The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

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Title: Confession de Minuit
       Roman

Author: Georges Duhamel

Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***




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GEORGES DUHAMEL
de L'Academie Francaise


Confession de Minuit


ROMAN





I

Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir
perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que
j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
choses, malheureusement.

Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete
necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux
fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps
de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il
s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a
lui en vouloir.

Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma
faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde
travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il
aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne
lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec
laquelle il ne peut pas jouer.

A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas
repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le
moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme
vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus
tard!

Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive
tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je
dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et
Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il
n'avait aucun rapport avec la direction.

Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes
sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie
electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour
cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte
les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
s'habitue pas a cela.

Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse
l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je
ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.

Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les
trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre
coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier
coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la.

Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
irritant a force d'assurance.

M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se
tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher
l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le
mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse.

La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un
bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des
graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture
chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant.

Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait
devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a
contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est
pas content.

Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais
monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il
repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui
administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!"

Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme
tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en
continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts.
M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les
ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence.
Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui
semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je
distinguais les eclats d'une voix irritee.

Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur
a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait
certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon
et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de
plomb ne marque pas.

M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
soudain s'ecrie:

--Salavin! Venez voir un peu ici!

J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de
s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
d'inquietude. Il me dit:

--Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez
dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris
d'indisposition.

La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:

--Allez Salavin, et depechez-vous!

Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les
portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de
compartiments superposes, ou les hommes travaillent.

Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux
americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines
au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries
aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a
miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on
entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des
alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre.
Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille
et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres
a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire
rien de comparable avec le paradis terrestre.

Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en
bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une
grande piece en murmurant: "On vous attend".

Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis
pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau
dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse
Socque et Sureau", avec les medailles des expositions.

Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un
homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
peau, sous le front.

M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:

--Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob?

--Il est souffrant.

--Ah? Donnez!

Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher
dans la position du soldat au repos.

Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et
Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes
et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases
bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs
inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux
autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme
grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
mes membres, enfin avec toute la bete.

Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue.

Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit:

--Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la?

Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a
haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de
M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil.

C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres
exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait
l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce
coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque
douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait
jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la
chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose
toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere".

Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere
de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M.
Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe
avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus
penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere
l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il
y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait,
je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je
m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et,
tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur
l'oreille de M. Sureau.

A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tete changea de
place. J'en fus, a la fois, furieux et soulage. Mais il se remit a lire
et je sentis mon bras qui recommencait a bouger doucement.

J'avais d'abord ete scandalise par ce besoin de ma main de toucher
l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
acquiescait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusement, il me
devenait necessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
a moi-meme que cette oreille n'etait pas une chose interdite,
inexistante, imaginaire, que ce n'etait que de la chair humaine, comme
ma propre oreille. Et, tout a coup, j'allongeai deliberement le bras et
posai, avec soin, l'index ou je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
un coin de peau brique.

Monsieur, on a torture Damiens parce qu'il avait donne un coup de canif
au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
saurait excuser; neanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal a M. Sureau et que
je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
qu'on ne m'a pas torture, et, dans une certaine mesure, c'est exact.

A peine avais-je effleure, du bout de l'index, delicatement, l'oreille
de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arriere. Je
devais etre un peu bleme; quant a lui, il devint bleuatre, comme les
apoplectiques quand ils palissent. Puis il se precipita sur un tiroir,
l'ouvrit et sortit un revolver.

Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
une chose monstrueuse. J'etais epuise, vide, vague.

M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.

Je ne sais plus au juste ce qui s'est passe. J'ai ete saisi par dix
garcons de bureau, traine dans une piece voisine, deshabille, fouille.

J'ai repris mes vetements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
me dire qu'on desirait etouffer l'affaire, mais que je devais quitter
immediatement la maison. On m'a conduit jusqu'a la porte. Le lendemain,
Oudin m'a rapporte mon materiel de scribe et mes affaires personnelles.

Voila cette miserable histoire. Je n'aime pas a la raconter, parce que
je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.




II


Notez en outre que l'affaire Sureau marque le debut de mes malheurs.

Quand je dis "malheurs", je n'entends pas surtout les grands
desagrements qui ont resulte, pour moi, de la perte de ma place. Je
pense plutot a la detresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
epoque et d'ou je ne sortirai peut-etre jamais plus.

J'ai, ce jour-la, mesure, visite des profondeurs dont mon esprit ne peut
plus s'evader. Il s'est fait une dechirure dans les nuages et, pendant
une minute, j'ai tres nettement regarde le fond du fond.

Inutile de raisonner sur des choses deraisonnables. J'aime encore mieux
vous raconter les evenements qui sont arrives par la suite. Remarquez en
passant qu'appeler evenements des brimborions sans importance, comme
tout ce qui est de moi, ca fait pitie quand on y pense.

Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
matin. Il n'etait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
rue. Je n'avais plus qu'une chose a faire: retourner a la maison.

J'habite avec ma mere. Je m'apercois que vous ne savez rien. Il faut que
je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
quand on parle de soi, on n'a jamais fini.

Ma mere est veuve, mon pere est mort alors que j'etais encore dans la
premiere enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
Entendez que j'ai tres peu de souvenirs Absolument personnels. A part
cela, ma mere m'a raconte quatre ou cinq cents fois certaines histoires
de mon pere, en sorte que ces histoires font partie integrante de ma
Memoire et que je dois accomplir un reel effort pour distinguer ces
souvenirs-la de mes souvenirs a moi. Mais nous parlerons de mon pere une
autre fois.

Nous avons toujours habite notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
pieces et une cuisine, au quatrieme etage. J'ai ce logement en horreur
et, pourtant, je ne suis bien que la.

La maison, l'endroit ou l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
image de l'etre: on ne connait que ca, et on en voit toute la tristesse,
toute l'intolerable tristesse.

Ma mere a une tres petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
elle fait tres bien marcher la maison. Ma mere est une femme admirable,
la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter a
genoux.

Je vous dis cela en passant, mais ca doit etre bien bon de se jeter a
genoux devant quelqu'un, de le venerer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
remettre a lui de toutes choses. Quand je pense a l'humanite, quand je
pense a tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
fois de temps en temps on ait le besoin imperieux de se prosterner
devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidelite, de
le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
rien a tirer de ces brutes-la! On leur offrirait son ame toute brulante,
arrachee toute vive, qu'ils prendraient l'air soupconneux d'un tripier
qui regarde une piece demonetisee.

Je vous le repete, ma mere est une femme admirable. Si bonne, si
courageuse, si peu semblable a moi! Car moi, je suis sans doute
meprisable, mais pour des raisons que je reste seul a connaitre, je vous
prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
ni M. Jacob, ni meme Lanoue. Ceux-la, plutot que de me mepriser, ils
feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
ne me meprisent peut-etre pas, au fond.

A part cela, ma mere a un petit defaut. Elle me traite toujours comme si
j'etais demeure le bambin qu'elle a dorlote et gourmande jadis. C'est
vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mere
est de caractere un peu bougon. Un tres petit defaut, je le sais, et
qui, toutefois, m'est extremement penible, surtout dans certaines
occasions.

C'est a ce travers de ma mere que je pensais en sortant de la maison
Socque et Sureau.

Le grand air m'avait fait du bien. Je commencais a me ressaisir, a
rassembler mes idees qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
decourage par une longue cote.

Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
de m'arriver et je repetais: "On m'a flanque a la porte.... On m'a
flanque a la porte... a la porte du bureau". Il m'est difficile de
soustraire mes pensees au rythme de la marche, et, comme mon pas etait
assez regulier, je scandais ces mechantes phrases sur un air de polka.

Soudain, je m'arretai. Je venais d'entrevoir qu'il m'etait necessaire
d'annoncer cette nouvelle a ma mere et que cette nouvelle etait tres
facheuse, qu'elle comportait maintes consequences redoutables.

Je m'arretai donc tout a fait pour m'accouder au parapet qui domine la
Seine.

A l'ombre des arbres, la pierre etait presque froide. Il fallait cette
fraicheur et cette immobilite pour me faire eprouver mieux ma fievre et
mon agitation. Une minute de pause suffit a me bien montrer que je
n'etais pas du tout dans mon etat normal, ce fameux etat dans lequel je
ne suis jamais.

Ce petit arret me fut quand meme salutaire. Il faut si peu de chose pour
me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
detraquer. Ah! Pauvre mecanique!

Il y avait une equipe de debardeurs qui chargeaient une peniche. Ils
prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
cheminant sur de longues planches elastiques dont l'image ondulait dans
l'eau. A les regarder, je pris d'abord un reel plaisir. Et puis je me
vis moi-meme avancant sur la planche etroite, comme un equilibriste.
J'en ressentis une espece de vertige et ce me fut promptement si
desagreable que je me detachai de la pierre et repris ma route.

Immediatement, la pensee qu'il allait falloir annoncer a ma mere la
desastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.

Dire: "J'ai perdu ma place", ce me paraissait encore assez facile. La
phrase est courte, simple, decisive, elle ne me semblait pas impossible
a prononcer. J'entrevis meme Plusieurs facons de me delivrer de ce
premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navre--un air
que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, a
voix basse: "Maman, j'ai perdu ma situation". Il etait peut-etre plus
adroit, plus habile, pour ne pas decourager la pauvre femme, d'aller et
venir dans le logement, comme a mon ordinaire, et de jeter tout a coup
ces mots, sur un ton plein d'insouciance: "A propos! Tu sais que j'ai
perdu ma situation". J'envisageais aussi la possibilite d'une entree
tumultueuse; je lacherais avec violence un propos dans ce genre: "C'est
ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation".
J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, meme
simulee, aurait sur la sante de maman et je me decidai en faveur d'une
manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dechausserais
avec bruit; ma mere me dirait: "Pourquoi te dechausses-tu? Le bureau
est donc ferme, cet apres-midi"? Et je repondrais: "Non, mais je n 'y
retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place".

Je vous le repete, cette premiere partie de l'entretien ne me semblait
comporter aucune difficulte; toutefois, je m'irritais prodigieusement a
l'idee qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
motifs de ce conge, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
vous connaissez maintenant.

Ca non! ca, sous aucun pretexte! Ma mere est une femme admirable, je
vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une ame sans detour.
Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pose sur
l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.

Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en realite? Non!
Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
ni que je suis un idiot. Alors, c'est ca, votre humanite? Voila un
homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
barriere que je ne peux meme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
l'individu est entoure, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
ou les etrangers ne peuvent naviguer sans formalites?

Je ne pose pas a l'original; je ne suis pas fait autrement que les
autres. Quelque chose me le dit: une idee comme celle qui m'avait mu,
dans cette circonstance, c'est une de ces idees que tous les hommes
connaissent, une idee saugrenues et naturelle quand meme. Quant a savoir
s'il convient de ceder a de telles impulsions, c'est une autre affaire,
helas!

Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal a se depetrer de la
verite; faut-il y meler d'autres miseres? Raconter a ma mere que j'etais
licencie par une mesure generale de reduction du personnel, ou que les
intrigues jalouses de mes camarades avaient determine mon renvoi, voila
une idee qui ne m'effleura meme pas. Ou plutot si, elle m'effleura un
peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
aisement.

Vous le voyez, mes reflexions etaient loin d'etre apaisantes. En
arrivant au pont d'Austerlitz, j'etais resolu a donner avis de mon
renvoi sans le moindre commentaire.

Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'elance au milieu d'un grand
espace blanc. Des qu'il y a un peu de clarte sur Paris, c'est pour le
pont d'Austerlitz. La, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il etait agreablement
chatouille par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
l'echine. En general, je me plais bien dans les environs du pont
d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passe le pont
d'Austerlitz en etat de honte, ou de colere. Ca compte, des choses comme
ca!

Malheureusement, ce jour-la, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
Mes soucis etaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
force.

Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: "Surement, ca
ira mieux dans l'allee des platanes"; car, cette grande allee qui monte
vers le Museum, c'est un endroit ou je suis presque toujours heureux.

L'allee des platanes fut un echec complet. En arrivant au niveau des
serres, j'etais un peu plus mecontent, un peu plus trouble qu'en passant
la grille du jardin. L'allee m'avait laisse filer avec une indifference
evidente, sans plus s'occuper de moi que d'un etranger, sans me faire le
moindre signe d'amitie, a moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
toute sa longueur quatre fois par jour en ete et trois fois par jour en
hiver.

J'en ressentis une penible impression d'abandon et d'hostilite chez les
choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
les circonstances graves.

Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprevu: le
jardin botanique etait ferme. Je compris donc que j'etais en avance et
que, si je poursuivais ma route, mon arrivee a la maison, en pleine
matinee, aurait quelque chose d'insolite qui precipiterait la
catastrophe, c'est-a-dire l'explication.

Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
colere: toutes mes habitudes renversees! Rien d'etonnant que le monde
familier ne me fut pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
je denoncais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
pas, comme un mari soupconneux qui revient de voyage a l'improviste.

J'avais plus d'une heure a gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
Pot-de-Fer. Je passai ce temps a louvoyer autour du jardin botanique,
comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.

J'etais bien decide a ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
certitude que ma mere allait me demander des eclaircissements ne
laissait pas de m'exasperer.

Je pensais: "Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui repondrai
rien. Je resterai glace, digne, comme un homme qui a souffert une grande
injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
consolations.

"Surement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
Surement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ca,
non! Voila une matiere qui a le don de m'exasperer. Je ne veux pas
entendre parler argent.

"Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis resolu
a ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, a moi, si je
suis entre dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
aucune aptitude pour ce hideux metier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
m'a-t-elle pousse a prendre une place chez Moutier, d'abord, chez Socque
et Sureau ensuite? J'etais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse suivre ma
voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
pour avoir fausse ma carriere, perdu ma vie, compromis, gache mon
bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas force a la
prendre, je ne l'aurais pas perdue."

En arpentant les allees tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfle,
tumefie par un monde de pensees venimeuses. Mes pas revenaient toujours
dans le meme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
comme un vol de sansonnets qui ne sait ou se poser. J'arrivais
graduellement a cette conclusion que ma mere etait la seule personne
responsable de mon infortune. C'etait elle qui m'avait laisse passer
l'age des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
C'etait elle qui m'avait pousse a rechercher des fonctions incompatibles
avec mon caractere. C'etait elle qui allait maintenant m'accabler de
reproches, me parler de nos difficultes d'argent, me faire mesurer ma
sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolerer cela.

Il faisait une chaleur orageuse, deprimante. A force de tourner, je
suais a larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
fait, j'etais ivre, ivre d'amertume et de colere. Pourtant, l'essentiel
etait acquis: j'avais prepare toutes mes reponses, j'etais charge de
rancune comme un mortier de coton-poudre. J'etais pare. J'aurais le
dernier mot.

Vous pouvez, monsieur, me considerer avec degout. J'y consens. Mais je
dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espece de
forcene que j'etais au moment ou j'entendis sonner midi et demi et ou je
me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air presse d'un homme qui a
bien gagne sa nourriture.




III


Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre des la
porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont use le dallage, au
milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creuse d'une
rigole ou sejourne l'eau fangeuse apportee la par les souliers. Ce n'est
pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
jamais.

Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
font partie de notre ame. Toutes mes joies, toutes mes detresses, toutes
mes fureurs ont du passer par ce laminoir. Elles ont laisse aux parois
des traces indelebiles, des taches autres que celles qu'y imprime
l'humidite, des odeurs farouches que je suis seul a percevoir, mille
souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
melancolie.

Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
jour perdu dans le passe ou les macons l'enfouirent sous la maison comme
un tombeau egyptien sous une pyramide. C'est peut-etre pourquoi le
couloir est si grouillant de fantomes.

Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits ou
l'on ne dort pas.

J'aime le rectangle de clarte bleme que, par les soirs d'hiver, le bec
de gaz du trottoir decoupe sur la paroi de mon corridor.

J'aime l'odeur humble et fade qui rode, avec les courants d'air, dans
cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
reconnaitrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
moquez pas de moi; vous cherissez peut-etre des choses plus sales et
moins avouables.

S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades ou l'on a goute maintes
choses nouvelles, eprouve mille desirs, s'il m'arrive de revenir d'une
belle journee comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
les epaules et me dit: "Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet
avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
de se donner illusion sur soi-meme.

Vous le voyez, jusque dans mon recit le corridor agit; il me retarde, il
refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
ce jour-la, le jour de mon aventure.

Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'elan: je traversai le couloir
comme une fondriere encombree de ronces; je fus dechire, je passai
neanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
premier etage.

La, vegete notre vieille concierge, dans une obscurite hantee d'odeurs
culinaires, sous le crachotement d'un eternel bec Auer au tuyau gorge
d'eau. La lumiere meurt et renait cent fois par minute, et, pendant ses
agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crepuscule de la cour
interieure.

Notre concierge est en train de finir a l'endroit meme ou on l'a plantee
jadis. Elle meurt par la tete, comme les peupliers. Elle est a peu pres
folle, et presque completement aveuglee par une double cataracte qui lui
fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnait tous, ses
locataires, au pas, au souffle, et a beaucoup d'autres petits signes qui
la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
comparable a la sensibilite des mollusques sedentaires.

La concierge cogna donc a la porte et me dit:

--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
voudras bien le lui donner en passant, mon garcon.

Marguerite est notre voisine, une couturiere. Je pris lettre et
catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
laisser a mes resolutions le temps de s'eparpiller. Le tournoiement de
l'escalier me procurait un leger vertige bien connu. Malgre la tension
de mon esprit, je ne manquai point a l'habitude, vieille comme ma vie,
d'epeler, en passant au second etage, la plaque de Lepargneux:
specialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
Lepargneux.

Arrive sur le carre du quatrieme, je confiai le catalogue au paillasson
de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une facon a moi de frapper. Ca
simplifie la vie.

Ma mere vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-la, comme a
l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
toute-puissante dont les pieces successives nous saisissent, nous
poussent et nous manipulent au mepris de nos decisions. Cela veut dire
que j'embrassai ma mere, que je posai ma canne dans la grande potiche en
terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
la cuisine pour me laver les mains. J'obeissais a de vieilles forces
tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colere qui se tortillait a
l'interieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mere me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
tete:

--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chere en
ce moment; mais j'etais contente de te faire une petite selle de gigot,
tu aimes tant ca!

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
tourment? A-t-on vraiment idee de parler cuisine a un homme frappe par
l'injustice, a un homme en proie au desespoir et a la fureur? Cette
selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-meme,
de ridicule. Je fus profondement froisse; j'eus l'impression tres nette
que ma mere se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
viande etait chere. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cout de
la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
recus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
ne dis rien, pour ne rien abimer de mon ressentiment, pour le laisser
entier, redoutable, sans replique. Je passai rapidement en revue toutes
mes reponses. Elles etaient pretes; peremptoires, cinglantes, rangees
devant mes yeux comme des armes au ratelier.

Je me disposai donc a passer dans ma chambre pour me dechausser avec
bruit, ainsi que je l'avais decide. Au dernier moment, je n'en eus pas
le courage. Je pensai: "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot".

Notre repas commenca. J'avais l'estomac serre, ratatine. Je ne mangeais
pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'ecartais les
morceaux de viande pour apercevoir les defauts de la faience. Je connais
exactement tous les defauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mere qui s'attachait a moi, qui ne me lachait
plus et je pensais que "ca devait se voir", que ma disgrace etait ecrite
en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'etais un pauvre
sire, impuissant a dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroit
de rancoeur.

Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
mes mains sur la table. J'eprouve une espece de pudeur pour mes mains.
Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
est une manie grotesque dont je ne peux me defaire.

Ma mere me dit avec une douceur particulierement offensante:

--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
trous.

Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
"pauvre Louis"! Je n'aime pas qu'on me prenne en commiseration, surtout
quand je ne merite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer a mes
habitudes, a mes tics? J'ai passe l'age ou un homme de ma trempe peut
tenter de s'ameliorer. La remarque de ma mere me parut non seulement
inutile, car elle me l'a deja faite mille fois, mais encore injurieuse
dans la situation ou je me trouvais. En outre, j'estimai peu delicat de
me recommander le menagement a l'egard de mes chaussettes dans un moment
ou notre pauvrete allait peut-etre se transformer en misere.

Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes preparees
qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
pressaient a l'issue, comme des moutons affoles qui veulent tous
franchir en meme temps une porte etroite. Si bien que, cette fois
encore, je ne dis rien.

J'achevais mon dejeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminee,
les objets temoins de mon existence et complices de maintes pensees
secretes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
ce paysage de montagnes ou les meilleurs reves de mon enfance se sont
consumes, taris.

Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
avec moi.

Tous me devisageaient de facon insolente. Je sentais qu'au premier mot
de la querelle ils seraient tous du cote de ma mere, tous contre moi.

Comme nous achevions le repas, j'apercus, sur le coin de la machine a
coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.

Le regard de ma mere devait accompagner le mien, car elle murmura
presque aussitot:

--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
l'ecriture. Tu ne l'as pas ouverte.

C'etait vrai. Moi qui attends avec une si febrile impatience le courrier
qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
mon avenir, je n'avais pas decachete cette lettre-la.

Je l'ouvris avec un sentiment de morne defiance: ce ne pouvait etre
qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes ou l'on se
trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
profiter.

Ce n'etait rien, rien du tout. Lanoue m'annoncait qu'il prenait ses
vacances et me priait de l'aller voir a la premiere occasion.

--Tu iras ce soir, me dit maman.

Une phrase que je n'avais pas du tout preparee me vint aux levres et
s'echappa, sans qu'il m'ait ete possible de la retenir. Je repondis:

--Non! J'irai cet apres-midi.

A peine eus-je articule ces mots que je devinai l'imminence de la grande
crise. Je n'avais plus a revenir sur mes pas. La guerre etait declaree.
Je me sentis le visage enflamme, les tempes battantes, les levres
retroussees comme celles d'un roquet qui releve un defi.

Ma mere allait surement repondre: "Comment? Cet apres-midi? Et le
bureau"? Je ne lui en laissai pas le temps et je proferai, avec une
force explosive:

--Je ne vais pas au bureau cet apres-midi. Je n'irai plus chez Socque et
Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.

J'etais debout, raide; mais je me sentais quand meme comme ramasse, pret
a bondir. Je soufflais fort; j'attendais.

Ma mere etait venue s'asseoir dans son fauteuil, pres de la fenetre.
Elle leva la tete sans se presser et me regarda.

Ma mere porte lunettes, a cause de l'age. Elle a des yeux d'un bleu
chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle releve la tete
pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
minute. Et je voyais son beau regard attache sur moi, ce regard charge
de tendresse inquiete, ce regard qui ne m'a pas quitte depuis que je
suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mere
murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sure:

--Que veux-tu, mon Louis, une place, ca se retrouve. Ce n'est pas un
grand malheur.

O supreme sagesse! O bonte! C'etait vrai, ce n'etait pas un malheur. Je
l'entrevis dans un eclair. C'etait vrai, nul malheur ne m'etait arrive.
Alors, pourquoi donc etais-je malheureux, pourquoi donc etais-je
miserable?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'etais plus le
maitre, que la meute des betes enragees qui me ravageait allait
s'enfuir en desordre, me delivrer. J'eus la Dechirante impression d'etre
sauve, tire de l'abime. Je tombai a genoux devant la pauvre femme, je
cachai mon visage dans sa robe et me pris a sangloter avec fureur, avec
frenesie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui deferlaient,
comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.




IV


Une tempete erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
torrides qui en sont visites! Heureuses les campagnes dessechees que cet
orage desaltere!

Je ne me cache pas d'avoir pleure. Je n'ai que trop de choses a
dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-la: je leur dois le meilleur
instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'etais a genoux devant ma mere, j'etais prosterne
devant tant de bonte simple, devant tant de divination affectueuse. Et
je n'etais pas presse de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'a
changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait pose ses mains sur ma tete. Elle devait
etre tres emue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
pour moi, si soucieuse de moi et si fiere de moi, la pauvre femme, comme
s'il etait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu a peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficultes d'argent.

Et ma mere de repondre, avec simplicite:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulte d'argent.

C'etait vrai: nous etions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulte
d'argent. Je dus en convenir.

Peu a peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mere faisait ce
que font toutes les meres dans ces occasions-la: elle me peignait, elle
renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
travaux domestiques ne parviennent pas a rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire a glace, l'armoire de son mariage, et il y
eut pour moi un fin mouchoir brode, un peu d'eau de Cologne et meme une
dragee.

Je mangeai la dragee en contenant les dernieres secousses de mes
sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'etais un tout petit, je me serais
laisse bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
parlons pas de ca.

Je comprenais tres bien que maman ne me demanderait aucune explication.
Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois a ses pieds,
embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
imaginables. Je lui racontai toute ma journee; je la lui racontai dans
tous les details. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite a sourire, a rire meme
pour m'assurer que tout cela etait sans importance, sans gravite.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mere fit
toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
ennobli, grandi, rachete. Voila une chose singuliere et que je ne me
charge pas de vous eclaircir.

Je revois encore une scene de cette journee memorable: j'etais assis
dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaite, et ma mere,
accroupie devant moi, me dechaussait tout doucement et me passait mes
savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
a la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux eclats. Ma vie, mon
avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-la. Jamais
l'humanite ne m'inspira sympathie plus franche et plus depourvue de
reserves.

Tout ce que je touchais m'etait accueillant et fraternel. Je passai dans
ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombree. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
Je tiens, d'ancetres inconnus, un venerable canape qui occupe toute une
muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon recit, je ne
veux pas prendre en consideration les quelques heures--que dis-je?--les
innombrables heures infernales que j'ai consumees sur Ce canape. Qu'il
vous suffise pour l'instant de savoir que ce canape est, a mes yeux, un
lieu sacre, car c'est etendu sur lui que, parfois, j'ai possede le monde
en reve.

Ce jour-la, sous sa housse decoloree, mon canape me parut radieux. Il
m'evoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
toujours couche, pour oublier le Plus possible mon corps, pour etre
presque mort a ma propre vie et tout entier avec mes heros.

Je me mis a fureter dans la piece afin de trouver un vieux bout de
cigarette: un megot bien froid, voila ce que j'aime. Je laisse des
cigarettes inachevees, expres pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine a me procurer ce qu'il me fallait et je me mis a
fumer, etendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canape, l'apres-midi, un jour de
semaine. En verite, c'etait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
gout d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
dans la journee. Je ne parle pas du dimanche, ce jour veneneux! Le tabac
avait donc un gout de liberte, et la vie avait le gout meme du tabac.

Du canape, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
Ce jour-la, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canape, une heure grasse, succulente, concentree,
une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
jusqu'a la fenetre pour regarder l'univers.

Nous etions au mois d'aout. Une fraicheur d'egout montait de la
chaussee, avec l'odeur des legumes et le cri des marchands a la petite
voiture qui rampent sans cesse sur le pave de mon quartier. La rue
semblait profondement entaillee, au ciseau, dans la masse rocailleuse
des batisses. Toutes les fenetres etaient ouvertes et on apercevait les
gens, comme on voit, a maree basse, sortir les betes d'une colonie qui
habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitie de
n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous degouterait. Mais je
n'aime pas a l'entendre denigrer: je prefere etre seul a en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de details qui
m'eussent, en d'autres circonstances, paru miserables, sordides et qui,
ce jour-la, etaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adresse la
parole a certains voisins qu'en general je n'ai pas l'air de voir.

Ma mere m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant a pleine poitrine, si
bien que ma mere me dit pour la trois-millieme fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
petite voix de tenor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sejourne en
Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
delice.

Mere disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
remonter. Et, si tu veux rester a diner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
m'epuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai a toute
vitesse dans l'escalier.




V


Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cite, la rue
Mouffetard descend du nord au sud, a travers une region hirsute,
congestionnee, tumultueuse.

Amarre a la montagne Sainte-Genevieve, le pays Mouffetard forme un recif
escarpe, refractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble a mille choses etonnantes et
diverses: elle ressemble a une fourmiliere dans laquelle on a mis le
pied: elle ressemble a ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
Elle est incrustee dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
meprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
Vautree, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
sens ni vigueur au dela du fleuve Monge. L'etranger qui, venu du centre,
se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, a de
certaines heures, aspire comme un fetu par le maelstroem Mouffetardien.
Et, tout de suite, la cataracte l'entraine.

La rue Mouffetard semble devouee a une gloutonnerie farouche. Elle
transporte sur des dos, sur des tetes, au bout d'une multitude de bras,
maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
tout le monde achete. D'infimes trafiquants promenent leur fonds de
commerce dans le creux de leur main: trois tetes d'ail, ou une salade,
ou un pinceau de thym. Quand ils ont troque cette marchandise contre un
gros sol, ils disparaissent, leur journee est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
d'herbes, de volailles blanches, de courges obeses. Le flot ronge ces
richesses et les emporte au long De la journee. Elles renaissent avec
l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
friture, et l'arome des graisses surchauffees monte entre les murailles
comme l'encens reclame par une divinite carnassiere.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
Mouffetard fut la premiere etape de mon bonheur.

Il etait pres de cinq heures apres midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour ou l'on est heureux, un jour ou l'on est
comble, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une riviere tropicale.
Tout m'etait revelation. Je parvenais de minute en minute a la
plenitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
vie comme une danse; elles honoraient les pates de gestes rituels, de
caresses douillettes. Oh! les suaves pates!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
ombre couleur d'outremer, une ombre orientale ou ma pensee poussait des
reconnaissances conquerantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
d'herbes cuites, une grande creature qui semble toujours alanguie par la
charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyee
au passage, et juste a l'instant propice. Ce jour-la, etait-il possible
que quelque chose me fut refuse?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
braise. J'avancais d'un pas aerien. J'etais couvert de benedictions.
J'etais promis a toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une echoppe
qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siecle de vie
philosophique dans une retraite exigue comme un de a coudre.

Je fus marchand de maree, entre mille poissons colories de frais, au
milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-meme, a l'aube,
tirees d'une mer fumante, constellee d'archipels.

Je fus maraicher, vigneron, toucheur de boeufs. Un regime de bananes
m'emporta dans les sables, a la suite d'une caravane; mais le parfum
des salaisons m'ouvrit aussitot une ferme enfumee dans les solitudes
cevenoles.

Comme c'est bon d'etre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'etre pas
toujours heureux, avec tout ce qui leur est donne pour ca?

En arrivant a l'eglise Saint-Medard, j'apercus un ancien camarade, un
nomme Delaunay, que j'avais connu pendant mon sejour a la maison
Moutier. Il achetait des tomates a l'une de ces commeres qui encombrent
de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint a moi d'un air accable et me raconta toute une confuse histoire
ou il etait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
encore?

Je me sentis bouleverse; les larmes me vinrent aux yeux. J'etais si bon,
ce jour-la! Dieu! que j'etais pitoyable et bon, ce jour-la!

Je ne pus contenir les elans de mon coeur; je dis a Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec etonnement, avec inquietude. Moi, je le
regardais avec effusion: mon ivresse annexait son desespoir. C'est
peut-etre monstrueux a dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
sympathie qui ne m'etait pas desagreable. Je lui dis:

--Puis-je te servir a quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis a sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
sur des protestations de fidelite, de devouement.

Je ne suis pas alle le voir. Je ne sais meme pas ce qu'il est devenu et
je ne me suis plus jamais inquiete de lui. Pourtant, ce jour-la,
j'aurais sans doute sacrifie bien des choses pour qu'il ne fut pas
malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus eclatante. En
moins de cinq minutes, elle avait repris completement possession de mon
coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle etait presque genante,
lourde a porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
Pardonnez-moi: ce n'etait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-la.
J'en etais tendu a crier.

Cette fameuse joie m'entraina, comme une voile boursouflee entraine une
barque sur les eaux; elle me fit remonter, a belle allure, la rue Monge,
siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et repand
un flot grouillant sur les regions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage desert qui environne la
Halle aux vins. Une rafraichissante odeur de futailles eventrees
folatrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop ou je passai par la suite. Mes reves se melaient
sans cesse a l'univers sensible, si bien qu'en realite je cessai
d'exister dans un endroit precis jusque vers six heures. Peut-etre meme
fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-etre nulle
part. A six heures, je me reveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'etait une veritable epreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
redoutable pour l'homme insuffisamment sur de soi-meme. Si vous n'etes
pas en etat de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
apres-midi d'ete. Il est triste et brulant; le miroitement et les odeurs
du canal donnent au promeneur un ecoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et debouchai glorieusement sur la
place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvee de
rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
un homme enivre de difficiles succes. Peu apres, j'abordais la rue
Keller, ou habite Lanoue. Je continuais a depenser mon bonheur avec
prodigalite et je ne voyais pas le fond de ma bourse.




VI


Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marche,
un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
fut pas de ceux avec qui, vers la douzieme annee, je jurai d'entretenir
d'eternels liens d'amitie. Ceux-la, je ne sais meme pas s'ils sont
encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mele a tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'eprouve
pour lui me semble une pure, une vigilante amitie; mais c'est sans doute
beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une reelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractere de l'amitie que je lui
porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse a
dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanes. Et
puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
laisse croire que je possedais maintes autres relations captivantes et
precieuses. Puis-je avouer a Lanoue que je suis une nature tres pauvre,
incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoue. Il s'est marie a la femme qu'il aimait, qu'il
aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
Fameux parrain!

Il etait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
deux minutes, le plus clair de mes declarations. Marthe, la femme de
Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous etes en avance.

Je repondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitte....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
repondis d'un air enjoue, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
sollicite par des perspectives seduisantes et variees.

Je m'etais a demi etendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
Lanoue une maniere de salon, et je regardais Marthe baigner le bebe
avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
legerement inclinee sur l'epaule sa tete qui est fine et agreable a
voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait a
l'absence, au vide, au neant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontee
pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
l'eternite.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
Elle plissait le front toutefois et grondait a chaque instant, pour un
entetement fugace du bebe, pour une goutte d'eau repandue sur la natte,
pour une autre goutte d'eau projetee contre la glace de l'armoire.

Je m'en etonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par annee. Je
pensais avec une secrete passion: "De quelle importance est cette goutte
d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entiere a travers ma
chambre que ma felicite, a moi, n'en sentirait aucune atteinte".

Je contemplais le groupe forme par mes amis. Le bebe seul me semblait
vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
considerais avec un peu de mepris, un peu de pitie. Je songeais: "Ils
ont tout ce qu'il faut pour etre heureux et ils font figure de momies;
leur contentement est empaille. Moi, je suis un miserable, un mauvais
fils, un employe congedie et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
epatant, epatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
rides".

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis a faire
mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes demons interieurs.

Je pris l'enfant sur mes epaules pour executer des danses vertigineuses.
Ce petit etre, seul, etait a mon niveau, de plain-pied avec ma rage
heureuse. Il poussait des cris percants qui procuraient une satisfaction
aigue a certaines choses qui se demenaient en moi.

Peu a peu les deux Lanoue s'echauffaient. Ils s'eveillaient d'un
engourdissement; ils semblaient dire: "C'est vrai! nous sommes heureux;
alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'eclatons-nous
pas"?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'etais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes diner avec nous?

J'etais venu pour ca. Je presentai pourtant des objections. Je me fis
prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
les tempes.

J'entrevis une soiree solitaire avec cet enorme fardeau de gaite que je
ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit a insister et
j'acceptai tout de suite, lachement, en begayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lachee dans l'enchainement tendu de mes
exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
parut bientot plus.

Le bebe fut couche en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, o
merveille! Il passa sans hesiter d'une existence vehemente au sommeil, a
l'oubli profond, a l'aneantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
semence de gaite que j'avais apportee dans la maison germait maintenant
toute seule. Lanoue se hatait de descendre a la cave. Il precisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ca y est! C'est le moment d'ouvrir la boite de perdreau
truffe.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
toujours besoin de prendre appui sur des choses materielles que l'on
s'introduit dans l'estomac. Meme quand la joie semble detachee de toutes
ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
renforcements, des conclusions. Peut-etre n'y a-t-il pas la de quoi etre
honteux. C'est bien naturel aux betes intemperantes que nous sommes.
Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas eprouve le
besoin de souligner vos meilleurs moments en associant a votre bonheur
quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ca!

Je pris a coeur de disposer moi-meme le couvert, avec Marthe. La salle a
manger des Lanoue donne sur une vaste etendue accidentee: des batisses
basses, des usines, des ateliers, un agregat incoherent de maisons
anguleuses. Le soleil couchant envoyait a travers ce gachis un rayon
horizontal, imperieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
de la piece nous eblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'etait une boite de conserve gardee
pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boite fut
ouverte et l'oiseau apparut, ebouillante, ratatine entre de larges
tranches de truffes a l'odeur obsedante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
ces objets pourraient apporter a ma joie.

Au moment ou le repas commenca, les deux Lanoue etaient aussi fous que
moi. Je les avais tires, hisses. Nous nous agitions sur la meme marche
de l'escalier. Nous etions des fantoches aux ficelles egalement tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
d'autrefois pour les interesser a l'heure presente.

Nos bons souvenirs etaient nombreux. En outre un charme operait et des
evenements qui nous avaient paru nefastes, facheux, revenaient pele-mele
avec les autres et nous pretaient a rire. Parmi les parfums des mets et
des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
l'aire de nos regards embues, comme un herbivore ventru qui rumine toute
une prairie.

Que de rires, dans ce passe nourri pourtant d'un present maussade,
detestable! Octave, qui possede un petit talent d'imitation, faisait
revivre a nos yeux, a nos oreilles, une foule de personnages falots,
deformes par vingt ans de recits. C'etaient des souvenirs uses
jusqu'a la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
vouloir omettre une de nos plus venerables plaisanteries, je ne manquais
pas de la rappeler moi-meme: elle avait encore quelques gouttes de suc,
comme ces vieux citrons a cent reprises exprimes.

Marthe, epousee depuis cinq ans, ne participait pas toujours a cette
joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'etait la revanche
de l'amitie sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
flamme Chaleureuse dans cet etincelant feu d'artifice.

La nuit etait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraicheur,
quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant precis ou je m'apercus que j'etais un peu moins
heureux qu'a la minute precedente. Voila! Je ne peux pas vous exprimer
cela plus clairement.

Monsieur, vous avez ete au bord de la mer. Vous avez assiste a la montee
du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
temeraire a chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arretera. Et
puis vient un moment ou l'eau hesite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
compter de cette defaillance, on voit l'eau ceder, on la voit se
retirer, fuir honteusement. Elle decouvre d'horribles bas-fonds et des
miseres, des profondeurs qu'on avait oubliees; elle livre tout cela a la
clarte, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empecher cette
desertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais etre
abandonne, devetu, trahi.

Je percus une denivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
ascension. Je les regardais s'elever, comme un voyageur fourbu qui ne
peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je debitai
quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
parurent, a moi, grossieres, deshonorantes. Les aliments perdirent leur
vertu: je me surpris a en critiquer secretement la nature, la
preparation, l'opportunite.

Une malveillante lucidite s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
J'observai Lanoue; je m'apercus avec desespoir qu'il se complaisait a
des niaiseries, a des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
parcimonieux, teintes d'ironie, puis, bientot, de cruaute.

J'eus envie de crier, d'appeler a l'aide, au secours, comme un matelot
en detresse sur un esquif avarie. C'etait bien inutile: la solitude
s'elargissait autour de moi, tenebreuse, impenetrable, mortelle.
J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien a faire. Je me resignai avec amertume. Je pensais a
moi-meme ainsi qu'a un animal que l'on saigne a blanc et qui voit couler
son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomme. Je fus deshabite
de la grace, vide, extenue.

Bien plus, un deficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
depenses Imprudentes, j'avais gaspille la joie; je m'etais endette,
ruine pour longtemps. Je commencai de me reprocher ma stupide joie de
l'apres-midi; j'en fis un examen methodique, impitoyable, m'imputant a
crime cette vaine et malfaisante prodigalite.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'etre avec eux; je crois meme que je repondais a leur
propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'etait
bien leur faute si j'avais perdu, disperse, dilapide ma fortune
interieure. Ils m'avaient aide dans mes folies, seconde dans mes exces,
precipite sur le fumier de Job. Un moment vint ou je n'y tins plus, je
me levai pour partir.

Je dus soutenir une espece de lutte. Mes amis me voulaient encore et
tachaient a me garder. Je me roidissais pour me depetrer d'eux, comme un
amant decu se depetre d'une vieille maitresse.

Ils lacherent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon depart, ce
qui redoubla ma rancune. N'etaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il etait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
divers episodes de ma journee commencaient a me remonter aux levres, et
les plus joyeux m'etaient les plus intolerables.

Sur quelques paroles d'adieu je me precipitai dans l'escalier noir et
chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
libre, libre d'etre malheureux a mon gre. La rue m'emporta, comme un
noye au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues deciderent de
mon itineraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journee funeste:
le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
necessaire, mon retour a la maison, ma fureur et la bonte de ma mere. A
compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
mechancete pour juger mon etourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prevu a quel
abime de misere me conduirait cette orgie de bonheur immerite.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tenebreux et sec. Les
chaussees exhalaient une suffocante odeur de poussiere et de crottin
torrefie. Chaque reverbere saisissait mon ombre au passage, la faisait
tournoyer et la repassait au reverbere suivant. C'etait a vomir.

Accoude au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse a
rassembler les elements de mon desespoir, a les reunir en faisceau. Je
fis d'inouis efforts pour etre malheureux avec precision. Cela aussi
m'etait interdit: je n'etais pas meme une grande infortune, j'etais une
chose gachee, gatee, informe, derisoire.

La sonnette de ma maison me reveilla, non par le bruit: il est grele et
enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fraicheur visqueuse du
bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers a pas lents, couvert de sueur, etourdi par
l'haleine des plombs disposes aux fenetres des etages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la necessite d'entrer furtivement,
sans reveiller ma mere. L'idee de me retrouver en face de la pauvre
femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avancai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, a
son ordinaire, laisse, sur le buffet, une petite lampe allumee. Je la
soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
divan. Une lueur mysterieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
des murailles. J'attachai mes yeux a cette bouee infime et, les poings
aux dents, je passai la nuit a me mepriser et a me hair.




VII


A compter de ce jour une periode commenca qui m'a laisse un souvenir
indefinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe a ce
temps-la comme a un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
alors de reels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le meme
engourdissement, dans la meme torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, des le lendemain de l'algarade
Sureau, mon petit materiel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
tout de suite, ma nouvelle vie commenca.

Je me levais tard dans la matinee. Les premiers jours, vers six heures,
une sorte de choc interieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
naturel puisque, pendant des annees, je m'etais leve a cette heure-la
pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, a me
reveiller vers six heures; j'en eprouvais un plaisir particulier et je
me disais que, n'ayant rien a faire, au dehors, de si grand matin, il
m'etait completement inutile de sortir du lit. Cette reflexion agreable
etait en general suivie d'une foule d'autres pensees moins heureuses: je
songeais a ma situation perdue et a la necessite d'en trouver une autre.
Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
reveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort a rebours, par une
sorte d'adhesion a l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
membres, je congediais les pensees importunes et m'enfoncais avec delice
dans un neant horrible et voluptueux.

J'etais, comme au centre d'un espace noir, couche, suspendu, balance.
Toutes mes idees, toutes mes volontes, toutes les choses qui etaient moi
demeuraient refoulees circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'etais bien; j'etais si peu! La
mort ressemble peut-etre a cela; en ce cas, c'est une bonne chose.

Je me rappelle seulement que, plaquee sur mon ame, sur le restant
informe de mon ame, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
fenetre, entrevue a travers les cils comme derriere les barreaux d'une
cage.

Parfois, au coeur de ce neant, j'etais visite, traverse par un songe.
C'etait un songe bouscule, haletant, comme ces histoires que l'on
represente au cinematographe.

Presque tous mes songes se deroulent dans un silence effrayant. Ceux ou
il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
l'ame bouleversee pour plusieurs jours. Je reve tres souvent; je reve
des reves vagues et forts. C'est-a-dire que je vois des images dont le
contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
pourquoi je vous parle de ca; je suis un homme si ordinaire, si
affreusement semblable a tous les hommes!

Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
besoin d'etre endormi pour rever. Entendez bien, je ne dis pas rever
comme font les poetes, je dis bien rever comme un dormeur, tomber en
proie a un monde terrible, incoherent, magnifique. Souvent je suis en
plein travail, par exemple, j'ecris, sous mon petit abat-jour et, tout a
coup, crac, j'ai a peine le temps de sentir que mon ame change d'allure
et me voila dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
que ca me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes reves une
autre fois; je n'ai deja que trop de choses a vous raconter sur ce
monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.

Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'eveiller. Eh bien!
meme quand je ne me rappelais rien, au reveil, de ces songes du matin,
ils m'impregnaient tellement qu'ils donnaient un parfum a mes journees,
qu'ils decidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon ame.

Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, ou
travaillait a petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arome du cafe,
insidieux et penetrant comme une pensee. Je me levais et passais mes
vetements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses a venir.

J'allais retrouver ma mere a la cuisine et l'embrassais en silence.
Chaque jour, j'etais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
grasses matinees qui menageaient dans mon existence de larges vides,
obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mere me disait en
m'embrassant tendrement:

--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.

Je m'asseyais sur le tabouret canne, entre l'evier et le buffet de bois
blanc. J'occupais la une place etroite comme une destinee. Je tournais
le dos au jour avare de la petite cour et, cale, soutenu, etaye par
toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'etais bien,
malgre tout, j'etais bien avec lachete, avec hebetude.

J'aime le cafe; j'aime aussi la suave odeur du pain grille. Je jouissais
donc de ces biens immerites, pendant que ma mere me regardait doucement,
attentivement, de ses yeux accoutumes a la penombre. Je comprenais que
je devais etre defigure par le sommeil; je me sentais les traits epais,
bouffis, les yeux poches, les cheveux secs et emmeles; mais tout m'etait
egal: l'essentiel etait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
permettait de passer d'une nuit a l'autre sans secousse, sans heurt,
sans reveil effectif.

Le petit dejeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimite, je procedais a mes
ablutions avec beaucoup d'irregularite et de negligence. Il m'arrivait
ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout a fait, et c'est
depuis que je porte cette maniere de barbe que vous me voyez et qui me
degoute profondement.

Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuetude
l'homme, cet etre repugnant voue a la vermine et a l'esclavage.
Excusez-moi de vous dire ca tout net, mais comment en parler sans
colere? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispose de vingt
minutes environ pour veiller a la proprete de mon corps, et je vous
assure que ces vingt minutes etaient bien occupees. Je suivais un ordre,
toujours le meme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie etait
facile, je n'avais qu'a obeir a mes habitudes.

A partir du moment ou je disposai, pour les memes soins, de presque
toute ma journee, je ne parvins plus a faire correctement quoi que ce
fut de mon programme. Je remettais sans cesse a plus tard une chose ou
une autre, en me reprochant, au fond, amerement tous ces delais. Pendant
cette periode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
le faire. Et n'allez pas croire que c'etait un oubli. Non pas! Je
regardais reveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
etre parfaitement sales.

Au milieu de ma toilette, je me prenais a fumailler, a ouvrir un livre.
Je m'enfoncais dans un angle du canape et je revassais indefiniment. Du
lit defait s'echappaient de grosses bouffees de sommeil. Mes reves de la
nuit, embusques sous les meubles, derriere les cadres, dans les fleurs
du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
demons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-meme. Ils
nouaient et tortillaient autour de mon ame une farandole tourbillonnante
et, des lors, le temps s'arretait au milieu de l'eternite comme un
navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'a ce que ma
mere vint ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
fois: "hum! hum!" Alors les reves filaient comme des rats sous la
commode et la torpeur me desertait.

--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton menage?

--Oui, oui, criais-je en me hatant de me vetir.

Le savon avait seche sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
sortais de la chambre en disant:

--Je m'en vais aller voir cette place d'expeditionnaire. Tu sais? Cette
etude d'avoue....

--Va, mon Louis, repondait maman en remuant a pleins bras le lit de
plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas ete habites
par une multitude de figures vivantes que j'etais seul a connaitre.

Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eut, lors d'une recente
demarche, fait observer que, pour un employe, la canne donnait une
allure "amateur" peu recommandable, et je tirais derriere moi la porte
du logement.

A peine cette porte fermee, je voyais la clarte louche de l'escalier
s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
demons etaient la. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent etre
emmenes a la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lechaient les
mains, sautaient a mes trousses et, tout en descendant les marches
humides et usees, je me debattais entre mille reves fabuleux, comme un
noye qui coule a pic.




VIII


Je m'en allais au hasard des rues, et la journee etait devant moi comme
un desert calcine, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
les annees qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, a
moi, n'est faite que de minutes.

Je suivais le trottoir, marchant de preference sur la bordure de granit.
Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
ruisseaux des rues. Ils coulent sur des paves et tarissent a heure fixe,
je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
Tant pis! On n'a jamais que la poesie qu'on merite. J'ai passe une
partie de mon enfance, malgre ma pauvre maman, a pecher des epingles
rouillees et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
gravier, les infimes debris que le courant lave et entraine peu a peu
vers l'egout. Et puis, le ruisseau chante quand meme sa petite
complainte. Cela me fait penser a des prairies, a des fleuves, a des
pays que je ne connaitrai jamais. C'est de l'eau civilisee, de l'eau
pourrie. De l'eau, de l'eau malgre tout! La mer, les grands lacs, les
torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
tard, a l'heure ou les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
vous entendrez, au-dessous de vous, tous les egouts de la montagne
Sainte-Genevieve qui chantent doucement, comme des cataractes
lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, a moi.

Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien a vous raconter d'extraordinaire.
Toutes mes aventures me sont arrivees en dedans. Et vous etes bien bon
de m'ecouter, moi qui n'ai rien a vous dire, moi qui ne suis fait
qu'avec des riens.

Je suivais donc le trottoir. Je n'etais pas trop malheureux. J'avais a
peu pres autant d'ame qu'une chrysalide et je ne me sentais pas presse
de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
espece de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
toutes sortes de mecanismes se mettaient a jouer et c'etait bientot fini
de mon repos.

Le plus souvent, ca commencait par l'absurde histoire du nombre des pas.
Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
disposes bout a bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
commencais a m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
l'interstice qui separe deux des blocs de la bordure. Alors, comme
malgre moi, je m'appliquais a faire exactement deux pas d'un interstice
a l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
de ma sottise, ensuite parce que j'etais profondement persuade que ce
n'etait la qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
participait point.

Et voila ou commence l'absurde: un moment arrivait ou je ne pouvais plus
detacher ma pensee de cette affaire d'interstices. Peu a peu, tout en
affectant la plus parfaite Indifference, je sentais bien que
j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres
detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet
etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me
disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en
faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de
gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre
dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux;
u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va
bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee".

Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je
ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus
souvent, de penser a autre chose.

Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous
expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui
tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne
surhumaine.

Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres
naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais
--c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a
droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que
je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et,
finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.

Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir
ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais
plus a toutes ces idioties.

J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite
des itineraires me jetait dans une espece de stupeur.

Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indecisions.
Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
pratique m'avaient fixee, celle qui etait jalonnee de mille reperes
familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en etait
plus de meme: le but de mes pas etait, le plus souvent, tres indecis et
le temps ne me pressait point. Alors, je m'arretais a l'angle d'une
maison, devant quelque morne boutique. J'etais tire a gauche, pousse a
droite, partage, flottant. Je tournoyais sur moi-meme comme une barque
que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
oppose. Je fermais les yeux et foncais au petit bonheur.

Eh bien, a ce train-la, il m'arrivait quand meme d'arriver, si j'ose
dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
un endroit qui n'etait pas n'importe lequel. C'etait, je suppose, la
fameuse etude d'avoue ou il y avait a prendre une place
d'expeditionnaire.

J'entrais, je faisais antichambre, j'etais amene en presence d'un
employe superieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
pas: ou bien la place etait prise depuis la veille, ou bien la place ne
convenait qu'a un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
connaissance speciale dont je me trouvais depourvu.

Parfois le "principal clerc" me demandait les references fournies par
mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
degringolais en hate l'escalier. Ma journee etait finie. J'avais fait ma
demarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'etait impossible de
trouver une place. Cette certitude etait, precisement, la seule chose
que je cherchais.




IX


Apres le dejeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'etais tout a fait
sur de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-a-vis de moi-meme, de
n'en rien savoir.

Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
moitie de la perfidie que j'apporte a me duper moi-meme, je serais, en
verite, une canaille.

J'allumais un megot, je deployais le journal, j'ecrivais quelque
insignifiante lettre. J'ecoutais les bruits que faisait ma mere en
desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais a haute voix:

--J'ai bonne envie d'aller, tantot, voir cette usine de Montrouge, tu
sais, maman?

Ou bien:

--Je n'ai pas encore recu de reponse de la maison Malindoire et
Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...

Voila le genre de betises que je disais pour me donner le change sur les
raisons qui m'avaient attire dans ma chambre.

Cependant, je lancais, a la derobee, de brefs coups d'oeil vers mon
vieux canape. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitues au
triomphe. Je le regardais avec une fureur desesperee; il se contentait
de bailler par tous les trous de sa tapisserie.

J'allais a la fenetre et observais les nuages d'un air soucieux.
Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je verifiais devant la glace le
noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout a
coup, sans trop savoir comment cela m'etait arrive, je me trouvais
etendu, tout de mon long, sur le canape. J'entendais, avec mon dos, les
ressorts etouffer un rire insultant.

Qu'importe! J'etais allonge, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le demon de
mes nuits nouait autour de ma poitrine une etreinte souveraine et,
enlaces, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
monde. Le reveil etait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digeres.

Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais a
la rue.

Je pensais par moments avec precision a la place qu'il me serait donne
de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
decouvrir un secretariat, oui, un secretariat! J'aurais un bureau
solitaire, avec une fenetre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
clarte verte, fraiche, funeraire. On me laisserait tout a fait seul; on
Finirait meme par m'oublier un peu; je vivais la dans une paix profonde,
je serais tranquille, tranquille, comme mort.

Monsieur, vous allez prendre de moi une idee qui a bien des chances
d'etre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractere, que je suis
un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
reve de concorde, je reve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
etreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
voudrais etre associe a leurs projets, a leurs actes, tenir une place
dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
fidelite, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
de sensible, d'irritable. Des que je me trouve face a face non plus avec
des imaginations mais avec des etres vivants, mes semblables, je suis si
vite a bout de courage! Je me sens l'ame contractee, la chair a vif. Je
n'aspire qu'a retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
je les aime quand ils ne sont pas la, quand ils ne sont pas sous mes
yeux.

Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
misanthrope, c'est, precisement, parce que j'aime trop l'humanite.

Peut-etre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
plutot chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
necessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
de la joie, et je suis, le plus souvent, une ame trop ingrate, trop
aride pour faire des avances.

Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
presque a toute minute, que le monde m'echappait, que j'etais abandonne,
un vrai pauvre, un miserable.

Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'apercus un apprenti
qui tirait une voiture a bras. La voiture etait lourdement chargee.
L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penche
en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
sciait les epaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
tete.

Je ne sais ce que lisait ce garcon; mais, toute la soiree, je ressentis
une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
desirable, au prix de la mienne si creuse et si mediocre.

Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
toutes sortes d'histoires desagreables. Une fois de plus j'appelle
"histoires" ce qui n'en est pas, c'est-a-dire des choses qui se passent
uniquement a l'interieur de la bete.

Je marchais d'un pas bien regulier. J'etais tout entier avec de vieilles
pensees, des souvenirs, d'informes reves. Je ne regardais ni les gens
qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
opposee et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
que je n'avais meme pas vue, se retournait d'un air offense et changeait
brusquement de trottoir.

Voila qui est vexant, je vous assure, voila qui me remplissait
d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et etre pris pour un
suiveur, pour un de ces imbeciles qui vont a la piste. Ah! non! Et cela
simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-etre
depuis trois ou quatre minutes a la meme allure que cette peronnelle. Et
voila, voila la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme a soi
et faire constamment en sorte qu'il ne coincide pas avec celui d'aucun
autre. Marcher du meme pas que quelqu'un, c'est deja attenter un peu a
sa liberte, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
millions d'etres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
ne pas les voir, mais encore en s'appliquant a les fuir poliment,
sociablement.

Je vous avouerai que tout cela me degoute et c'est pourquoi je
recherche, en general, les rues ou il n'y a personne.

Ces rues-la sont rares a Paris. J'etais, malgre que j'en eusse, oblige
de passer le plus souvent dans des endroits tres agites. C'est ainsi que
je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-la, parce que je vis une
chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
trouverez peut-etre tout a fait reconfortante, tant il est vrai que rien
n'est absolument triste, en soi.

Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; borde, dans
cette partie-la, de baraques chetives, sordides, qui etaient le rebut de
la foire. Vous savez, de ces baraques ou l'on vend de la "pate qui se
tire", verte et rose, de ces baraques ou l'on casse des pipes a coups de
carabine, ou l'on montre une femme-poisson, enfin des choses a pleurer
d'ennui.

Je vis tout a coup une espece de tente rapiecee sur laquelle etait
etalee une affiche de calicot. C'etait la-dedans que le professeur
Stenax devoilait l'avenir d'apres les methodes magnetiques. Il y avait,
devant la baraque, un petit groupe d'ouvrieres, de soldats, de flaneurs.
il y avait aussi une espece de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
desespoir famelique imprime dans sa figure fripee. Un homme fini, use
avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misere incurable.

Eh bien, monsieur, il est entre dans la baraque. Il est entre derriere
les petites bonnes, les employes et les garcons de boutique. Il tenait
avec force la main fermee sur un gros sou, son gros sou de la journee,
surement. Il l'a donne d'un air inquiet et hesitant. Il l'a donne pour
entrer dans la baraque ou l'on allait lui parler de son avenir.

Voila! Voila les choses que je voyais dans mes promenades.




X


Je m'attarde a vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
affaire.

La periode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se derober
sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
remettais la vie a plus tard, a cette date indeterminee ou arriveront
les evenements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?

Je m'apercus quand meme du changement de la saison; la fraicheur vint et
maman me dit un jour:

--Louis, il va falloir mettre tes vetements d'hiver.

J'avais, pour l'ete, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
Les soins de ma mere lui conservaient une sorte de decence; mais il
etait si lime, si poli, qu'il paraissait humilie et malheureux. Cela me
plaisait: c'etait bien le vetement qui s'ajustait a mon ame. Je
retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
deformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien a moi, comme
des manifestations de ma pauvrete Interieure. Grace a ce pantalon
cagneux et couronne, grace a cette veste terne et bossue, je me sentais
assure de passer inapercu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
Mere me fit donc endosser mon vetement d'hiver, cette jaquette assez
chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui etait a peu
pres neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cesse
de l'execrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler a un
scarabee. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblige
non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
gouts, de livrer jusqu'a l'aspect exterieur de sa personne?

Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
general, je ne portais sur moi que des sommes derisoires; dix sous,
quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
d'argent a ma mere. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
pas la monnaie. C'etait une facon assez discrete, assez detachee de me
procurer les quelques sous necessaires a mes menus besoins. Je ne
depensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgre tout,
l'omnibus, le metro, un timbre.

Or, cette espece de misere qui, sous mon vieux vetement, m'etait assez
indifferente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
jaquette de cheviotte, une jaquette d'employe aise ou de bourgeois. Cet
habit, en desaccord avec l'etat de mon gousset, me devint comme un
mensonge intolerable. C'est certainement a cette jaquette que je dus
toutes sortes d'idees absurdes. A cause d'elle aussi je me mis a
chercher une place avec une activite plus reelle.

Cette activite devint bientot fievreuse sans cesser d'etre inefficace.

Les places! c'est comme les idees, on les trouve quand on ne les cherche
pas. Les gens qui possedent une situation avantageuse et sure disent
volontiers: "Un garcon vraiment courageux, vraiment resolu finit
toujours..." Ah! monsieur, ce que la chance et le succes peuvent rendre
les hommes betes et injustes!

A compter du moment ou je pensai avec une reelle angoisse: "Allons!
Allons! il faut que je trouve une place!" j'eus l'impression obscure
mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fut possible
d'accepter avec dignite.

Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur tres haut,
tres lisse, tres epais, et que ce mur-la, c'est l'avenir, et qu'on ne
peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
eprouve que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
sentiment.

Il vous est sans doute arrive d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrive d'attendre pendant une
heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
viendrait surement plus et de continuer a esperer quand meme. Il vous
est arrive de connaitre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
eprouve a s'en aller en se retournant tous les dix metres, bien qu'il
soit evident que personne ne viendra, a se retourner et a revenir sur
ses pas, malgre la certitude que tout cela est parfaitement inutile.

Ma vie fut en tout point comparable a cette vaine attente sous le bec de
gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir etait
inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
demarches d'un homme qui a de l'espoir.

Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'etait l'activite
excessive avec laquelle je pensais.

Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
l'activite avec laquelle je pensais, je m'apercois que je ne traduis pas
du tout la verite. Dire que je pensais avec activite, cela pourrait
donner a croire que je m'appliquais a penser, que je m'y appliquais
volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En realite, ce qu'il y
avait de frappant c'etait bien plutot la passivite avec laquelle je
pensais. J'etais visite, traverse, brutalise, viole par maintes pensees
que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fut. Puis-je dire que
je pensais? Puis-je m'attribuer ce merite? N'etais-je pas plutot le
temoin impuissant, la victime? N'etais-je pas plutot le champ de
bataille ravage? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
pour penser. On pensait en moi, a travers moi, envers et contre moi. On
pensait sans se gener, a mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.

Il y a sans doute des gens tres savants et tres favorises qui se
proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semee
de brisants, des gens qui pensent reellement, c'est-a-dire qui pensent
ce qu'ils veulent. Heureuses gens!

Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.

Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
que j'errais a la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
devenait le lieu d'une fermentation vehemente.

Ici prend place un evenement que je vais essayer de vous relater, qu'il
me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisement, ni
calmement.

Je regagnais la maison. C'etait un soir de la mi-octobre. Il etait
peut-etre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
malade, du sol, des choses, des hommes.

J'avais passe l'apres-midi a refuser deux ou trois propositions
humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de betes de somme.
Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
recapitulais ma journee: elle ne me montrait qu'un visage morne et
reveche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivre
de mon decouragement et de mon amertume.

En passant au niveau de la rue Littre,--vous le voyez, je me rappelle
tres exactement l'endroit--une pensee me traversa l'esprit. Voici:
j'allais, en arrivant a la maison, apprendre que ma mere venait de
mourir subitement.

Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
espece de raison pour que je redoute une telle chose: ma mere n'a que
soixante ans; je ne lui connais nulle infirmite, elle jouit d'une sante
excellente et reguliere. Je ne pense donc jamais a sa mort que comme une
eventualite lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit a
me remplir les yeux de larmes.

Or donc, ce soir-la, en passant au coin de la rue Littre, je me vis
soudain rentrant a la maison et trouvant ma mere morte. Je fis effort
pour chasser cette pensee absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
nature inquietante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
idees. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'apercus bientot que cette
pensee n'etait pas venue seule: cependant que je tentais de l'eloigner
de moi, toutes sortes d'autres pensees qui etaient comme les
consequences de la premiere m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
d'une attaque bien concertee.

Ma mere etait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetiere,
tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie a
refaire.

Aussitot, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine facon,
mais de cent facons variees. La premiere chose qui me venait a l'esprit
etait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai deja parle, de
cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
dont j'ai la nue propriete, un titre incessible et inalienable, sur
lequel on ne peut meme pas emprunter, une idee baroque d'un oncle mort
paralytique.

Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'etais libre, libre et
miserable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
pour moi, amerement. Et j'attendais ainsi, dans une independance
enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!

Ah! J'etais devant le Senat, tout a coup, sans savoir comment j'etais
arrive la. Je me trouvais devant le Senat et j'enlevais mon chapeau,
trempe de pluie a l'exterieur et de sueur a l'interieur. Un grand
tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, a la lueur
d'un reverbere, mes mains mouillees, fremissantes comme celles d'un
ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
la bordure du trottoir.

Ainsi, voila l'homme que j'etais! Je pensais a la mort de ma mere; j 'y
pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mere.
Je supprimais mentalement ma mere pour disposer de la petite rente.
Voila l'homme que j'etais.

Je ne parviendrai jamais a vous dire ce qui se passa. Une sorte de
querelle eclata dans l'interieur de mon etre. Une voix claire et
raisonnable disait: ce sont des idees absurdes, il faut les mepriser et
les chasser. Une autre voix, sifflante, exasperante, repetait
obstinement: lache, lache. Mais, nette, en depit de ce tumulte, une
troisieme voix comptait avec placidite: vingt francs par mois pour la
chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
le repas du midi, dix sous pour le diner; le reste: des livres, des
loques, la liberte.

Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'etaient des larmes: il
pleuvait de plus en plus fort. J'etais extenue, ecoeure, atterre.

Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temperait
le bouillonnement de mes pensees, si je dois appeler "mes pensees" cette
vermine dont je ne peux ni me rendre maitre ni me debarrasser. J'eus la
sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon ame presque immobile,
comme un cheval retif que l'on mate en tirant tres fort sur les renes.
Je pensai, lentement, en remuant les levres, je pensai mot a mot: "Si
ma mere venait a mourir..." Aussitot, je sentis ma gorge se serrer de
chagrin et une vive detresse, que je connaissais bien pour l'avoir
eprouvee deja, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
profondement soulage. Je pensai encore: "C'est une idee tout a fait
importune; il n'y a aucune raison pour que ma mere me quitte". Non! Il
n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: "Il ne peut pas m'arriver plus
grand malheur". Et toute ma tristesse repondit: "Non! Oh! non! pas de
plus grand malheur".

Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
pouvoir, repris la direction de mon ame.

Je m'apercus, a ce moment, que je n'etais pas seul contre la grille du
jardin. Un homme, vieux, miserable, coiffe d'un chapeau melon deforme
par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de cote, ses reins
frottant le petit mur qui court a faible hauteur. Il disait a voix
basse: "_La Presse! La Presse!_" et personne au monde ne
l'ecoutait.

Je reconnus l'aveugle que l'on amene la chaque soir. Sa tete etait un
peu inclinee, un peu renversee; son visage immobile et clos recevait la
pluie. On eut dit qu'il avancait en rampant. A deux pas de moi, il
s'arreta, comme s'il m'eut senti, comme s'il eut percu le bruit de ma
vie. Je le regardai et murmurai: "Celui-la, celui-la! A quoi pense-t-il,
celui-la"? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
Quoi? Quoi? Il n'y avait surement rien de commun entre son abime et le
mien.

Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
avait recommence a ramper contre la grille, comme si mon depart lui eut
laisse la voie libre.

Jusqu'a la place du Pantheon, je fus a peu pres tranquille, c'est-a-dire
vide, c'est-a-dire deserte de toute pensee. En penetrant dans la rue
d'Ulm, je me surpris a compter: "Quinze sous pour le repas du midi, dix
sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-meme. Plus besoin
de chercher une place. La solitude!"

Je haussai les epaules avec douleur et resolus de prendre un petit
detour pour ne pas rentrer tout de suite a la maison. Cela vous prouve
que je n'avais, en realite, aucune inquietude: je savais bien, je
sentais bien que ma mere n'etait pas en danger. C'est en moi, en moi
seulement qu'elle se trouvait en danger.

Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
methode et tenacite: "En vendant presque tous les meubles, cela me
permettra peut-etre un petit voyage".

Ainsi donc, rien a faire! Je ne pensais plus meme au conditionnel, mais
au futur. Rien a faire! Je n'etais pas le maitre de mes pensees. Inutile
de resister. Inutile surtout de me dissimuler cette espece de crime qui
etait le mien. Je n'etais pas le maitre de ne pas penser criminellement.

Je suivis en hate les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
Pot-de-Fer. Je penetrai dans ma maison, bien persuade que j'aimais
toujours tendrement ma mere, mais que j'etais absolument incapable de la
defendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
ne pas la tuer en moi.




XI


Depouillee de la toile ciree qui la couvre habituellement, agrandie de
ses deux rallonges, la table de salle a manger occupait presque tout
l'espace libre au milieu de la piece. Notre vieille lampe, la lampe a
colonne de marbre, eclairait sur la table des morceaux d'etoffe coupes
et empiles, des patrons de tarlatane, des boites d'epingles, des
bobines. Penchees vers la lampe, leurs cheveux se melant presque, deux
femmes cousaient. C'etaient ma mere et Marguerite, notre voisine, cette
giletiere dont je vous ai deja parle.

Je m'arretai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scene
paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.

Ma mere leva des yeux eblouis par la lampe, chercha mon visage dans
l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:

--C'est toi, Louis! Ton diner est tout pret dans la cuisine, mon enfant.
J'ai laisse la soupe a petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son de, comme font
souvent les couturieres, et elle ajouta, d'une voix ou il y avait de la
confusion:

--Nous avons envahi la salle a manger, tu vois. Marguerite a trop de
travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
N'avais-je pas compris? N'etait-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine ou mijotait la soupe; je m'assis a ma place
familiere, entre l'evier et le buffet de bois blanc, et je me mis a
manger.

Voila donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
donner asile a mille pensees odieuses, et puis encore calculer l'emploi
de la petite rente. Et c'etait bien pourquoi ma mere devait veiller,
coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mere guettant,
dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soiree, un
franc cinquante, peut-etre un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empecher de redire: " Quinze sous pour le repas du midi; dix
sous pour le repas du soir.... " J'aurais voulu me graver ces mots-la
dans la peau, me les tatouer sur le coeur a coups d'epingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait la, puis une
petite saucisse, puis un morceau de fromage. "Dix sous pour le repas du
soir!" Je devorai tout ce que je trouvai. Je n'en etais plus a mesurer
ma honte.

Tout en mangeant, j'ecoutais les deux travailleuses qui devisaient a
mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
pendant quelques minutes, le bruit de la machine a coudre rongeait le
silence. Puis, de nouveau, c'etait le calme et, d'instant en instant,
cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
qui file vers les levres disjointes.

Mon diner fini, je traversai la salle a manger sans prononcer une
parole, sans m'arreter et je penetrai dans ma chambre. Je retirai mes
chaussures imbibees d'eau. Je me jetai sur le canape.

Ma chambre etait obscure; par la porte demeuree entr'ouverte entrait un
peu d'une clarte melancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
vivent si profondement dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
deux ou trois objets a moitie ensevelis dans la tenebre, l'arete d'un
cadre, le fantome rigide et gris d'un rideau.

J'etais parfaitement calme. J'etais parfaitement lucide et froid.
L'impression dominante pour moi, etait de lassitude et de resignation.

Rien a faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
de speculer sur la mort de ma mere, un homme capable de calculer son
petit bonheur en escomptant la mort de ma mere. Pendant ce temps, ma
mere travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
"Du calme! du calme! On ne peut pas s'empecher de penser, mais qu'est-ce
qu'une pensee? Quoi de plus inexistant qu'une pensee!" J'allais me
laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
un rat qui traverse une chambre habitee.

Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
idee de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
doigt.

Rien a faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout a fait, les
bras ballants, les jambes abandonnees, la poitrine offerte. Une bete
pour la curee. Un champ de ble pour les sauterelles. Une charogne pour
les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
vous genez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, la-dedans?
Ou suis-je, la-dedans?

Il etait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
salle a manger. La lampe, bien que voilee, me fit cligner des paupieres.
Je m'assis aupres de la table.

Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
comme effrayes, des yeux rougis par le travail nocturne.

Ma mere ramassait les epingles et les bobines. J'avais pris son de; je
jouais distraitement avec: il etait chaud; il exhalait une mince odeur
de sueur et de renferme.

Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les delasser:

--Je suis contente: nous avons bien travaille!

Un arome de cafe se melait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
acre et laineux des tissus. La petite piece etait emplie d'une paix
dense, comme gelatineuse, ou les bruits se propageaient mal. La lampe
avait l'air epuisee; sa flamme dormait tout debout.

Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.

Ma mere poussa le verrou et revint jusqu'a moi.

--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.

Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index etait
dure et criblee de piqures d'aiguilles. Ma mere passa son autre main, a
plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraiche. Je ne
disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.




XII


Le lendemain matin, j'etais encore couche, en proie a la torpeur, quand
j'entendis chuchoter dans la piece voisine.

--C'est cela, disait ma mere, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
chaque jour a peu pres autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
salle a manger comme hier; c'est plus commode.

Deja j'etais debout, l'esprit net de sommeil. Deja j'etais tout a mes
soucis, comme une prune gatee, fourmillante de guepes.

Toilette rapide. Dejeuner. Je me sentais resolu, sans savoir exactement
a quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument a des mollusques;
il leur poussait, dans l'interieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
espece de colonne vertebrale.

--Prends ton pardessus, Louis!

Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
rue.

Il faisait une matinee brumeuse, larmoyante. Gorgees de brouillard, de
grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent tres bien ou ils
vont.

Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
kiosque a journaux etait ouvert, mais l'affiche n'etait pas encore
posee. Je me mis a rouler une mince cigarette, par contenance, puis
j'attendis avec les autres.

Nous etions la cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
les poches. Nous nous regardions a la derobee. Il y avait entre nous, me
sembla-t-il, un air de parente: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
d'humilie; une certaine defiance reciproque, aussi.

A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard ou etaient
formulees les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signale
cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-la, ose y recourir.
Je m'approchai, derriere les autres, en affectant un peu de detachement.

Sur la feuille moite, le texte, polycopie a la pate, se lisait mal.
Certains des hommes epelaient a voix haute, avec difficulte, en
mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
lenteur.

Le numero 12 retint mon attention: "_Avocat demande personne
instruite, jeune, bonne education, celibataire, pour travaux de bureau.
Envoyer photographie._"

J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
cheminee, et de longs apres-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
le silence cotonneux.

Voila exactement ce qu'il me fallait.

--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
l'enveloppe qui contenait l'adresse du numero 12.

J'ecrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignee, digne et
toutefois persuasive, une lettre peremptoire, convaincante. Les mots
_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
possedais, une epreuve deja ancienne, sur laquelle je suis represente
avec des cheveux boucles, une moustache a peine dessinee et cet air
particulierement melancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
donc des gens si maniaques?

La lettre partie, je me sentis reconforte, content. J'entrevis un
succes, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinee d'un
homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
une pensee que l'on pense soudain et qui suffit a changer le gout du
monde?

Je vous l'ai dit, le temps etait fort humide; je passai donc le reste de
ma journee a la bibliotheque Sainte-Genevieve, dans mon coin favori: au
bout d'une des tables, au fond, a gauche.

La, je suis bien. Il tombe des hautes fenetres une clarte sereine et
spirituelle qui chante sur les pages imprimees ainsi qu'un archet sur
une corde. La, tout est juste et tempere, comme dans le cerveau d'un
sage. L'encens de la pierre et des livres penetre l'ame et la purifie.

Je passai donc a la bibliotheque toute cette journee. J'y retournai le
lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
pas? alors qu'une seule bonne demarche, adroitement conduite...

Comme je revenais a la maison, le soir du second jour, la concierge me
remit une lettre. Une reponse, deja! Je me hatai de monter jusqu'au
second etage, ou le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

Je m'etais assis sur une marche au rebord lime, mange par plusieurs
generations de locataires et j'allais dechirer l'enveloppe. Soudain, ma
precipitation me degouta. Je m'imposai, je reussis a m'imposer de ne
lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posement les deux derniers etages. Ma mere et
Marguerite travaillaient dans la salle a manger. Je pris le temps de
leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
table. Le moment etait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
encore! Je me dechaussai, car jamais je ne reste chausse quand je suis
chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
oblique a cette lettre qui gisait la, comme une chose de peu
d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
peu d'orgueil; je commencais a etre fier de moi; je commencais a
prendre, de mon caractere, une idee avantageuse.

Cette idee n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
sur la lettre et je m'apercus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
ce que j'avais tant voulu eviter. Elles tremblaient si bien que je
faillis dechirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon ecriture, ma
lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: "C'est un
secretaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie a ce
jeune homme."

Je suis fait aux deconvenues, mais celle-la me remplit brusquement d'une
si etrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: "Personne
jeune... bonne education... celibataire... envoyer photographie."
Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper a
ce point? Et j'avais envoye ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
l'avant-veille, me semblerent, cette fois, preter a toutes les
equivoques. De nouvelles bouffees de rougeur me monterent au visage.
Dieu! Que j'avais ete bete, bete, bete! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
jamais. Rien a faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
laides, au travers de l'ame. Ce combat! Cette defaite!

Ma mere appela soudain:

--Louis, viens diner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mere?
N'avais-je pas de quoi diner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
retraite profonde et secrete comme une coquille? Ah! Les escargots ne
connaissent pas leur bonheur.

La salle a manger demeurant encombree par les travaux de couture, nous
dinames dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
temps, dinait avec nous; c'etait un arrangement entre elle et ma mere.

Je ne vous ai pas beaucoup parle de Marguerite. Eh bien, si ca ne vous
fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle etait assise a l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
j'avais l'evier a gauche et le buffet de bois blanc a droite: ma vraie
place dans la vie. Maman etait entre nous deux et, de temps en temps,
elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journee, une
conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
physiquement, mais par le coeur, par certaines facons de souffrir la vie.

Je ne parlais guere, je n'ecoutais guere. Un mot pourtant, le mot
malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
chose de tres ordinaire, je dis a peu pres:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ca dure trop longtemps,
parce qu'alors ca n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mere allait porter a sa bouche une cuilleree de potage qu'elle reposa
dans son assiette. Elle hocha la tete sans me regarder et dit a mi-voix,
comme pour elle-meme:

--Voila! Ce qu'il dit la, c'est son pere, tout a fait son pere.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi desesperer! Si mon pere s'en
mele, maintenant! Si mon pere, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
dont je ne sais absolument rien, se melent de moi, avouez qu'il y a de
quoi devenir fou. Je ne parviens pas a me trouver; s'il faut que je me
cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
proferai pas un mot.

Neanmoins, une partie de mes reflexions devaient se laisser voir sur ma
figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
des yeux si charges de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
je m'arretai net, c'est-a-dire que je m'arretai de penser comme je
pensais, que je m'arretai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule a travers le vide, rencontrait
soudain les pensees d'un autre monde, elle s'etonnerait sans doute comme
je m'etonnai ce soir-la.




XIII


Des le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis a louvoyer
en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os a ma
conscience irritee. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutot que
cette perpetuelle contemplation du dedans.

L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un a un, les gens
qui la dechiffraient comme moi s'en furent et je restai bientot seul.
Non, pas seul. Quelqu'un, derriere moi, se mit a parler. Une voix
zezayante, malade, vermoulue disait:

--Connu, tout ca! Rien de vraiment remarquable dans tout ca! Des trucs
uses qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
je vais rue des Halles.

Je suis peu enclin a lier conversation avec les gens que je rencontre
dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
murmurait a mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
j'evitai de me retourner.

Alors la voix reprit:

--Vous ne venez pas rue des Halles?

Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
triste que je fis volte-face.

Vous connaissez peut-etre cet homme-la; on le rencontre souvent dans
notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
qui avoisinent le Pantheon.

Il est de taille mediocre. Le buste long, les jambes courtes. La
maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuatre sur l'oeil
droit; les cils colles, les paupieres blettes. Des cheveux sans teinte
precise: des cheveux incompatibles avec toute espece de reussite
sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
celluloid, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
ronges. Un vetement long qui devrait etre une redingote et qui n'est,
cependant, qu'une jaquette. Des souliers murs que la pression interieure
d'oignons symetriques a fait eclater. Un chapeau melon casse, mais
propre. Une serviette de molesquine sous le bras.

Il parut hesiter et dit encore une fois, non sans decouragement:

--Venez donc rue des Halles, avec moi.

--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.

--Quoi? Vous n'y avez jamais ete? Vous ne connaissez pas l'agence
Barouin, pour la copie des bandes?

Je secouai la tete avec etonnement; je ne connaissais pas l'agence
Barouin.

--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon etrange
compagnon. Venez! Cela ne vous engage a rien. Si ca ne vous plait pas,
vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
Barouin. La, vous etes toujours sur de faire vos vingt-cinq sous, vos
trente sous peut-etre, si vous ecrivez vite.

Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
ajouta:

--Vous, vous etes employe de bureau.

Certes, je suis employe de bureau; mais je n'aurais jamais pense que
cela fut visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.

L'homme dit encore:

--Vous devez avoir une belle ecriture et travailler rondement. Vous en
ferez peut-etre pour trente sous; mais depechons-nous; sans cela, il n
'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boite; pourtant,
quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.

"Nous"! Je recus ce mot dans le flanc avec une legere angoisse. Oh! je
vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drole que
cet homme dit "nous". Je sentis pourtant que ce "nous" m'enrolait dans
une confrerie miserable. Je voulus eprouver la saveur de ce "nous" dans
ma propre bouche et je repondis avec une calme amertume:

--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boites
comme cela.

Et je me laissai conduire. L'homme se remit a parler, avec cette
volubilite des solitaires qui pensent avoir enfin rencontre une oreille
bienveillante:

--Moi, je suis secretaire, c'est-a-dire que j'etais secretaire. En ce
moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
ca tout de suite, bien qu'en general je ne le dise pas: c'est un nom qui
m'a cause des desagrements. Je cherche une place ou je pourrais
travailler un peu pour moi. C'est tres dur: Paris n'est pas si grand
qu'on le croit.

Il marchait a mes cotes; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmente par une
bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
arret.

--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
tabac.

Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grele sourire:

--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mele, bien entendu,
mais point mauvais, en general, et doux, peut-etre parce qu'une partie
en a ete lavee par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
parfois des tas de tabac! Un metre cube au moins dans un coin de la
chambre. On se demande ce qu'il faut de megots pour faire une telle
masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.

Je fumai ma cigarette avec une espece d'horreur. Ce qui est dur dans la
misere, c'est l'apprentissage, et j'etais encore un novice. Je regardais
de temps en temps mon compagnon et je pensais: "Voila! voila! dans dix
ans, je serai comme celui-la".

L'homme trottinait a mes cotes et ne cessait de parler. Sa voix fripee
conservait, grace au zezaiement sans doute, des sonorites pueriles et
tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
s'elevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarte humide
et suppliante qui me serrait le coeur.

Nous atteignimes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
impregnees d'une immonde odeur de choux gates. Mon compagnon s'arreta
devant une porte cochere.

--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'etes jamais
venu.

Il y avait une cour, encombree de voitures a bras, de caisses et
d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
semblait perce a meme un bloc de crasse.

Au premier etage, mon compagnon, essouffle deja, empoigna un bouton de
porte.

--C'est la. Entrons vite, et pas trop de bruit a cause du macaque.

Nous entrames. Imaginez une grande salle eclairee par trois fenetres aux
vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'ecole, mais pour de vieux
ecoliers, pour de pitoyables fantomes d'ecoliers.

Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante annees de misere, de
maladie, de privations, de deboires se soient abattues, brusquement,
comme un orage, et voila l'agence Barouin au travail.

Un silence limoneux, fait de murmures etouffes, de toux, de respirations
asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouille.

Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
condensation de toutes les haleines.

En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en machoire. Pas de
front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.

--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, la-bas, pres de
la fenetre.

Nous nous assimes cote a cote, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.

--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
au macaque.

Le macaque etait cette maniere de sous-officier qui tronait au bout de
la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.

Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'a copier toutes les adresses du
registre sur les bandes. Allez-y!

J'y allai... Je ne comprenais pas tres bien ce qui m'etait arrive, ce
que je faisais la. J'etais ahuri, engourdi. J'eprouvais un desir violent
de me sauver, de me retrouver seul dans une rue deserte. Je me
raidissais contre ce desir. Je pensais en serrant les dents: "Non! Non!
tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la decheance. Ce
n'est que la premiere gorgee de la tasse. Avale, avale"! Surtout, je
m'appliquais a ne rien laisser paraitre de mes sentiments, a n'avoir
l'air etonne de rien, choque de rien. Enfin, le cours de mes reflexions
n'empechait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
j'empilais les bandes remplies a ma droite, parallelement au paquet des
bandes vierges.

Parfois, je m'arretais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
lever la tete. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
comme la boue d'une mare dans laquelle pietinent des bestiaux. Vous
n'avez peut-etre pas remarque qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royaute,
n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait la semblait un compose de
maintes autres: celle de l'ecole, celle de la caserne, celle de l'asile,
celle de l'hopital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
moi.

Je pensais: "Voila maintenant mon odeur, jamais je ne me debarrasserai
de cette odeur-la".

De temps en temps, l'adjudant faisait signe a un petit vieux, rase,
tonsure comme un pretre et qui travaillait au premier rang. Aussitot, le
petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
une pelletee de coke dans un poele minuscule coiffe d'une casserole.

J'avais garde mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la proprete
me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
Ses doigts etaient couronnes d'un bourrelet d'envies enflammees qu'il
mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
qu'il devait etre fort myope de son oeil unique, car il serrait de pres
sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
regulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
affectueux que je m'en sentis le coeur rechauffe. Je me remis au travail
en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
endroit.

Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblee. Le petit
vieillard du premier rang sortit et rapporta bientot a l'adjudant une
tranche de pain et une "portion", dans une gamelle couverte d'une
assiette retournee.

La plupart des hommes repousserent leurs paquets de bandes au bord de la
table et se mirent a manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
de table en table, puis une rumeur de conversation.

Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
bandes au macaque et se faisaient regler leur compte. On percevait un
bruit de gros sous, parfois le tintement delicat d'une piecette
d'argent.

De nouvelles figures se montrerent. Fort peu de places restaient vides.
Les hommes qui s'en allaient etaient remplaces par d'autres. Tous
connaissaient evidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
espece de discipline composite: l'ecole, la caserne, l'hopital, la
prison.

Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.

--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
rapporterai le votre. Qu'est-ce que vous preferez avec vos deux sous de
pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?

Je repondis:

--Des frites, plutot.

Lhuilier restait plante devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
se penchant:

--Si ca ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.

Il acheva, dans un mince sourire:

--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en etat de faire une avance.

Comme je lui remettais les cinq sous en begayant quelque excuse, il me
souffla dans l'oreille:

--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
parlez pas trop a ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
serieux. Je le connais, il loge a l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
des bricoles, a la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.

Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
n'osais meme pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
retour de Lhuilier. Nous mangeames.

--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
ca tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.

L'apres-midi passa comme la matinee, c'est-a-dire avec une lenteur
extreme et desesperante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai a
plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
j'eprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
les bandes, le macaque, mon chapeau demeure sur la table. Le souvenir de
Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.

A quatre heures, lorsque l'obscurite tomba des murs, comme une toile
d'araignee poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des rales doux, des
eternuements, des suffocations. La tete penchee de Lhuilier jeta sur la
table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'evertuait,
trebuchait, renaclait.

Il etait peut-etre sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
soudain:

--Ca y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
d'une partie de mes bandes et m'aida. Il ecrivait fievreusement, son
oeil tour a tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
deux. De larges taches d'encre violettes sechaient sur ses doigts
deformes.

Il rangea mon travail comme il avait range le sien: les paquets de
bandes les uns sur les autres, en croix, par categories mysterieuses.
L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'elevait a
un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
bitume, exaltant l'acre odeur de legumes pourris qui est l'haleine
meme de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lache, lache, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se hatait a mes trousses. Il y avait, dans sa demarche,
quelque chose de sautillant et de trainant tout ensemble: de la fatigue
et de la candeur. Il parlait sans arret, comme le matin. Je n'entendais
pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensee me derobaient la
plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'ecume d'une
cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, a l'hotel de
l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
tant de choses a faire.

Et il me parla de ses projets jusqu'a l'entree de l'Impasse Maubert.

L'Impasse etait remplie d'une obscurite sous-marine. Tout au fond,
tremblait un quinquet; sur le verre depoli on lisait le mot "hotel".

Lhuilier s'arreta. Il pietinait tout en parlant et j'entendais les
semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
la boue.

--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?

Et il ajouta d'une voix basse, gemissante, changee:

--Je m'ennuie tellement.

Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume etait moite
et le dos velu.

Je promis de revenir, je promis meme de revenir des le lendemain. Je
regardai bien Lhuilier qu'un reverbere eclairait par saccades, et je
m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment ou je tournai le coin
de la rue.

Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Genevieve. La
pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminue, dechu,
taraude d'une tristesse qui ressemblait a la peur. J'osais a peine
rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
vetements, dans ma peau, dans mon ame, l'odeur de l'agence Barouin. Je
remachais des bribes de pensees absurdes: "Moi, moi, je ne suis pas
fait pour etre malheureux de cette facon-la." Evidemment, j'ai ma facon
d'etre malheureux, une facon que j'ai choisie moi-meme, a mon gout, bien
sur!

Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais forme la resolution
ferme, farouche, de mourir de faim plutot que de retourner jamais chez
Barouin.

Pour Lhuilier, j'ai honte a vous l'avouer, je le rencontre encore
parfois dans ce quartier, et, des que je l'apercois de loin, je change
de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaitra pas: il est trop myope. Et
puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-la.




XIV


J'ai ete plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
a la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
vecu.

Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
canape, dans mon refuge, j'eus une breve impression de convalescence.
J'etais encore moi, c'est-a-dire Salavin, c'est-a-dire un pauvre homme;
mais je n'etais plus ce que j'avais ete tout le jour: une larve, un
debris, un residu.

Ma mere et Marguerite m'avaient attendu pour diner. A me retrouver dans
la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empecher de gouter du
bien-etre, de me detendre, de m'abandonner.

--Louis, me dit ma mere, comme tu as l'air las!

Je ne repondis qu'en hochant vaguement les epaules. Tete baissee, je
comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots epars sur les
fleurs de la faience. Notre nourriture--inutile de vous le dire--etait
des plus simples; mais elle avait un gout particulier a la cuisine de
maman, un gout qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
gout que je reconnaitrais entre mille, comme un visage.

Ma mere reprit:

--Tu te fatigues trop a chercher. Il faudra prendre un peu de cafe avec
nous, tout a l'heure.

J'acquiescai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mere.
Quand elle me voit triste, decourage, elle murmure: "Veux-tu un petit
morceau de chocolat?" Si j'etais general et que j'eusse perdu une
bataille, maman me dirait: "Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
une creme au caramel". L'etrange, voyez-vous? est que le bout de
chocolat ou la creme au caramel possedent bien, alors, toutes les vertus
que la pauvre femme leur prete.

Mais, assez la-dessus! Que je vous raconte plutot une chose singuliere.
Le nez dans mon assiette, j'ecoutais les menus propos de maman et je me
sentais penetre d'une inquietude nouvelle, indefinissable.

Je suis habitue a vivre sous le regard de ma mere. Je suis habitue a ce
regard qui m'enveloppe, me penetre, glisse sur mon visage, erre dans mes
cheveux, comme une main, comme un souffle.

Or, ce soir-la, je n'osais pas relever la tete parce que je sentais bien
que ce regard n'etait pas seul a suivre le fremissement de mes mains sur
la toile ciree, a compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
sur mes tempes, a lire sur mes traits le desordre de mon coeur.

Je me hatai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.

Je ne vous ai peut-etre pas encore dit que je joue de la flute. Oh!
j'exagere assurement en disant que "je joue". Je possede une flute de
bois, a clefs, dont un camarade de regiment m'a enseigne le doigte. J'ai
travaille pendant deux ans a mes heures de loisir, assez pour lire les
pages d'une difficulte moyenne. Puis, j'ai cesse de travailler et,
partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
j'etais capable de faire tres bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
serais pas l'homme que je suis.

Ce qui est penible, c'est que, faute d'entrainement, de mecanisme, faute
d'etude, enfin, je joue d'une facon maladroite, puerile, des morceaux
que je sens fort bien. Car je dois dire, pour etre juste envers
moi-meme, que j'aime passionnement la musique et que je lui dois mes
emotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'evertue sur mon
instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre a ce que j'execute, tandis
qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flute, Oudin qui, somme
toute, n'entend rien a la musique, mais qui a de la pratique, des
doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une ame.

Bref, ce soir-la, je me mis a jouer de la flute, d'abord doucement, puis
a plein souffle. J'entendis maman qui disait:

--C'est ca, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!

Je jouai donc. J'avais allume la lampe et installe mes cahiers de
musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.

Je m'appliquais, serrant soigneusement les levres et mesurant mon
haleine, je m'appliquais a faire de beaux sons; et une partie de mon
tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
l'atmosphere avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
meles a toutes mes pensees.

Je m'apercus bientot qu'apres un long silence les deux femmes, dans la
piece voisine, avaient recommence de parler a voix basse. Cela
produisait un ronron leger et continu que je ne pouvais pas ne pas
entendre, tout en jouant.

Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
paraisse, je me sentis blesse. Je n'en voulais pas a ma mere; j'en
voulais a l'autre, oui, a Marguerite. Je lui en voulais de ne pas gouter
ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand meme un
peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon depit a ce que je
considerais comme un manque de respect pour l'art, pour les maitres. Je
dois pourtant reconnaitre que mon orgueil, surtout, etait en jeu, mon
orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces details, c'est pour bien
vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger severement.

Je posai ma flute et entrai dans la salle a manger. Je m'assis d'abord
en face de la cheminee, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas a
contempler dans la glace cette figure qui me deplait tant, parfois: ma
pauvre figure.

Accoude a la table, les joues dans les paumes, je demeurai la de longues
minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
quitter des yeux son ouvrage:

--Comme c'est beau, ce que vous avez joue ce soir!

Je fis un sourire de travers en repondant:

--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!

Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
aiguillee:

--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.

Je lui sus gre de ces quelques gouttes de baume versees sur mon
amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parle. En somme, elle
pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la replique
a ma mere qu'elle traite avec beaucoup de deference.

Marguerite cousait tres vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle evitait de se
moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
frequemment, avec legerete. Cela ne me deplut pas, ce qui est bien
etonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
l'ombre que projetait, sur sa joue, une meche folle qui boucle devant
son oreille.

Une tiede paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passe
plein d'indulgence les evenements et les visages de ma journee:
Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur a la sauvette.

Je m'allai coucher bien avant les couturieres. Mes dernieres pensees
furent apaisantes; rien n'etait perdu; quatre mois d'oisivete, ce
n'etait pas une affaire; il n'y avait guere d'homme a qui ce ne fut
arrive au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mere
oublierait cette triste periode et Marguerite ne me jugerait pas trop
mal.

Je m'endormis sur ce mol oreiller.

Au milieu de la nuit, je m'eveillai net en pensant a Lhuilier. Je ne
revais pas. Toutes les pensees qui me traversaient avaient pourtant cet
aspect anormal, difforme, terrible que la meditation nocturne prete pour
moi aux choses les plus simples.

Je repris une a une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
insensees. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
lit, le lendemain, je me sentis plus miserable, plus odieux, plus
coupable que jamais.

Une chose demeurait toutefois arretee dans mon esprit: je ne
retournerais pas a l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mere, et je ne
retournerais pas a l'agence.

En trempant une tranche de pain dans mon cafe, je me fortifiais dans
cette certitude desesperante: "Voila, tu es un homme sans courage, une
ame sans ressort, un coeur sans fierte. Voila!"

Je pensais ces pensees, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
mere, soudain, dit a voix haute:

--Mais non, mais non, mon Louis!

Quoi? Pourquoi ce "mais non"? Je vous assure que je n'avais fait que
penser. Je vous assure que je n'avais pas meme remue les levres.

Alors, ma mere me prit les mains et se mit a les caresser. Elle me
disait des paroles si bonnes, si raisonnables:

--Tu t'epuises a chercher. C'est une mauvaise periode. Attends une
occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.

Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
geste.

Ma mere repetait en m'embrassant les mains:

--Va voir tes amis.




XV


Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. "Un ami",
ce n'est pas la meme chose que "des amis" pour un coeur ambitieux.

J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
dont on a plutot peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frere, un bon
frere. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
inutile de tracasser ce reve: je n'ai pas de frere.

Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin a cherir et qui ne
me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
dont la compagnie m'est intolerable.

Parce que je me suis decide, cette nuit, a vous raconter mon histoire,
ne me tenez pas pour un homme eloquent d'ordinaire. Je suis un
silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
etre un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de precautions
en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
m'attribuer des vertus, alors que je n'eprouve que degout pour moi-meme.

Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
au moment precis ou je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
sauvegarder ses petits interets dans la faillite. Le moyen d'etre
sincere, avec cette langue qui n'est la que pour trahir notre esprit?

Reste a savoir, en outre, si "etre silencieux" cela represente une
vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
disant: "C'est que j'ai la peau fine". Pareillement les gens qui, comme
moi, sont depourvus de tout esprit, de tout eclat, de tout a propos,
tirent parti de leur infirmite en avouant: "Moi, je suis un silencieux",
ce qui signifie: "Moi, je suis une ame concentree, serieuse, sobre, une
ame admirable, enfin". En realite, je dois a cet aspect de mon caractere
d'avoir, dans tous les milieux ou j'ai vecu, passe pour un imbecile.

Il est bien regrettable que les hommes qui ont du genie ne soient pas,
en meme temps, des imbeciles. Les hommes qui ont pour mission de
contempler, d'etudier leurs semblables sont desservis dans leurs
entreprises par leur intelligence et leur reputation. Je crois qu'il
leur est, moins souvent qu'a d'autres, donne de surprendre la nature. A
leur approche, les personnes qu'ils veulent etudier se roidissent, dans
une attitude, comme chez le photographe, et tachent a donner d'abord
d'elles-memes une opinion avantageuse.

Devant l'imbecile, au contraire, inutile de se gener. A-t-on scrupule de
se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbeciles
comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
tristesse.

Quant a moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
prefererais ignorer l'amer honneur d'etre traite comme un temoin sans
importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre experience que
j'acquiers, bien malgre moi, chaque jour et le seduisant mensonge qu'on
ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
mensonge. Malheureusement, je n'ai pas a me prononcer.

Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots deja,
est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
irritable, nerveux--une variete particuliere de la race.--L'oeil
bleu-vert, tantot rieur, tantot glace. Et la replique comme un coup de
fouet.

Ah! En voila un que j'aurais aime a aimer! Mais pourquoi ce besoin de
domination, et cette passion qui le consume de mettre, a tout propos,
les gens "dans sa poche", au lieu de les porter tout bonnement dans
son coeur?

Son parler est imperieux, allegre, volontiers cassant. Il n'admet la
discussion qu'a son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
la choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
c'est le penchant qu'il manifeste a faire des dupes, je veux dire
l'habitude qu'il a de speculer sur la niaiserie du partenaire. Il
possede un sentiment si ingenu de son evidente superiorite dans la
controverse qu'il juge superflu de mettre des formes a ma conquete. Non
content de me posseder, il est toujours presse et veut m'avoir a bon
compte. Ses propos, sous des allures grossierement courtoises, sont
charges de reticences injurieuses et de reserves blessantes qu'il me
juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
correspondance, jusque dans le tete-a-tete, car il joue pour lui-meme, a
defaut de galerie.

L'extraordinaire est que je me prete a ces exercices avec un malicieux
desespoir. Alors meme qu'Oudin pourrait et devrait douter du succes de
ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir a l'assurer que je suis
dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de recidiver impunement, de
patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.

Si j'etais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
j'aurais un ami de plus, ou, si vous preferez, j'aurais un homme de plus
a aimer.

Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employe de chez Socque et
Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guere
que des amis d'attelage. Meme chose pour nous: il nous est difficile
d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
puisque, normalement, toute notre vie se passe la.

Poupaert est un homme du Nord, un garcon qui a souffert tous les
malheurs imaginables: femme, sante, famille, courage, tout l'a trahi. Il
est devenu comme un specialiste de la guigne. Qu'il en concoive une
maniere d'orgueil, voila ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
veuille me rendre responsable de son infortune, voila ce que j'ai peine
a comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulierement aigre
avec moi, qui n'ai cesse de lui temoigner une sympathie reelle et qui
lui rends de menus services, a l'occasion.

Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
et de temperament. On ne sait jamais s'il parle de facon serieuse. Il ne
songe qu'a coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
trop pres. Il n'est pas bete, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
ayant a choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, prefereraient a coup sur la
bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
pas ca parce que Devrigny m'a lache plus de cent fois, quand nous etions
ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
passablement abruti et finiront par l'abrutir tout a fait. Enfin,
passons! Cet homme-la suit sa voie et agit comme bon lui semble.

Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de regiment, un homme qui a
failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
regulierement: il est employe des postes et voyage, deux fois par
semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberte concordent,
il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
bien je vais moi-meme le chercher, si j'eprouve le besoin de souffrir,
ce qui m'arrive de temps en temps, comme a tout le monde, quoi qu'on
pense.

Vitet possede un caractere execrable, mais egal. Il est feroce avec
constance, avec serenite. Si vous etes tourmente d'un genereux
enthousiasme, souleve par des desirs ardents, emu de projets audacieux,
allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous recurer
l'ame, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
vous laisser plus nu, plus pauvre, plus depourvu que jamais.

S'il me pousse, quelque jour, une idee assez vivace pour resister a une
heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acere qu'un aiguillon. Quand
je me laisse aller au contentement, a l'espoir, a l'exaltation, Vitet me
regarde une seconde avec ses petits yeux bordes de cils d'un blond
blanc, et il dit seulement "Va donc"! Je me demande parfois si ce
mot-la n'a pas gache toute ma vie.

Au contraire de Vitet, Ledieu--un employe qui travaillait a cote de moi
dans ma premiere place, chez Moutier--Ledieu n'est pas desagreable avec
regularite: il a des crises. Pendant ses bonnes periodes, qui durent
vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grace, clarte pure,
candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
Ledieu devient morne, intolerant, agressif. C'est une ame malheureuse,
inquiete, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
annee et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
restaurer.

Parfois, je le vois si bas, si reduit que je m'humilie devant lui pour
qu'il ne demeure pas seul au fond de sa detresse. Des que je me suis
bien accuse, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
de la hauteur, pour me monter sur le dos et me pietiner. Je sors de la
vexe, courbatu, desempare. Si j'etais meilleur que je ne suis, je
devrais me trouver content du resultat, satisfait de cette transfusion
de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
si mes acces d'humilite ne sont pas, eux aussi, inspires par une espece
d'orgueil.

A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
pour tacher de comprendre ce qui lui tu mefie le coeur. Un echec ou un
succes? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
"J'ai bien reussi telle ou telle chose". En revanche, s'il fait une
sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lachete, il
s'ecrie avec amertume: "Nous sommes betes, nous sommes faibles, nous
sommes laches". Eh! N'ai-je pas assez de moi?

Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la societe me rend presque
malade, Jay dont la tranquille medisance m'a fait prendre en horreur
tous les gens que je connais, Jay qui, neanmoins, est un homme bon,
capable de devouement et d'affection.

Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gache. Je pourrais vous parler
de Coeuil. Mais a quoi bon? Je ne reussirais qu'a vous confirmer dans la
mauvaise opinion que vous avez desormais de moi. Et, malgre tout, je
vous assure, mon seul desir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
que l'amour est aveugle?

Peut-etre m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables a
Ledieu, a Jay, a Vitet ou a Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses etudes pour etre dentiste.
Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, a "Clamart".
Vous savez: rue du Fer-a-Moulin? Tous les etudiants etaient disposes
autour des tables d'ardoise et depecaient des tetes humaines, pour
apprendre l'anatomie de la face. En general, on ne leur donne pas des
tetes entieres, ce serait du gaspillage.

On scie par le milieu des tetes dont on a rase, au prealable, tout le
poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posees a plat, comme des
medailles, decolorees par les antiseptiques, detendues par la mort,
toutes ces moities de tetes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
la, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
millions d'exemplaires.




XVI


Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue a qui je ne
saurais reprocher qu'une chose: d'etre sans reproche. Vertu parfois bien
irritante, avouez-le.

Je suivis donc le conseil de ma mere et j'allai chez Lanoue. Cette
visite me procura quelque soulagement. Ma mere aurait-elle toujours
raison quand il s'agit de moi?

Plusieurs jours passerent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
bas, rapide, acharne comme une meute derriere une proie.

Puisque la chance m'avait a mepris, je resolus de ne la plus poursuivre,
de l'attendre au gite. J'abandonnai toute demarche.

Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
promenade, la seconde chez Lanoue, la derniere a la maison. Mes
promenades n'avaient d'autre but que moi-meme. Je frequentais soit les
petites rues de la montagne Sainte-Genevieve, soit les allees du
Luxembourg, le matin de preference, quand le jardin desert semble une
ile silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
perspectives, le visage, la demarche et l'itineraire des hommes qui
deambulaient a heures fixes entre les pelouses fanees, ma pensee
demeurait tout entiere occupee d'un autre paysage, d'autres spectacles.
Je me cherchais, je me poursuivais a travers un millier de pensees plus
impetueuses qu'un troupeau de buffles a l'epoque des migrations.

Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goutais, dans notre logement,
un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle a
manger etait devenue un veritable atelier de couturieres. Maman, qui a
tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvriere en
chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
reporter l'ouvrage et querir des etoffes, des modeles. Cependant ma mere
preparait les aliments pour la journee.

A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
Je n'avais plus honte de mon oisivete, qui devenait une chose admise,
normale. Je goutais meme un etrange plaisir au spectacle d'une activite
que je ne partageais point. Pour les longues veillees, on allumait un
petit feu dans la cheminee prussienne de la salle a manger. Je pris
bientot l'habitude de venir lire dans cette piece.

Parfois je m'exercais sur la flute. Je jouais avec une attention si
soutenue que je fis, pendant cette periode, des progres reels. La
conscience de ces progres me precipitait dans des reves absurdes:
j'allais devenir musicien, compositeur peut-etre. J'entrevoyais une vie
merveilleuse, illuminee par des succes, exaltee par l'admiration des
foules. J'allais enfin donner issue a cette ame captive qui s'etiole et
se desespere au fond de son cachot.

En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
de l'agrement a mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait frequemment de les
lui rejouer.

Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais execute avec, a defaut
de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleverse, d'autant plus que
Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes pretent un eclat
bien emouvant et comme enfantin.

Un homme raisonnable eut pense: "Voila l'effet de la musique sur une ame
mobile et tendre". Moi, je pris tout a mon avantage.

Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
indicible fierte. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
fussent devolus. J'eprouvais ce retentissement de mon ame dans une autre
ame comme un signe certain de predestination. Je murmurais, en serrant
les dents: "Je suis quand meme quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres".

Cette ambition, cette frenesie: ne pas etre un homme comme les autres.
Et toute cette comedie a cause d'un petit air de flute et des larmes de
Marguerite.

Il etait environ trois heures apres midi. J'errai quelques instants de
rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
fus tout etonne de m'arreter la, de n'etre pas lance dans l'espace par
le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.

Ce fut une heure memorable. Seul, avec les nuages et le vent forcene, je
rencontrai Salavin face a face, un Salavin sauve, degage de la foule de
ces sales pensees parasites au milieu desquelles il vegete comme une
plante opprimee. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
engagements solennels, j'assumai des responsabilites, je fis des
sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme veritable.
Tout cela dans mon coeur bien entendu.

Si j'ecrivais l'histoire de ma vie, cette heure-la pourrait s'appeler la
victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
plusieurs jours.

Souvent, je prenais un livre et, delaissant mon canape, je venais
m'asseoir sur un petit banc, dans la clarte laiteuse des rideaux, aupres
des couturieres. Je m'enfoncais dans ma lecture comme dans un sommeil
touffu.

Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le metier de
bureaucrate et le mepris des exercices physiques ont voute mon dos. "Je
me tiens un peu de guingois", selon l'expression de ma mere. Quand je
lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagerer tout ce qu'il y
a de defectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensee, les
aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se fletrissait
peu a peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rever avec assez de
force, il suffirait, a de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
consentement d'une seconde pour mourir?

En general, j'etais tire de cet abime par la voix de maman dont les
paroles me parvenaient comme a travers de grandes epaisseurs de feutre.
Elle devait repeter plusieurs fois son appel avant que je revinsse a la
surface du monde. J'ai toujours pense que ma mere devinait,
instinctivement, cette desertion de mon esprit. Quelque chose comme le
cri de la bete qui sent ses petits en danger.

Ce qu'elle disait alors etait pourtant bien simple. Elle me donnait, par
exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
mettais en mesure d'obeir. J'etais devenu fort serviable, ce qui, soit
dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
changement de caractere au desir de faire excuser mon inaction; non, il
y avait a cela d'autres causes que vous commencez sans doute a
comprendre.

Il arrivait aussi que maman me demandat de poursuivre a haute voix la
lecture commencee pour moi seul. Ma mere manquait rarement d'ajouter:

--Vous savez qu'il avait toujours, a l'ecole, le prix de lecture et de
recitation.

A quoi je repondais d'un air gene:

--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
choses-la?

Ma pauvre mere ne peut pas savoir l'embarras ou nous plonge, nous autres
hommes, l'eloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.

Marguerite joignait aussitot ses instances a celles de ma mere:

--Vous lisez si bien!

Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entieres.
Les deux femmes ecoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
petite prise de tabac; elle le faisait discretement, presque en
cachette, car elle sait que je n'aime pas a la voir priser, moi qui fume
toute la journee, moi qui suis gate par toute sorte de vices, de manies
et de tics.

De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arretait de voleter comme
une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
Marguerite ecoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
fixes sur moi.

Je me grisais, a la longue, de toutes ces paroles qui n'etaient pas
miennes, mais me tombaient pourtant des levres. Je n'etais plus bien sur
de n'avoir pas pense moi-meme toutes ces belles choses qui s'exprimaient
par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'emotion, murmurait en
cassant son fil: "Comme c'est beau! Comme c'est beau!" j'acceptais cette
louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement merite.

Je parlais peu, d'ordinaire, a Marguerite. Un jour, toutefois, maman
dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un apres-midi. Je
restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
la salle a manger. Pendant une heure, je tins fixes sur un livre des
yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonfle, les mains
tremblantes. Il me venait un desir ardent de parler a Marguerite, de lui
dire les choses affectueuses. Mais, voila, je ne sais pas dire les
choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'apres-midi sans parvenir a
ouvrir la bouche. J'en fus si desespere que, le soir venu, je me
repandis en propos amers, en propos decourages, decourageants. Ah! pour
dire des mots desagreables, des duretes, ma langue se delie toute seule.
Je n'eus aucune difficulte a navrer Marguerite, a l'accabler sous un
flux de paroles qui etaient, precisement, tout le contraire de ce que
j'eprouvais si grand besoin de lui confier.

Elle ecoutait sans repondre; puis, elle eut un regard si triste, si
charge de reproches que je baissai la tete et lui demandai pardon en
begayant.

--Oh! dit-elle, ca ne fait rien. Je sais bien que vous etes bon et que
vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.

"Bon!" Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
amers reprirent leur cours, jusqu'au moment ou, completement ecoeure de
moi-meme, je mis mon chapeau pour sortir.

Il ne faut pas pardonner trop vite a Salavin.




XVII


Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmente Marguerite pendant cette
periode-la. Je crois. Je ne suis sur de rien. Les gens a qui nous devons
nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruaute. Il en
est qui s'imaginent m'avoir comble de leurs faveurs et que je considere
en fait comme mes mauvais genies.

J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
j'aimais beaucoup. Je m'employais a seconder ses entreprises, a louer
ses merites, a pallier ses erreurs. Quel que fut mon scrupule, je ne me
pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eumes, un jour, une
querelle; a cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y decouvris
de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps caches, n'en etaient
que plus redoutables et qui, helas! ne me parurent pas denues de
fondement, bref, tout un tresor de haine dont je me trouvai l'objet
desespere et la cause.

Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
regarde, fut-ce une fois, alors qu'on a traverse sa vie, meme en pensee?

Ce qui me donne a croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
le bourreau de Marguerite, c'est que je reservais mes mouvements
d'humeur pour Lanoue.

J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
du dejeuner, soit apres diner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
sa place et frequente regulierement son etude d'avoue.

Le plus souvent, je trouvais les Lanoue a table. Je m'asseyais dans un
fauteuil a bascule, pres de la fenetre, et je commencais de me balancer.
Je commencais aussi d'etre injuste, d'etre odieux.

Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
il m'agacerait fort.

D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitie,
tout me degouterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
boire!

Octave Lanoue est un garcon calme, aux reactions paresseuses; il n'est
depourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
ascendance paternelle certaines facons rustiques et de la gaucherie, il
m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
souffrir que les autres s'en melent. Railler Lanoue, c'est mon privilege
d'ami, un privilege dont je suis aprement jaloux.

Les jambes jointes, la tete renversee en arriere, le corps affale au
fond du fauteuil qui oscillait a petits coups, je fumais cigarette sur
cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.

Le bebe barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face a
face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
pas. Quant a moi, je n'avais qu'a les regarder. Situation penible entre
toutes.

Si vous tenez a votre prestige, ne mangez pas en presence d'un homme qui
ne partage ni votre faim, ni vos aliments.

Pourquoi remplir sa cuiller a tel point qu'une partie du contenu retombe
dans l'assiette avant d'atteindre les levres? Pourquoi introduire la
cuiller en biais et si profondement dans la bouche? Pourquoi faire cette
aspiration bruyante en absorbant le potage?

J'avais peine a surmonter ma repugnance. Cependant les Lanoue ne se
defiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouve? Ne
suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
humaines?

L'idee que j'apportais a la satisfaction de mes appetits autant de
malproprete naive et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
dissiper. Il me fallait pourtant reconnaitre que ma machoire aussi
craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
ouverte, avec des bruits et des claquements mouilles. Assurement l'oeil
du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
bouche par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, des que
les mandibules travaillent.

J'etais si navre du spectacle et si honteux de mes reflexions que je me
levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, etonne
et disait simplement:

--Pourquoi? Tu n'es pas presse.

Je me rasseyais avec decouragement.

Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensees, j'eusse succombe
a la confusion. Mais personne ne peut connaitre le cours de mes pensees.
J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire a mon ami:
"Est-il donc necessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
haricots"?

Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
humant une tasse de cafe. Pour me soustraire a mes inclementes
meditations, j'ebauchais de vagues commentaires sur les evenements du
jour. Lanoue m'ecoutait avec une complaisance attentive et murmurait a
chacune de mes phrases: "Je suis parfaitement de ton avis." Cet
assentiment obstine ne tardait pas a me donner de l'impatience. Eh quoi!
je debitais des bourdes, des pauvretes, et Lanoue etait parfaitement de
mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
mon ami, mon seul ami!

J'en venais a regretter l'aigre maniere de Vitet qui ne me laisse jamais
placer une syllabe sans lancer quelque mordant "je ne suis pas du tout
de ton avis".

Je retournais a mon silence, a ma contemplation malveillante et
douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accelerais les oscillations
du fauteuil a bascule. L'idee que ce perpetuel balancement pouvait
ecoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.

Le bebe, repu, etait mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, a la
chair translucide et resistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
gauche est mal forme, de naissance, et replie vers la paume. Dans un
etre beau, vous pouvez chercher le defaut, il y est toujours. Si vous
etes une ame genereuse, vous ne remarquerez pas ce defaut, vous saurez
l'oublier, l'annuler. Si vous etes un Salavin, vous ne verrez plus que
ce defaut, certain jour, et vous gatera tout le reste.

J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes epaules
jusqu'a la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, a peine forme
et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
je me prenais a imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
l'avenir, et je me sentais devore de tristesse.

L'enfant s'endormait. Nous retournions a nos menus propos et a notre
tabac. Par la porte entr'ouverte j'ecoutais, d'une oreille tendue, la
respiration du bebe, les cris qu'il faisait en reve, tous les bruits de
cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
pas naturels; une inquietude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
placides. Je les jugeais indifferents, insensibles, indignes de
l'ecrasant devoir paternel.

D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
affaires personnelles. Il disait: "Tu permets"? Je repondais: "Comment
donc"! Mais je trouvais bientot que toutes ces questions qu'ils
agitaient m'etaient par trop etrangeres. Trop de choses m'echappaient
dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'etait derobe. Une fureur
jalouse me tenaillait le coeur.

A de tels moments, je revais de represailles. J'etais tout pret, si
Lanoue m'en offrait la moindre occasion, a lui lacher maintes choses
desagreables que je ruminais avec soin.

L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
ravalais ma colere.

Plus tard, en descendant l'escalier, apres les poignees de mains,
j'imaginais avec horreur Lanoue disant a sa femme: "Quel brave garcon,
ce Salavin"!

Je baissais la tete; je n'etais pas fier. Toutes ces choses laides que
je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
sont; c'est en moi, en moi seul.




XVIII


Pendant le mois de decembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mere lui portait du bouillon,
des tisanes, des drogues.

L'ordre de la maison se trouva profondement trouble. La malade, les deux
menages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions cote a
cote, a la hate, et il me semblait qu'un vide considerable beait entre
nous.

C'est ainsi, pourtant, que nous avions vecu pendant de longues annees;
deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc a jeter en desuetude
des coutumes vieilles comme ma vie.

Je cherchais a me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
piece en piece, m'asseyant sur tous les sieges, m'adossant a tous les
meubles, ouvrant et fermant les portes, deplacant sans raison les
objets. Ma mere, de temps a autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
de l'index et me regardait. Encore que son regard fut calme et tout a
fait naturel, je me sentais rougir et je detournais la tete, affectant
quelque occupation dont mon coeur se desinteressait aussitot.

Quand ma mere, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
j'allais jusque sur le palier et, la, calant du pied la porte,
j'attendais, me rongeant les ongles.

Maman revenait et disait:

--Elle va mieux.

Je repondais:

--Ah? Bien! Bien!

Je voulais prendre un air detache. J'y parvenais difficilement.

Il y eut une visite de medecin, une visite qui fut, somme toute,
rassurante. L'etat de Marguerite n'etait pas grave. Le praticien vint
ecrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:

--N'ayez aucune inquietude, monsieur, votre soeur sera completement
retablie des la semaine prochaine.

Je ne songeai pas a detromper le medecin. L'idee que je pourrais avoir
une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agreable et me remplit
de regrets melancoliques.

Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupee de retours sur moi-meme, je
m'apercus avec etonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
de ces pensees absurdes qui me defigurent l'ame et sont le tourment de
ma vie. J'en concus un grand enthousiasme qui me tint eveille jusqu'a
l'aurore.

Les joies viennent en cortege. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
abandonne depuis que Marguerite etait malade, Lanoue fit une apparition
rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
grossoyees dont il s'etait charge dans le dessein de m'en faire
profiter.

Vous ne savez peut-etre pas ce qu'on appelle des "grossoyes", dans
l'argot de la procedure? Voici: les avoues, pour corser leurs notes
d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
papier timbre qui sont taxees fort cher. Il est d'usage de confier la
confection de ces documents aux clercs subalternes qui, apres quelques
pages concernant l'affaire jugee, copient au hasard le texte du code.
Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne baclee, un pur pretexte. Et
l'avoue, qui trouve la gros benefice, daigne payer assez bien cette
besogne fantaisiste que les scribes expedient en dehors de leurs heures
d'etude. C'est ridicule, mais c'est comme ca.

Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mere surchargee de soucis,
j'allais donc pourvoir moi-meme aux besoins de la maison.

Je passai mes journees et une partie de mes nuits a transcrire d'une
plume fievreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
cette activite derisoire, des motifs de fierte et maintes raisons de
m'estimer moi-meme. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
homme. On avait change Salavin.

Quant a rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considerais
comme un bien cette suspension de ma desesperante faculte d'analyse,
cette treve, cet assoupissement.

Un jour vint toutefois ou la clarte se fit sans qu'il m'en coutat le
repos.

J'etais dans la salle a manger, en train d'ecrire; mes doigts souilles
d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
doigts avec allegresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
elle Marguerite.

Le col serre dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattes, le visage
un peu pale, Marguerite avait l'air doucement ebloui des convalescents.

Elle prit place au coin du feu, dans notre venerable fauteuil Voltaire.
Et c'est ce jour-la seulement que je compris ce qui m'arrivait.




XIX


Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
direction. Elle n'etait plus eparse comme un troupeau sans loi, mais
ramassee, orientee. Un fleuve, et non plus un marecage. Un chant grave
et plein, apres des clameurs discordantes.

Il y a, parait-il, des hommes dont toutes les pensees s'enroulent
fidelement autour d'un axe, comme les serpents a la baguette du dieu.
J'allais devenir un de ces hommes.

Il y a des hommes qui vivent en etat de grace; leur coeur est pur et
visite de beaux desirs. J'allais aussi vivre en etat de grace.

Il y a des hommes qui possedent le monde, meme au fond de la pauvrete.
J'allais posseder le monde. J'allais enfin me posseder moi-meme. J'etais
sauve; j'etais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
sur les visages, cette lumiere sereine sur les choses, ces elans, ces
silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
mes mains.

Une resolution s'etant formee dans mon esprit: garder secrete cette
certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
l'alterer, peut-etre meme de l'aneantir? Ne faudrait-il pas de longues
annees de paix pour rehabiliter Salavin, pour l'accoutumer a lui-meme, a
sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinee?

Que cet amour muet fut heureux ou malheureux, voila une chose a laquelle
je ne pensais guere. L'idee que je pourrais me trouver paye de retour
troublait si fort mes plus fermes propos que je preferais l'ecarter. En
Revanche, j'envisageais l'hypothese contraire avec une curieuse
predilection. Un amour meconnu, meprise, n'en serait pas moins, pour
moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais etait de nature a se nourrir
de maintes souffrances.

Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
raisonnables et precises que je suis bien incapable de refuter et
meme de comprendre. En fait, je ne me defends pas, je ne plaide pas ma
cause, vous le savez deja. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore a exprimer mes
desordres, mes sottises, mes deportements. Mais le bonheur? Cela se
peut-il raconter? Est-il possible d'interesser quelqu'un a notre
bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?

Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans defiance. Il ne me
restait pas assez de lucidite pour observer que mes mouvements
d'enthousiasme ressemblaient par tropa mes mouvements de desespoir,
qu'ils etaient, comme ceux-ci, febriles, demesures, maladroits, enfin,
qu'ils manquaient d'harmonie.

Il eut ete malaise, meme a un observateur attentif, de discerner
l'espece de revolution qui s'etait accomplie en moi. Rien n'etait
modifie dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guerie, avait repris
sa place aupres de ma mere. On entendait ronronner la machine a coudre
et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buee et d'odeurs
aromatiques.

J'etais tout encombre de mon sentiment et je le considerais avec
timidite, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
briser en le portant.

Je me repetais de minute en minute: "Attention! Voila la vraie vie qui
commence!" Tantot, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
comme tant d'hommes combles, que l'eternite tout entiere ne fut qu'une
amplification de l'instant ou je me plaisais. Et tantot, travaille de
reves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
de la perfection, mon ame couverte de benedictions, ivre de beatitude,
rachetee, sanctifiee. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
bienheureux n'ont-ils pas ete choisis souvent parmi la tourbe des brebis
galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange dechu
que touchera soudain la grace?

Telles etaient mes pensees cependant que, d'une plume vertigineuse, je
recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.


Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais a le lui
rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
peut pas tout avoir: la felicite et la maitrise de ses nerfs.

Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensee, attentif a ce
que mon chant restat interieur, pour ne me point trahir.

J'evitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'elevais vers
elle une oraison silencieuse.

Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais reussi la vie que
je revais, c'eut ete vraiment une belle chose.

Il m'arrivait aussi de penser a mes amis, a ces hommes dont vous m'avez
entendu parler en termes si meprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
un caractere d'elite, une ame superieure dont l'influence sur moi
demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
m'inspiraient une compassion sans reserves; je saurais lui venir en
aide, a celui-la, le consoler, lui restituer la quietude, le bonheur. Et
Devrigny! Devrigny, la vie meme, la sante, la vigueur exuberante! Quel
gai compagnon! Quant a Vitet, que de spirituelles et affectueuses lecons
n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigne a chatier mon orgueil,
a prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
mesure. Ledieu m'avait genereusement associe a toutes ses joies. Jay
n'etait point medisant, comme je l'avais cru a ma honte, mais
clairvoyant et perspicace. J'ayais mal juge la femme de Petzer, mal
interprete les actes de Coeuil.

Pour Lanoue, mon frere admirable, mon ami d'election, mon bienfaiteur,
je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
remords.

Enfin, ma pensee revenait toujours a ma mere, a Marguerite, a ces deux
cheres figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
consumer. Clarte chaude, parfum, suave musique!

Vous le voyez c'etait tout a fait beau, tout a fait touchant. Et ce fut
ainsi sans interruption du 17 au 25 decembre.




XX


J'allai, le jour de Noel, dejeuner chez Lanoue, qui m'avait invite a une
petite fete intime.

Un froid sec, piquant, tonique. Marcher etait une joie, meme avec des
semelles trouees. Bien serre dans mon vieux paletot, je partis d'assez
bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est precede
d'une longue causerie?

L'itineraire m'etait familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parques,
reviennent toujours dans les memes empreintes. Paris est grand, mais,
dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
croient delivres de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
chemin de fer? Ils doivent, parfois meme, emporter cette patrie
minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
compagnon cheri.

La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable a la descente. Elle se
precipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraine, comme un
desir qui veut etre assouvi. Elle est allegre comme une debauche de
forces accumulees.

Puis, c'est la plaine, l'horizon a pleins poumons de la Seine et des
quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'ile et cette greve
provinciale ou Paris semble oublier sa feroce turbulence.

Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
d'homme heureux. Que cette image me demeure a jamais pour les mauvais
jours.

Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'etait pas
encore de retour. Marthe, occupee des preparatifs de notre petite fete,
me recut en costume d'interieur: bonnet de dentelle et peignoir
sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?

Le bebe me prit par la main pour me faire voir les tresors trouves
miraculeusement, a l'aube, dans la cheminee. Tout, dans l'appartement
exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai reve jadis comme a une
terre interdite.

Remonter les jouets mecaniques, assembler les cubes colories, paitre les
brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
heures. Comment ensuite s'annonca le desastre? A quel instant precis
apparurent les premiers signes de ma ruine interieure? Voila ce que je
ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait ete
ce peignoir a manches courtes. Il n'est rien qui ne soit pretexte pour
une ame mal defendue.

Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
et enjouee: reserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
ami; elle ne s'etait jamais, jusque-la, trouvee compromise dans les
exces de mon imagination.

Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
ne sais quoi a la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
peignoir etait breve, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'a
l'ombre moite et touffue de l'aisselle.

Ce fut tout pour Marthe. Elle avait deja replie son bras, deja tourne le
dos, deja quitte la piece.

Moi, j'etais assis dans le fauteuil a bascule, les jambes croisees, et je
me balancais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
qui eut compris la scene.

Monsieur, vous etes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
trop longuement le caractere des pensees dont je fus assailli, la nature
de l'evenement qui se passa dans mon esprit.

Une brutalite formidable, une espece de viol, de colere, de delire. Des
vetements dechires. Des supplications et des sanglots. Rien ne resistait
a la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitie. J'etais lache, dechaine,
ivre. Les plus petits details m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
mains, et de mes actes.

Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'apercus a
contre-jour, devant la fenetre, sa silhouette presque nue dans son
vetement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
remonterent au plafond ou se peignait une histoire extravagante: je
volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
odorantes, avec des lits bouleverses, sous une veilleuse agitee de
spasmes nerveux.

Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
maudite, admirable, a travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
les iles de l'Oceanie, ou dans les Antilles.

A mes pieds, l'enfant se prit a chanter en secouant une crecelle. Eh
bien! l'enfant serait abandonne a Lanoue. Il se consolerait avec cet
enfant, Lanoue! Je lui ecrirais une lettre pour tout expliquer.
J'ecrivis la lettre, d'un bout a l'autre, sur l'enduit cremeux du
plafond.

J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fele par
l'horizon marin; et des etreintes secouees par la trepidation des
machines, renversees soudain par des coups de roulis; et des mains
cramponnees au bastingage, des mains convulsees d'angoisse; et des
remords a deux, des remords ecrases sous des caresses terribles.

Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
ressemblait pas exactement a ce qu'on appelle le desir. C'etait une
de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-memes. Je
n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour realiser ma folie. Non!
Toute cette saoulerie demeurait vautree dans l'ame et presque sans
rapport avec son objet. Une salete lache, cachee, solitaire.

... J'achevais la lettre a Lanoue quand une petite moulure de platre,
une de ces vagues fioritures qui ecumaient et deferlaient au pourtour du
plafond devint insensiblement cette belle meche blonde qui tremble et se
tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchee sur son
ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: "Oh! je sais bien que vous
etes bon".

Eh bien! Marguerite serait oubliee.

Marguerite! Deja! Mon reve haletait, comme un cheval force qui bute et
va s'abattre. Tout le sang de mon reve s'epuisait.

C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
disait une phrase des plus simples:

--Octave vous fait attendre. Il sera bien fache.

Toutes les images s'abimerent dans une nuee grise. Je me sentis
frissonnant, fatigue, triste, comme un homme qui vient d'etouffer ses
illusions sur un sopha d'hotel meuble. Cette faiblesse dans les jambes,
cette tete pleine de coton, ce coeur defaillant et, surtout, surtout,
une imperieuse envie de pleurer, de gemir.

Je me levai et passai dans l'antichambre.
La, je pris mon pardessus.

--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
avez oublie quelque chose?

--Oui, j'ai oublie... j'ai oublie...

Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
etonne de Marthe avancer dans la penombre et se pencher sur la rampe.

Comme j'arrivais au premier etage, je me trouvai face a face avec
Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.

--Octave, lui dis-je en m'ecartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne merite pas que l'on s'interesse
a moi.

Lanoue s'arreta, frappe de stupeur. Je l'aurais presque bouscule pour
gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernieres marches en
bondissant. Je criais:

--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!

Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derriere moi, dans
l'escalier, des bruits de pas precipites. Lanoue appelait d'une voix
alteree:

--Louis! Louis! Ecoute, Louis...

Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tete.




XXI


On ne devrait jamais avoir de joie; le depart de la joie est une
souffrance trop cruelle.

Il etait midi. Le Jardin des Plantes paraissait desert. Un sol durci,
grincant de froid. Des bancs couverts d'une couche de gresil. Je m'assis
pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, a ma droite, un arbre qui, de tous
ses bras etendus, pretait serment avec une gravite majestueuse.

Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
racines qui, par places, emergeaient avant la plongee definitive, comme
des echines de dauphins, et je pensais:

Lui, il sait choisir; il puise dans la terre ou il y a tant de sucs,
tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de materiaux
accumules depuis les origines. Il puise et ne prend que le necessaire.
Il dedaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.


Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensee qui voyage trouve asile en
mon ame. Toute graine qui tombe sur mon etre y peut germer. Ou suis-je
la-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
moi entre ces mille demons ennemis? Comment me reconnaitre, me nommer,
m'appeler, entre tous ces visages?

Ne me dites pas: "Ces pensees sont en vous mais ne sont pas vous".--Eh!
n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?

Surtout, surtout, ne me dites pas: "Tout cela ne vit que dans votre
esprit."--Seul compte ce qui se passe la.

Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
de propre.

Je suis incapable d'amour, incapable d'amitie, a moins qu'amour et
amitie ne soient de bien pauvres, de bien miserables sentiments.

Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mere, j'ai trahi et bafoue Octave,
force, souille Marthe, abandonne Marguerite. Et j'ai fait mille autres
crimes dont je n'ai pas meme souvenir, ce qui est plus desesperant que
tout.

Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!

Et pourtant, j'ai parfois reve d'une vie qui eut ete la plus belle, la
plus noble des vies.

Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maitre. Ne m'accusez pas avant
d'avoir fait retour sur vous-meme.

Je suis un ilote. Qui me donnera la liberte? Qui me sauvera de la
decheance? Qui pourra me rendre la grace perdue?

Le monde m'echappe. Je me debats parmi les ombres. Qui peut venir a mon
secours? Telles furent mes reflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
J'avais froid. Bientot j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
qu'il m'etait possible d'avoir froid et faim malgre ma douleur. Nouvelle
blessure pour l'orgueil.

Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
delices de mon enfance.


J'errai ainsi, tantot dans les allees du jardin, tantot dans les rues
avoisinantes, jusqu'a la chute du jour. Le ciel s'etait fort brouille
et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
c'etait pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
detresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.

Ou aller?

Comme la nuit s'epaississait, la neige se mit a tomber. J'etais alors
dans la rue Buffon.

Je revins a la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
nouvelle plongee dans les profondeurs.

Un peu plus tard, je m'apercus que j'etais a la hauteur de la caserne
municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bete
remontait au gite; d'elle-meme, elle rentrait a la bauge, ou il fait
tiede, ou l'on mange.

Toujours la meme chose. Toujours le meme rythme. Sortir, rentrer.
Rapporter a la maison, chaque soir, son fardeau de colere et de degout.




XXII


Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez ecoute jusqu'ici avec
beaucoup de patience et de bonte. Je vais donc abuser de votre sympathie
en achevant mon recit.

Une semaine s'est ecoulee depuis les evenements qui ont marque, pour
moi, la journee de Noel. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
si je m'obstine a nommer evenements ces choses qui se sont entierement
passees en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensees, celle
dont personne ne semble se soucier. En verite, qu'importent mes actes,
si toutes mes pensees n'en sont que le desaveu et la derision?

J'ai d'abord vecu quatre jours dans une anxiete sans cesse croissante.
Pour bien des raisons que vous devinez aisement, le sejour a la maison
etait penible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, des le matin, pour ne rentrer que tard
dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mere m'a dit que
Lanoue etait venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
expliquer l'objet de sa visite.

J'ai passe mes nuits sur mon canape, a fumer, a batailler contre mes
demons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mere une discussion decisive.
S'agit-il bien d'une discussion? En realite, ma mere a parle seule.

J'allais sortir. Marguerite etait partie chercher du travail a
l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant aupres de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage ferme, bleme, agite de menus
tics que je ne peux reprimer. Je ne savais ce que voulait ma mere.
J'etais, a la fois, inquiet et accable.

--Louis, m'a dit ma mere, tu auras trente ans dans deux mois.


J'ai tout de suite compris. Ma mere a parle pendant plus d'une
demi-heure. "Le moment etait venu de me marier. Je ne pouvais plus
tarder a trouver une situation. Maman s'en etait quelque peu occupee
elle-meme. Le moment etait venu pour moi de choisir une compagne. Et,
justement, n'avais-je pas, aupres de moi..."

Ah! Mere, mere, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
vous me comprenez mal!

Je l'ai laissee parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
tete sans repondre.

On a sonne, ce qui m'a delivre. Marguerite est entree. Aussitot, j'ai
saisi mes vetements et je suis parti, tres vite, en regardant au passage
avec une espece de ressentiment cette jeune femme qui songe a rendre
heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourne a
la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai ecrit a maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
des choses pareilles! "Mere, lui ai-je ecrit, tu ne sais pas quel homme
je suis. Ne me demande pas de revenir aupres de toi. Ne me demande pas
d'etre heureux." Et mille autres sottises semblables qui ont du la
mettre au supplice sans l'eclaircir de rien.

Depuis bientot trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas a mourir. Je ne suis pas encore pret a mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Apres je ferai de menus travaux, afin
de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
coudre cote a cote, dans la salle a manger. Que pensent-elles? Que
disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songe depuis trois
jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar ou j'ai eu la chance de vous
rencontrer. J'ai tres peu bu; vous l'avez surement remarque. Je me
serais bien enivre, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez a personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
Salavin. Inutile aussi de leur donner a rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-etre
vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitie et m'emporte.
Peut-etre vais-je rester. Peut-etre...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laisse
parler avec tant de bienveillance, peut-etre me direz-vous ce que je
dois faire.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
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An alternative method of locating eBooks:
     http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL


