Project Gutenberg's Histoire de St. Louis, Roi de France, by Richard de Bury

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Title: Histoire de St. Louis, Roi de France

Author: Richard de Bury

Release Date: May 26, 2004 [EBook #12437]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Histoire de St. Louis

Roi de France

Par De Bury

Nouvelle dition revue avec soin

  _Je suis cet heureux Roi que la France rvre,
  Le Pre des Bourbons...._
          Henri. Volt.

[Illustration: Couronne de Saint-Louis]

Lyon Rolland, Imprimeur Libraire Rue du Prat, n4

1828


       *       *       *       *       *

Louis VIII, roi de France, pre de saint Louis, tait dans la
quarantime anne de son ge, et la troisime de son rgne, lorsque,
revenant  Paris, aprs le sige de la ville d'Avignon, il se sentit
vivement press d'un mal qu'il avait tenu cach jusqu'alors, et fut
forc de s'arrter au chteau de Montpensier, en Auvergne. Ce fut
dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il tait vritablement
chrtien. Quel que ft ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la
vritable cause, les mdecins lui proposrent un remde que la loi de
Dieu lui dfendait. Malgr le refus qu'il fit d'en user, on introduisit
auprs de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'tant veill,
il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer,
en lui disant ces belles paroles: _Qu'il aimait mieux mourir, que de
conserver sa vie en commettant un pch mortel_.

Cependant le mal ayant augment, et ce prince sentant les approches de
la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre  ses affaires.
Ayant fait venir autour de son lit les vques et les grands seigneurs
qui l'avaient accompagn, il leur dclara qu'il nommait la reine Blanche
de Castille, son pouse, rgente de l'tat pendant la minorit de son
fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en prsence de l'archevque de
Sens, des vques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier
Garin, qui la dclarrent authentiquement, aprs sa mort, par des
lettres scelles de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs
franais qui tait prsens, et principalement  Matthieu II de
Montmorency, conntable de France,  Philippe, comte de Boulogne, au
comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son
sang, et  plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses
intentions seraient exactement excutes; qu'ils feraient serment de
fidlit au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorit de la
reine durant sa rgence.

[Note 1: Il n'avait que douze ans commencs; et, dans ce temps, les rois
n'taient dclars majeurs qu' 21 ans.]

Pendant que cela se passait  Montpensier, Blanche tait reste  Paris,
o elle attendait avec impatience l'arrive du roi, pour le fliciter
sur ses conqutes: elle n'tait pas instruite de sa maladie. Presse du
dsir de le revoir, elle s'tait mise en chemin pour aller le joindre,
lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait prcipitamment,
accompagn du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle
reconnut,  la tristesse rpandue sur leurs visages, la perte que
la France venait de faire. Elle retourna aussitt  Paris, afin de
concerter avec les fidles serviteurs du roi, les mesures les plus
promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner.

La rgente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de
division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne,
par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs
d'entre eux de se trouver  la crmonie du couronnement du roi, qui
fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'anne 1226. Le nombre des
seigneurs qui y assistrent ne fut pas,  beaucoup prs, aussi grand
qu'il devait tre, suivant l'usage ordinaire, et en consquence des
lettres que la rgente leur avait fait crire pour les y inviter; mais
elle ne laissa pas de faire faire la crmonie, par les conseils du
chancelier et du lgat, le retardement paraissant dangereux, surtout
dans ces temps-l, o on la regardait comme essentielle  la royaut.

La cour, et tous ceux qui devaient assister  cette crmonie, s'taient
rendus  Reims. Thibaud, comte de Champagne, tait en chemin pour s'y
trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y
pas entrer,  cause du bruit faux, mais fcheux, qui courait de lui,
qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut
nanmoins de la fte, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se
disputrent entre elles le droit de porter l'pe devant le roi, comme
reprsentant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit,
elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, et
cet honneur, sans prjudice de leurs droits, ou plutt de ceux de leurs
maris.

L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait
manquer, vu son caractre brouillon, de le jeter dans le parti des
factieux, et il semble qu'il et t de la prudence de ne lui en pas
donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y tait dj, ou la
reine rgente ne se crut pas assez d'autorit pour obtenir des grands
seigneurs assembls qu'il n'en ft pas exclu: peut-tre aussi ne
fut-elle pas fche de voir mortifier un seigneur qui avait eu la
hardiesse de lui tmoigner de l'amour.

Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des
prparatifs pour la rvolte, de concert avec deux autres seigneurs
mcontens: c'taient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnomm
_Mauclerc_[1], auquel Philippe-Auguste avait fait pouser l'hritire de
ce comt; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait pous
Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angoulme, veuve de Jean-Sans-Terre,
roi d'Angleterre, mre de Henri III, qui y rgnait alors.

[Note 1: C'est--dire, suivant le langage du temps, _homme malin et
mchant_.]

Comme l'archevch de Reims tait alors vacant, ce fut de Jacques de
Bazoche, son suffragant, vque de Soissons, que Louis reut cette
onction qui rend les rois sacrs pour les peuples. Quoiqu'il ft encore
bien jeune, il tait dj assez instruit pour ne pas regarder cette
action comme une simple crmonie[2]. Il ne put faire, sans trembler, le
serment de n'employer sa puissance que pour la gloire de Dieu, pour la
dfense de l'Eglise et pour le bien de ses peuples. Il s'appliqua ces
paroles qui commencent la messe ce jour-l, et dont David se servait
pour dire: _Qu'il mettait en Dieu toute sa confiance, et qu'il
s'assurait d'tre exauc_.

[Note 2: Joinville, p. 15.]

Comme cette crmonie est trop connue pour nous arrter  la dcrire, je
dirai seulement que, lorsqu'elle fut finie, on fit asseoir le roi sur un
trne richement par, que l'on mit entre ses mains le sceptre et la main
de justice, et qu'ensuite tous les grands seigneurs et prlats, qui
taient prsens, lui prtrent serment de fidlit, ainsi qu' la reine
sa mre, pour le temps que sa rgence durerait.

Ds le lendemain, la reine partit pour ramener le roi  Paris; elle
souhaita qu'il n'y et aucunes marques de rjouissances, comme il n'y en
avait point eu  Reims: car, quelque satisfaction qu'elle et de voir
rgner son fils, rien n'effaait de son coeur le regret dont elle tait
pntre de la perte qu'elle venait de faire. D'ailleurs l'affliction
tait si gnrale, que les grands et le peuple n'eurent pas de peine 
suspendre les mouvemens de leur joie, et la sagesse de la rgente ne lui
permettait pas de perdre en vains amusemens un temps dont elle avait
besoin pour arrter et teindre les factions qui se formaient dans
l'tat.

_Caractre de la rgente_.

Blanche de Castille tait une princesse dont la prudence, la prsence
d'esprit, l'activit, la fermet, le courage et la sage politique,
rendront  jamais la mmoire chre et respectable aux Franais. Elle
s'appliqua uniquement  dissiper les orages qui se formaient contre
l'tat: elle n'eut d'autres vues que de conserver  son fils les
serviteurs qui lui taient rests fidles, de lui en acqurir de
nouveaux, et de prvenir les dangereux desseins de ses ennemis. Les
seigneurs de la cour se ressentirent de ses bienfaits, et tout le monde
de ses manires obligeantes et naturelles qu'elle employait pour gagner
les coeurs qui y taient d'autant plus sensibles, qu'elle accompagnait
ses grces du plus parfait discernement.

Comme le comte de Boulogne tait un des plus puissans seigneurs de
l'tat, et celui dont le roi pouvait attendre plus de secours ou
de traverses, elle n'oublia rien pour le mettre dans ses intrts.
Philippe-Auguste lui avait donn le comt de Mortain; mais Louis VIII
s'en tait rserv le chteau, en confirmant ce don. Blanche commena
par le lui remettre, et lui rendit en mme temps le chteau de
l'Isle-Bonne, que le feu roi s'tait pareillement rserv; et, dans la
suite, elle lui cda encore l'hommage du comt de Saint-Pol, comme une
dpendance de celui de Boulogne.

La reine Blanche traita avec la mme gnrosit Ferrand, comte de
Flandre. Philippe-Auguste l'avait fait prisonnier  la bataille de
Bouvines, et n'avait pas voulu lui rendre sa libert,  moins qu'il
ne payt une ranon de cinquante mille livres, somme alors
trs-considrable, et qu'il ne donnt pour sret Lille, Douai et
l'Ecluse. La rgente, de l'avis des grands du royaume, rendit au comte
sa libert, et lui fit remise de la moiti de sa ranon,  condition
de laisser seulement pendant dix ans, entre les mains du jeune roi, la
citadelle de Douai. Ce bienfait l'attacha si fortement aux intrts de
la reine et de son fils, que rien ne put l'en carter, et qu'il rsista
constamment  toutes les sollicitations des seigneurs mcontens.

Cependant le comte de Champagne avait lev le premier l'tendard de la
rvolte: il avait fait une ligue avec les comtes de Bretagne et de la
Marche. Ils avaient commenc par faire fortifier et fournir de munitions
de guerre et de bouche les chteaux de Beuvron en Normandie, et de
Bellesme dans le Perche, dont le feu roi avait confi la garde au comte
de Bretagne.

La rgente, usant de la plus grande diligence, avant que les mcontens
fussent en tat de se mettre en campagne, assembla promptement une
arme assez nombreuse pour accabler le comte de Champagne. Elle fut
parfaitement seconde par Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; par
Robert, comte de Dreux, frre du comte de Bretagne; et par Hugues IV,
duc de Bourgogne. Elle marcha avec eux, accompagne du roi son fils,
en Champagne, contre le comte Thibaud. Ce seigneur, surpris de cette
diligence, mit les armes bas, et eut recours  la clmence du roi qui
lui pardonna, et le reut en ses bonnes graces.

C'est sur cette rconciliation si prompte, et principalement sur les
discours perfides d'un auteur anglais[1], qu'il a plu  quelques-uns de
nos crivains d'orner, ou plutt de salir leur histoire de l'pisode
imaginaire des amours du comte de Champagne et de la reine rgente. Le
plaisir de mal parler des grands, et de se faire applaudir par des gens
corrompus, dont notre sicle n'est pas plus exempt que les autres, donne
la vogue  ces sortes de fables; mais celles-l ne furent point capables
de fltrir la rputation d'une reine  laquelle notre histoire a, dans
tous les temps, rendu la justice qu'elle mritait. D'ailleurs les
historiens anglais, et surtout Matthieu Paris, moine bndictin,
croyaient, par ces traits de malignit, venger leur roi Henri III des
avantages que les Franais, sous la conduite de la reine Blanche,
avaient remports sur lui, lorsqu'ayant pris, comme je le dirai dans la
suite, le parti des mcontens, il fut renvoy dans son le, aprs avoir
vu dtruire son arme, et dpens beaucoup d'argent. A la vrit,
suivant les mmoires de ce temps-l, il y a lieu de penser que le comte
de Champagne avait conu de l'inclination pour cette princesse; mais on
n'y voit rien qui puisse persuader qu'elle y ait jamais rpondu, et l'on
y trouve mme le contraire. Elle mprisa le comte, le plus volage et le
plus frivole seigneur de son temps, et le laissa se consoler par les
vers et les chansons dont il ornait les murs de son chteau de Provins.

[Note 1: Matthieu Paris.]

Le parti rvolt, tant fort affaibli par le retour du comte de
Champagne sous l'obissance du roi, la rgente fit marcher aussitt
l'arme au-del de la Loire, contre les deux autres chefs. Le roi les
fit citer deux fois devant le parlement. N'ayant pas obi, et tant
cits une troisime fois, ils se rendirent  Vendme, o tait le roi.
Comme ils n'avaient point d'autre ressource que la misricorde de ce
prince pour viter le chtiment qu'ils mritaient, ils y eurent recours.
La bont du roi, la ncessit de mnager les autres seigneurs, parens ou
amis des deux comtes, l'esprance de rtablir plus promptement, par les
voies de la douceur, la tranquillit de l'tat, engagrent la rgente 
faire obtenir du roi, non seulement leur pardon, mais encore des grces
et des conditions trs-avantageuses par un trait que le roi fit avec
eux.

D'abord, pour ce qui regardait le comte de la Marche, il fut conclu
qu'Alfonse de France, frre du roi, pouserait Elisabeth, fille de ce
comte, dont le fils an, Hugues de la Marche, pouserait Elisabeth de
France, soeur du roi. Il fut encore convenu que le roi ne pourrait faire
la paix avec le roi d'Angleterre, sans y comprendre le comte. Celui-ci,
de sa part, cda ses prtentions sur le Bordelais et sur la ville de
Langs, moyennant une somme d'argent payable en plusieurs annes, en
ddommagement du douaire de la reine d'Angleterre, femme du comte, saisi
par les Anglais.

A l'gard du comte de Bretagne, il fut convenu qu'Iolande, sa fille,
pouserait Jean de France, frre du roi; que, jusqu' ce que Jean
et atteint vingt-un ans (il n'en avait alors que huit), le comte de
Bretagne aurait la possession d'Angers, de Beaug, de Beaufort et de la
ville du Mans; qu'il donnerait en dot  sa fille, Bray, Chteauceau,
avec les chteaux de Beuvron, de la Perrire et de Bellesme,  condition
qu'il jouirait de ces trois dernires places le reste de sa vie, et quil
ne ferait aucune alliance avec Henri, roi d'Angleterre, ni avec Richard,
son frre. Aussitt aprs ce trait, le comte de Bretagne, pour prouver
son attachement aux intrts du roi, marcha avec Imbert de Beaujeu,
conntable de France, contre Richard, frre du roi d'Angleterre,
l'empcha de rien entreprendre sur les terres de France, et l'obligea
de se retirer. Le roi d'Angleterre sollicita en vain les seigneurs de
Normandie, d'Anjou et du Poitou, de prendre les armes en sa faveur;
mais, comme aucun d'eux n'osa se dclarer, il fut oblig de faire une
trve pour un an, qu'il obtint par la mdiation du pape Grgoire IX, qui
venait de succder  Honor III.

Les choses tant ainsi pacifies, la rgente renouvela les traits faits
sous les prcdens rgnes, avec l'empereur Frdric II, et avec Henri
son fils, roi des Romains, par lesquels ils s'engageaient  ne prendre
aucune liaison avec l'Angleterre contre la France. Elle employa tous ses
soins pour se maintenir en bonne intelligence avec les princes allis de
la France, pour s'attacher le plus qu'elle pourrait de seigneurs vassaux
de la couronne, et elle fut toujours attentive  prvenir et arrter,
dans leur naissance, les entreprises des esprits brouillons; car elle ne
devait pas compter qu'ils en demeurassent  une premire tentative; ils
en avaient tir trop d'avantages, et l'esprit de faction s'apaise bien
moins par les bienfaits, qu'il ne s'anime par l'esprance d'en extorquer
de nouveaux.

_Education de Louis._

Quoique la conduite des affaires de l'tat donnt beaucoup d'occupation
 la reine rgente, cependant elle savait encore trouver assez de temps
pour donner ses soins  l'ducation du prince son fils,  laquelle elle
prsidait elle-mme. Les historiens contemporains ont nglig de nous
apprendre quel tait le gouverneur de Louis: nous devons croire que la
reine en faisait les principales fonctions. Nous ignorons aussi le nom
et les qualits de son prcepteur, qu'on ne lui donna que fort tard,
suivant l'usage de ce temps-l; mais, quel qu'il ft, il est certain que
les voies lui taient bien prpares par les soins que la reine rgente
en avait dj pris. Nous voyons dans les Mmoires du sire de Joinville,
auteur contemporain et confident de Louis, qu'elle n'pargna rien pour
mettre auprs de son fils les personnes les plus capables pour la vertu
et pour la science. De la part du jeune prince, la docilit, la douceur,
le dsir de profiter, la droiture de l'esprit, et surtout celle du
coeur, rendaient aise une fonction si pineuse et si difficile.
La reine s'attacha surtout  l'instruire, ds son bas ge, de la
connaissance de Dieu, et des vritables vertus dont il est le modle.
Aussi n'oublia-t-il jamais ce que sa mre lui avait dit un jour,
lorsqu'il tait encore jeune: _Mon fils, vous tes n roi; je vous aime
avec toute la tendresse dont une mre est capable; mais j'aimerais mieux
vous voir mort, que de vous voir commettre un pch mortel._ Il grava
ces instructions si profondment dans son coeur, qu'il donna toujours 
l'exercice de la religion et  la retraite, les momens qu'il drobait
aux fonctions de la royaut.

On n'oublia pas en mme temps de lui procurer les instructions qui
peuvent contribuer  former l'esprit, mais, selon qu'on le pouvait faire
dans ce sicle-l, o l'ignorance tait prodigieuse, mme parmi les
ecclsiastiques. On rapporte comme un loge de ce prince, qu'il savait
crire (car les plus grands seigneurs ne savaient pas mme signer leur
nom), qu'il entendait trs-bien le latin de l'Ecriture-Sainte, et les
ouvrages des Pres de l'Eglise, qui ont crit dans cette langue.

Pour ce qui est de l'histoire, il savait celle des rois ses
prdcesseurs, rapporte dans les chroniques particulires de leurs
rgnes, qui, quoique trs-imparfaites, nous ont nanmoins conserv les
actions les plus mmorables des princes des deux premires races de
la monarchie. On y trouve la connaissance de leurs vertus et de leurs
dfauts, qui fournissait des exemples pour apprendre  pratiquer les
unes et viter les autres.

On lui proposa surtout pour modle le roi Philippe-Auguste, son aeul,
un des plus grands rois de la monarchie. Ce prince tait mont sur le
trne, dans un ge  peu prs pareil  celui de Louis, et dans les mmes
circonstances. La reine Blanche, sa mre, lui fit prvoir le mauvais
effet que pouvait produire l'ide de sa jeunesse sur les esprits mutins
et brouillons de son royaume. Elle s'appliqua  lui faire viter les
dfauts des jeunes gens de son ge, et surtout l'inapplication, l'amour
de l'oisivet et du plaisir. Elle lui donna connaissance de toutes
les affaires; elle ne dcida jamais rien d'important sans le lui
communiquer; et, dans les guerres qu'elle eut  soutenir, elle le fit
toujours paratre  la tte de ses troupes, accompagn des seigneurs les
plus braves et les plus expriments.

La reine se donnait en mme temps de pareils soins pour l'ducation de
ses autres enfans. Ils taient quatre; savoir: Robert, qui fut depuis
comte d'Artois; Jean, comte d'Anjou; Alfonse, comte de Poitiers, et
Charles, comte de Provence. Chacun recevait les instructions dont son
ge pouvait tre capable. L'exemple de leur frre an leur donnait une
mulation qui les excitait  lui ressembler, en acqurant les mmes
connaissances, et pratiquant les mmes vertus.

La reine Blanche russit encore  persuader  ses enfans, que leur plus
grand bonheur dpendait de la parfaite union qui devait rgner entre
eux: ils profitrent si bien des avis de cette sage mre, que ces
princes furent pntrs toute leur vie, pour le roi, leur frre an, de
cette amiti tendre et respectueuse qui fait ordinairement la flicit
des suprieurs et des infrieurs; comme, de sa part, Louis les traita
toujours avec la plus grande bont, moins en roi qu'en ami. Lorsque ses
frres commencrent  tre capables d'occupations srieuses, il les
admit dans ses conseils; il les consultait dans les affaires qui se
prsentaient, et prenait leur avis. Ils commandaient dans ses armes des
corps particuliers de troupes,  la tte desquels ils ont trs-souvent
fait des actions dignes de la noblesse de leur naissance. Ils taient,
pour ainsi dire, les premiers ministres du roi. Ils partageaient avec
lui les fonctions pnibles de la royaut, et contribuaient unanimement 
la gloire de l'Etat et au bonheur des peuples.

Pendant que la reine Blanche donnait tous ses soins  l'ducation de
ses enfans, elle tait encore occupe  rendre inutiles les nouvelles
entreprises des esprits brouillons, et surtout de ceux dont je viens
de parler. Ils n'taient pas rentrs sincrement dans leur devoir; ils
avaient t forcs par la prudence et l'activit de la rgente de se
soumettre, et les grces qu'elle leur avait fait accorder par le roi,
au lieu de les satisfaire, n'avaient fait qu'augmenter le dsir d'en
obtenir de nouvelles.

L'union de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avec la reine
rgente, tait pour eux un frein qui les arrtait: ils entreprirent
de le rompre, et ils s'y prirent de la manire qu'il fallait pour y
russir. Ils lui firent reprsenter qu'tant celui de tous les princes
qui, aprs les frres du roi, tait son plus proche parent, tant fils
de Philippe-Auguste, c'tait un affront pour lui que la rgence du
royaume ft en d'autres mains que les siennes, et surtout en celles
d'une femme, et d'une femme trangre qui, par ces deux raisons, devait
tre exclue du gouvernement du royaume de France: ils l'assurrent de
leurs services pour soutenir son droit, s'il voulait le faire valoir.

Le comte Philippe avait pous Mathilde, fille du vieux comte de
Boulogne, qui avait t fait et rest prisonnier de Philippe-Auguste,
depuis la bataille de Bouvines; et le gendre, pendant la prison de son
beau-pre, avait t investi de tous les biens du comte. C'tait sans
doute ce qui avait tenu jusqu'alors le gendre attach aux intrts du
roi et de la rgente: car, si le vieux comte de Boulogne tait sorti
de prison en mme temps que le comte de Flandre, il aurait pu causer
beaucoup d'embarras  Philippe son gendre, et il est vraisemblable que
c'tait cette raison qui avait empch la rgente, aprs la mort du roi
son poux, de donner la libert au vieux comte de Boulogne. Celui-ci en
mourut de chagrin, ou de dsespoir, car le bruit courut qu'il s'tait
donn la mort. Philippe, aprs cet vnement, n'ayant plus le motif
qui lui avait jusqu'alors fait mnager la rgente, se trouva dispos
 couter les mauvais conseils qu'on lui donnait pour s'emparer de la
rgence.

Il concerta avec plusieurs seigneurs le projet de se saisir de la
personne du roi, qui se trouvait dans l'Orlanais. Ils avaient rsolu
d'excuter ce complot sur le chemin d'Orlans  Paris, lorsque le roi
retournerait dans sa capitale. Ce prince, en ayant t averti par le
comte de Champagne, se rfugia  Montlhry, d'o il fit sur-le-champ
avertir la reine sa mre, et les habitans de Paris. Blanche en fit
partir promptement tous ceux qui taient capables de porter les armes,
et tout le chemin, depuis Paris jusqu' Montlhry, fut aussitt occup
par une nombreuse arme et une foule incroyable de peuple, au milieu de
laquelle le roi passa comme entre deux haies de ses gardes. Ce n'tait
qu'acclamations redoubles, et que bndictions, qui ne cessrent point
jusqu' Paris. Le sire de Joinville rapporte que le roi se faisait
toujours un plaisir de se souvenir et de parler de cette journe, qui
lui avait fait connatre l'amour que ses peuples lui portaient. Les
seigneurs conjurs qui s'taient rendus  Corbeil pour l'excution de
leur dessein, voyant leur coup manqu, firent bonne contenance, et,
traitant de terreur panique la prcaution que le roi avait prise, ils
se retirrent pour former un nouveau projet de rvolte, qui n'clata
cependant que l'anne suivante.

Ce fut pendant la tranquillit que procura dans le royaume
l'accommodement avec les seigneurs mcontens, dont je viens de
parler, que la rgente termina une autre affaire importante, dont la
consommation fut trs-glorieuse et fort utile pour le royaume, ayant
procur la runion  la couronne du comt de Toulouse et de ses
dpendances.

Le pape sollicitait vivement la rgente de ne point abandonner la cause
de la religion, et de continuer  rduire les Albigeois, dont la mort du
roi son mari avait arrt la ruine totale. Le lgat, pour ce sujet,
fit payer par le clerg une grosse contribution que la reine employa
utilement. Elle procura des secours  Imbert de Beaujeu, dont la
prudence et l'activit avaient conserv les conqutes qu'on avait faites
sur ces hrtiques. Ayant reu un nouveau renfort, il fatigua tellement
les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville,
par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin 
la raison, et obligea le comte de Toulouse  rentrer dans le sein de
l'Eglise, et  abandonner les Albigeois.

Le cardinal de Saint-Ange, qui tait revenu en France depuis quelque
temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya
l'abb Gurin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils rpondirent
qu'ils taient prts  la recevoir; et, sur cette rponse, la rgente
leur ayant fait accorder une trve, on commena  traiter  Bazige,
auprs de Toulouse, et, peu de temps aprs, la ville de Meaux fut
choisie pour les confrences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs
des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-lgat et plusieurs
prlats s'y trouvrent aussi. La ngociation ayant t fort avance dans
diverses confrences, l'assemble fut transfre  Paris, pour terminer
entirement l'affaire en prsence du roi.

La rgente et le lgat conclurent enfin un trait par lequel il fut
stipul, 1. que le comte de Toulouse donnerait Jeanne sa fille, qui
n'avait alors que neuf ans, en mariage  Alfonse de France, un des
frres du roi; 2. que le comte de Toulouse jouirait des seuls biens
qui lui appartenaient dans les bornes de l'vch de Toulouse, et de
quelques autres dans les vchs de Cahors et d'Agen; qu'il n'en aurait
que l'usufruit, et que toute sa succession reviendrait, aprs sa mort, 
sa fille,  Alfonse son mari, et  leur postrit; et qu'au cas qu'il ne
restt point d'enfans de ce mariage, le comt de Toulouse serait runi
 la couronne (comme il arriva en effet, aprs la mort de Jeanne et
d'Alfonse); 3. que le comte remettrait au roi toutes les places et
toutes les terres qu'il possdait au-del du Rhne et en-de, hors
l'vch de Toulouse; qu'il lui livrerait la citadelle de cette ville,
et quelques autres places des environs, o le roi tiendrait garnison
pendant dix ans; 4. que le comte irait dans dix ans au plus tard dans
la Palestine, combattre  ses propres frais contre les Sarrasins pendant
cinq ans. Enfin, le comte de Toulouse, pour assurer l'accomplissement
de tous les articles du trait, se constitua prisonnier dans la tour du
Louvre, jusqu' ce que les murailles de Toulouse, et de quelques autres
villes et forteresses, eussent t dtruites, comme on en tait convenu,
et que Jeanne sa fille et t remise entre les mains des envoys de la
rgente, etc.

Ensuite de ce trait, le comte fit amende honorable dans l'glise de
Paris, pieds nus, et en chemise, en prsence du cardinal-lgat et de
tout le peuple de Paris.

Aprs cette paix conclue, on tint un clbre concile  Toulouse pour
rconcilier cette ville  l'Eglise. Il fallut toutefois encore quelques
annes pour rtablir une parfaite tranquillit dans le pays, o il se
fit de temps en temps quelques soulvemens par les intrigues du comte de
la Marche et de quelques autres seigneurs; mais elles n'eurent pas de
grandes suites.

Ce que je viens de rapporter s'excuta pendant la troisime anne de la
minorit du jeune roi, avec beaucoup de gloire pour la reine rgente,
et beaucoup de chagrin pour les factieux, qui n'osant plus s'attaquer
directement au roi, rsolurent de tourner leurs armes contre Thibaud,
comte de Champagne, pour se venger de ce qu'il les avait empchs de se
rendre matres de la personne de Louis.

_Les factieux attaquent le comte de Champagne_.

Le comte de Bretagne, auquel il ne cotait pas plus de demander des
grces, que de s'en rendre indigne, et le comte de la Marche, taient
toujours les chefs de cette faction, aussi bien que le comte de
Boulogne, qui, sans vouloir paratre d'abord et se mettre en campagne,
se contenta de faire fortifier Calais et quelques autres places de sa
dpendance.

Entre les seigneurs ennemis du comte de Champagne, il y en eut
quelques-uns qui, faisant cder la colre o ils taient contre lui, 
leur haine et  leur jalousie contre la rgente, proposrent, pour la
perdre, un projet qu'ils crurent infaillible: ce fut de dtacher de ses
intrts ce seigneur, qui, par sa puissance, tait le principal appui
de la rgente, et aurait t le plus redoutable ennemi qu'on pt lui
susciter  cause de la situation de ses tats au milieu du royaume. Il
fallait, pour cet effet, lui faire reprendre ses anciennes liaisons. La
comtesse de Champagne, Agns de Beaujeu, tait morte. Thibaud, jeune
encore et n'ayant qu'une fille, cherchait  se remarier: on lui offrit
la princesse Iolande, fille du comte de Bretagne, quoique, par le trait
de Vendme, elle et t promise  Jean de France, frre du roi. Thibaud
couta volontiers cette proposition. Aprs quelques ngociations,
l'affaire fut conclue, et le jour pris pour amener la jeune princesse 
l'abbaye du Val-Secret, prs Chteau-Thierry, o la crmonie du mariage
devait se faire. Le comte de Bretagne tait en chemin pour venir
l'accomplir, accompagn de tous les parens de l'une et de l'autre
maison.

Quoique cette affaire et t tenue fort secrte, la rgente toujours
attentive aux moindres dmarches des seigneurs mcontens, fut instruite,
par ses espions et par les prparatifs que l'on faisait pour cette fte,
de ce qui se passait. Elle en prvit les suites, en instruisit le
roi son fils, et l'engagea d'crire au comte de Champagne la lettre
suivante, qu'elle lui fit remettre par Godefroi de la Chapelle, grand
pannetier de France[1]: Sire Thibaud, j'ai entendu que vous avs
convenance, et promis prendre  femme la fille du comte de Bretagne:
pourtant vous mande que si cher que avez, tout quant que ams au royaume
de France, ne le facez pas: la raison pour quoi, vous savs bien. Je
jamais n'ai trouv pis qui mal m'ait voulu faire que lui. Cette lettre,
et d'autres choses importantes que Godefroi de la Chapelle tait charg
de dire au comte, de la part du roi, eurent leur effet. Thibaud changea
de rsolution, quelque avance que ft l'affaire; car il ne reut cette
lettre que lorsqu'il tait dj en chemin pour l'abbaye du Val-Secret,
o ceux qui taient invits aux noces se rendaient de tous cts.
Il envoya sur-le-champ au comte de Bretagne et aux seigneurs qui
l'accompagnaient, pour les prier de l'excuser, s'il ne se rendait pas
au Val-Secret, qu'il avait des raisons de la dernire importance qui
l'obligeaient de retirer la parole qu'il avait donne au comte de
Bretagne, dont il ne pouvait pouser la fille. Aussitt il retourna
 Chteau-Thierry, o, peu de temps aprs, il pousa Marguerite de
Bourbon, fille d'Archambaud, huitime du nom.

[Note 1: Joinville, 2e partie.]

Ce changement et cette dclaration du comte de Champagne mirent les
seigneurs invits dans une plus grande fureur que jamais contre lui. La
plupart de ceux qui devaient se trouver au mariage taient ennemis du
roi et de la rgente, et cette assemble tait moins pour la clbration
des noces, que pour concerter entre eux une rvolte gnrale, dans
laquelle ils s'attendaient bien  engager le comte de Champagne. Ils
prirent donc la rsolution de lui faire la guerre  toute outrance;
mais, pour y donner au moins quelque apparence de justice, ils
affectrent de se dclarer protecteurs des droits qu'Alix, reine de
Chypre, cousine de Thibaud, prtendait avoir sur le comt de Champagne.

Ce fut donc sous le prtexte de protger cette princesse dont les droits
taient fort incertains, qu'ils attaqurent tous ensemble le comte de
Champagne, dans le dessein de l'accabler.

Ce fut alors que le comte de Boulogne, oncle du roi, se dclara
ouvertement avec le comte Robert de Dreux, le comte de Brienne,
Enguerrand de Coucy, Thomas, son frre, Hugues, comte de Saint-Pol,
et plusieurs autres. Ayant assembl toutes leurs troupes auprs de
Tonnerre, ils entrrent en Champagne quinze jours aprs la saint Jean,
mirent tout  feu et  sang, et vinrent se runir auprs de Troyes, 
dessein d'en faire le sige, disant partout qu'ils voulaient exterminer
celui qui avait empoisonn le feu roi: car c'tait encore un prtexte
dont ils coloraient leur rvolte.

Le comte de Champagne, n'tant pas assez fort pour rsister  tant
d'ennemis, parce que ses vassaux taient entrs dans la confdration,
eut recours au roi, comme  son seigneur, et le conjura de ne le pas
abandonner  la haine de ses ennemis, qu'il ne s'tait attire que
pour lui avoir t fidle; et cependant il fit lui-mme dtruire
quelques-unes de ses places les moins fortes, pour empcher les ennemis
de s'y loger. Le seigneur Simon de Joinville, pre de l'auteur de
l'_Histoire de saint Louis_, se jeta pendant la nuit, avec beaucoup de
noblesse, dans la ville de Troyes pour la dfendre; et ce secours fit
reprendre coeur aux habitans qui parlaient dj de se rendre.

Le roi, sur cet avis, envoya aussitt commander, de sa part, aux
confdrs de mettre bas les armes, et de sortir incessamment des terres
de Champagne. Ils taient trop forts et trop anims pour obir  un
simple commandement. Ils continurent leurs ravages; mais se voyant
prvenus par le seigneur de Joinville, ils s'loignrent un peu des
murailles de Troyes, et allrent se camper dans une prairie voisine,
ayant le jeune duc de Bourgogne  leur tte. Louis, qui avait bien prvu
qu'il ne serait pas obi, avait promptement assembl son arme; et,
s'tant fait joindre par Matthieu II du nom, duc de Lorraine, il vint en
personne au secours du comte de Champagne.

Les approches du souverain, dont on commenait  ne plus si fort
mpriser la jeunesse, tonnrent les rebelles. Ils envoyrent au-devant
de lui le supplier de leur laisser vider leur querelle avec le comte
de Champagne, le conjurant de se retirer, et de ne point exposer sa
personne dans une affaire qui ne le regardait point. Le roi leur
rpondit qu'en attaquant son vassal, ils l'attaquaient lui-mme, et
qu'il le dfendrait au pril de sa propre vie. Quand ce jeune prince
parlait de la sorte, il tait dans sa quinzime anne, et commenait
dj  dvelopper ce courage et cette fermet qui lui taient naturels,
et dont la reine, sa mre, lui avait donn l'exemple, et lui avait
enseign l'usage qu'on devait en faire. Sur cette rponse, les rebelles
lui dputrent de nouveau pour lui dire qu'ils ne voulaient point tirer
l'pe contre leur souverain, et qu'ils allaient faire leur possible
pour engager la reine de Chypre  entrer en ngociation avec le comte
Thibaud, sus la discussion de leurs droits. Le roi rpliqua qu'il
n'tait point question de ngociation, qu'il voulait, avant toutes
choses, qu'ils sortissent des terres de Champagne; que, jusqu' ce
qu'ils en fussent dehors, il n'couterait ni ne permettrait au comte
d'couter aucune proposition. On vit, en cette occasion, l'impression
que fait la fermet d'un souverain arm qui parle en matre  des sujets
rebelles. Ils s'loignrent ds le mme jour d'auprs de Troyes, et
allrent se camper  Jully. Le roi les suivit, se posta dans le lieu
mme qu'ils venaient d'abandonner, et les obligea de se retirer sous les
murs de la ville de Langres, qui n'tait plus des terres du comt de
Champagne.

Ce qui contribua beaucoup encore  ce respect forc qu'ils firent
paratre pour leur souverain, fut la diversion que le comte de Flandre,
 la prire de la rgente, fit dans le comt de Boulogne, dont le comte,
qui tait le chef le plus qualifi des ligus, fut oblig de quitter
le camp pour aller dfendre son pays. On le sollicita en mme temps de
rentrer dans son devoir, en lui reprsentant qu'il tait indigne d'un
oncle du roi de paratre  la tte d'un parti de sditieux, et combien
taient vaines les esprances dont on le flattait pour l'engager  se
rendre le ministre de la passion et des vengeances d'autrui. La crainte
de voir toutes ses terres dsoles, comme on l'en menaait, eut tout
l'effet qu'on dsirait. Il crivit au roi avec beaucoup de soumission,
et se rendit auprs de sa personne, sur l'assurance du pardon qu'on lui
promit.

Pour ce qui est du diffrend de la reine de Chypre avec le comte de
Champagne, le roi le termina de cette manire: la princesse fit sa
renonciation aux droits qu'elle prtendait avoir sur le comt de
Champagne,  condition seulement que Thibaud lui donnerait des terres du
revenu de deux mille livres par an, et quarante mille livres une fois
payes. Le comte n'tant pas en tat de fournir cette somme, le roi la
paya pour lui, et le comte lui cda les comts de Blois, de Chartres et
de Sancerre, avec la vicomt de Chteaudun[1]. Le roi, par ce trait,
tira un grand avantage d'une guerre dont il avait beaucoup  craindre;
mais elle ne fut pas entirement termine.

[Note 1: L'acte de cette vente est rapport par Ducange, dans ses
_Observations sur l'Histoire de saint Louis_, par Joinville.]

Le comte de Bretagne, principal auteur de cette rvolte, et dont
l'esprit tait trs-remuant, n'oublia rien pour engager le roi
d'Angleterre  seconder ses pernicieux desseins. Il lui envoya
l'archevque de Bordeaux, et plusieurs seigneurs de Guyenne, de
Gascogne, de Poitou et de Normandie, qui passrent exprs en Angleterre
pour presser Henri de profiter des conjonctures favorables qui se
prsentaient de reconqurir les provinces que son pre avait perdues
sous les rgnes prcdens. Ils l'assurrent qu'il lui suffisait de
passer en France avec une arme, pour y causer une rvolution gnrale.
L'irrsolution de ce prince fut le salut de la France. Hubert du Bourg,
 qui il avait les plus grandes obligations pour lui avoir conserv sa
couronne, tait tout son conseil. Ce ministre, gagn peut-tre par la
rgente de France, comme on l'en souponnait en Angleterre, s'opposa,
presque seul,  la proposition qu'on fit au roi de passer en France, et
son avis fut suivi. Il se fit mme, cette anne, une trve d'un an entre
les deux couronnes: ce qui n'empcha pas le roi d'Angleterre d'envoyer
un corps de troupes anglaises au comte de Bretagne. Ayant fait avec ces
troupes, jointes aux siennes, quelques courses sur les terres de France,
il fut cit  Melun, pour comparatre  la cour des pairs; et, sur le
refus qu'il fit de s'y rendre, on le dclara dchu des avantages que le
roi lui avait faits par le trait de Vendme. Ensuite ce prince partit
de Paris avec la reine rgente, et marcha avec son arme pour aller
punir le comte de Bretagne. Louis vint mettre le sige devant le chteau
de Bellesme, place trs-forte, qui avait t laisse en la garde du
comte, par le trait de Vendme. La place fut prise en peu de temps
par capitulation. Aussitt aprs, les Anglais, mcontens du comte de
Bretagne dont les grands projets n'avaient abouti  rien, moins par sa
faute que par celle de leur roi, retournrent en Angleterre.

Quelque ascendant que le roi, conduit par les conseils de la reine sa
mre, et pris sur ses vassaux par la promptitude avec laquelle il avait
rprim leur audace, cependant la France n'en tait pas plus tranquille;
et l'on voyait sous ce nouveau rgne, comme sous les derniers rois de la
seconde race, et sous les premiers de la troisime, tout le royaume en
combustion par les guerres particulires que les seigneurs se faisaient
les uns aux autres pour le moindre sujet; mais elles faisaient un bon
effet, en suspendant les suites de la jalousie et de la haine que la
plupart avaient contre la rgente. Comme l'tat se trouvait assez
tranquille cette anne, elle ngocia heureusement avec plusieurs
seigneurs qu'elle mit dans les intrts du roi son fils, en les
dterminant par ses grces, par ses bienfaits, et par ses manires
agrables et engageantes  lui rendre hommage de leurs fiefs;
affermissant par ce moyen, autant qu'il lui tait possible, l'autorit
de ce jeune prince; mais elle ne put rien gagner sur le comte de
Bretagne.

C'tait un esprit indomptable, qui, voyant la plupart des vassaux du
roi diviss entre eux, ne cessait de cabaler, et fit si bien, par ses
intrigues auprs du roi d'Angleterre, que ce prince se dtermina enfin 
prendre la rsolution de faire la guerre  la France, et d'y passer en
personne.

L'anne prcdente, il avait assembl  Portsmouth une arme nombreuse.
Il s'tait rendu en ce port avec tous les seigneurs qui devaient
l'accompagner; mais, lorsqu'il fut question de s'embarquer, il se trouva
si peu de vaisseaux, qu' peine eussent-ils suffit pour contenir la
moiti des troupes. Henri en fut si fort irrit contre Hubert du Bourg,
son ministre et son favori, qu'il fut sur le point de le percer de
son pe, en lui reprochant qu'il tait un tratre qui s'tait laiss
corrompre par l'argent de la rgente de France. Le ministre se retira
pour laisser refroidir la colre de son matre. Quelques jours aprs,
le comte de Bretagne tant arriv pour conduire, dans quelqu'un de ses
ports, l'arme d'Angleterre, selon qu'on en tait convenu, il se trouva
frustr de ses esprances: nanmoins, comme il s'aperut que le roi,
aprs avoir jet son premier feu, avait toujours le mme attachement
pour son ministre, il prit lui-mme le parti de l'excuser, et il russit
si bien qu'il le remit en grce, s'assurant, qu'aprs un pareil service,
du Bourg ne s'opposait plus  ses desseins.

Avant de partir pour retourner en Bretagne, le comte voulut donner une
assurance parfaite de son dvouement au roi d'Angleterre: il lui fit
hommage de son comt de Bretagne, dont il tait redevable au seul
Philippe-Auguste, roi de France; et, comme il savait que plusieurs
seigneurs de Bretagne taient fort contraires au roi d'Angleterre, il
ajouta, dans son serment de fidlit, qu'il le faisait contre tous
les vassaux de Bretagne, qui ne seraient pas dans les intrts de
l'Angleterre. Henri, en rcompense, le remit en possession du comt
de Richemont et de quelques autres terres situes en Angleterre, sur
lesquelles le comte avait des prtentions. Il lui donna de plus cinq
mille marcs d'argent pour l'aider  se soutenir contre le roi de France,
et lui promit qu'au printemps prochain il l'irait joindre avec une belle
arme.

Le comte tant de retour et assur d'un tel appui, ne mnagea plus rien:
il eut la hardiesse de publier une dclaration, dans laquelle il se
plaignait de n'avoir jamais pu obtenir justice ni du roi ni de la
rgente, sur les justes requtes qu'il avait prsentes plusieurs fois.
Aprs avoir exagr l'injustice qu'on lui avait faite par l'arrt donn
 Melun contre lui, la violence avec laquelle on lui avait enlev
le chteau de Bellesme et les domaines qu'il possdait en Anjou, il
protestait qu'il ne reconnaissait plus le roi pour son seigneur, et
qu'il prtendait n'tre plus dsormais son vassal. Cette dclaration fut
prsente au roi,  Saumur, de la part du comte, par un chevalier du
temple. C'tait porter l'audace et la flonie aussi loin qu'elles
pouvaient aller.

Sa tmrit ne demeura pas impunie. Ds le mois de fvrier le roi vint
assiger Angers, et le prit, aprs quarante jours de sige. Il aurait pu
pousser plus loin ses conqutes, et mme accabler le comte de Bretagne;
mais les seigneurs dont les troupes composaient une partie de son arme,
qui n'aimaient pas que le roi ft de si grands progrs, lui demandrent
aprs ce sige leur cong, qu'il ne put se dispenser de leur accorder.
Il retira le reste de ses troupes, et fut oblig de demeurer dans
l'inaction jusqu' l'anne suivante.

Mais, pendant cet intervalle, la rgente ne fut pas oisive: elle regagna
le comte de la Marche, et conclut avec lui un nouveau trait  Clisson,
par lequel le roi s'obligea de donner en mariage sa soeur Elisabeth
au fils an de ce comte. Elle traita avec Raimond, nouveau comte de
Thouars. Ce seigneur fit hommage au roi des terres qu'il tenait en
Poitou et en Anjou, et s'engagea de soutenir la rgence de la reine
contre ceux qui voudraient la lui disputer; et enfin, elle remit dans
les intrts du roi plusieurs seigneurs qui promirent de le servir
envers et contre tous. Elle leva des troupes, et mit le roi en tat
de s'opposer vigoureusement au roi d'Angleterre, qui faisait des
prparatifs pour passer en France.

Effectivement, ce prince tant parti de Portsmouth le dernier avril
de l'an 1230, vint dbarquer  St-Malo, o il fut reu avec de grands
honneurs par le comte de Bretagne, qui, soutenant parfaitement sa
nouvelle qualit de vassal de la couronne d'Angleterre, lui ouvrit les
portes de toutes ses places.

Louis n'eut pas plutt appris ce dbarquement, qu'ayant assembl
son arme, il se mit  la tte, vint se poster  la vue de la ville
d'Angers, o il demeura quelque temps, pour voir de quel ct le roi
d'Angleterre tournerait ses armes. Louis tait alors dans la seizime
anne de son ge. La rgente lui avait donn, pour l'accompagner
et l'instruire du mtier de la guerre, le conntable Mathieu
de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui lui taient
inviolablement attachs. Louis, voyant que les ennemis ne faisaient
aucun mouvement, s'avana jusqu' quatre lieues de Nantes, et fit
le sige d'Ancenis. Plusieurs seigneurs de Bretagne, qui s'taient
fortifis dans leurs chteaux  l'arrive des Anglais, dont ils
hassaient la domination, vinrent trouver le roi pour lui offrir leurs
services et lui rendre hommage de leurs terres[1].

[Note 1: Les actes en subsistent encore au trsor des chartres.]

Le roi, avant de recevoir ces hommages, avait tenu, comme on le voit par
ces actes, une assemble des seigneurs et des prlats, o le comte de
Bretagne, pour peine de sa flonie, avait t dclar dchu de la garde
du comt de Bretagne, qu'il ne possdait qu'en qualit de tuteur de son
fils et de sa fille Iolande, auxquels le comt de Bretagne appartenait,
du chef de leur mre.

Cependant Ancenis fut pris, et les Anglais ne firent aucun mouvement
pour le secourir. Le roi s'avana encore plus prs de Nantes, et fit
insulter les chteaux d'Oudun et de Chanteauceau, qu'il emporta aussi
sans que l'arme ennemie s'y oppost. On et dit que le roi d'Angleterre
n'tait venu en Bretagne que pour s'y divertir; car ce n'tait que
festins, que rjouissances, que ftes dans la ville de Nantes, tandis
que les ennemis taient aux portes. Rien n'tait plus propre que cette
inaction pour confirmer le soupon qu'on avait depuis long-temps, que le
favori du roi d'Angleterre tait pensionnaire de la rgente de France.

Comme la saison s'avanait, et que l'on voyait bien que les Anglais,
parmi lesquels les maladies et la disette commenaient  se faire
sentir, ne pouvaient dsormais excuter rien d'important, la rgente
pensa  mettre la dernire main  un ouvrage qu'elle avait dj fort
avanc, et qui tait de la dernire importance pour le bien de l'tat.
C'tait la rconciliation des grands du royaume entre eux, et leur
runion entire avec le roi. On laissa sur la frontire autant de
troupes qu'il en fallait pour arrter l'invasion de l'ennemi, et la cour
se rendit  Compigne au mois de septembre 1230. Ce fut l qu'aprs
beaucoup de difficults, tant les intrts taient compliqus, la
rgente, bien convaincue que de l dpendaient le repos du roi son fils,
et la tranquillit de l'tat, eut le bonheur de russir. Les comtes de
Flandre et de Champagne se rconcilirent avec le comte de Boulogne,
 qui l'on donna une somme d'argent pour le ddommager des dgts qui
avaient t faits sur ses terres par ordre de la cour. Jean, comte de
Chlons, reconnut le duc de Bourgogne pour son seigneur, et promit
de lui faire hommage. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent
rconcilis par le comte de Champagne et par la rgente. Tous les
seigneurs promirent au roi de lui tre fidles, aprs que ce prince et
la rgente leur eurent assur la confirmation de leurs droits et de
leurs privilges, suivant les rgles de la justice, les lois et les
coutumes de l'tat.

Le roi d'Angleterre ne voulant pas qu'il ft dit qu'il n'tait pass en
France que pour y donner des ftes, se livrer au plaisir et y ruiner ses
affaires, prit l'occasion de l'loignement du roi, pour conduire ce
qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, o il reut les
hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui  cause de son
duch de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son
sjour en France lui serait dsormais inutile, aprs ce qui venait de
se passer  Compigne, il repassa la mer et arriva  Portsmouth au mois
d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive dpense, et perdu par
les maladies beaucoup de ses officiers.

Le dpart du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne expos 
toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empress  tirer
son frre du danger o il tait, obtint sa grce du roi, qui voulut
bien, par bont, accorder au comte de Bretagne une trve de trois
annes, qui fut conclue au mois de juillet 1231.

Le roi et l'tat firent, cette anne, deux grandes pertes par la mort
des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingus pour leur
valeur dans les armes, et dans les conseils par leur prudence. Je veux
parler de Mathieu II de Montmorency, qui exera la charge de conntable
sous trois rois avec la plus grande fidlit, et du clbre Garin,
chancelier de France.

Montmorency avait accompagn Philippe-Auguste dans l'expdition qu'il
fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infidles.
Il contribua beaucoup  la fameuse victoire que Philippe remporta 
Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannires, en mmoire
de quoi, au lieu de quatre alrions qu'il portait dans ses armoiries,
Philippe voulut qu'il en mt seize.

Montmorency commanda depuis aux siges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely,
de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les
Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de
saint Louis, pendant sa minorit, il ne faut pas douter, que Montmorency
n'en ft les fonctions. Louis VIII, tant au lit de la mort, pria ce
seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis:
Mathieu le lui promit; et, fidle  sa parole, il rduisit les
mcontens, soit par la force, soit par sa prudence,  se soumettre au
roi et  la rgente sa mre. Quoique Louis n'et encore que quinze ans,
il accompagnait, dans toutes les expditions militaires, Montmorency,
qui lui apprenait le mtier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince
devint un des plus expriments capitaines de l'Europe. L'histoire nous
apprend que Montmorency est le premier conntable de France qui ait t
gnral d'arme: car, auparavant la charge de conntable rpondait  peu
prs  celle de grand-cuyer. Son courage, son crdit, son habilet,
illustrrent beaucoup sa famille, et commencrent  donner  la charge
de conntable l'clat qu'elle a eu depuis.

Le chancelier Garin avait t d'abord chevalier de
Saint-Jean-de-Jrusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis vque de
Senlis, et enfin chancelier. Gnie universel, d'une prudence et d'une
fermet sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il ft pourvu de
l'piscopat, il se trouva avec Philippe-Auguste  Bouvines, o il fit
les fonctions de marchal de bataille, contribua beaucoup  la victoire
par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier
le comte de Flandre; vque digne des premiers sicles, quand il cessa
d'tre homme de guerre. Ce fut lui qui leva la dignit de chancelier au
plus haut degr d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de
France. Il commena le _Trsor des chartres_, et fit ordonner que les
titres de la couronne ne seraient plus transports  la suite des rois,
mais dposs en un lieu sr. Il continua jusqu' sa mort  aider de ses
conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa rgence, le crdit qu'il
avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'tat.

La France commena donc  respirer, aprs tant de desordres causs par
les guerres civiles. La rgente n'oublia rien pour rtablir l'ordre
et la tranquillit dans tout le royaume; elle continua ses soins pour
accommoder encore les diffrends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu
terminer dans le parlement de Compigne.

Elle fit revenir  Paris les professeurs de l'universit, qui s'taient
tous retirs de concert,  l'occasion d'une querelle que quelques
coliers[1],  la suite d'une partie de dbauche, avaient eue avec des
habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas
donn  l'universit la satisfaction qu'elle avait demande avec trop de
hauteur et peu de raison.

[Note 1: Les coliers n'taient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans
 peine sortis de l'adolescence: c'taient tous des hommes faits, qui
causaient souvent des dsordres, et que l'universit soutenait trop.]

On tint la main  l'excution d'une ordonnance publie quelque temps
auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute
la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontires; et
enfin on renouvela les traits d'alliance avec l'empereur et le roi des
Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux tats,
et empcher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop troites avec
l'Angleterre.

Les interdits taient depuis long-temps fort en usage. Les papes les
jetaient sur les royaumes entiers, et les vques,  leur exemple, ds
qu'ils croyaient avoir reu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers,
ou de leurs diocsains, faisaient cesser partout le service divin, et
fermer les glises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regard
par la rgente, et avec raison, comme un grand dsordre. Milon, vque
de Beauvais, et Maurice, archevque de Rouen, en ayant us ainsi,
leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obligs de lever
l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il tait, tint toujours depuis pour
maxime de ne pas se livrer  un aveugle respect pour les ordres des
ministres de l'glise, qu'il savait tre sujets aux emportemens de la
passion comme les autres hommes[1]. Il balanait toujours, dans les
affaires de cette nature, ce que la pit et la religion d'un ct, et
ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville,
dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer
prcisment le temps o le fait arriva, et qui mrite d'avoir ici sa
place.

[Note 1: Daniel, tom. III, dition de 1722, p. 198.]

Je vy une journe, dit-il, que plusieurs prlats de France se
trouvrent  Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une
requte, et quand il le sut il se rendit au palais, pour les our de ce
qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assembls, ce fut l'vque
Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui
commena  dire au roi, par le congi et commun assentement de tous les
autres prlats: Sire, sachez que tous ces prlats qui sont en votre
prsence me font dire que vous lesss perdre toute la chrtient, et
qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix,
et dit: Evque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison?
Sire, fit l'evque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des
excommunis; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout
excommuni que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction
 l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requirent tous  un vois, pour
Dieu, et pour ce que ainsi le devs faire, qu'il vous plaise commander 
tous vos baillifs, prvts, et autres administrateurs de justice, que
o il sera trouv aucun en votre royaume, qui aura t an et jour
continuellement excommuni, qu'ils le contraignent  se faire
absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme rpondit que
trs-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit tre
toronniers  l'glise et  son prme[2]. Et l'vque dit qu'il ne leur
appartenoit  connotre de leurs causes. Et  ce rpondit le roi, il ne
le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il
ft contraindre  soi faire absoudre ceux  qui les clercs feroient
tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna
exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoy contre les
prlats de Bretaigne tout excommuni; et finablement a si bien conduit
et men sa cause, que notre saint pre le pape les a condamns envers
icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, ds la premire anne,
il et voulu contraindre icelui comte de Bretaigne  soi faire absoudre,
il lui et convenu laisser  iceulx prlats, contre raison, ce qu'ils
lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il et
grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne.
Aprs lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prlats, il leur suffit
de la bonne rponse du roi, et oncques puis ne o parler qu'il ft fait
demande de telles choses.

[Note 1: D'Auxerre.]

[Note 2: Prochain.]

_Mariage du roi_.

Le roi tant entr dans sa dix-neuvime anne, la rgente pensa
srieusement  le marier. Il est tonnant que la pit solide de ce
prince, et la vie exemplaire qu'il menait ds lors, ne l'aient point mis
 couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les
cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir fltrir la
vertu la plus pure,  quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils
avaient de la prosprit dont la France jouissait sous la conduite de
la rgente, osrent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des
matresses, que sa mre ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop
l'en blmer, afin de n'tre point oblige de le marier sitt pour se
conserver plus longtemps l'autorit entire du gouvernement.

Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un
bon religieux, pouss d'un zle indiscret, en fit une vive rprimande 
la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le
roi mon fils_, rpondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais
prt  mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu' lui
permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est tmoin que, sans hsiter,
je choisirais de le voir prir, plutt que de le voir encourir la
disgrace de son Crateur par un pch mortel_.

La rgente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, mprisa ces calomnies,
et ceux qui les rpandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir
touche; mais elle confondit leur malignit sur ce qui la regardait, en
mariant le roi son fils, et en lui faisant pouser la fille ane du
comte de Provence.

Il s'appelait Raymond Brenger. Il tait de l'illustre et ancienne
maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous
les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y tait entr
depuis prs de cent ans par une hritire de cet tat. Le comt
de Provence, dmembr de la couronne de France, du temps de
Charles-le-Simple, tait aussi venu par alliance dans la maison de
Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de
Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de
Provence. Ce comt fut le partage de la branche cadette dont Raymond
Brenger tait le chef, et cousin-germain de Jacques rgnant
actuellement en Aragon.

Raymond Brenger eut de Batrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes
quatre, furent reines. Elonore, la seconde, fut marie  Henri II,
roi d'Angleterre. Ce prince fit pouser la troisime, nomme Sancie,
 Richard, son frre, qui fut roi des Romains. Batrix, la cadette de
toutes, pousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frre de
Louis. Enfin, Marguerite, l'ane, pousa le roi de France. Ce prince la
fit demander par Gaulthier, archevque de Sens, et par le sire Jean de
Nesle. Le comte de Provence, trs-sensible  cet honneur, en accepta
la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux
ambassadeurs avec un cortge convenable pour la conduire  la cour de
France.

La naissance et la beaut de Marguerite la rendaient galement digne
de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une ducation assez
semblable  celle que Louis avait reue de la reine sa mre. Ce prince
l'pousa  Sens, o elle fut en mme temps couronne par l'archevque.

Cependant la trve de trois annes, que Louis avait accorde au comte de
Bretagne, tait sur le point de finir: le comte y avait mme fait des
infractions par plusieurs violences exerces sur les terres de Henri
d'Avaugour,  cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paratre
pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre,
avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places
les plus exposes de sa frontire. Le roi, instruit de ses intrigues,
rsolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte
de Dreux et le comte de Boulogne taient morts pendant la trve. Le
comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui tait son frre, un
mdiateur dont le crdit et t pour lui une ressource en cas que ses
affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez
dispos  seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assembl ses
troupes, s'avana sur les frontires de Bretagne avec une nombreuse
arme. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant
sur le point d'tre accabl, envoya au roi pour le prier d'pargner ses
sujets, et d'couter quelques propositions qu'il esprait lui faire
agrer. Le comte lui reprsenta que les engagemens qu'il avait avec
le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils taient, ne pouvaient tre
rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps
de se dgager avec honneur, et de lui accorder une trve jusqu' la
Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose
qu'assurment ce prince n'tait pas en tat de lui accorder; savoir:
qu'avant le mois de novembre il vnt  son secours en personne, avec une
arme capable de rsister  celle des Franais, et promit que, sur son
refus, il renoncerait  sa protection et  l'hommage qu'il lui avait
fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi,
qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu
de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle
expdition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais  condition
qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il rtablirait
dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte
de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps aprs il passa en
Angleterre, o il exposa  Henri l'tat o il tait rduit, le pria de
venir en Bretagne avec une arme, lui demanda l'argent ncessaire pour
soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait
sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait oblig de faire
sa paix  quelque prix que ce ft.

Le roi d'Angleterre lui rpondit qu'il lui demandait une chose
impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le
dtail des grosses dpenses que l'Angleterre avait faites pour le
soutenir, sans qu'il en et su profiter. Il lui offrit nanmoins encore
quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son
ct, se plaignit qu'on l'abandonnait aprs qu'il s'tait sacrifi pour
le service de la couronne d'Angleterre, qu'il tait entirement ruin,
et que le petit secours qu'on lui offrait tait moins pour le dfendre,
que pour l'engager  se perdre sans ressources; et l'on se spara fort
mcontent de part et d'autre. Aprs ce que nous avons rapport de la
dernire expdition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien
difficile de dcider lequel de lui ou du comte s'tait conduit avec le
plus d'imprudence.

Le comte de Bretagne n'eut pas plutt repass la mer, qu'il vint se
jeter aux pieds du roi pour lui demander misricorde, en confessant
qu'il tait un rebelle, un tratre, qu'il lui abandonnait tous ses tats
et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait  propos.

Le roi, touch de la posture humiliante o il voyait le comte, fit
cder ses justes ressentimens  sa compassion; et, aprs lui avoir fait
quelques reproches sur sa conduite passe, il lui dit que, quoiqu'il
mritt la mort pour sa flonie, et pour les maux infinis qu'il avait
causs  l'tat, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon 
sa naissance, qu'il lui rendait ses tats, et qu'il consentait qu'ils
passassent  son fils, qui n'tait pas coupable des crimes de son pre.
Le comte, pntr de la bont du roi, lui promit de le servir envers
tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de
Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus 
servir  ses frais pendant cinq ans en Palestine, et  rtablir la
noblesse de Bretagne dans tous ses privilges.

Le comte, trs-content d'en tre quitte  si bon march, retourna en
Bretagne, d'o il envoya dclarer au roi d'Angleterre qu'il ne se
reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette
dclaration; mais sur-le-champ il confisqua le comt de Richemont et les
autres terres que le comte possdait en Angleterre. Le comte, pour s'en
venger, fit quiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il
fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit
par l, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_,
c'est--dire d'homme malin et mchant.

La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour
affermir l'autorit du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait
pouss, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne;
mais il ne fut pas moins attentif  prvenir les occasions de ces sortes
de rvoltes, que vif  les rprimer.

_Politique de nos rois sur les mariages des grands_.

Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec
les ennemis de l'tat, et surtout avec les Anglais, y contribuaient
beaucoup: aussi une des prcautions que prenaient les rois,  cet gard,
tait d'empcher ces sortes d'alliances autant qu'il tait possible, et
dans les traits qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause tait
ordinairement exprime, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne
pourrait contracter mariage avec trangers, sans l'agrment du prince.
Louis tait trs-exact  faire observer cet article important. Le roi
d'Angleterre, dans le dessein d'acqurir de nouvelles terres et de
nouvelles places en France, demanda en mariage  Simon, comte de
Ponthieu, Jeanne, l'ane de ses quatre filles, et sa principale
hritire. Le trait du mariage fut fait; elle fut pouse au nom du roi
d'Angleterre par l'vque de Carlile, et le pape mme y avait contribu.
Malgr ces circonstances, Louis s'opposa  ce mariage, dont il prvoyait
les suites dangereuses pour l'intrt de l'tat. Il menaa le comte de
Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et
tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-pre du roi
d'Angleterre, fut oblig de renoncer  cet honneur. Mais un autre
mariage, qui fut conclu cette mme anne, rcompensa la comtesse Jeanne
de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de
refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, crivit
au monarque franais pour le prier d'agrer la demande qu'il voulait
faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus
aisment, qu'il en avait plus cot au coeur de Louis pour arracher un
sceptre des mains d'une personne du plus grand mrite, et sa proche
parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit
encore, quelque temps aprs, consoler la comtesse Mathilde d'avoir t
contrainte de prfrer le bien de l'tat  son inclination pour un
gentilhomme. Il lui fit pouser le prince Alphonse, frre de Sanche,
roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait lever cette
jeune demoiselle  la cour de France.

Le roi tint la mme conduite  l'gard de Jeanne, comtesse de Flandre,
veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frre
cadet d'Amauri de Montfort, conntable de France, s'tait tabli en
Angleterre pour y possder le comt de Leicester, dont il tait hritier
du chef de sa grand'mre, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu
lui accorder la jouissance s'il tait demeur en France. Ce seigneur,
homme de beaucoup de mrite, tait en tat, par ses grands biens et par
le crdit o il tait parvenu en Angleterre, d'pouser la comtesse de
Flandre. Le roi, dans un trait fait  Pronne avec elle, quelques
annes auparavant, n'avait pas manqu d'y faire insrer un article par
lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de
l'tat. Ce fut en vertu de ce trait, qu'il l'obligea de rompre toute
ngociation sur ce mariage. Il empcha aussi Mathilde, veuve du comte de
Boulogne, oncle du roi, dont nous avons dj parl, d'pouser le mme
Simon de Montfort.

_Majorit de saint Louis_.

Cette conduite de Louis faisait connatre  toute la France combien il
avait profit, dans l'art de rgner, des instructions que lui avait
donnes la reine sa mre. Cette princesse cessa de prendre la qualit de
rgente du royaume, sitt que le roi eut vingt et un ans accomplis, et
ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorit fut avanc depuis
par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France
sont dclars majeurs ds qu'ils commencent leur quatorzime anne.

La premire affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement
de son tat, lui fut suscite par le comte de Champagne, que sa lgret
naturelle ne laissait gure en repos. Il se brouillait tantt avec son
souverain, tantt avec ses vassaux, tantt avec ses voisins, et une
couronne dont il avait hrit depuis deux ans ne contribuait pas  le
rendre plus traitable. Il tait fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de
Navarre.

Sanche tant mort en 1234, sans laisser d'hritiers, Thibaud, son
neveu, lui succda au trne de Navarre. Il trouva dans le trsor de son
prdcesseur 1,700,000 livres, somme qui, rduite au poids de notre
monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et
cet accroissement de puissance, il se crut moins oblig que jamais de
mnager le roi.

Il prtendit que la cession qu'il avait faite des comts de Blois, de
Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait trait avec le
roi pour les droits de la reine de Chypre, n'tait point une vente, mais
seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en
rendant la somme d'argent que le roi avait paye pour lui: il entreprit
donc de l'obliger  les lui rendre. Outre son humeur inquite, il fut
encore anim par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse
sa femme, qui, aprs avoir rabaiss sa qualit de reine d'Angleterre
en pousant un simple vassal du roi de France, conservait nanmoins
toujours sa fiert  ne pouvoir plier sous le joug de la dpendance.

Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Ds que le roi en fut
averti, il en prvint l'effet. Il fit assembler promptement les milices
des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant t excuts,
son arme se trouva prte  marcher avant que le roi de Navarre et pu
mettre en dfense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud,
qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait rsister 
la puissance du roi, avait pris l'anne prcdente des mesures pour
suspendre l'orage. Comme il s'tait crois pour faire le voyage de la
Terre-Sainte, il crut pouvoir se prvaloir des privilges accords aux
croiss par les papes, dont l'un tait de ne pouvoir tre attaqus par
leurs ennemis. Il fit entendre au pape Grgoire IX que le roi voulait
lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir
son voeu. Le pape, qui avait cette expdition fort  coeur, crivit
sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui dfendre, sous
peine des censures ecclsiastiques, de ne rien entreprendre contre un
prince crois pour le soutien de la religion.

Le roi, plus clair sur cet article que plusieurs de ses prdcesseurs,
et qui connaissait parfaitement ce qu'il pouvait et ce qu'il devait
faire en conscience en cette matire, n'eut pas beaucoup d'gard aux
lettres du pape, mal inform des intrigues et des mauvais desseins du
roi de Navarre: il assembla son arme au bois de Vincennes, dans la
ferme rsolution de fondre incessamment sur la Brie et sur la Champagne.

Le roi de Navarre, fort embarrass, car le roi avait rsolu de le punir,
prit le parti de la soumission, qui lui avait dj russi. Il envoya
promptement un homme de confiance, qui vint tmoigner au roi le regret
que le roi de Navarre avait de lui avoir donn lieu de souponner sa
fidlit, et le supplier de lui pardonner sa faute.

Le roi, toujours port  la douceur, pourvu que son autorit n'en
souffrt pas, rpondit qu'il tait prt de recevoir les soumissions
du roi de Navarre  ces conditions: la premire, qu'il renont  ses
injustes prtentions sur les fiefs qu'il lui avait cds par un trait
solennel; la seconde, que, pour assurance de sa fidlit, il lui remt
incessamment entre les mains quelques places de ses frontires de Brie
et de Champagne; la troisime, qu'il accomplt au plutt son voeu
d'aller  la Terre-Sainte; et la quatrime, que, de sept ans, il ne
remt le pied en France.

L'envoy consentit  tout, et le roi de Navarre vint, peu de jours
aprs, trouver le roi, auquel il livra Bray-sur-Seine et Montereau
Faut-Yonne: c'est l ce que son infidlit et son imprudence lui
valurent. Peu de temps aprs, la reine rgente lui envoya ordre de
sortir de la cour, choque sans doute de la libert qu'il prenait de
lui tmoigner toujours de la tendresse, lui faisant connatre par cette
conduite le mpris qu'elle faisait d'un homme aussi frivole que lui.

L'accommodement fait avec le roi de Navarre tablit la tranquillit dans
le royaume, et le fit jouir, pendant cette anne, d'une heureuse paix,
durant laquelle le roi fut garanti d'un grand pril qu'il n'tait pas
possible de prvoir. On avait appris en Orient que le pape ne cessait
d'exciter les princes chrtiens  s'unir ensemble pour le secours de la
Palestine; que le roi de France, qui joignait  une grande puissance
beaucoup de courage et de zle pour sa religion, tait de tous les
princes celui sur lequel le pape pouvait le plus compter pour le faire
chef d'une de ces expditions gnrales qui avaient dj mis plusieurs
fois le mahomtisme sur le penchant de sa ruine, et qui avaient caus de
si grandes pertes aux Musulmans. Un roi de ces contres, qu'on nommait
le _Vieux de la Montagne_, et prince des assassins, crut qu'il rendrait
un grand service  son pays, s'il pouvait faire prir Louis. Pour cet
effet, il commanda  deux de ses sujets, toujours disposs  excuter
aveuglment ses ordres, de prendre leur temps pour aller assassiner ce
prince. Ils partirent dans cette rsolution, mais la providence de Dieu
qui veillait  la conservation d'une tte si prcieuse, toucha le coeur
du prince assassin par le moyen de quelques chevaliers du Temple[1], qui
lui firent des reprsentations a ce sujet. Il envoya un contre-ordre;
ceux qui le portaient arrivrent heureusement en France avant ceux qui
taient chargs du premier ordre, et avertirent eux-mmes le roi. Ce
prince profita de cet avis, et se fit une nouvelle compagnie de gardes,
arms de massues d'airain, qui l'accompagnaient partout, persuad que la
prudence humaine, renferme dans ses justes bornes, n'est point oppose
 la soumission aux dcrets de la Providence. On fit la recherche des
deux assassins, et on les dcouvrit. On les renvoya sans leur faire
aucun mal: on leur donna mme des prsens pour leur matre, que
l'aveugle obissance de ses sujets rendait redoutable. Mais le roi le
traita depuis honorablement dans son voyage de la Terre-Sainte, comme je
le dirai dans la suite.

[Note 1: Nangius in _Histori Ludovici_.]

Cette visible protection du Ciel fut un nouveau motif au roi pour
redoubler sa ferveur et sa pit. Il les fit paratre quelque temps
aprs, en dgageant  ses frais la couronne d'pines de Notre-Seigneur,
un morceau considrable de la vraie croix, et d'autres prcieuses
reliques qui avaient t engages par Baudouin, empereur de
Constantinople, pour une trs-grosse somme d'argent. Ces prcieuses
reliques furent apportes en France et reues au bois de Vincennes par
le roi, qui les conduisit de l  Paris, marchant nu-pieds, aussi bien
que les princes ses frres, tout le clerg et un nombre infini de
peuple. Ces reliques furent ensuite places dans la Sainte-Chapelle, o
on les conserva comme un des plus prcieux trsors qu'il y et dans le
monde.

Ce qui contribua beaucoup  entretenir la paix dans le royaume, fut
la rsolution que prirent quelques-uns des vassaux du roi, les plus
difficiles  gouverner, d'accomplir le voeu qu'ils avaient fait d'aller
 la Terre-Sainte. Le roi de Navarre, le comte de Bretagne, Henri, comte
de Bar, le duc de Bourgogne, Amauri de Montfort, conntable de France,
et quantit d'autres seigneurs, passrent en Palestine, o plusieurs
d'entre eux prirent sans avoir rien fait de mmorable, ni de fort
avantageux pour la religion.

Pendant que ces seigneurs taient occups dans la Palestine  faire la
guerre aux infidles, les tats de Louis taient dans la plus grande
tranquillit. Ce prince, occup tout entier de la religion et du bonheur
de ses peuples, partageait galement ses soins entre l'une et les
autres. Les mariages des grands taient alors l'objet le plus important
de la politique de nos souverains. Mathilde, veuve de Philippe, comte
de Boulogne, oncle du roi, avait promis par crit de ne marier sa fille
unique, que de l'agrment de Louis. Elle fut fidle  sa promesse. Le
monarque qui, peu de temps auparavant, s'tait oppos  l'union de
la mre avec le comte de Leicester, seigneur anglais d'une ambition
dmesure, consentit que la fille poust Gaucher IV, chef de la maison
de Chtillon, seigneur franais, aussi distingu par sa fidlit que par
sa haute naissance. Ce fut aussi par le mme principe qu'aprs avoir
forc la comtesse de Flandre  renoncer  l'alliance du mme Leicester,
il lui permit de s'unir au comte Thomas, cadet de la maison de Savoie,
oncle de la reine Marguerite, le cavalier le mieux fait de son temps,
plus estimable encore par les qualits de l'esprit et du coeur, mais peu
avantag des biens de la fortune.

_Mariages des princes Robert et Alphonse, frres du roi_.

Mais de tous ces mariages, les plus clbres furent ceux des princes
Robert et Alphonse, frres du roi. Le premier avait t accord avec la
fille unique du feu comte de Flandre. La mort prmature de cette riche
hritire inspira d'autres vues. Louis choisit, pour la remplacer,
Mathilde ou Mahaut, soeur ane du duc de Brabant, princesse en grande
rputation de sagesse. Alphonse, par le trait qui mit fin aux croisades
contre les Albigeois, avait t promis  la princesse Jeanne, fille
unique du comte de Toulouse; mais, comme ils n'taient alors l'un et
l'autre que dans la neuvime anne de leur ge, la clbration de leurs
noces avait t diffre jusqu' ce moment.

Quelques jours aprs, le monarque, qui eut toujours pour ses frres
la plus tendre affection, arma ces deux princes chevaliers, l'un 
Compigne, l'autre  Saumur. Alors il donna  Robert pour son apanage
le comt d'Artois, et  Alphonse le Poitou et l'Auvergne; et, pour me
servir du terme qui tait alors en usage, il les _investit_ de ces
provinces, c'est--dire, qu'il les en mit en possession. On observe que
la crmonie de leur chevalerie se fit avec une magnificence qui avait
peu d'exemples. Ce fut, dit Joinville, _la nonpareille chose qu'on
et oncques vue_. Il y eut toutes sortes de courses et de combats de
barrire. C'est ce qu'on appelait tournois.

_Dmls de l'empereur Frdric avec les papes_.

Pendant que la paix dont la France jouissait, donnait  Louis le temps
de s'occuper de ces ftes utiles et agrables; pendant qu'il vivait en
bonne intelligence avec les princes ses voisins, il s'tait lev dans
l'Europe une guerre entre le pape Grgoire IX et l'empereur Frdric
II, qui causa beaucoup de scandale dans la chrtient. Les deux princes
firent tous leurs efforts, chacun de leur ct, pour engager Louis dans
leurs intrts. Ils voulurent mme le prendre pour mdiateur. Ce prince
essaya tous les moyens pour les concilier; n'ayant pu y russir, il
se conduisit dans cette affaire avec tant de prudence et de
dsintressement; il fit paratre tant de zle pour la religion et le
bien de l'Eglise, tant de gnrosit et de modration, qu'il fut regard
comme le prince le plus sage de l'Europe. On en verra la preuve dans
l'extrait que je vais donner de cette grande affaire.

Frdric II, profitant du malheur d'Othon, son concurrent  l'empire,
qui mourut aprs la clbre victoire remporte sur lui  Bouvines, en
l'anne 1214 par Philippe-Auguste, roi de France, aeul de Louis, fut
couronn empereur  Aix-la-Chapelle, et ensuite  Rome par le pape
Honor III.

Frdric tait un prince d'un gnie et d'un courage au-dessus du commun.
Son ambition lui fit d'abord tout promettre au pape Honor III, pour
parvenir  l'empire. Mais ensuite jaloux  l'excs de son autorit, et
toujours attentif  n'y laisser donner aucune atteinte par les papes, il
eut de grands dmls avec eux, parce que leurs intrts se trouvaient
presque toujours opposs aux siens.

Mais ce fut sous le pontificat de Grgoire IX, que se firent les grands
clats. L'occasion et le fondement de ces divisions fut l'engagement que
Frdric avait pris avec les papes Innocent III et Honor III, de passer
la mer avec une arme, pour aller combattre les infidles dans la
Palestine. C'tait par cette promesse qu'il avait gagn ces deux
pontifes, et ce fut en manquant  sa parole qu'il excita contre lui
Grgoire IX, leur successeur. Ce pape excommunia Frdric, conformment
au trait fait entre lui et le pape Honor III, par lequel il
se soumettait  l'excommunication, si, dans le temps marqu, il
n'accomplissait pas son voeu.

Frdric, outr de la rigueur dont Grgoire usait  son gard, ne pensa
plus qu' satisfaire son ressentiment. Outre les manifestes qu'il
rpandit dans toute l'Europe pour justifier sa conduite, par les
ncessits pressantes de son tat, qui l'obligeaient  diffrer son
voyage, il mit plusieurs seigneurs romains dans son parti, en achetant
toutes leurs terres argent comptant, et les leur rendant ensuite. Il les
fit par ce moyen ses feudataires et princes de l'empire, avec obligation
de le servir envers tous et contre tous. Le premier service qu'ils lui
rendirent, fut d'exciter dans Rome une sdition contre le pape, qui,
ayant t contraint d'en sortir, fut oblig de se retirer  Prouse.

Cependant Frdric, pour convaincre toute l'Europe de la sincrit de
ses intentions, se prpara pour le voyage de la Terre-Sainte, et partit
en effet en l'anne 1228, avec vingt galres seulement et peu de
troupes, mais suffisantes pour sa sret, ayant confi au duc de
Spolette la plus grande partie de celles qu'il laissait en Europe, avec
ordre de continuer en son absence la guerre contre le pape.

Je n'entrerai pas dans le dtail de l'expdition de Frdric dans la
Palestine; elle est trangre  l'histoire du rgne de saint Louis.
Je dirai seulement que Frdric, ayant fait une trve avec le soudan
d'Egypte, alla  Jrusalem avec son arme, qu'il fit ses dvotions dans
l'glise du Saint Spulcre, et que, prtendant avoir accompli son voeu,
il revint en Europe. Etant arriv en Italie, il continua  faire la
guerre au pape. Aprs diffrens vnemens, toutes ces dissensions furent
termines par une paix que ces deux princes firent entre eux, suivie de
l'absolution que le pape donna  Frdric de l'excommunication qu'il
avait fulmine contre lui.

Plusieurs annes se passrent sans aucune rupture clatante jusque vers
l'anne 1239. Frdric, aprs avoir soumis plusieurs villes confdres
de la Lombardie, s'empara de l'le de Sardaigne, que les papes depuis
long-temps regardaient comme un fief relevant de l'glise de Rome. Il
en investit Henri son fils naturel, et rigea en royaume feudataire de
l'empire cette le, qu'il prtendait en avoir t injustement dmembre.
A cette occasion, le pape fulmina une nouvelle excommunication contre
Frdric, et envoya la formule  tous les princes et tous les vques
de la chrtient, avec ordre de la faire publier les dimanches et ftes
pendant l'office divin; et il dclara tous les sujets de Frdric
relevs du serment de fidlit qu'ils lui avaient fait.

Ce prince _accoutum depuis long-temps au bruit de tous ces foudres_[1],
s'en mettait fort peu en peine, et s'en vengeait en toute occasion
sur les partisans du pape. Mais Grgoire prvoyant que les armes
spirituelles produiraient peu d'effet contre un pareil ennemi, crivit
 plusieurs souverains, et leur envoya des lgats pour demander des
secours temporels. Le pape ne trouva pas beaucoup de princes disposs
 lui en procurer, car dans ce temps-l il y avait des personnes
instruites et senses, qui ne pensaient pas que les papes pussent
excommunier les princes, ou les particuliers, pour des intrts civils,
parce que Jsus-Christ avait dit, que _son royaume n'tait pas de ce
monde_.

[Note 1: Ce sont les termes dont se sert le P. Daniel, pag. 209 du 3e
vol. de son Histoire de France, dition de 1722.]

Le pape crivit d'Anagnie une lettre au roi de France dans laquelle,
aprs de grands loges des rois ses prdcesseurs dont il relevait
surtout la pit et le zle  dfendre la sainte glise contre ses
perscuteurs, il priait le roi de ne le pas abandonner, et de l'assister
de ses troupes dans la ncessit fcheuse o il tait de prendre les
armes contre l'empereur.

Afin de l'y engager plus fortement, il lui fit prsenter une autre
lettre[1] pour tre lue dans l'assemble des seigneurs de France, parce
qu'elle leur tait adresse aussi bien qu'au roi: elle tait conue en
ces termes:

[Note 1: Matthieu Paris, _Henric. III, ad ann. 1239_.]

L'illustre roi de France, fils spirituel, bien-aim de l'glise, et
tout le corps de la noblesse franaise, apprendront par cette lettre que
du conseil de nos frres, et aprs une mre dlibration, nous avons
condamn Frdric, soi disant empereur, et lui avons t l'empire, et
que nous avons lu en sa place le comte Robert, frre du roi de France,
que nous le soutiendrons de toutes nos forces, et le maintiendrons par
toutes sortes de moyens, dans la dignit que nous lui avons confre.
Faites-nous donc connatre promptement que vous acceptez l'offre
avantageuse que nous vous faisons, par laquelle nous punissons les
crimes innombrables de Frdric, que toute la terre condamne avec nous,
sans lui laisser aucune esprance de pardon.

Le pape se flattait que sa lettre serait reue favorablement en France,
 cause de l'offre de l'empire qu'il faisait au frre du roi: nanmoins
la proposition du pape fut rejete d'une manire trs-dure, si la
rponse, rapporte par l'historien d'Angleterre fut telle qu'il le dit:
car cet auteur, indispos contre les papes, ne doit pas toujours tre
cru sur ce qui les regarde.

Les termes de cette rponse sont trs-offensans, et nullement du style
du roi, qui, plein de respect pour le chef de l'Eglise, n'aurait jamais
us de ces expressions outrageantes dont elle est remplie. Il est vrai
qu'il supportait, beaucoup plus impatiemment que ses prdcesseurs,
l'extension de la puissance spirituelle sur la juridiction temporelle;
mais on voit par tous les actes de lui sur ce sujet qu'il ne s'emportait
jamais contre les papes, ni contre les vques.

Ainsi cette lettre pourrait bien, au lieu d'tre la rponse du roi,
avoir t celle des seigneurs de l'assemble, irrits la plupart contre
les vques pour leurs entreprises continuelles, et que la dposition
d'un empereur aurait indisposs contre le pape. Telles sont les
expressions de cette lettre[1]: Qu'on tait surpris de la tmraire
entreprise du pape, de dposer un empereur qui s'tait expos  tant de
prils dans la guerre et sur la mer pour le service de Jsus-Christ;
qu'il s'en fallait bien qu'ils eussent reconnu tant de religion dans la
conduite du pape mme, qui, au lieu de seconder les bons desseins de ce
prince, s'tait servi de son absence pour lui enlever ses tats; que
les seigneurs franais n'avaient garde de s'engager dans une guerre
dangereuse contre un si puissant prince, soutenu des forces de tant
d'tats, auxquels il commandait, et surtout de la justice de sa cause;
que les Romains ne se mettaient gure en peine de l'effusion du sang
franais, pourvu qu'ils satisfissent leur vengeance, et que la ruine de
l'empereur entranerait celle des autres souverains, qu'on foulerait aux
pieds.

[Note 1: Daniel, tom. III, dition de 1722, p. 210.]

Ils ajoutaient nanmoins que, pour montrer qu'ils avaient quelque gard
aux demandes du pape, quoiqu'ils vissent bien que l'offre qu'il faisait,
tait plus l'effet de sa haine contre l'empereur, que d'une singulire
affection pour la France, on enverrait vers Frdric pour s'informer
de lui s'il tait sincrement catholique. Que s'il l'est en effet,
continuent-ils, pourquoi lui ferions-nous la guerre? Que s'il ne l'est
pas, nous la lui ferons  outrance, comme nous la ferions au pape mme,
et  tout autre mortel, s'ils avaient des sentimens contraires  Dieu et
 la vritable religion.

En effet ils envoyrent des ambassadeurs  l'empereur, qui, levant les
mains au ciel avec des pleurs et des sanglots, protesta qu'il n'avait
que des sentimens chrtiens et catholiques. Il fit ses remerciemens aux
envoys, de la conduite qu'on avait tenue en France  son gard. Ce qui
est trs-certain, c'est que le roi refusa de prendre les armes contre
l'empereur, ainsi qu'on le voit par une lettre qu'il crivit  ce prince
quelque temps aprs.

Le roi nanmoins, pour contenter le pape, laissa publier en France
l'excommunication de l'empereur, selon que les vques en avaient reu
l'ordre de Rome. Le roi d'Angleterre en fit autant; et, dans l'un et
l'autre royaume, on permit des leves d'argent pour le pape sur les
bnfices: mais si nous en croyons l'historien anglais, ces leves
furent beaucoup moins fortes en France qu'en Angleterre. Louis refusa
mme de laisser sortir de son royaume l'argent qu'on y avait lev,
pour empcher qu'il ne servt  continuer une guerre si funeste au
christianisme. Le pape en fut trs-mcontent, et parut vouloir s'en
venger, quelque temps aprs, par l'opposition qu'il fit  l'lection de
Pierre-Charlot, fils naturel de Philippe-Auguste,  l'vch de Noyon,
sous prtexte qu'il n'tait pas lgitime, et que les canons excluaient
les btards de l'piscopat. Le roi sentit l'injustice de ce procd; il
dclara que nul autre que son oncle ne possderait cet vch: Pierre en
fut effectivement mis en possession sous le pontificat d'Innocent IV.

Tant de maux qui affligeaient l'Eglise, auraient d toucher le pape et
l'empereur; mais ni l'un ni l'autre ne voulaient se relcher. Leurs
prtentions taient si contraires, qu'il n'y avait pas d'apparence
de les rapprocher par la ngociation, et il n'tait gure possible
d'imaginer une voie dont ils pussent convenir. Les lettres de l'empereur
aux rois de France et d'Angleterre prouvent manifestement que ces deux
princes s'intressaient vivement  la runion du pape et de l'empereur,
et que ce furent les deux rois qui, pour y parvenir, proposrent la
convocation d'un concile gnral, au jugement duquel les deux parties
se rapporteraient. Le pape y consentit, et l'empereur fit de vives
instances pour qu'il s'assemblt au plus tt.

Le pape fit donc expdier des lettres circulaires pour la convocation du
concile. Il en envoya  l'empereur de Constantinople, aux rois de France
et d'Angleterre, et gnralement  tous les princes chrtiens, aux
patriarches, aux vques et aux abbs, et il leur marqua le temps auquel
ils devaient se rendre  Rome pour l'ouverture du concile, qui fut fixe
au jour de Pque 1241. On proposa mme une trve jusqu' ce temps-l:
mais, ou elle ne se fit pas, ou elle dura peu. Les uns en attribuent la
faute au pape, les autres  l'empereur. Nonobstant la guerre, le pape ne
laissa pas de presser l'assemble du concile. L'empereur crivit au
roi pour le prier de dfendre aux vques de France d'aller  Rome,
dclarant qu'il ne leur donnerait point de sauf-conduit, ni par mer,
ni par terre, et qu'il ne serait point responsable des malheurs qui
pourraient leur arriver sur le chemin.

Cependant le cardinal de Palestine assembla  Meaux un grand nombre
d'vques et d'abbs et leur commanda, en vertu de l'obissance qu'ils
devaient au pape, de quitter toutes autres affaires et de le suivre 
Rome, afin d'y arriver au temps marqu pour le concile. Il les assura
qu'ils trouveraient  l'embouchure du Rhne des vaisseaux tout quips
pour les transporter par mer, le chemin par terre tant impraticable,
parce que l'empereur tait matre de tous les passages.

Le roi, aprs avoir mrement dlibr s'il dfrerait aux prires de
l'empereur, ou aux instances du lgat, rsolut de demeurer neutre. Il se
dtermina  laisser aux vques la libert de prendre le parti qu'ils
voudraient. La plupart de ceux qui s'taient trouvs  Meaux, prirent
la rsolution d'obir au pape. Ils se rendirent  Vienne avec le lgat;
mais, lorsqu'ils y furent arrivs, ils ne trouvrent pas ce qu'on leur
avait promis. Il y avait bien  la vrit quelques vaisseaux prpars,
mais en si petit nombre et si mal arms, que de s'y embarquer, c'tait
s'exposer au danger d'tre pris par les armateurs de l'empereur, qui
couraient toute la Mditerrane.

Sur cela les archevques de Tours et de Bourges, l'vque de Chartres,
et les dputs de plusieurs autres vques, qui ne voulaient assister au
concile que par procureur, quittrent le lgat et s'en retournrent chez
eux; d'autres hasardrent le passage, mais pour leur malheur: car Henri,
fils naturel de l'empereur, les ayant rencontrs, les attaqua  la
hauteur de la ville de Pise. Aprs quelque rsistance, il les obligea de
se rendre, et les envoya dans diffrentes forteresses de la Pouille pour
y tre troitement gards. Quelques prlats d'Angleterre et d'Italie,
qui s'taient joints aux Franais  Gnes, ne furent pas mieux traits.
Cet accident et la mort de Grgoire IX, arrive sur ces entrefaites,
rompirent toutes les mesures prises pour le concile.

La nouvelle qu'on reut alors de l'emprisonnement des prlats franais
par les armateurs de l'empereur, pensa le brouiller avec la France.
Le roi, ayant appris le traitement qu'on leur avait fait, crivit 
Frdric pour se plaindre et demander leur dlivrance. Il lui disait
dans sa lettre que, s'il voulait que la bonne intelligence subsistt
entre les deux tats, il fallait qu'il mt au plus tt les vques
franais en libert; qu'ils n'avaient eu aucun mauvais dessein contre
lui, mais que l'obissance qu'ils devaient au Saint-Sige ne leur avait
pas permis de manquer d'aller au concile; qu'il devait se souvenir de la
conduite qu'on avait tenue en France  son gard, du refus qu'on avait
fait au lgat du pape du secours qu'il demandait, et des propositions
avantageuses qu'on n'avait pas voulu couter, pour ne rien faire 
son prjudice. Qu'au reste, il lui dclarait qu'il regardait
l'emprisonnement des vques comme une injure faite  sa propre
personne, et que si on ne les relchait incessamment, il lui ferait
connatre qu'on n'tait point d'humeur en France  se voir impunment
insult. C'taient l les dernires paroles de sa lettre.

L'empereur rpondit assez firement  cette lettre, et sans rien
promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa rponse en
disant que ces prlats avaient conspir contre lui avec le pape; qu'il
tait en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre
en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent nanmoins, et
l'histoire, sans nous faire le dtail des ngociations qu'il y eut sur
ce sujet, nous apprend que les vques furent dlivrs, l'empereur,
aprs de plus srieuses rflexions, ayant apprhend que le roi ne se
ligut avec le pape. Les choses taient en cet tat, lorsque Grgoire IX
mourut. Clestin IV lui succda, et ne vcut que dix-huit jours aprs
son exaltation sur le sige pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois
aprs par l'lection d'Innocent IV.

Le roi, g de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente
conduite de la reine, sa mre, rtabli l'autorit royale  peu prs
au mme tat o la sagesse et la fermet de son pre et de son aeul
l'avaient porte. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait
pris la rsolution de maintenir la tranquillit dans ses tats, au point
qu'il pt lui-mme conduire dans quelque temps du secours aux chrtiens
de l'Orient. Mais l'esprit d'indpendance, suite dangereuse du
gouvernement fodal, n'tait pas encore teint. Il tait difficile que
le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche,
regardassent tranquillement la prosprit de Louis. Le premier, par la
flonie de ses anctres, avait trop perdu sous les rgnes prcdens, et
le second, sous le rgne prsent. Le troisime tait un esprit inquiet;
il avait une femme trop imprieuse, et fire de sa qualit de reine, qui
le gouvernait, et souffrait trs-impatiemment de voir son mari vassal
du roi de France. Nul d'eux, sparment des autres, et t fort
 craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de
dsordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possdait Montpellier et d'autres
fiefs, tait aussi assez dispos  entrer dans leurs intrigues.

Il s'tait tenu, l'anne prcdente, une confrence  Montpellier, entre
lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre
autres rsolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi
d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de
Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il
tait beau-pre du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et mme
de toutes rcentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait
voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait
sign vers l'an 1238, une prolongation de trve, pour quelques annes
avec la France: mais cherchant un prtexte plausible pour la rompre,
il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment
Alphonse, son frre, du comt de Poitou, parce qu'Henri lui-mme,
plusieurs annes auparavant, avait donn l'investiture de ce comt qu'il
prtendait lui appartenir,  Richard son frre. Ce trait demeura secret
jusqu' ce qu'on se crt en tat de l'excuter: ce fut le comte de la
Marche qui, le premier, leva le masque  l'occasion suivante.

Le roi, en excution du testament du roi son pre, donnait  ses frres,
ds qu'ils avaient atteint l'ge de vingt et un ans, les apanages
qui leur taient destins. En 1238 il avait fait Robert, son frre,
chevalier  Compigne; il l'avait en mme temps investi du comt
d'Artois, et lui avait fait pouser Mathilde, fille du duc de Brabant.
Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisime frre. La
crmonie s'en fit le jour de Saint-Jean,  Saumur, o il avait convoqu
toute la noblesse de France avec un grand nombre d'vques et d'abbs;
et, quelques jours aprs, il le mit en possession des comts de Poitou
et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouvrent, les plus considrables
furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et
l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte
d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de
Soissons; Imbert de Beaujeu, conntable de France; Enguerrand de Coucy,
et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la
magnificence des habits et des quipages, et par une nombreuse suite de
gentilshommes.

Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle,
et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans
la capitale de son comt. Le jeune prince y reut les hommages de ses
vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme
les autres. Il obit avec beaucoup de rpugnance. Il fit hommage pour
son comt de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possdait en
Poitou, en Saintonge et en Gtinais.

A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans
cesse des sentimens de rvolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il
avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. Ce
serait une lchet honteuse, disait-elle sans cesse  son mari, que de
se reconnatre vassal du comte de Poitiers. Le trne n'est pas tellement
affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse tre branl.
L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice
des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-mme, malgr les
obligations qu'il a aux Franais, les comtes d'Armagnac, de Foix, les
vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est prt  se dclarer contre
_le fils de Blanche_. C'est le nom qu'elle affectait de donner au
monarque. Elle lui persuada enfin de rparer, au moins par quelque
marque de mcontentement, la honteuse dmarche qu'il venait de faire.

Aprs toutes ces crmonies, le roi tait parti pour se rendre  Paris,
et avait laiss  Poitiers le comte son frre, qui, n'ignorant pas
les menes du comte de la Marche, dont toute l'application tendait 
soulever la noblesse d'au-del de la Loire, voulut qu'il lui renouvelt
son hommage. Il l'envoya prier de venir  Poitiers aux ftes de Nol. Le
comte s'y tant rendu, Alphonse lui dclara ses intentions. Il rpondit
qu'il tait prt  lui donner cette satisfaction, et que ds le
lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte  sa femme
de ce qu'on lui avait propos, et de ce qu'il avait promis, elle se
moqua de lui, lui disant qu'ayant donn dans un pige qu'il devait avoir
prvu, il n'et pas d avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et
lui ajouta qu'il tait temps de se dclarer, et de rompre ouvertement
avec le comte de Poitiers. Ils concertrent ensemble la manire de le
faire, et voici comme ils s'y prirent.

_Le comte de la Marche se rvolte contre le comte de Poitiers_.

Le comte de la Marche, s'tant fait escorter par un grand nombre de gens
arms, vint trouver le prince qui l'attendait  dner, et lui parla
de la manire la plus audacieuse. Vous m'avez surpris et tromp, lui
dit-il, pour m'engager malgr moi  vous faire hommage; mais je vous
dclare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous tes un injuste qui
avez envahi le comt et le titre de comte sur le comte Richard, fils
de la reine mon pouse, tandis qu'il tait occup  combattre dans la
Palestine pour la foi, et  tirer de la captivit et de la tyrannie des
infidles la noblesse franaise qui, sans lui, y serait encore. Il
ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitt sur un cheval
qu'on lui tenait tout prt, et sortit de Poitiers, aprs avoir mis le
feu  la maison o il avait log. Il traversa avec grand bruit toute
la ville, qu'il laissa dans un grand tonnement d'une si prodigieuse
audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manqu de le
faire arrter, s'il avait eu le temps de se reconnatre; mais le comte
avait pris toutes ses srets, et fut en un moment hors de la ville,
avec sa femme et toute sa famille.

Alphonse ne tarda pas  informer la cour de ce qui s'tait pass, et le
roi comprit qu'il en fallait venir  la guerre. Le comte de la Marche
s'y tait bien attendu; il ne pensa plus qu' mettre ses forteresses
en tat de dfense, et  lever des troupes. Il envoya en Angleterre
demander au roi l'excution de la parole qu'il lui avait donne de
passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre
en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en
arrivant il trouverait une arme prte  lui obir; qu'il tait assur
du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la
noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrive pour
se dclarer contre la France, et pour le remettre en possession des
provinces que les rois ses prdcesseurs avaient perdues sous les
derniers rgnes.

Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'clat
de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit 
l'envoy tout ce que son matre demandait, et lui dit qu'il assemblerait
incessamment son parlement pour se mettre en tat de passer la mer aux
ftes de Pques. En effet, il fit expdier des lettres circulaires
 tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur
ordonnait de se rendre  Londres, afin de lui donner leurs avis sur des
affaires de la dernire importance pour le bien de l'tat.

Tandis que les membres du parlement se disposaient  s'assembler 
Londres, le comte Richard, frre du roi, arriva de son voyage de la
Palestine, o il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de
Navarre et les autres seigneurs franais qui s'y taient trouvs en mme
temps que lui, et dont plusieurs lui taient redevables de leur salut et
de leur libert.

Lorsque le roi d'Angleterre eut communiqu son dessein au prince son
frre, voyant qu'il avait son approbation, il rsolut de surmonter tous
les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prvu que le
parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus
convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, tant arrivs
 Londres, s'taient mutuellement donn parole, avec serment, de ne
consentir  aucune leve d'argent, quelques instances que le roi pt
faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur
fit de son dessein dans la premire assemble, en leur reprsentant
fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette
guerre, o elle rparerait les pertes que la couronne avait faites
depuis plusieurs annes, ils rpondirent tous d'une voix que cette
entreprise n'tait point de saison, qu'elle ne pouvait russir sans
d'excessives dpenses, que le royaume tait puis par les leves que le
roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on tait dans
l'impuissance d'en supporter de nouvelles.

Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage
pour le moment; il les pria seulement de faire attention  ce qu'il leur
avait propos, de ne pas oublier le zle qu'ils devaient avoir pour la
gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il
esprait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit
en particulier chacun des plus accrdits du parlement; il les conjura
de ne point s'opposer  un si glorieux dessein, les assurant que
plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemble, lui
avaient promis secrtement de l'aider. Il leur montrait mme une liste
de leurs noms, et des sommes qu'ils s'taient engags de lui fournir.
Quoique ce ft un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y
laissrent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint  la
rsolution prise le jour prcdent. Le parlement s'tant rassembl, et
le roi ayant ritr ses reprsentations, plusieurs lui rptrent
ce qu'ils lui avaient dj dit touchant l'puisement du royaume, en
ajoutant qu'il s'tait engag dans la ligue contre la France sans les
consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le
faire  ses frais; qu'il n'tait ni de son honneur, ni de sa conscience,
de faire la guerre  la France avant la fin de la trve, qui subsistait
encore, et que les Franais avaient religieusement observe; qu'il avait
trait avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-mme
aprs avoir viol, comme ils avaient dj fait, les droits les plus
sacrs de l'obissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils
n'en voulaient qu' l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient
assez connatre, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'tait
nullement  propos de l'employer  un pareil usage; enfin que les rois
ses prdcesseurs taient un exemple pour lui, qu'il ne devait point
oublier; que la plupart de leurs expditions en France avaient chou;
que la noblesse franaise tait invincible dans son pays; que ce que les
rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages,
ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils
n'avaient pu le conserver que par la paix.

Ces remontrances mirent Henri dans une colre qu'il ne put contenir. Il
rpliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut,
en jurant par tous les Saints, qu'il excuterait son projet, malgr la
lchet de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une
flotte aux ftes de Pques. Il congdia le parlement, qui nanmoins,
avant de se sparer, fit mettre par crit ce qu'il avait reprsent au
roi,  quoi on ajouta le dnombrement des sommes qu'il avait leves
depuis plusieurs annes, dont on n'avait vu aucun emploi.

Sitt qu'on eut appris  la cour de France la rsolution du roi
d'Angleterre, Louis convoqua un parlement  Paris, pour demander conseil
sur le chtiment que mritait un vassal qui ne voulait point reconnatre
son seigneur. Toute l'assemble rpondit d'une voix, que le vassal tait
dchu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un
bien qui lui appartenait. En consquence le roi fit, de son ct, tous
les prparatifs ncessaires: il assembla les troupes des communes et
de ses vassaux, et fit faire un trs-grand nombre de machines alors en
usage pour les siges. Tout fut prt pour la fin d'avril, temps marqu
pour se runir en Poitou, o le roi fit la revue de son arme prs de
Chinon.

Elle se trouva compose de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce
qui faisait un trs-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres
soldats trs-bien arms. Le roi, profitant du temps et du retardement
du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient  Portsmouth,
entra sur les terres du comte de la Marche, o il se vengea des courses
que ce comte avait commenc de faire sur les terres de France: il
s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en
Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant.

Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne;
mais, pour arrter l'imptuosit franaise, en attendant le secours
d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le dgt partout,
brla les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits,
et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme,
cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de
sorcire, et dont on avait chang le nom d'Isabelle en celui de Jzabel,
porta la fureur encore plus loin. Dsespre du malheureux succs d'une
guerre dont elle tait l'unique cause, elle rsolut d'employer plutt
les voies les plus lches et les plus honteuses, que de voir retomber
sur son mari le juste chtiment de l'insolence qu'elle lui avait fait
faire. Pour cet effet, elle prpara de ses propres mains un poison dont
elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi sclrats
qu'elle pour le rpandre sur les viandes du roi. Dj ces malheureux
s'taient glisss dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les
firent remarquer: certain air inquiet, embarrass, acheva de les rendre
suspects. On les arrta; ils avourent leur crime: la corde fut la
seule punition d'un attentat qui mritait qu'on inventt de nouveaux
supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu
ne l'approcha plus sans tre auparavant visit.

[Note 1: Matthieu Paris.]

[Note 2: Annales de France.]

Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec
beaucoup d'argent: ce qui fchait beaucoup les Anglais, et ce que les
Poitevins, gens dont la foi tait fort dcrie, souhaitaient avec le
plus de passion. Henri tait accompagn de Richard, son frre, de Simon
de Montfort, comte de Leicester,  la tte de trois cents chevaliers,
et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engags  le
suivre par ses caresses et par ses prsens. La comtesse de la Marche, sa
mre, _l'attendait au port_, et, selon la chronique de France, _lui alla
 l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous
tes de bonne nature, qui vens secourir votre mre et vos frres, que
les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement dfouler et tenir
sous pieds_. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie,
par les seigneurs ligus; et, ds qu'il fut dbarqu, il envoya des
ambassadeurs au roi, qui faisait le sige de Fontenoi, place alors
trs-forte. La garnison, commande par un fils naturel du comte de la
Marche, se dfendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers
venait d'y tre bless. Le roi reut les ambassadeurs avec bont,
les fit manger  sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui
exposrent le sujet de leur mission, qui se rduisit  dire que le roi
leur matre tait fort surpris qu'on rompt si hautement la trve faite
entre les deux tats, et qui ne devait finir que dans deux ans.

Le roi les couta avec modration, et rpondit qu'il n'avait rien plus 
coeur que de garder la trve, et mme de la prolonger, ou faire la paix
 des conditions raisonnables, sans demander aucun ddommagement; que
c'tait le roi leur matre qui la rompait manifestement, en venant avec
une flotte soutenir la rbellion des vassaux de la couronne de France;
qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se mler des diffrends
qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte
de la Marche n'taient en aucune manire compris dans le trait
de trve; que c'tait leur flonie qui leur avait attir sa juste
indignation et le chtiment qu'il allait leur faire subir, comme  des
tratres et  des parjures. Les ambassadeurs tant retourns vers leur
prince, il rejeta toute proposition de paix, anim par les agens du
comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurrent que la guerre lui
procurerait bientt de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait,
et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'tait qu'un
effet de la crainte que la prsence de Henri et la puissance de la ligue
lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux
chevaliers de l'Hpital-de-Jrusalem dclarer la guerre au roi.

_Le roi d'Angleterre dclare la guerre au roi de France_.

Louis, sur cette dernire dnonciation, protesta, en prsence de toute
sa cour, que c'tait avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre
avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amiti aux
dpens de ses propres intrts. On pressa donc plus vivement qu'on
n'avait fait jusqu'alors le sige de Fontenoi, et la ville fut prise au
bout de quinze jours, au grand tonnement des ennemis, qui regardaient
cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la
garnison furent obligs de se rendre  discrtion. On conseilla au roi
de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y
voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche tait
excusable, n'agissant que par les ordres de son pre. Il se contenta de
les envoyer dans les prisons de Paris.

La bont du roi, jointe  la valeur avec laquelle il poussait son
entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens
qu'on lui donnait: car, aprs cette conqute, plusieurs autres
forteresses se rendirent  lui sans attendre qu'elles fussent attaques.
Il garda les plus fortes, et fit dtruire les autres. Il y en eut
quelques-unes qui rsistrent et qui furent forces; par ce moyen
le roi s'ouvrit le chemin jusqu' la Charente, et s'avana vers
Taillebourg, place situe sur cette rivire.

Le roi d'Angleterre s'tant mis en marche avec ses troupes, s'tait
rendu  Saintes, o il avait pass quelques jours pour y grossir son
arme des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligus
que le comte de la Marche lui avait fait esprer, et qui ne venaient
qu'en petit nombre.

Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente,
pour en dfendre le passage contre l'arme franaise. Il se campa
sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de
Taillebourg, il vint se poster vis--vis cette place, qu'il trouva dj
rendue au roi: ce prince s'y tait log avec les principaux seigneurs,
et avait fait camper son arme dans la prairie aux environs de la ville.

_Bataille de Taillebourg, o le roi est victorieux_.

Les deux armes n'taient spares que par la rivire, qui en cet
endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait
vingt mille hommes de pied, six cents arbaltriers, et seize
cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps
trs-considrable de cavalerie. Le roi, en commenant la campagne, avait
autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait
perdu une partie par les siges et par les maladies que les grandes
chaleurs avaient causes.

Son dessein tait de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de
l'en empcher. La profondeur de la rivire tait un grand obstacle pour
les Franais.

Il y avait devant Taillebourg un pont de pierre, mais si troit qu'il y
pouvait  peine passer quatre hommes de front. Henri s'en tait empar,
aussi bien que d'un fort qui tait de son ct  la tte du pont. Louis
cependant pensait  forcer ce passage. Il avait fait prparer sur la
rivire quantit de bateaux, pour s'en servir  faire passer le plus
qu'il pourrait de ses troupes, dans le mme temps qu'il ferait attaquer
le pont.

L'ardeur du soldat ne lui permit pas de dlibrer plus long-temps, et un
mouvement que le roi d'Angleterre fit faire  son arme pour l'loigner
du bord de la rivire, de deux portes d'arc, engagea l'affaire lorsque
le roi y pensait le moins.

Quelques officiers de l'arme franaise prirent ce mouvement pour une
retraite. Dans cette pense, cinq cents hommes, sans en avoir reu
l'ordre, se dtachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en
entrana d'autres, plusieurs se jetrent dans les bateaux et gagnrent
l'autre bord.

Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit
dans ce dfil avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les
assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il
arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la rsistance des
ennemis. Le roi, qui tait accouru au bruit, les ranima par sa prsence,
et encore plus par son exemple. Il s'avana le sabre  la main, et, se
jetant au plus fort de la mle, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa
les Anglais hors du pont et s'en rendit matre.

Le pril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant trs-peu
de terrein, et ses soldats n'arrivant qu' la file par le pont, et peu
pouvant passer en mme temps dans les bateaux, il se trouva expos
 toute l'arme ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur
qu'inspire un premier succs supplant au nombre, on fit reculer les
Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passrent, et se
rangrent en bataille  mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels
on ne donna pas le temps de revenir de leur premire frayeur, reculrent
et ensuite tournrent le dos: on les poursuivit l'pe dans les reins
jusqu' Saintes o plusieurs Franais, emports par leur ardeur et par
la foule, entrrent mls avec eux, et furent faits prisonniers. Cette
action se passa la veille de la Magdelaine de l'anne 1242.

Aprs cette droute, le roi d'Angleterre, qui n'avait que trs-peu de
troupes runies, les autres tant disperses par leur fuite, tait au
moment d'tre envelopp dans la campagne, et d'tre fait prisonnier.
Le comte Richard voyant le pril auquel le roi son frre tait expos,
trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France
l'estimait, qu'il avait de l'amiti pour lui, et que les grands services
qu'il avait rendus dans la Palestine  plusieurs seigneurs franais,
en les tirant des mains des Infidles, lui avaient acquis une grande
considration  la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse;
il s'avana vers l'arme franaise, n'ayant qu'une canne  la main,
et demanda  parler au comte d'Artois, frre du roi. Le comte s'tant
avanc, et l'ayant reu avec beaucoup de civilit, Richard le pria de le
conduire au roi. Ce prince, que la modration n'abandonna jamais, mme
au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses  Richard, et l'assura
de la disposition o il tait de lui donner toute satisfaction. Richard
le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la
journe et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours port  la paix, lui
accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congdiant:
Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi
d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive. Le roi voulait lui
faire entendre qu'il devait conseiller  Henri de faire une bonne paix
avec la France, et de se dpartir de la protection qu'il donnait  des
rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord  mettre la
personne du roi son frre en sret. Il piqua vers le lieu o il tait,
et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le
reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer
dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait
pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui
tait aussi afflig que lui de cette malheureuse journe. Il lui parla
avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engag
mal  propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il
lui avait donnes. O sont, lui demanda-t-il en colre, le comte de
Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes
ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France?

Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est
votre mre, lui rpondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition
insatiable, et le zle aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont
li toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des
desseins chimriques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous.

Cependant le roi, pendant la nuit, ft passer le pont de Taillebourg 
toute son arme, et tablit son camp au mme lieu o le roi d'Angleterre
avait eu le sien le jour prcdent. Ds le matin il envoya faire un
grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea
tous les environs.

Le comte de la Marche esprant avoir sa revanche, fit, sans consulter le
roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'taient
dbands, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un
corps considrable de Gascons et d'Anglais, outrs de leurs dfaite du
jour prcdent, et de cette nouvelle hardiesse des Franais. Ceux-ci se
dfendirent avec la mme vigueur qu'ils taient attaqus, et quoiqu'en
nombre beaucoup infrieur, ils firent ferme et se battirent en retraite,
mais avec grande perte.

Trois cents hommes de la commune de Tournai furent taills en pices,
et le reste tait dans un danger vident d'tre envelopp; car le roi
d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse
de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit mme pour le
soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Franais, se voyant
en cette extrmit, envoya promptement demander du secours au camp. Le
comte de Boulogne, dont le quartier tait le plus avanc, ayant reu cet
avis, courut aussitt le porter au roi, et fit en mme temps prendre les
armes  toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le
roi fit avancer  grands pas les escadrons et les bataillons qui se
trouvrent le plus tt en tat de marcher. Ces premires troupes
arrtrent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le
chtelain de Saintes, qui portait la bannire du comte de la Marche,
et insensiblement les deux armes s'tant rassembles, l'action
devint gnrale. Sitt que les deux rois parurent, on entendit crier:
_Montjoye! Saint-Denis!_ de la part des Franais; et _Ralistes!_ de
celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement
extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis anims,
l'un par la victoire du jour prcdent, et l'autre par le dsir de
rparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre  une
bataille, embarrass de vignobles et plein de dfils, o il tait
impossible de s'tendre; de sorte que c'tait plutt une infinit de
petits combats qui se donnaient, qu'une bataille rgulire. La victoire
fut long-temps douteuse, par l'opinitre rsistance des Anglais, parmi
lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup.
Mais Louis qui se trouvait partout, second par la noblesse de France,
presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son
souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi
plia de tous cts, et fut repouss jusque sous les murailles de
Saintes, o le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le
champ de bataille aux Franais.

Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut tre grand,  en
juger par la manire dont les historiens parlent de l'ardeur et de
l'opinitret des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt
autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie,
furent fait prisonniers par les Franais. Le seigneur Jean Desbarres
avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.

Cette seconde victoire, remporte par le roi en personne, rduisit les
ennemis  la dernire extrmit, et fora le comte de la Marche  songer
 la paix. Il envoya secrtement un de ses confidens  Pierre, comte de
Bretagne, l'ancien complice de ses premires rvoltes, qui tait dans le
camp du roi. Il le pria de mnager son accommodement tel qu'il plairait
 sa majest de lui accorder, et lui donna ses pleins pouvoirs  cet
effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint
le pardon du comte de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de
prescrire. Elles furent fcheuses; mais en mme temps l'effet d'une
grande clmence du roi, qui tait en pouvoir et en droit de dpouiller
ce seigneur rebelle de tous ses tats. Ces conditions taient que toutes
les places que le roi avait prises sur le comte et la comtesse de la
Marche lui demeureraient et au comte de Poitou  perptuit; que le roi
serait quitte de la somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur
payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou trve avec le roi
d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et
sans qu'ils y fussent compris; que le comte de la Marche ferait au roi
hommage pour le comt d'Angoulme, pour Castres, pour la chtellenie de
Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en
dpendait; qu'il ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers
pour Lusignan, pour le comt de la Marche et toutes leurs dpendances,
et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1].

[Note 1: M. Ducange a rapport cet acte tout au long dans ses
Observations sur l'Histoire de saint Louis, pag. 42.]

Cependant le roi d'Angleterre tait demeur  Saintes, afin d'y
dlibrer sur le parti qu'il avait  prendre pour le reste de la
campagne, lorsqu'il fut instruit par le comte Richard son frre, du
trait que le comte de la Marche avait fait. Ce prince en avait appris
le dtail par un de ces seigneurs franais qu'il avait tirs de la
captivit des Turcs; lequel, par reconnaissance pour son bienfaiteur,
et par une gnrosit trs-mal entendue, crut pouvoir en cette occasion
trahir le secret de son souverain. Il fit savoir de plus au comte
Richard que le roi, dont l'arme augmentait tous les jours par l'arrive
de quantit de nouvelles troupes de tous les coins du royaume, avait
rsolu d'investir Saintes incessamment, de la prendre par force ou
par famine, et d'obliger le roi d'Angleterre, et tous ceux qui se
trouveraient dans la place de se rendre  discrtion. Ce fut le 28
juillet que cet avis fut donn.

Henri eut peine  croire cette nouvelle; mais il reut un pareil avis
presqu'en mme temps de la part de Guy et de Geoffroi de Lusignan,
deux des fils du comte de la Marche. Ils l'assuraient que, ds la
nuit suivante, Saintes serait investie; que mme les habitans taient
d'intelligence avec le roi de France, et qu'il n'y avait pas un moment 
perdre pour sortir de cette ville. Henri tait sur le point de se mettre
 table, mais l'affaire tait si pressante qu'il monta sur-le-champ 
cheval. Il fut suivi de ceux qui taient les plus prts  partir. Le
reste des seigneurs prit aprs lui le chemin de Blaye, o il leur fit
savoir qu'il se rendrait. Cette route, qui tait de treize  quatorze
lieues, se fit presque toute d'une traite. L'arme se mit  la dbandade
sans vivres et sans provisions. Les bagages furent abandonns et pills;
le roi d'Angleterre y perdit sa chapelle, qui tait fort riche, et
plusieurs autres meubles prcieux, dont les Franais profitrent.

Le roi, averti de la fuite du roi d'Angleterre, se consola de l'avoir
manqu, par la reddition de Saintes, o il fut reu avec une extrme
joie du peuple et du clerg. Il en sortit aussitt pour suivre l'arme
anglaise dont plusieurs soldats furent faits prisonniers. Il cessa de la
poursuivre, s'tant trouv incommod aprs quelques lieues de chemin; et
le roi d'Angleterre, ne se croyant pas encore assez en sret  Blaye,
gagna Bordeaux, et mit la Garonne entre les Franais et lui.

Pour revenir au comte de la Marche, lorsque Pierre de Bretagne alla lui
annoncer les conditions auxquelles le roi lui pardonnait, elles lui
parurent si dures qu'il en demeura tout constern, et fut quelque temps
sans parler, tant il tait pntr de douleur.

Mais le comte de Bretagne lui fit comprendre qu'il valait mieux
conserver une partie de ses tats, que de perdre le tout. Il faut
observer que, lorsqu'un seigneur vassal faisait la guerre  son
souverain, ce qui s'appelait tomber en flonie, le seigneur avait droit
de confisquer tous les biens de son vassal; et c'tait pour punir le
roi d'Angleterre de cette flonie, que Philippe-Auguste s'tait mis en
possession de la plus grande partie des fiefs que les prdcesseurs de
Henri possdaient en France.

Le comte de la Marche prit enfin son parti, et apporta lui-mme au roi
le trait sign. Il se jeta  ses pieds pour lui demander pardon. La
reine, sa femme, dont l'orgueil ne fut jamais plus humili qu'en cette
occasion, parut aussi en posture de suppliante. Le roi fit promettre
au comte sur-le-champ, qu'en vertu de son hommage et de sa qualit de
vassal, il accompagnerait au plus tt avec ses troupes, le comte de
Bretagne contre le comte de Toulouse qu'on avait pareillement rsolu de
chtier.

La fuite du roi d'Angleterre causa la ruine de tout son parti en Poitou
et en Saintonge. Renaud de Pons employa le crdit de tous les amis qu'il
avait  la cour pour faire sa paix: il l'obtint avec beaucoup de peine,
en se livrant lui-mme et sa ville de Pons  la misricorde du roi.
Guillaume, l'archevque, seigneur de Partenay, en fit autant. Le vicomte
de Thouars, et tous les autres, rachetrent de mme leur ruine prochaine
par une entire soumission. Les autres places qui appartenaient au
roi d'Angleterre en ces quartiers-l, ouvrirent leurs portes, et se
rendirent au roi sans rsistance, except Montauban et quelques chteaux
des environs qui furent assigs et pris.

On n'tait encore qu'au mois d'aot, et la consternation tait si grande
parmi les Anglais, que Henri apprhenda pour la Gascogne. Il fut inform
que Louis tait sur le point de marcher vers cette province; et de plus,
quoiqu'on ne ft pas alors sur mer des armemens pareils  ceux qu'on a
vus depuis, cependant les armateurs des deux nations se faisaient une
cruelle guerre, o les Anglais avaient du dessous pour l'ordinaire. Tant
de mauvais succs obligrent le roi d'Angleterre  demander la paix. Le
roi, tout port qu'il tait  la douceur, ne voulut rien dcider sans
l'avis de son conseil. Les conjonctures taient des plus favorables pour
chasser de France les Anglais; mais on tait  la fin de la campagne.
Les chaleurs excessives avaient caus tant de maladies et de morts dans
l'arme, qu'elle en tait fort affaiblie: le roi lui-mme ne se portait
pas bien; et ce fut principalement cette dernire raison qui obligea le
conseil de ce prince  couter les propositions du roi d'Angleterre,
auquel on accorda, non pas la paix, mais une trve de cinq ans.

Rien ne pouvait arriver de plus heureux pour les seigneurs de la suite
de Henri: tous taient rduits  la dernire misre. Ils quittrent
l'arme sans cong pour regagner leur pays; mais n'osant s'embarquer en
Gascogne, parce que l'ancien comte de Bretagne, feignant d'ignorer la
trve, infestait la Manche, ils demandrent la permission de passer par
la France. Le roi leur fit donner tous les passeports ncessaires. C'est
une sorte de grce, disait-il, que je ne refuserai jamais  mes ennemis.
Ils traversrent donc tout le royaume pour se rendre  Calais, et en
furent quittes pour des railleries qu'il leur fallut essuyer.

Quelques courtisans voulurent aussi mler Henri dans leurs
plaisanteries; mais Louis leur imposa silence d'un ton trs-srieux.
_Quand ce ne serait pas_, leur dit-il, _fournir au roi mon frre un
prtexte de me har, sa dignit mrite bien qu'on en parle avec respect;
il faut esprer que les aumnes et les bonnes oeuvres qu'on lui voit
faire, le tireront du mauvais pas o les mchans l'ont jet par leurs
conseils imprudens_. Sentimens vraiment dignes d'un hros qui trouve
toujours des motifs de faire grce  un ennemi malheureux; sentimens
aussi dans un coeur tel que celui de saint Louis, conformes aux
prceptes de l'Evangile qui nous ordonne de pardonner  nos ennemis.
Le saint monarque fit plus encore, il usa des plus rudes menaces pour
obliger le comte de Bretagne  laisser la mer libre. Le roi d'Angleterre
en profita pour se retirer dans son royaume, o les rflexions qu'il fit
sur sa malheureuse expdition lui trent le dsir de revenir dsormais
soutenir en France les rebelles  leur souverain.

Ainsi finit l'anne 1242 qui termina,  la gloire de saint Louis, une
guerre dangereuse qui paraissait devoir ruiner la France: guerre civile
allume par des vassaux galement redoutables par leurs qualits
personnelles, par leurs alliances, par l'tendue, les richesses et la
puissance de leurs domaines; guerre trangre projete par les rois de
Navarre, de Castille et d'Aragon; conseille par un grand empereur,
entreprise et soutenue par un monarque puissant en hommes et en
richesses. Louis, presque seul, trouva dans sa prudence et son courage
les moyens de rsister  tant d'ennemis runis; et, seul contre tous,
les rduisit  recourir  sa clmence et  ses bonts. Les rois
de Navarre, de Castille et d'Aragon, n'osrent se joindre au roi
d'Angleterre qui, vaincu deux fois, fut forc de rentrer dans son le,
et d'y paratre dans l'tat le plus dplorable; enfin les vassaux
rebelles  la France, humilis et dompts, contraints de rentrer dans
leur devoir, sans pouvoir en sortir.

Quand on rflchit que Louis n'avait que vingt huit ans lorsqu'il
excuta de si grandes choses, et que son caractre tait encore fort
au-dessus de sa fortune, on ne peut s'empcher de reconnatre qu'un tel
prince, par ses grandes qualits et ses vertus, tait n pour commander
 l'univers, et pour en faire le bonheur.

Louis, aprs avoir pourvu  la tranquillit des pays qu'il venait de
soumettre, revint  Paris, et fut reu des habitans avec ces transports
de joie qu'ils ont coutume de faire clater lorsqu'ils revoient leur
prince couvert de gloire, surtout lorsqu'il les a eux-mmes prservs
des malheurs de la guerre.

Leur joie augmenta encore par la naissance d'un prince auquel la reine
Marguerite donna naissance dans le mme temps. Il fut tenu sur les fonts
par l'abb de Saint-Denis, baptis par l'vque de Paris, et nomm Louis
comme son pre et son aeul.

Aprs avoir dompt les Anglais et les rebelles, le roi avait encore 
soumettre le comte de Toulouse. Il avait t un des principaux et des
plus ardens chefs de la ligue. Il y avait fait entrer Roger, comte
de Foix; Amauri, vicomte de Narbonne; Pons de Olargues, et quantit
d'autres des plus puissans seigneurs du pays; mais en trahissant son
souverain, il tait lui-mme trahi par ses vassaux qui le hassaient, et
qui avaient moins dessein de le soutenir, que de l'engager  se perdre
lui-mme, en prenant le parti du roi d'Angleterre. En effet, Guillaume
Arnaud, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, et
Etienne, de l'ordre de Saint-Franois, son collgue, ayant t
assassins par les Albigeois, dans le palais mme du comte de Toulouse,
 Avignon, et sans qu'il en et fait faire les moindres perquisitions,
le comte de Foix et les autres vassaux du comte prirent cette occasion
pour dgager leur parole, protestant qu'ils ne reprendraient jamais les
armes en faveur d'un fauteur d'hrtiques, et d'un perscuteur dclar
des catholiques. C'tait cette conduite qui avait empch le comte de
Toulouse, abandonn par ses vassaux, de venir joindre, avec ses troupes,
le comte de la Marche et le roi d'Angleterre; de sorte que jamais
diversion ne fut plus favorable au roi, et c'est ce qui lui facilita
beaucoup ses victoires. Le comte de Foix en profita pour secouer la
domination du comte de Toulouse, et pour rendre son comt un fief
relevant immdiatement de la couronne de France. Le comte de Toulouse,
dans cet embarras, ne pensa plus qu' faire sa paix avec le roi. Tandis
que l'vque de Toulouse agissait pour lui  la cour de France, il
crivait au roi pour lui demander pardon de sa rvolte, et le laissa
matre des conditions qu'il voudrait lui imposer. Louis lui pardonna, et
lui accorda la paix, conformment  ce qui avait t convenu  l'ancien
trait de Paris. Le comte, pour sret de sa parole, livra encore
quelques forteresses au roi; il renona  tout commerce avec les
hrtiques, et fit punir de mort ceux qui avaient assassin les
inquisiteurs; et, pour marquer au roi la sincrit de son retour 
l'obissance qu'il devait  son souverain, il lui remit entre les
mains les lettres de l'empereur Frdric II, par lesquelles ce prince
l'exhortait  continuer dans sa rvolte.

Il serait difficile de pntrer les motifs de cette conduite trange du
monarque allemand. Louis, malgr les grands avantages qu'on lui offre,
refuse constamment de prendre les armes contre Frdric. Frdric, sans
autre esprance que d'exciter des troubles, soulve contre lui une
partie de son royaume. Que de gnrosit d'un ct, que de duplicit de
l'autre! Telle est la supriorit de la vritable vertu!

Au mois d'avril 1243, la trve faite entre la France et l'Angleterre
l'anne prcdente, aprs les batailles de Taillebourg et de Saintes,
fut confirme  Bordeaux et entirement excute. Jusque-l, en
considrant la manire dont on s'tait comport de part et d'autre,
depuis que les armes eurent quitt la campagne, il semble qu'on n'avait
fait qu'un simple projet de trait: par celui de Bordeaux le roi demeura
en possession de toutes ses conqutes. Henri lui rendit les places qu'il
avait prises depuis la dernire campagne, et s'obligea de lui payer cinq
mille livres sterlings en cinq annes.

Le fruit des victoires de Louis et de cette trve, en mme temps si
glorieuse et si avantageuse, fut la tranquillit de la France, qui ne
s'tait depuis long-temps trouve jouir d'une si profonde paix. C'est ce
qui donna lieu  ce prince de penser plus que jamais  procurer celle de
l'Eglise.

Il y avait dix-huit mois que le Saint-Sige tait vacant par le dcs
de Clestin IV: les cardinaux en rejetaient la faute sur Frdric,
et Frdric sur les cardinaux. Ceux-ci ce plaignaient surtout que
l'empereur retenait encore dans ses prisons ceux de leurs collgues
qu'il avait pris sur la mer, lorsqu'ils allaient au concile convoqu par
Grgoire IX, et protestaient qu'ils n'liraient point de pape que les
cardinaux prisonniers ne fussent remis en libert, afin de procder
ensemble  la nouvelle lection. L'empereur se relcha sur ce point et
dlivra les cardinaux; mais voyant qu'il ne pouvaient encore s'accorder,
que leurs divers intrts les tenaient partags, et qu'une affaire de
cette importance n'tait pas plus avance qu'auparavant, il eut recours
aux moyens les plus violens pour les contraindre  la finir: car il fit
investir Rome par son arme, et ravager toutes les terres des cardinaux.

Le roi, anim d'un zle sans doute beaucoup plus pur et moins violent,
crivit en mme temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le mme
sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialit, et leur
insensibilit pour le bien gnral de l'Eglise, leur promettant
nanmoins sa protection contre Frdric, _dont nous ne craignons_,
disait-il, _ni la haine, ni les artifices, et dont nous blmons la
conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait tre en mme temps empereur
et pape_.

Les cardinaux, presss et sollicits ainsi de toutes parts, s'assemblrent
 Anagnie, et lurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal
Sinibalde, Gnois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent
IV. C'tait un homme de mrite, d'un grand sens, fort habile, et aim
de l'empereur, qui, connaissant la fermet de Sinibalde, dit  un de
ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette lection: _Le cardinal
tait mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi_.
L'empereur avait raison; car les intrts d'un cardinal sont bien
differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque
de la chrtient.

Cependant Frdric tmoigna beaucoup de joie en public, de l'lection de
Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont tait chef
le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a
conserv quantit de lettres sur les diffrends de l'empereur avec les
papes.

Les ambassadeurs prsentrent  Innocent une lettre de ce prince, par
laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance
pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois  la fin du compliment,
_sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous
possdons_: paroles dont la signification tait bien diffrente  la
cour de l'empereur et  celle des papes, et qui faisaient entre eux
toute la difficult des accommodemens.

Le pape rpondit  l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans
la communion des fidles, et qu'il le recevrait  bras ouverts, pourvu
qu'il satisft l'Eglise sur les points pour lesquels Grgoire, son
prdcesseur, l'avait excommuni; que lui, de son ct, tait prt 
le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pt prouver que le
Saint-Sige lui et fait quelque tort, il tait dans la rsolution de
les rparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et
des vques, dans un concile qu'il offrait de convoquer  ce sujet.
Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoys, la
dlivrance des autres personnes qui avaient t prises sur la mer avec
les cardinaux qu'on avait dj relchs.

La ngociation n'eut aucun succs, non plus que les sollicitations du
roi qui avait cette paix fort  coeur. Frdric recommena  mettre en
usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il
mit en mer quantit d'armateurs pour empcher que le pape pt avoir
communication avec les autres princes; et quelques pres cordeliers
ayant t pris et trouvs saisis de lettres du pape pour diverses cours
de l'Europe, Frdric les fit pendre.

Pendant que cette rupture jetait de nouveau l'Italie dans la
consternation, la France tait dans la joie par la naissance d'un
successeur  la couronne. C'tait le troisime enfant que la reine avait
mis au monde: les deux autres taient deux filles qui furent nommes,
l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-n le nom
de Louis.

Le roi, qui dsirait, autant qu'il lui tait possible, de maintenir
la tranquillit dans son royaume, et s'assurer de la fidlit de ses
sujets, fit cette anne une chose qu'aucun de ses prdcesseurs
n'avait os entreprendre; elle tait contre un usage pratiqu de temps
immmorial, dont la suppression devait faire de la peine  beaucoup de
seigneurs; mais, d'ailleurs, elle tait d'une trs-grande importance
pour empcher toutes les intrigues secrtes que les esprits factieux
tchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'tat.

Plusieurs seigneurs et gentilshommes franais, et principalement les
Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume tait que, quand
il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces
fiefs qu'ils possdaient dans l'un et dans l'autre royaume, taient
vassaux des deux rois, se dclarassent pour le parti de celui dont ils
tenaient le plus considrable de leurs fiefs, tant par l censs tre
ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre
lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se
trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer aprs la
guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois
de France et d'Angleterre, on en usait de mme toutes les fois que
l'empire tait en guerre avec la France.

Le roi prit donc la rsolution d'abolir cet usage  l'gard de
l'Angleterre; et, dans une assemble qu'il fit de ces seigneurs qui
avaient des fiefs dans les deux royaumes, il leur dclara qu'il leur
laissait la libert entire de le choisir lui, ou le roi d'Angleterre,
pour leur seul et unique seigneur; mais qu'il voulait qu'ils se
dterminassent pour l'un ou pour l'autre, allguant  propos ce passage
de l'Evangile, _que personne ne peut servir deux matres en mme temps_.
Quelque intrt qu'eussent ces seigneurs  ne pas subir cette nouvelle
loi qui les privait, ou des biens qu'ils possdaient en Angleterre, ou
de ceux qu'ils possdaient en France, ils s'y soumirent nanmoins, les
uns par complaisance pour le roi, les autres parce qu'ils voyaient
que leur rsistance serait inutile. Quelques-uns passrent au service
d'Angleterre; la plupart s'attachrent  celui de France; et le roi
ddommagea ceux-ci de ce qu'ils perdaient, en leur donnant les terres de
ceux qui le quittaient, ou d'autres rcompenses. A cette nouvelle, le
roi d'Angleterre, qui avait le talent de faire toujours mal ce qu'il
aurait pu bien faire, se livra  toute l'imptuosit de son gnie; et,
sans garder aucune mesure, ni proposer aucune option, comme avait fait
le roi de France, il confisqua les terres que les seigneurs franais,
et principalement les Normands, possdaient dans ses tats. Ceux-ci en
furent tellement irrits, qu'ils firent tous leurs efforts pour engager
le roi  dclarer la guerre  Henri; mais il les adoucit par ses
promesses et ses libralits.

Tandis que Louis prenait les mesures les plus efficaces pour maintenir
la tranquillit dans le royaume, l'Italie se trouvait livre plus que
jamais aux horreurs de la guerre civile, dont le pape rejetait toujours
la faute sur l'empereur, et l'empereur sur le pape.

L'empereur crivait aux princes de l'Europe qu'il tait dispos  s'en
rapporter aux rois de France et d'Angleterre pour ses intrts les plus
essentiels; et le pape protestait au contraire qu'il ne demandait que
l'excution des paroles que l'empereur lui avait fait porter pour la
paix, et que ce prince ne cherchait par ses feintes et ses artifices
qu' en imposer  toute l'Europe, et  rduire l'Eglise et le
Saint-Sige en servitude. Il fulmina de nouveau l'excommunication contre
lui. Il la fit publier partout, et mme  Paris, dans les glises.

Ce fut  cette occasion qu'un cur de cette capitale fit une action
aussi hardie qu'elle tait peu convenable. Il monta en chaire et parla
de cette sorte  ses auditeurs: Vous saurez, mes frres, que j'ai reu
ordre de publier l'excommunication fulmine par le pape contre Frdric,
empereur, et de le faire au son des cloches, tous les cierges de mon
glise tant allums. J'en ignore la cause, et je sais seulement qu'il
y a entre ces deux puissances de grands diffrends, et une haine
irrconciliable. Je sais aussi qu'un des deux a tort, mais j'ignore qui
l'a des deux. C'est pourquoi, de toute ma puissance j'excommunie et je
dclare excommuni celui qui fait injure  l'autre, et j'absous celui
qui souffre l'injustice d'o naissent tant de maux dans la chrtient.
Ce discours fit rire non-seulement dans l'auditoire et dans Paris,
mais encore dans tous les pays trangers. L'empereur, qui l'apprit
des premiers, en fit faire au cur des complimens qu'il accompagna de
prsens considrables. Le pape ne gota point la plaisanterie, et le
cur, quelque temps aprs, fut mis en pnitence.

Cependant, l'empereur poussa si vivement le pape, qu'il fut oblig de
s'enfuir d'Italie, et de venir chercher un asile en-de des Alpes. Il
se sauva d'abord au travers de bien des dangers  Gnes, sa patrie; mais
ne se croyant pas encore en sret, il en partit sans trop savoir quel
lieu il choisirait pour sa retraite. Son dessein tait de venir en
France; mais il n'tait pas sr qu'on voult l'y recevoir, et son
incertitude n'tait point sans fondement.

Soit qu'il et dj fait sonder le roi sur ce sujet, soit que les
seigneurs de France ne fussent pas dans une disposition favorable pour
lui, il ne s'adressa pas directement  ce prince, mais il prit une autre
voie. Il savait que le roi avait une extrme considration pour l'ordre
de Cteaux, et qu'il devait honorer de sa prsence le chapitre gnral
qui devait s'y tenir au mois de septembre. Il engagea l'abb et tout
l'Ordre,  demander au roi son agrment pour sa retraite dans le
royaume.

Le roi se rendit effectivement  Cteaux avec la reine sa mre, les
comtes d'Artois et de Poitiers, et quelques autres des principaux
seigneurs de France. Comme c'tait la premire fois qu'il venait  cette
clbre abbaye, on l'y reut avec les honneurs et les crmonies dues 
la majest et  la vertu d'un si grand prince. L'abb de Cteaux, les
abbs de l'Ordre et les religieux, au nombre de cinq cents, vinrent
au-devant de lui. Le roi descendit de cheval, et reut leurs complimens
avec la plus grande bont.

Ce prince entra dans le chapitre; et s'y tant assis accompagn des
seigneurs et de la reine sa mre,  qui, par respect pour elle, il fit
prendre la premire place, l'abb de Cteaux,  la tte de ce grand
cortge d'abbs et de religieux, vint se jeter  ses pieds. Le roi, les
voyant tous  genoux, se mit  genoux lui-mme, les fit relever, et
leur demanda ce qu'ils souhaitaient de lui. L'abb fit un discours fort
pathtique pour supplier Sa Majest de prendre en main la cause du chef
de l'Eglise, perscut par l'empereur, et finit en le conjurant, les
larmes aux yeux, de vouloir bien lui donner un asile dans son royaume.
Les autres abbs et les religieux accompagnrent le discours de l'abb
de leurs gmissemens et de leurs larmes, et firent connatre au roi que
c'tait une grce que l'Ordre en gnral, pour lequel il avait tant de
bonts, lui demandait.

Le roi leur rpondit qu'il tait trs-difi de l'attachement qu'ils
faisaient paratre pour le pre commun des Fidles, qu'ils ne pouvaient
pas douter que lui-mme n'en et aussi beaucoup, et qu'il ne ft
trs-sensible aux maux que souffrait le pape; qu'il aurait gard  leur
demande; qu'il tait dispos  soutenir les intrts de l'Eglise et 
la mettre  couvert de toutes sortes d'injures; qu'il prendrait la
protection du pape autant que son devoir et son honneur l'exigeaient de
lui; mais qu'il ne pouvait point recevoir le pape en France, qu'il n'et
consult auparavant les seigneurs qui l'accompagnaient, et il ajouta
qu'il ne tiendrait pas  lui que tout l'Ordre ne ft satisfait.

Mais les principaux seigneurs, consults quelque temps aprs, ne furent
pas d'avis que le pape vnt faire sa demeure en France. La jalousie
qu'ils avaient conue contre la puissance des ecclsiastiques dans le
royaume, avec lesquels ils contestaient sans cesse sur les bornes de
leur juridiction, leur fit apprhender la prsence du pape, en qui cette
puissance rside avec plus de plnitude. On le fit prier, comme il
s'avanait vers Lyon, de ne pas passer outre. Le roi d'Angleterre et le
roi d'Aragon lui refusrent pareillement l'entre de leurs tats: de
sorte qu'il fut oblig de demeurer  Lyon, qui n'tait pas encore alors
runi au royaume de France. Cette ville relevait de l'empire, de manire
nanmoins que l'archevque en tait le seigneur, et que les empereurs,
depuis long-temps, n'y avaient aucune autorit.

Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur
Martin, envoy du roi d'Angleterre, lui rapporta sa rponse, on dit
que, dans sa colre, il laissa chapper ces paroles inconsidres qui
choqurent extrmement les souverains: _Il faut_, dit-il, _venir  bout
de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons cras
ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous
ces petits serpens_. Ds lors il rsolut de faire son sjour  Lyon, et
d'y assembler un concile pour y citer Frdric, et l'y dposer, s'il
refusait de s'accommoder avec le Saint-Sige.

Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la
France dans la plus extrme consternation. Le roi fut attaqu  Pontoise
(Joinville dit  Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe  une fivre
ardente, qui fit en peu de jours dsesprer de sa vie. Il se condamna
lui-mme; et, aprs avoir donn quelques ordres sur des affaires
importantes, il ne pensa plus qu' paratre au jugement de Dieu, et sans
attendre qu'on l'avertt de son devoir, il demanda et reut avec les
plus grands sentimens de pit les sacremens de l'Eglise.

C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que
les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus
sensibles et de plus sincres marques qu'en celle-ci. L'affliction tait
gnrale par toute la France. La noblesse, les ecclsiastiques, le
peuple, prenaient galement part  ce malheur public. Les glises
ne dsemplissaient point; on faisait partout des prires et des
processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant
s'instruire par soi-mme de l'tat o ce prince se trouvait. Il tomba
dans une si profonde lthargie, qu'on fut en doute s'il tait mort: de
sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soign pendant sa
maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa,
soutenant qu'il n'tait pas encore mort: il fut un jour dans cet tat,
et le bruit de sa mort se rpandit par toute l'Europe. La reine-mre
ordonna qu'on expost la chsse de Saint-Denis; elle fit apporter le
morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de
l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant
hautement  Dieu cette fervente prire: _Seigneur, glorifiez, non pas
nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France
que vous avez toujours protg_. Le roi revint  l'instant de son
assoupissement, ce qui fut regard de tout le monde comme un effet
miraculeux opr par ces sacrs monumens de la passion du Sauveur du
monde. Les premires paroles que ce prince profra dans ce moment,
furent pour demander  Guillaume d'Auvergne, vque de Paris, homme
clbre par ses crits et par la saintet de sa vie, la croix, pour
faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrtiens de la
Terre-Sainte, avec rsolution d'employer ses armes et la vie qui lui
avait t rendue,  les dlivrer de la tyrannie des infidles. Ce fut
en vain que le sage prlat lui reprsenta les suites d'un si grand
engagement: il insista d'un air si touchant et si imprieux tout
ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si dsire. Il la reut
avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il tait guri. En
effet, son mal diminua considrablement. Ds que sa sant fut affermie,
il vint  Paris goter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon
roi: il connut qu'il tait tendrement aim. L'empressement tumultueux du
peuple, les transports inous d'allgresse, et la joie rpandue sur tous
les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous
les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des ftes ou
des harangues tudies. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur
de ce mme peuple, aux prires duquel il ne doutait pas qu'il et t
rendu.

Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que
le retour de sa sant avait donn  toute la cour. La reine-mre qui
prvoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut
presque aussi consterne qu'elle l'avait t du danger extrme o
elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, aprs deux mois
de convalescence, se trouva parfaitement rtabli: il n'excuta pas
nanmoins sitt son dessein. Les prparatifs pour une expdition si
importante, et d'autres affaires, lui firent diffrer le voyage pendant
deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires
pour prcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet
intervalle,  mettre la France en tat de se passer de sa prsence.

Cependant toute l'Europe tait attentive  ce qui se passait au concile
convoqu  Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commenc  la fin du
mois de juin de l'anne 1245[1].

[Note 1: Ce fut  ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux
cardinaux.]

Le but de ce concile n'tait pas seulement de terminer les diffrends
de l'empereur Frdric avec le Saint-Sige, et de rendre la paix 
l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrtiens entre eux pour
la dfense de la religion contre les Infidles. L'engagement que le roi
avait dj pris par son voeu tait un grand exemple, et l'on peut mme
assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions
du pape auraient eu peu d'effet.

La premire de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa
d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la dposition de
l'empereur. Je n'entrerai point dans le dtail de tout ce qui s'y passa:
cela m'loignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'aprs
plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que
la dposition de l'empereur furent rsolues. Ensuite le pape pronona
le jugement par lequel il dclara Frdric dchu de l'empire et de ses
tats, dfendant  tous les fidles de le reconnatre dsormais pour
empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de
fidelit qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux lecteurs de l'empire
de procder  l'lection d'un nouvel empereur.

Frdric tait  Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut
s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince
aussi violent que lui. S'tant un peu calm, il se fit apporter la
couronne impriale; et, la mettant sur sa tte, il dit: _La voil cette
couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang rpandu avant
quelle m'chappe_.

Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prvenir l'impression
que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape,
Frdric crivit une lettre circulaire  tous les princes, pour leur
faire comprendre les consquences de cette entreprise; qu'il s'agissait
dans cette affaire, non pas de son intrt particulier, mais de celui
des rois, qui devaient tout apprhender d'un homme qui traitait si
outrageusement le premier des souverains.

Outre cette lettre circulaire, Frdric en crivit une particulire
au roi de France, o, rptant les principales choses qui regardaient
l'intrt commun que tous les souverains avaient de ne pas souffrir que
les papes osassent attaquer ainsi les ttes couronnes; il lui faisait
remarquer que, quoique par l'usage le couronnement des empereurs
appartnt au pape, il ne leur donnait nul droit sur leurs couronnes et
sur leur puissance temporelle, et qu'en vertu de cette crmonie il ne
pouvait pas plus les en dpouiller qu'un vque particulier du royaume
ne pouvait dtrner le roi qu'il aurait couronn. Ensuite il lui
reprsentait la nullit des procdures qu'on avait faites contre lui,
le priant de se souvenir de l'troite alliance qu'il y avait depuis si
long-temps entre les empereurs de sa maison et les rois de France. On
voit encore une lettre de Frdric sur le mme sujet, qui fut apporte
par Pierre Desvignes, son chancelier,  saint Louis, o l'empereur le
faisait juge, avec les pairs laques et la noblesse de France, de la
justice de sa cause.

On ne sait point en dtail ce que le roi rpondit  ces lettres; mais
on sait seulement, par le tmoignage d'un auteur contemporain[1], qu'il
tait fort mcontent de la conduite du pape en cette occasion; et, comme
il dsapprouvait aussi beaucoup certains emportemens de Frdric, il
ne prit alors aucun parti dans cette affaire, et rsolut de garder la
neutralit. Il eut cependant au mois de novembre de cette anne une
confrence avec le pape, dans l'abbaye de Cluny, sur les moyens de
rtablir la paix dans l'Eglise. La reine-mre fut seule admise  cette
confrence, et le secret qu'on affecta de garder sur ce qui y avait t
trait donna lieu  bien des conjectures. Ce qu'on sait seulement par
une lettre de Frdric au roi d'Angleterre, c'est que le pape ne put
tre flchi par les prires du roi, et qu'il ne voulut entendre parler
d'aucun accommodement,  moins que Frdric ne se soumt absolument, et
sans restriction,  ce qu'il plairait au pape de dterminer touchant
les villes de Lombardie qui s'taient depuis longtemps rvoltes contre
l'empereur.

[Note 1: Chronicon Abbatiae Senonensis in Vosago, lib. 4.]

Louis, de retour  Paris, et toujours occup de la pense de la
croisade, fit,  cette occasion, un trait de plaisanterie  ses
courtisans qui en engagea quelques-uns  se croiser, autant par respect
humain, que par dvotion.

C'tait la coutume que le roi, aux ftes de Nol, ft prsent aux
seigneurs qui taient  sa cour, de certaines capes, ou casaques, dont
ils se revtaient sur-le-champ: c'est ce qui, dans les anciens comtes de
la maison du roi, est appel du nom de livre, parce que le roi donnait
ou livrait lui-mme ces habits aux seigneurs. Il en avait fait faire un
plus grand nombre, et d'toffes plus prcieuses qu' l'ordinaire. La
veille de Nol, qu'il avait destine  cette distribution, il fit savoir
qu'il irait  la messe de grand matin.

Les seigneurs se rendirent de bonne heure dans sa chambre, o l'on avait
affect d'avoir peu de lumire. Le roi leur distribua ces capes; et,
aprs qu'ils les eurent prises, ils le suivirent  la messe. Quand il
fut jour, ou bien  la clart des cierges de l'Eglise, chacun remarqua 
l'endroit de la cape qui rpondait  l'paule de ceux qui taient devant
lui, des croix en belle broderie d'or, et s'aperurent qu'ils en avaient
autant sur la leur. Ils comprirent la pense du roi, et en rirent avec
lui au sortir de la messe; mais il n'y eut pas moyen de s'en dfendre.

Au commencement de cette anne, le roi fit pouser  Charles de France,
son frre, Batrix, quatrime fille du comte de Provence, soeur de la
reine de France, de la reine d'Angleterre et de l'pouse de Richard,
frre du roi d'Angleterre. Le comte de Provence tant mort dans les
derniers jours de l'anne prcdente, le roi fit marcher des troupes du
ct de la Provence pour s'en saisir comme d'un bien appartenant  la
reine sa femme, fille ane du comte, et par consquent son hritire.
Charles fut reconnu comte de Provence, et mis en possession de toutes
les places. Par ce mariage, la Provence qui avait t usurpe sur la
France, aprs la mort de Louis-le-Bgue, et en avait toujours t
spare depuis, rentra dans la maison royale de France, plus de trois
cents ans aprs cette sparation.

Le roi, dans la mme anne y fit chevalier,  Melun, le nouveau comte de
Provence, et l'investit des comts d'Anjou et du Maine, lui assigna
sur son pargne une pension considrable, et le rendit un prince
trs-puissant.

Ces differens soins, et le gouvernement de l'tat, n'empchrent pas
Louis de se prparer au voyage d'outre-mer, quelques efforts que la
reine sa mre pt faire pour l'en dtourner. Elle ne cessait de lui
rpter qu'un voeu, fait dans l'extrmit o sa maladie l'avait rduit,
c'est--dire dans un moment o la tte n'est pas bien libre, n'tait en
aucune faon capable de le lier; que le seul intrt du royaume, sans
autre dispense, suffisait pour l'en dgager; que tout demandait sa
prsence, tant au dedans qu'au dehors; l'infidlit des Poitevins qui
n'obissaient qu'avec regret; les mouvemens du Languedoc qui n'taient
qu'assoupis; l'animosit de l'Angleterre; l'irrconciliable inimiti
du pape et de l'empereur, qui mettait l'Allemagne et l'Italie en
combustion; l'intrt de ses peuples qui ne devaient pas lui tre moins
chers que les chrtiens de l'Orient; sa tendresse pour sa famille,
que son absence exposait peut tre, par la suite,  toutes sortes de
malheurs; enfin les larmes d'une mre qui n'avait plus gure  vivre,
et qui regardait cette sparation comme devant tre  son gard sans
retour. Blanche n'tait pas seule de son opinion: la plupart des
seigneurs pensaient comme elle. Ils vinrent avec elle trouver le roi, et
lui firent les remontrances les plus vives sur le danger d'une pareille
migration. Ils lui reprsentrent les difficults extrmes que l'on
trouverait  y russir; l'loignement des lieux o l'on allait porter la
guerre; le pril du transport des troupes au-del des mers, ou de leur
marche au travers des pays habits par des peuples barbares, ennemis ou
suspects; le mauvais succs de tant de semblables entreprises, o les
plus belles et les plus nombreuses armes avaient pri, partie par le
fer, partie par la famine ou par les maladies.

La reine avait attir l'vque de Paris dans son sentiment; et, comme
c'tait lui qui avait donn la croix au roi dans sa maladie, il vint le
trouver avec la reine. Ce sage prlat employa en vain tout ce que la
raison a de plus convaincant, et l'loquence de plus sduisant. Louis
parut touch, mais il ne fut point branl. Eh bien! dit-il, la voil,
cette croix que j'ai prise dans une circonstance o, selon vous, je
n'avais pas une entire libert d'esprit. Je vous la remets; mais en
mme temps, si vous tes mes amis, et si j'ai quelque pouvoir sur vous,
ne me refusez pas la grce que je vous demande: c'est de recevoir le
voeu que je fais de nouveau d'aller combattre les infidles. Pouvez-vous
douter que je n'aie actuellement toute la connaissance requise pour
contracter un engagement? Rendez-moi donc cette sainte croix; il y va de
ma vie. Je vous dclare que je ne prendrai aucune nourriture que je
ne me revoie possesseur de cette prcieuse marque de la milice du
Seigneur. Personne n'osa rpliquer. Chacun se retira en versant des
larmes, et l'on ne pensa plus qu' seconder les soins que le monarque
prenait de hter l'excution d'un dessein qui paraissait venir de Dieu.

Pour augmenter le trsor que le roi avait amass dans cette vue, on
imposa une taxe sur tout le clerg, tant sculier que rgulier: elle
tait de la dme de leur revenu, ce qui causa de grands murmures dans
ce corps, qui avait jusque-l fort applaudi  la croisade, mais dont le
zle n'allait pas toujours jusqu'au parfait dsintressement[1]. Ils
taient encore fort choqus de ce que cette leve se faisait par les
commissaires du pape, qui imposaient en mme temps une autre taxe pour
avoir de quoi se maintenir contre l'empereur. Mais le roi, sur les
remontrances qu'on lui fit, empcha cette seconde leve, ne voulant pas,
disait-il, qu'on appauvrt les glises de son royaume, pour faire la
guerre  des chrtiens: c'est--dire  l'empereur. En vain Innocent lui
envoya plusieurs lgats pour le supplier de lui permettre au moins de
faire un emprunt sur les vques; il fut inflexible, et le bien de ses
sujets l'emporta dans son coeur sur le respect qu'il eut toute sa vie
pour le premier pontife de la religion.

[Note 1: Daniel, tom. III, dition de 1722, p. 145.]

Cependant Louis ayant form le dessein de dbarquer au royaume de
Chypre, o Henri, de la maison de Lusignan, rgnait alors, fit faire,
avec l'agrment de ce prince, de prodigieux magasins dans cette le, et
frter partout des vaisseaux qui devaient se rendre  Aiguemortes, sur
la Mditerrane, o l'embarquement de l'arme franaise devait avoir
lieu. L'empereur Frdric le seconda gnreusement, ayant donn ordre
dans tous ses ports de fournir aux munitionnaires de France des bls,
des vivres, des vaisseaux, et toutes les choses dont ils auraient
besoin.

Comme le roi d'Angleterre tait l'unique voisin que le roi et 
craindre pour son royaume, durant son absence, et que la trve faite
avec lui, aprs la journe de Taillebourg, tait sur le point de finir,
un de ses principaux soins fut d'en assurer la prolongation. Aprs
plusieurs ngociations la trve fut faite, et le pape s'en rendit le
garant.

Le roi menait avec lui le comte de la Marche et le comte Pierre de
Bretagne, les deux plus grands brouillons de son tat; mais le comte de
Toulouse, auquel il ne se fiait gure davantage, n'avait point encore
pris, du moins de concert avec lui, la mme rsolution. Il fallut
l'engager  accomplir son voeu dans une occasion si favorable, qu'il ne
pouvait pas refuser avec honneur sans indisposer son souverain contre
lui. Il promit au roi de le suivre, et ce prince lui prta de l'argent
pour faire ses prparatifs: nanmoins, n'ayant pu les achever lorsque le
roi partit, le comte retarda son voyage jusqu' l'anne suivante.

En tout cela le roi agissait en prince sage, mais il paraissait encore
dans toute sa conduite autant de pit que de prudence. Lorsqu'il fut
proche de son dpart, il se fit une loi qu'il garda toute sa vie, de
ne plus se vtir d'carlate ni d'aucune autre toffe prcieuse. Il ne
portait plus d'perons dors; il affectait une extrme simplicit jusque
dans ses armes, dans les harnais des chevaux qu'il montait, faisant
donner exactement aux pauvres ce qu'il pargnait par cette pieuse
modestie. On remarquait dans tout son extrieur un air de pnitence et
d'humilit qui marquait parfaitement que le dsir de la gloire n'avait
aucune part dans l'expdition qu'il mditait.

_Il juge un grand diffrend entre les comts de Flandre et de Hainaut_.

Cependant, avant de partir, il termina un diffrend qui faisait alors
beaucoup de bruit en Flandre, et qui aurait pu causer une guerre entre
ses vassaux.

Jeanne, comtesse de Flandre, tait morte sans laisser d'enfans, ni de
Ferrand de Portugal, son premier mari, ni de Thomas de Savoie, son
second; celui-ci n'avait remport de cette alliance d'autre avantage que
le titre de comte et une pension de 6,000 livres.

Marguerite, soeur de la comtesse, lui succda, paya le rachat de la
pension, fit son hommage au roi de France, et se soumit au trait fait
au commencement du rgne de Louis, pour la libert de Ferrand. Elle eut
des enfans de deux maris, dont le premier vcut mme long-temps aprs le
second: c'est ce qui donna naissance  cette fameuse querelle dont il
est ici question. Voici comme elle est rapporte dans les chroniques de
Flandre[1]:

[Note 1: _Chron. Flam._, p. 26.]

Baudouin 1er, empereur de Constantinople, pre des deux princesses,
Jeanne et Marguerite de Flandre, les avait mises sous la tutelle de
Philippe, comte de Namur, son frre; celui-ci les remit entre les
mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui lui-mme les rendit
aux Flamands. Jeanne, avec l'agrment du monarque, pousa Ferrand de
Portugal. Marguerite, trop jeune encore, fut confie  la garde de
Bouchard d'Avesnes. C'tait un seigneur bien fait, de beaucoup de
mrite,  qui l'on ne pouvait reprocher autre chose que de s'tre charg
d'un grand nombre de bnfices qui l'obligrent mme d'entrer dans les
ordres sacrs.

Embarrass de la multitude de ceux qui prtendaient  l'alliance de sa
pupille, il consulta Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, oncle de la
jeune princesse; il en tait fort estim: elle lur fit entendre qu'il
pouvait les accorder en se mettant lui-mme sur les rangs. Il n'en
fallut pas davantage pour lui faire oublier ce qu'il tait. Il demande
Marguerite; il l'obtient sans aucune contradiction, et l'pouse
clandestinement selon quelques auteurs, et publiquement selon quelques
autres.

La rflexion suit de prs la faute: elle lui rappelle son
sous-diaconat. Il part pour Rome, et court aux pieds du pape demander
dispense et pardon. On veut bien lui faire grce,  condition qu'il ira
passer un an dans la Terre-Sainte; qu'il remettra la princesse entre les
mains de ses parens, et qu'il leur fera satisfaction d'un tel outrage.
Il promit tout, et peut tre de bonne foi; mais un regard de Marguerite,
et le tendre accueil qu'elle lui fit  son retour, firent vanouir ses
belles rsolutions: il proteste qu'il prfrerait la mort au malheur
d'tre spar d'elle. Aussitt il se vit frapp de tous les foudres
ecclsiastiques, qui n'empchrent pas nanmoins qu'il ne naquit trois
enfans de ce mariage, illgitime. Cependant cette passion si tendre,
qui avait rsist  toute la svrit des lois, ne put tenir contre
le temps, et s'teignit tout--coup. Les deux poux se sparrent, et
Marguerite, devenue libre, accepta la main de Guillaume de Dampierre,
fils de Guy, sire de Bourbon, dont elle eut cinq enfans. Alors la
tendresse de Bouchard se ralluma plus vive que jamais. Il crivit  la
princesse, lui fit mille reproches; mais il n'en tira d'autre rponse,
sinon qu'il pouvait aller gagner les distributions de ses chanoines; que
pour elle il ne lui paraissait pas qu'il manqut rien  son bonheur.

La mort de ce second mari mit toute la Flandre en combustion. Les
d'Avesnes, enfans de Bouchard, et les Dampierre, ns de Guillaume,
prtendirent, au prjudice les uns des autres, possder les comts de
Flandre et de Hainaut, qui regardaient l'an des fils de Marguerite,
aprs la mort de cette princesse. On courut aux armes: on ne voyait
partout que ravages et dsolation. On convint enfin de part et d'autre
de s'en rapporter au jugement du roi de France et du lgat Odon; les
princes intresss, la comtesse leur mre, les seigneurs de toutes
les villes des deux comts, s'obligrent par serment d'acquiescer
entirement  la dcision du monarque.

Louis, tout mrement considr, et la bonne foi de la mre, et le bien
de la paix prfrable  tout intrt particulier, adjugea la Flandre 
l'an des Dampierre, et le Hainaut au premier des d'Avesnes. Tout le
monde applaudit  la sagesse du juge, et la tranquillit fut rtablie en
Flandre, du moins pour quelques annes.

Cependant le roi continuait ses prparatifs pour l'accomplissement de
la croisade. Ds le mois d'aot de l'anne prcdente, le pape,  sa
prire, avait envoy en France, en qualit de lgat, le cardinal Eudes
de Chteau-Roux, vque de Toulouse, pour prcher la croisade. Il tait
Franais de nation, et avait t chancelier de l'Eglise de Paris. Peu de
temps aprs son arrive, au commencement d'octobre, le roi tint  Paris
un parlement, c'est--dire, une grande assemble d'vques, d'abbs, de
seigneurs et de la principale noblesse de France, o le lgat commena 
faire les fonctions de sa mission.

Comme il fut parfaitement second de l'autorit, de l'exemple et des
discours du roi, son zle eut tout le succs qu'il pouvait dsirer;
chacun s'enrla  l'envi pour le secours de la Terre-Sainte, et l'on vit
renatre dans le coeur des Franais l'ancienne ardeur de ces expditions
d'outre-mer, si coteuses dans leurs prparatifs, toujours si
malheureuses dans l'excution. Les plus illustres d'entre ceux qui
prirent la croix,  l'exemple du monarque, furent les trois princes ses
frres, Robert, Alphonse et Charles; Pierre, comte de Bretagne, et Jean
son fils; Hugues, duc de Bourgogne; Guillaume de Dampierre, comte de
Flandre; le vaillant comte de Saint-Pol, et Gaucher de Chtillon, son
neveu; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et Hugues le Brun, son
fils an; les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Rthel, de
Montfort et de Vendme; le sire Imbert de Beaujeu, conntable; Jean
de Beaumont, grand chambellan; Philippe de Courtenay, Archambaud de
Bourbon, Raoul de Courcy, Jean Desbarres, Gaubert d'Apremont et ses
frres, Gilles de Mailly, Robert de Bthune, Hugues de Noailles, et
Jean, sire de Joinville, dont l'histoire qu'il nous a donne de cette
croisade est d'un style si naf qu'elle porte le sceau de la sincrit
et de la vrit. On nomme, parmi les prlats qui se croisrent, Juhel de
Mayenne, archevque de Reims; Guillaume Berruyer, archevque de Bourges;
Robert de Cressonsac, vque de Beauvais; Garnier, vque de Laon;
Guillaume de Bussy, vque d'Orlans; Hugues de la Tour, vque de
Clermont, et Guy du Chtel ou de Chtillon, vque de Soissons. Car
on tait persuad, par l'usage de deux sicles, que, quoique l'Eglise
dfendt aux prtres d'aller  la guerre, il en fallait excepter les
expditions contre les infidles, parce que c'tait courir au martyre.

On peut juger de l'effet que produisit sur la simple noblesse et sur le
peuple l'exemple des princes, des premiers seigneurs de l'tat, et des
vques. Partout o la croisade fut prche, on vint en foule prendre
la croix, et le roi eut de quoi choisir parmi tous ceux qui se
prsentrent, pour former une nombreuse et florissante arme.

Cette croisade produisait rellement de trs-bons effets: ceux qui
s'y enrlaient satisfaisaient aux devoirs de chrtien, dont les moins
scrupuleux et les moins exacts s'acquittaient d'ordinaire fidlement.
Les prils extrmes qu'ils allaient courir, la rsolution ou ils taient
de prodiguer leur vie et d'acqurir la couronne du martyre en combattant
contre les infidles, faisaient qu'ils se prparaient  ce voyage
comme  la mort, ils mettaient ordre  leurs affaires domestiques, et
plusieurs faisaient leur testament; ils se rconciliaient avec leurs
ennemis, mais surtout ils avaient grand soin de restituer le bien mal
acquis, et d'examiner s'ils n'avaient rien  se reprocher en cette
matire. Le sire de Joinville raconte de lui-mme ce qu'il fit avant de
partir, en ces termes:

Je fus toute la semaine  faire ftes et banquets avec mon frre de
Vauquelour et tous les riches hommes du pays qui l toient, et disoient
aprs que avions bu et mang chansons les uns aprs les autres, et
demenoient grande joie chacun de sa part, et quand ce vint le vendredi,
je leur dis: Seigneurs, saichs que je m'en vais outre-mer, je ne sai
si je reviendrai jamais ou non; pourtant, s'il y a nul  qui j'aye
jamais fait aucun tort, et qu'il veuille se plaindre de moi, se tire
avant, car je le veux amander, ainsi que j'ai coutume de faire  ceux
qui se plaignent de moi ne de mes gens, et ainsi le feys par commun
dit des gens du pays et de ma terre. Et afin que je n'eusse point de
support, leur conseil tenant, je me tirai  quartier, et en voulus
croire tout ce qu'ils en rapporteroient sans contredict; et le faisoye,
parce que je ne vouloye emporter un seul denier  tort. Et pour faire
mon cas, je engaig  mes amis grande quantit de ma terre, tant qu'il
ne me demoura point plus haut de douze cents livres de terre de rente:
car madame ma mre vivoit encore qui tenoit la plupart de mes choses en
douaire.

Le religieux monarque donnait lui-mme l'exemple de ces oeuvres de
pit, moins pour se conformer  la coutume usite dans ces sortes
d'occasions, que par la disposition de son coeur  la plus exacte
justice. Son principal soin fut de dcouvrir et de rparer les dsordres
commis par ses officiers. Il envoya des commissaires dans toutes les
provinces pour s'informer s'il n'y avait rien de mal acquis dans ses
domaines. On ne voit pas mme qu'il s'en soit fi  ces premiers
envoys: il fit partir secrtement de saints ecclsiastiques et de bons
religieux, pour aller faire les mmes informations, afin de voir par
leur rapport si ceux qu'il croyait gens de bien n'taient pas eux-mmes
corrompus. Il y eut trs-peu de plaintes, et, dans ce petit nombre,
celles qui se trouvrent fondes, obtinrent les satisfactions
convenables.

Le roi, tout occup qu'il tait des prparatifs de son voyage, ne voyait
qu'avec une extrme douleur les maux de l'Eglise se perptuer par la
guerre cruelle que le pape et l'empereur se faisaient l'un  l'autre,
et qui produisirent mme des deux cts, des conjurations contre leurs
propres personnes.

Henri, landgrave de Thuringe, aprs la dposition de Frdric, avait t
lu empereur en sa place par les archevques de Cologne et de Mayence,
et par quelques autres princes de l'empire. Depuis son lection, Henri
avait remport une victoire sur Conrad, fils de Frdric, auquel, par
cette circonstance, le pape tait devenu plus redoutable qu'auparavant.
Frdric espra que Louis, dans la conjoncture du grand service qu'il
allait rendre  la religion, pourrait, par de nouvelles instances,
gagner quelque chose sur l'esprit du souverain pontife. Il crivit
au roi pour lui demander de nouveau sa mdiation. Il lui donna plein
pouvoir d'offrir en son nom au pape toutes sortes de soumissions, et
d'aller consacrer le reste de ses jours au service de Dieu dans la
Palestine,  condition seulement que le pape lui donnt l'absolution, et
qu'il ft empereur,  sa place, son fils Conrad.

Ces offres avaient de quoi toucher, ou du moins blouir le pape, mais
il ne craignait gure moins le fils que le pre; et, dans une entrevue
qu'il eut avec le roi,  Cluny, il lui rpondit que c'tait l un des
artifices ordinaires de Frdric, auquel il tait bien rsolu de ne pas
se laisser surprendre; que les parjures de ce prince devaient lui avoir
t toute crance, qu'au reste il s'agissait de la cause de l'Eglise,
dans laquelle rien n'branlerait jamais sa fermet.

Le roi lui rpliqua que, quelque grandes que fussent les fautes que
Frdric avait commises contre l'Eglise, on ne devait point lui ter
toute esprance de pardon; que Jsus-Christ, dont les papes taient les
vicaires sur la terre, avait ordonn de pardonner autant de fois que le
pcheur se reconnatrait; que la rconciliation de ce prince tait de la
dernire importance pour le bien de l'Eglise, et en particulier pour la
guerre sainte; que Frdric tait le matre de la Mditerrane, et qu'il
tait en tat de beaucoup contribuer au succs de cette entreprise, ou
de beaucoup y nuire. Ecoutez mes prires, lui dit le saint roi, celles
de tant de milliers de plerins qui attendent un passage favorable,
celles enfin de toute l'Eglise qui vous demande par ma voix de ne pas
rejeter des soumissions que Dieu ne rejette peut-tre pas. Tout ce qu'il
put dire fut inutile. Le pape fut inflexible; il ne voulut rien couter,
et le roi sortit de cette confrence avec quelque indignation.

On ne saurait trop admirer, dans ces occurrences, la sagesse du roi. Il
tait assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de celui
dont il voudrait prendre le parti; mais il voulut la laisser dans
l'quilibre, par la crainte qu'il eut que la justice ne ft pas du ct
de celui qu'il soutiendrait. Il ne faut pas douter que ses lumires
et sa prudence ne lui eussent fait connatre que le pape et Frdric
avaient tort chacun de leur part, et qu'ils poussaient leurs prtentions
au-del des vritables bornes de la justice. C'est pourquoi il attendit
avec rsignation ce que la Providence en devait ordonner.

Aprs trois annes de prparatifs, tous les vaisseaux destins pour le
voyage de la Terre-Sainte tant assembls  Aiguemortes, o les
croiss se rendaient de toutes parts, le roi, qui tait alors g de
trente-trois ans, se mit en tat de partir. Il manda  Paris ses barons,
leur fit faire hommage et serment de fidlit, et obligea ceux qui
demeuraient en France de jurer qu'ils ne feraient rien contre son
service, pendant son voyage, et garderaient fidlit et loyaut aux deux
princes ses enfans, Louis et Philippe, qu'il laissait en France.

Il se rendit ensuite  Saint-Denis pour y prendre, selon la coutume,
l'oriflamme, qui tait l'tendard royal, le bourdon, et les autres
marques de plerin de la Terre-Sainte. Il les reut par les mains
d'Odon, cardinal-lgat, qui devait l'accompagner pendant tout le voyage,
et se mit en marche au mois de juin, le vendredi d'aprs la Pentecte de
l'anne 1248. De l, conduit par le clerg, la cour et la ville, il
alla monter  cheval  l'abbaye de Saint-Antoine, et prit le chemin de
Corbeil, o les deux reines devaient se rendre le lendemain.

Etant arriv  Corbeil, il y dclara rgente la reine sa mre. La
sagesse de cette princesse, ses lumires, sa prudence, une exprience de
vingt-deux annes dans le gouvernement, tout contribuait  persuader au
roi qu'il ne pouvait mettre l'tat en de meilleures mains. Il lui fit
expdier des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait le pouvoir
de se former un conseil, d'y admettre ou d'en exclure ceux qu'elle
jugerait  propos, d'tablir et de rvoquer les baillis, les chtelains,
les forestiers par tout le royaume, de confrer les charges et les
bnfices vacans, de recevoir, en vertu de la rgale, les sermens
de fidlit des vques et des abbs, en un mot tout l'exercice de
l'autorit royale.

Quoique Alphonse, comte de Poitiers, frre du roi, et pris la croix
avec les autres princes et seigneurs, il jugea  propos qu'il diffrt
d'un an son voyage, pour aider la reine-mre de ses conseils et de son
autorit dans les commencemens de sa rgence. La jeune reine Marguerite,
oubliant la dlicatesse de son sexe, voulut absolument suivre le roi son
mari. La comtesse d'Anjou imita son exemple. La comtesse d'Artois prit
la mme rsolution; mais, tant enceinte, et se trouvant trop proche de
son terme, on ne voulut pas lui permettre de s'embarquer en cet tat.
Elle retourna  Paris, et ne fit son voyage que l'anne suivante, avec
le comte de Poitiers.

Le roi continua sa route, par la Bourgogne, jusqu' Cluny, o il
eut encore diverses confrences avec le pape, principalement sur
l'accommodement de Frdric avec le Saint-Sige; mais elles furent aussi
inutiles que les prcdentes, nonobstant la mort de Henri, landgrave de
Hesse, qui fut une fcheuse circonstance pour le pape. Il fit lire 
sa place roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, qu'il opposa
de nouveau  Frdric. Il donna sa parole au roi d'employer toute son
autorit pontificale pour empcher que personne, et en particulier le
roi d'Angleterre, ne ft aucune entreprise contre la France.

Le roi ayant reu la bndiction du pape, continua son voyage. Il fit
forcer en chemin faisant la Roche-de-Gluy, qui tait un chteau dont le
seigneur, nomm Roger de Clorge[1], faisait de grandes vexations aux
passagers et aux plerins de la Terre-Sainte, volait et pillait tous
les marchands qui passaient sur ses terres. Le roi en fit une svre
justice: une partie du chteau fut rase, et le tyran forc de restituer
ce qu'il avait pris.

[Note 1: Guillaume de Nangis, p. 246.]

_Le roi part pour la Terre-Sainte_.

Le roi tant arriv  Aiguemortes, o tout tait prt, il s'embarqua le
vingt-cinq d'aot, et aprs avoir attendu deux jours  l'ancre un
vent favorable, il fit voile avec une trs-belle arme et une flotte
parfaitement bien quipe.

Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre
vers le vingt de septembre, au port de Limesson, sur la cte orientale
de l'le, o Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reut  la tte de
la noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il
avait promis au roi de le suivre dans son expdition, ds qu'on aurait
rsolu de quel ct on porterait la guerre. Il conduisit le roi 
Nicosie, capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute
l'arme mit pied  terre les jours suivans, et se reposa des fatigues de
la mer. Les provisions de bouche s'y trouvrent en abondance: on ne se
lassait point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins
que les pourvoyeurs franais avaient faits: c'taient, d'un ct, des
milliers de tonneaux de vin poss les uns sur les autres avec tant
d'ordre, qu'on et pu les prendre pour de grandes maisons artistement
tages; de l'autre, des amas prodigieux de bls qui formaient, au
milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une
herbe verte, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie,
ce qui les conserva toujours beaux et frais jusqu' ce qu'on voult
les transporter  la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'et rien 
souffrir de la disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la
bonne chre peut-tre, et la dbauche, causrent une espce de peste
qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de
Vendme, Archambaud de Bourbon, Robert, vque de Beauvais, Guillaume
Desbarres, et prs de deux cent cinquante chevaliers, en moururent. Le
saint roi ne s'pargnait pas dans cette dsolation publique: il allait
lui-mme visiter les malades, les consoler sans craindre de gagner leur
mal; il donnait de l'argent aux uns, des mdicamens aux autres; il les
exhortait tous  profiter de leur tat en l'offrant  Dieu, qui, content
de leur bonne volont, les voulait couronner avant mme qu'ils eussent
combattu.

[Note 1: Guillaume de Nangis, page 25.]

C'tait contre son inclination que le roi avait pris le parti de passer
l'hiver en Chypre. Quoique la moiti des croiss ne ft pas encore
arrive, _si n'eussent t ses parens et ses proches_, dit Joinville,
_il ft hardiment parti seul et avec peu de compagnie_. Mais il sut
utilement employer ce dlai qui cotait tant  son coeur. Les fonds de
la plupart des croiss se trouvaient considrablement diminus par
ce long sjour que personne n'avait pu prvoir; il profita de la
circonstance pour se les attacher. Joinville n'avait plus que douze
vingts livres tournois d'or: cependant il fallait faire subsister ses
dix chevaliers; plusieurs menaaient de le quitter. _Lors_, dit-il, _je
fus un peu bahi en mon courage, mais toujours avois fiance en Dieu.
Quand le bon roi sut ma destine, il m'envoya qurir, me retint  lui,
et me donna huit cents tournois_[1]. Guillaume de Dampierre, Gaucher de
Chtillon, Raoul de Coucy, et beaucoup d'autres seigneurs, se voyaient
dans le mme embarras que le sire de Joinville: le gnreux monarque
s'obligea pour eux  des marchands italiens, parmi lesquels on compte
des Spinola et des Doria, noms qui sont devenus depuis si clbres.

[Note 1: Il faut observer que tous les seigneurs qui s'taient croiss,
et qui avaient suivi le roi, ne recevaient aucune paye: ils vivaient 
leurs dpens, et entretenaient leurs chevaliers.]

Le mlange des Latins avec les Grecs avait fait natre de grands
diffrends entre les insulaires. Les Grecs, par les soins du roi,
revinrent de leur schisme, abjurrent les erreurs qu'ils y avaient
ajoutes, et leur archevque y fut rtabli.

La division rgnait entre la noblesse et leur archevque; il eut aussi
le bonheur de les rconcilier: mais, ce qui tait encore plus important,
il fit la paix entre les Templiers et les Hospitaliers, en leur faisant
comprendre qu'en vain ils s'taient dvous au service de Dieu, si par
leurs inimitis, conduites par leur intrt particulier, ils effaaient
les belles actions qu'ils avaient faites contre les ennemis de la foi.

Aithon, roi d'Armnie, Bohmond V, prince d'Antioche et de Tripoli, se
faisaient une guerre cruelle pour des intrts fort embrouills; Louis
leur reprsenta si vivement les suites funestes de leurs divisions,
qu'il les engagea enfin  conclure une trve. _Ce Aithon_, dit
Joinville, _toit homme de grande renomme, et y eut beaucoup de gens
qui passrent en Armnie pour aller en sa bataille gagner et profiter,
desquels puis n'en out-on nouvelles_.

La pit du roi, et la sagesse qui paraissait dans toutes les actions de
sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On
ne pouvait le voir prier Dieu d'une manire si persuade, qu'on ne se
sentt touch, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'le de Chypre,
aprs l'avoir vu, demandrent le baptme, et voulurent tre de la
religion d'un prince qui tait l'exemple de toutes les vertus.

On ne voyait parmi les croiss que d'ternelles querelles qu'il n'tait
pas ais d'accommoder; le monarque, oblig  beaucoup d'gards, agissait
en ces occasions, moins par autorit que par douceur et par insinuation.
Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart
faisaient le voyage  leurs dpens, n'obissaient qu' demi: les traiter
avec hauteur c'et t les rebuter; il fallait de grands mnagemens, et
Louis possdait admirablement cet art prcieux. Sans oublier qu'il tait
leur matre, il leur faisait sentir qu'il tait leur ami: chacun croyait
suivre son inclination, et ne suivait rellement que son devoir. Jamais
il n'employa l'autorit, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce
qu'il voulait.

Ce fut encore  sa sollicitation que les Gnois et les Pisans, acharns
depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifirent enfin leurs
intrts  celui de la religion, et signrent une suspension d'armes.

Telles taient les occupations du saint monarque lorsqu'il reut une
ambassade de la part d'un prince tartare, nomm Ercalthai, qui se disait
converti  la foi chrtienne, et faisait paratre le zle le plus
sincre pour son avancement. Le chef de cette dputation tait un
certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent
pour l'avoir vu en Tartarie, o le pape les avait envoys quelques
annes auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de
dvotion, o cependant l'affectation se remarquait encore plus que le
style du pays, et l'assura que le grand kan s'tait fait baptiser depuis
trois ans; que les chrtiens n'avaient pas un plus zl protecteur;
et qu'il tait prt  favoriser de tout son pouvoir l'expdition des
Franais.

On croit aisment ce qu'on souhaite; Louis, charm de ces prtendues
conversions, qui pouvaient tre si utiles  la religion, fit tout
l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena
au service de l'glise pendant les ftes de Nol, les renvoya combls de
ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargs de
prsens pour leur matre. C'tait entre autres choses, dit Joinville,
_une tente faite  la guise d'une chapelle, qui toit moult riche et
bien faite, car elle toit de bonne carlate fine, sur laquelle il fit
entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres
points de la foi_. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs,
cherchrent le prtendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune
nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de mme tre imaginaire:
loin de protger les chrtiens, il se prparait  leur faire une guerre
cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince
Ercalthai pouvait tre quelque petit seigneur tartare peu connu, et
chrtien, tel qu'il y en avait dans ce pays-l. De l cette maxime
nonce dans sa lettre, que Dieu veut que tous ceux qui adorent la
croix, Latins, Grecs, Armniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble,
sans aucun gard  la diversit des sentimens. Peut-tre aussi cette
fourberie tait-elle l'ouvrage des moines de ces contres, gens
corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu' tirer quelque
chose de la libralit du roi, que son zle pour la religion exposait
plus qu'un autre  ces sortes de surprises.

Tel tait l'tat de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la
secourir. Les chrtiens originaires de l'Europe y possdaient quatre
principauts, savoir: celle d'Acre, ou Ptolmas, dans laquelle les
Vnitiens, les Gnois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur
appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans
parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces
quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserres de
tous cts par les Mahomtans, dont le plus puissant tait Malech-Sala,
soudan d'Egypte.

Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis  prendre: c'tait
de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart
des croisades avaient t en Palestine; mais le succs que Jean de
Brienne, roi de Jrusalem, avait eu quelques annes auparavant en
Egypte, o la prise de Damiette avait jet les Sarrasins dans la
dernire consternation, dtermina le roi  tourner ses armes de ce
ct-l. Les suites funestes de l'expdition de Jean de Brienne ne
l'tonnrent point: comme Louis en connaissait les causes, il esprait
viter les embarras o Jean de Brienne tait tomb malgr lui, et qui
l'avaient oblig de rendre Damiette aux infidles. Ce fut donc dans
les tats de Malech-Sala, appel dans nos histoires, tantt soudan de
Babylone, tantt soudan d'Egypte, que le roi se dcida  porter la
guerre.

Quoique le bruit ft assez constant que le dessein du roi tait d'aller
en Egypte, nanmoins son sjour en Chypre tenait en chec les princes
d'Orient, jusque-l que le soudan de Babylone se flatta pendant quelque
temps que l'armement tait en effet destin contre la Palestine, et mme
que le roi, dans l'impatience de se mettre au plus tt en possession de
Jrusalem, se joindrait  lui contre les soudans avec lesquels il tait
en guerre, et surtout contre celui d'Alep.

Le soudan de Babylone assigeait alors Ernesse, ville du domaine de
celui d'Alep, qui, ayant trouv le moyen de le faire empoisonner, le
fora de retourner en Egypte, o il ne fit plus que languir. Cependant
le calife de Bagdad agit si prudemment auprs d'eux par ses envoys,
qu'il leur fit conclure une suspension d'armes, afin d'tre en tat de
repousser l'arme chrtienne, qui tait sur le point de les attaquer.

Cependant le roi se disposait srieusement  partir: la perte qu'il
avait faite de beaucoup de gens de sa brave noblesse et de soldats, par
les maladies, tait en plus grande partie rpare par l'arrive d'un
grand nombre de croiss qui n'avaient pu partir de France avec la grande
flotte. Un renfort considrable fut amen par Guillaume de Salisbery,
surnomm _Longue-Epe_, qui arriva en Chypre avec deux cents chevaliers
anglais. Le roi leur fit le plus gracieux accueil; il recommanda surtout
aux Franais d'user  l'gard du comte et de ses chevaliers de beaucoup
de politesse et de complaisance, et il conjura les uns et les autres
de suspendre, du moins pendant la guerre sainte, l'antipathie des
deux nations, et de penser qu'ils combattaient sous les enseignes de
Jsus-Christ, leur unique chef.

La saison s'avanait, et tout se prparait au dpart. Ds l'arrive du
monarque en Chypre, il s'tait tenu un conseil de guerre, dans lequel
les avis avaient t fort partags sur les projets de la campagne. Les
uns voulaient qu'on allt droit  Ptolmas, ou Saint-Jean-d'Acre,
persuads qu'on reprendrait aisment le royaume de Jrusalem, dont
toutes les places taient dmanteles. Le principal but des croiss,
disaient-ils, tait de recouvrer la sainte cit, et Louis acqurait une
gloire immortelle s'il pouvait rtablir le culte du vrai Dieu dans ces
mmes lieux o le salut du monde avait t opr.

Ainsi pensaient les Templiers et les Hospitaliers, soit que ce parti
leur part vritablement le meilleur, soit qu'il ft plus conforme 
leurs intrts particuliers.

Les autres, au contraire, ayant le roi de Chypre  leur tte,
prtendaient que la conqute du royaume de Jrusalem,  la vrit
facile, ne pouvait pas se soutenir contre la puissance du soudan
d'Egypte; qu'avant que toutes les places en fussent rtablies, la
plupart des croiss seraient retourns en France; qu'il fallait aller
 la racine du mal, en attaquant Damiette; qu'aprs que les soudans
auraient t dompts, on irait prendre possession de la Palestine. Louis
fut touch de ces raisons, et encore plus lorsqu'il vit le roi Henri, et
tous les grands seigneurs de l'le, prendre la croix.

Il fut donc rsolu de porter la guerre en Egypte; mais parce que les
lois de la religion, de l'honneur et de la chevalerie ne permettaient
pas d'attaquer un ennemi sans aucune dclaration prliminaire, le
monarque envoya dfier le soudan qui rgnait alors sur cette belle
partie de l'Afrique. Le cartel annonait en mme temps un roi d'un
courage intrpide, et un missionnaire plein de zle pour la foi.
Malech-Sala, c'est le nom du soudan, tait somm de rendre  la croix
l'hommage que tous les hommes lui doivent, s'il ne voulait pas voir son
pays ravag par des gens qui ne craignaient rien lorsqu'il s'agissait
d'tendre l'empire de Jsus-Christ. On dit que ce malheureux prince,
soit qu'il sentt sa fin approcher (il tait gangren de la moiti du
corps), soit qu'il craignt pour ses tats, ne put lire cette lettre
sans rpandre beaucoup de larmes. Il rpondit cependant avec fiert,
que les Franais auraient moins de confiance en leur nombre et en
leur valeur, s'ils avaient vu le tranchant de ses pes qui venaient
d'enlever aux chrtiens leurs anciennes et leurs nouvelles conqutes;
que jamais nation n'avait insult l'Egypte, sans porter la juste peine
de sa tmrit; que ceux qui venaient l'attaquer de gaiet de coeur
reconnatraient bientt ce que savaient faire des troupes jusque-l
toujours victorieuses, dont la premire journe serait la dernire
des chrtiens; que les enfans, comme dit le saint Alcoran,
s'entretiendraient quelque jour de ce qui serait arriv; enfin que Dieu
permet souvent que le petit nombre remporte l'avantage sur le plus
grand, parce qu'il est toujours pour ceux qui sont humbles et patiens.
Ainsi, de part et d'autre, on ne pensa plus qu' se prparer  l'attaque
et  la dfense.

Sur cette rponse, le roi se mit en tat de partir. Grand nombre
de vaisseaux plats propres  faire des descentes, qu'il avait fait
construire en divers endroits de l'le, se rendirent au lieu marqu pour
l'embarquement, aussi bien qu'un grand nombre de navires qu'il avait
achets des Gnois et des Vnitiens.

Enfin le samedi d'aprs l'Ascension, l'arme monta sur la flotte, au
port de Limesson, o elle attendit, pour faire voile, que le vent ft
favorable.

Cette flotte tait compose de dix-huit cents vaisseaux, tant grands
que petits. Il y avait dans l'arme deux mille huit cents chevaliers
franais, anglais, cypriots. A en juger par cette multitude de
chevaliers, il fallait que l'arme ft trs-nombreuse; car chaque
chevalier avait d'ordinaire une assez grande suite, et les historiens de
ce temps-l ne marquent gure la grandeur des armes que par le nombre
des chevaliers qui s'y trouvaient, et dont les plus considrables
avaient chacun leur _ost_, c'est--dire leur camp, leurs troupes, et
leurs bannires spars des autres corps.

Le roi, avant de quitter le port de Limesson, assembla les principaux
seigneurs de l'arme, et aprs le conseil de guerre, dclara  tous les
capitaines des vaisseaux qu'on allait  Damiette, et, qu'en cas que,
dans la route, quelques-uns fussent spars de la flotte, ils eussent
 se rendre de ce ct-l. Le vent contraire les empcha de sortir
jusqu'au mercredi suivant. Ils en partirent ce jour-l; mais ils
n'taient pas encore fort loin en mer, lorsqu'une furieuse tempte
survint, et dissipa la flotte. Le roi fut oblig de relcher  la
pointe de Limesson, le jour de la Pentecte 1249, avec une partie des
vaisseaux. Le reste fut pouss du ct d'Acre, et en divers autres
endroits; de sorte qu'il ne se trouva avec le roi que sept cents
chevaliers, de deux mille huit cents qui s'taient embarqus avec lui,
sans qu'il st ce que le reste tait devenu.

Il se remit en mer le jour de la Trinit. Il rencontra Guillaume de
Ville-Hardouin, prince de More, avec le duc de Bourgogne qui,
ayant pass l'hiver en More, avait joint son escadre  celle de
Ville-Hardouin. Cette rencontre consola un peu le roi; mais ne le tira
pas de l'inquitude o il tait pour le reste de sa flotte. Il arriva,
en quatre jours,  la vue de Damiette, et jeta l'ancre assez prs du
rivage, o les Sarrasins l'attendaient bien prpars.

Cette ville passait pour la plus belle, la plus riche, et la plus forte
place de l'Egypte, dont elle tait regarde comme la clef principale.
Elle tait  une demi-lieue de la mer, entre deux bras du Nil, dont le
plus considrable formait un port capable de contenir les plus grands
vaisseaux. C'est l qu'on voyait cette grosse tour que les chrtiens
avaient prise, avec tant de fatigues, sous le roi Jean de Brienne. Elle
servait de dfense contre l'ennemi, et de barrire pour les vaisseaux
qui arrivaient d'Ethiopie et des Indes. Une grande chane, qui
aboutissait de cette forteresse  une des tours de la ville, fermait
tellement l'issue, que rien ne pouvait entrer ni sortir sans la
permission du sultan: ce qui lui procurait un tribut immense, parce que
c'tait alors le seul passage pour les marchandises qui devaient tre
distribues sur toutes les ctes de la Mditerrane. Le corps de la
place tait fortifi d'une enceinte de murailles, doubles le long
du Nil, triples du ct de la terre, avec des fosss trs-larges et
trs-profonds. C'tait dans la conservation de cette ville que le sultan
avait mis toute son esprance, et c'tait  la prise de cette place
que tendaient tous les voeux de Louis, persuad que cette conqute le
rendrait matre de toute l'Egypte.

On ne fut pas plutt  la vue de l'ennemi, que toute la flotte se
rassembla autour du roi. Les principaux seigneurs montrent sur son
bord, et lui-mme se prsenta sur le tillac, avec un air qui inspirait
de la confiance aux plus timides. Sa taille tait avantageuse et bien
proportionne: _Et vous promets_, dit Joinville, _que oncques si bel
homme arm ne vit; car il paroissoit par-dessus tous, depuis les paules
en amont_. Et, quoiqu'il ft d'une complexion trs-dlicate, son courage
le faisait paratre capable des plus grands travaux. Il avait les
cheveux blonds, comme ceux de la maison de Hainaut, dont il tait par
sa grand'mre, et runissait tous les autres agrmens qui accompagnent
ordinairement cette couleur. Sa chevelure extrmement courte, suivant
la coutume de ce temps-l, n'en laissait que mieux voir les grces
naturelles rpandues sur son visage. On y remarquait je ne sais quoi
de si doux, et en mme temps de si majestueux, qu'en le voyant on se
sentait pntr tout  la fois, et de l'amour le plus tendre, et du
respect le plus profond. La simplicit mme de ses habits et de ses
armes, simplicit nanmoins qui admettait toute la propret sans
affectation, lui donnait un air guerrier encore plus que n'aurait pu
faire la richesse qu'il ngligeait.

[Illustration: _St. Louis  la bataille de la Massoure_]

Mes amis, dit-il aux chefs de son arme, ce n'est pas sans dessein
que Dieu nous a conduits  la vue de nos ennemis, lorsque nous nous
en croyions encore fort loigns. C'est sa puissance qu'il faut ici
envisager, et non pas cette multitude de barbares qui dfendent le
royaume o nous portons la guerre. Ne me regardez point comme un prince
en qui rside le salut de l'tat et de l'Eglise; vous tes vous-mmes
l'tat et l'Eglise, et vous n'avez en moi qu'un homme dont la vie, comme
celle de tout autre, n'est qu'un souffle que l'Eternel peut dissiper
quand il lui plaira. Marchons donc avec assurance dans une occasion
o tout vnement ne peut que nous tre favorable. Si nous en sortons
victorieux, nous acqurons au nom chrtien une gloire qui ne finira
qu'avec l'univers; si nous succombons, nous obtenons la couronne
immortelle du martyre. Mais pourquoi douter du succs? N'est-ce pas la
cause de Dieu que nous soutenons? Oui, sans doute, c'est par nous et
pour nous que le Sauveur veut triompher de ces barbares. Commenons par
en rendre gloire  son saint nom, et prparons-nous  celle d'en avoir
t les instrumens. On ne peut exprimer l'ardeur que ce discours
inspira, et bientt les Sarrasins en ressentirent l'effet.

Le sultan, averti par ses sentinelles qu'on dcouvrait sur la mer une
fort de mts et de voiles, envoya quatre galres bien armes pour
reconnatre ce que c'tait. Elles parurent au moment mme que Louis
achevait de parler; et, s'tant trop avances, elles furent tout  coup
investies par quelques btimens qu'on avait dtachs contre elles.

Trois, accables de pierres lances par les machines que portaient les
vaisseaux franais, furent coules  fond avec tous les quipages; la
quatrime eut le bonheur d'chapper, et alla porter la nouvelle que le
roi de France arrivait, suivi de toute son arme. Aussitt le monarque
gyptien donna ses ordres pour se prparer  la dfense: _Et dans
peu_, dit Joinville, _il y eut grande compagnie  nous attendre_. Le
spectacle, de part et d'autre, avait quelque chose d'agrable et de
terrible tout ensemble. La cte se trouva, en un instant, borde de
toute la puissance du soudan. La plage tait couverte de navires dont
les pavillons de diffrentes couleurs faisaient une agrable peinture
de la puissance des chrtiens. La flotte ennemie, compose d'un nombre
infini de vaisseaux, tait range dans une des embouchures du Nil par
o l'on montait vers Damiette. Le sultan en personne, d'autres disent
Facardin, son lieutenant, commandait l'arme de terre. Le rivage et
la mer retentissaient du bruit de leurs cors recourbs et de leurs
nacaires, espce de timbales dont deux faisaient la charge d'un
lphant. C'tait en affrontant ces deux armes ennemies, qu'il fallait
hasarder la descente; c'tait aussi ce qu'on avait rsolu de faire; et
il n'tait question que de dlibrer si on la tenterait avant l'arrive
du reste des troupes et de la flotte.

A peine le roi avait-il fait jeter l'ancre, qu'il manda les principaux
chefs de l'arme pour tenir conseil de guerre. La plupart furent d'avis
de diffrer la descente, et d'attendre que le reste des vaisseaux
carts par la tempte ft rassembl, le roi n'ayant pas avec lui le
tiers de ses troupes. Mais ce prince, guid par son zle, ne fut pas
de ce sentiment: il reprsenta avec vivacit que le retardement ferait
croire aux ennemis qu'on les craignait; qu'il n'y avait point de sret
de demeurer  l'ancre sur une cte fort sujette aux temptes; qu'on
n'avait aucun port pour se mettre  couvert de l'orage et des
entreprises des Sarrasins; qu'une seconde tourmente pourrait disperser
le reste des vaisseaux, aussi bien que ceux que l'on voulait attendre;
que ce retard enfin pourrait ralentir cette premire chaleur, qui pour
l'ordinaire fait russir les entreprises, et rpandrait dans toute
l'arme une impression de crainte dont on aurait peut-tre de la peine
 revenir. Tout le monde se rendit  des raisons si plausibles, et la
descente fut rsolue pour le lendemain  la pointe du jour.

On fit une garde exacte toute la nuit, et, ds le lever de l'aurore, on
fit descendre les troupes dans les chaloupes et dans les bateaux plats
que le roi avait fait construire en Chypre. Jean Dybelin, comte de
Jaffe, eut son poste  la gauche, en tirant sur le bras du Nil, sur
lequel tait la ville de Damiette. Le roi, pour donner l'exemple,
descendit le premier dans sa barque, et choisit la droite, accompagn
des princes ses frres et du cardinal-lgat, qui portait lui-mme une
croix fort haute pour animer les soldats par cette vue. Le comte Erard
de Brienne, le sire de Joinville, et le seigneur Baudouin de Reims,
furent placs au centre. On avait aussi dispos sur les ailes des
barques charges d'arbaltriers, pour carter les ennemis qui bordaient
la rive. Ensuite venait le reste des gens de guerre, qui faisait comme
le corps de rserve.

Une multitude prodigieuse de Sarrasins, tant infanterie que cavalerie,
tait range en bataille le long des bords de la mer. Le soudan n'y
tait pas, parce que sa maladie ayant beaucoup augment, il s'tait fait
transporter en une maison de plaisance distante d'une lieue de Damiette.

Le signal ayant t donn, les vaisseaux chargs de troupes s'avancrent
au-devant des ennemis, qui, d'abord qu'on fut  porte, tirrent un
nombre prodigieux de flches,  quoi l'on rpondit de mme pour tcher
de les carter. Les bateaux du milieu, o tait le sire de Joinville,
vogurent plus diligemment que les autres. Lui et ses gens dbarqurent
vis--vis d'un corps d'environ six mille Sarrasins  cheval, vers lequel
ils marchrent. Cette cavalerie vint au galop pour les attaquer; mais
eux, sans s'tonner, se couvrant de leurs boucliers, s'arrtrent, et
prsentant les pointes de leurs lances qui taient alors beaucoup plus
longues qu'elles ne furent par la suite, firent une espce de bataillon
carr, derrire lequel les troupes qui arrivaient se rangeaient en ordre
de bataille. Les Sarrasins, effrays d'une telle contenance, n'osrent
entreprendre de les forcer, se contentant de caracoler sans en venir aux
mains; mais ils furent bien plus surpris, lorsque la plupart des troupes
de ce corps tant descendues  terre, ils virent toute cette infanterie
s'branler et marcher droit  eux. Alors ils tournrent bride, et
prirent la fuite. La chose se passa  peu prs de mme  la gauche, o
le comte de Jaffe fit sa descente. Il marcha en avant pour gagner du
terrain, et vint former une mme ligne avec le sire de Joinville. Alors
la cavalerie sarrasine vint encore vers eux pour les attaquer; mais
voyant qu'on ne s'pouvantait point, et qu'on les attendait de pied
ferme, ils retournrent joindre le gros de leur arme.

Les bateaux de la droite, o tait le roi, abordrent les derniers 
une porte d'arbalte du corps de Joinville. Les soldats du bateau qui
portait la bannire de Saint-Denis, autrement appele l'oriflamme,
sautrent  terre. Un cavalier sarrasin, ou emport par son cheval, ou
se croyant suivi de ses gens, vint se jeter au milieu d'eux, le sabre 
la main; mais il fut au mme instant perc de plusieurs coups, et resta
sur la place.

Le roi, voyant la bannire de Saint-Denis arrive, ne put se contenir,
ni attendre que son bateau gagnt le bord; il se jeta dans la mer, o
il avait de l'eau jusqu'aux paules, et, malgr les efforts que fit le
lgat pour l'arrter, il marcha droit aux ennemis, _l'cu au cou, son
haume sur la tte, et son glaive au poing_. L'exemple du monarque
fut un ordre bien pressant pour les Franais. Les chevaliers qui
l'accompagnaient en firent de mme. Ds qu'il eut gagn la terre, il
voulut aller attaquer les Sarrasins, quoiqu'il n'et encore que trs-peu
de monde avec lui; mais on l'engagea d'attendre que son bataillon ft
form. Ayant eu le temps de mettre ses troupes en ordre de bataille 
mesure qu'elles abordaient, il se mit  leur tte, et marcha droit aux
ennemis qui s'taient renferms dans leurs retranchemens; mais en tant
sortis, ils se prsentrent en ordre de bataille. L'action devint
gnrale; on se battit de part et d'autre avec beaucoup de courage: ces
braves croiss se surpassrent en quelque sorte eux-mmes,  l'exemple
de leur saint roi, qu'on voyait toujours le premier partout. Les
Egyptiens, aprs une opinitre rsistance, se virent enfin forcs de
se retirer en dsordre. Ceux qui chapprent au glaive des vainqueurs
prirent la fuite. Le carnage fut grand de leur ct: ils perdirent,
entr'autres gnraux, le commandant de Damiette et deux mirs
trs-distingus parmi eux. Ils ne furent pas plus heureux sur la mer.
Leurs navires rsistrent quelque temps, et leurs machines firent
beaucoup de fracas; mais celles des Franais lancrent de grosses
pierres et des feux d'artifice avec tant de promptitude, d'adresse et de
bonheur, que les infidles, maltraits partout, furent obligs de plier,
aprs un combat de plusieurs heures. L'abordage acheva leur droute; une
partie de leurs vaisseaux fut prise ou coule  fond; l'autre remonta le
Nil, et les croiss demeurrent matres de l'embouchure.

Pendant que les croiss taient occups  faire leur descente, les
gnraux sarrasins avaient envoy trois fois au soudan pour lui rendre
compte de ce qui se passait, et pour recevoir ses ordres: le troisime
message tait pour l'avertir que le roi de France tait lui-mme 
terre; mais ils n'en reurent aucune rponse. La raison tait que, dans
cet intervalle, le bruit se rpandit qu'il tait mort; cependant cette
nouvelle tait fausse.

_Prise de la ville de Damiette_.

Aprs cette victoire, le roi tablit son camp sur le bord de la mer. Le
lendemain il fit dbarquer tous les chevaux et toutes les machines, sans
que les Sarrasins parussent davantage. Pendant que l'on tait occup de
ce travail, l'on vit Damiette tout en feu. Un moment aprs, quelques
esclaves chrtiens en sortirent, et vinrent avertir le monarque que les
ennemis, sur le bruit de la mort de leur soudan, avaient abandonn la
ville, et l'avaient livre aux flammes. Le roi, ayant reu cet avis,
et s'en tant fait assurer par ceux qu'il y envoya, fit avancer ses
troupes. On trouva le pont sur lequel il fallait passer pour entrer dans
la place, rompu en partie. Il fut bientt rpar; on teignit le feu, et
le roi se vit matre sans coup frir, et contre toute esprance, d'une
des plus fortes villes de l'Orient, le premier dimanche d'aprs la
Trinit.

La prise de cette place fut sans doute un de ces coups extraordinaires
de la providence de Dieu, qui rpandit la terreur dans le coeur de ses
ennemis pour produire un effet si surprenant et aussi peu espr que
celui-l. On ne perdit presque personne  la descente, et nul seigneur
de marque, except le comte de la Marche, qui mourut quelque temps
aprs, de ses blessures.

Le saint roi ne manqua pas de reconnatre en cette occasion la visible
protection de Dieu: il en donna de sensibles marques en entrant dans
Damiette, non pas avec la pompe et le faste d'un conqurant, mais avec
l'humilit d'un prince vritablement chrtien, qui fait un hommage
humble et sincre de la victoire au Dieu qui la lui a procure.

Il entra dans la ville en procession, pieds nus, avec la reine, les
princes ses frres, le roi de Chypre et tous les seigneurs de l'arme,
prcds par le lgat, le patriarche de Jrusalem, les vques, et
tout le clerg du camp. On alla de cette manire jusqu' la principale
mosque, que le lgat purifia et rconcilia avec les crmonies
ordinaires de l'Eglise,  la mre de Dieu,  laquelle elle avait t
ddie par le roi Jean de Brienne, lorsqu'il avait pris Damiette,
quelques annes auparavant.

Il et t  souhaiter que les sentimens de pit que tous les croiss
tmoignrent en cette occasion, eussent t aussi constans qu'ils le
furent toujours dans le coeur du roi mme: la prosprit en et sans
doute t par la suite la rcompense, au lieu des malheurs dont Dieu
chtia leurs dbauches et les autres excs auxquels ils s'abandonnrent,
malgr les ordres, les exhortations et l'exemple d'un prince qui n'tait
pas toujours aussi exactement obi qu'il l'et souhait et qu'il le
mritait.

On fut oblig de s'arrter  Damiette, non-seulement pour attendre les
vaisseaux disperss par la tempte, et qui arrivrent heureusement les
uns aprs les autres, mais encore  cause de l'accroissement du Nil, qui
se fait au mois de juin, o l'on se trouvait alors. L'exemple du roi
Jean de Brienne, qui s'tait malheureusement engag au milieu de
l'inondation, aprs la premire prise de Damiette, fit prendre cette
sage prcaution.

Ce fut dans ce sjour et le repos si fatal  l'arme chrtienne, que la
plupart des croiss ne pensrent qu' se divertir, ou plutt  se livrer
aux plus horribles dsordres. Ces jeunes chevaliers, ne se voyant point
d'ennemis en tte, s'abmrent dans les plaisirs: la passion du jeu leur
fit perdre la raison avec leurs biens. Ils se consolrent avec le vin de
la perte de leur argent, de leurs chevaux et mme de leurs armes: leur
fureur alla jusqu' violer les filles et les femmes, au mpris de toutes
les lois divines et humaines. Les grands seigneurs consumaient tous
leurs fonds en festins, dont la somptuosit tait le moindre excs; les
simples soldats passaient les jours et les nuits  boire et 
jouer. Tout tait plein de lieux de dbauche: _Il y en avoit_, dit
Joinville[1], _jusques  l'entour du pavillon royal, qui toient tenus
par les gens du roi_. On peut dire, avec un clbre moderne[2], _que
toutes sortes de vices y rgnoient, ceux que les plerins avoient
apports de leur pays, et ceux qu'ils avoient pris dans les pays
trangers_. Il se commettait mille violences contre les gens du pays,
et surtout envers les marchands; de sorte que la plupart de ceux qui
d'abord apportaient des vivres en abondance cessrent d'y venir, et l'on
vit bientt la chert causer la disette.

[Note 1: Joinville, pag. 32.]

[Note 2: L'abb Fleury, _Moeurs des chrtiens_, pag. 399.]

Le monarque faisait ce qu'il pouvait pour remdier  tant de dsordres,
mais le peu d'obissance qu'il trouva rendit presque tous ses efforts
inutiles. On doit dire nanmoins  la gloire de ce grand prince, que
tous les trangers se louaient hautement de sa justice, et publiaient
partout qu'il leur donnait les mmes marques de bont qu' ses propres
sujets. Quant  ceux qui dpendaient plus particulirement de lui, et 
ses domestiques, ils furent chtis trs-svrement, chasss et renvoys
en France.

Cependant on apprit que le bruit qui avait couru de la mort du soudan,
n'tait pas vritable. Ce prince, quoiqu'il ft dangereusement malade,
avait eu soin de cacher aux chrtiens l'tat o il tait. Il envoya
dfier le roi, pour dcider, dans un seul combat, de la fortune de
l'Egypte: il lui marqua le jour, et lui laissa le choix du lieu. La
rponse du monarque fut qu'il n'acceptait aucun jour fixe, parce
que c'tait excepter les autres; qu'il dfiait Malech-Sala pour le
lendemain, comme pour tous les autres jours; qu'en quelque endroit, et
 quelque heure qu'ils se rencontrassent, il le traiterait en ennemi
jusqu' ce qu'il pt le regarder comme son frre. Ce sage monarque,
instruit que le soudan tait attaqu d'un mal incurable, esprait
profiter du trouble et des guerres civiles que sa mort causerait parmi
les Sarrasins. Il se contenta donc de fortifier son camp, et de faire
faire la garde la plus exacte. Cette bravade du sultan n'aboutit  rien:
car il n'avait pas assez de force pour se tenir  cheval. Il envoya
seulement un grand corps de troupes qui fit quelques mouvemens pour
attaquer le camp du roi; mais ce prince, sans vouloir accorder 
plusieurs seigneurs qui l'en prirent, la permission de faire une sortie
sur les Sarrasins, se contenta de se mettre en tat de pouvoir les
repousser, s'ils osaient tenter l'attaque. Il n'y eut que le seigneur
Gauthier d'Autrche, chtelain de Bar, de la maison de Chtillon, qui,
malgr les dfenses du roi, sortit avec son cuyer pour voir s'il ne
pourrait point enlever ou tuer quelques Mahomtans. Il tait mont sur
un cheval entier fort en bouche, qui, l'emportant vers l'arme des
ennemis, le jeta par terre. Aussitt quatre Sarrasins vinrent fondre sur
lui, et l'assommrent  coups de massues. Il fut toutefois secouru par
le conntable de Beaujeu, avant qu'ils eussent pu l'achever; mais il
mourut de ses blessures. Tout brave qu'il tait, le roi ne le plaignit
point, et dit sagement qu'il serait bien fch d'avoir, dans son arme,
beaucoup de ces faux braves sans obissance ni subordination, capables
d'y faire beaucoup plus de mal par leur sotte vanit et leur mauvais
exemple, que de rendre aucun service.

Mais les Sarrasins, n'osant attaquer l'arme chrtienne  force ouverte,
ne laissaient pas que de l'incommoder par des partis de cavalerie qui,
rdant tout autour du camp, tuaient tous ceux qui s'en cartaient. Comme
le soudan avait promis un besant d'or  quiconque lui apporterait la
tte d'un chrtien, des Arabes, appels Bedouins, se coulaient toutes
les nuits dans le camp, malgr la garde  cheval qui faisait la ronde,
et entraient jusque dans les tentes, o ils coupaient la tte aux
soldats qu'ils trouvaient seuls; de sorte que le roi fut oblig de
mettre des corps-de-garde au dehors du camp, si prs les uns des autres,
qu'il tait impossible que quelqu'un y entrt sans tre dcouvert.

Les eaux du Nil tant rentres dans leur lit,  la fin de septembre,
les seigneurs pressaient le roi de se mettre en campagne; mais il avait
rsolu de n'en rien faire avant l'arrive de son frre Alphonse, comte
de Poitiers, qui tait parti d'Aiguemortes, au mois d'aot, avec la
comtesse sa femme, la comtesse d'Artois, et l'arrire-ban de France.
Leur retardement tenait le roi fort en peine; mais enfin le comte
dbarqua heureusement  Damiette, sur la fin d'octobre.

Il apportait au roi une somme d'argent considrable. Le pape lui avait
accord un bref apostolique, par lequel tout ce qu'on pourrait recevoir
des croiss qui voudraient racheter leur voeu, et toutes les sommes
donnes par testament, dont l'objet ne serait pas dtermin, serait
remis au roi. L'empereur lui-mme lui envoya des vivres d'Italie, et lui
fit prsent de cinquante beaux chevaux: Charm, disait-il, de trouver
l'occasion de s'acquitter d'une partie des obligations qu'il avait  ce
prince pour les bons services qu'il en avait reus dans ses malheurs.

L'arrive du comte de Poitiers rpandit une grande joie dans toute
l'arme. On dlibra sans tarder de quel ct on porterait la guerre.
Il y eut sur cela deux sentimens. Les uns proposrent d'aller assiger
Alexandrie, appele Babylone dans les histoires de ce temps-l, quoique
bien diffrente de l'ancienne Babylone qui tait btie sur l'Euphrate,
et de Bagdad, aussi appele Babylone, qui est sur le Tigre, au lieu
qu'Alexandrie est sur le Nil. Les autres proposrent d'aller attaquer le
Grand-Caire. C'tait le sentiment du comte Pierre de Bretagne, fond sur
ce que cette ville avait un bon port o l'on pourrait mettre la flotte
en sret, et tirer aisment des vivres par mer, soit de la Palestine,
soit des autres endroits de la Mditerrane. Cet avis, qui tait aussi
celui du comte d'Artois, prvalut, parce que le Caire tant la ville
capitale de l'Egypte, sa prise devait entraner infailliblement celle de
toutes les autres villes. Il y eut ordre de se tenir prt  marcher au
Caire. On laissa la reine et les autres princesses et dames  Damiette
avec une forte garnison, et l'arme se mit ensuite en marche. L'arme du
roi, augmente des troupes que le comte de Poitiers avait amenes, et
des autres renforts qu'il avait reus de la Palestine, tait de soixante
mille hommes, parmi lesquels taient vingt mille cavaliers.

De si nombreuses troupes, si la discipline et l'obissance y avaient
gal la bravoure, taient plus que suffisantes pour la conqute entire
de l'Egypte. On fit remonter le Nil  la flotte que ctoyaient les
troupes de terre, jusqu' l'endroit o le bras le plus oriental du Nil
se spare de celui sur lequel tait situe Damiette.

Pendant qu'on tait en marche, cinq cents cavaliers sarrasins des mieux
monts, faisant semblant de dserter de l'arme du soudan, vinrent se
rendre au roi, qui les crut trop lgrement, dfendit de leur faire
aucun mal, et leur permit de marcher en corps avec l'arme. Un jour
qu'ils crurent avoir trouv l'occasion favorable, ils attaqurent
les Templiers, dont la brigade marchait  la tte de l'arme; ils
renversrent un de leurs chevaliers aux pieds du marchal Renaut
de Bichers: mais ceux-ci s'tant mis en dfense, les chargrent si
vigoureusement que pas un seul de ces tratres n'chappa. Ils furent
tous pris, tus ou noys en voulant traverser le fleuve. Les Sarrasins
firent encore quelques tentatives, et il est parl dans leurs histoires
d'un combat o l'un de leurs mirs, appel Magelas, fut tu, avec
beaucoup de perte de leur part, et trs-peu du ct des chrtiens.

Le roi tant arriv  la pointe qui spare les deux bras du Nil, s'y
arrta et y tablit son camp, tant pour y faire reposer l'arme, que
pour dlibrer sur la manire dont on pourrait passer le bras oriental
de la rivire, qu'on appelait alors le Thanis, parce que l'arme du
soudan tait campe fort proche de l'autre ct,  peu de distance d'une
ville appele Massoure.

L'arme du soudan tait trs-nombreuse, toutes les forces de l'Egypte
s'y tant rassembles, sur les nouvelles de l'approche de l'arme des
croiss, qui avait rpandu la terreur dans tout le pays; de sorte que,
dans la grande mosque du Caire, on exhorta tous les Musulmans  prendre
les armes pour la dfense de la religion mahomtane, qui n'avait jamais
t dans un plus grand pril.

Les premiers exploits qu'on avait vu faire aux Franais  leur
dbarquement, la perte de Damiette, la maladie du soudan qui augmentait
tous les jours, taient pour les Mahomtans de terribles prsages de ce
qu'ils avaient a craindre d'une arme victorieuse,  laquelle rien ne
paraissait impossible; et ils voyaient bien que si elle passait une fois
le Thanis, tout tait perdu. Ces motifs obligrent le soudan de faire
des propositions de paix qui paraissaient si avantageuses, qu'il
semblait qu'on ne pouvait les rejeter. Il envoya proposer au roi de le
mettre en paisible possession de tout ce qu'avaient possd autrefois
les rois de Jrusalem, de donner la libert  tous les chrtiens captifs
dans son empire, et mme de lui laisser Damiette avec ses environs.

Ces offres taient en effet telles qu'on n'et pas balanc pour
les accepter, si l'on et pu s'assurer de l'excution; mais cette
incertitude, et les difficults qu'on y prvoyait, les firent refuser;
et quand on les aurait acceptes, la mort du soudan, qui arriva dans ce
temps-l, y aurait fait natre de nouveaux obstacles.

Cette mort, comme il l'avait fort recommand, fut tenue secrte, pour
donner le temps  son fils Almoadan, qui tait en Msopotamie, de venir
prendre possession de ses tats. Il mit mme entre les mains de deux
de ses ministres, auxquels il se fiait le plus, un grand nombre de
blancs-signes, afin d'envoyer partout des ordres sous son nom jusqu'
l'arrive de son fils. Il chargea du gouvernement Secedum Facardin,
gnral de son arme. Cet homme passait pour le plus vaillant et le plus
sage de l'Egypte, et l'empereur Frdric, dans son voyage de Palestine,
et aprs la trve qu'il conclut avec les Mahomtans, l'avait fait
chevalier; honneur dont ce gnral faisait tant de cas, que dans ses
bannires il portait les armoiries de Frdric avec celles du soudan
d'Alep et celles du soudan d'Egypte.

Facardin justifia, par sa conduite, le choix que son matre avait fait
de lui dans des conjonctures si dlicates. Il tenait sans cesse l'arme
des chrtiens en haleine; et tandis qu'avec le gros de ses troupes il
demeurait toujours en tat de s'opposer  leur passage, il envoyait
continuellement des dtachemens auxquels il faisait passer la rivire
par de petites places dont il tait le matre, pour insulter leur camp
sur les derrires, et enlever les convois qui venaient de Damiette.

Un de ces dtachemens s'tant avanc, le jour de Nol, jusque prs du
camp, enleva tout ce qui se trouva dehors, et fora ensuite un quartier.
Le sire de Joinville, qui en fut averti, monta promptement  cheval avec
le seigueur Pierre d'Avalon, et, soutenu par des chevaliers du Temple,
il repoussa les Sarrasins, et dlivra les seigneurs Perron et Duval,
deux frres, qu'ils emmenaient prisonniers.

Le roi, pour plus grande sret, fit rapprocher les quartiers les uns
des autres, et donna moins d'tendue  son camp. Il se chargea lui-mme,
avec son frre le comte d'Anjou, de la garde des retranchemens opposs
au camp des ennemis; confia au comte de Poitiers et au sire de
Joinville, celle des lignes du ct de Damiette: le comte d'Artois eut
celle du parc des machines de guerre. Facardin, quelques jours aprs,
s'tant mis  la tte d'un gros dtachement, parut en bataille, entre
Damiette et le camp des croiss,  dessein de l'insulter. Le comte
d'Anjou, s'tant trouv  cet endroit, sortit au-devant des ennemis,
dont il fit un assez grand carnage dans la premire ligne, et fora les
fuyards de se jeter dans le Nil, o la plupart se noyrent; mais il
ne voulut pas attaquer la seconde ligne,  cause de la multitude des
pierriers qui tiraient sans cesse au travers de ses bataillons, et
blessaient beaucoup de monde. Ce prince fit paratre beaucoup de valeur
en cette occasion, o il se mla plusieurs fois avec les ennemis, et
s'acquit une grande rputation parmi les troupes.

Lorsque le roi eut assur l'assiette de son camp, il fit prendre
les mesures ncessaires pour passer le Thanis. L'entreprise tait
trs-difficile  excuter: il tait large et profond: tout ce que
l'Egypte avait de plus brave tait sur le rivage oppos, dans la
rsolution de dfendre courageusement un passage de cette consquence.
Le saint roi vit bien que tant d'obstacles ne seraient point aiss 
surmonter. Pour en venir  bout, on rsolut de construire une digue,
ou chausse, dans la rivire, et de la pousser le plus prs que l'on
pourrait de l'autre bord; ensuite, pour couvrir les travailleurs, on fit
lever sur le bord de la rivire deux beffrois: c'taient des espces de
tours  plusieurs tages, faites de charpentes semblables  celles
dont on se servait dans les attaques des villes; on y logeait des
arbaltriers, ou des archers, pour carter les ennemis  coups de
flches, et on les couvrait de cuir de boeuf ou de cheval, pour les
garantir des feux d'artifice des ennemis. Derrire ces tours on avait
fait deux chatz-chateils: c'est le nom que l'on donnait  des galeries
pour aller  couvert dans les beffrois. Le comte d'Anjou commandait dans
cet endroit pendant le jour, et le sire de Joinville pendant la nuit.
Sitt que les ennemis eurent devin le projet des Franais, ils firent
transporter de ce ct-l seize grosses machines qui lanaient sans
cesse des pierres contre les travailleurs et contre les tours. Le roi,
pour dmonter ces machines, et pour empcher les ennemis d'approcher de
si prs, en fit faire dix-huit  peu prs pareilles, de l'invention d'un
ingnieur nomm Josselin de Courvant, homme trs-habile, qu'il avait
amen d'Europe. Les grands efforts, de part et d'autre, se firent en
cet endroit: c'tait une grle continuelle de pierres et de flches qui
tuaient beaucoup de soldats. Malgr cet obstacle, la chausse s'avanait
toujours. Mais ce fut quelque chose de bien plus pouvantable, lorsque
les ennemis eurent prpar leur feu grgeois, artifice tout particulier,
inconnu aux Europens, et dont le secret s'est perdu. Ils le jetaient
avec une espce de mortier ou de pierrier, ou bien avec des arbaltes 
tour, desquelles on le dcochait, aprs les avoir fortement bandes par
le moyen d'une manivelle qui avait beaucoup plus de force que les
bras. Celui principalement qu'on lanait avec le mortier paraissait
quelquefois en l'air de la grosseur d'un tonneau: on le soufflait aussi
dans les combats avec de longs tuyaux de cuivre. _Celui surtout qu'on
lanoit avec le mortier_, dit Joinville[1], sembloit  qui guettoit un
dragon volant par l'air, et rpandoit si grande clart, qu'il faisoit
aussi clair dedans notre _ost_, camp, comme le jour, tant y avoit grand
flme de feu. Un soir avint que les Turcs amenrent cet engin terrible,
engin  mal faire, par lequel ils nous jetrent le feu grgeois a
plant, qui toit la plus terrible chose que oncques jamais je visse.
A donc, s'cria messire Gauthier, mon compagnon, seigneur, nous sommes
perdus  jamais sans nul remde; car s'ils brlent nos chatz-chateils,
nous sommes ars et brls; si nous laissons nos gardes, nous sommes
ahonts. Parquoi, que chacun se jette  genoux, et crions mercy  notre
Seigneur, _en qui est toute puissance_. Ils le firent, et le redoutable
feu ne leur causa aucun dommage. Le saint roi, de son ct, tait
toujours prostern en terre, et criait  haute voix: _Beau sire_, Dieu
Jsus-Christ, garde-moi et toute ma gent, _et crois moi_, continue le
snchal de Champagne, _que ses bonnes prires et oraisons nous eurent
bon mtier_. Nos Franais savaient le secret d'teindre ce feu, et ils y
russirent quelquefois. Les infidles le jetaient plus souvent la nuit
que le jour; mais une fois, en plein jour, aprs avoir fait pendant
quelque temps des dcharges continuelles de leurs pierriers contre les
beffrois et aux environs, pour carter tous ceux qui taient sur le bord
de la rivire, ils jetrent leur feu si juste et si heureusement, qu'il
ne put tre teint, et qu'il consuma les beffrois et les galeries. Le
comte d'Anjou tait prsent, et se dsesprait de voir que ce malheur
arrivait dans le temps de sa garde. On eut toutes les peines du monde
 l'arrter et  l'empcher de se jeter lui-mme au milieu du feu pour
tcher de l'teindre.

[Note 1: Joinville, p. 39.]

Cet accident chagrina fort le roi, d'autant plus qu'en ce pays-l on ne
trouvait point de bois propres  rparer ce dommage.

Il y avait prs de trois mois qu'on tait dans ce poste, et le travail
n'tait gure plus avanc qu'aux premiers jours, parce que les ennemis,
avec leurs machines, ruinaient souvent en un jour ce qu'on avait fait en
plusieurs. On commenait  manquer de vivres, et dj l'on dlibrait
de reprendre le chemin de Damiette, lorsqu'un Bdouin, ou Arabe,
abandonnant et sa religion et les Sarrasins, vint trouver le conntable
de Beaujeu, et lui offrit, pour cinq cents besans d'or, de lui indiquer
un gu o toute la cavalerie pouvait passer. La proposition fut accepte
avec joie; on ne pensa plus qu'au choix des mesures les plus convenables
 la circonstance. Le duc de Bourgogne fut charg de la garde du camp
avec les seigneurs et les troupes de la Palestine; tout le reste eut
ordre de se tenir prt  franchir le fleuve. Le comte d'Artois, prince
avide de gloire, demanda l'honneur de passer le premier  la tte de
l'arme: le roi, qui connaissait son courage bouillant et emport, lui
reprsenta avec douceur que son extrme vivacit ne lui permettrait
pas d'attendre les autres; qu'infailliblement il s'attirerait quelque
malheur, et que peut-tre mme sa trop grande prcipitation exposerait
l'arme  se perdre. Monsieur, rpondit le comte avec feu, je vous jure
sur les saints Evangiles que je n'entreprendrai rien que vous ne soyez
pass. Le monarque se rendit  cette condition, et crut avoir pourvu 
tout, soit en ordonnant que les Templiers feraient l'avant-garde quand
on serait de l'autre ct, soit en prenant le serment de son frre,
qu'il saurait se modrer; serment qu'il ne devait pas tenir, et dont le
violement fut la perte de toute la chrtient d'Orient.

Le jour commenait  peine  paratre, lorsque le comte d'Artois entra
dans le fleuve  la tte de l'avant-garde, et s'avana firement vers
un corps de trois cents chevaux sarrasins qui semblrent vouloir lui
disputer le passage. Tout prit la fuite  son approche, et l'arme
continua de passer sans aucun obstacle. On perdit nanmoins quelques
hommes qui se noyrent, le gu manquant en certains endroits. De ce
nombre fut Jean d'Orgemont, chevalier trs-estim pour son mrite et sa
valeur.

Rien n'gala la consternation des infidles  la vue de l'intrpidit
franaise. Le comte d'Artois, tmoin de cette frayeur, oublie bientt
les sages remontrances du roi son frre. L'aspect d'un ennemi tremblant
et fuyant de tous cts, irrite son courage; il aspirait  l'honneur
de cette journe. Il part ds le matin, et se met  la poursuite des
fuyards. En vain les Templiers lui crient qu'il trouble l'ordre, et que
cette retraite des Egyptiens n'est peut-tre qu'une ruse concerte: il
n'coute rien que son ardeur et la crainte que quelqu'un ne le devance.
Malheureusement il avait auprs de lui un seigneur d'une grande
considration, que les annes avaient rendu si sourd, qu'il n'entendait
point ce que disaient les Templiers: c'tait Foucault de Melle, qui
avait t son guverneur, et qui, par honneur, tenait la bride du cheval
de son lve. Ce brave vieillard n'ayant rien tant  coeur que de voir
le comte remporter le prix de cette journe, loin de l'arrter, suivant
l'ordre du roi qu'il ignorait, criait  pleine voix: _Or  eux! or 
eux!_ Quand les Templiers virent l'inutilit de leurs repsentations,
_ils se pensrent tre ahonts_, dit Joinville, _s'ils laissoient aller
le prince devant eux: lors tout d'un accord, vont serir des perons tant
qu'ils purent_. Cette troupe de _preux_, au nombre de quatorze cents
chevaliers, d'autres disent deux mille, arrive dans cet tat au camp des
infidles, passe les premires gardes au fil de l'pe, et porte partout
la terreur et la mort. Ils ne s'attendaient pas  une attaque de cette
espce. Facardin tait alors dans le bain: il monte  cheval, presque
nu, court aussitt vers le lieu de l'alarme, rallie quelques-uns de ses
gardes, et soutient quelques momens l'imptuosit franaise. Envelopp
de toutes parts, il reoit au travers du corps un coup de lance qui lui
te la vie. Le bruit de sa mort assure la victoire aux Franais. La
droute devint gnrale, et tous les Sarrasins prirent la fuite. Sitt
que l'avant-garde fut passe, elle entra dans le camp ennemi, fit
main-basse sur tout ce qui s'y rencontra, le mit au pillage, et s'empara
de toutes les machines de guerre.

Le comte d'Artois voyant les ennemis fuir de tous cts, eut bientt
oubli son serment: accompagn de quelques-uns de ses chevaliers, il
quitta la tte de l'avant-garde, et se mit  poursuivre les ennemis. Ce
fut inutilement que Guillaume de Sonnac, grand-matre du Temple, essaya
de lui reprsenter que leur petit nombre, dj puis de fatigue,
ne leur permettait pas de s'engager plus avant; que, se montrer 
dcouvert, c'tait vouloir dtromper les infidles qui les avaient pris
pour toute l'arme; que, revenus de leur erreur, ils se rallieraient,
suivant leur coutume, avec la mme facilit qu'ils s'taient dissips;
qu'alors on courait risque d'tre envelopp, et de ne pouvoir tre
secouru qu'en affaiblissant l'arme, ou peut-tre mme en y mettant
le dsordre. _Voil_, dit le comte, en regardant le grand-matre de
travers, _voil les actions ordinaires des Templiers; ils ne veulent
point que la guerre finisse, et leur intrt marche toujours devant
celui de la religion_. Les remontrances du comte de Salisbery ne furent
pas reues plus agrablement. L'intrpide comte court  bride abattue
vers la ville de Massoure; les Templiers le suivent: les Anglais, soit
mulation, soit jalousie, veulent participer  la victoire. Tout cde 
leur imptuosit. Les barbares, fuyant de tous cts, se sauvent dans
la ville avec tant de prcipitation, qu'ils oublient d'en fermer les
portes: les vainqueurs y entrent aprs eux, trouvent les rues dsertes,
pntrent jusqu'au palais du sultan, et poursuivent les fuyards jusque
dans la campagne qui conduit au Grand-Caire.

Si le comte d'Artois et les Templiers s'taient contents de la prise de
cette ville, et si, agissant de concert et avec ordre, ils s'en fussent
assurs, eussent fait reprendre haleine  leurs soldats, et attendu le
roi avec le reste de l'arme, leur dsobissance aux ordres du prince
et t au moins rpare par un heureux succs.

Mais ce que le grand-matre du Temple avait prdit au comte d'Artois ne
manqua pas d'arriver. Les infidles s'tant rallis en divers endroits,
vinrent fondre sur lui. Il tait peu accompagn; une partie de ses gens
s'tait arrte dans la ville pour piller. Bondocdar, un des chefs des
Mamelucks, ayant charg avec beaucoup de vigueur le comte d'Artois, le
fora de rentrer dans Massoure, et l'y poursuivit. Le comte se jeta dans
une maison, o il fut investi. Les habitans, et les soldats ennemis
qui s'taient cachs dans la premire droute, se voyant secourus,
reprennent courage, et des fentres des maisons o ils s'taient
barricads, ils lanaient des javelots, des flches, des pierres, du
feu grgeois, de l'eau bouillante, et tout ce qui leur venait sous les
mains. L'infortun comte d'Artois, dsespr de voir tant de braves
gens prir par sa faute, fit des actions de valeur qui auraient mrit
d'avoir toute la terre pour tmoin. Mais que pouvait-il seul contre
cette multitude d'ennemis? Le comte de Salisbery, Raoul de Coucy, Robert
de Verd, et un grand nombre d'autres braves, venaient d'expirer sur des
monceaux de morts et de mourans. Le prince lui-mme, accabl par le
nombre, tombe perc de mille coups. _Guerrier aussi courtois que
vaillant_, dit un auteur du temps[1], digne frre de Louis, par toutes
les vertus dont il tait orn, mais d'une hauteur de courage qui,
dgnrant en tmrit, causa bien des malheurs. La gloire et les
circonstances de ses derniers momens effacent en quelque sorte cette
tache. Il fut regrett de tout le monde, et il mritait de l'tre. C'est
la seule faute que l'histoire lui reproche. Le grand-matre du Temple,
aprs avoir perdu un oeil dans ce combat, se fit jour au travers des
ennemis, et se sauva de Massoure avec quelques-uns de ses gens, ayant
laiss morts dans cette place deux cent quarante de ses chevaliers. Le
comte Pierre de Bretagne, aussi dangereusement bless, se sauva, quoique
poursuivi par plusieurs infidles qui n'osrent jamais l'approcher,
tonns de l'intrpidit avec laquelle il s'arrtait pour les attendre,
et leur insultait mme par des paroles de raillerie.

[Note 1: Mouskes, vque de Tournay, p. 93.]

Tandis que cette sanglante scne se passait  Massoure, on vint avertir
le roi du pril o tait le comte d'Artois. Ce fut le conntable de
Beaujeu qui lui porta cette triste nouvelle. Conntable, s'cria le
monarque, courez-y avec tout ce que vous pourrez rassembler de braves,
et soyez sur que je vous suivrai de prs.

Mais le corps d'arme que Bondocdar avait post entre celle du roi et
la ville, et qui s'augmentait de moment en moment par le retour et
le ralliement des fuyards, s'opposait  ce secours. Les ennemis mme
faisaient paratre une contenance plus assure qu' l'ordinaire, et
semblaient vouloir rparer la honte de leur premire fuite. Outre le
corps dont j'ai parl, on voyait encore de tous cts, sur les hauteurs
et dans la campagne, diverses troupes qu'il tait dangereux de laisser
grossir davantage. C'est pourquoi le roi et le conntable firent avancer
promptement les bataillons et les escadrons, pour se saisir de quelques
postes avantageux, et charger les ennemis dans les endroits o ils ne
paraissaient pas en ordre de bataille. Le sire de Joinville fut un des
premiers qui donna sur une de ces troupes; ayant devanc ceux qui le
suivaient, il aperut un Sarrasin d'une taille gigantesque qui mettait
le pied  l'trier pour monter  cheval: _Je lui donnai_, dit Joinville,
_de mon pe sous l'aisselle, tant comme je pus la mettre en avant,
et le tuai tout d'un coup_. Mais s'tant un peu trop abandonn  la
poursuite des ennemis, il fut coup par prs de six mille Sarrasins
qu'il aperut trop tard, qui vinrent fondre sur son escadron. Le
seigneur de Trichteau, qui portait la bannire, fut tu. Raoul
de Vainon fut pris, mais dlivr aussitt par Joinville. Ceux qui
l'accompagnaient ayant serr leur escadron, se firent jour l'pe  la
main pour gagner une maison voisine, et s'y dfendre. Ils taient la
plupart dmonts, et furent chargs dans leur retraite: un escadron
entier passa sur le corps de Joinville, qui ne fut point pris,
parce qu'on le crut mort; il se releva, et gagna la maison avec ses
chevaliers. Les infidles revinrent pour les y forcer, et le combat
recommena. Les seigneurs d'Escoss, Raoul de Vainon, l'Oppey et Sugerai
y furent blesss: celui-ci fut envoy par Joinville au comte d'Anjou,
qui tait le plus  porte de les secourir. Ce prince s'avana aussitt
vers eux et les dlivra, aprs avoir dissip les ennemis.

Cependant le roi parut en bataille sur le haut d'une colline, d'o
il vint fondre, avec un grand bruit de trompettes, de tambours et de
timbales, sur l'arme sarrasine, qu'il fit attaquer l'pe et la lance 
la main: la charge fut terrible, mais elle fut courageusement soutenue.
Ce vaillant prince, mont sur un grand cheval de bataille, tait dans
l'impatience de charger lui-mme; mais, par le conseil du seigneur Jean
de Vallery, grand capitaine, et trs-expriment, il s'avana vers
la droite, pour s'approcher du Nil. Les Sarrasins dont les troupes
grossissaient toujours, firent aussi approcher leur aile gauche de la
rivire. Le choc fut rude en cet endroit; quelques escadrons franais
plirent. Ils abandonnrent le roi, et s'enfuirent vers le camp du duc
de Bourgogne; mais, comme leurs chevaux taient extrmement fatigus, la
plupart portrent la peine de leur lchet, en se noyant dans la rivire
qu'il fallait passer pour gagner le camp.

Bientt tout retentit de la nouvelle du danger o tait le roi. Le
conntable de Beaujeu, qui tait  la tte de six cents cavaliers,
dlibra avec Joinville sur ce qu'il y avait  faire pour lui donner
du secours; mais s'apercevant que, pour aller droit  lui, il fallait
percer un corps d'environ deux mille Sarrasins, qui tait entre eux
et le roi, et qu'il aurait t difficile de rompre, ils rsolurent de
prendre un dtour pour les viter. Ils trouvrent sur leur route un
ruisseau sur lequel il y avait un petit pont. Quand ils y furent
arrivs, Joinville fit remarquer au conntable l'importance de garder
ce passage, parce que si les ennemis s'en rendaient matres, ils
pourraient, vu le grand nombre de leurs troupes, venir prendre l'arme
en flanc, et envelopper le roi. Le conntable approuva la sagesse de ce
conseil; il laissa Joinville dans ce poste, avec le comte de Soissons,
le seigneur Pierre de Noville, et environ cinquante gentilshommes, et
alla joindre le roi.

Il le trouva faisant des choses si prodigieuses, qu'il aurait fallu en
tre tmoin pour les croire. On le voyait partout, soit pour soutenir
ses gens lorsqu'ils chancelaient, soit pour achever de rompre les
ennemis lorsqu'ils commenaient  plier. Une fois son ardeur l'emporta
si loin des siens, qu'il se vit tout  coup seul au milieu de six
Sarrasins qui tenaient les rnes de son cheval, et s'efforaient de
l'emmener prisonnier; mais il fit de si grands efforts de la masse et
de l'pe, que les ayant tous tus ou mis hors de combat, il tait dj
libre lorsqu'on arriva pour le dgager. _C'est  cette valeur plus
qu'humaine_, dit Joinville, _que l'arme fut redevable de son salut, et
je crois que la vertu et la puissance qu'il avoit lui doubla lors de
moiti par le pouvoir de Dieu_.

Ce brave snchal, de son ct, camp sur son pont avec sa petite
troupe, faisait si bonne contenance que les infidles n'osrent
l'attaquer que de loin, et  coups de traits: il y reut cinq blessures,
et son cheval quinze. Telle tait l'intrpidit de ces anciens preux,
qu'au milieu de tant de prils, la bravoure de ces seigneurs leur
permettait encore de se rjouir et de plaisanter. _Un jour, quand nous
fmes retourns_, dit Joinville[1], _de courir aprs ces vilains, le bon
comte de Soissons se railloit avec moi, et me disoit: Snchal, laissons
crier et braire cette quenaille, et par la creffe Dieu, ainsi qu'il
juroit, encore parlerons-nous, vous et moi, de cette journe, en
chambre, devant les dames_. Quelque temps aprs, le conntable revint
avec les arbaltriers, qu'il rangea le long du ruisseau, ce qui fit
perdre aux ennemis toute esprance de forcer le passage: aussitt ils
s'enfuirent, et laissrent les croiss en paix.

[Note 1: Joinville, p. 17.]

Alors Joinville, par ordre du conntable, alla joindre le roi, qui,
vainqueur partout, se retirait dans son pavillon. Le fidle snchal
_lui ta son casque, qui l'incommodait par sa pesanteur, et lui donna
son chapel de fer, qui toit beaucoup plus lger, afin qu'il et vent_.
Ils marchrent ensemble, s'entretenant de cette malheureuse journe,
lorsque le prieur de l'hpital de Ronnay vint lui baiser la main toute
arme, et lui demanda s'il savait des nouvelles du comte d'Artois, son
frre. Tout ce que je sais, rpondit le saint roi, c'est qu'il est
maintenant au ciel. On regardait alors comme autant de martyrs ceux qui
perdaient la vie dans ces guerres de religion. Le bon chevalier, pour
lui ter une si triste ide, voulut lui parler des avantages qu'on
venait de remporter. Il faut louer Dieu de tout, dit Louis, en
l'interrompant, et adorer ses profonds jugemens. Aussitt les larmes
commencrent  couler de ses yeux: spectacle qui attendrit tous les
seigneurs de sa suite, _qui furent moult oppresss d'angoisse, de
compassion et de piti, de le voir ainsi_[1].

[Note 1: Joinville, _loc. cit._]

La douleur, cependant, ne lui fit pas oublier les choses ncessaires: la
prudence exigeait qu'on se mt en tat de n'tre point surpris par un
ennemi repouss  la vrit, mais qui regardait comme un grand avantage
de n'avoir pas t entirement battu par des hommes que, jusque-l, il
croyait invincibles. Ainsi, au lieu de prendre un repos dont on avait
grand besoin, on travailla toute la nuit  la construction d'un pont de
communication avec le duc de Bourgogne. Telle fut l'ardeur du soldat,
qu'en trs-peu de temps l'ouvrage fut achev; ds le lendemain au matin,
on fit passer une partie des troupes dans le camp du roi. On examina
ensuite la perte qui se trouva trs-considrable, tant pour le nombre
que pour la qualit des personnes qui avaient t tues en se dfendant
glorieusement. Celle des infidles excdait de beaucoup; mais ils
taient dans leur pays, et par consquent plus  porte de la rparer:
avantage qui manquait aux Franais, auxquels il ne restait que trs-peu
de chevaux.

Les ennemis n'attendirent pas jusqu'au jour  inquiter l'arme; car,
sur la fin de la nuit, le mercredi des Cendres, ils vinrent avec de
la cavalerie et de l'infanterie insulter le camp. On sonna aussitt
l'alarme, et un homme de confiance, que Joinville avait envoy pour
savoir ce qui se passait, revint en grande hte lui dire que les
infidles, aprs avoir taill en pices les gardes avances, attaquaient
le quartier du roi, pour se saisir des machines qu'on leur avait prises
le jour prcdent, et qu'on y avait places. Joinville monta aussitt 
cheval avec sa brigade, arm  la lgre, comme la plupart de ses autres
chevaliers, leurs blessures ne leur permettant pas de se charger de
toutes leurs armes ordinaires. Il repoussa les ennemis, et cependant
le roi envoya Gaucher de Chtillon, avec ordre de se poster devant les
machines, entre Joinville et les Sarrasins, car il avait appris que ce
seigneur et ses chevaliers n'taient pas assez arms.

Chtillon poussa de nouveau les ennemis jusqu' leur principal corps de
bataille, qui avait pass la nuit sous les armes hors de son camp,
de peur qu'on ne vint l'y forcer. Alors les infidles commencrent 
travailler  un paulement pour se couvrir contre les arbaltriers
franais, et tirrent eux-mmes sans cesse des flches dans le camp du
roi, o, quoique tires au hasard, elles blessrent et turent beaucoup
de monde.

Joinville ayant t reconnatre le retranchement des ennemis, et l'ayant
trouv assez faible, proposa  ses gendarmes d'aller, la nuit suivante,
le ruiner. Ils promirent de le suivre; mais la hardiesse d'un prtre
leur fournit l'occasion de le renverser plus tt.

Ce prtre, qui s'appelait messire Jean de Vaisy[1], aprs qu'on se
fut retir de part et d'autre, vit six capitaines mahomtans qui
s'entretenaient devant leur retranchement; il prend une cuirasse, met
sur sa tte un casque et une pe  son ct, s'avance par un chemin
dtourn, vient le long du retranchement vers ces six capitaines, qui,
le voyant seul, le prirent pour un homme de leur camp. Etant tout
proche d'eux, il tire son pe, et les attaque au moment o ils ne s'y
attendaient pas. Ils se sauvrent presque tous blesss dans leur camp.
L'alarme s'y met aussitt, et en mme temps plusieurs cavaliers en
sortent: ne voyant que le prtre qui avait fait cette esclandre, ils
piqurent vers lui. On les aperut du camp du roi, d'o cinquante
gendarmes de Joinville sortirent, obligrent les Sarrasins de s'arrter,
et donnrent le temps au prtre de se retirer. Les ennemis furent
poursuivis par les cinquante gendarmes, et par d'autres qui se
joignirent  eux, et qui, pour ne pas perdre leur peine, allrent du
mme pas  l'paulement. Comme il n'tait fait que de pierres mises
les unes sur les autres, il fut bientt renvers, et l'on en fit mme
emporter les pierres. Tel fut l'unique exploit de cette journe, qui se
fit le premier jour de carme.

[Note 1: Il tait aumnier du sire de Joinville.]

Ds le lendemain, le roi fit travailler  une palissade, ou barrire,
autour de son camp, contre les insultes de la cavalerie ennemie; mais
Bondocdar, chef des Mamelucks, auquel le commandement de l'arme avait
t dfr pour les belles actions qu'il avait faites le jour prcdent,
ne demeurait pas oisif. Pour animer ses gens, il fit courir le bruit que
le comte d'Artois, dont on avait dml le corps parmi ceux qui avaient
t tus  Massoure, tait le roi mme. La cotte d'armes de ce prince,
toute dore et fleurdelise, qu'il fit lever dans le camp pour tre
vue de tout le monde, lui servit  ce stratagme, et toute l'arme
fut persuade que c'tait celle du roi. Bondocdar assembla tous ses
officiers, leur exagra la perte que les chrtiens avaient faite dans
la dernire bataille, leur dit que, n'ayant plus de chef, c'taient des
gens perdus, qu'on n'aurait plus que la peine de les prendre, et fit
rsoudre, pour le vendredi suivant, l'attaque du camp.

Le roi fut averti de cette rsolution par les espions qu'il avait dans
l'arme ennemie. Il ne ngligea aucune des prcautions que la prudence
peut suggrer; et, ds le milieu de la nuit, toutes ses troupes se
trouvrent sous les armes, entre les tentes et la barrire. Elles
taient partages en diffrens corps, la plupart d'infanterie: presque
tous les chevaux ayant t tus dans le dernier combat, il n'en restait
gure que pour les chefs.

Le comte d'Anjou avait la droite au bord du Nil;  ct de lui taient
Guy et Baudouin d'Ybelin, deux frres, avec les troupes de la Palestine
et de la Syrie, et Gaucher de Chtillon avec les siennes. Ces deux corps
taient les plus complets, les mieux monts et les mieux arms, parce
que celui de Gaucher de Chtillon avait moins souffert  la bataille,
et que les troupes de la Palestine taient demeures, durant le combat,
dans l'ancien camp, au-del du Nil. A ct de Chtillon tait Guillaume
de Sonnac, grand-matre des Templiers, avec le peu qui lui tait rest
de chevaliers de la dfaite de Massoure; et, comme ce corps tait
trs-faible, il avait devant lui les machines qu'on avait prises sur les
Sarrasins, pour s'en servir dans le combat.

A la gauche des Templiers, tait Guy de Mauvoisin, seigneur de Rosny,
avec le comte de Flandre, jusqu'au bras occidental du Nil. Cette brigade
tait au dedans de la barrire du camp, et couvrait celle de Joinville,
parce que la plupart de ceux qui la composaient ne pouvaient,  cause
des blessures qu'ils avaient reues  la dernire bataille, se charger
de leurs armures.

Plus avant, en tirant toujours vers la gauche, tait le comte de
Poitiers qui n'avait que de l'infanterie, lui seul tant  cheval. Enfin
le seigneur Jocerant de Brancion, oncle du sire de Joinville, fermait
la ligne de ce ct-l. Lui et Henri, son fils, taient seuls  cheval,
tous les chevaliers qui avaient perdu leurs chevaux tant  pied. Le duc
de Bourgogne tait encore dans l'ancien camp, tant pour le dfendre,
en cas qu'on l'attaqut, que pour faire un corps de rserve, et pour
envoyer, par le pont de communication, du secours o il en serait
besoin.

Il s'en fallait bien que ces troupes fussent aussi nombreuses et aussi
lestes que lorsqu'elles passrent la rivire: la perte d'hommes et de
chevaux qu'on avait faite  Massoure, et dans la dernire bataille, les
avait extrmement diminues. Plusieurs taient hors de combat; et mme,
parmi ceux qui devaient combattre, il y en avait quantit de blesss,
 qui le seul courage, et la ncessit de vaincre ou de prir,
donnait assez de forces pour se tenir  cheval ou  pied. Telle tait
l'ordonnance de cette arme.

Celle des ennemis parut en bataille ds la pointe du jour. Bondocdar,
qui fut tonn de se voir prvenu par des gens qu'il esprait lui-mme
surprendre, tait  la tte de quatre mille hommes de cavalerie
trs-bien monts et trs-bien arms. Il en fit une ligne parallle au
front de l'arme chrtienne, laissant, entre les escadrons d'assez
grands espaces pour y faire passer des fantassins, selon qu'il le
jugerait  propos durant la bataille. Il fit une seconde ligne d'une
multitude infinie d'infanterie,  laquelle il donna plus de longueur, et
qui, en se courbant sur la droite, pourrait investir tout le camp du roi
jusqu'au bras occidental du Nil. Outre cela, il avait derrire ces deux
lignes une autre arme, dont il faisait son corps de rserve, qui tait
encore aussi forte que celle des chrtiens.

Les troupes tant ranges dans cet ordre, Bondocdar, mont sur un
petit cheval, s'approcha de l'arme chrtienne pour en voir mieux la
disposition; et, selon qu'il reconnut que les escadrons ou bataillons
taient plus ou moins forts, il renfora  proportion ceux de son arme
qui leur taient opposs. Il fit ensuite passer le bras occidental de la
rivire  trois mille Bdouins, pour tenir en chec le duc de Bourgogne,
et l'empcher d'envoyer du renfort au roi pendant la bataille.

Sur le midi, il fit sonner la charge par les tambours, les trompettes et
les timbales, avec un bruit effroyable, dans toute l'tendue de cette
arme qui s'branla toute en mme temps. Les barbares, embouchant de
longs tuyaux de cuivre, rpandaient partout le redoutable feu grgeois
qui, s'attachant aux habits des soldats et aux caparaons des chevaux,
les embrasait depuis les pieds jusqu' la tte. Quand par ce dluge de
feu, que les Franais n'avaient pas encore vu mettre en usage dans les
combats, les ennemis avaient fait quelque ouverture dans les bataillons,
leur cavalerie y donnait  toute bride, et tchait de les enfoncer.
C'est ainsi que l'ordre de bataille du comte d'Anjou fut rompu. Ce
prince, dsaronn de son cheval, et  pied, allait tre pris ou tu,
lorsque le roi, averti du danger o il tait, part comme un clair,
_l'pe au poing_, se prcipite au travers des dards et des flammes,
renverse tout ce qui s'oppose  son passage, perce jusqu' l'endroit o
son frre dfendait courageusement sa vie, le fait remonter  cheval, le
dgage, et rtablit les choses de ce ct-l.

On combattait partout avec une gale vigueur, mais avec des succs
diffrens. Le preux et vaillant Chtillon, le brave Meauvoisin, et les
seigneurs de la Palestine, firent des actions incroyables de valeur, et
ne purent tre entams ni par le nombre, ni par l'ardeur des infidles.
_Il en alloit pauvrement_, dit Joinville, _ l'autre bataille_
qui suivait, o le courage, quantit de machines, et d'assez bons
retranchemens de bois, ne servirent de rien aux Templiers. Accabls par
la multitude, ils furent presque tous taills en pices. _On trouva_,
dit Joinville[1], _au-del de l'espace qu'ils avaient occups, une
superficie d'environ cent perches, si couvertes de piles de dards et
d'autres traits, qu'on n'y voyoit point de terre. Leur grand-matre
avoit perdu un oeil au combat de Massoure; il y perdit l'autre 
celui-ci: car il y fut tu et occis_.

[Note 1: Joinville, p. 53.]

Le comte de Flandre combattit plus heureusement, _et fit les plus
grands faits d'armes_. Peu content d'avoir repouss les ennemis, il les
poursuivit l'pe dans les reins, en tua un grand nombre, et revint
charg de leurs dpouilles. Il n'en tait pas de mme  l'extrmit de
l'aile gauche, o le comte de Poitiers fut enfonc et pris. C'tait un
prince humain, dbonnaire, bienfaisant. Il prouva, dans cette occasion,
combien il importe aux matres du monde de possder les coeurs de leurs
sujets. Dj les Sarrasins l'emmenaient, lorsque les vivandiers, les
valets qui gardaient le bagage, les femmes mme, transports d'un
courage extraordinaire, coururent  son secours. Avec les instrumens de
leurs mtiers, et les armes qu'ils ramassrent sur le champ de bataille,
ils firent de si grands efforts, qu'ils l'arrachrent des mains des
barbares, et le mirent en tat de rallier ses gens qui repoussrent les
infidles loin du camp. L'intrpide Brancion, second de son fils, eut
aussi la gloire, quoique sans cavalerie, de forcer les Egyptiens  se
retirer en dsordre; mais le jour mme il expira des blessures qu'il
avait reues, _s'estimant trop heureux_, dit Joinville, son neveu, _de
mourir pour Jsus-Christ, faveur qui toit depuis long-temps l'objet
de ses voeux_. Partout enfin les Sarrasins attaqurent avec furie, et
partout ils furent repousss avec grande perte. Les Franais, dans cette
occasion, se surpassrent, pour ainsi dire eux-mmes, et remportrent
tout l'honneur de la journe, sans cavalerie, presque sans armes, et
contre une arme quatre fois plus forte que la leur.

C'est cet avantage si glorieux que le saint roi, qui joignait toujours
la modestie au plus parfait hrosme, exprime dans sa lettre sur
sa prison et sur sa dlivrance, par ces termes si simples, mais si
nergiques: Les infidles, avec toutes leurs troupes, vinrent fondre
sur notre camp; Dieu se dclara pour nous: le carnage fut trs-grand de
leur ct.

Pntr des mmes sentimens, aussitt que les ennemis eurent fait sonner
la retraite, il assembla les seigneurs de son arme pour les exhorter 
rendre grace au Dieu tout-puissant qui les avait soutenus, et dont
le secours leur tait si ncessaire dans la conjoncture o ils se
trouvaient.

Elle tait des plus glorieuses; mais il en aurait fallu profiter, ont
dit ceux qui se mlent de juger des vnemens lorsqu'ils sont arrivs,
et qui ont blm la conduite de saint Louis. L'arme chrtienne tait
diminue de moiti: il semble qu'il n'y avait qu' retourner  Damiette
pour y attendre les secours de l'Europe. Cette ville tait la plus forte
de l'Egypte, et les troupes du roi taient plus que suffisantes pour la
dfendre, si les Sarrasins osaient l'attaquer. On y aurait mis en sret
les malades et les blesss, et l'on aurait tir, par la Mditerrane,
les vivres et les munitions ncessaires. Louis, ayant assembl les
seigneurs de l'arme, ils ne furent pas d'avis de dcamper. Ils
s'imaginrent que les ennemis n'taient pas en tat de tenter une
troisime attaque, et on ne voulut pas qu'une retraite leur donnt lieu
de s'attribuer l'avantage du combat. Vanit ridicule; l'honneur des
Franais tant assez  couvert par les actions courageuses qu'ils
avaient faites. Ils dterminrent donc le roi  consentir de rester dans
le camp, aprs lui avoir encore reprsent que, dans leur retraite, ils
pourraient tre attaqus par les Sarrasins. Cette rsolution fut blme
par beaucoup de personnes; mais ce ne fut que dans la suite, lorsqu'on
en jugea par l'vnement, sans approfondir les raisons qui avaient
oblig de la prendre. Elle aurait sans doute russi, sans la funeste
rvolution qui arriva dans l'Egypte, quelques jours aprs, et causa les
plus grands malheurs.

Pendant que le roi faisait reposer son arme, dont il adoucissait les
peines par ses libralits et par les exemples de patience qu'il
lui donnait, on apprit l'arrive d'Almoadan, fils du dernier soudan
Melech-Sala. C'tait un jeune prince de vingt-cinq ans, fort sage,
instruit par l'adversit, qui avait dj de l'exprience, et dont le
mrite ayant donn de la jalousie  son pre, le lui avait fait
tenir toujours loign, et comme prisonnier au chteau de Cafa, en
Msopotamie. Sa prsence, les bonnes qualits qu'on remarquait en
sa personne, l'arme qu'il conduisait, firent reprendre courage aux
Egyptiens, et il paraissait, dans les soldats musulmans, un grand
empressement pour aller, sous sa conduite, achever d'exterminer ce reste
de chrtiens dont on n'ignorait pas la mauvaise situation.

Nanmoins ce jeune prince, ayant pris l'avis de son conseil, jugea que
la voie d'un trait tait plus sre, et en fit faire la proposition au
roi qui l'accepta. On convint d'un lieu o les dputs s'assembleraient,
et le roi y envoya, entr'autres, Geoffroi de Sargines.

On convint que le roi rendrait la ville de Damiette, et que le soudan
le mettrait en possession de tout le royaume de Jrusalem; que tous les
malades et blesss de l'arme seraient transports  Damiette; qu'on y
pourvoirait  leur sret jusqu' ce qu'ils fussent rtablis, et en tat
de partir; que le roi en retirerait toutes les machines de guerre qui
lui appartenaient; que les Sarrasins laisseraient emporter aux Franais
tous les magasins de chair sale qu'ils y avaient faits, et qu'ils
pourraient, aprs avoir vacu la place, en tirer des provisions  un
prix raisonnable.

Quand ce trait eut t conclu, le soudan demanda des otages pour
assurance de l'excution. On offrit de lui donner un des deux frres du
roi, le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers.

Les Mahomtans le refusrent: soit que le soudan n'et commenc 
traiter avec les chrtiens que pour les amuser, soit qu'il crt que
l'extrmit o ils taient rduits les amenerait aux plus dures
conditions, il protesta qu'il n'accepterait d'autre otage que la
personne du roi mme. A ces mots, le bon chevalier Geoffroi de Sargines
fut saisi d'une noble colre. On doit assez connatre les Franais,
dit-il avec indignation, pour les croire prts  souffrir mille morts,
plutt que de livrer leur prince entre les mains de ses ennemis. _Ils
aimeroient beaucoup mieux que les Turcs les eussent tous tus, qu'il
leur ft reproch qu'ils eussent baill leur roi en otage_. Peu s'en
fallut que tout le conseil ne ft paratre autant de chaleur contre le
monarque lui-mme. Il voulait qu'on lui permt de se sacrifier pour le
salut de son peuple. Tous, au contraire, demandaient  mourir pour lui:
rare espce de combat, aussi glorieux pour le souverain qui, cette fois,
ne fut pas le matre, que pour les sujets qui, dans cette occasion, se
firent un devoir de dsobir. Ainsi, toute ngociation fut rompue.

Cependant on ne vit jamais d'arme accable en mme temps de plus de
maux et de misres que l'tait celle des chrtiens. Les maladies se
mirent dans tous les quartiers, et principalement le scorbut et les
fivres malignes, causes par les extrmes chaleurs. Mais ce qui
augmenta la corruption de l'air, fut l'infection des corps qui avaient
t jets dans la rivire, aprs les deux batailles, et qui, au bout
de neuf ou dix jours, revenant sur l'eau, s'arrtrent au pont de
communication du camp du roi avec celui du duc de Bourgogne, rpandant
fort loin une odeur insupportable.

On et remdi  ce mal, si on avait rompu le pont; mais on n'avait
garde de prendre cet expdient qui aurait spar les deux camps. Le roi
paya cent hommes pour faire passer les cadavres par-dessous le pont, et
ce travail dura huit jours, parce que ce prince, par pit, voulut qu'on
dmlt, pour les faire inhumer, les corps des chrtiens d'avec ceux
des Mahomtans. Cette peine qu'on se donna  remuer tous ces corps
dj pourris, et qui dura si long-temps, ne servit qu' empester l'air
davantage. Nul de ceux qui y furent occups ou prsens, ne manqua d'tre
frapp de maladie; un trs-grand nombre en mourut, et le camp ne fut
plus qu'un hpital ou un cimetire. Pour comble de malheur, la famine
suivit de prs toutes ces misres. Les Sarrasins enlevaient tous les
convois que la reine faisait embarquer  Damiette. Rien ne venait par
terre. Les vivres, en peu de jours, furent  un prix excessif. Cette
preuve ne put vaincre la constance et la charit du saint roi; il ne
parut jamais plus grand que dans cette cruelle extrmit.

La bonne fortune n'avait point lev son coeur, la mauvaise ne fut
point capable de l'abattre. Il donnait ordre  tout; il voyait tout par
lui-mme. En vain les seigneurs de sa suite lui reprsentrent qu'il
exposait sa vie, en visitant chaque jour des malheureux attaqus d'un
mal pestilentiel; ils n'en reurent d'autre rponse, sinon qu'il n'en
devait pas moins  ceux qui s'exposaient tous les jours pour lui. Il
leur portait des mdicamens, les soulageait de son argent, les consolait
par ses exhortations. Guillaume de Chartres, l'un de ses chapelains,
rapporte qu'tant all exhorter  la mort un ancien valet-de-chambre du
roi, nomm Gaugelme, fort homme de bien, serviteur fidle et trs-chri:
J'attends mon saint matre, dit le moribond. Non, je ne mourrai point
que je n'aie eu le bonheur de le voir. Il arriva en effet dans le
moment; et,  peine fut-il sorti, que le malade expira dans les
sentimens de la plus parfaite rsignation.

Mais l'vnement ne justifia que trop ce que tout le monde avait prvu.
Le saint roi fut attaqu du mme mal, avec une violente dyssenterie, et
son courage, qui l'avait soutenu jusque-l contre tant de fatigues, cda
enfin  la contagion de l'air et  la dlicatesse de sa complexion; il
se vit rduit tout  coup  une extrme faiblesse.

Dans cette extrmit, on prit la rsolution de quitter ce camp et de
faire retraite vers Damiette. C'tait une chose trs-difficile. Les
Sarrasins qui voyaient bien que l'arme chrtienne serait force
de prendre ce parti, avaient une arme toute prte  charger
l'arrire-garde durant la marche, et ce n'tait pas l le plus grand
danger.

Il y avait du camp  Damiette prs de vingt lieues, et il fallait les
faire  travers une multitude innombrable d'ennemis qui gardaient tous
les passages; mais c'tait une ncessit, il fallut tout hasarder.

Avant que le roi se mt en marche, il fit passer tous les malades
et tous les bagages; il les suivit tant malade lui-mme, et confia
l'arrire-garde  Gaucher de Chtillon. Au premier mouvement que fit
l'arme, les ennemis chargrent l'arrire-garde, et prirent le seigneur
Errart de Valery; mais il fut repris par Jean son frre, et ils
n'osrent plus revenir. Ds que l'arme eut pass la rivire du Thanis,
et que le roi se fut joint au camp du duc de Bourgogne, il fit embarquer
sur ce qui lui restait de vaisseaux les malades et les blesss, avec
ordre de descendre la rivire, et de regagner Damiette. Plusieurs
compagnies d'archers furent commandes pour les escorter: il y avait un
grand navire sur lequel se mit le lgat avec quelques vques. Tous
les seigneurs conjurrent le roi d'y monter aussi; mais, quoique
trs-faible, et pouvant  peine se soutenir, il protesta qu'il ne
pouvait se rsoudre  abandonner tant de braves gens qui avaient expos
si gnreusement leur vie pour le service de Dieu et pour le sien; qu'il
voulait les ramener avec lui, ou mourir prisonnier avec eux.

Il marcha donc  l'arrire-garde que commandait toujours l'intrpide
Chtillon; et, de tous ses gendarmes, Louis ne retint avec lui que le
seul Geoffroi de Sargines. L'tat o sa maladie l'avait rduit ne lui
permit pas de se charger de tout l'attirail de la guerre, qui tait
alors en usage. Il tait mont sur un cheval de petite taille, dont
l'allure douce s'accommodait davantage  sa faiblesse, sans casque, sans
cuirasse, sans autres armes que son pe. L'arme avait fait peu de
chemin, lorsqu'elle se vit harcele par les troupes sarrasines, qui
tombaient de toutes parts sur elle, sans nanmoins s'engager au combat.
Guy Duchtel, vque de Soissons, de la maison de Chtillon, ne pensant
qu' prir glorieusement, s'abandonna dans une de ces escarmouches au
milieu des ennemis: et, aprs en avoir tu un grand nombre de sa main,
il trouva enfin cette glorieuse mort qu'il cherchait en combattant
pour Jsus-Christ. On croyait alors que les canons qui dfendent aux
ecclsiastiques de manier les armes, ne s'tendaient pas jusqu'aux
guerres saintes, et que les pasteurs qui quittaient leur troupeau pour
courir aprs les loups, taient en droit de les tuer.

Chtillon et Sargines montrrent plus de conduite sans faire paratre
moins de valeur; ils soutinrent, presque seuls, tout l'effort des
barbares. Le saint roi ne cessait, depuis, de faire en toutes rencontres
l'loge de ces deux guerriers, et disait que jamais il n'avait vu de
chevaliers faire tant et de si vaillans exploits pour le dfendre
dans cette fcheuse extrmit. Ce fut ainsi que les deux intrpides
chevaliers conduisirent le monarque jusqu' une petite ville nomme par
Joinville Casel[1], et par d'autres Sarmosac, ou Charmasac. _L_, dit
Joinville, _il fut descendu au giron d'une bourgeoise de Paris_[2].
_Telle toit sa foiblesse, que tous les cuidrent voir passer, et
n'esproient point que jamais il pt passer celui jour sans mourir_.

[Note 1: Joinville, page 77.]

[Note 2: Il faut croire que c'tait apparemment une femme de Paris, qui,
par quelque aventure extraordinaire, tait tablie dans cette ville si
loigne de sa patrie.]

Chtillon cependant qui veillait  la gloire et  la sret de ce
prince, dfendit long-temps seul l'entre d'une rue troite qui
conduisait  la maison o tait le roi. On voyait Chtillon tantt
fondre sur les infidles, abattant et tuant tous ceux dont il avait pu
prvenir la fuite par sa vitesse; tantt faisant retraite pour arracher
de son cu, de sa cuirasse, et mme de son corps, les flches et les
dards dont ils taient hrisses. Il retournait ensuite avec plus de
furie, et se dressant sur les triers, il criait de toute sa force: _A
Chtillon! chevaliers,  Chtillon! et o sont mes prud'hommes?_ Mais,
en vain; personne ne paraissait. Accabl enfin par la foule, puis de
fatigue, tout couvert de traits, et perc de coups, il tomba mort en
dfendant la religion et son roi. Ainsi prit Gaucher de Chtillon,
jeune seigneur de vingt-huit ans. Heureux si, en s'immolant pour le
bien public, il et pu garantir des malheurs auxquels il fut expos, un
prince qui mritait de pareils sacrifices! Mais Dieu en avait autrement
ordonn: il voulut que Louis donnt au monde le spectacle d'une autre
sorte de gloire que les chrtiens seuls savent trouver dans les
souffrances, l'opprobre et l'ignominie.

Cependant les restes de l'arrire-garde arrivrent, toujours poursuivis,
toujours faisant une vigoureuse rsistance. Philippe de Montfort vint
trouver le roi pour lui dire _qu'il venoit de voir l'mir avec lequel on
avoit trait d'une trve quelques jours auparavant, et que si c'toit
son bon plaisir, que encore derechef il lui en iroit parler_. Le
monarque y consentit, promettant de se soumettre aux conditions que le
soudan avait d'abord demandes. Le Sarrasin ignorait l'tat pitoyable o
les croiss taient rduits. Montfort connaissait l'impatience qu'avait
le soudan de se voir en possession de Damiette. Tout ce qu'il avait vu
faire aux Franais lui donnait lieu de craindre que le courage, joint au
dsespoir, ne les portt  des choses plus grandes encore: il accepta
donc la proposition, et voulut bien traiter de nouveau. La trve fut
conclue  la satisfaction des deux parties. Montfort, pour assurance
de la parole qu'il donnait, tira l'anneau qu'il avait au doigt, et le
prsenta  l'mir, qui le reut. Dj ils se touchaient dans la main,
_lorsqu'un tratre_[1], _mauvais huissier_, dit Joinville, _nomm
Marcel, commena  crier  haute voix: Seigneurs, chevaliers franois,
rendez-vous tous, le roi vous le mande par moi, et ne le faites point
tuer_. A ces mots, la consternation fut gnrale: on crut que le
monarque tait en effet dans un grand danger; _chacun rendit ses btons
et harnois_. L'mir ne fut pas long-temps  s'apercevoir d'un changement
si soudain; et voyant que de tous cts on emmenait prisonniers les gens
du roi, il dit au malheureux Montfort qu'on ne faisait point de trve
avec un ennemi vaincu, et le fora lui-mme de rendre les armes.

[Note 1: Joinville, p. 62.]

En mme temps l'un des principaux mirs, nomm Gemaledin, entra dans
Charmasac avec un corps considrable de troupes; et trouvant le
roi environn de gens qui songeaient bien moins  le dfendre qu'
l'empcher d'expirer, il se saisit de sa personne et de tous ceux qui
s'empressaient  la soulager: les deux princes ses frres, Alphonse et
Charles, tombrent aussi entre les mains des infidles. Ce qu'il y a de
certain, c'est que tous ceux qui se retiraient par terre, seigneurs ou
simples soldats, subirent le mme sort; les uns plus tt, les autres
plus tard, tous furent tus ou pris. L'oriflamme, tous les autres
drapeaux, tous les bagages, furent conduits en triomphe  Massoure avec
les captifs, dont le nombre tait si grand, qu'ils y furent entasss les
uns sur les autres. Le destin de ceux qui taient sur le Thanis ne fut
pas plus heureux. Il n'y eut que le lgat, le duc de Bourgogne, et
quelques autres, monts sur de grands vaisseaux, qui eurent le bonheur
d'chapper. Les autres btimens moins forts, investis de tous cts, ou
prirent par le feu grgeois, ou demeurrent a la merci des barbares.
Tout ce qu'il y avait de malades fut impitoyablement massacr: on ne fit
grce qu'aux gens de marque dont on esprait tirer une grosse ranon.
Joinville, que son extrme faiblesse avait oblig de s'embarquer, eut
aussi le malheur d'tre envelopp. Il fit jeter l'ancre au milieu du
fleuve; mais ayant vu dans le moment quatre grands vaisseaux ennemis qui
venaient l'aborder, il dlibra avec ses chevaliers sur ce qu'il y avait
 faire: tous convinrent qu'il fallait se rendre, except un sien clerc,
qui disait que tous devaient se laisser tuer afin d'aller en paradis:
_Ce que ne voulmes croire_, dit-il avec sa navet ordinaire, _car la
peur de la mort nous pressoit trop fort_. Il se rendit, de l'avis de
ceux qui taient en sa compagnie, aprs avoir jet dans la rivire un
petit coffre o il y avait toutes ses pierreries et ses reliques. Comme
il tait presque mourant, il courait risque d'tre tu; mais un de ses
mariniers, pour lui sauver la vie, dit aux infidles que ce chevalier
tait cousin du roi. Sur cela, un sarrasin qui voulait le faire son
prisonnier, vint  lui, et lui dit qu'il tait perdu s'il ne le suivait
et n'entrait dans son vaisseau. Il y consentit, et s'tant fait attacher
 une corde, il se jeta dans l'eau avec le Sarrasin mme, qui se fit
tirer avec lui dans le vaisseau. Il fut conduit  terre, o d'autres
Sarrasins voulaient le tuer; mais celui qui l'avait pris, le tenant
embrass, criait de toute sa force: _C'est le cousin du roi, ne le
tuez pas!_ Cela lui sauva la vie, et mme le fit traiter avec assez
d'humanit, jusque-l qu'un seigneur sarrasin lui fit prendre un
breuvage qui le gurit en peu de jours de la maladie dont il tait
attaqu, et qui l'avait mis presqu' l'extrmit.

Il fut conduit au commandant de la flotte, qui lui demanda s'il tait
cousin du roi: il rpondit que non, et que c'tait un de ses mariniers
qui avait dit cela de lui-mme. Il lui demanda s'il n'tait pas alli de
l'empereur Frdric; il rpondit qu'il l'tait par sa mre. Le gnral
lui rpartit qu' la considration de ce prince qu'il estimait, il
aurait des gards pour lui.

Il eut la douleur de voir gorger en sa prsence un grand nombre de
malades, et entr'autres ce brave prtre messire Jean de Vaisy, son
aumnier, dont j'ai parl, qui avait attaqu et mis en fuite six
Sarrasins. Ayant fait dire par le Sarrasin dont il tait prisonnier, aux
officiers qui prsidaient  ce cruel massacre: _Qu'ils faisoient grand
mal, et contre le commandement de leur grand Saladin, qui disoit qu'on
ne devoit tuer ni faire mourir homme depuis qu'on lui avoit fait manger
de son pain et de son sel_, ils rpondirent qu'ils le faisaient ainsi
par compassion pour leur misre, et pour leur pargner les douleurs que
la maladie leur causait.

Louis, dans sa prison, parut aussi grand que sur le trne, sur le pont
de Taillebourg et  la descente  Damiette. On ne lui avait laiss que
son brviaire; il le prit de la main de son chapelain, et le rcita avec
autant de tranquillit que s'il et t dans l'oratoire de son palais.
Les barbares eux-mmes admirrent sa constance plus qu'hroque. Il
tait si faible qu'il fallait le porter lorsqu'il voulait faire un pas:
il manquait des choses les plus ncessaires; au commencement il n'eut
pour se couvrir la nuit, qu'une vieille casaque qu'un prisonnier lui
donna; il tait dnu de presque tout secours; jamais rien ne put
l'branler. Un seul homme nomm Isambert, composait tout son domestique;
il lui prparait  manger, faisait son pain, et lui tenait lieu de toute
cette foule d'officiers, si empresss pour le service des rois. Tout
faible et tout malade qu'il tait, il ne lui chappa jamais ni signe
de chagrin, ni mouvement d'impatience. Il rcitait tous les jours son
brviaire avec son chapelain, et se faisait lire toutes les paroles de
la messe, except celles de la conscration.

La sant de Louis tant si affaiblie qu'il pouvait  peine se soutenir,
le sultan Almoadan apprhenda enfin de le voir mourir, de perdre la
grosse ranon qu'il en esprait, et de ne pouvoir rentrer en possession
de la ville de Damiette. Cette crainte le fit changer tout--coup de
conduite  l'gard de son prisonnier. Il lui permit de faire venir des
toffes, lui fit prsent de deux vestes de taffetas noir, fourres de
vair, avec une garniture de boutons d'or; lui donna ses gens pour le
servir, avec ordre de lui fournir tout ce qu'il demanderait. Enfin il
lui envoya ses mdecins, qui lui firent prendre un breuvage qui
le gurit en quatre jours. Le temps dont je parle tait, chez les
mahomtans, un sicle de lumire; ils cultivaient les sciences, et entre
autres la mdecine, avec succs.

Quelque temps aprs le lieutenant du sultan fit monter  cheval le sire
de Joinville, et le faisant marcher  ct de lui, il le conduisit au
lieu o tait le roi avec les deux princes ses frres. L taient aussi
plusieurs seigneurs, et plus de dix mille autres captifs de toute
condition; mais les prisonniers de marque spars des autres, et ceux-ci
renferms dans une espce de parc, clos de murailles.

Au bout de quelques jours, un des principaux officiers sarrasins y
arriva avec des soldats, et, faisant sortir du parc les prisonniers
les uns aprs les autres, on leur demandait s'ils voulaient renoncer
Jsus-Christ: ceux qui rpondaient que non avaient la tte tranche dans
le moment; ceux qui renonaient taient mis  part.

Joinville et les autres seigneurs furent mis dans un quartier de rserve
que les infidles faisaient exactement garder, et le roi dans une tente,
entoure pareillement d'une forte garde. Le dessein du soudan, en les
faisant ainsi sparer, tait de traiter en mme temps avec le roi, d'une
part, et de l'autre avec les seigneurs.

Almoadan leur envoya un de ses mirs, avec un truchement qui leur
demanda s'ils voulaient traiter de leur dlivrance, et leur dit de
choisir quelqu'un d'entre eux pour convenir de leur ranon. Ils
choisirent le comte Pierre de Bretagne, auquel on proposa d'abord de
remettre entre les mains du soudan quelques-unes des forteresses que les
chrtiens tenaient encore dans la Palestine. Le comte rpondit que la
chose n'tait pas en leur disposition, mais en celle de l'empereur
Frdric, comme roi de Jrusalem, et que ce prince n'y consentirait pas.
On lui proposa en second lieu de rendre au soudan quelques places qui
dpendaient des chevaliers du Temple, ou de ceux de l'Hpital. Le
comte rpondit que cela tait impossible, parce que ceux  qui l'on en
confiait la garde faisaient un serment particulier, en y entrant, de ne
rendre aucunes places pour sauver la vie  qui que ce ft. L'officier
mahomtan rpondit en colre, qu'il voyait bien qu'ils ne voulaient pas
tre dlivrs, et que bientt ils seraient traits comme ils venaient
d'en voir traiter tant d'autres; et ensuite il congdia le comte de
Bretagne et les envoys qui l'avaient accompagn.

On leur en donna la peur toute entire: un moment aprs ils virent
venir vers eux un grand nombre de jeunes soldats, ayant  leur tte un
vieillard musulman qui paraissait un homme de distinction; il leur fit
demander par un truchement s'il tait vrai qu'ils crussent en un seul
Dieu, qui ft n, crucifi et mort pour eux, et ensuite ressuscit. Ils
rpondirent tous avec fermet qu'ils le croyaient; mais la repartie
qu'il leur fit les surprit beaucoup. Si cela est, leur rpondit-il, ne
vous dcouragez point dans l'tat malheureux o vous vous trouvez: vous
souffrez, mais vous n'tes pas encore morts pour lui comme il est mort
pour vous; et, s'il est ressuscit lui-mme, il aura le pouvoir de vous
dlivrer bientt de votre captivit. Aprs avoir parl de la sorte, il
se retira. Comme on ne devait gure attendre une pareille morale de la
part d'un mahomtan, les prisonniers tirrent de l un bon augure pour
leur dlivrance.

_Trait du roi pour sa libert avec Almoadan, soudan d'Egypte_.

Almoadan, n'esprant plus rien obtenir des seigneurs franais, se tourna
du ct du roi, lui fit faire les mmes demandes, et en reut les
mmes rponses. Alors, transport de colre, il le fit menacer, s'il
persistait dans son obstination, de le faire mettre en bernicles,
espce de torture trs-cruelle, dont Joinville a voulu nous faire la
description; mais il s'est si mal expliqu, qu'il est difficile d'y
comprendre quelque chose.

Louis, toujours gal  lui-mme, rpondit avec modestie: _Je suis
prisonnier du sultan; il peut faire de moi  son vouloir_. Le soudan,
convaincu qu'il ne gagnerait rien par cette voie, fit proposer au roi de
donner pour sa ranon et pour celle des autres prisonniers, un million
de besans d'or, et la ville de Damiette. Louis rpondit avec une noble
fiert, _qu'un roi de France n'toit point tel, qu'il se voult rdimer
pour aucune finance de deniers; mais qu'il donneroit la ville pour sa
personne, et payerait le million de besans pour la dlivrance de sa
gent_. Le sultan, tonn de la gnrosit de son prisonnier, s'cria:
_Par ma loi! franc et libral est le franais, qui n'a voulu barguigner,
mais a octroy de faire et payer ce qu'on lui a demand. Or, lui allez
dire que je lui remets le cinquime de la somme, et qu'il n'en
payera que huit cent mille besans_, lesquels, selon quelques auteurs
contemporains, rduits  la monnaie de France de ce temps-l, faisaient
environ cent mille marcs d'argent.

Le trait fut conclu  ces conditions: Qu'il y auroit trve pour dix
ans entre les deux nations; que tous les prisonniers qu'on avoit faits
de part et d'autre, non-seulement depuis l'arrive des Franais, mais
encore depuis la suspension d'armes avec l'empereur Frdric, seroient
remis en libert; que les chrtiens possderoient paisiblement toutes
les places qu'ils tenoient dans la Palestine et dans la Syrie; que le
roi payeroit huit cent mille besans d'or pour la ranon de ses sujets
captifs, et donneroit Damiette pour sa personne, que tous les meubles
que le monarque, les princes, les seigneurs, et gnralement tous les
chrtiens, laisseroient dans cette ville, y seroient conservs sous la
garde d'Almoadan, jusqu' ce que l'on envoyt des vaisseaux pour les
transporter o l'on jugeroit  propos; que les malades et ceux dont la
prsence toit encore ncessaire  Damiette, y seroient en sret tout
le temps qu'ils seroient forcs d'y demeurer; qu'ils pourroient se
retirer par mer ou par terre, selon leur volont, et que le soudan
seroit oblig de donner des sauf-conduits  ceux qui prendroient cette
dernire voie pour se rendre en quelque place de la domination des
chrtiens.

Les choses tant ainsi rgles, il n'tait plus question que de se
disposer  l'accomplissement du trait. Le soudan fit amener le roi dans
un lieu de plaisance, nomm Pharescour, situ sur le bord du Nil, o
il avait fait btir un palais assez vaste, mais construit de bois
seulement, couvert de toiles peintes de diverses couleurs. Ce fut l que
les deux princes se virent et confrrent ensemble dans une tente qu'on
avait prpare exprs. On ignore les particularits de leur entrevue;
tout ce qu'on sait, c'est que le trait y fut ratifi, et qu'on fit de
part et d'autre les sermens convenus. Il n'tait plus question que de se
disposer au dpart et  l'vacuation de Damiette. On fit monter le roi
avec les principaux seigneurs de son arme sur quatre vaisseaux, pour
descendre la rivire vers cette ville; mais un vnement imprvu jeta le
roi en de plus grands embarras et de plus grands dangers que jamais: ce
fut la mort d'Almoadan, contre lequel les Mamelucks avaient fait une
conspiration qui clata sur ces entrefaites, et dont voici les causes et
les suites.

_Almoadan est assassin par les Mamelucks_.

Ces Mamelucks taient une espce de milice  peu prs semblable  celle
des janissaires d'aujourd'hui, except qu'elle combattait d'ordinaire 
cheval. Malech-Sala, pre du nouveau soudan, l'avait forme. Elle tait
compose de soldats qui, ds leur enfance, avaient t achets, soit en
Europe, soit en Asie, par les ordres du soudan: ainsi, ne connaissant ni
leurs pres, ni leurs mres, ni souvent mme leur pays, ils ne pouvaient
avoir d'attachement que pour le prince et pour son service. Il les
faisait lever dans tous les exercices militaires, et les traitait comme
un rgiment de ses gardes, qu'il distinguait beaucoup de ses autres
troupes: c'tait parmi eux qu'il choisissait ceux qui avaient le plus de
mrite et de talent, pour en faire ses mirs, et les autres officiers de
ses armes.

Ce corps tait fort nombreux et fort brave. Il devint redoutable au
soudan mme qui, sur le moindre soupon, faisait couper la tte aux
commandans, et confisquait leurs biens  son profit.

Almoadan, fils de Malech-Sala, suivit  contre-temps, et sans doute avec
trop d'imprudence, ce rude despotisme. Lorsqu'il fut arriv en Egypte,
et eut t reconnu souverain, il dposa la plupart de ceux qui
possdaient les charges de la cour et de l'arme, pour les donner  ceux
qu'il avait amens d'Orient. C'tait des jeunes gens qui avaient toute
sa confiance, et qui engloutissaient toutes les grces.

_Le sultan est assassin par les Mamelucks_.

Ce fut pendant le temps qu'on ngociait la trve avec le roi de France,
que les mirs, qui taient tous du corps des Mamelucks formrent une
conjuration contre Almoadan, dans laquelle entra la sultane Sajareldor,
veuve du dfunt soudan, qui avait t disgracie. Ils s'imaginrent
que, lorsque Almoadan serait matre de Damiette, et que l'Egypte serait
entirement pacifie, son caractre absolu disposerait de leurs biens et
de leurs vies, suivant ses soupons et ses caprices. C'est pourquoi ils
rsolurent d'excuter leur dessein  Pharescour. Ils gagnrent plusieurs
officiers subalternes, et un grand nombre de soldats; et, comme le
soudan tait sur le point de partir pour aller prendre possession de
Damiette, suivant le trait fait avec le roi de France, il fit mettre
son arme sous les armes, et marcher vers la ville. Pour la faire
avancer plus promptement, les chefs des conjurs firent rpandre le
bruit que Damiette avait t prise sur les chrtiens, et qu'il fallait
se hter pour avoir part au butin. Le dpart de l'arme n'avait laiss
auprs du soudan, pour sa garde  Pharescour, qu'une partie des
Mamelucks qui taient de la conjuration, et ce prince infortun, qui ne
se dfiait de rien, se trouva livr  leur discrtion. Il avait dn
 Pharescour, dans le palais de bois dont j'ai parl, qui tait d'une
grandeur prodigieuse, et contenait diffrens appartemens. Aprs son
repas, s'tant lev de table, comme il congdiait plusieurs mirs pour
se retirer dans une chambre voisine, celui qui portait l'pe nue devant
lui, selon la coutume, se tourna brusquement, et lui en dchargea un
grand coup qui ne fit cependant que lui fendre la main depuis le doigt
du milieu, jusque bien avant dans le bras. Le soudan, se voyant sans
armes, prit la fuite, et se sauva vers le haut du btiment, o il se
renfermt, sans qu'on se mt en peine de le poursuivre; mais aussitt
le redoutable feu grgeois ayant t jet en diffrens endroits de
l'difice, il fut en un moment tout en flammes. Le soudan, voyant qu'il
fallait prir, aima mieux s'exposer  la fureur des conjurs, que de se
voir brler tout vif. Il descendit, et se jeta au milieu des soldats
pour gagner la rivire. Il fut bless dans le flanc, d'un poignard qui y
resta, et avec lequel il se jeta dans le Nil pour le passer  la nage.
Il y fut poursuivi par neuf assassins qui lui trent la vie. Un d'eux,
nomm Octa, l'ayant tir  terre, lui ouvrit la poitrine, en arracha le
coeur, et aussitt, tenant ce coeur dans sa main toute ensanglante, il
monta sur le vaisseau o tait le roi, et lui dit: Que me donneras-tu
pour t'avoir dlivr d'un ennemi qui t'en et fait autant s'il et
vcu?

Louis ne rpondit  cette brutale question que par un regard de mpris
qui fit assez voir qu'il avait horreur d'une action si dtestable. On
ajoute qu'Octa le pria de le faire chevalier de sa main; que le roi lui
rpondit qu'il le ferait volontiers, s'il voulait se faire chrtien, et
que l'infidle se retira plein de respect pour ce prince, dont il ne
pouvait assez admirer la fermet et le courage.

Un moment aprs, trente de ces assassins entrrent dans le vaisseau,
et criant, _tue! tue!_ Chacun en ce moment se crut mort. Plusieurs
se jetrent aux pieds d'un religieux de la Trinit, de la suite de
Guillaume, comte de Flandre, pour lui demander l'absolution. Le seigneur
Guy d'Ybelin, conntable de Chypre, se jeta  genoux devant Joinville,
et se confessa  lui: _Et je lui donnai_, ajoute ce seigneur, _telle
absolution comme Dieu m'en avoit donn le pouvoir; mais de chose qu'il
m'et dite, quand je fus lev, oncque ne m'en recordai de mot; mais en
droit moi, ne me souvenois alors de mal ne pch que oncque j'eusse
fait, et je m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, tendant le cou, et
disant ces mots en faisant le signe de la croix: Ainsi mourut sainte
Agns_. Telle tait la simplicit de ces bons chevaliers, qui avaient au
moins beaucoup de foi. Ils en furent quittes pour la peur. Les trente
assassins sortirent du vaisseau sans faire mal  personne. Une pareille
scne se passait dans la tente du roi, o une troupe de ces sclrats
entra avec confusion, l'pe nue, et teinte encore du sang de leur
prince. Leur dmarche, leurs cris, leur fureur enfin, qui paraissait
peinte sur leurs visages, n'annonaient rien que de funeste. Louis, sans
rien diminuer de cet air majestueux qui inspirait le respect, mme
aux plus barbares, laissa tranquillement rugir ces btes froces, ne
montrant ni moins de srnit, ni moins de dignit que s'il et t
 quelque crmonie d'clat au milieu de ses barons. Cette constance
hroque lui attira l'admiration de ces infmes parricides; ils
s'adoucirent tout d'un coup, et se prosternant jusqu' terre: _Ne
craignez, rien, Seigneur_, lui dirent-ils, _vous tes en sret; il
fallait que les choses se passassent comme elles viennent d'arriver:
nous ne vous demandons que l'excution du trait, et vous tes libre_.

On dit mme qu'ils furent si touchs de son intrpidit, qu'ils mirent
en dlibration de le choisir pour leur soudan; mais le voyant si ferme
dans ce qui regardait sa religion, ils apprhendrent qu'il ne renverst
bientt toutes leurs mosques. Un jour le saint monarque s'entretenant
de cette aventure avec Joinville, lui demanda s'il croyait qu'il et
accept la couronne d'Egypte. Le naf snchal rpondit[1], _qu'il
et fait en vrai fol, vu qu'ils avoient ainsi occis leur seigneur. Or
sachez_, reprit Louis, _que je ne l'eusse mie refuse_. Tel tait
le zle de ce prince vritablement chrtien, que dans l'esprance de
convertir ces infidles, il se ft expos  une mort certaine.

[Note 1: Joinville, page 73.]

Le lendemain, les mirs envoyrent demander communication du trait fait
avec le soudan. Le comte de Flandre, le comte de Soissons, et plusieurs
seigneurs, allrent leur parler  ce sujet. Les mirs leur rptrent ce
qu'ils avaient dj dit au roi, que le dessein du soudan, sitt qu'il
et t en possession de Damiette, tait de lui faire couper la tte, et
 tous les seigneurs franais, et que, pour marque de sa perfidie, il
en avait dj envoy quelques-uns au Grand-Caire, o il les avait fait
massacrer.

Cependant le trait fut confirm; mais les mirs voulurent que la moiti
de la ranon ft paye avant le dpart du roi, et il y consentit. Il fut
question de faire un nouveau serment de part et d'autre: les mirs
le firent  leur manire, et le roi le reut; mais il voulurent lui
prescrire la forme du sien. Ils en avaient fait composer la formule par
quelques rengats, en cette manire: Qu'au cas que le roi manqut  sa
promesse, il consentait d'tre  jamais spar de la compagnie de Dieu
et de la Vierge Marie, des douze aptres, des saints et saintes du
Paradis. Le roi n'eut aucune peine sur ce point-l; mais la seconde
partie lui fit horreur. On voulait qu'il s'exprimt en ces termes: Que,
s'il violait son serment, il serait rput parjure, comme un chrtien
qui a reni Dieu, son baptme et sa loi, et qui, en dpit de Dieu,
crache sur la croix et la foule aux pieds. Il protesta que ces
horribles paroles ne sortiraient jamais de sa bouche. Les mirs ayant
appris la rponse du roi, en furent trs-irrits, et assurrent celui
qui la leur porta, que, s'il ne faisait ce serment (comme eux avaient
fait le leur de la manire qu'il avait voulu), ils lui couperaient la
tte, et  tous les seigneurs de sa suite. Cette menace, rapporte au
roi, ne l'branla pas plus que les instances que lui firent les
deux princes ses frres, qui lui reprsentaient qu'il devait passer
par-dessus ce scrupule, puisqu'il tait en rsolution d'excuter sa
promesse avec toute l'exactitude possible.

Les mirs pleins de rage vinrent  sa tente, comme pour lui ter la vie;
mais l'avarice tait un frein qui arrtait leur fureur: ils craignaient
de perdre la grosse ranon que le roi avait promise, et ils voulaient
avoir Damiette. S'imaginant que le patriarche de Jrusalem tait celui
qui empchait le roi de les satisfaire, un mir fut sur le point de lui
couper la tte; mais ils se contentrent de le faire lier  un poteau,
o ils lui firent serrer les mains avec tant de violence, qu'elles
furent en un moment horriblement enfles, et que le sang en ruisselait.
Ce pauvre vieillard qui avait quatre-vingts ans, press par la douleur,
criait au roi de toute sa force: Ah! sire, jurez hardiment: j'en
prends le pch sur moi et sur mon me, puisque vous avez la volont
d'accomplir votre promesse. Le roi tint ferme, et les mirs, voyant
qu'il se mettait peu en peine de toutes leurs menaces furent contraints
de se contenter de la premire partie du serment qu'ils lui avaient
prescrit, et que les seigneurs franais firent aussi.

Les Sarrasins donnrent la couronne  la sultane Sajareldor, lui firent
serment de fidlit, et choisirent entre eux des gnraux pour commander
les armes sous son autorit. Ce fut avec eux que le roi arrta
dfinitivement les articles du trait.

Les vaisseaux qui portaient le roi et les prisonniers vogurent vers
Damiette, o l'on tait dans la dernire consternation sur les diffrens
bruits qui avaient couru touchant la personne du roi et celles des deux
princes ses frres. La comtesse d'Artois y tait dans la plus grande
affliction de la mort de son mari. L'incertitude du sort du roi et des
princes, et l'approche de l'arme ennemie, tenaient la reine et les
comtesses d'Anjou et de Poitiers dans de mortelles alarmes. Le duc de
Bourgogne et Olivier de Termes, qui commandaient la garnison, avaient
toutes les peines du monde  les rassurer. Les Gnois et les Pisans
furent sur le point d'abandonner la ville et de s'enfuir sur leurs
vaisseaux. Il fallut que la reine s'obliget de leur fournir des vivres
 ses dpens pour obtenir qu'ils demeurassent. Elle tait accouche
avant terme d'un fils, qui fut nomm Jean, et surnomm Tristan, pour
marquer la triste et fcheuse conjoncture de sa naissance. Cette couche
prmature avait t l'effet de sa douleur et de son chagrin; elle tait
dans de si terribles apprhensions, qu'il ne se passait pas de nuit que,
trouble par des songes effrayans, elle ne crt voir les Sarrasins en
furie attenter  la vie du roi son mari, ou entrer en foule dans sa
chambre pour l'enlever elle-mme; elle se tourmentait, s'agitait, et
sans fin s'criait: _A l'aide!  l'aide!_ On fut oblig de faire veiller
dans sa chambre un _chevalier vieil et ancien_, dit Joinville[1], _g
de quatre-vingts ans et plus, arm de toutes pices_, qui, toutes les
fois que ces tristes imaginations la rveillaient, lui prenait la main
_et lui disait: Madame, je suis avec vous; n'ayez peour_. Un jour, ayant
fait retirer tout le monde, except ce brave vieillard, elle se jeta 
genoux: _Jurez-moi_, lui dit-elle, _que vous m'accorderez ce que je
vas vous demander_. Il le lui promit avec serment. _Eh bien, sire
chevalier_, reprit-elle, _je vous requiers, sur la foi que vous m'avez
donne, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la
tte avant qu'ils me puissent prendre_. Ce bon gentilhomme rpondit _que
trs-volontiers il le feroit, et que j l'avoit-il eu en pense d'ainsi
le faire si le cas y choit_.

[Note 1: Joinville, pages 78 et 79.]

_Le roi est mis en libert et Damiette est rendue_.

L'arrive du roi remit un peu les esprits: il n'entra pas dans la place,
mais le seigneur Geoffroy de Sargines fut charg de donner les ordres
pour la reddition. La reine, les princesses et les autres dames furent
transportes sur les vaisseaux. On laissa dans la ville les malades, les
machines et les magasins, jusqu' ce qu'on pt les retirer, suivant un
des articles du trait.

On ne fut pas long-temps  connatre qu'on avait affaire  des gens sans
foi et sans honneur, car ils firent main-basse sur tous les malades;
et ayant bris les machines qu'ils s'taient engags de rendre, ils y
mirent le feu, et les brlrent toutes. Ils n'en demeurrent pas-l. Les
gnraux sarrasins mirent en dlibration s'ils ne traiteraient pas le
roi et les autres prisonniers comme ils avaient trait les malades.
Un des mirs soutint qu'il ne fallait pas balancer, et que c'tait
l'Alcoran mme qui ordonnait de ne point faire de quartier aux ennemis
de leur loi. Il ajouta que, quand on se serait dfait du roi de France,
et de la fleur de la noblesse franaise, on n'aurait point de vengeance
 craindre, parce que ce prince n'avait que des enfans en bas ge. Peu
s'en fallut que cet mir n'entrant tout le conseil dans son sentiment;
mais comme il se rencontre toujours quelque homme d'honneur dans les
assembles les plus dvoues au crime, un autre mir s'opposa  cette
rsolution. Il reprsenta l'infamie qui en retomberait sur toute la
nation, ce qu'on dirait des Mamelucks dans toute la terre, quand on
apprendrait qu'aprs avoir massacr leur soudan, et aprs un trait
confirm par les sermens les plus solennels, ils avaient encore tremp
leurs mains dans le sang d'un prince et de tant de braves hommes allis
 toutes les puissances de l'Europe.

Un avis si raisonnable ne fit pas toutefois conclure en faveur des
prisonniers, mais il suspendit au moins la fureur qui s'tait empare
des esprits.

En attendant qu'on et pris une dernire rsolution, un des mirs,
autoris par le plus grand nombre, donna ordre aux mariniers sarrasins
de remonter les vaisseaux vers le Grand-Caire: ce qui fut excut
sur-le-champ, _dont fut men entre nous un trs-grand deuil_, ainsi que
s'exprime le bon snchal[1], _et maintes larmes en issirent des yeux;
car nous esprions tous qu'on dt nous faire mourir_.

[Note 1: Joinville, p. 74.]

Mais enfin la rflexion que firent les Mamelucks, qu'ils se rendraient
par cette perfidie l'excration de l'univers, la crainte d'attirer sur
eux la vengeance de toute l'Europe, et, plus que tout cela, la crainte
de perdre les huit cent mille besans d'or qu'on leur avait promis, les
ramenrent  un avis plus sage, et soutinrent en eux un reste de bonne
foi prt  s'chapper. _Ainsi, comme voulut Dieu qui n'oublie jamais ses
serviteurs, il fut accord que tous seroient dlivrs, et les fit-on
revenir vers Damiette_. On voulut mme les rgaler avant de les quitter:
on leur apporta _des beignets de fromage rtis au soleil, et des oeufs
durs, que, pour l'honneur de leurs personnes, on avoit fait peindre par
dehors de diverses couleurs_.

_Le roi est mis en libert_.

On leur permit ensuite de sortir des vaisseaux qui leur tenaient encore
lieu de prison, et d'aller trouver le roi qu'on avait laiss dans une
tente sur le rivage. Il marchait alors vers le Nil, accompagn de vingt
mille Sarrasins arms, qui le considraient avec une grande curiosit,
et lui rendaient le mme honneur que s'il et t leur prince.

Une galre l'attendait, sans autre quipage, en apparence, qu'un homme
qui faisait le fou. Ds qu'il vit le monarque  porte d'tre secouru,
il donna un coup de sifflet, et  l'instant parurent quatre-vingts
arbaltriers franais bien quips, leurs arbaltes tendues, et le trait
dessus. _Les infidles,  cette subite apparition, commencrent  fuir
comme des brebis, ne oncque avec le roi n'en demeura que deux ou trois_.

Aussitt le matre du vaisseau lui fit jeter une planche pour l'aider
 passer sur son bord: il y entra suivi du comte d'Anjou son frre,
de Geoffroi de Sargines, de Philippe de Nemours, d'Albric Clment,
marchal de France, du sire de Joinville, et de Nicolas, gnral de la
Trinit.

Le roi, suivant le trait fait avec les mirs, devait, avant de partir
d'Egypte, payer le quart de la ranon dont on tait convenu. Il leur
avait dj fait payer la moiti de cette somme, et en attendant qu'on
pt trouver le reste, le comte de Poitiers, son frre, tait retenu en
otage par les ennemis. Aprs qu'on eut ramass tout ce qu'on put trouver
d'argent, il se trouva qu'il manquait soixante mille livres pour
complter la somme. Joinville conseilla au roi de les emprunter
des Templiers, ou de les prendre par force s'ils faisaient quelque
difficult. Leur grand-marchal se piquant d'une fausse exactitude,
refusa de les prter dans l'occasion du monde la plus privilgie. Il
reprsenta qu'en recevant leurs commanderies, ils faisaient serment de
ne point disposer des revenus de l'ordre sans la permission de leurs
suprieurs. On fut outr d'un scrupule si mal fond de la part de gens
qui ne se dispensaient que trop souvent de leur rgle en d'autres points
bien plus essentiels, et de voir qu'ils avaient moins de confiance en la
parole du roi que les infidles.

Le sire de Joinville s'offrit, et partit avec la permission du monarque
pour aller forcer leurs coffres prtendus sacrs. Il avait dj la
cogne leve pour les briser, lorsque le marchal, qui l'avait suivi,
jugea plus  propos, pour viter l'indignation publique, de lui en
remettre les clefs. Joinville y puisa sans faon tout l'argent dont on
avait besoin, et l'apporta aux pieds de Louis, _qui fut_, dit
Joinville, _moult joyeux de sa venue_. Ainsi le payement fut achev, au
contentement du religieux prince, et le comte de Poitiers fut remis en
libert.

Tout tait prt pour le dpart, lorsque le comte de Montfort, qui avait
t charg de payer, croyant avoir fait un trait d'habile homme, vint
dire au roi, en riant, que les Sarrasins s'taient tromps de 20,000
besans d'or, et qu'il tait bien aise d'avoir t plus fin que des
tratres qui n'avaient ni foi ni loi. _Mais le roi_, dit Joinville, _se
courroua trs-prement, et renvoya Montfort, au grand danger de sa vie,
restituer cette somme  des barbares, dont l'infidlit ne devait point
servir d'exemple pour un prince chrtien_.

Avant que cette affaire ft entirement termine, le comte Pierre de
Bretagne, le comte de Flandre, le comte de Soissons et plusieurs autres
seigneurs taient venus prendre cong du roi, qui ne put obtenir d'eux
d'attendre la dlivrance du comte de Poitiers pour les accompagner. Ils
mirent  la voile pour retourner en France; mais le comte de Bretagne
n'eut pas la satisfaction de revoir sa patrie: il mourut pendant le
voyage.

Enfin, le roi ayant satisfait  tous les articles du trait avec une
exactitude qui allait jusqu'au scrupule, le comte de Poitiers vint le
joindre, et aussitt on fit voile pour la Palestine.

L'embarquement s'tait fait avec tant de prcipitation, que _les gens
du roi ne lui avoient rien appareill, comme de robes, lit, couche, ne
autre bien_;  peine se trouva-t-il quelques matelas sur lesquels il pt
reposer. _Il faisoit venir Joinville, lui permettait de se seoir emprs
sa personne, pour ce qu'il toit malade_. Aprs lui avoir dtaill
tout ce qui s'tait pass  sa prise, il lui ordonnait de raconter ses
aventures particulires, trouvant toujours le moyen de rapporter tout 
Dieu. Tant de malheurs qui lui taient arrivs coup sur coup, n'avaient
pu, dit l'ingnu snchal, lui faire oublier le comte d'Artois, son
frre: _Il plaignoit  merveille sa mort_. Un jour il demanda o tait
le comte d'Anjou, qui, quoique sur le mme vaisseau, _ne lui tenoit
aucune compagnie_. On lui rpondit qu'il jouait avec Gautier de
Nemours[1]. Aussitt il se leva, un peu chauff, se fit conduire  la
chambre o taient les joueurs, _et, quand il fut sur eux, print les
dez_ et les tables, les jeta en la mer, et se courroua trs-fort 
son frre, de ce qu'il ne lui souvenoit plus de la mort d'un prince qui
devoit lui tre si cher, ni des prils desquels Notre-Seigneur les avoit
dlivrs. Mais le sire de Nemours en fut mieux pay, car le bon saint
roi jeta tous ses deniers aprs les dez et les tables, en mer.

[Note 1: Joinville, pag. 79 et 80.]

_Le roi arrive en Palestine_.

La navigation fut des plus heureuses; les vaisseaux, au bout de six
jours, entrrent dans le port de Saint-Jean-d'Acre. Toute la ville
vint au-devant du roi en procession, et chacun mit pied  terre, dans
l'esprance de trouver quelque repos aprs tant de fatigues.

Telle fut la fin d'une expdition dont les prparatifs alarmrent tout
l'Orient, dont les premiers succs firent trembler tous les Musulmans,
dont les derniers malheurs remplirent toute l'Europe de deuil et de
tristesse. Louis se montra vritablement grand dans les triomphes, plus
grand encore dans les fers, trs-grand par la tendre reconnaissance
qu'il conserva toute sa vie pour les bonts d'un Dieu qui l'avait jug
digne de souffrir pour la gloire de son saint nom.

_Dsolation de la France et de l'Europe,  la nouvelle de la prison du
roi_.

Tandis que ces choses se passaient en Orient, on se repaissait en France
de diverses nouvelles qui taient de jour en jour plus avantageuses.
Celles de l'heureuse descente qu'on avait faite en Egypte, de la
prise de Damiette, dont on eut des avis certains, furent, comme c'est
l'ordinaire, le fond sur lequel on en fabriqua plusieurs autres qui en
tiraient toute leur vraisemblance, et que l'on croyait avec le plus
grand plaisir. Selon ces bruits, la prise de Damiette avait t suivie
de celle du Grand-Caire, et de la dfaite entire de l'arme du soudan.
La nouvelle en avait t confirme par une lettre crite  un commandeur
de l'ordre des Hospitaliers; la reine Blanche et tout le royaume le
crut avec la mme facilit. Ce n'tait partout que rjouissances, et
principalement en France, d'autant plus que, selon la mme lettre, le
roi et les princes ses frres taient en parfaite sant; mais lorsque
l'illusion eut fait place  la vrit, la douleur fut universelle. Plus
la joie avait t grande, plus on fut constern par les assurances que
l'on reut quelque temps aprs de la captivit du roi, de tous les
princes et seigneurs, des maladies contagieuses qui l'avaient prcde,
et qui avaient fait prir la plus grande partie de l'arme. Tous les
princes chrtiens firent paratre leur douleur d'un si funeste dsastre:
toute l'Europe prit part  cette perte, qui tait commune  toute la
chrtient.

La reine Blanche y fut plus sensible que tous les autres; cependant,
loin de se laisser accabler par la douleur, elle s'occupa des moyens de
remdier  un mal si pressant: elle n'omit ni exhortations, ni caresses,
ni prires, pour engager les sujets du roi  faire les derniers efforts,
afin de payer sa ranon, celle de tant de braves seigneurs, et pour
envoyer du secours  Damiette, dont la conservation rpondait en quelque
sorte de la vie du roi son fils.

Mais tous les mouvemens que la captivit du roi causa dans l'Europe
eurent peu d'effet, et en produisirent au contraire un trs-fcheux; qui
fut un exemple des illusions dont le peuple est susceptible, et qui le
conduisent ordinairement aux plus grands excs de fanatisme.

_Mouvemens des Pastoureaux_.

Un Hongrois, nomm Jacob, g de soixante ans, apostat de l'ordre de
Cteaux et mme de la religion chrtienne, car il avait secrtement
embrass celle de Mahomet, tait en Europe l'espion du soudan d'Egypte.
Une trs-longue barbe qui lui descendait presque jusqu' la ceinture, un
visage ple et dcharn, des yeux enfoncs, mais tincelans, une grande
abondance de larmes qu'il avait  commandement, un extrieur enfin
pnitent et tout en Dieu, parlant d'ailleurs avec une espce d'loquence
simple plusieurs langues de l'Europe, lui donnrent un si grand crdit
sur l'esprit de la populace, qu'elle crut qu'il tait vritablement
envoy de Dieu. Ce sclrat, que l'usage des fourberies avait rendu
habile  contrefaire le prophte, s'adressa aux gens de la campagne et
surtout aux bergers, et entreprit de leur persuader que Dieu voulait se
servir d'eux pour dlivrer la Terre-Sainte et le roi de la tyrannie des
Sarrasins; que la divine Providence avait fait avorter tous les desseins
de ces grands du monde qui se confiaient dans leur force, afin de
se rserver la gloire d'exterminer les Mahomtans par les mains des
faibles; que Jsus-Christ qui, tant sur la terre, s'tait donn le
nom de Pasteur et d'Agneau de Dieu, avait jet les yeux, pour ce grand
oeuvre, sur ceux qui menaient une vie simple dans la conduite des
troupeaux. Il sut si bien faire valoir cette extravagance,  la faveur
de quelques tours de charlatan, qui passaient pour des miracles aux yeux
de ces bonnes gens, qu'il en assembla un grand nombre et les engagea 
le suivre. Ce fut de ces gens-l qu'il commena  former sa milice  qui
on donna pour cette raison le nom de _pastoureaux_. Elle fut bientt
grossie par une multitude infinie d'autres gens de la campagne, de la
lie du peuple, de tous les vagabonds et de tous les voleurs du royaume.

La rgente, qui avait besoin de soldats pour envoyer en Palestine au
secours du roi, ne s'opposa pas d'abord  cette manie dont elle esprait
tirer avantage; mais ces pastoureaux commirent tant de dsordres, ils
s'abandonnrent  tant d'excs, et portrent leur insolence si loin
contre les vques, les ecclsiastiques, les religieux; et leur chef,
dans ses prdications, parla contre l'Eglise et le pape avec tant
d'audace et d'impudence, que la rgente, informe de ces dsordres
ouvrit enfin les yeux, et reconnut modestement sa faute et avoua qu'elle
avait t tromp par la simplicit apparente de ces imposteurs; aveu qui
pourrait paratre humiliant de la part d'une reine consomme dans les
affaires par une longue exprience, mais qui fait connatre rellement
une grande ame, que l'amour-propre, si naturel aux grands, ne sait point
aveugler.

Elle envoya partout des ordres aux magistrats et aux peuples de
prendre les armes pour les dissiper. Bourges cependant ignorait cette
proscription: on y reut le prtendu prophte avec honneur. Jacob y
fit entrer une partie de ses gens; les autres se rpandirent dans les
environs. Le clerg, objet ternel de leur haine, s'tait cach ou
retir. Il n'y eut personne de tu; mais la synagogue des Juifs fut
force, leurs livres brls, leurs maisons pilles. Le matre prcha
avec son impudence ordinaire; il avait promis des miracles, mais il
n'eut pas l'adresse d'en faire: le peuple se retira fort dsabus. Ce
fut apparemment sur ces entrefaites qu'arrivrent les ordres de la
rgente; mais dj les pastoureaux taient sortis de la ville. Les
habitans, honteux de leurs mnagemens pour cette bande de sclrats,
courent aux armes, sortent en foule aprs eux, et les joignent entre
Mortemer et Villeneuve sur le Cher. Le Hongrois Jacob, leur matre,
atteint des premiers par un boucher, est assomm  coups de hache; une
grande partie de ses gens demeure sur la place. Plusieurs tombent entre
les mains des magistrats et prissent par la corde: le reste se dissipe
comme de la fume.

Une autre troupe de ces fanatiques, sous la conduite d'un des lieutenans
de Jacob, se prsente aux portes de Bordeaux. Interrogs quelle tait
leur mission, ils rpondent qu'ils agissaient par l'autorit de Dieu
tout-puissant et de la Vierge sa mre. Le voile de la sduction tait
tomb, on leur signifia que, s'ils ne se retiraient promptement, on les
poursuivrait avec toutes les troupes du pays: cette simple menace suffit
pour les disperser. Leur chef se droba secrtement, monta sur un
vaisseau pour retourner chez les Sarrasins, d'o il tait venu; mais,
reconnu par les mariniers pour l'un des compagnons du Hongrois, il fut
jet dans la Garonne, pieds et mains lis. On trouva dans son bagage
beaucoup d'argent, des poudres empoisonnes, des lettres crites en
arabe, qui marquaient un engagement de livrer dans peu un grand nombre
de chrtiens aux infidles.

Un second lieutenant de l'imposteur tait pass en Angleterre, o il
avait rassembl cinq ou six cents villageois; mais lorsqu'on y fut
instruit de la manire dont les disciples du Hongrois avaient t
traits en France, ce lieutenant fut arrt et mis en pices par ceux
mmes qu'il avait sduits.

Telle fut la fin malheureuse des pastoureaux. La plus grande partie
prit, ou par l'pe, ou par la main des bourreaux: on n'en excepta que
ces trop simples paysans dont on avait surpris la bonne foi. Les uns,
touchs d'un vritable repentir, allrent expier leur garement au
service du roi dans la Terre-Sainte; les autres, se voyant sans chef,
regagnrent comme ils purent leurs troupeaux et leurs charrues. Ainsi
fut dissipe une illusion, dont on comprend aussi peu l'accroissement
prodigieux que la fin si subite.

_Occupations du roi dans la Palestine_.

Cependant, ds que le roi fut arriv  Saint-Jean-d'Acre dans la
Palestine, il s'empressa d'envoyer les quatre cent mille besans d'or qui
restaient  payer, tant pour retirer les malades et les effets qu'on
avait d garder  Damiette, que pour racheter les captifs qu'on avait
transfrs au Caire, contre la foi des traits. Mais ce voyage fut
inutile: les ambassadeurs, aprs avoir essuy toutes sortes de dlais,
rapportrent une partie de l'argent, et ne ramenrent avec eux que
quatre cents prisonniers, de plus de douze mille qu'ils taient. Les
Sarrasins ne tardrent pas  se repentir d'avoir dlivr le roi  si bon
march. Ils avaient, comme on l'a dit, brl toutes ses machines, pill
ses meubles, gorg les malades. Il ne fut pas plus tt mis en libert,
qu'ils partagrent entre eux les captifs qui furent traits avec la
dernire barbarie. Cette conduite des Egyptiens fit changer de face aux
affaires.

_Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France_.

Louis, vivement sollicit par les prires de la reine sa mre, avait
rsolu de retourner en France, o l'on n'avait ni paix, ni trve avec le
roi d'Angleterre. On commenait  craindre qu'il ne voult profiter de
l'loignement du monarque; car on connaissait la jalousie, l'ambition,
la cupidit et l'humeur inquite de Henri; mais, d'un autre ct, la
retraite du saint roi entranait celle de tous les croiss qui ne
pouvaient manquer de le suivre, et dsiraient, aprs tant de malheurs et
de fatigues, de revoir encore leur patrie. Les Templiers mme, et les
Hospitaliers, menaaient de s'embarquer avec lui, s'il prenait le parti
de les abandonner. Ainsi la Palestine demeurait sans dfense, ses
habitans sans ressource, plus de dix mille prisonniers sans esprance
d'tre rachets.

Dans cette position difficile, il assembla les comtes de Poitiers et
d'Anjou, le comte de Flandre, et tous les seigneurs de l'arme.

Madame la reine, ma mre, leur dit-il, me mande que mon royaume est
dans un grand pril, et mon retour trs-ncessaire. Les peuples de
l'Orient, au contraire, me reprsentent que la Palestine est perdue si
je la quitte, me conjurent de ne les point abandonner  la merci des
infidles, protestent enfin qu'ils me suivront tous, si je veux les
laisser  eux-mmes. Ainsi je vous prie de me donner votre avis sur ce
qu'il convient de faire: je vous donne huit jours pour y penser. Il ne
lui chappa dans son discours aucune parole qui pt faire connatre son
dessein; mais la gloire de Dieu, l'intrt de la religion, sa tendresse
pour des sujets malheureux qui gmissaient dans un dur esclavage, ne
lui permettaient pas de balancer sur le choix du parti qu'il avait 
prendre.

Quand les huit jours furent expirs, l'assemble se trouva encore plus
nombreuse que la premire fois. Alors le seigneur Guy de Mauvoisin lui
dit, au nom de tous les seigneurs franais: Sire, messeigneurs vos
frres et tous les chefs de votre arme sont d'avis que vous vous
embarquiez au plus tt. Votre royaume a un besoin pressant de votre
prsence. Vous ne pouvez demeurer ici avec honneur. Le sjour que vous y
ferez ne sera d'aucune utilit. De deux mille huit cents chevaliers qui
vous accompagnaient en partant de Chypre, il ne vous en reste pas cent,
la plupart malades, n'ayant ni quipages, ni argent pour en avoir. Vous
n'avez pas une seule place dont vous puissiez disposer. Enfin, suppos
que vous pensiez  continuer la guerre contre les infidles, il faut
pour cela mme passer la mer, afin de faire un nouvel armement, et
revenir avec de plus grandes forces; au lieu que dans l'extrmit o
vous vous trouvez, vous n'tes point en tat de rien entreprendre, mais
dans un danger vident de prir sans honneur et sans tirer l'pe.

Ce discours fit beaucoup d'impression sur l'esprit du roi; et, quoique
Mauvoisin, en commenant, et dit qu'il parlait au nom de presque toute
l'assemble qui, par son silence, semblait approuver ses remontrances,
cependant le roi voulut avoir les avis de tous en particulier. Il
commena par les comtes de Poitiers et d'Anjou, ses frres; aprs eux
il fit parler le comte de Flandre et plusieurs autres seigneurs:
tous rpondirent qu'ils taient entirement du sentiment du seigneur
Mauvoisin. Quand le roi demanda celui de Jean d'Ybelin, comte de Jaffe,
il se dfendit d'abord de le dire, parce que, possdant plusieurs places
dans la Palestine, il paratrait parler pour ses propres intrts, s'il
tait d'un sentiment contraire  celui de tant de braves chevaliers. Le
roi l'obligea toutefois de parler, et il dit que, suppos que le roi ne
ft pas dans une entire impuissance d'avoir des troupes capables de
tenir la campagne, il tait de la gloire d'un aussi grand prince que lui
de demeurer en Palestine, avec l'esprance d'avoir quelques avantages
sur les Sarrasins; qu'il lui serait honteux de se retirer sur sa perte,
et de paratre en Europe avec les dbris de son arme et tout le mauvais
quipage d'un prince vaincu, sans avoir fait quelques efforts pour
rparer une disgrace, plus glorieuse peut tre que bien des victoires,
mais qu'une retraite prcipite pouvait nanmoins rendre honteuse.

Joinville, qui ne put parler que le quatorzime, embrassa ce dernier
avis. Le roi, ajouta-t-il, en employant une partie de son trsor,
qui se trouve encore tout entier, lvera aisment de bonnes troupes.
Lorsqu'on saura qu'il paie largement, on viendra en foule se ranger
sous ses tendards: la More et les pays voisins lui fourniront des
chevaliers et des soldats en abondance. Ainsi l'exigent et la gloire
de notre souverain, et le salut de nos compagnons captifs, qu'on met
peut-tre par milliers  la torture, au moment que nous dlibrons, et
qui se trouvent dans la ncessit, ou de souffrir mille morts, ou
de renoncer  leur foi, ou au moins  leur libert; qu'il n'y avait
personne dans l'assemble qui n'et parmi ces prisonniers des parens ou
des amis, et qu'il tait de leur gnrosit de ne les pas laisser prir
malheureusement. Il pronona ces dernires paroles d'une manire si
touchante qu'il tira des larmes des yeux; mais personne ne changea de
sentiment; et de tous ceux qui restaient  parler, le seul Guillaume de
Beaumont, marchal de France, appuya celui du snchal de Champagne. Le
roi, touch de tant d'oppositions  ce qu'il avait rsolu, ne voulut pas
se dclarer et remit encore l'affaire  huitaine.

Les seigneurs sortirent de l'assemble trs-irrits contre Joinville,
qui, jeune encore, avait os combattre l'avis de tant de personnages
vieillis dans les armes et dans le conseil. Chacun commena aussitt
 l'assaillir, et lui disait par dpit ou par envie: Il est inutile de
dlibrer davantage, Joinville a opin de demeurer, Joinville qui en
sait plus que tout le royaume de France. Le plus sage lui parut de se
taire; mais il eut peur d'avoir dplu au souverain. Deux ou trois jours
aprs la tenue de ce conseil, le roi qui le faisait manger avec lui
quand les princes ses frres n'y taient pas, ne le regarda point
pendant tout le dner. Le snchal, effray d'un silence qui, trop
souvent  la cour, annonce une disgrace prochaine, se retira dans
l'embrasure d'une fentre qui donnait sur la mer. L, tenant ses bras
passs au travers des grilles, il se mit  rver  sa mauvaise fortune.
Dj il _disait en son courage_[1], qu'il laisserait partir le monarque,
_et s'en irait vers le prince d'Antioche, son parent_, lorsque
tout--coup il sentit quelqu'un _s'appuyer sur ses paules par derrire,
et lui serrer la tte entre les deux mains_. Il crut que c'tait le
seigneur de Nemours qui l'avait tourment _cette journe_. De grace,
lui dit-il avec chagrin, _laisss m'en paix, messire Philippe, en male
aventure_. Aussitt il tourne le visage; mais l'inconnu _lui passe la
main par-dessus. Alors il sut que c'toit le roi,  une meraude qu'il
avoit au doigt_, et voulut se retirer comme quelqu'un qui avait mal
parl. Venez , sire de Joinville, dit le monarque en l'arrtant: je
vous trouve bien hardi, jeune comme vous tes, de me conseiller sur tout
le conseil des grands personnages de France, que je dois demeurer en
cette terre. Si le conseil est bon, rpondit le snchal, avec un petit
reste d'humeur, votre majest peut le suivre; s'il est mauvais, elle est
matresse de n'y pas croire. Mais si je demeure en Palestine, ajouta le
prince, le sire de Joinville voudra-t-il rester avec moi? Oui, sire,
reprit celui-ci avec vivacit, ft-ce  mes propres dpens. Le roi,
charm de sa navet, lui dcouvrit enfin que son dessein n'tait pas de
retourner sitt en France: nanmoins il lui recommanda le secret. Cette
confidence rendit au snchal toute sa gaiet: _Nul mal_, dit-il, _ne le
gravoit plus_.

[Note 1: Joinville, p. 81.]

_Le roi se dtermine  rester en Syrie._

Le dimanche suivant, le roi assembla de nouveau les seigneurs de son
conseil et leur parla en ces termes: Seigneurs, je suis galement
oblig, et  ceux qui me conseillent de repasser en France, et  ceux
qui me conseillent de rester en Palestine, persuad que je suis que tous
n'ont en vue que mes intrts et ceux de mon royaume. J'ai balanc les
raisons des uns et des autres, et je me suis dtermin  ne pas quitter
la Palestine. Je sais que ma prsence serait utile en France, mais elle
n'y est pas ncessaire. La reine ma mre l'a gouverne jusqu' prsent
avec tant de sagesse que je puis m'en rapporter  ses soins: elle ne
manque ni d'hommes, ni d'argent; et, en cas que les Anglais fassent
quelque entreprise, elle est en tat de s'y opposer. Au contraire, si
je pars, le royaume de Jrusalem est perdu. Quelle honte si, tant venu
pour le dlivrer de la tyrannie des infidles, je le laissais dans une
position pire que celle o je l'ai trouv! Je crois donc que le service
de Dieu, et l'honneur de la nation franaise exigent que je demeure
encore quelque temps  Ptolmas. Ainsi, seigneurs, je vous laisse
le choix. Si vous voulez retourner dans votre patrie, _de par Dieu
soit_[1]; je ne prtends contraindre personne. Si vous voulez rester
avec moi, dites-le hardiment. Je vous promets que je vous donnerai tant,
que la coupe ne sera pas mienne, mais vtre. Il voulait dire que ses
finances seraient plus pour eux que pour lui.

[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 88.]

On ne saurait exprimer l'tonnement des princes et des barons, aprs
cette dclaration du monarque. Quelques-uns, honteux d'abandonner leur
souverain, se laissrent vaincre par les sentimens d'honneur et de
gnrosit. La plupart n'en disposrent pas moins toutes choses pour
leur retour. Les princes mme, ses frres, se prparrent  partir, et
s'embarqurent en effet vers la saint Jean: _Mais ne sais pas bien_,
dit Joinville, _si ce fut  leur requte ou par la volont du roi_, qui,
soigneux de leur gloire, voulut bien dire qu'il les renvoyait pour la
consolation de sa trs-chre dame et honore mre, et de tout le royaume
de France. Ce fut  cette occasion qu'il crivit la lettre qui nous
reste[1] sur sa prison et sa dlivrance: elle est adresse  ses chers
et fidles les prlats, barons, chevaliers, soldats, citoyens et
bourgeois. Il leur dtaille du mme style, et les succs et les
disgraces de son expdition d'Egypte, et finit par leur rendre compte
des raisons qui l'ont dtermin, contre l'avis de plusieurs,  demeurer
encore quelque temps en Syrie; monument prcieux, o l'on remarque des
sentimens si nobles, si chrtiens, une simplicit si sublime, qu'on ne
peut s'empcher de reconnatre qu'il n'est donn de parler ainsi qu' un
roi anim de l'esprit de Dieu.

[Note 1: _Epist. S. Lud. de capt. et liber. su; apud Duch._ Tome 5, p.
428.]

_Il donne ses ordres pour lever des troupes_.

Le saint monarque, sans tre effray de la dsertion presque gnrale de
son arme, donna aussitt ses ordres pour lever de nouvelles troupes;
mais au bout d'un mois, _on ne lui avoit encore fait recrue de
chevaliers ne d'autres gens_[1]. Surpris de cette ngligence, il manda
ce qui lui restait d'officiers principaux, surtout Pierre de Nemours
ou de Villebeon, chambellan de France. Pourquoi, leur dit-il d'un air
courrouc, n'a-t-on pas excut la commission que j'avais donne? Sire,
rpondit le chambellan, c'est que chacun se met  si haut prix, et
particulirement Joinville que nous n'osons pas promettre ce qu'on
nous demande. Le roi sur-le-champ fait appeler Joinville, qui se jeta
aussitt  ses genoux, fort alarm, car il avait tout entendu. Louis,
aprs l'avoir fait lever, lui commanda de s'asseoir: Snchal, lui
dit-il avec autant de majest que de bont, vous n'avez pas oubli sans
doute la confiance et l'amiti dont je vous ai toujours honor. D'o
vient donc que vous tes si difficile sur la paie quand il s'agit de
vous engager  mon service? Sire, rpliqua Joinville, j'ignore ce que
vos gens ont pu vous dire; mais si je demande beaucoup, c'est que je
manque de tout. Vous savez que lorsque je fus pris, il ne me demeura
que le corps: ainsi ce m'est une chose impossible d'entretenir ma
compagnie, si l'on ne me donne de bons appointemens. J'ai trois
chevaliers portant bannires, qui me cotent chacun quatre cents livres;
il me faudra bien huit cents livres pour me monter, tant de harnois que
de chevaux, et pour donner  manger  ces chevaliers, jusqu'au temps de
Pques. Or, regardez donc, sire, si je me fais trop dur. Alors compta le
roi par ses doigts. Sont, fit-il, deux mille livres. Eh bien, soit, je
vous retiens  moi: je ne vois point en vous d'outrage.

[Note 1: Joinville, _ibid._]

Joinville avait grand besoin de ce secours d'argent, car il n'avait plus
que quatre cents livres, qui mme avaient couru grand risque. Il les
avait donnes en garde au commandeur du Temple, qui ds la seconde fois
qu'il envoya prendre quelque chose sur cette somme, _lui manda qu'il
n'avoit aucuns deniers qui fussent  lui, et qui, pis est, qu'il ne le
connoissoit point_. Le snchal fit grand bruit, et publia partout que
les Templiers _toient larrons_. Le grand-matre, effray des suites de
cette affaire, eut d'abord recours aux menaces; ensuite il jugea plus 
propos de rapporter le petit trsor, et de fait le rendit: _Dont je fus
trs-joyeux_, ajoute Joinville, _car je n'avois pas un pauvre denier;
mais bien protestai de ne plus donner la peine  ces bons religieux de
garder mon argent_.

Le roi, aprs le dpart des deux princes ses frres, ayant fait faire
des leves de soldats, ne fut pas long-temps sans avoir un corps de
troupes assez considrable pour se faire craindre par les diffrens
partis qui s'taient forms entre les Sarrasins, aprs la mort
d'Almoadan, dernier soudan d'Egypte. La division qui s'tait mise entre
les diffrens mirs qui avaient partag ses tats, tait encore une
des raisons qui avaient dtermin le roi  diffrer son dpart de la
Palestine.

_Ambassade du soudan de Damas au roi_.

En effet, le soudan de Damas, cousin d'Almoadan, envoya une ambassade
au roi, pour lui offrir de le laisser matre de tout le royaume de
Jrusalem, s'il voulait se joindre  lui contre les Mamelucks. Le roi
ayant entendu les ambassadeurs, leur donna de bonnes esprances, et
fit porter sa rponse au soudan de Damas par un religieux de
Saint-Dominique, nomm Yves-le-Breton. Cette rponse fut que le roi
enverrait incessamment aux mirs d'Egypte pour savoir d'eux s'ils
taient dtermins  ne pas mieux observer qu'ils n'avaient fait
jusqu'alors, le trait de Damiette, et que, s'ils continuaient  le
violer, le soudan pouvait tre assur qu'on se joindrait volontiers
 lui pour venger la mort d'Almoadan. Ce fut en partant pour cette
ambassade, que ce bon religieux eut cette rencontre si merveilleuse,
suivant Joinville, d'une petite vieille femme, tenant d'une main un
vase plein de charbons allums, et de l'autre une cruche remplie d'eau.
Interroge sur l'usage qu'elle en prtendait faire, elle rpondit: Que
du feu elle voulait brler le Paradis, et avec l'eau teindre l'enfer;
afin, ajouta-t-elle, qu'on ne fasse jamais de bien en ce monde par le
motif de la crainte ou de l'esprance. Nouvel exemple de l'enthousiasme
de ces sicles ignorans! Le Paradis n'est autre chose que Dieu lui-mme
et sa possession; tez cet Etre, vous tez toutes les vertus.

Dans le mme temps le roi envoya en Egypte, en qualit d'ambassadeur,
Jean de Valence, gentilhomme franais, aussi distingu  l'arme par son
courage, que dans le conseil par sa capacit. Cet envoy, aprs avoir
reprsent avec fermet aux mirs les normes infractions qu'ils avaient
faites au trait de Damiette, leur dclara que le roi, son matre,
serait bientt en tat de les en punir si on ne lui en faisait pas
raison, et si l'on diffrait l'excution des articles de ce trait. Les
mirs, qui comprirent bien la pense de l'envoy, lui rpondirent qu'ils
taient rsolus de donner au roi toute satisfaction, et le conjurrent
de l'empcher de se liguer avec le soudan de Damas; ajoutant que, s'il
voulait au contraire traiter avec eux et faire diversion sur les terres
de ce soudan, ils lui feraient des conditions aussi avantageuses qu'il
le souhaiterait. Pour mieux marquer la rsolution o ils taient de
le satisfaire, ils firent tirer sur-le-champ des prisons, deux cents
chevaliers, et un grand nombre de prisonniers, que Jean de Valence
conduisit au roi. Ils firent aussi embarquer avec l'envoy, des
ambassadeurs pour ngocier avec le roi une ligue contre le soudan de
Damas. Louis, satisfait de voir dj de si heureux fruits de son sjour
en Palestine, dit aux ambassadeurs qu'il ne pouvait point traiter avec
les mirs, qu'avant toutes choses ils ne lui eussent renvoy les ttes
des chrtiens qu'ils avaient exposes sur les murailles du Caire; qu'ils
ne lui eussent aussi remis entre les mains tous les enfans chrtiens
qu'ils avaient pris, et auxquels ils avaient fait renoncer Jsus-Christ;
et enfin qu'ils ne le tinssent quitte des deux cent mille besans d'or
qu'il ne leur avait point encore pays. Le mme seigneur de Valence
fut encore charg de cette ngociation, et retourna en Egypte avec les
ambassadeurs.

Durant ces ngociations, le roi alla  Csare,  douze lieues d'Acre,
sur le chemin de Jrusalem, en fit relever les murailles que les
Sarrasins avaient dtruites, et la fit fortifier sans qu'ils s'y
opposassent, parce qu'ils savaient que les mirs d'Egypte le
sollicitaient de se joindre  eux; et tandis que l'affaire tait
encore en suspens, ils n'osaient rien faire qui pt lui dplaire et le
dterminer  prendre le parti de leurs ennemis. Il fit aussi ajouter de
nouvelles fortifications  la ville d'Acre, lever des forteresses aux
environs: par ce moyen, il se mettait en tat de soutenir vigoureusement
la guerre contre le soudan de Damas, au cas qu'il ft oblig de
l'entreprendre.

_Ambassade du prince des assassins  saint Louis_.

Telles taient les occupations du monarque lorsqu'il reut une
ambassade, qui fut pour lui une nouvelle occasion de faire paratre
cette grandeur d'ame qui le rendait si digne du trne qu'il occupait.

Sire, lui dit le chef de cette dputation, connaissez-vous monseigneur
et matre le Vieux de la Montagne? Non, rpondit froidement Louis, mais
j'en ai entendu parler. Si cela est, reprit l'ambassadeur, je m'tonne
que vous ne lui ayez pas encore envoy des prsens pour vous en faire
un ami. C'est un devoir dont s'acquittent rgulirement tous les ans
l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le soudan de Babylone, et
plusieurs autres grands princes, parce qu'ils n'ignorent pas que leur
vie est entre ses mains. Je viens donc vous sommer de sa part de ne pas
manquer de le satisfaire sur ce point, ou du moins de le faire dcharger
du tribut qu'il est oblig de payer tous les ans aux grands-matres du
Temple et de l'Hpital. Il pourrait se dfaire de l'un et de l'autre,
mais bientt ils auraient des successeurs: sa maxime n'est pas de
hasarder ses sujets pour avoir toujours  recommencer.

Le roi couta paisiblement l'insultante harangue de l'envoy, et
lui ordonna de revenir le soir pour avoir sa rponse. Il revint: le
grand-matre du Temple et celui de l'Hpital se trouvrent  l'audience,
l'obligrent par ordre du monarque, de rpter ce qu'il avait dit le
matin, et le remirent encore au lendemain. Le fier assassin n'tait
point accoutum  ces manires hautaines; mais il fut encore bien plus
surpris lorsque les grands-matres lui dirent: Qu'on ne parloit pas de
la sorte  un roi de France; que, sans le respect de son caractre, on
l'auroit fait jeter  la mer; qu'il et enfin  revenir dans quinze
jours faire satisfaction pour l'insulte qu'il avoit faite  la majest
royale.

Une si noble fiert tonna toute la Palestine, et fit trembler pour les
jours du monarque. On connaissait les attentats du barbare, et la fureur
de ceux  qui il en confiait l'excution. Mais celui qui tient en sa
main toutes les destines en disposa autrement. Le Vieux de la Montagne
craignit lui-mme un prince qui le craignait si peu, et lui renvoya
sur-le-champ le mme ambassadeur, avec des prsens galement singuliers,
bizarres, curieux et magnifiques. C'tait d'un ct, sa propre chemise,
pour marquer, par celui de tous les vtemens qui touche de plus prs,
que le roi de France toit de tous les rois, celui avec lequel il
vouloit avoir la plus troite union; et de l'autre, un anneau _de fin or
pur_, o son nom tait grav, _en signifiance qu'il l'pousait pour tre
tout  un comme les doigts de la main_.

Ces symboles trangers furent accompagns d'une cassette remplie de
plusieurs ouvrages de cristal de roche. On y trouva un lphant,
diverses figures d'homme, un chiquier et des checs de mme matire,
dont toutes les pices taient ornes d'ambre et d'or. Ces objets, d'un
travail trs-dlicat, taient mls avec les parfums les plus exquis de
l'Orient; de sorte que, lorsqu'on ouvrit la caisse, il se rpandit dans
la salle une des plus agrables odeurs.

Alors le roi fit connatre aux envoys que c'tait par ces manires
honntes que leur prince pouvait mriter son amiti et ses libralits.
Il les traita avec beaucoup d'honntet: il leur fit des prsens, et
en envoya par le Pre Yves, dominicain, au Vieux de la Montagne. Ils
consistaient en plusieurs robes d'carlate et d'toffes de soie, avec
des coupes d'or et des vases d'argent.

Pour revenir  la ngociation avec les mirs d'Egypte, non-seulement ils
acceptrent toutes les conditions que le roi leur avait offertes, mais
ils les excutrent en lui renvoyant deux cents chevaliers, tous les
jeunes enfans qui avaient renonc  leur religion, et toutes les ttes
des chrtiens qui taient exposes sur les murailles du Caire; ils lui
remirent la somme de deux cent mille besans qu'il leur devait encore
pour la ranon des prisonniers faits en Egypte, lui promirent de lui
cder le royaume de Jrusalem, et convinrent avec Jean de Valence, d'un
jour o ils iraient joindre le roi auprs de Jaffe.

Le soudan de Damas, inform de la conclusion de ce trait, prit des
mesures pour en empcher les suites. Il posta vingt mille hommes sur les
passages qui conduisaient de l'Egypte  Jaffe, afin de les disputer aux
mirs. Ceux-ci n'osrent pas entreprendre de les forcer, et le roi les
attendit en vain devant cette ville. Le comte de Jaffe l'y reut avec
une magnificence  laquelle on ne devait pas s'attendre dans un pays
ruin par les guerres, et par les ravages que les Mahomtans y faisaient
depuis tant d'annes. Le roi, pour ne donner aucune dfiance au comte,
n'entra point dans la place, campa sous les murailles, et fit faire, de
concert avec lui, de nouvelles fortifications devant le chteau.

Ce fut l que le soudan de Damas fit recommencer les hostilits contre
les chrtiens de Palestine; il envoya faire le dgt par quelques
troupes, jusqu' trois lieues prs du camp du roi. Ce prince l'ayant
appris, dtacha Joinville avec quelques compagnies pour les aller
chasser. Sitt que les chrtiens parurent, les mahomtans prirent la
fuite; ils furent poursuivis; et en cette occasion, un jeune gentilhomme
qui n'est pas nomm se conduisit bien courageusement. Aprs avoir abattu
deux infidles avec sa lance, voyant le commandant du parti ennemi
venir fondre sur lui, il l'attendit; et, l'ayant bless d'un grand coup
d'pe, il l'obligea de tourner bride et de prendre la fuite.

Les mirs n'ayant pu passer jusqu' Jaffe, envoyrent faire leurs
excuses au roi, et le prirent de leur assigner un autre jour pour
l'entrevue.

Le roi le leur marqua; mais les mirs ayant perdu une bataille contre le
soudan de Damas, qui les alla chercher jusqu'en Egypte, ils firent la
paix, et s'unirent avec lui contre le roi.

Parmi les deux cents chevaliers que le sire Jean de Vienne avait ramens
d'Egypte, il y en avait bien quarante de la cour de Champagne, _tous
deserpills_ (sans habits) _et mal atourns_, c'est l'expression de
Joinville[1], _qui les fit vtir  ses deniers, de cottes et de surcots
de vair_, et les prsenta au roi pour l'engager  les prendre  son
service. Quelqu'un du conseil entreprit de s'y opposer, sous prtexte
_qu'en l'tat du prince, il y avoit excs de plus de sept mille
livres_. Joinville, emport par sa vivacit, dit hautement que _la
malle-aventure l'en faisoit parler_; que le monarque manqueroit  ce
qu'il se devoit s'il ne s'attachoit de si braves gens, qu'il y alloit de
son intrt, puisqu'il avoit besoin de troupes; et de sa gloire, puisque
la Champagne avoit perdu trente-cinq chevaliers tous portant bannire,
qui avoient t tus en combattant sous ses tendards. Aussitt il
commena  pleurer. Alors, dit-il, le roi me appaisa, retint tous ces
seigneurs champenois et me les mit en ma bataille.

[Note 1: Joinville, p. 89.]

Cependant on ne fut pas long-temps sans ressentir les suites de la
runion des mirs d'Egypte avec le soudan de Damas: car, sitt que
celui-ci fut guri des blessures qu'il avait reues  la bataille contre
les mirs, il s'approcha de Jaffe  la tte de trente mille hommes,
sans pourtant oser attaquer le camp du roi, dont les troupes taient
infiniment infrieures en nombre.

Le jour de saint Jean, pendant que le roi tait au sermon, on vint
l'avertir que les ennemis avaient investi le matre des arbaltriers[1],
et qu'il tait en danger d'tre dfait. Joinville demanda la permission
d'aller le secourir, ce qui lui fut accord avec cinq cents hommes
d'armes. Ds que Joinville parut, quoique sa troupe ne ft pas
comparable  celle des Sarrasins, ceux-ci lchrent le pied, prirent
la fuite, et le matre des arbaltriers se retira sans perte avec
Joinville.

[Note 1: Cet officier, qui ds lors jouissait d'une grande considration
dans nos armes, avait le commandement de toute l'infanterie, dont
les arbaltriers taient les plus estims, le surplus tant dans une
mdiocre considration, et fort au-dessous de la cavalerie, qui n'tait
compose que de noblesse.]

Il se donnait de temps en temps de petits combats, o les infidles
avaient ordinairement le dsavantage mais le roi ne pouvait pas tenir la
campagne avec le peu de troupes qu'il avait; tout ce qu'il pouvait faire
tait de se retrancher sous les places dont il faisait relever les
murailles. Outre Jaffe, Csare, et quelques autres moins considrables,
il entreprit de rtablir Sidon, nomme alors Sajette. Les travaux
taient dj fort avancs, lorsqu'un jour les Sarrasins la surprirent, y
turent environ deux mille chrtiens, ouvriers, domestiques ou paysans,
et la rasrent. Mais le roi ne se rebuta point; et, ayant fait
recommencer ce travail, il en vint  bout avec une extrme dpense.

Un jour que le roi tait prsent  ces sortes de travaux, le sire de
Joinville vint le trouver. Les huit mois de son engagement taient prs
d'expirer: Sire de Joinville, lui dit le monarque du plus loin
qu'il l'apperut, je ne vous ai retenu que jusques  Pques: que me
demandez-vous pour me continuer le service encore un an? Je ne suis
point venu, sire, rpondit le seigneur champenois, pour telle chose
marchander: je demande seulement que vous ne vous courrouciez de chose
que je vous demanderai, ce qui vous arrive souvent: je vous promets, de
mon ct, que de ce que vous me refuserez je ne me courroucerai mie.
Cette navet divertit beaucoup le roi, qui dit qu'il le retenait  tel
convenant. Aussitt il le prend par la main, le mne  son conseil et
lui rend compte de la condition du trait. Chacun se mit  rire, et la
joie fut grande de quoi il demeurait[1].

[Note 1: Joinville, page 95.]

Cependant, quoique le roi et peu de troupes, c'tait pour lui un tat
bien pnible de demeurer toujours sur la dfensive et de ne s'occuper
qu' rebtir des forteresses. Il avait nanmoins reu de France quelques
renforts; mais ils n'taient pas encore assez nombreux, joints avec les
troupes qu'il avait, pour tenir la campagne. Il rsolut de faire une
tentative sur Naplouse, qui tait l'ancienne Samarie. Il proposa son
dessein aux seigneurs du pays, et aux chevaliers du Temple et de
l'Hpital, qui l'approuvrent, lui dirent qu'ils rpondaient de la
russite; mais que, comme cette entreprise tait prilleuse, ils le
suppliaient de les en charger sans exposer sa propre personne. Le roi
dit qu'il en voulait tre. On s'opinitra de part et d'autre; et, comme
d'un ct le roi tait dtermin  prendre part au danger, et que de
l'autre ct les seigneurs croyaient que c'tait trop risquer, on
abandonna ce dessein.

_Entreprise sur Belinas, ou Csare de Philippe._

Peu de jours aprs, il leur proposa l'attaque de Belinas, autrefois
Csare de Philippe: la proposition fut encore accorde, mais  la mme
condition que le roi n'y paratrait pas. Il se laissa vaincre cette
seconde fois, et confia  ses gnraux la conduite de l'entreprise. Elle
tait hardie. La ville tait btie  mi-cte sur le mont Liban: elle
avait trois enceintes de murailles, et plus haut,  la distance de prs
d'une demi-lieue, tait le chteau nomm Subberbe.

Les troupes partirent la nuit; et, le lendemain au point du jour, elles
arrivrent dans la plaine, au pied de l'enceinte de Belinas. On partagea
les attaques, et il fut rsolu que ce qu'on appelait la bataille du roi,
ou les gendarmes du roi, c'est--dire ceux qui taient  sa solde, se
posteraient entre le chteau et la place; qu'ils insulteraient de ce
ct-l; que les chevaliers de l'Hpital feraient l'attaque par la
droite, et qu'un autre corps,  qui l'histoire donne le nom de Terriers,
donnerait l'assaut par la gauche, et les chevaliers du Temple du ct de
la plaine.

Chacun s'avana vers son poste. Le chemin par o il fallait que les
gendarmes du roi marchassent tait si difficile que les chevaliers
furent obligs de quitter leurs chevaux. En montant, ils dcouvrirent un
corps de cavaliers ennemis sur le haut de la colline, qui parut d'abord
les attendre de pied ferme; mais, tonns de la rsolution avec laquelle
on venait  eux, ils s'enfuirent et se retirrent vers le chteau. Cette
fuite fit perdre coeur aux habitans de la place; et, quoiqu'il fallt
forcer trois murailles de ce ct-l pour y entrer, ils l'abandonnrent
et se sauvrent dans la montagne. On obtenait par cette fuite, sans coup
frir, tout ce que l'on prtendait: car on n'avait point ordre d'aller
attaquer le chteau. Les chevaliers teutoniques, qui taient avec les
gendarmes du roi, voyant que tout fuyait devant eux, se dtachrent
malgr Joinville, pour aller aux ennemis qui s'taient rallis devant le
chteau. On n'y pouvait arriver que par des sentiers fort longs et fort
troits, pratiqus alentour du rocher. Ils ne s'aperurent de
leur tmrit que quand ils furent engags dans ces dfils. Ils
s'arrtrent, prirent le parti de retourner sur leurs pas et de
hter leur retraite. Alors les ennemis les voyant se retirer avec
prcipitation et en dsordre, descendirent de cheval; et, les coupant
par des routes qui leur taient connues, vinrent les charger, et en
assommrent plusieurs  coups de massue, les serrant de fort prs
jusqu'au lieu o tait Joinville.

Peu s'en fallut que cette droute des chevaliers teutoniques ne caust
celle des gendarmes du roi, qui dj pensaient  fuir. Mais Joinville
les arrta, en les menaant de les faire tous casser par le roi.
Quelques-uns lui dirent qu'il en parlait bien  son aise; qu'il tait 
cheval, et qu'eux tant  pied, ils demeureraient exposs  la fureur
des ennemis, tandis qu'il lui serait ais de se sauver. Joinville,
pour leur ter ce prtexte de fuite, quitta son cheval, et l'envoya au
quartier des chevaliers du Temple. Il soutint bravement l'effort des
infidles pendant assez de temps; mais il aurait t accabl par le
nombre, si l'on n'et pas t annoncer au brave Ollivier de Termes que
Joinville avait t tu. Mort ou vif, dit l'intrpide chevalier, j'en
porterai des nouvelles au roi, ou j'y demeurerai. Il arrive avec un
corps de troupes, attaque les barbares, les enfonce, dgage le digne
favori du monarque, et le ramne avec tous ses gens. La ville, pendant
ce temps-l, avait t pille, saccage et brle, et les vainqueurs
vinrent rejoindre le roi  Sidon.

Ce fut pour eux un spectacle bien triste, mais en mme temps d'une
grande dification, que celui qu'il leur donna  leur arrive.
Nous avons dit que le soudan de Damas, peu content de raser les
fortifications naissantes de la ville de Sidon, avait fait gorger
plus de deux mille chrtiens qui taient sans dfense. Leurs corps
demeuraient exposs dans la campagne, sans spulture, corrompus et
dj d'une puanteur insupportable. Louis,  cette vue, sent son coeur
s'attendrir, appelle le lgat, lui fait bnir un cimetire; puis,
relevant de ses propres mains un de ces cadavres: Allons, dit-il  ses
courtisans, allons enterrer des martyrs de Jsus-Christ. Il obligea les
plus dlicats d'en faire autant. Cinq jours y furent employs; ensuite
il donna ses ordres pour le rtablissement de Sidon. Tous les jours, ds
le matin, il tait le premier au travail, et l'ouvrage fut achev avec
une extrme dpense, malgr le naufrage d'un vaisseau qui lui apportait
des sommes considrables. Lorsqu'il en reut la nouvelle, il dit ces
paroles mmorables: _Ni cette perte, ni autre quelconque, ne sauroit me
sparer de la fidlit que je dois  mon Dieu_.

Les diverses ngociations avec les mirs d'Egypte et avec le soudan
de Damas, qui avaient t si favorables au roi, le rtablissement de
plusieurs places importantes et ces divers combats dont j'ai parl,
furent ce qui se passa de plus mmorable dans l'espace de prs de quatre
annes que le roi sjourna en Palestine, depuis sa dlivrance. Durant ce
sjour, il satisfit de temps en temps sa dvotion par la visite d'une
partie des saints lieux o il pouvait aller, sans s'exposer  un pril
vident. Il partit d'Acre et fit le voyage avec une pit que tous ceux
qui en furent tmoins ne pouvaient cesser d'admirer. Il arriva, la
veille de l'Annonciation,  Cana en Galile, portant sur son corps
un rude cilice: de l il alla au Mont-Thabor, et vint le mme jour 
Nazareth. Sitt qu'il aperut de loin cette bourgade, il descendit de
cheval, se mit  genoux pour adorer de loin ce saint lieu o s'tait
opr le mystre de notre rdemption. Il s'y rendit  pied, quoiqu'il
ft extrmement fatigu; il y fit clbrer l'office divin, c'est--dire,
matines, la messe et les vpres. Il y communia de la main du lgat, qui
y fit  cette occasion un sermon fort touchant: de sorte que, suivant la
rflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un crit qui
nous apprend ce dtail, on pouvait dire que, depuis que le mystre de
l'Incarnation s'tait accompli  Nazareth, jamais Dieu n'y avait t
honor avec plus d'dification et de dvotion qu'il le fut ce jour-l.

_Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi._

Ce fut vers le mme temps que Louis reut des nouvelles de l'Europe. Les
princes Alphonse et Charles, ses frres, taient arrivs en France, o
ils firent cesser le deuil gnral par les nouvelles certaines qu'ils
apportrent de la dlivrance et de la sant du roi. Il apprit avec la
plus grande satisfaction que la reine Blanche, sa mre, s'tait conduite
avec autant de prudence et de sagesse, dans sa seconde rgence, que
dans sa premire. Elle avait maintenu le royaume de France dans la plus
grande tranquillit, tant au dedans qu'au dehors. Elle s'opposa avec
beaucoup de fermet  la croisade que le pape osa faire publier pour
soutenir ses intrts particuliers contre Conrad, fils de l'empereur
Frdric II, dcd l'anne prcdente. Blanche assembla la noblesse du
royaume; et, d'une voix unanime, elle fit ordonner que les terres de
ceux qui s'engageraient dans cette milice seraient saisies. Qu'ils
partent, disait-on, pour ne plus revenir, ces tratres  l'tat. Il
est bien juste que le pape entretienne ceux qui servent son ambition,
lorsqu'ils devraient secourir Jsus-Christ sous les tendards de notre
roi. Blanche fit faire aussi de vifs reproches au pape sur sa conduite
intresse, qui allait mettre toute l'Europe en combustion, et l'on fit
de svres rprimandes aux Cordeliers et aux Dominicains, qui avaient
os prcher cette singulire croisade. Nous vous btissons des glises
et des maisons, disaient les seigneurs, nous vous recevons, nous vous
nourrissons. Quel bien vous fait le pape? Il vous fatigue et vous
tourmente; il vous fait les receveurs de ses impts, et vous rend odieux
 vos bienfaiteurs.

En vain le roi d'Angleterre, croyant rpandre l'alarme en France pendant
l'absence du roi, parlait  tout le monde du dessein qu'il avait d'armer
puissamment pour reprendre les provinces que ses prdcesseurs avaient
perdues par leurs flonies. Blanche, aprs avoir pris les prcautions
les plus sages et les plus propres  faire chouer les projets vrais ou
simuls de Henri, trouva encore le moyen de lui attirer la plus sensible
des mortifications, en mettant Rome dans les intrts de la France.
Innocent dfendit au roi anglais, sous peine d'un interdit gnral dans
tout son royaume, de faire aucun acte d'hostilit sur les terres de
France. Toute la grace qu'on voulut bien lui accorder fut de ne pas
rendre cet ordre public. Mais la rgente, qui en tait assure en
particulier, laissa l'orgueilleux prince amuser ses peuples de l'ide de
ses conqutes futures, et ne se mit pas mme dans la suite beaucoup en
peine de le mnager. Henri, croyant sa prsence ncessaire en Gascogne
pour y chtier ses vassaux rebelles, et ne voyant point de sret pour
dbarquer dans ses ports, fit demander un passage par la France: la
rgente ne balana pas  lui refuser cette permission, et le monarque
qui connaissait le courage et la sagesse de cette princesse, n'osa pas
mme tenter d'en marquer le moindre ressentiment.

Ce ne fut pas l le seul exemple de justice et de fermet qui distingua
la seconde rgence de la reine Blanche. Le chapitre de Paris avait
fait emprisonner, comme seigneur, tous les habitans de Chatenay et de
quelques autres lieux, pour certaines choses qu'on leur imputait, et
que la loi interdisait aux serfs: c'tait son droit sans doute; mais ce
droit ne dtruisait pas ceux de l'humanit. Ces malheureux, enferms
dans de noirs cachots, manquaient des choses les plus ncessaires  la
vie, et se voyaient en danger de mourir de faim. La rgente, instruite
de leur tat, ne put leur refuser les justes sentimens de la compassion:
elle envoya prier les chanoines de vouloir bien, en sa faveur, sous
caution nanmoins, relcher ces infortuns colons, promettant de se
faire informer de tout et de faire toute sorte de justice aux chanoines.
Ceux-ci, piqus peut-tre qu'une femme leur ft des leons d'une vertu
qu'eux-mmes auraient d prcher aux autres, ou, ce qui est plus
vraisemblable, trop prvenus de l'obligation de soutenir les prtendus
privilges de leur Eglise, rpondirent qu'ils ne devaient compte 
personne de leur conduite vis--vis de leurs sujets, sur lesquels ils
avaient droit de vie et de mort. En mme temps, comme pour insulter 
l'illustre protectrice de ces pauvres esclaves, ils ordonnent d'aller
prendre leurs femmes et leurs enfans qu'ils avaient d'abord pargns,
les font traner impitoyablement dans les mmes prisons, et les traitent
de faon qu'il en mourut plusieurs, soit de misre, soit de l'infection
d'un lieu capable  peine de les contenir. La reine, indigne de cette
insolence et de cette barbarie, ne crut pas devoir respecter des
prrogatives qui dgnraient en abus, et favorisaient la plus horrible
tyrannie. Elle se transporte  la prison, commande d'enfoncer les
portes, donne elle-mme le premier coup, et dans l'instant les portes
sont brises. On en voit sortir un grand nombre d'hommes, de femmes,
et d'enfans ples et dfaits. Tous se jettent aux pieds de leur
bienfaitrice et rclament sa protection. Elle la leur promit et tint
parole. Les biens du chapitre furent saisis, moyen toujours efficace
de rduire les plus mutins sous le joug de l'autorit lgitime. Les
chanoines, plus dociles, consentirent enfin d'affranchir ces malheureux,
moyennant une somme payable tous les ans.

Comme le but principal de la rgente tait d'entretenir la tranquillit
dans l'tat, elle tait surtout attentive  la maintenir dans la
capitale. La licence des pastoureaux, dont j'ai parl  l'occasion de la
prison du roi, avait laiss parmi le peuple de certaines dispositions 
s'manciper. Ce fut sans doute par ce motif qu'elle exigea de nouveaux
sermens de fidlit des bourgeois de Paris, et qu'elle obligea
l'universit de faire un statut par lequel tout colier qui serait pris
arm pendant la nuit, serait jug par le juge ordinaire, nonobstant les
privilges de ce corps. La reine avait encore, quelque temps auparavant,
fait dclarer par le pape que tous les coliers de l'universit, qui
seraient trouvs portant des armes, seraient exclus de tous privilges.
C'tait un point de police trs-important, parce qu'alors les coliers
n'taient pas des enfans comme aujourd'hui, mais des hommes faits, pour
la plus grande partie, qui, par leur nombre et par la diversit et la
jalousie des nations, pouvaient causer de grands dsordres, dont on
avait vu de fcheux exemples sous les rgnes prcdens. Telle tait la
situation des affaires dans le royaume de France.

Saint Louis tait occup dans la Palestine  y faire construire des
forteresses pour mettre les chrtiens en tat de se soutenir contre les
infidles, lorsqu'il reut la triste nouvelle de la mort de la reine
Blanche sa mre.

_Mort de la reine Blanche_.

Cette princesse fut attaque  Melun, dans le mois de novembre, de la
maladie qui la mit an tombeau. Elle se fit transporter  Paris, o
elle reut les derniers sacremens de l'Eglise par le ministre de son
confesseur Renaud de Corbeil, vque de cette capitale, et l'un des
chefs du conseil d'tat; ensuite, elle manda l'abbesse de Maubuisson,
monastre de l'ordre de Cteaux, qu'elle avait fond prs de Pontoise,
la conjura, au nom de leur ancienne amiti, de lui donner l'habit de son
ordre, et fit profession entre ses mains, avec de grands sentimens de
dvotion et d'humilit. On la transporta ensuite sur un lit de paille,
couvert d'une simple serge, o elle expira le 1er dcembre 1252.

On lui mit aussitt le manteau royal sur son habit de religieuse, et la
couronne d'or sur la tte. En cet tat, elle fut porte par les plus
grands seigneurs du royaume sur une espce de trne richement orn,
depuis le palais jusqu' la porte Saint-Denis; de l, elle fut conduite
au monastre de Maubuisson, o elle avait choisi sa spulture.

Tout le royaume ressentit vivement cette perte. C'tait la plus grande
reine qui eut encore paru sur le trne franais. Femme d'un courage,
d'une prudence et d'une lvation de gnie au-dessus de son sexe;
princesse ne pour faire en mme temps l'ornement et la flicit du
monde. C'est le langage de tous les auteurs de son sicle; sans aucun
autre reproche enfin, qu'un peu trop de hauteur dans sa premire
rgence, si toutefois on doit appeler hauteur, la fermet avec laquelle
elle se conduisit envers des vassaux indociles, qui ne cherchaient,
comme je l'ai rapport dans le commencement de cet ouvrage, qu'
profiter des brouilleries qu'ils voulaient exciter dans l'tat; jaloux
d'ailleurs de son mrite et de son autorit.

J'ajouterai encore  l'loge de cette princesse, ce qu'en dit le pre
Daniel[1]. L'histoire nous fournit peu de personnes de son sexe qui
l'aient gale dans la pit, la vertu, la prudence, et l'habilet pour
le gouvernement. Un esprit droit et ferme, un courage mle  l'preuve
des vnemens les plus fcheux et les plus imprvus, faisaient son
principal caractre. C'est surtout cette fermet, soutenue de beaucoup
d'application, qui dmontre la sagesse de son administration. Ces
qualits, jointes  beaucoup d'adresse,  un air insinuant, aux charmes
et aux graces dont la nature l'avait abondamment pourvue, lui donnrent
une grande autorit, et elle en fit toujours un trs-bon usage pour le
bonheur des peuples qui la comblrent de bndictions.

[Note 1: _Histoire de France_, in-4., dition de 1722, p. 302.]

Je crois pouvoir encore avancer que la reine Blanche a t plus
recommandable par ses vertus civiles, morales et politiques, que toutes
les princesses qui, aprs elle, ont t associes  la couronne de
France. Ce n'est pas que je veuille dpriser celles-ci, parce que la
Providence ne leur avait pas donn les talens suprieurs dont elle avait
pourvu la reine Blanche. Il leur suffisait d'avoir les vertus qui les
rendaient chres  leurs poux et  la nation franaise, telle que la
reine Marguerite, femme de saint Louis; Jeanne de Bourbon, femme de
Charles V, dit le Sage; Marie d'Anjou, femme de Charles VII; Agns de
Bourgogne, femme de Charles, duc de Bourbon; Anne de Bretagne, femme de
Louis XII; Louise de Savoie, mre de Franois 1er; Marguerite de Valois,
soeur de ce prince, reine de Navarre, et plusieurs autres que je
pourrais nommer, qui ont aid leurs poux dans les fonctions de la
royaut.

Si je parcours l'histoire des autres tats de l'Europe, j'y trouve
plusieurs femmes clbres[1] qui y tiennent un rang distingu. C'est
Philippe de Hainaut, pouse d'Edouard III, roi d'Angleterre; Marguerite
d'Anjou, femme de Henri VI, roi de la mme nation; Marguerite de
Valdemard, reine de Danemarck; Marguerite d'Autriche, fille de
l'empereur Maximilien 1er, gouvernante des Pays-Bas; Catherine
Alexiowna, impratrice des Russies. Mais, sur toutes ces illustres
femmes, je crois pouvoir donner la prfrence  Marie-Thrse
d'Autriche, impratrice-reine de Hongrie et de Bohme, pour en faire un
juste parallle avec la reine Blanche. Cette princesse joint  un gnie
suprieur une prudence dirige par le plus solide jugement et par une
exprience consomme. Nous l'avons vue triompher, par son courage, de
tous ses ennemis, et affermir sur la tte de l'empereur son poux la
couronne impriale, qu'une fausse politique, dirige par l'intrt et
par la jalousie, voulait lui ravir. Enfin, par l'alliance qu'elle a
faite de l'archiduchesse Marie-Antoinette, sa fille, avec notre auguste
monarque, elle a combl les voeux de toute la nation franaise, qui se
promet une longue suite de prosprits de l'union de ces deux illustres
poux, et des vertus qu'on voit dj briller dans toutes leurs
actions[2].

[Note 1: J'ai fait l'loge de ces princesses dans l'_Histoire abrge
des philosophes et des femmes clbres_, que j'ai donne au public. On
peut la consulter.]

[Note 2: L'_Histoire de saint Louis_, dont nous donnons une nouvelle
dition, a t impr. pour la premire fois en 1775.]

_Saint Louis apprend la mort de la reine sa mre. Sa rsignation aux
ordres de la Providence_.

On dpcha au roi pour lui porter la triste nouvelle de cette mort. Il
l'apprit  Sajette, et selon d'autres,  Jaffe, par le lgat  qui
les lettres avaient t adresses. Pour la lui annoncer, il se fit
accompagner par l'archevque de Tyr, et par Geoffroy de Beaulieu,
dominicain, confesseur de ce prince. Leur contenance triste lui faisant
conjecturer qu'ils avaient quelque chose de fcheux  lui apprendre,
il les fit entrer seuls avec lui dans sa chapelle. Alors le lgat lui
exposa les grandes obligations qu'il avait  Dieu depuis son enfance,
surtout de lui avoir donn une mre si sage, qui l'avait lev si
pieusement, et qui avait gouvern son royaume avec tant de zle et de
prudence. Hlas! sire, ajouta-t-il, avec des sanglots et des pleurs,
elle n'est plus, cette illustre reine, la mort vient de nous l'enlever!

On ne peut exprimer les sentimens de tristesse dont le coeur de ce
tendre fils fut pntr. Le premier mouvement de sa douleur lui fit
jeter un grand cri et verser un torrent de larmes; mais, revenu  lui
dans le mme instant, il se jeta  genoux devant l'autel, et dit en
joignant les mains: Je vous rends graces,  mon Dieu, de m'avoir
conserv jusqu'ici une mre si digne de mon affection. C'tait un
prsent de votre misricorde; vous le reprenez comme votre bien: je n'ai
point  m'en plaindre. Il est vrai que je l'aimais tendrement; mais
puisqu'il vous plat de me l'ter, que votre nom soit bni dans tous
les sicles. Ayant fait devant le crucifix cet acte de soumission aux
ordres de Dieu, il congdia le lgat et l'archevque de Tyr; et, aprs
avoir encore eu  ce sujet quelque entretien avec son confesseur, ils
commencrent ensemble l'office des morts pour le repos de l'ame de la
reine. Il le rcita avec beaucoup d'attention; et le mme confesseur
remarque comme une chose admirable, que, malgr la situation o le
trouble et la douleur avaient mis son coeur et son esprit, il ne se
mprit jamais dans un seul verset ni en aucun endroit de tout l'office.
Il continua non-seulement toute l'anne de donner ces marques
chrtiennes de tendresse pour sa mre, mais encore toute sa vie; il ne
manqua jamais de faire dire tous les jours, en sa prsence, une messe
des morts pour elle, except les dimanches et les ftes. Deux jours
se passrent sans qu'il voult voir personne. Ce terme expir, il fit
appeler Joinville, et lui dit en le voyant: Ah! snchal, j'ai perdu ma
mre. Sire, rpondit le bon chevalier, je n'en suis point surpris: vous
savez qu'elle tait mortelle; mais ce qui m'tonne, c'est la tristesse
excessive d'un prince qui est en si grande rputation de sagesse.

La reine Marguerite son pouse fut plus aise  consoler. Elle n'aimait
pas la reine-mre, parce qu'elle en tait beaucoup gne. On n'en sait
pas les raisons, mais il fallait que le roi se cacht pour la venir
voir. Elle ne laissa pas de verser beaucoup de larmes; et comme un jour
Joinville l'et trouve tout en pleurs, il lui dit avec sa franchise
ordinaire: Madame, est bien vrai le proverbe qui dit qu'on ne doit mie
croire femme  son pleurer; car le deuil que vous menez est pour la
femme que vous hassiez le plus en ce monde. La reine lui rpondit avec
la mme sincrit: Sire de Joinville, si ce n'est pas pour elle aussi
que je pleure, c'est pour le grand mes-aise en quoi le roi est, et pour
ma fille Isabelle qui est demeure en la garde des hommes[1]. Ce qui
faisait que la reine n'aimait point sa belle-mre, continue l'ingnu
snchal, c'est que l'imprieuse Blanche ne voulait point souffrir
que le roi ft trop souvent en la compagnie de son pouse. Si la cour
voyageait, elle les faisait presque toujours loger sparment. Il arriva
qu'tant  Pontoise, le monarque eut un appartement au-dessus de celui
de la princesse; il n'osait aller chez elle sans prendre de grandes
prcautions contre la surprise. Il avait ordonn  ses huissiers de
salle, que lorsqu'ils verraient venir la reine-mre, pendant qu'il
serait chez la reine son pouse, ils battissent les chiens, afin de les
faire crier, et alors il se cachait dans quelque coin. Un jour qu'il
tenait compagnie  sa femme, parce qu'elle tait dangereusement malade,
on vint lui dire que sa mre arrivait. Son premier mouvement fut de se
cacher dans la ruelle du lit: elle l'aperut nanmoins. _Venez-vous-en_,
lui dit-elle, en le prenant par la main, _vous ne faites rien ici.
Hlas!_ s'cria Marguerite dsole, _ne me laisserez-vous voir
monseigneur ni en la vie, ni en la mort?_ Elle s'vanouit  ces mots.
Tout le monde la crut morte; le roi le crut lui-mme et retourna
sur-le-champ auprs d'elle: sa prsence la fit revenir de son
vanouissement.

[Note 1: Observ. de Du Cange, p. 98 et 99.]

_Il se prpare  son retour en France_.

Le saint roi commena  s'occuper de son retour en France; tout l'y
rappelait. La guerre s'tait rallume dans la Flandre entre les
Dampierre et les Davesne, et tous leurs voisins y prenaient parti. Il
n'y avait plus de trve avec l'Angleterre. Henri, fortifi de l'alliance
de la Castille, venait de passer en Guyenne,  la tte d'une puissante
arme. La Normandie se prparait ouvertement  le recevoir; tout, en un
mot, semblait menacer le royaume d'une rvolution gnrale. Le monarque
voyait d'ailleurs qu'il ne pouvait rien entreprendre dans la Palestine.
Il ne lui arrivait de ses tats que trs-peu de troupes, et encore moins
d'argent, comme si ses sujets eussent voulu le contraindre  revenir.
Malgr tant de raisons il ne voulut rien dcider sans avoir auparavant
consult le Seigneur. Il fit ordonner des prires et des processions
publiques, pour demander  Dieu de lui faire connatre sa volont. Tous
les seigneurs franais lui conseillrent de partir. Les chrtiens mme
du pays, taient de cet avis. Ils se voyaient en possession d'un nombre
de places bien fortifies, Acre, le chteau de Cafa, Csare, Jaffe,
Tyr et Sidon: c'tait assez pour se dfendre contre les Sarrasins, en
attendant que de plus grands secours les missent en tat de reprendre
Jrusalem. Il fut donc rsolu qu'il s'embarquerait au commencement de
l'anne suivante, c'est--dire, immdiatement aprs Pques.

Ensuite il recommanda au lgat, qui avait ordre du pape de demeurer dans
la Palestine, d'avoir grand soin de cette chrtient, si fort expose 
la cruaut des mahomtans. Il lui laissa beaucoup d'argent et un assez
bon nombre de troupes.

_Son dpart de Saint-Jean-d'Acre_.

Joinville eut ordre de conduire la reine et les petits princes  Tyr: le
saint monarque ne tarda pas de les aller joindre; et, dans les premiers
jours de carme, il se rendit avec eux  Saint-Jean-d'Acre, o se devait
faire l'embarquement.

Cette ville tait alors la capitale et la plus forte place du royaume de
Jrusalem. Il y laissa cent chevaliers sous le commandement de Geoffroy
de Sargines qui, en qualit de lieutenant d'un si grand prince, eut tout
pouvoir dans les affaires publiques, et que son rare mrite fit depuis
snchal et vice-roi de Jrusalem. Ce brave seigneur, soutenu de
temps en temps par quelques secours qui lui venaient d'Europe, sut se
maintenir trente ans durant contre la puissance des mahomtans.

Tout tant prt pour le dpart, Louis  pied, accompagn du lgat,
du patriarche de Jrusalem, de Geoffroy de Sargines, et de toute la
noblesse de la Palestine, prit le chemin du port. Il passait entre deux
haies d'un peuple nombreux, accouru de tous cts pour voir encore une
fois ce gnreux bienfaiteur, qu'ils appelaient _le pre des chrtiens_.
L'air retentissait de ses louanges, et chacun s'efforait de lui
tmoigner sa reconnaissance, les uns par la vivacit de leurs
acclamations, les autres par la sincrit de leurs larmes, tous par
les bndictions sans nombre dont ils le comblaient. On voyait sur son
visage un fond de tristesse qui tmoignait assez son regret de n'avoir
pas fait pour eux tout ce qu'il aurait dsir; mais, d'un autre ct,
on lisait dans ses regards, plus expressifs que ses paroles, qu'on le
verrait bientt  la tte d'une nouvelle croisade.

Toutes les personnes qui devaient passer en Europe s'embarqurent sur
une flotte de quatorze vaisseaux; et, le lendemain, fte de saint Marc
1254, on mit  la voile. Le roi fit remarquer  Joinville que c'tait le
jour de sa naissance. La rencontre est heureuse, rpondit le snchal
en riant: c'est effectivement renatre une seconde fois que d'chapper
d'une terre si prilleuse.

Le lgat avait donn au roi un ciboire rempli d'hosties consacres, soit
pour l'usage de sa propre dvotion, soit pour la consolation de ceux
qui pourraient mourir dans le passage. Il fit placer ce sacr trsor 
l'endroit le plus dcent de son navire, dans un tabernacle prcieux,
couvert d'un riche pavillon. Tous les jours on y rcitait solennellement
l'office divin; les prtres, revtus de leurs habits sacerdotaux y
faisaient les crmonies et rcitaient les prires de la messe,  la
rserve de la conscration. Le monarque assistait  tout. Rien n'galait
ses soins pour les malades: il les visitait souvent, leur procurait tous
les soulagemens qui dpendaient de lui, et prenait soin de leur salut
encore plus que de leur gurison. Il y avait sermon trois fois la
semaine, sans parler des instructions particulires et des catchismes
qu'il faisait faire aux matelots quand le calme rgnait. Quelquefois il
les interrogeait lui-mme sur les articles de foi, et ne cessait de leur
rappeler qu'tant toujours entre la vie et la mort, entre le paradis
et l'enfer, ils ne pouvaient trop se hter de recourir au sacrement de
pnitence. Tel fut l'effet des soins et de l'exemple du pieux monarque,
qu'en peu de temps on vit un changement notable parmi les matelots. La
honte de ne pas faire quelquefois ce qu'un grand roi faisait tous les
jours, leur donna le courage de vouloir tre chrtiens, et leur inspira
des sentimens au-dessus de leur condition.

On voguait heureusement du ct de l'le de Chypre, et chacun
s'entretenait agrablement de la pense de retourner dans sa patrie,
lorsque tout d'un coup le vaisseau du roi donna si rudement sur un banc
de sable, que tout ce qui tait sur le pont fut renvers. Un moment
aprs il toucha une seconde fois, mais avec tant de violence, qu'on
s'attendait  le voir s'entr'ouvrir. Chacun se crut perdu et cria
misricorde. La reine tait consterne; ses enfans, qui la voyaient
en larmes sans voir le pril, se mirent  pleurer. Tout le navire
retentissait de gmissemens, que l'obscurit de la nuit rendait encore
plus effroyables. Louis, oubliant en quelque sorte des objets si chers,
va se prosterner aux pieds de celui qui commande  la mer, et dans
l'instant le vaisseau se remet  flot. Cet vnement inespr fut
regard comme un miracle. Ds que le jour parut, on visita le btiment
par dedans et par dehors. Les plongeurs rapportrent qu'il y avait trois
toises de la quille emportes, et conseillrent au monarque de passer
sur un autre navire. Dites-moi, leur rpondit-il, sur la foi et loyaut
que vous me devez, si le vaisseau tait  vous et charg de riches
marchandises, l'abandonneriez-vous en pareil tat? Non sans doute, lui
rpliqurent-ils d'une voix unanime; nous aimerions mieux hasarder tout
que de faire une perte si considrable. Pourquoi donc me conseillez-vous
d'en descendre? C'est, reprirent-ils, que la conservation de quelques
malheureux matelots importe peu  l'univers; mais rien ne peut galer le
prix d'une vie comme celle de votre majest. Or, sachez, dit le gnreux
prince, qu'il n'y a personne ici qui aime son existence autant que je
puis aimer la mienne; si je descends, ils descendront aussi; et ne
trouvant aucun btiment, ils se verront forcs de demeurer dans une
terre trangre, sans esprance de retourner dans leur pays. C'est
pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu, ma vie, celle de la
reine et de nos trois enfans, que de causer un tel dommage  tant de
personnes.

Il n'appartient qu'aux hros vritablement chrtiens, de donner ces
grands exemples de gnrosit. C'est par de semblables vertus que Louis
s'acquit sur tous les coeurs un empire plus puissant et plus glorieux
que celui qui tait d  sa naissance.

La navigation fut longue et fatigante. Le roi, qui trouvait le moyen de
rapporter tout  Dieu, ne se lassait point de faire admirer  Joinville
la grandeur de l'Etre-Suprme, et le nant de ce qui parat le plus
grand parmi les hommes. Regardez, snchal, lui disait-il, si Dieu ne
nous a pas bien montr son grand pouvoir, quand, par un seul des quatre
vents de mer, le roi, la reine, ses enfans, et tant d'autres
personnes ont pens prir. Ces dangers que nous avons courus sont des
avertissemens et des menaces de celui qui peut dire: Or, voyez-vous bien
que je vous eusse laiss noyer, si j'eusse voulu?

_Il arrive aux les d'Hires_.

Enfin le dixime de juillet, la flotte arriva aux les d'Hires, en
Provence. Le monarque d'abord n'y voulait pas descendre, parce que ce
n'tait pas terre de son obissance; mais, au bout de deux jours, touch
des prires de la reine, des remontrances de Joinville et des larmes de
tout l'quipage qui tait fatigu de la mer, il se fit mettre  terre.
Le mauvais tat de sa sant acheva peut-tre de l'y dterminer: il tait
si faible et si abattu, que le snchal fut oblig de le prendre entre
ses bras pour le tirer du vaisseau. Aprs quelques jours de repos, ds
que les quipages furent arrivs, il partit du chteau d'Hires pour se
rendre  Paris.

_Retour du roi en France_.

La nouvelle du dpart de saint Louis de la Palestine pour revenir en
France, y avait rpandu une allgresse universelle. Tous les peuples
taient dans la plus grande impatience de le revoir. Cependant
l'esprance qu'ils en avaient taient fort modre par la crainte des
dangers qu'il pouvait courir sur un lment aussi sujet aux temptes et
aux naufrages. Il y avait prs de trois mois que ce prince tait parti
da port de St-Jean-d'Acre, lorsqu'il dbarqua, comme je l'ai dit, le
10 juillet, aux les d'Hires. S'tant mis en chemin pour se rendre 
Paris, il trouva sur sa route une affluence prodigieuse de peuple, qui
venait lui tmoigner par les plus vives acclamations la satisfaction
qu'il avait de revoir son prince. Il arriva enfin  Vincennes dans les
premiers jours d'aot. Paris se prparait  recevoir avec toute la
solennit possible, un monarque si digne de son respect et de son amour:
Louis cependant, avant d'en tre le tmoin, alla, pour satisfaire aux
mouvemens de sa pit, rendre graces  Dieu en l'glise de Saint-Denis,
o il laissa de magnifiques prsens.

Quelques jours aprs il fit son entre dans Paris, qui le reut aux
acclamations redoubles de ses habitans: leur joie ne fut tempre que
par la vue de la croix qu'il portait toujours sur ses habits: preuve
non quivoque qu'il avait plutt suspendu qu'abandonn le dessein de
la croisade. Ce ne furent nanmoins, pendant plusieurs jours, que
rjouissances, feux, danses et festins. Louis, aprs avoir donn
quelques semaines aux empressemens de ses fidles Parisiens, qui tous
voulaient voir de leurs yeux ce prince qui avait fait de si grandes
choses, si chri et si digne de leurs respects, crut devoir se drober 
leurs empressemens, pour s'appliquer tout entier  corriger les abus qui
s'taient glisss pendant son absence, et, s'il se pouvait,  bannir de
son royaume jusqu' l'ombre du mal.

Ds les premiers jours aprs son retour, il assembla un parlement, o
il fit publier une ordonnance qui contient plusieurs articles
trs-importans pour l'exacte administration de la justice.

Elle porte entre autres choses: Que les baillifs, prvts, vicomtes et
autres juges suprieurs ou subalternes, jureront de rendre la justice
sans acception de personne; de conserver de bonne foi les droits du roi,
sans prjudicier  ceux des particuliers; de ne recevoir, ni eux, ni
leurs femmes, ni leurs parens, aucuns dons ou prsens des plaideurs
quand la valeur n'excderait pas dix sols; de ne rien emprunter des
personnes qui peuvent avoir des procs  leurs tribunaux; de ne point
envoyer de prsens, ni aux gens du conseil du roi, ni  ceux qui sont
prposs pour examiner leurs comptes, ou pour informer de leur conduite;
de n'acheter ni directement, ni indirectement, aucun immeuble dans
l'tendue de leur juridiction; de ne point exiger d'amende, qu'elle
n'et t publiquement prononce; de tenir leurs audiences dans les
lieux o ils ont coutume de les donner, pour ne point consumer les
parties en frais. Enfin, lorsqu'il seront hors d'exercice, de demeurer
pendant quarante jours dans leurs bailliages, ou du moins d'y laisser
un procureur suffisant pour rpondre aux plaintes qu'on pourrait faire
contre eux devant les commissaires du seigneur-roi.

Ce serment devait tre fait aux assises devant le peuple, afin que les
juges fussent retenus en mme temps, et par la crainte de l'indignation
divine et royale, et par la honte toujours insparable du parjure.

Louis ordonne de plus que l'dit contre les usures et les Juifs soit
fidlement excut; que les femmes publiques soient chasses tant des
villes que de la campagne. Il dfend, sous peine _d'tre rput infme
et dbout de tout tmoignage de vrit_, non-seulement de jouer aux
ds, mais mme d'en fabriquer dans toute l'tendue de ses domaines; il
enjoint de punir svrement ceux qui tiennent des acadmies de jeu. Il
proscrit mme jusqu'aux checs, qui ne passent aujourd'hui que pour un
simple jeu d'esprit, mais qui pouvait peut-tre alors entraner des
inconvniens que nous ignorons.

Pour ce qui est de l'article des prsens qu'on dfend aux juges de
recevoir, ce projet d'ordonnance, si nous en croyons le sire de
Joinville, fut conu  l'occasion qu'il rapporte, ds le temps que le
roi dbarqua en Provence.

L'abb de Cluny tait venu saluer ce prince pour lui faire son
compliment sur son retour; il lui fit prsent de deux trs-beaux
chevaux. Le lendemain il demanda audience au roi, qui la lui donna
longue et favorable. Aprs cette audience, Joinville, avec cette
familiarit que le roi lui permettait, lui demanda s'il rpondrait
franchement  une question qu'il voulait lui faire; le roi le lui
promit.

N'est-il pas vrai, sire, reprit Joinville, que les deux beaux chevaux
que vous a donns l'abb de Cluny, lui ont mrit la longue audience
dont vous l'avez honor? Cela pourrait bien tre vrai, lui rpondit le
roi. H bien, sire, continua Joinville, dfendez donc aux gens de votre
conseil de rien prendre de ceux qui ont affaire  eux; car soyez
certain que s'ils prennent, ils en couteront plus diligemment et plus
longuement, ainsi qu'avez fait de l'abb de Cluny. Le roi se mit  rire
de la rflexion de Joinville, et en fit rire son conseil, qui lui dit
que l'avis tait sage, et qu'il fallait le mettre  excution. C'est ce
qu'il fit par l'ordonnance dont je viens de parler. Heureux les princes
qui coutent la vrit en faveur de leurs peuples, et plus heureux les
peuples qui sont gouverns par de tels princes!

Le roi, non content de publier des ordonnances et de recommander  ses
officiers de faire justice, tenait svrement la main  l'excution. Un
bourgeois de Paris, ayant t convaincu d'avoir profr un blasphme,
il n'y eut ni prires, ni gards qui pussent flchir le roi. Il fit
excuter, sans rmission, l'dit publi contre les blasphmateurs, par
lequel ils taient condamns  souffrir l'application d'un fer chaud sur
la bouche. Comme plusieurs personnes de la cour murmuraient de cette
svrit, il dit qu'il aimerait mieux souffrir ce mme supplice, que de
rien omettre pour arrter un tel scandale.

Mais, ce qui tait de la dernire importance, il s'appliqua surtout 
remplir son conseil de gens habiles, dsintresss, vertueux, dignes
enfin de la confiance d'un roi qui ne cherch que le bonheur de ses
sujets; car il n'tait pas de ces princes, ou trop faciles, qui
n'coutent qu'un favori toujours intress qui les trompe, ou trop
prsomptueux, qui ne s'en rapportent qu' leurs propres lumires. Sa
maxime tait de prendre du temps pour accorder ce qu'on lui demandait,
afin de pouvoir consulter. Aussi, ne lui vit-on jamais compromettre son
autorit. Ce qu'il avait rsolu tait toujours le meilleur et demeurait
fixe et invariable; mais cela ne l'empchait pas, dit Joinville, de se
dcider sur-le-champ.

Les rois, ses prdcesseurs, envoyaient des commissaires dans les
provinces, pour examiner et rparer les injustices qui s'y pouvaient
faire; avant son voyage d'outre-mer, il avait constamment suivi cette
louable coutume; mais, craignant que cela ne ft pas suffisant, il
rsolut d'y aller lui-mme, et commena cette anne la visite de son
royaume.

_Le roi fait la visite de son royaume_.

Il se rendit d'abord en Flandre, puis en Picardie, ensuite  Soissons,
o il vit le sire de Joinville qu'il combla de caresses. _Quand je fus
devers lui_, dit le bon snchal, _il me fit si grande joie, que tous
s'en merveillaient_. Comme on connaissait le crdit de ce seigneur, il
fut charg de demander la princesse Isabelle, fille du roi, pour Thibaut
V, comte de Champagne et roi de Navarre, prince de la plus grande
esprance.

Mais Louis ne voulut point entendre parler de cette alliance, que le
jeune prince n'et fait justice  la comtesse de Bretagne, sa soeur, qui
avait des prtentions assez considrables sur les comts de Champagne et
de Brie. En vain le snchal insista; le monarque fut inbranlable.

Ces prtentions consistaient en ce que le comte de Bretagne avait pous
Blanche de Champagne, fille ane du comte Thibaut, dernier mort, qui
l'avait eue d'Agns de Beaujeu, sa premire femme, dont il tait veuf
quand il pousa Marguerite de Bourbon, mre du jeune roi de Navarre; de
sorte que Blanche demandait  rentrer en partage de la succession de son
pre, et avait des droits au moins sur une partie de la Champagne.
Le roi voulait que cette affaire ft termine, avant qu'on parlt du
mariage de sa fille Isabelle avec le roi de Navarre.

Comme il s'agissait de la Champagne, qui tait un fief de la couronne,
cette affaire devait se dcider en prsence du roi par la cour des
pairs. Le roi fit donc examiner le procs du roi de Navarre avec la
comtesse de Bretagne en prsence des parties. Il fut accommod par
l'achat que fit le roi de Navarre des droits de la comtesse de Bretagne,
en s'obligeant de lui payer trois mille livres de rente, qui, selon le
poids de la monnaie de ce temps-l, monteraient aujourd'hui  un peu
moins de trente mille livres de rente.

_Mariage du roi de Navarre avec Isabelle de France_.

Au moyen de cet arrangement, le mariage de Thibaut, roi de Navarre, avec
Isabelle de France, fut conclu. La dot de la princesse fut de dix mille
livres, comme celles des autres filles de saint Louis, qui furent
maries depuis. Les noces se firent  Melun avec beaucoup de solennit.
Le roi n'pargnait rien dans ces circonstances d'clat, o les princes
doivent attirer les regards et l'admiration des peuples par quelque
grand spectacle. Il tait aussi rserv quand il s'agissait de son
plaisir, que libral lorsque les raisons d'tat, ou les motifs de
religion l'exigeaient; sachant bien que c'est le retranchement des
choses superflues qui conserve et multiplie les fonds pour les dpenses
ncessaires.

_Le roi permet au roi d'Angleterre de venir  Paris, et lui fait une
fte magnifique_.

Avant que ces noces fussent clbres, il y eut en France une fte
magnifique  l'occasion suivante: Henri III, roi d'Angleterre, tait
depuis assez long-temps en Gascogne. Il en avait enfin apais les
troubles et les rvoltes qui s'y taient levs par la duret du
gouvernement de ceux qu'il y avait envoy commander: de sorte que sa
prsence n'y tant plus ncessaire, il avait pris la rsolution de
retourner dans son royaume. Le dsir de voir la France, peut-tre
aussi la crainte d'un trajet par mer, beaucoup plus long en partant
de Bordeaux que celui de Calais  Douvres, lui fit demander au roi la
permission de passer par ses tats. Ce prince la lui accorda avec joie,
et lui fit savoir qu'il le verrait avec un trs-grand plaisir.

Louis envoya des ordres dans toutes les villes de son royaume, par
lesquelles Henri devait passer, pour lui faire rendre tous les honneurs
dus  son rang. Il vint par Fontevraud, o il vit les tombeaux de
quelques-uns de ses anctres qui y taient inhums, et y fit lever un
mausole  la reine sa mre, dont on transporta le corps du cimetire
dans l'glise. Il se rendit aussi  l'abbaye de Pontigny, pour y prier
auprs du tombeau de saint Edmond, archevque de Cantorbry, qu'il avait
beaucoup perscut. Il traversa ainsi la France sans suivre les routes
ordinaires, et s'arrtant partout o sa curiosit le conduisait. Il
arriva  Chartres, o le roi alla le recevoir, et o ils se donnrent
mutuellement beaucoup de marques de tendresse et d'amiti. Le roi
d'Angleterre tait accompagn d'environ mille personnes, tant seigneurs
que gentilhommes, fort bien monts, et en trs-bel quipage. A mesure
qu'il avanait, sa cour augmentait.

La reine de France et la comtesse d'Anjou, sa soeur, avaient accompagn
le roi  Chartres, o elles trouvrent, avec le roi d'Angleterre,
leurs deux soeurs; savoir: la reine d'Angleterre et la comtesse de
Cornouaille, femme du comte Richard, frre de Henri. Batrix, comtesse
douairire de Provence, mre des quatre princesses, tait du voyage.
L'entrevue fut des plus tendres, et elle eut la joie d'embrasser en mme
temps toutes ses filles. De Chartres, on marcha droit  Paris, dont tout
le peuple sortit pour aller au-devant d'eux, les uns sous les armes, les
autres couronns de fleurs, ou tenant en leurs mains des rameaux; le
pav tait jonch de feuilles et de fleurs. L'universit en corps et
tous les coliers, dont le nombre tait trs-grand, parurent en habits
de crmonie. Ce n'tait que cris de joie, que concerts de musique
et d'instrumens dans tous les lieux o les rois et les princesses
passaient. Le soir, et toute la nuit, il y eut des illuminations et des
rjouissances par toute la ville.

Le roi offrit au roi d'Angleterre de le loger, soit au Palais, soit au
Temple, ou en quelque autre htel de la ville o il jugerait  propos.
Henri choisit le Temple pour lui et pour sa cour, et tout le quartier
des environs jusqu' la Grve.

Ds le lendemain matin, il fit dresser des tables en divers endroits de
son quartier, o l'on servit toute la journe du pain, du vin, de la
viande et du poisson pour tous les pauvres qui voulurent y venir manger.

Pendant cette matine, le roi mena Henri  la Sainte-Chapelle, o il lui
fit voir les prcieuses reliques qu'on y honorait: de l il le conduisit
dans la ville pour lui montrer ce qu'il y avait de curieux. Le prince
laissa dans la Sainte-Chapelle, ainsi que dans les autres lieux o il
fut conduit, des marques de sa libralit.

Le roi d'Angleterre, aprs avoir t trait magnifiquement au Temple,
le soir de son arrive, pria le roi de trouver bon qu'il lui donnt le
lendemain  dner au mme lieu. On s'y rendit au retour de la cavalcade
du matin. Tout tait prpar dans la grande salle. Louis, pour faire les
honneurs, voulait placer le roi d'Angleterre entre lui et le jeune roi
de Navarre; mais Henri s'excusa de prendre une place qui ne pouvait tre
mieux et plus convenablement occupe que par le roi de France: _Car_,
ajouta-t-il, _vous tes mon seigneur et le serez toujours_. Le roi fut
contraint de cder et s'assit, ayant  sa droite le roi d'Angleterre,
et  sa gauche le roi de Navarre. Toutes les portes taient ouvertes et
sans gardes; mais le respect qu'inspirait la prsence des princes suffit
seul pour empcher le dsordre et la confusion. Il y avait encore
d'autres tables dans les appartemens, o les seigneurs des deux cours,
chacun selon sa qualit et son rang, taient placs. Il tait jour
maigre; on ne vit jamais tant de somptuosit et d'abondance.

Le lendemain, le roi donna  souper au roi d'Angleterre dans le Palais,
o il lui avait fait prparer un bel appartement; et comme Henri voulut,
aprs le repas, se retirer au Temple: Non pas, lui dit le roi en riant;
je suis matre chez moi, je veux au moins cette nuit vous avoir en ma
puissance.

Le roi d'Angleterre demeura  Paris huit jours, qui se passrent en
ftes et en rjouissances; mais elles n'empchrent pas les deux rois
d'avoir durant ce temps plusieurs entretiens secrets. Si l'on en veut
croire l'historien d'Angleterre, Mathieu Paris,  qui son matre peut
en avoir parl, Louis tmoigna  Henri le dsir qu'il avait de lui
restituer la Normandie: _Mais_, ajoutait-il, _mes douze pairs et mon
baronage n'y consentiraient jamais_. La dlicatesse de la conscience de
Louis, et la conduite qu'il tint dans la suite, dans quelques traits
avec le roi d'Angleterre, rendent ce fait assez vraisemblable. Le
tmoignage de cet auteur contemporain nous apprend au moins deux choses
importantes: la premire, que ds lors le nombre des pairs de France
tait fix  douze; la seconde, que le roi ne disposait d'aucune partie
considrable de ses tats sans le consentement, non-seulement des pairs
du royaume, mais encore de ses barons, qui taient les plus grands
seigneurs de l'tat, quoique d'un rang infrieur  celui des pairs.

Le roi d'Angleterre quitta Paris, combl d'honneurs, et s'y acquit une
grande rputation de libralit. Le roi l'accompagna pendant la premire
journe de chemin; et, aprs avoir renouvel les tmoignages d'amiti
qu'ils s'taient donns tant de fois l'un  l'autre, Henri continua
sa route vers Boulogne. Aprs y avoir attendu quelques jours le temps
favorable, il s'embarqua, arriva heureusement en Angleterre; et,
quelque temps aprs, il se fit une prolongation de trve entre les deux
couronnes.

Ce fut dans le mme esprit de paix que l'anne suivante le roi
rconcilia le comte d'Anjou avec sa belle-mre, Batrix, comtesse de
Provence. Ils s'taient brouills au sujet de quelques forteresses
de Provence que la comtesse retenait, et que le comte prtendait lui
appartenir: on en tait dj venu aux hostilits. La comtesse avait
eu recours au pape, qui avait nomm l'vque du Belley pour juge du
diffrent. Mais les deux parties s'en rapportrent au roi; et ce prince,
pour finir ce procs, ordonna au comte d'Anjou, son frre, d'acheter ces
places, et lui fournit l'argent pour en faire le payement.

_Les troubles continuent en Italie et en Allemagne_.

Pendant ce mme temps, l'Italie et l'Allemagne taient dans la plus
grande agitation par les guerres qui rgnaient entre le pape et les
successeurs de l'empereur Frdric II, dans le dtail desquelles je
n'entrerai pas. Je dirai seulement que Louis, toujours le mme, au
milieu de tant de scandales causs par l'ambition de ceux qui y taient
intresss, ne voulut point prendre de parti. Si son respect pour le
Saint-Sige l'empchait d'clater contre tant d'excs, son amour pour la
justice ne lui permettait pas de les favoriser, ni mme de paratre
les approuver. Il dtournait les yeux de ces tristes objets pour ne
s'occuper qu' maintenir son royaume en paix, et  le purger des
brigands qui l'infestaient.

Un gentilhomme, nomm Anseric, seigneur de Montral, exerait toutes
sortes de violences en Bourgogne. Le roi, suivant les maximes du
gouvernement fodal, ne pouvait en faire justice par lui-mme. Il en
crivit fortement au duc de Bourgogne, dont le coupable relevait. Mais
ce prince, trop indulgent pour un sclrat qui lui appartenait, se
contenta de quelques remontrances qui ne remdirent  rien. Le
monarque, indign d'une si lche condescendance, dpcha au duc deux de
ses officiers, Dreux de Montigny et Jean de Cambray, pour lui porter les
ordres les plus svres d'assiger Anseric jusque dans sa retraite: le
duc n'osa plus rsister. Montral fut ras, le tyran chass; et comme il
n'avait point d'enfans, le mal fut extirp.

Quribus, chteau situ en Languedoc, tait le rceptacle d'une infinit
de sclrats qui ravageaient la province, et semblaient braver toute
justice et toute autorit. Louis, sur les plaintes qu'il en reut,
envoya des ordres pressans au snchal de Carcassonne, de monter
promptement  cheval pour exterminer la place et les malfaiteurs
auxquels elle servait de retraite. Pierre d'Auteuil, c'tait le nom du
snchal, fit sommer les prlats de la province de venir le joindre,
ou du moins de lui donner du secours pour cette expdition. Ceux-ci
prtendirent qu'ils n'taient pas obligs de suivre le roi ni son
ministre; mais que, par considration plutt que par devoir, ils
voulaient bien lui envoyer quelques troupes. Cette rserve dplut  la
cour, qui fit examiner ces immunits prtendues. Il y a toute apparence
que ces prlats fournirent les troupes qu'on leur demandait: car la
forteresse fut emporte et dtruite; ceux qui la dfendaient furent
punis comme ils le mritaient, et la tranquillit fut rtablie dans le
Languedoc.

Le comte d'Anjou, frre du roi, avait un procs contre un simple
gentilhomme de ses vassaux, pour la possession d'un certain chteau. Les
officiers le jugrent en faveur du prince. Le chevalier en appela  la
cour du roi. Le comte, piqu de la hardiesse du gentilhomme, le fit
mettre en prison. Le roi en fut averti, et manda sur-le-champ  son
frre de venir le trouver. _Croyez-vous_, lui dit-il avec un visage
svre, _qu'il doive y avoir plus d'un souverain en France, ou que vous
soyez au-dessus des lois, parce que vous tes mon frre?_ En mme temps
il lui ordonne de rendre la libert  ce malheureux vassal, pour pouvoir
dfendre son droit devant la cour du roi. Le comte obit. Il ne restait
plus qu' instruire l'affaire; mais le gentilhomme ne trouvait ni
procureurs, ni avocats, tant on redoutait le caractre violent du comte
d'Anjou. Louis eut encore la bont de lui en nommer d'office, et les fit
jurer qu'ils conseilleraient le gentilhomme fidlement. La question fut
scrupuleusement examine, le chevalier fut rintgr dans ses biens, et
le frre du roi perdit son procs.

_Jugement d'Enguerrand de Coucy_.

Mais de tous ces exemples d'une justice inflexible et svre, le plus
frappant est celui qui fut fait sur Enguerrand de Coucy, fils de ce
fameux Enguerrand qui s'tait flatt de la couronne dans les premires
annes du rgne de saint Louis, et qui tait proche parent du roi. Ce
jeune seigneur, hritier de tous les biens de son pre, par le dcs
de son frre an, tu  Massoure, tait d'un caractre violent et
trs-emport. Il arriva que trois jeunes gentilshommes flamands, envoys
par leurs parens  l'abbaye de Saint-Nicolas-des-Bois, pour apprendre
la langue franaise, allrent un jour se promener hors du monastre, et
s'amusrent  tirer des lapins  coups de flches. L'ardeur de la chasse
les emporta jusque dans les bois de Coucy, o ils furent arrts par les
gardes du comte, qui les fit pendre sur-le-champ, sans leur donner le
temps de se prparer  une mort qu'ils ne croyaient gure avoir mrite.
Louis en fut averti par l'abb de Saint-Nicolas, et par le conntable
Gilles-le-Brun, proche parent de ces malheureux trangers. Touch d'une
action si barbare, ce prince donna promptement ses ordres pour en faire
informer. Le crime fut avr, et Coucy assign  comparatre devant les
juges de la cour du roi. Il se prsenta, mais sans vouloir rpondre,
sous prtexte qu'tant baron, il ne pouvait tre jug que par les pairs.
On lui prouva, par d'anciens arrts, que ses anctres n'avaient joui du
droit de pairie qu' titre de seigneurs de Boves et de Gournay: titres
qui avaient pass aux cadets de sa maison; que l'hommage qu'ils lui en
rendaient comme  leur an, ne changeait pas la nature des choses;
que Coucy demeurait toujours un simple fief qui devait mme un cens 
l'abbaye de Saint-Rmy de Reims. Il fut donc arrt et trs-troitement
gard dans la tour de Louvre, non par les pairs ou chevaliers, mais par
les huissiers ou sergens du roi. Cette action de vigueur tonna tous
les barons de France, la plupart parens ou allis du coupable. Ils
commencrent  craindre pour sa vie. Louis voulait qu'il souffrt
la peine du talion; il s'en expliquait ouvertement. Aussitt ils
s'assemblrent, vinrent trouver le monarque, et lui demandrent avec
tant d'instance d'tre du nombre des juges, qu'il ne put leur refuser
cette grace, bien rsolu de faire justice par lui-mme, s'ils ne la
faisaient pas.

L'assemble fut nombreuse. On y vit le jeune Thibaut, roi de Navarre
et comte de Champagne, le duc de Bourgogne, l'archevque de Reims,
la comtesse de Flandre, le comte de Bretagne, les comtes de Bar, de
Soissons, de Blois, et quantit de seigneurs qui voulurent s'y trouver,
moins cependant comme juges que comme intercesseurs. Le coupable,
interrog par le roi mme, et presque convaincu, ne vit d'autre moyen
d'viter sa condamnation, que de demander de pouvoir prendre conseil
de ses parens: ce qui lui fut accord. Alors, ce qui prouve bien et la
noblesse de sa maison, et la grandeur de ses alliances, tous les barons
se levrent et sortirent avec lui. Le monarque demeura seul avec son
conseil.

Quelque temps aprs ils rentrrent, ayant Coucy  leur tte. Ce seigneur
nia le fait, offrit de s'en justifier par le duel, et protesta contre la
voie d'information, qui, suivant les lois du royaume, ne pouvait avoir
lieu  l'gard des barons, quand il s'agissait de leurs personnes ou de
leur honneur. L'information tait en effet une procdure peu commune
alors, surtout vis--vis de la noblesse; mais Louis cherchait 
l'tablir, pour pouvoir abolir insensiblement celle du combat, qui lui
semblait,  juste titre, un monstrueux brigandage.

Il rpondit que la preuve du duel n'toit point recevable  l'gard
des glises et des personnes sans appui qui seroient toujours dans
l'oppression et sans esprance d'obtenir justice, faute de trouver des
champions pour combattre les grands seigneurs. Le comte de Bretagne
voulut insister. Vous n'avez pas toujours pens de mme, lui dit Louis,
avec cet air de majest qui lui tait si naturel; vous devriez vous
souvenir qu'tant accus devant moi par vos barons, vous me demandtes
que la preuve se ft par enqute, le combat n'tant pas une voie de
droit.

Cette fermet fit trembler pour le malheureux Enguerrand; personne n'osa
rpliquer: on ne s'occupa plus que du soin de flchir son juge par
toutes sortes de soumissions.

Louis cependant paraissait inexorable. Convaincu que la justice doit
tre la premire vertu des rois, il semblait oublier la qualit du
criminel, pour ne penser qu' l'normit de son crime. Plein de cette
ide, il ordonne aux barons de reprendre leurs places, et de donner leur
avis. Alors il se fait un profond silence: aucun ne veut opiner; mais
tous se jettent aux pieds du monarque pour lui demander grace. Coucy
lui-mme, prostern  ses genoux, et fondant en larmes, implore sa
misricorde.

On peut juger de l'effet que fit une scne si touchante sur un coeur
comme le sien, et sur une aussi noble assemble: il insistait nanmoins
encore sur la ncessit de punir svrement une action si barbare. Mais
enfin, n'esprant plus obtenir le consentement de ses barons, ne croyant
pas devoir mpriser les sollicitations des grands de son tat, content
d'ailleurs de leur soumission, touch de celle d'un homme de la premire
qualit, qui, aprs tout, n'tait convaincu que par une procdure
extraordinaire dans le royaume, il laisse tomber un regard sur lui.
_Enguerrand_, lui dit-il d'un ton de matre, _si je savois certainement
que Dieu m'ordonnt de vous faire mourir, toute la France et votre
parent ne vous sauveraient pas_. Ces paroles, mles tout  la fois
de clmence et de svrit, remirent le calme dans l'assemble, qui ne
demandait que la vie du coupable. On alla ensuite aux opinions, qui
furent toutes pour un chtiment exemplaire. Coucy fut condamn  fonder
trois chapelles, o l'on dirait des messes  perptuit pour les trois
gentilshommes flamands;  donner  l'abbaye de Saint-Nicolas le bois
fatal o le crime avait t commis;  perdre dans toutes ses terres le
droit de haute justice et de garenne;  servir pendant trois ans  la
Terre-Sainte avec un certain nombre de chevaliers; et enfin  payer
douze mille cinq cents livres d'amende, que le monarque se fit dlivrer
avant de faire mettre le coupable en libert.

C'tait le zle de la justice et non l'envie d'enrichir son fisc, qui
lui avait dict cet arrt: aussi cet argent fut-il employ  diffrentes
oeuvres de pit; une partie fut destine  btir l'glise des
Cordeliers de Paris, les coles et le dortoir des Jacobins. Le reste
servit  fonder l'Htel-Dieu de Pontoise.

On sentira encore mieux tout l'hrosme de cette action de justice, si
l'on fait attention qu'alors la puissance des rois de France se trouvait
renferme dans des bornes trs-troites; mais la vertu a des droits
toujours respectables. Celle de Louis eut plus de pouvoir en cette
rencontre, que l'autorit arme de toute sa puissance. Aussi
l'historien de son rgne[1] observe-t-il que toute la France fut saisie
d'tonnement, qu'un homme de si grande naissance, soutenu par tous les
barons du royaume, ses parens ou ses allis, et  peine obtenu grace
de la vie, au tribunal de ce rigide observateur de l'ordre et des lois.
Tous les grands, ajoute-t-il, ne purent s'empcher de reconnatre que
la sagesse et l'esprit de Dieu guidaient ce prince dans toutes ses
dmarches: la crainte succda  l'admiration, et augmenta encore le
respect qu'inspirait la saintet de ses moeurs.

[Note 1: Nangis, p. 365.]

Quelques-uns nanmoins clatrent en murmures. Un chevalier, nomm Jean
de Thorotte, chtelain de Noyon, effray de ce coup d'autorit, s'cria
assez haut pour tre entendu: _Aprs cela, il ne reste plus qu' nous
faire tous pendre_. Louis, qui en fut averti, l'envoya chercher par ses
officiers de justice. _Vous voyez, lui dit-il, que je ne fais point
pendre mes barons, mais que je fais punir ceux qui violent les lois
de l'tat et de l'humanit_. Le malheureux gentilhomme vit bien qu'on
l'avait desservi; il se jette aux genoux du prince, proteste qu'il n'a
point tenu un pareil discours; et si son serment ne suffit pas, il offre
d'en donner trente chevaliers pour garans. Le monarque avait rsolu
de le faire mettre en prison: content de lui avoir fait peur, il lui
ordonna d'tre plus circonspect  l'avenir.

_Louis forme une bibliothque dans son palais._

Les sciences accompagnent ordinairement les hros. Louis, qui tait
fort instruit, aurait dsir faire sortir les Franais de l'ignorance
prodigieuse o ils taient plongs; mais il n'y avait dans le royaume
aucun homme assez savant pour l'aider dans un si noble projet. Les
ecclsiastiques taient les seuls qui sussent lire et crire. L'tude
de la philosophie tait trs-imparfaite: ceux qui s'y appliquaient
n'avaient pour guide de leurs raisonnemens qu'Aristote, qu'ils
n'tudiaient encore que sur des traductions trs-imparfaites: elles nous
taient venues par les Arabes, qui avaient eu un sicle de lumires,
mais trs-bornes. L'ignorance o l'on tait des langues hbraque et
grecque, empchait d'tudier l'Ecriture-Sainte dans ses sources. Louis
tait peut-tre l'homme de son royaume le plus savant, et le mieux
instruit de ce que c'tait que la vritable science. Pour faciliter 
ceux dont l'tat tait de s'en occuper, les moyens d'tudier, il conut
le dessein de former dans son palais une bibliothque, o tout le monde
et la libert d'entrer. Il y venait quelquefois seul, sans toute la
suite de la royaut, aux heures que les affaires lui laissaient libres,
et se faisait un plaisir d'expliquer les endroits difficiles  ceux qui
voulaient en profiter, et qui souvent prenaient ses leons sans savoir
que ce matre si complaisant tait le roi. Dans le choix des livres
dont il composa cette bibliothque, outre plusieurs originaux de saint
Augustin, de saint Ambroise, de saint Jrme, de saint Grgoire, et
d'autres Pres de l'Eglise latine, c'tait un grand nombre d'exemplaires
de l'Ecriture-Sainte, qu'il avait fait copier sur des manuscrits
authentiques, conservs dans diffrentes bibliothques de son royaume.

Le pieux monarque, occup de deux soins galement importans, et de la
conduite de son royaume, et de l'ouvrage de son salut, ne ngligeait
aucun des secours qui pouvaient le conduire  cette double fin. De
l cette scrupuleuse attention sur le choix de ses ministres. Il
n'accordait sa confiance qu' la probit, et sa faveur qu' la vrit.
Sa coutume tait de choisir, parmi ses courtisans, quelque homme
d'honneur et d'esprit, qu'il priait affectueusement, et  qui il
ordonnait en matre de l'avertir fidlement de tout ce qu'on disait de
lui et des fautes qu'il faisait. Quels que fussent ses avis, il les
recevait avec douceur et tchait d'en profiter.

Il avait un catalogue des ecclsiastiques auxquels il voulait faire du
bien: ce n'tait ni la qualit, ni les services des pres, qui faisaient
mettre sur la liste. La science et les bonnes moeurs sollicitaient
seules auprs de lui. Il consultait l-dessus son confesseur, le
chancelier de l'Eglise de Paris, et quelques religieux. On ne le vit
jamais donner  un bnficier un autre bnfice, sans exiger de lui une
rsignation pure et simple de celui qu'il possdait.

Les traits que je viens de rapporter n'taient pas les seules affaires
qui occupaient le roi pendant la paix qu'il avait procure  ses sujets:
il s'appliqua plus que jamais  rgler le dedans de son royaume; il alla
en Artois, en Champagne, et laissa partout des marques de sa justice et
de sa libralit. Plusieurs commissaires dans le mme temps parcouraient
en son nom ses provinces les plus loignes, pour rparer les torts que
les particuliers avaient soufferts depuis son avnement  la couronne.
Ils avaient mme ordre de remonter jusqu'au rgne de Philippe-Auguste.
On voyait par toute la France des bureaux tablis pour l'examen de ces
restitutions, et les snchaux ou baillis taient chargs d'excuter
avec clrit ce qu'on y avait dcid; mais, comme souvent on ne
trouvait ni les enfans, ni les hritiers de ceux qui avaient t
injustement dpouills, les commissaires taient embarrasss sur ce
qu'ils devaient faire. Louis, dans cette incertitude, se crut oblig
d'avoir recours au pape, pour obtenir la permission de distribuer aux
pauvres la valeur du bien mal acquis; ce qui lui fut accord par un bref
du pape Alexandre IV, qui, rempli des loges du saint monarque, fait
assez voir combien sa vertu tait universellement reconnue[1].

[Note 1: Ducange, _Observations sur Joinville_, p. 117 et 118.]

Ce que ses lieutenans excutaient au loin par ses ordres, il le faisait
excuter lui-mme dans les lieux o il se trouvait. La facilit de
l'aborder, jointe  la certitude d'obtenir une prompte justice, lui
donna plusieurs fois occasion d'exercer cette premire et la plus noble
des fonctions de la royaut. Il avait toujours auprs de lui un certain
nombre de personnes en qui il avait confiance, entr'autres le sire de
Nesle, le comte de Soissons, le sire de Joinville, Pierre de Fontaine et
Geoffroy de Villette, bailli de Tours[1]. Ces bons seigneurs, ds qu'ils
avaient ou la messe, allaient chaque jour entendre le plaids de la
porte, ce qu'on a depuis appel les requtes du palais, et jugeaient
sur-le-champ toutes les petites affaires. Quand les parties n'taient
pas contentes, le monarque en prenait connaissance lui-mme et dcidait.
Souvent j'ai vu, dit Joinville, que le bon saint, aprs la messe,
alloit se promener au bois de Vincennes, s'asseyoit au pied d'un chne;
nous faisoit prendre place auprs de lui, et donnoit audience  tous
ceux qui avaient  lui parler, sans qu'aucun huissier ou garde empcht
de l'approcher[2]. On le vit aussi plusieurs fois venir au jardin de
Paris, vtu d'une cotte de camelot, avec un surcot de tiretaine sans
manches, et par-dessus un manteau de taffetas noir: l il faisait
tendre des tapis pour s'asseoir avec ses conseillers, et _dpchait son
peuple diligemment_. Deux fois par semaine il donnait audience dans
sa chambre; et, peu content d'expdier les parties, il les renvoyait
souvent avec des instructions importantes. Une femme de qualit, vieille
et fort pare, lui demanda un entretien secret; il la fit entrer dans
son cabinet, o il n'y avait que son confesseur, et l'couta aussi
long-temps qu'elle voulut. Madame, lui dit-il, j'aurai soin de votre
affaire, si de vtre ct vous voulez avoir soin de votre salut. On dit
que vous avez t belle: ce temps n'est plus, vous le savez. La beaut
du corps passe comme la fleur des champs; on a beau faire, on ne la
rappelle point: il faut songer  la beaut de l'ame, qui ne finira
point. Ce discours fit impression. La dame s'habilla plus modestement
dans la suite, et fit pnitence du temps qu'elle avait perdu en de vains
ajustemens.

[Note 1: Joinville, p. 12.]

[Note 2: _Ibid_., p. 13.]

On tait toujours sr du succs, mme dans les affaires o le roi avait
intrt, lorsque la demande tait juste et fonde. Si l'quit ne
parlait point en sa faveur, il tait le premier  se condamner. Quand
son droit paraissait certain, il savait le maintenir; mais dans le doute
il aimait mieux tout sacrifier, que de courir risque de blesser la
justice. Louis VII, en fondant les religieux de Grammont, leur avait
donn un bois dans le voisinage de leur monastre. Philippe-Auguste le
trouva  sa biensance, et ne fit point difficult de se l'approprier.
Le saint roi, instruit de l'usurpation, ordonna de le restituer: ce qui
fut excut promptement. Un chevalier, nomm Raoul de Meulan, rclamait
quelques droits sur des terres situes aux environs d'Evreux: cette
prtention tait mme tout son bien; mais elle ne se trouvait appuye
d'aucune preuve suffisante. La noblesse et la pauvret du gentilhomme
y supplrent: Louis lui assigna une rente de six cents livres sur
d'autres biens en Normandie.

Arnaud de Trie redemandait le comt de Dammartin, que le roi retenait
depuis la mort de la comtesse Mathilde, quoiqu'il et promis
solennellement de ne point s'opposer  ce qu'il retournt aux hritiers
lgitimes de la comtesse. On lui produisait des lettres-patentes  ce
sujet; prcaution qu'on avait cru devoir prendre, parce que cette terre
ayant t confisque pour flonie sur Renaud, comte de Boulogne, ensuite
rendue  sa fille, en considration de son mariage avec Philippe de
France, Renaud craignit que cette grace ne s'tendt pas jusque sur les
enfans d'Alix, soeur du rebelle. Mais le roi ni personne de sa cour ne
se souvenait de ces lettres: les sceaux en taient briss et rompus;
il ne restait de la figure du monarque que le bas des jambes; tout son
conseil fut d'avis qu'on ne devait y avoir aucun gard. La dlicatesse
de sa conscience ne lui permit pas de s'en tenir l. Il appelle Jean
Sarrasin, son chambellan, et lui ordonne de lui apporter des vieux
sceaux, pour les confronter avec les restes de celui qu'on lui
reprsentait. On en trouva de parfaitement semblables. Voil, dit-il 
ses ministres, le sceau dont je me servois avant mon voyage d'outre-mer;
ainsi, je n'oserois, selon Dieu et raison, retenir la terre de
Dammartin. En mme temps il fait venir Renaud: Beau sire, lui dit-il,
je vous rends le comt que vous demandez.

Rien n'tait plus admirable que l'ordre qu'il avait mis dans sa maison.
On y comptait, comme aujourd'hui, un nombre considrable d'officiers,
chambellans, pannetiers, chansons et autres dont on peut voir les noms
et les gages, dans une ordonnance rapporte par Ducange; mais, quoique
fort grande, elle tait mieux rgle que celle d'un particulier. On
n'aurait os s'y attribuer ces profits criminels qui blessent l'honneur
et souillent la conscience. Chacun, content de ce qui lui revenait
lgitimement, ne s'occupait qu' remplir fidlement ses devoirs: la
crainte de dplaire  un matre, qui de temps en temps descendait dans
les plus petits dtails, les obligeait d'tre attentifs  leurs actions.
Non qu'on pt l'accuser d'une sordide pargne: Il faisait, dit
Joinville[1], une grande et large dpense, telle en un mot qu'il
appartient  un si grand roi. Lorsqu'il tenoit les parlemens ou tats,
tous les seigneurs, chevaliers et autres, toient servis  la cour plus
splendidement que jamais n'avoient fait ses prdcesseurs; car il toit
fort libral. Mais, dans la ncessit o il se trouvait par tat
de reprsenter, il ne s'en croyait pas moins oblig  une prudente
conomie, pour ne point fouler ses sujets, qui veulent bien se gner
pour contribuer  la magnificence du prince, mais qui souffrent toujours
trs-impatiemment que le tribut de leur amour devienne la proie d'une
foule de domestiques avides.

[Note 1: Joinville, p. 224.]

_Mariage de Louis, fils an du roi._

Ces divers soins ne l'occupaient pas tellement, qu'il ne rservt la
plus grande partie de son attention pour les intrts lgitimes de son
tat et de sa famille. C'est ce qui lui fit rechercher pour Louis, son
fils an, Brengre, fille d'Alphonse X, et prsomptive hritire du
royaume de Castille. On sait les justes prtentions de Louis VIII sur
cette couronne, dont il avait pous l'hritire Blanche de Castille,
mre de saint Louis. Des circonstances particulires avaient empch
cette princesse de profiter de l'heureuse disposition des Castillans 
son gard. On prtend que le saint roi, son fils, ne prit le mme parti
que par dfrence pour la reine Blanche, sa mre.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle alliance, en runissant tous ses
droits, faisait cesser tous les sujets de guerre. Louis envoya donc des
ambassadeurs pour en faire la proposition: elle fut accepte avec la
plus sensible joie. Aussitt le prince Sanche, oncle de la princesse, le
grand chambellan de Castille, et plusieurs des principaux seigneurs
de l'tat partirent pour la France, munis de tous les pouvoirs pour
conclure une si belle union. On assura la couronne de Castille 
Brengre et  ses enfans, s'il arrivait que le roi son pre mourt
sans enfans mles. On prit mme des prcautions pour l'empcher de rien
aliner au prjudice de sa fille.

Louis, de son ct, promit  l'infante cinq mille livres pour son
douaire, qui fut assign sur le Valois, Senlis et Beaumont; mais le
temps n'tait pas encore arriv o le sceptre castillan devait passer
dans la maison de France. Il tait rserv  un des plus illustres
descendans du saint roi, de l'affermir dans la main d'un de ses
petits-fils. On avait remis la clbration de ce mariage jusqu' la
seizime anne du jeune prince; il n'eut pas le bonheur d'atteindre cet
ge.

_Pieuses fondations de Louis_.

Cependant on vit alors redoubler la ferveur du roi, sa pit et son
exactitude dans les pratiques de dvotion et de mortification. On le vit
pourvoir avec la plus grande attention au soulagement des peuples, en
rvoquant ou diminuant les impts, que la ncessit des temps avait
introduits;  l'honneur des demoiselles, en mariant de ses propres
deniers celles dont la pauvret pouvait exposer la vertu; enfin, 
l'entretien des pauvres communauts religieuses, en leur faisant
distribuer des aumnes dont le dtail serait infini.

Les Mathurins de Fontainebleau, les Jacobins, les Cordeliers et les
Carmes de Paris, le reconnaissent pour leur fondateur; honneur qu'ils
partagent avec les abbayes de Royaumont, de Long-Champ, de Lis et de
Maubuisson, qu'il btit et dota avec une magnificence vraiment royale.
Le chteau de Vauvert, habitation des Chartreux de Paris, est encore
l'ouvrage de sa libralit, ainsi qu'une grande partie des biens de
cette maison.

C'est  cette pieuse profusion, que tant d'abbayes, de monastres et de
maisons de pit, doivent leurs tablissemens et leurs revenus. Mais sa
gnrosit s'tendait surtout aux hpitaux; fondations d'autant plus
dignes d'un grand roi, que, malgr tous ses soins pour occuper ses
sujets et leur procurer l'abondance, les diffrens accidens de la vie
ne font toujours que trop de malheureux. L'Htel-Dieu de Paris existait
depuis long-temps; cependant, comme la ville tait fort augmente depuis
les conqutes de Philippe-Auguste, les anciennes salles ne suffisaient
pas pour loger commodment les malades; Louis en fit btir de nouvelles,
et augmenta considrablement les revenus de la maison. Pontoise,
Compigne et Vernon, lui doivent aussi ces hospices, o les pauvres et
les malades trouvent un asile dans leur misre et des remdes  leurs
maux. Ce fut encore dans ce mme esprit, qu'il fonda ce fameux hpital
pour les aveugles, dit depuis les Quinze-Vingts, parce qu'on les a
rduits  ce nombre de trois cents, au lieu de trois cent cinquante
qu'ils taient alors. On a voulu faire croire que cette fondation tait
pour des gentilshommes auxquels les Sarrasins avaient crev les yeux, et
que saint Louis avait ramens de la Terre-Sainte; mais c'est une fausse
tradition dont il n'est fait aucune mention dans les histoires de son
temps. Il suffisait d'tre malheureux pour exciter la compassion et
mriter les bienfaits de ce gnreux prince. Les commissaires qu'il
avait envoys dans les provinces, avaient aussi ordre de dresser un
rle des pauvres laboureurs de chaque paroisse, qui ne pouvaient plus
travailler  cause de leur vieillesse, et le saint monarque se chargeait
de veiller  leur subsistance. Ses ministres se plaignaient souvent
qu'il faisait de trop grandes charits; il les laissa murmurer
sans vouloir rien changer  sa manire d'agir. Il est quelquefois
ncessaire, disait-il, que les rois excdent un peu dans la dpense; et
s'il y a de l'excs, j'aime mieux que ce soit en aumnes, qu'en choses
superflues et mondaines.

Ce fut dans le mme temps que le saint roi, par son autorit et par
celle du pape Alexandre IV, travailla  terminer un diffrend qui
s'tait lev durant son sjour en Palestine, dans l'universit de
Paris, et qui avait caus de grands scandales.

Il avait pris naissance de la jalousie qui se mit entre les docteurs
sculiers et les docteurs de l'ordre de Saint-Dominique, contre lesquels
Guillaume de Saint-Amour, thologien fameux en l'universit, publia un
ouvrage intitul: _Des Prils des derniers temps_. Les religieux de
saint Franois se joignirent aux Dominicains. Saint Thomas d'Aquin et
saint Bonaventure, gnral des Cordeliers, qui florissaient dans la mme
universit, entreprirent la dfense des religieux par des crits que
l'un et l'autre publirent. Ce procs fut port  Rome, et les deux
parties furent entendues. Le livre du docteur Saint-Amour fut condamn,
et les docteurs des deux ordres furent rtablis en l'universit dont ils
avaient t exclus. Saint Louis, par ses insinuations et son autorit,
apaisa toutes les dissensions, et rendit la paix  l'universit.

Ce pieux roi avait beaucoup de considration pour ces deux ordres, qui
taient les plus savans d'entre le clerg, si cependant on peut appeler
savans des hommes, dont toute la science consistait dans une scolastique
trs-imparfaite. Les Jacobins surtout taient dans sa plus grande
familiarit; mais ce qui fait voir combien ils manquaient de jugement,
et combien peu ils taient instruits de cette prudence sage et claire,
si ncessaire  ceux qui veulent conduire les autres (car ils taient
les seuls qui fussent appels aux conseils des princes, et choisis pour
leurs confesseurs), c'est qu'ils avaient persuad au roi de quitter sa
couronne pour prendre l'tat monastique. Ils ne faisaient pas attention
qu'ils auraient priv le royaume d'un prince qui tait le plus sage de
tous les rois, et faisait le bonheur de ses peuples, et qu'ils auraient
livr l'tat  la discrtion d'une reine sans exprience, et d'un roi
qui n'avait pas encore douze ans.

Un jour qu'il s'entretenait avec eux du bonheur qu'avait eu Marie de
porter le fils de Dieu dans ses chastes flancs: Sire, lui dit un de
ces religieux, plus hardi que les autres, ne voudriez-vous pas en tenir
autant que la sainte Vierge en a renferm dans son sein? Oui, sans
doute, rpondit le monarque. Vous savez, seigneur, reprit le bon
religieux, ce qui est dit dans l'Evangile: Si quelqu'un quitte son pre
ou sa mre, ou sa femme, ou ses enfans ou ses biens, pour l'amour de
moi, il recevra le centuple et possdera la vie ternelle. Osez, sire,
osez aspirer  ce dernier priode de la perfection. Vous avez des
hritiers capables de bien gouverner votre royaume; votre bonheur
jusqu'ici est d'avoir beaucoup souffert pour Dieu; on vous a vu vingt
fois exposer votre vie pour la gloire de son nom; il ne vous reste plus
qu' tout quitter pour prendre la croix, c'est--dire, notre habit.
Ainsi, de grade en grade, vous parviendrez au sacerdoce, et vous
mriterez de recevoir Jsus-Christ dans vos mains.

Le roi, frapp de ce discours, demeura quelque temps comme enseveli dans
une profonde rverie; il rflchissait sur les dangers du monde et la
grandeur des devoirs de la royaut, sur les douceurs inestimables qu'on
gote dans la retraite. Si ce que j'entends est vrai, dit-il, comme je
le crois d'esprit et de coeur, je suivrai votre conseil; mais je ne
puis rien que du consentement de la reine: sa vertu et mes engagemens
vis--vis d'elle, ne me permettent pas de rien dcider sans sa
participation.

Aussitt il retourne au palais, se rend  l'appartement de la reine, lui
ouvre son coeur sur la rsolution o il est de lui remettre et  ses
enfans la couronne de France, lui reprsente qu'tant religieux
et prtre, il ne cessera de prier le Seigneur pour eux et pour la
prosprit de l'tat, la conjure enfin, par tout ce qu'il y a de plus
sacr, de ne point s'opposer  l'accomplissement d'un dessein inspir du
Ciel.

Marguerite, frappe comme d'un coup de tonnerre, ne rpondit rien; mais
ayant fait venir ses enfans, elle leur demanda, en prsence du comte
d'Anjou, leur oncle, qu'elle avait aussi mand, s'ils aimaient mieux
tre appels fils de prtre que fils de roi. Les princes, ne concevant
rien  ce discours, elle ne les laissa pas longtemps dans cet embarras.
Apprenez, leur dit-elle, que les Jacobins ont tellement fascin l'esprit
du roi votre pre, qu'il veut abdiquer la royaut pour se faire prcheur
et prtre. Le comte d'Anjou,  cette nouvelle, entra en fureur,
s'emporta jusqu' l'insolence contre son frre, menaa les sducteurs
des plus terribles chtimens, et envoya de suite dans sa province
d'Anjou faire dfense de les laisser prcher, et mme de leur distribuer
aucune aumne.

Louis, fils an du monarque, ne fut pas plus matre de son
ressentiment; il se rpandit en discours si outrageans contre les frres
prcheurs, que le roi, pour le faire taire, lui donna un soufflet.
Seigneur, s'cria le jeune prince avec feu, je n'oublierai jamais le
respect que je vous dois; il n'y a en effet que mon pre et mon roi qui
puisse me frapper impunment; mais si le Ciel m'lve un jour sur le
trne, j'en jure par monseigneur saint Denis, notre patron, je ferai
chasser tous ces prcheurs du royaume.

Le bon roi, tonn de tant de contradictions, craignit que son
inclination pour la retraite ne ft moins une inspiration du Ciel, qu'un
got trop dcid pour le repos; il connaissait la tendresse de la reine,
la fiert du prince son successeur, les violences du comte d'Anjou,
l'attachement de ses sujets. Il ne jugea pas que Dieu voult un
sacrifice auquel tout semblait s'opposer, l'honneur de sa maison et le
bonheur de ses peuples.

_Trait de Louis avec le roi d'Aragon_.

Le roi, qui suivait toujours son dessein d'tablir une solide paix dans
son royaume, conclut dans cette vue, l'anne suivante, deux importans
traits avec Jacques 1er, roi d'Aragon, et Henri III, roi d'Angleterre.

Quoique les rois d'Aragon eussent presque toujours vcu en paix avec les
rois de France, il y avait toutefois entre eux de grands sujets, ou des
prtextes plausibles de guerre, s'ils avaient voulu s'en servir. Il est
certain que tous les peuples d'en de- les Pyrnes avaient t du
domaine de la couronne; et que le comt de Barcelone, le comt de
Roussillon, et plusieurs autres villes et terres au-del de ces
montagnes en taient des fiefs mouvans; que, dans ces pays, on datait
les actes publics des annes du rgne des rois de France,
jusqu'au concile de Tarragone, qui changea cet usage du temps de
Philippe-Auguste; mais d'autres affaires empchrent ce prince d'en
tirer raison.

Les rois d'Aragon descendaient des comtes de Barcelone, et taient
entrs dans tous leurs droits et dans toutes leurs obligations, et par
consquent, dans celle de rendre  la couronne de France les hommages
que ces comts lui devaient, et Louis aurait eu droit de les exiger du
roi d'Aragon.

D'autre part, les rois d'Aragon avaient des prtentions sur le comt
de Toulouse, sur l'Albigeois, sur le Rouergue, sur Carcassonne, sur
Narbonne, sur Nmes et sur quantit de domaines voisins de ces villes,
ou enclavs dans ces territoires. L'on voit effectivement dans
l'histoire des guerres des Albigeois, que la plupart de ces domaines
taient regards comme des arrire-fiefs de la couronne de France, et
que Pierre d'Aragon, pre de Jacques, s'en faisait rendre les hommages,
comme fiefs immdiatement mouvans de la couronne. Tout cela tait fond
sur la possession, ou sur des alliances par des mariages. Ces droits
respectifs taient autant de semences de guerre entre les deux rois et
leurs successeurs. Ces deux princes s'aimaient et s'estimaient beaucoup.
Tous deux, quoique guerriers, cherchaient tous les moyens d'entretenir
la paix entre les deux tats. Ds l'an 1255, ils avaient sign, au mois
de mai, un compromis sur cette grande affaire, qui devait tre termine
par leurs dputs.

Celui du ct du roi tait Hbert, doyen de Bayeux; et celui du roi
d'Aragon, tait Guillaume de Montgrin, trsorier de la cathdrale de
Gironne. On devait s'en rapporter  ce qu'ils dcideraient; il y avait
un ddit de trente mille marcs d'argent, et l'affaire devait tre
termine dans l'espace d'un an. Toutefois elle ne put tre rgle alors,
et ne le fut qu'en l'anne 1258, par le trait de Corbeil. Elle le fut
de la manire qu'on le voit dans l'acte publi  Barcelone par le roi
d'Aragon, au mois de juillet.

On expose d'abord dans cet acte les prtentions du roi de France sur les
comts de Barcelone, d'Urgel, de Roussillon, de Cerdagne, de Gironne,
d'Ausone, et sur toutes leurs dpendances. En second lieu, les
prtentions du roi d'Aragon sur Carcassonne, Albi, Toulouse et autres
places ci-dessus nommes, et sur toutes leurs dpendances. Ensuite il
est dclar que le roi de France, par accord fait avec le roi d'Aragon,
renonce, pour lui et pour tous ses successeurs,  tous les droits qu'il
a pu et qu'il pourrait dsormais prtendre sur tous les pays nomms dans
le premier article.

D'autre part, le roi d'Aragon renonce, en faveur de Louis et de ses
successeurs,  tous les droits qu'il pourrait avoir sur les pays
dsigns dans le second article, et  tous ceux gnralement qui avaient
t possds, soit en seigneuries, soit en domaines, par Raimond,
dernier comte de Toulouse. Ce trait ayant t ratifi  Barcelone, le
roi d'Aragon renona encore, en faveur de la reine de France, et de
celui de ses enfans qu'elle jugerait  propos,  tous les droits qu'il
pouvait avoir sur les comts de Provence et de Forcalquier, aussi bien
que sur les villes d'Arles, d'Avignon et de Marseille.

En cette mme anne, et au mme lieu, fut arrt le mariage de Philippe,
second fils de France, avec Isabelle, fille du roi d'Aragon. Mais ce
mariage,  cause de l'ge du prince et de la princesse, ne s'accomplit
que quelques annes aprs, c'est--dire l'an 1262.

Ce trait fut avantageux  la France, qui ne cda que des droits qu'il
lui tait impossible de faire valoir, sur des pays situs au-del des
Pyrnes, pour demeurer en possession d'un grand nombre de villes et
de domaines trs-considrables, sans craindre dsormais aucune
contestation. Les rois d'Aragon firent nanmoins dans la suite des
tentatives pour se relever de cet accord, mais ce fut toujours en vain.

_Trait de paix avec le roi d'Angleterre_.

Une autre ngociation, commence dans le mme temps avec l'Angleterre,
mais qui ne fut termine que l'anne suivante, excita de grandes
rumeurs. On peut dire que ce fut proprement l'ouvrage du roi. Les gens
de son conseil n'oublirent rien pour l'en dtourner. Ce que la noblesse
avait de mieux intentionn pour la gloire de la nation, s'y opposa; tout
fut inutile. _C'est la seule fois_, dit Mzerai, _qu'il lui arriva de
choquer la volont de ses parens_.

Depuis plus de cinquante ans qu'on tait en guerre avec les Anglais, on
n'avait pu faire de paix, les uns demandant trop, les autres n'offrant
pas assez. Henri cependant ne dsesprait pas de recouvrer, par la
ngociation, ce que son pre avait perdu par sa flonie. C'tait ce qui
l'avait amen  Paris, et l'y avait fait prodiguer caresses et prsens
pour gagner les confidens de Louis; mais, s'il avait remarqu beaucoup
de bonne volont, il s'aperut en mme temps, dit son historien, qu'elle
tait moins forte que la crainte du baronage. Peu rebut de cette
tentative, il essaya de se faire mettre sur la liste de ceux  qui le
roi faisait faire des restitutions: la rponse ne fut pas favorable.[1]
Tout rcemment encore, il venait d'envoyer le comte de Leicester, son
beau-frre, avec plusieurs autres grands seigneurs d'Angleterre, pour
rclamer les provinces tant de fois demandes. Ils osrent reprsenter
que, la trve tant sur le point de finir, la restitution des domaines
confisqus tait le seul moyen d'viter une guerre funeste aux deux
nations; qu'il tait contre la justice de punir le fils des fautes du
pre; que cette faute, en un mot, quelque grande qu'elle pt tre, tait
assez expie par une si longue privation de tant de riches possessions.
Les ambassadeurs taient accompagns de ceux de Richard, frre de Henri,
nouveau roi des Romains, qui, de son ct, redemandait le Poitou, qui lui
avait t donn en apanage, trente ans auparavant. Louis les reut tous
avec bont; mais les princes, ses frres, les seigneurs de la cour, le
peuple mme, ne leur tmoignaient qu'indignation, et mpris. Dsesprs
des sarcasmes dont on ne cessait de les accabler en toutes rencontres, peu
satisfaits d'ailleurs de la rponse du monarque, qui, sans leur dire
rien de positif, remit l'affaire au parlement, qu'il devait convoquer au
carme prochain, ils ne virent d'autre parti  prendre que de retourner
porter  leur matre de si tristes nouvelles; mais, en partant, ils
laissrent  Paris l'abb de Westminster pour continuer la ngociation.
Pendant que l'abb de Westminster en tait occup, les grands seigneurs
d'Angleterre, bien plus jaloux encore de leurs privilges et de leurs
prrogatives, qu'ils n'taient chagrins de la puissance du roi de
France, taient fort brouills avec leur roi. Comme ils apprhendaient
que saint Louis, en cas de division, ne prt contre eux le parti de
Henri, ils disputrent au monarque franais quelques-uns de leur corps,
avant l'assemble du parlement qu'ils devaient tenir  Oxfort, pour le
prier de ne se point mler des affaires d'Angleterre, l'assurant que
tout leur but, en ce parlement, tait de rformer les abus qui s'taient
glisss dans le gouvernement, et qu'il ne s'y ferait rien que pour le
bien commun du royaume, et pour la tranquillit de l'Europe. On ne sait
point la rponse que fit le roi; mais il parat qu'alors il ne voulut
point entrer dans ces dmls.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 955 et 958.]

Il s'agissait, dans ce parlement, surtout de deux choses. La premire,
de remettre en vigueur toutes les lois contenues dans la fameuse grande
chartre; et la seconde, d'obliger Henri  faire sortir d'Angleterre
les Poitevins. On dsignait par ce nom les quatre fils du comte de la
Marche[1], qui taient frres du roi d'Angleterre. Isabelle d'Angoulme,
sa mre, aprs la mort de Jean-Sans-Terre, son mari, pre de Henri,
s'tant remarie  ce comte, ces quatre seigneurs avaient pass en
Angleterre, o le roi les avait combls de bienfaits: leur grand crdit
avait donn de l'ombrage aux Anglais. Ils furent forcs de remettre
leurs chteaux entre les mains du parlement, et de repasser dans leur
pays, avec tous les Franais et les autres trangers qu'ils avaient
attirs en grand nombre. Pour les empcher d'amener des troupes de
France, o ils possdaient beaucoup de terres, la noblesse anglaise se
saisit de tous les ports; et, aprs s'tre confdre, elle marcha en
armes  Oxfort, pour y tenir le parlement.

[Note 1: On a parl ci-devant de lui.]

Comme ce parti tait le plus fort, et que le roi n'avait dans ses
intrts que ces quatre seigneurs, Richard, son frre, et peu d'autres,
ils le contraignirent, et le prince Richard, son fils,  jurer de
nouveau l'observation de la grande chartre, et  consentir au dpart
des seigneurs de la Marche. Ceux-ci furent contraints d'obir. Ils
s'embarqurent pour repasser en France, et ils eurent le chagrin de se
voir enlever une trs-grosse somme d'argent, qu'ils espraient emporter
d'Angleterre, et qui fut confisque, afin de l'employer pour le bien du
royaume, selon que le parlement le jugerait  propos. Ils abordrent 
Boulogne: d'o ils envoyrent demander au roi la permission de passer
par la France, pour se retirer sur leurs terres. Elle leur fut d'abord
refuse,  l'instance de la reine Marguerite, qui les hassait, parce
qu'ils avaient trs-mal agi envers la reine d'Angleterre, sa soeur, dans
le temps qu'ils avaient t  la cour de Henri. Le roi, touch de leur
malheur, leur accorda, quelque temps aprs, des passe-ports. Henri,
ayant satisfait son parlement, en consentant au dpart des seigneurs de
la Marche, reprit la ngociation avec le roi de France, dont l'abb de
Westminster tait charg.

On ignore quels ressorts le prlat anglais put faire jouer pour
y russir; tout ce qu'on sait, c'est que son sjour  Paris fut
trs-avantageux au monarque anglais. Bientt le comte de Leycester
revint en France, accompagn de Pierre de Savoie, du grand justicier
d'Irlande, Hugues Bigol; et tout fut rgl en peu de temps, sans qu'il
part autre chose d'une ngociation si pineuse, que beaucoup de courses
et de voyages de part et d'autre.

_Trait de Louis avec le roi d'Angleterre_.

Louis, par ce trait, dclare, 1. qu'il cde au roi d'Angleterre ses
droits sur le Limousin, le Prigord, le Quercy, l'Agnois, et la partie
de la Saintonge qui est entre la Charente et la Garonne, mais avec la
rserve de l'hommage des princes, ses frres, si toutefois Henri peut
prouver, devant des arbitres dont on conviendra, qu'il a de justes
prtentions sur la terre que le comte de Poitiers tient dans le Quercy,
du chef de sa femme; 2. qu'il s'oblige, en cas que l'Agnois ne
revienne pas  la couronne, d'en donner la valeur en argent, et
cependant d'en payer le revenu, qui fut estim dans la suite  trois
mille sept cent vingt livres; 3. qu'il n'inquitera point le monarque
anglais sur tout le pass, comme d'avoir manqu  rendre les hommages,
 faire les services,  payer certains droits et autres charges
semblables; 4. qu'il donnera et livrera au roi Henri la somme
ncessaire pour entretenir, pendant deux ans, cinq cents chevaliers, que
le prince anglais devait mener  la suite de Louis, contre _les
mcrans et ennemis de la foi_: Ce qu'il n'accomplit pas, dit un
auteur contemporain[1], quoiqu'il et reu ce payement valu  cent
trente-quatre mille livres.

[Note 1: Joinville, p. 371 et 372.]

Henri, de son ct, pour reconnatre tous ces avantages, 1. renonce,
tant pour lui que pour ses successeurs,  tous les droits qu'il
prtendait sur le duch de Normandie, sur les comts d'Anjou, du Maine,
de Touraine, de Poitou, et sur tout ce que ses pres pouvaient avoir
possd, terre ou le en-de de la mer, except les choses spcifies
dans les prcdens articles; 2. s'oblige de faire hommage de tout
ce qu'on lui rend, comme aussi de Baonne, de Bordeaux, de toute la
Guienne, et  tenir ces grands fiefs du roi et de ses successeurs,
comme pair de France et duc d'Aquitaine; 3. dclare qu'il se soumet au
jugement de la cour de France, non-seulement pour les diffrends qui
s'lveront sur l'excution du trait, mais pour ceux mme qui natront
entre lui et ses sujets de France. On a vu en effet cette mme cour
dcider, trois ans aprs, que les Gascons n'taient point obligs de
rendre leurs hommages en Angleterre, mais seulement dans l'tendue de
leur province. On avait mme rgl la manire dont on citerait les rois
d'Angleterre, lorsqu'on serait oblig de le faire.

Le trait fut jur de bonne foi: d'abord au nom de Henri par ses
ambassadeurs, ensuite au nom de Louis par le comte d'Eu et le sire de
Nesle. Le roi voulut qu'il ft souscrit par les deux princes Louis
et Philippe, ses fils ans; mais en mme temps il dclara que son
intention n'tait point de se dessaisir, qu'il n'et reu l'hommage
et la ratification du monarque anglais. La trve fut donc continue
jusqu'au 28 avril de l'anne suivante; et cependant l'acte fut mis
en dpt au Temple, sous les sceaux des archevques de Rouen et de
Tarentaise.

Telles sont les conditions de cette fameuse paix, si long-temps dsire,
si peu espre de part et d'autre. On a remarqu (chose assez ordinaire)
qu'agrable aux deux rois, elle dplut galement aux deux nations.

Il serait inutile de rapporter ici les rflexions politiques que nous
ont dbites leurs historiens sur ce fameux trait. Guids par la
prvention, dont ils sont naturellement affects chacun pour leur pays,
ils ont peut-tre aussi mal raisonn les uns que les autres.

Les Franais ont blm leur prince d'avoir, au prjudice des vritables
intrts de son tat, trait si favorablement le roi d'Angleterre.
On lui rendrait sans doute plus de justice, si on rflchissait
srieusement sur la droiture de ses intentions. Je sais bien, disoit-il
aux gens de son conseil, suivant le rapport de Joinville[1], que le roi
d'Angleterre n'a point de droit  la terre que je lui laisse: son pre
l'a perdue par jugement; mais nous sommes beaux-frres; nos enfans sont
cousins germains: je veux tablir la paix et l'union entre les deux
royaumes: j'y trouve d'ailleurs un avantage qui est d'avoir un roi pour
vassal. Henri est  prsent mon homme, ce qu'il n'toit pas auparavant.
Voil sans doute ce qui le dtermina; peut-tre aussi les vnemens
toujours incertains de la guerre, l'horreur de voir rpandre le sang
chrtien, le dsir de procurer  ses peuples une paix durable, enfin
la dlicatesse de sa conscience, qui lui laissait toujours quelques
scrupules sur la justice de la confiscation faite par son aeul des
domaines du pre de Henri, qui avait peut-tre t trop rigoureuse, y
eurent beaucoup de part.

[Note 1: Joinville, p. 14.]

Les Anglais se plaignaient que leur roi, pour si peu de chose, et
renonc  des prtentions qui leur paraissaient lgitimes. On semblait,
 la vrit, lui rendre cinq provinces; mais, aprs un srieux examen,
on ne trouvait que quelques domaines honorifiques peu utiles. Dj mme
il en possdait une partie, comme Royan en Saintonge, et Bergerac dans
le haut Prigord: le reste ne regardait proprement que le ressort. Le
Prigord avait son comte, et le Limousin son vicomte. L'Agnois ne
pouvait manquer de revenir  sa maison, si la comtesse de Poitiers
mourait sans enfans; elle le tenait de son aeul,  qui le roi Richard
l'avait donn en dot; enfin, le peu qu'on lui abandonnait dans le Quercy
ne lui tait accord qu' condition qu'il prouverait qu'il faisait
partie de cette mme dot. Louis d'ailleurs se rservait sur les
provinces cdes la rgale pour les vchs, la garde des abbayes, et
l'hommage, tant de ses frres, s'ils y possdaient quelques fiefs, que
de ceux que ses prdcesseurs et lui s'taient obligs de ne point
laisser tomber sous la puissance de l'Angleterre. Quelle proportion
entre une cession si limite, et le sacrifice pur et simple de cinq
belles provinces qui, runies, pouvaient former un puissant royaume!
Henri devait-il acheter si cher l'honneur d'tre vassal de la France?
Il parat que les Anglais connaissaient mieux que les Franais les
avantages qui revenaient  Louis par ce trait; et je crois que ceux-ci
avaient tort de blmer leur prince de l'avoir fait.

Cependant le roi d'Angleterre vint  Paris pour consommer entirement ce
fameux trait: il y fut reu avec les plus grands honneurs. D'abord il
logea au Palais, o il fut trait pendant quelques jours avec toute la
magnificence possible. Il se retira ensuite  l'abbaye de Saint-Denis,
o il demeura un mois entier. Louis l'allait voir souvent, et lui
faisait fournir avec abondance tout ce qui lui tait ncessaire. Henri,
pour ne lui pas cder en gnrosit, comblait de prsens l'abbaye, o
l'on voyait un vase d'or de sa libralit. Enfin, toutes les difficults
tant leves, le trait fut ratifi par les deux rois. Alors, pour en
commencer l'excution, le monarque anglais, en prsence de l'une et
de l'autre cour, fit hommage-lige au roi pour toutes les terres qu'il
possdait en France; hommage qui emportait serment de fidlit: ce qui
le distinguait du simple, toujours conu en termes gnraux. Les rois
anglais ont fait de vains efforts dans la suite pour rduire leur
dpendance  ce dernier; il fut rgl, sous Philippe-le-Bel, que le roi
d'Angleterre  genoux, ayant ses mains en celles du roi de France, on
lui dirait: _Vous devenez homme-lige du roi, monsieur, qui cy-est,
et lui promettez foi et loyaut porter_;  quoi il devait rpondre:
_Voire_, c'est--dire, _oui_.

_Mort de Louis, fils an du roi_.

Tout tait fini, et rien n'exigeait de Henri un plus long sjour en
France. Il se prparait  se rembarquer, lorsque son dpart fut retard
par un malheur qui affligea tout le royaume. Le fils an du roi, nomm
Louis comme lui, tomba malade, et mourut g de seize ans, regrett de
tous ceux qui le connaissaient. C'tait un prince aimable, qui joignait
aux agrmens de la figure toutes les beauts de l'ame, doux, affable,
libral, et dont toutes les inclinations se portaient au bien. Plus
occup du bonheur des peuples, que de sa propre lvation, l'clat du
trne auquel il tait destin ne fut point capable de l'blouir. Il
s'opposa avec ardeur  la retraite d'un roi qui faisait la flicit
publique: c'est la seule occasion o il fit paratre quelque vivacit.
_Agrable  Dieu et aux hommes_[1], la France avait mis en lui toutes
ses esprances, et la religion le regardait comme son plus ferme appui.
Elev sous les yeux d'un pre ennemi de toute dissimulation, il avait
reu ds sa plus tendre enfance des ides claires et distinctes sur les
obligations de l'tat auquel sa naissance le destinait. _Beau
fils_, lui disait le saint roi dans une grande maladie qu'il eut 
Fontainebleau[2], je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton
royaume; car vraiment j'aimerois mieux qu'un Ecossois vnt d'Ecosse, ou
quelque autre lointain tranger, qui gouvernt bien et loyaument, que tu
te gouvernasses mal  point et en reproche. Le jeune prince mourut
avec tous les sentimens de pit que le religieux monarque lui avait
inspirs. On conduisit son corps  Saint-Denis, et de l  Royaumont, o
il fut inhum. Le convoi se fit avec une magnificence extraordinaire: le
roi d'Angleterre lui-mme voulut porter quelque temps le cercueil. Tous
les barons franais et anglais le portrent  son exemple, les uns aprs
les autres. Louis, touch de cette marque de tendresse et de respect,
retint  Paris Henri pendant tout le carme, et le reconduisit jusqu'
Saint-Omer, o ils passrent les ftes de Pques, et se sparrent
trs-satisfaits l'un de l'autre.

[Note 1: Duch., t. 5, pag. 442.]

[Note 2: Joinville, page 4.]

_Mariage de Philippe, fils an du roi_.

Aprs deux ans et demi que le roi employa  faire divers voyages dans
son royaume,  des fondations de maisons religieuses et hpitaux, et
 faire plusieurs ordonnances utiles  l'tat, il voulut accomplir le
mariage de Philippe son fils an, hritier prsomptif de la couronne,
avec Isabelle, infante d'Aragon. Le roi s'tait rendu  Clermont en
Auvergne, accompagn de presque toute la noblesse de France, qui,
par attachement autant que par devoir, avait voulu se trouver  la
clbration de ce mariage. Mais la nouvelle du trait que le roi
d'Aragon avait fait avec Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frdric
II, pensa rompre une alliance si avantageuse pour l'infante. Louis
venait d'en tre inform; il protesta qu'il ne souffrirait jamais que
son fils poust une princesse dont le pre avait des liaisons si
troites avec le plus-mortel ennemi de l'Eglise et des papes. On ne peut
exprimer l'tonnement et l'embarras des deux cours: on connaissait
le caractre du monarque, on craignait que rien ne pt l'branler.
L'Aragonais surtout, dsespr d'un si fcheux contre-temps, cherchait
tous les tempramens imaginables; il eut enfin le bonheur d'en trouver
un qui satisfit pleinement. Il dclara par un acte authentique, qu'en
mariant son fils avec la fille de Mainfroi, il ne prtendait prendre
aucun engagement contraire aux intrts de l'Eglise romaine, ni droger
ou prjudicier en rien  l'alliance qu'il venait de contracter avec
la France. Ainsi les noces se firent avec l'applaudissement des
deux nations, qui s'efforcrent  l'envi de se distinguer par leur
magnificence. On fixa d'abord le douaire d'Isabelle  quinze cents
livres de rente: on l'augmenta dans la suite, lorsque Philippe parvint
 la couronne; il fut de six mille livres. Jacques, fidle  sa parole,
n'entreprit rien par la suite en faveur de Mainfroi.

Les ftes que Louis fut oblig de donner en cette occasion, ne
diminurent rien de son application aux affairs de l'tat. Il savait
trouver le moyenne de satisfaire  tout, mnageait ses momens avec une
prudente conomie, et souvent reprenait sur son sommeil ceux qu'un
devoir indispensable lui avait fait perdre en divertissemens. On lui
disait un jour[1] qu'il donnait trop de temps  ses oeuvres de pit.
Les hommes sont tranges, rpondit-il avec douceur: on me fait un crime
de mon assiduit  la prire; on ne diroit mot si j'employois les heures
que j'y passe,  jouer aux jeux de hasard,  courir la bte fauve, ou 
chasser aux oiseaux.

[Note 1: Duch., t. 3, p. 554.]

La police surtout et le commerce semblaient l'occuper tout entier. Il
s'attacha d'abord  punir les crimes nuisibles  la socit, tels que
l'usure, l'altration des monnaies, les ventes  faux poids, et toute
espce de monopole. Comme il avait besoin d'tre soulag dans ces
pnibles fonctions, il chercha long-temps, disent les historiens du
temps, _un grand sage homme_ pour le mettre  la tte de la justice
et police, qu'il voulait tablir principalement  Paris. C'taient
anciennement les comtes de chaque province qui avaient l'administration
de la justice, de la police, des finances; les vicomtes, en leur
absence, exeraient les mmes fonctions. Hugues Capet, parvenu  la
couronne, supprima ces deux titres pour le comt de Paris, et leur
substitua celui de prvt, avec les mmes prrogatives. Ce nouvel
officier, outre le commandement sur la milice, administrait encore la
justice: c'tait lui seul qui la rendait  Paris, dans ces anciens
temps o le parlement n'tait pas encore rendu sdentaire. Mais cette
importante place tant devenue vnale, plus elle donnait de pouvoir,
plus elle occasionait d'injustices. Louis, pour remdier  ces abus,
dfendit la vnalit d'un emploi qui demandait le plus parfait
dsintressement, et il eut la satisfaction de trouver un homme qui
avait autant de lumires que d'intgrit. Ce fut Etienne Boilve,
originaire d'Anjou, chevalier, noble de _parage_, c'est--dire de race.
Louis lui donna la place de prvt de Paris. C'tait un homme de
grande considration, tant  la cour qu' l'arme; car ayant t fait
prisonnier  Damiette, sa ranon fut mise  deux cents livres d'or,
somme alors considrable. Comme Boilve tait seul juge civil, criminel
et de police, il fit rigoureusement punir les malfaiteurs, brigands,
filoux, et autres fainans de la socit, qui vivent  ses dpens.
Ensuite il rangea tous les marchands et artisans en diffrens corps de
communauts, dressa leurs premiers statuts, et leur donna des rglemens
si sages, qu'on n'a eu qu' les copier o  les imiter dans tous ceux
qu'on a faits depuis pour la discipline des diverses et nouvelles
communauts de commerce.

Les moeurs, objet si digne de l'attention des rois, quelquefois trop
nglig, eurent toujours la premire part aux soins de saint Louis. Tout
ce qui ressentait la licence tait proscrit sous diverses peines; les
spectacles taient permis, mais ce qui pouvait causer quelque scandale
en tait svrement banni.

On vit sous son rgne des crits sur la religion, des ouvrages
philosophiques, des pomes, des romans; mais on n'y voyait rien qui
respirt la sdition, l'impit, le matrialisme, le fanatisme, le
libertinage. D'abord il avait chass les femmes de mauvaise vie, tant
des villes que des villages; convaincu ensuite de la maxime de saint
Thomas, que ceux qui gouvernent sont quelquefois obligs de souffrir
un moindre mal pour en viter un plus grand, il prit le parti de les
tolrer; mais, pour les faire connatre et les couvrir d'ignominie, il
dtermina jusqu'aux habits qu'elles devaient porter, fixa l'heure de
leur retraite; et dsigna certaines rues et certains quartiers pour leur
demeure. La pudeur, si naturelle au sexe, vint au secours des lois;
plusieurs eurent honte d'un genre de vie qui les notait de tant
d'infamie. Un grand nombre se convertirent, et se retirrent dans une
maison de filles pnitentes, qui tait o l'on a vu depuis l'htel de
Soissons.

On a parl de son attention pour la sret des grands chemins; il voulut
encore y joindre la commodit. S'il n'eut pas le bonheur de les porter 
ce point de perfection o nous les voyons aujourd'hui, il eut du moins
la gloire de les avoir rendus plus praticables qu'ils n'avaient t sous
ses prdcesseurs. Souvent il envoyait des commissaires pour veiller 
ce que les rivires fussent navigables. Enfin, rien n'tait oubli,
ni pour les rglemens, ni pour l'excution, qui est encore plus
essentielle.

Tant de soins, en tablissant l'ordre dans l'tat, en assuraient la
tranquillit; ils rpandirent l'abondance dans le royaume. C'est peu
dire; ils augmentrent les revenus de la couronne: ce qu'on peut
regarder comme un chef-d'oeuvre de politique. Ce ne fut pas, en effet,
par les impositions extraordinaires que le monarque s'enrichit; on ne
les connaissait presque pas dans ces anciens temps. Alors, la richesse
de nos rois, comme celle des seigneurs, ne consistait qu'en terres, en
redevances, en confiscations, en pages, tant pour la sortie que pour
l'entre des marchandises. On les voyait,  la vrit, quelquefois
exiger des dcimes sur le clerg; d'autres fois, lever une espce de
taille sur les peuples de leurs domaines; mais Louis, persuad que ce
qui est  charge aux sujets, ne peut tre avantageux au prince, loin de
passer les bornes, fut toujours en garde contre les vexations nuisibles
 l'tat.

Cette sage conduite repeupla la France, que les dsordres des rgnes
prcdens avaient rendue presque dserte. On venait de tous cts
chercher ce qu'on ne trouvait pas ailleurs, l'aisance, la justice et la
paix. Le commerce reprit une nouvelle vie; rien ne demeurait inutile:
chacun faisait valoir ce qu'il possdait. Finalement, dit Joinville[1],
le royaume se multiplia tellement pour la bonne droiture qu'on y voyoit
rgner, que le domaine, censive, rentes et revenus du roi, croissoient
tous les ans de moiti.

[Note 1: Joinville, p. 124.]

Ce prince, ennemi de toute violence, tait prt  sacrifier ses droits,
lorsqu'il y avait l'ombre de doute. C'est ainsi que, dans un parlement,
on le vit ordonner qu'un banni de Soissons,  qui il avait fait grace,
ne laisserait pas de garder son ban, parce que les habitans de cette
ville lui remontrrent que c'tait donner atteinte  leurs privilges.
On admira la mme modration lorsque, dans un autre parlement, il fut
dcid qu'il ne lui appartenait pas, pendant la vacance du sige de
Bayeux, de confrer les bnfices de l'glise du Saint-Spulcre de Caen:
aussitt il rvoqua la nomination qu'il avait dj faite  une de ces
prbendes. Rare exemple, qui apprend aux rois que l'autorit doit
toujours cder quand la justice parat!

Mais l'hrosme de cette inflexible droiture clata surtout dans une
affaire qu'il eut avec l'vque d'Auxerre. On avait mis, par ses ordres,
sur le pont de cette ville, quelques poteaux o l'on avait arbor les
fleurs de lis; le prlat les fit arracher de son autorit prive:
c'tait un attentat contre les lois qui dfendent de se faire justice
soi-mme. Cependant Louis avait entrepris sur ses droits; cette raison
fut suffisante pour lui faire pardonner ce qu'il y avait d'irrgulier
dans le procd de l'vque. C'est cet amour inviolable de l'ordre,
qui lui mrita l'estime, la confiance et le respect de toute l'Europe.
L'Angleterre lui en donna une preuve bien glorieuse, en le choisissant
pour arbitre de ses diffrens: heureuse si elle s'en ft rapporte  son
jugement! Ce trait d'histoire exige quelque dtail.

Il y avait plusieurs annes que les barons d'Angleterre, irrits
des prodigalits de leur roi, l'avaient oblig de jurer  Oxfort
l'observation de la grande chartre, que les uns regardent comme le
frein, les autres comme l'anantissement de l'autorit royale.
Henri, menac secrtement d'une prison perptuelle, fit plus encore;
non-seulement il souscrivit  l'loignement de ses quatre frres, les
seigneurs de la Marche, en qui il avait mis toute sa confiance[1], mais
mme il avait consenti que l'on choist vingt-quatre seigneurs pour
travailler  la rforme du gouvernement; que ce qui serait dtermin
dans ce conseil,  la pluralit des voix, ft inviolablement excut;
qu'on remt entre leurs mains tous les chteaux et toutes les places
fortes du royaume, pour en confier la garde  qui ils jugeraient 
propos; enfin, qu'ils nommassent chaque anne les justiciers, les
chanceliers et les autres principaux officiers de l'tat.

[Note 1: Matthieu Paris, _Mat. Vestm. Kuiglon._]

C'tait proprement le mettre en tutelle, et ne lui laisser que le nom
de roi: terribles pronostics[1] de ce que ses successeurs auraient 
craindre des communes, s'il est vrai, comme on l'assure, que c'est
ici la premire fois qu'elles ont t admises dans le parlement
d'Angleterre. Du moins, est-il certain que le monarque demeura alors 
la discrtion de ses barons, dont le plus accrdit tait le comte de
Leycester, Franais de naissance, beau-frre de Henri par son mariage
avec la comtesse du Perche, digne fils du fameux Simon de Montfort, par
cette inflexibilit de caractre que rien ne peut dtourner d'un premier
dessein. Bientt les ligus se virent matres de toutes les villes du
royaume, et de la capitale mme, dont les principaux bourgeois signrent
l'acte d'adjonction. Le roi des Romains, Richard, frre du monarque,
fut aussi contraint de jurer, tant pour lui que pour ses descendans,
d'observer les arrts _que le nouveau conseil du roi avait faits pour
la gloire de Dieu et le bien de l'tat_.

[Note 1: _Rap. Thoyr._, liv. 2, p. 473.]

L'infortun Henri, dpouill de son autorit, se voyait forc
d'approuver tout ce qui plaisait aux vingt-quatre. Dans cette extrmit,
il se jeta dans la tour de Londres, s'y fortifia, et se servit de
l'argent qu'il avait amass depuis long-temps, pour regagner les
bourgeois et pour y lever des soldats. Un jour qu'il tait sorti pour
aller se promener sur la Tamise, une tempte qui s'leva tout--coup,
l'obligea de se faire mettre  terre au lieu le plus prochain. Il
se trouva par hasard que c'tait prcisment  l'htel du comte de
Leycester, qui le reut  la descente du bateau, et lui dit, pour le
rassurer, qu'il n'y avait rien  craindre, puisque l'orage tait dj
pass. _Non, non_, lui rpondit le monarque en jurant, _la tempte n'est
point passe; et je n'en vois point que je doive craindre plus que
vous_. Il avait crit au pape, pour le prier de l'absoudre du serment
fait  Oxfort; il l'obtint d'autant plus aisment, que, depuis la
rforme, les Italiens ne touchaient plus rien des bnfices qu'ils
avaient en Angleterre. Aussitt il assemble un parlement, qu'il ouvre et
ferme tout  la fois par cette dclaration: Qu'il ne se croyoit plus
oblig de tenir sa parole, puisqu'on n'excutoit point ce qu'on lui
avoit promis; qu'au lieu des trsors qui devoient remplir son pargne,
il se trouvoit seul dans l'indigence, tandis que les vingt-quatre
puisoient l'tat pour s'enrichir; qu'il toit temps qu'il reprt le
personnage de roi, et que ses sujets rentrassent dans le devoir; qu'il
ne les avoit mands que pour leur donner le choix de l'obissance ou
de la guerre. C'tait parler vritablement en roi; mais pour soutenir
cette dmarche, il fallait de la fermet. Henri tait le plus faible de
tous les hommes. Ce discours nanmoins parut, pour le moment, produire
un bon effet; toute l'assemble donna les mains  la rvocation du
_convenant_: c'est ainsi qu'on appelait l'arrt d'Oxfort. Le seul comte
de Leycester osa tenir ferme, et bientt sut regagner la plus grande
partie des barons. Si l'on en croit ses pangyristes, _ce fut la dignit
inviolable du serment qui le rendit inflexible_: ce qui leur fournit la
matire d'un grand loge. Mais un serment contraire  la loi peut-il
jamais obliger? Celui que Leycester avait fait autrefois, en prtant foi
et hommage  son roi, tait-il moins sacr que celui qu'il avait fait en
se soustrayant  l'obissance?

Tout semblait dispos  la guerre. Ce n'tait partout qu'assembles
tumultueuses, la plupart contraires aux intrts du prince. On courut
enfin aux armes de tous cts, et de part et d'autre on ne s'occupa que
des moyens de se surprendre. Henri manqua d'tre pris dans Winchester.
Edouard son fils, qui, d'abord, sans qu'on sache pourquoi, prit le parti
des ligus, qu'ensuite il abandonna de mme, fut arrt  Kingston, et
forc de livrer Windsor, d'o il tait sorti imprudemment. Le comte de
Leycester se trouva lui-mme dans un grand embarras en un faubourg de
Londres, et serait infailliblement tomb au pouvoir du roi, si les
bourgeois, aprs avoir forc les portes du pont, ne lui eussent facilit
sa retraite dans la ville, o l'on tendit aussitt les chanes. Alors
les barons ne mnagrent plus rien, renouvelrent leurs sermens avec
les plus horribles excrations, et se firent couper les cheveux pour se
reconnatre. On n'entendait parmi le peuple que ces discours sditieux:
Qu'ils ne vouloient point d'un roi esclave du pape et vassal de la
France, qu'ils sauraient bien se conduire sans lui; qu'il pouvoit aller
gouverner sa Guyenne, et rendre fidlement au monarque Franois le
service qu'il lui avoit jur. Insolences trop ordinaires  la populace,
surtout en Angleterre.

_Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre_.

Quelques gens sages des deux partis cherchrent diffrentes voies de
conciliation, mais toujours inutilement. On tait convenu que toute
la cour, et les principaux ligus se trouveraient  Boulogne, pour y
discuter leurs prtentions rciproques devant le roi de France. On
s'y rendit en effet de part et d'autre; on disputa beaucoup, et on
ne conclut rien. On proposa enfin de s'en remettre  l'arbitrage du
monarque franais, et de se soumettre, sans restriction,  ce qu'il
ordonnerait. Henri l'accepta sans peine, les barons avec rpugnance, ne
voulant point d'un roi pour juge dans une cause qui semblait tre celle
de tous les rois. Tout le monde cependant y consentit, et, des deux
cts, on s'engagea par de grands sermens et par des actes solennels. Le
prince anglais, dans son compromis, dat de Windsor, o l'on voit les
sceaux d'Edouard, son fils an, de Henri d'Allemagne, son neveu, et de
trente autres seigneurs, tant trangers que regnicoles, jure sur son
ame, en touchant les saints vangiles[1], qu'il observera fidlement
ce que le roi de France dcidera sur les statuts d'Oxfort. Les barons
(c'taient les vques de Londres et de Worchester, Simon de Montfort,
comte de Leycester, trois de ses fils, et dix-huit autres seigneurs)
promettent la mme chose et de la mme manire, s'obligeant, sous les
sermens les plus sacrs,  excuter de bonne foi ce qui sera ordonn.
On n'y met qu'une condition, c'est que le diffrend sera jug avant la
Pentecte.

[Note 1: Matthieu Paris, p. 992.]

Louis voulut bien se charger de l'arbitrage, et convoqua l'assemble
dans la ville d'Amiens. Le roi et la reine d'Angleterre s'y rendirent
au jour marqu, et les barons y envoyrent leurs dputs. L'affaire fut
agite de part et d'autre avec beaucoup de force, le droit primitif
des peuples mrement pes, le pouvoir transfr aux souverains par la
socit, scrupuleusement examin. On exposa, en faveur des sujets, qu'en
se donnant aux rois, ils n'avaient cherch qu' possder leurs biens et
leur vie dans une parfaite scurit, non  les exposer en proie  la
cupidit ou  l'ambition; qu'un tat polic n'tait point un compos
d'esclaves qu'on ne dt consulter sur rien, dont on pt prodiguer
arbitrairement le sang et les trsors; enfin, que les articles d'Oxford
n'taient qu'une interprtation, ou plutt une suite naturelle des lois
du royaume.

On dmontra, d'un autre ct, que la dignit des rois n'est, ni un vain
titre, ni un nom de thtre et sans effet; que, chargs de veiller
au bonheur,  la dfense et  la gloire de la socit, il est de la
dernire consquence que leurs ordres soient inviolablement excuts en
tout ce qui a rapport  ces objets si importans; que leurs droits ne
sont pas moins sacrs que ceux de l'tat qu'ils gouvernent; que la
qualit de lgislateur, toujours insparable de la souverainet, ne
leur laisse d'autre juge de leurs actions que celui d'o mane toute
puissance, en un mot, que le _convenant_ d'Oxford tait une infraction
formelle aux lois, un trait monstrueux, incapable de lier, quand mme
il aurait t libre.

Louis, pleinement instruit de la nature des articles contests,
sensiblement touch des maux qui en rsultaient, tels que l'avilissement
de la majest royale, la guerre allume dans toute l'Angleterre, la
profanation des glises, l'oppression, tant des trangers que des
naturels du pays, pronona, en ces termes, qui marquent un juge
souverain et absolu, le clbre arrt qui tenait l'Angleterre, la France
et toute l'Europe en suspens.

Au nom du Pre, et du Fils, et du Saint-Esprit: Nous annullons et
cassons tous les statuts arrts dans le parlement d'Oxford, comme
des innovations prjudiciables et injurieuses  la dignit du trne:
dchargeons le roi et les barons de l'obligation de les observer:
dclarons nul et de nulle valeur tout ce qui a t ordonn en
consquence: rvoquons et supprimons toutes les lettres que le roi peut
avoir donnes  ce sujet: ordonnons que toutes les forteresses qui sont
entre les mains des vingt-quatre seront remises en sa puissance et en sa
disposition: voulons qu'il puisse pourvoir  toutes les grandes charges
de l'tat; accorder retraite aux trangers dans son royaume, appeler
indiffremment  son conseil tous ceux dont il connatra le mrite et
la fidlit: dcernons et statuons qu'il rentrera dans tous les droits
lgitimement possds par ses prdceseurs; que, de part et d'autre,
on oubliera le pass; que personne ne sera inquit ni recherch:
n'entendons pas nanmoins qu'il soit drog, par ces prsentes, aux
privilges, charges, liberts et coutumes qui avoient lieu avant que la
dispute se ft leve.

On sent la sagesse d'un arrt qui, en proscrivant toute innovation,
mettait  couvert les droits du prince et les privilges de la nation.
Plusieurs, en effet, frapps de l'quit d'un jugement qui
condamnait l'usurpation, sans rien faire perdre de ce qui tait d
incontestablement, renoncrent  la ligue, et rentrrent dans leur
devoir. Mais rarement, en matire de faction, l'intrt des chefs est
que les diffrends s'accommodent avec tant de promptitude:: les barons
voyaient tous leurs projets renverss; la plupart se plaignirent que
Louis avait agi, dans cette occasion, moins en philosophe clair qu'en
roi prvenu des prrogatives de la couronne, et dclarrent hautement
qu'ils en appelaient  leur pe. Le comte de Leycester, plus mchant,
mais plus politique, prtendit que les statuts d'Oxford n'tant fonds
que sur la grande chartre, les confdrs avaient gagn leur cause,
puisque, par ce prononc, ce prcieux monument de leur libert
subsistait en son entier. Ainsi, la guerre recommena plus furieusement
que jamais. Henri, d'abord vainqueur en quelques rencontres, ensuite
vaincu et fait prisonnier au combat de Lewes, avec le prince Edouard
son fils, et le roi des Romains, son frre, fut contraint de jurer de
nouveau l'observation du funeste convenant. Alors l'ambitieux Montfort
se montra  dcouvert; matre de toute la famille royale, il sut en
tirer tout l'avantage que sa politique put lui suggrer. Ce mme homme,
qui, peu auparavant, ne se faisait aucun scrupule de dsobir au roi,
sous prtexte qu'il tait gouvern par de mauvais ministres, ne se
servait plus du nom de ce monarque, que pour faire respecter les ordres
qu'il en extorquait lui-mme. Cet ennemi prtendu du despotisme, qui
n'avait suscit tant d'affaires au malheureux Henri, que pour rprimer,
disait-il, la puissance arbitraire, trouvait fort mauvais qu'on n'obt
pas  ce mme prince, depuis qu'il n'tait guid que par ses conseils.
C'est ainsi que les hommes changent de principes et de maximes, selon
leurs intrts et selon les vnemens divers qui arrivent dans leurs
affaires.

Edouard cependant, chapp de sa prison, eut bientt rassembl une arme
suprieure  celle des confdrs. Aussitt il marche contre le comte
de Leycester qui avait toujours Henri en sa puissance, le joint prs
d'Evesham, lui prsente la bataille, le dfait, et dlivre le roi son
pre: victoire d'autant plus complte, que le comte de Leycester, le
chef et l'ame de la rbellion, fut tu sur la place. On fit mille
outrages  son corps; il fut mutil, coup en morceaux, et la tte
envoye  la femme de Roger Mortimer, comme un tmoignage certain que
son mari tait veng de cet ennemi.

Telle fut la fin malheureuse de Simon de Montfort, comte de Leycester,
qu'une fcheuse affaire avec la reine Blanche,  laquelle il avait voulu
ter la rgence, obligea de quitter la France, sa patrie, et qui trouva
le moyen, quoique tranger, de se rendre le plus puissant et le plus
redoutable seigneur d'Angleterre. Aprs sa mort, tout se soumit, et ce
royaume commena enfin  jouir de quelque tranquillit. Il ne l'avait
acquise que par le sang; dans la suite, il lui en cota beaucoup encore
pour l'affermir; juste punition de l'opinitre rsistance des barons,
qui se repentirent, mais trop tard, de ne s'en tre pas rapport au
jugement de Louis.

Tous les regards de l'Europe taient fixs sur la France, ou il se
ngociait une affaire beaucoup plus importante: c'tait l'investiture du
royaume de Sicile, en faveur du comte d'Anjou, frre du roi. Ce royaume
avait t envahi par Mainfroi, fils naturel de l'empereur Frdric II.
Il appartenait, par droit de succession,  Conradin, petit-fils de cet
empereur. Mais les papes, qui soutenaient que ce royaume tait un fief
du Saint-Sige, ne voulaient ni de Mainfroi, ni de Conradin, ni d'aucun
de la famille de Frdric, qu'ils regardaient comme l'implacable ennemi
des papes.

Le pape Innocent IV l'avait offert au comte d'Anjou, ds l'anne 1252;
mais l'absence du roi son frre, et l'impuissance o il tait dans cette
conjoncture, de soutenir une telle entrprise, la lui fit refuser. Cette
couronne fut ensuite offerte  Richard, frre du roi d'Angleterre, et
enfin  Edmond, second fils du mme roi, qui l'accepta. Toutefois
Urbain IV, qui avait succd  Innocent, suivant le dessein de ses
prdcesseurs, ne se rebuta point, et voyant que l'embarras o se
trouvait le roi d'Angleterre dans son royaume, l'empchait de penser 
rien faire pour la conqute de la Sicile, en faveur du prince Edmond,
il rsolut d'offrir au roi de France cette couronne pour celui de ses
enfans auquel il lui plairait de la destiner; mais Louis refusa son
offre, pour ne pas prjudicier aux droits de Conradin, ou  ceux
d'Edmond d'Angleterre, qui en avait dj reu l'investiture. Malgr tous
ces refus, Urbain fit encore proposer cette couronne par Barthlemi
Pignatelli, archevque de Cosence, au comte d'Anjou.

Quoique le roi n'et accept pour aucun de ses enfans l'investiture de
la Sicile, il ne s'opposa point aux droits que le comte d'Anjou, son
frre, acqurait sur ce royaume par la donation du pape, qui prtendait,
 cause de la flonie des princes de la famille de Frdric, tre en
droit de disposer de cet tat, comme d'un fief relevant du Saint-Sige.
Le roi, qui crut avec raison qu'il ne lui appartenait pas d'entrer dans
la discussion de droits, peut-tre aussi injustes d'une part que de
l'autre, laissa l'archevque de Cosence ngocier cette affaire avec le
comte d'Anjou.

Je n'entrerai point dans le dtail des difficults que ce prince put
avoir sur diverses circonstances de cette affaire, ni des conditions
auxquelles le pape lui donna l'investiture du royaume de Sicile. Je
dirai seulement que l'esprance d'une couronne, et les instances de la
comtesse Batrix, femme du comte d'Anjou, qui voulait  quelque prix
que ce ft, tre reine comme ses trois autres soeurs, le firent passer
par-dessus toutes les difficults.

Le comte d'Anjou partit de Marseille, le 15 mai 1265, sur une flotte
de trente galres, avec plusieurs vaisseaux de transport. Aprs avoir
essuy une violente tempte, il arriva heureusement, la veille de la
Pentecte,  Rome, o il reut l'investiture du royaume de Sicile: elle
lui fut confre par quatre cardinaux que le pape avait envoys pour cet
effet. Il prit ds ce moment le titre de roi de Sicile; mais il ne
fut couronn, avec Batrix sa femme, que le jour des Rois de l'anne
suivante.

Charles ayant reu un renfort considrable de troupes, tant de ses
comts de Provence et d'Anjou, que de plusieurs seigneurs franais
volontaires, qu'il avait engags par ses promesses  l'accompagner, et
qui se rendirent en Italie par les Alpes, se mit en campagne.

Mainfroi, de son ct, avec une arme plus forte que celle de Charles,
se mit en tat de lui rsister. Mais, ayant rflchi sur le pril qui le
menaait, et redoutant la valeur de la noblesse franaise, il envoya des
ambassadeurs au pape pour lui faire des propositions de paix. Urbain
refusa de les entendre. Mainfroi en fit faire aussi  Charles: il
rpondit  ceux qu'il lui envoya, _dites de ma part au soudan de
Lucerie_ (c'tait une ville tenue par les Sarrasins, qui taient au
service de Mainfroi) _que devant qu'il soit peu de jours, il m'aura mis
en paradis, ou que je l'aurai envoy en enfer_.

Enfin aprs plusieurs combats dans lesquels Charles eut toujours de
l'avantage, et aprs s'tre rendu matre de plusieurs villes, les deux
armes se joignirent dans la plaine de Bnvent, o aprs un combat
trs-opinitre celle de Mainfroi fut mise en droute, et lui-mme y
perdit la vie. Les historiens du temps nous apprennent que Richard,
comte de Caserte, fut cause du malheur de Mainfroi, ayant quitt son
parti et livr aux Franais un passage important, pour se venger de
Mainfroi, qui tait son beau-frre, et dont il tait l'ennemi cach,
parce que ce prince avait abus de la femme du comte. C'est ainsi que
souvent la justice divine dispose les choses de telle manire, qu'un
crime est puni par un autre crime.

Pendant que Charles, comte d'Anjou, frre du roi, tait occup, comme je
viens de le rapporter,  la conqute du royaume de Sicile, Louis, qui
n'y avait pris aucune part, toujours gal  lui-mme, continuait
de donner  la France le spectacle de ses vertus pacifiques et
bienfaisantes, qui sont en mme temps la gloire du prince et le bonheur
des peuples. Mais quelque ardent que ft son zle pour la justice,
jamais il ne l'emporta au-del des bornes. La modration la plus sage
fut toujours l'ame de ses actions: c'est ce qu'on remarque surtout au
sujet du droit d'asile. Un voleur avait t pris par les officiers du
monarque dans l'glise des Cordeliers de Tours; l'archevque se rcria
contre la prtendue profanation, et redemanda le coupable avec grand
bruit. Le roi voulut bien avoir gard  ses plaintes; il assembla un
parlement, o, l'affaire scrupuleusement examine, il fut ordonn que
le criminel serait reconduit  l'glise; mais que les religieux, ou les
gens du prlat, l'en chasseraient aussitt, de manire qu'il pt tre
repris, sinon qu'on irait le saisir jusqu'aux pieds de l'autel. Par cet
expdient, Louis sut accorder ce qu'il devait  sa dignit, avec les
mnagemens que les circonstances exigeaient pour des vassaux aussi
puissans, que jaloux de certains privilges contraires  la bonne police
et  la tranquillit des peuples, qu'il n'avait pas encore t permis de
dtruire.

_Mariage de Jean, fils du roi_.

Vers ce mme temps, Louis maria le prince Jean, dit Tristan, son
quatrime fils, avec Jolande, fille ane de Eudes IV, duc de Bourgogne,
comte de Nevers, du chef de sa femme. Il y eut quelques difficults sur
la tutelle de la jeune pouse; les uns prtendaient qu'elle appartenait
incontestablement au prince son mari; les autres soutenaient que jusqu'
ce qu'il eut vingt-un ans accomplis (il n'en avait alors que seize), il
devait demeurer avec sa femme et ses belles-soeurs sous la puissance
de son beau-pre, qui cependant jouirait de tout le bien. On trouva
le moyen de partager le diffrend; il fut arrt que Eudes aurait la
tutelle des trois cadettes, mais qu'il laisserait  son gendre, sous la
conduite du roi, l'administration des biens qui leur revenaient du chef
de leur mre. On n'y mit qu'une condition: c'est que le roi, aprs avoir
prlev les frais ncessaires pour cette gestion, remettrait fidlement
l'excdant pour l'entretien des princesses qui taient sous la garde de
leur pre. Le duc de Bourgogne, qui avait amen sa fille  Paris pour
la clbration des noces, accepta cet accord au nom de son fils, qui,
depuis un an, tait parti pour la Palestine, d'o il ne revint pas.
Lorsque le roi eut appris sa mort, il fit un voyage  Nevers, pour
mettre le jeune prince Tristan en possession du comt de Nevers, qu'il
venait d'acqurir par son mariage.

Celui de Blanche, troisime fille de Louis, avec Ferdinand de Castille,
fut aussi conclu dans la mme anne, mais il ne s'accomplit que trois
ans aprs. L'infant tait plus jeune que la princesse, qui elle-mme
n'avait pas atteint l'ge nubile. On convint que si elle survivait  son
poux, elle aurait la libert de revenir en France avec sa dot et son
douaire; l'une devait tre de dix mille livres, et l'autre de sept.

Rien n'chappait  l'attention et aux recherches du sage monarque. Telle
tait alors la tyrannie des pages, qu'en plusieurs lieux les seigneurs
se prtendaient en droit d'obliger les marchands  se dtourner du
chemin le plus court pour se prsenter devant leurs bureaux, qu'ils
avaient soin de multiplier le plus qu'ils pouvaient. Il arriva que
quelques commerans, pour pargner les frais, vitrent de passer par un
endroit o il y avait douane: toutes leurs marchandises furent saisies.
Les malheureux prtendirent en-vain qu'ils taient exempts de cette
servitude; les commis ne voulurent rien couter. L'affaire fut porte
devant le roi, qui, pour n'tre pas tromp, ni  son profit, ni 
sa perte, tenait un registre exact de toutes ces choses. Il vit
qu'effectivement son droit ne s'tendait pas jusque-l; il condamna les
commis, non-seulement  rendre tous les effets, mais mme  indemniser
les marchands.

La jurisprudence des anciens temps semblait moins punir qu'autoriser le
meurtre, l'assassinat et les autres crimes. On en tait quitte pour
nier le fait, offrir le duel, et jeter son gage de bataille. La voie
d'information, comme on l'a dit ci-devant, en parlant de l'affaire de
Coucy, malgr tous les efforts de Louis, n'tait reue que dans ses
domaines: il n'oubliait rien, du moins, pour arrter le mal par tous les
chtimens que la prudence et le droit permettaient  son zle: c'est
ce qui parat singulirement dans une affaire entre deux gentilshommes
artsiens, qui passrent un compromis pour s'en rapporter  son
jugement.

L'un, c'tait Alenard de Selingam, sollicitait une vengeance clatante
de la mort de son fils, que l'autre avait cruellement assassin.
Celui-ci, nomm Andr de Renti, se dfendait vivement d'une action
si barbare. Dj la plainte avait t porte  la cour d'Artois, o
l'accus prtendait s'tr justifi; mais cette justification souffrait
apparemment quelque difficult, puisque la querelle durait encore. Le
roi ordonna des informations. Il fut prouv que Renti, ayant rencontr
le fils de Selingam, l'avait renvers d'un coup de lance, en l'appelant
_mchant btard_; qu'aussitt un chevalier de la compagnie de Renti,
avait enfonc un poignard dans le sein du jeune Selingam, au moment mme
qu'il rendait son pe et demandait la vie. Louis, instruit de la vrit
du crime, put  peine retenir sa juste indignation; mais enfin ce
crime n'tait notoire que par une procdure d'information, jusqu'alors
inusite en France lorsqu'il s'agissait de la noblesse: le coupable
persistait  le nier. Le roi, n'osant pas le faire punir comme il
aurait souhait, ne songea qu' en tirer au moins tout l'avantage
qu'il pouvait. Ne voulant point porter atteinte  la justice du comte
d'Artois, il crut qu'il devait prononcer, non-seulement en nom commun,
mais encore conformment aux usages reus dans les tats du jeune
prince. Ce qui avait t dcid  Saint-Omer, touchant la pice de
terre, fatale cause de la querelle, fut confirm en son entier. On
l'adjugea aux Selingams  perptuit. Renti fut en outre condamn 
demander pardon  genoux au pre du dfunt,  faire quarante livres de
rente  ses enfans; enfin,  vider le royaume, pour aller passer cinq
annes au service de la Terre-Sainte.

On le vit, peu de temps aprs, dcerner la mme peine de l'exil contre
Boson de Bourdeille, qui, pour s'emparer du chteau de Chalus, en
Limousin, avait tu un chevalier nomm Maumont. En vain Marguerite de
Bourgogne, vicomtesse de Limoges, intercda pour le meurtrier, qui
offrait de se justifier par le duel: il fut oblig de rendre la
forteresse, et d'aller servir treize ans dans la Palestine.

Un chevalier se plaignait d'avoir t insult par trois gentilshommes:
le chtiment suivit de prs la poursuite de l'outrage. Louis, outre
une grosse amende qu'il exigea au profit de l'offens, ordonna qu'ils
iraient ensuite combattre sous les tendards du roi son frre. C'est
ainsi qu'il savait tirer le bien du mal, toujours occup de l'un pour
extirper l'autre.

Ce fut par le mme principe de justice et d'humanit, qu'il s'leva
fortement contre un usage observ de tout temps  Tournay, o ceux qu'on
avait bannis pour meurtre, pouvaient se racheter de leur ban en payant
cent sous. C'tait mettre la vie des hommes  bien vil prix. Il en fut
indign, et rendit une ordonnance qui abolissait cette trange coutume;
ce qui le mit en si grande vnration parmi les peuples du Tournaisis,
que pour terniser la mmoire de ce sage rglement, ils arrtrent que,
tous les ans, au jour de l'Ascension, le greffier du sige marcherait
dans les places publiques, cette ordonnance  la main, disant  haute
voix, que Louis, roi de France, tait vritablement le pre du peuple;
que, par ses soins, la vie du citoyen serait dsormais en sret; et que
les meurtriers ne devaient plus esprer de jouir de leur patrie.

Ce fut cette anne que Louis arma chevalier le prince Philippe, son fils
an, qui entrait alors dans sa vingt-troisime anne. Jamais crmonie,
dit un auteur du temps[1], ne rassembla plus de noblesse et de prlats:
Paris surtout fit clater, en cette occasion, le tendre amour qu'on lui
connat pour ses princes, amour qui se reproduit d'une faon toujours
nouvelle. Tout travail cessa pendant plus de huit jours; les rues
taient pares de ce que chaque citoyen avait de plus beau en
tapisseries; un nombre infini de fanaux de diffrentes couleurs, placs
sur le soir,  chaque fentre, ne laissait point apercevoir l'absence
du soleil. L'air retentissait nuit et jour de mille cris de joie et
d'algresse. On compte plus de soixante seigneurs qui reurent, avec
le jeune prince, l'pe de la main du monarque. Les plus considrables
taient Robert, comte d'Artois, neveu du roi; Jean de Bourgogne, devenu
l'an de sa maison, par le dcs du comte Eudes; Robert IV, comte de
Dreux; Guillaume, fils du comte de Flandre; Renaud de Pons; Guillaume et
Robert de Fiennes; Jacques de Faucigny, neveu de Joinville, et plusieurs
autres. Le roi fit toute la dpense, qu'on fait monter  treize mille
livres, somme considrable pour ce temps-l. L'honneur d'tre introduit
par un prince tel que Louis, _au temple de la gloire_, c'est ainsi que
nos anciens nommaient la chevalerie, avait attir en France Edmond
d'Angleterre et un fils du roi d'Aragon. Tous deux y voulurent paratre
avec un clat qui rpondt  leur haute naissance, et tous deux s'y
distingurent par leur magnificence. Il y eut des courses de chevaux, et
des combats de barrire, o les nouveaux chevaliers firent admirer leur
adresse, et se montrrent dignes du grade auquel ils venaient d'tre
levs.

[Note 1: Guillaume Nangis, p. 378.]

_Le roi contribue  l'augmentation de la Sorbonne_.

On rapporte encore  cette mme anne, non l'tablissement (il est de
l'anne 1253), mais la confirmation du fameux collge de Sorbonne, le
plus ancien, pour la thologie, de tous ceux que l'Europe a vu natre
dans son sein. La rputation de cette cole a fait prodiguer au clbre
Robert, dont elle porte le nom, des titres qu'il n'eut pas rellement,
ou du moins qu'il ne mrita qu'en partie: tel est celui de prince
du sang royal, quoiqu'il ft fils _de vilain et de vilaine_[1],
c'est--dire roturiers, tablis  Sorbonne, village du Rhtelois; tel
celui de confesseur du roi, qu'aucun auteur contemporain ne lui donne,
sur lequel Joinville garde un profond silence, qu'il semble mme lui
refuser, en n'attribuant qu' la vertu de cet ecclsiastique l'honneur
que le monarque lui faisait de l'admettre  sa table, de laquelle place
enfin le seul Geoffroy de Beaulieu parat avoir t en possession depuis
le dpart du prince pour la Terre-Sainte jusqu'au moment de sa mort: tel
encore celui de fondateur unique de la Sorbonne, dont les plus anciens
monumens ne le nomment que proviseur. Il est vrai qu'il contribua de ses
deniers  ce superbe monument, mais Louis y eut beaucoup plus de part
que lui. C'est  la gnrosit du saint roi que les Sorbonnistes doivent
la maison qui fut comme leur berceau. Elle tait situe vis--vis du
palais des Thermes, dans une rue nomme anciennement _Coupe-Gueule_,
ou _Coupe-Gorge_, parce qu'il s'y commettait beaucoup de meurtres. On
l'appelle aujourd'hui la rue de Sorbonne. Il y joignit par la suite
plusieurs autres btimens qu'il acheta sur le mme terrain pour y
tablir _les pauvres matres_. C'est le nom qu'on donnait aux premiers
docteurs qui composrent ce collge.

[Note 1: Joinville, p. 8.]

Quoi qu'il en soit, le nouvel tablissement devint en trs-peu de temps
une cole clbre, o fleurirent les sciences et la pit. Bientt on en
vit sortir de grands docteurs, qui rpandirent sa rputation dans toute
l'Europe. On compte parmi ses premiers professeurs un Guillaume de
Saint-Amour, un Odon ou Eudes de Douai, un Grard de Reims, un Geraud
d'Abbeville; noms fameux dans ces temps-l, ensevelis aujourd'hui avec
leurs ouvrages dans la poussire des bibliothques. On ne tarda pas 
voir s'lever, toujours sous la direction de Robert, un nouveau collge
pour les humanits et la philosophie: on lui donna le nom de _Calvi_,
ou de la petite Sorbonne. Il subsista jusqu'au temps o le cardinal de
Richelieu entreprit ce superbe difice, qui  fait l'admiration de tous
les connaisseurs. Ce ministre, en faisant dmolir le collge de Calvi,
pour y construire sa chapelle, s'tait oblig de le rebtir sur un
terrain galement contigu; mais la mort le prvint. Ce fut pour suppler
 cet engagement qu'en 1648, la famille de Richelieu fit runir le
collge du Plessis  la Sorbonne.

Louis cependant, peu rebut de tout ce qu'il avait souffert dans sa
premire croisade, toujours dvor de zle pour l'intrt de la religion
et de l'Eglise, mditait secrtement une seconde expdition pour le
secours des Chrtiens de la Palestine. Il se voyait en paix, aim de ses
peuples, redout de ses voisins: ses finances taient en bon tat; la
France nourrissait dans son sein une nombreuse et brillante jeunesse,
qui ne respirait que la guerre. S'il ne se sentait pas assez de forces
pour combattre lui-mme comme autrefois, il croyait du moins qu'un
gnral infirme peut, de sa tente, donner les ordres ncessaires,
et faire combattre les autres. Plein de ces ides, que sa pit lui
reprsentait conformes  sa raison, il en fit part au pape, qui crivit
au saint roi une lettre extrmement tendre, pour l'exhorter  presser
l'excution d'une entreprise qui ne pouvait, disait-il, tre inspire
que du Ciel.

_Etat des affaires de la Palestine_.

La Palestine se trouvait alors dans un tat dplorable. Louis, pendant
le sjour qu'il y fit, y avait rtabli, comme je l'ai dit ci-devant, et
fortifi plusieurs places. Lors de son dpart, il y avait laiss pour
commander, le brave Geoffroy de Sargines. Ce grand homme avait rpondu
parfaitement aux intentions du monarque, et soutenu par sa valeur et par
sa conduite ce royaume dsol et rduit  quatre ou cinq forteresses.
Tout y fut long-temps paisible sous le gouvernement de Plaisance
d'Antioche, veuve de Henri de Lusignan, roi de Jrusalem; titre vain, 
la vrit, car Jrusalem tait au pouvoir des infidles, mais toujours
ambitionn, parce qu'il donnait un rang considrable parmi les princes
chrtiens. Hugues II le portait alors avec celui de roi de Chypre: comme
il n'tait pas en ge de gouverner, la rgence fut confie, suivant
l'usage,  la reine, sa mre, fille de Bohmont, prince d'Antioche.

Mais cette tranquillit dont jouissaient les chrtiens d'Orient, tait
moins due  la sagesse de leur conduite, qu' la mchancet de leurs
ennemis. L'ambitieux Moas, soudan d'Egypte, impatient de voir son
autorit partage, dposa le jeune Achraf-Mudfaredin, qu'on lui avait
donn pour collgue, et fit assassiner le brave Octa, dont il avait
reu les plus grands services. Il fut lui-mme poignard dans le bain,
par ordre de sa femme, dont le crime ne tarda pas  tre expi par une
mort semblable. Almansor-Nuradin-Ali, son fils, hrita de sa couronne,
et non de ses grandes qualits. Le peu de courage qu'il montra lors
de l'invasion des Tartares, le fit dposer comme indigne du trne.
Colus-Sephedin-Modfar fut mis en sa place d'une voix unanime. C'tait
un Mameluck distingu par sa valeur, soldat intrpide, le plus grand
capitaine de l'empire gyptien. Aussitt il donne ses ordres pour la
sret des frontires, renouvelle la trve avec les Chrtiens de la
Palestine, marche contre cent mille chevaux que Holagou, prince tartare,
avait laisss en Syrie, les forces dans leur camp, tue leur gnral, et
les oblige de repasser l'Euphrate. Il revenait triomphant, lorsqu'il
fut assassin par l'mir Bondocdar, autre Mameluck dont il a t parl
plusieurs fois dans cette histoire[1]. Le meurtrier se prsente aux
troupes, l'pe teinte encore du sang d'un matre qui n'avait fait
d'autre crime que de n'avoir pas voulu violer la trve qu'il venait de
conclure avec les Chrtiens. Toute l'arme le proclame soudan. Il se
rendit ensuite au Caire, o il fut couronn solennellement.

[Note 1: _Assises de Jrusalem_, chap. 284 et suiv.]

Ce fut ainsi que Bondocdar, deux fois meurtrier de ses matres, passa
de l'esclavage  la souverainet, et sut runir sur sa tte cinq belles
couronnes; celle d'Egypte, celle de Jrusalem, celle de Damas, celle
d'Alep et celle de l'Arabie. Les historiens arabes le peignent comme un
hros sublime dans ses vues, fcond dans ses projets, d'une activit,
enfin, qui le multipliait, pour ainsi dire, et le reproduisait partout.
Ce fut lui, disent-ils, qui tablit le premier les postes rgles, qui
fit refleurir les sciences en Egypte, qui rendit en quelque sorte
 cette fameuse rgion la clbrit dont elle jouissait sous les
Ptolmes.

Mais les Chrtiens, dont il fut le plus terrible flau, nous le
prsentent sous d'autres couleurs. S'ils le comparent  Csar pour les
talens guerriers, ils le placent en mme temps  ct des Nron pour la
cruaut. Nouvel Hrode, ajoutent-ils, pour n'avoir point de comptiteur
au trne, il extermina toute la famille royale du grand Saladin, qui,
en mourant, avait laiss quatorze fils. On compte jusqu' deux cent
quatre-vingts mirs ou Mamelucks, autrefois ses compagnons, qu'il fit
massacrer sur le simple soupon qu'ils en voulaient  sa vie. Telle
tait la tyrannie de son gouvernement, qu'on n'osait ni se rendre
visite, ni se parler familirement, ni se donner les plus lgres
marques d'amiti. On le voyait souvent courir seul toute l'Asie sous un
habit tranger, tandis que les courtisans le croyaient en Egypte, et se
tenaient dans une humble posture  la porte de son palais, pour avoir
des nouvelles de sa sant. S'il arrivait qu'il ft dcouvert, c'tait
un crime que de tmoigner le reconnatre. Un malheureux l'ayant un jour
rencontr, descendit de cheval, et se prosterna, suivant la coutume,
pour lui rendre son hommage, il le fit pendre comme criminel de
lse-majest. Un de ses premiers mirs sachant qu'il mditait un
plerinage au tombeau de Mahomet, vint lui demander la permission de
l'accompagner dans ce saint voyage. Il fut arrt, conduit sur la place,
o il eut la langue coupe. _Tel est_, criait un hraut, _le supplice
que mrite un tmraire qui ose sonder les secrets du soudan_.

Svre censeur des perfidies d'autrui, il reprochait amrement aux
Chrtiens d'avoir dgnr des vertus de leurs anctres, ces hommes si
fameux et si puissans, parce que l'honneur et la vrit taient leurs
plus chres idoles. C'tait prcisment, remarque l'auteur que nous
suivons, dcouvrir un ftu dans l'oeil de son voisin, pendant qu'il
portait une poutre dans le sien. Lui-mme s'engageait, jurait,
promettait avec beaucoup de fermet, bien rsolu de ne tenir sa parole
qu'autant qu'il y trouverait son intrt. Mahomet, quoique son prophte,
lui paraissait moins grand que lui: il croyait avoir fait de plus
grandes choses; il mprisait surtout la puissance des Chrtiens, et leur
milice tait l'objet continuel de ses railleries. Ils sont venus fondre
sur nos tats, disait-il, ces rois si fiers de France, d'Angleterre et
d'Allemagne. Quel a t le succs de leurs entreprises? Ils ont prouv
le sort de ces gros nuages que le moindre vent fait disparatre. On le
loue cependant de sa continence; il n'avait que quatre femmes, dont la
plus chrie tait une jeune chrtienne d'Antioche qu'il menait toujours
avec lui. Il dtestait le vin et les femmes publiques, qui avilissent
l'homme en nervant son esprit et son courage. En vain on lui objecta
que ses prdcesseurs tiraient de ce double commerce de quoi entretenir
au moins cinq  six mille soldats; il rpondit constamment qu'il aimait
mieux un petit nombre de gens sobres, qu'une multitude effmine de vils
esclaves, abrutis par la dbauche et le vin.

Tel tait l'ennemi que Dieu avait suscit dans sa colre, pour punir les
abominations des chrtiens de Syrie; ennemi d'autant plus redoutable que
la gloire et la superstition enflammaient galement sa haine. Ce fut
pour se venger des chrtiens qui violrent indignement la foi des
traits, qu'il leur jura une guerre ternelle. On ne voit pas nanmoins
qu'il ait rien entrepris contre eux les deux premires annes de son
rgne: il les employa sans doute  affermir sa domination.

Ceux-ci, au lieu de profiter de ce temps de repos, ne songrent
eux-mmes qu' se ruiner par leurs fatales divisions. Venise et Gnes se
disputaient alors la possession d'un lieu nomm Saint-Sabas, que le pape
Alexandre IV leur avait accord en commun: querelle qui ne finit que par
une sanglante bataille que les Gnois perdirent.

D'un autre ct, les chevaliers du Temple et de l'Hpital, par une
maldiction de Dieu, que leur vie dborde avait attire sur eux, se
faisaient une guerre ouverte, et provoquaient le courroux du ciel par la
plus honteuse infidlit aux traits. Le principal article de la trve
conclue avec les Egyptiens par saint Louis, portait que, de part et
d'autre, on rendrait les esclaves et les prisonniers. Geoffroy de
Sargines l'excuta de bonne foi: mais une insatiable avarice empcha
les chevaliers d'imiter son exemple; ils persistrent, malgr les
exhortations du sage commandant,  refuser ceux des Sarrasins qu'ils
tenaient dans les fers.

Bondocdar indign de la perfidie, rassemble deux cents mille chevaux,
entre dans la Palestine, dsole tout le plat pays, prend Nazareth qu'il
dtruit de fond en comble. Csare est emporte d'assaut, la citadelle
se rend par capitulation: tous les habitans sont chasss, et les
fortifications, ouvrage de saint Louis, sont rases jusqu'aux fondemens.
Cafas prouve le mme sort, ainsi qu'Arsaph, place importante, o
l'ordre des Templiers vit prir deux cents de ses chevaliers: juste
chtiment de leurs crimes. Il attaque ensuite Saphet avec la plus grande
opinitret. Les chrtiens, aprs une rsistance incroyable, sont enfin
obligs de se rendre, la vie sauve; condition presque aussitt
viole qu'accorde: on gorge tous ceux qui refusent d'embrasser
le mahomtisme. Aussitt le vainqueur marche  Ptolmas, ou
Saint-Jean-d'Acre, et ruine tous les environs. La bonne contenance
du brave Geoffroy de Sargines l'oblige de se retirer, mais c'est en
menaant d'en former le sige, lorsque ses machines de guerre seront
arrives du Caire.

Ces tristes nouvelles avaient rveill le zle des chrtiens d'Europe.
Ds le temps du pontificat d'Alexandre IV, on avait parl d'une nouvelle
croisade: elle avait mme t prche en divers endroits. Mais dans
cette occasion le pape Urbain IV crivit  tous les princes chrtiens,
les exhortant  se mettre eux-mmes  la tte de leurs armes, pour
dlivrer cette chrtient opprime, ou du moins  lui envoyer de
puissans secours d'hommes et d'argent. Tout l'Occident fut en trouble,
et donna des marques de la plus grande tristesse: on tint des conciles,
on leva des dcimes sur le clerg. On ordonna des prires publiques: les
soins, en un mot, redoublrent  mesure que le mal augmentait.

Mais rien n'gale en particulier la douleur dont fut pntr le coeur de
Louis. Il n'avait point quitt la croix, indice certain qu'il ne perdait
point la Palestine de vue. Lorsque la rsolution d'une nouvelle croisade
eut t prise entre le roi et le pape, le cardinal de Sainte-Ccile
revint en France pour la publier. Aussitt qu'il fut arriv, le roi
assembla, le jour de l'Annonciation, un parlement, c'est--dire les
pairs du royaume, les barons, les principaux de la noblesse, et
plusieurs prlats. Le sire de Joinville essaya vainement de s'en
dispenser, sur le prtexte d'une fivre quarte qui le tourmentait depuis
long-temps: le saint roi lui manda _qu'il avait assez de gens qui
savoient donner gurison  des fivres quartes, et que sur toute son
amour il vnt. Ce que je fis_, ajoute le bon snchal.

L'assemble fut fort nombreuse, personne ne sachant ce qu'on y devait
traiter. Mais bientt on ne douta plus de l'intention du monarque,
lorsqu'on le vit entrer dans l'assemble, tenant  la main la couronne
d'pines qu'il avait t prendre  la Sainte-Chapelle. Il s'assit sur le
trne qu'on lui avait prpar; puis, avec cette loquence douce, vive
et touchante, qui lui tait naturelle, il peignit avec les plus vives
couleurs les maux qui affligeaient la Terre-Sainte, protesta qu'il
tait rsolu d'aller au secours de ses frres menacs du plus terrible
esclavage, exhorta enfin tous les vrais serviteurs de Dieu  se croiser
 son exemple pour venger tant d'outrages faits au Sauveur du monde,
et tirer l'hritage des chrtiens de la servitude o leurs pchs les
tenaient depuis si long-temps.

Le lgat, Simon de Brie, cardinal du titre de Sainte-Ccile, parla
ensuite avec tout le zle et l'loquence que demandait une si grande
entreprise, et sur-le-champ, le roi, ses trois fils ans, Philippe,
Jean, comte de Nevers, et Jean, comte d'Alenon, prirent la croix des
mains du lgat, ainsi que le comte de Flandre, le comte de Bretagne,
Beaujeu, sire de Montpensier, le comte d'Eu, Alphonse de Brienne, Guy de
Laval, et plusieurs autres seigneurs.

Ds qu'on sut dans les provinces que Louis marchait contre les
infidles, chacun s'empressa de s'enrler sous ses tendards. Le roi de
Navarre, son gendre, s'engagea d'abord, et fit prendre la croix au jeune
prince Henri, son frre, et  tous les jeunes chevaliers de ses tats
d'Espagne et de Champagne. Le jeune comte d'Artois, neveu du roi, fils
de Robert, tu  Massoure, rsolu d'aller venger la mort de son pre,
prit aussi la croix; le duc de Bourgogne, son parent, soit zle pour la
religion, soit amour pour la gloire, tmoigna la mme ardeur pour cette
expdition. Toute la noblesse du royaume imita leur exemple. On compte
parmi les plus considrables, les comtes de Saint-Paul, de Vendme, de
la Marche et de Soissons; Gilles et Hardouin de Mailly, Raoul et Jean de
Nesle, les seigneurs de Fiennes, de Nemours, de Montmorency, de Melun,
le comte de Guines, le sire de Harcourt, Matthieu de Roye, Florent de
Varennes, Raoul d'Etres, Gilles de la Tournelle, Maurice de Craon, Jean
de Rochefort, le marchal de Mirepoix, Enguerrand de Bailleul, Pierre
de Saux, Jean de Beaumont, et grand nombre d'autres, dont les noms ne
subsistent plus aujourd'hui.

Cependant plusieurs personnes blmrent cette expdition; on alla mme
jusqu' la traiter de pieuse extravagance, qu'un roi sage ne devait ni
projeter, ni autoriser. C'est, encore de nos jours, la plus commune
opinion sur ces entreprises de nos anctres. Je n'entreprendrai point de
le justifier sur ce point, quant  prsent, ni de prouver que s'il y a
de la faute, ce fut moins celle de Louis que celle de son sicle: dans
un temps plus clair, il et sans doute pargn cette tache  sa
gloire, si c'en est une. Il y a beaucoup de tmrit  condamner
certaines actions des grands rois. Il faut, pour les juger
quitablement, se transporter dans les sicles o ils ont vcu; il faut
examiner les usages de leur temps, et quelles en taient les moeurs.
D'ailleurs le roi ne forait personne  se croiser; c'tait l'effet des
exhortations des lgats du pape et des ecclsiastiques du temps. Tous
ces seigneurs qui accompagnaient le roi, avec leurs chevaliers, y
allaient volontairement et  leurs dpens. Ils croyaient faire une
action mritoire en allant combattre contre les infidles; et, s'ils y
mouraient, gagner la couronne du martyre: c'tait une opinion fortement
grave dans le coeur de toutes les nations de l'Europe, comme on le voit
par le grand nombre de croisades qu'elles ont entreprises. Si l'on tait
bien persuad de la droiture des sentimens de saint Louis, on serait
plus circonspect  blmer sa conduite: il consultait principalement son
zle, et abandonnait le surplus  la Providence de Dieu. Il faut encore
convenir que ces expditions n'ont fait aucun tort  son royaume pendant
son absence; qu'il n'a jamais t plus puissant, et ses peuples plus
heureux. Il les a fait jouir d'une paix continuelle que ses voisins ont
toujours respecte.

Le pape ne manqua pas de se servir de cet exemple du roi de France, pour
animer tous les princes chrtiens  secourir la Palestine. Il envoya
des lgats ou des lettres en Angleterre, en Espagne, en Pologne, en
Allemagne,  Constantinople, en Armnie; il crivit mme au grand kan
des Tartares, qu'il savait tre trs-jaloux des progrs de Bondocdar, et
assez dispos  faire diversion en faveur des chrtiens.

Le roi cependant continuait ses prparatifs avec un zle que la religion
peut seule inspirer; mais ne prvoyant pas pouvoir s'embarquer sitt
pour la Palestine, il y envoya du secours avec une procuration au brave
Geoffroy de Sargines, pour emprunter de l'argent en son nom: ce qui
servit  retenir une multitude de gens que la disette allait forcer de
dserter.

Une des causes de la dsolation de cette malheureuse chrtient, taient
les funestes divisions qui rgnaient entre les Vnitiens et les Gnois.
Le roi n'oublia rien pour les engager  faire la paix. Les deux
rpubliques, sur ses instances, nommrent des plnipotentiaires; leurs
differens intrts furent soigneusement discuts; rien nanmoins ne fut
conclu: tant la haine est opinitre, lorsqu'elle est ne de la jalousie
et de la cupidit! Louis gmit en secret d'une obstination que ni la
gloire, ni la religion ne pouvaient vaincre; il n'en fut pas moins
ardent  la poursuite de ses pieux desseins.

Il tait question surtout de se procurer de l'argent pour les dpenses
ncessaires. C'tait un usage trs-ancien dans ces guerres saintes de
faire contribuer les ecclsiastiques; usage tabli ds la naissance des
croisades, non toutefois sans beaucoup de contradiction de la part du
clerg. Ou voit plusieurs lettres des papes, qui lui reprochent avec
amertume de refuser  Jsus-Christ ce qui n'est proprement que son
patrimoine, tandis que les lacs lui sacrifient avec joie et leurs biens
et leur vie. Le pape Clment accorda pour quatre ans au monarque la
dixime partie du revenu des ecclsiastiques, qui murmurrent beaucoup,
firent des assembles, crivirent au pontife, pour lui exposer la misre
o le clerg tait rduit par les sommes prcdemment payes. On leur
reprocha l'indcence de leurs plaintes, sous un roi qui prodiguait son
sang et ses biens dans une guerre tant prche par les ministres de la
religion.

Alors le sacerdoce et l'empire agissaient de concert; il n'y avait
personne  qui recourir. Il fallut obir, et donner  l'autorit ce
qu'on refusait  la pit.

On imposa en mme temps une taxe tant sur les bourgeois des villes, que
sur les gens de la campagne; imposition qui n'excita ni plaintes, ni
murmures. Elle fut faite avec un tel ordre, que personne ne se trouva
surcharg: ceux  qui le travail et l'industrie fournissaient  peine la
nourriture, n'y furent point compris, et l'on prit les mesures les plus
sages pour viter les injustices trop ordinaires dans les rpartitions.

Le prince Philippe, l'an de la maison royale, eut cette anne un fils
 qui l'on donna le nom de son aeul. Louis en conut une grande joie,
et n'eut plus de peine  mener avec lui ses autres enfans, puisqu'il se
voyait un nouvel hritier  couvert des prils de la guerre.

Comme les malheurs de la Terre-Sainte allaient toujours en augmentant,
il dclara qu'il partirait sans remise dans deux ans, afin que chacun
pt donner ordre  ses affaires. Aussitt il envoya le prieur des
Chartreux au pape, pour lui donner avis de cette rsolution, et lui
demander le cardinal d'Albe pour lgat de la croisade: ce qu'il obtint
d'autant plus aisment, qu'il paraissait rgner alors une grande
intelligence entre les deux cours.

Cependant on ne fut pas long-temps sans s'apercevoir que la tendresse du
pape n'existait que dans ses crits.

Clment fit publier une loi qui attribuait aux seuls pontifes romains
la nomination des bnfices qui vaquaient en cour de Rome: loi qu'il
tendit jusqu'aux bnfices vacans par l'lection des prlats qui
taient sacrs ou mme confirms par les papes. C'tait anantir le
droit de rgale, privilge unique de nos rois. Louis, qui en prvit
toutes les suites, forma le dessein d'y remdier efficacement: il ne
tarda pas d'en trouver l'occasion.

Guillaume de Brosse, archevque de Sens, tant dans un ge trs-avanc,
qui l'empchait de remplir comme il l'aurait dsir les fonctions de
son ministre, s'tait dmis de son archevch. Pierre de Charny, grand
archidiacre de cette glise, fut lu en sa place. Celui-ci qui tait
camrier du pape, ne manqua pas d'aller se faire sacrer  Rome. Clment,
de son ct, profita de la circonstance pour, conformment  la loi
qu'il venait d'tablir, disposer de l'archidiacon dont Pierre de Charny
tait pourvu: mais le roi, toujours en garde contre l'usurpation,
l'avait prvenu en y nommant Girard de Rampillon, ecclsiastique
distingu par sa pit et sa science. Le pontife dsapprouva hautement
cette nomination. Il crivit au monarque une lettre pleine d'aigreur.
Girard fut interdit de toutes ses fonctions, et menac d'excommunication
s'il ne renonait  son droit, ou si, pour le prouver, il ne se
prsentait en personne au tribunal du pape. Girard ne fit ni l'un ni
l'autre, sans doute par ordre du roi, qui avait pris la ferme rsolution
d'empcher de pareilles usurpations. La mort de Clment, arrive sur ces
entrefaites, laissa l'affaire indcise: elle ne fut termine que sous le
pontificat de Grgoire X, son successeur, qui leva les dfenses, et fit
jouir Girard de Rampillon de tous les fruits de sa nomination.

_Pragmatique-Sanction_.

C'est le sentiment de tous les historiens, que ce fut pendant
l'intervalle de la mort de Clment IV,  l'exaltation de Grgoire X, que
saint Louis rendit cette fameuse ordonnance, si connue sous le nom de
_Pragmatique-Sanction_.

Le clbre pre Daniel dit en parlant de saint Louis:[1] Que jamais
prince n'eut un plus sincre respect pour les papes, pour les vques,
pour les religieux et gnralement pour tous les gens d'glise: mais
nul roi de France n'entreprit avec tant de fermet que lui de borner
la puissance ecclsiastique, qui tait depuis plusieurs sicles en
possession d'empiter sur la puissance royale, et sur les tribunaux de
la justique laque. On a plusieurs de ses ordonnances sur ce sujet, et
entre autres sa Pragmatique-Sanction. Nous devons dire  l'honneur de
Rome moderne, qu'elle a reconnu l'normit de la plupart de ces abus, et
qu'elle a consenti enfin  ce qu'ils fussent supprims.

[Note 1: Daniel, _Histoire de France_, t. III, p. 359, dition de 1722.]

C'est dans cette vue, dit Pasquier[1], que saint Louis, pour la
tranquillit de l'glise gallicane, pour l'augmentation du culte divin,
pour le salut des ames fidelles, pour mriter les graces et les secours
du Dieu tout-puissant, fit au mois de mars de l'anne 1282, cette
clbre ordonnance qu'on a appele Pragmatique-Sanction, conue en ces
termes:

[Note 1: Laurire, _Ordonnances de nos rois_, t. I, p. 97 et 98.]

Nous voulons, dit-il, et nous ordonnons que les prlats, les patrons et
les collateurs ordinaires des bnfices, jouissent pleinement de leurs
droits, sans que Rome y puisse donner aucune atteinte par ses rserves,
par ses graces expectatives, ou par ses mandats; que les glises
cathdrales ou abbatiales aient toute libert de faire leurs lections,
qui sortiront leur plein et entier effet; que le crime de simonie soit
banni de toute la France, comme une peste trs-prjudiciable  la
religion; que les promotions, collations, provisions et dispositions des
prlatures, dignits, bnfices et offices ecclsiastiques, se fassent
suivant les rgles tablies par le droit commun, par les sacrs
conciles, par les anciens pres; enfin que les exactions de la cour
romaine ne puissent plus se lever  l'avenir, si ce n'est pour des
ncessits urgentes, par notre permission expresse et du consentement de
l'Eglise gallicane[1].

[Note 1: Il y a dans le Trsor des Chartres une lettre de Pierre
Collmdio, nonce du pape, o il dit qu'ayant voulu connatre, par le
commandement du pape, d'un diffrend qui tait survenu entre l'vque de
Beauvais, d'une part, la commune de Beauvais et le roi, de l'autre, ce
prince lui en avait fait dfense, et l'acte qui fut signifi au nonce
contient, entr'autres, ces paroles: _Qu'il se donne bien de garde de
connoitre directement ou indirectement de ses rgales, ou de faire
enqute en quelque manire que ce soit, de quelque autre chose qui
concerne la juridiction temporelle_; de sorte qu'il est vrai de dire
que c'est lui qui a commenc  donner en France de justes bornes 
l'autorit ecclsiastique, laquelle n'y en avait point depuis deux ou
trois sicles. (Inventaire des Chartres, tome I, Beauvais, u. 3.) _Ne
de regalibus suis seu rebus aliquibus ad jurisdictionem suam secularem
pertinentibus, agnocere direct vel indirect, seu inquisitionem facere
aliquatens praesumeret_.]

C'est ainsi que Louis savait concilier les devoirs de chrtien et de
souverain, donnant en mme temps l'exemple aux simples fidles de la foi
la plus soumise, et aux rois de la fermet la plus hroque.

_Le roi chasse les usuriers de son royaume_.

Ce fut  peu prs dans le mme temps, qu'une compagnie d'usuriers,
venue d'Italie, dsolait le monde chrtien, sous le nom de _Catureins_,
_Coarcins_, ou de _Corsins_. C'tait une socit de marchands lombards
et florentins, qui, enchrissant encore sur les Juifs, n'avaient pas
honte d'exiger tous les deux mois dix pour cent d'intrts de ce qu'elle
prtait sur gages: usure qui, au rapport de Matthieu Paris, avait
presque ruin l'Angleterre. Les ordonnances les plus svres, les
censures mme des vques ne purent arrter le mal. C'taient d'ailleurs
des gens trs-verss dans la connaissance des lois, qui savaient si bien
colorer leurs contrats, que la chicane y trouvait toujours quelque moyen
de dfense. Ce portrait, emprunt de l'historien anglais, peut paratre
trop charg: il est du moins certain que ces infmes usuriers causaient
des maux infinis partout o il leur tait permis de s'tablir. Les
soins de Louis n'avaient pu les empcher de s'introduire en France.
Les ressources qu'on trouvait en eux, soit pour les dpenses ou le
libertinage, soit pour les besoins pressans, fascinaient les yeux: ceux
mme qu'ils ruinaient impitoyablement taient d'intelligence avec eux.
Mais enfin, le monarque, instruit de cette horrible prvarication, sent
redoubler tout son zle. Aussitt il rend une ordonnance qui oblige tous
les baillis royaux de chasser de leur territoire tous les Corsins dans
l'espace de trois mois, accordant ce terme aux dbiteurs pour retirer
les meubles qu'ils ont mis en gage, en payant le principal sans aucun
intrt: on y somme les seigneurs de faire la mme chose dans leurs
terres, sous peine d'y tre contraints par les voies qu'on avisera. Tous
obirent; et si les Italiens reparurent encore dans le royaume, ce
ne fut, suivant l'esprit de la loi, que pour y exercer un commerce
lgitime.

La sant du monarque s'affaiblissait tous les jours. Incertain de son
retour, il songea  faire la maison de ses enfans pour leur ter tout
sujet de division. Philippe l'an, sans parler de la succession au
trne qui le regardait, avait dj eu son apanage ds l'anne 1265. Il
voulut, en cette anne 1269, assigner aussi celui des autres. Jean,
surnomm Tristan, son second fils, outre le comt de Nevers qu'il
possdait du chef de sa femme Jolande de Bourgogne, eut pour apanage
Crpy, la Fert-Milon, Villers-Cotterets, Pierre-Fond et tout ce qu'on
appela depuis le comt de Valois. Pierre fut pourvu du comt d'Alenon
et du Perche. Robert, le plus jeune, il n'avait que douze ans, eut le
comt de Clermont en Beauvoisis, avec les seigneuries de Creil et de
Gournay, et quelques autres terres. Il eut depuis le Bourbonnais du chef
de sa femme Batrix, hritire par sa mre de la maison de Bourbon.
C'est ce prince qui est la souche de la maison royale de Bourbon, assise
aujourd'hui sur le trne de France. Isabelle, l'ane des princesses,
tait reine de Navarre. Blanche, la seconde, fut mari cette anne
avec Ferdinand, fils d'Alphonse, roi de Castille [1]. Marguerite, la
troisime, pousa, vers le mme temps, non Henri de Brabant, avec
lequel elle tait accorde (il quitta le monde pour se faire moine 
Saint-Etienne de Dijon), mais Jean, frre cadet et hritier de Henri.
Agns, la dernire et la plus jeune, eut dix mille livres, en attendant
qu'elle et l'ge d'tre marie: elle fut depuis femme de Robert II, duc
de Bourgogne. Ainsi ce prince eut le plaisir, si satisfaisant pour un
pre, de voir tous ses enfans tablis suivant leur condition. Le saint
roi confirme toutes ces dispositions par son testament dat du mois de
fvrier de la mme anne, et dont il nomme excuteurs Etienne, vque de
Paris, Philippe, lu  l'vch d'Evreux, les abbs de Saint-Denis et
de Royaumont, avec deux de ses clercs[2], Jean de Troyes et Henri de
Versel.

[Note 1: Leurs enfans furent privs de la couronne par don Sanche, leur
oncle.]

[Note 2: C'est ainsi qu'on nommait alors ceux qui crivaient les
dpches et les lettres des rois. C'taient ordinairement des
ecclsiastiques, car ils taient presque les seuls qui sussent lire et
crire.]

Le surplus de son testament contient un nombre prodigieux de donations
aux monastres, aux Htels-Dieu, aux maladreries, aux filles qui sont
dans l'indigence, pour leur constituer une dot, aux coliers qui ne
peuvent fournir aux frais de leurs tudes, aux orphelins, aux veuves,
aux glises pour des calices et des ornemens,  ses officiers pour
rcompense de leurs services, enfin  ses clercs, jusqu' ce qu'ils
eussent obtenu quelque bnfice. Tous ces legs devaient tre acquitts,
tant sur les meubles qui se trouveraient au jour de son dcs, que sur
les revenus de son domaine. Le prince, successeur ne pouvait y rien
prtendre que tout ne ft pay.

Quelque temps auparavant, pour affermir la paix, non-seulement dans
son royaume, mais encore dans les pays voisins, ce prince avait fait
prolonger pour cinq ans la trve dont il avait t mdiateur entre le
roi d'Angleterre et le roi de Navarre; et il avait termin, entre le
comte de Luxembourg et le comte de Bar, des diffrends pour lesquels on
en tait dj venu  de grandes violences.

Trois ans ayant t employs  faire tous les prparatifs ncessaires
pour cette seconde croisade, le roi se trouva au commencement de l'anne
1270, en tat de prendre les dernires mesures pour son dpart. Le point
le plus important qui restait  terminer, tait la rgence du royaume
pendant son absence. La reine n'tait pas du voyage, et il semblait que
cette dignit la regardait plus qu'aucun autre; mais, soit que le roi ne
la crt pas en tat de prendre assez d'autorit, soit qu'elle n'et pas
assez d'exprience dans les affaires, auxquelles il lui avait toujours
donn peu de part, il ne jugea pas  propos de lui confier le
gouvernement de l'tat. Il choisit pour cet emploi Matthieu, abb de
Saint-Denis, et Simon de Clermont, sire de Nesle, l'un et l'autre d'une
naissance distingue, tous deux d'une probit reconnue et d'une sagesse
consomme. Le premier tait de l'ancienne famille des comtes de Vendme;
le second de l'illustre maison de Clermont en Beauvoisis, chevalier sans
reproche, grand homme de guerre, d'une supriorit de gnie et d'une
droiture  toute preuve. Louis leurs substitua, en cas de mort, deux
hommes clbres par leur mrite, Philippe, vque d'Evreux, et Jean
de Nesle, comte de Ponthieu, du chef de sa femme. Les nouveaux rgens
furent revtus de toute la puissance du roi, dont ils sont qualifis les
lieutenans. Il n'en excepta que la nomination aux bnfices dpendans
de lui. Le religieux prince crut qu'un objet si important mritait une
attention particulire: il tablit pour les confrer un conseil de
conscience, compos de l'vque de Paris, du chancelier de Notre-Dame,
et des suprieurs des Jacobins et des Cordeliers. Ce qu'il leur
recommanda surtout, fut de mettre toute leur application  donner  Dieu
les ministres les plus dignes de le servir, et  ne dposer les biens de
l'Eglise qu'entre des mains qui en sussent faire un usage lgitime.

Le roi ayant ainsi rgl les affaires les plus importantes de son
royaume, alla, suivant la coutume, prendre l'oriflamme  Saint-Denis,
fit sa prire devant le tombeau des bienheureux martyrs, et reut des
mains du lgat le bourdon de plerin. On le vit le lendemain, suivi
des princes ses enfans, du comte d'Artois, et d'un grand nombre de
seigneurs, marchant nu-pieds, se rendre du Palais  Notre-Dame, o il
implora le secours du Ciel sur son entreprise. Il partit le mme jour
pour Vincennes, d'o, prenant cong de la reine, non sans rpandre
beaucoup de larmes de part et d'autre, il se rendit d'abord  Melun, 
Sens,  Auxerre,  Veselay, ensuite  Cluny, o il passa les ftes de
Pques, puis  Mcon,  Lyon,  Beaucaire, enfin  Aiguemortes, o tait
le rendez-vous gnral des croiss. Il n'y trouva point les vaisseaux
que les Gnois s'taient obligs de lui fournir pour le transport des
troupes. On ignore si ce fut ngligence ou perfidie de leur part. Il est
du moins certain que ce retardement fut cause de la perte de l'arme,
qui par l se vit expose aux plus grandes chaleurs de la canicule. Ce
fut sans doute un cruel exercice pour la patience du saint roi: il le
soutint avec un courage que la religion seule peut inspirer. Contraint
de quitter Aiguemortes,  cause du mauvais air, il alla s'tablir 
Saint-Gilles, o il tint une cour plnire avec cette magnificence qui
lui tait ordinaire dans les occasions d'clat.

Les croiss cependant arrivaient en foule de tous cts: bientt
Aiguemortes se trouva trop petite pour contenir une si grande multitude;
les chefs se dispersrent dans les villes et dans les bourgades des
environs: il ne resta auprs des drapeaux que des soldats, et ceux qui
n'avaient pas le moyen d'aller ailleurs. C'tait un mlange singulier
de toutes sortes de nations, Franais, Provenaux, Catalans, populace
effrne qui tait dans de continuelles disputes. On ne tarda pas  voir
natre des querelles; on en vint aux mains: plus de cent hommes avaient
t tus avant qu'on y pt mettre ordre. Tel fut l'acharnement des
Franais en une de ces mles, qu'aprs avoir mis en droute, et
Provenaux et Catalans, ils les poursuivirent jusque dans la mer, o ces
malheureux s'taient prcipits pour gagner leurs vaisseaux  la nage.
L'loignement des commandans favorisait le tumulte. Louis, pour en
arrter les suites, se transporta lui-mme sur les lieux, fit punir de
mort les plus mutins, et le calme fut entirement rtabli.

La haute ide qu'on avait de la sagesse, des lumires et de la probit
du monarque, la grande considration que la cour de Rome avait pour lui,
et plus encore la crainte de ses armes, lui procurrent dans ce mme
temps une clbre ambassade, qui le vint trouver  Saint-Gilles de la
part de Michel Palologue, empereur de Constantinople. Ce prince, depuis
neuf ou dix ans, avait surpris cette capitale de l'empire de l'Orient,
que les empereurs latins avaient possde prs de soixante et dix ans;
et, en consquence de cette conqute, l'empire qui avait t enlev aux
Grecs par Baudouin 1er, tait retourn  ses anciens matres, du temps
de Baudouin II. Le prince grec n'ignorait ni les grands prparatifs du
roi de Sicile, ni ses liaisons troites avec l'empereur dtrn. Pour
conjurer l'orage, il imagina de proposer la runion des deux Eglises
grecque et latine. Il ne doutait point que la pit de Louis ne lui ft
embrasser avec joie une si belle occasion de rendre un grand service 
la religion. Il lui envoya, avec de magnifiques prsens, des personnes
distingues, que les Grecs nomment _apocrisiaires_, ecclsiastiques
attachs  la cour, pour rendre compte au souverain de tout ce qui
regarde le clerg. Le roi les reut  Saint-Gilles, o il faisait son
sjour, et les traita splendidement. Ils taient chargs d'une lettre,
par laquelle Palologue protestait: Que l'Eglise grecque ne souhaitait
rien avec plus d'ardeur, que de rentrer sous l'obissance de Rome; qu'il
en avait crit au pape Clment IV, et, depuis sa mort, au collge des
cardinaux; mais que, malgr tous ses soins, il n'avait pu obtenir aucune
satisfaction; qu'il le priait de vouloir bien se rendre l'arbitre de
ce grand diffrend; que tout ce qu'il ordonnerait serait fidlement
excut; qu'il rclamait sa protection au nom de Jsus-Christ, souverain
juge des hommes, qui, au dernier jour, lui demanderait un compte
rigoureux, s'il refusait de se prter  une oeuvre si mritoire.

Louis dsirait ardemment l'extinction du schisme; mais il savait qu'il
ne lui appartenait point de prononcer sur cette matire. Il rpondit
qu'il ne pouvait point accepter l'arbitrage qu'on lui dfrait; que
cependant il offrait tous ses bons offices auprs du Saint-Sige. Il
crivit en effet aux cardinaux qui gouvernaient pendant la vacance, et
sollicita vivement la conclusion d'une affaire si importante. La
rponse fut que le sacr collge tait extrmement difi du zle et de
l'empressement du monarque, que cependant il le conjurait de ne point
se laisser surprendre aux artifices des Grecs, moins disposs qu'il ne
pensait  une runion sincre; qu'il remettait toute cette ngociation
entre les mains du cardinal d'Albe, Raoul de Chevrires, lgat de la
croisade; qu'il ne prescrivait d'autres bornes  sa commission, que
de se conformer au plan propos par le feu pape. C'tait un ordre 
l'empereur, aux vques,  tous les principaux membres de l'Eglise
grecque, de reconnatre la primatie de Rome, et de signer tous les
articles de foi contenus dans le mmoire que le pape Clment avait
dress. Les ambassadeurs promirent tout ce qu'on voulut, ce qui fit
concevoir de grandes esprances; mais elles furent vaines. L'empereur
n'avait cherch qu' calmer ses inquitudes sur les armemens prodigieux
de la France et de la Sicile. Certain qu'ils n'taient point destins
contre ses tats, il cessa de s'occuper d'un projet que la politique
seule lui avait inspir.

Quelque temps aprs, les vaisseaux gnois tant arrivs, trouvrent ceux
de France tout quips et prts  mettre  la voile.

_Le roi s'embarque pour la Palestine_.

Le roi, avant de s'embarquer, crivit une lettre aux deux rgens du
royaume, pour les faire ressouvenir des ordres qu'il leur avait donns
touchant l'observation de la justice. Il suffit de lire cette lettre,
pour connatre de quel esprit ce saint prince tait anim, et qu'il
n'avait rien de plus  coeur que l'honneur de Dieu et le bonheur de ses
sujets[1].

[Note 1: In Spicileg., t. 2, epist. Lud. ad Math. abbatem, ann. 1270.]

Enfin, tout tant prt pour le dpart, le roi s'embarqua le 1er
septembre, et le lendemain, le vent s'tant trouv favorable, on mit 
la voile. Le temps, qui d'abord fut beau, changea bientt, et on
essuya deux rudes temptes avant d'arriver  Cagliari, capitale de la
Sardaigne, o tait le rendez-vous de toute l'arme chrtienne; enfin,
le vent s'tant un peu apais, on jeta l'ancre  deux milles du port.

Les chaleurs excessives et les temptes avaient corrompu toute l'eau de
la flotte, et il y avait dj beaucoup de malades. On envoya une barque
 terre, parce que le vent contraire empchait que la flotte ne pt
entrer dans le port: cette barque rapporta de l'eau et quelques lgumes;
mais, sur la demande que le roi fit faire au commandant d'y recevoir
les malades, il lui fit de grandes difficults, parce que le chteau
appartenait  la rpublique de Pise, qui tait en guerre avec celle de
Gnes, et que la plupart des capitaines de la flotte taient gnois. Le
roi en ayant envoy faire ses plaintes au commandant, tout ce qu'il put
obtenir fut qu'on dbarqut les malades, et qu'on les ft camper au pied
du chteau et loger dans quelques cabanes des environs. Enfin, sur de
nouvelles instances, le commandant, craignant qu'on ne le fort, comme
on le pouvait faire, d'tre plus traitable, offrit au roi de le loger
au chteau, pourvu qu'il n'y entrt qu'avec peu de monde, que les
capitaines gnois ne descendissent point  terre, et qu'il promt de
faire fournir des vivres  un prix raisonnable.

Cette conduite choqua extrmement les princes et seigneurs qui
accompagnaient le roi. On lui conseillait de faire attaquer le chteau,
et de s'en rendre matre; mais Louis, toujours guid par la justice et
par la raison, rpondit qu'il n'avait pas pris la croix pour faire la
guerre aux Chrtiens, mais aux infidles.

Sur ces entrefaites le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de
Flandre, et un grand nombre d'autres croiss entrrent dans le port. Ds
le lendemain de leur arrive, le roi tint conseil pour dlibrer sur le
lieu o l'on porterait la guerre, ou plutt pour leur faire agrer le
dessein qu'il avait conu.

Quand on partit d'Aiguemortes, on ne doutait point que ce ne ft pour
aller en Egypte ou en Palestine; mais l'intention du roi n'tait pas
d'y porter premirement la guerre. On fut fort surpris dans le conseil,
lorsque le roi dclara que son dessein tait d'aller  Tunis, sur les
ctes d'Afrique.

Quel rapport y avait-il entre la situation de quelques mtifs sur les
ctes de Syrie, et le voyage du monarque  Tunis? C'est, observe un de
nos crivains[1], que Charles d'Anjou, roi ambitieux, cruel, intress,
faisait servir la simplicit du roi son frre  ses desseins. Il
prtendait que cette couronne lui devait quelques annes de tribut; il
voulait conqurir tout ce pays, et saint Louis, disait-on, esprait d'en
convertir le roi.

[Note 1: Voltaire, dans son _Essai sur l'Histoire gnrale_.]

On a de la peine  concevoir comment cet auteur, avec autant d'esprit
qu'il en a, marque si peu de jugement. Est-il possible qu'il ait la
hardiesse de traiter saint Louis d'homme born, dont le frre employait
la simplicit  la russite de ses ambitieux desseins? S'il avait
consult tous les historiens qui ont parl de Louis, ils lui auraient
dit qu'il tait le plus grand prince qui et port la couronne de la
monarchie franaise; ils lui auraient dit que c'tait l'homme le plus
religieux, le plus sage, le plus juste et le plus prudent de son
royaume; ils lui auraient appris qu'il tait l'homme de son temps le
plus brave et le plus courageux sans tmrit; ils lui auraient dit
qu'il tait craint, aim et respect par tous les potentats de l'Europe,
qui le choisissaient pour arbitre dans leurs diffrends; ils lui
auraient dit qu'except quelques guerres qu'il avait eu  soutenir dans
le commencement de son rgne, pour faire rentrer dans le devoir quelques
vassaux indociles, il fit rgner dans la France une solide paix, qui
ne souffrit depuis aucune altration, et que les peuples, sous son
gouvernement, ont joui de la plus grande flicit. Est-ce l le
caractre d'un prince simple, qui se laisse gouverner par son frre?

Quand cet auteur demandera d'un ton ironique sur quel fondement nos
historiens disent que saint Louis esprait convertir le roi de Tunis, on
le renverra aux auteurs contemporains, guides toujours ncessaires
aux modernes qui ne veulent point substituer  la vrit des traits
brillans, frivoles et satiriques. Qu'il lise Guillaume de Nangis,
historien dont on n'a point encore souponn la fidlit. Qu'il consulte
Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, qui l'a accompagn dans
sa dernire croisade, et qui l'a assist  l'article de la mort. Il
apprendra de ces crivains, quelles taient les vertus et les sentimens
de ce grand roi.

Mais, pour parler dignement d'un si saint homme, il faut porter dans
le coeur des sentimens nobles et relevs, conduits par la vritable
religion, et ne pas tre de la secte des matrialistes de notre sicle,
qui, n'esprant aucune rcompense des bonnes actions y et ne craignant
aucune punition de leurs crimes, ne cherchent qu' inspirer du mpris
pour la religion, afin de se livrer  toutes leurs passions.

Pour revenir au conseil que notre saint roi tenait pour dlibrer sur la
rsolution que l'on prendrait, les avis se trouvrent partags. Les uns
voulaient qu'on allt a Ptolmas, ou Saint-Jean-d'Acre: c'tait la
seule place forte qui restait aux chrtiens dans la Palestine, et
le soudan d'Egypte menaait de venir l'assiger. L'arme franaise,
disait-on, y trouverait, avec toutes sortes de rafrachissemens, les
vieilles troupes des croiss orientaux, aguerris depuis long-temps, et
d'autant plus braves qu'ils se voyaient rduits  la dernire extrmit.
Les autres soutenaient qu'il fallait aller  la source du mal, aller
droit en Egypte, tcher de se rendre matres de Damiette. Le troisime
avis tait de marcher droit  Tunis, royaume mahomtan, tabli sur les
ctes d'Afrique. Comme c'tait l'avis du roi, il prvalut. Guillaume de
Nangis et Geoffroy de Beaulieu nous apprennent les raisons qui avaient
dtermin le saint roi  prendre ce parti.

Un roi de Tunis, nomm, selon quelques-uns, Muley-Mostana, selon
quelques autres, Omar, entretenait un commerce d'amiti assez rgulier
avec le monarque franais; il lui envoyait souvent des prsens: il lui
laissait enfin esprer qu'il embrasserait la religion chrtienne, s'il
le pouvait, avec honneur et sans trop s'exposer. On ne peut assez
exprimer la joie que ressentait Louis, au rcit de ces pieuses
dispositions. Oh! si j'avais la consolation, s'criait-il quelquefois,
de me voir le parrain d'un roi mahomtan! Ce n'tait point un de ces
souhaits oisifs d'une spculation strile; il tait sans cesse occup
des moyens de faciliter au Sarrasin l'excution d'un dessein si louable.
On le vit une fois, sous prtexte de visiter ses frontires, faire un
voyage jusqu' Narbonne, pour traiter de cette affaire avec des envoys
secrets du roi de Tunis. Il crut donc qu'en faisant une descente dans
les tats du prtendu proslyte, il lui fournirait l'occasion la plus
favorable pour se dclarer. S'il se convertissait au christianisme, on
acqurait un beau royaume  l'Eglise; s'il persistait dans l'erreur
qu'il feignait d'abjurer, on attaquait sa capitale, ville peu fortifie,
o l'on tablirait une colonie de chrtiens. On lui reprsentait
d'ailleurs que cette conqute priverait d'une grande ressource le soudan
d'Egypte, qui tirait de ce pays ce qu'il y avait de mieux en chevaux, en
armes, mme en soldats; que ce serait lui couper la communication avec
les Sarrasins de Maroc et d'Espagne, dont il tirait de grands secours;
que c'tait en un mot le seul moyen de rendre la mer libre aux croiss,
tant pour leurs recrues que pour leurs vivres, les plus grands obstacles
qu'ils eussent essuys jusqu'alors.

Tels furent, au rapport de deux historiens qui racontent ce qu'ils ont
vu, non ce qu'ils ont imagin, les vritables motifs qui dterminrent
l'expdition d'Afrique. Il n'est question dans ce rcit, ni des
intrigues de Charles d'Anjou qui abusa de la crdulit du roi pour
conqurir une couronne, ni de la simplicit de Louis qui fit servir
ses troupes  l'ambition de son frre, comme le rapporte faussement
l'crivain que nous avons cit, qui aurait d parler plus
respectueusement du plus grand roi de la monarchie franaise.

La rsolution ayant t prise de porter la guerre en Afrique, on se
prparait  se rembarquer, lorsque le roi de Navarre, le comte de
Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre de croiss, entrrent
dans le port. On tint le lendemain un conseil de guerre, o le roi
dclara sa rsolution d'aller  Tunis. On remit aussitt  la voile, et
le troisime jour on reconnut la terre d'Afrique.

Tunis, situe sur la cte de Barbarie, entre Alger et Tripoli, autrefois
capitale d'un royaume, sous le nom de Tynis ou Tynissa, aujourd'hui
chef-lieu d'une rpublique de corsaires, sous la protection plutt que
sous la domination du grand-seigneur, tait alors une ville puissante,
assez bien fortifie, pleine de riches marchands, o se faisait tout
le commerce de la mer Mditerrane. A quelque distance de l, vers
l'occident, on voyait la fameuse Carthage, qui, ruine d'abord par les
Romains, ensuite par les Vandales et par les Arabes, subsistait encore,
mais sans aucune marque de son ancienne grandeur. Ce n'tait du temps de
Louis qu'une trs-petite ville, sans autre dfense qu'un chteau assez
fort; ce n'est de nos jours qu'un amas de ruines, connu parmi les
Africains sous le nom de Bersak, avec une tour dite Almenare, ou la
Rocca de Mastinacs.

La flotte arriva  quelques milles de cet endroit clbre, vis--vis
d'un golfe qu'on appelait alors le port de Tunis. On y vit de loin deux
vaisseaux, quelques barques, et beaucoup de peuple fuyant vers les
montagnes. Aussitt, Florent de Varennes, qui faisait les fonctions
d'amiral, fut dtach avec quelques galres, pour aller reconnatre les
lieux: c'tait un guerrier ardent, intrpide; il fit plus qu'on ne lui
avait command. Voyant que personne ne paraissait, il s'empara du port,
se rendit matre de tous les btimens qui s'y taient retirs, prit
terre sans la moindre difficult, et manda au roi qu'il n'y avait point
de temps  perdre, qu'il fallait faire la descente, que les ennemis
consterns ne songeaient pas mme  s'y opposer.

Le sage monarque, qui apprhendait une surprise, craignit que l'amiral
ne se ft trop engag, le blma d'avoir pass ses ordres, et ne voulut
pas aller si vite; il fit assembler le conseil de guerre, o les
opinions furent partages. Toute la jeunesse tait d'avis qu'il fallait
donner, et profiter de cet avantage; mais les plus sages reprsentrent
qu'il n'y avait rien de prt pour le dbarquement, qu'on ne pouvait le
faire qu'en dsordre et avec confusion; que la retraite des Sarrasins
tait sans doute un stratagme pour surprendre, pendant la nuit, les
troupes qu'on aurait mises  terre; qu'il valait mieux le remettre au
jour suivant, et marcher en ordre comme on avait fait  Damiette.

Ce dernier sentiment l'emporta; Varennes fut rappel. On employa le
reste de la journe  disposer la descente pour le lendemain. Le jour
paraissait  peine, qu'on vit le port et tous les environs couverts de
Sarrasins, cavalerie et infanterie. Les Franais n'en parurent que plus
anims; tous se jetrent dans les barques avec de grands cris de joie;
tous abordrent les armes  la main, mais personne n'eut occasion de
s'en servir; toute cette multitude de Barbares se mit  fuir sans faire
la moindre rsistance. Bientt on fut matre de l'isthme, qui avait une
lieue de long et un quart de lieue de large. Les Franais dressrent
ensuite leurs tentes sur le terrain dont ils venaient de s'emparer. Ils
espraient y trouver des rafrachissemens; mais il n'y avait point d'eau
douce: incommodit bien grande en tout climat, plus terrible encore
dans une rgion brlante telle que l'Afrique. Il fallut cependant la
supporter le reste de la journe et la nuit suivante. Le lendemain, des
fourrageurs dcouvrirent  l'extrmit de l'isthme, du ct de Carthage,
quelques citernes qui taient dfendues par une tour assez forte, o il
y avait une nombreuse garnison de Sarrasins. L'ardeur de la soif fit
oublier aux Franais le danger; ils coururent  ces eaux en dsordre et
sans armes, mais ils y furent envelopps et presque tous assomms. On y
envoya un dtachement de quelques bataillons, qui repoussrent l'ennemi
et s'emparrent de la forteresse; mais peu de temps aprs; les Barbares
reparurent en plus grand nombre. Ils allaient brler les croiss dans
leur nouvelle citadelle, si le roi n'y et envoy ds troupes d'lite,
sous la conduite des marchaux Raoul d'Estres et Lancelot de
Saint-Maard. Alors tout changea: les infidles, pouvants,
abandonnrent le fort, qui demeura en la possession des Franais. On
jugea nanmoins  propos d'en retirer la garnison: c'tait un poste peu
sr, qui pouvait tre aisment enlev; d'ailleurs, les citernes furent
bientt puises.

Deux jours aprs, l'arme se mit en marche, et s'approcha de Carthage,
dont il tait important de s'emparer avant que d'assiger Tunis. On
trouva les environs de cette place fort agrables; des valles, des
bois, des fontaines, et tout ce que l'on pouvait souhaiter pour le
besoin et pour le plaisir. La ville n'tait point fortifie, mais il y
avait un bon chteau, que les infidles paraissaient vouloir dfendre.
On prparait dj les machines de guerre pour l'attaquer dans les
formes, lorsque les mariniers vinrent offrir au roi de l'emporter
d'assaut, s'il voulait leur donner quelques arbaltriers pour les
soutenir. L'offre fut accepte; les braves aventuriers, seconds des
brigades de Carcassonne, de Chlons-sur-Marne, de Prigord et de
Beaucaire, s'avancent firement vers la citadelle, plantent leurs
chelles contre les murailles, montent sur les remparts, et y placent
l'tendard royal. Les soldats les suivent avec cette imptuosit
qu'un premier succs inspire aux Franais: tout ce qu'ils trouvent de
Sarrasins est pass au fil de l'pe.

Louis cependant,  la tte d'une partie de l'arme, observait les
mouvemens des ennemis, qui paraissaient en armes sur toutes les
montagnes voisines, et qui n'osrent toutefois rien tenter pour dfendre
une place, dont la conqute, selon l'opinion des Africains, entranait
celle de tout le pays; opinion mal fonde, ainsi que l'exprience l'a
dmontr. Carthage fut prise en mme temps que le chteau, et ses
vainqueurs ne purent entamer le reste du royaume. On la nettoya: le roi
y tablit des hpitaux pour les malades, et les princesses brus[1],
(_a_) fille, (_b_) belle-soeur, (_c_) et nice (_d_) du monarque, y
allrent demeurer pour tre plus commodment.

[Note 1: (_a_) Isabelle d'Aragon, pouse de Philippe-le-Hardi; Jolande
de Bourgogne, comtesse de Nevers, femme de Jean de France, surnomm
Tristan; Jeanne de Chtillon, comtesse de Blois, qui accompagnait son
mari Pierre de France, comte d'Alenon; (_b_) Isabelle de France,
reine de Navarre; (_c_) Jeanne de Toulouse, femme d'Alphonse, comte
de Poitiers; (_d_) Amicie de Courtenay, femme de Robert II, comte
d'Artois.]

Le roi de Tunis, outr de cette perte, ne garda plus de mesures. Il
avait envoy dclarer  l'arme franaise que si elle venait assiger
sa ville, il ferait massacrer tous les chrtiens qui taient dans ses
tats. On lui avait rpondu que, s'il faisait la guerre en barbare, on
le traiterait de mme. Cette fiert l'pouvanta, mais ne lui abattit
point le courage. Il manda au monarque franais, que dans peu il le
viendrait chercher  la tte de cent mille hommes: trange manire,
sans doute, de se prparer  demander le baptme! Mais dj les croiss
taient dtromps sur l'esprance qu'on avait conue de la conversion
de ce prince. On avait appris par deux esclaves qui taient venus se
rendre, qu'il avait fait arrter tous les marchands qui faisaient
profession du christianisme, rsolu de leur faire couper la tte si
les Franais paraissaient  la vue de Tunis. On voyait d'ailleurs, par
exprience, qu'il n'y avait point de ruse dont il ne s'avist pour
fatiguer l'arme; il ne cessait de faire donner l'alarme au camp; ses
troupes rdaient continuellement dans les environs: oser en sortir,
c'tait s'exposer  une mort certaine.

Un jour que Jean d'Acre, grand bouteiller de France, commandait la garde
la plus avance, trois Sarrasins de bonne mine l'abordrent la lance
basse, lui baisrent respectueusement les mains, et lui donnrent 
entendre par leurs signes qu'ils voulaient tre chrtiens, et recevoir
le baptme. On en porta aussitt la nouvelle au roi, qui ordonna de les
traiter avec bont, mais en mme temps de les garder  vue. Une heure
aprs, cent autres Sarrasins, bien arms, vinrent aussi se rendre avec
les mmes dmonstrations. Les croiss les reurent comme leurs frres;
mais ces tratres, voyant qu'on ne se dfiait point d'eux, mirent le
sabre  la main, et chargrent les premiers venus. Ils taient soutenus
par une autre troupe qui parut tout--coup, et fondirent avec fureur sur
le tranquille bouteiller. On cria aux armes; tout le camp s'mut: il
n'tait plus temps; dj les perfides avaient tu plus de soixante
hommes, et s'taient retirs. Le malheureux Jean d'Acre, piqu d'une
pareille trahison, mditait de s'en venger sur les trois Sarrasins qu'il
avait en sa garde: il courut  sa tente, rsolu d'en faire justice. Ils
se jetrent  ses pieds en pleurant: Seigneur, lui dit le plus apparent
des trois, je commande deux mille cinq cents hommes, au service du roi
de Tunis; un autre capitaine comme moi, homme jaloux de mon lvation,
a cru me perdre en vous faisant une trahison: je n'y ai aucune part. Si
vous voulez relcher l'un de nous pour aller avertir mes soldats, je
vous promets sur ma tte, qu'il en amenera plus de deux mille, qui
se feront chrtiens, et qui vous apporteront toutes sortes de
rafrachissemens. Le roi, inform de la chose, rflchit quelques
momens, et dit ensuite Qu'on les laisse aller sans leur faire de mal.
Je crois que ce sont des perfides qui nous trompent: mais il vaut mieux
s'exposer au risque de sauver des coupables, que de faire prir des
innocens. Le conntable fut charg de les conduire hors du camp. Ils
avaient promis de revenir; on n'en entendit point parler depuis.

Quelque importante que ft la prise de Carthage, elle n'assurait
point celle de Tunis, ville trs-fortifie pour ce temps-l, dfendue
d'ailleurs par une arme considrable. Ce n'tait pas ce qu'on avait
promis au roi lorsqu'il tait encore en France; il vit bien qu'il
fallait se tenir sur la dfensive, en attendant le roi de Sicile, qui,
au rapport d'Olivier de Termes, devait arriver incessamment. Ainsi, son
premier soin fut de mettre son camp  l'abri des frquentes alarmes
que lui donnaient les Africains: il le fit environner de fosss et de
palissades. Les travaux taient  peine commencs, que toute la campagne
parut couverte de soldats. Ils semblaient vouloir engager une action
gnrale; le roi mit ses troupes en bataille, prtes  les bien
recevoir. Mais tout se passa en escarmouches, o plusieurs infidles
furent tus. On ne perdit du ct des Franais qu'un chevalier, nomm
Jean de Roselires, et le chtelain de Beaucaire. Les barbares,
pouvants de la fire contenance des croiss, se retirrent en
dsordre. Louis, qui avait promis  son frre de ne rien entreprendre
sans lui, ne les poursuivit pas.

Bientt cependant les chaleurs excessives, l'air mme que l'on
respirait, imprgn d'un sable brlant, que les Sarrasins levaient avec
des machines, et que les vents poussaient sur les chrtiens; sable si
fort pulvris, qu'il entrait dans le corps avec la respiration, et
desschait les poumons; les mauvaises eaux, les vivres plus mauvais
encore, peut-tre aussi le chagrin de se voir comme enferms,
infectrent le camp de fivres malignes et de dyssenteries: maladies si
violentes, qu'en peu de jours l'arme fut prodigieusement diminue.

Dj plusieurs grands seigneurs taient morts. On comptait parmi les
principaux les comtes de Vendme, de la Marche, de Viane, Gauthier de
Nemours, Montmorency, Fiennes, Brissac, Saint-Brion, Guy d'Apremont, et
Raoul, frre du comte de Soissons. Le prince Philippe, fils du roi, et
le roi de Navarre, frapps du mme mal, eurent le bonheur d'chapper 
la contagion. Mais le comte de Nevers, Jean, dit Tristan, ce fils si
chri de Louis, et si digne de l'tre par la bont de son caractre,
par l'innocence de ses moeurs, et par un discernement qui surpassait de
beaucoup son ge, fut une des premires victimes de cette cruelle peste:
le cardinal-lgat le suivit de prs. Le saint monarque en fut lui-mme
attaqu, et sentit ds les premiers jours que l'atteinte tait mortelle.
Jamais il ne parut plus grand que dans ces derniers momens: il n'en
interrompit aucune des fonctions de la royaut. Il donna toujours ses
ordres pour la sret et le soulagement de son arme, avec autant de
prsence d'esprit, que s'il et t en parfaite sant. Plus attentif
aux maux des autres qu'aux siens propres, il n'pargna rien pour leur
soulagement; mais il succomba, et fut oblig de garder le lit.

Philippe son fils an, quoique fort abattu par une fivre quarte dont
il tait attaqu, tait toujours auprs du roi son pre. Louis l'aimait;
il le regardait comme son successeur: il ramassa toutes ses forces pour
lui donner cette belle instruction que tous les auteurs anciens et
modernes ont juge digne de passer  la postrit la plus recule. Elle
ne contient que ce qu'il avait toujours pratiqu lui-mme. On assure,
dit le sire de Joinville, qu'il avait crit ces enseignemens de sa
propre main avant qu'il tombt malade: il les avait composs afin de
donner  son successeur un modle de la conduite qu'il devait tenir,
lorsqu'il serait mont sur le trne. Louis fit faire la lecture de ces
instructions en prsence du prince son fils et de tous les assistans.
C'est un extrait de ses propres sentimens, et des maximes qu'il avait
suivies toute sa vie, dont voici les principaux articles[1].

[Note 1: Joinville, p. 126. Mesn. p. 308. Nangis, p. 391. Gaufrid. de
Ball. Loc. p. 449.]

Beau fils, la premire chose que je te commande  garder, est d'aimer
Dieu de tout ton coeur, et de dsirer plutt souffrir toutes manires
de tourmens, que de pcher mortellement. Si Dieu t'envoye adversit,
souffre-le en bonne grace, et penses que tu l'as bien desservi (mrit).
S'il te donne prosprit, n'en sois pas pire par orgueil; car on ne doit
pas guerroyer Dieu de ses dons. Vas souvent  confesse; surtout lis
un confesseur idoine et prud'homme (habile), qui puisse t'enseigner
srement ce que tu dois faire ou viter; ferme, qui ose te reprendre
de ton mal, et te montrer tes dfauts. Ecoutes le service de l'Eglise,
dvotement, de coeur et de bouche, sans bourder ni truffer avec autrui
(sans causer ni regarder  et l). Ecoutes volontiers les sermons en
appert et en priv (en public et en particulier). Aimes tout bien, hais
toute prvarication en quoi que ce soit.

Louis tait lui-mme le modle de ce qu'il prescrivait. Tout dvou 
Dieu ds sa plus tendre enfance, il n'oublia jamais l'enseignement de la
reine sa mre: _Qu'il valait mieux mourir mille fois, que d'encourir
la disgrace de l'Etre-Suprme par un pch mortel_. Il regardait
l'adversit comme un chtiment, ou comme une preuve qui pouvait
apporter un grand profit. Il envisageait la prosprit comme un nouveau
motif de redoubler de ferveur envers l'Auteur de tout bien. Aussi
constant dans les fers en Egypte, que modeste aprs la bataille de
Taillebourg, on le voyait,  la tte des armes, avec la contenance d'un
hros, affronter les plus grands prils, et on l'admirait aux pieds des
autels dans la plus grande humilit et le plus grand recueillement.

Le choix des amis, objet important pour un prince, occupe aussi une
grande partie de l'attention du saint roi. Il exhorte ce cher fils 
ne donner sa confiance qu' ceux dont la vertu et le dsintressement
forment le caractre, et  exclure de sa familiarit tout homme capable
ou de mdire d'autrui, derrire ou devant par dtraction, ou de
profrer aucune parole qui soit commencement d'mouvoir  pch, ou de
dire aucune vilenie de Dieu, de sa digne mre, de saints ou de saintes;
enfin a bannir de sa prsence ces courtisans _pleins de convoitise_,
vils flatteurs, toujours occups  dguiser la vrit, qui doit tre la
principale rgle des rois.

Enquiers-toi d'elle, beau cher fils, sans tourner ni  dextre ni 
senestre: sois toujours pour elle en contre-toi. Ainsi jugeront tes
conseillers plus hardiment selon droiture et selon justice. Veille sur
tes baillifs, prvts et autres juges, et t'informe souvent d'eux, afin
que s'il y a chose  reprendre en eux, tu le fasses. Que ton coeur soit
doux et piteux aux pauvres: fais leur droit comme aux riches. A tes
serviteurs soit loyal, libral et roide en parole,  ce qu'ils te
craignent et aiment comme leur matre. Protge, aime, honore toutes gens
d'glise, et garde bien qu'on ne leur _tollisse_ (enlve) leurs revenus,
dons et aumnes, que les anciens et devanciers leur ont laisss.
N'oublie jamais le mot du roi Philippe, mon ayeul, qui, press de
rprimer les torts et les forfaits, rpondit: _Quand je regarde les
honneurs et les courtoisies que Dieu m'a faites, je pense qu'il vaut
mieux laisser mon droit aller, qu' sainte Eglise susciter contens_
(procs).

Louis pouvait se donner lui-mme pour exemple; mais le propre de la
modestie est de s'ignorer soi-mme. Toujours en garde contre le vice,
il ne donna sa confiance qu' la probit, son estime qu' la vertu, son
coeur qu' la vrit. Les pauvres le regardaient comme leur pre; ses
domestiques le servaient comme un gnreux bienfaiteur qui mritait tout
leur attachement.

Philippe tait destin  rgner sur les Franais: Louis songeait surtout
 le rendre digne de cette couronne. Il lui recommande d'aimer ses
sujets comme ses enfans, de les protger comme ses amis, de leur faire
justice comme  ses _fidles_. Garde-toi, beau cher fils, de trop
grandes convoitises; ne boute pas sur tes peuples trop grandes tailles
ni subsides, si ce n'est par ncessit pour ton royaume dfendre:
alors mme travaille tt  procurer que la dpense de ta maison soit
raisonnable et selon mesure. Observe les bonnes anciennes coutumes,
corrige les mauvaises. Regarde avec diligence comment tes gens vivent en
paix dessous toi, par espcial s bonnes villes et cits. Maintiens les
franchises et liberts, esquelles tes anciens les ont gardes: plus
elles seront riches et puissantes, plus tes ennemis et adversaires
douteront de t'assaillir. Que ton premier soin soit d'viter d'mouvoir
guerre contre homme chrtien, sans grand conseil (qu'aprs une mre
dlibration), et qu'autrement tu n'y puisses obvier. Si ncessit y a,
garde les gens d'glise, et ceux qui en rien ne t'auront mfait, qui
n'auront de part  la guerre que par leur malheur.

Toute la conduite de Louis tait une preuve de sa morale. Il regardait
son royaume comme une grande et nombreus famille, dont il tait le
chef, moins pour la gouverner en matre, que pour en tre le pre et
le bienfaiteur. Quelques guerres qu'il et  soutenir, on ne le voyait
point charger son peuple d'impts. Il n'avait recours aux subsides
qu'aprs avoir commenc par retrancher la dpense de sa maison. Il
savait si bien mnager les revenus publics, dit un auteur qui crivait
au commencement du dix-septime sicle[1], qu'il y en avait assez pour
son train et ses grandes affaires, pour donner aux pauvres veuves; pour
nourrir les orphelins, pour marier les filles indigentes, pour procurer
aux malades les secours ncessaires, pour lever des temples au
Seigneur.

[Note 1: Aubert, _Histoire de France_.]

Son premier soin tait que Dieu ft craint et honor, son peuple
maintenu en paix, sans tre foul ni opprim; la justice administre
sans faveur ni corruption, les emplois et les honneurs dispenss au
mrite, non  la brigue. Peu content d'avoir travaill toute sa vie  la
flicit de la France, il ne souhaitait rien avec plus d'ardeur que de
laisser un fils qui en ft, comme lui, l'amour et les dlices.

Louis finit l'instruction qu'il adresse  son fils, par ces tendres
paroles: Je te supplie, mon cher enfant, qu'en ma fin tu ayes de moi
souvenance, et de ma pauvre ame, et me secours par messes, oraisons,
prires, aumnes et bienfaits par-tout ton royaume. Je te donne toutes
les bndictions qu'un bon pre et preux peut donner  son cher fils.

J'ajouterai  cet loge, dont j'ai pris la plus grande partie dans la
belle Histoire de France de M. l'abb Velly, une esquisse du portrait
que le clbre pre Daniel a fait de ce saint roi.

Le respect, dit cet auteur, la vnration et l'admiration que les sujets
de Louis avaient pour ce prince taient l'effet d'une vertu et d'une
saintet qui ne se dmentirent jamais: plus modeste et plus recueilli
aux pieds des autels que le plus fervent solitaire, on le voyait, un
moment aprs,  la tte d'une arme, avec la contenance d'un hros,
donner des batailles, essuyer les plus grandes fatigues, affronter les
plus grands prils. La prire,  laquelle il consacrait plusieurs heures
du jour, ne diminuait en rien le soin qu'il devait  son tat. Il
tenait exactement ses conseils, donnait des audiences publiques et
particulires, qu'il accordait aux plus petites gens, jusqu' vider
quelquefois des proces de particuliers, assis sous un arbre, au bois de
Vincennes, prenant, en ces occasions, pour assesseurs les plus grands
seigneurs de sa cour, qui se trouvaient alors auprs de lui. Plusieurs
ordonnances qui nous restent de ce prince sur diverses matires
importantes, et pour le rglement de la justice, une espce de code,
publi par le savant M. du Cange[1], intitul: _Les tablissemens de
saint Louis, roi de France, selon l'usage de Paris et d'Orlans et la
cour de Baronie_, sont des monumens qui nous marquent l'application
qu'il avait au rglement de son royaume; et c'est un grand loge pour
ce prince, que, sous les rgnes de plusieurs de ses successeurs, la
noblesse et les peuples, quelquefois mcontens du gouvernement, ne
demandaient rien autre chose, sinon, _qu'on en rformt les abus,
suivant les usages observs sous le rgne de ce saint roi_.

[Note: Trsor des Chartres, registre ct 55.]

Quelque austre qu'il ft pour lui-mme, jusqu'a s'interdire presque
tous les divertissemens, sa vertu ne fut jamais une vertu chagrine.
Il tait extrmement humain et fort agrable dans la conversation. Sa
taille mdiocre ne lui donnait pas un air fort majestueux, mais ses
seules manires le faisaient aimer de ceux qui l'approchaient. Il tait
naturellement bienfaisant, et sa libralit parut surtout dans les
guerres d'outre-mer, envers plusieurs seigneurs et gentilshommes qui
avaient perdu tous leurs quipages, et  qui il donna de quoi les
rtablir.

Sa douceur naturelle, sa modestie dans ses habits et dans ses quipages,
surtout depuis qu'il eut pris la croix, l'humilit chrtienne en
laquelle il s'exerait plus qu'en aucune autre vertu, et qu'il
pratiquait surtout envers les pauvres, en les servant souvent  table,
en leur lavant les pieds, en les visitant dans les hpitaux; toutes ces
vertus qui, lorsqu'elles sont accompagnes de certains dfauts, attirent
quelquefois du mpris aux grands qui les pratiquent, ne firent jamais de
tort  son autorit, et il est marqu expressment dans son histoire,
que, depuis son retour de la Terre-Sainte, on ne vit jamais en France
plus de soumission pour le souverain, et qu'elle continua durant tout le
reste de son rgne.

Selon le tmoignage du sire de Joinville[1], ce prince tait le plus
sage et la meilleure tte de son conseil. Dans les affaires subites,
il prenait aisment et prudemment son parti. Il s'tait acquis une si
grande rputation de droiture, que les autres princes lui mettaient
souvent leurs intrts entre les mains dans les diffrends qu'ils
avaient ensemble, et souscrivaient  ses decisions. Jamais on ne le
vit s'emporter, ni dire une parole capable de choquer personne. Tout
guerrier qu'il tait, il ne fit jamais la guerre quand il put faire ou
entretenir la paix sans porter un prjudice notable  son royaume. Il ne
tint qu' lui de profiter des brouilleries de l'Angleterre, pour
enlever  cette couronne tout ce qu'elle possdait en France. Ceux
qui envisageaient les choses dans des vues purement politiques, l'en
blmrent; mais son unique rgle tait sa conscience. Il contribua au
contraire de tout son pouvoir  runir Henri III, roi d'Angleterre, avec
ses sujets; et ce prince avait coutume, pour cette raison, de l'appeler
son pre. Il n'y a qu' se rappeler toute la suite de son histoire pour
tre persuad qu'il tait non-seulement le prince le plus vaillant de
son temps, mais encore qui entendait le mieux la guerre: car, quoique
ses deux croisades lui aient mal russi, il est certain que, dans toutes
les actions particulires qui s'y passrent, il battit toujours ses
ennemis, quoique suprieurs en troupes; et il combattit avec le mme
succs, malgr un pareil dsavantage,  la bataille de Taillebourg.
Mais, aprs tout, entre tant de belles qualits qui rendent ce prince
recommandable, la pit fut dominante. Il en tait redevable, aprs
Dieu,  l'ducation sage et chrtienne que lui donna la reine Blanche,
sa mre. Toute la conduite de sa vie fut anime par cet esprit de pit:
une infinit d'hpitaux, d'glises, de monastres, furent fonds ou
rtablis par ses libralits. Le dtail que Geoffroy de Beaulieu,
religieux dominicain, son confesseur, fait des pnitences, des sentimens
et des bonnes oeuvres de ce saint prince, l'ide qu'on avait de lui,
comme d'un saint pendant sa vie, sa canonisation, fonde sur la voix du
peuple et sur plusieurs miracles bien attests, faits aprs sa mort,
montrent en effet qu'il tait encore plus distingu par sa saintet que
par ses autres grandes qualits.

[Note 1: Mmoires de Joinville, p. 119.]

Cependant la violence de la maladie augmentait. Louis, aprs avoir donn
au princ son fils les belles instructions que nous avons rapportes,
sentant que les forces commenaient  lui manquer, demanda
l'extrme-onction; et, pendant toute la crmonie, il rpondit  toutes
les prires de l'Eglise, avec une ferveur qui faisait verser des larmes
 tous les assistans. Ensuite il demanda le saint viatique, que, malgr
sa faiblesse, il rut  genoux aux pieds de son lit, avec les sentimens
de la plus vive foi.

Depuis ce moment, il ne fut plus occup que des choses de Dieu.
On l'entendait tantt former les souhaits les plus ardens pour la
conversion des infidles, tantt rclamer la protection des Saints
auxquels il avait plus de dvotion. Quand il se sentit prs de sa fin,
il se fit tendre sur un lit de cendres, o, les bras croiss sur la
poitrine, les yeux au ciel, il expira sur les trois heures aprs midi,
le vingt-cinquime jour d'aot, en prononant distinctement ces belles
paroles du Psalmiste: _Seigneur, j'entrerai dans votre maison, je vous
adorerai dans votre saint temple, et je glorifierai votre nom_.

Ainsi mourut, dans la cinquante-sixime anne de son ge, et la
quarante-quatrime de son rgne, Louis neuvime du nom. Le meilleur
des rois, dit Joinville, qui si saintement a vcu et fait tant de beaux
faits envers Dieu, le prince le plus saint et le plus juste qui ait
port la couronne, dont la foi toit si grande qu'on auroit pens qu'il
voyoit plutt les mystres divins qu'il ne les croyoit, le modle enfin
le plus accompli que l'histoire fournisse aux souverains qui veulent
rgner selon Dieu et pour le bieu de leurs sujets. On a dit de lui, et
c'est le comble de son loge, qu'il eut tout ensemble les sentimens d'un
vrai gentilhomme, la pit du plus humble des chrtiens, les qualits
d'un grand roi, les vertus d'un grand saint; j'ajouterai, et toutes les
lumires du plus sage lgislateur.

La mort de Louis rpandit la consternation dans l'arme chrtienne. Les
soldats le pieuraient comme un tendre pre; la noblesse, comme un digne
chef; les gens de bien, comme le gardien et le soutien des lois; les
vques, comme le protecteur et le dfenseur de la religion; tous les
Franais en gnral, comme le plus grand roi qui et rgn sur la
nation. On admirait les secrets de cette Providence impnetrable, qui
avait voulu le sanctifier dans ses souffrances: tous s'entretenaient des
grandes qualits et des vertus du saint monarque. On le voyait, dans sa
tente, tendu sur la cendre: sa bouche tait encore vermeille, son teint
frais; on et dit qu'il ne faisait que sommeiller.

Il venait d'expirer, lorsqu'on entendit les trompettes des croiss
siciliens. Charles arrivait avec de belles troupes et toutes sortes de
rafrachissemens. Surpris que personne ne vienne au-devant de lui, il
souponne quelque malheur. Il descend  terre, laissant son arme sous
la conduite de ses lieutenans; il monte  cheval, pousse  toute bride
vers le camp, et ayant mis pied a terre  la vue du pavillon royal, il y
entre avec une inquitude que tout ce qu'il voit ne fait que redoubler.
Quel spectacle que celui qui s'offre  ses yeux! Il en est saisi; ce
coeur si fier, si hautain, se livre  tous les transports de la plus
vive douleur. Il se prosterne aux pieds de son saint frre, et les baise
en versant un torrent de larmes.

Aprs lui avoir donn ces dernires marques de son amiti, il s'occupe
 lui faire rendre les derniers devoirs. On ignorait alors l'art
d'embaumer les corps. On fit bouillir celui du saint roi dans du vin
et de l'eau, avec des herbes aromatiques. Charles, par ses instantes
prires, obtint du roi, son neveu, la chair et les entrailles de Louis,
qu'il envoya  l'abbaye de Montral prs de Palerme, lieu que ces
prcieuses reliques ont rendu si fameux dans la suite, par les mircles
sans nombre qu'elles ont oprs. Le coeur et les os furent mis dans un
cercueil, pour tre transports  l'abbaye de St-Denis, o le pieux
monarque avait choisi sa spulture. Dj Geoffroy de Beaulieu, son
confesseur, charg de les conduire en France avec quelques seigneurs de
la premire qualit, se prparait  mettre  la voile, lorsque toute
l'arme s'y opposa, protestant qu'elle ne consentirait jamais  se voir
prive d'un trsor, dont la possession tait le salut commun. Philippe,
encore plus rempli de confiance aux mrits du feu roi son pre, se
rendit avec plaisir aux voeux de ses sujets. Beaulieu partit avec
Guillaume de Chartres, dominicain, et Jean de Mons, cordelier d'une
grande pit, tous trois fort chers au feu roi; mais sans autres ordres
de la part du nouveau souverain, que de rendre diverses lettres aux
rgens, pour les confirmer dans leur autorit, et les exhorter 
maintenir la paix et la justice dans le royaume; aux vques, pour leur
recommander de faire prier Dieu pour son illustre pre; aux commissaires
prposs  la collation des bnfices en rgale, pour leur enjoindre de
se conformer aux instructions de son prdcesseur;  tous ses sujets en
gnral, pour leur ordonner d'obir  ses lieutenans, et de leur prter
serment de fidlit pour lui et pour ses successeurs.

Aprs qu'on eut rendu les honneurs funbres au corps du saint prince, on
rendit les honneurs de roi  Philippe son successeur, qui tait alors
dans sa vingt-sixime anne. Il reut, avec la plus grande solennit les
hommages de ses vassaux. Le comte Alphonse, comme l'an de ses oncles,
les rendit le premier, tant pour les comts de Poitiers et d'Auvergne,
que pour celui de Toulouse, qu'il possdait du chef de sa femme. Le roi
de Sicile le rendit ensuite pour le Maine et l'Anjou; le roi de Navarre
pour la Champagne. Les comtes d'Artois, de Dreux, de Bretagne, de
Saint-Paul, les vques et tous les barons franais qui se trouvaient 
l'arme, en firent autant pour ceux qu'ils tenaient du monarque.

On dlibra cependant sur la conduite  tenir pour poursuivre
l'entreprise projete par le feu roi. Les Sarrasins, encourags par la
nouvelle de sa mort, fortifis d'ailleurs par les troupes de plusieurs
souverains, se flattaient de dtruire les Franais. C'taient tous les
jours de nouvelles escarmouches, o les barbares, quoique suprieurs en
nombre, taient ordinairement battus. Ils venaient au combat avec assez
de fiert, et obscurcissaient l'air d'une nue de flches; mais ds
qu'ils trouvaient quelque rsistance, ils prenaient la fuite et se
sauvaient aisment par la vitesse de leurs chevaux. L'abondance tait
dans leur camp, o sans cesse on voyait arriver toutes sortes de
munitions, par une espce de lac qui facilitait la communication de
leur arme avec la ville de Tunis. Le roi de Sicile, qui commandait en
l'absence de son neveu, qu'une fivre violente avait repris, forma le
dessein de se rendre matre de cet tang. Il commanda aux mariniers d'y
transporter tout ce qu'on pourrait rassembler de barques, et les troupes
eurent ordre d'tre sous les armes avant le lever du soleil. Les
infidles en eurent avis, sortirent de leurs retranchemens, et vinrent
prsenter la bataille avec des cris pouvantables. On fut oblig d'en
venir aux mains avant que tout fut dispos pour le combat. Quelques
aventuriers ayant  leur tte Hugues et Guy de Beaucey, deux braves
chevaliers, partirent sans attendre l'ordre du comte de Soissons, qui
commandait le corps de troupes dont ils faisaient partie, et allrent
attaquer les escadrons ennemis. Tout plia sous leurs efforts et prit la
fuite. L'ardeur qui les emportait ne leur permit pas de penser  leur
retour: ils s'abandonnrent  la poursuite des fuyards, et lorsqu'ils
furent assez loigns pour ne pouvoir tre secourus, les Sarrasins se
rallirent, les envelopprent et les taillrent en pices, aprs qu'ils
eurent vendu chrement leurs vies.

Le roi de Sicile arrive sur ces entrefaites, suivi du comte d'Artois,
avec un corps de troupes. Ils attaquent les Sarrasins avec cette
imptuosit si naturelle aux Franais, les renversent et les poussent
avec tant d'ardeur, qu'ils les mettent en fuite. Les uns se retirent
en dsordre vers les montagnes, o les vainqueurs, aveugls par la
poussire qu'on levait avec des machines, ne peuvent les poursuivre.
Les autres fuient avec prcipitation vers le lac, esprant se sauver
sur un grand nombre de btimens qu'ils y avaient laisss; mais leurs
mariniers, que la peur avait saisis, s'taient eux-mmes sauvs 
l'autre bord. Les fuyards furent tous tus ou noys: on fait monter la
perte des barbares  cinq mille hommes, non compris les prisonniers.

Quelques jours se passrent sans aucune action considrable. Il parat
mme que le roi de Sicile, quoique vainqueur, n'avait pu se rendre
matre du lac, le seul poste qui pt faciliter les approches de Tunis.

Bientt les Sarrasins reparurent en si grand nombre, qu'ils crurent
inspirer de la terreur aux croiss; ils se tromprent: le roi, qui se
trouvait en tat de combattre, fit sortir ses troupes du camp, rsolu
de livrer bataille. C'tait ce que les Franais souhaitaient le plus
ardemment: pleins de mpris pour des ennemis qui n'avaient jamais os
tenir devant eux, ils s'avancrent avec cet air fier qu'inspire le
sentiment de la supriorit du courage; mais le dessein des barbares
n'tait que de harceler leurs ennemis, et, s'il se pouvait, de les
pouvanter par leur multitude et par d'horribles hurlemens: ils se
retirrent en bon ordre, et presque sans combat. Comme on ne voulait
rien hasarder, on ne les poursuivit pas. Le roi de Sicile, dsespr de
ne pouvoir russir, imagine un stratagme qu'il communique au jeune roi
de France.

Il part  la tte de sa cavalerie et de ses meilleures troupes, charge
le corps des infidles le plus proche, et prend aussitt la fuite avec
une vitesse qui marque la plus vive frayeur. Les Maures donnrent
imprudemment dans le pige, et tombrent sur le prince sicilien, qui se
battit quelque temps en retrait, jusqu' ce qu'il les et amens dans
un lieu d'o le reste de l'arme franaise pt leur couper leur retour.
Alors Charles tourne bride, et fond sur eux avec beaucoup de courage.
Philippe, en mme temps, attaque vigoureusement ce corps spar, et
l'enferme de toutes parts. Le massacre fut grand; il en demeura trois
mille sur la place; le reste fut pris ou prit malheureusement, les uns
noys dans les eaux de la mer, o ils se prcipitrent pour chapper 
l'pe des vainqueurs; les autres, dans des fosses profondes, qu'ils
avaient creuses, soit pour trouver des puits, soit pour y faire tomber
les chrtiens, dans l'ardeur de la poursuite.

Tous ces combats, quoique favorables aux chrtiens, ne dcidaient rien.
Il fallait tre matre du lac pour marcher  Tunis: le dessein fut donc
form de s'en emparer. On fit faire des galres plus fortes et plus
lgres que celles que l'on avait: on les remplit d'arbaltriers.
Bientt on remporta de grands avantages sur les infidles, dont
plusieurs vaisseaux furent pris ou couls  fond. Un ingnieur du roi
travaillait en mme temps  la construction d'un chteau de bois qu'on
devait placer sur le bord du golfe, pour carter avec des pierres les
barques ennemies. Dj l'ouvrage avanait, lorsque les Sarrasins,
ayant reu de nouveaux secours, quittrent encore une fois leurs
retranchemens, et s'avancrent en ordre de bataille, faisant retentir
l'air de cris affreux, et d'un bruit effroyable de mille instrumens
militaires. L'arme chrtienne crut qu'ils voulaient enfin en venir 
une bataille dcisive. On laissa le comte d'Alenon, avec les Templiers,
 la garde du camp et des malades: l'oriflamme fut dploye, et les rois
de France, de Sicile et de Navarre, sortirent en armes, chacun  la tte
de ses troupes: ils marchaient avec moins de bruit, mais aussi avec plus
de hardiesse que les Sarrasins. Jamais on n'avait vu de plus belles
dispositions pour le combat; cependant, ce fut plutt une droute qu'une
bataille. Les barbares, repousses ds le premier choc, se renversent les
uns sur les autres, jettent tous leurs armes, et cherchent leur salut
dans une fuite prcipite. On les poursuivit jusqu' leur camp, qu'ils
abandonnrent. Comme on craignait quelque embuscade, et qu'on voulait
les empcher de se rallier, Philippe fit dfense aux soldats, sous les
peines les plus svres, de s'arrter au pillage: il fut obi. On
poussa les fuyards jusqu'aux dfils des montagnes, o la prudence ne
permettait pas de s'engager. Les vainqueurs revinrent ensuite sur leurs
pas, pillrent le camp, o ils trouvrent des provisions immenses,
gorgrent, dans la premire chaleur, et malades et blesss, emportrent
tout ce qui pouvait tre  leur usage, et brlrent le reste.

Mais si les armes des croiss prospraient, leur nombre diminuait chaque
jour par les maladies qui continuaient de les dsoler. Dj elles
commenaient  attaquer les troupes du roi de Sicile; elles
n'pargnaient pas mme les naturels du pays: toute la contre tait
infecte de la contagion.

On dit que le roi de Tunis, pour se soustraire  ce poison, se tenait
ordinairement dans des cavernes souterraines, o il croyait que le
mauvais air ne pouvait pntrer. L'horreur de sa situation, la nouvelle
dfaite de ses troupes, la crainte de se voir assig dans sa capitale,
tout contribuait  ses alarmes: il envoya donc proposer la paix ou une
trve.

Les conditions qu'il offrait taient des plus avantageuses pour les deux
nations. Le conseil des croiss fut nanmoins partag sur le parti qu'on
devait prendre. Les uns taient d'avis qu'il fallait pousser vivement
les Sarrasins, qui, dans les combats, ne pouvaient pas tenir contre les
chrtiens, leur tuer le plus de monde que l'on pourrait, s'emparer de
Tunis, leur plus fort rempart, le dtruire si l'on ne pouvait le garder,
et par l s'ouvrir un chemin sr pour transporter les armes chrtiennes
en Palestine.

Les autres remontraient qu'il n'tait pas si facile d'exterminer une
nation si nombreuse; que les combats qu'il faudrait livrer, le sige,
la disette, les maladies emporteraient sans doute beaucoup de monde;
qu'avant qu'on fut matre de la place, on se trouverait au plus fort de
l'hiver, temps o la mer, devenue orageuse, empcherait ou retarderait
du moins l'arrive des convois; enfin, que l'objet principal de cette
croisade tant de secourir les chrtiens de Syrie, on ne devait pas
ngliger l'occasion de se procurer, par une bonne paix, l'avantage qu'on
tait venu chercher jusque sur les ctes d'Afrique. Le roi de Sicile
appuyait fortement cet avis, qui tait aussi celui des plus grands
seigneurs de l'arme. Il prvalut; la trve fut conclue pour dix ans.

Les conditions taient que le port de Tunis serait franc  l'avenir, et
que les marchands ne seraient plus obligs  ces impts immenses, dont
ils avaient t surchargs par le pass. (On prenait la dixime partie
des marchandises qu'ils apportaient.) Que tous les chrtiens qu'on avait
arrts  l'approche de l'arme franaise, seraient remis en libert;
qu'ils auraient le libre exercice de leur religion; qu'ils pourraient
faire btir des glises; qu'on ne mettrait aucun obstacle  la
conversion des mahomtans; que le roi de Tunis jurerait de payer tous
les ans le tribut ordinaire au roi de Sicile; qu'il rembourserait au
monarque et aux barons franais les dpenses qu'ils avaient faites
depuis le commencement de la guerre (ce qui montait  deux cent mille
onces d'or), dont la moiti serait paye comptant, et l'autre dans deux
ans.

On ne pouvait rien esprer de plus favorable dans les circonstances
o l'on se trouvait. La multitude en murmura; elle s'tait flatte de
s'enrichir par le pillage de Tunis: elle accusa hautement le prince
sicilien d'avoir sacrifi l'honneur de la religion  son intrt
particulier. Charles mprisa ces clameurs. On reut, le 1er novembre,
les sermens du roi mahomtan. Aussitt toutes les hostilits cessrent.
Les Franais allrent  la ville; les Sarrasins vinrent au camp, o l'on
vit bientt rgner l'abondance; et les maladies diminurent.

Le prince Edouard d'Angleterre arriva sur ces entrefaites, avec la
princesse sa femme, Richard son frre, Henri d'Allemagne, son cousin, et
un grand nombre de seigneurs. On prtend qu'il dsapprouva hautement
la convention qu'on venait de faire, et que, pour en tmoigner son
mcontentement, il s'enferma dans sa tente, sans vouloir participer aux
dlibrations, ni au partage que l'on fit de l'argent des infidles, sur
lequel on fit une libralit aux soldats. C'est peut-tre ce qui a donn
lieu  la manire emporte dont les historiens anglais parlent de ce
trait.

Le roi de Tunis en ayant fidlement excut les conditions, les croiss
se disposrent  se rembarquer. Lorsque tout fut prt, le roi de Sicile,
le conntable, Pierre le chambellan, et quelques autres seigneurs, se
rendirent sur le rivage pour empcher la confusion  l'embarquement,
veiller  ce que chacun trouvt place, et que personne ne ft insult
par les infidles. Deux jours entiers furent employs  cette
occupation.

La flotte fut partage en deux parties. La premire, o taient le roi
et la reine de France, le roi de Navarre et son pouse, et le roi de
Sicile, mit  la voile le jeudi dans l'octave de saint Martin, et les
pilotes eurent ordre de faire route vers le royaume de Sicile. Le vent
fut si favorable, qu'aprs deux jours de navigation, cette partie de
la flotte entra dans le port de Trapani. L'autre partie, oblige de
demeurer  la rade, faute d'avoir pris, avant son dpart, toutes les
provisions ncessaires, n'arriva en Sicile qu'aprs avoir essuy une
horrible tempte, qui fit prir plusieurs btimens et beaucoup de monde.
Le prince Edouard d'Angleterre laissa partir les croiss avec assez
d'indiffrence; et, persistant dans son premier dessein d'aller en
Palestine, il se rendit  Saint-Jean-d'Acre, suivi de ses Anglais, du
comte de Bretagne son bea-frre, et de quelques seigneurs franais. Le
succs ne rpondit point  son attente; il ne fit que de trs-mdiocres
exploits.

Rien n'arrtait Philippe, roi de France,  Trapani, que sa tendresse
pour Thibaut V, roi de Navarre, son beau-frre, qui s'tait embarqu
avec une fivre violente, dont il mourut quinze jours aprs son arrive
en Sicile. Ce prince, aussi bien fait d'esprit que de corps, avait gagn
par ses grandes qualits le coeur de tous les croiss. Le roi, son
beau-pre, l'avait toujours tendrement chri, et, ce qui achve son
loge, il l'avait plutt regard comme son fils que comme son gendre: il
fut gnralement regrett. La reine Isabelle, sa femme, fille de saint
Louis, qui l'aimait autant qu'elle en tait aime, ne lui survcut pas
long-temps. Elle avait fait voeu de passer le reste de ses jours dans
la viduit; quatre mois aprs, elle mourut aux les d'Hires, dans les
larmes et la prire. Trapani n'tant plus pour Philippe qu'un sjour de
deuil, il se rendit  Palerme, o le roi de Sicile lui fit une rception
magnifique: de l il prit le chemin de Messine, et passa par la Calabre,
o il eut une nouvelle affliction plus sensible que toutes les autres.
La reine, sa femme, qui tait enceinte, tomba de cheval en passant  gu
le Savuto, rivire qui coule un peu au-dessus de Martorano. La douleur
de la chute, la fatigue du voyage, peut-tre aussi la frayeur, plus
dangereuse encore dans les circonstances o elle se trouvait, lui firent
faire une fausse couche, dont elle mourut  Cozenza, laissant par le
souvenir de ses vertus une tristesse incroyable dans tous les coeurs.
Celle du roi, son poux, fut si vive, qu'on craignit pour sa vie. Il
continua cependant sa route, faisant conduire avec lui les corps du
roi son pre, d'Isabelle d'Aragon, son pouse, du comte de Nevers, son
beau-frre. Il se rendit  Rome, o il sjourna quelques jours, pour
satisfaire sa dvotion envers les saints aptres. De Rome il passa
 Viterbe, o les cardinaux taient assembls depuis deux ans pour
l'lection d'un pape. Philippe les exhorta vivement  mettre fin au
scandale qui faisait gmir toute l'Eglise. Ensuite, press par les
instantes prires des rgens de son royaume, il traversa toute l'Italie
pour se rendre en France; et ayant franchi le Mont-Cnis avec beaucoup
de fatigues, il se rendit  Lyon, ensuite  Mcon,  Chlons-sur-Sane,
 Cluny,  Troyes, et enfin  Paris, o il arriva le vingt et unime
jour de mai de l'anne 1271.

Tous les peuples, tant en Italie qu'en France, s'empressaient pour
honorer les reliques du feu roi, que la voix publique avait dj
canonis. Le clerg et les religieux le recevaient en procession; les
malades se croyaient guris, s'ils pouvaient toucher le cercueil o ses
os taient renferms; la plupart en recevaient du soulagement.

Le roi fut reu  Paris avec les plus grandes dmonstrations de joie de
la part des habitans; mais la dsolation de sa famille ne lui permettait
pas de goter un plaisir bien pur. Il avait toujours le coeur perc de
douleur par la mort de tant de personnes qui lui taient infiniment
chres; car, outre celles dont je viens de parler, il apprit, en
arrivant  Paris, le dcs d'Alphonse son oncle, comte de Poitiers, et
de la comtesse sa femme, qu'il avait laisss malades, en Italie.

Un des premiers soins de Philippe fut de faire rendre les derniers
devoirs  tant d'illustres personnes. Il leur fit faire de magnifiques
obsques. De l'glise de Notre Dame, o leurs corps avaient d'abord t
mis en dpt, on les transporta en procession  Saint-Denis. Philippe,
marchant  pied, aida  porter le cercueil du roi son pre, depuis Paris
jusqu' cette abbaye. On y conduisit en mme temps les corps de la
reine Isabelle et du comte de Nevers, et celui de Pierre de Nemours,
chambellan, chevalier d'un mrite distingu, que saint Louis avait
toujours tendrement aim, et  qui, par cette raison, on fit l'honneur
de l'inhumer aux pieds de son matre.

Philippe fit lever sur le chemin de Saint-Denis sept pyramides de
pierre, aux endroits o il s'tait arrt pour se reposer en portant le
corps du roi son pre; et c'est une tradition que les statues des trois
rois, qu'on avait places sous la croix qui terminait ces pyramides,
taient celle de ce prince, celle de saint Louis son pre, et celle de
Louis VIII, son aeul.

On fut fort tonn, en arrivant  l'abbaye, de trouver les portes de
l'glise fermes: tonnement qui redoubla, quand on en sut le motif.
C'tait l'effet de l'opinitret de l'abb Matthieu de Vendme, l'un des
rgens de l'tat pendant l'absence du monarque. Fier du crdit que
lui donnaient ses services et sa naissance, il ne voulait point que
l'archevque de Sens et l'vque de Paris entrassent revtus de leurs
habits pontificaux, dans un temple que Rome, au mpris des anciens
canons, avait soustrait  la juridiction de l'ordinaire. Il fallut que
les deux prlats allassent quitter les marques de leur dignit au-del
des limites de l'abbaye. Pendant ce temps, il fallut que Philippe et
tous les barons de France attendissent patiemment  la porte, _qu'on
pouvoit_, dit un judicieux crivain[1], _qu'on devoit peut-tre mme
enfoncer. Ce sont l des choses,_ ajoute le pre Daniel, _qui se
souffrent en de certaines conjonctures, et dont on est surpris, je
dirois scandalis en d'autres temps._ Lorsque l'abb vit ses privilges
assurs, il ordonna d'ouvrir l'glise. On fit la crmonie des obsques
avec une pit d'autant plus grande, qu'elle tait inspire par la
prsence des reliques d'un si grand saint, et d'un roi si digne de la
vnration de ses peuples.

[Note 1: La Chaise, t. 2, p. 80.]

FIN.





TABLE DES MATIRES.


_Caractre de la rgente.

Education de Louis.

Les factieux attaquent le comte de Champagne.

Mariage du roi.

Politique de nos rois sur les mariages des grands.

Majorit de saint Louis.

Mariages des princes Robert et Alfonse, frres du roi.

Dmls de l'empereur Frdric avec les papes.

Le comte de la Marche se rvolte contre le comte de Poitiers.

Le roi d'Angleterre dclare la guerre au roi de France.

Bataille de Taillebourg, o le roi est victorieux.

Il juge un grand diffrend entre les comts de Flandre et de Hainaut.

Le roi part pour la Terre-Sainte.

Prise de la ville de Damiette.

Trait du roi pour sa libert avec Almoadan, soudan d'Egypte.

Almoadan est assassin par les Mamelucks.

Le sultan est assassin par les Mamelucks.

Le roi est mis en libert, et Damiette est rendue.

Le roi arrive en Palestine.

Dsolation de la France et de l'Europe  la nouvelle de la prison du
roi.

Mouvement des pastoureaux.

Occupation du roi dans la Palestine.

Louis demande l'avis des seigneurs sur son retour en France.

Le roi se dtermine  rester en Syrie.

Il donne ses ordres pour lever des troupes.

Ambassade du soudan du Damas au roi.

Ambassade du prince des assassins  S. Louis.

Entreprise sur Belinas ou Csare de Philippe.

Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi.

Mort de la reine Blanche.

Saint Louis apprend la mort de la reine, sa mre.

Sa rsignation aux ordres de la Providence.

Il se prpare  son retour en France.

Son dpart de Saint-Jean-d'Acre.

Il arrive aux les d'Hires.

Retour du roi en France.

Le roi fait la visite de son royaume.

Mariage du roi de Navarre avec Isabelle de France.

Le roi permet au roi d'Angleterre de venir  Paris, et lui fait une fte
magnifique.

Les troubles continuent en Italie et en Allemagne.

Jugement d'Enguerrand de Coucy.

Louis forme une bibliothque dans son palais.

Mariage de Louis, fils an du roi

Pieuses fondations de Louis.

Trait de Louis avec le roi d'Aragon.

Trait de paix avec le roi d'Angleterre.

Trait de Louis avec le roi d'Angleterre.

Mort de Louis, fils an du roi.

Mariage de Philippe, fils an du roi.

Louis est choisi pour arbitre entre le roi et les barons d'Angleterre.

Mariage de Jean, fils du roi.

Le roi contribue  l'augmentation de la Sorbonne.

Etat des affaires de la Palestine.

Pragmatique-Sanction.

Le roi chasse les usuriers de son royaume.

Le roi s'embarque pour la Palestine._

FIN DE LA TABLE.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de St. Louis, Roi de France
by Richard de Bury

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

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