The Project Gutenberg EBook of A quoi tient l'amour?, by Emile Blmont

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Title: A quoi tient l'amour?

Author: Emile Blmont

Release Date: June 2, 2004 [EBook #12487]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A QUOI TIENT L'AMOUR? ***




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_EMILE BLMONT_



A quoi tient l'Amour

Contes de France et d'Amrique



DCCCCIII





_L'auteur du prsent volume s'est dcid, sur les demandes ritres qui
lui ont t faites,  rassembler les petits romans et les esquisses de
moeurs qu'il avait parpills dans les journaux et les revues au cours
de sa vie littraire.

Plusieurs de ces pages remontent  un temps presque oubli dj; s'il en
a dat quelques-unes, c'est tout simplement pour ne point tomber sous
le reproche d'y avoir imit les confrres qui, au contraire, en ont pu
profiter._




I

A QUOI TIENT L'AMOUR




Lucile Fraisier


I

Vers le commencement de juillet 1870, aprs une journe de soleil sans
nuages, la petite ville picarde de Verval-sur-Orle, si calme et si
riante, s'ouvrait  l'air tide du crpuscule, o dj flottait
une caressante fracheur. Et, tandis que les flammes du couchant
s'teignaient en lentes dgradations de lumire, en vastes nappes
oranges, en glacis d'un vert tendre et limpide, en fines ombres
violettes, la lune montait  l'orient dans l'ther pur, baignant d'une
sereine blancheur les coteaux boiss, les champs de bl et de seigle,
les prairies, les jardins, les maisons  demi caches dans le feuillage.
Des souffles apportaient de la foret prochaine l'odeur des trones
fleuris, et, sur l'eau vive miroitant parmi les branches, faisaient
bruire les saules nains et les hauts peupliers, jusqu'aux rampes du pont
de pierre qui, l-bas, s'arquait, massif et brun, entre les deux rives,
un peu en aval du confluent de l'Orle et de la Sorelle.

Tout, dans cette bourgade champtre, respirait la paix, l'harmonie, la
confiance, la fcondit. Le ciel se mlait  la terre dans une intimit
mystrieuse; et l'me panouie de ce pays gnreux palpitait avec
douceur sous l'immense et lger dme d'azur.

Mais la srnit de cet admirable soir ne semblait pas avoir la moindre
influence sur Franois Rouillon, qui, seul, proccup, insensible 
l'arme des lys, indiffrent au charme de l'obscurit transparente et
de la lumire lacte, allait et venait silencieusement, entre les
plates-bandes et sous les tilleuls de son jardin, sans pouvoir apaiser
la fivre qui le brlait. C'tait un homme de moyenne taille, qui devait
avoir de trente-cinq  quarante ans, bien bti, robuste, la poitrine
ample, les paules carres, le cou gros et court, la tte ronde comme
un boulet, les traits nergiques, l'air intelligent mais dur, le front
large mais bas, avec des yeux de braise ardente sous un fouillis
de sourcils pais et de cheveux d'un brun roux qui bouclaient
naturellement.

Il avait dn  la hte, s'tait ras soigneusement, avait chang de
vtements en prtant une attention inaccoutume  sa toilette; puis, au
moment de sortir, avait hsit, tait descendu au jardin, et l, depuis
un quart d'heure, marchait au hasard. Soit commencement de lassitude,
soit redoublement d'anxit, il s'arrta prs des vitrages de la petite
serre, sous la verdure dlicate des jasmins toils. Un moment il resta
immobile. Il leva machinalement les yeux vers la lune, d'o tombait
cette splendeur ple qui clairait le paysage comme une aube, ramena ses
regards vers la terre, aperut prs de l un banc de bois, s'y assit et
s'absorba dans ses penses.

Mais voici que, tout d'un coup, derrire les espaliers et les haies, du
ct de l'glise, monta gament vers le ciel, en fuses claires, parmi
les cris de joie et les clats de rire, un choeur de fraches voix
enfantines chantant la vieille ronde du Moulin:


          _Meunier, tu dors!
  Ton moulin, ton moulin, va trop vite.
          Meunier, tu dors!
  Ton moulin, ton moulin va trop fort._

Parbleu! fit notre homme en relevant la tte, ces enfants ont l'air de
s'adresser  moi, bien que je ne sois meunier que par aventure. Ils ont
raison. Je dors, je rve, quand je devrais agir. Assez rflchi! Je ne
vis plus. Me voil le jouet d'une femme. Et le diable sait ce qu'il y
a de terrible dans le bon petit coeur de la plus ingnue! Le doute me
devient intolrable. Ds ce soir, il me faut une rponse dcisive. Quoi
qu'il arrive, au moins serai-je fix! Si c'est non, j'en prendrai mon
parti, et j'arracherai vite cette mauvaise herbe qui m'envahit tout
entier. Mais, bah! j'aurai Lucile. Je les tiens tous. Allons.


II

Il regagna rapidement la maison, sortit, descendit la Grand'Rue vers la
place de la Mairie, et, d'un pas sr, entra dans la boutique situe 
gauche, au coin de la rue et de la place.

Au-dessus de la devanture, par le clair de lune, on pouvait lire cette
enseigne ambitieuse:

  MAGASIN DE NOUVEAUTS

et plus bas, ce nom:

  CONSTANT FRAISIER

Pas de lumire dans la boutique ni dans l'arrire-boutique. Tout
au fond, brlait simplement une petite lampe de cuisine, et l'on
distinguait  peine, derrire les mannequins  confections, les
pices d'toffes ranges dans les casiers ou empiles sur le bout des
comptoirs.

Eh! la patronne! appela le visiteur d'une voix sonore et familire. La
maison est-elle abandonne?

Une femme parut dans la pnombre.

Ah! c'est vous, monsieur Rouillon. Entrez donc par ici. Nous prenons le
frais en plein air. Il fait si beau!

--Bonsoir, madame Fraisier, dit Rouillon, la suivant. On dvaliserait
votre magasin sans danger.

Il pntra, avec elle, dans une cour formant terrasse, d'o l'on
dominait la campagne et d'o l'on pouvait descendre, par un escalier de
quelques marches, au jardinet allong jusqu' la rivire.

Entre les vieux murs tapisss de lierre, de vigne vierge et de
chvrefeuille, sous les dernires lueurs du jour, une jeune fille jouait
au volant avec une fillette. En apercevant le nouveau venu, elles
s'arrtrent.

Continuez, je vous prie, mademoiselle Lucile! dit-il  la plus grande.
Ce jeu est charmant.

Et, soulevant la plus petite pour l'embrasser au front, il ajouta:

Tu n'as pas peur de moi, n'est-ce pas, Linette? Combien aviez-vous de
points? demanda-t-il en s'avanant vers Lucile, qui, instinctivement,
vitait son regard. Je vous ai interrompues. C'est moi qui ai fait
tomber le volant. Reprenez o vous en tiez, sans dcompter!

--Y pensez-vous, monsieur Rouillon, fit leur mre. Linette a dj jou
plus d'une heure. Elle est lasse, elle devient maladroite. D'ailleurs,
au clair de lune, on n'y voit pas comme en plein jour; et il est grand
temps de se retirer.

--Fraisier est au caf?

--Il doit y tre.

--J'ai  lui parler.

--Linette, va chercher ton pre. Monsieur Rouillon, asseyez-vous; il
sera ici dans deux minutes.

Linette sortit en courant.


III

Je les tiens! disait Rouillon tout  l'heure.

Hlas! oui, il tenait la famille Fraisier. C'tait un fort habile
homme que matre Franois Rouillon. A vingt-quatre ans, ayant perdu en
quelques mois sa mre et son pre, il tait rest seul  la tte de la
maison, une tannerie qui, bon an, mal an, rapportait simplement de quoi
vivre. Il s'tait mis  la besogne sans fainantise et avait rapidement
amlior la situation. Sur quoi, attir par une jolie figure et une
jolie dot, il avait demand en mariage la fille d'un commerant parisien
qui, chaque anne, passait une partie de l't  Verval, d'o la famille
tait originaire.

La demande ne fut pas agre. Rouillon en eut un dpit furieux. Il jura
qu'on ne l'y prendrait plus; il se promit de rester clibataire jusqu'
sa dernire heure. Il raconta, du reste, que c'tait lui qui n'avait pas
voulu de la demoiselle; et il rpandit les plus mchants bruits contre
cette ddaigneuse hritire,  laquelle il finit par rendre le sjour de
Verval absolument impossible.

Alors, on le vit courir les ftes de campagne, buvant sec, jouant gros
jeu, cueillant les amours faciles chez les filles mal gardes. A ce
train-l, il ngligea sa maison, fit des dettes.

A deux doigts de la ruine, il s'arrta, trop goste et trop matois pour
compromettre irrparablement son avenir. Et puis, cette existence de
Lovelace campagnard commenait  l'ennuyer. Il se rangea, tonna les
gens par son acharnement au travail, par son pret au gain, par ses
progrs mthodiques et incessants. Il tendit considrablement ses
relations, voyagea, vint  Paris, observa les manoeuvres des adroits
spculateurs, suivit leur exemple, avec une extrme prudence d'abord, et
bientt avec une hardiesse avise. Pas une bonne opration ne s'offrait
dans le pays, qu'il ne la ft ou ne tentt de la faire. Pour presque
rien, il acheta une brasserie toute neuve, superbement monte par un
homme intelligent mais sans ordre, qui s'tait trouv vite au bout de
son rouleau. Le moulin de la Sorelle tomba de semblable faon entre
ses mains. Pour le moulin et la brasserie, comme pour la tannerie
hrditaire, il sut dresser d'excellents contre-matres; et tout
prosprait sous sa haute direction, sans lui donner grand souci.

N'ayant plus gure de plaisir  courir la pretantaine, il prit le parti
de domestiquer l'amour. Despotique et sensuel, en guise de matresses il
eut des servantes, une blonde cette anne-ci, une brune cette anne-l,
congdiant sans tarder celle qui se montrait farouche, et ne gardant
celle qui s'apprivoisait que juste le temps de satisfaire sa fantaisie
pour elle.

Un tel mange ne pouvait durer sans quelques inconvnients. Il y eut
d'assez scabreuses histoires; il y eut mme un vritable scandale.

Une grande et belle fille aux sourcils noirs, Madeleine Cibre, devint
enceinte  son service. Elle se crut des droits, prit des airs de femme
lgitime. Il la renvoya brutalement. Dshonore, renie, chasse
comme une voleuse, elle retourna  pied dans son pays, un village des
environs.

Elle ne put aller jusque-l. Brise de fatigue et de douleur, elle
tomba sur le chemin, o elle faillit tre crase par la voiture du
percepteur, M. Dufriche, qui revenait chez lui,  la Villa des Roses, un
peu au-dessus de Verval.

Le percepteur tait un brave homme. Il la releva, la ramena, la
recueillit par piti dans sa maison.

Madeleine y accoucha d'un enfant mort, et pensa mourir elle-mme.

Les gens de Verval n'ont pas la moindre sentimentalit. Pourtant, son
malheur la rendit sympathique  tous. Elle tait bonne ouvrire, trs
courageuse, trs probe. Mme Dufriche finit par lui donner chez elle un
emploi rgulier, et Rouillon fut quelque temps regard comme un
monstre. Il ne broncha pas. Aux gens assez hardis pour lui marquer leur
dsapprobation, il rpondit:

Avait-elle un certificat de chastet quand je l'ai engage? L'enfant
est-il ncessairement de moi? Si elle a t avec l'un, elle a pu aller
avec l'autre. Je ne me mle pas de vos affaires; et je vous conseille,
dans votre intrt, de ne pas vous mler des miennes.


IV

Il avait eu d'autres raisons, qu'il ne disait pas, pour agir avec cette
pret froce.

Madeleine tait devenue un obstacle  des projets nouvellement forms.
Sans le vouloir ni le savoir, Lucile Fraisier avait fait le miracle de
remuer jusqu'au fond du coeur cet intraitable goste.

En passant, en voisinant, par une pente insensible, il s'tait laiss
aller au charme pur et pntrant de la dlicate jeune fille, hier encore
une enfant sans consquence. Et maintenant, il l'aimait comme un fou,
cette petite blonde de dix-neuf ans, si simple et si gracieuse, et qu'un
rien parait admirablement, et que, chaque jour,  toute heure, il voyait
l, gaie, sereine, familire, vaillante, rpandant avec douceur autour
d'elle un rayonnement d'esprance, un parfum de paradis.

Il ne se lassait pas de la regarder, assise prs du comptoir, les
paupires baisses sur son ouvrage. Relevait-elle les yeux, il pouvait
 peine soutenir la clart de ce regard jeune, qui le dconcertait, qui
l'blouissait, comme l'aurore blouit une bte nocturne.

Ds qu'elle n'tait plus l, il retrouvait, d'ailleurs, toute sa
lucidit.

A loisir, avec science et amour, il avait prpar le filet o il devait
prendre cette prcieuse demoiselle.

Une profonde habilet n'tait pas ncessaire. Constant Fraisier, beau
parleur, joueur passionn, temprament flneur et frivole, menait
ses affaires d'une faon dplorable. Sa femme et sa fille faisaient
merveille; mais lui, ce panier perc, il avait toujours besoin d'argent.

Rouillon vint  son aide, par hasard, en bon garon, pour l'obliger,
entre deux petits verres et deux carambolages.

Il lui prta d'abord quelques billets de cent francs; puis, sans trop se
faire prier, mais en prenant les meilleures garanties, quelques billets
de mille francs.

Bref, il avait actuellement entre ses mains les destines de la famille.

Il pouvait, en un clin d'oeil, poursuivre, excuter, ruiner son
dbiteur. Et sous le sentiment srieux qui le rendait parfois si timide
et si gauche, il prouvait,  se sentir matre de la situation, un
plaisir cruel de chat jouant avec la souris.


V

Le caf n'tait pas loin. Au bout de quelques minutes, Linette ramena
son pre.

Vous avez  me parler, Rouillon? dit Fraisier, visiblement inquiet.

Rassurez-vous, mon ami! fit rondement le visiteur. Je viens avec les
meilleures intentions du monde.

Lucile se retirait, emmenant sa petite soeur par la main.

Je vais coucher Linette, dit-elle  sa mre. Elle salua Rouillon.
Il eut le plus vif dsir de la retenir. Ne valait-il pas mieux parler
immdiatement devant elle, dissiper d'un seul coup toute incertitude,
emporter l'affaire d'assaut?

Mais, sous son regard limpide, il sentit un trouble trange le
paralyser; il bgaya: Mademoiselle... Mademoiselle!..., ne put ajouter
une syllabe et la laissa partir.

Il eut vite repris son aplomb; et, pour sa revanche, sans prambule,
sans ambages, d'une voix brve, avec autorit, en homme sr de n'avoir 
craindre aucune contradiction, il demanda  Fraisier la main de Lucile.

Malgr son air d'indiffrence et sa disparition htive, Lucile ne
s'tait pas trompe sur le but de cette visite mystrieuse. En pareil
cas, la fille la plus innocente devient trs perspicace. Aussitt sa
soeur dshabille et couche, elle descendit l'escalier  ttons,
s'avana sur la pointe des pieds dans l'ombre, et, prte  fuir ds la
moindre alerte, couta.

Je suis trs honor de votre demande, rpondait son pre  Rouillon,
trs honor et trs heureux, mon ami! Si tout dpendait de moi, ce
serait dj conclu, vous n'en doutez pas. Mais je ne puis engager Lucile
sans son aveu; je la prviendrai, je la consulterai. Il faut observer
les formes. Les femmes y sont trs sensibles.

--Eh bien! consultez-la tout de suite.

--Quel amoureux vous faites! Vous menez a comme une charge de
cavalerie.

--Je ne plaisante pas.

--Je l'espre bien. Mais voyons! puis-je l'interroger l, devant vous,
ce soir mme, brusquement, crment, sans rpit ni pudeur?

--Pourquoi diffrer? Le temps n'est pas seulement de l'argent; c'est
aussi du bonheur. La vie est-elle si longue, qu'on doive en perdre la
meilleure part  se morfondre dans l'attente?

--Rouillon, ami Rouillon, un peu de mansutude, un peu de patience!
N'allez pas plus vite que les violons. Ecoutez, je connais Lucile. Il ne
faut pas l'effaroucher. Ce que j'en dis, c'est pour votre bien.

--Soit! fit Rouillon, rflchissant que Fraisier avait grand intrt au
mariage, y aiderait de tout son pouvoir et serait pour lui un excellent
avocat. Je me rsigne. Quand reviendrai-je?

--Dimanche, aprs djeuner, si vous tes libre.

--C'est convenu.

Rouillon se leva. Mais il semblait ne pouvoir s'en aller. Il parla d'une
nouvelle entreprise qu'il avait en vue. Il se plaignit des bruits de
guerre, si dsastreux pour le commerce! Il n'en finissait plus, faisant
un pas pour s'en aller, s'arrtant et renouant la conversation.


VI

Lucile tait remonte, toute tremblante, prs de Linette, qui dj
dormait dans sa couchette blanche. Elle passa dans la chambre voisine et
s'accouda, soucieuse,  la fentre ouverte sur la rue.

Bientt elle tressaillit. Un pas ferme et sonore branlait le pav. Dans
la partie du chemin claire par la lune, un jeune homme s'avanait
rapidement, le visage lev vers Lucile. Il l'avait aperue de loin;
et elle reconnut vite cette allure franche, cette figure nergique et
cordiale, cette fine moustache brune. Un nom lui vint sur les lvres:
Andr! En mme temps, une inspiration lui traversa l'esprit.

Chut! fit-elle, un doigt devant les lvres, au moment o il arrivait
sous la fentre et se disposait  lui adresser la parole.

Elle ajouta tout bas, penche sur la barre d'appui:

Attendez un peu, l, dans l'ombre!

Elle s'assura que son pre et Rouillon causaient encore dans la cour,
chercha sur l'tagre, y trouva un bout de papier, un crayon, et
htivement crivit ces mots:

Dans une heure, sans qu'on vous voie, venez au jardin; et attendez-nous
prs de la rivire, sous les charmilles. Ma mre et moi, nous vous y
rejoindrons. C'est trs grave.

Elle plia le papier, souffla la lumire, revint  la fentre, puis,
personne ne les observant, laissa tomber le petit billet dans la rue et
fit signe au jeune homme, ds qu'il l'eut ramass, de s'loigner sans
retard.

Il tait temps. A peine avait-il disparu, qu'elle entendit le bruit
des pas et des voix au rez-de-chausse. Rouillon se dcidait  prendre
cong.

Elle le regarda s'loigner  son tour. Quand elle l'eut vu, de loin,
rentrer chez lui, elle ralluma son bougeoir et redescendit l'escalier.


VII

Ah! te voil maintenant, fit son pre; je gage que tu sais pourquoi
l'ami Rouillon est venu.

--C'est vrai. Je m'en doutais. J'ai cout, j'ai entendu.

--Cela simplifie tout. Hein! quel brave garon! Comme il t'aime! Sa voix
tremblait. Il n'est pas commode avec tout le monde, ce gaillard-l; mais
toi, tu feras de lui ce que tu voudras. Sais-tu qu'il a plus de deux
cent mille francs, tandis que nous n'avons que des dettes? Heureusement
notre plus gros crancier, c'est lui. Quand Linette m'a annonc tout 
l'heure qu'il avait  me parler, j'ai eu froid dans le dos. D'un trait
de plume, il peut nous mettre sur le pav.

--Vous me conseillez donc de l'pouser, et vous pensez que je n'y aurai
aucune rpugnance?

--Dame! c'est un parti superbe, inespr; et que pourrais-tu lui
reprocher, Lucile? rpondit Fraisier avec volubilit, comme s'il
prouvait inconsciemment le besoin de pallier  ses propres yeux ce
qu'il y avait d'goste et d'un peu vil dans sa pense et dans sa
conduite.

--Ce que je lui reproche, pre, je vais vous le dire. C'est qu'il vous
a prt de l'argent pour vous tenir en son pouvoir, pour vous ter
la facult de lui refuser ma main, pour me contraindre d'tre  lui.
Prtendrez-vous qu'il n'ait pas fait ce calcul? Je sens, je suis sre
qu'il l'a fait. Eh bien! c'est lche. Je ne puis aimer un tel homme.
Ft-il vingt fois plus riche, il ne me serait pas moins odieux.

--Comment? tu lui sais mauvais gr de m'avoir aid, et tu lui fais un
crime de t'adorer! Lucile, c'est de la folie. Tu ne le connais pas. On
t'aura dit du mal de lui. On le jalouse,  cause de sa fortune rapide.
Mais Franois Rouillon est un honnte homme, je te l'affirme; et il
n'est point du tout un homme  mpriser. Tu reviendras  de meilleurs
sentiments sur son compte. Il faut tre juste, au moins.

--Pre, j'ai toujours respect vos volonts. Pardonnez-moi si je rsiste
aujourd'hui. Il y va de toute ma vie. Quel que puisse tre le caractre
de M. Rouillon, j'ai pour lui une antipathie insurmontable. Il me
rendrait malheureuse, et je ne le rendrais pas heureux. Ce mariage ne
doit pas se faire.

Fraisier tait ananti. Qu'allaient-ils devenir tous? Que dirait, que
ferait Rouillon?

Malheureuse! s'cria le pauvre homme, tu veux donc notre ruine!

Mme Fraisier intervint:

Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est
nerve ce soir. Demain, nous causerons tous les trois  tte repose.

Fraisier se leva sans rpondre et se mit  marcher de long en large,
dsorient, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer
le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientt il se
retrouvait au caf, o on l'attendait pour finir et rgler une partie
interrompue. Le dmon du jeu reprit possession de ce faible cerveau.

Sa mre lui fera entendre raison, se dit-il.

Et il remit au lendemain les affaires srieuses.


VIII

Ma pauvre Lucile! fit douloureusement Mme Fraisier, en embrassant sa
fille, quand il les eut laisses seules.

Sous ses bandeaux plats de cheveux grisonnants, Mme Fraisier tait
reste la femme tendre et un peu romanesque, qui nagure avait
passionnment aim son mari. N'ayant pu le tenir longtemps en haute
estime, dlaisse, ruine par lui, elle ne vivait plus maintenant que
pour ses deux enfants.

Sois tranquille, mre! lui rpondit Lucile; je saurai me dfendre.

Et l'entranant doucement au jardin, baign des calmes rayons blancs, la
jeune fille s'achemina avec elle vers la rivire, par l'alle du milieu,
entre les poiriers en quenouille, les ifs sombres et les hautes bordures
de buis.

Il ne faut pas dsesprer, reprit-elle. Quelqu'un nous attend, l, sous
les charmilles, qui nous donnera, j'en suis sre, bon conseil et bon
secours.

--Qui? Andr?

--Oui. J'ai pu le prvenir tout  l'heure, comme il passait devant la
maison.

--Tu ne crains pas?...

--Avec toi et avec lui, mre, que puis-je craindre? Nous n'avons fait et
ne ferons rien de mal. Tu sais comment, Andr et moi, nous nous aimons.
En ta prsence, avec ton assentiment, nous nous sommes engags l'un
envers l'autre, loyalement, pieusement, pour toujours. Nous resterons
fidles  notre parole, quoi qu'on fasse contre nous. C'est notre droit,
c'est notre devoir. Regarde, voici Andr!

Le jeune homme tait devant elles.

Un malheur vous est-il arriv? leur dit-il prcipitamment.

--Il est arriv, affirma Lucile, ce qui devait arriver tt ou tard.
Franois Rouillon a demand ma main.

--Ah!... c'est grave, en effet. Savez-vous exactement ce que M. Fraisier
lui doit?

--Nous lui devons vingt mille francs, fit Mme Fraisier.

--Vingt mille francs! Je ne croyais pas la somme aussi forte. J'ai vendu
mes terres un bon prix; mais, avec tout l'argent que j'ai pu runir, je
reste loin de compte. Il est vrai que la liquidation de votre magasin
produirait quelque chose. Vous tes dcids  cder le fond, n'est-ce
pas?

--Il faudra bien que mon mari s'y rsigne. Nous perdons de l'argent
chaque anne. Mais nous n'avons pas d'acqureur, et une vente force
serait dsastreuse. Pour que la cession nous donne  peu prs de quoi
dsintresser M. Rouillon, il est indispensable qu'elle ait lieu dans de
bonnes conditions. Nous irions vivre alors avec mes parents. Au moins,
l'hritage de mon pre ne serait pas compromis d'avance. Je voudrais
sauver cela pour mes deux filles. Comment faire? Comment gagner du
temps? M. Rouillon doit revenir dimanche; il exigera une rponse
dfinitive. Un refus ferait immdiatement clater l'orage.

--Mre, je suis incapable de ruser avec lui. Si je lui laissais la
moindre esprance, je me croirais inexcusable.

--Lucile a raison, madame. Elle doit rester en dehors de cette affaire.

--Croyez-vous que ce soit possible?

--Si vous ne trouvez rien de mieux, dites qu'elle est trop jeune pour se
marier maintenant.

--Il ne se paiera point d'une semblable dfaite.

--Opposez donc la question de sant. Le docteur Farel vous est dvou.
Confiez-vous  lui. Qu'il ajourne le mariage  six mois,  un an! Que
peut objecter Rouillon? D'ici l, nous aviserons.

--C'est encore le moyen le plus simple et le plus sr, dit Mme Fraisier.

--Et jusqu' nouvel ordre, ajouta vivement Lucile, que personne, mme
mon pre, surtout mon pre, ne se doute que je refuse M. Rouillon pour
Andr! Mon pre pourrait nous trahir sans le vouloir, sans y prendre
garde. Et M. Rouillon est capable de tout. Il me fait peur.

Un instant, ils restrent tous les trois silencieux et pensifs. Onze
heures sonnrent dans la nuit claire et paisible, au vieux clocher dont
le double pignon brun se dessinait non loin d'eux, sous la blancheur
du ciel. Il fallut se sparer. Andr regagna le bord de la rivire, se
retourna pour envoyer un dernier baiser  Lucile et disparut dans la
feuille.

Jamais je n'accepterai M. Rouillon, j'aimerais mieux mourir! rptait
Lucile  sa mre en revenant vers la maison, tandis qu'une brise lgre
inclinait la pointe effile des grands ifs.


IX

Le dimanche suivant, quand Rouillon revint, Lucile tait absente. Mme
Dufriche, cousine de sa mre, l'avait invite, ainsi que Linette, 
passer la journe  la Villa des Roses. Le soir, M. et Mme Fraisier
devaient y dner avec leurs deux filles, pour fter le cinquantime
anniversaire du percepteur.

Fraisier, la mort dans l'me, reut Rouillon avec une physionomie
souriante. Afin de chasser les ides noires, il but en sa compagnie
quelques gouttes d'un gnreux cognac. Il semblait n'avoir  lui dire
que les choses les plus agrables.

Il lui fit les plus chaleureux tmoignages d'estime et d'amiti. Il
parlait dj comme un beau-pre. Pas l'ombre d'une difficult
 l'horizon. C'tait parfaitement entendu, convenu. Seulement,
insinua-t-il, en dorant ses paroles d'un gros rire amical, seulement
Rouillon tait trop press. Il fallait patienter un peu. Lucile avait
une sant si dlicate! Tout l'hiver et tout le printemps, elle avait d
se soigner, prendre des toniques. Et le docteur ne voulait pas la marier
avant la vingtime anne. On avait beau dire, il restait inexorable, le
terrible docteur!

Ainsi le pauvre Fraisier dfilait, avec le plus gracieux naturel, tout
son chapelet de phrases soigneusement prpares, attnuant bien vite la
moindre expression dangereuse, mettant une conviction persuasive en tout
ce qu'il disait, s'arrtant parfois une seconde pour juger de l'effet
produit, guettant un mot, un geste de Rouillon, puis reprenant son petit
discours d'un air dgag, mais avec une anxit profonde. Rouillon,
devenu tout d'un coup trs ple, le laissa parler jusqu' puisement
total de son loquence familire. Il y eut alors un silence gnant.

Avez-vous fait part de ma demande  Mlle Lucile? dit enfin Rouillon
d'une voix sche.

--Non. Sa mre avait des scrupules et a voulu, tout d'abord, consulter
le docteur. Aprs quoi, nous avons cru prfrable de ne rien dire 
Lucile pour le moment. Nous devons la mnager. Pour vous, c'est quelques
mois  attendre; voil tout. Il ne faut pas nous en vouloir.

Rouillon baissa la tte.

J'aurais d, l'autre soir, parler devant elle, fit-il tout bas.

--Venez nous voir quand il vous plaira, s'cria Fraisier avec
empressement; et parlez-lui  votre guise! Je m'en rapporte  vous. Mais
je vous conseille de ne rien brusquer. Allez doucement. Elle vous saura
gr de votre rserve et de vos attentions.

--C'est juste, rpondit Rouillon; je verrai ce que je dois faire.
Adieu.

Et tandis que Fraisier lui prodiguait les bonnes paroles, il s'en alla
lentement, les yeux troubles, la tte lourde.

Au bout d'une vingtaine de pas, il se souvint qu'il avait encore dans
sa poche un petit bracelet d'or, dont il devait faire cadeau  Lucile.
Superstitieusement, il s'imagina que, s'il le gardait, ce serait un
mauvais signe. Vite, il rebroussa chemin. Trouvant la porte du magasin
ferme, il prit une ruelle latrale qui menait au jardin. Sur le point
d'entrer, il s'arrta. M. et Mme Fraisier, absorbs par une vive
altercation, ne l'avaient pas entendu, ne le voyaient pas.

C'est toi qui lui montes la tte contre Rouillon, disait Fraisier avec
colre.

--Lucile l'a pris en aversion, rpliquait sa femme. Je n'y puis
absolument rien. Elle ne veut pas entendre parler de lui. Ce mariage ne
se fera jamais. Arrangeons-nous en consquence.

Rouillon chancela, comme sous un coup de massue. Blme, la sueur froide
au front, il s'appuya contre le mur et resta une minute ananti. Puis,
dans un obscur sentiment de honte, de douleur et de rage,  pas de loup,
sans faire de bruit, il s'loigna.


X

Arriv chez lui, il se laissa choir sur un sige; et pendant plus d'une
heure, il n'eut la force ni de bouger, ni de penser. Sur lui pesait une
lassitude trange, un abattement morne, un dsespoir noir. Il avait
l'instinct confus d'un croulement dans sa destine et l'obscur
pressentiment d'un avenir sinistre.

Elle ne m'aime pas! elle ne m'aimera jamais! fit-il d'une voix sourde,
en se dressant tout d'un coup, comme si un clair venait de traverser
l'ombre orageuse qui l'enveloppait.

Il retomba, hagard. Les penses maintenant se pressaient, se heurtaient
tumultueusement sous son crne. Pourquoi Lucile ne l'aimait-elle pas?
Pourquoi cette aversion contre lui?

Elle devait en aimer un autre. Qui?

Plusieurs figures se levrent presque simultanment dans sa mmoire.
Ses soupons finirent par se concentrer sur trois jeunes gens. Ceux-ci
revenaient toujours le hanter, semblaient effacer les autres. Et, pesant
toutes leurs chances, fouillant avidement le pass, il faisait une
investigation minutieuse dans ses souvenirs. Tel incident, d'abord
nglig, l'obsdait  cette heure. Tel dtail, jusqu'alors insignifiant,
prenait une singulire importance. Rien de dcisif, cependant; rien de
prcis, rien de sr.

Voyons! tait-ce Prosper Dufriche, le fils de ce percepteur qui nagure
avait recueilli Madeleine Cibre, et chez qui, justement, Lucile passait
la journe prsente? Quelle lgance hardie avait ce fier et robuste
gaillard, sous son brillant uniforme d'officier, avec sa moustache
gauloise, ses yeux clairs, son profil aquilin! Et ce dimanche-l, ne
se trouvait-il pas  Verval, pour l'anniversaire de son pre? Mais sa
garnison tait  plus de quarante lieues; et le lieutenant ne sjournait
 la Villa des Roses que fort peu de temps,  de longs intervalles.

D'autre part, que penser de Jean Savourny, l'instituteur? Veuf depuis
dix-huit mois, ce mlancolique personnage, maigre, brun, barbu, dont
le regard noir avait un clat et une douceur bizarres, tait toujours
fourr chez les Fraisier, avec sa petite fille, une amie de Linette.
Son air intelligent, sa voix musicale, ses faons tranges, pouvaient
sduire un coeur naf et romanesque.

Il y avait aussi Victor Moussemond, le fils de l'huissier, un petit
monsieur fat et pdant, qui devait plus tard succder  son pre, et
qu'on appelait familirement Toto Mousse. Le monocle  l'oeil, l'allure
insolente, le teint fleuri, la lvre gourmande et toujours rase de
frais, Toto se vantait volontiers d'un tas de bonnes fortunes et posait
pour le type qui ne trouve pas de cruelles. Il habitait en face du
magasin de nouveauts, et n'pargnait rien pour fasciner sa petite
voisine, qu'il poursuivait ostensiblement de ses galanteries
triomphales.

Rouillon ne pouvait carter ces trois figures. C'tait une
hallucination, une possession. Certainement, il devait sa dconvenue 
l'un de ces trois hommes. Il en tait convaincu. Conviction violente,
passionne, imprieuse, absolue. Il voulut les revoir rellement, les
observer de ses yeux. Il ne s'y tromperait pas, il saurait vite la
vrit.

Dans ce but, il sortit. Il russit  les rencontrer tous les trois. Il
eut le courage de les aborder. Il leur parla, les fit parler. Mais il
rentra sans avoir acquis une certitude, et vainement se creusa la tte
toute la nuit.

Il n'avait pas song un seul instant  Andr Jorre, le matre
bourrelier, qui, revenu de Paris depuis deux ans, tait tabli en haut
du bourg, devant les htres, dans la maison aux trois marches, o il
vivait tranquillement avec son pre infirme, sa bonne vieille mre et
son jeune frre Paul. Ce discret travailleur se montrait peu, ne faisait
gure parler de lui, et s'tait bien gard de compromettre Lucile.


XI

Rouillon n'eut pas le loisir de poursuivre longtemps son enqute.

Le 15 juillet, la guerre tait dclare entre la France et la Prusse.
Les catastrophes se prcipitrent. L'Empire croula. Paris fut bloqu.
Les Allemands pntrrent jusqu'au coeur de la France.

Ds les premiers chocs sur la frontire, on en avait cruellement
ressenti le contre-coup  Verval. Quelques jours aprs la bataille de
Reichshoffen, M. et Mme Dufriche ramenaient chez eux leur fils Prosper,
grivement bless dans la mle. Un soldat dvou avait pu l'emporter 
travers un dluge de mitraille.

Aux poques tragiques, les caractres s'accentuent naturellement avec un
singulier relief, comme sous l'influence de ractifs violents. Chacun,
dans la petite ville, fut surexcit par les dsastres. Celui-ci levait
au ciel des bras dsesprs, et vingt fois par jour dclarait tout
perdu; celui-l, sous une gravit triste, gardait l'espoir et la
vigueur, comme un arbre toujours vert sous la neige et le vent glac.
Toto Mousse, pour qui son pre avait  grand'peine trouv un remplaant
pay au poids de l'or, ne songeait plus, oh! plus du tout,  la
bagatelle; tremblant la peur, il restait nuit et jour terr chez lui,
comme un livre au gte.

Tous les hommes valides taient partis. Andr Jorre, ancien soldat,
avait t rappel sous les drapeaux.

Un soir, par un ciel toil, dans les charmilles du jardin, il fit ses
adieux  Lucile. Elle ne put, entre sa mre et lui, se dfendre de
pleurer.

Andr, lui dit-elle  travers ses larmes, en lui donnant un petit
ncessaire arrang par elle et o elle avait gliss son portrait, Andr,
faites votre devoir, tout votre devoir! Autrement, nous ne serions pas
dignes d'tre heureux. Mais pensez un peu  moi, qui penserai toujours 
vous.

Rouillon, g de trente-sept ans, n'avait pas t atteint par la loi de
recrutement. Il s'tait promis, d'ailleurs, puisqu'il tait adjoint
au maire, d'en profiter pour ne se laisser imposer d'aucune faon le
service militaire.

Il n'avait pas plus renonc aux affaires qu' la conqute de Lucile. Sa
passion pour Mlle Fraisier, si profonde qu'elle fut, avait laiss
intact son instinct commercial. Ayant flair les vnements longtemps
 l'avance et prvu une hausse norme sur les cuirs, il avait fait des
achats de tous les cts avant la dclaration de guerre; maintenant il
ralisait de superbes bnfices.

Cela l'occupait, lui fournissait une diversion utile, mais n'apaisait
point sa mchante humeur. La proclamation de la Rpublique le rendit
furieux.

Cette guerre, qu'on voulait continuer malgr tout, lui semblait
inepte et dsolante. Il n'y avait plus d'arme. Comment rsister aux
innombrables envahisseurs? Pourrait-on les empcher de mettre toute la
France au pillage?

Bientt ils seraient  Verval. Et alors, quel gchis! Plus de scurit
pour les gens ni pour les biens!

Ah! comme il rabrouait les exalts; comme il se gnait peu pour les
traiter publiquement de fous!

Et comme il rabattait le caquet dmocratique de Constant Fraisier, qui
prchait la lutte  outrance!


XII

L'ennemi, cependant, gagnait chaque jour du terrain. Le 2 octobre,
Verval eut une premire alerte. Des troupes allemandes apparurent au
loin, dans la plaine, par grandes masses noires; et l'on vit les uhlans
chevaucher de l'autre ct de l'eau. Mais on avait fait sauter le pont,
et ce jour-l ils durent se borner  une promenade platonique.

Le surlendemain, un dtachement d'infanterie occupa le hameau de
Saint-Maxin,  droite de la Sorelle. Deux hommes, d'abord, traversrent
la rivire sur un arbre creux, et reconnurent l'endroit. Puis, ils
firent un radeau sur lequel passrent une quarantaine de soldats; et
cette avant-garde s'tablit dans une ferme,  l'angle form par le
confluent de la Sorelle et de l'Orle, afin de rtablir le pont, tant
bien que mal, au plus vite.

Personne ne bougeait dans le bourg. Nul ne songeait  la dfense; et les
voitures o l'on avait entass les armes de la garde nationale taient
dj parties. Une compagnie de francs-tireurs les ramena. Le capitaine
s'installa  la mairie, convoqua les autorits, dclara qu'il fallait
rsister, dbusquer les Allemands de leur poste avanc. Il fit appel aux
hommes de bonne volont, distribua les fusils. Vainement le maire et
quelques conseillers municipaux protestrent de tout leur pouvoir;
vainement se dmena Franois Rouillon qui, sachant la mthode des
Prussiens, redoutait les consquences d'une pareille quipe.

Les voil bien, criait-il, ces bandits de francs-tireurs! Ils
sacrifient tout, parce qu'ils n'ont rien  perdre. Ils ruineraient vingt
dpartements pour faire parler d'eux.

Les trembleurs eurent beau dire; ils ne purent obtenir qu'on se tnt
tranquille. On attaqua au milieu de la nuit. L'ennemi, surpris, eut
plusieurs hommes tus ou blesss et se retira prcipitamment sur la rive
droite, abandonnant ses travaux, qui furent anantis.

L'enthousiasme caus par ce succs dura peu. On apprit la capitulation
de Neuville-le-Fort. Les francs-tireurs gagnrent les bois  la hte,
et bientt un corps d'arme allemand, arrivant par la rive gauche de
l'Orle, ouvrit sur Verval un bombardement prliminaire qui fit crouler
le clocher et alluma plusieurs incendies. Puis des cavaliers verts et
rouges, au casque  chenille, prirent possession de la place.

Comme Rouillon remontait de la cave o il s'tait rfugi, il s'entendit
appeler de la rue. Il s'avana sur le seuil et vit trois cavaliers
ennemis, arrts devant sa maison.

Me reconnaissez-vous? lui dit l'un d'eux en riant. Eh! eh! j'ai
travaill ici pour le roi de Prusse.

En effet, sous l'uniforme des chevau-lgers bavarois, Rouillon reconnut
un ancien employ du chemin de fer, Karl Stein, qui avait pass
plusieurs annes dans le pays.

Marche! lui cria cet homme, changeant subitement de faons. Tu seras
notre otage. C'est la guerre.

Il lui mit le pistolet sur la tempe; et les deux autres cavaliers,
l'empoignant chacun par un bras, l'entranrent au trot de leurs
montures.


XIII

L'infanterie allemande s'tait cantonne hors du bourg. Le chef avait
tabli son quartier gnral chez les Dufriche,  la Villa des Roses.

C'est l que ft men Rouillon. On le poussa, les mains lies, dans la
salle  manger, o plusieurs officiers taient attabls autour d'un
djeuner copieux. Une femme les servait, Madeleine Cibre.

Elle m'aura dnonc! pensa-t-il, en fixant sur elle un regard haineux.

Le plus g des officiers, celui qui paraissait le chef, se retourna 
demi pour considrer le prisonnier.

Qui tes-vous? lui dit-il.

--Franois Rouillon.

--Vous tes adjoint au maire, vous tes un des plus riches
contribuables. Votre devoir tait de prvenir les actes de rbellion et
de brigandage commis contre nous, l'autre nuit, dans votre commune. Vous
en serez personnellement responsable, si les coupables ne nous sont pas
livrs.

--Les coupables! mais ce sont les francs-tireurs. Ils ont quitt Verval.
Je ne puis vous en livrer un seul, moi!

--Vous dites tous la mme chose ici; vous vous tes entendus pour nous
tromper. Vous mentez, comme le maire et les deux notables que je viens
de faire enfermer dans le pavillon du jardin. Vos francs-tireurs, nous
ne les avons pas vus. Ce sont les habitants qui ont tir sur nous.
D'ailleurs, quels que fussent les rebelles, il fallait les empcher
d'agir.

--Ah! j'ai bien fait tout ce que j'ai pu pour cela, je vous le jure!

--Toujours le mme systme! Mais je ne veux pas qu'on se moque de nous.
Il importe que paysans et bourgeois perdent tout espoir de nous rsister
impunment. Nous avons eu trois hommes hors de combat. Si vous persistez
tous dans votre silence, trois d'entre vous seront excuts. Trois
autres iront en prison au del du Rhin. Vingt maisons seront brles. Je
vous accorde un quart d'heure pour rflchir. Allez.

On emmenait dj Rouillon. Mais il avait beaucoup rflchi en quelques
minutes.

Mon commandant, dit-il  voix basse aprs s'tre assur d'un coup
d'oeil que Madeleine n'tait plus l, ne pourrais-je vous parler un
moment en particulier.

--Pourquoi?

--Pour ne pas tre entendu par tout le monde.

--Soit! Passez dans la pice voisine; je vous y rejoindrai tout 
l'heure.

Le chef fit un signe aux soldats, leur adressa quelques mots en
allemand, et Rouillon fut conduit dans un salon attenant  la salle 
manger.

On l'y laissa seul, en attendant la fin du repas. Il put y poursuivre
tranquillement ses rflexions.

Il n'entendait pas le moins du monde payer de sa vie, ou simplement de
sa fortune et de sa libert, l'absurde agression des enrags qui avaient
agi malgr ses remontrances. N'tait-il pas innocent? A tout prix,
il fallait se tirer de cette msaventure. Mais comment? Eh bien! en
dtournant l'orage sur d'autres que lui. Chacun pour soi? On se dfend
comme on peut.

Alors, qui sacrifier? Bah, n'importe qui! Pourtant il fallait faire un
choix, donner des noms, et cela mritait quelque attention. Il baissa la
tte et songea.

Quand il releva le front, une ironie sinistre luisait dans ses yeux. Ce
qu'il cherchait, il l'avait trouv.


XIV

Le commandant parut, suivi d'un jeune officier. La porte referme, il
se jeta sur le canap, le cigare aux dents, et fit signe au prisonnier
qu'il l'coutait.

Je n'ai pas menti, commena Rouillon d'une voix ferme. Les
francs-tireurs ont fait le coup. Toutefois, la commune n'est pas
compltement innocente. En cela, vous avez raison.

--Expliquez-vous.

--Le maire et les gens senss se sont hautement opposs  tout fait de
guerre. J'ai dit, moi-mme, au capitaine des francs-tireurs, que c'tait
une lchet de compromettre pour rien une ville ouverte. Mais il ne
cherchait sans doute qu'une occasion de se mettre en vidence; et les
forcens l'acclamaient. Que pouvions-nous faire? Protester et partir.
Nous sommes donc rentrs chez nous, et nous n'avons pas vu ceux des
habitants qui ont fait partie de l'expdition. Mais je puis,  coup sr,
vous en dsigner trois, parce que ces trois-l se sont vants de leurs
exploits.

--Nommez-les.

--Victor Moussemond, le fils de l'huissier; Jean Savourny,
l'instituteur, et Prosper Dufriche....

--Comment! le matre de cette maison o nous sommes!

--Non, son fils.

--Son fils! mais n'avait-il pas t bless au commencement de la guerre,
 Woerth? Il garde encore la chambre, nous a-t-on dit; et c'est  peine
s'il peut marcher.

--Il n'est pas aussi faible qu'on le prtend. Il s'est fait conduire
jusqu'au bord de la rivire. C'est lui qui, avec le capitaine, a tout
dirig.

--Vous en tes certain?

--Je vous l'affirme.

--Bien! On s'assurera de lui. Vous guiderez mes hommes pour qu'ils
arrtent les deux autres.

--Je vous supplie de m'pargner cette dmarche, qui me compromettrait
sans ncessit.

--Dsignez donc d'une faon prcise les personnes et les domiciles.
Wilhelm, dliez-lui les mains et donnez-lui de quoi crire.

Le jeune officier arracha une feuille de son carnet, la posa sur le
guridon avec un gros crayon rouge, et dlia Rouillon.

crivez! dit  ce dernier le commandant.

Rouillon hsitait.

Soyez tranquille, ricana Wilhelm. Nous ne laissons pas tramer les
pices compromettantes. Cela vous engagera envers nous. Voil tout.

--Aimez-vous mieux quelques balles dans la tte? ajouta le chef.

Rouillon vit qu'il fallait se rsigner. Il prit le crayon rouge et
crivit.

Moussemond et Savourny demeurent-ils tous les deux du mme ct? lui
demanda le commandant lorsqu'il eut fini d'crire.

--Non, ils habitent aux deux extrmits de la ville.

--Wilhelm, afin d'aller plus vite, vous commanderez une escouade pour
chacun d'eux. Transcrivez en allemand chaque indication sur une feuille
spare. Vous garderez l'original comme justification.

Puis, se tournant vers Rouillon:

Vous tes libre. Partez!

Et comme Rouillon s'en allait:

Mais j'y pense, Wilhelm, donnez-lui un sauf-conduit. Il se peut qu'il
ait besoin de nous, comme il se peut que nous ayons besoin de lui.


XV

Il n'y avait point dix minutes que Rouillon tait parti, et les
deux escouades venaient  peine de s'loigner avec les indications
transcrites, quand,  trois cents pas environ de la Villa des Roses, une
vive fusillade clata dans la campagne. Le chef allemand se dressa au
bruit, jeta son cigare, ouvrit prcipitamment la fentre. Wilhelm courut
aux nouvelles.

La note crite par Rouillon tait reste sur le guridon. Un courant
d'air l'enleva, et, par la porte bante, l'emporta dans la salle
 manger, o Madeleine, demeure seule, desservait. Elle ramassa
instinctivement ce bout de papier, y jeta les yeux, fut stupfaite d'y
reconnatre une criture qui lui avait t familire, entendit les pas
des officiers qui rentraient, cacha la feuille dans son corsage et
regagna vite la cuisine.


XVI

La fusillade s'teignait au loin. L'alerte avait t brve, mais
srieuse. Les francs-tireurs avaient eu l'audace de revenir par le
fourr jusqu' la lisire du bois. De l,  leur aise, ils avaient
abattu d'un seul coup une vingtaine d'hommes sous leurs balles.
Maintenant, ils se drobaient sans qu'on pt les poursuivre utilement.
On dut se contenter d'envoyer au hasard quelques voles de mitraille
dans la fort.

Ce retour offensif dchana la fureur des Allemands.

Le premier moment d'alarme pass, ils commencrent le pillage et
l'incendie avec une dcision impitoyable, avec une sauvagerie savante.

Tous les habitants ne se laissrent pas dvaliser sans rsistance. Il
y eut des protestations, des rixes, qui redoublrent l'acharnement des
pillards. Quiconque rsistait tait li et cruellement battu.

Un perruquier de soixante ans, vieux soldat d'Afrique, renversa sur le
pav un sous-officier qui avait vid sa caisse et voulait lui arracher
sa montre. On fit le sige de la boutique. Le vieux se dfendit avec
une nergie dsespre. Il assomma deux des assaillants. A la fin, il
succomba. Cribl de coups, lard par les baonnettes, il fut pris,
tran, foul aux pieds dans le ruisseau sanglant. Avec ses rasoirs,
on lui coupa le nez, les oreilles, les poignets. Puis on lui creva les
yeux, et on le jeta, mort ou moribond, dans les ruines de sa pauvre
bicoque, au milieu des flammes.


XVII

Victor Moussemond et l'instituteur avaient t conduits  la Villa des
Roses.

M. Dufriche les vit arriver et demanda au commandant ce qu'on leur
reprochait.

Faites descendre votre fils! lui dit celui-ci pour toute rponse.

--Mon fils! Vous savez bien qu'il ne peut pas bouger. Il se soutient 
peine sur ses bquilles.

--Qu'il vienne immdiatement, ou on ira le chercher.

Prosper descendit, aid par son pre.

L'autre nuit, vous avez soulev contre nous les gens de Verval. Vous
avez dirig l'attaque du pont.

--Moi! Est-ce possible? Vous voyez dans quel tat je suis. Je n'ai pas
quitt la maison une minute.

--Vous ne pouvez gure marcher, c'est vrai; mais on vous a conduit.

--Qui vous a dit cela?

--Je n'ai pas de comptes  vous rendre. Mes renseignements sont srs.

--Je vous jure qu'on vous a tromp.

--Prenez vos dernires dispositions; vous serez fusill avec ces deux
hommes, qui sont coupables comme vous.

--Fusills! s'crirent avec stupeur Savourny et Moussemond.

--Silence!

--Piti! fit Mme Dufriche, se jetant, tout en pleurs, aux pieds du
commandant. Mon fils n'a rien fait. Ne le tuez pas!

Il l'carta avec impatience.

La loi militaire est dure; je le regrette pour vous, madame. Mais il
faut des exemples. La France nous a dclar la guerre et ne veut pas
accepter la paix. Que les Franais en subissent toutes les consquences!

--Monsieur, monsieur! je n'ai pas touch un fusil de ma vie, dit alors
Toto Mousse affol de terreur, avec des gestes de petit enfant qui
supplie. J'ai toujours t pacifique, trs pacifique, moi. Tout le monde
le sait. Informez-vous. Je me suis fait remplacer pour ne pas me battre.
J'aime les Allemands, mon gnral. Ce n'est pas moi qu'on doit punir.
C'est injuste. Qu'on me laisse libre! Papa vous donnera tout ce que vous
voudrez.

--Je ne veux rien de vous.

--Qu'on nous juge, au moins! fit Savourny.

Il n'en put dire davantage. Les soldats poussrent les trois condamns
vers la porte.

Mme Dufriche s'attachait aux vtements de son fils, qui, interdit,
stupfait, s'avanait pniblement.

Arrtez! cria Madeleine qui venait d'entrer.

--Qu'on enferme les femmes! dit le chef.

Mme Dufriche perdit connaissance. Madeleine rsista, fut entrane et
enferme dans le cellier.


XVIII

L'excution eut lieu en haut de la cte, parmi les acacias nains d'une
sablonnire abandonne.

Victor Moussemond qui, pendant tout le trajet, n'avait cess de parler,
d'expliquer, d'implorer, eut un accs de colre folle quand il se vit
perdu sans recours.

Imbcile que je suis! hurlait le pauvre Toto. Dire que j'ai pay
un homme pour partir  ma place! Et dire que cet homme n'attrapera
peut-tre pas une gratignure, tandis qu'on va me tuer comme un chien!

Il se dbattit violemment, voulut s'chapper. Il mordit les soldats, qui
le frapprent alors  coups de crosse,  coups de sabre, lui crachrent
 la figure et l'attachrent contre un arbre en vocifrant: _Capout!
capout!_

L'un d'eux, parodiant la Marseillaise, se mit  chanter devant lui:

  _Qu'un sang impur abreuve vos sillons,
        Tas de cochons!..._

Ma pauvre mre! murmurait Prosper Dufriche.

Et Savourny: Ma pauvre enfant!

Pntrs du mme sentiment, ils ajoutrent presque ensemble: Pauvre
France!

Ils durent creuser eux-mmes leur fosse.

Pendant ce temps, l'officier qui commandait le peloton lisait tout haut,
en latin, dans un brviaire qu'il avait tir de sa poche, les prires
des agonisants.

Croyez-vous en Dieu? dit Prosper  l'instituteur.

--Esprons! fit celui-ci, les yeux levs vers le ciel. Il est impossible
que la fin suprme ne soit pas justice et amour.

Aprs l'excution, les soldats tirrent au sort les vtements des morts.

Ils avaient amen l quelques bourgeois prisonniers, qu'ils voulaient
terrifier par le spectacle de cette tuerie. Ils les forcrent  enterrer
les cadavres et  pitiner par-dessus pour niveler le sol.


XIX

Le lendemain, les Allemands quittrent le pays. Ils emmenaient le maire
et deux notables, la corde au cou, avec menace de les fusiller net, si
la colonne tait inquite en traversant les bois.

Plus de trente habitations avaient t incendies. Onze personnes
avaient succomb, entre autres le vieux Moussemond, l'huissier, le pre
de Victor; on le retrouva  moiti carbonis prs de son coffre-fort.
En partant, l'ennemi tenta de brler la maison Jorre, d'abord pargne
parce qu'une ambulance y avait t installe; mais le feu fut teint,
sans dgts considrables.

La maison Fraisier avait t sauve par un singulier hasard. Un
chirurgien allemand, le brassard sur la manche, un flacon de ptrole
dans la main gauche, un long pinceau dans la main droite, badigeonnait
dj les rayons du magasin, lorsque Constant Fraisier reconnut ce
ptroleur pour un camarade de la vingtime anne, qui, tudiant en
mdecine, avait log  Paris, pendant quelques mois, sur le mme palier
que lui. En souvenir de l'ancien temps, l'homme au pinceau daigna
protger la famille et les biens de son ci-devant voisin.

Mais Lucile, brise dj par le dpart d'Andr, fut, dans cette affreuse
journe, assaillie de telles angoisses, qu'elle en tomba gravement
malade.

Rouillon venait chaque matin prendre de ses nouvelles. Cette maladie
le troublait, l'inquitait au suprme degr. Il avait peu de remords
d'ailleurs, n'ayant tu personne de sa main, et se croyant  l'abri de
tout soupon. Et puis, n'avait-il pas fallu sacrifier trois hommes?
Autant ceux-l que d'autres! C'tait un cas de lgitime dfense.

Il montrait, en outre, une activit tourdissante. Il faisait fonction
de maire; et ce n'tait pas une sincure alors, Verval ayant sans cesse
 hberger les dtachements ennemis qui s'y succdaient rgulirement.

Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait  les satisfaire.
Il admirait leur correction, leur politesse, et mme, disait-il, leur
sensibilit. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils
ne ressemblaient gure  ces chenapans de francs-tireurs!

Il russit  prserver la commune des rquisitions les plus onreuses.
Par son entremise,  dix lieues  la ronde, les fermiers vendaient leur
btail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait
pour presque rien les peaux des bestiaux abattus.

Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint trs populaire.
N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle
attaque du pont, si funeste  la petite ville? N'tait-il pas devenu la
providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le
laissait tranquille, tait bon enfant.

On passait devant les ruines des maisons brles, sans plus y faire
attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts.


XX

A l'inquitude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait
parfois se mler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille
avait t profondment affecte, c'est que l'homme aim par elle avait
t atteint. Le rival heureux n'existait plus.

A certains moments, Rouillon en avait des accs de joie froce et comme
un redoublement de vitalit. Il ne faisait plus mystre de son amour;
bien au contraire, il l'affichait sans rserve, prenant soin de
compromettre Lucile par ses assiduits.

Cependant, l'tat de la malade empirait. Allait-elle donc succomber?
Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aim,
l'aurait tue, elle!

Cette ide maintenant le perscutait. Il en perdit l'apptit et le
sommeil. Il fit venir de Neuville un mdecin renomm. La jeune fille,
que sa mre soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle
se trouva hors de danger.

La convalescence fut longue; et Lucile tait encore bien frle, bien
ple, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina
de si tristes choses.

Son rtablissement ne fut complet que le jour o l'on eut des nouvelles
d'Andr. Il crivait du fond de l'Allemagne. Il tait l prisonnier; l,
il avait t, presque en mme temps que Lucile, entre la vie et la mort.
Une fivre typhode avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien
maintenant, et il annonait son prochain retour.

Au commencement de juillet, un an juste aprs la premire dmarche,
Rouillon reparla du mariage  Constant Fraisier. Celui-ci rpondit
vasivement. Ses affaires allaient mal. Il tait fort embarrass, entre
ce crancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mre, faisait
la sourde oreille aux reprsentations les plus sages, aux supplications
les plus pathtiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation
n'tant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon.

Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas
rompre avant le retour d'Andr, d'abord luda la question, se plaignit
d'tre encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorit
qu'elle tait plus forte et plus belle que jamais. Froisse par ces
compliments agressifs, offense par cette insistance imprieuse, elle
fut prise d'une irritation fbrile, ne put se contenir plus longtemps,
dclara que prsentement elle n'avait aucun got pour le mariage, salua
et sortit.

Rouillon revnt chez lui exaspr. Il rsolut d'employer les grands
moyens. Il dchana les hommes de loi, dmasqua toutes ses batteries.
Fraisier perdit espoir.

Lucile restait, de son ct, aussi intraitable que Rouillon du sien;
elle attendait Andr avec impatience.


XXI

Un matin, Fraisier voulut faire une dernire tentative auprs de
Rouillon.

Je n'ai pas pu lui parler! dit-il en rentrant au magasin. Il ira
jusqu'au bout; il ne nous fera grce de rien.

--Dois-je me vendre  cet homme? rpliqua Lucile avec nergie. Si nous
en sommes l, est-ce ma faute?

Mais subitement, elle se dressa, transfigure, radieuse:

Andr! Andr! s'cria-t-elle.

Et, emporte par un irrsistible lan, elle se jeta dans les bras du
jeune homme, qui venait d'apparatre sur le seuil.

Oui, pre, reprit-elle aprs la premire effusion, oui, c'est lui que
j'aime. Il nous dfendra, il nous sauvera, j'en suis sre. Je ne crains
plus rien maintenant. Mais regardez donc! Il a la croix! Il a l'uniforme
d'officier! Oh! que je suis heureuse! Il ne nous en avait rien dit dans
sa lettre, l'goste! Il voulait voir notre surprise. Vite, il faut nous
mettre au courant.

Andr dut raconter tout au long, puis rpter et rpter encore, la
suite accidente de ses aventures militaires. Aprs Sedan, aprs les
tortures subies au funbre campement de la presqu'le d'Ige, il avait pu
s'chapper, gagner la Belgique. Revenu en France, incorpor  l'arme
du Nord, il avait pris part aux batailles de Villers-Bretonneux et de
Pont-Noyelles, au combat d'Achier-le-Grand. Il avait t dcor et promu
sous-lieutenant le 3 janvier, aprs la victoire de Bapaume.

Bless au front et  l'paule droite devant Saint-Quentin, il tait
retomb entre les mains de l'ennemi, et il avait t intern dans la
Prusse orientale.

A son tour, il voulut savoir tout ce qui s'tait pass  Verval en son
absence.

Tranquillisez-vous! dit-il  Fraisier, en apprenant les dernires
manoeuvres de Rouillon, Lucile a raison de ne plus rien craindre.
D'aprs ce que m'a montr ma mre, nous avons une fortune  prsent; et
je pourrai bientt dsintresser cet homme.

--Oui, c'est la vrit, ajouta Mme Jorre, qui avait accompagn son fils.
Le notaire est venu en personne, hier soir,  la maison, pour m'annoncer
que, toutes informations prises, nous hritons des Moussemond. Ce
malheureux Victor a t fusill sur la cte, tandis que son pre
succombait dans l'incendie. Nous sommes les plus proches, et, je crois,
les seuls parents qui leur survivent.

--Ne perdons pas une minute! reprit Andr. Monsieur Fraisier,
accompagnez-moi chez Rouillon. Nous ne reviendrons pas sans l'avoir vu.
Je lui donnerai ma parole, et au besoin ma signature. Il faut que ses
poursuites cessent immdiatement.


XXII

Ils rencontrrent Rouillon devant sa porte. Il rentrait chez lui. Il ne
put dcliner leur visite et les introduisit dans son bureau. Andr lui
soumit l'tat de la situation dress pour Mme Jorre par le notaire et
s'offrit comme caution de Fraisier.

Mais Fraisier ne pourra jamais vous rembourser! fit Rouillon, tonn au
point d'en oublier ses intrts pcuniaires. Il est insolvable. Pourquoi
le garantissez-vous?

--J'espre tre bientt de sa famille.

--Vous! Comment?

--Depuis longtemps, Mlle Lucile et moi, nous nous aimons.

Rouillon devint livide. Un moment, il resta tourdi du coup.

Ce n'est pas possible! dit-il enfin d'une voix rauque, les yeux braqus
sur le jeune homme avec une expression farouche de stupeur et de haine.
Fraisier, est-ce vrai?

Fraisier hochait la tte sans rpondre, et, le regard oblique, tournait
son chapeau de paille entre ses mains.

Vous m'avez indignement tromp! s'cria Rouillon.

Il s'tait lev, le visage menaant. Fraisier recula.

Andr allait s'interposer, quand la porte s'ouvrit; un brigadier de
gendarmerie parut.

Monsieur Rouillon, dit le brigadier, j'ai le regret de vous dclarer
que je vous arrte au nom de la loi. Voici le mandat; veuillez me
suivre.

Rouillon semblait ne pas comprendre. Avait-il bien entendu? Arrt, lui!
Pourquoi?

Le brigadier tendait le papier. Il lut. C'tait bien contre lui,
Franois Rouillon, qu'tait dcern le mandat.

Que signifie cela? demanda-t-il au gendarme.

--Vous tes prvenu, parat-il, d'avoir eu des intelligences avec
l'ennemi et d'avoir fait fusiller trois personnes.

Rouillon chancela, hagard, accabl. Il avait revu tout d'un coup, avec
une effroyable intensit, la scne de la Villa des Roses. L, devant
lui, sur le guridon du salon, elle luisait comme du feu, la liste des
trois noms, la liste rouge; et il croyait tenir encore ce crayon qui
lui brlait les doigts. Il entendait les voix, les cris, les pas, Mme
Dufriche suppliante, Madeleine entrane brutalement, puis, sur la
route, Victor Moussemond rptant aux soldats: Je n'ai pas touch un
fusil! J'aime les Allemands, c'est injuste!...

Ainsi, cette abominable dnonciation, ce triple meurtre, aboutissait 
quoi? Au mariage de Lucile avec Andr Jorre qu'elle aimait, avec Andr
enrichi par son crime,  lui Rouillon, par ce crime qui maintenant,
comme un monstre mal dompt, se retournait contre le criminel pour le
mordre au coeur!

Il se sentait dfaillir. Par un violent effort, il reprit possession de
ses facults. tait-il donc perdu sans rmission? Avait-on des preuves?
C'tait invraisemblable. Pourquoi les Prussiens auraient-ils tmoign
contre lui? Ces rflexions rapides lui rendirent un peu de calme.

Ds que je serai libre, dit-il  Fraisier, nous reparlerons de votre
affaire. Excusez-moi; il faut que j'aille voir ce qu'on me veut. Je n'y
comprends rien.

Puis, s'adressant au brigadier:

Je vous suis, mon brave. Il doit y avoir mprise; tout sera vite
clairci.


XXIII

Les preuves que Rouillon croyait impossibles  produire, taient
acquises contre lui.

Tant que l'ennemi avait occup Verval, tant que la tranquillit n'avait
pas t compltement rtablie, Madeleine Cibre avait gard son secret.
Elle ne se dcida pas sans trouble et sans dchirement  perdre le
misrable qu'un moment elle avait aim! Mais chaque jour,  toute
heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient
recueillie, sauve, et dont le fils unique avait t victime d'une si
odieuse lchet. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout  M.
Dufriche. Elle lui remit la pice dcisive. La justice fut saisie.

Devant le Conseil de guerre, Franois Rouillon eut d'abord une attitude
hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes  qui, pendant
l'invasion, il avait procur des affaires si lucratives. Est-ce que tout
le monde, sauf les enrags, ne professait pas la plus grande estime pour
lui  Verval? Certes, les tmoins  dcharge ne lui manqueraient point.

Nant que tout cela! De la fosse o il la croyait  jamais ensevelie, la
vrit se dressa, irrsistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproch de
le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans piti. M. et
Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes
circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident
dcisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du
jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrive des Allemands,
s'tait rfugie dans le salon, o, blottie derrire un rideau, elle
avait assist  toute la scne de dnonciation, qu'elle voqua avec une
ingnuit terrible.

Quand elle eut termin, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui
remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel.

C'est vrai, dit-il, je suis un misrable. Condamnez-moi, et qu'on en
finisse au plus tt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'tais
jaloux; je n'ai pu rsister  la tentation de perdre ceux que ma
jalousie souponnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a
survcu; bientt il pousera celle pour qui je vais mourir. Voil mon
chtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un
tratre. Je n'ai rien tram contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais
vcu.


XXIV

Condamn  mort, il refusa de se pourvoir en grce.

Quand, aux premires pleurs de l'aube, on lui annona que l'heure
suprme tait venue, il pronona ce seul mot: Enfin!

Je me repens, dit-il  l'aumnier; et mon repentir est profond, absolu,
rsign. Je ne saurais offrir autre chose au bon Dieu, s'il y a un bon
Dieu, ce qui me parat invraisemblable. N'insistez pas! Mais vous pouvez
me rendre un service. Voudrez-vous remettre, vous-mme, ce billet  Mlle
Fraisier? Il est ouvert, je vous prie de le lire. Vous verrez que rien
n'y est compromettant pour vous ni pour elle.

La lettre tait ainsi conue:

J'aurais voulu vous revoir, mademoiselle Lucile, et vous supplier, non
de me pardonner, mais d'avoir quelque piti pour moi.

Ce qui me dsespre, c'est l'excrable souvenir que je vous laisse.

Certes, je suis chti justement. Et pourtant, aim par vous, j'aurais
t un honnte homme. Tout le mal vient de ce que vous n'avez pu
m'aimer. Ce n'tait pas votre faute, je le sais. Ce n'tais pas non plus
la mienne.

Je vous pardonne ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore  cause
de vous. Jamais vous ne serez aussi heureuse que je suis malheureux.

Je n'ai que des parents loigns. Entre eux et moi aucun lien, aucune
affection. Je vous lgue toute ma fortune. Acceptez-la pour secourir
ceux auxquels j'ai nui, pour rparer autant que possible le mal que j'ai
fait. C'est un devoir pour vous.

Tchez de m'oublier. Adieu.


XXV

Il faisait dj grand jour.

Rouillon monta avec l'aumnier dans une voiture du train des quipages
militaires.

Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer
devant le poteau, prpar au pied d'une des buttes du polygone.

Il ne voulut pas qu'on lui bandt les yeux. Pendant que l'officier
d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son
jugement, il ta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture
finie, il embrassa l'aumnier et resta seul devant le peloton
d'excution.

Alors, par cet instinct, si profondment humain, qui entrane les
moribonds  ressaisir et  rsumer leur existence entire dans une
manifestation suprme, il chercha une ide, un mot, un cri, o exhaler
tout son tre. Mille souvenirs s'veillrent en lui avec une promptitude
et une acuit magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer,
pour les avoir lues  et l, dans les journaux, dans les romans,
ou mme dans ses petits livres d'colier, les dernires paroles des
condamns clbres. Pouvait-il crier comme eux: Vive le Roi! ou:
Vive la France! Vive la Rpublique! Vive l'Humanit! Non. Il voulait
pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinment, passionnment.
Dans son enttement enfantin et tragique, il mettait  le vouloir tout
ce qui lui restait de libre volont. Il n'avait plus qu'une seconde. Il
ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement
alors, avec une prcipitation fbrile, il cria d'une voix folle, d'une
voix tonnante: Vive la Mort!


XXVI

Vive-la-Mort, tel est le sobriquet funbre sous lequel se perptue, 
Verval, la mmoire de Franois Rouillon.

Le petit voiturier, qui rcemment me contait cette histoire, m'avait dit
en guise de prambule:

Voulez-vous que je vous fasse connatre l'aventure de Vive-la-Mort?

En guise de conclusion, il ajouta:

Mieux vaut crier: Vive la Vie! n'est-ce pas, monsieur?

Ce brave garon n'avait pas subi la pire des invasions rudesques, celle
de Schopenhauer, de Nietzsche et de Hartmann.


_La Revue du Nord_. 1891-1892.




Le Mariage d'Octave


I

Ma cousine dith me ddaignait profondment et j'admirais profondment
ma cousine dith. Et, certes, nous mritions bien, elle, cette profonde
admiration, moi, ce profond ddain.

Portrait de ma cousine: mignonne  ressusciter Ronsard; pas plus grande
que Cendrillon, mais princesse jusqu'au bout des doigts; avec des
yeux d'un brun dor et un tout petit front de desse, autour duquel
ondulaient, flottaient, volaient de lgers cheveux blonds, plus ariens
que les spirales de fume d'une cigarette orientale.

Ma cousine savait merveilleusement s'habiller. Sa mise lui tait aussi
personnelle que l'clat de son regard et le rayonnement de son sourire.
Et sous ses toilettes, les plus simples ou les plus splendides,
elle s'panouissait aussi naturellement qu'une noble fleur parmi sa
frondaison capricieuse.


II

Telle tait ma belle cousine, qui me ddaignait, non sans raison. Moi?
figurez-vous un grand diable trs bouriff, ni laid ni joli, habill
par le tailleur paternel,  peine sorti de l'ge bte, moiti tudiant,
moiti homme, Parisien de la rive gauche, avide de toute science, de
tout plaisir, dvergond au cabaret, et n'osant pas parler  une jeune
fille dans un salon. J'idoltrais follement, frntiquement, sottement,
les femmes en gnral et en particulier ma cousine dith; et comme tous
ceux qui idoltrent follement, frntiquement, sottement, les femmes en
gnral et leur cousine en particulier, j'tais aussi malheureux que
maladroit en amour.

Les femmes n'aiment gure que les hommes qui commencent par s'aimer
eux-mmes. Il faut leur donner l'exemple. Pour ma part, je manquais
totalement de cette confiance imperturbable qui fascine les faibles et
les ignorants. Puis je ne savais ni bostonner, ni chanter au piano, ni
inventer une charade, ni organiser de petits jeux innocents. Une fois,
dans un bal, en voulant prendre avec les dents,  cloche-pied (une
figure de cotillon me l'imposait, hlas!) un sac de bonbons pos sur un
tabouret, il m'tait arriv de glisser et de tomber lourdement, de tout
mon long, aux pieds de ma cousine.

Jadis mon oncle avait vaguement parl d'un mariage possible entre elle
et moi; ma tante avait souri, mais dith avait fait la moue.


III

Je ne lui inspirais dcidment que de la piti. Je ne l'ignorais pas.
J'en vins  me dire: Mon bon ami, ta belle cousine n'est point faite
pour toi. Et je me mis  travailler,  m'amuser, comme travaillent et
s'amusent les coliers parisiens. Je n'tais malheureux que de loin en
loin, et j'avais pour me consoler d'assez nombreux camarades des
deux sexes. Je finis rellement, j'en demande pardon aux personnes
sentimentales, par ne plus trop penser  ma cousine. a n'est ni coeur,
ni chair, ces petites cratures-l, m'criais-je; c'est tout taffetas!

Les jours, les mois passrent. J'obtins mon dernier diplme. Je pris
des vacances, je voyageai. Je revins me faire inscrire comme avocat
stagiaire au Palais de Justice. Ma cousine dith devenait de plus en
plus adorable et de plus en plus hautaine. Mais je ne pensais plus, oh!
plus au tout  elle. Cela ne m'empchait pas d'aller rgulirement, en
bon neveu, voir mon oncle et dner chez ma tante. Mon oncle me battait
au billard, ma tante m'humiliait au whist; et j'tais bien vu dans la
maison, sauf par la princesse Tout-Taffetas, par cette inaccessible
dith.


IV

En voyage,  Genve, dans une pension bourgeoise du quai des Eaux-Vives,
frquente par les touristes de toutes les nations, j'avais fait la
connaissance d'un jeune Athnien, rpondant au nom sonore de Philippe
Sbastopoulos et passant pour archimillionnaire. Ce grand gaillard brun,
 la barbe touffue,  la taille athltique,  la physionomie calme et
forte, aux yeux trs noirs, trs doux et paresseusement passionns, 
la voix singulirement pntrante, m'avait pris en affection  table
d'hte, aprs plusieurs conversations o nous nous tions trouvs du
mme sentiment et du mme avis. Pendant trois semaines, il m'avait
entran  travers les monts et les lacs, citant des vers d'Homre, et
clbrant la beaut des jeunes Anglaises voyageuses. Nous nous tions
quitts excellents amis, et nous tions retourns, lui  Londres, chez
un grand ngociant de la Cit, son compatriote, et moi  Paris, aprs
avoir chang nos photographies et jur par le Styx de nous crire
toutes les semaines. Je n'avais jamais reu depuis lors une ligne de
lui, il n'avait jamais reu un mot de moi.

Mais un matin, comme j'ouvrais ma porte pour aller djeuner, je tombai
soudain dans les bras de Sbastopoulos. Nous crimes sept fois: Hourra!
Et je lui dis gravement:

Salut, Philippe aux pieds lgers. Par Hercule, sois le bienvenu sous
mon toit. Quelles nouvelles m'apportes-tu des charmeresses britanniques?

--Octave, elles ne me charment plus, ces grandes filles d'Albion  la
poitrine plate et aux pieds kilomtriques. Elles sont belles et btes
comme des dahlias. Vive la France! j'aime  Paris.

--A Paris!

--Oui, je suis ici depuis quinze jours, et depuis quatorze j'idoltre
une crature aussi adorable que peu farouche.

--Qui s'appelle?

--Nomi de Riol.

--Oh! la fine fleur du panier parisien; une reine du monde o l'on aime
vite!

--Il y a treize jours au moins que j'aurais d me prsenter ici. Mais
elle m'a fait perdre la tte. Il a fallu pour me rendre la mmoire, que
sa petite amie, Cline Orange, vnt tout  l'heure s'inviter  passer
la journe avec nous, ayant  se distraire de je ne sais quel chagrin
d'amour. Va chercher un ami, m'a dit Nomi aussitt; je n'aime pas
avoir un cavalier pour deux. Alors j'ai song  toi, et me voil.
Viens-tu djeuner sans faons?


V

Ce jour-l, justement, j'avais toutes sortes d'affaires trs srieuses;
je n'en trouvai que plus de charme  accepter cette invitation
dpouille d'artifice.

On djeuna chez Nomi. On se grisa lgrement. Au dessert, Cline
s'pancha dans mon sein. Nomi me reprocha de ne pas tre assez
consolant. Je devins affectueux. Trop affectueux! objecta alors Nomi.
Elle fit atteler; et fouette, cocher! Oh! le beau cocher  fourrures! A
la place de Sbastopoulos, j'aurais t jaloux.

Les roues tournaient, ma tte aussi; l'glise de la Madeleine vint
majestueusement  notre rencontre; de chaque ct les maisons
dfilaient, les passants fourmillaient. Puis les arbres des
Champs-Elyses s'branlrent; puis l'Arc-de-Triomphe, tel qu'un
gigantesque lphant de pierre, se dressa sur ses hautes jambes
massives; puis les buissons du Bois s'agitrent devant nos chevaux. Les
deux dames bavardaient comme des perruches; et de temps en temps, 
propos de rien, tous les quatre  la fois, nous clations de rire. Je
fumai un londrs exquis. Mais tout  coup j'eus un soubresaut, et la
jeune Cline s'cria: Qu'a-t-il donc? Est-il malade? Le voil ple
comme la vertu.

J'allguai un blouissement. J'avais t brusquement dgris. Notre
voiture venait de croiser celle de mon oncle! Ma tante, en chapeau de
velours grenat, m'avait jet un coup d'oeil terrible; et ma cousine, en
rubans bleus, avait promen sur nous un regard de stupfaction. J'en
restai longtemps rveur.

A dner, cette vision rapide s'effaa peu  peu de mon esprit. Cline
tait irrsistible, la petite sainte nitouche, avec ses airs de
perversit ingnue. Je me sentis de nouveau gris. Tout ce que j'avais
de drleries dans la cervelle partit comme un feu d'artifice. On me
permit un baiser sur une joue, un baiser sur l'autre joue, un troisime
baiser sur les lvres. Je redevenais tendre. Nomi proposa d'aller au
thtre. Personne ne voulait. Elle tint bon. tait-elle prise d'un
tnor? On jouait Faust  l'Opra. Il fallut y aller. La voiture roula
dans la nuit sur le pav des rues; puis, subitement, nous nous trouvmes
en pleine lumire, dans une loge de face, au milieu d'une assistance
silencieuse, qui coutait avec recueillement le premier duo de Faust et
de Mphisto.


VI

Ayons de la tenue! me souffla ce bon Sbastopoulos. Nous nous
efformes d'tre calmes. Mais en vain. On nous chuta du parterre. Un
monsieur faillit me provoquer en duel. L'ouvreuse vint mielleusement
nous conseiller d'changer nos observations un peu moins haut. A
l'entr'acte j'allai chercher des bonbons, et nous nous apaismes  les
croquer. Cline les trouva si doux, qu'elle n'eut pas honte de me donner
un baiser sonore au fond de la loge. On se retourna vers nous; je
m'avanai pour payer d'aplomb et je me mis par contenance  lorgner
vaguement.

Fatalit! Au bout de ma lorgnette, dans une loge peu loigne de la
ntre, que vois-je? Est-ce une hallucination? Je suis gris, ce n'est pas
possible. Mais si! c'est bien eux. Hlas! oui. Eux! vous devinez qui.
Mon oncle, ma tante, ma fire cousine dith! Mon oncle me regarde du
coin de l'oeil. Ma tante est rouge comme une botte de pivoines; ma
belle cousine semble toute pensive. Vainement j'carte l'impitoyable
lorgnette. Ils sont l, ils y restent.

Dcontenanc, je me rejetai vivement dans l'ombre. Cline, curieuse
comme la police et maligne comme la fivre, devina vite. Octave a des
parents dans la salle; on a reconnu Octave, nous compromettons Octave.
Jeune homme, o sige ta tribu?

Et, des yeux, elle fouilla toutes les loges avec la plus scrupuleuse
impertinence. Je ne savais comment la modrer. Heureusement la toile se
relevait. Siebel chanta ses couplets timides et passionns:

  _Dites-lui que je l'aime!..._

J'avais envie de pleurer. Cette musique m'nervait. Il me semblait,
chose tonnante! que mon coeur chantait avec Siebel, non pour Cline,
mais pour dith. Je n'osai la regarder, mais son image me hantait.

Tout l'acte me parut divin, de fracheur, d'harmonie, de passion.

L'entr'acte suivant fut terrible! On me taquina, on me questionna 
outrance. Je voulus filer. Impossible! Je dus prendre les dames par la
douceur et leur faire de fausses rvlations.

Vers la fin, une angoisse me saisit: Si nous allions nous rencontrer
dans l'escalier!

Je fis tout pour viter ce qui me semblait le comble de l'opprobre,
htant d'abord le dpart, puis le retardant, et, aprs la lorgnette,
cherchant les gants que pralablement j'avais fait disparatre dans mes
poches. Tout fut inutile. Cline prit mon bras, m'entrana vers le grand
escalier, et je me trouvai nez  nez avec ma belle cousine. J'hsitai
une seconde. Puis, par une hardiesse qui,  moi-mme, me parut trange,
je passai mon chemin, n'ayant de regards que pour ma compagne et
affectant des prvenances infinies. Enfin, nous sortmes du thtre.
Ouf! je respirai.

Sbastopoulos voulut souper. Je me grisai cette fois si effroyablement
qu'on fut oblig de me faire reconduire chez moi.


VII

Je ne me dcidai que quinze jours plus tard  retourner chez mon oncle.
Ma tante eut une manire de me recevoir qui m'enrhuma du cerveau
instantanment. Mais ma cousine eut l'air de ne pas me garder rancune.
Je restai  dner. Ma cousine fut avec moi d'une amabilit singulire.
Elle parla joyeusement du bal o elle devait aller le soir mme.

Mon oncle tait taciturne. Aprs le repas, il me prit  part et me dit:
Tu mriterais!... Tiens! tu aurais mieux fait de ne pas revenir... On
ne se montre pas comme a en public. Ma femme est furieuse.

J'allais me retirer, l'oreille basse, quand dith vint  moi, riante,
coquette, pimpante, et roucoula d'un ton infiniment clin:

Est-ce que M. Octave daignera danser avec nous ce soir?

--Oh! fit sa mre.

--M. Octave est peut-tre engag ailleurs, reprit la douce crature.

Ma tante tait stupfaite; mon oncle rflchit, puis il me dit:

Viens!

Et je les suivis, ayant, moi aussi, une invitation pour ce bal.

Ma cousine semblait ne vouloir valser qu'aux bras de son cousin. Ma
tante tait de plus en plus ahurie.

Huit jours plus tard, aprs dner, dith ouvrit le piano. Nous tions en
famille, nous quatre seulement. Je lui demandai si elle ne chanterait
pas. Elle fit une moue gracieuse. J'avais beaucoup tudi la musique
depuis quelque temps. Je me mis sur le petit tabouret, devant le clavier
blanc et noir. _Faust_ me vint par hasard sous les doigts. dith chanta
l'air de Siebel, et je l'accompagnai jusqu'au bout, sans faute, mais non
sans motion:

Dites-lui que je l'aime!...

Mon oncle rflchissait de nouveau, ma tante n'en revenait pas.

A Nol, je conduisis le cotillon avec dith.

Au jour de l'an, je me rconciliai avec mon oncle; au carnaval, avec ma
tante.

A la mi-carme, je demandai  ma cousine si elle me dtestait toujours
comme autrefois. Elle me rpondit: Oh! bien plus! et rougit en riant.

A Pques, mon oncle me dit: Farceur! tu ne mrites pas ton bonheur! Et
ma tante: Au moins, vous tes bien sr d'aimer dith? Vous avez fait de
telles folies, Octave! Je jurai que j'tais devenu sage.

Au mois de mai, mois des roses, j'pousai ma belle cousine.

Sbastopoulos est secrtaire d'ambassade  Rome.

Nomi joue la comdie sur je ne sais plus quelle scne subventionne.

Cline Orange est duchesse de la main gauche.

Et la musique de Gounod sera toujours pour moi la plus belle musique du
monde.

_La Renaissance artistique et littraire._ 26 avril 1873.




La Demoiselle du moulin


I

Quand les Allemands investirent Paris, en 1870, ils occuprent le bourg
de Marfleury, sur la petite rivire l'Yvrine,  sept ou huit lieues de
la capitale. La garnison s'y renouvela frquemment pendant les premiers
jours du sige. Au bout de quelque temps, on y laissa  demeure un corps
d'occupation peu nombreux, sous les ordres d'un rsident civil et d'un
lieutenant.

Les soldats essayrent de se familiariser avec les habitants et les
habitantes. D'abord, ils apprivoisrent les petits enfants par leurs
caresses et leur apparente bonhomie; mais ils virent bientt les enfants
mme s'carter d'eux, et, sauf quelques rares exceptions, ils ne
rencontrrent partout qu'un accueil parfaitement glacial. On les voyait
errer au bord de l'eau ou sous les grands arbres de la promenade, les
pieds symtriquement lourds, le corps roide, la tte droite et carre
sous la casquette de petite tenue, une branche casse  la main,
un cigare noir  la bouche, et dans les yeux une sorte de lente et
machinale rverie.

Le lieutenant, jeune homme de famille noble, tait srieux, bien fait,
suffisamment instruit, avait des manires distingues et parlait sans
accent notre langue. Il s'ennuyait de cette interminable guerre,
crivait le plus de lettres qu'il pouvait, et trouvait encore de
nombreux loisirs. Souvent il prenait un bateau et descendait le cours
de l'Yvrine en compagnie d'un sous-officier favori, avec lequel il
partageait les cigares qu'il se faisait adresser.

Sur l'Yvrine, il y a un moulin. Le meunier tait un gros courtaud, tte
dans les paules, cheveux ras et grisonnants, large face, large bouche,
teint sanguin sous le hle, menton empt, oeil  fleur de tte. La
famille du meunier se composait simplement de sa femme et de sa fille.
Madame la meunire, personne d'une quarantaine d'annes, longue et
maigre, avait le visage mat, l'oeil clair et sec, les lvres minces, le
front troit, l'air pre et envieux. Pour la demoiselle du moulin (c'est
ainsi qu'on disait dans le pays), elle ne ressemblait gure  ses
parents. Amdine tait frache comme le mois de mai, belle comme la
premire rose du printemps et douce comme une petite fauvette. Sous ses
fins cheveux blonds, elle avait la grce et le charme. Sa mre, fort
ambitieuse, l'avait mise,  douze ans, dans un couvent de premier ordre;
elle y tait reste trois annes sans apprendre ni oublier beaucoup de
choses, et tait revenue, aussi franche, aussi nave, aussi simplement
belle, mais un peu plus songeuse, rgner, comme une petite fe, sur
l'cume argente qui sortait de la roue du moulin.


II

Le lieutenant Karl descendit un jour la rivire jusqu' la prairie du
meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs
fois et se sentit bientt tout  fait pris d'elle.

D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible
de se cacher son amour, il s'effora de le vaincre. Tout conqurant
qu'il ft, il n'y russit pas. Les petites boulottes, qui avaient
jusque-l brill dans sa mmoire, plirent, s'vanouirent devant
les yeux bleus de l'trangre. C'en tait fait: il tait amoureux,
profondment amoureux.

Il en fut humili, il en fut irrit. Il songea  enlever Amdine de vive
force; cela lui parut vite absurde. Il tcha d'oublier, puis il voulut
demander un changement de rsidence. Mais l'image d'Amdine lui restait
au coeur, et il entendait en rve le son de sa voix frache et pure.

Quand la passion eut compltement envahi l'envahisseur, quand elle eut
extermin les souvenirs gnants, les scrupules et les hsitations, il ne
pensa plus qu' une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour
s'introduire dans la maison, il dploya une diplomatie digne du premier
ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-mme, apprit les
habitudes de la famille, sut le caractre du pre, celui de la mre,
leurs cts faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au
moulin, caressa les animaux, chelonna ses progrs et finalement parvint
 entrer dans la place.

Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunire n'tait
pas moins intresse que son mari. Elle caressait un idal: faire de sa
fille une dame, une riche et belle dame, qui pt mpriser pre et mre.

Les temps qu'on traversait taient durs, en vrit.

On tait singulirement gn au moulin; une mauvaise spculation avait
emport la plupart des conomies de la maison. Les avarices et les
ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amdine
fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle
pleurait, en entendant les coups redoubls des canons du sige.

Karl gagna vite les bonnes grces du pre et de la mre. Il les flatta,
leur fora la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra dsol
de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France
et de l'Allemagne, et soupira longuement aprs une paix loyale et
prochaine.

Il devint l'hte coutumier du moulin. Amdine sentit tout de suite
qu'elle tait aime de lui, que c'tait pour elle seule qu'il venait.
Elle perdit sa gat, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se
montrer froidement rserve, ddaigneusement distraite.

Elle eut beau faire; Karl, oisif et dconcert, s'enfonait de plus en
plus dans son amour. Il avait d'abord song  un enlvement, puis  une
sduction; il tait absorb maintenant par une srieuse et mlancolique
rverie. Amdine restait indiffrente.


III

Cependant Paris affam capitula; la paix fut signe. Les Allemands
durent vacuer Marfleury. Avant de partir, car il fallait absolument
partir, Karl ne put rsister  la tentation d'ouvrir son coeur  la
jeune fille. Il s'tait toujours montr si respectueux envers elle,
qu'on ne faisait plus scrupule de les laisser ensemble.

Ils taient donc seuls dans le pr, sur le bord de l'eau. Karl dit:

Mademoiselle, nous allons bientt vous quitter.

--Ah! fit-elle simplement, avec une intonation qui signifiait: Plt 
Dieu que vous ne fussiez jamais venus!

--J'en suis dsespr, reprit-il, aprs un silence.

--Dsespr d'tre victorieux?

--Comme vous dites cela! on croirait que c'est moi qui ai dchan cette
guerre.

Elle ne rpliqua rien.

Oh! vous ne nous aimez pas!

Nouveau silence.

Si l'un de nous vous aimait cependant... de tout son coeur... de toute
son me!... Est-ce que vous ne voudriez mme pas l'couter?

--Si l'un de vous avait ce mauvais got, il ferait mieux de se taire.

--Pourtant, il faut que je vous parle. Oh! ne vous loignez point; que
craignez-vous de moi? N'entendez-vous pas que ma voix tremble? C'est que
je vous aime; oui, le mot est dit, je vous aime.

Elle fit un mouvement d'incrdulit.

Vous ne le croyez pas, vous ne voulez pas le croire. Hlas! je quitte
demain votre pays. Quand le temps aura commenc  faire oublier les
misres de cette lutte funeste, je reviendrai. Je n'aurai plus cet
uniforme, qui maintenant vous irrite encore. Je vous reverrai, si
vous le permettez. J'aurai l'assentiment de ma famille, et peut-tre
obtiendrai-je l'assentiment de la vtre, pour vous aimer. Adieu; pensez
 tout cela. Je ne saurais tre heureux que par vous, et pour vous je
sacrifierai tout ce qu'un honnte homme peut sacrifier  une femme.

Amdine le regardait fixement. Elle ne rpondit pas un seul mot.

Une rougeur monta au front du jeune homme; il baissa les yeux, avana un
instant sa main comme pour prendre celle d'Amdine et la porter  ses
lvres. Mais il n'osa pas, salua gauchement et partit.


IV

Un an aprs, il revint; il vit le meunier et la meunire, il les invita
 visiter sa mre qu'il avait amene  Paris.

Sa mre, devenue veuve  trente ans, tait une bonne petite femme, ronde
et sentimentale; elle l'adorait et s'tait laiss endoctriner par lui.
Karl exposa sa situation de famille et de fortune aux gens du moulin;
cela fait, il leur demanda nettement la main de leur fille, ou du moins
l'autorisation de la lui demander,  elle-mme. Les bonnes gens furent
bahis. Il y avait devant eux un titre et des millions. Un peu revenus
de leur bahissement, ils finassrent; ils voulurent se consulter,
consulter leur fille, et promirent une rponse dans un court dlai.

De retour au moulin, grande confrence entre eux, entre eux deux seuls,
bien entendu. Ils russirent  se convaincre mutuellement qu'il n'y
avait aucun mal  prendre pour gendre un honnte Prussien, noble,
millionnaire, et rsolurent de se faire allouer une petite rente pour
pouvoir vivre  Paris sans faire honte  leur fille.

Un reste d'inquitude les agitait. Que penserait-on dans le pays? Ils
allrent voir le notaire, un vieux renard toujours ras de frais et
pantalonn de noir. Le notaire entra en extase et demanda  rdiger le
contrat. Ils allrent ensuite chez le maire, picier en gros et usurier
en dtail. Le maire s'cria, l'histoire entendue: Parbleu, vous avez
une sacre chance; ce n'est pas mon imbcile d'Oscar qui, pendant sa
captivit en Silsie, aurait song  sduire une marquise. En avant les
violons! Le soir, les deux poux bavardrent fort tard, et la meunire
but mme un petit coup de cognac dans le verre du meunier.

Le lendemain, elle prit Amdine  part: Le lieutenant Karl est revenu.
Tu ne sais pas, fillette? il est baron et trs riche. Sa mre est avec
lui  Paris.

--Vous l'avez vu?

--Oui; il nous a parl.

--Ah!

--Tu ne devines pas ce qu'il nous a dit?

--Peut-tre!

--Eh bien, voyons, que devines-tu?

--Il vous a parl de moi?

--Justement!

--Veut-il toujours m'pouser?

--Plus que jamais. Il demande ta main.

--Je ne l'pouserai pas, ma mre.

--Comment? Que dis-tu l?

--Jamais je n'pouserai un Allemand.

--Et pourquoi donc?

--Parce que je ne puis; cela me semble dfendu.

Insistance de la mre, dngations absolues de la fille.

Le pre s'en mla et ne fut pas plus heureux. Karl demanda  voir
Amdine.

Qu'avez-vous contre moi?

--Rien!

--Croyez-vous que je ne vous aime pas?

--Je crois que vous m'aimez.

--Croyez-vous ne pouvoir tre heureuse avec moi, qui ne pourrai tre
heureux sans vous?

--Je ne puis vous pouser.

--A cause de la guerre?

--Oui.

Et elle le quitta.

Il courut aprs elle: Vous ne pourrez donc jamais me pardonner?

Elle tremblait.

Il m'a sembl, fit-il, que vous tiez bonne et franche; ayez piti de
moi!

Il lui prit la main. Elle leva les yeux; des larmes roulaient sous ses
paupires.

Je ne vous ai jamais dit, murmura-t-elle, que je ne vous aimerais
jamais; seulement je ne puis tre  vous, je me mpriserais moi-mme.
Adieu!


V

Ce fut tout. Le jeune homme ne put obtenir la moindre promesse, la plus
faible esprance.

Amdine resta songeuse, triste. Ses parents ds lors ne cessrent de
lui reprocher amrement ce qu'ils appelaient ses sottises. Elle avait,
disaient-ils, ruin la famille. Elle fut plusieurs fois demande en
mariage et repoussa toutes les demandes.

Elle dprissait chaque jour. Elle s'alita. On dsespra de la sauver.
Elle mourut.

Le meunier et la meunire n'en restrent pas moins furieux contre elle.
Ils rptaient, quand on voulait les consoler: Comprend-on une enfant
comme celle-l! Nous lui avions tout donn, ducation, bien-tre, bonnes
manires, et elle nous a fait manquer notre fortune. Oh! les enfants
sont ingrats. Elle nous a ruins, ruins!

Le lieutenant Karl essaya d'oublier. Il se battit en duel pour une
danseuse. Il fut tu net.




Par une Nuit de Neige


I

Ah! c'tait fini, c'tait fini. Je lui avais crit que c'tait fini. Je
l'avais vue l-bas, devant la grille du parc, dans cette rue large, sous
ce ciel d'hiver et ces arbres noirs, s'appuyant, avec les clineries que
prennent les femmes pour ceux qu'elles aiment, au bras de ce jeune homme
qui se penchait vers elle, lui parlait, lui souriait.

Et je la dtestais. J'aurais voulu qu'elle vt combien je la mprisais.
Je lui adressai des paroles mchantes, comme si elle et t devant
moi. Puis vinrent les reproches, et aprs les reproches les souvenirs
d'amour. Ma colre tourna peu  peu en douleur, mes reproches en
regrets, mes invectives en sanglots. Mes yeux secs et brlants se
remplirent de larmes. J'tais las comme si l'on m'et battu. J'avais le
coeur bris, la tte vide. Je restai seul, muet, dans le funbre silence
de ma chambre froide, sous une invincible torpeur...

Qu'est-ce que j'entends? On monte, on vient. C'est un frlement,
caressant comme le prlude d'une symphonie; c'est un bruissement, lger
comme un frisson avant l'essor. C'est elle, n'est-ce pas? C'est elle.
On frappe. Oh! c'est bien elle. Une voix m'appelle doucement. C'est sa
voix, sa voix pure et profonde, sa voix divine. Elle entre; tout mon
coeur bondit au-devant de sa beaut. C'est elle, c'est elle; c'est toi!

C'est la bien-aime! Je suis  ses genoux, je couvre ses mains de
baisers. Que m'importe le reste du monde? Elle est l, mon adore, mon
ciel, ma lumire, la fleur chantante de ma vie, l'panouissement parfum
de mon printemps, le rayon qui fait le jour dans mon me. La voil,
je l'ai dans mes bras. Je l'aime, je l'aime, je l'enveloppe de mon
frmissant amour.

Pardonne-moi! me dit-elle tout bas; et le murmure de sa voix frache
tinte entre ses lvres, comme une source qui chante en glissant sous les
glantiers.

Te pardonner! N'es-tu pas mon amour, ma vie, ma beaut? C'est moi qu'il
faut excuser de t'avoir souponne un instant. Tu n'as aim, tu n'aimes,
tu n'aimeras que moi, moi seul. J'ai mal vu; c'tait une autre que toi,
qui souriait l-bas, je ne sais o, dans un autre monde,  un tranger,
 quelqu'un qui n'est pas de notre race, qui habite un pays inconnu, ne
parle pas notre langage, et ne saura jamais o ta douceur me transporte,
me berce, me console. Viens, nul ne t'idoltrera comme moi. Tu ne
pourras plus vouloir un autre amour. Tu me fuirais en vain. Tu es mon
espoir suprme, et vers toi m'entrane une ternelle adoration. Ah!
restons ainsi, les yeux dans les yeux, les coeurs confondus, dans le
silence de l'extase infinie.

Elle s'incline vers moi. Je sens ses cheveux dnous effleurer mon front
de leur caresse. La folie me vient; je veux me lever, l'emporter dans
mes bras...

Mais une douleur vague me pntre. O suis-je? O a-t-elle fui? Une
clart ple me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noy, sur la
tte duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je
regarde, je fais un effort, je porte les mains  mon front,  mes yeux.
Hlas! j'ai rv. Songes que tout cela! chimres! Accabl, je m'tais
assoupi; voil tout. J'avais oubli; puis je m'tais souvenu, j'avais
regrett, dsir, song, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en
voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes.

Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beaut, mon me.
Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais
transforme en desse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour
t'adorer. Arrire, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je
mettais de mon me en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre
de ton pidestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me
laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester
pour moi les fes du printemps; et peut-tre ne briseront-elles pas si
tt mon rve et mon bonheur.


II

Je pleurai, pleurai lchement. Le jour vint. On frappa  ma porte. Je ne
rvais plus cette fois. La bonne vieille concierge entra, apportant une
lettre:

Mon pauvre ami, ne me reproche rien. Je ne pouvais rellement pas
rester avec toi.

Je me suis prive de tout pendant six mois. Je maigrissais,
j'enlaidissais. Je le voyais bien, tu le voyais bien aussi. Nous tions
trop pauvres. Tu ne m'aurais plus aime longtemps.

Puis, il faut te l'avouer, j'ai un enfant, un petit enfant de deux ans,
et je n'avais plus d'argent  donner  ma mre pour l'lever. Ma mre
m'a menace de me le renvoyer  Paris, o il mourrait. Il est si faible,
si dlicat, le pauvre petit! Tu ne l'as pas vu, tu ne le connais pas.
Pardon.

Oh! je ne t'ai pas fait d'infidlit. C'est mon ancien amant que je
reprends. C'est lui le pre, comprends-tu?

Il m'pousera peut-tre. Que veux-tu que je fasse? Il est riche; et
depuis qu'il m'a quitte, il m'aime davantage.

Sa famille comptait le marier  une fille laide. C'tait arrang. Il
a bien voulu, puis il n'a plus voulu. Il m'a crit. Je ne lui ai pas
rpondu d'abord. Il est all chez Albertine, un jour qu'il savait devoir
m'y trouver. Il m'a prie, supplie; il m'a parl de l'enfant. J'ai
pleur tout un jour et toute une nuit. Te rappelles-tu? Tu me demandais
ce que j'avais!

Je l'ai revu; il m'a fait parvenir des bijoux, des fleurs, des billets
de mille francs; il a envoy de l'argent  ma mre. Il m'a tout promis.
Hlas! c'est plus fort que nous.

Si je t'cris toutes ces choses, entends-tu? c'est que j'ai confiance
en toi, c'est que je sais que tu m'aimes bien. Mais je ne suis plus, je
ne puis plus tre  toi. N'essaie pas de me revoir. Tu me ferais de la
peine; et tu t'en ferais pour rien. Tiens, je t'embrasse encore une fois
comme je t'aime toujours. Je serai souvent triste en pensant  toi.
Adieu, adieu, adieu.

Ton amie,

Hlne.


III

Au moment o j'achevais de lire, Jeanne et Andr pntrrent dans ma
chambre, gais comme le matin, fous comme un premier baiser, amoureux,
radieux.

Je vous supplie de me laisser seul, leur dis-je; je suis souffrant,
trs souffrant.

Ils partirent, avec un tonnement ml de piti. Et je m'enfermai, pour
tre malheureux  mon aise, pour me griser de ma misre, tout seul, le
plus longtemps possible.

La douleur, voyez-vous, c'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde.
C'est vers elle que nous allons tous; et l'on se repose au fond du
dsespoir, ainsi que dans la nuit, dans la tombe, dans le nant.

N'est-ce pas,  lune qui luisais, ple et froide comme le souvenir?
N'est-ce pas,  source de blancheur, dont les calmes rayons mouraient
sur cette neige, phmre comme l'innocence?




La Strettina


I

Ce printemps-l (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de
Rosis, le plus sduisant cavalier de la trs sduisante ville de Naples,
venait de renoncer solennellement  l'amour illgitime. Devant le
bienheureux saint Janvier, il avait abjur les superstitions du
plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le
lacryma-christi, au soleil du Vsuve, et se berce, comme les fleurs de
citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reu,  la vrit, un
dlicieux ddommagement en la personne de sa jeune pouse, la noble
Francesca, adorable crature dont les galants, les abbs, les musiciens
et les rimeurs clbraient sur tous les tons les grands yeux bleus et
les beaux cheveux noirs.

A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait
fait accepter ce mariage. Luca avait rpudi difficilement la dernire
matresse dont il s'tait pris, la Strettina, une Vnitienne aux
splendides torsades de cheveux dors, au teint ple et mat, aux yeux
bruns comme un rve d't. Il avait fallu qu'on lui reprsentt, et
qu'il se reprsentt cent fois  lui-mme, mille et une considrations
capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait russi  faire de
la fortune de ses dfunts pre et mre, les scandaleux tapages qui jadis
avaient rendu la Strettina clbre, enfin la fuite des annes et l'ge
srieux de trente ans par lequel il venait d'tre atteint.

Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait t oblig de
revtir par deux fois son costume le plus svre. Encore avait-il par
deux fois chou, car ses jambes courtes, son corps obse et sa grosse
tte, orne d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux
gourmands, n'taient pas prcisment faits pour convertir son neveu. La
marquise avait d s'en mler.

La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argents, ses
traits, un peu las, taient encore nobles et gracieux. Elle confessa
maternellement Luca, l'enjla par une exquise indulgence, lui montra la
fiance qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.

La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernire fois sa
matresse. La marquise le rencontra, devina o il allait et le dissuada
de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir
 cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'cus d'or et une lettre
d'adieu.

Les noces clbres et les nouveaux poux partis pour leur villa
suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutume, songea 
s'acquitter de la mission dont Luca l'avait charge pour la Vnitienne.
Elle ne pouvait videmment ni aller chez la courtisane, ni faire venir
cette fille dans sa maison. D'autre part, elle rpugnait  envoyer
simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui
expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.


II

Le marquis Michel tait un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de
ses jeunes annes, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire
qu'il avait, d'assez frquentes aventures. Il tait rest quelque peu
mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des
nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une bote
d'or, et, malgr la gravit officielle que lui confrait son titre de
surintendant de l'impt foncier des Deux-Siciles, ne ddaignait pas de
faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds,
des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant
de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent
attraper.

Le marquis, ayant charge de consoler la belle fille, se gratta la
perruque, et dlibra. Sa premire ide, la plus simple et la meilleure,
celle  laquelle il ne se tint naturellement point, fut d'envoyer le
cadeau d'adieu par Gerolamo, son majordome. Il fit quatre pas, se
regarda complaisamment dans un miroir, se trouva bien, introduisit entre
les poils noirs qui encombraient ses larges narines quelques grains de
tabac parfum, tapota sur sa tabatire avec ses doigts gras et blancs,
et dlibra derechef.

La Strettina tait une fille piquante, disait-on. Elle avait fait jaser,
elle avait fait sourire, elle avait fait crier. On s'tait ruin, tu
pour elle. Elle avait rendu des gens fous. Il devait tre intressant de
voir comment cette crature tait faite. Eh! eh! il y avait longtemps
que le marquis n'avait t chez les filles. Comment vivait ce monde-l 
prsent? Ce monde-l vit toujours autrement que l'autre; il est toujours
drle  tudier.

Aprs mre dlibration, le marquis crut ne devoir point perdre une
si belle occasion de faire des observations curieuses. N'tait-il pas
au-dessus de la mdisance? Au crpuscule, il se parfuma, s'habilla de
frais, s'plucha longuement devant le miroir, prit sa canne et, suivi
du petit page Enrico, se dirigea dans l'ombre vers le logis de la
Strettina.


III

Il se fit mystrieusement annoncer. La courtisane tait visible. Il
traversa plusieurs salles riches et gracieuses, et fut introduit dans un
petit salon, discret, coquet, mignon, o tout fleurait la galanterie.

Rest seul, il examina non sans intrt les tentures et les tableaux.
Les tableaux et les tentures reprsentaient des badinages d'amour. Le
marquis Michel se sentit tout ragaillardi dans ce milieu gaillard. Il
prit des poses plastiques, se balana le torse, frappa sur sa cuisse du
revers de sa main droite, et mit sa main gauche devant ses lvres pour
tousser lgrement.

Une petite porte dissimule dans la boiserie s'ouvrit, et la Strettina
parut. Elle semblait sortir d'une fte de Vronse. Elle tait belle,
somptueuse et nonchalamment provocante, comme une sultane d'Orient. Tout
respirait en elle l'orgueil de la beaut et l'habitude des plaisirs
voluptueux. Le marquis regarda, fut bloui, baissa les yeux, baissa la
tte, salua profondment, resalua plus profondment encore, puis chercha
sans succs une formule de compliment.

Elle lui indiqua un sige et s'tendit languissamment sur des coussins
de soie rose. Le marquis, un peu encourag, la contempla, voulut parler,
mais resta muet.

A quelle heureuse fortune dois-je l'honneur d'tre visite ce soir par
monsieur le marquis? soupira-t-elle.

Le bon gentilhomme toussa et s'agita sur son sige; enfin une voix
rauque, quasi trangle, russit  sortir de son gosier:

Mon neveu... bgaya-t-il, et il ne put continuer.

Ah! j'entends, reprit-elle. Le mchant nous quitte, nous dlaisse; il
va conqurir la Toison d'Or, comme un autre Jason, et envoie son bon
oncle pour consoler l'inconsolable Ariane.

Un clair brilla dans les yeux du visiteur, et, sa vieille galanterie
lui revenant au coeur et sur les lvres, il rpondit en minaudant de
tout son tre: Oh! belle dame, le vritable trsor fabuleux est votre
chevelure, et quiconque a un souffle de vie devrait le consacrer 
tenter cette conqute. Heureux celui qui vous consolera!

La Strettina sourit. Le marquis plaisanta plus galamment, plus
familirement, et rapprocha petit  petit son sige et sa personne de
l'attrayante crature. L'esprit de ce gros Cladon musqu se mit 
voltiger autour d'elle, comme un lourd papillon de nuit autour de la
flamme qui le fascine.

Un quart d'heure aprs, il avait dit  la Strettina que Luca tait un
dbauch, un ingrat, un vaurien, tandis que lui, marquis Michel, tait
un marquis fou d'amour, un marquis trop gros et trop gras pour tre
un muguet de ruelle, mais fort bien en point pour tre un ami sr,
constant, ternellement dvou. Il lui offrit des monceaux de perles,
des rivires de diamants, des pyramides d'or, un palais d't, un
palais d'hiver, puis se laissa tomber pesamment aux petits pieds de la
courtisane, qui ne cessait de rire.

Elle le renvoya sans lui permettre ni lui ter l'espoir, et alla
s'accouder  son balcon, dans la nuit bleue. L elle s'abandonna aux
souvenirs. Elle pensa aux folles parties de plaisir, aux nuits d'ivresse
o Luca avait t son joyeux compagnon; elle pensa aux douces rveries
qui succdaient  leurs ardents baisers, comme le clair des toiles aux
incendies du soleil; elle revit ce cavalier fringant, svelte, brave,
irascible, insouciant, beau joueur, plein de sve et de jeunesse. Puis
l'oncle grotesque lui traversa la mmoire, avec son costume ridicule,
ses manires surannes, ses joues tombantes, et ses yeux de
crapaud-volant. Une amertume, un dgot suprme lui vint,  elle qui si
rarement tait songeuse; sa paupire se mouilla, elle versa presque une
larme.


IV

C'est dans ces dispositions que la trouva le page Enrico, qui lui
apportait une missive du marquis. Aussitt rentr chez lui, le vieillard
avait voulu, dans sa folie snile, renouveler par lettre ses offres et
ses demandes. Elle lut du bout des cils les lignes trembles du galant
Michel, laissa tomber son front dans ses mains et rflchit.

La marquise est une belle et noble dame? dit-elle au page qui
attendait.

--Oh! elle est la plus noble et la meilleure des matresses,
rpondit-il, les yeux baisss.

--Et toi, le plus gracieux et le plus fin des pages! ajouta la
courtisane en considrant la jolie figure du jeune garon.

Puis elle crivit ces mots:

Madame la marquise,

L'oncle de l'ingrat qui m'a quitte, vient de m'offrir son coeur et
son coffre. J'en rougis pour lui et pour moi; je voudrais pour vous
que cette scne ne se ft jamais joue. Je suis quelque peu triste et
mchante aujourd'hui. Je vous envoie sous ce pli la lettre du marquis,
pour que vous puissiez apprcier le style qu'il prend en semblable
occasion. Punissez-le comme bon vous semblera; de mon ct, je le
chtierai d'importance, si vous pouvez faire en sorte qu'il se trouve
dans trois jours  la reprsentation de San-Carlino.

Je suis trs humblement

Votre indigne servante.

STRETTINA.

Elle donna le pli cachet  Enrico.

Page, dit-elle, jure-moi que tu remettras ce pli  la marquise
elle-mme? Embrasse-moi, et si tu veux revenir, je te prends  mon
service. Tu me plais.

Le page rougit. La Strettina l'embrassa sur les lvres. Il s'enfuit, et
revint bientt dire qu'il s'tait fidlement acquitt de sa mission.


V

San-Carlino est un petit thtre de Naples, o jouait alors Pulcinella
avec sa troupe. Les comdiens _dell'arte_ brodaient l tous les soirs,
pour la joie des spectateurs pris de ces marionnettes vivantes
et parlantes, des incidents nouveaux sur les vieux canevas. Les
intarissables cascatelles de leur esprit bouffon rafrachissaient
l'antique imbroglio o figurent Diamantine et Cassandre.

La Strettina connaissait fort bien le seigneur Polichinelle, ayant eu
pour lui une fantaisie, disait-on. Elle lui livra le marquis Michel.
Il le suivit pendant deux jours entiers comme son ombre, et lui droba
compltement sa personnalit.

La marquise prit soin que l'aristocratie napolitaine emplt le thtre
de San-Carlino au jour dit. Elle s'y fit elle-mme conduire par son
mlancolique poux, qui attendait toujours une rponse de la courtisane.

Le rideau se leva. Pulcinella parut, marcha, gesticula, parla. Un long
clat de rire courut dans l'assemble. Pulcinella et le marquis
Michel semblaient n'tre plus qu'un. On et dit que le premier de ces
personnages avait aval et digr le second. Ce compos minemment
burlesque faisait pmer de gat les assistants. Le marquis, assis dans
le fond de sa loge  ct de la marquise en loup de satin noir, n'y
comprenait rien. Hlas! il comprit bientt, quand il vit se drouler sur
les planches sa petite histoire. Pour comble de douleur, la Strettina
avait voulu jouer Colombine sous le masque, ce jour-l. Elle sut dire
trs dlicatement son fait au marquis Polichinelle, lui donna, non pas
l'esprance, mais une dgele de coups de bton, et finalement partit
pour Cythre avec le petit page Enrico,  qui elle avait fait apprendre
_ad hoc_ un bout de rle.

Le marquis fut malade toute une semaine. Il se releva guri pour
toujours des amours sniles. Naples s'amusa un mois  ses dpens.
Mais il confessa ses torts de si bonne grce et s'accusa avec tant de
bonhomie, qu'on ne lui en voulut pas longtemps et qu'on oublia bientt
l'aventure.

La marquise fit remettre  la Strettina une merveilleuse parure de
diamants, avec ces quelques mots:

Je suis votre oblige; permettez-moi de vous envoyer ce souvenir. Je
vous souhaite d'tre toujours belle.




La Vieille au Chien noir


I

Nous tions venus  vingt ans de Marseille  Paris, Jean, Marius et
moi, tous les trois possds de grands apptits, de grands espoirs et
d'immenses rsolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et
gouverner le monde, d'abord les femmes, ensuite les hommes.

Pendant les premires annes de notre pubert, nous avions vcu, dans
les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur
Faust; et nous nous lancions vers la capitale des plaisirs et des
tudes avec plus de dsirs que le hros de Goethe. Car il tait las de
l'tude quand vint Mphistophls; et nous, nous tions aussi avides de
science que d'amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant
rien encore.

Nous nous installmes ensemble dans un coin tranquille du quartier
Saint-Germain. La diffrence de nos caractres nous spara bientt.
Pourtant, nous tions toujours fraternellement unis; et nous demeurions
 cinq minutes l'un de l'autre.

Jean tait pote. Marius s'adonnait aux sciences chimiques et
chimriques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m'tais vou
perdument aux mathmatiques et  l'astronomie. Oui,  l'astronomie! Ces
choses me paraissaient si peu avances, si enfantines encore, et avaient
un horizon si vaste, qu'elles m'attiraient avec une sorte de vertige. Je
travaillais ferme; j'tais trs timide, surtout  l'gard des femmes, et
je vivais comme un reclus, plong dans la mysticit astrale. Mes deux
amis travaillaient beaucoup moins et s'amusaient beaucoup plus. Je finis
par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le
charme de la voix, de l'oeil et de la posie, avait fait la conqute
d'une ravissante couturire, et que Marius jouissait d'une vritable
clbrit dans les bals publics.


II

Un dimanche que je flnais, pensant  Mars et  la Lune, j'aperus
devant moi, en levant les yeux par une chappe de rverie, Marius, Jean
et la jeune couturire, qui, dans un rayon de soleil, s'en allaient,
lgers, avec des clats de rire, je ne sais o.

Je marchais lentement, ils n'allaient pas vite non plus: ils suivaient
d'assez prs une vieille femme, vtue d'tranges haillons, qui portait
sur le doigt un perroquet de cent ans, et tranait au bout d'une ficelle
un horrible petit chien noir.

Je sus bientt la cause de la grande hilarit de mes amis. Jean donnait
le bras  sa Jeanne; et Marius, la canne  la main, voltigeait de
l'autre ct de la jolie grisette, car, disons-le, c'tait une vraie
grisette.

Il y a encore des grisettes; Branger et Paul de Kock ne les ont pas
emportes toutes dans leur tombeau.

Or, voici ce qui provoquait la gat de Jeanne. Marius, adroit comme un
singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s'en
apert; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste
de lui administrer un lavement. La pauvre bte baissait la queue et
s'arrtait. La vieille tirait la ficelle en maugrant, et Jeanne
pouffait de rire, et Jean lui-mme avait peine  ne pas clater. Marius
restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle
rencontra les yeux svres de cette apparente gravit, et, ne sachant
pas ce que tout cela voulait dire, continua  traner sa bte. Marius
poursuivit son mange; les rires touffs recommencrent de plus belle.

Mais bientt la sorcire le surprit en flagrant dlit, lui jeta un
regard courrouc, et s'enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.

J'tais probablement dans une disposition mlancolique ce jour-l. Ces
enfantillages me dplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi
pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand
je sentais que tout le monde autour de moi tait all s'amuser.


III

Plusieurs jours s'coulrent; et j'avais totalement oubli cette
grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami
Jean, trs ple, les yeux battus, la figure  l'envers.

Qu'y a-t-il? m'criai-je, en le regardant. Voyons, parle.

Il eut de la peine  parler. Sa gorge semblait horriblement serre.
Enfin il me dit d'une voix tremblante:

coute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius.
Il m'a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je.

Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.

Hlas! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent
vite de la posie. Et puis Marius tait si drle, l'autre jour, avec le
petit chien noir de la vieille.

Jean me demanda d'tre son tmoin. J'puisai tous les moyens de
persuasion pour empcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai
fermement sa demande, ne voulant pas l'assister contre un autre ami, et
esprant que mon abstention empcherait peut-tre la rencontre projete.

Il me serra la main et me dit:

Oui, c'est vrai, je comprends; tu es notre ami  tous les deux. Reste
donc en dehors de notre querelle.

Je courus chez Marius.

Viens! m'criai-je. Viens au diable avec moi! Je ne veux pas que vous
vous battiez.

Marius fut de glace.

Elle l'a aim; maintenant c'est moi qu'elle aime. Pourquoi ne me la
laisse-t-il pas? Chacun son tour. C'est lui qui veut se battre. Eh!
bien, je ne puis reculer; ce serait une lchet.

Le duel eut lieu. Attaqu avec furie, Marius se dfendit sans trop
savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l'escrime; et de
ces deux maladroits, l'un tomba pour ne plus se relever: Jean.


IV

Je ne revis pas Marius. Je sus qu'il vivait avec Jeanne. Je lui en
voulais profondment, quand je pensais au funeste duel.

Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le
journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes; mais la crise
politique tait alors si aigu, que j'avais voulu en apprendre ou en
deviner le dnouement. J'allais replier la feuille, aprs l'avoir
parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un
second malheur. Voil ce que je lus:

Marius M... tudiant en mdecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne
Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils
rentrrent. Une discussion s'leva entre eux. Les voisins entendirent
des invectives et le pitinement d'une lutte. On tait habitu  ces
querelles d'amoureux. On n'y prit pas garde. Marius sortit  minuit.
Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nausabonde s'en
dgageait. Marius ne revenait pas. On fora la serrure. La jeune femme
gisait  terre, morte. Elle avait reu deux coups de couteau dans le
coeur. On a retrouv Marius hier matin, pendu  un arbre du bois de
Boulogne. Il avait crit ces mots sur un bout de papier: Je me tue, je
l'ai tue. Jean, pardon! On suppose que la dispute, qui a occasionn
cette catastrophe, s'est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de
la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l'avait bless
mortellement en duel, aprs lui avoir enlev sa matresse. Le pre de
Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius tait son fils
unique.

Je fus stupfi. Il me semblait avoir devant les yeux la scne fatale.
L'vocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier,
la course dans l'ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se
succdaient dans mon esprit. Je suivais d'un pas saccad, comme emport
par un vertige, cette mme rue o, nagure, je les avais rencontrs tous
les trois, si bouffonnement allgres.

Je heurtai quelqu'un dans cette course aveugle.

Je m'arrtai, honteux; j'tai mon chapeau, je demandai pardon. Mais
quoi! c'tait la vieille femme au perroquet et au petit chien noir.
C'tait elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du mme
pas, portant le mme volatile sur le mme doigt. Elle tait toujours
vtue du mme jupon fantastique et du mme fichu verdtre, frang par le
temps et la misre. Elle tranait toujours son pauvre petit quadrupde
efflanqu, avec la mme ficelle.

Je crus que c'tait une hallucination. Je reculai d'un pas. La vieille
me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression
diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai clou
au sol.

Cette vieille femme est fe, m'criai-je; elle s'est venge, elle les a
perdus.

C'tait absurde; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis
encore convaincu que cette vieille femme est fe. Quand je l'aperois de
loin, je l'vite.

Dernirement, son chien noir est mort; du moins, je le suppose, car elle
ne le trane plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bte
est fe aussi. Mais non, non, c'est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau
d'astronome est si facilement dtraqu par les choses de la terre!




La Dsespre


I

Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait tre attach d'ambassade,
et il se trouvait  Londres pour apprendre l'anglais.

Sous les pluies interminables qui, l-bas, pendant les jours ternes,
tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il
attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en coutant le babil des
enfants roses, l'panouissement tardif d'un ple rayon d'aprs-midi.

Enthousiasm par la franchise cordiale des jeunes filles et par les
allures viriles des jeunes hommes, la brutalit native du caractre
britannique l'pouvantait bien  l'occasion; mais quand, par une
claircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise,
regardant filtrer  travers les nues la frache et prismatique lumire
du soleil, il ne maudissait gure son exil et acceptait en philosophe
son isolement passager. Il s'tait compos, d'ailleurs, un bouquet de
platoniques amours, et ces fleurs idales le beraient de leur lger
parfum.

Mais cela ne suffit pas longtemps  un jeune homme qui a du sang gaulois
dans les veines.

Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait
jusqu'au coeur de la grande ville, pouss par les instincts profonds.
Les cabs, avec leur cocher barbu hiss sur le haut sige de derrire,
leurs deux grandes roues ferres et leurs deux petites lucarnes vitres,
filaient rapidement dans la sonorit des chausses larges. Les omnibus
bariols cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient 
tue-tte: Bank! Bank! Les voyageurs, leur ternel parapluie au poing,
montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les
passants, presss, affairs, allaient, venaient, se croisaient,
s'loignaient  travers les lueurs rougetres, par la brume et les
tnbres. Jacquelin vaguait, prtait l'oeil et l'oreille  tout sans se
fixer  rien, fatiguait sa fivre, et cherchait dans la lassitude un
refuge contre les dsirs malsains.

Une nuit, vers onze heures, il s'tait arrt, trs las, dans une des
rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuy contre une grille, il
respirait, sans aucune pense, l'air humide. Personne ne passait; entre
les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif
rgnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anantissement. Il se
redressait dj et se prparait  rentrer au logis, quand il vit merger
de l'ombre et venir de son ct une forme fminine.

Il attendit et regarda.

C'tait une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut
qu'elle tait simplement mais bien vtue, souple, gracieuse et belle.
Il tressaillit, son regard prit une chaude acuit. La passante le
considra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa
aller  lui un sourire tristement amical.

Vous tes belle comme l'Esprance, fit-il.

Elle rpliqua: Dites plutt comme le Dsir.

En causant, il l'accompagna.

Je ne veux rien de vous, sachez-le bien, ajouta la jeune femme; votre
figure me plat, le son de votre voix aussi; causons, si vous voulez. Je
puis mme vous offrir le th chez moi; vous partirez, aprs une bonne
poigne de main; ce sera tout!


II

Elle demeurait dans un quartier discret et tranquille. Aprs avoir gravi
les quatre ou cinq marches qui donnent accs aux maisons anglaises, il
entra dans le petit parloir du rez-de-chausse. Un guridon, des meubles
de bon got, quelques tapisseries, des tableaux religieux. Une vieille
servante apporta le th.

La jeune femme regardait Jacquelin avec une curiosit bienveillante,
mais sans provocation aucune. Elle lui faisait trs doucement des
questions sur son pass, sa famille, lui demandant avec insistance mille
dtails, mille purilits mme, et l'coutant, avec une sorte de tendre
et srieux intrt, raconter des histoires, des folies enfantines, les
chansons dont sa mre l'avait berc, les tranges visions qui avaient
hant ses premiers rves; comment le soir son pre le faisait jadis
sauter sur ses genoux, le couchait dans un petit lit de fer  pommes
d'or, et l'endormait au sein d'une histoire fantastique; puis comment il
avait t une fois trs gravement malade, et s'tait rveill entre ses
parents, qui, tout en lui souriant, pleuraient d'angoisse, pendant que
sa petite soeur courait et chantait dans la chambre voisine, comme si
elle avait eu les ailes et l'me d'un oiseau.

Ainsi vous avez une famille qui vous adore et que vous aimez! dit la
jeune femme, quand il se tut aprs les mille bavardages sollicits par
elle.

Il y eut un silence; elle semblait rveuse et inquite.

Elle se leva.

Adieu! reprit-elle tranquillement; si vous aviez t malheureux, je
vous aurais propos... Mais je vais vous sembler folle. Eh bien oui! je
vous aurais propos, quelque trange et invraisemblable que cela puisse
vous paratre, d'en finir ensemble, ici, ce soir. Nous nous serions
aims l-bas, autre part, je ne sais o, trs loin. Mais vous ne
comprenez pas, peut-tre parce que vous tes Franais. Adieu!

Et, comme il allait partir, plein d'une stupeur mal dissimule:

Voulez-vous que je vous embrasse? fit-elle.

Elle l'embrassa sur le front, simplement, avec une srnit grave.

Puis:

Au fait, dites-moi o vous demeurez; je vous enverrai une fleur ou un
livre, un jour que je penserai  vous.


III

Il s'en alla, songeur; et, en vrai Parisien, il crut avoir t mystifi.
Il eut un doute, puis un clat de rire, rentra accabl de fatigue,
dormit sans rver, et le lendemain pensa  autre chose.

Un mois plus tard, il reut une belle pense de velours sombre dans une
lettre o il lut ces mots:

Vous tes un de ceux que j'aurais pu aimer et dont j'aurais pu tre
aime, n'est-ce pas? Vous m'avez donn une heure de votre vie, et, ma
folie, vous l'avez excuse. Je vous envoie cette fleur, car je me dcide
 m'en aller de ce monde, cette nuit, toute seule. C'est ma faute; j'ai
mal choisi, je suis abandonne. Je ne sais pourquoi je voudrais que vous
pleuriez en lisant ceci. Adieu, ami! vivez heureux. Si les morts peuvent
quelque chose pour les vivants, je vous promets de ne vous point
oublier.

Un quart d'heure aprs avoir lu ce billet, Jacquelin entrait dans le
petit parloir orn de tableaux religieux. Elle tait rellement morte.
Il se pencha sur elle, baisa ses lvres dcolores, et pleura.




Une vraie Franaise


I

Claire tait charmante, mais n'tait pas facile  marier. Elle ne
reprsentait pas ce que les gens srieux appellent un bon parti.

Certes, on apprciait, ds le premier abord, et toujours davantage, sa
grce naturelle et sa gat cordiale, la douceur de ses fins cheveux
cendrs, la musique lgre de sa voix si frache, et l'expression
profonde de ses yeux, tantt gris, tantt bleus, de ses tendres yeux
couleur du temps, comme l'oiseau des contes de fes. Mais ces
choses-l ne sont pas ce qu' Paris, de nos jours, on prise le plus
particulirement dans une fille  marier; et mme elles inquitent les
esprits timors, surtout quand rien de solide ne les fait valoir.

Claire n'avait, pour ainsi dire, pas de dot. Elle ne devait apporter en
mnage qu'une modeste rente, dont le chiffre n'tait pas certain; et les
esprances pcuniaires brillaient par leur absence. Son pre, M. Albe,
le plus honnte homme du monde et le plus intelligent, n'offrait
malheureusement aucune garantie positive. Il mlait  toutes
ses entreprises une telle dose de passion, de chimre et de
dsintressement, que, tous comptes faits, il n'en tirait jamais de
gros bnfices. Architecte de talent, il avait eu assez vite une belle
clientle. Cela n'avait pas suffi  son vaste et ardent cerveau.
Sollicit tour  tour par toutes les sciences et tous les arts, il
s'tait lanc perdument  la recherche de vrits neuves et de trsors
inexplors. Il n'avait pris la peine de conserver pour clients que
ses amis. Pour ceux-l, il travaillait avec acharnement, recommenant
parfois tel ouvrage dont il n'tait pas satisfait, et y perdant alors
plus qu'il n'y gagnait.

C'est un original, c'est un artiste, un inventeur! disaient, avec
un sourire de supriorit, les gens incapables de rien inventer, mais
habiles  exploiter tout.

tre le gendre d'un tel beau-pre, il n'y avait pas l de quoi tenter
les jeunes messieurs  moustaches retrousses ou  barbe pointue, en
qute d'une situation avantageuse.

Et cela dsolait Mme Albe, petite femme brune aux traits rguliers, 
l'esprit net, une Flamande de race castillane, qui mettait tout l'ordre
possible dans l'aventureuse existence de son mari.

L'avenir de sa fille tait sa proccupation continuelle.

Son fils Jules, un gamin de onze ans, lui donnait peu d'inquitude. Il
tenait d'elle, et trs certainement il saurait se dbrouiller plus tard.

Mais Claire tenait du pre; et elle venait d'entrer dans sa vingtime
anne.

Pour la bien marier, il ne fallait pas perdre de temps.

Ce fut donc une grande joie pour cette mre anxieuse, quand elle sut que
Philippe Saville pensait  Claire.

Mme Albe le guettait depuis longtemps, l'excellent jeune homme; et
pour l'amener  se dclarer, elle avait us d'une admirable diplomatie
fminine, sans compromettre aucunement sa fille, avec qui elle avait cru
devoir garder une parfaite discrtion.


II

Philippe Saville avait vingt-huit ans. D'une taille un peu au-dessus de
la moyenne, le visage allong entre de courts favoris chtains, il
avait l'air grave sans affectation; et s'il ne visait ni  l'clat ni 
l'lgance, il tait absolument correct. Depuis deux ans, depuis la mort
de son pre, Arthur Saville, un Amricain de Philadelphie venu tout
jeune  Paris et mari  une Franaise, il se trouvait  la tte d'une
importante maison de commission, dont il avait su maintenir et mme
augmenter le chiffre d'affaires. Sa fortune tait donc fort respectable
dj, sans compter ce que lui laisseraient sa mre et son grand-pre
maternel. Et puis, selon toute probabilit, il multiplierait rapidement
ses capitaux, car il ne se plaisait qu'au travail, n'aimait de la vie
que le substantiel, ddaignant les hors-d'oeuvre et les friandises du
dessert.

L'hiver prcdent, il avait rencontr Claire chez des amis communs, 
des bals,  des soires intimes. Elle fit alors sur lui, sans y prendre
garde, une impression profonde. Aprs un voyage commercial au del de
l'Atlantique, il eut plusieurs occasions de la revoir. Se trouvant assez
riche pour deux, il n'hsita plus. Sa mre, qui l'adorait, dsirait
vivement le marier, et il obtint d'elle un consentement rapide. Le
grand-papa Rambour se montra moins accommodant. Il rvait pour son
petit-fils une alliance plus fortune. Il accepta cependant de faire la
demande officielle. Mais d'abord, pour ne point l'exposer  un chec,
Mme Saville pressentit prudemment Mme Albe. Elle la trouva fort bien
dispose; et toutes deux s'entendirent pour donner aux jeunes gens le
loisir de se mieux connatre.

Claire, lorsqu'elle apprit les sentiments du jeune homme, en fut
sincrement surprise. Il s'tait toujours tenu  l'cart. Assurment, il
ne lui dplaisait pas. Mais pourrait-elle l'aimer? Une fille sans dot
est toujours flatte d'tre recherche par un jeune homme riche. Elle
prouva donc pour lui une certaine reconnaissance, qui vraisemblablement
se transformerait en affection.


III

Septembre finissait. Tout le monde tait revenu de la mer, de la source
ou de la montagne.

Avec l'automne, recommenait autour de Paris la vie de chteau. La belle
Mme de Raive, que l'on appelait toujours ainsi malgr ses cheveux gris
poudrs  blanc, s'tait installe, comme d'habitude, dans son domaine
des Cloziers, o elle restait chaque anne jusqu'au milieu de dcembre.
Veuve d'un agent de change et remarie avec un ancien prfet visant  la
dputation, elle recevait beaucoup. Elle connaissait de longue date et
voyait intimement Mme Albe, une amie d'enfance, et aussi Mme Saville.
Elle se fit un plaisir de favoriser leurs projets. Dans ce but, elle
invita les deux familles  passer en mme temps quelques jours aux
Cloziers.

Le grand-pre Rambour fut du voyage. Il avait tenu  en tre, ce vieux
Normand de Paris, aux pommettes toujours roses sous ses rides en
ventail, aux lvres minces sur une mchoire norme, aux yeux d'eau de
mer clairs comme les yeux d'un chien danois. Il ne voulait pas avoir
pour belle-petite-fille une cervele, une gcheuse, une poupe ne
sachant ni le prix du temps ni la _valure_ de l'argent (il prononait
_valure_ pour valeur, sa voix tant aussi aigu que son regard).

Les voyageurs se rencontrrent  la gare et montrent dans le mme
compartiment. En apercevant le jeune homme, Claire avait eu un moment
d'motion. Elle se remit rapidement, devinant en lui une motion plus
vive encore, et la timidit, l'embarras d'un travailleur peu mondain,
peu fministe, qui aimait sans tre sr de plaire. A tort ou  raison,
elle se sentit tout de suite une vague supriorit sur son adorateur,
si correct et si fortun qu'il ft. Cette sensation la mit  l'aise, la
rendit gaie, aimable, avec une nuance de bienveillance protectrice. En
arrivant aux Cloziers, Philippe, plus amoureux que jamais, se berait
des plus riantes esprances.

Le lendemain, aprs djeuner, par un temps doux, sous un ciel lgrement
voil, on partit pour la chasse, les dames en break, les hommes 
pied. Rendez-vous tait fix  une demi-lieue du chteau, dans un coin
montueux et bois du parc. On traversa les larges pelouses de frais
velours vert et la rivire sinueuse aux flots limpides, qui prenait sa
source dans le domaine. Les piqueurs et les gardes attendaient avec les
furets et les chiens. M. de Raive plaa ses invits sous bois, de telle
faon que chacun d'eux commandt une issue des terriers. Puis on lcha
les furets, et ces petites btes au pelage fauve, au museau fouilleur et
carnassier, aux ongles durs et crochus, pntrrent dans les trous, d'o
l'on vit bientt fuir les lapins effars. M. Albe, chasseur adroit et
passionn, s'en donna  coeur joie. Philippe avait accept un fusil,
pour ne pas tre autrement que les autres; mais il restait avec les
dames, peu soucieux d'exploits cyngtiques, et faisant discrtement sa
cour  Claire.

C'est fort bien  vous de nous tenir compagnie, lui dit-elle. Il ne
faudrait pourtant pas nous sacrifier totalement le plaisir de la chasse.

--Oh! ce n'est gure un plaisir pour moi, mademoiselle.

--Est-ce bien vrai?

--Oui. La chasse, comme on l'entend maintenant, me semble une
distraction banale, un peu cruelle et un peu lche.

--Que mon pre ne vous entende pas parler ainsi! Et craignez la
vengeance du grand saint Hubert, monsieur Saville!

--Pardon! je n'ai pas encore eu le temps de prendre got  ces
choses-l. Depuis deux ans, mes loisirs sont rares; et je commence
seulement  respirer. Mais, en vrit, n'y a-t-il pas, dans un tel
massacre, un reste de barbarie fodale, s'accordant mal avec nos ides
et nos moeurs?

--Bah! interrompit la belle-soeur de Mme de Raive, la petite Mme Larnac,
qui venait de s'arrter prs d'eux, le fusil  la main, en costume
de moderne chasseresse: chapeau tyrolien, blouse de drap serre  la
taille, jambires montant jusqu'aux genoux.--Bah! ne sommes-nous pas
dans un sicle de fodalit bourgeoise? D'ailleurs, ce sont toujours les
lapins qui commencent; et aucune constitution n'a encore proclam le
droit de ces animaux nuisibles, qu'il est mritoire d'exterminer.
Abattez-en un, monsieur Saville, ou vous me ferez rougir de ma
frocit.

Philippe consulta Claire du regard.

Obissez! dit-elle en riant. Ce ne sera plus de la barbarie, ce sera de
la galanterie.

Bon gr, mal gr, il suivit Mme Larnac, se laissa poster par elle,
guetta, tira. Oh! pas trop mal pour un amateur. Le coup avait port;
mais, hlas! au lieu d'un lapin, Philippe avait tu le furet. Il ne
savait comment s'excuser. Mme de Raive arrangea les choses: le furet,
contrairement  tous ses devoirs, avait chass pour son propre compte,
et s'tait attard  boire le sang d'une victime trangle, si bien
qu'on avait d le faire dbusquer par les chiens. Il avait mrit son
sort.

  _Qu'il soit donc enseveli,
  Le furet du bois joli!_

fredonna Mme Larnac, jouant toujours son rle de chercheuse d'esprit.
Elle ajouta:

Monsieur Saville, vous avez veng les lapins! Vous pouvez maintenant
aspirer  tout: Chambre, Snat, ministre.

Philippe prit le parti de rire avec tout le monde, et rpondit qu'il ne
voulait mme pas tre conseiller municipal. Mais il resta inquiet; et
le souvenir du malheureux furet le hantait sans trve, tandis qu'il
s'appliquait  prendre des airs dgags. Claire l'avait-elle trouv
ridicule? Elle n'avait rien dit, rien laiss paratre, et gardait une
rserve nigmatique.


IV

Pour faire diversion, on alla d'un autre ct chasser le faisan. On
traversait  dcouvert une petite valle herbeuse, quand on vit venir
au grand trot, entre les hauts chtaigniers, deux cavaliers dont l'un
portait l'uniforme d'officier d'artillerie.

Ah! dit Mme de Raive, voici les deux Ramel, l'oncle et le neveu.

--Quels sont ces messieurs? demanda le papa Rambour, avec l'pre
curiosit toujours en veil dans ses yeux.

La chtelaine des Cloziers lui fit en quelques mots leur histoire. M.
Gilbert Ramel, l'oncle, tait l'avocat bien connu, un avocat artiste,
plaidant pour les artistes, assidu aux premires reprsentations, et
qui, avec ses longs favoris flottants, avait l'air d'un capitaine de
vaisseau en cong. Ayant perdu coup sur coup sa fille unique et sa
femme, il ne s'tait pas remari, quoiqu'il n'et gure plus de quarante
ans. Il vivait en garon, et avait report toute son affection sur son
neveu Henri, dont le pre et la mre taient morts compltement ruins
par des spculations hasardeuses.

Bravo! soyez les bienvenus! leur dit M. de Raive en s'avanant vers
eux. Je vous avais demand si souvent, et avec si peu de succs, de
venir un beau jour nous surprendre, que je n'osais plus compter sur
cette aimable surprise.

--Nous en sommes doublement charms, ajouta Mme de Raive avec un
empressement sincre.

--Alors, dit M. Gilbert Ramel, nous avons bien fait de nous inviter!
Voil: Henri est maintenant en garnison  Hautefont; ma journe tait
libre, le temps propice; j'ai quitt Paris ds le matin, j'ai djeun
l-bas avec le lieutenant, et je vous l'amne. Nous avons fait nos deux
lieues tout d'une traite.

--Nous manquons de grosse artillerie, reprit Mme de Raive en souriant;
mais si monsieur l'officier veut bien s'accommoder aujourd'hui d'un
simple lefaucheux, il nous fera plaisir.

Les deux cavaliers mirent pied  terre. Henri prit le fusil d'un garde,
et les chasseurs se distriburent dans les alles du bois. Les piqueurs
rabattaient dj les faisans, en criant: Poule! poule! quand c'tait
une femelle, afin qu'alors on pargnt la bte. L'oeil vif, le profil
ferme et fin, l'allure souple, la physionomie pleine d'assurance et
d'nergie, Henri Ramel n'tait pas moins bon tireur que beau cavalier.
En quelques minutes, il eut abattu ses deux faisans.

Ne prenez-vous pas votre revanche? dit Claire  Philippe revenu prs
d'elle.

Philippe comprit qu'il fallait faire oublier le fcheux incident du
furet. Mais il jouait de malheur. Dans sa hte, il butta contre une
racine saillante, et son arme, partant malgr lui, envoya plusieurs
grains de plomb dans les mollets d'un garde qui se trouvait  vingt pas.

tes-vous bless? dit Mlle Albe  Philippe.

--Non! mais je mriterais une blessure grave. Cela me rendrait peut-tre
intressant. Je ne suis que maladroit. Saint Hubert se venge; vous aviez
raison, mademoiselle.

Lorsqu'on n'aime pas, on est sans piti pour qui vous aime. Claire eut
subitement une envie folle de chasser, elle aussi.

Elle demanda  Mme Larnac son fusil, un vrai bijou, et la faon de s'en
servir. Un faisan s'enleva devant elle. Pan! le coup part, le coq
tomba. Elle eut un cri de joyeux tonnement.

Si c'est votre coup d'essai, mademoiselle, on ne saurait trop vous en
fliciter, dit Henri Ramel en lui apportant la bte.

Philippe, trs ple, semblait avoir t frapp au coeur par le
contre-coup.

Que, diable! ce militaire vient-il faire ici? grogna entre ses dents
le papa Rambour. Cette chasse est absurde. Nous ne sommes pas des
massacreurs, nous! On aurait pu se voir  l'Opra-Comique ou  la
Comdie-Franaise.

Le soir, au salon, Philippe, appelant  lui tout son courage, s'approcha
de Claire.

Monsieur Saville, quel est votre grade dans la rserve? lui dit-elle 
propos de rien, le regard distrait.

--Mademoiselle, je ne suis pas officier; je ne suis pas mme soldat.

--Comment cela se fait-il? A quel titre tes-vous donc dispens?

--Mon pre tait citoyen amricain. J'ai gard sa nationalit, ce qui
m'exempte du service militaire en France.

--Pourtant, si nous avions la guerre?...

--M'y enverriez-vous?

--Vous pourriez y aller sans cela.

--Mme si j'tais mari et pre de famille?

--Monsieur Saville, vous tes trs raisonnable.

--Le serais-je trop, mademoiselle?

--Non, c'est moi qui ne le suis pas assez.

Henri Ramel, en ce moment, traversait le salon, cherchant une danseuse.
Ses regards rencontrrent ceux de Claire. Elle tressaillit. Attir vers
elle dans une inconsciente et dlicieuse motion, il vint, l'emmena.
Philippe se sentit abandonn. Le coeur serr, les yeux voils par une
brume de pleurs, il souffrait cruellement.

Quelle ravissante jeune personne! disait  mi-voix M. Gilbert Ramel,
qui, debout prs de lui, suivait du regard Mlle Albe valsant avec le bel
officier.


V

Quand Claire se trouva seule avec ses parents dans l'appartement qui
leur avait t rserv, elle sentit s'lever en elle une trange
tristesse. Sa mre tait soucieuse.

Qu'as-tu donc eu toute la journe? dit-elle  Claire. M. Philippe doit
prendre de toi une singulire ide.

Claire, sans pouvoir rpondre, tomba sur une chaise et fondit en larmes.

Voyons! ne pleure pas ainsi, lui dit son pre en la baisant au front.

Elle sanglota plus fort. Mme Albe, n'osant la gronder, la regardait d'un
air  la fois anxieux et courrouc.

Il te plat donc bien peu, ma pauvre Claire! reprit M. Albe. Parle!
As-tu peur? Nous ne voulons que ton bonheur, tu le sais bien.

--Pre, pre, pardon! je ferai ce que vous me conseillerez de faire.

--Alors, tu ne veux pas de lui? Rponds!

Elle ne rpondit pas.

Claire, dit alors sa mre avec la plus persuasive onction, M. Saville
t'aime de tout son coeur. On ne saurait s'y mprendre. S'il a t un peu
gauche aujourd'hui, ne lui en fais pas un crime! Son trouble prouvait
son amour. Dieu te garde, ma chre enfant, de ceux qui, en pareil cas,
ont toute leur prsence d'esprit!

Claire restait muette. Elle aussi avait t trouble, mais par un autre
que Philippe. Elle tait de celles qui aiment, non celui qu'elles
intimident, mais celui qui russit  les intimider.

Demain, tche d'tre plus aimable! continua Mme Albe trs doucement.

--Oh! s'cria Claire, que deviendrai-je s'il faut encore passer ici une
journe pareille!

--C'est entendu, fit son pre. Il n'y a plus qu' rompre au plus tt.
Nous partirons demain, ds le matin.

--Mais c'est impossible! dit Mme Albe. Nous avons promis de rester ici
plusieurs jours.

--Ma chre amie, ce qui est impossible, c'est de tenir notre promesse.

--Mme de Raive...

--Mme de Raive ne nous en voudra pas. Je vais crire un mot et bien vite
le porter moi-mme  la station. Demain, nous recevrons de Paris par
dpche un prtexte pour nous en aller.

--Vous ne ferez pas cela. Claire est une enfant sans exprience. Elle
n'a pas eu le temps de se rendre compte...

M. Albe regarda sa fille. Il vit dans ses yeux une si suppliante
reconnaissance, que, sans plus tarder, il crivit, prit son chapeau et
sortit.


VI

Pendant que cette scne avait lieu, Philippe et les siens tenaient
conseil de leur ct. Le grand-pre n'y alla pas par quatre chemins.

Philippe, cette demoiselle n'est pas la femme qu'il te faut. Elle ne
t'aime pas, elle ne t'aimera jamais. Inutile de rester un jour de plus!

--Mais si Philippe l'aime? objecta Mme Saville.

--Raison de plus pour trancher le mal au plus vite! Il en souffrira
moins.

--C'est juste, grand-pre! dit Philippe en s'efforant de dominer sa
douleur. Mais il faut tre poli.

--Parfaitement. Assieds-toi l. cris. Demande  Paris un tlgramme qui
nous permette de partir demain, ds la premire heure.

En allant porter la lettre  la gare, Philippe croisa M. Albe qui en
revenait: il n'hsita plus.

Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le mme train. Ils avaient
insist pour que personne ne les reconduist. Cette fois, ils ne
montrent pas dans le mme wagon.


VII

Quand la rupture fut connue, le monde donna tort  Claire. Philippe
tait convoit par toutes les familles ayant une fille  marier, et
Claire tait trop jolie pour ne pas avoir soulev contre elle de
nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du
riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans
le salon des Cloziers. Cette bonne me rpta,  qui voulut l'entendre,
comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-mme, avait reproch 
Philippe Saville de rester fidle  la nationalit paternelle, et de
ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un
dchanement gnral.

Dans une maison o on les excutait avec une exquise perfidie, M.
Gilbert Ramel, qui avait gard de Claire un beau souvenir, essaya de
les dfendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se
chuchotaient  l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands
airs indigns:

taient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle 
celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait
cent fois raison de rester citoyen amricain. N'tait-il pas la seule
consolation, la seule esprance de sa pauvre mre? Et puis, quelle
prcieuse garantie pour la famille o il entrerait! Au moins, il ne
serait pas oblig, lui, d'aller se faire casser la tte de but en
blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des rpubliques! C'tait le
prtendu par excellence, le gendre idal. Il fallait vraiment avoir la
cervelle  l'envers, pour le repousser d'aussi sotte faon. La petite
Albe ne trouverait plus le moindre pouseur; et ce serait pain bnit.

M. Ramel haussa les paules, estimant qu'on tait fort injuste pour
Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:

Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.

--Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui
venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.

--Pourquoi pas?

--Alors demandez vite sa main, si vous ne redoutez le sort de M.
Saville; on pourrait vous devancer.


VIII

Un mot sans importance suffit parfois pour prciser une ide, dterminer
un sentiment, transformer une destine.

Huit jours plus tard, M. Gilbert Ramel demandait Claire en mariage. Il
avait vingt ans de plus qu'elle, mais il se croyait capable de rendre
heureuse cette belle jeune fille, qui, d'emble, l'avait charm par la
grce de son allure et la franchise de son caractre.

Cette fois encore, Claire, au grand dsespoir de sa mre, ne voulut pas
entendre parler de mariage. M. Ramel implora la faveur de s'expliquer
avec elle, directement,  coeur ouvert, affirmant que, mme conduit, il
resterait le fidle ami de la famille; car une rponse ngative, tout
en le dsesprant, lui attesterait de nouveau le dsintressement et la
loyaut de la jeune fille. Celle-ci l'couta avec un intrt sincre,
surtout quand, incidemment, il parla de son neveu; et s'il comprit
vite qu'il ne gagnerait pas sa cause, elle mit  le dsabuser tant de
respectueuse dlicatesse, tant de caressante motion, qu'il la quitta
sans amertume, conservant pour elle une pure et profonde sympathie, une
gratitude mlancolique et gnreuse. Elle lui avait parl comme elle
parlait  son pre, avec le mme accent de tendresse filiale.

Elle resta triste d'avoir d dsoler un si galant homme, mais  sa
tristesse se mlait une satisfaction singulire. Il lui semblait, malgr
l'invraisemblance d'une telle imagination, que la dmarche de M. Gilbert
Ramel l'avait un peu rapproche du jeune officier, dont la figure
nergique et fine restait toujours prsente  sa mmoire. Cette nuit-l,
elle rva qu'elle pousait un beau lieutenant d'artillerie, et que ce
beau lieutenant devenait gnral en chef, gagnait des batailles, faisait
des conqutes, signait des traits, relevait la patrie.

Pour oublier sa dconvenue, M. Gilbert Ramel alla passer une journe 
Hautefont, auprs de son neveu. Mais rien ne le dridait, il restait
morne.

Dcidment, mon oncle, vous n'avez pas votre air naturel aujourd'hui,
lui dit Henri aprs le djeuner, en allumant un cigare. Que vous est-il
arriv? Une msaventure, un malheur?

--J'ai simplement fait une btise. J'ai voulu me marier.

--Vous, mon oncle!

--Moi-mme, en personne, mon neveu!

--Avec qui?

--Avec Mlle Claire Albe.

--Vous, avec elle!

--Tu en as l'air suffoqu.

--Vous avez demand sa main?

--Oui.

--Mais vous ne l'avez pas obtenue?

--C'est ce qui me dsole.

--Ah! c'tait impossible.

--Quel cri du coeur! quel soupir de soulagement! Te voil enchant, toi!
Et moi qui venais chercher ici des consolations. Mais, parbleu,  quoi
pensais-je? Je comprends tout, maintenant. C'est pour toi, bandit, qu'on
a refus Philippe Saville et moi-mme, hlas! Comment ne l'ai-je pas
devin plus tt? On est toujours plus bte qu'on ne croit.

--Je vous jure, mon oncle...

--Et tu ne m'avais rien dit, hypocrite!

--Dame, je ne savais pas...

--Mauvais garnement! Quel regard froce tu as eu tout  l'heure! Mais tu
verras jusqu'o peut aller la magnanimit d'un oncle clibataire.
Tche au moins de mriter ton bonheur! Je ne te pardonne qu' cette
condition-l.


IX

Claire donna tout droit dans le pige que lui tendit l'oncle Gilbert,
ds sa premire visite.

Except vous et moi, lui dit-il, tout le monde se marie.

Et il lui numra plusieurs mariages rcemment dcids, entre autres
celui de Philippe Saville avec l'ane des demoiselles Cauvard. Claire
ne sourcillait pas.

Mon neveu, reprit-il, mon neveu lui-mme renonce  sa libert.

--Qui donc pouse-t-il? balbutia Claire perdue.

--Vous, mademoiselle? A moins que vous ne le refusiez comme les autres!
rpondit l'excellent homme parfaitement difi par l'motion de la jeune
fille.


X

Pour sa pnitence, l'oncle dota magnifiquement le neveu.

Le mme jour,  la mme heure,  Saint-Sulpice et  Saint-Roch, furent
clbrs les deux mariages de Claire Albe avec Henri Ramel et d'Adle
Cauvard avec Philippe Saville. Mariage d'amour et mariage de raison.

Mon ami, avait dit le grand-papa Rambour  son petit-fils, coute-moi
bien! Quand tu auras de beaux enfants, une existence rgulire et la
sympathie des gens honorables, tu finiras par adorer celle  qui tu
devras les plus srs lments du bonheur. Alors, plus de passionnette
malsaine! Ce sera l'amour, l'amour vrai, celui qui cre et qui conserve.
carte les souvenirs irritants et striles. C'est la sagesse. Mlle Albe
voulait du panache. Elle en a. Grand bien lui fasse! Ce n'tait pas ton
affaire. A quelque chose malheur est bon.

Philippe se laissa persuader. Il n'en sentait pas moins que, de son
sjour aux Cloziers, une ombre lui resterait toujours dans le coeur. Le
papa Rambour sentait cela, lui-mme. Il en a gard une forte rancune
 Henri Ramel. Et ce vieillard, nagure si pacifique, est devenu
subitement belliqueux. Il rclame la guerre, la grande guerre! A-t-il
donc perdu tout sentiment humain? Non! Mais si le jeune officier tombait
au champ d'honneur, le bon papa pourrait dire batement  ses amis et
connaissances:

Pauvre petite Mme Ramel! Voil ce que c'est que d'pouser un
artilleur!

Puisse le destin lui refuser cette satisfaction et raliser le rve de
Claire!

M. Albe, de son ct, ne se gne pas pour rire avec l'oncle Gilbert du
premier prtendu de sa fille.

Les femmes sont tonnantes, disait-il encore l'autre jour. La mienne
voulait absolument pour gendre M. Philippe Saville. Conoit-on un mari
qui ne sait pas mme tirer son coup de fusil?




II

CONTES DE FRANCE




Le jeune Alexis

HISTOIRE LUE DANS UN MANUSCRIT DU XVIIIe SICLE


I

Vers la fin du rgne de Louis XIV, un incident tragique excita pendant
quelques jours la curiosit de la Cour et de la ville. Un magistrat fort
connu, g d'environ cinquante-cinq ans, M. de Villebat, fut trouv
mort, un matin, dans sa chambre. Il s'tait pendu. Prs du cadavre, un
billet contenait ces simples mots:

Je meurs de ma main.

On se perdit en conjectures sur les causes de ce suicide. Les gens qui
avaient connu le dfunt, scrutrent sa vie pour expliquer sa mort. Il
courut sur lui mille bruits plus ou moins bizarres. On parla de pertes
au jeu, de chagrins de famille, de dsespoir d'amour, de maladie
incurable, de scrupules judiciaires, de misanthropie, de fivre chaude.
Bref, le public eut mille explications, mais aucune certitude.

M. de Villebat avait toujours conserv une tenue strictement
respectable, toujours montr un esprit lucide dans un caractre froid.
Il s'tait mari jeune; sa femme tait morte sans enfant, deux ans aprs
le mariage. Plus tard, on lui avait attribu vaguement une ou deux
matresses; il avait laiss dire, ne s'tait jamais compromis, et avait
profit de ses loisirs pour faire une traduction recommandable de
Virgile, d'Horace et de quelques autres potes de l'Empire romain. Son
pass ne donnait aucune prise, la mdisance s'y rompait les dents.

Mme de Maintenon, fort intrigue par cette catastrophe mystrieuse,
voulut savoir le mot de l'nigme. Elle fit demander des explications au
lieutenant-gnral de la police du roi.

Aprs le conseil des ministres, tandis que le vieux roi tait entre les
mains des docteurs, Mme de Maintenon se retira avec son confesseur dans
ses petits appartements et l'on introduisit le lieutenant de police.


II

Avez-vous, monsieur, les renseignements que je vous ai fait demander?

--Que Votre Grce me pardonne de ne pas avoir prvenu ses dsirs!
J'aurais t fort malheureux et fort malavis si, avec les ressources
dont nous disposons, je n'avais eu la cl du mystre.

--Ah! trs bien; vous pouvez parler, nous ne serons pas interrompus. Je
vous coute.

--Votre Grce daignera excuser les longueurs du rcit, car il faut
reprendre les choses d'assez loin. M. de Villebat avait  son service,
il y a dix ans, un laquais fort adroit, nomm Sylvain Vincru. Ce garon
tait dvor de la passion du jeu. Un jour, il emprunta furtivement
 son matre une somme ronde qu'il courut hasarder et perdit net. Le
larcin fut dcouvert. Sylvain se jeta aux pieds de M. de Villebat, qui
fut inexorable, le livra  la justice et le laissa aller aux galres.
L, ce malheureux eut une conduite si exemplaire et montra une si rare
intelligence, qu'on lui offrit son pardon et un emploi dans la police.
Il accepta, rendit des services et devint un de mes auxiliaires les plus
prcieux.

Peut-tre esprait-il ds lors trouver ou inventer une occasion de
vengeance contre son ancien matre. Quoi qu'il en ft, il lui tait
rserv de satisfaire pleinement ses rancunes.

Votre Grce a-t-elle entendu parler, l'an dernier, de l'assassinat du
capitaine de Noisly, au cabaret de la Pomme de Pin? Le capitaine avait
incorpor dans sa compagnie un tout jeune homme, un enfant perdu de
Paris, admirablement beau, qu'on nommait Alexis. Il l'avait pris en
grande affection, et tous deux menaient une existence indiscrtement
joyeuse, faisaient ensemble des soupers fins, s'battaient  la ville et
aux champs, buvaient sans matresses et semblaient s'aimer comme jadis
Alexandre et Hphestion.

Un soir d'hiver, ils allrent au cabaret. Ils prirent une chambre
spare, burent tte  tte force bouteilles, firent du tapage; puis le
lieu de l'orgie devint absolument silencieux. La nuit s'avanait; ne les
voyant pas sortir, le cabaretier fit enfoncer la porte ferme  cl et
trouva le capitaine tu d'un coup de poignard. On s'aperut que son
jeune compagnon tait mont, sans tre vu, au troisime tage et s'tait
introduit dans la chambre d'une servante, sous les vtements de laquelle
il avait pu s'chapper sans que personne y prt garde.

Sylvain fut charg de retrouver le coupable. Je ne saurais vous dire
quelles ruses il employa, mais quatre mois plus tard, il avait dcouvert
Alexis. L'aventure est assez singulire. C'est dans un couvent qu'il
arrta ce jeune criminel. Par des manoeuvres d'une audace et d'une
adresse incroyables, Alexis, toujours dguis en fille, avait russi 
se procurer de l'argent, des papiers lui confrant une individualit
fminine, et mme des protections influentes, dvoues. Au moment o il
fut pris par ce sorcier de Sylvain, il passait pour une orpheline d'une
fervente dvotion, portait le costume des novices et allait prononcer
des voeux. Je fis comparatre devant moi les deux abbs confesseurs de
la communaut et leur pargnai d'autant moins les vertes rprimandes,
que je les vis plus rouges et plus embarrasss en ma prsence.


III

Mme de Maintenon,  ces mots, frona le sourcil.

Le Rvrend Pre, qui se trouvait en tiers dans l'entretien, sourit
finement et lui dit:

De la patience, madame! Quand on soulve le voile qui cache la vrit,
on voit souvent plus de choses qu'on ne voudrait. Ce n'est pas la faute
de M. le lieutenant de police. Je dsirerais seulement savoir le nom de
ce couvent.

--Est-ce bien ncessaire? repartit l'adroit courtisan, en souriant
aussi. Ma mmoire, je l'avoue, me fait un peu dfaut sur ce point. Pour
continuer le rcit, je renvoyai les abbs sans les plus inquiter.
Alexis tait sous les verrous. La justice fut saisie de l'affaire.
C'tait fort grave. M. de Villebat fut dsign pour interroger le
prisonnier. Il se transporta par deux fois auprs de lui, et eut avec
lui deux longues entrevues sans tmoins. Le lendemain Alexis s'vada.

Sylvain, qui avait fait des prodiges pour oprer la capture, fut tout
d'abord exaspr par cette vasion. Il jura qu'il retrouverait son
homme. On souponnait un gelier de corruption; on ne put cependant ni
enivrer, ni faire jaser le drle. Sylvain tait devenu mditatif et
sombre. Mais, toutes informations prises, il parut avoir enfin conu une
grande esprance. Il m'assura qu'il comptait m'apporter prochainement
des nouvelles qui feraient du bruit, me demanda ce que je pensais du
juge qui avait interrog Alexis, me regarda trangement quand je lui
eus rpondu que le magistrat tait au-dessus des soupons, me rclama
quelques avances et se mit en campagne.

Depuis l'vasion d'Alexis, rien n'tait chang, en apparence, dans les
habitudes de M. de Viilebat. Cependant, Sylvain s'aperut bientt que
presque tous les soirs, par la petite porte d'une masure donnant sur une
ruelle dserte et communiquant avec l'htel du magistrat, sortait un
homme de haute taille, le manteau sur le nez, le chapeau sur les yeux,
qui rapidement s'loignait et disparaissait comme par enchantement. Cet
homme mystrieux, il en eut bientt la certitude, n'tait autre que son
ancien matre, lequel, dans l'ombre, se rendait par plusieurs dtours
 un petit logis de la rue des Tourterelles-Sainte-Ursule. Sylvain
interrogea les voisins et apprit d'eux qu'en ce logis habitaient un
brave vieil homme et une bonne vieille femme avec leur petite-fille, une
ravissante demoiselle de vingt ans, qui ne sortait jamais. Un parent
venait les voir dans la soire, disait-on. Ils taient riches,
d'ailleurs, et ne mnageaient pas la dpense.

Sylvain pntra un jour dans la maison, habilement grim en commis
marchand d'toffes. Il russit  entrevoir la prtendue jeune fille, et,
du premier coup d'oeil, reconnut le trop charmant Alexis. Le lendemain,
il prit six hommes arms et alla s'embusquer non loin de la discrte
habitation. Le visiteur habituel apparut vers neuf heures du soir; il
avait la cl de la porte et entra. Au bout d'une heure, Sylvain crut le
moment venu d'entrer  son tour. Il escalada, suivi de ses hommes, le
mur d'un petit jardin qui se trouvait derrire les btiments. La vieille
femme tait dans la cuisine, occupe  arranger un plat; elle fut saisie
et billonne en un clin d'oeil. Le vieillard, son prtendu mari,
descendait l'escalier; il fut galement surpris et trait de la mme
faon. Pas un cri n'avait rvl la prsence de mes gens. Ils montrent
avec prcaution au premier tage, et Sylvain s'avana sans bruit. Une
porte tait entr'ouverte; il y glissa ses regards, et voici l'trange
spectacle qu'il aperut.


IV

La chambre tait dcore  l'antique, de manire  simuler une salle de
repas dans une maison romaine. Un ciel toil tait peint au plafond.
Sur les quatre murs, des moulures reprsentaient une suite de colonnes
corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective
soigneusement mnage, de beaux paysages mridionaux. Aux encoignures,
se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial.
Une table, charge d'amphores et de mets dlicats dans une vaisselle
de forme ancienne, occupait le milieu de la pice. Contre cette table
taient deux lits de festin, disposs  la mode latine. Sur l'un
s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche
 franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds taient
couronnes de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers
empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebat, galement
travesti, en toge  bande pourpre, en sandales, le col et les bras
nus; il se prenait probablement lui-mme pour un pote antique, favori
d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce dcor, ces costumes
avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des
thtres o l'on joue le _Britannicus_ de M. Racine.

Les convives taient en train de faire une libation au dieu Pan;
ils paraissaient s'abandonner  la plus douce volupt. Sylvain, en
s'avanant pour mieux voir, trbucha assez lourdement contre un dfaut
du parquet. Les deux Romains se dressrent inquiets. Sylvain appela
ses hommes; tous se prcipitrent. Alexis et son hte, stupfaits, se
rendirent sans mme essayer de se dfendre. On leur fit revtir des
habits plus modernes, plus dcents. M. de Villebat offrit tout bas 
Sylvain une fortune considrable s'il voulait lcher sa proie. Sylvain
ne daigna pas rpondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on
y mit les prisonniers. Ils me furent amens. Quand ils parurent, je
demandai au jeune homme s'il avouait tre le meurtrier du capitaine de
Noisly. Il ne rpondit pas. Je le confrontai avec plusieurs tmoins qui
le reconnurent tous.

Il tait impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au
secret. M. de Villebat regardait, coutait, blme, affaiss, ananti.


V

--Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le
singulier rle que vous avez jou dans cette affaire?

Il fit un effort pour rpondre:

--C'est... c'est une folie... bgaya-t-il.

--Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous tes
libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire  votre htel,
o vous voudrez bien toutefois vous tenir  la disposition de la
justice.

Il ne rpliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit
des dispositions pour qu'il ne pt disparatre. Le lendemain, comme vous
savez, on le trouva mort dans sa chambre.

Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire  ce
simple expos des faits. Il est vident que M. de Villebat avait perdu
l'esprit. Le clerg ne s'est pas oppos  ce qu'il ft enterr en lieu
saint.

Le narrateur se tut; il y eut un silence.

Les hommes les plus graves, fit enfin la marquise, ont souvent
d'tranges manies. J'ai vu M. de Villebat plusieurs fois; il paraissait
intelligent, mditatif, presque austre. Il est devenu fou, sans doute,
absolument fou, monsieur. Ces dcors, ces costumes romains, c'est de la
folie pure.

--De la folie pure! c'est beaucoup dire; mais certainement sa raison
tait trouble. Il avait eu le tort de trop s'adonner  la littrature
romaine; elle est parfois trs capiteuse, trs dangereuse, mme pour un
magistrat.

--Certes, ajouta le Rvrend Pre avec toute sa gravit ecclsiastique,
il et mieux fait de chanter: _Turris eburnea!_ que: _Formose puer!_

--Votre Grce, reprit le lieutenant de police en s'adressant  la
marquise, daignera-t-elle m'indiquer ce qu'il convient de faire du
prisonnier qui nous reste?

--Cet Alexis?

--Lui-mme.

--Il faut le mettre  la Bastille et touffer l'affaire; nous n'aimons
pas les scandales.

Alexis fut donc enferm dans la clbre prison de la porte
Saint-Antoine. On l'y oublia vite. Le manuscrit auquel nous avons
emprunt les lments de ce rcit, prtend que bientt, sous la Rgence,
il parvint  en sortir. Il se serait mme, parat-il, insinu,  force
d'intrigues, dans les bonnes grces du cardinal Dubois; et, dot d'une
grasse abbaye, il serait mort vieux, dans les ordres, en parfaite odeur
de saintet.




Nouvelle Manire de Coller les Timbres-Poste


I

Bien des gens vont chercher bien loin des moeurs extraordinaires et
d'originales aventures. Ils ont tort. Si l'imprvu habite quelque
part, c'est dans nos murs. De tous les points du globe terrestre trs
certainement, et trs probablement de tous les points de tous les autres
globes, Paris est l'endroit le plus trange, non seulement pour les
trangers, mais pour ses habitants eux-mmes, pour ses propres fils et
ses propres filles.

Je le dis; je le prouve.


II

Voici le fait. La semaine dernire, en plein jour, en pleine capitale
de la civilisation, en pleine place de la Bourse, il m'a t donn
d'assister  un spectacle inou,  un spectacle insens,  un spectacle
impossible,  un spectacle abracadabrant,  un spectacle aussi
modernement bizarre que bizarrement fodal.

Devant le bureau de poste de la dite place de la Bourse, taient
arrtes deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, l'une grande
et l'autre petite, l'une prsentant un profil aquilin accentu en
casse-noisette et l'autre offrant une bonne grosse figure moutonnire,
l'une portant avec une raideur aristocratique sa toilette riche mais de
mauvais got et l'autre gracieusement habille d'une humble robe laine
et coton, toutes deux facilement reconnaissables,  leur type exotique
et  leur tournure spciale, pour relever d'une nationalit autre que la
nationalit franaise, celle-l devant tre de toute vidence une noble
dame suprieurement titre ou rente, et celle-ci sa femme de chambre ou
sa fille de compagnie.


III

La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des
timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La
grande vieille prenait dlicatement un timbre entre le pouce et l'index,
puis l'levait  la hauteur des lvres de la petite jeune. La petite
jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le
timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre,
ainsi humect,  l'angle d'une enveloppe cachete d'un large cachet de
cire rouge.

Je m'arrtai, bahi, bant, n'en croyant pas mes yeux, qui
s'carquillaient en larges points d'interrogation.

Le mme mange recommena, une fois, deux fois, trois fois. La grande
vieille levait chaque fois le timbre exactement  la mme hauteur, par
un geste exactement pareil. La petite jeune tirait rgulirement une
semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un
mouvement identique, de la langue  la lettre.

Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse
passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du
monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opraient comme chez
elles,  huis-clos. Les regards ne les gnaient pas, ne les intimidaient
nullement, ne les arrtaient en aucune faon.


IV

Je m'approchai pour mieux voir.

Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue  la
grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais
elles ne m'honorrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point
exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opration continua devant
moi,  mon nez,  ma barbe, srieusement, trs srieusement, aussi
srieusement que possible.

On et dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient
une fonction. Elles taient imperturbables.

J'aurais bien voulu adresser la parole  madame ou  mademoiselle. Ma
curiosit aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les
dranger.

Je les aurais bien pinces au-dessus du coude, pour voir si elles
taient rellement des femmes vivantes et non des mirages ou des
machines. Mais je craignais d'tre alors pinc moi-mme en retour par
quelque ressort imprvu, ou d'tre emport subitement par ces fes au
fond de quelque royaume fantastique.

Et puis, faut-il tout dire?

Oui.

Eh bien! quand l'exercice recommenait, j'esprais toujours que la
petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de
la grande vieille. Et cette esprance impie me clouait au sol; et
je restais l, attentif, immuable, de plus en plus bahi, bant,
carquill.


V

Je fus du. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement
du. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vrit. Il n'y eut pas le
moindre timbre aval, pas le moindre doigt mordu.

Quand les sept ou huit lettres eurent t affranchies par le procd
dcrit, la grande vieille les donna  la petite jeune, qui les jeta dans
la bote.

Puis, la tte haute, le regard souverainement ddaigneux, le cou tendu,
les paules en arrire, le buste en avant, la taille droite et roide, la
dmarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir,
la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escorte  quatre pas
par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baisss, avec
toute la componction d'une premire communiante.


VI

Je les suivis des yeux, tant que je pus les suivre, et mme au del.

Chose caractristique: je n'eus pas l'ide de les suivre autrement,
de les suivre pour savoir. Elles me semblaient appartenir  une autre
humanit.

Je n'avais pas t le seul tmoin de cette scne.

Est-ce que vous connaissez cette paire de femmes? dit un vieux monsieur
dcor.

--Pas prcisment, rpondit un beau brun.

Mais je sais ce que c'est. C'est une Anglaise de passage avec sa petite
bonne irlandaise.

--Pas du tout! interrompit un jeune homme orn de favoris roux. C'est
une comtesse allemande et la lectrice polonaise qui l'accompagne en tous
lieux.

Et chacun, tirant de son ct, rentra dans le combat pour l'existence.

Angleterre et Irlande, Allemagne et Pologne? Je ne sais vraiment
 laquelle des deux hypothses m'arrter. L'une n'est pas plus
invraisemblable que l'autre, n'est-ce pas?

Si a vous amuse, devinez.

_Le Beaumarchais._ 24 avril 1881[1].

[Note 1: Nous prenons soin de dater cette petite tude, faite exactement
d'aprs nature: on l'a imite et exploite avec succs.]




La Veille


L't aux yeux bleus, l't aux cheveux blonds et aux lvres chanteuses,
l't couronn de rouges coquelicots, s'est envol bien loin, bien loin,
par del les prs, par del les monts, par del les mers, sur son char
lger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles.

Les dahlias se sont fans; on a rentr le regain; on a cueilli et mis au
pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a cri sous les gutres
du chasseur. La terre a laiss tomber sa joyeuse robe verte et s'est
vtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit
de feuilles mortes.

Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetiss, rapetiss
de plus en plus, comme un bcheron qui,  chaque pas, se courbe plus
bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.

Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'table chaude, les
bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la fort dpouille, sur
la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs
croassements l'Hiver, le rude vieillard  la chevelure blanche qui,
lentement, parat  l'horizon, et qui descend vers la plaine en
soufflant dans ses doigts.

C'est le temps des longues veilles. La valle est blanche de neige;
la valle est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense
chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tt; elle tend ses
ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes
d'ombre soient devenues plus larges et plus paisses.

La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison
du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent
sur les murailles.

Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levs de bonne heure, et
toute la journe ils ont travaill dans la grange, dans le grenier, dans
la petite cour du fond. Ils ont soup, ils se sont couchs las. Dans la
chambre de derrire, les femmes se sont assises en rond; des voisines
sont arrives; on cause  la lueur de la lampe rougetre et fumeuse. Les
grand'mres racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les
rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veilles et les contes,
s'arrte au dehors, s'accoude  la croise, dans le noir et le froid des
tnbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'tre,
sous le grand manteau de la chemine, et coute les ternelles histoires
d'amour, de fes ou de fantmes, que les aeules rides rptent aux
filles naves.

Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a
peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur.
Les fillettes exprimentes coutent avidement comment il faut faire, 
la Nol, pour savoir si on sera marie dans l'anne, et comment il faut
faire,  Pques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera marie. Il
vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur  moiti refroidi des
pauvres vieilles, et l'Esprance chatouille et fait rougir les vierges
poteles. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit
un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jsus-Christ. Puis
les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le
Bonhomme-Misre; c'est le fantme blanc du chteau des Aigues ou la fe
Coloquinte. Une voix frache demande ce que c'est qu'un gnome, et le
grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le
grillon est fe, que le grillon est peut-tre un gnome. Lisa prtend
qu'elle aime mieux les sylphes; la mre Miche dit qu'elle a vu jadis des
farfadets, quand elle tait enceinte de son fils Jean, qui a t amput
et a pri pendant la guerre contre les Prussiens.

La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des gnraux,
et des petits mobiles qui sont morts de froid  Paris ou dans les
montagnes de l'Est; on parle de la ranon, de la revanche; on cite des
noms, on maudit les mchants et l'on bnit les bonnes gens de Suisse qui
ont si bien accueilli et si bien soign nos pauvres soldats en droute.
La mre Miche dit que les malheurs ont t pires qu'en mil huit cent
quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne
s'en relverait pas.

Une bte s'veille et mugit dans l'table; une fille sort et va voir. On
se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout
en filant, un beau cantique de premire communion. On lui demande alors
une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.

Et celles que Ren t'a apprises? lui insinue tout bas la petite Aline.

Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une
grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle:

  _Il faut de la coquetterie;
  L'amour, oui, l'amour veut cela.
  Par ce moyen femme jolie
  Toujours, oui, toujours rgnera._

La chanson en reste l; le vent hurle, la neige tombe; la mre Miche
s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la rveille, elle se rendort.
Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidle qui trompa sa
fiance pour pouser une veuve et fut transform en loup blanc la nuit
de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauv en
Amrique avec le prcieux magot de sa vieille pouse. L'autre soutient
la mtamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent,
on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du
meunier, qui a jet un charme  deux garons du village.

Sur ce, dix heures sonnent.

Dj dix heures!--Maman, rveillez-vous et allons nous mettre au lit!

On se lve, on tourne, on range; les voisines partent. La fermire et
ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les
rideaux; l'ane tire les verrous sur la porte de l'alle. La mre
va reposer prs de l'poux endormi; les deux petites paysannes
s'agenouillent sur l'troit tapis, au pied de leur couchette blanche;
elles font tout haut leur prire  l'unisson, s'embrassent et
s'endorment.

O sainte simplicit, veilles du soir, refrains nafs, calme des
villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mmes et toujours
amusants, rires francs et honntes mdisances! Peut-tre valez-vous
mieux encore que les propos des valseurs bien gants et que toutes les
reprsentations du grand Opra.




Ernest, Coiffeur


Cet homme, qui se tient l, sur le pas de sa porte, debout, tte nue, en
manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire,
c'est Ernest, coiffeur, rue de Corinthe, numro 13 _bis_.

La rue de Corinthe est une rue montante, qui grimpe, par une pente assez
raide, vers la butte Montmartre, et au bout de laquelle, tout l-haut,
apparaissait nagure le tronon de cette tour Malakoff, dcapite aprs
les jours nfastes de 1870-1871.

La rue de Corinthe est une rue presque aussi galante que montante. Pas
beaucoup de bruit, point une grande animation dans cette rue. De rares
voitures la gravissent au pas. Les hautes maisons noirtres,  six
tages et  quatre ou cinq croises de faade, s'alignent rgulirement
de chaque ct, le long des deux trottoirs. Aux fentres des premiers
tages, les rideaux sont doubls de transparents en percaline rose ou
jaune, ayant pour embrasses des rubans. Plusieurs htels garnis, des
crmeries, des talages de fruitires, un marchand de fleurs naturelles,
deux herboristes, une revendeuse, un liquoriste et un coiffeur.

Le coiffeur, c'est Ernest, prsentement debout, tte nue, en manches de
chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de
la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brle, sans verre, au bec
d'un simple appareil  deux branches, se dtache, formant trois lignes
de caractres jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble  une
frisure et l'autre  un accroche-coeur, une enseigne mythologique et
suave, compose par Ernest lui-mme: _Au Boudoir de Vnus_. Ernest,
coiffeur, a longtemps hsit,  l'origine, entre Hb, Aspasie,
Pompadour et Vnus. Tel que le berger Paris, c'est  Vnus qu'il a donn
la pomme, une petite pomme de rainette  poudre de riz et  houppette,
se dvissant par le milieu.

Les italiques jaunes, nes du pinceau d'un peintre primitif, brillent
 la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les
majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B,
tel qu'un jeune lphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite
trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel.

Le gaz flambe, rouge et bleu, en dgageant une odeur minrale. Les
flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs
planchettes de verre. Une perruque s'tale en longues boucles sous un
globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre,
tant son sourire est doux!

Sous cette enseigne mythologique  lettres jaunes, entre ces flacons qui
luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numro
13 _bis_,  la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et
demie du soir,  quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa
porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus?

Il a l'air mlancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache
semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde
vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il?

--Ernest, coiffeur, rponds-moi,  quoi songes-tu?

Mais non, ne te drange pas, ami, tu es bien ainsi; ne rponds rien.
Je devine ton me  ton visage, et ta proccupation  ton attitude. Je
dmle toutes tes penses avec le peigne de l'imagination.

Ernest, coiffeur, tu penses aux ttes que tu as coiffes ce soir; tu y
penses, et c'est ce qui fait ta mlancolie...

Le malheureux! Sous ses cheveux bouriffs de coiffeur, au fond de
sa tte sombre, mille penses bizarrement provocantes dansent et
tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de dcembre, la cohue des
masques se trmousse sous les arcades d'un bal du boulevard.

Depuis trois ans Ernest est tabli; depuis trois ans il est mari,
et depuis trois ans mlancolique. Il n'a jamais t beau, quoique
vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dnu de grce que dvor
d'ardeurs. Mais jadis il tait libre au moins: parfois les nuits d'hiver
pour lui se dguisaient en Folies et faisaient sonner  son oreille
leur bonnet  grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se
couronnaient d'toiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon
coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir!
Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la _Reine Blanche_ ou
du _Chteau Rouge_! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait
aller, sauter, tourner des demoiselles lgres, sans prjugs et sans
corsets. Quelle bonne bire on buvait avec les danseuses essouffles,
assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du
mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garons et
filles, sur une seule ligne, tenant toute la chausse; et vers deux
heures du matin, dans une troite mansarde, Ernest, assis sur le coin
d'une malle, jurait  sa danseuse un amour ternel. Le lendemain, il
dormait tout debout toute la journe; il travaillait en rve. Si le
patron n'tait pas content, il cherchait une autre boutique et l'on
recommenait  rire.

Mais un jour, jour nfaste, Ernest a fait connaissance avec une femme
de chambre de bonne maison. Elle n'tait ni toute jeune, ni bien jolie.
Comment a-t-elle ensorcel Ernest? Mystre! Elle tait tenace, elle
avait probablement de fortes conomies. Elle rendit le pauvre diable
ambitieux, le trana au pied des autels, et l'tablit  son compte.
Depuis ce temps, Ernest, coiffeur, a perdu son clat et sa gat. Ses
yeux sont ternes, ses cheveux se fanent et sa moustache est devenue
hargneuse.

Ce soir, il a coiff toute une noce du quartier. La marie tait d'une
fracheur vraiment apptissante; elle rougissait et riait; ses yeux
avaient des lueurs magntiques; dans toute sa petite personne blanche
couraient des frissons de plaisir et d'espoir. Ernest, coiffeur,
arrangea les fleurs d'oranger dans les cheveux de la frache crature,
et songea, l'air calme, mais l'me navre, que jamais sa moiti n'avait
t pareille. Puis, avec rsignation, il prit son peigne, son fer et
son chapeau, quitta la noce et s'en fut  la toilette de Mlle Athalie
Gardnia.

Chez Mlle Athalie, Ernest est rest trois quarts d'heure. Il n'en
finissait plus. Mlle Athalie a tant de cheveux! Mais ce n'est point cela
seulement. Elle ne considre pas les coiffeurs comme des hommes, pas
mme comme des petits chiens, et ne prend garde  rien devant eux. Elle
est belle comme un dmon et ddaigneuse comme un ange. Si Mme Ernest
tait seulement un peu jeune, un peu gracieuse, ou du moins un peu
aimable, Ernest, coiffeur, ne serait peut-tre pas tourment par son
imagination. Mais Mme Ernest est maigre, pointue, jaune, avare et
jalouse. Elle a mis au monde une petite crature jaune, maigre et
vieillotte comme elle. Tous les dimanches, il faut aller voir la petite
fille en nourrice. Toute la semaine, la mre reproche au pre de n'avoir
d'affection ni pour elle, ni pour son enfant. La bourgeoise ne cesse
d'tre acaritre, ne cessant de songer qu'Ernest, coiffeur, doit tous
les jours coiffer de jolies femmes. Elle en veut mme  la figure de
cire qui est en montre. Elle a tent maintes dmarches pour faire entrer
l'poux dans un bureau. Mais il ne sait pas l'orthographe. Elle en
deviendra folle, ou le rendra fou.

Ernest, coiffeur, est revenu ce soir tout pensif et a ras un client.
Puis il s'est mis sur le pas de la porte du _Boudoir de Vnus_, entre
les trois fausses nattes et la figure de cire; il a regard les belles
filles s'en aller o il pouvait jadis aller les retrouver. C'est
prcisment un jour gras, une fte de carnaval. Des bergres fripes,
que pavoisent des rubans fans, descendent le trottoir; des gamins
effronts, dont la blouse et l'habit dissimulent mal les formes
quivoques, semblent reconnatre l'artiste capillaire et le hlent
cavalirement. O souvenirs d'une folle jeunesse!... Mais Ernest est
dtourn de ses penses par un blouissement. Mlle Athalie Gardnia
vient de filer en voiture. En passant, elle a regard Ernest comme si
elle ne le connaissait pas; et Ernest a encore les yeux illumins par
cette vision...

Et il restera l, l'air ahuri, le coeur triste comme les trois fausses
nattes pendues  un fil, jusqu' ce que la voix criarde de Mme Ernest
vienne lui rappeler qu'il est temps de fermer la boutique. Alors,
aprs avoir aid son petit apprenti  mettre les volets de clture, il
demandera la permission d'aller au caf du coin faire une partie de
billard avec son voisin l'herboriste. Mme Ernest grognera, l'appellera
ivrogne, et Ernest, coiffeur, se glissera tout doucement dehors. Car
c'est cette partie de billard quotidienne qui le soutient, qui le
fait vivre. Sans cela, il n'aurait plus de coeur  l'existence et se
laisserait mourir.

Une heure aprs il rentrera tout doucement, la joue encore chaude du jeu
et du grog amricain qu'il s'administre rgulirement chaque soir.

Sa seule consolation,  ce coiffeur mari, c'est cette partie de billard
et ce grog amricain.

Couche-toi, maintenant, Ernest, mon ami, et tche de ne pas veiller ta
vertueuse moiti, dont un lger ronflement fait trembler les narines.
Surtout ne rve pas, comme la nuit dernire, que Mme Ernest a coup
la tte de Mlle Athalie avec un de tes rasoirs, et qu'elle te force,
implacable et sanglante,  tresser en savants chafaudages la chevelure
de cette tte coupe, de cette tte aussi belle et aussi pouvantable
que celle de la princesse de Lamballe, sur la table du marchand de vin
o les Septembriseurs la firent coiffer par un perruquier blme.




Le Pch


A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux
Casino d'o l'on domine si bien la vaste et merveilleuse tendue de
la mer et de la plage, une lgante socit de dames franaises et
espagnoles respiraient indolemment la brise tide encore. Un vieux
monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, trs
correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable smoking,
mlait un peu de gravit mondaine  ce groupe charmant et lger.

On eut vite puis les sujets de conversation fournis par l'actualit.
Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panaches. Tout
en savourant avec dlice la fracheur fondante du citron ou de la
framboise, les dames se lanaient, entre deux petites cuilleres, entre
deux mignonnes dgustations, une question ou une rponse en l'air. La
femme du prfet se mit  parler politique, comme une vraie perruche.
Une personne mre, pouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de
philosophie.

Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu rcratifs, et qui,
tout d'abord, avaient longuement discut le chapitre des chiffons et le
chapitre des chapeaux, tournrent insensiblement la causerie vers les
choses de la religion, ou plutt de la religiosit. Elles racontrent
des lgendes, des superstitions, des apparitions. La vision de
Bernadette fut passionnment commente; on attaqua et on dfendit ces
statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des glises d'Espagne,
en vtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries,
telles que de riches et clestes poupes. Puis la confession fut en jeu;
on chercha si telle ou telle libert est un pch ou non, et comment on
peut distinguer un pch vniel d'un pch mortel. On demanda l'avis du
vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dvotes filles d've aux
_Contes drolatiques_ de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu
lasses, le laissaient discourir  son aise, comme il aimait  parler aux
femmes, surtout  leur parler de lui-mme, il finit par leur faire sur
le _Pch_ une petite confrence intime:

Le Pch! ce mot, je l'avoue, n'a plus gure de sens pour moi
aujourd'hui, il sonne creux  ma pense, o il n'voque aucune ide
vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanim, aboli,
ne rpondant  rien de prsent,  rien de vrai, mais seulement  des
conceptions surannes,  des chimres d'antan,  de vains fantmes
nocturnes ds longtemps balays par la lumire du jour. Il me semble
tout  la fois enfantin et vieillot, ecclsiastique et fminin, soit dit
sans vous offenser! Cette fleur vnneuse, fleur de rve et fleur du
mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens,  la
lueur mystique des cierges ples, dans la pnombre des confessionnaux,
elle ne m'apparat plus, maintenant, que fane, fltrie, comme une
vieille fleur artificielle de coquetterie et de dvotion. Elle n'a plus
ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'me.

Peut-on croire au Pch, sans avoir la foi, la foi des enfants, des
femmes, des prtres?

Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire?
Ce souffle cleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours,
lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler
 soi le mirage vanoui, il ne revient pas. La vie, hlas! y perd
son lment divin, son charme extatique et ingnu. Heureux le monde
privilgi, o l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel
plaisir un peu fade:--Quel dommage que ce ne soit pas un Pch!

Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses
subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Pchs,
en ce qui me concerne du moins, jamais plus!

Si le spectre du Pch ne me dit rien, absolument rien, pour le temps
prsent ni pour le temps futur, il rveille en moi, d'ailleurs, avec
une prcision et une intensit singulires, certains souvenirs de
ma premire jeunesse, certains rayons des belles aurores vanouies,
certaines sensations printanires du familial den que j'ai perdu. Oui,
ds que ce mot traverse ma pense, je crois entendre encore la voix de
ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux
moindres intonations qu'elle mettait  son air favori,  cet air si
lger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolit inoffensive et
gracieuse:

  _Est-ce un pch d'aimer  rire,
  A foltrer un petit brin?
  Les gens mchants, laissez-les dire!
  Votre plaisir fait leur chagrin._

Pauvre chre petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne
pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur
innocent  toutes les allgresses,  toutes les esprances! Elle ne
pcha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames,
 qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs?
Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement  la perscuter?
Pourquoi donc lui vinrent, aprs sa ple adolescence de Cendrillon
parisienne, toutes ces douloureuses preuves: l'aim, le fianc, reconnu
indigne d'elle la veille mme du jour fix pour les noces;--un nouveau
mariage accept par dsesprance;--et les lendemains sans amour
vrai, sans bonheur sincre, entre un mari indiffrent et des enfants
terribles;--et le vide de l'existence mal dissimul par les faux
plaisirs de la routine mondaine;--et cette mort prmature, terminant
brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance
sinistre;--et cette funbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle
avoir t hant par la claire chanson de l'ge heureux: Est-ce un
pch?...

Parfois il se trouve une autre srie de souvenirs, plus lointains et
moins tristes, que l'ide du Pch ranime au fond de ma mmoire: rajeuni
soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout
d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril,
rvait jadis sous les grands arbres de Jude fleuris, dans le vert
jardin de la pension, en attendant l'heure sacre o il allait communier
pour la premire fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette
rverie merveilleuse! Quelle fivre d'attente, quel moi farouche, quel
trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprme; le ciel allait
s'ouvrir sur ma tte, Dieu mme allait descendre en moi. Et je n'osais
penser  rien, je n'osais rien regarder, rien couter, rien dsirer,
rien faire, de peur que l'ombre d'un Pch ne vnt, entre l'absolution
et l'approche de la sainte table, ternir mon me tremblante, mon me
purifie, mon me toute blanche! C'tait dlicieux et terrible. Tout mon
tre se divinisait, mais avec une apprhension lancinante de commettre,
par distraction, par oubli, par infirmit humaine, le plus pouvantable
des sacrilges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une
seconde de vertige pouvait me prcipiter dans le gouffre de l'enfer
bant  mon ct.

Telle est la sensation poignante du Pch, qui,  certains moments,
renat encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer
qu' cette friandise chinoise qu'on appelle une glace frite, et qui,
tout ensemble, vous gle et vous incendie, ainsi que les boissons
amricaines  la mode.

Mais il a une souveraine puissance de rve et de batitude, cet lan de
l'me enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent
froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes,
toutes ses grandeurs, toutes ses gnreuses facults de progrs, la
Rvolution n'a pas encore remplac cela. Et, comme Danton se plaisait 
le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans
retour que ce qu'on remplace avantageusement.

--En fait d'amour aussi! soupira la plus belle des dames espagnoles,
la brune Asuncion; puis elle se leva pour le dpart, en modulant 
mi-voix l'air de la marchande de fleurs:

  _Tengo dalia,
  Clavel y rosa..._




Un Fantaisiste


Jacques Fre, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation
dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si
tragiquement, n'a presque rien laiss d'indit.

Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brves et outrancires;
jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de
poursuivre une oeuvre de longue haleine.

Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvs dans ses tiroirs. Les
circonstances o il mourut donnent  ces pages aventureuses un intrt
particulier.


FANTAISIE AU FULMINATE


J'tais dans mon cabinet de travail, occup  terminer le onzime chant
du grand pome pique que j'intitulerai probablement: _La Madone des
Capitulations_, quand mon secrtaire me remit une carte:

  FLIBIEN FLINANTIER

  Homme du monde

  _Membre de plusieurs Cercles ignorants_.

Faites entrer! m'criai-je aussitt.

Mon secrtaire se hta d'introduire la personne, et je m'avanai vers le
seuil en rptant:

Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Flibien Flinantier; je n'ai
pas l'avantage de vous connatre, et je suis curieux d'apprendre ce qui
me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.

Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit
dans le fauteuil vert que j'avais roul jusqu' lui. Je me rtablis
moi-mme sur mon sige de cuir, o j'attendis, en agitant modestement
mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose
 tre la plus soutenue.

M. Flinantier tait un homme de quarante-cinq ans,  la figure troite
et longue, une figure qui semblait avoir t malicieusement tire, comme
un bton de pte de guimauve, par un btonnier fantastique. Son
crne tait chauve, avec des paquets de gazon d'un chtain fonc, se
desschant, ici et l, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une
oreille gauche qui me faisait l'effet d'tre encore plus immense que la
droite. Il portait une cravate noire trs haute et trs roide, avec un
tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile tait 
plis larges et peu empess, sous un diamant d'une monture bizarre 
la boutonnire unique. Son vtement noir tenait le milieu entre la
redingote et la lvite. Gilet noir, pantalon noir galement. Des deux
manches suprieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues,
comme les pattes d'un gorille; des deux manches infrieures sortaient
deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle  celle de l'oreille
gauche, et enchsss dans des souliers de gros cuir,  double lastique,
souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir t
coup tout exprs vers le bout, par suite d'une infirmit pdestre de la
personne.

J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour
mieux me recueillir, j'avais baiss les yeux. Je les relevai vivement
en entendant le son de la voix de M. Flibien Flinantier, voix sche,
gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.

Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amne?

--J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.

--Monsieur, je suis membre circulant d'une Socit qui a pour but la
propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en
faire partie.

--Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pens  venir me demander
cela,  moi indigne?

--Monsieur, vous tes journaliste et pote. En outre, vous tes
sentimental et nerveux.

--Comment savez-vous cela, monsieur? tes-vous sr de ne point vous
tromper?

--Monsieur, nous avons notre police.

--Ah!... Et comment fonctionne votre Socit?

--Elle se runit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour
de Mars et le jour de Vnus. On y tudie les moyens les plus commodes
pour passer de vie  trpas; on y fait des expriences sur la pendaison
et les phnomnes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et
les passages intressants de Jean-Jacques Rousseau; on y rcite des vers
lgiaques sur le charme du repos ternel, et l'on y fait, en prose
acadmique, l'loge bien senti du nant. Les partisans de la crmation
y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on
exprimente un nouveau systme. On y cherche le moyen de faire descendre
le got du suicide jusque dans l'me des animaux. Nous avons dj obtenu
plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les
lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider rgulirement,
que de crimes pargns  l'humanit! Nous songeons  envoyer une mission
en Prusse, pour y remplacer dfinitivement l'migration par le suicide.
En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des
missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la
terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empcher
les gens de se tuer les uns les autres, par perscution, assassinat
ou guerre, c'est d'en amener le plus possible  se dtruire de leurs
propres mains. Mes ides ne sont-elles pas les vtres, monsieur, et
ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement
philanthropique?

--J'aurais besoin, monsieur, d'y rflchir plus mrement.

--Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit
livre  couverture bleue, je suis l'auteur d'un trait sur les
perfectionnements apports aux divers genres de suicides, sur les
sensations suprmes des divers genres de suicids, sur les progrs de
l'humanit par le mpris de l'existence, et sur les vastes horizons que
l'avenir ouvre aux morts volontaires.

--Vous tes un homme prcieux.

--Mon Dieu, non! mais j'ai creus la question. J'aime le suicide, c'est
ma partie. Je cours Paris pour assister aux vnements; je passe des
nuits entires dans une attente fivreuse, sur les meilleurs ponts;
j'applaudis avec frnsie quand un hros se prcipite, et si ce n'tait
l'amour de l'art, j'aurais mille fois dj succomb  la tentation.
Voyez-vous, monsieur, le suicide lve singulirement l'homme. D'abord,
si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde
immortel...

--Pardon, je ne comprends pas.

--L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volont
personnelle.

--Ce n'est pas la mme chose.

--Enfin, le suicide nous drobe  la honte de la vieillesse,  la
douleur de la maladie.

--Mais, monsieur...

--Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procd d'une simplicit
extrme, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce
monde. On prend...

--Que faites-vous? m'criai-je, en le voyant prt  donner l'exemple.

--Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier o j'assume
toutes les responsabilits.

Et avant que j'eusse pu le prvenir, l'arrter et le mettre  la porte,
M. Flibien Flinantier avait aval un paquet de je ne sais quel
fulminate, qui soudain clata dans sa poitrine, envoya sa tte  travers
mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le
trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothque et sa jambe
droite dans ma chemine. Les deux bras retombrent du plafond sur ma
chancelire, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en
perdis connaissance.

Exemple trop frappant d'une monomanie trop frntique!

Singulier appel  l'esprit d'imitation!

trange faon d'endoctriner le monde!

Serait-ce donc l,  nihilistes, la propagande que nous rserve
l'avenir?

       *       *       *       *       *

Tel est exactement l'article indit de Jacques Fre.

Pourquoi ne ft-il pas port, aussitt fait,  une des feuilles
auxquelles collaborait l'auteur?

A cette question rpondent probablement les quelques mots ajouts par
lui en travers de la premire page:

Ne plaisantons pas sur ces choses-l! Il ne faut badiner ni avec
l'amour ni avec la mort.

On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put
obtenir la main et qui pousa un peintre clbre, Jacques Fre finit par
s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se dtruisant,  la
fantaisie lgre et funbre qu'il avait crite, puis carte nagure?

L'ironie du destin est svre pour nos badinages.




Soeur Sainte-Ursule


Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle t
amene  quitter le monde pour se faire soeur de charit?

Voici ce qui me fut rpondu:

L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.

Sa mre, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg
Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de
privations, conomis quelques milliers de francs. Un garon picier
flaira l'argent et fit la cour  la petite mercire. Il la promena tous
les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et,
rencontrant en elle une pudeur et une conomie attrayantes, l'pousa.

Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y
mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcs de vendre.

Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait
 peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec
acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de
chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison.
Il passait le temps  se plaindre de la mauvaise chance. Ayant t
ngociant, il et cru droger en s'abaissant  reprendre un emploi.
Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit  boire et devint
brutal. La frle et chre fillette tait la seule consolation de la
pauvre mre.

Survint un hritage. Que de plans, que de projets!... Ils s'tablirent
dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rve de
l'homme avait longtemps t de se revoir patron.

Quand j'aurai une boutique  moi, disait-il, je ne boirai plus.

Quand il eut une boutique  lui, il continua de boire. Il rentrait
rgulirement gris, pass minuit. Il se levait tard, lisait les
journaux, djeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait
toute la besogne  un garon et  un apprenti.

Il s'enfona de plus en plus dans cette vie de paresse, d'gosme, de
dpravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employs. Il
s'imagina que ce jeune homme faisait la cour  sa femme. La patronne
n'tait, hlas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un
prtexte  perscutions. Il mit le garon  la porte, et la pauvre mre
eut toutes les peines du monde  faire marcher l'tablissement.

Son mari n'avait gure le droit, cependant, d'tre rigide. Car, en
devenant ivrogne, il tait devenu coureur de filles. Et il lui fallait
de l'argent, toujours de l'argent!...

Un jour, il faillit tuer sa ple et courageuse victime. Elle en vint 
lui faire une espce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle
obtint que ce pilier de mauvais lieux restt le moins possible  la
maison.

La petite fille grandissait. La mre la croyait belle. Elle voulut lui
donner de l'ducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait
l'argent pour payer les matres. Elle vivait pour et par son enfant;
elle rvait de la marier avec un employ de ministre.

Quand sa chrie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un
couvent,  quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le
piano et l'anglais. Le pre ne demandait jamais de nouvelles de sa
fille; il la voyait  peine chez eux, de loin en loin; et elle passait
les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle
au mme tablissement, s'avisa de le fliciter sur l'ducation que
recevait la petite camarade.

Eh! eh! elle prend des leons particulires, dit-il; les affaires vont
bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.

Le pre, furieux, fit le soir mme une scne pouvantable  sa femme,
alla le lendemain arracher lui-mme sa fille du couvent, et la ramena
avec une ironie hargneuse  la boutique.

Elle avait alors quinze ans; elle tait grande, point trs belle, mais
frache, dcente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une trangre;
elle tait dpayse, effarouche. Son pre la regardait parfois
curieusement. Il fut d'abord un peu gn par sa prsence, mais il se
remit bientt  injurier et mme  frapper sa mre devant elle. Elle
se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les
pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une
tyrannie diabolique et les obsdait de stupides menaces.

La situation devenait chaque jour plus intolrable. Il rouait de coups
la mre et la fille; il tenait  celle-ci des propos grossiers, quand il
rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui
souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:

Ta femme est embtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se
fait, elle se forme. Elle est frachotte, c'est la beaut du diable. A
ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais
la petite dans le monde.

Une mauvaise pense n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir,
il rentra terriblement ivre et voulut tmoigner  sa fille une terrible
tendresse. La pauvre enfant, pouvante, lutta avec l'nergie du
dsespoir. La mre accourut  ses cris; elles russirent  se sauver
toutes les deux...

Ni l'une ni l'autre ne revinrent  la maison. Mme Vidal mourut de
douleur dans l'asile o elle s'tait rfugie; on eut toutes les peines
du monde  soustraire Mlle Vidal  la tutelle du pre. Enfin, on fit une
si belle peur au misrable qu'il ne reparut pas. On l'avait menac de la
justice.

Voil comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Trs bien
leve, trs pauvre, ne se sentant pas capable d'tre heureuse avec un
ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retire au couvent.

Elle avait la vocation!




La Foire de Mnilmontant


I

Avez-vous t  la foire de Mnilmontant? Non, je suppose. Paris est si
grand, Mnilmontant est si loin, et tout le monde a tant de choses 
faire tous les jours. Eh bien! vraiment, le spectacle vaut le voyage,
et si vous n'avez pas t l-bas, ou plutt l-haut, dpchez-vous d'y
courir.

Jamais je n'ai vu foire aussi vivante, aussi mouvante, aussi
grouillante, aussi tourdissante. Qu'on s'imagine les anciens boulevards
extrieurs couverts, sur un parcours de plus d'un kilomtre, de
baraques, de boutiques et de curieux!

Il tombait une pluie fine, pntrante et tide, quand le hasard, sinon
la Providence, m'a gracieusement offert la vue de cette kermesse
parisienne. Sur les trottoirs, sur la chausse, on pataugeait dans une
boue brune et grasse, particulire aux rues et boulevards de notre chre
capitale. Mais le brave peuple de Paris n'avait pas t arrt par si
peu de chose. La foule tait compacte, et l'on pouvait  peine avancer.
Nous barbotions  qui mieux mieux. Les gens hardis se laissaient
mouiller avec vaillance. Les dlicats manoeuvraient avec dextrit
le ppin bourgeois, et,  perte de vue, c'tait une mer houleuse de
parapluies de toutes les couleurs. Un rimeur de tragdies et cru voir
une arme antique monter  l'assaut en faisant la tortue.

L'eau tombait donc sans fin. Mais, bah! cela n'empchait point la
parade, et de tous les cts c'taient des cris, des fanfares, des
roulements de tambours, des carillons de cloches, des sifflements de
machines  vapeur. Le public riait de tout;  dfaut du soleil, le rire
clairait la fte; et la fte se droulait gament entre les maisons
hautes et sombres, sous un ciel gris et bas qui semblait fondre en
larmes.

De tous les cts on se sentait sollicit, attir, provoqu, accapar.
Par qui, par quoi commencer? O entrer d'abord? Que de choses
pittoresques, que de paillettes dans la boue, que d'oeillades, que de
boniments! Des hommes, des btes, des femmes, des masques, des enfants,
des inventeurs et des automates, des pierrots et des colombines, des
forats et des gendarmes, Marion Delorme et Hernani d'aprs Hugo
et Devria, des mannequins, des lutteurs, des queues-rouges, des
talons-rouges, des peaux-rouges, du blanc, de la poudre et des mouches,
des assassinats, des tableaux vivants, des toiles peintes, des
charlatans, des marchands de gaufres et de chaussons aux pommes, des
Arabes  burnous, des Indiens  plumes, Nana Sahib et Guillaume Tell,
Jeanne d'Arc et la Pompadour, des orgues de Barbarie  la vapeur ou
 l'lectricit, des dompteurs et des flibustiers, les Pirates de la
Savane et Rocambole, des chevaux, des chiens, des singes, tous savants!
et au milieu de tout cela, sous des banderolles flottantes, entre Hoche
et Marceau, non loin du prsident Lincoln, parmi les enseignes rouges,
bleues, vertes, jaunes, violettes, tricolores, multicolores, telle
qu'une reine entoure de son cortge, la Fille de Madame Angot,
l'ternelle Fille de Madame Angot, avec sa suite de forts de la halle
 tresses blanches et de poissardes le poing sur la hanche! Puis, plus
loin,  miracle! une autre Fille de Madame Angot, et une autre encore.
Madame Angot fait tous les jours des enfants. Napolon 1er l'et
dcore. Mais au fait, non; car tous ses enfants sont des filles.


II

Ma foi! je me dcide. Me voil sous une tente o on lutte  main plate.
J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon
argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents
du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse,  double pente,
couvrant un assez vaste paralllogramme, sont assis des curieux, sur
les paules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues
partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se
trmoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espce de rond-point
sabl. C'est l qu'a lieu la lutte.

Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est
dtremp; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile
humide, lourde, sature d'eau comme une ponge, laisse filtrer sur tous
les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des
endroits, on dirait une gouttire. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit
en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais got suprme. On serait honni,
hu, chass peut-tre. Rsigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot,
rsigne-toi! Vous scherez plus tard.

Un Hercule, en caleon paillet et en maillot blanc, interpelle la
galerie et crie:

Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice
est ouverte, engageons les paris.

Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin
d'oeil, il te blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'
la ceinture. Un hourra s'lve: C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!

On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main  Marc-Antoine Triceps.
Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans
l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se ttent, ils se frottent.
Ils se ptrissent les mains et les bras, en guise de prlude. Ils se
saisissent, ils s'empoignent  bras-le-corps. Ils se soulvent l'un
l'autre. Ils se prennent  la tte, au cou,  la ceinture. Ils tombent 
genoux, ils se relvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en
position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en
sueur se tordent, se massent sous les treintes. Ce sont des feintes,
des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine
sous lui, par les paules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince.
La chair glisse, luit, se ramasse, s'tale, se tend.

Bibi recule jusqu' la galerie. Puis il fait reculer Triceps. Grands
cris! Bibi tient Marc-Antoine  la renverse, la tte et les jambes
pendantes, la poitrine saillante, sur son genou. Il n'a qu' retirer le
genou, et Triceps est vaincu. Mais il a beau essayer, il ne peut, et
Triceps lui glisse entre les bras, comme une couleuvre. Oh! ils y
mettent de l'acharnement,  prsent. Ils sont plus las, plus lourds,
mais plus terribles. Hardi, Triceps! Bravo, Bibi! Hip! hop! Triceps est
sur le sable.

Tumulte effroyable, clameurs universelles: Il a touch! il a touch!

Bibi se rhabille en deux temps, touche, lui, ses dix francs de mise ou
de pari, et file victorieusement. Avale quelque chose de chaud, Bibi! Tu
l'as bien mrit.

La lutte est finie; le dfil de la sortie commence; on monte de
l'intrieur sur les planches des trteaux, et on redescend  l'extrieur
les marches de bois glissantes.


III

O aller maintenant? Regardons. Les trois filles Angot se font
concurrence. Toute la troupe s'exhibe sur le balcon de chacun des trois
thtres. Ange Pitou, en plerine et en bottes  revers, pose pour le
torse et le jabot,  ct d'un Jocrisse soufflant dans un petit fifre
noir aux sifflements suraigus, qui vous piquent le tympan comme des
coups d'aiguille. Les Muscadins en cravate haute, en frac vert-pomme 
longues basques tombantes et effiles, s'avancent, la grosse canne torse
au poing, le grand chapeau en arcade sur les yeux, et des cheveux plein
le visage. Prs d'eux caracolent, sans monture, les hussards d'Augereau,
coiffs sur l'oreille de leur petit tonneau. Choeur des conspirateurs,
valse  l'orchestre. Passons. Entre les trois filles Angot, mon coeur
balance. Je ne veux pas faire de jalouses.

Muse d'anatomie!... Passons encore. Je n'aime pas les squelettes; vive
la crmation!

Cosmorama historique!... O Joseph II,  Henri IV,  tzar Alexandre! Je
vous connais trop bien. Pas d'histoire! des histoires, s'il vous plat.

konoscope moderne! Fi donc, monsieur l'konoscope! Pourquoi n'avez-vous
qu'un seul _K_? Faites-vous si peu de cas de vous-mme? Vous et vos vues
 travers un carreau rond, vous avez l'air trop sages; je cours aux
Bayadres d'en face.

Bon! c'est encore une fille Angot. Encore des incroyables et des
hussards  tresses et  petit tonneau. Une fille rousse, environne
d'une toison de gazes blanches, chiffonnes, dchires par-ci par-l,
voltige sur la galerie. Elle fait des ronds de jambe, des pointes,
tourne, tourbillonne, et se livre  une foule d'exercices gracieux avec
une visible satisfaction. En avant, la musique! Le tambour bat, le fifre
pique, la trompette sonne; une autre desse, brune celle-ci, en jupe
trs courte et trs vase, son maillot rose dessinant une jambe bien
cambre et une cuisse bien arrondie, agite gravement,  toute vole, une
cloche aux clairs tintements, et, ce faisant, mord de tout son clavier
dentaire dans un large morceau de flan. Je vous envoie un baiser,
desse.

Pntrons-nous dans la grande mnagerie lozrienne, o rgne et gouverne
l'illustre et intrpide dompteur? Il est un peu tard. Allons plus
loin.

Mais qu'est-ce qui siffle comme a? Sur les planches se lit en grosses
lettres cette inscription: Histoire des bagnes. Une machine  vapeur
est installe sur les trteaux. Un homme  larges ctelettes noires
surveille la vapeur et la foule. La foule regarde et admire. La machine
marche, siffle, siffle, siffle, et met en mouvement toute la boutique:
l'orgue qui joue la Marche des Contrebandiers de _Carmen_, les petits
forats vtus de rouge qui se courbent et se redressent entre les roues
gigantesques, tels que des singes travestis, et l'homme  ctelettes
noires, svre comme le gouvernement. La vue du bagne moralise les
populations. On l'espre du moins. De grands tableaux reprsentent des
vasions maritimes, des condamns suspendus  des chelles de corde,
ramant dans une barque, nageant au sein des flots, et des soldats
les traquant, les tenant en joue, les exterminant. Aimables visions,
potiques ides!


IV

Voil qui est bien plus joli. Ce n'tait que le bagne, c'est l'enfer
maintenant. Oh! le beau Diable  sceptre en fourche,  couronne dente,
 large manteau de pourpre brod de noir! Et comme il porte au front
majestueusement, mais avec amabilit, ses petites cornes dores! La
musique des parades fait rage; le tumulte de la cohue augmente. Le
Diable ne peut plus se faire entendre. Il se penche, rouge comme une
forge, bouche norme, voix enroue, sur le public incrdule, tend le
bras, ouvre sa main toute grande, replie le pouce dans la paume, et
montrant, secouant, promenant en tous sens ses quatre gros doigts velus,
avertit les passants que l'entre en enfer ne cote que quatre sous,
quatre sous, quatre sous, quatre sous!!!!

Aprs l'enfer, le ciel. Voici la grotte de Lourdes, transforme en tir
aux macarons. Quand on tape dans le noir, la bote du fond s'ouvre, et
une petite fille en costume pastoral apparat. Au fond de la cabane
est inscrite cette lgende, dont les lettres forment un gracieux
arc-en-paradis:

Ouvrez-moi la porte des macarons, des fleurs et des mirlitons; la
bergre vous les apporte.

Des mirlitons au ciel! je croyais qu'on y tait condamn  la harpe 
perptuit.

Mais il pleut de plus en plus fort, comme chez Nicolet! Nous voil tous
tremps. Entrons boire, au premier gte venu, un bon verre de punch,
entre ce Lusignan tout flambant, descendu d'une pendule dore pour jouer
_Zare_, et ce pauvre Pierrot tout blme, qui exprime d'une faon si
expressive sa soif immense.

Allons, mes petits enfants, laissez-moi passer. Quittez, jeunes baladins
en sevrage, quittez le joli ruisseau o vous vous tes assis sans
faon sur votre derrire paillet. Voici un sou pour acheter de la
consolation. Et dirigeons-nous vers l'odeur du dner.

Adieu, filles Angot, forats, hros, femmes rousses qui faites des
pointes, femmes brunes qui sonnez la cloche en croquant du flan! Adieu,
Hoche; adieu, konoscope humanitaire; adieu, ciel et enfer! J'ai hte de
suspendre mon paletot ruisselant  la patre familiale.

Mais vous tes pittoresques, mme et surtout sous la pluie, dans la
boue; et je vous aime,  saltimbanques du boulevard,  les plus nafs et
les meilleurs des saltimbanques!




La Messe des Anges


I

La _Messe des Anges_ se dit, comme on le sait, devant le cercueil des
petits enfants.

Qui de nous n'y a assist une fois au moins? Quand on est jeune, on y
vient d'un coeur distrait; on pense  bien autre chose, en vrit. On
s'tonne de ces crmonies, de ces douleurs, de ces pleurs, de ces
sanglots. Tout cela pour un petit tre, n d'hier, qui savait  peine
parler, et dont le chtif cadavre tient dans une bire  peine plus
large qu'une bote  violon!

Quand on a soi-mme un enfant, l'impression est toute diffrente.

Voici. On rentre chez soi, on trouve une lettre borde de noir, on lit
ces mots si trangement douloureux: Vous tes pri d'assister aux
Convoi, Service et Enterrement de mademoiselle Blanche-Marie, dcde
dans sa troisime anne, chez ses parents. _Laudate, pueri, Dominum!_
Et ces simples lignes vous meuvent jusqu'au fond du coeur. Subitement
assombri, vous embrassez la chre et tendre fillette qui vous reste, 
vous, qui vous sourit, un peu gne par votre tristesse, et que la mort
peut aussi, tout d'un coup, sans motif, irrparablement, arracher de vos
bras.

Puis, vous allez  la _Messe des Anges_.


II

Au milieu du choeur apparat le cercueil, tout petit sur de larges
supports, et drap de blanc. La flamme ple des grands cierges tremble
aux quatre coins.

A l'autel, le prtre va et vient, se tourne et se retourne, joint les
mains et s'agenouille, psalmodie un latin nasal et se recueille en des
silences mesurs.

Sous les cierges, sept ou huit enfants de choeur, la calotte rouge sur
le sommet de la tte, les cheveux plaqus au front, chantent, en faisant
chacun leur mouvement machinal, autour d'un grand jeune homme barbu qui
marque les temps en levant et en abaissant la main, et qui gourmande ses
lves  voix basse. Des diacres et des sous-diacres, enchsss dans de
grands sacs dors d'toffe droite et mtallique, suivent de l'oeil et
copient les mouvements du prtre.

Un tnor  figure ronde et rase enfle sa bouche d'harmonie; les
deux autres musiciens, prs de lui, regardent avec la plus parfaite
indiffrence, tantt les notes noires et blanches perches  et l dans
les cinq fils des cahiers  musique, tantt les statues de marbre jauni
ou les fresques un peu passes, que semble animer un rayon de soleil
iris par les vitraux.

Dans les stalles de bois luisant, qui encadrent le choeur de leurs deux
ranges symtriques, s'chelonnent les proches parents de ce petit
cercueil. L, point de dames; deux doubles rangs d'habits noirs. Les
dames sont dans la nef, un ct leur en est rserv; elles sont en grand
deuil, courbent la tte, et quelques-unes pleurent. De l'autre ct sont
les amis.

Par moment, du fond de l'glise, une ombre triste et lente vient se
joindre  l'assistance. Les nouveaux venus serrent silencieusement la
main des premiers arrivs.

On se murmure un mot  l'oreille:

De quoi est-elle donc morte?

--Oh! ne m'en parles pas. Les mdecins n'ont rien pu faire; la maladie a
t subite, cruelle. Un coup de vent qui souffle une flamme. Il y a huit
jours, j'ai vu la chre petite en parfaite sant. Et comme elle tait
mignonne dans sa robe blanche brode, avec ses fins cheveux blonds nous
d'un ruban bleu! Sa gat rieuse et chantante tait pleine d'aurore.
Elle disait les mots avec un accent si simple et une si frache
intensit d'expression, qu'il semblait qu'on les entendt pour la
premire fois. Les phrases les plus banales, les plus fanes, avaient
l'air de refleurir sur ses lvres; et quand on jasait avec elle, on se
sentait au printemps.

--C'tait un charme. Quel bon naturel! La dernire fois que je l'ai
embrasse, elle m'a dit: Monsieur, vous avez un petit garon. Amenez-le,
je l'aimerai bien et nous jouerons ensemble! Je serai sa maman!

--Regardez le pre! Il a l'air bris!


III

Le pre! il est l, voyez-vous, dans la premire stalle du choeur, ple,
les yeux rouges, la figure gonfle. Oui, il a rellement l'air accabl,
bris. Le chapeau  la main, correctement vtu de noir, se levant et
s'asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles
la hallebarde du suisse, sa douleur est d'autant plus poignante qu'elle
est plus correcte et plus teinte.

Le regard vague, il est tout absorb par des visions intrieures; il
suit un souvenir, un rve; brusquement veill, il tressaille, il se
demande si la funbre ralit qui le ressaisit n'est pas un songe
galement, s'il est bien l pour son propre compte aujourd'hui, si c'est
le deuil de son enfant qu'il mne, et s'il n'est pas venu, comme cela
lui est dj plusieurs fois arriv, en ami, en tranger, pour un pre
autre que lui-mme, pour un autre enfant que sa petite Marie.

Pendant une semaine,  la terrible, la longue et lugubre semaine! il a
suivi les progrs incessants de l'implacable maladie. Il a vu, jour
par jour, l'me frle s'enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps
martyris. Il a vu les mdecins pencher leurs cheveux blancs sur le
berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tte.
Il a guett, des nuits entires, un signe d'espoir et de renouveau, un
regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien! L'enfant ne se
plaignait seulement pas; elle avait l'expression mystrieusement
rsigne des innocents qui se sentent emports du monde et de la vie. En
la retrouvant toujours plus faible, toujours plus macie, il regardait
alors autour de lui, il coutait, il cherchait qui pouvait maltraiter
ainsi sa fille, et ne voyant personne, n'entendant personne, dans le
morne apaisement que l'on fait autour des malades, il se sentait frapp
de stupeur, il restait l, sur une chaise, au chevet de l'enfant, sans
parole, sans mouvement, la tte lourde, les yeux fixes.

Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant  travers volets
et rideaux, isolait et attnuait la lueur jaune des lampes,--sans un
bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait
expir.

De tant d'amour et de bonheur, de tant d'esprance, il n'tait rest
qu'un petit corps froid, inerte, un visage ferm, o le suprme sourire
s'tait fig, s'tait glac en des pleurs d'ivoire. Une fleur fltrie,
un parfum envol! Et plus de traces de cette frle existence, sauf dans
la douleur, dans le dsespoir, hlas! d'un pre et d'une mre.


IV

Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette _Messe des
Anges_,  l'esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau 
la main, debout, dans la premire stalle du choeur. Elles reviennent en
leurs moindres dtails, avec une nettet dchirante, cuisante. Il entend
le son d'une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit
des pas du mdecin qui se rapprochent, le son argentin et mouill d'une
cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c'est  peine s'il peut
admettre que tout cela se soit pass ainsi, que sa fille ait t malade
et qu'elle soit morte. Hier, les gens des pompes funbres sont venus;
hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie; hier, on l'a habille
et pare pour la tombe; hier, on l'a dpose dans le cercueil. Mais il
doute encore.

Il a d les commander, les lettres noires! il a d en donner la
rdaction, chercher et complter la liste de ses parents, de ses amis,
des personnes connues par lui; il ne voulait pas faire d'impolitesses.
Il a d confrer avec un homme d'affaires pour le cimetire, avec un
prtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours.

En vain le cercueil est l, devant lui, drap de blanc, au milieu du
choeur; en vain les cierges brlent, tandis que la musique sourde et
pleurante l'enveloppe, le pntre; vainement l'assistance en deuil,
convoque par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et
vainement il se sent lui-mme bris de douleur: il se refuse toujours,
toujours,  concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus
revenir.

C'est qu'aussi les bons moments, qui ont prcd cette semaine sinistre,
cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse!
Son mariage, les premires entrevues, la robe blanche de la marie au
jour des noces, les chants et les fleurs de l'glise, alors pare et
rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis
des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurs
des vieux parents, et la premire valse, et les premiers abandons, tout
cela revit, rel, distinct, clair, sur le fond sombre de son dsespoir.
Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mre; ce sont les soins,
les attentions dont chacun l'entoure, l'anxit et les cris aigus de
l'enfantement, le regard apais, triomphal, de la faible accouche sur
la chre petite crature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore
et presque sans organes, dj pourtant souffre et vagit, et que l'on
consolera, et que l'on aura tant de bonheur  consoler,  rendre
heureuse et digne d'amour!

Ensuite passent trois annes de contentement, de flicit. Elle voit,
elle parle, la chre enfant! Elle apprend  jaser,  sourire,  aimer.
O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des
premiers jours jusqu' la fine jupe cossaise, trs lgante, qu'elle
portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux
petits bonnets  ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui ble,
le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule o monte et
descend la file des wagons de mtal lger, aux troites fentres et aux
caisses peintes en vert! Et l'avnement de la poupe, et les joyeux
bats sur le tapis bariol de la chambre  coucher, et les dnettes sur
la chaise haute,  table, entre pre et mre! Et les baisers  la
ronde, et les recommandations d'tre bien sage et de s'endormir bien
tranquillement,  neuf heures, avec la poupe rose!

Tout ce bonheur-l n'a-t-il t qu'un rve, une illusion fugitive?

Le rve, n'est-ce pas plutt cet affreux cauchemar de huit jours et
cette funbre crmonie qui se poursuit, qui s'achve?


V

Elle s'achve, hlas! et le doute n'est pas possible. La ralit, c'est
la mort, c'est le dsespoir. On conduit le pre au catafalque, on lui
donne le goupillon, et ses jambes flchissent quand il jette l'eau
bnite sur le coffre troit o gt inanim ce qu'il aimait le plus au
monde. Le dfil commence; chacun vient serrer la main  l'infortun qui
voudrait tre seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux
yeux, quand il voit les femmes, l'une aprs l'autre, le regarder en
pleurant.

On emporte la bire. La voil hisse sur la voiture, il n'a pas fallu
grand effort; et voil cet homme, il y a huit jours le plus heureux
des hommes, qui chemine, tte nue sous le ciel gris, le long des rues
boueuses, derrire le lent corbillard, dans la pleine conscience de son
irrmdiable malheur.

La mre est reste  la maison, affaisse, immobile. Elle pleure, elle
prie. On lui parle, mais elle n'coute pas. Elle a les mains jointes et
regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort,
qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-tre
plus vite et mieux que le pre. Elle a la religion. Elle croit  une
ternit o l'on retrouve tout ce qu'on a perdu.

Mais lui, lui n'est pas un tre de sentiment; il est un tre de raison,
il sait. Il a compris ds longtemps que toutes nos visions d'immortalit
ne sont que de frles hypothses, sinon de pures chimres. Il ne croit
plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend
l-haut, dans une toile, les petites filles mortes, et les fait jouer
avec l'enfant Jsus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui,
cela n'est pas, cela ne peut pas tre.

Sa tte se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long
chemin pav qui mne au cimetire. Il se rappelle soudain, dans des
lueurs intenses de mmoire, des concidences, des rflexions faites
jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour,
en voyant un pauvre homme, humblement vtu, suivre tout seul,  pied, un
tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le
poids, deux croque-morts  uniforme noir us et  chapeau luisant, dont
le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;--un tout petit,
tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de
violettes d'un sou. Il s'tait demand, alors, ce qu'prouvait le pauvre
homme qui marchait derrire; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est
lui-mme. Hlas! le cortge pitine, bourdonne  sa suite, et les
passants se dcouvrent et s'arrtent pour voir, comme lui jadis, ce
deuil et cette douleur.

Et pourtant il n'arrivera que trop tt au cimetire. Pauvre pre! qui
donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu'on
mne en notre pre sicle, des luttes acharnes, des fausses amitis,
des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalits coeurantes?
A quoi bon travailler,  quoi bon gagner de l'argent ou de la gloire,
maintenant? N'tes-vous pas ruin, ruin dans l'me?

Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui
nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et
puis, malgr tout, lentement, irrsistiblement, il se prend  penser que
pas une parcelle d'amour ne doit se perdre ici-bas,--qu'il vaut mieux
avoir aim et avoir vu fuir ce qu'on aimait, que n'avoir pas aim du
tout,--et que la loi universelle, quelles que soient les apparences
contraires, doit tre justice, bont, bonheur.

Autrement, pourquoi l'univers, pourquoi l'existence?


_La Renaissance artistique et littraire_. 22 mars 1873.




Les Derniers Jours de Pcuchet

_Avril 1883._


I

Vous connaissez tous Pcuchet, l'illustre Pcuchet, l'insparable ami du
non moins illustre Bouvard, le Pcuchet de Gustave Flaubert.

Et vous savez, n'est-il pas vrai, que le grand romancier normand n'a pas
fini l'histoire de ces modernes mules d'Oreste et Pylade, par la bonne,
ou plutt par la mauvaise raison, qu'il a rendu le dernier soupir avant
d'avoir pu complter son manuscrit.

Mais ce que vous ne savez peut-tre point, c'est que, Flaubert fut-il
toujours de ce monde, l'histoire de Pcuchet ne pourrait, aujourd'hui
mme, tre termine.

Ce que vous ne savez peut-tre point, c'est qu'en 1883 Pcuchet vit
encore.

Pcuchet! dites-vous avec une hilarit sceptique. Pcuchet!
reprenez-vous en goguenardant. Mais si! nous savons que Pcuchet n'est
pas mort. Pcuchet n'est-il pas immortel?

Immortel, il se peut que notre homme le soit, moralement parlant.
Mais il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit ni de vie spirituelle
ni d'ternit littraire. Ce que je veux dire, c'est que vraiment,
rellement, authentiquement, Pcuchet n'a pas cess d'exister; c'est
que Pcuchet respire; c'est que Pcuchet va, vient, sent, entend, voit,
boit, mange, digre, se mouche, se couche, se lve, et copie, copie
toujours, comme toujours il copia, car le bonhomme n'est gure autre
chose, vous vous en souvenez assurment, qu'une vivante machine 
copier.

Oui, Pcuchet subsiste en chair, en os et en esprit. C'est un fait.
C'est une source non tarie de documents humains.

Ah! vous dressez l'oreille. D'incrdule vous devenez curieux. a vous
intrigue. Il faut vous raconter a.

Je ne demande pas mieux.


II

Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les dclivits de
la Montagne Sainte-Genevive, en ce point o le Paris provincial
d'outre-Seine a t rcemment ventr par l'ouverture de larges voies
nouvelles.

Tout dpays, j'errais  l'aventure; et je constatais, avec un
tonnement triste, l'aspect violemment transform des choses et des
lieux. Dans les temps dj si lointains de notre insoucieuse jeunesse,
 la place de ce boulevard vide et bant, il y avait l un fouillis
inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et rides,  pignons
et  tourelles.

Chaque faade avait alors son individualit, son caractre. La
vtust mme de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme
mystrieux; ils semblaient imprgns d'humanit vive, d'humanit
pensive, d'humanit militante et souffrante. Ils avaient t dors et
brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envoles! Le flux
et le reflux des jours et des ans s'y taient trans tant de fois! On y
voquait tant de choses et tant de penses!

A travers la poussire du pltre et les clats de pierre des chantiers,
j'avanais  pas lents, pein de voir la froide et rude banalit
remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et
diverse. O les grandes maisons carres, massives, anonymes, uniformes,
alignes sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque 
pointe, vastes et plates comme la Pomranie, btes comme les cadavres
chous des moutons de Panurge, roides comme des abstractions
gomtriques, sans grce, sans lan, sans vie, sans me, avec leurs
balcons  criteaux et leurs carreaux barbouills par les peintres, avec
leurs cafs bleus, leurs traiteurs rouges, leurs muses de monstruosits
mdicales et leurs femmes gantes  jambes lphantesques, honores sur
le tableau-affiche de la visite de plusieurs ttes couronnes! O la
tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons
funbres comme des caveaux, nues et glaces comme la mort!

Navr, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce dsolant
spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la
chausse, livr tout entier aux rflexions amres et aux turbulents
souvenirs, qui se disputaient dans une brume mlancolique les cellules
sans phosphorescence de mon cerveau dsenchant! Mais bientt, cette
bataille intime ne me rjouissant gure, je relevai le nez pour chercher
au dehors quelque diversion.


III

La rue montante tournait brusquement, formant un coude. Ce coude tait
accentu, d'un ct, par le mur d'un petit jardin plein d'acacias
maigres, puis par une palissade fermant un terrain vague; de l'autre
ct, par deux hautes btisses  porte cochre. Sur la premire porte
cochre, on lisait en lettres d'or: _Institution Tatin_; sur la seconde,
en lettres noires: _Institution Ransure_.

A l'endroit o la palissade joignait le mur du petit jardin, en face des
portes cochres, s'levait, tablie et cale je ne sais comment, une
mince choppe en planches de diverses couleurs galement dcolores.
L'choppe tait perce d'une porte basse et d'une fentre troite. Quand
je relevai la tte, je me trouvais juste devant la croise, si bien que
l'inscription, colle en dedans, au carreau suprieur, m'entra tout
droit dans les yeux et dans le cerveau.

Cette inscription offrait, en capitales manuscrites, ces deux mots:

_CRIVAIN ICI_

Une seconde inscription, tout  ct,  l'autre carreau, en capitales
identiques, portait:

_CRIVAIN PUBLIC_

Une autre, en plus petits caractres:

_LETTRES A PARTIR DE 0 Fr. 50_

Une autre, en caractres plus petits encore:

_L'crivain ne fait pas de lettres anonymes._

Une dernire (c'tait la bonne, c'tait le bouquet!) prsentait ces
trois lignes tonnantes, ces trois lignes mmorables, ces trois lignes
sans pareilles:

  PENSUMS.

GRECS, LATINS ET FRANAIS

Les rves, les penses, les spculations, les dlires, que ces lignes
magiques veillrent en moi, vous les devinez.

Je restai clou sur place, la bouche be, les yeux ronds.

_Pensums grecs, latins et franais!_ Je ne pouvais dtacher mes regards
de ce nouveau _Mane, Thecel, Phars_. J'tais en extase.

Puis la raction se fit. Ma lvre infrieure devint ddaigneuse.
Pourquoi ce prtentieux crivain avait-il oubli les pensums hbreux?
Pourquoi les pensums anglais, russes, chinois, allemands, italiens,
hongrois, espagnols, japonais, arabes, algonquins, ngres, patagons, et
tous les autres pensums en langues mortes, vivantes, ou  natre, ne
figuraient-ils pas sur l'criteau?

criteau vraiment drisoire.

Et pourquoi pas, en outre, la langue des oiseaux, la langue des chiens
et la langue des grenouilles, dont il est parl en de vieux livres de
lgendes?

Trois fois drisoire criteau!

Un instant de rflexion me rendit tout entier  mon premier
enthousiasme; et je me sentis, pour tout de bon, repinc par le pensum
latin, contrepinc par le pensum grec.

Un point d'interrogation, un nouveau point d'interrogation, surgit des
profondeurs de ma pense: Quel peut tre ce triple entrepreneur de
classiques pensums, ce bachelier public  trois becs de plume, cette
trinit en choppe? D'o sort ce pauvre et savant serviteur des coliers
paresseux et bavards? Aprs quel innarrable naufrage est-il venu
s'chouer au bord de ce trottoir? Quel cataclysme a rduit cet tre bien
lev  prendre l'tat de _pensummier?_

Mystre! je rvai, rvai, rvai. L'inventeur de l'criteau n'avait-il
pas autant d'imagination que d'instruction, autant d'audace que
d'imagination? Afficher une entreprise de pensums franais  cinquante
pas de la Sorbonne,  la barbe ou au menton ras de tout un monde de
proviseurs, recteurs, inspecteurs, professeurs, rptiteurs et pions,
c'tait dj joli. Mais y joindre le pensum latin, n'tait-ce pas
superbe? Et y ajouter le pensum grec, n'tait-ce pas majestueux,
sublime, beau comme l'antique?

Ce savant inspir et hardi, ce gnie original et serviable, je brlai
du dsir immodr de le voir, de le connatre, de le pntrer. Il me le
fallait. J'ouvris avidement la porte de l'choppe; et le coeur battant
comme  un premier rendez-vous d'amour, j'entrai.


IV

C'tait tout petit, mais fort bien amnag. Ordre et propret. Des
planches, des casiers, deux chaises, une table. Sur la table, tout ce
qu'il faut pour tout crire et effacer tout. Devant la table, un vieux
fauteuil en cuir. Dans les bras du fauteuil, un homme, non! un monsieur,
grave, bien assis, jeune encore quoique trs vieux, arm de lunettes
miroitantes, et coiff d'une calotte noire qui laissait descendre sur
chaque tempe une mche plate de cheveux poivre et sel.

Je le contemplai. D'un geste affable et digne, il m'offrit une des
deux chaises. Je la pris, sans cesser de le contempler. Il se sentit
vaguement gn. Muet, je le contemplai toujours. Il rougit. Je le
contemplai impitoyablement. Il toussa. Je maintins ma contemplation. Il
ta sa calotte, il semblait avoir envie de pleurer. Mon regard ne le
lchait pas.

Mais, tandis que mes yeux restaient fixs sur lui, mon imagination
allait, trottait, courait, galopait, prenait le mors aux dents,
m'emportait en pleine fantaisie.

Cet homme transcendant, cet inventeur  calotte noire et  mches
plates, cet tre sublime et timide, me disais-je tout bas,  quelle
espce appartient-il?

O Hommes-Athniens,  Peuple et Snat de Rome,  Quirites, 
Pres-Conscrits, rvlez-moi son pass, ouvrez-moi son coeur!

Serait-ce le Juif-Errant, aprs une commutation de peine? Non! non! car
il ferait aussi des pensums juifs et chaldens.

Serait-ce un espion borusse? Ils savent toutes les langues, ces
Allemands. Non! il aurait affich des pensums sanscrits. Son rudition
l'aurait trahi.

Qu'est-ce donc enfin que cet homme?

Un fou? Il n'en a pas l'air. Et puis, sa femme, sa fille, son gendre ou
sa belle-mre l'aurait dj fait enfermer dans un asile.

Est-ce un lord anglais qui tient un pari?

Sort-il d'un conte d'Hoffmann ou d'une nouvelle d'Edgar Poe?

Existe-t-il rellement?

Ou n'est-il qu'un fantme, une erreur des sens, un mirage, un spectre,
une hallucination?

J'avais la tte en feu. Je ne pus me contenir plus longtemps. Pour voir
si l'homme existait en ralit, je lui pris le bras brusquement.

Il jeta un cri.

Je ne m'tais pas tromp, il vivait.

Je reconquis sur-le-champ toute ma placidit. J'avanai ma chaise. Il
s'tait recul; il me considrait avec dfiance, et mme avec un peu
d'effarement. Je lui fis un sourire. Il fallait le calmer.

Or, j'allais,  cet effet, lui adresser onctueusement la parole, quand,
tout d'un coup, un clair me traversa l'esprit.

Pcuchet! m'criai-je.

De stupfaction, il laissa tomber sur sa cuisse, et de sa cuisse 
terre, sa majestueuse plume d'oie.

D'o... d'o... d'o me connaissez-vous? s'cria-t-il.

C'tait bien la voix forte, caverneuse, dont parle Flaubert. C'tait
bien notre homme. C'tait Pcuchet.

Tel vous l'avez vu dans le roman, tel il se tenait l, devant moi, sous
mes yeux, dans l'choppe, entre la table  tout crire et la fentre
portant l'annonce des pensums classiques et l'annonce des lettres non
anonymes.

Non anonymes! pensai-je. Honnte Pcuchet, je te reconnais-l.

Et rflchissant, je lui dis:

Comment faites-vous pour savoir si les lettres sont anonymes ou ne le
sont pas? Le premier venu ne peut-il point vous faire mouler un faux
nom au bas de la missive. En ce cas, c'est comme s'il n'y avait aucune
signature; c'est l'anonymat avec circonstances aggravantes.

--Je fais mon devoir, rpondit hroquement Pcuchet. Que les autres
fassent le leur! Advienne que pourra!

--Et rdigez-vous toutes les lettres signes, mme celles dont
pourraient s'alarmer la pudeur, le bon got et la morale?

--La morale, le bon got et la pudeur n'ont jamais eu  se plaindre de
moi, monsieur!

--Et comment discernez-vous, par exemple, les lettres crites pour le
bon motif des lettres crites pour un motif diffrent?

--On voit cela  la figure des gens. On est un peu philosophe. On
laisse le reste aux dieux.


V

Vive Pcuchet! Dcidment c'tait lui, corps et me. Je reconnus sur
sa table et sur ses tablettes l'_Encyclopdie Roret_, le _Manuel du
Magntiseur_, le _Fnelon_, les deux noix de coco. Il avait sur le dos
sa vieille camisole en indienne. Ses jambes, prises comme autrefois en
des tuyaux de lasting noir, manquaient, comme autrefois, de proportion
avec le buste. Il semblait toujours porter perruque, tant ses mches
tombaient plates de son crne lev! Son nez descendait plus bas que
jamais. Il avait conserv, revu et augment, cet air srieux qui, ds le
premier abord, frappa, conquit Bouvard.

Au fait, qu'est-il devenu, Bouvard? Car vous voil seul.

--Hlas! ne m'en parlez pas. Pauvre ami!

--Eh quoi?

--Je suis veuf de lui!

Pcuchet eut une larme.

Cela a d tre bien triste pour vous. Comment a-t-il succomb?

Pcuchet eut un sanglot.

Il tait de la Commune. Il a t fusill au Luxembourg.

A mon tour, je fus suffoqu par l'tonnement. Bouvard fdr, Bouvard
fusill! Le bon, le gai, le rond Bouvard, Bouvard le rabelaisien!

Ce n'tait que trop vrai. L'optimisme de Bouvard avait tourn  l'aigre.
Affol par le sige de Paris, par Ducrot et Trochu, par les trois Jules,
par Champigny et Buzenval, par la viande de cheval et le pain de son,
par la poudre et la famine, par l'armistice et la capitulation, Bouvard,
rfugi avec Pcuchet dans la capitale, Bouvard tait devenu enrag.

Il avait t lu  je ne sais quel grade,  je ne sais quelle fonction.

Il tait entr, comme les autres,  l'Htel-de-Ville.

Il avait, comme les autres, fait des discours, des motions.

Comme les autres, il avait t mis en prison.

Puis, il avait t mis en libert.

Il avait t fait gnral.

Il s'tait battu.

Il avait dsespr.

Il avait voulu mourir.

Il tait tomb, bless  l'paule, derrire une barricade.

On l'avait relev, pour le juger et le fusiller.

On lui avait tir le coup de grce dans l'oreille gauche.

Et il avait rendu l'me, en criant: C'est la fin de tout!

Pcuchet me raconta mlancoliquement ces choses mlancoliques.

Bouvard, vous le voyez, a reni au dernier jour l'idal de sa vie
entire, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Rvolution dans le
coeur. Il avait brusquement rpudi ses ides pour adopter les miennes.
N'est-ce pas trange?

--trange!

--Et comment expliquerez-vous qu'en mme temps, moi, Pcuchet, j'ai
rpudi mes ides pour adopter les siennes? J'ai t subitement envahi
par ses convictions comme par un dluge. L'homme antrieur est rest
noy sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pcuchet tout nouveau,
un Pcuchet _bouvard_ et _bouvardant_. Je croyais  l'imminente
invasion de l'industrialisme amricain, au rgne prochain du
_pignouflisme_ universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrs
indfini, dans l'harmonie des mondes. L'me de Bouvard a migr en moi,
comme en lui migra mon me. Bouvard m'apparat tous les jours aprs
djeuner. Je rve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions
philanthropiques. Je thorise suavement, je suis tendrement illumin.
L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers.
Je me sens devenir dieu, le dieu Pcuchet.

Cette divinit imprvue me drida.

En attendant l'apothose, reprit l'excellent homme, je fais des
pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m'aurait tu. Oh! je n'ai pas
os retourner seul en Normandie. A Paris, on se tire toujours d'affaire.
Je copie du franais, du grec, du latin. a me rajeunit. Et, en copiant,
je rends service  de pauvres petits diables d'enfants, je mets en
fureur d'affreux cuistres; c'est toujours autant de gagn. Je suis aussi
heureux que je le puis tre. On m'a propos une place dans les bureaux
de la ville. On m'a offert le ruban violet d'officier d'Acadmie. J'ai
refus.

--C'est beau.

--Je n'aime pas le violet. Couleur piscopale! Je ne dsire plus qu'une
chose: devenir membre de la Socit des Gens de lettres.

--Ah!

--Oui, pour ne pas crever  l'hpital et pour avoir un discours sur
ma tombe. Je vais publier un volume compos des lettres d'amour que le
public des deux sexes m'a dictes depuis que je suis venu m'tablir ici.
Il sera curieux, ce recueil. Je vous l'offrirai, avec une belle ddicace
en ronde. Vous verrez!


VI

_Janvier 1903._

J'attends encore les _Lettres d'amour rdiges par un crivain public_.

Pcuchet a dmnag, sans laisser son adresse. Est-il all rejoindre
Bouvard dans l'ternit?




III

ESQUISSES AMRICAINES

D'APRS MARK TWAIN




Prface de 1881


_Les_ Esquisses amricaines _de Mark Twain ont t lues par tout le
monde aux tats-Unis et en Angleterre. Elles offrent le plus curieux
spcimen de l'esprit_ yankee, _ayant cours actuellement entre New-York
et San-Francisco.

Le traducteur en a choisi les pages les plus piquantes, les plus
caractristiques; et, pour faire passer dans notre langue l'ide et le
style de l'auteur sans leur ter la saveur originelle, il a prfr une
libre et fidle interprtation  une translation troitement littrale._




Histoire du Mchant petit Garon qui ne fut jamais puni


Il y avait une fois un mchant petit garon qui s'appelait Guigui. Les
mchants petits garons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans
les livres d'images; celui-ci s'appelait Guigui. C'est extraordinaire,
mais c'est comme je vous le dis.

La plupart des vilains petits garons, dans les livres d'images, ont une
mre pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la
tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous
l'avez certainement remarqu, une pauvre mre, malade entre toutes les
mres, qui berce son mchant enfant de ses douces paroles plaintives,
l'endort dans un baiser, s'agenouille  son chevet, et pleure, pleure,
pleure. Il en tait diffremment pour notre gaillard. Il ne s'appelait
ni Paul, ni Jules; il s'appelait Guigui, et sa mre n'avait pas la
moindre affection de poitrine. Elle tait plutt robuste que svelte, et
n'tait point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur
le compte de Guigui, et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait
pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir,
et ne l'endormait jamais dans un baiser. Elle lui tirait rgulirement
les oreilles avant de le quitter.

Un jour, ce vilain petit garon droba la cl du buffet et s'offrit une
pleine pote de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas
soudain, et aucune voix ne lui murmura: Est-il sant de dsobir  sa
mre? O vont-ils, les vilains petits garons qui absorbent en cachette
les confitures de leur pauvre maman malade? Il ne jura pas qu'il ne le
ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon  sa maman; elle ne
put donc le bnir avec des pleurs d'orgueil et des trmolos d'motion,
comme cela se pratique invitablement dans les livres susmentionns.

Ne trouvez-vous pas que c'est bizarre? Guigui mangea les confitures; il
se dit, dans son grossier et vicieux langage, que c'tait rudement bon;
puis il clata de rire et remarqua que la vieille ferait un fameux nez,
si elle s'apercevait de l'opration. Quand de l'opration la vieille
se fut aperue, il soutint que ce n'tait pas lui. Elle le fouetta
srieusement, et _ce fut lui_ qui pleura. Tout ce qui arrivait  cet
enfant-l tait vraiment curieux; il ne lui arrivait rien, mais rien du
tout, comme aux autres mchants petits garons des livres d'alphabet.

Un autre jour, il vola des pommes. Chose merveilleuse! il ne se brisa
aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dvor
par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantit de semaines, il
ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes
qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut mme pas de
coliques. C'est tout  fait particulier. Le monde ne se comporte pas
ainsi dans les suaves petits volumes  couverture enlumine, o l'on
voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves
petites bonnes femmes dont les joues sont de la mme couleur que les
culottes des garons.

Une fois, Guigui subtilisa le canif de son pion. Mais il craignit d'tre
dcouvert et mis au piquet. Il glissa l'objet dans la casquette de
Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modle, qui obissait
toujours  sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leons
et revenait fastidieusement  l'cole le dimanche. Quand le canif tomba
de la casquette, Prosper baissa la tte et rougit, comme oppress par la
conscience du crime. Le pion sauta sur lui en s'criant: Ah! tu me le
payeras, petit tartufe  pension rduite! Mais,  ce moment solennel,
aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la
queue d'un blanc percheron, ni sa voix, onctueuse comme l'organe d'un
bon prtre apostolique et romain. Non, aucun aeul onctueux et incolore
ne dit au matre d'cole en suspens: Laissez ce noble enfant! voici le
dtestable criminel. Je passais sans tre vu, j'ai t tmoin du vol.
Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Guigui ne fut rellement
pas une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits
livres ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel
enfant mritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en
aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son
bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, tudier
le droit, aider sa femme  faire le mnage, jouer tout le reste du
temps, gagner cinquante sous par mois et tre parfaitement heureux. Ces
choses-l seraient arrives dans un livre d'images; mais cette fois-ci
il en advint autrement. L'enfant modle fut battu, vilipend, et Guigui
se frotta les mains; car, voyez-vous, Guigui hassait les enfants
modles. Il disait qu'il les avait dans le nez, ces _bbs en
sucre_, ces _sainte-nitouche_, ces _agneaux  tondre_, ces _petits
bedouillards_. De telles expressions sont attristantes; mais cet enfant
mal lev n'en employait pas d'autres.

Ce qu'il y a de plus trange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses
parents le cherchaient pour l'emmener  la messe, il se sauva, alla en
bateau et ne se noya pas; puis pcha  la ligne et ne fut pas frapp de
la foudre. Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos
dlices, les enfants qui, au lieu d'aller  la messe, vont en bateau le
dimanche, sont entrans par un tourbillon et se noient; s'ils veulent
ensuite pcher  la ligne, ils sont foudroys infailliblement. Comment
se fait-il donc que ce Guigui ait chapp  tant d'inluctables prils?
Je vous le demande.

Ce Guigui devait avoir un talisman; on ne peut expliquer autrement son
incroyable chance. Rien ne tournait mal pour lui. Il offrait toujours du
tabac  l'lphant du Jardin des Plantes, et jamais l'lphant ne lui
tordait le cou avec sa trompe. Il rdait toujours autour de l'anisette
et jamais n'avalait par erreur de l'eau-forte. Il droba le fusil de
son pre, alla  la chasse, et n'eut pas trois doigts de la main droite
emports. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle
de sa marraine (infmes croquis!), et ne s'empoisonna pas avec les
couleurs. Il donna  sa petite soeur un coup de poing sur le nez dans un
accs de colre: sa petite soeur ne resta pas malade pendant les longs
jours d'un t, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon
sur les lvres. Non! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas
indispose du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis
paternel et s'embarqua; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste
et isol devant la tombe de ses parents chris, devant les ruines du
toit qui avait abrit son enfance. Oh! point du tout; il se grisa comme
vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement.

Il prit des annes et une femme, une trs belle femme, ma foi! 
laquelle il fit beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache,
il crut devoir couper sa famille tout entire en petits morceaux.
N'ayant plus cette charge, il russit  s'enrichir par plusieurs crimes
et une foule d'indlicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal
gredin de son pays. Il est universellement respect et sige  la
Chambre haute. S'il y a une rvolution,  coup sr il deviendra
empereur: Guigui 1er!

Ah! ce n'est pas dans les suaves petits livres d'ducation que les
choses marchent ainsi. Mais il faut s'attendre  tout et  pis encore
dans le vrai monde.




La Clbre Grenouille sauteuse de Calaveras


Voici ce que me raconta ce vieux bavard de Simon Wheeler, quand il m'eut
bloqu avec sa chaise auprs du pole, dans un coin de la taverne, 
l'ancien campement des mineurs d'Angel.

C'tait un bonhomme gras et chauve, dont la physionomie vous gagnait
tout de suite par son aimable et nave placidit. Tout le temps qu'il
parla, il ne lui arriva pas une seule fois de sourire, ni de froncer le
sourcil, ni d'altrer la fluidit initiale de sa parole, ni de laisser
percer le moindre soupon d'enthousiasme. Mais, dans son interminable
bavardage, il y avait un accent de srieuse sincrit, prouvant,  n'en
pas douter, que, loin de rien voir de ridicule et de burlesque dans son
histoire, il la regardait comme tant de la plus haute importance et
en tenait les hros pour des tres d'une exquise finesse et d'un gnie
transcendant.

Il y avait donc ici, me dit-il, un camarade, du nom de Jim Smiley.
C'tait dans l'hiver de 49, ou peut-tre bien au printemps de 50, je ne
me rappelle pas exactement; mais je pense que c'tait vers cette poque,
parce que, j'en suis sr, la grande tranche n'tait pas finie lorsqu'il
arriva au campement. En tout cas, c'tait bien le plus singulier des
individus. Il passait sa vie  parier. Il pariait sur tout. Il pariait 
propos de rien. Il n'avait de cesse, qu'il n'et trouv quelqu'un pour
tenir pari avec lui. S'il ne trouvait pas  parier pour, il pariait
contre. Tout ce qu'on voulait, il l'acceptait; pourvu qu'on tnt son
pari, il tait content. Avec cela, il avait une chance du diable; il
gagnait presque toujours.

A chaque course de chevaux, vous tiez sr de le trouver au bon endroit.
Batailles de chiens, duels de chats, combats de coqs, il ne laissait
rien passer. Voyait-il deux oiseaux sur la haie, il gageait tout de
suite que celui-ci, ou, si l'on aimait mieux, que celui-l s'envolerait
le premier. De but en blanc, afin de suivre une gageure, il aurait
t jusqu' Mexico. Tous les gamins de l'endroit le connaissaient et
pourraient vous raconter un tas de choses sur lui. Une fois, la femme
du ministre Walker tait gravement malade; on n'esprait plus gure
la sauver. Mais un matin, Walker arrive; et Smiley lui demandant
des nouvelles de sa femme, il lui rpond que, grce  la toute
misricordieuse Providence, elle va beaucoup mieux, qu'elle ne peut
manquer de se relever trs vite. Eh bien! reprend aussitt Smiley,
d'instinct, sans songer  mal, eh bien! si vous voulez, je parie tout de
mme quelque chose avec vous qu'elle n'en reviendra pas.

A cette poque-l, Smiley avait une jument que les gamins appelaient la
Tortue. Avec cette satane bte, il gagnait un argent fou. Elle avait
toujours quelque chose: c'tait un asthme ou une blessure; ou bien elle
boitait, ou elle tombait de faiblesse. Dans une course, on lui donnait
toujours deux ou trois cents mtres d'avance. On comptait la rattraper
vite et la dpasser largement. Mais toujours,  la fin, elle avait
un accs dsespr. Elle se dressait, se secouait, se dmanchait, se
disloquait, ruait, gambadait, piaffait, cartait fantastiquement
les jambes, lanait, je ne sais comment, ses quatre fers en l'air,
rebondissait d'un ct, puis de l'autre, s'emballait de droite  gauche
et de gauche  droite, s'corchait aux haies, ternuait, toussait,
hennissait, faisait un tapage infernal, soulevait une poussire
ridicule, et toujours, toujours, arrivait premire, tout juste, aussi
juste que la justice, d'une longueur de cou.

Il avait aussi un petit bouledogue. A voir cet avorton, vous n'en auriez
pas donn un sou, vous auriez cru qu'il n'tait propre  rien qu' voler
un os par-ci par-l. Mais, sitt qu'il y avait de l'argent en jeu,
transformation subite. Sa mchoire infrieure commenait  se dresser
comme l'avant d'un bateau  vapeur; il montrait les dents, et sa gueule
flambait comme le fourneau de la chaudire. Et l'on pouvait lcher sur
lui un autre chien, et l'autre chien pouvait l'attaquer, le mordre,
le tirailler, le dchirer, le jeter deux et trois fois par-dessus son
paule; Andr Jackson, c'tait le nom de la bte, Andr Jackson s'en
fichait pas mal et allait toujours son petit bonhomme de chemin, jusqu'
ce que le bon moment ft arriv. Alors, c'est--dire quand les paris
contre lui s'taient levs si haut que les parieurs ne pouvaient pas
y ajouter un centime, alors il vous pinait l'autre bte juste 
l'articulation de la patte de derrire et ne bougeait plus. Oh! il ne
gesticulait pas; non, pas si bte! Il restait l, ferme, bien agripp,
un vrai crampon, jusqu' la clture. Il y serait rest toute l'anne,
l'ternit au besoin. Smiley gagnait toujours avec cet animal. Andr
Jackson n'eut le dessous qu'une seule fois, et encore parce qu'il eut
affaire  un chien qui n'avait pas de pattes de derrire, toutes les
deux lui ayant t ratisses par une scie circulaire qui ne lui avait
pas cri gare.

Ce jour-l, quand la chose fut cuite  point, quand tout l'argent de
l'assistance fut sorti, Andr Jackson prit son lan pour happer l'autre
animal  sa faon. Mais, en un clin d'oeil, il s'aperut qu'on s'tait
jou de lui et qu'il n'y avait plus  tortiller avec un tel adversaire.
Il parut d'abord tout surpris, puis tout dcourag. On vit qu'il
renonait ds lors  la victoire; il fut battu aprs avoir reu de
dplorables atouts. Alors il leva les yeux vers Smiley, comme pour lui
dire qu'il avait le coeur bris, mais que ce n'tait pas sa faute; qu'il
n'y avait pas moyen de pincer par ses pattes de derrire un chien qui
n'en avait pas; et immdiatement il tomba comme un plomb et rendit
l'me. C'tait une brave petite bte, c'en tait une, ce pauvre Andr
Jackson; et il se serait fait un nom s'il avait vcu, car il avait de
l'toffe, il avait vraiment du gnie. a me fait toujours de la peine
quand je pense  sa dernire bataille et  la triste issue qu'elle eut
pour lui.

Bon! A cette poque, Smiley entretenait aussi des chiens ratiers, des
coqs de combat et toutes sortes de btes, si bien qu'il n'y avait pas
moyen de ne pas parier quelque chose avec lui. Un jour il attrapa
une grenouille, l'emmena au logis et dit qu'il allait lui donner de
l'ducation. Et de fait, il lcha tout pendant trois mois pour rester
constamment dans sa cour de derrire, o il lui apprenait toute la
journe  sauter.

Vous auriez gag, parbleu! qu'il n'en serait jamais venu  bout. Eh
bien, si! Il lui donnait un petit coup sur le derrire, et la minute
d'aprs vous voyiez cette grenouille sauter en l'air comme une fuse,
faire une culbute, deux culbutes mme, si elle avait bien pris son lan;
puis elle retombait par terre sur ses quatre pattes, comme un chat.
Il lui apprit aussi  attraper les mouches, et l'exera si bien, qu'
premire vue et du premier coup elle n'en ratait pas une. Smiley disait
qu'avec un peu d'ducation, une grenouille tait bonne  tout faire;
et vraiment je n'en doute pas. Dame! vous comprenez, je l'ai vu poser
Daniel Webster sur ce parquet (elle s'appelait Daniel Webster, la
grenouille) et chanter ceci: Vole, vole, mon agile Daniel! Et, en
un clin d'oeil, la bte s'tait lance, avait gob une mouche sur le
comptoir, l, et, revenue  son poste, aussi solide qu'une motte
de terre, se grattait la tte de sa patte postrieure, avec autant
d'indiffrence que si elle n'avait fait autre chose que ce que font
tous les jours toutes les autres grenouilles. Vous n'avez jamais vu une
grenouille aussi modeste et aussi raisonnable qu'elle, car en tout elle
excellait. Mais c'est quand il s'agissait de sauter bel et bien, de
sauter crnement sur un terrain plat, qu'il fallait la voir! Elle allait
plus loin d'un bond qu'aucun autre animal de son espce. Sauter sur un
terrain plat, c'tait son fort, vous entendez; et, chaque fois qu'on
en venait l, Smiley aurait mis sur elle son dernier dollar. Il tait
normment fier de sa grenouille, et il avait bien raison; des gens qui
avaient voyag partout, qui avaient tout vu et connu, avouaient que
Daniel Webster laissait bien loin, bien loin en arrire toutes les
grenouilles du monde.

Bon! Smiley nourrissait la bte dans une petite bote  claire-voie, et
il l'apportait souvent  la ville pour engager des paris sur elle. Une
fois, un individu (il tait tranger au campement) vint  lui, comme
il portait la bte, et lui dit: Que, diable! pouvez-vous bien avoir
l-dedans?

--Peut-tre bien un perroquet, peut-tre bien un canari, n'est-ce pas?
rpondit Smiley avec une parfaite indiffrence. Eh bien! non, monsieur.
Ce n'est justement qu'une grenouille.

L'individu lui demanda la bote, regarda attentivement au fond,
s'carquilla les yeux, la tourna et retourna dans tous les sens, et
finit par dire: Oui, c'est vrai. Mais enfin,  quoi vous sert cette
bte-l?

--Oh! fit Smiley, sans avoir l'air d'y toucher, elle a au moins ceci
de bon,  mon humble avis, qu'elle peut sauter plus loin que n'importe
quelle autre grenouille du pays de Calaveras.

L'individu reprit la bote, y regarda de nouveau, longuement, avec
attention, la rendit  Smiley, et ajouta d'un ton dgag: Ma foi, je ne
vois dans cette grenouille aucune apparence qu'elle l'emporte sur les
autres grenouilles.

--Possible que vous n'en voyiez aucune! rpliqua Smiley; possible que
vous sachiez ce que c'est qu'une grenouille, et possible que vous n'en
sachiez rien! Quoi qu'il en soit, j'ai mon opinion, et je parierais bien
vingt dollars que cette bte dpassera n'importe quelle grenouille de
Calaveras.

L'individu rflchit un moment, et reprit alors d'un ton plus doux et
comme  regret: Mon Dieu! je ne suis qu'un tranger ici, et je n'ai pas
de grenouille; mais si j'en avais une, je tiendrais la gageure.

Et alors Smiley dit: Trs bien, trs bien! Voulez-vous me garder la
bote une minute? J'irai vous attraper une autre grenouille.

Et ainsi l'individu reut la bote, paria quarante dollars avec Smiley,
et s'assit en attendant qu'il revnt.

L'individu resta l un bon bout de temps, pensant et pensant en
lui-mme; et alors il prit la grenouille, lui ouvrit la gueule toute
grande, et avec une petite cuiller y entonna du petit plomb, l'en bourra
presque jusqu'au menton; puis il remit la bote en place, comme si de
rien n'tait. Quand  Smiley, il tait all  un tang voisin; aprs
avoir longtemps pataug dans la vase, il trouva enfin une grenouille, la
rapporta et la donna  l'individu.

Maintenant, dit-il, tes-vous prt? Bon! Mettez votre bte  ct de
Daniel, leurs pattes de devant bien alignes. Y tes-vous? je donne le
signal.

L'alignement tabli, il cria: Un, deux, trois! Sautez!

Et chacun d'eux pressa au mme instant sa grenouille par derrire. La
nouvelle grenouille sauta. Daniel voulut sauter aussi, Daniel fit un
effort, haussa les paules, tenez! comme a,  la franaise. Mais, bah!
Daniel ne pouvait plus bouger! La pauvre bte semblait plante l aussi
solidement qu'une enclume. On et dit qu'elle tait ancre sur place.
Smiley n'en fut pas mdiocrement coeur. Mais il n'eut pas la moindre
ide de ce qui s'tait pass en son absence. Naturellement!

Le camarade prit l'argent des enjeux et fila. Quand il fut  quelques
pas, il retourna la tte  demi, et, dsignant Daniel du pouce
par-dessus l'paule, il rpta d'un ton fort dlibr: Eh bien! ma foi,
non, je ne vois rien dans cette grenouille qui la classe au-dessus des
autres grenouilles.

Smiley resta tout interloqu, se gratta la tte, et regarda longuement
Daniel gisant par terre  ses pieds. Ce que je ne comprends pas, se
dit-il  la fin, c'est pourquoi cette sotte grenouille n'a pas boug. Je
ne sais pas ce qu'elle a; on dirait qu'elle est charge comme un ne.
Il se pencha, saisit Daniel par la peau du cou, et souleva la bte: Que
le diable m'emporte, grogna-t-il aussitt, si elle ne pse pas plus
de cinq livres! Alors il lui mit la tte en bas, et elle rendit
immdiatement deux pleines cuilleres de petit plomb. Il se frappa le
front avec dsespoir. Enfin il comprenait tout. Il eut un accs de rage
folle. Il rejeta Daniel, il se mit  courir avec frnsie. Il voulait
rattraper le camarade. Mais le camarade tait dj loin: Naturellement!
Et Jim ne revit jamais ses talons.

Bon! quelque temps aprs, Jim se procura...

A ce point de son rcit, Simon Wheeler s'entendit appeler dehors par son
nom.

Restez tranquillement ici, me dit-il; je vais voir ce qu'on me veut, je
reviens dans une seconde.

Mais, avec votre permission, j'tais suffisamment difi sur le compte
de Jim. Je pris aussi le chemin de la porte. Sur le seuil, je rencontrai
Simon qui rentrait bien vite. Il m'arrta par un bouton de mon paletot,
et reprit avec placidit son histoire:

Eh! bien, voyez-vous, ce brave Smiley se procura une autre fois une
vache borgne et dnue de toute espce de queue...

--Que Smiley, sa vache borgne et toute sa mnagerie aillent se faire
pendre ailleurs! m'criai-je avec toute la bnignit dont je fus
capable.

Sur ce, je souhaitai le bonsoir  mon vieux bavard et je m'esquivai
rapidement.




Le Journalisme dans le Tennessee


Le mdecin me persuada qu'un climat plus doux me ferait du bien. Je
partis donc pour le Tennessee, et bientt ma collaboration fut acquise
au journal _La Gloire du matin et le Cri de guerre du comt de Johnson_.
Quand je vins me mettre  la besogne, je trouvai le rdacteur en chef
assis sur une chaise boiteuse et renverse en arrire; ses pieds
reposaient en l'air sur une table de bois blanc. Il y avait dans la
salle une autre table de bois blanc et une autre chaise invalide, toutes
deux  moiti ensevelies sous des journaux, des feuilles de papier et
des fragments de manuscrits. On y voyait, en outre, un crachoir  base
de sable, rempli de bouts de cigare et de jus de chique, et un pole
dont la porte pendait par le gond suprieur. Le rdacteur en chef
portait un habit noir  longue queue et un pantalon de toile blanche.
Ses bottes taient petites et soigneusement cires. Il avait une chemise
 manchettes, une large bague  cachet, un col droit d'un modle dmod
et un mouchoir  carreaux dont le bout pendait. Date du costume: vers
1848. Il tait en train de fumer un cigare et de chercher des phrases.
En se passant la main dans les cheveux, il avait notablement drang
l'harmonie de sa coiffure. Il avait l'air pouvantablement renfrogn;
je jugeai qu'il s'tait mis  confectionner un article d'une espce
particulirement noueuse. Il me dit de prendre les journaux reus 
titre d'_change_, de les parcourir, et de condenser sous la rubrique:
Esprit de la presse du Tennessee tout ce que j'y trouverais
d'intressant.

J'crivis ce qui suit:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

Les rdacteurs du journal _Le Tremblement de Terre semi-hebdomadaire_
travaillent videmment sous l'empire d'une grande erreur en ce qui
concerne le chemin de fer de Rosseteigne. La Compagnie n'a jamais eu
l'intention de ngliger Sotteville. Au contraire, elle considre
cet endroit comme un des points les plus importants de la ligne, et
consquemment n'a aucun dsir de le ddaigner. Les honorables rdacteurs
du _Tremblement de Terre_ seront naturellement heureux de faire la
rectification.

John W. Blossom, le trs intelligent directeur du journal _Le Coup de
Foudre et le Cri de bataille de la Libert_, de Richebourg, est arriv
hier dans nos murs. Il est descendu  la maison Van Buren.

Nous remarquons que notre confrre du journal _Le Hurlement matinal_,
de Puits-de-Boue, a commis une inexactitude en supposant que l'lection
de Van Werther n'tait pas un fait tabli; mais il aura reconnu qu'il
s'est tromp, avant que ces lignes lui parviennent: point de doute! Il a
t videmment abus par un compte rendu incomplet des lections.

Nous sommes heureux d'annoncer que la cit de Triplemont tche de faire
un march avec quelques honorables personnages de New-York pour paver,
selon le systme Nicholson, ses rues presque impraticables. Mais il
n'est pas facile  une ville de se passer une pareille fantaisie, depuis
que Memphis a fait faire un travail de cette espce par une compagnie
de New-York et a refus de rien payer pour cela. Toutefois _Le Hourra
quotidien_ recommande toujours cette mesure, en presse la ralisation,
et semble sr du succs final.

Nous regrettons d'apprendre que le colonel Bascom, rdacteur en chef
du _Cri de mort pour la Libert_, est tomb le soir dans la rue, il y
a quelques jours, et s'est cass la jambe. Il tait atteint d'anmie;
cette affection provenait d'un travail excessif et de graves inquitudes
sur ses parents malades; on suppose qu'il aura march trop longtemps au
soleil, c'est ce qui l'aura fait choir.

Je tendis le manuscrit au rdacteur en chef pour qu'il dcidt de son
sort, l'acceptt, le corriget ou le dtruisit. Il le regarda, et sa
figure se couvrir de nuages. Il parcourut les pages de haut en bas, et
sa figure devint inquitante. Il tait ais de voir que a ne lui allait
pas comme un gant. Soudain, il sauta sur sa chaise et dit:

clairs et tonnerre! croyez-vous que je veuille parler ainsi de ces
bestiaux-l? Croyez-vous que mes abonns se contentent d'une pareille
bouillie? Donnez-moi la plume!

Jamais je ne vis une plume gratigner et corcher le papier  droite
et  gauche sur sa route avec autant de vice, ni labourer aussi
implacablement les verbes et les adjectifs d'autrui.

Comme il tait  moiti chemin, quelqu'un passa dans la rue, devant la
fentre ouverte, et tira sur lui un coup de pistolet; le coup fit un
lger accroc  la symtrie de son oreille gauche.

Ah! dit-il, c'est cet animal de Smith, du _Volcan de morale_. Il a eu
son compte hier.

Et il tira de sa ceinture un revolver de marine. Il fit feu. Smith
tomba, atteint  la cuisse. Smith se prparait  tirer un second coup.
La direction de son arme fut fausse et le coup blessa un tiers. Le
tiers, c'tait moi. Un simple doigt enlev.

Le rdacteur en chef poursuivit ses ratures et corrections. Comme
il finissait, une bombe portative tomba par le tuyau du pole
et l'explosion brisa ce petit monument en mille morceaux. Cela
n'occasionna, du reste, aucun autre accident, si ce n'est qu'un clat
vagabond m'emporta deux dents.

Ce pole est tout  fait dmoli, dit le rdacteur en chef.

Je rpondis que je pensais qu'il l'tait.

Bien, n'en parlons plus. Nous n'avons pas besoin de pole par ce
temps-ci. Je sais qui a fait le coup. Je le rattraperai. Maintenant,
tenez, voici comment il faut rdiger vos machines.

Je repris le manuscrit.

Il tait cribl de ratures et de surcharges,  ce point qu'une mre ne
l'aurait pas reconnu, s'il avait pu avoir une mre. Voici comment il
s'exprimait maintenant:

ESPRIT DE LA PRESSE DU TENNESSEE

Les invtrs faussaires du journal _Le Tremblement de Terre
semi-hebdomadaire_ sont videmment en train de faire avaler par quelque
noble et chevaleresque imagination une autre de leurs viles et brutales
fourberies par rapport  cette superbe conception, une des plus
glorieuses du XIXe sicle, le chemin de fer de Rosseteigne. L'ide
que Sotteville devait tre laisse de ct est sortie de leur propre
cerveau, de leur cerveau obscne et stupide, ou plutt des couches
fcales qu'ils considrent comme leur cerveau. Quant  leur dgotante
carcasse de reptile, elle mrite une correction exemplaire.

Blossom, cet ne du journal _Le Coup de Tonnerre et le Cri de bataille
de la Libert_, est revenu braire ici, chez Van Buren.

Nous remarquerons que ces damnes canailles du _Hurlement matinal_,
de Puits-de-Boue, ont soutenu, avec leur impudeur habituelle, que Van
Werther n'avait pas t lu. La cleste mission du journalisme est de
rpandre la vrit, d'affiner les moeurs et les manires, de rendre
tous les hommes plus polis, plus vertueux, plus charitables, et en tous
points meilleurs, plus purs, plus heureux; pourtant ces goujats au coeur
d'encre dgradent leur grand sacerdoce avec une infme persistance, en
rpandant la mdisance, le mensonge, la calomnie et les grossirets les
plus ignobles.

Triplemont a besoin d'un pavage Nicholson. Triplemont a besoin aussi
d'une prison et d'un asile. La belle ide de paver une ville qui possde
en tout un seul cheval, deux fabriques de genivre, une serrurerie et un
cataplasme de journal appel _Le Hourra quotidien_! On ferait bien par
l d'aller prendre des leons  Memphis, o l'article est pour rien. Ce
rampant insecte, Buckner, qui dite _Le Hourra_, s'est mis  croasser
 ce propos avec son ineptie accoutume, et s'imagine qu'il parle
srieusement. Une telle sottise nous pouvante pour l'avenir du genre
humain.

Voil comment il faut crire, s'cria le rdacteur en chef. Poivre et
vinaigre! Et faire revenir  point. Le journalisme  la crme me donne
la nause.

A ce moment, une brique vint,  travers la croise, me fracasser
considrablement le dos. Je me mis  l'cart; je commenais  me sentir
expos.

Le chef dit: C'est le colonel, probablement. Je l'attends depuis deux
jours. Il va venir tout droit maintenant.

Il ne se trompait pas. Le colonel apparut  la porte un moment aprs, un
revolver de cavalerie  la main.

Il dit: Monsieur, est-ce au poltron qui dite cette feuille galeuse que
j'ai l'honneur de parler?

--A lui-mme. Asseyez-vous, monsieur. Faites attention  la chaise; elle
a perdu une de ses jambes. Je pense que j'ai l'honneur de m'adresser 
ce beuglant Robert Macaire, qui se fait appeler le colonel Blatherskite
Tecumseh.

--Oui, c'est moi. J'ai un petit compte  rgler avec vous. Si vous en
avez le loisir, nous allons commencer.

--J'ai un article  finir sur les encourageants progrs de la morale et
le dveloppement intellectuel en Amrique. Mais ce n'est pas press.
Commenons.

Immdiatement, deux coups de pistolet partirent  la fois. Mon rdacteur
en chef perdit le bout de son mouchoir, aprs quoi la balle finit sa
carrire dans la partie charnue de ma cuisse. L'paule du colonel fut
rafle. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manqurent tous
deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisime
attaque, les deux combattants furent blesss lgrement; moi, j'eus le
jarret endommag. Je me hasardai alors  dire que je pensais devoir
sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs
ayant un caractre absolument intime, j'avais quelque scrupule  y
participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prirent de me
rasseoir, en m'assurant que j'tais hors de porte. J'avais pens le
contraire jusqu'alors.

Ils parlrent un instant des lections et des rcoltes, et je me mis 
bander mes blessures. Mais, sans prvenir, ils recommencrent le feu
avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;--or, je dois remarquer
que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigrent les balles. Le
sixime coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle
humeur, qu'il avait maintenant  nous souhaiter le bonsoir, une
affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des
Pompes-Funbres, le chemin pour y aller, et sortit.

Mon rdacteur en chef se tourna vers moi et dit: J'attends de la
compagnie  dner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous
serai fort oblig de lire les preuves et de recevoir les clients.

Je regimbai quelque peu  l'ide de recevoir la pratique, mais j'tais
trop abasourdi par la fusillade, qui me rsonnait encore dans les
oreilles, pour penser  rpliquer la moindre parole.

Il ajouta: Jones sera ici  trois heures,--assommez-le! Gillespie
viendra un peu plus tt, peut-tre;--jetez-le par la fentre! Fergusson
vous rendra visite sur les quatre heures,--tuez-le! C'est tout pour
aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez
crire un grand article sur la police et arranger comme il faut
l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombes
sous la table;--des armes dans le tiroir;--des munitions, l, dans
le coin;--de la charpie et des bandes dans ces trous  pigeon. En cas
d'accident, allez voir Lancet, le docteur,  l'tage suprieur. Nous lui
faisons des rclames, visites comprises.

Et le voil parti. Trois heures plus tard, j'avais travers de si
terribles catastrophes, que j'avais  jamais perdu toute ma srnit,
tout mon courage. Gillespie tait venu, et c'est _moi_ qu'il avait jet
par la fentre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est _moi_ qu'il
avait rou de coups. Un tranger imprvu, qui n'tait pas dans le
programme, tait entr et m'avait scalp. Un autre tranger, un M.
Thompson, n'avait laiss de moi que des ruines lamentables, qu'un
informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin,
aux abois, en proie  une meute furieuse d'diteurs, de rdacteurs,
d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et
brandissaient leurs armes sur ma tte. L'air semblait plein d'aveuglants
reflets d'acier. Je me rsignais  donner ma dmission, quand mon
rdacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il
s'ensuivit une scne de pillage et de carnage que nulle plume humaine,
nulle plume de fer, d'oie ou mme de canard, ne pourrait dcrire. Il y
eut des gens blesss, lards, mutils, cartels, dsarticuls, hachs,
extermins, anantis. Il y eut une courte jaculation de sombres
blasphmes, avec une danse guerrire, aussi confuse que frntique, et
tout fut dit. Cinq minutes aprs, le silence rgnait  la rdaction:
mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises
doublement boiteuses, et regardant les horribles dbris qui jonchaient
le sol autour de nous.

Il me dit: Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude.

--Pardonnez-moi, rpondis-je. Je pourrais crire comme vous le dsirez.
J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sr, je l'apprendrais
vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette nergie
d'expressions a ses inconvnients, et qu'elle nous expose  des
interruptions peu agrables. Vous le voyez, vous-mme. La littrature
nergique est calcule pour lever le niveau de l'esprit public, nul
doute; mais je suis peu dsireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle
commande. Je ne puis crire posment, quand je suis interrompu comme je
l'ai t aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici,
mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites.
L'exprience est nouvelle pour moi, et jusqu' un certain point
intressante, si l'on veut; mais je trouve que les rles ne sont pas
quitablement distribus. Un monsieur vous vise par la croise, et me
blesse, _moi_; une bombe portative est lance par le tuyau du pole dans
ma tte, _ moi_; un ami entre pour changer des compliments avec vous,
et c'est _moi_ qu'il crible de balles, jusqu' ce que ma peau ne puisse
plus retenir mes principes. Vous allez dner; et Jones m'reinte,
Gillespie me flanque par la fentre, Thompson me met en lambeaux. Puis
un tranger absolument imprvu me scalpe avec la libre familiarit d'une
vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du
pays se donne rendez-vous  la rdaction; ces coquins arrivent dans un
pouvantable attirail de guerre et se disposent  mettre  mort le peu
qui reste de moi  coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme
vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accident
que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manire
implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous
comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les
coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalit mridionale est trop
prodigue pour un tranger. Les alinas que j'ai crits aujourd'hui, et
dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infus le
fervent esprit du journalisme tennessen, veilleront un autre nid de
gupes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en
fureur, et ils voudront dvorer quelqu'un pour leur djeuner. Je n'ai
plus qu' vous dire adieu. Je renonce  assister  ces solennits. Je
suis venu dans le Midi pour ma sant; je m'en retourne pour le mme
motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux
pour moi.

Cela dit, nous nous quittmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit
 l'hpital.




La Petite Femme vive du Juge


Je sigeais ici, dit le Juge,  ce vieux pupitre, tenant Cour ouverte.
Nous tions en train de juger un gros chenapan d'Espagnol,  mauvaise
figure, accus d'avoir assassin le mari d'une charmante petite
Mexicaine. C'tait un jour d't plein d'indolence, un jour horriblement
long, et les tmoins taient assommants. Personne ne prenait le moindre
intrt aux dbats, except cette nerveuse et inquite petite diablesse
de Mexicaine;--vous savez comment elles aiment et hassent au Mexique,
et celle-ci avait aim son mari de toutes ses forces, et maintenant elle
avait fait bouillir et tourner tout son amour en haine. Elle se tenait
l, crachant par les yeux toute cette haine sur cet Espagnol; parfois,
je vous l'avoue, elle me remuait moi-mme avec ses regards pleins
d'orage.

Bien! J'avais t ma redingote et mis mes talons  la hauteur de mes
yeux, suant et tirant la langue, et fumant un de ces cigares de feuilles
de chou que les gens de San-Francisco jugeaient assez bons pour nous en
ce temps-l. Les jurs avaient galement t leur redingote, suaient et
fumaient; les tmoins de mme, le prisonnier comme les tmoins.

Bien! Le fait est qu'alors un meurtre ne prsentait aucune espce
d'intrt, parce que l'accus tait toujours renvoy avec un verdict
d'acquittement, les jurs esprant qu'il le leur rendrait un jour.
Aussi, quoiqu'il y et des charges accablantes, crasantes, contre cet
Espagnol, nous savions qu'il nous serait impossible de le condamner sans
paratre avoir la dent bien dure, et sans inquiter par ricochet tous
les gros personnages du pays; car, nul ne pouvant se procurer voiture et
livre, le seul _genre_ possible tait de s'offrir son petit cimetire
particulier.

Mais cette femme semblait avoir dcid dans son coeur qu'on pendrait
l'Espagnol. Il fallait voir comme elle le regardait, et comme elle me
regardait ensuite d'une manire suppliante, et puis comme elle examinait
pendant cinq minutes la figure des jurs, et comme alors elle mettait sa
tte dans ses mains un tout petit instant, d'un air las, et comme enfin
elle la relevait, plus vive et plus anxieuse que jamais. Mais lorsque le
verdict du jury eut t proclam: Non coupable! et que j'eus dit au
prisonnier qu'il tait acquitt et libre de s'en aller, cette femme se
dressa d'une telle faon qu'elle parut aussi grande et aussi haute qu'un
vaisseau de soixante-dix canons; et elle dit:

Juge, dois-je entendre que vous avez proclam non coupable cet homme
qui a tu mon mari sans motif, sous mes propres yeux,  ct de mon
petit enfant? Est-ce l tout ce que peuvent contre lui la justice et la
loi?

--Vous l'avez dit, rpondis-je.

Que pensez-vous qu'elle fit alors? Eh bien! elle se tourna comme un chat
sauvage vers ce mauvais drle d'Espagnol, sortit un pistolet de sa poche
et lui brla la cervelle en pleine Cour.

--C'tait vif, il faut l'admettre.

--N'est-ce pas, c'tait vif? rpta le juge avec admiration. Je ne
voudrais, pour rien au monde, avoir perdu le coup d'oeil. J'ajournai la
Cour sur-le-champ; chacun remit sa redingote et s'en alla. On fit une
collecte pour la veuve et l'enfant, et on les renvoya  leurs amis par
del les montagnes. Ah! quelle petite femme vive!




Comment Je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale


Ce n'est pas sans apprhension que je me chargeai provisoirement de la
direction d'une feuille rurale hebdomadaire. S'imagine-t-on qu'un
simple pkin, n'ayant pas le pied marin, recevrait sans apprhension le
commandement d'un vaisseau? Mais je me trouvais en des circonstances qui
me foraient  chercher un salaire. Le directeur du journal s'offrait
des vacances, pour se rendre  je ne sais quelle crmonie; j'acceptai
les propositions qu'on me fit, et je pris sa place.

J'prouvai dlicieusement la sensation d'tre au travail de nouveau,
et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mlange. On
mit enfin sous presse. J'attendis toute la journe avec une certaine
anxit, pour voir si mes efforts allaient attirer quelque peu
l'attention. Comme je quittais le bureau, vers le coucher du soleil, un
groupe d'hommes et d'enfants, qui s'tait form au pied de l'escalier,
se remua tout d'un coup  ma vue, m'ouvrit un passage, et plusieurs
voix chuchotrent: C'est lui! c'est lui! Je fus tout naturellement
satisfait de cet incident. Le lendemain matin, je rencontrai un groupe
semblable au pied de l'escalier et j'aperus des gens qui se tenaient
un par un, ou deux par deux,  et l dans la rue, sur mon chemin,
m'examinant avec un intrt particulier. Le rassemblement s'ouvrit
devant moi, et j'entendis quelqu'un qui disait: Regardez donc ses
yeux! Je feignis de ne pas remarquer l'attention que j'excitais, mais
au fond du coeur j'en fus ravi et je me proposai d'crire tout cela  ma
famille. Je montai quelques marches; je perus des voix joviales et un
clat de rire, au moment d'ouvrir la porte. En l'ouvrant, je vis du
premier coup d'oeil deux jeunes gens d'apparence campagnarde, dont la
figure plit et s'allongea  mon apparition. Puis tous deux sautrent
par la fentre avec grand bruit. Je fus tonn.

A peu prs une demi-heure plus tard, un vieux monsieur,  la barbe de
fleuve,  la physionomie distingue et quelque peu austre, entra, et,
sur mon invitation, prit un sige. Il semblait proccup. Il ta son
chapeau, le posa sur le plancher, en tira un foulard rouge et un
exemplaire du journal.

Il mit la feuille sur ses genoux, puis, nettoyant ses lunettes avec son
foulard, il me dit: Etes-vous le nouveau rdacteur en chef?

Je rpondis que je l'tais.

Avez-vous jamais dirig un autre journal d'agriculture auparavant?

--Non, c'est mon dbut.

--Trs vraisemblablement! Avez-vous quelque exprience pratique en
matire d'agriculture?

--Non, je ne pense pas.

--Quelque chose me le disait, fit le vieux monsieur, mettant ses
lunettes  cheval sur son nez, et me regardant par-dessus ses lunettes
avec quelque rudesse, tandis qu'il dpliait son journal. Voulez-vous
que je vous lise ce qui m'a donn cette ide? Voici l'article.
coutez-le, et voyez si c'est bien vous qui l'avez crit.

Et il lut:

Il ne faut jamais arracher les navets, a leur fait du mal. Mieux vaut
faire grimper quelqu'un et le laisser secouer l'arbre.

Et il me regarda de nouveau par-dessus ses lunettes.

Eh bien! qu'en pensez-vous? reprit-il; car positivement je prsume que
c'est vous qui avez crit cela.

--Ce que je pense? Mais je pense que c'est bien. Je pense que c'est
juste. Je suis sr que chaque anne des milliers et des millions de
navets sont gts dans le pays, parce qu'on les arrache  moiti
mrs, tandis que si l'on faisait grimper un jeune homme pour secouer
l'arbre...

--C'est votre cervelle qu'il faut secouer! Est-ce que les navets
poussent sur les arbres?

--Oh! non, non, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce qui vous a dit qu'ils
poussaient sur les arbres? L'article est mtaphorique, purement
mtaphorique. Quiconque a de l'ide, aura compris tout de suite que
c'est le prunier que le jeune homme doit secouer.

Le vieux monsieur sauta sur sa chaise, dchira le journal en petits
morceaux, foula ces petits morceaux sous ses bottes, cassa plusieurs
objets mobiliers avec sa canne, et dit que je n'en savais pas plus
qu'une vache. Alors il s'en alla, fracassa les portes, bref, se
conduisit de faon  me faire croire que quelque chose lui avait dplu.
Mais, ne sachant pas quoi, je ne pus rien y faire.

Un instant aprs, une longue crature cadavreuse, avec des mches
flasques qui descendaient sur ses paules et un chaume d'une semaine
plant droit dans les valles et sur les collines de son visage,
s'lana dans le bureau, et soudain fit halte, immobile, un doigt sur
les lvres, la tte et le corps penchs dans l'attitude de quelqu'un qui
coute. Aucun son ne se faisait entendre. L'trange individu coutait
toujours. Rien encore! Alors il tourna la cl dans la serrure et vint
avec prcaution vers moi, sur la pointe des pieds. A quelques pas, il
s'arrta; il scruta un moment ma figure avec un intrt intense, tira de
son sein un exemplaire pli de notre journal, et dit:

Voyons, vous avez crit cela? Lisez-moi cela, vite, vite, vite!
Soulagez-moi. Je souffre.

Je lui lus ce qui suit; et tandis que les phrases tombaient de mes
lvres, je pouvais voir le soulagement lui venir, je pouvais voir ses
muscles contracts se dtendre, l'anxit quitter son visage, et la
srnit revenir doucement sur ses traits, comme un suave clair de lune
sur un paysage dsol.

Voici ce que je lus:

Le Guano.--C'est un bel oiseau, mais il faut beaucoup de soins pour
l'lever. Il ne doit pas tre import plus tt qu'en juin, ni plus tard
qu'en septembre. L'hiver, il faut le laisser dans un endroit chaud, o
il puisse couver ses petits.

Sur la Citrouille.--Ce fruit est en faveur chez les natifs de
l'intrieur de la Nouvelle-Angleterre, lesquels le prfrent aux
groseilles  maquereau pour faire les tartes, et pareillement lui
donnent la prfrence sur les framboises pour alimenter les veaux, comme
plus nourrissant et tout aussi satisfaisant. La citrouille est le seul
comestible de la famille des oranges qui puisse vraiment russir dans le
Nord, avec la courge et une ou deux varits du melon. Mais l'habitude
qu'on avait de la planter sur le devant des jardins est en train de s'en
aller trs vite, car il est aujourd'hui gnralement reconnu que la
citrouille, comme ombrage, ne fait pas bien.

En ce moment, les chaleurs approchent et les dindons commencent 
frayer...

Mon auditeur ne put y tenir; il bondit vers moi, me serra les mains et
dit:

C'est bon! Merci, monsieur. Je sais maintenant que je n'ai rien, car
vous avez lu cet article juste comme moi, mot pour mot. Mais, jeune
tranger, quand je l'ai lu ce matin pour la premire fois, je me suis
dit: Jamais, jamais je ne l'avais cru jusqu' prsent, mais je le crois
maintenant, je suis fou, fou! Et avec cela j'ai pouss un hurlement que
vous auriez pu entendre d'une lieue; puis je me suis sauv pour tuer
quelqu'un, car, vous savez, je sentais que j'en viendrais l un jour ou
l'autre, et je pensais qu'il valait mieux en avoir le coeur net tout de
suite. J'ai relu un de ces paragraphes d'un bout  l'autre, afin d'tre
bien convaincu de ma folie; vite j'ai brl ma maison de la cave au
grenier et je suis parti. J'ai estropi plusieurs personnes, et j'ai mis
quelqu'un  l'ombre, dans un endroit o je suis sr de le retrouver si
j'ai besoin de lui. Puis, en passant devant le bureau, j'ai pens 
monter ici pour tirer dfinitivement la chose au clair; et maintenant a
y est, et je vous rponds que c'est bienheureux pour le bonhomme qui
est  l'ombre. Je l'aurais tu, pour sr, en revenant. Merci, monsieur,
merci! Vous m'avez t de l'esprit un grand poids. Ma raison a soutenu
le choc d'un de vos articles d'agriculture, et je sais que rien ne
pourra l'altrer maintenant. Dieu vous garde!

Je ne me sentis pas tout  fait  mon aise, en pensant  l'incendie et
aux crimes que s'tait permis cet individu, car je ne pouvais m'empcher
de me sentir un peu son complice; mais ces ides s'vanouirent vite,
quand le vritable directeur du journal fit son entre.

Le directeur paraissait triste, perplexe, abattu.

Il considra les ruines que le vieux monsieur et les deux jeunes
fermiers avaient faites, et dit: Voil une mauvaise affaire, une trs
mauvaise affaire. La bouteille  la colle est en pices; il y a six
carreaux de casss, plus une patre et deux chandeliers. Mais l n'est
pas le pis. La rputation du journal est perdue, et irrvocablement,
j'en ai peur. Jamais,  la vrit, je n'avais vu pareille foule le
demander; jamais on n'en a vendu tant d'exemplaires; jamais il ne s'est
lev  une telle clbrit. Mais quelle clbrit que celle qu'on doit
 sa folie! Et quelle fortune que celle qu'on doit  ses infirmits! Mon
ami, aussi vrai que je suis un honnte homme, la rue, l, dehors, est
pleine de gens qui vous attendent, qui veulent voir comment vous tes
fait, parce qu'ils pensent que vous tes fou. Ils vous guettent, il y
en a de perchs partout. Et cela se comprend, aprs la lecture de vos
articles. C'est une honte pour le journalisme. Qui, diable! peut vous
avoir mis dans la tte que vous tiez capable de diriger une feuille de
cette espce? Vous semblez ne pas connatre les premiers rudiments de
l'agriculture. Vous parlez d'un boyau et d'un hoyau comme si c'tait la
mme chose. Vous parlez d'une saison de la mue pour les vaches. Vous
recommandez l'apprivoisement du putois, pour sa foltrerie et ses
qualits suprieures de ratier. Votre remarque--que les colimaons
restent tranquilles si on leur joue de la musique--est superflue,
entirement superflue. Rien ne trouble les colimaons. Les colimaons
restent toujours tranquilles, les colimaons se fichent pas mal de la
musique. Ah! terre et cieux! mon ami, si vous aviez fait de l'ignorance
l'tude de votre vie entire, vous ne pourriez pas en avoir acquis une
plus forte dose. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Votre observation
--que les marrons d'Inde, comme article de commerce, sont de plus en
plus en faveur--est tout simplement calcule pour dtruire le journal.
Je viens vous prier d'abandonner votre place et de partir. Je ne veux
plus prendre de vacances, je ne pourrais pas en jouir si j'en prenais.
Non, certainement, je ne le pourrais pas, vous sentant ici. J'aurais
continuellement peur de vos prochaines recommandations. Je perds
patience chaque fois que je songe  cette dissertation sur les bancs
d'hutres, que vous avez intitule: _Jardinage paysagiste_. Je vous
somme de vous en aller. Rien sur terre ne pourra m'induire  m'octroyer
un nouveau cong. Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous ne
connaissiez rien  l'agriculture?

--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que j'avais  vous dire,  vous, brin
d'avoine,  vous, navet,  vous, fils de chou-fleur? C'est la premire
fois qu'on me tient un langage aussi singulier. J'ai fait quatorze ans
de journalisme, sachez-le bien; et c'est la premire fois que j'entends
dire qu'il faille connatre quoi que ce soit pour rdiger un journal.
Triple panais! Quels sont donc les bonshommes qui crivent la critique
dramatique dans les grands journaux? Des coliers ambitieux, des
savetiers sans ouvrage ou des apothicaires dclasss, qui s'entendent
juste autant au thtre que moi  l'agriculture, pas un iota de plus.
Quels sont les bonshommes qui y font la revue des livres? Des garnements
qui n'en ont jamais publi un seul. Et ceux qui composent les forts
articles de finance? Des va-nu-pieds qui n'ont pas la moindre exprience
en pareille matire. Et les littrateurs qui critiquent les campagnes de
nos officiers contre les Peaux-Rouges? Des messieurs qui ne sauraient
distinguer une tente de guerre d'un wigwam et n'ont jamais vu un
tomahawk.

Quels sont aussi ceux qui, sur le papier, prconisent la temprance et
prorent contre les dbordements de l'orgie? Parbleu! les plus joyeux
compres et les plus grands amateurs de franches-lippes, gens qui ne
commenceront qu'au tombeau l'apprentissage de la sobrit. Et quels
tres dirigent donc les feuilles rurales, s'il vous plat, farceur
que vous tes? Les individus qui, rgle gnrale, ont chou dans la
carrire potique, dans la carrire des romans  couverture jaune,
dans la carrire des drames  sensation, dans la carrire des feuilles
urbaines, et qui, finalement, retombent dans l'agriculture comme dans
un asile provisoire contre la mendicit et l'hpital. _Vous_ voulez
m'apprendre,  _moi_, quelque chose en fait de journalisme! Monsieur,
j'ai travers le journalisme de part en part, de fond en comble, d'alpha
 omga, et je vous affirme que moins un journaliste en sait, plus il
fait de bruit et d'argent. O mon Dieu! si j'avais eu le bonheur d'tre
ignorant au lieu d'tre cultiv, d'tre impudent au lieu d'tre modeste,
j'aurais certainement pu me faire un nom  moi dans ce monde goste et
vain. Je prends cong de vous, monsieur; puisque j'ai t trait d'une
faon si ridicule, je ne dsire rien tant que m'en aller. Mais j'ai la
conscience d'avoir fait mon devoir. J'ai rempli mon engagement aussi
bien qu'il a t en mon pouvoir de le remplir. Je vous avais dit que je
pouvais rendre votre feuille intressante pour toutes les classes de la
socit, et je l'ai fait. Je vous avais dit que je pourrais lever votre
vente  vingt mille exemplaires, et si vous m'aviez seulement laiss
libre une quinzaine, je l'aurais fait. Je vous ai donn la meilleure
catgorie de lecteurs que puisse jamais avoir une feuille rurale: celle
o il ne se trouve pas un seul cultivateur, pas un seul valet de ferme,
pas une seule bourrique champtre, mais rien que des individus qui, mme
pour sauver leur vie, ne sauraient dire quelle diffrence il y a entre
un melon d'eau et une pche de vigne. C'est _vous_, n'en doutez pas,
vous seul qui perdez  notre rupture, vous, espce de chinois pour
bocal. Adieu.

Et je sortis.




Avis aux bonnes petites filles


Une bonne petite fille ne doit pas faire la grimace  sa matresse
 tout propos; elle doit rserver cela pour les circonstances d'une
importance particulire.

Si une bonne petite fille n'a qu'une mchante poupe en haillons,
simplement bourre de son, tandis qu'une de ses heureuses compagnes de
jeu possde une magnifique poupe articule, la premire doit nanmoins
montrer  la seconde la plus cordiale amiti; elle ne doit tenter
aucun change forc avec celle-ci,  moins qu'elle ne se sente assez
vigoureuse pour russir dans une pareille opration, et qu'elle n'ait
une conscience assez aimable pour l'en absoudre complaisamment.

Une bonne petite fille ne doit jamais arracher de force les joujoux des
mains de son petit frre. Mieux vaut le sduire par la promesse de la
premire pice de sept francs cinquante centimes qu'on trouvera flottant
au fil de l'eau sur une pierre meulire. Avec la simplicit inhrente
 son jeune ge, il croira conclure une affaire magnifique. A tous
les ges, d'ailleurs, de semblables et non moins douces illusions ne
conduisent-elles pas les esprits ingnus trs loin, trs loin  travers
le monde?

Si une bonne petite fille veut corriger son petit frre, elle ne doit
pas lui jeter de poussire au visage; non! Mieux vaut lui jeter sur la
tte une bonne bouilloire d'eau chaude, qui le dbarbouillera bien et
lui enlvera toute espce de salet de la peau, voire mme un peu la
peau par-ci par-l.

Si la maman d'une bonne petite fille lui dit de faire quelque chose, il
est vilain de rpliquer: Je ne le ferai pas! Il est meilleur et plus
convenable de rpondre qu'on le fera, sauf  agir par la suite selon ses
propres lumires.

Une bonne petite fille ne doit jamais oublier que c'est  ses bons
parents qu'elle doit son pain, son doux lit et ses beaux habits, et le
privilge de rester  la maison et de ne pas aller  l'cole quand elle
dit qu'elle est malade. Elle doit donc respecter les petits travers et
supporter les petites taquineries de ses bons parents, jusqu' ce que a
devienne rellement insupportable.

Une bonne petite fille doit toujours tmoigner une dfrence marque aux
vieilles gens. Elle ne doit jamais tracasser les aeux,  moins qu'ils
ne la tracassent eux-mmes les premiers.

Une bonne petite fille ne doit jamais, si sa maman l'a mise au pain sec,
se venger de sa maman en lui cachant ses souliers de bal dans la fameuse
cachette o une dame de la cour ne put jamais retrouver les siens, une
fois,  Compigne. Non! il vaut mieux tout simplement les donner  un
pauvre aveugle, dans la rue.




Concernant les Femmes de Chambre


Contre toutes les femmes de chambre, quels que soient leur ge et la
couleur de leurs cheveux, je dchane ma maldiction de clibataire.

Parce que:

Elles mettent toujours les oreillers juste du ct du lit o n'est pas
la table de nuit; de telle sorte que, quand vous lisez et fumez avant de
vous endormir (c'est l'ancienne et honore coutume des clibataires), il
vous faut tenir votre livre ou votre journal en l'air, dans une position
fatigante.

Vous vous dcidez  changer les oreillers de place,  la fin,
naturellement.

Mais quand, le lendemain matin, elles trouvent les oreillers de l'autre
ct du lit, la leon ne leur profite pas. Elles vous en veulent.
Glorieuses de leur pouvoir absolu, sans piti pour votre faiblesse et
votre abandon, elles refont le lit strictement comme la veille, et se
rjouissent en secret des angoisses que vous cause leur tyrannie.

Et toujours, et toujours, et dans les sicles des sicles, elles
remettent les oreillers o il ne faut pas. Elles ont, avec cela, un air
de dfi. Elles saturent d'amertume la vie que Dieu vous a donne.

Au besoin, pour vous faire enrager et vous mettre mal  l'aise, elles
installent votre lit dans un courant d'air.

Si vous posez ingnieusement votre malle  cinquante centimtres du mur,
pour ne pas heurter le couvercle en l'ouvrant et le faire tenir droit
une fois ouvert, elles poussent toujours votre malle tout contre la
muraille; elles guettent votre malle pour excuter cela; elles le font
exprs.

Si vous avez besoin du crachoir ici ou l, elles l'emportent toujours
ailleurs,  l'autre extrmit de la chambre.

Elles vous logent toujours vos chaussures en des lieux inaccessibles.
Elles se plaisent surtout  les glisser aussi loin que possible sous
votre lit.

Pourquoi a? pour que a vous force  vous mettre  quatre pattes, 
ttonner dans le noir et dans la poussire, et  jurer pouvantablement.

Il n'y a pas de danger que vous trouviez jamais les allumettes  leur
place. Elles leur inventent tous les jours une nouvelle cachette; et
elles leur substituent une bouteille ou un verre, ou un bibelot plus
fragile encore, s'il est possible, afin que la nuit, en vous veillant,
vous cassiez le bibelot au lieu de trouver de la lumire.

Elles changent continuellement tous les meubles de position. Quand
vous rentrez dans l'obscurit, vous avez beau faire, vous vous cognez
toujours  quelque chose. C'est dgotant. Elles aiment a.

Qu'est-ce que a leur fait, que vous teniez  ce que telle chose soit 
tel endroit? Pourtant elles ne laissent rien en repos. Non, vous pouvez
en tre sr. Elles vous dmnageront tout avec des complications
toujours nouvelles. C'est leur nature. Elles mourraient plutt que de
s'en priver.

Elles ont toujours soin de ramasser scrupuleusement tous les rebuts, et
de les remettre en vidence sur votre table. En revanche, elles allument
le feu avec vos plus prcieux manuscrits.

S'il y a quoi que ce soit dont vous vouliez plus particulirement vous
dbarrasser, il vous sera parfaitement inutile de faire les plus grands
efforts pour arriver  votre but; elles retrouveront toujours l'objet
partout o vous le jetterez, partout o vous le lancerez; et s'il est en
pices, elles vous en rapporteront jusqu'au moindre morceau. Elles se
trouveront mieux, cela fait.

Et elles vous usent plus de pommade qu'une demi-douzaine de laquais.
Si vous les accusez d'en voler, elles mentent, elles jettent les hauts
cris. Croyez-vous qu'elles aient souci d'un avenir quelconque? En aucune
faon. Croyez-vous qu'elles pensent  une autre vie,  un autre monde?
Vous voulez rire.

Si vous laissez une minute votre cl sur votre porte, quand vous revenez
prendre quelque chose que vous avez oubli en sortant, elles vous
enferment et descendent la cl au concierge. Elles agissent ainsi sous
le futile prtexte de protger votre bien contre les voleurs; mais, en
ralit, pour vous faire crier par la fentre, ameuter la population, et
manquer des rendez-vous.

Elles viennent toujours, pour faire votre lit, avant que vous ne soyez
lev, dtruisant ainsi votre repos et vous infligeant une fivre
perptuelle. Mais une fois que vous tes lev, elles ne reviennent plus
de la journe.

Elles font tout le mal possible, avec toute la mesquinerie possible, et
cela par simple perversit, pas autrement.

Les femmes de chambre sont dnues de tout instinct gnreux; elles
ignorent tout sentiment humain.

Je les ai maudites, pour le soulagement des clibataires outrags. Elles
le mritent. Je veux consacrer le reste de mes jours  faire voter, par
notre Corps lgislatif, une belle et bonne loi abolissant les femmes de
chambre, les abolissant  jamais. Voila!




L'Infortun Jeune Homme d'Aurlie


Les faits que je relate, je les ai trouvs dans une lettre venant d'une
jeune personne qui habite la magnifique cit de San-Jos. Cette
jeune personne m'est parfaitement inconnue, et signe simplement:
_Marie-Aurlie_. Ce peut tre un pseudonyme; mais n'importe! la pauvre
fille a le coeur bris par les nombreux malheurs qu'elle a subis; en
outre, les avis contradictoires d'une foule d'amis plus ou moins bien
inspirs et d'ennemis plus ou moins insidieux, l'ont jete dans une
telle confusion d'esprit, qu'elle ne sait plus comment faire pour sortir
des inextricables difficults o elle se trouve engage presque sans
espoir. Dans cet embarras, elle se tourne vers moi et me supplie de
venir  son aide, et elle a une loquence qui toucherait le coeur d'une
statue. coutez donc son histoire.

Vers sa seizime anne, elle se prit  aimer, de toute la puissance
d'une nature expansive, un jeune homme de New-Jersey, nomm William
Breckinridge Caruthers, qui avait cinq ans de plus qu'elle. Ils se
fiancrent avec l'assentiment de leurs parents et amis, et tout d'abord
il sembla que leur carrire ft destine  tre caractrise par une
absence de chagrins, habituellement inconnue  la majeure partie de
l'humanit. Mais bientt la fortune tourna. Le jeune Caruthers fut pris
d'une petite vrole des plus atroces; quand il se releva, sa figure
tait troue comme une cumoire et sa beaut  jamais perdue. Que fit
Aurlie? Son premier mouvement fut naturellement de rompre avec lui.
Mais la piti lui vint pour son pauvre adorateur, et elle demanda
seulement un peu de temps afin de se faire  cette nouvelle perspective.
Le mariage fut remis  trois mois.

La veille mme du jour fix pour la clbration, Breckinridge, en
regardant passer un ballon, tomba dans un puits et se cassa une jambe.
On dut lui couper cette jambe au-dessus du genou. Que fit Aurlie?
Naturellement, elle eut de nouveau l'ide de rompre; mais de nouveau son
amour gnreux triompha; on se contenta de remettre encore le mariage,
pour donner au fianc le temps de se refaire.

Et, de nouveau, le malheur s'abattit sur le pauvre garon. Il perdit son
bras droit dans une explosion de gaz; et trois mois aprs, une machine
 scier les arbres lui enleva le bras gauche. Le coeur d'Aurlie fut
accabl par ces dernires calamits. Elle ne put s'empcher d'tre
profondment afflige, quand elle vit son fianc s'en aller ainsi
morceau par morceau.

Elle sentait bien qu'avec ce dsastreux systme de rduction, il ne
pourrait durer longtemps; elle ne voyait, du reste, aucun moyen de
l'arrter sur la pente qu'il descendait. Dsespre, les yeux pleins de
larmes, elle regrettait presque de ne pas l'avoir pris tout d'abord,
avant qu'il n'et subi tant d'alarmantes dprciations; elle se
lamentait comme un courrier qui, aprs avoir refus un prix raisonnable
de sa marchandise, voit dgringoler les offres et augmenter sa perte.
Mais son brave coeur l'emporta encore une fois, et elle rsolut de se
rsigner derechef  l'parpillement peu naturel de son jeune homme.

Encore une fois le jour de la noce approcha, et une fois encore Aurlie
fut dsappointe. Caruthers attrapa un rysiple et perdit compltement
l'usage d'un de ses yeux. Les amis et parents de la fiance, considrant
qu'elle avait eu dj plus de longanimit qu'on n'en pouvait attendre
d'elle raisonnablement, intervinrent alors et insistrent pour que tout
ft dfinitivement rompu. Mais aprs quelques instants d'hsitation,
Aurlie, s'inspirant d'une louable gnrosit, dit qu'elle avait
rflchi gravement  tout cela, et que dans tout cela elle ne voyait pas
que Breckinridge et encouru le moindre blme.

Et elle attendit encore, et il se cassa l'autre jambe.

Ce fut un triste jour pour la pauvre fille, quand elle vit le chirurgien
emporter avec componction le sac  chair humaine dont elle n'avait que
trop appris l'usage. Elle sentit,  cruelle ralit! qu'on lui drobait
quelque chose de plus de son futur. Elle ne put se dissimuler que le
champ de son affection se rtrcissait singulirement. Mais, cette fois
encore, elle rsista aux reprsentations de sa famille et tint bon.

Enfin, tout tait prt pour les unir. Mais non! Encore un dsastre. Il
n'y eut qu'un homme scalp par les Peaux-Rouges l'an dernier, et cet
homme fut William Breckinridge Caruthers, de New-Jersey; il rentrait
d'un petit voyage, la joie au coeur, quand il perdit pour toujours son
cuir chevelu;  cette heure de suprme amertume, il maudit le destin qui
ne prenait pas le crne avec le cuir.

Maintenant, Aurlie se trouve dans une srieuse perplexit. Que faire?
Elle aime encore son Breckinridge; elle aime encore, m'crit-elle avec
une vraie dlicatesse fminine, ce qui reste de son Breckinridge. Mais
la famille s'oppose absolument  leur union, vu qu'il n'a pas de fortune
et qu'il a perdu tout moyen de faire vivre le mnage par son travail.
Que faire? demande-t-elle donc avec une pnible et anxieuse sollicitude.

La question est dlicate. Il s'agit du bonheur de toute la vie d'une
femme et de toute la vie de prs des trois quarts d'un homme. A mon
sens, on assumerait une trop grande part de responsabilit en ne se
bornant pas dans sa rponse  de simples suggestions. Et d'abord, ne
faudrait-il pas remettre ce jeune homme au complet? Si Aurlie peut en
supporter les frais, qu'elle donne  son amant mutil des bras et des
jambes de bois, un oeil de verre, une perruque et tout ce qui lui fait
dfaut. Ensuite, qu'elle lui accorde un nouveau dlai de trois mois, qui
sera le dernier sans rmission; et si, dans ce dlai, il ne se casse pas
le cou, s'il ne perd aucun morceau indispensable de sa personne, qu'elle
l'pouse  tout hasard.

De la sorte, vous ne courrez pas grand risque, Aurlie. S'il suit son
fatal penchant  s'endommager chaque fois qu'il en trouve l'occasion, ce
sera fait de lui  la prochaine preuve, et alors plus de difficults.
Les jambes de bois et autres membres artificiels reviennent  la veuve.
Vous ne perdrez rien qu'un dernier fragment d'un poux chri, mais
infortun, qui eut l'honnte intention de bien faire, mais ne put
rsister  ses instincts extraordinaires. Essayez donc, Marie-Aurlie,
essayez! Oui, j'y ai mrement rflchi; vous n'avez que ce moyen de vous
tirer de l. Caruthers aurait certes mieux fait de se casser le cou
d'emble; mais on ne peut lui reprocher enfin d'avoir dur plus
longtemps, d'avoir mieux aim s'en aller en dtail que partir en bloc.
Il faut tirer le meilleur profit possible des circonstances et ne point
en vouloir aux gens. Soyez assez bonne pour ne pas oublier de m'envoyer
une lettre de faire part, quoi qu'il arrive.

Mais, ma pauvre Aurlie, j'y pense: si vous alliez avoir une ribambelle
d'enfants affligs des mmes tendances que leur pre! a mrite
rflexion.




Le Cas de Johnny Greer


L'glise tait remplie d'une foule compacte, en ce beau dimanche d't;
et chacun, les yeux tourns vers le petit cercueil, semblait vivement
mu du sort de ce pauvre enfant noir.

Sur la silencieuse assemble s'leva la voix du pasteur; et les
assistants de tout ge coutrent avec intrt les nombreux et enviables
compliments qu'il prodigua au bon, au noble et audacieux Johnny Greer.
Voyant le cadavre du noy emport par le courant au plus profond de
la rivire, d'o les parents plors n'auraient jamais pu le retirer,
Johnny s'tait lanc vaillamment dans le fleuve, et avait, au pril de
sa vie, pouss le cadavre  bord.

Un gamin en haillons se tourna vers Johnny et, l'oeil vif, le ton rude,
lui dit tout bas:

Tu as fait a?

--Oui.

--Pouss la carcasse  bord, sauv la carcasse toi-mme?

--Oui.

--Et qu'est-ce qu'ils t'ont donn pour la peine?

--Rien.

--Malheur!... Sais-tu ce que j'aurais fait  ta place? J'aurais ancr
la carcasse au beau milieu de l'eau, et j'aurais cri: Cinq dollars,
mesdames et messieurs! ou vous n'aurez pas votre ngrillon!




Rponse d'un Rdacteur en chef  un Jeune Journaliste


Oui, mon ami, les mdecins recommandent aux crivains de manger du
poisson, parce que a donne de la cervelle. Mais ce qu'il vous faudrait
personnellement en manger, je ne saurais vous le dire au juste avec
certitude.

Pourtant, si le manuscrit que vous venez d'apporter est un fidle
spcimen de ce que vous faites d'ordinaire, je me crois autoris  vous
rpondre que, peut-tre, une paire de baleines de moyenne grandeur
serait tout ce qu'il vous faudrait chaque jour.

Pas de premire grandeur; de moyenne grandeur simplement!




Pour gurir un Rhume


Il est bon, peut-tre, d'crire pour l'amusement du public; mais il est
infiniment plus relev et plus noble d'crire pour son instruction, son
profit, son bnfice actuel et palpable. C'est l'unique objet de cet
article. S'il a quelque efficacit pour rappeler  la sant un seul de
mes semblables, pour rallumer une fois de plus la flamme de l'espoir
et de la joie en ses yeux, pour rendre  son coeur dsol les vifs et
gnreux battements des beaux jours, je serai amplement rcompens
de mon travail; mon me pourra connatre alors les saintes dlices
qu'prouve un vrai chrtien quand il a fait avec courage une action
bonne et dsintresse.

Dans l'incendie de la Maison-Blanche, je perdis mon intrieur, ma
flicit, ma sant et ma malle. La perte des deux premiers objets
n'tait pas de grande consquence. On se refait aisment un intrieur,
lorsque dans l'intrieur perdu il n'y avait ni mre, ni soeur, ni
parente  un degr quelconque, pour vous rappeler, en rangeant vos
bottes et votre linge sale, que quelqu'un au monde pensait  vous. Quant
 la perte de ma flicit, a m'tait fort gal, par cette raison que,
n'tant pas pote, la mlancolie ne pouvait longtemps cohabiter avec
moi.

Mais perdre une bonne sant et une excellente malle, c'tait infiniment
plus srieux.

Le jour mme de l'incendie, ma sant succomba sous l'influence d'un
rhume cruel, que j'attrapai en faisant des efforts surhumains pour
recouvrer ma prsence d'esprit. Du reste, a ne me servit absolument 
rien; le plan que je combinai alors pour teindre le feu, tait trop
compliqu; je ne pus le terminer avant la fin de la semaine suivante.

La premire fois qu'il m'arriva d'ternuer, un ami me conseilla de
prendre un bain de pieds bouillant et de me mettre au lit. Ce qui ft
fait. Peu aprs, un autre ami me conseilla de me lever et de prendre
une douche froide. Ce qui fut fait galement. Bientt, un troisime ami
m'assura qu'il fallait toujours, suivant le dicton, nourrir un rhume et
affamer une fivre. Rhume et fivre, j'avais les deux. Aussi pensai-je
faire pour le mieux en m'emplissant d'abord l'estomac pour nourrir le
rhume, et en allant subsquemment affamer la fivre  l'cart.

En pareil cas, rarement je fais les choses  moiti. Je rsolus donc
d'tre vorace. Je me mis  table chez un tranger qui venait d'ouvrir un
restaurant  prix fixe le matin mme. Il attendit prs de moi, dans un
respectueux silence, que j'eusse fini de nourrir mon rhume, et alors me
demanda si l'on tait trs sujet aux rhumes en Virginie. Je rpondis
affirmativement. Il sortit, ta son enseigne et ferma boutique.

Je me rendis  mes affaires. Chemin faisant, je rencontrai un quatrime
ami intime; il me dit qu'il n'y avait rien au monde pour gurir un rhume
comme un verre d'eau sale bien chaude. J'avais peur de n'avoir plus
la moindre place vacante dans mon estomac. A tout hasard, j'essayai
d'avaler. Le rsultat fut merveilleux. Je crus que j'allais rendre mon
me immortelle.

Je n'cris ce dtail que pour le profit de ceux qui sont affligs d'un
malaise pareil au mien; qu'ils se gardent de l'eau sale chaude. Ce
peut tre un bon traitement, mais c'est un traitement de chien. Si
j'attrapais un autre rhume de cerveau, et qu'il me fallt absolument,
pour m'en dbarrasser, choisir entre un tremblement de terre et un verre
d'eau sale chaude, ma foi! je crois que je prfrerais avaler tout le
tremblement.

Quand l'orage suscit dans mes entrailles se ft calm, aucun autre
bon Samaritain ne se prsenta pour me donner aucun autre bon conseil;
j'allai, empruntant partout des mouchoirs de poche et les mettant en
bouillie, tout  fait comme au dbut de mon rhume. Survint une vieille
dame, qui arrivait justement de par del les plaines. Elle habitait,
parat-il, un pays o gnralement les mdecins brillaient par leur
absence. Elle s'tait donc trouve dans la ncessit d'acqurir une
habilet considrable pour la gurison des petites indispositions
courantes. Je compris qu'elle devait avoir beaucoup d'exprience, car
elle semblait avoir cent cinquante ans.

Elle me fit une dcoction de tabac, de bismuth, de valriane et autres
drogues amalgames, et me prescrivit d'en prendre un petit verre tous
les quarts d'heure. Le premier quart d'heure fut suffisant. A peine le
breuvage absorb, je me sentis entran hors de tous mes gonds, dans
les bas-fonds les plus horribles de la nature humaine. Sous sa maligne
influence, mon cerveau conut des miracles de perversit, que mes mains
furent heureusement trop faibles pour raliser. J'avais puis
toutes mes forces  exprimenter les divers remdes qui devaient
infailliblement gurir mon rhume; sans cela j'aurais t, je crois,
jusqu' dterrer, oui, jusqu' dterrer les morts dans les cimetires.

Comme beaucoup de gens, j'ai parfois des penses peu avouables, suivies
d'actions peu louables. Mais jamais je ne m'tais reconnu une telle
dpravation, une dpravation aussi monstrueusement surnaturelle. J'en
fus fier.

Au bout de dix jours, j'tais en tat d'essayer d'un autre traitement.
Je pris encore quelques remdes infaillibles, et, finalement, je fis
retomber mon rhume de cerveau sur la poitrine.

Je ne cessai de tousser. Ma voix descendit au-dessous de zro. Chacun
des mots que je prononais roulait comme un tonnerre,  deux octaves
plus bas que mon diapason ordinaire. Je ne pouvais rgulirement
m'assurer quelques heures de sommeil, la nuit, qu'en toussant jusqu'
complte extinction de mes forces. Et encore, si j'avais le malheur
de rver et de parler en rve, le son fl de ma voix discordante me
rveillait en sursaut.

Mon tat s'aggravait chaque jour. On me recommanda le gin pur. J'en
pris. Puis le gin  la mlasse. J'en pris galement. Puis le gin aux
oignons. J'ajoutai les oignons, et je pris les trois breuvages mls.
Je ne constatai aucun rsultat apprciable. Ah! pardon, mon haleine
commena  battre la cloche et  bourdonner terriblement.

Je dcouvris qu'il fallait voyager pour me rtablir. Je partis pour le
lac Bigler, avec mon camarade, le reporter Wilson. Je suis heureux de me
souvenir que nous voyagions dans le plus haut style. Mon ami avait pour
bagages deux excellents foulards de soie et une photographie de sa
grand'mre. Tout le jour, nous chassions, nous pchions, nous canotions,
nous dansions; et je soignais mon rhume toute la nuit. Par ce procd,
je russis  obtenir un certain rpit, un certain soulagement. Mais
le mal continuait tout de mme  empirer. C'est singulier, c'est
incomprhensible.

Un _bain-au-drap_ me fut recommand. Je n'avais encore recul devant
aucun remde; il me sembla honteux, ridicule et stupide, de commencer le
recul devant celui-ci. Donc, je rsolus de prendre un _bain-au-drap_,
quoique je n'eusse pas la moindre ide de ce que cela pouvait bien tre.

Le bain me fut administr  minuit. Il faisait froid. J'avais la
poitrine et le dos nus. On enroula autour de moi un drap tremp dans
l'eau glace. Maudit drap! il semblait qu' y en et cinq cents mtres.
On l'enroula, on l'enroula jusqu'au bout, jusqu' ce que je fusse devenu
parfaitement semblable  un norme paquet de torchons.

Vrai! c'est un cruel expdient. Quand le linge glac touche votre peau
tide, a vous fait bondir violemment; a vous fait ouvrir la bouche
comme un four, comme s'il vous fallait avaler un oblisque, comme si
l'on allait perdre la respiration,  l'instar des agonisants. a me gela
la moelle des os; a m'arrta les battements du coeur. Je crus mon heure
venue.

Ne prenez jamais un _bain-au-drap_, jamais! Aprs la rencontre d'une
connaissance fminine qui, pour des raisons connues d'elle seule, ne
vous voit pas quand elle vous regarde et ne vous reconnat pas quand
elle vous voit, il n'y a pas de chose plus dsagrable au monde.

Mais continuons. Le _bain-au-drap_ ne m'ayant fait aucun bien (au
contraire!), une dame de mes amies me recommanda l'application d'un
empltre de graine de moutarde sur la poitrine. Je pense que, pour le
coup, j'aurais t radicalement guri sans le jeune Wilson. Quand je
fus pour me mettre au lit, je posai l'empltre, un superbe empltre de
dix-huit pouces carrs, sur la table de nuit,  ma porte. Mais le jeune
Wilson se rveilla avec une fringale diabolique et dvora l'empltre,
tout l'empltre. Jamais je n'ai vu personne avoir un pareil apptit. Je
suis sr que cet animal-l m'aurait dvor moi-mme, si j'avais t bien
portant.

Aprs un sjour d'une semaine au lac Bigler, je me rendis 
Steamboat-Springs, et, outre les bains de vapeur, je pris un tas de
mdecines les plus horrifiques qu'on ait jamais concoctionnes. On
m'aurait bien guri  la fin, on en tait sr; mais j'tais oblig de
revenir en Virginie. Je revins, et, malgr une srie trs panache de
nouveaux traitements, j'aggravai encore mon malaise par toutes sortes
d'imprudences.

Enfin, je rsolus de visiter San-Francisco. Le premier jour que j'y
passai, une dame me dit de boire, toutes les vingt-quatre heures,
un quart de whisky, et un citoyen de New-York me recommanda la mme
absorption. Chacun me conseillant de boire un quart, a me faisait donc
un demi-gallon  avaler. J'avalai. Je vis encore. Miracle!

C'est dans les meilleures intentions du monde, je le rpte, que je
soumets ici, aux personnes plus ou moins atteintes du mme mal, la liste
bizarre des traitements que j'ai suivis. Elles peuvent en tter, si a
leur fait plaisir. Au cas o elles n'en guriraient pas, le pis qui
puisse leur arriver, c'est d'en mourir.




TABLE


I.--A QUOI TIENT L'AMOUR

Lucile Fraisier

Le Mariage d'Octave

La Demoiselle du Moulin

Par une Nuit de Neige

La Strettina

La Vieille au Chien noir

La Dsespre

Une vraie Franaise


II.--CONTES DE FRANCE

Le jeune Alexis

Nouvelle manire de coller les Timbres-Poste

La Veille

Ernest, coiffeur

Le Pch

Un Fantaisiste

Soeur Sainte-Ursule

La Foire de Mnilmontant

La Messe des Anges

Les derniers jours de Pcuchet


III.--ESQUISSES AMRICAINES D'APRS MARK TWAIN

Histoire du mchant petit garon qui ne fut jamais puni

La clbre Grenouille sauteuse de Calaveras

Le Journalisme dans le Tennessee

La Petite Femme vive du Juge

Comment je devins une fois Directeur d'une Feuille rurale

Avis aux bonnes petites filles

Concernant les Femmes de Chambre

L'infortun jeune homme d'Aurlie

Le cas de Johnny Greer

Rponse d'un rdacteur en chef  un jeune journaliste

Pour gurir un rhume





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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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