The Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expdition de Garibaldi en
Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager

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Title: Quatre mois de l'expdition de Garibaldi en Sicilie et Italie

Author: Henri Durand-Brager

Release Date: June 28, 2004 [EBook #12751]

Language: French

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QUATRE MOIS DE L'EXPDITION
DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE

PAR H. DURAND-BRAGER.


PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
55, QUAI DES AUGUSTINS.


PARIS
E. DENTU, DITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLANS, 13.

1861

Tous droits rservs.




PRFACE


On a beaucoup parl de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
retenti pendant quatre mois des vnements qui se sont accomplis en
Sicile et en Italie. Pour les uns, le clbre Niois est un aventurier,
un cumeur de mer, un Walker de la pire espce; ses compagnons un amas
de bandits, de flibustiers, rebut de la socit des quatre parties du
monde. Pour les autres, l'ancien dfenseur de Rome est un hros, une
figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
entour d'une phalange de martyrs et de librateurs. Mais il y a un
point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intgrit et le
dsintressement de l'ermite de Caprera.

J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
j'ai connu dans la Plata,  l'poque o il commenait la vie aventureuse
qui l'a men jusqu' la conqute d'un royaume; et aborder  ce propos
les considrations historiques et politiques auxquelles on est
naturellement si enclin  se laisser entraner: j'avais aussi ma petite
brochure dans la tte et ma petite solution dans la poche. Mais je me
suis rappel heureusement  temps le vers du Bonhomme, et me suis
souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
palette.

Je me suis donc rsign  crire les faits dont j'ai t tmoin, comme
je les aurais dessins, cherchant  reproduire leur ct pittoresque
sans blesser personne. Peut-tre ces simples esquisses recueillies  la
hte par un artiste qui depuis vingt ans a assist, soit comme
correspondant de nos premires feuilles, soit comme peintre officiel de
la marine,  tous les grands vnements contemporains, auront-elles leur
enseignement et leur utilit. C'est tout ce que j'espre, tout ce que je
dsire pour ce petit livre.

        H. DURAND-BRAGER.

    Paris, janvier 1861.




I


Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
fertiles qui s'tendent de Trapani  Girgenti. Fortifie jadis, comme
presque toutes les villes de la Sicile, elle a conserv ses murs et ses
remparts moyen ge; mais, dbordant sa ceinture, elle a fini par
s'tendre en dehors des anciens fosss. Le faubourg, qui relie la ville
au port, est presque moderne. Il y a un sicle, environ, le port de
Marsala tait  peu prs sr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
y venir chercher abri. L'indiffrence du gouvernement l'a laiss
combler presque entirement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
ont, de nos jours, de la peine  y mouiller. La jete qui le ferme est
elle-mme dans le plus triste tat, et chaque nouvelle tempte enlve
une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomtre du port  la
ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
tablissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
l que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
la maison Florio, reprsente le commerce italien. Sur la gauche s'lve
le Monte di Trapani, couronn par son ancien chteau et sa vieille
ville, sjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continu de
vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mler ou s'allier au reste
de la population.

Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
dcouvre par une belle matine. Une vapeur bleutre l'entoure du ct de
la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente  la
fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
sable et resplendit sur les faades blanches et roses des maisons.

Tel tait le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
premires lueurs du jour.

Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
presque  l'entre du port et en face des tablissements de ses
nationaux. Quelques rares habitants, se rendant  leurs affaires,
commenaient  circuler sur les quais, et observaient curieusement les
manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
fumes dans la direction de l'le de Favignano. C'tait la croisire
napolitaine qui surveillait la cte sud de Sicile, et qui, la veille,
avait pass une partie de la journe stoppe devant Marsala.

Quelques bateaux de pche rentraient au port, et s'empressaient de
dbarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
doutait des vnements que cette journe apportait.

Il tait environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent 
perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
Mais, aprs avoir laiss sur bbord les croiseurs napolitains, ils
mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
de flneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
d'autre occupation que de guetter l'arrive de tout navire ou bateau qui
se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
leur sert de rendez-vous, semblable  la clbre _Pointe-des-Blagueurs_
de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situ  l'entre du
mle, et prs d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
douaniers. Cet emplacement n'est pas  l'abri du vent, les jours de
grande brise et de tempte. Les vagues s'y garent mme quelquefois au
milieu des flneurs. Mais on se rfugie de son mieux contre la face de
la maisonnette la moins expose aux rafales et aux coups de mer, et l'on
est toujours certain de trouver l  qui parler. Aussitt qu'il fut
avr que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
prirent leur train.

Les deux navires grossissaient  vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
couverts d'un nombreux quipage. Ils taient sans pavillon, et
semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
corvette anglaise mouille dans la rade. On put mme bientt distinguer
des uniformes rouges monts sur les tambours des btiments. En ce
moment, la corvette anglaise commena  faire des signaux qui
demeurrent sans rponse. Les commentaires allaient de plus belle  la
_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'o viennent ces
bateaux? Que veulent-ils? Les fortes ttes de l'endroit savaient
peut-tre qu'il tait question quelque part d'une expdition du gnral
Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
empchait de se communiquer trop haut leurs conjectures  cet gard; ils
taient en tout cas bien loin de supposer que la descente projete vint
se faire dans leur petite ville,  la barbe des btiments de guerre
napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour tre
privs de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain tait
dtest  Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
vrai qu' part quelques exalts, personne ne se serait avis d'y faire
une rvolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
hommes d'action.

Cependant une certaine motion vint bientt se manifester parmi les
curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-tre, venait de
faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
feux et avaient chang de direction. Les deux navires inconnus s'taient
sans doute aperu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
d'une manire splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
prenait les devants, et n'tait plus qu' deux milles environ de
l'entre du port. Quoique la corvette anglaise n'et obtenu aucune
rponse  ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
d'avant taient couverts de matelots et d'officiers observant avec
intrt la marche des deux btiments. Une embarcation avait mme t
arme le long du bord, et se tenait prte  pousser. En ce moment, un
officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi  l'entre du
mle, car Marsala possdait un commandant suprieur et une garnison
compose d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien 
l'affaire. Des groupes nombreux commenaient  paratre  la porte de
la ville du ct de la plage. Les fentres se garnissaient, une sourde
rumeur se rpandait partout, et le premier des deux navires signals
doublait  peine la lanterne du mle, qu'une panique folle s'empara de
la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
curieux. Ce fut une fuite gnrale. On pressentait le danger sans le
deviner. Bientt le btiment fut dans le port, et il fut ais de lire
sur son arrire: _Piemonte_. Une embarcation s'en dtacha en mme temps
que les ancres tombaient; elle poussa  terre. Quelques mots furent
changs avec des matelots du quai, et, aussitt, comme par
enchantement, les bateaux s'armrent de toutes parts, et se dirigrent 
force de rames vers le _Piemonte_. C'tait le dbarquement qui
commenait. L'opration marchait lestement lorsque le second navire
donna lui-mme dans le port. Mais il avait trop serr la jete, et il
s'choua  une centaine de mtres par le travers du fanal. C'tait le
_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua  marcher, et il se
hla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.

Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commena aussi son
dbarquement. De leur ct, les croiseurs napolitains arrivaient grand
train. On voyait facilement qu'ils taient en branle-bas de combat, les
hommes aux pices et pars  faire feu. Un premier boulet vint mourir 
quelques mtres du fanal. Un second, passant par-dessus la jete, se
noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
la Pointe jugrent que leur rle tait fini. On dit mme que leur
retraite manqua de dcorum. Les guerriers napolitains pensrent qu'il
valait mieux en cette occurrence tre dedans que dehors les murailles.
Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
l'glise devait avoir horreur du sang, il devana la foule qui ne
s'attardait gure cependant  franchir la distance qui la sparait des
magasins du port derrire lesquels elle trouva un abri. La fume de ces
deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, dbordant la corvette, se
dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le dbarquement continuait,
et ce ne fut qu'aprs un temps assez long, lorsque l'embarcation
anglaise retourna  son bord, que la canonnade recommena, et qu'une
grle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
route qui mne  la ville.

C'tait trop tard. Garibaldi tait  terre. Les volontaires du
_Piemonte_ se formaient en bataille  l'abri des magasins. Ceux du
_Lombardo_ commenaient  se masser sur la plage. Au premier boulet ils
s'abritrent eux-mmes o ils purent. Somme toute, deux heures tout au
plus aprs leur entre dans le port, tout le monde tait  terre, sain
et sauf. La seule perte que les volontaires eurent  subir fut celle
d'un caniche embarqu sur le _Lombardo_. Il fut coup par un boulet au
moment o il se disposait  suivre le mouvement de l'quipage et des
volontaires.

Quelques instants aprs les vnements dont nous venons de parler, la
petite arme libratrice faisait son entre dans Marsala. La garnison,
ni le gouverneur ne s'obstinrent  se faire tuer. L'une mit bas les
armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'tait le plus
petit nombre; d'autres, plus aviss, le pensaient peut-tre, mais le
gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
vnements changent si vite de face du soir au lendemain!

Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
Garibaldi, extnus par une navigation de huit jours, entasss sur leurs
navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumtre du
bord. C'tait  qui se dtendrait les bras et les jambes pour s'assurer
qu'il ne les avait pas perdus  bord dans l'engourdissement caus par
l'agglomration de tant d'hommes sur le pont des navires.

Cependant, avant l'entre de Garibaldi dans Marsala, le tlgraphe avait
signal  Trapani l'arrive de deux btiments sans pavillon, puis leur
entre dans le port, puis le commencement du dbarquement des
volontaires. Il s'tait arrt l.

A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
s'taient immdiatement rpandus partout. L'employ du tlgraphe avait
dcamp au plus vite, laissant son collgue de Trapani lui faire, mais
en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a gnralement un peu
de tout. Il fallait un agent tlgraphique: on en trouva un
immdiatement. Lire la dpche commence, fut pour lui peu de chose;
traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.

Mais que rpondre? On fut immdiatement consulter un chef; les uns
disent que ce fut le gnral Garibaldi lui-mme. Toujours est-il que
l'on donna l'ordre  l'employ tlgraphique improvis de signaler 
Trapani: Fausse alerte. Les navires qui dbarquent contiennent des
recrues anglaises se rendant  Malte. Il tait urgent, en effet, de
drouter, ne ft-ce que pour quelques heures, les autorits militaires
de Trapani qui pouvaient lancer immdiatement sur les flancs de la
petite colonne libratrice un corps de troupes de deux ou trois mille
hommes.

La rponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
peut la traduire ainsi: Vous tes un imbcile de vous tre tromp.

Le peu de temps que les volontaires sjournrent  Marsala dut tre
laborieusement employ. Changement de municipalit; organisation de
la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir  tout cela. Des
pavillons aux couleurs nationales furent improviss et arbors partout.
Les toffes rouges de la ville mises en rquisition servirent 
confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
que possible.

Le soir mme, suivant les ordres du gnral, une avant-garde se lanait
sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
l'arme devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire tape 
Rambingallo.

La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
dont les habitants rentraient ordinairement chez eux  la nuit tombante,
abandonnant leurs rues et leurs places  des multitudes de rats de
catgories varies, dut se trouver compltement abasourdie en entendant
les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
les dalles de pierre qui pavent toutes les cits italiennes.

Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'chappant de fentres discrtes,
venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
l'on et toujours t fort embarrass de dire prcisment d'o ils
partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
accablait la petite arme libratrice, ils n'ont, je crois, jamais
exist que dans l'imagination des conteurs. C'et t trop oser. Les
agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), taient trop redouts
dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus lgre et la plus
inconsquente se permt une dmonstration aussi sympathique  l'endroit
de la libert nationale.

C'tait un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
l'intrieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
retrouverons d'ailleurs  Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
longuement.

Les Garibaldiens passrent donc cette premire nuit comme ils purent,
les uns dans les glises mtamorphoses pour l'instant en casernes de
passage, les autres dans les maisons; beaucoup restrent dans les rues.
Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'taient pas les plus mal partags.
Le matin du 12, vers trois heures, les premiers veills parmi les
habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
fusils, ternis par l'humidit qui, mme dans les plus beaux jours, rgne
sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
o les compagnies se reformrent, attendant l'ordre du dpart. A quatre
heures, le mouvement commenait, et les rudits de la bande pouvaient
s'crier comme Csar: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
Trr, Carini, etc., marchaient en tte de leurs rgiments ou plutt de
leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
pices assez mal outilles, encore plus mal atteles; les munitions
taient rares, presque nulles. Quant  la cavalerie, une douzaine de
chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
reprsentaient l'effectif.

La voil donc en route, cette intrpide colonne, et pendant qu'elle
s'avance ainsi ple-mle, flanque de quelques claireurs qui ne se
proccupent gure d'une rencontre avec l'arme napolitaine, regardons-la
dfiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
l'ensemble, c'est une poigne d'hommes dtermins, des fusils de tous
modles, de l'entrain et de la gaiet, le bagage du Juif errant moins
les cinq sous, des costumes dont la varit ferait envie au parterre le
plus maill, et dont l'originalit exciterait la verve de Callot ou
d'Hogarth.

Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
 la taille leve, aux larges paules et  la dmarche de Madgyar. Il
porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
manoeuvrer son ombrelle. Derrire lui s'avance un blond Anglais; mais sa
figure, pour tre rase comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-l
porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
baonnette, attache par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oubli une gourde
 la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
contient.

Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-l chante avec
insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
toile accroch sur son paule, on y trouverait, j'en suis sr, quelque
poule assassine tratreusement, car il est peu probable que les plumes
accusatrices qui se faufilent  travers les coutures de ce havre-sac
soient le commencement d'un dredon. Son armement se compose d'une
carabine, qui ressemble terriblement  celles de nos chasseurs  pied,
et d'un norme bton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
doit faire frmir la volaille. Qui vient aprs lui? Un enfant. Il a
seize ans, tout au plus. C'est un petit Niois, entran par l'amour de
la gloire ou de la libert, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garon a
dj bien de la peine  supporter le poids de ses bibelots et de son
lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
peut-tre mme avant. Les gardes mobiles de France taient aussi, pour
la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume tonn de son
entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejet militairement sur le dos;
laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retrousse jusqu'aux hanches au
moyen d'une corde; dans cette ceinture improvise passe un pistolet dont
le canon dfierait en longueur une canardire; et ses jambes mises
ainsi  nu font saillir des muscles dont la vigueur doit rsister
merveilleusement  la fatigue et aux marches forces. Sa croix en
sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite 
gauche, tonne de la rcente dsinvolture de son matre; un foulard
quelque peu trou sert de kpi, et complte l'quipement. C'est sans
doute l'uniforme des aumniers de l'arme: honni soit qui mal y pense!
Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce ple-mle? Parle-t-il
franais? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, sduit par la
couleur brillante des pantalons de notre arme, en avait, comme feu le
roi de Naples, affubl les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, dbris des
dfenseurs de Rome.

Enfin, la colonne est presque passe, lorsque apparat une gurilla
bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le muse d'artillerie,
dans sa collection, ne possde rien de plus curieux que les engins
auxquels ils sont accrochs. Armes d'autrefois, exhumes on ne sait
d'o, calibres  chevrotines ou  biscaens; il serait difficile de dire
de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chres aux
voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
 rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit  petit, les
quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
poignes de main qui disent  elles seules plus que tous les discours.

Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
colonne, semblable  un long serpent bariol, commence  gravir les
contre-forts des montagnes qui s'lvent dans l'intrieur de la Sicile.

Cette premire marche fut peut-tre l'une des plus pnibles du
commencement de la campagne. Un soleil brlant, beaucoup de poussire,
peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
sjour forc  bord, c'tait dur. Enfin, on arriva sans encombre 
Rambingallo.

Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misrable bourg
qui offre peu de ressources pour une arme en marche. Aussi n'y fit-on
qu'une courte halte; on repartait le soir mme pour Saleni, o l'on
entrait le 14 au matin. Il y eut l sjour ncessaire pour organiser
plus militairement la petite arme, et pour laisser le temps aux
tranards de rallier.

Jusque-l, la colonne n'avait t inquite que par des bruits ou de
fausses nouvelles apportes par des espions empresss: les Napolitains
sont ici; les royaux sont l; ils sont devant vous, sur votre flanc,
etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.

Mais le gnral Garibaldi, mieux inform, savait qu'un corps de troupes
dtach de Palerme s'avanait  marches forces, et qu'il devait le
rencontrer quelque part comme  Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
possdait de l'artillerie, et mme un peu de cavalerie.

A Saleni, le rle de chaque chef et de chaque corps fut bien spcifi.
Les munitions furent partages aussi galement que possible. Un corps de
chasseurs fut organis; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
commandement, ainsi que d'une rserve destine  protger les quelques
chariots de bagages et de munitions appartenant  l'arme libratrice.
Quant  la caisse, elle se dfendait toute seule: elle tait vide.
Plusieurs soldats napolitains dserteurs avaient rejoint dans la soire
du 14, et avaient donn des renseignements prcis sur la position des
troupes royales qui attendaient les librateurs  Calatafimi, non pas
les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.

On devait donc prvoir une premire et srieuse affaire pour le
lendemain. De ce combat allait dpendre sans doute tout le succs de
cette aventureuse expdition. Pour les Napolitains, la dfaite, c'tait
le dsarroi, le dcouragement et la dsertion. Pour les Garibaldiens, la
victoire, c'tait presque la certitude du succs dans tout le reste de
la Sicile. Mais aussi pour eux, la dfaite, c'tait le danger d'une
fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
arme de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: Vaincre ou mourir. Les
_picchiotti_ seuls n'taient pas aussi dcids, et ils songeaient sans
doute  la retraite plutt qu' la mort ou  la victoire; mais ils se
taisaient et attendaient.

Le 15, au matin, l'arme garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
arrivait  Vita qu'elle trouvait abandonne par les troupes
napolitaines. Ces dernires occupaient,  la sortie du village, une
suite de collines allonges, aboutissant  Calafatimi.

Cette chane prsente sept positions dominantes, successives. La route
se droule  leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un vritable dfil
entre les collines dont nous parlons,  droite, et les hautes montagnes
qui, sur la gauche, suivent la mme direction. Seulement, ces dernires,
quoique fort leves, descendent par une pente presque insensible vers
la plaine, de sorte que les sommets, trop loigns du lieu de l'action,
ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivire, qui
arrive obliquement  la route, venait la rejoindre  la hauteur du
premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait  cet endroit, tait
fortement occup par un dtachement de l'arme napolitaine. La route de
Trapani  Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
disparaissant dans les plis du terrain.

A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
s'taient dploys sur une petite colline  la droite du village, en
face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
tirailleurs napolitains abrits par des plantations et embusqus dans un
hameau situ entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.

Vivement ramens par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'arme
royale ne tardrent pas  regagner le sommet du premier mamelon,
poursuivis, la baonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
colonel Orsini mettait en batterie  ce moment,  cheval sur la route de
Calatafimi et  l'entre du ravin, deux pices de campagne battant cette
route et le moulin.

Arrivs presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
Garibaldi durent s'arrter pour reprendre haleine et attendre des
renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchs  terre, au
milieu des alos et des cactus, ils laissrent passer un instant la
grle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, 
peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
abordent  la baonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hte
de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
sommet du deuxime mamelon o sont masses d'autres troupes.
L'infanterie rsiste mieux, mais bientt elle suit l'exemple de
l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
deuxime mamelon. On voit  ce moment de fortes rserves dans la
direction de Calatafimi; elles se htent de rejoindre les troupes
engages.

D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxime
mamelon et l'enlvent comme le premier. Une petite maison, situe au
sommet, est immdiatement convertie en ambulance et occupe par les
chirurgiens de l'arme libratrice.

Un nouveau repos de quelques minutes tait devenu ncessaire; six
compagnies qui n'avaient pas encore t engages furent formes en deux
colonnes d'attaque, et se lancrent rsolment sur la troisime
position. L'arme royale tint un instant; mais, dborde par les
tirailleurs garibaldiens et attaque par le bataillon de chasseurs
gnois qu'entrane intrpidement son commandant Menotti, elle se met en
pleine retraite, cherchant  se rallier sur le quatrime mamelon qui lui
servait de base d'oprations. Elle y masse son artillerie et attend
l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engag toute leur arme.
C'est une lgion d'enrags qui tuent sans s'arrter, glissent sous le
canon, et dbusquent successivement les royaux des trois autres
positions. Menotti, un drapeau  la main, se prcipite au milieu des
masses napolitaines jusqu' ce que, bless au poignet, il soit oblig
de cder cet honneur  un officier de marine qui fut tu quelques
instants aprs. Ce n'est plus une retraite, c'est une droute complte.
Vainement le gnral Landi, qui commande les royaux, cherche  les
rallier. Traversant  la dbandade Calatafimi, o les _picchiotti_,
embusqus dans tous les coins, leur font prouver de grandes pertes, les
fuyards se prcipitent vers Alcamo, o les attendent encore des
volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligs, pour
fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
abandonnant morts, blesss, bagages, et une grande quantit d'armes,
couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
atteignent partout.

Les volontaires camprent sur le champ de bataille, et cette premire
victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
secours. En somme, les Napolitains s'taient bien battus, quoi qu'on ait
pu en dire, et l'arme de Garibaldi avait montr ce qu'elle pouvait
faire, ce que l'on devait attendre de gens dtermins et anims d'une
haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas t
brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgr
leurs chefs et quelques prtres qui, payant de leurs personnes,
cherchrent vainement  les enlever. Ils tiraient  distance, mais il
tait impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
lorsqu'il s'avanait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
effectif de quatre  cinq mille hommes, et l'arme libratrice comptait
environ mille huit cents baonnettes.

Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait  Calatafimi, o les blesss
avaient t dj transports dans la nuit; et, vers l'aprs-midi,
l'avant-garde marchait sur Alcamo, o l'arme la rejoignait le lendemain
17.

En arrivant  Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
ramass les corps des Napolitains tus la veille, et les avaient jets
dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
me charitable ne vnt les ensevelir. Il fallut l'arrive du gnral
Garibaldi pour rprimer cet acte de froce barbarie, et faire donner la
spulture  ces malheureux. Certes, disait un _picchiotti_, le gnral
Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie. Il
est triste de penser qu'il disait peut-tre la vrit.

C'est  Alcamo que le mouvement rvolutionnaire commena vritablement 
se dessiner. De nombreux messagers arrivaient  tout moment au gnral
Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorits
taient chasses et remplaces par les hommes du mouvement. Les gens de
Maniscalco s'clipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
siciliennes. Le clerg, vigoureusement lanc dans la voie des rformes,
employait son ascendant pour entraner les populations et les disposer 
l'action. Quelle diffrence, dj, entre ce que l'on appelait la poigne
d'aventuriers dbarqus  Marsala et les volontaires victorieux de
Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succs avait transform les
_flibustiers_ de Marsala en arme nationale.

Ce fut aussi  Alcamo qu'un semblant d'intendance commena 
s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant  celui des finances,
il resta le mme jusqu' Palerme, et mme longtemps aprs la prise de
cette ville. Qui ne connat cette heureuse lithographie de Raffet
qu'accompagne cet adage: Avec du fer et du pain on peut aller en
Chine? Garibaldi disait: Avec du fer et du pain on conquiert sa
libert! Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
l'exemple d'un dsintressement sans bornes et d'une sobrit  toute
preuve. D'ailleurs, l'argent et servi  peu de chose: il n'y avait
rien  acheter.

Un vnement assez curieux s'tait pass  Calatafimi, au moment de
l'entre de Garibaldi. Un jeune cordelier,  la figure intelligente et
enthousiaste, s'tait lanc vers le gnral, et, en lui donnant
l'accolade, lui avait tenu  peu prs ce langage: Frre, tu es le
sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la libert; mais cette libert,
tu nous l'apportes fltrie d'une excommunication. Tu es chrtien, nous
sommes chrtiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
cette bulle? Attends un instant. J'entre  l'glise, je vais prparer ce
qu'il faut, et, l, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
anathme maladroit, et rendrai  Dieu ce qui est  Dieu. Aussitt dit
aussitt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'tait son nom) entre  l'glise;
Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientt par celui qui
devait tre plus tard son aumnier particulier, il se laissa faire, et
le diable lanc  ses trousses fut exorcis par le cordelier.

On peut dire bien des choses  propos de cette anecdote; quant  moi, je
n'en garantis que la scrupuleuse vracit.

Le 18, la petite arme, bien rorganise, arrivait  Rena, aprs une
rude tape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient ralli la
colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
en arrire. Il craignait avec raison le dsordre que pourraient apporter
dans une attaque l'inexprience et souvent mme la frayeur de ces
soldats improviss. Il avait promptement jug leur valeur, et les
regardait dans une action comme un embarras plutt que comme une aide.
Cependant leur prsence autour de l'arme garantissait de toute
surprise, et leur feu pouvait gner et mme embarrasser les tentatives
de l'arme royale. Leurs tirailleurs clairaient de fait toute la
marche. On passa la journe du 19  Rena, et, dans l'aprs-midi, les
_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'arme rgulire,
attaqurent Ensiti vacu incontinent par une petite arrire-garde
napolitaine qui l'occupait.

Plus on avanait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
librale. Les _picchiotti_ commenaient  se runir en grand nombre et 
marcher moins isolment. Une partie fut enrgimente tant bien que mal,
et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
leurs postes de combat  l'avant-garde et  l'arrire-garde.

Partie dans la nuit du 19, l'arme venait s'arrter le 20  Piappo ou
Misere-Canone. L, le gnral Garibaldi eut de nouveaux renseignements
sur les oprations de l'arme napolitaine. Elle s'tait concentre aux
abords de Palerme, et occupait les crtes des montagnes voisines.
Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'taient
lances sur la route de Palerme  Trapani et Marsala, ainsi que sur
celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur tait
arriv des renforts et un gnral envoy par la cour de Naples. Une
nouvelle rencontre tait donc imminente, et cette pense ne fit
qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
nouveau succs. Le rgiment des _picchiotti_ partit le soir mme. Il
devait marcher sur le flanc de l'arme, qui s'acheminait elle-mme vers
Palerme. On avanait avec prcaution, prenant garde aux surprises. On
tait dj arriv  quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
fusillade se fit entendre. C'tait un engagement des _picchiotti_ avec
l'ennemi. Abords par les troupes royales, ils plirent d'abord sous le
choc; mais, valeureusement ramens au feu par leur colonel et quelques
officiers dvous, ils reprirent l'offensive, et,  leur tour,
arrtrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
et finit sans rsultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
Pilo fut frapp  mort au milieu de l'engagement. C'tait une grande
perte, car il tait aim et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
indisciplines. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
matine.

L'arme libratrice avait fait halte, prte  se porter au secours des
_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
importantes parvinrent au gnral Garibaldi; car, faisant volte-face, il
revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena  Parco.
Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
tait tellement obscure, que les hommes se distinguaient  peine
eux-mmes. La route, dfonce, arrtait  chaque instant la marche de
l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
pices  dos, laissant les affts seuls attels. Les troupes n'avaient
pas mang et taient harasses par cette longue et pnible tape 
travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persvrance fut
mise  une rude preuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
cess; un beau soleil fit bientt oublier aux volontaires les fatigues
de la nuit.

Le mont Calvaire est  environ cinq ou six kilomtres au-dessus de
Montreal. Une troite valle le spare des montagnes sur lesquelles est
situe cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
tout le vallon, et remontent de chaque ct jusqu' mi-cte. La route
royale, qu'avait quitte l'arme garibaldienne, passe du ct de
Montreal, trace dans le flanc des montagnes,  peu prs au tiers de
leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, tait
garde par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
immdiatement au-dessous du mont Calvaire,  deux kilomtres au plus de
distance, et la route qui conduit de Palerme  Parco, Piano, etc., se
droule sur le versant de la chane de montagnes dont fait partie le
mont Calvaire, qu'elle commence  gravir aprs avoir tourn Parco,
passant  mi-hauteur de la montagne. L'arme avait grand besoin de
repos, et quoique l'on manqut de bien des choses, on resta au bivouac
jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
s'engagrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
valle, avaient commenc  gravir le mont Calvaire. Aprs une fusillade
insignifiante elles se retirrent, et reprirent leurs premires
positions.

Le matin du 24, de bonne heure,  l'instant o l'arme nationale se
mettait en mouvement, on aperut sur la route de Palerme de profondes
colonnes s'avanant sur Parco. En mme temps on apprenait que les
troupes qui taient  Montreal excutaient un mouvement tournant par le
sommet de la montagne.

On ne tarda pas en effet  apercevoir leurs ttes de colonnes descendant
des plateaux levs qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaait l'aile gauche de
Garibaldi: videmment, son but tait de la couper.

Derrire les crtes d'o descendait l'arme de Montreal se trouve une
suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le gnral
Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
donn  l'aile gauche de tenir bon jusqu' la dernire extrmit. Une
section de deux pices places sur le mont Calvaire, une autre en
batterie sur la route, prenaient  revers tout  la fois les colonnes
venant de Palerme et celles de Montreal.

L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le gnral Garibaldi
drobait, grce aux sinuosits de la montagne, la marche de son centre
et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lanait
sur le versant des crtes les plus leves. Cette manoeuvre fut
accomplie au pas gymnastique et avec une rapidit inoue. Une heure ne
s'tait pas coule depuis le commencement de l'action, que la brigade
venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'arme
garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
aile droite compromise, et se trouvait elle-mme presque entirement
tourne par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
position menaante en arrire de ses lignes. Les Napolitains se htrent
alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
son ct, l'arme de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
sur Piano, o elle arriva  la nuit tombante. Chacun pensait que le
gnral allait profiter de ce premier et important succs pour se porter
rapidement en avant. Mais,  la stupfaction gnrale, l'artillerie et
les bagages reurent l'ordre de se sparer du corps d'arme, et de filer
grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
retraite.

Corleone est une petite ville situe de l'autre ct des monts
Mata-Griffone,  environ quarante  quarante-cinq kilomtres de Piano.
Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reues, se mit
immdiatement en marche, pendant que l'arme,  la faveur de la nuit,
se dirigeait elle-mme sur les forts de Fienza qu'elle atteignait vers
une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le gnral commandant
l'arme napolitaine avait runi toutes ses troupes dans Palerme. La plus
grande partie tait masse dans la rue de Tolde et au Palazzo-Reale;
d'autres taient renfermes dans la citadelle; deux ou trois bataillons
se trouvaient prs du mont Pellegrini, et, enfin, une division entire
gardait l'entre de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
suivre un ennemi qui paraissait fuir en dsordre. C'tait le rle
attribu au colonel Orsini. Garibaldi, de son ct, se drobant par une
marche de nuit dans les profondeurs des forts de Fienza, tournait le
mouvement de la colonne napolitaine de manire  arriver promptement aux
positions que l'ennemi abandonnait.

Ce projet, bien conu, et encore mieux excut, russit compltement. On
se rappelle la pompeuse dpche napolitaine annonant la fuite en
dsordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharne par une
division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la fort de Fienzza
le 25, au matin, et entrait  Marinero sans s'inquiter de la division
ennemie qui passait  quelques milles de cette petite ville.

On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrrent
souvent de la faiblesse et de la tideur. Le souvenir des affreux
traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'tait pas
fait pour les enhardir; mais ils se bornaient  s'enfermer,  ne pas
donner signe de vie, et il n'y a pas eu un tratre parmi eux. Un seul
homme pouvait compromettre le succs de cette audacieuse manoeuvre. Bien
plus,  Palerme, tout le monde savait l'arrive de Garibaldi pour le 26,
et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa  vendre ce
projet aux autorits napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
par d'autres troupes, les nafs soldats lancs plus navement encore 
la poursuite des dbris de l'arme libratrice. Ce qui montre combien
tout le monde tait d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.

Dans la nuit du 25 au 26, l'arme nationale quittait Marinero, et
marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
monts Gibel-Rosso. C'tait une bonne position militaire, et d'o l'on
pouvait dcouvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
mais qui n'eut pas de suites. L'arme passa le restant de la journe 
ce bivouac; dans la soire, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
vint se heurter contre ses vedettes, et, aprs avoir chang quelques
coups de feu, se replia sur la ville.

Ce fut l que le gnral Garibaldi prit ses dernires dispositions et
prpara l'attaque de la ville. Les munitions taient rares; il ne
restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
d'artillerie. L'arme avait bien grossi en nombre, mais les recrues
taient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
parmi les soldats vritables. C'tait donc avec seize  dix-sept cents
baonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
citadelle dfendues par une garnison de vingt  vingt-deux mille hommes.
Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas  se
faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
moins dans les premiers moments.

Le 26, dans la nuit, cette poigne d'hommes prenait les armes et
descendait imptueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
ce bourg et arrivait sans coup frir au pont de l'Amiraglio, dfendu par
un rgiment napolitain; le 27,  trois heures du matin, trente-deux
hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hsiter
sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les foraient  en
abandonner la dfense. L'arme avait t partage en trois colonnes
d'attaque: l'une commande par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
centre par le gnral Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivrent  la
porte de Palerme au milieu de l'incendie allum par les fuyards dans
chacune des maisons qu'ils taient forcs d'abandonner. A six heures le
faubourg tait pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
mille hommes, dfendait la gauche, du ct du mont Pellegrini; deux
mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
l'arme libratrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
ils taient  la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
gnral Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en mme temps, par ce
seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
Palerme, ramenant ses pices, aprs avoir drob adroitement sa marche 
la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
rveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
chassait si maladroitement.

On ne saurait se faire une ide du dsarroi dans lequel se trouvait dj
en ce moment l'arme royale, et du dcouragement que les dfaites de
Calatafimi et de Parco avaient apport mme parmi les soldats les plus
rsolus. En voici un exemple: aprs le passage du pont de l'Amiraglio,
un jeune volontaire, nomm Kiossoni, Messinois, et dont le pre avait
t longtemps vice-consul de France en cette ville, se prcipita, suivi
seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
boulevard,  gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
royales rentraient en dsordre. Aucun dfenseur n'y paraissait; mais,
arrivs au sommet, ils virent de l'autre ct,  une cinquantaine de
mtres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
casaques rouges, se dbandrent immdiatement dans toutes les
directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
s'ils ne rvaient pas.

Deux braves soldats napolitains taient rests seuls cerns dans une des
maisons du faubourg, et, brlant jusqu' leur dernire cartouche, ils ne
mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
dans l'arme de Garibaldi; ils furent parfaitement traits, et mme
fts par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
rage, ne savaient de quelle expression fltrir les compagnons qui les
avaient abandonns lchement.

L'aspect du faubourg tait pitoyable. Partout o passaient les
Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite prcipite
ne les empcha pas de commettre dans la ville les atrocits qui avaient
dsol le faubourg sur la route de Montreal.

Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
royales, s'apprtant  les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient t loigns de la
ville ou exils depuis longtemps par la police de Maniscalco.

Du reste l'expiation commenait dj pour ses agents. Plusieurs sbires,
qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et charps 
ct du Jardin des Plantes.

Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
salut dans la fuite, fut fusill par les siens qui le prirent pour un
transfuge.

Dans une petite et misrable habitation, prs du pont de l'Amiraglio,
vivait une pauvre famille; le pre, forc par les soldats royaux d'aller
leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tu
sur le coup. Un instant aprs, sa maison tait brle. Sa femme et ses
deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scnes qui plissent cependant
 ct de celles dont l'intrieur de Palerme va tre le thtre.




II


Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
le gnral Garibaldi, certain qu'il tait du courage et de la
dtermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
lui donner gain de cause vis--vis de troupes dmoralises, il faut se
rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
positions qu'occupaient les Napolitains.

Jadis entoure de fortifications assez imposantes qui existent encore
pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les cts les
plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
fois le dveloppement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
Abbate. C'est de ce dernier ct que l'arme de Garibaldi se prsentait
devant Palerme. Deux rues principales coupent presque  angle droit
l'espace occup par la ville. L'une, la rue de Tolde, part du bord de
la mer, prs de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
vient couper la premire  la place des Quatre-Cantons, presque au
centre de la ville, et aboutit  la porte qu'attaquait le gnral
Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties gales,
soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
runies aux deux extrmits de la rue de Tolde, le Palazzo et la
citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupes, si
Garibaldi pouvait, sans coup frir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
facilit  tous les habitants de se replier sur sa ligne d'oprations et
de s'y fortifier sans craindre d'tre eux-mmes surpris par les troupes
royales et fusills sans autre forme de procs. De plus, il empchait,
par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'oprations
qui tait la citadelle et surtout l'escadre.

Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laisses  la porte de
Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrtant un
instant pour se reformer en paisse colonne d'attaque, lancrent-elles
bientt plusieurs compagnies dans l'intrieur de la ville pour nettoyer
les petites ruelles qui viennent aboutir  la porte dont on venait de
s'emparer; tandis que le gros de l'arme se jetait, tte baisse, dans
la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
mouvement fut si nergiquement excut qu'en moins d'une heure la place
des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est 
l'extrmit, taient au pouvoir des volontaires. Vainement les
Napolitains avaient essay de les arrter en trois ou quatre endroits.
Par un choc irrsistible et presque sans tirer un coup de feu, les
casaques rouges, chargeant  la baonnette, les obligeaient  cder la
place et  se retirer en dsordre vers la citadelle ou vers le
Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
jusque-l, s'tait contente d'envoyer quelques boulets dans la
direction du faubourg attaqu, commenait  prendre une position plus
srieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
favorable  son tir. Mais deux frgates seulement parvinrent 
s'embosser; les autres, soit mauvaise volont, ce qui est probable, soit
impossibilit, manqurent leur mouvement et restrent spectatrices des
vnements. Ces deux navires, parfaitement placs et balayant la rue de
Tolde, commencrent immdiatement sur la ville un feu violent, qu'ils
continurent mme pendant la nuit. La citadelle, de son ct, ne
mnageait ni ses bombes ni ses boulets.

Les barricades commencrent immdiatement. leves par des mains
habiles, elles prirent en peu d'heures un dveloppement et un relief
incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le rseau.
La nuit, qui arriva  temps pour seconder les travailleurs, fut bien
employe par les deux partis; car les Napolitains, de leur ct,
tablissaient des retranchements  toutes les issues venant aboutir au
Palazzo-Reale et  la citadelle.

Dans cette ville prive de lumire, et o toutes les maisons semblaient
abandonnes, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
frappant les dalles des rues et quelques coups de feu changs au hasard
de part et d'autre.

De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolde
et clairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
deux heures du matin, plusieurs dtachements de volontaires commencrent
 s'avancer par les rues latrales dans la direction du Palazzo-Reale,
ainsi que vers la place de la Marine et le ministre des finances du
ct de la citadelle. Ce ministre tait occup par quatre bataillons.

La fusillade petilla bientt partout et la canonnade, qui ne tarda pas
 s'y joindre, donna  tous ces engagements partiels les proportions
d'une vraie bataille. Mais c'tait surtout aux abords du Palazzo-Reale
que le combat tait le plus vif.

Ou tirait  bout portant au milieu des flammes allumes par les bombes
et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
apparaissaient pour se joindre aux troupes librales. Ils ne trouvaient
sans doute pas la poire assez mre. Leurs maisons restaient
impitoyablement fermes, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
napolitaine; car ces dfenseurs de la royaut ne se faisaient faute ni
d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mmes, ni de piller
sans scrupule, et la plume se refuse  retracer les actes d'atrocit
commis par ces bandes effrnes.

Cependant deux colonnes taient parties en mme temps pour tourner les
positions de l'arme royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
Porta-Maqueda. L'une, commande par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
caserne des Quatro-Venti o il fait prisonniers plusieurs officiers
suprieurs et un rgiment.

Dconcertes par l'imptuosit de cette attaque, les troupes royales
commencrent  se replier en dsordre sur la place du Palais-Royal dont
les abords taient fortement gards. La place de la Cathdrale, qui est
un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
thtre d'un combat acharn. Le couvent des Jsuites,  l'angle de la
rue de Tolde et de la place de la Cathdrale, occup par un bataillon
de chasseurs  pied, est attaqu et enlev rapidement.

Le gnral Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus  obus et l'incendie. Le
palais Carini, situ en face, a le mme sort.

Les tours de la cathdrale elles-mmes servent de point de mire 
l'artillerie napolitaine.

On voit insensiblement les couleurs nationales apparatre partout. Les
fentres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
volontaires qui les dciment par leur feu.

On se bat  la fois au Palais-Royal,  la Cathdrale, dans la rue de
Tolde,  la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
quartier Paperito, o l'incendie, allum par les bombes de la citadelle
et de l'escadre, fait de rapides progrs. Dj beaucoup de dtachements
royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
la place de la Funderia. Ces dtachements sont assaillis dans leur fuite
par une grle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.

La place des Quatre-Cantons tait devenue dsormais la base des
oprations de Garibaldi. Le gnral Trr occupait le palais du Snat.
L'tat-major de Garibaldi tait partout et se multipliait pour faire
face aux exigences de la position. On commence  pousser quelques
barricades du ct de la place de la Marine, pour attaquer
vigoureusement la brigade qui la dfend. La fusillade devient trs-vive
entre le ministre des finances et les coins de rues qui lui font face.
Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campes au palais
taient bien et dment entoures et coupes. Compltement matre de la
partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
Garibaldi n'avait plus qu' se fortifier pendant la nuit, et  attendre
le lendemain. Palerme tout entier tait en insurrection. Les faiseurs de
barricades surgissaient de toutes parts.

A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
demie, le bombardement recommenait avec plus de fureur. On se battait 
la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.

Pendant la nuit, les barricades se multiplirent et prirent un relief
imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
Palais-Royal, o, de leur ct, les Napolitains se barricadaient de plus
en plus. Plusieurs bombes lances par l'escadre, vinrent tomber au
milieu d'eux et causrent un grand dsordre. Le 28, au matin, la
position des troupes royales tait celle-ci: treize  quatorze mille
hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes  la Marine et
plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
citadelle. Dans la journe, ils furent forcs d'abandonner toutes ces
positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
tait compltement dtruit. Tout le quartier qui est  l'est du
Palais-Royal brlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mler
aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
Palais-Royal, que les insurgs commenaient  dominer du sommet des
maisons voisines, et entre autres de l'Archevch. Partout les maisons
s'croulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
veille, fut employe  se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
lever du jour, plusieurs dcrets du gnral Garibaldi taient affichs:
ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
la garde nationale, nommaient une municipalit provisoire, faisaient
appel aux enrlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
passe sur le qui-vive du ct des Garibaldiens; on s'attend  une
attaque rsolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
d'Orsini, o elles ont t si bien joues. En effet, le lendemain matin,
elles viennent donner tte baisse sur la ville par la porte Reale, o
elles sont reues par les troupes de Bixio qui les forcent  la
retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux dlgus du gnral
Lanza se rendent  bord de l'_Hannibal_, o se trouvent runis galement
le commandant du _Vauban_ et celui d'une frgate amricaine. Garibaldi y
vient de son ct avec Crispi, le colonel Trr et Menotti. On ne peut
s'entendre, et l'entrevue est bientt termine. Cependant la convention
tacite d'armistice dure toujours.

Le lendemain 31, on annonce une trve de trois jours.

Plus de trois mille bombes avaient t lances sur la ville pendant le
bombardement. Le temps de l'armistice fut mis  profit par les
volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
furent compltes partout; les plus fortes reurent des canons. Quant
aux Napolitains, ils restaient bloqus au Palais-Royal et manquaient
totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
galement, et emporter dans les hpitaux, tous leurs blesss, et Dieu
sait si le nombre en tait grand! On apprenait, en mme temps, l'arrive
 Marsala d'un fort dtachement de volontaires qui venaient grossir
l'arme nationale.

Trois ou quatre jours se passrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
administrativement, lgislativement, militairement, financirement, et
le tout carrment et promptement.

Les dcrets se suivaient avec une rapidit inoue et, certes, on ne peut
accuser ses ministres d'avoir occup des sincures.

Enfin, le six, le retour du gnral Letizia, arrivant de Naples,
termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplac par une
capitulation en rgle.

Les troupes napolitaines devaient vacuer immdiatement toutes leurs
positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le mle, o
leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
dlai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
pouvoir devaient tre remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
jour mme o la citadelle terminerait son vacuation. Les troupes
campes au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer  la
citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes taient tellement frapps
de stupeur et dcourags qu'au moment de s'acheminer, ou plutt de se
faufiler dans ce rseau de barricades qui les sparait de la forteresse,
ils refusrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
rouges. Le gnral Garibaldi souscrivit  leur demande, et on vit cette
arme, avec artillerie, cavalerie, gnie, etc., dfiler tristement au
milieu d'une population exaspre, dont les regards, certes, n'avaient
rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
protection du reste bien superflue. A peine entres dans la citadelle,
ces troupes y furent consignes rigoureusement. Aussitt, d'ailleurs,
toutes les rues aboutissant  la forteresse furent mures jusqu' la
hauteur du premier et du deuxime tages, et les _picchiotti_,
montagnards, etc., vinrent d'eux-mmes s'installer autour des remparts,
afin d'viter toute espce de surprises.

Dj, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
pour l'vacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientt, sur
la rade, une quantit de vapeurs remorquant des transports. Les blesss
et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matriel,
ple-mle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
parurent peu touches de leur dfaite une fois qu'elles se virent sur le
pont des btiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
ont les et prises plutt pour des conqurants clbrant leur victoire
que pour des vaincus forcs, par une poigne d'hommes, d'abandonner une
des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient t appels 
dfendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'vacuation marcha
grand train, et bientt devait venir le jour o le pavillon national
serait arbor dans toute la Sicile.

Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rtrospectif sur tous ces
vnements, dont la marche rapide nous a fait ngliger une foule de
faits qui doivent tre constats. Plus de trois cents maisons, brles
dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
armistice, qu'un amas de dcombres encore fumants. On trouvait  chaque
instant au milieu de ces dbris, des cadavres  moiti calcins, car
les guerriers du roi de Naples avaient gorg femmes et enfants, et
pill, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
des Dominicains blancs fut saccag, incendi, et les femmes qui s'y
taient rfugies furent brles toutes vives. On repoussait  coups de
fusil dans les flammes celles qui cherchaient  s'chapper. Des actes
atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient  rappeler
leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
quelques-uns mirent mme le sabre  la main pour empcher ces infamies.
Voyant leurs ordres comme leurs paulettes mconnus, ils furent obligs
d'assister  ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
cathdrale, fut pill et brl. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
le 1er juin, que d'informes dbris menaant de crouler dans la rue de
Tolde. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la mme rue, taient
compltement dtruits. Il en tait de mme du palais du duc Serra di
Falco. Un Franais, M. Barge, avait cru, en plaant au-dessus de son
magasin nos couleurs nationales, qu'elles empcheraient sa maison d'tre
pille; un officier napolitain donne l'ordre  un clairon de monter
enlever le pavillon. Il est lacr, foul aux pieds; la porte de la
maison enfonce, et M. Barge, ross de main de matre avec la hampe mme
de son pavillon, fut emmen en prison sans autre forme de procs, tandis
que, naturellement, sa maison tait pille. Un autre compatriote, M.
Furaud, matre de langues, pre de six enfants, est assailli dans sa
maison, assassin  coups de baonnette; quant  ceux-ci, on les a
vainement cherchs, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
chancellerie fut viole, et les portraits de l'Empereur et de
l'Impratrice, qui se trouvaient dans un salon, dchirs  coups de
baonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
la rue qui mne  la Porta-di-Castro ont t incendis et pills. Celui
de Santa-Catarina, dans la rue de Tolde, a eu le mme sort. On estime 
plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont t assassins ou
brls. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exerce 
l'incendie et au pillage cette arme de triste mmoire. Ce ne sont ni
une ni deux maisons choisies; c'est tout le ct droit du faubourg, en
allant  Montreal, dans lequel les Napolitains ont laiss, par
l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.

Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
emmenaient  Naples les a vus compter et numrer leur butin dans une
partie de cartes improvise le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
de ces hros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
le pont.

Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortun
coutelier, ou quincaillier, est assailli  l'instant o il sortait sans
armes pour tcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
criaient la faim. A peine dehors, malgr toutes les explications qu'il
veut donner, il est saisi, garrott, et on se dispose  l'entraner pour
le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur pre. Une
dcharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisime est tu
d'un coup de baonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop 
citer. En parcourant ces maisons mutiles, ces dcombres sanglants, en
voyant,  et l, les extrmits des cadavres ensevelis sous les ruines,
les dbris de vtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
chacun de ces malheureux pouvait revenir  la vie, quelle longue file de
forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
arme qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
incendie!

Pendant les divers combats qui signalrent la prise de Palerme, les
pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'arme royale
doivent tre portes, au minimum,  deux mille hommes, tus ou blesss;
parmi eux se trouvaient plusieurs officiers suprieurs, entre autres le
commandant de la gendarmerie, gnralement dtest  Palerme, comme tout
ce qui tenait  la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
pertes avaient aussi t sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
grivement bless  l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
aprs d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
qui lui fracturait le bras presque  la hauteur de l'paule, au moment
o, envoy par le gnral Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
les troupes napolitaines oprant leur retour offensif, tait couch pour
longtemps sur un lit de douleur. Prs de trois cent cinquante soldats
taient tus ou hors de combat.

Plusieurs corps de volontaires s'taient fait remarquer par l'nergie de
leur courage. Les chasseurs des Alpes,  Palerme comme  Calatafimi,
firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
ils ont t superbes d'entrain et de fermet. Une seule compagnie de
trente-cinq hommes avait eu, depuis son dpart de Marsala, vingt-deux
tus ou blesss. Il se passa au milieu de ces combats un pisode qui,
tout en tant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.

En tte de beaucoup de dtachements de volontaires ou d'habitants de
Palerme se trouvaient des moines qui, la croix  la main, et payant de
leur personne, entranaient au feu jusqu'aux moins rsolus. Le _padre_
Pantaleone, que Garibaldi avait nomm son chapelain  Calatafimi, se
trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
Cathdrale,  l'angle de la rue qui passe devant l'archevch. Se
souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait nagure
si lestement conjure, notre moine guerrier, avec sa figure exalte et
intelligente, encourageait bravement son monde et il tait facile de
lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains  la besogne, ce
n'tait pas par timidit.

Cependant, malgr le feu soutenu des volontaires, la barricade
napolitaine attaque tenait toujours. Les balles allaient leur train,
dmolissant, par-ci par-l, quelques jambes, quelques bras, au grand
dsespoir de notre aumnier qui ne mnageait pas les anathmes 
l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chne d'au moins deux
mtres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
vigoureusement au-dessus de sa tte. Las, enfin, de cette fusillade qui
n'aboutissait  rien, notre chapelain s'lance, sans souci ni vergogne,
tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les tages successifs
au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arriv au sommet, se
met, dans son langage le plus sympathique,  faire aux soldats de
Franois II un discours appropri  la circonstance: il cherche  leur
expliquer brivement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
pour l'humanit, comme quoi Dieu la dfend, comment enfin la rsistance
est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la libert et que le Dieu
des armes marche avec lui.

Les soldats royaux, tonns de cet aplomb et du courage du prdicateur,
finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
refroidir. On en tait mme au plus pathtique du discours, lorsque le
capitaine qui commandait s'aperoit que les Garibaldiens, en gens bien
aviss, profitaient insensiblement de la situation et touchaient dj la
barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
ne bronche pas et lui envoie  bout portant un coup de fusil qui brle
son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'mouvoir, le
_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
la barricade. Les soldats se htent de dcamper et le capitaine est tu.
Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
ceinturon, le passe en sautoir, et, se prcipitant  la suite des
fuyards, il plante le tronon de sa croix dans le ceinturon du dfunt
capitaine en s'criant, de sa plus belle voix: Allez, allez, sicaires
d'un tyran, reporter  votre matre que le _padre_ Pantaleone a mis la
croix l o tait l'pe.

C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
soldats napolitains embusqus dans une construction commence presque en
face du ministre des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
soldats rallier eu toute hte un fort peloton qui tait au coin du
ministre. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur tre arriv
des choses graves et que leur position tant fort hasarde, vu la
quantit de projectiles qui pleuvaient dru comme grle, il tait de son
devoir,  lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
son ministre. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
arrire et traversa la place pour disparatre dans la btisse en
question. Quelques instants aprs, on le vit reparatre avec un bless
qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le mme voyage, trois
fois il ramena son homme; la dernire fois,  l'instant o il
franchissait sa barricade, la mme balle qui lui fracassait le bras,
tuait roide l'infortun pour lequel il se dvouait. Sans s'mouvoir, il
posa  terre son fardeau, lui rcita les prires des morts et s'en fut
ensuite  l'ambulance.

Un jeune volontaire vnitien, dj bless assez gravement  Calatafimi,
se prcipite  l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, 
coups de hache, de briser une petite porte latrale pouvant donner accs
dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
vient, en ricochant, clater au-dessus de sa tte et le couvrir de
gravats. En vain ses camarades le rappellent. Je ne suis plus bon qu'
tre tu, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
service. Exalts par cette intrpidit, deux d'entre eux le rejoignent
et cherchent  l'entraner. En ce moment, un canon de fusil passe par
une fentre immdiatement au-dessus de la porte et le malheureux reoit
le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.

Dans les rues qui mnent  la Piazza di Bologni, la lutte fut srieuse.
Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
Les malheureux habitants de ce quartier, perdus d'effroi, essayaient de
fuir dans toutes les directions, entranant femmes et enfants; ce
n'taient partout que gmissements et lamentations. Quelques hommes
dtermins se runissent en armes  l'angle d'une petite impasse, en
occupent la maison et s'y barricadent aprs y avoir donn l'abri 
quantit de femmes et d'enfants. Quelques instants aprs, cette maison
est attaque; mais on s'y dfend vigoureusement. Les femmes, reprenant
courage, font pleuvoir sur les assaillants une grle de tuiles, de vases
de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.

Une bombe vient s'abattre sur le toit, entrane le troisime et le
quatrime tages, et, en clatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
et des enfants. Quelques moments aprs, les flammes viennent se joindre
aux balles napolitaines.

De huit qu'ils taient, les assigs ne comptent plus que cinq hommes,
dont un bless. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le bless
et un de ses camarades grimpent au fate de l'difice qui menace ruine;
on y hisse, les uns aprs les autres, les malheureux rfugis, et,
lorsque tous sont  l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
rue inoccupe par l'arme royale, les trois braves gens qui continuaient
 lutter avec les royaux, battent eux-mmes en retraite, n'abandonnant
qu'une ruine ensanglante.

Ds le 8 juin, des dbarquements de volontaires s'effectuaient un peu
partout.

Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gnes. Elle se composait de
l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier command par le
capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
dont les volontaires taient commands par le colonel Baldeseroto.
Environ 3,000 hommes taient rpartis sur ces diffrents navires et
c'tait le renfort le plus considrable que l'on et encore reu. Medici
commandait en chef.

Partis  quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
diverses pour atteindre Cagliari o tait le rendez-vous gnral. Tous y
arrivrent heureusement, except l'_Utile_ et le btiment qu'il
remorquait.

Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse,  environ douze milles au large,
ces deux navires furent approchs par une corvette  vapeur battant
pavillon franais. Bientt un canot accosta et un officier, s'exprimant
parfaitement en franais, vint demander o l'on allait et offrir mme la
remorque de son btiment pour gagner les ctes de Sicile, si telle
tait la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
galamment. Le canot retourne  son bord; mais  peine est-il arriv
qu'un changement  vue s'opre sur la corvette de guerre. Les mantelets
des sabords, rapidement abaisss, laissent apercevoir les pices
dtapes et l'quipage en branle-bas de combat. Le pavillon franais
glisse le long de sa drisse et est remplac par le pavillon napolitain
en mme temps qu'un coup de canon  boulet signifiait aux deux navires
l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.

L'_Utile_ portait le pavillon pimontais et le _Charles and Jane_, celui
des tats-Unis. Les capitaines se refusrent  amener leurs pavillons,
mais ils durent se rsigner  se laisser emmener, non sans protester.
Quel triste moment eussent pass les marins de la _Fulminante_ (c'est le
nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancrent toutes les maldictions
que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
s'occupait de cette affaire, les autres btiments de l'expdition
atteignaient Cagliari, et, de l, mettaient le cap sur Castellamare,
dans le golfe de ce nom, o devait s'effectuer leur dbarquement. Le 18
juin, en effet, on apprit  Palerme l'arrive du convoi de Medici. Un
navire dbarquait ses troupes  Santo-Vito, et les deux autres 
Castellamare. Il est ais de se figurer l'allgresse gnrale en
apprenant l'arrive  bon port de cette petite division qui, outre trois
mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
quantit de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
immdiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!

Le gnral Garibaldi tait immdiatement mont  cheval pour assister au
dbarquement de ces renforts.

Mais, vers minuit, au moment o le calme commenait  se faire, grce 
la fatigue des musiciens et  l'enrouement des criards,  l'instant,
enfin, o les illuminations commenaient  s'teindre et les habitants 
s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
au large et vinrent clairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
Pellegrini, ainsi que les mtures des navires qui taient sur rade. A la
premire dtonation, chacun dresse l'oreille;  la seconde, on saute de
son lit;  la troisime, on est presque habill, enfin,  la quatrime,
les fentres et les portes commencent  s'ouvrir, les femmes  trembler
et les enfants  piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent  chaque carrefour, et
les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
corchent les airs les plus varis pour appeler aux armes les
volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquite, et le
commandant, en l'absence du gnral Garibaldi, commence  envoyer dans
toutes les directions des ordonnances  la recherche des nouvelles.

Quelle voix mystrieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
bientt qu'il n'est arriv que trois navires  Castellamare. Le
quatrime et son remorqueur manquent.

La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
l'entre du port de Palerme.

On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
croisire napolitaine, aprs s'tre empare du navire manquant et
qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
qui dbarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
dirigent vers le quai. On entend tomber,  et l, sur les dalles des
rues, les baguettes des fusils chargs par des mains encore
inexprimentes. Enfin, de sourds pitinements, venant du ct des
casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
l'me de toute l'arme est absente; le gnral Garibaldi est 
Castellamare.

Les dcharges continuent toujours, plus multiplies et plus rapproches.
Il est deux heures. L'inquitude est  son comble. On se voit dj  la
veille d'un nouveau bombardement.

Autour de la citadelle, on a peine  retenir les _picchiotti_ qui
veulent se prcipiter  l'assaut de ces remparts, dgarnis de leurs
engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
vnements qu'on suppose se passer au large. Enfin,  deux heures un
quart, un canot arrive  force d'avirons sur le quai, et un midshipman
qui en dbarque prvient que l'on ait  aviser les autorits que le
canon que l'on entend est celui d'une frgate britannique qui fait
l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
deux heures du matin,  quelques milles  peine d'une ville qui vient de
subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en moi, se
remet  peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
branle-bas de combat de nuit et exercice  feu! Et que dire de ces
pauvres soldats napolitains enferms dans la citadelle et non moins
inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
leur bicoque dsarme les imprcations et les cris de vengeance de leurs
ennemis!

Que ft-il arriv si l'on n'et pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
qu'eut t le rsultat de leur attaque, que de sang pouvait tre vers,
et pourquoi? Enfin,  trois heures du matin, tout tait rentr dans le
calme.

Le 20, au matin, le premier dtachement des volontaires dbarqus
arrivait  Palerme  cinq heures environ. C'taient deux magnifiques
bataillons de chasseurs  pied, parfaitement uniformes et bien quips,
arms de carabines rayes et paraissant remplis de gaiet et d'entrain.
Le 21 et le 22, le restant des troupes dbarques suivait le mouvement
et venait prendre ses casernements en ville.

L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant tait reu est
indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succdaient sans
interruption sur la route qu'il parcourait.

Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
avait t installe et fonctionnait avec activit. Bientt leurs deux
escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
rgiments de hussards.

Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient t brises
ds les premiers jours, et leurs dbris jets  la mer. Le 6 juin, un
dcret du gnral Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
les familles des volontaires tus pendant la guerre.

Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
apportait  Garibaldi un appui moral immense.

On avait appris les vnements de Syracuse et de Catane, qui taient
venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
volontaires.

Le 9, on avait connaissance de l'vacuation de Trapani par les troupes
royales. La prison d'tat du fort de Favignano, sur l'le de ce nom,
abandonne par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'le, qui
s'empressrent de mettre en libert tous les prisonniers politiques.

On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
avaient chass les prfets royaux et leurs troupes, organis leurs
gardes nationales et ouvert immdiatement des souscriptions dont ils
envoyaient les fonds au dictateur.

Tout allait donc pour le mieux, et l'vacuation, qui continuait grand
train, allait amener bientt la remise de la citadelle. En effet, le 18
au soir,  la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amen. Le
lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes taient
hisses en tte du mt de pavillon  la porte d'entre du fort qui tait
lui-mme remis aux dlgus du gnral Garibaldi, et occup
immdiatement par un poste de chasseurs des Alpes.

Il restait cependant encore vers le mle une certaine quantit de
troupes  embarquer; mais  une heure, les derniers hommes rejoignaient
les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
premires familles de la cit, taient: le prince Antonio Pignatelli, le
baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.

Toute la ville s'tait donn rendez-vous devant la citadelle pour les
recevoir.

Accueillis par des cris frntiques, les prisonniers furent ports,
plutt qu'escorts, vers les voitures o leurs familles les attendaient.
Un long cortge d'quipages, les musiques civiles et militaires de
Palerme, des dtachements de tous les corps de volontaires et de
nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
prisonniers taient littralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
abords du cortge, en tte duquel marchait, ou plutt gambadait, tout le
monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier  la robe de bure qui
envoyait  la fois des bndictions avec ses mains et des entrechats
avec ses pieds. C'tait, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne ft  l'unisson de
l'allgresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas 
dplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.

De nombreux dserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
partie demandant  tre incorpors dans les volontaires.

En rsum, le nombre des morts en ville tait de 573; celui des
volontaires, de prs de 300, et celui des Napolitains, de 5  600 tus
et 1,500 blesss.

Le chiffre des dgts dans la ville s'levait  plus de 30 millions.

Comme on pourrait taxer d'exagration le rcit des atrocits commises
par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
rapport du vice-amiral anglais Mundy.

A bord de l'_Hannibal_,  Palerme, 3 juin.

_Le vice-amiral Mundy au secrtaire de l'Amiraut._

Je vous adresse le rapport suivant sur les dgts et les morts causs
dans la ville par le bombardement. Les ravages sont pouvantables. Tout
un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est rduit
en cendres. Des familles entires ont t brles vivantes avec les
btiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocits. Dans
d'autres parties de la ville, des couvents, des glises et des difices
isols ont t dtruits par les bombes. On en a lanc onze cents de la
citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
sans compter les botes  feu, la mitraille et les boulets.

L'armistice  t indfiniment prolong, et l'on espre que les
puissances europennes s'interposeront pour empcher une plus longue
effusion de sang.

La conduite du gnral Garibaldi, pendant l'action et depuis la
suspension des hostilits, a t noble et gnreuse.




III


C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
monde se levait, aspirant  pleins poumons l'air de la libert. Ses cent
quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunment, et
s'en donner  crier: A bas Franois II! A bas les Napolitains! sans que
le moindre sbire vnt leur mettre la main au collet et les conduire,
avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
cachots bien noirs et bien infects.

Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les dserteurs, il
ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
roi Franois II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
domination napolitaine, une quantit innombrable de jeunes patriotes de
huit  douze ans,

    La valeur n'attend pas le nombre des annes,

avaient attaqu,  grands coups de cailloux et de marteau, les deux
statues de Franois II et de son pre que, dans un moment d'panchement,
la ville de Palerme avait fait lever sur la promenade de la Marine. En
moins d'une heure, elles taient rduites en morceaux et leurs dbris
jets  la mer. On avait seulement conserv les deux ttes, dont l'une,
je ne sais si c'est celle du pre ou du fils, fut coiffe d'une tte de
boeuf  laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
Ces trophes furent promens par la ville avec grand renfort de fuses
et de ptards, et le soir ce fut le prtexte d'une immense promenade aux
flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!

A partir de ce bienheureux jour, la ville commena  dpouiller sa
parure guerrire. Les dalles, amonceles en barricades, durent
rechercher leur ancienne place et les rintgrer. Quelques-uns des
canons qui armaient ces fortifications passagres rentrrent 
l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
tat de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
destruction auraient t bien plus dangereux pour leurs propres
artilleurs que pour l'ennemi. Aprs avoir servi longtemps  amarrer les
bateaux sur le port, ils s'taient vus, une belle aprs-midi, dterrs
et plus ou moins volontairement forcs de reprendre de l'activit. Les
malheureux taient hors d'ge cependant, et, certes, avaient bien mrit
les invalides  perptuit. Il y en avait un qui datait de 1666.

Toute la population, affaire, recommenait  circuler avec plus
d'entrain que jamais, ple-mle avec les _picchiotti_ et les volontaires
garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement tait pass, si l'on ne
craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'tait pas encore 
l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
Sicile, qu'on tait presque tomb de Charybde en Scylla.

Les braves volontaires de Garibaldi eux-mmes y regardaient  deux fois
avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de dsinvolture
et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
promenaient partout leurs escopettes charges, amorces et armes. De
quelque ct que l'on se tournt, en avant, en arrire, sur le flanc
droit ou sur le flanc gauche, on tait toujours sr d'tre regard en
face par une arme  feu quelconque, au chien relev,  la petite capsule
brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualits de ces armes,
qui partaient trs-volontiers au repos, leur voisinage tait peu
agrable. A tout instant on entendait, dans les rues, des dtonations
qui faisaient courir le monde: c'tait toujours un _picchiotti_ tourdi
qui, ici, venait de casser la jambe  un homme, l, de tuer une femme
allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
nes ou de briser les vitres d'un magasin.

Dans la campagne, c'tait mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
aurait rougi de ne pas se montrer arm jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
jusqu'aux marachers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
compagnie d'une canardire ou deux. Cela a dur longtemps; mais les plus
belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commena
par leur signifier qu'ils n'eussent  circuler dans la ville qu'avec
leurs chefs particuliers. Un caporal tait, au moins, de rigueur. Puis
on les engagea  aller promener leurs armes dans les montagnes, o le
grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, 
ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
dans les troupes rgulires, ou dans la lgion anglo-sicilienne. Mais
c'tait une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
N'y avait-il pas l, tout prs, avec son grand air et sa libert, la
montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
de lcher par monts et par vaux tous les voleurs, galriens et autres
gens dclasss qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.

Ds le lendemain de l'vacuation, un dcret municipal appela toutes les
corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
pinces disponibles,  la destruction de la citadelle. Elle devait tre
rase de fond en comble afin d'ter  tout jamais  une tyrannie
quelconque l'envie, l'ide, ou la possibilit d'un nouveau bombardement.
C'tait quelque chose de curieux que l'entrain, et, en mme temps,
l'inexprience qui prsidrent au commencement de ce travail.
L'affluence tait telle que les travailleurs, agglomrs les uns sur les
autres et en masse serre sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
fut oblig de faire des catgories. Un jour, c'tait le tour des cochers
de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce ft, on n'et pas
trouv un vhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
ddaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'tait le tour des
congrgations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
moines, de dominicains, voire mme de prtres, marchait militairement au
son d'une musique bruyante et de tambours fls; arms, qui d'une
pioche, qui d'une pelle; les petits sminaristes avaient la spcialit
des mannequins et des paniers  gravats. Tout cela hurlant: _Viva
Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbs titrs et autres se
contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
jeter des bndictions  la foule qui, la bouche bante, les regardait
dfiler.

Un coup de canon annonait l'ouverture et la fermeture des travaux.
Aussitt la premire dtonation, un nuage de poussire couronnait la
citadelle, et ce n'tait plus, aux environs, qu'une avalanche et une
pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
troubla la fte; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
dans les dcombres se prirent  clater, et  tuer ou blesser quelques
travailleurs. L'enthousiasme des dmolisseurs s'en ressentit et, 
l'avenir, des ouvriers seuls procdrent  cette destruction. A chacun
son mtier. Mais s'il tait facile de dmolir, il tait moins ais de
rparer. C'est  grand'peine que plusieurs rues commenaient  devenir
praticables. De tous cts il fallait solidifier des difices menaant
ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrs compltement,
n'offraient plus la possibilit d'aucune rparation. Tels taient le
palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina tait devenue
impraticable  la hauteur de la rue de Tolde. Les gouts, effondrs,
s'taient transforms en prcipices dont il fallait se garer avec soin.
Une fois les illuminations teintes, il n'tait pas prudent de se
hasarder dans ces parages sous peine de chutes dsagrables.

Il existait  Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
dpt d'enfants trouvs. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
Un beau jour, grce  un officier anglais, tout cela fut embrigad,
embataillonn, et on vit ce diminutif de rgiment, gravement arm de
balais emmanchs dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb  la porte d'un couvent
quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
carrment au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant,  la
procession et  servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
avec les brigades expditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.

La libert est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
Palerme en usa-t-elle pour triller de main de matre ces pauvres
volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les tablissements
publics, les cafs et les restaurants. Presque immdiatement, le prix
des consommations doubla. Il en fut de mme pour tous les objets
ncessaires  la vie et  l'habillement. Quelques dcrets cherchrent 
arrter, mais en vain, cette tendance  la rapacit, naturelle aux
boutiquiers de toutes les nations, et les librateurs garibaldiens
furent corchs avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
taient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
fchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais arme ne
souffrit avec plus de modration les exigences de cette race de Banians.
Peu de troupes, quelque rgulires qu'elles fussent, auraient montr
autant de patience et de respect pour la proprit.

De dplorables scnes vinrent aussi,  ct de ces vnements
hro-comiques, attrister les honntes gens et les vritables patriotes.
D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
prtexte de dtruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerait
impunment. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolde, un
malheureux tait massacr  la porte d'un pharmacien qui lui avait
impitoyablement ferm sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
Garibaldiens essayrent de le sauver, et allrent mme jusqu' dganer.
Menacs dans leur existence par cette cohue meurtrire, ils durent se
rsigner  laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
encore, fut tran et prcipit  la mer.

--C'tait un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!--C'tait
fini.

A ct du pont de l'Amiraglio, prs du cimetire des supplicis, l o
commencrent les Vpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
impitoyablement immols. Le lendemain, les cadavres de ces infortuns
taient encore  l'endroit o ils avaient pri,  moiti ensevelis sous
des moellons et des pavs.--C'taient des sbires.--En tes-vous
sr?--Je crois bien: celui-l tait receveur pour les chaises  la
petite glise de la piazza Marina.

Sur ladite place, vers les onze heures du soir,  l'instant o les
cafs, encore pleins de monde, retentissaient de gaiet, on entend un
cri dchirant, un suprme appel  la piti. Personne ne se drange. Un
gamin venait de crier: C'est un sbire qu'on corche. Le lendemain, au
matin, un cadavre tait tendu au milieu de la place, la face contre
terre, perc de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
poussaient du pied, et toujours: C'est un sbire!

A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
rfugis dans une maison, y furent guetts avec une persistance digne de
tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
ignorait le sort. L'inquitude, pour lui, tait pire que la mort. A
peine dehors, il est assailli, entran sur le boulevard; on lui passe
une corde au cou, et, quelques instants aprs, perc de coups de
couteau, le crne bris  coups de pierres, son cadavre tait jet dans
un foss rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit,  sortir,
croyant une vasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
coutelas le clouait contre la porte mme, et son cadavre allait
rejoindre le premier.

Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
viol.

Une Franaise, madame D..., habitant Palerme depuis de longues annes,
avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
la vie tait menace. Force de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
sortir, sa vie y tant en sret. Mais lui aussi tait pre, et, sans
nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
venue,  gagner son domicile pour embrasser sa famille.

A mi-chemin, il fut reconnu et massacr. A quelques jours de l, la
femme et les enfants vinrent  leur tour chercher asile chez madame
D..., alors dbarque du _Vauban_; Palerme tait au pouvoir de l'arme
librale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
quatrime, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dgana et prit bravement sa
dfense, elle tait assassine avec son enfant.

Madame D... tait encore sous l'impression de ce triste vnement,
lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolde, le gnral Garibaldi
descendant  la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
dconcerter, elle l'aborde et lui dit: Gnral, j'ai chez moi la
malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassin il y a dix
jours, et, tout  l'heure, sans un des vtres, cette malheureuse et ses
deux enfants prouvaient le mme sort.

--Madame, rpondit le gnral, venez au palais dans une heure, je vous
couterai.

Effectivement, une heure aprs, madame D..., accompagne de la femme du
sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
nationale lui refusait impitoyablement l'entre, lorsque, heureusement,
un aide de camp survint et immdiatement l'introduisit auprs du
Dictateur.

Pendant le rcit de ces horribles dtails, le gnral Garibaldi tenait
les yeux fixs sur la pauvre femme dont le dernier enfant, g de onze
mois, tait envelopp dans un chle qu'elle serrait sur sa poitrine.
Aprs quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le chle
qui entourait la pauvre petite crature endormie sur le sein de sa mre:
Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
ma protection et je ferai en sorte de rparer, autant qu'il est en mon
pouvoir, de tristes vnements indpendants de ma volont.

Elle resta au palais o on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
 ses besoins et, plus tard, le gnral la fit entrer dans un couvent
avec ses deux enfants.

Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se rfugier au
Palazzo-Reale, furent traites de la mme manire.

Cependant la partie saine de la population finit par s'mouvoir de ces
actes barbares. Des dcrets parurent, svres et fermes. Ce remde fut
inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
convaincu d'avoir frapp d'une arme quelconque qui que ce ft, d'avoir
cri haro ou ameut la population contre quelqu'un, d'avoir arrt
illgalement quelque personne que ce ft, passait de suite devant un
conseil de guerre qui, sance tenante, prononait le jugement,
excutoire dans les dix minutes.

Le jour mme o ce dcret tait affich, un assassinat avait lieu prs
du march: le coupable, arrt, tait pass par les armes  trois heures
de l'aprs-midi, sur la place de la Citadelle.

Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
de la Marine.

Ds lors, ces scnes de cannibales devinrent plus rares.

L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait t
mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
d'annes qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bnfice de la
rvolution projete et qui, pendant longtemps, lors des vnements
rvolutionnaires de Sicile, avait command ses gurillas dans la
montagne, rentrait  son quartier, revenant de Palerme o il avait dn
dans sa famille. Il est abord par un de ses volontaires qui lui rclame
quelque argent. Le commandant lui rpond qu'on ne lui doit rien et qu'on
ne lui donnera rien. Un instant aprs, trois coups de feu l'tendaient
roide mort. Toute la population palermitaine s'mut vivement de ce
nouvel acte de frocit; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
arrter le meurtrier qui fut fusill sur la piazza de la Bagheria.

On a parl aussi vaguement,  cette poque, d'une tentative d'assassinat
sur la personne mme du Dictateur. Ce fait est certainement controuv.

Les volontaires continuaient  arriver en foule de toutes parts. Ce
n'taient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'taient de
beaux soldats bien quips, bien arms. Ils ressemblaient,  s'y
mprendre,  des rgiments pimontais, dont ils portaient le costume,
lgrement modifi. Beaucoup mme de leurs officiers se souciaient si
peu de laisser paratre leur nationalit qu'ils conservaient l'uniforme,
et jusqu'au numro de leur rgiment. Il est probable, ou du moins on
doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
taient en disponibilit. Mais ce n'tait certainement pas pour
infirmits temporaires qu'ils taient rforms, car les uns comme les
autres taient gnralement des gaillards solides. Il ne se passait
presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
dbarqut dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
regorgeaient-elles d'uniformes tranges et varis: une douzaine ou deux
de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
Anglais en assez grande quantit, puis des officiers de toutes les
nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
songer  les utiliser et  les acheminer sur divers points de la Sicile.

Dans beaucoup de localits, bien des choses allaient un peu de travers.
On se permettait quelques escapades  l'gard des propritaires. On ne
se privait mme pas,  l'occasion, de les tuer, de les brler et de les
piller par-dessus le march.

Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
municipalit, ces espigleries se commettaient tranquillement et
paraissaient devoir rester impunies. Depuis le dpart des Napolitains,
on avait organis quelques rgiments; on les forma alors en brigades. Le
gnral Trr prit le commandement de la premire division, qui devait
traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
Catane. La seconde, commande par le gnral Bixio, devait suivre aussi
la route de l'intrieur, mais par la montagne. La troisime, sous les
ordres du gnral Medici, devait prendre la route maritime de Palerme 
Messine.

Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
division du gnral Trr se formait en bataille sur la place du
Palazzo-Reale, o le gnral Garibaldi la passait en revue, et, vers les
sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pices de
campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
munitions; les caissons taient reprsents par de simples charrettes
ornes de petits pavillons. Toute cette division avait nanmoins bonne
tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait normment
de bonne volont. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
bataillon de chasseurs  pied pimontais, un bataillon de Suisses ou
Bavarois, presque tous dserteurs de l'arme royale, et une belle
compagnie de tirailleurs indignes. Toutes ces troupes avaient une tenue
assez rgulire en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
pantalon de toile. Le kpi pimontais figurait aussi gnralement comme
coiffure. Mais, pour le fourniment, c'tait une autre affaire. Chacun
avait organis son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
en sautoir tait le plus gnralement employe. On voyait des bidons de
toute espce, des cartouchires de modles varis, mais le tout arrang
de la manire la plus commode.

Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
Missilmeri, qui devait tre sa premire tape. A son passage dans les
rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
que c'taient ces volontaires qui allaient dcider en dfinitive du sort
de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
relever sur leur route le drapeau de l'ordre renvers en plusieurs
endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
la Sicile occups par les troupes napolitaines. Le gnral Trr, qui les
commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientt l'arracher, pour
quelque temps,  sa division. Plusieurs jours aprs,  la mme heure, le
gnral Bixio partait aussi avec sa brigade.

Cette dernire tait beaucoup moins forte que celle du gnral Trr.
Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-l, quelques dizaines de
moines dfroqus, portant haut la tte et maniant certes mieux leur
fusil qu'ils n'avaient mani le goupillon; mais, en rsum, cette
brigade paraissait plus homogne que la division du gnral Trr. Elle
n'avait pas d'artillerie, et possdait seulement quelques guides pour le
service d'tat-major du gnral. Sa mission tait de rprimer
vigoureusement les dsordres qu'elle rencontrerait sur son itinraire et
de courir sus, sans misricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisime corps, celui de
Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme  Messine et
devait se runir,  un endroit donn, avec celui de Bixio.

On avait install,  Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
dj admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient t offertes par
les glises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pices
qu'il n'en aurait fallu  une arme de cent mille hommes, et cependant
il en restait encore une telle quantit que, les jours o elles se
mettaient en branle et aux grandes ftes, c'tait un vacarme  ne pas
s'entendre.

On fut un jour bien tonn en rade. Une embarcation du port, toute
simple d'apparence, poussait du dbarcadre et se dirigeait vers
l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
rouge, taient  bord de ce canot qui, bientt, accostait l'amiral
anglais.

Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
gouvernement n'tait pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
des stations trangres sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant pimontais qui le
salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
lui furent rendues avec empressement, mais toujours en cartant le
caractre officiel. A cette poque aussi, le _Franklin_, capitaine
Orrigoni, fut envoy en mission sur la cte Sud. Il devait toucher 
Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
Passaro. Il tait charg de rapporter les fonds offerts par les
provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain charg de
boulets et de canons, chou entre Alicata et Terranova. Il devait
aussi,  son retour, cooprer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
_Lombardo_  bord duquel une corve de marins et d'officiers du gnie
maritime avait t envoye pralablement de Palerme, et enfin y amener
les dlgus de toutes les villes du littoral.

Il serait trop long d'numrer tous les dcrets et tous les changements
de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
mais on cherchait cependant  faire pour le mieux. L'exprience seule
manquait. On n'est pas parfait. Cette arme d'hommes dtermins manquait
d'organisateurs. C'est  grand'peine si le service mdical avait pu tre
install dans les diffrents corps. Celui de l'intendance tait tout 
fait incomplet. On procdait, autant que possible, par rquisitions.
Elles taient payes par le trsor municipal; celui de l'arme tait
trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur tre
pay en arrrages, lorsque l'tat de la caisse le permettrait. Quant au
service des hpitaux et des ambulances, c'tait encore, il faut
l'avouer, ce qui laissait le plus  dsirer. La population palermitaine
y mettait peu du sien, et l'empressement tait minime pour recevoir les
blesss dans les maisons particulires ou leur porter des secours, soit
en nature, soit en argent. Dj mal organiss, les hpitaux eux-mmes,
accabls par ce surcrot de malades ou de blesss, n'offraient presque
aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
pansements.

On ne se serait jamais imagin, certes,  voir l'gosme de la
population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
au moins, de leurs librateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
service ne surveillait les hospices ni les blesss  domicile. Ce qui
est pire encore, ils taient le plus gnralement oublis dans la
rpartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
grande partie taient obligs de se contenter de bien peu; heureux
encore lorsque le linge ne venait pas faire dfaut aux blesss.

La garde nationale avait t organise ds l'entre de Garibaldi dans
Palerme; mais elle tait gnralement assez mal vue par lui. Il
n'apprciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait tre
appele  rendre dans un moment donn. Le Dictateur disait qu'il lui
fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
fermet en plusieurs circonstances difficiles.

Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
sortaient de cette foule arme de toutes sortes de choses et claire
par des torches au reflet rougetre et sanglant. Un malheureux, dj
bless  la tte, tait tran, la corde au cou, par un horrible
Quasimodo, espce de bte froce, bossue, tortue et bancale.

Les misrables qui entouraient la victime brandissaient  chaque instant
sur sa tte des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
forte fuse en s'lanant dans les airs.

En voyant ce rassemblement  l'aspect sauvage, le poste de la garde
nationale prit les armes et,  l'instant o, arrivs vis--vis le
Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
le chef du poste se jeta rsolument, le sabre  la main, sur ceux qui
serraient de plus prs le pauvre diable; ses soldats en firent autant
pour les autres, jouant un peu de la baonnette par-ci par-l. Eu
quelques moments la place tait libre; les torches, abandonnes par
leurs porteurs, gisaient  terre et les fuyards disparaissaient en toute
hte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime tait reste aux
mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baonnette dans
la joue et un coup de couteau dans l'paule. C'tait, du reste, un assez
triste personnage, pis qu'un sbire; c'tait un tratre qui avait vendu
ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgr cela,
Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
faisait embarquer sur un btiment en partance pour Naples.

Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
nationale plus srieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
aussi quelquefois des manifestations.

La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
voyez une longue procession de promeneurs  pied, en voiture,  cheval,
qui viennent dfiler sous les fentres de l'autorit, ou mme tout
simplement se poser devant elles avec calme, y sjourner quelques
instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
mlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fter
l'arrive d'un gnral ou d'un tranger de distinction. Dans ce cas, les
plus hupps des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
noble gnral ou tranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
Alexandre Dumas, qui tait log au Palazzo-Reale, ne put l'chapper, et
fut le hros d'une crmonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
une aprs-midi, encombrer brusquement la place vis--vis ses fentres,
et s'gosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--Qu'est-ce que Dumas?
disait l'un  son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
frre du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
accabl de richesses qui vient mettre  la disposition de la libert
sicilienne ses sujets et son vaisseau. Il va sans dire que la plus
grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
dans la classe vulgaire qui, gnralement, ne sait pas lire, en Sicile,
il n'est pas tonnant que la majorit ne connt pas, mme de nom,
l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mmoires de Garibaldi_. En somme,
Dumas se prta galamment  l'ennui de la rception qui suivit la
manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais dfaut,
et renvoya tout le monde content, mme les musiciens qui terminrent la
crmonie par une srnade, et auxquels il dut,  en juger d'aprs leurs
figures panouies, distribuer quelques-uns des trsors de
_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours aprs, Dumas quittait Palerme, et
faisait route, avec la brigade de Trr, pour Caltanisetta et Girgenti o
son yacht devait le reprendre. Ce fut un dpart tout militaire. Il y
avait l Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
moins barbus, le sac au dos, le fusil  deux coups sur l'paule, et
chacun avec un rtelier vari  sa ceinture.

Il tait trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
anglais en claireurs, et le pilote du yacht  l'arrire-garde. Mais
revenons  Palerme.

Pendant que tous ces vnements se passaient, la ville avait repris son
animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brill beaucoup,
avait un certain essor, grce aux volontaires. On se croyait enfin pour
toujours dbarrass des Napolitains. Cependant, une vague inquitude,
cause par les nouvelles de l'intrieur, courait dans les classes
leves. Il ne fallut rien moins que le dpart des colonnes mobiles pour
calmer un peu certaines craintes, peut-tre exagres, mais certainement
motives par les vnements de Modica, Caltanisetta, etc.

Malgr toutes ses proccupations militaires et les ennuis que lui
causaient ses embarras ministriels, le Dictateur n'en trouvait pas
moins encore le temps de runir ses municipalits pour essayer, sinon
une rorganisation complte, du moins un attermoiement qui permt
d'attendre, avec une certaine tranquillit, une poque plus calme. Le
gnral Orsini, ministre de la guerre, faisait de son ct tout son
possible pour organiser et mettre en tat quelques batteries d'obusiers
de montagne et de pices de campagne dont l'arme libratrice avait le
plus grand besoin. On formait aussi deux rgiments de cavalerie, et les
remontes avaient fini par produire un assez bon rsultat pour esprer
que l'on pourrait mme dpasser ce chiffre.

Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
chaque jour, le gnral Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.

A cet effet, ds trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
marche et se trouvrent bientt runies sur le terrain de manoeuvres. Il
est impossible de donner une juste ide de ce spectacle. L'emplacement,
par lui-mme, est quelque chose de magnifique. D'un ct la mer, de
l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
vives et les plus harmonieuses; du ct de la campagne, la promenade de
la Favorita et la fertile valle de la Conca-d'Oro. Les curieux taient
en petit nombre. On ne se lve pas d'aussi bonne heure  Palerme, et le
gnral Garibaldi, peu dsireux d'une nombreuse assistance, avait song,
avant tout,  la sant des soldats en ne les exposant pas aux
intolrables chaleurs du milieu de la journe. Parmi les troupes qui
dfilrent devant le gnral on remarquait surtout,  leur belle tenue,
les corps toscan et lombard; la lgion anglo-sicilienne y tait
reprsente par son bataillon de dpt. Quant aux recrues, elles
n'taient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
mme n'taient pas armes. Telle qu'elle tait, cette arme comptait
encore douze  treize mille hommes. Le dfil eut lieu aux cris de _Viva
la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est  remarquer
que ce dernier nom ne venait jamais qu'aprs celui de Garibaldi.

Le lendemain de cette revue, le gnral Trr revenait  Palerme, forc,
par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
s'embarquer immdiatement pour Gnes et aller prendre les eaux que
l'tat de sa blessure rclamait.

Un nouveau dcret du Dictateur venait aussi,  cette poque, confisquer
au profit de l'tat les biens d'une foule de congrgations religieuses
plutt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
avec le nouvel tat de choses. C'taient, entre autres, les Jsuites et
les congrgations du Saint-Rdempteur. La municipalit vint aussi offrir
 Garibaldi, en mme temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
de l'annexion; que cette mesure seule ramnerait le calme et la scurit
dans le commerce et l'industrie, en mme temps qu'elle permettrait de
rprimer vigoureusement les excs qui, dans certains districts,
ensanglantaient la rvolution sicilienne. Le gnral se montra
trs-reconnaissant du droit de cit qu'on lui octroyait, mais, quant 
l'annexion, sa rponse, quoique longue, pouvait se rsumer en quelques
lignes:

Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
et, tant que l'Italie entire ne sera pas runie et libre, rien ne sera
fait pour une seule de ses parties. Ce qui n'empcha pas les
mcontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
afficher dans quelques rues, sur les portes et fentres, de vastes
pancartes blanches, portant:--Votons pour l'annexion et
Vittorio-Emmanuele!

La demande du conseil municipal exprimait-elle sincrement le voeu de la
nation? C'est ce que l'avenir prouvera.

A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et  la
libert en invoquant ... l'exemple des Vpres siciliennes. Le moment
tait en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'tait une
grande preuve de tact et de bon got! Montrons-nous, disait-il, les
dignes fils des hros qui dlivrrent jadis leur patrie! Je ne sais si
les Palermitains avaient conserv un culte trs profond pour ces hros
d'un autre ge, mais la proclamation ne fit lever que les pauls chez
tous ceux qui la lurent.

On avait espr  Naples que la promesse d'une constitution et
l'adoption des couleurs italiennes par Franois II feraient sensation 
Palerme et dans la Sicile, et ramneraient quelques esprits au
gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme,  Naples, et les btiments
de guerre napolitains, salurent seuls ces modifications  une politique
 jamais repousse par l'opinion publique. Quant  Palerme et  la
Sicile, la nouvelle y passa tout  fait inaperue; ce ne fut pas
cependant la faute du gnral qui la fit afficher partout; elle reut
le mme accueil que la proclamation de l'habile pangyriste des Vpres
siciliennes.

Le moment approchait o l'arme libratrice allait sortir de
l'immobilit et reprendre l'offensive. Il tait fortement question de
l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
indpendantes. Quatre forts transports  vapeur avaient t achets par
le gnral Garibaldi et on se disposait  les armer aussi bien que
possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possdait dj, une petite
escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes  la fois. Trois
nouveaux btiments vinrent encore bientt l'augmenter. Un matin, la
population des quais fut stupfaite de voir apparatre l'une des plus
jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon  la corne, mais
le guidon parlementaire au mt de misaine. Elle approchait toujours,
traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
instants aprs, son pavillon tait amen et remplac par les couleurs
italiennes. Le gnral Garibaldi se rendit  bord, et reut le btiment
qui lui fut remis par le commandant et la presque totalit des
officiers. Quant aux matelots, ils furent dbarqus, et la plupart s'en
retournrent  Naples. Un nouvel quipage fut form immdiatement, un
commandant nomm, et le _Vloce_ repartait de suite en croisire, pour
revenir, vingt-quatre heures aprs, avec deux prises napolitaines,
l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'tait donc un vrai btiment de
guerre ajout au matriel naval dont pouvait ds lors disposer le
gnral Garibaldi.

Trois jours aprs, l'on apprenait l'arrive de la colonne Medici 
Barcelona et la marche en avant du gnral napolitain Bosco.

C'est  Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
ville va devenir le thtre de nombreux et intressants vnements.




IV


Messine,  peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
contre-coup immdiat des vnements de Palerme. Plusieurs fois ravage
par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
qui fit prir plus de quarante mille personnes, elle est construite en
amphithtre sur le bord de la mer et  peu prs au milieu du dtroit
qui porte son nom. Cette ville est partage, dans le sens de sa
longueur, par deux grandes voies parallles au quai du port, la strada
Ferdinanda et le Corso. Une quantit d'autres rues coupent ces deux
premires  angle droit et viennent aboutir sur le quai. Ds qu'on a
travers le Corso, le sol s'lve rapidement et les rues deviennent
presque impraticables aux voitures. C'est l que sont les quartiers des
couvents.

Le port, qui est vaste et parfaitement  l'abri, est dfendu par une
imposante citadelle, pentagone rgulier dont chacun des bastions est
retranch et ferm  la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
Terranova sont carres et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
ouvrages y ont t ajouts  diverses poques: entre autres une batterie
rasante casemate de vingt-deux pices, construite en face de la ville
sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
allong en forme de jete, dfendu  son extrmit par une forte
batterie qui commande la mer et le dtroit.

Au del de la citadelle, une troite langue de terre, haute tout au plus
de deux ou trois mtres au-dessus du niveau de la mer, et appele bras
de Saint-Renier, se dirige vers l'entre du port. A son extrmit se
trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
conoit ds lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez  leur
fentre sans apercevoir quelques canons braqus dans leur direction.

Les quais sont magnifiques et bords de belles constructions
malheureusement inacheves ou en ruines. Au beau milieu un affreux
Neptune  jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
laids et plus difformes que lui qu'on dcore des noms de Charybde et de
Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
la Nouvelle-Caldonie. Il y a un beau jardin public appel la Flora, o
l'on fait de la musique. Des glises  chaque pas et autant de couvents
que de maisons. Les jours de fte religieuse et mme  certaines heures
du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
de ptards et de coups de fusil  tourdir Vulcain et ses Cyclopes.
Quant aux rues, elles sont dalles et assez propres au premier abord,
mais elles ne supportent gure un examen attentif. La cathdrale possde
un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
lgance. Ce monument fut commenc par le duc Roger et termin plus
tard. La faade, de style ogival, est en marbre et orne de mosaques et
de bas-reliefs. Elle est malheureusement  moiti dtruite.

Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
mais dans quel tat est-elle! C'est  peine si l'on peut en approcher,
tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
statuettes de femmes assises qui supportent la vasque suprieure, sont
orns d'une telle crote de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine 
en distinguer les contours et la forme.

Elle fut difie en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
belle, du reste, et orne de deux statues: l'une en bronze, reprsentant
Charles II  cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
des quantits de palais, mais ils sentent la misre  dix lieues  la
ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient  plonger dans
ces somptueuses habitations, on reste pouvant de ce qu'on aperoit 
l'intrieur. Une haute chane de montagnes, appele monts Pelore,
entoure la ville et va aboutir au Faro.

Depuis le dbarquement de Garibaldi  Marsala, les habitants de Messine,
quoique non moins exalts que ceux de Palerme, paraissaient frapps de
stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout except de Syracuse,
et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
marchandises et de les cacher partout o faire se pouvait. On se
remmorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
prvoyait un second pire encore et presque invitable.

La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
peraient meurtrires sur meurtrires, blindaient leurs embrasures et
couvraient leurs parapets de sacs  terre.

Prs de trente mille hommes dfendaient ces ouvrages et formaient autour
de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
postes d'observation dont le tlgraphe et le monte Barracone taient le
centre et la base de dfense.

Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
ces troupes paraissaient dcides et dvoues. Le gnral Clary, qui
commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
points utiles  la dfense. On devait donc croire que les colonnes
librales rencontreraient une rsistance dsespre. Or les habitants de
Messine, en prvision de ces vnements, avaient quelques raisons de
s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir dfendre leur
drapeau un peu mieux qu' Palerme, on pouvait tre certain que la plus
grande partie se hteraient aussi de profiter des moments favorables
pour renouveler les scnes de massacre et de pillage qui avaient dsol
Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
prs d'un mois, impitoyablement ferms; les rues presque dsertes de
jour, taient, la nuit, entirement abandonnes. On n'y rencontrait que
de longues files de factionnaires tirant  tort et  travers  la
moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit o leurs balles
allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire  des innocents.

A l'approche des colonnes de Garibaldi, la dsertion, qui commena
parmi les troupes royales, amena un relchement marqu dans la
discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
24 juin, quelques coups de feu, tirs par des sentinelles timores,
donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procs, commencent 
piller les maisons. Deux habitations furent compltement saccages;
heureusement les propritaires, comme la plupart des habitants, taient
absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit  la campagne o ils se
croyaient plus en sret que dans la ville. Les consuls, entre autres
celui de France, M. Boulard, firent d'nergiques remontrances au gnral
commandant en chef qui rpondit qu'il tait pein de ces actes
inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
les moyens de rpression lui manquaient: il promit cependant de faire
une enqute; on savait ce que cela voulait dire.

A partir de ce jour, la panique devint gnrale. Les familles riches
affrtrent,  quelque prix que ce ft, des btiments trangers  bord
desquels elles embarqurent, en toute hte, meubles et argenterie.
Certains commerants payaient jusqu' quinze livres par jour rien que le
droit de rester  bord des btiments sur rade, sans prjudice des autres
dpenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
btiments de commerce, louaient des bateaux de pche et des chalands.
Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
matelas sur le dos, se dirigrent vers les plages du Paradis, de la
Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientt l'aspect d'une ville
improvise.

Les consuls qui avaient des btiments de leur nation sur rade,
s'empressrent aussi d'y transporter les archives de leurs
chancelleries. Les autres les vacurent sur leur maison de campagne. Le
service des messageries impriales lui-mme fut oblig de chercher un
refuge sur une mahonne installe _ad hoc_. Quant aux administrations, il
n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
sous la porte et de dcamper sans tambour ni trompette. Le service des
postes, seul, tint bon ou  peu prs. Chose trange, il apportait 
Messine les dits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
rciproquement, il remportait  Palerme les dcrets et journaux
napolitains. Quant aux tribunaux,  la municipalit, etc., un dcret du
gnral Garibaldi, publiquement affich dans les rues de la ville, leur
avait enjoint de se rendre  Barcelona, et tout le monde s'tait
empress d'obir, except le directeur de la Banque qui avait prtext
la ncessit de sa prsence  Messine pour luder l'ordre du Dictateur.

Les glises elles-mmes restaient en partie fermes; c'est  peine enfin
si l'on pouvait se procurer les objets les plus ncessaires  la vie. Le
commerce maritime, de son ct, devenu compltement nul, faisait, des
quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
dans lesquels on commenait  avoir si peu de confiance qu'on ne les
laissait plus sjourner quarante-huit heures dans le mme endroit.

Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant  bord des
volontaires, dbarquaient  un mille et demi de la ville, sur la route
de Taormini, et les hommes se rpandaient isolment dans la campagne.

Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
ou ne voulurent pas les voir.

Ces volontaires devaient, aussitt la retraite de l'arme napolitaine
sur Messine, se prcipiter dans la ville, en barricader les rues et
empcher ainsi la rentre des troupes royales.

La cit ressemblait  un tombeau. Presque toutes les troupes furent  ce
moment diriges vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
environnants; ils changeaient mme, de temps en temps, des coups de feu
avec les avant-postes royaux, qu'ils commenaient  inquiter chaque
jour.

Le gnral Medici, arriv depuis plusieurs jours  Barcelona avec sa
colonne, publia le 6 juillet une proclamation adresse aux soldats
napolitains et dans laquelle il leur reprsentait leur cause comme
perdue et les appelait  la libert. Il avait avec lui quelque chose
comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
Jesso, spares par trois ou quatre milles  peine de la brigade de
Fabrizzi. On annona, le 15, le dbarquement, du gnral Cosenz 
Olivieri, petite ville situe  dix-huit milles de Milazzo et prs de
Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux  vapeur, dont le
_Vloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir mme, il
faisait sa jonction avec le gnral Medici.

Le chiffre de l'arme nationale, prte  commencer les oprations,
s'levait donc  environ six mille soldats, sans compter les gurillas.
On apprenait, en mme temps, l'arrive  Catane de l'ancienne division
du gnral Trr, commande alors par le gnral hongrois Ehber. La
colonne de Bixio, arrive de son ct  San-Placido, ne comptait pas
plus de cinq ou six cents hommes.

Pendant ce temps, le corps du gnral Bosco tait parti de Messine le
14, vers trois heures du matin, et s'avanait sur Spadafora en trois
colonnes, la premire longeant la mer pour donner la main  la garnison
de Milazzo, la deuxime suivant la route consulaire, et la troisime se
dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
arme comptait quatre bataillons de chasseurs  pied, plusieurs
escadrons de chasseurs  cheval et de lanciers, et deux batteries
d'artillerie.

Les avant-postes de l'arme libratrice se replirent devant les troupes
royales, prenant position  Linieri et Meri, bourgades  trois milles
environ en avant de Barcelona.

Pendant que le gnral Medici excutait ce mouvement de feinte
retraite, le gnral Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
manire  gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
couper de sa base d'oprations la colonne expditionnaire du gnral
Bosco. Le dpart prcipit des troupes royales pour la montagne donnait
beaucoup de chances  ce mouvement. Chaque pas en avant de l'arme
librale venait augmenter l'apprhension des habitants de Messine.
Cependant, il tait vident que tant que les btiments de guerre
trangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
qu'on ne les aurait pas somms de se retirer ainsi que les btiments de
commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.

Les navires de guerre sur rade taient alors la frgate  vapeur le
_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise  hlice, une corvette
autrichienne, enfin, une frgate pimontaise  hlice. Ces quatre
navires avaient choisi leur mouillage de telle faon qu'ils
interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
d'un ras de mare, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
mouiller en rade. Mais, ds le lendemain,  la suite d'une espce
d'invitation officieuse aux autres btiments de guerre de suivre
l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frgate
pimontaise qui tait la plus rapproche de terre.

Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
les directions, des feux froces; feux de bataillon, feux de peloton,
rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville,  une affaire des
plus srieuses.

Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargs de vivres
pour la citadelle mme, ne purent taler le courant dans le dtroit et
se trouvrent drosss sur la plage entre la citadelle et le fort de la
Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
service en prvision d'un dbarquement de Garibaldiens.

En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientt aprs
s'chouer, les guerriers de Franois II commencent une fusillade d'enfer
sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent  grand'peine que le
feu cesse d'un ct, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu' bord des btiments de
guerre en rade, c'est--dire dans une direction diamtralement oppose 
celle o se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
rtablit.

Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqus par des
embarcations qu'on leur avait envoyes, rentraient dans le port, cribls
de balles, leur grement hach, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
cette plaisanterie fort triste, la moiti de leurs quipages tus ou
blesss, malgr la prcaution qu'ils avaient prise de descendre  fond
de cale.

Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du gnral Bosco
marchait en _dpendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
rencontrrent celles de Medici, et engagrent un feu trs-vif. Chaque
parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
rgle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
se retirrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blesss. De
leur ct, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est  ce
moment mme que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'arme indpendante avait
flair la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste 
point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo 
celles de Calatafimi et de Palerme.

Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
tiraient  boulets creux sur un ennemi  dcouvert et sans artillerie.
On racontait de diffrentes manires le commencement de cette petite
action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
la vritable.

On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
compos d'une cinquantaine de mulets chargs de farine, avait t
attaqu et enlev dans l'aprs-midi par quelques avant-postes siciliens.
Un dtachement napolitain fut envoy pour le reprendre. De l, bataille.

Suivant d'autres, le gnral Bosco avait confi  un major un poste
important que celui-ci abandonna presque immdiatement. Arrt par ordre
de son gnral, il fut enferm dans le chteau de Milazzo. En vrais
soldats napolitains, les royaux commencrent  s'ameuter et  crier haro
sur le gnral Bosco, exigeant la mise en libert immdiate de leur
major. Mais ce n'tait pas le compte du gnral qui, peu facile 
intimider, commena par ramasser quelques troupes d'lite et apaisa
rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonn
qu'occupaient dj quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
srieux pour le garder quand mme, il se retira, de sa propre volont,
ou, suivant la version oppose, il fut forc de l'abandonner. Ce qu'il y
a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
quinze hommes tus et cinquante blesss. On leur fit une soixantaine de
prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tus,
trente-cinq blesss et vingt-sept prisonniers.

Ces rcits varis s'appliquent-ils  une seule affaire ou  plusieurs?
Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
seconde hypothse.

    Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.

    L'ennemi a tent de tourner mon extrme droite. J'ai envoy
    contre lui quatre compagnies. Combat trs-vif. L'ennemi, fort de
    deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a t repouss
    et s'est retir  Milazzo. Notre perte est de sept morts et
    divers blesss, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
    laiss aussi quelques chevaux.

        _Sign_: MEDICI.


    Deuxime bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.

        Medici au Dictateur.

    L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande nergie et
    de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
    heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
    bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il rsiste
    nergiquement. Deux charges des ntres  la baonnette dcident
    de la journe.

    L'ennemi se retire  Milazzo; il a souffert de graves pertes en
    morts et en blesss. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
    blesss. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
    volontaires est admirable.

        _Sign_: MEDICI.

Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est ncessaire de donner
quelques dtails topographiques sur le champ de bataille.

La ville de Milazzo est situe  l'entre d'une presqu'le troite et
plate. A toucher la ville une courte chane de collines, sur le premier
mamelon de laquelle se trouve le chteau de Milazzo, s'lve et s'tend
jusqu'au bout de la presqu'le sur un dveloppement d'environ deux
kilomtres. Tout  fait  l'entre de la presqu'le, avant la cit, 
travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
petite rivire sur laquelle est jet un pont d'une seule arche. Tous les
alentours sont obstrus par des roseaux  tiges leves; au del,
quelques terrains sablonneux, traverss par la route consulaire qui
vient aboutir  l'entre du pont, s'tendent jusqu'aux terres cultives
qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
vignobles et les champs sont presque tous entours de murs de pis et de
terre d'une hauteur moyenne d'un mtre ou un mtre cinquante, sur
lesquels croissent d'pais cactus aux pines acres. Aprs les
engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
position sur la route, et, en tte du pont, une fortification
passagre, arme de canons, assurait la retraite en cas de besoin.

Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, taient
spares des troupes royales par deux milles environ; mais les
tirailleurs taient  peine  quelques centaines de mtres les uns des
autres.

Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
Garibaldiens,  la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
quelques coups de feu dont la fume se confondait avec les lgres
vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'tendit bientt
sur le front d'une partie de l'arme. A cinq heures et demie, la
mousqueterie, devenue trs-vive, annonait de part et d'autre un
engagement srieux.

Le feu devint bientt gnral. Une affaire dcisive tait engage  un
mille et demi de Milazzo et sur une tendue de deux milles environ.

La lgion anglo-sicilienne, commande par le colonel anglais Dunn, fut
une des premires et des plus srieusement aux prises avec l'ennemi.

L'arme nationale, prive d'artillerie et oblige de lutter contre des
troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant  couvert
et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
principe, un dsavantage marqu. Ce n'tait que par des prodiges de
valeur qu'elle pouvait esprer galiser les chances du combat. A la
suite d'un mouvement en avant trs-prononc qu'elle excuta rapidement
et avec audace, il y eut un temps d'arrt caus par plusieurs dcharges
successives de mitraille. Le dsordre, se mettant alors de la partie,
obligea les libraux  battre en retraite pour se rallier et sortir de
la zone de feu dans laquelle ils s'taient engags.

On se reformait lentement. Ces dcharges crasantes avaient serr le
coeur des volontaires. Lorsque tout  coup, le cri de: Voil
Garibaldi! se rpte d'un bout  l'autre des lignes. Un rgiment
pimontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se prcipite
en avant tte baisse, Garibaldi le prcde; il est suivi par tout le
reste de l'arme qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
combat se rtablit. La route consulaire aborde  la baonnette est
enleve et les troupes royales sont rejetes vers le rivage. Mais l,
chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
sont infranchissables. Il faut les abattre  coups de crosse et couper
les cactus  coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonn une pice
sur la route, le gnral Garibaldi, qui en ce moment n'a auprs de lui
que Missori et deux ou trois guides, l'aperoit, et on s'empresse de la
jeter dans le foss, ne pouvant l'emmener; car, au mme moment, une
dizaine de braves lanciers de l'arme napolitaine faisaient une charge
pour tcher de dgager leur pice et de la ramener. Aprs avoir parcouru
deux ou trois cents mtres et pass  ct de Garibaldi et de ses
compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonant  l'espoir de
retrouver leur canon, lorsqu'ils aperurent le gnral et se
prcipitrent, la lance baisse, sur le petit groupe d'hommes qui
l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'tais pas l pour raconter ce
combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le gnral
Garibaldi abat presque la tte du major qui commandait les lanciers.
Missori tue le second et le troisime. Les autres s'espadonnent avec les
guides. En rsum, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
et le Dictateur s'lance vers de nouveaux hasards.

Les volontaires avancent toujours avec intrpidit, les Napolitains ne
cdent que pied  pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
de blesss parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
royaux. Ou arrive enfin aux roseaux o l'on se bat  bout portant.

Encore refouls, les Napolitains se prcipitent vers l'isthme et le
pont, suivis de prs par les Garibaldiens. Mais  ce moment, la batterie
du pont se dmasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grle de mitraille.
C'est l que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaens et cependant un plus
long temps d'arrt compromet le succs de la journe. Le Dictateur
parat et, en mme temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
les bouches, toutes les poitrines s'lancent au feu; la batterie est
escalade, quelques pices, atteles  la hte, fuient au galop de leurs
chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
et les autres arrivent ple-mle sur l'isthme. De tous cts la ville
est envahie. Pourchasss dans les rues, les royaux se htent de gravir
les rampes du chteau et se rfugient dans la forteresse, aux
acclamations des volontaires. Ceux-ci, aprs l'avoir tourne, attaquent
et enlvent immdiatement deux tours et une demi-lune, en face de la
porte principale du chteau, vers l'intrieur de la presqu'le. Le
_Vloce_ tait venu aussi prendre sa part du combat et tirait  boulet
sur l'arme royale. Un instant le gnral Garibaldi se rendit  bord;
et, au moment o les Napolitains essayaient une sortie du chteau,
plusieurs voles de mitraille lances par les grosses pices du bord les
arrtrent court et les forcrent  rentrer au plus vite dans la place.

Telle tait la situation  cinq heures et demie du soir. Le reste des
troupes royales tait enferm et bloqu dans la citadelle de Milazzo,
tandis que sur les hauteurs, du ct de Spadafora et du Jesso, on
apercevait des colonnes napolitaines s'loignant en toute hte dans la
direction de Messine.

Le soir, Milazzo tait occupe par une division de l'arme sicilienne et
toutes les rues, routes et chemins aboutissant  la citadelle,
barricads et dfendus par de forts dtachements.

Pendant le combat, on avait aperu au large deux grands navires de
guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
du ct des Garibaldiens fut estim  prs de 800 hommes hors de
combat.

Les Napolitains n'en accusrent qu'environ 300.

Voici les deux bulletins du quartier gnral garibaldien:

        Camp national de Meri, le 20 juillet.

    Ce matin  six heures commenait un change de coups de fusil;
    on crut d'abord  une affaire d'avant-postes, mais ce fut
    bientt une mle gnrale. Les royaux avaient de l'artillerie,
    les ntres en manquaient. La mle fut terrible: les royaux
    tant  l'abri, les ntres se battant  dcouvert. Un moment la
    position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
    ntres s'tant lancs comme des lions, les positions furent
    enleves, et,  trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
    entraient  Milazzo, aprs s'tre empares de cinq pices
    d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
    murs, et les deux autres  l'entre.

    Le vapeur le _Vloce_ canonna le fort, o les royaux se
    renfermrent, toujours poursuivis  la baonnette; ils y sont
    presss comme dans un baril d'anchois.

    Les ntres ont pris ensuite la premire porte du fort et un
    bastion, o notre drapeau flotte sur une tour.

    Nous devons dplorer des pertes graves; celles des royaux sont
    normes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
    colonne entire. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
    des canons rays. Les soldats de Spadafora se retirent au
    Jesso.


        Deuxime bulletin.--21 juillet.

    Hier,  six heures du matin, la lutte s'engagea  Milazzo, et
    elle ne finit qu' huit heures du soir. La mle fut terrible.
    On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
    bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de tnacit, de
    sorte qu'il fallut gagner du terrain pied  pied sous une pluie
    de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
    et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
    conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_

    Nos jeunes gens ont rivalis d'enthousiasme avec les braves de
    la lgion Garibaldi, qui a t la premire au combat et la
    premire  courir  la baonnette pour forcer Milazzo et
    s'emparer aussi des premier et deuxime rduits de la
    forteresse, toujours la baonnette dans les reins des
    bourbonniens.

    Nos pertes n'ont pas t excessives. La lgion Garibaldi a eu
    quelques hommes lgrement blesss; nos jeunes gens ont aussi un
    peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont t
    sensibles. D'normes dommages ont frapp, l'ennemi qui, en
    fuyant, a t accul aux redoutes et de l dans le reste de la
    forteresse. Il a t poursuivi jusque-l, et on a coup les
    conduites d'eau.

    Ce matin 21, le _hros_ Bosco s'est prsent au Dictateur et a
    demand  sortir avec les honneurs de la guerre. Non, a rpondu
    Garibaldi, vous sortirez dsarms, si cela vous plat.

    Fabrizzi et Interdonato ont march sur le Jesso par ordre du
    gnralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
    retir aussitt vers Messine.

    Le Dictateur, dans un combat de cavalerie  Milazzo, a d'un
    revers de son sabre fait sauter le bras et l'pe au major du
    corps napolitain, qui le poursuivait; aprs quoi la cavalerie
    napolitaine a t disperse et, dtruite. Juste punition d'une
    opinitret fratricide.

    Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!

Le soir mme du combat, et malgr l'insuffisance du service d'ambulance,
tous les blesss furent relevs, aussi bien ceux des Napolitains que
ceux de l'arme librale, et transports, partie  Barcelona partie dans
les maisons de Milazzo qui taient restes presque dsertes: tous les
habitants s'tant rfugis sur l'extrmit de la presqu'le o se
trouvent une grande quantit de villas.

Le consul d'Angleterre s'tait empress de mettre sa maison  la
disposition du gnral Garibaldi et de son tat-major. Toute la nuit, la
ville fut illumine par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
aprs avoir pens  ses blesss, fut de donner l'ordre au gnral
Fabrizzi et au chef de gurillas Interdonato de marcher avec leurs
troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
retraite de Spadafora  gagner cette ville au plus vite, et inquiter,
par ce mouvement, les troupes royales dans le cas o elles chercheraient
 faire une pointe pour dgager le gnral Bosco.

Le 21 et le 22, on commena, du ct de l'arme nationale, quelques
travaux d'attaque contre le chteau.

Manquant d'artillerie de sige, le gnral Garibaldi tait rsolu 
procder par la mine contre les dfenses de la place. De son ct, le
chteau envoyait des boulets et de la mitraille partout o il apercevait
un assaillant. Le 23, au matin, trois btiments de commerce franais, le
_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frts par le gouvernement
napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargs de vivres et de
munitions pour l'arme royale. Grand fut l'tonnement du premier des
capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
dbarquant, de se voir conduit au gnral Garibaldi, quand il croyait
rencontrer le gnral Bosco.

Aprs avoir expliqu au Dictateur quelle tait sa mission, il lui
demanda  retourner  son bord pour dcider avec les capitaines des deux
autres navires ce qu'ils avaient  faire. En ce moment, l'aviso  vapeur
de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait  Messine et
devait toucher  Milazzo, mouillait  ct du _Protis_. Le commandant
Boyer s'tait  juste titre mu de la fausse position dans laquelle se
trouvaient, ces trois btiments franais. Aprs avoir convoqu les
capitaines et apprenant que le gnral Garibaldi les laissait
entirement libres de leurs manoeuvres, il les engagea  faire route
pour Messine.

M. de Salvi qui, indpendamment du transport qu'effectuait son navire,
avait une mission particulire de la cour de Naples, dclara alors au
commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
de l'arme royale.

Quelques instants aprs, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de prs. Quant au
capitaine du _Protis_, il se faisait dbarquer et retournait chez le
gnral Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
se rendre  la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea mme,
de son ct, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
gnral Bosco. Garibaldi offrait la libert aux officiers, mais il
demandait que les troupes restassent prisonnires de guerre. De plus, il
faisait prvenir le commandant de l'arme royale que deux mines taient
assez avances pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brches et
que, s'il refusait la capitulation, on serait forc de recourir  ce
moyen. M. de Salvi tait accompagn d'un clairon avec drapeau blanc et
d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver  sa destination.
Ce ne fut qu'aprs deux ou trois appels de clairon que deux officiers
napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
dsirait le parlementaire et, sur son explication, le prirent
d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
sa demande d'introduction au gnral Bosco.

Dix minutes aprs, ils taient de retour. Le clairon et l'officier
devaient rester o ils taient. On banda les yeux  M. de Salvi et on ne
lui enleva son bandeau que dans la chambre mme du gnral Bosco.

La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
tait Franais, le gnral s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
quoique ce ft une des exigences de la guerre. Aprs avoir accompli sa
mission, M. de Salvi fit part au gnral des propositions de Garibaldi.
C'est impossible, lui rpondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
dans la place, et jusqu' la dernire extrmit je n'abandonnerai ni ma
troupe, ni la forteresse.

Bien plus, ajouta-t-il, que le gnral Garibaldi m'indique
l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer  la tte
de mes soldats. En le congdiant, il dit  M. de Salvi que, sans un
ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.

Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bands, comme il tait
venu, jusqu' l'endroit o il avait laiss son escorte, et vint de suite
transmettre au Dictateur la rponse du commandant des troupes royales.
Garibaldi, apprciant la fermet de Bosco et ayant hte d'en finir afin
de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et viter les lenteurs et
l'effusion de sang que pouvait entraner une attaque de vive force, pria
M. de Salvi de retourner auprs du gnral Bosco et de lui porter de
nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
ultimatum par crit.

Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succs que la premire. Le
commandant de la citadelle dclara nettement que sa position n'tait pas
assez prcaire pour l'obliger  accepter de telles propositions, qu'il
devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
cas, et en temps et lieu, si cela tait ncessaire, il enverrait
lui-mme un parlementaire: tout en dsirant de grand coeur, comme le
gnral de l'arme nationale, viter des sacrifices inutiles, il voulait
cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
S.M. le roi de Naples avait daign lui confier.

En descendant du chteau, M. de Salvi aperut au large quatre frgates
napolitaines courant  toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
frgates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
tait trs-faible, on ne s'aperut pas au premier moment que le
_Fulminante_ avait arbor pavillon parlementaire.

M. de Salvi, prvoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
mouill prs de terre, par consquent dans une position dangereuse, se
hta de porter cette dernire rponse au gnral Garibaldi et de
regagner son bord pour pouvoir parer aux ventualits. La vue de
l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
chteau de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
avanaient grand train.

De leur ct, les Garibaldiens prenaient les armes; la gnrale battait
partout, et on armait prcipitamment trois batteries disposes  tout
vnement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Vloce_, que la rupture d'un
de ses pistons obligeait  l'inaction et qui, amarr derrire le mle,
avait ainsi sa coque abrite du feu de l'ennemi, transportait toute sa
batterie sur le mme bord, prte  faire feu.

Mais bientt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
d'tat-major, envoy par le roi de Naples, dbarqua  terre et fut reu
par un colonel aide de camp du Dictateur. Aprs quelques pourparlers et
quelques alles et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
capitulation.

Pendant que ces faits se passaient  terre, la _Mouette_, qui n'avait
fait que toucher  Messine et dont le commandant tait inquiet sur le
sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade  ct de celui-ci. Vers
les sept heures, le colonel Anrani, charg de la capitulation par le roi
de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation tait
dfinitivement signe, et le _Protis_ appareillait immdiatement pour
porter  Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brsil_,  la
_Stella_,  la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
Milazzo.

D'aprs les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
les pices de campagne devaient tre partages ainsi que celles de
position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient  l'arme
nationale avec la moiti des mulets.

Le total des troupes enfermes dans la citadelle s'levait  prs de
4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs  cheval et deux batteries
d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blesss et 6 officiers dont 5
amputs.

Le 24, dans la journe, l'embarquement commenait et, le 25, la
citadelle tait remise  l'arme nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
moment de l'vacuation, un vnement assez curieux. La garnison
napolitaine avait emport, naturellement, les pices de canon que lui
accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
prvint le gnral Garibaldi que les pices qui lui taient chues en
partage avaient t encloues par les Napolitains avant de partir.
Garibaldi, furieux de ce procd dloyal, se hta de se rendre de sa
personne  bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
pices gal  celles encloues.

Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
convenir qu'enferme dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'tre
ravitaille, l'arme royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
capitulation  merci. Cependant, il faut le dire  l'honneur du gnral
Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni dmenti son caractre de
soldat. Si, comme gnral, il a fait une singulire manoeuvre en se
laissant acculer  la presqu'le de Milazzo, il a rachet cette erreur
par un grand courage et une vritable dignit dans sa conduite.

Les rapports entre le Dictateur et le gnral Bosco sont rests tout le
temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggres par
l'exagration des partis.

Quant  la ville de Milazzo elle-mme, hlas! il faut encore l'avouer,
ses braves habitants n'avaient trouv rien de plus simple que de
dcamper en toute hte. La jeunesse guerrire de cette cit de 12,000
mes ne fournit pas plus de volontaires  Garibaldi que de renforts au
gnral Bosco. Cependant c'tait une des villes cites pour leur
royalisme.

Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun tait dmnag avec armes et
bagages, emportant matelas et couvertures. C'est  peine si l'on put
trouver de la paille pour les blesss, aussi bien d'un parti que de
l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blesss. Quant au
linge et  la charpie confectionne par les charmantes pninsulaires, la
quantit en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
l'endroit lui-mme avait emball ses remdes et ses purgations.

Aussitt que les vnements de Milazzo parvinrent  Messine, il y eut
grand mouvement militaire et brouhaha gnral sur toute la ligne. Les
troupes de rserve furent masses en face de la citadelle, sur le champ
de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
s'tablissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
seule tait, par ordre suprieur, vacue en toute hte, et  force de
transports, sur Reggio.

Le 22, les btiments de guerre trangers taient invits, le plus
poliment possible,  aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
o ils gnaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
dguerpir immdiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
chargement d'habitants migrs. On vit donc, ds le matin, de longs
chapelets de btiments de toutes sortes remorqus, qui par des
embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
sous les pavillons des vaisseaux de guerre trangers. Ce fut un
spectacle singulirement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
de cette ville nomade installe sur la plage de toutes les manires les
plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
effet, une agglomration compacte de trois ou quatre cents btiments de
commerce et barques de pche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
en tenir blottis les uns contre les autres, hals  terre; les uns en
bon tat, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalms,
embarcations de luxe, celles-l de vraies arches de No, galipotes,
goudronnes et sentant le vieux poisson  dix kilomtres  la ronde:
tout cela couvert de tentes barioles plus tranges les unes que les
autres. En vrit, on ne saurait avoir ide de cette ville aquatique,
qui va servir de refuge  toute une population. A terre, sur la plage,
ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochs  toute espce
de choses, des feux qui brlent pour faire la cuisine, des myriades
d'enfants, mles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
partie dans l'eau,  qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creuss
dans le sable pour fournir une eau saumtre  des gens qui meurent de
soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondes
d'habitants; une route o l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
sans souci et avec une tranquillit parfaite. N'est-on pas hors de la
porte des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prlart
de toile cire, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
gaillard d'arrire d'un paquebot, abritent une pauvre mais
nombreuse famille, entasse ple-mle, depuis l'aeul jusqu'aux
arrire-petits-enfants, dans une lourde barque de pche; l, des tapis
de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles talent, sur le
pont d'un brick-golette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
dsenvergu ses voiles pour mettre  l'abri sa population passagre, et
partout un luxe inou de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poles et de
polons, de gargoulettes de formes varies, accrochs de ci, de l; des
montagnes de matelas s'alignant le soir  la belle toile, les uns 
ct des autres; puis, comme  terre,  bord de chacun de ces bateaux en
particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gmissant  qui
mieux mieux, des mres aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
aboient, des moutons qui blent, et toujours cette inimitable odeur de
poisson grill, d'ail frit, d'oignons sauts, au milieu d'une atmosphre
de fume  vous faire ternuer pendant vingt-quatre heures. C'est  y
perdre l'oue et l'odorat.

Malheureusement, tout cela est de la triste comdie. Si on rit par ici
en regardant, on est tent de pleurer par l en dtournant les yeux; ce
sont d'affreuses misres qui, certes, eussent ajout de graves maladies
au flau de la guerre, si une position aussi htroclite et dur
quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus g n'avait pas douze
ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
de biscuit  distribuer  leur population; et, sans la gnrosit de
quelques riches propritaires des maisons de campagne environnantes,
beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver  soutenir
leur existence. Le besoin n'tait pas seulement l'effet du manque
d'argent, car, mme  prix d'or, il tait difficile de trouver quelque
chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
enfants, n'ayant  se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
en vrit, et pour empcher tout ce monde de mourir de faim, il et
fallu forcment, je crois, que les btiments de guerre vidassent leur
soute  biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'tait de voir qu'en
somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
endurait ses privations avec une rsignation digne d'un meilleur sort.

Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
hospitalires du Ringo et de la Grotta.

On prtend, est-ce  tort ou  raison? que Messine devait tre la ranon
de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
tout le corps du gnral Bosco  l'avantage d'occuper, sans coup frir,
et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.

Cette malheureuse cit n'tait plus qu'un vaste dsert depuis
l'vacuation complte du port.

Le 23 et le 24 se passrent sans encombre. Partout, des soldats allant
et venant, en troupe ou isolment, sans avoir trop l'air de savoir ce
qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
dsertes retentirent de plusieurs dcharges de mousqueterie. Un nombreux
rassemblement, compos d'au moins trois personnes places  un kilomtre
environ l'une de l'autre avait provoqu cet accs belliqueux de la part
des Napolitains. On voyait, au mme instant, les troupes campes 
Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
Gonzague et San-Salvador avaient lev leurs ponts-levis, ferm leurs
portes et hiss leurs pavillons. Une multitude de baonnettes brillaient
derrire les embrasures aveugles de canons. Vers une heure, les postes
du Tlgraphe et de la Torre taient enlevs par Interdonato et le
gnral Fabrizzi. Les troupes royales, aprs une courte rsistance,
s'taient replies sur leur vraie ligne de dfense, le mont Barracone et
les hauteurs qui s'y rattachent.

Elles paraissaient disposes  une srieuse rsistance.

A quatre heures de l'aprs-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
cette ligne de dfense occupes par les gurillas d'Interdonato. Le
pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.

A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacit, s'engagea
entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26  deux heures du
matin environ. Toutes les hauteurs d'o l'on pouvait apercevoir le
combat, taient couvertes de spectateurs venant assister en curieux 
cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
lendemain, une belle reprsentation militaire. Aussi, ds quatre heures
du matin, se htaient-ils de revenir  leurs places de la veille; mais,
quel dsenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
portes fermes et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
transports. L'arme royale commenait son vacuation.

Inderdonato, la veille au soir, avait attaqu sans ordre ou, plutt,
malgr des ordres contraires. A la fin on s'tait entendu. L'arme
royale tait rentre en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
s'taient couchs.

Comme les Napolitains s'taient masss autour de la citadelle,
abandonnant compltement la ville, quelques hommes de la garde civique,
bien aviss, taient rentrs en ville et avaient pris immdiatement
possession des postes.

Le mme jour, une proclamation invitait les habitants  rintgrer leurs
demeures, les assurant qu'un arrangement tait conclu et qu'ils
pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.

Cependant, le mouvement s'opra lentement. On ne paraissait pas avoir
grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
proclamation, annonant l'approche de Medici et son entre dans la ville
pour le lendemain, eut un peu plus de succs. On vit quelques matelas
franchir timidement les portes de Messine.

Le 27, au matin, le gnral Medici, avec sa division, qu'une
proclamation du Dictateur avait port, le jour mme de la bataille de
Milazzo,  l'ordre du jour de l'arme, faisait son entre dans la ville
et l'on attendait le gnral Garibaldi dans l'aprs-midi.

Tout le monde tait d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
par la ville  ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
regardaient et flnaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
faire autant et, aussitt que faire se put, les fusils en faisceaux et
les sacs  terre, ils s'en furent de leur ct, lorgnant aux balcons,
clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
soldatesque napolitaine dont les figures, panouies par la certitude
d'une bataille vite, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
reprendre bientt la route de Naples.

Dans l'aprs-midi, Garibaldi fit son entre, aux applaudissements
frntiques de tout le monde; quelques drapeaux commencrent  se
montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
peine  s'habituer  l'ide d'tre pimontis  perptuit et, certes, 
ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.

Presque aussitt entr  Messine, le Dictateur monta en voiture et se
rendit au Faro,  l'entre du dtroit, en passant par le Ringo, le
Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu' l'extrme
pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
jours. Quant  _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
l'empereur de la Chine, malgr l'air conqurant des officiers pimontais
qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville,  la
nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu' Messine. Toutes les
fentres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'taient
pavoiss et illumins de feux de couleurs.

Ce dut tre un agrable spectacle pour les troupes napolitaines campes
de l'autre ct du dtroit  San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare,  la
Torre del Cavallo, etc.

Aussitt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
partaient pour le Faro et, comme le gnral en chef, taient conduites
jusqu' leur poste avec force flambeaux et musique.

La trve ne fut cependant dfinitivement signe que le 29. Les
principaux articles stipulaient:

La remise  Garibaldi des forts situs en dehors de la ville avec leur
armement;

L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matriel de
l'arme;

La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
officiers napolitains;

La libre circulation du dtroit;

La parfaite galit, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;

Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
servir de ligne de dmarcation entre les deux partis;

De chaque ct de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
chaque zone;

De plus, dans le cas o les hostilits recommenceraient entre la
citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
l'armistice devait tre dnonce au moins quarante-huit heures 
l'avance.

Ds le lendemain 30, Messine semblait se rveiller d'un long cauchemar.
Les btiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
suivaient. La flottille de bateaux embotait le pas intrpidement; et,
le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
se promenait comme d'habitude  la lueur d'une illumination assez
mesquine. Les cafs, rouverts par enchantement, regorgeaient de
consommateurs, Garibaldiens et Napolitains ple-mle; et, enfin, sur les
deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.




V


Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout o
ils pouvaient, l'arme royale, entasse vis--vis la citadelle, se
htait d'oprer son vacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
et les transports se mettaient  la besogne. C'est  Reggio que la plus
grande partie tait transporte. D'autres taient dirigs sur Scylla et
la Bagnara. Le gnral Clary ne voulait se rserver, dans la citadelle,
que le nombre d'hommes strictement ncessaire pour sa dfense. Un mois
plus tard,  la date du 31 aot, il ne restait plus au gouvernement
royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
celle d'Augusta et la ville de Syracuse.

Laissons donc cette arme gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
l'arme nationale. Les gnraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
Bixio avaient t levs au grade de majors gnraux. Le colonel Ehber
passait gnral de brigade. L'arme devait s'appeler dsormais arme
mridionale. Organise dfinitivement, elle se composait de quatre
divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
cavalerie. Un appel aux armes avait t fait aussi  la jeunesse
messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
dire moins, que celle de Palerme  s'enrler sous les couleurs
pimontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
autres, dj incorpors dans l'arme, ne se gnaient pas pour manifester
tout haut leur rpugnance  passer dans les Calabres. Il y eut mme, 
ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
l'authenticit quoiqu'elle soit parfaitement dans les ides de la
population de Messine. Un gnral ***, ayant appris qu'un bataillon,
entre autres, de recrues siciliennes dclarait qu'il ne passerait pas
sur le continent, avait fait runir les hommes et leur avait adress une
allocution dont voici  peu prs le rsum:

Vous tes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
reconnaissante, le gnral Garibaldi aussi et moi de mme. Mais voire
rle est de dfendre la Sicile, le ntre d'aller en Italie. Par
consquent, il n'y a pas d'inconvnient  vous dclarer que ceux d'entre
vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
seuls appels  ce service. Les autres resteront dans les dpts. Ce
bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se dclarrent prts 
combattre de nouveau pour la libert et  passer en Calabre. Comme le
courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
trouvrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
prtendent que le gnral, qui n'avait voulu que s'assurer srieusement
du plus ou moins de bonne volont des hommes du bataillon, avait pris
ses prcautions. Tous ces hros, au lieu d'tre renvoys chez eux
auraient t immdiatement diviss par faibles fractions et incorpors
dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gr mal
gr. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
mtier des armes, c'est la mauvaise humeur gnrale avec laquelle fut
accueilli le dcret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
Dictateur pronona, en faisant ses adieux  Messine, et que l'on
trouvera plus loin, vient lui-mme attester que c'tait avec peine que
la jeunesse endossait le baudrier.

Nanmoins, de Palerme  Messine, ce n'tait qu'une suite non
interrompue de dtachements de volontaires accourus de divers points du
continent; la plupart de ces dtachements taient trs-nombreux et
allaient le plus vite possible rejoindre l'arme mridionale.

Presque tous ces convois arrivaient de Gnes, dirigs par Bertani et
sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'taient, en
grande partie, des soldats et des officiers pimontais, lombards,
toscans et florentins, ainsi que quelques Vnitiens, mais en petite
quantit. Tous, gnralement, taient assez bien quips et arms.

Une foule de dcrets parurent  Messine ds l'arrive du Dictateur. Les
plus importants furent une suite d'arrts des plus svres contre tout
attentat  la vie, aux biens ou  la sret individuelle de quelque
individu que ce ft, y compris tous les employs de l'ancien
gouvernement, mme les sbires. Presque chacune des infractions  ce
dcret tait justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
excutoire dans les vingt-quatre heures, entranait la peine capitale.
Les autres dcrets avaient principalement rapport  la garde nationale,
aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
numrer.

Ds le lendemain de son arrive  Messine, le Dictateur, avec la fixit
d'ides qui lui est particulire, commenait les prparatifs du
dbarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
d'oprations qui tait la Sicile tout entire, mais un point de dpart.
Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
des deux partis y ft autorise, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
Faro.

Le Faro est un village situ  l'extrmit d'une pointe de sable 
laquelle il a donn son nom et qui, lorsqu'on arrive  Messine par le
Nord, se trouve  droite de l'entre du dtroit. Deux tangs d'eau
sale, communiquant avec la mer par un canal  moiti combl, occupent
l'entre et le centre de cette espce de presqu'le. Ce sont les Anglais
qui, lors de leur occupation, ont creus ce canal pour abriter dans les
tangs les nombreuses canonnires qu'ils entretenaient le long de la
cte. A l'extrmit du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
petit fort carr et casemat. A un kilomtre environ de celui-ci, sur la
cte du large en dehors du dtroit, existe un fort bastionn qui avait
t abandonn avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
compose presque exclusivement de pilotes du dtroit et de pcheurs
d'espadons.

Du Faro  Messine, il existait il y a quelques annes des batteries et
des tours casemates, les unes trs-anciennes, les autres datant de
l'occupation anglaise ou mme plus modernes; mais tout cela avait fini,
faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
au moment o se passaient ces vnements. La route stratgique elle-mme
tait dans un fort triste tat. L'artillerie y fut donc immdiatement
dirige, et immdiatement aussi, fut commenc un ensemble de travaux de
fortifications et de batteries, dfensives pour le Faro, et offensives
pour le dtroit.

Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
lendemain taient relevs par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
soldats. Car l'ennemi tait matre du dtroit; ses nombreux vapeurs le
sillonnaient en tous sens; puis, les ctes de Calabre tant couvertes de
troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
obscure, de jeter  terre sur les plages du Faro quelques milliers
d'hommes.

Le gnral Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-mme les
travaux de ces fortifications passagres et il en profitait pour passer
en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est--dire 
l'heure o les appels avaient lieu. On y vit s'lever d'abord, comme par
enchantement, une batterie de huit pices de trente-deux avec des
parapets d'une paisseur moyenne de dix mtres. C'tait la plus
rapproche du fanal.

Un chemin couvert reliait cette batterie  une deuxime de trois pices
de soixante-huit, tirant en barbette. L'espce de courtine produite par
le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, tait arme elle-mme
de plusieurs pices de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
seize. Puis venait,  l'entre du village, une troisime batterie; une
quatrime fut leve un peu plus tard  l'entre du canal et une
cinquime vis--vis l'glise du Faro. Une grosse tour d'origine
anglaise, construite prs du village, fut arme d'une caronade et d'une
superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
Malte. Les plates-formes du fort du fanal reurent elles-mmes huit
pices de gros calibre. Tout cet ensemble prsentait vers le dtroit un
front assez respectable pour ne pas tre  ddaigner.

Ces travaux avaient t commencs primitivement sous la direction d'un
officier franais. Mais le gnral Orsini, ayant quitt le ministre de
la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
l'arme mridionale et, en cette qualit, celui du Faro. Il n'eut rien
de plus press, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait t
fait, d'en modifier beaucoup les dtails et quelque peu l'ensemble. Il
et peut-tre mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
tcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
sachant tout except ce qu'tait un canon, qu'il avait amens de Palerme
avec lui. Il y avait, en rsum, de quoi mettre trois officiers par
pice ou peu s'en faut.

Ds le 10 aot, la pacifique presqu'le du Faro s'tait mtamorphose en
camp retranch. Sur la plage, en regard du dtroit, s'alignaient trois
cents ou trois cent cinquante barques de pche, future flottille de
dbarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophes de
Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
provenant de la fonderie de canons improvise  Palerme, et une section
d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abrites en arrire par
une fort de baonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'tait lui-mme
qu'une vaste caserne o allaient et venaient constamment des convois de
vivres et de munitions.

Pendant qu'au Faro tout tait aux travaux, au dbarquement et  la
guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rv pour l'avenir le
calme et la tranquillit, rien n'tait plus  la paix.

L'inquitude recommenait  battre en brche le courage des habitants,
et l'apprhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empcher
de dormir.

En effet, la cour de Naples, en esprant un instant arrter
diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
loup elle le rassasierait, et avait projet l'abandon de la Sicile pour
conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
commenait  s'mouvoir singulirement de ces prparatifs de
dbarquement et de leur apparence menaante.

Elle savait que les forces de Garibaldi s'levaient dj  plus de vingt
mille hommes, vritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
inutilits. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
donnait le nom de gnral dans toutes les transactions de Palerme, de
Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc  juste titre. Cet effroi
gagna naturellement le gnral Clary, commandant de la citadelle, qui
aprs avoir bien cherch, finit par trouver qu'videmment les environs
de Messine et, par suite, le Faro devaient tre soumis aux termes et
rglements de l'armistice et qu'en consquence, l'arme mridionale
devait aller faire plus loin ses prparatifs d'envahissement; les
batteries qu'on levait au Faro tant en fait selon lui des ouvrages
agressifs contre la libre circulation du dtroit et mme contre les
positions napolitaines des ctes de Calabre. C'tait une interprtation
libre et surtout large. Aussi, sa vive rclamation fut-elle rfute
encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
de notes changes. Comme chacun tenait bon de son ct, il arriva ce
qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
guerre lasse, on en resta l. Les Garibaldiens continurent leurs
prparatifs, et le gnral Clary conserva l'avantage de pouvoir les
examiner tout  son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le gnral Clary; ils
en prirent leur parti.

Bien des moyens furent employs pour rchauffer la tideur belliqueuse
des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
en plein air renouveles des Romains d'autrefois. Voil le Forum, voil
la tribune aux harangues, voil surtout le grand peuple. Mais hlas! le
Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
harangues est reprsente par des trteaux de saltimbanque.

Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
moins htroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
rouge. Quelquefois, ce dernier tait le _padre_ Gavazzi, cordelier
dfroqu, homme minemment loquent, au dire des Siciliens et autres
Italiens, je veux dire Pimontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
criait beaucoup. Quelques autres fois, c'tait le _padre_ Pantaleone, le
chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
manquait pas d'une certaine loquence, et, de plus, il prchait 
l'ombre des votes religieuses. C'tait dans la cathdrale que ses
confrences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
exclusivement indigne.

Ben-Saa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
tentatives rvolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant 
la libert, son idole, fortune et famille; Ben-Saa apparaissait sur la
strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immdiatement la
foule l'entourait, vite une dmonstration  la cathdrale! Une musique!
Celle-ci tait vite trouve. Alors au pas de charge, agitant les
chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortge
s'branlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
arrivait comme un torrent  la porte de la cathdrale que le bedeau
s'empressait d'ouvrir  deux battants. La foule s'y prcipitait, comme
un fleuve dbord, ne s'arrtant qu' la balustrade du matre-autel. On
se htait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
ces prparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'glise avec
le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha  ne pas s'entendre.
Puis, clatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitt
aprs, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
leur office aux cris rpts cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.

Quand on avait ainsi bien cri, et que tout le monde avait la ppie, la
musique dtalait, Ben-Saa la suivait, la foule embotait le pas, on
faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
pendant que le bedeau teignait ses cierges, refermait prcipitamment la
porte de son glise, et, de peur d'une deuxime crmonie analogue 
celle-ci, se htait de mettre la clef sous la porte.

Toutes les manifestations se ressemblaient ou  peu prs. Mais elles
produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, 
Messine, tait, sans contredit, partisan de la libert et las du
gouvernement napolitain: on voulait mme bien se battre,  la rigueur;
seulement on tenait  rester chez soi.

Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
rixes ni de vexations rciproques. Mais des consignes mal comprises
provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
manoeuvr par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se htait
de se mettre hors de porte. Un instant aprs, un canot du fort
traversait le port pour venir  quai acheter des provisions. Les
Garibaldiens,  leur tour, envoyaient aux Napolitains une borde de
maldictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
vigoureux, disposs  taper, les obligeaient de repartir en toute hte.
A la longue, ces taquineries devaient amener et amenrent des coups de
fusil.

Vers le 10, arriva un officier napolitain charg d'une mission spciale
pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
tcher d'obtenir du gnral l'abandon de ses projets sur le continent.
C'est  la mme poque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.

L'officier napolitain s'en retourna, enchant, dit-on, de l'accueil
qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
connat la rponse de Garibaldi.

Au 12, les prparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
leur ct, les Napolitains, sur la cte oppose, prenaient leurs
mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
faire bonne garde et empcher tout dbarquement. Elle se composait de
six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
canonnires. Ce n'tait pas sans une certaine apprhension que beaucoup,
mme des plus dtermins, parmi les officiers de l'arme mridionale,
envisageaient les projets du Dictateur. Malgr la confiance sans bornes
qu'on avait en lui et l'espce de fascination qu'il exerait sur ses
troupes, plus d'un, en rflchissant  l'opration difficile qui allait
tre tente, se prenait d'une inquitude que tout semblait justifier.

N'tait-ce pas bien os d'essayer le passage d'un dtroit occup par une
escadre ennemie, sous le feu crois de ses bateaux  vapeur et de ses
forts, sans autres ressources qu'une quantit de barques qui, au moment
de l'action, seraient encombres de soldats et dont quatre ou cinq 
peine portaient de petits pierriers? Sans un seul btiment de guerre
pour protger le passage,  peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore  tant de dsavantages et
de probabilits d'insuccs les obstacles matriels que la violence des
courants du dtroit et la diffrence de marche des embarcations devaient
apporter  un ordre rgulier de dbarquement, la confusion invitable de
toute opration militaire nocturne, on avouera qu' l'ide des entraves
qui pouvaient retarder et mme faire chouer l'entreprise, chacun avait
le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dnoment
devait se jouer  Naples.

Quoi qu'il en soit, le gnral Garibaldi avait commenc, ds le 8, 
masser ses troupes dans les environs du Faro. Prs de quinze mille
hommes y furent camps; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
La flottille se composait de plus de trois cents bateaux hals  sec sur
la plage les uns contre les autres et les quipages bivouaquaient  ct
de chaque embarcation. Elle tait organise en plusieurs divisions.
L'une d'elles tait commande par un ex-lieutenant de vaisseau de la
marine franaise, M. de Flotte, ancien reprsentant du peuple, qui, 
quelques jours de l, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort  la
tte de son petit bataillon ou, plutt, de sa compagnie de marins
franais. Ce bataillon n'tait pas un des lments les moins curieux de
l'arme nationale. Pour servir l'tranger, quelle qu'en ft la cause,
aucun de ses membres n'avait mis de ct ni oubli les moeurs
traditionnelles et les allures dbrouillardes du troupier franais.
Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, gnralement, presque
tout le monde restait sur un apptit froce, oblig de serrer autant que
possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
mangeait des brochettes d'alouettes, des fricasses de pigeons, voire
des rtis de gibier; on s'y procurait mme des plats de douceurs. Aussi
c'tait  qui aurait des amis et des connaissances parmi les
croque-poules; ou y tait toujours bien accueilli, et, autour de chaque
plat o huit hommes se prlassaient, en se serrant on pouvait facilement
trouver deux ou trois places.

L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
tait aligne sur la plage, prte  s'embarquer au premier signal sur le
_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orgon_. Une
trentaine de grands bateaux plats, disposs pour transporter les chevaux
et la cavalerie stationnaient dans le premier tang, o l'embarquement
devait tre plus facile qu' la plage. De toutes parts, on tait sur le
qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de dpart. Ou apercevait
bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements taient indcis
et pouvaient, avec les bruits qui commenaient  courir, donner lieu 
bien des suppositions.

Quelques fuses, lances par la frgate amirale, attestaient seulement
la surveillance suppose attentive des ctes du Faro par l'escadre
napolitaine. Le 9, les prparatifs se continurent encore plus
activement. Mais la nuit s'annonait sombre et orageuse. Vers les six
heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les cts
de Calabre disparaissaient dans des grains multiplis et le tonnerre
grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
frachi en mme temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
dtroit qu'il tait peu probable qu'aucune tentative put tre essaye
avec succs contre la cte italienne. Cependant,  minuit environ, par
une obscurit des plus intenses, vingt-cinq barques  peu prs
poussaient de terre  tout hasard charges de volontaires, et
appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
dbarquement: si elles russissaient, c'tait un premier succs, un
jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donn aux
insurgs de la Calabre.

En trois quarts d'heure, elles traversaient le dtroit. Malheureusement,
l'obscurit et la force des courants ne leur avaient pas permis de
garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tte sous les forts
mmes de Scylla; d'autres s'chourent prs de la Torre del Cavallo. Les
plus heureuses furent sous-ventes et abordrent  deux ou trois cents
mtres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
o elles purent jeter  terre leurs volontaires.

Deux cents hommes, en tout, dbarqurent. Mais Missori les commande et
tous sont dtermins. Aussitt  terre ils s'lancent isolment dans la
montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte o ils ne
tarderont pas  tre rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
les hommes dbarqus sont des guides dont Missori est le colonel.

En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
tombrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint mme se jeter sur l'avant
d'un des btiments royaux qui pouvait l'anantir d'un souffle, mais qui
resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
quelques nouvelles des volontaires dbarqus la nuit prcdente. Il
tait quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
la cte. Mais  peine l'avant avait-il touch le sable que l'ennemi
sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grivement blesss et
on est forc de rtrograder, non sans avoir vigoureusement ripost au
feu des royaux qui se htent  leur tour de s'abriter en laissant
plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expdition se composait
de huit Anglais et huit Franais. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
tentative choue encore. L'escadre napolitaine s'tait rapproche du
Faro et pesait passivement sur les oprations projetes.

Il y avait alors tantt au Faro, tantt  Messine, une signora, la
comtesse della Torre, jeune et charmante femme,  nature sympathique,
dont le costume demi-hongrois et la dsinvolture gracieuse et militaire
faisaient rver bon nombre des blesss ou des malades auxquels elle
tait venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
bonne qu'elle soit, qui ne trouve son dtracteur. Enfin, quoi qu'en
aient dit quelques journaux bien ou mal informs, elle n'en partageait
pas moins avec une Franaise, madame de ***, la direction des dames
charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
aux blesss et aux malades dans les hpitaux.

La journe du 11 se passa  embarquer l'artillerie, les chevaux et les
hommes. Les vapeurs bonds de troupes, allumaient les feux  sept heures
du soir. Les compagnies de la flottille taient pares  sauter dans
leurs embarcations.

Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais,  minuit,
arrive un ordre contraire et, dans la matine du 12, toutes les troupes
commenaient  dbarquer.

Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade trs-vive
et quelques coups de canon prs des forts de Scylla et de Pezzo.
L'escadre napolitaine tant reste silencieuse, c'tait donc  terre que
l'on s'tait battu. taient-ce les volontaires dbarqus ou les
Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommenait
une heure aprs et durait jusqu'au petit jour. Au mme moment, un petit
bateau, chass par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
feux du Faro, et la corvette, trompe dans sa poursuite, s'arrtait 
porte de canon. C'tait un habitant de Reggio qui,  ses risques et
prils, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, runis dans
les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
les volontaires dbarqus l'avant-veille et qui, en ce moment,
occupaient les hauteurs de Solano. Le dbarquement des troupes et de
l'artillerie faisait supposer, naturellement  tout le monde, un
changement d'intentions de la part du gnral Garibaldi. Mais, il faut
l'avouer, ce fut  regret que les volontaires, entasss depuis
trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jets sur
les sables brlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donn
de mettre le pied dans les Calabres.




VI


Trois jours aprs, une frgate sarde arrivait au Faro, et restant sous
vapeur, communiquait avec le gnral Garibaldi. Ensuite elle venait au
mouillage dans le port de Messine. C'tait le _Victor-Emmanuel_. Le mme
soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
alles et venues excitaient vivement la curiosit gnrale. Le
lendemain, on apprenait avec tonnement que le gnral Garibaldi s'tait
embarqu dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
la destination; et on lisait une proclamation rdige  peu prs en ces
termes: Le gnral en chef Dictateur, tant oblig de s'absenter
momentanment, laisse au gnral Sertori le commandement des forces de
terre et de mer. Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant 
l'arme et  la population connaissance de ce dcret et ajoutant qu'il
esprait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
 faire son devoir. C'est  cette poque que les troubles de Bronte
clatrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scnes de pillage,
provoqus par les montagnards, obligrent d'en venir  une rpression
nergique. Le gnral Bixio fut dirig sur ce point. Il fit saisir une
vingtaine des principaux meutiers qui passrent immdiatement devant un
conseil de guerre et furent fusills sance tenante. Puis il vint 
Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.

Pendant que ces vnements se passaient au Faro, la ville de Messine,
mtamorphose en grande caserne, tchait de faire contre fortune bon
coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illumins et embannirs que
dans les premiers jours, avaient presque un air d'allgresse.

Les manifestations continuaient, soit dans les glises, soit sur des
places publiques. Les statues de Franois II et de son pre avaient
prouv le mme sort qu' Palerme. Une fois la nuit arrive, il n'y
avait plus gure que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-l,
quelques soldats napolitains attards dans leurs provisions, ou quelques
officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
armes et bagages. Quelques-uns des corps camps au Faro avaient reu
l'ordre de rentrer en ville.

Cependant la msintelligence commenait  se mettre pour tout de bon
entre les lignes de factionnaires opposes sur le champ de manoeuvres de
Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
de fusil.

Mais en ville, une fois le sac  terre et le fusil mis de ct, on
continuait  vivre  peu prs en bonne intelligence.

Les chos d'alentour se rjouissaient aux sons des airs guerriers que
soufflaient  outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du gnral
Clary excutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
fort San-Salvador. L'artillerie attele y manoeuvrait grand train, 
ct des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
leur et conserv ce petit espace pour se dgourdir les jambes et ne pas
perdre l'habitude du pas gymnastique.

Quand les parades taient finies, les guerriers mettant bas la veste,
endossaient la blouse, et labouraient intrpidement un long chemin
couvert ou, plutt, une longue tranche qui reliait la citadelle 
San-Salvador.

Le lazaret, qui tait rest dans les dpendances de la citadelle, avait
t converti en hpital. Mais, si la plus grande partie de cette
garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goter
les dlices d'une prison force, il y en avait d'autres qui,
malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
loin bien entendu,  en juger du moins par leur attitude journalire
aussitt qu'une affaire un peu srieuse s'engageait.

Le 13, il y eut presque une bataille en rgle vers les dix heures du
soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
napolitaine, leurs vedettes se replirent sur leurs grand'gardes; les
grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
Puis, une fois  l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
Garibaldiens, comme il leur tait dfendu de riposter, aussitt que
l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
factionnaires et attendaient que la grle ft passe. Ce soir-l,
cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert 
la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par consquent,
il y avait affluence et mme une assez grande quantit de dames. Les
rues taient illumines et les boutiques  peu prs ouvertes. De
nombreux volontaires et bourgeois flnaient dans les rues; tout cela
avait quelque apparence de gaiet, lorsque retentissent tout  coup les
premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
suivent leurs maris; les illuminations s'teignent aux environs des
dbouchs de la citadelle, les boutiques se ferment  grand fracas, puis
la gnrale bat, les clairons sonnent l'assemble. Un quart d'heure de
ce tohu-bohu s'tait  peine coul que l'on voyait de fortes colonnes
se diriger vers la place de la Cathdrale, la place de la municipalit,
les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgr
la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps  autre et
renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.

Une belle corvette  vapeur anglaise, achete par le gnral Garibaldi,
arrivait sur rade le lendemain, et on procdait immdiatement  son
armement. Une autre, plus petite, tait attendue.

Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus srieuse et en plein
jour.

On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commena. Une fusillade
s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout tait 
l'orage ce jour-l.

Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzs s'taient
accumuls sur les monts Pelore. L'air, charg d'lectricit, rendait les
plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphre
sentait la poudre.

Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
mauvaise part les galanteries napolitaines.

Les royaux, habitus  faire ces petites guerres sans danger et peu
disposs sans doute  se laisser reinter au nez et  la face de leur
citadelle, se replirent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement o
stationnait la grand'garde,  la limite des glacis de la citadelle.

L, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'o ils
continurent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, dj, avaient
cess le leur. Comme il fallait que la comdie ft complte, le canon
vint terminer la reprsentation par une vingtaine de coups tirs on ne
sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tus que blesss, il
n'y eut personne de mort.

Mais des balles napolitaines taient arrives jusqu' bord des btiments
de guerre sur rade. La chaloupe de la frgate  vapeur, le _Descartes_,
en ce moment en corve au bout du quai, prs du champ de manoeuvres de
Terranova, avait t oblige de s'abriter derrire un chaland charg de
charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hte  quai et de
rallier son bord au milieu d'une grle de biscaens et de balles dont
plusieurs traversrent les bordages de l'embarcation.

Il y eut des plaintes motives, auxquelles on rpondit par des excuses
et par des explications qui n'en taient pas. L'orage qui vint  clater
et une pluie torrentielle amenrent la fin des hostilits pour ce
jour-l.

Le hros de la bataille fut, sans contredit, un matre Aliboron qui
vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lanant des ruades
dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les lans de gaiet
dfiaient les balles et les biscaens qui pleuvaient autour de lui,
aprs avoir us sa premire ardeur, se mit tranquillement  brouter puis
 suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succdrent
aprs l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui,  vouloir
bivouaquer sur le thtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
matin.

Le lendemain, les Napolitains plirent leurs tentes, dmolirent un grand
btiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
grand'garde et reculrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
Terranova, ce qui n'empcha pas la mme comdie de se renouveler
presque chaque jour avec une mise en scne analogue.

Cependant le temps passait, et  chaque nouveau soleil on se demandait:
Mais o est donc le Dictateur? Mille bruits et mille versions
circulaient. Le gnral Garibaldi tait all, disait-on, tout simplement
 Naples. D'autres le faisaient prendre terre  Salerne avec une arme
de volontaires pimontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors 
ruminer les faits passs.

Presque toute la marine  vapeur est absente. Qui sait o elle est?
Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux  vapeur. O
sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
volontaires avaient t concentrs  Milazzo. Que sont-ils devenus?
Parbleu! voil l'histoire: les vapeurs ont embarqu les troupes sans
tambours ni musiques; ils sont partis de mme, ont attendu au large de
Salerne le navire de Garibaldi et on est dbarqu.--Chacun rpte en
ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
passent. On attend toujours avec anxit l'arrive d'un navire
quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
dbarquement  Salerne et de la marche en avant de l'arme indpendante.
Espoir du! Rien ne parat et tout le monde de rpter: Anne, ma soeur
Anne, ne vois-tu rien venir?

Mais voil bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce 
son de trompe  qui veut l'entendre que l'on est all jusque dans le
porte de guerre napolitain de Castellamare, prs de Naples, attaquer un
vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. videmment, pour qui connat
le caractre entreprenant et souvent tmraire du Dictateur, ce doit
tre lui qui a tent le coup de main. Mais on a chou tout en tuant le
capitaine; seulement si le navire et t arm, on l'et enlev. Ce qui
n'empchait pas que l'on et t oblig de s'en aller plus vite que l'on
n'tait venu, etc., etc.

Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprs du
ciel  Messine, qui raconte comme quoi il a vu le gnral Garibaldi,
bien vu en personne,  la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
donc pas lui qui tait  Castellamare ni  Salerne? rpte tout le monde
en choeur.--Mais en voici un autre qui prtend aussi l'avoir vu 
Cagliari; puis un autre encore qui assure que le gnral est all tout
tranquillement  Palerme.

Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
errones et que lui seul sait la vrit; lui qui arrive de l'le de
Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occup  visiter sa
maisonnette de Caprera dans l'le du mme nom. Quand il est dbarqu,
ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers port en triomphe
jusqu' son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde  viter cet
honneur.

On coute, la bouche bante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
rien. Le gnral, tout  la fois  Salerne,  Naples,  Caprera,  la
baie des Orangers,  Cagliari,  Palerme, c'est de la magie; les plus
forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu' nouvel ordre, 
expliquer ce rbus dont l'arrive seule du Dictateur pourra donner la
clef.

Voil, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
arrive  Messine. Du plus loin qu'on l'aperoit, on reconnat sur son
pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientt dans le port et
vient mouiller prs du fort San-Salvador. Le gnral Garibaldi, le
gnral Trr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont  bord.
Le Dictateur dbarque aussitt, et se rend de suite  bord du _Queen of
England_, sa nouvelle corvette, puis, de l  terre o il est reu,
comme toujours, aux acclamations de tout le monde.

Maintenant, voici les faits dans toute leur vrit: le gnral tait
all effectivement  la baie des Orangers,  la Maddalena,  Caprera, 
Cagliari,  Palerme, et  Milazzo.

Sur le point d'entrer srieusement en campagne et en prsence des forces
accumules par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
priode de cette guerre, runir tous ses moyens d'action; or depuis
quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
malgr les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
il savait cependant que plusieurs convois avaient quitt Gnes et
quelques autres points du littoral pimontais, et devaient se runir en
Sardaigne pour oprer tous ensemble leur dbarquement au port de Sicile
qui leur serait indiqu.

De longs jours s'taient passs, et rien n'annonait leur arrive. Le
Dictateur paraissait inquiet et proccup: il avait t prvenu sans
doute par des dpches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
d'enlever ces renforts  l'arme mridionale et les envoyer oprer pour
leur propre compte un dbarquement sur les plages romaines. Ce projet
insens, conu par je ne sais qui, existait rellement, et c'tait juste
ce qu'il fallait pour porter  la cause italienne un coup mortel. Cette
tentative, sans avoir aucune espce de chance de russite, perdait
certainement  tout jamais le parti que reprsentaient le Dictateur et
son arme. En face d'vnements qui pouvaient tout compromettre,
Garibaldi se hta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le gnral Garibaldi
les harangua et les fit rembarquer immdiatement pour Cagliari d'o ils
purent tre dirigs en toute hte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
renforts s'levaient  prs de six mille hommes: c'taient des troupes
tout organises, il n'y avait qu' les aligner sur un champ de bataille.

De la baie des Orangers, le gnral Garibaldi se dirigea sur l'le de la
Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il tait peu loign: il
n'avait pas voulu venir aussi prs de son ermitage de Caprera sans
revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
tant de soucis, de projets et d'inquitudes. En quelques heures  peine
il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
puisse voir, malgr sa sauvagerie et son aridit.

A peine l'arrive du Dictateur fut-elle connue que la ville entire se
prcipita au-devant de lui, on l'et en effet volontiers port en
triomphe jusqu' sa petite maisonnette.

Il ne sera peut-tre pas indiffrent de donner quelques dtails sur
l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carre,
leve seulement d'un rez-de-chausse avec trois fentres sur chaque
ct, une varanda sur la faade et un petit smaphore rond sur la
terrasse, dans lequel on peut  peine se tenir debout. A gauche, en
regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
et que le gnral habitait pendant que l'on construisait, comme il le
disait, son chteau. Derrire ces deux baraques, un four. Devant la
maison, un enclos en pierres sches fermant un jardin dans lequel
poussent  grand'peine cinq ou six figuiers tiques, quelques courges et
de maigres lgumes qui ont l'air tout tonn d'avoir pu percer la couche
de cailloux au travers desquels ils se sont fray passage. Puis des
lichens, des bruyres odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
balsamiques. L'intrieur de la maison se divise en trois ou quatre
pices habitables; deux, les seules occupes, sont  peine meubles.
L'une, la salle  manger, possde une chaise; l'autre est la chambre 
coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
malsaine; cependant le gnral n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
cette dernire se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
ces meubles est un souvenir de sa mre et de sa femme, morte  la tche
en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
appendu au mur, un mdaillon contenant des cheveux de cette compagne
dvoue, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
ami, l'historien de l'Italie opprime qui deviendra plus tard
l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
depuis longtemps les fatigues du gnral; ses deux fils sont officiers
dans la marine pimontaise. Quant au restant des appartements, peu
nombreux, ils servent de dbarras et leurs fentres sont veuves de
presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
qu'elle est souvent solitaire et prive de ses propritaires.

Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
point que ce soit de la proprit. Dans le Nord, la ville de la
Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
arrire, les Bouches de Bonifacio, les ctes de Corse; dans l'Est, la
mer, l'entre des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparat,
se dcoupant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque form par un
boulement de rochers et qui a donn son nom au canal qui communique du
port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
vertes aux reflets iriss. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
de vue le plus difficile.

Garibaldi parut prouver un grand bonheur  faire visiter son maigre
manoir  ses compagnons d'armes. Malgr lui, il montra que les
propritaires sont les mmes partout. Aprs quelques heures donnes 
ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poigne de main au
vieux ptre et fermier tout  la fois qui sert de garde gnral  son
domaine. Une particularit curieuse et qui tonna singulirement ceux
qui n'avaient pas t initis  la vie intime du Dictateur  Caprera fut
de voir accourir au-devant de lui, aussitt qu'il parut aux confins de
son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
dmonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
travers et avec mfiance ceux qui accompagnaient le gnral; elle avait
videmment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle tait
contente de caresser son matre. Cet animal, qu'il avait lev lui-mme
et nomm Brunettina, obit  sa voix comme le chien le plus soumis
obirait  son matre. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
petit dtail devient intressant.

En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hter le
dpart de ses transports et, de l, sur Palerme, o il ne resta que
quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le gnral fit
demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accord avec
empressement.

Quant  l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y tait
tout  fait tranger et que ce coup de main, aussi mal conu que
maladroitement dirig, avait t tent non-seulement sans son
consentement, mais mme contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
tte baisse, dans une entreprise aussi tmraire montraient un courage
digne d'un meilleur succs, mais dans des oprations de ce genre, il
faut surtout une direction intelligente et une exprience  toute
preuve. Cette tentative avorte et qui, de part et d'autre, cota la
vie  plusieurs officiers, fut gnralement mal vue et hautement
dsapprouve.

La premire visite du Dictateur  son retour fut pour le Faro, d'o
chaque jour et presque chaque nuit on russissait  jeter de faibles
dtachements de volontaires sur les ctes de Calabre. Les travaux de
fortification avaient t entirement termins et presque toute
l'escadre dont pouvait disposer le gnral s'y trouvait alors runie,
elle se composait de:

Le _Tukery_ (ancien _Vloce_) arm, portant 800 hommes.
Le _Washington_                       --    800   --
L'_Orgon (Belzunce)_                 --    300   --
Le _Calabria (Duc de Calabre)_        --    200   --
L'_Elba_                              --    200   --
Le _City of Aberdeen_                 --  1,200   --
Le _Torino_                           --  1,500   --
Le _Ferret_, arm                     --    200   --
L'_Anita (Queen of England)_ arm     --  1,800   --
L'_Indipendente_, arm                --  1,700   --
_Un autre_ (nom inconnu) arm         --    800   --
plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 arms de pierriers
ou de petits obusiers de 4.

C'tait donc un total d' peu prs 10,000 hommes sans compter ceux de la
flottille, que l'on pouvait dbarquer en un seul voyage sur la terre
ferme. Quant  la cavalerie et  l'artillerie, elles taient, comme il a
t dit plus haut, destines  tre embarques sur des bateaux disposs
_ad hoc_ et o les prcautions les plus grandes taient prises pour que
le dbarquement pt s'oprer d'une manire prompte et facile en face de
l'ennemi.

Les Napolitains avaient, pendant l'absence du gnral, vacu les
citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient t
rejoindre en Calabre les armes de Palerme, de Milazzo et de Messine.
Chaque soir, de la cte sicilienne on apercevait de l'autre ct du
dtroit les feux allums dans la montagne par les volontaires et les
insurgs de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
nouvelles, tantt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
expdis par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
Napolitains, et avaient eu deux hommes tus et deux blesss. Ils leur
avaient aussi fait prouver quelques pertes et leur avaient pris
plusieurs hommes. Ils restrent douze jours dans les montagnes et
comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la clbre miss White et
le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
ville, des dserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
gnraux de l'arme royale estimaient eux-mmes  plus de dix mille le
nombre des dsertions depuis le commencement de la guerre.

Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du gnral Garibaldi
virent arriver dans le port mme de Messine plusieurs vapeurs chargs de
volontaires; en passant  ct du fort San-Salvador, il y avait souvent
change de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
casaques rouges.

Plus que jamais tout fut au dbarquement, on recommena  masser les
troupes au Faro. A quelque prix que ce ft on enrlait des matelots
partout o l'on en trouvait.

Les deux frgates sardes mouilles dans le port ainsi que la frgate
anglaise eurent de nombreux dserteurs, au grand mcontentement de leurs
commandants.

Presque chaque jour il y avait des coups de canon changs du Faro,
soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
 la dfense des ctes de Calabre; mais ce feu  longue porte avait un
rsultat  peu prs nul; les boulets napolitains tombaient  moiti
distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
atteindre de temps  autre leur but. Le 15 aot, il y eut aussi une vive
alerte. Le _Descartes_, frgate  vapeur franaise, ayant,  huit heures
du matin, fait une salve pour la fte de l'Empereur, on crut au Faro 
un bombardement par la citadelle. La mme panique se produisit en ville.
Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se prcipitrent
aux portes et aux fentres pour tudier avec anxit l'explosion des
projectiles. Toutes les troupes se prirent  courir aux armes.
Heureusement quelques personnes mieux avises, aprs avoir compt vingt
et un coups, jugrent que ce devait tre un salut et tranquillisrent la
foule  laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
immdiatement sa quitude du matin. Les btiments de guerre trangers
sur rade s'empressrent aussi, eux, de fter par des salves et en se
pavoisant la fte du souverain franais. Les Napolitains seuls, forts et
btiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'tait au moins
une inconvenance.

Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
_Queen of England_, baptis l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur  grande vitesse et 
aube, nouvellement achet aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
inquite et l'amiral qui la commandait avait demand des renforts
immdiats  Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela tait vrai, un seul
btiment  opposer  l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
Amstrong, mais qui, de fait, n'tait qu'un grand bateau  hlice fort
cass et dont l'chantillon et permis difficilement la moiti de cette
artillerie.

Un nombreux convoi d'armes, dbarqu en ce moment  Messine, ainsi que
celles apportes par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
carabines de prcision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-l
avaient conserv le fusil de munition.

Le 18 aot, arrivaient encore plusieurs transports chargs de
volontaires pimontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitt
dbarques, taient achemines sur le Faro o l'arme nationale tait
concentre. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
marchaient sur Messine et devaient tre dj  Taormini et mme plus
prs. Mais rien n'avait transpir des projets du gnral Garibaldi.
Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, tait mouille sous les
batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
Milazzo.

Le 17 au soir, le gnral Trr avait accompagn Garibaldi dans une
reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, except
les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
_Barn_, paquebot des messageries impriales, arrive du Levant eu
relche  Messine et annonce qu'il a aperu en entrant dans le dtroit,
 quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est  la
cte, et qui viennent de dbarquer une grande quantit de soldats
paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du dbarquement et que deux
corvettes avaient immdiatement ouvert leur feu contre les troupes
dbarques et sur le btiment chou. Le point qu'il dsignait pour
thtre de cet vnement tait la Torre delle Armi, au-dessous du
village de Mileto.

Grande rumeur ds lors, et bientt le dbarquement officiel de l'arme
nationale est annonc par une proclamation. Le soir, la ville est
brillamment illumine et l'on attend avec une vive impatience les
dtails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.

Voici ce qui s'tait pass.

Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
marches et contre-marches. Ces brigades avaient accapar plusieurs
grands bateaux sur lesquels avaient mme eu lieu quelques prparatifs
d'embarquement. Ds le 17, la brigade de Bixio tait  Giardini, et
celle de Trr  Taormini.

Le 17, dans l'aprs-midi, deux bateaux  vapeur, le _Franklin_ et le
_Torino_, viennent mouiller  Taormini. Le _Franklin_, plus prs de
terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
gnral Trr commena immdiatement. A cinq heures environ, l'opration
tait termine et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
Giardini.

Le 18, au matin, on commenait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
une heure, le gnral Garibaldi arrivait et pressait activement le
dpart. A huit heures du soir, il tait termin. Les deux capitaines des
btiments avaient d tre provisoirement relevs de leurs commandements.
Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on tait
sur la cte de Calabre  la Torre delle Armi, prs de Mileto, village
situ au sommet d'un mamelon.

Une magnifique plage de sable, o la mer brise  peine, s'tend au loin
avec complaisance, offrant toutes facilits au dbarquement. Sur la
droite,  l'extrmit de la plage, on distingue une glise et un peu en
arrire,  moiti cte, le tlgraphe. Les deux navires ont le cap 
terre. Vis--vis d'eux, on aperoit la route royale qui longe la cte et
une belle magnanerie dont les plantations vont en s'levant par tages.
L'habitation est au sommet du premier plateau derrire lequel s'lvent
en amphithtre une foule de points culminants tages les uns au-dessus
des autres.

De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue,  douze milles
environ dans le Nord, les fumes de leur escadre. Le _Torino_ marche
toujours  grande vitesse et s'choue; mais le fond est de vase molle
et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitt; il
stoppe  temps et vite le sort du _Torino_. Immdiatement le
dbarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
navires. Cependant il s'opra avec une telle activit, chacun y apporta
tant de bonne volont que, trois heures aprs, tous les volontaires se
trouvaient  terre et les deux brigades taient organises et mises en
mouvement.

A l'instant o elles venaient de prendre position sur les premires
hauteurs en arrire de la plage, tandis que le quartier gnral
s'tablissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prvenir le
Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait  toute vapeur vers le
lieu du dbarquement. Ordre fut donn de suite au _Franklin_, qui
essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller 
l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant  l'quipage du
_Torino_, il reut l'ordre d'vacuer le navire. Dans ce moment, une
corvette napolitaine, arrive  porte, commenait  tirer. On voulut
mettre le feu au btiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui,  ce
qu'il parat, n'taient pas pays pour se faire tuer, refusrent
obstinment d'armer une embarcation pour retourner  bord. La seconde
corvette, aussitt  porte, ouvrit galement son feu, non-seulement sur
le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
qu'elle apercevait  terre. L'ordre fut alors donn aux troupes de
descendre dans le ravin derrire les hauteurs sur lesquelles elles
taient campes. Comme on n'avait pas d'artillerie pour rpondre au feu
de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti  prendre.

Pendant plus d'une heure, les corvettes continurent leur canonnade.
C'est en ce moment que passa le _Barn_.

Une autre corvette napolitaine, reste en arrire, se dtacha
immdiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
s'approchant, l'normit de ce transatlantique et surtout le pavillon
franais, elle se hta de rejoindre ses conserves.

Bientt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
envoient  bord du _Torino_. Des amarres sont tablies et les corvettes
essayent aussi, mais en vain, de le dsensabler. Ne pouvant y russir,
pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
feu.

L'arme passa cette premire nuit dans un _fiumare_,  un mille et demi
environ du lieu du dbarquement. Quelques volontaires calabrais,
accourus incontinent, assurrent au gnral Garibaldi qu'il n'y avait,
dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'claira avec
soin et on fit bonne garde.

Les deux brigades trouvrent peu de ressources en approvisionnements. Le
20,  deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
et par sections. La division d'avant-garde se composait du
demi-bataillon de droite des chasseurs gnois commands par Menotti;
puis venait la premire brigade commande par Bixio,  la tte de
laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxime
bataillon de chasseurs gnois qui servait d'arrire-garde. Le
demi-bataillon de gauche de Menotti tait dploy en claireurs sur le
flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu' sept heures du matin, et
on prit un moment de repos dans un endroit o la route se dissimule
entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
village de San-Lazaro o l'on s'arrta pour se reposer jusqu' la nuit
tombante. Des grand'gardes avaient t places assez loin en avant du
village, et les volontaires avaient reu l'ordre de ne pas s'loigner un
instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite arme
quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
faisait halte, et le gnral Garibaldi, ayant runi les gnraux et les
officiers suprieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut dcid
qu'on changerait de route, et qu'on prendrait  travers champs vers la
montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
Reggio, et  trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
quelques compagnies napolitaines postes sur la route, qui furent
rapidement mises en droute par deux bataillons garibaldiens et faites
presque entirement prisonnires. Le bataillon de chasseurs gnois de
Menotti se prcipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuy
par la premire brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
l'occupe, quoique embusqu dans les maisons, les vignes et les jardins,
est refoul vers la ville o il se hte de se rfugier. Les Garibaldiens
y entrent ple-mle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situ au
bord de la mer et arm de seize pices de canon de gros calibre, ouvrait
ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
sans brler une amorce.

Ce fort n'tait,  proprement parler, qu'une batterie dirige contre la
mer, mais ferme  la gorge par une muraille bien crnele, perce de
plusieurs embrasures armes d'obusiers et de pices de 12. Le gnral
Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant  la tte de la
deuxime brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
du chteau. Le gnral Bixio venait d'tre bless lgrement au bras
gauche, il avait eu son cheval tu sous lui et son revolver cass  sa
ceinture par une balle.

Pendant que le gnral Garibaldi oprait son mouvement tournant, la
premire brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
l'attaque de la ville.

Le chteau de Reggio, situ au sommet du mamelon sur lequel la ville
s'lve en amphithtre, envoyait des voles de canon dans toutes les
directions et partout o il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
La place fut bientt attaque par trois points  la fois: la grande rue,
les hauteurs en arrire du chteau et les quais. C'est surtout dans la
grande rue que le combat fut le plus vif. Masss sur la place du Dme,
appuys par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
petite rue fortement barricade et conduisant au chteau, les
Napolitains, en bataille sur la place, embusqus sur le perron de la
cathdrale et aux fentres, s'apprtaient  faire une vigoureuse
rsistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
qu'ils ne pouvaient tre attaqus que de front et avec un grand
dsavantage.

Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
mais enfin, vigoureusement abordes  la baonnette, les troupes royales
durent battre en retraite et en dsordre sur le chteau, abandonnant six
des huit pices qui taient en batterie sur la place.

Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
chteau,  deux cents mtres tout au plus de celui-ci et sous un feu
plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrpidement
entrans par Menotti, les chasseurs gnois finissent par se prcipiter
 la baonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
heures du matin, et dans laquelle ils s'tablissent pendant que les
royaux se replient pas  pas vers le chteau sans ralentir leur feu. La
ville tait donc au pouvoir de l'arme nationale. Le reste de la nuit,
les canonniers du chteau continurent  envoyer, de ci de l, quelques
paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans rsultat.

Le matin, de bonne heure, l'arme nationale, dcide  en finir,
commena ses dispositions d'attaque contre le chteau. Il n'en fallut
pas davantage pour dterminer le gnral Vial  proposer l'vacuation.
Cette offre fut accepte immdiatement. C'tait le 21, au matin, que se
passaient ces vnements.

La capitulation fut bientt convenue et signe. La garnison remettait le
chteau et tout son matriel: artillerie, armes, approvisionnements et
munitions, au gnral Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
tait rserv jusqu' leur dpart. Aussitt convenu aussitt fait, et
immdiatement les Napolitains gagnrent l'emplacement o ils devaient
attendre leur embarquement, pendant que l'arme nationale, presse de
marcher en avant, commenait son mouvement sur San-Giovanni o,
disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
et fortifies de longue date.




VII


Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
le dtroit; les batteries du Faro changeaient des boulets avec un ou
deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare,  propos d'un dbarquement
qui avait lieu prs de la Bagnara.

Dans la matine du 21, de trs-bonne heure, le gnral Cosenz tait
descendu en Calabre, prs de Scylla, avec une brigade compose de douze
cents hommes environ, un bataillon de chasseurs gnois et le bataillon
franais command par de Flotte.

C'est  l'entre d'un grand _fiumare_, prs d'un petit village, entre
Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises  terre. Le bataillon
franais, dbarqu un des premiers, repoussa les quelques troupes
napolitaines expdies de la Bagnara, et bientt toute la colonne prit
la route de Solano, village situ dans la montagne,  cinq heures de
marche environ du lieu de dbarquement. Elle fut aussitt assaillie de
toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'taient
retranchs dans une petite maison blanche o l'on avait tabli un
avant-poste. Le bataillon franais fut envoy par le gnral Cosenz pour
en dbusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
main, hardiment excut, eut un plein succs. Malheureusement le
commandant de Flotte fut tu roide d'une balle dans la tte  l'instant
o, aprs avoir bless deux officiers napolitains, il en faisait
prisonnier un troisime.

Les soldats vengrent terriblement leur chef, auquel le gnral
Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
l'glise de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
de de Flotte sont dposs et, par ordre du Dictateur, on doit y lever
un monument.

Le bataillon franais et son commandant furent mis  l'ordre de l'arme,
et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.

La brigade de Cosenz, aussitt les Napolitains repousss, continua son
mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi compltement les
positions napolitaines qui ne devaient pas tarder  tre attaques de
front par le gnral Garibaldi.

Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'excutait, un singulier
vnement se passait au Faro. Une grande frgate napolitaine  hlice,
de soixante canons, entrait dans le dtroit et venait reconnatre, 
petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
aprs, un vapeur  hlice franais, rangeant les ctes de Calabre, se
prsentait aussi  l'entre du dtroit et tait reu  coups de canon
par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitime coup que les canonniers
reconnurent leur erreur et cessrent le feu. Le lendemain 23, au matin,
le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
tait envoye au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et tre
prt  agir si pareil vnement se renouvelait.

Mais le gnral Trr, commandant le Faro, s'tait ht de rpondre  la
rclamation de notre consul  Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
distinguer le pavillon franais, car celui des Napolitains, mme 
petite distance, permet  peine d'apercevoir les armoiries jaunes
frappes sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers taient sous
l'influence de l'indignation cause par la conduite sans prcdent de la
frgate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrive dans le dtroit sous
pavillon franais, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
position avantageuse pour les attaquer, et commenc un feu meurtrier sur
des hommes occups sans dfiance  la regarder. Ce n'est qu' la
deuxime borde que le pavillon franais avait t amen et remplac par
la bannire napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
le gnral offrait la plus ample satisfaction au commandant franais,
tout en fltrissant la conduite du btiment de guerre napolitain qui
n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
internationales, d'tre la cause de l'exaspration des Garibaldiens; ce
qui les avait entrans, dans leur exaltation,  tirer trop lgrement
sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalit.

Nonobstant, les commandants des trois btiments de guerre franais sur
la rade de Messine, la frgate  vapeur le _Descartes_, et les avisos le
_Prony_ et la _Mouette_, avaient dcid que pendant que la _Mouette_ se
rendrait  Naples pour prvenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat prs du Faro, de
manire  tre  mme de repousser par la force une nouvelle agression
de ce genre.

En consquence,  midi, les deux navires s'taient dirigs sur le Faro,
au grand moi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
inquitude les prparatifs de branle-bas excuts  bord des btiments
franais. Il paratrait qu'une rponse peu convenable d'un autre
officier gnral de l'arme garibaldienne, tait venue dtruire le bon
effet produit par la lettre si convenable et si digne du gnral Trr,
et avait rendu ncessaire cette dmonstration de la part des commandants
franais. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
peu en dedans de l'entre du dtroit, et dans une position o leurs
batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.

Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frgate le
_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommenait l'attaque des
batteries. Pendant prs de trois quarts d'heure, le feu fut trs-anim
des deux cts; mais enfin la frgate se laissa culer et vint mouiller
prs de la citadelle o elle dbarqua en toute hte ses blesss.

C'est pendant cette opration que les deux btiments de guerre franais
quittaient eux-mmes le port pour aller prendre leur position au Faro.
Aussitt qu'ils eurent jet l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du dtroit, accompagn des
quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
Quelques instants, elle resta stationnaire vis--vis Reggio, puis on la
vit border ses voiles et laisser porter vent arrire dans le Sud, pour
dbouquer du dtroit o on ne la revit pas, non plus que les btiments
de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il tait
environ cinq heures du soir, au moment o, de l'autre ct du dtroit,
on apercevait le pavillon national arbor sur le fort de Pezzo.

Il ne restait qu'un petit vapeur de transport  San-Giovanni, ainsi que
deux ou trois autres  Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
c'taient ceux qui opraient l'vacuation des troupes. A partir de ce
moment, la libre circulation du dtroit tait donc abandonne 
l'escadre de Garibaldi sans que l'on pt expliquer ni comprendre une
semblable dtermination de la part de l'officier gnral qui commandait
les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est vident qu'il
aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
Cavallo et Scylla, mais encore protger les divisions de San-Giovanni,
balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
des troupes nationales difficile et longue en les obligeant  prendre
par la montagne.

Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inou: la premire, la
mauvaise volont; la deuxime, c'est que la frgate le _Borbone_, qui
devait se sentir mal  son aise depuis son premier engagement avec le
Faro o elle avait abus du pavillon franais, put regarder comme un
acte agressif contre elle-mme l'appareillage des btiments franais.
Ceux-ci en effet, tant venus mouiller trs-prs des batteries,
pouvaient lui donner  supposer qu'ils taient peu disposs  souffrir
une nouvelle attaque et prts mme  lui demander satisfaction. Dans ce
cas, ce qu'elle avait de mieux  faire tait videmment de filer le plus
rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.

Le mme matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
napolitains et les avant-gardes du gnral Garibaldi.

Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
malgr les avantages de leur position, les royaux durent, aprs une
fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
Le feu cessait vers les neuf heures du matin.

A partir de la mme heure, l'arme nationale, au fur et  mesure que les
troupes arrivaient, tait dirige par Garibaldi de manire  prolonger,
par la droite, la gauche de l'arme napolitaine en contournant, par des
sommets plus levs, les positions militaires occupes par les deux
divisions des gnraux Melendez et Briganti.

Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
cavalerie. Depuis longtemps dj, cette arme tait campe au mme
endroit et y avait accumul de grands moyens de rsistance. Elle
occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite  un tlgraphe
et ayant son front dfendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
communication avec le fort de Pezzo.

Pendant que les deux brigades commandes par le Dictateur excutaient
leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, aprs l'affaire de Solano,
avaient rapidement continu leur marche, commenaient  montrer leurs
claireurs sur les sommets des plateaux en arrire de l'arme
napolitaine. On aperut bientt leurs ttes de colonnes; puis, on vit
ces troupes oprer le mouvement contraire  celui du gnral Garibaldi,
c'est--dire s'tendre sur sa droite en prolongeant les derrires de
l'arme napolitaine de manire  la cerner tout  fait et  lui couper
la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.

Aprs des efforts inous, les artilleurs de l'arme de Garibaldi taient
venus  bout de hisser sur la montagne,  force de bras et par des
chemins pouvantables, quatre pices d'artillerie. Pendant que ces
diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
sans faire un seul mouvement ni dfensif ni offensif. Leurs pices en
batterie restaient silencieuses, mme en voyant les chasseurs de
Menotti venir en claireurs jusqu' deux cents mtres de leur camp. A
trois heures de l'aprs-midi, le tour tait fait et les Napolitains
compltement isols et coups de leur base d'opration et de retraite.

Insensiblement les lignes de l'arme indpendante se resserrrent. Il
n'y avait plus  hsiter pour l'arme royale. Aprs s'tre laiss
tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
gnraux.

Malheureusement pour elles, l comme presque partout, les troupes
royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
dangereux, de dcamper au plus vite et dans toutes les directions,
abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.

Ce fut une dbandade inoue, une fuite insense que rien ne pouvait
arrter.

Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit 
courir  la fois au grand galop, et  travers champs, qui vers la plage,
qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
prcipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et o,
pendant qu'ils se cherchaient eux-mmes dans ce ple-mle de bras et de
jambes, ils taient enterrs sous des camarades qui leur tombaient sur
la tte; ceux-l, aprs avoir pris par une traverse et voyant devant eux
et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient  tourner comme des
livres au milieu de ce labyrinthe de baonnettes bien inoffensives
cependant, car ceux qui les portaient avaient piti de ces malheureux
fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.

Bientt la panique gagna le fort de Pezzo.

En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper  en perdre haleine
sur la plage, les factionnaires commencrent par dposer  terre sacs,
fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains  la
magistrale du rempart, ils se laissrent glisser dans les fosss d'o,
gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se htrent de se joindre aux bats
fugitifs des hros de San-Giovanni.

Quant  ceux qui taient dans le fort, les plus presss firent le saut
par les embrasures. Ceux de garde  la porte trouvrent plus court de
l'ouvrir et de dtaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
n'y resta plus qu'un Garibaldien stupfait qui, arriv l par hasard, ne
trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
cette qualit, de se donner l'ordre de rester en faction  la porte du
fort, ordre qu'il excuta gravement en attendant que quelques autres
compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
triste comdie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
soucieux du dsastre des royaux que du succs de l'arme nationale.
C'est pnible  dire, mais ce fut ainsi.

En somme, le 23,  cinq heures, les deux rives du dtroit appartenaient
 l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
embarques  la hte, traversaient en Calabre sous la protection du
_Vloce_ qui,  partir de ce moment, remplaait, pour le compte du
Dictateur, la croisire napolitaine vanouie dans le lointain vers le
Sud.

Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appele aussi
affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
mieux excute par les soldats de l'arme nationale, peu expriments
cependant.

C'est  peine si le chiffre runi des deux corps de Garibaldi et de
Cosenz s'levait  quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
positions. A quoi donc, l comme dans la marine, attribuer un semblable
sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fcheux encore pour l'arme royale,
c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
vis--vis les tirailleurs napolitains, fut tu d'un coup de fusil, ce
qui faillit singulirement embrouiller les choses.

En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il parat que oui, puisqu'il
y a eu pavillon parlementaire, et puisqu' la suite de cette
capitulation le gnral Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
plus positif encore, c'est, que les plus dsireux de s'en aller, ceux
qui savaient par exprience qu'un coup de feu maladroit entrane une
affaire, mme contre la volont des deux partis opposs, commencrent
bien certainement la droute avant que les articles de la capitulation
ne fussent ni clos ni signs.

Vers les six heures du soir la plage tait couverte de fuyards
napolitains qui y bivouaqurent. Quant  la route royale, c'tait une
longue procession du mme genre gagnant en toute hte la petite ville de
Scylla.

Le lendemain matin 24, de bonne heure, et  l'instant o les
avant-gardes de l'arme nationale arrivaient  la hauteur des forts
d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
blanc et demandaient  se rendre aux mmes conditions que l'arme de
San-Giovanni, ce qui leur fut octroy sans la moindre difficult.

Le soir, l'arme de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du dtroit  l'autre,
campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est  onze kilomtres
plus loin et sur le bord de la mer, tait occupe par une avant-garde.

Ce mme soir, on put assister  un spectacle splendide. Les deux rives
du dtroit, compltement illumines sur toute leur tendue, offraient le
tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
une semblable ferie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
de la dpeindre.

Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectu leur passage,
le gnral Garibaldi organisait une seconde arme sous la dnomination
d'arme mridionale.

Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
et officiers de l'arme napolitaine qui venaient en assez grand nombre
offrir leurs services.

Quant  la premire arme, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'arme nationale.

Le mme jour, et pendant que les armes de l'indpendance marchaient sur
la Bagnara, un vaisseau franais, l'_Imprial_, arrivait  Messine pour
remplacer le _Descartes_ rappel en France. Quant au _Prony_, il restait
en station au Faro.




VIII


De Scylla, l'arme nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
Monteleone. Les environs de celle dernire ville avaient paru favorables
aux gnraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'arme de
Garibaldi.

De la Bagnara  Palmi, la route suivie par l'arme, quoique assez
pnible, se fit grand train et sans alerte; presque  chaque pas, on
rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
leurs foyers, insoucieux de l'arme  laquelle ils avaient pu
appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
joignaient aux volontaires dans chaque localit. Le 26 aot les troupes
indpendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu' Rosarno,
ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
soir on tait  Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
bagages devant l'ennemi.

On avait appris la veille l'assassinat du gnral Briganti par ses
propres soldats  Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
et les dtails de ce meurtre.

Le gnral Briganti s'tait enfui de Reggio  la tte de sa brigade pour
ne pas capituler avec Garibaldi. Aprs l'affaire de San-Giovanni, ce
gnral, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
avait rendus  l'arme libratrice, et le Dictateur lui avait laiss son
cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.

Cet officier suprieur partit de suite  franc trier pour rejoindre 
Monteleone l'arme du gnral Vial. Le 25, il fut arrt  Mileto par
une brigade napolitaine compose du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus 
l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le gnral irrit d'abord,
puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcens,
chercha par des paroles de persuasion  les faire revenir de l'erreur
dans laquelle la passion les entranait, mais ce ft en vain;  ce mme
moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafs et les
lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
sont dbarqus au Pizzo. Le roi Franois II est  leur tte, ils
marchent dj pour prendre de flanc l'arme librale et l'arrter court
dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le gnral rest  cheval
cherche alors  ramener  lui les soldats. Il avait  peine commenc 
leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
vive le Roi. Le gnral leva son kpi, et, l'levant au-dessus de sa
tte, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'tre
contraint  cela et que c'tait l'expression de son me. Un coup de feu
qui traversa la poitrine de son cheval le fit au mme moment rouler dans
la poussire.

Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
dcharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
tomba la face contre terre et le bras droit tendu sur ses assassins
comme si,  l'instant o la mort le frappait, il leur et jet une
maldiction suprme, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.

Ce pauvre gnral croyait encore sans doute  l'honneur de cette arme
qui, pour se servir de l'expression vhmente d'un officier franais
spectateur de toutes ces turpitudes, devrait tre marque au bas des
reins du stigmate de la lchet. Les deux lanciers qui servaient
d'escorte au gnral avaient jug prudent de tourner bride aussitt
qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel tait tomb leur chef. Quant
aux officiers qui avaient provoqu ce triste vnement, ils taient
rests spectateurs du crime sans chercher  l'empcher.

Aussitt que le gnral Vial eut connaissance de cet assassinat, il
partit pour Naples donner sa dmission accompagne de celles de deux
autres gnraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
position  Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre 
piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
au 27, le gnral Sertori arriva avec son tat-major et une escorte de
guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire dtaler  force de
jambes ces ignobles pillards qui, se dbandant dans toutes les
directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
commenaient  se montrer dans les montagnes et  faire le mtier de
dtrousseurs de grand chemin.

Le 27, Garibaldi arrivait lui-mme  Monteleone, les troupes royales
envoyes pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrter et attendre de
nouveaux ordres. A Monteleone, l'arme nationale se mit en rapport
direct avec les insurgs de la Basilicate et des terres de Bari.
L'insurrection prcdait partout l'arme librale. Le 26, le gnral
Scott expdiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
o l'on avait arbor le drapeau national. Potenza suivit immdiatement
le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chasses par la
garde nationale, et une nouvelle municipalit y fut tablie le 28. Les
Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
avant-gardes jusqu' cette ville. Le gnral Caldarchi, qui y commandait
la brigade napolitaine, se hta de parlementer et de quitter la place
avec armes et bagages,  condition de ne plus servir pendant la guerre
contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
regagner leurs foyers, ou l'arme librale,  ceux qui en tmoigneraient
le dsir; de plus il devait laisser en ville le matriel et les armes en
magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinraire
tant fix d'avance, il s'engageait  le suivre sans y faire aucun
changement.

Le 30, les campagnes au Nord et  l'Est de Potenza envoyaient  l'arme
nationale un renfort de prs de deux mille volontaires, tous Calabrais,
et l'on apprenait le dbarquement  la Punta-Palinuro ou  Sala, non
loin de Salerne, d'une forte division de l'arme indpendante, commande
par le gnral Trr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
pouvoir suivre les mouvements de l'arme libratrice non plus que de
celle des Napolitains.

Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
tendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
s'inquiter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systmes si diffrents,
il n'tait pas difficile de prvoir que bientt l'arme nationale serait
 Naples. Effectivement, le 4, les volontaires taient  Potenza et
campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.

Les Napolitains avaient tabli autour de la ville quelques travaux de
fortifications passagres, qu'occuprent immdiatement les gardes
civiques.

Il ne restait plus  cette date dans toutes les provinces de
l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
deux Calabres, les principauts Ultrieure et Citrieure, la Basilicate,
un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulvements taient
aussi rapides qu'instantans, mais quoi que l'on en dise, les vnements
s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu' ceux de
_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
l'annexion qui tait un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
gnral.

Le clerg, de mme qu'en Sicile, prenait part ostensiblement  ces
manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
par-dessus leur tte en se faisant soldats pour tout de bon.

A Foggia, le dpart des troupes royales fut moins pacifique. En se
retirant, pries trop impoliment,  ce qu'il parat, de dcamper, elles
se fchrent srieusement et engagrent avec les soldats citoyens une
fusillade qui fit quelques victimes dpart et d'autre.

Salerne fut menace le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Trr,
etc. S'attendant  une certaine rsistance, l'arme librale avait
tabli ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivire ou
plutt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano 
Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
Evoli mme et Vicenza, prenant ainsi  revers les royaux qui pouvaient
se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza  Salerne, il n'y a que
quelques lieues de marche.

Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
vacue quelques jours auparavant, descendait de Caglieri  Vicenza,
lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'arme indpendante; elle
s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le mme
jour, le gros de l'arme tait en vue de Salerne, o elle entrait la
nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
Dictateur  sa tte.

Le 7, Garibaldi adressait une proclamation  la population napolitaine,
dans laquelle on remarquait le passage suivant: Je le rpte, la
concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
des frres ceux qui ne pensaient pas comme nous  une autre poque, et
qui voudraient aujourd'hui sincrement apporter leur pierre  l'difice
patriotique, etc., etc.

Enfin le 8, le gnral Garibaldi, devanant son arme, entrait  Naples
avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiter
le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
de la ville et les forts.

Garibaldi tait en voiture, ayant  ct de lui Bertani et un officier;
dans une seconde voiture taient trois ou quatre autres officiers. Son
entre et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'tait
immdiatement runie, vint dfiler sous les fentres du Dictateur et
prendre le service du palais.

Deux jours avant, le roi Franois II, quittant sa capitale, avait pris
la route de Capoue, dcid  se renfermer dans Gate avec les troupes
qui lui resteraient fidles et  y rsister aussi longtemps que faire se
pourrait. On sait que cette seconde priode de la guerre de
l'indpendance a t autrement honorable pour l'arme royale que les
honteux dsastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.

Ici une marche rtrograde est ncessaire pour tablir les faits au
moment o le Dictateur entrant  Naples ralise la premire partie des
projets qu'il a annoncs sur l'Italie. En repassant par Salerne,
Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement dbarqus, de
volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
joindre  l'arme librale; les populations en moi, comme dans tous
pays le lendemain de rvolution, ont organis partout leurs gardes
civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacs
 la hte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
qu'ils le peuvent, et tchent, par des rquisitions d'approvisionnements
de toute espce, de suppler au dfaut d'argent qui se fait surtout
sentir dans l'arme indpendante.

De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
officiers, dcids  servir leur patrie, et plus militaires que leurs
soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
et tre cass dans l'arme mridionale. On aperoit partout de nombreux
placards, imprims qui sait o, probablement en Pimont, et sur lesquels
se lisent en grosses lettres d'une encre trs-noire: _Annexion et
Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
maigre succs qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
les populations bouriffes ont aussi, comme partout en pareille
circonstance, abandonn leurs champs et laiss leur btail se promener
 l'aventure, pour venir, masss  l'entre de leurs villages, ou
groups sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est  peu prs la
mme chose, peut-tre pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prts  se lever comme
un seul homme pour la dfense de l'ordre et de la libert attendue
depuis si longtemps.

Au Faro, de l'autre ct du dtroit, tout parat triste et dsert, plus
de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant  la
lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumtre, prenant
enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donn il leur soit permis
de verser leur sang pour la libert de la patrie. A peine quelques
canonniers, rests pour le service des batteries, promnent-ils de  de
l, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
Cette longue plage, qui du Faro s'tend jusqu' Messine, n'est plus
anime que par quelques barques de pcheurs d'espadons qui sillonnent
rapidement le dtroit. Enfin le calme est redevenu si gnral que tout
le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.

Seule la citadelle de Messine, persistant  montrer toujours ses longues
dents noires  travers les dchiquetures de son parapet, a un tel air de
mauvaise humeur que Belzbuth en prendrait les armes. Heureusement les
citadins messinois, presque compltement rassurs sur les horreurs d'un
bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent mme pas
de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de ddain
que si tt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
dmolie et rase, on en labourera le sol, on y smera du sel, enfin on
en fera une superbe promenade o le sable rgnera en matre absolu; ce
qui fait qu' l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
chtiments aussi svres que ceux de 1848.

Les rues de la ville, dsertes de soldats nationaux, ont retrouv leur
aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
promnent  l'aise, en compagnie de leurs fusils.

A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
l'entre de l'isthme. Dans l'intrieur de l'le, une grande partie de la
population s'imagine toujours que la libert, c'est le droit pour chacun
de faire ce qui lui plat, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
vnements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
besoin de gendarmes se fait-il gnralement sentir.

Les bandes d'honntes bandits qui courent les montagnes rendent les
communications assez peu sres, et les pancartes votant pour
Victor-Emmanuel sont  l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
_galantuomo_ agisse comme la libert, en laissant faire ce qu'on veut. A
cette condition, tous les Siciliens consentiront  tre Pimontais,
c'est--dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
avant tout, leur petit gouvernement  part, leur petit snat, leurs
petits ministres. Ils tiendraient moins  avoir une petite arme.

Somme toute, Palerme a compltement fait disparatre ses barricades;
comme Messine, elle a quitt son air guerrier; plus heureuse que sa
rivale, aucune citadelle ne l'empche de dormir. Si Alexandre Dumas
n'habite plus le palais, il y a  sa place presque un vice-roi. La
garnison pimontaise, assez peu choye, a t caserne aux Quatro-Venti,
o le grand air lui est plus sain que celui de la ville.

A Alcamo, une croix a t leve sur les victimes de la guerre. A
Calatafimi, un cicerone fait dj sa fortune en racontant aux touristes
les dtails vridiques du combat de Calatafimi et du dbarquement 
Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a t renflou et ramen 
Palerme, on se demande si les vnements passs ne sont point un rve,
et  la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
dbarquement ne soit raconte six fois au moins. Quant au _padre_
capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
langues prtendent qu'aprs s'tre battu comme un Bayard et avoir ross
l'ennemi comme un Duguesclin  Calatafimi,  Parco,  Palerme, 
Milazzo,  Reggio et autres lieux; aprs tre entr triomphalement
couvert de fleurs et couronn dans la bonne ville de Naples, il est
piteusement revenu un beau matin, licenci parle souverain de son choix
avec bon nombre de ses frres d'armes!

_Sic transit gloria mundi._

FIN.








End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expdition de
Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager

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Foundation as set forth in Section 3 below.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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