The Project Gutenberg EBook of Les Mmoires d'un ne., by Comtesse de Sgur

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Title: Les Mmoires d'un ne.

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: June 29, 2004 [EBook #12783]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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La Comtesse de Sgur




LES MMOIRES D'UN NE




 MON PETIT MAITRE

M. HENRI DE SGUR


_Mon petit Matre, vous avez t bon pour moi, mais vous avez parl avec
mpris des nes en gnral. Pour mieux vous faire connatre ce que sont
les nes, j'cris et je vous offre ces Mmoires. Vous verrez, mon cher
petit Matre, comment moi, pauvre ne, et mes amis nes, nons et
nesses, nous avons t et nous sommes injustement traits pas les
hommes. Vous verrez que nous avons beaucoup d'esprit et beaucoup
d'excellentes qualits; vous verrez aussi combien j'ai t mchant
dans ma jeunesse, combien j'en ai t puni et malheureux, et comme le
repentir m'a chang et m'a rendu l'amiti de mes camarades et de mes
matres. Vous verrez enfin que lorsqu'on aura lu ce livre, au lieu de
dire: Bte comme un ne, ignorant comme un ne, ttu comme un ne, on
dira: de l'esprit comme un ne, savant comme un ne, docile comme un
ne, et que vous et vos parents vous serez fiers de ces loges.

Hi! han! mon bon Matre; je vous souhaite de ne pas ressembler, dans la
premire moiti de sa vie,  votre fidle serviteur,

CADICHON, ne savant._



I

LE MARCHE

Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
comme tous les nons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; trs
certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrap plus d'une fois mes
pauvres matres, qui n'taient que des hommes, et qui, par consquent,
ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un ne.

Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai jous
dans le temps de mon enfance:

Les hommes n'tant pas tenus de savoir tout ce que savent les nes, vous
ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
les nes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
Laigle un march o l'on vend des lgumes, du beurre, des oeufs, du
fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
de supplice pour mes pauvres confrres; il l'tait pour moi aussi avant
que je fusse achet par ma bonne vieille matresse, votre grand'mre,
chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais  une fermire exigeante
et mchante. Figurez-vous, mon cher petit matre, qu'elle poussait la
malice jusqu' ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
lgumes et fruits qui mrissaient dans la semaine, pour remplir des
paniers qu'elle mettait sur mon dos.

Et quand j'tais si charg que je pouvais  peine avancer, cette
mchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait 
trotter ainsi cras, accabl, jusqu'au march de Laigle, qui tait 
une lieue de la ferme. J'tais toutes les fois dans une colre que je
n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bton; ma matresse
en avait un trs gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
prparatifs du march, je soupirais, je gmissais, je brayais mme dans
l'espoir d'attendrir mes matres.

--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
hi! han! voil-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
garon, approche ce fainant prs de la porte, que ta mre lui mette sa
charge sur le dos!... L! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
le beurre... les lgumes maintenant!... C'est bon! voil une bonne
charge qui va nous donner quelques pices de cinq francs. Mariette, ma
fille, apporte une chaise, que ta mre monte l-dessus!... Trs bien!
Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainant de bourri.
Tiens, v'l ton gourdin, tape dessus.

--Pan! pan!

--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.

--Vlan! Vlan!

Le bton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
trottais, je galopais presque; la fermire me battait toujours. Je fus
indign de tant d'injustice et de cruaut; j'essayai de ruer pour
jeter ma matresse par terre, mais j'tais trop charg; je ne pus que
sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
plaisir de la sentir dgringoler. Mchant ne! sot animal! entt! Je
vais te corriger et te donner du Martin-bton.

En effet, elle me battit tellement que j'eus peine  marcher jusqu' la
ville. Nous arrivmes enfin. On ta de dessus mon pauvre dos corch
tous les paniers pour les poser  terre; ma matresse, aprs m'avoir
attach  un poteau, alla djeuner, et moi, qui mourais de faim et de
soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
Je trouvai moyen de m'approcher des lgumes pendant l'absence de la
fermire, et je me rafrachis la langue en me remplissant l'estomac avec
un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mang de si
bons; je finissais le dernier chou et la dernire salade lorsque ma
matresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
que j'avais commis. Je ne vous rpterai pas les injures dont elle
m'accabla. Elle avait trs mauvais ton, et lorsqu'elle tait en colre,
elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout ne
que je suis. Aprs donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
auxquels je ne rpondais qu'en me lchant les lvres et en lui tournant
le dos, elle prit son bton et se mit  me battre si cruellement que je
finis par perdre patience, et que je lui lanai trois ruades, dont
la premire lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
poignet, et la troisime l'attrapa  l'estomac et la jeta par terre.
Vingt personnes se prcipitrent sur moi en m'accablant de coups et
d'injures. On emporta ma matresse je ne sais o, et l'on me laissa
attach au poteau prs duquel taient tales les marchandises que
j'avais apportes. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
 moi, je mangeai un second panier plein d'excellents lgumes, je coupai
avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
chemin de ma ferme.

Les gens que je dpassais sur la route s'tonnaient de me voir tout
seul.

--Tiens, ce bourri avec sa longe casse! Il s'est chapp, disait l'un.

--Alors, c'est un chapp des galres, dit l'autre.

Et tous se mirent  rire.

--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisime.

--Bien sr, il a fait un mauvais coup! s'cria un quatrime.

--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bt, dit
une femme.

--Ah! il te portera bien avec le petit gars, rpondit le mari. Moi,
voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrtai prs d'elle
pour la laisser monter sur mon dos.

--Il n'a pas l'air mchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme 
se placer sur le bt.

Je souris de piti en entendant ce propos: Mchant! comme si un ne
doucement trait tait jamais mchant. Nous ne devenons colres,
dsobissants et entts que pour nous venger des coups et des injures
que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
meilleurs que les autres animaux.

Je ramenai  leur maison la jeune femme et son petit garon, joli petit
enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
aurait bien voulu me garder. Mais je rflchis que ce ne serait pas
honnte. Mes matres m'avaient achet, je leur appartenais. J'avais dj
bris le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma matresse, j'tais
assez veng. Voyant donc que la maman allait cder  son petit garon,
qu'elle gtait (je m'en tais bien aperu pendant que le portais sur mon
dos), je fis un saut de ct et, avant que la maman et pu ressaisir ma
bride, je me sauvai en galopant, et je revins  la maison.

Mariette, la fille de mon matre, me vit la premire.

--Ah! voil Cadichon. Comme le voil revenu de bonne heure! Jules, viens
lui ter son bt.

--Mchant ne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est chapp.
Vilaine bte! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
si je savais que tu t'es sauv, je te donnerais cent coups de bton.

Mon bt et ma bride tant ts, je m'loignai en galopant. A peine
tais-je rentr dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
la ferme. J'approchai ma tte de la haie, et je vis qu'on avait ramen
la fermire; c'taient les enfants qui poussaient ces cris. J'coutai de
toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire  son pre:

--Mon pre, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
l'ne un arbre, et je le battrai jusqu' ce qu'il tombe par terre.

--Va, mon garon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
nous a cot. Je le vendrai  la prochaine foire.

Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
courir  l'curie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas  hsiter,
et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre  mes matres le
prix qu'ils m'avaient pay, je courus vers la haie qui me sparait des
champs: je m'lanai dessus avec une telle force que je brisai les
branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
je continuai  courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours tre
poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrtai, j'coutai ... je
n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
commenai  respirer et  me rjouir de m'tre dlivr de ces mchants
fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
dans le pays, on me reconnatrait, on me rattraperait, et l'on me
ramnerait  mes matres. Que faire? O aller?

Je regardai autour de moi; je me trouvai isol et malheureux, et j'allai
verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperus que
j'tais au bord d'un bois magnifique: c'tait la fort de Saint-Evroult.
Quel bonheur! m'criai-je. Je trouverai dans cette fort de l'herbe
tendre, de l'eau, de la mousse frache: j'y demeurerai pendant quelques
jours, puis j'irai dans une autre fort, plus loin, bien plus loin de la
ferme de mes matres.

J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commenait  faire nuit, je
me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
paisiblement jusqu'au lendemain.



II

LA POURSUITE

Le lendemain, aprs avoir mang et bu, je songeai  mon bonheur.

Me voici sauv, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux
jours, quand je serai bien repos, j'irai plus loin encore.

A peine avais-je fini cette rflexion, que j'entendis l'aboiement
lointain d'un chien, puis d'un second; quelques instants aprs, je
distinguai les hurlements de toute une meute.

Inquiet, un peu effray mme, je me levai et je me dirigeai vers un
petit ruisseau que j'avais remarqu le matin. A peine y tais-je entr,
que j'entendis la voix de Jules parlant aux chiens.

Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misrable
ne, mordez-le, dchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j'essaye
mon fouet sur son dos.

La frayeur manqua me faire tomber; mais je rflchis aussitt qu'en
marchant dans l'eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes
pas; je me mis donc  courir dans le ruisseau, qui tait heureusement
bord des deux cts de buissons trs pais. Je marchai sans m'arrter
pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s'loignaient ainsi
que la voix du mchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.

Haletant, puis, je m'arrtai un instant pour boire; je mangeai
quelques feuilles de buissons; mes jambes taient raides de froid, mais
je n'osais par sortir de l'eau, j'avais peur que les chiens ne vinssent
jusque-l et ne sentissent l'odeur de mes pas. Quand je fus un peu
repos, je recommenai  courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu'
ce que je fusse sorti de la fort. Je me trouvai alors dans une grande
prairie o paissaient plus de cinquante boeufs. Je me couchai au soleil
dans un coin de l'herbage; les boeufs ne faisaient aucune attention 
moi, de sorte que je pus manger et me reposer  mon aise.

Vers le soir, deux hommes entrrent dans la prairie.

--Frre, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les boeufs cette
nuit? On dit qu'il y a des loups dans le bois.

--Des loups? Qui est-ce qui t'a dit cette btise?

--Des gens de Laigle. On raconte que l'ne de la ferme des Haies a t
emport et dvor dans la fort.

--Bah! laisse donc. Ils sont si mchants, les gens de cette ferme,
qu'ils auront fait mourir leur ne  force de coups.

--Et pourquoi donc qu'ils diraient que le loup l'a mang?

--Pour qu'on ne sache pas qu'ils l'ont tu.

--Tout de mme il vaudrait mieux rentrer nos boeufs.

--Fais comme tu voudras, frre; je ne tiens ni  oui ni  non.

Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j'avais peur qu'on ne me vt.
L'herbe tait haute et me cachait, fort heureusement; les boeufs ne se
trouvaient pas du ct o j'tais tendu; on les fit marcher vers la
barrire, et puis  la ferme o demeuraient leurs matres.

Je n'avais pas peur des loups, parce que l'ne dont on parlait c'tait
moi-mme, et que je n'avais pas vu la queue d'un loup dans la fort o
j'avais pass la nuit. Je dormis donc  merveille, et je finissais mon
djeuner quand les boeufs rentrrent dans la prairie: deux gros chiens
les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu'un des chiens
m'aperut, aboya d'un air menaant, et courut vers moi; son compagnon
le suivit. Que devenir? Comment leur chapper? Je m'lanai sur les
palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j'avais suivi la
traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j'entendis
la voix d'un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je
continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu' une autre
fort, dont j'ignore le nom. Je devais tre  plus de dix lieues de la
ferme des Haies: j'tais donc sauv; personne ne me connaissait, et je
pouvais me montrer sans craindre d'tre ramen chez mes anciens matres.



III

LES NOUVEAUX MAITRES

Je vcus tranquillement un mois dans cette fort. Je m'ennuyais bien
un peu quelquefois, mais je prfrais encore vivre seul que vivre
malheureux. J'tais donc  moiti heureux lorsque je m'aperus que
l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau tait
glace, la terre tait humide.

Hlas! hlas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je prirai de
froid, de faim, de soif. Mais o aller? Qui est-ce qui voudra de moi?

A force de rflchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis
de la fort, et j'allai dans un petit village tout prs de l. Je vis
une petite maison isole et bien propre; une bonne femme tait assise
 la porte, elle filait. Je fus touch de son air de bont et de
tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tte sur son paule. La
bonne femme poussa un cri, se leva prcipitamment de dessus sa chaise,
et parut effraye. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et
suppliant.

--Pauvre bte! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air mchant. Si tu
n'appartiens  personne, je serais bien contente de t'avoir pour
remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai
continuer  gagner ma vie en vendant mes lgumes au march. Mais ... tu
as sans doute un matre, ajouta-t-elle en soupirant.

--A qui parlez-vous, grand'mre? dit une voix douce qui venait de
l'intrieur de la maison.

--Je cause avec un ne qui est venu me mettre la tte sur l'paule, et
qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.

--Voyons, voyons, reprit la petite voix.

Et aussitt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garon de six
 sept ans. Il tait pauvrement mais proprement vtu. Il me regarda d'un
oeil curieux et un peu craintif.

--Puis-je le caresser, grand'mre? dit-il.

--Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.

Le petit garon allongea son bras, et, ne pouvant m'atteindre, il avana
un pied, puis l'autre, et put me caresser le dos.

Je ne bougeai pas, de peur de l'effrayer; seulement je tournai ma tte
vers lui, et je passai ma langue sur sa main.

_Georget:_--Grand'mre, grand'mre, comme il a l'air bon, ce pauvre ne,
il m'a lch la main!

_La grand' mre:_--C'est singulier qu'il soit tout seul. O est son
matre? Va donc, Georget, par le village et  l'auberge o s'arrtent
les voyageurs: tu demanderas  qui appartient ce bourri. Son matre est
peut-tre en peine de lui.

_Georget:_--Vais-je emmener le bourri, grand'mre?

_La grand'mre:_--Il ne te suivrait pas; laisse-le aller o il voudra.

Georget partit en courant; je trottai aprs lui. Quand il vit que je
le suivais, il vint  moi, et, me caressant, il me dit: Dis donc, mon
petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton
dos. Et, sautant sur mon dos, il me fit: _Hu! hu!_

Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. _Ho! ho!_ fit-il en
passant devant l'auberge. Je m'arrtai tout de suite. Georget sauta 
terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j'avais
t attach.

--Ou'est-ce que tu veux, mon garon! dit le matre de l'auberge.

--Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici  la porte,
ne serait pas  vous ou  une de vos pratiques.

M. Duval s'avana vers la porte, me regarda attentivement. Non ce n'est
pas  moi, ni  personne que je connaisse, mon garon. Va chercher plus
loin.

Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchmes,
demandant de porte en porte  qui j'appartenais. Personne ne me
reconnaissait, et nous revnmes chez la bonne grand'mre, qui filait
toujours assise devant sa maison.

_Georget:_--Grand'mre, le bourri n'appartient  personne du pays.
Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand
quelqu'un veut le toucher.

_La grand'mre:_--En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser
passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener 
l'curie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et
un seau d'eau. Nous verrons demain  le mener au march; peut-tre
retrouverons-nous son matre.

_Georget:_--Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mre?

_La grand'mre:_--Nous le garderons jusqu' ce qu'on le rclame. Nous ne
pouvons pas laisser cette pauvre bte prir de froid pendant l'hiver,
ou bien tomber aux mains de mchants garnements qui la battraient et la
feraient mourir de fatigue et de misre.

Georget me donna  boire et  manger, me caressa et sortit. Je lui
entendis dire en fermant la porte:

Ah! que je voudrais qu'il n'et pas de matre et qu'il restt chez
nous!

Le lendemain Georget me mit un licou aprs m'avoir fait djeuner. Il
m'amena devant la porte, la grand'mre me mit sur le dos un bt trs
lger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de
lgumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partmes pour le march de
Mamers. La bonne femme vendit bien ses lgumes, personne ne me reconnut
et je revins avec mes nouveaux matres.

Je vcus chez eux pendant quatre ans; j'tais heureux; je ne faisais de
mal  personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit matre,
qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait
assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L't, des pluchures
de lgumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches;
l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de
navets: voil ce qui nous suffit  nous autres nes.

Il y avait pourtant des journes que je n'aimais pas; c'taient celles
o ma matresse me louait  des enfants du voisinage. Elle n'tait pas
riche, et, les jours o je n'avais pas  travailler, elle tait bien
aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du chteau voisin.
Ils n'taient pas toujours bons.

Voici ce qui m'arriva un jour dans une de ces promenades.



IV

LE PONT

Il y avait six nes rangs dans la cour; j'tais un des plus beaux et
des plus forts. Trois petites filles nous apportrent de l'avoine dans
une auge. Tout en mangeant, j'coutais causer les enfants.

_Charles_:--Voyons, mes amis, choisissons nos nes. Moi, d'abord, je
prends celui-ci (en me montrant du doigt).

--Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent  la fois
les cinq enfants. Il faut tirer au sort.

_Charles_:--Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce
qu'on peut mettre les nes dans un sac et les en tirer comme des billes?

Antoine:--Ah! ah! ah! Est-il bte avec ses nes dans un sac! Comme si on
ne pouvait pas les numroter, 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numros dans
un sac, et tirer au hasard chacun le sien.

--C'est vrai, c'est vrai, s'crirent les cinq autres. Ernest, fais les
numros pendant que nous allons les crire sur le dos des nes.

Ces enfants sont btes, me disais-je. S'ils avaient l'esprit d'un ne,
au lieu de se donner l'ennui d'crire les numros sur notre dos, ils
nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait l, le
second 2, et ainsi de suite.

Pendant ce temps, Antoine avait apport un gros morceau de charbon.
J'tais le premier, il m'crivit un norme 1 sur la croupe; pendant
qu'il crivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement
pour lui faire voir que son invention n'tait pas fameuse. Voil le
charbon parti et le 1 disparu.

--Imbcile! s'cria-t-il; il faut que je recommence.

Pendant qu'il refait son n l, mon camarade, qui m'avait vu faire,
et qui tait malin, se secoue  son tour. Voil le 2 parti. Antoine
commence  se fcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais
signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest
revient avec les numros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu'ils
regardent leurs numros, je fais encore un signe aux camarades, et voil
que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de
numros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colre. Charles
triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Ccile et Louise crient
contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes
camarades et moi, nous nous mettons  braire. Le tapage attire les papas
et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de
nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numros aux enfants.

--Un! s'crie Ernest. C'tait moi.

--Deux! dit Ccile. C'tait un de mes amis.

--Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu'au dernier.

--A prsent, partons, dit Charles. Moi, d'abord, je pars le premier.

--Oh! je saurai bien te rattraper, lui rpondit vivement Ernest.

--Je parie que non, reprit aussitt Charles.

-Je gage que si, rpliqua Ernest.

Voil Charles qui tape son ne et qui part au galop. Avant qu'Ernest
ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d'un
train qui me fait bien vite rattraper Charles et son ne. Ernest est
enchant, Charles est furieux. Il tape, il tape son ne; Ernest n'avait
pas besoin de me frapper, je courais, j'allais comme le vent. Je dpasse
Charles en une minute; j'entends les autres qui suivent en riant et en
criant:

--Bravo! l'ne n 1; bravo! il court comme un cheval.

L'amour-propre me donne du courage; je continue  galoper jusqu' ce que
nous soyons arrivs prs d'un pont. J'arrte brusquement; je venais
de voir qu'une large planche du pont tait pourrie; je ne voulais pas
tomber  l'eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui taient
bien loin derrire nous.

--Ho l! ho l! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le
pont!

Je rsiste; il me donne un coup de baguette.

Je continue  marcher vers les autres.

--Entt! bte brute! veux-tu tourner et passer le pont?

Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgr les injures
et les coups de ce mchant garon.

--Pourquoi bats-tu ton ne, Ernest? s'cria Caroline; il est excellent.
Il t'a men ventre  terre et t'a fait dpasser Charles.

--Je le bats parce qu'il s'entte  ne pas vouloir passer le pont, dit
Ernest; il s'est obstin  revenir sur ses pas.

--Ah! bah! c'est parce qu'il tait seul; maintenant que nous voil tous
il passera le pont tout comme les autres.

Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivire! Il faut
que je tche de leur montrer qu'il y a du danger. Et me voil reparti au
galop, courant vers le pont,  la grande satisfaction d'Ernest et aux
cris de joie des enfants.

Je galope jusqu'au pont; arriv l, je m'arrte brusquement comme si
j'avais peur. Ernest, tonn, me presse de continuer: je recule d'un air
de frayeur, qui surprend plus encore Ernest. L'imbcile ne voyait rien;
la planche pourrie tait pourtant bien visible. Les autres avaient
rejoint, et regardaient en riant les efforts d'Ernest pour me faire
passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de
leurs nes; chacun me pousse, me bat sans piti; je ne bouge pas.

--Tirez-le par la queue! s'crie Charles. Les nes sont si entts, que
lorsqu'on veut les faire reculer, ils avancent.

Les voil qui veulent me saisir la queue. Je me dfends en ruant; ils me
battent tous ensemble: je n'en bouge pas davantage.

--Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton ne me
suivra certainement.

Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer 
force de coups.

Au fait, me dis-je, si ce mchant garon veut se noyer, qu'il se noie,
j'ai fait ce que j'ai pu pour le sauver; qu'il boive un coup, puisqu'il
le veut absolument.

A peine son ne met-il le pied sur la planche pourrie, qu'elle casse, et
voil Charles et son ne  l'eau. Pour son camarade, il n'y avait pas
de danger, car il savait nager comme tous les nes. Mais Charles se
dbattait et criait sans pouvoir se tirer de l.

--Une perche! une perche! disait-il.

Les enfants criaient et couraient de tous cts. Enfin Caroline aperoit
une longue perche, la ramasse et la prsente  Charles, qui la saisit.
Son poids entrane Caroline, qui appelle _au secours!_ Ernest, Antoine
et Albert courent  elle; ils parviennent avec peine  retirer le
malheureux Charles, qui avait bu plus qu'il n'avait soif, et qui tait
tremp des pieds  la tte. Quand il est sauv, les enfants se mettent 
rire de sa mine piteuse; Charles se fche; les enfants sautent sur leurs
nes et lui conseillent en riant de rentrer  la maison pour changer
d'habits et de linge. Il remonte tout mouill sur son ne. Je riais 
part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entran son chapeau et
ses souliers, l'eau ruisselait jusqu' terre; ses cheveux, tremps,
se collaient  sa figure, son air furieux achevait de le rendre
compltement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et
couraient pour tmoigner leur gaiet.

Je dois ajouter que l'ne de Charles tait dtest de nous tous, parce
qu'il tait querelleur, gourmand et bte, ce qui est trs rare parmi les
nes.

Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmrent.
Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartmes tous, moi en
tte de la bande.



V

LE CIMETIRE

Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetire du village, qui
est  une lieue du chteau. Si nous retournions, dit Caroline, et que
nous reprenions le chemin de la fort?

--Pourquoi cela? dit Ccile.

_Caroline:_--C'est que je n'aime pas les cimetires.

_Ccile:_ d'un air moqueur.--Pourquoi n'aimes-tu pas les cimetires?
Est-ce que tu as peur d'y rester?

--Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrs, et j'en suis
attriste.

Les enfants se moqurent de Caroline, et passrent exprs tout contre
le mur. Ils allaient le dpasser, lorsque Caroline, qui paraissait
inquite, arrta son ne, sauta  terre, et courut  la grille du
cimetire.

--Que fais-tu, Caroline? o vas-tu? s'crirent les enfants.

Caroline ne rpondit pas; elle poussa prcipitamment la grille, entra
dans le cimetire, regarda autour d'elle, et courut vers une tombe
frachement remue.

Ernest l'avait suivie avec inquitude, et la rejoignit au moment o, se
baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garon de trois
ans dont elle avait entendu les gmissements.

--Qu'as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?

L'enfant sanglotait et ne pouvait rpondre; il tait trs joli et
misrablement vtu.

_Caroline:_--Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?

_L'enfant:_ sanglotant.--Ils m'ont laiss ici; j'ai faim.

_Caroline:_--Qui est-ce qui t'a laiss ici?

_L'enfant:_ sanglotant.--Les hommes noirs; j'ai faim.

_Caroline:_--Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner 
manger  ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure
et pourquoi il est ici.

Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline
tchait de consoler l'enfant. Peu d'instants aprs Ernest reparut, suivi
de toute la bande, que la curiosit attirait. On donna  l'enfant du
poulet froid et du pain tremp dans du vin;  mesure qu'il mangeait, ses
larmes se schaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut
rassasi, Caroline lui demanda pourquoi il tait couch sur cette tombe.

_L'enfant:_--C'est grand'mre qu'ils ont mise l. Je veux attendre
qu'elle revienne.

_Caroline:_--O est ton papa?

_L'enfant:_--Je ne sais pas, je ne le connais pas.

_Caroline:_--Et ta maman?

_L'enfant:_--Je ne sais pas; des hommes noirs l'ont emporte comme
grand'mre.

_Caroline:_--Mais qui est-ce qui te soigne?

_L'enfant:_--Personne.

_Caroline:_--Qui est-ce qui te donne  manger?

_L'enfant:_--Personne; je ttais nourrice.

_Caroline:_--O est-elle ta nourrice?

_L'enfant:_--L-bas,  la maison.

_Caroline:_--Qu'est-ce qu'elle fait?

_L'enfant:_--Elle marche; elle mange de l'herbe.

_Caroline:_--De l'herbe? Et tous les enfants se regardrent avec
surprise.

--Elle est donc folle? dit tout bas Ccile.

_Antoine:_--Il ne sait ce qu'il dit, il est trop jeune.

_Caroline:_--Pourquoi ta nourrice ne t'a-t-elle pas emport?

_L'enfant:_--Elle ne peut pas; elle n'a pas de bras.

La surprise des enfants redoubla.

_Caroline:_--Mais alors comment peut-elle te porter?

_L'enfant:_--Je monte sur son dos.

_Caroline:_--Est-ce que tu couches avec elle?

_L'enfant:_ souriant.--Oh non! je serais trop mal.

_Caroline:_--Mais o couche-t-elle donc? N'a-t-elle pas un lit?

L'enfant se mit  rire et dit:

--Oh non! elle couche sur la paille.

--Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans
sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu'il veut
dire.

--J'avoue que je n'y comprends rien, dit Antoine.

_Caroline:_--Peux-tu retourner chez toi, mon petit?

_L'enfant:_--Oui, mais pas tout seul; j'ai peur des hommes noirs; il y
en a plein la chambre de grand'mre.

_Caroline:_--Nous irons tous avec toi; montre-nous par o il faut aller.

Caroline remonta sur son ne, et prit le petit garon sur ses genoux. Il
lui indiqua le chemin, et, cinq minutes aprs, nous arrivmes tous  la
cabane de la mre Thibaut, qui tait morte de la veille et enterre du
matin. L'enfant courut  la maison et appela: Nourrice, nourrice!
Aussitt une chvre bondit hors de l'curie reste ouverte, courut 
l'enfant et tmoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses.
L'enfant l'embrassait aussi; puis il dit: Tter, nourrice. La chvre
se coucha aussitt par terre; le petit garon s'tendit prs d'elle et
se mit  tter comme s'il n'avait ni bu ni mang.

--Voil la nourrice explique, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet
enfant?

--Nous n'avons rien  en faire, dit Antoine qu' le laisser l avec sa
chvre.

Les enfants se rcrirent tous avec indignation.

_Caroline:_--Ce serait abominable d'abandonner ce pauvre petit; il
mourrait peut-tre bientt, faute de soins.

_Antoine:_--Que veux-tu en faire? Vas-tu l'emmener chez toi?

_Caroline:_--Certainement; je prierai maman de faire demander qui il
est, s'il a des parents, et, en attendant, de le garder  la maison.

_Antoine:_--Et notre partie d'ne? Nous allons donc tous rentrer?

_Caroline:_--Mais non, Ernest aura la complaisance de m'accompagner.
Continuez,! vous autres, votre promenade; vous tes encore quatre, vous
pouvez bien vous passer de moi et d'Ernest.

--Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons  ne et continuons
notre promenade.

Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.

Comme c'est heureux qu'on ne m'ait pas coute et qu'on ait voulu me
taquiner en passant si prs du cimetire, dit Caroline: sans cela je
n'aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant et il aurait pass la nuit
entire sur la terre froide et humide!

C'tait moi qu'Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence
accoutume, qu'il fallait arriver le plus promptement possible au
chteau. Je me mis donc  galoper, mon camarade me suivit, et nous
arrivmes en une demi-heure. On fut d'abord effray de notre retour si
prompt. Caroline raconta ce qui leur tait arriv avec l'enfant. Sa
maman ne savait trop qu'en faire, lorsque la femme du garde offrit de
l'lever avec son fils, qui tait du mme ge. La maman accepta son
offre. Elle fit demander au village le nom du petit garon et ce
qu'taient devenus ses parents. On apprit que le pre tait mort l'anne
d'avant, la mre depuis six mois; l'enfant tait rest avec une vieille
grand'mre mchante et avare, qui tait morte la veille. Personne
n'avait pens  l'enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu'au
cimetire; du reste, la grand'mre avait du bien, l'enfant n'tait pas
pauvre.

On fit venir la bonne chvre chez le garde, qui leva l'enfant et en fit
un bon petit sujet. Je le connais, il s'appelle Jean Thibaut: il ne fait
jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon coeur; et il m'aime
beaucoup, ce qui prouve son esprit.



VI

LA CACHETTE

J'tais heureux, je l'ai dj dit; mon bonheur devait bientt finir.
Le pre de Georget tait soldat; il revint dans son pays, rapporta de
l'argent, que lui avait laiss en mourant son capitaine, et la croix,
qui lui avait donne son gnral. Il acheta une maison  Mamers, emmena
son petit garon et sa vieille mre, et me vendit  un voisin qui avait
une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille matresse et
mon petit matre Georget; tous deux avaient toujours t bons pour moi,
et j'avais bien rempli tous mes devoirs.

Mon nouveau matre n'tait pas mauvais, mais il avait la sotte manie
de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres.
Il m'attelait  une petite charrette, et il me faisait charrier de
la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commenais  devenir
paresseux; je n'aimais pas  tre attel, et je n'aimais pas surtout le
jour du march. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas,
mais il fallait ce jour-l rester sans manger depuis le matin jusqu'
trois ou quatre heures de l'aprs-midi. Quand la chaleur tait forte,
j'avais soif  mourir, et il fallait attendre que tout ft vendu, que
mon matre et reu son argent, qu'il et dit bonjour aux amis, qui lui
faisaient boire la goutte.

Je n'tais pas trs bon alors; je voulais qu'on me traitt avec amiti,
sans quoi je cherchais  me venger. Voici ce que j'imaginai un jour;
vous verrez que les nes ne sont pas btes; mais vous verrez aussi que
je devenais mauvais.

Le jour du march, on se levait de meilleure heure que de coutume  la
ferme; on cueillait les lgumes, on battait le beurre, on ramassait les
oeufs. Je couchais pendant l't dans une grande prairie. Je voyais et
j'entendais ces prparatifs, et je savais qu' dix heures du matin on
devait venir me chercher pour m'atteler  la petite charrette, remplie
de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai dj dit que ce march m'ennuyait
et me fatiguait. J'avais remarqu dans la prairie un grand foss rempli
de ronces et d'pines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manire
qu'on ne pt me trouver au moment du dpart. Le jour du march, quand je
vis commencer les alles et venues des gens de la ferme, je descendis
tout doucement dans le foss, et je m'y enfonai si bien qu'il tait
impossible de m'apercevoir. J'tais l depuis une heure, blotti dans les
ronces et les pines, lorsque j'entendis le garon m'appeler, en courant
de tous cts, puis retourner  la ferme. Il avait sans doute appris au
matre que j'tais disparu, car peu d'instants aprs j'entendis la voix
du fermier lui-mme appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour
me chercher.

--Il aura sans doute pass au travers de la haie, disait l'un.

--Par o veux-tu qu'il ait pass? Il n'y a de brche nulle part,
rpondit l'autre.

--On aura laiss la barrire ouverte, dit le matre. Courez dans les
champs, garons, il ne doit pas tre loin; allez vite et ramenez-le, car
le temps passe, et nous arriverons trop tard.

Les voil tous partis dans les champs, dans les bois,  courir, 
m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me
montrer. Les pauvres gens revinrent essouffls, haletants; pendant une
heure ils avaient cherch partout. Le matre jura aprs moi, dit qu'on
m'avait sans doute vol, que j'tais bien bte de m'tre laisse prendre,
fit atteler un de ses chevaux  la charrette et partit de fort mauvaise
humeur. Quand je vis que chacun tait retourn  son ouvrage, que
personne ne pouvait me voir, je passai la tte avec prcaution hors de
ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis
tout  fait; je courus  l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pt
deviner o j'avais t, et je me mis  braire de toutes mes forces.

A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.

--Tiens, le voil revenu! s'cria le berger.

--D'o vient-il donc? dit la matresse.

--Par o a-t-il pass? reprit le charretier.

Dans ma joie d'avoir vit le march, je courus  eux. Ils me reurent
trs bien, me caressrent, me dirent que j'tais une bonne bte de
m'tre sauv d'entre les mains des gens qui m'avaient vol, et me firent
tant de compliments que j'en fus honteux, car je sentais bien que je
mritais le bton bien plus que des caresses. On me laissa patre
tranquillement, et j'aurais pass une journe charmante, si je ne
m'tals pas senti troubl par ma conscience, qui me reprochait d'avoir
attrap mes pauvres matres.

Quand le fermier revint et qu'il apprit mon retour, il fut bien content,
mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et
boucha avec soin tous les trous de la haie qui l'entourait.

Il sera bien fin s'il s'chappe encore, dit-il en finissant. J'ai
bouch avec des pines et des piquets jusqu'aux plus petites brches; il
n'y a pas de quoi donner passage  un chat.

La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus  mon aventure.
Mais au march suivant je recommenai mon mchant tour, et je me cachai
dans ce foss qui m'vitait une si grande fatigue et un si grand ennui.
On me chercha comme la dernire fois, on s'tonna plus encore, et l'on
crut qu'un habile voleur m'avait enlev en me faisant passer par la
barrire.

Cette fois, dit tristement mon matre, il est dfinitivement perdu.
Il ne pourra pas s'chapper une seconde fois, et quand mme il
s'chapperait, il ne pourra rentrer; j'ai trop bien bouch toutes les
brches de la haie.

Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaa
 la charrette. De mme que la semaine prcdente je sortis de ma
cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de
ne pas annoncer mon retour en faisant _hi! han!_ comme l'autre fois.

Quand on me trouva mangeant tranquillement l'herbe dans la prairie.
et quand mon matre apprit que j'tais revenu peu de temps aprs son
dpart, je vis qu'on souponnait quelque tour de ma faon; personne ne
me fit de compliments, on me regardait d'un air mfiant, et je m'aperus
bien que j'tais surveill plus que par le pass. Je me moquai d'eux, et
je me dis en moi-mme:

Mes bons amis, vous serez bien fins si vous dcouvrez le tour que je
vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et
toujours.

Je me cachai donc une troisime fois, bien content de ma finesse. Mais
j'tais  peine blotti dans mon foss, quand j'entendis l'aboiement
formidable du gros chien de garde, et la voix de mon matre qui disait:

Attrape-le, _Garde  vous_, hardi, hardi! descends dans le foss,
mords-lui les jarrets, amne-le! bravo! mon chien; attrape, _Garde 
vous!_

_Garde  vous_ s'tait en effet lanc dans le trou, il me mordait les
jarrets, le ventre; il m'aurait dvor si je ne m'tais dcid  sauter
hors du foss; j'allais courir vers la haie et chercher  m'y frayer un
passage, quand le fermier, qui m'attendait, me lana un noeud coulant et
m'arrta tout court. Il s'tait arm d'un fouet, qu'il me fit rudement
sentir; le chien continuait  me mordre, le matre me battait; je me
repentais amrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya _Garde 
vous_, cessa de me battre, dtacha le noeud coulant, me passa un licou,
et m'emmena tout penaud et tout meurtri pour m'atteler  la charrette
qui m'attendait.

Je sus depuis qu'un des enfants tait rest sur la route, prs de la
barrire, pour m'ouvrir si je revenais; il m'avait aperu sortant du
foss, et il l'avait dit  son pre. Le petit tratre!

Je lui en voulus de ce que j'appelais une mchancet, jusqu' ce que mes
malheurs et mon exprience m'eussent rendu meilleur.

Depuis ce jour on fut bien plus svre pour moi; on voulut m'enfermer,
mais j'avais trouv moyen d'ouvrir toutes les barrires avec mes
dents; si c'tait un loquet, je le levais; si c'tait un bouton, je le
tournais; si c'tait un verrou, je le poussais. J'entrais partout, je
sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait
mchant pour moi, et moi, je l'tais de plus en plus pour lui. Je me
sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misrable avec
celle que je menais autrefois chez ces mmes matres; mais, au lieu de
me corriger, je devenais de plus en plus entt et mchant. Un jour,
j'entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je
jetai par terre son petit garon, qui m'avait dnonc; une autre fois,
je bus un baquet de crme qu'on avait mis dehors pour battre du beurre.
J'crasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs
cochons; enfin je devins si mchant, que la matresse demanda  son mari
de me vendre  la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze
jours. J'tais devenu maigre et misrable  force de coups et de
mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon
tat, comme disent les fermiers. On dfendit aux gens de la ferme et aux
enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit
trs bien: je fus trs heureux pendant ces quinze jours. Mon matre me
mena  la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j'aurais bien
voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre
mauvaise opinion de moi  mes nouveaux matres, et je me contentai de
lui tourner le dos avec un geste de mpris.



VII

LE MEDAILLON

J'avais t achet par un monsieur et une dame qui avaient une fille
de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait  la
campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son ge. Son pre ne
s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
souffrir de lui voir aimer personne, pas mme des btes. Pourtant,
comme le mdecin avait ordonn de la distraction, elle pensa que des
promenades  ne l'amuseraient suffisamment. Ma petite matresse
s'appelait Pauline; elle tait triste et souvent malade; trs douce,
trs bonne et trs jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
l'accompagnait; mais quand on vit combien j'tais doux, bon et soigneux
pour ma petite matresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
Cadichon: ce nom m'est rest.

Va te promener avec Cadichon, lui disait son pre: avec un ne comme
celui-l, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
il saura toujours te ramener  la maison.

Nous sortions donc ensemble. Quand elle tait fatigue de marcher, je
me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
foss pour qu'elle pt monter facilement sur mon dos. Je la menais prs
des noisetiers chargs de noisettes; je m'arrtais pour la laisser en
cueillir  son aise. Ma petite matresse m'aimait beaucoup; elle me
soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
pas sortir, elle venait me voir dans mon curie; elle m'apportait du
pain, de l'herbe frache, des feuilles de salade, des carottes; elle me
parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
chagrins, quelquefois elle pleurait.

Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un ne, et tu ne peux me
comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car  toi seul je puis dire
tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon ge, et je m'ennuie.

Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
plaignais, cette pauvre petite. Quand elle tait prs de moi, j'avais
soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.

Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.

Cadichon, Cadichon, s'cria-t-elle, maman m'a donn un mdaillon de
ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
monde.

En effet, Pauline coupa du poil  ma crinire, ouvrit son mdaillon, et
les mla avec les cheveux de sa maman.

J'tais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'tais fier de voir
mes poils dans un mdaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
un joli effet; gris, durs, pais, ils faisaient paratre les cheveux de
la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
tous les sens et admirait son mdaillon, lorsque la maman entra.

--Qu'est-ce que tu regardes l? lui dit-elle.

--C'est mon mdaillon, maman, rpondit Pauline en le cachant  moiti.

_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apport ici.

_Pauline:_--Pour le faire voir  Cadichon.

_La maman:_--Quelle sottise! En vrit, Pauline, tu perds la tte avec
ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un mdaillon
de cheveux.

_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend trs bien; il m'a
lch la main quand ... quand ...

Pauline rougit et se tut.

_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achves-tu pas? A quel propos Cadichon
t'a-t-il lch la main?

_Pauline:_ embarrasse.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
peur que vous ne me grondiez.

_La maman:_ avec vivacit.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle btise
as-tu faite encore?

_Pauline:_--Ce n'est pas une btise, maman, au contraire.

_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donn 
Cadichon de l'avoine  le rendre malade.

_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donn, au contraire.

_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quitte
depuis prs d'une heure.

En effet, l'arrangement de mes poils avait t trs long; il avait fallu
enlever le papier coll derrire le mdaillon, ter le verre, placer les
poils et recoller le tout.

Pauline hsita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hsitant
bien fort:

--J'ai coup des poils de Cadichon pour...

_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achve donc! Pour quoi
faire?

_Pauline:_ trs bas.--Pour mettre dans le mdaillon.

_La maman:_ avec colre.--Dans quel mdaillon?

_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donn.

_La maman:_ de mme.--Celui que je t'ai donn avec mes cheveux! Et
qu'as-tu fait de mes cheveux?

--Ils y sont toujours; les voil, rpondit la pauvre Pauline en
prsentant le mdaillon.

--Mes cheveux mls avec les poils de l'ne! s'cria la maman avec
emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne mritez pas, mademoiselle, le
prsent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un ne! Tmoigner  un
ne la mme tendresse qu' moi!

Et, arrachant le mdaillon des mains de la malheureuse Pauline
stupfaite, elle le lana  terre, pitina dessus et le brisa en mille
morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'curie en
fermant la porte avec violence.

Pauline, surprise, effraye de cette colre subite, resta un moment
immobile. Elle ne tarda pas  clater en sanglots, et, se jetant  mon
cou, elle me dit:

Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
t'aime, mais je t'aimerai malgr eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
et tu cherches  m'amuser dans nos promenades. Hlas! Cadichon, quel
malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
je te dirais!

Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua  pleurer
doucement. J'tais touch et attrist de son chagrin, mais je ne pouvais
la consoler ni mme lui faire savoir que je la comprenais. J'prouvais
une colre furieuse contre cette mre qui, par btise ou par excs de
tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait  Pauline, le mal
qu'elle faisait  cette sant si dlicate, mais je ne pouvais parler,
et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
d'heure  peine s'tait coul depuis le dpart de la maman, lorsqu'une
femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:

--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
restiez  l'curie de Cadichon, ni mme que vous y entriez.

--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'cria Pauline, on ne veut donc plus
que je le voie!

--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
votre maman dit que votre place est au salon et pas  l'curie.

Pauline ne rpliqua pas, elle savait que sa maman voulait tre obie;
elle m'embrassa une dernire fois; je sentis couler ses larmes sur mon
cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais plir et maigrir.
Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
Quand on m'amenait devant le perron du chteau, Pauline montait sur mon
dos sans me parler; mais, quand nous tions hors de vue, elle sautait 
terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
ainsi que j'appris que sa maman tait reste de mauvaise humeur et
maussade depuis l'aventure du mdaillon; que Pauline s'ennuyait et
s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
devenait tous les jours plus grave.



VIII

L'INCENDIE

Un soir que je commenais  m'endormir, je fus rveill par des cris:
_Au feu!_ Inquiet, effray, je cherchai  me dbarrasser de la courroie
qui me retenait; mais, j'eus beau tirer, me rouler  terre, la maudite
courroie ne cassait pas. J'eus enfin l'heureuse ide de la couper avec
mes dents: j'y parvins aprs quelques efforts. La lueur de l'incendie
clairait ma pauvre curie; les cris, le bruit augmentaient; j'entendais
les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers
qui s'croulaient, le ronflement des flammes; la fume pntrait dj
dans mon curie, et personne ne songeait  moi; personne n'avait la
charitable pense d'ouvrir seulement ma porte pour me faire chapper.
Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode
qui commenait  me suffoquer.

C'est fini, me dis-je, je suis condamn  brler vif; quelle mort
affreuse! Oh! Pauline! ma chre matresse! vous avez oubli votre pauvre
Cadichon.

A peine avais-je, non pas prononc, mais pens ces paroles, que ma porte
s'ouvrit avec violence, et j'entendis la voix terrifie de Pauline qui
m'appelait. Heureux d'tre sauv, je m'lanai vers elle et nous allions
passer la porte, lorsqu'un craquement pouvantable nous fit reculer. Un
btiment en face de mon curie s'tait croul; ses dbris bouchaient
tout passage: ma pauvre matresse devait prir pour avoir voulu me
dlivrer. La fume, la poussire de l'boulement et la chaleur nous
suffoquaient. Pauline se laissa tomber prs de moi. Je pris subitement
un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec
mes dents la robe de ma petite matresse presque vanouie, et je
m'lanai  travers les poutres enflammes qui couvraient la terre.
J'eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prt feu; je
m'arrtai pour voir de quel ct je devais me diriger, tout brlait
autour de nous. Dsespr, dcourag, j'allais poser  terre Pauline
compltement vanouie, lorsque j'aperus une cave ouverte; je m'y
prcipitai, sachant bien que nous serions en sret dans les caves
votes du chteau. Je dposai Pauline prs d'un baquet plein d'eau afin
qu'elle pt s'en mouiller le front et les tempes en revenant  elle, ce
qui ne tarda pas  arriver. Quand elle se vit sauve et  l'abri de
tout danger, elle se jeta  genoux, et fit une prire touchante pour
remercier Dieu de l'avoir prserve d'un si terrible danger. Ensuite
elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui
m'attendrirent. Elle but quelques gorges de l'eau du baquet et couta.
Le feu continuait ses ravages, tout brlait; on entendait encore
quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnatre les voix.

Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que
j'ai pri en leur dsobissant, en allant  la recherche de Cadichon.
Maintenant il faut attendre que le feu soit teint. Nous passerons sans
doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c'est grce 
toi que je vis.

Elle ne parla plus; elle s'tait assise sur une caisse renverse, et je
vis qu'elle dormait. Sa tte tait appuye sur un tonneau vide. Je me
sentais fatigu, et j'avais soif. Je bus l'eau du baquet; je m'tendis
prs de la porte, et je ne tardai pas  m'endormir de mon ct.

Je me rveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai
doucement; j'allai  la porte, que j'entr'ouvris; tout tait brl et
tout tait teint; on pouvait facilement enjamber les dcombres et
arriver en dehors de la cour du chteau. Je fis un lger _hi! han!_ pour
veiller ma matresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant
prs de la porte, elle y courut et regarda autour d'elle.

Tout brl! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le
chteau, je serai morte avant qu'il soit rebti, je le sens; je suis
faible et malade, trs malade, quoi qu'en dise maman....

Viens, mon Cadichon, continua-t-elle aprs tre reste quelques
instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je
trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!

Elle franchit lgrement les pierres tombes, les murs crouls, les
poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivmes bientt sur
l'herbe; l elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village.
Nous ne tardmes pas  trouver la maison o s'taient rfugis les
parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils taient dans un grand
chagrin.

Quand ils l'aperurent, ils poussrent un cri de joie et s'lancrent
vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je
l'avais sauve.

Au lieu de courir  moi, me remercier, me caresser, la mre me regarda
d'un oeil indiffrent; le pre ne me regarda pas du tout.

--C'est grce  lui que tu as manqu de prir, ma pauvre enfant, dit la
mre. Si tu n'avais pas eu la folle pense d'aller ouvrir son curie et
le dtacher, nous n'aurions pas pass une nuit de dsolation, ton pre
et moi.

--Mais, reprit vivement Pauline, c'est lui qui m'a....

--Tais-toi, tais-toi, dit la mre en l'interrompant; ne me parle plus de
cet animal que je dteste, et qui a manqu causer ta mort.

Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.

Depuis ce jour, je ne l'ai plus revue. La frayeur que lui avait cause
l'incendie, la fatigue d'une nuit passe sans se coucher, et surtout le
froid de la cave, augmentrent le mal qui la faisait souffrir depuis
longtemps. La fivre la prit dans la journe et ne la quitta plus. On la
mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement
de la nuit prcdente acheva ce que la tristesse et l'ennui avaient
commenc; sa poitrine, dj malade, s'engagea tout  fait; elle mourut
au bout d'un mois ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort.
Elle parlait souvent de moi, et m'appelait dans son dlire. Personne
ne s'occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors
malgr le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le
cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite matresse, je fus
saisi de douleur, je quittai le pays et je n'y suis jamais revenu
depuis.



IX

LA COURSE D'ANES

Je vivais misrablement  cause de la saison; j'avais choisi pour
demeurer une fort, o je trouvais  peine ce qu'il fallait pour
m'empcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler
les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je
broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma
triste existence avec celle que j'avais mene chez mon matre Georget et
mme chez le fermier auquel on m'avait vendu; j'y avais t heureux tant
que je ne m'tais pas laiss aller  la paresse,  la mchancet,  la
vengeance; mais je n'avais aucun moyen de sortir de cet tat misrable,
car je voulais rester libre et matre de mes actions. J'allais
quelquefois aux environs d'un village situ prs de la fort, pour
savoir ce que se passait dans le monde. Un jour, c'tait au printemps,
le beau temps tait revenu, je fus surpris de voir un mouvement
extraordinaire; le village avait pris un air de fte; on marchait par
bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m'tonna
plus encore, tous les nes du pays y taient rassembls. Chaque ne
avait un matre que le tenait par la bride; ils taient tous peigns,
brosss; plusieurs avaient des fleurs sur la tte, autour du cou, et
aucun n'avait ni bt ni selle.

C'est singulier! pensai-je. Il n'y a pourtant pas de foire aujourd'hui.
Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoys, pomponns? Et comme
ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.

En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma
croupe, maigres, mal peigns, les poils hrisss, mais je me sentais
fort et vigoureux.

J'aime mieux, pensai-je, tre laid, mais leste et bien portant;
mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soigns, ne
supporteraient pas les fatigues et les privations que j'ai endures tout
l'hiver.

Je m'approchai pour savoir ce que voulait dire cette runion d'nes,
lorsqu'un des jeunes garons qui les tenaient m'aperut et se mit 
rire.

--Tiens! s'cria-t-il; voyez donc, camarades, le bel ne qui nous
arrive. Est-il bien peign!

--Et bien soign, et bien nourri! s'cria un autre. Vient-il pour la
course?

--Ah! s'il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisime; il n'y a
pas de danger qu'il gagne le prix.

Un rire gnral accueillit ces paroles. J'tais contrari, mcontent des
plaisanteries btes de ces garons, pourtant j'appris qu'il s'agissait
d'une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C'est ce que je
voulais savoir, et je continuai  couter et  faire semblant de ne rien
comprendre de ce qu'ils disaient.

--Va-t-on bientt partir? demanda un des jeunes gens.

--Je n'en sais rien, on attend le maire.

--O allez-vous faire courir vos nes? dit une bonne femme qui arrivait.

_Jeannot:_--Dans la grande prairie du moulin, mre Tranchet.

_Mre Tranchet:_--Combien tes-vous d'nes ici prsents?

_Jeannot:_--Nous sommes seize sans vous compter, mre Tranchet.

Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.

_Mre Tranchet:_ riant.--Tiens, t'es un malin, toi. Et que doit gagner
le premier arriv?

_Jeannot:_--D'abord l'honneur, et puis une montre d'argent.

_Mre Tranchet:_--Je serais bien aise d'tre une bourrique pour gagner
la montre; je n'ai jamais eu de quoi en avoir une.

_Jeannot:_--Ah bien! si vous aviez amen un bourri, vous auriez couru la
chance.

Et tous de rire de plus belle.

_Mre Tranchet:_--O veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j'ai
jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?

Cette bonne femme me plaisait; elle avait l'air bonne et gaie: j'eus
l'ide de lui faire gagner la montre. J'tais bien habitu  courir;
tous les jours dans la fort je faisais de longues courses pour me
rchauffer, et j'avais eu jadis la rputation de courir aussi vite et
aussi longtemps qu'un cheval.

Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n'y perdrai rien; si je
gagne, je ferai gagner une montre  la mre Tranchet, qui en a bonne
envie.

Je partis au petit trot, et j'allai me placer  ct du dernier ne; je
pris un air et je me mis  braire avec vigueur.

--Hol, hol! l'ami, s'cria Andr, vas-tu finir ta musique? Dcampe,
bourri, tu n'as pas de matre, tu es trop mal peign, tu ne peux pas
courir.

Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les
autres se fchaient; on commenait  se quereller lorsque la mre
Tranchet s'cria:

--S'il n'a pas de matre, il va avoir une matresse; je le reconnais
maintenant. C'est Cadichon, l'ne de c'te pauvre mam'selle Pauline; ils
l'ont chass quand la petite ne s'est plus trouve l pour le protger,
et je crois bien qu'il a vcu tout l'hiver dans la fort, car personne
ne l'a revu depuis. Je le prends donc aujourd'hui  mon service; il va
courir pour moi.

--Tiens, c'est Cadichon! s'cria-t-on de tous cts, j'en ai entendu
parler de ce fameux Cadichon.

_Jeannot:_--Mais, si vous faites courir pour vous, mre Tranchet, il
faut tout de mme dposer dans le sac du maire une pice blanche de
cinquante centimes.

_Mre Tranchet:_--Qu' cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pice,
ajouta-t-elle en dnouant un coin de son mouchoir; mais ... faut pas
m'en demander d'autres, car je n'en ai pas beaucoup.

_Jeannot:_--Ah bien! si vous gagnez, vous n'en manquerez pas, car tout
le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.

J'approchai de la mre Tranchet, et je fis une pirouette, un saut,
une ruade d'un air si dlibr que les jeunes garons commencrent 
craindre de me voir gagner le prix.

--Ecoute, Jeannot, dit Andr tout bas, tu as eu tort de laisser la mre
Tranchet mettre au sac. La voil maintenant qui a le droit de faire
courir Cadichon, et il m'a l'air alerte et dispos  nous souffler la
montre et l'argent.

_Jeannot:_--Ah bah! que t'es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu'il
a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n'ira pas loin, va.

_Andr:_--Je n'en sais rien. Si je lui prsentais de l'avoine pour le
faire partir?

_Jeannot:_--Et les dix sous de la mre Tranchet, donc?

_Andr:_--Et bien, l'ne parti, on les lui rendrait.

_Jeannot:_--Au fait, Cadichon n'est pas plus  elle qu' moi ou  toi.
Va chercher un picotin, et tche de le faire partir sans que la mre
Tranchet s'en aperoive.

J'avais tout entendu et tout compris; aussi, quand Andr revint avec
un picotin d'avoine dans son tablier, au lieu d'aller  lui, je me
rapprochai de la mre Tranchet, qui causait avec des amis. Andr me
suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tte,
croyant que je ne voyais pas l'avoine. Je ne bougeai pas davantage
malgr l'envie que j'avais d'y goter. Jeannot commena  me tirer,
Andr  me pousser, et moi je mis  braire de ma plus belle voix. La
mre Tranchet se retourna et vit la manoeuvre d'Andr et de Jeannot.

--Ce n'est pas bien ce que vous faites l, mes garons. Puisque vous
m'avez fait mettre ma pauvre pice blanche au sac de course, faut pas
m'enlever Cadichon. Vous avez peur de lui,  ce qu'il me semble.

_Andr:_--Peur! d'un sale bourri comme a? Ah! pour a non, nous n'avons
pas peur.

_Mre Tranchet:_--Et pourquoi que vous le tiriez pour l'emmener?

_Andr:_--C'tait pour lui donner un picotin.

_Mre Tranchet:_ d'un air moqueur.--C'est diffrent! c'est gentil, a.
Versez-lui a par terre, qu'il mange  son aise. Et moi qui croyais que
vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se
trompe.

Andr et Jeannot taient honteux et mcontents, mais ils n'osaient pas
le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attraps; la mre
Tranchet se frottait les mains, et moi j'tais enchant. Je mangeais
mon avoine avec avidit, je sentais que je prenais des forces en la
mangeant; j'tais content de la mre Tranchet, et, quand j'eus tout
aval, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte;
le maire venait donner l'ordre de placer les nes. On les rangea tous
en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun
demanda qui j'tais,  qui j'appartenais.

--A personne, dit Andr.

--A moi! cria la mre Tranchet.

_Le maire_:--Il fallait mettre au sac de course, mre Tranchet.

_Mre Tranchet_:--J'y ai mis, monsieur le maire.

--Bon, inscrivez la mre Tranchet, dit le maire.

--C'est dj fait, monsieur le maire, rpondit le greffier.

--C'est bien, reprit le maire. Tout est-il prt? Un, deux, trois!
Partez!

Les garons qui tenaient les nes lchrent chacun le sien en lui
donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne
m'et retenu, j'attendis honntement mon tour pour me mettre  courir.
Tous avaient donc un peu d'avance sur moi. Mais ils n'avaient pas fait
cent pas que je les avais rattraps. Me voici  la tte de la bande,
les devanant sans me donner beaucoup de mal. Les garons criaient,
faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs nes. Je me retournais
de temps en temps pour voir leurs mines effares, pour contempler mon
triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d'tre
distancs par moi, pauvre inconnu  mine piteuse, redoublrent d'efforts
pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres;
j'entendais derrire moi des cris sauvages, des ruades, des coups de
dents; deux fois je fus atteint, presque dpass par l'ne de Jeannot.
J'aurais d me servir des mmes moyens qu'il avait employs pour
devancer mes camarades, mais je ddaignais ces indignes manoeuvres; je
vis pourtant qu'il me fallait ne rien ngliger pour ne pas tre battu.
D'un lan vigoureux, je dpassai mon rival; au moment mme il me saisit
par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l'honneur de
vaincre me donna le courage de m'arracher  sa dent, en y laissant un
morceau de ma queue. Le dsir de la vengeance me donna des ailes. Je
courus avec une telle vitesse, que j'arrivai au but non seulement le
premier, mais laissant au loin derrire moi tous mes rivaux. J'tais
haletant, puis, mais heureux et triomphant. J'coutais avec bonheur
les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la
prairie. Je pris un air vainqueur et je revins firement au pas jusqu'
la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet
s'avana vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d'avoine.
Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d'argent que
le maire allait lui remettre, lorsque Andr et Jeannot accoururent en
criant:

--Arrtez, monsieur le maire, arrtez; ce n'est pas juste, a. Personne
ne connat cet ne; il n'appartient pas plus  la mre Tranchet qu'au
premier venu; cet ne ne compte pas, c'est le mien qui est arriv le
premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent tre pour
nous.

--Est-ce que la mre Tranchet n'a pas mis sa pice au sac de course?

--Si fait, monsieur le maire, mais....

--Quelqu'un s'y est-il oppos quand elle y a mis?

--Non, monsieur le maire, mais....

--Est-ce qu'au moment du dpart vous vous y tes opposs?

--Non, monsieur le maire, mais....

--L'ne de la mre Tranchet a donc bien rellement gagn montre et sac.

--Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la
question; vous n'avez pas le droit tout seul.

Le maire parut indcis; quand je vis qu'il hsitait, je saisis d'un
mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les dposai
dans les mains de la mre Tranchet, qui, inquite, tremblante, attendait
la dcision du maire.

Cette action intelligente mit les rieurs de notre ct et me valut des
tonnerres d'applaudissements.

--Voil la question tranche par le vainqueur en faveur de la mre
Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons
dlibrer  table si j'tais dans mon droit en laissant faire justice
par un ne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant Andr et
Jeannot, je crois que le plus ne de nous n'est pas celui de la mre
Tranchet.

--Bravo! bravo! monsieur le maire, cria-t-on de tous cts.

Et tout le monde de rire, except Andr et Jeannot, qui s'en allrent en
me montrant le poing.

Et moi donc, tais-je content? Non, mon orgueil se rvoltait; je trouvai
que le maire avait t insolent  mon gard en croyant injurier mes
ennemis quand il les avait qualifis d'nes. C'tait ingrat, c'tait
lche. J'avais eu du courage, de la modration, de la patience, de
l'esprit; et voil quelle tait ma rcompense! Aprs m'avoir insult, on
m'abandonnait. La mre Tranchet mme, dans sa joie d'avoir une montre et
cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus  sa
promesse de me rgaler d'une bonne mesure d'avoine, et partait avec la
foule sans me donner la rcompense que j'avais si bien gagne.



X

LE BONS MAITRES

Je restai donc seul dans le pr; j'tais triste, ma queue me faisait
souffrir. Je me demandais si les nes n'taient pas meilleurs que les
hommes, lorsque je sentis une main douce me caresser, et une voix douce
me dire:

Pauvre ne! on a t mchant pour toi! Viens, pauvre bte, viens chez
grand'mre; elle te fera nourrir et soigner mieux que tes mchants
matres. Pauvre ne! comme tu es maigre!

Je me retournai; je vis un joli petit garon de cinq ans; sa soeur, qui
paraissait ge de trois ans, accourait avec sa bonne.

_Jeanne_:--Jacques, qu'est-ce que tu dis  ce pauvre ne?

_Jacques_:--Je lui dis de venir demeurer chez grand'mre: il est tout
seul, pauvre bte!

_Jeanne_:--Oui, Jacques prends-le; attends, je vais monter  dos. Ma
bonne, ma bonne,  dos de l'ne.

La bonne mit la petite fille sur mon dos; Jacques voulais me mener, mais
je n'avais pas de brides.

--Attendez, ma bonne, dit-il, je vais lui attacher mon mouchoir au cou.

Le petit Jacques essaya, mais j'avais le cou trop gros pour son petit
mouchoir: sa bonne lui donna le sien, qui tait encore trop court.

--Comment faire, ma bonne? dit Jacques prt  pleurer.

_La bonne_:--Allons au village demander un licou ou une corde. Viens, ma
petite Jeanne, descends de dessus l'ne.

_Jeanne_: se cramponnant  mon cou.--Non, je ne veux pas descendre; je
veux rester sur l'ne, je veux qu'il me mne  la maison.

_La bonne_:--Mais nous n'avons pas de licou pour le faire avancer. Tu
vois bien qu'il ne bouge pas plus qu'un ne de pierre.

_Jacques_:--Attendez, ma bonne, vous allez voir. D'abord je sais qu'il
s'appelle Cadichon: la mre Tranchet me l'a dit. Je vais le caresser,
l'embrasser, et je crois qu'il me suivra.

Jacques s'approcha de mon oreille et me dit tout bas, en me caressant:

--Marche, mon petit Cadichon; je t'en prie, marche.

La confiance de ce bon petit garon me toucha; je remarquai avec plaisir
qu'au lieu de demander un bton pour me faire avancer, il n'avait song
qu'aux moyens de douceur et d'amiti. Aussi,  peine avait-il achev sa
phrase et sa petite caresse, que je me mis en marche.

--Vous voyez, ma bonne, il me comprend, il m'aime! s'cria Jacques,
rouge de joie, les yeux brillants de bonheur, et courant en avant pour
me montrer le chemin.

_La bonne_:--Est-ce qu'un ne peut comprendre quelque chose? Il marche
parce qu'il s'ennuie ici.

_Jacques_:--Vous croyez qu'il a faim, ma bonne?

_La bonne_:--Probablement; vois comme il est maigre.

_Jacques_:--C'est vrai! pauvre Cadichon et moi qui ne pensais pas  lui
donner mon pain!

Et, tirant aussitt de sa poche le morceau que la bonne y avait mis pour
son goter, il me le prsenta.

J'avais t offens de la mauvaise pense de la bonne, et je fus bien
aise de lui prouver qu'elle m'avait mal jug, que ce n'tait pas par
intrt que je suivais Jacques, et que je portais Jeanne sur mon dos par
complaisance, par bont.

Je refusai donc le pain que m'offrait le bon petit Jacques et je me
contentai de lui lcher la main.

_Jacques_:--Ma bonne, ma bonne, il me baise la main, s'cria Jacques; il
ne veut pas de mon pain! Mon cher petit Cadichon, comme je t'aime! Vous
voyez bien, ma bonne, qu'il me suit parce qu'il m'aime, ce n'est pas
pour avoir du pain.

_La bonne_:--Tant mieux pour toi si tu crois avoir un ne comme on n'en
voit pas, un ne modle. Moi, je sais que les nes sont tous entts et
mchants, je ne les aime pas.

_Jacques_:--Oh! ma bonne, le pauvre Cadichon n'est pas mchant, voyez
comme il est bon pour moi.

_La bonne_:--Nous verrons bien si cela durera.

--N'est-ce pas, mon Cadichon, que tu seras toujours bon pour moi et pour
Jeanne, dit le petit Jacques en me caressant.

Je me tournai vers lui et le regardai d'un air si doux qu'il le remarqua
malgr sa grande jeunesse; puis je me tournai vers la bonne et lui
lanai un regard furieux, qu'elle vit bien aussi, car elle dit aussitt:

--Comme il a l'oeil mauvais! il a l'air mchant, il me regarde comme
s'il voulait me dvorer!

--Oh! ma bonne, dit Jacques, comment pouvez-vous dire cela? Il me
regarde d'un air doux comme s'il voulait m'embrasser!

Tous deux avaient raison, et moi je n'avais pas tort: je me promis
d'tre excellent pour Jacques, Jeanne et les personnes de la maison qui
seraient bonnes pour moi; et j'eus la mauvaise pense d'tre mchant
pour ceux qui me maltraiteraient ou qui m'insulteraient comme l'avait
fait la bonne. Ce besoin de vengeance fut plus tard la cause de mes
malheurs.

Tout en causant, nous marchions toujours et nous arrivmes bientt au
chteau de la grand'mre de Jacques et de Jeanne. On me laissa  la
porte, o je restai comme un ne bien lev, sans bouger, sans mme
goter l'herbe qui bordait le chemin sabl.

Deux minutes aprs, Jacques reparut, tranant aprs lui sa grand'mre.

--Venez voir, grand'mre, venez voir comme il est doux, comme il m'aime!
Ne croyez pas ma bonne, je vous en prie, dit Jacques en joignant les
mains.

--Non, grand'mre, croyez pas, je vous en prie, reprit Jeanne.

--Voyons, dit la grand'mre en souriant, voyons ce fameux ne!

Et, s'approchant de moi, elle me toucha, me caressa, me prit les
oreilles, mit sa main  ma bouche sans que je fisse mine de la mordre ou
mme de m'loigner.

_La grand'mre_:--Mais il a en effet l'air fort doux; que disiez-vous
donc, Emilie, qu'il avait l'air mchant?

_Jacques_:--N'est-ce pas, grand'mre, n'est-ce pas qu'il est bon, qu'il
faut le garder?

_La grand'mre_:--Cher petit, je le crois trs bon; mais comment
pouvons-nous le garder, puisqu'il n'est pas  nous? Il faudra le ramener
 son matre.

_Jacques_:--Il n'a pas de matre, grand'mre.

--Bien sr il n'a pas de matre, grand'mre, reprit Jeanne, qui rptait
tout ce que disait son frre.

_La grand'mre_:--Comment, pas de matre, c'est impossible.

_Jacques_:--Si, grand'mre, c'est trs vrai, la mre Tranchet me l'a
dit.

_La grand'mre_:--Alors, comment a-t-il gagn le prix de la course pour
elle? Puisqu'elle l'a pris pour courir, c'est qu'elle l'a emprunt 
quelqu'un.

_Jacques_:--Non, grand'mre, il est venu tout seul; il a voulu courir
avec les autres. La mre Tranchet a pay pour prendre ce qu'il
gagnerait, mais il n'a pas de matre: c'est CADICHON, l'ne de la pauvre
Pauline qui est morte, ses parents l'ont chass, et il a vcu tout
l'hiver dans la fort.

_La grand'mre_:--Cadichon! le fameux Cadichon qui a sauv de l'incendie
sa petite matresse? Ah! je suis bien aise de le connatre; c'est
vraiment un ne extraordinaire et admirable!

Et, tournant tout autour de moi, elle me regarda longtemps. J'tais fier
de voir ma rputation si bien tablie; je me rengorgeais, j'ouvrais les
narines, je secouais ma crinire.

--Comme il est maigre! Pauvre bte! Il n'a pas t rcompens de son
dvouement, dit la grand'mre d'un air srieux et d'un ton de reproche.
Gardons-le mon enfant, gardons-le puisqu'il a t abandonn, chass par
ceux qui auraient d le soigner et l'aimer. Appelle Bouland; je le ferai
mettre  l'curie avec une bonne litire.

Jacques, enchant, courut chercher Bouland, qui arriva tout de suite.

_La grand'mre_:--Bouland, voici un ne que les enfants ont ramen;
mettez-le  l'curie et donnez-lui  boire et  manger.

_Bouland_:--Faudra-t-il le remettre  son matre ensuite?

_La grand'mre_:--Non; il n'a pas de matre. Il parat que c'est le
fameux Cadichon, qui a t chass aprs la mort de sa petite matresse;
il est venu au village, et mes petits-enfants l'ont trouv abandonn
dans le pr. Ils l'ont ramen, et nous le garderons.

_Bouland_:--Et madame fait bien de le garder. Il n'y a pas son pareil
dans tout le pays. On m'a racont de lui des choses vraiment tonnantes;
on dirait qu'il entend et qu'il comprend tout ce qui se dit. Madame va
voir.... Viens, mon Cadichon, viens manger ton picotin d'avoine.

Je me retournai aussitt, et je suivis Bouland qui s'en allait.

--C'est tonnant, dit la grand'mre, il a vraiment compris.

Elle rentra  la maison; Jacques et Jeanne voulurent m'accompagner 
l'curie. On me plaa dans une stalle; j'avais pour compagnons deux
chevaux et un ne. Bouland, aid de Jacques, me fit une belle litire;
il alla me chercher une mesure d'avoine.

--Encore, encore, Bouland, je vous en prie, dit Jacques; il lui en faut
beaucoup, il a tant couru!

_Bouland_:--Mais, monsieur Jacques, si vous lui donnez trop d'avoine,
vous le rendrez trop vif; vous ne pourrez pas le monter, ni Mlle Jeanne
non plus.

_Jacques_:--Oh! il est si bon! nous pourrons le monter tout de mme.

On me donna une norme mesure d'avoine, et l'on mit prs de moi un seau
plein d'eau. J'avais soif, je commenai par boire la moiti du seau;
puis je croquai mon avoine, en me rjouissant d'avoir t emmen par ce
bon petit Jacques. Je fis encore quelques rflexions sur l'ingratitude
de la mre Tranchet; je mangeai ma botte de foin, je m'tendis sur ma
paille; je me trouvai couch comme un roi et je m'endormis.



XI

CADICHON MALADE

Le lendemain, je n'eus d'autre occupation que de promener les enfants
pendant une heure. Jacques venait me donner lui-mme mon avoine, et,
malgr les observations de Bouland, il m'en donnait de quoi nourrir
trois nes de ma taille. Je mangeais tout; j'tais content. Mais ...
le troisime jour, je me sentis mal  l'aise; j'avais la fivre; je
souffrais de la tte et de l'estomac; je ne pus manger ni avoine ni
foin, et je restai tendu sur ma paille.

Quand Jacques vint me voir:

--Tiens, dit-il, Cadichon est encore couch! Allons, mon Cadichon, il
est temps de te lever; je vais te donner ton avoine.

Je cherchai  me lever, mais ma tte retomba lourdement sur la paille.

--Ah! mon Dieu! Cadichon est malade, s'cria le petit Jacques; Bouland,
Bouland, venez vite. Cadichon est malade.

--Tiens, qu'est-ce qu'il a donc? reprit Bouland. Il a pourtant eu son
djeuner de grand matin.

Il s'approcha de la mangeoire, regarda dedans et dit:

--Il n'a pas touch  son avoine; c'est qu'il est malade.... Il a les
oreilles chaudes, ajouta-t-il en me prenant les oreilles; son flanc bat.

--Qu'est-ce que cela veut dire, Bouland? s'cria le pauvre Jacques
alarm.

--Cela veut dire, monsieur Jacques, que Cadichon a la fivre, que vous
l'avez trop nourri, et qu'il faut faire venir le vtrinaire.

--Qu'est-ce que c'est qu'un vtrinaire? reprit Jacques de plus en plus
effray.

--C'est un mdecin de chevaux. Voyez-vous, monsieur Jacques, je vous le
disais bien. Ce pauvre ne a eu de la misre; il a souffert cet hiver,
cela se voit bien  son poil et  sa maigreur. Puis il s'est chauff
 courir trs fort le jour de la course des nes. Il aurait fallu lui
donner peu d'avoine, et de l'herbe pour le rafrachir, et vous lui
donniez de l'avoine tant qu'il en voulait.

--Mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Cadichon! il va mourir! Et c'est ma
faute! dit le pauvre petit en sanglotant.

--Non, monsieur Jacques, il ne va pas mourir pour cela; mais il va
falloir le mettre  l'herbe et le saigner.

--a va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.

--Pour a non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en
attendant le vtrinaire.

--Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'cria Jacques en se
sauvant. Je suis sr que cela lui fera mal.

Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me
la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et
le sang jaillit aussitt. A mesure que le sang coulait, je me sentais
soulag; ma tte n'tait plus si lourde; je n'touffais plus; je fus
bientt en tat de me relever. Bouland arrta le sang, me donna de l'eau
de son, et une heure aprs me lcha dans un pr. J'allais mieux, mais je
n'tais pas guri; je fus prs de huit jours  me remettre. Pendant ce
temps, Jacques et Jeanne me soignrent avec une bont que je n'oublierai
jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient
de l'herbe afin de m'viter la peine de me baisser pour la brouter;
ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des
carottes, ils me faisaient rentrer eux-mmes tous les soirs dans mon
curie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des
pluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques
voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tte
trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir
avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre
jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte
que je n'eusse froid. J'tais dsol de ne pouvoir leur tmoigner ma
reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne
pouvoir rien dire. Je me rtablis  la fin, et je sus qu'on projetait
une partie d'nes dans la fort avec les cousins et cousines.



XII

LES VOLEURS

Tous les enfants se trouvaient runis dans la cour; beaucoup d'nes
avaient t rassembls de tous les villages voisins. Je reconnus presque
tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche,
tandis que je lui lanais des regards moqueurs. La grand'mre de Jacques
avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine,
Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les
mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux  ne, tandis que
les papas suivraient  pied, arms de baguettes, pour faire marcher
les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive
toujours,  qui prendrait le meilleur ne: tout le monde voulait
m'avoir, personne ne voulait me cder, de sorte qu'on rsolut de me
tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques;
c'tait un excellent petit garon, et j'aurais t trs content de mon
sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette
ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes
dbordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler;
il fallait bien d'ailleurs qu'il apprt comme moi la rsignation et la
patience. Il finit par prendre son parti, et monta son ne en disant au
cousin Louis:

--Je resterai toujours prs de toi, Louis; ne fais pas trop galoper
Cadichon, pour que je ne reste pas en arrire.

_Louis_:--Et pourquoi resterais-tu en arrire? Pourquoi ne galoperais-tu
pas comme moi?

_Jacques_:--Parce que Cadichon galope plus vite que tous les nes du
pays.

_Louis_:--Comment sais-tu cela?

_Jacques_:--Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fte
du village, et Cadichon les a tous dpasss.

Louis promit  son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux
partirent au trot. Mon camarade n'tait pas mauvais, de sorte que je
n'eus pas  me gner beaucoup pour ne pas le dpasser. Les autres nous
suivaient tant bien que mal; nous arrivmes ainsi jusqu' une fort o
les enfants devaient voir de trs belles ruines d'un vieux couvent et
d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise rputation dans le
pays; on n'aimait pas  y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La
nuit, disait-on, des bruits tranges semblaient sortir de dessous
les dcombres; des gmissements, des cris, des cliquetis de chanes;
plusieurs voyageurs qui s'taient moqus de ces rcits et qui avaient
voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en taient pas revenus; on n'en
avait jamais entendu parler depuis.

Quand tout le monde fut descendu d'ne, et qu'on nous eut laisss
patre, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs
enfants par la main, leur dfendant de s'carter et de rester en
arrire; je les regardais avec inquitude s'loigner et se perdre dans
ces ruines. Je m'loignai aussi de mes camarades et je me mis  l'abri
du soleil sous une arche  moiti ruine qui se trouvait sur une hauteur
adosse au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y tais depuis un
quart d'heure  peine lorsque j'entendis du bruit prs de l'arche; je
me blottis dans une paisseur du mur ruin d'o je pouvais voir au loin
sans tre vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de
dessous terre.

Je ne tardai pas  voir paratre une tte d'homme qui sortait avec
prcaution d'entre les broussailles.

--Rien... dit-il tout bas aprs avoir regard autour de lui. Personne...
Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces nes et
l'emmne lestement.

Il se rangea pour donner passage  une douzaine d'hommes, auxquels il
dit encore  mi-voix:

--Si les nes se sauvent, ne vous amusez pas  courir aprs. Vite, et
pas de bruit, c'est la consigne.

Les hommes se glissrent le long du bois, trs fourr dans cette partie
de la futaie; ils marchaient avec prcaution, mais vite; les nes, qui
cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe prs de la lisire du bois.
A un signal donn, chacun des voleurs prit un des nes par la bride et
l'attira dans le fourr. Ces nes, au lieu de rsister, de se dbattre,
de braire, pour donner l'veil, se laissrent emmener comme des
imbciles; un mouton n'et pas t plus bte. Cinq minutes aprs, les
voleurs arrivaient au fourr qui se trouvait au pied de l'arche. On fit
entrer mes camarades un  un dans les broussailles, o ils disparurent.
J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le
silence.

Voil l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une
bande de voleurs est cache dans les caves du couvent. Il faut les faire
prendre; mais comment? Voil la difficult.

Je restai cach sous ma vote, d'o je voyais les ruines en entier et le
pays tout autour, et je n'en sortis que lorsque j'entendis les voix
des enfants qui cherchaient leurs nes. J'accourus pour les empcher
d'approcher de cette arche et des broussailles qui cachaient si bien
l'entre des souterrains, qu'il tait impossible de l'apercevoir.

--Voici Cadichon! s'cria Louis.

--Mais o sont les autres? dirent  la fois tous les enfants.

--Ils doivent tre ici prs, dit le papa de Louis; cherchons-les.

--Nous ferions bien de les chercher du ct du ravin, derrire l'arche
que je vois l-bas, dit le pre de Jacques; l'herbe y est belle, ils
auront voulu en goter.

Je tremblai en songeant au danger qu'ils allaient courir, et je me
prcipitai du ct de l'arche pour les empcher de passer. Ils voulurent
m'carter, mais je leur rsistai avec tant d'insistance, leur barrant le
passage de quelque ct qu'ils voulussent aller, que le papa de Louis
arrta son beau-frre et lui dit:

--Ecoutez, mon cher: l'insistance de Cadichon a quelque chose
d'extraordinaire. Vous savez ce qu'on nous a racont de l'intelligence
de cet animal. Ecoutons-le, croyez-moi, et retournons sur nos pas.
D'ailleurs, il n'est pas probable que tous les nes aient t de l'autre
ct des ruines.

--Vous avez d'autant plus raison, mon cher, rpondit le papa de Jacques,
que je vois l'herbe foule prs de l'arche, comme si elle avait t
rcemment pitine. Je croirais assez que nos nes ont t vols.

Ils retournrent vers les mamans, qui avaient empch les enfants de
s'carter; je les suivis, le coeur lger et content de leur avoir
peut-tre vit un terrible malheur. Ils causrent bas, et je les vis se
mettre tous en groupe: on m'appela.

--Comment allons-nous faire? dit la maman de Louis. Un seul ne ne peut
pas porter tous les enfants.

--Mettons les plus petits sur Cadichon; les grands suivront avec nous,
dit la maman de Jacques.

--Viens, mon Cadichon; voyons combien tu en pourras porter, dit la maman
d'Henriette.

On commena par mettre Jeanne devant comme la plus petite, puis
Henriette, puis Jacques, puis Louis. Ils n'taient lourds ni les uns ni
les autres; je fis voir, en prenant le trot, que je les portais bien
tous les quatre sans fatigue.

--Hol! oh! Cadichon, s'crirent les papas, tout doucement, pour que
nous puissions tenir nos gamins.

Je me mis au pas et je marchai, entour de prs par les enfants plus
grands et les mamans; les papas suivaient pour rallier les tranards.

--Maman, pourquoi donc papa n'a-t-il pas cherch nos nes? dit Henri, le
plus jeune de la bande, et qui trouvait le chemin long.

_La maman:_--Parce que ton papa croit qu'ils ont t vols, et qu'il
tait alors inutile de les chercher.

_Henri:_--Vols! Par qui donc? Je n'ai vu personne.

_La maman:_--Ni moi non plus, mais il y avait auprs de l'arche des
traces de pas.

_Pierre:_--Mais alors, maman, il fallait chercher les voleurs.

_La maman:_--'et t imprudent. Pour avoir pris treize nes, il faut
qu'il y ait eu plusieurs hommes. Ils avaient probablement des armes et
ils auraient pu tuer ou blesser vos papas.

_Pierre:_--Quelles armes, maman?

_La maman:_--Des btons, des couteaux, peut-tre des pistolets.

_Camille:_--Oh! mais c'est trs dangereux, cela. Je crois que papa a
bien fait de revenir avec mes oncles.

_La maman:_--Et dpchons-nous de rentrer  la maison; les oncles et
papas doivent aller  la ville en rentrant.

_Pierre:_:--Pour quoi faire, maman?

_La maman:_--Pour prvenir les gendarmes.

_Camille:_--Je suis fche que nous ayons t  ces ruines.

_Madeleine:_--Pourquoi cela? c'tait trs beau.

_Camille:_--Oui, mais trs dangereux. Si, au lieu de prendre les nes,
les voleurs nous avaient tous pris?

_Elisabeth:_--C'est impossible! nous tions trop de monde.

_Camille:_--Mais s'il y a beaucoup de voleurs?

_Elisabeth:_--Nous nous serions tous battus.

_Camille:_--Avec quoi? Nous n'avions pas seulement un bton.

_Elisabeth:_--Et nos pieds, nos poings, nos dents? Moi, d'bord, j'aurais
gratign, mordu; j'aurais crev les yeux avec mes ongles.

_Pierre:_--Le voleur t'aurait tue: voil tout.

_Elisabeth:_--Tue? Et papa donc! et maman! Tu crois qu'ils m'auraient
laiss emporter ou tuer!

_Madeleine:_--Les voleurs les auraient tus aussi.

_Elisabeth:_--Tu penses donc qu'il y en avait une arme?

_Madeleine:_--Mais quand mme il n'y en aurait qu'une douzaine!

_Elisabeth:_--Une douzaine? Quelle btise! Tu crois que les voleurs
marchent par douzaines comme les hutres.

_Madeleine:_--Tu te moques toujours! On ne peut rien te dire. Je parie,
moi, que pour enlever treize nes ils taient au moins douze.

_Elisabeth:_--Je veux bien, moi, et le treizime par-dessus le march
comme les petits pts.

Les mamans et les autres enfants riaient de cette conversation, mais
comme elle dgnrait en dispute, la maman d'Elisabeth la fit taire, en
leur disant que Madeleine avait trs probablement raison quant au nombre
des voleurs.

On se trouvait prs de la maison, et l'on ne tarda pas  arriver.
Lorsqu'on vit revenir tout le monde  pied, et moi, Cadichon, portant
quatre enfants, la surprise fut grande. Mais, quand les papas
racontrent la disparition des nes, mon obstination  ne pas les
laisser chercher les btes perdues, les gens de la maison secourent la
tte et firent une foule de suppositions plus singulires les unes que
les autres; les uns disaient que les nes avaient t engloutis et
enlevs par les diables; les autres prtendaient que les religieuses
enterres dans la chapelle s'en taient empares pour parcourir la
terre; d'autres assuraient que les anges qui gardaient le couvent
rduisaient en cendre et en poussire tous les animaux qui approchaient
de trop prs du cimetire o erraient les mes des religieuses. Aucun
n'eut l'ide des voleurs cachs dans les souterrains.

Aussitt aprs leur retour, les trois papas allrent raconter  la
grand'mre le vol probable de leurs nes. Ils firent mettre ensuite les
chevaux  la voiture pour aller porter leur plainte  la gendarmerie de
la ville voisine. Ils revinrent deux heures aprs avec l'officier
de gendarmerie et six gendarmes. J'avais une telle rputation
d'intelligence, qu'ils jugrent la chose grave ds qu'ils surent la
rsistance que j'avais oppose vers l'arche. Ils taient tous arms de
pistolets, de carabines, prts  se mettre en campagne. Pourtant ils
acceptrent le dner que leur offrit la grand'mre, et ils se mirent 
table avec les dames et les messieurs.




XIII

LES SOUTERRAINS

Le dner ne fut pas long; les gendarmes taient presss de faire leur
inspection avant la nuit. Ils demandrent  la grand'mre la permission
de m'emmener.

--Il nous sera bien utile dans notre expdition, madame, dit l'officier.
Ce Cadichon n'est pas un ne ordinaire; il a dj fait des choses plus
difficiles que ce que nous allons lui demander.

--Prenez-le, messieurs, si vous le croyez ncessaire, rpondit la
grand'mre; mais ne le fatiguez pas trop, je vous en prie. La pauvre
bte a dj fait la route ce matin, et il est revenu avec quatre de mes
petits-enfants sur son dos.

--Quant  cela, madame, reprit l'officier, vous pouvez tre tranquille;
soyez sre que nous le traiterons le plus doucement possible.

On m'avait donn mon dner: un picotin d'avoine, une brasse de salade,
carottes et autres lgumes; j'avais bu, j'avais mang, j'tais prt 
partir. Quand on vint me prendre, je me plaai tout d'abord  la tte
de la troupe, et nous nous mmes en route, l'ne servant de guide aux
gendarmes. Ils n'en furent pas humilis, car ils taient bonnes gens. On
croit que les gendarmes sont svres, mchants, c'est tout le contraire,
pas de meilleures gens, de plus charitables, de plus patients, de plus
gnreux que ces bons gendarmes. Pendant toute la route ils eurent pour
moi tous les soins possibles: ralentissant le pas de leurs chevaux quand
ils me croyaient fatigu, et me proposant de boire  chaque ruisseau que
nous traversions.

Le jour commenait  baisser lorsque nous arrivmes au couvent.
L'officier donna ordre de suivre tous mes mouvements et de marcher tous
ensemble. Mais, comme leurs chevaux pouvaient les gner, ils les avaient
laisss dans un village voisin de la fort. Je les menai sans hsiter 
l'entre de l'arche, prs des broussailles d'o j'avais vu sortir les
douze voleurs. Je vis avec inquitude qu'ils restaient prs de l'entre.
Pour les loigner, je fis quelques pas derrire le mur; ils me
suivirent. Quand ils y furent tous, je revins aux broussailles, les
empchant d'avancer quand ils voulaient me suivre. Ils me comprirent, et
restrent cachs le long du mur.

Je m'approchai alors de l'entre des souterrains, et je mis  braire de
toutes les forces de mes poumons. Je ne tardai pas  obtenir ce que je
voulais. Tous mes camarades enferms dans les caveaux me rpondirent 
qui mieux mieux. Je fis un pas vers les gendarmes, qui devinrent ma
manoeuvre, et je revins me placer prs de l'entre des souterrains. Je
me remis  braire; cette fois personne ne me rpondit; je devinai que
les voleurs, pour empcher mes camarades de les trahir, leur avaient
attach des pierres  la queue. Tout le monde sait que, pour braire,
nous dressons notre queue; ne pouvant pas la dresser  cause du poids de
la pierre, mes camarades se taisaient.

Je restais toujours  deux pas de l'entre, lorsque je vis une tte
d'homme sortir des broussailles et regarder avec prcaution, ne voyant
que moi, il dit:

--Voil le coquin que nous n'avons pas pris ce matin. Tu vas rejoindre
tes camarades, mon braillard.

Mais, comme il allait me saisir, je m'loignai de deux pas; il me
suivit, je m'loignai encore, jusqu' ce que je l'eusse amen  l'angle
du mur derrire lequel taient mes amis les gendarmes. Avant que mon
voleur et eu le temps de pousser un cri, ils se jetrent sur lui, le
billonnrent, le garrottrent et l'tendirent par terre. Je me remis
 l'entre et je recommenai  braire, ne doutant pas qu'un autre
viendrait voir ce que devenait leur compagnon. En effet, j'entendis
bientt les broussailles s'carter, et je vis apparatre une nouvelle
tte, qui regarda de mme avec prcaution; ne pouvant m'atteindre, ce
second voleur fit comme le premier; moi, j'excutai la mme manoeuvre,
et je le fis prendre par les gendarmes sans qu'il et eu le temps de se
reconnatre. Je recommenai ainsi jusqu' ce que j'en eusse fait prendre
six. Aprs le sixime, j'eus beau braire, personne n'apparut. Je
pensai que, ne voyant revenir aucun des hommes qui allaient savoir des
nouvelles de leurs camarades, les voleurs avaient souponn quelque
pige et n'avaient plus os se risquer. Pendant ce temps, la nuit tait
venue tout  fait, on n'y voyait presque plus. L'officier de gendarmerie
envoya un de ses hommes chercher du renfort pour attaquer les voleurs
dans les souterrains, et emmener garrotts, dans une charrette, les six
voleurs dj faits prisonniers. Les gendarmes qui restrent eurent ordre
de se partager en deux bandes, pour surveiller les sorties du couvent;
moi, on me laissa  mon ide, aprs m'avoir bien caress et m'avoir fait
les plus grands compliments sur ma conduite.

--S'il n'tait pas un ne, dit un gendarme, il mriterait la croix.

--N'en a-t-il pas une sur le dos? dit un autre.

--Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisime; tu sais bien que cette
croix-l est marque sur les nes pour rappeler qu'un des leurs a eu
l'honneur d'tre mont par Notre-Seigneur Jsus-Christ.

--Voil pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.

--Silence! dit l'officier  voix basse: Cadichon dresse les oreilles.

J'entendis en effet un bruit extraordinaire du ct de l'arche; ce
n'tait pas un bruit de pas, on aurait dit plutt comme un craquement
et des cris touffs. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans
pouvoir deviner ce que c'tait. Enfin, une fume paisse s'chappa de
plusieurs soupiraux et fentres basses du couvent, puis quelques flammes
jaillirent: quelques instants aprs tout tait en feu.

--Ils ont mis le feu dans les caves pour s'chapper par les portes, dit
l'officier.

--Il faut courir l'teindre, mon lieutenant, rpondit un gendarme.

--Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et
si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront
aprs.

L'officier avait bien devin la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient
compris qu'ils taient dcouverts, que leurs camarades avaient t faits
prisonniers, et ils espraient qu' la faveur de l'incendie et des
efforts des gendarmes pour l'teindre, ils pourraient s'chapper et
reprendre leurs amis. Nous vmes bientt les six voleurs restants et
leur capitaine sortir avec prcipitation de l'entre masque par des
broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient  ce poste; ils
tirrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent
eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombrent; un
troisime laissa chapper son pistolet: il avait le bras cass. Mais
les trois derniers et leur capitaine s'lancrent avec fureur sur
les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se
battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres
gendarmes qui surveillaient le ct oppos du couvent eussent eu le
temps d'accourir, le combat tait presque termin; les voleurs taient
tous tus ou blesss; le capitaine se dfendait encore contre un
gendarme, le seul qui ft sur pied; les deux autres taient grivement
blesss. L'arrive du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le
capitaine fut entour, dsarm, garrott et couch prs des six voleurs
prisonniers.

Pendant ce combat, le feu s'tait teint; ce qui avait brl n'tait
que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pntrer dans les
souterrains, l'officier voulut attendre l'arrive du renfort qu'il
avait demand. La nuit tait bien avance quand nous vmes arriver six
gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers.
On les coucha cte  cte dans la voiture; l'officier tait humain: il
avait donn ordre de les dbillonner, de sorte qu'ils disaient aux
gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas
attention. Deux d'entre eux montrent sur la charrette pour escorter les
prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blesss.

Pendant ces prparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il
fit aux souterrains, escort de huit hommes. Nous traversmes un long
corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivmes dans
les souterrains o les brigands avaient tabli leur demeure. Un de ces
caveaux leur servait d'curie; nous y trouvmes tous mes camarades pris
de la veille, qui avaient tous une pierre  la queue. On les en
dlivra immdiatement, et ils se mirent  braire  l'unisson. Dans ce
souterrain, c'tait un bruit  rendre sourd.

--Silence, les nes! dit un gendarme, sans quoi nous allons vous
rattacher vos breloques.

--Laisse-les dire, rpond un autre gendarme: tu vois bien qu'ils
chantent les louanges de Cadichon.

--J'aimerais mieux qu'ils chantassent sur un autre ton, reprit le
premier gendarme en riant.

Cet homme, assurment, n'aime pas la musique, me dis-je  part moi. Que
trouve-t-il  redire aux voix de mes camarades? Ces pauvres camarades!
ils chantaient leur dlivrance.

Nous continumes  marcher. Un des souterrains tait plein d'effets
vols. Dans un autre ils avaient enferm des prisonniers qu'ils
gardaient pour les servir: les uns faisaient la cuisine, le service de
la table, nettoyaient les souterrains; d'autres faisaient les vtements
et les chaussures. Il y avait de ces malheureux qui y taient depuis
deux ans; ils taient enchans deux  deux, et ils avaient tous de
petites sonnettes aux bras et aux pieds, pour qu'on pt savoir de quel
ct ils allaient. Deux voleurs restaient toujours prs d'eux pour les
garder; on n'en laissait jamais plus de deux dans le mme souterrain.
Pour ceux qui travaillaient aux vtements, on les runissait tous, mais
le bout de leur chane tait attach, pendant le travail,  un anneau
scell dans le mur.

Je sus plus tard que ces malheureux taient les voyageurs et les
visiteurs des ruines qui avaient disparu depuis deux ans. Il y en avait
quatorze; ils racontrent que les voleurs en avaient tu trois sous
leurs yeux: deux parce qu'ils taient malades, et un qui refusait
obstinment de travailler.

Les gendarmes dlivrrent tous ces pauvres gens, ramenrent les nes au
chteau, portrent les blesss  l'hospice, et menrent les voleurs en
prison. Ils furent jugs et condamns, le capitaine  mort et les autres
 tre envoys  Cayenne. Quant  moi, je fus admir par tout le monde;
chaque fois que je sortais, j'entendais dire aux personnes qui me
rencontraient:

C'est Cadichon, le fameux Cadichon, qui vaut  lui seul plus que tous
les nes du pays.



XIV

THRSE

Mes petites matresses (car j'avais autant de matres et de matresses
que la grand'mre avait de petits-enfants) avaient une cousine qu'elles
aimaient beaucoup, qui tait leur meilleure amie, et  peu prs de leur
ge. Cette amie s'appelait Thrse; elle tait bonne, bien bonne,
la pauvre petite. Quand elle me montait, jamais elle ne prenait de
baguette, et ne permettait  personne de me taper. Dans une des
promenades que firent mes jeunes matresses, elles virent une petite
fille assise sur le bord de la route, qui se leva pniblement  leur
approche, et vint en boitant leur demander la charit; son air triste et
timide frappa Thrse et ses amies.

--Pourquoi boites-tu, ma petite? dit Thrse.

_La petite:_--Parce que mes sabots me blessent, mam'selle.

_Thrse:_--Pourquoi n'en demandes-tu pas d'autres  ta maman?

_La petite:_--Je n'ai pas de maman, mam'selle.

_Thrse:_--A ton papa alors?

_La petite:_--Je n'ai pas de papa, mam'selle.

_Thrse:_--Mais avec qui vis-tu?

_La petite:_--Avec personne; je vis seule.

_Thrse:_--Qui est-ce qui te donne  manger?

_La petite:_--Quelquefois personne, quelquefois tout le monde.

_Thrse:_--Quel ge as-tu?

_La petite:_--Je ne sais pas, mam'selle; peut-tre bien sept ans.

_Thrse:_--O couches-tu?

_La petite:_--Chez celui qui veut bien me recevoir. Lorsque tout le
monde me chasse, je couche dehors, sous un arbre, prs d'une haie,
n'importe o.

_Thrse:_--Mais l'hiver, tu dois geler?

_La petite:_--J'ai froid; mais j'y suis habitue.

_Thrse:_--As-tu dn aujourd'hui?

_La petite:_--Je n'ai pas mang depuis hier.

--Mais c'est affreux, c'la,... dit Thrse, les larmes aux yeux. Mes
chres amies, n'est-ce pas que votre grand'mre voudra bien que nous
donnions  manger  cette pauvre petite, que nous la fassions coucher
quelque part au chteau?

--Certainement, rpondirent les trois cousines, grand'mre sera
enchante; d'ailleurs elle fait tout ce que nous voulons.

_Madeleine:_--Mais comment faire pour la mener jusqu' la maison,
Thrse? Regarde comme elle boite.

_Thrse:_--Mettons-la sur Cadichon; nous suivrons toutes  pied au lieu
de le monter deux  deux, chacune  notre tour.

--C'est vrai, quelle bonne ide! s'crirent les trois cousines.

Elles placrent la petite fille sur mon dos.

Camille avait encore dans sa poche un morceau de pain qui restait de
son goter, elle le lui donna; la petite le mangea avec avidit; elle
semblait ravie de se trouver sur mon dos, mais elle ne disait rien; elle
tait fatigue et elle souffrait de la faim.

Quand j'arrtai devant le perron, Camille et Elisabeth firent entrer la
petite  la cuisine, pendant que Madeleine et Thrse couraient chez la
grand'mre.

--Grand'mre, dit Madeleine, permettez-nous de donner  manger  une
petite fille trs pauvre que nous avons trouve sur la route.

_La grand'mre:_--Trs volontiers, chre petite; mais qui est-elle?

_Madeleine:_--Je ne sais pas, grand'mre.

_La grand'mre:_--O demeure-t-elle?

_Madeleine_--Nulle part, grand'mre.

_La grand'mre:_--Comment, nulle part? Mais ses parents doivent demeurer
quelque part.

_Madeleine:_--Elle n'a pas de parents, grand'mre; elle est seule.

--Voulez-vous permettre, ma tante, dit timidement Thrse, qu'elle
couche ici, cette pauvre petite?

--Si elle n'a rellement pas d'asile, je ne demande pas mieux, dit la
grand'mre. Il faut que je la voie et que je lui parle.

Elle se leva et suivit les enfants  la cuisine, o la pauvre petite
approcha tout en boitant. La grand'mre la questionna et en obtint les
mmes rponses. Elle se trouva fort embarrasse. Renvoyer cette enfant
dans l'tat d'abandon et de souffrance o elle la voyait lui semblait
impossible. La garder tait difficile. A qui la confier? Par qui la
faire lever?

--Ecoute, petite, lui dit-elle: en attendant que je puisse prendre des
informations sur ton compte et savoir si tu m'as dit la vrit, tu
coucheras et tu mangeras ici. Je verrai dans quelques jours ce que je
puis faire pour toi.

Elle donna ses ordres pour qu'on prpart un lit pour l'enfant et qu'on
ne la laisst manquer de rien. Mais la pauvre petite tait si sale,
que personne ne voulait ni la toucher ni l'approcher. Thrse en tait
dsole; elle ne pouvait obliger les domestiques de sa tante de faire ce
qui leur rpugnait.

--C'est moi, pensa-t-elle, qui ai amen cette petite; ce serait moi qui
devrais en avoir soin. Comment faire?

Elle rflchit un instant; une ide se prsenta  son esprit.

--Attends, ma petite, dit-elle; je vais revenir tout  l'heure.

Elle courut chez sa maman.

--Maman, dit-elle, je dois prendre un bain, n'est-ce pas?

_La maman:_--Oui, Thrse, vas-y; ta bonne t'attend.

--Maman, voulez-vous me permettre de faire baigner  ma place la petite
fille que nous avons amene ici?

_La maman:_--Quelle petite fille? Je ne l'ai pas vue.

_Thrse:_:--Une pauvre, pauvre petite, qui n'a ni papa, ni maman, ni
personne pour la soigner; qui couche dehors, qui ne mange que ce qu'on
lui donne. La grand'mre de Camille consent  la garder, mais aucun des
domestiques ne veut la toucher.

_La maman:_--Pourquoi donc?

_Thrse:_--Parce qu'elle est si sale, si sale, qu'elle est dgotante;
alors, maman, si vous voulez bien, je la ferai baigner  ma place;
pour ne pas dgoter ma bonne, je la dshabillerai moi-mme, je la
savonnerai; je lui couperai les cheveux, qui sont tout emmls et pleins
de petites puces blanches, mais qui ne sautent pas.

_La maman:_--Mais, ma pauvre Thrse, toi-mme ne seras-tu pas dgote
de la toucher et de la laver?

_Thrse:_--Un peu, maman, mais je penserai que, si j'tais  sa place,
je serais bien heureuse qu'on voult bien me soigner, et cette ide me
donnera du courage. Et puis, maman, voulez-vous me permettre, quand elle
sera lave, de lui mettre quelques-unes de mes vieilles affaires jusqu'
ce que je lui en achte d'autres?

_La maman:_--Certainement, ma petite Thrse; mais avec quoi lui
achteras-tu des vtements? Tu n'as que deux ou trois francs, tout juste
de quoi payer une chemise.

_Thrse:_--Oh! maman, vous oubliez ma pice de vingt francs.

_La maman:_--Celle que tu as donne  garder  ton papa pour ne pas la
dpenser? Tu la conservais pour acheter un beau livre de messe comme
celui de Camille.

_Thrse:_--Je peux bien me passer de ce beau livre de messe, maman,
j'ai encore mon vieux.

_La maman:_--Fais comme tu voudras, mon enfant; quand c'est pour faire
le bien, tu sais que je te donne une entire libert.

Sa maman l'embrassa, et elle alla avec elle pour voir cette petite fille
que personne ne voulait toucher.

Si elle a quelque maladie de peau que Thrse puisse gagner, se
dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle y touche.

La petite fille attendait toujours  la porte; la maman la regarda,
examina ses mains, sa figure, et vit qu'il n'y avait que de la salet,
mais aucune maladie de peau. Seulement, elle trouva ses cheveux si
pleins de vermine, qu'elle demanda des ciseaux, fit asseoir la petite
sur l'herbe, et lui coupa les cheveux tout court sans y toucher avec les
mains. Quand ils furent tombs  terre, elle les ramassa avec une pelle,
et pria un des domestiques de les jeter sur le fumier; puis elle demanda
un baquet d'eau tide, et, avec l'aide de Thrse, elle lui savonna et
lava la tte de manire  la bien nettoyer. Aprs l'avoir essuye, elle
dit  Thrse:

--Maintenant, ma chre petite, va la faire baigner, et fais jeter ses
haillons au feu.

Camille, Madeleine et Elisabeth taient venues aider Thrse; elles
l'emmenrent toutes quatre dans la salle de bain, la dshabillrent
malgr le dgot que leur inspirait la salet extrme de l'enfant et
l'odeur qu'exhalaient ses haillons. Elles s'empressrent de la plonger
dans l'eau et de la savonner des pieds  la tte. Elles prirent got 
l'opration, qui les amusait et qui enchantait la petite fille; elles la
savonnrent et la tinrent dans l'eau un peu plus de temps qu'il n'tait
ncessaire. A la fin du bain, l'enfant en avait assez et tmoigna une
vive satisfaction quand ses quatre protectrices la firent sortir de la
baignoire; elles la frottrent, pour l'essuyer, jusqu' lui faire rougir
la peau, et ce ne fut qu'aprs l'avoir sche comme un jambon, qu'elles
lui mirent une chemise, un jupon et une robe de Thrse. Tout cela
allait assez bien, parce que Thrse portait ses robes trs courtes,
comme le font toutes les petites filles lgantes, et que la petite
mendiante devait avoir ses jupons tombant sur les chevilles: la taille
tait bien un peu longue, mais on n'y regarda pas de si prs; tout
le monde tait content. Quand il fallut la chausser, les enfants
s'aperurent qu'elle avait une plaie sur le cou-de-pied: c'tait ce qui
la faisait boiter. Camille courut chez sa grand'mre pour lui demander
de l'onguent. La grand'mre lui donna ce qu'il fallait, et Camille,
aide de ses trois amies, dont l'une soutenait la petite, tandis que
l'autre tenait le pied, et la troisime droulait une bande, lui mit
l'onguent sur la plaie; elles furent prs d'un quart d'heure  arranger
une compresse et la bande; tantt c'tait trop serr; tantt ce ne
l'tait pas assez; la bande tait trop bas, la compresse tait trop
haut; elles se disputaient et s'arrachaient le pied de la pauvre petite,
qui n'osait rien dire, se laissait faire et ne se plaignait pas. Enfin
la plaie fut bande, on lui mit des bas et de vieilles pantoufles 
Thrse, et on la laissa aller. Quand la petite fille revint  la
cuisine, personne ne la reconnaissait.

--Pas possible que ce soit cette petite horreur de tout  l'heure,
disait un domestique.

--Si, c'est la mme, reprit un second domestique; elle est tout autre,
car la voil devenue gentille, d'affreuse qu'elle tait.

_Le cuisinier:_--C'est tout de mme bien beau aux enfants et  Mme
d'Arb de l'avoir nettoye comme cela; quant  moi, on m'aurait donn
vingt francs, que je ne l'aurais pas touche.

_La fille de cuisine:_--C'est qu'elle sentait si mauvais!

_Le cocher:_--Vous ne devriez pas avoir le nez si sensible, la belle,
avec votre graillon, vos casseroles  curer et toutes sortes de salets
 manier.

_La fille de cuisine_, pique:--Mon graillon et mes casseroles ne
sentent toujours pas le fumier comme des gens que je connais.

_Les domestiques:_--Ah! ah! ah! la fille est en colre; prends garde au
balai.

_Le cocher:_--Si elle prend le sien, je saurai bien trouver le mien, et
la fourche aussi, et encore l'trille.

_Le cuisinier:_--Allons, allons, ne la poussez pas trop; elle est vive:
vous savez, faut pas l'irriter.

_Le cocher:_--Tiens! qu'est-ce que a me fait, moi? Qu'elle se fche, je
me fcherai aussi.

_Le cuisinier:_--Mais je ne veux pas de a, moi, madame n'aime pas les
disputes; il est bien certain que nous aurions tous du dsagrment.

_Le premier domestique:_--Le Vatel a raison. Thomas, tais-toi, tu nous
amnes toujours quelque chose comme une querelle. Ce n'est pas ta place
ici, d'abord.

_Le cocher:_--Tiens! ma place est partout quand je n'ai pas d'ouvrage 
l'curie.

_Le cuisinier:_--Mais vous en avez de l'ouvrage, regardez donc Cadichon,
qui n'est pas encore dbt, et qui se promne en long et en large comme
un bourgeois qui attend son dner.

_Le cocher:_--Cadichon me fait l'effet d'couter aux portes; il est plus
fin qu'il n'en l'air; c'est un vrai malin.

Le cocher m'appela, me prit par la bride, m'emmena  l'curie, et, aprs
m'avoir t mon bt et m'avoir donn ma pitance, il me laissa seul,
c'est--dire en compagnie des chevaux et d'un ne que je ddaignais trop
pour lier conversation avec lui.

Je ne sais ce qui se passa le soir au chteau; le lendemain, dans
l'aprs-midi, on me remit mon bt, on monta sur mon dos la petite
mendiante; mes quatre petites matresses suivirent  pied et me firent
aller au village. Je compris en route qu'elles voulaient acheter de quoi
habiller la petite. Thrse voulait tout payer; les autres voulaient
payer chacune leur part; elles se disputaient avec un tel acharnement,
que, si je ne m'tais pas arrt  la porte de la boutique, elles
l'auraient dpasse. Elles manqurent jeter la petite par terre en la
descendant de dessus mon dos, parce qu'elles s'lancrent sur elle
toutes  la fois; l'une lui tirait les jambes, l'autre la tenait par
un bras, la troisime l'avait prise  bras-le-corps, et Elisabeth, la
quatrime, qui tait forte comme deux ou trois, les poussait toutes
pour aider seule la petite  descendre. La pauvre enfant, effraye et
tiraille de tous cts, se mit  crier; les passants commenaient 
s'arrter, la marchande ouvrit la porte.

--Bien le bonjour, mesdemoiselles; permettez que je vous aide.

Mes jeunes matresses, contentes de n'avoir pas  se cder entre elles,
lchrent la petite fille; la marchande la prit et la posa  terre.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mesdemoiselles? dit la marchande.

_Madeleine_:--Nous venons acheter de quoi habiller cette petite fille,
madame Juivet.

_Madame Juivet_:--Volontiers, mesdemoiselles. Vous faut-il une robe ou
une jupe, ou du linge?

_Camille_:--Il nous faut tout, madame Juivet; donnez-moi de quoi lui
faire trois chemises, un jupon, une robe, un tablier, un fichu, deux
bonnets.

_Thrse_, bas:--Dis donc, Camille, laisse-moi parler, puisque c'est moi
qui paye.

_Camille_, bas:--Non, tu ne payeras pas tout, nous voulons payer avec
toi.

_Thrse_, bas:--J'aime mieux payer seule, c'est ma fille.

--Non, elle est  nous toutes, rpliqua tout bas Camille.

--Quelle est l'toffe que prennent ces demoiselles? interrompit la
marchande, impatiente de vendre.

Pendant que Camille et Thrse continuaient leur dispute  voix basse,
Madeleine et Elisabeth se dpchrent d'acheter tout ce qu'il fallait.

--Adieu, madame Juivet, dirent-elles; envoyez-nous tout cela chez nous,
et le plus vite possible, je vous en prie; vous enverrez aussi la note.

--Comment, comment, vous avez dj tout achet? s'crirent Camille et
Thrse.

--Mais oui; pendant que vous causiez, dit Madeleine d'un air malin, nous
avons choisi tout ce qui est ncessaire.

--Il fallait nous demander si cela nous convenait, reprit Camille.

--Certainement, puisque c'est moi qui paye, dit Thrse.

--Nous payerons aussi, nous payerons aussi, s'crirent en choeur les
trois autres.

--Pour combien y en a-t-il? demanda Thrse.

_La marchande:_--Pour trente-deux francs, mademoiselle.

--Trente-deux francs! s'cria Thrse effraye: mais je n'ai que vingt
francs!

_Camille:_--Eh bien! nous payerons le reste.

_Elisabeth:_--Tant mieux, cela fait que nous aurons aussi habill la
petite fille.

_Madeleine, riant:_--Nous voil donc enfin d'accord, grce  Mme Juivet:
ce n'est pas sans peine.

J'avais tout entendu, puisque la porte tait reste ouverte; j'tais
indign contre Mme Juivet, qui faisait payer  mes bonnes petites
matresses le double au moins de ce que valaient ses marchandises.
J'esprais que les mamans ne les laisseraient pas faire le march. Nous
retournmes  la maison; tout le monde fut d'accord en revenant, ...
grce  Mme Juivet, ... comme avait dit innocemment Madeleine.

Il faisait beau temps; on tait assis sur l'herbe devant la maison quand
nous arrivmes. Pierre, Henri, Louis et Jacques avaient pch dans un
des tangs pendant que nous tions au village; ils venaient de rapporter
trois beaux poissons et beaucoup de petits. Pendant que Louis et Jacques
m'taient mon bt et ma bride, les quatre cousines expliqurent  leurs
mamans ce qu'elles avaient achet.

--Pour combien d'argent en avez-vous? demanda la maman de Thrse.
Combien te reste-t-il de tes vingt francs, Thrse?

Thrse fut un peu embarrasse; elle rougit lgrement.

--Il ne me reste rien, maman, dit-elle.

--Vingt francs pour habiller un enfant de six  sept ans; dit la maman
de Camille; mais c'est horriblement cher. Qu'avez-vous donc achet?

Thrse ne savait seulement pas ce que Madeleine et Elisabeth s'taient
dpches d'acheter, de sorte qu'elle ne put rpondre.

Mais la marchande, arrivant avec son paquet, interrompit la
conversation,  la grande joie de Madeleine et d'Elisabeth, qui
commenaient  craindre d'avoir achet des choses trop belles.

--Bonjour, madame Juivet, dit la grand'mre; dfaites votre paquet ici
sur l'herbe, et faites-nous voir les emplettes de ces demoiselles.

Mme Juivet salua, posa son paquet, le dfit, en tira la note, qu'elle
prsenta  Madeleine, et tala ses marchandises.

Madeleine avait rougi en prenant la note; sa grand'mre la lui prit des
mains, et poussa une exclamation de surprise:

--Trente-deux francs pour habiller une petite mendiante!... Madame
Juivet, ajouta-t-elle d'un ton svre, vous avez abus de l'ignorance
de mes petites-filles; vous savez trs bien que les toffes que vous
apportez sont beaucoup trop belles et trop chres pour habiller une
enfant pauvre; remportez tout cela, et sachez qu' l'avenir aucun de
nous n'achtera rien chez vous.

--Madame, dit Mme Juivet avec une colre retenue, ces demoiselles ont
pris ce qu'elles ont voulu, je ne les ai contraintes sur aucun article.

_La grand'mre:_--Mais vous auriez d ne leur montrer que des toffes
convenables, et ne pas chercher  leur passer vos vieilles marchandises
dont personne ne veut.

_Madame Juivet:_--Madame, ces demoiselles ayant pris les toffes doivent
les payer.

--Elles ne payeront rien du tout, et vous allez remporter tout cela, dit
la grand'mre avec svrit. Partez sur-le-champ; j'enverrai ma femme de
chambre acheter chez Mme Jourdan ce qui est ncessaire.

Mme Juivet se retira dans une colre effroyable. Je la reconduisis
un bout de chemin en brayant d'un air moqueur et en gambadant autour
d'elle, ce qui amusa beaucoup les enfants, mais ce qui lui fit
grand-peur, car elle se sentait coupable, et elle craignait que je
voulusse l'en punir; on me croyait un peu sorcier dans le pays, et tous
les mchants me redoutaient.

Les mamans grondrent les enfants, les cousins se moqurent d'elles; je
restai prs d'eux, mangeant de l'herbe, et les regardant sauter, courir,
gambader. J'entendis, pendant ce temps, que les papas arrangeaient une
partie de chasse pour le lendemain, que Pierre et Henri devaient avoir
de petits fusils pour tre de la partie, et qu'un jeune voisin de
campagne devait y venir aussi.



XV

LA CHASSE

Le lendemain devait avoir lieu, comme je l'ai dit, l'ouverture de la
chasse. Pierre et Henri furent prts avant tout le monde; c'tait leur
dbut; ils avaient leurs fusils en bandoulire, leur carnassire passe
sur l'paule; leurs yeux brillaient de bonheur; ils avaient pris un air
fier et batailleur qui semblait dire que tout le gibier du pays
devait tomber sous leurs coups. Je les suivais de loin, et je vis les
prparatifs de la chasse.

--Pierre, dit Henri d'un air dlibr, quand nos carnassires seront
pleines, o mettrons-nous le gibier que nous tuerons?

--C'est prcisment  quoi je pensais, rpondit Pierre; je demanderai 
papa d'emmener Cadichon.

Cette ide ne me plut pas; je savais que les jeunes chasseurs tiraient
partout et sur tout, sans s'occuper de ce qui tait devant et prs
d'eux. En visant une perdrix, ils pouvaient m'envoyer leur plomb, et
j'attendis avec inquitude la suite de la proposition.

--Papa, dit Pierre  son pre qui arrivait, pouvons-nous emmener
Cadichon?

--Pour quoi faire? rpondit le papa en riant; tu veux donc chasser 
ne, et poursuivre les perdrix  la course! Dans ce cas, il faut d'abord
attacher des ailes  Cadichon.

_Henri_, contrari:--Mais non, papa, c'est pour notre gibier quand nos
carnassires seront trop pleines.

_Le papa_, avec surprise et riant:--Porter votre gibier! Vous croyez
donc, pauvres innocents, que vous allez tuer quelque chose, et mme
beaucoup de choses?

_Henri, piqu_:--Certainement, papa; j'ai vingt cartouches dans ma
veste, et je tuerai au moins quinze pices.

_Le papa:_--Ah! ah! ah! Elle est bonne, celle-l! Sais-tu ce que vous
tuerez, vous deux et votre ami Auguste?

_Henri:_--Quoi donc, papa?

_Le papa:_--Le temps, et rien avec.

_Henri_, trs piqu:--Alors, papa, je ne sais pas pourquoi vous nous
avez donn des fusils, et pourquoi vous nous faites aller  la chasse,
si vous nous croyez assez sots, assez maladroits pour ne rien tuer.

_Le papa:_--C'est pour vous apprendre  chasser, petits nigauds, que je
vous fais aller  la chasse. On ne tue jamais rien les premires fois.

La conversation fut interrompue par l'arrive d'Auguste, prt aussi 
tuer tout ce qu'il rencontrerait. Pierre et Henri taient encore rouges
d'indignation quand Auguste les rejoignit.

_Pierre:_--Papa croit que nous ne tuerons rien, Auguste; nous lui ferons
voir que nous sommes plus adroits qu'il ne le pense.

_Auguste:_--Sois tranquille, nous tuerons plus de gibier qu'eux.

_Henri:_--Pourquoi plus qu'eux?

_Auguste:_--Parce que nous sommes jeunes, vifs, lestes et adroits,
tandis que nos papas sont dj un peu vieux.

_Henri:_--C'est vrai, cela. Papa a quarante-deux ans. Pierre en a
quinze, et moi treize. Quelle diffrence!

_Auguste:_--Et mon papa  moi donc! Il a quarante-trois ans! Et moi qui
en ai quatorze!

_Pierre_:--Ecoute, je vais, sans le lui dire, faire mettre  Cadichon
le bt avec les paniers. Il nous suivra et nous lui ferons porter notre
gibier.

_Auguste_:--Bien, trs bien; fais mettre les grands paniers; si nous
tuons un chevreuil, il lui faudra une fameuse place.

Henri fut charg de la commission. Je riais sous cape de la prvoyance.
J'tais bien sr de ne pas avoir la charge d'un chevreuil et de revenir
avec les paniers vides comme au dpart.

--En route! dirent les papas. Nous marcherons devant. Et vous, gamins,
suivez de prs. Quand nous serons en plaine, nous nous dbanderons....

--Qu'est-ce donc? ajouta le papa de Pierre avec surprise; Cadichon nous
suit? Cadichon orn de deux normes paniers?

--C'est pour le gibier de ces messieurs, dit le garde en riant.

_Le papa_:--Ah! ah! ah! ils ont voulu faire  leur tte, ... soit ... je
veux bien que Cadichon suive la chasse, s'il a du temps  perdre.

Il regarda en souriant Pierre et Henri, qui prirent un air dgag.

--Ton fusil est-il arm, Pierre? demanda Henri.

_Pierre_:--Non, pas encore; c'est si dur  armer et  dsarmer, que
j'aime mieux attendre qu'une perdrix parte.

_Le papa_:--Nous voici en plaine;  prsent, marchons tous sur la mme
ligne, et tirons devant nous, et pas  droite ni  gauche, pour ne pas
nous entre-tuer.

Les perdrix ne tardrent pas  partir de tous cts; j'tais rest
prudemment derrire, et mme un peu loin: je fis bien; car plus d'un
chien retardataire reut des grains de plomb. Les chiens guettaient,
arrtaient, rapportaient; les coups de fusil partaient sur toute la
ligne. Je ne perdais pas de vue mes trois jeunes vantards; je les voyais
tirer souvent, mais ramasser, jamais: aucun des trois ne toucha ni
livre, ni perdrix. Ils s'impatientaient, tiraient hors de porte, trop
loin, trop prs; quelquefois tous trois tiraient la mme perdrix, qui
n'en volait que mieux. Les papas faisaient au contraire de la bonne
besogne: autant de coups de fusil, autant de pices dans leurs
carnassires. Aprs deux heures de chasse, le papa de Pierre et de Henri
s'approcha d'eux.

--Eh bien! mes enfants, Cadichon est-il bien charg? Y a-t-il encore de
la place pour vider ma carnassire, qui est trop pleine?

Les enfants ne rpondirent pas: ils voyaient  l'air moqueur de leur
papa, qu'il savait leur maladresse. Moi, j'approchai en courant, et je
tournai un des paniers vers le papa.

_Le papa_:--Comment! rien dedans? Vos carnassires vont crever, si vous
les remplissez trop.

Les carnassires taient plates et vides. Le papa se mit  rire de l'air
dconfit des jeunes chasseurs, se dbarrassa de son gibier dans un de
mes paniers, et retourna  son chien, qui tait en arrt.

_Auguste:_--Je crois bien que ton pre tue une quantit de perdreaux! Il
a deux chiens qui arrtent et rapportent; et nous, on ne nous en a pas
laiss un seul.

_Henri:_--C'est vrai, a; nous avons peut-tre tu beaucoup de perdrix,
seulement nous n'avions pas de chiens pour nous les rapporter.

_Pierre:_--Pourtant, je n'en ai pas vu tomber.

_Auguste:_--Parce qu'une perdrix tue ne tombe jamais sur le coup; elle
vole encore quelque temps, et elle va tomber trs loin.

_Pierre:_--Mais quand papa et mes oncles tirent, leurs perdrix tombent
tout de suite.

_Auguste:_--Cela te semble ainsi parce que tu es loin, mais, si tu tais
 leur place, tu verrais filer la perdrix longtemps encore.

Pierre ne rpondit pas, mais il n'avait pas trop l'air de croire ce que
disait Auguste. Tous marchaient d'un pas moins fier et moins lger qu'au
dpart. Ils commenaient  demander l'heure.

--J'ai faim, dit Henri.

--J'ai soif, dit Auguste.

--Je suis fatigu, dit Pierre.

Mais il fallait bien suivre les chasseurs qui tiraient, tuaient et
s'amusaient. Pourtant ils n'oubliaient pas leurs jeunes compagnons de
chasse, et, pour ne pas trop les fatiguer, ils proposrent une halte
pour djeuner. Les jeunes gens acceptrent avec joie. On rappela les
chiens, qu'on remit en laisse, et l'on se dirigea vers une ferme qui
tait  cent pas, et o la grand'mre avait envoy des provisions.

On s'assit par terre sous un vieux chne; on tala le contenu des
paniers. Il y avait, comme  toutes les chasses, un pt de volaille, un
jambon, des oeufs, du fromage, des marmelades, des confitures, un gros
baba, une norme brioche et quelques bouteilles de vieux vin. Tous
les chasseurs, jeunes et vieux, avaient grand apptit, et mangrent 
effrayer les passants. Pourtant la grand'mre avait si largement pourvu
aux faims les plus voraces, que la moiti des provisions restrent aux
gardes et aux gens de la ferme. Les chiens avaient la soupe pour apaiser
leur faim, et l'eau de la mare pour se dsaltrer.

--Vous n'avez donc pas t heureux, enfants? dit le papa d'Auguste.
Cadichon ne marchait pas comme un ne trop charg.

_Auguste:_--Ce n'est pas tonnant, papa nous n'avions pas de chiens;
vous les aviez tous.

_Le pre:_--Ah! tu crois qu'un, deux, trois chiens vous auraient fait
tuer des perdreaux qui vous passaient sous le nez.

_Auguste:_--Ils ne les auraient pas fait tuer, papa, mais ils auraient
cherch et rapport ceux que nous avons tus, et alors...

_Le pre_, interrompant d'un air surpris:--Ceux que vous avez tus! Vous
croyez avoir tu des perdreaux?

_Auguste:_--Certainement, papa; seulement, comme nous ne les voyions pas
tomber, nous ne pouvions pas les ramasser.

_Le pre_, de mme:--Et tu crois que, s'il en tait tomb, vous ne les
auriez pas vus?

_Auguste:_--Non, car nous n'avons pas d'aussi bons yeux que les chiens.

Le pre, les oncles, les gardes mme partirent d'un clat de rire qui
rendit les enfants rouges de colre.

--Ecoutez, dit enfin le papa de Pierre et de Henri, puisque c'est faute
de chiens que votre gibier a t perdu, vous allez avoir chacun le vtre
quand nous nous remettrons en chasse.

_Pierre:_--Mais les chiens ne voudront pas nous suivre, papa ils ne nous
connaissent pas autant que vous.

_Le pre:_--Pour les obliger  vous suivre, nous vous donnerons les deux
gardes, et nous ne partirons qu'une demi-heure aprs vous, afin que les
chiens n'aient pas la tentation de nous rejoindre.

_Pierre_, radieux:--Oh! merci, papa!  la bonne heure! avec les chiens,
nous sommes bien srs de tuer autant que vous.

Le djeuner finissait, on tait repos, et les jeunes chasseurs taient
presss de se remettre en chasse avec les chiens et les gardes.

--Nous allons avoir l'air de vrais chasseurs, dirent-ils d'un air
satisfait.

Les voil partis encore une fois, et moi suivant comme avant le
djeuner, mais toujours de loin. Les papas avaient dit aux gardes de
marcher prs des enfants, et d'empcher toute imprudence. Les perdrix
partaient de tous cts comme le matin, les jeunes gens tiraient comme
le matin, et ne tuaient rien comme le matin. Pourtant les chiens
faisaient bien leur office; ils qutaient, ils arrtaient, seulement
ils ne rapportaient pas, puisqu'il n'y avait rien  rapporter. Enfin,
Auguste, impatient de tirer sans tuer, voit un des chiens en arrt; il
croit qu'en tirant avant que la perdrix parte, il tuera plus facilement.
Il vise, il tire, ... le chien tombe en se dbattant et en poussant un
cri de douleur.

--Corbleu! c'est notre meilleur chien! s'cria le garde en s'lanant
vers lui.

Quand il arriva, le chien expirait. Le coup l'avait frapp  la tte; il
tait sans mouvement et sans vie.

--Voil un beau coup que vous avez fait l, monsieur Auguste! dit le
garde en laissant retomber le pauvre animal. Je crois bien que voil la
chasse finie.

Auguste restait immobile et constern; Pierre et Henri taient trs mus
de la mort du chien, le garde concentrait sa colre et le regardait sans
mot dire.

J'approchai pour voir quelle tait la malheureuse victime de la
maladresse et de l'amour-propre d'Auguste. Quelle ne fut pas ma douleur
en reconnaissant Mdor, mon ami, mon meilleur ami! Et quels ne furent
pas mon horreur et mon chagrin quand je vis le garde relever Mdor, et
le poser dans un des paniers que je portais sur mon dos! Voil donc le
gibier que j'tais condamn  rapporter! Mdor, mon ami, tu par un
mauvais garon maladroit et orgueilleux.

Nous retournmes du ct de la ferme, les enfants ne parlant pas, le
garde laissant chapper de temps  autre un juron furieux, et moi ne
trouvant de consolation que dans la rprimande svre et l'humiliation
que le meurtrier aurait  subir.

En arrivant  la ferme, nous y trouvmes encore les chasseurs, qui,
n'ayant plus de chiens, prfraient se reposer et attendre le retour des
enfants.

--Dj! s'crirent-ils en nous voyant revenir.

_Le papa de Pierre:_--Je crois, en vrit, qu'ils ont tu une grosse
pice. Cadichon marche comme s'il tait charg, et un des paniers penche
comme s'il contenait quelque chose de lourd.

Ils se levrent et vinrent  nous. Les enfants restaient en arrire;
leur mine confuse frappa ces messieurs.

_Le pre d'Auguste_, riant:--Ils n'ont pas l'air de triomphateurs!

_Le papa de Pierre_, riant:--Ils ont peut-tre tu un veau ou un mouton
qu'ils ont pris pour un lapin.

Le garde approcha.

_Le papa:_--Qu'y a-t-il donc, Michaud? Tu as l'air aussi penaud que les
chasseurs.

--C'est qu'il y a de quoi, m'sieur, rpondit le garde. Nous rapportons
un triste gibier.

_Le papa_, riant:--Qu'est-ce donc? Un mouton, un veau, un non?

_Le garde:_--Ah! m'sieur, il n'a a pas de quoi rire, allez! C'est votre
chien Mdor, le meilleur de la bande, que M. Auguste a tu, le prenant
pour une perdrix.

_Le papa:_--Mdor! le maladroit! Si jamais il revient chasser ici!...

--Approchez, Auguste, lui dit son pre. Voil donc o vous ont men
votre sot orgueil et votre ridicule prsomption! Faites vos adieux  vos
amis, monsieur; vous allez retourner sur l'heure  la maison, et vous
porterez votre fusil dans ma chambre pour n'y plus toucher, jusqu' ce
que vous ayez pris de la raison et de la modestie.

--Mais papa, rpondit Auguste d'un air dgag, je ne sais pas pourquoi
vous tres si fch. Il arrive trs souvent qu'on tue des chiens,  la
chasse.

--Des chiens!... On tue des chiens! s'cria le pre stupfait. En
vrit, c'est trop fort... O avez-vous pris ces belles notions de
chasse, monsieur.

--Mais, papa, dit Auguste toujours du mme air dgag, tout le monde
sait qu'il arrive trs souvent aux grands chasseurs de tuer des chiens.

--Mes chers amis, dit le pre en se retournant vers ces messieurs,
veuillez m'excuser de vous avoir amen un garon malapris comme Auguste.
Je ne croyais pas qu'il ft capable de tant d'impudence et de sottise.

Puis, se retournant vers son fils:

--Vous avez entendu mes ordres, monsieur, allez.

_Auguste:_--Mais, papa.

_Le pre_, d'une voix svre:--Silence! vous dis-je. Pas un mot, si vous
ne voulez faire connaissance avec la baguette de mon fusil.

Auguste baissa la tte et se retira tout confus.

Vous voyez, mes enfants, dit le papa de Pierre et de Henri, o mne la
prsomption, c'est--dire la croyance d'un mrite qu'on n'a pas. Ce
qui arrive  Auguste aurait pu vous arriver aussi. Vous vous tes tous
figur que rien n'tait plus facile que de bien tirer, qu'il suffisait
de vouloir pour tuer; voyez le rsultat, vous avez t tous trois
ridicules ds ce matin; vous avez mpris nos conseils et notre
exprience; et enfin vous tes tous trois la cause de la mort de mon
pauvre Mdor. Je vois, d'aprs cela, que vous tes trop jeunes pour
chasser. Dans un an ou deux nous verrons. Jusque-l retournez  vos
jardins et  vos amusements d'enfants. Tout le monde s'en trouvera
mieux.

Pierre et Henri baissrent la tte sans rpondre. On rentra tristement 
la maison; les enfants voulurent enterrer eux-mmes dans le jardin mon
malheureux ami, dont je vais vous raconter l'histoire. Vous verrez
pourquoi je l'aimais tant.



XVI

MEDOR

Je connaissais Mdor depuis longtemps; j'tais jeune, et il tait plus
jeune encore quand nous nous sommes connus et aims. Je vivais alors
misrablement chez ces mchants fermiers qui m'avaient achet  un
marchand d'nes, et de chez lesquels je m'tais sauv avec tant
d'habilet. J'tais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
Mdor, qu'on leur avait donn comme chien de garde, et qui s'est trouv
tre un superbe et excellent chien de chasse, tait moins malheureux que
moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
laitage; de plus, il m'a avou que lorsqu'il pouvait se glisser  la
laiterie avec la matresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
d'attraper quelques gorges de lait ou de crme, et de saisir les petits
morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
Mdor tait bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent piti; un jour
il m'apporta un morceau de pain, et me le prsenta d'un air triomphant.

--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
mauvaises herbes en quantit  peine suffisante pour te faire vivre.

--Bon Mdor, lui rpondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitu  peu manger,
 peu dormir,  beaucoup travailler et  tre battu.

--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amiti en acceptant mon petit
prsent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
tu me refusais, j'en aurais du chagrin.

--Alors j'accepte, mon bon Mdor, lui rpondis-je, parce que je t'aime;
et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.

Et je mangeai le pain du bon Mdor, qui regardait avec joie
l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
remont par ce repas inaccoutum; je le dis  Mdor, croyant par l lui
mieux tmoigner ma reconnaissance; il en rsulta que tous les jours il
m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
il venait se coucher prs de moi sous l'arbre ou le buisson que je
choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
autres animaux, nous ne prononons pas des paroles comme les hommes,
mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
tte, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
hommes.

Un soir, je le vis arriver triste et abattu.

--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir  l'avenir t'apporter
une partie de mon pain; les matres ont dcid que j'tais assez grand
pour tre attach toute la journe, qu'on ne me lcherait qu' la nuit.
De plus, la matresse a grond les enfants de ce qu'ils me donnaient
trop de pain; elle leur a dfendu de me rien donner  l'avenir, parce
qu'elle voulait me nourrir elle-mme, et peu, pour me rendre bon chien
de garde.

--Mon bon Mdor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai dcouvert ce matin
un trou dans le mur du hangar  foin; j'en ai dj tir un peu, et je
pourrai facilement en manger tous les jours.

--En vrit! s'cria Mdor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
j'avais pourtant un grand plaisir  partager mon pain avec toi. Et puis,
tre attach tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.

Nous causmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.

--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
grand'chose  faire dans cette saison-ci.

Toute la journe du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
j'entendis ses cris. Je courus prs de la haie; je vis la mchante
fermire qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
avec le fouet du charretier. Je m'lanai au travers de la haie par une
brche mal ferme; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
faon  lui faire tomber le fouet des mains. La fermire lcha Mdor,
qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lchai aussi le bras de Jules,
et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
les oreilles; c'tait la fermire, qui dans sa colre, criait  Jules:

--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
plus mchant ne n'a t vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
toi-mme.

--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
engourdi.

La fermire saisit le fouet tomb  terre, et courut  moi pour venger
son mchant garon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
pouvez bien penser. Je fis un saut et m'loignai quand elle fut prs de
m'atteindre; elle continua  me poursuivre et moi  me sauver, ayant
grand soin de me tenir hors de la porte du fouet. Je m'amusai beaucoup
 cette course; je voyais la colre de ma matresse augmenter  mesure
qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
mal, la mchante femme tait en nage, tait rendue, sans avoir eu le
plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami tait
suffisamment veng quand la promenade fut termine. Je le cherchai des
yeux, car je l'avais vu courir du ct de mon enclos; mais il attendait,
pour se montrer, le dpart de sa cruelle matresse.

--Misrable! sclrat! cria l'enrage fermire en se retirant; tu me le
payeras quand tu seras sous le bt.

Je restai seul. J'appelai; Mdor sortit timidement la tte du foss o
il tait cach; je courus  lui.

--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
faisait-elle battre par Jules?

--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait pos par
terre: elle m'a vu, s'est lance sur moi, a appel Jules, et lui a
ordonn de me battre sans piti.

--Est-ce que personne n'a cherch  te dfendre?

--Me dfendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous cri: C'est bien fait!
c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
tranquilles, rpondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
voir comme je vais le faire chanter. Et  mon premier cri, ils ont tous
battu des mains et cri: Bravo! Encore, encore!

--Mchants petits drles! m'criai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
morceau de pain, Mdor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donn ton souper?

--Si fait, si fait. J'avais mang; mais le pain de ma soupe tait si
miett, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
eu un bon rgal.

--Mon pauvre Mdor, c'est pour moi que tu as t battu!... Merci, mon
ami, merci; je n'oublierai jamais ton amiti, ta bont!... Mais ne
recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'et fait
plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien trait et
heureux.

Nous causmes longtemps encore, et je fis promettre  Mdor de ne plus
se mettre,  cause de moi, dans le cas d'tre battu; je lui promis aussi
de faire toutes sortes de tours  tous les gens de la ferme, et je tins
parole. Un jour, je jetai dans un foss plein d'eau Jules et sa soeur,
et je me sauvai, les laissant barboter et se dbattre. Un autre jour, je
poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
criait et courait avec une terreur qui me rjouissait. Une autre fois,
je fis semblant d'tre pris de coliques, et je me roulai sur la grande
route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent crass;
la fermire, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
rellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
leur avais cot serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
ma vie, et le soir, en le racontant  Mdor, nous nous pmions de rire.
Une autre fois, je vis tout leur linge tal sur la haie pour scher.
Je pris toutes les pices l'une aprs l'autre avec mes dents, et je les
jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
matresse ne trouva plus son linge, et qu'aprs l'avoir cherch partout,
elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une pouvantable
colre; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'tait un vacarme
charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous taient
furieux. Ce fut encore une soire bien gaie que nous passmes, Mdor et
moi.

En rflchissant depuis  toutes ces mchancets, je me les suis
sincrement reproches, car je me vengeais sur des innocents des fautes
des coupables. Mdor me blmait quelquefois, et me conseillait d'tre
meilleur et plus indulgent; mais je ne l'coutais pas, je devenais de
plus en plus mchant; j'en ai t bien puni, comme on le verra plus
tard.

Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
Mdor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
de valeur, tait enchant; mon pauvre ami fut immdiatement attach avec
un bout de corde, et emmen par son nouveau matre; il me regarda d'un
air douloureux; je courus de tous cts pour chercher un passage dans la
haie, les brches taient bouches; je n'eus mme pas la consolation
de recevoir les adieux de mon cher Mdor. Depuis ce jour je m'ennuyai
mortellement; ce fut peu de temps aprs qu'eut lieu l'histoire du
march, et ma fuite dans la fort de Saint-Evroult. Pendant les annes
qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pens  mon
ami, et j'ai bien dsir le retrouver; mais o le chercher? J'avais su
que son nouveau matre n'habitait pas le pays, qu'il n'y tait venu que
pour voir un de ses amis.

Quand je fus amen chez votre grand'mre par mon petit Jacques, jugez de
mon bonheur en voyant quelques temps aprs arriver, avec votre oncle et
vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Mdor. Il fallait voir
la surprise gnrale lorsqu'on vit Mdor courir  moi, me faire mille
caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'tait pour Mdor la
joie de se trouver  la campagne; pour moi, on pensa que j'tais
bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
nous attirait l'un vers l'autre.

Mdor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
heureuse, de la bont de mes matres, de ma bonne et mme glorieuse
rputation dans le pays; il gmit avec moi au rcit de mes tristes
aventures; il rit, tout en me blmant, des tours que j'avais jous au
fermier qui m'avait achet du pre Georget; il frmit d'orgueil au rcit
de mon triomphe dans la course d'nes; il gmit de l'ingratitude des
parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
sort de cette malheureuse enfant.



XVII

LES ENFANTS DE L'ECOLE

Mdor s'tait cart un jour de la maison o il tait n, et o il
vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlev un
morceau de viande donne par le cuisinier. On la trouvait trop avance;
Mdor, qui n'tait pas si dlicat, l'avait saisie et pose prs de sa
niche, lorsque le chat, cach  ct, s'lana dessus et l'emporta. Mon
ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut  toutes
jambes aprs le voleur et, l'aurait bientt attrap, si le mchant chat
n'avait imagin de grimper sur un arbre. Mdor ne pouvait le suivre si
haut; il fut donc oblig de regarder le fripon dvorer sous ses yeux
l'excellent morceau qu'il avait drob. Justement irrit d'une semblable
effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant
mille reproches. Ses aboiements attirrent des enfants qui sortaient de
l'cole; ils se joignirent  Mdor pour injurier le chat; ils finirent
mme par ramasser des pierres et lui en jeter; c'tait une vritable
grle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits
les plus touffus: ce qui n'empcha pas les mchants garons de continuer
leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement
plaintif leur apprenait que le chat avait t touch et bless.

Mdor commenait  s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du
chat avaient fait passer sa colre, et il craignait que les enfants ne
fussent trop cruels. Il se mit donc  aboyer contre eux et  les tirer
par leurs blouses; ils n'en continurent pas moins  lancer des pierres;
seulement, ils en jetrent aussi quelques-unes  mon pauvre ami. Enfin
un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,
annona qu'ils avaient russi, que le chat tait grivement bless, et
qu'il tombait de l'arbre. Une minute aprs, il tait par terre, non
seulement bless, mais raide mort; il avait eu la tte brise par une
pierre. Les mchants enfants se rjouirent de leur succs, au lieu de
pleurer sur leur cruaut et sur les souffrances qu'ils avaient fait
endurer  ce pauvre animal. Mdor regardait son ennemi d'un air
compatissant, et les garons d'un air de reproche; il allait retourner 
la maison, lorsqu'un des enfants s'cria:

--Faisons-lui prendre un bain dans la rivire, ce sera trs amusant.

--Bien dit, bien imagin! s'crirent les autres. Attrape-le, Frdric;
le voil qui se sauve.

Et voil Mdor poursuivi par ces mchants vauriens, eux et lui courant 
toutes jambes; ils taient malheureusement une douzaine, qui s'taient
espacs, ce qui l'obligeait  toujours courir droit devant lui, car
aussitt qu'il cherchait  leur chapper  droite ou  gauche, tous
l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'acclrer. Il
tait bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir
vite ni longtemps; il finit donc par tre pris. L'un le saisit par la
queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,
le ventre; ils le tiraient chacun de leur ct, et s'amusaient de ses
cris. Enfin, ils lui attachrent au cou une ficelle qui le serrait 
l'trangler, le tirrent aprs eux, et le firent avancer avec force
coups de pied; ils arrivrent ainsi jusqu' la rivire; l'un deux allait
l'y jeter aprs avoir dfait la ficelle; mais le plus grand s'cria:

--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour
le faire nager, nous le pousserons jusqu' l'usine, et nous le ferons
passer sous la roue.

Le pauvre Mdor se dbattait vainement; que pouvait-il faire contre une
douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?
Andr, le plus mchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour
du cou, et le lana au beau milieu de la petite rivire. Mon malheureux
ami, pouss par le courant plus encore que par les perches que tenaient
ses bourreaux, tait  moiti noy et  moiti trangl par la ficelle
que l'eau avait resserre. Il arriva ainsi jusqu' l'endroit o l'eau
se prcipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la
roue, il devait ncessairement y tre broy.

Les ouvriers revenaient de dner, et s'apprtaient  lever la pale qui
retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperut Mdor, et s'adressa
aux mchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois
leve, laisst passer Mdor, et que l'eau l'entrant sous la roue.

--Encore un de vos mchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, 
moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent  noyer un pauvre chien.

Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Mdor en lui
tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse
 ses tourmenteurs, les attraprent tous, et les fouettrent, les
uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des
baguettes. Ils criaient tous  qui mieux mieux; les ouvriers n'en
tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissrent aller, et la bande
partit, criant, hurlant et se frottant les reins.

Le sauveur de Mdor avait coup la ficelle qui l'tranglait; il l'avait
couch au soleil sur du foin; Mdor fut bientt sec et prt  retourner
 la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien
le garder, qu'on avait dj trop de chiens, et qu'on jetterait celui-l
 l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'tait un
brave homme; il eut piti de Mdor et le ramena chez lui. Quand sa femme
vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,
qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre  rien, qu'il
faudrait encore payer l'impt sur les chiens.

Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la
paix, se dbarrassa de Mdor, en le donnant au mchant fermier chez
lequel je vivais dj, et qui avait besoin d'un chien de garde.

Voil comment Mdor et moi nous nous sommes connus, et voil pourquoi
nous nous sommes aims.



XVIII

LE BAPTEME

Pierre et Camille devaient tre parrain et marraine d'un enfant qui
venait de natre, et dont la mre avait t bonne de Camille.

Camille voulait qu'on donnt son nom  sa filleule.

--Pas du tout, dit Pierre; puisque je suis le parrain, j'ai droit de lui
donner un nom, et je veux l'appeler Pierrette.

_Camille_:--Pierrette! mais c'est un affreux nom! Pas du tout. Je ne
veux pas qu'elle s'appelle Pierrette. Elle s'appellera Camille; je suis
la marraine, et j'ai le droit de l'appeler comme moi.

_Pierre_:--Non; c'est le parrain qui a le plus de droits, et je
l'appellerai Pierrette.

_Camille_:--Si tu l'appelles Pierrette, je ne veux pas tre marraine.

_Pierre_:--Si tu l'appelles Camille, je ne veux pas tre parrain.

_Camille_:--Eh bien! faites comme vous voulez; je demanderai  papa
d'tre parrain  votre place.

_Pierre_:--Et moi, mademoiselle, je demanderai  maman d'tre marraine 
votre place.

_Camille_:--D'abord, je suis sre que ma tante ne voudra pas qu'elle
s'appelle Pierrette; c'est affreux et ridicule!

_Pierre_:--Et moi je suis certain que mon oncle ne voudra pas qu'elle
s'appelle Camille; c'est horrible et bte!

_Camille_:--Et comment donc m'a-t-il appele Camille, moi? Va lui dire
que c'est un nom horrible et bte; va, mon bonhomme, et tu verras comme
tu seras bien reu.

_Pierre_:--Enfin, tu diras ce que tu voudras, mais je dis que je ne
serai pas parrain d'une Camille.

--Papa, dit malicieusement Camille en courant  son pre, voulez-vous
tre parrain avec moi de la petite Camille?

_Le papa_:--Quelle Camille, chre Minette? je ne connais de Camille que
toi.

_Camille_:--C'est ma petite filleule, papa, que je veux appeler Camille
quand on la baptisera aujourd'hui.

_Le papa_:--Mais Pierre doit tre parrain avec toi; on n'a jamais deux
parrains.

_Camille_:--Papa, Pierre ne veut plus l'tre.

_Le papa_:--Ne veut plus? Pourquoi ce caprice?

_Camille_:--Parce qu'il trouve le nom de Camille horrible et bte, et
qu'il veut l'appeler Pierrette.

_Le papa_:--Pierrette! Mais c'est bien ce nom-l qui serait horrible et
bte.

_Camille_:--C'est ce que je lui ai dit, papa; il ne veut pas me croire.

_Le papa_:--Ecoute, ma fille, tche de t'entendre avec ton cousin. Mais,
s'il persiste  ne vouloir tre parrain qu' la condition de l'appeler
Pierrette, je le remplacerai trs volontiers.

Pendant cette conversation de Camille avec son papa, Pierre avait couru
chez sa maman.

--Maman, lui dit-il, voulez-vous remplacer Camille, et tre marraine
avec moi de la petite fille qu'on doit baptiser aujourd'hui?

_La maman_:--Pourquoi donc remplacer Camille? La bonne demande que ce
soit elle qui soit marraine.

_Pierre_:--Maman, c'est parce qu'elle veut que la petite fille s'appelle
Camille; je trouve ce nom trs laid, et, comme je suis parrain, je veux
qu'elle s'appelle Pierrette.

_La maman_:--Pierrette! Mais c'est un affreux nom! Autant Pierre est
joli, autant Pierrette est ridicule.

_Pierre_:--Oh! maman, je vous en prie, laissez-moi l'appeler
Pierrette.... D'abord, je ne veux pas qu'elle s'appelle Camille.

_La maman_:--Mais, si aucun de vous ne veut cder, comment vous
arrangerez-vous?

_Pierre_:--Voil pourquoi, maman, je viens vous demander de remplacer
Camille pour appeler la petite Pierrette.

_La maman_:--Mon pauvre Pierre, d'abord je te dirai franchement que je
ne veux pas non plus de Pierrette, parce que c'est un nom ridicule. Et
puis la mre de l'enfant a t bonne de Camille et non pas la tienne,
et tu penses bien que c'est surtout Camille qu'elle veut avoir pour
marraine de sa fille. Je crois mme qu'elle sera contente que son enfant
porte le nom de Camille.

_Pierre_:--Alors je ne veux pas tre parrain.

Camille accourut au mme instant.

_Camille_:--Eh bien! Pierre, es-tu dcid? On va partir dans une heure;
et il faut absolument un parrain.

_Pierre_:--Je veux bien qu'elle ne s'appelle pas Pierrette, mais je ne
veux pas qu'elle s'appelle Camille.

_Camille_:--Puisque tu veux bien cder pour Pierrette, je veux bien
aussi te cder pour Camille. Tiens, faisons une chose, demandons  ma
bonne quel nom elle veut donner  sa fille!

_Pierre_:--Tu as raison; va le lui demander.

Camille repartit en courant; elle revint bientt.

--Pierre, Pierre, ma bonne veut que sa fille s'appelle Marie-Camille.

_Pierre_:--Lui as-tu demand s'il ne fallait pas l'appeler Pierrette,
puisque je suis parrain?

_Camille_:--Si, je le lui ai demand: elle s'est mise  rire; maman a ri
aussi: elles ont dit que c'tait impossible, que Pierrette tait trop
laid.

Pierre rougit un peu; pourtant comme il commenait lui-mme  trouver
Pierrette un nom ridicule, il ne dit rien et soupira.

--O sont les drages? demanda-t-il.

_Camille_:--Dans un grand panier qu'on emportera  l'glise. On laissera
ici les botes et les paquets. Tout est prt; viens voir combien il y en
a.

Ils coururent  l'antichambre, o tout tait prpar.

_Pierre_:--Pour quoi faire tous ces centimes? Il y en a presque autant
que de drages.

_Camille_:--C'est pour jeter aux enfants de l'cole.

_Pierre_:--Comment, aux enfants de l'cole? Nous irons donc  l'cole
aprs le baptme?

_Camille_:--Mais non: c'est pour jeter  la porte de l'glise. Tous les
enfants du village sont rassembls, et on jette en l'air des poignes de
drages et de centimes; ils les attrapent et les ramassent par terre.

_Pierre_:--Est-ce que tu as dj vu jeter des drages?

_Camille_:--Non, jamais, mais on dit que c'est trs amusant.

_Pierre_:--Je crois que je n'aimerai pas cela; bien certainement ils se
battent, ils se font mal. Et puis je n'aime pas qu'on jette les drages
aux enfants comme  des chiens.

--Camille, Pierre, venez, voici l'enfant qui arrive; on va bientt
partir, s'cria Madeleine qui arrivait tout essouffle.

Tous partirent en courant pour aller au-devant de l'enfant.

--Oh! que notre filleule est belle! dit Pierre.

_Camille_:--Je crois bien! elle a une robe brode tout autour, un bonnet
de dentelle, un manteau doubl de soie rose.

_Pierre_:--Est-ce toi qui as donn tout cela?

_Camille_:--Oh non! Je n'avais pas assez d'argent; c'est maman qui a
tout pay, except le bonnet, que j'ai achet de mon argent.

Tout le monde tait prt; quoiqu'il ft trs beau temps, la calche
tait attele pour mener l'enfant avec sa nourrice, le parrain et la
marraine. Camille et Pierre taient fiers de se trouver, comme de
grandes personnes, tout seuls dans la voiture. Ils partirent; moi,
j'attendais, attel  la petite voiture des enfants; Louis, Henriette
et Elisabeth se mirent devant pour mener, et Henri grimpa derrire; les
mamans, les papas et les bonnes taient partis les uns aprs les autres
pour se trouver prs de nous en cas d'accident, mais ce n'tait que par
excs de prudence, car, avec moi, ils savaient qu'il n'y avait rien 
craindre.

Je partis au galop, malgr la charge que je tranais; mon amour-propre
me poussait  atteindre et mme  dpasser la calche. J'allais comme le
vent; les enfants taient enchants.

--Bravo! criaient-ils. Courage, Cadichon! Encore un temps de galop! Vive
Cadichon, le roi des nes.

Ils battaient des mains, ils applaudissaient.

--Bravo! criaient les personnages que je dpassais sur la route. En
voil-t-il un ne! Il court tout comme un cheval. Allons, hardi, bonne
chance et pas de culbute!

Les papas et les mamans, qui taient chelonns le long du chemin,
n'taient pas trs rassurs; ils voulurent me faire ralentir, mais je
ne les coutai pas, et je n'en galopai que mieux. Je ne tardai pas 
rattraper la calche; je passai triomphalement devant les chevaux, qui
me regardaient avec surprise. Se trouvant humilis, eux qui taient
partis avant, d'tre dpasss par un ne, ils voulurent aussi se mettre
au galop; mais le cocher les retint, et ils furent obligs de ralentir
leur pas, tandis que j'allongeais le mien.

Quand la calche arrta  la porte de l'glise, tous mes petits matres
et matresses taient dj descendus de voiture, et moi, je m'tais
rang le long d'une haie pour avoir de l'ombre; j'avais chaud, j'tais
essouffl.

A mesure que les parents arrivaient, ils admiraient ma vitesse, et ils
faisaient compliment aux enfants sur leur quipage.

Le fait est que nous faisions un bon effet, ma voiture et moi. J'tais
bien bross, et bien peign; mon harnais tais cir, verni; il tait
sem de pompons rouges; on m'avait mis des dahlias panachs rouge et
blanc au-dessus des oreilles. La voiture tait brosse, vernie. Nous
avions trs bon air.

J'entendis par la fentre ouverte la crmonie du baptme; l'enfant cria
comme si on l'gorgeait. Camille et Pierre, un peu embarrasss de leurs
grandeurs, s'embrouillrent en disant le _Credo_; le cur fut oblig
de les souffler. Je jetai un cou d'oeil  la fentre: je vis la pauvre
marraine et le malheureux parrain rouges comme des cerises, et les
larmes dans les yeux. Pourtant, ce qui leur arrivait tait bien naturel,
et arrive  bien des grandes personnes.

Quand la petite Marie-Camille fut baptise, on sortit de l'glise pour
jeter aux enfants, qui attendaient  la porte, les drages et les
centimes. Aussitt que le parrain et la marraine parurent, les enfants
crirent tous ensemble: Vive le parrain! vive la marraine!

Le panier de drages tait prt; on l'apporta  Camille, pendant qu'on
donnait  Pierre le panier de centimes. Camille prit une poigne et
la fit retomber en pluie sur les enfants; l commena une vritable
bataille, une vraie scne de chiens affams. Les enfants se disputaient
les drages et les centimes: tous se prcipitaient vers le mme point;
ils s'arrachaient les cheveux; ils se battaient, ils se roulaient par
terre, ils se disputaient chaque drage et chaque centime. Il y en eut
la moiti de perdus, fouls aux pieds, disparus dans l'herbe. Pierre ne
riait pas; Camille, qui avait ri aux premires poignes, ne riait plus,
elle voyait que les batailles taient srieuses, que plusieurs enfants
pleuraient, que d'autres avaient la figure gratigne.

Quand ils furent remonts en voiture:

--Tu avais raison, Pierre, dit-elle; la prochaine fois que je serai
marraine, je donnerai les drages  tous les enfants, mais je ne les
jetterai pas.

--Ni moi les centimes, dit Pierre, je les donnerai comme toi.

La voiture partit; je n'entendis pas la suite de leur conversation.

Les miens remontrent dans mon quipage. Mais, cette fois, les papas et
les mamans voulurent nous accompagner.

--Cadichon a produit son effet, dit la maman de Camille; il peut revenir
plus sagement, ce qui nous permettra de faire la route avec vous.

--Maman, dit Madeleine, est-ce que vous aimez cet usage de jeter aux
enfants des drages et des centimes?

_La maman_:--Non, ma chre enfant, je trouve cela ignoble: les enfants
deviennent semblables  des chiens qui se battent pour un os. Si jamais
je suis marraine dans ce pays-ci, je ferai donner des drages, et je
ferai porter aux pauvres l'argent qu'on dpense en centimes, perdus en
grande partie.

_Madeleine_:--Vous avez bien raison, maman; tchez, je vous en prie, que
je sois aussi marraine pour faire comme vous dites.

_La maman, souriant_:--Pour tre marraine, il faut avoir un enfant 
baptiser, et je n'en connais pas.

_Madeleine_:--C'est ennuyeux! J'aurais t marraine avec Henri. Comment
nommeras-tu ton filleul, Henri?

_Henri_:--Henri, comme de raison; et toi?

_Madeleine_:--Je l'appellerai Madelon.

_Henri_:--Quelle horreur! Madelon! D'abord ce n'est pas un nom.

_Madeleine_:--C'est un nom tout comme Pierrette.

_Henri_:--Pierrette est plus joli; et puis, tu vois bien que Pierre a
cd.

--Je pourrai bien cder aussi, dit Madeleine en riant: mais nous avons
le temps d'y penser.

Nous arrivions au chteau; chacun descendit de voiture et alla dfaire
sa belle toilette; on m'enleva aussi mes pompons, mes dahlias, et je
revins brouter mon herbe pendant que les enfants mangeaient leur goter.



XIX

L'ANE SAVANT

Un jour, je vis accourir les enfants dans le pr o je mangeais
paisiblement, tout prs du chteau. Louis et Jacques jouaient auprs de
moi, et s'amusaient  monter lestement sur mon dos; ils croyaient tre
agiles comme des faiseurs de tours, et ils taient, je dois l'avouer, un
peu patauds, surtout le bon petit Jacques, gros, joufflu, plus trapu et
plus petit que son cousin. Louis parvenait quelquefois, en s'accrochant
 ma queue,  grimper (il disait s'lancer) sur mon dos; Jacques faisait
des efforts prodigieux pour y arriver  son tour; mais le bon petit gros
roulait, tombait, soufflait, et ne pouvait y arriver qu'avec l'aide de
son cousin, un peu plus g que lui. Pour leur pargner une si grande
fatigue, je m'tais plac prs d'une petite butte de terre. Louis avait
dj montr son agilit; Jacques venait de se placer sans grand effort,
lorsque nous entendmes accourir la bande joyeuse. Jacques, Louis,
criaient-ils, nous allons bien nous amuser; nous allons  la foire
aprs-demain, et nous verrons un ne savant.

_Jacques:_--Un ne savant? Qu'est-ce que c'est qu'un ne savant?

_Elisabeth:_--C'est un ne qui fait toutes sortes de tours.

_Jacques:_--Quels tours?

_Madeleine:_--Des tours ..., mais des tours ..., des tours, enfin.

_Jacques:_--Il n'en fera jamais comme Cadichon.

_Henri:_--Bah! Cadichon! il est trs bon et trs intelligent pour un
ne, mais il ne saurait pas faire ce que fera l'ne savant de la foire.

_Camille:_--Je suis bien sre que si on lui montrait, il le ferait.

_Pierre:_--Voyons d'abord ce que fait cet ne savant, nous verrons aprs
s'il est plus savant que Cadichon.

_Camille:_--Pierre a raison, attendons jusqu'aprs la foire.

_Elisabeth:_--Eh bien, qu'est-ce que nous ferons aprs la foire?

--Nous nous disputerons, dit Madeleine en riant.

Jacques et Louis gardaient le silence depuis qu'ils s'taient dit
quelques mots  l'oreille; ils laissrent partir les enfants. Aprs
s'tre assurs qu'on ne pouvait les voir ni les entendre, ils se mirent
 danser autour de moi en riant et chantant:

  _Cadichon, Cadichon,
  A la foire tu viendras;
  L'ne savant tu verras;
  Ce qu'il fait tu regarderas;
  Puis, comme lui tu feras;
  Tout le monde t'honorera;
  Tout le monde t'applaudira,
  Et nous serons fiers de toi.
  Cadichon, Cadichon,
  Je te prie, distingue-toi._

--C'est trs joli ce que nous chantons, dit Jacques en s'arrtant tout 
coup.

_Louis:_--C'est que ce sont des vers, je crois bien que c'est joli!

_Jacques:_--Des vers? Je croyais que c'tait difficile de faire des
vers.

_Louis:_
  Trs facile,
  Comme tu vois;
  Pas difficile,
  Comme tu crois.

Vois-tu? en voil encore.

_Jacques:_--Courons le dire  mes cousines et cousins.

_Louis:_--Non, non, s'ils entendaient nos vers, ils devineraient ce que
nous voulons faire; il faudra les surprendre  la foire mme.

_Jacques:_--Mais crois-tu que papa et mon oncle voudront bien nous
laisser emmener Cadichon  la foire?

_Louis:_--Certainement, quand nous leur aurons dit en secret pourquoi
nous voulons faire voir l'ne savant  Cadichon.

_Jacques:_--Allons vite le leur demander.

Les voil courant tous deux vers la maison, les papas venaient justement
au pr voir ce que faisaient les enfants. Papa, papa! crirent-ils,
venez vite; nous avons quelque chose  vous demander.

--Parlez, enfants, que voulez-vous?

--Pas ici, papa, pas ici, dirent-ils d'un air mystrieux, chacun tirant
son papa dans le pr.

--Qu'y a-t-il donc? dit en riant le papa de Louis. Dans quelle
conspiration voulez-vous nous entraner?

--Chut! papa, chut! dit Louis. Voil ce que c'est. Vous savez
qu'aprs-demain il y aura un ne savant  la foire?

_Le papa de Louis_:--Non, je ne le savais pas; mais qu'avons-nous
affaire d'nes savants, nous qui avons Cadichon?

_Louis:_--Voil prcisment ce que nous disons, papa, que Cadichon est
plus savant qu'eux tous. Mes soeurs, mes cousines et cousins iront  la
foire pour voir cet ne, et nous voudrions bien y mener Cadichon pour
qu'il voie comment fait l'ne, et qu'il fasse de mme.

_Le papa de Jacques:_--Comment? vous mettriez Cadichon dans la foule 
regarder l'ne?

_Jacques:_--Oui, papa, au lieu d'aller en voiture, nous monterions
Cadichon, et nous nous mettrions tout prs du cercle o l'ne savant
fera ses tours.

_Le papa de Jacques:_--Je ne demande pas mieux, moi; mais je ne crois
pas que Cadichon apprenne grand'chose en une seule leon.

_Jacques:_--N'est-ce pas, Cadichon, que tu sauras faire aussi bien que
cet imbcile d'ne savant?

En m'adressant cette question, Jacques me regardait d'un air si
inquiet, que je me mis  braire pour le rassurer, tout en riant de son
inquitude.

--Entendez-vous, papa? Cadichon dit oui, s'cria Jacques avec triomphe.

Les deux papas se mirent  rire, embrassrent chacun leurs gentils
petits garons, et s'en allrent en promettant que j'irais  la foire et
qu'ils y viendraient avec les enfants et avec moi.

--Ah! me dis-je en moi-mme, ils doutent de mon adresse! C'est tonnant
que les enfants aient plus d'intelligence que les papas!

Le jour de la foire arriva. Une heure avant le dpart, on fit ma
toilette bien  fond; on m'trilla, on me brossa jusqu' m'impatienter;
on me mit une selle et une bride toutes neuves: Louis et Jacques
demandrent  partir un peu en avant, pour ne pas arriver en retard.

--Pourquoi irez-vous en avant, demanda Henri, et comment irez-vous?

_Louis_:--Nous irons sur Cadichon, et nous partons devant parce que nous
n'irons pas vite.

_Henri_:--Vous irez tous les deux seuls?

_Jacques_:--Non, papa et mon oncle viennent avec nous.

_Henri_:--Ce sera joliment ennuyeux de faire une lieue au pas.

_Louis_:--Oh! nous ne nous ennuierons point avec nos papas.

_Henri_:--J'aime encore mieux aller en voiture, nous serons arrivs bien
avant vous.

_Jacques_:--Non, puisque nous partirons longtemps avant vous.

Comme ils finissaient de parler, on m'amena tout sell et tout pomponn;
les papas taient prts; ils placrent les petits garons sur mon dos,
et je partis doucement, pour ne pas faire courir les pauvres papas.

Une heure aprs, nous arrivions au champ de foire; il y avait dj
beaucoup de monde prs du cercle indiqu par une corde, o l'ne savant
devait montrer son savoir-faire. Les papas de mes petits amis les firent
placer avec moi tout prs de la corde. Mes autres matres et matresses
nous rejoignirent bientt et se placrent prs de nous.

Un roulement de tambour annona que mon savant confrre allait paratre.
Tous les yeux taient fixs sur la barrire; elle s'ouvrit enfin, et
l'ne savant parut. Il tait maigre, chtif; il avait l'air triste et
malheureux. Son matre l'appela; il approcha sans empressement, et mme
avec un air de crainte; je vis d'aprs cela que le pauvre animal avait
t bien battu pour apprendre ce qu'il savait.

Messieurs et mesdames, dit le matre, j'ai l'honneur de vous prsenter
MIRLIFLORE, le prince des nes. Cet ne, messieurs, mesdames, n'est pas
si ne que ses confrres; c'est un ne savant, plus savant que beaucoup
d'entre vous: c'est l'ne par excellence, qui n'a pas son pareil.
Allons, Mirliflore, montrez ce que vous savez faire; et d'abord saluez
ces messieurs et ces dames comme un ne bien lev.

J'tais orgueilleux, ce discours me mit en colre; je rsolus de me
venger avant la fin de la sance.

Mirliflore avana de trois pas, et salua de la tte d'un air dolent.

-Va Mirliflore, va porter ce bouquet  la plus jolie dame de la socit.

Je ris en voyant toutes les mains se tendre  moiti, et s'apprter
 recevoir le bouquet. Mirliflore fit le tour du cercle, et s'arrta
devant une grosse et laide femme, que j'ai su depuis tre la femme du
matre. Mirliflore y dposa ses fleurs.

Ce manque de got m'indigna; je sautai dans le cercle par-dessus la
corde,  la grande surprise de l'assemble; je saluai gracieusement
devant, derrire,  droite,  gauche, je marchai d'un pas rsolu vers la
grosse femme, je lui arrachai le bouquet, et j'allai le dposer sur les
genoux de Camille; je retournai  ma place aux applaudissements de toute
l'assemble. Chacun se demandait ce que signifiait cette apparition;
quelques personnes crurent que c'taient arrang d'avance, et qu'il
y avait deux nes savants au lieu d'un; d'autres qui me voyaient en
compagnie de mes petits matres, et qui me connaissaient, taient ravis
de mon intelligence.

Le matre de Mirliflore semblait fort contrari, Mirliflore paraissait
indiffrent  mon triomphe; je commenai  croire qu'il tait rellement
bte, ce qui est assez rare parmi nous autres nes. Quand le silence fut
rtabli, le matre appela de nouveau Mirliflore.

Venez, Mirliflore, faites voir  ces messieurs et dames qu'aprs avoir
su distinguer la beaut, vous savez aussi reconnatre la sottise; prenez
ce bonnet, et posez-le sur la tte du plus sot de l'assemble.

Et il lui prsenta un magnifique bonnet d'ne garni de sonnettes et de
rubans de toutes couleurs. Mirliflore le prit entre ses dents, et se
dirigea vers un gros garon rouge, qui baissait d'avance la tte pour
recevoir le bonnet. Il tait facile de reconnatre,  sa ressemblance
avec la grosse femme si faussement proclame la plus belle de la
socit, que ce gros garon tait le fils et le compre du matre.

Voici, pensai-je, le moment de me venger des paroles insultantes de cet
imbcile.

Et, avant qu'on eut song  me retenir, je m'lanai encore dans
l'arne, je courus  mon confrre, je lui arrachai le bonnet d'ne au
moment o il le posait sur la tte du gros garon, et, avant que le
matre et eu le temps de se reconnatre, je courus  lui, je mis mes
pieds de devant sur ses paules, et je voulus placer le bonnet sur sa
tte. Il me repoussa avec violence, et il devint d'autant plus furieux,
que les rires mls d'applaudissements se firent entendre de tous cts.

--Bravo! l'ne, criait-on; c'est lui qui est le vrai ne savant!

Enhardi par les applaudissements de la foule, je fis un nouvel effort
pour le coiffer du bonnet d'ne;  mesure qu'il reculait, j'avanais, et
nous finmes par une course ventre  terre, l'homme se sauvait  toutes
jambes, moi courant aprs lui, ne pouvant parvenir  lui mettre le
bonnet, et ne voulant pourtant pas lui faire de mal. Enfin j'eus
l'adresse de sauter sur son dos en passant mes pieds de devant sur ses
paules, et, m'appuyant de tout mon poids sur lui, il tomba; je profitai
de sa chute pour enfoncer le bonnet sur sa tte, et je l'enfonai
jusqu'au menton. Je me retirai immdiatement; l'homme se releva, mais
n'y voyant pas clair, et se sentant tourdi de sa chute, il se mit 
tourner,  sauter. Et moi, pour complter la farce, je me mis  l'imiter
d'une faon grotesque,  tourner,  sauter comme lui; j'interrompais
parfois cette burlesque imitation en allant lui braire dans l'oreille,
et puis je me mettais sur mes pieds de derrire, et je sautais comme
lui, tantt  ct, tantt en face.

Dpeindre les rires, les bravos, les trpignements joyeux de toute
l'assemble est impossible; jamais ne au monde n'eut un pareil succs,
un pareil triomphe. Le cercle fut envahi par des milliers de personnes
qui voulaient me toucher, me caresser, me voir de prs. Ceux qui me
connaissaient en taient fiers; ils me nommaient  ceux qui ne me
connaissaient pas; ils racontaient une foule d'histoires vraies et
fausses dans lesquelles je jouais un rle magnifique. Une fois,
disait-on, j'avais teint un incendie en faisant marcher une pompe tout
seul; j'tais mont  un troisime tage, j'avais ouvert la porte de ma
matresse, je l'avais saisie endormie sur son lit, et, comme les flammes
avaient envahi tous les escaliers et fentres, je m'tais lanc du
troisime tage, aprs avoir eu soin de placer ma matresse sur mon dos:
ni elle ni moi, nous ne nous tions blesss, parce que l'ange gardien de
ma matresse nous avait soutenus en l'air pour nous faire descendre
 terre tout doucement. Une autre fois, j'avais tu  moi tout seul
cinquante brigands en les tranglant les uns aprs les autres d'un seul
coup de dent, de manire qu'aucun d'eux n'et le temps de se rveiller
et de donner l'alarme  ses camarades. J'avais t ensuite dlivrer,
dans les cavernes, cent cinquante prisonniers que ces voleurs avaient
enchans pour les engraisser et les manger. Une autre fois, enfin,
j'avais battu  la course les meilleurs chevaux du pays; j'avais fait en
cinq heures vingt-cinq lieues sans m'arrter.

A mesure que ces nouvelles se rpandaient, l'admiration augmentait; on
se pressait, on s'touffait autour de moi; les gendarmes furent obligs
de faire carter la foule. Heureusement que les parents de Louis, de
Jacques et de tous mes autres matres avaient emmen les enfants ds
que la foule s'tait amasse autour de moi. J'eus beaucoup de peine 
m'chapper, mme avec le secours des gendarmes; on voulait me porter en
triomphe. Je fus oblig, pour me soustraire  cet honneur, de donner
par-ci par-l quelques coups de dents, et mme de dcocher quelques
ruades; mais j'eus soin de ne blesser personne, c'tait seulement pour
faire peur et m'ouvrir un passage.

Une fois dbarrass de la foule, je cherchai Louis et Jacques; je ne les
aperus d'aucun ct. Je ne voulais pourtant pas que mes chers petits
matres revinssent  pied jusque chez eux. Sans perdre mon temps  les
chercher, je courus  l'curie o l'on mettait toujours nos chevaux
et nos harnais. J'y entrai, je ne les y trouvai plus; on tait parti.
Alors, courant  toutes jambes sur la grand'route qui menait au chteau,
je ne tardai pas  rattraper les voitures, dans lesquelles on avait
entass les enfants sur les parents; ils taient une quinzaine dans les
deux calches.

--Cadichon! voil Cadichon! s'crirent tous les enfants quand ils
m'aperurent.

On fit arrter les voitures; Jacques et Louis demandrent  descendre
pour m'embrasser, me complimenter et revenir  pied; puis Jeanne et
Henriette, puis Pierre et Henri, puis enfin Elisabeth, Madeleine et
Camille.

--Voyez-vous, disaient Louis et Jacques, que nous connaissons mieux que
vous l'esprit de Cadichon; voyez comme il a t intelligent! Comme il a
bien compris les tours de ce sot Mirliflore et son imbcile de matre!

--C'est vrai, dit Pierre; mais je voudrais bien savoir pourquoi il
a voulu absolument mettre le bonnet d'ne au matre. Est-ce qu'il a
compris que le matre tait un sot, et qu'un bonnet d'ne est le signe
qui indique la sottise?

_Camille_:--Certainement, il l'a compris; il a bien assez d'esprit pour
cela.

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Tu dis cela parce qu'il t'a donn le bouquet
comme  la plus jolie de l'assemble.

_Camille_:--Pas du tout, je n'y pensais pas, et,  prsent que tu m'en
parles, je me souviens que j'ai t tonne, et que j'aurais voulu qu'il
allt porter le bouquet  maman: c'est elle qui tait la plus belle de
l'assemble.

_Pierre_:--C'est toi qui la reprsentais, et puis je trouve, moi,
qu'aprs ma tante l'ne ne pouvait mieux choisir.

_Madeleine_:--Et moi donc, et moi, est-ce que je suis laide?

_Pierre_:--Certainement non, mais chacun a son got, et le got de
Cadichon lui a fait choisir Camille.

_Elisabeth_:--Au lieu de parler de jolies ou de laides, nous devrions
demander  Cadichon comment il a pu si bien comprendre ce que disait cet
homme?

_Henriette_:--Quel dommage que Cadichon ne puisse parler! que
d'histoires il nous raconterait!

_Elisabeth_:--Qui sait s'il ne nous comprend pas? J'ai bien lu, moi,
les Mmoires d'une poupe; est-ce qu'une poupe a l'air de voir et de
comprendre? Cette poupe a crit qu'elle entendait tout, qu'elle voyait
tout.

_Henri_:--Est-ce que tu crois cela, toi?

_Elisabeth_:--Certainement, je le crois.

_Henri_:--Comment la poupe a-t-elle pu crire?

_Elisabeth_:--Elle crivait la nuit avec une toute petite plume de
colibri, et elle cachait ses Mmoires sous son lit.

_Madeleine_:--Ne crois donc pas de pareilles btises, ma pauvre
Elisabeth; c'est une dame qui a crit ces Mmoires d'une poupe, et,
pour rendre le livre plus amusant elle a fait semblant d'tre la poupe
et d'crire comme si elle tait une poupe.

_Elisabeth_:--Tu crois que ce n'est pas une vraie poupe qui a crit?

_Camille_:--Certainement non. Comment veux-tu qu'une poupe, qui n'est
pas vivante, qui est faite en bois, en peau et remplie de son, puisse
rflchir, voir, entendre, crire?

Tout en causant, nous arrivions au chteau; les enfants coururent tous 
leur grand'mre, qui tait reste  la maison. Ils lui racontrent tout
ce que j'avais fait et combien j'avais tonn et enchant tout le monde.

--Mais il est vraiment merveilleux, ce Cadichon! s'cria-t-elle en
venant me caresser. J'ai connu des nes fort intelligents, plus
intelligents que toute autre bte, mais jamais je n'en ai vu comme
Cadichon! Il faut avouer qu'on est bien injuste envers les nes.

Je me retournai vers elle, et je la regardai avec reconnaissance.

--On dirait en vrit qu'il m'a comprise, continua-t-elle. Mon pauvre
Cadichon, sois sr que je ne te vendrai pas tant que je vivrai, et que
je te ferai soigner comme si tu comprenais tout ce qui se fait autour de
toi.

Je soupirai en pensant  l'ge de ma vieille matresse; elle avait
cinquante-neuf ans, et moi je n'en avais que neuf ou dix.

Mes chers petits matres, quand votre grand'mre mourra, gardez-moi, je
vous prie, ne me vendez pas, et laissez-moi mourir en vous servant.

Quant au malheureux matre de l'ne savant, je me repentis amrement
plus tard du tour que je lui avais jou, et vous verrez le mal que j'ai
fait en voulant montrer mon esprit.



XX

LA GRENOUILLE

Le garon orgueilleux qui avait tu mon ami Mdor avait obtenu sa grce,
probablement  force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
votre grand'mre. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
n'tais gure charitable, et je n'avais pas encore appris  pardonner.

Cet Auguste tait poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
que son pre l'avait amen en visite, et que les enfants lui avaient
propos une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
tout  coup un saut de ct et poussa un cri.

--Qu'as-tu donc? s'cria Pierre courant  elle.

_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a saut sur le pied.

_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
de rien, d'aucun animal.

_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous saut si haut, quand
je vous ai dit qu'une araigne se promenait sur votre bras?

_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.

_Camille_:--Comment, mal compris? C'tait pourtant facile  comprendre.

_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
vous disiez: Une araigne se promne l-bas. J'ai saut pour mieux
voir, voil tout.

_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
sautant: Pierre, te-la, je t'en prie.

_Auguste_:--Je voulais dire: Ote-toi, que je la voie mieux.

--Il ment, dit tout bas Madeleine  Camille.

--Je le vois bien, rpondit Camille de mme.

Moi, j'coutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
enfants s'taient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espce qu'on appelle
_gresset_; elle tait prs d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
trs facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
Je m'loignai ensuite, pour qu'Auguste ne pt deviner que c'tait moi
qui lui avais fait ce beau prsent.

Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
qu'Auguste continuait  se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
mme craindre les lions. Les enfants se rcriaient l-dessus, lorsqu'il
eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
poussant un cri de terreur, se leva prcipitamment et cria:

--Otez-la, tez-la! Je vous en supplie, tez-la, j'ai peur! Au secours,
au secours.

--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moiti riant et moiti
effraye.

_Auguste_:--Une bte, une bte! Otez-la, je vous en supplie.

_Pierre_:--De quelle bte parles-tu? O est cette bte?

_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touche! Otez-la,
tez-la; j'ai peur, je n'ose pas.

--Tu peux bien l'ter toi-mme, poltron que tu es, reprit Henri avec
indignation.

_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bte qu'il a dans sa poche, et il
veut que nous l'tions, quand il n'ose pas la toucher.

Les enfants, aprs avoir t un peu effrays, finirent par rire des
contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se dbarrasser de la
grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
augmentait  chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
tte, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se dbarrasser de
l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en tant
sont habit et le jetant  terre. Il resta en manches de chemise; les
enfants clatrent de rire et se prcipitrent sur l'habit. Henri
entr'ouvrit la poche de derrire; la grenouille prisonnire, voyant du
jour, s'lana par l'ouverture, tout troite qu'elle tait, et chacun
put voir un joli petit gresset effray, effar, qui sautait et se
dpchait pour se mettre en sret.

_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.

_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure aprs toi!

_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dvorer!

_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!

_Elisabeth_:--Si ce n'tait qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le dfendre de ses
griffes.

_Louis_:--Et les dents que tu oublies!

_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
ton ennemi prisonnier.

Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
plaisanteries des enfants.

--Habillons-le, s'cria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.

--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
Henri; ce serait un nouveau danger  courir.

Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
coururent aprs lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramass, les
autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
chasse trs amusante pour tous, except pour Auguste, qui, rouge de
honte et de colre, courait  droite,  gauche, et rencontrait partout
un ennemi. Je m'tais mis de la partie; je galopais devant et derrire
lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
rires des enfants. Je russis enfin  le saisir solidement; il poussa
un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
que l'toffe du pantalon. Il s'arrta tout court; Pierre et Henri
accoururent les premiers; il voulut encore se dbattre contre leurs
efforts, mais je tirai lgrement, ce qui lui fit pousser un second cri
et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
pendant que Pierre et Henri lui enfilrent son habit. Je lchai aussitt
qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'loignai la joie dans le
coeur, d'avoir si bien russi  le rendre ridicule. Il ne sut jamais
comment cette grenouille s'tait trouve dans sa poche, et depuis ce
fortun jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.



XXI

LE PONEY

Ma vengeance aurait d tre assouvie, mais elle ne l'tait pas; je
conservais contre le malheureux Auguste un sentiment de haine qui me
fit commettre  son gard une nouvelle mchancet, dont je me suis
bien repenti depuis. Aprs l'histoire de la grenouille, nous fmes
dbarrasss de lui pendant prs d'un mois. Mais son pre le ramena un
jour, ce qui ne fit plaisir  personne.

--Que ferons-nous pour amuser ce garon? demanda Pierre  Camille.

_Camille_:--Propose-lui d'aller faire une partie d'ne dans les bois;
Henri montera Cadichon, Auguste prendra l'ne de la ferme, et toi tu
monteras ton poney.

_Pierre_:--C'est une bonne ide que tu as l, pourvu qu'il veuille bien
encore!

_Camille_:--Il faudra bien qu'il veuille; fais seller le poney et les
nes; quand ils seront prts, vous le ferez monter le sien.

Pierre alla trouver Auguste, qui faisait enrager Louis et Jacques, en
prtendant les aider de ses conseils pour embellir leur petit jardin; il
bouleversait tout, arrachait les lgumes, replantait les fleurs, coupait
les fraisiers, et mettait le dsordre partout; les pauvres petits
cherchaient  l'en empcher, mais il les repoussait d'un coup de pied,
d'un coup de bche, et lorsque Pierre arriva, il les trouva pleurant sur
les dbris de leurs fleurs et de leurs lgumes.

--Pourquoi tourmentes-tu mes pauvres petits cousins? lui demanda Pierre
d'un air mcontent.

_Auguste_:--Je ne les tourmente pas; je les aide, au contraire.

_Pierre_:--Mais puisqu'ils ne veulent pas tre aids?

_Auguste_:--Il faut leur faire du bien malgr eux.

_Louis_:--C'est parce qu'il est deux fois plus grand que nous, qu'il
nous tourmente; avec toi et Henri il n'oserait pas.

_Auguste_:--Je n'oserais pas? Ne rpte pas ce mot, petit.

_Jacques_:--Non, tu n'oserais pas! Pierre et Henri sont plus forts qu'un
gresset, je pense.

A ce mot de _gresset_, Auguste rougit, leva les paules d'un air de
ddain, et, s'adressant  Pierre:

--Que me voulais-tu, cher ami? Tu avais l'air de me chercher quand tu es
venu ici.

--Oui, je venais te proposer une partie d'ne, rpondit Pierre d'un air
froid; ils seront prts dans un quart d'heure, si tu veux venir faire,
avec Henri et moi, une promenade dans les bois?

--Certainement; je ne demande pas mieux, rpliqua avec empressement
Auguste.

Pierre et Auguste allrent  l'curie, o ils demandrent au cocher de
seller le poney, mon camarade de la ferme et moi.

_Auguste_:--Ah! vous avez un poney! J'aime beaucoup les poneys.

_Pierre_:--C'est grand'mre qui me l'a donn.

_Auguste_:--Tu sais donc monter  cheval?

_Pierre_:--Oui; je monte au mange depuis deux ans.

_Auguste_:--Je voudrais bien monter ton poney.

_Pierre_:--Je ne te le conseille pas, si tu n'as pas appris  monter 
cheval.

_Auguste_:--Je n'ai pas appris, mais je monte tout aussi bien qu'un
autre.

_Pierre_:--As-tu jamais essay?

_Auguste_:--Bien des fois. Qui est-ce qui ne sait pas monter  cheval?

_Pierre_:--Quand donc as-tu mont? ton pre n'a pas de chevaux de selle.

_Auguste_:--Je n'ai pas mont de chevaux, mais j'ai mont des nes:
c'est la mme chose.

_Pierre_, retenant un sourire:--Je te rpte, mon cher Auguste, qui si
tu n'as jamais mont  cheval, je ne te conseille pas de monter mon
poney.

_Auguste_, piqu:--Et pourquoi donc? Tu peux me le cder une fois en
passant.

_Pierre_:--Oh! ce n'est pas pour te refuser; c'est parce que le poney
est un peu vif et....

_Auguste_, de mme:--Et alors?...

_Pierre_:--Eh bien, alors ... il pourrait te jeter par terre.

_Auguste_, trs piqu:--Sois tranquille, je suis plus adroit que tu ne
le penses. Si tu veux bien t'en priver pour moi, sois sr que je saurai
le mener tout aussi bien que toi-mme.

_Pierre_:--Comme tu voudras, mon cher. Prends le poney, je prendrai
l'ne de la ferme, et Henri montera Cadichon.

Henri les vint rejoindre; nous tions tout prts  partir. Auguste
approcha du poney, qui s'agita un peu et fit deux ou trois petits sauts.
Auguste le regarda d'un air inquiet.

--Tenez-le bien jusqu' ce que je sois dessus, dit-il.

_Le cocher_:--Il n'y a pas de danger, monsieur; l'animal n'est pas
mchant; vous n'avez pas besoin d'avoir peur.

_Auguste_, piqu:--Je n'ai pas peur du tout; est-ce que j'ai l'air
d'avoir peur, moi qui n'ai peur de rien!

_Henri_, tout bas  Pierre:--Except des gressets.

_Auguste_:--Que dis-tu, Henri? Qu'as-tu dit  l'oreille de Pierre?

_Henri_, avec malice:--Oh! rien d'intressant; je croyais voir un
gresset l-bas sur l'herbe.

Auguste se mordit les lvres, devint rouge, mais ne rpondit pas. Il
finit par se hisser sur le poney, et il se mit  tirer sur la bride; le
poney recula; Auguste se cramponna  la selle.

--Ne tirez pas, monsieur, ne tirez pas; un cheval ne se mne pas comme
un ne, dit le cocher en riant.

Auguste lcha la bride. Je partis en avant avec Henri. Pierre suivit
sur l'ne de la ferme. J'eus la malice de prendre le galop; le poney
cherchait  me devancer; je n'en courais que plus vite; Pierre et Henri
riaient. Auguste criait et se tenait  la crinire; nous courions tous,
et j'tais dcid  n'arrter que lorsque Auguste serait par terre. Le
poney, excit par les rires et les cris, ne tarda pas  me devancer; je
le suivis de prs, lui mordillant la queue lorsqu'il semblait vouloir se
ralentir. Nous galopmes ainsi pendant un grand quart d'heure, Auguste
manquant tomber  chaque pas, et se retenant toujours au cou du cheval.
Pour hter sa chute, je donnai un coup de dent plus fort  la queue du
poney, qui se mit  lancer des ruades avec une telle force, qu' la
premire Auguste se trouva sur son cou,  la seconde il passa par-dessus
la tte de sa monture, tomba sur le gazon, et resta tendu sans
mouvement. Pierre et Henri, le croyant bless, sautrent  terre, et
accoururent  lui pour le relever.

--Auguste, Auguste, es-tu bless? lui demandrent-ils avec inquitude.

--Je crois que non, je ne sais pas, rpondit Auguste, qui se releva
tremblant encore de la peur qu'il avait eue.

Quand il fut debout, ses jambes flchissaient, ses dents claquaient;
Pierre et Henri l'examinrent, et, ne trouvant ni corchure ni blessure
d'aucune sorte, ils le regardrent avec piti et dgot.

--C'est triste d'tre poltron  ce point, dit Pierre.

--Je ... ne ... suis pas ... poltron ... seulement ... j'ai ... eu ...
eu ... peur.... rpondit Auguste, claquant toujours des dents.

--J'espre que tu ne tiens plus  monter mon poney, ajouta Pierre.
Prends mon ne, je vais reprendre mon cheval.

Et, sans attendre la rponse d'Auguste, il sauta lgrement sur le
poney.

--J'aimerais mieux Cadichon, dit piteusement Auguste.

--Comme tu voudras, rpondit Henri. Prends Cadichon; je prendrai Grison,
l'ne de la ferme.

Mon premier mouvement fut d'empcher ce mchant Auguste de me monter;
mais je formai un autre projet, qui compltait sa journe et qui servait
mieux mon aversion et ma mchancet. Je me laissai donc tranquillement
enfourcher par mon ennemi, et je suivis de loin le poney. Si Auguste
avait os me battre pour me faire marcher plus vite, je l'aurais jet
par terre; mais il connaissait l'amiti qu'avaient pour moi tous mes
jeunes matres, et il me laissa aller comme je voulais. J'eus soin, tout
le long du bois, de passer tout prs des broussailles et surtout des
grandes pines, des houx, des ronces, afin que le visage de mon cavalier
fut balay par les branches piquantes de ces arbustes. Il s'en plaignit
 Henri, qui lui rpondit froidement:

--Cadichon ne mne mal que les gens qu'il n'aime pas: il est probable
que tu n'es pas dans ses bonnes grces.

Nous reprmes bientt le chemin de la maison; cette promenade n'amusait
pas Henri et Pierre, qui entendaient sans cesse geindre Auguste, que
de nouvelles branches venaient cingler au travers du visage; il tait
griff  faire plaisir; j'avais tout lieu de croire qu'il ne s'amusait
gure plus que ses camarades. Mon affreux projet allait s'effectuer. En
revenant par la ferme, nous longions un trou ou plutt un foss dans
lequel venait aboutir le conduit qui recevait les eaux grasses et sales
de la cuisine; on y jetait toutes sortes d'immondices, qui, pourrissant
dans l'eau de vaisselle, formaient une boue noire et puante. J'avais
laiss passer Pierre et Henri devant; arriv prs de ce foss, je fis un
bond vers le bord et une ruade qui lana Auguste au beau milieu de la
bourbe. Je restai tranquillement  le voir patauger dans cette boue
noire et infecte qui l'aveuglait.

Il voulut crier, mais l'eau sale lui entrait dans la bouche; il en avait
jusqu'aux oreilles, et il ne pouvait parvenir  retrouver le bord. Je
riais intrieurement. Mdor, me dis-je, Mdor, tu es veng! Je ne
rflchissais pas au mal que je pouvais faire  ce pauvre garon, qui,
en tuant Mdor, avait fait une maladresse et non une mchancet; je ne
songeais pas que c'tait moi qui tais le plus mauvais des deux. Enfin,
Pierre et Henri, qui taient descendus de cheval et d'ne, ne voyant ni
moi ni Auguste, s'tonnrent de ce retard; ils revinrent sur leurs pas
et m'aperurent au bord du foss, contemplant d'un air satisfait mon
ennemi qui barbotait. Ils approchrent, et, voyant qu'Auguste courait un
danger srieux d'tre suffoqu par la boue, ils ne purent s'empcher de
pousser un cri en le voyant dans cette cruelle position. Ils appelrent
les garons de ferme, qui lui tendirent une perche,  laquelle il
s'accrocha et qu'on retira avec Auguste au bout. Quand il fut sur la
terre ferme, personne ne voulait l'approcher; il tait couvert de boue,
et sentait trop mauvais.

--Il faut aller prvenir son pre, dit Pierre.

--Et puis papa et mes oncles, dit Henri, qu'ils nous disent ce qu'il
faut faire pour le nettoyer.

--Allons, viens, Auguste; suis-nous, mais de loin, dit Pierre; cette
boue exhale une odeur insupportable.

Auguste, tout penaud, noir de boue, y voyant  peine pour se conduire,
les suivit de loin; on entendait les exclamations des gens de la ferme.
Je formais l'avant-garde, caracolant, courant et brayant de toutes mes
forces. Pierre et Henri parurent mcontents de ma gaiet; ils criaient
aprs moi pour me faire taire. Ce bruit inaccoutum attira l'attention
de toute la maison; chacun reconnaissant ma voix, et sachant que je ne
brayais ainsi que dans les grandes occasions, se mit  la fentre, de
sorte que, lorsque nous arrivmes en vue du chteau, nous vmes les
croises garnies de visages curieux, nous entendmes des cris et un
mouvement extraordinaire. Peu d'instants aprs, tout le monde, grands
et petits, vieux et jeunes, tait descendu et faisait cercle autour de
nous. Auguste tait au milieu, chacun demandant ce qu'il y avait, et
s'enfuyant  son approche. La grand'mre fut la premire  dire:

--Il faut laver ce pauvre garon, et voir s'il n'a pas quelque blessure.

--Mais comment le laver? dit le papa de Pierre. Il faut apprter un
bain.

--Je m'en charge, moi, dit le pre d'Auguste. Suis-moi, Auguste; je vois
 ta dmarche que tu n'as ni blessure ni contusion. Viens  la mare, tu
vas te plonger dedans, et, quand tu auras fait partir la boue, tu te
savonneras et tu achveras de te nettoyer. L'eau n'est pas froide dans
cette saison. Pierre voudra bien te prter du linge et des habits.

Et il se dirigea vers la mare. Auguste avait peur de son pre, il fut
bien oblig de le suivre. J'y courus pour assister  l'opration, qui
fut longue et pnible; cette boue, collante et grasse, tenait  la peau,
aux cheveux. Les domestiques s'taient empresss d'apporter du linge,
du savon, des habits, des chaussures. Les papas aidrent  lessiver
Auguste, qui sortit de l presque propre, mais grelottant et si honteux,
qu'il ne voulut pas se faire voir, et qu'il obtint de son pre de
l'emmener tout de suite chez lui.

Pendant ce temps, chacun dsirait savoir comment cet accident avait pu
arriver. Pierre et Henri leur racontrent les deux chutes.

--Je crois, dit Pierre, que les deux ont t amenes par Cadichon, qui
n'aime pas Auguste. Cadichon a mordu la queue de mon poney, ce qu'il ne
fait jamais quand l'un de nous est dessus; il l'a forc  aller ainsi au
grand galop; le cheval a ru, et c'est ce qui a fait tomber Auguste. Je
n'tais pas l  la seconde chute, mais,  l'air triomphant de Cadichon,
 ses braiments joyeux et  l'attitude qu'il a encore maintenant, il est
facile de deviner qu'il a jet exprs dans la boue cet Auguste qu'il
dteste.

--Comment sais-tu qu'il le dteste? demanda Madeleine.

--Il le montre de mille manires, rpondit Pierre. Te souviens-tu comme
il l'a attrap par le fond de son pantalon, comme il le tenait pendant
que nous lui passions son habit? J'ai bien regard sa physionomie
pendant ce temps, il avait en regardant Auguste, un air mchant que je
ne lui vois qu'avec les gens qu'il dteste. Nous autres, il ne nous
regarde pas de mme. Avec Auguste, ses yeux brillent comme des charbons;
il a, en vrit, le regard d'un diable. N'est-ce pas, Cadichon,
ajouta-t-il en me regardant fixement, n'est-ce pas, Cadichon, que j'ai
bien devin, que tu dtestes Auguste, et que c'est exprs que tu as t
si mchant pour lui?

Je rpondis en brayant et puis en passant ma langue sur sa main.

--Sais-tu, dit Camille, que Cadichon est un ne vraiment extraordinaire?
Je suis sre qu'il nous entend et qu'il nous comprend.

Je la regardai avec douceur, et, m'approchant d'elle, je mis ma tte sur
son paule.

--Quel dommage, mon Cadichon, dit Camille, que tu deviennes de plus en
plus colre et mchant, et que tu nous obliges  t'aimer de moins en
moins; et quel dommage que tu ne puisses pas crire! Tu as d voir
beaucoup de choses intressantes, continua-t-elle en passant sa main sur
ma tte et sur mon cou. Si tu pouvais crire tes mmoires, je suis sre
qu'ils seraient bien amusants!

_Henri_:--Ma pauvre Camille, quelle btise tu dis! Comment veux-tu que
Cadichon, qui est un ne, puisse crire des Mmoires?

_Camille_:--Un ne comme Cadichon est un ne  part.

_Henri_:--Bah! tous les nes se ressemblent et ont beau faire, ils ne
sont jamais que des nes.

_Camille_:--Il y a ne et ne.

_Henri_:--Ce qui n'empche pas que, pour dire qu'un homme est bte,
ignorant et entt, on dit: Bte comme un ne, ignorant comme un ne,
ttu comme un ne, et que si tu me disais: Henri, tu es un ne, je me
fcherais, parce qu'il est bien certain que je prendrais cela pour une
injure.

_Camille_:--Tu as raison, et pourtant je sens et je vois, d'abord que
Cadichon comprend beaucoup de choses, qu'il nous aime, et qu'il a un
esprit extraordinaire, et puis que les nes ne sont _nes_ que parce
qu'on les traite comme des _nes_, c'est--dire avec duret et mme
avec cruaut, et qu'ils ne peuvent pas aimer leurs matres ni les bien
servir.

_Henri_:--Alors, d'aprs toi, c'est par habilet que Cadichon a fait
dcouvrir les voleurs, et qu'il a fait tant de choses qui semblent
extraordinaires?

_Camille_:--Certainement, c'est par son esprit, et c'est parce qu'il le
voulait, que Cadichon a fait prendre les voleurs. Pourquoi l'aurait-il
fait, selon toi?

_Henri_:--Parce qu'il avait vu le matin ses camarades entrer dans le
souterrain, et qu'il voulait les rejoindre.

_Camille_:--Et les tours de l'ne savant?

_Henri_:--C'est par jalousie et par mchancet.

_Camille_:--Et la course des nes?

_Henri_:--C'est par orgueil d'ne.

_Camille_:--Et l'incendie, quand il a sauv Pauline?

_Henri_:--C'est par instinct.

_Camille_:--Tais-toi, Henri, tu m'impatientes.

_Henri_:--Mais j'aime beaucoup Cadichon, je t'assure; seulement, je le
prends pour ce qu'il est, un ne, et toi, tu en fais un gnie. Remarque
bien que, s'il a l'esprit et la volont que tu lui supposes, il est
mchant et dtestable.

_Camille_:--Comment cela?

_Henri_:--En tournant en ridicule le pauvre ne savant et son matre, et
en les empchant de gagner l'argent qui leur tait ncessaire pour se
nourrir. Ensuite, en faisant mille mchancets  Auguste, qui ne lui a
jamais rien fait, et enfin en se faisant craindre et dtester de tous
les animaux, qu'il mord et qu'il chasse  coups de pied.

_Camille_:--C'est vrai, cela; tu as raison, Henri. J'aime mieux croire,
pour l'honneur de Cadichon, qu'il ne sait pas ce qu'il fait, ni le mal
qu'il fait.

Et Camille s'loigna en courant avec Henri, me laissant seul et
mcontent de ce que je venais d'entendre. Je sentais trs bien que Henri
avait raison, mais je ne voulais pas me l'avouer, et surtout je ne
voulais pas changer et rprimer les sentiments d'orgueil, de colre et
de vengeance auxquels je m'tais toujours laiss aller.



XXII

LA PUNITION

Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,
et je vins dans la soire me mettre prs des domestiques qui prenaient
l'air  la porte de l'office et qui causaient.

--Si j'tais  la place de madame, dit le cuisinier, je me dferais de
cet ne.

_La femme de chambre_:--Il devient par trop mchant en vrit. Voyez
donc le tour qu'il a jou  ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou
le noyer tout de mme.

_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'aprs il avait l'air tout joyeux
encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau
coup.

_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une racle pour son
souper....

_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperoit....

_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais
lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il
soit  l'curie.

_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal
qui fait toutes ses volonts, rentre quelquefois si tard.

_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire
rentrer malgr lui, et sans que personne s'en doute.

_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit ne va
braire  sa faon et ameuter toute la maison.

_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra
seulement pas respirer.

Et tous partirent d'un clat de rire. Je les trouvais bien mchants;
j'tais en colre; je cherchai un moyen de me soustraire  la correction
qui me menaait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,
mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre 
ma matresse, et je sentais vaguement que, fatigue de mes tours,
ma matresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je
dlibrais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux
mchants.

Le cocher hocha la tte, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit
comme pour aller  l'curie, et, en passant devant moi, me lana au cou
un noeud coulant; je tirai en arrire pour le briser, et il tira en
avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre ct, mais,
plus nous tirions, plus la corde m'tranglait; ds le premier moment
j'avais vainement essay de braire; je pouvais  peine respirer, et
je cdais forcment  la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'
l'curie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres
domestiques. Une fois entr dans ma stalle, on me passa promptement
mon licou, on lcha la corde qui m'tranglait, et le cocher, ayant
soigneusement ferm la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et
commena  m'en frapper impitoyablement sans que personne prt
ma dfense. J'eus beau braire, me dmener, mes jeunes matres ne
m'entendirent pas, et le mchant cocher put me faire expier  son aise
les mchancets dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un tat de
douleur et d'abattement impossible  dcrire. C'tait la premire fois,
depuis mon entre dans cette maison, que j'avais t humili et battu.
Depuis j'ai rflchi, et j'ai reconnu que je m'tais attir cette
punition.

Le lendemain il tait dj tard quand on me fit sortir; j'eus bonne
envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrt, comme la
veille, par la crainte d'tre chass. Je me dirigeai vers la maison; je
vis les enfants rassembls devant le perron et causant avec animation.

--Le voil, ce mchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.
Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais
tour, comme il a fait l'autre jour  ce malheureux Auguste.

_Camille_:--Qu'est-ce que le mdecin a dit  papa tout  l'heure?

_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste tait trs malade; il a la fivre, le
dlire....

_Jacques_:--Qu'est-ce que le dlire?

_Pierre_:--Le dlire, c'est quand on a la fivre si fort qu'on ne sait
plus ce qu'on dit; on ne reconnat personne, on croit voir un tas de
choses qui ne sont pas.

_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?

_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,
qui le mord, le pitine; le mdecin est trs inquiet. Papa et mes oncles
y sont alls.

_Madeleine_:--Comme c'est vilain  Cadichon d'avoir jet le pauvre
Auguste dans ce trou dgotant!

--Oui, c'est trs vilain, monsieur, s'cria Jacques en se retournant
vers moi. Allez, vous tes un mchant! Je ne vous aime plus.

--Ni moi, ni moi, ni moi, rptrent tous les enfants  l'unisson. Va
t'en; nous ne voulons pas de toi.

J'tais constern. Tous, jusqu' mon petit Jacques que j'aimais toujours
tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.

Je m'loignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai
d'un air si triste, que Jacques en fut touch; il courut  moi, me prit
la tte, et me dit d'une voix caressante:

--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas  prsent; mais, si tu es bon,
je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.

--Non, non, jamais comme avant! s'crirent tous les enfants. Il est
trop mauvais.

--Vois-tu, Cadichon, voil ce que c'est que d'tre mchant, reprit le
petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne
ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant  l'oreille, je
t'aime encore un peu, et si tu n'es plus mchant, je t'aimerai beaucoup,
tout comme avant.

_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop prs; s'il te
donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.

_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sr qu'il ne nous
mordra pas, nous autres.

_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jet Auguste deux fois par
terre.

_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.

_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a
fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous dtester aussi.

Jacques ne rpondit pas, car il n'y avait effectivement rien  rpondre;
mais il secoua la tte, et, se retournant vers moi, il me fit une petite
caresse amicale, dont je fus touch jusqu'aux larmes. L'abandon de tous
les autres me rendit plus prcieux encore ces tmoignages d'affection de
mon cher petit Jacques, et, pour la premire fois, une pense sincre
de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquitude  la
maladie du malheureux Auguste. Dans l'aprs-midi on sut qu'il tait plus
mal encore, que le mdecin avait des inquitudes graves pour sa vie.
Mes jeunes matres y allrent eux-mmes vers le soir; les cousines
attendaient impatiemment leur retour. Eh bien? eh bien? leur
crirent-elles du plus loin qu'elles les aperurent. Quelles nouvelles?
Comment va Auguste?

--Pas bien, rpondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantt.

_Henri_:--Le pauvre pre fait piti; il pleure, il sanglote, il demande
au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,
que je n'ai pu m'empcher de pleurer.

_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui  notre prire
du soir; n'est-ce pas mes amis?

--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en mme
temps.

_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!

_Camille_:--Le pauvre pre deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas
d'autre enfant.

_Elisabeth_:--O est donc la mre d'Auguste? on ne la voit jamais.

_Pierre_:--Il serait tonnant qu'on la vt, puisqu'elle est morte depuis
dix ans.

_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est
morte pour tre tombe dans l'eau pendant une promenade en bateau.

_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noye?

_Pierre_:--Non, on l'a retire immdiatement, mais il faisait si chaud,
et elle avait t tellement saisie par le froid de l'eau et par la
frayeur, qu'elle a t prise de la fivre et du dlire, exactement comme
Auguste et elle est morte huit jours aprs.

_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant 
Auguste!

_Elisabeth_:--Voil pourquoi il faut que nous priions beaucoup;
peut-tre le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.

_Madeleine_:--O est donc Jacques?

_Camille_:--Il tait ici tout  l'heure, il sera rentr.

Il n'tait pas rentr, le pauvre enfant, mais il s'tait mis  genoux
derrire une caisse, et, la tte cache dans ses mains, il priait
et pleurait. Et c'tait moi qui avais caus la maladie d'Auguste,
l'affreuse inquitude du malheureux pre, et enfin le chagrin de mon
petit Jacques! Cette pense m'attrista moi-mme; je me dis que je
n'aurais pas d venger Mdor. Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?
me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tire
m'a-t-elle servi  autre chose qu' me faire craindre et dtester?

J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles
d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler
 la petite voiture pour y aller. Nous trouvmes, en arrivant, un
domestique qui courait chercher le mdecin, et qui nous dit en passant
qu'Auguste avait pass une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une
convulsion qui avait effray son pre. Jacques et Louis attendirent le
mdecin, qui ne tarda pas  venir, et qui leur promit de leur donner des
nouvelles en s'en allant.

Une demi-heure aprs il descendit le perron.

--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandrent
Louis et Jacques.

_M. Tudoux_, trs lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal
que je le craignais.

_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?

_M. Tudoux_, de mme:--Non, c'tait la suite d'un agacement des nerfs et
d'une grande agitation. Je lui ai donn une pilule qui va le calmer; ce
ne sera pas grave.

_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'tes pas inquiet, vous ne
croyez pas qu'il va mourir?

_M. Tudoux_, de mme:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du
tout.

_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.
Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.

_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'ne qui vous mne
n'est-il pas Cadichon?

_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.

_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous
jeter dans un foss comme il l'a fait pour Auguste. Dites  votre
grand'mre qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.

M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement tonn et humili,
que je ne songeai  me mettre en route que lorsque mes petits matres
m'eurent rpt trois fois:

--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes
presss! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!

Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, o
attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.

--Il va mieux! s'crirent Jacques et Louis; et ils se mirent  raconter
leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.

J'attendais avec une vive impatience la dcision de la grand'mre. Elle
rflchit un instant.

--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mrite plus notre
confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous  ne pas le monter;
 la premire sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui
l'emploiera  porter ses sacs de farine; mais je veux encore
l'essayer avant de le rduire  cet tat d'humiliation; peut-tre se
corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici  quelques mois.

J'tais de plus en plus triste, humili et repentant; mais je ne pouvais
rparer le mal que je m'tais fait qu' force de patience, de douceur
et de temps. Je commenais  souffrir dans mon orgueil et dans mes
affections.

Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours
aprs il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au
chteau. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans
cesse dire autour de moi:

Prends garde  Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!



XXIII

LA CONVERSION

Depuis le jour o j'avais dchir le visage d'Auguste en galopant dans
les pines, et o je l'avais jet dans la boue, le changement dans les
manires de mes petits matres, de leurs parents, des gens de la maison
tait visible. Les animaux mme ne me traitaient pas comme auparavant.
Ils semblaient m'viter; quand j'arrivais, ils s'loignaient; ils se
taisaient en ma prsence; car j'ai dj dit,  propos de mon ami Mdor,
que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les
hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue
remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait
caus ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en
affligeais, lorsqu'un jour, tant seul comme d'habitude, et couch au
pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et
ils continurent  causer.

--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes
sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a
t si mchant pour Auguste.

_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire
de Laigle, quand il a t si mauvais pour le matre de l'ne savant?

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle trs bien. Il tait
drle! Tout le monde riait, mais tout de mme nous avons tous trouv
qu'il avait montr beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.

_Henri_:--C'est vrai! il a humili ce pauvre ne et son matre le
faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait t oblig de
partir sans avoir rien gagn, parce que tout le monde se moquait de lui.
En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de
quoi manger.

_Elisabeth_:--Et c'tait la faute de Cadichon.

_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagn de quoi
vivre pendant quelques semaines.

_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a racont des
mchancets qu'il a faites chez son ancien matre? Il mangeait les
lgumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Dcidment, je
fais comme toi, je ne l'aime plus.

Elisabeth et Henri se levrent et continurent leur promenade. Je restai
triste et humili. D'abord je voulus me fcher et chercher une petite
vengeance  exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'tais
toujours veng;  quoi m'avaient servi mes vengeances?  me rendre
malheureux.

D'abord j'avais cass les dents, les bras et l'estomac  une de mes
matresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'chapper, j'aurais t
battu  me faire presque mourir.

J'avais fait mille mchancets  mon autre matre, qui avait t bon
pour moi tant que je n'avais pas t paresseux et mchant, depuis il
m'avait trs maltrait, et j'avais t trs malheureux.

Quand Auguste avait tu mon ami Mdor, je n'avais pas rflchi qu'il
l'avait fait par maladresse et non par mchancet. S'il tait bte, ce
n'tait pas de sa faute; j'avais perscut ce malheureux Auguste, et
j'avais fini par le rendre trs malade en le jetant dans la mare de
boue.

Et puis, que de petites mchancets j'avais faites que je n'ai pas
racontes!

J'avais donc fini par ne plus tre aim de personne. J'tais seul;
personne ne venait prs de moi me consoler, me caresser; les animaux
mme me fuyaient.

Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais
leur dire  tous que je me repens, que je demande pardon  tous ceux
auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux  l'avenir; mais ...
je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.

Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui
versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gmis
sur mon malheur, et, pour la premire fois, je me repentis sincrement.

Ah! si j'avais t bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,
j'avais montr de la bont, de la douceur, de la patience! si j'avais
t pour tous ce que j'avais t pour Pauline! comme on m'aimerait!
comme je serais heureux!

Je rflchis longtemps, bien longtemps; je formai tantt de bons
projets, tantt de mchants.

Enfin, je me dcidai  devenir bon, de manire  regagner l'amiti de
tous mes matres et de mes camarades. Je fis immdiatement l'essai de
mes bonnes rsolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.
C'tait un ne qu'on avait achet pour faire monter ceux de mes plus
jeunes matres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqu noyer
Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et mme, lorsqu'on
faisait une partie d'nes, le petit Jacques tait le seul qui me
demandt toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je mprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je
le mordais s'il cherchait  me dpasser; le pauvre animal avait fini
par me cder toujours la premire place, et se soumettre  toutes mes
volonts. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer  l'curie, je me
trouvai prs de la porte presque en mme temps que mon camarade; il se
rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme
il tait arriv quelques pas en avant de moi, je m'arrtai  mon tour et
je lui fis signe de passer. Le pauvre ne m'obit en tremblant, inquiet
de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour
lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou
un coup de pied. Il fut trs tonn de se trouver sain et sauf dans sa
stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son tonnement je lui dis:

--Mon frre, j'ai t mchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai t
fier, je ne le serai jamais, je vous ai mpris, humili, maltrait, je
ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frre, et  l'avenir voyez en moi
un camarade, un ami.

--Merci, frre, me rpondit le pauvre ne tout joyeux; j'tais
malheureux, je serai heureux; j'tais triste, je serai gai; je me
trouvais seul, je me sentirai aim et protg. Merci encore une fois,
frre; aimez-moi, car je vous aime dj.

--A mon tour, frre,  vous dire merci, car j'ai t mchant, et vous me
pardonnez; je reviens  de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je
veux vous aimer et vous me donnez votre amiti. Oui,  mon tour, merci,
frre.

Et, tout en mangeant notre souper, nous continumes  causer. C'tait la
premire fois, car jamais je n'avais daign lui parler. Je le trouvai
bien meilleur, bien plus sage que je ne l'tais moi-mme, et je lui
demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec
autant d'affection que de modestie.

Les chevaux, tmoins de notre conversation et de ma douceur
inaccoutume, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils
parlassent bas, je les entendais dire:

--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer
quelque tour  son camarade.

--Pauvre ne, j'ai piti de lui, dit le second cheval. Si nous lui
disions de se mfier de son ennemi?

--Pas tout de suite, rpondit le premier cheval. Silence! Cadichon est
mchant. S'il nous entend, il se vengera.

Je fus bless de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,
le troisime n'avait pas parl; il avait pass sa tte sur la stalle, et
il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.
Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,
m'observant toujours.

Fatigu de ma journe, abattu par la tristesse et le regret de ma vie
passe, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit tait
moins bon, moins pais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en
fcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'tait juste et bien.

J'ai t mchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait dtester,
on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas
t envoy au moulin, o j'aurais t battu, reint, mal couch.

Je gmis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon rveil, je vis
entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, dtacha mon licou
et me laissa en libert; je restai  la porte, et je vis avec surprise
triller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride
pomponne, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant
le perron. Inquiet, tremblant d'motion, je le suivis; quels ne furent
pas mon chagrin, ma dsolation quand je vis Jacques, mon petit matre
bien-aim, approcher de mon camarade, et le monter aprs quelque
hsitation! Je restai immobile, ananti. Le bon petit Jacques s'aperut
de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tte, et me dit
tristement:

--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;
papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre
Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.

Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprs de Cadichon:
il vous mordra, il mordra le bourri; il est mchant, vous savez bien.

--Il n'a jamais t mchant avec moi, et il ne le sera jamais, rpondit
Jacques.

Le cocher frappa l'ne, qui prit le trot, et je les perdis bientt
de vue. Je restai  la mme place, abm dans mon chagrin. Ce qui en
redoublait la violence, c'tait l'impossibilit de faire connatre mon
repentir et mes bonnes rsolutions. Ne pouvant plus supporter le poids
affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir o
j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fosss,
franchissant des barrires, traversant des rivires; je ne m'arrtai
qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. O tais-je? Je croyais reconnatre le pays,
mais sans toutefois pouvoir me dire o je me trouvais. Je longeai le mur
au pas, car j'tais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, 
en juger par la marche du soleil. Le mur finissait  quelques pas; je le
tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais  deux
pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amre.

Pauline! ma chre petite matresse! m'criai-je, vous m'aimiez
parce que j'tais bon; je vous aimais parce que vous tiez bonne et
malheureuse. Aprs vous avoir perdue, j'avais trouv d'autres matres
qui taient bons comme vous, qui m'ont trait avec amiti. J'tais
heureux. Mais tout est chang: mon mauvais caractre, le dsir de faire
briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont dtruit tout mon
bonheur: personne ne m'aime  prsent; si je meurs, personne ne me
regrettera.

Je pleurai amrement au dedans de moi-mme et je me reprochai pour la
centime fois mes dfauts. Une pense consolante vint tout  coup me
rendre du courage. Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de
bien que j'ai fait de mal, mes jeunes matres m'aimeront peut-tre de
nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me
rendra toute son amiti.... Mais comment faire pour leur montrer que je
suis chang et repentant?

Pendant que je rflchissais  mon avenir, j'entendis des pas lourds
approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,
n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien  vous donner, que voulez-vous
que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai
aval depuis hier matin que de l'air et de la poussire?

--Je suis bien fatigu, pre.

--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure  l'ombre de ce mur, je veux
bien.

Ils tournrent le mur et vinrent s'asseoir prs de la tombe o j'tais.
Je reconnus avec surprise le pauvre matre de Mirliflore, sa femme
et son fils. Tous taient maigres et semblaient extnus. Le pre me
regarda; il parut surpris et dit, aprs quelque hsitation:

--Si je vois clair, c'est bien l'ne, le gredin d'ne qui m'a fait
perdre  la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!
continua-t-il en s'adressant  moi, tu as t cause que mon Mirliflore
 t mis en pices par la foule, tu m'as empch de gagner une somme
d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le
payeras, va!

Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas  m'loigner, sentant
bien que j'avais mrit la colre de cet homme. Il parut tonn.

--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une
bche.... Le bel ne, ajouta-t-il en me ttant les membres. Si je
pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon
garon, ni ta mre non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.

Mon parti fut pris  l'instant; je rsolus de suivre cet homme pendant
quelques jours, de tout souffrir pour rparer le mal que je lui avais
fait, et de l'aider  gagner quelque argent pour lui et sa famille.

Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperurent
pas d'abord; mais le pre, s'tant retourn plusieurs fois, et me voyant
toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je
revins constamment reprendre ma place prs ou derrire eux.

--Est-ce drle, dit l'homme, cet ne qui s'obstine  nous suivre! Ma
foi, puisque cela lui plat, il faut le laisser faire.

En arrivant au village, il se prsenta  un aubergiste, et lui demanda 
dner et  coucher, tout en disant fort honntement qu'il n'avait pas un
sou dans la poche.

--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont
pas, mon bonhomme, rpondit l'aubergiste; allez chercher un gte
ailleurs.

Je m'lanai de suite prs de l'aubergiste, que je saluai  plusieurs
reprises de faon  le faire rire.

--Vous avez l un animal qui ne parat pas bte, dit l'aubergiste en
riant. Si vous voulez nous rgaler de ses tours, je veux bien vous
donner  manger et  coucher.

--Ce n'est pas de refus, rpondit l'homme; nous vous donnerons une
reprsentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; 
jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.

--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;
Madelon, ma vieille, donne  dner  trois, sans compter le bourri.

Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalrent en un clin d'oeil,
puis un bon bouilli aux choux, qui disparut galement, enfin une salade
et du fromage, qu'ils savourrent avec moins d'avidit, leur faim se
trouvant apaise.

On me donna une botte de foin, j'en mangeai  peine; j'avais le coeur
gros, et je n'avais pas faim.

L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour
se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, o m'amena mon nouveau
matre, qui se trouvait fort embarrass, ne sachant pas ce que je savais
faire, et si j'avais reu une ducation d'ne savant. A tout hasard, il
me dit:

--Saluez la socit.

Je saluai  droite,  gauche, en avant, en arrire, et tout le monde
d'applaudir.

--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce
que tu lui veux.

--Peut-tre l'aura-t-il appris. Les nes savants sont intelligents; je
vais toujours essayer.

--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus
jolie dame de la socit.

Je regardai  droite,  gauche; j'aperus la fille de l'aubergiste,
jolie brune de quinze  seize ans qui se tenait derrire tout le monde.
J'allai  elle, j'cartai avec ma tte ceux qui gnaient le passage, et
je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit  rire et qui
parut contente.

--Dites donc, pre Hutfer, vous lui avez fait la leon, pas vrai? dirent
quelques personnes en riant.

--Non, d'honneur, rpondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

--A prsent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,
n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le  l'homme le plus
pauvre de la socit.

Je me dirigeai vers la salle o l'on venait de dner, je saisis un
pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon
nouveau matre. Rire gnral, tout le monde applaudit, un ami s'cria:
Ceci ne vient pas de vous, pre Hutfer; cet ne a rellement du savoir;
il a bien profit des leons de son matre.

--Allez-vous lui laisser son pain tout de mme? dit quelqu'un dans la
foule.

--Pour a, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme  l'ne; ce n'est
pas dans nos conventions.

--C'est vrai, rpondit l'homme; et pourtant mon ne a dit vrai en
faisant de moi l'homme le plus pauvre de la socit, car nous n'avions
pas mang depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux
sous pour acheter un morceau de pain.

--Laissez-leur ce pain, mon pre, dit Henriette Hutfer; nous n'en
manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.

--Tu es toujours comme a, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'coutait,
on donnerait tout ce qu'on a.

--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon pre: le bon Dieu a toujours
bni nos rcoltes et notre maison.

--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux
bien.

A ces mots, j'allai  lui et le saluai profondment, puis j'allai
prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la prsentai 
chacun pour qu'il y mt son aumne. Quand j'eus fini ma tourne, la
terrine tait pleine; j'allai la vider dans les mains de mon matre, je
la reportai o je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement
aux applaudissements de la socit. J'avais le coeur content; je me
sentais consol et affermi dans mes bonnes rsolutions. Mon nouveau
matre paraissait enchant; il allait se retirer, lorsque tout le monde
l'entoura et le pria de donner une seconde reprsentation le lendemain;
il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa
femme et son fils.

Quand ils se trouvrent seuls, la femme regarda de tous cts, et, ne
voyant que moi, la tte pose sur l'appui de la fentre, elle dit  son
mari  voix basse:

--Dis donc, mon homme, c'est tout de mme fort drle; est-ce singulier,
cet ne qui nous arrive sortant d'un cimetire, qui nous prend en gr,
et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?

--Je n'ai pas encore compt, rpondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une
poigne;  moi l'autre.

--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme aprs avoir compt.

_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela
fait-il, ma femme?

_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,
font vingt-quatre, puis, cinquante, a fait,... a fait ... quelque
chose comme soixante.

_L'homme:--Que tu es bte, va! J'aurais soixante francs dans les mains?
Pas possible! Voyons, mon garon, toi qui as tudi, tu dois savoir a.

_Le garon_:--Vous dites, papa?

_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs
cinquante de l'autre.

_Le garon_, d'un air dcid:--Huit et quatre font douze, retiens un,
plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...
cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.

_L'homme_:--Imbcile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai
huit dans une main et sept dans l'autre.

_Le garon_:--Et puis cinquante, papa?

_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,
grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes
ne sont pas des francs.

_Le garon_:--Non, papa, mais a fait toujours cinquante.

_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bte! est-il bte! Si je te donnais
cinquante taloches, a te ferait-y cinquante francs?

_Le garon_:--Non, papa, mais a ferait toujours cinquante.

_L'homme_:--En voil une  compte, grand animal!

Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garon
se mit  pleurer; j'tais en colre. Si ce pauvre garon tait bte, ce
n'tait pas sa faute.

Cet homme ne mrite pas ma piti, me dis-je; il a, grce  moi, de
quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa
reprsentation de demain, aprs quoi je retournerai chez mes matres;
peut-tre m'y recevra-t-on avec amiti.

Je me retirai de la fentre, et j'allai manger des chardons qui
poussaient au bord d'un foss; j'entrai ensuite dans l'curie de
l'auberge, o je trouvai dj plusieurs chevaux occupant les meilleures
places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus
rflchir  mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne
s'occupait de moi. A la fin de la journe, Henriette Hutfer entra 
l'curie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant
dans mon coin humide et obscur, sans litire, sans foin, ni avoine, elle
appela un des garons d'curie.

--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille  ce pauvre ne pour qu'il ne
couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et
une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.

_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous tes
trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bte couche sur
la dure ou sur une bonne litire? c'est de la paille gche, a!

_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est
vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien
trait ici, les btes comme les hommes.

_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes
qu'on prendrait volontiers pour des btes, quoiqu'ils marchent sur deux
pieds.

_Henriette_, souriant:--Voil pourquoi on dit: Bte  manger du foin.

_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas  vous, mam'zelle, que je servirai
une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la
malice comme un singe!

_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'tes-vous donc,
si je suis un singe?

_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous tiez un singe:
et si je me suis mal exprim pour cela, mettez que je suis un ne, un
cornichon, une oie.

_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un
babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litire
de l'ne, ajouta-t-elle d'un ton srieux, et donnez-lui  boire et 
manger.

Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonn sa
jeune matresse. En faisant ma litire, il me donna quelques coups de
fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poigne d'avoine, et
posa prs de moi un seau d'eau. Je n'tais pas attach; j'aurais pu
m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner
le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernire
reprsentation.

En effet, quand la journe du lendemain fut avance, on vint me prendre;
mon matre m'amena sur une grande place qui tait pleine de monde; on
m'avait tambourin le matin, c'est--dire que le tambour du village
s'tait promen partout de grand matin en criant: Ce soir, grande
reprsentation de l'ne savant dit Mirliflore; on se runira  huit
heures sur la place en face la mairie et l'cole.

Je recommenai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses
excutes avec grce; je valsai, je polkai, et je jouai  Ferdinand le
tour innocent de l'engager  valser en brayant devant lui, et en lui
prsentant le pied de devant comme on criait: Oui, oui, une valse avec
l'ne! il s'lana dans le cercle en riant, et il se mit  faire mille
sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.

Enfin, me sentant fatigu, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,
j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris
dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la
veille, prsentant mon panier  chacun. Il fut bientt si plein, que
je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon matre; je
continuai la qute; quand tout le monde m'eut donn, je saluai la
socit et j'attendis que mon matre et compt l'argent que je lui
avais fait gagner ce soir-l, et qui se montait  plus de trente-quatre
francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute
tait rpare, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon
matre, et, fendant la foule, je partis au trot.

--Tiens! v'l votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.

--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.

Mon prtendu matre se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:
Mirliflore, Mirliflore! et, me voyant continuer mon trot, je
l'entendis s'crier d'un ton piteux:

--Arrtez-le, arrtez-le, de grce! c'est mon pain, ma vie qu'il
m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une
reprsentation si vous me le ramenez.

--D'o l'avez-vous donc, cet ne? dit un des hommes nomm Clouet; et
depuis quand l'avez-vous?

--Je l'ai ... depuis qu'il est  moi, rpondit mon faux matre avec un
peu d'embarras.

--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il  vous?

L'homme ne rpondit pas.

--C'est qu'il me semble bien le reconnatre, dit Clouet; il ressemble 
Cadichon, l'ne du chteau de la Herpinire; je serais bien tromp si ce
n'est pas l Cadichon.

Je m'tais arrt; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon
matre, lorsque, au moment o l'on s'y attendait le moins, il s'lana
au travers de la foule et courut du ct oppos  celui que j'avais
pris, suivi de sa femme et de son garon.

Quelques-uns voulurent courir aprs lui, d'autres dirent que c'tait
bien inutile puisque je m'tais sauv, et que l'homme n'emportait que
l'argent qui tait  lui, et que je lui avais fait gagner honntement.

--Et quant  Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrass pour
retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut
bien.

La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,
esprant arriver chez mes vrais matres avant la nuit; mais il y avait
beaucoup de chemin  faire, j'tais fatigu, et je fus oblig de me
reposer  une lieue du chteau. La nuit tait venue, les curies
devaient tre fermes; je me dcidai  coucher dans un petit bois de
sapins qui bordait un ruisseau.

J'tais  peine tabli sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher
avec prcaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit
tait trop noire. J'coutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la
conversation suivante:



XXIV

LES VOLEURS

--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous
blottir dans ce bois.

--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous
reconnatre; moi, d'abord, je n'ai pas tudi les portes d'entre.

--Tu n'as jamais rien tudi, toi, reprit Passe-Partout; c'est  tort
que les camarades t'ont appel FINOT; si ce n'tait que moi, je t'aurais
plutt nomm _Pataud_.

_Finot_:--a n'empche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes
ides.

_Passe-Partout_:--Bonnes ides! a dpend. Qu'est-ce que nous allons
faire au chteau?

_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dvaliser le potager, couper les
ttes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,
les carottes, enlever les fruits. En voil de la besogne!

_Passe-Partout_:--Et puis?

_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,
nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au march
de Moulins.

_Passe-Partout_:--Et par o entreras-tu dans le jardin, imbcile?

_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une chelle, bien sr. Voudrais-tu que
j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?

_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as
marqu la place o nous devons grimper sur le mur?

_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marque: voil pourquoi
j'aimerais mieux aller en avant pour reconnatre.

_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?

_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une
crote de pain.

_Passe-Partout_:--a ne vaut rien; j'ai une ide, moi. Je connais le
potager; il y a un endroit o le mur est dgrad, en mettant les pieds
dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une chelle et
je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.

_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.

_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous dranger?

_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me dranger,
je saurai bien l'arranger.

_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?

_Finot_:--Si c'est un chien, je l'gorge; ce n'est pas pour rien que
j'ai mon couteau affil.

_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?

--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,
a.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.
Si c'tait pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des
lgumes! Et puis, ce chteau qui est plein de monde!

_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?

_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sr.

_Passe-Partout_:--T'es un lche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu
entends un homme, tu n'as qu' m'appeler, et je lui ferai son affaire.

_Finot_:--Fais  ton got, ce n'est pas le mien.

_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,
nous arrivons prs du mur du potager, tu restes  un bout pour avertir
s'il vient quelqu'un; je grimpe  l'autre bout, je te passe une chelle
et tu me rejoins.

--C'est bien a, dit Finot.

Il se retourne avec inquitude, coute et dit tout bas:

--J'ai entendu remuer l derrire. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?

--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? rpondit Passe-Partout. Tu as
toujours peur. Ce ne peut tre qu'un crapaud ou une couleuvre.

Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce
que j'allais faire pour empcher les voleurs d'entrer et pour les
faire prendre. Je ne pouvais prvenir personne, je ne pouvais mme pas
dfendre l'entre du potager. Pourtant, aprs avoir bien rflchi, je
pris un parti qui pouvait empcher les voleurs d'agir et les faire
arrter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller  mon tour.
Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment o ils ne pourraient plus
m'entendre.

La nuit tait noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher trs vite; je
pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai
longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dgrad
dont avait parl Passe-Partout. Je me serrai prs de l, contre le mur:
on ne pouvait me voir.

J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis
des pas sourds et un lger chuchotement; les pas approchrent avec
prcaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'tait Passe-Partout;
les autres s'loignaient vers l'autre bout du mur, du ct de la porte
d'entre, c'tait Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand
Passe-Partout fut arriv  l'endroit o quelques pierres tombes avaient
fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commena 
grimper en ttonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais
pas, je respirais  peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses
mouvements. Quand il eut grimp  la hauteur de ma tte, je m'lanai
contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;
avant qu'il et le temps de se reconnatre, il tait par terre, tourdi
par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empcher de crier ou
d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tte un grand coup de pied,
qui acheva de l'tourdir et le laissa sans connaissance; je restai
ensuite immobile, prs de lui, pensant bien que le camarade viendrait
voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet,  entendre Finot
avancer avec prcaution. Il faisait quelques pas, il s'arrtait, il
coutait, ... rien, ... il avanait encore.... Il arriva ainsi tout prs
de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le
voyait pas tendu tout de son long par terre, sans mouvements.

Pst! ... pst! ... as-tu l'chelle? ..., puis-je monter? ... disait-il
 voix basse. L'autre n'avait garde de rpondre, il ne l'entendait pas.
Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en
allt; il tait temps d'agir. Je m'lanai sur lui, je le fis tomber en
le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme  l'autre un
bon coup de pied sur la tte; j'obtins le mme succs, il resta sans
connaissance prs de son ami. Alors, n'ayant plus rien  perdre, je me
mis  braire de ma voix la plus formidable; je courus  la maison du
jardinier, aux curies, au chteau, brayant avec une telle violence, que
tout le monde fut veill; quelques hommes, les plus braves, sortirent
avec des armes et des lanternes; je courus  eux, et je les menai,
courant en avant, prs des deux voleurs tendus au pied du mur.

--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.

_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.

_Le jardinier:_--En voil un qui vient de gmir.

_Le cocher:_--Du sang! une blessure  la tte!

_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, mme blessure! On dirait que
c'est un coup de pied de cheval ou d'ne.

_Le papa de Jacques:_--Oui, voil la marque du fer sur le front.

_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de
ces hommes?

_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter  la maison, atteler le
cabriolet, et aller chercher le mdecin. Nous autres, en attendant le
mdecin, nous tcherons de leur faire reprendre connaissance.

Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blesss, et on les porta
dans une grande pice qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils
restaient toujours sans mouvement.

--Je ne connais pas ces visages-l, dit le jardinier aprs les avoir
examins attentivement  la lumire.

--Peut-tre ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnatre, dit
le papa de Louis; on ferait savoir  leurs familles qu'ils sont ici et
blesss.

Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,
qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguiss, bien
pointus, et un gros paquet de clefs.

--Ah! ah! ceci indique l'tat de ces messieurs! s'cria-t-il; ils
venaient voler et peut-tre tuer.

--Je commence  comprendre, dit le papa de Pierre. La prsence de
Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-l venaient pour
voler; Cadichon les a devins avec son instinct accoutum; il a lutt
contre eux, il a ru et leur a cass la tte, aprs quoi il s'est mis 
braire pour nous appeler.

--C'est bien cela, ce doit tre cela, dit le papa de Jacques. Il peut se
vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,
mon Cadichon, te voil rentr en grce cette fois.

J'tais content; je me promenais en long et en large devant la serre,
pendant qu'on donnait des soins  Finot et  Passe-Partout. M. Tudoux
ne tarda pas  arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris
connaissance.

Il examina les blessures.

--Voil deux coups bien appliques, dit-il. On voit distinctement la
marque d'un trs petit fer  cheval, comme qui dirait un pied d'ne. Et
mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle
mchancet de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?

--Pas mchancet, mais fidle service et intelligence, rpondit le papa
de Pierre. Ces gens-l sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces
papiers qu'ils avaient sur eux.

Et il se mit  lire:

N 1. Chteau Herp. Beaucoup de monde; pas bon  voler; potager facile;
lgumes et fruits, mur peu lev.

N 2. Presbytre. Vieux cur; pas d'armes. Servante sourde et vieille.
Bon  voler pendant la messe.

N 3. Chteau de Sourval. Matre absent; femme seule au
rez-de-chausse, domestique au second; belle argenterie; bon  voler.
Tuer si on crie.

N 4. Chteau de Chanday. Chiens de garde vigoureux  empoisonner;
personne au rez-de-chausse; argenterie; galerie de curiosits riches et
bijoux. Tuer si on vient.

--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui
venaient dvaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur
donnerez vos soins, je vais envoyer  la ville prvenir le brigadier de
gendarmerie.

M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna
les deux voleurs. Ils ne tardrent pas  ouvrir les yeux, et parurent
effrays de se voir entours de monde et dans une chambre du chteau.
Quand ils furent tout  fait remis, ils voulurent parler.

--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;
nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous tes et ce
que vous veniez faire ici.

Finot porta la main  sa veste, les papiers n'y taient plus; il chercha
son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air
sombre, et lui dit  voix basse:

--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.

--Tais-toi, dit Passe-Partout de mme; on pourrait t'entendre. Il faut
tout nier.

_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.

_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouv les papiers.

_Finot_:--Et les couteaux?

_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.

_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assen sur la tte ce coup de massue qui
t'a si bien engourdi?

_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de
voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frapp en moins de rien.

_Finot_:--Et moi de mme. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus
grimper au mur.

_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous
ont assomms viennent dire comment et pourquoi?

_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-l il faut tout nier. Convenons 
prsent des dtails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous
route ensemble? O avons-nous trouv les...?

--Sparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur
les contes qu'ils nous feront.

Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparrent de
Passe-Partout, et, malgr leur rsistance, ils leur garrottrent les
pieds et les mains, et emportrent Passe-Partout dans une autre salle.

La nuit tait bien avance; on attendait avec impatience le brigadier de
gendarmerie; il arriva au petit jour, escort de quatre gendarmes, car
on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les
papas de mes petits matres lui racontrent tout ce qui tait arriv, et
lui firent voir les papiers et les couteaux trouvs dans les poches des
voleurs.

--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux
qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile  voir d'aprs
leurs papiers, qui sont des indications de vols  faire dans les
environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les
nomms Finot et Passe-Partout, des brigands trs dangereux chapps des
galres, et qu'on cherche dans plusieurs dpartements o ils ont commis
des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger sparment; vous
pouvez assister  l'interrogatoire, si vous le dsirez.

En achevant ces mots, il entra dans la serre, o tait rest Finot. Il
regarda un instant et dit:

--Bonjour Finot! tu t'es donc laiss reprendre?

Finot tressaillit, rougit, mais ne rpondit pas.

--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle
tait pourtant bien pendue au dernier procs.

--A qui parlez-vous, monsieur? rpondit Finot, en regardant de tous
cts; il n'y a que moi ici.

_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien  toi
que je parle.

_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous
connais pas.

_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, chapp du
bagne, condamn aux galres pour vol et blessures.

_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous
prtendez si bien savoir.

_Le brigadier_:--Et qui tes-vous donc? D'o venez-vous? O alliez-vous?

_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai  une foire, 
Moulins, acheter des agneaux.

_Le brigadier_:--En vrit? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand
de moutons et d'agneaux?

_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous tions rencontrs peu d'instants
avant d'avoir t attaqus et assomms par une bande de voleurs.

_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?

_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvs
pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.

_Le brigadier_:--Et les couteaux?

_Finot_:--Les couteaux taient avec les papiers.

_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouv et ramass
tout cela sans y voir; la nuit tait sombre.

_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a march dessus, cela lui
a sembl drle; il s'est baiss, je l'ai aid; et, en ttonnant, nous
avons trouv les papiers et les couteaux, nous avons partag.

_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partag. a fait que
chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.

_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes
d'honntes gens....

_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.
Au revoir, Finot. Ne vous drangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot
cherchait  se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur
monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,
c'est un Finot qui nous a chapp plus d'une fois.

Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.

Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de
la chance qu'il dt de mme.

En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant
il parvint  cacher son inquitude. Il regarda d'un air indiffrent le
brigadier, qui l'examinait attentivement.

--Comment vous trouvez-vous ici, bless et garrott? dit le brigadier.

--Je n'en sais rien, rpondit Passe-Partout.

_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous tes? o vous alliez?
par qui vous avez t bless?

_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et o j'allais, mais je ne
sais pas qui m'a brutalement attaqu.

_Le brigadier_:--Alors, procdons par ordre. Qui tes-vous?

_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit
de demander aux gens qui passent qui ils sont.

_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes 
ceux qui ne me rpondent pas, et que je les fais mener  la prison de la
ville. Je recommence. Qui tes-vous?

_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.

_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plat?

_Passe-Partout_:--Robert Partout.

_Le brigadier_:--O alliez-vous?

_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre l o on en vend.

_Le brigadier_:--Vous n'tiez pas seul? Vous aviez un camarade?

_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associ; nous faisions des affaires
ensemble.

_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce
que c'tait que ces papiers?

Passe-Partout regarda le brigadier.

Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai
plus fin que lui.

Et il dit tout haut:

--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par
des brigands, sans doute, et que j'allais porter  la gendarmerie de la
ville.

_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?

_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvs sur la route mon camarade
et moi; nous les avons regards, et nous tions presss de nous en
dbarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.

_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvs sur vous?

_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achets pour nous
dfendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.

_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous tes-vous trouvs blesss,
votre camarade et vous?

_Passe-Partout_:--Prcisment par des voleurs qui nous ont attaqus sans
que nous les ayons vus.

_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.

_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mmoire; il ne
faut pas croire ce qu'il dit.

_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne
crois  ce que vous me dites vous-mme, l'ami Passe-Partout, car je vous
reconnais bien  prsent; vous vous tes trahi.

Passe-Partout s'aperut de la btise qu'il avait faite en reconnaissant
que son camarade s'appelait Finot. C'tait un sobriquet qui lui avait
t donn au bagne pour se moquer de son peu de finesse.

Quant  Passe-Partout, son vrai nom tait _Partout_; et un jour qu'on se
pressait pour passer au rfectoire, Finot s'cria: Passe-Partout, le
nom lui en resta.

Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il
prit le parti de hausser les paules, en disant:

--Est-ce que je connais Finot, moi? C'tait pas malin de deviner que
vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour
vous moquer.

--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en
est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre
camarade; que vous avez trouv vos papiers sur la route; que vous les
portiez, aprs les avoir lus,  la ville, chez les gendarmes; que vous
avez achet vos couteaux pour vous dfendre contre des voleurs, que vous
avez t attaqus et blesss par ces mmes voleurs. N'est-ce pas a?

_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.

_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout
le contraire.

--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquitude.

--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura
ramens au bagne, il vous le dira.

Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un tat de rage et
d'inquitude facile  concevoir.

--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en tat de marcher jusqu'
la ville? demanda le brigadier  M. Tudoux.

--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, rpondit M.
Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors mme qu'ils tomberaient en route,
on pourrait toujours les ramasser et les tendre dans une voiture qu'on
irait chercher. Mais la tte est endommage par le coup de pied de
l'ne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.

Le brigadier tait embarrass; quoique les prisonniers ne lui fissent
prouver aucune piti, il tait bon et il ne voulait pas les faire
souffrir sans ncessit. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,
voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le
brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amene devant la
porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant
entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la prcaution de leur
attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et
s'enfuir. Le brigadier,  cheval, marchait  ct de la carriole, et ne
perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardrent pas  disparatre,
et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant
avec impatience la promenade de mes petits matres, et surtout de mon
petit Jacques que je dsirais revoir; le service que je venais de rendre
devait m'avoir fait pardonner ma mchancet passe.

Quand le jour fut venu tout  fait, que tout le monde fut lev, habill,
eut djeun, un groupe se prcipita sur le perron. C'taient les
enfants. Tous coururent  moi et me caressrent  l'envi. Mais, entre
toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus
affectueuses.

--Mon bon Cadichon, disait-il, te voil revenu! J'tais si triste que tu
fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.

_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu trs bon.

_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis
quelque temps.

_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.

_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider trs sagement.

_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la
main.

_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.

_Pierre_:--Et qu'il ne court plus aprs mon poney pour lui mordre la
queue.

_Jacques_:--Et qu'il a sauv tous les lgumes et les fruits du potager
en faisant attraper les deux voleurs.

_Henri_:--Et qu'il leur a cass la tte avec ses pieds.

_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?

_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a t
averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont
sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquitude de
la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a
mens au bout du mur extrieur du potager; ils ont trouv l deux hommes
vanouis et ils ont vu que c'taient des voleurs.

_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'taient des voleurs? Est-ce
que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne
ressemblent pas aux ntres?

_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu
toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des
manteaux marrons, et des visages mchants avec d'normes moustaches.

--O les as-tu vus? Quand cela? demandrent tous les enfants  la fois.

_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au thtre de Franconi.

_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle btise! je croyais que c'taient de vrais
voleurs que tu avais rencontrs dans un de tes voyages et je m'tonnais
que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parl.

_Elisabeth_, pique:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,
et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tus ou faits
prisonniers. Et ce n'est pas drle du tout; j'avais trs peur, et il y a
eu des pauvres gendarmes blesss.

_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on
appelle une comdie, qui est joue par des hommes qu'on paye et qui
recommencent tous les soirs.

_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tus?

_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'tre tus ou
blesss, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.

_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces
hommes taient des voleurs?

_Pierre_:--Parce qu'on a trouv dans leurs poches des couteaux  tuer
des hommes, et....

_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux  tuer des
hommes?

_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.

_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est
peut-tre pour couper leur pain.

_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et
tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouv des papiers sur
lesquels ils avaient crit qu'ils voleraient nos lgumes, et qu'ils
tueraient le cur et beaucoup d'autres personnes.

_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?

_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont trs
courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les
aurions tous aids.

_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vrit, si on venait nous
attaquer.

_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je
saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empcher de tuer
papa.

_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous
raconter ce qu'il a entendu dire.

_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous
savons dj.

_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les
voleurs?

--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le
jardinier, qui venait apporter la provision de lgumes pour la cuisine.

--O est-il? demandrent Pierre et Henri.

--Dans le jardin, messieurs, rpondit le jardinier; il n'a pas os
approcher du chteau, de peur de se rencontrer avec Cadichon.

Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me
craindre depuis le triste jour o j'avais manqu de le noyer dans un
foss de boue, aprs l'avoir fait gratigner dans les ronces et les
pines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.

Je lui dois une rparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un
service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?



XXV

LA RPARATION

Pendant que je cherchais en vain ce que je pouvais faire pour tmoigner
mon repentir  Auguste, les enfants se rapprochrent de la place o je
rflchissais tout en broutant l'herbe. Je vis qu'Auguste restait  une
certaine distance de moi, et qu'il me regardait d'un air mfiant.

_Pierre_:--Il fera chaud aujourd'hui, je ne crois pas qu'une longue
promenade soit agrable. Nous ferons mieux de rester  l'ombre dans le
parc.

_Auguste_:--Pierre a raison, d'autant que depuis la maladie dont j'ai
manqu mourir, je suis rest faible, et je me fatigue facilement d'une
longue course.

_Henri_:--C'est pourtant Cadichon qui a t la cause de ta maladie, tu
dois lui en vouloir?

_Auguste_:--Je ne crois pas qu'il l'ait fait exprs, il aura eu peur de
quelque chose sur le chemin; la frayeur lui aura fait faire un saut
qui m'a jet dans cet affreux foss. Ainsi, je ne le dteste pas;
seulement....

_Pierre_:--Seulement quoi?

_Auguste_, rougissant lgrement:--Seulement j'aime mieux ne plus le
monter.

La gnrosit de ce pauvre garon me toucha, et augmenta mes regrets de
l'avoir si fort maltrait.

Camille et Madeleine proposrent de faire la cuisine; les enfants
avaient bti un four dans leur jardin; ils le chauffaient avec du bois
sec qu'ils ramassaient eux-mmes. La proposition fut accepte avec joie;
les enfants coururent demander des tabliers de cuisine; ils revinrent
tout prparer dans leur jardin. Auguste et Pierre apportrent le bois;
ils cassaient chaque brin en deux et en remplissaient leur four.

Avant de l'allumer, ils se rassemblrent pour savoir ce qu'ils allaient
servir pour leur djeuner.

--Je ferai une omelette, dit Camille.

_Madeleine_:--Moi, une crme au caf.

_Elisabeth_:--Moi, des ctelettes.

_Pierre_:--Et, moi, une vinaigrette de veau froid.

_Henri_:--Moi, une salade de pommes de terre.

_Jacques_:--Moi, des fraises  la crme.

_Louis_:--Moi, des tartines de pain et de beurre.

_Henriette_:--Et moi, du sucre rp.

_Jeanne_:--Et moi, des cerises.

_Auguste_:--Et moi, je couperai le pain, je mettrai le couvert, je
prparerai le vin et l'eau, et je servirai tout le monde.

Et chacun alla demander  la cuisine ce qu'il lui fallait pour le plat
qu'il devait fournir. Camille rapporta des oeufs, du beurre, du sel, du
poivre, une fourchette et une pole.

--Il me faut du feu pour fondre mon beurre et pour cuire mes oeufs,
dit-elle. Auguste, Auguste, du feu, s'il vous plat.

_Auguste_:--O faut-il l'allumer?

_Camille_:--Prs du four; dpchez-vous, je bats mes oeufs.

_Madeleine_:--Auguste, Auguste, courez  la cuisine me chercher du caf
pour ma crme que je fouette; je l'ai oubli; vite, dpchez-vous.

_Auguste_:--Il faut que j'allume du feu pour Camille.

_Madeleine_:--Aprs; allez vite chercher mon caf: ce ne sera pas long,
et je suis presse.

Auguste partit en courant.

_Elisabeth_:--Auguste, Auguste, il me faut de la braise et un gril pour
mes ctelettes; je finis de les couper proprement.

Auguste, qui accourait avec le caf, repartit pour le gril.

_Pierre_:--Il me faut de l'huile pour ma vinaigrette.

_Henri_:--Et moi, du vinaigre pour ma salade; Auguste, vite de l'huile
et du vinaigre.

Auguste, qui rapportait le gril, retourna en courant chercher le
vinaigre et l'huile.

_Camille_:--Eh bien! mon feu, c'est comme a que vous l'allumez,
Auguste? Mes oeufs sont battus, vous allez me faire manquer mon
omelette.

_Auguste_:--On m'a donn des commissions; je n'ai pas encore eu le temps
d'allumer le bois.

_Elisabeth_:--Et ma braise? o est-elle, Auguste? Vous avez oubli ma
braise!

_Auguste_:--Non, Elisabeth, mais je n'ai pas pu: on m'a fait courir.

_Elisabeth_:--Je n'aurai pas le temps de faire griller mes ctelettes;
dpchez-vous, Auguste.

_Louis_:--Il me faut un couteau pour couper mes tartines. Vite un
couteau, Auguste.

_Jacques_:--Je n'ai pas de sucre pour mes fraises; rpe du sucre pour
mes fraises; rpe du sucre, Henriette; dpche-toi.

_Henriette_:--Je rpe tant que je peux, mais je suis fatigue; je vais
me reposer un peu. J'ai si soif!...

_Jeanne_:--Mange des cerises; moi, aussi, j'ai soif.

_Jacques_:--Et moi donc? je vais en goter un peu; cela rafrachit la
langue.

_Louis_:--Je veux me rafrachir un peu aussi; c'est fatigant de faire
des tartines.

Et voil les quatres petits qui entourent le panier de cerises.

_Jeanne_:--Asseyons-nous; ce sera plus commode pour se rafrachir.

Ils se rafrachirent si bien, qu'ils mangrent toutes les cerises; quand
il n'en resta plus, ils se regardrent avec inquitude.

_Jeanne_:--Il ne reste plus rien.

_Henriette_:--Ils vont nous gronder.

_Louis_, avec inquitude:--Mon Dieu! comment faire?

_Jacques_:--Demandons  Cadichon de venir  notre secours.

_Louis_:--Que veux-tu que fasse Cadichon? il ne peut pas faire qu'il y
ait des cerises quand nous avons tout mang!

_Jacques_:--C'est gal; Cadichon, mon bon Cadichon, viens nous aider;
vois notre panier vide, et tche de le remplir.

J'tais tout prs des quatre petits gourmands. Jacques me mettait le
panier vide sous le nez pour me faire comprendre ce qu'il attendait de
moi. Je le flairai et je partis au petit trot; j'allai  la cuisine, o
j'avais vu dposer un panier de cerises, je le pris entre mes dents, je
l'emportai en trottant et je le dposai au milieu des enfants encore
assis en rond prs des noyaux et des queues de cerises qu'ils avaient
mis dans leur assiette.

Un cri de joie accueillit son retour. Les autres se retournrent tous 
ce cri, et demandrent ce qu'il y avait.

--C'est Cadichon! c'est Cadichon! s'cria Jacques.

--Tais-toi, lui dit Jeanne; ils sauront que nous avons tout mang.

--Tant pis, s'ils le savent! rpondit Jacques. Je veux qu'ils sachent
aussi combien Cadichon est bon et spirituel.

Et, courant  eux, il leur raconta comment j'avais rpar leur
gourmandise. Au lieu de gronder les quatre petits, ils lourent Jacques
de sa franchise, et donnrent aussi de grands loges  mon intelligence.

Pendant ce temps, Auguste avait allum le feu de Camille, la braise
d'Elisabeth; Camille faisait cuire son omelette, Madeleine finissait sa
crme, Elisabeth grillait ses ctelettes, Pierre coupait son veau en
tranches pour y faire un assaisonnement, Henri tournait et retournait sa
salade de pommes de terre, Jacques faisait une bouillie de ses fraises
et de sa crme, Louis achevait une pile de tartines, Henriette rpait
son sucre qui dbordait le sucrier, Jeanne pluchait les cerises du
panier, Auguste, suant, soufflant, mettait le couvert, courait pour
avoir de l'eau frache pour rafrachir le vin, pour embellir l'aspect du
couvert avec des bateaux de radis, de cornichons, de sardines,
d'olives. Il avait oubli le sel, il n'avait pas song aux couverts; il
s'apercevait que les verres manquaient; il dcouvrait des hannetons et
des moucherons tombs dans les verres, dans les assiettes. Quand tout
fut prt, quand tous les plats furent placs sur la nappe, Camille se
frappa le front.

--Ah! dit-elle. Nous n'avons oubli qu'une chose: c'est demander  nos
mamans la permission de djeuner dehors et de manger de notre cuisine.

--Courons vite, s'crirent les enfants, Auguste gardera le djeuner.

Et, s'lanant tous vers la maison, ils se prcipitrent dans le salon
o taient rassembls les papas et les mamans.

La prsence de ces enfants rouges, haletants, avec des tabliers de
cuisine qui leur donnaient l'air d'une bande de marmitons, surprit les
parents.

Les enfants, courant chacun  leur maman, demandrent avec une telle
volubilit la permission de djeuner dehors, qu'elles ne comprirent pas
d'abord la demande. Aprs quelques questions et quelques explications,
la permission fut accorde, et ils retournrent bien vite rejoindre
Auguste et leur djeuner. Auguste avait disparu.

--Auguste! Auguste! crirent-ils.

--Me voici, me voici, rpondit une voix qui semblait venir du ciel.

Tous levrent la tte et aperurent Auguste, perch au haut d'un chne,
et qui se mit  descendre avec lenteur et prcaution.

--Pourquoi as-tu grimp l-haut? Quelle drle d'ide tu as eue! dirent
Pierre et Henri.

Auguste descendait toujours sans rpondre.

Quand il fut  terre, les enfants virent avec surprise qu'il tait ple
et tremblant.

_Madeleine_:--Pourquoi avez-vous grimp  l'arbre, Auguste, et que vous
est-il arriv?

_Auguste_:--Sans Cadichon, vous n'auriez retrouv ni moi, ni votre
djeuner; c'est pour sauver ma vie que je suis mont au haut de ce
chne.

_Pierre_:--Raconte-nous ce qui est arriv; comment Cadichon a-t-il pu te
sauver la vie et prserver notre djeuner?

_Camille_:--Mettons-nous  table; nous couterons en mangeant; je meurs
de faim.

Ils se placrent sur l'herbe, autour de la nappe; Camille servit
l'omelette, qui fut trouve excellente; Elisabeth servit  son tour ses
ctelettes; elles taient trs bonnes, mais un peu trop cuites. Le reste
du djeuner vint ensuite. Pendant qu'on mangeait, Auguste raconta ce qui
suit:

A peine tiez-vous partis, que je vis accourir les deux gros chiens de
la ferme, attirs par l'odeur du repas; je ramassai un bton, et je crus
les faire partir en le brandissant devant eux. Mais ils voyaient les
ctelettes, l'omelette, le pain, le beurre, la crme; au lieu d'avoir
peur de mon bton, ils voulurent se jeter sur moi; je lanai le bton 
la tte du plus gros, qui sauta sur mon dos....

--Comment, sur ton dos? dit Henri; il avait donc tourn autour de toi?

--Non, rpondit Auguste en rougissant; mais j'avais jet mon bton, je
n'avais plus rien pour me dfendre, et tu comprends qu'il tait inutile
que je me fisse dvorer par des chiens affams.

--Je comprends, reprit Henri d'un ton moqueur; c'est toi qui avais
tourn les talons et qui te sauvais.

--Je m'en allais pour vous chercher, dit Auguste; les maudites btes
coururent aprs moi, lorsque Cadichon vint  mon secours en saisissant
par la peau du dos le plus gros des chiens; il le secouait pendant que
je grimpais  l'arbre; l'autre sauta aprs moi, m'attrapa par mon habit,
et m'aurait mis en pices, si Cadichon ne m'et pas encore prserv de
ce mchant animal; il donna un dernier et bon coup de dent au premier
chien, qu'il lana en l'air, et qui alla retomber, bris et saignant, 
quelques pas plus loin; ensuite Cadichon saisit par la queue celui qui
tenait le pan de mon habit, ce qui le fui fit lcher immdiatement;
aprs l'avoir tir au loin, il se retourna avec une agilit surprenante,
et lui lana  la mchoire une ruade qui doit lui avoir cass quelques
dents. Les deux chiens se sauvrent en hurlant, et je me prparais 
descendre de l'arbre lorsque vous tes revenus.

On admira beaucoup mon courage et ma prsence d'esprit, et chacun vint 
moi, me caressa et m'applaudit.

--Vous voyez bien, dit Jacques d'un air triomphant et l'oeil brillant de
bonheur, que mon ami Cadichon est redevenu excellent; je ne sais pas
si vous l'aimez, mais moi je l'aime plus que jamais. N'est-ce pas, mon
Cadichon, que nous serons toujours bons amis?

Je rpondis de mon mieux par un braiment joyeux; les enfants se mirent
 rire, et, se mettant  table, ils continurent leur repas. Madeleine
servit sa crme.

--La bonne crme! dit Jacques.

--J'en veux encore, dit Louis.

--Et moi aussi, et moi aussi, dirent Henriette et Jeanne.

Madeleine tait contente du succs de sa crme; il est juste de dire que
chacun avait russi parfaitement, que le djeuner fut mang en entier,
et qu'il n'en resta rien. Le pauvre Jacques eut pourtant un moment
d'humiliation. Il s'tait charg des fraises  la crme. Il avait sucr
sa crme et il avait vers dedans les fraises tout pluches. C'tait
trs bien; malheureusement, il avait fini avant les autres. Voyant qu'il
avait du temps devant lui, il voulut perfectionner son plat, et il se
mit  craser les fraises dans la crme. Il crasa, crasa si longtemps
et si bien, que les fraises et la crme ne firent plus qu'une bouillie,
qui devait avoir trs bon got, mais qui n'avait pas trs bonne mine.

Lorsque le tour de Jacques arriva, et qu'il voulut servir ses fraises:

--Que me donnes-tu l? s'cria Camille. De la bouillie rouge? Qu'est-ce
que c'est? Avec quoi l'as-tu faite?

--Ce n'est pas de la bouillie rouge, dit Jacques un peu confus; ce sont
des fraises  la crme. C'est trs bon, je t'assure, Camille; gotes-en,
tu verras.

--Des fraises? dit Madeleine, o sont les fraises? Je ne les vois pas.
C'est dgotant ce que tu nous donnes.

--Mais oui, c'est dgotant, s'crirent tous les autres.

--Je croyais que ce serait meilleur cras, dit le pauvre petit Jacques,
les yeux pleins de larmes. Mais, si vous voulez, j'irai vite cueillir
d'autres fraises et chercher de la crme  la ferme.

--Non, mon petit Jacques, dit Elisabeth, touche de sa douleur; ta crme
doit tre trs bonne. Veux-tu m'en servir? Je la mangerai avec grand
plaisir.

Jacques embrassa Elisabeth; sa figure reprit un air joyeux, et il en
servit plein une assiette.

Les autres enfants, attendris comme Elisabeth par la bont et la bonne
volont de Jacques, lui en demandrent tous, et tous, aprs avoir got,
dclarrent que c'tait excellent. Le petit Jacques, qui avait examin
avec inquitude leurs visages pendant qu'ils gotaient  sa crme,
redevint radieux quand il vit le succs de son invention.

Le djeuner fini, ils se mirent  laver la vaisselle dans un grand
baquet qui avait t oubli la veille et que la gouttire avait rempli
dans la nuit.

Ce ne fut pas le moins amusant de l'affaire, et la vaisselle n'tait
pas encore finie quand l'heure de l'tude sonna, et que les parents
rappelrent leurs enfants pour se mettre au travail. Ils demandrent un
quart d'heure de grce pour achever de tout essuyer et ranger. On le
leur accorda. Avant que le quart d'heure ft coul, tout tait rapport
 la cuisine, mis en place, les enfants taient au travail, et Auguste
avait fait ses adieux pour retourner chez lui.

Avant de s'en aller, Auguste m'appela, et, me voyant approcher, il
courut  moi, me caressa et me remercia, par ses paroles et par ses
gestes, du service que je lui avais rendu. Je vis ce sentiment de
reconnaissance avec plaisir. Il me confirma dans la pense qu'Auguste
tait bien meilleur que je ne l'avais jug d'abord; qu'il n'avait ni
rancune ni mchancet, et que s'il tait poltron et un peu bte, ce
n'tait pas sa faute.

J'eus occasion, peu de jours aprs, de lui rendre un nouveau service.



XXVI

LE BATEAU

_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un
djeuner comme celui de la semaine dernire: c'tait si amusant!

_Louis_:--Et comme nous avons bien djeun!

_Camille_:--Ce qui m'a sembl le meilleur, c'tait la salade de pommes
de terre et la vinaigrette de veau.

_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te dfend
habituellement de manger des choses vinaigres.

_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement
semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.

_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?

_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons cong jusqu'au
dner.

_Henri_:--Si nous pchions une friture dans le grand tang?

_Camille_:--Bonne ide! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour
maigre.

_Madeleine_:--Comment pcherons-nous? Avons-nous des lignes?

_Pierre_:--Nous avons assez d'hameons; ce qui nous manque ce sont des
btons pour attacher nos lignes.

_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au
village?

_Pierre_:--On n'en vend pas l; il faudrait aller  la ville.

_Camille_:--Voil Auguste qui arrive; il a peut-tre des lignes chez
lui; on les enverrait chercher avec le poney.

_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.

_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.

_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est  une demi-lieue.

_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec
Cadichon, mes amis?

_Pierre_:--Des lignes pour pcher. En as-tu Auguste?

_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si
loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mmes autant que nous en
voudrons.

_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas song?

_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?
J'ai le mien dans ma poche.

_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apport de Londres.

_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donn Madeleine.

_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.

_Louis_:--Et moi aussi.

_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros
brins de bois, vous enlverez l'corce et les petites branches.

--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,
Elisabeth.

--Faites prparer ce qui est ncessaire pour la pche, rpondit Pierre:
le pain, les vers, les hameons.

Et tous se dispersrent, allant chacun  son affaire.

Je me dirigeai donc doucement vers l'tang, et j'attendis plus d'une
demi-heure l'arrive des enfants. Je les vis enfin accourir tenant
chacun sa gaule, et apportant les hameons et autres objets dont ils
pouvaient avoir besoin.

_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les
poissons au-dessus.

_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les
poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.

_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des
miettes de pain.

_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils
n'auront plus faim.

_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de prparer les
hameons pendant que je jetterai du pain.

Elisabeth prit le pain;  la premire miette qu'elle jeta, une
demi-douzaine de poissons s'lancrent dessus. Elisabeth en jeta encore.
Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetrent
tant, que les poissons rassasis, ne voulurent plus y toucher.

--Je crains que nous n'en ayons trop jet, dit Elisabeth tout bas 
Louis et  Jacques.

_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou
demain.

_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre  l'hameon; ils
n'ont plus faim.

_Jacques_:--Ae! ae! les cousins et les cousines ne seront pas
contents.

_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occups  leurs hameons;
peut-tre les poissons mordront-ils tout de mme.

--Voil les hameons prts, dit Pierre apportant les lignes; prenons
chacun notre ligne, et lanons-la dans l'eau.

Chacun prit sa ligne et la lana comme disait Pierre. Ils attendirent
quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne
mordait pas.

_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.

_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voil plusieurs
miettes de pain qui n'ont pas t manges.

_Camille_:--Allez au bout de l'tang, prs du bateau.

_Pierre_:--C'est bien profond par l.

_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?

_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait  y tomber.

_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas
assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.

_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de mme que les petits y
aillent.

_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous
resterons trs loin de l'eau.

_Pierre_:--Non, non, restez o vous tes; nous reviendrons bientt vous
joindre, car je ne pense pas que nous trouvions l-bas plus de poisson
que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre
faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez
jet dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire  Henri,  Auguste, 
Camille et  Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre
tourderie.

Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de
lui dire Pierre. Ils se rsignrent  rester  la place o ils taient,
attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,
et n'en prenant aucun.

J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'tang. Ils jetrent
leurs lignes; pas plus de succs l-bas; ils eurent beau changer de
place, traner les hameons: les poissons ne paraissaient pas.

--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente ide; au lieu de nous
ennuyer  attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,
faisons une pche en grand: prenons-en quinze ou vingt  la fois.

_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque
nous ne pouvons en prendre un seul?

_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle pervier.

_Henri_:--Mais c'est trs difficile; papa dit qu'il faut savoir le
lancer.

_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lanc dix fois, vingt
fois l'pervier. C'est trs facile.

_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?

_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lanais pas dans
l'eau.

_Henri_:--Comment? o et sur quoi le lanais-tu?

_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre 
bien jeter.

_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la mme chose; je suis sr que tu
le lancerais trs mal sur l'eau.

_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours
chercher l'pervier qui sche au soleil dans la cour.

_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa
nous gronderait.

_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous
on pche toujours  l'pervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas
longtemps.

Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mcontents et
inquiets. Il ne tarda pas  revenir, tranant aprs lui le filet.

--Voil, dit-il, en l'talant par terre. A prsent, gare les poissons!

Il lana l'pervier assez adroitement; il tira avec prcaution et
lenteur.

--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.

--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas
faire rompre le filet et pour ne laisser chapper aucun poisson.

Il continua  tirer, et, quand tout fut amen, le filet tait vide: pas
un poisson ne s'tait laiss prendre.

--Oh! dit-il, une premire fois ne compte pas. Il ne faut pas se
dcourager. Recommenons.

Il recommena, mais il ne russit pas mieux la seconde fois que la
premire.

--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop prs du bord; il n'y a pas
assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est trs long, je
serai assez loign du bord pour pouvoir bien dvelopper mon pervier.

--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton pervier,
tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la
culbute dans l'eau.

--Mais tu es comme un bb de deux ans, Pierre, rpliqua Auguste; moi,
j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.

Et il s'lana dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste
eut peur quoiqu'il ft semblant de rire, et je vis qu'il allait faire
quelque maladresse. Il dploya et tendit mal son filet, gn comme
il l'tait par le mouvement du bateau; ses mains n'taient pas trs
rassures, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta
toutefois, et il lana l'pervier. Mais le mouvement fut arrt par la
crainte de tomber  l'eau; l'pervier s'accrocha  son paule gauche,
et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'tang, la tte la
premire. Pierre et Henri poussrent un cri de terreur qui rpondit
au cri d'angoisse qu'avait pouss le malheureux Auguste en se sentant
tomber. Il se trouvait envelopp dans le filet, qui gnait ses
mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau
et prs du bord. Plus il se dbattait, plus il resserrait le filet
autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit  petit. Quelques
instants encore et il tait perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui
prter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils
pussent amener du monde, Auguste devait prir infailliblement.

Je ne fus pas longtemps  prendre mon parti; me jetant rsolument 
l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il tait dj  une
grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui
l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant aprs moi; je
regrimpai la pente, fort escarpe, tirant toujours Auguste, au risque de
lui occasionner quelques bosses en le tranant sur des pierres et des
racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, o il resta sans mouvement.

Pierre et Henri, ples et tremblants, accoururent prs de lui, le
dbarrassrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant
accourir Camille et Madeleine, ils leur demandrent d'aller chercher du
secours.

Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi
en courant, et aidrent Pierre et Henri  essuyer son visage et ses
cheveux imprgns d'eau. Les domestiques de la maison ne tardrent pas
 venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restrent
seuls avec moi.

--Excellent Cadichon! s'cria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauv
la vie  Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jet 
l'eau?

_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plong pour rattraper
Auguste!

_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tir sur l'herbe!

_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouill!

_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois
comme l'eau lui coule de partout.

--Ah bah! qu'est-ce que a fait que je sois un peu mouill? dit Jacques
passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que
Cadichon.

_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu
ferais mieux de l'emmener  l'curie, o nous le bouchonnerons bien avec
de la paille et o nous lui donnerons de l'avoine pour le rchauffer et
lui rendre des forces.

_Jacques_:--Ceci est trs vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.

_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu
bouchonneras Cadichon?

_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignes de paille jusqu'
ce que le cheval ou l'ne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,
parce que la poigne de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un
_bouchon_ de paille.

Je suivais Jacques et Louis, qui marchrent vers l'curie en me faisant
signe de les accompagner. Tous deux se mirent  me bouchonner avec une
telle vivacit, qu'ils furent bientt en nage. Ils ne cessrent pourtant
que lorsqu'ils m'eurent bien sch. Pendant ce temps, Henriette et
Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinire et ma queue.
J'tais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un apptit
extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me prsentrent.

--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne  sa cousine, Cadichon a
beaucoup d'avoine; il en a trop.

_Henriette_:--a ne fait rien, Jeanne; il a t trs bon; c'est pour le
rcompenser.

_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.

_Henriette_:--Pourquoi?

_Jeanne_:--Pour en donner  nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et
qui l'aiment tant.

_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de
Cadichon, ils te gronderont.

_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent
pas.

_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du
pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas
parler.

--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient
pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.

Et Jeanne s'assit prs de mon auget, me regardant manger.

--Pourquoi restes-tu l, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour
avoir des nouvelles d'Auguste.

--Non, rpondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de
manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la
prendre, sans la voler, pour la donner  mes lapins.

Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta prs
de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.

Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,
succomberait  la tentation de rgaler ses lapins  mes dpens. Elle
regardait de temps en temps dans l'auget.

Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus
avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il
ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si
contente!

J'aurais bien mang tout ce qui tait devant moi, mais la pauvre petite
me fit piti; elle ne touchait  rien, malgr l'envie qu'elle en avait.
Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y
laissant la moiti de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses
pieds, et, prenant l'avoine par poignes, la versa dans son tablier de
taffetas noir.

--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je
n'ai jamais vu un meilleur ne que toi.... C'est bien gentil de ne pas
tre gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es trs bon.... Les
lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes
de l'avoine.

Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en
courant. Je la vis arriver  la petite maisonnette des lapins, et je
l'entendis leur raconter combien j'tais bon, que je n'tais pas du tout
gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laiss
l'avoine  des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.

--Je reviendrai tantt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez t
bons comme Cadichon.

Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.

Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du
chteau, je vis avec plaisir qu'Auguste tait assis sur l'herbe avec
ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint  moi, et dit en me
caressant:

--Voil mon sauveur; sans lui, j'tais mort; j'ai perdu connaissance au
moment o Cadichon, ayant saisi le filet, commenait  me tirer  terre;
mais je l'ai trs bien vu se jeter  l'eau et plonger pour me sauver.
Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne
reviendrai ici sans dire bonjour  Cadichon.

--Ce que vous dites l est trs bien, Auguste, dit la grand'mre. Quand
on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que
pour un homme. Quant  moi je me souviendrai toujours des services que
nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis dcide  ne
jamais m'en sparer.

_Camille_:--Mais, grand'mre, il y a quelques mois, vous vouliez
l'envoyer au moulin. Il aurait t trs malheureux au moulin.

_La grand'mre_:--Aussi, chre enfant, ne l'y ai-je pas envoy. J'en
avais eu la pense un instant, il est vrai, aprs le tour qu'il avait
jou  Auguste, et  cause d'une foule de petites mchancets dont
toute la maison se plaignait. Mais j'tais dcide  le garder ici en
rcompense de ses anciens services. A prsent, non seulement il restera
avec nous, mais je veillerai  ce qu'il y soit heureux.

--Oh! merci, grand'mre, merci! s'cria Jacques, en sautant au cou de sa
grand'mre, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours
soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les
autres.

_La grand'mre_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les
autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.

_Jacques_:--Si fait, grand'mre, c'est juste, parce que je l'aime plus
que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a t mchant,
que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et mme
beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?

Je vins aussitt appuyer ma tte sur son paule. Tout le monde se mit 
rire, et Jacques continua:

--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que
Cadichon m'aime plus que vous?

--Oui, oui, oui, rpondirent-ils tous en riant.

_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours
aim plus que vous ne l'aimez?

--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.

_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mre, que, puisque c'est moi qui vous
ai amen Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste
que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.

_La grand'mre_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais
quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.

_Jacques_, avec vivacit:--Mais j'y serai toujours, grand'mre.

_La grand'mre_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,
puisque ton papa et ta maman t'emmnent quand ils s'en vont.

Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuy sur mon dos,
et la tte appuye sur sa main.

Tout  coup son visage s'claircit.

--Grand'mre, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?

_La grand'mre_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,
mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi  Paris.

_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera  moi, et, quand papa aura un
chteau, nous y ferons venir Cadichon.

_La grand'mre_:--Je te le donne  cette condition, mon enfant; en
attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que
moi. N'oublie pas alors que Cadichon est  toi, et que je te laisse le
soin de le faire vivre heureux.



CONCLUSION

Depuis ce jour, mon petit matre Jacques sembla m'aimer plus encore.
Moi, de mon ct, je fis mon possible pour me rendre utile et agrable,
non seulement  lui, mais  toutes les personnes de la maison. Je n'eus
pas  me repentir des efforts que j'avais faits pour me corriger, car
tout le monde s'attacha  moi de plus en plus. Je continuai  veiller
sur les enfants,  les prserver de plusieurs accidents,  les protger
contre les hommes et les animaux mchants.

Auguste venait souvent  la maison; jamais il n'oubliait de me faire
sa visite, comme il l'avait promis, et chaque fois il m'apportait une
petite friandise: tantt une pomme, une poire, tantt du pain et du
sel que j'aimais particulirement, ou bien une poigne de laitues ou
quelques carottes; jamais enfin il n'oubliait de me donner ce qu'il
savait tre de mon got. Ce qui prouve combien je m'tais tromp sur la
bont de son coeur, que je jugeais mchant parce que le pauvre garon
avait t quelquefois sot et vaniteux.

Ce qui me donna la pense d'crire mes Mmoires, ce fut une suite de
conversations entre Henri et ses cousins. Henri soutenait toujours que
je ne comprenais pas ce que je faisais, ni pourquoi je le faisais. Ses
cousines, et Jacques surtout, prenaient le parti de mon intelligence et
de ma volont de bien faire. Je profitai d'un hiver fort rude, qui ne
me permettait gure de rester dehors, pour composer et crire quelques
vnements importants de ma vie. Ils vous amuseront peut-tre, mes
jeunes amis, et, en tout cas, ils vous feront comprendre que, si vous
voulez tre bien servis, il faut bien traiter vos serviteurs; que
ceux que vous croyez les plus btes ne le sont pas autant qu'ils le
paraissent; qu'un ne a, tout comme les autres, un coeur pour aimer ses
matres, tre heureux ou malheureux, tre un ami ou un ennemi, tout
pauvre ne qu'il est. Je vis heureux, je suis aim de tout le monde,
soign comme un ami par mon petit matre Jacques; je commence  devenir
vieux, mais les nes vivent longtemps, et, tant que je pourrai marcher
et me soutenir, je mettrai mes forces et mon intelligence au service de
mes matres.





End of Project Gutenberg's Les Mmoires d'un ne., by Comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MMOIRES D'UN NE. ***

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