Project Gutenberg's L'auberge de l'ange gardien, by Comtesse de Sgur

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Title: L'auberge de l'ange gardien

Author: Comtesse de Sgur

Release Date: July 20, 2004 [EBook #12969]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN ***




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COMTESSE DE SGUR

L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN.



A mes petits-fils, LOUIS ET GASTON DE MALARET.

Chers enfants, vous tes de bons petits frres, et je suis bien sre
que, si vous vous trouviez dans la triste position de Jacques et de
Paul, toi, mon bon petit Louis, tu ferais comme l'excellent petit
Jacques; et toi, mon gentil petit Gaston, tu aimerais ton frre comme
Paul aimait le sien. Mais j'espre que le bon Dieu vous fera la grce
de ne jamais passer par de pareilles preuves, et que la lecture de ce
livre ne rveillera jamais en vous de pnibles souvenirs.

Comtesse de Sgur, ne Rostopchine.




I

A la garde de dieu.

Il faisait froid, il faisait sombre; la pluie tombait fine et serre;
deux enfants dormaient au bord d'une grande route, sous un vieux chne
touffu: un petit garon de trois ans tait tendu sur un amas de
feuilles; un autre petit garon, de six ans, couch  ses pieds, les
lui rchauffant de son corps; le petit avait des vtements de laine,
communs, mais chauds; ses paules et sa poitrine taient couvertes de la
veste du garon de six ans, qui grelottait en dormant; de temps en temps
un frisson faisait trembler son corps: il n'avait pour tout vtement
qu'une chemise et un pantalon  moiti uss; sa figure exprimait la
souffrance, des larmes  demi sches se voyaient encore sur ses petites
joues amaigries. Et pourtant il dormait d'un sommeil profond; sa petite
main tenait une mdaille suspendue  son cou par un cordon noir; l'autre
main tenait celle du plus jeune enfant; il s'tait sans doute endormi en
la lui rchauffant. Les deux enfants se ressemblaient, ils devaient tre
frres; mais le petit avait les lvres souriantes, les joues rebondies;
il n'avait d souffrir ni du froid ni de la faim comme son frre an.

Les pauvres enfants dormaient encore quand, au lever du jour, un homme
passa sur la route, accompagn d'un beau chien, de l'espce des chiens
du mont Saint-Bernard. L'homme avait toute l'apparence d'un militaire;
il marchait en sifflant, ne regardant ni  droite ni  gauche; le chien
suivait pas  pas. En s'approchant des enfants qui dormaient sous le
chne, au bord du chemin, le chien leva le nez, dressa les oreilles,
quitta son matre: et s'lana vers l'arbre, sans aboyer. Il regarda les
enfants, les flaira, leur lcha les mains et poussa un lger hurlement
comme pour appeler son matre sans veiller les dormeurs. L'homme
s'arrta, se retourna et appela son chien: Capitaine! ici, Capitaine!

Capitaine resta immobile; il poussa un second hurlement plus prolong et
plus fort.

Le voyageur, devinant qu'il fallait porter secours  quelqu'un,
s'approcha de son chien et vit avec surprise ces deux enfants
abandonns. Leur immobilit lui fit craindre qu'ils ne fussent morts;
mais, en se baissant vers eux, il vit qu'ils respiraient; il toucha les
mains et les joues du petit: elles n'taient pas trs froides; celles
du plus grand taient compltement glaces; quelques gouttes de pluie
avaient pntr  travers les feuilles de l'arbre et tombaient sur ses
paules couvertes seulement de sa chemise.

Pauvres enfants! dit l'homme  mi-voix, ils vont prir de froid et de
faim, car je ne vois rien prs d'eux, ni paquets ni provisions. Comment
a-t-on laiss de pauvres petits tres si jeunes, seuls, sur une grande
route? Que faire? Les laisser ici, c'est vouloir leur mort. Les emmener?
J'ai loin  aller et je suis  pied; ils ne pourraient me suivre.

Pendant que l'homme rflchissait, le chien s'impatientait: il
commenait  aboyer; ce bruit rveilla le frre an; il ouvrit les
yeux, regarda le voyageur d'un air tonn et suppliant, puis le chien,
qu'il caressa, en lui Disant:

Oh! tais-toi, tais-toi, je t'en prie; ne fais pas de bruit, n'veille
pas le pauvre Paul qui dort et qui ne souffre pas. Je l'ai bien couvert,
tu vois; il a bien chaud.

--Et toi, mon pauvre petit, dit l'homme, tu as bien Froid!

L'ENFANT.--Moi, a ne fait rien; je suis grand, je suis fort; mais lui,
il est petit; il pleure quand il a froid, quand il a faim.

L'HOMME.--Pourquoi tes-vous ici tous les deux?

L'ENFANT.--Parce que maman est morte et que papa a t pris par les
gendarmes, et nous n'avons plus de maison et nous sommes tout seuls.

L'HOMME.--Pourquoi les gendarmes ont-ils emmen ton papa?

L'ENFANT.--Je ne sais pas; peut-tre pour lui donner du pain; il n'en
avait plus.

L'HOMME.--Qui vous donne  manger?

L'ENFANT.--Ceux qui veulent bien.

L'HOMME.--Vous en donne-t-on assez?

L'ENFANT.--Quelquefois, pas toujours; mais Paul en a toujours assez.

L'HOMME.--Et toi, tu ne manges donc pas tous les Jours?

L'ENFANT.--Oh! moi, a ne fait rien, puisque je suis Grand.

L'homme tait bon; il se sentit trs mu de ce dvouement fraternel et
se dcida  emmener les enfants avec lui jusqu'au village voisin.

Je trouverai, se dit-il, quelque bonne me qui les prendra  sa charge,
et quand je reviendrai, nous verrons ce qu'on pourra en faire; le pre
sera peut-tre de retour.

L'HOMME.--Comment t'appelles-tu, mon pauvre petit?

L'ENFANT.--Je m'appelle Jacques; et mon frre, c'est Paul.

L'HOMME.--Eh bien, mon petit Jacques, veux-tu que je t'emmne? J'aurai
soin de toi.

JACQUES.--Et Paul?

L'HOMME.--Paul aussi; je ne voudrais pas le sparer d'un si bon frre.
Rveille-le et partons.

JACQUES.--Mais Paul est fatigu; il ne pourra pas marcher aussi vite que
vous.

L'HOMME.--Je le mettrai sur le dos de Capitaine; tu vas voir.

Le voyageur souleva doucement le petit Paul toujours endormi, le plaa 
cheval sur le dos du chien en appuyant sa tte sur le cou de Capitaine.
Ensuite il ta sa blouse, qui couvrait sa veste militaire, en enveloppa
le petit comme d'une couverture, et, pour l'empcher de tomber, noua les
manches sous le ventre du chien.

Tiens, voil ta veste, dit-il  Jacques en la lui rendant; remets-la
sur tes pauvres paules glaces, et partons.

Jacques se leva, chancela et retomba  terre; de grosses larmes
roulrent de ses yeux; il se sentait faible et glac, et il comprit que
lui non plus ne pourrait pas marcher.

L'HOMME.--Qu'as-tu donc, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu?

JACQUES.--C'est que je ne peux plus marcher; je n'ai plus de forces.

L'HOMME.--Est-ce que tu te sens malade?

JACQUES.--Non, mais j'ai trop faim, je n'ai pas mang hier; je n'avais
plus qu'un morceau de pain pour Paul. L'homme sentit aussi ses yeux se
mouiller; il tira de son bissac un bon morceau de pain, du fromage et
une gourde de cidre, et prsenta  Jacques le pain et le fromage pendant
qu'il dbouchait la gourde.

Les yeux de Jacques brillrent: il allait porter le pain  sa bouche
quand un regard jet sur son frre l'arrta:

Et Paul? dit-il, il n'a rien pour djeuner; je vais garder cela pour
lui.

--J'en ai encore pour Paul, mon petit; mange, pauvre enfant, mange sans
crainte.

Jacques ne se le fit pas dire deux fois; il mangea et but avec dlices
en rptant dix fois:

Merci, mon bon Monsieur, merci... Vous tes trs bon. Je prierai la
sainte Vierge de vous faire trs heureux. Quand il fut rassasi,
il sentit revenir ses forces et il dit qu'il tait prt  marcher.
Capitaine restait immobile prs de Jacques: la chaleur de son corps
rchauffait le petit Paul, qui dormait plus profondment que jamais.

L'homme prit la main de Jacques, et ils se mirent en route suivis de
Capitaine, qui marchait posment sans se permettre le moindre bond, ni
aucun changement dans son pas rgulier, de peur d'veiller l'enfant.
L'homme questionnait Jacques tout en marchant; il apprit de lui que sa
mre tait morte aprs avoir t longtemps malade, qu'on avait vendu
tous leurs beaux habits et leurs jolis meubles; qu' la fin ils ne
mangeaient plus que du pain; que leur papa tait toujours triste et
cherchait de l'ouvrage.

Un jour, dit-il, les gendarmes sont venus chercher papa; il ne voulait
pas aller avec eux; il disait toujours en nous embrassant: Mes pauvres
enfants! mes pauvres enfants! Les gendarmes disaient: Il faut venir
tout de mme, mon garon; nous avons des ordres. Puis un gendarme m'a
donn un morceau de pain et m'a dit: Reste l avec ton frre, petit; je
reviendrai vous prendre. J'ai donn du pain  Paul et j'ai attendu un
bout de temps; mais personne n'est venu; alors j'ai pris Paul par la
main et nous avons march longtemps. J'ai vu une maison o on mangeait,
j'ai demand de la soupe pour Paul; on nous a fait asseoir  table, et
on a donn une grande assiette de soup  Paul, et  moi aussi; puis on
nous a fait coucher sur de la paille. Quand nous avons t veills, on
nous a mis du pain dans nos poches, et on m'a dit: Va, mon petit,  la
garde de Dieu. Je suis parti avec Paul, et nous avons march comme cela
pendant bien des jours. Hier la pluie est venue: je n'ai pas trouv de
maison: j'ai donn  Paul le pain que j'avais gard. Je lui ai ramass
des feuilles sous le chne; il pleurait parce qu'il avait froid; alors
j'ai pens que maman m'avait dit: Prie la sainte Vierge, elle ne
t'abandonnera pas. J'ai pri la sainte Vierge; elle m'a donn l'ide
d'ter ma veste pour couvrir les paules de Paul, puis de me coucher
sur ses jambes pour les rchauffer. Et tout de suite il s'est endormi.
J'tais bien content; je n'osais pas bouger pour ne pas l'veiller et
j'ai remerci la bonne sainte Vierge; je lui ai demand de me donner 
djeuner demain parce que j'avais trs faim et je n'avais plus rien pour
Paul; j'ai pleur, et puis je me suis endormi aussi; et la sainte Vierge
vous a amen sous le chne. Elle est trs bonne, la sainte Vierge, Maman
me l'avait dit bien souvent: Quand vous aurez besoin de quelque chose,
demandez-le  la sainte Vierge; vous verrez comme elle vous coutera.

L'homme ne rpondit pas; il serra la main du petit Jacques plus
fortement dans la sienne, et ils continurent  marcher en silence. Au
bout de quelque temps, l'homme s'aperut que la marche de Jacques se
ralentissait.

Tu es fatigu, mon enfant? lui dit-il avec bont.

--Oh! je peux encore aller. Je me reposerai au village.

L'homme enleva Jacques et le mit sur ses paules.

Nous irons plus vite ainsi, dit-il.

JACQUES.--Mais je suis lourd; vous allez vous fatiguer, mon bon
Monsieur.

L'HOMME.--Non, mon petit, ne te tourmente pas. J'ai port plus lourd que
toi, quand j'tais soldat et en Campagne.

JACQUES.--Vous avez t soldat; mais pas gendarme?

L'HOMME, souriant.--Non, pas gendarme; je rentre au pays, aprs avoir
fait mon temps.

JACQUES.--Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.--Je m'appelle Moutier.

JACQUES.--Je n'oublierai jamais votre nom, monsieur Moutier.

MOUTIER.--Je n'oublierai pas non plus le tien, mon petit Jacques; tu es
un brave enfant, un bon frre. Depuis que Jacques tait sur les paules
de Moutier, celui-ci marchait beaucoup plus vite. Ils ne tardrent pas 
arriver dans un village  l'entre duquel il aperut une bonne auberge.
Moutier s'arrta  la porte.

Y a-t-il un logement pour moi, pour ces mioches et pour mon chien?
demanda-t-il.

--Je loge les hommes, mais pas les btes, rpondit l'aubergiste.

--Alors vous n'aurez ni l'homme ni sa suite, dit Moutier en continuant sa
route.

L'aubergiste le regarda s'loigner avec dpit; il pensa qu'il avait
eu tort de renvoyer un homme qui semblait tenir  son chien et  ses
enfants, et qui aurait peut-tre bien pay.

Monsieur! H! monsieur le voyageur! cria-t-il en courant aprs lui.

--Que me voulez-vous? dit Moutier en se retournant.

L'AUBERGISTE.--J'ai du logement, Monsieur, j'ai tout ce qu'il vous faut.

MOUTIER.--Gardez-le pour vous, mon bonhomme; le premier mot, c'est tout
pour moi.

L'AUBERGISTE.--Vous ne trouverez pas une meilleure auberge dans tout le
village, Monsieur.

MOUTIER.--Tant mieux pour ceux que vous logerez. L'AUBERGISTE.--Vous
n'allez pas me faire l'affront de me refuser le logement que je vous
offre.

MOUTIER.--Vous m'avez bien fait l'affront de me refuser celui que je
vous demandais.

L'AUBERGISTE.--Mon Dieu, c'est que je ne vous avais pas regard; j'ai
parl trop vite.

MOUTIER.--Et moi aussi je ne vous avais pas regard; maintenant que
je vous vois, je vous remercie d'avoir parl trop vite, et je vais
ailleurs.

Moutier, lui tournant le dos, se dirigea vers une autre auberge de
modeste apparence qui se trouvait  l'extrmit du village, laissant le
premier aubergiste ple de colre et fort contrari d'avoir manqu une
occasion de gagner de l'argent.


II

L'ange-gardien.

Y a-t-il du logement pour moi, pour deux mioches et pour mon chien?
recommena Moutier  la porte de L'auberge.

--Entrez, Monsieur, il y a de quoi loger tout le monde, rpondit une voix
enjoue.

Et une femme  la mine frache et souriante parut sur le seuil de la
porte.

Entrez, Monsieur, que je vous dbarrasse de votre cavalier, dit la
femme en riant et en enlevant doucement le petit Jacques de dessus les
paules du voyageur. Et ce pauvre petit qui dort tranquillement sur le
dos du chien! Un joli enfant et un brave animal! il ne bouge pas plus
qu'un chien de plomb, de peur d'veiller l'enfant. Pourtant le bruit
rveilla enfin le petit Paul; il ouvrit de grands yeux, regarda autour
de lui d'un air tonn, et, n'apercevant pas son frre, il fit une moue
comme pour pleurer et appela d'une voix tremblante:

Jacques! veux Jacques!

JACQUES.--Je suis ici; me voil, mon Paul. Nous sommes trs heureux!
Vois-tu ce bon monsieur? Il nous a amens ici; tu vas avoir de la soupe.
N'est-ce pas, monsieur Moutier, que vous voudrez bien donner de la soupe
 Paul?

MOUTIER.--Certainement, mon garon; de la soupe et tout ce que tu
voudras.

La matresse d'auberge regardait et coutait d'un air tonn.

MOUTIER.--Vous n'y comprenez rien, ma bonne dame, n'est-il pas vrai?
C'est toute une histoire que je vous raconterai. J'ai trouv ces deux
pauvres petits perdus dans un bois, et je les ai amens. Ce petit-l,
ajouta-t-il en passant affectueusement la main sur la tte de Jacques,
ce petit-l est un bon et brave enfant; je vous raconterai cela. Mais
donnez-nous vite de la soupe pour les petits, qui ont l'estomac creux,
quelque fricot pour tous, et je me charge du chien; un vieil ami,
n'est-ce pas, Capitaine? Capitaine rpondit en remuant la queue et en
lchant la main de son matre. Moutier avait dbarrass Paul de la
blouse qui l'enveloppait et il l'avait pos  terre. Paul regardait tout
et tout le monde; il riait  Jacques, souriait  Moutier et embrassait
Capitaine. L'htesse, qui avait de la soupe au feu, apprtait le
djeuner; tout fut bientt prt; elle assit les enfants sur des chaises,
plaa devant chacun d'eux une bonne assiette de soupe, un morceau de
pain, posa sur la table du fromage, du beurre frais, des radis, de la
salade.

C'est pour attendre le fricot, Monsieur; le fromage est bon, le beurre
n'est pas mauvais, les radis sont tout frais tirs de terre, et la
salade est bien retourne.

Moutier se mit  table; Jacques et Paul, qui mouraient de faim, se
jetrent sur la soupe; Jacques eut soin d'en faire manger  Paul
quelques cuilleres avant que d'y goter lui-mme. Paul mangea tout seul
ensuite, et le bon petit Jacques put satisfaire son apptit. Aprs la
soupe il mangea et donna  Paul du pain et du beurre; ils burent du
cidre; puis vint un haricot de mouton aux pommes de terre. La bonne et
jolie figure de Jacques tait radieuse; Paul riait, baisait les mains de
Jacques toutes les fois qu'il pouvait les attraper. Jacques avait de son
frre les soins les plus touchants; jamais il ne l'oubliait; lui-mme ne
passait qu'en second. Moutier ne les quittait pas des yeux. Lui aussi
riait et se trouvait heureux. --Pauvres petits! pensait-il, que
seraient-ils devenus si Capitaine ne les avait pas dnichs? Ce petit
Jacques a, bon coeur! quelle tendresse pour son frre! quels soins il
lui donne! Que faire, mon Dieu! que faire de ces Enfants?

L'htesse aussi examinait avec attention les soins de Jacques pour son
frre et la belle et honnte physionomie de Moutier. Elle attendait
avec impatience l'explication que lui avait promise ce dernier, et lui
servait les meilleurs morceaux, son meilleur cidre et sa plus vieille
eau-de-vie. Moutier mangeait encore; les enfants avaient fini; ils
s'taient renverss contre le dossier de leurs chaises et commenaient 
biller.

Allez jouer, mioches, leur dit Moutier.

-O faut-il aller, monsieur Moutier? demanda Jacques en sautant en bas
de sa chaise et en aidant Paul  descendre de la sienne.

MOUTIER.--Ma foi, je n'en sais rien. Dites donc, ma bonne htesse, o
allez-vous caser les petits pour qu'ils s'amusent sans rien dranger?

-Par ici, au jardin, mes enfants, dit l'htesse en ouvrant une porte de
derrire. Voici au bout de l'alle un baquet plein d'eau et un pot 
ct, vous pourrez vous amuser  arroser les lgumes et les fleurs.

JACQUES.--Puis-je me servir de l'eau qui est dans le baquet pour laver
Paul et me laver aussi, Madame?

L'HTESSE.--Certainement, mon petit garon; mais prends garde de te
mouiller les jambes.

Jacques et Paul disparurent dans le jardin; on les entendait rire et
jacasser. Moutier mangeait lentement et rflchissait. L'htesse avait
pris une chaise et s'tait place en face de lui, attendant qu'il et
fini pour enlever le couvert. Quand Moutier eut aval sa dernire goutte
de caf et d'eau-de-vie, il leva les yeux, vit l'htesse, sourit, et,
s'accoudant sur la table:

Vous attendez l'histoire que je vous ai promise, dit-il; la voici: elle
n'est pas longue, et vous m'aiderez peut-tre  la finir.

Il lui fit le rcit de sa rencontre avec les enfants; sa voix tremblait
d'motion en redisant les paroles de Jacques et en racontant les soins
qu'il avait eus de son petit frre, son dvouement, sa tendresse pour
lui, le courage qu'il avait dploy dans leur abandon et sa touchante
confiance en la sainte Vierge.

Et  prsent que vous en savez aussi long que moi, ma bonne dame,
aidez-moi  sortir d'embarras. Que puis-je faire de ces enfants? Les
abandonner? Je n'en ai pas le courage; ce serait rejeter une charge que
je puis porter, au total, et refuser le prsent que me fait le bon Dieu.
Mais j'a une longue route  faire: je quitte mon rgiment et je rentre
au pays. C'est que je n'y suis pas encore; j'ai  faire quatre tapes
de sept  huit lieues. Et comment traner ces enfants si jeunes, par la
pluie, la boue, le vent? Et puis, je suis garon; je ne suis pas chez
moi; personne pour les garder. Mon frre est aubergiste, comme vous, et
n'a que faire de moi; mon pre et ma pre sont depuis longtemps prs du
bon Dieu, mes soeurs sont maries et elles ont assez des leurs, sans y
ajouter des pauvres petits sans pre ni mre, et sans argent. Voyons,
ma bonne htesse, vous m'avez l'air d'une brave femme... Dites,... que
feriez-vous  ma place?

L'HTESSE.--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Parole d'honneur, je
n'en sais rien.

MOUTIER.--Mais ce n'est pas un conseil, cela. a ne dcide rien.

L'HTESSE.--Que voulez-vous que je vous dise?... D'abord, je ne les
laisserais certainement pas vaguer  L'aventure.

MOUTIER.--C'est bien ce que je me suis dit.

L'HTESSE.--Je ne les donnerais pas au premier venu.

MOUTIER.--C'est bien mon ide.

L'HTESSE.--Je ne les emmnerais pas  pied si loin.

MOUTIER.--C'est ce que je disais.

L'HTESSE.--Alors... je ne vois qu'un moyen... Mais vous ne voudrez pas.

MOUTIER.--Peut-tre que si. Dites toujours.

L'HTESSE.--C'est de me les laisser.

Moutier regarda l'htesse avec une surprise qui lui fit baisser les yeux
et qui la fit rougir comme si elle avait dit une sottise.

Je savais bien, dit-elle avec embarras, que vous ne voudriez pas. Vous
ne me connaissez pas. Vous vous dites que je ne suis peut-tre pas la
bonne femme que je parais; que je rendrais les enfants malheureux; que
vous les auriez sur la conscience et que sais-je encore?

--Non, ma bonne htesse, je ne dirais ni ne penserais rien de tout cela.
Seulement,... seulement,... je ne sais comment dire,... je vous suis
oblig, reconnaissant, mais, vrai, je ne vous connais pas beaucoup...
et..., et...

--L'HTESSE.--Vous pouvez bien dire que vous ne me connaissez pas du
tout; mais vous n'en pourrez pas dire autant si vous voulez aller
prendre des informations sur la femme BLIDOT, aubergiste de
l'ANGE-GARDIEN. Allez chez M. le cur, chez le boucher, le charron, le
marchal, le matre d'cole, le boulanger, l'picier, et bien d'autres
encore: ils vous diront tous que je ne suis pas une mchante femme. Je
suis veuve; j'ai vingt-six ans; je n'ai pas d'enfants, je suis seule
avec ma soeur qui a dix-sept ans; nous gagnons notre vie sans trop de
mal; nous ne manquons de rien; nous faisons mme de petites conomies
que nous plaons tous les ans; il me manque des enfants; en voil deux
tout trouvs. Je ne vous demande rien, moi, pour les garder; je n'en
fais pas une affaire. Seulement, je sais que je les aimerai, que je ne
les rendrai point malheureux et que vous aurez la conscience tranquille
 leur gard.

Moutier se leva, serra les mains  l'htesse dans les siennes et la
regarda avec une affectueuse reconnaissance.

Merci, dit-il d'un accent pntr. O demeure votre cur?

--Ici, en face; voici le jardin du presbytre; poussez la porte et vous y
tes.

Moutier prit son kpi et alla voir le cur pour lui parler de Mme Blidot
et lui demander un bon conseil. Il faut croire que les renseignements
ne furent pas mauvais, car Moutier revint un quart d'heure aprs, l'air
calme et Joyeux.

Vous aurez les petits, mon excellente htesse, dit-il en souriant.. Je
vous les laisserai... demain; vous voudrez bien me loger jusqu' demain,
pas vrai?

L'HTESSE.--Tant que vous voudrez, mon cher Monsieur; c'est juste: je
comprends que vous vouliez vous donner un peu de temps pour savoir
comment je suis et pour voir installer mes enfants,... car je puis bien
dire  prsent mes enfants, n'est-ce pas?

MOUTIER.--Ils restent un peu  moi aussi, sans reproche; et je ne dis
pas que je ne reviendrai pas les voir un jour ou l'autre.

L'HTESSE.--Quand vous voudrez; j'aurai toujours un lit pour vous
coucher et un bon dner pour vous refaire. Et  prsent je vais voir
 mes enfants; ne voil-t-il pas les soins maternels qui commencent?
D'abord il me faut les coucher pas loin de moi et de ma soeur. Et puis,
il leur faudra du linge, des vtements, des chaussures.

MOUTIER.--C'est pourtant vrai! Je n'y songeais pas. C'est moi qui suis
honteux de vous causer ces embarras et cette dpense; a, voyez-vous, ma
bonne htesse, inutile de m'en cacher: je n'ai pas de quoi payer tout
cela; j'ai tout juste mes frais de route et une pice de dix francs pour
l'imprvu; un cigare, un raccommodage de souliers, une petite charit en
passant,  plus pauvre que moi. Par exemple, je peux partager la pice,
et vous laisser cinq francs. J'arriverai tout de mme; je me passerai
bien de tabac et de souliers. Il y en a tant qui marchent nu-pieds!
on se les baigne en passant devant un ruisseau, et on n'en marche que
mieux.

L'HTESSE.--Gardez votre pice, mon bon Monsieur; je n'en suis pas
 cinq francs prs. Gardez-la; votre bonne intention suffit, et les
enfants ne manqueront de Rien.

L'htesse se leva, fit en souriant un signe de tte amical  Moutier et
sortit.


III

Informations.

Mme Blidot appela sa soeur Elly, qui lavait la lessive, lui raconta
l'aventure qui venait d'arriver et la pria de venir l'aider  prparer,
pour les enfants, le cabinet prs de la chambre o elles couchaient
toutes deux.

C'est le bon Dieu qui nous envoie ces enfants, dit Elfy; la seule chose
qui manquait pour animer notre intrieur! Sont-ils gentils? Ont-ils
l'air de bons garons, d'enfants bien levs?

MADAME BLIDOT.--S'ils sont gentils, bons garons, bien levs? Je le
crois bien! Il n'y a qu' les voir! Jolis comme des Amours, polis comme
des demoiselles, tranquilles comme des curs. Va, ils ne seront pas
difficiles  lever; pas comme ceux du pre Penard, en face!

ELFY.--Bon! O sont-ils, que je jette un coup d'oeil dessus. On aime
toujours mieux voir par ses yeux, tu sais bien. Sont-ils dans la salle?

MADAME BLIDOT.--Non, je les ai envoys au jardin. Elfy courut au jardin;
elle y trouva Jacques occup  arracher les mauvaises herbes d'une
planche de carottes; Paul ramassait soigneusement ces herbes et
cherchait  en faire de petits fagots.

Au bruit que fit Elfy, les enfants tournrent la tte et montrrent
leurs jolis visages doux et riants. Jacques, voyant qu'Elfy les
regardait sans mot dire, se releva et la regarda aussi d'un air inquiet.

JACQUES.--Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, Madame, ce que nous faisons,
Paul et moi? Vous n'tes pas fche contre nous? Ce n'est pas la faute
de Paul; c'est moi qui lui ai dit de s'amuser  botteler l'herbe que
j'arrache.

ELFY.--Pas de mal, pas de mal du tout, mon petit; je ne suis pas
fche; bien au contraire, je suis trs contente que tu dbarrasses le
jardin des mauvaises herbes qui touffent nos lgumes.

PAUL.--C'est donc  vous a?

ELFY.--Oui, c'est  moi.

PAUL.--Non, moi crois pas; c'est pas  vous; c'est  la dame de la
cuisine qui donne du bon fricot; moi veux pas qu'on lui prenne son
jardin.

ELFY.--Ha, ha, ha! est-il drle, ce petit! Et comment m'empcherais-tu
de prendre les lgumes du jardin?

PAUL.--Moi prendrais un gros bton, puis moi dirais  Jacques de m'aider
 chasser vous, et voil!

Elfy se prcipita sur Paul, le saisit, l'enleva, l'embrassa trois ou
quatre fois, et le remit  terre avant qu'il ft revenu de sa surprise
et avant que Jacques et eu le temps de faire un mouvement pour secourir
son frre.

Je suis la soeur de la dame au bon fricot, s'cria Elfy en riant, et je
demeure avec elle; c'est pour cela que son jardin est aussi le mien.

-Tant mieux! s'cria Jacques. Vous avez l'air aussi bon que la dame; je
voudrais bien que M. Moutier, qui est si bon, restt toujours ici.

-Il ne peut pas rester; mais il vous laissera chez nous, et nous vous
soignerons bien, et nous vous aimerons bien si vous tes sages et bons.

Jacques ne rpondit pas; il baissa la tte, devint trs rouge, et deux
larmes roulrent le long de ses pauvres petites joues.

ELFY.--Pourquoi pleures-tu, mon petit Jacques? Est-ce que tu es fch
de rester avec ma soeur et avec moi?

JACQUES.--Oh non! au contraire! Mais je suis fch que M. Moutier s'en
aille; il a t si bon pour Paul et pour moi.

ELFY.--Il reviendra, sois tranquille; et puis il ne va pas partir
aujourd'hui: tu vas le voir tout  l'heure. Le petit Jacques essuya
ses yeux du revers de sa main, reprit son air anim et son travail
interrompu par Elfy. Capitaine, qui faisait la visite de l'appartement,
trouvant la porte du jardin ouverte, entra et s'approcha de Paul, assis
au milieu de ses paquets d'herbes. Capitaine pitinait les herbes, les
drangeait; Paul cherchait vainement  le repousser, le chien tait plus
fort que l'enfant. Jacques, Jacques, s'cria Paul, fais va-t'en le
chien! il crase mes bottes de foin.

Jacques accourut au secours de Paul, au moment o Capitaine, le poussant
amicalement avec son museau, le faisait rouler par terre. Jacques
entoura de ses bras le cou du chien et le tira en arrire de toutes ses
forces, mais Capitaine ne recula pas.

Je t'en prie, mon bon chien, va-t'en. Je t'en prie, laisse mon pauvre
Paul jouer tranquillement; tu vois bien que tu le dranges, que tu es
plus fort que lui, qu'il ne peut pas t'empcher... ni moi non plus,
ajouta-t-il dcourag en cessant ses efforts pour faire partir le chien.

Capitaine se retourna vers Jacques, et, comme s'il et compris ses
paroles, il lui lcha les mains, donna un coup de langue sur le visage
de Paul, les regarda avec amiti et s'en alla lentement comme il tait
venu; il retourna prs de son matre. Moutier tait rest, aprs le
dpart de l'htesse, les coudes sur la table, l tte appuye sur ses
mains: il rflchissait.

Je crains, se disait-il, d'avoir t trop prompt, d'avoir trop
lgrement donn ces enfants  la bonne, htesse... Car. enfin, elle a
raison! je ne la connais gure!... et mme pas du tout... Le cur m'en
a dit du bien, c'est vrai; mais un bon cur (car il a l'air d'un brave
homme, d'un bon homme, d'un saint homme!), un bon cur, c'est toujours
trop bon; a dit du bien de tout le monde; a croirait pcher en
disant du mal,... et pourtant... il parlait avec une chaleur, un air
persuad!... il savait que ces deux pauvres petits orphelins seraient
 la merci de cette htesse, Mme Bli..., Blicot, Blindot... Je ne sais
plus son nom... j'y suis; Blidot! C'est a!... Blidot et sa soeur...
Pardi! je veux en avoir le coeur net et m'assurer de ce qu'elle est.
J'ai le temps d'ici au dner, et je vais aller de maison en maison pour
complter mes observations sur Mme Blidot. Ces pauvres petits, ils sont
si gentils! et Jacques est si bon! Ce serait une mchante action que de
les placer chez de mauvaises gens, faire leur malheur! Non, non, je ne
veux pas en avoir la conscience charge.

Et Moutier, laissant son petit sac de voyage sur la table, sortit aprs
avoir appel Capitaine. Il alla d'abord dans la maison  ct, chez le
boucher.

Faites excuse, Monsieur, dit-il en entrant; je viens pour une chose...
pour une affaire,... c'est--dire pas une affaire... mais pour quelque
chose: comme une affaire... qui n'en est pas une pour vous... ni pour
moi non plus,  vrai dire.

Le boucher regardait Moutier d'un air tonn, moiti souriant, moiti
inquiet.

Quoi donc? qu'est-ce donc? dit-il enfin.

MOUTIER.--Voil! C'est que je voudrais avoir votre avis sur Mme Blidot,
aubergiste ici  ct...

LE BOUCHER.--Pourquoi? Avis sur quoi?

MOUTIER.--Mais sur tout. J'ai besoin de savoir quelle femme c'est. Si
on peut lui confier des enfants  garder. Si c'est une brave femme, une
bonne femme, une femme  rendre des enfants heureux.

LE BOUCHER,--Quant  a, mon bon Monsieur, il n'y a pas de meilleure
femme au monde: toujours de bonne humeur, toujours riant, polie,
aimable, douce, travailleuse, charitable; tout le monde l'aime par ici,
chacun en pense du bien; elle ne manque pas  un office, elle rend
service  tous ceux qui en demandent. Elle et sa soeur, ce sont les
perles du pays. Demandez  M. le cur; il vous en dira long sur elles;
et tout bon, car il les connat depuis leur naissance et il n'a jamais
eu un reproche  leur faire.

MOUTIER.--a suffit. Grand merci, Monsieur, et pardon de l'indiscrtion.

LE BOUCHER.--Pas d'indiscrtion. C'est un plaisir pour moi que de rendre
un bon tmoignage  Mme Blidot. Moutier salua, sortit et alla  deux
portes plus loin, chez le boulanger.

Ce n'est pas du pain qu'il me faut, Monsieur, dit-il au boulanger qui
lui offrait un pain de deux livres; c'est un renseignement que je viens
chercher. Votre ide sur Mme Blidot, aubergiste ici prs, pour lui
confier des enfants  lever?

LE BOULANGER.--Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire
(car je vois  votre habit que vous tes militaire); vos enfants ne
sauraient tre en de meilleures mains; c'est une bonne femme, une brave
femme, et sa soeur la vaut bien; il n'y a pas de meilleures cratures 
dix lieues  la ronde.

MOUTIER.--Merci mille fois; c'est tout ce que je voulais savoir. Bien le
bonjour.

Et Moutier, satisfait des renseignements qu'on lui avait donns, allait
retourner chez Mme Blidot, quand l'ide lui vint d'entrer encore chez
l'aubergiste qui tenait la belle auberge  l'entre du village.

Encore celui-l, pensa-t-il, ce sera le dernier; et si cet homme ne
m'en dit pas de mal, je pourrai tre tranquille, car il me semble
mchant, et son tmoignage ne pourra pas me laisser de doute sur le
bonheur de mes mioches. L'aubergiste tait  sa porte; il vit venir
Moutier et le reconnut au premier coup d'oeil. D'abord, il frona ses
gros sourcils; puis, le voyant approcher, il pensa qu'il revenait lui
demander  dner et il prit son air le plus Gracieux.

Entrez, Monsieur; donnez-vous la peine d'entrer; je suis tout  votre
service.

Moutier toucha son kpi, entra et eut quelque peine  calmer Capitaine
qui tournait autour de l'aubergiste en le flairant, en grognant et en
laissant voir des dents aigus prtes  mordre et  dchirer.

Ah! ah! se dit Moutier, Capitaine n'y met pas beaucoup de douceur ni
de politesse: il y a quelque chose l-dessous; l'homme est mauvais, mon
chien a du flair. L'aubergiste, inquiet de l'attitude de Capitaine,
tournait, changeait de place et lui lanait des regards furieux,
auxquels Capitaine rpondait par un redoublement de grognements.

Moutier parvnt pourtant  le faire taire et  le faire coucher prs de
sa chaise; il fixa sur l'aubergiste des yeux perants et lui demanda
sans autre prambule s'il connaissait Mme Blidot.

Pour a non, rpondit l'aubergiste d'un air ddaigneux; je ne fais pas
socit avec des gens de cette espce.

--Elle est donc de la mauvaise espce?

--Une femme de rien; elle et sa soeur sont des pies-griches dont on ne
peut obtenir une parole; des sottes qui se croient au-dessus de
tous, qui ne vont jamais  la danse ni aux ftes des environs; des
orgueilleuses qui restent chez elles ou qui vont se promener sur la
route avec des airs de princesse. Il semblerait qu'on n'est pas digne
de les aborder, elles crveraient plutt que de vous adresser une bonne
parole ou un sourire. Des pronnelles qui gtent le mtier, qui vendent
cinq sous ce que je donne pour dix ou quinze. Aussi, en a-t-on pour son
argent: mauvais coucher, mauvais cidre, mauvaise nourriture. Je vous ai
bien vu entrer; vous n'y tes pas rest: vous avez bien fait; chez moi
vous trouverez de la diffrence. Je vais vous servir un dner soign:
vous n'en trouverez nulle part un pareil.

Il se retourna comme pour chercher quelqu'un et appela d'une voix
tonnante:

Torchonnet! O es-tu fourr, mauvais polisson, animal, Fainant?

--Voici, Monsieur, rpondit d'une voix touffe par la peur un pauvre
petit tre, maigre, ple, demi-vtu de haillons, qui sortit de derrire
une porte et qui, se redressant promptement, resta demi-inclin devant
son terrible Matre.

-Pourquoi es-tu ici? pourquoi n'es-tu pas  la cuisine? Comment oses-tu
venir couter ce qu'on dit? Rponds, petit drle! rponds, animal!

Chaque rponds tait accompagn d'un coup de pied qui faisait pousser 
l'enfant un cri aigu; il voulut parler, mais ses dents claquaient, et il
ne put articuler une parole.

--A la cuisine, et demande  ma femme un bon dner pour Monsieur; et
vite, sans quoi...

Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut excuter
les ordres du matre aussi vite que le lui permettaient ses petites
jambes et son tat de faiblesse.

Moutier coutait et regardait avec indignation.

Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre dner; ce n'est
pas pour m'tablir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des
renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donns me suffisent;
je la tiens pour la meilleure et la plus honnte femme du pays, et c'est
 elle que je confierai le trsor que je cherchais  placer.

L'aubergiste gonflait de colre  mesure que Moutier parlait; mais
lorsqu'il entendit le mot de trsor, sa physionomie changea; son visage
de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arrter Moutier
en lui prenant le bras. Au mouvement de dgot que fit Moutier en se
dgageant de cette treinte, Capitaine s'lana sur l'aubergiste, lui
fit une morsure  la main, une autre  la jambe, et allait lui sauter 
la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entrana au loin.
l'aubergiste montra le poing  Moutier et rentra prcipitamment chez lui
pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un
peu son pauvre chien de sa vivacit, et le ramena  l'Ange-Gardien.


IV

Torchonnet.

Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit
l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte tait
ouverte; aprs avoir examin les fleurs et les lgumes, il arriva  un
berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une
table rustique tait couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune;
il regarda les livres: Imitation de Jsus-Christ, Nouveau Testament,
Parfait Cuisinier, Manuel des mnagres, Mmoires d'un troupier.

Moutier sourit:

A la bonne heure! voil des livres que j'aime  voir chez une bonne
femme de mnage! a donne confiance de voir un choix pareil. Ces
manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant
mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert
par l-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voil un terrible ennemi
 vaincre et qui vous pousse au caf et de l  la salle de police.
Heureusement que mon ami le Manuel tait l et m'empchait de faire des
sottises et de me laisser aller au chagrin, au dcouragement! Bni soit
celui qui me l'a donn et celui qui l'a invent!

Tout en parlant, Moutier avait pris les Mmoires d'un troupier; il
ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages,
suivies d'autres pages, si bien qu'une heure aprs il tait encore l,
debout devant la table, ne songeant pas  quitter le petit volume. Il
n'entendit mme pas Mme Blidot et Elfy venir le chercher au Jardin.

MADAME BLIDOT.--Le voil dans notre berceau, Dieu me pardonne! Tiens!
que fait-il donc l, immobile devant notre table? C'est qu'il ne bouge
pas plus qu'une statue! ELFY, riant.--Serait-il mort? On dirait qu'il
dort tout Debout.

MADAME BLIDOT,  mi-voix.--Hem! hem! Monsieur Moutier!... Il n'entend
pas.

ELFY, de mme.--Monsieur Moutier; le dner est prt, il vous attend...
Sourd comme un mort! Parle plus haut; je n'ose pas, moi je ne le connais
pas.

Monsieur Moutier! rpta plus haut Mme Blidot en approchant de la
table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa
la main sur son front comme pour rappeler ses ides, regarda autour de
lui d'un air tonn.

Bien des excuses, madame Blidot, Je ne vous voyais ni ne vous
entendais; j'tais tout  mon livre, c'est--dire  votre livre,
reprit-il en souriant. Je n'aurais jamais cru qu'un livre pt amuser et
intresser autant. J'en tais  la salle de police; c'est que c'est a,
tout  fait a! Je n'y ai t qu'une fois et pour un faux rapport, sans
qu'il y ait eu de ma faute... C'est si bien racont, que je croyais y
tre encore!

MADAME BLIDOT.--Je suis bien aise que ce livre vous
plaise. Vous pouvez le garder si vous dsirez le finir. M. le cur m'en
donnera un autre; il en a autant qu'on en veut.

MOUTIER.--Ce n'est pas de refus, madame Blidot. J'accepte, et grand
merci. Je le lirai  votre intention, et j'espre en devenir meilleur.

MADAME BLIDOT.--Quant  a, monsieur Moutier, vous avez tout l'air
d'tre aussi bon que n'importe qui. Mais nous venons, ma soeur et moi,
vous avertir que le dner est servi, voil bientt deux heures; les
enfants doivent avoir faim, et je pense que vous-mme ne serez pas fch
de manger un morceau.

MOUTIER.--Ceci est la vrit; mon djeuner est bien loin et ne fera pas
tort au dner.

Moutier salua Elfy, qu'il ne connaissait pas encore, et suivit les deux
soeurs dans la salle o les attendaient les enfants. Paul avait bien
envie de toucher  ce qui tait sur la table, mais Jacques l'en
empchait.

Attends, Paul; sois raisonnable; tu sais bien qu'il ne faut toucher 
rien sans permission.

PAUL.--Alors, Jacques, veux-tu donner permission?

JACQUES.--Moi, je ne peux pas, ce n'est pas  moi.

PAUL.--Mais c'est que j'ai faim, moi. Veux manger.

JACQUES.--Attends une minute; M. Moutier va venir, puis la dame, puis
l'autre, ils te donneront  manger.

PAUL.--Est-ce long, une minute?

JACQUES.--Non, pas trs long... Tiens, les voil qui Arrivent.

Tout le monde se mit  table; Jacques hissa son frre sur sa chaise et
s'assit prs de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape
amicale, et ils se mirent tous  manger une soupe aux choux  laquelle
Moutier donna les loges d'un connaisseur. Quand la soupe fut acheve,
Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragot de boeuf et de
haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint.

Pardon, Mam'selle, ce n'est pas de rgle que les dames servent les
hommes. Permettez que je vous en pargne la peine.

-Au fait, dit Mme Blidot en riant, vous tes un peu de la maison
depuis que vous nous avez donn ces enfants. Faites  votre ide, et
mettez-vous  l'aise comme chez Vous.

--Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai; je me sens comme si
j'tais chez moi, et j'en use, comme vous voyez.

Le dner s'acheva gaiement. Jacques tait enchant de voir Paul manger 
s'touffer. Aprs le dner, Moutier les envoya s'amuser dehors; lui-mme
se mit  fumer; les deux soeurs s'occuprent du mnage et servirent les
voyageurs qui s'arrtaient pour dner; Moutier causait avec les allants
et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop  faire.

Jacques et Paul se promenaient dans la rue; ils regardaient les rares
boutiques d'picier, de boucher, boulanger, bourrelier; ils dpassrent
le village et rencontrrent un pauvre petit garon de huit  neuf ans,
couvert de haillons, qui tranait pniblement un sac de charbon trop
lourd pour son ge et ses forces; il s'arrtait  chaque instant,
essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa
maigreur, son air triste, frapprent le bon petit Jacques.

Pourquoi tranes-tu un sac si lourd? lui demanda-t-il en s'approchant
de lui.

--Parce que mon matre me l'a ordonn, rpondit le petit garon d'une
voix larmoyante.

--Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c'est trop lourd?

--Je n'ose pas, il me battrait.

--Il est donc mchant?

--Chut! dit le petit garon en regardant autour de lui avec terreur. S'il
vous entendait, il me donnerait des coups de fouet.

--Pourquoi restes-tu chez ce mchant homme? reprit Jacques  voix basse.

LE GARON.--On m'a mis l, il faut bien que j'y reste. Je n'ai personne
chez qui aller: ni pre ni mre.

JACQUES.--C'est comme moi et Paul; mais fais comme moi, demande  la
bonne sainte Vierge de t'aider, tu verras qu'elle le fera; elle est si
bonne!

LE GARON.--Mais je ne la connais pas; je ne sais pas o elle demeure.

JACQUES.--Ah! mais je ne sais pas non plus, moi! Mais a ne fait rien;
demande toujours, elle t'entendra.

LE GARON.--Oh! je ne demanderais pas mieux. Mais si j'appelle trop
fort, mon matre l'entendra aussi, et il me Battra.

JACQUES.--Il ne faut pas crier; dis tout bas: Sainte Vierge, venez 
mon secours. Vous qui tes la mre des affligs, bonne sainte Vierge,
aidez-moi.

Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit.

Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m'en aille avec mon sac:
le matre l'attend.

-Attends, je vais t'aider un peu; nous allons le traner  nous deux. La
sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme a, mais elle aide tout
de mme.

Jacques tira le sac, aprs avoir: recommand  Paul de pousser; le petit
garon n'avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien que le
sac bondit sur les pierres de la route, qu'il se dchira en plusieurs
endroits et que les morceaux de charbon s'chapprent de tous cts. Les
enfants s'arrtrent consterns; mais Jacques ne perdait pas la tte
pour si peu de chose.

Attends, dit-il, ne bouge pas; je vais appeler M. Moutier, qui est trs
bon; c'est lui que la sainte Vierge nous a envoy, elle te l'enverra
aussi? Viens, Paul, courons vite. Il prit Paul par la main, et tous
deux coururent aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent,
jusque chez Mme Blidot o ils trouvrent Moutier fumant avec quelques
Voyageurs.

JACQUES.--Monsieur Moutier, vous qui tes si bon, venez vite au secours
d'un pauvre petit garon bien plus malheureux que moi et Paul; il ne
peut traner un gros sac de charbon que nous avons crev, et son mchant
matre le battra. Ce pauvre petit a si peur! Et la sainte Vierge vous
fait dire d'aller vite pour l'aider.--O as-tu vu la sainte Vierge, mon
garon, pour me faire ses commissions? dit Moutier en riant et en se
Levant.

--Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tte et dans mon coeur.
Vous savez bien que c'est elle qui vous a envoy pour nous sauver, Paul
et moi; il faut encore sauver ce petit malheureux.

--C'est bien, mon brave petit, j'y vais; tu vas m'y mener.

Moutier le suivit aprs avoir demand  Elfy de garder Paul, qui ne
marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, o
ils trouvrent le petit garon, que Moutier reconnut de suite; c'tait
Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du mchant aubergiste Bournier. Il
s'en approcha d'un air de compassion, releva le sac, l'examina, tira de
la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats
ont l'habitude d'en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant,
demanda au petit: N'y a-t-il pas moyen d'apporter le charbon sans
traverser le village et sans tre vu de ton matre, mon pauvre garon?
Je n'aimerais pas  rencontrer ce mauvais homme; je craindrais de me
laisser aller  lui donner une roule qui ne serait pas d'un trs bon
effet.

LE GARON,--Oui, Monsieur, on peut passer derrire les maisons, et vider
le sac dans le charbonnier qui se trouve adoss au hangar par dehors.

--Alors en route, mon ami, dit Moutier en chargeant le sac sur ses
paules.

Torchonnet regarda avec admiration.

Oh! Monsieur, mon bon Monsieur! Dites bien  la sainte Vierge combien
je la remercie de vous avoir envoy. Cette bonne sainte Vierge!... Ce
petit avait raison tout de mme, ajouta-t-il en regardant Jacques d'un
air joyeux.

--Je t'avais bien dit, reprit Jacques avec bonheur. Moutier riait de la
navet des enfants, Ils ne tardrent pas  arriver au charbonnier;
Moutier vida le sac, le plia et le mit dans un coin. Il s'apprtait 
partir, quand l'enfant le rappela timidement.

Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de
m'envoyer  manger? On m'en donne si peu que j'ai mal l (montrant son
estomac) et que je n'ai pas de forces.

--Pauvre malheureux!... rpondit Moutier attendri.

coute: viens  l'Ange-Gardien, je te recommanderai  Mme Blidot, bonne
femme s'il en fut jamais.

TORCHONNET.--Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon matre me tuerait si
j'y allais. Il la hait au possible.

MOUTIER.--Alors je t'apporterai quelque chose que je demanderai  Mme
Blidot; et puis, mon bon petit Jacques t'apportera  manger tous les
jours. Veux-tu, mon Jacquot?

JACQUES.--Oh oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque
chose de mon djeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner?
J'ai peur de son Matre.

TORCHONNET.--Vous pouvez le placer dans le creux de l'arbre, prs du
puits, j'y vais tous les jours puiser de l'eau.

MOUTIER.--C'est bien, c'est entendu. Dans un quart d'heure tu auras ton
affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu'on
ne nous surprenne pas; c'est a qui ferait une affaire  ce pauvre
Torchonnet! Moutier partit avec Jacques; en rentrant  l'Ange-Gardien,
il raconta  Mme Blidot l'histoire de Torchonnet, et lui demanda de
permettre  Jacques de faire cette charit de tous les jours.

Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes
bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux;
vous me direz  combien vous l'estimez et ce dont je vous serai
redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l'an.

MADAME BLIDOT.--Nos comptes ne seront pas longs  faire, monsieur
Moutier; mais, tout de mme, je serai bien aise de vous revoir pour que
vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal placs en
me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux
de l'arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans
souper.

Jacques reut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande;
il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua Mme
Blidot et qui tait  cent pas de l'Ange-Gardien. Il plaa son petit
paquet dans l'arbre, et, peu de minutes aprs, il vit le pauvre
Torchonnet arriver avec une cruche; pendant qu'elle se remplissait,
Torchonnet saisit le paquet, l'ouvrit, mangea avidement une partie des
provisions qu'il contenait, remit le reste dans le creux de l'arbre, fit
de loin un salut amical  Jacques et repartit, portant pniblement sa
cruche pleine.


V

Sparation.

La journe se continua et se termina gaiement pour tous les habitants
de l'Ange-Gardien; les enfants jourent, souprent de bon apptit et se
couchrent de bonne heure, fatigus de leur journe et surtout de la
nuit prcdente. Moutier continua ses bons offices  Mme Blidot et 
sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arrtaient pour se
rafrachir et se reposer. Quand les enfants furent couchs, il resta
 causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres
petits abandonns. MOUTIER.--Ils ont encore leur pre, d'aprs ce que
m'a racont Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas
savoir son nom ni l'endroit o il demeurait quand les gendarmes l'ont
emmen. Peut-tre est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute
qu'il aura commise. Peut-tre vaut-il mieux pour eux ne pas connatre
leur pre; mais il faut tout de mme que demain, avant de partir,
j'aille faire ma dclaration  la mairie; on pourrait arriver par l 
savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger,
vous direz la simple vrit. Je vous laisserai mon adresse pour que vous
puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.

MADAME BLIDOT.--Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par
vous-mme, monsieur Moutier; car je considre ces enfants comme restant
sous votre protection et vous appartenant plus qu' moi.

MOUTIER.--J'en serais bien embarrass si je les avais, ma bonne madame
Blidot; ils sont mieux placs chez vous que chez moi, qui n'ai pas de
domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voil
qu'il se fait tard; ma journe a commenc avant le jour, et je ne serais
pas fch d'en voir la fin.

MADAME BLIDOT.--Que ne le disiez-vous plus tt? Je vous aurais men 
votre chambre, qui est ici prs, au rez-de-chausse, donnant sur le
jardin. Ma soeur et moi, nous couchons l-haut, c'est plus sr pour deux
femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais
sujet vient faire du train...

MOUTIER.--Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine,
nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous rponds.

Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre
prpare pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma
un cigare, fuma quelque temps, tout en rflchissant, fit un grand signe
de croix, une courte prire, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain
matin. Il parat qu'il dormit longtemps, car,  son rveil, il entendit
le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot.
Honteux de son long sommeil, il sauta  bas de son lit et commena ses
ablutions. Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu
un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici prt; vite que
j'aille aider ces femmes dans leur besogne. En ouvrant la porte, il se
trouva en face de ses deux htesses qui dbarbouillaient et arrangeaient
chacune leur enfant.

MOUTIER.--Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'tait
pourtant pas mon habitude au rgiment; mais les logements sont bons,
trop bons, on dort trop bien dans vos lits.

JACQUES.--Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi?

MOUTIER.--Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon
garon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus,
toi; ton lit tait meilleur que celui de la nuit dernire?

JACQUES.--Oh! qu'il tait bon! Paul avait si chaud! Il tait si content!
il a si bien dormi! J'tais si heureux; et je vous ai tant remerci, mon
bon monsieur Moutier.

MOUTIER.--Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas
moi, qui suis un pauvre diable sans asile.

JACQUES.--Mais c'est vous qui nous avez sauvs dans la fort: c'est vous
qui nous avez ramens ici; c'est vous qui nous avez donns  Mme Blidot
et  Mlle Elfy; elles m'ont dit tout  l'heure que c'tait la sainte
Vierge et vous qui tiez nos sauveurs.

Moutier ne rpondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les
embrassa  plusieurs reprises, donna une poigne de main  chacune des
soeurs et s'assit prs de la table en attendant que la toilette des
enfants ft termine.

Que puis-je faire pour vous aider? demanda-t-il.

ELFY,--Puisque vous tes si obligeant, monsieur Moutier, allez me
chercher du fagot au bcher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et
puis une pellete de charbon pour le fourneau. Je prparerai le caf en
attendant.

MADAME BLIDOT.--Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne
pareille?

MOUTIER.--Laissez, laissez, ma bonne htesse! Mlle Elfy sait bien
qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je
n'aie jamais port de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au
rgiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier
partit en courant et ne tarda pas  revenir avec une norme brasse de
fagots.

ELFY.--Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-l
et reportez le reste au bcher en allant chercher du charbon.

MADAME BLIDOT.--Elfy! je t'assure que tu es trop hardie!

ELFY.--Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il
ne demanda pas mieux, c'est facile  voir; mais il ne sait pas; c'est
pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.--Merci, mademoiselle Elfy, merci; je
vois combien vous tes bonne et que vous avez de l'amiti pour moi.

Tu vois bien, dit Elfy triomphante, pendant que Moutier tait reparti
avec sa brasse de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tte...

MADAME BLIDOT.--Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement
et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les
faire travailler.

ELFY.--Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donn
ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie,
si bonne! C'est un prsent, a, qui se paye par l'amiti; et moi, quand
j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je dteste
comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous chiner sans
seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. Et vous avez
bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce
qu'elle disait  sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur
comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que
vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un
caractre ingrat.

ELFY, souriant.--Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas
besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses.

Moutier sourit  son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il
commena  balayer la salle.

ELFY.--Laissez ce balai; prenez l'ponge et le torchon; quand vous aurez
lav et essuy la table et le fourneau, alors vous balayerez.

Moutier obit de point en point. Quand il eut fini: Mon commandant
est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il
faire ensuite?

--Trs bien, dit Elfy aprs avoir parcouru des yeux toute la salle. A
prsent, allez nous chercher du lait  la ferme ici prs,  la sortie du
village; je vous serais bien oblige si vous emmeniez les enfants avec
vous; ils connatront le chemin et ils pourront aller chercher notre
lait quand vous serez parti.

Moutier prit la main de Jacques, qui tenait dj celle de Paul, et tous
trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.

Du lait, s'il vous plat, dit Moutier  une grosse fermire qui
passait le lait nouvellement trait. La fermire se retourna, regarda
avec surprise ce visage nouveau.

Pour combien? dit-elle enfin.

MOUTIER.--Ma foi, je n'ai pas demand. Mais donnez comme d'habitude:
vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins.

LA FERMIRE.--C'est  savoir pour qui.

MOUTIER.--Pour Mme Blidot,  l'Ange-Gardien.

LA FERMIRE.--Tiens! vous tes donc  son service? Depuis quand?

MOUTIER.--A son service pour le moment. Depuis hier seulement.

C'est tout de mme drle, grommela la fermire en donnant trois
mesures de lait.

-Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche.

LA FERMIRE.--Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes
tous les mardis, jour du march.

MOUTIER.--Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que
je suis au pays? Bien le bonjour, Madame.

La fermire fit un signe de tte et se remit  son travail, en se
demandant pourquoi Mme Blidot avait pris  son service un militaire dont
elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son
pot au lait, riant de l'tonnement de la fermire.

Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la
visite de la grosse fermire.

ELFY.--Pourquoi cela?

MOUTIER.--C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que
j'tais  votre service, qu'elle viendra, bien sr, aux explications.

ELFY.--Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a
jamais vu inventer comme cela?

MOUTIER.--Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure vrit. Ne suis-je
pas  votre service, tout  votre service.

ELFY.--Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.

MOUTIER.--Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce
que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre
soldat loin de son pays, sans pre ni mre, qui n'a aucun lien de coeur
dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux
d'inspirer quelque intrt et d'tre trait avec amiti. J'ai eu tort
peut-tre; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez
m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantt et pour longtemps sans
doute; il ne faut pas trop m'en vouloir...

ELFY.--C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon
bon monsieur Moutier; et c'est  moi de vous faire des excuses. C'est
que, voyez-vous, c'tait si ridicule de penser que, ma soeur et moi,
nous vous avions pris  notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se
moqut de nous.

MOUTIER.--Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je
retourne chez la fermire, lui dire... MADAME BLIDOT.--Mais non,
Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune,
voyez-vous; un peu trop gaie,  mon avis, et elle a abus de votre
complaisance.

MOUTIER.--C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve,
je vais encore  l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle
dsire que je fasse.

--Aidez-moi  faire le caf,  chauffer le lait, dit Elfy moiti riant,
moiti rougissant.

Le djeuner fut bientt prt; les enfants l'attendaient avec impatience
et y firent honneur. Quand il fut termin, Moutier alla  la mairie; Mme
Blidot et Elfy s'occuprent de leur ouvrage et les enfants s'amusrent
au jardin. La matine passa vite; Moutier dna encore avec les enfants
et les deux soeurs; puis il se disposa,  sortir. Il demanda  payer sa
dpense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se sparrent
amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son
bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient
Capitaine de leurs petits bras.

Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi
aussi, tu nous a sauvs dans la fort, c'est toi qui nous a vus le
premier; c'est toi qui as port Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu;
je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier.

Moutier tait mu et triste. Il serra fortement les mains des deux
bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser  Jacques, jeta un
dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'loigna rapidement
sans retourner une seule fois la tte. Les enfants taient  la porte,
regardant leur nouvel ami s'loigner et disparatre; Jacques essuyait
ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta
en pleurant dans les bras de Mme Blidot.

A prsent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas,
n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et
vous me permettrez de rester avec lui.

MADAME BLIDOT.--Pauvre enfant! Non, je ne vous chasserai pas, je vous
garderai toujours; je vous aimerai comme si vous tiez mes enfants.
Et, pour commencer, je te demande ainsi qu' Paul de ne pas m'appeler
madame, mais maman.

JACQUES.--Oh oui! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est
morte et qui tait bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame: 
Mme Blidot, mais maman.

PAUL.--Non, veux pas; veux aller avec Capitaine et Moutier.

JACQUES.--Mais puisqu'ils sont partis!

PAUL.--a ne fait rien; viens me mener  Capitaine.

JACQUES.--Tu n'aimes donc pas maman Blidot?

PAUL.--J'aime bien, mais j'aime plus Capitaine.

ELFY.--Laisse-le, mon petit Jacques; il s'habituera petit  petit; il
nous aimera autant qu'il aime Capitaine, et il appellera ma soeur maman,
et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante.

--Oui, ma tante, dit Jacques en l'embrassant.

Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller  toute sa
gaiet; il inventa, pour occuper son frre, une foule de jeux amusants
avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier.
Lui-mme chercha  se rendre utile  Mme Blidot et  Elfy en faisant
leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs.
Vers le soir, il s'approcha de Mme Blidot et lui dit avec quelque
embarras:

Maman, vous avez promis  M. Moutier de donner un peu  manger au
pauvre Torchonnet; je l'ai vu tout  l'heure, il courait avec un gros
pain sous le bras, il m'a fait signe qu'il allait venir chercher de
l'eau au puits; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui
porte dans l'arbre creux?

MADAME BLIDOT.--Oui, mon ami; voici un reste de viande et un morceau de
pain. Va mettre cela dans le creux de l'arbre; et, de peur que je ne
l'oublie  l'avenir, rappelle-le-moi tous les jours  dner; nous ferons
la part du pauvre petit malheureux.

JACQUES.--Merci, maman, vous tes bonne comme M. Moutier.

Et Jacques emporta ses provisions qu'il alla dposer dans l'arbre du
puits. Il ne tarda pas  voir arriver Torchonnet avec sa cruche; il
marchait lentement, et il s'essuyait les yeux tout en dvorant le
pain et la viande de Mme Blidot; il but de l'eau de la cruche, salua
tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et
reprit le chemin de son auberge.

Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les
habitants de l'Ange-Gardien, tristes et cruels pour l'infortun
Torchonnet que son matre maltraitait sans relche. Bien des fois
Jacques l'aida en cachette  excuter les ordres qu'il recevait et qui
dpassaient ses forces; tantt c'tait un objet trop lourd  porter au
loin; alors Jacques et Paul le rejoignaient  la sortie du village et
l'aidaient  porter son fardeau. Tantt c'tait une longue course 
faire  la fin du jour, quand la fatigue d'un travail continuel le
rendait incapable d'accomplir une longue marche; Jacques, alors,
obtenait de Mme Blidot la permission de faire la course pour
Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d'un arbre et
mangeait les provisions que lui envoyait. Mme Blidot.


VI

Surprise et bonheur.

Il y avait trois ans que Mme Blidot et sa soeur avaient les petits
orphelins; elles s'y attachaient chaque jour davantage, et ils
devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de
Jacques pour son frre excitait l'intrt de tous ceux qui en taient
tmoins. Paul aimait son frre avec la mme affection; tous deux taient
tendrement attachs  Mme Blidot et  Elfy. Tous parlaient souvent avec
amiti et reconnaissance du bon M. Moutier; depuis longtemps on n'en
avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il tait revenu  deux
reprises passer avec Capitaine quelques jours  l'Ange-Gardien; il avait
crit plusieurs fois pour s'informer de ce qui s'y passait; Mme Blidot
lui avait exactement et longuement rpondu, elle avait appris qu'il
quittait le pays pour s'engager; elle n'avait pas su d'autres dtails.
Pendant ce silence prolong, la campagne de Crime avait eu lieu; elle
s'tait termine comme elle avait commenc, avec beaucoup de gloire
et de lauriers; mais des deuils innombrables furent la consquence
ncessaire de ces immortelles victoires. Au village de l'Ange-Gardien,
plus d'une famille pleurait un fils, un frre, un ami. Quelques-uns
revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les
rendaient incapables de continuer leur service.

Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de
l'Ange-Gardien; Mme Blidot et Elfy prparaient le dner, lorsqu'un
homme, qui s'tait approch sans bruit, arrta doucement le balai de
Paul. Celui-ci se retourna et se mit  crier:

Jacques, au secours! on me prend mon balai.

Jacques bondit vers son frre pour le dfendre nergiquement, lorsqu'un
regard jet sur le prtendu voleur lui fit abandonner son balai; il
se prcipita dans les bras de l'homme en criant: Maman! ma tante! M.
Moutier, notre bon M. Moutier!

Mme Blidot et Elfy apparurent immdiatement et se trouvrent en face de
Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour  ses
deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient  la fois et
faisaient mille questions sans donner le temps d'y rpondre.

Maman! ma tante! voil M. Moutier!

Enfin, Moutier parvint  faire comprendre pourquoi il n'avait plus donn
de ses nouvelles.

Peu de temps aprs mon retour au pays, mes bonnes htesses, j'appris
qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu
de rencontre avec les Russes, puisque nous tions en paix avec eux;
je savais qu'ils se battaient bien, que c'taient de braves soldats.
J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours
soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait  rejoindre
mes anciens camarades; quand la guerre fut dclare, le repris un
engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce
jour, impossible d'crire. Toujours en campagne, et quelle campagne!
Au dbarquer  Gallipoli, un cholra qui faillit m'emporter;  peine
rtabli, des marches, des contremarches, une descente en Crime, une
bataille  Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanit, nous nous
sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui,
selon leur habitude, se sont trouvs en retard parce que leur rosbif et
leur pouding n'taient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait
ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimp des
rochers  pic sous une grle de balles et de mitraille; nous avons
chass les Russes du plateau o ils s'taient trs joliment installs.
Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces
rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables,
et, aprs un change de coups dsesprs, ils se sont sauvs et ont
couru si vite, que plus de la moiti se sont chapps. Leur gnral, le
prince Mentchikoff, qui tait l pour voir comme on nous culbutait de
dessus les rochers, a failli tre pris. Il s'est sauv, laissant sa
voiture, ses effets, ses papiers et tout. Aprs est venu le sige de
Sbastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaqu, bien
dfendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rosss et
en ont tu l'impossible, comme  Balaklava. Mais nous tions accourus,
nous autres Franais, et nous avons  notre tour fait une marmelade de
ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de
reproches  leur faire; mais le moyen de rsister  des Franais bien
commands! Je passe sur les dtails du sige, qui a t magnifique et
terrible, et j'arrive  Malakoff, un de ces combats flambants, o chaque
soldat est un hros, et o chacun a mrit la croix et un grade. L
j'ai attrap deux balles, une dans le bras gauche, qui est rest un peu
raide, et une  travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a
fait rformer. Aussitt guri, aussitt parti, avec l'ide de faire une
reconnaissance du ct de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oubli
personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chres htesses.
J'tais sr de trouver un bon accueil; j'ai pens que je pouvais bien
venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait
si bien commander.

Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy
rougit.

ELFY.--Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oubli mes niaiseries
d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'tais, et je ne me
permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je
n'avais que dix-sept ans.

MOUTIER.--Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai
faire des sottises, croyant bien faire. Quant  oublier, je n'ai rien
oubli de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passs chez vous
en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est rest grav l,
ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu
m'as eu bientt reconnu; tu n'as pas hsit une minute.

JACQUES.--Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pens
 vous; je vous ai embrass tous les jours dans mon coeur, et j'ai
toujours pri pour vous; car M. le cur m'a appris  prier, et moi je
l'ai appris  Paul.

MOUTIER.--Et moi aussi, mon garon, j'ai appris  prier comme je n'avais
jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend  tout ge et
partout; c'est un bon pre Parabre, un jsuite, qui m'a montr comment
on vit en bon chrtien. Un fameux jsuite, ce pre Parabre! Courageux
comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charit, pieux comme
un saint, infatigable comme un Hercule.

JACQUES.--O est-il ce bon pre? Je voudrais bien le voir ou lui crire.

MOUTIER, mu.--Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est prs du bon
Dieu.

Qu'est-ce que vous avez l? dit Paul qui tait prs de Moutier et qui
jouait avec sa croix d'honneur.

MOUTIER.--C'est une croix que j'ai gagne  Malakoff.

ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagne
certainement.

MOUTIER:--Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en
ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme
moi.

ELFY.--Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait
quelque chose de plus que les autres.

MOUTIER.--Plus, non; mais voil! C'est que j'ai eu la chance de
rapporter au camp un drapeau et un gnral.

ELFY.--Comment; un gnral?

MOUTIER.--Oui; un pauvre vieux gnral russe bless qui ne pouvait pas
se tirer des cadavres et des dbris de Malakoff. J'ai pu le sortir de l
comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapport dans le drapeau que
j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des ntres, une
diable de balle s'est loge dans mon bras; ce n'tait rien; je pouvais
encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le
coup je suis tomb, me recommandant, moi et mon bless,  la sainte
Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouvs; je ne sais ce qu'a dit ce
gnral quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix
et que j'ai t port  l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon
affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais a n'a pas
dur. Dieu merci. MADAME BLIDOT.--Vous tes modeste, monsieur Moutier;
un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez  amoindrir.

PAUL.--Maman, j'ai faim; je voudrais dner.

MOUTIER, se levant.--C'est moi qui vous ai mis en retard, qui ai mis
le dsordre dans votre service. Mam'selle Elfy, me voici prt  vous
servir; j'attends les Ordres.

ELFY.--Je n'ai pas d'ordre  vous donner, monsieur Moutier; laissez-vous
servir par nous, c'est tout ce que je vous demande; Jacques, mets vite
le couvert de ton ami. Jacques ne se le fit pas dire deux fois; en trois
minutes le couvert fut mis. Pendant ce temps, Moutier coupa du pain,
tira du cidre  la cave, versa la soupe dans la soupire et le ragot de
viande dans un plat. On se mit  table. Jacques demanda  se mettre 
ct de M. Moutier, Paul prit sa place accoutume prs de son frre.
Comme te voil grandi, mon ami! dit Moutier en passant amicalement la
main sur la tte de Jacques. Et Paul! le voil grand comme tu l'tais la
premire fois que je t'ai vu.

ELFY.--Et il est aussi sage que Jacques, ce qui n'est pas peu dire. Il
lit dj couramment, et il commence  crire.

MOUTIER.--Et toi, Jacques? O en es-tu de tes tudes.

JACQUES.--Oh! moi, je suis plus vieux que Paul. je dois savoir plus que
lui. Je vous ferai voir mes cahiers.

MOUTIER.--Ho! ho, mes cahiers! Tu es donc bien savant?

JACQUES.--Je fais de mon mieux; le matre d'cole dit que je fais bien;
je tche toujours.

MOUTIER.--Bon garon, va! Tu es modeste, je vois a...

PAUL.--Monsieur Moutier, est-ce que vous tes toujours Soldat?

MOUTIER.--Je suis sergent, mon garon.

ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas! Quand avez-vous t nomm sergent?

MOUTIER.--Aprs Inkerman! j'ai toujours eu de la chance! Aprs l'Alma,
caporal, puis sergent, puis la mdaille, puis la croix.

JACQUES.--Racontez-nous ce que vous avez fait pour avoir tout cela, mon
bon monsieur Moutier.

MOUTIER.--Mon Dieu, j'ai fait comme les autres; seulement  l'Alma, j'ai
eu le bonheur de sauver mon colonel bless; je suis tomb sur un groupe
de Russes qui l'emportaient; j'ai sabr, piqu, je me suis tant dmen,
que j'en ai tu, bless; les autres sont partis tout en courant et
criant: Tchiorte! tchiorte! Ce qui veut dire: le diable! le diable!

MADAME BLIDOT.--Et puis, pour le reste?

MOUTIER.--Eh bien, aprs Inkerman ils m'ont nomm sergent, parce qu'ils
ont dit que j'avais fait le travail de dix et que j'ai dgag un canon
que les Russes enclouaient, un canon anglais! Beau mrite! il ne valait
pas la douzaine de pauvres diables que j'ai tus pour le ravoir. Mais
enfin, c'est comme a; je suis devenu sergent tout de mme.

ELFY.--Et la mdaille?

MOUTIER.--Vous n'oubliez rien, Mam'selle Elfy! La mdaille, c'est 
Traktir, pour avoir culbut quelques Russes dans le ruisseau au-dessous.
Nos hommes avaient perdu leur sous-lieutenant; c'est moi qui avais pris
le commandement juste au bon moment. Encore et toujours la chance!
Mais... qu'avez-vous donc, mam'selle Elfy? Vous avez les yeux pleins de
larmes. Est-ce que je vous aurais chagrine sans le vouloir?

ELFY.--Non, mon cher monsieur Moutier; c'est votre modestie qui me
touche. Si courageux et si modeste! Ne faites pas attention, a passera;
c'est le premier moment; La conversation ralentit un peu le dner,
qui avanait pourtant; les enfants coutaient avidement les rcits de
Moutier. Quand on fut au caf, Jacques lui demanda ce qu'tait devenu le
gnral prisonnier.

MOUTIER.--Nous sommes venus ensemble, tous deux bien malades. Il avait
comme moi le corps travers d'une balle et d'autres blessures encore;
c'est un brave homme qui n'a jamais voulu me quitter. Nous avons t 
l'hpital de Marseille; il a voulu qu'on me mt auprs de lui dans une
chambre particulire, et, pour achever de nous gurir, on nous a ordonn
les eaux de Bagnoles. Nous sommes arrivs  Paris, o le gnral devait
sjourner; il voulait m'emmener aux eaux pour m'pargner le voyag 
pied par tapes, mais je lui avais racont mon histoire, et je lui ai
dit que je voulais absolument revoir mes enfants... et aussi... mes
bonnes amies... Que diantre! je peux bien vous appeler mes bonnes amies,
puisque vous soignez ces enfants et que je n'ai personne au monde que
vous qui m'aimiez, et que je n'ai eu de bonheur que chez vous, auprs
de vous, et que, si ce n'taient les convenances et la ncessit de me
faire un avenir, je ne bougerais plus d'ici, et que je me ferais votre
serviteur, votre dfenseur, tout ce que, vous voudriez.

MADAME BLIDOT, souriant.--Oh! moi d'abord, je ne vous dfends pas de
nous traiter avec amiti, parce que nous vous aimons bien et que nous
sommes bien heureuses, de vous revoir! N'est-ce pas, Elfy?

ELFY.--C'est la vrit, mon cher monsieur Moutier; nous avons bien
souvent parl de vous et dsir votre Retour.

MOUTIER.--Merci, mes bonnes amies, merci. Mais il y a quelqu'un que
j'oublie, dans ma joie de me retrouver ici. Que devient le pauvre
Torchonnet?

JACQUES.--Toujours bien malheureux, bien misrable! Depuis trois jours
je ne l'ai pas vu; peut-tre est-ce parce qu'il a plus  faire. Il
est venu ces jours-ci un monsieur  l'auberge de Torchonnet, un beau
monsieur dans une belle voiture; il est reparti hier avec sa belle
voiture. Ce qui est drle, c'est que ce monsieur n'est pas sorti une
fois de l'auberge; probablement que Torchonnet a t occup avec lui
au-dedans.

MOUTIER:--Nous irons faire une reconnaissance de ce ct; mais il faudra
la faire habilement,  la tombe du jour, pour que l'ennemi ne nous
surprenne pas.

JACQUES.--L'aubergiste n'est pas revenu encore; il ne reste que sa
femme.

PAUL.--Et le bon Capitaine, qu'est-il devenu?

MOUTIER.--Capitaine est mort en brave, au sige de Sbastopol, la tte
emporte par un boulet, en montant une garde avec moi par vingt degrs
de froid.

JACQUES:--Pauvre Capitaine! J'esprais bien le revoir.


VII

Un ami sauv.

L'aprs-midi se passa en conversations et promenades; mais on vita
d'aller du ct de l'auberge Bournier. Ce ne fut qu'aprs le souper,
quand il commena  faire nuit, que Moutier, accompagn de Jacques,
se dirigea de ce ct pour tcher d'avoir des nouvelles du pauvre
Torchonnet. Ils firent un grand dtour pour arriver par les derrires de
l'auberge; .Moutier marchait, guid par Jacques, dans les sentiers et
les ruelles les plus dsertes. Ils arrivrent ainsi jusqu'aux btiments
qui servaient de commun. Tout tait sombre et silencieux; les portes
taient fermes. Pas moyen de pntrer dans l'intrieur. Un hangar
ouvert leur permit d'approcher; ils y taient depuis quelques instants,
cherchant un moyen d'arriver jusqu' Torchonnet, lorsqu'une porte de
derrire s'ouvrit. Un homme en sortit sans bruit; Moutier reconnut
l'aubergiste, faiblement clair par la lanterne sourde qu'il tenait 
la main. Il se dirigea vers le charbonnier, spar du hangar par une
cloison en planches; il en ouvrit la porte avec prcaution et entra.

Voil ton souper que je t'apporte, dit-il d'une voix rude, mais basse.
L'tranger est parti; demain tu reprendras ton ouvrage, et si tu as
le malheur de raconter un mot de ce que tu as vu et entendu, de dire 
n'importe qui comme quoi tu as t enferm ici pendant que l'tranger
tait  l'auberge, je te briserai les os et je te brlerai  petit
feu... Entends-tu ce que je dis, animal?

--Oui, Monsieur, rpondit la voix tremblante de Torchonnet.

L'aubergiste sortit, referma la porte et rentra dans la maison.

Quand Moutier fut bien assur qu'on ne pouvait pas l'entendre, il
s'approcha de la cloison et dit  Jacques d'appeler Torchonnet  voix
basse.

Torchonnet, mon pauvre Torchonnet, dit Jacques, pourquoi es-tu enferm
dans ce trou noir?

TORCHONNET.--C'est vous, mon bon Jacques? Comment avez-vous su que ce
mchant homme m'avait enferm? Je ne sais pas pourquoi il m'a mis ici.

JACQUES.--Depuis quand y es-tu?

TORCHONNET.--Depuis le jour o est arriv un beau monsieur, dans une
belle voiture, avec une cassette pleine de choses d'or. Il a eu piti de
moi; il a dit  mon matre que j'avais l'air malade et malheureux. Il
lui a propos de donner de l'argent pour me placer ailleurs; mon matre
a refus. Alors, ce bon monsieur m'a donn une pice d'or en me disant
d'aller lui acheter pour un franc de tabac et de garder le reste pour
moi. Mon matre m'a suivi, m'a arrach la pice d'or avant que j'eusse
seulement eu le temps de sortir dans la rue. J'ai voulu crier; il m'a
saisi par le cou, m'a entran dans ce charbonnier et m'a jet dedans en
me disant que, si j'appelais, il me tuerait. Il m'apporte tous les soirs
un morceau de pain et une cruche d'eau.

MOUTIER.--Pauvre garon!

La voix de Moutier fit tressaillir Torchonnet.

TORCHONNET.--Mon Dieu! mon Dieu! il y a quelqu'un avec vous, Jacques?
Mon matre le saura; il dira que j'ai parl et il me tuera.

MOUTIER.--Sois tranquille, pauvre enfant! C'est moi qui t'ai aid, il
y a trois ans,  porter ton sac de charbon; je suis l'ami, le pre de
Jacques, et je ne te trahirai pas. Quand le monsieur est-il parti?

TORCHONNET.--Le matre dit qu'il est parti, mais je ne crois pas; car
j'ai entendu ce soir la voix du monsieur, qui parlait trs haut, puis
mon matre qui jurait, et puis beaucoup de bruit comme si on se battait,
et puis le frre et la femme de mon matre qui parlaient trs fort, puis
rien ensuite, et il est venu m'apporter mon pain.

Moutier frmissait d'indignation. Auraient-ils commis un crime? se
demanda-t-il, ou bien se prparent-ils  en commettre un? Comment faire
pour l'empcher, s'il n'est dj trop tard? Tout est ferm... Impossible
d'entrer sans faire de bruit... Ce n'est pas que je les craigne!
Avec mon poignard algrien et mes pistolets de poche, j'en viendrais
facilement  bout; mais, si le pauvre tranger vit encore, ils le
tueront avant que je puisse briser une porte et entrer dans cette
caverne de brigands. Que le bon Dieu m'inspire et me vienne en aide!
Chaque minute de retard peut causer la mort de l'tranger.

Moutier se recueillit un instant et dit  Jacques: Rentre  la maison,
mon enfant; tu me gnerais dans ce que j'ai  faire.

JACQUES.--Je ne vous quitterai pas, mon bon ami. Je crois que vous
voulez voir s'il y a quelque chose  craindre pour l'tranger et je veux
rester prs de vous pour vous venir en aide.

MOUTIER.--Au lieu de m'aider, tu me gnerais, mon garon. Va-t'en, je
le veux... Entends-tu? Je te l'ordonne. Ces derniers mots furent dits
 voix basse comme le reste, mais d'un ton qui ne permettait pas de
rplique; Jacques lui baisa la main et partit. A peine tait-il assez
loign pour qu'on n'entendt plus ses pas; au moment o Moutier allait
quitter le hangar sombre qui l'abritait, la porte de l'auberge s'ouvrit
encore une fois; l'aubergiste Bournier sortit  pas de loup, couta et,
se retournant, dit  voix basse:

Personne! pas de bruit! Dpchons-nous; la lune va se lever et notre
affaire serait manque.

Il rentra, laissant la porte ouverte; Moutier s'y glissa aprs lui,
le suivit et s'arrta en face d'une chambre dans laquelle entra
l'aubergiste. Une faible lumire clairait cette pice; un homme tait
tendu par terre, garrott et billonn. Le frre et la femme de
Bournier le soulevrent par les paules, l'aubergiste prit les jambes,
et tous trois s'apprtaient  se mettre en marche, quand Moutier bondit
sur eux, et cassa la cuisse de l'aubergiste d'un coup de pistolet, brisa
le crne du frre avec la poigne de ce pistolet, et renversa la femme
d'un coup de poing sur la tte. Tous trois tombrent; l'aubergiste seul
poussa un cri en tombant. Moutier le roula dans un coin, sans avoir
gard  ses hurlements, coupa avec son poignard les cordes qui
attachaient le malheureux tranger, arracha le mouchoir qui l'touffait,
garrotta l'aubergiste, courut dans la salle d'entre, ouvrit la porte
qui donnait sur la rue et tira un coup de pistolet en l'air en criant:
Au voleur!  l'assassin!

Une douzaine de portes s'ouvrirent, des ttes pouvantes Apparurent.

Par ici,  l'auberge! cria Moutier. Arrivez vite; il n'y a plus de
danger.

Cette assurance donna du courage aux plus hardis. Quelques hommes
arms de couteaux et de btons se dirigrent, non sans trembler, vers
l'auberge; ils entrrent avec hsitation dans la salle et se grouprent
prs de la porte, n'osant avancer, dans l'incertitude des dangers qu'ils
pouvaient courir encore et dans l'ignorance des vnements qui se
passaient.

Pendant qu'ils hsitaient et se consultaient, Elfy entra prcipitamment;
elle avait entendu le coup de pistolet, l'appel de Moutier, et accourait
en appelant les gens du village pour le secourir, ainsi que Jacques
qu'elle croyait encore avec Moutier.

ELFY.--Que se passe-t-il ici? Pourquoi restez-vous dans la salle? O est
M. Moutier? Pourquoi n'entrez-vous pas dans les appartements?

UN BRAVE,--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Elfy, on ne sait pas ce
qui peut arriver; ce n'est pas prudent de se trop avancer sans savoir 
qui on a affaire. Ce Bournier est un mauvais gueux! On n'aime pas  se
faire des querelles avec des gens comme a.

ELFY.--Et vous laissez peut-tre gorger quelqu'un, de peur d'attraper
un coup ou de vous faire un ennemi? Moi, femme, j'aurai plus de courage
que vous.

Elfy, arrachant un couteau des mains d'un des trembleurs indcis, se
prcipita dans les chambres qui se trouvaient prs de la salle en
appelant:

Monsieur Moutier, o tes-vous? O est Jacques? Que vous est-il arriv?
On vient  votre aide!

Elle ne tarda pas  entrer dans la pice o taient tendus l'aubergiste
garrott, le frre ne donnant aucun signe de vie, la femme vanouie.
Moutier jetait de l'eau sur le visage saignant de l'tranger, qui tait
rest par terre; il ignorait s'il n'y avait aucune blessure grave et si
le sang dont il avait le visage inond provenait d'une blessure ou d'un
fort saignement de nez. A la voix d'Elfy, il se releva, et, allant 
elle:

Ma bonne, ma chre Elfy, je suis dsol de vous voir ici; n'y restez
pas, je vous prie. Envoyez-moi du monde. Pourquoi tes-vous venue?

ELFY.--J'avais entendu le coup de pistolet et votre voix: je craignais
qu'il ne vous ft arriv malheur, et je suis accourue. Ils sont l dans
la salle une douzaine d'hommes, mais ils n'osent pas entrer; alors je
suis venue.

--Sans avoir gard au danger! Je n'oublierai pas cela, Elfy! dit Moutier
lui serrant affectueusement les mains. Non jamais!... Mais, puisque
vous voil, appelez-moi du monde; il faut soigner ces gueux-l, aller
chercher les gendarmes et tirer ce pauvre monsieur qu'ils ont voulu tuer
pour le voler sans doute. J'avais renvoy Jacques prs de vous avant
d'entrer.

Elfy, sans faire de questions, retourna  la salle, dit brivement
aux hommes ce que Moutier leur demandait, et retourna en toute hte 
l'Ange-Gardien pour rassurer sa soeur qui tait reste avec Paul. Elfy
rencontra  la porte de l'auberge de Bournier le petit Jacques qui
accourait aussi tout effray; il avait entendu le coup de pistolet, et
il se dpchait d'arriver au secours de son ami. Il avait t retard
par le chemin plus long qu'il avait d prendre pour revenir au village.
Elfy lui expliqua en peu de mots ce qui venait d'arriver, et le ramena
avec elle, pensant qu'il gnerait Moutier plus qu'il ne lui servirait.

Les hommes qu'Elfy avait trouvs tremblants dans la salle de l'auberge
dployrent un courage hroque aussitt qu'ils eurent appris par Elfy
o en taient les choses et le genre de secours que leur demandait
Moutier. Ils se lancrent bruyamment dans la chambre o gisaient les
blesss, et s'empressrent d'offrir au vainqueur l'aide de leurs bras
pour terrasser ses ennemis.

MOUTIER.--Quant  cela, Messieurs, je ne vous ai pas laiss d'ouvrage,
les voil tous par terre; mais il faut que vous m'aidiez  les loger,
aux frais de l'tat, dans la prison de la ville la plus proche. Je ne
suis ici qu'en passant; je n'y connais personne. Et puis vous voudrez
bien, quelques-uns de vous, m'aider  transporter le pauvre tranger
qu'ils ont voulu gorger et qui n'a pas encore repris connaissance; pour
celui-l, c'est un mdecin qu'il faut et de bons soins.

Les vaillants habitants se mirent  la disposition de Moutier, dont
l'habit militaire, la croix et les galons de sergent les disposaient au
respect. Il en dpcha deux  la ville pour requrir les gendarmes;
il donna  quatre autres la garde des malfaiteurs, avec injonction de
garrotter la femme et son frre. Il en envoya un demander  Mme Blidot
si elle pouvait recevoir l'tranger, et il garda les autres pour l'aider
 faire revenir le bless et pour aller dlivrer Torchonnet, dont il
indiqua la prison. Mme Blidot ne fit pas attendre la rponse.

Tout ce que vous voudrez et quand vous voudrez, vous fait dire Mme
Blidot, monsieur le sergent. Tout sera prt pour recevoir votre
monsieur.

Moutier posa un matelas par terre, tendit dessus l'tranger; aid de
trois hommes vigoureux, il l'emporta ainsi et le dposa chez Mme Blidot,
dans la chambre et sur le lit qu'elle leur indiqua. Elle aida Moutier 
lui enlever ses vtements,  laver le sang fig sur son visage et qui le
rendait mconnaissable. Quand il fut bien nettoy, Moutier le regarda;
il poussa une exclamation de surprise. Quelle chance, ma bonne madame
Blidot? Savez-vous qui je viens de sauver du couteau--de ces coquins?
Mon pauvre gnral prisonnier! C'est lui! Comment, diantre, a-t-il t
se fourrer par l? Le voil qui ouvre les yeux; il va revenir tout 
fait.

En effet, le gnral reprenait connaissance, regardait autour de lui,
cherchait  se reconnatre; il examinait Mme Blidot. Il ne voyait pas
encore Moutier, qui s'tait effac derrire le rideau du lit; mais quand
le gnral demanda:

O suis-je? Qu'est-il arriv? Moutier se montra et, lui prenant la
main:

Vous tes ici chez mes bonnes amies, mon gnral. Le brigand chez
lequel vous tiez descendu a la cuisse casse, son frre a le crne
dfonc, et la femme a reu un coup d'assommoir dont il lui restera
quelque chose si elle en revient.

LE GNRAL.--Comment! encore vous, mon brave Moutier? C'est pour vous
que je suis venu me fourrer dans ce gupier, et c'est vous qui m'en
tirez, qui tes encore une fois mon brave sauveur?

MOUTIER.--Trop heureux, mon gnral, de vous avoir rendu ce petit
service. Mais comment est-ce pour moi que vous avez pris vos quartiers
chez ces coquins? Avant de rpondre, le gnral demanda un verre de vin;
il l'avala, se sentit remont et dit  Moutier:

Vous m'aviez dit que vous vouliez passer par ici pour voir vos bonnes
amies et les enfants; j'ai voulu vous pargner la route par tapes
d'ici jusqu'aux eaux de Bagnoles, et je suis venu vous attendre chez ce
sclrat qui a si bien manqu m'gorger.

MOUTIER.--Comment ont-ils fait pour s'emparer de vous? Et pourquoi
voulaient-ils vous tuer?

LE GNRAL.--Nous avons eu une querelle au sujet d'un pauvre petit
diable qui avait l'air si malheureux, si malade, si terrifi, que j'en
ai eu compassion. Je lui ai donn une commission et vingt francs pour en
payer un, le surplus pour lui. Le fripon d'aubergiste a vol les
vingt francs, car je n'ai plus revu l'enfant. Je lui en ai reparl le
lendemain. J'ai su que l'enfant tait le fils d'une mendiante qui
l'a laiss  l'aubergiste pour l'aider dans son ouvrage; j'ai vu que
l'enfant devait tre trait fort durement. J'ai demand  payer son
apprentissage quelque part; le coquin a refus. J'ai dit que j'irai le
demander au maire de l'endroit; il est entr en colre et m'a parl
grossirement. J'avais eu la sottise de lui laisser voir ma bourse
pleine d'or, des billets de banque et des bijoux dans ma cassette, et je
lui dis qu'il avait perdu par sa grossiret une bonne occasion d'avoir
quelques milliers de francs. Il s'est radouci, m'a dit qu'il acceptait
le march; j'ai refus  mon tour, et j'ai tout remis dans ma cassette.
L'homme m'a lanc un regard de dmon et s'en est all. Une heure aprs,
la femme m'a fait passer dans une petite salle loigne et m'a apport
mon djeuner; le mari est rentr comme je finissais. Je n'y ai pas fait
attention. J'ai entendu qu'en sortant il fermait la porte  double tour.
J'ai saut sur la porte, j'ai secou, j'ai pouss, j'ai appel; personne
et pas moyen d'ouvrir. J'ai t  la fentre, j'ai ouvert; pas moyen de
sauter dehors: des barreaux de fer normes et serrs  n'y pas passer
un cureuil J'ai cri comme un sourd, mais aussitt les volets se sont
ferms; j'ai entendu barricader au-dehors. Pour le coup, la peur m'a
pris; j'tais l comme dans une souricire. Pas d'armes! je n'en avais
pas sur moi, et ils avaient enlev le couvert et les couteaux. Je
criais; c'est comme si j'tais rest muet. Personne ne m'entendait.
Que faire? Attendre? C'est ce que j'ai fait. Il faudra bien qu'ils
m'apportent  manger, pensais-je; en me mettant prs de la porte, je
m'lancerai dehors ds qu'elle sera entrouverte. J'attendis longtemps,
et, quand on vint, ce ne fut pas la porte qui s'entrouvrit, mais le
volet; on me passa des tranches de pain. Il y a de l'eau dans la
carafe, dit la voix de l'aubergiste, et le volet se referma. Je restai
ainsi deux jours, fatigu  mourir, n'ayant qu'une chaise pour me
reposer, du pain et de l'eau pour me nourrir, horriblement inquiet de ce
qui allait m'arriver; je bouillonnais quand je pensais que vous tiez
peut-tre ici,  cinq cents pas de moi et ne pouvant me porter secours.
Enfin, le troisime jour, j'entendis un mouvement inaccoutum du ct
de la porte; je repris mon poste, prt  me jeter sur le premier qui
paratrait. En effet, j'entends approcher, la clef tourne dans la
serrure, la porte s'ouvre lentement; l'obscurit de ma prison ne leur
permettait pas de me voir. J'attends que l'ouverture de la porte soit
assez large pour me laisser passer, et je me lance sur celui qui entre;
je reois un coup de poing dans le nez. Le sang jaillit et me gne la
vue, ce qui ne m'empche pas de chercher  me faire jour; mais ils
taient plusieurs,  ce qu'il parat, car je sentais les coups tomber
comme grle sur ma tte, sur mon dos et surtout sur mon visage. Le
sang m'aveuglait; je ne voyais plus o j'tais. J'appelle, je crie au
secours; les coquins jurent comme des templiers et parviennent enfin
 me jeter par terre. L'un d'eux saute sur ma poitrine, pendant que
d'autres me garrottent les pieds, les mains, et m'enfoncent dans la
bouche un mouchoir qui m'touffait. J'ai bientt perdu connaissance, et
je ne sais pas comment j'ai t dlivr ni comment vous avez pu deviner
le danger o je me trouvais.

MOUTIER.--Je vous raconterai cela, mon gnral, quand vous serez
repos; vous avez l'air fatigu. Il vous faut un mdecin et je vais
l'aller chercher.

LE GNRAL.--Je ne veux rien que du repos, mon ami. Pas de mdecin, pour
l'amour de Dieu! Laissez-moi dormir. La pense que je me trouve ici,
chez vos bonnes amies et prs de vous, me donne une satisfaction et
un calme dont je veux profiter pour me reposer. A demain, mon brave
Moutier,  demain.

Le gnral avala un second verre de vin, tourna la tte sur l'oreiller
et s'endormit.


VIII

Torchonnet plac.

Mme Blidot et Moutier restrent quelques instants prs du gnral, mais,
le voyant si calme, Mme Blidot dit:

Je vais rester prs de lui un peu de temps pour voir si le sommeil
n'est pas agit, cher monsieur Moutier, tout en nettoyant et en rangeant
la chambre. Et vous, allez voir ce que deviennent l-bas ces brigands de
Bournier.

MOUTIER.--Vous avez raison, ma bonne madame Blidot; O est mon pauvre
Jacques?

MADAME BLIDOT.--Avec Elfy, sans doute; vous les trouverez dans la
salle.

Moutier sortit, ferma la porte et entra dans la salle. Elfy y tait avec
les enfants. Jacques se prcipita au-devant de Moutier.

Comme j'ai eu peur pour vous, mon cher bon ami! Quand j'ai entendu le
coup de pistolet, j'ai cru qu'on vous avait tu.

Moutier se baissa vers Jacques, l'embrassa a plusieurs reprises, puis,
s'approchant d'Elfy, il lui prit les mains et les serra en souriant.
Elfy le regardait avec une joyeuse satisfaction.

ELFY.--Et moi donc! quelle peur j'ai eue aussi, moi!

MOUTIER.--Une peur qui vous a donn le courage de tout braver. Vous,
vous n'avez pas hsit un instant! Votre air intrpide, lorsque vous
tes entre, m'a inspir un vritable sentiment d'admiration, et de
reconnaissance aussi, soyez-en certaine.

ELFY.--Je suis bien heureuse que vous soyez content de moi, cher
monsieur Moutier. J'avais bien peur d'avoir fait une sottise.

Moutier sourit.

Il faut que j'aille voir l-bas ce qui se passe, dit-il; je tcherai
d'abrger le plus possible, et je verrai ce que devient le pauvre
Torchonnet.

JACQUES.--Voulez-vous que j'aille avec vous, mon bon ami? Cette fois il
n'y aura pas de danger.

MOUTIER.--Je veux bien, mon garon; mais que ferons-nous de Torchonnet?
Si nous le menions chez le Cur?

ELFY.--Pourquoi ne l'amneriez-vous pas ici?

MOUTIER.--Parce que votre maison n'est pas une maison de refuge, ma
bonne Elfy; d'ailleurs, savons-nous ce qu'est ce malheureux garon, et
si sa socit ne serait pas dangereuse pour les ntres? Si le cur veut
bien le garder, c'est tout ce qui pourrait lui arriver de plus heureux,
et ce serait un moyen de le rendre bon garon, s'il ne l'est pas encore,
et plus tard un brave homme, un bon chrtien.

ELFY.--Vous avez raison, toujours raison. Au revoir donc, et ne soyez
pas trop longtemps absent.

MOUTIER.--Le moins que je pourrai. Viens, Jacquot;  bientt, Elfy.

Moutier sortit, tenant Jacques par la main. En entrant dans l'auberge
Bournier, ils entendirent un concert de gmissements, d'imprcations et
de jurements; les blesss avaient repris connaissance; les braves du
village les avaient dj garrotts et les gardaient en se promenant
devant eux en long et en large; ils rpondaient par des jurons et des
coups de pied aux injures que leur prodiguaient les prisonniers. Quand
Moutier entra dans la salle, il demanda si Torchonnet avait t dlivr;
on l'avait oubli, et Moutier alla avec Jacques ouvrir la porte du
charbonnier; mais la clef n'y tait pas. Jacques voulait aller la
chercher dans les poches de l'aubergiste; Pas la peine, mon ami; je me
passe de clef; tu vas voir comment.

Moutier donna un coup d'paule  la porte: elle rsista; il donna une
seconde secousse: un craquement se fit entendre et la porte tomba dans
le charbonnier. Torchonnet eut une peur pouvantable; il n'osait
pas sortir du coin o il s'tait rfugi. Jacques le rassura en lui
expliquant pourquoi Moutier avait bris la porte et comme quoi le
mchant Bournier allait tre mis en prison par les gendarmes,
qu'on attendait. Torchonnet ne pouvait croire  sa dlivrance et 
l'arrestation de son mchant matre. Dans sa joie, il se jeta aux
genoux de Moutier et de Jacques et voulut les leur baiser; Moutier l'en
empcha. C'est le bon Dieu qu'il faut remercier, mon garon, c'est lui
qui t'a sauv.

TORCHONNET.--Je croyais que c'tait vous, Monsieur, avec le bon Jacques.

MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon ami, mais c'est tout de mme le bon
Dieu qu'il faut remercier. Tu ne comprends pas, je le vois bien, mais un
jour tu comprendras. Suis-nous, je vais te mener chez M. le cur.

TORCHONNET, joignant les mains.--Oh non! non, pas le cur! pas le cur!
grce, je vous en supplie!

MOUTIER.--Pourquoi cette peur de M. le cur? Que t'a-t-il fait?

TORCHONNET.--Il ne m'a rien fait, parce que je ne l'ai jamais approch;
mais s'il me touchait, il me mangerait tout vivant.

MOUTIER.--En voil une bonne btise! Qui est-ce qui t'a cont ces
sornettes?

TORCHONNET.--C'est mon matre, qui m'a bien dfendu de l'approcher pour
ne pas tre dvor.

JACQUES.--Ha! ha! ha! Et moi qui y vais tous les jours, suis-je dvor?

TORCHONNET.--Vous? vous osez?... Comment que a se fait donc?

MOUTIER.--a se fait que ton matre est un mauvais gueux, un gredin, qui
avait peur que le cur ne vnt  ton secours, et qui t'a fait croire
que, si tu lui parlais, il te mangerait. Voyons, mon pauvre garon, pas
de ces sottises, et suis-moi.

Torchonnet suivit Moutier et Jacques avec rpugnance. Moutier traversa
l'auberge, lui fit voir son matre garrott ainsi que sa femme et le
frre, puis il sortit et alla au presbytre.

La porte tait ferme parce qu'il se faisait un peu tard. Moutier
frappa. Le cur vint ouvrir lui-mme. Il reconnut Moutier.

LE CUR:--Bien le bonjour, mon bon monsieur Moutier; vous voil de
retour? depuis quand?

MOUTIER.--Depuis ce matin, monsieur le cur, et voil que je viens vous
proposer une bonne oeuvre.

LE CUR.--Trs bien, monsieur Moutier, disposez de moi, Je vous prie.

MOUTIER.--Monsieur le cur, c'est qu'il s'agit de donner pour un temps
le logement et la nourriture  ce pauvre petit que voil.

Moutier prsenta Torchonnet tremblant.

LE CUR.--Son matre lui a donc rendu la libert? C'est la seule bonne
oeuvre qu'il ait faite  ma connaissance. Cet enfant a bien besoin
d'tre instruit. Il y a longtemps que j'aurais voulu l'avoir, mais il
n'y avait pas moyen de l'approcher.

Le cur voulut prendre la main de Torchonnet qui la retira en poussant
un cri.

Eh bien! qu'y a-t-il donc? dit le cur surpris.

MOUTIER.--Il y a, monsieur le cur, que ce nigaud se figure que vous
allez le dvorer  belles dents. C'est son diable d'aubergiste qui lui a
fait cette sotte histoire pour l'empcher d'avoir recours  vous.

--Mon pauvre garon, dit le cur en riant, sois bien tranquille, je me
nourris mieux que cela; tu serais un mauvais morceau  manger. Tous les
enfants du village viennent chez moi, et je n'en ai mang aucun, pas
mme les plus gras; demande plutt  Jacques.

JACQUES.--C'est ce que je lui ai dj dit, monsieur le cur, quand il
nous a dit cette drle de chose. Tiens, vois-tu, Torchonnet? Je n'ai pas
peur de M. le cur.

Et Jacques, prenant les mains du cur, les baisa  plusieurs reprises.
Torchonnet ne le quittait pas des yeux; il avait encore l'air effray,
mais il ne cherchait plus  se Sauver.

LE CUR.--Il s'agit donc de garder cet enfant un bout de temps, monsieur
Moutier? Mais comment son matre va-t-il prendre la chose?

Moutier lui raconta les vnements qui venaient de se passer. Le cur
accepta la charge de cet enfant abandonn. Il appela sa servante, lui
remit Torchonnet en lui recommandant de le faire souper et de lui
arranger un lit dans un cabinet quelconque.

A prsent, dit-il, je vais aller faire une visite aux blesss pour
tcher de les ramener  de meilleurs sentiments. A demain, mon bon
monsieur Moutier; j'irai vous voir  l'Ange-Gardien.

Et le cur sortit avec Moutier et Jacques. Les deux derniers
traversrent la rue pour rentrer chez eux. Ils trouvrent Mme Blidot et
Elfy qui les attendaient avec impatience.

Viens vite te coucher, mon Jacquot, dit Mme Blidot; Paul dort dj.

--Adieu maman, adieu ma tante, adieu mon bon ami, dit Jacques en les
embrassant tous affectueusement.

MADAME BLIDOT.--Quels aimables enfants vous nous avez donns, mon cher
monsieur Moutier! Si vous saviez la tendresse que j'ai pour eux et
combien notre vie est change et embellie par eux!

MOUTIER.--Et pour eux quelle bndiction d'tre chez vous, mes bonnes et
chres amies! Quels soins maternels ils reoivent! Comme on est heureux
sous votre toit!

MADAME BLIDOT.--Pourquoi n'y restez-vous pas, puisque vous trouvez qu'on
y est si bien?

MOUTIER.--Un homme de mon ge ne doit pas vivre inutile,  fainanter.
Avant tout, pour le moment, il faut que j'aille aux eaux de Bagnoles,
pour bien gurir ma blessure, mal ferme encore.

ELFY.--Oui, c'est bien pour le moment; et aprs?

MOUTIER.--Aprs? Je ne sais. Je verrai ce que j'ai  faire. A la grce
de Dieu.

ELFY.--Vous ne vous engagerez plus, j'espre?

MOUTIER.--Peut-tre oui, peut-tre non; je ne sais encore.

ELFY.--Vous ne vous engagerez toujours pas sans m'en parler, et nous
verrons bien si vous aurez le coeur de me causer du chagrin.

MOUTIER.--Ce ne sera pas moi qui vous causerai jamais du chagrin
volontairement, ma chre Elfy.

ELFY.--Bon! alors je suis tranquille, vous ne vous engagerez pas.

Les deux soeurs et Moutier prolongrent un peu la soire. Moutier et Mme
Blidot allaient voir de temps  autre si le gnral n'avait besoin de
rien. Voyant qu'il dormait toujours, ils parlrent d'aller se coucher;
Moutier dit qu'il passerait la nuit sur une chaise pour veiller le
gnral.

Elfy et Mme Blidot se rcrirent et lui dclarrent qu'elles ne le
souffriraient pas. Pendant que Mme Blidot dbattait la chose avec
Moutier, Elfy disparut et rentra bientt avec un matelas qu'elle jeta par
terre pour courir en chercher un autre.

Elfy! Elfy! cria Moutier, que faites-vous? Pourquoi vous fatiguer
ainsi? Je ne le veux pas.

Elfy revint avec un second matelas qu'elle jeta sur Moutier qui voulait
l'en dbarrasser, et disparut de nouveau en courant.

C'est trop fort! dit Moutier. Va-t-elle en apporter une demi-douzaine?

Et il courut aprs elle pour l'empcher de dvaliser les lits de
la maison. Il la rencontra portant un traversin, un oreiller, une
couverture et des draps. Aprs un dbat assez vif, il parvint  lui tout
enlever, et descendit accompagn par elle jusque dans la salle.

Si ce n'est pas honteux pour un soldat, dit-il, de se faire un lit
comme pour un prince!

Tout en causant et riant, le lit se faisait. Moutier serra les mains de
ses amies, en leur disant adieu, et chacun alla se coucher.


IX

Le gnral arrange les affaires de Moutier.

Le gnral dormit comme un loir jusqu' une heure assez avance de la
matine, de sorte que Moutier, qui s'attendait  passer une mauvaise
nuit, fut trs surpris  son rveil de voir le grand jour. Il sauta 
bas de son lit, se dbarbouilla et s'habilla  la hte; il entendit
l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le gnral,
il y entra doucement et le trouva dans la mme position dans laquelle il
l'avait laiss endormi la veille; il aurait pu le croire priv de vie
si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent
entirement rassur. Il ressortit aussi doucement qu'il tait entr,
rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvis, n'oublia pas la
prire du bon pre Parabre et alluma le feu pour en pargner la peine
 ses htesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et
attendit. A peine fut-il install sur une chaise en face de l'escalier
qu'il entendit des pas lgers; on descendait bien doucement; c'tait
Elfy; elle lui dit un bonjour amical.

ELFY..--Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez
l'air fatigu hier.

MOUTIER.--Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma
bonne Elfy, et je me sens repos et heureux et prt  vous obir.

ELFY.--Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en
tyran.

MOUTIER.--C'est que je voudrais toujours vous tre utile et vous
pargner tout travail, toute fatigue. ELFY.--Et c'est pour cela que vous
avez si proprement roul vos matelas, et tout rang dans ce coin juste
en face de la porte d'entre?... C'est trs bien roul, ajouta-t-elle
en s'approchant et en l'examinant,... trs bien, mais il faut tout
dfaire.

MOUTIER.--Et pourquoi cela, s'il vous plat?

ELFY.--Parce qu'un lit, roul ou pas roul, ne peut pas rester dans la
salle o tout le monde entre et o nous nous tenons toute la journe, et
je vais l'emporter.

MOUTIER.--Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi o il faut le
mettre.

ELFY.--Dans cette chambre ici  ct; a fait que nous n'aurons pas  le
descendre ce soir, si vous voulez encore coucher prs du gnral.

Moutier prit le lit tout roul et le porta dans la chambre indique par
Elfy; aprs l'avoir pos dans un coin, il regarda tout autour de lui.

La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et
quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soigne, on peut bien
dire.

ELFY.--C'est qu'elle vous est destine. Nous n'y avons encore mis
personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'tait un
souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer
l-dedans, et il dit toujours avec un soupir: Quand donc notre bon ami
Moutier y sera-t-il?

Avant que Moutier et le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se
prcipitrent dans la salle et dans les bras de Moutier.

Ah! vous voil enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon
ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!

MOUTIER.--Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu' gner votre maman
et votre tante.

JACQUES.--Gner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de
fois que vous leur seriez bien utile, et que vous tes si bon et si
obligeant qu'elles seraient enchantes de vous avoir toujours.

MOUTIER.--Trs bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que
tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien
heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne
peux pas rester o je ne puis pas gagner ma vie.

Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour
rentrer dans celle du gnral. Elfy s'occupa du djeuner: elle cassa du
sucre, passa le caf et alla chercher du lait  la ferme. Le gnral
tait veill, et, sauf quelques lgres douleurs  son nez et  ses
yeux pochs, il se sentait trs bien et ne demandait qu' manger.

Trois jours au pain et  l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en
apptit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de caf au lait, vous me
feriez un sensible plaisir.

MOUTIER.--Tout de suite, mon gnral; on va vous en apporter avant dix
minutes.

Moutier rentra dans la salle au moment o Elfy rentrait avec une jatte
de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda
du caf pour le gnral; elle le mit au feu sans rpondre.

MOUTIER.--Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi tes-vous triste?

ELFY.--Parce que je vois que vous ne tenez pas  nous et que vous ne
vous inquitez pas de nous voir du chagrin,  Jacques et  moi.

MOUTIER.--J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme
un roi, ne m'inquite gure; mais le vtre, Elfy, me va au fond du
coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous tre 
charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais
alors esprer ne jamais vous quitter, ma chre, excellente amie; mais
vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous tais
attach par les liens de la parent... ou... du mariage,... et...

Elfy leva les yeux, sourit et dit:

Et vous n'osez pas, parce que vous tes pauvre et que je suis riche?
Est-ce votre seule raison?

MOUTIER.--La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire
un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser.
Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir  une douce,
pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprs d'une bonne et
aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupe comme celle
que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!

ELFY.--Et pourquoi le rejeter quand il s'offre  vous? Vous nous appelez
vos amies, vous tes aussi notre ami; pourquoi penser  votre manque de
fortune quand vous pouvez, en partageant la ntre, nous donner ce mme
bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre
Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne
nous quittez pas.

Moutier, fort mu, hsitait  rpondre, quand le gnral, qui s'tait
impatient d'attendre et qui tait entr depuis quelques instants dans
la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperussent,
et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en
disant: C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas l, moi?
Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne
vingt mille francs; il ne fera plus de faon, j'espre, pour vous
accepter.

MOUTIER.--Mon gnral, je ne puis recevoir une somme aussi considrable!
Je n'ai aucun droit sur votre fortune.

LE GNRAL.--Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon
ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme
considrable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne
m'avez-vous pas sauv deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il
pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que
je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre
aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.

Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colre du gnral.

MOUTIER.--J'accepte, mon gnral, dit-il enfin. Le courage me manque
pour laisser chapper cette chre Elfy, que vous me donnez si
gnreusement.

--C'est bien heureux! dit le gnral en s'essuyant le front. Vous
convenez enfin que je vaux vingt mille francs.

MOUTIER.--Oh! mon gnral! ma reconnaissance...

LE GNRAL.--Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux tre
pay par l'amiti du mnage, et je commence par embrasser ma nouvelle
petite amie. Le gnral saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur
chaque joue. Elfy lui serra les mains.

ELFY.--Merci, gnral, non pas des vingt mille francs que vous donnez
si gnreusement ..., ..., comment vous appelez-vous? dit-elle 
Moutier en se retournant vers lui.

--Joseph, rpondit-il en souriant.

--A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de
l'avoir dcid ... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit  ma soeur!
Je m'engage sans seulement la prvenir.

Elfy partit en courant. Le gnral restait la bouche ouverte, les yeux
carquills.

LE GNRAL.--Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et
elle-mme se marie sans seulement connatre votre nom!

MOUTIER, riant.--Faites pas attention, mon gnral; tout a va
s'arranger.

LE GNRAL.--S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce
que je vois, c'est qu'elle est charmante.

MOUTIER.--Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.

LE GNRAL.--Etc., etc. Nous connaissons a, mon ami. Je ne suis pas n
d'hier. J'ai t mari aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!...
Quel dmon, sapristi! Si j'avais pu me dmarier un an aprs, j'aurais
saut par-dessus mon clocher dans ma joie.

MOUTIER, vivement.--J'espre, mon gnral, que vous n'avez pas d'Elfy
l'opinion...?

LE GNRAL, riant.--Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!

Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fcher; l'air heureux
du gnral et sa face bouffie et marbre lui trent toute pense
d'irritation, et il se borna  dire gaiement:

Vous nous reverrez dans dix ans, mon gnral, et vous nous retrouverez
aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.

LE GNRAL, avec motion.--Que Dieu vous entende, mon brave Moutier!
Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une
physionomie on ne peut plus agrable. Je crois comme vous que vous serez
heureux; quant  elle, je rponds de son bonheur; oui, j'en rponds;
car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...

Le gnral n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme
Blidot entrait  ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut
 Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.

MOUTIER.--Pardon, ma chre, mon excellente amie, de m'tre empar d'Elfy
sans attendre votre consentement. C'est le gnral qui a brusqu la
chose!

MADAME BLIDOT.--J'esprais ce dnouement pour le bonheur d'Elfy. Ds
votre premier sjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux;
votre seconde, votre troisime visite et vos lettres ont entretenu mon
ide; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous tes revenu, les choses
se sont prononces, et l'quipe d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en
danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne
pouviez pas vous y tromper.

MOUTIER.--Aussi ne m'y suis-je pas tromp, ma chre soeur, et c'est ce
qui m'a donn le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que
j'tais arrt par mon manque de fortune; mon bon gnral y a largement
pourvu. Et me voici bientt votre heureux frre, dit-il en embrassant
encore Mme Blidot; et votre trs heureux mari et serviteur, ajouta-t-il
en se tournant vers Elfy.--Mon bon ami, mon bon ami, s'cria Jacques 
son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle
chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera
plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!

-Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes
secrets.

JACQUES.--Je peux bien les dire  mon ami, puisqu'il est aussi le vtre.

LE GNRAL.--Ah ! djeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous
oubliez tous que j'ai t pendant deux jours au pain et  l'eau, et que
l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi,
pour me tenir lieu de djeuner, et je demande mon caf.

MADAME BLIDOT.--Le voici tout prt. Mettez-vous  table, gnral.

--Pardon, Elfy, c'est moi qui sers  partir d'aujourd'hui, dit Moutier en
enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donn le droit.

--Faites comme vous voudrez, puisque vous tes le matre, rpondit Elfy
en riant.

--Le matre-serviteur, reprit Moutier.

--Comme moi, gnral-prisonnier, dit le gnral avec un soupir.

MOUTIER.--Ce ne sera pas long, mon gnral; la paix se fait et vous
retournerez chez vous.

LE GNRAL.--Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un
temps.

MOUTIER.--Vous assisterez  mon mariage, gnral.

LE GNRAL.--Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de
la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet.
Vous ne connaissez pas a; mais moi, qui suis venu plus d'une fois 
Paris, je le connais, et je vous le ferai connatre.


X

A quand la noce?

Le gnral commenait  satisfaire son apptit; il fit connaissance avec
les enfants, qu'il prit fort en gr et avec lesquels il sortit aprs le
djeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le cur. Mais Torchonnet
avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son
nom. La servante du cur, trs bonne femme, et qui plaignait depuis
longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoy, peign; elle s'tait
procur du linge blanc, un pantalon propre, une blouse  ceinture, de
gros souliers de campagne. Le cur l'avait baptis et lui avait donn
le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait
l'air enchant, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques
et le gnral. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien
Jacques avait t bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient
prise  sa dlivrance. Le gnral coutait, questionnait, caressait
Jacques, serrait les mains du cur.

LE GNRAL.--Monsieur le cur, je ne connais pas un homme qui et fait
ce que vous faites pour ce garon, et pas un qui et donn  Jacques
l'instruction et l'ducation que vous lui avez donnes. Vous tes un
bon, un estimable cur, je me plais  le reconnatre.

LE CUR.--J'ai t si bien second par Mme Blidot et son excellente
soeur, que je ne pouvais faire autrement que de russir.

LE GNRAL.-- A propos de la petite soeur, je la marie.

LE CUR.--Vous la mariez? Elfy! pas possible!

LE GNRAL.--Et pourtant, c'est comme a! C'est moi qui dote le mari;
ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a
rien. J'ai trouv la chose si bte que je me suis fch et que je lui ai
donn vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le
plus riche des deux. Bonne farce, a!

LE CUR, souriant.--Mais qui donc Elfy peut-elle pouser? Elle refusait
tous les jeunes gens qui se prsentaient; et quand nous la grondions, sa
soeur et moi, de se montrer si difficile, elle rpondait toujours: Je
ne l'aime pas. Et si j'insistais: Je le dteste. Puis elle riait et
assurait qu'elle ne se marierait jamais.

LE GNRAL.--Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles!
Je vous dis, moi, qu'elle pouse Moutier, mon sauveur, le brave des
braves, le plus excellent des hommes.

LE CUR.--Moutier! Ah! le brave garon! J'en suis bien aise; il me plat
et j'approuve le choix d'Elfy.

LE GNRAL.--Et le mien, s'il vous plat. Quand nous tions blesss
tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse
d'Elfy et de sa soeur, et me rptait ce que vous lui aviez racont et
ce qu'il avait vu par lui-mme des qualits d'Elfy. Je lui ai tant dit:
pousez-la donc, mon garon, pousez-la puisque vous la trouvez si
parfaite, qu'il a fini par accueillir l'ide; seulement il voulait
attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son
affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le
gupier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauv, et il a bien fait; je vous
demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.

LE CUR.--Qu'est-ce que c'est que Dourakine?

LE GNRAL.--C'est moi-mme qui ai l'honneur de vous parler. Je
m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.

Le cur rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gr et qui lui
proposa d'aller fliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.

Le cur accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet
n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta  Jacques
qu'il tait comme lui sans pre ni mre, qu'il avait huit ans quand la
femme qui tait morte au village l'avait donn  ce mchant Bournier;
que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'tait pas sa
mre, qu'elle l'avait vol tout petit pour se venger des gens qui
l'avaient chasse sans lui donner la charit, et que, lorsqu'elle serait
gurie, elle y retournerait pour le rendre  ses parents, car il la
gnait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus
heureux, parce que ses parents taient pauvres et avaient bien assez
d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la mme chose aux
Bournier, et leur avait indiqu la demeure et le nom de ses parents.

Jacques engagea Pierre  raconter cela au bon cur qui pourrait
peut-tre aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la
mendiante leur avait donnes sur les parents de Torchonnet.

Jacques et Paul demandrent au cur la permission de rester chez lui
avec Torchonnet, ce que le cur leur accorda avec plaisir.

Le gnral et le cur rentrrent  l'Ange-Gardien. Moutier causait avec
Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de
temps en temps.

LE GNRAL.--Les voil, monsieur le cur! Quand je vous disais!

Le cur alla  Elfy et lui donna sa bndiction d'une voix mue.

LE CUR.--Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune
homme est pieux et sage; je l'ai jug ainsi la premire fois qu'il est
venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans
les quelques jours qu'il a passs chez vous depuis.

MOUTIER.--Monsieur le cur, je vous remercie de votre bonne opinion, et
comme  l'avenir tout doit tre en commun entre Elfy et moi, je vous
demande de me donner un bout de la bndiction qu'elle vient de
recevoir.

Moutier mit un genou en terre et reut, la tte incline, la bndiction
qu'il avait demande. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit
d'un accent pntr:

Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le cur, de faire tous mes
efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chre Elfy, et de
ne jamais oublier que c'est  Dieu que nous devons notre bonheur.

Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait,
Elfy sanglotait, le gnral s'agitait.

LE GNRAL.-Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon
mouchoir. Allez-vous bientt finir, vous autres? Moi qui amne M. le
cur pour lui faire voir comme vous tes tous heureux, et voil que
Moutier nous fait une scne  faire pleurer sa fiance et sa soeur; moi,
j'ai une peine du diable  garder l'oeil sec. M. le cur a les yeux
rouges, et Moutier lui-mme ne doit pas avoir la voix bien assure.

MOUTIER.--Mon gnral, les larmes que je retiens sont des larmes de
bonheur, les premires que je verse de ma vie. C'est  vous que je
dois cette douce motion! Vous tes d'aujourd'hui mon bienfaiteur!
ajouta-t-il en saisissant les deux mains du gnral en les serrant avec
force dans les siennes.

L'agitation du gnral augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier,
serra dans ses bras le cur tonn, manqua le jeter par terre en le
lchant trop brusquement, et marcha  pas redoubls vers la porte de sa
chambre qu'il referma sur lui.

Le cur s'assit, Mme Blidot se mit prs de lui, Elfy s'assit prs de sa
soeur, et Moutier plaa sa chaise prs d'Elfy.

La porte du gnral se rouvrit, il passa la tte et cria:

A quand la noce?

--Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?

LE GNRAL.--Mais moi qui pense  tout, je demande le jour pour
commander mon dner chez Chevet.

MOUTIER.--Halte-l! mon gnral, vous prenez trop tt le pas de charge.
Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.

LE GNRAL--Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et
la noce en avant.

ELFY.--Du tout, gnral, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux
eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.

MOUTIER.--C'est bien, chre Elfy, vous tes aussi raisonnable que bonne
et courageuse. Nous nous sparerons pour nous runir ensuite.

ELFY.--Et pour ne plus nous quitter.

LE GNRAL.--Ah ! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi
comme d'un imbcile! Vous ferez ci; vous ferez a.--C'est bien, ma
petite.--C'est trs bien, mon ami.--Est-ce que je n'ai pas l'ge de
raison? Est-ce qu' soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et
si je ne veux pas aller  ce Bagnoles qui m'excde? si je ne veux pas
bouger avant la noce.

ELFY.--Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul
aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph gurisse bien son coup de feu
pour n'avoir pas  me quitter aprs.

LE GNRAL.--Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme
sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette.
Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph
(puisque Joseph il y a) se rtablisse bien et vite; et nous partons
demain. ELFY.--Oh non! pas demain. J'ai eu  peine le temps de lui dire
deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis...
Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que
c'est ennuyeux!... Monsieur le cur, quand faut-il le laisser partir?

Le gnral se frottait les mains et riait.

LE GNRAL.--Voil, voil! La raison s'en va! L'affection reste en
possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!

ELFY.--Mais pas du tout, gnral! Dieu! que vous tes impatientant, vous
prenez tout  l'extrme! Avec vos belles ides de noce, puis de dpart
tout de suite, tout de suite, vous avez brouill tout dans ma tte; je
ne sais plus o nous en tions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir
avant d'avoir fait sa dclaration dans l'affaire des Bournier; et vous
aussi, il faut que vous soyez interrog. N'est-ce pas, monsieur le cur!
Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire  arranger toute seule.

Moutier souriait et n'tait pas malheureux du dsir que tmoignait Elfy
de le garder un peu de temps.

Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux
que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir  vous entendre
si bien parler pour vouloir vous interrompre.

LE CUR.--Ma chre enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs
interrogatoires, c'est--dire quelques jours, et partir ds le
lendemain.

MADAME BLIDOT.--Bien jug, monsieur le cur; j'aurais dit tout comme
vous. Je l'avais sur la langue ds le commencement.

ELFY.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?

MADAME BLIDOT, riant.--Est-ce que tu m'en as laiss le temps? Tu tais
si anime que Joseph mme n'a pu dire un mot.


XI

La dot et les montres.

Le gnral et Moutier partirent tous deux pour l'auberge Bournier; ils
n'y trouvrent personne que le greffier de la mairie qui crivait dans
la salle. Moutier lui expliqua pourquoi venait le gnral. Le greffier
fit quelques difficults, disant qu'il ne connaissait pas le gnral,
etc.

LE GNRAL.--Est-ce que vous me prenez pour un voleur, par hasard?
Puisque c'est moi que ces gueux de Bournier voulaient assassiner, pour
me voler plus  leur aise et sans que je pusse rclamer! J'ai bien le
droit de reprendre ce qui m'appartient, je pense.

LE GREFFIER.--Mais, Monsieur, je suis charg de la garde de cette maison
jusqu' ce que l'affaire soit dcide, et je ne connais pas les objets
qui sont  vous. Je ne veux pas risquer de voir enlever des effets dont
je suis responsable et qui appartiennent  ces gens-l.

Le gnral lui fit la liste de ses effets et indiqua la place o on les
trouverait. Le greffier alla dans la chambre dsigne, y trouva les
objets demands et les apporta; le gnral lui donna comme rcompense
une pice de vingt francs. Le greffier refusa d'abord vivement, puis
mollement, puis accepta, tout en tmoignant une grande rpugnance 
donner  ses services une apparence intresse. Moutier se chargea des
effets, du ncessaire et de la lourde cassette; et ils rentrrent 
l'Ange-Gardien. Le gnral appela Jacques et Paul qui le suivirent
dans sa chambre; il leur fit voir ce que contenait sa cassette et son
ncessaire de voyage; dans la cassette il y avait une demi-douzaine de
montres d'or avec leurs chanes, de beaut et de valeur diffrentes;
toutes ses dcorations en diamants et en pierres prcieuses, un
portefeuille bourr de billets de banque et une sacoche pleine de pices
d'or. C'tait tout cela que le gnral, imprudemment, avait laiss
voir  Bournier, et qui avait enflamm la cupidit de ce dernier. Le
ncessaire tait en vermeil et contenait tout ce qui pouvait tre
utile pour la toilette et les repas. Jacques et Paul taient dans le
ravissement et poussaient des cris de joie  chaque nouvel objet que
leur faisait voir le gnral. Les montres surtout excitaient leur
admiration. Le gnral en prit une de moyenne grandeur, y attacha la
belle chane d'or qui tait faite pour elle, mit le tout dans un crin
ou bote en maroquin rouge et dit  Jacques:

Celle-l, c'est celle que ton bon ami donnera  tante Elfy. Et puis,
ces deux-l, dit-il en retirant de la cassette deux montres avec des
chanes moins belles et moins lgantes, ce sont les vtres que vous
donne votre bon ami. Mais ne dites pas que je vous les ai fait voir, il
me gronderait.

JACQUES.--C'est vous, mon bon gnral, qui nous les donnez.

LE GNRAL.--Non, vrai, c'est Moutier; c'est son prsent de noces.

JACQUES.--Mais quand donc les a-t-il achetes? Et avec quoi? il disait
tantt qu'il tait pauvre, qu'il n'avait pas d'argent.

LE GNRAL.--Prcisment! Il n'a pas d'argent parce qu'il a tout
dpens.

JACQUES.--Mais pourquoi a-t-il dpens tout son argent en prsents de
noces, puisqu'il ne voulait pas se marier, et que, sans vous, il ne se
serait pas mari?

LE GNRAL.--Prcisment! C'est pour cela. Et quand je te dis quelque
chose, c'est trs impoli de ne pas me croire.

JACQUES.--Oui, mon bon gnral, mais quand vous nous donnez quelque
chose, et de si belles choses, nous serions bien ingrats de ne pas vous
remercier.

LE GNRAL.--Petit insolent! Puisque je te dis...

Il ne put continuer parce que Jacques et Paul se saisirent chacun d'une
de ses mains qu'ils baisaient et qu'ils ne voulaient pas lcher, malgr
les volutions du gnral qui tirait  droite,  gauche, en avant, en
arrire: il commenait  se fcher,  jurer,  menacer d'appeler au
secours et de les faire mettre  la salle de police. Il parvint enfin
 se dgager et rentra tout rouge et tout suant dans la salle o se
trouvaient Moutier, Elfy et sa soeur.

Moutier, dit-il d'une voix formidable, entrez chez moi; j'ai  vous
parler!

Moutier le regarda avec surprise; sa voix indiquait la colre, et, au
lieu de rentrer chez lui, il se promenait en long et en large, les mains
derrire le dos, soufflant et s'essuyant le front.

MOUTIER.--Que vous est-il arriv, mon gnral? Vous avez l'air...

LE GNRAL.--J'ai l'air d'un sot, d'un imbcile, qui a moins de force
d'esprit et de corps qu'un gamin de neuf ans et un autre de six. Quand
je parle, on ne me croit pas, et quand je veux m'en aller, on me retient
de force. Trouvez-vous a bien agrable?

MOUTIER.--Mais, mon gnral, je ne comprends pas... Que vous est-il donc
arriv?

LE GNRAL.--Demandez  ces gamins qui grillent de parler; ils vont vous
faire un tas de contes.

JACQUES, riant.--Mon bon ami Moutier, je vous remercie des belles
montres d'or que vous nous donnerez,  Paul et  moi, comme cadeau de
noces.

MOUTIER, trs surpris.--Montres d'or! Cadeau de noces! Tu es fou, mon
garon! O et avec quoi veux-tu que j'achte des montres d'or? Et  deux
gamins comme vous encore, quand je n'en ai pas moi-mme! Et quel cadeau
de noces, puisque je ne songeais pas  me marier?

JACQUES.--Voyez-vous, mon bon gnral? Je vous le disais bien, C'est
vous...

LE GNRAL.--Tais-toi, gamin, bavard! Je te dfends de parler. Moutier,
je vous dfends de les couter. Vous n'tes que sergent, je suis
gnral. Suivez-moi; j'ai  vous parler.

Moutier, au comble de la surprise, obit; il disparut avec le gnral
qui ferma la porte avec violence.

LE GNRAL, rudement.--Tenez, voil votre dot. (Il met de force dans les
mains de Moutier un portefeuille bien garni.) J'y ai ajout les frais de
noces et d'entre en mnage. Voil la montre et la chane d'Elfy; voil
la vtre. (Moutier veut les repousser.) Sapristi! ne faut-il pas que
vous ayez une montre? Lorsque vous voudrez savoir l'heure, faudra-t-il
pas que vous couriez la demander  votre femme? Ces jeunes gens, a n'a
pas plus de tte, de prvoyance que des linottes, parole d'honneur!...
Tenez, vous voyez bien ces deux montres que voil? ce sont celles de vos
enfants! C'est vous qui les leur donnez. Ce n'est pas moi, entendez-vous
bien?... Non, ce n'est pas moi! Quand je vous le dis! Pourquoi leur
donnerais-je des montres? Est-ce moi qui me marie? Est-ce moi qui les ai
trouvs, qui les ai sauvs, qui ai fait leur bonheur en les plaant chez
ces excellentes femmes? Oui, excellentes femmes, toutes deux. Vous serez
heureux, mon bon Moutier; je m'y connais et je vous dis, moi, que vous
auriez couru le monde entier pendant cent ans, que vous n'auriez pas
trouv le pareil de ces femmes. Et je suis bien fch d'tre gnral,
d'tre comte Dourakine, d'avoir soixante-quatre ans, d'tre Russe, parce
que, si j'avais trente ans, si j'tais Franais, si j'tais sergent, je
serais votre beau-frre; j'aurais pous Mme Blidot.

L'ide d'avoir pour beau-frre ce vieux gnral  cheveux blancs,  face
rouge,  gros ventre,  carrure d'Hercule, parut si plaisante  Moutier
qu'il ne put s'empcher de rire. Le gnral, drid par la gaiet de
Moutier, le partagea si bien que tous deux riaient aux clats quand Mme
Blidot, Elfy et les enfants, attirs par le bruit, entrrent dans la
chambre; ils restrent stupfaits devant l'aspect bizarre du gnral
 moiti tomb sur un canap o il se roulait  force de rire, et de
Moutier partageant sa gaiet et s'appuyant contre la table sur laquelle
taient tals l'or et les bijoux de la cassette et du ncessaire. Le
gnral se souleva  demi.

LE GNRAL.--Nous rions, parce que Ha! ha! ha!... Ma bonne madame
Blidot... Ha! ha! ha! Je voudrais tre le beau-frre de Moutier... en
vous pousant... Ha! ha! Ha!

MADAME BLIDOT.--M'pouser, moi! Ha! ha! ha! Voil qui serait drle, en
effet! Ha! ha! ha! La bonne btise! Ha! ha! Ha!

Elfy n'avait pas attendu la fin du discours du gnral pour partir aussi
d'un clat de rire. Les enfants, voyant rire tout le monde, se mirent de
la partie: ils sautaient de joie et riaient de tout leur coeur. Pendant
quelques instants on n'entendit que des Ha! ha! ha! sur tous les tons.
Le gnral fut le premier  reprendre un peu de calme; Moutier et Elfy
riaient de plus belle ds qu'ils portaient les yeux sur le gnral. Ce
dernier commenait  trouver mauvais qu'on s'amust autant de la pense
de son mnage.

Au fond, dit-il, je ne sais pas pourquoi nous rions. Il y a bien des
Russes qui pousent des Franaises, bien des gens de soixante-quatre ans
qui se marient, bien des comtes qui pousent des bourgeoises. Ainsi, je
ne vois rien de si drle  ce que j'ai dit. Suis-je donc si vieux, si
ridicule, si laid, si sot, si mchant, que personne ne puisse m'pouser?
Voyons. Moutier, vous qui me connaissez, est-ce que je ne puis pas me
marier tout comme vous?--Parfaitement, mon gnral, parfaitement, dit
Moutier en se mordant les lvres pour ne pas rire; seulement, vous tes
tellement au-dessus de nous, que cela nous a sembl drle d'avoir pour
beau-frre un gnral, un comte, un homme aussi riche! Voil tout.

--C'est vrai, reprit le gnral; aussi n'est-ce qu'une plaisanterie.
D'ailleurs, Mme Blidot n'aurait jamais donn son consentement.

MADAME BLIDOT, riant.--Certainement non, gnral, jamais. Mais pourquoi
cet talage d'or et de bijoux? Et toutes ces montres? Que faites-vous de
tout cela?

LE GNRAL.--Ce que j'en fais? Vous allez voir. Elfy, voici la vtre!
Moutier, prenez celle-ci; Jacques et Paul, mes enfants, voil celles que
vous donne votre bon ami, Ma chre madame Blidot, vous prendrez celle
qui vous est destine, et qui ne peut aller  personne, ajouta-t-il,
voyant qu'elle faisait le geste de refuser, parce que le chiffre de
chacun est grav sur toutes les montres.

ELFY.--Oh! gnral! que vous tes bon et aimable! Vous faites les choses
avec tant de grce qu'il est impossible de vous refuser.

MOUTIER.--Merci, mon gnral! je dis, comme Elfy, que vous tes
bon, rellement bon. Mais comment avez-vous eu l'ide de toutes ces
emplettes?

LE GNRAL.--Mon ami, vous savez que je ne suis pas n d'hier, comme
je vous l'ai dit. Quand vous tes parti pour venir ici, j'ai pens:
L'affaires'arrangera; le manque d'argent le retient; je ferai la dot,
je bclerai l'affaire, et les prsents de noces seront tout prts. Je
les avais dj achets par prcaution. Je suis parti le mme jour que
vous pour avoir de l'avance et faire connaissance avec la future,
avec la soeur et avec les enfants. J'ai t coffr par ce sclrat
d'aubergiste; j'avais apport la dot en billets de banque, plus trois
mille francs pour les frais de noces; ce coquin a vu tout a et ma
sacoche de dix mille francs en or et tout le reste. Et voil
comment j'ai les montres avec les chiffres toutes prtes d'avance.
Comprenez-vous maintenant?

MOUTIER.--Parfaitement, je comprends parce que je vous connais; de la
part de tout autre, ce serait  ne pas le croire; Elfy et moi, nous
n'oublierons jamais...

LE GNRAL.--Prrr! Assez, assez, mes amis. Soupons, causons et dormons
ensuite. Bonne journe que nous aurons passe! J'ai joliment travaill,
moi, pour ma part; et vrai, j'ai besoin de nourriture et de repos. Mme
Blidot courut aux casseroles qu'elle avait abandonnes, Elfy et Moutier
au couvert, Jacques et Paul  la cave pour tirer du cidre et du vin; le
gnral restait debout au milieu de la salle, les mains derrire le dos;
il regardait ses amis en riant:

Bien, a! Moutier. Vous ne serez pas longtemps  vous y faire. Bon,
voil le couvert mis! Je prends ma place. Un verre de vin, Jacques, pour
boire  la prosprit de l'Ange-Gardien.

Jacques dboucha la bouteille et versa.

Hourra pour l'Ange-Gardien! et pour ses habitants! cria le gnral en
levant son verre et en le vidant d'un seul trait... Eh, mais vraiment,
elle est trs bien fournie la cave de l'Ange-Gardien! Voil du bon vin,
Moutier. a fait plaisir de boire des sants avec un vin comme a! On se
mit  table, on soupa de bon apptit; on causa un peu et on se coucha,
comme l'avait dit le gnral. Chacun dormit sans bouger jusqu'au
lendemain. Jacques et Paul mirent leurs montres sous leur oreiller; il
faut mme avouer que non seulement Elfy resta longtemps  contempler la
sienne,  l'couter marcher, mais qu'elle ne voulut pas non plus s'en
sparer et qu'elle s'endormit en la tenant dans ses mains. Bien plus,
Mme Blidot et Moutier firent comme Jacques et Paul; et,  leur rveil,
leur premier mouvement fut de reprendre la montre et de voir si elle
marchait bien.


XII

Le juge d'instruction.

Quand tout le monde se runit le lendemain pour le caf, le gnral
examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le
repas fut gai, mais court; chacun avait  ranger et  travailler.
Moutier se chargea de faire la chambre du gnral et la salle, pendant
que les deux soeurs, aides de Jacques, nettoyaient la vaisselle de
la veille et prparaient tout pour la journe. Le gnral sortit; il
faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit
arriver les gendarmes escortant une charrette o se trouvaient Bournier,
tendu sur le dos  cause de sa blessure, son frre et sa femme, assis
sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction
et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrta devant
l'auberge; on fit descendre le frre et la femme de Bournier; deux
gendarmes les emmenrent et les firent entrer dans la salle o se
trouvaient dj les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes
apportrent l'aubergiste qui criait  chaque secousse qu'il recevait,
malgr les prcautions et les soins dont on l'entourait. Ils
l'tendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un
des gendarmes.

Allez chercher les tmoins et la victime.

Les gendarmes partirent pour excuter les ordres.

Le gnral avait accompagn le cortge; il entra dans la salle presque
en mme temps que les criminels. Il se plaa en face de Bournier qui le
regardait d'un oeil enflamm par la colre.

Gredin! gueux, sclrat!--cria le gnral.

-Qui est cet homme qui injurie le prvenu? dit le juge d'instruction en
se retournant vers lui. Pourquoi est-il entr? Faites-le sortir.

LE GNRAL.--Pardon, Monsieur, je suis entr parce que je dois rester.
Et si vous me faites sortir, vous serez fort attrap.

LE JUGE.--Parlez plus poliment  la justice, Monsieur!

Des trangers ne doivent pas assister  l'interrogatoire que j'ai 
faire, et je vous ritre l'ordre de sortir!

LE GNRAL.--L'ordre! Sachez, Monsieur, que je n'ai d'ordre  recevoir
de personne que de mon souverain (qui est trs loin). Sachez, Monsieur,
qu'en me forant  m'en aller, vous faites un acte inique et absurde. Et
sachez enfin que, si vous m'obligez  quitter cette salle, aucune force
humaine ne m'y fera rentrer de plein gr et n'obtiendra de moi une
parole relative  ces coquins. LE JUGE.--Eh! Monsieur! c'est ce que nous
vous demandons; taisez-vous et partez!

LE GNRAL.--Je sors, Monsieur! Et je me ris de vous et de l'embarras
dans lequel vous allez vous trouver. Le gnral enfona son chapeau sur
sa tte et se dirigea vers la porte. Moutier entrait au mme moment; il
se rangea, porta la main  son kpi:

Pardon, gnral! dit-il.

Le gnral sortit.

Le juge d'instruction regarda d'un air surpris.

Qui tes-vous, Monsieur? dit-il  Moutier.

MOUTIER.--Moutier, le principal tmoin de l'affaire, Monsieur le juge;
celui qui a cass la cuisse de ce gredin-l, qui a enfonc le crne 
celui-ci et caus un tourdissement  cette gueuse de femme.

LE JUGE, souriant.--Tchez de mnager vos pithtes, Monsieur; et qui
est le gros homme qui vient de sortir?

MOUTIER.--Le gnral Dourakine, mon prisonnier, que ces... je ne sais
comment les appeler, car enfin ce sont de fieffs coquins que ces
coquins, car coquins est le mot, que ces coquins auraient gorg si je
n'avais eu la chance de me trouver l.

LE JUGE.--Comment! ce monsieur est... Courez aprs lui, monsieur
Moutier; faites-lui bien mes excuses. Ramenez-le: il faut absolument
qu'il fasse sa dposition.

Moutier partit et ne tarda pas  rattraper le gnral qui rentrait chez
lui, le teint allum, les veines gonfles, le souffle bruyant, avec tous
les symptmes d'une colre violente et concentre.

Lorsqu'il eut entendu la commission du juge, il s'arrta, tourna vers
Moutier ses yeux flamboyants et dit d'une voix sourde:

Jamais! Dites  ce malappris qu'il se souvienne de mes paroles!

MOUTIER.--Mais, mon gnral, on ne peut pas se passer de votre
dposition!

LE GNRAL.--Qu'on fasse comme si j'tais mort.

MOUTIER.--Mais vous ne l'tes pas, mon gnrai, et alors.

LE GNRAL.--Alors qu'on suppose que je le suis.

MOUTIER.--Mon gnral, c'est impossible. On ne peut se passer de vous.

LE GNRAL.--Alors pourquoi m'ont-ils renvoy? Pourquoi ne m'ont-ils
pas cout? Je les ai prvenus; ils n'ont pas voulu me croire. Qu'ils
s'arrangent sans moi  prsent.

MOUTIER.--Mon gnral, je vous en supplie!

LE GNRAL.--Non, jamais, jamais et jamais! Je ne bouge pas de ma
chambre jusqu' ce qu'ils soient tous partis.

Le gnral entra chez lui, ferma sa porte  clef, et, calm par l'ide
de l'embarras que causerait son refus, il se mit  rire et  se frotter
les mains. Moutier retourna  l'auberge et rendit compte de son
ambassade. Le juge d'instruction, fort contrari, parlait de forcer la
dposition par des menaces.

MOUTIER.--Pardon, monsieur le juge, on n'obtiendra rien de lui par la
force; vous l'avez froiss, il fera comme il l'a dit, il se laissera
mettre en pices plutt que de revenir l-dessus; mais nous pouvons le
prendre par surprise; laissez-moi faire. Suivez-moi, ne faites pas de
bruit, faites ce que je vous dirai, et vous aurez la dposition la plus
complte que vous puissiez dsirer.

LE JUGE.--Voyons, terminons d'abord ce que nous avons  faire ici;
faites votre dposition, monsieur Moutier; greffier, crivez.

Le juge d'instruction commena l'interrogatoire; quand ils eurent
termin, le juge accompagna Moutier  l'Ange-Gardien; Moutier le pria
d'attendre dans la salle; il appela Elfy, lui raconta l'affaire et lui
donna ses instructions. Elfy sourit, et alla frapper doucement  la
porte du gnral.

Qui frappe? dit-il d'une voix furieuse.

ELFY.--C'est moi, mon gnral; ouvrez-moi.

--Que voulez-vous? reprit-il d'une voix radoucie.

--Vous voir un instant, vous consulter sur un point relatif  mon
mariage, puisque c'est vous qui l'avez dcid.

LE GNRAL.--Ah! ah! je ne demande pas mieux, ma petite Elfy.

La porte s'ouvrit et, en s'ouvrant, masqua Moutier et le juge
d'instruction.

Le gnral jeta un coup d'oeil dans la salle, ne vit personne, prit un
visage riant et laissa la porte ouverte  la demande d'Elfy qui trouvait
qu'il faisait bien chaud dans: sa chambre.

Permettez-moi de vous dranger pendant quelques instants, gnral, dit
Elfy en acceptant le sige que le gnral lui offrait prs de lui; c'est
vous qui avez fait notre mariage; et quand je pense que, sans Joseph,
ces abominables gens vous auraient tu! car ils voulaient vous tuer,
n'est-ce pas?

LE GNRAL.--Je crois bien! m'gorger comme un mouton.

ELFY.--Vous ne nous avez pas racont encore les dtails de cet horrible
vnement. Je ne comprends pas bien pourquoi ces misrables voulaient
vous tuer, et comment ils ont pu faire pour s'emparer de vous qui tes
si fort, si courageux!

Le gnral, flatt de l'intrt que lui tmoignait Elfy et: assez
content de s'occuper de lui-mme, lui fit le rcit trs dtaill de
tout ce qui s'tait pass  l'auberge Bournier depuis le moment de son
arrive. Quand le rcit s'embrouillait, Elfy questionnait et obtenait
des rponses claires et dtailles. Lorsqu'il n'y eut plus rien 
apprendre, Elfy se frappa le front comme si un souvenir lui traversait
la pense et s'cria:

Que va dire ma soeur? J'ai oubli de plumer et de prparer le poulet
pour notre dner. Pardon, gnral, il faut que je me sauve.

LE GNRAL.--Et votre mariage dont nous n'avons pas dit un mot?

ELFY.--Ce sera pour une autre fois, gnral.

LE GNRAL.--A la bonne heure! Nous en causerons  fond.

Elfy s'chappa leste comme un oiseau. Le gnral la suivit des yeux et
entra dans la salle pour la voir plumer son poulet dans la cuisine. Un
lger bruit lui fit tourner la tte et il vit le juge d'instruction
achevant de rdiger ce qu'il venait d'entendre. Le gnral prit un air
digne.

LE GNRAL.--Venez-vous m'insulter jusque chez moi. Monsieur?

LE JUGE.--Je viens, au contraire, gnral, vous faire mes excuses sur
l'algarade malheureuse que je me suis permise  votre gard, ignorant
votre nom et pensant que vous tiez un curieux entr pour voir et
entendre ce qui doit rester secret jusqu'au jour de la mise en jugement.
Je vous ritre mes excuses et j'espre que vous voudrez bien oublier ce
qui s'est pass entre nous.

LE GNRAL:--Trs bien, Monsieur. Je ne vous garde pas de rancune, car
je suis bon diable, malgr mes airs d'ours; mais il m'est impossible
de revenir sur ma parole, de retourner dans cette auberge pour
l'interrogatoire, ni de vous rpondre un seul mot sur l'affaire.

LE JUGE.--Quant  cela, Monsieur, je n'ai plus besoin de vous
interroger; votre dposition a t complte et je n'ai plus rien 
apprendre de vous.

Le gnral coutait bahi; son air tonn fit sourire le juge
d'instruction.

Je vois, je comprends! s'cria le gnral. La friponne! Ce que c'est
que les jeunes filles! C'est pour me faire parler qu'elle est venue me
cajoler! Mais comment a-t-elle su? Ah! la petite tratresse! Et moi qui
m'attendrissais de son dsir de tout savoir, de n'omettre aucun dtail
sur ce qui me concernait! Et Moutier? o est-il? c'est lui qui a
tout fait. Moutier! Moutier! Ah! il croit que, parce qu'il m'a fait
prisonnier, il peut me mener comme un enfant! Il se figure que, parce
qu'il m'a sauv deux fois, car il m'a sauv deux fois, Monsieur, au
pril de sa vie, et je l'aime comme mon fils! et je l'adopterais s'il
voulait. Oui, je l'adopterai! Qu'est-ce qui m'en empcherait? Je n'ai ni
femme ni enfant, ni frre ni soeur. Et je l'adopterai si je veux. Et je
le ferai comte Dourakine, et Elfy sera comtesse Dourakine. Et il n'y a
pas  rire, Monsieur; je suis matre de ma fortune; j'ai six cent mille
roubles de revenu, et je veux les donner  mon sauveur. Moutier, venez
vite, mon ami.

Moutier entra, l'air un peu penaud: il s'attendait  tre grond.

LE GENRAL.--Viens, mon ami, viens, mon enfant; oui, tu es mon fils,
Elfy est ma fille; je vous adopte; je vous fais comte et comtesse
Dourakine, et je vous donne six cent mille roubles de rente.

Elfy tait entre en entendant appeler Moutier; elle s'apprtait  le
dfendre contre la colre du gnral. A cette proposition si ridicule et
si imprvue, elle clata de rire, et, saluant profondment Moutier:

Monsieur le comte Dourakine, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis, courant au gnral, elle lui prit les mains, les baisa
affectueusement.

Mon bon gnral, c'est une plaisanterie; c'est impossible! c'est
ridicule! Voyez la belle figure que nous ferions dans un beau salon,
Moutier et moi.

Le gnral regarda Moutier qui riait, le juge d'instruction qui
touffait d'envie de rire, Elfy qui clatait en rires joyeux, et il
comprit que sa proposition tait impossible.

C'est vrai! c'est vrai! Il m'arrive sans cesse de dire des sottises.
Mettez que je n'ai rien dit.

MOUTIER.--Ce que vous avez dit, mon gnral, prouve votre bont et
votre bon vouloir  mon gard, et je vous en suis bien sincrement
reconnaissant.

Le juge d'instruction salua le gnral et s'en alla riant et marmottant:
Drle d'original!


XIII

Le dpart.

Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du dpart pour les eaux.

J'ai rflchi, dit-elle, et je crois que le plus tt sera le mieux,
puisqu'il faut que ce soit.

MOUTIER.--Vous savez, Elfy, que le gnral s'est mis  votre disposition
et que c'est  vous  fixer le jour.

ELFY.--Et que diriez-vous si je disais comme le gnral, demain?

MOUTIER.--Je dirais: Mon commandant, vous avez raison; et je
partirais.

ELFY.--Merci, Joseph; merci de votre confiance en mon commandement. Je
vous engage, d'aprs cela,  faire vos prparatifs pour demain.

MOUTIER.--Il faut que j'en fasse part au gnral.

ELFY.--Oui, oui, et tchez qu'il ne s'emporte pas et qu'il n'ait pas
quelque ide...  sa faon. Moutier entra chez le gnral qui crivait.

MOUTIER.--Mon gnral, nous partons demain si vous n'y faites pas
d'obstacle.

LE GNRAL.--Quand vous voudrez, mon ami; je restais ici pour vous et
pour Elfy, plus que pour moi; moi je me porte bien et je suis prt 
continuer ma route. J'crivais tout juste  un carrossier que je connais
 Paris, de m'envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage; ces
coquins de Bournier m'ont vol la mienne et je, suis  Pied.

MOUTIER.--Mais, mon gnral, vous n'aurez pas votre voiture avant dix
ou quinze jours; et que feriez-vous ici tout ce temps-l?

LE GNRAL.--Vous avez raison, mon cher; mais encore me faut-il une
voiture pour m'en aller. Je n'aime pas les routes par tapes, moi; et
comment trouver une bonne voiture dans ce pays?

Moutier tournait sa moustache; il cherchait un moyen.

MOUTIER.--Si j'allais  la ville voisine en chercher une, mon gnral?

LE GNRAL.--Allez, mon ami. O est Mme Blidot?

MOUTIER.--Dans la salle, mon gnral,  servir quelques voyageurs avec
Elfy.

LE GNRAL.--Demandez-leur donc s'il n'y a: pas de diligence qui passe
par ici.

Moutier sortit et rentra quelques instants aprs.

MOUTIER.--Mon gnral, il y en a une  deux lieues d'ici, correspondance
du chemin de fer; elle passe tous les jours  midi.

LE GNRAL.--Si nous allions la prendre demain?

MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon gnral; mais comment irez-vous?

LE GNRAL.--A pied, comme vous.

MOUTIER.--Mon gnral, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne
seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.

LE GNRAL.--Pourquoi cela? Suis-je si vieux que je ne puisse plus
marcher?

MOUTIER.--Pas du tout, mon gnral; mais... votre blessure...

LE GNRAL.--Eh bien! ma blessure... Est-ce que vous n'en avez pas une
comme moi? Une balle  travers le corps.

MOUTIER.--C'est vrai, mon gnral, mais... comme je suis plus mince que
vous,... alors...

LE GNRAL.--Alors quoi? Voyons, parlez, monsieur le Sylphe.

MOUTIER.--Mon gnral,... alors..., alors la balle, ayant eu moins de
trajet  faire, a dchir moins de chair... et ma blessure est moins
terrible.

Le gnral le regarda fixement:

Moutier, regardez-moi l (il montre son nez), et osez me regarder sans
rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache, pour ne pas
rire tout  fait.) Vous voyez bien! vous riez! Pourquoi ne pas dire
franchement: Gnral, vous tes trop gros, trop lourd, vous resterez en
route! (Moutier veut parler.) Taisez-vous! je sais ce que vous allez
dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j'irai 
pied quand mme vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.

MOUTIER.--Mon gnral, je suis tout  fait  vos ordres, mais je
crains... que vous ne vous fatiguiez beaucoup; avec a qu'il fait chaud.

LE GNRAL.--J'arriverai, mon ami, j'arriverai. A mes paquets
maintenant. D'abord je laisse ici tous mes effets; je n'emporte que
l'or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j'emporte
dans la mienne, du linge pour changer en route, et mes affaires de
toilette dans ma poche. J'achterai l-bas ce qui me manquera.

Le gnral, enchant de partir  pied, en touriste, rentra rayonnant
dans la salle o ne se trouvait plus qu'un seul voyageur, un soldat; ce
soldat se tenait  l'cart, ne s'occupait de personne, ne disait pas
une parole; son modeste repas tirait  sa fin. Le gnral le regardait
attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme
qu'elle contenait et en tirer en hsitant une pice d'un franc.

Combien, Madame? dit-il  Mme Blidot.

MADAME BLIDOT.--Pain, deux sous; fromage, deux sous; cidre, deux sous;
total, six sous ou trente centimes. Le visage du soldat s'anima d'un
demi-sourire de satisfaction.

LE SOLDAT.--Je craignais d'avoir fait une dpense trop forte. Vous avez
oubli les radis.

MADAME BLIDOT.--Oh! les radis ne comptent pas, Monsieur.

Au moment o il allait payer, Elfy,  laquelle le gnral avait dit un
mot  l'oreille, plaa devant le soldat une tasse de caf et un verre
d'eau-de-vie. Je n'ai pas demand a, dit le soldat d'un air moiti
Effray.

ELFY.--Je le sais bien, Monsieur; aussi cela n'entre pas dans le compte;
nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le
march.

Le soldat se rassit et avala lentement avec dlices le caf et
l'eau-de-vie.

LE SOLDAT.--Bien des remerciements, Mam'selle; je n'oublierai pas
l'Ange-Gardien ni ses aimables htesses.

De quel ct allez-vous, mon brave?

--Aux eaux de Bagnoles, rpondit le soldat surpris.

LE GNRAL.--J'y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de
fer pour faire route ensemble.

LE SOLDAT.--Trs flatt, Monsieur. Mais je vais  Domfront pour prendre
la correspondance du chemin de fer...

LE GNRAL.--Et nous aussi. Parbleu! a se trouve bien; nous partirons
demain! tous trois militaires! a ira Bien!

LE SOLDAT.--Il faut que je parte tout de suite, Monsieur; on m'attend ce
soir mme pour une affaire importante. Bien fch, Monsieur! nous nous
retrouverons  Bagnoles.

Le soldat porta la main  son kpi et sortit avec le mme air grave et
triste qu'il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperut
Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant
Jacques, le suivit des yeux avec intrt et ne se mit en route que
lorsqu'il eut entendu Jacques dire  Mme Blidot:

Maman, M. le cur est trs content de moi.

Jacques fit voir ses notes et celles de Paul; elles taient si bonnes
que le gnral voulut absolument leur donner  chacun une pice d'or.

Prenez, mes enfants, prenez, dit-il; c'est l'adieu du prisonnier; ce
ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu'un pauvre
prisonnier.

JACQUES.--Oh! mon bon gnral, comment pouvez-vous croire...? vous qui
tes si bon.

LE GNRAL.--Alors prenez.

Et il leur mit  chacun la pice d'or dans leur poche.

La journe s'acheva gravement; le gnral tait press de partir et
allait sans cesse dranger ses affaires, sous prtexte de les arranger.
Moutier et Elfy taient tristes de se quitter. Mme Blidot tait triste
de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et mme le gnral
qui avait t si bon pour lui et pour Paul. On se spara en soupirant,
chacun alla se coucher. Le lendemain on se runit pour djeuner; il
fallait partir avant neuf heures pour arriver  temps.

Allons, dit le gnral se levant le premier, adieu, mes bonnes
htesses, et au revoir.

Il embrassa Mme Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte.
Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et
d'motion Et il suivit le gnral en jetant un dernier regard sur Elfy.


XIV

Torchonnet se dessine.

Jacques pleurait encore le dpart de son ami, Paul lui essuyait les yeux
avec son petit mouchoir et le regardait avec anxit. Elfy tait alle
ranger la chambre de Moutier, Mme Blidot mettait en ordre celle du
gnral qui avait tout jet de tous cts.

A-t-on ide d'un sans-souci pareil? dit Mme Blidot. Il n'a rien rang;
jusqu' sa cassette qu'il a laisse ouverte. Tous ses bijoux, ses
dcorations en pierreries, son service en vermeil! Les voil  droite, 
gauche; c'est incroyable! Et c'est moi qui vais avoir  rpondre de tout
cela! Quel drle d'homme! Je parie qu'il ne sait pas seulement ce qu'il
a.

Pendant qu'elle cherchait  rassembler les objets pars, Jacques entra.

JACQUES.--Maman, voici Pierre Torchonnet qui est en colre aprs moi
de ce que je ne l'ai pas averti que le gnral partait; ai-je eu tort,
croyez-vous?

MADAME BLIDOT.--Mais non, mon enfant, tu n'avais pas besoin d'avertir
Torchonnet; pourquoi faire?

JACQUES.--Il dit que le gnral l'aurait emmen.

MADAME BLIDOT.--Emmen? En voil une ide!

Torchonnet entre dans la chambre.

TORCHONNET.--Oui, certainement, il m'aurait emmen puisqu'il voulait me
prendre pour fils; c'est le cur qui l'en a empch. Et si j'tais venu
 temps ce matin, je serais parti avec lui; le cur n'a aucun droit sur
moi, il ne peut pas empcher le gnral de me prendre.

MADAME BLIDOT.--Torchonnet, ce que tu dis l est trs mal. M. le cur
a bien voulu te prendre quand, tu tais malheureux et abandonn, Il te
garde par charit et pour ton bonheur.

TORCHONNET.--Et moi je ne veux pas rester avec lui. J'ai bien entendu ce
que le gnral disait et ce que le cur rpondait; il m'a empch d'tre
riche et d'tre un monsieur, et moi je ne veux pas rester chez lui 
travailler et  m'ennuyer. Je veux qu'on me mne au general.

MADAME BLIDOT.--Il me semble, mon garon, que ta langue s'est bien
dlie depuis hier; tu n'tais pas aussi bavard ni aussi volontaire
quand tu tais chez ton matre.

TORCHONNET.--Je n'ai plus de matre et je n'en veux plus. Je veux aller
rejoindre le gnral.

MADAME BLIDOT.--Eh bien! va le rejoindre si tu peux, et laisse-nous
tranquilles. Mon petit Jacques, viens m'aider  serrer tout cela.

TORCHONNET.--Qu'est-ce que vous avez l? Ce sont les affaires du
gnral. S'il me prend pour fils, tout sera  moi. Pourquoi les
avez-vous prises? Je le dirai aux gendarmes quand je les verrai.

MADAME BLIDOT.--Dis Ce que tu voudras, mauvais garon, mais va-t'en:
laisse-nous faire notre ouvrage.

Torchonnet, au lieu de s'en aller, entra plus avant dans la chambre, et,
sans que Mme Blidot et Jacques s'en aperussent, il saisit une timbale
et un couvert de vermeil et les mit sous sa blouse, dans la poche de son
pantalon.

Jacques aidait Mme Blidot  remettre en place les pices du ncessaire
de voyage; ils y russirent avec beaucoup de peine, mais deux
compartiments restaient vides.

JACQUES.--Il manque quelque chose, maman; on dirait que c'est un verre
et un couvert qui manquent; voyez la forme des places vides.

MADAME BLIDOT.--C'est vrai! Nous avons peut-tre mal mis les autres
pices.

Torchonnet s'esquiva pendant que Mme Blidot et Jacques cherchaient 
remplir les deux vides du ncessaire.

MADAME BLIDOT.--Impossible, mon ami; les deux pices manquent, c'est
certain.

JACQUES.--Je suis pourtant bien sr que tout tait plein quand le
gnral nous a ouvert ce beau ncessaire.

MADAME BLIDOT.--Il les a peut-tre emportes. Ce qui est certain
c'est que nous avons cherch partout sans rien trouver... Est-ce que
Torchonnet...?

JACQUES.--Oh non! maman. Torchonnet est parti. Et puis, il ne ferait pas
une vilaine chose comme a. Jugez donc, il serait voleur!...

MADAME BLIDOT.--Mon bon Jacquot, tu es un bon et honnte enfant, toi,
mais ce pauvre garon, qui a vcu entour de mauvaises gens, ne doit pas
tre grand-chose de bon. Vois comme il est ingrat. Tu l'as entendu nous
menacer des gendarmes? Et pourtant, voici trois ans et plus que tous les
jours tu vas lui porter son dner prs du puits.

JACQUES.--C'est vrai, maman, mais il ne pensait pas  ce qu'il disait;
je crois qu'il nous aime et qu'il vous a de la reconnaissance pour
l'avoir nourri depuis trois ans.

Mme Blidot ne rpondit qu'en embrassant Jacques; elle enferma les bijoux
et les autres effets du gnral dans une armoire dont elle emporta la
clef, et envoya Jacques et Paul  l'cole o ils allaient tous les
jours. Elfy se mit  travailler; elle tait triste, et sa soeur fut
assez longtemps avant de pouvoir la faire sourire. Vers le milieu du
jour, les voyageurs commencrent  arriver, ce qui donna aux deux soeurs
assez d'occupation pour les empcher de penser aux absents.

Quand Torchonnet rentra au presbytre, le cur lui demanda s'il avait
t  l'cole.

TORCHONNET.--Non, je ne sais rien, et l'cole m'ennuie.

LE CUR.--C'est parce que tu ne sais rien que l'cole t'ennuie! Quand tu
sauras quelque chose, tu t'y amuseras.

TORCHONNET.--C'est trop difficile.

LE CUR.--Mon pauvre enfant, ce que tu faisais chez ton mchant matre
tait bien plus difficile, et tu l'as fait pourtant.

TORCHONNET.--Parce que j'y tais forc.

LE CUR.--Il faudra bien que tu apprennes  lire,  crire et  compter,
sans quoi tu ne pourras te placer nulle part.

TORCHONNET.--Je n'ai pas besoin de me placer.

LE CUR.--Toi, plus qu'un autre, mon enfant, parque tu n'as pas de
parents pour te venir en aide.

TORCHONNET.--Bah! bah! Je sais ce que je sais.

LE CUR.--Et que sais-tu, mon enfant, que je ne sache pas?

TORCHONNET.--Oh! vous le savez bien aussi; seulement vous faites
semblant de ne pas savoir.

LE CUR.--Je t'assure que je ne comprends pas o tu veux en venir.

TORCHONNET.--J'en veux venir  vous dire que vous n'tes pas mon matre,
que le gnral voulait me donner tout son argent et me faire son fils,
que c'est vous qui l'en avez empch, et que je veux, moi, tre riche et
devenir un beau monsieur.

Le bon cur, stupfait de la hardiesse et des reproches de ce garon
qui, trois jours auparavant, tremblait devant tout le monde, resta muet,
le regardant avec surprise.

TORCHONNET.--Vous faites semblant de ne pas comprendre! Vous croyez que
je n'ai pas entendu ce que vous a dit le gnral et comment vous avez
refus de me donner, comme si j'tais  vous. Le gnral m'aime, et il
me prendra  son retour, et vous verrez alors ce que je ferai.

--Pauvre, pauvre enfant, dit le cur les larmes dans les yeux et la voix
tremblante d'motion. Pauvre petit! Tu fais le mal sans le savoir;
personne ne t'a appris ce qui est mal et ce qui est bien!... Tu crois,
mon.. enfant, que le gnral t'aurait emmen? que c'est moi qui l'en ai
empch? Je sais que je n'ai pas le droit de te retenir malgr toi; que
tu peux t'en aller tout de suite si tu le veux. Mais o iras-tu? Que
feras-tu? Qui te nourrira et te logera? Ce que je fais pour toi, je le
fais par charit, pour l'amour de Dieu, pour te venir en aide,  toi
pauvre petite crature du bon Dieu. Le gnral a eu l'ide de te
prendre; elle lui a pass de suite, il en a ri lui-mme.

TORCHONNET.--Comment le savez-vous, puisqu'il n'est pas revenu vous
voir?

LE CUR.--Il m'a envoy Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne
ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t'en offre pas moins un asile
chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons nous  table et
dnons, sans songer  ce qui s'est pass entre nous. Le bon cur passa
dans la salle o l'attendaient son dner et sa servante; Torchonnet, un
peu honteux, demi-repentant et indcis, se mit  table et mangea comme
s'il n'avait rien qui le troublt. Il n'en fut pas de mme du cur qui
tait triste et qui rflchissait sur les moyens de ramener Torchonnet 
des meilleurs sentiments. Il rsolut de redoubler de bont  son gard
et de n'exiger de lui que de s'abstenir de mal faire.


XV

Premire tape du gnral.

Pendant que Torchonnet volait, injuriait ses bienfaiteurs, pendant que
Jacques le dfendait et gagnait  l'cole des bons points et des loges,
pendant qu'Elfy comptait les, heures et les jours qui la sparaient de
son futur mari, pendant que Mme Blidot veillait  tout, surveillait.
tout et pensait au bien-tre de tous, le gnral marchait d'un pas
rsolu vers Domfront, escort de Moutier qui le regardait du coin de
l'oeil avec quelque inquitude. Pendant la premire demi-lieue, le
gnral avait t leste et mme trop en train;  mesure qu'il avanait,
son pas se ralentissait, s'alourdissait; il suait, il s'ventait avec
son mouchoir, il soufflait comme les chevaux fatigus. Moutier lui
proposa de se reposer un instant sur un petit tertre au pied d'un arbre;
le gnral refusa et commena  s'agiter; il ta son chapeau, s'essuya
le front.

LE GNRAL.--Il fait diantrement chaud, Moutier; depuis Sbastopol je
n'aime pas la grande chaleur; en avons-nous eu l-bas! Quelle cuisson!
et pas un abri... J'ai envie d'ter ma redingote: c'est si chaud ces
gros draps!

MOUTIER.--Donnez-la-moi, que je la porte, mon gnral; elle vous
chargerait trop.

LE GNRAL--Du tout, mon cher; laissez donc. A la guerre comme  la
guerre!

Le gnral fit quelques pas.

LE GNRAL.--Saperlotte! qu'il fait chaud!

MOUTIER.--Donnez, mon gnral; cela vous crase.

LE GNRAL.--Et vous donc, parbleu? Si c'est lourd pour moi, ce l'est
aussi pour vous.

MOUTIER.--Moi, mon gnral, je n'ai pas pass par tous les grades pour
arriver au vtre, et je puis porter votre redingote sans fatigue aucune.

LE GNRAL.--Ce qui veut dire que je suis une vieille carcasse bonne 
rien, tandis que vous, jeune, beau, vigoureux, tout vous est possible.

MOUTIER.--Ce n'est pas ce que je veux dire, mon gnral; mais je pense 
ce qu'il m'a fallu endurer de fatigues, de souffrances, de privations
de toutes sortes pour arriver au grade de sergent; et je m'incline avec
respect devant votre grade de gnral que vous avez conquis  la pointe
de votre sabre.

Le gnral parut content, sourit, passa la redingote  Moutier et lui
serra la main.

Merci, mon ami, vous savez flatter doucement, agrablement et sans
vous aplatir, parce que vous tes bon. Elfy sera heureuse! Elle a de la
chance d'tre tombe sur un mari comme vous! Sapristi que la route est
longue! Le pauvre gros gnral tranait la jambe; il n'en pouvait plus.
Il regardait du coin de l'oeil la droite et la gauche de la route, pour
dcouvrir un endroit commode pour se reposer; il en aperut un qui
remplissait toutes les conditions voulues; un lger monticule au pied
d'un arbre touffu, pas de pierres, de la mousse et de l'herbe. Moutier
voyait bien la manoeuvre du gnral, qui tournait, s'arrtait,
soupirait, boitait, mais qui n'osait avouer son extrme fatigue. Enfin,
voyant que Moutier ne disait mot et n'avait l'air de s'apercevoir de
rien, il s'arrta: Mon bon Moutier, dit-il, vous tes en nage, ma
redingote vous assomme, asseyons-nous ici; c'est un bon petit endroit,
fait exprs pour vous redonner des forces.

MOUTIER.--Je vous assure, mon gnral, que je ne suis pas fatigu et que
j'irais du mme pas jusqu' la fin du jour.

LE GNRAL.--Non, Moutier, non; je vois que vous avez chaud, que vous
tes fatigu.

MOUTIER.--Pour vous prouver que je ne le suis pas, mon gnral, Je vais
acclrer le pas.

Et Moutier, riant sous cape, prit le pas gymnastique des chasseurs
d'Afrique. Le pauvre gnral, qui se sentait  bout de force, se mit 
crier,  appeler.

Moutier! arrtez! Comment, diantre, voulez-vous que je vous suive?
Puisque je vous dis que je suis rendu, que je ne puis plus avancer un
pied devant l'autre. Voulez-vous bien revenir... Diable d'homme! il fait
exprs de ne pas entendre.

Moutier se retourna enfin, revint au pas de course vers le gnral et le
trouva assis au pied de cet arbre, sur ce tertre que Moutier refusait.

Comment, mon, gnral, vous voil rest? Je croyais que vous me
suiviez.

LE GNRAL, avec humeur.--Comment voulez-vous que je suive un diable
d'homme qui marche comme un cerf? Est-ce que j'ai les allures d'un cerf,
moi? Suis-je taill comme un cerf? Est-ce qu'un homme de mon ge, de
ma corpulence, bless, malade, peut courir pendant des lieues sans
seulement souffler ni se reposer?

MOUTIER.--Mais c'est tout juste ce que je vous disais, mon gnral; vous
n'avez pas voulu me croire.

LE GNRAL.--Vous me le disiez comme pour me narguer, en vous
redressant de toute votre hauteur et prt  faire des gambades, pour
faire voir  Elfy votre belle taille lance, votre tournure leste et
pour faire comparaison avec mon gros ventre, ma taille paisse, mes
lourdes jambes. On a son amour-propre, comme je vous l'ai dit jadis, et
on ne veut pas, devant une jeune fille et une jeune femme, passer pour
un infirme, un podagre, un vieillard dcrpit.

MOUTIER.--Je vous assure, mon gnral...

LE GNRAL.--Je vous dis que ce n'est pas vrai, que c'est comme a.

MOUTIER.--Mais, mon gnral...

LE GNRAL.--Il n'y a pas de mais; vous croyez que je n'ai pas vu votre
malice de vous mettre  courir comme un drat pour me narguer. Vous
vous disiez: Tu t'assoiras, mon bonhomme; tu te reposeras, mon vieux!
Je cours, toi tu t'arrtes; je gambade, toi tu tombes. Vivent les
jeunes! A bas les vieux! Voil ce que vous pensiez, Monsieur; et votre
bouche souriante en dit plus que votre langue.

MOUTIER.--Je suis bien fch, mon gnral, que ma bouche...

LE GNRAL.--Fch, par exemple! Vous tes enchant; vous riez sous
cape; vous voudriez me voir tirer la langue et traner la jambe, et que
je restasse en chemin, pour dire: Voil pour punir l'orgueil de ce
vieux tamis cribl de balles et de coups de baonnette! Car j'en ai eu
des blessures; personne n'en a eu comme moi. Oui, Monsieur, quoi que
vous en disiez; quand vous m'avez ramass  Malakoff, au moment o
j'allais sauter une seconde fois, j'avais plus de cinquante blessures
sur le corps; et sans vous, Monsieur, je ne m'en serais jamais tir;
c'est vous qui m'avez sauv la vie, je le rpte et je le dirai jusqu'
la fin de mes jours; et vous avez beau me lancer des regards furieux (ce
qui est fort inconvenant de la part d'un sergent  un gnral), vous
ne me ferez pas taire, et je crierai sur les toits: c'est Moutier, le
brave sergent des zouaves, qui m'a sauv au risque de prir avec moi et
pour moi; et je ne l'oublierai jamais, et je l'aime, et je ferai tout ce
qu'il voudra, et il fera de moi ce qu'il Voudra.

Le gnral, mu de sa colre passe et de son attendrissement prsent,
tendit la main  Moutier qui s'assit prs de lui.

Reposons-nous encore, mon gnral; je ne fais qu'arriver; moi aussi
j'ai une blessure qui me gne pour marcher, et je serais bien aise de...

--Vrai? dit le gnral avec une satisfaction vidente, vous avez
vraiment besoin de vous reposer?

MOUTIER.--Trs vrai, mon gnral. Ce que vous avez pris pour de la
malice tait de la bravade, de l'entrain de zouave. Ah! qu'il fait bon
se reposer au frais! continua-t-il en s'tendant sur l'herbe comme s'il
se sentait rellement fatigu.

Le gnral, enchant, se laissa aller et s'appuya franchement contre
l'arbre; il ferma les yeux et ne tarda pas  s'endormir, Quand Moutier
l'entendit lgrement ronfler, il se releva lestement et partit au
galop, laissant prs du gnral un papier sur lequel il avait crit:
Attendez-moi! mon gnral, je serai bientt de retour.

Le gnral dormait, Moutier courait; il parat que sa blessure ne le
gnait gure, car il courut sans s'arrter jusqu' Domfront; il demanda
au premier individu qu'il rencontra o il pourrait trouver une voiture 
louer; on lui indiqua un aubergiste qui louait de tout; il y alla, fit
march pour une carriole, un cheval et un conducteur, fit atteler de
suite, monta dedans et fit prendre au grand trot la route de Loumigny;
il ne tarda pas  arriver au tertre et  l'arbre o il avait laiss le
gnral; personne! Le gnral avait disparu, laissant sa redingote, que
Moutier avait dpose par terre prs de lui.

Le pauvre Moutier eut un instant de terreur. Le cocher, voyant
l'altration de cette belle figure si franche, si ouverte, si gaie,
devenue sombre, inquite, presque terrifie, lui demanda ce qui causait
son inquitude.

MOUTIER.--J'avais laiss l ce bon gnral, reint et endormi. Je ne
retrouve que sa redingote. Qu'est-il devenu?

LE COCHER.--Il, s'en est peut-tre retourn, ne vous voyant pas venir.

MOUTIER.--Tiens, c'est une ide! Merci, mon ami; continuons alors
jusqu' Loumigny.

Le cocher fouetta son cheval qui repartit au grand trot; ils ne
tardrent pas  arriver  l'Ange-Gardien. Moutier sauta  bas de la
carriole, entra prcipitamment et se trouva en face du gnral en
manches de chemise, son gros ventre se dployant dans toute son ampleur,
la face rouge comme s'il allait clater, la bouche bante, les yeux
gars par la surprise.

Le gnral fut le premier  le reconnatre.

Que veut dire cette farce, Monsieur? Suis-je un Polichinelle, un
Jocrisse, un Pierrot, pour que vous vous permettiez un tour pareil? Me
planter l au pied d'un arbre! me perdre comme le Petit-Poucet! Profiter
d'un sommeil que vous avez perfidement provoqu en feignant vous-mme de
dormir! Qu'est-ce, Monsieur? Dites. Parlez!

MOUTIER.--Mon gnral...

LE GNRAL.--Pas de vos paroles mielleuses, Monsieur! Expliquez-vous...
Dites...

MOUTIER, vivement.--Et comment voulez-vous que je m'explique, mon
gnral, quand vous ne me laissez pas dire un mot?

LE GNRAL.--Parlez, Monsieur l'impatient, le colre, l'cervel,
parlez! nous vous coutons.

MOUTIER.--Je vous dirai en deux mots, mon gnral, que, vous voyant
reint, n'en pouvant plus, j'ai profit de votre sommeil...

LE GNRAL.--Pour vous sauver, parbleu; je le sais bien.

MOUTIER.--Mais non, mon gnral; pour courir au pas de charge jusqu'
Domfront, vous chercher une voiture que j'ai trouve, que j'ai amene au
grand trot du cheval, et qui est ici  la porte, prte  vous emmener,
puisqu'il faut que nous partions. Et  prsent, mon gnral, que je me
suis expliqu, je dois dire deux mots  Elfy qui rit dans son petit
coin.

Et, allant  Elfy, il lui parla bas et lui raconta quelque chose de
plaisant sans doute, car Elfy riait et Moutier souriait. Il faut dire
que l'entre du gnral en manches de chemise, descendant pniblement
de dessus un ne  la porte de l'Ange-Gardien, avait excit la gaiet
d'Elfy et de sa soeur, et qu'elle tait encore sous cette impression.
Le gnral ne bougeait pas, il restait au milieu de la salle, les bras
croiss, les jambes cartes; ses veines se dgonflaient, la rougeur
violace de son visage faisait place au rouge sans mlange; ses sourcils
se dtendaient, son front se dridait.

LE GNRAL.--Mon brave Moutier, mon ami, pardonne-moi; je n'ai pas le
sens commun. Partons vite dans votre carriole; bonne ide, ma foi!
excellente ide! Et le gnral dit adieu aux deux soeurs, serra les
mains de Moutier qui pardonnait de bon coeur et venait en aide au
gnral pour passer sa redingote et le hisser dans la carriole, o il
prit place prs de lui.

Quand ils furent  quelque distance du village, Moutier demanda au
gnral pourquoi il ne l'avait pas attendu, et comment il avait pu
refaire la route jusqu' Loumigny. Mon cher, quand je me suis rveill,
j'tais seul; dsol d'abord, en colre ensuite; je ne savais que faire,
o aller, lorsque j'ai aperu votre papier.

L'attendre! me suis-je dit, je t'en souhaite! Moi gnral, attendre un
sergent! Non, mille fois non. Ah! Il me plante l! (J'tais en colre,
vous savez.) Il me fait croquer le marmot  l'attendre! Moi aussi, je
lui jouerai un tour; moi aussi, je vais me promener de mon ct pendant
qu'il se promne du sien. (Toujours en colre, n'oubliez pas.) Alors je
me lve: je me sentais bien repos, je fais volte-face et je reprends le
chemin de notre bon Ange-Gardien. Je rencontre un bonhomme avec un ne,
je lui demande de monter dessus (car j'tais essouffl, j'avais march
vite pour vous chapper); le bonhomme hsite; je lui donne une pice de
cinq francs; il te son bonnet, salue jusqu' terre, m'aide  monter sur
le grison, monte en croupe derrire moi, et nous voil partis au trot.
Ce coquin d'ne avait le trot d'un dur! il me secouait comme un sac de
noix. Nous avions, je pense, un air tout drle. Tous ceux qui nous
rencontraient riaient et se retournaient pour nous voir encore. Je suis
arriv  l'Ange-Gardien. Elfy a pouss un cri et est devenue ple comme
la lune; je l'ai bien vite rassure sur vous, car c'est pour vous,
mauvais sujet, qu'elle a pli; et moi, vous croyez qu'elle a eu peur
en me voyant revenir en manches de chemise,  ne, avec un bonhomme en
croupe? Ah bien oui! peur! Elle s'est sauve pour rire  son aise. Il y
avait bien de quoi, en vrit! Elle m'a envoy Mme Blidot. Celle-l
est une bonne femme! pas une petite folle omme votre Elfy... Allons,
voyons, vous voil rouge comme un homard; vos yeux me lancent des
clairs! On peut bien dire d'une jeune et jolie fille qu'elle est une
petite folle!... A la bonne heure! vous riez  prsent. Il n'y avait pas
une demi-heure que j'y tais lorsque vous tes arriv omme un ouragan.
Je ne m'y attendais pas, je l'avoue; j'ai t pris par surprise.

Moutier raconta  son tour sa consternation quand il n'avait pas
retrouv le gnral. La route ne fut pas longue. Ils arrivrent 
Domfront trop tard pour prendre la correspondance; le gnral loua une
voiture, qui heureusement tait attele d'un excellent cheval, et ils
arrivrent  temps pour le dpart du chemin de fer de quatre heures.


XVI

Les eaux.

Aprs avoir dn un peu  la hte, ils allrent prendre leurs billets
au guichet; le gnral reconnut le soldat qu'il avait vu la veille 
l'Ange-Gardien.

Trois billets, Moutier; trois de premires! s'cria le Gnral.

Moutier lui en passa deux et en garda un, sans comprendre le motif de
cette nouvelle fantaisie du gnral. Celui-ci donna un des billets au
soldat qui le suivait de prs; le soldat porta la main:  son kpi et
remercia le gnral quand il l'eut rejoint. Ils montrent tous trois
dans le mme wagon, Moutier ayant t expdi en claireur pour garder
les trois places.

Pendant la route, le gnral fit plus ample connaissance avec le soldat,
qui avait fait, comme lui, la campagne de Crime; la rserve polie
du soldat, ses rponses claires et modestes, son ensemble honnte et
intelligent plurent beaucoup au gnral, facile  engouer et toujours
extrme dans ses volonts; il rsolut de l'attacher  son service  tout
prix, le soldat lui ayant appris qu'il tait libre, sans occupation et
sans aucune ressource pcuniaire. Le voyage se passa, du reste, sans
vnements majeurs; par-ci par-l, quelques lgres discussions du
gnral avec les employs, avec ses voisins de wagon, avec les garons
de table d'hte. On finissait toujours par rire de lui et avec lui, et
par y gagner soit une pice d'or, soit un beau fruit ou un verre de
champagne, ou mme une invitation  visiter sa terre de Gromiline, prs
de Smolensk,... quand il ne serait plus prisonnier.

Ils arrivrent aux eaux de Bagnoles, prs d'Alenon. En quittant la
gare, le soldat voulut prendre cong du gnral.

LE GNRAL.--Comment! Pourquoi voulez-vous me quitter? Vous ai-je dit
ou fait quelque sottise? Me trouvez-vous trop ridicule pour rester avec
moi?

LE SOLDAT.--Pour a, non, mon gnral; mais je crains d'avoir dj t
bien indiscret en acceptant toutes vos bonts, et...

LE GNRAL.--Et pour m'en remercier, vous me plantez l comme un vieil
invalide plus bon  rien. Merci, mon cher, grand merci.

LE SOLDAT.--Mon gnral, je serais trs heureux de rester avec vous.

LE GNRAL.--Alors, restez-y, que diantre!

Le soldat regardait d'un air indcis Moutier qui retenait un sourire et
qui lui fit signe d'accepter. Le gnral les observait tous deux, et,
avant que le soldat et parl:

LE GNRAL.--A la bonne heure! c'est trs bien. Vous restez  mon
service; je vous donne cent francs par mois, dfray de tout... Quoi,
qu'est-ce? Vous n'tes pas content? Alors Je double: deux cents francs
par mois.

LE SOLDAT.--C'est trop, mon gnral, beaucoup trop; nourrissez-moi et
payez ma dpense, ce sera beaucoup pour moi.

LE GNRAL.--Qu'est-ce  dire, Monsieur? Me prenez-vous pour un ladre?
Me suis-je comport en grigou  votre gard? De quel droit pensez-vous
que je me fasse servir pour rien par un brave soldat qui porte la
mdaille de Crime, qui a certainement mrit cent fois ce que je lui
offre, et dont j'ai un besoin urgent puisque je me trouve sans valet
de chambre, que je suis vieux, us, bless, maussade, ennuyeux,
insupportable? Demandez  Moutier qui se dtourne pour rire; il vous
dira que tout a c'est la pure vrit. Rpondez, Moutier, rassurez ce
brave garon.

MOUTIER, se retournant vers le soldat.--Ne croyez pas un mot de ce que
vous dit le gnral, mon cher, et entrez bravement  son service! vous
ne rencontrerez jamais un meilleur matre.

LE GNRAL.--Je devrais vous gronder de votre impertinence, mon ami,
mais vous faites de moi ce que vous voulez. Allons chercher un logement
pour nous trois. Et s'adressant ensuite au soldat: Comment vous
appelez-vous?

LE SOLDAT.--Jacques Drigny, mon gnral.

LE GNRAL.--Je ne peux pas vous appeler Jacques, pour ne pas confondre
avec mon petit ami Jacques; vous serez Drigny pour moi et pour Moutier.

Ils arrivrent au grand htel de l'tablissement. Le gnral arrta pour
un mois le plus bel appartement au rez-de-chausse et s'y tablit avec
sa suite. Le garon lui demanda s'il fallait aller chercher son bagage.
Le gnral le regarda avec ses grands yeux malins, sourit et rpondit:

J'ai tout mon bagage sur moi, mon garon. a vous tonne? C'est
pourtant comme a.

--Et... ces messieurs?...

--Ces messieurs font partie de ma suite, mon garon: ils ne sont pas
mieux monts que moi.

Le garon regarda le gnral d'un air sournois et sortit sans mot dire.
Le gnral, se doutant bien de ce qui allait se passer, se frottait les
mains et riait. Peu d'instants aprs, le matre d'htel entra d'un air
fort grave, salua lgrement et dit au gnral:

L'HTE.--Monsieur, on a commis une erreur en vous indiquant ce bel
appartement; il est promis et vous ne pouvez y rester.

LE GNRAL, d'un air dcid.--Vraiment? Et pourtant j'y resterai; oui,
Monsieur, j'y resterai.

L'HTE.--Mais, Monsieur, puisqu'il est retenu.

LE GNRAL.--J'attendrai, Monsieur, que la personne en question soit
arrive, et je m'arrangerai avec elle; en attendant, j'y reste, puisque
j'y suis.

L'HTE.--Monsieur, quand on n'a pas de bagage, on paye d'avance.

Le gnral cligna de l'oeil en regardant Moutier et fit semblant d'tre
embarrass; il se gratta la tte.

Monsieur, dit-il, jamais on ne m'a fait de conditions pareilles; je
n'ai jamais pay d'avance.

--C'est que, Monsieur, riposta l'hte d'un air demi-impertinent, les gens
qui n'ont pas de bagage ont assez souvent l'habitude de ne pas payer du
tout, quand on ne les fait pas payer d'avance.

LE GNRAL.--Monsieur, ces gens-l sont des voleurs.

L'HTE.--Je ne dis pas non, Monsieur.

LE GNRAL.--Ce qui veut dire que vous me prenez pour un voleur.

L'HTE.--Je ne l'ai pas dit, Monsieur.

LE GNRAL.--Mais il est clair que vous le pensez, Monsieur.

L'hte se tut. Le gnral se plaa  six pouces de lui, le regardant
bien en face.

Monsieur, vous tes un insolent, et moi je suis un honnte homme, un
brave homme, un bon homme; et je suis le comte Dourakine, Monsieur,
gnral prisonnier sur parole, Monsieur; et j'ai six cent mille roubles
de revenu, Monsieur; et voici mon portefeuille bourr de billets de
mille francs (il montre son portefeuille), et voici ma sacoche (il
tire la sacoche de la poche de Moutier); et je vous aurais pay votre
appartement le double de ce qu'il vaut, Monsieur; et je l'aurais pay
d'avance, Monsieur, un mois entier, Monsieur; et maintenant vous n'aurez
rien, car je m'en vais loger ailleurs, Monsieur. Venez, Moutier; venez,
Drigny.

Le gnral enfona son chapeau sur sa tte en face de l'hte, bahi et
dsol. Il fit un pas, l'hte l'arrta: Veuillez m'excuser, Monsieur le
comte. Je suis dsol; pouvais-je deviner? Mon garon me dit que vous
n'avez pas mme une chemise de rechange. L'anne dernire, Monsieur,
j'ai t vol ainsi par un prtendu comte autrichien qui tait un
chapp du bagne et qui m'a fait perdre plus de deux mille francs.
Veuillez me pardonner. Monsieur le comte, nous autres, pauvres
aubergistes, nous sommes si souvent tromps! Si Monsieur le comte savait
combien je suis dsol!...

LE GNRAL.--Dsol de ne pas empocher mes pices d'or, mon brave homme,
hein!

L'HTE.--Je suis dsol que Monsieur le comte puisse croire...

--Allons, allons, en voil assez, dit le gnral en riant. Combien
faites-vous votre appartement par mois et la nourriture premire
qualit, pour moi et pour mes amis, qui doivent tre traits comme des
princes?

L'hte rflchit en reprenant un air panoui et en saluant plus de vingt
fois le gnral et ses amis, comme il les avait dsigns.

L'HTE.--Monsieur le comte, l'appartement, mille francs; la nourriture,
comme Monsieur le comte la demande, mille francs galement, y compris
l'clairage et le service.

LE GNRAL.--Voici deux mille francs, Monsieur. Laissez-nous tranquilles
maintenant.

L'hte salua trs profondment et sortit. Le gnral regarda Moutier
d'un air triomphant et dit en riant:

Le pauvre diable! a-t-il eu peur de me voir partir! Au fond, il avait
raison, et j'en aurais fait autant.  sa place. Nous avons l'air de
trois chevaliers d'industrie, de francs voleurs. Trois hommes sans une
malle, sans un paquet, lui prennent un appartement de mille francs!

MOUTIER.--Tout de mme, mon gnral, il aurait pu tre plus poli et ne
pas nous faire entendre qu'il nous prenait pour des voleurs.

LE GNRAL.--Mon ami, c'est pour cela que je lui ai fait la peur qu'il a
eue. A prsent que nous voil logs, allons acheter ce qu'il nous faut
pour tre convenablement monts en linge et en vtements.

Le gnral partit, suivi de son escorte; il ne trouva pas  Bagnoles les
vtements lgants et le linge fin qu'il rvait, mais il y trouva de
quoi se donner l'apparence d'un homme bien mont. Il voulut faire aussi
le trousseau de Moutier et de Drigny, et il leur aurait achet une
foule d'objets inutiles si tous deux ne s'y fussent vivement opposs.

Le sjour aux eaux se passa trs bien pour le gnral qui s'amusait de
tout, qui faisait et disait des originalits partout, qui demandait en
mariage toutes les jeunes filles au-dessus de quinze ans, qui invitait
toutes les personnes gaies et agrables  venir le voir en Russie, 
Gromiline, prs de Smolensk, qui mangeait et buvait toute la journe.
Moutier et Drigny passrent leur temps posment, un peu tristement,
car Moutier attendait avec impatience l'heure du retour qui devait le
ramener et le fixer  jamais  l'Ange-Gardien, prs d'Elfy; et Drigny
tait en proie  un chagrin secret qui le minait et qui altrait mme
sa sant. Moutier chercha vainement  gagner sa confiance; il ne put
obtenir l'aveu de ce chagrin. Le gnral lui-mme eut beau demander,
presser, se fcher, menacer, jamais il ne put rien dcouvrir des
antcdents de Drigny. Jamais aucun manquement de service ne venait
agacer l'humeur turbulente du gnral; jamais Drigny ne lui faisait
dfaut; toujours  son poste, toujours prt, toujours serviable, exact,
intelligent, actif, il tait proclam par le gnrai la perle des
serviteurs; du reste, insouciant pour tout ce qui ne regardait pas son
service, il refusait l'argent que lui offrait le gnral; et quand
celui-ci insistait:

Veuillez me le garder, mon gnral; je n'en ai que faire  prsent.

Quand vint le jour du dpart, le gnral tait radieux, Moutier
bondissait de joie. Drigny restait triste et grave. On partit enfin
aprs des adieux triomphants pour le gnral qui avait rpandu l'or 
pleines mains  l'htel, aux bains, partout.

Plus de deux cents personnes le conduisirent avec des bndictions, des
supplications de revenir, des vivats, qu'il rcompensa en versant dans
chaque main un dernier tribut de la fortune  la pauvret.


XVII

Coup de thtre.

Le voyage ne fut pas long. Partis le matin, nos trois voyageurs
arrivrent pour dner  Loumigny, et pas  pied, comme au dpart.

Mme Blidot, Elfy, Jacques et Paul, qui avaient t prvenus par Moutier
de l'heure du retour, les reurent avec des cris de joie. Moutier
prsenta Drigny  Mme Blidot et  Elfy. Lorsque Moutier lui amena
Jacques et Paul pour les embrasser, Drigny les saisit dans ses bras,
les embrassa plus de dix fois et se troubla  tel point qu'il fut oblig
de sortir. Moutier et les enfants le suivirent.

MOUTIER.--Qu'avez-vous, mon ami? Quelle agitation!

DRIGNY.--Mon Dieu! mon Dieu, soutenez-moi dans cette nouvelle preuve.
Oh! mes enfants! mes pauvres Enfants!

Jacques s'approcha de lui les larmes aux yeux, le regarda Longtemps.

C'est singulier, dit-il en passant la main sur son front, papa a dit
comme a quand il est parti.

DRIGNY..--Comment t'appelles-tu, enfant?

JACQUES.--Jacques.

DRIGNY.--Et ton frre?

JACQUES.--Paul.

Drigny poussa un cri touff, voulut faire un pas, chancela et serait
tomb si Moutier ne l'avait soutenu.

DRIGNY.--Dites-moi pour l'amour de Dieu, cette dame d'ici est-elle
votre maman?

--Oui, dit Paul.

--Non, dit Jacques; Paul ne sait pas; il tait trop petit; notre vraie
maman est morte; celle-ci est une maman trs bonne, mais pas vraie.

--Et... votre pre? demanda Drigny d'une voix trangle par l'motion.

JACQUES.--Papa? Pauvre papa! les gendarmes l'ont emmen...

Jacques n'avait pas fini sa phrase que Drigny l'avait saisi dans ses
bras, ainsi que Paul, en poussant un cri qui fit accourir le gnral et
les deux soeurs.

Le pauvre Drigny voulut parler, mais la parole expira sur ses lvres et
il tomba comme une masse, serrant encore les enfants contre son coeur.
Moutier avait amorti sa chute en le soutenant  demi, aid des deux
soeurs; il dgagea avec peine Jacques et Paul de l'treinte de Drigny.
Lorsque Jacques put parler, il fondit en larmes et s'cria:

C'est papa, c'est mon pauvre papa! Je l'ai presque reconnu quand il
a dit: Mes pauvres enfants! et surtout quand il nous a embrasss si
fort; c'est comme a qu'il a dit et qu'il a fait quand les gendarmes
sont venus.

Le cri pouss par Drigny avait attir aux portes presque tous les
voisins de l'Ange-Gardien, et un rassemblement considrable ne tarda
pas  se former. Les premiers venus rpondaient aux interrogations des
derniers accourus.

Qu'est-ce? demandait une bonne femme.

--C'est un homme qui vient de tomber mort de besoin.

--Pourquoi les petits pleurent-ils?

--Parce qu'ils ont bon coeur, ces enfants! N'est-il pas terrible de voir
un homme mourir de besoin  votre porte?

--Voyez donc ce gros, comme il se dmne! Il va tous les craser s'il
tombe dessus.

--C'est le monsieur que les Bournier ont assassin.

--Comment donc qu'il a fait pour en revenir?

--C'est parce que le grand zouave l'a men aux eaux; a l'a tout remont.

--Tiens! quand ma femme sera morte, pas de danger que je la porte l-bas.

Drigny ne reprenait pas connaissance, malgr les moyens nergiques du
gnral; des claques dans les mains  lui briser les doigts, de la fume
de tabac  suffoquer un ours, de l'eau sur la tte  noyer un enfant,
rien n'y faisait; la secousse avait t trop forte, trop imprvue.
Moutier commenait  s'inquiter de ce long vanouissement; il se
relevait pour aller chercher le cur, lorsqu'il le vit fendre la foule
et arriver prcipitamment  Drigny.

LE CUR.--Qu'y a-t-il? un homme mort, me dit-on! Pourquoi ne m'a-t-on
pas prvenu plus tt?

MOUTIER.--Pas mort, mais vanoui, monsieur le cur; il vient de tomber
par suite d'une joie qui l'a saisi. Le cur s'agenouilla prs de,
Drigny, lui tta le pouls, couta sa respiration, les battements de
son coeur et se releva avec un sourire.

Ce ne sera rien, dit-il; tez-le d'ici, couchez-le sur un lit bien 
plat, bassinez le front, les tempes avec du vinaigre, et faites-lui
avaler un peu de caf.

Aprs avoir donn encore quelques avis, le cur, se voyant inutile,
retourna chez lui.

JACQUES.--Mon bon ami Moutier, laissez-moi embrasser mon pauvre papa
avant qu'il soit mort tout  fait, je vous en prie, je vous en supplie;
tante Elfy ne veut pas. Moutier tourna la tte et vit le pauvre Jacques
 demi agenouill, les mains jointes, le regard suppliant, le visage
baign de larmes.

MOUTIER.--Viens, mon pauvre enfant, embrasse ton papa et ne t'effraye
pas; il n'est pas mort, et dans quelques instants il t'embrassera
lui-mme et te serrera dans ses bras.

Jacques remercia du regard son ami Moutier et se jeta sur son pre
qu'il embrassa  plusieurs reprises. Drigny, au contact de son enfant,
commena  reprendre connaissance; il ouvrit les yeux, aperut Jacques
et fit un effort pour se relever et le serrer contre son coeur. Moutier
le soutint, et l'heureux pre put  son aise couvrir de baisers ses
enfants perdus et tant regretts.

Aprs les premiers moments de ravissement, Drigny parut confus d'avoir
excit l'attention gnrale; il se remit sur ses pieds, et, quoique
tremblant encore, il se dirigea vers la maison, tenant ses enfants par
la main. Arriv dans la salle, suivi du gnral, de Moutier et des deux
soeurs, il se laissa aller sur une chaise, regarda avec tendresse et
attendrissement Jacques et Paul qu'il tenait dans chacun de ses bras,
et, aprs les avoir encore embrasss  plusieurs reprises:

Excusez-moi, mon gnral, dit-il; veuillez m'excuser, Mesdames; j'ai
t si saisi, si heureux de retrouver ces pauvres chers enfants que j'ai
tant cherchs, tant pleurs, que je me suis laiss aller  m'vanouir
comme une femmelette. Chers, chers enfants, comment se fait-il que je
vous retrouve ici, avec une maman, une tante, un bon: ami? (Drigny
sourit en disant ces mots et jeta un regard reconnaissant sur les deux
soeurs et sur Moutier.)

JACQUES.--Deux bons amis, papa, deux. Le bon gnral est aussi un bon
ami.

Drigny tressaillit en s'entendant appeler papa par son enfant.

DRIGNY, l'embrassant.--Tu avais la mme voix quand tu tais petit, mon
Jacquot; tu disais papa de mme.

--Mon bon ami, dit le gnral avec motion, je suis content de vous voir
si heureux. Oui, sapristi, je suis plus content que si..., que si...
j'avais pous toutes les petites filles des eaux, que si j'avais adopt
Moutier, Elfy, Torchonnet. Je suis content, content!

Drigny se leva et porta la main  son front pour faire le salut
militaire.

DRIGNY.--Grand merci, mon gnral! Mais comment se fait-il que mes
enfants se trouvent ici  plus de vingt lieues de l'endroit o je les
avais laisss?

MADAME BLIDOT.--C'est le bon Dieu et Moutier qui nous les ont amens,
mon cher Monsieur.

JACQUES.--Et aussi la sainte Vierge, papa, puisque je l'avais prie
comme ma pauvre maman me l'avait recommand.

DRIGNY.--Mon bon Jacquot! Te souviens-tu encore de ta pauvre maman?

JACQUES.--Trs bien, papa, mais pas beaucoup de sa figure; je sais
seulement qu'elle tait ple, si ple que j'avais peur.

Drigny l'embrassa pour toute rponse et soupira profondment.

JACQUES.--Vous tes encore triste, papa? et pourtant vous nous avez
retrouvs, Paul et moi!

DRIGNY.--Je pense  votre pauvre maman, cher enfant; c'est elle qui
vous a protgs prs du bon Dieu et de la sainte Vierge et qui vous a
amens ici. Mon bon Moutier, comment avez-vous connu mes enfants?

MOUTIER.--Je vous raconterai a quand nous aurons dn, mon ami; et
quand les enfants seront couchs. Ils savent cela, eux, il est inutile
qu'ils me l'entendent raconter.

LE GNRAL.--Et vous, mon cher, comment se fait-il que vous ayez perdu
vos enfants, que vous ayez fait la campagne de Crime, que vous n'ayez
pas retrouv ces enfants au retour? Vous n'avez donc ni pre, ni mre,
ni personne?

DRIGNY.--Ni pre, ni mre, ni frre, ni soeur, mon gnral. Voici mon
histoire, plus triste que longue. J'tais fils unique et orphelin; j'ai
t lev par la grand-mre de ma femme qui tait orpheline comme moi;
la pauvre femme est morte; j'avais tir au sort; j'tais le dernier
numro de la rserve: pas de chance d'tre appel. Madeleine et moi,
nous restions seuls au monde, je l'aimais, elle m'aimait; nous nous
sommes maris; j'avais vingt et un ans; elle en avait seize.
Nous vivions heureux, je gagnais de bonnes journes comme
mcanicien-menuisier. Nous avions ces deux enfants qui compltaient
notre bonheur; Jacquot tait si bon que nous en pleurions quelquefois,
ma femme et moi. Mais voil-t-il pas, au milieu de notre bonheur, qu'il
court des bruits de guerre; j'apprends qu'on appelle la rserve; ma
pauvre Madeleine se dsole, pleure jour et nuit; moi parti, je la voyais
dj dans la misre avec nos deux chrubins; sa sant s'altre; Je
reois ma feuille de route pour rejoindre le rgiment dans un mois. Le
chagrin de Madeleine me rend fou; je perds la tte; nous vendons notre
mobilier et nous partons pour chapper au service; je n'avais plus
que six mois  faire pour finir mon temps et tre exempt. Nous allons
toujours, tantt  pied, tantt en carriole; nous arrivons dans un joli
endroit  vingt lieues d'ici; je loue une maison isole o nous vivions
cachs dans une demi-misre, car nous mnagions nos fonds, n'osant pas
demander de l'ouvrage de peur d'tre pris: ma femme devient de plus en
plus malade; elle meurt (la voix de Drigny tremblait en prononant ces
mots); elle meurt, me laissant ces deux pauvres petits  soigner et 
nourrir. Pendant notre sjour dans cette maison, tout en vitant d'tre
connus, nous avions pourtant toujours t  la messe et aux offices les
dimanches et ftes; la pleur de ma femme, la gentillesse des enfants
attiraient l'attention; quand elle fut plus mal, elle demanda M. le cur
qui vint la voir plusieurs fois, et, lorsque je la perdis, il fallut
faire ma dclaration  la mairie et donner mon nom; trois semaines
aprs, le jour mme o le venais de donner  mes enfants mon dernier
morceau de pain et o j'allais les emmener pour chercher de l'ouvrage
ailleurs, je fus pris par les gendarmes et forc de rejoindre sous
escorte, malgr mes supplications et mon dsespoir. Un des gendarmes me
promit de revenir chercher mes enfants; j'ai su depuis qu'il ne l'avait
pas pu de suite, et que plus tard il ne les avait plus retrouvs. Arriv
au corps, je fus mis au cachot pour n'avoir pas rejoint  temps. Lorsque
j'en sortis, je demandai un cong pour aller chercher mes enfants et les
faire recevoir enfants de troupe; mon colonel, qui tait un brave homme,
y consentit; quand je revins  Kerbiniac, il me fut impossible de
retrouver aucune trace de mes enfants; personne ne les avait vus. Je
courus tous les environs nuit et jour, je m'adressai  la gendarmerie,
 la police des villes. Je dus rejoindre mon rgiment et partir pour le
Midi sans savoir ce qu'taient devenus ces chers bien-aims. Dieu sait
ce que j'ai souffert. Jamais ma pense n'a pu se distraire du souvenir
de mes enfants et de ma femme. Et, si je n'avais conserv les sentiments
religieux de mon enfance, je n'aurais pas pu supporter la vie de douleur
et d'angoisse  laquelle je me trouvais condamn. Tout m'tait gal,
tout, except d'offenser le bon Dieu. Voil toute mon histoire, mon
gnral; elle est courte, mais bien remplie par la souffrance.


XVIII

Premire inquitude paternelle.

Jacques et Paul avaient cout parler leur pre sans le quitter des
yeux; ils se serraient de plus en plus contre lui; quand il eut fini,
tous deux se jetrent dans ses bras; Paul sanglotait, Jacques pleurait
tout bas. Leur pre les embrassait tour  tour, essuyait leurs larmes.

Tout est fini  prsent, mes chris! Plus de malheur, plus de
tristesse! Je serai tout  vous et vous serez tout  moi.

--Et maman Blidot, et tante Elfy? dit Jacques avec anxit. Est-ce que
nous ne serons plus  elles?

DRIGNY. Toujours, mon enfant, toujours. Vous les aimez donc bien?

JACQUES.--Oh! papa, je crois bien que nous les aimons! elles sont si
bonnes, si bonnes, que c'est comme maman et vous. Vous resterez avec
nous, n'est-ce pas? Le pauvre Drigny n'avait pas encore song  ce lien
de coeur et de reconnaissance de ses enfants; en le brisant, il leur
causait un chagrin dont tout son coeur paternel se rvoltait; s'il les
laissait  leurs bienfaitrices, lui-mme devait donc les perdre encore
une fois, s'en sparer au moment o il venait de les retrouver;
l'angoisse de son coeur se peignait sur sa physionomie expressive.

LE GNRAL.--J'arrangerai tout cela, moi! Que personne ne se tourmente
et ne s'afflige! Je ferai en sorte que tout le monde reste content. A
prsent, si nous soupions, ce ne serait pas malheureux; j'ai une faim
de cannibale; nous sommes tous heureux: nous devons tous avoir faim.
Moutier, Elfy et Mme Blidot taient alls chercher les plats et les
bouteilles; le souper ne tarda pas  tre servi et chacun se mit  sa
place, except Drigny qui se prparait  servir le gnral.

LE GNRAL.--Eh bien, pourquoi ne soupez-vous pas, Drigny? Est-ce que
la joie tient lieu de nourriture?

DRIGNY.--Pardon, mon gnral: tant que je reste votre serviteur, je ne
me permettrai pas de m'asseoir  vos cts.

LE GNRAL.--Vous avez perdu la tte, mon ami! Le bonheur vous rend fou!
Vous allez servir vos enfants comme si vous tiez leur domestique? Drle
d'ide vraiment! Voyons, pas de folie. A l'Ange-Gardien nous sommes tous
amis et tous gaux. Mettez-vous l, entre Jacques et Paul, mangeons...
Eh bien, vous hsitez?... Faudra-t-il que je me fche pour vous empcher
de commettre des inconvenances? Saperlote!  table, je vous dis! Je
meurs de faim, moi!

Moutier fit en souriant signe  Drigny d'obir; Drigny se plaa entre
ses deux enfants; le gnral poussa un soupir de satisfaction et il
commena sa soupe. Il y avait longtemps qu'il n'avait mang de la
cuisine, bourgeoise mais excellente, de Mme Blidot et d'Elfy; aussi
mangea-t-il  tuer un homme ordinaire; l'loge de tous les plats tait
toujours suivi d'une seconde copieuse portion. Il tait d'une gaiet
folle qui ne tarda pas  se communiquer  toute la table; Moutier ne
cessait de s'tonner de voir rire Drigny, lui qui ne l'avait jamais vu
sourire depuis qu'il l'avait connu.

MOUTIER.--Tu vois, mon Jacquot, les prodiges que tu opres ainsi
que Paul. Voici ton papa que je n'ai jamais vu sourire, et qui rit
maintenant comme Elfy et moi.

DERIGNY.--J'aurais fort  faire, mon ami, s'il me fallait: arriver  la
gaiet de Mlle Elfy, d'aprs ce que vous m'en avez dit, du moins. Mais
j'avoue que je me sens si heureux que je ferais toutes les folies qu'on
me demanderait.

LE GNRAL.--Bon a! Je vous en demande une qui vous fera grand plaisir.

DERIGNY.--Pourvu qu'elle ne me spare pas de mes enfants, mon gnral,
je vous le promets.

LE GNRAL.--Encore mieux! Je vous demande, mon ... ami, de ne pas me
quitter... Ne sautez pas, que diantre! Vous ne savez pas ce que je veux
dire... Je vous demande de ne jamais quitter vos enfants et de ne pas me
quitter. Ce qui veut dire que je vous garderai tous les trois avec moi,
qu'en reconnaissance de vos soins (dont je ne peux plus me passer; je
sens que je ne m'habituerais pas  un autre service que le vtre, si
exact, si intelligent, si doux, si actif: il me faut vous ou la mort),
qu'en reconnaissance, dis-je, de ces soins que rien ne peut payer,
j'achterai pour vous et je vous donnerai un bien quelconque o vous
vous tabliriez, aprs ma mort, avec vos enfants et une femme peut-tre.
Ce serait votre avenir et votre fortune  tous. Tant que je suis
prisonnier, vous resterez en France avec vos enfants et notre ami
Moutier.

DRIGNY.--Et aprs, mon gnral?

LE GNRAL.--Aprs? Aprs? Nous verrons a, Nous avons le temps d'y
penser... Eh bien, que dites-vous?

DRIGNY.--Rien encore, mon gnral; je demande le temps de la rflexion;
ce soir je n'ai pas la tte  moi et mon coeur est tout  mes enfants.

LE GNRAL.--Bien, mon cher, je vous donne jusqu'au repas de noces
d'Elfy et de Moutier, demain nous fixerons le jour et j'crirai  Paris
pour le dner et les accessoires. A nous deux, ma petite Elfy! Reprenons
notre vieille conversation interrompue sur votre mariage. C'est
aujourd'hui lundi, demain mardi j'cris, on m'expdie mon dner et le
reste samedi; tout arrive lundi, et nous le mangerons en sortant de la
crmonie.

ELFY.--Impossible, mon gnral; il faut faire les publications, le
contrat.

LE GNRAL..--Il faut donc bien du temps en France pour tout cela! Chez
nous, en Russie, a va plus vite que a. Ainsi, je vois Mme Blidot; vous
me convenez, je vous conviens; nous allons trouver le pope qui lit des
prires en slavon, chante quelque chose, dit quelque chose, vous fait
boire dans ma coupe et moi dans la vtre, qui nous promne trois fois
en rond autour d'une espce de pupitre, et tout est fini. Je suis votre
mari, vous tes ma lemme, j'ai le droit de vous battre, de vous faire
crever de faim, de froid, de misre.

MADAME BLIDOT, riant.--Et moi, quels sont mes droits?

LE GNRAL.--De pleurer, de crier, de m'injurier, de battre les gens,
de dchirer vos effets, de mettre le feu  la maison mme dans les cas
dsesprs.

MADAME BLIDOT, riant.--Belle consolation! A quel sort terrible j'ai
chapp!

LE GNRAL.--Oh! mais moi, c'est autre chose! Je serais un excellent
mari! Je vous soignerais, je vous empterais; je vous accablerais de
prsents, de bijoux; je vous donnerais des robes  queue pour aller  la
cour, des diamants, des plumes, des fleurs!

Tout le monde se met  rire, mme les enfants; le gnral rit aussi et
dclare qu' l'avenir il appellera Mme Blidot ma petite femme. Aprs
avoir caus et ri pendant quelque temps, le gnral va se coucher parce
qu'il est fatigu; Drigny, aprs avoir termin son service prs
du gnral, va avec ses enfants, dans leur chambre, les aider  se
dshabiller,  se coucher, aprs avoir fait avec eux une fervente prire
d'actions de grces. Il ne peut se dcider  les quitter; et quand
ils sont endormis, il les regarde avec un bonheur toujours plus vif,
effleure lgrement de ses lvres leurs joues, leur front et leurs
mains; enfin la fatigue et le sommeil l'emportent, et il s'endort sur
sa chaise entre les deux lits de ses enfants. Il dort d'un sommeil si
paisible et si profond qu'il ne se rveille que lorsque Moutier, inquiet
de sa longue absence, va le chercher et l'emmne de force pour le faire
coucher dans le lit qui lui avait t prpar. Il tait tard pourtant:
minuit venait de sonner  l'horloge de la salle; mais Moutier n'avait
pas encore eu le temps de causer avec Elfy et sa soeur; ils avaient
mille choses  se raconter, et les heures s'coulaient trop vite. Enfin
Mme Blidot sentit que le sommeil la gagnait; l'horloge sonna, Moutier se
leva, engagea les soeurs  aller se coucher et alla  la recherche de
Drigny, qu'il ne trouvait pas dans sa chambre prs du gnral. Il
rflchit encore quelque temps avant de s'endormir lui-mme; ses penses
taient imprgnes de bonheur et ses rves se ressentirent de cette
douce inspiration.


XIX

Mystres.

Le lendemain, le notaire, que le gnral avait mand la veille par un
exprs pour une affaire importante, arriva de bonne heure. Le gnral
s'enferma avec lui pendant longtemps; ils sortirent de cette confrence
satisfaits tous les deux et riant  qui mieux mieux. Le gnral ne dit
mot  personne de ce qui s'tait pass entre eux, et, quand le notaire
partit, il mit le doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence,
et lui fit promettre de revenir bien exactement pour le contrat de
mariage d'Elfy, la veille de la noce:

N'oubliez pas, mon trs cher, que vous tes de la noce, du dner
surtout, dner de chez Chevet. Ne vous inquitez pas de votre coucher;
c'est moi qui loge.

--Mais, gnral, lui dit tout bas Mme Blidot, nous n'avons pas de place.

--Ta, ta, ta, j'aurai de la place, moi; c'est moi qui loge, ce n'est pas
vous. Soyez tranquille, ne vous inquitez de rien; nous ne drangerons
rien chez vous.

Le notaire salua et partit. Le gnral se frottait les mains comme
d'habitude et souriait d'un air malin. Il s'approcha d'une fentre
donnant sur le jardin.

C'est joli ces prs qui bordent votre jardin! Et le petit bois qui est
 droite, et la rivire qui coule au milieu. Ce serait bien commode
d'avoir tout cela. Quel dommage que ce ne soit pas  vendre!

Mme Blidot et Elfy ne rpondirent pas. C'tait  vendre; le malin
gnral le savait bien depuis une heure; il savait aussi que les soeurs
n'avaient pas les fonds ncessaires pour l'acheter. Il et fallu avoir
vingt-cinq mille francs; et elles n'en avaient que trois mille.

C'est dommage, rpta le gnral. Quel joli petit bien cela vous
ferait! Et, si un tranger l'achte, il peut btir au bout de votre
jardin, vous empcher d'avoir de l'eau  la rivire, vous ennuyer de
mille manires. N'est-ce pas vrai ce que je dis, Moutier?

MOUTIER.--Trs vrai, mon gnral; aussi je ne dis pas que n'ayons fort
envie d'en faire l'acquisition. Et, si Elfy y consent, les vingt mille
francs que je tiens de votre bont, mon gnral, pourront servir  en
payer une grande partie; mais nous attendrons que le bien soit  vendre.
Le gnral sourit malicieusement; il avait tout prvu, tout arrang. Le
notaire avait ordre de rpondre, en cas de demande, que le tout tait
vendu. A partir de ce jour, le gnral prit des allures mystrieuses qui
surprirent beaucoup Moutier, Drigny et les deux soeurs. Il envoya a
Domfront louer un cabriolet attel d'un cheval vigoureux; il y montait
tous les jours aprs djeuner et ne revenait que le soir. Habituellement
il partait seul avec le conducteur; quelquefois il emmenait avec lui le
cur. On demanda plus d'une fois au conducteur o il menait le gnral,
jamais on n'en put tirer une parole, sinon: J'ai dfense de parler; si
je dis un mot je perdrai un pourboire de cent francs.

Quelques personnes avaient suivi le cabriolet, mais le gnral s'en
apercevait toujours; ces jours-l il allait, allait comme le vent,
jusqu' ce que les curieux fussent obligs de terminer leur poursuite,
sous peine de crever leurs chevaux.

Un autre motif de surprise pour le village, c'est que, peu de jours
aprs la visite du notaire, une foule d'ouvriers de Domfront vinrent
s'tablir  l'auberge Bournier; ils travaillrent avec une telle ardeur
qu'en huit jours ils y firent un changement complet. Le devant tait
uni, sabl et bord d'un trottoir; un joli perron en pierre remplaait
les marches en briques demi-brises qui s'y trouvaient jadis. Les
croises  petits carreaux sombres et sales furent remplaces par de
belles croises  grands carreaux. Toute la maison fut rpare et
repeinte; la cour, agrandie et nettoye; les curies, la porcherie, le
bcher, la buanderie, les caves, les greniers ars et arrangs. Des
voitures de meubles et objets ncessaires  une auberge arrivaient tous
les soirs; mais personne ne voyait ce qu'elles contenaient, car on
attendait la nuit pour les dcharger et tout mettre en place. De jour,
les ouvriers dfendaient les approches de la maison.

Il en tait de mme dans les prs et les bois qui bordaient l proprit
de l'Ange-Gardien. Une multitude d'ouvriers y traaient des chemins, y
tablissaient des bancs, y mettaient des corbeilles de fleurs,
jetaient des ponts sur la rivire, en rgularisaient les bords; ils
construisirent en vue de l'Ange-Gardien un petit embarcadre couvert,
auquel on attacha par une chane un joli bateau de promenade. Chaque
jour donnait un nouveau charme  ce petit bien convoit par Elfy et
Moutier, et chaque jour augmentait leur dsappointement. Il tait
vident que ce bien avait t achet rcemment; le nouveau propritaire
voudrait probablement btir une habitation pour jouir des travaux qui
rendaient l'emplacement si joli.

Chre Elfy, disait Moutier, ne dsirons pas plus que nous n'avons; ne
sommes-nous pas trs heureux avec ce que nous a dj donn le bon Dieu?
D'ailleurs, pour moi, le bonheur en ce monde, c'est vous; le reste est
peu de chose. Il ne sert qu' embellir mon bonheur, comme une jolie
toilette vous embellira le jour de notre mariage.

ELFY.--Vous avez raison, mon ami; aussi donnerais-je tous les prs
et tous les bois du monde pour vous conserver prs de moi. Je trouve
seulement contrariant de n'avoir pu acheter tout cela et de nous en voir
privs pour toujours, faute d'y avoir pens plus tt.

-C'est tout juste ce que je pensais, mes pauvres amis, dit le gnral
d'une voix douce... (Il rentrait par le jardin aprs avoir examin les
travaux qui marchaient avec une rapidit extraordinaire.) Il n'y aurait
que la haie de votre petit jardin  ouvrir, et vous auriez l une
proprit ravissante.

MOUTIER.--Pardon, mon gnral, si je vous faisais observer qu'il serait
mieux de ne pas augmenter les regrets de ma pauvre Elfy; elle est bien
jeune encore et il est facile d'exciter son imagination.

LE GNRAL.--Bah! Bah! Ne disait-elle pas, il y a un instant, que vous
lui teniez lieu de tous les bois et de tous les prs? Vous tes pour
elle l'ombre des bois, la fracheur des rivires, le soleil des prs.
Ha! ha! ha! Un peu de sentiment, voyons donc! Au lieu de prendre des airs
d'archanges, vous me regardez tous deux avec un air presque mchant. Ha!
ha! ha! Moutier est furieux que je ne fasse pas des jrmiades avec son
Elfy, et Elfy est furieuse que je me moque de ses soupirs et de ses
regrets pour les prs et les bois. Au revoir, mes amis, j'ai une course 
faire.

Quand il fut parti:

Joseph, dit Elfy  Moutier (qui mordait sa moustache pour contenir
l'humeur que lui causait le gnral), Joseph, le gnral est
insupportable depuis quelques jours; je serais enchante de le voir
partir.

MOUTIER.--Ma pauvre Elfy, il est bon, mais taquin. Qu'y faire? C'est
sa nature; il faut la supporter et ne pas oublier le bien qu'il nous a
fait. Sans lui, je n'aurais jamais os demander votre main.

ELFY.--Mais moi, je vous l'aurais donne, mon ami; j'y tais bien
dcide lors de votre seconde visite.

MOUTIER.--Ce qui n'empche pas que c'est, aprs vous, au gnral que
je la dois, et un bienfait de ce genre fait pardonner bien des
imperfections.


XX

Le contrat.

Le jour de la noce approchait. Le gnral ne tenait plus en place; il
sortait et rentrait vingt fois par jour. Il faisait apporter une foule
de caisses de l'auberge Bournier: il avait voulu faire venir la robe, le
voile et toute la toilette de marie d'Elfy. Il avait exig de Moutier
qu'il se fit faire  Domfront un uniforme de zouave en beau drap fin; il
l'avait men  cet effet chez le meilleur tailleur de Domfront et
avait fait la commande lui-mme. Le placement des dix mille francs de
Torchonnet tait termin; le versement de cent cinquante mille francs
qu'il donnait au cur pour l'glise, le presbytre, les soeurs de
charit et l'hospice tait fini. Torchonnet, bien guri, avait t
transfr chez les frres de Domfront. Les caisses du trousseau et les
cadeaux taient arrivs. A l'exception de celles qui contenaient les
toilettes du contrat et du jour de noce que le gnral ne voulait livrer
qu'au dernier jour, elles avaient t ouvertes et vides,  la grande
joie d'Elfy qui pardonnait tout au gnral, et  la grande satisfaction
de Mme Blidot, de Moutier, des enfants et de Drigny: Mme Blidot,
parce qu'elle trouvait un grand supplment de linge, de vaisselle,
d'argenterie et de toutes sortes d'objets utiles pour leur auberge;
Moutier, parce qu'il jouissait de la joie d'Elfy plus que de ses propres
joies; les enfants, parce qu'ils aidaient  dballer,  ranger et
que tout leur semblait si beau, que leurs exclamations de bonheur se
succdaient sans interruption; Drigny, parce qu'il ne vivait plus que
par ses enfants, que toutes leurs joies taient ses joies et que leurs
peines lui taient plus que les siennes. Le gnral ne touchait pas
terre; il tait leste, alerte, infatigable, il courait presque autant
que Jacques et Paul. Il riait, il dballait; il se laissait pousser,
chasser. Ses grosses mains maladroites chiffonnaient les objets de
toilette, laissaient chapper la vaisselle et autres objets fragiles.

De temps  autre il courait  l'auberge Bournier, sous prtexte d'avoir
besoin d'air, puis aux ouvriers des prs et des bois, pour avoir,
disait-il, un peu de fracheur. On le laissait faire, chacun tait trop
agrablement surpris pour gner ses alles et venues.

L'auberge Bournier ressemblait  une fourmilire; les ouvriers taient
plus nombreux encore et plus affairs que les jours prcdents. Il tait
arriv plusieurs beaux messieurs de Paris qui s'y tablissaient et
qui achetaient, dans le village et aux environs, des provisions si
considrables de lgumes frais, de beurre, d'oeufs, de laitage, qu'on
pensait dans Loumigny qu'on allait avoir  loger incessamment un
rgiment ou pour le moins un bataillon.

Moutier et Drigny semblaient avoir perdu la confiance du gnral; il
ne leur demandait plus rien que les soins d'absolue ncessit pour son
service personnel.

Ils avaient dfense de toucher aux paquets qui se succdaient; le
gnral les dballait lui-mme et ne permettait  personne d'y jeter
un coup d'oeil. Elfy craignait parfois que ce ne ft un symptme de
mcontentement. Moutier la rassurait.

Je le connais, disait-il; c'est quelque bizarrerie qui lui passe par la
tte et qui s'en ira comme tant d'autres que je lui ai vues.

Mme Blidot s'inquitait du repas de noces, du dner, du contrat. Quand
elle avait voulu s'en occuper et les prparer avec Elfy, le gnral l'en
avait empche en rptant chaque fois:

Ne vous occupez de rien, ne vous tourmentez de rien; c'est moi qui me
charge de tout, qui fais tout, qui paye Tout.

MADAME BLIDOT.--Mais, mon cher bon gnral, ne faut-il pas au moins
prparer des tables, de la vaisselle, des rafrachissements, des
flambeaux? Je n'ai rien que mon courant.

LE GNRAL.--C'est trs bien, ma chre madame Blidot! Soyez tranquille;
ayez confiance en moi.

Mme Blidot ne put retenir un clat de rire auquel se joignirent Elfy et
Moutier; le gnral, enchant, riait plus fort qu'eux tous.

MADAME BLIDOT.--Mais, mon bon gnral, pour l'amour de Dieu,
laissez-nous faire nos invitations pour le dner du contrat et pour le
jour du mariage; si nous ne faisons pas d'invitations, nous nous ferons
autant d'ennemis que nous avons d'amis actuellement.

LE GNRAL.--Bah! bah! ne songez pas  tout cela; c'est moi qui fais
tout, qui rgle tout, qui invite, qui rgale, etc.

MADAME BLIDOT.--Mais, gnral, vous ne connaissez seulement pas les noms
de nos parents et de nos amis?

LE GNRAL.--Je les connais mieux que vous, puisque j'en sais que vous
n'avez jamais vus ni connus.

--Mon Dieu! mon Dieu! que va devenir tout a! s'cria Mme Blidot d'un
accent dsol.

LE GNRAL,--Vous le verrez; demain c'est le contrat: vous verrez,
rpondit le gnral d'un air goguenard.

MADAME BLIDOT.--Et penser que nous n'avons rien de prpar, pas mme de
quoi servir un dner!

LE GNRAL, riant.--A tantt, ma pauvre amie; j'ai besoin de sortir, de
prendre l'air.

Et le gnral courut plutt qu'il ne marcha vers la maison Bournier. Les
ouvriers avaient tout termin; on achevait d'accrocher au-dessus de
la porte une grande enseigne recouverte d'une toile qui la cachait
entirement. Une foule de gens taient attroups devant cette enseigne.
Le gnral s'approcha du groupe et demanda d'un air indiffrent:

Qu'est-ce qu'il y a par l? Que reprsente cette enseigne Voile?

UN HOMME.--Nous ne savons pas, gnral. (On commenait  le connatre
dans le village.) Il se passe des choses singulires dans cette auberge;
depuis huit jours on y a fait un remue-mnage  n'y rien comprendre.

LE GNRAL.--C'est peut-tre pour le procs.

UNE BONNE FEMME.--C'est ce que disent quelques-uns. On dit que les
Bournier vont tre condamns  mort et qu'on prpare l'auberge pour les
excuter dans la chambre o ils ont manqu vous assassiner, gnral.

Le gnral comprima avec peine le rire qui le gagnait. Il remercia les
braves gens des bons renseignements qu'ils lui avaient donns, continua
sa promenade et revint lestement  l'auberge par les derrires sans tre
vu de personne. Il entra, regarda et approuva tout, encouragea par
des gnreux pourboires les gens qui prparaient diverses choses 
l'intrieur, et s'esquiva sans avoir t aperu des habitants de
Loumigny.


XXI

Le contrat. Gnrosit inattendue.

Le lendemain tait le jour du contrat. Chacun tait inquiet 
l'Ange-Gardien; on ne voyait rien venir. Le gnral tait calme et
causant. On djeuna, Jacques et Paul seuls taient gais et en train.

Le gnral se leva et annona qu'il tait temps de s'habiller. Chacun
passa dans sa chambre, et de tous cts on entendit partir des cris
de surprise et de joie. Elfy et Mme Blidot avaient des robes de soie
changeante, simples, mais charmantes; des chles lgers en soie brode,
des bonnets de belle dentelle. Les rubans d'Elfy taient bleu de ciel;
ceux de sa soeur taient verts et cerise. Les cols, les manches, les
chaussures, les gants, les mouchoirs, rien n'y manquait. Moutier avait
trouv un costume bourgeois complet; Drigny de mme; Jacques et
Paul, de charmantes jaquettes en drap soutach, avec le reste de
l'habillement. Ils n'oublirent pas leurs montres; chacun avait la
sienne.

Les toilettes furent rapidement termines, tant on tait press de se
faire voir. Quand ils furent tous runis dans la salle, le gnral
ouvrit majestueusement sa porte;  l'instant il fut entour et remerci
avec une vivacit qui le combla de joie.

LE GNRAL;--Eh bien, mes enfants, croirez-vous une autre fois le vieux
Dourakine quand il vous dira: Ayez confiance en moi, ne vous inquitez
de rien?

--Bon! cher gnral! s'cria-t-on de tous cts.

LE GNRAL,--Je vous rpte, mes enfants, ne vous tourmentez de rien;
tout sera fait et bien fait. A prsent, allons recevoir nos invits et
le notaire.

ELFY.--O a, gnral? o sont-ils?

LE GNRAL.--C'est ce que vous allez voir, mon enfant. Allons, en
marche! Par file  gauche!

Le gnral sortit le premier; il tait en petite tenue d'uniforme avec
une seule plaque sur la poitrine. Il se dirigea vers l'auberge Bournier,
suivi de tous les habitants de l'Ange-Gardien. Le gnral donnait
le bras  Elfy, Moutier  Mme Blidot; Drigny donnait la main  ses
enfants. Tout le village se mit aux portes pour les voir passer.
Suivez, criait le gnral, je vous invite tous! Suivez-nous, mes amis.

Chacun s'empressa d'accepter l'invitation, et on arriva en grand nombre
 l'auberge Bournier. Au moment o ils furent en face de la porte, la
toile de l'enseigne fut tire et la foule enchante put voir un tableau
reprsentant le gnral en pied; il tait en grand uniforme, couvert de
dcorations et de plaques. Au-dessus de la porte tait crit en grosses
lettres d'or: Au Gnral reconnaissant. La peinture n'en tait pas de
premire qualit, mais la ressemblance tait parfaite, et la vivacit
des couleurs en augmentait la beaut aux yeux de la multitude. Pendant
quelques instants on n'entendit que des bravos et des battements de
mains. Au mme instant le cur parut sur le perron; il fit signe qu'il
voulait parler. Chacun fit silence.

Mes amis, dit-il, mes enfants, le gnral a achet l'auberge dans
laquelle il aurait pri victime des misrables assassins sans le courage
de M. Moutier et de vous tous qui tes accourus  l'appel de notre brave
sergent. Il a voulu tmoigner sa reconnaissance  la famille qui devient
celle de Moutier, en faisant l'acquisition de cette auberge pour
rpandre ses bienfaits dans notre pays; bien plus, mes enfants, il a
daign consacrer la somme norme de cent cinquante mille francs pour
rparer et embellir notre pauvre glise, pour fonder une maison de
Soeurs de charit, un hospice, une salle d'asile et des secours aux
malades et infirmes de la commune. Voil, mes enfants, ce que nous
devrons  la gnrosit du Gnral reconnaissant. Que cette enseigne
rappelle  jamais ses bienfaits.

Les cris, les vivats redoublrent. On entoura le gnral, on voulut le
porter jusqu'en dedans de la maison. Il s'y opposa d'abord avec calme et
dignit, puis la rougeur aux joues, avec quelques jurons  mi-voix et
des mouvements de bras, de jambes et d'paules un peu trop prononcs,
puis enfin par des volutions si violentes que chacun se recula et lui
laissa le passage libre.

On monta le perron, on entra dans la salle; Elfy et Moutier se
trouvrent en face d'une foule compacte: le notaire, les parents, les
amis, les voisins, tous avaient t invits et remplissaient la salle,
agrandie, embellie, peinte et meuble. Des siges taient prpars en
nombre suffisant pour tous les invits. Le gnral fit asseoir Elfy
entre lui et Moutier, Mme Blidot  sa gauche, puis Drigny et les
enfants; le notaire se trouvait en face avec une table devant lui. Quand
tout le monde fut plac, le notaire commena la lecture du contrat.
Lorsqu'on en fut  la fortune des poux, le notaire lut:

La future se constitue en dot les prs, bois et dpendances attenant 
la maison dite l'Ange-Gardien.

Elfy poussa un cri de surprise, sauta de dessus sa chaise et se jeta
presque  genoux devant le gnral qui se leva, la prit dans ses bras
et, lui baisant le front: Oui, ma chre enfant, c'est mon cadeau de
noces. Vous allez devenir la femme, l'amie de mon brave Moutier, deux
fois mon sauveur et toujours mon ami. Je ne saurais assez reconnatre ce
que je lui dois; mais en aidant  son mariage avec vous, j'espre m'tre
acquitt d'une partie de ma dette.

Le gnral tendit la main  Moutier, l'attira  lui et le serra avec
Elfy dans ses bras.

Oh! mon gnral, dit Moutier  voix basse, permettez que je vous
embrasse.

--De tout mon coeur, mon enfant... Et,  prsent, continuons notre
contrat.

Le notaire en acheva la lecture; une seule clause, qui fit rougir Mme
Blidot, parut se ressentir de la bizarrerie du gnral. Il tait dit:
Dans le cas o Mme Blidot viendrait  se remarier, sa part de proprit
de l'Ange-Gardien retournerait  sa soeur Elfy, et serait compense par
la maison  l'enseigne: Au Gnral reconnaissant, que le gnral comte
Dourakine lui cderait en toute proprit, mais  la condition que Mme
Blidot pouserait l'homme indiqu par le gnral comte Dourakine et
qu'il se rserve de lui faire connatre.

Le notaire ne put s'empcher de sourire en voyant l'tonnement que
causait cette clause du contrat, qu'il avait cherch vainement  faire
supprimer. Le gnral y tenait particulirement; il n'avait pas voulu en
dmordre. Mme Blidot rougit, s'tonna et puis se mit  rire en disant:
Au fait, je ne m'oblige  rien, et personne ne peut m'obliger  me
marier si je ne le veux pas.

-Qui sait? dit le gnral, qui sait? Vous le voudrez peut-tre quand
vous connatrez le futur.

--Pas de danger que je me remarie.

--Il faut signer, Messieurs, Mesdames, dit le notaire.

--Et puis dner, dit le gnral.

Mme Blidot ne fut nullement effraye de cette annonce du gnral,
quoique rien ne lui part arrang pour un repas quelconque; mais elle
commenait  compter sur cette espce de ferie qui faisait tout arriver
 point. Elfy signa, puis Moutier, puis le gnral, puis Mme Blidot, le
cur, Jacques, Paul, Drigny et la foule. Quand chacun eut appos son
nom ou sa croix au bas du contrat, le gnral proposa de retourner dner
 l'Ange-Gardien; Mme Blidot ne put s'empcher de frmir de la tte aux
pieds. Comment dner, sans dner, sans couvert, sans table!

Gnral, dit-elle d'un air suppliant, si nous dnions ici? C'est si
joli!

LE GNRAL, avec malice.--Du tout, ma petite femme, nous dnons
chez vous. Ne voyez-vous pas qu'Elfy et Moutier sont impatients de se
promener dans leur nouvelle proprit? Allons, en route.

Le gnral descendit le perron, entranant Mme Blidot, suivi d'Elfy qui
donnait le bras  Moutier, et du reste de la socit. Jacques et Paul
couraient en claireurs; ils arrivrent les premiers  l'Ange-Gardien,
et firent des exclamations de joie sans fin. Le devant de la maison
tait garni de caisses d'orangers et autres arbustes en fleurs; la salle
tait tapisse d'toffe bleue, ainsi que la cuisine; des tables taient
mises dans les deux salles. Le gnral fit asseoir tous les invits;
lui, Elfy et Moutier prsidaient la premire table; Mme Blidot,
Drigny et les enfants faisaient les honneurs de la seconde; plusieurs
domestiques, venus de Paris, firent le service; ils passaient les plats,
les vins; les cuisiniers s'taient surpasss: on n'avait jamais mang,
ni bu, ni vu chose pareille  Loumigny. Le cur tait  la gauche du
gnral, Elfy se trouvait place entre le gnral et Moutier, puis le
notaire et les autres convives. Le dner fut long et gai.

Dfense de se donner d'indigestion aujourd'hui, criait le gnral; on
doit se mnager pour demain: ce sera bien autre chose.

--Qu'y aura-t-il demain? demanda un convive.

LE GNRAL--Qui vivra verra. Il y aura un festin de Balthazar!

LE CONVIVE.--Qu'est-ce que c'est que a, Balthazar?

LE GNRAL--Balthazar tait un gredin, un fieff gourmand, mais un fin
connaisseur en vins et en toutes espces de comestibles, et, quand on
voulait bien dner, on allait chez Balthazar.

--Ah oui! comme  Paris, quand on va chez Vry, dit un des convives qui
avait la prtention d'avoir de l'instruction et de connatre Paris,
parce qu'il y avait pass une fois trois jours comme tmoin dans une
affaire criminelle.

--Tout juste! c'est a, dit le gnral en se tordant de rire. Je vois,
M'sieur, que vous connaissez Paris.

LE CONVIVE INSTRUIT.--Un peu, M'sieur, j'y ai pass quelque temps.

LE GNRAL.--Avez-vous t au spectacle, M'sieur?

LE CONVIVE INSTRUIT.--Oui, M'sieur, bien des fois. J'aimais beaucoup le
spectacle.

LE GNRAL.--A quel thtre alliez-vous?

LE CONVIVE INSTRUIT.--Au grand thtre de Polichinelle, et  un autre
dont j'oublie le nom, plus beau encore.

LE GNRAL.--Ah! aux Champs-lyses, n'est-ce pas?

LE CONVIVE INSTRUIT.--Oui, M'sieur, un grand bois mal gouvern, et qui
ne ressemble gure  un champ; des arbres abms, courts, une futaie
perdue.

Le gnral riait de plus en plus, buvait de plus en plus. On tait 
table depuis deux heures. Elfy proposa au gnral une promenade dans son
nouveau domaine.

LE GNRAL, d'un air malin.--Et comment y passerez-vous de votre jardin,
mon enfant?

ELFY.--Oh! gnral, Moutier fera une brche; le passage sera bientt
fait.

LE GNRAL.--A-t-on fini le caf, le pousse-caf, tout enfin?

--Fini  la majorit, mon gnral, rpondit Moutier, fatigu de boire et
de manger.

--Allons, partons. J'ouvre la marche avec Elfy.

Le gnral se leva; chacun en fit autant. Il ouvrit lui-mme la porte du
jardin. Elfy poussa une exclamation joyeuse, quitta le bras du gnral
et courut lgre comme un oiseau, vers la barrire lgante qui
avait t place et ouverte sur le pr pendant la courte absence des
propritaires.

Jacques et Paul la suivirent dans sa course, et furent bientt hors de
vue.

LE GNRAL.--Moutier, mon ami, courez aprs les fuyards, attrapez-les,
ramenez-les-moi! Je ne serai pas loin... Eh bien! voil tout le monde
parti!... Les voil qui courent tous comme des chevaux chapps...
jusqu'au notaire!... Et ce pauvre Drigny, que Mme Blidot entrane! Il
court, ma foi! il court!

Le gnral, enchant, se frottait les mains, allait et venait en
sautillant malgr ses grosses jambes, son gros ventre et ses larges
paules. De temps  autre, on voyait apparatre dans le pr, dans le
bois, Elfy et les enfants; Moutier l'avait rejointe en deux enjambes
et jouissait du bonheur d'Elfy avec toute la vivacit de son affection.
Bientt le bois et la prairie offrirent le spectacle le plus anim; les
jeunes couraient, criaient, riaient; les gens sages se promenaient,
admiraient et se rjouissaient du bonheur d'Elfy d'avoir rencontr dans
sa vie un gnral Dourakine. Elfy et sa soeur taient si gnralement
aimes que leur heureuse chance ne donnait de jalousie  personne, et
occasionnait, au contraire, une satisfaction gnrale. Le cur seul
tait rest auprs du gnral.

Vous devez tre bien heureux, lui dit-il en souriant amicalement,
de tout le bonheur que vous avez caus; vous tes vritablement une
Providence pour ces excellentes soeurs, pour votre brave Moutier et pour
toute notre commune. Jamais on n'y perdra votre souvenir, gnral, et,
quant  moi, je prierai pour vous tous les jours de ma Vie.

LE GNRAL.--Merci, mon bon cur. Mais notre tche n'est pas finie, il
faut que vous m'aidiez  la complter.

LE CUR.--Tout ce que vous voudrez, gnral, disposez de moi
entirement.

LE GNRAL.--Eh bien, mon ami, voil l'affaire. J'aime beaucoup Mme
Blidot, et je vois avec peine que le mariage de sa soeur va changer sa
position.

LE CUR:--Oh! gnral, elles s'aiment tant, et Moutier est un homme si
bon, si honorable, si religieux!

LE GNRAL.--Tout a est vrai, mon ami, mais... Mme Blidot ne va plus
venir qu'en second; c'est le jeune mnage qui a maintenant le plus gros
lot dans la proprit de l'Ange-Gardien; un homme dans une auberge est
toujours plus matre que des femmes. Et puis viendront les enfants;
Jacques et Paul pourraient en souffrir, Mme Blidot, qui les aime si
tendrement, les protgera; et puis viendra le dsaccord, et, par suite,
les chagrins pour cette pauvre femme isole.

LE CUR.--C'est vrai, gnral; mais qu'y faire, sinon attendre,
esprer, et au besoin lui donner du courage?

LE GNRAL.--Mon cher cur, voici mon ide  moi. Quand la guerre sera
finie, ce qui va arriver un de ces jours, il faudra que je retourne en
Russie; j'emmnerai Drigny... Attendez, vous ne savez pas ce que je
vais vous dire... J'emmnerai ses enfants; voil dj qu'ils restent
avec leur pre et qu'ils sont  l'abri de ce que je redoute pour eux.
Pour prix du sacrifice que me fera le pre, j'achte, avec votre
aide, et je lui donne les terres qui entourent mon auberge Au gnral
reconnaissant. D'ici l, je le dcide  runir ses enfants  maman
Blidot dont il fera sa femme et la vraie mre de ses enfants; je donne
au mnage l'auberge et les terres. Et, aprs une absence d'un an,
reviens mourir en France, chez vous, car, entre nous, Je ne crois pas
en avoir pour longtemps; d'ici  trois ans je serai couch dans votre
cimetire, aprs tre mort entre vos bras. Et voil o j'ai besoin de
votre aide: c'est  disposer maman Blidot  devenir Mme Drigny. Vous
lui ferez savoir en gros tout ce que je viens de vous dire.

LE CUR.--Je crains qu'elle ne veuille pas se remarier, non pas qu'elle
ait beaucoup regrett son mari, qu'elle avait pous presque force par
ses parents, et qui tait vieux, mchant et dsagrable, mais parce que
ce mariage malheureux lui a t l'envie d'en contracter un autre.

LE GNRAL.--Et Jacques et Paul qu'elle aime tant et qui sont si
charmants! Ce serait le moyen de ne plus les perdre.

LE CUR.--coutez, gnral, je tcherai; je ferai mon possible, car j'ai
bonne opinion de Drigny.

LE GNRAL.--Parbleu! un garon parfait, doux comme un agneau, un coeur
d'or. Voyez-le avec ses mioches. Brave militaire, beau garon, que vous
faut-il de Plus?

LE CUR.--Ce qu'il a, gnral, et ce dont vous ne parlez pas: de la
religion et de la moralit.

LE GNRAL.--Puisqu'il l'a, vous n'avez plus rien  lui demander.

LE CUR.--Aussi me trouv-je trs satisfait, gnral, et je dsire que
Mme Blidot pense comme nous.

LE GNRAL.--Ceci vous regarde, mon bon cur, parlez-en avec elle quand
Drigny et moi nous n'y serons plus. L'affaire se terminera promptement
en la poussant, vivement.

La conversation fut interrompue par Elfy, Moutier et les enfants qui
revenaient prs du gnral; Elfy avait des larmes dans les yeux.

ELFY.--Mon bon gnral, que de reconnaissance! Il n'est pas possible
d'tre meilleur, plus gnreux, plus paternel que vous ne l'avez t
pour moi et pour Joseph. Que de choses vous nous donnez! Et avec quelle
grce, quelle bont aimable!

Elfy. saisit une de ses mains et la lui baisa  plusieurs reprises.

LE GNRAL.--Mon enfant, laissez-moi. Je vais pleurer si vous continuez;
je n'en puis plus! Laissez-moi, vous dis-je, Moutier!

Moutier saisit son autre main, et, la serrant  la briser posa ses
lvres.

MOUTIER.--Mon gnral, je n'ai jamais bais la main d'aucun homme; la
vtre est pour moi celle d'un bienfaiteur, d'un pre.

LE GNRAL.--Tiens, vous dites comme Torchonnet. Moutier sourit; les
larmes d'Elfy firent place  un rire joyeux, et l'attendrissement du
gnral se dissipa comme par enchantement.

LE GNRAL.--Ouf! c'est fini! Je suis content. Voyez un peu la jolie
figure que j'aurais faite, pleurant avec Elfy et Moutier. Sapristi! je
sue d'y penser. Un gnral en grand uniforme pleurant comme un enfant
qui a reu le fouet! A prsent, mes bons amis, vous avez tout vu, vous
tes bien contents comme moi, mais bien fatigus comme moi, et vous
avez besoin d'tre seuls comme moi. Laissez-moi renvoyer tout ce monde;
promenez-vous tout doucement sur vos terres en causant et laissez-moi
surveiller le retour de l'ordre dans votre maison... Pas de rplique! Je
veux ce que je veux. Envoyez-moi Drigny et les enfants; dites que je
dsire qu'on s'en aille, et demandez au notaire de venir me parler.

Elfy baisa la main du gnral en signe de soumission et alla avec
Moutier excuter ses ordres. Bientt la foule dfila devant lui, et 
chacun il disait:

A demain,  la mairie.

Il rappela au notaire qu'il couchait  l'auberge du Gnral
reconnaissant.

Votre chambre est prte, mon cher, ainsi que quelques autres pour les
invits loigns.

Le notaire salua, serra la main que lui tendait le gnral et sortit
pour fumer en se promenant avec quelques amis avant de prendre
possession des chambres qui leur avaient t prpares.


XXII

La noce.

Le gnral tait all surveiller les apprts du festin pour le lendemain
et tous les prparatifs de la fte qui devait se terminer par un bal et
un feu d'artifice. A la nuit tombante il alla se coucher; la journe.
avait t fatigante, il ronfla dix heures de suite sans bouger.

On se runit  sept heures pour djeuner; le bonheur tait sur tous les
visages.

ELFY.--Encore un remerciement  vous adresser, mon gnral; nous avons
trouv dans nos chambres nos toilettes pour ce matin.

LE GNRAL.--Trouvez-vous les vtres  votre got, Mesdames?

ELFY.--Charmantes, superbes, et cent fois au-dessus de ce que nous nous
serions donn si nous avions eu  les acheter, mon bon gnral.

LE GNRAL.--Je voudrais voir tout cela sur vous, ma petite Elfy, et je
veux voir aussi votre soeur en grande Toilette.

Les deux soeurs se retirrent avec les enfants, qui ne se possdaient
pas de joie de mettre les beaux habits, les brodequins vernis, les
chemises  manches  boutons, prpars pour eux.

Le gnral et Moutier restrent seuls; les regards de Moutier
exprimaient une profonde reconnaissance et un bonheur sans mlange; il
renouvela ses remerciements en termes qui murent le gnral.

Soyez sr, mon ami, lui rpondit-il, que votre bonheur me rend moi-mme
fort heureux; je ne me sens plus seul ni abandonn; je sais que tous
vous m'aimez malgr mes sottises et mes bizarreries. Le souvenir que
j'emporterai d'ici me sera toujours doux et cher. Mais il faut que, nous
aussi, nous pensions  notre toilette; il faut que nous nous fassions
beaux, vous le mari, et moi remplaant le pre de la marie... et le
vtre aussi, mon pauvre enfant. Moutier le remercia encore vivement et
ils se sparrent, Drigny attendait le gnral pour aider  sa toilette
qui fut longue et qui mit en vidence toute l'ampleur de sa personne.
Grande tenue de lieutenant gnral, uniforme brod d'or, culotte
blanche, bottes vernies, le grand cordon de Sainte-Anne et de
Saint-Alexandre, des plaques en diamants, l'pe avec une poigne en
diamants, et une foule de dcorations de pays trangers  la Russie.

Elfy ne tarda pas  paratre, jolie et charmante, avec sa robe de
taffetas blanc, son voile de dentelle, sa couronne de roses blanches
et de feuilles d'oranger. Des boucles d'oreilles, une broche et des
pingles a cheveux en or et perles compltaient la beaut de sa toilette
et de sa personne. Mme Blidot avait une toilette lgante approprie
 ses vingt-neuf ans et  son tat de veuve. Moutier avait son riche
costume de zouave tout neuf qui faisait valoir la beaut de sa taille
et de sa figure. Les enfants taient gentils et superbes. Drigny tait
proprement habill, sans lgance et tout en noir. Seul il avait une
teinte de tristesse rpandue sur son visage. Ce mariage lui rappelait le
sien, moins brillant, avec le mme bonheur en perspective, et ce bonheur
s'tait termin par une longue souffrance. Il craignait aussi pour ses
enfants les changements qu'amnerait certainement ce mariage. Et puis,
son retour  lui ne l'obligerait-il pas  sparer ses enfants d'avec Mme
Blidot qu'ils aimaient tant? La proposition du gnral lui revenait sans
cesse; il ne savait quel parti prendre: la rejeter, c'tait replonger
ses enfants dans la misre; l'accepter c'tait assurer leur avenir, mais
 quel prix! Quel voyage! quelle position incertaine! quel climat 
affronter! Et quel chagrin  leur infliger que de les priver des soins
et de la tendresse de Mme Blidot! Ce furent ces rflexions, rveilles
par le mariage d'Elfy, qui attristrent sa physionomie. Le gnral le
regarda un instant, devina ses proccupations:

Courage, mon ami, lui dit-il. Je suis l, moi; j'arrangerai votre vie
comme j'ai arrang celle de Moutier; vous aurez vos enfants et encore du
bonheur devant vous.

Drigny sourit tristement en remerciant le gnral et chercha  secouer
les penses pnibles qui l'obsdaient. Les tmoins, les garons et
les filles de noce ne tardrent pas  arriver; ils taient tous dans
l'admiration du brillant gnral, du superbe zouave et de la toilette de
la marie. Il faisait un temps magnifique, un beau soleil du mois d'aot
mais sans trop d'ardeur, et pas de vent.

On se mit en marche vers la mairie; comme la veille, le gnral
donnait le bras  Elfy et Moutier  Mme Blidot. Drigny et les enfants
suivaient. A la mairie, le mariage civil fut promptement termin, et on
se dirigea vers l'glise. L les attendait une nouvelle surprise. Toute
l'glise tait tendue en bleu, blanc et or. Une riche garniture d'autel,
chandeliers, vases et fleurs, entourait un tabernacle de bronze dor
artistement travaill. Le cur tait revtu d'une magnifique chasuble
d'toffe dite pluie d'or. Les chantres avaient des chapes rouge et or.
Des prie-Dieu, neufs et brillants, taient prpars pour les assistants;
les prie-Dieu des maris taient couverts de housses de velours rouge.
Le gnral et Mme Blidot se placrent l'un  droite, l'autre  gauche
des maris; chacun prit place, et la crmonie commena.

Jacques et Paul tinrent le pole sur la tte du jeune couple; ils
taient, aprs Moutier et Elfy, les plus heureux de toute l'assemble,
car aucun souci, aucune inquitude, aucun souvenir pnible ne se
mlaient  leur joie. Mme Blidot les contemplait avec amour et orgueil.
Mais subitement son visage s'assombrit en jetant un coup d'oeil
sympathique sur Drigny: la tristesse de son regard lui rvla les
inquitudes qui l'assigeaient, et  elle aussi la sparation d'avec les
enfants lui apparut terrible et prochaine. Elle essaya de chasser cette
cruelle pense et se promit d'claircir la question avec Drigny  la
plus prochaine Occasion.

La crmonie tait termin; Elfy tait la femme de Moutier qui la reut
 la sacristie des mains du gnral. Ils avaient tous les deux l'air
radieux. Moutier emmena sa femme, et, suivant la recommandation du
gnral, la mena dans la maison du Gnral reconnaissant, o devaient se
runir les invits. Toute la noce suivit les maris, le gnral toujours
en tte, mais cette fois menant Mme Blidot au lieu d'Elfy.

LE GNRAL.--A quand votre noce, ma petite femme?

MADAME BLIDOT.--La mienne? Oh! gnral, jamais! Vous pouvez: m'en
croire. J'ai eu assez de la premire.

LE GNRAL.--Comme vous dites a, ma pauvre petite femme! Vous avez
l'air d'un enterrement.

MADAME BLIDOT.--Oh! gnral! c'est que j'ai la mort dans l'me!

LE GNRAL.--Un jour comme celui-ci? par exemple!

MADAME BLIDOT.--Gnral, vous savez que Jacques et Paul sont ma
plus chre, ma plus vive affection. Voici leur pre revenu; me les
laissera-t-il? consentira-t-il jamais  s'en sparer?

LE GNRAL.--Pour dire vrai, je ne le crois pas, ma bonne amie. Mais,
que diantre! nous n'y sommes pas encore! Et puis je suis l, moi. Ayez
donc confiance dans le vieux gnral. Voyez la noce, le contrat, le
dner et tout; vous tiez d'une inquitude, d'une agitation! Eh bien,
qu'en dites-vous? Ai-je bien men l'affaire? A-t-on manqu de quelque
chose? De mme pour les enfants, je vous dis: Soyez tranquille; il
dpendra de vous de les garder toujours, avec l'autorit d'une mre..

MADAME BLIDOT..--Oh! si cela ne dpendait que de moi, ce serait fait!

--Bon! souvenez-vous de ce que vous venez de dire. Je vous le rappellerai
en temps et lieu, et vous aurez vos enfants. Nous voici arrivs; plus de
tristesse; ne songeons qu' nous rjouir; sans oublier de boire et de
manger. Le gnral quitta Mme Blidot pour jeter un coup d'oeil sur le
dner. Tout tait prt; il fut content de l'aspect gnral et revint
prs d'Elfy pour l'avertir qu'on allait servir. La porte du fond
s'ouvrit, et un matre d'htel, en grande tenue parisienne, annona:

Le gnral est servi.

Une salle immense s'offrit  la vue des convives tonns et d'Elfy
enchante. La cour avait t convertie en salle  manger; des tentures
rouges garnissaient tous les murs; un vitrage l'clairait par en haut;
la table, de cinquante-deux couverts, tait splendidement garnie et
orne de cristaux, de bronzes, de candlabres, etc.

Le gnral donna le bras  Elfy qu'il plaa  sa droite;  sa gauche,
le cur; prs d'Elfy, son mari; prs du cur, le notaire. En face du
gnral, Mme Blidot;  sa droite, Drigny et ses enfants;  sa gauche,
le maire et l'adjoint. Puis les autres convives se placrent  leur
convenance.

Potages: bisque aux crevisses! potage  la tortue! annona le matre
d'htel.

Tout le monde voulut goter des deux pour savoir lequel tait le
meilleur; la question resta indcise. Le gnral gota, approuva, et en
redemanda deux fois. On se lchait les lvres; les gourmands regardaient
avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et
admirables.

Turbot sauce crevette! saumon sauce impriale! filets de chevreuil
sauce madre!

Le silence rgnait parmi les convives; chacun mangeait, savourait;
quelques vieux pleuraient d'attendrissement de la bont du dner et de
la magnificence du gnral. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et
ses thtres approuvait tout haut:

Bon! trs bon! bien cuit! bonne sauce! comme chez Vry.

Ailes de perdreaux aux truffes!

Mouvement gnral; aucun des convives n'avait de sa vie got ni flair
une truffe; aussi le matre d'htel s'estima-t-il fort heureux de
pouvoir en fournir  toute la table; le plat se dgarnissait  toute
minute; mais il y en avait toujours de rechange grce  la prvoyance du
gnral qui avait dit:

Nous serons cinquante-deux; comptez sur cent quatre gros mangeurs, et
vous n'aurez pas de restes.

Volailles  la suprme! reprit le matre d'htel quand les perdreaux
et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.

Jacques et Paul avaient mang jusque-l sans mot dire.

A la vue des volailles ils reconnurent enfin ce qu'ils mangeaient.

Ah! voil enfin de la viande, s'cria Paul.

--De la viande? reprit le gnral indign; o vois-tu de la viande, mon
garon?

JACQUES.--Voil, gnral! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante
Elfy.

LE GNRAL, indign.--Ma bonne madame Blidot, de grce, expliquez  ces
enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus
dlicates qui se puissent manger!

ELFY, riant.--Croyez-vous, gnral, que mes poulets ne soient pas fins
et dlicats?

--Vos poulets! vos poulets! reprit le gnral contenant son indignation.
Mon enfant, mais ces btes que vous mangez sont des poulardes perdues de
graisse, la chair en est succulente...

ELFY.--Et mes poulets?

LE GNRAL..--Que diantre! vos poulets sont des btes sches, noires,
misrables, qui ne ressemblent en rien  ces grasses et admirables
volailles.

ELFY.--Pardon, mon bon gnral; ce que j'en dis, c'est pour excuser les
petits, l-bas, qui ne comprennent rien au dner splendide que vous nous
faites manger.

LE GNRAL.--Bien, mon enfant! ne perdons pas notre temps  parler, ne
troublons pas notre digestion  discuter, mangeons et buvons.

Le gnral en tait  son dixime verre de vin; on avait dj servi
du madre, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin: le tout
premire qualit. On commenait  s'animer,  ne plus manger avec le
mme acharnement.

Faisans rtis! coqs de bruyre! Glinottes!

Un frmissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle.
Le gnral regardait de l'air d'un triomphateur tous ces visages qui
exprimaient l'admiration et la reconnaissance.

Succs complet; il n'en resta que quelques os que les mauvaises dents
n'avaient pu croquer.

Jambons de marcassin! homards en salade!

Chacun gota, chacun mangea, et chacun en redemanda. Le tour des lgumes
arriva enfin; on tait  table depuis deux heures. Les enfants de la
noce, avec Jacques et Paul en tte, eurent la permission de sortir de
table et d'aller jouer dehors; on devait les ramener pour les sucreries.
Aprs les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts
farcis, vinrent les crmes fouettes, non fouettes, glaces, prises,
tournes. Puis les ptisseries, babas, mont-blanc, saint-honor,
talmouses, croquembouches, achevrent le triomphe du moderne Vatel et
celui du gnral. Les enfants taient revenus chercher leur part de
friandises et ils ne quittrent la place que lorsqu'on eut bu aux sants
du gnral, des maris, de Mme Blidot, avec un champagne exquis, car la
plupart des invits quittrent la table en chancelant et furent obligs
de laisser passer l'effet du champagne dans les fauteuils o ils
dormirent jusqu'au soir.

A la fin du dner, aprs les glaces de diverses espces, les ananas, les
fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises. Elfy proposa
de boire  la sant de l'artiste auteur du dner merveilleux dont on
venait de se rgaler. Le gnral reut cette proposition avec une
reconnaissance sans gale. Il vit qu'Elfy savait apprcier une bonne
cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but
cette sant devant le hros artiste, que le gnral fit venir pour le
complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira rcompens
de ses fatigues et de ses ennuis.

La journe s'avanait; le gnral demanda si l'on n'aimerait pas  la
finir par un bal. On accepta avec empressement; mais o trouver un
violon?

Personne n'y avait pens.

Que cela ne vous inquite pas! ne suis-je pas l, moi? Allons danser
sur le pr d'Elfy; nous trouverons bien une petite musique; il n'en faut
pas tant pour danser; le premier crincrin fera notre affaire.

La noce se dirigea vers l'Ange-Gardien qu'on trouva dcor comme la
veille. On passa dans le jardin. Sur le pr taient dresses deux
grandes tentes, l'une pour danser, l'autre pour manger; un buffet
entourait de trois cts cette dernire et devait, jusqu'au lendemain,
se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de ptisseries, de
crmes, de geles; la tente de bal tait ouverte d'un ct, et garnie
des trois autres de candlabres, de fleurs et de banquettes de velours
rouge  frange d'or. Au fond, sur une estrade, tait un orchestre
compos de six musiciens, qui commencrent une contredanse ds que le
gnral eut fait son entre avec la marie.

Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa; le gnral
ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec Mme Blidot, dansa, valsa toute la
soire, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant; il suait
 grosses gouttes, mais la gaiet gnrale l'avait gagn et il
accomplissait les exploits d'un jeune homme. Elfy et Moutier dansrent 
s'extnuer; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de
visites aux buffets; on eut fort  faire pour satisfaire l'apptit des
danseurs. A dix heures, il y eut un quart d'heure de relche pour voir
tirer un feu d'artifice qui redoubla l'admiration des invits. Jamais 
Loumigny on n'avait tir que des ptards. Aussi le souvenir de la noce
de Moutier  l'Ange-Gardien y est-il aussi vivant qu'au lendemain de
cette fte si complte et si splendide. Mais tout a une fin, et la
fatigue fit sonner la retraite  une heure avance de la nuit. Chacun
alla enfin se coucher, heureux, joyeux, reint.

Jacques et Paul dormirent le lendemain jusqu'au soir, souprent et se
recouchrent encore jusqu'au lendemain. Il y eut plusieurs indigestions
 la suite de ce festin de Balthazar; l'habitu de Paris manqua en
mourir, le notaire fut pendant trois jours hors d'tat de faire le
moindre acte.

Le gnral, qui s'tait tabli chez lui  l'ex-auberge de Bournier avec
Drigny, fut un peu indispos et courbatur; il garda  son service un
des cuisiniers venus de Paris, en lui recommandant de se faire envoyer
des provisions de toute sorte.


XXIII

Un mariage sans noce.

Le lendemain de la noce, le gnral, voyant Drigny plus triste qu'il ne
l'avait encore t depuis le jour o il avait retrouv ses enfants, lui
demanda avec intrt ce qui l'attristait ainsi et l'engagea  parler
avec franchise.

LE GNRAL.--Parlez  coeur ouvert, mon ami; ne craignez pas que
je m'emporte; Je vous vois triste et inquiet et je vous porte trop
d'intrt pour me fcher de ce que vous pourriez me dire.

DRIGNY.--Mon gnral, veuillez m'excuser, mais, depuis la proposition
que vous m'avez faite de me garder  votre service, de m'emmener mme en
Russie avec mes enfants, je ne sais  quoi me rsoudre. Je vois qu'il
est pour eux d'un intrt immense de vous accompagner avec moi; mais,
mon gnral (pardonnez-moi de vous parler si franchement), que de
tristesses et d'inconvnients pour eux, et par consquent pour moi,
doivent rsulter de cette position! Mes pauvres enfants aiment si
tendrement Mme Blidot que les en sparer pour des annes, et peut-tre
pour toujours, serait leur imposer un chagrin des plus cruels.
Et comment moi, occup de mon service prs de vous, mon gnral,
pourrais-je veiller sur mes enfants, continuer leur ducation si bien
commence? Et puis, mon gnral, si ces enfants vous fatiguent, vous
ennuient, soit en route, soit en Russie, que deviendrons-nous?

Drigny s'arrta triste et pensif. Le gnral l'avait cout
attentivement et sans colre.

Et si vous me quittez, mon ami, que deviendrez-vous, que ferez-vous de
vos enfants?

Drigny prit sa tte dans ses mains avec un geste de douleur et dit
d'une voix mue:

Voil, mon gnral; c'est a, c'est bien a... Mais que puis-je, que
dois-je faire? Pardon si je vous parle aussi librement, mon gnral;
vous m'avez encourag et je me livre  votre bont.

LE GNRAL.--Drigny, j'ai dj pens  tout cela; j'en ai mme parl
au cur. Vos enfants ne peuvent ni quitter Mme Blidot ni rester o ils
sont; le mariage d'Elfy donne un matre  la maison et annule l'autorit
de Mme Blidot; elle et les enfants ne tarderaient pas  tre mal 
l'aise. Il n'y a qu'un moyen pour vous, un seul, de garder vos enfants
et de leur laisser cette excellente mre qui remplace si bien celle
qu'ils ont perdue. pousez-la. Drigny fit un bond qui fit sursauter le
gnral.

DRIGNY.--Moi, mon gnral! moi, sans fortune, sans famille, sans
avenir, pouser Mme Blidot qui est riche, qui ne songe pas  se
remarier? C'est impossible, mon gnral! Impossible!... Oui,
malheureusement impossible. Le gnral sourit au malheureusement.
Drigny n'y rpugnait donc pas; il accepterait ce mariage pour ses
enfants et peut-tre pour son propre bonheur.

LE GNRAL.--Mon ami, ce n'est pas impossible. Vous me parlez
franchement, je vais en faire autant. Je suis vieux, je suis infirme, je
dteste le changement. Je vous aime et je vous estime; votre service me
plat beaucoup et m'est ncessaire. Si vous pousez Mme Blidot et
que vous consentez  rester chez moi avec elle et vos enfants, et 
m'accompagner en Russie, toujours avec elle et les enfants, j'assurerai
votre avenir en achetant et vous donnant les terres qui avoisinent mon
auberge. Vous savez que, d'aprs les termes du contrat d'Elfy, je donne
l'auberge  Mme Blidot si elle vous pouse, car c'est  vous que j'ai
pens en faisant mettre cette clause. Quant  mon sjour en Russie, il
ne sera pas long; j'arrangerai mes affaires, je quitterai le service
actif en raison de mes nombreuses blessures et je reviendrai me fixer
en France. Voyez, mon ami, rflchissez; voulez-vous que je parle  Mme
Blidot?

DRIGNY.--Mon gnral, que de bonts! Mes chers enfants, ils vous
devront tout, ainsi que leur pre. Oh oui! mon gnral, parlez-lui,
demandez-lui, au nom de mes enfants, qu'elle devienne leur vraie mre,
que je puisse les lui donner en les conservant.

LE GNRAL--Aujourd'hui mme, mon cher Drigny; je suis content de vous
trouver si raisonnable. Allez me chercher Mme Blidot, que je lui parle
tout de suite... Mais non, c'est impossible; vous ne pouvez pas y aller
pour cela. Envoyez-moi le cur; je le lui enverrai  mon tour; il me la
ramnera et  nous deux nous ferons votre affaire. Allez, mon ami, vite,
vite, et puis allez voir vos enfants. Drigny ne se le fit pas dire deux
fois; il n'avait pas encore vu ses enfants; il ignorait qu'ils dormaient
encore. Il alla lestement faire au cur la commission du gnral et
courut  l'Ange-Gardien; il y trouva Mme Blidot seule. Il prouva un
instant d'embarras. Je suis seule veille, dit-elle en souriant. Ils
sont tous reints et ils dorment tous.

DRIGNY:--Je venais voir mes enfants, ma bonne madame Blidot.

MADAME BLIDOT.--Monsieur Drigny, je suis bien aise que nous soyons
seuls: j'ai  causer avec vous au sujet des enfants. Mon cher monsieur
Drigny, vous savez combien je les aime; les perdre serait ma mort.
Voulez-vous me les laisser?

Drigny hsita avant de rpondre. Mme Blidot restait tremblante devant
lui; elle le regardait avec anxit; elle attendait une rponse.

Jamais je n'aurai le courage de les reperdre une seconde fois, dit
Drigny  voix basse.

-Mon Dieu, mon Dieu! s'cria Mme Blidot en cachant sa figure dans ses
mains, je l'avais prvu! Elle sanglotait, Drigny s'assit prs d'elle.

DRIGNY.--Chre madame Blidot, si vous saviez combien votre tendresse
pour mes enfants me touche!

MADAME BLIDOT.--Elle vous touche, et vous ne voulez rien faire pour la
contenter.

DRIGNY.--Pardonnez-moi, je suis dispos  faire beaucoup pour vous les
laisser, mais je ne puis, je n'ose vous le dire moi-mme: le gnral
vous en parlera, et, si vous acceptez la proposition qu'il vous fera en
mon nom, mes enfants seront les vtres.

MADAME BLIDOT, avec surprise. Le gnral!... les enfants!... Ah! je
comprends.

Mme Blidot tendit la main  Drigny.

Mon cher monsieur Drigny, je ne veux faire ni la prude ni la sotte.
Vous me proposez de devenir votre femme pour garder les enfants? Voici
ma main; j'accepte avec plaisir et bonheur. Merci de me laisser ces
chers petits  soigner,  lever,  ne les jamais quitter,  devenir
leur mre, leur vraie mre! Courons vite chez le gnral; que j'aille le
remercier, car c'est lui qui en a eu l'ide, j'en suis sre.

Drigny restait sans parole, heureux, mais surpris. Il ne put s'empcher
de rire de ce facile dnouement.

DRIGNY.--Mais vous ne savez rien encore; vous ne savez pas que le
gnral me donne...

MADAME BLIDOT.--Eh! qu'il donne ce qu'il voudra! Que m'importe? Vous me
donnez les enfants, c'est l mon bonheur, ma vie! Je ne yeux pas autre
chose.

Et sans attendre Drigny elle sortit en courant, alla toujours courant
chez le gnral, entra sans hsiter, le trouva en discussion avec le
cur, se prcipita vers lui, lui baisa les mains en sanglotant et en
rptant: Merci, bon gnral, merci.

Le gnral, stupfait, ne comprenant rien, ne devinant rien, crut qu'il
tait arriv un malheur  l'Ange-Gardien, et, se levant tout effar, il
releva Mme Blidot et lui demanda avec inquitude ce qu'il y avait.

Drigny entrait au mme moment; il allait raconter au gnral ce qui
venait d'arriver, lorsque Mme Blidot, le voyant entrer, s'lana vers
lui, lui saisit les mains, et, l'amenant devant le gnral, elle dit
d'une voix tremblante:

Il me donne les enfants. Jacques et Paul seront  moi,  moi, gnral!
Je serai leur mre, car je serai sa femme...

Le gnral partit d'un clat de rire:

Ha! ha! ha! et nous qui faisions de la diplomatie, monsieur le cur
et moi, pour arriver  vous faire consentir. La bonne farce! La bonne
histoire! Je te fais mon compliment, mon bon Drigny. Tu vois bien, mon
ami, que les terres ont bien fait.

DRIGNY, riant.--Elles n'ont rien fait, gnral; elle ne sait seulement
pas que vous me donnez quelque chose.

LE GNRAL.--Comment! vous ne lui avez pas dit?

DRIGNY.--Je n'ai pas eu le temps, mon gnral. Quand cette excellente
femme a compris qu'en m'pousant elle ne se sparait pas de mes enfants,
elle m'a remerci comme d'un bienfait et elle a couru chez vous
pour vous exprimer sa reconnaissance d'avoir arrang son bonheur,
disait-elle.

--Pauvre femme! dit le gnral attendri. Pauvre petite femme! C'est bien
par amour pour les enfants! Avec un coeur pareil, Drigny, vous serez
heureux, et les enfants aussi.

DRIGNY.--Que Dieu vous entende, mon gnral! Mme Blidot causait pendant
ce temps avec le cur.

Je n'ai plus de souci, de poids sur le coeur, disait-elle. Monsieur
le cur, dites demain une messe pour moi, en action de grces. Allons,
adieu, au revoir, monsieur le cur;  tantt, mon bon gnral, nous
viendrons voir comment vous vous trouvez de vos fatigues d'hier. Sans
adieu, mon cher Drigny, je cours voir mes enfants et annoncer la bonne
nouvelle  Elfy.

Mme Blidot disparut aussi vite qu'elle tait entre, laissant Drigny
content, mais tonn, le gnral riant et se frottant les mains, le cur
partageant la gaiet et la satisfaction du gnral.

LE GNRAL.--Eh bien, mon ami, vous qui n'y pensiez pas, vous qui avez
bondi comme un lion quand je vous en ai parl, vous qui trouviez ce
mariage impossible il y a une heure  peine, vous voil presque mari.

DRIGNY.--Oui, mon gnral, je vous ai une vive reconnaissance d'avoir
bien voulu arranger la chose. Cette pauvre femme est rellement
touchante par sa tendresse pour mes enfants; je suis sr que je
l'aimerai, non pas comme ma pauvre Madeleine, mais comme l'ange
protecteur des enfants de Madeleine. Chers enfants! vont-ils tre
heureux! Quand je pense  leur joie, je voudrais, comme Mme Blidot,
pouvoir me marier demain. Et je vais suivre votre conseil, mon gnral:
demander au maire de nous afficher, au notaire de faire le contrat, et 
monsieur le cur de nous garder sa messe pour le lundi de la semaine qui
suivra celle dans laquelle nous entrons.

LE GNRAL, riant.--C'est agir en homme sage, mon ami. Vous tes presss
tous deux par vos enfants; finissez-en le plus tt possible. Allez, mon
cher, allez vite, de peur que maire et notaire vous chappent. Je
vous donne cong jusqu'au soir. Monsieur le cur veut bien me tenir
compagnie, et Moutier viendra si j'ai besoin de quelque chose. Je suis,
en vrit, aussi press que vous de voir le mariage fait et votre femme
tablie chez moi avec vous et vos enfants.

Drigny disparut et utilisa son temps: il crivit dans son pays pour
avoir les papiers ncessaires, il arrangea tout avec le notaire et le
maire, puis il courut  l'Ange-Gardien, o il arriva vers le soir, au
moment o les enfants venaient de s'veiller et demandaient  manger.

Mme Blidot accourut.

Mes enfants, mes chers enfants, votre papa veut bien que je vive
toujours avec vous et avec lui; il va m'pouser; je serai sa femme et
vous serez mes enfants.

JACQUES.--Oh! que je suis content, maman! J'avais peur que papa ne nous
emmne loin de vous, ou bien qu'il ne nous laisse ici en partant sans
nous. Merci, mon cher papa, vous tes bien bon.

DRIGNY.--C'est votre maman qui est bien bonne de le vouloir, mes chers
enfants. Moi, je suis si heureux de vous garder prs de moi avec cette
excellente maman que je la remercie du fond du coeur d'avoir dit oui.

MADAME BLIDOT.--Et moi, mon ami, je vous remercie de tout mon coeur de
m'en avoir parl. C'est que je n'y pensais pas du tout. Allons-nous tre
heureux, mon Dieu! Tous ensemble, toujours!

Elfy, qui avait prpar le souper, vint ainsi que Moutier prendre part
 leur joie, et les enfants sautaient et gambadaient sans oublier le
souper, car Paul criait:

Et la soupe? J'ai si faim!

--Voil! voil, dit Moutier qui l'apportait.

Ils se mirent gaiement  table. Tous taient les plus heureuses gens de
la terre. Le gnral fut port aux nues; on n'en dit que du bien: Mme
Blidot trouva mme qu'il tait trs bel homme, ce qui excita les rires
de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposs de leur nuit de
fatigue, demandrent  se recoucher. Mme Blidot ne voulut pas tre aide
par Elfy; elle la remplaa par Drigny, enchant de donner des soins 
ses enfants et de voir faire Mme Blidot. Moutier et Elfy allrent voir
le gnral. Drigny et Mme Blidot les y rejoignirent quand les enfants
furent endormis; on laissait pour les garder une servante qu'on avait
prise depuis l'arrive du gnral et qu'Elfy voulut garder quand elle
sut que Mme Blidot les quitterait.


XXIV

Conclusion, mais sans fin...

Les dix ou douze jours qui sparrent la demande en mariage d'avec la
crmonie s'coulrent vite et gaiement; les futurs quittaient peu le
gnral que la gaiet et l'entrain de Mme Blidot amusaient toujours. Le
mariage se fit sans bruit ni fte: deux veufs qui se marient ne font pas
de noce comme des jeunes gens. On dna chez le gnral, avec le cur et
le notaire. Dans l'aprs-midi, Mme Drigny s'installa chez le gnral
avec les enfants. M. et Mme Moutier devinrent seuls matres de
l'Ange-Gardien. Le general dsira que l'auberge du General reconnaissant
restt ouverte  tous les voyageurs militaires, et lui-mme se plaisait
 les servir et  couler des pices d'or dans leurs poches. Il vcut gai
et heureux  Loumigny pendant un mois encore: la conclusion de la paix
l'obligea  quitter cette vie douce et uniforme qui lui plaisait... au
moins pour un temps.

Il fallut partir. Selon leurs conventions, Drigny l'accompagna,
emmenant sa femme et ses enfants, tous enchants du voyage et heureux de
ne pas se sparer. Mme Blidot s'tait attache  son mari autant qu'aux
enfants; Drigny s'aperut avec surprise qu'il aimait sa seconde femme
comme il avait aim Madeleine; sa gaiet premire tait revenue. Le
gnral se trouvait le plus heureux des hommes. Avant de quitter
Loumigny, il donna la maison et ses dpendances  sa petite femme, comme
il l'appelait encore; les prs, les terres environnants  Drigny, qui
eut ainsi une proprit personnelle de plus de quarante mille francs.

Moutier et Elfy se chargrent de l'administration et de la garde de la
maison et des terres du Gnral reconnaissant en l'absence de Drigny
et de sa famille. La sparation des deux soeurs fut douloureuse; Elfy
pleurait; Moutier tait visiblement mu. Le gnral embrassa Elfy avec
effusion et dit en la remettant  Moutier:

Au revoir dans un an, mes enfants, mes bons amis. Attendez-moi pour le
baptme de votre premier enfant; c'est moi qui suis le parrain. Adieu,
mes enfants, pensez au vieux gnral, toujours reconnaissant.

La voiture partit; Moutier emmena sa femme qui pleurait moins amrement
depuis la promesse du gnral.

ELFY.--Croyez-vous, mon ami, qu'ils reviendront dans un an, comme l'a
promis le gnral?

MOUTIER.--J'en suis certain, ma petite Elfy. Il nous aime tous, il
n'aime que nous, et il veut notre bonheur.

Moutier essuya les yeux d'Elfy et l'emmena faire une tourne
d'inspection dans les prs et les terres de Drigny; ils rangrent tout
dans la maison qui resta ferme jusqu'au retour de ses propritaires.

Torchonnet devint un assez bon sujet, et sortit de chez les Frres pour
entrer en qualit de commis dans une maison de commerce.

Le procs Bournier se termina par la condamnation  mort de Bournier et
de sa femme, et aux travaux forcs  perptuit du frre de Bournier. La
femme Bournier ne fut pas excute; elle fut enferme dans une maison
d'alins, tant devenue folle furieuse par suite du coup sur la tte
qu'elle avait reu de Moutier. Bournier eut la tte tranche et mourut
profrant des imprcations contre Moutier et le gnral.

On sut par lui, et dans le courant du procs, qu'il avait emmen la
voiture du gnral pour faire croire  son dpart; qu'il avait men
cette voiture dans un bois o il l'avait brise avec son frre  coups
de hache et brle ensuite, et qu'ils taient revenus de nuit  Loumigny
sans avoir t vus de personne.

Le cur fit excuter les travaux qu'avait indiqus le gnral; l'glise
de Loumigny devint la plus jolie du pays et fut souvent visite par des
voyageurs de distinction qui s'arrtaient  l'Ange-Gardien, seule bonne
auberge du village.

Nous ne dirons rien du gnral ni de ses compagnons de route, dont nous
nous proposons de continuer l'histoire dans un autre volume; nous nous
bornerons a constater que leur voyage fut gai et heureux, et qu'ils
arrivrent tous en bon tat dans la terre de Gromiline, prs de
Smolensk, aprs avoir pass par Ptersbourg et par Moscou. Les dtails
au prochain volume.




  Table des matires

  I. A la garde de Dieu
  II. L'Ange-Gardien
  III. Informations
  IV. Torchonnet
  V. Sparation
  VI. Surprise et bonheur
  VII. Un ami sauv
  VIII. Torchonnet plac
  IX. Le gnral arrange les affaires de Moutier
  X. A quand la noce?
  XI. La dot et les montres
  XII. Le juge d'instruction
  XIII. Le dpart
  XIV Torchonnet se dessine.
  XV. Premire tape du gnral.
  XVI. Les eaux
  XVII. Coup de thtre
  XVIII. Premire inquitude paternelle.
  XIX. Mystres
  XX. Le contrat
  XXI. Le contrat.
  XXII. La noce
  XXIII. Un mariage sans noce
  XXIV. Conclusion, mais sans fin...





End of Project Gutenberg's L'auberge de l'ange gardien, by Comtesse de Sgur

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN ***

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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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