Project Gutenberg's Le roman de Miraut - Chien de chasse, by Louis Pergaud

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Title: Le roman de Miraut - Chien de chasse

Author: Louis Pergaud

Release Date: December 20, 2004 [EBook #14397]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Louis Pergaud

LE ROMAN DE MIRAUT CHIEN DE CHASSE

Publication en 1913



Table des matires

PREMIRE PARTIE
  CHAPITRE PREMIER
  CHAPITRE II
  CHAPITRE III
  CHAPITRE IV
  CHAPITRE V
  CHAPITRE VI
  CHAPITRE VII
  CHAPITRE VIII
  CHAPITRE IX
  CHAPITRE X
  CHAPITRE XI
DEUXIME PARTIE
  CHAPITRE PREMIER
  CHAPITRE II
  CHAPITRE III
  CHAPITRE IV
  CHAPITRE V
  CHAPITRE VI
  CHAPITRE VII
  CHAPITRE VIII
  CHAPITRE IX
TROISIME PARTIE
  CHAPITRE PREMIER
  CHAPITRE II
  CHAPITRE III
  CHAPITRE IV
  CHAPITRE V
  CHAPITRE VI
  CHAPITRE VII
  CHAPITRE VIII
  CHAPITRE IX


Je ddie ce livre
 tous ceux qui aiment les chiens
et particulirement
 mon excellent ami
PAUL LAUTAUD
ROMANCIER RARISSIME
CHRONIQUEUR SAVOUREUX
PROVIDENCE DES CHATS PERDUS
DES CHIENS ERRANTS
ET DES GEAIS BORGNES
BIEN CORDIALEMENT
L.P.




PREMIRE PARTIE



CHAPITRE PREMIER

C'tait  la Cte de Longeverne, chez Lise le braconnier. Dans la
chambre du pole donnant sur le revers du coteau dominant le
village que la route neuve de Rocfontaine enlace de ses contours,
la Gulotte, la mnagre, venait d'allumer sa vieille lampe. La
nuit tait dj tombe, mais, afin de mnager un peu sa provision
d'huile, elle avait attendu la pleine obscurit, se contentant,
pour vaquer aux menus soins du mnage, de la clart brasillante
qui sortait par les soupiraux du pole et laissait flotter par
toute la pice un grand mystre paisible et calme o les choses
semblaient sommeiller.

Dans le brleur de cuivre, se balanant sur ses charnires, la
mche de coton rougeoya, s'enflamma doucement; une lumire jaune,
faible, comme hsitante, imprcisa les artes des meubles, et la
femme, brandissant son flambeau devant la caisse historie de la
grande horloge comtoise, qui battait dans un coin son tic-tac
rgulier, ne put s'empcher de dire tout haut, bien qu'elle ft
seule:

--Huit heures! grand Dieu! et il n'est pas l! Le
goilland[1]!... Je gagerais qu'il s'est saoul! Pourvu qu'il ne
soit pas arriv malheur au petit cochon!

[Note 1: Goilland: dbauch et ivrogne.]

Elle se tut un instant, ruminant encore, cherchant les causes de
ce retard, s'arrtant aux suspicions fcheuses:

--S'il s'est mis  boire en arrivant l-bas, avant d'avoir fait le
march, je le connais, il est bien capable de laper compltement
les sous et de ne rien acheter du tout. Ah! j'aurais bien d aller
avec lui! Pourvu qu'il ne fasse pas d'autres btises! Un homme
plein, a fait n'importe quoi! S'il tait battu, des fois, et que
les gendarmes l'aient ramass! Qu'est-ce que deviendrait le petit
cochon? Avec a qu'il est dj si bien vu depuis son dernier
procs-verbal! Je lui ai toujours dit aussi qu'avec sa sacre sale
chasse, il arriverait bien un jour ou l'autre  se faire foutre en
prison et  nous mettre sur la paille. Pourtant, depuis que ces
canailles de cognes l'ont pinc  l'afft, il avait bien jur que
c'tait fini et qu'il ne recommencerait jamais plus! Oh! oui,
srement que de a il doit tre guri, sans quoi il n'aurait pas
vendu le fusil, le chien, les munitions et tout le saint-frusquin.
Au moins maintenant il est tranquille et ne sera plus comme chat
sur braise quand on lui aura enseign un livre. Dire que nous
en avons t pour plus de cinquante francs avec les frais! Dix
beaux cus de cinq livres qu'il a fallu donner  ce bouffe-tout de
percepteur et qu'on a d manger du pain sec et des pommes de terre
pendant deux mois. Mon Dieu! pourvu qu'il n'ait pas bu les sous du
cochon! Si j'allais voir chez Philomen? Lui, tait  la foire avec
sa femme, ils sont srement rentrs; peut-tre pourraient-ils me
dire quelque chose.

Mais la Gulotte, prte  sortir, ayant rflchi que si,
d'aventure, Lise rentrait durant son absence, il trouverait fort
mauvaise cette dmarche, mnerait le raffut, jurerait les
milliards de dieux et peut-tre ferait de la casse, elle jugea
plus prudent d'attendre son retour qui ne saurait tarder,
pensait-elle.

Les soupiraux du pole de fonte rougeoyaient comme des yeux
malades, lanant leurs rayons sur les ventres des buffets et
jouant avec les moulures des pieds du lit. Le couvercle d'une
marmite o cuisait le lcher des vaches, soulev par la vapeur, se
mit  battre un roulement semi-mtallique, comme un appel
infernal. La chatte, Mique, s'tira sur son coussin au bout du
canap, fit un norme dos bossu, billa en ouvrant une gueule
immense qui projeta ses moustaches en devant, s'tira du devant
puis du derrire, et s'assit enfin, les yeux mi-clos, la queue
soigneusement ramene devant ses pattes.

La Gulotte retira la soupire place sur l'avance du fourneau et
dont le ventre, chaud et poli, luisait comme une joue d'enfant. La
colre grandissait et s'enflait en elle avec l'apprhension et le
doute.

--Grand goilland! grand soulaud! grand cochon! monologuait-elle 
mi-voix.

L'attente vaine l'nervait de plus en plus, lui faisait oublier
toute prudence, et, quitte  coper d'une ou deux paires de
gifles, elle se prparait  accueillir le retour de son mari par
une bonne scne dans laquelle elle ne lui mcherait pas ce qu'elle
avait  lui dire. Neuf heures sonnrent  la vieille horloge. La
large lentille de cuivre, comme une face ronde et hilare, semblait
jouer  cache-cache avec l'insaisissable prsent, tandis
qu'au-dessus du nombril de verre de la caisse pansue, le profil
impassible de Gambetta se dcoupait dans une couronne de larges
lettres: Le clricalisme, voil l'ennemi! Ainsi en avait voulu
Lise qui, bon rpublicain, avait mis ce portrait l, bien en
vidence, pour faire enrager le cur lorsque d'aventure ce vieux
brave homme, avec qui il tait d'ailleurs au mieux, venait
l'engager  ne pas ngliger son salut,  accomplir ses devoirs de
chrtien et  faire ses pques comme tout le monde.

Les aiguilles tournaient! Neuf heures et demie! Tous les foiriers
taient rentrs!

Pas de Lise!

La Gulotte ouvrit la porte de dehors, mit la main en cornet
derrire son oreille, couta et regarda. Mais, dans la nuit calme,
aucun pas ne s'entendait et le blanc lacet de la route se
droulait dsert entre les grands jalons des peupliers bruissants.

Elle rentra, referma l'huis avec violence et, de colre, poussa
mme, dans l'videmment de mur qui servait de gche, le lourd
verrou d'acier.

--Si tu t'amnes maintenant, tu poseras un peu, grande charogne!
ragea-t-elle. a t'apprendra  arriver  l'heure!

Le couvercle de la marmite grondait plus violemment, comme nerv
lui aussi. Des souris, avec un bruit de charge, galopant entre le
plafond et le plancher de la chambre haute, dtournrent la Mique
de sa rverie et l'immobilisrent un instant, les yeux ronds et
flamboyants, dans une attitude d'afft. Mais, reconnaissant ce
bruit familier et sachant par exprience que celles-l taient,
pour l'heure du moins, hors de porte de sa griffe, elle reprit sa
pose nonchalante et son air de sphinx.

Sur un sac, insoucieux, les petits chats dormaient derrire le
pole.

--Il va faire du temps demain, pour sr, prophtisa la Gulotte,
un instant distraite, elle aussi, de la pluie ou de la bise;
chaque fois que nos rattes bougent, a ne manque jamais. Et ce
grand goilland qui ne revient toujours pas. Jsus! Qu'il y a
piti aux pauvres femmes qui ont des maris ivrognes. Pourvu tout
de mme qu'il ne lui soit pas arriv malheur! S'il fallait encore
le soigner!... aller au mdecin, au pharmacien, dpenser des
sous!... Et s'il s'est laiss enfiler un mauvais cochon, une
murie qui ait mauvaise bouche. C'est qu'on tombe quelquefois sur
des sales btes qui ne savent sur quoi mordre et qui ne profitent
pas.

Un coup de poing dans la porte interrompit son soliloque et la fit
tressauter.

--Mon Dieu! et moi qui ai mis le verrou! S'il entend quand je le
retirerai, qu'est-ce qu'il va dire, surtout s'il est saoul? Je
vais gueuler avant lui.

Elle ne fit qu'un saut jusqu' l'entre, tira silencieusement la
targette et ouvrit vivement la porte.

Philomen le chasseur entra avec sa femme. Ils apportaient un sac
de sel que Lise, au moment du dpart, avait fait charger sur leur
voiture et, par la mme occasion, venaient voir le petit cochon
que le patron devait ramener.

--Comment, Lise n'est pas entre! s'exclama l'homme.

--Non, rpondit la Gulotte, trs inquite; mais o l'as-tu laiss
l-bas  Rocfontaine? Quand l'avez-vous quitt?

--Ma foi, reprit Philomen, si je ne me trompe, je crois bien que
c'tait au caf Terminus, oui, srement, nous avons bu un litre ou
deux avec Pp de Velrans et on a un peu parl de la chasse,
naturellement. Il a tu dix-neuf livres dans sa saison, ce sacr
Pp, et il compte bien aller jusqu'aux deux douzaines. Ah! on a
beau dire, c'est lui le doyen. Avec Lise et moi, sans nous
vanter, on est bien les trois plus fameux fusils du canton. Il ne
voulait pas croire que Lise ne chassait plus.

--Si c'tait pas toi qui me le dises, l, en chair et en os, que
t'as vendu ton fligot et ton vieux Taaut, je pourrais pas me le
figurer.

--Qu'est-ce que tu veux! s'excusait Lise. J'tais pris; les
gendarmes et le brigadier forestier Martet m'avaient  l'oeil; je
me connais, j'aurais pas pu me tenir et ils m'auraient srement
repinc. Alors, tu vois le tableau, nouveau procs-verbal, plus
trente francs  verser pour conserver la kisse et la vieille 
la maison qui rle que je nous ficherais sur la paille. J'ai tout
bazard.

--Sacr nom de Dieu: reprenait Pp, j'aurais jamais eu ce
courage-l, moi! c'est les livres de Longeverne qui doivent rien
rigoler!

--Ah! mon vieux, m'en reparle pas, a me fait trop mal au coeur.

L-dessus, la bourgeoise est venue me prendre, je les ai quitts
et nous sommes partis sur le champ de foire acheter une mre
brebis avec ses deux moutons pour les hiverner. Vers deux heures
je suis repass  l'auberge pour charger le sac de sel que ton
homme y avait entrepos, mais on m'a dit que Lise n'tait plus l
et qu'il tait all chez quelqu'un avec Pp. J'ai pens que
c'tait pour le cochon; mais j'avais plus le temps d'attendre et
on s'en est revenu  Longeverne les deux, la vieille.

--Il n'tait pas saoul, Lise, quand tu l'as quitt? s'inquita la
Gulotte.

--Oh! a non! j'en suis sr. Il n'tait pas  jeun, bien entendu,
on avait bu un litre ou deux, mais, pour dire qu'il tait saoul,
non, on ne peut pas dire qu'il tait saoul!

--C'est que j'ai rien que peur qu'il n'ait encore fait des
btises.

--Quoi! Quelles btises veux-tu qu'il fasse?

--Sait-on? Les hommes saouls!... Asseyez-vous toujours un moment.
Il ne va sans doute pas tarder de rentrer. Vous prendrez bien une
tasse de caf ou une goutte?

--On prendra une petite larme, histoire de trinquer.

La femme de Philomen s'assit sur le canap, prs de la Mique
qu'elle caressa, tandis que son mari se mettait  califourchon sur
une chaise.

Lentement il nettoya sa pipe dont il taqua le fourneau contre le
dossier du sige, puis, extirpant de sa poche de pantalon une
vessie de cochon sche et borde de tresse noire contenant son
tabac, il bourra mthodiquement et avec le plus grand soin son
brle-gueule. Il trouva dans une poche de son gilet deux
allumettes de contrebande, colles l'une  l'autre, les spara, en
frotta une contre sa cuisse, et alluma, affirmant son profond
mpris du fisc:

--Vive la rgie de Vercel! Si on n'avait pas celles-l pour
enflammer celles du gouvernement, on pourrait bien se brosser pour
avoir du feu.

Sa femme, durant ce temps, s'inquitait de la faon dont pondaient
les poussines de la Gulotte et du nombre de petits qu'avait fait
sa grosse mre lapine.

Philomen tirait des bouffes rgulires de sa pipe. Le pole
ronflait doucement, les minutes coulaient comme une onde monotone,
rien ne bougeait au dehors.

Dans son papotage avec la voisine, la Gulotte, excite, oubliait
un peu que les aiguilles de l'horloge tournaient.

Quand son culot, trois fois rallum, s'teignit dfinitivement,
que son verre fut vide, les dix coups de dix heures sonnrent, et
Philomen, frappant deux claques sur ses cuisses, se leva.

--Dix heures! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que ce sacr Lise peut
bien foutre? Allons, il est temps d'aller au lit. Demain, la
charrue nous attend: nous avons une planche  lever et le
travail ne se fait pas tout seul; mais on reviendra sur le coup de
midi pour voir ton petit cochon.

--Vous en verrez deux, rpondit la Gulotte en qui remontait la
colre, le petit et le gros qui doit ramener l'autre. En vrit,
je ne saurais dire quel est le plus cochon des deux. Ah! le
goilland, le salaud, sa sale bte!

Et sur le pas de la porte, en clairant les voisins, elle
entrecoupait ses remerciements et ses bonsoirs d'invectives
violentes contre son ivrogne de mari qui ne pouvait jamais rentrer
de jour...

Une heure se trana encore, puis une demie.

La Gulotte s'tait couche sur le canap et avait essay de
dormir, mais c'tait bien impossible; alors elle s'tait releve,
puis, de cinq minutes en cinq minutes, tait alle couter  la
porte si elle entendait marcher sur la route, et, en fin de
compte, rsigne et ronchonnante, elle tricotait sa chaussette
tout en poussant des monosyllabes qui en disaient long sur la
faon dont elle se prparait  accueillir le retour de son homme.

Le crissement des gros clous de souliers sur le pav du seuil la
fit bondir  la cuisine, la lampe  la main, pour clairer
l'entre du matre.

Alors la porte s'ouvrit, et Lise, magnifiquement saoul, s'encadra
dans le chambranle.

Il ne ramenait point de petit cochon, mais une bretelle de cuir
fauve suspendait  son paule gauche un fusil Lefaucheux  deux
coups, tandis que, de la main droite, il tenait une cordelette au
bout de laquelle un petit chien de trois  quatre mois tirait de
toutes ses forces vers les marmites.

--Ici, Miraut! nom de Dieu! ici, sacre petite rosse! T'es pas pus
press que moi! bgayait Lise, la langue pteuse.

--Et le petit cochon?

--J'ai pas dgot ce qui me fallait, mais tu vois, j'ai retrouv
un fusil et un chien. a pouvait pas durer plus longtemps, cette
comdie! Lise qui ne chasse plus! allons donc!

La Gulotte, blanche comme un linge, fige comme une statue,
fixait tour  tour son homme et le chien.

--Fais  manger  cette bte, commanda Lise; tu vois bien qu'elle
a faim!

--Et les sous? dcrocha enfin la Gulotte.

--Pisque j'te dis que j'ai rachet un fusil et un chien!

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Doux Jsus, ayez piti de nous! rla la
femme en se tordant les bras. Misre de moi d'avoir un pareil
ivrogne! Nous serons un jour  la mendicit, oui, nous crverons
de faim, sur la paille!

--Assez! assez! nom de Dieu! ou je refous le camp! menaa Lise.

--Mais, soulaud, qu'est-ce que tu boiras cet hiver, puisque tu as
dj tout bu aujourd'hui les sous du mnage; qu'est-ce que je
boirai, moi?

--Tu te tteras, rpliqua Lise, philosophe.

--Ah oui! tu peux bien plaisanter, grand voyou, grande gouape,
grand saligaud! Point de cochon, point de lard; point de jambon,
point de saucisses. Tu mangeras ton pain sec, grand mandrin!

Cette rception n'tait pas tout  fait du got de Lise qui
commenait  en avoir assez de ces injures et de ces prophties.

L'alcool, non cuv encore, rallumait en lui ses vieux sentiments
batailleurs. Il tait temps que sa femme cesst, et il le lui fit
bien comprendre dans une rplique acerbe et virulente dont le ton
ne laissait aucun doute sur la qualit des actes qui allaient
suivre.

--Et moi, qu'est-ce que je mangerai avec mon pain?
continua-t-elle, gourmande.

--Tu mangeras de la m..., nom de Dieu!... tonna-t-il.

La Gulotte se tut.

--Fais  manger  cette bte et vivement!

--Sale vice[2], ragea la femme, en bousculant le chien.

[Note 2: Vice: chien rpugnant, rouleur et crott.]

Ce fut ainsi que Miraut entra dans la maison de Lise.



CHAPITRE II

La Mique, qui avait t leve jadis en mme temps que le vieux
Taaut, fit bon accueil au petit chien.

Affam et las, le jeune Miraut, ds qu'il eut mang une petite
terrine de soupe trempe avec de l'eau de vaisselle, de la
relavure, comme disait la Gulotte, vint flairer de son mufle
encore pais les petits chats endormis. Sensible  la douce
chaleur du pole et de ces deux tres aux corps vigoureux et
sains, dont il n'avait aucune raison de se mfier, il se coucha
sans hsiter  ct d'eux et s'endormit.

La maman chatte, curieuse de ce nouvel arrivant qu'elle ne
connaissait point encore, s'tait leve sur ses quatre pattes, et,
le cou tendu, les yeux ronds, avait suivi avec un immense intrt
ses volutions par la pice. Le geste de confiance qu'il eut en
s'tendant auprs des chatons lui fut sans doute sensible: elle
augura bien de sa jeunesse; sa maternit gnreuse pouvait
s'tendre  celui-l qui, robuste et plus gros que les jeunes
minets, ne leur voulait cependant pas de mal. Elle savait ce qu'il
tait, elle connaissait sa race, elle l'adopta.

Lgre, elle sauta de son canap et s'approcha du trio de btes
dormant en tas. La langue rpeuse lcha tour  tour Mitis et
Moute, ses enfants, puis  deux ou trois reprises, aprs l'avoir
bien flair, elle lcha de mme les poils du crne du jeune toutou
qui ne se rveilla point pour autant et continua de reposer en
paix entre ses deux frres adoptifs.

L-dessus, Mique fit un brin de toilette, lustra son pelage
velout, puis tranquille, calme et rassure sur sa gniture, elle
fila par les chatires pour sa chasse nocturne  l'curie,  la
grange et dans les hangars de la maison.

Lise mangea  mme dans la soupire la pote de soupe aux choux
que sa femme avait tenue au chaud, s'octroya sur un chanteau de
pain d'une livre un respectable bout de lard, ingurgita un
demi-pot de piquette et, l'estomac satisfait et la tte lourde, se
dshabilla puis se jeta sur le lit o, l'instant d'aprs, ronflant
comme un soufflet crev, inaccessible au remords, il reposait du
sommeil des justes.

Cependant, furieuse, la Gulotte tait monte se coucher seule
dans le lit de la chambre haute.

Au rveil, la situation restait, naturellement, fort tendue.
Lise, dcuit, prouvait bien une certaine gne d'avoir agi sans
consulter sa femme; sacrifier ainsi l'argent d'un cochon, c'tait
videmment os, enfin! ... d'autant plus que rien ne le pressait
de se reprocurer un fusil et un chien! oh! quoique! ... Et puis,
zut! il fallait tout de mme, un jour ou l'autre, qu'il retrouvt
l'argent ncessaire  ce rachat indispensable. Donc, un peu plus
tt ou un peu plus tard! ...

Tout de mme, il avait bu pas mal la veille et il se sentait
fautif.

La Gulotte se chargea de dissiper ses remords.

Ds le premier coup de l'anglus, debout en mme temps que ses
poules, elle descendit et entra dans la chambre du pole o Lise,
pour temporiser, fit semblant de dormir encore.

Mais la faon dont elle ferma la porte et fit claquer ses sabots
sur le plancher aurait rveill un sourd. Lise fut bien forc
d'ouvrir les yeux, mais ce faisant, il jugea bon de prendre un air
digne et svre pour en imposer  sa vieille.

L'autre s'aperut de sa mine renfrogne. Recommencer la scne de
la veille, traiter son mari de cochon et de soulaud, elle y
pensait bien, certes, mais elle savait que le chasseur avait la
main leste; elle n'ignorait pas que, les lendemains de bombe, il
avait l'humeur peu accommodante et qu'elle risquait gros, si elle
dpassait certaines limites qui n'avaient, hlas! rien de fixe, de
recevoir une ou deux bonnes paires de gifles, voire quelques coups
de pied au derrire qui lui rappelleraient une fois de plus que
braconnier comme charbonnier est matre en sa baraque, que c'est
le mari qui est fait pour porter la culotte, et que l'homme, nom
de Dieu! c'est l'homme! Elle se tourna donc contre Miraut, lequel,
 vrai dire, prtait quelque peu le flanc ou mieux le derrire 
la critique, car, durant la nuit, pris de besoins pressants, il
s'tait soulag abondamment et de toutes faons. Une borne
odorante, et d'une taille magnifique pour un tel animal, se
dressait devant le pied du buffet, et une superbe rigole, avec
lacs, lots et presqu'les, s'allongeait du mme buffet jusqu' la
porte de la cuisine.

En contemplant ce dsastre, toute la colre de la Gulotte lui
remonta au cerveau et, au lieu de garder le calme boudeur et
rancunier qui sait en l'occurrence, elle s'en prit violemment au
chien qui avait faut et  l'homme qui tait le premier
responsable dans cette sale affaire:

--Tiens, regarde donc ce qu'elle a fait, ta rosse, et comment elle
a arrang mon mnage, ce sera bientt une curie ici! Ce n'tait
pas assez de nous ter le pain de la bouche pour l'acheter, il
faut que tu le laisses encore tirer tout en bas par la maison.

--Hein! quoi? fit Lise, comme arrach  de graves rflexions.

--C'est de ta vice que je parle, ta sale charogne de chien; ah!
je m'en vas te le balayer, moi, tu vas voir!

Et, s'lanant sur le coupable encore endormi, la matrone lui
lana,  toute vole, son pied dans les ctes.

Boui! boui! vouaou! s'exclama plaintivement et en sautant de
ct le petit chien, tandis que ses deux camarades chats,
subitement rveills eux aussi, faisaient leurs dos bossus,
brandissaient leurs jeunes moustaches et juraient en montrant les
dents, croyant que la patronne en voulait  toutes les btes de la
chambre.

--Tu vois, renchrit la Gulotte, avec une mauvaise foi vidente,
il pouvante encore mes petits chats. Pour sr qu'ils vont quitter
la maison et nous serons dvors par les souris!

--Fous-moi la paix, nom de Dieu! rpliqua Lise, rvolt d'une
telle injustice et de tant de lchet, et ne te venge pas sur une
bte sans dfense. S'il a piss ici, c'est pas de sa faute, c'est
de la tienne. Tu aurais d laisser la porte de la cuisine
entr'ouverte, il serait all  l'curie ou  la remise; il ne peut
pas passer par les chatires, lui. D'ailleurs, c'est une bte
propre, on me l'a dit, et cette nuit je l'ai entendit pleurer:
c'tait srement pour qu'on lui ouvre ...

--Alors pourquoi ne l'as-tu pas fait?

--Pourquoi? pourquoi? est-ce que je me souvenais? Et puis, si on
te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Maintenant,
continua-t-il en sautant du lit, rche et menaant, si tu as
quelque chose  dire, sors-le, mais tche que je t'y reprenne 
toucher  mon chien quand il n'aura pas fait de mal. Une bte
gentille et douce qui a dormi toute la nuit  ct des chats sans
qu'il y ait eu entre eux la moindre histoire! Et tu viens me dire
que c'est lui qui les a pouvants, comme si ce n'tait pas toi,
espce de rosse, avec tes grognements de truie qu'on saigne.
Recommence que je te dis! recommence si tu as envie que je te
bredouche.

--Doux Jsus! attesta la Gulotte, tre fichue  la porte de chez
soi par un chien! Cochon! marmonna-t-elle entre ses dents, va, tu
me le paieras, et plus d'une fois!

Vers midi, comme Lise et sa femme achevaient, sans dire mot, de
manger leurs pommes de terre, un bruit de souliers ferrs cria sur
le seuil et la porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment. Les jeunes
chats qui jouaient  coups de patte, couchs sur le canap,
s'arrtrent en arrondissant les quinquets, et Miraut, qui
mangeait des pluchures derrire la chaise de son matre, dressa
subitement son petit mufle.

Wrraou! bou! bou! s'exclama-t-il d'un ton cependant encore
timide et incertain.

--Qu'est-ce que j'entends? interrogea Philomen, petit homme
nerveux, sec, vif et prompt qui, comme il l'avait promis, venait
voir le cochon annonc.

--Tiens, le voil, le cochon, ragea la Gulotte en dsignant de
l'oeil son mari.

--T'as donc ramen un chien? questionna le chasseur, en tordant du
pouce et de l'index sa forte moustache blonde. Ben! elle est
bonne, celle-l. Il ne se gne pas, le gaillard, il fait dj le
malin, on voit bien qu'il se sent chez lui.

--Parbleu, elle est la matresse ici, cette vice-l, reprit la
femme.

--On ne te demande pas la messe,  toi, coupa Lise. Viens ici,
viens, mon petit Miraut!

--Sacrdi, mais c'est un tout beau! continua Philomen.

--Et intelligent, renchrit Lise. Je crois que a fera un crne
chien! C'est Pp qui me l'a fait avoir. Il vient de la chienne du
gros de Rocfontaine, une pure porcelaine qui a t couverte par un
corniau, mais, tu sais, un bon corniau, un premier chien, un
lanceur patant.

--Quand les corniaux se mlent d'tre bons, il n'y en a pas pour
leur damer le pion.

--Viens faire voir ta gueugueule, mon petit!

--oui, oui, une gueule noire, il est robuste; les dents sont bien
plantes, l'oreille est double, l'attache est nerveuse et il a
l'os du crne pointu, signe de race.

--Et regarde-moi ce fouet! ajouta Lise; hein, est-ce fin! Ah!
oui, une belle bte.

--Une belle robe aussi, ma foi! blanc et feu avec les taches
brunes sur les flancs, c'est rare!

--Et puis, il sera bon, tu sais, srement; ce sera le meilleur de
la porte! C'est la mre elle-mme qui l'a choisi! Oui, quand la
chienne a eu fait ses petits, le gros, qui connat tout ce qui a
rapport  a et qui ne voulait lui laisser que les bons, a attir
un instant la mre  la cuisine pendant qu'il faisait transbahuter
toute la petite famille sur un sac dans la pice voisine. Tu sais
alors ce que font les mres?

--Je l'ai entendu dire.

--Quand elles retournent  leur niche et qu'elles ne trouvent plus
leur marmaille, elles se mettent  la chercher, naturellement, et
elles ont vite fait de la retrouver.

--Si elles ont vite fait,  qui le contes-tu? Quand la Cyble que
j'avais avant ma Bellone avait dball et que je lui tuais tous
ses petits, si je n'avais pas bien soin de les enfouir  trois
pieds dans la terre, elle allait les dcrotter et me les ramenait
un  un  la niche, tous claqus comme de juste. Bien mieux, ma
vieille branche, un jour,  la chasse, toute prte  mettre bas,
elle nous avait suivis quand mme. La marche, la course, l'ont
avance tant et tellement qu'en plein lancer elle a t prise des
douleurs. Cette crne bte a fait deux petits, les a cachs, a
repris la chasse derrire les autres chiens et, quand nous sommes
revenus  la maison, elle est alle chercher ses deux chiots 
l'endroit o elle les avait dposs trois heures auparavant. Elle
a d faire deux voyages, car elle n'en pouvait ramener qu'un  la
fois entre ses dents, pendu par la peau du cou. L'un d'eux a pri,
mais l'autre, faut croire qu'il tait costaud, a vcu et je l'ai
lev. C'est ui que j'ai donn au mdecin de Sancey, un bon
suiveur.

--Oui, reprit Lise, mais tu sais comment on reconnat ceux qui
seront les meilleurs nez et qu'il faut garder de prfrence?

--Oui, je me rappelle, attends voir!

--Mon vieux, on s'arrange comme je t'ai dit qu'avait fait le gros,
et les chiennes viennent les reprendre pour les reporter  leur
couche. C'est l, alors, qu'il faut se fier au flair de ces braves
btes. Elles voudraient bien emmener tous  la fois leurs
nourrissons, mais bernique; l, c'est comme au trou pour passer:
chacun son tour. Alors, elles les sentent, le lchent, les
relchent, les bousculent, les flairent, les reniflent bien l'un
aprs l'autre, et puis elles se dcident, et alors, mon ami, le
premier qu'elles empoignent entre leurs dents, tu peux tre sr
que a sera le meilleur en tout, le chien sans tares, au nez
excellent, au corps rbl et fin,  la patte solide, un matre
chien, quoi. C'est Miraut que la chienne a repris le premier dans
le tas. Voil ce qui m'a dcid dfinitivement. Je savais bien, au
fond que j'avais toujours le temps de retrouver un chien, mais en
dgoter un comme ui-l a n'arrive pas tous les jours; d'autant
que le gros qui est un bon type et un vieux copain  Pp, un
homme qui sait ce que c'est que d'aimer la chasse, m'a dit comme
a, quand je lui demandais combien qu'il en voulait:

Allons, Lise, tu veux rigoler, j'suis pas marchand de chiens,
moi! Tu vendrais un chien, un jeune chien  un chasseur qui en
aurait de besoin, toi?

--Jamais! que j'ai rpondu, mais, la civilit...

--Ta, ta, ta, tu paieras une bonne bouteille et le premier livre
qu'il te fera tuer, nous le boulotterons ensemble, toi, Pp et
moi. C'est-y entendu?

--Vas-y! que j'ai rpliqu, et on s'a serr la louche.
Maintenant, que j'ai ajout, voici cent sous pour ta gosse, pour
s'acheter ce qu'elle voudra, pasque je vois bien que a lui fera
mal au coeur de quitter son petit toutou. Mais elle peut tre
tranquille, il ne sera pas malheureux chez nous, et bien soign;
mes chiens  moi, c'est des amis, et je verrais un cochon qui
touche  un chien de chasse, comme il y en a, par plaisir de faire
souffrir les btes, j'y casserais la gueule.

--Tu as foutrement raison, approuva Philomen. Si j'avais connu le
salaud qui, l'anne passe, a fichu un coup de trident  ma
Bellone, je voulais lui repayer son coup de fourche, moi, et avec
usure.

--reinter une bte sans raisons, ou parce qu'elle a lap
l'assiette d'un chat, ou gob un oeuf dans un nid, c'est tre trop
brute ou trop lche! Si mon chien fait des sottises, je suis
solide pour les payer, j'ai jamais refus de rembourser les dgts
quand c'tait prouv, comme de juste. Mais, mes btes c'est la
mme chose que mes gosses, je ne veux pas que quelqu'un d'autre
que moi y touche. C'est moi qui juge quand ils ont besoin d'une
taloche ou d'une correction, et on sait que je ne la leur mnage
pas, s'ils la mritent; seulement nous autres, on sait ce qu'on
fait quand on tape et on ne risque pas d'estropier ni de donner un
mauvais coup.

--Voil! Si on buvait une goutte, proposa Lise. J't'ai pas
seulement remerci de m'avoir ramen mon sac de sel. Et ta mre
brebis, en es-tu content?

--Oui, bien content, et tu sais que je ne l'ai pas paye trop
cher. J'ai de quoi les hiverner comme il faut, elle et ses
agneaux; au printemps les moutons seront bons  vendre, ils me
repaieront plus que je n'ai donn pour les trois et j'aurai la
mre de bnfice. Mais tu as rachet un fusil aussi, que je vois.

--J'ai rachet le Faucheux [3] du pre Denis, il ne peut plus
chasser, lui; c'est la vue qui baisse et les jambes qui ne vont
pas; mais son flingot est presque neuf: les canons sont solides,
les batteries--coute!--sonnent comme des clochettes d'argent et
il est choqu du coup gauche, a fait qu'on peut tirer de loin.

[Note 3: Lefaucheux: Les premiers fusils de chasse  doubles
canons remontent au 16me sicle. C'est avec l'introduction du
chargement par la culasse que l'on vit apparatre au dbut du
19me, les premiers fusils  canons basculants. Avec la cration
de la cartouche  broche (1828) de Casimir Lefaucheux, ce principe
va connatre un norme succs en France. [NduC]]

--Tu l'as pay cher?

--Trente francs! c'est pour rien. Quand je songe que j'ai vendu le
mien trente-cinq, plus une tourne  Jacquot de sur la Cte qui
braconne de temps en temps autour de sa ferme... srement il ne
valait pas ui-l. Tu vois bien que ma femme n'avait pas de
raisons pour gueuler comme une poule qui a les pattes dans de
l'eau chaude.

--Ah! les femmes!

-- la tienne! mon vieux.

-- la tienne!

--Miraut, petit salaud, quand tu auras fini de resiller mes
savates!

--Ah! il n'a pas fini de t'en bouffer des chaussettes et des
croquenots et des tire-jus, tu veux encore entendre plus d'une
chanson de ce ct-l.

--Je suis l pour rpondre un peu, et puis a lui apprendra,  la
bourgeoise,  laisser tout traner et sens dessus dessous. Quand
il aura bouff la moiti de son trousseau, peut-tre qu'elle
rangera le reste!

--Qu'il y vienne seulement, ta sale murie, fourrer son nez dans
mon linge! menaa la Gulotte.

Philomen sourit et Lise ne rpondit pas, mais il siffla un coup
et le chien, les voyant se lever, vint tout joyeux gambader sur
leurs pas.

--Allons, mon vieux Miraut, annona Lise, je vais te montrer ton
domaine maintenant; nous allons partir au bois faire quelques
fagots. Rien de tel que l'air du bois pour vous remettre d'aplomb
quand on a la grosse tte.



CHAPITRE III

--Crois-tu, confia la Gulotte  sa voisine, la grande Phmie, ds
que Lise, Miraut et Philomen furent partis, crois-tu que mon
grand ivrogne m'a encore ramen une vice  la maison!

--Y a bien piti  toi! concda l'autre qui n'aimait gure que ses
poules.

--Si encore on avait le moyen! Mais nous avons dj tant de maux
de nouer les deux bouts. Doux Jsus! Ah! bon Dieu de bon Dieu! et
il va rechasser, reprendre des permis, des actions; dpenser des
sous  acheter de la poudre, du plomb, des fournitures de toutes
sortes, et se faire repincer quand la chasse sera ferme,
pasque, j'le connais, ce grand mandrin-l, il ne pourra pas se
tenir de braconner.

La grande Phmie qui tait vieille fille et, selon toutes
prsomptions, vierge et martyre, comme disait Philomen, balana
son goitre, tel un canard son jabot gonfl de pte, puis secouant
sa petite tte d'oiseau, mit cet aphorisme de laide que les
vnements ne lui avaient sans nul doute jamais permis de vrifier
exprimentalement:

--Les hommes, c'est tous des cochons!

Ensuite de quoi elle songea  ses chres glines et mit au sujet
de leur scurit future quelques craintes inspires par l'annonce
du voisinage de ce jeune et dangereux carnassier.

--Les petits chiens, a mord tout, a bouffe tout! J'ai bien peur
que ta sale murie ne s'en vienne rder autour de ma porte,
pouvanter mes poules, les empcher d'ouver[4], les faire se
sauver ailleurs et me les saigner. Tu sais bien, le Turc du
Vernois, chaque fois qu'il passe au pays, il fait le tour des
curies et il nettoie tous les nids: il s'en paye des omelettes!

[Note 4: Ouver: pondre, faire son oeuf.]

--Pourvu que le sien ne s'y mette pas! espra la Gulotte qui
voyait les nuages noirs s'accumuler sur sa maison.

--Ah! les jeunes chiens, tu sais, renchrit la vieille, il faut
faire bien attention  eux et ne pas les manquer. Si tu vois le
tien fouiner vers tes nids, fous-lui des coups de trique,
autrement c'est fichu! Ah! ton homme aurait bien mieux fait de ne
pas se saouler hier et de te ramener un petit cochon.

--Las moi! se lamenta la Gulotte, accable.

--Et s'il se met  les manger, les poules, ou  saigner les
lapins, ou  courser les moutons? Le Cibeau du matre d'cole,
celui qu'il a vendu  des messieurs de Besanon, lui en a fait
payer pour plus de cent francs dans une anne. On a beau avoir des
sous, toucher des mandats du gouvernement, et faire les critures
de la mairerie, gn'a ben fallu qu'il s'en dbarrasse de sa sale
rosse, sans quoi les gens allaient faire des ptitions et le
dnoncer tous les quinze jours jusqu' ce qu'on lui foute son
changement.

La Gulotte blmissait. La perspective de toutes ces histoires,
cette vocation des malheurs futurs pousse au noir encore par la
mchancet de la Phmie la rvoltaient contre ce qu'elle appelait
la btise et l'gosme de son homme.

--Pour son plaisir, rageait-elle, pour son seul plaisir, dans
quelle position va-t-il nous mettre? Et dire qu'il ne m'a mme pas
demand avis! J'suis donc la dernire des dernires: ah! la grande
vache! la grande fripouille! Mais ils n'ont pas fini, son sale
Azor et lui, j'te leur en foutrai des soupes claires et des pommes
de terre cuites  l'eau, et s'ils deviennent gras, a ne sera pas
de ma faute!

--Tu devrais tcher de lui faire crever sa rosse, insista la
vieille teigne, c'est bien facile! J'vais te dire comment on s'y
prend: tu n'auras qu' lui donner une ponge grille dans du
beurre ou dans du saindoux; une fois frit, cela se rduit 
presque rien; comme cela sent bon la graisse, ces voraces-l te
bouffent a d'une seule goule sans se douter de rien; mais l'eau
de leur estomac fait regonfler la machine; au bout de quelque
temps a tient toute la place, a ne peut plus passer ni d'un ct
ni de l'autre et ils crvent touffs, les sales goulus! Et
va-t'en chercher de quoi le Mdor est claqu et courir aprs celui
qui a fait le coup!

La Gulotte rflchissait.

Oui, videmment, le moyen propos tait excellent pour se
dbarrasser de cet hte encombrant, mais il n'tait pas sans
danger, quoi qu'en dt la Phmie.

Lise aimait ses chiens.

Dans sa longue carrire de chasseur il en avait vu de toutes
sortes et de toutes couleurs: il en avait eu un--il y a bien
longtemps de a--mang du loup; un autre dcousu par un sanglier,
un troisime qui s'tait tu en poursuivant un livre qu'il
serrait de trop prs: tous deux, le capucin le premier et le chien
immdiatement derrire, avaient saut dans une sorte de prcipice
et le chasseur avait d descendre au moyen de cordes pour remonter
les deux cadavres; il en avait eu un qui avait suivi une chasse au
tonnerre de Dieu et qu'on n'avait jamais revu: perdu, tu, vol?
Nul ne savait! Lise avait eu bien du chagrin chaque fois qu'un
tel malheur lui tait advenu, il avait mme pleur sur
quelques-uns de ces braves toutous qui taient de francs et joyeux
compagnons, et, quand il avait pu, les avait toujours, avec une
sorte de pit amicale, enterrs dans un petit coin de son verger
o l'herbe poussait  chaque printemps plus verte et plus drue.

Mais, jamais, non jamais il n'avait t aussi furieux que le jour
o son vieux Finaud s'en vint rler  ses pieds, empoisonn.

Ah! oui! ce n'tait pas oubli! Maintenant encore, quand on
voquait la chose, ses veines du front se tendaient ainsi que des
cbles et ses poings serrs s'arrondissaient comme des maillets,
prts  cogner.

Quant  la canaille qui lui avait lchement assassin son chien,
il avait bien fallu qu'il la dcouvrt. Aprs une enqute aussi
minutieuse que lente et discrte, d'insidieuses questions au
pharmacien et au boucher, des observations sans nombre, il avait
runi un irrfutable faisceau de preuves contre le bandit, la
crapule qui tuait les btes en leur donnant  manger, le lche
hypocrite qui n'osait pas l'attaquer en face. Il avait longtemps
attendu son heure, diffrant la vengeance jusqu'au moment o
l'affaire serait presque oublie et o l'autre n'y penserait plus.

Et puis, un beau soir que son empoisonneur tait parti en course
au village voisin, Lise, sans tre vu, tait venu s'aposter pour
l'attendre au coin du bois du Teur. Quand il arriva, le chasseur
l'aborda carrment sur la route, se nomma: C'est moi Lise! puis
lui rappela les faits, lui fournit les preuves, le traita
d'assassin et de lche, et, aprs l'avoir largement soufflet, le
colleta.

Et alors, la colre, comme un torrent trop longtemps endigu,
remontant du plus profond de son coeur, il avait administr au
chenapan une de ces tournes fantastiques, une de ces voles de
coups de pied et de coups de trique si terrible, que l'autre,
caboss, meurtri, tal, borgn, en avait t plus de quinze jours
avant d'oser sortir et ne s'tait jamais vant de la chose.

Mais pas un chien n'avait pri depuis au village: la leon avait
profit.

Empoisonner Miraut! Lise n'aurait ni trve, ni repos avant
d'avoir dcouvert l'assassin. C'tait courir un trop gros risque,
se vouer  une existence plus infernale encore, car alors, nulle
journe ne se passerait sans insultes, ni gifles, ni coups de pied
quelque part.

Et puis, on a beau ne pas aimer les btes, ce n'est pas drle tout
de mme, pensait la Gulotte, de les voir devant vous se tordre et
se retordre, ne hurler que lorsque la douleur leur tord les boyaux
et vous bourrer des yeux, des yeux  vous tourner les sangs et 
vous dcrocher les foies.

Ah! le vieux Finaud!

Il tait rentr, plein comme un boudin, aprs une tourne
apparemment fructueuse dans le village. Mme que a ne sentait pas
la rose quand il se lchait et on l'avait fourr tout de suite 
l'curie o il passerait en paix sa nuit de digestion.

--Il s'est nourri, disait en riant Lise; srement qu'il aura d
bouffer quelque mondure de vache[5] ou quelque ventraille de
mouton.

[Note 5: Mondure, dlivrance.]

Mais le lendemain, quand le chasseur s'en tait all  l'curie
pour dlier les btes et les conduire  l'abreuvoir, 'avait t
une autre histoire. Le chien qui souffrait dj, mais se taisait
stoquement, avait voulu aller  lui et, comme d'habitude, lui
dire bonjour en se dressant contre ses genoux pour le lcher et
jappoter. Il avait  peine pu se lever sur ses pattes de devant,
le train de derrire paralys refusait dj tout service, les
jambes taient raides.

Alors la bte tonne, furieuse et dsespre, avait hurl un long
coup de souffrance et de rage.

Et Lise, affol, abandonnant les vaches, avait pris son chien
dans ses bras, l'avait transport dans la chambre du pole et
dpos sur un coussin, auprs du feu. L, il l'avait examin, lui
avait ouvert la gueule, soulev la paupire, regard l'oeil qui
tait encore assez clair. Il avait vu tout de suite.

--Cr nom de Dieu! Mon chien est empoisonn! Va vite traire les
vaches que je lui fasse prendre du lait!

Finaud avait difficilement aval le lait, contrepoison trop peu
nergique, puis il tait retomb dans son abattement douloureux;
son poil se hrissait, ses yeux s'injectaient de sang, se
troublaient, il haletait de fivre et tremblait de froid.

--Qu'est-ce qu'il a bien pu manger, bon Dieu de bon Dieu? rageait
Lise; si je le savais seulement!

Et Philomen tait venu.

--Faut le faire dgueuler! avait-il ordonn. Je vais chercher de
l'huile de ricin. On les sauve souvent avec et j'en ai toujours 
la maison.

Lise avait desserr les mchoires dj raides de son vieux chien
pendant que son ami, avec des prcautions fraternelles,
ingurgitait au patient un grand demi-verre du visqueux breuvage.

Sans doute, il tait trop tard. Le poison (de la strychnine
probablement), aval dans un morceau de viande, n'avait produit
son effet que tard, lorsque la digestion tait dj en train. Il
aurait fallu tre l alors, se douter et s'y prendre
immdiatement. Mais le pouvait-on? Il tait probable que cela
avait d dbuter par de fortes coliques et un chien ne se plaint
pas de coliques. Toute souffrance qui n'a pas une cause directe et
visible le laisse tonn et muet. Il fallait vraiment que les
douleurs devinssent atroces pour que la bte hurlt par
intervalles. Car les crises, comme ttaniques, de raidissement
taient, aprs l'absorption de l'huile, devenues plus rares et
l'oeil semblait aussi s'tre clairci. Finaud s'tait mme lev
tout seul et il avait tent de remuer la queue en regardant son
matre. Mais il se recoucha aussitt tandis que Philomen et Lise
et les amis qui taient venus faisaient gravement cercle autour de
lui. Il faut avoir vu ces fronts plisss, ces yeux inquiets, ces
grosses mains tremblantes pour comprendre tout ce qui peut, malgr
la rudesse apparente ou relle, fermenter de bon levain sous ces
corces tannes et dans ces coeurs frustes de paysans. Lorsque
reparurent les crises et que le chien, en se raidissant, se prit 
hurler, leurs yeux devinrent humides, brillants; l'on sentait en
eux de la douleur et de la colre, et plus d'un qui n'osait se
moucher, de crainte de paratre bte, avala silencieusement une
larme en mordant sa moustache.

Quand, aprs douze heures atroces d'agonie, le vieux Finaud, vers
six heures du soir, trpassa dans une crise terrible, ils
partirent tous, l'un aprs l'autre, sans rien dire, les paules
votes et le dos rond, tout btes de cette douleur contre
laquelle rien ne les avait cuirasss, tandis que Lise, sur son
canap[6], la tte dans les mains, pleurait silencieusement son
chien.

[Note 6: Chez presque tous les paysans franc-comtois, il y a dans
la chambre du pole, prs du fourneau, un canap plus on moins
moelleux o l'on se repose frquemment aprs le dner du soir.]

Ah! que non! La Gulotte ne voulait plus de ces scnes-l chez
elle, sans compter qu'un chien de chasse, a vaut des sous,
surtout quand c'est dress. Non, ce qu'il fallait, c'tait
simplement harceler sans trve les deux tres, les deux allis,
ses deux ennemis: son mari et le chien; les faire souffrir l'un
par l'autre, chercher si possible  les amener  se dtester,
mettre Lise en colre contre Miraut ou profiter d'une de ces
rages que provoquerait srement le dressage pour exasprer son
homme, le dgoter de sa rosse et la lui faire tuer, ou donner, ou
vendre encore, ce qui serait tout profit pour le mnage.

Oh! elle trouverait bien! D'abord, elle allait dornavant laisser
les ordures en place: le patron les enlverait lui-mme si a lui
disait; quant  la soupe, elle serait maigre, et que ce sale cabot
de malheur s'avist de toucher au linge, aux chaussures ou aux
vtements; qu'il s'avist de courir aprs les poules et de
coucouter les oeufs! Le manche  balai tait l, peut-tre, et
le fouet aussi, et son homme n'aurait rien  dire l contre,
c'tait du dressage, quoi! on ne peut pas se laisser dvorer par
une bte! Et au besoin elle jouerait au braconnier de bons tours
dont elle accuserait le chien. Lesquels? elle ne savait pas
encore, mais elle trouverait certainement.

Ah! il faudrait bien qu'elle obtnt l'avantage enfin et qu'il
dispart, l'intrus qui s'tait introduit  la faveur d'une
saoulerie. Lise n'aimait pas les scnes; il en entendrait des
plaintes et elle te lui en servirait des lamentations de Jrmie,
comme il disait, et plus qu' son saoul, mon bonhomme, espre! Il
aimait  tre propre, il en aurait du poil de chien sur ses
habits, et il chercherait les brosses, et s'il y avait d'aventure
du linge de rong  la maison, ce seraient ses mouchoirs  lui, et
ses pantalons, et son fourbi, et il irait se faire raccommoder a
o il voudrait, chez le cher ami qui lui avait dnich son animal.
Ah! on verrait bien qui est-ce qui se fatiguerait le premier de la
vice et qui c'est qui parlerait le plus tt de la ramener  ce
grand ivrogne de Pp ou  ce propre  rien de gros de
Rocfontaine.



CHAPITRE IV

Lise n'eut pas besoin de ritrer son invitation  la promenade.
Ds qu'il eut vu son matre se diriger vers la porte, Miraut,
avant lui, s'y prcipita, et avec un tel enthousiasme qu'il
s'emptura dans les jambes du chasseur et manqua de le faire
piquer une tte en avant,  la grande joie de la Gulotte, qui
ricana:

--S'il pouvait seulement lui faire ramasser une bonne bche et lui
cabosser le nez comme je voudrais!...

Mais Lise, bonne pte, ne fit pas semblant d'entendre. Il sourit
 son toutou et, pench sur lui, peut-tre simplement pour faire
rager sa femme et lui prouver que son affection n'tait point
amoindrie, se mit  lui parler avec une sorte de zzaiement
maternel:

--Que n'est-i content ce petit ciencien de sortir avec son papa
Lise?

--Rrr aou, rpondait Miraut en lui lchant le nez.

--Qu'on va-t'i serser des yvres?

--Bou! hou! reprenait le petit chien.

--Grand idiot! ricanait la femme tandis qu'ils gagnaient la porte
tous deux, l'un gambadant, la gorge pleine d'abois joyeux, l'autre
riant silencieusement dans sa barbe de bouc.

Miraut avait compris le sens gnral des paroles de Lise. Il
savait qu'on allait sortir et courir et jouer; la direction de la
porte prise par son matre lui confirmait d'ailleurs cette
merveilleuse promesse.

Il est deux sries de mots que les jeunes chiens saisissent
extrmement vite: ceux qui servent  les appeler  la pte, ceux
qui les invitent  prendre leurs bats au dehors. Ces mots
correspondent  la satisfaction des deux grands besoins
primordiaux des jeunes btes domestiques: la nourriture et le
mouvement. Tous leurs instincts sont donc perptuellement tendus
vers l'accomplissement des actes qui sont lis  ces deux
fonctions. Plus tard, avec d'autres besoins, naissent d'autres
aptitudes, et Miraut, en particulier, arriva  ouvrir toutes
portes non verrouilles, mais il se refusa obstinment  apprendre
 les fermer. D'ailleurs, dans la maison de sa mre, peut-tre
grce  ses leons, avait-il dj appris  reconnatre, parmi le
bafouillage humain, les syllabes magiques qui prsagent la venue
de la gamelle de soupe ou qui donnent la clef des champs.

Lise n'en fut pas moins attendri de cette marque d'intelligence
qui lui permettait de fonder sur les aptitudes de son chien les
plus belles esprances.

Il dcida qu'on prendrait la ruelle jusqu'au centre du village et
que, de l, on suivrait dans toute sa longueur la voie principale,
de faon que le chien pt avoir une ide d'ensemble du pays qu'il
allait habiter.

Il ouvrit donc la porte, mais cela ne devait pas marcher tout
seul.

Ds que Miraut, en coup de vent, se fut prcipit dans la cour,
toutes les poules, effares de cet tre qu'elles n'attendaient
point, s'enfuirent et s'envolrent  grands cris et grands fracas,
tandis que le coq, les plumes hrisses, la crte au vent,
piaillait des roc-c-d! menaants et furieux, tout en se
retirant, lui aussi, avec prudence.

Miraut, un peu tonn de tout ce vacarme qui l'enchantait et de ce
mouvement de retraite qui l'encourageait, allait peut-tre
transformer en offensive vigoureuse son lan en avant, lorsqu'un
mot du matre, haussant le ton, le rappela  lui:

--Ici! Veux-tu bien!... petit polisson! Faut laisser les poules
tranquilles! Allons, viens ici!

Comprenant qu'il avait peut-tre faut, Miraut, qutant un pardon
et une caresse, vint se dresser contre les genoux de Lise, puis,
absous d'une chiquenaude amicale, repartit aussitt.

Un petit bton sollicita son attention: il s'en saisit et, en
travers de sa gueule, la tte haute, le porta firement jusqu' la
premire bouse de vache, pour laquelle il l'abandonna sans
hsiter.

--Sale! petit sale! veux-tu bien lcher a! gronda Lise.

Miraut, lgrement tonn du peu de got de son matre, laissa
tomber cette galette de bouse qui sentait pourtant si bon et
allait chercher autre chose, quand il tomba tout  coup en arrt,
roide, entirement immobile, fig sur ses quatre pattes.

--Allons, viens-tu? reprit son matre.

Mais Miraut ne bougeait pas.

--Viendras-tu donc, tranard! accentua Lise.

Mais Miraut se fichait de la parole du matre et, sans plus remuer
qu'une souche, semblait mdus l, par quelque effrayant
spectacle.

--Quoi, qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le chasseur en jetant
les yeux dans la direction vers laquelle Miraut regardait
toujours.--Ah! c'est toi, ma vieille Bellone, continua-t-il. Viens
voir ici ma Bb! Ah! on ne le connat pas encore, ui-l! Allons,
viens voir, viens, j'vas te prsenter.

La chienne, en dcouvrant deux ranges superbes de crocs et en
plissant le nez, sourit au chasseur, puis s'approcha de lui,
frtillant du fouet et tortillant du derrire.

C'tait la chienne de l'ami Philomen: elle avait souvent chass de
compagnie avec le vieux Taaut ainsi qu'avec son matre et
s'tonnait  juste titre de ce nouvel arrivant.

Lise flatta la bte et appela Mimi.

En se tordant et se rasant, ce qui indiquait  la fois du plaisir
et de l'apprhension, il s'approcha du groupe.

Et la chienne, le poil du dos hriss comme une brosse de
chiendent, hautaine, les crocs montrs, le toisa de toute sa
hauteur.

--Allons! allons! calma Lise d'une voix conciliante, allons! tu
vois bien que c'est un petit; ne lui fais pas de mal, voyons,
puisque j'te dis que c'est un gosse et que vous allez faire une
paire d'amis.

Miraut,  la drobe, reniflait la chienne, qui, elle, toujours
digne et grave et svre, l'inspecta minutieusement sur toutes les
coutures et pertuis. Son nez, en effet, plus ou moins pliss, ce
qui tmoignait du mpris, de la surprise ou de la sympathie, se
promena de la gueule pour sentir ce qu'il avait mang, au ventre
pour y reconnatre la litire ou les compagnons, et ailleurs pour
en discerner le sexe.

Quand elle fut bien convaincue par deux inspections
complmentaires que c'tait un mle, son poil s'abaissa, ce qui
indiquait que la colre, la mfiance et la crainte taient
abolies. Et elle se laissa complaisamment lcher la gueule par
Miraut, qui flattait en elle une puissance redoutable.

--Allons, c'est trs bien, conclut Lise en lui donnant une petite
tape d'amiti sur la tte; vous voil copains comme cochons, 
prsent.

Et il la laissa, la queue frtillante, reprendre sa flnerie par
les buissons et les haies, en qute d'os jets ou de toute autre
pitance plus ou moins haute en odeur et en got.

On continua la traverse. Mais pas un azor du village, du roquet
de l'abb Tatet au semi-terre-neuve de l'picire, n'omit de venir
mettre son nez sous la queue de Miraut pour faire connaissance.

On les voyait s'amener tous, un sentiment de surprise dans l'oeil
et dans le mufle, humbles et hsitants ou raides et rapides selon
leur taille et le sens de leur force. Et ce furent des stations
sans nombre dont riait Lise tout en blaguant avec les voisins et
en expliquant pourquoi il avait cru devoir retrouver un chien.
Toutes ces rencontres furent favorables au nouvel arrivant, sauf
toutefois la dernire, qui se trouva tre un peu tendue.

Souris, le roquet de la tante Laure, une vieille fille hargneuse
qui avait faonn son chien  son image, accueillit le passage de
Lise et de son commensal par sa borde ordinaire et rageuse
d'abois. Comme Miraut, dj rassur par la bonne rception des
autres camarades du village, s'en allait vers lui, le poitrail
haut, l'oeil clair, la queue frtillante pour une salutation
cordiale, l'autre, plus furieux que jamais, les babines mchamment
trousses, se prcipita pour le mordre, certain qu'il croyait tre
de prendre sur celui-l, plus faible, sa revanche des injures et
des mpris dont l'accablaient les autres toutous du pays. Car les
indignes chiens de Longeverne, libres pour la plupart et vivant
au grand air, ne pouvaient sentir ce casanier puant le renferm,
le moisi et la vieille pisse.

Miraut, sans dfiance et quasi dsarm et, sans nul doute, cop
d'un coup de dent, d'autant que Lise, pour la centime fois de la
journe, expliquait  son ami, le cordonnier Julot, la gnalogie
de son chien et ne prtait gure attention  la querelle, quand la
Bellone,  laquelle on ne pensait point, et qui, ayant termin sa
petite ronde, rejoignait Lise, pressentant qu'il allait au bois,
se trouva l, juste  point pour empcher un abus de force aussi
tratre que peu chevaleresque du roquet.

Grondante, le poil du dos en brosse, les dents prtes  l'attaque,
elle se jeta tout  coup devant Miraut, coupant l'lan de Souris,
le dfiant de sa puissante mchoire, puis, prenant  son tour
l'offensive, se prcipita sur l'insulteur et lui pina
vigoureusement le derrire.

L'autre n'attendit point son reste et, hurlant, dcampa  toute
allure, poursuivi par la chienne, qui lui serrait toujours
durement la peau, tandis que tous les voisins se retournaient,
surpris et interloqus de cette intervention si spontane et si
inattendue.

Miraut, reconnaissant, vint lcher les babines de sa protectrice
qui, calme et digne, se laissa remercier, assise sur son derrire,
l'oeil encore tout plein d'clairs de colre et le fouet
frmissant.

--Hein! tu vois, constata Lise; elle sent dj que ce sera un
crne chien, un bon camarade, et qu'ils feront plus d'une partie
ensemble. Elle le dfend comme si elle tait sa mre.

--Si ton chien tait aussi bien une chienne, remarqua son
interlocuteur, elle ne l'aurait pas protg. Entre elles, ces
charognes-l ne peuvent pas se sentir, tandis que des mles
s'accordent parfaitement.

--Sauf quand il y a une chienne en folie dans le pays.

--Oh! dans ce cas-l, reprit le cordonnier, il n'y a pas que les
chiens qui se brouillent. Encore ont-ils, eux, sur les hommes,
l'avantage de tout oublier quand c'est pass, tandis que j'en
connais, et toi aussi, qui, pour des sacres morues de rien du
tout, plus dcaties maintenant qu'un tronc vermoulu, et pas mme
bonnes  laver la bue, se saigneraient encore en souvenir de ce
qui s'est pass il y a peut-tre plus de trente ans.

--Pourtant, insista Lise, il y a des chiens chez qui a dure:
ainsi le Turc du Vernois et le Samson de Salans n'ont jamais pu se
sentir ni se rencontrer sans se foutre la pile.

--a ne m'tonne pas: ce sont les plus forts du pays. Ds qu'une
femelle s'chauffe, ils sont l et, comme les autres filent doux
devant leurs crocs, c'est toujours entre eux deux que a se passe.
Alors, tu comprends, une rancune n'est pas encore oublie, qu'une
nouvelle histoire recommence, et c'est comme dans la chanson du
rouge poulet, a ne finit jamais.

--La chiennerie, quand a veut, c'est presque aussi cochon que
l'humanit, affirma Lise en manire de conclusion.

Et il sortit du village et prit  travers champs le sentier de la
fort, devanc par Miraut qui cartait toutes les mottes,
s'arrtait  tous les bouts de bois, et suivi de Bellone, qui,
elle, le regardait un peu craintivement,  la drobe, craignant
qu'il ne la renvoyt  la maison.

Comme on tait encore dans le temps de la chasse et que les
travaux des semailles empchaient Philomen de profiter pour
l'heure de son permis, il la laissa les accompagner, se disant
qu'aprs tout a habituerait dj un peu son chien et que a
commencerait son dressage.

Cependant, Miraut continuait  trotter, flairant les taupinires,
puis revenait  toute allure se jeter dans les jambes de son
matre, qu'il mordillait de ses jeunes dents.

Ce fut ensuite  Bellone qu'il s'en prit, lui sautant  la gorge,
 la gueule, aux pattes, la faisant trbucher, tandis que la bonne
bte, un peu agace, mais comprenant bien qu'il faut que jeunesse
se passe, le laissait faire quand mme tout en grognant de temps 
autre.

Enfin, quand elle en eut assez, comme elle ne voulait point le
mordre, pour le faire cesser elle prit carrment le galop. Le
jeune toutou voulut la suivre et prit son lan derrire elle, mais
il n'tait pas encore de taille  affronter  la course une bte
aussi rapide et aussi bien dcouple. Au bout d'un instant, il se
retourna pour voir si Lise, lui aussi, n'avait point pris le pas
de charge; mais, placide et la pipe aux dents, le braconnier, les
yeux rveurs, s'en venait de son gale et tranquille allure.

Alors, Miraut, loign de tous deux et ne sachant plus auquel
aller, se mit  aboyer plaintivement puis avec fureur des deux
cts, tandis que son matre, riant de son indcision et de sa
colre, le rappelait  lui d'un geste et d'un mot amicaux.

--Viens ici, viens! petit imbcile!

Un dernier coup d'oeil  la chienne qui gagnait la lisire du
bois, qutant dj, le nez  terre, un dernier aboi rageur 
l'adresse de cette lcheuse, et oublieux et dj ragaillardi,
Miraut revint lcher la main pendante du patron.

On arriva  la coupe.

Le petit chien, marchant dans les foules de son matre, s'emptra
si bien dans les branches et les rameaux qu'il en hurla de colre
et que Lise dut le prendre dans ses bras pour le transporter
jusqu' l'endroit o il se proposait de fagoter,  quelque
douzaine de mtres de la lisire. Il le dposa sur le sol et
Miraut attendit, pensant qu'on allait jouer; mais ds qu'il vit
que le matre ne s'occupait qu' prendre, sans mme les lui donner
 mordre, les rameaux demi-secs  la longue file aligne par les
bcherons aprs l'abatage du printemps, le jeune animal s'ennuya.
 plusieurs reprises il revint mordiller les jambes de Lise,
mais, voyant que celui-ci ne prtait nulle attention  ses avances
et qu'il n'arrivait  aucun rsultat, il se rsolut, par ses
propres moyens,  regagner les champs.

Au bout de quelques minutes, et aprs avoir savamment louvoy
entre les brandes, il y parvint et charma ses loisirs en attaquant
les taupinires. Le fret des taupes, facile  suivre, et l'odeur
montant par les couloirs souterrains l'induisaient  des
explorations hardies, veillaient son instinct de chasse,
excitaient sa juvnile ardeur.

De la patte et de la gueule, reniflant et grattant et mordant, il
eut bientt fait de creuser un trou d'un bon demi-pied de
profondeur. De temps en temps, plongeant son nez dans le boyau
ouvert, il reniflait plus bruyamment et mme aboyait, puis, la
taupe pouvante fuyant, fret et odeur s'vanouissaient, et il
abandonnait sa taupine pour en attaquer une nouvelle.

Lise, en liant ses fagots, le regardait faire, tout joyeux.
Miraut tait dans la vraie tradition. C'est ainsi que commencent
la plupart des jeunes toutous. Ils courent d'abord aprs les
oiseaux et veulent dterrer les taupes; plus tard, quand ils sont
de bonne race, ils abandonnent vite ce gibier-l pour en courir un
autre. Et le chasseur, de loin, excitait en riant et en ricanant
son compagnon:

--Allez! attrape-le, le boussot [7]!

[Note 7: Boussot, corruption de pousseur, nom rgional et patois
de la taupe.]

--Comment, tu ne l'as pas encore?

--Oh! oh! tu lances dj, mon gaillard, y a du bon, alors, y a du
pied!

Pourtant, lorsque Miraut eut bien gratt, qu'il eut la truffe tout
 fait noire et la gueule pleine de terre, il s'ennuya de ces
vaines poursuites et de ce travail inutile et, fatigu, regagna le
bois.

Derrire un fagot l'abritant du vent, il dcouvrit la blouse et le
tricot de son matre et, jugeant dans sa bonne petite jugeote de
bte que, comme matelas, a valait sans doute mieux que la terre
humide, sans hsitation il se coucha en rond dessus et s'endormit
du sommeil de l'innocence.

--Sacr petit voyou, s'cria Lise en venant, au moment de partir,
le retrouver dans cette position, il est dj roublard comme pre
et mre. Attends, mon vieux, la patronne, elle t'en baillera des
blouses et des tricots pour te coucher dessus.

Et, tout attendri par cette vocation et aussi par cet acte
d'intelligence, il embrassa son brave chien sur le crne et
l'emmena vers la maison.



CHAPITRE V

Peu mfiant de son naturel, Miraut apprit bien vite  se dfier de
la patronne, qui ne manquait jamais, chaque fois qu'il se trouvait
devant elle, de marquer cette rencontre, non point d'un caillou
blanc comme pour les jours heureux, mais bien d'un coup de sabot
dans son derrire de chien.

Ce fut pour lui un tonnement, car on ne l'avait jamais battu
auparavant.

Il l'vitait le plus possible. Ds qu'il la voyait apparatre,
divinit au balai, il ne manquait pas de guetter son regard et,
s'il y reconnaissait le moindre clair malfique, le plus infime
reflet douteux, il faisait de sages dtours et se mnageait autant
que possible des chemins de retraite. L'autre s'aperut bien vite
du mange dont il usait pour viter toute rencontre et, comme elle
n'avait point dsarm, elle chercha par ruse  tromper sa
vigilance. Tout en n'ayant l'air de s'occuper que de son mnage,
elle s'arrangeait pour se rapprocher de la bte, soit qu'elle
jout avec les chats, soit qu'elle dormt dans un coin et, sans
rien dire, tout  coup, lui labourait tratreusement les ctes 
coups de sabots.

La Gulotte se montrait cependant plus circonspecte quand Lise
tait  la maison et ne rossait alors le chien que lorsqu'elle
avait trouv un prtexte plausible de correction dont le moindre
tait que ce sale chameau se trouvait toujours dans ses jambes, ou
qu'il emplissait de poil le canap, ou encore qu'il lapait
continuellement l'assiette des chats et leur prenait leur place
sur le coussin, sous le pole.

Cependant ces trois bonnes btes taient loin de faire mauvais
mnage. Trs souvent, aprs s'tre mordills pour rire, poursuivis
sous la table et sous le buffet, avoir saut sur les chaises et le
canap en lanant des vrraou et des pfff... aussi inoffensifs que
menaants, aprs s'tre griff la peau et tir la queue, ils
s'endormaient fraternellement cte  cte, les deux minets sur le
jeune chien, leurs petites ttes carres sur la poitrine de
Miraut, en bons amis qu'ils taient.

Mique aimait autant Miraut que ses petits; peut-tre mme
l'aimait-elle mieux, car elle tolrait de celui-ci des jeux
qu'elle n'admettait pas chez ses enfants.

Le chien s'amusait quelquefois  lui prendre les puces. C'tait,
jugeait-il, une grande faveur qu'il lui accordait. Plissant la
truffe, claquant les incisives, il lui labourait l'chine ou les
flancs d'arrire en avant, pinant trs souvent et assez fortement
la peau avec les poils, ce dont Mique, en miaulant doucement,
l'avertissait en le priant de cesser.

D'autres fois il la tirait violemment par la queue, ou bien
encore, l'empoignant entre ses dents par la peau du cou, il la
secouait brutalement sans qu'elle songet  se dfendre. Elle
n'et certes pas tolr de telles familiarits d'un autre, et la
dent pointue et la griffe acre auraient vite remis  sa place le
malplaisant qui se serait permis  son gard de semblables
fantaisies.

Elle avait pour Miraut l'indulgence grande de la maman pour
l'enfant terrible qui a bon coeur et qui sera fort, et elle lui
savait gr d'tre gentil avec ses petits.

--Il veut casser les reins  ma chatte, hurla un jour la Gulotte
en voyant Miraut secouer de tout son coeur la bonne Mique, qui se
contentait voluptueusement de fermer les yeux en tendant les
pattes en avant.

Et, s'lanant sur le coupable, elle le chtia avec vigueur, puis,
s'adressant  l'homme qui protestait, invoquant le laisser-faire
de la chatte:

--Tu ne vas pas dire encore qu'il ne lui faisait rien! S'il ne me
la tue pas, il lui fera quitter la maison, une si bonne ratire!
Elle partira dans les champs, comme ui de la Phmie, que le
renard a croqu, ou bien elle mangera de la vermine dehors et en
crvera pasqu'il y aura un salaud de chien  la maison. Ah! mais
non! tu sais, pas de a. Tu as amen un chien, c'est bon; il est
l, qu'il y reste, mais moi je veux garder ma chatte, qui est
srement plus utile, et quant  ta murie tu feras bien de
l'enfermer. Il a le temps de courir quand il pourra chasser, et je
suis fatigue de l'avoir par les jambes. La remise est l, tu lui
mettras de la paille, et il aura assez de place pour se balader si
a lui chante.

Pour avoir la paix, Lise cda et convint que, quand il ne serait
pas l pour surveiller Miraut, il l'enfermerait dans la grande
remise, prs de l'curie des vaches.

Le lendemain, comme il s'absentait pour aller donner un coup de
main  Franois, le fermier des Planches, Miraut connut pour la
premire fois les avantages de la claustration.

Ce fut la Gulotte qui se chargea de conduire  la remise le petit
chien; la manire forte convenait  son temprament; aussi, ds
que Lise eut chauss ses souliers, elle interpella violemment
Miraut:

--Allez, charogne!  la paille. Vite!

Celui-ci, qui esprait accompagner le patron, n'obtempra point 
cette injonction et alla se musser sous le fourneau, auprs de ses
amis les chats.

--Est-ce que tu vas obir, sale bte? continua-t-elle.

Et son sabot alla chercher, sous son abri, les ctes ou le
derrire du chien qui faisait la sourde oreille.

--Tu vois, tu vois, reprit-elle, une vraie rosse: pas moyen de le
faire obir! Ah! tu as fait une belle acquisition le jour o tu me
l'as amen. Si tu crois qu'il t'coutera jamais  la chasse!

--Les btes, c'est comme les gens, riposta Lise; on en fait ce
qu'on veut quand on sait les prendre. Encore, sur ce point-l,
valent-elles souvent mieux que les femmes, car de toi, comme que
ce soit que je m'y sois pris, je n'ai jamais rien pu tirer de bon.
Toujours aussi chameau! ...

--C'est a, recommence! C'est moi maintenant qui suis cause que
ton chien n'coute rien.

--Il n'coute rien? tu vas voir! Viens, Miraut, viens ici, mon
petit, viens, appela doucement Lise.

Lentement, ayant bien compris que le patron prenait sa dfense,
tout en guettant les gestes de la paysanne, Miraut, cras sur les
pattes, le cou tendu, les yeux inquiets, le fouet battant,
s'approcha lentement de son matre, dont il vint lcher les mains.

--Viens, mon beau, viens avec moi, viens, continua Lise; tu sais
bien que je ne veux pas te battre, moi; allons nous coucher.

Et, tenant son chien par le collier, le caressant, tous deux
franchirent la porte, Miraut, trs inquiet et battant de la queue
comme s'il apprhendait la sale blague qu'on allait lui faire.

Ils passrent  la cuisine d'abord, puis traversrent une petite
chambre de dbarras et, de l, entrrent  la remise, toujours
suivis par les regards haineux et narquois de la mnagre.

--La belle paire ricana-t-elle. Ah! je suis bien monte.

--Tu as mieux que tu ne mrites, rpliqua le chasseur.

Lise conduisit Miraut jusqu' la botte de paille qu'il avait
prpare et le contraignit doucement  s'y coucher; puis il le
flatta de la main, l'engagea  dormir et se leva pour le quitter.

Cela ne faisait gure l'affaire du chien, qui s'enfila rsolument
dans ses jambes et le suivit jusqu' la porte, qu'il voulut
franchir en mme temps que lui. Lise dut le reconduire une
nouvelle fois  la paille et lui enjoindre de rester tranquille.

Mais, tandis qu'il regagnait la sortie, tremblant de tous ses
membres et droit sur sa botte, Miraut, le regardant avec des yeux
humides et brillants de crainte et de dsir, semblait le supplier
de l'emmener.

--Reste! commanda assez nergiquement Lise.

Puis, pour attnuer ce que le ton de cet ordre avait de trop sec,
il ajouta, persuasif:

--Couche-toi, mon petit, voyons!

Miraut, n'entendant que le ton amical de cette suprme
recommandation et croyant que le matre, apitoy, revenait sur sa
dcision, se prcipita de nouveau pour sortir; mais Lise se hta,
la porte claqua schement, et le chien, seul, perdu dans la grande
pice, se mit  appeler au secours,  japper,  gueuler,  hurler
en dsespr.

--Tu l'entends, reprit la femme, il fait un beau raffut. Tout le
village va croire qu'on s'gorge ici.

--Je te dfends d'aller le toucher, ordonna Lise. Tu n'as qu' le
laisser tranquille, il se calmera tout seul. Ce n'est d'ailleurs
pas inutile qu'il apprenne que l'on ne fait pas toujours tout ce
qu'on veut dans la vie, et puis, de gueuler un peu, a lui fera la
voix.

Miraut, seul, ne se consola pas vite. Devant la porte close, il
continua  brailler et hurla jusqu' la grande fatigue. De temps 
autre il s'arrtait et coutait, pensant que ce n'tait peut-tre
qu'une farce qu'on lui jouait, et qu'on allait revenir le
dlivrer.

Mais quand il entendit le martlement des souliers de Lise
frappant la terre battue du chemin, il comprit que c'tait pour
tout de bon qu'on l'emprisonnait. Une rage folle s'empara de lui,
il sauta contre la porte qu'il mordit de tout son coeur et essaya
mme d'atteindre la fentre afin de s'vader cote que cote.

Quand tout bruit et tout espoir de retour se furent vanouis, il
jappa encore longtemps, longtemps, et sa voix avait des inflexions
tantt de douleur purile, tantt de colre furibonde, tantt de
rancune farouche; puis, fatigu et dolent, il revint  sa botte de
paille, l'carta un peu des quatre pieds pour faire un creux,
tourna sur lui-mme une douzaine de fois, se releva, retourna en
sens inverse et finalement se coucha en rond et s'endormit.

Quand il se rveilla, au bout d'une heure environ, seul dans sa
prison, et que lui fut revenu le sentiment de ce qui s'tait pass
avant son sommeil il eut un aboi d'appel, pensant que peut-tre
Lise, revenu de sa promenade, viendrait le dlivrer.

Mais, coutant avec soin, il ne distingua dans la maison que le
bruit des sabots de la patronne.

Il pensa qu'il tait prfrable de ne pas insister, qu'il valait
mieux se faire oublier d'une puissance aussi dangereuse et se tut,
puis chercha par ses seuls moyens  sortir de sa prison.

Il ne s'amusa point  regarder les murs: bien que personne ne le
lui et jamais dit, il savait qu'il n'y a rien  faire de ce ct;
mais, pour avoir mordu dans le bois et port  la gueule des
btons de tailles diverses, il n'ignorait plus que cette matire
est attaquable, et qu'avec de bonnes dents on en peut venir 
bout. Toutefois, comme il avait vu que Lise ne mangeait pas les
portes chaque fois qu'il avait  sortir, et que, mme pour les
btes qui semblent le moins les observer, tout exemple est un
enseignement,  l'instar de son matre, il se dressa devant la
porte et appuya contre de toutes ses pattes pour la faire ouvrir.

Mais il ignorait la mcanique des serrures et rien ne bougea; il
gratta alors, rien ne changea; il mordit ensuite et ses dents
s'enfoncrent; lorsqu'il les retira, la porte resta close.

Et n'entendit-il point alors la voix de la Gulotte qui menaait:

--Ah! sale charogne, tu ne veux pas te coucher, attends un peu!

Un claquement suivit aussitt, la porte toute grande s'ouvrit et
la paysanne, raide et revche, apparut, le fouet  la main.

Miraut, la tte basse, avait dj battu en retraite et s'tait
cach sous une vieille crche, parmi des instruments hors d'usage,
tandis que l'autre, satisfaite, rebarricadait violemment
l'ouverture aprs avoir fait claquer son fouet.

Il tait imprudent de s'aventurer dans cette direction: Miraut se
tourna du ct de la rue. L encore, mmes efforts, mais rien ne
fit cder les lourds battants de chne, arms de clous.

Et pourtant, peu de chose sparait le chien de dehors. Il pouvait
entendre les poules qui, intrigues de son reniflement,
s'approchaient avec prudence de l'huis en faisant cococo!...
cocod! et le coq qui battait des ailes, faraud.

tre si prs du but et ne rien pouvoir! Un jappement de rage lui
chappa.

Il appuya l'avant-train contre le mur pour atteindre de nouveau la
fentre, prit son lan pour aller plus haut, ne russit qu' se
meurtrir les pattes et le nez, et, en dsespoir de cause, vint se
rasseoir sur sa paille.

Une soif de mouvement, un besoin de se dmener, de se dpenser, de
se rpandre, le tenaillaient; il tait ncessaire qu'il court,
qu'il portt quelque chose  sa gueule.

Et peu  peu, et  tour de rle, ses yeux se promenrent sur tous
les objets qui garnissaient la pice.

Un morceau de bois le sollicita: il le mordit, le rongea, puis il
l'abandonna dans sa paille; il trouva ensuite un os, un vieil os,
dur, moisi, sale, qu'il nettoya avec soin et croqua avec frnsie;
puis il renversa divers paniers, sauta sur une table boiteuse, et,
la fivre de la recherche et de la dcouverte l'emballant de plus
en plus, il fouilla partout, renifla, fureta, fit des bonds de
tous cts, dplaa des tas de choses, en bouscula d'autres,
mordit, rongea, sauta encore, aboya, et ne s'arrta enfin que las,
reint, fourbu, pour s'endormir cette fois, sans soucis ni
remords, du sommeil du juste, parmi sa paille... frache au milieu
d'un admirable et fantastique dsordre qu'il avait cr pour sa
joie.



CHAPITRE VI

--Faut aller chercher le chien pour lui faire manger sa soupe,
commanda Lise en rentrant  la maison.

--Tu peux bien aller le qurir toi-mme, ta rosse! rpliqua la
femme.

--Toujours aussi fainante! riposta de nouveau Lise pour la
piquer au vif.

Blesse en effet, la Gulotte se redressa furibonde:

--Fainante, moi! tu devrais bien avoir honte, grand vaurien, de
me lcher des mauvaises raisons comme a! mais tout ce matin je
n'ai pas arrt une minute de travailler.

--De la langue, complta le chasseur.

--Eh bien! j'y vais lui ouvrir  ta charogne, puisque aussi bien
il n'y a plus qu'elle qui compte ici, et que moi je ne suis plus
rien que vot' domestique  tous les deux.

Et elle passa dans la pice voisine, communiquant avec la remise.

Miraut, par son bruit rveill, l'oreille aux coutes, reconnut le
pas et ne bougea mie de sa paille.

Ds que la porte fut ouverte, la Gulotte leva les bras au ciel,
prenant, bien qu'elle ft seule, tout l'univers  tmoin:

--Jsus! Marie! Joseph! Si c'est permis! Mais venez voir ce
cochon-l, quel mnage il m'a fait! s'il est possible d'imaginer!
Oh! mon Dieu, doux Jsus! qu'est-ce qu'on veut devenir?

Et elle criait, piaillait, gueulait, temptait tant que Lise, qui
tait ses souliers, accourut vivement en chaussettes, se demandant
avec anxit de quel abominable crime domestique son chien avait
bien pu se rendre encore coupable.

Miraut, affal sur le flanc, le museau inquiet, les yeux tout
ronds de frayeur, le fouet battant, regardait du ct de la porte,
craignant fort la racle.

Lise arriva prs de sa femme. Il vit et aussitt clata de rire,
d'un bon gros rire joyeux qui lui secouait le ventre et lui
dcouvrait les chicots.

--Ah ben! bon Dieu! celle-l, elle est bonne! Quel sacr commerce
a-t-il fait? Comment diable a-t-il bien pu s'y prendre?

La couche de Miraut tait un capharnam magnifique. Parmi les
brins de paille, outre les os et les bouts de bois qu'il avait
rassembls, se trouvaient encore une queue de rteau, un vieux
fond de culotte, un demi-double de poires, trois ou quatre dbris
de peaux de lapins, un sabot, une pomme d'arrosoir, trois vieilles
pantoufles, deux antiques balais, des paniers percs, un sac qui
ne l'tait pas moins, une paire de chaussettes, un cercle de
tonneau et une valise vieille, trs vieille puisque c'tait celle
dont Lise se servait quand il faisait son service militaire.

--Ben! m'est avis qu'il n'a pas perdu son temps, lui non plus.

--Murie! charogne, canaille! chameau! rageait la Gulotte. Oh! mes
peaux de lapins! mes trois peaux de lapins! Il les a dchires et
bouffes, le cochon! trois peaux de lapins qui valaient bien six
sous!

--O taient-elles? questionna Lise.

--Elles taient pendues  une solive du plafond.

--Faut pas essayer de me monter le coup!

--Je te dis que si! Je te jure que si! Tiens, regarde  ces clous,
il en reste encore des morceaux, la dchirure est toute frache.

Lise dut bien se rendre  l'vidence. Miraut avait dcroch les
peaux de lapins du plafond. a, c'tait un peu fort. Comment
avait-il bien pu s'y prendre? Il est vrai qu'elles pendaient un
peu. Mais, tout de mme...

Et le chien, inquiet, battait toujours la paille avec sa queue.

 la fin Lise se rendit compte de la faon dont il avait d
oprer. Miraut avait saut sur la table, et de l, prenant son
lan, il s'tait prcipit  l'assaut des peaux de lapins qu'il
avait au passage accroches avec sa gueule et entranes dans sa
chute.

Combien de fois avait-il d essayer avant de russir!

Mystre! mais les peaux de lapins l'avaient,  coup sr, rudement
tent.

--Il aimera le poil, conclut le chasseur. Gare aux livres!
Allons, petit, viens manger. Il faut bien que jeunesse se passe!

--Et mes peaux de lapins? glapit la Gulotte.

--Tes peaux de lapins, tes peaux de lapins!... M... pour tes peaux
de lapins! Une autre fois tu les iras suspendre  la panne
fatire de la grange: il n'ira probablement pas les y dcrocher.

La femme se tut; toutefois, lorsque Miraut passa devant elle, il
endossa pour le prix des fameuses peaux de lapins un solide coup
de sabot dans les ctes.

Tout de mme, ne se jugeant pas suffisamment venge, elle ajouta:

--Il y restera dans sa salet avec ses cercles de tonneaux et ses
vieux balais, il y couchera: ce n'est pas moi qui la lui
nettoierai, sa niche,  ce dgotant-l.

--C'est bon, c'est bon, calma Lise d'un ton conciliant.

Mais Miraut jouait dj avec Mitis, le jeune matou  qui il
prenait les puces, tandis que le chat, renvers sous son gros
mufle, s'agitait des quatre pattes pour le repousser sans lui
faire de mal et se mettre enfin debout.

Le matre les spara en montrant au chien sa gamelle fumante. Avec
bruit, Miraut lapa sa soupe, une soupe claire dont l'eau chaude
tait l'unique bouillon, puis, non rassasi, vint tourner autour
de la table, guettant les morceaux de pain, les dbris de lgumes,
les couennes de lard ou les os que le matre voudrait bien jeter.

--Qu'est-ce qu'il allure, ce goinfre-l? ronchonna la Gulotte,
il n'est donc jamais content?

Le chien l'vitait, mais par contre, enhardi par les petits mots
d'amiti et les caresses du patron, il s'en venait doucement poser
son museau sur la cuisse de Lise, puis de la patte lui grattait
le genou en ayant l'air de dire: H! ne m'oublie pas!

Tant qu'on lui donna, il resta ainsi, mais quand le braconnier eut
cess de partager avec lui et lui eut signifi, en se frottant les
mains devant son nez, qu'il n'avait plus rien  attendre, il se
remit  fureter par tous les coins de la pice, puis, finalement,
s'affaissa sur le ventre et resta tranquille.

On n'y prit garde, mais quand,  la fin du repas, tonn qu'il et
t si calme, la Gulotte se leva pour dbarrasser la table, elle
constata que le chien, bavant de joie, la gueule tordue, les yeux
mi-clos de volupt, tenait entre ses pattes de devant un soulier
qu'il mastiquait consciencieusement.

Elle jeta un cri de rage et se prcipita sur lui:

--Misricorde! Mes souliers du dimanche! rla-t-elle.

La moiti de l'empeigne tait perce comme une cumoire et de
petits morceaux manquaient.

--C'est les dents qui le tracassent, essaya de dire Lise pour
l'excuser.

Mais Miraut hurlait dj sous la trique dont la femme s'tait
arme pour le rosser, tandis que son mari, derrire qui il s'tait
rfugi, parant les coups comme il pouvait, essayait de calmer sa
conjointe, trs ennuy pour excuser ce dlit domestique qui se
traduisait par un dbit chez le cordonnier.

 la fin, tout de mme, il se fcha et il y eut entre les deux
poux une scne terrible au cours de laquelle la Gulotte jura
entre autres choses qu'elle s'en irait si ce salaud-l n'tait pas
fichu  la porte sance tenante.

Devant l'attitude froide et le calme de Lise qui lui demanda,
goguenard, o elle pourrait bien aller traner ses viandes, elle
en rabattit un peu de ses prtentions et exigea seulement, comme
punition, que le chien ft emprisonn tout l'aprs-midi  la
remise.

Immdiatement, on reconduisit  la paille Miraut qui se remit 
hurler de toutes ses forces, aprs avoir en vain flair les
portes.

De guerre lasse, il se coucha jusqu' l'instant o, m par son
farouche instinct de libert, il entreprit une nouvelle et
minutieuse inspection des ouvertures de sa prison.

La remise donnait en arrire sur l'curie. Dans la porte de
communication, une chatire avec battant refermant le trou avait
t ouverte. Mique, la chatte, pour qui elle avait t faite,
selon qu'elle entrait ou sortait, poussait le battant de la tte
ou l'cartait de la patte afin de dgager l'ouverture par laquelle
elle se glissait.

Ce fut  cette planchette, qui joignait moins bien que les
encoignures et laissait filtrer des odeurs complexes, que Miraut,
explorant et reniflant, s'arrta. Le battant, pouss par son nez,
remua. Le chien y mit la patte, il se balana, s'cartant un peu,
laissant entrevoir un coin de l'curie.

Spectacle nouveau, extraordinaire, mystrieux, partant plein
d'attraits. Miraut carta autant qu'il put la planchette et
engagea la tte dans le trou: son motion grandit, mais le battant
qui tendait toujours  se rabattre lui pesait sur le cou et le
gnait. Immdiatement, il le mordit  belles dents et tira de
toutes ses forces. Comme il n'tait suspendu  un clou rouill que
par une mchante ficelle, il cda bientt et le chien, fort
surpris, alla tout d'un coup rouler sur son derrire. Il en fut
lgrement estomaqu, mais ne s'arrta pas longtemps  chercher
les causes de cette catastrophe, l'ouverture libre le sollicitant
trop vivement.

Miraut put voir l'curie avec les vaches alignes le long de la
crche o elles taient attaches, les vaches qui le regardaient
de leurs grands yeux stupides, mais ne meuglrent point, et toutes
sortes d'autres choses plus ou moins inconnues dont les manations
puissantes l'intrigurent extrmement.

Ah! passer par ce trou!

Il essaya, engageant la tte, le cou et le haut du poitrail, mais
il ne put aller plus loin.

Cependant, la tentation tait trop forte; il passerait. Et 
grands coups de dents, il se mit  mordre,  ronger,  briser afin
d'largir l'ouverture. Il rongea, rongea et rongea tant que,
s'allongeant comme une couleuvre, il put enfin passer. Ah! quelles
odeurs! et comme il reniflait  narines dilates ces parfums
composites: fumiers divers, senteurs de vaches, fumet de
volailles, et qu'est-ce qui pouvait bien remuer l-bas, tout au
fond, dans cette prison  claire-voie?

Oh! oh! Ceci sentait meilleur encore que tout le reste. Une bande
de lapins, ahuris, le regardaient fixement de leurs yeux ronds 
reflets rouges.

Prudemment, il avana le nez contre le treillis, tonn et
souponneux, craignant peut-tre une morsure de ces tres bizarres
qu'il ne connaissait point.

Un vieux mle, furieux sans doute de cet examen prolong, frappa
violemment d'une patte de derrire sur le sol. Cela claqua un coup
sec et Miraut qui eut peur, faisant un bond prodigieux en arrire,
alla tourdiment buter contre les jambes d'une vache. Celle-ci,
surprise et effraye  son tour, lui dcocha instantanment un
coup de pied et la frousse et la douleur arrachrent au chien un
aboi sonore. Alors les lapins, pouvants galement, se mirent
tous en choeur et, comme s'ils eussent t pris d'une subite
folie,  sauter dans la cage, et  tourner en rond, et  taper du
pied, et  se bousculer et se mordre en poussant des piaillements
suraigus.

Devant une telle sarabande, oubliant sa souffrance, Miraut
raccourut, puissamment intrigu, excit par tout ce tintouin dont
il cherchait les causes, sautant d'un ct, sautant d'un autre,
selon le mouvement de ces btes  longues oreilles, merveill peu
 peu, donnant de la voix timidement d'abord, puis  pleine gorge,
royalement heureux, l'oeil brillant, arrondi, salivant de joie,
prt  sauter sur le premier qui sortirait, approchant de la cage,
se reculant, faisant au gr de son caprice sauter, tourner et
volter les lapins comme une bande de fous, tandis que les boeufs
regardaient tout cela en meuglant.

Les poules, qui taient dj rentres, s'envolrent du perchoir
dans la crche et sur le dos des vaches, ne sachant o se fourrer;
le coq, enflant les ailes, se mit  pousser des roc-co-co,
co-co-d! furibards, et Miraut, qui ne savait plus auquel entendre
ni courir, s'imaginant que tous ces tres, en bons camarades,
voulaient bien jouer avec lui, tait heureux, et sautait et
ressautait, et jappait, jappait comme s'il et eu vritablement
trois livres devant lui. Une poule, qui lui tomba sur le derrire
dans l'affolement de la fuite, reut un instinctif et prompt coup
de mchoire qui l'allongea net sur le carreau. Elle se mit 
piauler, sans pouvoir se relever, tandis que toutes les autres
btes de l'curie, chacune en son langage, criaient  qui mieux
mieux.

Tant de vacarme attira l'attention de la Phmie qui se hta de
prvenir sa voisine. Et toutes deux, accourues en passant par la
remise, purent voir la porte ronge d'abord, puis, dans l'table,
Miraut, l'oeil en feu, les oreilles jointes, le fouet raide,
frmissant de joie devant une cage o des lapins affols
tournaient et retournaient, tandis que les poules regardaient
stupidement la gline mordue qui, allongeant le cou, poussait
d'intermittents et rauques gloussements d'agonie.

Miraut comprit-il, en voyant apparatre les femmes, qu'il avait
mal agi? Nul ne sait; en tout cas, il saisit certainement qu'il
allait recevoir une danse, aussi chercha-t-il  se faufiler entre
les commres pour gagner la sortie, mais ce fut en vain.

La Phmie, de ses grands bras, l'attrapa par le collier et le
maintint, cependant que la Gulotte, le poing ferm, tapait sur la
bte  tour de bras d'abord, puis, se faisant mal aux mains, 
grands coups de pied ensuite.

Ce fait, elle prit une corde, vint attacher le coupable  la
remise et retourna avec sa compagne pour se rendre compte des
dgts.

Les lapins, essouffls, effrays, les yeux rouges, ventaient comme
des asthmatiques, et la poule, qui avait fini de glousser et de
piauler, gisait raide sur les pavs.

--T'auras bien de la chance si tes petits lapins ne crvent pas,
conclut la Phmie; pour quant aux poules, c'est la premire, mais
ce n'est pas la dernire, une fois qu'ils y ont got...

--Mon Dieu, mon Dieu! se lamentait la Gulotte, ma meilleure
ouveuse[8]!

[Note 8: Ouveuse: pondeuse.]

--coute, conseillait l'autre, puisque ton soulaud de mari ne veut
pas te dbarrasser de cette rosse, fais comme je t'ai dit:
donne-lui  manger l'ponge. Tu en seras vite dlivre et personne
ne saura rien.

--C'est ce qu'il y a de mieux  faire, convint la paysanne; je
vais lui en griller une tout de suite.

Et elles revinrent  la cuisine, portant la poule par les pattes.

La Gulotte chercha une ponge et posa son polon sur le feu; mais
au moment o elle jetait le beurre dedans pour le faire chauffer,
Lise rentra inopinment.

--Tiens, tiens, tiens! s'exclama-t-il. Il parat qu'on fait des
frichetis quand je ne suis pas l, on se soigne. a ne m'tonne
plus que tu te portes bien! Qu'est-ce que vous tes encore en
train de fricoter vous deux?

--Regarde donc ce que ta rosse m'a fait, rpliqua sa femme, et tu
iras voir la porte de ton curie et la tte de mes lapins.

--Dis-moi un peu ce que tu allais faire cuire! Il me semble que a
ne t'empche pas de te soigner, sacre gourmande, le mal que peut
te faire mon chien. Ah! fichtre non! tout pour la gueule! Eh bien,
rpondras-tu? Tu dois tre contente, tu en auras du fricot, tu ne
savais pas ce que tu voulais manger avec ton pain. En voil de la
pitance!--Et toi, continua-t-il, s'adressant  la grande Phmie,
tu vas me faire le plaisir de foutre ton camp; je commence  en
avoir assez de tes histoires de brigand et de tes cancans de
vieille bique.

L-dessus, furieux, Lise alla dtacher Miraut, marmonnant en
lui-mme:

--Si on la laissait sortir aussi, cette bte, elle ne ferait pas
de sottises!

La Gulotte qui, pour un empire, n'aurait voulu avouer ce qu'elle
allait faire cuire, ravala sa rage en silence; puis, craignant que
son homme ne se doutt de quelque chose, elle cacha l'ponge avec
soin et, toujours sans mot dire, vaqua jusqu'au soir aux travaux
du mnage.

Elle n'exigea point que Miraut ft conduit  la remise pour la
nuit et le laissa dormir en paix dans la chambre du pole. Pour
elle, triste et sombre et comme rsigne  son malheur, elle
tricota des bas au coin du feu et ne monta se reposer  la chambre
haute que bien aprs que Lise se fut lui-mme couch et quand
elle se fut assure qu'il dormait profondment.



CHAPITRE VII

Sa femme tait dj debout quand Lise sauta du lit, le lendemain
matin.

Il s'habilla sommairement de son pantalon et d'un tricot, coiffa
sa casquette, puis, dans l'intention de sortir pour aller faire un
tour au verger ramasser les fruits et voir le temps, tira ses
sabots qui dpassaient un peu de dessous le lit.

Il avait dj chauss son pied gauche et enfilait le pied droit
sous la bride de cuir quand, d'un mouvement instinctif, il le
retira vivement, sentant le mouill et le froid.

Il se pencha: un liquide jauntre, verdtre emplissait  demi sa
chaussure. Intrigu, il regarda de plus prs, flaira...

Sa femme, entrant juste  ce moment dans la pice, l'interpella:

--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu as au moins cass ton sabot?

--Non, rpondit Lise, mais il y a de l'eau dedans. Comment que a
se fait?

--De l'eau dedans! Qu'est-ce que tu chantes? Comment veux-tu qu'il
y ait de l'eau dans tes sabots? Il ne pleut pas ici; tu es encore
saoul!

Elle s'approcha, puis s'exclama:

--Ah grand serin! ah! c'est au moins bien fait, mais ce n'est pas
de l'eau, imbcile, c'est de la pisse! C'est srement ton beau
petit chienchien qui te les aura arross, tes sabots. C'est au
moins une pice bien mise et voil la premire fois qu'il me fait
plaisir, l'animal. S'il pouvait seulement recommencer tous les
jours!

Lise, un peu penaud, son sabot  la main, continuait  examiner
le liquide.

--Trempe ton doigt et tu goteras, continua la Gulotte ricanante,
peut-tre que tu ne douteras plus, aprs.

--Savoir, reprit Lise jouant l'incrdulit, si c'est le chien ou
les chats; un chien, a pisse davantage.

--Si tu trouves qu'il ne t'en a pas mis assez, dis-lui de repiquer
un coup.

Et elle riait, riait  pleine gorge, promettant de raconter
l'histoire  tout le village.

--Miraut! appela Lise, presque convaincu, viens ici!

Tout joyeux et sans mfiance, le chien accourut.

Fronant les sourcils, le matre, assez rudement le saisissant par
le collier, le contraignit, bien qu'il rsistt et renclt, 
mettre son nez sur le sabot compiss et gronda, enflant la voix
d'un air courrouc:

--Cochon, petit salaud, qu'est-ce que tu as fait l! hein? Que je
t'y reprenne! acheva-t-il en levant la main et en le menaant.

Le chien, ne comprenant que le geste de colre et de menace,
balayait le plancher de sa queue, se rasait, craintif, se
demandant pourquoi son matre, habituellement d'humeur si gale,
le traitait comme la patronne.

Lise ne frappa point, les grandes corrections n'tant pas
rserves pour les peccadilles de cette sorte o l'ignorance avait
certainement plus de part que la mauvaise volont.

Libr, le chien n'en marcha pas moins sur ses talons, apeur,
lchant les mains qui se balanaient, voulant  tout prix
reconqurir une affection et une estime dont il avait besoin bien
qu'il n'et,  son ide, rien fait pour les perdre.

--Faudra pas recommencer, hein? demanda le matre, conciliant.

Miraut se fouetta les flancs avec frnsie, tortilla du derrire
et le suivit au verger o, ses sabots dment essuys aux pieds, il
se rendait, une vannette  la main.

-- ce prix-l, compte-z-y qu'il ne recommencera pas, ricana la
femme en rangeant sa vaisselle et furieuse au fond de les voir si
vite rconcilis.

Miraut suivit docilement Lise, observant soigneusement ses
gestes. Le patron faisait la tourne des pommiers et des poiriers,
ramassant sous les arbres les fruits tombs pendant la nuit pour
les verser dans un tonneau o il les laisserait fermenter en
attendant le moment de les distiller et d'en faire de la goutte.
L'ayant vu faire, lui aussi se prcipita sur les pommes, les
mordant et les faisant rouler, pour s'amuser, croyait-il, au mme
jeu que Lise.

L'aprs-midi, il le suivit aux champs.

Il longea quelques murs aux pierres odorantes compisses par des
confrres, quta le long des sillons, mangea avec un plaisir
vident une taupe creve, se roula sur divers trons plus ou moins
secs qu'il dcouvrit au hasard des renifles ou au petit bonheur
des coups de vent. Il leva ensuite quelques alouettes et
poursuivit jusqu' la grande fatigue, et au grand amusement de son
matre, une demi-douzaine de corbeaux qui pturaient aux
alentours.

C'taient de vieux roublards qui ne le craignaient gure. Ils
mettaient une pointe de malice et de coquetterie  le laisser
venir  quatre pas  peine pour s'enlever lgrement  sa barbe en
lui croassant de grasses injures auxquelles il rpondait par des
jappements furieux. Rasant le sol juste assez haut pour qu'il ne
pt les atteindre en sautant en l'air, ils faisaient un dtour et
s'en allaient passer prs d'un camarade au repos sur lequel le
chien arrivait bientt et qui recommenait le mme mange.

Tout de mme, lorsqu'ils furent las de cette tactique qui ne leur
laissait pas la paix suffisante pour glaner des graines ou gratter
des vermisseaux, ils partirent tous au signal de l'un d'entre eux
et, s'levant trs haut, filrent au loin vers les ptures de la
ferme des Planches o ils s'abattirent aprs de sages et prudents
circuits investigateurs.

Miraut qui les suivait avec peine, le nez en l'air, les perdit
bientt de vue et revint prs de Lise, tirant une langue d'un
demi-pied et soufflant comme un phoque.

--Tu es mieux, maintenant! ricana le braconnier. a t'apprendra,
mon ami, que les corbeaux, a n'est pas pour les chiens de chasse.

Comme on revenait  la maison, le soir, en traversant le village,
Miraut rencontra Bellone qu'il salua en lui mordillant les pattes
et les oreilles, et plus loin, Turc, du Vernois, qui suivait la
voiture du meunier aux grelots tintinnabulants. Ils firent
connaissance en se sentant au bon endroit, l'un raide et menaant,
l'autre modeste et conciliant, mais digne tout de mme parce que
Lise tait l.

Ils rencontrrent encore Berger, qui ne s'arrta qu'une
demi-minute, car il repartait  sa pture; Tom fut plus prolixe de
dmonstrations amicales et de jeux particuliers qui indiquaient
soit une extrme perversit de civilit, soit une trs grande
innocence et qui amenrent auprs d'eux Barbet, ainsi nomm 
cause de son poil long et malpropre assez souvent; du seuil de sa
porte o il trnait, Souris aboya rageusement  leur passage.
Lise ne prtait nulle attention  ces petits faits, mais pour
Miraut cela comptait autant que la soupe et les racles de la
Gulotte.

Dj familier avec les gens, un peu enfant gt par les gosses
pour sa jeunesse et son bon caractre, il ne voyait pas une porte
ouverte sans jeter  l'intrieur des cuisines un coup d'oeil
d'inspection alimentaire: les assiettes des chats qu'on laisse
d'ordinaire dans un coin taient vigoureusement essuyes par ses
soins, il buvait un coup dans le seau aux cochons, attrapait au
vol un bout de pain qu'on lui jetait, lchait la main d'un moutard
qui l'appelait et le caressait, puis repartait rapide au coup de
sifflet de son matre.

L'ayant rejoint, il bondissait devant ses pas, se retournait, lui
sautait  la barbe pour le lcher et lui dire: Me voil, je ne
suis pas perdu, ne t'inquite pas, puis repartait pour de
nouvelles et fructueuses explorations.

Devant son seuil, gourmandant un peu, Lise l'attendit.

--Eh bien! petit rouleur, tu ne peux donc pas me suivre? Tu sais,
tu finiras srement, un jour ou l'autre, par te faire flanquer
quelques coups de balai dans les ctes si tu continues  fouiner
comme a et  bouffer ce qui n'est pas pour toi.

Ce discours ne convainquit point Miraut et ils rentrrent.

Une bonne odeur de poule fricasse s'exhalait d'une casserole, et
Lise, qui se sentait une faim de loup, se flicita intrieurement
de ce que son petit camarade et le bon esprit, pour faire
l'affaire  une des pensionnaires emplumes de la basse-cour, de
ne point prendre au pralable conseil de la patronne.

On n'y goterait jamais, sans des malheurs (?) comme a,
pensa-t-il. Et il s'enquit, par reconnaissance autant que par
devoir, de la soupe de son chien, s'assura qu'elle n'tait point
trop chaude, recommandant en outre  sa femme de ne saler que trs
peu ou mme pas du tout, parce que, disait-il, tous les piments,
condiments et assaisonnements dont les hommes sont friands gtent
le nez des chiens de chasse.

L-dessus, il s'attabla. Mis en gaiet, il hasarda aprs la soupe
quelques plaisanteries sur les lapins et les poules, ce qui excita
la colre et lui attira de vertes rpliques de sa conjointe.

-- ta place, rpliqua-t-il, toujours de bonne humeur, je n'en
mangerais pas, je la pleurerais et je rciterais quelques _De
Profundis_ et deux ou trois chapelets pour le repos de son me.

--Oui, moque-toi encore de la religion, vieux damn, tu grilleras
en enfer et ce sera bien fait.

--Pourvu que tu n'y sois pas avec moi, c'est tout ce que je
demande!

La conversation dvia parce que la Gulotte venait de jeter sur le
plancher une poigne d'os de volaille qu'elle venait de dpiauter.

--Ne jette pas ces os-l au chien, conseilla Lise; ils ne sont
pas bons pour lui; d'abord, il ne les mangera pas.

--Ce n'est pas pour lui, c'est pour les chats, mais il ne
manquerait plus que a, que ce monsieur ne daignt pas y toucher.

--Non, expliqua Lise, parce qu'ils ne contiennent pas de moelle.

--Alors, c'est la viande qui est autour qu'il faudra servir  ce
milord, et c'est moi qui les mangerai les os, pour lui faire
plaisir et  toi aussi.

--On ne t'en demande pas tant, je te dis de ne pas les lui donner.

--Je voudrais bien voir a, qu'il ne les manget pas, reprit la
femme qui s'excitait; eh bien! s'il les laisse, il pourra se
brosser pour avoir de la soupe demain matin.

Miraut, en entendant un choc sur le plancher, tait accouru
immdiatement et, ayant saisi un os voracement, s'apprtait  le
croquer, mais, comme dgot, il le laissa tomber presque
aussitt.

--L'avais-je pas prdit? cria Lise triomphant.

--Je lui achterai des gigots,  ta charogne!

Cependant, Miraut, qui tait toujours affam, tait revenu aux
osselets, les flairait de nouveau, les lchait, puis se dcidait 
les ronger et  les avaler.

--Ah ah! ricana la femme  son tour, il ne voulait pas y toucher,
qu'est-ce qu'il fait donc maintenant?

--C'est drle, s'tonna Lise; c'est bien la premire fois que je
vois un chien de chasse manger des os de volaille, un chien de
race surtout, il doit y avoir quelque chose de plus. Ah!
s'exclama-t-il au bout d'un instant, j'y suis. Mais oui, c'est
parce qu'il reste de la sauce blanche autour des os qu'il se
dcide  les lcher et  y mordre. C'est gal, j'aurais prfr
qu'il n'y toucht pas.

--Ton chien de race! pure porcelaine; donn de confiance. Belle
race, ma foi! a fera une jolie cagne: un sale btard de chien que
tu t'es laiss enfiler par tes ivrognes d'amis. De propres amis
que tu as!

--Assez! coupa Lise, n'autorisant pas les calomnies. Tu gueules
parce que ce chien t'a, par malheur, tu une poule et tu
l'habitues  en manger. C'est  moi que tu viendras te plaindre si
jamais il tord le cou  une deuxime.

--Si jamais il ose recommencer, menaa la Gulotte, je te jure
bien que je l'assommerai  coups de trique.

--Et moi je te promets que si la trique est encore l quand
j'arriverai, je te la casserai sur l'chine.

--Grande brute, assassin! hurla-t-elle, en se levant de table.

--Qui frappe par le bton doit crever sous le bton! a dit
Jsus-Christ. Je ne ferai que mon devoir de chrtien, sentencia
Lise, transformant pour les besoins de la cause les paroles du
Sauveur.

--Il n'y a pas de danger qu'il avale une boulette ou qu'une
voiture l'crase, comme c'est arriv  celui des Martin. Ah! non,
je n'aurai pas cette veine: ce qui ne vaut rien ne risque rien!

--Tu ferais mieux de prparer mes souliers et mes habits pour
demain matin. Tu sais que je dois partir pour Baume de bonne
heure. La voiture de bois est charge et j'ai le cheval de
Philomen. Tu mettras de l'avoine dans un sac, je bottellerai une
dizaine de livres de foin: ce sera autant que je n'aurai pas 
dbourser  l'auberge.

--Tu te saouleras avec l'argent et tu tcheras de ramener encore
un chien au lieu d'un cochon.

--En tout cas, conclut Lise, je ne ramnerai srement pas une
autre femme, j'ai bien assez d'un chameau comme toi dans la
canfouine. Et tu sais, ajouta-t-il, je ne veux pas qu'on enferme
le chien pendant que je ne serai pas l; je ne tiens pas  ce
qu'il passe sa journe  gueuler jusqu' ce qu'il en devienne
enrag. Un jeune chien, a a besoin d'air et de libert; il faut
qu'il puisse courir  son aise: il y a de la place devant la
maison et dans le verger.

--Il ira bien o il voudra. Je m'en moque pas mal! S'il pouvait
seulement se faire assommer, je serais assez heureuse!



CHAPITRE VIII

Lise, qui s'tait lev avant le jour, fut prt de trs bonne
heure le lendemain matin. Miraut, debout en mme temps que le
matre, l'avait accompagn partout:  l'curie,  la grange, chez
Philomen avec un vif intrt. Il avait parfaitement devin que le
patron allait en voyage et il esprait bien, lui aussi, tre de la
partie; aussi sa surprise fut-elle grande lorsqu'il s'aperut,
enferm comme par inadvertance dans la chambre du pole avec Mitis
et Moute, que Lise attelait et partait sans lui.

Il aboya, croyant  un oubli; mais le roulement de la voiture,
dmarrant au trot robuste de Cadi, empcha d'entendre ses appels.

Du moins il put le croire; cependant ce n'tait point par
inattention que Lise avait enferm Miraut dans la chambre avec
les chats.

--Il est toujours imprudent, quand on est en voiture, d'emmener
avec soi de jeunes chiens de chasse, surtout maintenant,
rptait-il, avec toutes les bicyclettes, motocyclettes,
automobiles et autres saloperies qui infestent les routes, vous
tombent dessus sans crier gare, crabouillent vos btes et ensuite
se donnent du vent que c'est bernique pour les reconnatre et
revoir jamais les salauds qui ont fait le coup.

Lui, Lise, qui tait pourtant assez prudent, avait eu un jour un
chien, lequel, en voulant se garer d'une calche arrivant par
derrire, s'tait fait craser la patte par sa propre roue de
voiture, et on ne parlait pas d'autos dans ce temps-l.

D'autre part, un jeune chien curieux, flaireur, facilement
distrait, jovialement confiant, est trop facile  perdre, surtout
quand il est beau. Car il se trouve toujours des amateurs, plutt
sans gne ni scrupules, qui savent habilement profiter d'un
instant d'inattention pour attirer la bte  l'cart, lui passer
une laisse au cou et, ni vu, ni connu, vous l'emmener bel et bien
on ne sait jamais o.

Ces observations et rflexions que Lise avait formules chez lui
maintes fois n'taient point sorties tout  fait de l'esprit de la
Gulotte; c'est pourquoi, flatte d'un vague espoir, ds qu'elle
jugea que Lise pouvait tre  un bon kilomtre du village, elle
ouvrit au chien, qui la demandait instamment, la porte de la rue
et le lana dehors avec un coup de savate, en disant:

--Va-t'en le retrouver tant que tu voudras et reste en route si tu
peux.

Miraut ne perdit pas une minute; il flaira par toute la cour,
puis, sans hsiter, prit le vent et fila comme une flche.

Et dix minutes plus tard, comme Lise, marchant  ct de la
voiture, atteignait les quelques maisons du moulin de Velrans,
rvassant vaguement au tintinnabulement des grelots de Cadi qui
secouait la tte avec fiert, il sentit tout  coup deux pattes
s'appuyer sur ses jarrets.

Violemment surpris, il se retourna plus prompt que l'clair et
reconnut son Miraut qui lui faisait fte, causant en son langage,
jappant  mi-voix, la gorge pleine d'inflexions tendres,
frtillant de la queue, s'crasant, l'oeil plein de joie de
l'avoir si vite retrouv.

--Sacr nom de Dieu de nom de Dieu! jura Lise en se grattant la
tte; sacr petit salaud! Qu'est-ce que je vais faire de toi?
C'est au moins ma rosse de femme qui t'a lch trop tt. Elle
l'aura fait exprs, pour sr. Elle savait bien que tu viendrais;
ah! la chameau! C'tait pour se dbarrasser, et elle ne serait
pas fche qu'il t'arrive[9] malheur.

[Note 9: J'en demande bien pardon  l'Acadmie, mais Lise,
ignorant les rgies de concordance des temps, avait un profond et
naturel mpris pour l'imparfait du subjonctif; que ce soit dit une
fois pour toutes.]

Et un peu ennuy et caressant son chien, tout content au fond de
cet attachement et de cette fidlit, le chasseur se demandait
s'il ne conduirait pas Miraut jusqu' Velrans qui tait sur sa
route. En donnant le bonjour  son ami Pp, il lui confierait
pour la journe son petit chien et il n'aurait qu' le reprendre
au retour.

Pourtant, ayant rflchi que Pp pouvait tre absent, ou que le
chien, se trouvant en milieu inconnu, chercherait sans doute 
s'chapper encore, il ne s'arrta point  cette solution.

--C'est bien embtant, a! ronchonna-t-il. Je peux pourtant pas
retourner  Longeverne pour te ramener et laisser en panne ici au
milieu la voiture et le calandau. Si je rencontrais au moins
quelqu'un qui aille au pays!

Ainsi rflchissant, Lise avanait toujours dans la direction du
moulin de Velrans.

--Ah! s'exclama-t-il au bout d'un instant: j'ai trouv, je ne
pensais pas que c'est aujourd'hui jeudi, je donnerai deux sous aux
gosses du meunier, qui ne vont pas en classe et qui seront tout
contents de remmener Miraut chez nous.

Bientt on arriva devant la maison du moulin,  mi-chemin entre
Longeverne et Velrans. Lise arrta son cheval, ouvrit la porte
sans frapper, salua la compagnie et, pendant qu'on lui apportait
un verre pour trinquer, exposa le cas et conclut l'affaire
d'emble. Miraut, solidement attach, resta l tandis que son
matre s'loignait. Il eut beau japper et pleurer et tirer sur la
corde. Ce ne fut qu'au bout d'une bonne heure que les gosses,
leurs poches lestes de provisions, le reconduisirent  son logis.

De fait, comme elle partageait en ptons pour la mettre en
vannettes la pte emplissant sa maie, la Gulotte qui, trs
affaire, faisait au four ce matin-l, vit la porte s'ouvrir et
deux gamins entrer prcipitamment, entrans par l'lan du jeune
chien qu'ils tenaient en laisse.

--Nous ramenons le toutou, expliqurent-ils. C'est Lise qu'a
pass au moulin et qui nous a dit de vous le reconduire.

--Fermez donc la porte! cria la Gulotte; ma pte va avoir froid
et mon pain ne lvera pas. Encore sa sale charogne qui en sera
cause. Ah! s'il avait au moins pu le suivre et qu'un brave
imbcile de voleur l'ait ramass!

Cependant, les deux enfants, qui s'attendaient  une autre
rception et pensaient que la patronne leur offrirait au moins un
pain d'pice ou une pomme, dnouaient avec soin leur ficelle et,
aprs avoir caress le chien, repartaient sans dire au revoir 
une femelle aussi rapiate, en faisant claquer la porte.

Miraut, que l'air vif et la course matinale avaient mis en
apptit, aprs s'tre assur que sa gamelle a soupe tait bien
vide et lche et relche, s'en vint rder autour des vannettes
pleines et tcher d'insinuer son nez entre l'osier et le grand
linceux qui recouvrait la pte.

--Veux-tu bien fiche ton camp, sale voleur! s'cria la Gulotte.

Et, saisissant un raim[10] de coudre, elle en cingla le chien, qui
poussa un cri aigu et s'en vint gratter  la porte. La femme
aussitt vint la lui ouvrir tandis que, gar de ct, les jarrets
courbs, il ramassait les fesses dans l'espoir d'amortir le coup
de pied rglementaire, droit de page qu'il payait invariablement
chaque fois que la patronne tait mise dans l'obligation de se
dranger pour son service. Esseul, il erra autour de la maison.

[Note 10: Raim: rameau]

Il visita le jardin avec soin, chercha le long du mur o il
dcouvrit quelques vieux os que, faute de mieux, il rongea
consciencieusement. Il fut tir de son occupation par le retour de
Mique qui rentrait fire dans ses foyers, une souris en travers de
la gueule. Il voulut lui prendre son gibier, mais ce n'tait pas
pour la chatte l'heure de plaisanter et elle le lui fit bien voir
en le giflant d'un coup de griffe sec et qui n'admettait ni
discussion ni rplique. La chasse, c'est la chasse: il n'y a plus,
quand une proie conquise est en jeu, ni race, ni amiti qui
tiennent. Miraut le saurait peut-tre plus tard; pour l'heure,
dsappoint, il s'assit sur son derrire et regarda la rue.

Par peur, par dsoeuvrement, par besoin de crier, par rancune
aussi peut-tre d'avoir t spar de son matre, rancune qui
s'tendait  tous et  toutes, il se mit  aboyer ceux qui
passaient: hommes, femmes et mme les enfants. Les premiers n'y
prenaient point garde, mais les bambins, pas trs rassurs, se
sauvaient en se retournant pour bien voir qu'ils n'taient pas
suivis. La patronne, s'tant aperue de ce jeu, sortit en
l'invectivant, le fouet  la main, lui jurant qu'elle le
rerosserait s'il osait s'aviser encore de japper aux trousses des
voisins et de faire peur aux gosses.

Il s'loigna un peu et fit le tour du fumier o il ne trouva rien;
il continua et passa devant la porte de la Phmie qui brandit son
balai en s'lanant de son ct; ensuite de quoi, comme la
patronne n'avait pas l'air de se soucier beaucoup de son estomac,
il rsolut de chercher sa subsistance de ct et d'autres et de
faire d'abord, par le village, une petite tourne alimentaire.

Mais c'tait pour lui jour de dveine. Beaucoup de portes taient
fermes; les gamins, dont les poches taient bourres de gros
chanteaux de pain dont ils arrachaient de temps  autre une
bouche, se refusrent, malgr ses caresses et ses amabilits, 
lui donner sa petite part lorsque les deux Brenot eurent cont
qu'il leur avait japp aux chausses, l'heure d'avant.

Il fit nanmoins deux ou trois cuisines, lapa quelques gouttes de
lait dans les assiettes des chats, but un peu d'eau de son, se fit
violemment expulser d'une curie o il qutait un peu trop prs du
nid des poules; puis, fatigu de sa tourne infructueuse, revint
au logis dans le vague espoir que la femme du braconnier lui
aurait peut-tre tremp sa soupe.

Las! Il tait bien question de pte  cette heure. Toutes portes
ouvertes, rouge telle une crevisse cuite, ses cheveux filasses
hrisss sur le front, la Gulotte, une pelle ronde  trs long
manche aux deux mains, retirait successivement de l'ouverture
bante du four les grosses miches de pain qu'elle dposait
prcautionneusement dans le ptrin vid, soigneusement racl et
nettoy pour cet usage.

Une bonne odeur de pain chaud emplissait la pice, excitant plus
fortement encore l'apptit du toutou; mais la grande queue de la
pelle, bton fantastique et rude, en imposait  Miraut qui, pour
des raisons bien connues, voluait  assez longue distance de sa
matresse. Pourtant, quand elle eut achev sa besogne, remis la
perche en place, bross les miches et empli le four d'une grosse
brasse d'chines[11]  faire scher pour la fourne prochaine,
n'y tenant plus, il s'en vint devant sa gamelle et regarda la
femme en pleurant, c'est--dire en modulant de petites plaintes
assez brves et rptes.

[Note 11: chines: morceaux de rondins refendus de un mtre ou
quatre pieds de long.]

--Ah! tu as faim, charogne! c'est bien fait: crve si tu veux. Va
demander  ton matre qu'il te donne, fallait aller avec lui.

Comme Miraut ne comprenait que fort imparfaitement ce langage et
qu'il continuait dolemment  rclamer, elle se fcha et le
rexpulsa violemment de la pice et de la maison:

--Allez, du vent, et vivement: nourris-toi toi-mme, puisque tu es
si intelligent et si malin; va chasser, puisque tu es fait pour
a!

De tout ce discours, Miraut ne saisit sans doute que l'invitation
 quitter sans dlai la cuisine, mais il la saisit parfaitement
et, comme l'autre illustrait son langage en empoignant le balai,
il n'attendit point que le manche de celui-ci prt contact avec
ses reins ou son cul pour obtemprer rapidement.

Fatigu et mourant de faim, il essaya de dormir. Tout de suite il
se mit en qute d'un coin abrit, monta au haut de la leve de
grange que chauffait le soleil et, sur quelques brins de paille et
de foin chapps  la bottele de Lise, se coucha en rond, le
museau sur les pattes de derrire.

Il ne s'mut pas le moins du monde des roulements de voiture, des
meuglements de vaches rentrant du pturage, ni de bien d'autres
bruits encore qui n'intressaient point ses besoins immdiats;
mais le reniflement de Bellone au bas de la leve de grange, si
lger qu'il ft, le tira de son sommeil et lui fit lever le nez.

La Bellone tait une amie et une puissance. Elle pourrait sans
doute lui tre utile. Ne l'avait-elle dj point dfendu contre ce
mchant roquet de Souris, lors de sa premire sortie?

Il se prcipita  sa rencontre en lui faisant des courbettes et se
mit sans faons  lui mordiller les pattes et le cou; puis, comme
il avait faim, il lui flaira le nez. L'autre, qui avait sans doute
dcouvert quelque part une vieille ventraille de lapin ou quelque
autre charogne plus ou moins avance et forte en odeur, mettait
des manations qui chatouillaient fort agrablement ses narines;
aussi lui lcha-t-il la gueule avec envie. Mais la chienne n'tait
pas d'humeur  prolonger des jeux qu'elle jugeait inutiles, et,
comme Miraut n'avait pas encore l'ide de la suivre en fort, il
ne put que la regarder franchir la haie du grand enclos et filer
vers la corne du bois o elle allait lancer un livre dont elle
connaissait,  dix sauts prs, la rentre habituelle et les
buissons familiers.

Les heures se tranrent longuement. L'estomac du chien hurlait
famine. Il se promenait, puis s'asseyait sur son derrire, puis
cherchait de nouveau; enfin il repartit encore une fois.

Cependant, il se faisait tard. Lise, aprs avoir vaqu  ses
affaires et djeun frugalement  l'auberge, revenait maintenant
vers le pays. Cette fois il ramenait un petit cochon. Cadi,
dcharg, sentant l'curie, marchait d'un bon pas.

Ainsi qu'il l'avait promis  Pp qu'il avait rencontr en allant,
il s'arrta une minute pour lui donner le bonjour en repassant par
Velrans.

--Tu ne vas pas partir sans trinquer, affirma le chasseur; ce
serait me faire affront.

On attacha un instant Cadi  un anneau scell dans une pierre de
taille de la porte, tandis que Lise, d'avance, s'excusait de la
brivet de sa visite:

--Tu sais, faut pas que je m'attarde; c'est le cheval de Philomen,
et puis, je ramne un cochon. En cette saison, comme il ne fait
pas trop chaud le soir, il ne faut pas se mettre  la nuit et
laisser les btes prendre froid.

 la nouvelle que Lise ramenait un goret, Pp, comme tous les
cultivateurs l'eussent fait, manifesta le dsir de le voir. Il
tait li dans un sac et, de temps  autre, tmoignait, en
poussant un grognement, de l'ennui de n'tre pas libre. On dlia
la ficelle et il mt sa tte au trou.

--C'est un verrat, prvint Lise.

--Te l'a-t-on garanti comme tant bien chtr? s'inquita son ami.
Tu sais que, quand ils sont mal affts, la viande n'est pas
bonne et empoisonne le pissat.

--La Fannie me l'a vendu de confiance, affirma Lise.

Pp cependant l'examinait en connaisseur, le ttant, lui ouvrant
la gueule. C'tait une jolie petite bte, toute grassouillette,
qui avait un museau rose et le poil blond et soyeux.

--Il n'a pas l'air mauvais, conclut-il, il a une bonne bille; mais
tant qu'on les a pas vus bouffer, on ne peut pas s'y fier.

--Oui, confirma Lise, sa gueule me revenait et je l'ai pris sans
trop marchander. a fait une bte de plus; avec mon chien, ma
femme, nos trois chats... comptons voir, voyons: Miraut, un; ma
femme, deux; la Mique, trois; les deux petits, Mitis et Moute,
cinq, et ui-ci, comment que je vais l'appeler?

--Puisqu'il a une si bonne cafetire, appelle-le Caffot, conseilla
Pp; c'est le nom qu'on donnait jadis aux lpreux, mais faut pas
tre trop difficile et c'est assez bon pour un cochon!

--a fait donc six btes dans la bote, sans compter les poules;
mais Miraut se charge de les claircir.

L-dessus les deux camarades entrrent dans la cuisine pour parler
chiens, chasses, livres, renards, et vider une bouteille de
derrire les fagots.

Pp en tait  son vingtime capucin; il annona la chose non
sans une petite pointe d'orgueil  son confrre en saint Hubert,
puis il s'enquit de Miraut.

Lise en tait satisfait, trs satisfait; il narra mme avec
complaisance ses dernires aventures, en dduisit qu'il serait bon
chien de chasse et termina en regrettant que sa rosse de femme ne
professt point  son objet les mmes sentiments que lui, leur
rendant  tous deux, au chien comme au matre, la vie aussi dure
que possible.

--Ah! renchrit Pp, elles sont toutes les mmes et ne voient que
les sous. On serait trop heureux si on pouvait se passer d'elles.

Encore ne se plaignit-il pas trop de la sienne, absente pour
l'instant, qui ne devenait vraiment insupportable que les annes
o la chasse allait mal et durant lesquelles il ne tuait pas de
gibier pour doubler au moins le prix du permis.

Lise, que le bon vin rendait optimiste, affirma d'ailleurs que
cette mauvaise humeur de la Gulotte, provoque peut-tre par son
absence prolonge le jour de la foire, passerait certainement,
qu'au demeurant, il tait assez grand pour y mettre bon ordre si
a devenait ncessaire.

Ils se quittrent aprs s'tre souhait le bonsoir, et Lise
revint  Longeverne au trot soutenu de Cadi.

Sitt qu'il fut arriv, il commena par remiser chez Philomen la
voiture et le cheval; puis, comme il est coutume de le faire quand
on vous a rendu gratuitement un tel service, il invita son ami 
manger la soupe avec lui et pria sa femme, lorsqu'elle aurait
termin son ouvrage, de venir elle aussi chercher son mari et
prendre le caf par la mme occasion.

L-dessus, Caffot dans le sac sur son paule et grognant  plein
groin, il se dirigea vers la maison.

--Qu'est-ce que cette grande bringue peut bien foutre chez moi?
ronchonna-t-il, en apercevant, par la fentre de la cuisine, la
Phmie qui disputaillait avec sa femme. Je gagerais bien qu'il y a
encore du Miraut l-dessous.

De fait, le cochon n'tait pas encore  terre et il n avait pas
mme eu le temps de placer un mot, que l'autre, lui brandissant
sous le nez une volaille  demi dplume dont une cuisse tait,
parat-il, ronge, lui beuglait au visage:

--Paye-moi-la, ma poule, une bonne poule que ta sale murie de
vice m'a tue! Et il m'a effariant toutes les autres; il m'en
manque encore deux ou trois  l'heure actuelle, et tu me les
paieras aussi! Ah! tu veux des chiens, tu en veux! eh bien, paye!

--Minute, calma Lise, tu es bien sre que c'est mon chien qui a
tu celle-ci?

--Si je suis sre, tu en as du toupet! Mais il y a la femme du
maire qui a vu quand il leur courait aprs, il y a la servante du
cur et les filles de chez Tintin qui lavaient la bue et c'est
les petits du Ronfou qui lui ont repris  la gueule. Il avait fil
dans un buisson, il l'avait dj  moiti dplume et il tait en
train de la manger: la preuve, c'est qu'ils ont eu assez de mal de
lui faire lcher. Tiens, regarde la marque de ses dents. Tu diras
peut-tre encore que ce n'est pas vrai et que je suis une menteuse
et que tous ces gens ont eu la berlue!

--Combien vaut-elle, ta poule?

--C'tait ma meilleure ouveuse: elle faisait un oeuf tous les
jours...

--Je ne te demande pas un _Libera me_ ni un _De Profundis_, je te
demande combien tu veux de ta poule?

--Et maintenant qu'ils valent vingt sous la douzaine...

--... Turellement, je vais te payer tous les oeufs qu'elle
t'aurait faits jusqu' sa mort et les nites de petits poussins
qu'elle aurait pu couver et les enfants de ceux-l jusqu' la
douzime gnration. Une poule, nom de Dieu! c'est une poule.
Combien vaut-elle?

--Quat'francs! rugit la vieille fille.

--Une crevure comme a qui ne pse pas deux livres! riposta Lise.
Non, mais, est-ce que tu te foutrais de moi, par hasard? Elle vaut
trente-cinq sous,  peine. Je t'en donne trois francs ou rien.

--C'est malheureux, larmoya la Phmie en empochant les trois
pices. Dire qu'une charogne de chien... mais s'il revient, je lui
casserai les reins!

--Avise-t'en, conseilla Lise, et tu verras s'il se trouve 
Rocfontaine un juge de paix pour des queues de prunes. Dis donc,
rappela-t-il  la vieille fille qui s'en allait, emportant sa
volaille, mais je l'ai paye ta poule et assez cher, je crois;
j'ai bien le droit de la garder, il me semble. Fais-moi le plaisir
de la laisser ici, hein!

--Oh! comme tu voudras, je voulais l'encrotter.

--Je m'en charge, rpliqua le chasseur qui aussitt commanda  sa
femme de la plumer sans dlai et de la mettre  la casserole. a
fera un plat de plus et Philomen en profitera, ajouta-t-il.

La Gulotte, faute de pouvoir se dgonfler, cumait de rage, en
oubliant le cochon qui grognait toujours dans son sac. Sans
prendre garde  elle, Lise le reprit sous son bras pour le porter
 sa hutte. Il lui versa immdiatement dans l'auge son manger et,
aprs s'tre assur qu'il avait une litire abondante, il revint 
la cuisine.

Philomen entrait justement.

--Je pense bien, affirma la Gulotte, d'un ton autoritaire et
s'adressant  son mari, que tu ne vas pas garder plus longtemps un
vorace comme celui-l qui se met aux poules. Nous n'en avons pas
les moyens.

--Il faut voir, atermoya Lise, je vais d'abord le corriger.

Et, suivi de Philomen, mis au courant de la situation, ils
pntrrent dans la remise o tait attach le chien.

Le pauvre animal, qui avait t fabuleusement ross, n'osa mme
point se lever  l'approche des deux hommes. Craintif, le poil
tout hriss, il battait lentement son fouet, la tte aplatie sur
la paille, les regardant d'un oeil rouge et charg d'angoisse.

Philomen, qui l'examinait attentivement, coupa la parole  Lise
qui allait gronder et tempter.

--Mais il est vide comme un sifflet, ce chien! constata-t-il. Il
n'a srement pas bouff depuis hier au soir.

--Cr nom de Dieu! c'est pourtant vrai, jura Lise  son tour. Ah!
la sacre vache! Laisser une bte avoir faim! a n'est pas
tonnant qu'il coure les poules s'il n'a rien dans le cornet
depuis vingt-quatre heures. Et voil, c'est la faute du chien!

Attends un peu!

Ils rentrrent  la cuisine.

--Me dirais-tu bien quelle espce de soupe le chien a mange
aujourd'hui?

--De la soupe; bien sr que j'y en ai fait!

--Et avec quoi, s'il te plat?

--!...

--Je te demande avec quoi, sacre garce!

--Ah! et puis est-ce que j'ai eu le temps, moi, j'ai fait au four,
j'ai prpar la hutte du cochon, arrang le mnage, fait le
souper...

--a va bien, donne-moi le pain; c'est moi qui vais lui faire 
manger, mais si tu prononces un mot au sujet de la poule, c'est 
celui-ci que tu auras affaire.

Et Lise dsignait du doigt le bout carr de son solide brodequin
ferr.

--Si le chien avait eu l'estomac plein, il n'aurait pas eu l'ide
de boulotter une poule, et je veux t'apprendre, moi,  laisser les
btes crever de faim!



CHAPITRE IX

Sur le conseil motiv de Philomen, Lise se rsolut  enfermer
Miraut chaque fois qu'il ne pourrait surveiller efficacement ses
faits et gestes, car chez les animaux comme chez les humains, les
premiers actes dterminent toujours des habitudes et d'autant plus
tyranniques chez les premiers que les sens ont plus de part  leur
cration.

De mme qu'une vache qui a dcouvert un passage  travers une haie
essaiera, chaque fois qu'elle en aura l'occasion, d'y passer 
nouveau, de mme Miraut ne reverrait pas de lapins sans prouver
le vif dsir de les faire encore tourner en rond comme au premier
jour, et les poules avec lui n'auraient, elles aussi, qu' se bien
tenir. Les racles et corrections qu'il avait reues  ce sujet ne
seraient pas suffisantes pour l'empcher de recommencer, et cela
se conoit aisment, car,  l'ide de lapin et de poule,
s'associaient bien plus vivement en lui les ides de plaisir, de
jeu, de course, de lutte, de capture et de repas que le souvenir
de la rosse subie pour ses mfaits. Le premier acte venait de
lui, tait actif et quasi volontaire, le second n'tait que passif
et ne pouvait se rattacher au premier que par des liens trs tnus
dont le plus fort tait celui de conscutivit. Encore les coups
de pied dont la Gulotte, sans raison, l'avait gratifi
prcdemment taient-ils toute valeur ducatrice  ce chtiment.
C'est pourquoi, ds qu'il aperut une poule, il ne songea plus
qu' lui donner la chasse.

Pour l'instant, claquemur dans sa remise, sur sa botte de paille,
parmi les objets htroclites que son activit avait rassembls,
il n'aspirait qu' un but: sortir.

Mais Lise n'tait point l. La porte de l'curie, solidement
rpare par ses soins, ne semblait plus permettre aucune incursion
de ce ct. Restait la rue  laquelle on ne pouvait accder qu'en
rongeant la porte qui donnait sur la cour ou en escaladant la
fentre, et cette ouverture se trouvait perce  cinq bons pieds
au-dessus du sol.

Miraut, prompt  l'action, n'hsita point et chercha d'abord 
atteindre la fentre; il tenta plusieurs lans inutiles, accrocha
tout de mme une fois le bout de ses pattes au rebord intrieur de
l'embrasure, mais, entran par son poids, retomba lourdement 
terre.

Las de cet exercice, il attaqua la porte. Elle tait de chne et
massive, mais peu importait  Miraut l'essence de bois dans
laquelle on l'avait taille.

Un travail qui,  un humain raisonnable, parat colossal,
dmesurment long, impossible, et le dcouragerait devant l' quoi
bon, n'arrte pas un chien, un chien qui lutte pour sa libert, un
chien jeune qui a besoin de mouvement et ne sait rien encore ou
presque rien des contraintes domestiques.

Miraut mordit le coin gauche du bas de la porte, juste  l'endroit
o il sentait quelques filets d'air glisser entre le seuil et le
cadre de bois.

Dure besogne, car c'est par cts surtout qu'un chien peut mordre
et ronger efficacement. La petitesse du point attaquable le gnait
normment. Il fallait qu'il travaillt avec les dents de devant,
les incisives, et, pour ce, trousser les babines et garer son nez,
cet organe tellement sensible et si dlicat chez le chat comme
chez le chien qu'il n'y faut jamais toucher si l'on ne veut point
les faire souffrir et diminuer leur admirable flair.

Miraut cependant commena et mordilla la coupante arte,
amollissant par la salive et rongeant par les dents. Au bout d'une
heure il en avait  peine brch un centimtre lorsqu'il entendit
claquer la porte de la cuisine.

Prudent, il quitta le chantier et regagna sa botte. Il savait dj
ou plutt il sentait que ce qu'il faisait tait oppos  la
volont des matres auxquels il devait obissance; s'ils eussent
t l, il se ft abstenu; en leur absence et loin du chtiment,
il s'appliquait, tous instincts dbrids et tendus, 
contre-carrer une dcision qu'il jugeait injuste. Le bruit entendu
lui rappelant que le manche  balai est un instrument redoutable,
il s'tait arrt, mais ds qu'il ne perut plus rien, il retourna
vivement besogner.

Accroupi, il travaillait avec tant d'ardeur, tout  son ide,
qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir une deuxime fois. Il
bondit en arrire en hurlant sous le coup de baguette que la
Gulotte furibonde venait de lui flanquer, tandis qu'elle
repartait, beuglant  pleine gorge:

--Viens voir maintenant ce qu'il fait: il est en train de ronger
la porte de dehors.

Lise, arrivant, ne put que se rendre compte du dgt. videmment,
on ne pouvait nier; il para la querelle en dclarant qu'il allait
recouvrir l'arte et le coin attaqus d'une bande de fer-blanc,
ainsi qu'il avait dj fait pour la porte de l'curie.

Il s'y mit immdiatement et laissa Miraut sortir et se promener
dans la cour sous sa surveillance. Mais le braconnier avait l'oeil
et, ds qu'il voyait le chien carter les narines en s'approchant
d'une poule, il le rappelait bien vite au sentiment du devoir,
prononant son nom, Miraut, sur un ton tel que l'animal, obissant
et craintif, revenait apeur auprs de lui et lui lchait les
mains et, la figure pour tmoigner sa soumission ou demander un
pardon qui lui tait accord d'un hochement de tte  la fois
amical et grave.

Cela n'empcha point que, le lendemain, un carreau de la croise
de la remise fut bel et bien cass par le jeune chien qui, ne
pouvant plus s'attaquer  la porte, avait russi, Dieu sait
comment!  atteindre la fentre et  prendre par cette voie la
clef des champs.

Et deux heures aprs, tous les gamins du pays cernaient Miraut,
qui venait de jeter l'pouvante et la terreur parmi le troupeau
picorant des poules de la Phmie, laquelle gueulait comme un
putois qu'il lui en manquait trois ou quatre et que ce sauvage-l
lui en avait srement mang une, puisqu'il avait encore les pattes
rouges de sang.

Le fait en lui-mme tait exact: Miraut avait une patte
ensanglante. Il y eut une scne nouvelle entre la Gulotte et la
Phmie et Lise qui rentrait: chacune des femmes voulant crier
plus fort que l'autre.

Les gamins bientt ramenrent le coupable, qui opposait la plus
nergique rsistance, se faisant littralement traner, et le
chasseur alors s'aperut que son chien avait la patte coupe.

Furieux  son tour, croyant qu'on avait voulu lui tuer son Miraut,
il se prparait, sans autre prambule,  gifler la Phmie lorsque
sa femme, s'interposant  temps, lui apprit que c'tait le chien
lui-mme qui s'tait coup en cassant la vitre de la fentre de la
remise.

--Alors, riposta Lise, qu'est-ce qu'elle chante, cette vieille
dplume, ce n'est pas d'avoir mang une poule, qu'il s'est
ensaign. Va les compter d'abord, tes gratteuses, et tu viendras
grogner aprs.

Renseignements pris, toutes les poules de la Phmie se
retrouvrent. Il est vrai que, dans cette affaire, s'il n'y avait
pas eu de morts, ce n'tait point de la faute  Miraut.

Cette fois, la Gulotte ne tempta point et n'invectiva personne.
Fine mouche, profitant de l'exprience acquise, elle essaya de
prendre son mari par la douceur.

Lise, agit de sentiments contradictoires, ayant  la fois
l'envie de corriger et de plaindre, lavait cependant avec de l'eau
sale et pansait minutieusement la plaie du petit chien, qui se
plaignait et aurait bien voulu qu'on le laisst se lcher tout
seul.

--coute, Lise, disait la femme, tu vois bien que nous ne pouvons
pas garder cette bte: elle va nous faire arriver toutes sortes
d'histoires. Voil dj pour plus de six francs de poules qu'il
nous cote, et maintenant qu'il a commenc, quand veut-il
s'arrter? Je ne parle pas pour les ntres, mais pour celles des
voisins: tu auras beau les payer plus cher qu'elles ne valent, ils
t'en voudront quand mme et croiront t'avoir fait un grand cadeau
en acceptant ton argent. Je t'en supplie, dbarrasse-t'en! c'est
ce qu'il y a de mieux  faire, crois-moi. Tue-le! Fiche-lui dans
les ctes une bonne cartouche de quatre, puisque tu dis que tu ne
peux pas le vendre et que ce serait faire injure  Pp et au
gros.

--Ce ne serait pas plus propre de le tuer, et il est jeune, on
peut le corriger, atermoyait Lise, fermement dcid au fond  ne
pas s'en sparer. Attendons un peu! Je vais avoir l'oeil sur lui
dornavant et, ds que je le verrai loucher du ct des glines,
je lui flanquerai la correction pour bien lui faire comprendre
qu'il n'y doit pas toucher.

Philomen arrivait, mu par la rumeur publique et les bruits
contradictoires qui affinaient d'une part que Miraut avait
trangl toutes les poules de la Phmie, de l'autre que quelqu'un
(on ne disait pas qui) lui avait tranch une patte d'un coup de
serpe.

Lise remit les choses au point, et Philomen rflchit.

--Mon vieux, exposa-t-il sans autre prambule, cette histoire-l
est bien emm...btante. Ds qu'il manquera une poule quelque part,
tu peux tre sr qu'on accusera ton chien, et il aura beau tre
innocent, tu pourras prouver qu'il n'est pour rien l dedans, que
ce n'est pas possible, on voudra absolument que ce soit lui qui
ait fait le coup. J'en connais mme qui seraient assez fripouilles
pour zigouiller les poules du voisin ou mme les leurs, les
boulotter et venir ensuite accuser ton chien du massacre.

--Tu vois bien que tout chacun va nous tomber dessus, appuya la
Gulotte.

--Oui, mon vieux, tche d'avoir l'oeil. Mais, tu sais, d'un autre
ct, il est bien rare qu'un jeune chien, un chien de race, un
chien qui a du feu, ne se mette pas, si l'on n'y prend garde, 
courir aprs quelque bte: les uns, c'est les chats, a n'a pas
grande importance parce qu'ils savent se dfendre et peuvent
grimper aux arbres; d'autres prfrent les lapins, et ils te
nettoient les clapiers rasibus; d'autres se mettent aux moutons,
et a c'est plus dangereux, car, quand ils sont bien dcids, ils
peuvent t'en ficher par terre pour plus de cent francs d'un seul
coup; en somme, il vaut encore mieux qu'il ne se tourne que sur
les glines. Voici ce que je te conseille de faire: comme on ne
peut pas le laisser tout le jour enferm, que a le rendrait
malade; comme, d'un autre ct, quand on ne le surveille pas, il
course la volaille, tu n'as qu' lui mettre une muselire
lorsque tu voudras le lcher. Lon ira demain  Vercel; dis-lui
qu'il t'en prenne une prs de Chacha le bourrelier; pour une pice
de quarante sous, tu en verras les marionnettes et tu seras
tranquille.

--Las, moi! quarante sous encore de jets loin pour cette
charogne, ragea la Gulotte furieuse, qui esprait une solution
plus radicale et comptait sur l'appui de Philomen.

Lise se rendit au conseil de son ami, et le surlendemain matin,
aprs un jour de claustration prparatoire, on mit la muselire 
Miraut. Comme ce fut le matre qui opra, il se laissa faire sans
trop de rsistance, un peu ahuri toutefois de toutes ces courroies
qui lui barraient le nez et lui sanglaient la gueule.

Parce qu'elles sentaient bon le cuir neuf, il essaya immdiatement
de les mordre et ne put naturellement pas bouger les mchoires.

Lise alors lui ouvrit la porte, pensant qu'il se prcipiterait
aussitt dans la cour, mais il n'essaya point de gagner le dehors:
quelque chose le proccupait et le gnait.

Il porta la patte  son nez et tcha d'accrocher une courroie,
mais la griffe ne fit qu'rafler lgrement le cuir et retomba.

Bien qu'il loucht affreusement, il ne pouvait se rendre compte de
ce qu'il avait autour du museau et des bajoues; mais il sentait
bien, au toucher, que c'tait quelque chose d'embarrassant, et, au
nez, que c'tait une substance qu'il serait agrable de mastiquer
avec les dents; toutefois, l'impression de gne domina bien vite
tout le reste, et il ne rva bientt plus qu' faire sauter cette
entrave agaante.

Il alla flatter Lise et se frler  lui comme pour lui demander
de vouloir bien retirer cet engin encombrant, mais naturellement
Lise n'accda point  son dsir.

--Voil ce que c'est, mon vieux, que de vouloir bouffer les
poules!

Miraut, qui ne comprenait point ou ne voulait point comprendre, se
plaignt et pleura et cria: on le laissa crier et pleurer et se
plaindre.

C'est alors qu'il essaya, par ses seuls moyens  lui, de faire
sauter la muselire. D'abord il se gratta aux angles des buffets,
aux embrasures des portes, aux pieds de la table,  toutes les
artes vives; il se cogna le nez, essaya encore de mordre, puis se
remit  travailler de la patte, s'accroupissant  terre, le museau
sur le sol pour avoir un plus solide point d'appui, tirant,
pleurant, frottant, s'excitant, s'nervant, hurlant, devenant
comme fou de dsespoir.

 la fin, il se jeta sur le dos, et de ses deux pattes de devant
se mit  se piocher les bajoues  une allure vertigineuse, pour
tcher de faire sauter ou cder les terribles bandes de cuir qui
lui laaient si impitoyablement les mchoires.

En moins d'une heure, il se pela entirement les deux cts de la
tte, si bien qu'en quelques endroits mme la peau tait
absolument  vif et ensanglante; il gratta plus haut  une autre
lanire; il grattait avec frnsie, il aurait gratt encore si
Lise, qui rentrait, s'apercevant qu'il s'abmait le portrait,
et craignant qu'il ne devnt fou, ne lui et enlev enfin sa
muselire.

C'est assez pour aujourd'hui, pensa-t-il. Demain je la lui
remettrai, et il s'habituera petit  petit. Mais, le jour
suivant, ds qu'on lui eut reboucl les courroies derrire la
tte, il recommena de plus belle  se griffer la gueule en
hurlant.

On ne pouvait videmment le laisser ainsi: il se serait plutt
saign. Lise, fort ennuy, la lui retira tout  fait en se
disant:

Bah! je reste ici aujourd'hui; je vais le surveiller.

Et il se mit  arracher les choux de son jardin tandis que le
chien rdait autour de lui, heureux d'tre enfin dbarrass et
libre.

Longtemps il resta l  gratter le sol,  mordre les tiges de
pomme de terre,  transporter les bouts de perches de haricots, si
bien que le braconnier, tranquillis, ne pensait plus  s'assurer
de sa prsence et continuait paisiblement son travail en fumant sa
pipe, lorsque, telle une sorcire, la Phmie apparut dans le
sentier de l'enclos, une poule morte, tue, d'une main, de l'autre
ramenant Miraut qui tirait sur une ficelle.

Cette fois, Lise sentit la moutarde lui monter au nez: il devint
tout ple, cassa le bout de sa pipe en serrant les dents et
assura, comme une massue dans sa main, le chou qu'il venait
d'arracher.

La Phmie eut peur. Elle se garda bien de gueuler et de maudire,
et, devenue blme  son tour, elle balbutia, comme pour s'excuser:

--Je te le ramne. Ce n'en est pas une des miennes, c'en est une
de la cure. Nous l'avons vu quand il la serrait, la servante et
moi, mais nous sommes arrives trop tard. Elle m'a dit de te
l'apporter pour que tu voies et que tu le corriges: je ne sais pas
si on te la fera payer.

--Je te remercie, profra schement Lise.

Et, sans dire autre chose, attrapant le chien par le collier,
lchant son chou pour saisir de l'autre main la poule morte, avec
cette cravache d'un nouveau genre, corps mme du dlit, il
administra  Miraut une vole fantastique et terrible, frappant
d'ailleurs et prudemment aux bons endroits, de faon qu'il sentt
bien, tout en ne courant aucun danger, que les coups venaient de
la poule et qu'il serait dangereux pour sa peau,  l'avenir, de
s'attaquer encore  ces bestioles-l.

Mais quand il eut fait, ce ne fut pas tout.

--Ah, cochon! tu aimes les poules; eh bien! tu la traneras
celle-ci, tu la traneras plus que tu ne voudras, et puisque tu en
aimes l'odeur, tu la sentiras aussi plus qu' ton saoul! Attends
un peu.

Lors, au moyen d'une forte ficelle de chanvre, il noua la volaille
sur le poitrail du chien, le cou entrant dans le collier, les
pattes passant entre les jambes de devant; il attacha ces pattes 
une autre ficelle qui se nouait elle-mme sur le dos et, dans cet
appareil, condamna Miraut, trois jours durant au moins,  traner
la poule devant tout le monde et les autres chiens y compris, lui,
Lise, tant toujours prsent pour lui faire honte et lui rappeler
en grondant qu'il n'tait qu'un mchant azor de rien du tout, un
jeanfoutre de vice qui ne valait pas la corde pour le pendre, ou
la cartouche pour l'occire, un sale salaud de m...  qui il en
ficherait jusqu' ce qu'il en crve s'il s'avisait de recommencer
jamais.

Trois jours, comme il en avait t dcid, Miraut en laisse, et la
poule en bandoulire, dut suivre Lise,  qui les gosses faisaient
cortge et qui ricanaient en interpellant le chien. Miraut tait
honteux, car les chiens connaissent la honte s'ils ignorent la
pudeur, et ils sentent trs bien la raillerie. Il baissait le nez,
s'embarrassait dans les jambes du matre, regardait avec des yeux
navrs et, quand il n'tait pas observ, cherchait  se
dbarrasser de son encombrant fardeau. Mais il ne parvenait point
 couper les ficelles et, s'enfonant le nez dans la plume qui le
chatouillait, il ternuait et il pleurait.

Lise fut inflexible.

--Tu la traneras, mon cochon, rptait-il, jusqu' ce qu'elle
pourrisse et qu'elle pue comme un vieux munster, a t'apprendra.
C'est moi qui jugerai quand tu devras en avoir assez.

De dgot pour la bestiole qu'il promenait toujours, comme un
forat trane son boulet, agac du contact, coeur par l'odeur,
Miraut, pour ne point la toucher, marchait en cartant les pattes,
et, pour ne pas la sentir, levait le nez en l'air autant qu'il lui
tait possible de le faire.

Le quatrime matin, des griffes et des pattes, dans le mystre et
le silence, il russit, on ne sut jamais comment,  s'en dptrer
enfin. Lise, allant le prendre  sa remise, trouva dans un coin
la poule intacte, aussi loigne que possible du chien, qui jetait
des regards inquiets tantt sur elle et tantt sur son matre.

Aprs qu'il se fut bien rendu compte qu'il n'y avait point mordu,
le chasseur, revenu prs de Miraut, se laissa enfin mouvoir par
le pauvre toutou, qui se leva hsitant et, timidement, se hasarda
 lcher les grosses mains rudes pendant le long des cuisses sur
le pantalon de droguet.

--Tu tcheras de recommencer, profra-t-il fortement, mais sans
colre ni menace, en dsignant la gline d'un index svre.

Et ce fut ainsi que la paix fut faite entre Lise et Miraut et que
ce dernier fut radicalement corrig de la sotte manie de courir la
poule, gibier qui tait en effet bien indigne du nez fameux du
clbre chien de chasse qu'il devait tre un jour.



CHAPITRE X

C'tait un soir calme de fin d'automne. La nuit,  grands pas,
venait, noircissant par degrs la chape bleue du ciel qui
s'toilait lentement. Pas un souffle de vent ne troublait la
tideur enveloppante; les fumes montaient calmes des chemines,
formant sur les carapaces bigarres des toitures un lger manteau
vaporeux. Les clarines tintaient joyeuses au cou des vaches qui
rentraient des champs et marchaient d'une vive allure vers
l'abreuvoir; le marteau du forgeron Martin sonnait par intervalles
sur l'enclume argentine, et tous ces bruits formaient une rumeur
paisible et chantante qui tait comme la respiration vigoureuse ou
la saine manation sonore du village.

Point trop las de sa journe, les deux jambes de part et d'autre
de l'enclume  chapeler les faux, fixe dans le vieux tronc de
poirier sur lequel il tait assis  califourchon, Lise le
chasseur, Lise le braco, rvait en fumant sa pipe. Plus fatigu,
lui, d'une longue randonne en plein champ, Miraut s'tait
gravement assis sur son derrire, et, impassible et clignant des
yeux par moments, regardait son matre, tirant d'normes bouffes
de son ternel brle-gueule.

Un pas sonna dans le sentier de l'enclos, et le chien, le
reconnaissant pour celui d'un familier, se leva aussitt,
frtillant et aimable, pour saluer, en lui sautant  la poitrine
et en lui lchant les mains, l'ami Philomen, matre de Bellone.

--Salut, ma vieille branche! s'exclama Lise.

--Je suis venu en bourrer une prs de toi, histoire d'attendre le
moment de la soupe, expliqua Philomen en choisissant pour sige le
bout quarri d'une grosse poutre noircie par les intempries et
qui servait de banc rustique.

Et les deux hommes se mirent  deviser des travaux de la saison,
du bl qu'on commenait  battre et qui rendait pas mal, des
labours et des semailles qui s'achevaient dans de bonnes
conditions, du bois qu'ils couperaient aux premires heures de
libert et des dfrichements qu'ils entreprendraient au cours de
l'hiver prochain.

Miraut s'tait rassis. Les rumeurs s'taient tues. La conversation
un instant tomba. Un silence se fit, puis six heures sonnrent 
la tour du vieux clocher et vinrent ensuite les trois tintements
conscutifs et alterns de trois coups chacun annonant la vole
de l'anglus du soir.

Presque aussitt, en effet, le lourd marteau d'airain battt 
pleins coups les pans de sa jupe de bronze et une rafale de sons
s'parpillrent en roulements presss.

Toujours assis sur son derrire, Miraut frmit; ses oreilles se
soulevrent et il secoua la tte  plusieurs reprises; puis,
levant le nez au ciel, il se mit  hurler  pleine gorge lui
aussi, poussant jusqu' puisement sa plainte dsespre.

--Tais-toi, mon petit, tais-toi, ce n'est rien, voulut consoler
Lise.

Mais,  chaque borde de sons, il se reprenait de plus belle, et
le hurlement mourant se regonflait en sanglots pour finir en
petite plainte triste et dsole comme un pleur d'enfant.

--C'est drle, constata Lise; il n'avait pas encore pleur en
entendant les cloches.

--Il ne les avait peut-tre jamais remarques comme ce soir.
coute comme l'air est calme, on n'entend que a, on dirait que a
vous imbibe le crne comme de l'eau qui entrerait dans une ponge;
c'est une douche sonore qu'on prend, et nos oreilles en sont comme
ravines par un torrent. a ne m'tonne pas que cela fasse mal 
Miraut. Tous les chiens pleurent en entendant les cloches, mais ce
n'est pas par sentiment religieux. Ah! fichtre non! ils s'en
fichent pas mal, des religions, eux, et s'ils pleurent, c'est
parce qu'ils souffrent.

--Heureusement, continua Lise, qu'ils ne les entendent pas
souvent: la moindre chose, la moindre odeur surtout, quelquefois
le moindre spectacle, mais plus rarement (car chez eux l'oreille
est meilleure que l'oeil), arrivent  les en distraire. Il a fallu
que nous ne disions rien, que l'air ft calme, qu'il ne vnt de la
cuisine aucun fumet de fricot, que rien dans notre attitude ni
dans nos gestes ne l'intrigut pour que ce pauvre Mimi ait cout
et entendu cette sonnerie de malheur qui nous annonce d'ailleurs,
par surcrot, la pluie pour demain peut-tre ou pour aprs-demain
au plus tard. Tant qu'ils sont jeunes, une seule sensation les
accapare tout entiers: ce n'est que dans la suite, lorsqu'ils sont
plus gs, qu'ils arrivent  partager leur attention et, comme
nous,  voir, entendre et renifler tout ensemble.

--Ce ne peut pas tre, comme le croit la Phmie, parce qu'ils
pensent aux morts qu'ils se lamentent au son des cloches,
puisqu'ils poussent les mmes tristes hurlements, ou  peu prs,
en apercevant la pleine lune se lever derrire les arbres du mont
de la Cte. Mais peut-on savoir au juste la cause de ces cris!

--C'est bien difficile, vraiment, car nous ne pouvons entrer dans
leur peau et peut-tre qu'ils ne le savent pas eux-mmes de faon
prcise; toutefois, ce n'est dans aucun cas un cri de joie.

--Je crois, reprit Philomen, que le son des cloches doit leur
faire mal aux oreilles ou au nez et que c'est la marche de la lune
dans les rameaux et son ascension dans les branches qui doit les
pouvanter, car, dans le premier cas, ils restent immobiles sur
place, et dans le second ils courent en hurlant, agits et
inquiets. D'ailleurs, quand la lune est haut dans le ciel et
qu'ils n'ont plus de point de repre pour contrler sa marche, ils
n'y font plus attention.

--J'ai remarqu aussi, dit Lise, que ce sont surtout les chiens
de garde qui aboient  la lune, tandis que ce sont les ntres, les
chiens de chasse, qui hurlent  la voix des cloches.

--a ne m'tonne pas non plus, expliqua Philomen. Les chiens de
garde qui ne bougent gure d'autour de leur niche sont, plus que
les autres, sensibles  ce qui remue; quant aux ntres, ils ont le
nez et l'oreille extrmement dlicats; d'ailleurs l'oreille et le
nez, a doit communiquer par un canal. Quand le bruit des cloches,
comme ce soir, est venu taper sur le tympan de Miraut, a a d lui
branler par contre-coup les membranes du nez et lui produire le
mme effet qu'une odeur de bte froce, d'un loup par exemple, ou
mme aussi l'odeur d'un homme mort. Peut-tre encore que a lui a
fait comme un pincement douloureux; nous ternuons bien, nous
autres, en regardant le soleil, et nous ne le regardons pas
pourtant avec notre nez.

--Heureusement, plaisanta Lise, que lui n'ternue pas en nous
regardant. Mon vieux, chacun de nous, sur terre, a quelque chose
de bien: les aigles, c'est leurs yeux; les chiens, leur nez; les
livres, leurs oreilles; et les femmes leur..., pas leur
intelligence, en tout cas. Tout de mme, ce serait un sacr type
que l'homme qui runirait l'oeil de l'aigle, le nez du chien et
l'oreille du livre,  condition qu'il ait le cerveau en
consquence.

--Vingt dieux! nous vois-tu reniflant le long des tranches ou aux
brches des murs de lisire pour trouver l'endroit o le livre a
fait sa rentre.

--J'ai pourtant connu un type de Velrans qui le faisait; il
prtendait tre au moins aussi malin que son chien, et o l'autre
trouvait du fret il se foutait  quatre pattes lui aussi,
fouinant, humant et reniflant, pour apprendre, disait-il. Mais on
ne lui en a pas laiss le temps, car on a reconnu qu'il tait louf
et on a t oblig de l'emmener  l'asile de Dle, o il est
claps. On a mme racont, dans le temps, que ce serait un
gardien de l'tablissement qui lui aurait fait son affaire un jour
qu'il avait soif. Ce gardien-l tait alcoolique, il se saoulait,
il buvait tout ce qu'il gagnait, et comme il touchait trente sous
par macchabe qu'il enterrait, il en zigouillait un de temps 
autre pour avoir de quoi licher. En t, naturellement, il
claquait un mec par jour, au moins: les bons docteurs disaient que
c'tait l'effet du chaud. On ne s'est aperu de ce petit mange
qu'au bout d'un assez long temps; alors, pour touffer l'affaire,
le bonhomme, de gardien, est pass pensionnaire, et voil tout.

--Mais as-tu dj purg Miraut? interrompit Philomen.

--Non, avoua Lise, il se purge tout seul; il ne passe pas un jour
sans manger du chiendent.

--C'est trs bon, en effet, mais ce n'est pas suffisant;  ta
place, je craindrais pour lui la maladie, et il sera d'autant
mieux tenu qu'il est plus g et de bonne race.

--Je sais bien, mais qu'y faire?

--Il n'y a, tu l'as dit, pas grand'chose  tenter, et souvent les
meilleures prcautions ne servent de rien; tout de mme,  ta
place, je lui ferais, de temps en temps, prendre un peu de fleur
de soufre dans du lait ou du caf noir. Ils arrivent trs bien 
avaler le tout.

--Le meilleur remde est encore qu'ils soient forts et robustes,
mais cela non plus n'empche rien bien souvent.

--La soupe est trempe, vint annoncer la Gulotte.

--La manges-tu avec nous? invita Lise.

--Merci bien, mon vieux, mais la bourgeoise m'attend; ce sera pour
une autre fois. Bonne nuit et  la revoyure.

-- revoir, mon vieux, rpondit Lise secouant sa pipe et
rentrant dans la cuisine, prcd de son chien.

Il arriva ce que Philomen avait prdit et que Lise craignait.
Malgr les purges de caf noir et de fleur de soufre, un beau
matin,  l'appel de son matre, au lieu de bondir en cartant sa
paille des quatre pieds, Miraut se leva lentement et avec
hsitation. Ses bons yeux, si clairs et si vifs, taient tristes
et rouges, et du nez suintait une vague mucosit incolore comme
une salive trop paisse.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! mchonna Lise. Voil que a y est!
Pourvu que ce ne soit pas trop grave et qu'il n'en crve pas!

Miraut mangea tout de mme la moiti de sa terrine de soupe 
laquelle le braconnier avait ajout, pour la rendre meilleure, un
peu de lait; ensuite il ne chercha point, comme d'ordinaire, 
gagner la rue, mais s'en vint lentement, le poil lgrement
hriss et rche, se coucher en rond derrire le pole allum de
la chambre.

Le lendemain, le nez coulait plus abondamment, les yeux devenaient
chassieux et l'apptit disparaissait avec la fivre qui l'avait
envahi: bien que la temprature ft douce, Miraut grelottait.

Le matre essaya de lui faire avaler de la fleur de soufre dans du
lait: le chien, presque  contrecoeur, but le lait, mais laissa au
fond de l'assiette la poussire jaune.

Alors Lise chercha  se rappeler les vieux remdes usits en
pareille circonstance: il en connaissait plusieurs et commena par
se rendre chez le cordonnier Julot, qui lui prpara un empltre de
poix. Revenu au logis, il rasa le derrire du crne de Miraut sous
l'os pointu qui fait saillie au-dessus des vertbres cervicales et
appliqua l'empltre, qui adhra aussitt.

On dit que a les gurit, avait reconnu Julot; en tout cas, c'est
bien  ton service, et si a ne lui fait pas de bien, a ne peut
pas non plus lui faire grand mal.

Mais la poix n'opra gure. Miraut maigrissait, souffrait,
paraissait de plus en plus lent et triste. Son museau toujours
frais devenait chaud, sa langue sche; il ventait, disait Lise,
c'est--dire respirait comme un soufflet violemment press. Et il
avait toujours froid. De temps en temps, il se levait
douloureusement de son sac de toile, venait poser ses pattes sur
la platine du fourneau, le poitrail devant le feu, et l, triste
comme un petit enfant malade, il laissait pencher sa pauvre tte
dolente de ct, tandis que ses yeux rouges, troubles et perdus,
vaguaient dans le vide ou fixaient les choses sans les voir.

Il eut des constipations opinitres, puis des diarrhes
puisantes, et passait presque toutes les heures immobile, couch
en rond, serr sur lui-mme, les muscles contracts par un
perptuel grelottement, l'chine rugueuse, comme un petit vieux
maniaque qui craint tout des hommes et des choses. Puis ce fut la
complte indiffrence, et rien ne pouvait le tirer de sa
somnolence ou de son marasme. Mitis et Moute et la vieille Mique,
le voyant affaiss et souffrant, n'essayaient point de jouer, mais
venaient de temps  autre le flairer: toutefois, comme il n'avait
pas conserv sa bonne odeur de sant, ils ne le lchaient plus;
mais souvent ils se couchrent tout contre son poitrail pour le
rchauffer. Lui, les regardait de ses yeux d'o nulle lueur ne
jaillissait et qui semblaient dsesprs.

Il se taisait obstinment. C'est que son mal tait en lui et que
toute souffrance dont les btes ne voient pas la cause, ou qui
persiste cette cause tant disparue, les laisse muettes. Qu'un
chien ou un chat ou une autre bte domestique, car les sauvages,
eux, savent presque toujours se taire, crie ou pleure, ou hurle,
ou gronde quand on le heurte, ou qu'on le frappe, ou qu'on le
brle, ou qu'on le mouille, ou qu'on lui marche dessus, cela
s'entend: son cri est un appel, une plainte, un dfi ou une lutte;
si la source de douleur disparat, si la cause n'est plus
apparente, il se tait.

Tout le monde n'a pu voir mourir un chien empoisonn; mais qui n'a
vu de misrables animaux crass par des automobiles, des tramways
ou des voitures! Ils hurlent pouvantablement sous le choc, mais
cinq minutes aprs, quand on les a ramasss, mis sur la paille,
ils se lchent s'ils le peuvent encore et souffrent et meurent
sans se plaindre.

Ils n'ont pas besoin, ceux-l, de philosophes pour leur enseigner
le stocisme.

Si grand que ft le dsarroi physique et moral de Miraut, il ne se
plaignit jamais, mme le jour o la Gulotte, qui n'avait point
dsarm et souhaitait de tout coeur sa crevaison prochaine,
profita d'une absence de Lise pour le jeter brutalement dehors.

Violemment,  coups de savate, elle te le balaya, comme elle
disait, de son plancher, esprant qu'elle en serait pour tout de
bon dbarrasse bientt.

Il ne faisait pas froid, ce jour-l, heureusement, et la rentre
du braconnier provoqua la rentre du chien.

Cependant, Lise se dsesprait. Il passait de longues heures 
ct de son Miraut, lui prenant la tte dans les mains, le
caressant, le recouvrant d'un vieux tricot, le bordant comme un
gosse, lui desserrant les mchoires pour le contraindre  avaler
quelques gorges de lait ou quelques bouches de viande que la
pauvre bte, souvent, revomissait presque aussitt.

Mais ni soins ni remdes n'agissaient. Il n'y a rien  faire
contre la maladie! La maladie, mot vague et indfini comme les
troubles qu'elle provoque! D'o vient-elle? on ne sait pas.
Comment la gurit-on? On ne sait pas non plus. Les vtrinaires,
mdicastres ou potards ont bien invent des sirops, fabriqu des
pilules, compos des poudres, mais tout a, c'est de la foutaise
dont le plus clair rsultat est de faire passer les cus de votre
profonde dans leur escarcelle. Autant croire sur ce point les
paysans et les bracos qui se sont livrs, au sujet de ce mal
mystrieux, aux suppositions les plus baroques, aux conjectures
les plus bizarres. D'aprs les uns, ce serait un ver qui
produirait ces troubles, un ver que nul n'a vu et qui tiendrait
ses diaboliques assises non point dans l'estomac, mais au bout de
la queue. Il s'agit de l'extraire, de l'extraire sans danger pour
la bte, et l est le hic! Pour d'autres, la maladie, c'est le
sang qui mue (?). Comment? pourquoi? Mystre. Enfin, d'aucuns
veulent encore que ce soit simplement de la bronchite; mais
affection de la moelle pinire, crise de croissance ou bronchite,
nul n'a jamais t capable d'indiquer une cause prcise ni de
fixer un remde.

Miraut filait un mauvais coton, semblait-il, quand un jour, un
Velrans qui passait par l et qui le vit conseilla  Lise de le
conduire immdiatement  son compatriote Kalaie, lequel tait
possesseur du secret pour gurir les chiens de la maladie.

En ce moment, la peau de Miraut prsentait par endroits des taches
rousstres, se boutonnait, devenait pustuleuse et crouteleve,
tellement, disait la Gulotte, que c'tait une dgotation de
garder une pareille charogne dans la chambre du pole.

Le Velrans insista.

Kalaie ne demandait rien pour sa peine: il gardait le chien une
huitaine, le soignait dans le plus grand mystre et, au bout de ce
temps, vous le rendait parfaitement guri. C'tait un secret, un
secret qu'il tenait de son grand-pre, lequel reboutait aussi les
entorses et arrtait les dartres, et qui se perptuait dans la
famille.

Pas plus que les autres paysans qui connaissent d'autres secrets
pour d'autres gurisons, pourvu qu'on ait la foi, il ne consentait
 le confier  personne et ne demandait pas qu'on lui ament des
btes; mais il n'avait jamais refus d'en soigner une et--ceci
faisait partie sans doute des rgles  observer pour obtenir la
gurison--ne voulait jamais, jamais, en aucun cas, accepter
d'argent comme rtribution.

L'aprs-midi mme, Lise attela Cadi  la voiture de Philomen et
conduisit Miraut  Velrans. Il alla remiser le cheval dans
l'curie de Pp, qui lui confirma les dires du voyageur, et tous
deux menrent Miraut chez le miraculeux gurisseur.

Kalaie, paysan ais et rieur, examina le chien, auquel il fit
dresser aussitt un petit matelas sous le pole de la cuisine;
ensuite il offrit la goutte aux deux visiteurs et parla de la
pluie et du beau temps et des semailles et des engrais et de la
politique.

tant bon catholique et pratiquant, il n'tait pas d'accord avec
Lise, mais ce n'tait point une raison pour mal soigner Miraut
qui, lui, n'tait pas socialiste ni ractionnaire et n'avait pas,
heureusement, d'opinions touchant la Sparation des glises et de
l'tat.

La discussion fut donc courtoise; on tomba d'accord sur un point:
que tous les dputs et snateurs, radicaux comme clricaux,
n'taient que des menteurs et des fripouilles, et sur cette
conclusion qui marquait leur bon sens et leur rectitude d'esprit,
on se spara en se serrant la main.

--Tu viendras le chercher dans neuf jours, fixa Kalaie, et tu
n'auras pas besoin de prendre une voiture pour l'emmener: il
pourra marcher tout seul, je te le promets.

Lise, plein de craintes et d'esprances, retourna  Longeverne,
o la semaine lui parut dmesurment longue.

Soit que l'ruption cutane et t un heureux drivatif, soit en
effet que le remde de Kalaie ft vraiment souverain, au bout de
la huitaine Miraut tait guri; il se levait, marchait, mangeait;
l'oeil redevenait limpide, vif et joyeux; le poil se relustrait,
l'apptit reprenait.

--Tu n'as qu' lui faire boulotter de bonnes soupes et, avant
quinze jours, il sera gras comme un cochon, affirma Kalaie  Lise
et  Pp.

-- propos, comment va Caffot? s'inquita ce dernier. Tu ne m'as
jamais reparl de ton goret.

--Il va bien, trs bien, comme un bon Siam qu'il est: pourvu qu'il
bouffe, il est content. Cependant, je ne crois pas que Miraut
sympathise jamais avec lui.

--Ah!

--Oui, la premire fois que le chien s'est approch de l'auge, o
il barbotait, pour le flairer, il lui a pouff et renifl au nez
comme un grossier qu'il est, et Miraut, qui est une bte polie, ne
lui pardonnera pas de sitt; aprs tout, a n'a pas d'importance,
mais nous allons boire un litre. Kalaie, mon vieux, je sais que tu
n'accepterais pas de sous et je ne t'en offre pas, mais, ma
parole, tu viens de me rendre un sacr service. Tu ne peux pas
refuser de trinquer avec nous  l'auberge; malgr que nous ne
soyons pas, en politique, du mme bord, a n'empche que tu es un
bon bougre et que je serais vex si tu n'entrais pas prendre un
verre et revoir ton malade quand tu passeras  Longeverne.

--C'est rien, c'est rien, affirmait Kalaie. C'est des petits
services qu'on se doit entre pays.

On s'en fut  l'auberge o, la politique aidant, d'un litre on en
but plusieurs, ensuite de quoi Pp voulut qu'on allt chez lui
goter sa vendange et puis Kalaie exigea qu'on ft une troisime
pause dans sa maison pour juger de la qualit de la sienne, si
bien que ce ne fut qu'assez tard que les trois compres,
parfaitement d'accord et amis comme cochons, se sparrent, saouls
comme des Polonais. La joie entrait, disons-le tout de suite  sa
dcharge, pour une bonne part dans la cuite magistrale de Lise.

 Longeverne, cependant, la Gulotte, anxieuse, nerve comme au
premier soir, attendait le retour de son homme, esprant bien que
le chien, nonobstant remdes et sorcelleries, serait enfin crev.

Elle plit de male rage en voyant, absolument comme l'autre fois,
son mari, plein comme un boudin, ramener, plus gaillard que
jamais, le petit chien qui, affam par la marche, vint sans tarder
flairer toutes les gamelles et toutes les marmites de la cuisine.

--Tas de cochons! mchonna-t-elle. Ah! ce qui ne vaut rien ne
risque rien. Je n'ai jamais eu de chance dans ma vie.

Et sans rien ajouter, sombrement rageuse, laissant l'homme et le
chien se dbrouiller comme ils l'entendraient, elle monta seule se
coucher  la chambre du dessus.

Lise, pour se venger, prpara aussitt  Miraut une soupe
plantureuse et magnifique dans la confection de laquelle il ne
mnagea ni la graisse ni le pain. Puis, jugeant que, pour un
convalescent, ce n'tait peut-tre pas suffisant, il ouvrit le
buffet o il dcouvrit un bout de lard d'une bonne demi-livre mis
en rserve par sa femme pour le repas du lendemain.

--Tiens, s'exclama-t-il en le jetant  Miraut, mange-le, mon
petit: a lui apprendra,  la vieille,  faire la gueule! C'est
elle qui fera maigre demain.



CHAPITRE XI

Miraut reprit rapidement.

--Il profite, il se remplit, disait Lise  Philomen qui lui
confiait que sa Bellone manifestait par quelques signes, de lui
bien connus, des vellits d'en faire autant, mais par d'autres
moyens.

--La garce! ajoutait-il. a ne manque jamais! Si, au printemps,
elle ne fait pas sa porte, vers la fin de l'automne elle en a au
moins pour trois semaines  tre en folie, trois semaines durant
lesquelles je suis, fichtre, bien gard. Tous les cabots des
environs montent la garde autour de ma baraque, les grands comme
les petits, les jeunes comme les vieux; ils me rongent toutes mes
portes, ces salauds-l. S'ils trouvaient le moindre passage!
malheur! ah! nom de Dieu! a serait bientt fait.

Quand je suis l, a va bien, j'ai l'oeil et je veille; mais si
j'ai  m'absenter de la maison, j'ai toujours peur qu'un sale
btard de roquet ne parvienne  s'introduire dans la canfouine et
ne me couvre ma chienne. On ne peut pas se fier aux femmes ni aux
gosses pour la surveillance. Je sais bien qu'on n'en est jamais
que pour tuer la porte quand la mre a dball, mais c'est
toujours bien embtant, a fiche la fivre  la chienne, sans
compter que des maternits comme a te gtent la race. Mon vieux,
je te le dis et tu me croiras: eh bien! si un btard quelconque
couvre une chienne, non seulement les chiots qui viennent ne
valent rien, mais cette saillie-l laisse des traces sur les
portes suivantes: oui, la race est souille, elle n'est plus
pure, et les chiens sont moins beaux et moins bons. J'ai toujours
fait attention jusqu' prsent, je ne voudrais pas voir arriver la
chose maintenant.

--Tu n'auras qu' m'amener Bellone quand tu auras  sortir,
s'offrit Lise. Avec Miraut elle ne risque rien d'aucune faon;
d'ailleurs, j'ai toujours, pour les roquets et les btards, parce
que je ne voudrais jamais faire le coup  des chiens de chasse,
une demi-douzaine de vieilles casseroles de rebut et quelques
arrosoirs de rserve  leur attacher quelque part.

--Pour l'heure, expliqua Philomen, je ne crois pas qu'elle coure
de risques, le train de derrire grossit un peu et le sexe se
montre, mais tant qu'elles n'ont pas fait sang, elles ne se
laissent gnralement pas grimper, je dis habituellement, car dans
ces sacres affaires de... chose, on ne peut jamais tre sr de
rien.

--Oui, goguenarda Lise, c'est la bouteille  l'encre... rouge.

Miraut avait repris sa situation dans la maison de son matre,
c'est--dire que, si le patron le choyait avec la tendresse d'un
pre ou mme d'un grand-pre, la patronne, elle, le rossait avec
l'nergie d'une martre et qu'il se garait des coups du mieux
qu'il pouvait.

Il acceptait d'ailleurs bnvolement cette position sociale,
n'imaginant pas qu'il en pt, pour lui, exister d'autre, ses
souvenirs d'enfance tant trop lointains et depuis longtemps
abolis. Trs vite il en tait arriv  gnraliser que, sauf de
trs rares exceptions, tout ce qui porte pantalon est alli, ami
et favorable, et tout ce qui porte jupe, ennemi puissant et
sournois qu'il faut en tout et partout craindre, viter et fuir.

Il accompagnait trs souvent Lise dans ses alles et venues aux
champs et au bois et commenait, son nez devenant subtil et
puissant,  s'intresser  autre chose qu'aux volutions des
corbeaux et au dterrage des taupes.

Lise vivement l'encourageait  quter, guidait ses recherches, le
faisait suivre les murs de lisire, l'incitait  longer les haies,
 traverser les buissons,  fouiller les murgers chevelus de
ronces,  ne pas manquer les brches de mur, les ouvertures de
tranches, les saignes de partage des coupes, tous endroits
prfrs par les oreillards pour se gter ou rentrer en fort.

L'odeur de livre, souventes fois[12] renifle, l'mouvait de plus
en plus et le bouleversait profondment: sa queue, quand il
tombait sur un fret de ce genre, battait avec une force terrible,
ses mchoires en claquaient l'une contre l'autre et une fois mme,
 la grande joie de son matre, il avait laiss chapper un
jappement bref et chaud qui disait son fougueux dsir de se
trouver nez  nez ou mme nez  cul avec le citoyen poilu qui
mettait des manations si particulirement excitantes.

[Note 12:  maintes reprises]

Un cureuil, aperu un jour  terre et qu'il poursuivit en donnant
 pleine gorge jusqu'au premier arbre o il grimpa, puis qu'il
regarda tonn, furieux et narquois, ne fit que confirmer en lui
l'opinion qu'il avait que le gibier qui court et  poil est
prfrable, quant  l'odeur et au got probablement,  celui qui
vole, d'autant qu'on peut toujours, quelque temps tout au moins,
suivre le premier avec espoir de l'attraper.

Lise, aprs chaque exprience, le flicitait, l'encourageait, le
caressait, le rcompensait par un petit bout de sucre ou une
couenne de gruyre soigneusement tenue en rserve pour l'occasion.
De fait, il tait content de son chien et persuad, ainsi que le
lui avaient prdit ses amis, Pp, le gros et Philomen, que ce
serait un jour un matre lanceur.

Bon chien chasse de race, dit le proverbe. Il n'avait point t
besoin pour celui-l, en effet, de le mener avec d'autres chiens
pour qu'il apprt son mtier. Seul, de lui-mme, par la simple
vertu de son flair et la toute-puissance de son instinct, il
arrivait  distinguer ce qu'il devait courir. Qu'il lui arrivt
seulement un jour de fourrer le nez au derrire d'un capucin et a
y serait dfinitivement, il serait sacr chien et grand chien;
plus tard, quand il aurait appris avec son matre et avec Bellone
toutes les ficelles du mtier de chien courant, on verrait s'il
s'en trouverait un pour lui damer le pion ou lui faire le poil
dans le canton.

Ainsi rvait Lise, tandis que son petit camarade trottait devant
lui dans les sentiers de Longeverne, flairant toutes les mottes et
toutes les bornes, pour y retrouver des odeurs particulires, des
senteurs subtiles lui rappelant sa race, et s'accroupissant de
temps  autre pour rafrachir d'un jet minuscule et fraternel tel
caillou isol, tel piquet de bois ou tel coin de mur prcdemment
arross par des confrres inconnus.

--On en fera quelque chose, disait le chasseur  Philomen, en lui
racontant, quatre ou cinq jours plus tard, comment Miraut s'tait
comport sur un fret rencontr au bas des Cotards, non loin de la
source de Bche.

--Il y en a, en effet, toujours un de ce ct-l, approuva
Philomen, qui ajouta au surplus qu'il lui confierait le lendemain
sa Bellone, oblig qu'il tait de conduire du bl au moulin de la
Grce-Dieu afin de ramener de la farine pour faire au four.

--C'est entendu, acquiesa Lise, je les collerai tous les deux 
la remise. J'ai fichu du fer-blanc aux coins de la porte: pas de
danger que les galants, si voraces qu'ils soient, ne la bouffent
et, pour ce qui est de Miraut, je te l'ai dit, il est encore trop
gosse pour penser  ces affaires-l.

De fait, le lendemain, en laisse, comme une coupable, la chienne
fut amene  la Cte, tandis qu' une distance plus que
respectueuse les mles la suivaient de l'oeil, craignant la trique
du chasseur.

On laissa seuls les deux camarades. Miraut, enchant d'avoir de la
compagnie, vint lcher le nez de Bellone et lui mordre les
oreilles.

D'ordinaire, elle se laissait faire quelques instants, ensuite
elle signifiait par un grognement sec qu'elle en avait assez et
filait; mais cette fois elle se prta au jeu, mordilla elle aussi,
passant dessus, roulant dessous, serrant entre ses mchoires
tantt une patte, tantt une oreille, tantt une autre mchoire;
puis jugeant que les prliminaires avaient t assez longs, elle
se dressa sur ses quatre pattes, joignit les oreilles, carta la
queue de ct et attendit.

Mais Miraut,  peine relev, ne songea qu' continuer un
divertissement si intressant,  remordre,  se rouler de plus
belle dans la paille,  jouer de la patte et de la dent. Bellone
se prta encore et de bonne grce  ses fantaisies, jusqu'
l'instant o elle recommena son mange, lui mettant bien en
vidence le postrieur sous le nez.

L'odeur, videmment, diffrait de ce qu'elle tait d'habitude, et
Miraut, forc de s'en rendre compte, flaira avec assez d'intrt,
puis, pour complter son observation, hasarda mme un discret coup
de langue; mais ses galanteries se bornrent l et les jeux et les
batailles durent recommencer au moins deux ou trois fois encore.

C'est alors que la chienne, puissamment nerve sans doute,
obissant  l'on ne sait quel irrsistible instinct qui lui
commandait d'enseigner au novice ce qu'il ignorait, lui sauta
dessus, ainsi que l'aurait fait un qui l'aurait voulu couvrir, et
s'agita vivement du train de derrire  la faon des mles.

Ahuri, Miraut qui n'y comprenait rien ou pensait peut-tre que
c'tait un jeu nouveau, la laissa se livrer durant quelques
minutes  cet exercice, ensuite de quoi, tout naturellement, il en
voulut faire autant.

C'tait ce que demandait la chienne.

Il commena ses premires tentatives sans autre ardeur que celle
du jeu. Aprs quoi, que se passa-t-il? L'odeur de la bte en amour
alluma-t-elle un feu dormant en lui? Le mouvement, tout mcanique
et machinal qu'il ft, lui rvla-t-il les causes occultes et
profondes de son geste? On ne sait; mais bientt il tenta de faire
rellement ce qu'il n'avait voulu jusqu'alors que simuler.

Malgr le peu de rsultats obtenus, la chienne se prtait avec une
bonne grce vidente  ses manoeuvres.

Un petit bout de sexe, rouge et sans force, qu'il essayait
vainement de diriger, tombait de sa gaine, et il se crispait,
remuant furieusement, pitinait des pattes de derrire, tordait le
cou, hochait la tte, tandis que la chienne prenait l'air stupide
et bat de celle qui attend quelque chose, quelque chose qui doit
venir et ne vient jamais.

 plus de vingt reprises, il remonta, toujours sans rsultats, et
la chienne, sans se lasser, toujours le laissait faire.

Il s'enfivrait, s'excitait, se mettait en colre, tombait,
remontait, retombait, jappait, insultant les autres mles qu'il
devinait et sentait maintenant, tous ses sens veills, rder aux
alentours et renifler aux portes.

Lorsque Lise rentra, aprs avoir fait le vide autour de la
maison, il le trouva creux et efflanqu qui continuait fbrilement
ses exercices.

--Ben, mon cochon! monologua-t-il, tu ne te gnes pas: il n'y a
vraiment pus d'enfants au jour d'aujourd'hui. T'en es-tu donn,
salaud! et pour rien, naturellement; sacre petite rosse, va! il
s'en ferait crever.

Et devant son matre, sans honte aucune, ni crainte, ni prjug
pudibond, Miraut recommena deux ou trois fois encore ses
tentatives amoureuses.

--Hou! hou! l'invectiva Lise en branlant la tte. Encore un
salaud qui sera port sur la chose! Il n'y aura pas une chienne en
folie dans le canton sans qu'il ne soit de la noce.

Et il le spara immdiatement de Bellone, car ce jeune sagouin se
serait plutt fait prir que de descendre de son poste avant
d'avoir obtenu un rsultat que ni son ge, ni ses forces ne lui
permettaient encore d'atteindre.

--a lui apprend la vie, rpliqua Philomen  qui Lise narrait les
bats des deux tourtereaux dans la remise. Gageons, maintenant
qu'il a fait a, qu'il se prend pour un grand garon de chien.

--Je te crois, approuva Lise; hier au soir, il a lev la cuisse
pour pisser et a ne lui tait pas encore arriv. Mais, j'ai envie
d'aller faire un tour ce soir du ct de Bche. J'ai ide que le
fret sera bon. Il a plu un peu, les livres sortiront de bonne
heure, car le soleil a tout l'air de vouloir se remontrer et si on
en trouvait un sur pied...

Vers quatre heures, en effet, sa serpe dans la pattelette du
pantalon, comme s'il allait laguer sa haie du Cerisier, Lise
partit avec Miraut. Mais, comme il l'avait dit, il s'arrta  la
source o son chien avait dj, les jours d'avant, trouv du fret.

Ce n'tait pas mauvais, et Miraut, suivant le mur d'enceinte du
bois, ne tarda point en effet  frtiller de la queue et 
renifler bruyamment, signe que quelque animal sauvage avait
certainement pass par l.

--Doucement! encourageait Lise en sifflotant sur un ton
particulier, doucement! au bois, mon petit! c'est au bois qu'il
est, le capucin. L! l! Miraut, s'exclama-t-il en lui dsignant
du doigt une rentre, une brche de mur.

Docile, le chien pntra sous bois, flaira, donna un coup de
gueule, tourna, avana encore, revint sur ses pas, reniflant trs
fort, puis sortit du bois, fit quelques pointes en plaine, revint
de lui-mme  la lisire, la suivit, trouva une autre brche et
s'y enfila tout seul.

--Trs bien, mon beau! approuvait Lise  mi-voix, tu sais dj.

Mais cela devenait srieux.

Conscutivement, Miraut lcha trois coups de gueule, avana,
cartant les branches du mufle, puis soudain, sans plus rien dire,
le fouet battant, s'engagea dans un pt de ronces.

Et immdiatement, une borde d'abois frntiques suivait cette
incursion, tandis qu'il bondissait derrire le livre dboul qui
montait le coteau et qu'il venait de dnicher au gte.

Ah! ce fut une belle galopade.

Bouaoue! bouaoue! bouaoue!

--Il ne pouvait plus dire, il bredouillait, il bafouillait,
tellement il se pressait de gueuler vite, rptait, trs excit,
Lise le soir mme en racontant l'exploit  Philomen. Crois-tu,
mon vieux,  six mois, et tout seul, en lancer un! Ah! mon ami,
c'est qu'il fallait voir et entendre comme il te le menait,
ui-l: ni plus ni moins qu'un vieux chien; il lui a fait prendre
le tour des Maguets et puis du Geys et il me l'a ramen au lancer.
Hein! Ah! nom de Dieu! la belle chasse! et quelle musique! C'est
qu'il a une voix, l'animal! Nom de nom, quelle gorge! Je l'aurais
laiss faire, ma parole, je crois qu'il le mnerait encore! Ah! la
bonne bte, et ce que je suis content! Mon vieux Philomen,
qu'est-ce qu'ils vont prendre pour leur rhume, les oreillards!
Cochon de cochon! M'est avis que l-dessus on peut bien boire une
bonne bouteille.

Et tout en se remmorant les premiers lancers de tous leurs
dfunts chiens, tout en se racontant des histoires de chasses plus
merveilleuses les unes que les autres, les deux compres, chez
Fricot l'aubergiste, se cuitrent consciencieusement pour fter de
digne faon cette journe mmorable.

 dix heures, lorsque le bistro, qui craignait une visite inopine
des cognes, les eut mis dehors et qu'ils se furent spars, Lise,
tout enfivr, plein d'enthousiasme, monologuait encore en
revenant vers son logis:

-- six mois! bon Dieu! quelle bte! quel nez! Et quand je songe
que ma charogne de femme aurait voulu que je m'en dbarrasse, que
je le tue!...

Ayant coup au court par le sentier du verger, il passait juste 
ce moment devant la fentre du pole, close de rideaux d'indienne
et claire.

Tiens, pensa-t-il, elle va probablement gueuler! Qu'est-ce
qu'elle peut bien foutre  cette heure pour n'tre pas encore
couche?

Et il vint se coller devant les vitres, cherchant  voir par un
entre-billement de rideaux.

Le spectacle qu'il dcouvrit le cloua de stupeur un instant,
immobile tel une souche. Mais il se remit bien vite, poussa
intrieurement un formidable juron et s'lana vers la porte.

--Ah! je t'y prends, sacre sale garce, tonna-t-il; je t'y pince
en flagrant dlit, chameau! Tiens, attrape a et encore ceci,
ructa-t-il en lui lanant deux vigoureux coups de souliers au
derrire. Et je t'en vais foutre, moi!

Mais la Gulotte, prise en faute effectivement, n'essaya pas de
discuter et n'attendit point son reste. Elle se sauva  toutes
jambes, montant les escaliers, barricadant les portes, ce
qu'entendant et peu sanguinaire au fond, Lise ne la poursuivit
point davantage et s'apprta  se mettre au lit, soliloquant,
grognant et sacrant:

--Bougre de sale chameau! Vider le pot de chambre dans mes sabots
pour accuser Miraut et me faire croire que c'tait lui qui avait
piss dedans. Faut-il tout de mme tre vache et vicieuse! Sacr
nom de Dieu de nom de Dieu! Il n'y a qu'une femme qui peut trouver
a!




DEUXIME PARTIE



CHAPITRE PREMIER

Tant que ne fut point close la chasse, Lise, chaque fois qu'il
eut  sortir du ct des champs ou des bois, ne manqua jamais
d'emmener son chien avec lui.

Successivement il lui apprit  bien faire les lisires sans
oublier une rentre,  tenir un champ de betteraves ou de pommes
de terre,  vrifier les trfles,  sonder les luzernes,  longer
une haie de telle faon que le gibier partt du ct du chasseur,
et Miraut ne laissa plus un seul buisson d'inexplor du jour o
son matre, l'obligeant pour la quatre-vingt-dix-neuvime fois au
moins  en fouiller un, lui fit dloger de son gte un jeune
levraut qu'il faillit pincer bel et bien et auquel il donna la
chasse durant plus de trois longues heures.

Quand la clture fut prononce, le chasseur devint plus
circonspect, et Philomen, lui aussi, pour viter les coups de
langue, les histoires et les procs-verbaux, garda sa chienne  la
maison.

Toutefois, comme les btes supportent difficilement la
claustration, il la lchait de temps  autre, le soir venu. Mais
Bellone, docile et bien dresse, ne s'loignait du pays qu'avec
l'autorisation de son matre.

Lorsque le brigadier Martet rentrait le soir, lass d'une longue
tourne, le vieux chasseur, qui la connaissait dans les coins
comme doit la connatre un vieux de la vieille de sa trempe,
allait trouver sa chienne  l'curie et, branlant la tte d'un air
entendu, lui disait simplement: Va! Bellone comprenait et, sans
s'attarder  rdailler aux alentours, filait directement vers la
fort.

Un beau soir, elle se souvint qu'elle avait en Miraut un jeune
camarade et se dit sans doute qu'il serait plus agrable et
peut-tre aussi plus fructueux de l'emmener avec elle dans cette
expdition nocturne et cette partie de plaisir.

C'est pourquoi, traversant le village et l'enclos, elle vint
directement le trouver devant son seuil o il s'amusait 
s'aiguiser les crocs sur un vieil os de jambon plus dur qu'un
morceau de fer.

Lise tait l. Aprs lui avoir souri en troussant les babines,
s'tre tortille du cul comme il convenait pour le saluer
respectueusement et lui avoir lch les mains de bonne amiti,
elle rpondit avec bienveillance aux caresses et aux mordillements
de Miraut.

 deux ou trois reprises, la chienne lui pina les oreilles ainsi
qu'elle faisait autrefois pour prier le vieux Taaut de
l'accompagner en guerre. En mme temps elle jappota, modulant de
la gorge quelques sons qu'il comprit parfaitement et que Lise,
depuis longtemps au courant de ses habitudes et de ses manires,
ne manqua pas non plus de saisir.

Il en sourit dans sa barbe de bouc qu'il empoigna  pleine main
pour la peigner d'un geste familier. Sachant bien que son ami ne
lchait sa chienne qu' bon escient, il accda au dsir de son
chien qui, hsitant, tournait la tte de son ct, tout en
conservant le corps dans la direction de Bellone qui l'attendait
un peu plus loin.

--Vas-y! va! profra-t-il simplement.

Et, d'un hochement de tte, il lui dsigna la fort.

Tout heureux de cette permission, un peu ennuy tout de mme de
partir sans le matre, il revint en hte lui sauter sur les genoux
et le lcher, puis, comme l'autre lui confirmait son autorisation,
il fila comme une flche rejoindre Bellone qui l'attendait au trou
de la haie du grand clos.

Et se mordillant les pattes, la gorge et les oreilles, et se
grognant des gentillesses canines, les deux complices partirent
dans la direction de la coupe.

Lise rallumait sa bouffarde quand Philomen arriva.

--Eh bien? s'exclama-t-il simplement.

--a y est, rpondit Lise, ils y sont. Elle est venue le prendre
et il n'a pas t difficile  dbaucher; ah, ma foi non! je n'ai
eu qu' lui faire signe.

--La bonne paire! conclut le chasseur. Avant une heure, il y en
aura un quelque part  Bche ou aux Maguets qui n'aura pas 
mettre ses quatre pieds dans le mme sabot s'il tient  garer sa
peau et ses viandes.

--L'ouverture aura lieu dans deux mois, exposa Lise; il n'est pas
mauvais qu'auparavant ils se fassent un peu le pied et la gueule,
si nous ne voulons pas les voir reints aprs la premire semaine
de chasse.

--As-tu dj song  tes munitions? s'inquita Philomen.

--Oui, rpondit Lise; pour les cartouches de livre, je
commanderai mes tuis et mes bourres  Saint-tienne afin d'tre
sr d'avoir du bon; c'est un peu cher, mais tant pis! Pour la
chasse aux oiseaux, je ferai prendre au messager, quand il ira 
Besanon, un cent de douilles et de bourres ordinaires; quant  la
poudre, de la superfine numro deux pour les bonnes cartouches et,
pour les autres, Kinkin m'a promis une livre de poudre suisse, de
la meilleure, mais n'en parle pas surtout, je ne voudrais pas lui
faire arriver des histoires  lui, ni  moi non plus.

--J'en prends aussi, rassura Philomen; sa poudre, en effet, n'est
gnralement pas mauvaise et, quand il s'agt de merles, de grives
ou de geais que l'on tire de tout prs, a va toujours. C'est
gal, j'aurais du remords de viser un livre avec une mauvaise
cartouche dans mon flingot; s'il chappait, je ne pourrais
m'empcher de dire que c'est bien fait pour moi.

--coute, interrompit tout  coup Lise, en portant l'index  sa
bouche.

Loin, loin,  peine distinct dans le bourdonnement d'abeilles de
la nuit silencieuse, un aboi s'levait, suivi bientt d'un autre
et d'un autre encore.

--Ils ont dj lanc.

--Non, non! pas encore, coute bien!

Et, en effet, l'instant d'aprs, la rafale hurlante du lancer
retentissait, tandis que silencieux, la prunelle vague, les
paupires plisses, les deux amis, tirant de leurs pipes d'normes
bouffes, coutaient voluptueusement cette musique sauvage qui les
inondait d'une joie pure.

--Eh bien! je crois qu'ils le mnent, conclut Philomen au bout
d'un instant.

Le bruit de la chasse se perdit qu'ils coutaient encore. La
conversation reprit, un peu dcousue, car tous deux, bien que
parlant d'autre chose, prtaient quand mme toujours l'oreille aux
rumeurs de la nuit, et ce fut simultanment qu'ils interrompirent
leur causerie en remarquant  voix haute:

--Ils le ramnent!

Et, en effet, on perut distinctement le bruit de la chasse se
rapprochant assez vite. Puis ce bruit dcrut de nouveau et se
perdit encore et Philomen affirma:

--Ils en ont pour un moment, mais ils peuvent s'en donner tant
qu'ils voudront: le brigadier n'aura pas envie ce soir de leur
courir aprs; il est revenu vann de sa tourne d'aujourd'hui et 
cette heure il doit tre srement en train de roupiller  ct de
sa lgitime. Moi, mon vieux, j'en vais faire autant.

--Et moi itou, rpondit Lise.

Aprs avoir convenu, pour rduire les frais de port, de faire
ensemble leur commande de fournitures, ils se sparrent en se
serrant la main et Lise, rentrant dans la cuisine obscure, poussa
le verrou, gagna son lit et s'endormit.

Cependant, sur le coup de minuit, pris d'un besoin pressant et
s'tant relev en chemise pour aller pisser un coup sur le pas de
sa porte, il put entendre dans le grand silence approfondi de
cette belle nuit de juillet les deux chiens qui, au milieu du bois
du Fays, menaient encore  une allure endiable leur oreillard.

--Cr nom de nom! quel jarret! ne put-il s'empcher de s'exclamer
avec admiration.

Et il revint se coucher, tout content.

Le lendemain, au lever, il trouva Miraut couch sur un petit tas
de paille, sous l'auvent de la porte d'curie. Il tait crott
comme une demi-douzaine de barbets, n'ayant pas encore eu le
loisir de vaquer aux soins de sa toilette; le bout de sa queue,
sur une longueur de trois bons pouces entirement pel et tout
rouge, de mme que ses cuisses et ses ctes, disait assez avec
quelle ardeur il avait fouett les buissons et s'tait battu les
flancs.

Il se leva  l'approche du matre et le salua par des aboiements
trs tendres en se dressant contre ses genoux.

C'est alors que Lise remarqua qu'il tait rond comme un boudin et
jugea qu'il n'avait pas d chasser, ainsi qu'il disait, pour la
peau, jugement que Philomen confirma quelques instants plus tard
en lui contant que sa chienne se trouvait tre prcisment dans le
mme tat.

--Quand elle rentre vide, elle vient japper et appeler sous la
fentre de ma chambre afin que j'aille lui ouvrir et qu'elle
puisse manger ce qui reste dans les gamelles de la cuisine, mais
quand elle a fait chasse, je n'ai pas  me biler ni me dranger,
elle pionce dans un coin et ne rclame rien.

--Lui aussi, affirma Lise.

--C'en est tout de mme un que nous ne reverrons pas 
l'ouverture, mais il n'est pas mauvais, pour nous comme pour eux,
qu'ils y gotent de temps  autre: a les encourage et a les
dresse, les chiens, surtout quand ils sont jeunes comme le tien.

Mis en got, en effet, par cette premire et fructueuse randonne,
ce fut Miraut qui, quelques jours plus tard, s'en fut faire visite
 Bellone et la prier de l'accompagner  la chasse.

Il faut croire qu'une telle expdition tait inutile ou dangereuse
ce soir-l, car Philomen, de qui la chienne, par de petites
plaintes, alla solliciter l'autorisation rglementaire, opposa un
veto nergique et sec  sa demande. Docile et plus obissante que
le chien, elle se rsigna et s'en fut se coucher sur son coussin 
ct de la porte de la cuisine, tandis que Miraut, bien dcid,
partait quand mme seul  la chasse.

Il fut moins heureux cette fois que lors de sa premire sortie et
s'il lana tout de mme et suivit un capucin, il n'eut pas la
science ni le bonheur de le pincer et rentra trs fatigu  la
maison.

Vers deux heures du matin, Lise fut rveill par un long
jappement un peu rageur sous sa fentre.

Il n'hsita pas  sauter du lit et s'en fut ouvrir  son chien
qui, efflanqu, affam, se coucha aprs avoir fait une revue de
dtail des marmites, plats, assiettes, bols, seaux et chaudrons de
la cuisine.

La Gulotte en grogna le lendemain matin, criant que cette sale
bte l'avait empche de fermer l'oeil de la nuit, qu'elle l'avait
rveille juste au moment o elle commenait  s'endormir, qu'elle
lui avait fichu sa cuisine sens dessus dessous et que bien sr,
ces sorties-l, a finirait par mal tourner un jour ou l'autre.

* * *

Cependant l'ouverture approchait. Les munitions commandes taient
arrives  bon port, comme on dit, et les deux chasseurs en
avaient fait le partage tout en se communiquant, pour la
cinquantime fois peut-tre, leur recette particulire concernant
le chargement des cartouches.

La demande de permis venait d'tre envoye  la sous-prfecture
par les soins de Jean, le secrtaire de mairie. Lise avait fait
prendre auparavant chez le percepteur le reu de vingt-huit
francs, ce qui provoqua devant Blnoir, le facteur, une scne de
mnage terrible, d'ailleurs prvue depuis longtemps et  laquelle
les deux hommes ne prtrent que l'attention qu'elle mritait. Et
puis, la veille du grand jour, devant Miraut bien en forme, le
braconnier, trs loquace et dbordant de joie, confectionna ses
cartouches.

Le fusil du pre Denis, dment dgraiss et astiqu, avait t
dcroch de la panoplie o il trnait parmi trois vieux sabres de
pompiers ou de gardes nationaux, un couteau... arabe ou turc qui
avait t sans doute fabriqu au petit Battant ou  Rivotte,
faubourgs de Besanon, afin d'viter d'inutiles frais de
transport, un chassepot (souvenir des dsastres) et deux vieilles
carabines simples, l'une  pierre, l'autre  piston, ornes des
pontets en cuivre et munies de canons immenses.

Avec un plaisir enfantin, devant son compagnon qui avait appuy
les pattes contre sa poitrine pour lui lcher la barbe, Lise,
deux doigts sur les gchettes, levant et abaissant les chiens, fit
sonner et rsonner les batteries du flingot en interpellant
Miraut.

--Hein! c'est-ti avec ui-l qu'on va les descendre, demain?

--Bouaoue! applaudissait Miraut.

--Et celle-l, en va-t-elle occire un? reprenait-il en lui
montrant une cartouche de quatre soigneusement sertie. Il n'aura
pas peur du coup de fusil, ce petit, au moins! Non! c'est un grand
garon!

Miraut, qui probablement ne comprenait pas le sens particulier de
chacune de ces confidences, en entendait tout au moins la
signification gnrale et manifestait, par des abois continuels,
des frlements clins de tte, des grattements de pattes,
d'incessants battements de queue, des vellits d'embrasser et de
lcher, son approbation et sa joie.

Lise, depuis longtemps, avait convenu avec Philomen qu'ils
partiraient le lendemain chacun de son ct, afin de tenir  peu
prs tout le terrain de la commune, et qu'ils se retrouveraient,
vers les huit heures et demie, un peu plus tt ou un peu plus
tard, selon les hasards de la chasse,  la tranche sommire du
Fays pour faire ensemble ce bois important et se poster aux bons
passages.

Le soir, il prpara  Miraut une bonne soupe paisse et
substantielle, car le lendemain avant le dpart, il ne voulait lui
donner que quelques crotes insignifiantes, un chien courant tant
rput,  juste raison d'ailleurs, chasser avec plus d'entrain et
d'intrt quand il n'a pas le ventre plein. Ce fait, il se coucha
et s'endormit paisiblement, certain comme un vieux soldat de se
rveiller  l'heure qu'il s'tait fixe.

Et en effet,  trois heures et demie, le lendemain matin, il tait
debout. Il s'habilla, chaussa ses brodequins soigneusement
graisss, mit ses houzeaux, endossa sa vieille veste  grandes
poches, boucla sa cartouchire sur ses reins, mit tremper un bout
de sucre dans une goutte de marc pour avaler au moment du dpart
et, tandis que chauffait son jus sur la lampe  alcool, il alla
ouvrir  Miraut.

Les deux amis se firent fte en se retrouvant: petits mots
d'amiti et abois tendres, caresses de la main et coups de pattes
cordiaux; Miraut mme essuya d'un large revers de langue la joue
droite et le nez de son matre.

--Le coup de patte  relaver[13], l'excusa celui-ci en
s'essuyant de la manche, un sourire d'indulgence aux yeux.

[Note 13: Patte  relaver: chiffon pour laver la vaisselle.]

Et tout en buvant et mangeant, il envoya  Miraut, qui les
attrapait au vol, quelques tranches de pain qu'il avalait sans les
mcher. L-dessus, heureux comme des rois, ils sortirent et, bien
avant que le soleil ne ft lev, arrivrent au haut des Cotards o
ils voulaient commencer.

C'tait un bon matin. Un temps calme, une rose suffisante
laissaient un fret abondant aux endroits o le gibier avait pass.

Ds qu'on longea le mur de la coupe, Miraut, renonant  son jeu
favori qui consistait  lever la cuisse  toutes les mottes et 
toutes les bornes, se mit  quter avec ardeur. Bientt il
rencontra un fret, trouva une rentre, s'engouffra dans le
taillis, et le reste ne fut pas long  venir.

Cinq minutes plus tard, le livre dboul filait par les sentiers
et les tranches du bois avec le chien  ses trousses.

--Il va monter, songeait Lise post au haut du crt  cinquante
mtres du mur d'enceinte, ils montent toujours.

Mais le capucin ne monta point et, zigzaguant ainsi qu'un levraut,
s'en alla faire au loin, toujours en restant sous bois, un crochet
assez grand.

Cependant, la chasse marchait  un train d'enfer. Le chien, sans
doute, serrait de prs son gibier, et Lise, qui connaissait  peu
prs tous les trucs des oreillards, jugea rapidement: Il va
sortir au sentier de Bche qu'il remontera et Miraut va me le
ramener par le chemin de la pture. En hte, il se porta vivement
 ce poste afin d'arriver assez tt, car dans ces cas-l il est
prfrable d'arriver dix minutes d'avance que cinq secondes trop
tard.

Le braconnier avait eu bon nez de courir.

Il n'y avait pas une minute qu'il tait l, au bord du chemin de
terre, devant un buisson avec lequel il se confondait, lorsqu'il
vit l'oreillard s'amener, bride abattue, les oreilles basses,
allongeant de toute sa taille, ventre  terre littralement.

--Un beau coup de fusil! jugea-t-il.

Rien de plus simple qu'un tir en pointe, ni de plus sr pour un
chasseur exerc. Lise, en amateur, jouissait intensment du court
instant qui le sparait du dnouement de cette chasse. Le livre
arrivait  une allure fantastique, et lui, immobile, la crosse 
l'paule, la tte lgrement incline, attendait calmement qu'il
ft  porte.

Au point strictement repr d'avance,  trente mtres, pas un de
plus, ce qui et compromis l'efficacit du tir, pas un de moins
(c'et t un assassinat!), il pressa la dtente de sa gchette
droite.

Le coup retentit puissamment dans le calme du matin et
l'oreillard, lanc comme un bolide, vint bouler cul par-dessus
tte  quinze ou vingt pas du chasseur.

Miraut, qui sortait du bois et arrivait au haut du sentier, fut
tonn de ce coup de tonnerre formidable et s'arrta net une
minute pour couter, car ce bruit terrible venait de la direction
suivie par son livre. Il sentit qu'il devait y avoir du Lise
dans cette aventure et n'en douta plus l'instant d'aprs quand il
distingua la voix de son matre le hlant  pleins poumons:

--Tia, Miraut, tia, par ici! tia, mon petit!

Sans lcher la voie chaude du livre, il reprit sa poursuite en
donnant  pleine gueule lui aussi et arriva bientt sur le lieu du
drame, devant Lise dont le fusil fumait encore, un Lise riant
d'un large rire et qui du doigt lui dsignait  terre un cadavre
roux, allong, saignant par les narines, sur lequel le chien se
rua sans tarder et avec frnsie.

--Tout beau, tout beau! mon petit, calma le chasseur. Ne le
dchire pas. Allons! doucement, doucement!

Alors, sans haine aucune, comme s'il et caress Mitis ou Moute,
Miraut lcha doucement et longuement sa victime morte et la pua
mme d'avant en arrire et d'arrire en avant. Puis, excit sans
doute par l'odeur du sang, il renifla le ventre et ouvrit la
gueule pour y aller de son franc coup de dent.

Lisse jugea que c'tait suffisant et, lui reprenant bien vite le
capucin, il commena par le faire pisser en lui pressant sur la
vessie et puis le mit immdiatement et sans faons dans la grande
poche-carnier de sa veste de chasse.

Toutefois, pour que Miraut n'et pas couru pour rien et pour
l'encourager  continuer, il lui coupa successivement,  la
dernire jointure, les quatre pattes du livre et les lui jeta une
 une.

Elles disparurent comme une bouche de pain, poil et os, et
griffes, et viande, et Miraut attendait encore tandis que Lise le
flicitait, tout heureux.

--Hein, nous voil dpucel! mon vieux Mimi.

Comme l'autre, insensible aux discours, attendait toujours, il
voulut lui jeter un bout de pain et un morceau de sucre qui furent
profondment ddaigns.

--Ah! il faut de la viande  monsieur, maintenant! T'es pas
dgot, mon salaud, marmonna le chasseur en ramassant les
provisions auxquelles son chien n'avait pas voulu mordre. Attends
un petit peu, mon vieux, tu les mangeras bien tout  l'heure.

Et la chasse continua.



CHAPITRE II

C'tait, on l'a dj vu, un bon matin.

De tous cts, de loin, de trs loin, on entendait des lancers et
des chasses; des coups de fusil retentissaient; un oeil exerc
pouvait voir dans les finages voisins les perdreaux se lever en
bandes devant les chiens d'arrt et s'parpiller en gagnant les
bois; des cailles aussi, de temps  autre,  trs courts
intervalles, devaient culbuter sous le plomb des tireurs.

Lise, en vieux routier, coutait les coups retentir et jugeait en
lui-mme:

Tiens, voil Philomen qui en sonne un! Il me semble que Pp
vient de redoubler: ce ne peut tre que sur les perdrix, car il a
toujours arrt un livre du premier coup. Ah! Gustave est aux
cailles dans les sombres derrire le Teur, il tire souvent. Je
jurerais que c'est le gros qui est dans la fin de Rocfontaine:
il me semble que j'entends la voix de Fanfare, la mre de Miraut.

Pendant ce temps le jeune chien, aprs avoir saut longtemps
contre la veste du matre afin de lcher encore le livre dont on
voyait sortir d'un ct la tte et de l'autre les pattes ou plutt
les moignons, le jeune Miraut, fatigu de sauter en vain, s'tait
remis  quter et avait repris la lisire du bois.

Une demi-heure ne s'tait pas coule qu'il relanait de nouveau,
mais il fut, cette fois, moins heureux que le premier coup.

Ce devait tre un vieux livre, c'est--dire qu'il avait dj vu
plus d'un automne. Aussi, ne perdit-il pas son temps  des rebats
plus ou moins compliqus dans les tranches ou les sentiers du
bois pour arriver, en fin de compte,  se faire taquer au
lancer; mais, sans suivre voie ni chemin, par le plus pais des
taillis, il fila vers les vieilles coupes sauvages du Geys, loin
de tout village et de tout hameau et, faisant plaine enfin, gagna
la grande route caillouteuse et sche de Sancey  Rocfontaine o
il esprait faire perdre sa trace  son poursuivant.

Lise, qui ne put le tirer, suivit la piste  la voix et, pour
mieux entendre et bien savoir de quel ct allait sa chasse,
longea l'arte du coteau.

Son chien--il en put juger  la rgularit de ses abois et coups
de gueule--russit  tenir parfaitement tant qu'il fut sous bois
ou dans les champs;  peine hsita-t-il  quelques contours
brusques o il dut s'arrter deux ou trois secondes pour bien
s'assurer de la direction  prendre. Mais quand il arriva  la
route et aux cailloux, le fret diminua et s'vanouit et il se tut.

Il s'attarda nanmoins, s'acharnant  retrouver la piste vanouie,
ravauda  certains passages o des fumets vagues persistaient,
revint sur ses pas jusqu' l'endroit o le livre tait entr dans
la zone maudite et donna encore de longs coups de gueule
furibonds.

Lise, qui du haut du crt l'aperut, jugea fort justement qu'ils
perdaient leur temps tous les deux et qu'il n'y avait rien  faire
avec ce capucin-l. C'est pourquoi il rappela Miraut.

Celui-ci avait eu sans doute la mme ide que son matre; il
s'apprtait  revenir et, mthodique et prudent, pour ne point
s'garer et bien retrouver l'endroit o il avait quitt Lise,
reprenait franchement  rebours la piste qu'il venait de suivre.

Pour lui pargner des contours interminables et l'habituer au
rappel, Lise emboucha sa corne de buffle et se mit  sonner 
petits coups secs et rpts, s'interrompant  diverses reprises
pour crier  pleine gorge le nom du chien avec le mot coutumier de
rappel: Tia, Miraut! Tia!, puis, cornant de nouveau, afin de
bien faire s'associer dans l'oreille et le cerveau de son
compagnon ces deux modes familiers de ralliement.

Comme la foule qu'il avait  suivre tait trs fortement fraye
et n'avait pas besoin de retenir beaucoup son attention, Miraut
entendit parfaitement les sons et les cris pousss par Lise et
s'arrta court aussitt, dressant l'oreille.

La corne de buffle retentit de nouveau et de nouveau la voix de
Lise arriva jusqu' lui: Tia, Miraut! Il comprit, jugea de la
direction, se traa dans l'espace une ligne droite et fila comme
un trait dans le sens de l'appel. Toutefois, afin de ne point se
tromper, il s'arrtait de temps  autre pour rectifier sa
direction et marcher droit  son matre qu'il ne voyait pas
encore.

Celui-ci distingua bientt le tintement de son grelot et, cessant
de souffler dans la corne, se contenta de l'appeler sur un ton
moins aigu.

L'instant d'aprs, ils se retrouvrent et Miraut fit  Lise une
fte extraordinaire, lui bredouillant toutes sortes de choses plus
gentilles les unes que les autres, se frottant  ses jambes et
voulant  tout prix lui peigner la barbe avec ses pattes de
devant. Le braconnier, tout en le chinant un peu de n'avoir pu
ramener l'oreillard, le flicita tout de mme d'tre si bien et si
vite revenu  la corne, absolument comme un grand chien.

Cette fois, Miraut mangea de bon coeur le bout de sucre et le
morceau de pain qu'il avait ddaigns l'heure d'avant.

Comme le soleil montait rapidement et commenait  chauffer, on se
rendit, sans perdre de temps,  la tranche sommire du Fays o
Philomen, exact au rendez-vous, les attendait dj avec un livre
lui aussi dans sa carnassire.

Les deux amis se sourirent.

--Eh bien! est-ce qu'on sait encore le coup?

--O l'as-tu ras?

Et les deux confrres en saint Hubert se narrrent avec force
dtails les pripties de leur chasse du matin tout en cassant la
crote et en buvant un verre.

Bellone et Miraut, trs srieux, s'taient simplement salus en se
lchant rciproquement les babines qui fleuraient bon le livre
tu. Assis tous deux sur les jarrets, devant les matres qui
devisaient et contaient leurs exploits rcents, ils suivaient
attentivement des yeux tous les mouvements de leurs doigts et de
leurs mchoires, attendant, pour les attraper au vol, les morceaux
de pain et de fromage qu'ils lanaient d'instant en instant et
fort quitablement tantt  l'un, tantt  l'autre.

Ensuite de quoi, tous se levrent et l'on partit faire le grand
bois.

Il y eut deux lancers et l'on fit deux chasses au Fays, deux
belles chasses menes tambour battant par ces bonnes btes et au
cours desquelles Lise eut la chance d'occuper un bon passage et
d'en occire encore un vers les dix heures.

Comme il se faisait tard, que le soleil tapait dur et que les
chiens commenaient  donner des signes de fatigue, on revint vers
le pays en traversant les pommes de terre du finage o l'on eut
l'occasion de lcher quelques fructueux coups de fusil sur les
perdreaux et sur les cailles.

--Y vas-tu demain? interrogea Lise.

--J'te crois, rpondit Philomen. La premire semaine, c'est mes
vacances, il faut que je sois bien press d'ouvrage pour que je ne
la prenne pas tout entire.

--Mon vieux, reprit Lise, j'y songe: j'ai promis au gros et 
l'ami Pp de leur faire manger le premier livre que Miraut me
ferait zigouiller. Dimanche, ce sera l'instant ou jamais;
naturellement, tu en es. Si tu es d'avis, je vais leur envoyer
deux mots; le matin, nous ferons la partie tous en choeur et 
midi nous boirons un bon coup pour fter le baptme du citoyen
Miraut. Pp viendrait nous prendre ici, on donnerait rendez-vous
au gros  un endroit bien fix et nous tiendrions les prs-bois et
les coupes d'Ormont; avec quatre chiens comme les ntres, a
pourra faire une belle musique.

--C'est entendu, approuva Philomen; j'apporterai quatre litres de
ma vendange de l'an pass: elle est fameuse.

De fait, le jour mme, Lise adressait au gros de Rocfontaine une
missive ainsi libelle:

Longeverne, le 1er septembre 18...

Mon vieux,

Miraut est un fameux chien; ce matin il m'en a fait tuer deux. Je
compte que tu viendras dimanche, comme a a t entendu, goter de
mon civet et fter son dpucelage. Pp en sera et aussi Philomen.
Rendez-vous  la croise du Blue,  cinq heures du matin au plus
tard. On tiendra Ormont o c'est tout gris de livres.

Je te la serre de bien bon coeur,

LISE.

Si quelques paysans, lorsqu'ils ont  crire, s'embrouillent et se
perdent dans de longues phrases: Je vous cris pour vous dire que
j'aurais voulu vous dire..., Lise n'tait pas de ceux-l. N'ayant
pas d'instruction, il se vantait d'crire comme il parlait. Aussi,
comme il n'tait pas bavard, ses lettres taient-elles toujours
d'une brivet et d'une concision admirables.

Pp, lui, fut prvenu, par un voisin allant au chef-lieu, qu'on
l'attendait sans faute chez Lise  quatre heures du matin pour
une partie soigne, et il n'eut garde de manquer au rendez-vous.

Trois heures et demie venaient  peine de sonner qu'il arrivait 
Longeverne avec Ravageot, son chien, un grand Saint-Hubert  la
robe d'un beau brun aux reflets d'or et de feu,  l'oeil calme,
aux pattes nerveuses, trs fin animal et bon lanceur, mais qu'il
ne fallait point contrarier ni mme gronder, car il tait
extrmement susceptible.

La connaissance avec Miraut fut bientt faite. Entre chiens,
l'entente est toujours facile, surtout un matin de chasse. Mais,
du fait d'tre runis, la voracit naturelle de chacun d'eux se
trouva double au moins et il y eut par toute la cuisine une
bousculade de casseroles et un dsordre qu'augmenta encore
l'arrive de Bellone et de son matre.

Pendant que les trois camarades se serraient la pince et se
congratulaient, les trois chiens, eux, continuaient leurs
recherches alimentaires: pas une miette ne fut ddaigne, pas une
goutte d'eau de vaisselle ne fut oublie, et voil-t-il pas que
Ravageot, humant et reniflant, avisa la peau du livre dpouill
la veille au soir par Lise et dont Miraut s'tait adjug la
ventraille.

Elle pendait  un clou fich dans une solive du plafond. Ravageot,
qui ne doutait de rien, sauta comme un cabri, l'accrocha, la fit
tomber et, pour que les autres n'en profitassent point, se
l'envoya sance tenante et tout entire: oreilles, poil et tout.
Cela ne dura pas quinze secondes.

Philomen l'aperut qui en achevait la pnible dglutition,
allongeant le cou et bourrant des yeux qui louchaient frocement.

--Ben, bon Dieu! Mais c'est la peau du livre qu'il vient de
s'enfiler comme a et sans boire, encore! Il en a une sacre veine
de ne pas s'touffer ni s'trangler.

--Bah! rpondit Pp, ils en bouffent bien de l'autre quand nous
ne les voyons pas. Aussi a me fait rigoler quand j'entends les
mdecins et le matre d'cole parler de microbes et d'autres
bestioles qui foutent,  ce qu'il parat, des maladies aux gens.

Qu'ils y viennent voir ce que mange Ravageot derrire les fumiers
et les marnires o il boit quand il a soif! Et il n'est jamais
malade, lui, il s'en bat l'oeil des microbes et moi aussi. Avec du
bon vin, du bon air comme on en a ici, et de bonnes vadrouilles
dans les bois comme nous en faisons, on vient  quatre-vingts ou 
cent ans.

--Tout de mme, ton chien a un sacr estomac. C'est pas moi qui
voudrais faire ce qu'il vient de faire, mme avec dix litres 
boire.

--Il va peut-tre te ch... une casquette  poil! plaisanta Lise.

On piqua une petite goutte dans laquelle on trempa un bout de
sucre, et puis l'on monta sans dlai le chemin de la Cte afin de
gagner le lieu du rendez-vous. Mais on eut grand soin de tenir en
laisse les trois chiens qui, si on les et laisss faire,
n'auraient pas mis une demi-heure  flanquer un capucin sur pied.

Miraut revit sa mre, la vieille Fanfare, mais il ne la reconnut
gure, il ne la reconnut mme point du tout; tant d'vnements
avaient coul depuis l'heure de la sparation, et elle non plus,
tous ses petits tant depuis longtemps disperss, ne retrouva
point dans ce grand chien le petit toutou, si diffrent d'odeur et
d'allures, qu'on lui avait enlev l'automne prcdent.

Les prsentations entre chiens se firent: Ravageot et Miraut
furent galants comme il convient et Fanfare accepta leurs hommages
qui ne furent point exagrs; mais il n'en alla pas de mme pour
Bellone, et toutes deux, bien femelles, se mesurrent
haineusement, le poil de l'chine hriss, et se grognrent des
menaces et des rosseries en se montrant les crocs.

Pourtant, ds qu'on fut en plaine et que la chasse commena, les
haines tombrent et tout fut oubli.

Les chasseurs, de mme que leurs btes, connaissaient bien le
pays. Une fois les chiens sur une bonne piste, ils se dployrent
silencieusement, cernant avec soin le canton o s'tait gt le
capucin afin que ce dernier, dboul, passt pour en sortir sous
le feu au moins de l'un des quatre fusils. Deux livres, aprs de
courtes pripties, trouvrent la mort dans cette traque terrible.
Mais un troisime, plus roublard, se droba avant le lancer et
Philomen, ahuri et furieux comme un chasseur qu'un livre aurait
roul, vit les quatre chiens lui passer devant le nez comme une
trombe et disparatre au loin.

Les chasseurs esprrent un moment que le livre reviendrait: mais
c'tait un matre oreillard sans doute que celui-l et, men comme
il l'tait par cette meute endiable, il fila tout droit, on ne
sut jamais o, au tonnerre de Dieu, disait Lise, pendant que les
quatre compres se morfondaient  couter.

Une heure aprs, comme on n'entendait encore rien, ils se
hlrent: hop! se runirent au poste de Philomen et confabulrent
en cassant la crote! Ils partagrent quitablement les provisions
dont leurs poches taient bourres, mettant en rserve la part des
chiens, liquidrent bouteilles, gourdes et flacons, puis
bourrrent leurs pipes en attendant.

Lise, le premier, discerna parmi les rumeurs sylvestres et les
sonnailles des troupeaux de vaches, un bruit trs lointain de
grelot.

Lors tous, embouchant leur corne d'appel, soufflrent  perdre
haleine dans ces instruments primitifs et sonores, en faisant un
boucan infernal qui les excitait et les rjouissait profondment.

--S'il y a un livre dans les alentours, qu'est-ce qu'il peut bien
se dire?

--Il n'en doit pas mener large.

Enfin les chiens, galopant et tirant la langue, reparurent au haut
du crt, et comme c'tait bientt l'heure de l'apritif, on revint
au village aprs les avoir un peu laisss reprendre haleine et
manger leurs bouts de pain.

Les deux livres occis furent naturellement offerts aux deux
invits qui, aprs s'tre dfendus et fait prier, acceptrent
enfin,  charge de revanche, affirmrent-ils.

--Penses-tu! protesta Lise. Et Miraut?

--Peuh! c'est rien, a, mon vieux, rpliqua le gros, tout joyeux
d'avoir un livre  rapporter  la maison.

Les quatre chasseurs, prcds de leurs chiens, firent 
Longeverne une entre triomphale dont Miraut eut les honneurs. On
savait pourquoi ils taient runis; chacun d'ailleurs, au village,
les connaissait et leur souhaitait le bonjour au passage, tout en
s'enqurant du jeune chien.

--Eh bien! et Miraut?

--Ah! c'en sera un tout premier, affirmait Pp, et je m'y
connais.

--J'en tais sr, renchrissait le gros.

C'est qu'en effet un chien, un chien de chasse surtout, a, dans un
village, sa personnalit bien marque; il fait partie intgrante
du pays et toute gloire qui lui choit rejaillit un peu, non
seulement sur son matre, mais sur tous les compatriotes de la
localit, quadrupdes ou bipdes.

Miraut, sensible  la louange, marchait dignement devant les
chasseurs, et son matre, tout attendri, le regardait avec amour.
En arrivant  l'auberge, il prleva mme un demi-morceau du sucre
de son absinthe pour l'offrir  son chien, afin qu'il prt, lui
aussi,  sa faon, un apritif.

Les livres avaient t tals sur la grande table de l'auberge o
les clients, curieux, venaient les soupeser, juger de leur taille,
de leur embonpoint, de leur valeur, du coup de feu qui les avait
allongs.

Les chiens, eux, qui s'taient couchs sous la table, ne voyaient
pas sans un certain dpit ces intrus approcher de leur gibier et
palper un butin qui n'appartenait qu' eux. Ils grognaient
sourdement, mais comme les matres n'avaient pas l'air inquiet et
ne faisaient point opposition, ils ne crurent pas opportun de
pousser plus avant leur manifestation en intervenant de la griffe
ou de la dent.

Un des Ronfou qui, par blague, venait de faire le geste de cacher
un livre sous sa blouse ne fut pas loin pourtant d'coper
srieusement. Ravageot, peu patient, sauta sur ses quatre pattes,
se campa ferme devant lui, la tte haute et gueule ouverte, et les
autres, prompts  venir  la rescousse, se prparrent non moins
nergiquement  lui prter mchoire forte.

--Si tu te fais pincer, tant pis pour toi! prvint Philomen,
dgageant ainsi leur responsabilit.

--Bougre, c'est qu'ils n'ont pas l'air commode! rpliqua l'autre
en remettant le livre; ils ne sont pas comme le vieux notaire
d'penoy qui, lorsqu'on le traitait de voleur, et a arrivait
souvent, rpondait qu'il entendait bien les rises[14].

[Note 14: Rises: plaisanteries.]

--Si on allait  la soupe? proposa Lise.

On ramassa sans incidents les livres pendant que Pp payait les
apritifs et l'on se rendit  la maison de la Cte o la Gulotte,
pestant intrieurement, mais faisant contre mauvaise fortune bon
coeur, avait tout de mme prpar un repas substantiel et soign.

Une soupe aux choux dans laquelle avait cuit un jambon ouvrait le
djeuner, le dner comme on dit  la campagne, auquel on fit
honneur avec le robuste apptit que procure toujours une marche
mouvemente de cinq ou six heures en plaine et en fort.

Vinrent ensuite le plat de choux traditionnel avec le jambon, un
ragot de mouton aux carottes, puis le civet, magistralement
russi et qui provoqua les flicitations gnrales des convives.
La Gulotte tout de mme fut flatte dans son amour-propre de
cuisinire, elle rougit de plaisir, et Lise, diplomate, en
profita pour lui demander si les chiens avaient eu  manger, 
quoi elle rpondit qu'elle allait sans tarder leur donner leur
soupe.

Cela se termina par un poulet et de la salade. Un morceau de
gruyre et quelques biscuits prcdrent le caf.

Miraut ainsi que Fanfare et Ravageot reurent quantit d'os,
crotons, couennes, peaux, reliefs, qu'ils avalrent
consciencieusement, et on ne leur mnagea point non plus les
loges dithyrambiques, la vendange de Philomen ayant beaucoup
chauff l'enthousiasme des quatre amis.

Tous racontrent des histoires de chasse et de chiens, plus
merveilleuses et plus magnifiques les unes que les autres; ils
s'en baudissaient franchement, mais nul d'entre eux n'mit le
moindre doute sur leur authenticit ou leur vraisemblance: si,
entre chasseurs, on n'a pas la foi, qui est-ce qui l'aura? Enfin,
aprs le caf et le pousse-caf, la rincette, la surrincette et le
gloria, on leva le sige pour permettre  la Gulotte de
dbarrasser la table, et l'on s'en fut, d'un commun accord, jouer
la bire aux quilles.

On joua plusieurs bouteilles qu'on but et on en but d'autres
encore, on but beaucoup. Quand on fut las de bire, on essaya des
pousse-bire, et puis on reprit l'apritif. Nonobstant cette
dernire absorption, on n'avait pas extrmement faim quand on
revint manger le bouillon chez Lise. Mais on but tout de mme, et
quand le gros et Pp, leur livre dans la carnassire, reprirent,
vers la minuit, l'un la route de Rocfontaine, l'autre le chemin de
Velrans, les dites voies n'taient pas assez larges pour contenir
leurs pas chancelants.

Malgr l'offre pressante qu'on leur fit de coucher  Longeverne,
ils refusrent dignement et, guillerets, partirent, leurs chiens
reposs gambadant autour d'eux, en beuglant  pleins poumons de
vieilles chansons de chasse aux airs bien connus:

_N'entends-tu pas la biche dans les bois..._

Ou encore, et c'tait Pp qui poussait ce refrain:

_Et dans le lit de la marquise_

_Nous tions quatre-vingts chasseurs!_



CHAPITRE III

Au cours des chasses qui suivirent et dont plusieurs furent
mmorables, Miraut, aid des conseils de son matre, ou guid par
l'exemple de Bellone, ou inspir par son flair suprieur et sa
presque infaillible initiative, apprit bien des ruses et des
ficelles de son mtier de courant.

Il sut ainsi qu'il ne faut jamais perdre son temps  ravauder en
plaine, sur un pturage, qu'il faut immdiatement chercher la
rentre; ce fut Lise qui le lui enseigna et il se rendit trs
vite compte que son matre avait raison, puisqu'il manquait
rarement de dbusquer l'oreillard quand il suivait docilement ses
conseils ou ses ordres. Il apprit  aller doucement derrire les
levrauts qui ne vont jamais loin, mais zigzaguent, contournent,
cabriolent, se font rebattre et vous obligent, pour les suivre
sans faute,  prendre cent fois plus de prcautions qu'avec les
grands bouquins et les vieilles hases. Il sut que tous les
capucins, pour quitter les chemins qu'ils suivent quand ils
veulent se faire perdre, font de grands sauts et retombent les
quatre pieds runis et lorsqu'il lui arriva de se trouver perplexe
dans ce cas chenilleux, Bellone lui enseigna  rebattre  droite,
puis  gauche de la route pour retrouver le nouveau sillage. De
mme les doubls et les pointes ne l'embarrassrent qu'au dbut et
ce fut encore la chienne qui lui enseigna  dcrire autour du
point o les pistes se mlent un ou plusieurs cercles de rayons
variables afin de retrouver la nouvelle. Il n'ignora pas longtemps
que certains livres, audacieux et roublards, longent quelquefois
une haie d'un ct, puis reviennent de l'autre, paralllement au
chien qui ne s'en doute gure et repassent en le narguant  deux
pas de lui; aussi eut-il, en mme temps que le nez, l'oeil et
l'oreille au guet quand d'aventure il se trouva dans ce cas.

Il apprit qu'au coup de fusil un chien de chasse, un vrai bon
chien, doit tout lcher pour filer  vertigineuse allure auprs du
matre qui a tir, car un chasseur, quand donnent les chiens, ne
doit faire feu que sur un gibier d'importance et il faut que son
collaborateur  poil soit l tout de suite pour l'aider, le cas
chant,  poursuivre et prendre ou achever ou retrouver la pice
tue ou blesse par son plomb. Il sut distinguer, dans la voix de
la corne, le coup long, qui hle le confrre loign, du roulement
qui le rappelait, lui ou Bellone ou Ravageot; il apprit et trs
vite, en chassant avec la chienne sa compagne,  reconnatre les
coups de gueule qui indiquent que le fret est bon ou mdiocre ou
mauvais. Il sut aller  la voix comme un vieux soldat marche au
canon, et cette habitude, avec les camarades, devint bientt
rciproque.

Bref, il devint un bon chien, et il fallait que les matins fussent
bien mauvais, que le fret ft insignifiant, que le canton ft bien
pauvre en gibier pour qu'il n'arrivt pas  dbrouiller cote que
cote une piste et  lancer un capucin.

Sa tactique varia selon que les matres taient avec eux ou qu'il
se trouvt tre seul avec Bellone, car il lui arriva souventes
fois, quand les patrons n'avaient pas le temps, de partir soit
tout seul, soit de compagnie avec la chienne.

Les bons cantons, les bons endroits lui devinrent familiers; au
bout de quelques chasses, il connut mme personnellement, si l'on
peut dire, certains oreillards qu'il devait certainement
distinguer des autres  leur fret particulier,  un dtail odorant
insensible  tout autre qu' lui, de mme que Lise, son matre,
reconnaissait le citoyen en question au gte choisi ou au domaine
bien dlimit qu'il occupait depuis longtemps.

Un bon chien doit toujours ramener son livre au canton du lancer;
Miraut, bon gr, mal gr, aprs des circuits plus ou moins longs,
ne perdit jamais la piste et, sauf des cas exceptionnellement
rares, il ramena presque toujours dans la direction que devait
occuper Lise le capucin qu'il courait.

Maints livres pourtant lui donnrent du fil  retordre, car au
bout de peu de semaines, les adultes, les livres d'un an, forts
de l'exprience d'une chasse, n'ignorrent plus qu'ils avaient
affaire  forte partie.

Ds qu'ils entendaient  proximit de leur gte le timbre du
grelot ou les clats de voix de Miraut, ils n'attendaient point
qu'il vnt les dnicher, trop certains qu'il y parviendrait tt ou
tard malgr les savantes prcautions de la remise. Et, en grand
mystre, fort silencieusement, ils se drobaient, oreilles
rabattues, pattes allonges, filant droit devant eux, pour gagner
le plus possible de terrain et aller trs loin, trs loin,
prfrant les alas d'une poursuite et d'une course en pays
inconnu, au hasard d'un retour dangereux souvent marqu, pour les
camarades, par le tonnerre clatant et mortel d'un inopin coup de
fusil.

Miraut les suivit quand mme et malgr tout, patient et fort, avec
l'acharnement du vrai limier. Il les retrouvait dans leurs remises
lointaines, les relanait de nouveau, les poursuivait jusqu'
puisement et, comme il tait robuste, malheur au livre dont les
pattes n'taient pas bonnes, dont les jarrets n'taient pas
d'acier, dont les ruses n'taient pas originales et infaillibles!
Tt ou tard, Miraut arrivait  lui, lui cassait l'chine et le
dvorait.

Cela ne tranait gure. La course l'avait affam, la poursuite si
longue, en le fatiguant, l'avait enfivr et mis en rage et, du
ventre ouvert de la victime, les tripes chaudes sortaient bientt
qu'il avalait presque sans les mcher. Il lchait le sang avec
soin, puis broyait les ctes sous ses dents, dpiautait le rble
musculeux et passait au train de devant. Souvent, il abandonnait
la tte pour revenir, quand sa fringale n'tait pas apaise, aux
cuisses de derrire fermes et charnues qu'il dglutissait jusqu'
la dernire bouche. Il se flanqua ainsi des ventres
gargantuesques  la suite desquelles, l'estomac garni, la peau du
ventre tendue, il reprenait d'un trot alourdi, aprs s'tre
pralablement orient, le chemin de Longeverne. Il suivait
rarement les grandes routes et les voies importantes, prfrant,
sous bois, les petits sentiers, ou, en rase campagne, l'abri des
haies et des murs, le couvert des rcoltes, pour se dissimuler aux
regards des inconnus malveillants. Car Miraut n'ignorait pas que
certaines femelles, genre Gulotte, sont toujours  craindre et
qu'il ne faut point, en dehors de son village, se fier aux sales
moutards de tout sexe qu'un honnte chien comme lui ne peut
dcemment effrayer ni mordre et qui profitent lchement de votre
bont pour vous flanquer, eux, toutes sortes de projectiles sur le
dos ou dans les pattes.

Dans les dbuts, lorsque son livre tait trop gros, Miraut, une
fois repu, abandonnait le reste; plus vieux, avec l'exprience et
les leons de la faim, il dut rflchir sans doute et conclure que
cette pratique tait tout simplement stupide; ds lors, quand il
ne mangea pas tout, il rapporta  sa gueule, du ct de
Longeverne, le quartier de derrire de sa prise.

Bien malins eussent t ceux qui l'auraient attrap dans ces
cas-l. Souvent pourtant il fut poursuivi par des hommes, mais il
savait fort  propos prendre le pas de course, se dfiler derrire
les haies, doubler les murgers et les buissons touffus et gagner
la fort, refuge absolument inviolable aux voleurs  deux pattes.

Arriv  quelque cinq cents mtres du village, dans un champ de
pommes de terre le plus souvent, l o la terre est plus meuble
que partout ailleurs, il creusait un trou, y enfouissait sa
bidoche qu'il rebouchait avec soin, puis rentrait  la maison
paisiblement. Le jour suivant ou le surlendemain, il venait la
reprendre ds que son estomac rclamait, car la Gulotte, qui
l'avait toujours en grippe, oubliait assez souvent, les lendemains
de fugue, de lui tremper sa soupe, si Lise d'aventure ne l'en
priait pas nergiquement.

Le chasseur ne souponnait pas son chien de tant de roublardise.
Il fut littralement bahi le jour o il le surprit en train de
s'offrir, en guise de goter, un succulent rble d'oreillard.
Miraut, cependant, ne fut pas le moins ennuy de la dcouverte,
car son matre, jugeant que son compagnon avait eu largement sa
part, lui reprit sans faons aucune son quartier de livre et,
aprs l'avoir lav, le fit mettre  la casserole. Ce fut une
leon, et le chien,  dater de cette heure, prit bien soin de se
dissimuler quand il se rendit  ses caches.

Les prises toutefois ne couronnaient pas chaque poursuite et, plus
souvent qu'il ne l'et dsir, Miraut, aprs une journe
extnuante, rentra  la maison, harass et vide. Ces jours-l, sa
patronne hurlait, car on ne pouvait pas, disait-elle, rassasier la
vice. Cependant les livres finissaient fatalement par avoir le
dessous.

Il y eut pourtant un oreillard qui, toute une saison, se paya la
tte de Lise et de son chien, un vrai sorcier que ce cochon-l,
jurait le braconnier, et Miraut le connaissait bien, lui aussi,
cet impayable animal.

C'tait un vieux bouquin, prince sans doute des capucins de
Longeverne et d'ailleurs, qui, certain jour, on ne sait pourquoi
ni comment, tait venu lire domicile dans un coin touffu du Fays,
au centre d'un labyrinthe de sentiers, de tranches, de chemins et
d'autres voies plus ou moins frayes.

La lutte commena un beau matin givr de novembre que la terre
sonnait sous le talon o le limier trouva son fret  cinquante
sauts de son gte et, sans perdre de temps, vint, aprs quelques
coupes savantes, lui fourrer sans faons le nez au derrire.

Le vieux coureur des bois comprit qu'il avait affaire  un matre
et, bondissant de son gte, allong de toute sa longueur, ventre 
terre, yeux tout blancs, moustaches brandies, fila, tandis que la
borde coutumire de coups de gueule suivait son dboul.

Miraut, si bien dcoupl qu'il ft, ne put longtemps le suivre 
vue, car le courte-queue, qui n'ignorait sans doute rien de
l'homme et de ses coups de fusil, avait grand soin, pour se
dfiler, de profiter de tous les abris et de tous les couverts
utilisables. Au bout de cinq minutes de ce train d'enfer, l'aboi
du chien tait  plus d'un kilomtre derrire lui... il avait le
temps.

Le capucin fit des pointes, des doubls, des crochets, puis, aprs
un raisonnable dtour, suffisamment long pour drouter un moins
habile que son poursuivant, il redescendit l'un des chemins qui
menait au bas du Fays,  la croise de toutes les voies o ces
imbciles d'humains venaient gnralement attendre ses congnres,
mais o il se gardait bien de jamais passer.

Ds qu'il arriva  deux ou trois portes de fusil de ce poste
dangereux, il s'arrta, s'assit sur son derrire, tourna les
oreilles dans la direction des quatre vents, pissa un coup,
ressauta au bois, fila vers le haut des jeunes coupes et disparut.

Lorsque Miraut, qui n'avait point perdu de temps aux doubls du
citoyen, arriva quelques instants aprs, qu'il eut repris la piste
coupe et l'eut suivie jusqu'au haut des jeunes coupes, hors du
foss du bois, il trouva quelques pointes qu'il ne suivit pas
selon sa vieille tactique, mais il tourna tout alentour de
l'endroit pour retrouver la bonne piste et ne trouva rien. Il
raccourcit le diamtre de son cercle: rien encore; il le doubla:
toujours rien; il suivit l'une aprs l'autre toutes les pistes,
plus le fret. Alors, ahuri et furieux, Miraut jappa, gueula,
brailla, hurla comme jamais il n'avait fait, et Lise, tonn
grandement, vint le rejoindre, ahuri lui aussi de voir pour la
premire fois en dfaut ce chien admirable, cette matresse bte,
ce nez extraordinaire, ce roublard des roublards.

Il n'y avait point de buisson dans la plaine et la coupe,
rcemment nettoye, tait tondue comme un champ d'teules. Le
chien et l'homme longrent des deux cts le mur d'enceinte,
pierre  pierre, abri par abri; ils visitrent le pied de tous les
arbres qui demeuraient: baliveaux, chablis, modernes, anciens;
rien, rien, rien! Ils s'en allrent bredouilles.

Deux jours aprs, Miraut vint relancer son animal que Lise cette
fois attendit sur le chemin o il tait pass le premier jour,
mais l'oreillard en prit un autre et vint se faire perdre, tout
comme l'avant-veille, au mme endroit.

Deux jours aprs, cela recommena.

--Ne te bute donc pas, disait Philomen  Lise qui lui proposait
de l'accompagner dans sa chasse  ce phnomne unique en son
genre. Je le connais, ce salaud-l, c'est--dire que je n'ai
jamais pu le voir, mais je l'ai chass, on ne lui peut rien.

Lise s'entta. Et chaque matin qu'il eut de libre, ils
retournrent, lui et Miraut.

 la fin, ds le lancer, il monta  ce poste extraordinaire afin
d'en avoir le coeur net. Ce jour-l, le livre, qui tait assez
vieux pour ne pas se fier seulement  son oreille, mais qui savait
aussi sans doute voir un peu et renifler, approcha bien de la
coupe, mais il n'y entra point et alla se perdre loin, loin, trs
loin, au tonnerre de Dieu, comme disait le chasseur.

Et toute la saison ils s'acharnrent, lui et Miraut,  poursuivre
ce livre fantme, ce capucin sorcier que personne n'avait jamais
pu joindre ni voir, qui crevait les chiens les plus forts et
roulait les meilleurs. Mais chaque fois que Lise montait en haut
de la coupe, le livre n'y venait pas, et chaque fois qu'il se
postait ailleurs, Miraut, hurlant de rage et fou, l'oeil hors de
l'orbite, le poil hriss, venait le perdre l et s'en retournait
la tte basse et la queue entre les pattes, malade de dpit et de
fureur, vers son matre Lise qui sacrait bien de toute sa gorge
comme un bon braco qu'il tait, mais n'y pouvait rien tout de
mme.

Enfin un jour de fvrier, la chasse tant close depuis une
quinzaine et lui n'ayant pas son fusil, Lise,  deux cents pas de
l'endroit, cach derrire un gros chne, eut la clef de l'nigme.

Le coeur tapant d'motion, il vit son oreillard sauter du bois,
faire ses doubls et ses pointes, revenir  son centre
d'oprations et d'un seul saut bondir en l'air, d'un lan fou,
comme s'il escaladait le ciel pour retomber... Ah! !--la coupe
tait nette--o donc tait-il retomb? Lise, de derrire son
arbre, carquillait les quinquets: le livre avait disparu.

Celle-ci, par exemple, elle tait forte!

Miraut, en rlant de rage, car ce n'taient plus des abois qu'il
poussait, arriva juste  pic pour se trouver nez  nez avec son
matre. Celui-ci, sr--ou presque--de n'avoir pas eu la berlue, et
blme d'moi, regardait de nouveau par tout le sol, examinant
mthodiquement chaque pouce de terrain o son gibier aurait pu se
trouver.

Ce devait tre au pied de cette souche. Mais non, rien; il fallait
qu'il se ft envol dans le ciel. Lise, le braco, Lise le
mcrant, plit presque et trembla un peu; ses regards,
instinctivement, quittrent le sol pour interroger l'azur et...
ah! sacr nom de Dieu!...

Au sommet de la vieille souche nourrie, ddaigne par les
bcherons,  quatre ou cinq pieds au-dessus du sol, entre quelques
rejets gris comme le dos du capucin qui se fondait entirement
avec eux, son asticot, aplati, immobile, les oreilles rabattues,
sans souffle, n'mettant aucune odeur et, bon Dieu! aussi souche
que la souche elle-mme.

Que de fois le braconnier, son fusil  la main, avait pass  un
pas de lui, inspectant le pied de la souche sans songer le moins
du monde  regarder dessus: on dit tant que les livres ne font
pas leur nid sur les saules.

--a t'apprendra, idiot, rageait-il,  sortir sans ton flngot
sous ta blouse!

Il ramassa un rondin pour en assner un coup sur le rble de
l'oreillard; mais l'autre, qui n'avait jamais bronch les fois
d'avant, ce jour-l, avant que Lise et lev le bras... frrrrt...
se dtendit comme un ressort, repartit d'un train d'enfer avec
Miraut  ses trousses, Miraut qui le chassa tout le reste de la
journe, mais ne le ramena point et ne rentra pas non plus de la
nuit.



CHAPITRE IV

Plus furieux, plus acharn que jamais, Miraut avait suivi la
chasse avec une ardeur dcuple par les vieilles colres et la
haine enracine avec les poursuites vaines d'auparavant. Mais il
tait crit sans doute que ce livre-l porterait malheur  ses
chasseurs.

Il le suivit loin, loin, trs loin, toujours donnant, toujours
gueulant, toujours hurlant, bien au del des cantons qu'il avait
parcourus jusqu'ici, mme au cours de ses randonnes les plus
folles et les plus hasardeuses.

Ce livre-l avait un jarret de fer. Les bcherons de divers
villages racontrent ce soir-l,  la veille, qu'ils avaient vu
ou entendu passer une chasse, une chasse extraordinaire avec un
grand livre haut comme un chevreuil et un grand chien qu'ils ne
connaissaient point. Des gardes en tourne s'murent de ce
bacchanal insultant et prolong et voulurent, mais en vain,
essayer de cerner ce chien qu'ils ne connaissaient point
davantage: tous perdirent leur temps.

Miraut traversa des bois nouveaux, des coupes particulires, sauta
des fosss, franchit des ruisselets, coupa des routes et des
sentiers, mais ne rejoignit point son oreillard qu'il perdit enfin
dans un terrain singulier et bizarre, fort loin de son canton, en
plein marais inconnu.

Le soleil commenait  dcliner quand il s'aperut que son estomac
criait famine, que ses pattes devenaient raides et qu'il se
trouvait loin du logis.

Il jugea prudent aussitt de faire demi-tour, s'orienta, flaira le
vent, et au petit trot s'branla le nez en qute de quelque vague
os  ronger, quelque proie facile  conqurir ou toute autre
pitance, plus ou moins dlicate, mais propre  lui remplir un peu
le ventre.

Il rejoignit un chemin dont il suivit les accotements et bientt
un village se prsenta. Il l'vita en faisant un prudent contour,
trouva une ou deux taupes creves qu'il dvora et continua sa
route de son trot soutenu.

Aprs une randonne assez longue au cours de laquelle il contourna
ainsi divers pays, hameaux ou communes, il arriva au crpuscule
dans un village qu'il lui sembla reconnatre pour y tre dj venu
avec Lise et pour ce qu'il y avait une rivire  traverser.

Craignant l'eau trs froide en cette saison, croyant pouvoir se
fier  l'ombre croissante pour franchir sans encombre cette
agglomration mal connue et peut-tre dangereuse de maisons et
d'humains, il s'engagea dans la rue principale et, longeant les
murs, se rasant autant que possible, s'avana rapide, inquiet et
prudent, afin de gagner promptement le petit pont de pierre et
passer l'eau ainsi sans se mouiller les pattes.

Il allait toucher au but lorsqu'une clameur d'enfants qui jouaient
et se poursuivaient en venant  sa rencontre l'arrta et le
contraignit  se dissimuler quelques minutes derrire un fumier
qui se trouvait  proximit.

C'tait l'heure de la sortie de la prire: quelques femmes
presses passrent vivement avec leur coiffe, leur caule, noire ou
blanche sur la tte et leur paroissien  la main; puis ce furent
les gosses qui arrivrent sur le pont et s'amusrent  lancer des
cailloux pour faire des ricochets dans l'eau.

L'un d'eux, tout  coup, s'cria: il venait d'apercevoir Miraut
qui les piait, tendant le cou prudemment, hsitant, crott,
hriss, affam, efflanqu, misrable  la fois et lugubre.

--Un chien!

--Un sale chien qui n'est pas d'ici! ajouta un deuxime.

--Peut-tre un chien enrag, mit un troisime; ciblons-le!

--Immdiatement, les beaux cailloux plats qui devaient glisser sur
l'onde s'abattirent en une gerbe crasante dans la direction de
Miraut. Sans mot dire, bien qu'il et t atteint dans le dos,
dans les reins et aux pattes, et mme un peu partout, le chien
vivement battit en retraite au grand galop, poursuivi par tous les
gosses, hurlant et gueulant, heureux enfin de pouvoir taper sur
quelque chose de vivant et de donner, pensaient-ils, un but utile
et mme hroque  leurs coups de frondes.

Le chien traversa tout le village et s'enfuit, longeant les haies
et les fosss jusqu' quelques centaines de mtres des premires
maisons o il se cacha, coutant les clameurs fanfaronnes et
menaantes de ses poursuivants. Le courage de ceux-ci tomba
d'ailleurs avec la fin du village et, arrivs  la dernire
bicoque, ils s'arrtrent, n'osant s'aventurer ainsi parmi les
tnbres en rase campagne.

Trs dprim par sa longue course, par la fatigue et par la faim,
apeur par les cris entendus et les cailloux reus, Miraut n'osa
plus effectuer une deuxime tentative pour arriver au pont. Il
jugeait ce pays trs dangereux, plein d'embches et d'ennemis et,
malgr la nuit noire et le grand silence qui pouvait cacher des
piges, il resta sur ses gardes. L'ide de traverser la rivire 
gu ou  la nage ne lui vint pas: il n'y avait pas de rivire 
Longeverne et, comme tous les chiens courants d'ailleurs, Miraut
redoutait l'onde et sa fracheur tratresse.

Il erra toute la nuit autour du village, furetant, cherchant,
qutant, grattant de-ci, grattant de-l une nourriture innommable.

Les maigres ressources qu'offraient les champs dpouills, l'abri
des murs ou le couvert des haies furent vite puises, car il
n'osait point s'approcher trop prs des maisons ni chercher parmi
les fumiers. Alors il battit en retraite plus loin et revint vers
un autre village qu'il espra plus hospitalier et dont il se
disposait  cumer les alentours. Deux jours s'taient passs
qu'il ne songeait dj plus, harass, recru de fatigue, l'estomac
et la tte vides, qu' chercher  manger cote que cote. Trois ou
quatre jours et trois ou quatre nuits il erra encore ainsi,
dsempar, de village en hameau, comme une barque dont le
gouvernail est bris ou fl, en ayant bien soin de se dissimuler
et de s'enfuir ds qu'il voyait un homme ou une femme et qu'il
pouvait supposer que quelqu'un pt se diriger de son ct.

Pendant ce temps,  Longeverne, Lise se dsolait. Il tait all
narrer  Philomen sa msaventure, lui confier ses apprhensions,
et son ami qui, le lendemain, lui avait facilement remont le
moral, n'arrivait plus maintenant, fort inquiet lui-mme,  le
rassurer.

Miraut avait pu tomber dans un pige, se prendre dans un collet
comme il tait arriv jadis  un des chiens de Pp. Traversant
une tranche, le malheureux, en effet, avait pass le cou dans la
boucle d'acier destine  un oreillard, et le jeune foyard pli
auquel tait reli le noeud coulant, se relevant dans la dtente
imprime par la bte, le chien s'tait trouv brusquement pendu en
l'air par le cou. Heureusement, le fil avait gliss sur le collier
et le chien, mal pendu, trangl  demi, avait pu bramer. Il avait
braill, braill perdument durant six heures conscutives. Enfin,
les bcherons des alentours, inquits et intrigus par tant de
potin, arrivrent.

Ils lui rendirent la libert et il partit comme un fou. Huit jours
durant, il n'arrta point de secouer la tte comme s'il sentait
encore au cou l'tranglement du laiton.

Peut-tre aussi que Miraut avait t pinc par des gardes
particuliers sur une chasse garde! Qu'avaient-ils fait du chien?
Il y a des hommes si lches! Lui avaient-ils tir dessus et son
cadavre pourrissait-il dans quelque coin, ou simplement,
reconnaissant en lui un chien de race, lui avaient-ils retir son
collier pour l'expdier au loin et le vendre  leur profit?

Il n'tait gure admissible que Miraut, en effet, ft quelque part
aux alentours, car il serait dj rentr ou mme, s'il s'tait
rfugi dans une commune quelconque de l'arrondissement, le maire
ou n'importe qui aurait fait crire pour qu'on vnt le rechercher.
Il paraissait impossible qu'un confrre ne l'et pas recueilli
alors: ce sont services qui se rendent couramment entre chasseurs
et entre braconniers.

Et malgr tout, Lise esprait toujours que le facteur lui
apporterait la lettre annonant que Miraut, en pension quelque
part, attendait sa venue. Il avait fait en vain le tour des
villages voisins et, maintenant, il guettait impatiemment
l'arrive de Blnoir.

La Gulotte, elle, esprait bien que c'en tait enfin fini avec
cette charogne et, toute joyeuse, se flicitait en dedans, tout en
grognant trs haut que c'tait bien la peine de dpenser des sous
 lever des chiens pour les perdre sitt qu'ils sont dresss, que
a ne manquait jamais de mal finir et que ces tres-l, a n'tait
que des btes  chagrin.

Cependant Miraut, affam, crott, apeur et tremblant, errait
craintif au hasard des champs, des prs et des buissons, aux
abords des villages inconnus dont il redoutait les populations
plus inconnues encore, sans doute dangereuses, perfides et
mchantes. Il ne pensait plus qu' son estomac qui criait la faim,
oubliant tout, ne se rappelant peut-tre mme plus Lise et sa
maison, ne songeant plus  rechercher le chemin bien perdu de
Longeverne, aboli ou effac dans sa mmoire.

Enfin, un beau matin, puis, rejet de partout, n'ayant rien
absorb depuis de longues heures et crott au point de n'avoir
plus, par tout le corps, un poil de propre, le long de la route, 
l'entre d'un village, il eut comme une vision suprme de tout ce
qui avait fait son pass: il se souvint de son matre Lise qu'il
n'avait pu rejoindre et qu'il ne reverrait jamais plus sans doute
et il se mit  hurler dsesprment au perdu.

Assis sur son derrire, l'air minable et dsol, il tendait le nez
vers le ciel et poussait un cri, un hurlement long, trs long,
tragiquement long qui finissait comme un sanglot.

 ce cri de dsolation,  ce signal lugubre, tous les chiens du
village se mirent  rpondre par des jappements prcipits de
fureur ou de peur et les gamins, attirs eux aussi par ce vacarme
insolite, s'approchrent,  distance respectueuse toutefois, de ce
dsespoir de bte.

--C'est un chien perdu qui pleure son matre, disait l'un d'eux.

--La pauvre bte!

--Si on lui donnait du pain, proposait un autre.

--Il se sauverait, objectait un troisime.

Dans le village, tout le monde avait entendu la plainte, mais si
la plupart des gens n'y avaient point prt grande attention, car
un paysan ne s'meut pas pour si peu, il se trouva toutefois,
parmi la population, un vieux braco, le pre Narcisse, qui dressa
l'oreille  cet appel et pensa diffremment de ses concitoyens.

--Tiens, un chien de chasse! s'cria-t-il.

Et immdiatement il sortit pour voir si d'aventure il le
connaissait, pour lui donner  manger et, s'il avait un collier,
chercher  qui il appartenait afin de le rapatrier au plus vite.

Lentement, l'oeil allum, il s'approcha de l'endroit o Miraut,
plus dsespr que jamais, hurlait toujours,  cent pas des
gosses.

--Restez, petits, recommanda-t-il aux enfants qui voulaient le
suivre, restez, vous lui feriez peur.

Il faut croire que certains hommes sont naturellement sympathiques
aux btes ou que leur sr instinct, dans la grande dtresse, les
avertit mystrieusement; peut-tre bien aussi que Miraut,  bout
de forces, tait rsign  tout. Mais, lorsque Narcisse s'avana,
il n'eut pas peur et il sentit en lui un ami.

Ds qu'il fut  porte de voix, l'homme, en effet, lui parla
doucement, et il savait parler aux chiens:

--Tia, mon petit, tia! Viens voir ici, mon beau; voyons, qu'est-ce
qu'il y a, voyons!

Et l'homme aborda le chien qui, non seulement n'avait pas fui,
mais se tortillait aimablement pour saluer celui qui venait si
opportunment  lui.

Le pre Narcisse tapota le chien sur le crne, le gratta sous le
cou et sous les oreilles et tout en faisant cela, il se penchait
sur le collier. Il lut difficilement la lettre grave d'un poinon
malhabile sur une mchante plaque de fer-blanc, cloue au cuir par
deux rivets: Lise, cultivateur  Longeverne, et aussitt ne put
retenir un cri de stupfaction, car entre chasseurs ou bracos
d'une mme rgion on se connat; il avait bu assez souvent avec
Lise aux foires de Vercel et de Baume et il connaissait dj de
rputation son brave chien dont Pp encore lui avait parl, il
n'y avait, parbleu, pas si longtemps!

--C'est Miraut! s'exclama-t-il.

Entendant son nom prononc par cet inconnu si sympathique, Miraut,
l'oeil plein de confiance et de joie, redoubla ses dmonstrations
d'amiti et, comme l'autre l'invitait  aller avec lui, il le
suivit fort docilement  sa maison.

--C'est le chien de Lise de Longeverne, expliqua Narcisse  ceux
qu'il rencontra; il est perdu depuis on ne sait quand et il n'a
presque plus figure humaine de chien, la pauvre bte; je vais
lui faire  manger et crire un mot  son patron qui doit tre
joliment en souci.

Le nom de son matre qu'il distingua nettement accrut encore la
confiance du chien qui se remit entirement entre les mains de son
protecteur et n'eut pas  s'en plaindre.

Sitt qu'ils furent arrivs chez lui, Narcisse fit tremper par sa
fille une grande terrine de soupe au lait qu'il offrit
immdiatement  son invit et que Miraut lapa jusqu' la dernire
goutte; pendant ce temps, il lui prparait  l'curie une litire
de paille frache et le mena coucher sans plus tarder. Miraut
tourna dans la paille pour faire son rond, se lcha copieusement
pour une toilette complte et depuis trop de jours nglige, et,
propre et confiant, dormit douze longues heures sans plus bouger
qu'une vritable souche.

Et le lendemain, Lise qui, de dsespoir, s'arrachait les cheveux
et la barbe, jurant que ce salaud de livre tait srement un
sorcier qui lui avait fait crever son chien, reut vers les dix
heures une lettre ainsi conue:

Bmont, le 27 fvrier.

Mon cher Lise,

Je t'envoie ces deux mots pour te dire que j'ai ramass
aujourd'hui ton Miraut qui gueulait au perdu prs du
bouillet[15] du chemin de Chambotte. Il tait bien mal foutu. Je
lui ai donn  manger et maintenant il roupille au chaud 
l'curie, tranquille comme Baptiste. Viens le chercher quand
t'auras un moment.

[Note 15: Bouillet: corruption de gouillas, petite mare.]

Ta vieille branche,

NARCISSE.

P.-S.--J'en ai tu dix-sept cette anne. Et toi?

Sitt qu'il eut lu, Lise ne fit qu'un saut jusque chez Philomen,
pour le rassurer et lui conter en deux mots la bonne nouvelle;
mais il ne s'attarda gure et immdiatement refila chez lui
s'apprter, car il voulait partir le jour mme, et il y a une
assez longue trotte de Longeverne  Bmont.

S'tant sustent d'un reste de soupe, d'un bout de lard avec du
pain et d'une chopine de piquette, s'tant par prcaution muni
d'une laisse au cas o il aurait rencontr des gardes peu commodes
ou des cognes chatouilleux sur les rglements, il s'embarqua le
bton  la main et marcha d'un pas alerte dans la direction de
Bmont.

En passant  Velrans, il fit part  Pp de l'aventure et celui-ci
ne le retint qu'une petite minute, le temps juste de lamper une
goutte, car il comprenait fort bien l'impatience de son ami. En
traversant Orcent, le chasseur apprit en effet qu'on avait, une
huitaine auparavant, aperu un sale chien crott  qui les gamins
avaient fait rebrousser chemin quand il avait voulu passer le
pont; mais personne n'en avait entendu reparler et nul ne savait 
qui il tait ni d'o il partait; on pensait bien que, depuis le
temps, il s'tait retrouv.

Quand il arriva chez Narcisse, Lise s'tait dj tout expliqu ou
presque tout: Miraut, pouvant au passage du pont, n'avait os
revenir et avait err, Dieu savait o, jusqu' ce qu'il ft
recueilli par son fidle camarade.

Narcisse lui serra la main avec effusion. C'est toujours une joie
pour deux chasseurs de se rencontrer lorsqu'ils n'ont, comme
c'tait le cas, aucune raison de se jalouser l'un l'autre.

--Attends, proposa-t-il, on va voir s'il te reconnatra  la voix:
je vais passer prs de lui  l'curie, et ds que j'aurai referm,
tu blagueras fort.

Ds qu'il eut fait comme il avait dit, Lise se mit  parler, et
Miraut, qui se laissait cliner par Narcisse, dressa l'oreille
subitement; puis, ayant cout  deux reprises, debout, les yeux
brillants, il se prcipita violemment vers la porte qu'il se mit 
gratter avec frnsie, aboyant et pleurant pour qu'on la lui
ouvrt bien vite.

--Ah! ah! s'cria en riant Narcisse, il est l et on le reconnat!
Oui, mon beau, tu vas le revoir.

Et, ayant ouvert la porte, il vit Miraut se prcipiter sur Lise,
jappant, pleurant, aboyant, lchant, se frlant, lui sautant  la
poitrine, aux paules, lui mordillant les doigts, lui mouillant
les mains, lui peignant la barbe, battant du fouet, se tordant et
se retordant de joie, tandis que son matre, de bien bon coeur,
une petite larme au coin des paupires, riait de plaisir lui
aussi.

Narcisse, en dtail, conta alors comment il avait recueilli Miraut
et voulut absolument que son visiteur se restaurt: il avait fait
cuire une saucisse  son intention et avait mme, en outre, gard
au fond d'une casserole certain fricot dont Lise tout  l'heure
lui donnerait des nouvelles.

Les deux hommes se mirent  table suivis de Miraut qui,
maintenant, ne quittait plus son matre d'une semelle et, tout le
temps qu'il resta assis, demeura auprs de lui, le museau sur sa
cuisse, ne cessant de le regarder et n'arrtant de lui moduler des
tendresses que pour happer au passage des bouts de peau de
saucisse et les crotes de pain qu'on lui jetait de temps  autre.

--Tiens, insistait Narcisse, prends-moi un morceau de ce... lapin.

--Ce n'en est pas un que tu as lev, remarqua Lise en se
servant. O l'as-tu ras?

-- l'afft, il y a quatre ou cinq jours, du ct de Chambotte: il
n'a pas reboug sur mon coup de fusil.

L-dessus, les deux compres se mirent  conter l'histoire de tous
leurs oreillards de l'anne et Lise en fut amen forcment 
parler de son salaud de livre sorcier, lequel avait failli porter
malheur  Miraut, un brave chien qui avait d'extraordinaires
qualits de lanceur et n'avait pas son pareil pour tenir les
bouquins des journes entires.

--C'est rare, des chiens comme le tien, avoua Narcisse avec
admiration. Moi, j'ai un petit basset qui ne va pas trop mal; il
est avec mes garons, sans quoi je te l'aurais montr, mais tu
sais,  bon chasseur, bon chien! Mets ton Miraut entre les mains
d'un calouche, je ne dis pas qu'il deviendra mauvais tout 
fait, mais il se gtera srement: pour avoir un bon chien, il faut
tuer devant lui et souvent. J'ai connu, moi, un vieux braco
d'Auvergnat qui est mort maintenant: il s'tait bti une petite
baraque sur le communal et s'appelait Mlo. Jamais je n'ai vu tel
cumeur; eh bien! mon ami, en fait de chiens, ce gaillard-l
n'avait jamais que des btards de roquets de rien du tout  qui
nul ne faisait attention, les gardes et les gendarmes moins que
personne. Ces roquets-l te trouvaient aussi bien les livres que
n'importe qui: c'est que Mlo savait les dresser. Je me souviens
mme d'un de ses derniers, un vague roquet tout noir qu'il
appelait Vaneau. Un jour; descendant une tranche tous les trois,
son chien, lui et moi, le Vaneau a trouv un fret et, en rien de
temps, il est all dgoter au gte le citoyen. Naturellement, il
lui a saut dessus aussitt, mais il avait affaire  un grand
bouquin et le chien tait si petit que le livre l'a emport sur
son dos pendant plus de cinquante mtres et qu'il a fini par se
faire lcher. Tiens, Pp est comme a: donne-lui un loulou, un
ratier, il t'en fera un chien d'arrt ou un courant, il a le don,
mon vieux. Les chiens, a ne se manie pas n'importe comment et
nous savons les prendre, nous autres, mais pas comme lui tout de
mme. Toi, tu as une bte exceptionnelle; aussi tu parles si je
l'ai ramass vivement quand je me suis aperu que c'tait le tien.

--Je ne sais vraiment comment te remercier, mon vieux; c'est un
service qu'on n'oublie pas.

--C'est un service qui se doit entre chasseurs. Si les gens
d'aujourd'hui n'taient pas si gostes et si mchants, il
n'aurait pas attendu huit jours avant d'tre recueilli.

--Tu me diras au moins combien je te dois pour la pension.

--Est-ce que tu plaisantes, par hasard? Tu aurais le toupet, toi,
de me faire payer, si la chose m'tait arrive.

--Oh! mon vieux, peux-tu croire?

--Eh bien, alors, fous-moi la paix! tu paieras un verre quand je
passerai  Longeverne ou qu'on se rencontrera  la foire.

--D'accord, mais on va d'abord prendre quelque chose  l'auberge.

--Il n'y a pas d'auberge  Bmont et nous sommes trs bien pour
boire ici. J'ai du vin  la cave et pas de femme pour nous
engueuler. Je suis veuf, mon vieux, et mes enfants sont grands: la
fille s'occupe du mnage et les garons sont  la coupe, ils ont
voulu tre bcherons cette anne.

N'ayant rien de mieux  faire, les deux camarades continurent 
boire en se narrant des histoires de chiens.

Comme le jour baissait, Lise partit enfin, mais les motions, de
mme que le vin, avaient de beaucoup diminu la souplesse de sa
dmarche et la vivacit de son pas.

En cachette, il glissa  la jeune fille une pice de cent sous
pour la remercier d'avoir fait la soupe  son chien, serra  plus
de vingt reprises les mains de Narcisse, qui lui fit un bout de
reconduite, et revint vers Longeverne avec Miraut sur ses talons.

Toutefois, pour ne pas faire mentir le proverbe: Qui a bu boira,
il ne manqua point de s'arrter au bistro d'Orcent o il qualifia
de sauvages les indignes et, en passant  Velrans, il fit
galement payer quelques bouteilles  l'ami Pp.

La Gulotte ne le revit que vers une heure du matin, aussi saoul
que le soir de l'entre de Miraut dans la maison. Connaissant sa
capacit et sa rsistance  l'ivresse, elle jugea de ce qu'il
avait d avaler et, par contre-coup et consquence, de l'argent
qu'il avait probablement dpens. Alors, aprs les avoir
invectivs violemment tous deux, elle jura  son poux qu'elle
foutrait le camp de la maison puisque cette sale charogne de
vice, non contente de lui faire toutes les misres possibles,
tait encore un prtexte  saoulerie pour son arsouille de patron.

--Comme s'il n'avait dj pas assez d'occasions sans a!



CHAPITRE V

Il s'coula un assez long temps avant que Lise, son fusil cass
en deux sous sa blouse, ne se hasardt  ressortir seul ou avec
Miraut.

Occup  la maison aux mille et un travaux de l'hiver et du
commencement de printemps, ils passaient de longues heures en
compagnie l'un de l'autre, le matre bricolant  la grange ou 
l'curie, arrangeant un rtelier, rparant une crche ou
travaillant  son tabli  fabriquer des rteaux et des fourches,
le chien le suivant comme une ombre fidle, sommeillant  ses
cts ou le regardant en silence.

De temps  autre, par besoin de causer, Lise prenait son
compagnon  tmoin de ce qu'il venait de faire, lui exhibait un
cornon ou une queue de fourche bien russis, en disant:

--Hein, mon vieux Mimi, c'est-t'y de la belle ouvrage!

 quoi le chien rpondait, soit en billant et en montrant une
gueule immense, soit en se levant, battant du fouet et se frottant
contre son pantalon, dans l'espoir, vainement formul, qu'on irait
enfin se dgourdir les pattes et faire un petit tour.

Quelquefois Mitis ou Moute, au cours d'une chasse, passaient par
l, marchant prudemment ainsi qu'il convient  de prudents
traqueurs sur le sentier de la guerre; ils venaient se frler
contre Miraut, faire un gros dos et un ronron, se laissaient
lcher ou pucer, puis repartaient.

On vivait enfin dans la maison des jours de paix. La Gulotte
avait presque dsarm, mais elle avait exig de Lise qu'il
coucht  la chambre haute ds le lendemain de sa rentre de
Bmont; son cochon d'homme, ce soir-l, n'avait-il pas eu le
toupet de faire coucher le chien aux pieds du lit! Le lendemain,
en arrangeant la chambre, elle s'en tait aperue au poil coll
sur la couverture et  la crotte qui dcorait la courtepointe.

Lise avait convenu qu'il avait, en effet, peut-tre eu tort, mais
afin qu'un tel fait ne pt se reproduire, Miraut, chaque soir,
tait, pour plus de sret, relgu  la remise.

Pourtant, de temps  autre, aprs le djeuner, le patron montait
assez rgulirement faire son midi, c'est--dire piquer un petit
somme avant de se remettre  la besogne. Il aurait bien aim
garder Miraut auprs de lui et, quand la patronne tait au
village, le faisait toujours monter; mais lorsqu'elle se trouvait
l, il ne disait rien, regardait son chien d'un air ennuy et
montait seul se reposer.

Miraut s'ingnia  le rejoindre malgr tout. Deux choses
malheureusement le gnaient beaucoup pour raliser son dsir: d'un
ct, le grelot qu'il portait toujours et qui, lorsqu'il marchait,
signalait sa prsence; de l'autre, les portes  ouvrir. Un jour
cependant, son matre tant couch et la patronne venant de partir
en commission, il russit, frappant de la patte les loquets et
poussant du museau,  ouvrir chacune des deux portes. Pour celle
du bas qui ouvrait de dedans en dehors, cela fut assez facile et,
le loquet press, elle cda sous la pousse de ses pattes; il fut
arrt plus longtemps  celle du haut de l'escalier qui s'ouvrait
de la mme faon, mais pour laquelle il se trouvait en dehors. Il
avait beau taper sur le levier, sur la ticlette, comme on dit
l-bas, et bourrer du poitrail, rien ne s'ouvrait; enfin il fourra
son nez entre le chambranle et le montant, s'effaa de ct et
dcouvrit le procd qu'il n'eut garde d'oublier.

Lise, ronflant formidablement, fut tout  coup surpris de sentir
une langue douce et chaude lui laver les mains et le nez: il en
ouvrit tout grands les quinquets, reconnut Miraut, jeta un coup
d'oeil inquiet sur l'escalier, craignant l'irruption soudaine de
sa tendre pouse, mais n'entendant aucun bruit et rassur, il se
laissa aller pleinement  l'attendrissement et  la joie de penser
que son brave chien avait trouv tout seul et malgr sa femme le
moyen de le rejoindre.

Il le laissa monter sur le lit, le caressa et lui parla, tandis
que Miraut, jappotant, riant et causant lui aussi, tmoignait  sa
manire sa bonne affection et son amiti  son matre.

Toutefois, prudemment, avant que sa femme ne ft de retour, il
redescendit avec son camarade aprs avoir eu bien soin d'effacer
sur le lit, autant que possible, toutes les marques du passage de
la bte. Et tout l'aprs-midi il eut, devant la Gulotte, un air
triomphant et narquois dont l'autre s'intrigua fort  chercher les
causes qu'elle ne parvint point  dcouvrir.

Dornavant, ds que la patronne s'absenta de la chambre du pole,
Miraut monta lui aussi faire la sieste en compagnie de Lise, et
le chasseur riait de bien bon coeur lorsqu'il l'entendait au pied
du lit se ramasser pour l'lan.

--Roule, la vieille! rigolait-il.

Un jour pourtant que la femme ne quittait pas la maison, Miraut
profita d'un instant pendant lequel elle passait  la cuisine pour
entre-biller la porte du bas de l'escalier et se faufiler
vivement derrire. La femme, proccupe, revenait sans faire
attention  lui et ne pensait d'ailleurs gure  le surveiller.

Alors, avec des prcautions infinies pour ne pas que le grelot
sonnt, il monta l'escalier,  pas feutrs, la tte immobile et le
cou tendu, ouvrit avec non moins d'habilet silencieuse la seconde
porte, grimpa sur le lit et vint se coucher en rond aux pieds de
son matre o il ne dormt que d'un oeil tandis que Lise, lui,
pionait plus bruyamment.

La Gulotte n'avait rien vu ni entendu: ce fut le ronflement de
Lise qui, l'heure d'aprs, les trahit. Trouvant qu'il prolongeait
par trop sa mridienne, elle s'en fut le rveiller sans songer
trop  s'pater de trouver cependant toutes portes ouvertes.

--Tas de cochons! piailla-t-elle en apercevant les deux dormeurs.

Lise se frottait les paupires tandis que Miraut, trs inquiet,
les yeux arrondis, s'aplatissait autant que possible.

--C'tait donc a, continua-t-elle, que ma couverture se salissait
si vite. Je me demandais bien aussi pourquoi; et ce grand idiot
qui le laisse faire!

Miraut violemment jet  bas du lit,  grand renfort de coups de
poing, dgringolait en grande vitesse l'escalier pour chapper aux
coups de sabots, tandis que Lise prenait un air innocent pour
s'excuser:

--C'est drle, je l'ai pas entendu monter!

Ds lors, le chien fut surveill plus troitement; mais cela ne
l'empcha point de djouer les ruses et les prcautions de
l'ennemie et de monter souventes fois tenir compagnie  son ami.

Entre temps, il allait faire un tour au village, visiter les
cuisines amies, saluer Bellone et Philomen, explorer les fumiers,
tourner autour des maisons et surtout manger de la corne devant la
forge de l'ami Martin, le marchal-ferrant.

Ah! la corne de cheval: quel rgal exquis! Tous les chiens du
village taient les copains du forgeron Martin et ne manquaient
jamais de lui rendre visite au passage. Trs souvent un cheval
tait l, attach par le licou  la boucle du mur, attendant son
tour de ferrage.

Attentivement, Miraut, comme les camarades, regardait l'apprenti
empoigner le boulet, soulever le sabot, et suivait avec des
regards de convoitise les mouvements du rogne-pied qui coupait des
lames translucides de corne, ou du boutoir faisant sauter de
grands bouts odorants d'une belle couleur ambre.

Fraternel, pour que les braves toutous ne s'exposassent point 
recevoir un malencontreux coup de pied du carcan, Martin ramassait
 poignes la corne arrache et la jetait  Miraut ou aux autres
amateurs en leur disant rgulirement:

--Tiens, mon vieux, fiche-t'en une bosse, mais tu ne viendras pas
pter chez moi!

Car on reconnaissait aisment,  la puissance asphyxiante des gaz
qu'il lchait, les jours o Miraut avait fait une tourne
fructueuse  la forge de Martin.

Miraut connaissait intimement toutes les ressources de la maison,
et la Gulotte renona  le laisser jener quand elle s'aperut
qu'il tait de taille  se servir tout seul.

Ce n'tait point pour rien qu'il avait appris  ouvrir les portes
des chambres; bien que les verrous et targettes fussent un peu
plus compliqus ici, il en vint tout de mme  bout, et certains
jours fit... gueule basse sur tout ce qu'il trouva de comestible,
chanteaux de pain, plates de choux, voire de respectables bouts
de lard.

Il y eut bien discussion  la maison ces soirs-l, mais en fin de
compte Lise, par des arguments frappants, tirs de ses semelles,
convainquit sa femme qu'elle avait tort, ajoutant qu'au surplus,
c'tait bien fait pour elle et qu' la place du chien, crevant de
faim, il en aurait fait tout autant.

Un autre jour, ce fut une saucisse trempant dans de l'eau tide au
fond d'un pot juch sur un rayon, que Miraut s'adjugea: du moins
fut-il souponn du mfait, aucune preuve n'ayant pu tre fournie
 l'appui de cette accusation.

La Gulotte se demandait vainement quels moyens cette grande
charogne avait bien d employer pour russir  voler, au fond d'un
pot presque plein, la dite saucisse sans jeter  bas le rcipient,
ni renverser d'eau, ni faire le moindre bruit.

Un pain au lait qui refroidissait sur le rebord d'une fentre se
contracta tellement qu'il n'en resta pas vestige et Miraut fut
bien encore,  bon droit, souponn d'tre pour quelque chose dans
ce vol domestique, car la bonne femme crut remarquer, parmi ses
poils de barbe, quelques restes du corps du dlit.

Lise, en toute occasion et par principe, soutenait son chien
contre sa femme, mais il n'tait plus question maintenant de
l'empoisonner ou de le tuer; Miraut, depuis longtemps, avait de
haute lutte conquis au village et dans la maison droit de cit.

Comme le temps n'tait gure favorable, Miraut n'tait pas tent
d'aller prgriner par les champs et par les bois, mais ds que
les jours devinrent plus soleilleux et plus tides, il regarda
plus souvent du ct de la fort et, chaque fois que Bellone,
libre par son matre, vint le trouver, il n'hsita pas 
s'offrir en sa compagnie une petite partie de chasse.

Il partait rarement seul, mais quelquefois il arriva que les
hasards d'une sortie amenrent la chienne en rase campagne, o
elle trouva du fret et lana un livre.

Attentif instinctivement  tous les bruits qui l'intressaient,
Miraut ne se trompa jamais dans ces cas-l. Reconnaissant les
coups de gueule de sa camarade, o qu'il ft, quoi qu'il ft, il
n'hsitait point, lchait la maison, plaquait Lise, puisqu'il ne
voulait pas venir, et filait  la voix.

Ds qu'il approchait, il coutait avec attention. S'il
s'apercevait que la chasse s'loignait, il redoublait de vitesse
et, de minute en minute, donnait de la gorge lui aussi pour
annoncer sa venue; si, au contraire, elle se rapprochait et venait
de son ct, il rflchissait un instant, filait dans le plus
grand silence occuper le passage qu'il jugeait le meilleur et,
comme les renards, attendait, lgrement dissimul, la venue du
capucin pour lui bondir dessus et lui casser les reins d'un bon
coup de mchoire. Il en pina ainsi plus d'un, mais en manqua pas
mal aussi, car un livre qui n'est pas fatigu ne se laisse pas
comme a passer la dent en travers des ctes.

Sans perdre de temps, si d'aventure il avait russi, il
dpouillait sa proie, lui ouvrait le ventre, lchait le sang,
engloutissait les entrailles et continuait  s'emplir jusqu' ce
que la chienne arrivt.

Quelquefois, il faut le dire, cela n'allait pas tout seul, et
Bellone, furieuse, craignant de n'avoir point sa part, reprenait
violemment le tout en grognant frocement; au dbut, il hsitait 
se hasarder  remordre, mais quand il se fut aperu qu'il ne
risquait que de fort anodins coups de dents, il revint bfrer
hardiment avec elle au mme morceau. Quand ils avaient pris
ensemble le livre, ils se mettaient  tirer de toutes leurs
forces, l'un  la tte, l'autre au derrire; ensuite, chacun de
son ct dvorait la part qui lui tait chue au petit bonheur du
dchirement.

Il n'y eut jamais entre eux de grandes batailles, de lgers
diffrends tout au plus, des coups de dents un peu secs et des
grognements un peu vifs et seulement lorsque la proie n'tait pas
trs grosse. Mais lorsqu'il y avait beaucoup  manger, celui qui
tait en avance se rgalait d'abord et abandonnait ensuite et de
fort bon gr  l'autre le reste de la pitance, au besoin mme il
l'appelait s'il tardait trop  trouver le lieu du festin.

Il arriva aussi qu'ils ne furent pas que les deux pour le partage.
Souvent  leur chasse se joignit un troisime larron, connu ou
inconnu, chien d'un chasseur du village voisin, accouru  la voix,
qui participait  la randonne dans l'espoir de partager la prise.

On le laissait faire naturellement et donner de la gueule lui
aussi, car durant la poursuite on n'avait pas le temps de chercher
noise  un auxiliaire, convi ou non. Mais, si d'aventure le
livre tait pris, c'tait une autre affaire et les choses tant
soit peu se corsaient.

D'un commun accord alors, Miraut et Bellone, par des grognements
fort significatifs, priaient l'intrus d'aller qurir pitance
ailleurs. S'il insistait, ainsi qu'il faisait toujours, ils se
prcipitaient simultanment sur le malheureux et lui
administraient  coups de crocs une de ces danses qui le dcidait,
sans plus d'hsitation,  se retirer bien vite en hurlant.

Le vaincu n'allait cependant pas bien loin. Derrire le premier
buisson,  une cinquantaine de sauts du lieu du carnage, il
s'arrtait, surveillant anxieusement le repas des deux allis,
esprant qu'ils ne mangeraient pas tout et oublieraient peut-tre
quelques os demi-rongs ou quelques morceaux de peau dont il
ferait ses dlices.

Grognants et terribles, ces jours-l, Miraut et Bellone bfraient
avec une voracit effrayante, comme des loups vraiment affams. Il
semblait que la prsence de ce spectateur intress dcuplt leur
apptit qui, en temps normal, tait dj pourtant magnifique; pour
ne rien laisser  l'autre, ils se seraient fait taper: poil, os,
griffes, tout y passait. Ils relchaient la place ensanglante,
partout o le gibier avait t tran, et ne s'loignaient que
lentement en se pourlchant les babines. Et souvent mme, lorsque
le malheureux, jaloux et affam, s'amenait craintivement pour voir
si rien n'avait t oubli, ils se retournaient, piquant de
concert une nouvelle charge sur lui dans l'apprhension ou le
remords de n'avoir pas, par hasard, tout engouffr jusqu'au
dernier vestige.



CHAPITRE VI

Un soir que le grand Franois de la ferme des Planches s'en tait
venu au village avec sa chienne, il y eut, parmi toute la gent
canine mle du pays. une grande perturbation.

Sans doute le fermier ne fit que traverser le pays sans presque
s'y arrter et sa chienne ne fit aucune station, mais bientt,
devant les seuils o ils dormaient, sur les fumiers o ils
qutaient, derrire les maisons o ils rdaient, les Azors
dressrent le nez, humrent  petits coups, reniflrent
longuement, puis joignirent les oreilles, arrondissant les
quinquets et, prenant le vent, vinrent tous,  la queue leu leu,
tomber sur le sillage odorant qui les avait si profondment mus.

Rien ne les retenait: fidlit au logis ou au matre, soif et
faim, sentiment du devoir ou de l'honneur: ah bernique! Tom, de
l'picier, abandonna la boutique; Berger, qui devait repartir  la
pture, lcha d'un cran son troupeau de vaches; Turc, du Vernois,
quitta la voiture du meunier; Miraut plaqua froidement, si l'on
peut dire, son matre Lise; le roquet de l'abb Ttet planta l
toute ide de religion et de pudeur, et jusqu'au Souris de la
vieille Laure qui s'vada lui aussi de sa cuisine protectrice et
prit, les yeux hors de la tte et bavant de dsir, le chemin des
Planches.

Tous les cabots des fermes environnantes rdaillaient dj autour
de la maison, et d'autres des villages voisins, prvenus on ne
sait comment, arrivaient encore  toutes jambes, le nez au vent et
le cou tendu, tirant une langue d'un demi-pied.

Seul, le vieux Samson du moulin de Velrans, trop vieux et ayant
reu tout dernirement de Turc, son ennemi, une racle terrible au
cours de laquelle il avait eu l'oreille horriblement dchire,
avait jug prudent de rester chez lui. Encore n'tait-on pas trs
sr que, dans sa maison retire, situe  plus d'une heure de la
ferme des Planches, il avait pu tre touch par la nouvelle
odorante qu'une chienne se trouvait en folie dans son canton.

Franois n'tait pas encore  deux cents mtres du village que
dj Turc, Miraut, Tom et Berger, pour ne citer que les plus
forts, arrivs bons premiers, le flanquaient  droite et  gauche
en jetant sur sa chienne des regards non dissimuls de
concupiscence et de convoitise.

--Allons, bon! ragea-t-il, car il ne s'tait encore aperu de
rien; allons! cette vache-l va encore se faire emplir si je n'y
fais pas attention. Mais je vais la barricader srieusement.

Et arrachant une trique  la haie du chemin, il la brandit de
faon significative, en prenant un air menaant, afin d'empcher
les suiveurs de venir trop prs. Franois n'ignorait pas qu'il
faut trs peu de temps  un vieux praticien pour se mettre en
batterie et perptrer l'acte d'amour. Turc pour cela tait connu
long et large. S'il est des chiens timides qui meurent puceaux,
lui n'tait fichtre pas de cette catgorie; les autres, pour tre
moins rputs, n'en taient pas moins des gaillards hardis et
entreprenants, sauf toutefois Miraut qui n'avait point trop
encore, au su du public, fait ses preuves.

Ds qu'il arriva  la maison, Franois fit rentrer la chienne la
premire, menaa d'un geste de son bton les galants dsappoints,
mais pas dcourags, qui le regardaient attentivement et sans
avoir le moins du monde l'air de vouloir s'enfuir.

Les portes refermes, ils rdrent d'abord assez loin de la ferme,
tournant de tous les cts, repassant plusieurs fois aux mmes
endroits, examinant avec soin, guettant les issues, portes,
fentres et lucarnes, notant les points faibles de la forteresse,
cherchant  dterminer l'endroit prcis o la chienne pouvait bien
tre enferme. Ils se croisaient, se rencontraient, s'arrtaient
fixe, droit sur leurs pattes, ddaignant de se reconnatre, se
jugeant sommairement, selon leur taille et leur force, et le plus
souvent, au bout d'un instant, passaient sans desserrer les
mchoires, sans mme froncer le nez, continuant individuellement
leurs recherches et investigations. La proie amoureuse tait loin
encore et ils n'avaient point, en effet, trop lieu de se disputer
avant l'heure ce qu'ils n'taient que fort peu certains d'obtenir.
Ils faisaient pourtant deux cercles bien tranchs d'assigeants:
au centre et le plus rapprochs de la ferme, les gros, les grands,
les forts: Turc le doyen, Miraut le hardi, Tom le joyeux, Berger
le taciturne, quelques inconnus des mtairies environnantes ou des
villages circonvoisins; plus loigns, les petits, les mesquins,
les roquets, non moins ardents ni acharns que leurs camarades,
mais craignant  plus d'un titre les coups de crocs et les rades
des premiers.

Franois, de temps  autre, sortait pour vaquer  sa besogne.
Comme il ne manquait,  chaque occasion, de profrer  leur
adresse des injures et de leur faire des gestes menaants, ils
n'osrent point, tant qu'il fit jour, se rapprocher de la maison;
mais avec la nuit, le silence et les tnbres, ils s'avancrent
peu  peu et cernrent tout  fait la demeure. Les distinctions et
les barrires avaient disparu entre eux galement: roquets, moyens
et molosses se trouvrent runis et confondus dans le mme dsir
du sige  faire de cette place forte bien dfendue, pour en
conqurir la chtelaine, dame commune de leurs penses.

Toutes les ouvertures de la maison de Franois furent tour  tour,
et par chacun des galants, minutieusement visites, sondes,
vrifies, senties, renifles; mais le patron, qui savait  quoi
s'en tenir, avait eu soin de faire lui-mme, avant de se coucher,
la tourne des portes et fentres, pouss tous les verrous, ferm
toutes les trappes, boucl tous les guichets, s'tait assur que
rien ne clochait non plus dans la fermeture des fentres et que ne
manquait aucun carreau.

Il avait cependant, comme trop petite et infranchissable, nglig
de fermer l'ouverture en carr qui se dcoupait dans le bas de la
porte d'curie et par laquelle, chaque matin, les poules sortaient
pour aller aux champs.

Cette circonstance favorisa les roquets. Tour  tour, ils
essayrent de s'introduire par l'ouverture en question, mais elle
tait dcidment trop troite et, l'un aprs l'autre, ils durent
tous y renoncer. Pourtant Souris, qui, trs mal vu et trs
poltron, se trouvait au dernier rang, s'avana lui aussi pour
tenter l'aventure. Il tait si mince, qu'il passa facilement la
tte et les pattes de devant dans le guichet, le bas du poitrail
touchant le seuil; mais, trs enhardi par ce lger avantage, il
tira en avant de toutes ses forces et, les flancs aplatis, le
ventre comprim, les pattes de derrire totalement allonges, il
russit tout de mme  s'introduire tandis que les camarades, au
dehors, furieux de ce succs, coutaient, grognaient et
reniflaient au trou, redoutant que la chienne se trouvt l et,
faute de grives on mange des merles, se laisst faire par ce
mprisable animal.

Mais la bte n'tait pas l. Prudent, Franois l'avait squestre
dans une pice inoccupe du rez-de-chausse et qui n'avait, pour
toute ouverture, en dehors de la porte intrieure de
communication, qu'une fentre scelle dans le mur et assez leve
au-dessus du sol pour prvenir, croyait-il, toute tentative des
assigeants, si lestes et si bien dcoupls qu'ils fussent.

Souris, dans la place, fureta avec ardeur, mais ne trouva rien.
Malheureusement pour lui, son mange inusit, ses trottinements
tourdis, ses reniflements trop bruyants murent dans leurs cages
les lapins, rveillrent les poules et le coq qui gloussrent et
piaillrent. et les vaches et les boeufs, eux aussi, tonns et
agacs de ces frlements, se levrent en secouant leurs chanes et
en meuglant avec fureur.

Les btes ne meuglent jamais pour rien, surtout la nuit. Franois,
rveill par leurs cris, pensa qu'il se passait  son table
quelque chose de srement pas ordinaire ou que l'une de ses btes
tait peut-tre malade. Il se releva, enfila son pantalon, chaussa
ses sabots, prit d'une main une lanterne allume, de l'autre
saisit une trique et alla clairer ses vaches.

Entendant la sabote, Souris, effray, jugea qu'il tait grand
temps de dguerpir et se prcipita vers la porte. Mais le fermier
le vit et, dans la demi-obscurit, ne sachant  qui il avait
affaire, croyant peut-tre que c'tait une bte puante, fouine ou
putois, qui venait  ses poules, il lui lana  toute vole sa
trique dans les ctes et courut  sa poursuite.

Souris hurla de peur en entendant le ronflement du bton, car
l'autre ne l'avait pas touch, et, dans son trouble, dpassa la
porte. Revenu bien vite en arrire, il engagea dans le guichet la
tte et les pattes, croyant chapper, mais l'opration tait
difficile, la traverse laborieuse et Franois, baissant sa
lanterne, reconnut un sale roquet qui se tortillait comme un ver
pour ficher son camp.

Furieux, il le saisit un peu en arrire de la nuque, par la peau
du dos, lui fit rebrousser chemin en le tirant  lui et l'emporta
ainsi suspendu  sa cuisine, aprs avoir toutefois barricad avec
un tronc de poirier l'ouverture dangereuse.

--Sacr bougre de salaud, grognait-il, si c'est pas malheureux! a
n'est pas gros comme le poing et a veut sauter des chiennes dix
fois plus hautes que soi. Mais, sacr dgotant, tu n'arriverais
seulement pas, en te dressant,  lui lcher le cul!

Nonobstant, Souris, toujours prisonnier, renclant et soufflant,
le corps autant que possible rattroup, la queue entre les jambes,
tremblait comme la feuille, en se demandant ce qui allait lui
arriver.

--Attends, nom de Dieu! je vais t'apprendre, moi,  venir aux
femelles, menaa le fermier.

Et l'azor provisoirement attach au pied du buffet, il prpara un
vieil arrosoir qu'il avait en rserve et se disposa, au moyen de
noeuds savants o le fil de fer et la ficelle se mlaient, 
attacher  la queue du roquet cette ferraille sonnante. Quand ce
fut prpar, saisissant le chien par le collier, il l'amena
jusqu'au seuil de la porte qu'il ouvrit et le lana dans la nuit
avec un vigoureux coup de pied au derrire. Ensuite de quoi il fit
claquer son fouet fortement en hurlant  l'adresse des autres:

--Venez-y donc, tas de salauds, si vous voulez que je vous en
fasse autant!

Sur ce, il referma la porte et regagna son lit.

Aux claquements de fouet et aux coups de gueule de Souris suivis
du charivari provoqu par l'arrosoir sonnant sur les cailloux, il
y eut dans les lignes assigeantes un silencieux et prompt et
gnral mouvement de retraite.

Souris, tranant sa ferraille, aprs avoir couru un instant avec
cette grosse caisse particulire qui lui battait les fesses,
s'tait arrt bientt, n'tant plus poursuivi, et essayait, des
pattes et des dents, de dsolidariser sa queue d'avec ce
tintamarresque assemblage. Les autres, prudemment accourus, le
regardaient et le flairaient; mais l'attention qu'ils lui
prtrent fut de courte dure, et, deux minutes plus tard, repris
par leur dsir et rassurs par le silence, ils taient dj
revenus flairer les ouvertures et ronger les portes.

Toute la nuit, mais en vain, ils travaillrent  cette besogne. Au
petit jour, la sortie du fermier les dcida prudemment  gagner le
large, mais ils ne s'loignrent pas beaucoup. Insensibles  la
soif et  la faim, nourris par leur seule fivre amoureuse, ils
rdaient aux alentours, ne perdant pas de vue la maison, attentifs
 toute sortie, prts  s'lancer ds que paratrait la chienne.
Pas un ne dserta; cependant quelques-uns, las de rester debout ou
de trotter en vain, s'taient choisi derrire un mur ou un buisson
un lger abri, et de l, couchs sur le ventre, les pattes
allonges en une attitude hraldique, ils attendaient, la tte
droite, le nez frmissant, les yeux attentifs, prts  bondir au
premier bruit,  la premire senteur, au premier signal
intressants.

Vers midi, Franois ayant, pour ses besoins, fait sortir la
chienne, tous simultanment, comme mus par le mme ressort,
sautrent sur leurs quatre pieds, se runirent en un groupe
compact et suivirent avec des yeux arrondis et brillants tous les
pas et volutions du matre et de la bte. Ds qu'ils furent
rentrs, il y eut une rue gnrale de tous ces mles vers les
lieux parcourus. Les museaux ardemment se prcipitaient aux
endroits o la chienne s'tait arrte, et ils lchaient,
reniflaient, humaient, trs excits, bougeant les narines,
fronant les sourcils, puis tour  tour levaient la patte pour
lcher un jet saccad, se bousculant, se grognant des injures, se
menaant de leurs crocs afin de conqurir les bonnes places,
lcher les premiers et compisser expressment le bon endroit.

Et la plupart, et tous restrent l  rdailler et  renifler sur
cette piste humide jusqu' ce que la nuit revnt et que le mme
sige que la veille recomment, sans Souris toutefois, lequel,
dgot  juste titre, tait redescendu au village, son arrosoir
au derrire,  la grande joie des gamins et  la grande colre de
sa patronne.

Lise, cette fois, ne fut pas inquiet sur le sort de Miraut. Il
savait que tous les chiens du pays manquaient  l'appel et
connaissait la cause de leur absence.

Il fait comme tous les autres! songea-t-il. J'avais toujours
pens, depuis l'histoire de Bellone, qu'il serait port sur la
chose.

Cependant, deux jours et trois nuits passrent sans amener d'autre
rsultat que de faire partir, pour un temps au moins, les affams
et les timides; mais les forts, les costauds, eux, restaient tous
l, de plus en plus excits et furieux peut-tre aussi d'tre si
longtemps tenus en haleine pour rien. Ils devenaient extrmement
audacieux, et lorsque Franois sortait sa cagne, comme il disait,
malgr les menaces du bton, ils se rapprochaient chaque fois
davantage. Ils se rapprochrent si prs mme, que Turc put
hasarder quelque part un galant coup de langue, dont la femelle ne
fut gure effarouche, puisqu'elle dtourna la queue de ct afin
d'tre pare pour toute ventualit.

Turc, qui tait, si l'on peut dire, un lapin, et qui la
connaissait, se porta de ct, levant carrment le train de
devant, et tandis que Franois, un instant distrait par une
voiture qui passait, ne faisait plus attention, pensant qu'il
n'aurait pas le culot...

Il l'avait bel et bien; mais cela ne faisait point l'affaire des
camarades, qui, furieux de cette prfrence, se prcipitrent avec
ensemble sur le galant et se mirent en devoir de lui rendre de
concert les piles qu'il leur avait distribues  tous en dtail.

Franois profita du conflit pour rentrer sa chienne vivement, en
suite de quoi il revint, en amateur, assister  la bataille. Une
mle terrible agitait ces sept ou huit mles qui se secouaient 
pleines gueules, mordant, grognant, hurlant, griffant et
dchirant. Ceux qui avaient le dessous piaillaient, cherchant 
pincer la gorge pour l'trangler; ceux qui taient dessus
pitinaient de leurs pattes armes et tenaillaient avec une rage
frntique les vaincus. Ce n'tait plus  Turc seulement qu'on en
voulait; tous maintenant se dtestaient; la mle tait devenue
confuse: on lchait un adversaire pour en attaquer un autre, et il
n'y avait pas de raisons pour que cela fint avant qu'ils ne
fussent tous ou presque hors de combat. Au bout d'une heure, pas
un n'tait indemne; certains boitaient, les muscles des pattes
trous, les os meurtris; d'autres saignaient et se lchaient;
d'autres, la mchoire transperce, les oreilles dchires, se
secouaient avec douleur; Berger avait eu l'extrmit de la queue
rase net d'un coup de dent; Tom, une oreille dcolle,
s'cartait; seul  peu prs, dans cette affaire, Miraut, qui
pourtant s'tait toujours tenu au plus pais de la bataille, et
avait cogn et mordu en conscience, s'en tirait sans trop
d'anicroches, un peu serr et froiss peut-tre, mais n'copant
que de quelques coups de dents et d'insignifiantes dchirures  la
cuisse.

Cette chauffoure refroidit notablement les enthousiasmes et la
plupart des combattants se retirrent; de toute la bande restrent
Turc, acharn tout de mme malgr une patte en lambeaux qui avait
abondamment saign, et Miraut, qui eut bien soin d'ailleurs, ainsi
que son rival, de se dissimuler derrire de vagues buissons pour
se soigner en paix.

Le fermier s'aperut bientt que tous les assigeants fichaient le
camp; du moins il le crut, n'ayant pas remarqu les deux
fanatiques qui veillaient malgr tout.

Il se rjouit de la chose, qui lui permettait de laisser sa
chienne sortir un peu. Immdiatement, il alla la chercher dans la
chambre, o elle ne tenait pas en place, pleurant et grognant,
pour l'amener devant la porte o elle devrait rester sous sa
surveillance.

Il se mit  scier du bois et la fit se coucher dans un petit coin,
sur de la sciure,  l'abri d'un tas de bches.

L'autre, qui avait meilleur nez que son matre, venta tout de
suite les deux galants et, filant subrepticement sans crier gare,
rejoignit aussitt Miraut, qui se trouva tre le plus proche de la
maison. Mais prudemment, avant d'en venir aux actes, les deux
amoureux mirent plusieurs centaines de mtres ainsi que quelques
haies protectrices entre eux et le patron.

Cependant Turc avait vu lui aussi, et bientt il fut l. Fort de
son habitude et d'un droit qu'il croyait bien consacr, il se
prpara, sans mme prendre garde  Miraut,  recommencer le coup
qui lui avait si mal russi l'heure d'avant. Un tel toupet n'tait
pas pour faire plaisir  celui-ci, et il le lui fit bien voir en
administrant  l'invalide, que sa patte mettait dans un tat
d'infriorit notoire, une de ces piles magistrales, une vole de
coups de crocs telle, que Turc, boitant plus que jamais, bien
vaincu et dpossd de son antique privilge, se sauva  une
centaine de pas, tandis que Miraut, triomphant, jouissait enfin
devant lui d'une victoire si laborieusement conquise et si
patiemment attendue.

Courb sur son chevalet, au bout de quelques instants, Franois,
ayant jet un coup d'oeil sur sa chienne, ne vit plus que la place
o elle tait couche.

--Sacre garce! jura-t-il, je parie qu'elle leur court aprs;
pourvu qu'il ne soit pas rest un de ces salauds-l aux alentours!

Et, sans perdre de temps, il partit  sa recherche, un bton  la
main.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il dcouvrit le couple,
attach cul  cul, attendant stupidement que cela voult bien se
dtacher.

Il poussa un juron furieux et se prcipita. Les deux prisonniers
sexiproques, effrays, tirrent chacun de son ct et se
dcollrent.

--Bougre de cochon! grommela-t-il en s'lanant sur Miraut, qui ne
l'attendit point.

Mais, songeant qu'il tait arriv trop tard, qu'il n'y avait plus
rien  faire, que tout tait consomm, pris d'admiration malgr
tout pour ce gaillard qui l'avait si bien roul:

--Oh! et puis m...! ajouta-t-il. Puisque tu as commenc, continue
tant que tu voudras. Je ne vois pas pourquoi vous vous en
priveriez plus que le reste de l'humanit. C'est gal, fripouille,
dans deux mois il faudra que je m'appuie la corve d'assommer ta
progniture. Tu pourrais pas les bouffer ou les noyer toi-mme
comme... oh! quoique...

Et philosophiquement, Franois les laissa  leurs amours, et
Miraut, ayant tann Turc et grandi par une telle victoire, eut la
suprmatie et fut le coq de tout le canton.



CHAPITRE VII

Avec l'automne revint l'ouverture, et Miraut et Lise connurent
derechef les joies pures des matins de chasse.

C'tait pourtant, pour les chasseurs et pour les chiens, une
mauvaise anne que cette anne-l. Depuis plus de deux mois, ce
qui avait permis d'admirables moissons et laissait esprer une
vendange d'une merveilleuse qualit, un soleil implacable avait
pomp sans relche toute l'humidit de la terre, schant les
bas-fonds, tarissant les sources, faisant baisser le niveau des
rivires.

Les prs grillaient, disaient les paysans; tout espoir de
regains s'vanouissait et, dans la fort, atteinte elle aussi, les
frondaisons, prcocement mries et roussies, tombaient et
jonchaient le sol. Lorsqu'on marchait dans les tranches ou les
clairires, cela faisait un bruit de foule qui s'amplifiait
considrablement: un saut de grenouille, le moindre grattement de
mulot ou de musaraigne, le saut d'un merle venu sur le sol pour
carter les feuilles et chercher des graines ou des vermisseaux
produisaient un cliquettement comparable, quant  l'intensit, 
une course de renard ou  une fuite prcipite de bouquin.

Pass huit heures du matin, il tait vain d'esprer lancer un
livre; suivre une piste  plus de deux cents mtres au dehors du
taillis tait absolument impossible, et Miraut et Bellone, et
Lise et Philomen connurent des matins o, malgr la meilleure
volont du monde et le profond dsir et le merveilleux travail des
chiens, on doit quand mme rentrer bredouille.

Bien avant le lever du soleil, pour profiter, dans les bas-fonds
abrits, d'une vague et problmatique rose, ils partaient tous
quatre de concert. Les chiens qutaient avec frnsie, trouvaient
de-ci de-l de mauvais frets, hsitaient sur les rentres parmi de
vagues pistes  peine frayes, trs embrouilles et extrmement
tnues.

Ce fut l que l'intelligence de Miraut et son sens profond de la
chasse s'accrurent encore et se dvelopprent.

Le nez ne lui donnant que d'insuffisantes indications, il regarda
aussi avec ses yeux, fit des efforts de mmoire, rapprocha
certains faits, voqua les chasses passes et, selon le sens de
ses conclusions, visita telle cache plutt que telle autre, ce
fourr-ci de prfrence  celui-l.

On arrivait tout de mme  lancer grce  lui. Mais si les
chasseurs n'taient point  porte pour arrter l'oreillard ds le
dbut de sa course, cinq minutes plus tard, ayant gagn la plaine
ou quelque chemin, c'tait fini et bien fini; Miraut et Bellone,
le nez obstru, ternuant dans la poussire, renonaient  la
poursuite, d'autant que la chaleur, une chaleur impitoyable, leur
faisait tirer une langue de six pouces au moins.

Ah! c'est quelquefois un rude mtier que celui de chien, et, la
saison d'avant, la chasse n'tait gure plus drle. Les pluies,
cette anne-l, avaient dtremp le sol et on ne pouvait flairer
une piste sans que les narines ne s'emplissent d'eau
immdiatement, ce qui vous faisait ternuer des cinq minutes
conscutives. Et si l'on voulait suivre parmi les hautes herbes,
l'eau ruisselante lavait tout fret, dissolvait toute odeur, au
point qu'il tait absolument impossible de faire revenir le gibier
quel qu'il ft, renard ou livre, au canton du lancer.

Du moins, dans ces moments-l, si pnibles qu'ils soient, la soif
ne torture pas les chiens, et s'ils taient, aprs chaque partie,
tremps comme des soupes, une heure aprs ils avaient l'agrment
d'tre absolument secs et d'une merveilleuse propret.

Mais avec cette terrible scheresse, rien  faire, et des dangers
taient  craindre, car les sous-bois pullulaient de vipres qui
s'y taient retires, cherchant la fracheur et l'humidit.

Une d'elles avait mme un jour fichu une fameuse frousse  Lise.
Voyant Miraut immobile, tel un chien d'arrt, il s'tait demand
qu'est-ce qui pouvait bien l'arrter ainsi, car son chien n'avait
pas, en chasse, l'habitude de flner.

Bah! songea-t-il, c'est un hrisson qui l'pate, et il ne sait
pas par quel bout le prendre, je comprends a.

Nanmoins, il alla se rendre compte; il tait temps.

Devant une norme vipre qui le fixait, Miraut, non point
hypnotis, bien sr, mais intrigu, se demandait s'il n'allait
point sauter sur cette sale bte et lui casser l'chine, tandis
que l'autre, le corps repli, la tte leve, se prparait non
moins fermement  se dtendre et  lui flanquer une vigoureuse
morsure.

--Ah! bon Dieu!

Lise n'avait pas hsit. En rien de temps, il avait paul et
fait feu, et Miraut, qui ne s'attendait point  la secousse,
sautait tout droit en l'air sur place, des quatre fers  la
fois.

--Tu l'chappes belle, mon ami, flicita Lise.

Et, Philomen arrivant, il lui montra sa chasse.

--Ces charognes-l, s'exclama-t-il, c'est la plaie de nos chiens.
Une fois piqus, ils sont autant dire foutus. Non pas qu'ils en
crvent, et souvent mme on les sauve, mais pas avec de l'alcali,
ainsi que le racontent ces charlatans de vendeurs de drogues.
C'est de la foutaise, leur armoniac, comme ils l'appellent; il
faudrait, pour que a fasse effet--et encore--tre l tout de
suite aprs la morsure. Et a n'empche pas les chiens de perdre
tout odorat.

J'ai eu un chien d'arrt, moi, mordu comme a,  la chasse: un
quart d'heure aprs, mon vieux, il avait enfl, enfl, tellement
enfl, qu'on ne lui voyait pas plus les pattes qu' un cochon gras
prt  saigner. La pauvre bte tait insensible  tout. Sais-tu ce
que j'ai fait? C'est un vieux remde et, crois-moi, il vaut mieux
encore que toutes les saloperies des vtrinaires qui n'y
connaissent rien, rien du tout, absolument rien, tu m'entends, et
ne sont qu'une bande de jean-fesses. J'ai pris une forte pine,
une solide branche d'glantier garnie de tous ses dards, et, avec
cet outil, je me suis mis  taper sur mon chien  grands coups, de
tous les cts, dans tous les sens, en ne laissant aucune place,
pas un endroit, o la peau ne soit mordue et pique et dchire
par les aiguillons. Il n'a pas plus boug qu'une souche: je te
l'ai dit, il ne sentait rien; le soir, je lui ai, de force, fait
prendre un peu de lait. Au bout de quatre ou cinq jours
d'immobilit et d'abrutissement, il lui est venu sur la peau des
sortes de poches, des cloques pleines d'un liquide vaguement
color, et qui peraient de temps  autre.  partir de ce
moment-l, il a dsenfl petit  petit et a t sauv.

Il s'est mme trs bien guri et je ne me suis pas aperu que son
nez ait t moins subtil, mais il tait devenu craintif et
froussard;  aucun prix il ne voulait suivre les haies, surtout
quand elles taient garnies d'herbes sches, car c'tait en en
faisant une qu'il avait t mordu par la vipre.

Tu vois qu'il leur en reste toujours quelque chose, et il est
prfrable que Miraut n'ait pas eu  passer par de telles
tamines.

On continua la promenade et l'on gravit le Geys. Naturellement, on
ne put lancer, mais on s'arrta au haut de la roche qui domine
tout le riche vallon de Longeverne, si facile  exploiter, 
dfruiter, et l'on contempla un instant le paysage.

--Est-ce tondu, bon Dieu! est-ce ras! disaient les deux hommes en
fixant la plaine aussi loin que possible.

Les chiens, cependant, s'taient approchs eux aussi, et, devant
l'espace, reniflaient le vide bant, intrigus de ne rien sentir
et de ne rien voir au-dessous d'eux.

C'est que l'oeil des chiens ne peut s'accommoder immdiatement,
comme celui de l'homme,  la vision  longue distance. Cela se
conoit, l'oeil n'est gnralement pour eux que le complment du
nez; ce n'est qu'avec une longue pratique qu'ils arrivent a s'en
servir convenablement. Comme son nez, en l'occasion, ne lui
permettait pas de se faire la moindre opinion, Miraut fut surpris,
et il le manifesta en lchant  tout hasard une borde de coups de
gueule dont l'accent dcelait  la fois de la menace et de la
frousse.

Bellone, qui connaissait mieux le pays, ou pour qui cette
impression n'tait plus inconnue ni mme neuve, ne l'imita point,
et l'on continua  gravir le Geys.

Miraut devait d'ailleurs prouver, au cours de cette journe, bien
d'autres tonnements.

Le dsoeuvrement, le hasard, l'espoir de trouver ailleurs ce
qu'ils ne dnichaient point chez eux avaient justement amen 
Ormont le gros et Pp, qui chassaient, c'est--dire qui se
baladaient ensemble ce jour-l.

Il y eut une retrouvaille pleine d'effusion et de joie.

--Eh bien! on en abat?

--Oui, des kilomtres. M'en parle pas, mon vieux, pas moyen de
lancer.

--Sale temps, vraiment!

--Pas un brin de regain.

--On n'a au moins pas le mal de le faire; a fait qu'on est tous
rentiers, maintenant.

--Oui, heureusement qu'on a eu beaucoup de foin et que la moisson
a t bonne.

--a n'empche qu'on crve de soif, dans ce pays! fit remarquer
Pp.

--J'allais le dire, souligna Lise.

--Y a-t-il pas moyen de dgoter une ferme o l'on trouvera du vin
frais?

--Mais si; nous allons descendre aux Planches, chez Franois: il
ne refusera pas de nous donner  boire  nous et  nos chiens,
puisque, si j'en crois les bruits qui ont couru, Miraut a t du
dernier bien avec sa chienne.

--Tous les vrais bons chiens sont... carnassiers, affirma Pp;
allons chez Franois, j ai une ppie qui n'est pas dans un sac.

C'tait uniquement pour rendre service aux voyageurs et aux
passants que Franois leur donnait ou leur laissait, selon qu'ils
taient pauvres ou aiss, le vin qu'ils lui demandaient au
passage. Selon une vieille et touchante coutume qu'il avait
religieusement conserve, en mme temps que le litre, il apportait
toujours la miche de pain avec un couteau, car il est mieux et
plus conforme aux rgles paysannes de biensance et d'hygine de
casser une crote en buvant un verre.

Lise qui, de temps en temps, venait lui donner un coup de main
gratuit, tait un ami; aussi, ds qu'il le vit arriver avec ses
camarades, il se mit en quatre pour leur faire honntet, comme
on dit l-bas.

Sa femme vivement essuya les verres avec un torchon propre tir de
l'armoire, et Pp la pria cordialement, pour elle et son mari,
d'ajouter deux verres afin que tout le monde pt trinquer.

Lorsque quatre chasseurs sont runis, c'est habituellement pour
parler chasse, et quand quatre chasseurs parlent chasse, on peut
en dduire qu'ils en ont pour un certain bout de temps. Les litres
et les litres se succdrent sur la table; on n'avait rien de
mieux  faire qu' boire en blaguant, de sorte que, au bout de
deux ou trois heures de ce rgime, si la soif avait  peu prs
disparu, l'apptit, par contre, tait venu.

--Tu n'aurais pas un bout de lard par l et des oeufs  nous faire
cuire? questionna Philomen.

--Mais si, mais si! Tant que vous voudrez, s'empressa Franois,
toujours d'avis.

--Ah! et puisqu'on est runis, zut! a n'arrive pas si souvent, on
va faire un peu la bringue. Tu n'as pas un poulet bon  saigner?
demanda le gros.

--Il y a tout ce qu'on veut, rpondit Franois.

--Montre-le-moi donc, que je lui flanque un coup de fusil.

--Ne laisse pas sortir les chiens, intervint Lise; si Miraut, qui
a eu autrefois du got pour ces sacres bestioles, te voyait tirer
sur une d'elles, il serait dans le cas d'exterminer tout le reste.

Un instant aprs, les chiens, dment enferms dans la pice,
sursautaient au coup de fusil et se mettaient  brailler  plein
gosier, ce qui fit rire aux larmes les gosses de Franois.

Une saucisse fut adjointe  ce menu improvis, et l'on fit, en
pleine semaine, une de ces ripailles comme seuls chasseurs pris
impromptu savent en faire.

On raconta, ma foi, des histoires de chasses difiantes et
admirables et d'autres qui, pour toucher  des sujets plus
profanes, n'en taient pas moins hautes en couleur et fort
savoureuses.

Cependant, Miraut, qui avec ses camarades chiens avait recueilli
quelques reliefs du festin, tait en train de se torcher le
derrire  sa faon. L'orifice en question sur le sol, bien assis,
la queue en l'air, les jambes de derrire allonges et passant de
chaque ct des autres, il progressait de ses seules pattes de
devant, son postrieur frottant le plancher en appuyant contre de
tout son poids.

--S'il allait se planter une charde dans le cul! s'cria
Franois.

--Penses-tu qu'il n'a pas regard avant! c'est un malin!

--Je me souviens avoir lu quelque part, intervint Pp, l'histoire
de Gargantua qui pata son paternel en inventant, encore tout
jeunet, des tas de torche-cul. Miraut est un type dans son genre.
Savoir encore si le nomm Gargantua, s'il avait eu des pattes au
lieu de mains, aurait t capable de trouver celui-l.

En entendant son nom, Miraut revint se dresser contre la table
pour demander un os, une peau de saucisse ou une couenne de lard.
On lui donna, mais comme il insistait toujours et que cela
devenait inconvenant, Lise, dj un peu excit par les libations,
lui dit:

--Tu veux boire un coup, mon petit? Tiens.

Et il lui tendit son verre plein de vin, que le chien flaira et
duquel il se dtourna avec dgot.

L-dessus, nouvelles histoires de chiens et d'autres btes  poil
et  plume ayant mang ou bu les choses les plus extraordinaires
et les plus bizarres qu'on pt rver.

--C'est gal, jamais mes chiens n'ont bu de vin, affirma Lise, et
la bourgeoise voudrait bien que je leur ressemble de ce ct-l.

--Qu'est-ce qu'on deviendrait, s'exclama Pp, si on n'avait pas
le jus de la treille pour se consoler de l'existence? Ah! le pre
No tait un sacr bougre, et nous lui devons tous une fire
chandelle.

Comme Miraut revenait  la charge, Philomen conseilla:

--Montre-lui voir le miroir, a l'patera.

On dcrocha du mur une petite glace et on la plaa devant le
chien, qui ne vit d'abord rien du tout, puis, s'apercevant que
cela bougeait et remarquant son double dans le cadre, s'approcha
tout prs afin de flairer cet tre qu'il ne connaissait point.

Son nez heurta le verre, touchant ainsi au nez de l'adversaire.
Comme nulle odeur ne monta, il ne tenta point, ainsi que certains
singes, de regarder derrire: son opinion tait faite; s'il et
connu l'Ecclsiaste, il aurait certainement dit que tout cela
n'est qu'illusion, abus et vanit; il le pensa, du moins, ou
quelque chose d'analogue, car il s'en fut se coucher dans un coin
auprs des autres.

--a leur fait honte, concluait  tort le gros en continuant de
boire.

Vers cinq heures, comme le jour baissait, on rgla la dpense, qui
ne montait pas  quarante sous chacun, et l'on prit cong de l'ami
Franois et de sa femme aprs avoir donn une dizaine de sous
d'pingles  ses gosses, ce dont il se dfendit d'ailleurs trs
vivement.

--C'est malheureux, maugrait Pp, je n'ai pas pu tirer un seul
coup de fusil aujourd'hui.

--Moi si, rpliquait Lise, j'ai tu une vipre.

--Belle chasse! vraiment.

--On fait ce qu'on peut, affirma Lise, on n'est pas des boeufs.

--C'est pas comme les gens de Vernierfontaine, du moins  ce qu'en
disait le capitaine Cassard, un vieux dur  cuire pas trs
catholique, et  qui ils avaient fait pour cela pas mal de petites
salets.

--Capitaine, je crois que les gens d'ici sont bien dvots?

--Oh! rpliquait le pre Cassard, ils sont assez vieux pour tre
des vaches!

--a ne fait rien, a m'embte de ne pas drouiller aujourd'hui;
parions que si tu lances ta casquette en l'air, je te la perce!

--La belle affaire, je parie d'en faire autant!

--Eh bien, chacun  tour de rle va lancer son couvre-chef, et le
voisin va tirer dedans. On tire avec du quatre; celui qui mettra
le moins de plombs en sera pour l'apritif.

--Penses-tu que je veux lancer la mienne! protestait Philomen;
elle est quasi toute neuve, je ne l'ai porte qu'un an. Ma femme
gueulerait salement!

--Ah! m... pour les femmes!  la guerre comme  la guerre! ordonna
Lise.

Et, ayant arm leurs fusils, chacun  tour de rle fit feu sur la
casquette du copain, lance en l'air leste d'un caillou assez
pesant, afin qu'elle montt suffisamment haut.

Aprs le premier coup de fusil, les chiens, croyant qu'un livre
se drobait qu'ils n'avaient point remarqu, s'lancrent de tous
cts en donnant.  pleine gorge.

Au second coup, ils ne donnaient pas moins, mais taient trs
tonns; au troisime, leur patement grandit encore en voyant
Philomen ne ramasser qu'une casquette, et au quatrime, Miraut,
enfivr par l'odeur de la poudre, mais ne voyant toujours point
de gibier, se demandait si Lise n'tait pas tout simplement
devenu louf.

Ce fut le gros qui paya le pernod; la casquette, la bonne
casquette de Philomen, sur laquelle il avait tir, montrant juste
deux trous de plomb alors que les autres taient littralement
cribles.

Il mit la faute sur son fusil et sur ses cartouches dont la poudre
tait vieille, affirmant, au reste, que deux plombs bien placs
taient plus que suffisants pour arrter un oreillard.



CHAPITRE VIII

Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit.
Le ciel s'toilait, l'air tait tide, un lger vent du sud-ouest
courait dans les arbres du bois de la Cte, apportant
distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait  la tour de
l'glise de la grande paroisse,  une lieue de l.

--Ah! se rjouit Lise, c'est le vent du haut, cela pourrait bien
tout de mme nous amener la pluie; il ne serait que temps, en
vrit, si l'on veut mettre un peu les btes au pturage avant les
geles et tuer quelques livres, histoire de payer le permis.

 ce moment, tout  coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment
le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il
avait fait dj lorsqu'il entendit la premire fois sonner les
cloches ou qu'il se trouva perdu.

Presque aussitt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot
et sa mre Fanfare l'imitrent en hurlant perdument eux aussi.

--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'tonna le gros. On ne sonne pas, et
la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que
vers les deux heures du matin.

Une vieille femme du pays, la mre Barom, venait dans la
direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir  tous et, de ses
mauvais yeux, reconnaissant pniblement, aprs les avoir
dvisags, Lise et Philomen, leur demanda si son garon Clovis ne
se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.

--Ma foi, non, rpondit Lise; il n'y avait que nous quatre. Vous
le cherchez?

--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour
souper. J'avais pens qu'en rentrant de Mont-Tanevis, o il tait
all laguer des frnes, il s'tait arrt pour boire un verre 
l'auberge.

--Il est sans doute all aux filles dans quelque ferme de sur la
Cte, plaisanta Philomen.

Les chiens hurlaient de plus belle, et Pp, un peu en arrire et
qui n'avait rien entendu de la conversation engage, s'cria tout
haut, trs tonn:

--On dirait qu'ils hurlent  la mort.

--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas
arriv malheur  mon garon!

Frapps de cette concidence qui n'avait pourtant pas de motif de
les retenir, Lise et Philomen n'en reurent pas moins, comme ils
le dirent plus tard, une secousse au coeur.

Ils se trouvrent instantanment dessouls, rassurrent du mieux
qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournrent chacun
chez soi, aprs avoir fait leurs adieux au gros et  Pp,
lesquels n'avaient  aucun prix voulu accepter  souper chez l'un
ou chez l'autre et tenaient absolument  rentrer chez eux de bonne
heure.

Une fois isols, les autres chiens ne crirent plus; seul Miraut,
de temps  autre, agit et inquiet, demandait la porte et se
reprenait  hurler.

--a doit annoncer un malheur, prophtisa la Gulotte.

Lise ne put s'empcher de confier  sa femme ses apprhensions,
tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de
penser  de pareilles btises et qu'au surplus il le souhaitait
vivement.

Ils se couchrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil
ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le
chien, Lise sauta du lit et mit le nez  la fentre. Il ne fut
point tonn d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
hlaient et dambulaient par les rues.

--Je vais aller voir, dcida-t-il.

Le Clovis Barom n'tait toujours pas rentr, et sa mre, qui
craignait un malheur, n'avait eu trve ni repos qu'elle n'et
dcid son mari et ses voisins  se rendre sur Mont-Tanevis 
l'endroit o son fils avait d travailler durant l'aprs-midi.

Lise s'enquit de leur affaire, puis, secou lui aussi, il revint
chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit
rejoindre les chercheurs.

Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui rpondaient:
Berger de sa pture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin,
vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'tait sinistre.

Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moiti
marchant, moiti courant. On arriva tout essouffl au sommet de la
Cte et, derrire le chien toujours, on gagna rapidement le grand
enclos o Clovis Barom avait d venir travailler.

D'assez loin, au clair d'toiles, on apercevait la stature
squelettique et triste de quelques frnes dvtus  ct d'autres
qui ne l'taient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
quelconque, le garon avait d abandonner la besogne commence.

L'anxit grandissait: on courait maintenant derrire le chien,
dont le poil du dos se hrissait, et qui bientt s'arrta, fig de
peur, hurlant plus lamentablement que jamais.

Au pied de l'arbre, l'chine brise, le jeune homme gisait, la
figure ensanglante par endroits, jaune, cireux, dj froid, tu
dans la chute qu'il avait d faire. Une branche casse presque au
sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
l'accident: il n'y avait rien  faire qu' ramener au village le
cadavre. Deux hommes s'en chargrent, qu'on relaya de temps en
temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un
triste retour.

La vieille et le vieux Barom n'avaient plus que ce fils; ils
avaient dj perdu leur an au rgiment, o il tait mort d'une
pleursie, et leur dsespoir fut navrant. Les gens, devant leur
douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
tmoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque
fois qu'il passait devant leur maison.

Ce fut ensuite l'enterrement et peu  peu, sauf pour les vieux,
inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lise, dans tout le
pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'tait-ce point cette
intelligente bte qui, la premire, avait prvenu les gens, qui
avait insist et conduit enfin son matre et les autres sur le
lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre tmoign d'une
sensibilit dont beaucoup de brutes  deux pattes n'taient certes
pas capables?

--Miraut, c'est un sacr chien, disait-on.

Et la Gulotte, flatte tout de mme, en oubliait tout  fait de
le rosser et de le faire jener.

La chasse fut dcidment mauvaise, cette saison. Les chiens,
drouts par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
tout ce qu'ils rencontraient, mme et surtout les chats, les
matous qui, attirs par le beau temps, friands d'oiseaux,
s'aventuraient  travers champs et venaient se poster  l'afft,
au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
C'taient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre
rencontr. Le chat, effar, grimpait bien vite, se juchait  la
deuxime ou la troisime fourche et, de l, regardait de ses yeux
verts, ronds et fixes, son poursuivant dsappoint.

Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs
chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait
gnralement par d'amicales engueulades.

Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent
que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret
plus abondant, plus fort et plus facile  suivre.

--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lise; autant a
que rien.

Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgr l'adage
courant qui les prtend bonnes ds que les citoyens  longues
queues ont march sur les teules; mais il y avait la prime, vingt
sous pour un mle, quarante sous pour une femelle. Naturellement,
les renards tus, fussent-ils couillards comme taureaux, taient
tous, pour les besoins de la prime, baptiss renardes, avec la
complicit de ce brave Jean, le secrtaire de mairie, qui
d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du
feu et se laissait complaisamment rouler.

Ces chasses-l ne duraient gure qu'une demi-heure, trois quarts
d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la
rentre du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
ainsi reprs et Lise et Philomen se promirent de prparer leurs
piges pour l'hiver, ds que les peaux seraient bonnes.

Arriv devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et
gueulait, essayant mme de s'aventurer dans l'intrieur du boyau;
mais il tait trop grand et trop gros, et son matre ne
l'autorisait pas  le faire. Il renona d'ailleurs de plein gr 
affronter gueule  gueule les renards  partir du jour o il fut
bel et bien mordu par un vieux goupil  qui Lise avait cass les
reins d'un coup de fusil.

Il tait l sur le sol, allong, ventant et soufflant, attendant
le coup de grce, quand le chien, trs excit, furieux, arrivant 
toute allure, lui sauta dessus.

En dsespr, le renard attrapa Miraut o il put, saisit l'oreille
droite et ferma la mchoire. Quand un renard bless a mordu, c'est
bernique pour le faire lcher: Miraut, pinc, avait beau se
secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.

Lise, trs inquiet et fort ennuy, dut, pour obtenir la
dlivrance de son chien, allumer une poigne d'herbe sche et la
fourrer tout enflamme dans la gueule du sauvage.

Cependant, Miraut, dlivr et plus furieux que jamais, retomba sur
l'adversaire, mais en ayant bien soin d'viter la gueule. Il le
saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis
que l'autre, qui, l'chine brise, ne pouvait l'atteindre, lui
bourrait des yeux farouches en grinant des dents.

Lise aussitt mit fin aux souffrances du bless en l'assommant
d'un coup de trique.

Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que
rarement les fourrs et, moins rapides que les chiens, font tte
rsolument quand ils vont tre saisis. Plus prudent, Miraut, en
cette occurrence, ne se hasardait pas  affronter leur terrible
mchoire; il donnait au ferme alors, aboyant longuement pour
inviter Lise  s'approcher; mais, ds que le pas de l'homme
retentissait, le blaireau repartait, quitte  recommencer
cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'
ce qu'il et atteint enfin son terrier, d'o l'on ne pouvait plus
le dnicher.

Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant,
la sinistre histoire avec le goupil pris au pige, que Lise
ramena vivant  la maison et qu'il relcha ensuite dans des
circonstances terribles pour le sauvage[16].

[Note 16: Voir _De Goupil  Margot (La tragique aventure de
Goupil)_.]

Quand la chasse cltura, Lise n'avait occis que quatre livres;
c'tait vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut
n'avaient fait si mauvaise anne; aussi le gibier, l't suivant,
foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de mme, aux jours de
fte ou pour quelques runions d'amis, Lise s'embarqua-t-il de
temps  autre, le soir, histoire d'en sonner un  l'afft, comme
il disait.

Dans ces expditions crpusculaires, il n'emmenait jamais avec lui
Miraut, dont l'aboi intempestif et prvenu les gardes, et il
faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors  la
maison.

Cela n'empcha point le chien, quelques beaux soirs o a lui
disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite
partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
car les reprsentants de la loi ne poussent habituellement pas le
zle jusqu' veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais
de jour, c'tait plus dangereux; aussi Lise avait-il l'oeil sur
son chien.

Nonobstant toutes dfenses et surveillances, il fila cependant un
beau matin. Il devait savoir un livre et connatre son gte,
bien sr, car dix minutes aprs il donnait  pleine gorge par le
vallon de la fin dessus.

Le brigadier l'entendit. C'tait un vieux forestier d'une
scrupuleuse honntet et qui ne connaissait que le service. Droit
et solide encore, malgr la cinquantaine, la moustache  la
gauloise, les sourcils en broussaille, le pre Martet avait t
dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de
jour comme de nuit, sans piti ni merci. Il pouvait se vanter d'en
avoir rduit la race, car on ne pouvait gure confondre Lise,
bien qu'il tut de temps  autre un livre en temps prohib, avec
les voraces qui cumaient autrefois le pays et mettaient en coupe
rgle champs et forts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre
chasser les chiens en dehors des poques fixes, et s'il tait
enclin  l'indulgence envers ses compatriotes et dispos 
pardonner une premire faute, il laissait nettement entendre qu'en
cas de rcidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait  svir
vigoureusement.

Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens
de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et
vint sans dlai trouver Lise:

--Pourriez-vous me dire o est votre chien?

Lise n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tte,
s'excusant:

--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a
fichu le camp comme a, sans que je le voie.

--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que a que
vous l'ayez envoy; mais il n'en est pas moins en contravention,
et mon devoir est de vous dclarer procs-verbal.

--Pour la premire fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je
ne braconne pas.

--La premire fois! ... La premire fois! ... enfin, bon. Entre
gens d'un mme pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous
allez partir me le chercher et faire bien attention une autre
fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgr moi,
vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs
n'admettraient pas... et puis si je permettais  un, il faudrait
que je permette  tous! Non!

--Je comprends bien, approuva Lise qui mit ses souliers dare dare
et s'en fut rechercher Miraut.

Il le ramena et, pour l'empcher de filer en sourdine, lui attacha
au cou, par une corde, une grosse boule de quilles  mortaise qui
lui interdisait tout galop.

Miraut la trana patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait
rsolu de s'offrir une randonne, il rongea la corde, abandonna la
boule et s'esbigna. Lise,  temps, heureusement s'en aperut, le
vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois,
pour plus de sret, lui rattacha la boule au collier avec un
vieux bout de chane.

Clopin-clopant, cartant les pattes pour traner son boulet, un
jour que son matre allait faucher du foin au bord du bois, Miraut
le suivit. Malgr la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
s'enfila tout de mme en fort, et alla fourrer le nez au derrire
d'un levraut dont il connaissait le gte.

Le pre Martet qui partait en tourne et passait justement par l
marcha droit  Lise, s'tonnant  juste titre de cette imprudente
dsobissance  ses ordres.

--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?

--Sacr nom de nom! il tait l il n'y a pas deux minutes avec sa
boule de quilles au cou.

Ils s'en furent tous deux  sa recherche et n'eurent pas de mal 
le dnicher avec son boulet de forat en effet, mais qui chassait
quand mme.

--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concda Martet,
mais quel animal enrag de vice! Avec un bout de bois d'un pied
pendu au collier, il irait peut-tre plus difficilement encore et
cela le fatiguerait moins. Essayez donc.

On tta de l'entrave. C'tait en effet, pour marcher comme pour
courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait
Miraut  avancer  la faon des chassiers. Cependant, le jour o
il dcida qu'il irait lancer un livre, le bout de bois, pas plus
que la boule, ne l'arrta. Il s'en fut jusqu' la fort, clopinant
et trbuchant, mais ds qu'il eut trouv un bon fret, afin que son
entrave ne le gnt pas pour courir, il la prit en travers de sa
gueule et chassa sans dire un mot.

Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut
dsarm par tant de constance et une si noble obstination; il le
laissa faire et s'en revint au village.

--Je l'ai vu, confia-t-il  Lise en prenant un verre avec lui.
Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le
gne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si
vite que j'aurais t bien incapable de le rattraper; mais enfin,
comme a, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert
et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait
d'ailleurs, par consquent personne ne daubera. Vous avez tout de
mme un sacr chien!



CHAPITRE IX

Quatre automnes passrent qui firent de Miraut un matre. La
chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'tait pas dans tout
le territoire de la commune un canton de livre qu'il ne connt,
un gte possible qu'il ne souponnt, un terrier dont il ne pt
dsigner le propritaire. Il savait qu' toutes les saisons un
nouveau livre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros
buisson, un jeune levraut s'tablir dans telle combe ou dans tel
murger; il distinguait les jours o ces locataires maniaques
prfraient les logis de plein air des luzernes et des trfles 
l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses
et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les
jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns reclent
plus d'un capucin.

Quant aux ruses dployes par les adversaires, il les connaissait,
les devinait, les pressentait. Ds qu'il lui arrivait de lever un
livre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
chapp mme  Lise: Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras
une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit  droite, soit
 gauche, j'aurai l'oeil; ou encore: Oh, oh! voici une vieille
connaissance; o va-t-il faire ses doubls et crocher aujourd'hui,
le citoyen? Selon la direction prise, il savait o la piste
s'embrouillerait et de quel ct il faudrait oprer les recherches
pour dmler la nouvelle.

Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on
tait du ct de Velrans, il savait qu'il tait autoris  marcher
 la chasse de Ravageot, et du ct de Rocfontaine aux abois de la
vieille Fanfare.

Il avait un accent particulier, un timbre diffrent de jappement,
un mouvement de chanson de gueule spcial pour chaque gibier et
ds son premier mot, ds sa qute mme, Lise pouvait dduire:
c'est un livre, ou un renard, ou un blaireau, ou un cureuil, ou
encore il est sur un pitement de perdrix ou de cailles.

De mme, si le matin tait bon, cela se voyait immdiatement  son
allure,  son entrain,  sa joie,  sa faon de renifler et de
chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de got,
regardait souvent Lise, et l'on sentait une lgre humeur dans sa
dgaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.

Il connaissait aussi bien et mme mieux que son matre les
passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
Bellone, ils opraient maintenant rgulirement  la faon des
renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.

Longeverne tait son domaine, il y rgnait en souverain. Depuis le
jour o,  la ferme de Franois, il ruina la suprmatie amoureuse
de Turc, les femelles se soumirent passivement  son joug et les
autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point
trop rancune d'tre le prfr, d'ailleurs ils n'y perdaient rien
puisque, avant lui, c'tait Turc; avant Turc, c'tait Samson.
Miraut se montrait moins jaloux et moins froce que les deux
premiers, tmoignant souvent, aprs la chevauche victorieuse et
jusqu' ce que le talonnt de nouveau le dsir, d'un certain
abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.

Ils lui cdaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui
abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui
cherchaient jamais de querelles.

Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez,
battaient du fouet, s'approchaient sans dfiance, se flairaient
rciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
disait, jouaient quelques minutes  se mordiller,  se rouler, ou
 d'autres jeux encore d'une nave obscnit.

Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait  l'un d'eux
de serrer un peu trop fort et qu'un lger nuage s'ensuivt, le jeu
cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son ct.

Miraut avait appris  connatre toutes les maisons du village et
les ressources particulires qu'elles offraient selon les heures
et selon les jours. Sans doute il tait nourri chez Lise et
n'avait pas grand'faim,

mais toute trouvaille est une joie que dcuplent encore le plaisir
de la recherche et la fivre de la dcouverte. Combien lui
paraissaient suprieures  la pte domestique, et hautes en got
et pimentes selon la norme canine, les ventrailles faisandes et
puantes dcouvertes en un coin de haie ou les dlivrances de
vaches arraches de vive lutte au fumier puissant dans lequel
elles avaient croupi et ferment!

Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y
peut impunment boire, dans le seau des cochons, une eau
savoureuse, paissie de son et de pommes de terre cuites dlayes;
que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat
recle toujours une lape de lait ou un relief de fricot qu'on
peut s'adjuger sans inconvnients. Il n'ignorait pas que, parmi
les balayures de la grosse maison du bout du village et derrire
l'auberge de Fricot, prs du jeu de quilles, on trouve
rgulirement des os  ronger, des bouts de peaux apptissants,
des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait
repr avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment
pas les btes. Il savait que le fromager du pays tait enclin 
l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--dcidment,
une sale race que les porte-jupons--tait loin de professer  son
gard les mmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le
mari, s'assurer au pralable qu'il se trouvait seul, si l'on ne
voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
rondure de gruyre ou d'un apptissant morceau de serret.

Il connaissait de mme toutes les personnes du pays, distinguait
dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement
du derrire, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il
avait dtermin,  une bouche prs, le degr de gnrosit des
gosses  qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au
passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en tait peu, parmi eux,
qui,  l'heure du goter, ne prlevassent sur leur chanteau de
pain un morceau de crote ou de mie, pour le jeter au chien et
s'merveiller de ce qu'il l'attrapt toujours si facilement, au
vol. Il se prtait assez volontiers  leurs fantaisies, se
laissait coiffer d'une casquette ou d'un bret, couvrir d'un
tricot et serrer la patte pour la poigne de main amicale de la
sparation.

Il tmoignait d'une indiffrence polie, d'une rserve digne et
lgrement. ddaigneuse envers les trangers qu'il ne connaissait
point,  condition qu'ils fussent  peu prs vtus selon la norme
paysanne. Il professait pour les messieurs  pardessus et 
chapeau melon un mpris non dissimul et pour toute la gent mal
vtue et dguenille une haine violente qui pouvait aller
quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur
non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lise,
brave homme, arriva,  force de leons et de discours,  lui faire
admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il,
et s'il ne put parvenir  extraire du coeur de son chien tout
sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins
obtint-il qu'il les laisst pntrer dans la maison et rciter
leur Notre Pre sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui
taient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs,
commerants d'occasion, industriels  la manque, marchands de
peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et
froce et faillit mme faire arriver  son matre une sale
histoire pour avoir dchir, en mme temps que les bandes
molletires, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
mettait vraiment une insistance trop grande  vouloir, malgr les
portes closes, souhaiter le bonjour  Lise ou  la Gulotte.

Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne
lui payait pas des dommages-intrts, une indemnit, la forte
somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait
 ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient 
l'entre du village et qu'il pourrait bientt, en toute justice,
leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs tait absolument
fausse, mais l'autre, dont la conscience n'tait probablement pas
trs nette, profita du conseil pour s'clipser rapidement.

Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes
du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il
n'en constituait pas moins un fameux et trs sr chien de garde.
Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui
avait tant massacr de poules au temps de sa jeunesse folle,
protgeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en
hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse
et de l'pervier. Les lapins ne l'intressaient plus; il
ddaignait profondment, et pour cause, leur insignifiant fumet,
et mme librs de leur cage, il les regardait tourner autour de
lui sans envie d'y toucher.

Durant le jour, quand il n'tait pas occup  sa tourne au
village, il se tenait, soit auprs de Lise, soit couch sur la
paille de la leve de grange ou sous l'auvent de la porte de
l'table. Il signalait rgulirement par un aboi la prsence d'un
arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.

Les soirs d'hiver, couch derrire le pole avec les chats, on le
voyait de temps  autre lever le mufle, pousser un grognement
d'amiti, d'indiffrence ou de colre et de surprise selon que
c'tait un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
tranger qui approchait. On pouvait mme savoir quand c'tait
Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait
la politesse jusqu' se lever pour aller le recevoir  la porte;
si c'tait un mendiant en qui il souponnait le rapineur, on avait
grand'peine  le tenir; il aurait dvor l'intrus si on l'et
laiss faire. Quant  la Phmie, il ne la gobait toujours pas; sa
patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne
l'empchait point de grommeler quand il entendait sa sabote
particulire et de lui montrer les dents ds que le regard du
matre ne l'obligeait plus  dissimuler ses vritables sentiments.

Tant de qualits professionnelles et domestiques avaient fait de
Lise et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
mutuellement leurs fautes: livres bouffs par le chien sans
autorisation pralable ni partage quitable avec le matre,
stations trop prolonges du patron chez les bistros quand on
allait en voyage. La Gulotte, elle-mme,  la longue, nul
accident fcheux n'ayant endeuill sa basse-cour et amoindri son
porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui tmoigner,
dans ses rares bons moments, quelque affection.

La rputation de Miraut avait franchi les frontires naturelles de
sa rgion. Non seulement par le canton o son premier matre, le
gros, et Pp, son parrain en somme, avaient exalt ses vertus et
proclam sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
chef-lieu d'arrondissement,  Besanon mme, les professionnels de
la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans
une commune appele Longeverne, un chien courant vraiment
extraordinaire, patant, mon cher, et qui faisait l'admiration de
tous ceux qui avaient pu le voir  l'oeuvre.

Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le
juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils
avaient besoin d'un livre, ne ddaignaient pas de pousser, comme
par hasard, jusqu' Longeverne et de venir proposer, au dbott,
une partie  Lise pour le lendemain.

Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps,
acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
intresses s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'
Lise lui-mme, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en tait de
beaucoup mitig, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas
seulement regard s'il n'et eu qu'une carne incapable de lancer,
au lieu du matre chien qu'il avait la joie et l'honneur de
possder.

D'ailleurs, ds que Lise, contraint par la besogne, avait quitt
la chasse commence, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas
en la compagnie des gens  chapeaux et rentrait aussitt dans ses
foyers.

--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au
chasseur matre Gouff, le notaire, Mridional hbleur, menteur,
tratre comme l'onde elle-mme, qui et vendu son pre pour
traiter une affaire avantageuse et dont les paysans apprciaient
beaucoup les qualits administratives.

Lise clata de rire  cette proposition.

--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et mme la donner
pour rien.

--J'ai pourtant un de mes amis  Besanon, un juge, qui dsirerait
un bon courant, je lui ai parl de Miraut. Il est millionnaire,
vous savez, et en offrirait un trs bon prix. Il viendra en auto
un de ces jours, vous pourrez vous arranger.

--Jamais de la vie! protesta Lise.

--Allons, mon cher, concilia matre Gouff, il ne faut jamais
dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche,
vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu' cinq cents
francs; cinq cents balles, c'est une somme, rflchissez!

--C'est tout rflchi, trancha Lise; dites  votre juge qu'il
continue  condamner les pauvres bougres au profit de quelques
drlesses pour faire plaisir au snateur cocu de sa rgion et
qu'il me foute la paix avec Miraut.

--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garon, vous vous
entendrez trs bien, vous verrez.

La Gulotte, qui tait prsente  cet entretien, avait ouvert des
yeux normes  la proposition d'achat et sa gorge, d'motion, en
tait devenue sche. Tant que le notaire resta l, elle se
contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
aussitt:

--Y as-tu pens? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres
vaches avec cette somme-l. Songe au lait que nous pourrions
porter  la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois
mois. Tu ne vas pas t'entter; un chien, ce n'est qu'une bte
aprs tout et, puisque tu tiens absolument  en avoir un, tu en
trouveras facilement un autre...

--Tais-toi! tonna Lise. Miraut n'est pas un chien comme les
autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitu  lui et lui 
moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si
l'autre, malgr sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me
charge, tout en tant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
pas un vendu vaut bien un juge.

--Tu n'as jamais t qu'un ne et une brute! ragea-t-elle. On n'a
pas ide, quand on peut faire un si beau march...

--Assez, nom de Dieu! coupa Lise.

Le dimanche, en effet, en compagnie de matre Gouff, l'amateur
s'amena de bon matin et s'invita  chasser avec Miraut et Lise.
Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment,
Lise lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les
qualits de son compagnon et ami.

Le richard invita Lise  djeuner chez Fricot o le notaire avait
fait composer un menu soign, agrment de vins capiteux. Dfiant,
Lise dclina l'offre; mais Gouff avec sa faconde habituelle
intervint:

--Voyons, cher ami, vous avez t si aimable de nous accompagner,
vous ne pouvez pas refuser...

Et le chasseur dut se mettre  table o il mangea et but
consciencieusement.

On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, ds que les autres
voulurent aborder la fameuse affaire, Lise fut intraitable.

Aprs avoir, fort poliment d'ailleurs, rpondu en invoquant des
questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets
de cent, Lise, tout d'un coup, trs ple, s'cria:

--Tenez, monsieur, vous tes bien honnte de m'avoir invit et je
vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous tes
millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de
paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achte pas un ami
tel que lui comme on achte une conscience de dput, et je vous
jure sur ma tte qu'il ne crvera que dans ma maison.

L-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit  Velrans voir
Pp.




TROISIME PARTIE



CHAPITRE PREMIER

La Bellone se faisait vieille. Philomen, un jour, hochant la tte
avec regret, le fit constater  Lise: c'est qu'elle atteignait
ses dix ans. Sans doute ce n'tait point encore l'extrme
vieillesse et dcrpitude, car elle avait toujours t bien
soigne, bien nourrie, bien traite. Elle ferait encore au moins
deux saisons de chasse, mais il tait temps, tout de mme, de
songer  sa succession. videmment, elle mourrait  la maison, de
sa belle mort; Philomen,  l'encontre de beaucoup de brutes qui
prtendent au titre de chasseurs et tuent leurs chiens en guise de
remerciement lorsque ceux-ci deviennent vieux et infirmes, gardait
toujours les siens jusqu' leur dernire heure. Oh! ce n'tait
souvent pas rjouissant: la vieillesse les rendait claudicants et
baveux, quelquefois ils pelaient, une gale maligne leur
crotelevait la peau, les oreilles se mettaient  couler, ils
devenaient sourds, ils n'y voyaient plus, qu'importe! on les
soignait tout de mme et il leur restait toujours, avec la bonne
cuelle quotidienne de pte, une litire frache dans un coin
paisible et chaud de l'table pour attendre le grand dpart.

Philomen fit remarquer  Lise que la chienne prouvait maintenant
en chasse assez de peine  suivre Miraut, que son poil se
dcolorait par endroits, qu'elle blanchissait sur les tempes, que
la paupire s'allongeait et se fripait et que la lippe pendait
lgrement, dcouvrant un peu les crocs de la mchoire infrieure
dont la gencive tait moins ferme.

Aussi lorsque le printemps, remueur de sves et stimulateur du
sang, l'eut rendue amoureuse, il lui donna Miraut durant une
huitaine pour compagnon afin de lui faire faire une dernire
porte de laquelle il conserverait une petite chienne.

Car Philomen tenait essentiellement  conserver une bte de cette
race, une race un peu particulire et point catalogue parmi les
numros des grands amateurs, mais qui, pour tre moins connue,
n'en avait pas moins un nez excellent et un jarret infatigable.
C'taient des chiens de taille moyenne, aux formes sveltes, ni
bien ni mal coiffs, avec un os du crne pointu et des attaches
solides. Leur robe, d'un blanc sale avec des taches marron ou
grises, n'tait rien moins qu'agrable et leur poil, ni ras, ni
rude, semblait intermdiaire entre celui des porcelaines et des
griffons. Philomen avait toujours vu chez eux de ces chiens-l,
son pre et lui en avaient toujours t contents; c'taient des
animaux pleins d'intelligence et de feu, excellents lanceurs et
qui manifestaient gnralement assez de rpugnance pour le renard.

Bellone fut donc couverte par Miraut.

La grossesse, qui dura comme celle de la louve et de la renarde,
neuf semaines et trois jours, au dire de Pp, ne fut signale par
aucun des phnomnes particuliers  cet tat qui se remarquent
d'ordinaire chez la femme enceinte. Du moins, si elle souffrit,
nul ne le sut, car elle ne manifesta ni par des cris, ni par des
mouvements, ses sensations. La premire porte quelquefois
prsente des accidents et des bizarreries assez remarquables:
fivre intense, coulements sanguins et noirtres, salivation
abondante, perte momentane de l'apptit et beaucoup de symptmes
assez comparables  ceux de l'empoisonnement, mais cela ne se
revoit pas aux gestations suivantes.

Bellone s'alourdit assez vite. Quand elle se sentit prte  mettre
bas, ce que Philomen remarqua au sexe qui saignait un liquide
ros, elle s'clipsa, chercha dans l'curie un coin solitaire et
cart, pitina la paille, la cassa, l'assouplit et, dans le plus
grand mystre, accoucha de six chiots que l'on dcouvrit le
lendemain matin dans une couche propre, nette, entirement
lessive par la mre qui s'tait elle-mme dlivre et seule avait
vaqu  sa toilette personnelle et  celle de ses nouveau-ns.

Lorsque son matre la visita, il la trouva couche en rond, les
petits blottis bien au chaud dans son giron, se chevauchant,
s'enchevtrant l'un dans l'autre pour jouir de plus de chaleur
encore. Le chasseur les prit un  un pour les examiner, tandis que
la mre, les yeux inquiets, regardant tantt celui qu'il venait de
dposer, tantt celui qu'il reprenait, le laissait faire cependant
sans protestations.

C'taient des espces de gros boudins longs de quinze  vingt
centimtres, queue comprise, absolument informes. Dans la tte, 
peine distincte du corps, aux yeux clos, la bouche laissait
chapper un frle vagissement, le nez rostre vaguement
frmissait, les oreilles avaient l'air de deux petits clapets qui,
selon le balancement de leur propritaire, se soulevaient  demi
et retombaient bien vite. La robe ne prsentait aucune nuance: ils
taient ou tout blancs ou tout noirs, sauf l'un d'eux qui offrait
quelques lots circulaires noirs dans un ocan de blancheur. Les
pattes, comme rejetes latralement, taient trop petites et sans
force et ils se dplaaient ainsi que de gros vers trop gras
lorsqu'ils voulaient saisir un des six nns de la maman. Les
mieux remplis taient ceux de derrire; aussi, d'instinct, quand
venait l'heure des ttes, ils s'y bousculaient avec nergie,
cherchant goulment  s'y agripper.

La mre, de son nez, rapprochait les mal partags des mamelles
libres et les cts de leurs ttes se gonflaient alors comme des
joues. On entendait de temps  autre ainsi qu'un bruit claquant de
baiser et, quand ils taient tous aligns le long du ventre, on
voyait distinctement leurs petites pattes cooprant elles aussi 
l'oeuvre de vie; celles de derrire se crispant au sol pour les
maintenir en bonne place, tandis que celles de devant,
alternativement, pitinaient le sein, le pressant rythmiquement
afin sans doute de faciliter la succion, et toutes les petites
queues vermiculaires vibraient lgrement.

Pour choisir la chienne que Philomen devait garder, Lise,
prvenu, vint voir la porte et Miraut l'accompagna dans sa
visite. Il y avait quatre chiennes et deux mles, lesquels,
sacrifis d'avance, furent habilement subtiliss, sans que la mre
s'en apert trop, et disparurent. Il lui sembla bien toutefois,
en venant retrouver les autres, qu'il y avait quelque chose de
chang dans sa porte et elle en fut un peu inquite. On avait,
par la mme occasion, transport ailleurs les quatre rejetons
restant afin de l'obliger  choisir elle-mme la prfre, ainsi
que la vieille Fanfare, mre de Miraut, avait fait jadis pour lui.
Elle n'hsita pas ou presque pas et emporta d'abord dans sa gueule
la noire et blanche, puis chacune des autres  son tour.

Les deux hommes taient debout auprs d'elle qui s'tait
recouche, entourant et lchant sa gniture, lorsque Miraut,
intrigu, entr'ouvrit  son tour la porte d'curie et
s'introduisit sans faons pour voir un peu ce qui se passait.

Il n'eut pas l'honneur de contempler ses enfants. Ds qu'elle
l'eut aperu, grondante, Bellone se redressa, montrant les crocs
et lui signifiant nettement qu'il n'avait rien  voir dans
l'levage et l'ducation de sa famille. L'heureux pre n'insista
pas. C'est qu'une chienne qui a des petits n'est pas un animal
commode ni bienveillant: nuls autres que le matre Philomen et
l'ami Lise n'avaient le droit de toucher aux jeunes toutous, pas
mme la matresse de la maison ni les gosses.

Miraut se le tint pour dit: il fila sans mot dire par o il tait
venu, la fibre paternelle ne vibrant d'ailleurs pas beaucoup et
mme pas du tout en lui; un banal sentiment de curiosit l'avait
simplement port  s'approcher afin d'examiner ce qui pouvait si
vivement intresser son matre et son ami.

On laissa la chienne  sa marmaille et l'on vint, en buvant un
verre, attendre qu'elle sortt elle-mme et s'loignt de sa
porte pour rgulariser dfinitivement sa situation familiale.

Deux heures aprs, elle venait  la cuisine manger et boire, et
Philomen et Lise, tant aprs un prudent contour rentrs 
l'curie, lui enlevaient les trois btes qu'elle ne devait point
garder, une seule tant suffisante aux besoins du chasseur alors
que plusieurs eussent fatigu et puis la nourrice.

Dans un tablier, Philomen dposa les trois nouveau-ns vagissants
et fila, avec son compagnon, par la porte de dehors qu'il reboucla
soigneusement derrire lui. Et tandis que, dans le fond du jardin,
Lise,  coups de pioche, creusait un trou assez profond pour y
enfouir les cadavres, Philomen simplement assommait les trois
btes en les projetant violemment contre une grosse pierre. Ce
n'tait pourtant point sans un serrement de coeur qu'il perptrait
ce triple massacre d'innocents qu'un autre avait dj prcd,
mais les ncessits de la vie l'y obligeaient, et d'ailleurs les
petits tres, tout  fait inconscients,  peine veills,
n'avaient le temps ni de sentir ni de souffrir. Le choc brutal les
tuait net, les os fragiles du crne taient dfoncs, les viscres
broys; une goutte de sang venait perler au bord des narines et
c'tait tout.

Avec ses sabots, Philomen essuyait sur la terre les traces humides
qui eussent pu le trahir et venait enfouir les chiots tus dans le
trou creus par son compre.

--Sale corve! murmurait-il. Et la chienne en va avoir pour deux
jours  suer la fivre, car si, aprs le premier escamotage, elle
n'avait point trop remarqu grand'chose, elle s'apercevra bien
maintenant qu'il manque beaucoup de petits  l'appel et les
cherchera en pleurant.

--Du moment qu'il lui en reste un, elle se consolera et ne l'en
aimera que mieux, reprit Lise. Ah! si on ne lui en avait point
laiss, 'aurait t une autre histoire. Pendant trois jours, mon
vieux, elle aurait couru comme une folle, cherchant partout, dans
tous les coins et recoins et jusque sous les lits en appelant
plaintivement. Elle aurait gratt  tous les endroits o elle
aurait remarqu que la terre a t remue, fouill l'curie et la
grange, sond les trous les plus petits, les passages les plus
troits dans l'espoir de retrouver quelques-uns de ses enfants
disparus. Souvent mme, dans ces cas-l, elles souponnent les
chiens voisins de les avoir tus et dvors! J'ai vu des mres,
ainsi dpouilles, flairer le nez de leurs camarades mles et te
leur flanquer des rosses terribles, probablement parce qu'elles
les souponnaient de multiples assassinats domestiques dont ils
taient, aprs tout, peut-tre capables, mais srement point
coupables.

--Les lapins mles dvorent pourtant leurs enfants.

--Ce n'est point pour la mme raison, affirma Lise. Les lapins
sont toujours en chaleur, toujours en dsir; quand la femelle
allaite, elle ne veut pas, comme de juste, se laisser faire; alors
pour se venger ou pour lui ter toute raison de se refuser, ils
suppriment purement et simplement la cause du refus: ce sont des
espces de satyres, pas autre chose.

Pour Bellone, ds qu'elle fut retourne  sa niche, elle tmoigna,
devant le seul bb qui lui restait, d'un tonnement plein
d'angoisses. Ses yeux fouillrent tous les recoins environnants,
elle gratta la couche avec ses pattes et, ne trouvant rien, fureta
par toute l'curie, derrire les crches et jusque sous les pieds
des vaches.

Sitt qu'elle vit reparatre Lise et Philomen, qui avaient eu
bien soin de se dbarbouiller les mains, elle vint  eux et les
flaira. Les souponna-t-elle? C'est possible, ses soupons
s'tendaient  tout son univers connu, mais tout  coup, craignant
peut-tre qu'ils ne lui enlevassent encore son dernier enfant,
elle se prcipita sur son lit et entoura son chiot avec une
prcautionneuse et craintive tendresse. La petite bte, rveille,
chercha la mamelle aussitt et la mre le lcha copieusement, ne
s'interrompant que pour regarder les deux hommes avec de grands
yeux fivreux, tout brillants d'une douloureuse inquitude.

Deux jours durant, apprhendant quelque malheur nouveau, elle se
refusa obstinment  quitter l'table et l'on dut lui apporter 
manger et  boire devant sa couche toujours propre, car les mamans
chiennes, tant que les petits les ttent et ne mangent rien
d'autre, nettoient elles-mmes les ordures de leurs enfants en les
avalant tout simplement.

Au bout de quelques jours la petite chienne, qu'on avait baptise
Mirette en honneur de son pre, commena  ouvrir un peu les yeux,
des yeux vagues d'un bleu gris, absolument sans expression et sans
vie, petits globes translucides o jouait vaguement la lumire et
qui sans doute ne voyaient rien encore.

En mme temps, les pattes lourdaudes prirent un extraordinaire
dveloppement et la tte, se dtachant du cou, devint norme par
comparaison avec le reste du corps. La peau poussait plus vite que
les muscles, pelure trop vaste, plisse au col et aux jointures et
tendue sous le ventre. Mirette ttait avec une gloutonnerie
admirable, passant d'un nn  l'autre avec rapidit et pressant
avec nergie de part et d'autre de la mamelle. Enfin, vacillant
sur ses pattes, elle commena  explorer les frontires de sa
couche.

Maintenant, lorsque sa mre l'abandonnait pour aller manger et
faire son tour de promenade hyginique, qu'elle ne sentait plus la
douce chaleur naturelle qu'elle apprciait tant, elle essayait de
la suivre des yeux, de ses petits yeux enfoncs sous leurs gros
bourrelets de paupires au moins jusqu' la porte, et pleurait
comme un petit enfant ds qu'elle ne la distinguait plus. Mais ses
chagrins ne duraient gure et, l'instant d'aprs, alourdie du
repas, elle s'endormait o elle tait, tantt sur le ct, tantt
sur le ventre, le museau bayant aux mouches ou enfoui  mme la
paille de sa litire, d'un sommeil de plomb d'o la tirait seules
la venue et l'odeur de sa mre, car c'est probablement le sens de
l'odorat qui s'veille le premier chez le chien. Elle n'tait
encore sensible ni aux gloussements des poules, ni aux meuglements
des vaches: pourtant la lumire commenait  l'intresser.

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois qu'elle prit sa forme
lgante et son dfinitif pelage, en tout semblable  celui de
Bellone. Mais, durant ce temps, elle fit connaissance avec bien
des choses, apprit  marcher,  craindre le sabot des boeufs, 
sortir du lit pour vaquer  ses besoins et laper le lait et la
soupe dans l'assiette,  ct de sa mre qui lui faisait encore
elle-mme sa toilette.

Cependant, elle savait dj toute seule se gratter et quand une
puce,--et jeunes chiens n'en manquent point,--errant  travers ses
poils, la chatouillait, elle jetait avec une promptitude amusante
son petit mufle sur sa peau ou bien grattait avec frnsie
l'endroit sensible. D'ailleurs, elle apprit bien vite  lustrer
toute seule son habit et bientt, chaque jour, ne laissa nulle
place o la langue ne passt ni ne repasst.

Elle connut les hommes et les gosses, reconnut les tres de la
maison et ne manqua pas un jour  embter sa mre en la mordillant
consciencieusement.

Quand on la laissa courir dehors, la vieille l'accompagna et,
bonne ducatrice, la prvint de tous dangers, la tirant par la
peau du cou quand elle ne se garait pas assez vite des voitures et
ne permettant aux autres chiens de l'approcher que quand elle
tait bien assure de la puret de leurs intentions.

Miraut ne fut admis  lui tre prsent, c'est--dire  la flairer
et  la sentir sur toutes les coutures, qu'assez tard, car il
avait t vu dans la maison le jour de la disparition des autres
petits, et si la chienne les avait bien oublis  l'heure
actuelle, elle n'en avait pas moins conserv un vague sentiment de
mfiance envers lui.

Il tmoigna  sa fille de la sympathie, mais il serait sans doute
exagr d'attribuer la manifestation de ce sentiment  autre chose
qu' une galanterie naturelle et de vouloir penser que la
vibration de la fibre paternelle y ft pour quelque chose.

Et, comme tous les jeunes chiens, Mirette grandit, rongeant
quantit de pieds de chaises, d'armoires et de lits, dvorant
force chaussettes, souliers et savates et poil et plume et corne
et tout ce qui avait odeur ou saveur, pour sa plus grande joie, en
attendant les plaisirs de l'ge adulte et la saison prochaine de
chasse o, vers le milieu de dcembre, elle ferait enfin ses
premires armes sous les hautes directions de son pre et de sa
mre.



CHAPITRE II

Mirette,  l'ouverture, n'avait que quatre mois et demi; elle
tait donc encore trop jeune pour prendre part aux randonnes...
cyngtiques, comme disait le copain Thodule, si reintantes du
dbut. Ds qu'elle atteindrait ses six mois, on commencerait  la
mener pour l'habituer petit  petit.

La saison de chasse s'annonait bien, cette anne-l; le temps
allait, disaient les chasseurs, et quant au gibier, c'en tait
tout gris. Le premier dimanche fut particulirement fructueux:
Lise et Philomen turent chacun deux oreillards, et le lendemain
ils allongrent encore chacun le leur.

Mais le mardi,  midi, Lise qui, retenu  la maison par une
besogne pressante, n'avait pu profiter de cette rose, apprit par
un voisin une nouvelle pouvantable: Philomen avait tu sa
chienne.

Le camarade qui lui confia la chose et qui la tenait d'un voisin,
lequel l'avait apprise d'un troisime, mettait au sujet des
motifs ou des mobiles de cet acte des opinions contradictoires
dont l'une au moins semblait si absurde que Lise crut d'abord que
c'tait un bateau qu'on lui montait.

Suivant les uns, le chasseur, exaspr par la mauvaise volont
persistante de la bte, lui avait, dans un accs de colre, envoy
dans les flancs tout le plomb d'une cartouche de quatre; suivant
certains autres, c'tait un livre lanc, suivi de trop prs par
la chienne et tir imprudemment, qui tait cause de leur mort 
tous deux; suivant d'autres encore, la mort de Bellone tait due 
un accident, une chute qui avait fait partir le coup de feu juste
dans la direction o elle qutait.

Lise, boulevers, ne fit qu'un saut pour ainsi dire, de la Cte
chez Philomen. Il trouva la petite chienne dormant sur le seuil de
la porte, entoure des gosses qui pleuraient et lui disaient comme
si elle et pu les comprendre:

--Tu ne reverras plus ta maman, mais on t'aimera bien quand mme.

Cela lui serra le coeur. Elle est bien foutue, pensa-t-il, ce
n'tait pas une blague. Et, songeant  la docilit de la bonne
bte perdue qui, au signal de son ami, le suivait comme un second
matre, il sentit papilloter ses paupires et prouva le besoin de
se moucher.

La femme de Philomen comprit le but de sa visite. Elle aussi,
quoique moins sensible  ce malheur, avait les yeux rougis, car la
chienne avait t leve en mme temps que son dernier enfant et
elle tait fort attache  cette brave bte qui ne les avait
jamais mordus et se prtait complaisamment  leurs fantaisies et 
leurs jeux.

--O est le patron? s'enquit Lise.

--Sur son lit,  la chambre du fond.

Lise traversa le pole et ouvrit la porte.

--Allons, mon vieux, fit-il  son ami qui, couch sur le ct, le
nez au mur, essayait en vain de dormir pour oublier son malheur;
dis-moi ce qu'il y a. Comment, diable, a s'est-il pass?

Philomen,  la voix de Lise, montra sa figure contracte et ses
traits douloureux.

--Tu sais ce que c'est, s'excusa-t-il. Je ne me cache pas d'avoir
pleur, c'est plus fort que moi. Dire que je l'ai tue! Ah! bon
Dieu de bon Dieu! Salaud de livre!

--Conte-moi a, demanda Lise.

C'tait dans les buissons du Chanet. On avait indiqu  Philomen
un coteau o se tenait un jeune levraut de trois ou quatre livres
et il s'tait dit le matin: Puisque Lise ne peut pas venir,
laissons ceux du bois tranquilles et allons tenir un peu les
buissons. Sa chienne rencontrait et il avait le fusil sur le
bras, prt  viser.

Tout  coup, elle s'enfona dans un gros buisson de noisetiers et
d'pines, sans rien dire, les oreilles jointes, le fouet battant
comme un balancier d'horloge.

a y est, pensa le chasseur, qui porta la crosse  son paule;
et, effectivement, le levraut dboul filait aussitt, sautant du
buisson.

Vit-il Philomen qui l'ajustait? on ne sait. Toujours est-il que ce
misrable, aprs deux sauts en avant, crocha brusquement,
retournant presque sur ses pas, mais en descendant le revers du
remblai.

Philomen qui le suivait de son canon, un oeil dj ferm dans la
mise en joue, pressa la dtente au moment juste o Bellone sortait
du buisson sur les traces du capucin. La gchette dj serre, le
chasseur n'eut mme pas le temps de relever son canon et la
chienne, qui coupait la trajectoire, reut, en lieu et place du
levraut, plus de la moiti de la charge en pleine tte.

L'oreille droite avait saut entirement ainsi que l'oeil: la bte
tait tombe en hurlant et elle s'agitait convulsivement tandis
que l'oreillard, cause de tout le mal, tirait ses grgues, comme
bien on pense,  belle allure.

Philomen ayant pos son fusil et frapp de stupeur s'tait
agenouill devant sa chienne qui souffrait et qui rlait. Que
faire? L'emporter, la soigner? Le coup tait trop mauvais pour
qu'elle gurt;  quoi bon prolonger d'inutiles souffrances? Et
alors, dsespr, il avait repris son fusil et, les yeux embus de
larmes, lui avait dcharg dans l'autre oreille son second coup.

Bellone, tue raide, gisait.

Philomen s'en tait venu, avait pris une pioche et, dans un coin
perdu de ce Chanet qu'elle avait si souvent tenu, o ils avaient
tant buissonn de concert, il lui avait creus sa fosse  l'abri
d'un bouquet de houx.

--Je ne chasserai plus, mon vieux, affirmait-il, non, plus jamais,
c'est trop triste!

Lise le consola de son mieux:

--Ta petite Mirette grandit et Miraut nous reste. Il est assez
fort et assez roublard pour nous en faire occire suffisamment 
tous les deux. Nous irons ensemble, mais quand je serai empch,
tu ne te gneras pas et tu viendras le prendre: il te suit presque
aussi bien que moi.

--Pour te le tuer aussi, comme ma Bellone!

--a, mon vieux, c'est des coups de malheur et personne de nous
n'en est prserv. Le destin, c'est le destin: viens boire un
verre ce soir  la maison, a te changera un peu les ides.

Miraut fut trs tonn, aprs plusieurs visites conscutives, de
ne pas revoir Bellone; il la chercha, l'appela et, pendant plus de
quinze jours, ne manqua pas un matin de revenir pour la trouver; 
la longue, distrait par ses occupations journalires, il sembla
l'oublier, car on ne sut jamais au juste ce qui se passait dans le
trfonds de son tre.

Pourtant, la saison si bien commence, suivie d'un si malheureux
accident, continua dsastreuse.

Huit jours aprs la mort de la chienne, Lise et Philomen
apprenaient que Pp s'tait cass la jambe. On avait d'abord
cont que l'accident lui tait arriv durant une chasse en sautant
un mur, mais c'tait absolument faux. Pour tre hardi, Pp n'en
tait pas moins prudent, et  un vieux chasseur de sa trempe, les
accidents, quels qu'ils soient, sont rares et quasi impossibles.
C'tait tout btement  la maison que le malheur lui tait arriv.

En prparant son mange pour battre  la mcanique, il avait
chancel sur une planche disjointe, voulu sauter  terre et tait
tomb si malencontreusement qu'il s'tait fractur le tibia.

Le mdecin, venu en hte, aprs lui avoir remis les os en place et
embot la quille dans un appareil, l'avait consign pour deux
mois au moins au lit o il se mangeait les sangs  la pense qu'il
ne pourrait profiter le moins du monde de son permis.

Les mauvaises nouvelles se succdrent. Il n'arrive pas deux
malheurs sans qu'un troisime ne survienne  son tour: une semaine
plus tard, le facteur Blnoir annona  Lise que la mre de
Miraut, la vieille Fanfare, la chienne du gros, tait prie on ne
savait au juste de quoi et que son matre en avait bien de la
peine.

Lise en reut au coeur un troisime choc. Tous ses amis, ses
meilleurs copains taient frapps; c'tait d'un mauvais prsage et
il avait de sinistres pressentiments.

--C'est une anne de malheur, prophtisait-il; vous verrez qu'
moi aussi il m'arrivera quelque chose.

Et il attendait, vaguement angoiss.

Pourtant, malgr son pessimisme et ses craintes, la saison de
chasse passa sans incidents ni accidents pour lui ni pour Miraut.

L'espoir reverdit en son me. Il alla voir  Velrans Pp, lui
portant un livre qu'ils mangrent ensemble en se promettant, pour
l'anne  venir, de bonnes parties; il invita plusieurs fois le
gros  chasser avec lui en attendant qu'une nice de Miraut, fille
d'une de ses soeurs de porte, ft assez forte pour prendre les
champs et les bois, et se montra, dans le partage, gnreux ainsi
qu'il se devait d'tre envers celui qui lui avait donn une si
bonne bte.

La Gulotte, avare, rageait bien un peu de ces livres perdus pour
le mnage, mais la civilit, c'est la civilit; elle savait se
taire  propos et montrer figure gnreuse quand le coeur n'y
tait gure.

Philomen, malgr sa dcision--promesses de chasseurs sont comme
serments d'ivrognes, vite oublis--chassa de moiti, aussi souvent
qu'il le voulut, avec son ami, et ce fut sous la seule direction
de son pre que Mirette fit ses premires sorties. Elle se montra,
disons-le tout de suite, digne de ses auteurs et bientt fut
capable de lancer seule, de suivre et de ramener son oreillard.

Au cours de l'hiver, Lise, de son pole, veilla les renards
qu'attirait un quartier de veau crev, ngligemment et savamment
jet parmi la neige gele, dans le champ de sa fentre. Il en tua
plusieurs qu'il venait ramasser aussitt et qu'il corchait le
lendemain matin. Le brigadier n'entendait pas ou faisait la sourde
oreille; d'ailleurs, la nuit, il est bien impossible,  moins de
guetter expressment, ce qui, par cette temprature, et t pure
folie, de savoir au juste qui a tir. Personne ne voulait dnoncer
Lise qui, gnreusement, abandonnait aux amateurs fort nombreux
de superbes quartiers de bidoche et de magnifiques gigots de
goupil.

Suivant ses conseils, ses clients passionns mettaient tremper le
morceau qui leur tait chu dans une grande seille pleine d'eau
sale. La viande dgorgeait, l'eau devenait rouge, on la jetait et
on recommenait la nuit suivante; ensuite on n'avait qu' mettre
geler le quartier de venaison, puis le faire mariner et cuire
enfin comme un civet, et les plus enthousiastes, pour flatter le
chasseur sans doute, lui affirmaient avec force serments que
c'tait meilleur que du livre.

Cette opinion avait cours par le pays et l'on fit mme un jour,
avec tout un train de derrire, arros de nombreux litres, un
gueuleton soign chez Jean, le secrtaire de mairie, vieux
clibataire endurci qui avait convi  ce festin, moyennant une
quote-part de deux bouteilles au minimum, tous les garons du
pays, les chasseurs, eux, tant invits sans conditions. Le renard
fut enseveli dignement, mais Miraut, galement appel, refusa avec
indignation de toucher aux os de la bte de mme qu' la viande,
jugeant que les hommes, vraiment, a n'a ni got ni odorat pour
oser s'ingurgiter, avec d'ignobles sauces puant le vin, des
nourritures aussi nauseuses et aussi malodorantes.

Cependant la chasse cltura. Lise rangea au sec ses munitions et
nettoya avec le plus grand soin son fusil, qu'il graissa non moins
soigneusement en attendant la saison suivante ou simplement une
occasion propice, bien que non rglementaire, de s'en servir.

Maintenant qu'il n'avait plus Bellone pour le dbaucher, Miraut
montrait moins d'enthousiasme  partir seul en chasse.

Le mois de mars venu, il accompagna Lise  ses diverses besognes,
se couchant  proximit de son matre, sans grande envie d'aller
plus loin et de faire courir un oreillard. Ses seules sorties ne
furent d'abord que quelques bordes qu'il tira au moment des
chiennes en folie; mais elles taient depuis longtemps
rglementaires et le patron ne songea pas une seule fois 
s'inquiter dans ce cas de ses absences prolonges. Pourtant,
quand la temprature s'adoucit, que les arbres se prirent 
bourgeonner et  feuiller, il sembla s'veiller de sa lthargie et
tendit assez souvent le nez dans la direction de la fort; mais
comme il n'avait ni boule ni entrave, cela le tenta moins et il
rsista assez longtemps aux pousses de son instinct.

Toute rsistance a une fin; qui a chass chassera encore, de mme
que qui a bu boira, et un beau soir, sans prvenir personne, il
gagna la Cte. Une demi-heure aprs, dans la nuit trs calme, son
aboi forcen ravageait le silence.

Comme il n'tait pas trop tard, tous ceux qui n'taient point
encore couchs et prenaient le frais sur le pas de leurs portes
purent l'entendre:

--Ce sacr Miraut, hein! comme il les mne tout de mme!

--Eh bien! brigadier, il se fout de vous, celui-l; il aime autant
que la chasse soit ferme, a ne lui fait rien, goguenarda sans
trop de malice le pre Totome en s'adressant  Martet qui
rentrait, recru de fatigue.

Celui-ci, trs vex, croyant  tort ou  raison que l'autre avait
voulu lui faire une observation au sujet de son service, s'en vint
aussitt trouver Lise.

--Vous entendez Miraut, dit-il; il chasse tant qu'il peut par les
Cotards et tout le monde le sait. Je ne peux pas laisser la chose
comme a; cet imbcile de Totome, avec son air bte, vient de me
le faire remarquer devant tmoins. Vous comprendrez que je suis
forc de svir, je vais prendre ma retraite bientt et je suis
propos pour la mdaille, il suffit d'une dnonciation pour qu'on
me rase et que je me brosse.

--Brigadier, rpondit Lise, c'est la premire fois cette anne;
je ne veux pas vous faire arriver des histoires, mais je vous en
supplie, ne me faites pas de procs-verbal.

--Ah! je lui ai bien dit, intervint la Gulotte, que cette sale
bte nous ferait des misres. S'il m'avait cout! ... Dire qu'on
nous en a offert un si bon prix et qu'il a refus de le vendre!

--Je comprends, interrompit Martet, qu'on s'attache  une bte; on
s'attache bien  une femme et souvent, pour ne pas dire toujours,
a ne vaut pas un chien.

--Ramasse, fit Lise, a t'apprendra.

Ils sortirent ensemble.

--Je vais vous attendre chez moi, dclara le brigadier. Je ne me
coucherai pas et ne dormirai pas tranquille tant que vous ne serez
pas revenu et que vous ne l'aurez pas ramen.

Lise, familier avec tous les passages et trajets des livres,
couta la chasse et vint attendre son chien  un sentier o il
tait certain qu'il traverserait tt ou tard. Quand il l'entendit
approcher, il le corna et l'appela de la mme faon que lorsqu'il
tenait le livre. Miraut, tromp, accourut et,  la faveur de
cette ruse, le matre put le saisir et lui passer une chane dans
la boucle de son collier.

Mais quand le chien vit de quoi il tait question et qu'on
l'obligeait  abandonner son gibier, il tmoigna, en se
cramponnant sur ses pattes et en tirant vers la piste abandonne,
d'un trs vif mcontentement et d'une nergique volont de
poursuivre, envers et malgr son patron, le capucin qu'il avait
lanc.

Il fallut que Lise, aprs avoir puis les moyens conciliants,
les caresses, les promesses, les appels  la douceur et 
l'obissance, en vnt  la force pour le dcider, de trs mauvais
gr,  le suivre au logis. Toutefois, quand il se fut arm d'une
verge de noisetier, Miraut, qui n'avait jamais t battu par lui
et craignait d'autant plus la correction, obtempra enfin et, la
tte basse et la queue dans les jambes, suivit son seigneur en se
demandant quelle ide de folie avait pu subitement traverser ainsi
le cerveau de Lise.



CHAPITRE III

Miraut fut claustr svrement ce soir-l et passa  la remise
toute sa matine du lendemain. Vers midi, on l'appela pour lui
faire manger sa soupe. Il avait certainement sur le coeur
l'affaire de la veille et boudait un peu. Cependant, par habitude
sans doute, il condescendit  se prsenter devant Lise et 
secouer deux ou trois fois la queue en son honneur, mais il ne
poussa pas plus loin ses dmonstrations et s'en alla retrouver
dans son coin la Mique, sa vieille amie qui, ayant tout  fait
renonc, vu son grand ge,  la chasse aux souris, passait
maintenant ses jours et ses nuits  sommeiller au soleil ou 
dormir en rond derrire le fourneau de la chambre. Miraut lui
murmura un vague et trs doux grognement, la poussa un peu du
museau et gratta de la patte pour la prier de bien vouloir lui
cder une partie de la bonne place chaude qu'elle occupait. Ds
qu'elle eut satisfait  son dsir, il se coucha lui aussi tout
prs d'elle et, la tte sur les pattes, les yeux grands ouverts,
se livra tout entier  des mditations certainement pleines de
misanthropie.

Lise s'en aperut bien et il en fut quelque peu pein, mais il ne
crut nanmoins point utile de lui tenir de longs discours
explicatifs dans le but de lui faire entendre que la chasse est
permise  certaines poques et dfendue  d'autres.

Il n'tait point non plus ncessaire de mettre en garde Miraut
contre les individus  uniformes et  kpis, empcheurs de chasser
en rond, car le chien avait toujours manifest  leur gard une
antipathie et une mfiance aussi irrductibles que lgitimes.

Faut-il en dduire que Miraut, en cela, partageait les prjugs
paysans et bourgeois, lesquels prtendent que la sueur puissante
transsude par la gent porte-bottes et, selon les uns, trs chre
parce que rare, selon les autres trop abondante et gnreuse,
loigne irrductiblement de ces honntes fonctionnaires tous les
tres  narine dlicate?

Je ne le pense pas. En odeurs, de mme qu'en gots et en couleurs,
tout est relatif, et Miraut avait sur ces notions diverses des
ides particulires, originales et fort diffrentes de celles des
hommes.

Je croirai plutt que la faon bizarre, grotesque, carnavalesque
dont ces tres se vtaient choquait son got trs sain de naturel
et de simplicit.

Donc Miraut se mfiait des gendarmes et des gardes; mais pour lui,
chien, inaccessible aux stupides conventions humaines et dgag
des contraintes sociales, se mfier, c'tait ne point se faire
mettre la main au collier et non pas ne point se faire voir.

Il tait d'ailleurs profondment convaincu que son matre, la
veille au soir, avait accompli un abus de pouvoir odieux en
l'empchant, aprs une si longue inaction, de poursuivre une
chasse si vigoureusement commence. Un certain esprit de rancune
l'animait; des ides de vengeance se prsentaient et il balanait
sans doute entre l'envie de repartir  la premire occasion et la
rsolution de ne rechasser jamais, mme lorsqu'il y serait invit
de faon trs pressante.

C'tait compter sans le temps, l'instinct, l'habitude et le dsir
s'exasprant par la contrainte.

Tous les matins maintenant, on le laissait  la paille jusqu'au
repas de midi, en suite de quoi il lui tait permis de prendre
place  la cuisine ou au pole et mme d'accompagner Lise
lorsqu'il allait au village.

On n'eut pas  se plaindre de sa conduite et, durant quinze jours,
il ne tenta pas une seule fois de filer par l'ouverture de la haie
du grand clos afin de prendre le sentier du bois.

Comment la chose advint-elle? Fut-ce la Gulotte qui ngligea un
jour, en rentrant les vaches, de pousser le verrou de la remise?
Fut-ce Lise qui oublia de refermer la porte? Toujours est-il
qu'un matin, sur la paille o il se livrait  ses pensers, a ses
rves ou mme  quelque somnolence parfaitement vide. Miraut
sentit tout  coup sur son nez un courant d'air printanier qui le
changeait notoirement de l'odeur de poussire et de renferm qu'il
respirait dans sa prison.

Surpris  bon droit, il se leva et vint  la porte qu'il trouva
entr'ouverte. La dtourner suffisamment n'tait que jeu d'enfant
pour lui qui savait presser les loquets et tourner les targettes,
et bientt il fut dans la cour.

Le matin tait trs pur et trs doux. Sa premire pense fut de
chercher pture: il y avait longtemps qu'il n'avait fait une
tourne dtaille et consciencieuse de ses cuisines et de ses
recoins. Il visita quelques fumiers, mais c'tait vraiment un trop
beau matin de chasse. La tentation fut si puissante qu'il n'y
rsista pas et dcida qu'il partirait pour la fort. Il n'y partit
point toutefois directement comme d'habitude. Il n'ignorait pas
que certains bipdes mal luns pouvaient se mettre en travers de
son dsir et de sa volont, son matre ou un autre: aussi
garda-t-il prudemment, tant qu'il fut entre les maisons, l'allure
flneuse du quteur de reliefs, mais ds qu'il fut hors du
village, il mit bas le masque et, profitant de l'abri des murs
pour n'tre point aperu, se dirigea au galop, par les voies les
plus directes, du ct du sentier de Bche.

C'tait l, on se rappelle, qu'il avait lanc son premier livre,
il s'en souvenait toujours, lui aussi et d'autant mieux que nulle
saison ne se passait sans qu'il n'y chasst un nouveau capucin,
l'ancien tant  peine tu qu'un autre venait immdiatement s'y
tablir.

Miraut, chassant seul et pour son compte personnel, tait beaucoup
moins loquace et bruyant que lorsqu'il tait en compagnie de Lise
ou de Bellone. Les abois qu'il poussait dans ce dernier cas et qui
n'taient au dbut que des marques de joie, d'esprance ou de
colre, servaient encore et surtout  prvenir le ou les camarades
et  donner au matre des indications. Dans sa tendre jeunesse, il
avait t trs chaud de gueule. Maintenant, calme, rassis, il
ddaignait le verbiage inutile, les ravaudages sans fin, et s'il
avait encore, quand il trouvait un bon fret ou une rentre
intressante, l'enthousiasme facile, il savait se contenir et
fermer son bec lorsqu'il tait utile de le faire. Depuis qu'il
avait, pour avoir su se taire, pinc au gte, dans une
circonstance analogue, un jeune livre qui, tromp par son
silence, n'avait point dguerpi  temps, il ne donnait plus qu'au
lancer. Mais alors il en mettait, comme disait Lise, et donnait 
pleine gorge, donnait de tous ses poumons, car, dj surexcit par
le parfum trs vif manant des foules du gibier, il tait encore
furieux de voir que celui-ci et dtal avant l'heure et lui et
chapp, momentanment tout au moins.

Ce jour-l, sa tactique ne diffra point de celle qui lui tait
devenue habituelle. Il connaissait le canton de son oreillard: il
l'avait dj lanc  deux reprises, une premire fois  la fin de
la saison de chasse o il l'avait dbusqu du gte, la seconde au
pturage, ce soir maudit o son matre s'en vint si
malencontreusement l'interrompre dans son effort.

Comme la rose tait bonne, comme l'oreillard, depuis deux
semaines tranquille et n'ayant aucune raison de se mfier, n'avait
point trop entreml ses pistes avant de se remettre, Miraut ne
mit pas dix minutes  le dbucher et bientt, devant la sonnerie
de charge de son lancer, l'autre, vigoureusement men, filait vers
la coupe de l'anne prcdente dans le haut du bois du Fays.

Il est des livres, vraiment, qui portent malheur: celui-l devait
en tre.

C'et t la veille ou le lendemain que Miraut se ft chapp
qu'il n'aurait fort probablement rencontr personne dans sa
randonne; mais ce jour-l, tous les gardes de la brigade de
Martet et ceux de la brigade voisine, runis sous les ordres de
leur lieutenant, un garde gnral, se trouvaient dans la coupe de
Longeverne pour le balvage annuel.

Dans les saignes pratiques par Martet entre les tranches, le
chef, le calepin  la main, notait, selon les indications cries
par ses subordonns, les arbres  frapper du marteau et que les
bcherons devaient respecter au moment de l'abatage: les jeunes
baliveaux pousss bien droits, les chablis aux branches touffues,
les modernes qui avaient t pargns  la coupe prcdente, il y
avait quelque vingt ou vingt-cinq ans, et les anciens plus gs du
double; quant aux futaies, marques  part et arrives vers
soixante ou quatre-vingts ans  leur suprme dveloppement, elles
tomberaient sous la cogne avec les ramilles des arbrisseaux et
toutes les pousses mal venues des diffrents cpages du canton.

Au premier coup de gueule de Miraut, tous s'arrtrent net et se
runirent.

Un chien qui chasse! Il fallait qu'il en et du toupet!

La chose paraissait norme.

Martet immdiatement reconnut la voix, mais dans l'espoir que la
chasse ne durerait pas longtemps et que Lise, prvenu, viendrait
rattraper son chien, il dclara qu'il n'tait pas trs sr, que
beaucoup de courants jappaient de cette faon, qu'il valait mieux,
puisqu'on tait en nombre suffisant, cerner le dlinquant et lire
sur son collier le nom de son matre.

Les gardes s'gaillrent le long de la tranche, coutant
attentivement. Comme le livre avait de l'avance, il passa
quelques minutes avant Miraut, et le chef, qui le vit, appela
aussitt  lui tous ses hommes.

Miraut dans ce sillage odorant, bien fray, facile  suivre,
avanait  grande allure; toutefois, comme il savait regarder et
couter, il vit et entendit les gardes qui formaient sur son
passage un peloton trop compact et trop intress  sa besogne
pour qu'il n'prouvt pas quelque mfiance de cette rencontre
inattendue.

--Le voil cria imprudemment le premier qui le distingua  travers
les broussailles.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour confirmer la mauvaise opinion
qu'il avait de ces gaillards  kpis et  carnassires et, s'il ne
rebroussa pas absolument chemin,--car on ne lche pas un livre
aussi stupidement,--il prt un contour assez large pour passer
hors de vue et de porte de ses guetteurs. Il est en effet assez
difficile, mme  une courte distance, de distinguer nettement
sous bois un tre qui court ou qui marche, surtout, comme c'tait
le cas, quand il n'est pas de taille trs leve. Les gardes, ds
qu'ils le virent tourner bride, s'lancrent bien  ses trousses
et coururent de son ct, mais il n'tait dj plus l et, rapide,
avait pass sur leur flanc droit sans qu'ils le vissent; deux
minutes plus tard, l'aboi de poursuite reprenait derrire leur
dos.

--C'tait un peu trop fort!

Furieux d'avoir t rouls, ils reprirent la piste en se guidant
d'aprs la voix du coureur, dcids fermement, s'ils ne pouvaient
le cerner,  suivre la chasse jusqu' la remise du livre et  la
capture du chien. Le jeune chef n'tait pas le moins excit.

Par malheur pour Miraut, le capucin se fit rebattre; un quart
d'heure aprs, l'entendant revenir au lancer, les forestiers
prirent mieux leurs prcautions, sifflrent au lieu de crier, se
dissimulrent derrire de gros arbres et, lorsque le chien fut
arriv au centre du terrain qu'ils occupaient, ils se
prcipitrent tous en choeur pour le pincer.

Surpris par leur irruption subite, le chasseur s'arrta court un
instant et, prudent, voulut battre en retraite, mais de ct et de
partout les kpis se montraient et il se retourna juste pour
tomber entre les griffes du chef lui-mme qui l'apprhendait
vigoureusement au collier.

Miraut n'avait pas, comme pour Lise, des raisons d'obir  ce
particulier qui manifestait  son gard des sentiments plutt
douteux; il le lui fit bien voir, montra les crocs, se secoua
rudement, chercha pour mordre  atteindre la cuisse ou le mollet
de son gardien. Mais il est difficile, quand on est tenu par le
collier, d'agripper la main ou tout autre membre de celui qui vous
a pinc, et Martet, accouru avec ses collgues, fut bien forc de
reconnatre le coupable; le nom d'ailleurs tait lisible sur la
plaque, le chien tait pris et bien pris.

Pour ne pas qu'il pt continuer son tapage, scandaleux en
l'occurrence, on l'attacha et l'on revint achever le balivage
interrompu; ensuite de quoi, solidement encadr par ces deux
brigades d'hommes des bois, Miraut, renclant, tirant au renard,
grognant et s'touffant, fut remorqu bon gr mal gr jusqu'
Longeverne.

Lise, qui s'tait trop tard aperu de la fugue de son chien, fut
averti par les gamins du malheur qui allait lui tomber sur la
tte, et la Gulotte frmit de colre et de peur lorsqu'elle vit
ce cortge de fonctionnaires, derrire un monsieur  dolman et
suivi d'une importante escorte de moutards, ramener le dlinquant
 son domicile lgal.

Lise dut dcliner au garde gnral ses nom, prnoms et qualit,
et l'autre lui annona qu'il dressait procs-verbal.

--Pourquoi ne l'attachez-vous pas non plus? lui reprocha-t-il, il
y a des lois pour les chiens comme pour tout le monde; je ne veux
pas, absolument pas, qu'on entende chasser dans mes triages en
dehors des poques rglementaires; mes gardes ont des ordres
formels, tant pis pour ceux qui seront pris. Il parat d'ailleurs,
ajouta svrement cet homme aimable, que ce n'est pas la premire
fois que cela vous arrive; les notes retrouves dans les dossiers
de mon prdcesseur vous signalent comme ayant encouru d'autres
procs-verbaux. Faites attention  vous si vous voulez!

C'tait une menace non dguise et la reconnaissance formelle que
le chien et son matre taient plus particulirement signals  la
vigilance des forestiers.

Ils n'taient pas encore  quinze pas, prs de la fontaine, que
dj commenaient les lamentations farouches de la Gulotte:

--Ah! mon Dieu! nous sommes perdus! Qu'est-ce qu'on va devenir?
Pour combien de sous en allons-nous tre? Et a ne fait que
commencer. Voil, aussi! Si tu m'avais coute quand le juge de
Besanon t'en donnait cinq cents francs! Au lieu de recevoir de
l'argent, il faudra que nous en donnions, comme si on en avait de
trop dj. Ah! cochon! crapule! sale charogne! s'excita-t-elle, en
courant sur le chien, le poing lev.

--C'est pas la peine de l'engueuler, il ne comprendra pas,
interrompit Lise qui, lui, n'avait pas le courage de gronder. 
sa place, sais-tu ce que tu aurais fait? Moi, j'aurais peut-tre
bien fait comme lui. J'sais ce que c'est que d'avoir envie d'aller
prendre un tour. Ah! c'est malheureux, mais je vois bien que
dornavant il faudra que je l'attache. Pauvre Miraut!

--Oui, c'est a, c'est bien a! Plains-le! Comme si c'tait lui et
non pas nous et non pas moi qui soit  plaindre! Une charogne qui
n'entend rien, n'coute rien, n'en fait qu' sa tte et ne nous
ramne que des misres et des calamits. Tu verras, oui, tu verras
que ce ne sera pas tout; je l'ai bien prdit quand tu me l'as
amen que tu nous mettrais un jour sur la paille.

Lise, la semaine d'aprs, fut cit  comparatre devant le
tribunal correctionnel de l'arrondissement pour rpondre du dlit
dont son chien s'tait rendu coupable.

Il ne s'attendait pas  ce que le procs-verbal ft si sal. Le
garde gnral, jeune et bouillant fonctionnaire, dsireux de se
montrer, de prouver son zle, de se faire mousser, avait dcrit
avec force dtails plus ou moins techniques et vaguement
grotesques les bats et volutions du chien.

Le vendredi 13 du mois d'avril,  dix heures trente-quatre
minutes du matin, au lieudit la Corne du Fays,  environ trois
cent cinquante-cinq mtres nord-nord-est de la troisime tranche
transversale, nous... accompagn de... Suivaient les noms de tous
les forestiers prsents.

Et c'tait prcis, dtaill, circonstanci. Le chien avait fui,
puis avait fait rbellion, menac, injuri, voulu mordre;
heureusement, le sang-froid du dit garde gnral... etc., etc.

Le prsident fut svre, d'autant plus svre que, malgr son
temprament rageur et sa mchancet naturelle, il ne pouvait pas
l'tre toujours. Pour faire plaisir  quelques politiciens vreux,
dput de l'absinthe, snateur cocu, maire failli, conseillers
gnraux gteux, il n'appliquait fort souvent  des dlinquants
rels, chenapans avrs, fripouilles notoires, mais lecteurs et
lecteurs influents, que des pnalits ridiculement anodines. Ici,
il n'avait affaire qu' un paysan, un paysan qui n'tait
recommand par personne, car ces messieurs du chef-lieu de canton
s'taient prudemment effacs ds qu'ils avaient t informs du
procs-verbal, un paysan qui chassait, qui avait le toupet de
chasser, qui tuait des livres, comme si ce sport guerrier ne
devait pas tre l'unique apanage de lui, juge, de ses collgues,
des autres autorits, piliers de la loi et du rgime, fils et
gendres de nobles marchands de mlasse ou de calicot, aristocratie
rpublicaine, enfin, ayant du bien au soleil, des rentes, une
situation.

Un paysan, autant dire un braconnier! Ce fut tout juste s'il ne
traita pas Lise de vieux cheval de retour; aussi copa-t-il de
l'amende la plus forte et sa note de frais fut, elle aussi,
particulirement soigne.

Et ce ne fut pas tout. Le soir mme, le digne et grave et rigide
magistrat faisait parvenir soit directement, soit par le canal de
son cher et fal sous-prfet, aux gendarmes, aux maires et aux
gardes de la rgion une petite note signalant le sieur Lise, de
Longeverne, comme braconnier dangereux,  surveiller troitement,
et son chien comme chassant en toutes saisons, nonobstant lois,
dcrets, arrts et rglements en vigueur.

Lise paya sans mot dire: il savait ce qu'il en peut coter dans
ce charmant pays de France et sous ce joli rgime de libert,
d'galit et de fraternit,  dire ce que l'on pense, seraient-ce
les plus grandes et les plus clatantes vrits.

--Quand on est pris, on est pris, philosopha-t-il. Avec ces
salauds-l, on n'est jamais les plus forts!

Et, songeant  ses amis plus durement prouvs encore:

--Bah! Plaie d'argent n'est pas mortelle! Mieux vaut encore a
qu'une jambe casse!



CHAPITRE IV

La vie  la maison redevint difficile pour Miraut. La patronne ne
lui pardonnait pas les trente ou quarante francs prlevs sur le
budget mnager pour payer l'amende et les frais de ce premier
procs-verbal: il dut subir l'audition de vhments discours,
nourris d'imprcations, illustrs de coups de sabots, et Lise,
lui aussi, aux heures des repas et mme  toute heure du jour,
entendit plus d'une homlie qui, pour n'avoir rien que de trs
profane, n'en devenait pas moins assommante  couter.

Il avait beau rpter  sa femme que les lamentations et les
plaintes ne changeraient rien  la chose et que l'argent donn ne
reviendrait pas au bas de laine; l'autre, qui craignait,  juste
titre, que de nouvelles fugues ne provoquassent de nouveaux procs
et de nouvelles amendes, cherchait par tous les moyens  dcider
le seigneur et matre  se sparer d'un serviteur aussi dangereux
pour le bon quilibre du budget domestique. Mais il n'est pire
sourd que celui qui ne veut pas entendre.

--Une fois n'est pas coutume, rpliquait Lise. Quel est celui
qui, dans ce bas monde, au cours de son existence, ne s'est expos
une fois au moins aux rigueurs de la loi? Ainsi moi qui suis
pourtant un honnte homme et qui n'ai jamais fait de tort 
personne, j'ai t un jour, devant le juge de paix, condamn 
vingt sous d'amende pour tapage nocturne, et toi, toi-mme qui
gueules tant aujourd'hui, ne t'es-tu pas fait dresser
procs-verbal pour avoir nettoy des pissenlits sous le goulot de
la fontaine et ne m'as-tu pas fait casquer huit ou dix beaux cus
pour t'tre prise de bec avec la femme de Castor?

Ces considrations qui rappelaient  sa conjointe quelques heures
et circonstances pnibles de sa vie n'taient point pour la
rduire ni pour la calmer, attendu, ripostait-elle, que si par
malheur on s'est trouv oblig de verser de l'argent un premier
coup, ce n'est point une raison pour s'exposer, de gaiet de
coeur,  en donner une deuxime et une troisime fois.

On attacha Miraut pour qu'il ne pt se sauver ni sortir sans
autorisation pralable. Tous les jours d'ailleurs, pour adoucir ce
rgime barbare et permettre au prisonnier de satisfaire  ses
besoins naturels auxquels il ne vaquait pas  la maison, Lise le
dtachait et le conduisait soit le long de la route, soit sur le
revers du coteau, faire son petit tour hyginique. Il ne lui
permettait pas de s'loigner  plus de dix pas, car, depuis qu'on
interdisait au chien la rue, et plus encore la fort, la tentation
chez lui grandissait de se promener et le dsir de courir et de
chasser couvait et s'enflait aussi, plus que jamais dans son
cerveau.

Un jour, ce fut plus fort que tout. Impatient, les muscles
crevant du besoin de se dtendre, les pattes ne tenant pas en
place, aprs avoir longuement tir sur sa chane, furieux, il
donna une brusque et si violente secousse qu'il la rompit net 
quelques maillons du collier. Avec des prcautions inoues afin
que ne le trahissent point les tintements du grelot, il ouvrit
toutes les portes et, sans dlai, fila vers la fort.

Il ne faisait que de quter encore et n'avait pas donn le moindre
coup de gueule lorsque le garde Roy, qui descendait le sentier de
Bche pour couper au court et venir  Longeverne prendre les
ordres de son brigadier au sujet du service, entendit son grelot.

Au rebours de Martet, lequel, malgr ses apparences svres, son
zle intelligent et bien compris, reprsentait le fonctionnaire
brave bougre et bon enfant, le garde Roy ralisait le type parfait
d'imbcile mchant que le populaire a stigmatis en disant de
cette sorte d'individus: C'est une belle vache! calomniant ainsi
gratuitement une catgorie fort respectable, sinon trs
intelligente, de mammifres domestiques.

Roy, prudent, s'avana sous bois  pas feutrs et reconnut Miraut:
il en frmit de joie. Cette fois il allait se signaler  son grand
chef, dresser un procs-verbal qu'on ne ferait pas tomber comme
beaucoup d'autres qu'il avait rdigs un peu trop btement et
faire plaisir aux autorits. Il songea  se saisir du chien et 
le ramener au village, mais prendre Miraut n'tait pas chose
facile. L'intelligent animal, ds qu'il le vit, crocha sans
hsiter et s'loigna au petit trop en le regardant de travers.
L'autre, rusant, voulut avec douceur l'appeler: Viens, Miraut;
viens, mon petit, et il sortit mme de son sac un morceau de pain
qu'il lui tendit, croyant l'attirer par ce procd un peu
grossier.

Miraut regarda le personnage avec un mpris non dissimul et ses
yeux, clignotant vaguement sous ses paupires, avaient l'air de
dire  Roy: Imbcile, pour qui me prends-tu?

S'il et su parler et qu'il et connu les usages parlementaires,
il et certainement ajout: Voyons, crtin, idiot, tourte, je ne
suis pas lecteur que tu puisses m'acheter pour un morceau de
pain.

Furieux de cette attitude, Roy marcha, puis courut, puis galopa
vers lui et Miraut acclra un petit peu son allure, juste assez
pour se maintenir  bonne distance. Quand l'autre, qui
s'gratignait, se dchirait et perdait son kpi, renona  la
poursuite et s'arrta, il fit halte lui aussi et, l'ayant encore
bien regard, se tourna un peu, leva la cuisse contre un tronc de
foyard, lcha en signe de parfait ddain et de profond mpris un
jet soutenu, puis s'loigna dfinitivement aprs avoir fait voler
haut, dans la direction du fonctionnaire, les feuilles mortes sous
ses pattes de derrire.

Roy, exaspr, descendit sans perdre une minute  Longeverne et
vint droit chez Lise qu'il interpella insolemment:

--Dites donc, vous, voudriez-vous me montrer votre chien?

--Vous-mon-trer-mon-chien? scanda Lise, et pourquoi voulez-vous
voir mon chien?

--C'est mon affaire. Je vous ordonne de me montrer votre chien.

--Vous m'ordonnez? Elle est verte celle-l, par exemple! Mon chien
est  l'curie, mais vous ne le verrez pas; c'est une bte bien
leve et honnte et je n'ai pas l'habitude de la prsenter  des
grossiers et  des malappris.

--Ah! vous ne voulez pas me le montrer? J'sais bien pourquoi; vous
auriez du mal de l'exhiber.

--J'aurais du mal? Il est l derrire cette porte; mais vous ne le
verrez pas; ah! non! je vous dfends bien de le voir, vous n'avez
pas le droit d'entrer chez moi.

--Bon, c'est entendu! Je n'ai pas le droit d'y entrer seul, mais
je vais requrir le maire et nous allons bien voir.

Comme il l'avait annonc, Roy s'en fut chercher le maire, et, au
nom de la loi, le somma, pour verbaliser, de l'accompagner chez
Lise.

Celui-ci, bien que n'aimant pas les histoires, dut s'excuter, et
Lise, mis en demeure, alla ouvrir la porte de sa remise.

Sa surprise fut grande en apercevant la couche vide et la chane
casse. Il en plit. L'autre, en venant, avait d rencontrer
quelque part Miraut en fort et toute cette comdie n'tait que
pour verbaliser avec fracas. Il ressortit trs mu.

--Je ne savais pas, avoua-t-il. Il a cass sa chane: tenez, venez
voir, ce n'est pas de ma faute.

--Inutile, maintenant, triompha Roy; je n'ai plus rien  voir.
Monsieur le maire a entendu; vous avouez que votre chien n'est pas
chez vous et moi j'atteste que je l'ai rencontr, chassant au
sentier de Bche.

--S'il chassait, on l'aurait entendu, objecta Lise.

--Je dis chassant, affirma le garde; je suis agent asserment et
vous n'allez pas me traiter de menteur: je note que vous avez mis
la plus grande mauvaise volont  en convenir et que j'ai d
recourir  l'autorit municipale pour accomplir mon devoir et
faire mon service.

Presque au mme instant, Miraut lanait.

Roy ricana:

--Vous l'entendez, vous ne nierez plus.

--Je n'ai jamais ni, rpliqua Lise, je ne savais pas et voil
tout.

--La cause est entendue, je m'en charge, menaa l'autre en s'en
allant.

Quand la Gulotte connut l'affaire, la terrible affaire qu'elle
apprit  la fontaine o elle lavait, pour l'heure, une savonne,
elle ne fit qu'un saut jusqu' sa maison.

--Je te l'avais bien dit! Je te l'avais bien dit! tempta-t-elle.

Et les lamentations, les larmes et les imprcations reprirent,
s'enflant, roulant, dbordant sur la tte du chasseur.

Il n'tait videmment plus question de tuer Miraut qui avait une
valeur marchande et dont on avait refus une grosse somme
d'argent, mais de chercher  le vendre.

--Tant que nous l'aurons, ce sera comme a, ajouta-t-elle. Nous
n'chapperons pas! Tu es signal partout maintenant, on nous
tombera dessus: il nous ruinera.

La chose tait grave.

Lise gronda son chien et le menaa quand il revint le soir avec
un bout de chane pendant  son collier. Pour plus de scurit, il
lui remit le bton tombant devant les pattes qui entravait sa
marche et empchait sa course.

Cependant, une rage, une frnsie de chasse semblait avoir saisi
la bte. Malgr cette entrave, huit jours aprs il repartit, du
ct du Teur, cette fois. Mais en entrant dans le taillis il dut
s'empturer quelque part dans des fourrs, s'accrocher, enrouler
l'entrave et la chane autour de branches et de souches et se
constituer prisonnier lui-mme de la fort. Du moins, ce qu'on sut
par la suite permit de supposer que les choses avaient d se
passer ainsi, car aucun tmoin ne put jamais conter la chose et
l'on ne retrouva que dix mois plus tard, entortill parmi des
souches, son collier plus qu'aux trois quarts pourri, avec la
chane et le bout de bois. Miraut, pour se librer, arriva-t-il 
le casser? parvint-il, au prix de quels efforts,  retirer sa tte
de l'ouverture troite? Nul ne sait; toujours est-il que deux
heures aprs son dpart, sans collier ni entrave, la tte bien
dgage et le cou libre, les gendarmes de Rocfontaine lui
tombaient dessus au moment o il achevait de dvorer un jeune
levraut qu'il venait de pincer aprs une courte chasse
mouvemente.

Les gendarmes dressrent un triple procs-verbal: premirement,
pour vagabondage; deuximement, pour manque de collier;
troisimement, pour chasse en temps prohib. Nanmoins, malgr
leurs efforts, ils ne purent ramener au village le chien qui
s'chappa en leur laissant la tte et une paule de gibier, mais
leur tmoignage suffisait et Lise ne put nier, chacun ayant
entendu Miraut.

Il est inutile de raconter en dtail ce qui se passa dans le
mnage. La Gulotte pleura, sanglota, hurla, engueula, rossa le
chien et supplia son homme de se dbarrasser de cette bte
terrible,  n'importe quel prix, d'crire sans retard au riche
amateur qui, la saison d'avant, lui en avait offert une si belle
somme.

Le chien les ruinait, il n'y avait plus un sou dans le mnage, il
faudrait peut-tre vendre une vache ou un cochon  demi engraiss
pour payer les frais.

Cependant, Miraut rentrait, nullement craintif, parfaitement
joyeux, comme un brave chien  qui sa conscience ne reproche rien
et qui n'a fait que ce qu'il doit faire. Et Lise grondait bien et
gueulait un peu, mais sans conviction, car il tenait  cette bte
et l'aimait malgr tout, et secrtement mme l'excusait d'oser
faire, quand cela lui disait, ce qu'il n'osait pas toujours faire
lui-mme.

On dut, pour remplacer le collier perdu, en retrouver un autre.
Julot le cordonnier, en bon et consciencieux ouvrier, le
confectionna avec du cuir choisi, qu'il cousit solidement, et,
pour plus de sret cette fois, on attacha le chien tout en lui
remettant une nouvelle entrave.

Mais la malchance, c'est la malchance; les prcautions les plus
minutieuses ne prvalent pas contre elle et, quand le Destin vous
a pos sur la nuque sa poigne de fer, il est inutile de regimber,
il n'y a qu' se soumettre et laisser les vnements couler comme
une onde mauvaise. Par une fatalit terrible, Miraut ne sortait,
ne s'chappait jamais que les jours o les gardes et les gendarmes
taient en tourne du ct de Longeverne.

Et ce furent encore ces derniers qui, douze jours plus tard, le
ramenrent cette fois au village, entre eux deux, ainsi qu'un
malfaiteur de grand chemin.

--Vous avez eu de la chance, que nous nous soyons trouvs l,
eurent-ils le toupet de dire  Lise. Sans nous, votre chien
aurait bien pu crever o il tait.

Ils racontrent alors comment Miraut, arrt de nouveau par son
entrave et prisonnier dans un buisson,  moiti trangl, avait
attir leur attention par ses plaintes et ses hurlements d'appel.
Ils l'avaient, comme de juste, dlivr, et, par la mme occasion,
pinc.

--Vous n'en serez aujourd'hui que pour un simple procs-verbal de
vagabondage, dclarrent-ils, touchs tout de mme par cette
dveine aussi persistante et enfin convaincus de la parfaite bonne
foi et de l'honntet de Lise.

Cette fois,  la Cte, ce fut de la dmence et de la rage. La
Gulotte parla de se pendre dans la grange ou de se noyer dans
l'abreuvoir si la maison n'tait pas dbarrasse de ce flau. Elle
traita son mari de canaille, l'accusant des pires infamies, disant
qu'il lui suait le sang  petit feu, qu'il voulait la faire
mourir, qu'il tait la rise du pays, que c'tait une honte d'tre
aussi bte et bien d'autres choses encore.

--Tu vas, exigea-t-elle, crire au notaire tout de suite et qu'il
dise  son ami que Miraut est  vendre.

Lise simula la dfaite, griffonna une lettre qu'il partit
immdiatement, affirma-t-il, mettre  la bote, mais qu'il se
garda bien d'envoyer, se disant qu'une fois la colre calme et
les vnements un peu passs, l'autre n'y penserait plus.
Cependant la Gulotte ne lchait pas, elle s'tonnait de ne pas
recevoir de rponse et Lise, pour la faire patienter, mettait
l'opinion que l'amateur tait sans doute muni ou avait
probablement chang d'avis  ce sujet.

Il commenait  se tranquilliser lorsqu'un beau jour, un homme du
Val arriva au pays en voiture, mit son cheval  l'auberge, et
demanda sa maison.

Il se prsenta bientt, et, aprs les salutations d'usage, aborda
nettement le but de sa visite.

--On m'a dit que vous aviez un chien  vendre.

Lise, une seconde, en demeura muet de stupeur, et il n'avait pas
encore ouvert la bouche pour protester que dj sa femme, en ses
lieu et place, rpondait par l'affirmative. Il se ressaisit,
protesta, dclarant que, si telle avait t un instant son
intention, il avait depuis rflchi et tait revenu sur une
dcision prise un peu trop  la lgre.

Sa femme plit et le fixa d'un air effrayant. Il sentit venir
l'orage et se prpara  tenir tte.

--Avec quoi le paieras-tu, hurla-t-elle, ton dernier
procs-verbal, dis, avec quoi? Tu vendras une vache peut-tre;
nous serons obligs de nous sparer d'une de nos meilleures btes;
nous nous priverons, je ne mangerai pas  mon saoul pour que tu
conserves ici une charogne qui ne nous fait que des misres!

--C'est mon seul plaisir, rpondit Lise. Je n'ai pas besoin
d'amasser, puisque nous n'avons pas de gosses, et je ne me soucie
pas de laisser des terres et de l'argent  tes neveux qui se
ficheront de moi quand je serai mort.

--Oui, saoule-toi encore, et moi ici je crverai de fatigues et de
privations.

L'tranger, un peu gn, essaya de s'excuser de la scne pnible
qu'il provoquait en disant:

--J'en offrirais un bon prix.

--J'en ai refus cinq cents francs, prcisa Lise, cinq cents
francs, vous m'entendez bien, pas plus tard que l'anne dernire.

--a t'a bien russi! ragea la Gulotte. Combien en offrez-vous?
demanda-t-elle au visiteur.

--Vous n'en trouveriez certainement pas la moiti  l'heure
actuelle, affirma-t-il. D'abord, c'est un chien d'un certain ge,
et puis nous ne sommes pas  l'ouverture.

--J'attendrai, rpondit Lise, qui voyait l une occasion
d'atermoyer.

--J'en donne trois cents francs tout de mme, se reprit l'autre.
Songez-y! Pour un chien, c'est quelque chose.

--Lise, supplia sa femme, changeant d'attitude et les larmes aux
yeux, pour l'amour de Dieu, aie piti de nous, aie piti de moi!
Jamais tu ne retrouveras peut-tre une telle occasion; songe  la
vache qu'il faudra vendre, dix litres de lait par jour! Songe que
ce ne serait srement pas tout, que les gardes t'en veulent, que
les gendarmes t'pient, qu'ils nous feront tout vendre, qu'ils
nous ruineront jusqu'au dernier liard.

--Vous en retrouverez un autre facilement, insista l'acheteur.

Une larme, qu'il essaya de refouler, monta aux yeux de Lise; il
se moucha bruyamment tandis que l'autre concluait:

--Allons, topez l, et serrez-moi la main, c'est une affaire
entendue. Allons boire un verre  l'auberge o j'ai laiss mon
cheval.



CHAPITRE V

--Il faut au moins que vous le voyiez, afin qu'il vous connaisse
dj un peu pour partir! Lise va vous conduire  sa niche,
proposa la Gulotte.

--Je le connais dj, moi, rpondit l'acqureur.

Dbarricadant les portes lentement, le cerveau lourd, sans penser,
en homme accabl, Lise arriva avec son compagnon  la remise o
Miraut, attach, sommeillait, son entrave au cou.

--Le voil! annona-t-il en le dsignant du geste.

Et il s'approcha de l'animal qu'il caressa de la main et auquel il
parla affectueusement.

L'tranger, le nouveau matre, suivait Lise et ce fut sur lui que
se porta d'instinct le regard du chien.

Tout d'abord, en apercevant Lise, il ne s'tait pas lev, se
contentant de soulever la tte, de le regarder avec de grands yeux
tristes et, ce qui tmoignait chez lui de l'indcision, de frapper
de sa queue,  coups rguliers et assez vifs, la paille de sa
litire. Mais, ds qu'il aperut cet autre humain, habill
diffremment des gens qu'il avait coutume de voir, un chapeau sur
la tte, un manteau sur le bras, l'inquitude sourdement
l'envahit. Une prescience vague lui dnonait un danger et, Lise
restant malgr tout son protecteur naturel, ce fut vers lui qu'il
se rfugia, vite debout, se frottant  son pantalon, lui lchant
les mains et lui parlant  sa manire.

De mme que les corbeaux et les chats chez qui la chose n'est pas
douteuse, et sans doute tous les grands animaux sauvages, les
chiens ont un langage articul ou nuanc et se comprennent entre
eux parfaitement. Miraut se faisait galement entendre de Mique,
de Mitis et de Moute, et ces derniers aussi lui tenaient assez
souvent des discours brefs dans lesquels on se disait tout ce que
l'on voulait se dire et rien que a.

Sans que Lise et parl, car s'il et mis la moindre phrase
relative  une sparation, le chien, qui comprenait tout ce qui se
rapportait  lui, l'aurait certainement saisie dans tous ses
dtails, il sentit, rien qu' son air triste, de mme qu' la
volont de l'autre de se faire bien voir, qu'il y avait entre eux
deux un pacte secret le concernant.

Instinctivement il fuyait les caresses de l'tranger, se
contentant de le regarder avec des yeux inquiets, agrandis par la
tristesse et l'tonnement.

Les compliments que l'autre lui adressa, pour sincres que les
sentt Miraut, ne rduisirent point sa mfiance et il refusa
froidement un bout de sucre qui lui fut tendu en signe d'alliance.
Lise ayant ramass le morceau tomb le dcida tout de mme  le
croquer, mais il le cassa sans enthousiasme et l'avala sans le
sentir.

--Je vais toujours lui ter l'entrave, dcida l'acheteur qui
s'tait nomm M. Pitancet, rentier au Val.

Mais ce geste librateur qui, pensait-il, lui concilierait les
bonnes grces et lui attirerait l'amiti du chien, ne russit qu'
accentuer sa mfiance et  confirmer ses soupons.

Le nez humide et les yeux brillants, il se collait de plus en plus
aux jambes de son ancien matre qui ne se lassait de le cajoler,
de le tapoter, triste jusqu' la mort de la sparation prochaine.
Aprs une dernire embrassade, une dernire caresse, on laissa
Miraut sur sa litire et, pour rgler dfinitivement l'affaire,
les deux hommes se rendirent  l'auberge.

--Comment avez-vous su que mon chien tait  vendre? questionna
Lise.

--Ma foi, rpliqua l'autre,  vous dire la vrit, je n'en ai t
 peu prs sr qu'en arrivant  Velrans o l'aubergiste m'a
confirm la chose. Je vous avouerai toutefois que je me doutais
bien qu'un jour ou l'autre vous seriez oblig de vous en
dbarrasser, car je me suis trouv par hasard au tribunal  tous
vos procs et je puis bien, entre nous, vous dire que les juges se
sont montrs avec vous de fameuses rosses. Depuis longtemps je
connais de rputation votre chien et, comme j'ai l'intention de
chasser cet automne, je me suis dit: Puisque tu n'es pas trs
habile ni trs connaisseur, un bon animal au moins t'est
ncessaire. C'est pourquoi, aprs votre dernire condamnation,
j'ai dcid  tout hasard que je monterais jusqu'ici au-dessus. On
m'a bien prvenu,  Velrans, qu'il serait assez dur de vous
dcider, mais que votre femme, elle, ne voulait plus entendre
parler de le garder, et je suis venu.

--Mon pauvre Miraut! gmit Lise.

--Soyez tranquille, le rassura M. Pitancet, il sera bien soign
chez moi; nous n'avons  la maison ni chat ni gosses et ma femme
ne dteste pas les chiens.

--Une si bonne bte! reprenait Lise.

Et pendant qu'ils vidaient une vieille bouteille en mangeant un
morceau, le chasseur, dans une sorte d'enthousiasme sombre et
dsespr, entamait l'loge de son chien.

--Pour lancer, monsieur, il n'y en a point comme lui; ds qu'il
est sur le fret, il s'agit de faire bien attention, d'ouvrir
l'oeil et de se placer vivement. Il n'est pas bavard: une fois
qu'il a averti par deux ou trois coups de gueule, on peut tre sr
que, moins de cinq minutes aprs, il aura lev. Et pour suivre,
pour suivre, ah! ce n'est pas lui qui perdra son temps  des
doubls et  des crochets, ah! mais non! Les livres ne la lui
font pas  Miraut! Et quel que soit le jour, il lancera! Et il
faudra que votre oreillard soit bien malin, allez, pour qu'il ne
vous le ramne pas.

Et Lise continuait:

-- la maison, il vaut mieux qu'un chien de garde; il sait
reconnatre les amis, il ne fait pas de mal aux gosses, et si un
rouleur voulait jamais s'introduire, qu'est-ce qu'il prendrait! Il
le boufferait, monsieur, tel que je vous le dis. Ah! penser que
nous tions si bien habitus l'un  l'autre et qu'il faut que nous
nous quittions! J'avais pourtant jur qu'on ne se sparerait
jamais. Mais, monsieur, malgr la vieille qui n'a jamais pu le
sentir, la rosse! il trouvait moyen de venir me retrouver dans le
lit de la chambre haute en ouvrant les portes. Car il sait ouvrir
les portes, mfiez-vous si vous voulez: il ouvre toutes les portes
quand a lui dit; c'est mme comme a qu'il s'est sauv plusieurs
fois. Mais, ne comptez pas qu'il vous les refermera; non, fermer
les portes, ce n'est pas son affaire; une porte ferme le gne,
une porte ouverte ne le gne pas, et quand il est arriv  ce
qu'il voulait, lui, et  se faire plaisir, sauf votre respect,
monsieur Pitancet, il se fout du reste.

--J'espre qu'il s'habituera assez vite: toutes les btes
s'habituent au changement.

--Toutes, peut-tre, mais pas lui. Miraut n'est pas comme les
autres. J'ai eu bien des chiens dans ma vie, mais jamais, vous
m'entendez, jamais je n'en ai eu un comme celui-l. Ah! vous avez
de la chance d'tre en voiture, parce que vous pourriez vous
brosser pour l'emmener  pied, vous ne seriez pas de sitt au Val.

--Vous croyez, douta M. Pitancet, avec du fromage, du sucre dont
je lui donnerais un petit bout de temps en temps?

--Peut-tre avec des autres, avec des jeunes, a russirait-il;
mais avec lui, ah l l! Quand il a dcid quelque chose, il n'y a
rien  faire; il n'y a que moi qu'il coute et mon camarade
Philomen avec qui je chasse depuis vingt ans et aussi un peu l'ami
Pp, vous savez bien, Pp de Velrans, celui qui tue tant de
livres tous les ans. Les autres, rien  faire: souvent les
grosses lgumes de Rocfontaine sont venus chasser avec moi (les
salauds! et pas un ne m'a aid dans mes procs); eh bien! ds
qu'il voyait, ds qu'il sentait que je n'tais plus avec eux, il
ne moisissait pas en leur compagnie et il m'avait bientt
retrouv. Il se ferait traner, il s'userait les pattes jusqu'au
genou, je veux dire jusqu'au jarret, et vous lui arracheriez le
cou plutt que de le faire avancer. En voiture, il sera bien forc
de se tenir, mais je ne serai pas tonn si, une fois l-bas,
malgr la distance, il se sauve et revient me voir.

--Ils reviennent presque toujours revoir leur premier matre, mais
c'est l'affaire de quelques voyages et, s'ils sont mal reus, ils
se rsignent vite  demeurer  leur nouveau logis, surtout s'ils y
sont bien traits. Si d'aventure Miraut s'chappe avant d'tre
bien habitu au Val et qu'il retourne  Longeverne, vous le
soignerez naturellement et je vous paierai ce qu'il faudra pour sa
pension, mais je compte bien que vous ne ferez rien qui puisse
l'encourager  recommencer.

--Ce me sera dur de le gronder, prvint Lise, une bte avec qui j
ai pass de si bons moments et qui m'aime tant! Mais c'est
vot'chien maintenant et je ne le rattirerai pas.

--Allons le chercher, pendant qu'on mettra mon cheval  la
voiture, dcida M. Pitancet.

Durant leur absence, Miraut qui s'tait rassis, puis recouch sur
la paille, songeait trs inquiet, en proie  des penses
contradictoires,  des soupons multiples et  des craintes
terribles. Il apprhendait le retour de Lise, non point pour
lui-mme, mais parce qu'il se doutait que l'autre s'attacherait 
lui.

Pourtant, s'il lui avait voulu du mal, il n'et pas tant attendu,
et du moment qu'il tait parti, il ne reviendrait peut-tre pas.
Et qui aurait pu savoir les sombres penses qu'il roula, les
problmes qu'il agita, et dont les manifestations extrieures se
traduisaient juste par une inquitude du regard, un froncement de
paupires, des frmissements de mufle, de lgers tremblements de
pattes et l'obstination avec laquelle il regardait du ct de la
porte.

Sa frayeur devint intense quand il perut dans le sentier de
l'enclos deux pas bien distincts qu'il reconnut aussitt: celui de
Lise et celui de l'autre, et elle s'accentua encore quand le son
de la voix de l'tranger ne lui permit plus le moins du monde de
douter que c'tait bien lui qui revenait. Il se leva tout droit
sur sa couche, le cou abaiss au niveau des paules, la tte
allonge dans le prolongement du cou, et fixa plus intensment
encore la porte de la remise qui s'ouvrit bientt et livra passage
aux deux hommes.

Lise avait un air sombre et ferm qui contrastait avec la
physionomie joyeuse de son compagnon. Derrire eux, la tte
ricanante de la Gulotte apparut  son tour et Miraut nettement se
sentit sacrifi et perdu.

Qu'allait-il lui arriver? Il n'en savait rien encore, mais il
craignait quelque chose de pire que la prison et de pire que les
coups. Il craignait: la crainte, dans certains cas, est plus
cruelle que le malheur lui-mme; elle faisait pour l'heure battre
 grands coups le coeur du chien.

--Viens, mon petit, viens! appela d'un air aimable M. Pitancet;
viens prs de moi, voyons!

Et il lui tapotait le crne tandis que Lise dtournait la tte
pour cacher son motion.

--Grand imbcile! ricana sa femme. Tu ne ferais pas tant de
grimaces pour moi! Ce n'est qu'un chien!

Cependant, M. Pitancet, ayant dtach Miraut, lui tendait un bout
de fromage, pour bien faire connaissance, affirmait-il; ensuite de
quoi il le caressa de nouveau, le cajola, le clina, le gratta
sous les oreilles et sous le cou, l'invitant  le suivre au
dehors:

--Viens, mon petit!

Mais Miraut rsolument tirait du ct de Lise, le regardant de
ses yeux agrandis et dsesprs, et pleurant et suppliant  petits
abois tendres et tristes.

Le chasseur ne rsista pas: il s'accroupit devant le chien et
longuement l'embrassa et lui parla:

--Il le faut, mon pauvre vieux, rsignons-nous!

La rsignation est une vertu chrtienne et n'tait pas le fait de
Miraut qui enfonait plus que jamais son nez dans le gilet de
chasse de son ami et de sa patte le grattait  vif partout o il
trouvait un pouce carr de chair.

--Il vaut mieux, mit l'acheteur, que vous ne le caressiez pas
tant.

--C'est vrai, convint Lise, ce n'est plus le mien maintenant et
je n'ai mme plus le droit de l'embrasser. Emmenez-le, monsieur,
emmenez-le! a me fait trop de peine et  lui aussi de prolonger
plus longtemps les adieux.

--Si on peut tre bte  ce point-l! marmonnait la Gulotte.

Lise lui jeta un coup d'oeil terrible et elle jugea prudent de se
taire immdiatement, non point tant par la crainte des coups que
par l'apprhension de voir son mari revenir sur sa parole et
dfaire le march.

On sortit. Mais, comme l'avait prvu Lise, Miraut refusa
obstinment d'avancer. Camp sur les quatre pattes, le cou tendu,
il rsistait de tous les muscles de sa poitrine, de tous les
tendons de ses jarrets, de tous les ligaments de ses vertbres, de
toutes les griffes de ses pattes fiches violemment en terre.

--Allez, charogne! grogna la Gulotte en le poussant par derrire.

Il rsista de plus belle, le fessier cintr, suffoquant et
crachant parce que le collier l'tranglait de l'autre ct.

--Je vous prierai de me l'amener jusqu' la voiture, demanda M.
Pitancet; pour qu'il n'ait pas peur et ne se doute pas trop, je
prendrai par la route du village et vous par le verger.

Rsign  boire jusqu' la lie le calice, Lise reprit en main la
laisse, tandis que l'acheteur,  grands pas, s'loignait.

--Viens, mon petit Miraut! appela-t-il.

Le chien avait suivi d'un oeil farouche le dpart de l'inconnu. Il
vint se jeter dans les jambes de Lise, jappotant et se
tortillant, et le chasseur put l'emmener en passant par le sentier
du clos.

Mais quand on arriva en face de chez Fricot et que Miraut revit
l'homme auprs de la voiture attele, une transe nouvelle le
saisit. Il comprit tout et, regardant Lise avec des yeux pleins
d'un sombre et muet reproche, refusa de nouveau obstinment de
faire un pas. Le patron, pour l'amener  la voiture, dut le
prendre de force dans ses bras o il se dbattait et le porter
comme un enfant.

Sur une brasse de paille pralablement dispose  ct du sige,
Lise dposa Miraut, tandis que le conducteur, saisissant la
corde, l'attachait trs court et solidement au sige d'abord, au
porte-lanterne ensuite, afin que le chien ne pt ni renverser le
premier, ni sauter et se tuer en cours de route en tombant
malencontreusement sous les roues.

Pour qu'il ne vt point ces prparatifs et ces dispositions, Lise
durant ce temps l'entourait toujours de ses bras et l'embrassait
en lui parlant.

Quand tout fut solidement arrim, le nouveau matre, brusquant les
adieux, serra la main de Lise et fouetta vigoureusement son
cheval.

Et Lise resta l, immobile, muet, navr, sombre, dsespr, ne
rpondant rien aux gens qui l'interrogeaient, regardant
stupidement s'loigner et disparatre au loin cette voiture de
malheur o son chien, son cher Miraut qu'il avait eu la lchet de
vendre, hurlait ficel et se dbattait dsesprment.

Cependant,  Velrans, Pp, dont la jambe allait mieux et qui
commenait  remarcher, faisait une petite promenade, se soutenant
sur deux btons. Il suivait la route  petits pas, lentement.
Entendant un bruit de voiture, il se rangea au bord de la chausse
pour la laisser passer et il vit, ahuri, un homme qu il ne
connaissait point, emmenant attach un chien qui maintenant ne
criait ni ne hurlait, mais qui avait un air tragique et lugubre et
tournait invinciblement la tte dans la direction de Longeverne.

--Mais c'est Miraut! s'exclama-t-il, saisi tout  coup d'une
sombre inquitude. Qu'est-ce qui a bien pu se passer?

Et il rentra chez lui, trs agit, roulant toutes sortes de
penses, se demandant pourquoi on ne l'avait avis de rien, tandis
qu' Longeverne Lise, couch sur son lit, le nez au mur, fermait
les yeux, la tte bourdonnante, essayant en vain de dormir pour
oublier un peu son chagrin.



CHAPITRE VI

Une bonne soupe, un bon coussin rembourr de laine, attendaient
Miraut dans la maison de M. Pitancet, au Val.

Ne voyant plus Lise, se sentant dans un pays inconnu, dans un
milieu de gens inconnus, le chien apeur se laissa, sans
rsistance, dtacher et descendre de la voiture par son nouveau
matre qui ne lui mnagea, en cette circonstance, ni les caresses,
ni les bonnes paroles. Il le suivit fort docilement dans la
cuisine, puis dans la salle  manger, et dans diverses autres
pices encore, car le patron voulut lui faire faire sans tarder le
tour du propritaire afin qu'il pt prendre, ds son arrive,
l'air de la maison.

Cette prcaution n'tait point mauvaise. Les btes sont
naturellement curieuses et les sensations nouvelles sont
habituellement un tout-puissant drivatif  leur chagrin. Mais
Miraut diffrait un peu de ses congnres. Morne, flairant  peine
par politesse, il fit pas  pas la revue de l'appartement et
revint  la cuisine o M. Pitancet, devant sa femme qui le caressa
un peu peureusement, voulut lui faire manger sa soupe.

Il l'amena devant une jatte apptissante, fleurant bon la graisse
et le lait. Mais Miraut ne pensait gure  manger: il trempa le
bout du nez dans le bouillon, renifla un coup, se retira d'un air
dgot, s'essuya d'un coup de langue et regarda la porte.

--Pas de a, mon vieux, protesta M. Pitancet. Tu voudrais filer;
tu as le mal du pays, je comprends; mais a passera. Allons, viens
ici; quand tu auras faim, tu mangeras: il ne faut forcer personne.

C'tait l'heure du repas. Les poux se mirent  table, uniquement
proccups du chien qu'ils trouvaient tous deux fort  leur got,
trs gentil, bien lev et qu'ils souhaitrent voir trs vite
s'accoutumer  eux et  la maison. En vain essayrent-ils de le
dcider  avaler quelques morceaux de pain. Miraut les laissait
tomber sans y toucher; devant les bouts de viande, son
intransigeance flchit un peu tout de mme, il les avala en les
mchant.

--Allons, espra M. Pitancet, il s'habituera. Bien nourri, bien
caress, bien dorlot, quel est celui qui n'oublierait pas?

M. Pitancet jugeait un peu trop en homme: il ne connaissait encore
gure Miraut.

Depuis qu'il avait franchi le seuil, toute l'attention du chien,
tous ses dsirs convergeaient sur une seule ide: sortir; sur ce
seul but: retourner  Longeverne.

Pour arriver  se faire ouvrir la porte, il simula, par la plainte
accoutume, un besoin pressant.

--Il est propre, approuva le patron; conduis-le  l'curie, il se
soulagera tant qu'il voudra.

Mais Miraut refusa obstinment de suivre la femme  l'curie.

Il est sans doute habitu  aller dehors pour ces affaires-l,
pensa M. Pitancet, et il se disposa  l'y conduire, mais aprs
avoir prudemment pass une laisse dans le collier de la bte.

Cela ne faisait gure l'affaire de Miraut qui comprit que, pour
l'instant du moins, son truc n'tait pas bon; mais pour ne point
laisser souponner a ses geliers son mensonge, il se soulagea
abondamment; il pouvait toujours se soulager d'ailleurs, peu ou
prou, la vessie des chiens tant inpuisable.

M. Pitancet le complimenta et le ramena devant sa soupe; mais
dcidment le chagrin tait trop profond, l'estomac trop contract
et Miraut, se refusant  manger, vint s'tendre sur le coussin qui
lui avait t prpar, simulant le sommeil. Toutefois, il ne
pouvait entendre s'ouvrir et se fermer la porte de la rue sans
relever vivement la tte et couter avec attention.

--Petite canaille! menaa doucement et en souriant son nouveau
matre, tu cherches  filer  l'anglaise; mais sois tranquille,
j'aurai l'oeil et le bon!

Pour qu'il ne se sentt point trop isol et perdu, pour l'habituer
 leur prsence, pour qu'il les connt et s'attacht plus vite 
eux, les matres laissrent dormir Miraut sur son coussin dans la
salle  manger, laissant ouvertes les portes qui communiquaient
avec leurs chambres respectives.

En le quittant ils le caressrent encore et le chien, se laissant
faire, les regardait de son air triste et trs doux qui semblait
leur dire: Je vois bien que vous tes de braves gens et que la
juponneuse d'ici vaut mieux que la Gulotte, mais laissez-moi
partir tout de mme.

Ils n'eurent garde, comme on pense, d'acquiescer  son dsir.

Le lendemain, debout avant tout le monde, Miraut, seul, avait
minutieusement inspect la demeure et fait une trs svre revue
des portes et fentres de la maison.

De la pice o il se trouvait, aucune vasion n'tait possible; il
passa  la cuisine et essaya de faire, de mme qu' Longeverne,
jouer le loquet; mais les serrures de M. Pitancet, rentier,
taient plus compliques que celles du pre Lise, paysan, et
Miraut eut beau appuyer et tirer et pousser de toutes faons, il
n'arriva point  en pntrer le secret.

Il flaira alors les meubles, les instruments divers, les
ustensiles de cuisine et retrouva dans la terrine sa soupe de la
veille. Son estomac dlest criait famine, il la lapa jusqu' la
dernire goutte, puis, ayant tout vu, tout senti, tout renifl,
tout sond, il revint s'tendre sur son matelas et attendit.

M. Pitancet et sa femme, ds qu'veills, l'appelrent; il parut
remuant la queue au seuil de leurs chambres, mais ne poussa pas
plus loin ses tmoignages et dmonstrations. Eux, furent beaucoup
plus prolixes de gestes et de mots et on le flicita tout
particulirement d'avoir si bien mang sa soupe.

Comprenant parfaitement toutes leurs paroles, Miraut coutait
avidement. Il ne dissimula point sa satisfaction et pitina sur
place tout joyeux quand son nouveau matre eut mis l'ide de
l'emmener faire un tour et prendre l'air, et l'autre en fut tout
attendri.

--Nous le tenons, affirma-t-il  sa femme.

Il s'habilla et, aprs avoir comme la veille pass une laisse au
collier du chien, ils sortirent tous deux.

Ce n'tait point ce qu'avait espr Miraut, mais tout de mme il
tait content de gagner la rue et de prendre contact avec le pays,
ne serait-ce que pour s'orienter un peu, afin de n'avoir point 
hsiter le jour o, dbarrass de ses liens, il pourrait enfin
filer o il voudrait.

Ce nouveau village n'enthousiasma point Miraut.

Le Val, comme son nom l'indique, est situ dans une valle, fort
jolie d'ailleurs, bien que trs encaisse. C'est un petit pays
tout en longueur dont les maisons proprettes longent une rivire
jaseuse au flot limpide et frais que hante une truite trs rare et
fort renomme. Quelques prairies en pente arrivent comme des
torchons de verdure  la rivire, tandis que plus haut la cte,
avec ses forts et ses rochers, s'lve raide et escarpe, barrant
l'horizon.

Le bruit de l'eau et le pont qu'il fallut traverser rappelrent 
Miraut un de ses plus mauvais souvenirs. Il hsita  suivre le
matre, reniflant avec prudence l'odeur humide qui s'exhalait,
coutant ce chant monotone du flot sur les pierres qui l'avait
dj intrigu la veille et l'agaait peut-tre un peu.

Il examinait tout d'un oeil souponneux; il aperut d'autres
chiens qui le regardaient avec une curiosit mchante, qui
aboyaient dans sa direction et le menaaient et l'insultaient;
sans doute il ne les craignait gure, surtout avec le matre, mais
cela l'ennuya; il flaira des gens qu'il n'avait jamais sentis ni
vus; il aperut des bois sur lesquels il ne possdait aucune
notion. Il se demanda o il trouverait des livres et comment il
les chasserait et quelles seraient leurs ruses et leurs passages
et leurs cantons, et cela lui fit songer  ses chres forts du
pays de Lise qu'il connaissait mieux que quiconque, hommes et
btes, dont pas une venelle, pas un passage, pas un fourr ne lui
taient trangers.

Il pensa que s'il devait vivre ici, il lui faudrait tout
recommencer sa vie, apprendre  connatre ses matres et leur
logis, les gens du pays, les gosses, distinguer les maisons amies
des baraques hostiles; qu'il lui faudrait tudier canton par
canton, pouce par pouce tous ces bois, les sonder, les vrifier,
les tarauder; il se dit que cela tait vraiment impossible, que sa
tte charge de souvenirs ne pourrait enregistrer ces nouvelles
notions, qu'il tait trop vieux, peut-tre, que Longeverne tait
son pays, son domaine, qu'il ne pourrait vivre que l et qu'il
devait y retourner.

Ce n'tait point sans doute l'avis de M. Pitancet, lequel, en
discours prolixes et convaincus, lui vantait le Val. Miraut ne
l'coutait pas, il continuait ses rflexions.

Cet homme qui, de force, l'avait transplant ici, qu'tait-il au
point de vue chasse, le seul qui importait au chien? Ah! si c'et
t encore Philomen ou Pp, des amis, des gens srs, mais
connaissait-il la chasse, ce M. Pitancet? Saurait-il se poster aux
bons passages, tait-il capable de tuer un livre? Si c'tait un
maladroit et que le chien s'escrimt pour rien  faire courir les
capucins? Autant de questions nouvelles. Et il faudrait qu'il
s'habitut aux manies de cet homme,  ses faons d'aller quand il
avait dj, lui, toutes ses habitudes, de bonnes habitudes, prises
logiquement ainsi que sait les prendre un chien intelligent et
rus qui ne s'occupe pour cela que de son nez, de ses besoins et
de son instinct de chien!

Non, Miraut voulait partir et ne rvait qu'aux moyens de raliser
sa volont.

Aprs avoir manifest une vague vellit de suivre la route du
ct de Longeverne, aprs avoir inutilement pris le vent et
regard vers le haut de la cte par del laquelle, trs loin sans
doute, s'tendaient ses forts coutumires, il comprit que cette
tactique tait mauvaise et qu'il tait ncessaire, pour arriver 
son but, d'inspirer confiance  son nouveau patron.

Il savait dj que la volont des hommes, quand on la heurte de
front, est irrductible, qu'on n'arrive  s'y soustraire que par
ruse et dissimulation, mais qu'alors il est trs facile de tromper
ces tres crdules, lesquels prennent toujours les chiens, dans
l'impossibilit o ils sont de les comprendre et de les deviner,
pour plus btes qu'ils ne sont rellement.

Docile  l'invite du matre, il retourna sur ses pas et le suivit
partout o il plut  l'autre de l'emmener: dans le village, le
long de la rivire et au bord du bois.

Sans en avoir trop l'air, Miraut donnait attention  tout,
regardant, coutant et surtout humant et reniflant. Il y eut des
choses qui l'intressrent, mais l'ensemble lui parut mesquin et
petit et toutes ces impressions nouvelles ne russirent qu' lui
faire regretter davantage encore Lise et Longeverne et  le
confirmer dans sa rsolution de retourner l-bas, cote que cote.

Il mangeait, dormait, se laissait caresser, tmoignait mme de la
gratitude  ses patrons, battant nergiquement du fouet quand on
partait en promenade, tant que M. Pitancet, un beau matin, aprs
huit jours d'accoutumance, crut qu'il n'y avait plus de danger de
le voir repartir et le libra de l'attache.

Ils se promenrent cte  cte, mais du premier coup d'oeil Miraut
avait bien vu que ceci tait encore une preuve et qu' la moindre
vellit de fuite il serait poursuivi et peut-tre cern et
rattrap.

Aussi, dominant son dsir de fausser compagnie  son gardien, il
resta auprs de lui, obit docilement, s'loigna aussi peu qu'il
le voulut, revint au premier appel lui lcher la main et continua
deux jours cette comdie.

Elle russit parfaitement et, un aprs-midi, deux heures environ
aprs la promenade, comme Miraut, simulant un besoin de pisser,
demandait la porte, elle lui fut ouverte sans faons.

Il en profita pour rder comme un flneur autour de la maison,
mais pressentant que, par un dernier reste de mfiance, on
l'piait peut-tre, il vint se coucher sur le seuil et ferma les
yeux.

Sa matresse qui vint pour le chercher, l'ayant aperu dans cette
posture, rentra aussitt annoncer la chose  son mari, et lui
affirmer:

--Maintenant, c'est bien le ntre, et il ne pense plus 
Longeverne.

Cinq minutes aprs, il filait sans hsitation aucune, reprenant
tout droit le chemin de son village.

Il ne suivit aucune route, aucune voie, aucun sentier; il n'essaya
point de se remmorer, pour le reprendre  rebours, le trajet
suivi par la voiture lors de sa venue, non, il alla le nez au
vent, sr de son fait, sr de sa direction, tantt au trot, tantt
au galop, jamais au pas, guid par son flair souverain.

Lise n'avait pu dormir la nuit du jour o partit Miraut. C'tait
un homme accabl: un de ses parents serait mort qu'il n'en aurait
pas t plus triste. C'est que le chasseur, sans enfants et
n'ayant point  se louer du caractre de sa femme, perptuelle
ronchonneuse, avait de tout temps report sur les btes, et
particulirement sur ses chiens qui le lui rendaient bien, toute
l'affection dont il tait capable. Miraut tait pour lui comme un
dernier n, un Benjamin chri pour toutes sortes de raisons,
d'abord pour la difficult prouve  le faire admettre au logis,
puis pour ses qualits personnelles extrmement rares et
prcieuses, enfin pour la gloire qu'il lui avait value, pour la
rputation qu'il lui avait faite et aussi pour cette affection
que, par rciprocit, le chien lui avait voue lui aussi.

Sans l'avoir dit, il comptait bien le revoir, il tait tonn
qu'il ne se ft pas dj vad et se demandait, avec une pointe de
jalousie, si une bte tant aime pouvait vraiment l'oublier si
vite.

La Gulotte, paysanne avare, rapace, qui ne voyait dans les
animaux quels qu'ils fussent que des sources de revenu, ne pouvait
comprendre cette affection, pas plus qu'elle n'admettait la
passion de la chasse, divertissement coteux, bon pour les
dsoeuvrs tout au plus et les richards, puisqu'il ne rapporte
rien, mme aux meilleurs fusils.

Tout chasseur tait pour elle un homme tar, une faon de pauvre
d'esprit, puisqu'il entend mal ses intrts. Si elle et su ce que
c'tait, elle et dit avec mpris que c'tait une espce de pote,
de pote qui s'ignore souvent (heureusement!) et gote d'instinct
et puissamment et sans arrire-pense d'image et de facture
verbales, les joies de la solitude, la beaut pre et sauvage de
la nature parmi les dcors perptuellement changeants et toujours
si frais et si beaux des champs, des forts et des eaux.

Lise, certes, aurait t bien incapable d'exprimer ses sentiments
sur ce point, et pourtant lorsqu'un beau matin, avant le lever du
soleil, il partait pour la fort dans l'espoir d'entendre chasser
son chien, il n'et pas chang sa place pour un trne.

Toute la semaine, il trana languissant, dsoeuvr, d'une pice 
l'autre, de la remise  l'curie, du jardin au verger, bricolant
un peu, incapable de se donner  quelque travail srieux ou suivi,
tandis que sa femme, triomphante, se moquait de lui et haussait
les paules, en silence toutefois, car si d'aventure elle se ft
hasarde  aller trop loin dans cette voie, elle aurait pu
craindre un clat de colre dont son derrire et ses ctes eussent
pu se ressentir fortement.

Cet aprs-midi-l, plus triste et plus sombre que jamais, le
braconnier, devant sa maison, s'occupait  scier quelques rondins
qu'il avait rcemment ramens de la coupe et qui encombraient un
peu le bas de sa leve de grange.

Courb en deux, un pied sur le bois du chevalet, il tirait et
poussait lentement la scie, d'un air accabl, lorsque, tout 
coup, sans qu'il s'y attendt le moins du monde, il sentit deux
pattes brusquement s'appliquer sur ses reins en mme temps qu'un
aboi de joie et de tendresse, un aboi bien connu, retentissant,
roucoulait  ses oreilles.

Du coup, il en lcha la scie et le morceau de bois, et comme
lectris, avec la rapidit de l'clair, il se retourna.

Miraut tait l qui le lchait, se tordait, se tortillait,
l'embrassait, lui parlait, lui disait sa joie de le retrouver, sa
peine de l'avoir quitt, son ennui l-bas, sa longue attente, et
lui aussi, fou de joie, s'tait baiss et se laissait embrasser et
entourait son chien de ses bras, le cajolant et ne trouvant  lui
dire que ces mots d'enfant ou de mre:

--C'est toi, Miraut, mon vieux Miraut! Ah! mon bon chien, je
savais bien que tu reviendrais! C'est toi!



CHAPITRE VII

Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient
pas t sans tre remarqus. La Gulotte, en train de sarcler le
jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la
fin dessous, fut avise de l'vnement par la Phmie qui accourut
 elle, les bras levs, comme pour annoncer un grand malheur.
Cette grande bringue pourtant, comme disait Lise, n'avait plus
rien  craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps,
le chien avait renonc  ce gibier stupide; mais ils n'taient
toujours point camarades et elle avait conserv pour Miraut une
haine farouche. La Phmie, donc, vint aviser la Gulotte de ce
retour et de la joie non dissimule de Lise.

Immdiatement, craignant toujours pour la scurit du march et
redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra  la
maison afin de rappeler  son mari que le chien n'tait plus  lui
et lui remettre en mmoire les promesses qu'il avait faites  son
acqureur.

Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du
pole, en train de se caresser et de se tenir des discours
rciproques qui devaient tre d'ailleurs parfaitement inutiles.

Miraut tait heureux: il ignorait ce que c'est qu'un march; du
moment que Lise le recevait bien, il pouvait croire que l're de
la sparation tait rvolue et que c'en tait fini du cauchemar du
Val: l'arrive de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui
fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par
politesse toutefois, par bont de coeur, pour montrer qu'il ne
gardait  personne rancune du mchant tour qu'on lui avait jou,
il vint  elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa
brutalement en disant:

--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne?

Et s'adressant  son mari:

--Tu sais, ce n'est pas honnte ce que tu fais l. Tu avais promis
 M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande
ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme
des idiots,  vous faire des mamours. Tu as fait un march avec
cet homme, il t'a pay largement; si tu agis de telle sorte que le
chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.

--Si Miraut ne veut pas rester l-bas, je ne peux pourtant pas...
et puis, enfin, je ne suis pas all le chercher, il est l, ce
chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas  moi. Il ne
veut pas s'en aller tout seul; les premires fois on est toujours
oblig de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut
pas qu'il se sauve, il n'a qu' le soigner et  mieux le garder.

--Tu vas lui crire tout de suite qu'il revienne le reprendre le
plus tt possible, exigea la patronne.

--a ne presse pas, atermoya Lise. M. Pitancet pensera bien qu'il
s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait  le
prvenir.

--Eh bien! si tu n'cris pas, c'est moi qui vais crire. S'il
allait rechasser ici, ce serait peut-tre nous encore qui
coperions.

--cris, si tu veux, concda Lise; c'est trois sous de foutus
tout simplement.

Le soir mme, une lettre  l'adresse de M. Pitancet le prvenait
de l'quipe de son chien, et le lendemain aprs-midi il remontait
la cte avec son cheval et sa voiture.

Miraut avait cout d'une oreille attentive la discussion: le nom
de l'homme du Val, prononc  plusieurs reprises, l'avait trs
inquit; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop cri,
qu'elle n'avait pas fait d'clats, qu'elle ne l'avait ni chass,
ni battu, il put croire qu'elle consentait  sa rintgration au
foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le
plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour,
vinrent lui faire une petite visite d'amiti et s'enqurir, chacun
 sa faon, des pripties de son voyage et de son arrive.

Les deux hommes ne purent s'entretenir seul  seul: leur
conversation se ressentait de cette gne, car la Gulotte,
souponnant entre eux--qui sait?--peut-tre un vague projet
d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et
accompagna mme son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le
chasseur qui allait se coucher.

Lise nanmoins avait dit son motion et sa joie  voir que le
chien ne l'avait point oubli et avait su, sans s'garer, franchir
les vingt ou trente kilomtres qui sparent la commune du Val du
territoire de Longeverne.

Ils se souvinrent des beaux jours vcus, des grandes randonnes
prcdentes, des longues parties de jadis: on voqua la mmoire de
Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pp qui allait de
mieux en mieux et, sans qu'on en et souffl mot,  la seule ide
de la nouvelle sparation et du prochain dpart du chien, on se
spara tout tristes.

Cependant Miraut dormait derrire le pole, Moute d'un ct, Mique
de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tent par le soleil et
s'ennuyant au village, avait dsert la maison et vadrouillait,
disait Lise,  travers champs o il faisait une chasse terrible
aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
chattes taient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouv
leur camarade. Ils s'taient parl brivement. La vieille Mique
avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait rpondu: Bou! et
toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et
profondment nuances. On s'tait fait des gros dos et des
frlements, on s'tait donn des coups de pattes et des coups de
langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.

Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une
matine meilleure encore, esprant l'heure o Lise l'emmnerait
faire un tour par le village ou dans les champs.

Mais comme il s'tirait, du devant d'abord, du derrire ensuite,
pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne
connaissait que trop dj, le pas de M. Pitancet retentit sur le
pav de la cour et le fit tressaillir d'tonnement et d'angoisse.

De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un
refuge, il se prcipita vers Lise.

 ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du matre, souhaitant
le bonjour  la Gulotte, retentit.

--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le
crne de son ami.

L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif
mouvement de recul. Pourtant, comme il tait impossible d'viter
la rencontre et que ce nouveau matre n'avait jamais t mchant
pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant  son appel et,
tendu  ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui
semblaient dire: Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
nous: je ne saurais m'accoutumer  habiter au Val. M. Pitancet le
caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amiti sa
fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de
sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
reconnaissant tout de mme de ce geste de gnrosit, il lcha les
doigts du bourreau et se coucha docilement, comme rsign  son
sort.

Miraut avait son ide.

Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute
d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui,
l'ouverture du dehors tait close et il ne put, agissant vite,
avant qu'on ne le remarqut, que gagner la remise et l'curie o
il se disposa  se cacher habilement.

Lise offrit un verre  M. Pitancet qui voulut  toute force
rgler la dpense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de
trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chane
d'acier pour attacher le chien.

Le croyant  la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point.
Lise, estimant qu'il obirait mieux  sa voix, l'appela  son
tour, mais il ne parut pas davantage.

--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Gulotte: la porte n'a
pas t ouverte; il est sans doute all dormir  la remise.

On s'en fut  la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil 
l'curie, mais pas plus  un endroit qu' un autre on aperut de
Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne rpondit ni
n'accourut.

--Sapristi, s'tonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque
part, et si rien n'a t ouvert il ne peut tre que dans la
maison.

Pour tre puissamment dduit, ce raisonnement ne faisait toujours
pas retrouver le chien.

--Il est probablement mont  la grange, hasarda la Gulotte.

La grange fut visite, explore et sonde dans tous les recoins
accessibles: Miraut n'y tait pas.

--Il ne peut tre qu' la remise ou  l'curie, conclut la
Gulotte qui, prise d'un soupon, regardait d'un oeil svre son
mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant  la cave, tout 
l'heure? demanda-t-elle.

--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour
prendre la bouteille de goutte, rpliqua Lise; je n'ai pas quitt
un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.

--Enfin, ce chien n'est pas rentr sous terre, tout de mme. Il
n'aurait pas eu l'ide de se cacher, mit ce dernier.

Lise hocha la tte, indiquant par ce geste que Miraut tait au
contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par
exemple d'avoir russi  prendre tout seul, et par des moyens de
lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cass
de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.

 la fin des fins, on se rsolut  tenir en dtail et dans tous
les coins et recoins l'curie et la remise.

On commena par l'curie: on visita les crches dessus et dessous,
on retourna l'amas de paille entasse dans un coin; on regarda
entre le mur et la cage  lapins, sur la brouette, derrire les
portes: nulle part on ne trouva trace de son passage.

Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on
bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins;
tout avait t chambard; il ne restait plus qu'un endroit qui
n'avait pas t explor, mais il semblait impossible que le chien
y ft. C'tait un amas htroclite de vieilles planches et de
vieux paniers, d'outils au rebut, de manches casss, de vieilles
hardes, de cuirs de jougs pourris, entasss au petit bonheur
contre une vieille crche, elle-mme pleine de dbris trs
antiques et sans aucune valeur.

--C'est idiot de penser qu'il est l derrire ou l-dessous,
disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment
aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait dj du mal  s'y frayer
un passage.

Comme il n'y avait plus que cet endroit-l qui n'avait pas t mis
 nu, on continua tout de mme de le dblayer. Ce ne fut qu' la
dernire planche souleve et quand on dsesprait qu'on dcouvrit
bel et bien Miraut qui s'tait rfugi l-dessous. Comment? au
prix de quels travaux? Il avait d se faufiler, s'allonger,
s'aplatir, se raser. Et il tait l devant tous, couch vaguement,
plutt accroupi, rattroup sur lui-mme. Il n'essaya d'ailleurs
point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'tait
pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet
et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le
dterrait de l. Il eut pour Lise surtout un coup d'oeil
impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait
lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre
n'y put tenir et, laissant la Gulotte et M. Pitancet se
dbrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chavir
d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les
rues du village comme une me en peine et s'en vint chouer chez
Philomen.

Quand il ne vit plus son vieux matre, quand il se sentit seul,
abandonn aux mains de ces deux tres dont l'un le dtestait, dont
l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de
sursis  attendre ni de grce  esprer. Il se laissa passer la
chane et conduire  la voiture o, attach de nouveau, il fut
bientt emport au galop du cheval qui filait derechef sur la
route du Val.

Lise, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut
un geste d'accablement.

--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y
faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bte! Bon Dieu, que
les hommes sont lches et les femmes mauvaises!

--Quand Mirette fera des petits, je t'en lverai un, offrit
Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.

--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me
faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.

 Velrans, Pp revit encore passer la voiture fatale emportant
Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant:
peut-tre un adieu, peut-tre un appel. Le chasseur en fut tout
retourn; il avait interrog des gens et avait appris l'histoire
des procs-verbaux et la surprise de la vente.

En bon camarade, il se dsolait de n'avoir pu rencontrer Lise,
car il se doutait des terribles tamines par lesquelles il avait
d passer avant de s'avouer vaincu et de cder.

Peut-tre aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il
pas venu me voir non plus? Si c'taient des sous qui lui
manquaient, il n'aurait eu qu' dire un mot; j'ai toujours quelque
part, dans un bas de laine, un cent d'cus de rserve en cas de
malheur, que personne ne sait, pas mme la bourgeoise, pour me
tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.

Et il enrageait en pensant qu'il n'tait pas encore tout  fait
assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage 
pied de Longeverne; mais il se promit, ds qu'une voiture irait
l-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander
lui-mme des explications  son copain et lui offrir, s'il en
tait encore temps, ses services.

Miraut, assurment trs triste d'tre remmen au Val, n'tait
cependant pas aussi dsespr que le premier jour, car il avait au
coeur le secret espoir de s'chapper encore et bientt, surtout
maintenant qu'il savait la manire de s'y prendre, et de revenir
de nouveau  Longeverne.

Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empcher
de le raliser. Un chien qui s'est mis en tte une ide n'en
dmord pas et Miraut tait un vrai chien, un fameux chien, un
sacr chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il
serait libre, de filer bon gr mal gr, de lasser la patience de
son acheteur, de lui reinter son cheval et de vaincre cote que
cote l'indiffrence ou la faiblesse de Lise. Il n'habiterait
qu' Longeverne, cela seul tait certain; il y vivrait comme il
pourrait, mais il resterait l et rien ni personne ne saurait l'en
empcher.

Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune rsistance, simula
l'obissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant
qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au
jour o, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira
la laisse et le laissa libre dans la maison.



CHAPITRE VIII

Trois fois de suite il s'chappa et, sans hsitations, s'en vint
revoir Lise. Les trois fois son matre, s'tant aperu presque
aussitt de sa disparition, et aussi patient et aussi entt que
lui, partit sans dlai le rechercher. Il arrivait  Longeverne
deux heures aprs le chien, et invariablement le retrouvait dans
la cuisine ou le pole de Lise. Rendu prudent par l'exprience du
premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchanait
immdiatement pour le reconduire  l'auberge o il avait remis sa
voiture. Aprs avoir laiss son cheval le temps de souffler un
peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-mme se restaurant
lgrement, il remmenait Miraut qui avait  peine eu le temps de
voir le pays et,  deux reprises conscutives, n'eut mme pas la
chance d'apercevoir Lise, absent du village ces jours-l.

 la troisime fugue il fut plus heureux; mais, craignant la
Gulotte, il n'tait pas venu japper sous les fentres; il s'tait
cach aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou
d'entendre son pas, afin d'tre bien sr qu'il se trouvait  la
maison et de ne pas avoir visage de bois.

Un instinct tout-puissant lui disait que malgr tout il ne devait
pas dsesprer de vaincre un jour sa rsistance inexplicable.
Aprs deux heures d'attente, sa patience fut rcompense et ce fut
Lise en personne qui sortit sur le pas de sa porte.

En quatre bonds il fut  lui et lui tmoigna aussi follement qu'il
put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin.
Obissant lui aussi  son coeur, sans rflchir le moins du monde,
Lise lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
M. Pitancet apparut tout  coup dans le sentier du verger. Il vit
toute la scne et, avant mme de souhaiter le bonjour au chasseur,
ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il
prouvait  faire tant de voyages conscutifs qui n'avaient pas de
raison de finir.

--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en
saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant
de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous tes
avec lui et qu'il sera bien reu, il reviendra toujours, il faut
en finir une bonne fois. L-bas, il est bien et a tout ce qu il
lui faut, il nous connat, il commence  s'attacher  la maison:
promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas,
vous le gronderez et vous le renverrez en le menaant du bton.
Vous comprenez bien que si je l'ai pay si cher, c'est pour
l'avoir  moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse
continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en tait
ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous dfassions le
march.

La Gulotte, arrivant  la cuisine, avait entendu les dernires
paroles de l'acheteur. Une apprhension terrible la gagna que M.
Pitancet ne redemandt les trois cents francs verss, et
peut-tre, mais trs lgrement, quoi qu'elle en et dit, corns
pour le paiement de la dernire amende. Et puis elle avait eu le
dessus, elle ne voulait  aucun prix reprendre cette charogne  la
maison. Ce fut elle qui fit la rponse:

--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus
raison. C'est le vtre et je vous l'aurais dit plus tt sans la
crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour
nous, que nous ne lui donnions plus rien  manger et que nous ne
le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgr vos voyages
et vos bons traitements qu'il ne mrite pas, il reviendra
toujours.

--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.

--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez tre sr et
certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma
cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh!
sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien  quels
endroits on peut taper. Quant  celui-ci, continua-t-elle en
dsignant d'un geste de mpris son poux, c'est une vraie
andouille, a n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai
bien  lui faire entendre raison.

Lise,  cette apostrophe, commena par prier sa femme de fermer
son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait
son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un tranger
pour un homme d'une sensibilit ridicule, malgr sa profonde
douleur et son envie de garder Miraut, il affirma  M. Pitancet
qu'il n'aurait point  se plaindre de lui et que le chien ne
trouverait plus asile dans sa maison d'o il le repousserait sans
le battre.

M. Pitancet prit acte de cette dclaration; il remercia le
chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honntet et
finalement remmena Miraut, lequel commenait  s'habituer  ces
petits voyages et, ferme en ses desseins, se prparait d'ores et
dj  recommencer  la premire occasion.

Cette occasion ne tarda gure.

Pour le rglement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet
fut appel pour quelques jours  s'absenter. Il partit aprs avoir
recommand  sa femme de veiller soigneusement  ne pas laisser
s'chapper le chien, ce qui n'empcha nullement ce dernier de
casser sa chane, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare 
Longeverne o la Gulotte se rjouissait dj de ne plus le
revoir.

Lise et sa femme taient au jardin quand il arriva. Voyant son
matre et ami, il n'hsita point  venir  lui malgr la prsence
de l'ennemie.

--Revoil encore cette sale vice! glapit-elle en le
reconnaissant. J'espre bien cette fois que tu vas le recevoir de
la belle faon, si tu n'es pas une poule mouille comme tu le
prtends. Tu sais ce que tu as promis  M. Pitancet. Allez, ouste!
fous le camp! continua-t-elle en brandissant son rteau dans la
direction de Miraut.

--Va-t'en! ajouta Lise au chien abasourdi de cet accueil;
va-t'en!

Miraut, arrt dans son lan, resta stupide devant ces
injonctions, puis ne voulant point croire que c'tait possible, il
resta l sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et
demander des prcisions.

--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'lanant sur
lui, tandis que Lise--c'tait la premire fois--ne faisait rien,
ne disait rien pour le dfendre.

 quelque cinquante mtres de la maison, sur le revers du coteau,
Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec
tonnement du ct du jardin, esprant toujours qu'un mot de
Lise, mettant un terme  cette comdie, le rappellerait enfin.

Mais Lise, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne profra pas
une parole et rentra  la cuisine sans mme jeter un coup d'oeil
de son ct.

Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rder autour de
la maison et aboyer sous les fentres pour qu'on lui ouvrt: ainsi
agissait-il aprs les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait
portes closes.

--Je vais lui ouvrir, dcida Lise, on ne peut pas le laisser
coucher dehors.

--Je te le dfends, protesta la Gulotte, je ne veux pas qu'il
remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le
droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.

C'tait pourtant exact que le vritable matre de Miraut, celui
qui l'avait pay de ses deniers ou plutt de ses billets bleus,
lui avait interdit de l'accueillir dsormais et qu'il avait promis
de le repousser: il baissa la tte et s'alla coucher.

Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya
longtemps. Las et affam sans doute, il ne cessa ses appels que
pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture.
Pourtant, le lendemain matin, quand la Gulotte ouvrit la porte,
elle le trouva couch sur la leve de grange.

Elle se hta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien,
s'loignant  regret, revint se poster au milieu du coteau  la
mme place que la veille, attendant Lise, esprant toujours et
quand mme tre recueilli.

Ds que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous
ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il
regardt de son ct pour multiplier ses supplications muettes et
lui dire avec tout son coeur et toute son me: Voyons, puis-je
aller prs de toi? Mais Lise, bien que le sachant l, ne faisait
pas mine de le remarquer et, le coeur serr, rentrait bientt  la
cuisine o l'accueillaient les sourires et les haussements
d'paule mprisants de sa femme.

Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant,
demandant asile, demandant  manger, rdant la nuit par le
village. Il s'acharnait, il esprait envers et malgr tout espoir,
et Lise, lui aussi, vcut trois jours d'angoisses et de
souffrances atroces, rpondant  peine aux gens, voisins et amis
qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidlit et
s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier  leurs
yeux.

M. Pitancet, absent du Val, n'tait pas venu chercher son chien,
bien que la Gulotte, qui ignorait ce dtail, et crit ds le
second jour. Elle s'inquita un peu au dbut de ne pas le voir
accourir aussitt, puis, sa nature goste reprenant le dessus,
elle se dit: Aprs tout, qu'il crve de faim ou qu'il lui arrive
malheur, je m'en moque, ce n'est plus le ntre.

Cependant, Miraut ne mangeant gure que de vagues rogatons ainsi
que quelques salets dniches  grand'peine au hasard de ses
recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rong par un
souci tenace, dvor par le chagrin, maigrissait de plus en plus.
Il tait l, passant ses jours accroupi dans une attitude de
sphinx miteux, car tant que la maison n'tait pas ferme, que les
lumires n'taient pas teintes, il attendait, esprant encore que
son matre l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne
lustrait plus se hrissait, se collait, devenait sale; il tait
crott, boueux, minable, avait un air harass, se levait  peine
craintivement lorsque quelqu'un passait  proximit, fuyait les
gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec mfiance et
marchait comme rattroup, l'chine  demi cintre, ainsi qu'un
infirme ou un petit vieux.

Et Lise se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'tait
au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage
ou la lchet de laisser ainsi une pauvre bte si longtemps 
l'abandon.

D'ailleurs, pensait le braconnier, reste  savoir si maintenant
Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'tait
facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de
manches. Si, aprs cette salet-l, le monsieur compte sur moi
pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas
peur, malgr sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en
reste pas moins un fameux trotteur.

--Pauvre bte! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais
d le vendre, ajoutait-il.

Voyant Lise sortir et aller au village, Miraut, efflanqu,  bout
de forces, se leva quand mme et s'approcha, rsolu  faire une
tentative encore et une suprme dmarche.

Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le
laisser revenir? Quelles scnes nouvelles  la maison! Ce serait
intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa
promesse.

D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu' lui, le
caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer
et, la mort dans l'me, de loin, sans oser regarder, il fit un
geste qui lui interdisait d'approcher davantage.

Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrta. Un
immense dsespoir de bte, un dsespoir que les humains ne peuvent
pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
attnuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le
gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrire
et regarda encore, regarda longuement Lise qui, les jambes
flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue,
derrire les maisons.

Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore
ni se rsigner, il resta l, stupide,  mi-chemin. Et il vit Lise
revenir et il se redressa de nouveau, secou d'un frisson, mu
d'une esprance.

Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui
n'tait pas finie. Peut-tre allait-il cder  son coeur,  son
sentiment,  son dsir; mais la Gulotte parut.

--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des
cailloux.

Et l'homme laissa faire.

Miraut comprit que tout tait fini, qu'il n'avait plus rien 
attendre ni  esprer et, ne voulant malgr tout point retourner
au Val o il retrouverait pourtant la niche et la pte, ne
voulant point dserter ce village qu'il connaissait, ces forts
qu'il aimait, ne pouvant se plier  d'autres habitudes, se faire 
d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue
basse et l'oeil sanglant jusqu' la corne du petit bois de la Cte
o il s'arrta.

Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre
pattes, il se mit  hurler,  hurler longuement,  hurler au
perdu,  hurler au loup,  hurler  la mort, ainsi qu'il avait
fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis 
Bmont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme nagure 
Longeverne le soir o Clovis Barom s'tait tu.

Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y
rpondirent, et tout le monde s'en mut, et c'tait vraiment
lugubre et dsespr.



CHAPITRE IX

En entendant les cris et les lamentations de son chien, Lise de
rage serra les poings, puis plit et, entre les dents, mchonna un
juron furieux; toutefois, sous le regard haineux, sombre et froce
de sa femme, il se contint, plia quand mme et se tut. Mais
incapable d'couter ainsi les manifestations de cette immense
douleur dont il se sentait responsable, et navr  la pense
qu'une bte qu'il aimait tant allait crever misrablement de son
attachement pour lui, li par de terribles promesses, li par la
pnurie d'cus, il ne put tenir plus longtemps chez lui et, sans
mot dire, fila  l'auberge noyer son chagrin dans l'alcool et le
vin.

--Apporte-moi une chopine! commanda-t-il  Fricot, en entrant dans
la salle de dbit.

--N'est-ce pas ton Miraut qui hurle comme a? rpliqua
l'aubergiste. Vrai, son patron devrait bien venir le rechercher.
On n'a pas ide de laisser ainsi souffrir des btes.

--Apporte-moi  boire! ritra Lise qui ne voulait pas alimenter
une conversation au cours de laquelle eussent clat sa colre, sa
rage et sa douleur.

Lorsqu'un paysan tel que Lise commence par demander une simple
chopine, on peut tre certain qu'il ne s'en tiendra pas l. Une
chopine, c'est juste bon pour se mettre en train; un gosier de
buveur rclame plus que a: les bistros campagnards ne l'ignorent
point. Lorsque les clients, du premier coup, commandent deux ou
trois litres, c'est qu'ils n'ont pas l'intention d'aller plus
loin, qu'ils ont jaug leur soif et ont dtermin ce qu'il faut
pour l'apaiser.

Aussi, une demi-heure aprs, Lise, plus sombre et plus dsespr
que jamais, avait liquid trois chopines; au bout d'une heure, il
en avait aval six, et pourtant le chagrin dominait tout,
l'ivresse consolatrice ne voulait pas venir et il souffrait comme
un damn.

Tout  coup, la porte s'ouvrit et deux hommes entrrent. Il ne
s'en mut pas, ne bougea pas, ne tourna mme pas la tte, absorb
qu'il tait par ses penses.

--Eh bien! interpella l'un des arrivants, on ne dit mme plus
bonjour aux amis?

Lise, dvisageant ses interlocuteurs, reconnut le gros et Pp,
son cher et fidle Pp, enfin valide, et son coeur, il ne sut
pourquoi, s'emplit d'un espoir immense, tel le naufrag perdu en
mer, qui aperoit de son radeau les feux du btiment sauveteur.

--Mes pauvres vieux, c'est vous? s'exclama-t-il.

--Oui, c'est nous, c'est moi, je fais ma premire grande sortie
aujourd'hui, dclara Pp. Ah! il y a pourtant longtemps, plus
d'un mois que je dsirais venir et que j'aurais voulu tout
apprendre de ta bouche, mais cette sacre guibolle m'immobilisait
l-bas. Aujourd'hui le gros est venu me voir et je me suis dit
qu'avec lui j'arriverais srement jusqu'ici et que si je me
sentais trop fatigu pour le retour, Philomen me reconduirait avec
sa voiture. Nous venons de passer chez lui: c'est lui qui nous a
dit que tu ne devais pas tre  la maison, mais ici, et nous
sommes venus directement te retrouver.

--Mes pauvres vieux! mes pauvres vieux! balbutiait Lise: vous
l'avez entendu?

--Oui, et il continue. Mais pourquoi l'as-tu vendu aussi, pourquoi
ne pas nous avoir prvenus?

--Il n'y avait plus le sou  la maison; la vieille a tant gueul
qu'on allait tre oblig de vendre une vache, que ce serait la
misre, que a continuerait, que ceci, que cela, et j'ai cd;
mais, mes vieux, si c'tait  refaire...

--Si tu m'avais seulement envoy un mot! Pourquoi, bon Dieu!
n'tre pas venu me voir?

--J'ai t pris  l'improviste. Je ne me doutais pas que cet
imbcile du Val monterait comme a sans prvenir. Mais il nous est
tomb dessus, a offert trois cents francs; la femme m'a dit que
j'tais un idiot, elle a entam les lamentations et j'ai laiss
faire. Je suis un lche! coutez cette bte et dites-moi si elle
ne vaut pas mieux que Lise qui a os la vendre.

--L'autre ne vient pas la rechercher?

--Non. Ah! c'est fini. Il va crever, mon Miraut, mon pauvre vieux
Miraut!

--Si tu nous avais dit que ce n'tait qu'une question d'cus, j'en
ai toujours une petite rserve, et, bon Dieu! si tu en as besoin
aujourd'hui, je ne me suis pas amen sans a!

--C'est trop tard, j'ai promis de ne pas le ramasser.

--Tu n'as pas jur de le laisser crever. Rembourse-lui le prix de
son chien. Tiens, voil cent francs. Si tu n'en as pas assez et si
tu en as besoin encore, tu n'as qu' dire, nous ne sommes pas des
loups, cr nom de nom! et pour le remboursement, ne t'inquite
pas: je ne te demande pas de billet; tu me les rendras quand tu
pourras.

--C'est plus qu'il ne m'en faut avec ce qui reste, affirma Lise.
Ah! tu as raison! C'est a! Merci, mon vieux. Merci!

--Pour ce qui est de ta femme..., commena le gros.

--Ma femme, nom de Dieu! tu vas voir.

--En attendant, coupa Pp, tu vas crire sans retard  ton
particulier du Val qui n'est qu'un salaud, soit dit entre nous.

Et sance tenante, Lise tenant la plume, les trois amis, de
concert, rdigrent  M. Pitancet une lettre qui n'tait pas dans
un sac.

L-dessus, les traits durcis, le front barr d'un pli ttu, les
yeux flamboyants, Lise se leva, dcidant:

--Vous allez aller prendre Philomen et venir me retrouver  la
maison; je vais pendant ce temps arranger moi-mme mes affaires.

--Bon! Entendu! acquiescrent les deux autres.

Et, marchant  grands pas, Lise arriva chez lui, ouvrit
brusquement la porte, traversa les pices, allant au mur o tait
appendue sa corne de chasse qu'il dcrocha vivement de son clou.

--O vas-tu? interpella sa femme, souponneuse, en le voyant
repasser, l'instrument d'appel  la main.

--a ne te regarde pas!

--a ne me regarde pas, grand voyou, grand soulaud! Essaie de la
rappeler, cette rosse, et tu vas voir! Ce n'est pas la tienne et
elle peut bien crever. Tu es pay et je te dfends bien...

--Si je suis pay, tu ne l'es pas encore, tu vas fermer ton bec et
vivement! continua Lise.

--Je ne veux pas que tu passes, s'poumona-t-elle, rouge de
colre, se campant devant son mari et lui barrant le passage.

--Ah! tu ne veux pas! ah, tu ne veux pas! sacr chameau! Eh bien!
je vais te faire un peu voir et comprendre qui est-ce qui est le
matre ici.

Et d'un violent coup de poing, appuy d'une bourrade puissante, il
l'carta.

--Grande brute, assassin, voleur de chien! rla-t-elle en se
prcipitant, griffes dardes sur lui.

--Ah! tu n'as pas compris encore et tu ne veux pas te taire, non!
Ce n'est pas assez de nous avoir fait souffrir comme des damns,
moi et cette brave bte, de le faire crever, lui, et de me faire
blanchir en trente jours plus que je ne l'avais fait en dix ans;
ce n'est pas assez, il faut que tu sois la matresse ici, et que
je plie comme un gosse et que j'obisse comme un roquet! Eh bien!
nous allons voir.

Et saisissant sa femme par le bras, il lui lana  toute vole une
calotte terrible qui la fit pivoter sur elle-mme et lui dmolit
le chignon. Elle voulut riposter, furieuse, mais lui, mont autant
que le jour o il chtia l'empoisonneur de Finaud, satur de
vieilles rancoeurs, farci de vieilles haines, redoubla de gifles
et de coups de poing et de coups de pied, tapant comme un sourd,
abattant le bras comme un flau, lanant les jambes comme des
bielles, criant, s'excitant, hurlant, tonnant, prouvant enfin
qu'il tait le matre et que ce qu'il voulait, nom de Dieu! il le
voulait.

--Dis voir encore un mot! menaa-t-il aprs cinq minutes d'une
telle danse.

--Oui, oui, grande fripouille, assassin, lche! continua-t-elle.

Mais ce disant, elle se sauvait au pole, montait  la chambre
haute, se barricadant en jurant que cette fois c'tait bien fini
et qu'elle s'en irait, oui, elle s'en irait...

--Attends seulement un petit peu, menaa Lise, je vais te faire
ton paquet!

Et il sortit, la corne  la main.

 peine arriv sur le seuil, il emboucha l'instrument et rappela
un long coup son chien qui, entendant ce son familier, s'arrta
net dans son hurlement.

Un nouvel appel pressant succda au premier en mme temps que la
voix de Lise criait presque aussitt:

--Viens, Miraut! viens, mon petit! viens vite!

Ahuri, mais plein de joie et d'espoir, Miraut sortit du bois et
apparut  deux ou trois cents pas de l, hsitant encore aprs
tant d'vnements incomprhensibles, regardant de tous ses yeux,
demandant si c'tait bien vrai, et si cela ne cachait point encore
une embche.

--Viens, Miraut! rpta Lise en frappant son genou de la main,
geste qui lui tait familier pour appeler son compagnon de chasse.

Miraut ne pouvait plus douter.

Allongeant comme un fou, de toute sa longueur et jappotant, et
pleurant, et riant, il arriva aux pieds de Lise et s'y roula, lui
lcha les souliers, les genoux, les mains, lui sauta au visage,
lui peigna la barbe, lui parlant, ne sachant comment faire,
comment se tordre et battre du fouet assez vite pour lui dire
toute sa joie, tout son bonheur.

Et pour complter cette joie, pour affirmer cette reprise, pour
sceller cette rconciliation, voici que Philomen et Pp et le
gros apparurent encore, devisant joyeusement dans le sentier du
clos.

Pp avait mis leur ami dans le secret, lui avait annonc la
volont de Lise de garder le chien et d'en rembourser le prix au
richard du Val qui ne reparaissait pas. Tout  l'heure, ils lui
avaient crit une lettre tape o, entre autres choses plus ou
moins dures, Lise disait que Miraut tait  bout, prt  crever,
qu'il serait lche et criminel de laisser mourir une si bonne
bte, que le chien et lui ne pouvaient se passer l'un de l'autre,
que c'tait folie de croire que Miraut pourrait s'habituer  un
autre matre, que l'exprience des derniers jours le prouvait
mieux que n'importe quoi et que, dans le courant de la semaine,
lui, Lise, irait reporter  M. Pitancet les trois cents francs
que ce dernier lui avait remis comme prix de Miraut.

Le chien naturellement les reconnut tous et leur fit fte  eux
aussi, mais il revint de nouveau  son matre.

--Pauvre vieux! il crve de faim! Dire que j'ai pu le laisser
jener si longtemps: viens manger, mon petit. Asseyez-vous un
instant, vous autres, demanda-t-il  ses amis.

Et il prpara immdiatement au chien qui le suivait comme son
ombre, ne le quittait pas d'une semelle, ne cessait de lui japper,
de lui miauler des mots d'amiti, une bonne, plantureuse et
rconfortante gamelle de soupe.

Miraut tait tellement content que, malgr sa misre, il y toucha
 peine d'abord, trempant le nez, avalant une goule, puis
regardant de nouveau son matre comme s'il et craint encore qu'il
ne l'abandonnt.

--N'aie pas peur, mon beau, n'aie pas peur! rassurait Lise. C'est
fini maintenant, nous ne nous quitterons plus.

Et pour qu'il arrivt  manger sa pte, il dut dlaisser quelques
instants ses amis et rester  ct de lui  lui parler et  le
caresser,  lui faire des discours et des protestations, jusqu'
ce qu'il et fini.

Les trois tmoins taient trs mus.

--Entrez, mes vieux, entrez donc, invita Lise, nous allons boire
une bouteille. Ce ne serait pas la peine si un jour comme
aujourd'hui on ne buvait pas au moins un bon coup.

--Ce n'est pas de sitt qu'il repartira maintenant chasser tout
seul, annona Pp en dsignant Miraut. Cette aventure-l, mon
ami, aura eu du moins l'avantage de l'assagir et de le corriger de
ce dfaut qui n'en serait pas un sans les gardes et les cognes. Tu
verras, prdit-il, que maintenant il ne te lchera plus: aprs une
pareille secousse, tu pourras aller avec lui n'importe o,  la
foire ou ailleurs, il ne risquera pas de se perdre.

On entra au pole et Lise, aprs avoir pri ses amis de
s'asseoir, apporta sur la table du pain, des couteaux, des verres
et une assiette de gruyre; ensuite il descendit  la cave,
toujours suivi du chien, et en remonta d'abord deux bouteilles
poussireuses.

--Coupez du pain, et prenez du fromage, invita t-il.

Ils ne se firent point prier, et l'on causa de tout ce qui les
intressait, tandis que Miraut, les deux pattes sur la cuisse de
Lise, le mufle humide, les yeux langoureux, coutait gravement
ses amis deviser et mangeait de temps  autre des bouts de pain et
des couennes de fromage.

On parla des foins qui poussaient drus, des fruits qui nouaient
bien, de la moisson qui s'annonait belle; on parla du gibier qui
pullulait dans le pays, des compagnies de perdreaux qu'on
connaissait, des nids de gelinottes qu'on savait et des livres
surtout, des livres que tout le monde voyait.

--C'en est tout roussot, affirmait Philomen, et ce n'est pas
malin  comprendre: on en a tu si peu l'anne dernire. Il n'y a
gure que Lise qui ait fait  peu prs une chasse convenable,
mais toi, Pp, avec ta quille en morceaux, tu n'as rien pu faire
et le gros non plus, et moi, a me faisait saigner le coeur
d'aller  la chasse, parce que, chaque fois, cela me faisait
penser  ma pauvre Bellone.

--Cet automne nous ferons tous ensemble l'ouverture, proposa Pp;
le gros viendra coucher la veille et on la fera sur Velrans. C'est
moi qui ai amodi la chasse communale, et comme je suis le seul
fusil, il y a encore plus de gibier l-bas que sur Longeverne et
sur Rocfontaine.

--Mais, ta femme, interrompit Philomen, comment a-t-elle pris la
chose?

--Comment elle l'a prise? Eh bien, mon vieux, elle a pris tout
simplement quelque chose pour son grade! Ne voulait-elle pas
m'empcher encore de rappeler Miraut? Une sacre grande charogne
qui a toujours voulu me mener par le bout du nez, dont je n'ai
jamais pu rien obtenir par la douceur et la bonne volont; non, je
n'ai jamais rien pu faire, ni acheter quelque chose sans recevoir
des observations ou subir des reproches. C'en est assez. Je lui ai
fichu une danse dont elle se rappellera, je l'espre, et tu sais,
je suis prt  recommencer  toute occasion, fermement dcid  ne
pas me laisser marcher dessus, et la premire fois, oui, la
premire fois qu'elle nous embtera, moi ou Miraut, gare la trique
et les coups de chaussons!

--O est-elle? s'inquitrent les amis.

--Que sais-je?  la chambre haute, probablement, en train de
ruminer je ne sais quoi. Elle m'a menac de foutre le camp!
Qu'elle s'en aille bien au diable, si elle veut! Mais je suis bien
tranquille de ce ct, et il n'y a pas de danger qu'elle me
dbarrasse de sa sale gueule.

--Il vaut mieux tcher de s'arranger, mit Philomen. Je dirai ce
soir  ma femme de venir la voir, de la raisonner, de lui faire
comprendre...

--Si elle y arrive, mon vieux, interrompit Lise, si elle peut lui
faire admettre ce qu'elle ne veut pas saisir, cette sacre sale
bte de mule, je veux bien qu'on me coupe... tout ce qu'on voudra
et te payer les prunes  Nol.

--Tout arrive pourtant par se tasser  la longue et par
s'arranger, philosopha Pp. Le garde, les gendarmes, le pre
Martet qui est un brave homme finiront par oublier, s'ils ne l'ont
pas dj fait; une proccupation chasse l'autre, d'autant que, je
te le rpte, Miraut ne se mettra plus dans le cas de se faire
dresser contravention pour courir les livres sans toi.

--Il suffit qu'il marche toujours bien quand nous serons tous
ensemble, ajouta le gros pour dire quelque chose lui aussi.

--En tout cas, gronda Lise, parlant trs haut de faon que sa
femme elle-mme pt entendre; en tout cas, reprit-il, la main
pose sur la tte de son cher ami et compaing de chasse retrouv,
comme que je sois pauvre, n'aurais-je plus qu'une crote 
partager avec lui, advienne ce qu'il voudra, tant que je serai ici
et vivant, mon chien y restera avec moi, et m... pour ceux qui ne
seront pas contents!

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Le roman de Miraut - Chien de chasse
by Louis Pergaud

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHIEN DE CHASSE ***

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     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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