The Project Gutenberg EBook of Teverino, by George Sand

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Title: Teverino

Author: George Sand

Release Date: March 8, 2005 [EBook #15287]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                            George Sand

[Illustration]

                              TEVERINO



NOTICE

_Teverino_ est une pure fantaisie dont chaque lecteur peut tirer la
conclusion qu'il lui plaira. Je l'ai commence  Paris, en 1845, et
termine  la campagne, sans aucun plan, sans aucun but que celui
de peindre un caractre original, une destine bizarre, qui peuvent
paratre invraisemblables aux gens de haute condition, mais qui sont
bien connus de quiconque a vcu avec des artistes de toutes les classes.
Ces natures admirablement doues, qui ne savent ou ne veulent pas tirer
parti de leurs riches facults dans la socit officielle, ne sont
point rares, et cette indpendance, cette paresse, ce dsintressement
exagrs, sont mme la tendance propre aux gens trop favoriss de la
nature. Les spcialits ouvrent et suivent avec acharnement la route
exclusive qui leur convient. Il est des supriorits tout  fait
opposes, qui, se sentant galement capables de tous les dveloppements,
n'en poursuivent et n'en saisissent aucun. Ce que je me suis cru le
droit de potiser un peu dans _Teverino_, c'est l'excessive dlicatesse
des sentiments et la candeur de l'me aux prises avec les expdients de
la misre. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre les paradoxes
qui sduisent l'imagination de ce personnage, et croire que l'auteur a
t assez pdant pour vouloir prouver que la perfection de l'me est
dans une libert qui va jusqu'au dsordre. La fantaisie ne peut rien
prouver, et l'artiste qui se livre  une fantaisie pure ne doit
prtendre  rien de semblable. Est-il donc ncessaire, avant de parler 
l'imagination du lecteur, par un ouvrage d'imagination, de lui dire que
certain type exceptionnel n'est pas un modle qu'on lui propose? ce
serait le supposer trop naf, et il faudrait plutt conseiller  ce
lecteur de ne jamais lire de romans, car toute lecture de ce genre est
pernicieuse  quiconque n'a rien d'arrt dans le jugement ou dans la
conscience.

On m'a reproch de peindre tantt des caractres dangereux, tantt
des caractres impossibles  imiter; dans les deux cas j'ai prouv
apparemment que j'avais trop d'estime pour mes lecteurs. Qu'au lieu de
s'en indigner ils la mritent. Voil ce que je puis leur rpondre de
mieux.

Je ne dfendrai ici que la possibilit, je ne dis pas la vraisemblance
du caractre de _Teverino_: cette possibilit, beaucoup de gens
pourraient se l'attester  eux-mmes en consultant leurs propres
souvenirs. Beaucoup de gens ont connu une espce de _Teverino_ mle ou
femelle dans le cours de leur vie. Il est vrai qu'en revanche, pour un
de ces tres privilgis qui restent grands dans la vie de bohmien, il
en est cent autres qui y contractent des vices incurables; cette classe
d'aventuriers est nombreuse dans la carrire des arts. Elle se dgrade
plus souvent qu'elle ne s'lve; mais les individus peuvent toujours
s'lever, et mme se _relever_ quand ils ont du coeur et de
l'intelligence. Cela, je le crois fermement pour tous les tres humains,
pour tous les garements, pour tous les malheurs, et dans toutes les
conditions de la vie. Il est bon de le leur dire, et c'est pour cela
qu'il est bon d'y croire. Je ne m'en ferai donc jamais faute.

GEORGE SAND.

Nohant, mai 1852.



                                I.

                          VOGUE LA GALRE.

Exact au rendez-vous, Lonce quitta, avant le jour, l'_Htel des
trangers_, et le soleil n'tait pas encore lev lorsqu'il entra dans
l'alle tournante et ombrage de la villa: les roues lgres de sa jolie
voiture allemande tracrent  peine leur empreinte sur le sable fin qui
amortissait galement le bruit des pas de ses chevaux superbes. Mais il
craignit d'avoir t trop matinal, en remarquant qu'aucune trace du mme
genre n'avait prcd la sienne, et qu'un silence profond rgnait encore
dans la demeure de l'lgante lady.

Il mit pied  terre devant le perron orn de fleurs, ordonna  son
jockey de conduire la voiture dans la cour, et, aprs s'tre assur que
les portes de cristal  chssis dors du rez-de-chausse taient encore
closes, il s'avana sous la fentre de Sabina, et fredonna  demi-voix
l'air du _Barbier_:

  Ecco ridente il cielo,
  Gi spunta la bella aurora...
  ... E puoi dormir cosi?

Peu d'instants aprs la fentre s'ouvrit, et Sabina, enveloppe d'un
burnous de cachemire blanc, souleva un coin de la tendine et lui parla
ainsi d'un air affectueusement nonchalant:

Je vois, mon ami, que vous n'avez pas reu mon billet d'hier soir, et
que vous ne savez pas ce qui nous arrive. La duchesse a des vapeurs et
ne permet point  ses amants de se promener sans elle. La marquise doit
avoir eu une querelle de mnage, car elle se dit malade. Le comte l'est
pour tout de bon; le docteur a affaire, si bien que tout le monde me
manque de parole et me prie de remettre  la semaine prochaine notre
projet de promenade.

--Ainsi, faute d'avoir reu votre avertissement, j'arrive fort mal 
propos, dit Lonce, et je me conduis comme un provincial en venant
troubler votre sommeil. Je suis si humili de ma gaucherie, que je ne
trouve rien  dire pour me la faire pardonner.

--Ne vous la reprochez pas; je ne dormais plus depuis longtemps. Le
caprice de toutes ces dames m'avait caus tant d'humeur hier soir,
qu'aprs avoir jet au feu leurs sots billets, je me suis couche de
fort bonne heure, et endormie de rage. Je suis fort aise de vous voir,
il me tardait d'avoir quelqu'un avec qui je pusse maudire les projets
d'amusement et les parties de campagne, les gens du monde et les jolies
femmes.

--Eh bien! vous les maudirez seule, car, en ce moment, je les bnis du
fond de l'me.

Et Lonce, pench sur le bord de la fentre o s'accoudait Sabina,
fut tent de prendre une de ses belles mains blanches; mais l'air
tranquillement railleur de cette noble personne l'en empcha, et il se
contenta d'attacher sur son bras superbe, que le burnous laissait  demi
nu, un regard trs-significatif.

--Lonce, rpondit-elle en croisant son burnous avec une grce
ddaigneuse, si vous me dites des fadeurs, je vous ferme ma fentre
au nez et je retourne dormir. Rien ne fait dormir comme l'ennui;
je l'prouve surtout depuis quelque temps, et je crois que si cela
continue, je n'aurai plus d'autre parti  prendre que de consacrer ma
vie  l'entretien de ma fracheur et de mon embonpoint, comme fait la
duchesse. Mais tenez, soyez aimable, et appliquez-vous, de votre ct, 
entretenir votre esprit et votre bon got accoutums. Si vous voulez me
promettre d'observer nos conventions, nous pouvons passer la matine
plus agrablement que nous ne l'eussions fait avec cette brillante
socit.

--Qu' cela ne tienne! Sortez de votre sanctuaire et venez voir lever le
soleil dans le parc.

--Oh, le parc! il est joli, j'en conviens, mais c'est une ressource
que je veux me conserver pour les jours o j'ai d'ennuyeuses visites 
subir. Je les promne, et je jouis de la beaut de cette rsidence, au
lieu d'couter de sots discours que j'ai pourtant l'air d'entendre.
Voil pourquoi je ne veux pas me blaser sur les agrments de ce sjour.
Savez-vous que je regrette beaucoup de l'avoir lou pour trois mois? il
n'y a que huit jours que j'y suis, et je m'ennuie dj mortellement du
pays et du voisinage.

--Grand merci! dois-je me retirer?

--Pourquoi feindre cette susceptibilit? Vous savez bien que je vous
excepte toujours de mon anathme contre le genre humain. Nous sommes
de vieux amis, et nous le serons toujours, si nous avons la sagesse de
persister  nous aimer modrment comme vous me l'avez promis.

--Oui, le vieux proverbe: s'aimer peu  la fois, afin de s'aimer
longtemps. Mais voyons, vous me promettez une bonne matine, et vous me
menacez de fermer votre fentre au premier mot qui vous dplaira. Je ne
trouve pas ma position agrable, je vous le dclare, et je ne respirerai
 l'aise que quand vous serez sortie de votre forteresse.

--Eh bien, vous allez me donner une heure pour m'habiller; pendant ce
temps, on vous servira un djeuner sous le berceau. J'irai prendre
le th avec vous, et puis nous imaginerons quelque chose pour passer
gaiement la matine.

--Voulez-vous m'entendre, Sabina? laissez-moi imaginer tout seul, car,
si vous vous en mlez, nous passerons la journe, moi  vous proposer
toutes sortes d'amusements, et vous  me prouver qu'ils sont tous
stupides et plus ennuyeux les uns que les autres. Croyez-moi, faites
votre toilette en une demi-heure, ne djeunons pas ici, et laissez-moi
vous emmener o je voudrai.

--Ah! vous touchez la corde magique, l'inconnu! Je vois, Lonce, que
vous seul me comprenez. Eh bien, oui, j'accepte; enlevez-moi et partons.

Lady G... pronona ces derniers mots avec un sourire et un regard qui
firent frissonner Lonce.--O la plus froide des femmes! s'cria-t-il
avec un enjouement ml d'amertume, je vous connais bien, en effet,
et je sais que votre unique passion, c'est d'chapper aux passions
humaines. Eh bien! votre froideur me gagne, et je vais oublier tout ce
qui pourrait me distraire du seul but que nous avons  nous proposer, la
fantaisie!

--Vous m'assurez donc que je ne m'ennuierai pas aujourd'hui avec vous?
Oh! vous tes le meilleur des hommes. Tenez, je ressens dj l'effet de
votre promesse, comme les malades qui se trouvent soulags par la vue du
mdecin, et qui sont guris d'avance par la certitude qu'il affecte de
les gurir. Allons, je vous obis, docteur improvis, docteur subtil,
docteur admirable! Je m'habille  la hte, nous partons  jeun, et nous
allons... o bon vous semblera... Quel quipage dois-je commander?

--Aucun, vous ne vous mlerez de rien, vous ne saurez rien; c'est moi
qui prvois et commande, puisque c'est moi qui invente.

--A la bonne heure, c'est charmant! s'cria-t-elle; et, refermant sa
fentre, elle alla sonner ses femmes, qui bientt abaissrent un lourd
rideau de damas bleu entre elle et les regards de Lonce. Il alla donner
quelques ordres, puis revint s'asseoir non loin de la fentre de Sabina,
au pied d'une statue, et se prit  rver.

--Eh bien! s'cria lady G. au bout d'une demi-heure, en lui frappant
lgrement sur l'paule, vous n'tes pas plus occup de notre dpart
que cela? vous me promettez des inventions merveilleuses, des surprises
inoues, et vous tes l  mditer sur la statuaire comme un homme qui
n'a encore rien trouv?

--Tout est prt, dit Lonce en se levant et en passant le bras de
Sabina sous le sien. Ma voiture vous attend et j'ai trouv des choses
admirables.

--Est-ce que nous nous en allons comme cela tte  tte? observa lady
G...

Voil un mouvement de coquetterie dont je ne la croyais pas capable,
pensa Lonce. Eh bien! je n'en profiterai pas.

--Nous emmenons la rgresses, rpondit-il.

--Pourquoi la ngresse? dit Sabina.

--Parce qu'elle plat  mon jockey. A son ge toutes les femmes sont
blanches, et il ne faut pas que nos compagnons de voyage s'ennuient,
autrement ils nous ennuieraient.

Peu d'instants aprs, le jockey avait reu les instructions de son
matre, sans que Sabina les entendt. La ngresse, arme d'un large
parasol blanc, souriait  ses cts, assise sur le sige large et bas
du char--bancs. Lady G... tait nonchalamment tendue dans le fond, et
Lonce, plac respectueusement en face d'elle, regardait le paysage en
silence; ses chevaux allaient comme le vent.

C'tait la premire fois que Sabina se hasardait avec Lonce dans un
tte--tte qui pouvait tre plus long et plus complet qu'elle ne s'en
tait embarrasse d'abord. Malgr le projet de simple promenade, et la
prsence de ces deux jeunes serviteurs qui leur tournaient le dos et
causaient trop gaiement ensemble pour songer  couter leur entretien,
Sabina sentit qu'elle tait trop jeune pour que cette situation ne
ressemblt pas  une tourderie; elle y songea lorsqu'elle eut franchi
la dernire grille du parc.

Mais Lonce paraissait si peu dispos  prendre avantage de son rle, il
tait si srieux, et si absorb par le lever du soleil, qui commenait
 montrer ses splendeurs, qu'elle n'osa pas tmoigner son embarras, et
crut devoir, au contraire, le surmonter pour paratre aussi tranquille
que lui.

Ils suivaient une route escarpe d'o l'on dcouvrait toute l'enceinte
de la verdoyante valle, le cours des torrents, les montagnes couronnes
de neiges ternelles, que les premiers rayons du soleil teignaient de
pourpre et d'or.

--C'est sublime! dit enfin Sabina, rpondant  une exclamation de
Lonce; mais savez-vous qu' propos du soleil, je pense, malgr moi, 
mon mari?

--A propos, en effet, dit Lonce, o est-il?

--Mais il est  la villa; il dort.

--Et se rveille-t-il de bonne heure?

--C'est selon. Lord G... est plus ou moins matinal, selon la quantit de
vin qu'il a bue  son souper. Et comment puis-je le savoir, puisque je
me suis soumise  cette rgle anglaise, si bien invente pour empcher
les femmes de modrer l'intemprance des hommes!

--Mais le terme moyen?

--Midi. Nous serons rentrs  cette heure-l?

--Je l'ignore, Madame; cela ne dpend pas de votre volont.

--Vrai! J'aime  vous entendre plaisanter ainsi; cela flatte mon dsir
de l'inconnu. Mais srieusement, Lonce?...

--Trs-srieusement, Sabina, je ne sais pas  quelle heure vous
rentrerez. J'ai t autoris par vous  rgler l'emploi de votre
journe.

--Non pas! de ma matine seulement.

--Pardon! Vous n'avez pas limit la dure de votre promenade, et, dans
mes projets, je ne me suis pas dsist du droit d'inventer  mesure que
l'inspiration viendrait me saisir. Si vous mettez un frein  mon gnie,
je ne rponds plus de rien.

--Qu'est-ce  dire?

--Que je vous abandonnerai  votre ennemi mortel,  l'ennui.

--Quelle tyrannie! Mais enfin, si, par un hasard trange, lord G... a
t sobre hier soir?...

--Avec qui a-t-il soup?

--Avec lord H..., avec M. D..., avec sir J..., enfin, avec une
demi-douzaine de ses chers compatriotes.

--En ce cas, soyez tranquille, il fera le tour du cadran.

--Mais si vous vous trompez?

--Ah! Madame, si vous doutez dj de la Providence, c'est--dire de moi,
qui veille aujourd'hui  la place de Dieu sur vos destines, si la foi
vous manque, si vous regardez en arrire et en avant, l'instant prsent
nous chappe et avec lui ma toute-puissance.

--Vous avez raison, Lonce; je laisse teindre mon imagination par ces
souvenirs de la vie relle. Allons! que lord G... s'veille  l'heure
qu'il voudra; qu'il demande o je suis; qu'il sache que je cours les
champs avec vous, qu'importe?

--D'abord il n'est pas jaloux de moi.

--Il n'est jaloux de personne. Mais les convenances, mais la pruderie
britannique!

--Que fera-t-il de pis?

--Il maudira le jour o il s'est mis en tte d'pouser une Franaise,
et, pendant trois heures au moins, il saisira toute occasion de
prconiser les charmes des grandes poupes d'Albion. Il murmurera entre
ses dents que l'Angleterre est la premire nation de l'univers; que
la ntre est un hpital de fous; que lord Wellington est suprieur 
Napolon, et que les docks de Londres sont mieux btis que les palais de
Venise.

--Est-ce l tout?

--N'est-ce pas assez? Le moyen d'entendre dire de pareilles choses sans
le railler et le contredire!

--Et qu'arrive-t-il quand vous rompez le silence du ddain?

--Il va souper avec lord H..., avec sir J..., avec M. D..., aprs quoi
il dort vingt-quatre heures.

--L'avez-vous contrari hier?

--Beaucoup. Je lui ai dit que son cheval anglais avait l'air bte.

--En ce cas, soyez donc tranquille, il dormira jusqu' ce soir.

--Vous en rpondez?

--Je l'ordonne.

--Eh bien, vivat! que ses esprits reposent en paix, et que le mariage
lui soit lger! Savez-vous, Lonce, que c'est un joug affreux que
celui-l?

--Oui, il y a des maris qui battent leur femme.

--Ce n'est rien; il y en a d'autres qui les font prir d'ennui.

--Est-ce donc l toute la cause de votre spleen? Je ne le crois pas,
milady.

--Oh! ne m'appelez pas Milady! Je me figure alors que je suis Anglaise.
C'est bien assez qu'on veuille me persuader, quand je suis en
Angleterre, que mon mari m'a dnationalise.

--Mais vous ne rpondez  ma question, Sabina?

--Eh! que puis-je rpondre? Sais-je la cause de mon mal?

--Voulez-vous que je vous la dise?

--Vous me l'avez dite cent fois, n'y revenons pas inutilement.

--Pardon, pardon, Madame. Vous m'avez trait de docteur subtil,
admirable, vous m'avez investi du droit de vous gurir, ne ft-ce que
pour un jour...

--De me gurir en m'amusant, et ce que vous allez me dire m'ennuiera, je
le sais.

--Inutile dfaite d'une pudeur qu'un tendre soupirant trouverait
charmante, mais que votre grave mdecin trouve souverainement purile!

--Eh bien, si vous tes cassant et brutal, je vous aime mieux ainsi.
Parlez donc.

--L'absence d'amour vous exaspre, votre ennui est l'impatience et
non le dgot de vivre, votre fiert exagre trahit une faiblesse
incroyable. Il faut aimer, Sabina.

--Vous parlez d'aimer comme de boire un verre d'eau. Est-ce ma faute, si
personne ne me plat?

--Oui, c'est votre faute! Votre esprit a pris un mauvais tour, votre
caractre s'est aigri, vous avez caress votre amour-propre, et vous
vous estimez si haut dsormais que personne ne vous semble digne de
vous. Vous trouvez que je vous dis de grandes durets, n'est-ce pas?
Aimeriez-vous mieux des fadeurs?

--Oh! je vous trouve charmant aujourd'hui, au contraire! s'cria en
riant lady G... sur le beau visage de laquelle un peu d'humeur avait
cependant pass. Eh bien, laissez-moi me justifier, et citez-moi
quelqu'un qui me donne tort. Je trouve tous les hommes que le monde
jette autour de moi ou vains et stupides, ou intelligents et glacs.
J'ai piti des uns, j'ai peur des autres.

--Vous n'avez pas tort. Pourquoi ne cherchez-vous pas hors du monde?

--Est-ce qu'une femme peut chercher? Fi donc!

--Mais on peut se promener quelquefois, rencontrer, et ne pas trop fuir.

--Non, on ne peut pas se promener hors du monde, le monde vous suit
partout, quand on est du grand monde. Et puis, qu'y a-t-il hors du
monde? des bourgeois, race vulgaire et insolente; du peuple, race
abrutie et malpropre; des artistes, race ambitieuse et profondment
goste. Tout cela ne vaut pas mieux que nous, Lonce. Et puis, si
vous voulez que je me confesse, je vous dirai que je crois un peu 
l'excellence de notre sang patricien. Si tout n'tait pas dgnr et
corrompu dans le genre humain, c'est encore l qu'il faudrait esprer
de trouver des types levs et des natures d'lite. Je ne nie pas les
transformations de l'avenir, mais jusqu'ici je vois encore le sceau du
vasselage sur tous ces fronts rcemment affranchis. Je ne hais ni ne
mprise, je ne crains pas non plus cette race qui va, dit-on, nous
chasser; j'y consens. Je pourrais avoir de l'estime, du respect et de
l'amiti pour certains plbiens; mais mon amour est une fleur dlicate
qui ne crot pas dans le premier terrain venu; j'ai des nerfs de
marquise; je ne saurais me changer et me manirer. Plus j'accepte
l'galit future, moins je me sens capable de chrir et de caresser ce
que l'ingalit a souill dans le pass. Voil toute ma thorie, Lonce,
vous n'avez donc pas lieu de me prcher. Voulez-vous que je me fasse
soeur de charit? Je ne demande pas mieux que de surmonter mes dgots
en vue de la charit; mais vous voulez que je cherche le bonheur de
l'amour, l o je ne vois  pratiquer que l'immolation de la pnitence!

--Je ne vous prcherai rien, Sabina; je ne vaux ni mieux ni moins que
vous; seulement, je crois avoir un instinct plus chaud, un dsir plus
ardent de la dignit de l'homme, et cette ardeur vraie est venue le
jour o je me suis senti artiste. Depuis ce jour le genre humain
m'est apparu, non pas partag en castes diverses, mais sem de types
suprieurs par eux-mmes. Je ne crois donc pas l'habitude assez
influente sur les mes, assez destructive du pouvoir divin, pour avoir
fltri  jamais la postrit des esclaves. Quand il plat  Dieu que la
Fornarina soit belle, et que Raphal ait du gnie, ils s'aiment sans se
demander le nom de leurs aeux. La beaut de l'me et du corps, voil ce
qui est noble et respectable; et, pour tre sortie d'une ronce, la fleur
de l'glantier n'est pas moins suave et moins charmante.

--Oui, mais pour aller la respirer, il faut vous dchirer dans de
sauvages buissons. Et puis, Lonce, nous ne pouvons pas voir de mme la
beaut idale. Vous tes homme et artiste, c'est--dire que vous avez un
sentiment  la fois plus matriel et plus exalt de la forme; votre art
est matrialiste. C'est le divin Raphal pris de la robuste Fornarina.
Eh bien, oui! la matresse du Titien me parait aussi une belle grosse
femme sensuelle, nullement idale.....Nous autres patriciennes, nous ne
concevons pas... Mais, grand Dieu! voici un quipage qui vient  nous,
et qui ressemble tout  fait  celui de la marquise!

--Et c'est elle-mme avec le jeune docteur!

--Voyez, Lonce, voici une femme plus facile  satisfaire que moi! Nous
allons surprendre une intrigue. Elle se faisait passer pour malade, et
la voil qui se promne avec...

--Avec son mdecin, comme vous avec le vtre, Madame. Elle s'amuse par
ordonnance.

--Oui, mais vous n'tes que le mdecin de mon me...

--Vous tes cruelle, Sabina! que savez-vous si ce beau jeune homme ne
s'adresse pas plutt  son coeur qu' ses sens?... Et si elle pensait
aussi mal de vous, ne serait-elle pas profondment injuste, puisque moi,
qui suis en tte--tte avec vous, je ne m'adresse ni  votre coeur,
ni...

--Juste ciel! Lonce! vous m'y faites penser. Elle est mchante, elle a
besoin de se justifier par l'exemple des autres... elle va passer prs
de nous. Elle est hardie; au lieu de se cacher elle va nous observer, me
reconnatre... c'est peut-tre dj fait!

--Non, Madame, rpondit Lonce, votre voile est baiss, et elle
est encore loin; d'ailleurs... prends  gauche, le chemin de
Sainte-Apollinaire! cria-t-il au jockey qui lui servait de cocher, et
qui conduisait avec vitesse et rsolution.

Le wurst s'enfona dans un chemin troit et couvert, et la calche de la
marquise passa, peu de minutes aprs, sur la grande route.

--Vous voyez, Madame, dit Lonce, que la Providence veille sur vous
aujourd'hui, et qu'elle s'est incarne en moi. Il faut faire souvent un
long trajet dans ces montagnes pour trouver un chemin praticable aux
voitures, aboutissant  la rampe, et il s'en est ouvert un comme par
miracle au moment o vous avez dsir de fuir.

--C'est si merveilleux, en effet, rpondit lady G... en souriant, que je
pense que vous l'avez ouvert et fray d'un coup de baguette. Oui, c'est
un enchantement! Les belles haies fleuries et les nobles ombrages!
J'admire que vous ayez song  tout, mme  nous donner ici l'ombre
et les fleurs qui nous manquaient lorsque nous suivions la rampe. Ces
chtaigniers centenaires que vous avez plants l sont magnifiques. On
voit bien, Lonce, que vous tes un grand artiste, et que vous ne pouvez
pas crer  demi.

--Vous dites des choses charmantes, Sabina, mais vous tes ple comme
la mort! Quelle crainte vous avez de l'opinion! quelle terreur vous a
cause cette rencontre et ce danger d'un soupon! Je ne me serais jamais
dout qu'une personne aussi forte et aussi fire ft aussi timide!

--On ne se connat qu' la campagne, disent les gens du monde. Cela veut
dire que l'on ne se connat que dans le tte--tte. Ainsi, Lonce, nous
allons ce matin nous dcouvrir mutuellement beaucoup de qualits et
beaucoup de dfauts que nous n'avions encore jamais aperus l'un chez
l'autre. Ma timidit est vertu ou faiblesse, je l'ignore.

--C'est faiblesse.

--Et vous mprisez cela?

--Je le blmerai peut-tre. J'y trouverai tout au moins l'explication de
ce raffinement de gots, de cette habitude de ddains exquis dont vous
me parliez tout  l'heure. Vous ne vous rendez peut-tre pas bien compte
de vous-mme. Vous attribuez peut-tre trop  la dlicatesse exagre de
vos perceptions aristocratiques ce qui n'est en ralit que la peur du
blme et des railleries de vos pareils.

--Mes pareils sont les vtres aussi, Lonce; n'avez-vous donc aucun
souci de l'opinion? Voudriez-vous que je fisse un choix dont j'eusse 
rougir. Ce serait bizarre.

--Ce serait par trop bizarre, et je n'y songe point. Mais une hardiesse
d'indpendance plus prononce me paratrait pour vous une ressource
prcieuse, et je vois que vous ne l'avez pas. Il n'est plus question
ici de choisir dans une sphre ou dans l'autre, je dis seulement qu'en
gnral, quelque choix que vous fassiez, vous serez plus occupe du
jugement qu'on en portera autour de vous que des jouissances que vous en
retirerez pour votre compte personnel.

--Je n'en crois rien, et ceci passe la limite des vrits dures, Lonce;
c'est une taquinerie mchante, un systme de malveillantes inculpations.

--Voil que nous commenons  nous quereller, dit Lonce. Tout va
bien, si je russis  vous irriter contre moi; j'aurai au moins cart
l'ennui.

--Si la marquise entendait notre conversation, dit Sabina en reprenant
sa gaiet, elle n'y trouverait pas  mordre, je prsume?

--Mais comme elle ne l'entend pas et que nous pouvons faire d'autres
rencontres, il est bon que nous rompions davantage notre tte--tte, et
que nous nous entourions de quelques compagnons de voyage.

--Est-ce qu' votre tour, vous prenez de l'humeur, Lonce?

--Nullement; mais il entre dans mes desseins que vous ayez un chaperon
plus respectable que moi; je le vois qui vient  ma rencontre. Le destin
l'amne en ce lieu, sinon mon pouvoir magique.

Sur un signe de son matre, le jockey arrta ses chevaux. Lonce sauta
lestement  terre et courut au-devant du cur de Sainte-Apollinaire, qui
marchait gravement  l'entre de son village, un brviaire  la main.



                             II.

                     ADVIENNE QUE POURRA.

--Monsieur le cur, dit Lonce, je suis au dsespoir de vous dranger.
Je sais que quand le prtre est interrompu dans la lecture de son
brviaire, il est forc de le recommencer, ft-il  l'avant-dernire
page. Mais je vois avec plaisir que vous n'en tes encore qu' la
seconde, et le motif qui m'amne auprs de vous est d'une telle urgence,
que je me recommande  votre charit pour excuser mon indiscrtion.

Le cur fit un soupir, ferma son brviaire, ta ses lunettes, et, levant
sur Lonce de gros yeux bleus qui ne manquaient pas d'intelligence:

--A qui ai-je l'honneur de parler? dit-il.

--A un jeune homme rempli de sincrit, rpondit gravement Lonce, et
qui vient vous soumettre un cas fort dlicat. Ce matin, j'ai persuad
trs-innocemment  une jeune dame, que vous pouvez apercevoir l-bas
en voiture dcouverte, de faire une promenade avec moi dans vos belles
montagnes. Nous sommes trangers tous deux aux usages du pays; nos
sentiments l'un pour l'autre sont ceux d'une amiti fraternelle; la dame
mrite toute considration et tout respect; mais un scrupule lui est
venu en chemin, et j'ai d m'y soumettre. Elle dit que les habitants
de la contre,  la voir courir seule avec un jeune homme, pourraient
gloser sur son compte, et la crainte d'tre une cause de scandale est
devenue si vive dans son esprit que j'ai regard comme un coup du ciel
l'heureux hasard de votre rencontre. Je me suis donc dtermin 
vous demander la faveur de votre socit pour une ou deux heures de
promenade, ou tout au moins pour la reconduire avec moi  sa demeure.
Vous tes si bon, que vous ne voudrez pas priver une aimable personne
d'une partie de plaisir vraiment difiante, puisqu'il s'agit surtout
pour nous de glorifier l'Eternel dans la contemplation de son oeuvre, la
belle nature.

--Mais, Monsieur, dit le cur qui montrait un peu de mfiance, et qui
regardait attentivement la voiture, vous n'tes point seul; vous avez
avec vous deux autres personnes.

--Ce sont nos domestiques, qu'un sentiment instinctif des convenances
nous a engag  emmener.

--Eh bien, alors, je ne vois pas ce que vous pouvez craindre des
mchantes langues. On ne fait point le mal devant des serviteurs.

--La prsence des domestiques ne compte pas dans l'esprit des gens du
monde.

--C'est par trop de mpris des gens qui sont nos frres.

--Vous parlez dignement, monsieur le cur, et je suis de votre opinion.
Mais vous conviendrez que, placs comme les voil sur le sige de la
voiture, on pourrait supposer que je tiens  cette dame des discours
trop tendres, que je peux lui prendre et lui baiser la main  la
drobe.

Le cur fit un geste d'effroi, mais c'tait pour la forme; son visage
ne trahit aucune motion. Il avait pass l'ge o de brlantes penses
tourmentent le prtre. Ou bien possible est qu'il ne se ft pas abstenu
toujours au point de har la vie et de condamner le bonheur. Lonce se
divertit  voir combien ses prtendus scrupules lui semblaient purils.

--Si ce n'est que cela, repartit le bonhomme, vous pouvez placer _la
noire_ dans la voiture entre vous deux. Sa prsence mettra en fuite le
dmon de la mdisance.

--Ce n'est gure l'usage, dit le jeune homme embarrass de la judiciaire
du vieux prtre. Cela semblerait affect. Le danger est donc bien grand,
penseraient les mchants, puisqu'ils sont forcs de mettre entre eux une
vilaine ngresse? Au lieu que la prsence d'un prtre sanctifie tout.
Un digne pasteur comme vous est l'ami naturel de tous les fidles, et
chacun doit comprendre que l'on recherche sa socit.

--Vous tes fort aimable, mon cher Monsieur, et je ne demanderais qu'
vous obliger, rpondit le cur, flatt et sduit peu  peu; mais je n'ai
pas encore dit ma messe, et voici le premier coup qui sonne. Donnez-moi
vingt minutes... ou plutt venez entendre la messe. Ce n'est pas
obligatoire dans la semaine, mais cela ne peut jamais faire de mal;
aprs cela vous me permettrez de djeuner, et nous irons ensuite faire
un tour de promenade ensemble si vous le dsirez.

--Nous entendrons la messe, rpondit Lonce; mais aussitt aprs, nous
vous emmnerons djeuner avec nous dans la campagne.

--Vous y djeunerez fort mal, observa vivement le cur,  qui cette ide
parut plus srieuse que tout ce qui avait prcd. On ne trouve rien qui
vaille dans ce pays aussi pauvre que pittoresque.

--Nous avons d'excellent vin et des vivres assez recherchs dans la
caisse de la voiture, reprit Lonce. Nous avions donn rendez-vous 
plusieurs personnes pour aller manger sur l'herbe, et chacun de nous
devait porter une part du festin. Mais comme toutes ont manqu de
parole, except moi, il se trouve que je suis assez bien pourvu pour le
petit nombre de convives que nous sommes.

--A la bonne heure, dit le cur, tout  fait dcid. Je vois que vous
aviez une jolie partie en train, et que sans moi elle serait trouble
par l'embarras de ce dangereux tte--tte. Je ne veux pas vous la faire
manquer, j'irai avec vous, pourvu que ce ne soit pas trop loin; car je
ne manque pas d'affaires ici. Il plat  l'un de natre,  l'autre
de mourir, et c'est tous les jours  recommencer. Allons, avertissez
_votre_ dame; je cours  mon glise.

--Eh bien, donc, dit Sabina, qui, en attendant le retour de Lonce,
avait pris un livre dans la poche de la voiture et feuilletait
_Wilhelm-Meister_; j'ai cru que vous m'aviez oublie, et je m'en
consolais avec cet adorable conte.

--Je l'avais apport pour vous, dit Lonce; je savais que vous ne le
connaissiez pas encore, et que c'tait la lecture qu'il vous fallait
pour le moment.

--Vous avez des attentions charmantes. Mais que faisons-nous?

--Nous allons  la messe.

--L'trange ide! Est-ce en me faisant faire mon salut que vous comptez
me divertir?

--Il vous est interdit de scruter mes penses et de deviner mes
intentions. Du moment o je ne porterais plus votre inconnu dans
mon cerveau, vous ne me laisseriez rien achever de ce que j'aurais
entrepris.

--C'est vrai. Allons donc  la messe; mais que vouliez-vous faire de ce
cur?

--Eh quoi, toujours des questions, quand vous savez que l'oracle doit
tre muet?

--Vos bizarreries commencent  m'intresser. Est-ce qu'il ne m'est pas
mme permis de chercher  comprendre?

--Parfaitement, je ne risque point d'tre devin.

Le wurst traversa le hameau et s'arrta devant l'glise rustique. Elle
tait ordinairement presque dserte aux messes de la semaine, mais
elle se remplit de femmes et d'enfants curieux ds que les deux nobles
voyageurs y furent entrs. Cependant le plus grand nombre retourna
bientt sous le porche pour admirer les chevaux, toucher la voiture,
et surtout contempler la ngresse, qui leur causait un tonnement ml
d'ironie et d'effroi.

Le sacristain vint placer Sabina et Lonce dans le banc d'honneur. L'air
des montagnes est si vif, que le cur avait dj faim et ne tranait pas
sa messe en longueur.

Lady G... avait pris du bout des doigts un missel respectable parmi
d'autres bouquins de dvotion pars sur le prie-Dieu. Elle paraissait
fort recueillie; mais Lonce s'aperut bientt qu'elle tenait toujours
_Wilhelm-Meister_ sous son chle, qu'elle le glissait peu  peu sur le
missel ouvert devant elle, et enfin qu'elle le lisait avidement pendant
le _confiteor_.

Lui, s'agenouilla prs d'elle  l'lvation, et lui dit bien bas:--Je
gage que ce pasteur naf et ces bonnes gens qui vous regardent sont
difis de votre pit, Sabina! Mais moi, je me dis que vous respectez
les apparences d'une religion  laquelle vous ne croyez plus.

Elle ne lui rpondit qu'en lui montrant du doigt le mot _pdant_ qui se
retrouve en plusieurs endroits de _Wilhelm-Meister_,  propos d'un des
personnages de la troupe vagabonde.

--Vous savez bien que je ne suis pas dvote, lui dit-elle aprs la
messe, en parcourant avec lui la nef borde de petites chapelles; j'ai
la religion de mon temps.

--C'est--dire que vous n'en avez pas?

--Je crois qu'au contraire aucune poque n'a t plus religieuse, en ce
sens que les esprits levs luttent contre le pass, et aspirent vers
l'avenir. Mais le prsent ne peut s'abriter sous aucun temple. Pourquoi
m'avez-vous fait entrer dans celui-ci?

--N'allez-vous pas  la messe le dimanche?

--C'est une affaire de convenance, et pour ne pas jouer le rle d'esprit
fort. Le dimanche est d'obligation religieuse, par consquent d'usage
mondain.

--Hlas! vous tes hypocrite.

--De religion? Non pas. Je ne cache  personne que j'obis  une
coutume.

--Vous vous tes fait un dieu de ce monde profane, et vous le trouvez
plus facile  servir.

--Lonce, seriez-vous dvot? dit-elle en le regardant.

--Je suis artiste, rpondit-il; je sens partout la prsence de Dieu,
mme devant ces grossires images du moyen ge, qui font ressembler le
lieu o nous sommes  quelque pagode barbare.

--Vous tes plus impie que moi: ces ftiches affreux, ces _ex-voto_
cyniques me font peur.

--Je vois, le pass est votre effroi; il vous gte le prsent. Que ne
comprenez-vous l'avenir? Vous seriez dans l'idal.

--Tenez, artiste, regardez! lui dit Sabina en attirant son attention
sur une figure agenouille sur le pav, dans la profondeur sombre d'une
chapelle funraire.

C'tait une jeune fille, presque un enfant, pauvrement vtue, quoique
avec propret. Elle n'tait pas jolie, mais sa figure avait une
expression saisissante, et son attitude une noblesse singulire. Un
rayon de soleil, gar dans cette cave humide o elle priait, tombait
sur sa nuque rose et sur une magnifique tresse de cheveux d'un blond
ple, presque blanchtre, roule et serre autour d'un petit bguin de
velours rouge brod d'or fan, et garni de dentelle noire,  la mode du
pays. Elle tait haute en couleur, malgr le ton fade de sa chevelure.
Le bleu tranch de ses yeux paraissait plus brillant sous ses longs cils
d'or mat tirant sur l'argent. Son profil trop court avait des courbes
d'une finesse et d'une nergie extraordinaires.

--Allons, Lonce, ne vous oubliez pas trop  la regarder, dit Sabina 
son compagnon, qui tait comme ptrifi devant la villageoise, c'est
de moi seule qu'il faut tre occup aujourd'hui; si vous avez une
distraction, je suis perdue, je m'ennuie.

--Je ne pense qu' vous en la regardant. Regardez-la aussi. Il faut que
vous compreniez cela.

--Cela? c'est la foi aveugle et stupide, c'est le pass qui vit encore,
c'est le peuple. C'est curieux pour l'artiste, mais moi je suis pote,
et il me faut plus que l'trange, il me faut le beau... Cette petite est
laide.

--C'est que vous n'y comprenez rien. Elle est belle selon le type rare
auquel elle appartient.

--Type d'Albinos.

--Non! c'est la couleur de Rubens, avec l'expression austre des vierges
du Bas-Empire. Et l'attitude?

--Est raide comme le dessin des matres primitifs. Vous aimez cela?

--Cela a sa grce, parce que c'est naf et imprvu. La Madeleine de
Canova pose, les vierges de la Renaissance savent qu'elles sont belles;
les modles primitifs sont tout d'un jet, tout d'une pice, on pourrait
dire tout d'une venue, comme la pense qui les fit clore.

--Et qui les ptrifia... Tenez, elle a fini sa prire; parlez-lui, vous
verrez qu'elle est bte malgr l'expression de ses traits.

--Mon enfant, dit Lonce  la jeune fille, vous paraissez trs-pieuse. Y
a-t-il quelque dvotion particulire attache  cette chapelle?

--Non, Monseigneur, rpondit la jeune fille en faisant la rvrence;
mais je me cache ici pour prier, afin que M. le cur ne me voie point.

--Et que craignez-vous des regards de M. le cur? demanda lady G...

--Je crains qu'il ne me chasse, reprit la montagnarde; il ne veut plus
que je rentre dans l'glise, sous prtexte que je suis en tat de pch
mortel.

Elle fit cette rponse avec tant d'aplomb et d'un air  la fois si
ingnu et si dcid, que Sabina ne put s'empcher de rire.

--Est-ce que cela est vrai? lui demanda-t-elle.

--Je crois que M. le cur se trompe, rpondit la jeune fille, et que
Dieu voit plus clair que lui dans mon coeur.

L-dessus elle fit une nouvelle rvrence et s'loigna rapidement, car
le cur, qui avait fini de se dpouiller de ses habits sacerdotaux,
paraissait au fond de la nef.

Interrog par nos deux voyageurs, le cur jeta un regard sur la
pcheresse qui fuyait, haussa les paules, et dit d'un ton courrouc:

--Ne faites pas attention  cette vagabonde, c'est une me perdue.

--Cela est fort trange, dit Sabina; sa figure n'annonce rien de
semblable.

--Maintenant, dit le cur, je suis aux ordres de Vos Seigneuries.

On remonta en voiture, et aprs quelques mots de conversation gnrale,
le cur demanda la permission de lire son brviaire, et bientt il fut
si absorb par cette dvotion, que Lonce et Sabina se retrouvrent
comme en tte--tte. Par gard pour le bonhomme, qui ne paraissait pas
entendre l'anglais, ils causrent dans cette langue afin de ne lui point
donner de distractions.

--Ce prtre intolrant, esclave de ses patentres, ne nous promet pas
grand plaisir, dit Sabina. Je crois que vous l'avez recrut pour me
punir d'avoir pris un peu d'humeur de la rencontre de la marquise.

--J'ai peut-tre eu un motif plus srieux, rpondit Lonce. Vous ne le
devinez pas?

--Nullement.

--Je veux bien vous le dire; mais c'est  condition que vous l'couterez
trs-srieusement.

--Vous m'inquitez!

--C'est dj quelque chose. Sachez donc que j'ai mis ce tiers entre nous
pour me prserver moi-mme.

--Et de quoi, s'il vous plat?

--Du danger cach au fond de toutes les conversations qui roulent sur
l'amour entre jeunes gens.

--Parlez pour vous, Lonce; je ne me suis pas aperue de ce danger. Vous
m'aviez promis de ne pas laisser l'ennui approcher de moi; je comptais
sur votre parole, j'tais tranquille.

--Vous raillez? C'est trop facile. Vous m'aviez promis plus de gravit.

--Allons, je suis trs-grave, grave comme ce cur. Que vouliez-vous
dire?

--Que, seul avec vous, j'aurais pu me sentir mu et perdre ce calme
d'o dpend ma puissance sur vous aujourd'hui. Je fais ici l'office de
magntiseur pour endormir votre irritation habituelle. Or, vous savez
que la premire condition de la puissance magntique c'est un flegme
absolu, c'est une tension de la volont vers l'ide de domination
immatrielle; c'est l'absence de toute motion trangre au phnomne de
l'influence mystrieuse. Je pouvais me laisser troubler, et arriver 
tre domin par votre regard, par le son de votre voix, par votre fluide
magntique, en un mot, et alors les rles eussent t intervertis.

--Est-ce que c'est une dclaration, Lonce? dit Sabina avec une hauteur
ironique.

--Non, Madame; c'est tout le contraire, rpondit-il tranquillement.

--Une impertinence, peut-tre?

--Nullement. Je suis votre ami depuis longtemps, et un ami srieux, vous
le savez bien, quoique vous soyez une femme trange et parfois injuste.
Nous nous sommes connus enfants: notre affection fut toujours loyale et
douce. Vous l'avez cultive avec franchise, moi avec dvouement. Peu
d'hommes sont autant mes amis que vous, et je ne recherche la socit
d'aucun d'eux avec autant d'attrait que la vtre. Cependant vous me
causez quelquefois une sorte de souffrance indfinissable. Ce n'est pas
le moment d'en rechercher la cause; c'est un problme intrieur que je
n'ai pas encore cherch  rsoudre. Ce qu'il y a de certain, c'est que
je ne suis pas amoureux de vous et que je ne l'ai jamais t. Sans
entrer dans des explications qui auraient peut-tre quelque chose de
trop libre aprs cette dclaration, je pense que vous comprenez pourquoi
je ne veux pas tre mu auprs d'une femme aussi belle que vous, et
pourquoi la figure paisible et rebondie qui est l m'tait ncessaire
pour m'empcher de vous trop regarder.

--En voil bien assez, Lonce, rpondit Sabina, qui affectait d'arranger
ses manchettes afin de baisser la tte et de cacher la rougeur qui
brlait ses joues. C'en est mme trop. Il y a quelque chose de blessant
pour moi dans vos penses.

--Je vous dfie de me le prouver.

--Je ne l'essaierai pas. Votre conscience doit vous le dire.

--Nullement. Je ne puis vous donner une plus grande preuve de respect
que de chasser l'amour de mes penses.

--L'amour! Il est bien loin de votre coeur! Ce que vous croyez devoir
craindre me flatte peu; je ne suis pas une vieille coquette pour m'en
enorgueillir.

--Et pourtant, si c'tait l'amour, l'amour du coeur comme vous
l'entendez, vous seriez plus irrite encore.

--Afflige peut-tre, parce que je n'y pourrais pas rpondre, mais
irrite beaucoup moins que je ne le suis par l'aveu de votre souffrance
_indfinissable_.

--Soyez franche, mon amie; vous ne seriez mme pas afflige; vous
ririez, et ce serait tout.

--Vous m'accusez de coquetterie? vous n'en avez pas le droit: qu'en
savez-vous, puisque vous ne m'avez jamais aime, et que vous ne m'avez
jamais vue aimer personne?

--coutez, Sabina, il est certain que je n'ai jamais essay de vous
plaire. Tant d'autres ont chou! Sais-je seulement si quelqu'un a
jamais russi  se faire aimer de vous? Vous me l'avez pourtant dit une
fois, dans un jour d'expansion et de tristesse; mais j'ignore si vous ne
vous tes pas vante par exaltation. Si je vous avais laiss voir que je
suis capable d'aimer ardemment, peut-tre eussiez-vous reconnu que je
mritais mieux que votre amiti. Mais, pour vous le faire comprendre, il
et fallu ou vous aimer ainsi, ce que je nie, ou feindre, et m'enivrer
de mes propres affirmations. Cela et t indigne de la noblesse de mon
attachement pour vous, et je ne sais pas descendre  de telles ruses:
ou bien encore, il et fallu vous raconter les secrets de ma vie, vous
peindre mon vrai caractre, me vanter en un mot. Fi! et n'tre pas
compris, tre raill!... Juste punition de la vanit purile! Loin de
moi une telle honte!

--De quoi vous justifiez-vous donc, Lonce? Est-ce que je me plains de
n'avoir que votre amiti? est-ce que j'ai jamais dsir autre chose?

--Non, mais de ce que je m'observe si scrupuleusement, vous pourriez
conclure que je suis une brute, si vous ne me deviniez pas.

--A quoi bon vous observer tant, puisqu'il n'y a rien  craindre?
L'amour est spontan. Il surprend et envahit, il ne raisonne point, il
n'a pas besoin de s'interroger, ni de s'entourer de prvisions, de plans
d'attaque et de projets de retraite; il se trahit, et c'est alors qu'il
s'impose.

Voil une bonne leon, pensa Lonce, et c'est elle qui me la donne!

Il sentit qu'il avait besoin d'touffer son dpit, et, prenant la main
de lady G..., il lui dit en la serrant d'un air affectueux et calme:

--Vous voyez donc bien, chre Sabina, qu'il ne peut y avoir d'amour
entre nous; nous n'avons dans le coeur rien de neuf et de mystrieux
l'un pour l'autre; nous nous connaissons trop, nous sommes comme frre
et soeur.

--Vous dites un mensonge et un blasphme, rpondit la fire lady en
retirant sa main. Les frres et les soeurs ne se connaissent jamais,
puisque les points les plus vivants et les plus profonds de leurs mes
ne sont jamais en contact. Ne dites pas que nous nous connaissons trop,
vous et moi; je prtends, au contraire, n'tre nullement connue de vous,
et ne l'tre jamais. Voil pourquoi, au lieu de me fcher, j'ai souri
 toutes les durets que vous me dites depuis ce matin. Tenez, j'aime
mieux aussi ne pas vous connatre davantage. Si vous voulez garder votre
fluide magntique, laissez-moi croire que vous avez dans le coeur des
trsors de passion et de tendresse, dont notre paisible amiti n'est que
l'ombre.

--Et si vous le croyiez, vous m'aimeriez, Sabina! Il est donc certain
pour moi que vous ne le croyez pas.

--Je puis vous en dire autant. Faut-il en conclure que si nous sommes
seulement amis, c'est parce que nous n'avons pas grande opinion l'un de
l'autre?

Elle est pique, pensa Lonce, et voil que nous sommes au moment de
nous har ou de nous aimer.

--M'est avis, dit le cur en fermant son brviaire, que nous voici bien
assez loin, et que nous pourrions, s'il plaisait  Vos Seigneuries,
mettre quelque chose sous la dent.

--D'autant plus, dit Lonce, que voici  deux pas, au-dessus de nous, un
plateau de rochers avec de l'ombre, et d'o l'on doit dcouvrir une vue
admirable.

--Quoi, l-haut? s'cria le cur qui tait un peu charg d'embonpoint;
vous voulez grimper jusqu' la Roche-Verte? Nous serions bien plus 
l'aise dans ce bosquet de sapins, au bord de la route.

--Mais nous n'aurions pas de vue! dit lady G... en passant son bras d'un
air foltre sous celui du vieux prtre, et peut-on se passer de la vue
des montagnes?

--Fort bien quand on mange, rpondit le cur, qui, pourtant, se laissa
entraner.

Le jockey conduisit la voiture  l'ombre, dans le bosquet, et bientt de
nombreux serviteurs se prsentrent pour l'aider  chasser les mouches
et  faire manger ses chevaux. C'taient les petits ptres, pars sur
tous les points de la montagne, qui, en un clin d'oeil, se rassemblrent
autour de nos promeneurs, comme une vole d'oiseaux curieux et affams.
L'un prit les coussins du char--bancs pour faire asseoir les convives
sur le rocher, l'autre se chargea du transport des pts de gibier, un
troisime de celui des vins; chacun voulait porter ou casser quelque
chose. Le djeuner champtre fut bientt install sur la Roche-Verte,
et, en voyant qu'il tait splendide et succulent, le cur s'essuya
le front et laissa chapper un soupir de jubilation de sa poitrine
haletante. On fit la part des petits pages dguenills, celle des
serviteurs aussi, car on avait de quoi satisfaire tout le monde. Lonce
n'avait pas fait les choses  demi; on et dit qu'il avait prvu  quel
estomac de prtre il aurait affaire. Sabina redevint trs-enjoue, et
avoua que, pour la premire fois depuis longtemps, elle avait beaucoup
d'apptit. Lonce ayant servi tout le monde, commenait  manger 
son tour, lorsque les enfants, assis en groupe  quelque distance, se
prirent  s'agiter,  bondir et  crier en faisant de grands mouvements
avec leurs bras, comme pour appeler quelqu'un du fond du ravin: La
fille aux oiseaux! la fille aux oiseaux!

[Illustration: Lonce courut au-devant du cur.]



                               III.

                        ENLEVONS HERMIONE.


--Taisez-vous, sotte engeance, dit le cur: n'attirez point cette folle
par ici; nous n'avons que faire de ses jongleries.

Mais les enfants ne l'entendaient point et continuaient  appeler et 
faire des gestes. Sabina, se penchant alors sur le bord du rocher, vit
un spectacle fort extraordinaire. Une jeune montagnarde grimpait la
pente escarpe qui conduisait  la Roche-Verte, et cette enfant marchait
littralement dans une nue d'oiseaux qui voltigeaient autour d'elle,
les uns bquetant sa chevelure, d'autres se posant sur ses paules,
d'autres, tout jeunes, sautillant et se tranant  ses pieds, dans le
sable. Tous semblaient se disputer le plaisir de la toucher ou le
profit de l'implorer, et remplissaient l'air de leurs cris de joie
et d'impatience. Quand la jeune fille fut plus prs et qu'on put la
distinguer  travers son cortge tourbillonnant, Lonce et Sabina
reconnurent la blonde aux joues vermeilles et aux cheveux d'or ple
qu'ils avaient vue dans l'glise une heure auparavant.

[Illustration: A l'instant mme de tous les buissons d'alentour.]

Alors le cur se pencha aussi vers le ravin, et, par ses gestes, lui
prescrivit de s'loigner.

La grosse figure et l'habit noir du prtre firent sur elle l'effet de
la tte de Mduse. Elle s'arrta immobile, et les oiseaux, effarouchs,
s'envolrent sur les arbres qui bordaient le sentier.

Cependant les instances de lady G... et la vue de son verre rempli d'un
excellent vin de Grce qu'on venait d'entamer calmrent l'ire du saint
homme, et il consentit  crier  la fille aux oiseaux:

--Allons, venez faire vos pasquinades devant Leurs Seigneuries,
bohmienne que vous tes!

La jeune fille tenait dans sa main une poigne de grains qu'elle jeta
derrire elle le plus loin qu'elle put, et si adroitement, qu'elle
sembla seulement faire un geste impratif aux oisillons qui
recommenaient  la poursuivre. Ils s'abattirent tous dans le fourr
qu'elle feignait de leur dsigner, et, occups qu'ils taient  chercher
leurs petites graines, ils eurent l'air de se tenir tranquilles  son
commandement. Les autres enfants n'taient pas dupes de ce petit mange,
mais Sabina eut tout le plaisir d'y tre trompe.

--Eh bien, la voil donc, cette pcheresse endurcie, dit Lonce, en
tendant la main  la montagnarde pour l'aider  atteindre le plateau,
qui tait fort escarp de ce ct-l. Mais elle le gravit d'un bond
pareil  celui d'un jeune chamois, et, portant les deux mains  son
front, elle demanda la permission de _travailler_.

--Faites voir, faites vite voir, fainante, dit le cur, ce qu'il vous
plat d'appeler votre _travail_.

Alors elle s'approcha des enfants et les pria de bien tenir leurs chiens
et ne pas bouger; puis elle ta un petit mantelet de laine qui couvrait
ses paules, et, grimpant sur une roche voisine encore plus leve que
la Roche-Verte, elle fit tournoyer en l'air cette toffe rouge comme un
drapeau au-dessus de sa tte. A l'instant mme, de tous les buissons
d'alentour, vint se prcipiter sur elle une foule d'oiseaux de diverses
espces, moineaux, fauvettes, linottes, bouvreuils, merles, ramiers,
et mme quelques hirondelles  la queue fourchue et aux larges ailes
noires. Elle joua quelques instants avec eux, les repoussant, faisant
des gestes, et agitant son mantelet comme pour les effrayer, attrapant
au vol quelques-uns, et les rejetant dans l'espace sans russir  les
dgoter de leur amoureuse poursuite. Puis, quand elle eut bien montr 
quel point elle tait souveraine absolue et adore de ce peuple libre,
elle se couvrit la tte de son manteau, se coucha par terre, et feignit
de s'endormir. Alors on vit tous ces volatiles se poser sur elle, se
blottir  l'envi dans les plis de ses vtements, et paratre magntiss
par son sommeil. Enfin, quand elle se releva, elle ritra son
stratagme, et les envoya,  l'aide d'une nouvelle pture, s'abattre sur
des bruyres, o ils disparurent et cessrent leur babil.

Il y eut quelque chose de si gracieux et de si potique dans toute
sa pantomime, et son pouvoir sur les habitants de l'air semblait si
merveilleux, que cette petite scne causa un plaisir extrme aux
voyageurs. La ngresse n'hsita pas  croire qu'elle assistait  un
enchantement, et le cur lui-mme ne put s'empcher de sourire  la
gentillesse des _lves_, pour se dispenser d'applaudir leur ducatrice.

--Voil vraiment une petite fe, dit Sabina en l'attirant auprs d'elle,
et je vous dclare, Lonce, que je suis rconcilie avec ses cils
d'ambre. _Mignon_ lui avait fait tort dans mon imagination. Je l'aurais
voulue brune et jouant de la guitare; mais j'accepte maintenant cette
_Mignon_ rustique et blonde, et j'aime autant sa scne de magie avec
les oiseaux que la _danse des oeufs_. Dis-moi d'abord, ma chre enfant,
comment tu t'appelles?

--Je m'appelle Madeleine Mlze, dite l'oiselire ou la fille aux
oiseaux, pour servir Votre Altesse.

--Voil de jolis noms, et cela te complte. Assieds-toi l prs de moi,
et djeune avec nous; pourvu, toutefois, que ton peuple d'oiseaux ne
vienne pas, comme une plaie d'gypte, dvorer notre festin.

--Oh! ne craignez rien, Madame, _mes enfants_ n'approchent pas de moi
quand il y a d'autres personnes trop prs.

--En ce cas, si tu veux conserver ton sot mtier, ton gagne-pain, dit le
cur d'un ton grondeur, je te conseille de ne pas te laisser accompagner
si souvent dans tes promenades par certains vagabonds de rencontre; car
bientt,  force d'tre tenus en respect par la prsence de ces oiseaux
de passage, les oiseaux du pays ne te connatront plus, Madeleine.

--Mais, monsieur le cur, on vous a tromp, assurment, rpondit
l'oiselire, je n'ai encore eu qu'un seul compagnon de promenade, et il
n'y a pas si longtemps que cela dure; nous sommes toujours tous deux
seuls; ceux qui vous ont dit le contraire ont menti.

Le srieux dont elle accompagna cette rponse mit Lonce en gaiet et le
cur en colre.

--Voyez un peu la belle rponse! dit-il, et si l'on peut rien trouver de
plus effront que cette petite fille!

L'oiselire leva sur le pasteur courrouc ses yeux bleus comme des
saphirs et resta muette d'tonnement.

--Il me semble que vous vous trompez beaucoup sur le compte de cette
enfant, dit Sabina au cur: sa surprise et sa hardiesse sont l'effet
d'une candeur que vous troublerez par vos mauvaises penses;
permettez-moi de vous le dire, monsieur le cur, vous faites, par bonne
intention sans doute, tout votre possible pour lui donner l'ide du mal
qu'elle n'a pas.

--Est-ce vous qui parlez ainsi, Madame? rpondit  demi-voix le cur;
vous qui, par prudence et vertu, ne vouliez pas rester en tte--tte
avec ce noble seigneur, malgr ses bons sentiments et le voisinage de
vos domestiques?

Sabina regarda le cur avec tonnement, et ensuite Lonce d'un air de
reproche et de drision: puis elle ajouta avec un noble abandon de
coeur:

--Si vous jugez ainsi le motif qui nous a fait rechercher votre socit,
monsieur le cur, vous devez y trouver la confirmation de ce que je
pense de cette enfant: c'est que ses penses sont plus pures que les
ntres.

--Pures tant que vous voudrez, Madame! reprit le cur, que, dans sa
pense, Sabina avait dj surnomm le _bourru_, occupe qu'elle tait de
retrouver les personnages de Wilhelm-Meister dans les aventures de sa
promenade; mais laissez-moi vous objecter que chez les filles de cette
condition, qui vivent au hasard et comme  l'abandon, l'excs de
l'innocence est le pire des dangers. Le premier venu en abuse, et c'est
ce qui va arriver  celle-ci, si ce n'est dj fait.

--Elle serait confuse devant vos soupons, au lieu qu'elle n'est
qu'effraye de vos menaces. Vous autres prtres, vous ne comprenez rien
aux femmes, et vous froissez sans piti la pudeur du jeune ge.

--Je vous soutiens, moi, reprit le _bourru_, que ce qui est vrai pour
les personnes de votre classe, n'est pas applicable a celle des pauvres
gens. La pudeur de ces filles-l est btise, imprvoyance; elles font le
mal sans savoir ce qu'elles font.

---En ce cas, peut-tre ne le font-elles pas, et je croirais assez que
Dieu innocente leurs fautes.

--C'est une hrsie, Madame.

--Comme vous voudrez, monsieur le cur. Disputons, j'y consens. Je sais
bien que vous tes meilleur que vous vous ne voulez en avoir l'air, et
qu'au fond du coeur vous ne hassez point ma morale.

--Eh bien, oui, nous disputerons aprs djeuner, rpliqua le cur.

--En attendant, dit Sabina en lui remplissant son verre avec grce, et
en lui adressant un doux regard dont il ne comprit pas la malice, vous
allez m'accorder la faveur que je vais vous demander, mon cher cur
bourru.

--Comment vous refuser quelque chose? rpondit-il en portant son verre
 ses lvres; surtout si c'est une demande chrtienne et raisonnable?
ajouta-t-il lorsqu'il eut aval la rasade de vin de Chypre.

--Vous allez faire la paix provisoirement avec la fille aux oiseaux,
reprit lady G... Je la prends sous ma protection; vous ne la mettrez pas
en fuite, vous ne lui adresserez aucune parole dure; vous me laisserez
le soin de la confesser tout doucement, et, d'aprs le compte que je
vous rendrai d'elle, vous serez indulgent ou svre, selon ses mrites.

--Eh bien, accord! rpondit le cur, qui se sentait plus dispos et de
meilleure humeur,  mesure qu'il contentait son robuste apptit. Voyons,
dit-il en s'adressant  Madeleine qui causait avec Lonce, je te
pardonne pour aujourd'hui, et je te permets de venir  confesse
demain,  condition que, ds ce moment, tu te soumettras  toutes
les prescriptions de cette noble et vertueuse dame, qui veut bien
s'intresser  toi et t'aider  sortir du pch.

Le mot de pch produisit sur Madeleine le mme effet d'tonnement et de
doute que les autres fois; mais, satisfaite de la bienveillance de son
pasteur et surtout de l'intrt que lui tmoignait la noble dame, elle
fit la rvrence  l'un et baisa la main de l'autre. Interroge par
Lonce sur les procds qu'elle employait pour captiver l'amour et
l'obissance de ses oiseaux, elle refusa de s'expliquer, et prtendit
qu'elle possdait un secret.

--Allons, Madeleine, ceci n'est pas bien, dit le cur, et si tu veux que
je te pardonne tout, tu commenceras par divorcer d'avec le mensonge.
C'est une faute grave que de chercher  entretenir la superstition,
surtout quand c'est pour en profiter. Ici, d'ailleurs, cela ne te
servirait de rien. Dans les foires o tu vas courir et montrer ton
talent (bien malgr moi, car ce vagabondage n'est pas le fait d'une
fille pieuse), tu peux persuader aux gens simples que tu possdes un
charme pour attirer le premier oiseau qui passe et pour le retenir aussi
longtemps qu'il te plat. Mais tes petits camarades, que voici, savent
bien que, dans ces montagnes, o les oiseaux sont rares et o tu passes
ta vie  courir et  fureter, tu dcouvres tous les nids aussitt qu'ils
se btissent, que tu t'empares de la couve et que tu forces les pres
et mres  venir nourrir leurs petits sur tes genoux. On sait la
patience avec laquelle tu restes immobile des heures entires comme une
statue ou comme un arbre, pour que ces btes s'accoutument  te voir
sans te craindre. On sait comme, ds qu'ils sont apprivoiss, ils te
suivent partout pour recevoir de toi leur pture, et qu'ils t'amnent
leur famille  mesure qu'ils pullulent, suivant en cela un admirable
instinct de mmoire et d'attachement, dont plusieurs espces sont
particulirement doues. Tout cela n'est pas bien sorcier. Chacun de
nous, s'il tait, comme toi, ennemi des occupations raisonnables et d'un
travail utile, pourrait en faire autant. Ne joue donc pas la magicienne
et l'inspire, comme certains imposteurs clbres de l'antiquit, et
entre autres un misrable Apollonius de Thyane, que l'glise condamne
comme faux prophte, et qui prtendait comprendre le langage des
passereaux. Quant  ces nobles personnes, n'espre point te moquer
d'elles. Leur esprit et leur ducation ne leur permettent point de
croire qu'une bambine comme toi soit investie d'un pouvoir surnaturel.

--Eh bien, monsieur le cur, dit lady G..., vous ne pouviez rien dire
qui ne ft moins agrable, ni faire sur la superstition un sermon plus
mal venu. Vos explications sont ennemies de la posie, et j'aime cent
fois mieux croire que la pauvre Madeleine a quelque don mystrieux,
miraculeux mme, si vous voulez, que de refroidir mon imagination en
acceptant de banales ralits. Console-toi, dit-elle  l'oiselire qui
pleurait de dpit et qui regardait le cur avec une sorte d'indignation
nave et fire: nous te croyons fe et nous subissons ton prestige.

--D'ailleurs, les explications de M. le cur n'expliquent rien, dit
Lonce. Elles constatent des faits et n'en dvoilent point les causes.
Pour apprivoiser  ce point des tres libres et naturellement farouches,
il faut une intelligence particulire, une sorte de secret magntisme
tout exceptionnel. Chacun de nous se consacrerait en vain  cette
ducation, que la mystrieuse fatalit de l'instinct dvoile  cette
jeune fille.

--Oui! oui! s'cria Madeleine, dont les yeux s'enflammrent comme si
elle et pu comprendre parfaitement l'argument de Lonce, je dfie
bien M. le cur d'apprivoiser seulement une poule dans sa cour, et moi
j'apprivoise les aigles sur la montagne.

--Les aigles, toi? dit le cur piqu au vif de voir Sabina clater de
rire; je t'en dfie bien! Les aigles ne s'apprivoisent point comme
des alouettes. Voil ce qu'on gagne  de niaises pratiques et  des
prtentions bizarres. On devient menteuse, et c'est ce qui vous arrive,
petite effronte.

--Ah, pardon, monsieur le cur, dit un jeune chevrier qui s'tait
dtach du groupe des enfants, et qui coutait la conversation des
nobles convives. Depuis quelque temps, Madeleine apprivoise les aigles:
je l'ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientt elle
apprivoisera les ours, j'en suis sr.

--Non, non, jamais, rpondit l'oiselire avec une sorte d'effroi et de
dgot peinte dans tous ses traits. _Mon esprit ne s'accorde qu'avec ce
qui vole dans l'air._

--Eh bien, que vous disais-je? s'cria Lonce frapp de cette parole.
Elle sent, bien qu'elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni
 elle-mme, que d'indfinissables affinits donnent de l'attrait 
certains tres pour elle. Ces rapports intimes sont des merveilles  nos
yeux, parce que nous ne pouvons en saisir la loi naturelle, et le monde
des faits physiques est plein de ces miracles qui nous chappent.
Soyez-en certain, monsieur le cur, le diable n'est pour rien dans ces
particularits; c'est Dieu seul qui a le secret de toute nigme et qui
prside  tout mystre.

--A la bonne heure, dit le cur assez satisfait de cette explication.
A votre sens, il y aurait donc des rapports inconnus entre certaines
organisations diffrentes? Peut-tre que celle petite exhale une odeur
d'oiseau perceptible seulement  l'odorat subtil de ces volatiles?

--Ce qu'il y a de certain, dit Sabina en riant, c'est qu'elle a un
profil d'oiseau. Son petit nez recourb, ses yeux vifs et saillants, ses
paupires mobiles et ples, joignez  cela sa lgret, ses bras agiles
comme des ailes, ses jambes fines et fermes comme des pattes d'oiseau,
et vous verrez qu'elle ressemble  un aiglon.

--Comme il vous plaira, dit Madeleine, qui paraissait tre doue d'une
rapide intelligence et comprendre tout ce qui se disait sur son compte.
Mais, outre le don de me faire aimer, j'ai aussi celui de faire
comprendre; j'ai la science, et je dfie les autres de dcouvrir ce que
je sais. Qui de vous dira  quelle heure on peut se faire obir et 
quelle heure on ne le peut pas? quel cri peut tre entendu de bien loin?
en quels endroits il faut se mettre? quelles influences il faut carter?
quel temps est propice? Ah! monsieur le cur, si vous saviez persuader
les gens comme je sais attirer les btes, votre glise serait plus riche
et vos saints mieux fts.

--Elle a de l'esprit, dit le cur bourru, qui tait au fond un bourru
bienfaisant et enjou, surtout _aprs boire;_ mais c'est un esprit
diabolique, et il faudra, quelque jour, que je l'exorcise. En attendant,
Madelon, fais venir tes aigles.

--Et o les prendrai-je  cette heure? rpondit-elle avec malice.
Savez-vous o ils sont, monsieur le cur? Si vous le savez, dites-le,
j'irai vous les chercher.

--Vas-y, toi, puisque tu prtends le savoir.

--Ils sont o je ne puis aller maintenant. Je vois bien, monsieur le
cur, que vous ne le savez pas. Mais si vous voulez venir ce soir avec
moi, au coucher du soleil, et si vous n'avez pas peur, je vous ferai
voir quelque chose qui vous tonnera.

Le cur haussa les paules; mais l'ardente imagination de Sabina
s'empara de cette fantaisie.--J'y veux aller, moi, s'cria-t-elle, je
veux avoir peur, je veux tre tonne, je veux croire au diable et le
voir, si faire se peut!

--Tout doux! lui dit Lonce  l'oreille, vous n'avez pas encore ma
permission, chre malade.

--Je vous la demande, je vous l'arrache, docteur aimable.

--Eh bien, nous verrons cela; j'interrogerai la magicienne, et je
dciderai comme il me conviendra.

--Je compte donc sur votre dsir, sur votre promesse de m'amuser. En
attendant, n'allons-nous pas retourner  la villa pour voir comment
mylord G... aura dormi?

--Si vous avez des volonts arrtes, je vous donne ma dmission.

--A Dieu ne plaise! Jusqu'ici je n'ai pas eu un instant d'ennui. Faites
donc ce que vous jugerez opportun; mais o que vous me conduisiez,
laissez-moi emmener la fille aux oiseaux.

--C'tait bien mon intention. Croyez-vous donc qu'elle se soit trouve
ici par hasard?

--Vous la connaissiez donc? Vous lui aviez donc donn rendez-vous?

--Ne m'interrogez pas.

--J'oubliais! Gardez vos secrets; mais j'espre que vous en avez encore?

--Certes, j'en ai encore, et je vous annonce, Madame, que ce jour ne
se passera pas sans que vous ayez des motions qui troubleront votre
sommeil la nuit prochaine.

--Des motions! Ah! quel bonheur! s'cria Sabina; en garderai-je
longtemps le souvenir?

--Toute votre vie, dit Lonce avec un srieux qui semblait passer la
plaisanterie.

--Vous tes un personnage fort singulier, reprit-elle. On dirait que
vous croyez  votre puissance sur moi, comme Madeleine  la sienne sur
les aigles.

--Vous avez la fiert et la frocit de ces rois de l'air, et moi
j'ai peut-tre la finesse de l'observation, la patience et la ruse de
Madeleine.

--De la ruse? vous me faites peur.

--C'est ce que je veux. Jusqu'ici vous vous tes raille de moi, Sabina,
prcisment parce que vous ne me connaissiez pas.

--Moi? dit-elle un peu mue et tourmente de la tournure bizarre que
prenait l'esprit de Lonce. Moi, je ne connais pas mon ami d'enfance,
mon loyal chevalier servant? C'est tout aussi raisonnable que de me dire
que je songe  vous railler.

--Vous l'avez pourtant dit, Madame, les frres et les soeurs sont
ternellement inconnus les uns aux autres, parce que les points les plus
intressants et les plus vivants de leur tre ne sont jamais en contact.
Un mystre profond comme ces abmes nous spare; vous ne me connatrez
jamais, avez-vous dit. Eh bien, Madame, je prtends aujourd'hui vous
connatre et vous rester inconnu. C'est vous dire, ajouta-t-il en voyant
la mfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je
me rsigne  vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prtendre 
tre aim de vous.

--Pourvu que nous restions amis, Lonce, dit lady G..., domine tout 
coup par une angoisse qu'elle ne pouvait s'expliquer  elle-mme, je
consens  vous laisser continuer ce badinage; sinon je veux retourner
tout de suite  la villa, me remettre sous la cloche de plomb de l'amour
conjugal.

--Si vous l'exigez, j'obis; je redeviens homme du monde, et j'abandonne
la cure merveilleuse que vous m'avez permis d'entreprendre.

--Et dont vous rpondez pourtant! Ce serait dommage.

--J'en puis rpondre encore si vous ne rsistez pas. Une rvolution
complte, inoue, peut s'oprer aujourd'hui dans votre vie morale et
intellectuelle, si vous abjurez jusqu' ce soir l'empire de votre
volont.

--Mais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se
soumettre  ce point?

--Me croyez-vous capable d'en abuser? Vous pouvez vous faire reconduire
 la villa par le cur. Moi, je vais dans la montagne chercher des
aigles moins prudents et moins souponneux.

--Avec Madeleine, sans doute?

--Pourquoi non?

--Eh bien, l'amiti a ses jalousies comme l'amour: vous n'irez pas sans
moi.

--Partons donc!

--Partons!

Lady G... se leva avec une sorte d'imptuosit, et prit le bras de
l'oiselire sous le sien, comme si elle et voulu s'emparer d'une proie.
En un clin d'oeil les enfants reportrent dans la voiture l'attirail du
djeuner. Tout fut lav, rang et emball comme par magie. La ngresse,
semblable  une sibylle affaire, prsidait  l'opration; la libralit
de Lonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux
plus gauches. Il me semble, lui dit Sabina en les voyant courir, que
j'assiste  la noce fantastique du conte de _Gracieuse et Percinet_;
lorsque l'errante princesse ouvre dans la fort la bote enchante, on
en voit sortir une arme de marmitons en miniature et de serviteurs de
toute sorte qui mettent la broche, font la cuisine et servent un repas
merveilleux  la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chantant et
en dansant, comme font ces petits pages rustiques.

--L'apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, rpondit Lonce.
Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisie que Hoffmann n'a
point surpasse. Il est un moment o la princesse Gracieuse, punie de
son inquite curiosit par la force mme du charme qu'elle ne peut
conjurer, voit tout son petit monde enchant prendre la fuite et
s'parpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche
toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau mari entrane sa
jeune pouse, les parents grondent, les convives rient, les serviteurs
jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles
mains, cherche vainement  les arrter,  les retenir,  les rassembler.
Comme des fourmis agiles, ils s'chappent, passent  travers ses doigts,
se rpandent et disparaissent sous la mousse et les violettes, qui sont
pour eux comme une futaie protectrice, comme un bois impntrable. La
cassette reste vide, et Gracieuse, pouvante, va retomber au pouvoir
des mauvais gnies, lorsque...

--Lorsque l'aimable Lonce, je veux dire le tout puissant prince
Percinet, reprit Sabina, le protg des bonnes fes, vient  son
secours, et, d'un coup de baguette, fait rentrer dans la bote parents
et fiancs, marmitons et broches, mntriers et violons.

--Alors il lui dit, reprit Lonce: Sachez, princesse Gracieuse, que vous
n'tes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies;
vous les semez  pleines mains sur le sol aride de la ralit, et
l, plus agiles et plus fines que vous, elles vous chappent et vous
trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l'insecte que
l'oeil poursuit en vain dans ses mystrieuses retraites de gazon et
de feuillage; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le
regret, dans ce lieu solitaire et dsenchant. Plus de frais ombrages,
plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumes; plus de chants,
de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui
siffle sous les platanes pels, et la voix lointaine des btes sauvages
qui monte dans l'air avec l'toile sanglante de la nuit. Mais, grce 
moi, que vous n'implorerez jamais en vain, tous vos trsors sont rentrs
dans le coffre magique, et nous pouvons poursuivre notre route, certains
de les retrouver quand nous le voudrons,  quelque nouvelle halte, dans
le royaume des songes.



                                 IV.

                            FAUSSE ROUTE.

--Voil une trs-jolie histoire, et que je me rappellerai pour la
raconter  la veille, dit l'oiselire que Sabina tenait toujours par le
bras.

--Prince Percinet, s'cria lady G... passant son autre bras sous celui
de Lonce, et en courant avec lui vers la voiture qui les attendait,
vous tes mon bon gnie, et je m'abandonne  votre admirable sagesse.

--J'espre, dit le cur en s'asseyant dans le fond du wurst avec Sabina,
tandis que Lonce et Madeleine se plaaient vis-a-vis, que nous
allons reprendre le chemin de Saint-Apollinaire? Je suis sr que mes
paroissiens ont dj besoin de moi pour quelque sacrement.

--Que votre volont soit faite, cher pasteur, rpondit Lonce en donnant
des ordres  son jockey.

--Eh quoi! dit Sabina au bout de quelques instants, nous retournons sur
nos pas, et nous allons revoir les mmes lieux?

--Soyez tranquille, rpondit Lonce en lui montrant le cur que trois
tours de roue avaient suffi pour endormir profondment, nous allons o
bon nous semble.--Tourne  droite, dit-il au jeune automdon, et va o
je t'ai dit d'abord.

L'enfant obit, et le cur ronfla.

--Eh bien, voici quelque chose de charmant, dit Sabina en clatant
de rire; l'enlvement d'un vieux cur grondeur, c'est neuf; et je
m'aperois enfin du plaisir que sa prsence pouvait nous procurer. Comme
il va tre surpris et grognon en se rveillant  deux lieues d'ici!

--M. le cur n'est pas au bout de ses impressions de voyage, ni vous non
plus, Madame, rpondit Lonce.

--Voyons, petite, raconte-moi ton histoire et confesse-moi ton pch,
dit Sabina en prenant, avec une grce irrsistible, les deux mains de
l'oiselire assise dans la voiture en face d'elle. Lonce, n'coutez
pas, ce sont des secrets de femme.

--Oh! Sa Seigneurie peut bien entendre, rpondit Madeleine avec
assurance. Mon pch n'est pas si gros et mon secret si bien gard, que
je ne puisse en parler  mon aise. Si M. le cur n'avait pas l'habitude
de m'interrompre pour me gronder, au lieu de m'couter,  chaque mot de
ma confession, il ne serait pas si en colre contre moi, ou du moins il
me ferait comprendre ce qui le fche tant. J'ai un bon ami, Altesse,
ajouta-t-elle en s'adressant  Sabina. Voil toute l'affaire.

--En juger la gravit n'est pas aussi facile qu'on le pense, dit lady
G...  Lonce. Tant de candeur rend les questions embarrassantes.

--Pas tant que vous croyez, rpondit-il. Voyons, Madeleine, t'aime-t-il
beaucoup?

--Il m'aime autant que je l'aime.

--Et toi, ne l'aimes-tu pas trop? reprit lady G...

--Trop? s'cria Madeleine; voil une drle de question J'aime tant que
je peux; je ne sais si c'est trop ou pas assez.

--Quel ge a-t-il? dit Lonce.

--Je ne sais pas; il me l'a dit, mais je ne m'en souviens plus. Il a
au moins... attendez! dix ans de plus que moi. J'ai quatorze ans, cela
ferait vingt-quatre ou vingt-cinq ans, n'est-ce pas?

--Alors le danger est grand. Tu es trop jeune pour te marier, Madeleine.

--Trop jeune d'un an ou deux. Ce dfaut-l passera vite.

--Mais ton amoureux doit tre impatient?

--Non! il n'en parle pas.

--Tant pis! et toi, es-tu aussi tranquille?

--Il le faut bien; je ne peux pas faire marcher le temps comme je fais
voler les oiseaux.

--Et vous comptez vous marier ensemble?

--Cela, je n'en sais rien; nous n'avons point parl de cela.

--Tu n'y songes donc pas, toi?

--Pas encore, puisque je suis trop jeune.

--Et s'il ne t'pousait pas, dit lady G...

--Oh! c'est impossible, il m'aime.

--Depuis longtemps? reprit Sabina.

--Depuis huit jours.

--_Oime_! dit Lonce, et tu es dj sre de lui  ce point?

--Sans doute, puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.

--Et crois-tu ainsi tous ceux qui te parlent d'amour?

--Il n'y a que lui qui m'en ait encore parl, et c'est le seul que je
croirai dans ma vie, puisque c'est celui que j'aime.

--Ah! cur, dit Sabina en jetant un regard sur le bourru endormi, voil
ce que vous ne pourrez jamais comprendre! c'est la foi, c'est l'amour.

--Non, Madame, reprit l'oiselire, il ne peut pas comprendre, lui. Il
dit d'abord que personne ne connat mon amoureux, et que ce doit tre un
mauvais sujet. C'est tout simple: il est tranger, il vient de passer
par chez nous; il n'a ni parents ni amis pour rpondre de lui; il s'est
arrt au pays parce qu'il m'a vue et que je lui ai plu. Alors il n'y a
que moi qui le connaisse et qui puisse dire: C'est un honnte homme. M.
le cur veut qu'il s'en aille, et il menace de le faire chasser par les
gendarmes. Moi, je le cache; c'est encore tout simple.

--Et o le caches-tu!

--Dans ma cabane.

--As-tu des parents?

--J'ai mon frre qui est... sauf votre permission, contrebandier... mais
il ne faut pas le dire, mme  M. le cur.

--Et cela fait qu'il passe les nuits dans la montagne et les jours 
dormir, n'est-ce pas? reprit Lonce.

-- peu prs. Mais il sait bien que mon bon ami couche dans son lit
quand il est dehors.

--Et cela ne le fche pas?

--Non, il a bon coeur.

--Et il ne s'inquite de rien?

--De quoi s'inquiterait-il?

--T'aime-t-il beaucoup, ton frre?

--Oh! il est trs-bon pour moi... nous sommes orphelins depuis
longtemps; c'est lui qui m'a servi de pre et de mre.

--Il me semble que nous pouvons tre tranquilles, Lonce? dit lady G...
 son ami.

--Jusqu' prsent, oui, rpondit-il. Mais l'avenir! Je crains Madeleine,
que votre bon ami ne s'en aille, de gr ou de force, un de ces matins,
et ne vous laisse pleurer.

--S'il s'en va, je le suivrai.

--Et vos oiseaux?

--Ils me suivront. Je fais quelquefois dix lieues avec eux.

--Vous suivent-ils maintenant?

--Vous ne les voyez pas voler d'arbre en arbre tout le long du chemin?
Ils n'approchent pas, parce que je ne suis pas seule et que la voiture
les effraie; mais je les vois bien, moi, et ils me voient bien aussi,
les pauvres petits!

--Le monde a plus de dix lieues de long; si votre bon ami vous emmenait
 plus de cent lieues d'ici?

--Partout o j'irai il y aura des oiseaux, et je m'en ferai connatre.

--Mais vous regretteriez ceux que vous avez levs?

--Oh! sans doute. Il y en a deux ou trois surtout qui ont tant d'esprit,
tant d'esprit, que M. le cur n'en a pas plus, et que mon bon ami seul
en a davantage. Mais je vous dis que tous mes oiseaux me suivraient
comme je suivrais mon bon ami. Ils commencent  le connatre et  ne pas
s'envoler quand il est avec moi.

--Pourvu que le bon ami ne soit pas plus volage que les oiseaux! dit
Sabina. Est-il bien beau, ce bon ami?

--Je crois que oui; je ne sais pas.

--Vous n'osez donc pas le regarder? dit Lonce.

--Si fait. Je le regarde quand il dort, et je crois qu'il est beau comme
le soleil; mais je ne peux pas dire que je m'y connaisse.

--Quand il dort! vous entrez donc dans sa chambre?

--Je n'ai pas la peine d'y entrer, puisque j'y dors moi-mme. Nous ne
sommes pas riches, Altesse; nous n'avons qu'une chambre pour nous, avec
ma chvre et le cheval de mon frre.

--C'est la vie primitive! Mais dans tout cela, tu ne dors gure, puisque
tu passes les nuits  contempler ton bon ami?

--Oh! je n'y passe gure qu'un quart d'heure aprs qu'il s'est endormi.
Il se couche et s'endort pendant que je rcite ma prire tout haut, le
dos tourn, au bout de la chambre. Il est vrai qu'ensuite je m'oublie
quelquefois  le regarder plus longtemps que je ne puis le dire. Mais
ensuite le sommeil me prend, et il me semble que je dors mieux aprs.

--D'o il rsulte pourtant qu'il dort plus que toi?

--Mais il dort trs-bien, lui; pourquoi ne dormirait-il pas? la maison
est trs-propre, quoique pauvre, et j'ai soin que son lit soit toujours
bien fait.

--Il ne se rveille donc pas, lui, pour te regarder pendant ton sommeil?

--Je n'en sais rien, mais je ne le crois pas, je l'entendrais. J'ai le
sommeil lger comme celui d'un oiseau.

--Il t'aime donc moins que tu ne l'aimes?

--C'est possible, dit tranquillement l'oiselire aprs un instant de
rflexion, et mme a doit tre, puisque je suis encore trop jeune pour
qu'il m'pouse.

--Enfin, tu es certaine qu'il t'aimera un jour assez pour t'pouser?

--Il ne m'a rien promis; mais il me dit tous les jours: Madeleine, tu
es bonne comme Dieu, et je voudrais ne jamais te quitter. Je suis bien
malheureux de songer que, bientt peut-tre, je serai forc de m'en
aller. Moi, je ne rponds rien, mais je suis bien dcide  le suivre,
afin qu'il ne soit pas malheureux; et puisqu'il me trouve bonne et
dsire ne jamais me quitter, il est certain qu'il m'pousera quand je
serai en ge.

--Eh bien, Lonce, dit Sabina en anglais  son ami, admirons, et
gardons-nous de troubler par nos doutes cette foi sainte de l'me d'un
enfant. Il se peut que son amant la sduise et l'abandonne; il se peut
qu'elle soit brise par la honte et la douleur; mais encore, dans son
dsastre, je trouverais son existence digne d'envie. Je donnerais tout
ce que j'ai vcu, tout ce que je vivrai encore, pour un jour de cet
amour sans bornes, sans arrire-pense, sans hsitation, aveuglment
sublime, o la vie divine pntre en nous par tous les pores.

--Certes, elle vit dans l'extase, dit Lonce, et sa passion la
transfigure. Voyez comme elle est belle, en parlant de celui qu'elle
aime, malgr que la nature ne lui ait rien donn de ce qui fait de vous
la plus belle des femmes! Eh bien! pourtant,  cette heure, Sabina, elle
est beaucoup plus belle que vous. Ne le pensez-vous pas ainsi?

--Vous avez une manire de dire des grossirets qui ne peut pas me
blesser aujourd'hui, quoique vous y fassiez votre possible. Cependant,
Lonce, il y a quelque chose d'impitoyable dans votre amiti. Mon
malheur est assez grand de ne pouvoir connatre cet amour extatique,
sans que vous veniez me le reprocher juste au moment o je mesurais
l'tendue de ma misre. Si je voulais me venger, ne pourrais-je pas vous
dire que vous tes aussi misrable que moi, aussi incapable de croire
aveuglment et d'aimer sans arrire pense? qu'enfin les mmes abmes de
savoir et d'exprience nous sparent l'un et l'autre de l'tat de l'me
de cet enfant?

--Cela, vous n'en savez rien, rien en vrit! rpondit Lonce avec
nergie, mais sans qu'il ft possible d'interprter l'motion de sa
voix: son regard errait sur le paysage.

--Nous parcourons un affreux pays, dit lady G..., aprs un assez
long silence. Ces roches nues, ce torrent toujours irrit, ce ciel
troitement encadr, cette chaleur touffante, et jusqu'au lourd sommeil
de cet homme d'glise, tout cela porte  la tristesse et  l'effroi de
la vie.

--Un peu de patience, dit Lonce, nous serons bientt ddommags.

En effet la gorge aride et resserre s'largit tout  coup au dtour
d'une rampe, et un vallon dlicieux, jet comme une oasis dans ce
dsert, s'offrit aux regards charms de Sabina. D'autres gorges de
montagnes troites et profondes, venaient aboutir  cet amphithtre de
verdure, et mler leurs torrents aplanis et calmes au principal cours
d'eau. Ces flots verdtres taient limpides comme le cristal; des tapis
d'meraude s'tendaient sur chaque rive; le silence de la solitude
n'tait plus troubl que par de frais murmures et la clochette lointaine
des vaches parses et caches au flanc des collines par une riche
vgtation. Les gorges granitiques ouvraient leurs perspectives bleues,
traverses  la base par les sinuosits des eaux argentes. C'tait
un lieu de dlices o tout invitait au repos, et d'o, cependant,
l'imagination pouvait s'lancer encore dans de mystrieuses rgions.

--Voici une ravissante surprise, dit Sabina en descendant de voiture sur
le sable fin du rivage; c'est un asile contre la chaleur de midi,
qui devenait intolrable. Ah! Lonce, laissons ici notre quipage et
quittons les routes frayes. Voici des sentiers unis, voici un arbre
jet en guise de pont sur le torrent, voici des fleurs  cueillir, et
l-bas un bois de sapins qui nous promet de l'ombre et des parfums.
Ce qui me plat ici, c'est l'absence de culture et l'loignement des
habitations.

--C'est que vous tes ici en plein pays de montagne, rpondit Lonce.
C'est ici que commence le sjour des pasteurs nomades, qui vivent  la
manire des peuples primitifs, conduisant leurs troupeaux d'un pturage
 l'autre, explorant des dserts qui n'appartiennent qu' celui qui les
dcouvre et les affronte, habitant des cabanes provisoires, ouvrage de
leurs mains, qu'ils transportent  dos d'ne et plantent sur la premire
roche venue. Vous en pouvez voir quelques-uns l-haut vers les nuages.
Dans les profondeurs, vous n'en rencontreriez point. Un jour d'orage qui
fait gonfler les torrents, les emporterait. C'est l'heure de la sieste,
les ptres dorment sous leur toit de verdure. Vous voici donc au dsert,
et vous pouvez choisir l'endroit o il vous plaira de goter deux heures
de sommeil; car il nous faut donner ici du repos  notre attelage.
Tenez, le bois de sapins qui vous attire et qui vous attend, est en
effet trs-propice. Ll va y suspendre votre hamac.

--Mon hamac? Quoi! vous avez song  l'emporter?

--Ne devais-je pas songer  tout?

La ngresse Ll les suivit portant le hamac de rseau de palmier
bord de franges et de glands, de plumes de mille couleurs artistement
mlanges. Madeleine, ravie d'admiration par cet ouvrage des Indiens,
suivait la noire en lui faisant mille questions sur les oiseaux
merveilleux qui avaient fourni ces plumes tincelantes, et tchait de se
former une ide des perruches et des colibris dont Ll, dans son jargon
mystrieux et presque inintelligible, lui faisait la description.

On avait oubli le cur, qui s'veilla enfin lorsqu'il ne se sentit plus
berc par le mouvement souple et continu de la voiture.

--_Corpo di Bacco!_ s'cria-t-il en se frottant les yeux (c'tait
le seul juron qu'il se permit); o sommes-nous, et quelle mauvaise
plaisanterie est-ce l?

--Hlas! monsieur l'abb, dit le jockey, qui tait malin comme un page,
et qui comprenait fort bien les caprices gravement factieux de son
matre, nous nous sommes gars dans la montagne, et nous ne savons pas
plus que vous o nous sommes. Mes chevaux sont rendus de fatigue, et il
faut absolument nous arrter ici.

--A la bonne heure, dit le cur; nous ne pouvons pas tre bien loin de
Saint-Apollinaire; je ne me suis endormi qu'un instant.

--Pardon, monsieur l'abb, vous avez dormi au moins quatre heures.

--Non, non, vous vous trompez, mon garon; le soleil nous tombe d'aplomb
sur la tte, et il ne peut pas tre plus de midi,  moins qu'il ne se
soit arrt, comme cela lui est arriv une fois. Mais vous avez donc
march comme le vent, car nous sommes  plus de quatre lieues de la
Roche-Verte? Je ne me trompe pas, c'est ici le col de la Forquette,
car je reconnais la croix de Saint-Basile. La frontire est  deux pas
d'ici. Tenez, de l'autre ct de ces hautes montagnes, c'est l'Italie,
la belle Italie, o je n'ai jamais eu le plaisir de mettre le pied!
Mais, _corpo di Bacco!_ si vous vous arrtez ici, et si vos btes sont
fatigues, je ne pourrai pas tre de retour  ma paroisse avant la nuit.

--Et je suis sr que votre gouvernante sera fche? dit le malicieux
groom d'un ton dolent.

--Inquite,  coup sr, rpondit le cur, trs-inquite, la pauvre
Barbe! Enfin, il faut prendre son mal en patience. O sont vos matres?

--L-bas, de l'autre ct de l'eau; ne les voyez-vous point?

--Quel caprice les a pousss  traverser cette planche qui ne tient
 rien. Je ne me soucie point de m'y risquer avec ma corpulence. Si
j'avais au moins une de mes lignes pour pcher ici quelques truites!
Elles sont renommes dans cet endroit.

Et le cur se mit  fouiller dans ses poches, o,  sa grande
satisfaction, il trouva quelques crins garnis de leurs hameons. Le
jockey l'aida  tailler une branche,  trouver des amorces, et lui
offrit ironiquement un livre pour charmer les ennuis de la pche. Le
bon homme n'y fit pas de faons, il prit _Wilhem-Meister_, autant par
curiosit pour juger des principes de ses convives  leurs lectures que
pour se distraire lui-mme; et, remontant le cours de l'eau, il alla
s'asseoir dans les rochers, partag entre les ruses de la truite et
celles de _Philine_. Au moment o la premire proie mordit, il tait
juste  l'endroit des _petits souliers_. L'histoire ne dit pas s'il
ferma le livre ou s'il manqua le poisson.

Cependant la noire Ll et la blonde oiselire avaient attach
solidement le hamac aux branches des sapins. La belle Sabina,
gracieusement tendue sur cette couche arienne, s'offrait aux regards
de Lonce dans l'altitude d'une chaste volupt. Ses larges manches de
soie taient releves jusqu'au coude, et le bout de son petit pied,
dpassant sa robe, pendait parmi les franges de plume, moins moelleuses
et moins lgres.

Lonce avait tendu son manteau sur l'herbe, et, couch aux pieds de
la belle lady, il agitait la corde du hamac et le faisait voltiger
au-dessus de sa tte. Ll s'tait arrange aussi pour faire la sieste
sur le gazon,  peu de distance; et Madeleine s'enfona dans l'paisseur
du bois, o les cris de ses oiseaux la suivirent comme une fanfare
triomphale pour clbrer la marche d'une souveraine.

Sabina et Lonce se retrouvaient donc dans un tte--tte assez
mouvant, aprs avoir agit entre eux des ides brlantes dans des
termes glacs. Lonce gardait un profond silence et fixait sur lady G...
des regards pntrants qui n'avaient rien de tendre, et qui cependant
lui causrent bientt de l'embarras.

--Pourquoi donc ne me rpondez-vous pas? lui dit-elle aprs avoir
vainement essay d'engager une conversation frivole. Vous m'entendez
pourtant, Lonce, car vous me regardez dans les yeux avec une
obstination fatigante.

--Moi? dit-il, je ne regarde point vos yeux. Ce sont des toiles fixes
qui brillent pour briller, sans rien communiquer de leur feu et de leur
chaleur aux regards des hommes. Je regarde votre bras et les plis de
votre vtement que le vent dessine.

--Oui, des manches et des draperies, c'est tout votre idal,  vous
autres artistes.

--Est-ce que cela vous dplat d'tre un beau modle?

--Pourvu que je ne sois que cela pour vous, c'est tout ce qu'il me faut,
dit-elle avec hauteur; car les yeux de Lonce n'annonaient plus
la froide contemplation du statuaire. Ils reprirent pourtant leur
indiffrence  cette parole ddaigneuse. Vous feriez une superbe
sibylle, reprit-il, feignant de n'avoir pas entendu.

--Non, je ne suis point une nature chevele et palpitante.

--Les sibylles de la renaissance sont graves et svres. N'avez-vous pas
vu celles de Raphal? c'est la grandeur et la majest de l'antique, avec
le mouvement et la pense d'un autre ge.

--Hlas! je n'ai point vu l'Italie! nous y touchons, et, par un caprice
froce de lord G..., il lui plat de s'installer  la frontire comme
pour me donner la fivre, et m'empcher de m'y lancer, sous prtexte
qu'il y fait trop chaud pour moi.

--Il fait partout trop froid pour vous, au contraire, votre mari est
l'homme qui vous connat le moins.

--C'est dans l'ordre ternel des choses!

--Aussi vous devriez adorer votre mari, puisqu'il est l'adulateur
infatigable de votre prtention  n'tre pas devine.

--Et vous, vous avez la prtention contraire  celle de mon mari. Vous
me l'avez dit; mais vous ne me le prouvez pas.

--Et si je vous le prouvais  l'instant mme! dit Lonce en se levant et
en arrtant le hamac avec une brusquerie qui arracha un cri d'effroi 
lady G... Si je vous disais qu'il n'y a rien  deviner l o il n'y a
rien? et que ce sein de marbre cache un coeur de marbre?

--Ah! voil d'affreuses paroles! dit-elle en posant ses pieds  terre,
comme pour s'enfuir, et je vous maudis, Lonce, de m'avoir amene ici.
C'est une perfidie et une cruaut! Et quels raffinements! M'enlever  ma
triste nonchalance, m'entourer de soins dlicats, me promener  travers
les beauts de la nature et la posie de vos penses, flatter ma folle
imagination, et tout cela pour me dire aprs quinze ans d'une amiti
sans nuage, que vous me hassez et ne m'estimez point!

--De quoi vous plaignez-vous, Madame? Vous tes une femme du monde, et
vous voulez, avant tout, tre respecte comme le sont les vertueuses de
ce monde-l. Eh bien! je vous dclare invincible, moi qui vous connais
depuis quinze ans, et votre orgueil n'est pas satisfait?

--tre vertueuse par insensibilit, vertueuse par absence de coeur,
l'trange loge! Il y a de quoi tre fire!

--Eh bien, vous avez un immense orgueil alli  une immense vanit,
rpliqua Lonce avec une irritation croissante. Vous voulez qu'on sache
bien que vous tes impeccable, et que le cristal le plus pur est souill
auprs de votre gloire. Mais cela ne vous suffit pas. Il faut encore
qu'on croie que vous avez l'me tendre et ardente, et qu'il n'y a rien
d'aussi puissant que votre amour, si ce n'est votre propre force. Si
l'on est paisible et recueilli en prsence de votre sagesse, vous tes
inquite et mcontente. Vous voulez qu'on se tourmente pour deviner
le mystre d'amour que vous prtendez renfermer dans votre sein. Vous
voulez qu'on se dise que vous tenez la clef d'un paradis de volupts et
d'ineffables tendresses, mais que nul n'y pntrera jamais; vous voulez
qu'on dsire, qu'on regrette, qu'on palpite auprs de vous, qu'on
souffre enfin! Avouez-le donc et vous aurez dit tout le secret de votre
ennui; car il n'est point de rle plus fatigant et plus amer que celui
auquel vous avez sacrifi toutes les esprances de votre jeunesse et
tous les profits de votre beaut!

--Il est au-dessous de moi de me justifier, rpondit Sabina, ple et
glace d'indignation; mais vous m'avez donn le droit de vous juger 
mon tour et de vous dire qui vous tes: ce portrait que vous avez trac
de moi, c'est le vtre; il ne s'agissait que de l'adapter  la taille
d'un homme, et je vais le faire.



                               V.

                           LE FAUNE.

--Parlez, Madame, dit Lonce, je serai bien aise de me voir par vos
yeux.

--Vous ne le serez pas, je vous en rponds, poursuivit Sabina outre,
mais affectant un grand calme; homme et artiste, intelligent et beau,
riche et patricien, vous savez tre un mortel privilgi. La nature
et la socit vous ayant beaucoup donn, vous les avez secondes avec
ardeur, possd du dsir qui tourmentait dj votre enfance, d'tre un
homme accompli. Vous avez si bien cultiv vos brillantes dispositions,
et si noblement gouvern votre fortune, que vous tes devenu le riche le
plus libral et l'artiste le plus exquis. Si vous fussiez n pauvre
et obscur, la palme de la gloire vous et t plus difficile et plus
mritoire  conqurir. Vous eussiez eu plus de souffrance et plus de
feu, moins de science et plus de gnie. Au lieu d'un talent de
premier ordre, toujours correct et souvent froid, vous eussiez eu une
inspiration ingale, mais brlante.

--Ah! Madame, dit Lonce en l'interrompant, vous avez peu d'invention,
et vous ne faites ici que rpter ce que je vous ai dit cent fois de
moi-mme. Mais, en mme temps, vous me donnez raison sur un autre point,
 savoir que l'homme du peuple peut valoir et surpasser l'homme du monde
 beaucoup d'gards.

--Vous croyez prouver un grand coeur et un grand esprit en disant ces
choses-l? C'est la mode, une mode recherche, et qu'il est donn 
peu d'hommes du monde de porter avec got. Vous n'y commettrez jamais
d'excs, parce qu'au fond du coeur, vous n'tes pas moins aristocrate
que moi; je vous dfierais bien d'tre srieusement pris de la fille
aux oiseaux, malgr vos thories sur la paternit directe de Dieu 
l'esclave. Mais, laissez-moi arriver  mon parallle, et vous verrez que
vous n'avez pas su garder votre emphatique _incognito_ avec moi. Jaloux
d'tre admir, vous n'avez point prodigu votre jeunesse, et vous avez
fort bien compris qu'il n'y a point d'idal pour la femme intelligente
qui possde et connat un homme  toutes les heures de la vie. Aussi,
n'avez-vous point aim, et avez-vous toujours agi de manire  frapper
l'esprit de ce sexe curieux, sans lui permettre de s'emparer de votre
volont. Vous avez fait des passions, je le sais, et vous n'en avez
point prouv. Ce qui nous distingue l'un de l'autre, et ce qui fait que
mon orgueil a plus de mrite que le vtre, ce sont les privilges de
votre sexe. Vous n'avez point sacrifi les jouissances vulgaires au
culte de la dignit. Vos modles ont t des modles de choix, des
filles souverainement belles, et assez jeunes pour que vous n'eussiez
point  rougir devant trop de gens, d'en faire vos matresses; ces
divines filles du peuple, vous vous tes persuad que vous les aimiez,
et, pour piquer l'amour-propre des femmes du monde, vous avez affect
de dire que la beaut physique entranait la beaut morale, que la
simplicit de ces esprits incultes tait le temple de l'amour vrai, que
sais-je? vrits peut-tre, mais auxquelles vous n'avez jamais cru
en les proclamant; car, je ne sache pas qu'aucune de ces divinits
plbiennes vous ait pleinement captiv ou fix longtemps. Statuaire,
vous n'avez vu en elles que des statues; et, quant aux femmes de votre
caste, vous n'avez jamais recherch sincrement celles qui avaient de
l'esprit. C'est avec celles-l que vous jouez prcisment le rle
que vous m'attribuez, posant devant elles avec un art et une posie
admirables les passions byroniennes, mais ne laissant approcher personne
assez prs de votre coeur pour qu'on y put saisir le ver de la vanit
qui le Ronge.

[Illustration: Sabina, gracieusement tendue.]

Lonce garda longtemps le silence aprs que Sabina eut fini de parler.
Il paraissait profondment abattu, et cette tristesse, qui ne se
raidissait pas sous le fouet de la critique, le rendit trs-suprieur
en cet instant  la femme vindicative qui le flagellait. Sabina s'en
aperut et comprit ce qu'il y a de plus mle dans l'esprit de l'homme,
ce penchant ou cette soumission irrsistible  la vrit, que
l'ducation et les habitudes de la femme s'appliquent trop
victorieusement  combattre. Elle eut des remords de son emportement,
car elle vit que Lonce se reprochait le sien et sondait son propre
coeur avec effroi. Elle eut envie de le consoler du mal qu'elle venait
de lui faire, puis elle eut peur que sa mditation ne cacht quelque
pense de haine profonde et de vengeance raffine. Cette crainte la
frappa au coeur; car, aussi bien que Lonce, elle valait mieux que son
portrait, et les sources de l'affection n'taient point taries en
elle. Elle essaya vainement de retenir ses larmes; Lonce entendit des
sanglots s'chapper de sa poitrine.

--Pourquoi pleurez-vous'? lui demanda-t-il en s'agenouillant  ses pieds
et en prenant sa main dans les siennes.

--Je pleure notre amiti perdue, rpondit-elle en se penchant vers lui
et en laissant tomber quelques larmes sur ses beaux cheveux. Nous nous
sommes mortellement blesss, Lonce; nous ne nous aimons plus. Mais
puisque c'en est fait, et que nous n'avons plus  craindre que l'amour
nous gte le pass, laissez-moi pleurer sur ce pass si pur et si beau!
laissez-moi vous dire ce qu'apparemment vous ne compreniez pas, puisque
vous avez pu, de gaiet de coeur, entamer cette lutte meurtrire. Je
vous aimais d'une douce et vritable amiti; je me reposais sur votre
coeur comme sur celui d'un frre; j'esprais trouver en vous protection,
et conseil dans tout le cours de ma vie. Vos dfauts me semblaient
petits et vos qualits grandes. Maintenant, adieu, Lonce.
Reconduisez-moi chez mon mari. Vous aviez bien raison de m'annoncer
pour cette journe des motions imprvues, et si terribles que je n'en
perdrai jamais le souvenir. Je ne les prvoyais pas si amres, et je ne
comprends pas pourquoi vous me les avez donnes. Pourtant, au moment o
je sens qu'elles ont tout bris entre nous, je sens aussi que la douleur
surpasse la colre, et je ne veux pas que notre dernier adieu soit une
maldiction.

Sabina effleura de ses lvres le front de Lonce, et ce baiser chaste et
triste, le seul qu'elle lui et donn de sa vie, renoua le noeud qu'elle
croyait dli.

[Illustration: Il aperut bientt le cur qui pchait.]

--Non, ma chre Sabina, lui dit-il en couvrant ses deux mains de baisers
passionnes; ce n'est pas un adieu, et il n'y a rien de brise entre nous.
Vous m'tes plus chre que jamais, et je saurai reconqurir ce que j'ai
risqu de perdre aujourd'hui. J'y mettrai tous mes soins et vous en
serez touche, quand mme vous rsisteriez. Calmez-vous donc, noble
amie; vos larmes tombent sur mon coeur et le renouvellent comme une
rose bienfaisante sur une plante prte  mourir. Il y a du vrai dans ce
que nous nous sommes dit mutuellement, beaucoup de vrai; mais ce sont
l des vrits relatives qui ne sont pas relles. Comprenez bien cette
distinction. Nous sommes artistes tous les deux et nous ne pouvons pas
traiter un sujet avec animation sans que la logique, la plastique, si
vous voulez, ne nous entrane, de consquence en consquence, jusqu'
une synthse admirable. Mais cette synthse est une fiction, j'en suis
certain pour vous et pour moi. Nous avons les dfauts que nous nous
sommes reprochs; mais ce sont l les accidents de notre caractre et
les hasards de notre vie. En les tudiant avec feu, nous avons t
_inspirs_ jusqu'a les transformer en vices essentiels de notre nature,
en habitudes effrontes de notre conduite. Il n'en est rien pourtant,
puisque nous voici coeur  coeur, pleurant  l'ide de nous quitter et
sentant que cela nous est impossible.

--Eh bien, vous avez raison, Lonce, dit lady G... en essuyant une larme
et en passant ses belles mains sur les yeux de Lonce, peut-tre par
tendresse nave, peut-tre pour se convaincre que c'taient de vraies
larmes aussi qu'elle y voyait briller. Nous avons fait de l'art,
n'est-ce pas? et il ne nous reste plus qu' dcider lequel de nous a t
le plus habile, c'est--dire le plus menteur.

--C'est moi, puisque j'ai commenc, et je rclame le prix. Quel
sera-t-il?

--Votre pardon.

--Et un long baiser sur ce bras si beau, que j'ai toujours regard avec
effroi.

--Voil que vous redevenez artiste, Lonce!

--Eh bien! pourquoi non?

--Pas de baisers, Lonce, mieux que cela. Passons ensemble le reste
de la journe, et reprenez votre rle de docteur, pourvu que vous me
traitiez  moins fortes doses.

--Eh bien! nous ferons de l'homopathie, dit Lonce en baisant le bras
qu'elle parut lui abandonner machinalement, et qu'elle lui retira en
voyant la ngresse se rveiller. Replacez-vous dans votre hamac et
dormez tout de bon. Je vous bercerai mollement; ces larmes vous ont
fatigue, la chaleur est extrme, et nous devons attendre que le soleil
baisse pour quitter les bois.

La singularit et la mobilit des impressions de Lonce donnaient de
l'inquitude  lady G... Son regard avait une expression qu'elle ne
lui avait encore jamais trouve, et il lui tait facile de sentir, au
bercement un peu saccad du hamac, qu'il tenait le cordon d'une main
tremblante et agite. Elle vit donc avec plaisir reparatre Madeleine,
qui, aprs avoir taquin la ngresse, en lui chatouillant les paupires
et les lvres avec un brin d'herbe, revint admirer le hamac et relayer
Lonce, malgr lui, dans son emploi de berceur.

--Elle est trop familire, vous l'avez dj gte, dit Lonce en anglais
 Sabina. Laissez-moi chasser cet oiseau importun.

--Non, rpondit lady G... avec une angoisse vidente, laissez-la me
bercer; ses mouvements sont plus moelleux que les vtres; et d'ailleurs
vous avez trop d'esprit pour que je m'endorme facilement auprs de vous.
La familiarit de cet enfant m'amuse; je suis lasse d'tre servie 
genoux.

L-dessus elle s'endormit ou feignit de s'endormir, et Lonce s'loigna,
dpit plus que jamais.

Il sortit du bois et marcha quelque temps au hasard. Il aperut bientt
le cur qui pchait  la ligne, et le jockey qui tait venu lui tenir
compagnie, pendant que les chevaux paissaient en libert dans une
prairie naturelle  porte de sa vue, et que la voiture tait _remise_
 l'ombre beaucoup plus loin. Certain de les retrouver quand il
voudrait, Lonce s'enfona dans une gorge sauvage, et marcha vite pour
calmer ses esprits surexcits et troubls.

Sa mauvaise humeur se dissipa bientt  l'aspect des beauts de la
nature. Il avait tourn plusieurs rochers, et il se trouvait au bord
d'un lac microscopique, ou plutt d'une flaque d'eau cristalline enfouie
et comme cache dans un entonnoir de granit. Cette eau, profonde et
brillante comme le ciel, dont elle refltait l'azur embras et les
nuages d'or, offrait l'image du bonheur dans le repos. Lonce s'assit au
rivage dans une anfractuosit du roc, qui formait des degrs naturels
comme pour inviter le voyageur  descendre au bord de l'onde tranquille.
Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis
qui effleuraient les plantes fontinales; puis il vit passer, dans le
miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui
disparut comme une vision, avec la rapidit de la pense. Lonce se dit
que les joies de la vie passaient aussi rapides, aussi insaisissables,
et que, comme cette rflection de l'image voyageuse, elles n'taient que
des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des mtaphores
germaniques, et envia la tranquillit d'me du cur, qui, dans ce beau
lac, n'et vu qu'un beau rservoir de truites.

Un lger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que
Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son coeur s'apaisa bien
vite  la vue du personnage qui descendait les degrs du roc, dont il
occupait le dernier degr.

C'tait un grand gaillard, plus que pauvrement vtu, qui portait au bout
d'un bton pass sur son paule, un mince paquet serr dans un mouchoir
rouge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage
ple et fortement dessin, son paisse barbe noire comme de l'encre, sa
dmarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractrise
le regard du vagabond lorsqu'il rencontre le riche seul et face  face,
tout lui donnait l'aspect d'un franc vaurien.

Lonce pensa qu'il tait dans un endroit trs-dsert et que le quidam
avait sur lui tout l'avantage de la position, car le sentier tait trop
troit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que
le lac ret dans son onde muette et mystrieuse celui qui n'aurait pas
les meilleurs poings, et la meilleure place pour combattre.

Dans cette ventualit, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Lonce, il
prit un air d'indiffrence et attendit la rencontre de l'inconnu dans un
calme philosophique. Cependant il put compter avec une lgre impatience
le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu' ce que le vagabond
et atteint le dernier degr et se trouvt juste  ses cts.

--Pardon, Monsieur, si je vous drange, dit alors l'inconnu d'une voix
sonore et avec un accent mridional trs-prononc; mais si c'tait un
effet de votre courtoisie, Votre Seigneurie se rangerait un peu pour me
laisser boire.

--Rien de plus juste, rpondit Lonce en le laissant passer et en
remontant un degr, de manire  se trouver immdiatement derrire lui.

L'inconnu ta son chapeau de paille dchir, et s'agenouillant sur le
roc, il plongea avidement dans l'eau sa sauvage barbe et la moiti de
son visage, puis on l'entendit humer comme un cheval, ce qui donna 
Lonce l'envie factieuse de siffler en cadence comme on fait pour
occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu'ils se
dsaltrent.

Mais il s'abstint de cette plaisanterie, et il envia la confiance
superbe avec laquelle ce misrable se plaait ainsi sous ses pieds,
la tte en avant, le corps abandonn, dans un tte--tte qui et pu
devenir funeste  l'un des deux en cas de msintelligence. Voil le
seul bonheur du pauvre, pensa encore Lonce; il a la scurit en de
semblables rencontres. Nous voici deux hommes, peut-tre d'gale force:
l'un ne saurait pourtant boire sous l'oeil de l'autre sans regarder un
peu derrire lui, et celui qui peut se dsaltrer gratis avec cette
volupt, ce n'est pas le riche.

Quand le vagabond eut assez bu, il redressa son corps, et, restant assis
sur ses talons:--Voil, dit-il, de l'eau bien tide  boire, et qui doit
dsaltrer en entrant par les pores plus qu'en passant par le gosier.
Qu'en pense Votre Seigneurie?

--Auriez-vous la fantaisie de prendre un bain? dit Lonce, incertain si
ce n'tait pas une menace.

--Oui, Monsieur, j'ai cette fantaisie, rpondit l'autre; et il commena
tranquillement  se dshabiller, ce qui ne prit gure de temps, car il
n'tait point surcharg de toilette, et  peine avait-il sur lui une
seule boutonnire qui ne ft rompue.

--Savez-vous nager, au moins? lui demanda Lonce. Ceci est un large
puits; il n'y a point de rivage du ct o nous sommes, le rocher tombe
 pic  une grande profondeur vraisemblablement.

--Oh! Monsieur, fiez-vous  un ex-professeur de natation dans le golfe
de Baja, rpondit l'tranger; et, enlevant lestement le lambeau qui lui
servait de chemise, il s'lana dans le lac avec l'aisance d'un oiseau
amphibie.

Lonce prit plaisir  le voir plonger, disparatre pendant quelques
instants, puis revenir  la surface sur un point plus loign, traverser
la nappe troite du petit lac en un clin d'oeil se laisser porter sur
le dos, se placer debout comme s'il et trouv pied, puis foltrer
en lanant autour de lui des flots d'cume, le tout avec une grce
naturelle et une vigueur admirable.

Bientt, pourtant, il revint au pied du roc, et, comme le bord tait en
effet trs-escarp, il pria Lonce de lui tendre la main pour l'aider 
remonter. Le jeune homme s'y prta de bonne grce, tout en se tenant sur
ses gardes, pour n'tre pas entran par surprise, et, le voyant assis
sur la pierre chauffe par le soleil, il ne put s'empcher d'admirer la
force et la beaut de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa
figure et ses mains un peu hles.--Cette eau est plus froide que je
ne pensais, dit le nageur; elle n'est chauffe qu' la surface, et je
n'aurai de plaisir qu'en m'y plongeant pour la seconde fois. D'ailleurs,
voici l'occasion de faire un peu de toilette.

Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait
de tasse, mais dont il avait ddaign de se servir pour boire. Il la
remplit d'eau  diverses reprises et s'en arrosa la tte et la barbe,
lavant et frottant avec un soin extrme et une volupt minutieuse cette
riche toison noire qui, toute ruisselante, le faisait ressembler  une
sauvage divinit des fleuves. Puis, comme le soleil, tombant d'aplomb
sur sa nuque et sur son front, commenait  l'incommoder, il arracha
des touffes de joncs et d'iris qu'il roula ensemble, et dont il fit un
chapeau ou plutt une couronne de verdure et de fleurs. Le hasard ou un
certain got naturel voulut que cette coiffure se trouvt dispose d'une
faon si artiste qu'elle complta l'ide qu'on pouvait se faire, en le
regardant, d'un Neptune antique.

Il bondit une seconde fois dans le lac, atteignit la rive oppose, et
courant sur la pente qui tait adoucie et couverte de vgtation de ce
ct-l, il cueillit de superbes fleurs du _nympha_ blanc qu'il plaa
dans sa couronne. Enfin, comme s'il eut devin l'admiration relle qu'il
causait  Lonce, il se fit une sorte de vtement avec une ceinture de
roseaux et de feuilles aquatiques; et alors, libre, fier et beau comme
le premier homme, il s'tendit sur un coin de sable fin et parut rver
ou s'endormir au soleil, dans une attitude majestueuse.

Lonce, frapp de la perfection d'un semblable modle, ouvrit son album
et essaya de faire un croquis de cet tre bizarre, qui, reflt dans
l'eau limpide,  demi nu et  demi vtu d'herbes et de fleurs, offrait
le plus beau type qu'un artiste ait jamais eu le bonheur de contempler,
dans un cadre naturel de rochers sombres, de feuillages clatants et de
sables argents, merveilleusement appropris au sujet. Les flots de
la lumire coupe des fortes ombres du rocher, le reflet que l'eau
projetait sur ce corps humide d'un ton titianesque, tout se runissait
pour donner  Lonce une des plus compltes jouissances d'art et un des
plus vifs sentiments potiques qu'il et jamais prouvs; car, bien que
statuaire, il tait aussi sensible  la beaut de la couleur qu' celle
de la forme.

Tout  coup il ferma son album, et le jetant loin de lui: Honte 
moi, se dit-il, de vouloir retracer une scne que Raphal ou Vronse,
Giorgion, Rubens ou le Poussin eussent t jaloux de contempler! Oui,
les grands matres de la peinture eussent t seuls dignes de reproduire
ce que moi j'ai surpris et comme drob  la bienveillance du hasard.
C'est bien assez pour moi, qui ne saurais manier un pinceau, de le voir,
de le sentir et de le graver dans ma mmoire.

Le vagabond sembla deviner sa pense, car,  sa trs-grande surprise,
il lui cria en italien, aprs lui avoir demand s'il comprenait cette
langue: C'est de l'antique, n'est-ce pas, _Signore_? Voulez-vous du
Michel-Ange? En voici. Et il prit une attitude plus bizarre, mais
belle encore, quoique tourmente. Maintenant du Raphal, reprit-il en
changeant de posture; c'est plus gracieux et plus naturel; mais quoi
qu'on en dise, le muscle y joue encore un peu trop son rle... Le Jules
Romain s'en ressentira encore, mais ce n'est pas  ddaigner. Et quand
il se fut pos _ la Jules Romain_, il reprit sa premire attitude, en
ajoutant:--Celle-ci est la meilleure, c'est du Phidias, et on aura beau
chercher on ne trouvera rien de mieux.

--Vous faites donc le mtier de modle? lui dit Lonce, un peu
dsenchant de ce qui lui avait d'abord sembl naf et imprvu dans cet
homme.

--Oui, Monsieur, celui-l et bien d'autres, rpondit le nageur, qui
tait venu se poser au milieu du lac sur un rocher qui formait lot, et
sur lequel il se dressa comme sur un pidestal. Si j'avais une vieille
cruche, je vous reprsenterais ici, avec mes roseaux, un groupe dans le
got de Versailles, quoique je n'y sois pas encore all; mais nous avons
 Naples beaucoup de choses dans ce style-l. Si j'avais un tambour de
basque, je vous montrerais diverses figures napolitaines qui ont plus de
grce et d'esprit dans leur petit doigt que tout votre grand sicle dans
ses blocs de marbre et de bronze. Mais puisque je ne puis plus rien pour
charmer vos yeux, je veux au moins charmer vos oreilles. Si vous tes
Apollon, ne me traitez pas comme Marsyas; mais, fussiez-vous un maestro
renomm, vous conviendrez que la voix est belle. Je sens que cette eau
froide et toutes mes poses vigoureuses m'ont largi le poumon, et j'ai
une envie folle de chanter.

--Chantez, mon camarade, dit Lonce. Si votre ramage rpond  votre
plumage, vous n'avez pas  craindre mon jugement.



                             VI.

                   AUDACES FORTUNA JUVAT.

Alors l'Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes
empreintes du gnie hyperbolique de sa nation, et dont nous donnerons
ici la traduction libre. Il les adaptait  un de ces airs de l'Italie
mridionale, dont on ne saurait dire s'ils sont les chefs-d'oeuvre
de matres inconnus, ou les mles inspirations fortuites de la muse
populaire:

Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles bigarres; vous presserez
en vain l'allure de vos rameurs intrpides; j'irai plus vite que vous
avec mes bras souples comme l'onde et blancs comme l'cume. Couvert de
mes haillons, je suis un des derniers sur la terre; mais, libre et nu,
je suis le roi de l'onde et votre matre  tous!

Fuyez, nobles dames, sur vos barques pavoises; vous dtournerez en
vain la tte, en vain vous couvrirez de l'ventail vos fronts pudiques;
le mien attirera toujours vos regards, et vous suivrez de l'oeil,  la
drobe, ma chevelure noire flottante sur les eaux. Avec mes haillons,
je vous fais reculer de dgot; mais, libre et nu, je suis le roi du
monde et le matre de vos coeurs!

Nagez, oiseaux de la mer et des fleuves; fendez de vos pieds de corail
le flot amer qui vous balance. Avec ma poitrine solide comme la proue
d'un navire, avec mes bras souples comme votre cou lustr, je vous
suivrai dans vos nids d'algue et de coquillages. Couvert de mes
haillons, je vous effraie; mais, libre et nu, je suis le roi de l'onde,
et vous me prenez pour l'un d'entre vous!

La voix du chanteur tait magnifique, et aucun artiste en renom n'et
pu surpasser la franchise de son accent, la navet de sa manire, la
puissance de son sentiment exalt. Lonce se crut transport dans le
golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de l'inspiration et de la
posie.

--Par Amphitrite! s'cria-t-il, tu es un grand pote et un grand
chanteur, noble jeune homme! et je ne sais comment te rcompenser du
plaisir que tu viens de me causer. Quel est donc ce chant admirable,
quelles sont donc ces paroles tranges?

--Le chant est de quelque dieu gar sur les cimes de l'Apennin, qui
l'aura confi aux chos, lesquels l'auront murmur  l'oreille des
ptres et des pcheurs; mais les paroles sont de moi, Signor, car, avec
votre permission, je suis improvisateur quand il me plat de l'tre.
Notre langue mlodique est  la porte de tous; et quand nous avons une
ide, nous autres potes naturels, enfants du soleil, l'expression ne se
fait pas dsirer longtemps.

--Tu me rpteras ces paroles; je veux les crire.

--Si je vous les rpte, ce sera autrement. Mes chants s'envolent de moi
comme la flamme du foyer, je puis les renouveler et non les retenir.
Peut-tre trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes; c'est le privilge
du pote. tez-lui la gloriole, vous lui terez son gnie.

--Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilgie,
rpondit Lonce, et quelle que soit ta condition, tu mriterais d'tre
un des premiers sur la terre. Tu m'as charm; viens ici, et conte-moi ta
misre, je veux la faire cesser.

L'inconnu revint au rivage.--Hlas! dit-il, vous avez vu le faune
antique dans toute sa libert, l'homme de la nature dans toute sa
posie. A prsent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa
laideur et dans toute sa misre; car il faut bien que je reprenne cette
triste livre, en attendant qu'elle me quitte, ou que je trouve l'emploi
de mon gnie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai
bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approch de vous pour la
premire fois, que mon aspect vous causait de la rpugnance. Vous m'avez
trouv laid, effrayant, peut-tre. Mais quand j'ai eu dpouill ma
souquenille de mendiant, quand cette eau lustrale m'a dbarrass de mes
souillures, quand vous m'avez vu purifi de la fange et de la poussire
des chemins; ce corps qui a servi quelquefois de modle aux premiers
sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n'est point dgrad par la
dbauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas t encore la
jeunesse et la beaut, ces membres o la nature a prodigu son luxe, et
ce sentiment du beau que l'homme intelligent porte sur son front et dans
toutes ses habitudes; tout ce qui fait enfin, Monsieur, que, nu, je suis
l'gal et peut-tre le suprieur des hommes les mieux vtus, vous a
frapp enfin, et vous avez essay de me classer dans vos impressions
d'artiste. Mais vous n'avez pas russi, j'en suis certain; les oeuvres
de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchrir sur celles de
Dieu. Si vous tes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos
souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira! Aujourd'hui, vous ne
me reproduirez pas!... D'autant plus, ajouta-t-il avec un amer sourire,
que la pice est joue, et que ma divinit va disparatre sous la
fltrissure de l'indigence.

Cet homme parlait avec une facilit extraordinaire et avec un
accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, claire d'un rayon
d'enthousiasme, et aussitt voile par un profond sentiment de douleur,
tait d'une beaut inoue; jamais plus nobles traits, jamais expression
plus fine et plus pntrante n'avaient attir l'attention de Lonce.

--Monsieur, lui dit-il, domin par un respect involontaire, vous tes
certainement au-dessus de la misrable condition sous les dehors de
laquelle vous m'tes apparu; vous tes quelque artiste malheureux:
permettez-moi de vous secourir et de vous rcompenser ainsi de la
jouissance potique que vous m'avez procure.

Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Lonce. Courb
sur le rivage, il dpliait, avec une rpugnance visible, les bardes
ignobles qu'il tait oblig de reprendre pour cacher sa nudit.

--Voil, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un
supplice que je vous souhaite de ne pas connatre. L'Italien aime la
parure, l'artiste aime le bien-tre, le luxe, les parfums, la propret;
cette mollesse exquise qui renouvelle l'me et le corps aprs des
exercices mles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en
cote de me montrer aux hommes, aux femmes surtout! avec une blouse
dchire et un pantalon qui montre la corde.

--Oh! je vous comprends et je vous plains, rpondit Lonce; mais je puis
faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci! Il fait assez chaud
pour que vous restiez ici  m'attendre au soleil un quart d'heure; je
vous promets que, dans un quart d'heure, je serai de retour avec des
vtements capables de contenter votre honnte et lgitime fantaisie.
Attendez-moi.

Et, avant que l'Italien et rpondu, Lonce s'lana sur le sentier,
courut  sa voiture et en retira une valise lgante et lgre, qu'il
rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l'eau, occup 
faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu'il lui rapporta
d'un air de triomphe naf, et qu'il lui prsenta avec une grce
affectueuse.

--Je ne puis vous donner autre chose en change de ce que vous
m'apportez, dit-il, je n'ai rien au monde; mais, grce  mon adresse et
 mon courage, je puis m'approprier les plus rares trsors de la nature,
les plus belles fleurs, les plus prcieux chantillons minralogiques,
les cristaux, les ptrifications, les plantes des montagnes; je puis
vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos
promenades; et mme, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l'aigle
et le chamois et les dposer au pied de votre matresse; car je suis le
plus adroit chasseur que vous ayez rencontr, comme le plus hardi piton
et le plus agile nageur.

Malgr cette navet de vanterie italienne, l'effusion du jeune homme
ne dplut point  Lonce. Sa figure claire par la joie et la
reconnaissance avait un clat, une franchise sympathique, qui gagnaient
l'affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune
lgant du meilleur ton, en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise
de Lonce que des habits du matin, de quoi suffire  une charmante
toilette de campagne, vestes lgres et bien coupes, cravates de
couleurs fines et d'un ton frais, linge magnifique, pantalons d't en
toffes de caprice, souliers vernis, gutres de Casimir clair  boutons
de nacre. L'Italien choisit sans faon tout ce qu'il y avait de mieux.
Il tait  peu prs de la mme taille que Lonce, et tout lui allait
 merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants, dont il
respira le parfum avec dlices. Et quand il se vit ainsi rafrachi et
par de la tte aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami,
en s'criant, qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il et
prouve de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses
haillons, qui lui faisaient horreur, et, dnouant son petit paquet, dont
il noya aussi l'enveloppe grossire, il en tira,  la grande surprise de
Lonce, un portrait de femme entour de brillants; une chane d'or assez
lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'tait l tout
ce que contenait son havresac de voyage.

--Vous tes surpris de voir qu'une espce de mendiant et conserv ces
objets de luxe, dit-il en se parant de sa chane d'or, qu'il tala de
son mieux sur son gilet blanc; c'tait tout ce qui me restait de
ma splendeur passe, et je ne m'en serais dfait qu' la dernire
extrmit. _Che volete, Signor mio? pazzia!_

--Vous avez donc t riche? lui demanda Lonce, frapp de l'aisance avec
laquelle il portait son nouveau costume.

--Riche pendant huit jours, je l'ai t cent fois. Vous voulez savoir
mon histoire? je vais vous la dire.

--Eh bien, racontez-la-moi en marchant, et suivez-moi, dit Lonce. Nous
allons reporter  nous deux cette valise dans ma voiture.

--Vous tes en voyage, Signor?

--Non, mais en promenade, et pour plusieurs jours peut-tre. Voulez-vous
tre de la partie?

--Ah! de grand coeur, d'autant plus que je peux vous tre  la fois
utile et agrable. J'ai plusieurs petits talents, et je connais dj 
fond ces montagnes dans lesquelles j'erre depuis huit jours. Je ne puis
rester nulle part. Ma tte emporte sans cesse mes jambes pour se venger
de mon coeur, qui l'emporte elle-mme  chaque instant. Mais pour vous
faire comprendre ma manire de voyager, c'est--dire ma manire de
vivre, il faut que je me fasse connatre tout entier.

J'ignore le lieu de ma naissance, et je ne sais  quelle grande dame
coupable ou  quelle malheureuse fille gare je dois le jour. La femme
d'un marchand de poissons me recueillit un matin dans la campagne de
Rome, au bord du Tibre, et me donna le nom de Teverino, autrement dit
Tiberinus. J'avais environ deux ans; je ne pouvais dire d'o je venais,
ni le nom de mes parents. Cette bonne me m'leva malgr sa misre.
Elle n'avait plus de fils, et elle compta sur moi pour l'assister et
la soutenir quand je serais en ge de travailler. Malheureusement, je
n'tais pas n avec le got du travail: la nature m'a gratifi d'une
paresse de prince, et c'est ce qui m'a toujours fait croire que j'tais
d'un sang illustre, bien que par mon esprit j'appartienne au peuple. Il
faut que l'un des deux auteurs de mes jours ait t de cette race de
pauvres diables qui sont destins  tout conqurir par eux-mmes; et,
dans mon origine problmatique, c'est le ct dont je suis le moins
port  rougir. Tant que je fus un petit enfant, j'aimai la pche, mais
plutt comme un art que comme un mtier. Oui, je me sentais dj n pour
les inventions de l'intelligence. Ardent aux exercices prilleux et
violents, je n'avais pas le got du lucre. J'prouvais un plaisir
extrme  guetter,  surprendre et  conqurir la proie. Je ne savais
pas la faire marchander pour la vendre. Je perdais l'argent, ou je me le
laissais emprunter par le premier venu. J'avais trop bon coeur pour
rien refuser  mes petits camarades. Je les aidais  bien placer leurs
marchandises au lieu de demander la prfrence sur eux. Enfin je mettais
ma pauvre mre adoptive au dsespoir par mon dsintressement et ma
libralit, qu'elle appelait btise et inconduite.

A mesure que j'acqurais des forces, l'ge lui en tait, si bien qu'un
jour, n'ayant plus la force de me battre, la seule consolation qu'elle
et gote avec moi jusqu'alors, elle me mit  la porte en me donnant sa
maldiction et deux carlini.

J'avais dix ans, j'tais beau comme Cupidon. Un peintre estim qui
m'avait remarqu dans la rue me prit chez lui pour lui servir de modle,
et fit, d'aprs moi, un saint Jean-Baptiste enfant, puis un Giotto, puis
un Jsus enseignant dans le temple; et, quand il eut assez de ma figure,
il me renvoya avec vingt pices d'or, en me recommandant de me vtir un
peu mieux, si je voulais me prsenter quelque part pour gagner ma vie.
Je sentais dj natre en moi le got du luxe; nanmoins je compris que
ce n'tait pas le moment de me satisfaire de cette faon. Je courus chez
ma mre d'adoption, je lui donnai tout ce que j'avais reu, et, comme
touche de mon bon coeur, elle voulait me retenir chez elle; je lui
dclarai que j'avais pris got  l'indpendance, et que je voulais tre
libre dsormais de choisir ma profession.

Cette profession fut bientt trouve, c'est--dire qu'il s'en offrit
cent, et que je n'en pris aucune exclusivement. J'avais l'amour du
changement, la passion de la libert, une curiosit effrne pour tout
ce qui me semblait noble et beau. J'avais dj une belle voix, ma figure
et mon esprit se recommandaient d'eux-mmes. Sr de charmer les yeux et
les oreilles, je n'avais point de souci  prendre et ne songeais qu'
cultiver mes facults naturelles. Tour  tour modle, batelier, jockey,
enfant de choeur, figurant de thtre, chanteur des rues, marchand de
coquillages, garon de caf, cicrone... Ah! Monsieur, ce dernier emploi
fut, avec celui de modle, celui qui profita le plus, sinon  ma bourse,
du moins  mon intelligence. La conversation des artistes et l'tude
journalire des chefs-d'oeuvre de l'art, dvelopprent tellement mes
ides, que bientt je me sentis suprieur, par mes conceptions et
par mes jugements, aux sculpteurs et aux peintres qui s'essayaient 
reproduire ma figure, aux voyageurs de toutes les nations que j'initiais
 la connaissance des merveilles de Rome. En m'apercevant de l'ignorance
ou de la pauvret d'esprit de tous ceux  qui j'avais affaire, je
sentis, de plus en plus, le besoin d'tre un esprit suprieur. Je
n'aimais point la lecture. S'instruire dans les livres est un travail
trop froid et trop long pour la rapidit de ma comprhension. Je
m'appliquai donc  approcher le plus possible des hommes vraiment
capables, et sacrifiant presque toujours mes intrts  ce but, je
m'instruisis de toutes choses en coutant parler. Batelier ou jockey,
j'observai et je connus les habitudes et les moeurs des gens du monde;
enfant de choeur et choriste d'opra, je m'initiai au sentiment de la
musique et  l'art du thtre. J'ai surpris les secrets du prtre et
ceux du comdien, qui se ressemblent fort. Chanteur de carrefour,
montreur de marionnettes ou marchand de brimborions, j'tudiai toutes
les classes, et connus les impressions du public et leurs causes. Malin
et pntrant, audacieux et modeste, habile  persuader et ddaigneux de
tromper, j'eus des amis partout et des protecteurs nulle part. Accepter
la protection d'un individu, c'est se mettre dans sa dpendance; toute
espce de joug m'est odieux. Dou d'un talent d'imitation sans exemple,
certain d'amuser, d'attendrir, d'tonner ou d'intresser quiconque je
voudrais, il n'y avait pas une heure dans ma vie o je ne pusse compter
sur mes ressources infinies.

A mesure que je devenais un homme, loin de diminuer, ces ressources
dcuplaient. Quand vint l'ge de plaire aux femmes... j'eus bien des
succs, Monsieur, et je n'en abusai point. La mme royale indolence qui
m'avait empch de prodiguer les perfections de mon tre dans l'emploi
de marchand de poissons, et qui n'tait au fond qu'un respect instinctif
pour la conservation de ma puissance, m'accompagna dans mes relations
avec le beau sexe. Judicieux et discret, je ne m'attachai pas longtemps
au vice, je ne me dvouai point  l'gosme, e voulus vivre par le
coeur, afin de rester complet et invincible dans ma fiert. Je fus
misricordieux sans effort; on me trahit beaucoup, on ne me trompa
gure. Je supplantai beaucoup de rivaux et ne les avilis point. Je
formai beaucoup de liens et sus les rompre sans dpit et sans amertume.
Tenez, Monsieur, j'ai ici le portrait d'une princesse qui m'a tant
tourment de sa jalousie que j'ai t forc de l'abandonner; mais je
garde son image en souvenir des plaisirs qu'elle m'a donns; je ne la
montre  personne, et je ne vends pas les diamants, quoique je vive de
pain noir et de lait de chvre depuis huit jours.

--Mais quelle est donc la cause de votre misre prsente? demanda
Lonce.

--L'amour des voyages d'une part, et, de l'autre, l'amour, le pur
amour, _Signor mio!_ A peine avais-je gagn quelque argent que, quittant
l'emploi qui me l'avait procur, vu que la jouissance que j'en avais
retire tait puise pour moi, je partais, et je voyageais  travers
l'Italie. J'ai parcouru toutes ses provinces, me procurant les douceurs
de l'aisance quand je le pouvais, me soumettant aux privations les plus
philosophiques quand ma bourse tait  sec; souvent mme restant, avec
une sorte de volupt, dans cet tat de dnment qui me faisait sentir le
prix des biens que j'avais prodigus, et attendant avec orgueil que le
dsir me revnt assez vif pour secouer ma dlicieuse apathie. Tantt je
ddaignais de me tirer d'affaire, sentant que mes inspirations d'artiste
n'taient pas arrives  leur apoge, et prfrant jener que de mal
dclamer ou de mal chanter. C'est l une grande jouissance, Monsieur,
que de sentir son gnie captiv par le respect qu'on lui porte! D'autres
fois, l'amour me dominait, et je me plaisais  prodiguer mon or  mon
idole, heureux encore plus et enivr au del de toute expression,
lorsque, ruin, je la voyais s'attacher  ma misre, et me chrir
d'autant plus que je n'avais plus rien  lui donner. Oh! oui, c'est
alors que j'ai laiss passer bien des jours avant de remettre 
l'preuve de telles affections, en remontant sur la roue de fortune; car
les nobles coeurs ne s'attachent irrsistiblement qu'aux malheureux.

--Teverino, votre langage me pntre, dit Lonce. Si vous ne vous
tes pas vant, vous tes un des plus grands coeurs, joint  un des
caractres les plus originaux que j'aie encore rencontrs. Quand vous
avez commenc votre histoire, je pensais  ce titre d'un chapitre de
Rabelais que vous connaissez sans doute, puisque vous connaissez toutes
choses...

--_Comment Pantagruel fit la rencontre de Panurge_? dit l'Italien en
riant.

--C'est cela mme, reprit Lonce, et maintenant je crois pouvoir achever
la phrase: _Lequel il aima toute sa vie_.

--On m'a souvent cit ce chapitre; car toutes les personnes qui m'ont
aim, m'ont rencontr sous leurs pieds. Mais je me suis bientt lev au
niveau de leurs coeurs, et mme au-dessus de la tte de quelques-unes,
et c'est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui de
Rabelais; je n'ai ni sa lchet, ni son cynisme, ni sa gloutonnerie, ni
sa hblerie, ni son gosme; mais j'ai de commun avec lui la finesse de
l'esprit et les hasards de la fortune. Si vous m'emmenez avec vous pour
quelques jours, vous verrez que, partageant les aises de votre vie, je
n'en abuserai pas un seul instant. Quand j'en aurai assez (et je me
dgoterai probablement de votre socit avant que vous le soyez de la
mienne), vous verrez que vous aurez des regrets et que c'est vous qui me
devrez de la reconnaissance.

--C'est fort possible, dit Lonce en riant, quoique je vous trouve avec
Panurge une ressemblance que vous reniez: la forfanterie.

--Non pas, Monsieur; celui-l est fanfaron, qui promet et ne tient
point. Ne soyez pas piqu de ce que je vous avance, que je serai las
avant vous de notre familiarit. Ce ne sera pas vous qui en serez
cause, car je vois en vous du gnie et de la grandeur d'me; mais des
circonstances extrieures, indpendantes de notre volont  tous deux:
le monde qui m'amuse un instant et bientt me dplat, la contrainte de
quelque usage auquel je ne saurai peut-tre me soumettre que pour un
certain nombre d'heures, quelque personnage qui vous charmera et qui
me sera antipathique, enfin un caprice de mon esprit mobile qui
m'entranera  quelque pointe vers un nouvel aspect des choses, ceci ou
cela me forcera de vous quitter. Mais vous n'aurez pas honte de m'avoir
connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le
jure.

--Je sens que vous ne me trompez pas, rpondit Lonce, quoique votre
inconstance m'effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager  vivre
vingt-quatre heures de ma vie et  vous transformer des pieds  la
tte, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l'tes dj
matriellement?

--Rien ne me sera plus facile; j'aurai d'aussi belles manires et
d'aussi nobles procds que vous-mme; car depuis une heure que je suis
avec vous, je vous possde dj. D'ailleurs, n'ai-je pas vcu de pair 
compagnon avec la noblesse, quand mes talents me faisaient rechercher?
Croyez-vous que si j'avais voulu adopter une manire d'tre uniforme, me
priver d'motions vives, comme de m'abstenir de me ruiner en un jour et
de quitter une marquise pour courir aprs une bohmienne; enfin que si
j'avais voulu me _ranger_, comme on dit, me soumettre  des exigences,
me laisser torturer par l'ambition, infliger  ma vanit tous les
supplices de la vanit jalouse, subir les caprices des grands, et nuire
 mes comptiteurs pour difier ma fortune et ma rputation, je n'aurais
pas fait comme tant d'autres, qui sont entrs dans le monde par la
petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs  leur tour, ont vu
ouvrir devant eux les deux battants de la grande? Rien ne m'et t plus
aise, et c'est cette facilit mme qui m'en a dgot. Comptez donc sur
mon sentiment des convenances, tant que vos convenances me conviendront,
c'est--dire pendant vingt-quatre heures, terme que je puis accepter.

--En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de
rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez
prsent comme tel  une belle dame que nous allons rejoindre, et que
vous entretiendrez dans cette erreur jusqu' ce que je vous prie de
cesser.

--Je ne puis prendre un engagement pos dans ces termes; je serais
toujours  votre caprice, et cela glacerait mon gnie. Nous sommes
convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le
serment soit rciproque. Je ne vais pas plus loin, si vous ne me donnez
votre parole d'honneur de ne pas m'ter mon masque avant demain  deux
heures de l'aprs-midi; car je vois au soleil qu'il est cette heure-l
ou peu s'en faut: de mme que de mon ct, je vous autorise, si je me
trahis avant l'expiration du contrat,  me remettre, nu, dans le lac o
vous m'avez trouv.

--C'est convenu sur l'honneur, dit Lonce.

En tournant, par derrire le bosquet o la voiture tait abrite, Lonce
et Teverino parvinrent  replacer la valise sous le coffre de devant,
sans avoir t aperus.

--Laissez-moi aller  la dcouverte et attendez-moi, dit Lonce; et,
comme il s'avanait sur le chemin, il vit venir  lui Madeleine toute
haletante, et portant le hamac.

--Son Altesse vous attend et s'impatiente beaucoup, dit-elle; elle m'a
charge de vous retrouver et de dire  Votre Seigneurie qu'elle s'ennuie
considrablement. Tenez! la voil dj qui traverse l'eau! Moi, je vais
mettre ceci dans la voiture.

Lonce courut offrir la main  Sabina sans s'inquiter de laisser
Madeleine rencontrer Teverino, et sans se demander si elle ne pouvait
pas fort bien avoir dj vu ce vagabond errer dans le pays. Le hasard
parut servir ses projets; car  peine eut-il prvenu Sabina qu'il avait
un de ses amis  lui prsenter, que Teverino sortit du bosquet, suivi 
distance par l'oiselire, qui le regardait curieusement et semblait le
voir pour la premire fois.



                                   VII.

                             A TRAVERS CHAMPS.

--C'est le marquis Tiberino de Montefiori, dit Lonce; un fidle ami que
j'tais bien sr de rencontrer, cherchant des fleurs pour son magnifique
herbier des Alpes, et un aimable compagnon de route que la Providence
nous envoie, si vous daignez l'agrer, et lui faire l'honneur d'tre
admis dans votre cortge.

La belle figure et la bonne grce du marquis Tiberino chassrent
l'humeur qui obscurcissait le front de lady G...

--Je suis bien force de vous obir en tout, dit-elle tout bas  Lonce,
puisque vous tes mon docteur et mon matre aujourd'hui; et il faut que
j'accepte vos prescriptions sans y regarder de trop prs.

--Vous n'aurez pas beaucoup de mrite cette fois, dit Lonce, et bientt
j'en appellerai  vous-mme. Marquis, offre ton bras  milady; je vais
tcher de repcher notre cur et ses truites.

Le cur avait fait merveille, et, acharn  ses nombreuses conqutes, il
oubliait l'heure et ses paroissiens, et son office, et sa gouvernante.
Il ne fallait plus lui parler de tout cela. En voyant frtiller sur
l'herbe le ventre d'argent sem de rubis de ses belles truites, il
bondissait lui-mme comme une grenouille, et l'on voyait briller dans
ses gros yeux ronds la joie innocente de l'homme d'glise, qui porte une
passion fougueuse dans les _amusements permis_. Lonce l'aida  faire
une caque de joncs et d'osier pour emporter ses poissons, et ainsi
emprisonns, on les replaa vivants dans l'eau, aprs avoir assujetti le
filet verdoyant avec de grosses pierres.

--Je vous invite  souper ce soir  mon presbytre, s'criait le cur;
elles seront dlicieuses, surtout s'il vous reste encore de ce bon vin
de tantt pour les arroser.

--J'ai encore bien mieux, dit Lonce; j'ai aperu, dans un taillis de
chnes, de superbes oronges, des chanterelles succulentes, des ceps
normes, et je venais vous chercher pour m'aider  les cueillir.

--Ah! Monsieur! reprit le cur, rouge d'enthousiasme, courons-y
avant que les ptres descendent chercher leurs vaches. Les ignorants
craseraient sous leurs pieds ces mirifiques champignons dont il faut
nous emparer absolument. Vous avez bien fait de m'attendre; je connais
toutes les espces alimentaires, et le bollet surtout exige une grande
dlicatesse d'observations,  cause de la quantit de cousins-germains
qu'il possde dans la classe des vnneux.

--Que Panurge s'en tire comme il pourra! se dit Lonce en voyant
Teverino assis avec Sabina sur un groupe de rochers  quelque distance.
S'il dit quelque sottise, je ne veux pas en avoir la honte, et j'aime
mieux subir les rsultats de l'preuve que de les affronter.

Il emmena le cur et Madeleine, qui parut pourtant ne les suivre qu'
regret, sous prtexte que tous les champignons taient empoisonns et ne
pouvaient servir qu' tuer les mouches.

--C'est le prjug de beaucoup de paysans, dit le cur, mme dans les
rgions o la connaissance des espces comestibles pourrait leur fournir
une nourriture saine et succulente.

Lonce passa assez prs de Sabina pour qu'elle pt le rappeler si le
tte--tte lui dplaisait. Elle ne le fit point, et ne parut mme
pas le voir. Quant au cur, il faisait bon march de toutes choses,
lorsqu'il avait en tte quelque amusement champtre, ou l'attrait de
quelque friandise.

Perdu dans le taillis de chnes, Lonce se trouva bientt spar du
cur, que l'ardeur de la dcouverte emportait parmi les broussailles,
et dont la prsence ne se trahissait plus que de loin en loin, par des
exclamations d'enthousiasme, lorsqu'un nouveau groupe de champignons
s'offrait  sa vue. Madeleine avait docilement suivi le jeune homme et
lui prsentait son grand chapeau de paille en guise de panier; mais
Lonce n'y mettait que des fleurs de gentiane et des feuilles de baume.
L'oiselire, tait proccupe, et, un instant, il crut voir des larmes
furtives briller dans ses paupires blondes.

--Qu'as-tu, ma chre enfant? lui dit-il en prenant son bras qu'il passa
sous le sien; quelque souci intrieur te perscute?

--Ne faites pas attention, mon bon seigneur, rpondit la jeune fille;
c'est une folie qui me passe par l'esprit.

--Quoi donc? dit Lonce en pressant son petit bras contre sa poitrine.

--C'est que, voyez-vous, reprit-elle ingnument, mon bon ami est parti
ce matin avant le jour pour la frontire.

--Il te quitte?

--Oh! Dieu veuille que non! je ne crois pas cela. Il s'est charg
d'aller reconnatre un passage qu'il a aperu et que mon frre prtend
impraticable. Lui assure, au contraire, que ce serait mieux pour faire
passer la contrebande, et comme il ne veut pas nous tre  charge, comme
le mtier le tente, et qu'il prtend aider mon frre  faire quelque
beau coup, il a promis de revenir ce soir et de rapporter une bonne
nouvelle; mais moi j'ai peur qu'il ne revienne point, et je ne fais que
prier Dieu tout bas. C'est ce qui me donne envie de pleurer.

--Ce passage est dangereux, sans doute, et tu crains qu'il ne s'expose
trop?

--Ce n'est pas cela. Ce passage est dangereux, puisque mon frre le
regarde comme impossible; mais mon ami est si adroit et si prudent qu'il
s'en tirera.

--Que crains-tu donc?

--Que sais-je? Ne me le demandez pas, je ne peux pas vous le dire.

--Je te le dirai, moi. Tu crains qu'il ne t'aime plus. Qu'as-tu fait de
ta confiance de ce matin?

--J'ai tort, n'est-ce pas?

--Je ne sais. Mais ne pourrais-tu te consoler, pauvrette?

--Je ne sais pas, Monsieur, rpondit Madeleine d'un ton et avec un
regard vers le ciel, qui n'exprimaient pas le doute de l'inconstance
provocante, mais l'effroi de l'inexprience en face de la douleur.

--Tu ne le sais pas, en effet, reprit Lonce, attentif  sa physionomie,
et tu sens que si c'tait possible, ce serait du moins bien difficile.

--Cela ne me parait pas possible du tout. Mais Dieu seul connat les
miracles qu'il peut faire, et on dit que, quand on le prie de tout son
coeur, il ne vous refuse rien.

--Ton premier mouvement serait donc de le prier pour qu'il te dlivrt
de ton amour? Et c'est l sans doute ce que tu fais maintenant?

--Non, Monsieur, je ne le ferais que si j'tais sre de n'tre plus
aime; car si je demandais maintenant de devenir mchante pour quelqu'un
qui m'est bon, je demanderais quelque chose que Dieu ne pourrait
m'accorder quand mme il le voudrait.

--Tu penses que c'est un devoir d'aimer qui nous aime?

--Oui. Quand Dieu nous a permis de l'aimer, il ne veut pas qu'on cesse
par caprice, et je crois mme que cela le lche beaucoup.

--Mais par raison, ce serait diffrent?

--Alors, ce serait le devoir. Aimer quelqu'un qui ne vous aime plus,
c'est l'offenser et le contrarier. Dieu ne veut pas qu'on tourmente son
prochain, surtout pour le bien qu'il vous a fait.

--Tu es un grand philosophe, Madeleine!

--Philosophe, Monsieur? Je ne connais pas cela.

--Mais quelquefois on aime malgr soi, bien qu'on s'abstienne de le
dire, et de faire souffrir celui qui vous quitte?

--Oui, et cela doit faire beaucoup de mal! dit Madeleine, dont les vives
couleurs s'effacrent  cette ide.

--Mais on prie, mon enfant, et Dieu vous dlivre. N'est-ce pas l ce que
tu disais?

--On a bien de la peine  prier, je suis sre; on doit toujours penser 
demander autre chose que ce qu'on voudrait obtenir.

--C'est--dire qu'en demandant de gurir, on dsire, malgr soi, d'tre
aime comme on l'tait?

--Je crois bien que c'est cela. Monsieur. Mais enfin, il ne faut pas
dsesprer de la misricorde de Dieu!

--Dieu quelquefois permet alors qu'un autre vous aime et qu'on l'coute?

--Je ne sais pas. Quand on n'est pas belle et qu'on pense  un autre, il
ne doit pas tre ais de plaire  quelqu'un.

--Mais les miracles de la Providence! Si ta figure semblait belle 
quelque autre que ton ami, et si ton amour et ta douleur, au lieu de lui
dplaire, te rendaient plus belle  ses yeux?

--Vous parlez avec beaucoup de douceur et de bont, mon cher Monsieur;
on voit bien que vous croyez en Dieu et que vous connaissez sa
misricorde mieux que M. le cur. Mais vous voulez aussi me consoler en
me montrant les choses comme cela, et moi je suis si triste que je
ne peux pas encore les voir de mme. Je pense toujours  ce que je
souffrirais si mon bon ami ne m'aimait plus, et si je ne craignais
d'tre impie, je me figurerais que j'en dois mourir.

--Songe que si tu en mourais et qu'il le st, il serait ternellement
malheureux.

--Et peut-tre que le bon Dieu le punirait d'avoir caus ma mort? Oh!
non, je ne veux pas mourir en ce cas!

--Tu es bonne et gnreuse, Madeleine; eh bien, je te prdis que tu ne
seras pas malheureuse sans ressources, et que Dieu n'abandonnera pas un
coeur comme le tien.

--Ce que vous dites l me fait du bien, Monsieur, et je voudrais que
vous fussiez mon confesseur  la place de M. le cur. Je sens que vous
trouveriez pour moi des consolations, et je croirais en vous comme en
Dieu.

--Eh bien, Madeleine, prends-moi du moins pour ton conseil et ton ami.
S'il t'arrive malheur, confie-toi  moi; je pourrai quelque chose pour
toi, peut-tre, ne ft-ce que de te parler religion et de te donner du
courage.

--Hlas! vous avez bien raison; mais vous tes de ces gens qui passent
dans notre pays et qui n'y restent pas. Dans trois jours peut-tre vous
serez  plus de mille lieues d'ici.

--Prends ce petit portefeuille, et ne le perds pas. Sais-tu lire?

--Oui, Monsieur, et un peu crire aussi, grce  mon frre qui m'a
enseign ce qu'il savait.

--Eh bien! tu trouveras l une adresse et des papiers qui te serviront 
me faire revenir, ou  te conduire vers moi, en quelque lieu que je me
trouve.

--Merci, Monsieur, grand merci, dit Madeleine en mettant le portefeuille
dans sa poche; je ne vous oublierai jamais, car je vois que vous avez
beaucoup de savoir en religion, et que votre coeur est bon pour ceux qui
sont dans le chagrin; je vois ce que je ferai. Si mon bon ami est ingrat
pour moi, je l'enverrai vers vous, et je suis sre que vous lui parlerez
si saintement qu'il ne voudra plus m'affliger.

--Tu te sens de la confiance et de l'amiti pour moi?

--Oh! beaucoup, dit l'oiselire en pressant navement le bras de Lonce
contre son coeur.

--Oui-da! dit le cur en sortant du fourr, si charg de champignons
qu'il pouvait  peine se porter; vous voici bras dessus bras dessous
comme compre et compagnon! Doucement, Madeleine, doucement, vous tes
une tte sans cervelle, ma fille; tout ceci tournera mal pour vous!

--Ne la grondez pas, monsieur le cur, rpondit Lonce; elle tournera
toujours bien si vous ne vous en mlez pas.

--Hum! hum! reprit le cur en hochant la tte; vous ne me rassurez
gure, vous, avec vos airs de vertu; vous vous tes peut-tre beaucoup
moqu de moi aujourd'hui! Allons, laissez le bras de cette petite, et
venez voir ma rcolte.

--Allons la dposer aux pieds de lady G..., dit Lonce.

[Illustration: C'tait un grand gaillard.]

--Et o donc est la vtre? Quoi! des fleurs, de mauvaises herbes! A quoi
cela peut-il servir? Ce n'est pas mme bon pour du vulnraire!

--Cela servira  l'herbier du marquis, reprit Lonce. Et  propos de
marquis, pensa-t-il, je suis curieux de savoir si le Frontin n'a pas
montr le bout de l'oreille.

Ils retrouvrent Teverino et Sabina au mme endroit o il les avait
laisss; mais la ngresse et le jockey taient fort loin, et le marquis
tait si prs de lady G..., il avait un tel air de confiance et de
satisfaction, et, de son ct, elle avait l'oeil si brillant et les
joues si animes, qu'ils ne paraissaient ni l'un ni l'autre mcontents
de leur conversation.

--Qu'est-ce que cela? dit lady G... en voyant le cur taler
fastueusement ses cryptogames sur la mousse. Ah! les belles pommes d'or,
les charmantes dcoupures d'ambre, les normes chapeaux de prtre! Voila
des plantes bizarres et magnifiques.

--Magnifiques? bizarres? dit le cur scandalis. Dites exquises, Madame;
dites parfumes, fraches, succulentes! Dieu ne les a point faites
pour l'amusement des yeux, mais bien pour les dlices de l'estomac de
l'homme.

--Ah! pardon, monsieur le cur, dit Teverino en jetant loin de lui un
individu suspect; voici une fausse orange.

--Peut-tre, peut-tre! dit le cur. Dans la prcipitation de butiner,
on peut se tromper.

--Vous vous connaissez donc en toutes choses? dit Sabina en adressant un
doux regard au _marquis_. Que ne savez-vous pas?

--Eh bien, comment le trouvez-vous, mon marquis? lui demanda Lonce en
l'attirant  l'cart.

--Puis-je ne pas le trouver charmant? Y aurait-il deux opinions sur son
compte? S'il n'tait pas ce qu'il parat, vous seriez trs-imprudent,
cher docteur, de m'avoir prsent un homme qui a tant de sductions.

Sabina parlait d'un ton railleur; mais elle avait, en dpit d'elle-mme,
comme une sorte de voile humide sur les yeux qui trahissait un secret
enivrement.

--Grands dieux! qu'aurais-je fait? pensa Lonce constern; et il allait
se hter de lui avouer de quelle mauvaise plaisanterie elle tait dupe,
lorsqu'un regard inquiet et pntrant de Teverino, qu'il rencontra, lui
ferma la bouche et lui rappela son serment.

--Non, c'est impossible, se dit-il; cette femme froide et fire n
pourrait se tromper si grossirement! elle ne s'prendrait pas ainsi 
la premire vue, d'un marquis de ma faon. Et pourtant, ajoutait il
en examinant Teverino (alors au plus brillant de son rle), si on ne
regarde que la beaut merveilleuse de ce bohmien, l'aisance de ses
manires, cet air incroyablement distingu; si on coute cette voix
harmonieuse, ce langage ptillant d'esprit et de posie, qui possdera
plus de charme? qui attirera plus de sympathie? N'est-ce point l
un marquis italien, qui n'a peut-tre point son gal dans toute
l'aristocratie de l'univers? Est-il une seule femme assez aveugle pour
n'en tre pas blouie?

[Illustration: Perdu dans le taillis de chnes.]

Lonce devint soucieux, et Sabina fut force de le secouer pour le tirer
de ses rveries. Le soleil baissait, le temps tait propice pour s'en
retourner; le cur, plus impatient encore de faire cuire ses truites et
ses champignons que de calmer les inquitudes de sa gouvernante et de
son sacristain, invitait ses convives  revenir avec lui au presbytre.
Madeleine, assise  l'cart, et compltement muette, semblait
indiffrente  tout ce qui se passait autour d'elle.

--Seigneur Lontio, dit le vagabond en italien  Lonce, au moment o
ils allaient remonter en voiture, tes-vous amoureux de lady Sabina?

--Vous tes bien curieux, _Signor marchese!_ rpondit Lonce aven une
scheresse ironique.

--Non! mais je suis votre ami, un royal ami, et je dois connatre vos
sentiments, afin de ne pas les contrarier.

--Vous tes un fat, mon cher!

--Vous avez dj du dpit? Eh bien, que vous disais-je, que vingt-quatre
heures entre nous seraient le bout du monde? Allons, j'ai devin votre
secret, et je n'ai pas besoin d'insister. Lonce, vous reconnatrez que
Teverino est un galant homme!

Et s'lanant sur le sige:--C'est moi qui suis le cocher, dit-il 
haute voix. Dame rbe, dit-il  la ngresse, vous irez dans la voiture
et je conduirai les chevaux. J'ai la passion des chevaux!

--Ceci n'est pas aimable, observa lady G..., videmment contrarie de
cet arrangement. Notre socit n'a gure d'attraits pour vous, Marquis!

--Et puis vous ne connaissez pas le pays, objectais le cur. Nous nous
sommes dj gars; n'allez pas nous faire souper de la rose du soir et
coucher  la belle toile, au moins!

--Laissez donc faire le marquis, dit Lonce, et si vous parlez d'toile,
fiez-vous  la sienne! Sais-tu conduire? demanda-t-il  Teverino.

--Peut-tre! rpondit celui-ci, quoique je n'aie jamais essay.

--Grand merci! s'cria le bourru. Vous allez nous verser, nous rompre
les os! Il n'y a pas  plaisanter avec les prcipices et les chemins
troits. Monsieur! Monsieur! laissez les rnes  ce jeune garon, qui
s'en sert fort bien.

--Ne fais pas de folies, dit tout bas Lonce  Teverino; si tu n'as pas
t cocher, ne t'en mle pas.

--Tout s'improvise, rpondit le marquis, et je me sens si inspir que je
conduirais les chevaux du Soleil.

L-dessus il fouetta les chevaux de Lonce qui partirent au grand galop.

--Pas par ici, pas par ici! cria le cur, jurant malgr lui. O diable
allez-vous? Sainte-Apollinaire est sur la gauche.

--Vous vous trompez, l'abb, rpondit le phaton; je connais mieux les
montagnes que vous.

Et se penchant vers Lonce, assis immdiatement derrire lui:--O
faut-il aller? lui demanda-t-il  l'oreille.

--Partout, nulle part, au diable, si bon te semble! rpondit Lonce du
mme ton.

--En ce cas,  tous les diables! reprit Teverino, et, fouettant de
nouveau, il laissa maugrer le cur que la peur rendit bientt ple et
muet.

Une telle pouvante n'tait pas trop mal fonde. Teverino tait plus
adroit qu'expriment. Naturellement tmraire, et dou d'une prsence
d'esprit, d'une agilit et d'une force de corps suprieures  celles de
la plupart des hommes, il mprisait le danger, et ne connaissait pas
d'obstacles moraux ou matriels qu'il ne pt tourner ou franchir. Dans
cette persuasion, ravi de l'nergie et de la finesse des chevaux de
Lonce, il les lana au bord des abmes, ddaignant de les ralentir
quand le chemin devenait d'une troitesse effrayante, effleurant les
troncs d'arbres, les blocs de rochers, gravissant des pentes abruptes,
les descendant  fond de train, et enlevant une roue brlante sur
l'extrme limite du ravin  pic au fond duquel grondait le torrent.
D'abord, Sabina eut peur aussi, srieusement peur; et trouvant la
plaisanterie de fort mauvais got, elle commena  craindre que ce
marquis italien ne ft comme les gens mal levs, qui se font un sot
plaisir des souffrances d'une femme timide. Pourtant, elle ne laissa
paratre ni son angoisse ni son mcontentement; elle savait que la seule
vengeance permise au faible, en pareil cas, c'est de ne point rjouir
l'audace brutale par le spectacle de ses tourments. Sabina tait assez
fire pour affronter la mort plutt que de sourciller. Elle s'effora
donc de rire et de railler le cur, bien qu'au fond de l'me elle ft
encore moins rassure que lui.

Mais bientt la peur fit place en elle  une sorte de courage exalt;
car elle vit que Lonce tait quelque peu jaloux de l'incroyable adresse
du marquis, et comme, aprs tout, le danger tait vaincu  chaque
instant, elle y trouva une nouvelle occasion d'admirer Teverino, qui se
retournait souvent vers elle, comme pour puiser de nouvelles forces dans
son approbation.

--Il va comme un fou! disait Lonce en mesurant l'abme, et nous allons
bien, pourvu que nous allions longtemps ainsi. N'avez-vous point peur,
Milady, et voulez-vous que j'essaie de le calmer?

--De quoi voulez-vous que j'aie peur? rpondait-elle en regardant
l'abme  son tour, avec une superbe indiffrence, votre ami n'est-il
pas magicien? Nous sommes ports par le miracle, et nous pourrions le
suivre sur les eaux, si nous avions tous la foi que j'ai en lui.

--C'est du fanatisme, Madame, que vous avez pour le marquis!

--Vous n'en avez pas moins, puisque vous lui avez confi vos destines
et les ntres!

--Je vous avoue qu'il va en toutes choses beaucoup plus vite que je ne
pouvais le prvoir et qu'il est comme ivre du plaisir furibond que lui
cause tant de succs.

--C'est une nature nergique, un courage de lion, dit Sabina pique
de ce reproche. Ce danger me passionne, et, de tout ce que vous avez
invent aujourd'hui, voil ce qui m'a le plus amus.

--En ce cas, redoublons la dose! Marche donc, Marquis! tu t'endors!

Teverino donna un tel lan, que le cur se renversa au fond de la
voiture, aux trois quarts vanoui de peur, et ne songea plus qu' dire
son _In manus_.

Sabina fit un clat de rire, la ngresse un signe de croix. Quant
 Madeleine, elle tait vritablement la seule vraiment brave et
compltement indiffrente au danger. Elle regardait les nuages d'or du
couchant o passaient et repassaient les vautours, agits par l'approche
du soir.



                              VIII.

                        ITALIAM! ITALIAM!

Cependant les chevaux s'tant un apaiss dans une monte, le cur reprit
l'usage de ses sens. Le prcipice avait disparu, et la voiture suivait
une tranche troite, assez mal entretenue, mais o une chute ne pouvait
plus avoir de suites aussi graves que le long de la rampe.

--O sommes-nous donc  prsent? dit le saint homme un peu soulag. Je
ne connais plus rien au pays; la vue est borne de toutes parts. Mais,
autant que je puis m'orienter, nous ne marchons gure du ct de mon
clocher.

--Soyez tranquille, l'abb! dit Teverino; tout chemin conduit  Rome, et
en suivant cette traverse un peu cahoteuse, nous vitons un long circuit
de la rampe.

--Si nous pouvons passer le torrent, objecta Madeleine avec
tranquillit.

--Qui parle de torrent? s'cria le marquis. Est-ce toi petite?

--C'est moi, reprit la jeune fille. Si les eaux sont basses, nous le
traverserons. Sinon...

--Sinon, nous passerons sur le pont.

--Un pont pour les pitons, un pont  escalier?

--Nous y passerons; je le jure par Mahomet!

--Je le veux bien, moi! dit l'insouciante Madeleine.

--Et moi, je jure par le Christ que je mettrai pied  terre, et que je
passerai le dernier, pensa le cur.

Le torrent ne paraissait pas trs-gonfl, et Teverino allait y lancer
la voiture, lorsque Madeleine, qui s'tait penche en avant avec une
prvoyance calme, l'arrta vigoureusement.

--L'eau n'est pas claire, dit-elle; une forte avalanche de neige a d y
tomber, il n'y a pas plus de deux heures. Vous n'y passerez pas.

--Milady, voulez-vous vous fier  moi? dit Teverino. Nous passerons, je
vous en rponds. Que ceux qui ont peur descendent.

--Je demande  descendre! s'cria le cur en s'lanant sur le
marchepied.

La ngresse le suivit, et le jockey, partag entre le point d'honneur et
la crainte de se noyer, se plaa devant les chevaux en attendant qu'on
et pris un parti.

--Sabina, dit Lonce d'un ton d autorit, descendez.

--Je ne descendrai pas, rpondit-elle; c'est la premire fois que je
sens le plaisir qu'on peut trouver dans le pril. Je veux me donner
cette motion.

--Je ne le souffrirai pas, reprit Lonce en lui saisissant le bras avec
force. C'est un acte de dmence.

--Vous n'avez point de droits sur ma vie, Lonce, et le marquis,
d'ailleurs, en rpond.

--Le marquis est un sot! s'cria Lonce, exaspr de voir la subite
passion de lady G... se trahir si follement.

Le marquis se retourna et regarda Lonce avec des yeux flamboyants.

--Vous voulez dire que vous tes deux fous, dit Sabina, essayant
de cacher l'effroi que lui causait cette querelle. Je cde  votre
sollicitude, Lonce; marquis, vous descendrez aussi. Le jockey, qui nage
comme un poisson, peut se risquer seul  faire passer la voiture.

--Je nage mieux que tous les jockeys et que tous les poissons du monde,
reprit Teverino, et je ne vois d'ailleurs pas pourquoi la vie de cet
enfant serait expose plutt que la mienne. Dans mon opinion, Madame, un
homme en vaut un autre, et si j'ai voulu risquer le passage, c'est  moi
d'en subir seul les consquences. Combien valent vos chevaux, Lonce?
ajouta-t-il d'un air d'opulence fanfaronne.

--Je t'en fais prsent, dit Lonce, noie-les si tu veux. Mais je te
dirai deux mots sur l'autre rive, ajouta-t-il  voix basse.

--Vous ne me direz rien du tout; mais demain  deux heures de
l'aprs-midi, c'est moi qui vous parlerai, rpondit Teverino. Vous tes
l'agresseur, j'ai le droit de choisir le moment, et, en change, je vous
laisse le choix des armes. En attendant, par respect pour vous-mme qui
m'avez prsent  cette dame, affectez pour moi une troite amiti qui
explique vos paroles grossires.

--Un duel? un duel avec vous? Eh bien! soit, rpondit Lonce, et il
ajouta tout haut: Si nous ne nous battons pas ensemble, marquis, aprs
avoir chang de telles douceurs, c'est qu'on ne peut nous accuser
d'tre deux poltrons, et, pour le prouver, nous allons passer l'eau
ensemble. Eh bien! que fais-tu l? dit-il  Madeleine, qui avait grimp
lestement sur le sige auprs du marquis.

--Bah! il n'y a pas de danger pour moi, dit-elle, et je vous suis
ncessaire pour vous diriger. A droite, monsieur le marquis, et puis, 
gauche, marchez!

Ce ne fut pas sans une stupeur profonde que les autres voyageurs,
arrivs en haut du pont, s'arrtrent pour voir s'effectuer ce passage
prilleux. Au milieu de l'eau, la violence du courant souleva la
voiture, qui se mit  flotter comme une nacelle, entranant les chevaux
vers les arches aigus du petit pont ogival.

--Cedex au courant, et reprenez! dit Madeleine froidement attentive,
comme s'il se ft agi d'une chose facile.

Les chevaux, nergiquement stimuls, et assez forts, heureusement, pour
n'tre pas emports par cette voiture lgre, firent quelques bonds,
perdirent pied, se mirent  la nage, retrouvrent pied sur un roc,
trbuchrent, et se relevant sous la puissante main de l'aventurier,
gagnrent, sans aucun accident fcheux, un endroit moins profond, d'o
ils atteignirent facilement la rive, sans qu'un seul trait et t
rompu, et sans que leurs conducteurs fussent mouills autrement que par
quelques claboussures.

--Vous voyez, Signora, que vous eussiez pu passer! dit Teverino  lady
G... qui accourait pour le fliciter de sa victoire.

--Non pas! dit le cur, tout mu du danger qu'il aurait pu courir; vous
eussiez t emports si la voiture et t plus charge. Moi, justement,
qui ne suis pas mince, je vous aurais exposs en m'exposant moi-mme. Je
sentais bien cela.

On remonta en voiture; le jockey prit le sige de derrire et
l'oiselire resta sur celui du cocher,  ct de Teverino, qui parut
s'entretenir avec elle tout le reste du trajet, d'une manire fort
anime. Mais ils parlaient bas, en se penchant l'un vers l'autre, et
Sabina fit, d'un air lger, la remarque que le _bon ami_ de Madeleine
pourrait bien tre supplant ce soir-l, si elle n'y prenait garde.

--Il n'y a pas de danger que cela arrive, dit Madeleine, qui avait
l'oue fine comme celle d'un oiseau, et qui, sans avoir l'air d'couter,
n'avait rien perdu des paroles de Sabina. Ce n'est pas moi qui changerai
la premire.

--Ce n'est pas lui, j'en jurerais sur mon salut ternel, s'cria
gaiement le marquis; car tu es une si bonne et si aimable fille, que je
ne comprendrai jamais qu'on puisse te trahir!

--Voil, dit le cur, comment tous ces beaux messieurs, avec leurs
compliments, feront tourner la tte  cette petite fille. L'un lui donne
le bras  la promenade, comme il ferait pour une belle dame; l'autre
lui dit qu'elle est aimable, et elle est assez sotte pour ne pas
s'apercevoir qu'on se moque d'elle.

--C'est donc vous qui lui donnez le bras, Lonce? dit Sabina d'un ton
moqueur.

--Pourquoi non? N'avez-vous pas pris son bras pour l'emmener, vous
aussi, Madame? Du moment que nous l'enlevons pour en faire notre
compagne et notre convive, ne devons-nous pas la traiter comme notre
gale? Pourquoi M. le cur nous blmerait-il de pratiquer la loi de
fraternit? C'est une des joies innocentes et romanesques de notre
journe.

--Je n'aime pas les choses romanesques, dit le bourru. Cela dure trop
peu, et ne gt que dans la cervelle. Vous autres jeunes gens de qualit,
vous vous amusez un instant de la simplicit d'autrui; et puis, quand
vous avez pay, vous n'y songez plus. Que Madeleine vous coute,
Messieurs, et nous verrons qui lui restera, ou du grand seigneur qui lui
refusera un souvenir, ou du vieux prtre qui, aprs l'avoir gourmande
comme elle le mrite, l'amnera au repentir et fera sa paix avec Dieu!

--Ce bon cur m'effraie, dit lady Sabina en s'adressant  Lonce.
J'espre, ami, que cette pauvre Madeleine n'est pas ici sur le chemin de
la perdition?

--Je puis rpondre de moi-mme, rpliqua Lonce.

--Mais non pas du marquis?

--Je vous confesse que je ne rponds nullement du marquis. Il est beau,
loquent, passionn, toutes les femmes lui plaisent et il plat  toutes
les femmes. N'est-ce pas votre avis, Sabina?

--Qu'en sais-je? Nous ferions peut-tre bien de faire rentrer la petite
dans la voiture.

--D'autant plus, dit le cur, que le chemin redevient fort mauvais, que
bientt le jour va tomber, et que si M. le marquis a des distractions,
nous ne sommes pas en sret. Donnons-lui pour compagne la ngresse en
change de l'oiselire.

--Je ne rponds pas qu'il n'ait pas autant de distraction avec la noire
qu'avec la blonde, reprit Lonce. Le plus sr serait de le mettre en
tte--tte avec vous, cur!

Cet avis prvalut, et Madeleine rentra dans la voiture, sans marquer ni
humeur, ni bont, ni regret. Sa mlancolie tait compltement dissipe,
le reflet du soleil couchant rpandait sur ses joues animes une lueur
tincelante de jeunesse et de vie.--Voyez donc comme cette petite laide
est redevenue belle! dit Lonce en anglais  lady G..., le souffle
embras de Teverino l'a transfigure.

Sabina essaya de plaisanter sur le mme ton; mais une tristesse mortelle
pesait sur son regard; la jalousie s'allumait dans son coeur sous forme
de ddain, et tout ce que Lonce insinuait sur les bonnes fortunes du
marquis lui causait une honte douloureuse. Elle s'effora donc de se
persuader  elle-mme qu'elle n'avait pas senti, comme Madeleine, le
_souffle embras_ de Teverino passer sur sa tte comme une nue d'orage.

Il lui fallut bien une demi-heure pour chasser ce remords et retrouver
le calme de son orgueil. Enfin, elle commenait  se sentir victorieuse,
et le charme lui semblait ne pouvoir plus agir sur elle. Teverino, pour
distraire le cur, qui se flattant toujours d'tre en route pour son
village, s'tonnait un peu de ne pas reconnatre le pays, avait entam
avec lui une grave discussion sur des matires thologiques. Il s'tait
frott  toutes gens et  toutes choses dans sa vie d'aventures. Il
avait vu de prs quelques prlats, quelques moines instruits, et il
tait de ces esprits qui entendent, comprennent et se souviennent sans
faire le moindre effort. Il avait dans la mmoire une certaine quantit
de lambeaux de citations, de commentaires et d'objections qu'il avait
entendu dbattre, peut-tre en passant des plats sur une table de
gourmets apostoliques, ou en poussetant les stalles d'un chapitre de
thologiens rguliers. Il tait loin de l'instruction du bon cur,
mais il pouvait paratre,  l'occasion, beaucoup plus fort en ergotage
mtaphysique. Le cur tait  la fois merveill et scandalis de ce
mlange de subtilit et d'ignorance, et le bohmien, plus habile en ceci
que le _Mdecin malgr lui_ de Molire, vu qu'il avait affaire  plus
forte partie, russissait  l'blouir en ludant les questions positives
et en l'accablant de demandes pdantesquement oiseuses; si bien que le
bourru se demandait de bonne foi si c'tait un rude hrtique arm de
toutes pices, ou un ignorant factieux qui riait de lui dans sa barbe.

De temps en temps quelques phrases de leur dispute arrivaient aux
oreilles de leurs compagnons. Ceci est une hrsie, une hrsie
condamne! s'criait le cur, qui ne faisait plus attention aux cahots
et aux difficults de la route.--Je le sais, monsieur l'abb, reprenait
Teverino, et il s'agit de la rfuter. Comment vous y prendrez-vous? Je
gage que vous ne le savez pas?--J'invoquerais la grce, Monsieur,
rien que la grce!--Ce ne serait que tourner la difficult. Un savant
thologien ddaigne les moyens chappatoires!--Une chappatoire,
Monsieur! vous appelez cela une chappatoire!--En ce cas-l, oui,
monsieur l'abb; car vous avez pour vous le concile de Trente, et vous
ne vous en doutez point!--Le concile de Trente n'a rien interprt
l-dessus, Monsieur! Vous allez m'interprter quelque dcret tir par
les cheveux; c'est votre habitude, je le vois bien!

--Notre bourru me parat hors de lui, dit Sabina  Lonce; votre ami
est-il rellement savant? Je regrette de ne pas les entendre d'un bout 
l'autre.

--Le marquis sait un peu de tout, rpondit Lonce.

--Seulement un peu? Je le croirais,  son assurance. Beaucoup d'Italiens
sont ainsi, c'est le caractre mridional.

--Ce caractre a ses charmes et ses travers; les uns si purils qu'on
est forc de s'en moquer, les autres si puissants qu'on est forc de s'y
soumettre.

--Mon cher Lonce, dit Sabina, qui comprit l'pigramme efface sous
l'intonation mlancolique de son ami, apercevoir, c'est tout au plus
remarquer; ce n'est,  coup sr, pas se soumettre. Permettez-moi de vous
parler de votre ami comme d'un tranger, et de vous dire que c'est la
statue d'argile aux veines d'or.

--C'est possible, reprit-il; mais l'or est chose si prcieuse et si
tentante qu'on le cherche parfois mme dans la fange.

--Voil un mot qui fait frmir.

--Prenez que j'ai dit argile, emblme de fragilit; seulement n'en
faites aucune application au caractre du marquis. tudiez-le vous-mme,
Sabina; c'est le plus remarquable sujet d'observations que je puisse
vous offrir, et je ne l'ai pas fait sans dessein. Seulement, ne vous
laissez pas blouir si vous voulez voir clair. Je vous avoue que
moi-mme, ayant perdu de vue cet ami, depuis longtemps, et sachant
combien sont mobiles ces puissantes organisations, je ne le connais pour
ainsi dire plus. J'ai besoin de l'examiner de nouveau, et je ne puis
vous rpondre de lui que jusqu' un certain point. Soyez avertie, et
tenez-vous sur vos gardes.

--Que signifie cette dernire parole? Me croyez-vous en danger
d'enthousiasme?

--Vous savez bien vous-mme que vous venez de courir ce danger-l,
jusqu' vouloir traverser le torrent au pril de vos jours, pour lui
prouver votre confiance et votre soumission.

--Ne vous servez pas de mots impropres et offensants. On dirait que vous
en avez eu du dpit?

--N'avez-vous point vu que c'tait de la colre?

--Vous parlez comme un jaloux, en vrit!

--L'amiti a ses jalousies comme l'amour. C'est vous qui l'avez dit ce
matin.

--Eh bien, soit; cela orne et anime l'amiti, dit Sabina avec un
irrsistible mouvement de coquetterie.

Elle tait effraye d'avoir failli aimer Teverino, et elle s'efforait
de se crer un prservatif en stimulant l'affection problmatique de
Lonce. Elle n'y russit que trop. Il prit sa main et l'chauffa
dans les siennes, jusqu' ce qu'elle la retirt brlante. Madeleine
paraissait assoupie; pourtant elle s'veilla  ce mouvement, et lady
G... se sentit confuse du regard tonn de l'oiselire. Elle lui fit une
caresse pour carter toute hostilit de la pense de cette enfant; mais
ce ne fut pas de bien bon coeur, et il lui sembla que Madeleine souriait
avec plus de malice qu'on ne l'en et crue capable.

--Ttebleu! o sommes-nous? s'cria tout d'un coup le cur en regardant
autour de lui.

--Nous en sommes  saint Jrme, rpliqua Teverino.

--Il ne s'agit plus de saint Jrme, Monsieur, mais du chemin que vous
nous faites prendre; quelle est cette valle? o va cette route? o
diable nous avez-vous conduits, enfin?

On tait parvenu au sommet d'une monte longue et pnible, et, en
tournant le rocher, o depuis une heure on marchait encaiss, on
voyait une valle immense se dployer sous les pieds  une profondeur
tourdissante. Du plateau o se trouvaient nos voyageurs, de
gigantesques rochers couronns de neige se dressaient encore vers le
ciel; la nature tait aride, bizarre, effroyablement romantique; mais
devant eux, la route, redevenue une rampe rapide, s'enfonait en mille
dtours pittoresques vers les plans abaisss d'une contre fertile,
riante et richement colore. Quoi de plus beau qu'un pareil spectacle
au coucher du soleil, lorsqu' travers le cadre anguleux de la nature
alpestre, on dcouvre la splendeur des terres fcondes, les flancs
verdoyants des collines intermdiaires, que les feux de l'occident font
resplendir, ces abmes de verdure drouls dans l'espace, les fleuves
et les lacs embrass, sems dans ce vaste tableau comme des miroirs
ardents, et, au del encore, les zones bleutres qui se mlent sans se
confondre, les horizons violets et le ciel sublime de lumire et de
transparence! Sabina fit un cri d'admiration:--Ah! Lonce! dit-elle en
lui reprenant la main, que je vous remercie de m'avoir conduite ici! que
Dieu soit lou de cette journe!

--Et moi aussi, je vous remercie bien, dit le cur avec dsespoir; nous
ne risquons rien de nous recommander  Dieu, car de souper et de gte il
n'en faut plus parler. Nous voici  plus de dix lieues de chez nous,
et nous marchons vers Venise ou vers Milan en droite ligne, au lieu de
chercher notre toile polaire et le coq de notre clocher.

--Au lieu de blasphmer ainsi, dit Teverino, vous devriez tre  genoux,
cur, et bnir l'ternel, crateur et conservateur de si grandes choses!
Me voil tout  fait mcontent de votre foi, et si je ne vous aimais, je
vous dnoncerais de suite  mon oncle le saint-pre. Est-ce ainsi,
abb sans cervelle et sans principes, que vous devriez saluer la terre
d'Italie et le chemin qui conduit  la ville ternelle!

--C'est donc l'Italie? s'cria Sabina en s'lanant sur le chemin; ma
chre Italie, que je rve depuis mon enfance, et que mon tratre de mari
me permettait  peine de voir en peinture! Eh quoi! marquis, vous nous
avez fait entrer en Italie!

--_O cara patria!_ chanta Teverino, et, entonnant de sa belle voix le
noble rcitatif de _Tancredi: Terra degli avi miei, ti bacio!_

--Fermez vos oreilles, dit Lonce: voici une nouvelle sduction contre
laquelle je ne vous avais pas prvenue. Le marquis chante comme Orphe.

--Ah! c'est la voix de l'Italie! Peu m'importe de quelle bouche elle
s'exhale! Il me semble que c'est la terre et le ciel qui chantent ce
cantique d'amour et le font pntrer dans mon coeur. L'Italie!  mon
Dieu! je pourrai donc dire que j'ai au moins salu les horizons de
l'Italie! C'est  votre ingnieux vouloir, c'est  l'audace de notre
guide que je dois cette jouissance suprme. Laissez-moi vous bnir tous
les deux.

En parlant ainsi, Sabina leur tendit la main  l'un et  l'autre, et se
mit  courir, entrane par eux vers une cabane de planches grossires,
au seuil de laquelle se dessinait un douanier, vieux soldat farouche, en
habit d'un vert sombre comme le feuillage des sapins, et en moustaches
blanches comme la neige des cimes.

--Gardien de l'Italie, lui dit le marquis en riant, Cerbre attach au
seuil du Tartare, ouvre-nous la porte de l'den, et laisse-nous passer
de la terre au ciel! Saint Pierre en personne a sign nos passe-ports.

Le douanier regarda d'un air de surprise et de doute la figure du
vagabond que, huit jours auparavant, il avait laiss passer aprs mille
formalits, quoique sa feuille de route ft en rgle. Mais Teverino vit
bien, en cette rencontre, qu'une bonne mine et de beaux habits sont les
meilleures lettres de crance; car,  peine Lonce eut-il exhib ses
papiers et rpondu de toutes les personnes qui se trouvaient avec lui,
que le vagabond put passer son chemin la tte haute.

La voiture fut arrte un instant et visite pour la forme. Une pice
d'or, ngligemment jete dans la poussire par Lonce, au pied du
douanier, aplanit toutes les difficults.

--Et maintenant, dit Sabina en courant toujours on avant avec Lonce et
le marquis, c'est bien vraiment et sans mtaphore la terre d'Italie
que je foule; ce sont bien ses parfums que je respire et son ciel qui
m'claire!

--Arrtez-vous ici, Signera, dit Madeleine en la saisissant par sa robe;
j'ai promis de vous faire voir au coucher du soleil quelque chose de
merveilleux, et M. le cur ne se coucherait pas content ce soir si je ne
lui tenais parole.

--Pourvu que je couche quelque part, je me tiendrai pour trop heureux!
rpondit le cur essouffl de la course qu'il venait de faire pour
suivre Sabina.

Et, la voyant s'asseoir sur les bords du chemin, rsolue  admirer les
talents de l'oiselire, il se laissa tomber sur le gazon, en se faisant
un ventail de son large chapeau. Il n'y avait plus de forces en lui
pour la rsistance ou la plainte.

--Voici l'heure! dit l'oiselire en s'lanant sur les rochers qui
marquaient le point culminant de cette crte alpestre; et, avec
l'agilit d'un chat, elle grimpa de plateau en plateau, jusqu'au
dernier, o, dessinant sa silhouette dlie sur le ton chaud du ciel,
elle commena  faire flotter son drapeau rouge. En mme temps, elle
faisait signe aux spectateurs de regarder le ciel au-dessus d'elle, et
elle traait comme un cercle magique avec ses bras levs, cour marquer
la rgion o elle voyait tournoyer les aigles.

Mais Sabina regardait en vain; ces oiseaux taient perdus dans une telle
immensit que la vue phnomnale de l'oiselire pouvait seule pressentir
ou discerner leur prsence. Enfin, elle aperut quelques points noirs,
d'abord indcis, qui semblaient nager au del des nuages. Peu  peu
ils parurent les traverser; leur nombre augmenta, et en mme temps
l'intensit de leur volume. Enfin, on distingua bientt leur vaste
envergure, et leurs cris sauvages se firent entendre comme un concert
diabolique dans la rgion des temptes.

Ils tournrent longtemps, dessinant de grands circuits qui allaient
en se resserrant, et quand ils furent runis en groupe compacte,
perpendiculairement sur la tte de l'oiselire, ils se laissrent
balancer sur leurs ailes, descendant et remontant comme des ballons, et
paralyss par une invincible mfiance.

Ce fut alors que Madeleine, couvrant sa tte, cachant ses mains dans
son manteau, et ramassant ses pieds sous sa jupe, s'affaissa comme
un cadavre sur le rocher, et  l'instant mme cette nue d'oiseaux
carnassiers fondit sur elle comme pour la dvorer.

--Ce jeu-l est plus dangereux qu'on ne pense, dit Teverino en prenant
le fusil de Lonce dans la voiture et en s'lanant sur le rocher;
peut-tre que la petite ne voit pas  combien d'ennemis elle a affaire.

Madeleine, comme pour montrer son courage, se releva et agita son
manteau. Les aigles s'cartrent; mais prenant ce mouvement passager
pour les convulsions de l'agonie, ils se tinrent  porte, remplissant
l'air de leurs clameurs sinistres, et ds que l'oiselire fut recouche,
ils revinrent  la charge. Elle les attira et les effraya ainsi 
plusieurs reprises, aprs quoi elle se dcouvrit la tte, tendit les
bras, et, debout, elle attendit immobile. En ce moment, Teverino leva
le canon de son fusil, afin d'arrter ces btes sanguinaires au passage,
s'il tait besoin. Mais Madeleine lui fit signe de ne rien craindre,
et aprs avoir tenu l'ennemi en respect par le feu de son regard, elle
quitta le rocher lentement, laissant derrire elle un oiseau mort dont
elle s'tait munie sans rien dire, et qu'elle avait envelopp dans un
chiffon. Pendant qu'elle descendait, les aigles se prcipitrent sur
cette proie et se la disputrent avec des cris furieux.--Voyez, dit
Madeleine en rejoignant les spectateurs, comme ils se mettent en
colre contre mon mouchoir que j'ai oubli l-haut! comme ils font
les insolents, maintenant que je ne m'occupe plus d'eux! Allons,
laissons-les chanter victoire; ce sont des animaux lches et mchants
qui obissent et qui n'aiment pas. Je suis sre que mes pauvres petits
oiseaux, quoique bien loin, les entendent, et qu'ils se meurent de peur.
Si je leur faisais souvent de pareilles infidlits, je crois qu'ils
m'abandonneraient.

--Mais je ne pense pas que tes oiseaux t'aient suivie jusqu'ici? lui
demanda Lonce.

--Non, rpondit-elle; ils m'auraient suivie si je l'avais voulu; mais je
savais qu'ils seraient de trop ici, et je les ai envoys coucher dans un
bois que nous avons laiss sur l'autre bord du torrent.

--Et o les retrouveras-tu demain?

--Cela ne me regarde pas, rpondit-elle firement; c'est  eux de me
retrouver o il me plaira d'tre. Ils voient de loin et de haut, et
pendant que je fais une lieue ils peuvent en faire vingt.

--Si nous en faisions seulement deux ou trois pour trouver un abri,
objecta le cur, qui n'avait pris aucun intrt  la scne des aigles,
nous pourrions remercier la Providence.

--Qu' cela ne tienne, l'abb, dit Teverino; je vous rponds d'un bon
souper, d'un bon feu pour scher l'humidit du soir qui commence 
pntrer, et d'un bon lit bassin pour vous remettre de vos fatigues;
 moins pourtant que vous ne vous obstiniez  retourner coucher 
Sainte-Apollinaire, auquel cas, milady daignant vous accorder votre
libert, vous pourriez vous en aller  pied et arriver chez vous avec le
retour du soleil!

--Bien oblig d'une pareille libert! dit le cur; puisque je suis tomb
dans vos mains, il ne faut pas que j'espre m'en tirer, et si vous vous
faites fort de nous hberger supportablement cette nuit, je tcherai
d'oublier les transes de ma pauvre Barbe, et l'tonnement de mes
paroissiens quand la messe de demain ne sonnera point  leurs oreilles!

--Ce n'est pas demain dimanche, et votre infraction est involontaire,
dit Teverino. Allons, repartons, et que Dieu nous conduise!

--Eh bien! et moi? dit Sabina effraye  Lonce. Et mon mari, qui est
probablement rveill  l'heure qu'il est, et qui sans doute fait sa
toilette pour venir djeuner, c'est--dire souper dans mon appartement?

--Parlez plus bas, Madame, de peur que le cur ne vous entende,
car c'est le seul parmi nous qu'une pareille situation pourrait
scandaliser...

--Quoi! nous allons passer la nuit dehors? ce sera la fable du pays.

--Non, soyez certaine du contraire. La compagnie du cur couvre tout,
et rien de plus naturel que de s'garer dans les montagnes, d'y tre
surpris par la nuit, et de ne rentrer chez soi que le lendemain. Le cur
fera assez grand bruit d'une aussi terrible journe, pour que personne
ne puisse rvoquer en doute sa prsence au milieu de nous.

--Mais si votre marquis, dont _vous ne rpondez pas_, est un fat, il
publiera des choses impertinentes sur mon compte.

--Je vous rponds du moins de le faire taire, s'il en est ainsi. Allons,
Sabina, allez-vous donc vous replonger dans de tristes ralits?
Qu'avez-vous fait de cet enthousiasme que le sol brlant de l'Italie
vous communiquait tout  l'heure? La posie meurt au souvenir des
convenances mondaines, et si vous manquez de foi, ma puissance sur le
milieu que nous traversons va m'abandonner aussi.

--Eh bien! Lonce, vogue la galre!

--L'air frachit, permettez-moi de vous envelopper de mon manteau, dit
Lonce.

--Gardons-en un coin pour cette petite qui est  peine vtue, dit-elle
en cherchant Madeleine  ses cts.

--Oh! merci, Seigneurie, je n'ai pas froid, dit l'oiselire qui s'tait
glisse avec Teverino sur le sige.

--Je crains que le cur n'ait eu raison, reprit Sabina en anglais, et
que ce ne soit une petite dvergonde. La voil folle de votre Italien.

--Eh bien! que vous importe? dit Lonce.

Teverino poussa rapidement les chevaux  la descente, et sans la vigueur
de ces gnreux animaux, qui, tout couverts d'cume et de sueur,
bondissaient encore d'impatience, ils eussent pu se laisser entraner
sur cette pente d'une lieue de long, en zigzag, partout borde
d'effroyables abmes. Madeleine n'y songeait pas; et la nuit droba
bientt au cur la vue d'une situation qui lui et donn le vertige.

--Voyez, Signora! cria enfin le marquis en indiquant des lumires dans
le fond tnbreux du paysage: voici la ville, une ville d'Italie!



                               IX.

                         PRS DE L'ABME.

--Ne me dites pas le nom de cette ville, s'cria Sabina, je l'apprendrai
assez tt. Il me suffit de savoir que c'est une ville d'Italie pour que
mon imagination en fasse une merveille. Voyez, cher cur, si cela ne
ressemble pas  un palais enchant!

--Je ne vois, Madame, en vrit, que des chandelles qui luisent.

--Vous n'tes gure pote! Quoi! il ne vous semble pas que ces lumires
sont plus brillantes que d'autres lumires, que leur mystrieux
rayonnement dans cette tnbreuse profondeur nous promet quelque
surprise inoue, quelque aventure nouvelle?

--Voici bien assez d'aventures comme cela pour aujourd'hui, dit le cur;
et je n'en demande pas davantage.

C'tait une modeste petite ville de la frontire, dont nous ne dirons
pas le nom au lecteur, de crainte de la dpotiser  ses yeux, s'il l'a,
par hasard, traverse dans un jour de pluie et de mauvaise humeur; mais
quelle qu'elle soit, Sabina fut frappe de son caractre italien, et sa
belle position en amphithtre au revers des montagnes, dans une
rgion abrite du vent du nord, chauffe par les rayons du midi, et
incessamment lave par les eaux courantes, lui donnait un aspect de
propret, de bonheur et un entourage de riche vgtation. La lune, en
se levant, montra des murailles blanches, des terrasses couronnes de
pampres, des escaliers orns de vases de pierre o l'alos talait ses
artes pittoresques, de petits clochers au toit arrondi et une foule de
boutiques remplies d'herbages et de fruits magnifiques clairs par des
lanternes en papier de couleur, qui en faisaient ressortir les riches
nuances et les contours transparents. Les rues taient bordes d'arcades
grossires sous lesquelles circulaient des passants de bonne humeur,
braves gens pour qui chaque beau soir d't est une heure de fte,
et qui saluaient de rires et de cris joyeux l'arrive d'une voiture
opulente. Une bande d'enfants demi-nus et de jeunes filles curieuses, la
chevelure orne de fleurs naturelles, suivit l'quipage et assista au
dbarquement des voyageurs, devant l'htel _del Leon-Bianco_, sur la
place du March-Neuf.

L'auberge tait confortable, et la vue d'un rti copieux qui tournait au
milieu des flammes, commena  claircir le front du cur. Tandis qu'on
prparait les meilleures chambres, nos voyageurs virent se dresser
la table dans une salle basse, peinte  fresque, avec ce got
d'ornementation et cette charmante harmonie de couleurs qu'on retrouve
dans les plus misrables demeures de l'Italie septentrionale. Le cur
n'oubliait pas ses truites et ses champignons. 'avait t pour lui
jusque-l une fiche de consolation, et il n'avait cess de rpter
qu'avec _ce commencement de chre et de festin_, pourvu qu'on trouvt
du feu, il n'y avait rien de dsespr. Teverino prit le tablier et le
bonnet blanc d'un marmiton et se mit factieusement  l'oeuvre avec
l'abb, dans la cuisine, prtendant avoir des secrets merveilleux dans
cet art. Madeleine aida la ngresse  prparer la chambre, de lady G...
pendant que cette dernire, penche au balcon de la salle avec Lonce,
prenait plaisir  voir chanter et danser les enfants sur la place.

Quand les flambeaux furent allums et la table couverte de mets simples
et excellents, les convives se runirent, et Lonce alla chercher
l'oiselire pour faire plaisir, disait-il, au marquis; mais Sabina ne
parut pas charme de cette persistance dans les douceurs de l'galit.
L'hte se rcria:

--Quoi, dit-il en servant le potage sur la table, la fille aux oiseaux
dans la compagnie de Vos Seigneuries illustrissimes? Oh! je la connais
bien, et plus d'une fois je l'ai fait dner gratis,  cause des jolis
tours qu'elle sait faire. Mais est-ce que tu nous amnes toutes tes
bestioles, Madeleine? Je t'avertis que s'il leur faut  chacune un
couvert et un lit, je n'ai pas assez d'argenterie et d'oreillers dans ma
maison pour tant de monde. Allons, ma fille, va-t'en manger  la cuisine
avec les gens de Leurs Altesses: sans plaisanterie, je te trouverai bien
un petit coin dans le grenier  paille pour te faire dormir.

--Dans le grenier  paille, avec les muletiers et les palefreniers sans
doute? dit le cur. Si c'est l la vie que vous menez, Madeleine, je
n'ai pas tort de dire que votre vagabondage vous mnera loin.

--Bah! bah! c'est un petit enfant, seigneur abb, reprit l'hte, et
personne encore n'y fait attention.

--Monsieur l'hte, dit Sabina, je vous prie de faire mettre un lit dans
la chambre de ma ngresse; Madeleine couchera auprs d'elle. Je me suis
fait suivre de cette enfant qui nous a divertis de ses talents, et je
rponds de sa scurit.

--Du moment que Votre Altesse daigne s'y intresser, reprit l'hte, tout
sera fait ainsi qu'elle le commande. Nous l'aimons tous, cette petite:
elle est magicienne aux trois quarts! Dois-je donc lui mettre son
couvert  cette table?

--Eh bien! oui, rpondit lady G..., curieuse de voir en face et aux
lumires, quels progrs avait fait l'intimit de l'oiselire et du
marquis. Mais elle fut trompe dans son attente: ces deux personnages
semblaient tre redevenus trangers l'un  l'autre. Madeleine tait
chastement familire avec Lonce et respectueusement calme auprs de
Teverino. Ce dernier, qui faisait les honneurs de la table avec une
aisance merveilleuse, s'occupait d'elle avec une sorte de bont
paternelle et protectrice, qui faisait ressortir la bienveillance de
son caractre sans rien ter aux convenances de son rle. Sabina pensa
bientt qu'elle s'tait trompe, et le cur lui-mme n'eut rien
 reprendre aux manires du beau marquis. Il fut plutt port 
s'effaroucher un peu de l'affection que Lonce tmoignait  cette
_petite sotte_, qui riait avec lui et paraissait le charmer par ses
navets enjoues. Mais l'apptit du bourru tait si terrible et les
dlices de la rfection si puissantes, qu'au moment o il et pu
redevenir clairvoyant et grondeur, Madeleine avait quitt la table et
s'tait assoupie, avec l'insouciance de son ge, sur le grand sofa
qui, dans toutes les auberges de cette contre, dcore la salle des
voyageurs. De temps en temps, Lonce, plac non loin de ce sofa, se
retournait et la contemplait, admirant ce repos de l'innocence, cette
pose facile, et cette expression anglique, qui n'appartiennent qu'au
jeune ge.

On tait au dessert, et le marquis, exclusivement occup de lady G...,
parlait sur toutes choses avec un esprit suprieur; du moins c'tait
un genre de supriorit que les femmes peuvent apprcier: plus
d'imagination que de science, une originalit potique, une sensibilit
exalte. Sabina retomba peu  peu sous le charme de sa parole et de son
regard. Le cur remplissait l'office de contradicteur, comme s'il et eu
 coeur de faire briller l'loquence du jeune homme, et de lui fournir
des armes contre la froideur dogmatique et les prjugs troits du monde
officiel. Lonce, voyant avec humeur l'animation de son amie, prit son
album, l'ouvrit, et se mit  esquisser la figure de l'oiselire, sans se
mler  la conversation. Toute femme du monde est ne jalouse, et
Sabina avait t si justement adule pour sa beaut incomparable et son
brillant esprit, que l'attention accorde  toute autre crature de
son sexe, en sa prsence, devait infailliblement lui sembler une sorte
d'outrage. Habile  dissimuler ses mouvements intrieurs, elle ne les
exprimait que sous forme de plaisanterie; mais ils produisaient en elle
un besoin de vengeance immdiate, et la vengeance de la coquetterie, en
pareil cas, c'est de chercher ailleurs des hommages, et d'en prendre un
plaisir proportionn  l'affront. Elle s'abandonna donc tout  coup
aux sductions de Teverino, et ne put s'empcher de le faire sentir 
Lonce, oublieuse de la honte qu'elle avait prouve alors que Teverino
semblait occup de Madeleine.

Lonce, qui comprenait parfaitement ce jeu cruel, et qui avait par
instants la faiblesse d'en tre atteint, voulut avoir la force de le
mpriser; mais en se servant des mmes armes, il s'exposa fort  tre
vaincu. Il affecta une si grande admiration pour son modle et une
attention si fervente  son travail, qu'il paraissait sourd et aveugle 
tout le reste.

--Lonce, lui dit Sabina en se penchant sur son ouvrage, je suis sre
que vous nous faites un chef-d'oeuvre, car jamais vous n'avez eu l'air
si inspir.

--Jamais je n'ai vu rien de plus charmant que cette dormeuse de quatorze
ans, rpondit-il; le bel ge! quel moelleux dans les mouvements! quel
srnit dans l'immobilit des traits! Admirez, vous autres qui tes
artistes aussi par le sentiment et l'intelligence, et convenez qu'aucune
beaut de convention, aucune femme du monde ne pourrait se montrer aussi
suave et aussi pure dans le sommeil.

--Je suis compltement de votre avis, rpondit Sabina d'un ton de
dsintressement admirable, et je gage que c'est aussi l'avis du
marquis.

--Aucune? A Dieu ne plaise que je m'associe  un pareil blasphme!
rpondit Teverino. La beaut est ce qu'elle est, et quand on se perd
dans les comparaisons, on fait de la critique, c'est--dire qu'on jette
de la glace sur des impressions brlantes. C'est la maladie des artistes
de notre temps; ils se vouent  certains types, et prtendent assigner 
la beaut des limites forges dans leur pauvre cervelle; ils ne trouvent
plus le beau par instinct, et rien ne se rvle  eux qu' travers leur
thorie arbitraire. Celui-ci veut la beaut puissante et fleurie 
l'instar de Rubens; cet autre la veut maigre et fluette comme les
fantmes des ballades allemandes; un troisime la voudra tortille et
masculine comme Albert Durer; un quatrime raide et froide comme les
matres primitifs. Et pourtant tous ces anciens matres, toutes ces
nobles coles ont suivi un instinct gnreux ou naf; c'est pourquoi
leurs oeuvres sont originales et plaisent sans se ressembler. Le
vritable artiste est celui qui a le sentiment de la vie, qui jouit de
toutes choses, qui obit  l'inspiration sans la raisonner, et qui aime
tout ce qui est beau sans faire de catgories. Que lui importe le nom,
la parure et les habitudes de la beaut qui le frappe? Le sceau divin
peut lui apparatre dans un cadre abject, et la fleur de l'innocence
rustique rsider quelquefois sur le front d'une reine de la terre. C'est
 lui, crateur, de faire de celle qui le charme une bergre ou une
impratrice, selon les dispositions de son me et les besoins de son
coeur. Vous tes assez grand artiste, Lonce, pour faire de cette
montagnarde blonde une Sainte Elisabeth de Hongrie, et moi (_Ed io anche
son pittore!_ puisque je sens, puisque je pense, puisque j'aime), je
puis voir la Batrix du Dante sous la brune chevelure de milady.

--Il me semble, Lonce, dit Sabina flatte de ce dernier trait, que
le marquis est tout  fait dans vos ides sur l'art, et que vous ne
diffrez que par l'expression. Mais quel est donc ce joli dessin qui
sort de votre album? Permettez-moi de le regarder.

--Pardon, Madame, c'est une tude sur le nu, je vous en avertis.
Cependant, si vous vous voulez le voir, mon Faune est assez vtu de
feuillage pour ne pas forcer M. le cur  vous l'ter des mains, et il a
dans son glise des saints beaucoup moins austres.

--Cette bauche est superbe! dit Sabina, en regardant le croquis que
Lonce avait fait au bord du lac, d'aprs Teverino. Voil une charmante
fantaisie, une noble attitude et un ravissant paysage!

--Moi, dit le cur, je trouve que cette figure-l ressemble comme deux
gouttes d'eau  M. le marquis. Si on _l'habillait_ comme le voil, on
croirait que vous avez voulu faire son portrait; mais, aprs tout,
l'habit ne fait pas le moine, et je vois bien que vous avez mis l sa
tte avec ou sans intention.

--Sa belle figure est si bien grave dans mon souvenir, dit Lonce en
jetant un regard significatif  son marquis, que trs-souvent elle
vient naturellement se placer au bout de mon crayon quand je cherche la
perfection.

--Et vous l'avez mis dans un paysage de notre canton, ajouta le cur.
Voil nos petits lacs et nos grandes montagnes, nos sapins et nos
rochers; c'est rendu au naturel. Voyez donc, monsieur le marquis!

--La pose est bonne, dit tranquillement Teverino, et la composition
jolie, mais le dessin est faible: ce n'est pas ce que notre ami a fait
de mieux.

--Moi, je trouve cela trs-bien, dit Sabina, qui ne pouvait dtacher ses
yeux de cette figure.

--Eh bien, je vous en fais hommage, dit Lonce avec ironie; si vous ne
trouvez pas cet essai indigne de votre album, il vous rappellera du
moins une heureuse journe et de vives motions.

--J'aime mieux que vous me donniez le dessin que vous faites dans ce
moment-ci, rpondit lady G..., effraye du ton de Lonce. Il me semble
que vous y mettez plus d'_impegno e d'amore_.

--Non, non, ceci je ne le donne pas, reprit Lonce en serrant son
croquis de Madeleine dans son album et en repoussant l'autre sur la
table.

--Il fait un temps superbe, dit le marquis en s'approchant de la fentre
d'un air dgag. La lune claire comme l'aurore. Si nous allions voir la
ville? Demain tout sera moins beau et aura perdu son prestige.

--Allons, dit Sabina en se levant.

--Moi, je vous demanderai la permission d'aller voir mon lit, dit le
cur; je suis rompu de fatigue.

--Quoi! pour avoir fait sept ou huit lieues dans une bonne voiture bien
suspendue? reprit Sabina.

--Non, mais pour avoir eu chaud, et puis faim, et puis froid, et puis
faim encore, enfin pour n'avoir pas mang  mes heures. D'ailleurs, il
en est neuf, et je ne vois rien que de naturel dans mon envie de dormir;
pourvu que ma pauvre gouvernante ne passe pas la nuit  veiller pour
m'attendre!

--_Felicissima notte_, l'abb, dit Teverino. Vous venez, Lonce?

--Pas encore, rpondit-il, je veux faire un autre croquis de cette
dormeuse.

--Il faut que la dormeuse aille dormir ailleurs, dit le cur d'un ton
svre. Ne va-t-elle pas traner toute la nuit comme un objet perdu sur
ce canap? Allons, _Sans-Souci_, rveillez-vous! Et il venta de son
grand chapeau la figure de Madeleine, qui fit le mouvement de chasser un
oiseau importun, et se rendormit de plus belle.

--Laissez-la donc, cur, vous tes impitoyable! dit Lonce, en faisant
mine de s'asseoir auprs de l'oiselire.

--Cette fille, observa Sabina, ne peut pas rester ainsi endormie sous
l'oeil de tout le monde.

--Pardon, cher Lonce, s'cria Teverino en s'approchant; mais il faut
obir aux intentions de milady et de M. l'abb.

Et prenant la jeune fille dans ses bras, comme un petit enfant, il passa
dans une pice voisine, o il avait vu la ngresse se retirer pour
prparer son lit.

--Tenez, reine du Tartare, voici un objet qu'on vous confie et que votre
noble matresse, la blanche Phoeb, vous ordonne de garder comme la
prunelle de vos yeux.

[Illustration: Teverino poussa rapidement les chevaux  la descente.]

Il dposa Madeleine sur le lit, et dit tout bas  la ngresse, en se
retirant:--Enfermez-vous, c'est l'ordre de milady.

Lonce affecta une grande indiffrence  ce qui se passait autour de
lui, et il suivit nonchalamment Sabina, qui, aprs avoir vainement
attendu qu'il lui offrt son bras, accepta celui du marquis.

Ce dernier paraissait connatre la ville, bien qu'il n'y ft connu de
personne, pas mme de l'hte _del Leon-Bianco_. Il conduisit Sabina
prendre des glaces dans un caf qui touchait aux vieilles murailles; car
c'tait une petite place anciennement fortifie et qui portait encore la
trace des boulets de la France rpublicaine. Il fit servir en plein
air, sur une plate-forme, d'o l'on dominait les fosss et un ple-mle
d'antiques constructions massives, ronges de lierre et de mousse. A
quelque distance se dressait une tour en ruines, dont la lune argentait
la silhouette lance, et qui servait de repoussoir au vaste paysage
perdu dans une vague blancheur. Le ciel tait magnifique. Lonce
s'loigna et se mit  errer dans les dcombres, plong, en apparence,
dans la contemplation d'une si belle nuit et d'un si beau lieu.

--Je crois bien, dit Teverino en essayant la force de ses doigts sur un
dbris de ciment qu'il ramassa sous ses pieds, que cette construction
est d'origine romaine.

--Je n'en veux rien savoir, rpondt Sabina; j'aime mieux n'en pas
douter, et rver ici un pass grandiose, que de faire des observations
archologiques. On ne jouit de rien quand on veut s'assurer de quelque
chose.

--Eh bien, vous tes dans la vraie posie, admirable Franaise! s'cria
Teverino en s'asseyant vis--vis d'elle, et je veux me perdre avec vous
dans ce paradis de l'intelligence o le divin Alighieri fut introduit
par la divine Batrix. Quand cette comparaison m'est venue tantt
sur les lvres, je ne me rendais pas compte de la justesse de mon
inspiration. Oui, vous avez la lumire de l'esprit jointe  l'idale
beaut, et jamais je n'ai rencontr de femme aussi extraordinaire que
vous. C'est la premire fois que je quitte l'Italie, et je n'y avais pas
connu de Franaise essentiellement diffrente de nos femmes, comme vous
l'tes. La femme du Midi a bien des instincts de pote ou d'artiste,
mais dans le caractre plus que dans l'intelligence; et d'ailleurs, son
ducation borne, sa vie lascive et paresseuse ne lui permettent pas
de se rendre compte de ses motions comme vous savez le faire, vous,
Madame! Et comme vous exprimez vos penses, mme dans notre langue, 
laquelle vous donnez une forme trange, toujours noble, et saisissante!
Oui, vos sentiments sont des ides, et il me semble, en causant avec
vous, que je vous suis dans une rgion inconnue aux autres tres. Vous
jugez toutes choses, rien ne vous est tranger, et votre science ne vous
empche pas de vous mouvoir et de vous passionner comme ces pauvres
cratures qui aiment et admirent sans discernement. Votre imagination
est encore aussi riche que si vous n'aviez pas la connaissance de tous
les secrets de l'humanit, et, au del de votre sagesse tonnante,
l'idal vous transporte toujours vers l'infini! En vrit, mon cerveau
s'enflamme au foyer du vtre, et il me semble que je m'lve au-dessus
de moi-mme en vous coutant!

[Illustration: Je suis sre que vous nous faites un chef d'oeuvre.]

C'est par un tel flux de phrases logieuses que Teverino versa le poison
de la flatterie dans l'me de la fire lady. Il y avait loin de cette
admiration sans bornes et manifeste avec cet _entrain_ italien qui
ressemble tant  l'motion,  la philosophique taquinerie de Lonce. Ce
qui lui prtait un charme irrsistible, c'est que Teverino tait  peu
prs convaincu de ce qu'il disait. Il n'avait gure rencontr de femmes
cultives  ce point, et cette nouveaut avait pour son esprit de
recherche avide et d'observation incessante un attrait vritable. Il
voulait mettre cette supriorit fminine  l'aise, afin de la voir se
manifester dans tout son clat, et, sachant fort bien que de tels
dons sont unis  un grand orgueil, il le caressait par d'ingnieuses
adulations. Il tait bien difficile, pour ne pas dire impossible,-que
lady G... distingut cette passion de connatre de la passion d'aimer.
Elle n'avait jamais trouv d'homme aussi blas et aussi naf en mme
temps que Teverino; Lonce tait beaucoup moins avide d'esprit et
beaucoup moins tranquille de coeur auprs d'elle. Elle ne vit donc
que la moiti du caractre de cet Italien, vritable dilettante de
jouissance intellectuelle, qui, sans compromettre le calme de son propre
coeur, attaquait vivement le sien pour l'observer comme un type nouveau
dans sa vie.

Elle parla longtemps avec lui, et de quoi, entre un beau jeune homme et
une belle jeune femme, si ce n'est d'amour? Il n'est point de thorie
plus inpuisable dans un tte--tte de ce genre, au clair de la lune.
La femme se plaint de la vie, pleure des illusions, trace l'idal
de l'amour, et fait pressentir des transports qu'elle voile sous un
transparent mystre de dfiance et de pudeur. L'homme s'exalte, renie
les prjugs, et condamne les crimes de ses semblables. Il veut
justifier et rhabiliter le sexe masculin dans sa personne. Par mille
adroites insinuations, il s'offre pour expier et rparer le pch
originel, tandis que, par mille dtours plus adroits encore, on lude
son hommage et on le ramne  une nouvelle ferveur. Ceci est le rsum
banal de tout entretien de cette nature entre gens civiliss. C'est
le rsum de ce qui s'tait pass, avec plus d'art encore et de
dissimulation, entre Sabina et Lonce, le matin mme. Mais avec Teverino
Sabina eut moins d'effroi et plus de douceur. Au lieu de reproches et
d'inculpations agites, elle n'eut que le tranquille parfum de l'encens
 respirer. Aussi courut-elle un danger beaucoup plus grand, celui de
donner de la tendresse  qui ne lui demandait que de l'imagination.

Comme l'aventurier, au fort de ses dithyrambes, parlait haut dans la
nuit sonore, Sabina fut un peu effraye de voir reparatre Lonce au bas
du rempart.

--Voici Lonce! dit-elle pour rprimer sa faconde.

--Il est bien soucieux et rveur, ce soir, le pauvre Lonce! dit
Teverino en baissant la voix.

--Je ne l'ai jamais vu si maussade, reprit-elle; on dirait qu'il
s'ennuie avec nous.

--Non, Madame; il est amoureux et jaloux.

--De l'oiselire, sans doute? dit-elle d'un ton ddaigneux.

--Non, de vous; vous le savez bien.

--Vous vous trompez, marquis. Il y a quinze ans que nous nous
connaissons, et il n'a jamais song  me faire la cour.

--Eh bien, Madame, je vous jure qu'il y pense srieusement aujourd'hui.

--Ne faites pas cette plaisanterie, elle me blesse.

--N'est-il pas un galant homme, un grand artiste, un aimable et beau
garon? Son amour vous tait d, et vous ne pouvez pas en tre offense.

--J'en serais mortellement peine, car je ne pourrais le partager.

--Cela est effrayant, Madame. En ce cas, je vois bien que nul homme ne
sera aim de vous; car nul homme ne peut se flatter d'galer Lonce.

--Vous vous trompez, marquis; il a toutes sortes de perfections dont
je le tiendrais quitte, s'il ne lui manquait une toute petite qualit,
qu'on peut esprer de trouver ailleurs.

--Laquelle?

--La facult d'aimer navement, sans orgueil et sans dfiance.

En disant ces paroles, elle s'tait leve pour aller  la rencontre de
Lonce, et,  la manire dont elle s'appuya avec abandon sur le bras
de Teverino, celui-ci se dit: Vaincre ce grand courage n'est pas si
difficile que je croyais.

Sabina s'tait imagin parler bien bas; mais, comme elle venait de
descendre les degrs qui conduisaient dans l'amphithtre verdoyant des
anciens fosss, elle ne se rendit pas compte de la sonorit de ce lieu,
et elle ne se douta point que Lonce et tout entendu. Il fut tellement
bless et affect de ses dernires paroles, qu'il eut la force de
dissimuler et de reprendre le calme de son rle. Il y russit au point
de faire croire  Teverino lui-mme qu'il s'tait tromp, et  lady
G... qu'elle avait raison de lui attribuer une grande froideur. Il leur
proposa de monter au sommet de la tour dmantele, leur promettant, sur
ce point culminant, une vue magnifique et un air encore plus pur que
celui des remparts. Ils firent donc cette tentative. Lonce passa le
premier pour leur frayer le chemin qu'il venait d'explorer seul, pour
carter les ronces; et les avertir  chaque marche croule ou glissante
de l'escalier en spirale.

Malgr ces prcautions, l'ascension tait assez pnible et mme
dangereuse pour une femme aussi dlicate et aussi peu aguerrie contre le
vertige que l'tait lady G..., mais la force et l'adresse du marquis
lui donnaient une confiance singulire, et, ce qu'elle n'et jamais os
entreprendre de sang-froid, elle l'accomplit d'enthousiasme, tantt
appuye sur son paule, tantt les mains enlaces aux siennes, tantt
souleve dans ses bras robustes.

Dans ce trajet mouvant, plus d'une fois leurs chevelures
s'effleurrent, plus d'une fois leurs haleines se confondirent, plus
d'une fois Teverino sentit battre contre sa poitrine haletante de
fatigue un coeur mu de honte et de tendresse. La lune pntrant par
les larges arcades brises de la tour, projetait de vives clarts sur
l'escalier, interrompues de distance en distance par l'paisseur des
murs. Dans ces intervalles de lumire et d'obscurit, tantt on se
trouvait bien prs et tantt bien loin de Lonce, qui, feignant de ne
rien voir, ne perdait pourtant rien de l'motion croissante de ses
deux compagnons. Enfin l'on se trouva au fate de l'difice. Un mur
circulaire de huit pieds de large, sans aucune balustrade, en formait
le couronnement, et Lonce en fit tranquillement le tour, mesurant de
l'oeil cette muraille lisse qui allait perdre sa base cyclopenne dans
les fosss  cent pieds au-dessous de lui. Mais Sabina fut saisie d'une
terreur insurmontable et pour elle-mme et pour Teverino qui, debout
auprs d'elle, s'efforait en vain de la rassurer. Elle s'assit sur la
dernire marche, et ne respira tranquille que lorsque le marquis se fut
assis  ses cts et l'eut entoure de ses deux bras, comme d'un rempart
inexpugnable. Les chouettes effarouches s'levaient dans les airs en
poussant des cris de dtresse. Lonce, sous prtexte de dcouvrir leurs
nids et de porter des petits  l'oiselire, pour voir comment elle se
tirerait de leur ducation, redescendit l'escalier et alla fureter
dans les tages infrieurs, o bientt le craquement de ses pas sur le
gravier cessa de se faire entendre.

Teverino n'tait plus aussi matre de lui-mme qu'il avait pu l'tre en
prenant des glaces un quart d'heure auparavant, avec Sabina, dans un
isolement moins complet. D'ailleurs, Lonce paraissait si indiffrent
aux consquences possibles de l'aventure, qu'il commenait  ne plus
s'en faire un cas de conscience aussi grave. Cependant, l'tonnante
loyaut de ce bizarre personnage luttait encore contre l'attrait de la
beaut et l'orgueil d'une pareille conqute. Il russit  dissiper les
terreurs de Sabina, et, pour l'en distraire, il lui proposa d'entendre
un hymne  la nuit, dont il improviserait les paroles, et qu'il se
sentait l'envie de chanter en ce lieu magnifique. Il lui avait dj
donn un chantillon de sa voix, qui faisait dsirer d'en entendre
davantage. Elle y consentit, tout en lui disant que tant qu'elle le
verrait dbout sur ce pidestal gigantesque, elle aurait un affreux
battement de coeur.

--Eh bien! rpondit-il, je suis toujours certain d'tre cout avec
motion, et beaucoup de chanteurs de profession auraient besoin d'un
semblable thtre.

La facilit et mme l'originalit de son improvisation lyrique,
l'heureux choix de l'air, la beaut incomparable de sa voix, et ce don
musical naturel, qui remplaait chez lui la mthode par le got, la
puissance et le charme, agirent bientt sur Sabina d'une manire
irrsistible. Des torrents de larmes s'chapprent de ses yeux, et
lorsqu'il revint s'asseoir auprs d'elle, il la trouva si exalte et
si attendrie en mme temps, qu'il se sentit comme vaincu lui-mme. Il
l'entoura de ses bras en lui demandant si elle avait encore peur; elle
s'y laissa tomber en lui rpondant d'une voix entrecoupe par les
larmes: Non, non, je n'ai plus peur de vous.

En ce moment leurs lvres se rencontrrent; mais aussitt les pas de
Lonce rsonnant sous la vote de l'escalier  peu de distance, les
rappelrent brusquement  eux-mmes. On distinguait dans la lointain les
battements de mains de plusieurs personnes qui, du bord des remparts o
elles su promenaient, avaient entendu ce chant admirable planer dans
les airs comme la voix du gnie des ruines. Elles applaudissaient avec
transport l'artiste inconnu dispensateur d'une jouissance si chre aux
oreilles italiennes; mais ces applaudissements firent tressaillir Sabina
encore plus que l'approche de Lonce. Il lui sembla que c'tait comme
une ironique fanfare sonne sur son imminente dfaite, et elle eut
besoin de constater qu'elle tait assise de manire  demeurer, mme de
trs-loin, invisible aux regards curieux, pour se rassurer contre la
honte d'une pareille faiblesse.



                                X.

                      LO QUE PUEDE UN SASTRE.

Nos voyageurs firent le tour des murailles en dehors de la ville, et
quand ils arrivrent  l'auberge du Lion-Blanc, o ils entrrent par une
petite porte donnant sur des jardins, onze heures sonnaient  l'horloge
de la place. Un attroupement de bourgeois et d'artisans s'tait form
devant la principale entre de l'htellerie, et l'hte paraissait
soutenir une discussion anime.

--Que voulez-vous, Seigneuries? rpondit-il aux interrogations de Lonce
et de Teverino, en poussant la porte au nez des curieux; les gens de la
ville prtendent qu'un grand chanteur est log dans ma maison, que c'est
au moins le signor Rubini, qui, pour se soustraire aux importunits de
nos dilettanti, cache son nom et sa prsence, et que je suis le complice
de son incognito. Les uns veulent absolument qu'il se montre au balcon
pour recevoir les flicitations du public qui l'a entendu chanter,
il n'y a pas plus d'une demi-heure, du ct des remparts; d'autres
parcourent toute la ville, entrent dans tous les cafs, demandant 
grands cris le signor Rubini; enfin, je ne sais plus que faire. J'ai eu
l'honneur de voir passer plusieurs fois dans ma maison le signor Rubini;
je sais bien qu'il n'y est pas.

Cet incident donna  Teverino l'ide d'une factie en mme temps que le
dsir de tenter une preuve sur Sabina.

--coutez, dit-il  son hte, je chante passablement, et c'est moi qui
tout  l'heure exerais ma voix du ct de la grande tour. Je suis le
marquis de Montefiore. Est-ce que vous ne m'aviez pas encore reconnu?

--J'ai parfaitement reconnu votre illustrissime Seigneurie aussitt
qu'elle est descendue de voiture, rpondit l'hte, incapable d'avouer
qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu la figure de Teverino; si
je ne l'ai pas salue par son nom, c'est que j'ai craint de trahir
l'incognito que les personnes de qualit ont parfois la fantaisie de
garder en voyage.

--Eh bien, reprit le prtendu marquis, persvrez dans votre louable
discrtion jusqu' ce que j'aie quitt la ville, et, en rcompense,
je ne passerai jamais chez vous sans m'arrter pour y prendre quelque
chose. J'ai la fantaisie de me permettre une innocente plaisanterie
envers les habitants mlomanes de votre noble cit. Allumez des
flambeaux sur la galerie, et annoncez que l'artiste, dont on a entendu
la voix, va se rendre aux dsirs du bienveillant public.

--Que prtends-tu? lui demanda Lonce, tandis que l'hte courait
excuter ses ordres, te faire passer pour Rubini?

--Il le peut, dit Sabina avec entranement.

--Signora, lui rpondit l'aventurier en portant la main de lady G...
 ses lvres, en signe de gratitude pour cet loge, je n'ai pas une
pareille prtention, et je veux donner une petite leon  des auditeurs
assez sots pour faire une si grossire mprise; et puis je yeux terminer
les plaisirs de votre journe par une comdie qui vous divertira
peut-tre. Toutes nos chambres donnent sur cette galerie qui longe la
place. Tenez-vous dans la vtre et regardant par la fente de votre
porte, et ne me trahissez pas, vous, Lonce, en ayant l'air de me
connatre.

Quand tout fut dispos comme l'entendait Teverino Sabina, cache avec
Lonce derrire un rideau, vit paratre, sur la galerie claire, un
personnage misrable les cheveux en dsordre, la barbe hrisse, l'oeil
hagard la dmarche tranante, et vtu de mchants habits beaucoup trop
troits pour lui. Il lui fallut quelques minutes pour reconnatre, sous
ce travestissement ridicule, l'lgant Tiberino de Montefiore. Tout
tait chang, triqu, appauvri dans son air et dans sa personne. La
veste du plus jeune fils de l'hte bridait sa poitrine et la faisait
paratre rentre, un pantalon court et trop troit lui allongeait les
jambes; ses mains pendaient sans grce sur ses flancs paresseux; une
casquette qu'on et dit ramasse au coin de la borne, une mauvaise
guitare passe en sautoir, un gros bton de plerin, tout lui donnait
l'aspect d'un misrable histrion ambulant. Sabina essaya de rire; mais
son coeur se serra sans qu'elle pt en apprcier la cause, et Lonce,
surpris de ce dfi jet  son indiscrtion, se demanda quelle pouvait
tre l'audacieuse fantaisie de son complice.

A l'aspect de ce triste personnage, la foule rassemble au-dessous de
la galerie, et qui avait commenc par battre des mains  son approche,
changea tout  coup ses cris d'admiration en hues et en sifflets,
menaant d'enfoncer les portes et de rosser l'hte _del Leon-Bianco_,
pour lui apprendre  se moquer ainsi de ses honorables concitoyens.

--Un petit moment, gracieux public, dit Teverino aprs avoir apais la
rumeur par des gestes mls d'impertinence et d'humilit, prenez piti
d'un pauvre artiste qui a os profiter de la circonstance pour vous
exhiber ses petits talents. S'il ne russit pas  vous amuser, il
s'offrira lui-mme  votre courroux et tendra le dos aux poignes de
monnaie dont il vous plaira de l'accabler.

Tout public est capricieux et mobile. Les lazzis de Teverino eurent
bientt adouci celui de la petite ville, et,  dfaut du grand chanteur,
on consentit  couter le misrable saltimbanque. Il demanda un sujet
d'improvisation et dbita plusieurs centaines de vers ronflants avec une
emphase burlesque; aprs quoi il se mit  miauler,  aboyer,  hennir,
 contrefaire le cri de divers animaux, a siffler des variations sur
un air des rues, et  imiter la voix de _pulcinella_, le tout avec une
facilit merveilleuse, et s'accompagnant en mme temps du grattement
monotone et discordant de la guitare.

Quand il eut fini, une pluie de gros sous fit rsonner le plancher de
la galerie, et le public, l'accablant d'applaudissements ironiques,
redemanda  grands cris le chanteur merveilleux. C'tait un mlange
confus de sifflets, de rires et de trpignements d'impatience. De
mauvais plaisants demandaient la tte de l'hte du Lion-Blanc.

--Eh bien, Messieurs, dit Teverino, il faut vous satisfaire; le grand
chanteur m'a promis de se faire entendre si je russissais  vous
distraire de lui pendant quelques instants. Ma gageure est gagne, et je
vais lui porter vos hommages empresss.

L-dessus, Teverino rentra dans sa chambre, et en ressortit bientt
peign et par. Seulement, dans l'intervalle, il fit adroitement
teindre une partie des lumires, de faon qu'on ne pouvait plus le voir
assez distinctement pour constater que c'tait le mme homme. Il prluda
sur la guitare avec un rare talent et chanta une barcarolle avec tant de
charme, que la foule, enthousiasme, cria bis avec fureur. Il consentit
 recommencer, et quand ce fut fini, il se pencha sur la balustrade d'un
air de protection aristocratique. Les cris d'enthousiasme firent place 
un profond silence. Amis, dit-il alors avec une distinction d'accent o
l'on ne trouvait plus rien de l'emphase de l'histrion, j'ai consenti
 me faire entendre, bien que je sois, par ma position, tout  fait
indpendant des caprices d'un public de village et de toute espce de
public. Vous faisiez un tel vacarme sous mes fentres, qu'il m'tait
impossible de dormir, et que j'ai t forc de transiger; mais pour vous
punir de votre indiscrtion, je ne chanterai pas davantage, et si vous
ne prenez le parti de vous retirer au plus vite dans vos maisons, je
vous prviens que vous allez tre inonds par les pompes  incendie que
j'ai fait venir dans cet htel, et qui sont prtes  fonctionner au
premier cri de rvolte.

La foule, pouvante, se dispersa en un clin d'oeil, persuade qu'elle
venait d'impatienter quelque haut personnage, et, dans son humble
gratitude, on l'entendit battre des mains en se retirant  travers les
rues.

Une demi-heure aprs, tout tait silencieux dans la ville, et tout le
monde couch  l'htel du Lion-Blanc, except Savina et Teverino qui
causaient encore, penchs sur la balustrade de la galerie, commentant
cette dernire aventure, et riant avec prcaution, de peur d'veiller
leurs compagnons de voyage.

--Voyez ce que c'est que le prjug, disait le bohmien. Cette foule
imbcile ne se doute pas qu'elle a siffl et applaudi le mme homme.

--Faut-il vous avouer, marquis, rpondit Sabina, que j'y aurais t
trompe la premire, si vous ne m'eussiez avertie?

--Bien vrai, Signora? Je suis heureux de vous avoir procur un peu
d'amusement.

--Je ne sais pas si je peux vous remercier de l'intention. La scne
tait bizarre, plaisante peut-tre, et pourtant elle m'a fait mal.

--Nous y voil, pensa Teverino; et il pria lady G... de s'expliquer.

--Quoi! vous ne comprenez pas, lui dit-elle d'une voix mue, qu'il est
pnible de voir travestir la noblesse et la beaut?

--J'tais donc bien laid sous ces mchants habits? reprit-il moins
touch du compliment que Sabina ne devait s'y attendre, aprs ce qui
s'tait pass entre eux.

--Je ne dis pas cela, rpliqua-t-elle d'un ton moins tendre; mais toute
l'lgance de vos manires ayant disparu, et toute la dignit de votre
personne ayant fait place  je ne sais quoi de cynique et de honteux, je
souffrais de vous voir ainsi, et je ne pouvais me persuader que ce ft
vous!

--Et c'tait moi, pourtant, c'tait bien moi!...

--Non, marquis, c'tait le personnage que vous vouliez reprsenter, et
ce personnage n'avait rien de vous.

--Mes manires et mon langage taient affects, j'en conviens; mais
enfin c'tait toujours ma figure, ma voix, mon esprit, mon coeur, ma
personne, mon tre, en un mot, qui se cachaient sous ces apparences.
J'avais donc entirement disparu  vos yeux? Cela est trange!

--Ce que je trouve trange, c'est que vous vous tonniez de ma stupeur.
Les manires et le langage sont l'expression de l'esprit et du
caractre, et l'tre moral semble se transformer quand l'tre extrieur
se dcompose.

--Et les habits y sont pour beaucoup aussi, dit Teverino avec une
philosophique ironie.

--Les habits? dites-vous? Je ne crois pas.

--Si fait; pensez-y bien, Signora. Je suppose que je me prsente de
nouveau devant vous avec les habits rps et mesquins du fils de notre
hte... supposons mme que je sois ce fils, qui est, je crois, garde
forestier ou employ  la gabelle...

--O voulez-vous donc en venir? Achevez.

--Eh bien! je suppose que, conservant ma figure, mon coeur et mon esprit
tels que Dieu les a faits, je vous apparaisse pour la premire fois
pauvrement accoutr et appartenant tout de bon  une condition
trs-humble...

--Votre supposition n'a pas le sens commun: on ne trouve gure dans ces
races obscures le cachet de noblesse et de grce qui vous distingue.

--Gure, c'est possible; mais enfin cela se trouve quelquefois. Il y a
des dons naturels que Dieu semble avoir dpartis  de pauvres hres,
comme pour railler les prtentions de l'aristocratie.

--Vous voil dans les ides de Lonce; je ne les discute pas; mais
ce que je puis vous rpondre, c'est que de tels dons ont une rapide
influence sur l'existence et la condition de celui qui les possde.
Un pauvre hre, comme vous dites, lorsqu'il se sent investi
providentiellement de l'intelligence et de la beaut, transforme
activement le milieu fcheux o le caprice du sort l'a jet; il se fraie
une route nouvelle; il aspire sans cesse  l'lgance de la vie, aux
nobles occupations, aux jouissances de l'esprit, aux privilges de la
beaut, et il se place bientt au rang qui semblait lui tre d.

--Il est trs-vrai qu'il y aspire fortement, reprit Teverino, et
trs-vrai encore qu'il y arrive quelquefois; mais il est plus vrai
encore de dire qu'il choue la plupart du temps, parce que la socit ne
le seconde pas; parce que les prjugs le repoussent, parce qu'enfin il
n'a pas contract dans sa jeunesse l'habitude de se complaire dans la
contrainte, et que son ducation premire le ramne sans cesse vers
l'insouciance, ennemie de la lutte et de l'esclavage.

--Eh bien! ce que vous dites l donne tort  votre premier raisonnement.
Les habits ne prouvent donc rien, mais bien les habitudes, c'est--dire
le langage et les manires.

--Habits, langage et manires, tout cela fait partie des habitudes de la
vie: c'en est l'expression; et la condition de l'homme pauvre et obscur
est la chose la plus significative pour le vulgaire; mais ce sont l des
habitudes pour ainsi dire extrieures, et l'tre moral n'en a pas moins
de prix devant Dieu.

--Je ne conois rien  de telles distinctions, marquis! Dans votre
bouche, c'est un raisonnement gnreux et dsintress; mais dans la
bouche du personnage que vous vous amusiez tout  l'heure  reprsenter,
ce seraient d'insolentes et vaines prtentions. La philanthropie vous
gare; l'tre moral ne peut se dtacher ainsi de l'tre extrieur. L o
le langage est ridicule, les habitudes grossires, le dsordre habituel,
la mine impertinente et le mtier ignoble, pouvez-vous esprer de
dcouvrir un grand coeur et un grand esprit?

--Cela se pourrait, Madame; je persiste  le croire, malgr votre ddain
pour la misre.

--Ne me calomniez pas. Il est une misre que je plains et respecte:
c'est celle de l'infirme, de l'ignorant, du faible, de tous ces tres
que le malheur de leur race jette  demi morts, physiquement ou
moralement, dans le grand combat de la vie. tiols de corps ou d'esprit
avant d'avoir pu se dvelopper, ces malheureux sont bien les victimes
du hasard, et nous nous devons de les plaindre et de les secourir; mais
celui qui _pouvait_ et qui n'a pas _voulu_ est coupable, et ce n'est pas
injustement que la socit le repousse et l'abandonne.

--Soit, dit Teverino avec un mlange de hauteur et de bont. Il faudrait
tre Dieu pour lire dans son coeur et pour savoir si, alors, il ne
trouve pas en lui-mme des consolations que le monde ignore; si, entre
la suprme bont et lui, il ne s'tablit pas un commerce plus pur
et plus doux que toutes les sympathies humaines et que toutes les
protections sociales. Je me figure, moi, que les dons de Dieu servent
toujours  quelque chose, et que les derniers sur la terre ne seront pas
les derniers dans son royaume. _Quelqu'un_ l'a dit autrefois... Mais
je m'aperois que je tourne  la prdication et que j'empite sur les
droits de notre bon cur. Je dois me contenter de vous avoir montr que
je savais jouer la comdie. On m'a toujours dit que j'tais n
comdien, et pourtant j'ai un coeur sincre qui m'a toujours entran
contrairement aux lois de la prudence.

--Allons, vous tes un mime incroyable, dit Sabina, et vous vous tes
tir de cette farce italienne comme l'et fait un colier factieux en
vacances. J'admire l'enjouement et la jeunesse de votre caractre, et
pourtant je vous avoue que j'en suis un peu effraye.

--Vous me croyez frivole?

--Non, mais mobile et insouciant peut-tre!

--En ce cas, vous ne me jugez pas perfide et dissimul, malgr mon art
pour les travestissements?

--Non,  coup sr.

--Eh bien, j'aime mieux cela que d'tre pris pour un hypocrite.

--Vous est-il donc indiffrent d'inspirer un autre genre de mfiance?

--Je pourrais si aisment les vaincre tous qu'aucun ne m'inquite.
Mais comme on ne me mettra point  l'preuve, je n'ai que faire de me
disculper, n'est-il pas vrai, belle Sabina? Je serais ici un grand fat,
si j'entreprenais de me faire apprcier.

--N'tes-vous point jaloux d'estime et d'amiti?

--Estime et amiti! paroles franaises que nous ne comprenons gure,
nous autres Italiens, entre une belle femme et un jeune homme. Moins
subtils et plus passionns, nous allons droit au fait du vrai sentiment
que nous pouvons prouver. Je vous confesse que votre estime et votre
amiti pour Lonce sont choses que je n'envie pas, et auxquelles je
prfrerais le ddain et la haine.

--Expliquez cela.

--Comment et pourquoi n'aimez-vous point Lonce, cet homme excellent et
charmant, qui vous aime avec passion?

--Il ne m'aime pas du tout, et voil le secret de mon indiffrence. Or,
faut-il har et ddaigner un homme aussi accompli, parce qu'il n'est pas
amoureux de moi? Ne dois-je pas dpouiller ici ma vanit de femme et
rendre justice  son noble caractre et  son grand esprit, en lui
vouant une affection plus tranquile et plus durable que l'amour?

--A la manire dont vous parlez de l'amour, on dirait que vous ne l'avez
jamais connu, Signora. Une Italienne n'aurait pas tant de dlicatesse et
de gnrosit; elle mpriserait tout simplement, et tiendrait pour son
ennemi l'homme capable de vivre avec elle dans cette espce d'intimit
grossire et offensante, que vous nommez amiti. Eh! tenez, Signora,
de quelque race qu'elle soit, une femme est toujours femme avant tout.
L'instinct de la vrit est plus puissant sur elle que les lois de la
convenance et du bon got. Votre amiti, c'est--dire votre ddain pour
mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez
pas de son amour,--Estime et amiti! paroles franaises que nous ne
comprenons gure, nous autres Italiens, entre une belle femme et un
jeune homme. Moins subtils et plus passionns, nous allons droit au fait
du vrai sentiment que nous pouvons prouver. Je vous confesse que votre
estime et votre amiti pour Lonce sont choses que je n'envie pas, et
auxquelles je prfrerais le ddain et la haine.

--Expliquez cela.

--Comment et pourquoi n'aimez-vous point Lonce, cet homme excellent et
charmant, qui vous aime avec passion?

--Il ne m'aime pas du tout, et voil le secret de mon indiffrence. Or,
faut-il har et ddaigner un homme aussi accompli, parce qu'il n'est pas
amoureux de moi? Ne dois-je pas dpouiller ici ma vanit de femme et
rendre justice  son noble caractre et  son grand esprit, en lui
vouant une affection plus tranquile et plus durable que l'amour?

--A la manire dont vous parlez de l'amour, on dirait que vous ne l'avez
jamais connu, Signora. Une Italienne n'aurait pas tant de dlicatesse et
de gnrosit; elle mpriserait tout simplement, et tiendrait pour son
ennemi l'homme capable de vivre avec elle dans cette espce d'intimit
grossire et offensante, que vous nommez amiti. Eh! tenez, Signora,
de quelque race qu'elle soit, une femme est toujours femme avant tout.
L'instinct de la vrit est plus puissant sur elle que les lois de la
convenance et du bon got. Votre amiti, c'est--dire votre ddain pour
mon noble ami, ne repose que sur une erreur. Vous ne vous apercevez pas
de son amour, et vous le punissez de son silence par votre estime. Si
vous lisiez dans son coeur, vous rpondriez  ce qu'il prouve.

--Marquis, je vous trouve fort trange de vous charger ainsi des
dclarations de Lonce.

--Je vous jure sur l'honneur, Signora, que je n'en suis point charg, et
qu'il est aussi mfiant avec moi que vous-mme.

--Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement,
et vous vous chargez gratuitement de sa cause? c'est trs-noble et
trs-gnreux  vous, marquis, et cela rappelle la fraternit des
anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n'est plus digne
d'_estime_, et que, ds ce jour, mon _amiti_ vous est acquise  juste
titre.

Ayant ainsi parl avec un amer dpit, Sabina se leva, souhaita le
bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit dj que toutes les chambres de nos personnages taient
situes sur cette galerie planchie qu'abritait un large auvent, 
la manire des constructions alpestres, et qui longeait la face de la
maison tourne vers la place. Lonce et Teverino occupaient la mme
chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habill
et marchant avec agitation.

--Jeune homme, dit Lonce en venant  sa rencontre, la main ouverte,
tu as de nobles sentiments et tu tais digne d'un noble sort. Je t'ai
grossirement offens au passage du torrent, veux-tu l'oublier?

--Je vous le pardonnerai de grand coeur, Lonce, si vous m'avouez que
la jalousie, c'est--dire l'amour, vous a caus cet emportement
involontaire?

--Et autrement tu ne l'oublieras point?

--Autrement, je persisterai  vous en demander raison. Plus ma condition
vous semble abjecte, plus vous me deviez d'gards, m'ayant attir dans
votre compagnie; et si la diffrence de nos fortunes vous faisait
hsiter  me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler,
que je suis de premire force  toutes les armes, et que je n'en suis
pas  mon premier duel avec des gens de qualit.

--Je n'ai point de lche prjug qui me fasse hsiter sur ce point; je
suis de mon sicle, et je sais qu'un homme en vaut un autre. Je ne suis
pas maladroit non plus, et j'aurais quelque plaisir  me mesurer avec
toi, si ma cause tait bonne; mais je la sens mauvaise, et je souffre
d'autant plus de t'avoir outrag, que je vois en toi cette fiert
d'honnte homme.

--Vos excuses sont d'un honnte homme aussi, et je les accepte, dit
Teverino en lui serrant la main avec une mle dignit; mais, pour mettre
ma susceptibilit en repos, vous auriez d avouer que l'amour et la
jalousie taient seuls coupables.

--Vous voulez des confidences, Teverino? Eh bien! vous en aurez. La
jalousie, oui, j'en conviens, mais l'amour, non!

--Voil encore des subtilits franaises! Une femme nous plat ou
ne nous plat pas. L o il n'y a point d'amour, il n'y a point de
jalousie.

--C'est le langage de la droiture et de la navet; mais admettons, j'y
consens, que la civilisation des moeurs franaises et le raffinement
de nos ides produisent cette trange contradiction: ne pouvez-vous
comprendre que ce que vous pouvez prouver? Vous qui avez vu tant
de choses, tudi tant de natures diverses, ne savez-vous pas que
l'amour-propre est une cause de dpit et de jalousie aussi bien que la
passion vritable?

Teverino s'assit sur le bord de son lit, garda un silence mditatif
pendant quelques instants, puis reprit en se levant: Oui! ce sont des
maladies de l'me, produites par la satit. Pour ne point les connatre
il faut tre, comme moi, visit par la misre, c'est--dire par
l'impossibilit frquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chre
pauvret! tu es une bonne institutrice des coeurs. Tu nous ramnes 
la simplicit primitive des sentiments et des ides, quand l'abus des
jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naves
leons, qu'il faut bien que nous restions nafs sous ta loi austre!

--Quel rapport tablissez-vous donc entre votre misre et la droiture de
votre coeur?

--La misre, Monsieur, est toute une philosophie. C'est le stocisme,
et l'me stoque est faite toute d'une pice. Que ma matresse me soit
enleve par un homme puissant (la puissance de ce sicle c'est la
richesse), je courbe la tte, et mon orgueil n'en souffre pas. Ce coeur,
auquel mon coeur n'a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de
colre. Si je pouvais soutenir la lutte et donner  mon infidle les
jouissances de la vie, je pourrais alors connatre la jalousie et
m'indigner de ma dfaite. Mais l o mon rival dispose de sductions que
la fortune me dnie, je ne puis m'en prendre qu' la destine... et les
personnes ne me paraissent plus coupables.

--Tu es trs-philosophe, en effet, et je t'en fais mon compliment. Mais
ceci ne peut s'appliquer au mouvement de jalousie que tu m'as inspir.
Tu n'as rien, et l'on te prfre  moi qui suis riche. J'ai donc sujet
d'tre doublement humili.

--Oui, d'tre furieux, si vous tes amoureux. Sinon, ce n'est qu'un
dlire de la vanit, et je ne comprends pas qu'un homme dont l'esprit
est aussi clair que le vtre, se laisse mouvoir par une telle
vtille. Si vous aviez pris l'habitude d'tre supplant  toute heure
par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits
revers. Vous sauriez que la femme est l'tre le plus impressionnable de
la cration, et par consquent celui qui peut nous donner le plus de
jouissance et le moins de droits, le plus d'ivresse et le moins de
scurit.

--C'est une philosophie de bohmien, s'cria Lonce, et je me sens
incapable d'aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolrance,
Teverino; mais tu ne portes pas dans l'amour l'instinct de dignit que
tu possdes  l'endroit de l'honneur.

--Je ne place pas l'honneur o il n'est pas, et ne cherche dans l'amour
que l'amour.

--Aussi tu es aim souvent et tu n'aimes jamais; tu ne connais que le
plaisir.

--Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir  des ides d'honneur. Ne
vous htez pas de me juger, Lonce; vous ne savez pas ce qui se passe en
moi  cette heure.

--Je le sais, ami, s'cria Lonce avec feu. Tu combats des dsirs que tu
pourrais satisfaire  l'heure mme. Il n'y a pas loin de cette chambre
 celle d'une certaine et vous le punissez de son silence par votre
estime. Si vous lisiez dans son coeur, vous rpondriez  ce qu'il
prouve.

--Marquis, je vous trouve fort trange de vous charger ainsi des
dclarations de Lonce.

--Je vous jure sur l'honneur, Signora, que je n'en suis point charg, et
qu'il est aussi mfiant avec moi que vous-mme.

--Ainsi, vous me faites la cour pour lui de votre propre mouvement,
et vous vous chargez gratuitement de sa cause? c'est trs-noble et
trs-gnreux  vous, marquis, et cela rappelle la fraternit des
anciens chevaliers. Laissez-moi vous dire que rien n'est plus digne
d'_estime_, et que, ds ce jour, mon _amiti_ vous est acquise  juste
titre.

Ayant ainsi parl avec un amer dpit, Sabina se leva, souhaita le
bonsoir au marquis, et se retira dans sa chambre.

Nous avons dit dj que toutes les chambres de nos personnages taient
situes sur cette galerie planchte qu'abritait un large auvent, 
la manire des constructions alpestres, et qui longeait la face de la
maison tourne vers la place. Lonce et Teverino occupaient la mme
chambre, et lorsque ce dernier y entra, il trouva son ami encore habill
et marchant avec agitation.

--Jeune homme, dit Lonce en venant  sa rencontre, la main ouverte,
tu as de nobles sentiments et tu tais digne d'un noble sort. Je t'ai
grossirement offens au passage du torrent, veux-tu l'oublier?

--Je vous le pardonnerai de grand coeur, Lonce, si vous m'avouez que
la jalousie, c'est--dire l'amour, vous a caus cet emportement
involontaire?

--Et autrement tu ne l'oublieras point?

--Autrement, je persisterai  vous en demander raison. Plus ma condition
vous semble abjecte, plus vous me deviez d'gards, m'ayant attir dans
votre compagnie; et si la diffrence de nos fortunes vous faisait
hsiter  me donner satisfaction, je vous dirais, pour vous stimuler,
que je suis de premire force  toutes les armes, et que je n'en suis
pas  mon premier duel avec des gens de qualit.

--Je n'ai point de lche prjug qui me fasse hsiter sur ce point; je
suis de mon sicle, et je sais qu'un homme en vaut un autre. Je ne suis
pas maladroit non plus, et j'aurais quelque plaisir  me mesurer avec
toi, si ma cause tait bonne; mais je la sens mauvaise, et je souffre
d'autant plus de t'avoir outrag, que je vois en toi cette fiert
d'honnte homme.

--Vos excuses sont d'un honnte homme aussi, et je les accepte, dit
Teverino en lui serrant la main avec une mle dignit; mais, pour mettre
ma susceptibilit en repos, vous auriez d avouer que l'amour et la
jalousie taient seuls coupables.

--Vous voulez des confidences, Teverino? Eh bien! vous en aurez. La
jalousie, oui, j'en conviens, mais l'amour, non!

--Voil encore des subtilits franaises! Une femme nous plat ou
ne nous plat pas. L o il n'y a point d'amour, il n'y a point de
jalousie.

--C'est le langage de la droiture et de la navet; mais admettons, j'y
consens, que la civilisation des moeurs franaises et le raffinement
de nos ides produisent cette trange contradiction: ne pouvez-vous
comprendre que ce que vous pouvez prouver? Vous qui avez vu tant
de choses, tudi tant de natures diverses, ne savez-vous pas que
l'amour-propre est une cause de dpit et de jalousie aussi bien que la
passion vritable?

Teverino s'assit sur le bord de son lit, garda un silence mditatif
pendant quelques instants, puis reprit en se levant: Oui! ce sont des
maladies de l'me, produites par la satit. Pour ne point les connatre
il faut tre, comme moi, visit par la misre, c'est--dire par
l'impossibilit frquente de satisfaire toutes ses fantaisies. Chre
pauvret! tu es une bonne institutrice des coeurs. Tu nous ramnes 
la simplicit primitive des sentiments et des ides, quand l'abus des
jouissances menace de nous corrompre. Tu nous donnes tant de naves
leons, qu'il faut bien que nous restions nafs sous ta loi austre!

--Quel rapport tablissez-vous donc entre votre misre et la droiture de
votre coeur?

--La misre, Monsieur, est toute une philosophie. C'est le stocisme,
et l'me stoque est faite toute d'une pice. Que ma matresse me soit
enleve par un homme puissant (la puissance de ce sicle c'est la
richesse), je courbe la tte, et mon orgueil n'en souffre pas. Ce coeur,
auquel mon coeur n'a pas suffi, ne me semble digne ni de regret ni de
colre. Si je pouvais soutenir la lutte et donner  mon infidle les
jouissances de la vie, je pourrais alors connatre la jalousie et
m'indigner de ma dfaite. Mais l o mon rival dispose de sductions que
la fortune me dnie, je ne puis m'en prendre qu' la destine... et les
personnes ne me paraissent plus coupables.

--Tu es trs-philosophe, en effet, et je t'en fais mon compliment. Mais
ceci ne peut s'appliquer au mouvement de jalousie que tu m'as inspir.
Tu n'as rien, et l'on te prfre  moi qui suis riche. J'ai donc sujet
d'tre doublement humili.

--Oui, d'tre furieux, si vous tes amoureux. Sinon, ce n'est qu'un
dlire de la vanit, et je ne comprends pas qu'un homme dont l'esprit
est aussi clair que le vtre, se laisse mouvoir par une telle
vtille. Si vous aviez pris l'habitude d'tre supplant  toute heure
par la loi fatale du destin, vous seriez aguerri contre ces petits
revers. Vous sauriez que la femme est l'tre le plus impressionnable de
la cration, et par consquent celui qui peut nous donner le plus de
jouissance et le moins de droits, le plus d'ivresse et le moins de
scurit.

--C'est une philosophie de bohmien, s'cria Lonce, et je me sens
incapable d'aimer ainsi. Tu es tout tendresse et tout tolrance,
Teverino; mais tu ne portes pas dans l'amour l'instinct de dignit que
tu possdes  l'endroit de l'honneur.

--Je ne place pas l'honneur o il n'est pas, et ne cherche dans l'amour
que l'amour.

--Aussi tu es aim souvent et tu n'aimes jamais; tu ne connais que le
plaisir.

--Et pourtant je sacrifie souvent le plaisir  des ides d'honneur. Ne
vous htez pas de me juger, Lonce; vous ne savez pas ce qui se passe en
moi  cette heure.

--Je le sais, ami, s'cria Lonce avec feu. Tu combats des dsirs que tu
pourrais satisfaire  l'heure mme. Il n'y a pas loin de cette chambre
 celle d'une certaine grande dame, orgueilleuse et faible entre toutes
celles de sa race, et je sais fort bien qu'il te suffirait de
chanter une romance sous sa fentre et de lui tourner un compliment
d'irrsistible flatterie pour animer ce prtendu marbre de Carrare et
embraser ces lvres ddaigneuses...

--Halte-l, Lonce, je n'ai pas cette confiance, et ne m'attribue pas ce
pouvoir!

--Est-ce dissimulation, modestie ou loyaut? Sois dgag de tout
scrupule. J'ai tout vu, tout entendu; je sais comment tu as t curieux,
et puis tent, et puis vainqueur de toi-mme par gnrosit envers moi.
Je t'en sais gr; mais l'estime que tu m'inspires augmente le mpris que
j'ai conu pour cette femme, et je veux qu'elle porte la peine de son
hypocrite froideur. Je veux que tu te livres  l'emportement de ta
jeunesse, et que tu lui donnes ces plaisirs que son oeil humide implore
depuis ce matin. Va, enfant du hasard, et roi de l'occasion! l'heure
est propice, et tu as dj cueilli le premier baiser, ce baiser d'amour
aprs lequel une femme ne peut rien refuser. Tu me rendras un grand
service, tu me dlivreras d'une agonie mortelle et d'un attrait fatal,
trop longtemps combattu en vain. La seule chose que j'exige de toi c'est
la discrtion, et d'ailleurs ta vie me rpond de ton silence. Sois
heureux cette nuit, tu mourras demain... si tu parles!

--Un duel  mort serait un stimulant cleste si j'tais vritablement
tent, rpondit Teverino avec calme; mais je ne le suis pas, parce que
je vois que tu es perdument pris, pauvre Lonce! ta fureur et ton
injustice rvlent, malgr toi, le fond de ton me. Allons, calme-toi,
cette belle crature n'est ni fausse ni coupable. Elle n'est que
mfiante et irrsolue, et si elle ne t'a pas encore aim, Lonce, c'est
ta faute!

--Non, non, c'est la sienne. Peut-elle ignorer que je l'aime, et que ma
respectueuse amiti n'est qu'un jeu timide?

--Tu en conviens,  la fin!

--Je conviens que je l'aime depuis longtemps, et que ce matin encore...
j'tais prt  me dclarer; eh quoi! ne l'ai-je pas fait cent fois
depuis ce matin, insens que je suis! Mes emportements, mes railleries
amres, ma tristesse, mon inquitude, mes soins jaloux, mes efforts pour
tre amoureux de Madeleine, ne sont-ce pas l autant d'aveux par trop
nafs pour un homme du monde?

--Lonce! Lonce! vous avez t compris!

--Oui, et c'est ce qu'il y a de plus odieux de sa part, de plus
humiliant pour moi. Elle a feint de ne rien voir; elle s'est obstine
dans sa superbe impudence, elle a cherch tous les moyens de me
dcourager; et quand elle a vu que je souffrais bien, elle s'est jete
dans les bras d'un inconnu avec une sorte de cynisme.

--Tais-toi, blasphmateur! tu me scandalises, s'cria Teverino. Tu es
aveugle et grossier dans la passion. Quoi! tu ne vois pas que cette
femme t'aime, et c'est  moi de t'enseigner les dlicatesses de son
coeur! Tu ne vois pas que c'est par dpit qu'elle m'coute, et que son
me, agite par la passion, cherche un refuge dans l'ivresse de quelque
fatale catastrophe? Tu choisis pour arriver  elle des chemins remplis
d'pines, et les douceurs que tu lui prpares sont mles de fiel: tu
l'irrites par d'orageux dsirs, et aussitt tu t'loignes, hautain et
plein d'pigrammes, offens de ce qu'elle ne te fait pas des avances
contraires  la pudeur de son sexe! tu veux qu'elle t'exprime sa
passion, qu'elle te rassure contre tout hasard, qu'elle te promette des
jours fils d'or et de soie; qu'elle s'excuse et se justifie d'avoir
t jusqu' ce jour insensible  tes sductions; qu'elle te demande en
quelque sorte pardon de sa lenteur  se soumettre; enfin, qu'elle te
verse, en change de l'amer breuvage de vrits que tu lui prsentes,
les flots d'ambroisie de l'amoureuse adulation! Vous tes absurde,
Lonce, et vous ne savez pas ce que c'est qu'une telle femme. Vous
croiriez droger en vous courbant sous ses pieds, en vous tranant dans
la poussire, en vous confessant indigne de sa tendresse, et vous ne
voyez pas que c'est l tout bonnement l'expression naturelle d'un amour
vrai, la gratitude nave d'un bonheur exalt?

--Italien! Italien! fleuve dbord qui roule au hasard, tu n'attends pas
que l'enthousiasme te pntre pour l'exprimer, et tes transports peuvent
devancer le bonheur qui les fait natre! Tu connais toutes les ruses de
la sduction, et tu parles de navet!

--Oui, je suis naf en travaillant  la victoire; le dsir et l'espoir
me rendent loquent, et je n'ai pas besoin de certitude pour tre
audacieux. Qu'a donc d'humiliant un chec de ce genre?

--Ah! tu l'ignores? Un refus de femme est pire que le soufflet d'un
homme.

--Sot prjug!

--Non! La femme qui refuse se dit outrage par la prire.

--Fausse vertu! Tout cela est embrouill et cauteleux chez vous, je le
vois bien. O vive la brlante Italie!

--Tu mprisais pourtant tes anciennes idoles quand tu disais tantt, sur
le rempart: Nos femmes aiment sans discernement, et vos sentiments, 
vous, sont des ides!

--Je croyais marcher  la dcouverte de la perfection; mais je vois avec
chagrin que l'esprit touffe le coeur. Je reviens tout repentant et tout
contrit  mes souvenirs.

--Au fond, tu as peut-tre raison! dit Lonce en sortant d'une profonde
rverie. Celle absence de dlicatesse vient de la richesse de votre
organisation; et je ne suis pas tonn que lady G... ait t entrane
par cet abandon d'une me fconde aprs avoir vcu de subtilits
glaces. Nous n'entendons peut-tre rien  l'amour, et je reconnais que
ce qui m'arrive est mrit. Mais il est trop tard pour en profiter: le
charme est dtruit, et tu as tout gt, Teverino, en croyant me servir
et m'clairer.

--Ne dites pas cela, Lonce, vous n'en savez rien. La nuit porte
conseil, et demain vous serez calme. Demain,  deux heures aprs midi,
une grande rvolution doit s'oprer entre nous tous. Attendez jusque-l
pour juger de vous-mme.

--Que veux-tu dire?

--Rien, je veux dormir! dit Teverino en teignant la lumire;
chargez-vous de m'veiller demain, car je suis paresseux au lit comme un
cardinal.

Il parut bientt profondment endormi, et Lonce, rduit  disputer avec
lui-mme, s'effora en vain de l'imiter. Mais outre que son lit tait
fort mauvais, et que ces grabats d'auberge lui semblaient aussi fcheux
qu'ils paraissaient dlectables  son compagnon, il demeura attentif,
malgr lui,  tous les bruits extrieurs. Une vague inquitude le
dvorait. Il s'attendait toujours  voir passer sur le rideau de sa
fentre, clair par la lune, l'ombre de Sabina, cherchant sur la
galerie l'occasion de se rconcilier avec Teverino.

Il commenait enfin  s'assoupir, lorsque des pas furtifs firent craquer
lgrement le plancher de la galerie; et se perdirent peu  peu. Lonce
resta immobile, l'oreille au guet, l'oeil fix sur Teverino, dont le lit
faisait face au sien; alors il vit distinctement le bohmien se lever,
entr'ouvrir doucement la porte, s'assurer qu'une personne avait pass
l, et s'approcher de son lit pour voir s'il dormait. Lonce feignit de
dormir profondment, et de ne pas sentir la main que Teverino agitait
devant ses yeux. Alors celui-ci s'habilla sans bruit et sortit avec
prcaution.

--Misrable! tu m'as tromp, se dit Lonce. Eh bien! je dcouvrirai ta
ruse malgr toi, et je couvrirai de honte cette femme impudique.

Il se releva, s'habilla avec prcaution et suivit les traces de
l'imprudent marquis. La lune se couchait et la ville, tait silencieuse.



                               XI.

                      VADE RETRO, SATANAS.

Lonce avait fort bien not dans sa mmoire de quel chiffre tait
marque la porte de Sabina; mais son trouble tait si grand qu'il n'y
fit plus attention, et s'arrta devant la premire porte ouverte qui se
prsenta devant lui. La petite chambre, dont il put voir l'intrieur en
un clin d'oeil, avait deux lits et tait claire par une lampe. L'un
de ces lits venait d'tre abandonn: c'tait celui de la ngresse, le
personnage mystrieux qui avait travers la galerie. L'autre tait une
couchette sangle, fort basse, o reposait tranquillement Madeleine.
Teverino, debout dans la chambre, regardait avec inquitude, et bientt
Lonce le vit s'arrter devant le grabat de l'oiselire et la contempler
attentivement. L'enfant dormait du sommeil des anges; la lampe, place
sur une table, clairait sa figure paisible et les traits agits du
bohmien. La porte, retombant  demi, cachait Lonce, mais il pouvait
tout observer.

--Madeleine? pensa-t-il, changeant de soupon; ah! ce serait plus
infme encore, et je la sauverai. Pourquoi cette ngresse de malheur
l'abandonne-t-elle ainsi?

Il allait faire du bruit pour mettre le sducteur en fuite, lorsqu'il
vit Teverino s'agenouiller devant la figure radieuse de l'enfant. Sa
figure,  lui, avait chang d'expression: l'inquitude tait remplace
par un attendrissement profond et une sorte de religieux respect. Il
resta quelques instants comme plong dans de douces et secrtes penses.
On et dit qu'il priait navement, et jamais sa beaut n'avait paru plus
idale. Au bout de quelques minutes, il se pencha, dposa un silencieux
baiser sur le chapelet que la petite fille tenait encore dans sa main
pendante au bord du lit. Elle s'tait endormie en le rcitant. Malgr
les prcautions du bohmien, elle s'veilla  demi, et se croyant sans
doute dans sa chaumire:

--Oh! mon bon ami, dit-elle d'une voix douce, est-ce qu'il fait dj
jour? est-ce que mon frre est rentr?

--Non, non, Madeleine, dors encore, mon ange, rpondit Teverino. Je m'en
vais au-devant de Joseph.

--Eh bien, allez, dit-elle d'une voix teinte par le sommeil. Je me
lverai quand vous serez sorti. Et comme l'habitude lui mesurait ses
heures de repos, elle se rendormit aprs avoir ainsi parl sans en avoir
conscience.

Teverino sortit et se trouva face  face avec Lonce, qui ne cherchait
point  l'viter. Une grande motion le saisit tout  coup, et, se
retournant brusquement, il prit la clef de la porte de Madeleine et
l'arracha de la serrure, aprs l'y avoir fait tourner. Puis, prenant
le bras du jeune homme:--Monsieur, dit-il d'une voix tremblante, vous
n'aurez pas cette distraction. Allez, si bon vous semble, troubler
le sommeil des grandes dames; mais l'enfant de la montagne n'est pas
destine  vous servir de pis-aller.

--Si j'avais eu cette infernale pense, rpondit Lonce, dont le calme
et l'air de loyaut rassurrent vite le pntrant vagabond, j'en serais
bien honteux en ta prsence, brave jeune homme! J'ai surpris le secret
de ton coeur, et je connaissais celui de Madeleine. Mes proccupations
personnelles m'ont empch jusqu' prsent de reconnatre en toi le bon
ami dont elle m'avait parl, et je t'accusais d'un crime, lorsque tu
obissais  une paternelle sollicitude.

--Paternelle sollicitude! dit Teverino en s'loignant avec Lonce de
la chambre de l'oiselire. Oui, c'est le mot, le vrai mot, Lonce! En
entendant marcher dans la galerie, j'ai craint quelque danger pour
l'enfant sans dfense et sans prvision du mal; quelque ignoble valet,
que sais-je, votre jockey  la mine effronte!... Je rponds de
Madeleine  ce brave contrebandier qui, depuis huit jours, me confie
saintement la garde de sa soeur et de sa chaumire. O loyaut de l'ge
d'or, tu t'es retrouve au fond d'un dsert entre un bohmien, un bandit
et une jeune fille! Voil Lonce, ce que le cur bourru appelle un tat
de pch mortel, et ce que votre noble lady ne comprendrait jamais, elle
qui mprise tant la vie de misre et de dsordre. Hlas! pourrait-elle
comprendre le coeur de Madeleine! Cette sainte ingnuit qui ne sait pas
seulement qu'elle est un trsor, et cette confiance sublime que Sabina
elle-mme, avec toute la puissance de son esprit et de sa beaut, n'a
point branle! N'admirez-vous pas, Lonce, le calme et la discrtion de
cette enfant qui s'est contente d'un mot, lorsqu'elle m'a vu dguis,
et qui n'a troubl par aucun accs de folle jalousie mon rle de
flatteur auprs de votre matresse? Ah! si vous aviez entendu ses
questions naves, lorsqu'elle tait avec moi sur le sige de la voiture
et ses rponses pleines de grandeur et de bont, lorsque je lui
demandais si, de son ct, elle ne s'exposait pas  vous trouver trop
aimable et trop beau! Nos amours diffrent bien des vtres, ami, nous
ne nous souponnons point, nous savons que nous ne pourrions pas nous
tromper. Et faut-il que je vous le confesse? l'oiselire me parat plus
charmante et plus dsirable depuis que j'ai respir le parfum d'une
grande dame. Mais o sera donc alle cette maudite ngresse, qui laisse
sa porte ouverte comme si nous tions ici dans un couvent de chartreux?
Je gage que si milady lui avait confi la garde d'un petit chien, elle
en aurait pris plus de soin que de l'honneur de cette jeune fille!

O avait t la ngresse, en effet? Nous ne voulons pas supposer
qu'elle et un rendez-vous avec le jockey de Lonce. Peut-tre Sabina,
tourmente par l'insomnie, l'avait-elle sonne; peut-tre encore
tait-elle somnambule. Tout ce que nous savons sur cette partie peu
intressante de notre roman, c'est qu'en essayant de regagner la porte
de sa chambre, qu'elle ne s'attendait pas  trouver ferme, et ne
sachant point lire les chiffres, elle alla pousser celle qui lui offrit
le moins de rsistance, et promena ses mains noires sur la face du cur
pour savoir si c'tait la lampe qu'elle avait laisse allume prs de
son lit. Le nez du saint homme, un peu anim par le vin de Chypre, put
lui faire l'illusion d'un bec de lampe qui vient de s'teindre et
fume encore. Dans la crainte de se brler, elle laissa chapper une
exclamation  laquelle rpondit un rugissement d'pouvant, car le cur
s'tait rveill en sursaut; et, voyant devant lui cette sombre figure
coiffe de linge blanc, qui se dessinait sur le clair de la porte
ouverte, il se crut srieusement attaqu par le diable et lana contre
lui son brviaire, en fulminant tous les exorcismes qui lui vinrent 
l'esprit.

Aux clameurs du bonhomme, Lonce et Teverino accoururent et prservrent
la ngresse, qui avait perdu la tte et ne savait plus par o s'enfuir
pour viter le chandelier du cur roulant  grand bruit  travers la
chambre. Tout s'expliqua. La tremblante Ll motiva comme elle le voulut
sa promenade nocturne; Teverino la menaa de la dnoncer  milady,
si elle ne se tenait pas coite dans sa chambre, o il retourna
l'emprisonner, et le cur, enchant d'avoir chapp aux griffes de
Satan, reprit son vertueux somme jusqu'au grand jour.



                                XII.

                             LE CALME.

Sabina n'avait pas mieux dormi que ses compagnons de voyage. La
prdiction de Lonce s'tait ralise plus qu'il ne l'avait prvu, car
lorsqu'il avait parl au hasard, il n'avait song qu' l'amuser et 
l'agiter un peu par l'attente de quelque aventure sur laquelle il ne
comptait gure. La pauvre jeune femme, inquite et afflige, ne se
laissait point de repasser dans son esprit les tranges incidents de
la journe. D'abord les bizarreries de Lonce, la violente et
amre dclaration d'amour qu'il lui avait faite dans le bois, et
l'attendrissement subit de leur rconciliation. Puis son soudain dpit
lorsqu'elle avait voulu s'en tenir  l'ancienne amiti, sa disparition
de deux heures dans les montagnes, son retour avec cet inconnu rempli
de prestiges et de singularits, qui d'abord lui avait paru le plus
noblement passionn, puis tout  coup le plus prosaquement frivole des
hommes; tantt pris d'elle jusqu' l'adoration, tantt indiffrent et
dsintress jusqu' l'implorer pour un autre: tantt le modle et
la fleur des gentilshommes, et tantt le vrai type de l'histrion des
carrefours, passant d'une discussion pdantesque avec le cur  de
divines inspirations musicales, et d'un quivoque chuchotement avec
l'oiselire  une conversation gnrale pleine d'lvation, de
philosophie et d'enthousiasme potique. Toutes ces alternatives avaient
confondu le jugement et bris enfin le coeur de Sabina. Toutes ces
scnes, tous ces entretiens lui apparaissaient  travers le mouvement
rapide de la voiture qu'elle croyait sentir encore, et les changements
de dcoration des montagnes, qu'elle voyait passer devant ses yeux
ferms. Elle ne distinguait plus l'illusion de la ralit, et
lorsqu'elle commenait  s'assoupir un instant, elle se rveillait en
sursaut, croyant sentir le baiser de Teverino sur ses lvres, au sommet
de la tour. Des applaudissements moqueurs et des rires de mpris
frappaient son oreille, la tour s'croulait avec fracas, et elle se
trouvait dans une rue fangeuse, au bras du saltimbanque, en face de
Lonce, qui leur jetait l'aumne de sa piti en dtournant la tte.

[Illustration: A l'aspect de ce triste personnage.]

La ngresse, charge de l'veiller de bonne heure, la trouva assise sur
son lit, l'oeil terne et le sein oppress. Elle lui prsenta le burnous
de cachemire blanc qui lui servait de robe de chambre  la villa, du
linge frais et parfum, son riche ncessaire de toilette, enfin presque
toutes les recherches accoutumes. Elle s'en servit machinalement
d'abord; puis, revenue  la rflexion, elle demanda  Ll qui donc
avait eu toutes ces prvoyances dlicates. Sur la rponse de Ll, que
Lonce avait fait faire ces prparatifs minutieux, elle ne put douter
de l'intention qu'il avait eue, en partant, de prolonger leur promenade
jusqu'au lendemain, et, tout en se laissant coiffer et habiller, elle se
perdit dans mille rveries nouvelles.

A la manire dont Teverino s'tait conduit la veille, il n'tait que
trop certain pour elle qu'il ne l'aimait point. Aprs ces flatteries
passionnes et ce fatal baiser, comment, au lieu d'tre recueilli et
agit le reste de la soire, avait-il pu jouer une scne burlesque? Et
lorsqu'il s'tait retrouv seul avec la femme  demi-vaincue, comment,
au lieu de lui tmoigner ce repentir hypocrite qui demande davantage,
et qu'une orgueilleuse beaut attend pour se dfendre ou pour cder,
avait-il pu lui tenir tte dans une espce de dispute philosophique, et
enfin lui parler de l'amour de Lonce au lieu du sien propre? Sabina
tait profondment humilie: elle avait hte de se montrer, afin de
reprendre ses airs de hauteur ironique et le calme menteur de sa
prtendue invulnrabilit. Mais alors, si le marquis tait impertinent
et dangereux, quel autre appui que celui de Lonce pouvait-elle esprer?

[Illustration: Il se crut srieusement attaqu par le diable.]

Une douce et lgitime habitude la ramenait donc vers ce dfenseur
naturel, et, certaine de la gnrosit de son ami, elle se demandait
avec effroi comment elle avait pu tre assez injuste et assez lgre
pour s'exposer  en avoir besoin. Lorsqu'elle comparait ces deux hommes,
l'un rempli de sductions et de problmes, l'autre rigide et sr; un
inconnu et un ami prouv; celui-ci qu'un baiser d'elle et  jamais
enchan  ses pas, celui-l qui l'acceptait en passant, comme une
aventure toute simple, et ne s'en souvenait plus au bout d'une heure:
elle s'accusait et rougissait jusqu'au fond de l'me.

Lonce s'attendait  la voir irrite contre lui; il l trouva ple,
triste et dsarme. Lorsqu'il s'approcha pour lui baiser la main comme 
l'ordinaire, il aperut une larme au bord de ses cils noirs, et,  son
tour, il fut involontairement mu.

--Vous tes souffrante? dit-il; vous avez pass une mauvaise nuit?

--Vous me l'aviez prdit, Lonce, et j'ai  vous rendre compte de ces
motions terribles dont je ne dois jamais perdre le souvenir. Faites
en sorte, je vous prie, que je puisse tranquillement causer avec vous
aujourd'hui, et ne me quittez pas, comme vous l'avez fait si cruellement
hier  diverses reprises.

Lonce n'eut pas le courage de lui rpondre qu'il avait cru lui plaire
en agissant ainsi. Il voyait trop que Sabina n'avait ni l'envie ni le
pouvoir de se justifier.

A son tour, il se demanda s'il n'tait pas le seul coupable; et, plein
de mlancolie et d'incertitudes, il alla prsider aux prparatifs du
dpart.

Heureusement le cur gaya le djeuner par le rcit de la terrible
aventure qui l'avait mis aux prises avec Satan. Le marquis eut beaucoup
d'esprit, Lonce fut proccup, et Sabina lui en sut gr. Il lui
semblait que Teverino avait l'insolence d'un amant heureux, et elle le
hassait. Pourtant rien n'tait plus loign de la pense du bohmien;
il faisait bien meilleur march de la faute de lady G... qu'elle-mme;
il trouvait le pch si vniel, et il avait  cet gard une philosophie
si tolrante, qu'il tait peu dispos  en tirer gloire. Cela venait de
ce qu'il avait moins de respect, dans un certain sens, que Lonce pour
la vertu des femmes, et plus de confiance en mme temps dans leur mrite
moral. Pour un instant de faiblesse, il ne les condamnait pas  n'tre
pas capables d'un attachement rel et durable. Son code de vertu tait
moins lev, mais plus humain. Il ne mettait pas son idal dans la
force, mais, au contraire, dans la tendresse et le pardon.

Ce ne fut qu'au moment de monter en voiture que Sabina s'aperut de
l'absence de Madeleine.

--La petite fille est partie pour ses montagnes  la pointe du jour,
lui dit Teverino; elle a craint que son frre ne ft inquiet d'elle,
 l'heure o il rentre ordinairement, et elle a pris sa course  vol
d'oiseau  travers les monts, escorte de ses bestioles, que j'ai vues
de mes yeux voltiger  sa rencontre, aux portes de la ville; car j'ai
voulu l'escorter jusque-l, de peur qu'elle ne ft assaillie et arrte
par les enfants, avides de voir ce qu'ils appellent ses tours de
sorcellerie.

--Le marquis est le meilleur d'entre nous, dit Lonce: tandis que nous
avions oubli notre petite compagne de voyage, il se levait le premier
pour protger sa retraite.

--Vous appelez cela _protger_! dit Sabina en anglais, avec un air
d'amertume.

--Ne calomniez pas Teverino, lui rpondit Lonce, vous ne le connaissez
pas encore.

--Ne m'avez-vous pas dit hier que vous ne le connaissiez plus?

--Ah! je l'ai retrouv, et dsormais, Sabina, je puis vous rpondre de
lui.

--Rellement? c'est un homme d'honneur?

--Oui, Madame, c'est un homme de coeur, quoique sa fortune ne soit pas
brillante.

--Sa famille est pauvre, ou il s'est ruin?

--Qu'importe l'un ou l'autre?

--Il importe beaucoup. Je respecte la pauvret d'un gentilhomme, mais
j'ai mauvaise opinion d'un noble qui a mang son patrimoine.

--En ce cas, vous pouvez me mpriser, car je suis fort en train de
manger le mien.

--Vous en avez le droit, et je sais que vous le faites d'une manire
noble et librale. Cela ne risque point de vous entraner aux
humiliations de la misre: votre talent comme artiste vous assure un
brillant avenir.

--Et si j'tais un artiste capricieux, inconstant, et d'autant plus
sujet aux accs de paresse et de langueur que l'ide de travailler pour
de l'argent glacerait mes inspirations? Les grands, les vrais artistes
sont ainsi pourtant; et vous-mme, ne me reprochiez-vous pas hier d'tre
n dans un milieu o le succs est facile  tablir et la lutte peu
mritoire?

--Ne me rappelez rien d'hier, Lonce, je voudrais pouvoir arracher cette
page-l du livre de ma vie.

On avait franchi rapidement le plateau o la ville est situe. Pour
regagner la frontire, il fallait remonter au pas le colimaon escarp
que Teverino avait descendu la veille avec tant d'audace et de scurit.
Il y en avait au moins pour une heure. Tout le monde avait mis pied 
terre, except Sabina, qui pria Lonce de rester auprs d'elle dans
le fond du wurst. Le jockey se tint  porte des chevaux, la ngresse
foltrait le long des fosss, poursuivant les papillons avec une
certaine grce sauvage qui faisait ressortir la finesse et la force de
ses formes voluptueuses. Le cur, qui avait dcidment horreur de cette
mauricaude, de ce lucifer en cotillons, comme il l'appelait, marchait
devant avec Teverino. Celui-ci avait rsolu de le rconcilier avec le
bon ami de Madeleine, ce vagabond que le bonhomme n'avait jamais vu,
mais qu'il se promettait de faire _pincer_ par les gendarmes  la
premire occasion. Sans lui parler de cet inconnu, le marquis, prvoyant
le moment o il lui faudrait peut-tre lever le masque, se fit
connatre lui-mme sous ses meilleurs aspects, et s'attacha  capter la
bienveillance et la confiance du bourru. Ce ne fut pas difficile, car le
bourru tait au fond le meilleur des hommes, quand on ne contrariait pas
ses ides religieuses ni ses habitudes de bien-tre.

--coutez, Lonce, dit Sabina, aprs avoir rv quelques instants, j'ai
une confession trange  vous faire, et si vous me jugez coupable,
j'aurai  me disculper  vos dpens; car vous tes la cause de tout le
mal que j'ai subi, et vous semblez avoir prmdit ma souffrance.
Vous avez donc de si grands torts envers moi, que je me sens la force
d'avouer les miens.

--Dois-je vous sauver cette honte? rpondit Lonce en lui prenant la
main; partag entre la piti ddaigneuse et l'intrt fraternel. Oui,
c'est le devoir d'un ami, en mme temps que son droit. Vous n'avez pu
voir impunment mon marquis, vous avez senti sa puissance invincible,
vous avez reni toutes vos thories fanfaronnes, vous l'aimez enfin!

Une rougeur brlante couvrit les joues de Sabina, et elle fit un geste
de mpris: mais elle dit aprs un effort sur elle-mme:--Et si cela
tait, me blmeriez-vous? Parlez franchement, Lonce, ne m'pargnez pas.

--Je ne vous blmerais nullement; mais j'essaierais de vous mettre en
garde contre cette naissante passion. Teverino n'en est point indigne,
j'en fais le serment devant Dieu, qui sait toutes choses et les juge
autrement que nous. Mais il y a, entre cet homme et vous, des obstacles
que vous ne pourriez ni ne voudriez surmonter, pauvre femme! Une vie de
hasards, de revers, de bizarreries inexplicables enchane Teverino dans
une sphre o vous ne sauriez le suivre. Un lien entre vous serait
dplorable pour tous deux.

--Vous rpondez  ce que je ne vous demande pas. Que m'importe l'avenir,
que m'importe la destine de cet homme?

--Ah! comme vous l'aimez! s'cria Lonce avec amertume.

--Oui, je l'aime en effet beaucoup! rpondit-elle avec, un rire glac.
Vous tes fou, Lonce. Cet homme m'est compltement indiffrent.

--Alors que me demandez-vous donc? Vous jouez-vous de ma bonne foi?

--A Dieu ne plaise! Je vous ai demand si cet amour vous semblerait
coupable, au cas qu'il ft possible.

--Coupable, non; car je conviens que le coupable ce serait moi.

--Et il ne m'terait rien de votre amiti?

--De mon amiti, non; mais de mon respect...

--Dites tout. Pourquoi votre respect, se changerai!-il en piti?

--Parce que vous n'auriez pas t franche avec moi dans le pass. Quoi!
tant d'orgueil, de froideur, de ddain pour les femmes faibles, de
railleries pour les chutes soudaines, pour les entranements aveugles;
et tout  coup vous vous dvoileriez comme la plus faible et la plus
aveugle de toutes? Vous vous seriez garantie pendant des annes d'un
amour vrai et profond, pour cder en un instant  un prestige passager?
Votre caractre perdrait dans cette preuve toute son originalit, toute
sa grandeur.

--Comme vous tes peu d'accord avec vous-mme, Lonce! Hier vous faisiez
une guerre acharne, froce,  cet odieux caractre; vous le taxiez
d'gosme et de froide barbarie. Vous tiez prt  me har de ce que je
n'avais jamais aim.

--Alors vous vous tes pique d'honneur, et vous avez voulu faire voir
de quoi vous tiez capable!

--Soyez calme et gnreux: ne me supposez pas la lchet de m'tre trac
un rle et d'avoir tranquillement rsolu de vous faire souffrir.

--Souffrir, moi? Pourquoi aurais-je donc souffert?

--Parce que vous m'aimiez hier, Lonce. Oui, vous me parliez d'amour en
me tmoignant de la haine; vous m'imploriez en me repoussant. Je sais
que vous en tes humili aujourd'hui; je sais qu'aujourd'hui vous ne
m'aimez plus.

--Eh bien, dit Lonce tristement, voil ce qui s'appelle lire dans les
coeurs. Mais il vous est, je suppose, aussi indiffrent de me voir guri
aujourd'hui, qu'il vous l'tait hier de me savoir malade?

--Connaissez donc toute la perversit de mon instinct. Je n'tais pas
plus indiffrente hier que je ne le suis aujourd'hui. J'avais presque
accept votre amour hier en le repoussant, et aujourd'hui, tout en ayant
l'air de l'implorer, j'y renonce.

--Vous faites bien, Sabina, ce serait un grand malheur pour tous deux
qu'il put persister aprs ce que j'ai vu et ce que je fais.

--Et pourtant vous n'avez pas tout vu, et je veux que vous sachiez tout.
Hier, au sommet de la tour, j'ai t attendrie jusqu'aux larmes par la
voix-de cet Italien; un vertige m'a saisie, j'ai senti ses lvres
sur les miennes, et si je ne vous eusse entendu revenir, je n'aurais
peut-tre pas dtourn la tte.

--Il vous est facile de vous confesser  qui n'a rien perdu de celle
scne pittoresque. J'ai cru voir Franoise de Rimini recevant le premier
baiser de Lanciotto! Vous tiez fort belle.

--Eh bien, Lonce, pourquoi ce frisson, ce regard courrouc et cette
voix tremblante? Que vous importe aujourd'hui, puisque, pour cette
faute, vous ne m'aimez plus? puisque vous me mprisez au point de
vouloir m'ter le mrite de la confiance et du repentir?

--On ne se repent pas quand on se confesse avec tant d'audace.

--Eh bien, que ce soit de l'audace si vous voulez, je ne me pique pas du
contraire, et ce n'est pas le pardon d'un amant que je demande, c'est
l'absolution de l'amiti. Tenez, Lonce, l'humiliante exprience que
j'ai faite hier  mes dpens, m'a fait changer de sentiments sur l'amour
et d'opinion sur moi-mme. Je rvais quelque chose d'inou et de
sublime; j'y croyais encore; je vous supposais  peine digne de me
guider  la dcouverte de cet idal. Maintenant j'ai reconnu le nant de
mes songes et l'infirmit honteuse de la nature humaine. Un oeil de feu,
de flatteuses paroles, une belle voix, la fatigue et l'motion d'une
journe d'aventures, l'enivrement d'une belle nuit, d'un beau site, et,
par-dessus tout, un mchant instinct de dpit contre vous, m'ont rendue
aussi faible  un moment donn, que j'avais t forte et invincible
durant plusieurs annes passes dans le monde. Un trouble inconcevable a
pes sur moi, un nuage a couvert mes yeux, un bourdonnement a rempli
mes oreilles. J'ai senti que moi aussi j'tais un tre passif, domin,
entran, une femme, en un mot! Et ds lors tout mon chafaudage
d'orgueil s'est croul; j'ai pleur la foi que j'avais en moi-mme, et,
me sentant ainsi dchue et dsillusionne sur mon propre compte, j'ai
cru, du moins, pouvoir remercier Dieu d'avoir plac prs de moi un
ami gnreux, qui, aprs m'avoir prserve d'une chute complte, me
consolerait dans ma douleur. Me suis-je donc trompe, Lonce, et
n'essaierez-vous pas de fermer cette blessure qui saigne au fond de
mon coeur? Faudra-t-il que je pleure dans la solitude, et que je sois
foudroye  toute heure par le cri de ma conscience? Et si ce dsespoir
achve de me briser, si une premire chute me place sur une pente
fatale, si je dois encore subir de si misrables tentations et sentir la
gravit de ces dangers que j'ai tant mpriss, n'aurai-je personne
pour me tendre la main et me protger? Sera-ce mon mari, cet Anglais
flegmatique et intemprant qui ne sait pas prserver sa raison de
l'attrait du vin, et qui ne conoit pas qu'on cde  celui de l'amour?
Seront-ce mes adorateurs perfides, ces gens du monde, impitoyables et
dpravs, qui ne reculent devant aucun mensonge pour sduire une femme,
et qui la mprisent ds qu'elle coute les mensonges d'un autre? Dites,
o faudra-t-il que je me rfugie dsormais, si le seul homme  l'amiti
duquel je peux livrer le secret de ma rougeur me repousse et me dit
froidement: De la piti, oui; mais du respect, non!

Sabina avait parl avec nergie; ses joues taient d'une pleur mortelle
que faisaient ressortir de lgers points brlants sur ses pommettes
dlicates. Elle avait rellement la fivre, et la brise du matin, qui
soulevait sa magnifique chevelure, lui donnait un aspect inaccoutum de
dsordre et d'motion violente. Lonce la trouva plus belle que jamais;
il saisit sa main, et la sentant rellement agite d'un frisson glac,
il la porta  ses lvres pour la ranimer. Un torrent de larmes brisa la
poitrine de Sabina; et, se penchant sur l'paule de son ami, elle fut
reue dans ses bras qui la serrrent passionnment.

Lonce garda le silence; il lui tait impossible de dire un mot. Les
prjugs de son orgueil luttaient contre l'lan de son coeur. S'il ne se
ft agi en ralit que du pardon de l'amiti, rien ne lui et t plus
facile que de prodiguer de tendres consolations; mais Lonce tait
amoureux, amoureux fou peut-tre, et depuis trop longtemps pour que les
devoirs de l'amiti pussent se prsenter  son esprit. Il tait aux
prises avec une passion bien autrement exigeante et jalouse, et il
souffrait de vritables tortures en songeant qu' deux pas de lui se
trouvait un homme qui avait russi, en un instant,  bouleverser ce
coeur ferm pour lui depuis des annes. Malgr ce combat intrieur,
Lonce tait vaincu sans se l'avouer; car il tait n gnreux, et de
plus, il prouvait le sentiment qui devient en nous le plus gnreux de
tous, quand nous russissons  dgager sa divine essence des souillures
de l'gosme et de la vanit.

--Ne m'interrogez pas, dit-il  Sabina; et moi aussi, je souffre... mais
restez ainsi prs de mon coeur, et tchons d'oublier, tous les deux!

Il la retint dans ses bras, et elle prouva bientt la douceur de ce
fluide magntique qui mane d'un coeur ami, et qui a plus d'loquence
que toutes les paroles. Tous deux respiraient plus librement, et comme
les yeux de Sabina se fermaient pour savourer cette pure ivresse, il lui
dit en l'attirant plus prs de lui: Dormez, chre malade, reposez-vous
de vos fatigues. Elle cda instinctivement  cette invitation, et
bientt un sommeil bienfaisant, doucement berc par la marche lente de
la voiture et la sollicitude de son ami, rpara ses forces et ramena sur
ses joues le ple coloris uniforme, qui est la fracheur des brunes.



                               XIII.

                              HALTE!

Sabina ne s'veilla qu' la cabane du douanier; mais, avant qu'elle et
song  se dgager de la longue et silencieuse treinte de Lonce, le
regard perant de Teverino avait surpris le chaste mystre de cette
rconciliation. Lonce vit son sourire amical, et, comme il essayait
de n'y rpondre qu'avec rserve, le bohmien, lui montrant le ciel, et
reprenant le rcitatif de _Tancredi_, qu'il avait entonn la veille au
mme endroit, il chanta ce seul mot, o, en trois notes, Rossini a su
concentrer tant de douleur et de tendresse: _Amenade_!

Teverino y mit un accent si profond et si vrai, que Lonce lui dit,
en descendant de voiture pour parler au douanier:--Il suffirait de
t'entendre prononcer ainsi ce nom et chanter ces trois notes pour
reconnatre que tu es un grand chanteur, et que tu comprends la musique
comme un matre.

--Je comprends l'amour encore mieux que la musique, rpondit Teverino,
et je vois avec plaisir que tu commences  en faire autant. Crois-moi,
quand l'amour parle  ton coeur, lve ton coeur vers Dieu qui est toute
mansutude et toute bont. Tu sentiras alors ce coeur bless redevenir
calme et naf comme celui d'un petit enfant.

--Vous allez donc encore nous conduire? dit le cur en voyant Teverino
monter sur le sige. Serez-vous plus sage qu'hier, au moins?

--tes-vous donc mcontent de moi, cher abb? vous est-il arriv le
moindre accident? D'ailleurs, n'allez-vous pas vous placer prs de moi
pour modrer ma fougue si je m'emporte?

--Allons, vous faites de moi tout ce que vous voulez, et si Barbe voyait
comme vous me menez par le bout du nez, elle en serait jalouse et
rclamerait son monopole. Le fait est que je commence  m'habituer 
vos folies, et que je ne peux pas dire que vous ne soyez un aimable
compagnon. Allons, fouette, cocher! pourvu que nous retournions tout de
bon  Sainte-Apollinaire aujourd'hui, et que nous ne repassions pas par
ce maudit torrent, qui semble vouloir  chaque instant emporter le pont
et ceux qui y passent!...

--Si nous vitons le torrent, nous prenons le plus long, cher abb; moi,
je ne demande pas mieux!

--Va pour le plus long! dit le cur qui avait enfonc son grand chapeau
sur ses yeux d'une faon mutine. _Chi va piano, va sano_; une heure de
plus ou de moins en voyage, ce n'est pas une affaire: _chi va sano, va
bene_.

On prit un autre chemin, et Sabina demanda  Lonce si l'on retournait
bien rellement  la villa.

--Je l'espre, rpondit-il, et pourtant je n'en sais trop rien. Je dois
avouer que toute ma force magntique m'a abandonn depuis qu'elle a
pass dans le marquis, et que lui seul est dsormais notre boussole.

--Alors, j'entre en rvolte ouverte; je ne veux tre dirige que par
vous.

--J'entends, Signora, dit Teverino; prenez que je ne suis que le
gouvernail, et que j'obis  la main de Lonce. C'est M. le cur qui est
la boussole; son regard est toujours fix vers le ple, et l'toile,
c'est dame Barbe, sa vnrable gouvernante.

--Bien dit, bien dit! s'cria le cur en riant de tout son coeur.

La route fut longue, mais belle. Teverino conduisait sagement et
s'arrtait  chaque site remarquable pour le faire admirer  ses
compagnons. Son air d'enjouement et de bont, et ses manires
respectueuses avec Sabina, la rassurrent peu  peu. Il semblait qu'il
ft jaloux de lui faire oublier un moment de faiblesse. Elle lui en sut
gr; mais elle n'eut de regards tendres et de paroles gracieuses que
pour Lonce.

Cependant, la chaleur commenant  se faire sentir, elle se rendormit,
tandis que Lonce, avec une sollicitude persvrante, tenait l'ombrelle
au-dessus de sa tte. Lorsqu'elle se rveilla, elle se vit avec surprise
au milieu d'un clotre gothique.

La voiture tait arrte dans une grande cour, sur un gazon touffu et
auprs d'une fontaine jaillissante. D'antiques constructions, d'une
lgance bizarre, entouraient cette partie avance du monastre. A
travers les arcades aigus, on dcouvrait, d'un ct, les perspectives
profondes d'une valle charmante; de l'autre, on voyait s'lever, bien
au-dessus des aiguilles denteles de l'architecture, les pics arides et
menaants de la montagne. En face, une large grille fermait la seconde
enceinte du couvent, et laissait apercevoir, autour d'un prau rempli
de fleurs, des btiments plus modernes, mieux entretenus, et chargs
d'ornements dans le got du seizime sicle. Le cur, la face colle
 cette grille, branlait d'une main vigoureuse la cloche au timbre
sonore, et des figures de moines accourant au bruit, paraissaient dans
le clair-obscur d'une seconde porte vote, ouvrant sur une troisime
enceinte.

--N'est-ce pas, Milady, dit Teverino, que vous ne m'en voudrez pas
de vous avoir amene chez ces bons pres? Ceci est le couvent de
Notre-Dame-du-Refuge, et notre cher abb pense qu'un peu de repos et de
rafrachissement embellirait cette halte potique. Nous allons faire
demander au prieur la permission de vous introduire au coeur du
sanctuaire, et, pour l'obtenir, nous vous ferons passer pour une vieille
Irlandaise, ultracatholique. Baissez donc votre voile, et gardez qu'on
ne voie vos traits et votre taille avant que la grille soit ouverte.

--Ces bons moines sont plus fins que toi, dit Lonce, et voici dj le
frre-portier qui vient regarder de prs notre jeune et belle voyageuse.

Aprs avoir parlement, les moines consentirent  admettre les femmes
dans le prau, mais pas plus loin; et alors, avec beaucoup de grce
et d'affabilit, ils firent dteler les chevaux et conduisirent les
voyageurs dans une salle bien frache et pittoresquement dcore, o une
friande collation leur fut servie.

L s'tablit un feu roulant de questions o la nave curiosit de ces
saints oisifs embarrassa plus d'une fois la prudence du cur. Il lui
fallut se prter aux mensonges de Teverino, qui fit hardiment passer
Lonce pour lord G..., le mari de Sabina, et qui assura qu'on venait en
droite ligne de Sainte-Apollinaire, o M. le cur avait dit sa messe
le matin avant de se mettre en route. Le prieur s'tonna que lord G...
n'et point l'accent anglais, et que la voiture ft arrive par les
plateaux de la montagne au lieu de venir par le fond de la valle.
Teverino eut rponse  tout, et, pour faire cesser ces questions, il
entreprit d'en assaillir ses htes, et de les occuper par l'loge de
leur couvent, de leur bonne mine, et de leur opulente hospitalit. Aprs
le repas, il demanda, pour les hommes au moins, la permission de visiter
l'glise et les clotres intrieurs, et, de cette faon, il procura 
Lonce un nouveau et paisible tte--tte avec Sabina, que ce dernier ne
voulut pas laisser seule. Ce sont de nouveaux maris, dit Teverino tout
bas au prieur; vous avez ici des moines qui m'ont l'air de fort beaux
jeunes gens. Mylord est jaloux, mme d'un regard innocent et respectueux
lanc sur sa noble pouse. Tout moine aime les petits secrets et les
dlicates confidences. Malgr ce que celle-ci avait de mondain, le
bon pre sourit, et salua d'un air malin le prtendu lord G.... en
l'invitant  cueillir des fleurs pour milady.

Lonce et sa compagne, aprs avoir admir la vigueur des plantes
cultives avec tant d'amour et de science dans le prau, retournrent
dans la premire cour, dont les btiments dlabrs et les grandes herbes
abandonnes avaient plus de caractre et de posie. Ce lieu tait
compltement dsert, et ses antiques constructions, ouvertes sur le
paysage, ne servaient plus que de hangars et de celliers. La mule du
prieur, blanchie par l'ge, paissait d'un air mlancolique, et le
roucoulement des pigeons sur les toits couverts de mousse interrompait
seul, avec le murmure uniforme de la fontaine et le tintement de
l'horloge qui annonait minutieusement chaque parcelle du temps coul,
le silence de cette demeure o le temps n'avait pas d'emploi vritable
et o la vie semblait s'tre arrte.

Sabina, assise sur un banc auprs de la fontaine de marbre noir,
ressemblait  la statue de la Mlancolie. Une rvolution complte
s'tait opre depuis le matin dans les manires, l'attitude et
l'expression de cette belle personne, et Lonce, en la contemplant,
sentait que tout tait chang entre elle et lui. Ce n'tait plus la
ddaigneuse beaut, sceptique  l'endroit de l'amour rel, firement
exalte  l'ide de je ne sais quel amour idal et impossible, auquel
nul mortel ne lui semblait digne d'tre associ dans ses rves. Cette
force de caractre, cette tension pnible de la volont, qui avaient
tant effray et tant irrit Lonce, avaient fait place  une molle
langueur,  une tristesse touchante,  une rverie profonde,  un
ensemble de manires tendres et douces, dont lui seul tait l'objet.
C'tait une femme timide, tremblante et brise, et pour la premire fois
elle avait pour lui un attrait que ne glaaient plus la mfiance et
la peur. Il se sentait  l'aise auprs d'elle, il pouvait parler et
respirer sans craindre ces piquantes et spirituelles railleries qui, en
veillant son esprit, tenaient son coeur en garde contre elle et contre
lui-mme. Il n'avait plus besoin d'affecter, comme la veille, ce rle de
docteur et de pdagogue mystrieux, plaisanterie froide et force qui
avait cach tant d'motion et de dpit. Il tait dsormais pour elle un
vritable protecteur, un mdecin de l'me, presque un matre; et l o
l'homme sent qu'il dirige et domine, il est capable de tout pardonner,
mme l'infidlit qui a fait saigner son amour-propre.

Il s'assit aux pieds de sa docile pnitente, et aprs un long silence o
il se plut peut-tre  prolonger son inquitude et sa timidit, il lui
demanda si son affection,  elle, ne serait pas diminue par cette
pnible confidence qu'elle avait os lui faire.

--Peut-tre, lui dit-elle, si je voyais en vous autre chose qu'un amant
qui me quitte et un ami qui m'est rendu. Mais si l'ami me gurit des
blessures que je me suis faites, je verrai avec joie l'amant disparatre
pour jamais. De cette faon ma fiert ne peut pas souffrir; car si
l'amour est orgueilleux et susceptible, si son pardon est humiliant et
inacceptable; celui de l'amiti est le plus saint et le plus doux des
bienfaits. Ah! voyez, mon cher Lonce, combien ce sentiment divin est
plus pur et plus prcieux que l'autre! comme, au lieu d'amoindrir et de
torturer, il ennoblit et purifie! Hier, je n'eusse accept de vous ni
secours ni piti. Aujourd'hui je ne rougirais pas de vous les demander 
genoux.

[Illustration: Il tait seul et marchait lentement.]

--Eh bien, mon amie, vous n'tes pas encore dans le vrai; vous avez
pass d'un excs  l'autre. Hier, vous mprisiez trop l'amiti;
aujourd'hui, vous l'exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse
notion que vous vous tes faites si longtemps de ces deux sentiments,
et vous voulez toujours les rendre exclusifs l'un de l'autre; pourtant
l'union des sexes n'est vraiment idale et parfaite que lorsqu'ils se
runissent dans deux nobles coeurs. Qu'est-ce donc qu'un amour vrai, si
ce n'est une amiti exalte? Oui, l'amour, c'est l'amiti porte jusqu'
l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle! L o l'amiti
est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien prs de mourir.
Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un
instant de trouble et de dfaillance vous rendait,  mes yeux, indigne
de connatre et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et
vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la
jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne dsire plus et qu'on voit
sans jalousie dans les bras d'un autre. Le mot d'amiti est alors un
mensonge, et Dieu me prserve de vous dire que je vous aime ainsi! Oh!
laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s'est
pass hier, et que je suis irrit contre vous jusqu' tre encore en
ce moment plus prs de la haine que de l'amiti telle que vous la
dfinissez. Ce n'est pas dchue et mprisable que je vous trouve, c'est
injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui
mritais le bonheur que vous avez donn  un autre..

--Vous m'effrayez davantage de ma faute, dit Sabina tremblante.
Croyez-vous donc que cette pense ne me soit pas venue, et que je ne me
reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel? C'est  Dieu que je
m'en confesse.

--Et pourquoi n'est-ce pas  moi aussi,  moi surtout? s'cria Lonce en
saisissant avec force ses deux mains agites. Dieu vous a dj pardonn;
vous le savez bien; mais moi, vous ne voulez donc pas que je vous
pardonne comme ami et comme amant?

--pargnez-moi cette souffrance, dit Sabina en voyant son orgueil rduit
aux abois. Lisez dans mon coeur, et comprenez donc quel est son plus
grand motif de douleur.

--Eh bien, humilie-toi jusque-l, reprit Lonce exalt, puisque c'est
la plus grande preuve d'amour qu'une femme telle que toi puisse donner!
Dis-moi que tu as pch envers moi; lve vers le ciel ta tte altire,
et brave-le si tu veux; peu m'importe. Je n'ai pas mission de te menacer
de sa colre; mais je sais que tu m'as bris le coeur, et que tu me dois
d'en convenir. Si tu ne te repens pas de ce crime, c'est que tu ne veux
pas le rparer.

--Eh bien, pardonne-le-moi, Lonce, et pour me le prouver, efface 
jamais la trace de cet odieux baiser.

--Il n'y est plus, il n'y a jamais t! s'cria Lonce en la pressant
contre son coeur; et  prsent, dit-il en retombant  ses pieds, marche
sur moi si tu veux, je suis ton esclave; et qu'un fer rouge brle mes
lvres s'il en sort jamais un reproche, une allusion  tout autre baiser
que le mien!

En ce moment, l'horloge du couvent sonna deux heures, et la porte du
prau s'ouvrit pour laisser sortir un jeune frre vtu de l'habit blanc
des novices.

Il tait seul et marchait lentement, la tte baisse sous son capuchon,
les mains croises sur sa poitrine, et comme plong dans un modeste
recueillement.

Lonce et Sabina se levrent pour aller  sa rencontre, et il s'inclina
jusqu' terre pour leur tmoigner son respect et son humilit. Mais tout
 coup, se relevant de toute sa grande taille, et jetant son capuchon en
arrire, il leur montra, au lieu d'une tte rase, la belle chevelure
noire et la figure riante de Teverino.

--Quel est ce nouveau dguisement? s'cria Lonce. Teverino, pour toute
rponse, leva la main vers le campanille du couvent et montra le cadran
de l'horloge, qui marquait l'heure en lettres d'or sur un fond d'azur.
Puis il dit d'une voix creuse, en s'agenouillant comme un pnitent:

--L'heure est passe, ma confession va tre entendue.

--Pas un mot! dit Lonce en lui mettant les deux mains sur les paules,
et en le secouant avec une affectueuse autorit. Sur ton me et sur ta
vie, frre, tais-toi! Me crois-tu assez lche pour t'avoir trahi? Que
ton secret meure avec toi; il ne t'appartient pas, et ton coeur est trop
gnreux pour faire la confession des autres.

--Je ne suis pas un enfant, pour ne point savoir ce que je puis taire ou
rvler, rpondit le bohmien; mais il est des choses dont j'aurais la
conscience charge si je ne m'en accusais ici; d'autant plus que, sous
ce rapport, nous voici trois qui n'avons rien  nous cacher. coutez
donc, noble et gnreuse Signora, la plainte d'un pauvre pcheur, qui
vient demander l'absolution  vous et au seigneur Lonce.

Ce misrable, attach  votre noble ami par les liens sacrs de
l'affection et de la reconnaissance, eut le malheur de rencontrer un
jour, au milieu d'un bois, une dame d'une naissance illustre et d'une
beaut ravissante. Il ne put la voir et l'entendre sans tre fascin par
les charmes de sa personne et de son esprit. Tout en se laissant aller
au bonheur suprme de la regarder et de l'entendre, il faillit oublier
que Lonce tait perdument pris d'elle, et que lui-mme avait d'autres
affections  respecter. Il eut la sotte vanit de chanter pour la
distraire, car cette admirable dame tait triste. Quelque nuage s'tait
lev entre elle et Lonce, et elle avait comme un besoin de pleurer en
pensant  lui. Le pcheur indigne tait passionn pour son art, et ne
pouvait chanter sans s'mouvoir lui-mme jusqu' en perdre l'esprit. Il
arriva donc que lorsqu'il eut dit sa romance, il vit la dame attendrie,
et il eut comme une bouffe de ridicule fatuit, comme un blouissement,
comme un accs de dlire. Oubliant ses devoirs personnels, son amiti
sainte pour Lonce et le profond respect qu'il devait  la signora, il
eut l'audace de profiter de sa proccupation douloureuse, de s'asseoir
auprs d'elle, et de chercher  surprendre une de ces pures caresses qui
ne lui taient pas destines. Si la noble dame irrite n'et dtourn
la tte avec horreur, il allait ravir un baiser qui n'et pas t assez
pay de sa vie. Heureusement Lonce parut, et protgea son amie contre
l'audace d'un sclrat. Depuis ce moment, la dame ne l'a plus regard
qu'avec mpris; et lui, sentant le remords dans son me coupable, voyant
qu' un grand crime il fallait une grande expiation, il a rompu le pacte
de Satan, il a renonc au monde, et, se prcipitant dans la paix du
clotre, il a pris cet habit de la pnitence que le repentir colle  ses
os, et qu'il ne quittera que pour un linceul.

--Voil un rcit trs-touchant, dit Lonce, et il n'y a pas moyen d'y
rsister. Sabina, vous ne pouvez refuser votre pardon  une contrition
si parfaite. Tendez la main au coupable, c'est moi qui vous en supplie,
et relevez-le de ses voeux terribles.

Sabina, satisfaite de l'explication un peu hypocrite, mais infiniment
respectueuse du marquis, lui permit de baiser sa main, et l'engagea, en
s'efforant de sourire, de se pardonner une faute qu'elle avait dj
compltement oublie. Elle insista sur ces dernires paroles, de manire
 lui faire sentir qu'elle n'attachait aucune importance au ridicule
incident du baiser, et Teverino admira en lui-mme, avec une bonhomie
malicieuse, l'aplomb d'une femme du monde aux prises avec de si
dlicates apparences.

--Je suis d'autant plus glorieux de mon pardon, dit-il, que je vois bien
que mon crime n'a tourn qu' ma confusion et au triomphe de l'amour
vritable.

--Maintenant, dit Lonce, veux-tu nous expliquer comment tu as drob 
la vigilance des bons moines cet habit de l'innocence que tu portes si
firement?

--Cet habit m'appartient, rpondit Teverino; il est tout neuf, il me
sied, il est commode, et je compte l'user ici.

--Ah a, trve de plaisanteries. Je ne crois pas que le diable te tente
de prendre le froc?

--Si fait: le diable, en me suscitant cette envie, m'a dit  l'oreille
qu'il ne manquait pas ici d'orties pour m'en dbarrasser. Devinez ce qui
m'arrive! Ma fortune n'est pas brillante et ne rpond gure  mon titre
de marquis. Vous avez pu, sans indiscrtion, confier cette circonstance
 milady. De plus, je suis capricieux comme un artiste, paresseux comme
un moine, rveur comme un pote. J'ai toujours aim les couvents et rv
cette vie molle et bate, pourvu qu'elle ne se prolonget pas au del du
terme assign par ma fantaisie. Tout  l'heure, en coutant les novices
qui prenaient leur leon de chant, j'ai fait au prieur quelques
remarques judicieuses sur la mauvaise mthode qu'ils suivaient. Il m'a
avou que son matre-chantre tait en mission auprs du Saint-Pre,
et ne reviendrait de Rome que dans deux mois. Pendant cette absence,
l'cole dprit et la mthode se perd. J'ai chant alors un motet  ma
manire, et ce bon prieur, qui se trouve tre un enrag mlomane, ne
savait plus quelle fte me faire. Ah! Monsieur, me disait-il quel
dommage que vous soyez un riche seigneur! quel matre de chant vous
auriez fait!--Qu' cela ne tienne, ai-je rpondu, je m'en vais donner la
leon  vos novices sous vos yeux.

En moins de cinq minutes, je leur ai fait comprendre qu'ils ne savaient
ni mettre ni poser la voix, et, joignant l'exemple au prcepte, avec
beaucoup de douceur et de modestie, je les ai tellement charms et
enthousiasms, qu'ils rptaient  l'envi avec le prieur: Quel dommage
de ne pas pouvoir nous attacher un tel matre!

Bref, j'ai t si attendri de leurs dmonstrations, et la vie du moine
musicien m'est apparue sous des couleurs si agrables, que j'ai consenti
 passer ici les deux mois qui doivent s'couler avant le retour du
matre-chantre. Je me suis fait conduire  l'orgue, que j'ai fait
rsonner de manire  enchanter mes auditeurs; et enfin me voil moine
pour le reste de l't: c'est--dire que, bien nourri et bien log,
habill comme me voil dans l'intrieur du clotre, pour mon amusement
particulier, ayant six heures par jour d'une occupation qui me plat, et
le reste du temps pour courir dans la montagne, chasser, pcher, lire,
composer ou dormir, je me trouve le plus heureux des hommes, et je
m'identifie avec mon patron Jean Kreyssler, qui se plut si bien dans son
asile monastique, qu'il y oublia, entre la grande musique et le bon vin,
ses malheurs, ses amours et toutes les choses de ce monde prissable!

--Bravo! dit Lonce, je t'approuve et compte venir te voir souvent; mais
je doute que tu restes ici deux mois entiers. Je sais que tout ce qui
est nouveau te sourit, et que tout ce qui dure te fatigue.

--C'est vrai; mais quand je prends un engagement, j'y persiste avec
scrupule. Tu dois me rendre cette justice que je ne m'engage pas sans
conditions, et que je porte dans mes conditions une certaine prvoyance.
Je sais d'avance que j'aurai ici du plaisir pour deux mois. Les lves
sont intelligents et doux; il y a de belles voix que j'aimerai 
dvelopper. Et puis, il y a dans le chapitre de vieux grimoires musicaux
couverts d'une vnrable poussire que je me promets de secouer. C'est
dans de telles archives que se trouvent les trsors de l'art et la
fortune des artistes.

--Soit! dit Lonce, mais j'ai encore plusieurs questions  t'adresser,
et puisque voici le prieur et le cur qui viennent saluer milady, je lui
demanderai la permission de t'entretenir en particulier.

Ils entrrent sous les arcades du clotre, d'o l'on dcouvrait la
campagne, et l, Lonce prenant le bras de l'aventurier:

--Voyons! lui dit-il; tu me parais vouloir mettre un peu d'ordre et de
travail dans ta vie. Tu as des facults naturelles extraordinaires, et
je ne doute pas qu'avec ce que tu as plutt devin qu'appris, tu ne
puisses en peu de temps te faire un sort brillant et acqurir de la
rputation.

--Je le sais parfaitement, rpondit Teverino, mais cela ne me tente pas.

--Tu n'as donc pas de vanit? Tu mriterais d'tre moine!

--J'ai de la vanit, et je ne suis pas fait pour la rgle. Je ne serai
donc pas moine et je resterai voyageur sur la terre, satisfaisant ma
vanit quand il me plaira, me dbarrassant d'elle quand elle voudra
m'asservir. Car la vanit est le plus despote et le plus inique des
matres, et je ne prendrai jamais l'engagement d'tre l'esclave de mon
propre vice.

--Ne peux-tu tre un artiste srieux sans tre l'esclave du public?
Allons, coute-moi. Les commencements sont rebutants pour une fiert
sauvage comme la tienne. Tes protecteurs ont d tre jusqu'ici injustes
ou parcimonieux, puisque tu as la protection d'autrui en horreur! Mais
une amiti claire, dlicate, digne de toi, j'ose le dire, ne peut-elle
donc t'offrir les moyens de commencer et d'tablir ta fortune? L'argent
et l'appui des matres sont des moyens ncessaires. Accepte mes offres,
viens me trouver  Paris, o je serai dans deux mois, et je te rponds
que l'hiver ne se passera pas sans que tu sois  la place qui te
convient dans le monde.

--Merci, cher Lonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je
sais que tu parles dans la sincrit de ton coeur, mais je peux
d'autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes
rencontrs dans des situations dlicates et sur un terrain brlant. J'ai
pu tre pendant vingt-quatre heures un modle de chevalerie, un miroir
de loyaut. Mais, quoique je ne sois pas amoureux de milady, l'preuve
a t assez prilleuse et assez difficile pour que je ne dsire pas
la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade; je suis certain
qu'elle t'aime, j'en ai t sr avant toi. J'en suis heureux; je
m'applaudis d'avoir servi de chemin  une victoire que je dsirais pour
toi seul; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque
autre abme, et la pense que je suis ton oblig, c'est--dire ta
crature et ta proprit, me forcerait  m'abjurer et  m'effacer en
toute rencontre. Je serais ou coupable d'ingratitude ou victime de ma
vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer  arranger
convenablement l'existence de ton pauvre vagabond. Je me dgoterais
vite de tout ce qui me serait suggr. En mainte rencontre, je me
repentirais d'avoir cd  la persuasion; je t'ennuierais, malgr moi,
des invitables dgots sems sur ma carrire, et tu te fatiguerais  me
ramener de mes carts. Enfin, ne fusses-tu pour rien dans tout cela,
je ne sens rien qui m'attire vers la gloire tranquille et les revenus
assurs par-devant notaire. J'ai vu de bonne heure toutes les coulisses
de toutes les scnes de la vie humaine; je pourrais tre comdien sur
ces diffrents thtres; mais  la porte de tous, dans le monde comme
sur les planches, il y a une arme d'exploiteurs, de critiques, de
rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni mnager, ni
flatter, ni payer. Dieu m'a fait l'ennemi de tout mensonge srieux et
de toute froide supercherie; je ne sais me farder que pour rire,
et bientt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j'ai besoin
d'essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au
faible et souffleter l'insolent. Je n'ai pas d'illusions possibles, et,
avant d'avoir vcu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui
ont vieilli dans le combat. Oh! vive ma sainte libert! ne rougis pas de
moi, sage et noble Lonce! Ta route est toute fraye, et tu y marcheras
avec majest; moi, je ne connais que la ligne brise et la course 
tire-d'aile, comme ma petite Madeleine.

--Et Madeleine,  propos? Voil o ta philosophie devient effrayante, et
ton crime imminent. Hier, tu dormais dans sa chaumire; aujourd'hui, tu
t'abrites sous la vote du couvent; demain, tu erreras sur le pav des
villes; et cette enfant sera brise, si elle ne l'est dj!

--Tenez! dit le bohmien arrtant Lonce devant une arcade, regardez
ce torrent qui roule l-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste 
l'endroit o un pont rustique joint le sentier qui descend d'ici et
celui qui remonte sur la montagne en face.

--Je le vois: aprs?

--Voyez-vous une petite prairie, verte comme l'meraude, qui se dessine
sur le flanc de ces rochers sombres? Le sentier, qui fuit au loin, la
ctoie.

--Je vois encore la prairie. Et puis?

--Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s'y perd.

--Oui, et encore?

--Et au del des sapins, au del du sentier, il y a un enfoncement de
terrains couverts de bruyres; et puis la cime nue de la montagne.

--Et puis le ciel? dit Lonce impatient. Quelle mtaphore prpares-tu
de si loin?

--Aucune. Vous n'avez pas bien remarqu. Entre la cime du mont et le
ciel, il y a une espce de baraque en planches de sapin, assujetties par
des pieux et retenues par de grosses pierres. Avez-vous la vue longue?

--Je distingue parfaitement cette cabane. Je vois mme les oiseaux qui
voltigent en grand nombre dans le ciel au-dessus.

--Eh bien, si vous voyez les oiseaux, vous savez quelle est cette
chaumire, et pourquoi il me plat tant de m'tablir ici,  une
demi-heure de chemin, pour qui a d'aussi bonnes jambes que Madeleine et
votre serviteur.

--C'est donc l la demeure de l'oiselire?

--Vous pouvez voir maintenant un petit mantelet carlate, un point
rouge, que le soleil fait tinceler, et qui se meut autour de cette
misrable cahute! C'est, Madeleine, c'est mon petit ange, c'est l'enfant
de mon coeur, c'est mon me, c'est ma vie! Je ne pouvais pas profiter
plus longtemps de l'hospitalit que cette fille et son hroque bandit
de frre m'ont offerte, un jour que, haletant, poudreux, abm de
fatigue, au bout de ma dernire obole, mais insouciant et joyeux de
saluer les horizons de la France, je m'tais assis  leur porte,
demandant un peu de lait de chvre pour tancher ma soif. Je leur ai
plu, ils ont pris confiance en moi; ils m'ont retenu, je les ai aims,
et je n'ai pu me dcider  les quitter, bien que ma conscience me fit un
devoir de ne pas ajouter ma misre  la leur. Mais maintenant, quoique
je me sois tenu dans les endroits les plus dserts, et que personne
n'ait vu de prs ma figure, on a distingu de loin la forme d'un
vagabond qui s'attachait aux pas de Madeleine; et Madeleine, compromise
dans l'esprit de son cur, serait bientt force de me chasser ou de
fuir avec moi. C'est ce que je ne veux pas, et c'est pourquoi, lorsque
vous m'avez rencontr au nord du lac, j'allais offrir mes services aux
moines de ce couvent, afin de trouver chez eux un abri, non loin de
mes braves amis de la montagne. C'est pourquoi aussi je vous ai amens
aujourd'hui en ce lieu, afin d'y prendre cong de vous, et de pouvoir
vous y restituer vos beaux habits, sans demeurer nu comme vous m'avez
trouv.

--Vous les garderez pour sortir d'ici quand il vous plaira, dit Lonce,
je l'exige, ainsi que l'or qui garnissait les poches de votre gilet.
Vous ne pouvez pas refuser le moyen d'adoucir un peu la misre de
Madeleine et de son frre.

--Il y avait de l'or dans mes poches? dit Teverino avec insouciance; je
n'y avais pas fait attention. Eh bien, si vous ne le reprenez, je le
mettrai ici dans le tronc des pauvres, et Madeleine en aura sa part; car
je n'entends rien au rle de trsorier, et je ne veux pas qu'il soit dit
que j'aie fait le marquis pendant vingt-quatre heures pour autre chose
que pour mon plaisir. Milady a magnifiquement rcompens la petite pour
l'amusement qu'elle lui a donn; Madeleine est donc riche  cette heure,
et moi, j'aurai gagn ici, dans deux mois, de quoi subvenir pendant
longtemps  tous ses besoins.

--Mais dans deux mois, o iras-tu? que feras-tu de Madeleine?

--Je l'aime tant, et j'en suis tant aim, que, si elle n'tait pas trop
jeune pour se marier, j'en ferais ma femme; mais il faut que j'attende
au moins deux ans, et, si j'avais le malheur d'en devenir trop amoureux
auparavant, elle serait en grand danger. Il faut donc que je la quitte,
et mme avant deux mois, si mon affection paternelle vient  changer de
nature.

--tonnant jeune homme! dit Lonce; quoi, tant d'ardeur et de calme,
tant de faiblesse et de vertu, tant d'exprience et de navet, une
vie  la fois si orageuse et si pure, si dsordonne et si vaillamment
dfendue contre les passions!

--Ne me croyez pas meilleur que je ne suis, rpondit Teverino. J'ai
commis le mal dans ma fougueuse adolescence, et j'ai sur le coeur des
garements que je ne me pardonnerai jamais; mais ce coeur n'a pu se
pervertir entirement, et le remords l'a purifi. J'ai fait souffrir,
et ce que j'ai souffert moi-mme alors, je ne saurais vous l'exprimer:
j'aime le bonheur avec passion, et la vue du malheur caus par moi
faillit me rendre fou. Dsormais, j'aimerais mieux me tuer que de
souiller les objets de mon adoration, et je n'irai pas demander le
plaisir  qui possde le trsor de l'innocence.

--Mais tu oublieras cette infortune, et quand tu la quitteras, son
coeur n'en sera pas moins dchir.

--Si je l'oublierai, je n'en sais rien, dit Teverino d'un air srieux.
Je ne le crois pas, Monsieur, je ne peux pas le croire; et, si je le
croyais, je n'aimerais pas, je ne serais pas moi-mme. Il est bien vrai
que j'ai bris plus d'un lien, repris plus d'un serment; mais je ne me
souviens pas d'avoir t infidle le premier, car j'ai l'me constante
par nature et par besoin; et, si je n'avais pas toujours t entran
dans ces faciles aventures o l'on se quitte sans scrupule, j'aurais pu
n'avoir qu'un seul amour en ma vie. J'ai t libertin, et pourtant
Dieu m'avait fait chaste; je me retrouve moi-mme au contact d'une me
chaste, et je sens que mon idal est l, et non ailleurs. Laissons donc
le temps marcher et ma vie se drouler devant moi. Je ne puis m'en faire
le devin et le prophte, mais je sais qu'il n'est pas impossible que je
sois l'poux de Madeleine, si je la trouve fidle, quand le temps sera
venu.

--Et si elle ne l'est pas?

--Je lui pardonnerai, et je resterai son ami; oui, son ami, comme vous
ne pourriez pas tre celui de lady Sabina, vous qui aimez autrement, et
qui mettez l'orgueil dans l'amour.

--Nous allons donc nous quitter sans que je puisse te prouver mon estime
et l'amiti vraiment irrsistible que tu m'inspires?

--Nous nous retrouverons, n'en doutez pas. Si je suis  ce moment-l
dans une bonne veine de travail et de tenue, j'irai  vous les bras
ouverts: mais si je suis aussi mal vtu que je l'tais hier au bord du
lac, ne soyez pas tonn que je n'aie pas l'air de vous connatre.

--Ah! voil ce qui m'afflige et me blesse! dit Lonce vivement mu; tu
ne veux pas croire en moi!

--J'y crois. Mais je connais trop la ralit pour vouloir cesser de
faire de ma vie un roman plus ou moins agrable et vari.

Le cur consentit  accompagner Sabina et Lonce jusqu' la villa, afin
que lord G... n'et pas sujet de les souponner. Mylord s'tait rveill
la veille au soir et avait pris de l'inquitude; mais il avait bu pour
s'tourdir, et lorsque sa femme rentra, il dormait encore.




FIN DE TEVERINO.





End of the Project Gutenberg EBook of Teverino, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TEVERINO ***

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