The Project Gutenberg EBook of Sodome et Gomorrhe--Volume 1, by Marcel Proust

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Title: Sodome et Gomorrhe--Volume 1

Author: Marcel Proust

Release Date: March 8, 2005 [EBook #15288]
Last Updated: November 20, 2017

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SODOME ET GOMORRHE--VOLUME 1 ***




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_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

  DU CT DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
  A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
  LE CT DE GUERMANTES (_3 vol._).
  SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
  LA PRISONNIRE (_2 vol._).
  ALBERTINE DISPARUE.
  LE TEMPS RETROUV (_2 vol._).

  PASTICHES ET MLANGES.
  LES PLAISIRS ET LES JOURS.
  CHRONIQUES.
  LETTRES A LA N.R.F.
  MORCEAUX CHOISIS.
  UN AMOUR DE SWANN
  (_dition illustre par Laprade_).

  _Collection in-8_ _A la Gerbe_
  OEUVRES COMPLTES (_l8 vol._).







SODOME ET GOMORRHE
_PREMIRE PARTIE_



PREMIRE APPARITION DES HOMMES-FEMMES, DESCENDANTS DE CEUX DES HABITANTS
DE SODOME QUI FURENT PARGNS PAR LE FEU DU CIEL.

  La femme aura Gomorrhe
  et l'homme aura Sodome.

  ALFRED DE VIGNY.


On sait que bien avant d'aller ce jour-l (le jour o avait lieu la
soire de la princesse de Guermantes) rendre au duc et  la duchesse
la visite que je viens de raconter, j'avais pi leur retour et
fait, pendant la dure de mon guet, une dcouverte, concernant
particulirement M. de Charlus, mais si importante en elle-mme que j'ai
jusqu'ici, jusqu'au moment de pouvoir lui donner la place et l'tendue
voulues, diffr de la rapporter. J'avais, comme je l'ai dit, dlaiss
le point de vue merveilleux, si confortablement amnag au haut de la
maison, d'o l'on embrasse les pentes accidentes par o l'on monte
jusqu' l'htel de Brquigny, et qui sont gaiement dcores 
l'italienne par le rose campanile de la remise appartenant au marquis de
Frcourt. J'avais trouv plus pratique, quand j'avais pens que le
duc et la duchesse taient sur le point de revenir, de me poster sur
l'escalier. Je regrettais un peu mon sjour d'altitude. Mais  cette
heure-l, qui tait celle d'aprs le djeuner, j'avais moins 
regretter, car je n'aurais pas vu, comme le matin, les minuscules
personnages de tableaux, que devenaient  distance les valets de pied de
l'htel de Brquigny et de Tresmes, faire la lente ascension de la
cte abrupte, un plumeau  la main, entre les larges feuilles de mica
transparentes qui se dtachaient si plaisamment sur les contreforts
rouges. A dfaut de la contemplation du gologue, j'avais du moins celle
du botaniste et regardais par les volets de l'escalier le petit arbuste
de la duchesse et la plante prcieuse exposs dans la cour avec cette
insistance qu'on met  faire sortir les jeunes gens  marier, et je me
demandais si l'insecte improbable viendrait, par un hasard providentiel,
visiter le pistil offert et dlaiss. La curiosit m'enhardissant peu 
peu, je descendis jusqu' la fentre du rez-de-chausse, ouverte elle
aussi, et dont les volets n'taient qu' moiti clos. J'entendais
distinctement, se prparant  partir, Jupien qui ne pouvait me dcouvrir
derrire mon store o je restai immobile jusqu'au moment o je me
rejetai brusquement de ct par peur d'tre vu de M. de Charlus,
lequel, allant chez Mme de Villeparisis, traversait lentement la cour,
bedonnant, vieilli par le plein jour, grisonnant. Il avait fallu une
indisposition de Mme de Villeparisis (consquence de la maladie du
marquis de Fierbois avec lequel il tait personnellement brouill 
mort) pour que M. de Charlus ft une visite, peut-tre la premire fois
de son existence,  cette heure-l. Car avec cette singularit
des Guermantes qui, au lieu de se conformer  la vie mondaine, la
modifiaient d'aprs leurs habitudes personnelles (non mondaines,
croyaient-ils, et dignes par consquent qu'on humilit devant elles
cette chose sans valeur, la mondanit--c'est ainsi que Mme de Marsantes
n'avait pas de jour, mais recevait tous les matins ses amies, de 10
heures  midi)--le baron, gardant ce temps pour la lecture, la recherche
des vieux bibelots, etc... ne faisait jamais une visite qu'entre 4 et 6
heures du soir. A 6 heures il allait au Jockey ou se promener au Bois.
Au bout d'un instant je fis un nouveau mouvement de recul pour ne pas
tre vu par Jupien; c'tait bientt son heure de partir au bureau,
d'o il ne revenait que pour le dner, et mme pas toujours depuis une
semaine que sa nice tait alle avec ses apprenties  la campagne chez
une cliente finir une robe. Puis me rendant compte que personne ne
pouvait me voir, je rsolus de ne plus me dranger de peur de manquer,
si le miracle devait se produire, l'arrive presque impossible  esprer
( travers tant d'obstacles, de distance, de risques contraires, de
dangers) de l'insecte envoy de si loin en ambassadeur  la vierge qui
depuis longtemps prolongeait son attente. Je savais que cette attente
n'tait pas plus passive que chez la fleur mle, dont les tamines
s'taient spontanment tournes pour que l'insecte pt plus facilement
la recevoir; de mme la fleur-femme qui tait ici, si l'insecte venait,
arquerait coquettement ses styles, et pour tre mieux pntre par lui
ferait imperceptiblement, comme une jouvencelle hypocrite mais ardente,
la moiti du chemin. Les lois du monde vgtal sont gouvernes
elles-mmes par des lois de plus en plus hautes. Si la visite d'un
insecte, c'est--dire l'apport de la semence d'une autre fleur,
est habituellement ncessaire pour fconder une fleur, c'est que
l'autofcondation, la fcondation de la fleur par elle-mme, comme les
mariages rpts dans une mme famille, amnerait la dgnrescence et
la strilit, tandis que le croisement opr par les insectes donne aux
gnrations suivantes de la mme espce une vigueur inconnue de leurs
anes. Cependant cet essor peut tre excessif, l'espce se dvelopper
dmesurment; alors, comme une antitoxine dfend contre la maladie,
comme le corps thyrode rgle notre embonpoint, comme la dfaite vient
punir l'orgueil, la fatigue le plaisir, et comme le sommeil repose  son
tour de la fatigue, ainsi un acte exceptionnel d'autofcondation vient 
point nomm donner son tour de vis, son coup de frein, fait rentrer
dans la norme la fleur qui en tait exagrment sortie. Mes rflexions
avaient suivi une pente que je dcrirai plus tard et j'avais dj tir
de la ruse apparente des fleurs une consquence sur toute une partie
inconsciente de l'oeuvre littraire, quand je vis M. de Charlus qui
ressortait de chez la marquise. Il ne s'tait pass que quelques minutes
depuis son entre. Peut-tre avait-il appris de sa vieille parente
elle-mme, ou seulement par un domestique, le grand mieux ou plutt la
gurison complte de ce qui n'avait t chez Mme de Villeparisis qu'un
malaise. A ce moment, o il ne se croyait regard par personne, les
paupires baisses contre le soleil, M. de Charlus avait relch
dans son visage cette tension, amorti cette vitalit factice,
qu'entretenaient chez lui l'animation de la causerie et la force de la
volont. Ple comme un marbre, il avait le nez fort, ses traits fins ne
recevaient plus d'un regard volontaire une signification diffrente
qui altrt la beaut de leur model; plus rien qu'un Guermantes, il
semblait dj sculpt, lui Palamde XV, dans la chapelle de Combray.
Mais ces traits gnraux de toute une famille prenaient pourtant, dans
le visage de M. de Charlus, une finesse plus spiritualise, plus douce
surtout. Je regrettais pour lui qu'il adultrt habituellement de tant
de violences, d'trangets dplaisantes, de potinages, de duret, de
susceptibilit et d'arrogance, qu'il cacht sous une brutalit
postiche l'amnit, la bont qu'au moment o il sortait de chez Mme de
Villeparisis, je voyais s'taler si navement sur son visage. Clignant
des yeux contre le soleil, il semblait presque sourire, je trouvai 
sa figure vue ainsi au repos et comme au naturel quelque chose de si
affectueux, de si dsarm, que je ne pus m'empcher de penser combien M.
de Charlus et t fch s'il avait pu se savoir regard; car ce  quoi
me faisait penser cet homme, qui tait si pris, qui se piquait si fort
de virilit,  qui tout le monde semblait odieusement effmin, ce 
quoi il me faisait penser tout d'un coup, tant il en avait passagrement
les traits, l'expression, le sourire, c'tait  une femme.

J'allais me dranger de nouveau pour qu'il ne pt m'apercevoir; je n'en
eus ni le temps, ni le besoin. Que vis-je! Face  face, dans cette cour
o ils ne s'taient certainement jamais rencontrs (M. de Charlus ne
venant  l'htel Guermantes que dans l'aprs-midi, aux heures o Jupien
tait  son bureau), le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux
mi-clos, regardait avec une attention extraordinaire l'ancien giletier
sur le seuil de sa boutique, cependant que celui-ci, clou subitement
sur place devant M. de Charlus, enracin comme une plante, contemplait
d'un air merveill l'embonpoint du baron vieillissant. Mais, chose plus
tonnante encore, l'attitude de M. de Charlus ayant chang, celle
de Jupien se mit aussitt, comme selon les lois d'un art secret, en
harmonie avec elle. Le baron, qui cherchait maintenant  dissimuler
l'impression qu'il avait ressentie, mais qui, malgr son indiffrence
affecte, semblait ne s'loigner qu' regret, allait, venait, regardait
dans le vague de la faon qu'il pensait mettre le plus en valeur la
beaut de ses prunelles, prenait un air fat, ngligent, ridicule. Or
Jupien, perdant aussitt l'air humble et bon que je lui avais toujours
connu, avait--en symtrie parfaite avec le baron--redress la tte,
donnait  sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence
grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrire, prenait
des poses avec la coquetterie qu'aurait pu avoir l'orchide pour le
bourdon providentiellement survenu. Je ne savais pas qu'il pt avoir
l'air si antipathique. Mais j'ignorais aussi qu'il ft capable de tenir
 l'improviste sa partie dans cette sorte de scne des deux muets,
qui (bien qu'il se trouvt pour la premire fois en prsence de M. de
Charlus) semblait avoir t longuement rpte;-on n'arrive spontanment
 cette perfection que quand on rencontre  l'tranger un compatriote,
avec lequel alors l'entente se fait d'elle-mme, le truchement tant
identique, et sans qu'on se soit pourtant jamais vu.

Cette scne n'tait, du reste, pas positivement comique, elle tait
empreinte d'une tranget, ou si l'on veut d'un naturel, dont la beaut
allait croissant. M. de Charlus avait beau prendre un air dtach,
baisser distraitement les paupires, par moments il les relevait et
jetait alors sur Jupien un regard attentif. Mais (sans doute parce qu'il
pensait qu'une pareille scne ne pouvait se prolonger indfiniment dans
cet endroit, soit pour des raisons qu'on comprendra plus tard, soit
enfin par ce sentiment de la brivet de toutes choses qui fait qu'on
veut que chaque coup porte juste, et qui rend si mouvant le spectacle
de tout amour), chaque fois que M. de Charlus regardait Jupien, il
s'arrangeait pour que son regard ft accompagn d'une parole, ce qui le
rendait infiniment dissemblable des regards habituellement dirigs sur
une personne qu'on connat ou qu'on ne connat pas; il regardait
Jupien avec la fixit particulire de quelqu'un qui va vous dire:
Pardonnez-moi mon indiscrtion, mais vous avez un long fil blanc qui
pend dans votre dos, ou bien: Je ne dois pas me tromper, vous devez
tre aussi de Zurich, il me semble bien vous avoir rencontr souvent
chez le marchand d'antiquits. Telle, toutes les deux minutes, la mme
question semblait intensment pose  Jupien dans l'oeillade de M.
de Charlus, comme ces phrases interrogatives de Beethoven, rptes
indfiniment,  intervalles gaux, et destines--avec un luxe exagr
de prparations-- amener un nouveau motif, un changement de ton, une
rentre. Mais justement la beaut des regards de M. de Charlus et de
Jupien venait, au contraire, de ce que, provisoirement du moins, ces
regards ne semblaient pas avoir pour but de conduire  quelque chose.
Cette beaut, c'tait la premire fois que je voyais le baron et Jupien
la manifester. Dans les yeux de l'un et de l'autre, c'tait le ciel, non
pas de Zurich, mais de quelque cit orientale dont je n'avais pas encore
devin le nom, qui venait de se lever. Quel que ft le point qui pt
retenir M. de Charlus et le giletier, leur accord semblait conclu et
ces inutiles regards n'tre que des prludes rituels, pareils aux ftes
qu'on donne avant un mariage dcid. Plus prs de la nature encore--et
la multiplicit de ces comparaisons est elle-mme d'autant plus
naturelle qu'un mme homme, si on l'examine pendant quelques minutes,
semble successivement un homme, un homme-oiseau ou un homme-insecte,
etc.--on et dit deux oiseaux, le mle et la femelle, le mle cherchant
 s'avancer, la femelle--Jupien--ne rpondant plus par aucun signe  ce
mange, mais regardant son nouvel ami sans tonnement, avec une fixit
inattentive, juge sans doute plus troublante et seule utile, du moment
que le mle avait fait les premiers pas, et se contentant de lisser ses
plumes. Enfin l'indiffrence de Jupien ne parut plus lui suffire; de
cette certitude d'avoir conquis  se faire poursuivre et dsirer, il n'y
avait qu'un pas et Jupien, se dcidant  partir pour son travail, sortit
par la porte cochre. Ce ne fut pourtant qu'aprs avoir retourn deux ou
trois fois la tte, qu'il s'chappa dans la rue o le baron, tremblant
de perdre sa piste (sifflotant d'un air fanfaron, non sans crier un au
revoir au concierge qui,  demi saoul et traitant des invits dans son
arrire-cuisine, ne l'entendit mme pas), s'lana vivement pour le
rattraper. Au mme instant o M. de Charlus avait pass la porte en
sifflant comme un gros bourdon, un autre, un vrai celui-l, entrait dans
la cour. Qui sait si ce n'tait pas celui attendu depuis si longtemps
par l'orchide, et qui venait lui apporter le pollen si rare sans lequel
elle resterait vierge? Mais je fus distrait de suivre les bats de
l'insecte, car au bout de quelques minutes, sollicitant davantage mon
attention, Jupien (peut-tre afin de prendre un paquet qu'il emporta
plus tard et que, dans l'motion que lui avait cause l'apparition de M.
de Charlus, il avait oubli, peut-tre tout simplement pour une raison
plus naturelle), Jupien revint, suivi par le baron. Celui-ci, dcid 
brusquer les choses, demanda du feu au giletier, mais observa aussitt:
Je vous demande du feu, mais je vois que j'ai oubli mes cigares. Les
lois de l'hospitalit l'emportrent sur les rgles de la coquetterie:
Entrez, on vous donnera tout ce que vous voudrez, dit le giletier, sur
la figure de qui le ddain fit place  la joie. La porte de la boutique
se referma sur eux et je ne pus plus rien entendre. J'avais perdu de
vue le bourdon, je ne savais pas s'il tait l'insecte qu'il fallait 
l'orchide, mais je ne doutais plus, pour un insecte trs rare et une
fleur captive, de la possibilit miraculeuse de se conjoindre, alors que
M. de Charlus (simple comparaison pour les providentiels hasards, quels
qu'ils soient, et sans la moindre prtention scientifique de rapprocher
certaines lois de la botanique et ce qu'on appelle parfois fort mal
l'homosexualit), qui, depuis des annes, ne venait dans cette maison
qu'aux heures o Jupien n'y tait pas, par le hasard d'une indisposition
de Mme de Villeparisis, avait rencontr le giletier et avec lui la bonne
fortune rserve aux hommes du genre du baron par un de ces tres qui
peuvent mme tre, on le verra, infiniment plus jeunes que Jupien et
plus beaux, l'homme prdestin pour que ceux-ci aient leur part de
volupt sur cette terre: l'homme qui n'aime que les vieux messieurs.

Ce que je viens de dire d'ailleurs ici est ce que je ne devais
comprendre que quelques minutes plus tard, tant adhrent  la ralit
ces proprits d'tre invisible, jusqu' ce qu'une circonstance l'ait
dpouille d'elles. En tout cas, pour le moment j'tais fort ennuy
de ne plus entendre la conversation de l'ancien giletier et du baron.
J'avisai alors la boutique  louer, spare seulement de celle de Jupien
par une cloison extrmement mince. Je n'avais pour m'y rendre qu'
remonter  notre appartement, aller  la cuisine, descendre l'escalier
de service jusqu'aux caves, les suivre intrieurement pendant toute la
largeur de la cour, et, arriv  l'endroit du sous-sol o l'bniste,
il y a quelques mois encore, serrait ses boiseries, o Jupien comptait
mettre son charbon, monter les quelques marches qui accdaient 
l'intrieur de la boutique. Ainsi toute ma route se ferait  couvert, je
ne serais vu de personne. C'tait le moyen le plus prudent. Ce ne fut
pas celui que j'adoptai, mais, longeant les murs, je contournai  l'air
libre la cour en tchant de ne pas tre vu. Si je ne le fus pas, je
pense que je le dois plus au hasard qu' ma sagesse. Et au fait que
j'aie pris un parti si imprudent, quand le cheminement dans la cave
tait si sr, je vois trois raisons possibles,  supposer qu'il y en ait
une. Mon impatience d'abord. Puis peut-tre un obscur ressouvenir de la
scne de Montjouvain, cach devant la fentre de Mlle Vinteuil. De fait,
les choses de ce genre auxquelles j'assistai eurent toujours, dans la
mise en scne, le caractre le plus imprudent et le moins vraisemblable,
comme si de telles rvlations ne devaient tre la rcompense que d'un
acte plein de risques, quoique en partie clandestin. Enfin j'ose 
peine,  cause de son caractre d'enfantillage, avouer la troisime
raison, qui fut, je crois bien, inconsciemment dterminante. Depuis
que pour suivre--et voir se dmentir--les principes militaires de
Saint-Loup, j'avais suivi avec grand dtail la guerre des Bors, j'avais
t conduit  relire d'anciens rcits d'explorations, de voyages. Ces
rcits m'avaient passionn et j'en faisais l'application dans la vie
courante pour me donner plus de courage. Quand des crises m'avaient
forc  rester plusieurs jours et plusieurs nuits de suite non seulement
sans dormir, mais sans m'tendre, sans boire et sans manger, au moment
o l'puisement et la souffrance devenaient tels que je pensais n'en
sortir jamais, je pensais  tel voyageur jet sur la grve, empoisonn
par des herbes malsaines, grelottant de fivre dans ses vtements
tremps par l'eau de la mer, et qui pourtant se sentait mieux au bout
de deux jours, reprenait au hasard sa route,  la recherche d'habitants
quelconques, qui seraient peut-tre des anthropophages. Leur exemple me
tonifiait, me rendait l'espoir, et j'avais honte d'avoir eu un moment
de dcouragement. Pensant aux Bors qui, ayant en face d'eux des armes
anglaises, ne craignaient pas de s'exposer au moment o il fallait
traverser, avant de retrouver un fourr, des parties de rase campagne:
Il ferait beau voir, pensai-je, que je fusse plus pusillanime, quand le
thtre d'oprations est simplement notre propre cour, et quand, moi qui
me suis battu plusieurs fois en duel sans aucune crainte, au moment de
l'affaire Dreyfus, le seul fer que j'aie  craindre est celui du regard
des voisins qui ont autre chose  faire qu' regarder dans la cour.

Mais quand je fus dans la boutique, vitant de faire craquer le moins du
monde le plancher, en me rendant compte que le moindre craquement dans
la boutique de Jupien s'entendait de la mienne, je songeai combien
Jupien et M. de Charlus avaient t imprudents et combien la chance les
avait servis.

Je n'osais bouger. Le palefrenier des Guermantes, profitant sans doute
de leur absence, avait bien transfr dans la boutique o je me trouvais
une chelle serre jusque-l dans la remise. Et si j'y tais mont
j'aurais pu ouvrir le vasistas et entendre comme si j'avais t chez
Jupien mme. Mais je craignais de faire du bruit. Du reste c'tait
inutile. Je n'eus mme pas  regretter de n'tre arriv qu'au bout de
quelques minutes dans ma boutique. Car d'aprs ce que j'entendis les
premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons
inarticuls, je suppose que peu de paroles furent prononces. Il est
vrai que ces sons taient si violents que, s'ils n'avaient pas t
toujours repris un octave plus haut par une plainte parallle, j'aurais
pu croire qu'une personne en gorgeait une autre  ct de moi et
qu'ensuite le meurtrier et sa victime ressuscite prenaient un bain pour
effacer les traces du crime. J'en conclus plus tard qu'il y a une chose
aussi bruyante que la souffrance, c'est le plaisir, surtout quand s'y
ajoutent-- dfaut de la peur d'avoir des enfants, ce qui ne pouvait
tre le cas ici, malgr l'exemple peu probant de la Lgende dore--des
soucis immdiats de propret. Enfin au bout d'une demi-heure environ
(pendant laquelle je m'tais hiss  pas de loup sur mon chelle afin de
voir par le vasistas que je n'ouvris pas), une conversation s'engagea.
Jupien refusait avec force l'argent que M. de Charlus voulait lui
donner.

Au bout d'une demi-heure, M. de Charlus ressortit. Pourquoi avez-vous
votre menton ras comme cela, dit-il au baron d'un ton de clinerie.
C'est si beau une belle barbe.--Fi! c'est dgotant, rpondit le baron.

Cependant il s'attardait encore sur le pas de la porte et demandait 
Jupien des renseignements sur le quartier. Vous ne savez rien sur le
marchand de marrons du coin, pas  gauche, c'est une horreur, mais du
ct pair, un grand gaillard tout noir? Et le pharmacien d'en face, il
a un cycliste trs gentil qui porte ses mdicaments. Ces questions
froissrent sans doute Jupien car, se redressant avec le dpit d'une
grande coquette trahie, il rpondit: Je vois que vous avez un coeur
d'artichaut. Profr d'un ton douloureux, glacial et manir, ce
reproche fut sans doute sensible  M. de Charlus qui, pour effacer la
mauvaise impression que sa curiosit avait produite, adressa  Jupien,
trop bas pour que je distinguasse bien les mots, une prire qui
ncessiterait sans doute qu'ils prolongeassent leur sjour dans la
boutique et qui toucha assez le giletier pour effacer sa souffrance,
car il considra la figure du baron, grasse et congestionne sous les
cheveux gris, de l'air noy de bonheur de quelqu'un dont on vient de
flatter profondment l'amour-propre, et, se dcidant  accorder  M.
de Charlus ce que celui-ci venait de lui demander, Jupien, aprs des
remarques dpourvues de distinction telles que: Vous en avez un
gros ptard!, dit au baron d'un air souriant, mu, suprieur et
reconnaissant: Oui, va, grand gosse!

Si je reviens sur la question du conducteur de tramway, reprit M.
de Charlus avec tnacit, c'est qu'en dehors de tout, cela pourrait
prsenter quelque intrt pour le retour. Il m'arrive en effet, comme
le calife qui parcourait Bagdad pris pour un simple marchand, de
condescendre  suivre quelque curieuse petite personne dont la
silhouette m'aura amus. Je fis ici la mme remarque que j'avais faite
sur Bergotte. S'il avait jamais  rpondre devant un tribunal, il
userait non de phrases propres  convaincre les juges, mais de ces
phrases bergottesques que son temprament littraire particulier lui
suggrait naturellement et lui faisait trouver plaisir  employer.
Pareillement M. de Charlus se servait, avec le giletier, du mme langage
qu'il et fait avec des gens du monde de sa coterie, exagrant mme ses
tics, soit que la timidit contre laquelle il s'efforait de lutter le
pousst  un excessif orgueil, soit que, l'empchant de se dominer (car
on est plus troubl devant quelqu'un qui n'est pas de votre milieu),
elle le fort de dvoiler, de mettre  nu sa nature, laquelle tait
en effet orgueilleuse et un peu folle, comme disait Mme de Guermantes.
Pour ne pas perdre sa piste, continua-t-il, je saute comme un petit
professeur, comme un jeune et beau mdecin, dans le mme tramway que
la petite personne, dont nous ne parlons au fminin que pour suivre la
rgle (comme on dit en parlant d'un prince: Est-ce que Son Altesse est
bien portante). Si elle change de tramway, je prends, avec peut-tre les
microbes de la peste, la chose incroyable appele correspondance, un
numro, et qui, bien qu'on le remette  _moi_, n'est pas toujours le n
1! Je change ainsi jusqu' trois, quatre fois de voiture. Je m'choue
parfois  onze heures du soir  la gare d'Orlans, et il faut revenir!
Si encore ce n'tait que de la gare d'Orlans! Mais une fois, par
exemple, n'ayant pu entamer la conversation avant, je suis all jusqu'
Orlans mme, dans un de ces affreux wagons o on a comme vue, entre des
triangles d'ouvrages dits de filet, la photographie des principaux
chefs-d'oeuvre d'architecture du rseau. Il n'y avait qu'une place de
libre, j'avais en face de moi, comme monument historique, une vue
de la cathdrale d'Orlans, qui est la plus laide de France, et aussi
fatigante  regarder ainsi malgr moi que si on m'avait forc d'en fixer
les tours dans la boule de verre de ces porte-plume optiques qui donnent
des ophtalmies. Je descendis aux Aubrais en mme temps que ma jeune
personne qu'hlas, sa famille (alors que je lui supposais tous les
dfauts except celui d'avoir une famille) attendait sur le quai! Je
n'eus pour consolation, en attendant le train qui me ramnerait  Paris,
que la maison de Diane de Poitiers. Elle a eu beau charmer un de mes
anctres royaux, j'eusse prfr une beaut plus vivante. C'est pour
cela, pour remdier  l'ennui de ces retours seul, que j'aimerais assez
connatre un garon des wagons-lits, un conducteur d'omnibus. Du reste
ne soyez pas choqu, conclut le baron, tout cela est une question de
genre. Pour les jeunes gens du monde par exemple, je ne dsire aucune
possession physique, mais je ne suis tranquille qu'une fois que je les
ai touchs, je ne veux pas dire matriellement, mais touch leur corde
sensible. Une fois qu'au lieu de laisser mes lettres sans rponse,
un jeune homme ne cesse plus de m'crire, qu'il est  ma disposition
morale, je suis apais, ou du moins je le serais, si je n'tais bientt
saisi par le souci d'un autre. C'est assez curieux, n'est-ce pas? A
propos de jeunes gens du monde, parmi ceux qui viennent ici, vous n'en
connaissez pas?--Non, mon bb. Ah! si, un brun, trs grand,  monocle,
qui rit toujours et se retourne.--Je ne vois pas qui vous voulez dire.
Jupien complta le portrait, M. de Charlus ne pouvait arriver  trouver
de qui il s'agissait, parce qu'il ignorait que l'ancien giletier
tait une de ces personnes, plus nombreuses qu'on ne croit, qui ne se
rappellent pas la couleur des cheveux des gens qu'ils connaissent peu.
Mais pour moi, qui savais cette infirmit de Jupien et qui remplaais
brun par blond, le portrait me parut se rapporter exactement au duc de
Chtellerault. Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple,
reprit le baron, en ce moment j'ai la tte tourne par un trange petit
bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre  mon gard une
incivilit prodigieuse. Il n'a aucunement la notion du prodigieux
personnage que je suis et du microscopique vibrion qu'il figure. Aprs
tout qu'importe, ce petit ne peut braire autant qu'il lui plat devant
ma robe auguste d'vque.--vque! s'cria Jupien qui n'avait rien
compris des dernires phrases que venait de prononcer M. de Charlus,
mais que le mot d'vque stupfia. Mais cela ne va gure avec la
religion, dit-il.--J'ai trois papes dans ma famille, rpondit M. de
Charlus, et le droit de draper en rouge  cause d'un titre cardinalice,
la nice du cardinal mon grand-oncle ayant apport  mon grand-pre le
titre de duc qui fut substitu. Je vois que les mtaphores vous laissent
sourd et l'histoire de France indiffrent. Du reste, ajouta-t-il,
peut-tre moins en manire de conclusion que d'avertissement, cet
attrait qu'exercent sur moi les jeunes personnes qui me fuient, par
crainte, bien entendu, car seul le respect leur ferme la bouche pour me
crier qu'elles m'aiment, requiert-il d'elles un rang social minent.
Encore leur feinte indiffrence peut-elle produire malgr cela l'effet
directement contraire. Sottement prolonge elle m'coeure. Pour prendre
un exemple dans une classe qui vous sera plus familire, quand on rpara
mon htel, pour ne pas faire de jalouses entre toutes les duchesses qui
se disputaient l'honneur de pouvoir me dire qu'elles m'avaient log,
j'allai passer quelques jours  l'htel, comme on dit. Un des garons
d'tage m'tait connu, je lui dsignai un curieux petit chasseur qui
fermait les portires et qui resta rfractaire  mes propositions. A la
fin exaspr, pour lui prouver que mes intentions taient pures, je lui
fis offrir une somme ridiculement leve pour monter seulement me parler
cinq minutes dans ma chambre. Je l'attendis inutilement. Je le pris
alors en un tel dgot que je sortais par la porte de service pour ne
pas apercevoir la frimousse de ce vilain petit drle. J'ai su depuis
qu'il n'avait jamais eu aucune de mes lettres, qui avaient t
interceptes, la premire par le garon d'tage qui tait envieux, la
seconde par le concierge de jour qui tait vertueux, la troisime par le
concierge de nuit qui aimait le jeune chasseur et couchait avec lui 
l'heure o Diane se levait. Mais mon dgot n'en a pas moins persist,
et m'apporterait-on le chasseur comme un simple gibier de chasse sur un
plat d'argent, je le repousserais avec un vomissement. Mais voil le
malheur, nous avons parl de choses srieuses et maintenant c'est fini
entre nous pour ce que j'esprais. Mais vous pourriez me rendre de
grands services, vous entremettre; et puis non, rien que cette ide me
rend quelque gaillardise et je sens que rien n'est fini.

Ds le dbut de cette scne, une rvolution, pour mes yeux dessills,
s'tait opre en M. de Charlus, aussi complte, aussi immdiate que
s'il avait t touch par une baguette magique. Jusque-l, parce que je
n'avais pas compris, je n'avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la
commodit du langage), le vice de chacun l'accompagne  la faon de ce
gnie qui tait invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa
prsence. La bont, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne
se laissent pas dcouvrir, et on les porte cachs. Ulysse lui-mme ne
reconnaissait pas d'abord Athn. Mais les dieux sont immdiatement
perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi
encore l'avait t M. de Charlus  Jupien. Jusqu'ici je m'tais trouv,
en face de M. de Charlus, de la mme faon qu'un homme distrait, lequel,
devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqu la taille alourdie,
s'obstine, tandis qu'elle lui rpte en souriant: Oui, je suis un peu
fatigue en ce moment,  lui demander indiscrtement: Qu'avez-vous
donc? Mais que quelqu'un lui dise: Elle est grosse, soudain il
aperoit le ventre et ne verra plus que lui. C'est la raison qui ouvre
les yeux; une erreur dissipe nous donne un sens de plus.

Les personnes qui n'aiment pas se reporter comme exemples de cette
loi aux messieurs de Charlus de leur connaissance, que pendant bien
longtemps elles n'avaient pas souponns, jusqu'au jour o, sur la
surface unie de l'individu pareil aux autres, sont venus apparatre,
tracs en une encre jusque-l, invisible, les caractres qui composent
le mot cher aux anciens Grecs, n'ont, pour se persuader que le monde qui
les entoure leur apparat d'abord nu, dpouill de mille ornements qu'il
offre  de plus instruits, qu' se souvenir combien de fois, dans la
vie, il leur est arriv d'tre sur le point de commettre une gaffe.
Rien, sur le visage priv de caractres de tel ou tel homme, ne pouvait
leur faire supposer qu'il tait prcisment le frre, ou le fianc,
ou l'amant d'une femme dont elles allaient dire: Quel chameau! Mais
alors, par bonheur, un mot que leur chuchote un voisin arrte sur leurs
lvres le terme fatal. Aussitt apparaissent, comme un _Mane, Thecel,
Phares_, ces mots: il est le fianc, ou: il est le frre, ou: il
est l'amant de la femme qu'il ne convient pas d'appeler devant
lui: chameau. Et cette seule notion nouvelle entranera tout un
regroupement, le retrait ou l'avance de la fraction des notions,
dsormais compltes, qu'on possdait sur le reste de la famille. En M.
de Charlus un autre tre avait beau s'accoupler, qui le diffrenciait
des autres hommes, comme dans le centaure le cheval, cet tre avait
beau faire corps avec le baron, je ne l'avais jamais aperu. Maintenant
l'abstrait s'tait matrialis, l'tre enfin compris avait aussitt
perdu son pouvoir de rester invisible, et la transmutation de M. de
Charlus en une personne nouvelle tait si complte, que non seulement
les contrastes de son visage, de sa voix, mais rtrospectivement les
hauts et les bas eux-mmes de ses relations avec moi, tout ce qui avait
paru jusque-l incohrent  mon esprit, devenaient intelligibles, se
montraient vidents, comme une phrase, n'offrant aucun sens tant qu'elle
reste dcompose en lettres disposes au hasard, exprime, si les
caractres se trouvent replacs dans l'ordre qu'il faut, une pense que
l'on ne pourra plus oublier.

De plus je comprenais maintenant pourquoi tout  l'heure, quand je
l'avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j'avais pu trouver que M.
de Charlus avait l'air d'une femme: c'en tait une! Il appartenait  la
race de ces tres, moins contradictoires qu'ils n'en ont l'air, dont
l'idal est viril, justement parce que leur temprament est fminin, et
qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes;
l o chacun porte, inscrite en ces yeux  travers lesquels il voit
toutes choses dans l'univers, une silhouette installe dans la facette
de la prunelle, pour eux ce n'est pas celle d'une nymphe, mais d'un
phbe. Race sur qui pse une maldiction et qui doit vivre dans le
mensonge et le parjure, puisqu'elle sait tenu pour punissable et
honteux, pour inavouable, son dsir, ce qui fait pour toute crature la
plus grande douceur de vivre; qui doit renier son Dieu, puisque, mme
chrtiens, quand  la barre du tribunal ils comparaissent comme accuss,
il leur faut, devant le Christ et en son nom, se dfendre comme d'une
calomnie de ce qui est leur vie mme; fils sans mre,  laquelle ils
sont obligs de mentir toute la vie et mme  l'heure de lui fermer
les yeux; amis sans amitis, malgr toutes celles que leur charme
frquemment reconnu inspire et que leur coeur souvent bon ressentirait;
mais peut-on appeler amitis ces relations qui ne vgtent qu' la
faveur d'un mensonge et d'o le premier lan de confiance et de
sincrit qu'ils seraient tents d'avoir les ferait rejeter avec dgot,
 moins qu'ils n'aient  faire  un esprit impartial, voire sympathique,
mais qui alors, gar  leur endroit par une psychologie de convention,
fera dcouler du vice confess l'affection mme qui lui est la plus
trangre, de mme que certains juges supposent et excusent plus
facilement l'assassinat chez les invertis et la trahison chez les Juifs
pour des raisons tires du pch originel et de la fatalit de la race.
Enfin--du moins selon la premire thorie que j'en esquissais alors,
qu'on verra se modifier par la suite, et en laquelle cela les et
par-dessus tout fchs si cette contradiction n'avait t drobe 
leurs yeux par l'illusion mme que les faisait voir et vivre--amants 
qui est presque ferme la possibilit de cet amour dont l'esprance leur
donne la force de supporter tant de risques et de solitudes, puisqu'ils
sont justement pris d'un homme qui n'aurait rien d'une femme, d'un
homme qui ne serait pas inverti et qui, par consquent, ne peut les
aimer; de sorte que leur dsir serait  jamais inassouvissable si
l'argent ne leur livrait de vrais hommes, et si l'imagination ne
finissait par leur faire prendre pour de vrais hommes les invertis 
qui ils se sont prostitus. Sans honneur que prcaire, sans libert que
provisoire, jusqu' la dcouverte du crime; sans situation qu'instable,
comme pour le pote la veille ft dans tous les salons, applaudi dans
tous les thtres de Londres, chass le lendemain de tous les garnis
sans pouvoir trouver un oreiller o reposer sa tte, tournant la meule
comme Samson et disant comme lui: Les deux sexes mourront chacun de son
ct; exclus mme, hors les jours de grande infortune o le plus
grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de
Dreyfus, de la sympathie--parfois de la socit--de leurs semblables,
auxquels ils donnent le dgot de voir ce qu'ils sont, dpeint dans
un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu'ils
n'avaient pas voulu remarquer chez eux-mmes et qui leur fait comprendre
que ce qu'ils appelaient leur amour (et  quoi, en jouant sur le mot,
ils avaient, par sens social, annex tout ce que la posie, la peinture,
la musique, la chevalerie, l'asctisme, ont pu ajouter  l'amour)
dcoule non d'un idal de beaut qu'ils ont lu, mais d'une maladie
ingurissable; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent
frquenter que ceux de leur race, ont toujours  la bouche les mots
rituels et les plaisanteries consacres) se fuyant les uns les autres,
recherchant ceux qui leur sont le plus opposs, qui ne veulent pas
d'eux, pardonnant leurs rebuffades, s'enivrant de leurs complaisances;
mais aussi rassembls  leurs pareils par l'ostracisme qui les frappe,
l'opprobre o ils sont tombs, ayant fini par prendre, par une
perscution semblable  celle d'Isral, les caractres physiques et
moraux d'une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgr
toutes les moqueries dont celui qui, plus ml, mieux assimil  la race
adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui
l'est demeur davantage) une dtente dans la frquentation de leurs
semblables, et mme un appui dans leur existence, si bien que, tout en
niant qu'ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure),
ceux qui parviennent  cacher qu'ils en sont, ils les dmasquent
volontiers, moins pour leur nuire, ce qu'ils ne dtestent pas, que
pour s'excuser, et allant chercher, comme un mdecin l'appendicite,
l'inversion jusque dans l'histoire, ayant plaisir  rappeler que Socrate
tait l'un d'eux, comme les Isralites disent de Jsus, sans songer
qu'il n'y avait pas d'anormaux quand l'homosexualit tait la norme,
pas d'antichrtiens avant le Christ, que l'opprobre seul fait le crime,
parce qu'il n'a laiss subsister que ceux qui taient rfractaires 
toute prdication,  tout exemple,  tout chtiment, en vertu d'une
disposition inne tellement spciale qu'elle rpugne plus aux autres
hommes (encore qu'elle puisse s'accompagner de hautes qualits morales)
que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruaut, la
mauvaise foi, mieux compris, donc plus excuss du commun des hommes;
formant une franc-maonnerie bien plus tendue, plus efficace et moins
souponne que celle des loges, car elle repose sur une identit de
gots, de besoins, d'habitudes, de dangers, d'apprentissage, de savoir,
de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mmes qui
souhaitent de ne pas se connatre aussitt se reconnaissent  des signes
naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un
de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur  qui il ferme la
portire de sa voiture, au pre dans le fianc de sa fille,  celui qui
avait voulu se gurir, se confesser, qui avait  se dfendre, dans le
mdecin, dans le prtre, dans l'avocat qu'il est all trouver; tous
obligs  protger leur secret, mais ayant leur part d'un secret des
autres que le reste de l'humanit ne souponne pas et qui fait qu' eux
les romans d'aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans
cette vie romanesque, anachronique, l'ambassadeur est ami du forat;
le prince, avec une certaine libert d'allures que donne l'ducation
aristocratique et qu'un petit bourgeois tremblant n'aurait pas, en
sortant de chez la duchesse s'en va confrer avec l'apache; partie
rprouve de la collectivit humaine, mais partie importante, souponne
l o elle n'est pas tale, insolente, impunie l o elle n'est pas
devine; comptant des adhrents partout, dans le peuple, dans l'arme,
dans le temple, au bagne, sur le trne; vivant enfin, du moins un grand
nombre, dans l'intimit caressante et dangereuse avec les hommes de
l'autre race, les provoquant, jouant avec eux  parler de son vice comme
s'il n'tait pas sien, jeu qui est rendu facile par l'aveuglement ou la
fausset des autres, jeu qui peut se prolonger des annes jusqu'au jour
du scandale o ces dompteurs sont dvors; jusque-l obligs de cacher
leur vie, de dtourner leurs regards d'o ils voudraient se fixer, de
les fixer sur ce dont ils voudraient se dtourner, de changer le genre
de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale lgre
auprs de la contrainte intrieure que leur vice, ou ce qu'on nomme
improprement ainsi, leur impose non plus  l'gard des autres mais
d'eux-mmes, et de faon qu' eux-mmes il ne leur paraisse pas un vice.
Mais certains, plus pratiques, plus presss, qui n'ont pas le temps
d'aller faire leur march et de renoncer  la simplification de la vie
et  ce gain de temps qui peut rsulter de la coopration, se sont fait
deux socits dont la seconde est compose exclusivement d'tres pareils
 eux.

Cela frappe chez ceux qui sont pauvres et venus de la province, sans
relations, sans rien que l'ambition d'tre un jour mdecin ou avocat
clbre, ayant un esprit encore vide d'opinions, un corps dnu de
manires et qu'ils comptent rapidement orner, comme ils achteraient
pour leur petite chambre du quartier latin des meubles d'aprs ce qu'ils
remarqueraient et calqueraient chez ceux qui sont dj arrivs dans
la profession utile et srieuse o ils souhaitent de s'encadrer et de
devenir illustres; chez ceux-l, leur got spcial, hrit  leur insu,
comme des dispositions pour le dessin, pour la musique, est peut-tre,
 la vrit, la seule originalit vivace, despotique--et qui tels soirs
les force  manquer telle runion utile  leur carrire avec des gens
dont, pour le reste, ils adoptent les faons de parler, de penser, de
s'habiller, de se coiffer. Dans leur quartier, o ils ne frquentent
sans cela que des condisciples, des matres ou quelque compatriote
arriv et protecteur, ils ont vite dcouvert d'autres jeunes gens que le
mme got particulier rapproche d'eux, comme dans une petite ville se
lient le professeur de seconde et le notaire qui aiment tous les deux la
musique de chambre, les ivoires du moyen ge; appliquant  l'objet
de leur distraction le mme instinct utilitaire, le mme esprit
professionnel qui les guide dans leur carrire, ils les retrouvent  des
sances o nul profane n'est admis, pas plus qu' celles qui runissent
des amateurs de vieilles tabatires, d'estampes japonaises, de fleurs
rares, et o,  cause du plaisir de s'instruire, de l'utilit des
changes et de la crainte des comptitions, rgne  la fois, comme
dans une bourse aux timbres, l'entente troite des spcialistes et les
froces rivalits des collectionneurs. Personne d'ailleurs, dans le caf
o ils ont leur table, ne sait quelle est cette runion, si c'est celle
d'une socit de pche, des secrtaires de rdaction, ou des enfants de
l'Indre, tant leur tenue est correcte, leur air rserv et froid, et
tant ils n'osent regarder qu' la drobe les jeunes gens  la mode, les
jeunes lions qui,  quelques mtres plus loin, font grand bruit de
leurs matresses, et parmi lesquels ceux qui les admirent sans oser
lever les yeux apprendront seulement vingt ans plus tard, quand les uns
seront  la veille d'entrer dans une acadmie et les autres de vieux
hommes de cercle, que le plus sduisant, maintenant un gros et
grisonnant Charlus, tait en ralit pareil  eux, mais ailleurs, dans
un autre monde, sous d'autres symboles extrieurs, avec des signes
trangers, dont la diffrence les a induits en erreur. Mais les
groupements sont plus ou moins avancs; et comme l'Union des gauches
diffre de la Fdration socialiste et telle socit de musique
Mendelssohnienne de la Schola Cantorum, certains soirs,  une autre
table, il y a des extrmistes qui laissent passer un bracelet sous leur
manchette, parfois un collier dans l'vasement de leur col, forcent
par leurs regards insistants, leurs gloussements, leurs rires, leurs
caresses entre eux, une bande de collgiens  s'enfuir au plus vite, et
sont servis, avec une politesse sous laquelle couve l'indignation,
par un garon qui, comme les soirs o il sert les dreyfusards, aurait
plaisir  aller chercher la police s'il n'avait avantage  empocher les
pourboires.

C'est  ces organisations professionnelles que l'esprit oppose le got
des solitaires, et sans trop d'artifices d'une part, puisqu'il ne fait
en cela qu'imiter les solitaires eux-mmes qui croient que rien ne
diffre plus du vice organis que ce qui leur parat  eux un amour
incompris, avec quelque artifice toutefois, car ces diffrentes classes
rpondent, tout autant qu' des types physiologiques divers,  des
moments successifs d'une volution pathologique ou seulement sociale. Et
il est bien rare en effet qu'un jour ou l'autre, ce ne soit pas dans de
telles organisations que les solitaires viennent se fondre, quelquefois
par simple lassitude, par commodit (comme finissent ceux qui en ont t
le plus adversaires par faire poser chez eux le tlphone, par recevoir
les Ina, ou par acheter chez Potin). Ils y sont d'ailleurs gnralement
assez mal reus, car, dans leur vie relativement pure, le dfaut
d'exprience, la saturation par la rverie o ils sont rduits, ont
marqu plus fortement en eux ces caractres particuliers d'effminement
que les professionnels ont cherch  effacer. Et il faut avouer que
chez certains de ces nouveaux venus, la femme n'est pas seulement
intrieurement unie  l'homme, mais hideusement visible, agits qu'ils
sont dans un spasme d'hystrique, par un rire aigu qui convulse leurs
genoux et leurs mains, ne ressemblant pas plus au commun des hommes
que ces singes  l'oeil mlancolique et cern, aux pieds prenants, qui
revtent le smoking et portent une cravate noire; de sorte que ces
nouvelles recrues sont juges, par de moins chastes pourtant, d'une
frquentation compromettante, et leur admission difficile; on les
accepte cependant et ils bnficient alors de ces facilits par
lesquelles le commerce, les grandes entreprises, ont transform la vie
des individus, leur ont rendu accessibles des denres jusque-l trop
dispendieuses  acqurir et mme difficiles  trouver, et qui maintenant
les submergent par la plthore de ce que seuls ils n'avaient pu arriver
 dcouvrir dans les plus grandes foules. Mais, mme avec ces exutoires
innombrables, la contrainte sociale est trop lourde encore pour
certains, qui se recrutent surtout parmi ceux chez qui la contrainte
mentale ne s'est pas exerce et qui tiennent encore pour plus rare qu'il
n'est leur genre d'amour. Laissons pour le moment de ct ceux qui, le
caractre exceptionnel de leur penchant les faisant se croire suprieurs
 elles, mprisent les femmes, font de l'homosexualit le privilge des
grands gnies et des poques glorieuses, et quand ils cherchent  faire
partager leur got, le font moins  ceux qui leur semblent y tre
prdisposs, comme le morphinomane fait pour la morphine, qu' ceux qui
leur en semblent dignes, par zle d'apostolat, comme d'autres prchent
le sionisme, le refus du service militaire, le saint-simonisme, le
vgtarisme et l'anarchie. Quelques-uns, si on les surprend le matin
encore couchs, montrent une admirable tte de femme, tant l'expression
est gnrale et symbolise tout le sexe; les cheveux eux-mmes
l'affirment, leur inflexion est si fminine, drouls, ils tombent si
naturellement en tresses sur la joue, qu'on s'merveille que la jeune
femme, la jeune fille, Galathe qui s'veille  peine dans l'inconscient
de ce corps d'homme o elle est enferme, ait su si ingnieusement, de
soi-mme, sans l'avoir appris de personne, profiter des moindres issues
de sa prison, trouver ce qui tait ncessaire  sa vie. Sans doute le
jeune homme qui a cette tte dlicieuse ne dit pas: Je suis une femme.
Mme si--pour tant de raisons possibles--il vit avec une femme, il peut
lui nier que lui en soit une, lui jurer qu'il n'a jamais eu de relations
avec des hommes. Qu'elle le regarde comme nous venons de le montrer,
couch dans un lit, en pyjama, les bras nus, le cou nu sous les cheveux
noirs. Le pyjama est devenu une camisole de femme, la tte celle d'une
jolie Espagnole. La matresse s'pouvante de ces confidences faites 
ses regards, plus vraies que ne pourraient tre des paroles, des actes
mmes, et que les actes mmes, s'ils ne l'ont dj fait, ne pourront
manquer de confirmer, car tout tre suit son plaisir, et si cet tre
n'est pas trop vicieux, il le cherche dans un sexe oppos au sien. Et
pour l'inverti le vice commence, non pas quand il noue des relations
(car trop de raisons peuvent les commander), mais quand il prend son
plaisir avec des femmes. Le jeune homme que nous venons d'essayer de
peindre tait si videmment une femme, que les femmes qui le regardaient
avec dsir taient voues ( moins d'un got particulier) au mme
dsappointement que celles qui, dans les comdies de Shakespeare,
sont dues par une jeune fille dguise qui se fait passer pour un
adolescent. La tromperie est gale, l'inverti mme le sait, il devine
la dsillusion que, le travestissement t, la femme prouvera, et sent
combien cette erreur sur le sexe est une source de fantaisiste posie.
Du reste, mme  son exigeante matresse, il a beau ne pas avouer (si
elle n'est pas gomorrhenne): Je suis une femme, pourtant en lui, avec
quelles ruses, quelle agilit, quelle obstination de plante grimpante,
la femme inconsciente et visible cherche-t-elle l'organe masculin. On
n'a qu' regarder cette chevelure boucle sur l'oreiller blanc pour
comprendre que le soir, si ce jeune homme glisse hors des doigts de ses
parents, malgr eux, malgr lui ce ne sera par pour aller retrouver
des femmes. Sa matresse peut le chtier, l'enfermer, le lendemain
l'homme-femme aura trouv le moyen de s'attacher  un homme, comme le
volubilis jette ses vrilles l o se trouve une pioche ou un rteau.
Pourquoi, admirant dans le visage de cet homme des dlicatesses qui nous
touchent, une grce, un naturel dans l'amabilit comme les hommes n'en
ont point, serions-nous dsols d'apprendre que ce jeune homme recherche
les boxeurs? Ce sont des aspects diffrents d'une mme ralit. Et mme,
celui qui nous rpugne est le plus touchant, plus touchant que toutes
les dlicatesses, car il reprsente un admirable effort inconscient de
la nature: la reconnaissance du sexe par lui-mme; malgr les duperies
du sexe, apparat la tentative inavoue pour s'vader vers ce qu'une
erreur initiale de la socit a plac loin de lui. Pour les uns, ceux
qui ont eu l'enfance la plus timide sans doute, ils ne se proccupent
gure de la sorte matrielle de plaisir qu'ils reoivent, pourvu qu'ils
puissent le rapporter  un visage masculin. Tandis que d'autres, ayant
des sens plus violents sans doute, donnent  leur plaisir matriel
d'imprieuses localisations. Ceux-l choqueraient peut-tre par leurs
aveux la moyenne du monde. Ils vivent peut-tre moins exclusivement sous
le satellite de Saturne, car pour eux les femmes ne sont pas entirement
exclues comme pour les premiers,  l'gard desquels elles n'existeraient
pas sans la conversation, la coquetterie, les amours de tte. Mais les
seconds recherchent celles qui aiment les femmes, elles peuvent leur
procurer un jeune homme, accrotre le plaisir qu'ils ont  se trouver
avec lui; bien plus, ils peuvent, de la mme manire, prendre avec elles
le mme plaisir qu'avec un homme. De l vient que la jalousie n'est
excite, pour ceux qui aiment les premiers, que par le plaisir qu'ils
pourraient prendre avec un homme et qui seul leur semble une trahison,
puisqu'ils ne participent pas  l'amour des femmes, ne l'ont pratiqu
que comme habitude et pour se rserver la possibilit du mariage, se
reprsentant si peu le plaisir qu'il peut donner, qu'ils ne peuvent
souffrir que celui qu'ils aiment le gote; tandis que les seconds
inspirent souvent de la jalousie par leurs amours avec des femmes. Car
dans les rapports qu'ils ont avec elles, ils jouent pour la femme qui
aime les femmes le rle d'une autre femme, et la femme leur offre en
mme temps  peu prs ce qu'ils trouvent chez l'homme, si bien que l'ami
jaloux souffre de sentir celui qu'il aime riv  celle qui est pour lui
presque un homme, en mme temps qu'il le sent presque lui chapper,
parce que, pour ces femmes, il est quelque chose qu'il ne connat pas,
une espce de femme. Ne parlons pas non plus de ces jeunes fous qui,
par une sorte d'enfantillage, pour taquiner leurs amis, choquer leurs
parents, mettent une sorte d'acharnement  choisir des vtements qui
ressemblent  des robes,  rougir leurs lvres et noircir leurs yeux;
laissons-les de ct, car ce sont eux qu'on retrouvera, quand ils auront
trop cruellement port la peine de leur affectation, passant toute une
vie  essayer vainement de rparer, par une tenue svre, protestante,
le tort qu'ils se sont fait quand ils taient emports par le mme dmon
qui pousse des jeunes femmes du faubourg Saint-Germain  vivre d'une
faon scandaleuse,  rompre avec tous les usages,  bafouer leur
famille, jusqu'au jour o elles se mettent avec persvrance et
sans succs  remonter la pente qu'il leur avait paru si amusant de
descendre, qu'elles avaient trouv si amusant, ou plutt qu'elles
n'avaient pas pu s'empcher de descendre. Laissons enfin pour plus tard
ceux qui ont conclu un pacte avec Gomorrhe. Nous en parlerons quand M.
de Charlus les connatra. Laissons tous ceux, d'une varit ou d'une
autre, qui apparatront  leur tour, et pour finir ce premier expos,
ne disons un mot que de ceux dont nous avions commenc de parler tout 
l'heure, des solitaires. Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu'il
n'est, ils sont alls vivre seuls du jour qu'ils l'ont dcouvert, aprs
l'avoir port longtemps sans le connatre, plus longtemps seulement que
d'autres. Car personne ne sait tout d'abord qu'il est inverti, ou pote,
ou snob, ou mchant. Tel collgien qui apprenait des vers d'amour ou
regardait des images obscnes, s'il se serrait alors contre un camarade,
s'imaginait seulement communier avec lui dans un mme dsir de la femme.
Comment croirait-il n'tre pas pareil  tous, quand ce qu'il prouve
il en reconnat la substance en lisant Mme de Lafayette, Racine,
Baudelaire, Walter Scott, alors qu'il est encore trop peu capable, de
s'observer soi-mme pour se rendre compte de ce qu'il ajoute de son cru,
et que si le sentiment est le mme, l'objet diffre, que ce qu'il dsire
c'est Rob Roy et non Diana Vernon? Chez beaucoup, par une prudence
dfensive de l'instinct qui prcde la vue plus claire de
l'intelligence, la glace et les murs de leur chambre disparaissaient
sous des chromos reprsentant des actrices; ils font des vers tels que:
Je n'aime que Chlo au monde, elle est divine, elle est blonde, et
d'amour mon coeur s'inonde. Faut-il pour cela mettre au commencement
de ces vies un got qu'on ne devait point retrouver chez elles dans la
suite, comme ces boucles blondes des enfants qui doivent ensuite devenir
les plus bruns? Qui sait si les photographies de femmes ne sont pas un
commencement d'hypocrisie, un commencement aussi d'horreur pour les
autres invertis? Mais les solitaires sont prcisment ceux  qui
l'hypocrisie est douloureuse. Peut-tre l'exemple des Juifs, d'une
colonie diffrente, n'est-il mme pas assez fort pour expliquer combien
l'ducation a peu de prise sur eux, et avec quel art ils arrivent 
revenir, peut-tre pas  quelque chose d'aussi simplement atroce que le
suicide o les fous, quelque prcaution qu'on prenne, reviennent et,
sauvs de la rivire o ils se sont jets, s'empoisonnent, se procurent
un revolver, etc., mais  une vie dont les hommes de l'autre race non
seulement ne comprennent pas, n'imaginent pas, hassent les plaisirs
ncessaires, mais encore dont le danger frquent et la honte permanente
leur feraient horreur. Peut-tre, pour les peindre, faut-il penser
sinon aux animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prtendus
apprivoiss mais rests lions, du moins aux noirs, que l'existence
confortable des blancs dsespre et qui prfrent les risques de la vie
sauvage et ses incomprhensibles joies. Quand le jour est venu o ils
se sont dcouverts incapables  la fois de mentir aux autres et de se
mentir  soi-mme, ils partent vivre  la campagne, fuyant leurs pareils
(qu'ils croient peu nombreux) par horreur de la monstruosit ou crainte
de la tentation, et le reste de l'humanit par honte. N'tant jamais
parvenus  la vritable maturit, tombs dans la mlancolie, de temps 
autre, un dimanche sans lune, ils vont faire une promenade sur un chemin
jusqu' un carrefour, o, sans qu'ils se soient dit un mot, est venu les
attendre un de leurs amis d'enfance qui habite un chteau voisin. Et
ils recommencent les jeux d'autrefois, sur l'herbe, dans la nuit, sans
changer une parole. En semaine, ils se voient l'un chez l'autre,
causent de n'importe quoi, sans une allusion  ce qui s'est pass,
exactement comme s'ils n'avaient rien fait et ne devaient rien refaire,
sauf, dans leurs rapports, un peu de froideur, d'ironie, d'irritabilit
et de rancune, parfois de la haine. Puis le voisin part pour un dur
voyage  cheval, et,  mulet, ascensionne des pics, couche dans la
neige; son ami, qui identifie son propre vice avec une faiblesse de
temprament, la vie casanire et timide, comprend que le vice ne pourra
plus vivre en son ami mancip,  tant de milliers de mtres au-dessus
du niveau de la mer. Et en effet, l'autre se marie. Le dlaiss pourtant
ne gurit pas (malgr les cas o l'on verra que l'inversion est
gurissable). Il exige de recevoir lui-mme le matin, dans sa cuisine,
la crme frache des mains du garon laitier et, les soirs o des dsirs
l'agitent trop, il s'gare jusqu' remettre dans son chemin un ivrogne,
jusqu' arranger la blouse de l'aveugle. Sans doute la vie de certains
invertis parat quelquefois changer, leur vice (comme on dit) n'apparat
plus dans leurs habitudes; mais rien ne se perd: un bijou cach se
retrouve; quand la quantit des urines d'un malade diminue, c'est bien
qu'il transpire davantage, mais il faut toujours que l'excrtion
se fasse. Un jour cet homosexuel perd un jeune cousin et,  son
inconsolable douleur, vous comprenez que c'tait dans cet amour,
chaste peut-tre et qui tenait plus  garder l'estime qu' obtenir la
possession, que les dsirs avaient pass par virement, comme dans un
budget, sans rien changer au total, certaines dpenses sont portes 
un autre exercice. Comme il en est pour ces malades chez qui une
crise d'urticaire fait disparatre pour un temps leurs indispositions
habituelles, l'amour pur  l'gard d'un jeune parent semble, chez
l'inverti, avoir momentanment remplac, par mtastase, des habitudes
qui reprendront un jour ou l'autre la place du mal vicariant et guri.

Cependant le voisin mari du solitaire est revenu; devant la beaut de
la jeune pouse et la tendresse que son mari lui tmoigne, le jour o
l'ami est forc de les inviter  dner, il a honte du pass. Dj dans
une position intressante, elle doit rentrer de bonne heure, laissant
son mari; celui-ci, quand l'heure est venue de rentrer, demande un bout
de conduite  son ami, que d'abord aucune suspicion n'effleure, mais
qui, au carrefour, se voit renvers sur l'herbe, sans une parole, par
l'alpiniste bientt pre. Et les rencontres recommencent jusqu'au jour
o vient s'installer non loin de l un cousin de la jeune femme, avec
qui se promne maintenant toujours le mari. Et celui-ci, si le dlaiss
vient le voir et cherche  s'approcher de lui, furibond, le repousse
avec l'indignation que l'autre n'ait pas eu le tact de pressentir le
dgot qu'il inspire dsormais. Une fois pourtant se prsente un inconnu
envoy par le voisin infidle; mais, trop affair, le dlaiss ne peut
le recevoir et ne comprend que plus tard dans quel but l'tranger tait
venu.

Alors le solitaire languit seul. Il n'a d'autre plaisir que d'aller  la
station de bain de mer voisine demander un renseignement  un certain
employ de chemin de fer. Mais celui-ci a reu de l'avancement, est
nomm  l'autre bout de la France; le solitaire ne pourra plus aller lui
demander l'heure des trains, le prix des premires, et avant de rentrer
rver dans sa tour, comme Grislidis, il s'attarde sur la plage, telle
une trange Andromde qu'aucun Argonaute ne viendra dlivrer, comme une
mduse strile qui prira sur le sable, ou bien il reste paresseusement,
avant le dpart du train, sur le quai,  jeter sur la foule des
voyageurs un regard qui semblera indiffrent, ddaigneux ou distrait, 
ceux d'une autre race, mais qui, comme l'clat lumineux dont se parent
certains insectes pour attirer ceux de la mme espce, ou comme le
nectar qu'offrent certaines fleurs pour attirer les insectes qui les
fconderont, ne tromperait pas l'amateur presque introuvable d'un
plaisir trop singulier, trop difficile  placer, qui lui est offert, le
confrre avec qui notre spcialiste pourrait parler la langue insolite;
tout au plus,  celle-ci quelque loqueteux du quai fera-t-il semblant de
s'intresser, mais pour un bnfice matriel seulement, comme ceux qui
au Collge de France, dans la salle o le professeur de sanscrit parle
sans auditeur, vont suivre le cours, mais seulement pour se chauffer.
Mduse! Orchide! quand je ne suivais que mon instinct, la mduse me
rpugnait  Balbec; mais si je savais la regarder, comme Michelet, du
point de vue de l'histoire naturelle et de l'esthtique, je voyais
une dlicieuse girandole d'azur. Ne sont-elles pas, avec le velours
transparent de leurs ptales, comme les mauves orchides de la mer?
Comme tant de cratures du rgne animal et du rgne vgtal, comme
la plante qui produirait la vanille, mais qui, parce que, chez elle,
l'organe mle est spar par une cloison de l'organe femelle, demeure
strile si les oiseaux-mouches ou certaines petites abeilles ne
transportent le pollen des unes aux autres ou si l'homme ne les fconde
artificiellement, M. de Charlus (et ici le mot fcondation doit tre
pris au sens moral, puisqu'au sens physique l'union du mle avec le
mle est strile, mais il n'est pas indiffrent qu'un individu puisse
rencontrer le seul plaisir qu'il est susceptible de goter, et
qu'ici-bas tout tre puisse donner  quelqu'un sa musique, sa flamme
ou son parfum), M. de Charlus tait de ces hommes qui peuvent
tre appels exceptionnels, parce que, si nombreux soient-ils, la
satisfaction, si facile chez d'autres de leurs besoins sexuels,
dpend de la concidence de trop de conditions, et trop difficiles 
rencontrer. Pour des hommes comme M. de Charlus, et sous la rserve des
accommodements qui paratront peu  peu et qu'on a pu dj
pressentir, exigs par le besoin de plaisir, qui se rsignent  de
demi-consentements, l'amour mutuel, en dehors des difficults si
grandes, parfois insurmontables, qu'il rencontre chez le commun des
tres, leur en ajoute de si spciales, que ce qui est toujours trs rare
pour tout le monde devient  leur gard  peu prs impossible, et que,
si se produit pour eux une rencontre vraiment heureuse ou que la nature
leur fait paratre telle, leur bonheur, bien plus encore que celui de
l'amoureux normal, a quelque chose d'extraordinaire, de slectionn, de
profondment ncessaire. La haine des Capulet et des Montaigu n'tait
rien auprs des empchements de tout genre qui ont t vaincus, des
liminations spciales que la nature a d faire subir aux hasards dj
peu communs qui amnent l'amour, avant qu'un ancien giletier, qui
comptait partir sagement pour son bureau, titube, bloui, devant un
quinquagnaire bedonnant; ce Romo et cette Juliette peuvent croire 
bon droit que leur amour n'est pas le caprice d'un instant, mais une
vritable prdestination prpare par les harmonies de leur temprament,
non pas seulement par leur temprament propre, mais par celui de leurs
ascendants, par leur plus lointaine hrdit, si bien que l'tre qui se
conjoint  eux leur appartient avant la naissance, les a attirs par une
force comparable  celle qui dirige les mondes o nous avons pass nos
vies antrieures. M. de Charlus m'avait distrait de regarder si le
bourdon apportait  l'orchide le pollen qu'elle attendait depuis si
longtemps, qu'elle n'avait chance de recevoir que grce  un hasard si
improbable qu'on le pouvait appeler une espce de miracle. Mais c'tait
un miracle aussi auquel je venais d'assister, presque du mme genre, et
non moins merveilleux. Ds que j'eus considr cette rencontre de ce
point de vue, tout m'y sembla empreint de beaut. Les ruses les plus
extraordinaires que la nature a inventes pour forcer les insectes 
assurer la fcondation des fleurs, qui, sans eux, ne pourraient pas
l'tre parce que la fleur mle y est trop loigne de la fleur femelle,
ou qui, si c'est le vent qui doit assurer le transport du pollen, le
rend bien plus facile  dtacher de la fleur mle, bien plus ais 
attraper au passage de la fleur femelle, en supprimant la scrtion du
nectar, qui n'est plus utile puisqu'il n'y a pas d'insectes  attirer,
et mme l'clat des corolles qui les attirent, et, pour que la fleur
soit rserve au pollen qu'il faut, qui ne peut fructifier qu'en
elle, lui fait scrter une liqueur qui l'immunise contre les autres
pollens--ne me semblaient pas plus merveilleuses que l'existence de la
sous-varit d'invertis destine  assurer les plaisirs de l'amour 
l'inverti devenant vieux: les hommes qui sont attirs non par tous
les hommes, mais--par un phnomne de correspondance et d'harmonie
comparable  ceux qui rglent la fcondation des fleurs htrostyles
trimorphes, comme le _Lythrum salicoria_--seulement par les hommes
beaucoup plus gs qu'eux. De cette sous-varit, Jupien venait de
m'offrir un exemple, moins saisissant pourtant que d'autres que tout
herborisateur humain, tout botaniste moral, pourra observer, malgr leur
raret, et qui leur prsentera un frle jeune homme qui attendait
les avances d'un robuste et bedonnant quinquagnaire, restant aussi
indiffrent aux avances des autres jeunes gens que restent striles les
fleurs hermaphrodites  court style de la _Primula veris_ tant qu'elles
ne sont fcondes que par d'autres _Primula veris_  court style aussi,
tandis qu'elles accueillent avec joie le pollen des _Primula veris_
 long style. Quant  ce qui tait de M. de Charlus, du reste, je me
rendis compte dans la suite qu'il y avait pour lui divers genres de
conjonctions et desquelles certaines, par leur multiplicit, leur
instantanit  peine visible, et surtout le manque de contact entre les
deux acteurs, rappelaient plus encore ces fleurs qui dans un jardin
sont fcondes par le pollen d'une fleur voisine qu'elles ne toucheront
jamais. Il y avait en effet certains tres qu'il lui suffisait de faire
venir chez lui, de tenir pendant quelques heures sous la domination
de sa parole, pour que son dsir, allum dans quelque rencontre, ft
apais. Par simples paroles la conjonction tait faite aussi simplement
qu'elle peut se produire chez les infusoires. Parfois, ainsi que cela
lui tait sans doute arriv pour moi le soir o j'avais t mand par
lui aprs le dner Guermantes, l'assouvissement avait lieu grce  une
violente semonce que le baron jetait  la figure du visiteur, comme
certaines fleurs, grce  un ressort, aspergent  distance l'insecte
inconsciemment complice et dcontenanc. M. de Charlus, de domin devenu
dominateur, se sentait purg de son inquitude et calm, renvoyait le
visiteur, qui avait aussitt cess de lui paratre dsirable. Enfin,
l'inversion elle-mme, venant de ce que l'inverti se rapproche trop de
la femme pour pouvoir avoir des rapports utiles avec elle, se rattache
par l  une loi plus haute qui fait que tant de fleurs hermaphrodites
restent infcondes, c'est--dire  la strilit de l'auto-fcondation.
Il est vrai que les invertis  la recherche d'un mle se contentent
souvent d'un inverti aussi effmin qu'eux. Mais il suffit qu'ils
n'appartiennent pas au sexe fminin, dont ils ont en eux un embryon dont
ils ne peuvent se servir, ce qui arrive  tant de fleurs hermaphrodites
et mme  certains animaux hermaphrodites, comme l'escargot, qui ne
peuvent tre fconds par eux-mmes, mais peuvent l'tre par d'autres
hermaphrodites. Par l les invertis, qui se rattachent volontiers 
l'antique Orient ou  l'ge d'or de la Grce, remonteraient plus haut
encore,  ces poques d'essai o n'existaient ni les fleurs dioques,
ni les animaux unisexus,  cet hermaphrodisme initial dont quelques
rudiments d'organes mles dans l'anatomie de la femme et d'organes
femelles dans l'anatomie de l'homme semblent conserver la trace. Je
trouvais la mimique, d'abord incomprhensible pour moi, de Jupien et
de M. de Charlus aussi curieuse que ces gestes tentateurs adresss aux
insectes, selon Darwin, non seulement par les fleurs dites composes,
haussant les demi-fleurons de leurs capitules pour tre vues de plus
loin, comme certaine htrostyle qui retourne ses tamines et les
courbe pour frayer le chemin aux insectes, ou qui leur offre une
ablution, et tout simplement mme aux parfums de nectar,  l'clat des
corolles qui attiraient en ce moment des insectes dans la cour. A partir
de ce jour, M. de Charlus devait changer l'heure de ses visites  Mme de
Villeparisis, non qu'il ne pt voir Jupien ailleurs et plus commodment,
mais parce qu'aussi bien qu'ils l'taient pour moi, le soleil de
l'aprs-midi et les fleurs de l'arbuste taient sans doute lis  son
souvenir. D'ailleurs, il ne se contenta pas de recommander les Jupien 
Mme de Villeparisis,  la duchesse de Guermantes,  toute une brillante
clientle, qui fut d'autant plus assidue auprs de la jeune brodeuse que
les quelques dames qui avaient rsist ou seulement tard furent de la
part du baron l'objet de terribles reprsailles, soit afin qu'elles
servissent d'exemple, soit parce qu'elles avaient veill sa fureur et
s'taient dresses contre ses entreprises de domination; il rendit la
place de Jupien de plus en plus lucrative jusqu' ce qu'il le prt
dfinitivement comme secrtaire et l'tablt dans les conditions que
nous verrons plus tard. Ah! en voil un homme heureux que ce Jupien,
disait Franoise qui avait une tendance  diminuer ou  exagrer les
bonts selon qu'on les avait pour elle ou pour les autres. D'ailleurs
l, elle n'avait pas besoin d'exagration ni n'prouvait d'ailleurs
d'envie, aimant sincrement Jupien. Ah! c'est un si bon homme que le
baron, ajoutait-elle, si bien, si dvot, si comme il faut! Si j'avais
une fille  marier et que j'tais du monde riche, je la donnerais au
baron les yeux ferms.--Mais, Franoise, disait doucement ma mre, elle
aurait bien des maris cette fille. Rappelez-vous que vous l'avez dj
promise  Jupien.--Ah! dame, rpondait Franoise, c'est que c'est encore
quelqu'un qui rendrait une femme bien heureuse. Il y a beau avoir des
riches et des pauvres misrables, a ne fait rien pour la nature. Le
baron et Jupien, c'est bien le mme genre de personnes.

Au reste j'exagrais beaucoup alors, devant cette rvlation premire,
le caractre lectif d'une conjonction si slectionne. Certes, chacun
des hommes pareils  M. de Charlus est une crature extraordinaire,
puisque, s'il ne fait pas de concessions aux possibilits de la vie,
il recherche essentiellement l'amour d'un homme de l'autre race,
c'est--dire d'un homme aimant les femmes (et qui par consquent ne
pourra pas l'aimer); contrairement  ce que je croyais dans la cour,
o je venais de voir Jupien tourner autour de M. de Charlus comme
l'orchide faire des avances au bourdon, ces tres d'exception que l'on
plaint sont une foule, ainsi qu'on le verra au cours de cet ouvrage,
pour une raison qui ne sera dvoile qu' la fin, et se plaignent
eux-mmes d'tre plutt trop nombreux que trop peu. Car les deux
anges qui avaient t placs aux portes de Sodome pour savoir si ses
habitants, dit la Gense, avaient entirement fait toutes ces choses
dont le cri tait mont jusqu' l'ternel, avaient t, on ne peut que
s'en rjouir, trs mal choisis par le Seigneur, lequel n'et d confier
la tche qu' un Sodomiste. Celui-l, les excuses: Pre de six
enfants, j'ai deux matresses, etc. ne lui eussent pas fait abaisser
bnvolement l'pe flamboyante et adoucir les sanctions; il aurait
rpondu: Oui, et ta femme souffre les tortures de la jalousie. Mais
mme quand ces femmes n'ont pas t choisies par toi  Gomorrhe, tu
passes tes nuits avec un gardeur de troupeaux de l'Hbron. Et il
l'aurait immdiatement fait rebrousser chemin vers la ville qu'allait
dtruire la pluie de feu et de soufre. Au contraire, on laissa s'enfuir
tous les Sodomistes honteux, mme si, apercevant un jeune garon, ils
dtournaient la tte, comme la femme de Loth, sans tre pour cela
changs comme elle en statues de sel. De sorte qu'ils eurent une
nombreuse postrit chez qui ce geste est rest habituel, pareil  celui
des femmes dbauches qui, en ayant l'air de regarder un talage de
chaussures places derrire une vitrine, retournent la tte vers un
tudiant. Ces descendants des Sodomistes, si nombreux qu'on peut leur
appliquer l'autre verset de la Gense: Si quelqu'un peut compter la
poussire de la terre, il pourra aussi compter cette postrit, se sont
fixs sur toute la terre, ils ont eu accs  toutes les professions, et
entrent si bien dans les clubs les plus ferms que, quand un sodomiste
n'y est pas admis, les boules noires y sont en majorit celles de
sodomistes, mais qui ont soin d'incriminer la sodomie, ayant hrit le
mensonge qui permit  leurs anctres de quitter la ville maudite. Il est
possible qu'ils y retournent un jour. Certes ils forment dans tous les
pays une colonie orientale, cultive, musicienne, mdisante, qui a des
qualits charmantes et d'insupportables dfauts. On les verra d'une
faon plus approfondie au cours des pages qui suivront; mais on a voulu
provisoirement prvenir l'erreur funeste qui consisterait, de mme qu'on
a encourag un mouvement sioniste,  crer un mouvement sodomiste et
 rebtir Sodome. Or,  peine arrivs, les sodomistes quitteraient
la ville pour ne pas avoir l'air d'en tre, prendraient femme,
entretiendraient des matresses dans d'autres cits, o ils trouveraient
d'ailleurs toutes les distractions convenables. Ils n'iraient  Sodome
que les jours de suprme ncessit, quand leur ville serait vide, par
ces temps o la faim fait sortir le loup du bois, c'est--dire que tout
se passerait en somme comme  Londres,  Berlin,  Rome,  Ptrograd ou
 Paris.

En tout cas, ce jour-l, avant ma visite  la duchesse, je ne songeais
pas si loin et j'tais dsol d'avoir, par attention  la conjonction
Jupien-Charlus, manqu peut-tre de voir la fcondation de la fleur par
le bourdon.

DEUXIME PARTIE[1]

[Footnote 1: Cette division en deux parties (Sodome et Gomorrhe I et
II) est celle que Marcel Proust a tablie pour la premire dition de
l'ouvrage.]



CHAPITRE PREMIER

_M. de Charlus dans le monde.--Un mdecin.--Face caractristique de Mme
de Vaugoubert.--Mme d'Arpajon, le jet d'eau d'Hubert Robert et la gaiet
du grand-duc Wladimir.--Mme d'Amoncourt de Citri, Mme de
Saint-Euverte, etc.--Curieuse conversation entre Swann et le prince de
Guermantes.--Albertine au tlphone.--Visites en attendant mon dernier
et deuxime sjour  Balbec.--Arrive  Balbec.--Les intermittences du
coeur._


Comme je n'tais pas press d'arriver  cette soire des Guermantes o
je n'tais pas certain d'tre invit, je restais oisif dehors; mais le
jour d't ne semblait pas avoir plus de hte que moi  bouger. Bien
qu'il ft plus de neuf heures, c'tait lui encore qui sur la place de la
Concorde donnait  l'oblisque de Louqsor un air de nougat rose. Puis il
en modifia la teinte et le changea en une matire mtallique, de sorte
que l'oblisque ne devint pas seulement plus prcieux, mais sembla
aminci et presque flexible. On s'imaginait qu'on aurait pu tordre,
qu'on avait peut-tre dj lgrement fauss ce bijou. La lune tait
maintenant dans le ciel comme un quartier d'orange pel dlicatement
quoique un peu entam. Mais elle devait plus tard tre faite de l'or le
plus rsistant. Blottie toute seule derrire elle, une pauvre petite
toile allait servir d'unique compagne  la lune solitaire, tandis que
celle-ci, tout en protgeant son amie, mais plus hardie et allant de
l'avant, brandirait comme une arme irrsistible, comme un symbole
oriental, son ample et merveilleux croissant d'or.

Devant l'htel de la princesse de Guermantes, je rencontrai le duc de
Chtellerault; je ne me rappelais plus qu'une demi-heure auparavant
me perscutait encore la crainte--laquelle allait du reste bientt me
ressaisir--de venir sans avoir t invit. On s'inquite, et c'est
parfois longtemps aprs l'heure du danger, oublie grce  la
distraction, que l'on se souvient de son inquitude. Je dis bonjour au
jeune duc et pntrai dans l'htel. Mais ici il faut d'abord que je note
une circonstance minime, laquelle permettra de comprendre un fait qui
suivra bientt.

Il y avait quelqu'un qui, ce soir-l comme les prcdents, pensait
beaucoup au duc de Chtellerault, sans souponner du reste qui il tait:
c'tait l'huissier (qu'on appelait dans ce temps-l l'aboyeur) de
Mme de Guermantes. M. de Chtellerault, bien loin d'tre un des
intimes--comme il tait l'un des cousins--de la princesse, tait reu
dans son salon pour la premire fois. Ses parents, brouills avec elle
depuis dix ans, s'taient rconcilis depuis quinze jours et, forcs
d'tre ce soir absents de Paris, avaient charg leur fils de les
reprsenter. Or, quelques jours auparavant, l'huissier de la princesse
avait rencontr dans les Champs-Elyses un jeune homme qu'il avait
trouv charmant mais dont il n'avait pu arriver  tablir l'identit.
Non que le jeune homme ne se ft montr aussi aimable que gnreux.
Toutes les faveurs que l'huissier s'tait figur avoir  accorder 
un monsieur si jeune, il les avait au contraire reues. Mais M. de
Chtellerault tait aussi froussard qu'imprudent; il tait d'autant plus
dcid  ne pas dvoiler son incognito qu'il ignorait  qui il
avait affaire; il aurait eu une peur bien plus grande--quoique mal
fonde--s'il l'avait su. Il s'tait born  se faire passer pour un
Anglais, et  toutes les questions passionnes de l'huissier, dsireux
de retrouver quelqu'un  qui il devait tant de plaisir et de largesses,
le duc s'tait born  rpondre, tout le long de l'avenue Gabriel: _I
do not speak french_.

Bien que, malgr tout-- cause de l'origine maternelle de son cousin--le
duc de Guermantes affectt de trouver un rien de Courvoisier dans le
salon de la princesse de Guermantes-Bavire, on jugeait gnralement
l'esprit d'initiative et la supriorit intellectuelle de cette dame
d'aprs une innovation qu'on ne rencontrait nulle part ailleurs dans
ce milieu. Aprs le dner, et quelle que ft l'importance du raout
qui devait suivre, les siges, chez la princesse de Guermantes, se
trouvaient disposs de telle faon qu'on formait de petits groupes, qui,
au besoin, se tournaient le dos. La princesse marquait alors son sens
social en allant s'asseoir, comme par prfrence, dans l'un d'eux. Elle
ne craignait pas du reste d'lire et d'attirer le membre d'un autre
groupe. Si, par exemple, elle avait fait remarquer  M. Detaille, lequel
avait naturellement acquiesc, combien Mme de Villemur, que sa place
dans un autre groupe faisait voir de dos, possdait un joli cou, la
princesse n'hsitait pas  lever la voix: Madame de Villemur, M.
Detaille, en grand peintre qu'il est, est en train d'admirer votre cou.
Mme de Villemur sentait l une invite directe  la conversation; avec
l'adresse que donne l'habitude du cheval, elle faisait lentement pivoter
sa chaise selon un arc de trois quarts de cercle et, sans dranger
en rien ses voisins, faisait presque face  la princesse. Vous ne
connaissez pas M. Detaille? demandait la matresse de maison,  qui
l'habile et pudique conversion de son invite ne suffisait pas.--Je ne
le connais pas, mais je connais ses oeuvres, rpondait Mme de Villemur,
d'un air respectueux, engageant, et avec un -propos que beaucoup
enviaient, tout en adressant au clbre peintre, que l'interpellation
n'avait pas suffi  lui prsenter d'une manire formelle, un
imperceptible salut. Venez, monsieur Detaille, disait la princesse, je
vais vous prsenter  Mme de Villemur. Celle-ci mettait alors autant
d'ingniosit  faire une place  l'auteur du _Rve_ que tout  l'heure
 se tourner vers lui. Et la princesse s'avanait une chaise pour
elle-mme; elle n'avait en effet interpell Mme de Villemur que pour
avoir un prtexte de quitter le premier groupe o elle avait pass les
dix minutes de rgle, et d'accorder une dure gale de prsence au
second. En trois quarts d'heure, tous les groupes avaient reu sa
visite, laquelle semblait n'avoir t guide chaque fois que par
l'improviste et les prdilections, mais avait surtout pour but de mettre
en relief avec quel naturel une grande dame sait recevoir. Mais
maintenant les invits de la soire commenaient d'arriver et la
matresse de maison s'tait assise non loin de l'entre--droite et
fire, dans sa majest quasi royale, les yeux flambant par leur
incandescence propre--entre deux Altesses sans beaut et l'ambassadrice
d'Espagne.

Je faisais la queue derrire quelques invits arrivs plus tt que moi.
J'avais en face de moi la princesse, de laquelle la beaut ne me fait
pas seule sans doute, entre tant d'autres, souvenir de cette fte-l.
Mais ce visage de la matresse de maison tait si parfait, tait
frapp comme une si belle mdaille, qu'il a gard pour moi une vertu
commmorative. La princesse avait l'habitude de dire  ses invits,
quand elle les rencontrait quelques jours avant une de ses soires:
Vous viendrez, n'est-ce pas? comme si elle avait un grand dsir de
causer avec eux. Mais comme, au contraire, elle n'avait  leur parler
de rien, ds qu'ils arrivaient devant elle, elle se contentait, sans
se lever, d'interrompre un instant sa vaine conversation avec les deux
Altesses et l'ambassadrice et de remercier en disant: C'est gentil
d'tre venu, non qu'elle trouvt que l'invit et fait preuve de
gentillesse en venant, mais pour accrotre encore la sienne; puis
aussitt le rejetant  la rivire, elle ajoutait: Vous trouverez M. de
Guermantes  l'entre des jardins, de sorte qu'on partait visiter et
qu'on la laissait tranquille. A certains mme elle ne disait rien, se
contentant de leur montrer ses admirables yeux d'onyx, comme si on tait
venu seulement  une exposition de pierres prcieuses.

La premire personne  passer avant moi tait le duc de Chtellerault.

Ayant  rpondre  tous les sourires,  tous les bonjours de la main qui
lui venaient du salon, il n'avait pas aperu l'huissier. Mais ds le
premier instant l'huissier l'avait reconnu. Cette identit qu'il avait
tant dsir d'apprendre, dans un instant il allait la connatre. En
demandant  son Anglais de l'avant-veille quel nom il devait annoncer,
l'huissier n'tait pas seulement mu, il se jugeait indiscret,
indlicat. Il lui semblait qu'il allait rvler  tout le monde (qui
pourtant ne se douterait de rien) un secret qu'il tait coupable de
surprendre de la sorte et d'taler publiquement. En entendant la rponse
de l'invit: Le duc de Chtellerault, il se sentit troubl d'un tel
orgueil qu'il resta un instant muet. Le duc le regarda, le reconnut,
se vit perdu, cependant que le domestique, qui s'tait ressaisi
et connaissait assez son armorial pour complter de lui-mme une
appellation trop modeste, hurlait avec l'nergie professionnelle qui se
veloutait d'une tendresse intime: Son Altesse Monseigneur le duc de
Chtellerault! Mais c'tait maintenant mon tour d'tre annonc. Absorb
dans la contemplation de la matresse de maison, qui ne m'avait
pas encore vu, je n'avais pas song aux fonctions, terribles pour
moi--quoique d'une autre faon que pour M. de Chtellerault--de cet
huissier habill de noir comme un bourreau, entour d'une troupe de
valets aux livres les plus riantes, solides gaillards prts  s'emparer
d'un intrus et  le mettre  la porte. L'huissier me demanda mon nom, je
le lui dis aussi machinalement que le condamn  mort se laisse attacher
au billot. Il leva aussitt majestueusement la tte et, avant
que j'eusse pu le prier de m'annoncer  mi-voix pour mnager mon
amour-propre si je n'tais pas invit, et celui de la princesse de
Guermantes si je l'tais, il hurla les syllabes inquitantes avec une
force capable d'branler la vote de l'htel.

L'illustre Huxley (celui dont le neveu occupe actuellement une place
prpondrante dans le monde de la littrature anglaise) raconte qu'une
de ses malades n'osait plus aller dans le monde parce que souvent, dans
le fauteuil mme qu'on lui indiquait d'un geste courtois, elle voyait
assis un vieux monsieur. Elle tait bien certaine que, soit le geste
inviteur, soit la prsence du vieux monsieur, tait une hallucination,
car on ne lui aurait pas ainsi dsign un fauteuil dj occup. Et quand
Huxley, pour la gurir, la fora  retourner en soire, elle eut un
instant de pnible hsitation en se demandant si le signe aimable qu'on
lui faisait tait la chose relle, ou si, pour obir  une vision
inexistante, elle allait en public s'asseoir sur les genoux d'un
monsieur en chair et en os. Sa brve incertitude fut cruelle. Moins
peut-tre que la mienne. A partir du moment o j'avais peru le
grondement de mon nom, comme le bruit pralable d'un cataclysme
possible, je dus, pour plaider en tout cas ma bonne foi et comme si je
n'tais tourment d'aucun doute, m'avancer vers la princesse d'un air
rsolu.

Elle m'aperut comme j'tais  quelques pas d'elle et, ce qui ne me
laissa plus douter que j'avais t victime d'une machination, au lieu de
rester assise comme pour les autres invits, elle se leva, vint  moi.
Une seconde aprs, je pus pousser le soupir de soulagement de la malade
d'Huxley quand, ayant pris le parti de s'asseoir dans le fauteuil, elle
le trouva libre et comprit que c'tait le vieux monsieur qui tait une
hallucination. La princesse venait de me tendre la main en souriant.
Elle resta quelques instants debout, avec le genre de grce particulier
 la stance de Malherbe qui finit ainsi:

  Et pour leur faire honneur les Anges se lever.

Elle s'excusa de ce que la duchesse ne ft pas encore arrive, comme si
je devais m'ennuyer sans elle. Pour me dire ce bonjour, elle excuta
autour de moi, en me tenant la main, un tournoiement plein de grce,
dans le tourbillon duquel je me sentais emport. Je m'attendais presque
 ce qu'elle me remt alors, telle une conductrice de cotillon, une
canne  bec d'ivoire, ou une montre-bracelet. Elle ne me donna  vrai
dire rien de tout cela, et comme si au lieu de danser le boston elle
avait plutt cout un sacro-saint quatuor de Beethoven dont elle et
craint de troubler les sublimes accents, elle arrta l la conversation,
ou plutt ne la commena pas et, radieuse encore de m'avoir vu entrer,
me fit part seulement de l'endroit o se trouvait le prince.

Je m'loignai d'elle et n'osai plus m'en rapprocher, sentant qu'elle
n'avait absolument rien  me dire et que, dans son immense bonne
volont, cette femme merveilleusement haute et belle, noble comme
l'taient tant de grandes dames qui montrent si firement  l'chafaud,
n'aurait pu, faute d'oser m'offrir de l'eau de mlisse, que me rpter
ce qu'elle m'avait dj dit deux fois: Vous trouverez le prince dans le
jardin. Or, aller auprs du prince, c'tait sentir renatre sous une
autre forme mes doutes.

En tout cas fallait-il trouver quelqu'un qui me prsentt. On entendait,
dominant toutes les conversations, l'intarissable jacassement de M. de
Charlus, lequel causait avec Son Excellence le duc de Sidonia, dont
il venait de faire la connaissance. De profession  profession, on se
devine, et de vice  vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient
chacun immdiatement flair celui de l'autre, et qui, pour tous les
deux, tait, dans le monde, d'tre monologuistes, au point de ne pouvoir
souffrir aucune interruption. Ayant jug tout de suite que le mal
tait sans remde, comme dit un clbre sonnet, ils avaient pris la
dtermination, non de se taire, mais de parler chacun sans s'occuper de
ce que dirait l'autre. Cela avait ralis ce bruit confus, produit dans
les comdies de Molire par plusieurs personnes qui disent ensemble des
choses diffrentes. Le baron, avec sa voix clatante, tait du reste
certain d'avoir le dessus, de couvrir la voix faible de M. de Sidonia;
sans dcourager ce dernier pourtant car, lorsque M. de Charlus reprenait
un instant haleine, l'intervalle tait rempli par le susurrement du
grand d'Espagne qui avait continu imperturbablement son discours.
J'aurais bien demand  M. de Charlus de me prsenter au prince de
Guermantes, mais je craignais (avec trop de raison) qu'il ne ft fch
contre moi. J'avais agi envers lui de la faon la plus ingrate en
laissant pour la seconde fois tomber ses offres et en ne lui donnant pas
signe de vie depuis le soir o il m'avait si affectueusement reconduit
 la maison. Et pourtant je n'avais nullement comme excuse anticipe la
scne que je venais de voir, cet aprs-midi mme, se passer entre Jupien
et lui. Je ne souponnais rien de pareil. Il est vrai que peu de temps
auparavant, comme mes parents me reprochaient ma paresse et de n'avoir
pas encore pris la peine d'crire un mot  M. de Charlus, je leur avais
violemment reproch de vouloir me faire accepter des propositions
dshonntes. Mais seuls la colre, le dsir de trouver la phrase qui
pouvait leur tre le plus dsagrable m'avaient dict cette rponse
mensongre. En ralit, je n'avais rien imagin de sensuel, ni mme de
sentimental, sous les offres du baron. J'avais dit cela  mes parents
comme une folie pure. Mais quelquefois l'avenir habite en nous sans
que nous le sachions, et nos paroles qui croient mentir dessinent une
ralit prochaine.

M. de Charlus m'et sans doute pardonn mon manque de reconnaissance.
Mais ce qui le rendait furieux, c'est que ma prsence ce soir chez la
princesse de Guermantes, comme depuis quelque temps chez sa cousine,
paraissait narguer la dclaration solennelle: On n'entre dans ces
salons-l que par moi. Faute grave, crime peut-tre inexpiable, je
n'avais pas suivi la voie hirarchique. M. de Charlus savait bien que
les tonnerres qu'il brandissait contre ceux qui ne se pliaient pas 
ses ordres, ou qu'il avait pris en haine, commenaient  passer, selon
beaucoup de gens, quelque rage qu'il y mt, pour des tonnerres en
carton, et n'avaient plus la force de chasser n'importe qui de n'importe
o. Mais peut-tre croyait-il que son pouvoir amoindri, grand encore,
restait intact aux yeux des novices tels que moi. Aussi ne le jugeai-je
pas trs bien choisi pour lui demander un service dans une fte o ma
prsence seule semblait un ironique dmenti  ses prtentions.

Je fus  ce moment arrt par un homme assez vulgaire, le professeur
E... Il avait t surpris de m'apercevoir chez les Guermantes. Je ne
l'tais pas moins de l'y trouver, car jamais on n'avait vu, et on ne vit
dans la suite, chez la princesse, un personnage de sa sorte. Il venait
de gurir le prince, dj administr, d'une pneumonie infectieuse, et la
reconnaissance toute particulire qu'en avait pour lui Mme de Guermantes
tait cause qu'on avait rompu avec les usages et qu'on l'avait invit.
Comme il ne connaissait absolument personne dans ces salons et ne
pouvait y rder indfiniment seul, comme un ministre de la mort, m'ayant
reconnu, il s'tait senti, pour la premire fois de sa vie, une infinit
de choses  me dire, ce qui lui permettait de prendre une contenance, et
c'tait une des raisons pour lesquelles il s'tait avanc vers moi. Il y
en avait une autre. Il attachait beaucoup d'importance  ne jamais faire
d'erreur de diagnostic. Or son courrier tait si nombreux qu'il ne se
rappelait pas toujours trs bien, quand il n'avait vu qu'une fois un
malade, si la maladie avait bien suivi le cours qu'il lui avait assign.
On n'a peut-tre pas oubli qu'au moment de l'attaque de ma grand'mre,
je l'avais conduite chez lui le soir o il se faisait coudre tant
de dcorations. Depuis le temps coul, il ne se rappelait plus le
faire-part qu'on lui avait envoy  l'poque. Madame votre
grand'mre est bien morte, n'est-ce pas? me dit-il d'une voix o une
quasi-certitude calmait une lgre apprhension. Ah! En effet! Du reste
ds la premire minute o je l'ai vue, mon pronostic avait t tout 
fait sombre, je me souviens trs bien.

C'est ainsi que le professeur E... apprit ou rapprit la mort de ma
grand'mre, et, je dois le dire  sa louange, qui est celle du corps
mdical tout entier, sans manifester, sans prouver peut-tre de
satisfaction. Les erreurs des mdecins sont innombrables. Ils pchent
d'habitude par optimisme quant au rgime, par pessimisme quant au
dnouement. Du vin? en quantit modre cela ne peut vous faire du mal,
c'est en somme un tonifiant... Le plaisir physique? aprs tout c'est une
fonction. Je vous le permets sans abus, vous m'entendez bien. L'excs
en tout est un dfaut. Du coup, quelle tentation pour le malade de
renoncer  ces deux rsurrecteurs, l'eau et la chastet. En revanche, si
l'on a quelque chose au coeur, de l'albumine, etc., on n'en a pas pour
longtemps. Volontiers, des troubles graves, mais fonctionnels, sont
attribus  un cancer imagin. Il est inutile de continuer des visites
qui ne sauraient enrayer un mal inluctable. Que le malade, livr 
lui-mme, s'impose alors un rgime implacable, et ensuite gurisse ou
tout au moins survive, le mdecin, salu par lui avenue de l'Opra quand
il le croyait depuis longtemps au Pre-Lachaise, verra dans ce coup
de chapeau un geste de narquoise insolence. Une innocente promenade
effectue  son nez et  sa barbe ne causerait pas plus de colre au
prsident d'assises qui, deux ans auparavant, a prononc contre le
badaud, qui semble sans crainte, une condamnation  mort. Les mdecins
(il ne s'agit pas de tous, bien entendu, et nous n'omettons pas,
mentalement, d'admirables exceptions) sont en gnral plus mcontents,
plus irrits de l'infirmation de leur verdict que joyeux de son
excution. C'est ce qui explique que le professeur E..., quelque
satisfaction intellectuelle qu'il ressentt sans doute  voir qu'il ne
s'tait pas tromp, sut ne me parler que tristement du malheur qui nous
avait frapps. Il ne tenait pas  abrger la conversation, qui lui
fournissait une contenance et une raison de rester. Il me parla de la
grande chaleur qu'il faisait ces jours-ci, mais, bien qu'il ft lettr
et et pu s'exprimer en bon franais, il me dit: Vous ne souffrez pas
de cette hyperthermie? C'est que la mdecine a fait quelques petits
progrs dans ses connaissances depuis Molire, mais aucun dans son
vocabulaire. Mon interlocuteur ajouta: Ce qu'il faut, c'est viter
les sudations que cause, surtout dans les salons surchauffs, un temps
pareil. Vous pouvez y remdier, quand vous rentrez et avez envie
de boire, par la chaleur (ce qui signifie videmment des boissons
chaudes).

A cause de la faon dont tait morte ma grand'mre, le sujet
m'intressait et j'avais lu rcemment dans un livre d'un grand savant
que la transpiration tait nuisible aux reins en faisant passer par la
peau ce dont l'issue est ailleurs. Je dplorais ces temps de canicule
par lesquels ma grand'mre tait morte et n'tais pas loin de les
incriminer. Je n'en parlai pas au docteur E..., mais de lui-mme il me
dit: L'avantage de ces temps trs chauds, o la transpiration est trs
abondante, c'est que le rein en est soulag d'autant. La mdecine n'est
pas une science exacte.

Accroch  moi, le professeur E... ne demandait qu' ne pas me quitter.
Mais je venais d'apercevoir, faisant  la princesse de Guermantes de
grandes rvrences de droite et de gauche, aprs avoir recul d'un pas,
le marquis de Vaugoubert. M. de Norpois m'avait dernirement fait faire
sa connaissance et j'esprais que je trouverais en lui quelqu'un qui
ft capable de me prsenter au matre de maison. Les proportions de
cet ouvrage ne me permettent pas d'expliquer ici  la suite de quels
incidents de jeunesse M. de Vaugoubert tait un des seuls hommes du
monde (peut-tre le seul) qui se trouvt ce qu'on appelle  Sodome tre
en confidences avec M. de Charlus. Mais si notre ministre auprs du
roi Thodose avait quelques-uns des mmes dfauts que le baron, ce
n'tait qu' l'tat de bien ple reflet. C'tait seulement sous une
forme infiniment adoucie, sentimentale et niaise qu'il prsentait ces
alternances de sympathie et de haine par o le dsir de charmer, et
ensuite la crainte--galement imaginaire--d'tre, sinon mpris, du
moins dcouvert, faisait passer le baron. Rendues ridicules par une
chastet, un platonisme (auxquels en grand ambitieux il avait, ds
l'ge du concours, sacrifi tout plaisir), par sa nullit intellectuelle
surtout, ces alternances, M. de Vaugoubert les prsentait pourtant. Mais
tandis que chez M. de Charlus les louanges immodres taient clames
avec un vritable clat d'loquence, et assaisonnes des plus fines, des
plus mordantes railleries et qui marquaient un homme  jamais, chez
M. de Vaugoubert, au contraire, la sympathie tait exprime avec la
banalit d'un homme de dernier ordre, d'un homme du grand monde, et d'un
fonctionnaire, les griefs (forgs gnralement de toutes pices comme
chez le baron) par une malveillance sans trve mais sans esprit et qui
choquait d'autant plus qu'elle tait d'habitude en contradiction avec
les propos que le ministre avait tenus six mois avant et tiendrait
peut-tre  nouveau dans quelque temps: rgularit dans le changement
qui donnait une posie presque astronomique aux diverses phases de la
vie de M. de Vaugoubert, bien que sans cela personne moins que lui ne
ft penser  un astre.

Le bonsoir qu'il me rendit n'avait rien de celui qu'aurait eu M. de
Charlus. A ce bonsoir M. de Vaugoubert, outre les mille faons qu'il
croyait celles du monde et de la diplomatie, donnait un air cavalier,
fringant, souriant, pour sembler, d'une part, ravi de l'existence--alors
qu'il remchait intrieurement les dboires d'une carrire sans
avancement et menace d'une mise  la retraite--d'autre part, jeune,
viril et charmant, alors qu'il voyait et n'osait mme plus aller
regarder dans sa glace les rides se figer aux entours d'un visage qu'il
et voulu garder plein de sductions. Ce n'est pas qu'il et souhait
des conqutes effectives, dont la seule pense lui faisait peur 
cause du qu'en-dira-t-on, des clats, des chantages. Ayant pass d'une
dbauche presque infantile  la continence absolue datant du jour o il
avait pens au quai d'Orsay et voulu faire une grande carrire, il avait
l'air d'une bte en cage, jetant dans tous les sens des regards qui
exprimaient la peur, l'apptence et la stupidit. La sienne tait telle
qu'il ne rflchissait pas que les voyous de son adolescence n'taient
plus des gamins et que, quand un marchand de journaux lui criait
en plein nez: _La Presse_! plus encore que de dsir il frmissait
d'pouvante, se croyant reconnu et dpist.

Mais  dfaut des plaisirs sacrifis  l'ingratitude du quai d'Orsay,
M. de Vaugoubert--et c'est pour cela qu'il aurait voulu plaire
encore--avait de brusques lans de coeur. Dieu sait de combien de
lettres il assommait le ministre (quelles ruses personnelles il
dployait, combien de prlvements il oprait sur le crdit de Mme de
Vaugoubert qu' cause de sa corpulence, de sa haute naissance, de son
air masculin, et surtout  cause de la mdiocrit du mari, on croyait
doue de capacits minentes et remplissant les vraies fonctions de
ministre) pour faire entrer sans aucune raison valable un jeune homme
dnu de tout mrite dans le personnel de la lgation. Il est vrai
que quelques mois, quelques annes aprs, pour peu que l'insignifiant
attach part, sans l'ombre d'une mauvaise intention, avoir donn des
marques de froideur  son chef, celui-ci se croyant mpris ou trahi
mettait la mme ardeur hystrique  le punir que jadis  le combler.
Il remuait ciel et terre pour qu'on le rappelt, et le directeur des
Affaires politiques recevait journellement une lettre: Qu'attendez-vous
pour me dbarrasser de ce lascar-l. Dressez-le un peu, dans son
intrt. Ce dont il a besoin c'est de manger un peu de vache enrage.
Le poste d'attach auprs du roi Thodose tait  cause de cela peu
agrable. Mais pour tout le reste, grce  son parfait bon sens d'homme
du monde, M. de Vaugoubert tait un des meilleurs agents du Gouvernement
franais  l'tranger. Quand un homme prtendu suprieur, jacobin, qui
tait savant en toutes choses, le remplaa plus tard, la guerre ne tarda
pas  clater entre la France et le pays dans lequel rgnait le roi.

M. de Vaugoubert comme M. de Charlus n'aimait pas dire bonjour le
premier. L'un et l'autre prfraient rpondre, craignant toujours les
potins que celui auquel ils eussent sans cela tendu la main avait pu
entendre sur leur compte depuis qu'ils ne l'avaient vu. Pour moi, M. de
Vaugoubert n'eut pas  se poser la question, j'tais en effet all le
saluer le premier, ne ft-ce qu' cause de la diffrence d'ge. Il
me rpondit d'un air merveill et ravi, ses deux yeux continuant 
s'agiter comme s'il y avait eu de la luzerne dfendue  brouter de
chaque ct. Je pensai qu'il tait convenable de solliciter de lui ma
prsentation  Mme de Vaugoubert avant celle au prince, dont je comptais
ne lui parler qu'ensuite. L'ide de me mettre en rapports avec sa femme
parut le remplir de joie pour lui comme pour elle et il me mena d'un pas
dlibr vers la marquise. Arriv devant elle et me dsignant de la main
et des yeux, avec toutes les marques de considration possibles, il
resta nanmoins muet et se retira au bout de quelques secondes, d'un
air frtillant, pour me laisser seul avec sa femme. Celle-ci m'avait
aussitt tendu la main, mais sans savoir  qui cette marque d'amabilit
s'adressait, car je compris que M. de Vaugoubert avait oubli comment je
m'appelais, peut-tre mme ne m'avait pas reconnu et, n'ayant pas voulu,
par politesse, me l'avouer, avait fait consister la prsentation en une
simple pantomime. Aussi je n'tais pas plus avanc; comment me faire
prsenter au matre de la maison par une femme qui ne savait pas mon
nom? De plus, je me voyais forc de causer quelques instants avec Mme de
Vaugoubert. Et cela m'ennuyait  deux points de vue. Je ne tenais pas 
m'terniser dans cette fte car j'avais convenu avec Albertine (je lui
avais donn une loge pour _Phdre_) qu'elle viendrait me voir un peu
avant minuit. Certes je n'tais nullement pris d'elle; j'obissais en
la faisant venir ce soir  un dsir tout sensuel, bien qu'on ft 
cette poque torride de l'anne o la sensualit libre visite plus
volontiers les organes du got, recherche surtout la fracheur. Plus
que du baiser d'une jeune fille elle a soif d'une orangeade, d'un bain,
voire de contempler cette lune pluche et juteuse qui dsaltrait
le ciel. Mais pourtant je comptais me dbarrasser, aux cts
d'Albertine--laquelle du reste me rappelait la fracheur du flot--des
regrets que ne manqueraient pas de me laisser bien des visages charmants
(car c'tait aussi bien une soire de jeunes filles que de dames que
donnait la princesse). D'autre part, celui de l'imposante Mme de
Vaugoubert, bourbonien et morose, n'avait rien d'attrayant.

On disait au ministre, sans y mettre ombre de malice, que, dans le
mnage, c'tait le mari qui portait les jupes et la femme les culottes.
Or il y avait plus de vrit l dedans qu'on ne le croyait. Mme de
Vaugoubert, c'tait un homme. Avait-elle toujours t ainsi, ou
tait-elle devenue ce que je la voyais, peu importe, car dans l'un et
l'autre cas on a affaire  l'un des plus touchants miracles de la nature
et qui, le second surtout, font ressembler le rgne humain au rgne des
fleurs. Dans la premire hypothse:--si la future Mme de Vaugoubert
avait toujours t aussi lourdement hommasse--la nature, par une ruse
diabolique et bienfaisante, donne  la jeune fille l'aspect trompeur
d'un homme. Et l'adolescent qui n'aime pas les femmes et veut gurir
trouve avec joie ce subterfuge de dcouvrir une fiance qui lui
reprsente un fort aux halles. Dans le cas contraire, si la femme n'a
d'abord pas les caractres masculins, elle les prend peu  peu, pour
plaire  son mari, mme inconsciemment, par cette sorte de mimtisme qui
fait que certaines fleurs se donnent l'apparence des insectes qu'elles
veulent attirer. Le regret de ne pas tre aime, de ne pas tre homme
la virilise. Mme en dehors du cas qui nous occupe, qui n'a remarqu
combien les couples les plus normaux finissent par se ressembler,
quelquefois mme par interchanger leurs qualits? Un ancien chancelier
allemand, le prince de Bulow, avait pous une Italienne. A la longue,
sur le Pincio, on remarqua combien l'poux germanique avait pris de
finesse italienne, et la princesse italienne de rudesse allemande. Pour
sortir jusqu' un point excentrique des lois que nous traons, chacun
connat un minent diplomate franais dont l'origine n'tait rappele
que par son nom, un des plus illustres de l'Orient. En mrissant, en
vieillissant, s'est rvl en lui l'Oriental qu'on n'avait jamais
souponn, et en le voyant on regrette l'absence du fez qui le
complterait.

Pour en revenir  des moeurs fort ignores de l'ambassadeur dont
nous venons d'voquer la silhouette ancestralement paissie, Mme de
Vaugoubert ralisait le type, acquis ou prdestin, dont l'image
immortelle est la princesse Palatine, toujours en habit de cheval et
ayant pris de son mari plus que la virilit, pousant les dfauts des
hommes qui n'aiment pas les femmes, dnonant dans ses lettres de
commre les relations qu'ont entre eux tous les grands seigneurs de la
cour de Louis XIV. Une des causes qui ajoutent encore  l'air masculin
des femmes telles que Mme de Vaugoubert est que l'abandon o elles sont
laisses par leur mari, la honte qu'elles en prouvent, fltrissent
peu  peu chez elles tout ce qui est de la femme. Elles finissent par
prendre les qualits et les dfauts que le mari n'a pas. Au fur et 
mesure qu'il est plus frivole, plus effmin, plus indiscret, elles
deviennent comme l'effigie sans charme des vertus que l'poux devrait
pratiquer.

Des traces d'opprobre, d'ennui, d'indignation, ternissaient le visage
rgulier de Mme de Vaugoubert. Hlas, je sentais qu'elle me considrait
avec intrt et curiosit comme un de ces jeunes hommes qui plaisaient 
M. de Vaugoubert, et qu'elle aurait tant voulu tre maintenant que
son mari vieillissant prfrait la jeunesse. Elle me regardait avec
l'attention de ces personnes de province qui, dans un catalogue de
magasin de nouveauts, copient la robe tailleur si seyante  la
jolie personne dessine (en ralit la mme  toutes les pages, mais
multiplie illusoirement en cratures diffrentes grce  la diffrence
des poses et  la varit des toilettes.) L'attrait vgtal qui
poussait vers moi Mme de Vaugoubert tait si fort qu'elle alla
jusqu' m'empoigner le bras pour que je la conduisisse boire un verre
d'orangeade. Mais je me dgageai en allguant que moi, qui allais
bientt partir, je ne m'tais pas fait prsenter encore au matre de la
maison.

La distance qui me sparait de l'entre des jardins o il causait avec
quelques personnes n'tait pas bien grande. Mais elle me faisait plus
peur que si pour la franchir il et fallu s'exposer  un feu continu.
Beaucoup de femmes par qui il me semblait que j'eusse pu me faire
prsenter taient dans le jardin o, tout en feignant une admiration
exalte, elles ne savaient pas trop que faire. Les ftes de ce genre
sont en gnral anticipes. Elles n'ont gure de ralit que le
lendemain, o elles occupent l'attention des personnes qui n'ont pas t
invites. Un vritable crivain, dpourvu du sot amour-propre de tant de
gens de lettres, si, lisant l'article d'un critique qui lui a toujours
tmoign la plus grande admiration, il voit cits les noms d'auteurs
mdiocres mais pas le sien, n'a pas le loisir de s'arrter  ce qui
pourrait tre pour lui un sujet d'tonnement, ses livres le rclament.
Mais une femme du monde n'a rien  faire, et en voyant dans le _Figaro_:
Hier le prince et la princesse de Guermantes ont donn une grande
soire, etc., elle s'exclame: Comment! j'ai, il y a trois jours, caus
une heure avec Marie Gilbert sans qu'elle m'en dise rien! et elle se
casse la tte pour savoir ce qu'elle a pu faire aux Guermantes. Il faut
dire qu'en ce qui concernait les ftes de la princesse, l'tonnement
tait quelquefois aussi grand chez les invits que chez ceux qui ne
l'taient pas. Car elles explosaient au moment o on les attendait le
moins, et faisaient appel  des gens que Mme de Guermantes avait
oublis pendant des annes. Et presque tous les gens du monde sont si
insignifiants que chacun de leurs pareils ne prend, pour les juger, que
la mesure de leur amabilit, invit les chrit, exclu les dteste. Pour
ces derniers, si, en effet, souvent la princesse, mme s'ils taient
de ses amis, ne les conviait pas, cela tenait souvent  sa crainte de
mcontenter Palamde qui les avait excommunis. Aussi pouvais-je tre
certain qu'elle n'avait pas parl de moi  M. de Charlus, sans quoi
je ne me fusse pas trouv l. Il s'tait maintenant accoud devant
le jardin,  ct de l'ambassadeur d'Allemagne,  la rampe du grand
escalier qui ramenait dans l'htel, de sorte que les invits, malgr les
trois ou quatre admiratrices qui s'taient groupes autour du baron et
le masquaient presque, taient forcs de venir lui dire bonsoir. Il
y rpondait en nommant les gens par leur nom. Et on entendait
successivement: Bonsoir, monsieur du Hazay, bonsoir madame de La Tour
du Pin-Verclause, bonsoir madame de La Tour du Pin-Gouvernet, bonsoir
Philibert, bonsoir ma chre Ambassadrice, etc. Cela faisait un
glapissement continu qu'interrompaient des recommandations bnvoles ou
des questions (desquelles il n'coutait pas la rponse), et que M.
de Charlus adressait d'un ton radouci, factice afin de tmoigner
l'indiffrence, et bnin: Prenez garde que la petite n'ait pas froid,
les jardins c'est toujours un peu humide. Bonsoir madame de Brantes.
Bonsoir madame de Mecklembourg. Est-ce que la jeune fille est venue?
A-t-elle mis la ravissante robe rose? Bonsoir Saint-Gran. Certes il y
avait de l'orgueil dans cette attitude. M. de Charlus savait qu'il tait
un Guermantes occupant une place prpondrante dans cette fte. Mais il
n'y avait pas que de l'orgueil, et ce mot mme de fte voquait, pour
l'homme aux dons esthtiques, le sens luxueux, curieux, qu'il peut
avoir si cette fte est donne non chez des gens du monde, mais dans un
tableau de Carpaccio ou de Vronse. Il est mme plus probable que le
prince allemand qu'tait M. de Charlus devait plutt se reprsenter la
fte qui se droule dans _Tannhuser_, et lui-mme comme le Margrave,
ayant,  l'entre de la Warburg, une bonne parole condescendante pour
chacun des invits, tandis que leur coulement dans le chteau ou le
parc est salu par la longue phrase, cent fois reprise, de la fameuse
Marche.

Il fallait pourtant me dcider. Je reconnaissais bien sous les arbres
des femmes avec qui j'tais plus ou moins li, mais elles semblaient
transformes parce qu'elles taient chez la princesse et non chez sa
cousine, et que je les voyais assises non devant une assiette de Saxe
mais sous les branches d'un marronnier. L'lgance du milieu n'y faisait
rien. Et-elle t infiniment moindre que chez Oriane, le mme trouble
et exist en moi. Que l'lectricit vienne  s'teindre dans notre
salon et qu'on doive la remplacer par des lampes  huile, tout nous
parat chang. Je fus tir de mon incertitude par Mme de Souvr.
Bonsoir, me dit-elle en venant  moi. Y a-t-il longtemps que vous
n'avez vu la duchesse de Guermantes? Elle excellait  donner  ce genre
de phrases une intonation qui prouvait qu'elle ne les dbitait pas par
btise pure comme les gens qui, ne sachant pas de quoi parler, vous
abordent mille fois en citant une relation commune, souvent trs vague.
Elle eut au contraire un fin fil conducteur du regard qui signifiait:
Ne croyez pas que je ne vous aie pas reconnu. Vous tes le jeune homme
que j'ai vu chez la duchesse de Guermantes. Je me rappelle trs bien.
Malheureusement cette protection qu'tendait sur moi cette phrase
d'apparence stupide et d'intention dlicate tait extrmement fragile et
s'vanouit aussitt que je voulus en user. Madame de Souvr avait l'art,
s'il s'agissait d'appuyer une sollicitation auprs de quelqu'un de
puissant, de paratre  la fois aux yeux du solliciteur le recommander,
et aux yeux du haut personnage ne pas recommander ce solliciteur,
de manire que ce geste  double sens lui ouvrait un crdit de
reconnaissance envers ce dernier sans lui crer aucun dbit vis--vis de
l'autre. Encourag par la bonne grce de cette dame  lui demander de me
prsenter  M. de Guermantes, elle profita d'un moment o les regards du
matre de maison n'taient pas tourns vers nous, me prit maternellement
par les paules et, souriant  la figure dtourne du prince qui ne
pouvait pas la voir, elle me poussa vers lui d'un mouvement prtendu
protecteur et volontairement inefficace qui me laissa en panne presque 
mon point de dpart. Telle est la lchet des gens du monde.

Celle d'une dame qui vint me dire bonjour en m'appelant par mon nom
fut plus grande encore. Je cherchais  retrouver le sien tout en lui
parlant; je me rappelais trs bien avoir dn avec elle, je me rappelais
des mots qu'elle avait dits. Mais mon attention, tendue vers la rgion
intrieure o il y avait ces souvenirs d'elle, ne pouvait y dcouvrir ce
nom. Il tait l pourtant. Ma pense avait engag comme une espce
de jeu avec lui pour saisir ses contours, la lettre par laquelle il
commenait, et l'clairer enfin tout entier. C'tait peine perdue,
je sentais  peu prs sa masse, son poids, mais pour ses formes, les
confrontant au tnbreux captif blotti dans la nuit intrieure, je me
disais: Ce n'est pas cela. Certes mon esprit aurait pu crer les
noms les plus difficiles. Par malheur il n'avait pas  crer mais 
reproduire. Toute action de l'esprit est aise si elle n'est pas soumise
au rel. L, j'tais forc de m'y soumettre. Enfin d'un coup le nom vint
tout entier: Madame d'Arpajon. J'ai tort de dire qu'il vint, car il ne
m'apparut pas, je crois, dans une propulsion de lui-mme. Je ne pense
pas non plus que les lgers et nombreux souvenirs qui se rapportaient 
cette dame, et auxquels je ne cessais de demander de m'aider (par des
exhortations comme celle-ci: Voyons, c'est cette dame qui est amie de
Mme de Souvr, qui prouve  l'endroit de Victor Hugo une admiration si
nave, mle de tant d'effroi et d'horreur), je ne crois pas que tous
ces souvenirs, voletant entre moi et son nom, aient servi en quoi que
ce soit  le renflouer. Dans ce grand cache-cache qui se joue dans
la mmoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une srie
d'approximations gradues. On ne voit rien, puis tout d'un coup apparat
le nom exact et fort diffrent de ce qu'on croyait deviner. Ce n'est pas
lui qui est venu  nous. Non, je crois plutt qu'au fur et  mesure que
nous vivons, nous passons notre temps  nous loigner de la zone o
un nom est distinct, et c'est par un exercice de ma volont et de mon
attention, qui augmentait l'acuit de mon regard intrieur, que tout
d'un coup j'avais perc la demi-obscurit et vu clair. En tout cas, s'il
y a des transitions entre l'oubli et le souvenir, alors ces transitions
sont inconscientes. Car les noms d'tape par lesquels nous passons,
avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent
en rien de lui. Ce ne sont mme pas  proprement parler des noms, mais
souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom
retrouv. D'ailleurs ce travail de l'esprit passant du nant  la
ralit est si mystrieux, qu'il est possible, aprs tout, que ces
consonnes fausses soient des perches pralables, maladroitement tendues
pour nous aider  nous accrocher au nom exact. Tout ceci, dira le
lecteur, ne nous apprend rien sur le manque de complaisance de cette
dame; mais puisque vous vous tes si longtemps arrt, laissez-moi,
monsieur l'auteur, vous faire perdre une minute de plus pour vous dire
qu'il est fcheux que, jeune comme vous l'tiez (ou comme tait votre
hros s'il n'est pas vous), vous eussiez dj si peu de mmoire, que de
ne pouvoir vous rappeler le nom d'une dame que vous connaissiez fort
bien. C'est trs fcheux en effet, monsieur le lecteur. Et plus triste
que vous croyez quand on y sent l'annonce du temps o les noms et les
mots disparatront de la zone claire de la pense, et o il faudra, pour
jamais, renoncer  se nommer  soi-mme ceux qu'on a le mieux connus.
C'est fcheux en effet qu'il faille ce labeur ds la jeunesse pour
retrouver des noms qu'on connat bien. Mais si cette infirmit ne se
produisait que pour des noms  peine connus, trs naturellement oublis,
et dont on ne voult pas prendre la fatigue de se souvenir, cette
infirmit-l ne serait pas sans avantages. Et lesquels, je vous prie?
H, monsieur, c'est que le mal seul fait remarquer et apprendre et
permet de dcomposer les mcanismes que sans cela on ne connatrait pas.
Un homme qui chaque soir tombe comme une masse dans son lit et ne
vit plus jusqu'au moment de s'veiller et de se lever, cet homme-l
songera-t-il jamais  faire, sinon de grandes dcouvertes, au moins de
petites remarques sur le sommeil? A peine sait-il s'il dort. Un peu
d'insomnie n'est pas inutile pour apprcier le sommeil, projeter quelque
lumire dans cette nuit. Une mmoire sans dfaillance n'est pas un trs
puissant excitateur  tudier les phnomnes de mmoire. Enfin, Mme
d'Arpajon vous prsenta-t-elle au prince? Non, mais taisez-vous et
laissez-moi reprendre mon rcit.

Mme d'Arpajon fut plus lche encore que Mme de Souvr, mais sa lchet
avait plus d'excuses. Elle savait qu'elle avait toujours eu peu de
pouvoir dans la socit. Ce pouvoir avait t encore affaibli par la
liaison qu'elle avait eue avec le duc de Guermantes; l'abandon de
celui-ci y porta le dernier coup. La mauvaise humeur que lui causa ma
demande de me prsenter au Prince dtermina chez elle un silence qu'elle
eut la navet de croire un semblant de n'avoir pas entendu ce que
j'avais dit. Elle ne s'aperut mme pas que la colre lui faisait
froncer les sourcils. Peut-tre au contraire s'en aperut-elle, ne
se soucia pas de la contradiction, et s'en servit pour la leon de
discrtion qu'elle pouvait me donner sans trop de grossiret, je veux
dire une leon muette et qui n'tait pas pour cela moins loquente.

D'ailleurs, Mme d'Arpajon tait fort contrarie; beaucoup de regards
s'tant levs vers un balcon Renaissance  l'angle duquel, au lieu des
statues monumentales qu'on y avait appliques si souvent  cette poque,
se penchait, non moins sculpturale qu'elles, la magnifique duchesse de
Surgis-le-Duc, celle qui venait de succder  Mme d'Arpajon dans
le coeur de Basin de Guermantes. Sous le lger tulle blanc qui la
protgeait de la fracheur nocturne on voyait, souple, son corps envol
de Victoire.

Je n'avais plus recours qu'auprs de M. de Charlus, rentr dans une
pice du bas, laquelle accdait au jardin. J'eus tout le loisir (comme
il feignait d'tre absorb dans une partie de whist simule qui lui
permettait de ne pas avoir l'air de voir les gens) d'admirer la
volontaire et artiste simplicit de son frac qui, par des riens qu'un
couturier seul et discerns, avait l'air d'une Harmonie noir et blanc
de Whistler; noir, blanc et rouge plutt, car M. de Charlus portait,
suspendue  un large cordon au jabot de l'habit, la croix en mail
blanc, noir et rouge de Chevalier de l'Ordre religieux de Malte. A
ce moment la partie du baron fut interrompue par Mme de Gallardon,
conduisant son neveu, le vicomte de Courvoisier, jeune homme d'une jolie
figure et d'un air impertinent: Mon cousin, dit Mme de Gallardon,
permettez-moi de vous prsenter mon neveu Adalbert. Adalbert, tu sais,
le fameux oncle Palamde dont tu entends toujours parler.--Bonsoir,
madame de Gallardon, rpondit M. de Charlus. Et il ajouta sans mme
regarder le jeune homme: Bonsoir, Monsieur, d'un air bourru et
d'une voix si violemment impolie, que tout le monde en fut stupfait.
Peut-tre M. de Charlus, sachant que Mme de Gallardon avait des doutes
sur ses moeurs et n'avait pu rsister une fois au plaisir d'y faire une
allusion, tenait-il  couper court  tout ce qu'elle aurait pu broder
sur un accueil aimable fait  son neveu, en mme temps qu' faire une
retentissante profession d'indiffrence  l'gard des jeunes gens;
peut-tre n'avait-il pas trouv que ledit Adalbert et rpondu aux
paroles de sa tante par un air suffisamment respectueux; peut-tre,
dsireux de pousser plus tard sa pointe avec un aussi agrable cousin,
voulait-il se donner les avantages d'une agression pralable, comme les
souverains qui, avant d'engager une action diplomatique, l'appuient
d'une action militaire.

Il n'tait pas aussi difficile que je le croyais que M. de Charlus
accdt  ma demande de me prsenter. D'une part, au cours de ces vingt
dernires annes, ce Don Quichotte s'tait battu contre tant de moulins
 vent (souvent des parents qu'il prtendait s'tre mal conduits  son
gard), il avait avec tant de frquence interdit comme une personne
impossible  recevoir d'tre invit chez tels ou telles Guermantes, que
ceux-ci commenaient  avoir peur de se brouiller avec tous les gens
qu'ils aimaient, de se priver, jusqu' leur mort, de la frquentation
de certains nouveaux venus dont ils taient curieux, pour pouser les
rancunes tonnantes mais inexpliques d'un beau-frre ou cousin qui
aurait voulu qu'on abandonnt pour lui femme, frre, enfants. Plus
intelligent que les autres Guermantes, M. de Charlus s'apercevait qu'on
ne tenait plus compte de ses exclusives qu'une fois sur deux, et,
anticipant l'avenir, craignant qu'un jour ce ft de lui qu'on se privt,
il avait commenc  faire la part du feu,  baisser, comme on dit,
ses prix. De plus, s'il avait la facult de donner pour des mois, des
annes, une vie identique  un tre dtest-- celui-l il n'et pas
tolr qu'on adresst une invitation, et se serait plutt battu comme un
portefaix avec une reine, la qualit de ce qui lui faisait obstacle
ne comptant plus pour lui--en revanche il avait de trop frquentes
explosions de colre pour qu'elles ne fussent pas assez fragmentaires.
L'imbcile, le mchant drle! on va vous remettre cela  sa place, le
balayer dans l'gout o malheureusement il ne sera pas inoffensif pour
la salubrit de la ville, hurlait-il, mme seul chez lui,  la lecture
d'une lettre qu'il jugeait irrvrente, ou en se rappelant un propos
qu'on lui avait redit. Mais une nouvelle colre contre un second
imbcile dissipait l'autre, et pour peu que le premier se montrt
dfrent, la crise occasionne par lui tait oublie, n'ayant pas
assez dur pour faire un fond de haine o construire. Aussi, peut-tre
eusse-je--malgr sa mauvaise humeur contre moi--russi auprs de lui
quand je lui demandai de me prsenter au Prince, si je n'avais pas eu
la malheureuse ide d'ajouter par scrupule, et pour qu'il ne pt pas me
supposer l'indlicatesse d'tre entr  tout hasard en comptant sur
lui pour me faire rester: Vous savez que je les connais trs bien,
la Princesse a t trs gentille pour moi.--H bien, si vous les
connaissez, en quoi avez-vous besoin de moi pour vous prsenter, me
rpondit-il d'un ton claquant, et, me tournant le dos, il reprit sa
partie feinte avec le Nonce, l'ambassadeur d'Allemagne et un personnage
que je ne connaissais pas.

Alors, du fond de ces jardins o jadis le duc d'Aiguillon faisait lever
les animaux rares, vint jusqu' moi, par les portes grandes ouvertes, le
bruit d'un reniflement qui humait tant d'lgances et n'en voulait rien
laisser perdre. Le bruit se rapprocha, je me dirigeai  tout hasard dans
sa direction, si bien que le mot bonsoir fut susurr  mon oreille
par M. de Braut, non comme le son ferrailleux et brch d'un couteau
qu'on repasse pour l'aiguiser, encore moins comme le cri du marcassin
dvastateur des terres cultives, mais comme la voix d'un sauveur
possible. Moins puissant que Mme de Souvr, mais moins foncirement
atteint qu'elle d'inserviabilit, beaucoup plus  l'aise avec le Prince
que ne l'tait Mme d'Arpajon, se faisant peut-tre des illusions sur ma
situation dans le milieu des Guermantes, ou peut-tre la connaissant
mieux que moi, j'eus pourtant, les premires secondes, quelque peine 
capter son attention, car, les papilles du nez frtillantes, les narines
dilates, il faisait face de tous cts, carquillant curieusement son
monocle comme s'il s'tait trouv devant cinq cents chefs-d'oeuvre.
Mais ayant entendu ma demande, il l'accueillit avec satisfaction,
me conduisit vers le Prince et me prsenta  lui d'un air friand,
crmonieux et vulgaire, comme s'il lui avait pass, en les
recommandant, une assiette de petits fours. Autant l'accueil du duc de
Guermantes tait, quand il le voulait, aimable, empreint de camaraderie,
cordial et familier, autant je trouvai celui du Prince compass,
solennel, hautain. Il me sourit  peine, m'appela gravement: Monsieur.
J'avais souvent entendu le duc se moquer de la morgue de son cousin.
Mais aux premiers mots qu'il me dit et qui, par leur froideur et leur
srieux faisaient le plus entier contraste avec le langage de Basin, je
compris tout de suite que l'homme foncirement ddaigneux tait le duc
qui vous parlait ds la premire visite de pair  compagnon, et que
des deux cousins celui qui tait vraiment simple c'tait le Prince.
Je trouvai dans sa rserve un sentiment plus grand, je ne dirai pas
d'galit, car ce n'et pas t concevable pour lui, au moins de la
considration qu'on peut accorder  un infrieur, comme il arrive dans
tous les milieux fortement hirarchiss, au Palais par exemple, dans une
Facult, o un procureur gnral ou un doyen conscients de leur haute
charge cachent peut-tre plus de simplicit relle et, quand on les
connat davantage, plus de bont, de simplicit vraie, de cordialit,
dans leur hauteur traditionnelle que de plus modernes dans l'affectation
de la camaraderie badine. Est-ce que vous comptez suivre la carrire
de monsieur votre pre, me dit-il d'un air distant, mais d'intrt. Je
rpondis sommairement  sa question, comprenant qu'il ne l'avait pose
que par bonne grce, et je m'loignai pour le laisser accueillir les
nouveaux arrivants.

J'aperus Swann, voulus lui parler, mais  ce moment je vis que le
prince de Guermantes, au lieu de recevoir sur place le bonsoir du mari
d'Odette, l'avait aussitt, avec la puissance d'une pompe aspirante,
entran avec lui au fond du jardin, mme, dirent certaines personnes,
afin de le mettre  la porte.

Tellement distrait dans le monde que je n'appris que le surlendemain,
par les journaux, qu'un orchestre tchque avait jou toute la soire
et que, de minute en minute, s'taient succd les feux de Bengale,
je retrouvai quelque facult d'attention  la pense d'aller voir le
clbre jet d'eau d'Hubert Robert.

Dans une clairire rserve par de beaux arbres dont plusieurs taient
aussi anciens que lui, plant  l'cart, on le voyait de loin, svelte,
immobile, durci, ne laissant agiter par la brise que la retombe plus
lgre de son panache ple et frmissant. Le XVIIIe sicle avait pur
l'lgance de ses lignes, mais, fixant le style du jet, semblait en
avoir arrt la vie;  cette distance on avait l'impression de l'art
plutt que la sensation de l'eau. Le nuage humide lui-mme qui
s'amoncelait perptuellement  son fate gardait le caractre de
l'poque comme ceux qui dans le ciel s'assemblent autour des palais de
Versailles. Mais de prs on se rendait compte que, tout en respectant,
comme les pierres d'un palais antique, le dessin pralablement trac,
c'tait des eaux toujours nouvelles qui, s'lanant et voulant obir aux
ordres anciens de l'architecte, ne les accomplissaient exactement qu'en
paraissant les violer, leurs mille bonds pars pouvant seuls donner 
distance l'impression d'un unique lan. Celui-ci tait en ralit aussi
souvent interrompu que l'parpillement de la chute, alors que, de loin,
il m'avait paru inflchissable, dense, d'une continuit sans lacune.
D'un peu prs, on voyait que cette continuit, en apparence toute
linaire, tait assure  tous les points de l'ascension du jet, partout
o il aurait d se briser, par l'entre en ligne, par la reprise
latrale d'un jet parallle qui montait plus haut que le premier et
tait lui-mme,  une plus grande hauteur, mais dj fatigante pour lui,
relev par un troisime. De prs, des gouttes sans force retombaient
de la colonne d'eau en croisant au passage leurs soeurs montantes,
et, parfois dchires, saisies dans un remous de l'air troubl par ce
jaillissement sans trve, flottaient avant d'tre chavires dans le
bassin. Elles contrariaient de leurs hsitations, de leur trajet en sens
inverse, et estompaient de leur molle vapeur la rectitude et la tension
de cette tige, portant au-dessus de soi un nuage oblong fait de mille
gouttelettes, mais en apparence peint en brun dor et immuable, qui
montait, infrangible, immobile, lanc et rapide, s'ajouter aux
nuages du ciel. Malheureusement un coup de vent suffisait  l'envoyer
obliquement sur la terre; parfois mme un simple jet dsobissant
divergeait et, si elle ne s'tait pas tenue  une distance respectueuse,
aurait mouill jusqu'aux moelles la foule imprudente et contemplative.

Un de ces petits accidents, qui ne se produisaient gure qu'au moment o
la brise s'levait, fut assez dsagrable. On avait fait croire  Mme
d'Arpajon que le duc de Guermantes--en ralit non encore arriv--tait
avec Mme de Surgis dans les galeries de marbre rose o on accdait par
la double colonnade, creuse  l'intrieur, qui s'levait de la margelle
du bassin. Or, au moment o Mme d'Arpajon allait s'engager dans l'une
des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d'eau et
inonda si compltement la belle dame que, l'eau dgoulinante de son
dcolletage dans l'intrieur de sa robe, elle fut aussi trempe que si
on l'avait plonge dans un bain. Alors, non loin d'elle, un grognement
scand retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre  toute une
arme et pourtant prolong par priode comme s'il s'adressait non pas 
l'ensemble, mais successivement  chaque partie des troupes; c'tait le
grand-duc Wladimir qui riait de tout son coeur en voyant l'immersion de
Mme d'Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il  dire ensuite,
 laquelle il et assist de toute sa vie. Comme quelques personnes
charitables faisaient remarquer au Moscovite qu'un mot de condolances
de lui serait peut-tre mrit et ferait plaisir  cette femme qui,
malgr sa quarantaine bien sonne, et tout en s'pongeant avec son
charpe, sans demander le secours de personne, se dgageait malgr l'eau
qui souillait malicieusement la margelle de la vasque, le Grand-Duc,
qui avait bon coeur, crut devoir s'excuter et, les derniers roulements
militaires du rire  peine apaiss, on entendit un nouveau grondement
plus violent encore que l'autre. Bravo, la vieille! s'criait-il en
battant des mains comme au thtre. Mme d'Arpajon ne fut pas sensible
 ce qu'on vantt sa dextrit aux dpens de sa jeunesse. Et comme
quelqu'un lui disait, assourdi par le bruit de l'eau, que dominait
pourtant le tonnerre de Monseigneur: Je crois que Son Altesse
Impriale vous a dit quelque chose, Non! c'tait  Mme de Souvr,
rpondit-elle.

Je traversai les jardins et remontai l'escalier o l'absence du Prince,
disparu  l'cart avec Swann, grossissait autour de M. de Charlus
la foule des invits, de mme que, quand Louis XIV n'tait pas 
Versailles, il y avait plus de monde chez Monsieur, son frre. Je fus
arrt au passage par le baron, tandis que derrire moi deux dames et un
jeune homme s'approchaient pour lui dire bonjour.

C'est gentil de vous voir ici, me dit-il, en me tendant la main.
Bonsoir madame de la Trmolle, bonsoir ma chre Herminie. Mais sans
doute le souvenir de ce qu'il m'avait dit sur son rle de chef dans
l'htel Guermantes lui donnait le dsir de paratre prouver  l'endroit
de ce qui le mcontentait, mais qu'il n'avait pu empcher, une
satisfaction  laquelle son impertinence de grand seigneur et son
gaillement d'hystrique donnrent immdiatement une forme d'ironie
excessive: C'est gentil, reprit-il, mais c'est surtout bien drle.
Et il se mit  pousser des clats de rire qui semblrent  la fois
tmoigner de sa joie et de l'impuissance o la parole humaine tait de
l'exprimer. Cependant que certaines personnes, sachant combien il
tait  la fois difficile d'accs et propre aux sorties insolentes,
s'approchaient avec curiosit et, avec un empressement presque indcent,
prenaient leurs jambes  leur cou. Allons, ne vous fchez pas, me
dit-il, en me touchant doucement l'paule, vous savez que je vous aime
bien. Bonsoir Antioche, bonsoir Louis-Ren. Avez-vous t voir le jet
d'eau? me demanda-t-il sur un ton plus affirmatif que questionneur.
C'est bien joli, n'est-ce pas? C'est merveilleux. Cela pourrait tre
encore mieux, naturellement, en supprimant certaines choses, et alors
il n'y aurait rien de pareil, en France. Mais tel que c'est, c'est dj
parmi les choses les mieux. Braut vous dira qu'on a eu tort de mettre
des lampions, pour tcher de faire oublier que c'est lui qui a eu cette
ide absurde. Mais, en somme, il n'a russi que trs peu  enlaidir.
C'est beaucoup plus difficile de dfigurer un chef-d'oeuvre que de le
crer. Nous nous doutions du reste dj vaguement que Braut tait
moins puissant qu'Hubert Robert.

Je repris la file des visiteurs qui entraient dans l'htel. Est-ce
qu'il y a longtemps que vous avez vu ma dlicieuse cousine Oriane?
me demanda la Princesse qui avait depuis peu dsert son fauteuil 
l'entre, et avec qui je retournais dans les salons. Elle doit venir ce
soir, je l'ai vue cet aprs-midi, ajouta la matresse de maison. Elle
me l'a promis. Je crois du reste que vous dnez avec nous deux chez la
reine d'Italie,  l'ambassade, jeudi. Il y aura toutes les Altesses
possibles, ce sera trs intimidant. Elles ne pouvaient nullement
intimider la princesse de Guermantes, de laquelle les salons en
foisonnaient et qui disait: Mes petits Cobourg comme elle et dit:
Mes petits chiens. Aussi, Mme de Guermantes dit-elle: Ce sera trs
intimidant, par simple btise, qui, chez les gens du monde, l'emporte
encore sur la vanit. A l'gard de sa propre gnalogie, elle en savait
moins qu'un agrg d'histoire. Pour ce qui concernait ses relations,
elle tenait  montrer qu'elle connaissait les surnoms qu'on leur avait
donns. M'ayant demand si je dnais la semaine suivante chez la
marquise de la Pommelire, qu'on appelait souvent la Pomme, la
Princesse, ayant obtenu de moi une rponse ngative, se tut pendant
quelques instants. Puis, sans aucune autre raison qu'un talage voulu
d'rudition involontaire, de banalit et de conformit  l'esprit
gnral, elle ajouta: C'est une assez agrable femme, la Pomme!

Tandis que la Princesse causait avec moi, faisaient prcisment leur
entre le duc et la duchesse de Guermantes! Mais je ne pus d'abord aller
au-devant d'eux, car je fus happ au passage par l'ambassadrice de
Turquie, laquelle, me dsignant la matresse de maison que je venais
de quitter, s'cria en m'empoignant par le bras: Ah! quelle femme
dlicieuse que la Princesse! Quel tre suprieur  tous! Il me semble
que si j'tais un homme, ajouta-t-elle, avec un peu de bassesse et de
sensualit orientales, je vouerais ma vie  cette cleste crature. Je
rpondis qu'elle me semblait charmante en effet, mais que je connaissais
plus sa cousine la duchesse. Mais il n'y a aucun rapport, me dit
l'ambassadrice. Oriane est une charmante femme du monde qui tire
son esprit de Mm et de Babal, tandis que Marie-Gilbert, c'est
_quelqu'un_.

Je n'aime jamais beaucoup qu'on me dise ainsi sans rplique ce que je
dois penser des gens que je connais. Et il n'y avait aucune raison
pour que l'ambassadrice de Turquie et sur la valeur de la duchesse
de Guermantes un jugement plus sr que le mien. D'autre part, ce qui
expliquait aussi mon agacement contre l'ambassadrice, c'est que les
dfauts d'une simple connaissance, et mme d'un ami, sont pour nous de
vrais poisons, contre lesquels nous sommes heureusement mithridats.

Mais, sans apporter le moindre appareil de comparaison scientifique et
parler d'anaphylaxie, disons qu'au sein de nos relations amicales ou
purement mondaines, il y a une hostilit momentanment gurie, mais
rcurrente, par accs. Habituellement on souffre peu de ces poisons tant
que les gens sont naturels. En disant Babal, Mm, pour dsigner
des gens qu'elle ne connaissait pas, l'ambassadrice de Turquie
suspendait les effets du mithridatisme qui, d'ordinaire, me la rendait
tolrable. Elle m'agaait, ce qui tait d'autant plus injuste qu'elle
ne parlait pas ainsi pour faire mieux croire qu'elle tait intime de
Mm, mais  cause d'une instruction trop rapide qui lui faisait
nommer ces nobles seigneurs selon ce qu'elle croyait la coutume du pays.
Elle avait fait ses classes en quelques mois et n'avait pas suivi la
filire. Mais en y rflchissant je trouvais  mon dplaisir de rester
auprs de l'ambassadrice une autre raison. Il n'y avait pas si longtemps
que chez Oriane cette mme personnalit diplomatique m'avait dit,
d'un air motiv et srieux, que la princesse de Guermantes lui tait
franchement antipathique. Je crus bon de ne pas m'arrter  ce
revirement: l'invitation  la fte de ce soir l'avait amen.
L'ambassadrice tait parfaitement sincre en me disant que la princesse
de Guermantes tait une crature sublime. Elle l'avait toujours pens.
Mais n'ayant jamais t jusqu'ici invite chez la princesse, elle avait
cru devoir donner  ce genre de non-invitation la forme d'une abstention
volontaire par principes. Maintenant qu'elle avait t convie et
vraisemblablement le serait dsormais, sa sympathie pouvait librement
s'exprimer. Il n'y a pas besoin, pour expliquer les trois quarts des
opinions qu'on porte sur les gens, d'aller jusqu'au dpit amoureux,
jusqu' l'exclusion du pouvoir politique. Le jugement reste incertain:
une invitation refuse ou reue le dtermine. Au reste, l'ambassadrice
de Turquie, comme disait la princesse de Guermantes qui passa avec moi
l'inspection des salons, faisait bien. Elle tait surtout fort utile.
Les toiles vritables du monde sont fatigues d'y paratre. Celui
qui est curieux de les apercevoir doit souvent migrer dans un autre
hmisphre, o elles sont  peu prs seules. Mais les femmes pareilles 
l'ambassadrice ottomane, toutes rcentes dans le monde, ne laissent pas
d'y briller pour ainsi dire partout  la fois. Elles sont utiles  ces
sortes de reprsentations qui s'appellent une soire, un raout, et o
elles se feraient traner, moribondes, plutt que d'y manquer. Elles
sont les figurantes sur qui on peut toujours compter, ardentes  ne
jamais manquer une fte. Aussi, les sots jeunes gens, ignorant que ce
sont de fausses toiles, voient-ils en elles les reines du chic, tandis
qu'il faudrait une leon pour leur expliquer en vertu de quelles raisons
Mme Standish, ignore d'eux et peignant des coussins, loin du monde, est
au moins une aussi grande dame que la duchesse de Doudeauville.

Dans l'ordinaire de la vie, les yeux de la duchesse de Guermantes
taient distraits et un peu mlancoliques, elle les faisait briller
seulement d'une flamme spirituelle chaque fois qu'elle avait  dire
bonjour  quelque ami; absolument comme si celui-ci avait t quelque
mot d'esprit, quelque trait charmant, quelque rgal pour dlicats dont
la dgustation a mis une expression de finesse et de joie sur le visage
du connaisseur. Mais pour les grandes soires, comme elle avait trop
de bonjours  dire, elle trouvait qu'il et t fatigant, aprs
chacun d'eux, d'teindre  chaque fois la lumire. Tel un gourmet de
littrature, allant au thtre voir une nouveaut d'un des matres de
la scne, tmoigne sa certitude de ne pas passer une mauvaise soire
en ayant dj, tandis qu'il remet ses affaires  l'ouvreuse, sa lvre
ajuste pour un sourire sagace, son regard aviv pour une approbation
malicieuse; ainsi c'tait ds son arrive que la duchesse allumait pour
toute la soire. Et tandis qu'elle donnait son manteau du soir, d'un
magnifique rouge Tiepolo, lequel laissa voir un vritable carcan de
rubis qui enfermait son cou, aprs avoir jet sur sa robe ce dernier
regard rapide, minutieux et complet de couturire qui est celui d'une
femme du monde, Oriane s'assura du scintillement de ses yeux non moins
que de ses autres bijoux. Quelques bonnes langues comme M. de Janville
eurent beau se prcipiter sur le duc pour l'empcher d'entrer: Mais
vous ignorez donc que le pauvre Mama est  l'article de la mort?
On vient de l'administrer.--Je le sais, je le sais, rpondit M. de
Guermantes en refoulant le fcheux pour entrer. Le viatique a produit le
meilleur effet, ajouta-t-il en souriant de plaisir  la pense de la
redoute  laquelle il tait dcid de ne pas manquer aprs la soire du
prince. Nous ne voulions pas qu'on st que nous tions rentrs, me
dit la duchesse. Elle ne se doutait pas que la princesse avait d'avance
infirm cette parole en me racontant qu'elle avait vu un instant sa
cousine qui lui avait promis de venir. Le duc, aprs un long regard dont
pendant cinq minutes il accabla sa femme: J'ai racont  Oriane les
doutes que vous aviez. Maintenant qu'elle voyait qu'ils n'taient pas
fonds et qu'elle n'avait aucune dmarche  faire pour essayer de les
dissiper, elle les dclara absurdes, me plaisanta longuement. Cette
ide de croire que vous n'tiez pas invit! Et puis, il y avait moi.
Croyez-vous que je n'aurais pas pu vous faire inviter chez ma cousine?
Je dois dire qu'elle fit souvent, dans la suite, des choses bien plus
difficiles pour moi; nanmoins je me gardai de prendre ses paroles dans
ce sens que j'avais t trop rserv. Je commenais  connatre l'exacte
valeur du langage parl ou muet de l'amabilit aristocratique, amabilit
heureuse de verser un baume sur le sentiment d'infriorit de ceux 
l'gard desquels elle s'exerce, mais pas pourtant jusqu'au point de la
dissiper, car dans ce cas elle n'aurait plus de raison d'tre. Mais
vous tes notre gal, sinon mieux, semblaient, par toutes leurs
actions, dire les Guermantes; et ils le disaient de la faon la plus
gentille que l'on puisse imaginer, pour tre aims, admirs, mais non
pour tre crus; qu'on dmlt le caractre fictif de cette amabilit,
c'est ce qu'ils appelaient tre bien levs; croire l'amabilit relle,
c'tait la mauvaise ducation. Je reus du reste  peu de temps de l
une leon qui acheva de m'enseigner, avec la plus parfaite exactitude,
l'extension et les limites de certaines formes de l'amabilit
aristocratique. C'tait  une matine donne par la duchesse de
Montmorency pour la reine d'Angleterre; il y eut une espce de petit
cortge pour aller au buffet, et en tte marchait la souveraine ayant
 son bras le duc de Guermantes. J'arrivai  ce moment-l. De sa main
libre, le duc me fit au moins  quarante mtres de distance mille signes
d'appel et d'amiti, et qui avaient l'air de vouloir dire que je pouvais
m'approcher sans crainte, que je ne serais pas mang tout cru  la place
des sandwichs. Mais moi, qui commenais  me perfectionner dans le
langage des cours, au lieu de me rapprocher mme d'un seul pas,  mes
quarante mtres de distance je m'inclinai profondment, mais sans
sourire, comme j'aurais fait devant quelqu'un que j'aurais  peine
connu, puis continuai mon chemin en sens oppos. J'aurais pu crire un
chef-d'oeuvre, les Guermantes m'en eussent moins fait d'honneur que de
ce salut. Non seulement il ne passa pas inaperu aux yeux du duc, qui ce
jour-l pourtant eut  rpondre  plus de cinq cents personnes, mais 
ceux de la duchesse, laquelle, ayant rencontr ma mre, le lui raconta
en se gardant bien de lui dire que j'avais eu tort, que j'aurais d
m'approcher. Elle lui dit que son mari avait t merveill de mon
salut, qu'il tait impossible d'y faire tenir plus de choses. On ne
cessa de trouver  ce salut toutes les qualits, sans mentionner
toutefois celle qui avait paru la plus prcieuse,  savoir qu'il avait
t discret, et on ne cessa pas non plus de me faire des compliments
dont je compris qu'ils taient encore moins une rcompense pour le
pass qu'une indication pour l'avenir,  la faon de celle dlicatement
fournie  ses lves par le directeur d'un tablissement d'ducation:
N'oubliez pas, mes chers enfants, que ces prix sont moins pour vous que
pour vos parents, afin qu'ils vous renvoient l'anne prochaine. C'est
ainsi que Mme de Marsantes, quand quelqu'un d'un monde diffrent entrait
dans son milieu, vantait devant lui les gens discrets qu'on trouve
quand on va les chercher et qui se font oublier le reste du temps,
comme on prvient, sous une forme indirecte, un domestique qui sent
mauvais que l'usage des bains est parfait pour la sant.

Pendant que, avant mme qu'elle et quitt le vestibule, je causais avec
Mme de Guermantes, j'entendis une voix d'une sorte qu' l'avenir
je devais, sans erreur possible, discerner. C'tait, dans le cas
particulier, celle de M. de Vaugoubert causant avec M. de Charlus. Un
clinicien n'a mme pas besoin que le malade en observation soulve sa
chemise ni d'couter la respiration, la voix suffit. Combien de fois
plus tard fus-je frapp dans un salon par l'intonation ou le rire de tel
homme, qui pourtant copiait exactement le langage de sa profession ou
les manires de son milieu, affectant une distinction svre ou une
familire grossiret, mais dont la voix fausse me suffisait pour
apprendre: C'est un Charlus,  mon oreille exerce, comme le diapason
d'un accordeur. A ce moment tout le personnel, d'une ambassade passa,
lequel salua M. de Charlus. Bien que ma dcouverte du genre de maladie
en question datt seulement du jour mme (quand j'avais aperu M.
de Charlus et Jupien), je n'aurais pas eu besoin, pour donner un
diagnostic, de poser des questions, d'ausculter. Mais M. de Vaugoubert
causant avec M. de Charlus parut incertain. Pourtant il aurait d savoir
 quoi s'en tenir aprs les doutes de l'adolescence. L'inverti se
croit seul de sa sorte dans l'univers; plus tard seulement, il se
figure--autre exagration--que l'exception unique, c'est l'homme normal.
Mais, ambitieux et timor, M. de Vaugoubert ne s'tait pas livr depuis
bien longtemps  ce qui et t pour lui le plaisir. La carrire
diplomatique avait eu sur sa vie l'effet d'une entre dans les ordres.
Combine avec l'assiduit  l'Ecole des Sciences politiques, elle
l'avait vou depuis ses vingt ans  la chastet du chrtien. Aussi,
comme chaque sens perd de sa force et de sa vivacit, s'atrophie quand
il n'est plus mis en usage, M. de Vaugoubert, de mme que l'homme
civilis qui ne serait plus capable des exercices de force, de la
finesse d'oue de l'homme des cavernes, avait perdu la perspicacit
spciale qui se trouvait rarement en dfaut chez M. de Charlus; et
aux tables officielles, soit  Paris, soit  l'tranger, le ministre
plnipotentiaire n'arrivait mme plus  reconnatre ceux qui, sous le
dguisement de l'uniforme, taient au fond ses pareils. Quelques noms
que pronona M. de Charlus, indign si on le citait pour ses gots, mais
toujours amus de faire connatre ceux des autres, causrent  M. de
Vaugoubert un tonnement dlicieux. Non qu'aprs tant d'annes il
songet  profiter d'aucune aubaine. Mais ces rvlations rapides,
pareilles  celles qui dans les tragdies de Racine apprennent  Athalie
et  Abner que Joas est de la race de David, qu'Esther assise dans la
pourpre a des parents youpins, changeant l'aspect de la lgation de
X... ou tel service du Ministre des Affaires trangres, rendaient
rtrospectivement ces palais aussi mystrieux que le temple de Jrusalem
ou la salle du trne de Suse. Pour cette ambassade dont le jeune
personnel vint tout entier serrer la main de M. de Charlus, M. de
Vaugoubert prit l'air merveill d'lise s'criant dans _Esther_:

  Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beauts
  S'offre  mes yeux en foule et sort de tous cts!
  Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte!

Puis dsireux d'tre plus renseign, il jeta en souriant  M. de
Charlus un regard niaisement interrogateur et concupiscent: Mais
voyons, bien entendu, dit M. de Charlus, de l'air docte d'un rudit
parlant  un ignare. Aussitt M. de Vaugoubert (ce qui agaa beaucoup
M. de Charlus) ne dtacha plus ses yeux de ces jeunes secrtaires, que
l'ambassadeur de X... en France, vieux cheval de retour, n'avait pas
choisis au hasard. M. de Vaugoubert se taisait, je voyais seulement ses
regards. Mais, habitu ds mon enfance  prter, mme  ce qui est muet,
le langage des classiques, je faisais dire aux yeux de M. de Vaugoubert
les vers par lesquels Esther explique  lise que Mardoche a tenu, par
zle pour sa religion,  ne placer auprs de la Reine que des filles qui
y appartinssent.

  Cependant son amour pour notre nation
  A peupl ce palais de filles de Sion,
  Jeunes et tendres fleurs par le sort agites,
  Sous un ciel tranger comme moi transplantes
  Dans un lieu spar de profanes tmoins,
  Il (l'excellent ambassadeur) met  les former son
  tude et ses soins.

Enfin M. de Vaugoubert parla, autrement que par ses regards. Qui sait,
dit-il avec mlancolie, si, dans le pays o je rside, la mme chose
n'existe pas.--C'est probable, rpondit M. de Charlus,  commencer par
le roi Thodose, bien que je ne sache rien de positif sur lui.--Oh! pas
du tout!--Alors il n'est pas permis d'en avoir l'air  ce point-l. Et
il fait des petites manires. Il a le genre ma chre, le genre que je
dteste le plus. Je n'oserais pas me montrer avec lui dans la rue. Du
reste, vous devez bien le connatre pour ce qu'il est, il est connu
comme le loup blanc.--Vous vous trompez tout  fait sur lui. Il est du
reste charmant. Le jour o l'accord avec la France a t sign, le Roi
m'a embrass. Je n'ai jamais t si mu.--C'tait le moment de lui
dire ce que vous dsiriez.--Oh! mon Dieu, quelle horreur, s'il avait
seulement un soupon! Mais je n'ai pas de crainte  cet gard. Paroles
que j'entendis, car j'tais peu loign, et qui firent que je me rcitai
mentalement:

  Le Roi jusqu' ce jour ignore qui je suis,
  Et ce secret toujours tient ma langue enchane.

Ce dialogue, moiti muet, moiti parl, n'avait dur que peu d'instants,
et je n'avais encore fait que quelques pas dans les salons avec la
duchesse de Guermantes quand une petite dame brune, extrmement jolie,
l'arrta:

Je voudrais bien vous voir. D'Annunzio vous a aperue d'une loge, il a
crit  la princesse de T... une lettre o il dit qu'il n'a jamais rien
vu de si beau. Il donnerait toute sa vie pour dix minutes d'entretien
avec vous. En tout cas, mme si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas,
la lettre est en ma possession. Il faudrait que vous me fixiez un
rendez-vous. Il y a certaines choses secrtes que je ne puis dire ici.
Je vois que vous ne me reconnaissez pas, ajouta-t-elle en s'adressant 
moi; je vous ai connu chez la princesse de Parme (chez qui je n'tais
jamais all). L'empereur de Russie voudrait que votre pre ft envoy 
Ptersbourg. Si vous pouviez venir mardi, justement Isvolski sera l,
il en parlerait avec vous. J'ai un cadeau  vous faire, chrie,
ajouta-t-elle en se tournant vers la duchesse, et que je ne ferais 
personne qu' vous. Les manuscrits de trois pices d'Ibsen, qu'il m'a
fait porter par son vieux garde-malade. J'en garderai une et vous
donnerai les deux autres.

Le duc de Guermantes n'tais pas enchant de ces offres. Incertain
si Ibsen ou d'Annunzio taient morts ou vivants, il voyait dj des
crivains, des dramaturges allant faire visite  sa femme et la mettant
dans leurs ouvrages. Les gens du monde se reprsentent volontiers les
livres comme une espce de cube dont une face est enleve, si bien
que l'auteur se dpche de faire entrer dedans les personnes qu'il
rencontre. C'est dloyal videmment, et ce ne sont que des gens de peu.
Certes, ce ne serait pas ennuyeux de les voir en passant, car grce
 eux, si on lit un livre ou un article, on connat le dessous des
cartes, on peut lever les masques. Malgr tout, le plus sage est
de s'en tenir aux auteurs morts. M. de Guermantes trouvait seulement
parfaitement convenable le monsieur qui faisait la ncrologie dans le
_Gaulois_. Celui-l, du moins, se contentait de citer le nom de M.
de Guermantes en tte des personnes remarques notamment dans les
enterrements o le duc s'tait inscrit. Quand ce dernier prfrait que
son nom ne figurt pas, au lieu de s'inscrire il envoyait une lettre de
condolances  la famille du dfunt en l'assurant de ses sentiments bien
tristes. Que si cette famille faisait mettre dans le journal: Parmi les
lettres reues, citons celle du duc de Guermantes, etc., ce n'tait pas
la faute de l'chotier, mais du fils, frre, pre de la dfunte, que le
duc qualifiait d'arrivistes, et avec qui il tait dsormais dcid  ne
plus avoir de relations (ce qu'il appelait, ne sachant pas bien le sens
des locutions, avoir maille  partir). Toujours est-il que les noms
d'Ibsen et d'Annunzio, et leur survivance incertaine, firent se froncer
les sourcils du duc, qui n'tait pas encore assez loin de nous pour ne
pas avoir entendu les amabilits diverses de Mme Timolon d'Amoncourt.
C'tait une femme charmante, d'un esprit, comme sa beaut, si ravissant,
qu'un seul des deux et russi  plaire. Mais, ne hors du milieu o
elle vivait maintenant, n'ayant aspir d'abord qu' un salon littraire,
amie successivement--nullement amante, elle tait de moeurs fort
pures--et exclusivement de chaque grand crivain qui lui donnait tous
ses manuscrits, crivait des livres pour elle, le hasard l'ayant
introduite dans le faubourg Saint-Germain, ces privilges littraires
l'y servirent. Elle avait maintenant une situation  n'avoir pas 
dispenser d'autres grces que celles que sa prsence rpandait. Mais
habitue jadis  l'entregent, aux manges, aux services  rendre, elle y
persvrait bien qu'ils ne fussent plus ncessaires. Elle avait toujours
un secret d'tat  vous rvler, un potentat  vous faire connatre,
une aquarelle de matre  vous offrir. Il y avait bien dans tous ces
attraits inutiles un peu de mensonge, mais il faisaient de sa vie une
comdie d'une complication scintillante et il tait exact qu'elle
faisait nommer des prfets et des gnraux.

Tout en marchant  ct de moi, la duchesse de Guermantes laissait la
lumire azure de ses yeux flotter devant elle, mais dans le vague, afin
d'viter les gens avec qui elle ne tenait pas  entrer en relations, et
dont elle devinait parfois, de loin, l'cueil menaant. Nous avancions
entre une double haie d'invits, lesquels, sachant qu'ils ne
connatraient jamais Oriane, voulaient au moins, comme une curiosit,
la montrer  leur femme: Ursule, vite, vite, venez voir Madame de
Guermantes qui cause avec ce jeune homme. Et on sentait qu'il ne s'en
fallait pas de beaucoup pour qu'ils fussent monts sur des chaises, pour
mieux voir, comme  la revue du 14 juillet ou au Grand Prix. Ce n'est
pas que la duchesse de Guermantes et un salon plus aristocratique que
sa cousine. Chez la premire frquentaient des gens que la seconde n'et
jamais voulu inviter, surtout  cause de son mari. Jamais elle n'et
reu Mme Alphonse de Rothschild, qui, intime amie de Mme de la Trmolle
et de Mme de Sagan, comme Oriane elle-mme, frquentait beaucoup chez
cette dernire. Il en tait encore de mme du baron Hirsch, que le
prince de Galles avait amen chez elle, mais non chez la princesse  qui
il aurait dplu, et aussi de quelques grandes notorits bonapartistes
ou mme rpublicaines, qui intressaient la duchesse mais que le prince,
royaliste convaincu, n'et pas voulu recevoir. Son antismitisme, tant
aussi de principe, ne flchissait devant aucune lgance, si accrdite
ft-elle, et s'il recevait Swann dont il tait l'ami de tout temps,
tant d'ailleurs le seul des Guermantes qui l'appelt Swann et non
Charles, c'est que, sachant que la grand'mre de Swann, protestante
marie  un juif, avait t la matresse du duc de Berri, il essayait,
de temps en temps, de croire  la lgende qui faisait du pre de
Swann un fils naturel du prince. Dans cette hypothse, laquelle tait
d'ailleurs fausse, Swann, fils d'un catholique, fils lui-mme d'un
Bourbon et d'une catholique, n'avait rien que de chrtien.

Comment, vous ne connaissez pas ces splendeurs, me dit la duchesse,
en me parlant de l'htel o nous tions. Mais aprs avoir clbr le
palais de sa cousine, elle s'empressa d'ajouter qu'elle prfrait
mille fois son humble trou. Ici, c'est admirable pour _visiter_.
Mais je mourrais de chagrin s'il me fallait rester  coucher dans des
chambres o ont eu lieu tant d'vnements historiques. a me ferait
l'effet d'tre reste aprs la fermeture, d'avoir t oublie, au
chteau de Blois, de Fontainebleau ou mme au Louvre, et d'avoir comme
seule ressource contre la tristesse de me dire que je suis dans
la chambre o a t assassin Monaldeschi. Comme camomille, c'est
insuffisant. Tiens, voil Mme de Saint-Euverte. Nous avons dn tout 
l'heure chez elle. Comme elle donne demain sa grande machine annuelle,
je pensais qu'elle serait alle se coucher. Mais elle ne peut pas rater
une fte. Si celle-ci avait eu lieu  la campagne, elle serait monte
sur une tapissire plutt que de ne pas y tre alle.

En ralit, Mme de Saint-Euverte tait venue, ce soir, moins pour le
plaisir de ne pas manquer une fte chez les autres que pour assurer le
succs de la sienne, recruter les derniers adhrents, et en quelque
sorte passer _in extremis_ la revue des troupes qui devaient le
lendemain voluer brillamment  sa garden-party. Car, depuis pas mal
d'annes, les invits des ftes Saint-Euverte n'taient plus du tout les
mmes qu'autrefois. Les notabilits fminines du milieu Guermantes, si
clairsemes alors, avaient--combles de politesses par la matresse de
la maison--amen peu  peu leurs amies. En mme temps, par un travail
paralllement progressif, mais en sens inverse, Mme de Saint-Euverte
avait d'anne en anne rduit le nombre des personnes inconnues au monde
lgant. On avait cess de voir l'une, puis l'autre. Pendant quelque
temps fonctionna le systme des fournes, qui permettait, grce  des
ftes sur lesquelles on faisait le silence, de convier les rprouvs 
venir se divertir entre eux, ce qui dispensait de les inviter avec les
gens de bien. De quoi pouvaient-ils se plaindre? N'avaient-ils pas
_panem et circenses_, des petits fours et un beau programme musical?
Aussi, en symtrie en quelque sorte avec les deux duchesses en exil,
qu'autrefois, quand avait dbut le salon Saint-Euverte, on avait vues
en soutenir, comme deux cariatides, le fate chancelant, dans les
dernires annes on ne distingua plus, mles au beau monde, que deux
personnes htrognes: la vieille Mme de Cambremer et la femme  belle
voix d'un architecte  laquelle on tait souvent oblig de demander de
chanter. Mais ne connaissant plus personne chez Mme de Saint-Euverte,
pleurant leurs compagnes perdues, sentant qu'elles gnaient, elles
avaient l'air prtes  mourir de froid comme deux hirondelles qui n'ont
pas migr  temps. Aussi l'anne suivante ne furent-elles pas invites;
Mme de Franquetot tenta une dmarche en faveur de sa cousine qui aimait
tant la musique. Mais comme elle ne put pas obtenir pour elle une
rponse plus explicite que ces mots: Mais on peut toujours entrer
couter de la musique si a vous amuse, a n'a rien de criminel! Mme de
Cambremer ne trouva pas l'invitation assez pressante et s'abstint.

Une telle transmutation, opre par Mme de Saint-Euverte, d'un salon de
lpreux en un salon de grandes dames (la dernire forme, en apparence
ultra-chic, qu'il avait prise), on pouvait s'tonner que la personne
qui donnait le lendemain la fte la plus brillante de la saison et eu
besoin de venir la veille adresser un suprme appel  ses troupes. Mais
c'est que la prminence du salon Saint-Euverte n'existait que pour
ceux dont la vie mondaine consiste seulement  lire le compte rendu des
matines et soires, dans le _Gaulois_ ou le _Figaro_, sans tre jamais
alls  aucune. A ces mondains qui ne voient le monde que par le
journal, l'numration des ambassadrices d'Angleterre, d'Autriche, etc.;
des duchesses d'Uzs, de La Trmolle, etc., etc., suffisait pour qu'ils
s'imaginassent volontiers le salon Saint-Euverte comme le premier de
Paris, alors qu'il tait un des derniers. Non que les comptes rendus
fussent mensongers. La plupart des personnes cites avaient bien t
prsentes. Mais chacune tait venue  la suite d'implorations, de
politesses, de services, et en ayant le sentiment d'honorer infiniment
Mme de Saint-Euverte. De tels salons, moins recherchs que fuis, et
o on va pour ainsi dire en service command, ne font illusion qu'aux
lectrices de Mondanits. Elles glissent sur une fte vraiment
lgante, celle-l o la matresse de la maison, pouvant avoir toutes
les duchesses, lesquelles brlent d'tre parmi les lus, ne demandent
qu' deux ou trois, et ne font pas mettre le nom de leurs invits dans
le journal. Aussi ces femmes, mconnaissant ou ddaignant le pouvoir
qu'a pris aujourd'hui la publicit, sont-elles lgantes pour la reine
d'Espagne, mais, mconnues de la foule, parce que la premire sait et
que la seconde ignore qui elles sont.

Mme de Saint-Euverte n'tait pas de ces femmes, et en bonne butineuse
elle venait cueillir pour le lendemain tout ce qui tait invit. M. de
Charlus ne l'tait pas, il avait toujours refus d'aller chez elle. Mais
il tait brouill avec tant de gens, que Mme de Saint-Euverte pouvait
mettre cela sur le compte du caractre.

Certes, s'il n'y avait eu l qu'Oriane, Mme de Saint-Euverte et pu ne
pas se dranger, puisque l'invitation avait t faite de vive voix, et
d'ailleurs accepte avec cette charmante bonne grce trompeuse dans
l'exercice de laquelle triomphent ces acadmiciens de chez lesquels le
candidat sort attendri et ne doutant pas qu'il peut compter sur leur
voix. Mais il n'y avait pas qu'elle. Le prince d'Agrigente viendrait-il?
Et Mme de Durfort? Aussi, pour veiller au grain, Mme de Saint-Euverte
avait-elle cru plus expdient de se transporter elle-mme; insinuante
avec les uns, imprative avec les autres, pour tous elle annonait 
mots couverts d'inimaginables divertissements qu'on ne pourrait revoir
une seconde fois, et  chacun promettait qu'il trouverait chez elle la
personne qu'il avait le dsir, ou le personnage qu'il avait le besoin de
rencontrer. Et cette sorte de fonction dont elle tait investie pour une
fois dans l'anne--telles certaines magistratures du monde antique--de
personne qui donnera le lendemain la plus considrable garden-party de
la saison lui confrait une autorit momentane. Ses listes taient
faites et closes, de sorte que, tout en parcourant les salons de la
princesse avec lenteur pour verser successivement dans chaque oreille:
Vous ne m'oublierez pas demain, elle avait la gloire phmre de
dtourner les yeux, en continuant  sourire, si elle apercevait un
laideron  viter ou quelque hobereau qu'une camaraderie de collge
avait fait admettre chez Gilbert, et duquel la prsence  sa
garden-party n'ajouterait rien. Elle prfrait ne pas lui parler pour
pouvoir dire ensuite: J'ai fait mes invitations verbalement, et
malheureusement je ne vous ai pas rencontr. Ainsi elle, simple
Saint-Euverte, faisait-elle de ses yeux fureteurs un tri dans la
composition de la soire de la princesse. Et elle se croyait, en
agissant ainsi, une vraie duchesse de Guermantes.

Il faut dire que celle-ci n'avait pas non plus tant qu'on pourrait
croire la libert de ses bonjours et de ses sourires. Pour une part,
sans doute, quand elle les refusait, c'tait volontairement: Mais elle
m'embte, disait-elle, est-ce que je vais tre oblige de lui parler de
sa soire pendant une heure?

On vit passer une duchesse fort noire, que sa laideur et sa btise, et
certains carts de conduite, avaient exile non de la socit, mais de
certaines intimits lgantes. Ah! susurra Mme de Guermantes, avec le
coup d'oeil exact et dsabus du connaisseur  qui on montre un bijou
faux, on reoit a ici! Sur la seule vue de la dame  demi tare, et
dont la figure tait encombre de trop de grains de poils noirs, Mme de
Guermantes cotait la mdiocre valeur de cette soire. Elle avait t
leve, mais avait cess toutes relations avec cette dame; elle ne
rpondit  son salut que par un signe de tte des plus secs. Je ne
comprends pas, me dit-elle, comme pour s'excuser, que Marie-Gilbert nous
invite avec toute cette lie. On peut dire qu'il y en a ici de toutes les
paroisses. C'tait beaucoup mieux arrang chez Mlanie Pourtals. Elle
pouvait avoir le Saint-Synode et le Temple de l'Oratoire si a lui
plaisait, mais, au moins, on ne nous faisait pas venir ces jours-l.
Mais pour beaucoup, c'tait par timidit, peur d'avoir une scne de son
mari, qui ne voulait pas qu'elle ret des artistes, etc. (Marie-Gilbert
en protgeait beaucoup, il fallait prendre garde de ne pas tre aborde
par quelque illustre chanteuse allemande), par quelque crainte aussi 
l'gard du nationalisme qu'en tant que, dtenant, comme M. de Charlus,
l'esprit des Guermantes, elle mprisait au point de vue mondain (on
faisait passer maintenant, pour glorifier l'tat-major, un gnral
plbien avant certains ducs) mais auquel pourtant, comme elle se savait
cote mal pensante, elle faisait de larges concessions, jusqu' redouter
d'avoir  tendre la main  Swann dans ce milieu antismite. A cet gard
elle fut vite rassure, ayant appris que le Prince n'avait pas laiss
entrer Swann et avait eu avec lui une espce d'altercation. Elle ne
risquait pas d'avoir  faire publiquement la conversation avec pauvre
Charles qu'elle prfrait chrir dans le priv.

--Et qu'est-ce encore que celle-l? s'cria Mme de Guermantes en voyant
une petite dame l'air un peu trange, dans une robe noire tellement
simple qu'on aurait dit une malheureuse, lui faire, ainsi que son mari,
un grand salut. Elle ne la reconnut pas et, ayant de ces insolences,
se redressa comme offense, et regarda sans rpondre, d'un air tonn:
Qu'est-ce que c'est que cette personne, Basin? demanda-t-elle d'un
air tonn, pendant que M. de Guermantes, pour rparer l'impolitesse
d'Oriane, saluait la dame et serrait la main du mari. Mais, c'est Mme
de Chaussepierre, vous avez t trs impolie.--Je ne sais pas ce que
c'est Chaussepierre.--Le neveu de la vieille mre Chanlivault.--Je
ne connais rien de tout a. Qui est la femme, pourquoi me
salue-t-elle?--Mais, vous ne connaissez que a, c'est la fille de Mme
de Charleval, Henriette Montmorency.--Ah! mais j'ai trs bien connu sa
mre, elle tait charmante, trs spirituelle. Pourquoi a-t-elle pous
tous ces gens que je ne connais pas? Vous dites qu'elle s'appelle Mme
de Chaussepierre? dit-elle en pelant ce dernier mot d'un air
interrogateur et comme si elle avait peur de se tromper. Le duc lui jeta
un regard dur. Cela n'est pas si ridicule que vous avez l'air de croire
de s'appeler Chaussepierre! Le vieux Chaussepierre tait le frre de
la Charleval dj nomme, de Mme de Sennecour et de la vicomtesse du
Merlerault. Ce sont des gens bien.--Ah! assez, s'cria la duchesse
qui, comme une dompteuse, ne voulait jamais avoir l'air de se laisser
intimider par les regards dvorants du fauve. Basin, vous faites ma
joie. Je ne sais pas o vous avez t dnicher ces noms, mais je vous
fais tous mes compliments. Si j'ignorais Chaussepierre, j'ai lu
Balzac, vous n'tes pas le seul, et j'ai mme lu Labiche. J'apprcie
Chanlivault, je ne hais pas Charleval, mais j'avoue que du Merlerault
est le chef-d'oeuvre. Du reste, avouons que Chaussepierre n'est pas mal
non plus. Vous avez collectionn tout a, ce n'est pas possible. Vous
qui voulez faire un livre, me dit-elle, vous devriez retenir Charleval
et du Merlerault. Vous ne trouverez pas mieux.--Il se fera faire tout
simplement procs, et il ira en prison; vous lui donnez de trs mauvais
conseils, Oriane.--J'espre pour lui qu'il a  sa disposition des
personnes plus jeunes s'il a envie de demander de mauvais conseils, et
surtout de les suivre. Mais s'il ne veut rien faire de plus mal qu'un
livre! Assez loin de nous, une merveilleuse et fire jeune femme se
dtachait doucement dans une robe blanche, toute en diamants et en
tulle. Madame de Guermantes la regarda qui parlait devant tout un groupe
aimant par sa grce.

Votre soeur est partout la plus belle; elle est charmante ce soir,
dit-elle, tout en prenant une chaise, au prince de Chimay qui passait.
Le colonel de Froberville (il avait pour oncle le gnral du mme nom)
vint s'asseoir  ct de nous, ainsi que M. de Braut, tandis que M. de
Vaugoubert, se dandinant (par un excs de politesse qu'il gardait mme
quand il jouait au tennis o,  force de demander des permissions
aux personnages de marque avant d'attraper la balle, il faisait
invitablement perdre la partie  son camp), retournait auprs de M. de
Charlus (jusque-l quasi envelopp par l'immense jupe de la comtesse
Mol, qu'il faisait profession d'admirer entre toutes les femmes),
et, par hasard, au moment o plusieurs membres d'une nouvelle mission
diplomatique  Paris saluaient le baron. A la vue d'un jeune secrtaire
 l'air particulirement intelligent, M. de Vaugoubert fixa sur M. de
Charlus un sourire o s'panouissait visiblement une seule question. M.
de Charlus et peut-tre volontiers compromis quelqu'un, mais se sentir,
lui, compromis par ce sourire partant d'un autre et qui ne pouvait avoir
qu'une signification, l'exaspra. Je n'en sais absolument rien, je vous
prie de garder vos curiosits pour vous-mme. Elles me laissent plus que
froid. Du reste, dans le cas particulier, vous faites un impair de tout
premier ordre. Je crois ce jeune homme absolument le contraire. Ici,
M. de Charlus, irrit d'avoir t dnonc par un sot, ne disait pas la
vrit. Le secrtaire et, si le baron avait dit vrai, fait exception
dans cette ambassade. Elle tait, en effet, compose de personnalits
fort diffrentes, plusieurs extrmement mdiocres, en sorte que, si l'on
cherchait quel avait pu tre le motif du choix qui s'tait port sur
elles, on ne pouvait dcouvrir que l'inversion. En mettant  la tte
de ce petit Sodome diplomatique un ambassadeur aimant au contraire les
femmes avec une exagration comique de compre de revue, qui faisait
manoeuvrer en rgle son bataillon de travestis, on semblait avoir obi
 la loi des contrastes. Malgr ce qu'il avait sous les yeux, il ne
croyait pas  l'inversion. Il en donna immdiatement la preuve en
mariant sa soeur  un charg d'affaires qu'il croyait bien faussement
un coureur de poules. Ds lors il devint un peu gnant et fut bientt
remplac par une Excellence nouvelle qui assura l'homognit de
l'ensemble. D'autres ambassades cherchrent  rivaliser avec celle-l,
mais elles ne purent lui disputer le prix (comme au concours gnral,
o un certain lyce l'a toujours) et il fallut que plus de dix ans se
passassent avant que, des attachs htrognes s'tant introduits dans
ce tout si parfait, une autre pt enfin lui arracher la funeste palme et
marcher en tte.

Rassure sur la crainte d'avoir  causer avec Swann, Mme de Guermantes
n'prouvait plus que de la curiosit au sujet de la conversation qu'il
avait eue avec le matre de maison. Savez-vous  quel sujet? demanda le
duc  M. de Braut.--J'ai entendu dire, rpondit celui-ci, que c'tait
 propos d'un petit acte que l'crivain Bergotte avait fait reprsenter
chez eux. C'tait ravissant, d'ailleurs. Mais il parat que l'acteur
s'tait fait la tte de Gilbert, que, d'ailleurs, le sieur Bergotte
aurait voulu en effet dpeindre.--Tiens, cela m'aurait amuse de voir
contrefaire Gilbert, dit la duchesse en souriant rveusement.--C'est
sur cette petite reprsentation, reprit M. de Braut en avanant sa
mchoire de rongeur, que Gilbert a demand des explications  Swann, qui
s'est content de rpondre, ce que tout le monde trouva trs spirituel:
Mais, pas du tout, cela ne vous ressemble en rien, vous tes bien plus
ridicule que a! Il parat, du reste, reprit M. de Braut, que cette
petite pice tait ravissante. Mme Mol y tait, elle s'est normment
amuse.--Comment, Mme Mol va l? dit la duchesse tonne. Ah! c'est
Mm qui aura arrang cela. C'est toujours ce qui finit par arriver avec
ces endroits-l. Tout le monde, un beau jour, se met  y aller, et moi,
qui me suis volontairement exclue par principe, je me trouve seule 
m'ennuyer dans mon coin. Dj, depuis le rcit que venait de leur faire
M. de Braut, la duchesse de Guermantes (sinon sur le salon Swann, du
moins sur l'hypothse de rencontrer Swann dans un instant) avait, comme
on voit, adopt un nouveau point de vue. L'explication que vous nous
donnez, dit  M. de Braut le colonel de Froberville, est de tout point
controuve. J'ai mes raisons pour le savoir. Le Prince a purement et
simplement fait une algarade  Swann et lui a fait assavoir, comme
disaient nos pres, de ne plus avoir  se montrer chez lui, tant donn
les opinions qu'il affiche. Et, selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille
fois raison, non seulement de faire cette algarade, mais aurait d en
finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avr.

Le pauvre M. de Vaugoubert, devenu cette fois-ci de trop lambin joueur
de tennis une inerte balle de tennis elle-mme qu'on lance sans
mnagements, se trouva projet vers la duchesse de Guermantes, 
laquelle il prsenta ses hommages. Il fut assez mal reu, Oriane vivant
dans la persuasion que tous les diplomates--ou hommes politiques--de son
monde taient des nigauds.

M. de Froberville avait forcment bnfici de la situation de
faveur qui depuis peu tait faite aux militaires dans la socit.
Malheureusement, si la femme qu'il avait pouse tait parente trs
vritable des Guermantes, c'en tait une aussi extrmement pauvre, et
comme lui-mme avait perdu sa fortune, ils n'avaient gure de relations
et c'taient de ces gens qu'on laissait de ct, hors des grandes
occasions, quand ils avaient la chance de perdre ou de marier un parent.
Alors, ils faisaient vraiment partie de la communion du grand monde,
comme les catholiques de nom qui ne s'approchent de la sainte Table
qu'une fois l'an. Leur situation matrielle et mme t malheureuse si
Mme de Saint-Euverte, fidle  l'affection qu'elle avait eue pour feu
le gnral de Froberville, n'avait pas aid de toutes faons le mnage,
donnant des toilettes et des distractions aux deux petites filles.
Mais le colonel, qui passait pour un bon garon, n'avait pas l'me
reconnaissante. Il tait envieux des splendeurs d'une bienfaitrice qui
les clbrait elle-mme sans trve et sans mesure. La garden-party
tait pour lui, sa femme et ses enfants, un plaisir merveilleux qu'ils
n'eussent pas voulu manquer pour tout l'or du monde, mais un plaisir
empoisonn par l'ide des joies d'orgueil qu'en tirait Mme de
Saint-Euverte. L'annonce de cette garden-party dans les journaux qui,
ensuite, aprs un rcit dtaill, ajoutaient machiavliquement: Nous
reviendrons sur cette belle fte, les dtails complmentaires sur les
toilettes, donns pendant plusieurs jours de suite, tout cela faisait
tellement mal aux Froberville, qu'eux, assez sevrs de plaisirs et qui
savaient pouvoir compter sur celui de cette matine, en arrivaient
chaque anne  souhaiter que le mauvais temps en gnt la russite, 
consulter le baromtre et  anticiper avec dlices les prmices d'un
orage qui pt faire rater la fte.

--Je ne discuterai pas politique avec vous, Froberville, dit M. de
Guermantes, mais, pour ce qui concerne Swann, je peux dire franchement
que sa conduite  notre gard a t inqualifiable. Patronn jadis
dans le monde par nous, par le duc de Chartres, on me dit qu'il est
ouvertement dreyfusard. Jamais je n'aurais cru cela de lui, de lui un
fin gourmet, un esprit positif, un collectionneur, un amateur de vieux
livres, membre du Jockey, un homme entour de la considration gnrale,
un connaisseur de bonnes adresses qui nous envoyait le meilleur porto
qu'on puisse boire, un dilettante, un pre de famille. Ah! j'ai t bien
tromp. Je ne parle pas de moi, il est convenu que je suis une vieille
bte, dont l'opinion ne compte pas, une espce de va-nu-pieds, mais rien
que pour Oriane, il n'aurait pas d faire cela, il aurait d dsavouer
ouvertement les Juifs et les sectateurs du condamn.

Oui, aprs l'amiti que lui a toujours tmoigne ma femme, reprit
le duc, qui considrait videmment que condamner Dreyfus pour haute
trahison, quelque opinion qu'on et dans son for intrieur sur sa
culpabilit, constituait une espce de remerciement pour la faon dont
on avait t reu dans le faubourg Saint-Germain, il aurait d se
dsolidariser. Car, demandez  Oriane, elle avait vraiment de l'amiti
pour lui. La duchesse, pensant qu'un ton ingnu et calme donnerait
une valeur plus dramatique et sincre  ses paroles, dit d'une voix
d'colire, comme laissant sortir simplement la vrit de sa bouche et
en donnant seulement  ses yeux une expression un peu mlancolique:
Mais c'est vrai, je n'ai aucune raison de cacher que j'avais une
sincre affection pour Charles!--L, vous voyez, je ne lui fais pas
dire. Et aprs cela, il pousse l'ingratitude jusqu' tre dreyfusard!

A propos de dreyfusards, dis-je, il parat que le prince Von
l'est,--Ah! vous faites bien de me parler de lui, s'cria M. de
Guermantes, j'allais oublier qu'il m'a demand de venir dner lundi.
Mais, qu'il soit dreyfusard ou non, cela m'est parfaitement gal
puisqu'il est tranger. Je m'en fiche comme de colin-tampon. Pour un
Franais, c'est autre chose. Il est vrai que Swann est juif. Mais
jusqu' ce jour--excusez-moi, Froberville--j'avais eu la faiblesse de
croire qu'un juif peut tre Franais, j'entends un juif honorable, homme
du monde. Or Swann tait cela dans toute la force du terme. H bien! il
me force  reconnatre que je me suis tromp, puisqu'il prend parti
pour ce Dreyfus (qui, coupable ou non, ne fait nullement partie de son
milieu, qu'il n'aurait jamais rencontr) contre une socit qui l'avait
adopt, qui l'avait trait comme un des siens. Il n'y a pas  dire,
nous nous tions tous ports garants de Swann, j'aurais rpondu de son
patriotisme comme du mien. Ah! il nous rcompense bien mal. J'avoue que
de sa part je ne me serais jamais attendu  cela. Je le jugeais mieux.
Il avait de l'esprit (dans son genre, bien entendu). Je sais bien qu'il
avait dj fait l'insanit de son honteux mariage. Tenez, savez-vous
quelqu'un  qui le mariage de Swann a fait beaucoup de peine? C'est 
ma femme. Oriane a souvent ce que j'appellerai une affectation
d'insensibilit. Mais au fond, elle ressent avec une force
extraordinaire. Mme de Guermantes, ravie de cette analyse de son
caractre, l'coutait d'un air modeste mais ne disait pas un mot, par
scrupule d'acquiescer  l'loge, surtout par peur de l'interrompre. M.
de Guermantes aurait pu parler une heure sur ce sujet qu'elle et encore
moins boug que si on lui avait fait de la musique. H bien! je me
rappelle, quand elle a appris le mariage de Swann, elle s'est sentie
froisse; elle a trouv que c'tait mal de quelqu'un  qui nous avions
tmoign tant d'amiti. Elle aimait beaucoup Swann; elle a eu beaucoup
de chagrin. N'est-ce pas Oriane? Mme de Guermantes crut devoir rpondre
 une interpellation aussi directe sur un point de fait qui lui
permettrait, sans en avoir l'air, de confirmer des louanges qu'elle
sentait termines. D'un ton timide et simple, et un air d'autant plus
appris qu'il voulait paratre senti, elle dit avec une douceur
rserve: C'est vrai, Basin ne se trompe pas.--Et pourtant ce n'tait
pas encore la mme chose. Que voulez-vous, l'amour est l'amour quoique,
 mon avis, il doive rester dans certaines bornes. J'excuserais encore
un jeune homme, un petit morveux, se laissant emballer par les utopies.
Mais Swann, un homme intelligent, d'une dlicatesse prouve, un fin
connaisseur en tableaux, un familier du duc de Chartres, de Gilbert
lui-mme! Le ton dont M. de Guermantes disait cela tait d'ailleurs
parfaitement sympathique, sans ombre de la vulgarit qu'il montrait trop
souvent. Il parlait avec une tristesse lgrement indigne, mais tout en
lui respirait cette gravit douce qui fait le charme onctueux et large
de certains personnages de Rembrandt, le bourgmestre Six par exemple.
On sentait que la question de l'immoralit de la conduite de Swann dans
l'Affaire ne se posait mme pas pour le duc, tant elle faisait peu de
doute; il en ressentait l'affliction d'un pre voyant un de ses enfants,
pour l'ducation duquel il a fait les plus grands sacrifices, ruiner
volontairement la magnifique situation qu'il lui a faite et dshonorer,
par des frasques que les principes ou les prjugs de la famille ne
peuvent admettre, un nom respect. Il est vrai que M. de Guermantes
n'avait pas manifest autrefois un tonnement aussi profond et aussi
douloureux quand il avait appris que Saint-Loup tait dreyfusard. Mais
d'abord il considrait son neveu comme un jeune homme dans une mauvaise
voie et de qui rien, jusqu' ce qu'il se soit amend, ne saurait
tonner, tandis que Swann tait ce que M. de Guermantes appelait un
homme pondr, un homme ayant une position de premier ordre. Ensuite et
surtout, un assez long temps avait pass pendant lequel, si, au point
de vue historique, les vnements avaient en partie sembl justifier
la thse dreyfusiste, l'opposition antidreyfusarde avait redoubl de
violence, et de purement politique d'abord tait devenue sociale.
C'tait maintenant une question de militarisme, de patriotisme, et
les vagues de colre souleves dans la socit avaient eu le temps
de prendre cette force qu'elles n'ont jamais au dbut d'une tempte.
Voyez-vous, reprit M. de Guermantes, mme au point de vue de ses chers
juifs, puisqu'il tient absolument  les soutenir, Swann a fait une
boulette d'une porte incalculable. Il prouve qu'ils sont en quelque
sorte forcs de prter appui  quelqu'un de leur race, mme s'ils ne le
connaissent pas. C'est un danger public. Nous avons videmment t
trop coulants, et la gaffe que commet Swann aura d'autant plus de
retentissement qu'il tait estim, mme reu, et qu'il tait  peu prs
le seul juif qu'on connaissait. On se dira: _Ab uno disce omnes_. (La
satisfaction d'avoir trouv  point nomm, dans sa mmoire, une citation
si opportune claira seule d'un orgueilleux sourire la mlancolie du
grand seigneur trahi.)

J'avais grande envie de savoir ce qui s'tait exactement pass entre le
Prince et Swann et de voir ce dernier, s'il n'avait pas encore quitt la
soire. Je vous dirai, me rpondit la duchesse,  qui je parlais de
ce dsir, que moi je ne tiens pas excessivement  le voir parce
qu'il parat, d'aprs ce qu'on m'a dit tout  l'heure chez Mme
de Saint-Euverte, qu'il voudrait avant de mourir que je fasse la
connaissance de sa femme et de sa fille. Mon Dieu, ce me fait une peine
infinie qu'il soit malade, mais d'abord j'espre que ce n'est pas aussi
grave que a. Et puis enfin ce n'est tout de mme pas une raison, parce
que ce serait vraiment trop facile. Un crivain sans talent n'aurait
qu' dire: Votez pour moi  l'Acadmie parce que ma femme va mourir
et que je veux lui donner cette dernire joie. Il n'y aurait plus de
salons si on tait oblig de faire la connaissance de tous les mourants.
Mon cocher pourrait me faire valoir: Ma fille est trs mal, faites-moi
recevoir chez la princesse de Parme. J'adore Charles, et cela me ferait
beaucoup de chagrin de lui refuser, aussi est-ce pour cela que j'aime
mieux viter qu'il me le demande. J'espre de tout mon coeur qu'il n'est
pas mourant, comme il le dit, mais vraiment, si cela devait arriver, ce
ne serait pas le moment pour moi de faire la connaissance de ces deux
cratures qui m'ont prive du plus agrable de mes amis pendant quinze
ans, et qu'il me laisserait pour compte une fois que je ne pourrais mme
pas en profiter pour le voir lui, puisqu'il serait mort!

Mais M. de Braut n'avait cess de ruminer le dmenti que lui avait
inflig le colonel de Froberville.

--Je ne doute pas de l'exactitude de votre rcit, mon cher ami, dit-il,
mais je tenais le mien de bonne source. C'est le prince de La Tour
d'Auvergne qui me l'avait narr.

--Je m'tonne qu'un savant comme vous dise encore le prince de La Tour
d'Auvergne, interrompit le duc de Guermantes, vous savez qu'il ne l'est
pas le moins du monde. Il n'y a plus qu'un seul membre de cette famille:
c'est l'oncle d'Oriane, le duc de Bouillon.

--Le frre de Mme de Villeparisis? demandai-je, me rappelant que
celle-ci tait une demoiselle de Bouillon.

--Parfaitement. Oriane, Mme de Lambresac vous dit bonjour.

En effet, on voyait par moments se former et passer comme une toile
filante un faible sourire destin par la duchesse de Lambresac  quelque
personne qu'elle avait reconnue. Mais ce sourire, au lieu de se prciser
en une affirmation active, en un langage muet mais clair, se noyait
presque aussitt en une sorte d'extase idale qui ne distinguait
rien, tandis que la tte s'inclinait en un geste de bndiction bate
rappelant celui qu'incline vers la foule des communiantes un prlat
un peu ramolli. Mme de Lambresac ne l'tait en aucune faon. Mais je
connaissais dj ce genre particulier de distinction dsute. A Combray
et  Paris, toutes les amies de ma grand'mre avaient l'habitude de
saluer, dans une runion mondaine, d'un air aussi sraphique que si
elles avaient aperu quelqu'un de connaissance  l'glise, au moment
de l'lvation ou pendant un enterrement, et lui jetaient mollement un
bonjour qui s'achevait en prire. Or, une phrase de M. de Guermantes
allait complter le rapprochement que je faisais. Mais vous avez vu
le duc de Bouillon, me dit M. de Guermantes. Il sortait tantt de ma
bibliothque comme vous y entriez, un monsieur court de taille et tout
blanc. C'tait celui que j'avais pris pour un petit bourgeois
de Combray, et dont maintenant,  la rflexion, je dgageais la
ressemblance avec Mme de Villeparisis. La similitude des saluts
vanescents de la duchesse de Lambresac avec ceux des amies de ma
grand'mre avait commenc de m'intresser en me montrant que dans les
milieux troits et ferms, qu'ils soient de petite bourgeoisie ou de
grandes noblesse, les anciennes manires persistent, nous permettant
comme  un archologue de retrouver ce que pouvait tre l'ducation et
la part d'me qu'elle reflte, au temps du vicomte d'Arlincourt et de
Losa Puget. Mieux maintenant la parfaite conformit d'apparence entre
un petit bourgeois de Combray de son ge et le duc de Bouillon me
rappelait (ce qui m'avait dj tant frapp quand j'avais vu le
grand-pre maternel de Saint-Loup, le duc de La Rochefoucauld, sur un
daguerrotype o il tait exactement pareil comme vtements, comme air
et comme faons  mon grand-oncle) que les diffrences sociales, voire
individuelles, se fondent  distance dans l'uniformit d'une poque. La
vrit est que la ressemblance des vtements et aussi la rverbration
par le visage de l'esprit de l'poque tiennent, dans une personne, une
place tellement plus importante que sa caste, en occupent une grande
seulement dans l'amour-propre de l'intress et l'imagination des
autres, que, pour se rendre compte qu'un grand seigneur du temps
de Louis-Philippe est moins diffrent d'un bourgeois du temps de
Louis-Philippe que d'un grand seigneur du temps de Louis XV, il n'est
pas ncessaire de parcourir les galeries du Louvre.

A ce moment, un musicien bavarois  grands cheveux, que protgeait
la princesse de Guermantes, salua Oriane. Celle-ci rpondit par une
inclinaison de tte, mais le duc, furieux de voir sa femme dire bonsoir
 quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qui avait une touche singulire,
et qui, autant que M. de Guermantes croyait le savoir, avait fort
mauvaise rputation, se retourna vers sa femme d'un air interrogateur et
terrible, comme s'il disait: Qu'est-ce que c'est que cet ostrogoth-l?
La situation de la pauvre Mme de Guermantes tait dj assez complique,
et si le musicien et eu un peu piti de cette pouse martyre, il se
serait au plus vite loign. Mais, soit dsir de ne pas rester sur
l'humiliation qui venait de lui tre inflige en public, au milieu des
plus vieux amis du cercle du duc, desquels la prsence avait peut-tre
bien motiv un peu sa silencieuse inclinaison, et pour montrer que
c'tait  bon droit, et non sans la connatre, qu'il avait salu Mme de
Guermantes, soit obissant  l'inspiration obscure et irrsistible de
la gaffe qui le poussa--dans un moment o il et d se fier plutt
 l'esprit-- appliquer la lettre mme du protocole, le musicien
s'approcha davantage de Mme de Guermantes et lui dit: Madame la
duchesse, je voudrais solliciter l'honneur d'tre prsent au duc. Mme
de Guermantes tait bien malheureuse. Mais enfin, elle avait beau tre
une pouse trompe, elle tait tout de mme la duchesse de Guermantes et
ne pouvait avoir l'air d'tre dpouille de son droit de prsenter  son
mari les gens qu'elle connaissait. Basin, dit-elle, permettez-moi de
vous prsenter M. d'Herweck.

--Je ne vous demande pas si vous irez demain chez Mme de Saint-Euverte,
dit le colonel de Froberville  Mme de Guermantes pour dissiper
l'impression pnible produite par la requte intempestive de M.
d'Herweck. Tout Paris y sera.

Cependant, se tournant d'un seul mouvement et comme d'une seule pice
vers le musicien indiscret, le duc de Guermantes, faisant front,
monumental, muet, courrouc, pareil  Jupiter tonnant, resta immobile
ainsi quelques secondes, les yeux flambant de colre et d'tonnement,
ses cheveux crespels semblant sortir d'un cratre. Puis, comme dans
l'emportement d'une impulsion qui seule lui permettait d'accomplir la
politesse qui lui tait demande, et aprs avoir sembl par son attitude
de dfi attester toute l'assistance qu'il ne connaissait pas le musicien
bavarois, croisant derrire le dos ses deux mains gantes de blanc, il
se renversa en avant et assna au musicien un salut si profond, empreint
de tant de stupfaction et de rage, si brusque, si violent, que
l'artiste tremblant recula tout en s'inclinant pour ne pas recevoir un
formidable coup de tte dans le ventre. Mais c'est que justement je ne
serai pas  Paris, rpondit la duchesse au colonel de Froberville. Je
vous dirai (ce que je ne devrais pas avouer) que je suis arrive  mon
ge sans connatre les vitraux de Montfort-l'Amaury. C'est honteux, mais
c'est ainsi. Alors pour rparer cette coupable ignorance, je me suis
promis d'aller demain les voir. M. de Braut sourit finement. Il
comprit en effet que, si la duchesse avait pu rester jusqu' son ge
sans connatre les vitraux de Montfort-l'Amaury, cette visite artistique
ne prenait pas subitement le caractre urgent d'une intervention 
chaud et et pu sans pril, aprs avoir t diffre pendant plus de
vingt-cinq ans, tre recule de vingt-quatre heures. Le projet qu'avait
form la duchesse tait simplement le dcret rendu, dans la manire des
Guermantes, que le salon Saint-Euverte n'tait dcidment pas une maison
vraiment bien, mais une maison o on vous invitait pour se parer de vous
dans le compte rendu du _Gaulois_, une maison qui dcernerait un cachet
de suprme lgance  celles, ou, en tout cas,  celle, si elle n'tait
qu'une, qu'on n'y verrait pas. Le dlicat amusement de M. de Braut,
doubl de ce plaisir potique qu'avaient les gens du monde  voir Mme
de Guermantes faire des choses que leur situation moindre ne leur
permettait pas d'imiter, mais dont la vision seule leur causait le
sourire du paysan attach  sa glbe qui voit des hommes plus libres et
plus fortuns passer au-dessus de sa tte, ce plaisir dlicat n'avait
aucun rapport avec le ravissement dissimul, mais perdu, qu'prouva
aussitt M. de Froberville.

Les efforts que faisait M. de Froberville pour qu'on n'entendt pas son
rire l'avaient fait devenir rouge comme un coq, et malgr cela c'est
en entrecoupant ses mots de hoquets de joie qu'il s'cria d'un ton
misricordieux: Oh! pauvre tante Saint-Euverte, elle va en faire une
maladie! Non! la malheureuse femme ne va pas avoir sa duchesse; quel
coup! mais il y a de quoi la faire crever! ajouta-t-il, en se tordant
de rire. Et dans son ivresse il ne pouvait s'empcher de faire des
appels de pieds et de se frotter les mains. Souriant d'un oeil et
d'un seul coin de la bouche  M. de Froberville dont elle apprciait
l'intention aimable, mais moins tolrable le mortel ennui, Mme de
Guermantes finit par se dcider  le quitter. coutez, je vais tre
_oblige_ de vous dire bonsoir, lui dit-elle en se levant, d'un air de
rsignation mlancolique, et comme si 'avait t pour elle un malheur.
Sous l'incantation de ses yeux bleus, sa voix doucement musicale faisait
penser  la plainte potique d'une fe. Basin veut que j'aille voir un
peu Marie.

En ralit, elle en avait assez d'entendre Froberville, lequel ne
cessait plus de l'envier d'aller  Montfort-l'Amaury quand elle savait
fort bien qu'il entendait parler de ces vitraux pour la premire fois,
et que, d'autre part, il n'et pour rien au monde lch la matine
Saint-Euverte. Adieu, je vous ai  peine parl; c'est comme a dans le
monde, on ne se voit pas, on ne dit pas les choses qu'on voudrait se
dire; du reste, partout, c'est la mme chose dans la vie. Esprons
qu'aprs la mort ce sera mieux arrang. Au moins on n'aura toujours pas
besoin de se dcolleter. Et encore qui sait? On exhibera peut-tre ses
os et ses vers pour les grandes ftes. Pourquoi pas? Tenez, regardez la
mre Rampillon, trouvez-vous une trs grande diffrence entre a et un
squelette en robe ouverte? Il est vrai qu'elle a tous les droits, car
elle a au moins cent ans. Elle tait dj un des monstres sacrs devant
lesquels je refusais de m'incliner quand j'ai fait mes dbuts dans
le monde. Je la croyais morte depuis trs longtemps; ce qui serait
d'ailleurs la seule explication du spectacle qu'elle nous offre. C'est
impressionnant et liturgique. C'est du Campo-Santo! La duchesse avait
quitt Froberville; il se rapprocha: Je voudrais vous dire un dernier
mot. Un peu agace: Qu'est-ce qu'il y a encore? lui dit-elle avec
hauteur. Et lui, ayant craint qu'au dernier moment elle ne se ravist
pour Montfort-l'Amaury: Je n'avais pas os vous en parler  cause de
Mme de Saint-Euverte, pour ne pas lui faire de peine, mais puisque vous
ne comptez pas y aller, je puis vous dire que je suis heureux pour vous,
car il y a de la rougeole chez elle!--Oh! Mon Dieu! dit Oriane qui avait
peur des maladies. Mais pour moi a ne fait rien, je l'ai dj eue. On
ne peut pas l'avoir deux fois.--Ce sont les mdecins qui disent a;
je connais des gens qui l'ont eue jusqu' quatre. Enfin, vous tes
avertie. Quant  lui, cette rougeole fictive, il et fallu qu'il l'et
rellement et qu'elle l'et clou au lit pour qu'il se rsignt 
manquer la fte Saint-Euverte attendue depuis tant de mois. Il aurait le
plaisir d'y voir tant d'lgances! le plaisir plus grand d'y constater
certaines choses rates, et surtout celui de pouvoir longtemps se
vanter d'avoir fray avec les premires et, en les exagrant ou en les
inventant, de dplorer les secondes.

Je profitai de ce que la duchesse changeait de place pour me lever aussi
afin d'aller vers le fumoir m'informer de Swann. Ne croyez pas un mot
de ce qu'a racont Babal, me dit-elle. Jamais la petite Mol ne serait
alle se fourrer l dedans. On nous dit a pour nous attirer. Ils ne
reoivent personne et ne sont invits nulle part. Lui-mme l'avoue:
Nous restons tous les deux seuls au coin de notre feu. Comme il dit
toujours _nous_, non pas comme le roi, mais pour sa femme, je n'insiste
pas. Mais je suis trs renseigne, ajouta la duchesse. Elle et moi nous
croismes deux jeunes gens dont la grande et dissemblable beaut tirait
d'une mme femme son origine. C'taient les deux fils de Mme de Surgis,
la nouvelle matresse du duc de Guermantes. Ils resplendissaient des
perfections de leur mre, mais chacun d'une autre. En l'un avait pass,
ondoyante en un corps viril, la royale prestance de Mme de Surgis, et la
mme pleur ardente, rousstre et sacre affluait aux joues marmorennes
de la mre et de ce fils; mais son frre avait reu le front grec, le
nez parfait, le cou de statue, les yeux infinis; ainsi faite de prsents
divers que la desse avait partags, leur double beaut offrait le
plaisir abstrait de penser que la cause de cette beaut tait en dehors
d'eux; on et dit que les principaux attributs de leur mre s'taient
incarns en deux corps diffrents; que l'un des jeunes gens tait la
stature de sa mre et son teint, l'autre son regard, comme les tres
divins qui n'taient que la force et la beaut de Jupiter ou de Minerve.
Pleins de respect pour M. de Guermantes, dont ils disaient: C'est un
grand ami de nos parents, l'an cependant crut qu'il tait prudent
de ne pas venir saluer la duchesse dont il savait, sans en comprendre
peut-tre la raison, l'inimiti pour sa mre, et  notre vue il dtourna
lgrement la tte. Le cadet, qui imitait toujours son frre, parce
qu'tant stupide et, de plus, myope, il n'osait pas avoir d'avis
personnel, pencha la tte selon le mme angle, et ils se glissrent
tous deux vers la salle de jeux, l'un derrire l'autre, pareils  deux
figures allgoriques.

Au moment d'arriver  cette salle, je fus arrt par la marquise de
Citri, encore belle mais presque l'cume aux dents. D'une naissance
assez noble, elle avait cherch et fait un brillant mariage en pousant
M. de Citri, dont l'arrire-grand'mre tait Aumale-Lorraine. Mais
aussitt cette satisfaction prouve, son caractre ngateur lui avait
fait prendre les gens du grand monde en une horreur qui n'excluait pas
absolument la vie mondaine. Non seulement, dans une soire, elle se
moquait de tout le monde, mais cette moquerie avait quelque chose de
si violent que le rire mme n'tait pas assez pre et se changeait en
guttural sifflement: Ah! me dit-elle, en me montrant la duchesse de
Guermantes qui venais de me quitter et qui tait dj un peu loin, ce
qui me renverse c'est qu'elle puisse mener cette vie-l. Cette parole
tait-elle d'une sainte furibonde, et qui s'tonne que les Gentils
ne viennent pas d'eux-mmes  la vrit, ou bien d'une anarchiste en
apptit de carnage? En tout cas, cette apostrophe tait aussi peu
justifie que possible. D'abord, la vie que menait Mme de Guermantes
diffrait trs peu ( l'indignation prs) de celle de Mme de Citri. Mme
de Citri tait stupfaite de voir la duchesse capable de ce sacrifice
mortel: assister  une soire de Marie-Gilbert. Il faut dire, dans le
cas particulier, que Mme de Citri aimait beaucoup la princesse, qui
tait en effet trs bonne, et qu'elle savait en se rendant  sa soire
lui faire grand plaisir. Aussi avait-elle dcommand, pour venir  cette
fte, une danseuse  qui elle croyait du gnie et qui devait l'initier
aux mystres de la chorgraphie russe. Une autre raison qui tait
quelque valeur  la rage concentre qu'prouvait Mme de Citri en voyant
Oriane dire bonjour  tel ou telle invit est que Mme de Guermantes,
bien qu' un tat beaucoup moins avanc, prsentait les symptmes du mal
qui ravageait Mme de Citri. On a, du reste, vu qu'elle en portait les
germes de naissance. Enfin, plus intelligente que Mme de Citri, Mme de
Guermantes aurait eu plus de droits qu'elle  ce nihilisme (qui n'tait
pas que mondain), mais il est vrai que certaines qualits aident plutt
 supporter les dfauts du prochain qu'elles ne contribuent  en
faire souffrir; et un homme de grand talent prtera d'habitude moins
d'attention  la sottise d'autrui que ne ferait un sot. Nous avons assez
longuement dcrit le genre d'esprit de la duchesse pour convaincre que,
s'il n'avait rien de commun avec une haute intelligence, il tait du
moins de l'esprit, de l'esprit adroit  utiliser (comme un traducteur)
diffrentes formes de syntaxe. Or, rien de tel ne semblait qualifier Mme
de Citri  mpriser des qualits tellement semblables aux siennes.
Elle trouvait tout le monde idiot, mais dans sa conversation, dans ses
lettres, se montrait plutt infrieure aux gens qu'elle traitait avec
tant de ddain. Elle avait, du reste, un tel besoin de destruction
que, lorsqu'elle eut  peu prs renonc au monde, les plaisirs qu'elle
rechercha alors subirent l'un aprs l'autre son terrible pouvoir
dissolvant. Aprs avoir quitt les soires pour des sances de musique,
elle se mit  dire: Vous aimez entendre cela, de la musique? Ah! mon
Dieu, cela dpend des moments. Mais ce que cela peut tre ennuyeux! Ah!
Beethoven, la barbe! Pour Wagner, puis pour Franck, pour Debussy, elle
ne se donnait mme pas la peine de dire la barbe mais se contentait de
faire passer sa main, comme un barbier, sur son visage.

Bientt, ce qui fut ennuyeux, ce fut tout. C'est si ennuyeux les belles
choses! Ah! les tableaux, c'est  vous rendre fou... Comme vous avez
raison, c'est si ennuyeux d'crire des lettres! Finalement ce fut la
vie elle-mme qu'elle nous dclara une chose rasante, sans qu'on st
bien o elle prenait son terme de comparaison.

Je ne sais si c'est  cause de ce que la duchesse de Guermantes, le
premier soir que j'avais dn chez elle, avait dit de cette pice, mais
la salle de jeux ou fumoir, avec son pavage illustr, ses trpieds, ses
figures de dieux et d'animaux qui vous regardaient, les sphinx allongs
aux bras des siges, et surtout l'immense table en marbre ou en mosaque
maille, couverte de signes symboliques plus ou moins imits de l'art
trusque et gyptien, cette salle de jeux me fit l'effet d'une vritable
chambre magique. Or, sur un sige approch de la table tincelante et
augurale, M. de Charlus, lui, ne touchant  aucune carte, insensible 
ce qui se passait autour de lui, incapable de s'apercevoir que je venais
d'entrer, semblait prcisment un magicien appliquant toute la puissance
de sa volont et de son raisonnement  tirer un horoscope. Non seulement
comme  une Pythie sur son trpied les yeux lui sortaient de la tte,
mais, pour que rien ne vnt le distraire des travaux qui exigeaient
la cessation des mouvements les plus simples, il avait (pareil  un
calculateur qui ne veut rien faire d'autre tant qu'il n'a pas rsolu son
problme) pos auprs de lui le cigare qu'il avait un peu auparavant
dans la bouche et qu'il n'avait plus la libert d'esprit ncessaire pour
fumer. En apercevant les deux divinits accroupies que portait  ses
bras le fauteuil plac en face de lui, on et pu croire que le baron
cherchait  dcouvrir l'nigme du sphinx, si ce n'avait pas t plutt
celle d'un jeune et vivant Oedipe, assis prcisment dans ce fauteuil,
o il s'tait install pour jouer. Or, la figure  laquelle M. de
Charlus appliquait, et avec une telle contention, toutes ses facults
spirituelles, et qui n'tait pas,  vrai dire, de celles qu'on tudie
d'habitude _more geometrico_, c'tait celle que lui proposaient les
lignes de la figure du jeune marquis de Surgis; elle semblait, tant M.
de Charlus tait profondment absorb devant elle, tre quelque mot
en losange, quelque devinette, quelque problme d'algbre dont il et
cherch  percer l'nigme ou  dgager la formule. Devant lui les signes
sibyllins et les figures inscrites sur cette table de la Loi semblaient
le grimoire qui allait permettre au vieux sorcier de savoir dans quel
sens s'orientaient les destins du jeune homme. Soudain, il s'aperut que
je le regardais, leva la tte comme s'il sortait d'un rve et me sourit
en rougissant. A ce moment l'autre fils de Mme de Surgis vint auprs de
celui qui jouait, regarder ses cartes. Quand M. de Charlus eut appris de
moi qu'ils taient frres, son visage ne put dissimuler l'admiration que
lui inspirait une famille cratrice de chefs-d'oeuvre aussi splendides
et aussi diffrents. Et ce qui et ajout  l'enthousiasme du baron,
c'est d'apprendre que les deux fils de Mme de Surgis-le-Duc n'taient
pas seulement de la mme mre mais du mme pre. Les enfants de Jupiter
sont dissemblables, mais cela vient de ce qu'il pousa d'abord Mtis,
dans le destin de qui il tait de donner le jour  de sages enfants,
puis Thmis, et ensuite Eurynome, et Mnemosyne, et Leto, et en dernier
lieu seulement Junon. Mais d'un seul pre Mme de Surgis avait fait
natre deux fils qui avaient reu des beauts d'elle, mais des beauts
diffrentes.

J'eus enfin le plaisir que Swann entrt dans cette pice, qui tait
fort grande, si bien qu'il ne m'aperut pas d'abord. Plaisir ml de
tristesse, d'une tristesse que n'prouvaient peut-tre pas les autres
invits, mais qui chez eux consistait dans cette espce de fascination
qu'exercent les formes inattendues et singulires d'une mort prochaine,
d'une mort qu'on a dj, comme dit le peuple, sur le visage. Et c'est
avec une stupfaction presque dsobligeante, o il entrait de la
curiosit indiscrte, de la cruaut, un retour  la fois quiet et
soucieux (mlange  la fois de _suave mari magno_ et de _memento quia
pulvis_, et dit Robert), que tous les regards s'attachrent  ce
visage duquel la maladie avait si bien rong les joues, comme une lune
dcroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous
lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un dcor
inconsistant auquel une illusion d'optique peut seule ajouter
l'apparence de l'paisseur. Soit  cause de l'absence de ces joues qui
n'taient plus l pour le diminuer, soit que l'artriosclrose, qui est
une intoxication aussi, le rougt comme et fait l'ivrognerie, ou le
dformt comme et fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann,
longtemps rsorb dans un visage agrable, semblait maintenant norme,
tumfi, cramoisi, plutt celui d'un vieil Hbreu que d'un curieux
Valois. D'ailleurs peut-tre chez lui, en ces derniers jours, la race
faisait-elle apparatre plus accus le type physique qui la caractrise,
en mme-temps que le sentiment d'une solidarit morale avec les autres
Juifs, solidarit que Swann semblait avoir oublie toute sa vie, et
que, greffes les unes sur les autres, la maladie mortelle, l'affaire
Dreyfus, la propagande antismite, avaient rveille. Il y a certains
Isralites, trs fins pourtant et mondains dlicats, chez lesquels
restent en rserve et dans la coulisse, afin de faire leur entre  une
heure donne de leur vie, comme dans une pice, un mufle et un prophte.
Swann tait arriv  l'ge du prophte. Certes, avec sa figure d'o,
sous l'action de la maladie des segments entiers avaient disparu, comme
dans un bloc de glace qui fond et dont des pans entiers sont tombs, il
avait bien chang. Mais je ne pouvais m'empcher d'tre frapp combien
davantage il avait chang par rapport  moi. Cet homme, excellent,
cultiv, que j'tais bien loin d'tre ennuy de rencontrer, je ne
pouvais arriver  comprendre comment j'avais pu l'ensemencer autrefois
d'un mystre tel que son apparition dans les Champs-Elyses me faisait
battre le coeur au point que j'avais honte de m'approcher de sa plerine
double de soie; qu' la porte de l'appartement o vivait un tel tre,
je ne pouvais sonner sans tre saisi d'un trouble et d'un effroi
infinis; tout cela avait disparu, non seulement de sa demeure mais de sa
personne, et l'ide de causer avec lui pouvait m'tre agrable ou non,
mais n'affectait en quoi que ce ft mon systme nerveux.

Et, de plus, combien il tait chang depuis cet aprs-midi mme o je
l'avais rencontr--en somme quelques heures auparavant--dans le cabinet
du duc de Guermantes. Avait-il vraiment eu une scne avec le Prince
et qui l'avait boulevers? La supposition n'tait pas ncessaire.
Les moindres efforts qu'on demande  quelqu'un qui est trs malade
deviennent vite pour lui un surmenage excessif. Pour peu qu'on l'expose,
dj fatigu,  la chaleur d'une soire, sa mine se dcompose et bleuit
comme fait en moins d'un jour une poire trop mre, ou du lait prs de
tourner. De plus, la chevelure de Swann tait claircie par places, et,
comme disait Mme de Guermantes, avait besoin du fourreur, avait l'air
camphre, et mal camphre. J'allais traverser le fumoir et parler 
Swann quand malheureusement une main s'abattit sur mon paule: Bonjour,
mon petit, je suis  Paris pour quarante-huit heures. J'ai pass chez
toi, on m'a dit que tu tais ici, de sorte que c'est toi qui vaut  ma
tante l'honneur de ma prsence  sa fte. C'tait Saint-Loup. Je lui
dis combien je trouvais la demeure belle. Oui, a fait assez monument
historique. Moi, je trouve a assommant. Ne nous mettons pas prs de mon
oncle Palamde, sans cela nous allons tre happs. Comme Mme Mol (car
c'est elle qui tient la corde en ce moment) vient de partir, il est
tout dsempar. Il parat que c'tait un vrai spectacle, il ne l'a pas
quitte d'un pas, il ne l'a laisse que quand il l'a eu mise en voiture.
Je n'en veux pas  mon oncle, seulement je trouve drle que mon conseil
de famille, qui s'est toujours montr si svre pour moi, soit compos
prcisment des parents qui ont le plus fait la bombe,  commencer par
le plus noceur de tous, mon oncle Charlus, qui est mon subrog tuteur,
qui a eu autant de femmes que don Juan, et qui  son ge ne dtelle pas.
Il a t question  un moment qu'on me nomme un conseil judiciaire. Je
pense que, quand tous ces vieux marcheurs se runissaient pour examiner
la question et me faisaient venir pour me faire de la morale, et me dire
que je faisais de la peine  ma mre, ils ne devaient pas pouvoir se
regarder sans rire. Tu examineras la composition du conseil, on a l'air
d'avoir choisi exprs ceux qui ont le plus retrouss de jupons. En
mettant  part M. de Charlus, au sujet duquel l'tonnement de mon ami
ne me paraissait pas plus justifi, mais pour d'autres raisons et qui
devaient d'ailleurs se modifier plus tard dans mon esprit, Robert avait
bien tort de trouver extraordinaire que des leons de sagesse fussent
donnes  un jeune homme par des parents qui ont fait les fous, ou le
font encore.

Quand l'atavisme, les ressemblances familiales seraient seules en cause,
il est invitable que l'oncle qui fait la semonce ait  peu prs les
mmes dfauts que le neveu qu'on l'a charg de gronder. L'oncle n'y met
d'ailleurs aucune hypocrisie, tromp qu'il est par la facult qu'ont les
hommes de croire,  chaque nouvelle circonstance, qu'il s'agit d'autre
chose, facult qui leur permet d'adopter des erreurs artistiques,
politiques, etc., sans s'apercevoir que ce sont les mmes qu'ils ont
prises pour des vrits, il y a dix ans,  propos d'une autre cole
de peinture qu'ils condamnaient, d'une autre affaire politique qu'ils
croyaient mriter leur haine, dont ils sont revenus, et qu'ils pousent
sans les reconnatre sous un nouveau dguisement. D'ailleurs, mme si
les fautes de l'oncle sont diffrentes de celles du neveu, l'hrdit
peut n'en tre pas moins, dans une certaine mesure, la loi causale,
car l'effet ne ressemble pas toujours  la cause, comme la copie 
l'original, et mme, si les fautes de l'oncle sont pires, il peut
parfaitement les croire moins graves.

Quand M. de Charlus venait de faire des remontrances indignes  Robert,
qui d'ailleurs ne connaissait pas les gots vritables de son oncle,
 cette poque-l, et mme si c'et encore t celle o le baron
fltrissait ses propres gots, il et parfaitement pu tre sincre,
en trouvant, du point de vue de l'homme du monde, que Robert tait
infiniment plus coupable que lui. Robert n'avait-il pas failli, au
moment o son oncle avait t charg de lui faire entendre raison, se
faire mettre au ban de son monde? ne s'en tait-il pas fallu de peu
qu'il ne ft blackboul au Jockey? n'tait-il pas un objet de rise
par les folles dpenses qu'il faisait pour une femme de la dernire
catgorie, par ses amitis avec des gens, auteurs, acteurs, juifs, dont
pas un n'tait du monde, par ses opinions qui ne se diffrenciaient pas
de celles des tratres, par la douleur qu'il causait  tous les siens?
En quoi cela pouvait-il se comparer, cette vie scandaleuse,  celle
de M. de Charlus qui avait su, jusqu'ici, non seulement garder, mais
grandir encore sa situation de Guermantes, tant dans la socit un tre
absolument privilgi, recherch, adul par la socit la plus choisie,
et qui, mari  une princesse de Bourbon, femme minente, avait su la
rendre heureuse, avait vou  sa mmoire un culte plus fervent, plus
exact qu'on n'a l'habitude dans le monde, et avait ainsi t aussi bon
mari que bon fils!

Mais es-tu sr que M. de Charlus ait eu tant de matresses?
demandai-je, non certes dans l'intention diabolique de rvler  Robert
le secret que j'avais surpris, mais agac cependant de l'entendre
soutenir une erreur avec tant de certitude et de suffisance. Il se
contenta de hausser les paules en rponse  ce qu'il croyait de ma part
de la navet. Mais d'ailleurs, je ne l'en blme pas, je trouve qu'il a
parfaitement raison. Et il commena  m'esquisser une thorie qui lui
et fait horreur  Balbec (o il ne se contentait pas de fltrir les
sducteurs, la mort lui paraissant le seul chtiment proportionn au
crime). C'est qu'alors il tait encore amoureux et jaloux. Il alla
jusqu' me faire l'loge des maisons de passe. Il n'y a que l qu'on
trouve chaussure  son pied, ce que nous appelons au rgiment son
gabarit. Il n'avait plus pour ce genre d'endroits le dgot qui l'avait
soulev  Balbec quand j'avais fait allusion  eux, et, en l'entendant
maintenant, je lui dis que Bloch m'en avait fait connatre, mais Robert
me rpondit que celle o allait Bloch devait tre extrmement pure, le
paradis du pauvre. a dpend, aprs tout: o tait-ce? Je restai dans
le vague, car je me rappelai que c'tait l, en effet, que se donnait
pour un louis cette Rachel que Robert avait tant aime. En tout cas, je
t'en ferai connatre de bien mieux, o il va des femmes patantes. En
m'entendant exprimer le dsir qu'il me conduist le plus tt possible
dans celles qu'il connaissait et qui devaient, en effet, tre bien
suprieures  la maison que m'avait indique Bloch, il tmoigna d'un
regret sincre de ne le pouvoir pas cette fois puisqu'il repartait le
lendemain. Ce sera pour mon prochain sjour, dit-il. Tu verras, il y
a mme des jeunes filles, ajouta-t-il d'un air mystrieux. Il y a une
petite demoiselle de... je crois d'Orgeville, je te dirai exactement,
qui est la fille de gens tout ce qu'il y a de mieux; la mre est plus
ou moins ne La Croix-l'Evque, ce sont des gens du gratin, mme un peu
parents, sauf erreur,  ma tante Oriane. Du reste, rien qu' voir la
petite, on sent que c'est la fille de gens bien (je sentis s'tendre un
instant sur la voix de Robert l'ombre du gnie des Guermantes qui passa
comme un nuage, mais  une grande hauteur et ne s'arrta pas). a m'a
tout l'air d'une affaire merveilleuse. Les parents sont toujours malades
et ne peuvent s'occuper d'elle. Dame, la petite se dsennuie, et je
compte sur toi pour lui trouver des distractions,  cette enfant!--Oh!
quand reviendras-tu?--Je ne sais pas; si tu ne tiens pas absolument 
des duchesses (le titre de duchesse tant pour l'aristocratie le seul
qui dsigne un rang particulirement brillant, comme on dirait, dans le
peuple, des princesses), dans un autre genre il y a la premire femme de
chambre de Mme Putbus.

A ce moment, Mme de Surgis entra dans le salon de jeu pour chercher ses
fils. En l'apercevant, M. de Charlus alla  elle avec une amabilit
dont la marquise fut d'autant plus agrablement surprise, que c'est une
grande froideur qu'elle attendait du baron, lequel s'tait pos de tout
temps comme le protecteur d'Oriane et, seul de la famille--trop souvent
complaisante aux exigences du duc  cause de son hritage et par
jalousie  l'gard de la duchesse--tenait impitoyablement  distance les
matresses de son frre. Aussi Mme de Surgis et-elle fort bien compris
les motifs de l'attitude qu'elle redoutait chez le baron, mais ne
souponna nullement ceux de l'accueil tout oppos qu'elle reut de lui.
Il lui parla avec admiration du portrait que Jacquet avait fait d'elle
autrefois. Cette admiration s'exalta mme jusqu' un enthousiasme qui,
s'il tait en partie intress pour empcher la marquise de s'loigner
de lui, pour l'accrocher, comme Robert disait des armes ennemies dont
on veut forcer les effectifs  rester engags sur un certain point,
tait peut-tre aussi sincre. Car si chacun se plaisait  admirer dans
les fils le port de reine et les yeux de Mme de Surgis, le baron pouvait
prouver un plaisir inverse, mais aussi vif,  retrouver ces charmes
runis en faisceau chez leur mre, comme en un portrait qui n'inspire
pas lui-mme de dsirs, mais nourrit, de l'admiration esthtique qu'il
inspire, ceux qu'il rveille. Ceux-ci venaient rtrospectivement donner
un charme voluptueux au portrait de Jacquet lui-mme, et en ce moment
le baron l'et volontiers acquis pour tudier en lui la gnalogie
physiologique des deux jeunes Surgis.

Tu vois que je n'exagrais pas, me dit Robert. Regarde un peu
l'empressement de mon oncle auprs de Mme de Surgis. Et mme, l, cela
m'tonne. Si Oriane le savait elle serait furieuse. Franchement il y
a assez de femmes sans aller juste se prcipiter sur celle-l,
ajouta-t-il; comme tous les gens qui ne sont pas amoureux, il
s'imaginait qu'on choisit la personne qu'on aime aprs mille
dlibrations et d'aprs des qualits et convenances diverses. Du reste,
tout en se trompant sur son oncle, qu'il croyait adonn aux femmes,
Robert, dans sa rancune, parlait de M. de Charlus avec trop de lgret.
On n'est pas toujours impunment le neveu de quelqu'un. C'est trs
souvent par son intermdiaire qu'une habitude hrditaire est transmise
tt ou tard. On pourrait faire ainsi toute une galerie de portraits,
ayant le titre de la comdie allemande _Oncle et neveu_, o l'on verrait
l'oncle veillant jalousement, bien qu'involontairement,  ce que son
neveu finisse par lui ressembler.

J'ajouterai mme que cette galerie serait incomplte si l'on n'y faisait
pas figurer les oncles qui n'ont aucune parent relle, n'tant que les
oncles de la femme du neveu. Les Messieurs de Charlus sont, en effet,
tellement persuads d'tre les seuls bons maris, en plus les seuls dont
une femme ne soit pas jalouse, que gnralement, par affection pour
leur nice, ils lui font pouser aussi un Charlus. Ce qui embrouille
l'cheveau des ressemblances. Et  l'affection pour la nice se joint
parfois de l'affection aussi pour son fianc. De tels mariages ne sont
pas rares, et sont souvent ce qu'on appelle heureux.

--De quoi parlions-nous? Ah! de cette grande blonde, la femme de chambre
de Mme Putbus. Elle aime aussi les femmes, mais je pense que cela t'est
gal; je peux te dire franchement, je n'ai jamais vu crature aussi
belle.--Je me l'imagine assez Giorgione?--Follement Giorgione! Ah! si
j'avais du temps  passer  Paris, ce qu'il y a de choses magnifiques 
faire! Et puis, on passe  une autre. Car pour l'amour, vois-tu, c'est
une bonne blague, j'en suis bien revenu.

Je m'aperus bientt, avec surprise, qu'il n'tait pas moins revenu
de la littrature, alors que c'tait seulement des littrateurs qu'il
m'avait paru dsabus  notre dernire rencontre (c'est presque tous
fripouille et Cie, m'avait-il dit, ce qui se pouvait expliquer par
sa rancune justifie  l'endroit de certains amis de Rachel. Ils lui
avaient en effet persuad qu'elle n'aurait jamais de talent si elle
laissait Robert, homme d'une autre race, prendre de l'influence sur
elle, et avec elle se moquaient de lui, devant lui, dans les dners
qu'il leur donnait). Mais en ralit l'amour de Robert pour les Lettres
n'avait rien de profond, n'manait pas de sa vraie nature, il n'tait
qu'un driv de son amour pour Rachel, et il s'tait effac de celui-ci,
en mme temps que son horreur des gens de plaisir et que son respect
religieux pour la vertu des femmes.

Comme ces deux jeunes gens ont un air trange! Regardez cette curieuse
passion du jeu, marquise, dit M. de Charlus, en dsignant  Mme de
Surgis ses deux fils, comme s'il ignorait absolument qui ils
taient, ce doivent tre deux Orientaux, ils ont certains traits
caractristiques, ce sont peut-tre des Turcs, ajouta-t-il,  la
fois pour confirmer encore sa feinte innocence, tmoigner d'une vague
antipathie, qui, quand elle ferait place ensuite  l'amabilit,
prouverait que celle-ci s'adresserait seulement  la qualit de fils de
Mme de Surgis, n'ayant commenc que quand le baron avait appris qui ils
taient. Peut-tre aussi M. de Charlus, de qui l'insolence tait un don
de nature qu'il avait joie  exercer, profitait-il de la minute pendant
laquelle il tait cens ignorer qui tait le nom de ces deux jeunes
gens pour se divertir aux dpens de Mme de Surgis et se livrer  ses
railleries coutumires, comme Scapin met  profit le dguisement de son
matre pour lui administrer des voles de coups de bton.

Ce sont mes fils, dit Mme de Surgis, avec une rougeur qu'elle n'aurait
pas eue si elle avait t plus fine sans tre plus vertueuse. Elle et
compris alors que l'air d'indiffrence absolue ou de raillerie que M. de
Charlus manifestait  l'gard d'un jeune homme n'tait pas plus sincre
que l'admiration toute superficielle qu'il tmoignait  une femme
n'exprimait le vrai fond de sa nature. Celle  qui il pouvait tenir
indfiniment les propos les plus complimenteurs aurait pu tre jalouse
du regard que, tout en causant avec elle, il lanait  un homme qu'il
feignait ensuite de n'avoir pas remarqu. Car ce regard-l tait un
regard autre que ceux que M. de Charlus avait pour les femmes; un regard
particulier, venu des profondeurs, et qui, mme dans une soire, ne
pouvait s'empcher d'aller navement aux jeunes gens, comme les regards
d'un couturier qui dclent sa profession par la faon immdiate qu'ils
ont de s'attacher aux habits.

Oh! comme c'est curieux, rpondit non sans insolence M. de Charlus, en
ayant l'air de faire faire  sa pense un long trajet pour l'amener 
une ralit si diffrente de celle qu'il feignait d'avoir suppose.
Mais je ne les connais pas, ajouta-t-il, craignant d'tre all un peu
loin dans l'expression de l'antipathie et d'avoir paralys ainsi chez la
marquise l'intention de lui faire faire leur connaissance. Est-ce que
vous voudriez me permettre de vous les prsenter? demanda timidement Mme
de Surgis.--Mais, mon Dieu! comme vous penserez, moi, je veux bien,
je ne suis pas peut-tre un personnage bien divertissant pour d'aussi
jeunes gens, psalmodia M. de Charlus avec l'air d'hsitation et de
froideur de quelqu'un qui se laisse arracher une politesse.

Arnulphe, Victurnien, venez vite, dit Mme de Surgis. Victurnien se
leva avec dcision. Arnulphe, sans voir plus loin que son frre, le
suivit docilement.

--Voil le tour des fils, maintenant, me dit Robert. C'est  mourir de
rire. Jusqu'au chien du logis, il s'efforce de complaire. C'est d'autant
plus drle que mon oncle dteste les gigolos. Et regarde comme il les
coute avec srieux. Si c'tait moi qui avais voulu les lui prsenter,
ce qu'il m'aurait envoy dinguer. coute, il va falloir que j'aille dire
bonjour  Oriane. J'ai si peu de temps  passer  Paris que je veux
tcher de voir ici tous les gens  qui j'aurais t sans cela mettre des
cartes.

--Comme ils ont l'air bien levs, comme ils ont de jolies manires,
tait en train de dire M. de Charlus.

--Vous trouvez? rpondait Mme de Surgis ravie.

Swann m'ayant aperu s'approcha de Saint-Loup et de moi. La gaiet juive
tait chez Swann moins fine que les plaisanteries de l'homme du monde.
Bonsoir, nous dit-il. Mon Dieu! tous trois ensemble, on va croire  une
runion de syndicat. Pour un peu on va chercher o est la caisse! Il
ne s'tait pas aperu que M. de Beauserfeuil tait dans son dos et
l'entendait. Le gnral frona involontairement les sourcils. Nous
entendions la voix de M. de Charlus tout prs de nous: Comment? vous
vous appelez Victurnien, comme dans le _Cabinet des Antiques_, disait
le baron pour prolonger la conversation avec les deux jeunes gens. De
Balzac, oui, rpondit l'an des Surgis, qui n'avait jamais lu une
ligne de ce romancier mais  qui son professeur avait signal, il
y avait quelques jours, la similitude de son prnom avec celui de
d'Esgrignon. Mme de Surgis tait ravie de voir son fils briller et de M.
de Charlus extasi devant tant de science.

--Il parat que Loubet est en plein pour nous, de source tout  fait
sre, dit  Saint-Loup, mais cette fois  voix plus basse pour ne pas
tre entendu du gnral, Swann pour qui les relations rpublicaines de
sa femme devenaient plus intressantes depuis que l'affaire Dreyfus
tait le centre de ses proccupations. Je vous dis cela parce que je
sais que vous marchez  fond avec nous.

--Mais, pas tant que a; vous vous trompez compltement, rpondit
Robert. C'est une affaire mal engage dans laquelle je regrette bien
de m'tre fourr. Je n'avais rien  voir l dedans. Si c'tait 
recommencer, je m'en tiendrais bien  l'cart. Je suis soldat et
avant tout pour l'arme. Si tu restes un moment avec M. Swann, je te
retrouverai tout  l'heure, je vais prs de ma tante.

Mais je vis que c'tait avec Mlle d'Ambressac qu'il allait causer
et j'prouvai du chagrin  la pense qu'il m'avait menti sur leurs
fianailles possibles. Je fus rassrn quand j'appris qu'il lui avait
t prsent une demi-heure avant par Mme de Marsantes, gui dsirait ce
mariage, les Ambressac tant trs riches.

Enfin, dit M. de Charlus  Mme de Surgis, je trouve un jeune homme
instruit, qui a lu, qui sait ce que c'est que Balzac. Et cela me fait
d'autant plus de plaisir de le rencontrer l o c'est devenu le plus
rare, chez un des mes pairs, chez un des ntres, ajouta-t-il en
insistant sur ces mots. Les Guermantes avaient beau faire semblant de
trouver tous les hommes pareils, dans les grandes occasions o ils se
trouvaient avec des gens ns, et surtout moins bien ns, qu'ils
dsiraient et pouvaient flatter, ils n'hsitaient pas  sortir les vieux
souvenirs de famille. Autrefois, reprit le baron, aristocrates voulait
dire les meilleurs, par l'intelligence, par le coeur. Or, voil le
premier d'entre nous que je vois sachant ce que c'est que Victurnien
d'Esgrignon. J'ai tort de dire le premier. Il y a aussi un Polignac
et un Montesquiou, ajouta M. de Charlus qui savait que cette double
assimilation ne pouvait qu'enivrer la marquise. D'ailleurs vos fils ont
de qui tenir, leur grand-pre maternel avait une collection clbre du
XVIIIe sicle. Je vous montrerai la mienne si vous voulez me faire le
plaisir de venir djeuner un jour, dit-il au jeune Victurnien. Je vous
montrerai une curieuse dition du _Cabinet des Antiques_ avec des
corrections de la main de Balzac. Je serai charm de confronter ensemble
les deux Victurnien.

Je ne pouvais me dcider  quitter Swann. Il tait arriv  ce degr de
fatigue o le corps d'un malade n'est plus qu'une cornue o s'observent
des ractions chimiques. Sa figure se marquait de petits points bleu
de Prusse, qui avaient l'air de ne pas appartenir au monde vivant, et
dgageait ce genre d'odeur qui, au lyce, aprs les expriences, rend
si dsagrable de rester dans une classe de Sciences. Je lui demandai
s'il n'avait pas eu une longue conversation avec le prince de Guermantes
et s'il ne voulait pas me raconter ce qu'elle avait t.

--Si, me dit-il, mais allez d'abord un moment avec M. de Charlus et Mme
de Surgis, je vous attendrai ici.

En effet, M. de Charlus ayant propos  Mme de Surgis de quitter cette
pice trop chaude et d'aller s'asseoir un moment avec elle, dans une
autre, n'avait pas demand aux deux fils de venir avec leur mre, mais 
moi. De cette faon, il se donnait l'air, aprs les avoir amorcs, de
ne pas tenir aux deux jeunes gens. Il me faisait de plus une politesse
facile, Mme de Surgis-le-Duc tant assez mal vue.

Malheureusement,  peine tions-nous assis dans une baie sans
dgagements, que Mme de Saint-Euverte, but des quolibets du baron, vint
 passer. Elle, peut-tre pour dissimuler, ou ddaigner ouvertement les
mauvais sentiments qu'elle inspirait  M. de Charlus, et surtout montrer
qu'elle tait intime avec une dame qui causait si familirement avec
lui, dit un bonjour ddaigneusement amical  la clbre beaut, laquelle
lui rpondit, tout en regardant du coin de l'oeil M. de Charlus avec un
sourire moqueur. Mais la baie tait si troite que Mme de Saint-Euverte,
quand elle voulut, derrire nous, continuer de quter ses invits du
lendemain, se trouva prise et ne put facilement se dgager, moment
prcieux dont M. de Charlus, dsireux de faire briller sa verve
insolente aux yeux de la mre des deux jeunes gens, se garda bien de
ne pas profiter. Une niaise question que je lui posai sans malice
lui fournit l'occasion d'un triomphal couplet dont la pauvre de
Saint-Euverte, quasi immobilise derrire nous, ne pouvait gure perdre
un mot.

--Croyez-vous que cet impertinent jeune homme, dit-il en me dsignant 
Mme de Surgis, vient de me demander, sans le moindre souci qu'on
doit avoir de cacher ces sortes de besoins, si j'allais chez Mme de
Saint-Euverte, c'est--dire, je pense, si j'avais la colique. Je
tcherais en tout cas de m'en soulager dans un endroit plus confortable
que chez une personne qui, si j'ai bonne mmoire, clbrait son
centenaire quand je commenai  aller dans le monde, c'est--dire pas
chez elle. Et pourtant, qui plus qu'elle serait intressante  entendre?
Que de souvenirs historiques, vus et vcus du temps du Premier Empire
et de la Restauration, que d'histoires intimes aussi qui n'avaient
certainement rien de Saint, mais devaient tre trs Vertes, si l'on
en croit la cuisse reste lgre de la vnrable gambadeuse. Ce qui
m'empcherait de l'interroger sur ces poques passionnantes, c'est la
sensibilit de mon appareil olfactif. La proximit de la dame suffit. Je
me dis tout d'un coup: Oh! mon Dieu, on a crev ma fosse d'aisances,
c'est simplement la marquise qui, dans quelque but d'invitation, vient
d'ouvrir la bouche. Et vous comprenez que si j'avais le malheur d'aller
chez elle, la fosse d'aisances se multiplierait en un formidable tonneau
de vidange. Elle porte pourtant un nom mystique qui me fait toujours
penser avec jubilation, quoiqu'elle ait pass depuis longtemps la date
de son jubil,  ce stupide vers dit dliquescent: Ah! verte, combien
verte tait mon me ce jour-l... Mais il me faut une plus
propre verdure. On me dit que l'infatigable marcheuse donne des
garden-parties, moi j'appellerais a des invites  se promener dans
les gouts. Est-ce que vous allez vous crotter l? demanda-t-il  Mme
de Surgis, qui cette fois se trouva ennuye. Car voulant feindre de n'y
pas aller, vis--vis du baron, et sachant qu'elle donnerait des jours de
sa propre vie plutt que de manquer la matine Saint-Euverte, elle s'en
tira par une moyenne, c'est--dire l'incertitude. Cette incertitude prit
une forme si btement dilettante et si mesquinement couturire, que
M. de Charlus, ne craignant pas d'offenser Mme de Surgis,  laquelle
pourtant il dsirait plaire, se mit  rire pour lui montrer que a ne
prenait pas.

--J'admire toujours les gens qui font des projets, dit-elle; je me
dcommande souvent au dernier moment. Il y a une question de robe d't
qui peut changer les choses. J'agirai sous l'inspiration du moment.

Pour ma part, j'tais indign de l'abominable petit discours que venait
de tenir M. de Charlus. J'aurais voulu combler de biens la donneuse
de garden-parties. Malheureusement dans le monde, comme dans le monde
politique, les victimes sont si lches qu'on ne peut pas en vouloir bien
longtemps aux bourreaux. Mme de Saint-Euverte, qui avait russi  se
dgager de la baie dont nous barrions l'entre, frla involontairement
le baron en passant, et, par un rflexe de snobisme qui annihilait chez
elle toute colre, peut-tre mme dans l'espoir d'une entre en matire
d'un genre dont ce ne devait pas tre le premier essai: Oh! pardon,
monsieur de Charlus, j'espre que je ne vous ai pas fait mal,
s'cria-t-elle comme si elle s'agenouillait devant son matre. Celui-ci
ne daigna rpondre autrement que par un large rire ironique et concda
seulement un bonsoir, qui, comme s'il s'apercevait seulement de la
prsence de la marquise une fois qu'elle l'avait salu la premire,
tait une insulte de plus. Enfin, avec une platitude suprme, dont je
souffris pour elle, Mme de Saint-Euverte s'approcha de moi et, m'ayant
pris  l'cart, me dit  l'oreille: Mais, qu'ai-je fait  M. de
Charlus? On prtend qu'il ne me trouve pas assez chic pour lui,
dit-elle, en riant  gorge dploye. Je restai srieux. D'une part, je
trouvais stupide qu'elle et l'air de se croire ou de vouloir faire
croire que personne n'tait, en effet, aussi chic qu'elle. D'autre part,
les gens qui rient si fort de ce qu'ils disent, et qui n'est pas drle,
nous dispensent par l, en prenant  leur charge l'hilarit, d'y
participer.

--D'autres assurent qu'il est froiss que je ne l'invite pas. Mais il ne
m'encourage pas beaucoup. Il a l'air de me bouder (l'expression me parut
faible). Tchez de le savoir et venez me le dire demain. Et s'il a des
remords et veut vous accompagner, amenez-le. A tout pch misricorde.
Cela me ferait mme assez plaisir,  cause de Mme de Surgis que cela
ennuierait. Je vous laisse carte blanche. Vous avez le flair le plus fin
de toutes ces choses-l et je ne veux pas avoir l'air de qumander des
invits. En tout cas, sur vous, je compte absolument.

Je songeai que Swann devait se fatiguer  m'attendre. Je ne voulais pas,
du reste, rentrer trop tard  cause d'Albertine, et, prenant cong de
Mme de Surgis et de M. de Charlus, j'allai retrouver mon malade dans la
salle de jeux. Je lui demandai si ce qu'il avait dit au Prince dans
leur entretien au jardin tait bien ce que M. de Braut (que je ne lui
nommai pas) nous avait rendu et qui tait relatif  un petit acte de
Bergotte. Il clata de rire: Il n'y a pas un mot de vrai, pas un seul,
c'est entirement invent et aurait t absolument stupide. Vraiment
c'est inou cette gnration spontane de l'erreur. Je ne vous demande
pas qui vous a dit cela, mais ce serait vraiment curieux, dans un cadre
aussi dlimit que celui-ci, de remonter de proche en proche pour savoir
comment cela s'est form. Du reste, comment cela peut-il intresser les
gens, ce que le Prince m'a dit? Les gens sont bien curieux. Moi, je
n'ai jamais t curieux, sauf quand j'ai t amoureux et quand j'ai t
jaloux. Et pour ce que cela m'a appris! tes-vous jaloux? Je dis 
Swann que je n'avais jamais prouv de jalousie, que je ne savais mme
pas ce que c'tait. H bien! je vous en flicite. Quand on l'est un
peu, cela n'est pas tout  fait dsagrable,  deux points de vue.
D'une part, parce que cela permet aux gens qui ne sont pas curieux de
s'intresser  la vie des autres personnes, ou au moins d'une autre. Et
puis, parce que cela fait assez bien sentir la douceur de possder, de
monter en voiture avec une femme, de ne pas la laisser aller seule. Mais
cela, ce n'est que dans les tout premiers dbuts du mal ou quand la
gurison est presque complte. Dans l'intervalle, c'est le plus affreux
des supplices. Du reste, mme les deux douceurs dont je vous parle, je
dois vous dire que je les ai peu connues; la premire, par la faute
de ma nature qui n'est pas capable de rflexions trs prolonges; la
seconde,  cause des circonstances, par la faute de la femme, je veux
dire des femmes, dont j'ai t jaloux. Mais cela ne fait rien. Mme
quand on ne tient plus aux choses, il n'est pas absolument indiffrent
d'y avoir tenu, parce que c'tait toujours pour des raisons qui
chappaient aux autres. Le souvenir de ces sentiments-l, nous sentons
qu'il n'est qu'en nous; c'est en nous qu'il faut rentrer pour le
regarder. Ne vous moquez pas trop de ce jargon idaliste, mais ce que je
veux dire, c'est que j'ai beaucoup aim la vie et que j'ai beaucoup aim
les arts. H bien! maintenant que je suis un peu trop fatigu pour vivre
avec les autres, ces anciens sentiments si personnels  moi, que j'ai
eus, me semblent, ce qui est la manie de tous les collectionneurs, trs
prcieux. Je m'ouvre  moi-mme mon coeur comme une espce de vitrine,
je regarde un  un tant d'amours que les autres n'auront pas connus. Et
de cette collection  laquelle je suis maintenant plus attach encore
qu'aux autres, je me dis, un peu comme Mazarin pour ses livres, mais, du
reste, sans angoisse aucune, que ce sera bien embtant de quitter tout
cela. Mais venons  l'entretien avec le Prince, je ne le raconterai qu'
une seule personne, et cette personne, cela va tre vous. J'tais gn,
pour l'entendre, par la conversation que, tout prs de nous, M. de
Charlus, revenu dans la salle de jeux, prolongeait indfiniment. Et
vous lisez aussi? Qu'est-ce que vous faites? demanda-t-il au comte
Arnulphe, qui ne connaissait mme pas le nom de Balzac. Mais sa myopie,
comme il voyait tout trs petit, lui donnait l'air de voir trs loin, de
sorte que, rare posie en un sculptural dieu grec, dans ses prunelles
s'inscrivaient comme de distantes et mystrieuses toiles.

Si nous allions faire quelques pas dans le jardin, monsieur, dis-je
 Swann, tandis que le comte Arnulphe, avec une voix zzayante qui
semblait indiquer que son dveloppement, au moins mental, n'tait pas
complet, rpondait  M. de Charlus avec une prcision complaisante et
nave: Oh! moi, c'est plutt le golf, le tennis, le ballon, la course 
pied, surtout le polo. Telle Minerve, s'tant subdivise, avait cess,
dans certaine cit, d'tre la desse de la Sagesse et avait incarn une
part d'elle-mme en une divinit purement sportive, hippique, Athn
Hippia. Et il allait aussi  Saint-Moritz faire du ski, car Pallas
Tritogeneia frquente les hauts sommets et rattrape les cavaliers. Ah!
rpondit M. de Charlus, avec le sourire transcendant de l'intellectuel
qui ne prend mme pas la peine de dissimuler qu'il se moque, mais
qui, d'ailleurs, se sent si suprieur aux autres et mprise tellement
l'intelligence de ceux qui sont le moins btes, qu'il les diffrencie
 peine de ceux qui le sont le plus, du moment qu'ils peuvent lui tre
agrables d'une autre faon. En parlant  Arnulphe, M. de Charlus
trouvait qu'il lui confrait par l mme une supriorit que tout le
monde devait envier et reconnatre. Non, me rpondit Swann, je suis
trop fatigu pour marcher, asseyons-nous plutt dans un coin, je ne
tiens plus debout. C'tait vrai, et pourtant, commencer  causer lui
avait dj rendu une certaine vivacit. C'est que dans la fatigue la
plus relle il y a, surtout chez les gens nerveux, une part qui dpend
de l'attention et qui ne se conserve que par la mmoire. On est
subitement las ds qu'on craint de l'tre, et pour se remettre de sa
fatigue, il suffit de l'oublier. Certes, Swann n'tait pas tout  fait
de ces infatigables puiss qui, arrivs dfaits, fltris, ne se tenant
plus, se raniment dans la conversation comme une fleur dans l'eau et
peuvent pendant des heures puiser dans leurs propres paroles des forces
qu'ils ne transmettent malheureusement pas  ceux qui les coutent et
qui paraissent de plus en plus abattus au fur et  mesure que le parleur
se sent plus rveill. Mais Swann appartenait  cette forte race juive,
 l'nergie vitale,  la rsistance  la mort de qui les individus
eux-mmes semblent participer. Frapps chacun de maladies particulires,
comme elle l'est, elle-mme, par la perscution, ils se dbattent
indfiniment dans des agonies terribles qui peuvent se prolonger au del
de tout terme vraisemblable, quand dj on ne voit plus qu'une barbe
de prophte surmonte d'un nez immense qui se dilate pour aspirer les
derniers souffles, avant l'heure des prires rituelles, et que commence
le dfil ponctuel des parents loigns s'avanant avec des mouvements
mcaniques, comme sur une frise assyrienne.

Nous allmes nous asseoir, mais, avant de s'loigner du groupe que M. de
Charlus formait avec les deux jeunes Surgis et leur mre, Swann ne put
s'empcher d'attacher sur le corsage de celle-ci de longs regards de
connaisseur dilats et concupiscents. Il mit son monocle pour mieux
apercevoir, et, tout en me parlant, de temps  autre il jetait un regard
vers la direction de cette dame.

--Voici mot pour mot, me dit-il, quand nous fmes assis, ma conversation
avec le Prince, et si vous vous rappelez ce que je vous ai dit tantt,
vous verrez pourquoi je vous choisis pour confident. Et puis aussi, pour
une autre raison que vous saurez un jour. Mon cher Swann, m'a dit le
prince de Guermantes, vous m'excuserez si j'ai paru vous viter depuis
quelque temps. (Je ne m'en tais nullement aperu, tant malade et
fuyant moi-mme tout le monde.) D'abord, j'avais entendu dire, et je
prvoyais bien que vous aviez, dans la malheureuse affaire qui divise le
pays, des opinions entirement opposes aux miennes. Or, il m'et t
excessivement pnible que vous les professiez devant moi. Ma nervosit
tait si grande que, la Princesse ayant entendu, il y a deux ans, son
beau-frre le grand-duc de Hesse dire que Dreyfus tait innocent, elle
ne s'tait pas contente de relever le propos avec vivacit, mais ne me
l'avait pas rpt pour ne pas me contrarier. Presque  la mme poque,
le prince royal de Sude tait venu  Paris et, ayant probablement
entendu dire que l'impratrice Eugnie tait dreyfusiste, avait confondu
avec la Princesse (trange confusion, vous l'avouerez, entre une femme
du rang de ma femme et une Espagnole, beaucoup moins bien ne qu'on ne
dit, et marie  un simple Bonaparte) et lui avait dit: Princesse, je
suis doublement heureux de vous voir, car je sais que vous avez les
mmes ides que moi sur l'affaire Dreyfus, ce qui ne m'tonne pas
puisque Votre Altesse est bavaroise. Ce qui avait attir au Prince
cette rponse: Monseigneur, je ne suis plus qu'une princesse franaise,
et je pense comme tous mes compatriotes. Or, mon cher Swann, il y a
environ un an et demi, une conversation que j'eus avec le gnral de
Beauserfeuil me donna le soupon que, non pas une erreur, mais de graves
illgalits, avaient t commises dans la conduite du procs.

Nous fmes interrompus (Swann ne tenait pas  ce qu'on entendt son
rcit) par la voix de M. de Charlus qui, sans se soucier de nous,
d'ailleurs, passait en reconduisant Mme de Surgis et s'arrta pour
tcher de la retenir encore, soit  cause de ses fils, ou de ce dsir
qu'avaient les Guermantes de ne pas voir finir la minute actuelle,
lequel les plongeait dans une sorte d'anxieuse inertie. Swann m'apprit 
ce propos, un peu plus tard, quelque chose qui ta, pour moi, au nom de
Surgis-le-Duc toute la posie que je lui avais trouve. La marquise de
Surgis-le-Duc avait une beaucoup plus grande situation mondaine, de
beaucoup plus belles alliances que son cousin, le comte de Surgis qui,
pauvre, vivait dans ses terres. Mais le mot qui terminait le titre, le
Duc, n'avait nullement l'origine que je lui prtais et qui m'avait fait
le rapprocher, dans mon imagination, de Bourg-l'Abb, Bois-le-Roi,
etc. Tout simplement, un comte de Surgis avait pous, pendant la
Restauration, la fille d'un richissime industriel M. Leduc, ou Le Duc,
fils lui-mme d'un fabricant de produits chimiques, l'homme le plus
riche de son temps, et qui tait pair de France. Le roi Charles X avait
cr, pour l'enfant issu de ce mariage, le marquisat de Surgis-le-Duc,
le marquisat de Surgis existant dj dans la famille. L'adjonction du
nom bourgeois n'avait pas empch cette branche de s'allier,  cause
de l'norme fortune, aux premires familles du royaume. Et la marquise
actuelle de Surgis-le-Duc, d'une grande naissance, aurait pu avoir une
situation de premier ordre. Un dmon de perversit l'avait pousse,
ddaignant la situation toute faite,  s'enfuir de la maison conjugale,
 vivre de la faon la plus scandaleuse. Puis, le monde ddaign par
elle  vingt ans, quand il tait  ses pieds, lui avait cruellement
manqu  trente, quand, depuis dix ans, personne, sauf de rares amies
fidles, ne la saluait plus, et elle avait entrepris de reconqurir
laborieusement, pice par pice, ce qu'elle possdait en naissant (aller
et retour qui ne sont pas rares).

Quant aux grands seigneurs ses parents, renis jadis par elle, et qui
l'avaient renie  leur tour, elle s'excusait de la joie qu'elle aurait
 les ramener  elle sur des souvenirs d'enfance qu'elle pourrait
voquer avec eux. Et en disant cela, pour dissimuler son snobisme, elle
mentait peut-tre moins qu'elle ne croyait. Basin, c'est toute ma
jeunesse! disait-elle le jour o il lui tait revenu. Et, en effet,
c'tait un peu vrai. Mais elle avait mal calcul en le choisissant
comme amant. Car toutes les amies de la duchesse de Guermantes allaient
prendre parti pour elle, et ainsi Mme de Surgis redescendrait pour la
deuxime fois cette pente qu'elle avait eu tant de peine  remonter. H
bien! tait en train de lui dire M. de Charlus, qui tenait  prolonger
l'entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment
va-t-il? Que devient-il?--Mais, rpondit Mme de Surgis, vous savez que
je ne l'ai plus: mon mari n'en a pas t content.--Pas content! d'un des
chefs-d'oeuvre de notre poque, gal  la duchesse de Chteauroux
de Nattier et qui, du reste, ne prtendait pas  fixer une moins
majestueuse et meurtrire desse! Oh! le petit col bleu! C'est--dire
que jamais Ver Meer n'a peint une toffe avec plus de matrise, ne
le disons pas trop haut pour que Swann ne s'attaque pas  nous dans
l'intention de venger son peintre favori, le matre de Delft. La
marquise, se retournant, adressa un sourire et tendit la main  Swann
qui s'tait soulev pour la saluer. Mais presque sans dissimulation,
soit qu'une vie dj avance lui en et t la volont morale par
l'indiffrence  l'opinion, ou le pouvoir physique par l'exaltation du
dsir et l'affaiblissement des ressorts qui aident  le cacher, ds que
Swann eut, en serrant la main de la marquise, vu sa gorge de tout prs
et de haut, il plongea un regard attentif, srieux, absorb, presque
soucieux, dans les profondeurs du corsage, et ses narines, que le parfum
de la femme grisait, palpitrent comme un papillon prt  aller se poser
sur la fleur entrevue. Brusquement il s'arracha au vertige qui
l'avait saisi, et Mme de Surgis elle-mme, quoique gne, touffa une
respiration profonde, tant le dsir est parfois contagieux. Le peintre
s'est froiss, dit-elle  M. de Charlus, et l'a repris. On avait dit
qu'il tait maintenant chez Diane de Saint-Euverte.--Je ne croirai
jamais, rpliqua le baron, qu'un chef-d'oeuvre ait si mauvais got.

--Il lui parle de son portrait. Moi, je lui en parlerais aussi bien que
Charlus, de ce portrait, me dit Swann, affectant un ton tranard et
voyou et suivant des yeux le couple qui s'loignait. Et cela me ferait
srement plus de plaisir qu' Charlus, ajouta-t-il.

Je lui demandais si ce qu'on disait de M. de Charlus tait vrai, en quoi
je mentais doublement, car si je ne savais pas qu'on et jamais rien
dit, en revanche je savais fort bien depuis tantt que ce que je voulais
dire tait vrai. Swann haussa les paules, comme si j'avais profr une
absurdit.

--C'est--dire que c'est un ami dlicieux. Mais ai-je besoin d'ajouter
que c'est purement platonique. Il est plus sentimental que d'autres,
voil tout; d'autre part, comme il ne va jamais trs loin avec les
femmes, cela a donn une espce de crdit aux bruits insenss dont vous
voulez parler. Charlus aime peut-tre beaucoup ses amis, mais tenez pour
assur que cela ne s'est jamais pass ailleurs que dans sa tte et
dans son coeur. Enfin, nous allons peut-tre avoir deux secondes de
tranquillit. Donc, le prince de Guermantes continua: Je vous avouerai
que cette ide d'une illgalit possible dans la conduite du procs
m'tait extrmement pnible  cause du culte que vous savez que j'ai
pour l'arme; j'en reparlai avec le gnral, et je n'eus plus, hlas!
aucun doute  cet gard. Je vous dirai franchement que, dans tout cela,
l'ide qu'un innocent pourrait subir la plus infamante des peines ne
m'avait mme pas effleur. Mais par cette ide d'illgalit, je me mis 
tudier ce que je n'avais pas voulu lire, et voici que des doutes, cette
fois non plus sur l'illgalit mais sur l'innocence, vinrent me hanter.
Je ne crus pas en devoir parler  la Princesse. Dieu sait qu'elle
est devenue aussi Franaise que moi. Malgr tout, du jour o je l'ai
pouse, j'eus tant de coquetterie  lui montrer dans toute sa beaut
notre France, et ce que pour moi elle a de plus splendide, son arme,
qu'il m'tait trop cruel de lui faire part de mes soupons qui
n'atteignaient, il est vrai, que quelques officiers. Mais je suis d'une
famille de militaires, je ne voulais pas croire que des officiers
pussent se tromper. J'en reparlai encore  Beauserfeuil, il m'avoua que
des machinations coupables avaient t ourdies, que le bordereau n'tait
peut-tre pas de Dreyfus, mais que la preuve clatante de sa culpabilit
existait. C'tait la pice Henry. Et quelques jours aprs, on apprenait
que c'tait un faux. Ds lors, en cachette de la Princesse, je me mis 
lire tous les jours le _Sicle_, l'_Aurore_; bientt je n'eus plus aucun
doute, je ne pouvais plus dormir. Je m'ouvris de mes souffrances morales
 notre ami, l'abb Poir, chez qui je rencontrai avec tonnement la
mme conviction, et je fis dire par lui des messes  l'intention de
Dreyfus, de sa malheureuse femme et de ses enfants. Sur ces entrefaites,
un matin que j'allais chez la Princesse, je vis sa femme de chambre qui
cachait quelque chose qu'elle avait dans la main. Je lui demandai en
riant ce que c'tait, elle rougit et ne voulut pas me le dire. J'avais
la plus grande confiance dans ma femme, mais cet incident me troubla
fort (et sans doute aussi la Princesse  qui sa camriste avait d le
raconter), car ma chre Marie me parla  peine pendant le djeuner qui
suivit. Je demandai ce jour-l  l'abb Poir s'il pourrait dire le
lendemain ma messe pour Dreyfus. Allons, bon! s'cria Swann  mi-voix
en s'interrompant.

Je levai la tte et vis le duc de Guermantes qui venait  nous. Pardon
de vous dranger, mes enfants. Mon petit, dit-il en s'adressant  moi,
je suis dlgu auprs de vous par Oriane. Marie et Gilbert lui ont
demand de rester  souper  leur table avec cinq ou six personnes
seulement: la princesse de Hesse, Mme de Ligne, Mme de Tarente, Mme de
Chevreuse, la duchesse d'Arenberg. Malheureusement, nous ne pouvons
pas rester, parce que nous allons  une espce de petite redoute.
J'coutais, mais chaque fois que nous avons quelque chose  faire 
un moment dtermin, nous chargeons nous-mmes un certain personnage
habitu  ce genre de besogne de surveiller l'heure et de nous avertir 
temps. Ce serviteur interne me rappela, comme je l'en avais pri il y
a quelques heures, qu'Albertine, en ce moment bien loin de la pense,
devait venir chez moi aussitt aprs le thtre. Aussi, je refusai
le souper. Ce n'est pas que je ne me plusse chez la princesse de
Guermantes. Ainsi les hommes peuvent avoir plusieurs sortes de plaisirs.
Le vritable est celui pour lequel ils quittent l'autre. Mais ce
dernier, s'il est apparent, ou mme seul apparent, peut donner le change
sur le premier, rassure ou dpiste les jaloux, gare le jugement du
monde. Et pourtant, il suffirait pour que nous le sacrifiions  l'autre
d'un peu de bonheur ou d'un peu de souffrance. Parfois un troisime
ordre de plaisirs plus graves, mais plus essentiels, n'existe pas encore
pour nous chez qui sa virtualit ne se traduit qu'en veillant des
regrets, des dcouragements. Et c'est  ces plaisirs-l pourtant que
nous nous donnerons plus tard. Pour en donner un exemple tout  fait
secondaire, un militaire en temps de paix sacrifiera la vie mondaine
 l'amour, mais la guerre dclare (et sans qu'il soit mme besoin de
faire intervenir l'ide d'un devoir patriotique), l'amour  la passion,
plus forte que l'amour, de se battre. Swann avait beau dire qu'il tait
heureux de me raconter son histoire, je sentais bien que sa conversation
avec moi,  cause de l'heure tardive, et parce qu'il tait trop
souffrant, tait une de ces fatigues dont ceux qui savent qu'ils
se tuent par les veilles, par les excs, ont en rentrant un regret
exaspr, pareil  celui qu'ont de la folle dpense qu'ils viennent
encore de faire les prodigues, qui ne pourront pourtant pas s'empcher
le lendemain de jeter l'argent par les fentres. A partir d'un certain
degr d'affaiblissement, qu'il soit caus par l'ge ou par la maladie,
tout plaisir pris aux dpens du sommeil, en dehors des habitudes,
tout drglement, devient un ennui. Le causeur continue  parler par
politesse, par excitation, mais il sait que l'heure o il aurait pu
encore s'endormir est dj passe, et il sait aussi les reproches qu'il
s'adressera au cours de l'insomnie et de la fatigue qui vont suivre.
Dj, d'ailleurs, mme le plaisir momentan a pris fin, le corps
et l'esprit sont trop dmeubls de leurs forces pour accueillir
agrablement ce qui parat un divertissement  votre interlocuteur. Ils
ressemblent  un appartement un jour de dpart ou de dmnagement, o ce
sont des corves que les visites que l'on reoit assis sur des malles,
les yeux fixs sur la pendule.

--Enfin seuls, me dit-il; je ne sais plus o j'en suis. N'est-ce pas,
je vous ai dit que le Prince avait demand  l'abb Poir s'il pourrait
faire dire sa messe pour Dreyfus. Non, me rpondit l'abb (je vous
dis me, me dit Swann, parce que c'est le Prince qui me parle, vous
comprenez?) car j'ai une autre messe qu'on m'a charg de dire galement
ce matin pour lui.--Comment, lui dis-je, il y a un autre catholique que
moi qui est convaincu de son innocence?--Il faut le croire.--Mais
la conviction de cet autre partisan doit tre moins ancienne que la
mienne.--Pourtant, ce partisan me faisait dj dire des messes quand
vous croyiez encore Dreyfus coupable.--Ah! je vois bien que ce n'est pas
quelqu'un de notre milieu.--Au contraire!--Vraiment, il y a parmi nous
des dreyfusistes? Vous m'intriguez; j'aimerais m'pancher avec lui, si
je le connais, cet oiseau rare.--Vous le connaissez.--Il s'appelle?--La
princesse de Guermantes. Pendant que je craignais de froisser les
opinions nationalistes, la foi franaise de ma chre femme, elle, avait
eu peur d'alarmer mes opinions religieuses, mes sentiments patriotiques.
Mais, de son ct, elle pensait comme moi, quoique depuis plus longtemps
que moi. Et ce que sa femme de chambre cachait en entrant dans sa
chambre, ce qu'elle allait lui acheter tous les jours, c'tait
l'_Aurore_. Mon cher Swann, ds ce moment je pensai au plaisir que
je vous ferais en vous disant combien mes ides taient sur ce point
parentes des vtres; pardonnez-moi de ne l'avoir pas fait plus tt.
Si vous vous reportez au silence que j'avais gard vis--vis de la
Princesse, vous ne serez pas tonn que penser comme vous m'et alors
encore plus cart de vous que penser autrement que vous. Car ce sujet
m'tait infiniment pnible  aborder. Plus je crois qu'une erreur,
que mme des crimes ont t commis, plus je saigne dans mon amour de
l'arme. J'aurais pens que des opinions semblables aux miennes taient
loin de vous inspirer la mme douleur, quand on m'a dit l'autre jour que
vous rprouviez avec force les injures  l'arme et que les dreyfusistes
acceptassent de s'allier  ses insulteurs. Cela m'a dcid, j'avoue
qu'il m'a t cruel de vous confesser ce que je pense de certains
officiers, peu nombreux heureusement, mais c'est un soulagement pour moi
de ne plus avoir  me tenir loin de vous et surtout que vous sentiez
bien que, si j'avais pu tre dans d'autres sentiments, c'est que je
n'avais pas un doute sur le bien-fond du jugement rendu. Ds que j'en
eus un, je ne pouvais plus dsirer qu'une chose, la rparation de
l'erreur. Je vous avoue que ces paroles du prince de Guermantes m'ont
profondment mu. Si vous le connaissiez comme moi, si vous saviez
d'o il a fallu qu'il revienne pour en arriver l, vous auriez de
l'admiration pour lui, et il en mrite. D'ailleurs, son opinion ne
m'tonne pas, c'est une nature si droite!

Swann oubliait que, dans l'aprs-midi, il m'avait dit au contraire que
les opinions en cette affaire Dreyfus taient commandes par l'atavisme.
Tout au plus avait-il fait exception pour l'intelligence, parce que chez
Saint-Loup elle tait arrive  vaincre l'atavisme et  faire de lui un
dreyfusard. Or, il venait de voir que cette victoire avait t de courte
dure et que Saint-Loup avait pass dans l'autre camp. C'tait donc
maintenant  la droiture du coeur qu'il donnait le rle dvolu tantt 
l'intelligence. En ralit, nous dcouvrons toujours aprs coup que nos
adversaires avaient une raison d'tre du parti o ils sont et qui ne
tient pas  ce qu'il peut y avoir de juste dans ce parti, et que ceux
qui pensent comme nous c'est que l'intelligence, si leur nature morale
est trop basse pour tre invoque, ou leur droiture, si leur pntration
est faible, les y a contraints.

Swann trouvait maintenant indistinctement intelligents ceux qui taient
de son opinion, son vieil ami le prince de Guermantes, et mon camarade
Bloch qu'il avait tenu  l'cart jusque-l, et qu'il invita  djeuner.
Swann intressa beaucoup Bloch en lui disant que le prince de Guermantes
tait dreyfusard. Il faudrait lui demander de signer nos listes pour
Picquart; avec un nom comme le sien, cela ferait un effet formidable.
Mais Swann, mlant  son ardente conviction d'Isralite la modration
diplomatique du mondain, dont il avait trop pris les habitudes pour
pouvoir si tardivement s'en dfaire, refusa d'autoriser Bloch  envoyer
au Prince, mme comme spontanment, une circulaire  signer. Il ne peut
pas faire cela, il ne faut pas demander l'impossible, rptait Swann.
Voil un homme charmant qui a fait des milliers de lieues pour venir
jusqu' nous. Il peut nous tre trs utile. S'il signait votre liste, il
se compromettrait simplement auprs des siens, serait chti  cause de
nous, peut-tre se repentirait-il de ses confidences et n'en ferait-il
plus. Bien plus, Swann refusa son propre nom. Il le trouvait trop
hbraque pour ne pas faire mauvais effet. Et puis, s'il approuvait tout
ce qui touchait  la rvision, il ne voulait tre ml en rien  la
campagne antimilitariste. Il portait, ce qu'il n'avait jamais fait
jusque-l, la dcoration qu'il avait gagne comme tout jeune mobile,
en 70, et ajouta  son testament un codicille pour demander que,
contrairement  ses dispositions prcdentes, des honneurs militaires
fussent rendus  son grade de chevalier de la Lgion d'honneur. Ce
qui assembla, autour de l'glise de Combray tout un escadron de ces
cavaliers sur l'avenir desquels pleurait autrefois Franoise, quand elle
envisageait la perspective d'une guerre. Bref Swann refusa de signer
la circulaire de Bloch, de sorte que, s'il passait pour un dreyfusard
enrag aux yeux de beaucoup, mon camarade le trouva tide, infect de
nationalisme, et cocardier.

Swann me quitta sans me serrer la main pour ne pas tre oblig de faire
des adieux dans cette salle o il avait trop d'amis, mais il me dit:
Vous devriez venir voir votre amie Gilberte. Elle a rellement grandi
et chang, vous ne la reconnatriez pas. Elle serait si heureuse! Je
n'aimais plus Gilberte. Elle tait pour moi comme une morte qu'on a
longtemps pleure, puis l'oubli est venu, et, si elle ressuscitait, elle
ne pourrait plus s'insrer dans une vie qui n'est plus faite pour elle.
Je n'avais plus envie de la voir ni mme cette envie de lui montrer que
je ne tenais pas  la voir et que chaque jour, quand je l'aimais, je me
promettais de lui tmoigner quand je ne l'aimerais plus.

Aussi, ne cherchant plus qu' me donner, vis--vis de Gilberte, l'air
d'avoir dsir de tout mon coeur la retrouver et d'en avoir t empch
par des circonstances dites indpendantes de ma volont et qui ne se
produisent en effet, au moins avec une certaine suite, que quand la
volont ne les contrecarre pas, bien loin d'accueillir avec rserve
l'invitation de Swann, je ne le quittai pas qu'il ne m'et promis
d'expliquer en dtail  sa fille les contretemps qui m'avaient priv, et
me priveraient encore, d'aller la voir. Du reste, je vais lui crire
tout  l'heure en rentrant, ajoutai-je. Mais dites-lui bien que c'est
une lettre de menaces, car, dans un mois ou deux, je serai tout  fait
libre, et alors qu'elle tremble, car je serai chez vous aussi souvent
mme qu'autrefois.

Avant de laisser Swann, je lui dis un mot de sa sant. Non, a ne va
pas si mal que a, me rpondit-il. D'ailleurs, comme je vous le disais,
je suis assez fatigu et accepte d'avance avec rsignation ce qui peut
arriver. Seulement, j'avoue que ce serait bien agaant de mourir avant
la fin de l'affaire Dreyfus. Toutes ces canailles-l ont plus d'un tour
dans leur sac. Je ne doute pas qu'ils soient finalement vaincus, mais
enfin ils sont trs puissants, ils ont des appuis partout. Dans le
moment o a va le mieux, tout craque. Je voudrais bien vivre assez pour
voir Dreyfus rhabilit et Picquart colonel.

Quand Swann fut parti, je retournai dans le grand salon o se trouvait
cette princesse de Guermantes avec laquelle je ne savais pas alors que
je dusse tre un jour si li. La passion qu'elle eut pour M. de Charlus
ne se dcouvrit pas d'abord  moi. Je remarquai seulement que le baron,
 partir d'une certaine poque et sans tre pris contre la princesse de
Guermantes d'aucune de ces inimitis qui chez lui n'tonnaient pas,
tout en continuant  avoir pour elle autant, plus d'affection peut-tre
encore, paraissait mcontent et agac chaque fois qu'on lui parlait
d'elle. Il ne donnait plus jamais son nom dans la liste des personnes
avec qui il dsirait dner.

Il est vrai qu'avant cela j'avais entendu un homme du monde trs mchant
dire que la Princesse tait tout  fait change, qu'elle tait amoureuse
de M. de Charlus, mais cette mdisance m'avait paru absurde et m'avait
indign. J'avais bien remarqu avec tonnement que, quand je racontais
quelque chose qui me concernait, si au milieu intervenait M. de Charlus,
l'attention de la Princesse se mettait aussitt  ce cran plus serr
qui est celui d'un malade qui, nous entendant parler de nous, par
consquent, d'une faon distraite et nonchalante, reconnat tout d'un
coup qu'un nom est celui du mal dont il est atteint, ce qui  la fois
l'intresse et le rjouit. Telle, si je lui disais: Justement M. de
Charlus me racontait..., la Princesse reprenait en mains les rnes
dtendues de son attention. Et une fois, ayant dit devant elle que M.
de Charlus avait en ce moment un assez vif sentiment pour une certaine
personne, je vis avec tonnement s'insrer dans les yeux de la Princesse
ce trait diffrent et momentan qui trace dans les prunelles comme le
sillon d'une flure et qui provient d'une pense que nos paroles,  leur
insu, ont agite en l'tre  qui nous parlons, pense secrte qui ne se
traduira pas par des mots, mais qui montera, des profondeurs remues par
nous,  la surface un instant altre du regard. Mais si mes paroles
avaient mu la Princesse, je n'avais pas souponn de quelle faon.

D'ailleurs peu de temps aprs, elle commena  me parler de M. de
Charlus, et presque sans dtours. Si elle faisait allusion aux bruits
que de rares personnes faisaient courir sur le baron, c'tait seulement
comme  d'absurdes et infmes inventions. Mais, d'autre part, elle
disait: Je trouve qu'une femme qui s'prendrait d'un homme de l'immense
valeur de Palamde devrait avoir assez de hauteur de vues, assez de
dvouement, pour l'accepter et le comprendre en bloc, tel qu'il est,
pour respecter sa libert, ses fantaisies, pour chercher seulement  lui
aplanir les difficults et  le consoler de ses peines. Or, par ces
propos pourtant si vagues, la princesse de Guermantes rvlait ce
qu'elle cherchait  magnifier, de la mme faon que faisait parfois M.
de Charlus lui-mme. N'ai-je pas entendu  plusieurs reprises ce dernier
dire  des gens qui jusque-l taient incertains si on le calomniait ou
non: Moi, qui ai eu bien des hauts et bien des bas dans ma vie, qui ai
connu toute espce de gens, aussi bien des voleurs que des rois, et
mme je dois dire, avec une lgre prfrence pour les voleurs, qui ai
poursuivi la beaut sous toutes ses formes, etc..., et par ces paroles
qu'il croyait habiles, et en dmentant des bruits dont on ne souponnait
pas qu'ils eussent couru (ou pour faire  la vrit, par got, par
mesure, par souci de la vraisemblance une part qu'il tait seul  juger
minime), il tait leurs derniers doutes sur lui aux uns, inspirait leurs
premiers  ceux qui n'en avaient pas encore. Car le plus dangereux de
tous les recels, c'est celui de la faute elle-mme dans l'esprit du
coupable. La connaissance permanente qu'il a d'elle l'empche de
supposer combien gnralement elle est ignore, combien un mensonge
complet serait aisment cru, et, en revanche, de se rendre compte  quel
degr de vrit commence pour les autres, dans des paroles qu'il croit
innocentes, l'aveu. Et d'ailleurs il aurait eu de toute faon bien tort
de chercher  le taire, car il n'y a pas de vices qui ne trouvent
dans le grand monde des appuis complaisants, et l'on a vu bouleverser
l'amnagement d'un chteau pour faire coucher une soeur prs de sa soeur
ds qu'on eut appris qu'elle ne l'aimait pas qu'en soeur. Mais ce qui
me rvla tout d'un coup l'amour de la Princesse, ce fut un fait
particulier et sur lequel je n'insisterai pas ici, car il fait partie du
rcit tout autre o M. de Charlus laissa mourir une reine plutt que de
manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrleur
d'omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimid.
Cependant, pour en finir avec l'amour de la Princesse, disons quel rien
m'ouvrit les yeux. J'tais, ce jour-l, seul en voiture avec elle. Au
moment o nous passions devant une poste, elle fit arrter. Elle n'avait
pas emmen de valet de pied. Elle sorti  demi une lettre de son manchon
et commena le mouvement de descendre pour la mettre dans la bote.
Je voulus l'arrter, elle se dbattit lgrement, et dj nous nous
rendions compte l'un et l'autre que notre premier geste avait t,
le sien compromettant en ayant l'air de protger un secret, le mien
indiscret en m'opposant  cette protection. Ce fut elle qui se ressaisit
le plus vite. Devenant subitement trs rouge, elle me donna la lettre,
je n'osai plus ne pas la prendre, mais, en la mettant dans la bote, je
vis, sans le vouloir, qu'elle tait adresse  M. de Charlus.

Pour revenir en arrire et  cette premire soire chez la princesse
de Guermantes, j'allai lui dire adieu, car son cousin et sa cousine me
ramenaient et taient fort presss, M. de Guermantes voulait cependant
dire au revoir  son frre. Mme de Surgis ayant eu le temps, dans une
porte, de dire au duc que M. de Charlus avait t charmant pour elle et
pour ses fils, cette grande gentillesse de son frre, et la premire que
celui-ci et eue dans cet ordre d'ides, toucha profondment Basin et
rveilla chez lui des sentiments de famille qui ne s'endormaient jamais
longtemps. Au moment o nous disions adieu  la Princesse, il tint, sans
dire expressment ses remerciements  M. de Charlus,  lui exprimer sa
tendresse, soit qu'il et en effet peine  la contenir, soit pour que
le baron se souvnt que le genre d'actions qu'il avait eu ce soir ne
passait pas inaperu aux yeux d'un frre, de mme que, dans le but de
crer pour l'avenir des associations de souvenirs salutaires, on donne
du sucre  un chien qui a fait le beau. H bien! petit frre, dit le
duc en arrtant M. de Charlus et en le prenant tendrement sous le bras,
voil comment on passe devant son an sans mme un petit bonjour. Je ne
te vois plus, Mm, et tu ne sais pas comme cela me manque. En cherchant
de vieilles lettres j'en ai justement retrouv de la pauvre maman qui
sont toutes si tendres pour toi.--Merci, Basin, rpondit M. de Charlus
d'une voix altre, car il ne pouvait jamais parler sans motion de leur
mre.--Tu devrais te dcider  me laisser t'installer un pavillon 
Guermantes, reprit le duc. C'est gentil de voir les deux frres si
tendres l'un avec l'autre, dit la Princesse  Oriane.--Ah! a, je ne
crois pas qu'on puisse trouver beaucoup de frres comme cela. Je vous
inviterai avec lui, me promit-elle. Vous n'tes pas mal avec lui?...
Mais qu'est-ce qu'ils peuvent avoir  se dire, ajouta-t-elle d'un ton
inquiet, car elle entendait imparfaitement leurs paroles. Elle avait
toujours eu une certaine jalousie du plaisir que M. de Guermantes
prouvait  causer avec son frre d'un pass  distance duquel il tenait
un peu sa femme. Elle sentait que, quand ils taient heureux d'tre
ainsi l'un prs de l'autre et que, ne retenant plus son impatiente
curiosit, elle venait se joindre  eux, son arrive ne leur faisait pas
plaisir. Mais, ce soir,  cette jalousie habituelle s'en ajoutait une
autre. Car si Mme de Surgis avait racont  M. de Guermantes les bonts
qu'avait eues son frre, afin qu'il l'en remercit, en mme temps des
amies dvoues du couple Guermantes avaient cru devoir prvenir la
duchesse que la matresse de son mari avait t vue en tte  tte
avec le frre de celui-ci. Et Mme de Guermantes en tait tourmente.
Rappelle-toi comme nous tions heureux jadis  Guermantes, reprit le
duc en s'adressant  M. de Charlus. Si tu y venais quelquefois l't,
nous reprendrions notre bonne vie. Te rappelles-tu le vieux pre
Courveau: Pourquoi est-ce que Pascal est troublant? parce qu'il est
trou... trou...--bl, pronona M. de Charlus comme s'il rpondait
encore  son professeur.--Et pourquoi est-ce que Pascal est troubl?
parce qu'il est trou... parce qu'il est trou...--Blanc.--Trs bien, vous
serez reu, vous aurez certainement une mention, et Mme la duchesse vous
donnera un dictionnaire chinois. Si je me rappelle, mon petit Mm! Et
la vieille potiche que t'avait rapporte Hervey de Saint-Denis, je la
vois encore. Tu nous menaais d'aller passer dfinitivement ta vie en
Chine tant tu tais pris de ce pays; tu aimais dj faire de longues
vadrouilles. Ah! tu as t un type spcial, car on peut dire qu'en rien
tu n'as jamais eu les gots de tout le monde... Mais  peine avait-il
dit ces mots que le duc piqua ce qu'on appelle un soleil, car il
connaissait, sinon les moeurs, du moins la rputation de son frre.
Comme il ne lui en parlait jamais, il tait d'autant plus gn d'avoir
dit quelque chose qui pouvait avoir l'air de s'y rapporter, et plus
encore d'avoir paru gn. Aprs une seconde de silence: Qui sait,
dit-il pour effacer ses dernires paroles, tu tais peut-tre amoureux
d'une Chinoise avant d'aimer tant de blanches et de leur plaire, si j'en
juge par une certaine dame  qui tu as fait bien plaisir ce soir en
causant avec elle. Elle a t ravie de toi. Le duc s'tait promis de ne
pas parler de Mme de Surgis, mais, au milieu du dsarroi que la gaffe
qu'il avait faite venait de jeter dans ses ides, il s'tait jet sur
la plus voisine, qui tait prcisment celle qui ne devait pas paratre
dans l'entretien, quoiqu'elle l'et motiv. Mais M. de Charlus avait
remarqu la rougeur de son frre. Et, comme les coupables qui ne veulent
pas avoir l'air embarrass qu'on parle devant eux du crime qu'ils sont
censs ne pas avoir commis et croient devoir prolonger une conversation
prilleuse: J'en suis charm, lui rpondit-il, mais je tiens  revenir
sur ta phrase prcdente, qui me semble profondment vraie. Tu disais
que je n'ai jamais eu les ides de tout le monde; comme c'est juste!
tu disais que j'avais des gots spciaux.--Mais non, protesta M. de
Guermantes, qui, en effet, n'avait pas dit ces mots et ne croyait
peut-tre pas chez son frre  la ralit de ce qu'ils dsignent.
Et, d'ailleurs, se croyait-il le droit de le tourmenter pour des
singularits qui en tout cas taient restes assez douteuses ou assez
secrtes pour ne nuire en rien  l'norme situation du baron? Bien plus,
sentant que cette situation de son frre allait se mettre au service
de ses matresses, le duc se disait que cela valait bien quelques
complaisances en change; et-il  ce moment connu quelque liaison
spciale de son frre que, dans l'espoir de l'appui que celui-ci lui
prterait, espoir uni au pieux souvenir du temps pass, M. de Guermantes
et pass dessus, fermant les yeux sur elle, et au besoin prtant la
main. Voyons, Basin; bonsoir, Palamde, dit la duchesse qui, ronge de
rage et de curiosit, n'y pouvait plus tenir, si vous avez dcid de
passer la nuit ici, il vaut mieux que nous restions  souper. Vous nous
tenez debout, Marie et moi, depuis une demi-heure. Le duc quitta son
frre aprs une significative treinte et nous descendmes tous trois
l'immense escalier de l'htel de la Princesse.

Des deux cts, sur les marches les plus hautes, taient rpandus des
couples qui attendaient que leur voiture ft avance. Droite, isole,
ayant  ses cts son mari et moi, la duchesse se tenait  gauche de
l'escalier, dj enveloppe dans son manteau  la Tiepolo, le col
enserr dans le fermoir de rubis, dvore des yeux par des femmes, des
hommes, qui cherchaient  surprendre le secret de son lgance et de sa
beaut. Attendant sa voiture sur le mme degr de l'escalier que Mme
de Guermantes, mais  l'extrmit oppose, Mme de Gallardon, qui avait
perdu depuis longtemps tout espoir d'avoir jamais la visite de sa
cousine, tournait le dos pour ne pas avoir l'air de la voir, et surtout
pour ne pas offrir la preuve que celle-ci ne la saluait pas. Mme de
Gallardon tait de fort mchante humeur parce que des messieurs qui
taient avec elle avaient cru devoir lui parler d'Oriane: Je ne tiens
pas du tout  la voir, leur avait-elle rpondu, je l'ai, du reste,
aperue tout  l'heure, elle commence  vieillir; il parat qu'elle ne
peut pas s'y faire. Basin lui-mme le dit. Et dame! je comprends a,
parce que, comme elle n'est pas intelligente, qu'elle est mchante comme
une teigne et qu'elle a mauvaise faon, elle sent bien que, quand elle
ne sera plus belle, il ne lui restera rien du tout.

J'avais mis mon pardessus, ce que M. de Guermantes, qui craignait les
refroidissements, blma, en descendant avec moi,  cause de la chaleur
qu'il faisait. Et la gnration de nobles qui a plus ou moins pass
par Monseigneur Dupanloup parle un si mauvais franais (except les
Castellane), que le duc exprima ainsi sa pense: Il vaut mieux ne pas
tre couvert avant d'aller dehors, du moins _en thse gnrale_. Je
revois toute cette sortie, je revois, si ce n'est pas  tort que je le
place sur cet escalier, portrait dtach de son cadre, le prince de
Sagan, duquel ce dut tre la dernire soire mondaine, se dcouvrant
pour prsenter ses hommages  la duchesse, avec une si ample rvolution
du chapeau haut de forme dans sa main gante de blanc, qui rpondait au
gardnia de la boutonnire, qu'on s'tonnait que ce ne ft pas un feutre
 plume de l'ancien rgime, duquel plusieurs visages ancestraux taient
exactement reproduits dans celui de ce grand seigneur. Il ne resta
qu'un peu de temps auprs d'elle, mais ses poses, mme d'un instant,
suffisaient  composer tout un tableau vivant et comme une scne
historique. D'ailleurs, comme il est mort depuis, et que je ne l'avais
de son vivant qu'aperu, il est tellement devenu pour moi un personnage
d'histoire, d'histoire mondaine du moins, qu'il m'arrive de m'tonner en
pensant qu'une femme, qu'un homme que je connais sont sa soeur et son
neveu.

Pendant que nous descendions l'escalier, le montait, avec un air de
lassitude qui lui seyait, une femme qui paraissait une quarantaine
d'annes bien qu'elle et davantage. C'tait la princesse d'Orvillers,
fille naturelle, disait-on, du duc de Parme, et dont la douce voix
se scandait d'un vague accent autrichien. Elle s'avanait, grande,
incline, dans une robe de soie blanche  fleurs, laissant battre sa
poitrine dlicieuse, palpitante et fourbue,  travers un harnais de
diamants et de saphirs. Tout en secouant la tte comme une cavale de roi
qu'et embarrasse son licol de perles, d'une valeur inestimable et d'un
poids incommode, elle posait  et l ses regards doux et charmants,
d'un bleu qui, au fur et  mesure qu'il commenait  s'user, devenait
plus caressant encore, et faisait  la plupart des invits qui s'en
allaient un signe de tte amical. Vous arrivez  une jolie heure,
Paulette! dit la duchesse.--Ah! j'ai un tel regret! Mais vraiment il n'y
a pas eu la possibilit matrielle, rpondit la princesse d'Orvillers
qui avait pris  la duchesse de Guermantes ce genre de phrases, mais y
ajoutait sa douceur naturelle et l'air de sincrit donn par l'nergie
d'un accent lointainement tudesque dans une voix si tendre. Elle avait
l'air de faire allusion  des complications de vie trop longues  dire,
et non vulgairement  des soires, bien qu'elle revnt en ce moment de
plusieurs. Mais ce n'tait pas elles qui la foraient de venir si tard.
Comme le prince de Guermantes avait pendant de longues annes empch sa
femme de recevoir Mme d'Orvillers, celle-ci, quand l'interdit fut lev,
se contenta de rpondre aux invitations, pour ne pas avoir l'air d'en
avoir soif, par des simples cartes dposes. Au bout de deux ou trois
ans de cette mthode, elle venait elle-mme, mais trs tard, comme aprs
le thtre. De cette faon, elle se donnait l'air de ne tenir nullement
 la soire, ni  y tre vue, mais simplement de venir faire une visite
au Prince et  la Princesse, rien que pour eux, par sympathie, au moment
o, les trois quarts des invits dj partis, elle jouirait mieux
d'eux. Oriane est vraiment tombe au dernier degr, ronchonna Mme
de Gallardon. Je ne comprends pas Basin de la laisser parler  Mme
d'Orvillers. Ce n'est pas M. de Gallardon qui m'et permis cela. Pour
moi, j'avais reconnu en Mme d'Orvillers la femme qui, prs de l'htel
Guermantes, me lanait de longs regards langoureux, se retournait,
s'arrtait devant les glaces des boutiques. Mme de Guermantes me
prsenta, Mme d'Orvillers fut charmante, ni trop aimable, ni pique.
Elle me regarda comme tout le monde, de ses yeux doux... Mais je ne
devais plus jamais, quand je la rencontrerais, recevoir d'elle une
seule de ces avances o elle avait sembl s'offrir. Il y a des regards
particuliers et qui ont l'air de vous reconnatre, qu'un jeune homme ne
reoit jamais de certaines femmes--et de certains hommes--que jusqu'au
jour o ils vous connaissent et apprennent que vous tes l'ami de gens
avec qui ils sont lis aussi.

On annona que la voiture tait avance. Mme de Guermantes prit sa jupe
rouge comme pour descendre et monter en voiture, mais, saisie peut-tre
d'un remords, ou du dsir de faire plaisir et surtout de profiter de la
brivet que l'empchement matriel de le prolonger imposait  un acte
aussi ennuyeux, elle regarda Mme de Gallardon; puis, comme si elle
venait seulement de l'apercevoir, prise d'une inspiration, elle
retraversa, avant de descendre, toute la longueur du degr et, arrive 
sa cousine ravie, lui tendit la main. Comme il y a longtemps, lui dit
la duchesse qui, pour ne pas avoir  dvelopper tout ce qu'tait cens
contenir de regrets et de lgitimes excuses cette formule, se tourna
d'un air effray vers le duc, lequel, en effet, descendu avec moi vers
la voiture, temptait en voyant que sa femme tait partie vers Mme de
Gallardon et interrompait la circulation des autres voitures. Oriane
est tout de mme encore bien belle! dit Mme de Gallardon. Les gens
m'amusent quand ils disent que nous sommes en froid; nous pouvons, pour
des raisons o nous n'avons pas besoin de mettre les autres, rester des
annes sans nous voir, nous avons trop de souvenirs communs pour pouvoir
jamais tre spares, et, au fond, elle sait bien qu'elle m'aime plus
que tant des gens qu'elle voit tous les jours et qui ne sont pas de son
rang. Mme de Gallardon tait en effet comme ces amoureux ddaigns qui
veulent  toute force faire croire qu'ils sont plus aims que ceux que
choie leur belle. Et (par les loges que, sans souci de la contradiction
avec ce qu'elle avait dit peu avant, elle prodigua en parlant de la
duchesse de Guermantes) elle prouva indirectement que celle-ci possdait
 fond les maximes qui doivent guider dans sa carrire une grande
lgante laquelle, dans le moment mme o sa plus merveilleuse toilette
excite,  ct de l'admiration, l'envie, doit savoir traverser tout un
escalier pour la dsarmer. Faites au moins attention de ne pas mouiller
vos souliers (il avait tomb une petite pluie d'orage), dit le duc, qui
tait encore furieux d'avoir attendu.

Pendant le retour,  cause de l'exigut du coup, les souliers rouges
se trouvrent forcment peu loigns des miens, et Mme de Guermantes,
craignant mme qu'ils ne les eussent touchs, dit au duc: Ce jeune
homme va tre oblig de me dire comme je ne sais plus quelle caricature:
Madame, dites-moi tout de suite que vous m'aimez, mais ne me marchez
pas sur les pieds comme cela. Ma pense d'ailleurs tait assez loin de
Mme de Guermantes. Depuis que Saint-Loup m'avait parl d'une jeune fille
de grande naissance qui allait dans une maison de passe et de la femme
de chambre de la baronne Putbus, c'tait dans ces deux personnes que,
faisant bloc, s'taient rsums les dsirs que m'inspiraient chaque
jour tant de beauts de deux classes, d'une part les vulgaires et
magnifiques, les majestueuses femmes de chambre de grande maison enfles
d'orgueil et qui disent nous en parlant des duchesses, d'autre part
ces jeunes filles dont il me suffisait parfois, mme sans les avoir vues
passer en voiture ou  pied, d'avoir lu le nom dans un compte rendu
de bal pour que j'en devinsse amoureux et qu'ayant consciencieusement
cherch dans l'annuaire des chteaux o elles passaient l't (bien
souvent en me laissant garer par un nom similaire) je rvasse tour 
tour d'aller habiter les plaines de l'Ouest, les dunes du Nord, les bois
de pins du Midi. Mais j'avais beau fondre toute la matire charnelle
la plus exquise pour composer, selon l'idal que m'en avait trac
Saint-Loup, la jeune fille lgre et la femme de chambre de Mme Putbus,
il manquait  mes deux beauts possdables ce que j'ignorerais tant que
je ne les aurais pas vues: le caractre individuel. Je devais m'puiser
vainement  rechercher  me figurer, pendant les mois o j'eusse prfr
une femme de chambre, celle de Mme Putbus. Mais quelle tranquillit,
aprs avoir t perptuellement troubl par mes dsirs inquiets pour
tant d'tres fugitifs dont souvent je ne savais mme pas le nom, qui
taient en tout cas si difficiles  retrouver, encore plus  connatre,
impossibles peut-tre  conqurir, d'avoir prlev sur toute cette
beaut parse, fugitive, anonyme, deux spcimens de choix munis de leur
fiche signaltique et que j'tais du moins certain de me procurer quand
je le voudrais. Je reculais l'heure de me mettre  ce double plaisir,
comme celle du travail, mais la certitude de l'avoir quand je voudrais
me dispensait presque de le prendre, comme ces cachets soporifiques
qu'il suffit d'avoir  la porte de la main pour n'avoir pas besoin
d'eux et s'endormir. Je ne dsirais dans l'univers que deux femmes dont
je ne pouvais, il est vrai, arriver  me reprsenter le visage, mais
dont Saint-Loup m'avait appris les noms et garanti la complaisance. De
sorte que, s'il avait par ses paroles de tout  l'heure fourni un rude
travail  mon imagination, il avait par contre procur une apprciable
dtente, un repos durable  ma volont.

H bien! me dit la duchesse, en dehors de vos bals, est-ce que je ne
peux vous tre d'aucune utilit? Avez-vous trouv un salon o vous
aimeriez que je vous prsente? Je lui rpondis que je craignais que le
seul qui me ft envie ne ft trop peu lgant pour elle. Qui est-ce?
demanda-t-elle d'une voix menaante et rauque, sans presque ouvrir la
bouche. La baronne Putbus. Cette fois-ci elle feignit une vritable
colre. Ah! non, a, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi.
Je ne sais mme pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais
c'est la lie de la socit. C'est comme si vous me demandiez de vous
prsenter  ma mercire. Et encore non, car ma mercire est charmante.
Vous tes un peu fou, mon pauvre petit. En tout cas, je vous demande en
grce d'tre poli avec les personnes  qui je vous ai prsent, de leur
mettre des cartes, d'aller les voir et de ne pas leur parler de la
baronne Putbus, qui leur est inconnue. Je demandai si Mme d'Orvillers
n'tait pas un peu lgre. Oh! pas du tout, vous confondez, elle serait
plutt bgueule. N'est-ce pas, Basin?--Oui, en tout cas je ne crois pas
qu'il y ait jamais rien  dire sur elle, dit le duc.

Vous ne voulez pas venir avec nous  la redoute? me demanda-t-il. Je
vous prterais un manteau vnitien et je sais quelqu'un  qui cela
ferait bougrement plaisir,  Oriane d'abord, cela ce n'est pas la peine de
le dire; mais  la princesse de Parme. Elle chante tout le temps vos
louanges, elle ne jure que par vous. Vous avez la chance--comme elle est
un peu mre--qu'elle soit d'une pudicit absolue. Sans cela elle vous
aurait certainement pris comme sigisbe, comme on disait dans ma
jeunesse, une espce de cavalier servant.

Je ne tenais pas  la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine. Aussi
je refusai. La voiture s'tait arrte, le valet de pied demanda la
porte cochre, les chevaux piaffrent jusqu' ce qu'elle ft ouverte
toute grande, et la voiture s'engagea dans la cour. A la revoyure, me
dit le duc.--J'ai quelquefois regrett de demeurer aussi prs de Marie,
me dit la duchesse, parce que, si je l'aime beaucoup, j'aime un petit
peu moins la voir. Mais je n'ai jamais regrett cette proximit autant
que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous.--Allons,
Oriane, pas de discours. La duchesse aurait voulu que j'entrasse un
instant chez eux. Elle rit beaucoup, ainsi que le duc, quand je dis que
je ne pouvais pas parce qu'une jeune fille devait prcisment venir me
faire une visite maintenant. Vous avez une drle d'heure pour recevoir
vos visites, me dit-elle.--Allons, mon petit, dpchons-nous, dit M. de
Guermantes  sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous
costumer... Il se heurta devant sa porte, svrement garde par elles,
aux deux dames  canne qui n'avaient pas craint de descendre nuitamment
de leur cime afin d'empcher un scandale. Basin, nous avons tenu 
vous prvenir, de peur que vous ne soyez vu  cette redoute: le pauvre
Amanien vient de mourir, il y a une heure. Le duc eut un instant
d'alarme. Il voyait la fameuse redoute s'effondrer pour lui du moment
que, par ces maudites montagnardes, il tait averti de la mort de M.
d'Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lana aux deux cousines ce
mot o il faisait entrer, avec la dtermination de ne pas renoncer  un
plaisir, son incapacit d'assimiler exactement les tours de la langue
franaise: Il est mort! Mais non, on exagre, on exagre! Et sans plus
s'occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient
faire l'ascension dans la nuit, il se prcipita aux nouvelles en
interrogeant son valet de chambre: Mon casque est bien arriv?--Oui,
monsieur le duc.--Il y a bien un petit trou pour respirer? Je n'ai pas
envie d'tre asphyxi, que diable!--Oui, monsieur le duc.--Ah! tonnerre
de Dieu, c'est un soir de malheur. Oriane, j'ai oubli de demander 
Babal si les souliers  la poulaine taient pour vous!--Mais, mon petit,
puisque le costumier de l'Opra-Comique est l, il nous le dira. Moi, je
ne crois pas que a puisse aller avec vos perons.--Allons trouver le
costumier, dit le duc. Adieu, mon petit, je vous dirais bien d'entrer
avec nous pendant que nous essaierons, pour vous amuser. Mais nous
causerions, il va tre minuit et il faut que nous n'arrivions pas en
retard pour que la fte soit complte.

Moi aussi j'tais press de quitter M. et Mme de Guermantes au plus
vite. _Phdre_ finissait vers onze heures et demie. Le temps de venir,
Albertine devait tre arrive. J'allai droit  Franoise: Mlle
Albertine est l?--Personne n'est venu.

Mon Dieu, cela voulait-il dire que personne ne viendrait! J'tais
tourment, la visite d'Albertine me semblant maintenant d'autant plus
dsirable qu'elle tait moins certaine.

Franoise tait ennuye aussi, mais pour une tout autre raison. Elle
venait d'installer sa fille  table pour un succulent repas. Mais en
m'entendant venir, voyant le temps lui manquer pour enlever les plats et
disposer des aiguilles et du fil comme s'il s'agissait d'un ouvrage et
non d'un souper: Elle vient de prendre une cuillre de soupe, me dit
Franoise, je l'ai force de sucer un peu de carcasse, pour diminuer
ainsi jusqu' rien le souper de sa fille, et comme si 'avait t
coupable qu'il ft copieux. Mme au djeuner ou au dner, si je
commettais la faute d'entrer dans la cuisine, Franoise faisait semblant
qu'on et fini et s'excusait mme en disant: J'avais voulu manger un
_morceau_ ou une _bouche_. Mais on tait vite rassur en voyant la
multitude des plats qui couvraient la table et que Franoise, surprise
par mon entre soudaine, comme un malfaiteur qu'elle n'tait pas,
n'avait pas eu le temps de faire disparatre. Puis elle ajouta: Allons,
va te coucher, tu as assez travaill comme cela aujourd'hui (car elle
voulait que sa fille et l'air non seulement de ne nous coter rien, de
vivre de privations, mais encore de se tuer au travail pour nous). Tu ne
fais qu'encombrer la cuisine et surtout gner Monsieur qui attend de la
visite. Allons, monte, reprit-elle, comme si elle tait oblige d'user
de son autorit pour envoyer coucher sa fille qui, du moment que le
souper tait rat, n'tait plus l que pour la frime et, si j'tais
rest cinq minutes encore, et d'elle-mme dcamp. Et se tournant vers
moi, avec ce beau franais populaire et pourtant un peu individuel qui
tait le sien: Monsieur ne voit pas que l'envie de dormir lui coupe la
figure. J'tais rest ravi de ne pas avoir  causer avec la fille de
Franoise.

J'ai dit qu'elle tait d'un petit pays qui tait tout voisin de celui de
sa mre, et pourtant diffrent par la nature du terrain, les cultures,
le patois, par certaines particularits des habitants, surtout. Ainsi la
bouchre et la nice de Franoise s'entendaient fort mal, mais avaient
ce point commun, quand elles partaient faire une course, de s'attarder
des heures chez la soeur ou chez la cousine, tant d'elles-mmes
incapables de terminer une conversation, conversation au cours de
laquelle le motif qui les avait fait sortir s'vanouissait au point que
si on leur disait  leur retour: H bien, M. le marquis de Norpois
sera-t-il visible  six heures un quart, elles ne se frappaient mme
pas le front en disant: Ah! j'ai oubli, mais: Ah! je n'ai pas
compris que monsieur avait demand cela, je croyais qu'il fallait
seulement lui donner le bonjour. Si elles perdaient la boule de cette
faon pour une chose dite une heure auparavant, en revanche il tait
impossible de leur ter de la tte ce qu'elles avaient une fois entendu
dire par la soeur ou par la cousine. Ainsi, si la bouchre avait entendu
dire que les Anglais nous avaient fait la guerre en 70 en mme temps que
les Prussiens, et que j'eusse eu beau expliquer que ce fait tait
faux, toutes les trois semaines la bouchre me rptait au cours d'une
conversation: C'est cause  cette guerre que les Anglais nous ont faite
en 70 en mme temps que les Prussiens.--Mais je vous ai dit cent fois
que vous vous trompez. Elle rpondait, ce qui impliquait que rien
n'tait branl dans sa conviction: En tout cas, ce n'est pas une
raison pour leur en vouloir. Depuis 70, il a coul de l'eau sous les
ponts, etc. Une autre fois, prnant une guerre avec l'Angleterre, que
je dsapprouvais, elle disait: Bien sr, vaut toujours mieux pas de
guerre; mais puisqu'il le faut, vaut mieux y aller tout de suite. Comme
l'a expliqu tantt la soeur, depuis cette guerre que les Anglais nous
ont faite en 70, les traits de commerce nous ruinent. Aprs qu'on les
aura battus, on ne laissera plus entrer en France un seul Anglais sans
payer trois cents francs d'entre, comme nous maintenant pour aller en
Angleterre.

Tel tait, en dehors de beaucoup d'honntet et, quand ils parlaient,
d'une sourde obstination  ne pas se laisser interrompre,  reprendre
vingt fois l o ils en taient si on les interrompait, ce qui finissait
par donner  leurs propos la solidit inbranlable d'une fugue de Bach,
le caractre des habitants dans ce petit pays qui n'en comptait pas
cinq cents et que bordaient ses chtaigniers, ses saules, ses champs de
pommes de terre et de betteraves.

La fille de Franoise, au contraire, parlait, se croyant une femme
d'aujourd'hui et sortie des sentiers trop anciens, l'argot parisien et
ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Franoise lui ayant dit
que je venais de chez une princesse: Ah! sans doute une princesse  la
noix de coco. Voyant que j'attendais une visite, elle fit semblant de
croire que je m'appelais Charles. Je lui rpondis navement que non,
ce qui lui permit de placer: Ah! je croyais! Et je me disais Charles
attend (charlatan). Ce n'tait pas de trs bon got. Mais je fus moins
indiffrent lorsque, comme consolation du retard d'Albertine, elle me
dit: Je crois que vous pouvez l'attendre  perpte. Elle ne viendra
plus. Ah! nos gigolettes d'aujourd'hui!

Ainsi son parler diffrait de celui de sa mre; mais, ce qui est plus
curieux, le parler de sa mre n'tait pas le mme que celui de sa
grand'mre, native de Bailleau-le-Pin, qui tait si prs du pays de
Franoise. Pourtant les patois diffraient lgrement comme les deux
paysages. Le pays de la mre de Franoise, en pente et descendant 
un ravin, tait frquent par les saules. Et, trs loin de l, au
contraire, il y avait en France une petite rgion o on parlait presque
tout  fait le mme patois qu' Msglise. J'en fis la dcouverte en
mme temps que j'en prouvai l'ennui. En effet, je trouvai une fois
Franoise en grande conversation avec une femme de chambre de la maison,
qui tait de ce pays et parlait ce patois. Elles se comprenaient
presque, je ne les comprenais pas du tout, elles le savaient et ne
cessaient pas pour cela, excuses, croyaient-elles, par la joie d'tre
payses quoique nes si loin l'une de l'autre, de continuer  parler
devant moi cette langue trangre, comme lorsqu'on ne veut pas tre
compris. Ces pittoresques tudes de gographie linguistique et de
camaraderie ancillaire se poursuivirent chaque semaine dans la cuisine,
sans que j'y prisse aucun plaisir.

Comme, chaque fois que la porte cochre s'ouvrait, la concierge appuyait
sur un bouton lectrique qui clairait l'escalier, et comme il n'y avait
pas de locataires qui ne fussent rentrs, je quittai immdiatement la
cuisine et revins m'asseoir dans l'antichambre, piant, l o la tenture
un peu trop troite, qui ne couvrait pas compltement la porte vitre de
notre appartement, laissait passer la sombre raie verticale faite par la
demi-obscurit de l'escalier. Si tout d'un coup cette raie devenait d'un
blond dor, c'est qu'Albertine viendrait d'entrer en bas et serait dans
deux minutes prs de moi; personne d'autre ne pouvait plus venir  cette
heure-l. Et je restais, ne pouvant dtacher mes yeux de la raie qui
s'obstinait  demeurer sombre; je me penchais tout entier pour tre sr
de bien voir; mais j'avais beau regarder, le noir trait vertical, malgr
mon dsir passionn, ne me donnait pas l'enivrante allgresse que
j'aurais eue si je l'avais vu chang, par un enchantement soudain et
significatif, en un lumineux barreau d'or. C'tait bien de l'inquitude
pour cette Albertine  laquelle je n'avais pas pens trois minutes
pendant la soire Guermantes! Mais, rveillant les sentiments d'attente
jadis prouvs  propos d'autres jeunes filles, surtout de Gilberte,
quand elle tardait  venir, la privation possible d'un simple plaisir
physique me causait une cruelle souffrance morale.

Il me fallut rentrer dans ma chambre. Franoise m'y suivit. Elle
trouvait, comme j'tais revenu de ma soire, qu'il tait inutile que je
gardasse la rose que j'avais  la boutonnire et vint pour me l'enlever.
Son geste, en me rappelant qu'Albertine pouvait ne plus venir, et en
m'obligeant aussi  confesser que je dsirais tre lgant pour elle,
me causa une irritation qui fut redouble du fait qu'en me dgageant
violemment, je froissai la fleur et que Franoise me dit: Il aurait
mieux valu me la laisser ter plutt que non pas la gter ainsi.
D'ailleurs, ses moindres paroles m'exaspraient. Dans l'attente, on
souffre tant de l'absence de ce qu'on dsire qu'on ne peut supporter une
autre prsence.

Franoise sortie de la chambre, je pensai que, si c'tait pour en
arriver maintenant  avoir de la coquetterie  l'gard d'Albertine, il
tait bien fcheux que je me fusse montr tant de fois  elle si mal
ras, avec une barbe de plusieurs jours, les soirs o je la laissais
venir pour recommencer nos caresses. Je sentais qu'insoucieuse de moi,
elle me laissait seul. Pour embellir un peu ma chambre, si Albertine
venait encore, et parce que c'tait une des plus jolies choses que
j'avais, je remis, pour la premire fois depuis des annes, sur la table
qui tait auprs de mon lit, ce portefeuille orn de turquoises que
Gilberte m'avait fait faire pour envelopper la plaquette de Bergotte et
que, si longtemps, j'avais voulu garder avec moi pendant que je dormais,
 ct de la bille d'agate. D'ailleurs, autant peut-tre qu'Albertine,
toujours pas venue, sa prsence en ce moment dans un ailleurs qu'elle
avait videmment trouv plus agrable, et que je ne connaissais pas, me
causait un sentiment douloureux qui, malgr ce que j'avais dit, il y
avait  peine une heure,  Swann, sur mon incapacit d'tre jaloux,
aurait pu, si j'avais vu mon amie  des intervalles moins loigns, se
changer en un besoin anxieux de savoir o, avec qui, elle passait son
temps. Je n'osais pas envoyer chez Albertine, il tait trop tard, mais
dans l'espoir que, soupant peut-tre avec des amies, dans un caf,
elle aurait l'ide de me tlphoner, je tournai le commutateur et,
rtablissant la communication dans ma chambre, je la coupai entre le
bureau de postes et la loge du concierge  laquelle il tait reli
d'habitude  cette heure-l. Avoir un rcepteur dans le petit couloir o
donnait la chambre de Franoise et t plus simple, moins drangeant,
mais inutile. Les progrs de la civilisation permettent  chacun de
manifester des qualits insouponnes ou de nouveaux vices qui les
rendent plus chers ou plus insupportables  leurs amis. C'est ainsi que
la dcouverte d'Edison avait permis  Franoise d'acqurir un dfaut de
plus, qui tait de se refuser, quelque utilit, quelque urgence qu'il y
et,  se servir du tlphone. Elle trouvait le moyen de s'enfuir quand
on voulait le lui apprendre, comme d'autres au moment d'tre vaccins.
Aussi le tlphone tait-il plac dans ma chambre, et, pour qu'il ne
gnt pas mes parents, sa sonnerie tait remplace par un simple bruit
de tourniquet. De peur de ne pas l'entendre, je ne bougeais pas. Mon
immobilit tait telle que, pour la premire fois depuis des mois, je
remarquai le tic tac de la pendule. Franoise vint arranger des choses.
Elle causait avec moi, mais je dtestais cette conversation, sous la
continuit uniformment banale de laquelle mes sentiments changeaient de
minute en minute, passant de la crainte  l'anxit; de l'anxit  la
dception complte. Diffrent des paroles vaguement satisfaites que je
me croyais oblig de lui adresser, je sentais mon visage si malheureux
que je prtendis que je souffrais d'un rhumatisme pour expliquer
le dsaccord entre mon indiffrence simule et cette expression
douloureuse; puis je craignais que les paroles prononces, d'ailleurs 
mi-voix, par Franoise (non  cause d'Albertine, car elle jugeait passe
depuis longtemps l'heure de sa venue possible) risquassent de m'empcher
d'entendre l'appel sauveur qui ne viendrait plus. Enfin Franoise alla
se coucher; je la renvoyai avec une rude douceur, pour que le bruit
qu'elle ferait en s'en allant ne couvrit pas celui du tlphone. Et je
recommenai  couter,  souffrir; quand nous attendons, de l'oreille
qui recueille les bruits  l'esprit qui les dpouille et les analyse, et
de l'esprit au coeur  qui il transmet ses rsultats, le double trajet
est si rapide que nous ne pouvons mme pas percevoir sa dure, et qu'il
semble que nous coutions directement avec notre coeur.

J'tais tortur par l'incessante reprise du dsir toujours plus anxieux,
et jamais accompli, d'un bruit d'appel; arriv au point culminant d'une
ascension tourmente dans les spirales de mon angoisse solitaire, du
fond du Paris populeux et nocturne approch soudain de moi,  ct de ma
bibliothque, j'entendis tout  coup, mcanique et sublime, comme dans
_Tristan_ l'charpe agite ou le chalumeau du ptre, le bruit de toupie
du tlphone. Je m'lanai, c'tait Albertine. Je ne vous drange pas
en vous tlphonant  une pareille heure?--Mais non..., dis-je en
comprimant ma joie, car ce qu'elle disait de l'heure indue tait sans
doute pour s'excuser de venir dans un moment, si tard, non parce qu'elle
n'allait pas venir. Est-ce que vous venez? demandai-je d'un ton
indiffrent.--Mais... non, si vous n'avez pas absolument besoin de moi.
Une partie de moi  laquelle l'autre voulait se rejoindre tait en
Albertine. Il fallait qu'elle vnt, mais je ne le lui dis pas d'abord;
comme nous tions en communication, je me dis que je pourrais toujours
l'obliger,  la dernire seconde, soit  venir chez moi, soit  me
laisser courir chez elle. Oui, je suis prs de chez moi, dit-elle, et
infiniment loin de chez vous; je n'avais pas bien lu votre mot. Je viens
de le retrouver et j'ai eu peur que vous ne m'attendiez. Je sentais
qu'elle mentait, et c'tait maintenant, dans ma fureur, plus encore par
besoin de la dranger que de la voir que je voulais l'obliger  venir.
Mais je tenais d'abord  refuser ce que je tcherais d'obtenir dans
quelques instants. Mais o tait-elle?  ses paroles se mlaient
d'autres sons: la trompe d'un cycliste, la voix d'une femme qui
chantait, une fanfare lointaine retentissaient aussi distinctement que
la voix chre, comme pour me montrer que c'tait bien Albertine dans son
milieu actuel qui tait prs de moi en ce moment, comme une motte de
terre avec laquelle on a emport toutes les gramines qui l'entourent.
Les mmes bruits que j'entendais frappaient aussi son oreille et
mettaient une entrave  son attention: dtails de vrit, trangers au
sujet, inutiles en eux-mmes, d'autant plus ncessaires  nous rvler
l'vidence du miracle; traits sobres et charmants, descriptifs de
quelque rue parisienne, traits perants aussi et cruels d'une soire
inconnue qui, au sortir de _Phdre_, avaient empch Albertine de venir
chez moi. Je commence par vous prvenir que ce n'est pas pour que vous
veniez, car,  cette heure-ci, vous me gneriez beaucoup..., lui dis-je,
je tombe de sommeil. Et puis, enfin, mille complications. Je tiens 
vous dire qu'il n'y avait pas de malentendu possible dans ma lettre.
Vous m'avez rpondu que c'tait convenu. Alors, si vous n'aviez pas
compris, qu'est-ce que vous entendiez par l?--J'ai dit que c'tait
convenu, seulement je ne me souvenais plus trop de ce qui tait convenu.
Mais je vois que vous tes fch, cela m'ennuie. Je regrette d'tre
alle  _Phdre_. Si j'avais su que cela ferait tant d'histoires...
ajouta-t-elle, comme tous les gens qui, en faute pour une chose, font
semblant de croire que c'est une autre qu'on leur reproche.--_Phdre_
n'est pour rien dans mon mcontentement, puisque c'est moi qui vous ai
demand d'y aller.--Alors, vous m'en voulez, c'est ennuyeux qu'il soit
trop tard ce soir, sans cela je serais alle chez vous, mais je viendrai
demain ou aprs-demain, pour m'excuser.--Oh! non, Albertine, je vous en
prie, aprs m'avoir fait perdre une soire, laissez-moi au moins la paix
les jours suivants. Je ne serai pas libre avant une quinzaine de jours
ou trois semaines. coutez, si cela vous ennuie que nous restions sur
une impression de colre, et, au fond, vous avez peut-tre raison, alors
j'aime encore mieux, fatigue pour fatigue, puisque je vous ai attendue
jusqu' cette heure-ci et que vous tes encore dehors, que vous veniez
tout de suite, je vais prendre du caf pour me rveiller.--Ce ne serait
pas possible de remettre cela  demain? parce que la difficult... En
entendant ces mots d'excuse, prononcs comme si elle n'allait pas venir,
je sentis qu'au dsir de revoir la figure veloute qui dj  Balbec
dirigeait toutes mes journes vers le moment o, devant la mer mauve de
septembre, je serais auprs de cette fleur rose, tentait douloureusement
de s'unir un lment bien diffrent. Ce terrible besoin d'un tre, 
Combray, j'avais appris  le connatre au sujet de ma mre, et jusqu'
vouloir mourir si elle me faisait dire par Franoise qu'elle ne pourrait
pas monter. Cet effort de l'ancien sentiment, pour se combiner et ne
faire qu'un lment unique avec l'autre, plus rcent, et qui, lui,
n'avait pour voluptueux objet que la surface colore, la rose carnation
d'une fleur de plage, cet effort aboutit souvent  ne faire (au sens
chimique) qu'un corps nouveau, qui peut ne durer que quelques instants.
Ce soir-l, du moins, et pour longtemps encore, les deux lments
restrent dissocis. Mais dj, aux derniers mots entendus au tlphone,
je commenai  comprendre que la vie d'Albertine tait situe (non pas
matriellement sans doute)  une telle distance de moi qu'il m'et fallu
toujours de fatigantes explorations pour mettre la main sur elle, mais,
de plus, organise comme des fortifications de campagne et, pour plus
de sret, de l'espce de celles que l'on a pris plus tard l'habitude
d'appeler camoufles. Albertine, au reste, faisait,  un degr plus
lev de la socit, partie de ce genre de personnes  qui la concierge
promet  votre porteur de faire remettre la lettre quand elle
rentrera--jusqu'au jour o vous vous apercevez que c'est prcisment
elle, la personne rencontre dehors et  laquelle vous vous tes permis
d'crire, qui est la concierge. De sorte qu'elle habite bien--mais dans
la loge--le logis qu'elle vous a indiqu (lequel, d'autre part, est une
petite maison de passe dont la concierge est la maquerelle)--et qu'elle
donne comme adresse un immeuble o elle est connue par des complices qui
ne vous livreront pas son secret, d'o on lui fera parvenir vos lettres,
mais o elle n'habite pas, o elle a tout au plus laiss des affaires.
Existences disposes sur cinq ou six lignes de repli, de sorte que,
quand on veut voir cette femme, ou savoir, on est venu frapper trop 
droite, ou trop  gauche, ou trop en avant, ou trop en arrire, et qu'on
peut pendant des mois, des annes, tout ignorer. Pour Albertine, je
sentais que je n'apprendrais jamais rien, qu'entre la multiplicit
entremle des dtails rels et des faits mensongers je n'arriverais
jamais  me dbrouiller. Et que ce serait toujours ainsi,  moins que de
la mettre en prison (mais on s'vade) jusqu' la fin. Ce soir-l, cette
conviction ne fit passer  travers moi qu'une inquitude, mais o je
sentais frmir comme une anticipation de longues souffrances.

--Mais non, rpondis-je, je vous ai dj dit que je ne serais pas libre
avant trois semaines, pas plus demain qu'un autre jour.--Bien, alors...
je vais prendre le pas de course... c'est ennuyeux, parce que je
suis chez une amie qui... (Je sentais qu'elle n'avait pas cru que
j'accepterais sa proposition de venir, laquelle n'tait donc pas
sincre, et je voulais la mettre au pied du mur.)--Qu'est-ce que a
peut me faire, votre amie? venez ou ne venez pas, c'est votre affaire,
ce n'est pas moi qui vous demande de venir, c'est vous qui me l'avez
propos.--Ne vous fchez pas, je saute dans un fiacre et je serai chez
vous dans dix minutes.

Ainsi, de ce Paris des profondeurs nocturnes duquel avait dj man
jusque dans ma chambre, mesurant le rayon d'action d'un tre lointain,
une voix qui allait surgir et apparatre, aprs cette premire
annonciation, c'tait cette Albertine que j'avais connue jadis sous le
ciel de Balbec, quand les garons du Grand-Htel, en mettant le couvert,
taient aveugls par la lumire du couchant, que, les vitres tant
entirement tires, les souffles imperceptibles du soir passaient
librement de la plage, o s'attardaient les derniers promeneurs, 
l'immense salle  manger o les premiers dneurs n'taient pas assis
encore, et que dans la glace place derrire le comptoir passait le
reflet rouge de la coque et s'attardait longtemps le reflet gris de la
fume du dernier bateau pour Rivebelle. Je ne me demandais plus ce qui
avait pu mettre Albertine en retard, et quand Franoise entra dans ma
chambre me dire: Mademoiselle Albertine est l, si je rpondis sans
mme bouger la tte, ce fut seulement par dissimulation: Comment
mademoiselle Albertine vient-elle aussi tard! Mais levant alors les
yeux sur Franoise comme dans une curiosit d'avoir sa rponse qui
devait corroborer l'apparente sincrit de ma question, je m'aperus,
avec admiration et fureur, que, capable de rivaliser avec la Berma
elle-mme dans l'art de faire parler les vtements inanims et les
traits du visage, Franoise avait su faire la leon  son corsage,  ses
cheveux dont les plus blancs avaient t ramens  la surface, exhibs
comme un extrait de naissance,  son cou courb par la fatigue et
l'obissance. Ils la plaignaient d'avoir t tire du sommeil et de la
moiteur du lit, au milieu de la nuit,  son ge, oblige de se vtir
quatre  quatre, au risque de prendre une fluxion de poitrine. Aussi,
craignant d'avoir eu l'air de m'excuser de la venue tardive d'Albertine:
En tout cas, je suis bien content qu'elle soit venue, tout est pour
le mieux, et je laissai clater ma joie profonde. Elle ne demeura pas
longtemps sans mlange, quand j'eus entendu la rponse de Franoise.
Celle-ci, sans profrer aucune plainte, ayant mme l'air d'touffer de
son mieux une toux irrsistible, et croisant seulement sur elle son
chle comme si elle avait froid, commena par me raconter tout ce
qu'elle avait dit  Albertine, n'ayant pas manqu de lui demander des
nouvelles de sa tante. Justement j'y disais, monsieur devait avoir
crainte que mademoiselle ne vienne plus, parce que ce n'est pas une
heure pour venir, c'est bientt le matin. Mais elle devait tre dans
des endroits qu'elle s'amusait bien car elle ne m'a pas seulement dit
qu'elle tait contrarie d'avoir fait attendre monsieur, elle m'a
rpondu d'un air de se fiche du monde: Mieux vaut tard que jamais! Et
Franoise ajouta ces mots qui me percrent le coeur: En parlant comme
a elle s'est vendue. Elle aurait peut-tre bien voulu se cacher
mais... Je n'avais pas de quoi tre bien tonn. Je viens de dire
que Franoise rendait rarement compte, dans les commissions qu'on lui
donnait, sinon de ce qu'elle avait dit et sur quoi elle s'tendait
volontiers, du moins de la rponse attendue. Mais, si par exception
elle nous rptait les paroles que nos amis avaient dites, si courtes
qu'elles fussent, elle s'arrangerait gnralement, au besoin grce
 l'expression, au ton dont elle assurait qu'elles avaient t
accompagnes,  leur donner quelque chose de blessant.  la rigueur,
elle acceptait d'avoir subi d'un fournisseur chez qui nous l'avions
envoye une avanie, d'ailleurs probablement imaginaire, pourvu que,
s'adressant  elle qui nous reprsentait, qui avait parl en notre
nom, cette avanie nous atteignt par ricochet. Il n'et rest qu' lui
rpondre qu'elle avait mal compris, qu'elle tait atteinte de dlire
de perscution et que tous les commerants n'taient pas ligus contre
elle. D'ailleurs leurs sentiments m'importaient peu. Il n'en tait pas
de mme de ceux d'Albertine. Et en me redisant ces mots ironiques:
Mieux vaut tard que jamais! Franoise m'voqua aussitt les amis dans
la socit desquels Albertine avait fini sa soire, s'y plaisant donc
plus que dans la mienne. Elle est comique, elle a un petit chapeau
plat, avec ses gros yeux, a lui donne un drle d'air, surtout avec son
manteau qu'elle aurait bien fait d'envoyer chez l'estoppeuse car il
est tout mang. Elle m'amuse, ajouta, comme se moquant d'Albertine,
Franoise, qui partageait rarement mes impressions mais prouvait le
besoin de faire connatre les siennes. Je ne voulais mme pas avoir
l'air de comprendre que ce rire signifiait le ddain de la moquerie,
mais, pour rendre coup pour coup, je rpondis  Franoise, bien que je
ne connusse pas le petit chapeau dont elle parlait: Ce que vous
appelez petit chapeau plat est quelque chose de simplement
ravissant...--C'est--dire que c'est trois fois rien, dit Franoise en
exprimant, franchement cette fois, son vritable mpris. Alors (d'un
ton doux et ralenti pour que ma rponse mensongre et l'air d'tre
l'expression non de ma colre mais de la vrit, en ne perdant pas de
temps cependant, pour ne pas faire attendre Albertine), j'adressai
 Franoise ces paroles cruelles: Vous tes excellente, lui dis-je
mielleusement, vous tes gentille, vous avez mille qualits, mais vous
en tes au mme point que le jour o vous tes arrive  Paris, aussi
bien pour vous connatre en choses de toilette que pour bien
prononcer les mots et ne pas faire de cuirs. Et ce reproche tait
particulirement stupide, car ces mots franais que nous sommes si fiers
de prononcer exactement ne sont eux-mmes que des cuirs faits par des
bouches gauloises qui prononaient de travers le latin ou le saxon,
notre langue n'tant que la prononciation dfectueuse de quelques
autres.

Le gnie linguistique  l'tat vivant, l'avenir et le pass du franais,
voil ce qui et d m'intresser dans les fautes de Franoise.
L'estoppeuse pour la stoppeuse n'tait-il pas aussi curieux que
ces animaux survivants des poques lointaines, comme la baleine ou la
girafe, et qui nous montrent les tats que la vie animale a traverss?
Et, ajoutai-je, du moment que depuis tant d'annes vous n'avez pas su
apprendre, vous n'apprendrez jamais. Vous pouvez vous en consoler, cela
ne vous empche pas d'tre une trs brave personne, de faire  merveille
le boeuf  la gele, et encore mille autres choses. Le chapeau que vous
croyez simple est copi sur un chapeau de la princesse de Guermantes,
qui a cot cinq cents francs. Du reste, je compte en offrir
prochainement un encore plus beau  Mlle Albertine. Je savais que
ce qui pouvait le plus ennuyer Franoise c'est que je dpensasse de
l'argent pour des gens qu'elle n'aimait pas. Elle me rpondit par
quelques mots que rendit peu intelligibles un brusque essoufflement.
Quand j'appris plus tard qu'elle avait une maladie de coeur, quel
remords j'eus de ne m'tre jamais refus le plaisir froce et strile de
riposter ainsi  ses paroles! Franoise dtestait, du reste, Albertine
parce que, pauvre, Albertine ne pouvait accrotre ce que Franoise
considrait comme mes supriorits. Elle souriait avec bienveillance
chaque fois que j'tais invit par Mme de Villeparisis. En revanche elle
tait indigne qu'Albertine ne pratiqut pas la rciprocit. J'en tais
arriv  tre oblig d'inventer de prtendus cadeaux faits par celle-ci
et  l'existence desquels Franoise n'ajouta jamais l'ombre de foi.
Ce manque de rciprocit la choquait surtout en matire alimentaire.
Qu'Albertine acceptt des dners de maman, si nous n'tions pas invits
chez Mme Bontemps (laquelle pourtant n'tait pas  Paris la moiti du
temps, son mari acceptant des postes comme autrefois quand il avait
assez du ministre), cela lui paraissait, de la part de mon amie, une
indlicatesse qu'elle fltrissait indirectement en rcitant ce dicton
courant  Combray:

  Mangeons mon pain,
  --Je le veux bien.
  --Mangeons le tien.
  --Je n'ai plus faim.

Je fis semblant d'tre contraint d'crire,  qui criviez-vous? me dit
Albertine en entrant.-- une jolie amie  moi,  Gilberte Swann. Vous ne
la connaissez pas?--Non. Je renonai  poser  Albertine des questions
sur sa soire, je sentais que je lui ferais des reproches et que nous
n'aurions plus le temps, vu l'heure qu'il tait, de nous rconcilier
suffisamment pour passer aux baisers et aux caresses. Aussi ce fut par
eux que je voulais ds la premire minute commencer. D'ailleurs, si
j'tais un peu calm, je ne me sentais pas heureux. La perte de toute
boussole, de toute direction, qui caractrise l'attente persiste encore
aprs l'arrive de l'tre attendu, et, substitue en nous au calme  la
faveur duquel nous nous peignions sa venue comme un tel plaisir, nous
empche d'en goter aucun. Albertine tait l: mes nerfs dmonts,
continuant leur agitation, l'attendaient encore. Je veux prendre un bon
baiser, Albertine.--Tant que vous voudrez, me dit-elle avec toute sa
bont. Je ne l'avais jamais vue aussi jolie. Encore un?--Mais vous
savez que a me fait un grand, grand plaisir.--Et  moi encore mille
fois plus, me rpondit-elle. Oh! le joli portefeuille que vous avez
l!--Prenez-le, je vous le donne en souvenir.--Vous tes trop gentil...
On serait  jamais guri du romanesque si l'on voulait, pour penser 
celle qu'on aime, tcher d'tre celui qu'on sera quand on ne l'aimera
plus. Le portefeuille, la bille d'agate de Gilberte, tout cela n'avait
reu jadis son importance que d'un tat purement infrieur, puisque
maintenant c'tait pour moi un portefeuille, une bille quelconques.

Je demandai  Albertine si elle voulait boire. Il me semble que je vois
l des oranges et de l'eau, me dit-elle. Ce sera parfait. Je pus goter
ainsi, avec ses baisers, cette fracheur qui me paraissait suprieure
 eux chez la princesse de Guermantes. Et l'orange presse dans l'eau
semblait me livrer, au fur et  mesure que je buvais, la vie secrte de
son mrissement, son action heureuse contre certains tats de ce corps
humain qui appartient  un rgne si diffrent, son impuissance  le
faire vivre, mais en revanche les jeux d'arrosage par o elle pouvait
lui tre favorable, cent mystres dvoils par le fruit  ma sensation,
nullement  mon intelligence.

Albertine partie, je me rappelai que j'avais promis  Swann d'crire 
Gilberte et je trouvai plus gentil de le faire tout de suite. Ce fut
sans motion, et comme mettant la dernire ligne  un ennuyeux devoir de
classe, que je traai sur l'enveloppe le nom de Gilberte Swann dont je
couvrais jadis mes cahiers pour me donner l'illusion de correspondre
avec elle. C'est que, si, autrefois, ce nom-l, c'tait moi qui
l'crivais, maintenant la tche en avait t dvolue par l'habitude 
l'un de ces nombreux secrtaires qu'elle s'adjoint. Celui-l pouvait
crire le nom de Gilberte avec d'autant plus de calme que, plac
rcemment chez moi par l'habitude, rcemment entr  mon service, il
n'avait pas connu Gilberte et savait seulement, sans mettre aucune
ralit sous ces mots, parce qu'il m'avait entendu parler d'elle, que
c'tait une jeune fille de laquelle j'avais t amoureux.

Je ne pouvais l'accuser de scheresse. L'tre que j'tais maintenant
vis--vis d'elle tait le tmoin le mieux choisi pour comprendre ce
qu'elle-mme avait t. Le portefeuille, la bille d'agate, taient
simplement redevenus pour moi  l'gard d'Albertine ce qu'ils avaient
t pour Gilberte, ce qu'ils eussent t pour tout tre qui n'et pas
fait jouer sur eux le reflet d'une flamme intrieure. Mais maintenant
un nouveau trouble tait en moi qui altrait  son tour la puissance
vritable des choses et des mots. Et comme Albertine me disait, pour me
remercier encore: J'aime tant les turquoises! je lui rpondis: Ne
laissez pas mourir celles-l, leur confiant ainsi comme  des pierres
l'avenir de notre amiti qui pourtant n'tait pas plus capable
d'inspirer un sentiment  Albertine qu'il ne l'avait t de conserver
celui qui m'unissait autrefois  Gilberte.

Il se produisit  cette poque un phnomne qui ne mrite d'tre
mentionn que parce qu'il se retrouve  toutes les priodes importantes
de l'histoire. Au moment mme o j'crivais  Gilberte, M. de
Guermantes,  peine rentr de la redoute, encore coiff de son casque,
songeait que le lendemain il serait bien forc d'tre officiellement en
deuil, et dcida d'avancer de huit jours la cure d'eaux qu'il devait
faire. Quand il en revint trois semaines aprs (et pour anticiper,
puisque je viens seulement de finir ma lettre  Gilberte), les amis du
duc qui l'avaient vu, si indiffrent au dbut, devenir un antidreyfusard
forcen, restrent muets de surprise en l'entendant (comme si la cure
n'avait pas agi seulement sur la vessie) leur rpondre: H bien, le
procs sera rvis et il sera acquitt; on ne peut pas condamner un
homme contre lequel il n'y a rien. Avez-vous jamais vu un gaga comme
Froberville? Un officier prparant les Franais  la boucherie, pour
dire la guerre! trange poque! Or, dans l'intervalle, le duc de
Guermantes avait connu aux eaux trois charmantes dames (une princesse
italienne et ses deux belles-soeurs). En les entendant dire quelques
mots sur les livres qu'elles lisaient, sur une pice qu'on jouait au
Casino, le duc avait tout de suite compris qu'il avait affaire  des
femmes d'une intellectualit suprieure et avec lesquelles, comme il
le disait, il n'tait pas de force. Il n'en avait t que plus heureux
d'tre invit  jouer au bridge par la princesse. Mais  peine arriv
chez elle, comme il lui disait, dans la ferveur de son antidreyfusisme
sans nuances: H bien, on ne nous parle plus de la rvision du fameux
Dreyfus, sa stupfaction avait t grande d'entendre la princesse et
ses belles-soeurs dire: On n'en a jamais t si prs. On ne peut pas
retenir au bagne quelqu'un qui n'a rien fait.--Ah? Ah?, avait d'abord
balbuti le duc, comme  la dcouverte d'un sobriquet bizarre qui et
t en usage dans cette maison pour tourner en ridicule quelqu'un qu'il
avait cru jusque-l intelligent. Mais au bout de quelques jours, comme,
par lchet et esprit d'imitation, on crie: Eh! l, Jojotte, sans
savoir pourquoi,  un grand artiste qu'on entend appeler ainsi, dans
cette maison, le duc, encore tout gn par la coutume nouvelle, disait
cependant: En effet, s'il n'y a rien contre lui! Les trois charmantes
dames trouvaient qu'il n'allait pas assez vite et le rudoyaient un peu:
Mais, au fond, personne d'intelligent n'a pu croire qu'il y et rien.
Chaque fois qu'un fait crasant contre Dreyfus se produisait et que
le duc, croyant que cela allait convertir les trois dames charmantes,
venait le leur annoncer, elles riaient beaucoup et n'avaient pas de
peine, avec une grande finesse de dialectique,  lui montrer que
l'argument tait sans valeur et tout  fait ridicule. Le duc tait
rentr  Paris dreyfusard enrag. Et certes nous ne prtendons pas que
les trois dames charmantes ne fussent pas, dans ce cas-l, messagres de
vrit. Mais il est  remarquer que tous les dix ans, quand on a laiss
un homme rempli d'une conviction vritable, il arrive qu'un couple
intelligent, ou une seule dame charmante, entrent dans sa socit et
qu'au bout de quelques mois on l'amne  des opinions contraires. Et
sur ce point il y a beaucoup de pays qui se comportent comme l'homme
sincre, beaucoup de pays qu'on a laisss remplis de haine pour un
peuple et qui, six mois aprs, ont chang de sentiment et renvers leurs
alliances.

Je ne vis plus de quelque temps Albertine, mais continuai,  dfaut de
Mme de Guermantes qui ne parlait plus  mon imagination,  voir d'autres
fes et leurs demeures, aussi insparables d'elles que du mollusque qui
la fabriqua et s'en abrite la valve de nacre ou d'mail, ou la tourelle
 crneaux de son coquillage. Je n'aurais pas su classer ces dames,
la difficult du problme tant aussi insignifiante et impossible non
seulement  rsoudre mais  poser. Avant la dame il fallait aborder le
ferique htel. Or l'une recevait toujours aprs djeuner, les mois
d't; mme avant d'arriver chez elle, il avait fallu faire baisser la
capote du fiacre, tant tapait dur le soleil, dont le souvenir, sans que
je m'en rendisse compte, allait entrer dans l'impression totale. Je
croyais seulement aller au Cours-la-Reine; en ralit, avant d'tre
arriv dans la runion dont un homme pratique se ft peut-tre moqu,
j'avais, comme dans un voyage  travers l'Italie, un blouissement, des
dlices, dont l'htel ne serait plus spar dans ma mmoire. De plus,
 cause de la chaleur de la maison et de l'heure, la dame avait clos
hermtiquement les volets dans les vastes salons rectangulaires du
rez-de-chausse o elle recevait. Je reconnaissais mal d'abord la
matresse de maison et ses visiteurs, mme la duchesse de Guermantes,
qui de sa voix rauque me demandait de venir m'asseoir auprs d'elle,
dans un fauteuil de Beauvais reprsentant l'Enlvement d'Europe. Puis
je distinguais sur les murs les vastes tapisseries du XVIIIe sicle
reprsentant des vaisseaux aux mts fleuris de roses trmires,
au-dessous desquels je me trouvais comme dans le palais non de la Seine
mais de Neptune, au bord du fleuve Ocan, o la duchesse de Guermantes
devenait comme une divinit des eaux. Je n'en finirais pas si
j'numrais tous les salons diffrents de celui-l. Cet exemple suffit
 montrer que je faisais entrer dans mes jugements mondains des
impressions potiques que je ne faisais jamais entrer en ligne de compte
au moment de faire le total, si bien que, quand je calculais les mrites
d'un salon, mon addition n'tait jamais juste.

Certes ces causes d'erreur taient loin d'tre les seules, mais je n'ai
plus le temps, avant mon dpart pour Balbec (o, pour mon malheur, je
vais faire un second sjour qui sera aussi le dernier), de commencer
des peintures du monde qui trouveront leur place bien plus tard. Disons
seulement qu' cette premire fausse raison (ma vie relativement frivole
et qui faisait supposer l'amour du monde) de ma lettre  Gilberte et du
retour aux Swann qu'elle semblait indiquer, Odette aurait pu en ajouter
tout aussi inexactement une seconde. Je n'ai imagin jusqu'ici les
aspects diffrents que le monde prend pour une mme personne qu'en
supposant que la mme dame qui ne connaissait personne va chez tout
le monde, et que telle autre qui avait une position dominante est
dlaisse, on est tent d'y voir uniquement de ces hauts et bas,
purement personnels, qui de temps  autre amnent dans une mme socit,
 la suite de spculations de bourse, une ruine retentissante ou un
enrichissement inespr. Or ce n'est pas seulement cela. Dans une
certaine mesure, les manifestations mondaines--fort infrieures aux
mouvements artistiques, aux crises politiques,  l'volution qui
porte le got public vers le thtre d'ides, puis vers la peinture
impressionniste, puis vers la musique allemande et complexe, puis vers
la musique russe et simple, ou vers les ides sociales, les ides
de justice, la raction religieuse, le sursaut patriotique--en sont
cependant le reflet lointain, bris, incertain, trouble, changeant. De
sorte que mme les salons ne peuvent tre dpeints dans une immobilit
statique qui a pu convenir jusqu'ici  l'tude des caractres, lesquels
devront, eux aussi, tre comme entrans dans un mouvement quasi
historique. Le got de nouveaut qui porte les hommes du monde plus ou
moins sincrement avides de se renseigner sur l'volution intellectuelle
 frquenter les milieux o ils peuvent suivre celle-ci, leur fait
prfrer d'habitude quelque matresse de maison jusque-l indite, qui
reprsente encore toutes fraches les esprances de mentalit suprieure
si fanes et dfrachies chez les femmes qui ont exerc depuis longtemps
le pouvoir mondain, et lesquelles, comme ils en connaissent le fort
et le faible, ne parlent plus  leur imagination. Et chaque poque se
trouve ainsi personnifie dans des femmes nouvelles, dans un nouveau
groupe de femmes, qui, rattaches troitement  ce qui pique  ce
moment-l les curiosits les plus neuves, semblent, dans leur toilette,
apparatre seulement,  ce moment-l, comme une espce inconnue ne du
dernier dluge, beauts irrsistibles de chaque nouveau Consulat, de
chaque nouveau Directoire. Mais trs souvent la matresse de maison
nouvelle est tout simplement comme certains hommes d'tat dont c'est le
premier ministre, mais qui, depuis quarante ans, frappaient  toutes
les portes sans se les voir ouvrir, des femmes qui n'taient pas connues
de la socit mais n'en recevaient pas moins, depuis fort longtemps, et
faute de mieux, quelques rares intimes. Certes, ce n'est pas toujours
le cas, et quand, avec l'efflorescence prodigieuse des ballets russes,
rvlatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benoist, du gnie
de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces
grands hommes nouveaux, apparut portant sur la tte une immense aigrette
tremblante inconnue des Parisiennes et qu'elles cherchrent toutes 
imiter, on put croire que cette merveilleuse crature avait t apporte
dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus prcieux trsor, par
les danseurs russes; mais quand  ct d'elle, dans son avant-scne,
nous verrons,  toutes les reprsentations des Russes, siger comme
une vritable fe, ignore jusqu' ce jour de l'aristocratie, Mme
Verdurin, nous pourrons rpondre aux gens du monde qui crurent aisment
Mme Verdurin frachement dbarque avec la troupe de Diaghilew, que
cette dame avait dj exist dans des temps diffrents, et pass par
divers avatars dont celui-l ne diffrait qu'en ce qu'il tait le
premier qui amenait enfin, dsormais assur, et en marche d'un pas de
plus en plus rapide, le succs si longtemps et si vainement attendu
par la Patronne. Pour Mme Swann, il est vrai, la nouveaut qu'elle
reprsentait n'avait pas le mme caractre collectif. Son salon s'tait
cristallis autour d'un homme, d'un mourant, qui avait presque tout d'un
coup pass, aux moments o son talent s'puisait, de l'obscurit  la
grande gloire. L'engouement pour les oeuvres de Bergotte tait immense.
Il passait toute la journe, exhib, chez Mme Swann, qui chuchotait  un
homme influent: Je lui parlerai, il vous fera un article. Il tait, du
reste, en tat de le faire, et mme un petit acte pour Mme Swann. Plus
prs de la mort, il allait un peu moins mal qu'au temps o il venait
prendre des nouvelles de ma grand'mre. C'est que de grandes douleurs
physiques lui avaient impos un rgime. La maladie est le plus cout
des mdecins:  la bont, au savoir on ne fait que promettre; on obit 
la souffrance. Certes, le petit clan des Verdurin avait actuellement
un intrt autrement vivant que le salon lgrement nationaliste, plus
encore littraire, et avant tout bergottique, de Mme Swann. Le petit
clan tait en effet le centre actif d'une longue crise politique arrive
 son maximum d'intensit: le dreyfusisme. Mais les gens du monde
taient pour la plupart tellement antirvisionnistes, qu'un salon
dreyfusien semblait quelque chose d'aussi impossible qu' une autre
poque un salon communard. La princesse de Caprarola, qui avait fait la
connaissance de Mme Verdurin  propos d'une grande exposition qu'elle
avait organise, avait bien t rendre  celle-ci une longue visite,
dans l'espoir de dbaucher quelques lments intressants du petit clan
et de les agrger  son propre salon, visite au cours de laquelle la
princesse (jouant au petit pied la duchesse de Guermantes) avait pris la
contre-partie des opinions reues, dclar les gens de son monde idiots,
ce que Mme Verdurin avait trouv d'un grand courage. Mais ce courage
ne devait pas aller plus tard jusqu' oser, sous le feu des regards de
dames nationalistes, saluer Mme Verdurin aux courses de Balbec. Pour Mme
Swann, les antidreyfusards lui savaient, au contraire, gr d'tre bien
pensante, ce  quoi, marie  un juif, elle avait un mrite double.
Nanmoins les personnes qui n'taient jamais alles chez elle
s'imaginaient qu'elle recevait seulement quelques Isralites obscurs et
des lves de Bergotte. On classe ainsi des femmes, autrement qualifies
que Mme Swann, au dernier rang de l'chelle sociale, soit  cause de
leurs origines, soit parce qu'elles n'aiment pas les dners en ville et
les soires o on ne les voit jamais, ce qu'on suppose faussement d 
ce qu'elles n'auraient pas t invites, soit parce qu'elles ne parlent
jamais de leurs amitis mondaines mais seulement de littrature et
d'art, soit parce que les gens se cachent d'aller chez elles, ou que,
pour ne pas faire d'impolitesse aux autres, elles se cachent de les
recevoir, enfin pour mille raisons qui achvent de faire de telle ou
telle d'entre elles aux yeux de certains, la femme qu'on ne reoit pas.
Il en tait ainsi pour Odette. Mme d'pinoy,  l'occasion d'un versement
qu'elle dsirait pour la Patrie franaise, ayant eu  aller la voir,
comme elle serait entre chez sa mercire, convaincue d'ailleurs qu'elle
ne trouverait que des visages, non pas mme mpriss mais inconnus,
resta cloue sur la place quand la porte s'ouvrit, non sur le salon
qu'elle supposait, mais sur une salle magique o, comme grce  un
changement  vue dans une ferie, elle reconnut dans des figurantes
blouissantes,  demi tendues sur des divans, assises sur des
fauteuils, appelant la matresse de maison par son petit nom, les
altesses, les duchesses qu'elle-mme, la princesse d'pinoy, avait
grand'peine  attirer chez elle, et auxquelles en ce moment, sous les
yeux bienveillants d'Odette, le marquis du Lau, le comte Louis de
Turenne, le prince Borghse, le duc d'Estres, portant l'orangeade et
les petits fours, servaient de panetiers et d'chansons. La princesse
d'pinoy, comme elle mettait, sans s'en rendre compte, la qualit
mondaine  l'intrieur des tres, fut oblige de dsincarner Mme Swann
et de la rincarner en une femme lgante. L'ignorance de la vie relle
que mnent les femmes qui ne l'exposent pas dans les journaux tend ainsi
sur certaines situations (et contribue par l  diversifier les salons)
un voile de mystre. Pour Odette, au commencement, quelques hommes de
la plus haute socit, curieux de connatre Bergotte, avaient t dner
chez elle dans l'intimit. Elle avait eu le tact, rcemment acquis, de
n'en pas faire talage, ils trouvaient l, souvenir peut-tre du petit
noyau dont Odette avait gard, depuis le schisme, les traditions, le
couvert mis, etc. Odette les emmenait avec Bergotte, que cela achevait
d'ailleurs de tuer, aux premire intressantes. Ils parlrent d'elle
 quelques femmes de leur monde capables de s'intresser  tant de
nouveaut. Elles taient persuades qu'Odette, intime de Bergotte, avait
plus ou moins collabor  ses oeuvres, et la croyaient mille fois plus
intelligente que les femmes les plus remarquables du faubourg, pour la
mme raison qu'elles mettaient tout leur espoir politique en certains
rpublicains bon teint comme M. Doumer et M. Deschanel, tandis qu'elles
voyaient la France aux abmes si elle tait confie au personnel
monarchiste qu'elles recevaient  dner, aux Charette, aux Doudeauville,
etc. Ce changement de la situation d'Odette s'accomplissait de sa part
avec une discrtion qui la rendait plus sre et plus rapide, mais ne
la laissait nullement souponner du public enclin  s'en remettre aux
chroniques du _Gaulois_, des progrs ou de la dcadence d'un salon, de
sorte qu'un jour,  une rptition gnrale d'une pice de Bergotte
donne dans une salle des plus lgantes au bnfice d'une oeuvre de
charit, ce fut un vrai coup de thtre quand on vit dans la loge de
face, qui tait celle de l'auteur, venir s'asseoir  ct de Mme Swann,
Mme de Marsantes et celle qui, par l'effacement progressif de la
duchesse de Guermantes (rassasie d'honneur, et s'annihilant par moindre
effort), tait en train de devenir la lionne, la reine du temps, la
comtesse Mol. Quand nous ne nous doutions pas mme qu'elle avait
commenc  monter, se dit-on d'Odette, au moment o on vit entrer la
comtesse Mol dans la loge, elle a franchi le dernier chelon.

De sorte que Mme Swann pouvait croire que c'tait par snobisme que je me
rapprochais de sa fille.

Odette, malgr ses brillantes amies, n'couta pas moins la pice
avec une extrme attention, comme si elle et t l seulement pour
l'entendre, de mme que jadis elle traversait le Bois par hygine et
pour faire de l'exercice. Des hommes qui taient jadis moins empresss
autour d'elle vinrent au balcon, drangeant tout le monde, se suspendre
 sa main pour approcher le cercle imposant dont elle tait environne.
Elle, avec un sourire plutt encore d'amabilit que d'ironie, rpondait
patiemment  leurs questions, affectant plus de calme qu'on n'aurait
cru, et qui tait peut-tre sincre, cette exhibition n'tant que
l'exhibition tardive d'une intimit habituelle et discrtement cache.
Derrire ces trois dames attirant tous les yeux tait Bergotte entour
par le prince d'Agrigente, le comte Louis Turenne, et le marquis de
Braut. Et il est ais de comprendre que, pour des hommes qui taient
reus partout et qui ne pouvaient plus attendre une surlvation que de
recherches d'originalit, cette dmonstration de leur valeur, qu'ils
croyaient faire en se laissant attirer par une matresse de maison
rpute de haute intellectualit et auprs de qui ils s'attendaient 
rencontrer tous les auteurs dramatiques et tous les romanciers en vogue,
tait plus excitante et vivante que ces soires chez la princesse de
Guermantes, lesquelles, sans aucun programme et attrait nouveau, se
succdaient depuis tant d'annes, plus ou moins pareilles  celle que
nous avons si longuement dcrite. Dans ce grand monde-l, celui
des Guermantes, d'o la curiosit se dtournait un peu, les modes
intellectuelles nouvelles ne s'incarnaient pas en divertissements  leur
image, comme en ces bluettes de Bergotte crites pour Mme Swann,
comme en ces vritables sances de salut public (si le monde avait pu
s'intresser  l'affaire Dreyfus) o chez Mme Verdurin se runissaient
Picquart, Clemenceau, Zola, Reinach et Labori.

Gilberte servait aussi  la situation de sa mre, car un oncle de Swann
venait de laisser prs de quatre-vingts millions  la jeune fille, ce
qui faisait que le faubourg Saint-Germain commenait  penser  elle.
Le revers de la mdaille tait que Swann, d'ailleurs mourant, avait des
opinions dreyfusistes, mais cela mme ne nuisait pas  sa femme et mme
lui rendait service. Cela ne lui nuisait pas parce qu'on disait: Il
est gteux, idiot, on ne s'occupe pas de lui, il n'y a que sa femme qui
compte et elle est charmante. Mais mme le dreyfusisme de Swann tait
utile  Odette. Livre  elle-mme, elle se ft peut-tre laiss aller 
faire aux femmes chics des avances qui l'eussent perdue. Tandis que les
soirs o elle tranait son mari dner dans le faubourg Saint-Germain,
Swann, restant farouchement dans son coin, ne se gnait pas, s'il voyait
Odette se faire prsenter  quelque dame nationaliste, de dire  haute
voix: Mais voyons, Odette, vous tes folle. Je vous prie de rester
tranquille. Ce serait une platitude de votre part de vous faire
prsenter  des antismites. Je vous le dfends. Les gens du monde
aprs qui chacun court ne sont habitus ni  tant de fiert ni  tant de
mauvaise ducation. Pour la premire fois ils voyaient quelqu'un qui se
croyait plus qu'eux. On se racontait ces grognements de Swann, et les
cartes cornes pleuvaient chez Odette. Quand celle-ci tait en visite
chez Mme d'Arpajon, c'tait un vif et sympathique mouvement de
curiosit. a ne vous a pas ennuye que je vous l'aie prsente, disait
Mme d'Arpajon. Elle est trs gentille. C'est Marie de Marsantes qui me
l'a fait connatre.--Mais non, au contraire, il parat qu'elle est tout
ce qu'il y a de plus intelligente, elle est charmante. Je dsirais au
contraire la rencontrer; dites-moi donc o elle demeure. Mme
d'Arpajon disait  Mme Swann qu'elle s'tait beaucoup amuse chez elle
l'avant-veille et avait lch avec joie pour elle Mme de Saint-Euverte.
Et c'tait vrai, car prfrer Mme Swann, c'tait montrer qu'on tait
intelligent, comme d'aller au concert au lieu d'aller  un th. Mais
quand Mme de Saint-Euverte venait chez Mme d'Arpajon en mme temps
qu'Odette, comme Mme de Saint-Euverte tait trs snob et que Mme
d'Arpajon, tout en la traitant d'assez haut, tenait  ses rceptions,
Mme d'Arpajon ne prsentait pas Odette pour que Mme de Saint-Euverte ne
st pas qui c'tait. La marquise s'imaginait que ce devait tre quelque
princesse qui sortait trs peu pour qu'elle ne l'et jamais vue,
prolongeait sa visite, rpondait indirectement  ce que disait Odette,
mais Mme d'Arpajon restait de fer. Et quand Mme de Saint-Euverte,
vaincue, s'en allait: Je ne vous ai pas prsente, disait la matresse
de maison  Odette, parce qu'on n'aime pas beaucoup aller chez elle et
elle invite normment; vous n'auriez pas pu vous en dptrer.--Oh! cela
ne fait rien, disait Odette avec un regret. Mais elle gardait l'ide
qu'on n'aimait pas aller chez Mme de Saint-Euverte, ce qui, dans une
certaine mesure, tait vrai, et elle en concluait qu'elle avait une
situation trs suprieure  Mme de Saint-Euverte bien que celle-ci en
et une trs grande, et Odette encore aucune.

Elle ne s'en rendait pas compte, et bien que toutes les amies de Mme de
Guermantes fussent lies avec Mme d'Arpajon, quand celle-ci invitait Mme
Swann, Odette disait d'un air scrupuleux: Je vais chez Mme d'Arpajon,
mais vous allez me trouver bien vieux jeu; cela me choque,  cause de
Mme de Guermantes (qu'elle ne connaissait pas du reste). Les hommes
distingus pensaient que le fait que Mme Swann connt peu de gens du
grand monde tenait  ce qu'elle devait tre une femme suprieure,
probablement une grande musicienne, et que ce serait une espce de titre
extramondain, comme pour un duc d'tre docteur s sciences, que d'aller
chez elle. Les femmes compltement nulles taient attires vers Odette
par une raison contraire; apprenant qu'elle allait au concert Colonne et
se dclarait wagnrienne, elles en concluaient que ce devait tre une
farceuse, et elles taient fort allumes par l'ide de la connatre.
Mais peu assures dans leur propre situation, elles craignaient de se
compromettre en public en ayant l'air lies avec Odette, et, si dans un
concert de charit elles apercevaient Mme Swann, elles dtournaient
la tte, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de
Rochechouart, une femme qui tait bien capable d'tre alle 
Bayreuth--ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. Chaque
personne en visite chez une autre devenait diffrente. Sans parler des
mtamorphoses merveilleuses qui s'accomplissaient ainsi chez les fes,
dans le salon de Mme Swann, M. de Braut, soudain mis en valeur
par l'absence des gens qui l'entouraient d'habitude, par l'air de
satisfaction qu'il avait de se trouver l aussi bien que si, au lieu
d'aller  une fte, il avait chauss des besicles pour s'enfermer  lire
la _Revue des Deux-Mondes_, par le rite mystrieux qu'il avait l'air
d'accomplir en venant voir Odette, M. de Braut lui-mme semblait un
homme nouveau. J'aurais beaucoup donn pour voir quelles altrations la
duchesse de Montmorency-Luxembourg aurait subies dans ce milieu nouveau.
Mais elle tait une des personnes  qui jamais on ne pourrait prsenter
Odette. Mme de Montmorency, beaucoup plus bienveillante pour Oriane que
celle-ci n'tait pour elle, m'tonnait beaucoup en me disant  propos
de Mme de Guermantes: Elle connat des gens d'esprit, tout le monde
l'aime, je crois que, si elle avait eu un peu plus d'esprit de suite,
elle serait arrive  se faire un salon. La vrit est qu'elle n'y
tenait pas, elle a bien raison, elle est heureuse comme cela, recherche
de tous. Si Mme de Guermantes n'avait pas un salon, alors qu'est-ce
que c'tait qu'un salon? La stupfaction o me jetrent ces paroles
n'tait pas plus grande que celle que je causai  Mme de Guermantes en
lui disant que j'aimais bien aller chez Mme de Montmorency. Oriane la
trouvait une vieille crtine. Encore moi, disait-elle, j'y suis force,
c'est ma tante; mais vous! Elle ne sait mme pas attirer les gens
agrables. Mme de Guermantes ne se rendait pas compte que les gens
agrables me laissaient froid, que quand elle me disait salon Arpajon
je voyais un papillon jaune, et salon Swann (Mme Swann tait chez elle
l'hiver de 6  7) un papillon noir aux ailes feutres de neige.
Encore ce dernier salon, qui n'en tait pas un, elle le jugeait, bien
qu'inaccessible pour elle, excusable pour moi,  cause des gens
d'esprit. Mais Mme de Luxembourg! Si j'eusse dj produit quelque
chose qui et t remarqu, elle et conclu qu'une part de snobisme peut
s'allier au talent. Et je mis le comble  sa dception; je lui avouai
que je n'allais pas chez Mme de Montmorency (comme elle croyait) pour
prendre des notes et faire une tude. Mme de Guermantes ne se
trompait, du reste, pas plus que les romanciers mondains qui analysent
cruellement du dehors les actes d'un snob ou prtendu tel, mais ne se
placent jamais  l'intrieur de celui-ci,  l'poque o fleurit dans
l'imagination tout un printemps social. Moi-mme, quand je voulus savoir
quel si grand plaisir j'prouvais  aller chez Mme de Montmorency, je
fus un peu dsappoint. Elle habitait, dans le faubourg Saint-Germain,
une vieille demeure remplie de pavillons que sparaient de petits
jardins. Sous la vote, une statuette, qu'on disait de Falconet,
reprsentait une Source d'o, du reste, une humidit perptuelle
suintait. Un peu plus loin la concierge, toujours les yeux rouges, soit
chagrin, soit neurasthnie, soit migraine, soit rhume, ne vous rpondait
jamais, vous faisait un geste vague indiquant que la duchesse tait l
et laissait tomber de ses paupires quelques gouttes au-dessus d'un
bol rempli de ne m'oubliez pas. Le plaisir que j'avais  voir la
statuette, parce qu'elle me faisait penser  un petit jardinier en
pltre qu'il y avait dans un jardin de Combray, n'tait rien auprs de
celui que me causait le grand escalier humide et sonore, plein d'chos,
comme celui de certains tablissements de bains d'autrefois, aux vases
remplis de cinraires--bleu sur bleu--dans l'antichambre, et surtout
le tintement de la sonnette, qui tait exactement celui de la chambre
d'Eulalie. Ce tintement mettait le comble  mon enthousiasme, mais
me semblait trop humble pour que je le pusse expliquer  Mme de
Montmorency, de sorte que cette dame me voyait toujours dans un
ravissement dont elle ne devina jamais la cause.




_LES INTERMITTENCES DU COEUR_


Ma seconde arrive  Balbec fut bien diffrente de la premire. Le
directeur tait venu en personne m'attendre  Pont--Couleuvre, rptant
combien il tenait  sa clientle titre, ce qui me fit craindre qu'il
m'anoblt jusqu' ce que j'eusse compris que, dans l'obscurit de sa
mmoire grammaticale, titre signifiait simplement attitre. Du reste,
au fur et  mesure qu'il apprenait de nouvelles langues, il parlait
plus mal les anciennes. Il m'annona qu'il m'avait log tout en haut
de l'htel. J'espre, dit-il, que vous ne verrez pas l un manque
d'impolitesse, j'tais ennuy de vous donner une chambre dont vous tes
indigne, mais je l'ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous
n'aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trpan (pour
tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fentres pour qu'elles ne
battent pas. L-dessus je suis intolrable, ces mots n'exprimant pas
sa pense, laquelle tait qu'on le trouverait toujours inexorable  ce
sujet, mais peut-tre bien celle de ses valets d'tage. Les chambres
taient d'ailleurs celles du premier sjour. Elles n'taient pas plus
bas, mais j'avais mont dans l'estime du directeur. Je pourrais faire
faire du feu si cela me plaisait (car sur l'ordre des mdecins, j'tais
parti ds Pques), mais il craignait qu'il n'y et des fixures dans
le plafond. Surtout attendez toujours pour allumer une flambe que
la prcdente soit consomme (pour consume). Car l'important c'est
d'viter de ne pas mettre le feu  la chemine, d'autant plus que, pour
gayer un peu, j'ai fait placer dessus une grande postiche en vieux
Chine, que cela pourrait abmer.

Il m'apprit avec beaucoup de tristesse la mort du btonnier de
Cherbourg: C'tait un vieux routinier, dit-il (probablement pour
roublard) et me laissa entendre que sa fin avait t avance par une vie
de dboires, ce qui signifiait de dbauches. Dj depuis quelque temps
je remarquais qu'aprs le dner il s'accroupissait dans le salon (sans
doute pour s'assoupissait). Les derniers temps, il tait tellement
chang que, si l'on n'avait pas su que c'tait lui,  le voir il tait 
peine reconnaissant (pour reconnaissable sans doute).

Compensation heureuse: le premier prsident de Caen venait de recevoir
la cravache de commandeur de la Lgion d'honneur. Sr et certain
qu'il a des capacits, mais parat qu'on la lui a donne surtout  cause
de sa grande impuissance. On revenait du reste sur cette dcoration
dans _l'cho de Paris_ de la veille, dont le directeur n'avait encore lu
que le premier paraphe (pour paragraphe). La politique de M. Caillaux
y tait bien arrange. Je trouve du reste qu'ils ont raison, dit-il. Il
nous met trop sous la coupole de l'Allemagne (sous la coupe). Comme
ce genre de sujet, trait par un htelier, me paraissait ennuyeux,
je cessai d'couter. Je pensais aux images qui m'avaient dcid
de retourner  Balbec. Elles taient bien diffrentes de celles
d'autrefois, la vision que je venais chercher tait aussi clatante que
la premire tait brumeuse; elles ne devaient pas moins me dcevoir. Les
images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi troites,
aussi insaisissables, que celles que l'imagination avait formes et la
ralit dtruites. Il n'y a pas de raison pour qu'en dehors de nous, un
lieu rel possde plutt les tableaux de la mmoire que ceux du rve. Et
puis, une ralit nouvelle nous fera peut-tre oublier, dtester mme
les dsirs  cause desquels nous tions partis.

Ceux qui m'avaient fait partir pour Balbec tenaient en partie  ce que
les Verdurin des invitations de qui je n'avais jamais profit, et qui
seraient certainement heureux de me recevoir si j'allais,  la campagne,
m'excuser de n'avoir jamais pu leur faire une visite  Paris, sachant
que plusieurs fidles passeraient les vacances sur cette cte, et ayant,
 cause de cela, lou pour toute la saison un des chteaux de M. de
Cambremer (la Raspelire), y avaient invit Mme Putbus. Le soir o je
l'avais appris ( Paris), j'envoyai, en vritable fou, notre jeune valet
de pied s'informer si cette dame emmnerait  Balbec sa camriste. Il
tait onze heures du soir. Le concierge mit longtemps  ouvrir et, par
miracle, n'envoya pas promener mon messager, ne fit pas appeler la
police, se contenta de le recevoir trs mal, tout en lui fournissant le
renseignement dsir. Il dit qu'en effet la premire femme de chambre
accompagnerait sa matresse, d'abord aux eaux en Allemagne, puis 
Biarritz, et, pour finir, chez Mme Verdurin. Ds lors j'avais t
tranquille et content d'avoir ce pain sur la planche. J'avais pu me
dispenser de ces poursuites dans les rues o j'tais dpourvu auprs des
beauts rencontres de cette lettre d'introduction que serait auprs
du Giorgione d'avoir dn le soir mme, chez les Verdurin, avec sa
matresse. D'ailleurs elle aurait peut-tre meilleure ide de moi encore
en sachant que je connaissais, non seulement les bourgeois locataires
de la Raspelire mais ses propritaires, et surtout Saint-Loup qui,
ne pouvant me recommander  distance  la femme de chambre (celle-ci
ignorant le nom de Robert), avait crit pour moi une lettre chaleureuse
aux Cambremer. Il pensait qu'en dehors de toute l'utilit dont ils
me pourraient tre, Mme de Cambremer la belle-fille, ne Legrandin,
m'intresserait en causant avec moi. C'est une femme intelligente,
m'avait-il assur. Elle ne te dira pas des choses dfinitives (les
choses dfinitives avaient t substitues aux choses sublimes par
Robert qui modifiait, tous les cinq ou six ans, quelques-unes de ses
expressions favorites tout en conservant les principales), mais c'est
une nature, elle a une personnalit, de l'intuition; elle jette  propos
la parole qu'il faut. De temps en temps elle est nervante, elle lance
des btises pour faire gratin, ce qui est d'autant plus ridicule que
rien n'est moins lgant que les Cambremer, elle n'est pas toujours _
la page_, mais, somme toute, elle est encore dans les personnes les plus
supportables  frquenter.

Aussitt que la recommandation de Robert leur tait parvenue, les
Cambremer, soit snobisme qui leur faisait dsirer d'tre indirectement
aimables pour Saint-Loup, soit reconnaissance de ce qu'il avait t pour
un de leurs neveux  Doncires, et plus probablement surtout par bont
et traditions hospitalires, avaient crit de longues lettres demandant
que j'habitasse chez eux, et, si je prfrais tre plus indpendant,
s'offrant  me chercher un logis. Quand Saint-Loup leur et object que
j'habiterais le Grand-Htel de Balbec, ils rpondirent que, du moins,
ils attendaient une visite ds mon arrive et, si elle tardait trop,
ne manqueraient pas de venir me relancer pour m'inviter  leurs
garden-parties.

Sans doute rien ne rattachait d'une faon essentielle la femme de
chambre de Mme Putbus au pays de Balbec; elle n'y serait pas pour moi
comme la paysanne que, seul sur la route de Msglise, j'avais si
souvent appele en vain, de toute la force de mon dsir.

Mais j'avais depuis longtemps cess de chercher  extraire d'une femme
comme la racine carre de son inconnu, lequel ne rsistait pas souvent
 une simple prsentation. Du moins  Balbec, o je n'tais pas all
depuis longtemps, j'aurais cet avantage,  dfaut du rapport ncessaire
qui n'existait pas entre le pays et cette femme, que le sentiment de la
ralit n'y serait pas supprim pour moi par l'habitude, comme  Paris
o, soit dans ma propre maison, soit dans une chambre connue, le plaisir
auprs d'une femme ne pouvait pas me donner un instant l'illusion, au
milieu des choses quotidiennes, qu'il m'ouvrait accs  une nouvelle
vie. (Car si l'habitude est une seconde nature, elle nous empche
de connatre la premire, dont elle n'a ni les cruauts, ni les
enchantements.) Or cette illusion, je l'aurais peut-tre dans un pays
nouveau o renat la sensibilit, devant un rayon de soleil, et o
justement achverait de m'exalter la femme de chambre que je dsirais:
or on verra les circonstances faire non seulement que cette femme ne
vint pas  Balbec, mais que je ne redoutai rien tant qu'elle y pt
venir, de sorte que ce but principal de mon voyage ne fut ni atteint, ni
mme poursuivi. Certes Mme Putbus ne devait pas aller aussi tt dans la
saison chez les Verdurin; mais ces plaisirs qu'on a choisis, peuvent
tre lointains, si leur venue est assure, et que dans leur attente
on puisse se livrer d'ici l  la paresse de chercher  plaire et 
l'impuissance d'aimer. Au reste,  Balbec, je n'allais pas dans un
esprit aussi pratique que la premire fois; il y a toujours moins
d'gosme dans l'imagination pure que dans le souvenir; et je savais que
j'allais prcisment me trouver dans un de ces lieux o foisonnent
les belles inconnues; une plage n'en offre pas moins qu'un bal, et je
pensais d'avance aux promenades devant l'htel, sur la digue, avec ce
mme genre de plaisir que Mme de Guermantes m'aurait procur si, au lieu
de me faire inviter dans des dners brillants, elle avait donn plus
souvent mon nom pour leurs listes de cavaliers aux matresses de maison
chez qui l'on dansait. Faire des connaissances fminines  Balbec me
serait aussi facile que cela m'avait t malais autrefois, car j'y
avais maintenant autant de relations et d'appuis que j'en tais dnu 
mon premier voyage.

Je fus tir de ma rverie par la voix du directeur, dont je n'avais pas
cout les dissertations politiques. Changeant de sujet, il me dit la
joie du premier prsident en apprenant mon arrive et qu'il viendrait me
voir dans ma chambre, le soir mme. La pense de cette visite m'effraya
si fort (car je commenais  me sentir fatigu) que je le priai d'y
mettre obstacle (ce qu'il me promit) et, pour plus de sret, de faire,
pour le premier soir, monter la garde  mon tage par ses employs. Il
ne paraissait pas les aimer beaucoup. Je suis tout le temps oblig de
courir aprs eux parce qu'ils manquent trop d'inertie. Si je n'tais
pas l ils ne bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton  votre
porte. Je demandai s'il tait enfin chef des chasseurs. Il n'est pas
encore assez vieux dans la maison, me rpondit-il. Il a des camarades
plus gs que lui. Cela ferait crier. En toutes choses il faut des
granulations. Je reconnais qu'il a une bonne aptitude (pour attitude)
devant son ascenseur. Mais c'est encore un peu jeune pour des situations
pareilles. Avec d'autres qui sont trop anciens, cela ferait contraste.
a manque un peu de srieux, ce qui est la qualit primitive (sans doute
la qualit primordiale, la qualit la plus importante). Il faut qu'il
ait un peu plus de plomb dans l'aile (mon interlocuteur voulait dire
dans la tte). Du reste, il n'a qu' se fier  moi. Je m'y connais.
Avant de prendre mes galons comme directeur du Grand-Htel, j'ai fait
mes premires armes sous M. Paillard. Cette comparaison m'impressionna
et je remerciai le directeur d'tre venu lui-mme jusqu'
Pont--Couleuvre. Oh! de rien. Cela ne m'a fait perdre qu'un temps
infini (pour infime). Du reste nous tions arrivs.

Bouleversement de toute ma personne. Ds la premire nuit, comme je
souffrais d'une crise de fatigue cardiaque, tchant de dompter ma
souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me dchausser.
Mais  peine eus-je touch le premier bouton de ma bottine, ma poitrine
s'enfla, remplie d'une prsence inconnue, divine, des sanglots me
secourent, des larmes ruisselrent de mes yeux. L'tre qui venait  mon
secours, qui me sauvait de la scheresse de l'me, c'tait celui qui,
plusieurs annes auparavant, dans un moment de dtresse et de solitude
identiques, dans un moment o je n'avais plus rien de moi, tait entr,
et qui m'avait rendu  moi-mme, car il tait moi et plus que moi (le
contenant qui est plus que le contenu et me l'apportait). Je venais
d'apercevoir, dans ma mmoire, pench sur ma fatigue, le visage tendre,
proccup et du de ma grand'mre, telle qu'elle avait t ce premier
soir d'arrive, le visage de ma grand'mre, non pas de celle que je
m'tais tonn et reproch de si peu regretter et qui n'avait d'elle
que le nom, mais de ma grand'mre vritable dont, pour la premire fois
depuis les Champs-Elyses o elle avait eu son attaque, je retrouvais
dans un souvenir involontaire et complet la ralit vivante. Cette
ralit n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas t recre par
notre pense (sans cela les hommes qui ont t mls  un combat
gigantesque seraient tous de grands potes piques); et ainsi, dans
un dsir fou de me prcipiter dans ses bras, ce n'tait qu'
l'instant--plus d'une anne aprs son enterrement,  cause de cet
anachronisme qui empche si souvent le calendrier des faits de concider
avec celui des sentiments--que je venais d'apprendre qu'elle tait
morte. J'avais souvent parl d'elle depuis ce moment-l et aussi pens
 elle, mais sous mes paroles et mes penses de jeune homme ingrat,
goste et cruel, il n'y avait jamais rien eu qui ressemblt  ma
grand'mre, parce que dans ma lgret, mon amour du plaisir, mon
accoutumance  la voir malade, je ne contenais en moi qu' l'tat
virtuel le souvenir de ce qu'elle avait t. A n'importe quel moment
que nous la considrions, notre me totale n'a qu'une valeur presque
fictive, malgr le nombreux bilan de ses richesses, car tantt les unes,
tantt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de
richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour
moi, par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de
celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand'mre. Car aux
troubles de la mmoire sont lies les intermittences du coeur. C'est
sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous  un vase o
notre spiritualit serait enclose, qui nous induit  supposer que tous
nos biens intrieurs, nos joies passes, toutes nos douleurs sont
perptuellement en notre possession. Peut-tre est-il aussi inexact de
croire qu'elles s'chappent ou reviennent. En tout cas, si elles restent
en nous c'est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu o elles
ne sont de nul service pour nous, et o mme les plus usuelles sont
refoules par des souvenirs d'ordre diffrent et qui excluent toute
simultanit avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de
sensations o elles sont conserves est ressaisi, elles ont  leur
tour ce mme pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible,
d'installer seul en nous, le moi qui les vcut. Or, comme celui que
je venais subitement de redevenir n'avait pas exist depuis ce soir
lointain o ma grand'mre m'avait dshabill  mon arrive  Balbec, ce
fut tout naturellement, non pas aprs la journe actuelle, que ce moi
ignorait, mais--comme s'il y avait dans le temps des sries diffrentes
et parallles--sans solution de continuit, tout de suite aprs le
premier soir d'autrefois que j'adhrai  la minute o ma grand'mre
s'tait penche vers moi. Le moi que j'tais alors, et qui avait disparu
si longtemps, tait de nouveau si prs de moi qu'il me semblait encore
entendre les paroles qui avaient immdiatement prcd et qui n'taient
pourtant plus qu'un songe, comme un homme mal veill croit percevoir
tout prs de lui les bruits de son rve qui s'enfuit. Je n'tais plus
que cet tre qui cherchait  se rfugier dans les bras de sa grand'mre,
 effacer les traces de ses peines en lui donnant des baisers, cet tre
que j'aurais eu  me figurer, quand j'tais tel ou tel de ceux qui
s'taient succd en moi depuis quelque temps, autant de difficult que
maintenant il m'et fallu d'efforts, striles d'ailleurs, pour ressentir
les dsirs et les joies de l'un de ceux que, pour un temps du moins,
je n'tais plus. Je me rappelais comme une heure avant le moment o ma
grand'mre s'tait penche ainsi, dans sa robe de chambre, vers mes
bottines; errant dans la rue touffante de chaleur, devant le ptissier,
j'avais cru que je ne pourrais jamais, dans le besoin que j'avais de
l'embrasser, attendre l'heure qu'il me fallait encore passer sans elle.
Et maintenant que ce mme besoin renaissait, je savais que je pouvais
attendre des heures aprs des heures, qu'elle ne serait plus jamais
auprs de moi, je ne faisais que de le dcouvrir parce que je venais,
en la sentant, pour la premire fois, vivante, vritable, gonflant mon
coeur  le briser, en la retrouvant enfin, d'apprendre que je l'avais
perdue pour toujours. Perdue pour toujours; je ne pouvais comprendre, et
je m'exerais  subir la souffrance de cette contradiction: d'une part,
une existence, une tendresse, survivantes en moi telles que je les
avais connues, c'est--dire faites pour moi, un amour o tout trouvait
tellement en moi son complment, son but, sa constante direction, que le
gnie de grands hommes, tous les gnies qui avaient pu exister depuis le
commencement du monde n'eussent pas valu pour ma grand'mre un seul
de mes dfauts; et d'autre part, aussitt que j'avais revcu, comme
prsente, cette flicit, la sentir traverse par la certitude,
s'lanant comme une douleur physique  rptition, d'un nant qui avait
effac mon image de cette tendresse, qui avait dtruit cette existence,
aboli rtrospectivement notre mutuelle prdestination, fait de ma
grand'mre, au moment o je la retrouvais comme dans un miroir, une
simple trangre qu'un hasard a fait passer quelques annes auprs de
moi, comme cela aurait pu tre auprs de tout autre, mais pour qui,
avant et aprs, je n'tais rien, je ne serais rien.

Au lieu des plaisirs que j'avais eus depuis quelque temps, le seul qu'il
m'et t possible de goter en ce moment c'et t, retouchant le
pass, de diminuer les douleurs que ma grand'mre avait autrefois
ressenties. Or, je ne me la rappelais pas seulement dans cette robe de
chambre, vtement appropri, au point d'en devenir presque symbolique,
aux fatigues, malsaines sans doute, mais douces aussi, qu'elle prenait
pour moi; peu  peu voici que je me souvenais de toutes les occasions
que j'avais saisies, en lui laissant voir, en lui exagrant au besoin
mes souffrances, de lui faire une peine que je m'imaginais ensuite
efface par mes baisers, comme si ma tendresse et t aussi capable que
mon bonheur de faire le sien; et pis que cela, moi qui ne concevais
plus de bonheur maintenant qu' en pouvoir retrouver rpandu dans mon
souvenir sur les pentes de ce visage model et inclin par la tendresse,
j'avais mis autrefois une rage insense  chercher d'en extirper
jusqu'aux plus petits plaisirs, tel ce jour o Saint-Loup avait fait la
photographie de grand'mre et o, ayant peine  dissimuler  celle-ci la
purilit presque ridicule de la coquetterie qu'elle mettait  poser,
avec son chapeau  grands bords, dans un demi-jour seyant, je m'tais
laiss aller  murmurer quelques mots impatients et blessants, qui, je
l'avais senti  une contraction de son visage, avaient port, l'avaient
atteinte; c'tait moi qu'ils dchiraient, maintenant qu'tait impossible
 jamais la consolation de mille baisers.

Mais jamais je ne pourrais plus effacer cette contraction de sa figure,
et cette souffrance de son coeur, ou plutt du mien; car comme les morts
n'existent plus qu'en nous, c'est nous-mmes que nous frappons sans
relche quand nous nous obstinons  nous souvenir des coups que nous
leur avons assns. Ces douleurs, si cruelles qu'elles fussent, je m'y
attachais de toutes mes forces, car je sentais bien qu'elles taient
l'effet du souvenir de ma grand'mre, la preuve que ce souvenir que
j'avais tait bien prsent en moi. Je sentais que je ne me la rappelais
vraiment que par la douleur, et j'aurais voulu que s'enfonassent plus
solidement encore en moi ces clous qui y rivaient sa mmoire. Je ne
cherchais pas  rendre la souffrance plus douce,  l'embellir,  feindre
que ma grand'mre ne ft qu'absente et momentanment invisible, en
adressant  sa photographie (celle que Saint-Loup avait faite et que
j'avais avec moi) des paroles et des prires comme  un tre spar de
nous mais qui, rest individuel, nous connat et nous reste reli par
une indissoluble harmonie. Jamais je ne le fis, car je ne tenais pas
seulement  souffrir, mais  respecter l'originalit de ma souffrance
telle que je l'avais subie tout d'un coup sans le vouloir, et je voulais
continuer  la subir, suivant ses lois  elle,  chaque fois que
revenait cette contradiction si trange de la survivance et du nant
entre-croiss en moi. Cette impression douloureuse et actuellement
incomprhensible, je savais non certes pas si j'en dgagerais un peu
de vrit un jour, mais que si, ce peu de vrit, je pouvais jamais
l'extraire, ce ne pourrait tre que d'elle, si particulire, si
spontane, qui n'avait t ni trace par mon intelligence, ni attnue
par ma pusillanimit, mais que la mort elle-mme, la brusque rvlation
de la mort, avait, comme la foudre, creuse en moi, selon un graphique
surnaturel et inhumain, un double et mystrieux sillon. (Quant  l'oubli
de ma grand'mre o j'avais vcu jusqu'ici, je ne pouvais mme pas
songer  m'attacher  lui pour en tirer de la vrit; puisque en
lui-mme il n'tait rien qu'une ngation, l'affaiblissement de la
pense incapable de recrer un moment rel de la vie et oblige de lui
substituer des images conventionnelles et indiffrentes.) Peut-tre
pourtant, l'instinct de conservation, l'ingniosit de l'intelligence
 nous prserver de la douleur, commenant dj  construire sur des
ruines encore fumantes,  poser les premires assises de son oeuvre
utile et nfaste, gotais-je trop la douceur de me rappeler tels et tels
jugements de l'tre chri, de me les rappeler comme si elle et pu les
porter encore, comme si elle existait, comme si je continuais d'exister
pour elle. Mais ds que je fus arriv  m'endormir,  cette heure, plus
vridique, o mes yeux se fermrent aux choses du dehors, le monde du
sommeil (sur le seuil duquel l'intelligence et la volont momentanment
paralyses ne pouvaient plus me disputer  la cruaut de mes impressions
vritables) reflta, rfracta la douloureuse synthse de la survivance
et du nant, dans la profondeur organique et devenue translucide des
viscres mystrieusement clairs. Monde du sommeil, o la connaissance
interne, place sous la dpendance des troubles de nos organes, acclre
le rythme du coeur ou de la respiration, parce qu'une mme dose
d'effroi, de tristesse, de remords agit, avec une puissance centuple si
elle est ainsi injecte dans nos veines; ds que, pour y parcourir les
artres de la cit souterraine, nous nous sommes embarqus sur les flots
noirs de notre propre sang comme sur un Lth intrieur aux sextuples
replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent
et nous quittent, nous laissant en larmes. Je cherchai en vain celle de
ma grand'mre ds que j'eus abord sous les porches sombres; je savais
pourtant qu'elle existait encore, mais d'une vie diminue, aussi ple
que celle du souvenir; l'obscurit grandissait, et le vent; mon pre
n'arrivait pas qui devait me conduire  elle. Tout d'un coup la
respiration me manqua, je sentis mon coeur comme durci, je venais de me
rappeler que depuis de longues semaines j'avais oubli d'crire  ma
grand'mre. Que devait-elle penser de moi? Mon Dieu, me disais-je,
comme elle doit tre malheureuse dans cette petite chambre qu'on a loue
pour elle, aussi petite que pour une ancienne domestique, o elle est
toute seule avec la garde qu'on a place pour la soigner et o elle ne
peut pas bouger, car elle est toujours un peu paralyse et n'a pas voulu
une seule fois se lever. Elle doit croire que je l'oublie depuis qu'elle
est morte; comme elle doit se sentir seule et abandonne! Oh! il faut
que je coure la voir, je ne peux pas attendre une minute, je ne peux pas
attendre que mon pre arrive; mais o est-ce? comment ai-je pu oublier
l'adresse? pourvu qu'elle me reconnaisse encore! Comment ai-je pu
l'oublier pendant des mois? Il fait noir, je ne trouverai pas, le vent
m'empche d'avancer; mais voici mon pre qui se promne devant moi; je
lui crie: O est grand'mre? dis-moi l'adresse. Est-elle bien? Est-ce
bien sr qu'elle ne manque de rien?--Mais non, me dit mon pre, tu peux
tre tranquille. Sa garde est une personne ordonne. On envoie de temps
en temps une toute petite somme pour qu'on puisse lui acheter le peu qui
lui est ncessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui
a mme dit que tu allais faire un livre. Elle a paru contente. Elle a
essuy une larme. Alors je crus me rappeler qu'un peu aprs sa mort, ma
grand'mre m'avait dit en sanglotant d'un air humble, comme une vieille
servante chasse, comme une trangre: Tu me permettras bien de te
voir quelquefois tout de mme, ne me laisse pas trop d'annes sans me
visiter. Songe que tu as t mon petit-fils et que les grand'mres
n'oublient pas. En revoyant le visage si soumis, si malheureux, si
doux qu'elle avait, je voulais courir immdiatement et lui dire ce que
j'aurais d lui rpondre alors: Mais, grand'mre, tu me verras autant
que tu voudras, je n'ai que toi au monde, je ne te quitterai plus
jamais. Comme mon silence a d la faire sangloter depuis tant de mois
que je n'ai t l o elle est couche, qu'a-t-elle pu se dire? Et c'est
en sanglotant que moi aussi je dis  mon pre: Vite, vite, son adresse,
conduis-moi. Mais lui: C'est que... je ne sais si tu pourras la voir,
Et puis, tu sais, elle est trs faible, trs faible, elle n'est plus
elle-mme, je crois que ce te sera plutt pnible. Et je ne me rappelle
pas le numro exact de l'avenue.--Mais dis-moi, toi qui sais, ce n'est
pas vrai que les morts ne vivent plus. Ce n'est pas vrai tout de mme,
malgr ce qu'on dit, puisque grand'mre existe encore. Mon pre sourit
tristement: Oh! bien peu, tu sais, bien peu. Je crois que tu ferais
mieux de n'y pas aller. Elle ne manque de rien. On vient tout mettre en
ordre.--Mais elle est souvent seule?--Oui, mais cela vaut mieux pour
elle. Il vaut mieux qu'elle ne pense pas, cela ne pourrait que lui faire
de la peine. Cela fait souvent de la peine de penser. Du reste, tu sais,
elle est trs teinte. Je te laisserai l'indication prcise pour que
tu puisses y aller; je ne vois pas ce que tu pourrais y faire et je ne
crois pas que la garde te la laisserait voir.--Tu sais bien pourtant
que je vivrai toujours prs d'elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes,
fourchette. Mais dj j'avais retravers le fleuve aux tnbreux
mandres, j'tais remont  la surface o s'ouvre le monde des vivants,
aussi si je rptais encore: Francis Jammes, cerfs, cerfs, la suite
de ces mots ne m'offrait plus le sens limpide et la logique qu'ils
exprimaient si naturellement pour moi il y a un instant encore, et que
je ne pouvais plus me rappeler. Je ne comprenais plus mme pourquoi le
mot Alas, que m'avait dit tout  l'heure mon pre, avait immdiatement
signifi: Prends garde d'avoir froid, sans aucun doute possible.
J'avais oubli de fermer les volets, et sans doute le grand jour m'avait
veill. Mais je ne pus supporter d'avoir sous les yeux ces flots de la
mer que ma grand'mre pouvait autrefois contempler pendant des heures;
l'image nouvelle de leur beaut indiffrente se compltait aussitt par
l'ide qu'elle ne les voyait pas; j'aurais voulu boucher mes oreilles 
leur bruit, car maintenant la plnitude lumineuse de la plage creusait
un vide dans mon coeur; tout semblait me dire comme ces alles et ces
pelouses d'un jardin public o je l'avais autrefois perdue, quand
j'tais tout enfant: Nous ne l'avons pas vue, et sous la rotondit du
ciel ple et divin je me sentais oppress comme sous une immense cloche
bleutre fermant un horizon o ma grand'mre n'tait pas. Pour ne plus
rien voir, je me tournai du ct du mur, mais hlas, ce qui tait contre
moi c'tait cette cloison qui servait jadis entre nous deux de messager
matinal, cette cloison qui, aussi docile qu'un violon  rendre toutes
les nuances d'un sentiment, disait si exactement  ma grand'mre ma
crainte  la fois de la rveiller, et, si elle tait veille dj, de
n'tre pas entendu d'elle et qu'elle n'ost bouger, puis aussitt, comme
la rplique d'un second instrument, m'annonant sa venue et m'invitant
au calme. Je n'osais pas approcher de cette cloison plus que d'un piano
o ma grand'mre aurait jou et qui vibrerait encore de son toucher. Je
savais que je pourrais frapper maintenant, mme plus fort, que rien ne
pourrait plus la rveiller, que je n'entendais aucune rponse, que ma
grand'mre ne viendrait plus. Et je ne demandais rien de plus  Dieu,
s'il existe un paradis, que d'y pouvoir frapper contre cette cloison
les trois petits coups que ma grand'mre reconnatrait entre mille, et
auxquels elle rpondrait par ces autres coups qui voulaient dire: Ne
t'agite pas, petite souris, je comprends que tu es impatient, mais je
vais venir, et qu'il me laisst rester avec elle toute l'ternit, qui
ne serait pas trop longue pour nous deux.

Le directeur vint me demander si je ne voulais pas descendre. A tout
hasard il avait veill  mon placement dans la salle  manger. Comme
il ne m'avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes
touffements d'autrefois. Il esprait que ce ne serait qu'un tout petit
maux de gorge et m'assura avoir entendu dire qu'on les calmait 
l'aide de ce qu'il appelait: le calyptus.

Il me remit un petit mot d'Albertine. Elle n'avait pas d venir  Balbec
cette anne, mais, ayant chang de projets, elle tait depuis trois
jours, non  Balbec mme, mais  dix minutes par le tram,  une station
voisine. Craignant que je ne fusse fatigu par le voyage, elle s'tait
abstenue pour le premier soir, mais me faisait demander quand je
pourrais la recevoir. Je m'informai si elle tait venue elle-mme, non
pour la voir, mais pour m'arranger  ne pas la voir. Mais oui, me
rpondit le directeur. Mais elle voudrait que ce soit le plus
tt possible,  moins que vous n'ayez pas de raisons tout  fait
ncessiteuses. Vous voyez, conclut-il, que tout le monde ici vous
dsire, en dfinitif. Mais moi, je ne voulais voir personne.

Et pourtant, la veille,  l'arrive, je m'tais senti repris par le
charme indolent de la vie de bains de mer. Le mme lift, silencieux,
cette fois, par respect, non par ddain, et rouge de plaisir, avait mis
en marche l'ascenseur. M'levant le long de la colonne montante, j'avais
retravers ce qui avait t autrefois pour moi le mystre d'un htel
inconnu, o quand on arrive, touriste sans protection et sans prestige,
chaque habitu qui rentre dans sa chambre, chaque jeune fille qui
descend dner, chaque bonne qui passe dans les couloirs trangement
dlinaments, et la jeune fille venue d'Amrique avec sa dame de
compagnie et qui descend dner, jettent sur vous un regard o l'on ne
lit rien de ce qu'on aurait voulu. Cette fois-ci, au contraire, j'avais
prouv le plaisir trop reposant de faire la monte d'un htel connu,
o je me sentais chez moi, o j'avais accompli une fois de plus cette
opration toujours  recommencer, plus longue, plus difficile que le
retournement de la paupire, et qui consiste  poser sur les choses
l'me qui nous est familire au lieu de la leur qui nous effrayait.
Faudrait-il maintenant, m'tais-je dit, ne me doutant pas du brusque
changement d'me qui m'attendait, aller toujours dans d'autres htels,
o je dnerais pour la premire fois, o l'habitude n'aurait pas encore
tu,  chaque tage, devant chaque porte, le dragon terrifiant qui
semblait veiller sur une existence enchante, o j'aurais  approcher de
ces femmes inconnues que les palaces, les casinos, les plages ne font, 
la faon des vastes polypiers, que runir et faire vivre en commun?

J'avais ressenti du plaisir mme  ce que l'ennuyeux premier prsident
ft si press de me voir; je voyais, pour le premier jour, des vagues,
les chanes de montagne d'azur de la mer, ses glaciers et ses cascades,
son lvation et sa majest ngligente--rien qu' sentir, pour la
premire fois depuis si longtemps, en me lavant les mains, cette odeur
spciale des savons trop parfums du Grand-Htel--laquelle, semblant
appartenir  la fois au moment prsent et au sjour pass, flottait
entre eux comme le charme rel d'une vie particulire o l'on ne rentre
que pour changer de cravates. Les draps du lit, trop fins, trop lgers,
trop vastes, impossibles  border,  faire tenir, et qui restaient
souffls autour des couvertures en volutes mouvantes, m'eussent attrist
autrefois. Ils bercrent seulement, sur la rondeur incommode et bombe
de leurs voiles, le soleil glorieux et plein d'esprances du premier
matin. Mais celui-ci n'eut pas le temps de paratre. Dans la nuit mme
l'atroce et divine prsence avait ressuscit. Je priai le directeur
de s'en aller, de demander que personne n'entrt. Je lui dis que je
resterais couch et repoussai son offre de faire chercher chez le
pharmacien l'excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il
craignait que des clients ne fussent incommods par l'odeur du
calyptus. Ce qui me valut ce compliment: Vous tes dans le mouvement
(il voulait dire: dans le vrai), et cette recommandation: Faites
attention de ne pas vous salir  la porte, car, rapport aux serrures, je
l'ai faite induire d'huile; si un employ se permettait de frapper 
votre chambre il serait roul de coups. Et qu'on se le tienne pour
dit car je n'aime pas les rptitions (videmment cela signifiait: je
n'aime pas rpter deux fois les choses). Seulement, est-ce que vous ne
voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j'ai en bas une
bourrique (sans doute pour barrique)? Je ne vous l'apporterai pas sur
un plat d'argent comme la tte de Jonathan, et je vous prviens que
ce n'est pas du Chteau-Lafite, mais c'est  peu prs quivoque (pour
quivalent). Et comme c'est lger, on pourrait vous faire frire une
petite sole. Je refusai le tout, mais fus surpris d'entendre le nom du
poisson (la sole) tre prononc comme l'arbre le saule, par un homme qui
avait d en commander tant dans sa vie.

Malgr les promesses du directeur, on m'apporta un peu plus tard la
carte corne de la marquise de Cambremer. Venue pour me voir, la vieille
dame avait fait demander si j'tais l, et quand elle avait appris que
mon arrive datait seulement de la veille, et que j'tais souffrant,
elle n'avait pas insist, et (non sans s'arrter sans doute devant le
pharmacien, ou la mercire, chez lesquels le valet de pied, sautant du
sige, entrait payer quelque note ou faire des provisions) la marquise
tait repartie pour Fterne, dans sa vieille calche  huit ressorts
attele de deux chevaux. Assez souvent d'ailleurs, on entendait le
roulement et on admirait l'apparat de celle-ci dans les rues de Balbec
et de quelques autres petites localits de la cte, situes entre Balbec
et Fterne. Non pas que ces arrts chez des fournisseurs fussent le
but de ces randonnes. Il tait au contraire quelque goter, ou
garden-party, chez un hobereau ou un bourgeois fort indignes de la
marquise. Mais celle-ci, quoique dominant de trs haut, par sa naissance
et sa fortune, la petite noblesse des environs, avait, dans sa bont
et sa simplicit parfaites, tellement peur de dcevoir quelqu'un qui
l'avait invite, qu'elle se rendait aux plus insignifiantes runions
mondaines du voisinage. Certes, plutt que de faire tant de chemin
pour venir entendre, dans la chaleur d'un petit salon touffant, une
chanteuse gnralement sans talent et qu'en sa qualit de grande dame de
la rgion et de musicienne renomme il lui faudrait ensuite fliciter
avec exagration, Mme de Cambremer et prfr aller se promener ou
rester dans ses merveilleux jardins de Fterne au bas desquels le flot
assoupi d'une petite baie vient mourir au milieu des fleurs. Mais elle
savait que sa venue probable avait t annonce par le matre de maison,
que ce ft un noble ou un franc-bourgeois de Maineville-la-Teinturire
ou de Chatton-court-l'Orgueilleux. Or, si Mme de Cambremer tait sortie
ce jour-l sans faire acte de prsence  la fte, tel ou tel des invits
venu d'une des petites plages qui longent la mer avait pu entendre et
voir la calche de la marquise, ce qui et t l'excuse de n'avoir pu
quitter Fterne. D'autre part, ces matres de maison avaient beau avoir
vu souvent Mme de Cambremer se rendre  des concerts donns chez des
gens o ils considraient que ce n'tait pas sa place d'tre, la petite
diminution qui,  leurs yeux, tait, de ce fait, inflige  la situation
de la trop bonne marquise disparaissait aussitt que c'tait eux qui
recevaient, et c'est avec fivre qu'ils se demandaient s'ils l'auraient
ou non  leur petit goter. Quel soulagement  des inquitudes
ressenties depuis plusieurs jours, si, aprs le premier morceau chant
par la fille des matres de la maison ou par quelque amateur en
villgiature, un invit annonait (signe infaillible que la marquise
allait venir  la matine) avoir vu les chevaux de la fameuse calche
arrts devant l'horloger ou le droguiste. Alors Mme de Cambremer (qui,
en effet, n'allait pas tarder  entrer, suivie de sa belle-fille, des
invits en ce moment  demeure chez elle, et qu'elle avait demand la
permission, accorde avec quelle joie, d'amener) reprenait tout son
lustre aux yeux des matres de maison, pour lesquels la rcompense de sa
venue espre avait peut-tre t la cause dterminante et inavoue de
la dcision qu'ils avaient prise il y a un mois: s'infliger les tracas
et faire les frais de donner une matine. Voyant la marquise prsente 
leur goter, ils se rappelaient non plus sa complaisance  se rendre 
ceux de voisins peu qualifis, mais l'anciennet de sa famille, le luxe
de son chteau, l'impolitesse de sa belle-fille ne Legrandin qui, par
son arrogance, relevait la bonhomie un peu fade de la belle-mre. Dj
ils croyaient lire, au courrier mondain du _Gaulois_, l'entrefilet
qu'ils cuisineraient eux-mmes en famille, toutes portes fermes 
clef, sur le petit coin de Bretagne o l'on s'amuse ferme, la matine
ultra-select o l'on ne s'est spar qu'aprs avoir fait promettre aux
matres de maison de bientt recommencer. Chaque jour ils attendaient
le journal, anxieux de ne pas avoir encore vu leur matine y figurer, et
craignant de n'avoir eu Mme de Cambremer que pour leurs seuls invits
et non pour la multitude des lecteurs. Enfin le jour bni arrivait: La
saison est exceptionnellement brillante cette anne  Balbec. La mode
est aux petits concerts d'aprs-midi, etc... Dieu merci, le nom de Mme
de Cambremer avait t bien orthographi et cit au hasard, mais en
tte. Il ne restait plus qu' paratre ennuy de cette indiscrtion
des journaux qui pouvait amener des brouilles avec les personnes
qu'on n'avait pu inviter, et  demander hypocritement, devant Mme de
Cambremer, qui avait pu avoir la perfidie d'envoyer cet cho dont la
marquise bienveillante et grande dame, disait: Je comprends que cela
vous ennuie, mais pour moi je n'ai t que trs heureuse qu'on me st
chez vous.

Sur la carte qu'on me remit, Mme de Cambremer avait griffonn qu'elle
donnait une matine le surlendemain. Et certes il y a seulement deux
jours, si fatigu de vie mondaine que je fusse, c'et t un vrai
plaisir pour moi que de la goter transplante dans ces jardins o
poussaient en pleine terre, grce  l'exposition de Fterne, les
figuiers, les palmiers, les plants de rosiers, jusque dans la mer
souvent d'un calme et d'un bleu mditerranens et sur laquelle le petit
yacht des propritaires allait, avant le commencement de la fte,
chercher, dans les plages de l'autre ct de la baie, les invits les
plus importants, servait, avec ses vlums tendus contre le soleil, quand
tout le monde tait arriv, de salle  manger pour goter, et repartait
le soir reconduire ceux qu'il avait amens. Luxe charmant, mais
si coteux que c'tait en partie afin de parer aux dpenses qu'il
entranait que Mme de Cambremer avait cherch  augmenter ses revenus de
diffrentes faons, et notamment en louant, pour la premire fois, une
de ses proprits, fort diffrente de Fterne: la Raspelire. Oui, il
y a deux jours, combien une telle matine, peuple de petits nobles
inconnus, dans un cadre nouveau, m'et chang de la haute vie
parisienne! Mais maintenant les plaisirs n'avaient plus aucun sens pour
moi. J'crivis donc  Mme de Cambremer pour m'excuser, de mme qu'une
heure avant j'avais fait congdier Albertine: le chagrin avait aboli en
moi la possibilit du dsir aussi compltement qu'une forte fivre coupe
l'apptit... Ma mre devait arriver le lendemain. Il me semblait que
j'tais moins indigne de vivre auprs d'elle, que je la comprendrais
mieux, maintenant que toute une vie trangre et dgradante avait
fait place  la remonte des souvenirs dchirants qui ceignaient et
ennoblissaient mon me, comme la sienne, de leur couronne d'pines. Je
le croyais; en ralit il y a bien loin des chagrins vritables comme
tait celui de maman--qui vous tent littralement la vie pour bien
longtemps, quelquefois pour toujours, ds qu'on a perdu l'tre qu'on
aime-- ces autres chagrins, passagers malgr tout, comme devait tre le
mien, qui s'en vont vite comme ils sont venus tard, qu'on ne connat que
longtemps aprs l'vnement parce qu'on a eu besoin pour les ressentir
de les comprendre; chagrins comme tant de gens en prouvent, et dont
celui qui tait actuellement ma torture ne se diffrenciait que par
cette modalit du souvenir involontaire.

Quant  un chagrin aussi profond que celui de ma mre, je devais le
connatre un jour, on le verra dans la suite de ce rcit, mais ce
n'tait pas maintenant, ni ainsi que je me le figurais. Nanmoins, comme
un rcitant qui devrait connatre son rle et tre  sa place depuis
bien longtemps mais qui est arriv seulement  la dernire seconde
et, n'ayant lu qu'une fois ce qu'il a  dire, sait dissimuler assez
habilement, quand vient le moment o il doit donner la rplique, pour
que personne ne puisse s'apercevoir de son retard, mon chagrin tout
nouveau me permit, quand ma mre arriva, de lui parler comme s'il avait
toujours t le mme. Elle crut seulement que la vue de ces lieux o
j'avais t avec ma grand'mre (et ce n'tait d'ailleurs pas cela)
l'avait rveill. Pour la premire fois alors, et parce que j'avais une
douleur qui n'tait rien  ct de la sienne, mais qui m'ouvrait les
yeux, je me rendis compte avec pouvante de ce qu'elle pouvait souffrir.
Pour la premire fois je compris que ce regard fixe et sans pleurs (ce
qui faisait que Franoise la plaignait peu) qu'elle avait depuis la mort
de ma grand'mre tait arrt sur cette incomprhensible contradiction
du souvenir et du nant. D'ailleurs, quoique toujours dans ses voiles
noirs, plus habille dans ce pays nouveau, j'tais plus frapp de la
transformation qui s'tait accomplie en elle. Ce n'est pas assez de dire
qu'elle avait perdu toute gat; fondue, fige en une sorte d'image
implorante, elle semblait avoir peur d'offenser d'un mouvement trop
brusque, d'un son de voix trop haut, la prsence douloureuse qui ne la
quittait pas. Mais surtout, ds que je la vis entrer, dans son manteau
de crpe, je m'aperus--ce qui m'avait chapp  Paris--que ce n'tait
plus ma mre que j'avais sous les yeux, mais ma grand'mre. Comme dans
les familles royales et ducales,  la mort du chef le fils prend son
titre et, de duc d'Orlans, de prince de Tarente ou de prince des
Laumes, devient roi de France, duc de la Trmolle, duc de Guermantes,
ainsi souvent, par un avnement d'un autre ordre et de plus profonde
origine, le mort saisit le vif qui devient son successeur ressemblant,
le continuateur de sa vie interrompue. Peut-tre le grand chagrin qui
suit, chez une fille telle qu'tait maman, la mort de sa mre, ne
fait-il que briser plus tt la chrysalide, hter la mtamorphose et
l'apparition d'un tre qu'on porte en soi et qui, sans cette crise qui
fait brler les tapes et sauter d'un seul coup des priodes, ne ft
survenu que plus lentement. Peut-tre dans le regret de celle qui n'est
plus y a-t-il une espce de suggestion qui finit par amener sur nos
traits des similitudes que nous avions d'ailleurs en puissance, et
y a-t-il surtout arrt de notre activit plus particulirement
individuelle (chez ma mre, de son bon sens, de la gat moqueuse
qu'elle tenait de son pre), que nous ne craignions pas, tant que
vivait l'tre bien-aim, d'exercer, ft-ce  ses dpens, et qui
contre-balanait le caractre que nous tenions exclusivement de lui.
Une fois qu'elle est morte, nous aurions scrupule  tre autre, nous
n'admirons plus que ce qu'elle tait, ce que nous tions dj, mais ml
 autre chose, et ce que nous allons tre dsormais uniquement. C'est
dans ce sens-l (et non dans celui si vague, si faux o on l'entend
gnralement) qu'on peut dire que la mort n'est pas inutile, que le mort
continue  agir sur nous. Il agit mme plus qu'un vivant parce que, la
vritable ralit n'tant dgage que par l'esprit, tant l'objet d'une
opration spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous
sommes obligs de recrer par la pense, ce que nous cache la vie de
tous les jours... Enfin dans ce culte du regret pour nos morts, nous
vouons une idoltrie  ce qu'ils ont aim. Non seulement ma mre ne
pouvait se sparer du sac de ma grand'mre, devenu plus prcieux que
s'il et t de saphirs et de diamants, de son manchon, de tous ces
vtements qui accentuaient encore la ressemblance d'aspect entre elles
deux, mais mme des volumes de Mme de Svign que ma grand'mre avait
toujours avec elle, exemplaires que ma mre n'et pas changs contre le
manuscrit mme des lettres. Elle plaisantait autrefois ma grand'mre qui
ne lui crivait jamais une fois sans citer une phrase de Mme de Svign
ou de Mme de Beausergent. Dans chacune des trois lettres que je reus de
maman avant son arrive  Balbec, elle me cita Mme de Svign comme si
ces trois lettres eussent t non pas adresses par elle  moi, mais par
ma grand'mre adresses  elle. Elle voulut descendre sur la digue
voir cette plage dont ma grand'mre lui parlait tous les jours en lui
crivant. Tenant  la main l'en tous cas de sa mre, je la vis de la
fentre s'avancer toute noire,  pas timides, pieux, sur le sable que
des pieds chris avaient foul avant elle, et elle avait l'air d'aller 
la recherche d'une morte que les flots devaient ramener. Pour ne pas la
laisser dner seule, je dus descendre avec elle. Le premier prsident et
la veuve du btonnier se firent prsenter  elle. Et tout ce qui avait
rapport  ma grand'mre lui tait si sensible qu'elle fut touche
infiniment, garda toujours le souvenir et la reconnaissance de ce que
lui dit le premier prsident, comme elle souffrit avec indignation de ce
qu'au contraire la femme du btonnier n'et pas une parole de souvenir
pour la morte. En ralit, le premier prsident ne se souciait pas
plus d'elle que la femme du btonnier. Les paroles mues de l'un et le
silence de l'autre, bien que ma mre mt entre eux une telle diffrence,
n'taient qu'une faon diverse d'exprimer cette indiffrence que nous
inspirent les morts. Mais je crois que ma mre trouva surtout de la
douceur dans les paroles o, malgr moi, je laissai passer un peu de ma
souffrance. Elle ne pouvait que rendre maman heureuse (malgr toute
la tendresse qu'elle avait pour moi), comme tout ce qui assurait  ma
grand'mre une survivance dans les coeurs. Tous les jours suivants ma
mre descendit s'asseoir sur la plage, pour faire exactement ce que sa
mre avait fait, et elle lisait ses deux livres prfrs, les _Mmoires_
de Mme de Beausergent et les _Lettres_ de Mme de Svign. Elle, et
aucun de nous, n'avait pu supporter qu'on appelt cette dernire la
spirituelle marquise, pas plus que La Fontaine le Bonhomme. Mais
quand elle lisait dans les lettres ces mots: ma fille, elle croyait
entendre sa mre lui parler.

Elle eut la mauvaise chance, dans un de ces plerinages o elle ne
voulait pas tre trouble, de rencontrer sur la plage une dame de
Combray, suivie de ses filles. Je crois que son nom tait Mme Poussin.
Mais nous ne l'appelions jamais entre nous que Tu m'en diras des
nouvelles, car c'est par cette phrase perptuellement rpte qu'elle
avertissait ses filles des maux qu'elles se prparaient, par exemple
en disant  l'une qui se frottait les yeux: Quand tu auras une bonne
ophtalmie, tu m'en diras des nouvelles. Elle adressa de loin  maman
de longs saluts plors, non en signe de condolance, mais par genre
d'ducation. Elle et fait de mme si nous n'eussions pas perdu ma
grand'mre et n'eussions eu que des raisons d'tre heureux. Vivant assez
retire  Combray, dans un immense jardin, elle ne trouvait jamais rien
assez doux et faisait subir des adoucissements aux mots et aux noms
mmes de la langue franaise. Elle trouvait trop dur d'appeler cuiller
la pice d'argenterie qui versait ses sirops, et disait en consquence
cueiller; elle et eu peur de brusquer le doux chantre de Tlmaque en
l'appelant rudement Fnelon--comme je faisais moi-mme en connaissance
de cause, ayant pour ami le plus cher l'tre le plus intelligent, bon et
brave, inoubliable  tous ceux qui l'ont connu, Bertrand de Fnelon--et
elle ne disait jamais que Fnlon trouvant que l'accent aigu ajoutait
quelque mollesse. Le gendre, moins doux, de cette Mme Poussin, et duquel
j'ai oubli le nom, tant notaire  Combray, emporta la caisse et fit
perdre  mon oncle, notamment, une assez forte somme. Mais la plupart
des gens de Combray taient si bien avec les autres membres de la
famille qu'il n'en rsulta aucun froid et qu'on se contenta de plaindre
Mme Poussin. Elle ne recevait pas, mais chaque fois qu'on passait devant
sa grille on s'arrtait  admirer ses admirables ombrages, sans pouvoir
distinguer autre chose. Elle ne nous gna gure  Balbec o je ne la
rencontrai qu'une fois,  un moment o elle disait  sa fille en train
de se ronger les ongles: Quand tu auras un bon panaris, tu m'en diras
des nouvelles.

Pendant que maman lisait sur la plage je restais seul dans ma chambre.
Je me rappelais les derniers temps de la vie de ma grand'mre et tout
ce qui se rapportait  eux, la porte de l'escalier qui tait maintenue
ouverte quand nous tions sortis pour sa dernire promenade. En
contraste avec tout cela, le reste du monde semblait  peine rel et
ma souffrance l'empoisonnait tout entier. Enfin ma mre exigea que je
sortisse. Mais,  chaque pas, quelque aspect oubli du Casino, de la rue
o en l'attendant, le premier soir, j'tais all jusqu'au monument de
Duguay-Trouin, m'empchait, comme un vent contre lequel on ne peut
lutter, d'aller plus avant; je baissais les yeux pour ne pas voir. Et
aprs avoir repris quelque force, je revenais vers l'htel, vers l'htel
o je savais qu'il tait dsormais impossible que, si longtemps duss-je
attendre, je retrouvasse ma grand'mre, que j'avais retrouve autrefois,
le premier soir d'arrive. Comme c'tait la premire fois que je
sortais, beaucoup de domestiques que je n'avais pas encore vus me
regardrent curieusement. Sur le seuil mme de l'htel, un jeune
chasseur ta sa casquette pour me saluer et la remit prestement. Je crus
qu'Aim lui avait, selon son expression, pass la consigne d'avoir des
gards pour moi. Mais je vis au mme moment que, pour une autre personne
qui rentrait, il l'enleva de nouveau. La vrit tait que, dans la vie,
ce jeune homme ne savait qu'ter et remettre sa casquette, et le faisait
parfaitement bien. Ayant compris qu'il tait incapable d'autre chose et
qu'il excellait dans celle-l, il l'accomplissait le plus grand nombre
de fois qu'il pouvait par jour, ce qui lui valait de la part des clients
une sympathie discrte mais gnrale, une grande sympathie aussi de la
part du concierge  qui revenait la tche d'engager les chasseurs et
qui, jusqu' cet oiseau rare, n'avait pas pu en trouver un qui ne se ft
renvoyer en moins de huit jours, au grand tonnement d'Aim qui disait:
Pourtant, dans ce mtier-l, on ne leur demande gure que d'tre poli,
a ne devrait pas tre si difficile. Le directeur tenait aussi  ce
qu'ils eussent ce qu'il appelait une belle prsence, voulant dire
qu'ils restassent l, ou plutt ayant mal retenu le mot prestance.
L'aspect de la pelouse qui s'tendait derrire l'htel avait t modifi
par la cration de quelques plates-bandes fleuries et l'enlvement non
seulement d'un arbuste exotique, mais du chasseur qui, la premire
anne, dcorait extrieurement l'entre par la tige souple de sa taille
et la coloration curieuse de sa chevelure. Il avait suivi une comtesse
polonaise qui l'avait pris comme secrtaire, imitant en cela ses
deux ans et sa soeur dactylographe, arrachs  l'htel par des
personnalits de pays et de sexe divers, qui s'taient prises de leur
charme. Seul demeurait leur cadet, dont personne ne voulait parce qu'il
louchait. Il tait fort heureux quand la comtesse polonaise et les
protecteurs des deux autres venaient passer quelque temps  l'htel de
Balbec. Car, malgr qu'il envit ses frres, il les aimait et pouvait
ainsi, pendant quelques semaines, cultiver des sentiments de famille.
L'abbesse de Fontevrault n'avait-elle pas l'habitude, quittant pour cela
ses moinesses, de venir partager l'hospitalit qu'offrait Louis XIV 
cette autre Mortemart, sa matresse, Mme de Montespan? Pour lui, c'tait
la premire anne qu'il tait  Balbec; il ne me connaissait pas encore,
mais ayant entendu ses camarades plus anciens faire suivre, quand ils me
parlaient, le mot de Monsieur de mon nom, il les imita ds la premire
fois avec l'air de satisfaction, soit de manifester son instruction
relativement  une personnalit qu'il jugeait connue, soit de se
conformer  un usage qu'il ignorait il y a cinq minutes, mais auquel il
lui semblait qu'il tait indispensable de ne pas manquer. Je comprenais
trs bien le charme que ce grand palace pouvait offrir  certaines
personnes. Il tait dress comme un thtre, et une nombreuse
figuration, l'animait jusque dans les plinthes. Bien que le client
ne ft qu'une sorte de spectateur, il tait ml perptuellement au
spectacle, non mme comme dans ces thtres o les acteurs jouent une
scne dans la salle, mais comme si la vie du spectateur se droulait au
milieu des somptuosits de la scne. Le joueur de tennis pouvait rentrer
en veston de flanelle blanche, le concierge s'tait mis en habit bleu
galonn d'argent pour lui donner ses lettres. Si ce joueur de tennis
ne voulait pas monter  pied, il n'tait pas moins ml aux acteurs
en ayant  ct de lui pour faire monter l'ascenseur le lift aussi
richement costum. Les couloirs des tages drobaient une fuite de
camristes et de couturires, belles sur la mer et jusqu'aux petites
chambres desquelles les amateurs de la beaut fminine ancillaire
arrivaient par de savants dtours. En bas, c'tait l'lment masculin
qui dominait et faisait de cet htel,  cause de l'extrme et oisive
jeunesse des serviteurs, comme une sorte de tragdie judo-chrtienne
ayant pris corps et perptuellement reprsente. Aussi ne pouvais-je
m'empcher de me dire  moi-mme, en les voyant, non certes les vers de
Racine qui m'taient venus  l'esprit chez la princesse de Guermantes
tandis que M. de Vaugoubert regardait de jeunes secrtaires d'ambassade
saluant M. de Charlus, mais d'autres vers de Racine, cette fois-ci non
plus d'_Esther,_ mais _d'Athalie:_ car ds le hall, ce qu'au XVII^e
sicle on appelait les Portiques, un peuple florissant de jeunes
chasseurs se tenait, surtout  l'heure du goter, comme les jeunes
Isralites des choeurs de Racine. Mais je ne crois pas qu'un seul et
pu fournir mme la vague rponse que Joas trouve pour Athalie quand
celle-ci demande au prince enfant: Quel est donc votre emploi? car
ils n'en avaient aucun. Tout au plus, si l'on avait demand  n'importe
lequel d'entre eux, comme la nouvelle Reine: Mais tout ce peuple
enferm dans ce lieu,  quoi s'occupe-t-il?, aurait-il pu dire: Je
vois l'ordre pompeux de ces crmonies et j'y contribue. Parfois un des
jeunes figurants allait vers quelque personnage plus important, puis
cette jeune beaut rentrait dans le choeur, et,  moins que ce ne
ft l'instant d'une dtente contemplative, tous entrelaaient leurs
volutions inutiles, respectueuses, dcoratives et quotidiennes. Car,
sauf leur jour de sortie, loin du monde levs et ne franchissant
pas le parvis, ils menaient la mme existence ecclsiastique que les
lvites dans _Athalie_, et devant cette troupe jeune et fidle jouant
aux pieds des degrs couverts de tapis magnifiques, je pouvais me
demander si je pntrais dans le grand htel de Balbec ou dans le temple
de Salomon.

Je remontais directement  ma chambre. Mes penses taient
habituellement attaches aux derniers jours de la maladie de ma
grand'mre,  ces souffrances que je revivais, en les accroissant de cet
lment, plus difficile encore  supporter que la souffrance mme des
autres et auxquelles il est ajout par notre cruelle piti; quand nous
croyons seulement recrer les douleurs d'un tre cher, notre piti les
exagre; mais peut-tre est-ce elle qui est dans le vrai, plus que la
conscience qu'ont de ces douleurs ceux qui les souffrent, et auxquels
est cache cette tristesse de leur vie, que la piti, elle, voit, dont
elle se dsespre. Toutefois ma piti et dans un lan nouveau dpass
les souffrances de ma grand'mre si j'avais su alors ce que j'ignorai
longtemps, que ma grand'mre, la veille de sa mort, dans un moment de
conscience et s'assurant que je n'tais pas l, avait pris la main de
maman et, aprs y avoir coll ses lvres fivreuses, lui avait dit:
Adieu, ma fille, adieu pour toujours. Et c'est peut-tre aussi ce
souvenir-l que ma mre n'a plus jamais cess de regarder si fixement.
Puis les doux souvenirs me revenaient. Elle tait ma grand'mre et
j'tais son petit-fils. Les expressions de son visage semblaient crites
dans une langue qui n'tait que pour moi; elle tait tout dans ma vie,
les autres n'existaient que relativement  elle, au jugement qu'elle me
donnerait sur eux; mais non, nos rapports ont t trop fugitifs pour
n'avoir pas t accidentels. Elle ne me connat plus, je ne la reverrai
jamais. Nous n'avions pas t crs uniquement l'un pour l'autre,
c'tait une trangre. Cette trangre, j'tais en train d'en regarder
la photographie par Saint-Loup. Maman, qui avait rencontr Albertine,
avait insist pour que je la visse,  cause des choses gentilles qu'elle
lui avait dites sur grand'mre et sur moi. Je lui avais donc donn
rendez-vous. Je prvins le directeur pour qu'il la ft attendre au
salon. Il me dit qu'il la connaissait depuis bien longtemps, elle et ses
amies, bien avant qu'elles eussent atteint l'ge de la puret, mais
qu'il leur en voulait de choses qu'elles avaient dites de l'htel. Il
faut qu'elles ne soient pas bien illustres pour causer ainsi. A moins
qu'on ne les ait calomnies. Je compris aisment que puret tait dit
pour pubert. En attendant l'heure d'aller retrouver Albertine, je
tenais mes yeux fixs, comme sur un dessin qu'on finit par ne plus voir
 force de l'avoir regard, sur la photographie que Saint-Loup avait
faite, quand tout d'un coup, je pensai de nouveau: C'est grand'mre,
je suis son petit-fils, comme un amnsique retrouve son nom, comme un
malade change de personnalit. Franoise entra me dire qu'Albertine
tait l, et voyant la photographie: Pauvre Madame, c'est bien elle,
jusqu' son bouton de beaut sur la joue; ce jour que le marquis l'a
photographie, elle avait t bien malade, elle s'tait deux fois
trouve mal. Surtout, Franoise, qu'elle m'avait dit, il ne faut pas
que mon petit-fils le sache. Et elle le cachait bien, elle tait
toujours gaie en socit. Seule, par exemple, je trouvais qu'elle avait
l'air par moments d'avoir l'esprit un peu monotone. Mais a passait
vite. Et puis elle me dit comme a: Si jamais il m'arrivait quelque
chose, il faudrait qu'il ait un portrait de moi. Je n'en ai jamais fait
faire un seul. . Alors elle m'envoya dire  M. le marquis, en lui
recommandant de ne pas raconter  Monsieur que c'tait elle qui l'avait
demand, s'il ne pourrait pas lui tirer sa photographie. Mais quand je
suis revenue lui dire que oui, elle ne voulait plus parce qu'elle se
trouvait trop mauvaise figure. C'est pire encore, qu'elle me dit, que
pas de photographie du tout. Mais comme elle n'tait pas bte, elle
finit pas s'arranger si bien, en mettant un grand chapeau rabattu, qu'il
n'y paraissait plus quand elle n'tait pas au grand jour. Elle en tait
bien contente de sa photographie, parce qu'en ce moment-l elle ne
croyait pas qu'elle reviendrait de Balbec. J'avais beau lui dire:
Madame, il ne faut pas causer comme a, j'aime pas entendre Madame
causer comme a, c'tait dans son ide. Et dame, il y avait plusieurs
jours qu'elle ne pouvait pas manger. C'est pour cela qu'elle poussait
Monsieur  aller dner trs loin avec M. le marquis. Alors au lieu
d'aller  table elle faisait semblant de lire et, ds que la voiture du
marquis tait partie, elle montait se coucher. Des jours elle voulait
prvenir Madame d'arriver pour la voir encore. Et puis elle avait peur
de la surprendre, comme elle ne lui avait rien dit. Il vaut mieux
qu'elle reste avec son mari, voyez-vous Franoise. Franoise, me
regardant, me demanda tout  coup si je me sentais indispos. Je lui
dis que non; et elle: Et puis vous me ficelez l  causer avec vous.
Votre visite est peut-tre dj arrive. Il faut que je descende. Ce
n'est pas une personne pour ici. Et avec une allant vite comme elle,
elle pourrait tre repartie. Elle n'aime pas attendre. Ah! maintenant.
Mademoiselle Albertine c'est quelqu'un.--Vous vous trompez, Franoise,
elle est assez bien, trop bien pour ici. Mais allez la prvenir que je
ne pourrai pas la voir aujourd'hui. Quelles dclamations apitoyes
j'aurais veilles en Franoise si elle m'avait vu pleurer.
Soigneusement je me cachai. Sans cela j'aurais eu sa sympathie. Mais je
lui donnai la mienne. Nous ne nous mettons pas assez dans le coeur de
ces pauvres femmes de chambre qui ne peuvent pas nous voir pleurer,
comme si pleurer nous faisait mal; ou peut-tre leur faisait mal,
Franoise m'ayant dit quand j'tais petit: Ne pleurez pas comme cela,
je n'aime pas vous voir pleurer comme cela. Nous n'aimons pas les
grandes phrases, les attestations, nous avons tort, nous fermons ainsi
notre coeur au pathtique des campagnes,  la lgende que la pauvre
servante, renvoye, peut-tre injustement, pour vol, toute ple, devenue
subitement plus humble comme si c'tait un crime d'tre accuse, droule
en invoquant l'honntet de son pre, les principes de sa mre, les
conseils de l'aeule. Certes ces mmes domestiques qui ne peuvent
supporter nos larmes nous feront prendre sans scrupule une fluxion de
poitrine parce que la femme de chambre d'au-dessous aime les courants
d'air et que ce ne serait pas poli de les supprimer. Car il faut que
ceux-l mmes qui ont raison, comme Franoise, aient tort aussi, pour
faire de la Justice une chose impossible. Mme les humbles plaisirs des
servantes provoquent ou le refus ou la raillerie de leurs matres. Car
c'est toujours un rien, mais niaisement sentimental, anti-hyginique.
Aussi peuvent-elles dire: Comment, moi qui ne demande que cela dans
l'anne, on ne me l'accorde pas. Et pourtant les matres accorderont
beaucoup plus, qui ne ft pas stupide et dangereux pour elles--ou pour
eux. Certes,  l'humilit de la pauvre femme de chambre, tremblante,
prte  avouer ce qu'elle n'a pas commis, disant je partirai ce soir
s'il le faut, on ne peut pas rsister. Mais il faut savoir aussi ne
pas rester insensibles, malgr la banalit solennelle et menaante des
choses qu'elle dit, son hritage maternel et la dignit du clos,
devant une vieille cuisinire drape dans une vie et une ascendance
d'honneur, tenant le balai comme un sceptre, poussant son rle au
tragique, l'entrecoupant de pleurs, se redressant avec majest. Ce
jour-l je me rappelai ou j'imaginai de telles scnes, je les rapportai
 notre vieille servante, et, depuis lors, malgr tout le mal qu'elle
put faire  Albertine, j'aimai Franoise d'une affection, intermittente
il est vrai, mais du genre le plus fort, celui qui a pour base la piti.

Certes, je souffris toute la journe en restant devant la photographie
de ma grand'mre. Elle me torturait. Moins pourtant que ne fit le soir
la visite du directeur. Comme je lui parlais de ma grand'mre et qu'il
me renouvelait ses condolances, je l'entendis me dire (car il aimait
employer les mots qu'il prononait mal): C'est comme le jour o Madame
votre grand'mre avait eu cette symecope, je voulais vous en avertir,
parce qu' cause de la clientle, n'est-ce pas, cela aurait pu faire du
tort  la maison. Il aurait mieux valu qu'elle parte le soir mme. Mais
elle me supplia de ne rien dire et me promit qu'elle n'aurait plus de
symecope, ou qu' la premire elle partirait. Le chef de l'tage m'a
pourtant rendu compte qu'elle en a eu une autre. Mais, dame, vous tiez
de vieux clients qu'on cherchait  contenter, et du moment que personne
ne s'est plaint: Ainsi ma grand'mre avait des syncopes et me les avait
caches. Peut-tre au moment o j'tais le moins gentil pour elle, o
elle tait oblige, tout en souffrant, de faire attention  tre de
bonne humeur pour ne pas m'irriter et  paratre bien portante pour
ne pas tre mise  la porte de l'htel. Simecope c'est un mot que,
prononc ainsi, je n'aurais jamais imagin, qui m'aurait peut-tre,
s'appliquant  d'autres, paru ridicule, mais qui dans son trange
nouveaut sonore, pareille  celle d'une dissonance originale, resta
longtemps ce qui tait capable d'veiller en moi les sensations les plus
douloureuses.

Le lendemain j'allai,  la demande de maman, m'tendre un peu sur le
sable, ou plutt dans les dunes, l o on est cach par leurs replis, et
o je savais qu'Albertine et ses amies ne pourraient pas me trouver. Mes
paupires, abaisses, ne laissaient passer qu'une seule lumire, toute
rose, celle des parois intrieures des yeux. Puis elles se fermrent
tout  fait. Alors ma grand'mre m'apparut assise dans un fauteuil. Si
faible, elle avait l'air de vivre moins qu'une autre personne. Pourtant
je l'entendais respirer; parfois un signe montrait qu'elle avait compris
ce que nous disions, mon pre et moi. Mais j'avais beau l'embrasser, je
ne pouvais pas arriver  veiller un regard d'affection dans ses yeux,
un peu de couleur sur ses joues. Absente d'elle-mme, elle avait l'air
de ne pas m'aimer, de ne pas me connatre, peut-tre de ne pas me voir.
Je ne pouvais deviner le secret de son indiffrence, de son abattement,
de son mcontentement silencieux. J'entranai mon pre  l'cart.
Tu vois tout de mme, lui dis-je, il n'y a pas  dire, elle a saisi
exactement chaque chose. C'est l'illusion complte de la vie. Si on
pouvait faire venir ton cousin qui prtend que les morts ne vivent pas!
Voil plus d'un an qu'elle est morte et, en somme, elle vit toujours.
Mais pourquoi ne veut-elle pas m'embrasser?--Regarde, sa pauvre tte
retombe.--Mais elle voudrait aller aux Champs-Elyses tantt.--C'est de
la folie!--Vraiment, tu crois que cela pourrait lui faire mal, qu'elle
pourrait mourir davantage? Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus.
J'aurai beau l'embrasser, est-ce qu'elle ne me sourira plus jamais?--Que
veux-tu, les morts sont les morts.

Quelques jours plus tard la photographie qu'avait faite Saint-Loup
m'tait douce  regarder; elle ne rveillait pas le souvenir de ce
que m'avait dit Franoise parce qu'il ne m'avait plus quitt et je
m'habituais  lui. Mais, en regard de l'ide que je me faisais de son
tat si grave, si douloureux ce jour-l, la photographie, profitant
encore des ruses qu'avait eues ma grand'mre et qui russissaient  me
tromper mme depuis qu'elles m'avaient t dvoiles, me la montrait si
lgante, si insouciante, sous le chapeau qui cachait un peu son visage,
que je la voyais moins malheureuse et mieux portante que je ne l'avais
imagine. Et pourtant ses joues, ayant  son insu une expression 
elles, quelque chose de plomb, de hagard, comme le regard d'une bte
qui se sentirait dj choisie et dsigne, ma grand'mre avait un air
de condamne  mort, un air involontairement sombre, inconsciemment
tragique, qui m'chappait mais qui empchait maman de regarder jamais
cette photographie, cette photographie qui lui paraissait, moins une
photographie de sa mre que de la maladie de celle-ci, d'une insulte que
cette maladie faisait au visage brutalement soufflet de grand'mre.

Puis un jour, je me dcidai  faire dire  Albertine que je la recevrais
prochainement. C'est qu'un matin de grande chaleur prmature, les mille
cris des enfants qui jouaient, des baigneurs plaisantant, des marchands
de journaux, m'avaient dcrit en traits de feu, en flammches
entrelaces, la plage ardente que les petites vagues venaient une  une
arroser de leur fracheur; alors avait commenc le concert symphonique
ml au clapotement de l'eau, dans lequel les violons vibraient comme
un essaim d'abeilles gar sur la mer. Aussitt j'avais dsir de
rentendre le rire d'Albertine, de revoir ses amies, ces jeunes filles
se dtachant sur les flots, et restes dans mon souvenir le charme
insparable, la flore caractristique de Balbec; et j'avais rsolu
d'envoyer par Franoise un mot  Albertine, pour la semaine prochaine,
tandis que, montant doucement, la mer,  chaque dferlement de lame,
recouvrait compltement de coules de cristal la mlodie dont les
phrases apparaissaient spares les unes des autres, comme ces anges
luthiers qui, au fate de la cathdrale italienne, s'lvent entre les
crtes de porphyre bleu et de jaspe cumant. Mais le jour o Albertine
vint, le temps s'tait de nouveau gt et rafrachi, et d'ailleurs je
n'eus pas l'occasion d'entendre son rire; elle tait de fort mauvaise
humeur. Balbec est assommant cette anne, me dit-elle. Je tcherai de
ne pas rester longtemps. Vous savez que je suis ici depuis Pques,
cela fait plus d'un mois. Il n'y a personne. Si vous croyez que c'est
folichon. Malgr la pluie rcente et le ciel changeant  toute minute,
aprs avoir accompagn Albertine jusqu' Egreville, car Albertine
faisait, selon son expression, la navette entre cette petite plage, o
tait la villa de Mme Bontemps, et Incarville o elle avait t prise
en pension par les parents de Rosemonde, je partis me promener seul
vers cette grande route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis
quand nous allions nous promener avec ma grand'mre; des flaques d'eau,
que le soleil qui brillait n'avait pas sches, faisaient du sol un vrai
marcage, et je pensais  ma grand'mre qui jadis ne pouvait marcher
deux pas sans se crotter. Mais, ds que je fus arriv  la route, ce
fut un blouissement. L o je n'avais vu, avec ma grand'mre, au mois
d'aot, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers,  perte de
vue ils taient en pleine floraison, d'un luxe inou, les pieds dans la
boue et en toilette de bal, ne prenant pas de prcautions pour ne pas
gter le plus merveilleux satin rose qu'on et jamais vu et que faisait
briller le soleil; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers
comme un arrire-plan d'estampe japonaise; si je levais la tte pour
regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paratre son bleu
rassrn, presque violent, elles semblaient s'carter pour montrer la
profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise lgre mais froide
faisait trembler lgrement les bouquets rougissants. Des msanges
bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs,
indulgentes, comme si c'et t un amateur d'exotisme et de couleurs qui
avait artificiellement cr cette beaut vivante. Mais elle touchait
jusqu'aux larmes parce que, si loin qu'on allt dans ses effets d'art
raffin, on sentait qu'elle tait naturelle, que ces pommiers taient l
en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France.
Puis aux rayons du soleil succdrent subitement ceux de la pluie; ils
zbrrent tout l'horizon, enserrrent la file des pommiers dans leur
rseau gris. Mais ceux-ci continuaient  dresser leur beaut, fleurie et
rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait: c'tait une
journe de printemps.



CHAPITRE DEUXIME


_Les mystres d'Albertine.--Les jeunes filles qu'elle voit dans la
glace.--La dame inconnue.--Le liftier.--Madame de Cambremer.--Les
plaisirs de M. Nissim Bernard.--Premire esquisse du caractre trange
de Morel.--M. de Charlus dne chez les Verdurin_.


Dans ma crainte que le plaisir trouv dans cette promenade solitaire
n'affaiblt en moi le souvenir de ma grand'mre, je cherchais  le
raviver en pensant  telle grande souffrance morale qu'elle avait eue;
 mon appel cette souffrance essayait de se construire dans mon coeur,
elle y lanait ses piliers immenses; mais mon coeur, sans doute, tait
trop petit pour elle, je n'avais la force de porter une douleur si
grande, mon attention se drobait au moment o elle se reformait tout
entire, et ses arches s'effondraient avant de s'tre rejointes, comme
avant d'avoir parfait leur vote s'croulent les vagues. Cependant, rien
que par mes rves quand j'tais endormi, j'aurais pu apprendre que mon
chagrin de la mort de ma grand'mre diminuait, car elle y apparaissait
moins opprime par l'ide que je me faisais de son nant. Je la voyais
toujours malade, mais en voie de se rtablir, je la trouvais mieux. Et
si elle faisait allusion  ce qu'elle avait souffert, je lui fermais la
bouche avec mes baisers et je l'assurais qu'elle tait maintenant gurie
pour toujours. J'aurais voulu faire constater aux sceptiques que la mort
est vraiment une maladie dont on revient. Seulement je ne trouvais
plus chez ma grand'mre la riche spontanit d'autrefois. Ses paroles
n'taient qu'une rponse affaiblie, docile, presque un simple cho de
mes paroles; elle n'tait plus que le reflet de ma propre pense.

Incapable comme je l'tais encore d'prouver  nouveau un dsir
physique, Albertine recommenait cependant  m'inspirer comme un dsir
de bonheur. Certains rves de tendresse partage, toujours flottants en
nous, s'allient volontiers, par une sorte d'affinit, au souvenir (
condition que celui-ci soit dj devenu un peu vague) d'une femme avec
qui nous avons eu du plaisir. Ce sentiment me rappelait des aspects du
visage d'Albertine, plus doux, moins gais, assez diffrents de ceux que
m'et voqus le dsir physique; et comme il tait aussi moins pressant
que ne l'tait ce dernier, j'en eusse volontiers ajourn la ralisation
 l'hiver suivant sans chercher  revoir Albertine  Balbec avant son
dpart. Mais, mme au milieu d'un chagrin encore vif, le dsir physique
renat. De mon lit o on me faisait rester longtemps tous les jours 
me reposer, je souhaitais qu'Albertine vnt recommencer nos jeux
d'autrefois. Ne voit-on pas, dans la chambre mme o ils ont perdu un
enfant, des poux, bientt de nouveau entrelacs, donner un frre au
petit mort? J'essayais de me distraire de ce dsir en allant jusqu'
la fentre regarder la mer de ce jour-l. Comme la premire anne, les
mers, d'un jour  l'autre, taient rarement les mmes. Mais d'ailleurs
elles ne ressemblaient gure  celles de cette premire anne, soit
parce que maintenant c'tait le printemps avec ses orages, soit parce
que, mme si j'tais venu  la mme date que la premire fois, des temps
diffrents, plus changeants, auraient pu dconseiller cette cte 
certaines mers indolentes, vaporeuses et fragiles que j'avais
vues pendant des jours ardents dormir sur la plage en soulevant
imperceptiblement leur sein bleutre, d'une molle palpitation, soit
surtout parce que mes yeux, instruits par Elstir  retenir prcisment
les lments que j'cartais volontairement jadis, contemplaient
longuement ce que la premire anne ils ne savaient pas voir. Cette
opposition qui alors me frappait tant entre les promenades agrestes que
je faisais avec Mme de Villeparisis et ce voisinage fluide, inaccessible
et mythologique, de l'Ocan ternel n'existait plus pour moi. Et
certains jours la mer me semblait, au contraire, maintenant presque
rurale elle-mme. Les jours, assez rares, de vrai beau temps, la chaleur
avait trac sur les eaux, comme  travers champs, une route poussireuse
et blanche derrire laquelle la fine pointe d'un bateau de pche
dpassait comme un clocher villageois. Un remorqueur, dont on ne voyait
que la chemine, fumait au loin comme une usine carte, tandis que seul
 l'horizon un carr blanc et bomb, peint sans doute par une voile,
mais qui semblait compact et comme calcaire, faisait penser  l'angle
ensoleill de quelque btiment isol, hpital ou cole. Et les nuages et
le vent, les jours o il s'en ajoutait au soleil, parachevaient sinon
l'erreur du jugement, du moins l'illusion du premier regard, la
suggestion qu'il veille dans l'imagination. Car l'alternance d'espaces
de couleurs nettement tranches, comme celles qui rsultent, dans la
campagne, de la contigut de cultures diffrentes, les ingalits
pres, jaunes, et comme boueuses de la surface marine, les leves, les
talus qui drobaient  la vue une barque o une quipe d'agiles matelots
semblait moissonner, tout cela, par les jours orageux, faisait de
l'ocan quelque chose d'aussi vari, d'aussi consistant, d'aussi
accident, d'aussi populeux, d'aussi civilis que la terre carrossable
sur laquelle j'allais autrefois et ne devais pas tarder  faire des
promenades. Et une fois, ne pouvant plus rsister  mon dsir, au
lieu de me recoucher, je m'habillai et partis chercher Albertine 
Incarville. Je lui demanderais de m'accompagner jusqu' Douville
o j'irais faire  Fterne une visite  Mme de Cambremer, et  la
Raspelire une visite  Mme Verdurin. Albertine m'attendrait pendant
ce temps-l sur la plage et nous reviendrions ensemble dans la nuit.
J'allai prendre le petit chemin de fer d'intrt local dont j'avais,
par Albertine et ses amies, appris autrefois tous les surnoms dans
la rgion, o on l'appelait tantt le _Tortillard_  cause de ses
innombrables dtours, le _Tacot_ parce qu'il n'avanait pas, le
_Transatlantique_  cause d'une effroyable sirne qu'il possdait pour
que se garassent les passants, le _Decauville_ et le _Funi_, bien que
ce ne ft nullement un funiculaire mais parce qu'il grimpait sur la
falaise, ni mme  proprement parler un Decauville mais parce qu'il
avait une voie de 60, le _B. A. G:_ parce qu'il allait de Balbec 
Grallevast en passant par Angerville, le _Tram_ et le _T. S. N._ parce
qu'il faisait partie de la ligne des tramways du Sud de la Normandie.
Je m'installai dans un wagon o j'tais seul; il faisait un soleil
splendide, on touffait; je baissai le store bleu qui ne laissa passer
qu'une raie de soleil. Mais aussitt je vis ma grand'mre, telle qu'elle
tait assise dans le train  notre dpart de Paris  Balbec, quand, dans
la souffrance de me voir prendre de la bire, elle avait prfr ne
pas regarder, fermer les yeux et faire semblant de dormir. Moi qui
ne pouvais supporter autrefois la souffrance qu'elle avait quand mon
grand-pre prenait du cognac, je lui avais inflig celle, non pas mme
seulement de me voir prendre, sur l'invitation d'un autre, une boisson
qu'elle croyait funeste pour moi, mais je l'avais force  me laisser
libre de m'en gorger  ma guise; bien plus, par mes colres, mes crises
d'touffement, je l'avais force  m'y aider,  me le conseiller, dans
une rsignation suprme dont j'avais devant ma mmoire l'image muette,
dsespre, aux yeux clos pour ne pas voir. Un tel souvenir, comme un
coup de baguette, m'avait de nouveau rendu l'me que j'tais en train
de perdre depuis quelque temps; qu'est-ce que j'aurais pu faire de
Rosemonde quand mes lvres tout entires taient parcourues seulement
par le dsir dsespr d'embrasser une morte? qu'aurais-je pu dire aux
Cambremer et aux Verdurin quand mon coeur battait si fort parce que s'y
reformait  tout moment la douleur que ma grand'mre avait soufferte?
Je ne pus rester dans ce wagon. Ds que le train s'arrta 
Maineville-la-Teinturire, renonant  mes projets, je descendis, je
rejoignis la falaise et j'en suivis les chemins sinueux. Maineville
avait acquis depuis quelque temps une importance considrable et une
rputation particulire, parce qu'un directeur de nombreux casinos,
marchand de bien-tre, avait fait construire non loin de l, avec un
luxe de mauvais got capable de rivaliser avec celui d'un palace, un
tablissement, sur lequel nous reviendrons, et qui tait,  franc
parler, la premire maison publique pour gens chics qu'on et eu l'ide
de construire sur les ctes de France. C'tait la seule. Chaque port
a bien la sienne, mais bonne seulement pour les marins et pour les
amateurs de pittoresque que cela amuse de voir, tout prs de l'glise
immmoriale, la patronne presque aussi vieille, vnrable et moussue, se
tenir devant sa porte mal fame en attendant le retour des bateaux de
pche.

M'cartant de l'blouissante maison de plaisir, insolemment dresse l
malgr les protestations des familles inutilement adresses au maire,
je rejoignis la falaise et j'en suivis les chemins sinueux dans la
direction de Balbec. J'entendis sans y rpondre l'appel des aubpines.
Voisines moins cossues des fleurs de pommiers, elles les trouvaient bien
lourdes, tout en reconnaissant le teint frais qu'ont les filles, aux
ptales roses, de ces gros fabricants de cidre. Elles savaient que,
moins richement dotes, on les recherchait cependant davantage et qu'il
leur suffisait, pour plaire, d'une blancheur chiffonne.

Quand je rentrai, le concierge de l'htel me remit une lettre de deuil
o faisaient part le marquis et la marquise de Gonneville, le vicomte et
la vicomtesse d'Amfreville, le comte et la comtesse de Berneville,
le marquis et la marquise de Graincourt, le comte d'Amenoncourt, la
comtesse de Maineville, le comte et la comtesse de Franquetot, la
comtesse de Chaverny ne d'Aigleville, et de laquelle je compris enfin
pourquoi elle m'tait envoye quand je reconnus les noms de la marquise
de Cambremer ne du Mesnil La Guichard, du marquis et de la marquise
de Cambremer, et que je vis que la morte, une cousine des Cambremer,
s'appelait lonore-Euphrasie-Humbertine de Cambremer, comtesse de
Criquetot. Dans toute l'tendue de cette famille provinciale, dont le
dnombrement remplissait des lignes fines et serres, pas un bourgeois,
et d'ailleurs pas un titre connu, mais tout le ban et l'arrire-ban des
nobles de la rgion qui faisaient chanter leurs noms--ceux de tous les
lieux intressants du pays--aux joyeuses finales en _ville_, en _court_,
parfois plus sourdes (en _tt_). Habills des tuiles de leur chteau ou
du crpi de leur glise, la tte branlant dpassant  peine la vote ou
le corps de logis, et seulement pour se coiffer du lanternon normand ou
des colombages du toit en poivrire, ils avaient l'air d'avoir sonn
le rassemblement de tous les jolis villages chelonns ou disperss
 cinquante lieues  la ronde et de les avoir disposs en formation
serre, sans une lacune, sans un intrus, dans le damier compact et
rectangulaire de l'aristocratique lettre borde de noir.

Ma mre tait remonte dans sa chambre, mditant cette phrase de Mme de
Svign: Je ne vois aucun de ceux qui veulent me divertir de vous; en
paroles couvertes c'est qu'ils veulent m'empcher de penser  vous et
cela m'offense, parce que le premier prsident lui avait dit qu'elle
devrait se distraire. A moi il chuchota: C'est la princesse de Parme.
Ma peur se dissipa en voyant que la femme que me montrait le magistrat
n'avait aucun rapport avec Son Altesse Royale. Mais comme elle avait
fait retenir une chambre pour passer la nuit en revenant de chez Mme
de Luxembourg, la nouvelle eut pour effet sur beaucoup de leur faire
prendre toute nouvelle dame arrive pour la princesse de Parme--et pour
moi, de me faire monter m'enfermer dans mon grenier.

Je n'aurais pas voulu y rester seul. Il tait  peine quatre heures. Je
demandai  Franoise d'aller chercher Albertine pour qu'elle vnt passer
la fin de l'aprs-midi avec moi.

Je crois que je mentirais en disant que commena dj la douloureuse
et perptuelle mfiance que devait m'inspirer Albertine,  plus forte
raison le caractre particulier, surtout gomorrhen, que devait
revtir cette mfiance. Certes, ds ce jour-l--mais ce n'tait pas le
premier--mon attente fut un peu anxieuse. Franoise, une fois partie,
resta si longtemps que je commenai  dsesprer. Je n'avais pas allum
de lampe. Il ne faisait plus gure jour. Le vent faisait claquer le
drapeau du Casino. Et, plus dbile encore dans le silence de la grve,
sur laquelle la mer montait, et comme une voix qui aurait traduit et
accru le vague nervant de cette heure inquite et fausse, un petit
orgue de Barbarie arrt devant l'htel jouait des valses viennoises.
Enfin Franoise arriva, mais seule. Je suis t aussi vite que j'ai pu
mais elle ne voulait pas venir  cause qu'elle ne se trouvait pas assez
coiffe. Si elle n'est pas reste une heure d'horloge  se pommader,
elle n'est pas reste cinq minutes. a va tre une vraie parfumerie ici.
Elle vient, elle est reste en arrire pour s'arranger devant la glace.
Je croyais la trouver l. Le temps fut long encore avant qu'Albertine
arrivt. Mais la gaiet, la gentillesse qu'elle eut cette fois
dissiprent ma tristesse. Elle m'annona (contrairement  ce qu'elle
avait dit l'autre jour) qu'elle resterait la saison entire, et me
demanda si nous ne pourrions pas, comme la premire anne, nous voir
tous les jours. Je lui dis qu'en ce moment j'tais trop triste et que je
la ferais plutt chercher de temps en temps, au dernier moment, comme 
Paris. Si jamais vous vous sentez de la peine ou que le coeur vous en
dise, n'hsitez pas, me dit-elle, faites-moi chercher, je viendrai
en vitesse, et si vous ne craignez pas que cela fasse scandale dans
l'htel, je resterai aussi longtemps que vous voudrez. Franoise avait,
en la ramenant, eu l'air heureuse comme chaque fois qu'elle avait pris
une peine pour moi et avait russi  me faire plaisir. Mais Albertine
elle-mme n'tait pour rien dans cette joie et, ds le lendemain,
Franoise devait me dire ces paroles profondes: Monsieur ne devrait pas
voir cette demoiselle. Je vois bien le genre de caractre qu'elle a,
elle vous fera des chagrins. En reconduisant Albertine, je vis, par
la salle  manger claire, la princesse de Parme. Je ne fis que la
regarder en m'arrangeant  n'tre pas vu. Mais j'avoue que je trouvai
une certaine grandeur dans la royale politesse qui m'avait fait sourire
chez les Guermantes. C'est un principe que les souverains sont partout
chez eux, et le protocole le traduit en usages morts et sans valeur,
comme celui qui veut que le matre de la maison tienne  la main son
chapeau, dans sa propre demeure, pour montrer qu'il n'est plus chez
lui mais chez le Prince. Or cette ide, la princesse de Parme ne se la
formulait peut-tre pas, mais elle en tait tellement imbue que tous ses
actes, spontanment invents pour les circonstances, la traduisaient.
Quand elle se leva de table elle remit un gros pourboire  Aim comme
s'il avait t l uniquement pour elle et si elle rcompensait, en
quittant un chteau, un matre d'htel affect  son service. Elle ne se
contenta d'ailleurs pas du pourboire, mais avec un gracieux sourire lui
adressa quelques paroles aimables et flatteuses, dont sa mre l'avait
munie. Un peu plus, elle lui aurait dit qu'autant l'htel tait bien
tenu, autant tait florissante la Normandie, et qu' tous les pays du
monde elle prfrait la France. Une autre pice glissa des mains de la
princesse pour le sommelier qu'elle avait fait appeler et  qui elle
tint  exprimer sa satisfaction comme un gnral qui vient de passer une
revue. Le lift tait,  ce moment, venu lui donner une rponse; il eut
aussi un mot, un sourire et un pourboire, tout cela ml de paroles
encourageantes et humbles destines  leur prouver qu'elle n'tait pas
plus que l'un d'eux. Comme Aim, le sommelier, le lift et les autres
crurent qu'il serait impoli de ne pas sourire jusqu'aux oreilles  une
personne qui leur souriait, elle fut bientt entoure d'un groupe de
domestiques avec qui elle causa bienveillamment; ces faons tant
inaccoutumes dans les palaces, les personnes qui passaient sur la
place, ignorant son nom, crurent qu'ils voyaient une habitue de Balbec,
qui,  cause d'une extraction mdiocre ou dans un intrt professionnel
(c'tait peut-tre la femme d'un placier en Champagne), tait moins
diffrente de la domesticit que les clients vraiment chics. Pour moi
je pensai au palais de Parme, aux conseils moiti religieux, moiti
politiques donns  cette princesse, laquelle agissait avec le peuple
comme si elle avait d se le concilier pour rgner un jour, bien plus,
comme si elle rgnait dj.

Je remontais dans ma chambre, mais je n'y tais pas seul. J'entendais
quelqu'un jouer avec moelleux des morceaux de Schumann. Certes il arrive
que les gens, mme ceux que nous aimons le mieux, se saturent de la
tristesse ou de l'agacement qui mane de nous. Il y a pourtant quelque
chose qui est capable d'un pouvoir d'exasprer o n'atteindra jamais une
personne: c'est un piano.

Albertine m'avait fait prendre en note les dates o elle devait
s'absenter et aller chez des amies pour quelques jours, et m'avait fait
inscrire aussi leur adresse pour si j'avais besoin d'elle un de ces
soirs-l, car aucune n'habitait bien loin. Cela fit que, pour la
trouver, de jeune fille en jeune fille, se nourent tout naturellement
autour d'elle des liens de fleurs. J'ose avouer que beaucoup de ses
amies--je ne l'aimais pas encore--me donnrent, sur une plage ou une
autre, des instants de plaisir. Ces jeunes camarades bienveillantes ne
me semblaient pas trs nombreuses. Mais dernirement j'y ai repens,
leurs noms me sont revenus. Je comptai que, dans cette seule saison,
douze me donnrent leurs frles faveurs. Un nom me revint ensuite, ce
qui fit treize. J'eus alors comme une cruaut enfantine de rester sur ce
nombre. Hlas, je songeais que j'avais oubli la premire, Albertine qui
n'tait plus et qui fit la quatorzime.

J'avais, pour reprendre le fil du rcit, inscrit les noms et les
adresses des jeunes filles chez qui je la trouverais tel jour o elle
ne serait pas  Incarville, mais de ces jours-l j'avais pens que je
profiterais plutt pour aller chez Mme Verdurin. D'ailleurs nos dsirs
pour diffrentes femmes n'ont pas toujours la mme force. Tel soir nous
ne pouvons nous passer d'une qui, aprs cela, pendant un mois ou deux,
ne nous troublera gure. Et puis les causes d'alternance, que ce n'est
pas le lieu d'tudier ici, aprs les grandes fatigues charnelles, font
que la femme dont l'image hante notre snilit momentane est une femme
qu'on ne ferait presque que baiser sur le front. Quant  Albertine,
je la voyais rarement, et seulement les soirs, fort espacs, o je ne
pouvais me passer d'elle. Si un tel dsir me saisissait quand elle tait
trop loin de Balbec pour que Franoise pt aller jusque-l, j'envoyais
le lift  Egreville,  la Sogne,  Saint-Frichoux, en lui demandant de
terminer son travail un peu plus tt. Il entrait dans ma chambre, mais
en laissait la porte ouverte car, bien qu'il ft avec conscience son
boulot, lequel tait fort dur, consistant, ds cinq heures du matin,
en nombreux nettoyages, il ne pouvait se rsoudre  l'effort de fermer
une porte et, si on lui faisait remarquer qu'elle tait ouverte, il
revenait en arrire et, aboutissant  son maximum d'effort, la poussait
lgrement. Avec l'orgueil dmocratique qui le caractrisait et auquel
n'atteignent pas dans les carrires librales les membres de professions
un peu nombreuses, avocats, mdecins, hommes de lettres appelant
seulement un autre avocat, homme de lettres ou mdecin: Mon confrre,
lui, usant avec raison d'un terme rserv aux corps restreints, comme
les acadmies par exemple, il me disait, en parlant d'un chasseur qui
tait lift un jour sur deux: Je vais voir  me faire remplacer par mon
_collgue_. Cet orgueil ne l'empchait pas, dans le but d'amliorer
ce qu'il appelait _son traitement_, d'accepter pour ses courses des
rmunrations, qui l'avaient fait prendre en horreur  Franoise:
Oui, la premire fois qu'on le voit on lui donnerait le bon Dieu sans
confession, mais il y a des jours o il est poli comme une porte de
prison. Tout a c'est des tire-sous. Cette catgorie o elle avait si
souvent fait figurer Eulalie et o, hlas, pour tous les malheurs que
cela devait un jour amener, elle rangeait dj Albertine, parce qu'elle
me voyait souvent demander  maman, pour mon amie peu fortune, de menus
objets, des colifichets, ce que Franoise trouvait inexcusable, parce
que Mme Bontemps n'avait qu'une bonne  tout faire. Bien vite, le lift,
ayant retir ce que j'eusse appel sa livre et ce qu'il nommait sa
tunique, apparaissait en chapeau de paille, avec une canne, soignant sa
dmarche et le corps redress, car sa mre lui avait recommand de ne
jamais prendre le genre ouvrier ou chasseur. De mme que, grce aux
livres, la science l'est  un ouvrier qui n'est plus ouvrier quand il
a fini son travail, de mme, grce au canotier et  la paire de gants,
l'lgance devenait accessible au lift qui, ayant cess, pour la soire,
de faire monter les clients, se croyait, comme un jeune chirurgien qui
a retir sa blouse, ou le marchal des logis Saint-Loup sans uniforme,
devenu un parfait homme du monde. Il n'tait pas d'ailleurs sans
ambition, ni talent non plus pour manipuler sa cage et ne pas vous
arrter entre deux tages. Mais son langage tait dfectueux. Je croyais
 son ambition parce qu'il disait en parlant du concierge, duquel il
dpendait: Mon concierge, sur le mme ton qu'un homme possdant 
Paris ce que le chasseur et appel un htel particulier et parl de
son portier. Quant au langage du liftier, il est curieux que quelqu'un
qui entendait cinquante fois par jour un client appeler: Ascenseur, ne
dt jamais lui-mme qu'accenseur. Certaines choses taient extrmement
agaantes chez ce liftier: quoi que je lui eusse dit il m'interrompait
par une locution Vous pensez! ou Pensez! qui semblait signifier ou
bien que ma remarque tait d'une telle vidence que tout le monde l'et
trouve, ou bien reporter sur lui le mrite comme si c'tait lui qui
attirait mon attention l-dessus. Vous pensez! ou Pensez!, exclam
avec la plus grande nergie, revenait toutes les deux minutes dans
sa bouche, pour des choses dont il ne se ft jamais avis, ce qui
m'irritait tant que je me mettais aussitt  dire le contraire pour lui
montrer qu'il n'y comprenait rien. Mais  ma seconde assertion, bien
qu'elle ft inconciliable avec la premire, il ne rpondait pas moins:
Vous pensez!, comme si ces mots taient invitables. Je lui pardonnais
difficilement aussi qu'il employt certains termes de son mtier, et
qui eussent,  cause de cela, t parfaitement convenables au propre,
seulement dans le sens figur, ce qui leur donnait une intention
spirituelle assez bbte, par exemple le verbe pdaler. Jamais il n'en
usait quand il avait fait une course  bicyclette. Mais si,  pied, il
s'tait dpch pour tre  l'heure, pour signifier qu'il avait march
vite il disait: Vous pensez si on a pdal! Le liftier tait plutt
petit, mal bti et assez laid. Cela n'empchait pas que chaque fois
qu'on lui parlait d'un jeune homme de taille haute, lance et fine, il
disait: Ah! oui, je sais, un qui est juste de ma grandeur. Et un jour
que j'attendais une rponse de lui, comme on avait mont l'escalier, au
bruit des pas j'avais par impatience ouvert la porte de ma chambre et
j'avais vu un chasseur beau comme Endymion, les traits incroyablement
parfaits, qui venait pour une dame que je ne connaissais pas. Quand
le liftier tait rentr, en lui disant avec quelle impatience j'avais
attendu sa rponse, je lui avais racont que j'avais cru qu'il montait
mais que c'tait un chasseur de l'htel de Normandie. Ah! oui, je sais
lequel, me dit-il, il n'y en a qu'un, un garon de ma taille. Comme
figure aussi il me ressemble tellement qu'on pourrait nous prendre l'un
pour l'autre, on dirait tout  fait mon frangin. Enfin il voulait
paratre avoir tout compris ds la premire seconde, ce qui faisait que,
ds qu'on lui recommandait quelque chose, il disait: Oui, oui,
oui, oui, oui, je comprends trs bien, avec une nettet et un ton
intelligent qui me firent quelque temps illusion; mais les personnes, au
fur et  mesure qu'on les connat, sont comme un mtal plong dans un
mlange altrant, et on les voit peu  peu perdre leurs qualits (comme
parfois leurs dfauts). Avant de lui faire mes recommandations, je vis
qu'il avait laiss la porte ouverte; je le lui fis remarquer, j'avais
peur qu'on ne nous entendt; il condescendit  mon dsir et revint ayant
diminu l'ouverture. C'est pour vous faire plaisir. Mais il n'y a plus
personne  l'tage que nous deux. Aussitt j'entendis passer une, puis
deux, puis trois personnes. Cela m'agaait  cause de l'indiscrtion
possible:, mais surtout parce que je voyais que cela ne l'tonnait
nullement et que c'tait un va-et-vient normal. Oui, c'est la femme
de chambre d' ct qui va chercher ses affaires. Oh! c'est sans
importance, c'est le sommelier qui remonte ses clefs. Non, non, ce
n'est rien, vous pouvez parler, c'est mon collgue qui va prendre son
service. Et comme les raisons que tous les gens avaient de passer ne
diminuaient pas mon ennui qu'ils pussent m'entendre, sur mon ordre
formel, il alla, non pas fermer la porte, ce qui tait au-dessus des
forces de ce cycliste qui dsirait une moto, mais la pousser un peu
plus. Comme a nous sommes bien tranquilles. Nous l'tions tellement
qu'une Amricaine entra et se retira en s'excusant de s'tre trompe de
chambre. Vous allez me ramener cette jeune fille, lui dis-je, aprs
avoir fait claquer moi-mme la porte de toutes mes forces (ce qui amena
un autre chasseur s'assurer qu'il n'y avait pas de fentre ouverte).
Vous vous rappelez bien: Mlle Albertine Simonet. Du reste, c'est sur
l'enveloppe. Vous n'avez qu' lui dire que cela vient de moi. Elle
viendra trs volontiers, ajoutai-je pour l'encourager et ne pas trop
m'humilier.--Vous pensez!--Mais non, au contraire, ce n'est pas du tout
naturel qu'elle vienne volontiers. C'est trs incommode de venir de
Berneville ici.--Je comprends!--Vous lui direz de venir avec vous.--Oui,
oui, oui, oui, je comprends trs bien, rpondait-il de ce ton prcis
et fin qui depuis longtemps avait cess de me faire bonne impression
parce que je savais qu'il tait presque mcanique et recouvrait sous
sa nettet apparente beaucoup de vague et de btise.--A quelle heure
serez-vous revenu?--J'ai pas pour bien longtemps, disait le lift qui,
poussant  l'extrme la rgle dicte par Blise d'viter la rcidive du
_pas_ avec le _ne_, se contentait toujours d'une seule ngative. Je peux
trs bien y aller. Justement les sorties ont t supprimes ce tantt
parce qu'il y avait un salon de 20 couverts pour le djeuner. Et c'tait
mon tour de sortir le tantt. C'est bien juste si je sors un peu ce
soir. Je prends n'avec moi mon vlo. Comme cela je ferai vite. Et une
heure aprs il arrivait en me disant: Monsieur a bien attendu, mais
cette demoiselle vient n'avec moi. Elle est en bas.--Ah! merci, le
concierge ne sera pas fch contre moi?--Monsieur Paul? Il sait
seulement pas o je suis t. Mme le chef de la porte n'a rien  dire.
Mais une fois o je lui avais dit: Il faut absolument que vous la
rameniez, il me dit en souriant: Vous savez que je ne l'ai pas
trouve. Elle n'est pas l. Et j'ai pas pu rester plus longtemps;
j'avais peur d'tre comme mon collgue qui a t envoy de l'htel (car
le lift qui disait rentrer pour une profession o on entre pour la
premire fois, je voudrais bien rentrer dans les postes, pour
compensation, ou pour adoucir la chose s'il s'tait agi de lui, ou
l'insinuer plus doucereusement et perfidement s'il s'agissait d'un autre
supprimait l'_r_ et disait: Je sais qu'il a t envoy). Ce n'tait
pas par mchancet qu'il souriait, mais  cause de sa timidit. Il
croyait diminuer l'importance de sa faute en la prenant en plaisanterie.
De mme s'il m'avait dit: _Vous savez_ que je ne l'ai pas trouve, ce
n'est pas qu'il crt qu'en effet je le susse dj. Au contraire il ne
doutait pas que je l'ignorasse, et surtout il s'en effrayait. Aussi
disait-il vous le savez pour s'viter  lui-mme les affres qu'il
traverserait en prononant les phrases destines  me l'apprendre. On ne
devrait jamais se mettre en colre contre ceux qui, pris en faute par
nous, se mettent  ricaner. Ils le font non parce qu'ils se moquent,
mais tremblent que nous puissions tre mcontents. Tmoignons une grande
piti, montrons une grande douceur  ceux qui rient. Pareil  une
vritable attaque, le trouble du lift avait amen chez lui non seulement
une rougeur apoplectique mais une altration du langage, devenu soudain
familier. Il finit par m'expliquer qu'Albertine n'tait pas  Egreville,
qu'elle devait revenir seulement  9 heures et que, si des fois, ce
qui voulait dire par hasard, elle rentrait plus tt, on lui ferait la
commission, et qu'elle serait en tout cas chez moi avant une heure du
matin.

Ce ne fut pas ce soir-l encore, d'ailleurs, que commena  prendre
consistance ma cruelle mfiance. Non, pour le dire tout de suite, et
bien que le fait ait eu lieu seulement quelques semaines aprs, elle
naquit d'une remarque de Cottard. Albertine et ses amies avaient voulu
ce jour-l m'entraner au casino d'Incarville et, pour ma chance, je ne
les y eusse pas rejointes (voulant aller faire une visite  Mme
Verdurin qui m'avait invit plusieurs fois), si je n'eusse t arrt
 Incarville mme par une panne de tram qui allait demander un certain
temps de rparation. Marchant de long en large en attendant qu'elle ft
finie, je me trouvai tout  coup face  face avec le docteur Cottard
venu  Incarville en consultation. J'hsitai presque  lui dire bonjour
comme il n'avait rpondu  aucune de mes lettres. Mais l'amabilit ne
se manifeste pas chez tout le monde de la mme faon. N'ayant pas t
astreint par l'ducation aux mmes rgles fixes de savoir-vivre que les
gens du monde, Cottard tait plein de bonnes intentions qu'on ignorait,
qu'on niait, jusqu'au jour o il avait l'occasion de les manifester. Il
s'excusa, avait bien reu mes lettres, avait signal ma prsence
aux Verdurin, qui avaient grande envie de me voir et chez qui il me
conseillait d'aller. Il voulait mme m'y emmener le soir mme, car il
allait reprendre le petit chemin de fer d'intrt local pour y aller
dner. Comme j'hsitais et qu'il avait encore un peu de temps pour son
train, la panne devant tre assez longue, je le fis entrer dans le petit
Casino, un de ceux qui m'avaient paru si tristes le soir de ma premire
arrive, maintenant plein du tumulte des jeunes filles qui, faute
de cavaliers, dansaient ensemble. Andre vint  moi en faisant des
glissades, je comptais repartir dans un instant avec Cottard chez les
Verdurin, quand je refusai dfinitivement son offre, pris d'un dsir
trop vif de rester avec Albertine. C'est que je venais de l'entendre
rire. Et ce rire voquait aussi les roses carnations, les parois
parfumes contre lesquelles il semblait qu'il vnt de se frotter et
dont, cre, sensuel et rvlateur comme une odeur de granium, il
semblait transporter avec lui quelques particules presque pondrables,
irritantes et secrtes.

Une des jeunes filles que je ne connaissais pas se mit au piano, et
Andre demanda  Albertine de valser avec elle. Heureux, dans ce petit
Casino, de penser que j'allais rester avec ces jeunes filles, je fis
remarquer  Cottard comme elles dansaient bien. Mais lui, du point de
vue spcial du mdecin, et avec une mauvaise ducation qui ne tenait
pas compte de ce que je connaissais ces jeunes filles,  qui il avait
pourtant d me voir dire bonjour, me rpondit: Oui, mais les parents
sont bien imprudents qui laissent leurs filles prendre de pareilles
habitudes. Je ne permettrais certainement pas aux miennes de venir ici.
Sont-elles jolies au moins? Je ne distingue pas leurs traits. Tenez,
regardez, ajouta-t-il en me montrant Albertine et Andre qui valsaient
lentement, serres l'une contre l'autre, j'ai oubli mon lorgnon et
je ne vois pas bien, mais elles sont certainement au comble de la
jouissance. On ne sait pas assez que c'est surtout par les seins que les
femmes l'prouvent. Et, voyez, les leurs se touchent compltement.
En effet, le contact n'avait pas cess entre ceux d'Andre et ceux
d'Albertine. Je ne sais si elles entendirent ou devinrent la rflexion
de Cottard, mais elles se dtachrent lgrement l'une de l'autre tout
en continuant  valser. Andre dit  ce moment un mot  Albertine et
celle-ci rit du mme rire pntrant et profond que j'avais entendu tout
 l'heure. Mais le trouble qu'il m'apporta cette fois ne me fut plus que
cruel; Albertine avait l'air d'y montrer, de faire constater  Andre
quelque frmissement voluptueux et secret. Il sonnait comme les premiers
ou les derniers accords d'une fte inconnue. Je repartis avec Cottard,
distrait en causant avec lui, ne pensant que par instants  la scne que
je venais de voir. Ce n'tait pas que la conversation de Cottard ft
intressante. Elle tait mme en ce moment devenue aigre car nous
venions d'apercevoir le docteur du Boulbon, qui ne nous vit pas. Il
tait venu passer quelque temps de l'autre ct de la baie de Balbec,
o on le consultait beaucoup. Or, quoique Cottard et l'habitude de
dclarer qu'il ne faisait pas de mdecine en vacances, il avait espr
se faire, sur cette cte, une clientle de choix,  quoi du Boulbon se
trouvait mettre obstacle. Certes le mdecin de Balbec ne pouvait gner
Cottard. C'tait seulement un mdecin trs consciencieux, qui savait
tout et  qui on ne pouvait parler de la moindre dmangeaison sans qu'il
vous indiqut aussitt, dans une formule complexe, la pommade, lotion
ou liniment qui convenait. Comme disait Marie Gineste dans son joli
langage, il savait charmer les blessures et les plaies. Mais il
n'avait pas d'illustration. Il avait bien caus un petit ennui 
Cottard. Celui-ci, depuis qu'il voulait troquer sa chaire contre celle
de thrapeutique, s'tait fait une spcialit des intoxications.
Les intoxications, prilleuse innovation de la mdecine, servant 
renouveler les tiquettes des pharmaciens dont tout produit est
dclar nullement toxique, au rebours des drogues similaires, et mme
dsintoxiquant. C'est la rclame  la mode;  peine s'il survit en bas,
en lettres illisibles, comme une faible trace d'une mode prcdente,
l'assurance que le produit a t soigneusement antiseptis. Les
intoxications servent aussi  rassurer le malade, qui apprend avec joie
que sa paralysie n'est qu'un malaise toxique. Or un grand-duc tant venu
passer quelques jours  Balbec et ayant un oeil extrmement enfl avait
fait venir Cottard lequel, en change de quelques billets de cent francs
(le professeur ne se drangeait pas  moins), avait imput comme cause
 l'inflammation un tat toxique et prescrit un rgime dsintoxiquant.
L'oeil ne dsenflant pas, le grand-duc se rabattit sur le mdecin
ordinaire de Balbec, lequel en cinq minutes retira un grain de
poussire. Le lendemain il n'y paraissait plus. Un rival plus dangereux
pourtant tait une clbrit des maladies nerveuses. C'tait un homme
rouge, jovial,  la fois parce que la frquentation de la dchance
nerveuse ne l'empchait pas d'tre trs bien portant, et aussi pour
rassurer ses malades par le gros rire de son bonjour et de son au
revoir, quitte  aider de ses bras d'athlte  leur passer plus tard la
camisole de force. Nanmoins, ds qu'on causait avec lui dans le monde,
ft-ce de politique ou de littrature, il vous coutait avec une
bienveillance attentive, d'un air de dire: De quoi s'agit-il?, sans se
prononcer tout de suite comme s'il s'tait agi d'une consultation. Mais
enfin celui-l, quelque talent qu'il et, tait un spcialiste. Aussi
toute la rage de Cottard tait-elle reporte sur du Boulbon. Je quittai
du reste bientt, pour rentrer, le professeur ami des Verdurin, en lui
promettant d'aller les voir.

Le mal que m'avaient fait ses paroles concernant Albertine et Andre
tait profond, mais les pires souffrances n'en furent pas senties
par moi immdiatement, comme il arrive pour ces empoisonnements qui
n'agissent qu'au bout d'un certain temps.

Albertine, le soir o le lift tait all la chercher, ne vint pas,
malgr les assurances de celui-ci. Certes les charmes d'une personne
sont une cause moins frquente d'amour qu'une phrase du genre de
celle-ci: Non, ce soir je ne serai pas libre. On ne fait gure
attention  cette phrase si on est avec des amis; on est gai toute la
soire, on ne s'occupe pas d'une certaine image; pendant ce temps-l
elle baigne dans le mlange ncessaire; en rentrant on trouve le clich,
qui est dvelopp et parfaitement net. On s'aperoit que la vie n'est
plus la vie qu'on aurait quitte pour un rien la veille, parce que,
si on continue  ne pas craindre la mort, on n'ose plus penser  la
sparation.

Du reste,  partir, non d'une heure du matin (heure que le liftier
avait fixe), mais de trois heures, je n'eus plus comme autrefois la
souffrance de sentir diminuer mes chances qu'elle appart. La certitude
qu'elle ne viendrait plus m'apporta un calme complet, une fracheur;
cette nuit tait tout simplement une nuit comme tant d'autres o je ne
la voyais pas, c'est de cette ide que je partais. Et ds lors la pense
que je la verrais le lendemain ou d'autres jours, se dtachant sur ce
nant accept, devenait douce. Quelquefois, dans ces soires d'attente,
l'angoisse est due  un mdicament qu'on a pris. Faussement interprt
par celui qui souffre, il croit tre anxieux  cause de celle qui ne
vient pas. L'amour nat dans ce cas comme certaines maladies nerveuses
de l'explication inexacte d'un malaise pnible. Explication qu'il n'est
pas utile de rectifier, du moins en ce qui concerne l'amour, sentiment
qui (quelle qu'en soit la cause) est toujours erron.

Le lendemain, quand Albertine m'crivit qu'elle venait seulement de
rentrer  Egreville, n'avait donc pas eu mon mot  temps, et viendrait,
si je le permettais, me voir le soir, derrire les mots de sa lettre
comme derrire ceux qu'elle m'avait dits une fois au tlphone, je crus
sentir la prsence de plaisirs, d'tres, qu'elle m'avait prfrs.
Encore une fois je fus agit tout entier par la curiosit douloureuse
de savoir ce qu'elle avait pu faire, par l'amour latent qu'on porte
toujours en soi; je pus croire un moment qu'il allait m'attacher 
Albertine, mais il se contenta de frmir sur place et ses dernires
rumeurs s'teignirent sans qu'il se ft mis en marche.

J'avais mal compris, dans mon premier sjour  Balbec--et peut-tre bien
Andre avait fait comme moi--le caractre d'Albertine. J'avais cru
que c'tait frivolit, mais ne savais si toutes nos supplications ne
russiraient pas  la retenir et lui faire manquer une garden-party, une
promenade  nes, un pique-nique. Dans mon second sjour  Balbec, je
souponnai que cette frivolit n'tait qu'une apparence, la garden-party
qu'un paravent, sinon une invention. Il se passait sous des formes
diverses la chose suivante (j'entends la chose vue par moi, de mon ct
du verre, qui n'tait nullement transparent, et sans que je puisse
savoir ce qu'il y avait de vrai de l'autre ct). Albertine me faisait
les protestations de tendresse les plus passionnes. Elle regardait
l'heure parce qu'elle devait aller faire une visite  une dame qui
recevait, parat-il, tous les jours  cinq heures,  Infreville.
Tourment d'un soupon et me sentant d'ailleurs souffrant, je demandais
 Albertine, je la suppliais de rester avec moi. C'tait impossible
(et mme elle n'avait plus que cinq minutes  rester) parce que cela
fcherait cette dame, peu hospitalire et susceptible, et, disait
Albertine, assommante. Mais on peut bien manquer une visite.--Non, ma
tante m'a appris qu'il fallait tre polie avant tout.--Mais je vous ai
vue si souvent tre impolie.--L, ce n'est pas la mme chose, cette dame
m'en voudrait et me ferait des histoires avec ma tante. Je ne suis dj
pas si bien que cela avec elle. Elle tient  ce que je sois alle une
fois la voir.--Mais puisqu'elle reoit tous les jours. L, Albertine
sentant qu'elle s'tait coupe, modifiait la raison. Bien entendu
elle reoit tous les jours. Mais aujourd'hui j'ai donn rendez-vous chez
elle  des amies. Comme cela on s'ennuiera moins.--Alors, Albertine,
vous prfrez la dame et vos amies  moi, puisque, pour ne pas risquer
de faire une visite un peu ennuyeuse, vous prfrez de me laisser seul,
malade et dsol?--Cela me serait bien gal que la visite ft ennuyeuse.
Mais c'est par dvouement pour elles. Je les ramnerai dans ma carriole.
Sans cela elles n'auraient plus aucun moyen de transport. Je faisais
remarquer  Albertine qu'il y avait des trains jusqu' 10 heures du
soir, d'Infreville. C'est vrai, mais, vous savez, il est possible qu'on
nous demande de rester  dner. Elle est trs hospitalire.--H bien,
vous refuserez.--Je fcherais encore ma tante.--Du reste, vous pouvez
dner et prendre le train de 10 heures.--C'est un peu juste.--Alors je
ne peux jamais aller dner en ville et revenir par le train. Mais tenez,
Albertine, nous allons faire une chose bien simple: je sens que l'air
me fera du bien; puisque vous ne pouvez lcher la dame, je vais vous
accompagner jusqu' Infreville. Ne craignez rien, je n'irai pas jusqu'
la tour lisabeth (la villa de la dame), je ne verrai ni la dame, ni vos
amies. Albertine avait l'air d'avoir reu un coup terrible. Sa parole
tait entrecoupe. Elle dit que les bains de mer ne lui russissaient
pas. Si a vous ennuie que je vous accompagne?--Mais comment
pouvez-vous dire cela, vous savez bien que mon plus grand plaisir est de
sortir avec vous. Un brusque revirement s'tait opr. Puisque nous
allons nous promener ensemble, me dit-elle, pourquoi n'irions-nous pas
de l'autre ct de Balbec, nous dnerions ensemble. Ce serait si gentil.
Au fond, cette cte-l est bien plus jolie. Je commence  en avoir soup
d'Infreville et du reste, tous ces petits coins vert-pinard.--Mais
l'amie de votre tante sera fche si vous n'allez pas la voir.--H bien,
elle se dfchera.--Non, il ne faut pas fcher les gens.--Mais elle
ne s'en apercevra mme pas, elle reoit tous les jours; que j'y aille
demain, aprs-demain, dans huit jours, dans quinze jours, cela fera
toujours l'affaire.--Et vos amies?--Oh! elles m'ont assez souvent
plaque. C'est bien mon tour.--Mais du ct que vous me proposez, il
n'y a pas de train aprs neuf heures.--H bien, la belle affaire! neuf
heures c'est parfait. Et puis il ne faut jamais se laisser arrter par
les questions du retour. On trouvera toujours une charrette, un vlo,
 dfaut on a ses jambes.--On trouve toujours, Albertine, comme vous
y allez! Du ct d'Infreville, o les petites stations de bois sont
colles les unes  cts des autres, oui. Mais du ct de... ce n'est
pas la mme chose.--Mme de ce ct-l. Je vous promets de vous ramener
sain et sauf. Je sentais qu'Albertine renonait pour moi  quelque
chose d'arrang qu'elle ne voulait pas me dire, et qu'il y avait
quelqu'un qui serait malheureux comme je l'tais. Voyant que ce qu'elle
avait voulu n'tait pas possible, puisque je voulais l'accompagner, elle
renonait franchement. Elle savait que ce n'tait pas irrmdiable. Car,
comme toutes les femmes qui ont plusieurs choses dans leur existence,
elle avait ce point d'appui qui ne faiblit jamais: le doute et la
jalousie. Certes elle ne cherchait pas  les exciter, au contraire.
Mais les amoureux sont si souponneux qu'ils flairent tout de suite le
mensonge. De sorte qu'Albertine n'tait pas mieux qu'une autre, savait
par exprience (sans deviner le moins du monde qu'elle le devait  la
jalousie) qu'elle tait toujours sre de retrouver les gens qu'elle
avait plaqus un soir. La personne inconnue qu'elle lchait pour moi
souffrirait, l'en aimerait davantage (Albertine ne savait pas que
c'tait pour cela), et, pour ne pas continuer  souffrir, reviendrait de
soi-mme vers elle, comme j'aurais fait. Mais je ne voulais ni faire
de la peine, ni me fatiguer, ni entrer dans la voie terrible des
investigations, de la surveillance multiforme, innombrable. Non,
Albertine, je ne veux pas gter votre plaisir, allez chez votre dame
d'Infreville, ou enfin chez la personne dont elle est le porte-nom, cela
m'est gal. La vraie raison pour laquelle je ne vais pas avec vous,
c'est que vous ne le dsirez pas, que la promenade que vous feriez avec
moi n'est pas celle que vous vouliez faire, la preuve en est que vous
vous tes contredite plus de cinq fois sans vous en apercevoir. La
pauvre Albertine craignit que ses contradictions, qu'elle n'avait
pas aperues, eussent t plus graves. Ne sachant pas exactement les
mensonges qu'elle avait faits: C'est trs possible que je me sois
contredite. L'air de la mer m'te tout raisonnement. Je dis tout le
temps les noms les uns pour les autres. Et (ce qui me prouva qu'elle
n'aurait pas eu besoin, maintenant, de beaucoup de douces affirmations
pour que je la crusse) je ressentis la souffrance d'une blessure en
entendant cet aveu de ce que je n'avais que faiblement suppos. H
bien, c'est entendu, je pars, dit-elle d'un ton tragique, non sans
regarder l'heure afin de voir si elle n'tait pas en retard pour
l'autre, maintenant que je lui fournissais le prtexte de ne pas passer
la soire avec moi. Vous tes trop mchant. Je change tout pour passer
une bonne soire avec vous et c'est vous qui ne voulez pas, et vous
m'accusez de mensonge. Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La
mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon coeur battit 
ces mots, bien que je fusse sr qu'elle reviendrait le lendemain, ce qui
arriva.) Je me noierai, je me jetterai  l'eau.--Comme Sapho.--Encore
une insulte de plus; vous n'avez pas seulement des doutes sur ce que
je dis mais sur ce que je fais.--Mais, mon petit, je ne mettais aucune
intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s'est prcipite dans
la mer.---Si, si, vous n'avez aucune confiance en moi. Elle vit qu'il
tait moins vingt  la pendule; elle craignit de rater ce qu'elle avait
 faire, et, choisissant l'adieu le plus bref (dont elle s'excusa, du
reste, en me venant voir le lendemain; probablement, ce lendemain-l,
l'autre personne n'tait pas libre), elle s'enfuit au pas de course en
criant: Adieu pour jamais, d'un air dsol. Et peut-tre tait-elle
dsole. Car sachant ce qu'elle faisait en ce moment mieux que moi, plus
svre et plus indulgente  la fois  elle-mme que je n'tais pour
elle, peut-tre avait-elle tout de mme un doute que je ne voudrais
plus la recevoir aprs la faon dont elle m'avait quitt. Or, je crois
qu'elle tenait  moi, au point que l'autre personne tait plus jalouse
que moi-mme.

Quelques jours aprs,  Balbec, comme nous tions dans la salle de danse
du Casino, entrrent la soeur et la cousine de Bloch, devenues l'une et
l'autre fort jolies, mais que je ne saluais plus  cause de mes amies,
parce que la plus jeune, la cousine, vivait, au su de tout le monde,
avec l'actrice dont elle avait fait la connaissance pendant mon premier
sjour. Andre, sur une allusion qu'on fit  mi-voix  cela, me dit:
Oh! l-dessus je suis comme Albertine, il n'y a rien qui nous fasse
horreur  toutes les deux comme cela. Quant  Albertine, se mettant 
causer avec moi sur le canap o nous tions assis, elle avait tourn
le dos aux deux jeunes filles de mauvais genre. Et pourtant j'avais
remarqu qu'avant ce mouvement, au moment o taient apparues Mlle Bloch
et sa cousine, avait pass dans les yeux de mon amie cette attention
brusque et profonde qui donnait parfois au visage de l'espigle jeune
fille un air srieux, mme grave, et la laissait triste aprs. Mais
Albertine avait aussitt dtourn vers moi ses regards rests pourtant
singulirement immobiles et rveurs. Mlle Bloch et sa cousine ayant
fini par s'en aller aprs avoir ri trs fort et pouss des cris peu
convenables, je demandai  Albertine si la petite blonde (celle qui
tait l'amie de l'actrice) n'tait pas la mme qui, la veille, avait eu
le prix dans la course pour les voitures de fleurs. Ah! je ne sais pas,
dit Albertine, est-ce qu'il y en a une qui est blonde? Je vous dirai
qu'elles ne m'intressent pas beaucoup, je ne les ai jamais regardes.
Est-ce qu'il y en a une qui est blonde? demanda-t-elle d'un air
interrogateur et dtach  ses trois amies. S'appliquant  des personnes
qu'Albertine rencontrait tous les jours sur la digue, cette ignorance me
parut bien excessive pour ne pas tre feinte. Elles n'ont pas l'air
de nous regarder beaucoup non plus, dis-je  Albertine, peut-tre dans
l'hypothse, que je n'envisageais pourtant pas d'une faon consciente,
o Albertine et aim les femmes, de lui ter tout regret en lui
montrant qu'elle n'avait pas attir l'attention de celles-ci, et que
d'une faon gnrale il n'est pas d'usage, mme pour les plus vicieuses,
de se soucier des jeunes filles qu'elles ne connaissent pas.--Elles ne
nous ont pas regardes? me rpondit tourdiment Albertine. Elles n'ont
pas fait autre chose tout le temps.--Mais vous ne pouvez pas le
savoir, lui dis-je, vous leur tourniez le dos.--Eh bien, et cela? me
rpondit-elle en me montrant, encastre dans le mur en face de nous, une
grande glace que je n'avais pas remarque, et sur laquelle je comprenais
maintenant que mon amie, tout en me parlant, n'avait pas cess de fixer
ses beaux yeux remplis de proccupation.

A partir du jour o Cottard fut entr avec moi dans le petit casino
d'Incarville, sans partager l'opinion qu'il avait mise, Albertine ne me
sembla plus la mme; sa vue me causait de la colre. Moi-mme j'avais
chang tout autant qu'elle me semblait autre. J'avais cess de lui
vouloir du bien; en sa prsence, hors de sa prsence quand cela pouvait
lui tre rpt, je parlais d'elle de la faon la plus blessante. Il y
avait des trves cependant. Un jour j'apprenais qu'Albertine et Andre
avaient accept toutes deux une invitation chez Elstir. Ne doutant
pas que ce ft en considration de ce qu'elles pourraient, pendant le
retour, s'amuser, comme des pensionnaires,  contrefaire les jeunes
filles qui ont mauvais genre, et y trouver un plaisir inavou de vierges
qui me serrait le coeur, sans m'annoncer, pour les gner et priver
Albertine du plaisir sur lequel elle comptait, j'arrivai  l'improviste
chez Elstir. Mais je n'y trouvai qu'Andre. Albertine avait choisi un
autre jour o sa tante devait y aller. Alors je me disais que Cottard
avait d se tromper; l'impression favorable que m'avait produite la
prsence d'Andre sans son amie se prolongeait et entretenait en moi des
dispositions plus douces  l'gard d'Albertine. Mais elles ne duraient
pas plus longtemps que la fragile bonne sant de ces personnes dlicates
sujettes  des mieux passagers, et qu'un rien suffit  faire retomber
malades. Albertine incitait Andre  des jeux qui, sans aller bien loin,
n'taient peut-tre pas tout  fait innocents; souffrant de ce soupon,
je finissais par l'loigner. A peine j'en tais guri qu'il renaissait
sous une autre forme. Je venais de voir Andre, dans un de ces
mouvements gracieux qui lui taient particuliers, poser clinement sa
tte sur l'paule d'Albertine, l'embrasser dans le cou en fermant  demi
les yeux; ou bien elles avaient chang un coup d'oeil; une parole avait
chapp  quelqu'un qui les avait vues seules ensemble et allant se
baigner, petits riens tels qu'il en flotte d'une faon habituelle dans
l'atmosphre ambiante o la plupart des gens les absorbent toute la
journe sans que leur sant en souffre ou que leur humeur s'en altre,
mais qui sont morbides et gnrateurs de souffrances nouvelles pour un
tre prdispos. Parfois mme, sans que j'eusse revu Albertine, sans
que personne m'et parl d'elle, je retrouvais dans ma mmoire une pose
d'Albertine auprs de Gisle et qui m'avait paru innocente alors; elle
suffisait maintenant pour dtruire le calme que j'avais pu retrouver,
je n'avais mme plus besoin d'aller respirer au dehors des germes
dangereux, je m'tais, comme aurait dit Cottard, intoxiqu moi-mme.
Je pensais alors  tout ce que j'avais appris de l'amour de Swann pour
Odette, de la faon dont Swann avait t jou toute sa vie. Au fond, si
je veux y penser, l'hypothse qui me fit peu  peu construire tout le
caractre d'Albertine et interprter douloureusement chaque moment d'une
vie que je ne pouvais pas contrler entire, ce fut le souvenir, l'ide
fixe du caractre de Mme Swann, tel qu'on m'avait racont qu'il tait.
Ces rcits contriburent  faire que, dans l'avenir, mon imagination
faisait le jeu de supposer qu'Albertine aurait pu, au lieu d'tre
une jeune fille bonne, avoir la mme immoralit, la mme facult de
tromperie qu'une ancienne grue, et je pensais  toutes les souffrances
qui m'auraient attendu dans ce cas si j'avais jamais d l'aimer.

Un jour, devant le Grand-Htel o nous tions runis sur la digue, je
venais d'adresser  Albertine les paroles les plus dures et les plus
humiliantes, et Rosemonde disait: Ah! ce que vous tes chang tout de
mme pour elle, autrefois il n'y en avait que pour elle, c'tait elle
qui tenait la corde, maintenant elle n'est plus bonne  donner  manger
aux chiens. J'tais en train, pour faire ressortir davantage encore
mon attitude  l'gard d'Albertine, d'adresser toutes les amabilits
possibles  Andre qui, si elle tait atteinte du mme vice, me semblait
plus excusable parce qu'elle tait souffrante et neurasthnique, quand
nous vmes dboucher au petit trot de ses deux chevaux, dans la rue
perpendiculaire  la digue  l'angle de laquelle nous nous tenions, la
calche de Mme de Cambremer. Le premier prsident qui,  ce moment,
s'avanait vers nous, s'carta d'un bond, quand il reconnut la voiture,
pour ne pas tre vu dans notre socit; puis, quand il pensa que les
regards de la marquise allaient pouvoir croiser les siens, s'inclina
en lanant un immense coup de chapeau. Mais la voiture, au lieu de
continuer, comme il semblait probable, par la rue de la Mer, disparut
derrire l'entre de l'htel. Il y avait bien dix minutes de cela
lorsque le lift, tout essouffl, vint me prvenir: C'est la marquise
de Camembert qui vient n'ici pour voir Monsieur. Je suis mont  la
chambre, j'ai cherch au salon de lecture, je ne pouvais pas trouver
Monsieur. Heureusement que j'ai eu l'ide de regarder sur la plage.
Il finissait  peine son rcit que, suivie de sa belle-fille et d'un
monsieur trs crmonieux, s'avana vers moi la marquise, arrivant
probablement d'une matine ou d'un th dans le voisinage et toute vote
sous le poids moins de la vieillesse que de la foule d'objets de
luxe dont elle croyait plus aimable et plus digne de son rang d'tre
recouverte afin de paratre le plus habill possible aux gens qu'elle
venait voir. C'tait, en somme,  l'htel, ce dbarquage des Cambremer
que ma grand'mre redoutait si fort autrefois quand elle voulait qu'on
laisst ignorer  Legrandin que nous irions peut-tre  Balbec. Alors
maman riait des craintes inspires par un vnement qu'elle jugeait
impossible. Voici qu'enfin il se produisait pourtant, mais par d'autres
voies et sans que Legrandin y ft pour quelque chose. Est-ce que je
peux rester, si je ne vous drange pas, me demanda Albertine (dans les
yeux de qui restaient, amenes par les choses cruelles que je venais de
lui dire, quelques larmes que je remarquai sans paratre les voir,
mais non sans en tre rjoui), j'aurais quelque chose  vous dire. Un
chapeau  plumes, surmont lui-mme d'une pingle de saphir, tait pos
n'importe comment sur la perruque de Mme de Cambremer, comme un
insigne dont l'exhibition est ncessaire, mais suffisante, la place
indiffrente, l'lgance conventionnelle, et l'immobilit inutile.
Malgr la chaleur, la bonne dame avait revtu un mantelet de jais pareil
 une dalmatique, par-dessus lequel pendait une tole d'hermine dont le
port semblait en relation non avec la temprature et la saison, mais
avec le caractre de la crmonie. Et sur la poitrine de Mme de
Cambremer un tortil de baronne reli  une chanette pendait  la faon
d'une croix pectorale. Le Monsieur tait un clbre avocat de Paris,
de famille nobiliaire, qui tait venu passer trois jours chez
les Cambremer. C'tait un de ces hommes  qui leur exprience
professionnelle consomme fait un peu mpriser leur profession et qui
disent par exemple: Je sais que je plaide bien, aussi cela ne m'amuse
plus de plaider, ou: Cela ne m'intresse plus d'oprer; je sais que
j'opre bien. Intelligents, _artistes_, ils voient autour de leur
maturit, fortement rente par le succs, briller cette intelligence,
cette nature d'artiste que leurs confrres leur reconnaissent et qui
leur confre un -peu-prs de got et de discernement. Ils se prennent
de passion pour la peinture non d'un grand artiste, mais d'un artiste
cependant trs distingu, et  l'achat des oeuvres duquel ils emploient
les gros revenus que leur procure leur carrire. Le Sidaner tait
l'artiste lu par l'ami des Cambremer, lequel tait, du reste, trs
agrable. Il parlait bien des livres, mais non de ceux des vrais
matres, de ceux qui se sont matriss. Le seul dfaut gnant qu'offrt
cet amateur tait qu'il employait certaines expressions toutes faites
d'une faon constante, par exemple: en majeure partie, ce qui donnait
 ce dont il voulait parler quelque chose d'important et d'incomplet.
Mme de Cambremer avait profit, me dit-elle, d'une matine que des amis
 elle avaient donne ce jour-l  ct de Balbec, pour venir me voir,
comme elle l'avait promis  Robert de Saint-Loup. Vous savez qu'il doit
bientt venir passer quelques jours dans le pays. Son oncle Charlus y
est en villgiature chez sa belle-soeur, la duchesse de Luxembourg,
et M. de Saint-Loup profitera de l'occasion pour aller  la fois dire
bonjour  sa tante et revoir son ancien rgiment, o il est trs aim,
trs estim. Nous recevons souvent des officiers qui nous parlent tous
de lui avec des loges infinis. Comme ce serait gentil si vous nous
faisiez le plaisir de venir tous les deux  Fterne. Je lui prsentai
Albertine et ses amies. Mme de Cambremer nous nomma  sa belle-fille.
Celle-ci, qui se montrait glaciale avec les petits nobliaux que le
voisinage de Fterne la forait  frquenter, si pleine de rserve de
crainte de se compromettre, me tendit au contraire la main avec un
sourire rayonnant, mise comme elle tait en sret et en joie devant un
ami de Robert de Saint-Loup et que celui-ci, gardant plus de finesse
mondaine qu'il ne voulait le laisser voir, lui avait dit trs li avec
les Guermantes. Telle, au rebours de sa belle-mre, Mme de Cambremer
avait-elle deux politesses infiniment diffrentes. C'est tout au plus
la premire, sche, insupportable, qu'elle m'et concde si je l'avais
connue par son frre Legrandin. Mais pour un ami des Guermantes elle
n'avait pas assez de sourires. La pice la plus commode de l'htel
pour recevoir tait le salon de lecture, ce lieu jadis si terrible o
maintenant j'entrais dix fois par jour, ressortant librement, en matre,
comme ces fous peu atteints et depuis si longtemps pensionnaires d'un
asile que le mdecin leur en a confi la clef. Aussi offris-je  Mme
de Cambremer de l'y conduire. Et comme ce salon ne m'inspirait plus de
timidit et ne m'offrait plus de charme parce que le visage des choses
change pour nous comme celui des personnes, c'est sans trouble que je
lui fis cette proposition. Mais elle la refusa, prfrant rester dehors,
et nous nous assmes en plein air, sur la terrasse de l'htel. J'y
trouvai et recueillis un volume de Mme de Svign que maman n'avait pas
eu le temps d'emporter dans sa fuite prcipite, quand elle avait appris
qu'il arrivait des visites pour moi. Autant que ma grand'mre elle
redoutait ces invasions d'trangers et, par peur de ne plus pouvoir
s'chapper si elle se laissait cerner, elle se sauvait avec une rapidit
qui nous faisait toujours,  mon pre et  moi, nous moquer d'elle. Mme
de Cambremer tenait  la main, avec la crosse d'une ombrelle, plusieurs
sacs brods, un vide-poche, une bourse en or d'o pendaient des fils de
grenats, et un mouchoir en dentelle. Il me semblait qu'il lui et t
plus commode de les poser sur une chaise; mais je sentais qu'il et t
inconvenant et inutile de lui demander d'abandonner les ornements de sa
tourne pastorale et de son sacerdoce mondain. Nous regardions la mer
calme o des mouettes parses flottaient comme des corolles blanches.
A cause du niveau de simple mdium o nous abaisse la conversation
mondaine, et aussi notre dsir de plaire non  l'aide de nos qualits
ignores de nous-mmes, mais de ce que nous croyons devoir tre pris
par ceux qui sont avec nous, je me mis instinctivement  parler  Mme de
Cambremer, ne Legrandin, de la faon qu'eut pu faire son frre, Elles
ont, dis-je, en parlant des mouettes, une immobilit et une blancheur de
nymphas. Et en effet elles avaient l'air d'offrir un but inerte aux
petits flots qui les ballottaient au point que ceux-ci, par contraste,
semblaient, dans leur poursuite, anims d'une intention, prendre de la
vie. La marquise douairire ne se lassait pas de clbrer la superbe
vue de la mer que nous avions  Balbec, et m'enviait, elle qui de la
Raspelire (qu'elle n'habitait du reste pas cette anne) ne voyait les
flots que de si loin. Elle avait deux singulires habitudes qui tenaient
 la fois  son amour exalt pour les arts (surtout pour la musique) et
 son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthtique, ses
glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut,
entraient dans une phase d'hyperscrtion telle que la bouche dente
de la vieille dame laissait passer, au coin des lvres lgrement
moustachues, quelques gouttes dont ce n'tait pas la place. Aussitt
elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa
respiration. Enfin, s'il s'agissait d'une trop grande beaut musicale,
dans son enthousiasme elle levait les bras et profrait quelques
jugements sommaires, nergiquement mastiqus et au besoin venant du nez.
Or je n'avais jamais song que la vulgaire plage de Balbec pt offrir
en effet une vue de mer, et les simples paroles de Mme de Cambremer
changeaient mes ides  cet gard. En revanche, et je le lui dis,
j'avais toujours entendu clbrer le coup d'oeil unique de la
Raspelire, situe au fate de la colline et o, dans un grand salon
 deux chemines, toute une range de fentres regarde, au bout des
jardins, entre les feuillages, la mer jusqu'au del de Balbec, et
l'autre range, la valle. Comme vous tes aimable et comme c'est bien
dit: la mer entre les feuillages. C'est ravissant, on dirait... un
ventail. Et je sentis  une respiration profonde destine  rattraper
la salive et  asscher la moustache, que le compliment tait sincre.
Mais la marquise, ne Legrandin, resta froide pour tmoigner de son
ddain non pas pour mes paroles mais pour celles de sa belle-mre.
D'ailleurs elle ne mprisait pas seulement l'intelligence de celle-ci,
mais dplorait son amabilit, craignant toujours que les gens n'eussent
pas une ide suffisante des Cambremer. Et comme le nom est joli,
dis-je. On aimerait savoir l'origine de tous ces noms-l.--Pour celui-l
je peux vous le dire, me rpondit avec douceur la vieille dame. C'est
une demeure de famille, de ma grand'mre Arrachepel, ce n'est pas une
famille illustre, mais c'est une bonne et trs ancienne famille de
province.--Comment, pas illustre? interrompit schement sa belle-fille.
Tout un vitrail de la cathdrale de Bayeux est rempli par ses armes, et
la principale glise d'Avranches contient leurs monuments funraires. Si
ces vieux noms vous amusent, ajouta-t-elle, vous venez un an trop tard.
Nous avions fait nommer  la cure de Criquetot, malgr toutes les
difficults qu'il y a  changer de diocse, le doyen d'un pays o j'ai
personnellement des terres, fort loin d'ici,  Combray, o le bon prtre
se sentait devenir neurasthnique. Malheureusement l'air de la mer n'a
pas russi  son grand ge; sa neurasthnie s'est augmente et il est
retourn  Combray. Mais il s'est amus, pendant qu'il tait notre
voisin,  aller consulter toutes les vieilles chartes, et il a fait
une petite brochure assez curieuse sur les noms de la rgion. Cela l'a
d'ailleurs mis en got, car il parat qu'il occupe ses dernires annes
 crire un grand ouvrage sur Combray et ses environs. Je vais vous
envoyer sa brochure sur les environs de Fterne. C'est un vrai travail
de Bndictin. Vous y lirez des choses trs intressantes sur
notre vieille Raspelire dont ma belle-mre parle beaucoup trop
modestement.--En tout cas, cette anne, rpondit Mme de Cambremer
douairire, la Raspelire n'est plus ntre et ne m'appartient pas. Mais
on sent que vous avez une nature de peintre; vous devriez dessiner,
et j'aimerais tant vous montrer Fterne qui est bien mieux que la
Raspelire. Car depuis que les Cambremer avaient lou cette dernire
demeure aux Verdurin, sa position dominante avait brusquement cess de
leur apparatre ce qu'elle avait t pour eux pendant tant d'annes,
c'est--dire donnant l'avantage, unique dans le pays, d'avoir vue  la
fois sur la mer et sur la valle, et en revanche leur avait prsent
tout  coup--et aprs coup--l'inconvnient qu'il fallait toujours monter
et descendre pour y arriver et en sortir. Bref, on et cru que si Mme de
Cambremer l'avait loue, c'tait moins pour accrotre ses revenus que
pour reposer ses chevaux. Et elle se disait ravie de pouvoir enfin
possder tout le temps la mer de si prs,  Fterne, elle qui pendant si
longtemps, oubliant les deux mois qu'elle y passait, ne l'avait vue
que d'en haut et comme dans un panorama. Je la dcouvre  mon ge,
disait-elle, et comme j'en jouis! a me fait un bien! Je louerais la
Raspelire pour rien afin d'tre contrainte d'habiter Fterne.

--Pour revenir  des sujets plus intressants, reprit la soeur de
Legrandin qui disait: Ma mre  la vieille marquise, mais, avec les
annes, avait pris des faons insolentes avec elle, vous parliez de
nymphas: je pense que vous connaissez ceux que Claude Monet a peints.
Quel gnie! Cela m'intresse d'autant plus qu'auprs de Combray, cet
endroit o je vous ai dit que j'avais des terres... Mais elle prfra
ne pas trop parler de Combray. Ah! c'est srement la srie dont nous
a parl Elstir, le plus grand des peintres contemporains, s'cria
Albertine qui n'avait rien dit jusque-l.--Ah! on voit que Mademoiselle
aime les arts, s'cria Mme de Cambremer qui, en poussant une respiration
profonde, rsorba un jet de salive.--Vous me permettrez de lui
prfrer Le Sidaner, Mademoiselle, dit l'avocat en souriant d'un air
connaisseur. Et, comme il avait got, ou vu goter, autrefois certaines
audaces d'Elstir, il ajouta: Elstir tait dou, il a mme fait
presque partie de l'avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cess
de suivre, il a gch sa vie. Mme de Cambremer donna raison  l'avocat
en ce qui concernait Elstir, mais, au grand chagrin de son invit, gala
Monet  Le Sidaner. On ne peut pas dire qu'elle ft bte; elle dbordait
d'une intelligence que je sentais m'tre entirement inutile. Justement,
le soleil s'abaissant, les mouettes taient maintenant jaunes, comme les
nymphas dans une autre toile de cette mme srie de Monet. Je dis que
je la connaissais et (continuant  imiter le langage, du frre, dont je
n'avais pas encore os citer le nom) j'ajoutai qu'il tait malheureux
qu'elle n'et pas eu plutt l'ide de venir la veille, car  la mme
heure, c'est une lumire de Poussin qu'elle et pu admirer. Devant un
hobereau normand inconnu des Guermantes et qui lui et dit qu'elle
et d venir la veille, Mme de Cambremer-Legrandin se ft sans doute
redresse d'un air offens. Mais j'aurais pu tre bien plus familier
encore qu'elle n'et t que douceur moelleuse et florissante; je
pouvais, dans la chaleur de cette belle fin d'aprs-midi, butiner  mon
gr dans le gros gteau de miel que Mme de Cambremer tait si rarement
et qui remplaa les petits fours que je n'eus pas l'ide d'offrir. Mais
le nom de Poussin, sans altrer l'amnit de la femme du monde, souleva
les protestations de la dilettante. En entendant ce nom,  six reprises
que ne sparait presque aucun intervalle, elle eut ce petit claquement
de la langue contre les lvres qui sert  signifier  un enfant qui est
en train de faire une btise,  la fois un blme d'avoir commenc et
l'interdiction de poursuivre. Au nom du ciel, aprs un peintre comme
Monet, qui est tout bonnement un gnie, n'allez pas nommer un vieux
poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nment que je le
trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu'est-ce que vous voulez, je ne
peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui,
voil des peintres! C'est trs curieux, ajouta-t-elle, en fixant un
regard scrutateur et ravi sur un point vague de l'espace, o elle
apercevait sa propre pense, c'est trs curieux, autrefois je prfrais
Manet. Maintenant, j'admire toujours Manet, c'est entendu, mais je crois
que je lui prfre peut-tre encore Monet. Ah! les cathdrales! Elle
mettait autant de scrupules que de complaisance  me renseigner sur
l'volution qu'avait suivie son got. Et on sentait que les phases
par lesquelles avait pass ce got n'taient pas, selon elle, moins
importantes que les diffrentes manires de Monet lui-mme. Je
n'avais pas, du reste,  tre flatt qu'elle me ft confidence de ses
admirations, car, mme devant la provinciale la plus borne, elle
ne pouvait pas rester cinq minutes sans prouver le besoin de les
confesser. Quand une dame noble d'Avranches, laquelle n'et pas t
capable de distinguer Mozart de Wagner, disait devant Madame de
Cambremer: Nous n'avons pas eu de nouveaut intressante pendant notre
sjour  Paris, nous avons t une fois  l'Opra-Comique, on donnait
_Pellas et Mlisande_, c'est affreux, Mme de Cambremer non seulement
bouillait mais prouvait le besoin de s'crier: Mais au contraire,
c'est un petit chef-d'oeuvre, et de discuter. C'tait peut-tre
une habitude de Combray, prise auprs des soeurs de ma grand'mre qui
appelaient cela: Combattre pour la bonne cause, et qui aimaient les
dners o elles savaient, toutes les semaines, qu'elles auraient 
dfendre leurs dieux contre des Philistins. Telle Mme de Cambremer
aimait  se fouetter le sang en se chamaillant sur l'art, comme
d'autres sur la politique. Elle prenait le parti de Debussy comme elle
aurait fait celui d'une de ses amies dont on et incrimin la conduite.
Elle devait pourtant bien comprendre qu'en disant: Mais non, c'est un
petit chef-d'oeuvre, elle ne pouvait pas improviser, chez la personne
qu'elle remettait  sa place, toute la progression de culture artistique
au terme de laquelle elles fussent tombes d'accord sans avoir besoin
de discuter. Il faudra que je demande  Le Sidaner ce qu'il pense de
Poussin, me dit l'avocat. C'est un renferm, un silencieux, mais je
saurai bien lui tirer les vers du nez.

--Du reste, continua Mme de Cambremer, j'ai horreur des couchers de
soleil, c'est romantique, c'est opra. C'est pour cela que je dteste
la maison de ma belle-mre, avec ses plantes du Midi. Vous verrez, a a
l'air d'un parc de Monte-Carlo. C'est pour cela que j'aime mieux votre
rive. C'est plus triste, plus sincre; il y a un petit chemin d'o on ne
voit pas la mer. Les jours de pluie, il n'y a que de la boue, c'est
tout un monde. C'est comme  Venise, je dteste le Grand Canal et je ne
connais rien de touchant comme les petites ruelles. Du reste c'est une
question d'ambiance.

--Mais, lui dis-je, sentant que la seule manire de rhabiliter Poussin
aux yeux de Mme de Cambremer c'tait d'apprendre  celle-ci qu'il tait
redevenu  la mode, M. Degas assure qu'il ne connat rien de plus
beau que les Poussin de Chantilly.--Ouais? Je ne connais pas ceux de
Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas tre d'un autre
avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des
horreurs.--Il les admire aussi normment.--Il faudra que je les
revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tte, rpondit-elle aprs
un instant de silence et comme si le jugement favorable qu'elle allait
certainement bientt porter sur Poussin devait dpendre, non de
la nouvelle que je venais de lui communiquer, mais de l'examen
supplmentaire, et cette fois dfinitif, qu'elle comptait faire subir
aux Poussin du Louvre pour avoir la facult de se djuger.

Me contentant de ce qui tait un commencement de rtractation, puisque,
si elle n'admirait pas encore les Poussin, elle s'ajournait pour une
seconde dlibration, pour ne pas la laisser plus longtemps  la torture
je dis  sa belle-mre combien on m'avait parl des fleurs admirables de
Fterne. Modestement elle parla du petit jardin de cur qu'elle avait
derrire et o le matin, en poussant une porte, elle allait en robe
de chambre donner  manger  ses paons, chercher les oeufs pondus, et
cueillir des zinnias ou des roses qui, sur le chemin de table, faisant
aux oeufs  la crme ou aux fritures une bordure de fleurs, lui
rappelaient ses alles. C'est vrai que nous avons beaucoup de roses,
me dit-elle, notre roseraie est presque un peu trop prs de la maison
d'habitation, il y a des jours o cela me fait mal  la tte. C'est plus
agrable de la terrasse de la Raspelire o le vent apporte l'odeur des
roses, mais dj moins enttante. Je me tournai vers la belle-fille:
C'est tout  fait Pellas, lui dis-je, pour contenter son got de
modernisme, cette odeur de roses montant jusqu'aux terrasses. Elle
est si forte, dans la partition, que, comme j'ai le hay-fever et la
rose-fever, elle me faisait ternuer chaque fois que j'entendais cette
scne.

Quel chef-d'oeuvre que _Pellas_! s'cria Mme de Cambremer, j'en suis
frue; et s'approchant de moi avec les gestes d'une femme sauvage qui
aurait voulu me faire des agaceries, s'aidant des doigts pour piquer les
notes imaginaires, elle se mit  fredonner quelque chose que je supposai
tre pour elle les adieux de Pellas, et continua avec une vhmente
insistance comme s'il avait t d'importance que Mme de Cambremer me
rappelt en ce moment cette scne, ou peut-tre plutt me montrt
qu'elle se la rappelait. Je crois que c'est encore plus beau que
_Parsifal_, ajouta-t-elle, parce que dans _Parsifal_ il s'ajoute aux
plus grandes beauts un certain halo de phrases mlodiques, donc
caduques puisque mlodiques.--Je sais que vous tes une grande
musicienne, Madame, dis-je  la douairire. J'aimerais beaucoup vous
entendre. Mme de Cambremer-Legrandin regarda la mer pour ne pas prendre
part  la conversation. Considrant que ce qu'aimait sa belle-mre
n'tait pas de la musique, elle considrait le talent, prtendu selon
elle, et des plus remarquables en ralit, qu'on lui reconnaissait comme
une virtuosit sans intrt. Il est vrai que la seule lve encore
vivante de Chopin dclarait avec raison que la manire de jouer, le
sentiment, du Matre, ne s'tait transmis,  travers elle, qu' Mme de
Cambremer; mais jouer comme Chopin tait loin d'tre une rfrence pour
la soeur de Legrandin, laquelle ne mprisait personne autant que le
musicien polonais. Oh! elles s'envolent, s'cria Albertine en me
montrant les mouettes qui, se dbarrassant pour un instant de leur
incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil.--Leurs
ailes de gants les empchent de marcher, dit Mme de Cambremer,
confondant les mouettes avec les albatros.--Je les aime beaucoup, j'en
voyais  Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent
la humer mme  travers les pierres des rues.--Ah! vous avez t en
Hollande, vous connaissez les Ver Meer? demanda imprieusement Mme
de Cambremer et du ton dont elle aurait dit: Vous connaissez les
Guermantes?, car le snobisme en changeant d'objet ne change pas
d'accent. Albertine rpondit non: elle croyait que c'taient des gens
vivants. Mais il n'y parut pas. Je serais trs heureuse de vous faire
de la musique, me dit Mme de Cambremer. Mais, vous savez, je ne joue que
des choses qui n'intressent plus votre gnration. J'ai t leve
dans le culte de Chopin, dit-elle  voix basse, car elle redoutait sa
belle-fille et savait que celle-ci, considrant que Chopin n'tait pas
de la musique, le bien jouer ou le mal jouer taient des expressions
dnues de sens. Elle reconnaissait que sa belle-mre avait du
mcanisme, perlait les traits. Jamais on ne me fera dire qu'elle est
musicienne, concluait Mme de Cambremer-Legrandin. Parce qu'elle se
croyait avance et (en art seulement) jamais assez  gauche,
disait-elle, elle se reprsentait non seulement que la musique
progresse, mais sur une seule ligne, et que Debussy tait en quelque
sorte un sur-Wagner, encore un peu plus avanc que Wagner. Elle ne se
rendait pas compte que si Debussy n'tait pas aussi indpendant de
Wagner qu'elle-mme devait le croire dans quelques annes, parce qu'on
se sert tout de mme des armes conquises pour achever de s'affranchir
de celui qu'on a momentanment vaincu, il cherchait cependant, aprs la
satit qu'on commenait  avoir des oeuvres trop compltes, o tout est
exprim,  contenter un besoin contraire. Des thories, bien entendu,
tayaient momentanment cette raction, pareilles  celles qui, en
politique, viennent  l'appui des lois contre les congrgations, des
guerres en Orient (enseignement contre nature, pril jaune, etc., etc.).
On disait qu' une poque de hte convenait un art rapide, absolument
comme on aurait dit que la guerre future ne pouvait pas durer plus de
quinze jours, ou qu'avec les chemins de fer seraient dlaisss les
petits coins chers aux diligences et que l'auto pourtant devait
remettre en honneur. On recommandait de ne pas fatiguer l'attention de
l'auditeur, comme si nous ne disposions pas d'attentions diffrentes
dont il dpend prcisment de l'artiste d'veiller les plus hautes. Car
ceux qui billent de fatigue aprs dix lignes d'un article mdiocre
avaient refait tous les ans le voyage de Bayreuth pour entendre la
_Ttralogie_. D'ailleurs le jour devait venir o, pour un temps, Debussy
serait dclar aussi fragile que Massenet et les tressautements de
Mlisande abaisss au rang de ceux de _Manon_. Car les thories et
les coles, comme les microbes et les globules, s'entre-dvorent et
assurent, par leur lutte, la continuit de la vie. Mais ce temps n'tait
pas encore venu.

Comme  la Bourse, quand un mouvement de hausse se produit, tout un
compartiment de valeurs en profitent, un certain nombre d'auteurs
ddaigns bnficiaient de la raction, soit parce qu'ils ne mritaient
pas ce ddain, soit simplement--ce qui permettait de dire une nouveaut
en les prnant--parce qu'ils l'avaient encouru. Et on allait mme
chercher, dans un pass isol, quelques talents indpendants sur la
rputation de qui ne semblait pas devoir influer le mouvement actuel,
mais dont un des matres nouveaux passait pour citer le nom avec faveur.
Souvent c'tait parce qu'un matre, quel qu'il soit, si exclusive que
doive tre son cole, juge d'aprs son sentiment original, rend justice
au talent partout o il se trouve, et mme moins qu'au talent,  quelque
agrable inspiration qu'il a gote autrefois, qui se rattache  un
moment aim de son adolescence. D'autres fois parce que certains
artistes d'une autre poque ont, dans un simple morceau, ralis quelque
chose qui ressemble  ce que le matre peu  peu s'est rendu compte
que lui-mme avait voulu faire. Alors il voit en cet ancien comme un
prcurseur; il aime chez lui, sous une tout autre forme, un effort
momentanment, partiellement fraternel. Il y a des morceaux de Turner
dans l'oeuvre de Poussin, une phrase de Flaubert dans Montesquieu.
Et quelquefois aussi ce bruit de la prdilection du Matre tait le
rsultat d'une erreur, ne on ne sait o et colporte dans l'cole. Mais
le nom cit bnficiait alors de la firme sous la protection de laquelle
il tait entr juste  temps, car s'il y a quelque libert, un got
vrai, dans le choix du matre, les coles, elles, ne se dirigent plus
que suivant la thorie. C'est ainsi que l'esprit, suivant son cours
habituel qui s'avance par digression, en obliquant une fois dans un
sens, la fois suivante dans le sens contraire, avait ramen la lumire
d'en haut sur un certain nombre d'oeuvres auxquelles le besoin de
justice, ou de renouvellement, ou le got de Debussy, ou son caprice, ou
quelque propos qu'il n'avait peut-tre pas tenu, avaient ajout celles
de Chopin. Prnes par les juges en qui on avait toute confiance,
bnficiant de l'admiration qu'excitait _Pellas_, elles avaient
retrouv un clat nouveau, et ceux mmes qui ne les avaient pas
rentendues taient si dsireux de les aimer qu'ils le faisaient
malgr eux, quoique avec l'illusion de la libert. Mais Mme de
Cambremer-Legrandin restait une partie de l'anne en province. Mme 
Paris, malade, elle vivait beaucoup dans sa chambre. Il est vrai que
l'inconvnient pouvait surtout s'en faire sentir dans le choix des
expressions que Mme de Cambremer croyait  la mode et qui eussent
convenu plutt au langage crit, nuance qu'elle ne discernait pas, car
elle les tenait plus de la lecture que de la conversation. Celle-ci
n'est pas aussi ncessaire pour la connaissance exacte des opinions que
des expressions nouvelles. Pourtant ce rajeunissement des nocturnes
n'avait pas encore t annonc par la critique. La nouvelle s'en tait
transmise seulement par des causeries de jeunes. Il restait ignor de
Mme de Cambremer-Legrandin. Je me fis un plaisir de lui apprendre, mais
en m'adressant pour cela  sa belle-mre, comme quand, au billard, pour
atteindre une boule on joue par la bande, que Chopin, bien loin d'tre
dmod, tait le musicien prfr de Debussy. Tiens, c'est amusant,
me dit en souriant finement la belle-fille, comme si ce n'avait t l
qu'un paradoxe lanc par l'auteur de _Pellas_. Nanmoins il tait bien
certain maintenant qu'elle n'couterait plus Chopin qu'avec respect et
mme avec plaisir. Aussi mes paroles, qui venaient de sonner l'heure
de la dlivrance pour la douairire, mirent-elles dans sa figure
une expression de gratitude pour moi, et surtout de joie. Ses yeux
brillrent comme ceux de Latude dans la pice appele _Latude ou
Trente-cinq ans de captivit_ et sa poitrine huma l'air de la mer avec
cette dilatation que Beethoven a si bien marque dans _Fidelio_, quand
ses prisonniers respirent enfin cet air qui vivifie. Quant  la
douairire, je crus qu'elle allait poser sur ma joue ses lvres
moustachues. Comment, vous aimez Chopin? Il aime Chopin, il aime
Chopin, s'cria-t-elle dans un nasonnement passionn; elle aurait
dit: Comment, vous connaissez aussi Mme de Franquetot? avec cette
diffrence que mes relations avec Mme de Franquetot lui eussent t
profondment indiffrentes, tandis que ma connaissance de Chopin la jeta
dans une sorte de dlire artistique. L'hyper-scrtion salivaire ne
suffit plus. N'ayant mme pas essay de comprendre le rle de Debussy
dans la rinvention de Chopin, elle sentit seulement que mon jugement
tait favorable. L'enthousiasme musical la saisit. lodie! lodie! il
aime Chopin; ses seins se soulevrent et elle battit l'air de ses bras.
Ah! j'avais bien senti que vous tiez musicien, s'cria-t-elle. Je
comprends, artiste comme vous tes, que vous aimiez cela. C'est si
beau! Et sa voix tait aussi caillouteuse que si, pour m'exprimer son
ardeur pour Chopin, elle et, imitant Dmosthne, rempli sa bouche avec
tous les galets de la plage. Enfin le reflux vint, atteignant jusqu'
la voilette qu'elle n'eut pas le temps de mettre  l'abri et qui fut
transperce, enfin la marquise essuya avec son mouchoir brod la bave
d'cume dont le souvenir de Chopin venait de tremper ses moustaches.

Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer-Legrandin, je crois que ma belle-mre
s'attarde un peu trop, elle oublie que nous avons  dner mon oncle
de Ch'nouville. Et puis Cancan n'aime pas attendre. Cancan me resta
incomprhensible, et je pensai qu'il s'agissait peut-tre d'un chien.
Mais pour les cousins de Ch'nouville, voil. Avec l'ge s'tait amorti
chez la jeune marquise le plaisir qu'elle avait  prononcer leur nom de
cette manire. Et cependant c'tait pour le goter qu'elle avait jadis
dcid son mariage. Dans d'autres groupes mondains, quand on parlait des
Chenouville, l'habitude tait (du moins chaque fois que la particule
tait prcde d'un nom finissant par une voyelle, car dans le cas
contraire on tait bien oblig de prendre appui sur le _de_, la langue
se refusant  prononcer Madam' d' Ch'nonceaux) que ce ft l'_e_ muet de
la particule qu'on sacrifit. On disait: Monsieur d'Chenouville. Chez
les Cambremer la tradition tait inverse, mais aussi imprieuse. C'tait
l'_e_ muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que
le nom ft prcd de mon cousin ou de ma cousine, c'tait toujours de
Ch'nouville et jamais de Chenouville. (Pour le pre de ces Chenouville
on disait notre oncle, car on n'tait pas assez gratin  Fterne pour
prononcer notre onk, comme eussent fait les Guermantes, dont le
baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms
trangers, tait aussi difficile  comprendre que le vieux franais ou
un moderne patois.) Toute personne qui entrait dans la famille recevait
aussitt, sur ce point des Ch'nouville, un avertissement dont Mlle
Legrandin-Cambremer n'avait pas eu besoin. Un jour, en visite, entendant
une jeune fille dire: ma tante d'Uzai, mon onk de Rouan, elle
n'avait pas reconnu immdiatement les noms illustres qu'elle avait
l'habitude de prononcer: Uzs et Rohan; elle avait eu l'tonnement,
l'embarras et la honte de quelqu'un qui a devant lui  table un
instrument nouvellement invent dont il ne sait pas l'usage et dont il
n'ose pas commencer  manger. Mais, la nuit suivante et le lendemain,
elle avait rpt avec ravissement: ma tante d'Uzai avec cette
suppression de l'_s_ finale, suppression qui l'avait stupfaite la
veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas
connatre qu'une de ses amies lui ayant parl d'un buste de la duchesse
d'Uzs, Mlle Legrandin lui avait rpondu avec mauvaise humeur, et d'un
ton hautain: Vous pourriez au moins prononcer comme il faut: Mame
d'Uzai. Ds lors elle avait compris qu'en vertu de la transmutation des
matires consistantes en lments de plus en plus subtils, la fortune
considrable et si honorablement acquise qu'elle tenait de son pre,
l'ducation complte qu'elle avait reue, son assiduit  la Sorbonne,
tant aux cours de Caro qu' ceux de Brunetire, et aux concerts
Lamoureux, tout cela devait se volatiliser, trouver sa sublimation
dernire dans le plaisir de dire un jour: ma tante d'Uzai. Il
n'excluait pas de son esprit qu'elle continuerait  frquenter, au moins
dans les premiers temps qui suivraient son mariage, non pas certaines
amies qu'elle aimait et qu'elle tait rsigne  sacrifier, mais
certaines autres qu'elle n'aimait pas et  qui elle voulait pouvoir dire
(puisqu'elle se marierait pour cela): Je vais vous prsenter  ma tante
d'Uzai, et quand elle vit que cette alliance tait trop difficile: Je
vais vous prsenter  ma tante de Ch'nouville et: Je vous ferai dner
avec les Uzai. Son mariage avec M. de Cambremer avait procur  Mlle
Legrandin l'occasion de dire la premire de ces phrases mais non la
seconde, le monde que frquentaient ses beaux-parents n'tant pas celui
qu'elle avait cru et duquel elle continuait  rver. Aussi, aprs
m'avoir dit de Saint-Loup (en adoptant pour cela une expression de
Robert, car si, pour causer, j'employais avec elle ces expressions de
Legrandin, par une suggestion inverse elle me rpondait dans le dialecte
de Robert, qu'elle ne savait pas emprunt  Rachel), en rapprochant le
pouce de l'index et en fermant  demi les yeux comme si elle regardait
quelque chose d'infiniment dlicat qu'elle tait parvenue  capter: Il
a une jolie qualit d'esprit; elle fit son loge avec tant de chaleur
qu'on aurait pu croire qu'elle tait amoureuse de lui (on avait
d'ailleurs prtendu qu'autrefois, quand il tait  Doncires, Robert
avait t son amant), en ralit simplement pour que je le lui rptasse
et pour aboutir : Vous tes trs li avec la duchesse de Guermantes.
Je suis souffrante, je ne sors gure, et je sais qu'elle reste confine
dans un cercle d'amis choisis, ce que je trouve trs bien, aussi je
la connais trs peu, mais je sais que c'est une femme absolument
suprieure. Sachant que Mme de Cambremer la connaissait  peine, et
pour me faire aussi petit qu'elle, je glissai sur ce sujet et rpondis 
la marquise que j'avais connu surtout son frre, M. Legrandin. A ce nom,
elle prit le mme air vasif que j'avais eu pour Mme de Guermantes,
mais en y joignant une expression de mcontentement, car elle pensa que
j'avais dit cela pour humilier non pas moi, mais elle. tait-elle
ronge par le dsespoir d'tre ne Legrandin? C'est du moins ce que
prtendaient les soeurs et belles-soeurs de son mari, dames nobles de
province qui ne connaissaient personne et ne savaient rien, jalousaient
l'intelligence de Mme de Cambremer, son instruction, sa fortune, les
agrments physiques qu'elle avait eus avant de tomber malade. Elle ne
pense pas  autre chose, c'est cela qui la tue, disaient ces mchantes
ds qu'elles parlaient de Mme de Cambremer  n'importe qui, mais de
prfrence  un roturier, soit, s'il tait fat et stupide, pour donner
plus de valeur, par cette affirmation de ce qu'a de honteux la roture, 
l'amabilit qu'elles marquaient pour lui, soit, s'il tait timide et fin
et s'appliquait le propos  soi-mme, pour avoir le plaisir, tout en le
recevant bien, de lui faire indirectement une insolence. Mais si ces
dames croyaient dire vrai pour leur belle-soeur, elles se trompaient.
Celle-ci souffrait d'autant moins d'tre ne Legrandin qu'elle en avait
perdu le souvenir. Elle fut froisse que je le lui rendisse et se tut
comme si elle n'avait pas compris, ne jugeant pas ncessaire d'apporter
une prcision, ni mme une confirmation aux miens.

Nos parents ne sont pas la principale cause de l'courtement de notre
visite, me dit Mme de Cambremer douairire, qui tait probablement
plus blase que sa belle-fille sur le plaisir qu'il y a  dire:
Ch'nouville. Mais, pour ne pas vous fatiguer de trop de monde,
Monsieur, dit-elle en montrant l'avocat, n'a pas os faire venir
jusqu'ici sa femme et son fils. Ils se promnent sur la plage en nous
attendant et doivent commencer  s'ennuyer. Je me les fis dsigner
exactement et courus les chercher. La femme avait une figure ronde comme
certaines fleurs de la famille des renonculaces, et au coin de l'oeil
un assez large signe vgtal. Et les gnrations des hommes gardant
leurs caractres comme une famille de plantes, de mme que sur la figure
fltrie de la mre, le mme signe, qui et pu aider au classement d'une
varit, se gonflait sous l'oeil du fils. Mon empressement auprs de sa
femme et de son fils toucha l'avocat. Il montra de l'intrt au sujet de
mon sjour  Balbec. Vous devez vous trouver un peu dpays, car il y
a ici, en majeure partie, des trangers. Et il me regardait tout en me
parlant, car n'aimant pas les trangers, bien que beaucoup fussent
de ses clients, il voulait s'assurer que je n'tais pas hostile 
sa xnophobie, auquel cas il et battu en retraite en disant:
Naturellement, Mme X... peut tre une femme charmante. C'est une
question de principes. Comme je n'avais,  cette poque, aucune opinion
sur les trangers, je ne tmoignai pas de dsapprobation, il se sentit
en terrain sr. Il alla jusqu' me demander de venir un jour chez lui,
 Paris, voir sa collection de Le Sidaner, et d'entraner avec moi les
Cambremer, avec lesquels il me croyait videmment intime. Je vous
inviterai avec Le Sidaner, me dit-il, persuad que je ne vivrais plus
que dans l'attente de ce jour bni. Vous verrez quel homme exquis. Et
ses tableaux vous enchanteront. Bien entendu, je ne puis pas rivaliser
avec les grands collectionneurs, mais je crois que c'est moi qui ai
le plus grand nombre de ses toiles prfres. Cela vous intressera
d'autant plus, venant de Balbec, que ce sont des marines, du moins en
majeure partie. La femme et le fils, pourvus du caractre vgtal,
coutaient avec recueillement. On sentait qu' Paris leur htel tait
une sorte de temple du Le Sidaner. Ces sortes de temples ne sont pas
inutiles. Quand le dieu a des doutes sur lui-mme, il bouche aisment
les fissures de son opinion sur lui-mme par les tmoignages
irrcusables d'tres qui ont vou leur vie  son oeuvre.

Sur un signe de sa belle-fille, Mme de Cambremer allait se lever et
me disait: Puisque vous ne voulez pas vous installer  Fterne, ne
voulez-vous pas au moins venir djeuner, un jour de la semaine, demain
par exemple? Et, dans sa bienveillance, pour me dcider elle ajouta:
Vous _retrouverez_ le comte de Crisenoy que je n'avais nullement
perdu, pour la raison que je ne le connaissais pas. Elle commenait 
faire luire  mes yeux d'autres tentations encore, mais elle s'arrta
net. Le premier prsident, qui, en rentrant, avait appris qu'elle tait
 l'htel, l'avait sournoisement cherche partout, attendue ensuite
et, feignant de la rencontrer par hasard, il vint lui prsenter ses
hommages. Je compris que Mme de Cambremer ne tenait pas  tendre  lui
l'invitation  djeuner qu'elle venait de m'adresser. Il la connaissait
pourtant depuis bien plus longtemps que moi, tant depuis des annes un
de ces habitus des matines de Fterne que j'enviais tant durant mon
premier sjour  Balbec. Mais l'anciennet ne fait pas tout pour les
gens du monde. Et ils rservent plus volontiers les djeuners aux
relations nouvelles qui piquent encore leur curiosit, surtout quand
elles arrivent prcdes d'une prestigieuse et chaude recommandation
comme celle de Saint-Loup. Mme de Cambremer supputa que le premier
prsident n'avait pas entendu ce qu'elle m'avait dit, mais pour calmer
les remords qu'elle prouvait, elle lui tint les plus aimables
propos. Dans l'ensoleillement qui noyait  l'horizon la cte dore,
habituellement invisible, de Rivebelle, nous discernmes,  peine
spares du lumineux azur, sortant des eaux, roses, argentines,
imperceptibles, les petites cloches de l'_anglus_ qui sonnaient aux
environs de Fterne. Ceci est encore assez Pellas, fis-je remarquer 
Mme de Cambremer-Legrandin. Vous savez la scne que je veux dire.--Je
crois bien que je sais; mais je ne sais pas du tout tait proclam
par sa voix et son visage, qui ne se moulaient  aucun souvenir, et par
son sourire sans appui, en l'air. La douairire ne revenait pas de ce
que les cloches portassent jusqu'ici et se leva en pensant  l'heure:
Mais en effet, dis-je, d'habitude, de Balbec, on ne voit pas cette
cte, et on ne l'entend pas non plus. Il faut que le temps ait chang
et ait doublement largi l'horizon. A moins qu'elles ne viennent vous
chercher puisque je vois qu'elles vous font partir; elles sont pour vous
la cloche du dner. Le premier prsident, peu sensible aux cloches,
regardait furtivement la digue qu'il se dsolait de voir ce soir aussi
dpeuple. Vous tes un vrai pote, me dit Mme de Cambremer. On
vous sent si vibrant, si artiste; venez, je vous jouerai du Chopin,
ajouta-t-elle en levant les bras d'un air extasi et en prononant les
mots d'une voix rauque qui avait l'air de dplacer des galets. Puis vint
la dglutition de la salive, et la vieille dame essuya instinctivement
la lgre brosse, dite  l'amricaine, de sa moustache avec son
mouchoir. Le premier prsident me rendit sans le vouloir un trs grand
service en empoignant la marquise par le bras pour la conduire  sa
voiture, une certaine dose de vulgarit, de hardiesse et de got pour
l'ostentation dictant une conduite que d'autres hsiteraient  assurer,
et qui est loin de dplaire dans le monde. Il en avait d'ailleurs,
depuis tant d'annes, bien plus l'habitude que moi. Tout en le bnissant
je n'osai l'imiter et marchai  ct de Mme de Cambremer-Legrandin,
laquelle voulut voir le livre que je tenais  la main. Le nom de Mme de
Svign lui fit faire la moue; et, usant d'un mot qu'elle avait lu dans
certains journaux, mais qui, parl et mis au fminin, et appliqu  un
crivain du XVIIe sicle, faisait un effet bizarre, elle me demanda: La
trouvez-vous vraiment talentueuse? La marquise donna au valet de pied
l'adresse d'un ptissier o elle avait  s'en aller avant de repartir
sur la route, rose de la poussire du soir, o bleuissaient en forme de
croupes les falaises chelonnes. Elle demanda  son vieux cocher si un
de ses chevaux, qui tait frileux, avait eu assez chaud, si le sabot de
l'autre ne lui faisait pas mal. Je vous crirai pour ce que nous devons
convenir, me dit-elle  mi-voix. J'ai vu que vous causiez littrature
avec ma belle-fille, elle est adorable, ajouta-t-elle, bien qu'elle ne
le penst pas, mais elle avait pris l'habitude--garde par bont--de le
dire pour que son fils n'et pas l'air d'avoir fait un mariage d'argent.
Et puis, ajouta-t-elle dans un dernier mchonnement enthousiaste, elle
est si hartthhisstte! Puis elle monta en voiture, balanant la tte,
levant la crosse de son ombrelle, et repartit par les rues de Balbec,
surcharge des ornements de son sacerdoce, comme un vieil vque en
tourne de confirmation.

Elle vous a invit  djeuner, me dit svrement le premier prsident
quand la voiture se fut loigne et que je rentrai avec mes amies. Nous
sommes en froid. Elle trouve que je la nglige. Dame, je suis facile
 vivre. Qu'on ait besoin de moi, je suis toujours l pour rpondre:
Prsent. Mais ils ont voulu jeter le grappin sur moi. Ah! alors, cela,
ajouta-t-il d'un air fin et en levant le doigt comme quelqu'un qui
distingue et argumente, je ne permets pas a. C'est attenter  la
libert de mes vacances. J'ai t oblig de dire: Halte-l. Vous
paraissez fort bien avec elle. Quand vous aurez mon ge, vous verrez que
c'est bien peu de chose, le monde, et vous regretterez d'avoir attach
tant d'importance  ces riens. Allons, je vais faire un tour avant
dner. Adieu les enfants, cria-t-il  la cantonade, comme s'il tait
dj loign de cinquante pas.

Quand j'eus dit au revoir  Rosemonde et  Gisle, elles virent
avec tonnement Albertine arrte qui ne les suivait pas. H bien,
Albertine, qu'est-ce que tu fais, tu sais l'heure?--Rentrez, leur
rpondit-t-elle avec autorit. J'ai  causer avec lui, ajouta-t-elle
en me montrant d'un air soumis. Rosemonde et Gisle me regardaient,
pntres pour moi d'un respect nouveau. Je jouissais de sentir que,
pour un moment du moins, aux yeux mmes de Rosemonde et de Gisle,
j'tais pour Albertine quelque chose de plus important que l'heure
de rentrer, que ses amies, et pouvais mme avoir avec elle de graves
secrets auxquels il tait impossible qu'on les mlt. Est-ce que nous
ne te verrons pas ce soir?--Je ne sais pas, a dpendra de celui-ci. En
tout cas  demain.--Montons dans ma chambre, lui dis-je, quand ses
amies se furent loignes. Nous prmes l'ascenseur; elle garda le
silence devant le lift. L'habitude d'tre oblig de recourir 
l'observation personnelle et  la dduction pour connatre les petites
affaires des matres, ces gens tranges qui causent entre eux et ne leur
parlent pas, dveloppe chez les employs (comme le lift appelle les
domestiques) un plus grand pouvoir de divination que chez les patrons.
Les organes s'atrophient ou deviennent plus forts ou plus subtils selon
que le besoin qu'on a d'eux crot ou diminue. Depuis qu'il existe des
chemins de fer, la ncessit de ne pas manquer le train nous a appris
 tenir compte des minutes, alors que chez les anciens Romains, dont
l'astronomie n'tait pas seulement plus sommaire mais aussi la vie
moins presse, la notion, non pas de minutes, mais mme d'heures fixes,
existait  peine. Aussi le lift avait-il compris et comptait-il raconter
 ses camarades que nous tions proccups, Albertine et moi. Mais il
nous parlait sans arrter parce qu'il n'avait pas de tact. Cependant je
voyais se peindre sur son visage, substitu  l'impression habituelle
d'amiti et de joie de me faire monter dans son ascenseur, un air
d'abattement et d'inquitude extraordinaires. Comme j'en ignorais
la cause, pour tcher de l'en distraire, et quoique plus proccup
d'Albertine, je lui dis que la dame qui venait de partir s'appelait la
marquise de Cambremer et non de Camembert. A l'tage devant lequel nous
posions alors, j'aperus, portant un traversin, une femme de chambre
affreuse qui me salua avec respect, esprant un pourboire au dpart.
J'aurais voulu savoir si c'tait celle que j'avais tant dsire le soir
de ma premire arrive  Balbec, mais je ne pus jamais arriver  une
certitude. Le lift me jura, avec la sincrit de la plupart des faux
tmoins, mais sans quitter son air dsespr, que c'tait bien sous le
nom de Camembert que la marquise lui avait demand de l'annoncer. Et,
 vrai dire, il tait bien naturel qu'il et entendu un nom qu'il
connaissait dj. Puis, ayant sur la noblesse et la nature des noms avec
lesquels se font les titres les notions fort vagues qui sont celles de
beaucoup de gens qui ne sont pas liftiers, le nom de Camembert lui avait
paru d'autant plus vraisemblable que, ce fromage tant universellement
connu, il ne fallait point s'tonner qu'on et tir un marquisat d'une
renomme aussi glorieuse,  moins que ce ne ft celle du marquisat qui
et donn sa clbrit au fromage. Nanmoins, comme il voyait que je ne
voulais pas avoir l'air de m'tre tromp et qu'il savait que les matres
aiment  voir obis leurs caprices les plus futiles et accepts leurs
mensonges les plus vidents, il me promit, en bon domestique, de dire
dsormais Cambremer. Il est vrai qu'aucun boutiquier de la ville ni
aucun paysan des environs, o le nom et la personne des Cambremer
taient parfaitement connus, n'auraient jamais pu commettre l'erreur du
lift. Mais le personnel du grand htel de Balbec n'tait nullement du
pays. Il venait de droite ligne, avec tout le matriel, de Biarritz,
Nice et Monte-Carlo, une partie ayant t dirige sur Deauville, une
autre sur Dinard et la troisime rserve  Balbec.

Mais la douleur anxieuse du lift ne fit que grandir. Pour qu'il oublit
ainsi de me tmoigner son dvouement par ses habituels sourires, il
fallait qu'il lui ft arriv quelque malheur. Peut-tre avait-il t
envoy. Je me promis dans ce cas de tcher d'obtenir qu'il restt,
le directeur m'ayant promis de ratifier tout ce que je dciderais
concernant son personnel. Vous pouvez toujours faire ce que vous
voulez, je rectifie d'avance. Tout  coup, comme je venais de quitter
l'ascenseur, je compris la dtresse, l'air atterr du lift. A cause de
la prsence d'Albertine je ne lui avais pas donn les cent sous que
j'avais l'habitude de lui remettre en montant. Et cet imbcile, au lieu
de comprendre que je ne voulais pas faire devant des tiers talage de
pourboires, avait commenc  trembler, supposant que c'tait fini
une fois pour toutes, que je ne lui donnerais plus jamais rien. Il
s'imaginait que j'tais tomb dans la dche (comme et dit le duc de
Guermantes), et sa supposition ne lui inspirait aucune piti pour
moi, mais une terrible dception goste. Je me dis que j'tais moins
draisonnable que ne trouvait ma mre quand je n'osais pas ne pas donner
un jour la somme exagre mais fivreusement attendue que j'avais donne
la veille. Mais aussi la signification donne jusque-l par moi, et sans
aucun doute,  l'air habituel de joie, o je n'hsitais pas  voir un
signe d'attachement, me parut d'un sens moins assur. En voyant le
liftier prt, dans son dsespoir,  se jeter des cinq tages, je me
demandais si, nos conditions sociales se trouvant respectivement
changes, du fait par exemple d'une rvolution, au lieu de manoeuvrer
gentiment pour moi l'ascenseur, le lift, devenu bourgeois, ne m'en et
pas prcipit, et s'il n'y a pas, dans certaines classes du peuple, plus
de duplicit que dans le monde o, sans doute, l'on rserve pour notre
absence les propos dsobligeants, mais o l'attitude  notre gard ne
serait pas insultante si nous tions malheureux.

On ne peut pourtant pas dire qu' l'htel de Balbec, le lift ft le
plus intress. A ce point de vue le personnel se divisait en deux
catgories: d'une part ceux qui faisaient des diffrences entre les
clients, plus sensibles au pourboire raisonnable d'un vieux noble
(d'ailleurs en mesure de leur viter 28 jours en les recommandant au
gnral de Beautreillis) qu'aux largesses inconsidres d'un rasta qui
dcelait par l mme un manque d'usage que, seulement devant lui, on
appelait de la bont. D'autre part ceux pour qui noblesse, intelligence,
clbrit, situation, manires, taient inexistantes, recouvertes par un
chiffre. Il n'y avait pour ceux-l qu'une hirarchie, l'argent qu'on
a, ou plutt celui qu'on donne. Peut-tre Aim lui-mme, bien que
prtendant,  cause du grand nombre d'htels o il avait servi,  un
grand savoir mondain, appartenait-il  cette catgorie-l. Tout au plus
donnait-il un tour social et de connaissance des familles  ce genre
d'apprciation, en disant de la princesse de Luxembourg par exemple; Il
y a beaucoup d'argent l dedans? (le point d'interrogation tant afin
de se renseigner, ou de contrler dfinitivement les renseignements
qu'il avait pris, avant de procurer  un client un chef pour Paris, ou
de lui assurer une table  gauche,  l'entre, avec vue sur la mer, 
Balbec), Malgr cela, sans tre dpourvu d'intrt, il ne l'et pas
exhib avec le sot dsespoir du lift. Au reste, la navet de celui-ci
simplifiait peut-tre les choses. C'est la commodit d'un grand htel,
d'une maison comme tait autrefois celle de Rachel; c'est que, sans
intermdiaires, sur la face jusque-l glace d'un employ ou d'une
femme, la vue d'un billet de cent francs,  plus forte raison de mille,
mme donn, pour cette fois-l,  un autre, amne un sourire et des
offres. Au contraire, dans la politique, dans les relations d'amant 
matresse, il y a trop de choses places entre l'argent et la docilit.
Tant de choses que ceux-l mmes chez qui l'argent veille finalement le
sourire sont souvent incapables de suivre le processus interne qui
les relie, se croient, sont plus dlicats. Et puis cela dcante la
conversation polie des Je sais ce qui me reste  faire, demain on me
trouvera  la Morgue. Aussi rencontre-t-on dans la socit polie peu de
romanciers, de potes, de tous ces tres sublimes qui parlent justement
de ce qu'il ne faut pas dire.

Aussitt seuls et engags dans le corridor, Albertine me dit: Qu'est-ce
que vous avez contre moi? Ma duret avec elle m'avait-elle t pnible
 moi-mme? N'tait-elle de ma part qu'une ruse inconsciente se
proposant d'amener vis--vis de moi mon amie  cette attitude de
crainte et de prire qui me permettrait de l'interroger, et peut-tre
d'apprendre laquelle des deux hypothses que je formais depuis longtemps
sur elle tait la vraie? Toujours est-il que, quand j'entendis sa
question, je me sentis soudain heureux comme quelqu'un qui touche  un
but longtemps dsir. Avant de lui rpondre je la conduisis jusqu' ma
porte. Celle-ci en s'ouvrant fit refluer la lumire rose qui remplissait
la chambre et changeait la mousseline blanche des rideaux tendus sur le
soir en lampas aurore. J'allai jusqu' la fentre; les mouettes taient
poses de nouveau sur les flots; mais maintenant elles taient roses.
Je le fis remarquer  Albertine: Ne dtournez pas la conversation, me
dit-elle, soyez franc comme moi. Je mentis. Je lui dclarai qu'il
lui fallait couter un aveu pralable, celui d'une grande passion que
j'avais depuis quelque temps pour Andre, et je le lui fis avec une
simplicit et une franchise dignes du thtre, mais qu'on n'a gure dans
la vie que pour les amours qu'on ne ressent pas. Reprenant le mensonge
dont j'avais us avec Gilberte avant mon premier sjour  Balbec, mais
le variant, j'allai, pour me faire mieux croire d'elle quand je lui
disais maintenant que je ne l'aimais pas, jusqu' laisser chapper
qu'autrefois j'avais t sur le point d'tre amoureux d'elle, mais que
trop de temps avait pass, qu'elle n'tait plus pour moi qu'une bonne
camarade et que, l'euss-je voulu, il ne m'et plus t possible
d'prouver de nouveau  son gard des sentiments plus ardents.
D'ailleurs, en appuyant ainsi devant Albertine sur ces protestations de
froideur pour elle, je ne faisais-- cause d'une circonstance et en vue
d'un but particuliers--que rendre plus sensible, marquer avec plus de
force, ce rythme binaire qu'adopte l'amour chez tous ceux qui doutent
trop d'eux-mmes pour croire qu'une femme puisse jamais les aimer, et
aussi qu'eux-mmes puissent l'aimer vritablement. Ils se connaissent
assez pour savoir qu'auprs des plus diffrentes, ils prouvaient les
mmes espoirs, les mmes angoisses, inventaient les mmes romans,
prononaient les mmes paroles, pour s'tre rendu ainsi compte que leurs
sentiments, leurs actions, ne sont pas en rapport troit et ncessaire
avec la femme aime, mais passent  ct d'elle, l'claboussent, la
circonviennent comme le flux qui se jette le long des rochers, et
le sentiment de leur propre instabilit augmente encore chez eux la
dfiance que cette femme, dont ils voudraient tant tre aims, ne les
aime pas. Pourquoi le hasard aurait-il fait, puisqu'elle n'est qu'un
simple accident plac devant le jaillissement de nos dsirs, que nous
fussions nous-mmes le but de ceux qu'elle a? Aussi, tout en ayant
besoin d'pancher vers elle tous ces sentiments, si diffrents des
sentiments simplement humains que notre prochain nous inspire, ces
sentiments si spciaux que sont les sentiments amoureux, aprs avoir
fait un pas en avant, en avouant  celle que nous aimons notre tendresse
pour elle, nos espoirs, aussitt craignant de lui dplaire, confus aussi
de sentir que le langage que nous lui avons tenu n'a pas t form
expressment pour elle, qu'il nous a servi, nous servira pour d'autres,
que si elle ne nous aime pas elle ne peut pas nous comprendre, et que
nous avons parl alors avec le manque de got, l'impudeur du pdant
adressant  des ignorants des phrases subtiles qui ne sont pas pour eux,
cette crainte, cette honte, amnent le contre-rythme, le reflux, le
besoin, ft-ce en reculant d'abord, en retirant vivement la sympathie
prcdemment confesse, de reprendre l'offensive et de ressaisir
l'estime, la domination; le rythme double est perceptible dans
les diverses priodes d'un mme amour, dans toutes les priodes
correspondantes d'amours similaires, chez tous les tres qui s'analysent
mieux qu'ils ne se prisent haut. S'il tait pourtant un peu plus
vigoureusement accentu qu'il n'est d'habitude, dans ce discours que
j'tais en train de faire  Albertine, c'tait simplement pour me
permettre de passer plus vite et plus nergiquement au rythme oppos que
scanderait ma tendresse.

Comme si Albertine avait d avoir de la peine  croire ce que je lui
disais de mon impossibilit de l'aimer de nouveau,  cause du trop long
intervalle, j'tayais ce que j'appelais une bizarrerie de mon caractre
d'exemples tirs de personnes avec qui j'avais, par leur faute ou la
mienne, laiss passer l'heure de les aimer, sans pouvoir, quelque dsir
que j'en eusse, la retrouver aprs. J'avais ainsi l'air  la fois de
m'excuser auprs d'elle, comme d'une impolitesse, de cette incapacit
de recommencer  l'aimer, et de chercher  lui en faire comprendre les
raisons psychologiques comme si elles m'eussent t particulires. Mais
en m'expliquant de la sorte, en m'tendant sur le cas de Gilberte,
vis--vis de laquelle en effet avait t rigoureusement vrai ce qui le
devenait si peu, appliqu  Albertine, je ne faisais que rendre mes
assertions aussi plausibles que je feignais de croire qu'elles le
fussent peu. Sentant qu'Albertine apprciait ce qu'elle croyait mon
franc parler et reconnaissait dans mes dductions la clart de
l'vidence, je m'excusai du premier, lui disant que je savais bien qu'on
dplaisait toujours en disant la vrit et que celle-ci d'ailleurs
devait lui paratre incomprhensible. Elle me remercia, au contraire, de
ma sincrit et ajouta qu'au surplus elle comprenait  merveille un tat
d'esprit si frquent et si naturel.

Cet aveu fait  Albertine d'un sentiment imaginaire pour Andre, et pour
elle-mme d'une indiffrence que, pour paratre tout  fait sincre et
sans exagration, je lui assurai incidemment, comme par un scrupule de
politesse, ne pas devoir tre prise trop  la lettre, je pus enfin,
sans crainte, qu'Albertine y souponnt de l'amour, lui parler avec
une douceur que je me refusais depuis si longtemps et qui me parut
dlicieuse. Je caressais presque ma confidente; en lui parlant de son
amie que j'aimais, les larmes me venaient aux yeux. Mais, venant
au fait, je lui dis enfin qu'elle savait ce qu'tait l'amour, ses
susceptibilits, ses souffrances, et que peut-tre, en amie dj
ancienne pour moi, elle aurait  coeur de faire cesser les grands
chagrins qu'elle me causait, non directement puisque ce n'tait pas elle
que j'aimais, si j'osais le redire sans la froisser, mais indirectement
en m'atteignant dans mon amour pour Andre. Je m'interrompis pour
regarder et montrer  Albertine un grand oiseau solitaire et htif qui,
loin devant nous, fouettant l'air du battement rgulier de ses ailes,
passait  toute vitesse au-dessus de la plage tache a et l de reflets
pareils  des petits morceaux de papier rouge dchirs et la traversait
dans toute sa longueur, sans ralentir son allure, sans dtourner son
attention, sans dvier de son chemin, comme un missaire qui va porter
bien loin un message urgent et capital. Lui, du moins, va droit au but!
me dit Albertine d'un air de reproche.--Vous me dites cela parce que
vous ne savez pas ce que j'aurais voulu vous dire. Mais c'est tellement
difficile que j'aime mieux y renoncer; je suis certain que je vous
fcherais; alors cela n'aboutira qu' ceci: je ne serai en rien plus
heureux avec celle que j'aime d'amour et j'aurai perdu une bonne
camarade.--Mais puisque je vous jure que je ne me fcherai pas. Elle
avait l'air si doux, si tristement docile et d'attendre de moi son
bonheur, que j'avais peine  me contenir et  ne pas embrasser, presque
avec le mme genre de plaisir que j'aurais eu  embrasser ma mre, ce
visage nouveau qui n'offrait plus la mine veille et rougissante d'une
chatte mutine et perverse au petit nez rose et lev, mais semblait dans
la plnitude de sa tristesse accable, fondu,  larges coules aplaties
et retombantes, dans de la bont. Faisant abstraction de mon amour comme
d'une folie chronique sans rapport avec elle, me mettant  sa place, je
m'attendrissais devant cette brave fille habitue  ce qu'on et pour
elle des procds aimables et loyaux, et que le bon camarade qu'elle
avait pu croire que j'tais pour elle poursuivait, depuis des semaines,
de perscutions qui taient enfin arrives  leur point culminant. C'est
parce que je me plaais  un point de vue purement humain, extrieur 
nous deux et d'o mon amour jaloux s'vanouissait, que j'prouvais pour
Albertine cette piti profonde, qui l'et moins t si je ne l'avais pas
aime. Du reste, dans cette oscillation rythme qui va de la dclaration
 la brouille (le plus sr moyen, le plus efficacement dangereux pour
former, par mouvements opposs et successifs, un noeud qui ne se dfasse
pas et nous attache solidement  une personne), au sein du mouvement
de retrait qui constitue l'un des deux lments du rythme,  quoi
bon distinguer encore les reflux de la piti humaine, qui, opposs
 l'amour, quoique ayant peut-tre inconsciemment la mme cause,
produisent en tout cas les mmes effets? En se rappelant plus tard le
total de tout ce qu'on a fait pour une femme, on se rend compte souvent
que les actes inspirs par le dsir de montrer qu'on aime, de se faire
aimer, de gagner des faveurs, ne tiennent gure plus de place que ceux
dus au besoin humain de rparer les torts envers l'tre qu'on aime, par
simple devoir moral, comme si on ne l'aimait pas. Mais enfin qu'est-ce
que j'ai pu faire? me demanda Albertine. On frappa; c'tait le lift;
la tante d'Albertine, qui passait devant l'htel en voiture, s'tait
arrte  tout hasard pour voir si elle n'y tait pas et la ramener.
Albertine fit rpondre qu'elle ne pouvait pas descendre, qu'on dnt
sans l'attendre, qu'elle ne savait pas  quelle heure elle rentrerait.
Mais votre tante sera fche?--Pensez-vous! Elle comprendra trs bien.
Ainsi donc, en ce moment, du moins, tel qu'il n'en reviendrait peut-tre
pas, un entretien avec moi se trouvait, par suite des circonstances,
tre aux yeux d'Albertine une chose d'une importance si vidente qu'on
dt le faire passer avant tout, et  laquelle, se reportant sans
doute instinctivement  une jurisprudence familiale, numrant telles
conjonctures o, quand la carrire de M. Bontemps tait en jeu, on
n'avait pas regard  un voyage, mon amie ne doutait pas que sa tante
trouvt tout naturel de voir sacrifier l'heure du dner. Cette heure
lointaine qu'elle passait sans moi, chez les siens, Albertine l'ayant
fait glisser jusqu' moi me la donnait; j'en pouvais user  ma guise. Je
finis par oser lui dire ce qu'on m'avait racont de son genre de vie, et
que, malgr le profond dgot que m'inspiraient les femmes atteintes du
mme vice, je ne m'en tais pas souci jusqu' ce qu'on m'et nomm sa
complice, et qu'elle pouvait comprendre facilement, au point o j'aimais
Andre, quelle douleur j'en avais ressentie. Il et peut-tre t plus
habile de dire qu'on m'avait cit aussi d'autres femmes, mais qui
m'taient indiffrentes. Mais la brusque et terrible rvlation que
m'avait faite Cottard tait entre en moi me dchirer, telle quelle,
tout entire, mais sans plus. Et de mme qu'auparavant je n'aurais
jamais eu de moi-mme l'ide qu'Albertine aimait Andre, ou du moins
pt avoir des jeux caressants avec elle, si Cottard ne m'avait pas fait
remarquer leur pose en valsant, de mme je n'avais pas su passer de
cette ide  celle, pour moi tellement diffrente, qu'Albertine pt
avoir avec d'autres femmes qu'Andre des relations dont l'affection
n'et mme pas t l'excuse. Albertine, avant mme de me jurer que
ce n'tait pas vrai, manifesta, comme toute personne  qui on vient
d'apprendre qu'on a ainsi parl d'elle, de la colre, du chagrin et, 
l'endroit du calomniateur inconnu, la curiosit rageuse de savoir qui il
tait et le dsir d'tre confronte avec lui pour pouvoir le confondre.
Mais elle m'assura qu' moi du moins, elle n'en voulait pas. Si cela
avait t vrai, je vous l'aurais avou. Mais Andre et moi nous avons
aussi horreur l'une que l'autre de ces choses-l. Nous ne sommes pas
arrives  notre ge sans voir des femmes aux cheveux courts, qui ont
des manires d'hommes et le genre que vous dites, et rien ne nous
rvolte autant. Albertine ne me donnait que sa parole, une parole
premptoire et non appuye de preuves. Mais c'est justement ce qui
pouvait le mieux me calmer, la jalousie appartenant  cette famille de
doutes maladifs que lve bien plus l'nergie d'une affirmation que sa
vraisemblance. C'est d'ailleurs le propre de l'amour de nous rendre  la
fois plus dfiants et plus crdules, de nous faire souponner, plus vite
que nous n'aurions fait une autre, celle que nous aimons, et d'ajouter
foi plus aisment  ses dngations. Il faut aimer pour prendre souci
qu'il n'y ait pas que des honntes femmes, autant dire pour s'en aviser,
et il faut aimer aussi pour souhaiter, c'est--dire pour s'assurer
qu'il y en a. Il est humain de chercher la douleur et aussitt  s'en
dlivrer. Les propositions qui sont capables d'y russir nous semblent
facilement vraies, on ne chicane pas beaucoup sur un calmant qui agit.
Et puis, si multiple que soit l'tre que nous aimons, il peut en tout
cas nous prsenter deux personnalits essentielles, selon qu'il nous
apparat comme ntre ou comme tournant ses dsirs ailleurs que vers
nous. La premire de ces personnalits possde la puissance particulire
qui nous empche de croire  la ralit de la seconde, le secret
spcifique pour apaiser les souffrances que cette dernire a causes.
L'tre aim est successivement le mal et le remde qui suspend et
aggrave le mal. Sans doute j'avais t depuis longtemps, par la
puissance qu'exerait sur mon imagination et ma facult d'tre mu
l'exemple de Swann, prpar  croire vrai ce que je craignais au lieu de
ce que j'aurais souhait. Aussi la douceur apporte par les affirmations
d'Albertine faillit-elle en tre compromise un moment parce que je me
rappelai l'histoire d'Odette. Mais je me dis que, s'il tait juste
de faire sa part au pire, non seulement quand, pour comprendre les
souffrances de Swann, j'avais essay de me mettre  la place de
celui-ci, mais maintenant qu'il s'agissait de moi-mme, en cherchant la
vrit comme s'il se ft agi d'un autre, il ne fallait cependant pas
que, par cruaut pour moi-mme, soldat qui choisit le poste non pas o
il peut tre le plus utile mais o il est le plus expos, j'aboutisse
 l'erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, 
cause de cela seul qu'elle tait la plus douloureuse. N'y avait-il pas
un abme entre Albertine, jeune fille d'assez bonne famille bourgeoise,
et Odette, cocotte vendue par sa mre ds son enfance? La parole de
l'une ne pouvait tre mise en comparaison avec celle de l'autre.
D'ailleurs Albertine n'avait en rien  me mentir le mme intrt
qu'Odette  Swann. Et encore  celui-ci Odette avait avou ce
qu'Albertine venait de nier. J'aurais donc commis une faute de
raisonnement aussi grave--quoique inverse--que celle qui m'et inclin
vers une hypothse parce que celle-ci m'et fait moins souffrir que les
autres, en ne tenant pas compte de ces diffrences de fait dans les
situations, et en reconstituant la vie relle de mon amie uniquement
d'aprs ce que j'avais appris de celle d'Odette. J'avais devant moi une
nouvelle Albertine, dj entrevue plusieurs fois, il est vrai, vers la
fin de mon premier sjour  Balbec, franche, bonne, une Albertine qui
venait, par affection pour moi, de me pardonner mes soupons et de
tcher  les dissiper. Elle me fit asseoir  ct d'elle sur mon lit.
Je la remerciai de ce qu'elle m'avait dit, je l'assurai que notre
rconciliation tait faite et que je ne serais plus jamais dur avec
elle. Je dis  Albertine qu'elle devrait tout de mme rentrer dner.
Elle me demanda si je n'tais pas bien comme cela. Et attirant ma tte
pour une caresse qu'elle ne m'avait encore jamais faite et que je devais
peut-tre  notre brouille finie, elle passa lgrement sa langue sur
mes lvres, qu'elle essayait d'entr'ouvrir. Pour commencer je ne les
desserrai pas. Quel grand mchant vous faites! me dit-elle.

J'aurais d partir ce soir-l sans jamais la revoir. Je pressentais ds
lors que, dans l'amour non partag--autant dire dans l'amour, car il
est des tres pour qui il n'est pas d'amour partag--on peut goter du
bonheur seulement ce simulacre qui m'en tait donn  un de ces moments
uniques dans lesquels la bont d'une femme, ou son caprice, ou le
hasard, appliquent sur nos dsirs, en une concidence parfaite, les
mmes paroles, les mmes actions, que si nous tions vraiment aims. La
sagesse et t de considrer avec curiosit, de possder avec dlices
cette petite parcelle de bonheur,  dfaut de laquelle je serais mort
sans avoir souponn ce qu'il peut tre pour des coeurs moins difficiles
ou plus favoriss; de supposer qu'elle faisait partie d'un bonheur vaste
et durable qui m'apparaissait en ce point seulement; et, pour que le
lendemain n'inflige pas un dmenti  cette feinte, de ne pas chercher
 demander une faveur de plus aprs celle qui n'avait t due qu'
l'artifice d'une minute d'exception. J'aurais d quitter Balbec,
m'enfermer dans la solitude, y rester en harmonie avec les dernires
vibrations de la voix que j'avais su rendre un instant amoureuse, et de
qui je n'aurais plus rien exig que de ne pas s'adresser davantage 
moi; de peur que, par une parole nouvelle qui n'et pu dsormais tre
que diffrente, elle vnt blesser d'une dissonance le silence sensitif
o, comme grce  quelque pdale, aurait pu survivre longtemps en moi la
tonalit du bonheur.

Tranquillis par mon explication avec Albertine, je recommenai  vivre
davantage auprs de ma mre. Elle aimait  me parler doucement du temps
o ma grand'mre tait plus jeune. Craignant que je ne me fisse des
reproches sur les tristesses dont j'avais pu assombrir la fin de cette
vie, elle revenait volontiers aux annes o mes premires tudes avaient
caus  ma grand'mre des satisfactions que jusqu'ici on m'avait
toujours caches. Nous reparlions de Combray. Ma mre me dit que l-bas
du moins je lisais, et qu' Balbec je devrais bien faire de mme, si
je ne travaillais pas. Je rpondis que, pour m'entourer justement des
souvenirs de Combray et des jolies assiettes peintes, j'aimerais relire
les _Mille et une Nuits_. Comme jadis  Combray, quand elle me donnait
des livres pour ma fte, c'est en cachette, pour me faire une surprise,
que ma mre me fit venir  la fois les _Mille et une Nuits_ de Galland
et les _Mille et une Nuits_ de Mardrus. Mais, aprs avoir jet un coup
d'oeil sur les deux traductions, ma mre aurait bien voulu que je m'en
tinsse  celle de Galland, tout en craignant de m'influencer,  cause
du respect qu'elle avait de la libert intellectuelle, de la peur
d'intervenir maladroitement dans la vie de ma pense, et du sentiment
qu'tant une femme, d'une part elle manquait, croyait-elle, de la
comptence littraire qu'il fallait, d'autre part qu'elle ne devait
pas juger d'aprs ce qui la choquait les lectures d'un jeune homme. En
tombant sur certains contes, elle avait t rvolte par l'immoralit
du sujet et la crudit de l'expression. Mais surtout, conservant
prcieusement comme des reliques, non pas seulement la broche,
l'en-tout-cas, le manteau, le volume de Mme de Svign, mais aussi
les habitudes de pense et de langage de sa mre, cherchant en toute
occasion quelle opinion celle-ci et mise, ma mre ne pouvait douter
de la condamnation que ma grand'mre et prononce contre le livre de
Mardrus. Elle se rappelait qu' Combray, tandis qu'avant de partir
marcher du ct de Msglise je lisais Augustin Thierry, ma grand'mre,
contente de mes lectures, de mes promenades, s'indignait pourtant de
voir celui dont le nom restait attach  cet hmistiche: Puis rgne
Mrove appel Merowig, refusait de dire Carolingiens pour les
Carlovingiens, auxquels elle restait fidle. Enfin je lui avais racont
ce que ma grand'mre avait pens des noms grecs que Bloch, d'aprs
Leconte de Lisle, donnait aux dieux d'Homre, allant mme, pour les
choses les plus simples,  se faire un devoir religieux, en lequel il
croyait que consistait le talent littraire, d'adopter une orthographe
grecque. Ayant, par exemple,  dire dans une lettre que le vin qu'on
buvait chez lui tait un vrai nectar, il crivait un vrai nektar, avec
un _k_, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine. Or si une
_Odysse_ d'o taient absents les noms d'Ulysse et de Minerve n'tait
plus pour elle l'_Odysse_, qu'aurait-elle dit en voyant dj dform
sur la couverture le titre de ses _Mille et Une Nuits_, en ne retrouvant
plus, exactement transcrits comme elle avait t de tout temps habitue
 les dire, les noms immortellement familiers de Sheherazade, de
Dinarzade, o, dbaptiss eux-mmes, si l'on ose employer le mot pour
des contes musulmans, le charmant Calife et les puissants Gnies se
reconnaissaient  peine, tant appels l'un le Khalifat, les autres
les Gennis? Pourtant ma mre me remit les deux ouvrages, et je lui dis
que je les lirais les jours o je serais trop fatigu pour me promener.

Ces jours-l n'taient pas trs frquents d'ailleurs. Nous allions
goter comme autrefois en bande, Albertine, ses amies et moi, sur la
falaise ou  la ferme Marie-Antoinette. Mais il y avait des fois o
Albertine me donnait ce grand plaisir. Elle me disait: Aujourd'hui je
veux tre un peu seule avec vous, ce sera plus gentil de se voir tous
les deux. Alors elle disait qu'elle avait  faire, que d'ailleurs
elle n'avait pas de comptes  rendre, et pour que les autres, si elles
allaient tout de mme sans nous se promener et goter, ne pussent pas
nous retrouver, nous allions, comme deux amants, tout seuls  Bagatelle
ou  la Croix d'Heulan, pendant que la bande, qui n'aurait jamais eu
l'ide de nous chercher l et n'y allait jamais, restait indfiniment,
dans l'espoir de nous voir arriver,  Marie-Antoinette. Je me rappelle
les temps chauds qu'il faisait alors, o du front des garons de ferme
travaillant au soleil une goutte de sueur tombait verticale, rgulire,
intermittente, comme la goutte d'eau d'un rservoir, et alternait avec
la chute du fruit mr qui se dtachait de l'arbre dans les clos
voisins; ils sont rests, aujourd'hui encore, avec ce mystre d'une
femme cache, la part la plus consistante de tout amour qui se prsente
pour moi. Une femme dont on me parle et  laquelle je ne songerais
pas un instant, je drange tous les rendez-vous de ma semaine pour la
connatre, si c'est une semaine o il fait un de ces temps-l, et si je
dois la voir dans quelque ferme isole. J'ai beau savoir que ce genre de
temps et de rendez-vous n'est pas d'elle, c'est l'appt, pourtant
bien connu de moi, auquel je me laisse prendre et qui suffit pour
m'accrocher. Je sais que cette femme, par un temps froid, dans une
ville, j'aurais pu la dsirer, mais sans accompagnement de sentiment
romanesque, sans devenir amoureux; l'amour n'en est pas moins fort une
fois que, grce  des circonstances, il m'a enchan--il est seulement
plus mlancolique, comme le deviennent dans la vie nos sentiments pour
des personnes, au fur et  mesure que nous nous apercevons davantage
de la part de plus en plus petite qu'elles y tiennent et que l'amour
nouveau que nous souhaiterions si durable, abrg en mme temps que
notre vie mme, sera le dernier.

Il y avait encore peu de monde  Balbec, peu de jeunes filles.
Quelquefois j'en voyais telle ou telle arrte sur la plage, sans
agrment, et que pourtant bien des concidences semblaient certifier
tre la mme que j'avais t dsespr de ne pouvoir approcher au moment
o elle sortait avec ses amies du mange ou de l'cole de gymnastique.
Si c'tait la mme (et je me gardais d'en parler  Albertine), la jeune
fille que j'avais crue enivrante n'existait pas. Mais je ne pouvais
arriver  une certitude, car le visage de ces jeunes filles n'occupait
pas sur la plage une grandeur, n'offrait pas une forme permanente,
contract, dilat, transform qu'il tait par ma propre attente,
l'inquitude de mon dsir ou un bien-tre qui se suffit  lui-mme, les
toilettes diffrentes qu'elles portaient, la rapidit de leur marche
ou leur immobilit. De tout prs pourtant, deux ou trois me semblaient
adorables. Chaque fois que je voyais une de celles-l, j'avais envie de
l'emmener dans l'avenue des Tamaris, ou dans les dunes, mieux encore
sur la falaise. Mais bien que dans le dsir, par comparaison avec
l'indiffrence, il entre dj cette audace qu'est un commencement, mme
unilatral, de ralisation, tout de mme, entre mon dsir et l'action
que serait ma demande de l'embrasser, il y avait tout le blanc
indfini de l'hsitation, de la timidit. Alors j'entrais chez le
ptissier-limonadier, je buvais l'un aprs l'autre sept  huit verres de
porto. Aussitt, au lieu de l'intervalle impossible  combler entre
mon dsir et l'action, l'effet de l'alcool traait une ligne qui les
conjoignait tous deux. Plus de place pour l'hsitation ou la crainte.
Il me semblait que la jeune fille allait voler jusqu' moi. J'allais
jusqu' elle, d'eux-mmes sortaient de mes lvres: J'aimerais me
promener avec vous. Vous ne voulez pas qu'on aille sur la falaise, on
n'y est drang par personne derrire le petit bois qui protge du vent
la maison dmontable actuellement inhabite? Toutes les difficults de
la vie taient aplanies, il n'y avait plus d'obstacles  l'enlacement de
nos deux corps. Plus d'obstacles pour moi du moins. Car ils n'avaient
pas t volatiliss pour elle qui n'avait pas bu de porto. L'et-elle
fait, et l'univers et-il perdu quelque ralit  ses yeux, le rve
longtemps chri qui lui aurait alors paru soudain ralisable n'et
peut-tre pas t du tout de tomber dans mes bras.

Non seulement les jeunes filles taient peu nombreuses, mais, en cette
saison qui n'tait pas encore la saison, elles restaient peu. Je me
souviens d'une au teint roux de colaeus, aux yeux verts, aux deux joues
rousses et dont la figure double et lgre ressemblait aux graines
ailes de certains arbres. Je ne sais quelle brise l'amena  Balbec et
quelle autre la remporta. Ce fut si brusquement que j'en eus pendant
plusieurs jours un chagrin que j'osai avouer  Albertine quand je
compris qu'elle tait partie pour toujours.

Il faut dire que plusieurs taient ou des jeunes filles que je ne
connaissais pas du tout, ou que je n'avais pas vues depuis des annes.
Souvent, avant de les rencontrer, je leur crivais. Si leur rponse me
faisait croire  un amour possible, quelle joie! On ne peut pas, au
dbut d'une amiti pour une femme, et mme si elle ne doit pas se
raliser par la suite, se sparer de ces premires lettres reues. On
les veut avoir tout le temps auprs de soi, comme de belles fleurs
reues, encore toutes fraches, et qu'on ne s'interrompt de regarder
que pour les respirer de plus prs. La phrase qu'on sait par coeur est
agrable  relire et, dans celles moins littralement apprises, on veut
vrifier le degr de tendresse d'une expression. A-t-elle crit: Votre
chre lettre? Petite dception dans la douceur qu'on respire, et qui
doit tre attribue soit  ce qu'on a lu trop vite, soit  l'criture
illisible de la correspondante; elle n'a pas mis: Et votre chre
lettre, mais: En voyant cette lettre. Mais le reste est si tendre.
Oh! que de pareilles fleurs viennent demain. Puis cela ne suffit plus,
il faudrait aux mots crits confronter les regards, la voix. On prend
rendez-vous, et--sans qu'elle ait chang peut-tre--l o on croyait,
sur la description faite ou le souvenir personnel, rencontrer la fe
Viviane, on trouve le Chat bott. On lui donne rendez-vous pour le
lendemain quand mme, car c'est tout de mme _elle_ et ce qu'on
dsirait, c'est elle. Or ces dsirs pour une femme dont on a rv ne
rendent pas absolument ncessaire la beaut de tel trait prcis. Ces
dsirs sont seulement le dsir de tel tre; vagues comme des parfums,
comme le styrax tait le dsir de Prothyraa, le safran le dsir thr,
les aromates le dsir d'Hra, la myrrhe le parfum des mages, la manne
le dsir de Nik, l'encens le parfum de la mer. Mais ces parfums que
chantent les Hymnes orphiques sont bien moins nombreux que les divinits
qu'ils chrissent. La myrrhe est le parfum des mages, mais aussi de
Protogonos, de Neptune, de Nre, de Leto; l'encens est le parfum de la
mer, mais aussi de la belle Dik, de Thmis, de Circ, des neuf Muses,
d'Eos, de Mnmosyne, du Jour, de Dikaosun. Pour le styrax, la manne
et les aromates, on n'en finirait pas de dire les divinits qui les
inspirent, tant elles sont nombreuses. Amphits a tous les parfums
except l'encens, et Gaa rejette uniquement les fves et les aromates.
Ainsi en tait-il de ces dsirs de jeunes filles que j'avais. Moins
nombreux qu'elles n'taient, ils se changeaient en des dceptions et des
tristesses assez semblables les unes aux autres. Je n'ai jamais voulu
de la myrrhe. Je l'ai rserve pour Jupien et pour la princesse de
Guermantes, car elle est le dsir de Protogonos aux deux sexes,
ayant le mugissement du taureau, aux nombreuses orgies, mmorable,
innarrable, descendant, joyeux, vers les sacrifices des Orgiophantes.

Mais bientt la saison battit son plein; c'tait tous les jours une
arrive nouvelle, et  la frquence subitement croissante de mes
promenades, remplaant la lecture charmante des _Mille et Une Nuits_, il
y avait une cause dpourvue de plaisir et qui les empoisonnait tous. La
plage tait maintenant peuple de jeunes filles, et l'ide que m'avait
suggre Cottard m'ayant, non pas fourni de nouveaux soupons, mais
rendu sensible et fragile de ce ct, et prudent  ne pas en laisser se
former en moi, ds qu'une jeune femme arrivait  Balbec, je me sentais
mal  l'aise, je proposais  Albertine les excursions les plus
loignes, afin qu'elle ne pt faire la connaissance et mme, si
c'tait possible, pt ne pas recevoir la nouvelle venue. Je redoutais
naturellement davantage encore celles dont on remarquait le mauvais
genre ou connaissait la mauvaise rputation; je tchais de persuader 
mon amie que cette mauvaise rputation n'tait fonde sur rien,
tait calomnieuse, peut-tre sans me l'avouer par une peur, encore
inconsciente, qu'elle chercht  se lier avec la dprave ou qu'elle
regrettt de ne pouvoir la chercher,  cause de moi, ou qu'elle crt,
par le nombre des exemples, qu'un vice si rpandu n'est pas condamnable.
En le niant de chaque coupable je ne tendais pas  moins qu' prtendre
que le saphisme n'existe pas. Albertine adoptait mon incrdulit pour
le vice de telle et telle: Non, je crois que c'est seulement un genre
qu'elle cherche  se donner, c'est pour faire du genre. Mais alors je
regrettais presque d'avoir plaid l'innocence, car il me dplaisait
qu'Albertine, si svre autrefois, pt croire que ce genre ft quelque
chose d'assez flatteur, d'assez avantageux, pour qu'une femme exempte
de ces gots et cherch  s'en donner l'apparence. J'aurais voulu
qu'aucune femme ne vnt plus  Balbec; je tremblais en pensant que,
comme c'tait  peu prs l'poque o Mme Putbus devait arriver chez les
Verdurin, sa femme de chambre, dont Saint-Loup ne m'avait pas cach
les prfrences, pourrait venir excursionner jusqu' la plage, et, si
c'tait un jour o je n'tais pas auprs d'Albertine, essayer de la
corrompre. J'arrivais  me demander, comme Cottard ne m'avait pas cach
que les Verdurin tenaient beaucoup  moi, et, tout en ne voulant pas
avoir l'air, comme il disait, de me courir aprs, auraient donn
beaucoup pour que j'allasse chez eux, si je ne pourrais pas, moyennant
les promesses de leur amener  Paris tous les Guermantes du monde,
obtenir de Mme Verdurin que, sous un prtexte quelconque, elle prvnt
Mme Putbus qu'il lui tait impossible de la garder chez elle et la ft
repartir au plus vite. Malgr ces penses, et comme c'tait surtout la
prsence d'Andre qui m'inquitait, l'apaisement que m'avaient procur
les paroles d'Albertine persistait encore un peu;--je savais d'ailleurs
que bientt j'aurais moins besoin de lui, Andre devant partir avec
Rosemonde et Gisle presque au moment o tout le monde arrivait, et
n'ayant plus  rester auprs d'Albertine que quelques semaines. Pendant
celles-ci d'ailleurs, Albertine sembla combiner tout ce qu'elle faisait,
tout ce qu'elle disait, en vue de dtruire mes soupons s'il m'en
restait, ou de les empcher de renatre. Elle s'arrangeait  ne jamais
rester seule avec Andre, et insistait, quand nous rentrions, pour que
je l'accompagnasse jusqu' sa porte, pour que je vinsse l'y chercher
quand nous devions sortir. Andre cependant prenait de son ct une
peine gale, semblait viter de voir Albertine. Et cette apparente
entente entre elles n'tait pas le seul indice qu'Albertine avait d
mettre son amie au courant de notre entretien et lui demander d'avoir la
gentillesse de calmer mes absurdes soupons.

Vers cette poque se produisit au Grand-Htel de Balbec un scandale qui
ne fut pas pour changer la pente de mes tourments. La soeur de Bloch
avait depuis quelque temps, avec une ancienne actrice, des relations
secrtes qui bientt ne leur suffirent plus. tre vues leur semblait
ajouter de la perversit  leur plaisir, elles voulaient faire baigner
leurs dangereux bats dans les regards de tous. Cela commena par des
caresses, qu'on pouvait en somme attribuer  une intimit amicale,
dans le salon de jeu, autour de la table de baccara. Puis elles
s'enhardirent. Et enfin un soir, dans un coin pas mme obscur de la
grande salle de danses, sur un canap, elles ne se gnrent pas plus que
si elles avaient t dans leur lit. Deux officiers, qui taient non loin
de l avec leurs femmes, se plaignirent au directeur. On crut un moment
que leur protestation aurait quelque efficacit. Mais ils avaient contre
eux que, venus pour un soir de Netteholme, o ils habitaient,  Balbec,
ils ne pouvaient en rien tre utiles au directeur. Tandis que, mme 
son insu, et quelque observation que lui ft le directeur, planait sur
Mlle Bloch la protection de M. Nissim Bernard. Il faut dire pourquoi. M.
Nissim Bernard pratiquait au plus haut point les vertus de famille.
Tous les ans il louait  Balbec une magnifique villa pour son neveu, et
aucune invitation n'aurait pu le dtourner de rentrer dner dans
son chez lui, qui tait en ralit leur chez eux. Mais jamais il ne
djeunait chez lui. Tous les jours il tait  midi au Grand-Htel. C'est
qu'il entretenait, comme d'autres, un rat d'opra, un: commis, assez
pareil  ces chasseurs dont nous avons parl, et qui nous faisaient
penser aux jeunes isralites d'_Esther_ et d'_Athalie_. A vrai dire,
les quarante annes qui sparaient M. Nissim Bernard du jeune commis
auraient d prserver celui-ci d'un contact peu aimable. Mais, comme le
dit Racine avec tant de sagesse dans les mmes choeurs:

  Mon Dieu, qu'une vertu naissante,
  Parmi tant de prils marche  pas incertains!
  Qu'une me qui te cherche et veut tre innocente,
  Trouve d'obstacle  ses desseins.

Le jeune commis avait eu beau tre loin du monde lev, dans le
Temple-Palace de Balbec, il n'avait pas suivi le conseil de Joad:

  Sur la richesse et l'or ne mets point ton appui.

Il s'tait peut-tre fait une raison en disant: Les pcheurs couvrent
la terre. Quoi qu'il en ft, et bien que M. Nissim Bernard n'esprt
pas un dlai aussi court, ds le premier jour,

  Et soit frayeur encor ou pour le caresser,
  De ses bras innocents il se sentit presser.

Et ds le deuxime jour, M. Nissim Bernard promenant le commis, l'abord
contagieux altrait son innocence. Ds lors la vie du jeune enfant
avait chang. Il avait beau porter le pain et le sel, comme son chef de
rang le lui commandait, tout son visage chantait:

  De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs
  Promenons nos dsirs.
  De nos ans passagers le nombre est incertain
  Htons-nous aujourd'hui de jouir de la vie!
  ...L'honneur et les emplois
  Sont le prix d'une aveugle et basse obissance.
  Pour la triste innocence
  Qui voudrait lever la voix!

Depuis ce jour-l, M. Nissim Bernard n'avait jamais manqu de venir
occuper sa place au djeuner (comme l'et fait  l'orchestre quelqu'un
qui entretient une figurante, une figurante celle-l d'un genre
fortement caractris, et qui attend encore son Degas). C'tait le
plaisir de M. Nissim Bernard de suivre dans la salle  manger, et jusque
dans les perspectives lointaines o, sous son palmier, trnait la
caissire, les volutions de l'adolescent empress au service, au
service de tous, et moins de M. Nissim Bernard depuis que celui-ci
l'entretenait, soit que le jeune enfant de choeur ne crt pas ncessaire
de tmoigner la mme amabilit  quelqu'un de qui il se croyait
suffisamment aim, soit que cet amour l'irritt ou qu'il craignt que,
dcouvert, il lui ft manquer d'autres occasions. Mais cette froideur
mme plaisait  M. Nissim Bernard par tout ce qu'elle dissimulait; que
ce ft par atavisme hbraque ou par profanation du sentiment chrtien,
il se plaisait singulirement, qu'elle ft juive ou catholique,  la
crmonie racinienne. Si elle et t une vritable reprsentation
d'_Esther_ ou d'_Athalie_ M. Bernard et regrett que la diffrence des
sicles ne lui et pas permis de connatre l'auteur, Jean Racine, afin
d'obtenir pour son protg un rle plus considrable. Mais la crmonie
du djeuner n'manant d'aucun crivain, il se contentait d'tre en bons
termes avec le directeur et avec Aim pour que le jeune Isralite ft
promu aux fonctions souhaites, ou de demi-chef, ou mme de chef de
rang. Celles du sommelier lui avaient t offertes. Mais M. Bernard
l'obligea  les refuser, car il n'aurait plus pu venir chaque jour le
voir courir dans la salle  manger verte et se faire servir par lui
comme un tranger. Or ce plaisir tait si fort que tous les ans M.
Bernard revenait  Balbec et y prenait son djeuner hors de chez lui,
habitudes o M. Bloch voyait, dans la premire un got potique pour la
belle lumire, les couchers de soleil de cette cte prfre  toute
autre; dans la seconde, une manie invtre de vieux clibataire.

A vrai dire, cette erreur des parents de M. Nissim Bernard, lesquels ne
souponnaient pas la vraie raison de son retour annuel  Balbec et ce
que la pdante Mme Bloch appelait ses dcouchages en cuisine, cette
erreur tait une vrit plus profonde et du second degr. Car M. Nissim
Bernard ignorait lui-mme ce qu'il pouvait entrer d'amour de la plage de
Balbec, de la vue qu'on avait, du restaurant, sur la mer, et d'habitudes
maniaques, dans le got qu'il avait d'entretenir comme un rat d'opra
d'une autre sorte,  laquelle il manque encore un Degas, l'un de
ses servants qui taient encore des filles. Aussi M. Nissim Bernard
entretenait-il avec le directeur de ce thtre qu'tait l'htel de
Balbec, et avec le metteur en scne et rgisseur Aim--desquels le rle
en toute cette affaire n'tait pas des plus limpides--d'excellentes
relations. On intriguerait un jour pour obtenir un grand rle, peut-tre
une place de matre d'htel. En attendant, le plaisir de M. Nissim
Bernard, si potique et calmement contemplatif qu'il ft, avait un peu
le caractre de ces hommes  femmes qui savent toujours--Swann jadis,
par exemple--qu'en allant dans le monde ils vont retrouver leur
matresse. A peine M. Nissim Bernard serait-il assis qu'il verrait
l'objet de ses voeux s'avancer sur la scne portant  la main des fruits
ou des cigares sur un plateau. Aussi tous les matins, aprs avoir
embrass sa nice, s'tre inquit des travaux de mon ami Bloch et donn
 manger  ses chevaux des morceaux de sucre poss dans sa paume tendue,
avait-il une hte fbrile d'arriver pour le djeuner au Grand-Htel. Il
y et eu le feu chez lui, sa nice et eu une attaque, qu'il ft sans
doute parti tout de mme. Aussi craignait-il comme la peste un rhume
pour lequel il et gard le lit--car il tait hypocondriaque--et qui
et ncessit qu'il ft demander  Aim de lui envoyer chez lui, avant
l'heure du goter, son jeune ami.

Il aimait d'ailleurs tout le labyrinthe de couloirs, de cabinets
secrets, de salons, de vestiaires, de garde-manger, de galeries qu'tait
l'htel de Balbec. Par atavisme d'Oriental il aimait les srails et,
quand il sortait le soir, on le voyait en explorer furtivement les
dtours.

Tandis que, se risquant jusqu'aux sous-sols et cherchant malgr tout
 ne pas tre vu et  viter le scandale, M. Nissim Bernard, dans sa
recherche des jeunes lvites, faisait penser  ces vers de la _Juive_:

  O Dieu de nos pres,
  Parmi nous descends,
  Cache nos mystres
  A l'oeil des mchants!

Je montais au contraire dans la chambre de deux soeurs qui avaient
accompagn  Balbec, comme femmes de chambre, une vieille dame
trangre. C'tait ce que le langage des htels appelait deux courrires
et celui de Franoise, laquelle s'imaginait qu'un courrier ou une
courrire sont l pour faire des courses, deux coursires. Les htels,
eux, en sont rests, plus noblement, au temps o l'on chantait: C'est
un courrier de cabinet.

Malgr la difficult qu'il y avait pour un client  aller dans des
chambres de courrires, et rciproquement, je m'tais trs vite li
d'une amiti trs vive, quoique trs pure, avec ces deux jeunes
personnes, Mlle Marie Gineste et Mme Cleste Albaret. Nes au pied des
hautes montagnes du centre de la France, au bord de ruisseaux et de
torrents (l'eau passait mme sous leur maison de famille o tournait un
moulin et qui avait t dvaste plusieurs fois par l'inondation),
elles semblaient en avoir gard la nature. Marie Gineste tait plus
rgulirement rapide et saccade, Cleste Albaret plus molle et
languissante, tale comme un lac, mais avec de terribles retours
de bouillonnement o sa fureur rappelait le danger des crues et des
tourbillons liquides qui entranent tout, saccagent tout. Elles venaient
souvent, le matin, me voir quand j'tais encore couch. Je n'ai jamais
connu de personnes aussi volontairement ignorantes, qui n'avaient
absolument rien appris  l'cole, et dont le langage et pourtant
quelque chose de si littraire que, sans le naturel presque sauvage de
leur ton, on aurait cru leurs paroles affectes. Avec une familiarit
que je ne retouche pas, malgr les loges (qui ne sont pas ici pour me
louer, mais pour louer le gnie trange de Cleste) et les critiques,
galement fausses, mais trs sincres, que ces propos semblent comporter
 mon gard, tandis que je trempais des croissants dans mon lait,
Cleste me disait: Oh! petit diable noir aux cheveux de geai, 
profonde malice! je ne sais pas  quoi pensait votre mre quand elle
vous a fait, car vous avez tout d'un oiseau. Regarde, Marie, est-ce
qu'on ne dirait pas qu'il se lisse ses plumes, et tourne son cou avec
une souplesse, il a l'air tout lger, on dirait qu'il est en train
d'apprendre  voler. Ah! vous avez de la chance que ceux qui vous ont
cr vous aient fait natre dans le rang des riches; qu'est-ce que
vous seriez devenu, gaspilleur comme vous tes. Voil qu'il jette son
croissant parce qu'il a touch le lit. Allons bon, voil qu'il rpand
son lait, attendez que je vous mette une serviette car vous ne sauriez
pas vous y prendre, je n'ai jamais vu quelqu'un de si bte et de si
maladroit que vous. On entendait alors le bruit plus rgulier de
torrent de Marie Gineste qui, furieuse, faisait des rprimandes  sa
soeur: Allons, Cleste, veux-tu te taire? Es-tu pas folle de parler
 Monsieur comme cela? Cleste n'en faisait que sourire; et comme je
dtestais qu'on m'attacht une serviette: Mais non, Marie, regarde-le,
bing, voil qu'il s'est dress tout droit comme un serpent. Un vrai
serpent, je te dis. Elle prodiguait, du reste, les comparaisons
zoologiques, car, selon elle, on ne savait pas quand je dormais, je
voltigeais toute la nuit comme un papillon, et le jour j'tais aussi
rapide que ces cureuils, tu sais, Marie, comme on voit chez nous, si
agiles que mme avec les yeux on ne peut pas les suivre.--Mais, Cleste,
tu sais qu'il n'aime pas avoir une serviette quand il mange.--Ce n'est
pas qu'il n'aime pas a, c'est pour bien dire qu'on ne peut pas lui
changer sa volont. C'est un seigneur et il veut montrer qu'il est un
seigneur. On changera les draps dix fois s'il le faut, mais il n'aura
pas cd. Ceux d'hier avaient fait leur course, mais aujourd'hui ils
viennent seulement d'tre mis, et dj il faudra les changer. Ah!
j'avais raison de dire qu'il n'tait pas fait pour natre parmi les
pauvres. Regarde, ses cheveux se hrissent, ils se boursouflent par
la colre comme les plumes des oiseaux. Pauvre _ploumissou_! Ici ce
n'tait pas seulement Marie qui protestait, mais moi, car je ne me
sentais pas seigneur du tout. Mais Cleste ne croyait jamais  la
sincrit de ma modestie et, me coupant la parole: Ah! sac  ficelles,
ah! douceur, ah! perfidie! rus entre les russ, rosse des rosses! Ah!
Molire! (C'tait le seul nom d'crivain qu'elle connt, mais elle me
l'appliquait, entendant par l quelqu'un qui serait capable  la fois de
composer des pices et de les jouer.) Cleste! criait imprieusement
Marie qui, ignorant le nom de Molire, craignait que ce ne ft une
injure nouvelle. Cleste se remettait  sourire: Tu n'as donc pas vu
dans son tiroir sa photographie quand il tait enfant? Il avait voulu
nous faire croire qu'on l'habillait toujours trs simplement. Et l,
avec sa petite canne, il n'est que fourrures et dentelles, comme jamais
prince n'a eues. Mais ce n'est rien  ct de son immense majest et de
sa bont encore plus profonde.--Alors, grondait le torrent Marie, voil
que tu fouilles dans ses tiroirs maintenant. Pour apaiser les craintes
de Marie je lui demandais ce qu'elle pensait de ce que M. Nissim Bernard
faisait. Ah! Monsieur, c'est des choses que je n'aurais pas pu croire
que a existait: il a fallu venir ici et, damant pour une fois le pion
 Cleste par une parole plus profonde: Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne
peut jamais savoir ce qu'il peut y avoir dans une vie. Pour changer
le sujet, je lui parlais de celle de mon pre, qui travaillait nuit et
jour. Ah! Monsieur, ce sont des vies dont on ne garde rien pour soi,
pas une minute, pas un plaisir; tout, entirement tout est un sacrifice
pour les autres, ce sont des vies _donnes_.--Regarde, Cleste, rien que
pour poser sa main sur la couverture et prendre son croissant, quelle
distinction! il peut faire les choses les plus insignifiantes, on dirait
que toute la noblesse de France, jusqu'aux Pyrnes, se dplace dans
chacun de ses mouvements.

Ananti par ce portrait si peu vridique, je me taisais; Cleste voyait
l une ruse nouvelle: Ah! front qui as l'air si pur et qui caches tant
de choses, joues amies et fraches comme l'intrieur d'une amande,
petites mains de satin tout pelucheux, ongles comme des griffes, etc.
Tiens, Marie, regarde-le boire son lait avec un recueillement qui me
donne envie de faire ma prire. Quel air srieux! On devrait bien tirer
son portrait en ce moment. Il a tout des enfants. Est-ce de boire du
lait comme eux qui vous a conserv leur teint clair? Ah! jeunesse! ah!
jolie peau! Vous ne vieillirez jamais. Vous avez de la chance, vous
n'aurez jamais  lever la main sur personne car vous avez des yeux qui
savent imposer leur volont. Et puis le voil en colre maintenant. Il
se tient debout, tout droit comme une vidence.

Franoise n'aimait pas du tout que celles qu'elle appelait les deux
enjleuses vinssent ainsi tenir conversation avec moi. Le directeur, qui
faisait guetter par ses employs tout ce qui se passait, me fit mme
observer gravement qu'il n'tait pas digne d'un client de causer avec
des courrires. Moi qui trouvais les enjleuses suprieures  toutes
les clientes de l'htel, je me contentai de lui clater de rire au nez,
convaincu qu'il ne comprendrait pas mes explications. Et les deux soeurs
revenaient. Regarde, Marie, ses traits si fins. O miniature parfaite,
plus belle que la plus prcieuse qu'on verrait sous une vitrine, car il
a les mouvements, et des paroles  l'couter des jours et des nuits.

C'est miracle qu'une dame trangre ait pu les emmener, car, sans savoir
l'histoire ni la gographie, elles dtestaient de confiance les Anglais,
les Allemands, les Russes, les Italiens, la vermine des trangers et
n'aimaient, avec des exceptions, que les Franais. Leur figure avait
tellement gard l'humidit de la glaise mallable de leurs rivires,
que, ds qu'on parlait d'un tranger qui tait dans l'htel, pour
rpter ce qu'il avait dit Cleste et Marie appliquaient sur leurs
figures sa figure, leur bouche devenait sa bouche, leurs yeux ses yeux,
on aurait voulu garder ces admirables masques de thtre. Cleste mme,
en faisant semblant de ne redire que ce qu'avait dit le directeur, ou
tel de mes amis, insrait dans son petit rcit des propos feints o
taient peints malicieusement tous les dfauts de Bloch, ou du premier
prsident, etc., sans en avoir l'air. C'tait, sous la forme de compte
rendu d'une simple commission dont elle s'tait obligeamment charge, un
portrait inimitable. Elles ne lisaient jamais rien, pas mme un journal.
Un jour pourtant, elles trouvrent sur mon lit un volume. C'taient
des pomes admirables mais obscurs de Saint-Lger Lger. Cleste lut
quelques pages et me dit: Mais tes-vous bien sr que ce sont des vers,
est-ce que ce ne serait pas plutt des devinettes? videmment pour une
personne qui avait appris dans son enfance une seule posie: _Ici-bas
tous les lilas meurent_, il y avait manque de transition. Je crois que
leur obstination  ne rien apprendre tenait un peu  leur pays malsain.
Elles taient pourtant aussi doues qu'un pote, avec plus de modestie
qu'ils n'en ont gnralement. Car si Cleste avait dit quelque chose de
remarquable et que, ne me souvenant pas bien, je lui demandais de me le
rappeler, elle assurait avoir oubli. Elles ne liront jamais de livres,
mais n'en feront jamais non plus.

Franoise fut assez impressionne en apprenant que les deux frres de
ces femmes si simples avaient pous, l'un la nice de l'archevque de
Tours, l'autre une parente de l'vque de Rodez. Au directeur, cela
n'et rien dit. Cleste reprochait quelquefois  son mari de ne pas la
comprendre, et moi je m'tonnais qu'il pt la supporter. Car  certains
moments, frmissante, furieuse, dtruisant tout, elle tait dtestable.
On prtend que le liquide sal qu'est notre sang n'est que la survivance
intrieure de l'lment marin primitif. Je crois de mme que Cleste,
non seulement dans ses fureurs, mais aussi dans ses heures de
dpression, gardait le rythme des ruisseaux de son pays. Quand elle
tait puise, c'tait  leur manire; elle tait vraiment  sec. Rien
n'aurait pu alors la revivifier. Puis tout d'un coup la circulation
reprenait dans son grand corps magnifique et lger. L'eau coulait dans
la transparence opaline de sa peau bleutre. Elle souriait au soleil
et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-l elle tait vraiment
cleste.

La famille de Bloch avait beau n'avoir jamais souponn la raison pour
laquelle son oncle ne djeunait jamais  la maison et avoir accept cela
ds le dbut comme une manie de vieux clibataire, peut-tre pour les
exigences d'une liaison avec quelque actrice, tout ce qui touchait  M.
Nissim Bernard tait tabou pour le directeur de l'htel de Balbec.
Et voil pourquoi, sans en avoir mme rfr  l'oncle, il n'avait
finalement pas os donner tort  la nice, tout en lui recommandant
quelque circonspection. Or la jeune fille et son amie qui, pendant
quelques jours, s'taient figures tre exclues du Casino et du
Grand-Htel, voyant que tout s'arrangeait, furent heureuses de montrer 
ceux des pres de famille qui les tenaient  l'cart qu'elles pouvaient
impunment tout se permettre. Sans doute n'allrent-elles pas jusqu'
renouveler la scne publique qui avait rvolt tout le monde. Mais peu 
peu leurs faons reprirent insensiblement. Et un soir o je sortais
du Casino  demi teint, avec Albertine, et Bloch que nous avions
rencontr, elles passrent enlaces, ne cessant de s'embrasser, et,
arrives  notre hauteur, poussrent des gloussements, des rires,
des cris indcents. Bloch baissa les yeux pour ne pas avoir l'air de
reconnatre sa soeur, et moi j'tais tortur en pensant que ce langage
particulier et atroce s'adressait peut-tre  Albertine.

Un autre incident fixa davantage encore mes proccupations du ct de
Gomorrhe. J'avais vu sur la plage une belle jeune femme lance et ple
de laquelle les yeux, autour de leur centre, disposaient des rayons si
gomtriquement lumineux qu'on pensait, devant son regard,  quelque
constellation. Je songeais combien cette jeune femme tait plus belle
qu'Albertine et comme il tait plus sage de renoncer  l'autre. Tout
au plus le visage de cette belle jeune femme tait-il pass au rabot
invisible d'une grande bassesse de vie, de l'acceptation constante
d'expdients vulgaires, si bien que ses yeux, plus nobles pourtant que
le reste du visage, ne devaient rayonner que d'apptits et de dsirs.
Or, le lendemain, cette jeune femme tant place trs loin de nous
au Casino, je vis qu'elle ne cessait de poser sur Albertine les feux
alterns et tournants de ses regards. On et dit qu'elle lui faisait des
signes comme  l'aide d'un phare. Je souffrais que mon amie vt qu'on
faisait si attention  elle, je craignais que ces regards incessamment
allums n'eussent la signification conventionnelle d'un rendez-vous
d'amour pour le lendemain. Qui sait? ce rendez-vous n'tait peut-tre
pas le premier. La jeune femme aux yeux rayonnants avait pu venir une
autre anne  Balbec. C'tait peut-tre parce qu'Albertine avait dj
cd  ses dsirs ou  ceux d'une amie que celle-ci se permettait de lui
adresser ces brillants signaux. Ils faisaient alors plus que rclamer
quelque chose pour le prsent, ils s'autorisaient pour cela des bonnes
heures du pass.

Ce rendez-vous, en ce cas, ne devait pas tre le premier, mais la suite
de parties faites ensemble d'autres annes. Et, en effet, les regards ne
disaient pas: Veux-tu? Ds que la jeune femme avait aperu Albertine,
elle avait tourn tout  fait la tte et fait luire vers elle des
regards chargs de mmoire, comme si elle avait eu peur et stupfaction
que mon amie ne se souvnt pas. Albertine, qui la voyait trs bien,
resta flegmatiquement immobile, de sorte que l'autre, avec le mme genre
de discrtion qu'un homme qui voit son ancienne matresse avec un autre
amant, cessa de la regarder et de s'occuper plus d'elle que si elle
n'avait pas exist.

Mais quelques jours aprs, j'eus la preuve des gots de cette jeune
femme et aussi de la probabilit qu'elle avait connu Albertine
autrefois. Souvent, quand, dans la salle du Casino, deux jeunes filles
se dsiraient, il se produisait comme un phnomne lumineux, une sorte
de trane phosphorescente allant de l'une  l'autre. Disons en
passant que c'est  l'aide de telles matrialisations, fussent-elles
impondrables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de
l'atmosphre, que Gomorrhe, disperse, tend, dans chaque ville, dans
chaque village,  rejoindre ses membres spars,  reformer la cit
biblique tandis que, partout, les mmes efforts sont poursuivis, ft-ce
en vue d'une reconstruction intermittente, par les nostalgiques, par les
hypocrites, quelquefois par les courageux exils de Sodome.

Une fois je vis l'inconnue qu'Albertine avait eu l'air de ne pas
reconnatre, juste  un moment o passait la cousine de Bloch. Les
yeux de la jeune femme s'toilrent, mais on voyait bien qu'elle ne
connaissait pas la demoiselle isralite. Elle la voyait pour la premire
fois, prouvait un dsir, gure de doutes, nullement la mme certitude
qu' l'gard d'Albertine, Albertine sur la camaraderie de qui elle avait
d tellement compter que, devant sa froideur, elle avait ressenti la
surprise d'un tranger habitu de Paris mais qui ne l'habite pas et qui,
tant revenu y passer quelques semaines,  la place du petit thtre o
il avait l'habitude de passer de bonnes soires, voit qu'on a construit
une banque.

La cousine de Bloch alla s'asseoir  une table o elle regarda un
magazine. Bientt la jeune femme vint s'asseoir d'un air distrait  ct
d'elle. Mais sous la table on aurait pu voir bientt se tourmenter leurs
pieds, puis leurs jambes et leurs mains qui taient confondues. Les
paroles suivirent, la conversation s'engagea, et le naf mari de la
jeune femme, qui la cherchait partout, fut tonn de la trouver faisant
des projets pour le soir mme avec une jeune fille qu'il ne connaissait
pas. Sa femme lui prsenta comme une amie d'enfance la cousine de Bloch,
sous un nom inintelligible, car elle avait oubli de lui demander
comment elle s'appelait. Mais la prsence du mari fit faire un pas
de plus  leur intimit, car elles se tutoyrent, s'tant connues au
couvent, incident dont elles rirent fort plus tard, ainsi que du mari
bern, avec une gaiet qui fut une occasion de nouvelles tendresses.

Quant  Albertine, je ne peux pas dire que nulle part, au Casino, sur la
plage, elle et avec une jeune fille des manires trop libres. Je leur
trouvais mme un excs de froideur et d'insignifiance qui semblait plus
que de la bonne ducation, une ruse destine  dpister les soupons. A
telle jeune fille, elle avait une faon rapide, glace et dcente, de
rpondre  trs haute voix: Oui, j'irai vers cinq heures au tennis.
Je prendrai mon bain demain matin vers huit heures, et de quitter
immdiatement la personne  qui elle venait de dire cela--qui avait
un terrible air de vouloir donner le change, et soit de donner un
rendez-vous, soit plutt, aprs l'avoir donn bas, de dire fort cette
phrase, en effet insignifiante, pour ne pas se faire remarquer. Et
quand ensuite je la voyais prendre sa bicyclette et filer  toute
vitesse, je ne pouvais m'empcher de penser qu'elle allait rejoindre
celle  qui elle avait  peine parl.

Tout au plus, lorsque quelque belle jeune femme descendait d'automobile
au coin de la plage, Albertine ne pouvait-elle s'empcher de se
retourner. Et elle expliquait aussitt: Je regardais le nouveau drapeau
qu'ils ont mis devant les bains. Ils auraient pu faire plus de frais.
L'autre tait assez miteux. Mais je crois vraiment que celui-ci est
encore plus moche.

Une fois Albertine ne se contenta pas de la froideur et je n'en fus
que plus malheureux. Elle me savait ennuy qu'elle pt quelquefois
rencontrer une amie de sa tante, qui avait mauvais genre et venait
quelquefois passer deux ou trois jours chez Mme Bontemps. Gentiment,
Albertine m'avait dit qu'elle ne la saluerait plus. Et quand cette femme
venait  Incarville, Albertine disait: A propos, vous savez qu'elle est
ici. Est-ce qu'on vous l'a dit? comme pour me montrer qu'elle ne la
voyait pas en cachette. Un jour qu'elle me disait cela elle ajouta: Oui
je l'ai rencontre sur la plage et exprs, par grossiret, je l'ai
presque frle en passant, je l'ai bouscule. Quand Albertine me dit
cela il me revint  la mmoire une phrase de Mme Bontemps  laquelle je
n'avais jamais repens, celle o elle avait dit devant moi  Mme Swann
combien sa nice Albertine tait effronte, comme si c'tait une
qualit, et comment elle avait dit  je ne sais plus quelle femme de
fonctionnaire que le pre de celle-ci avait t marmiton. Mais une
parole de celle que nous aimons ne se conserve pas longtemps dans sa
puret; elle se gte, elle se pourrit. Un ou deux soirs aprs, je
repensai  la phrase d'Albertine, et ce ne fut plus la mauvaise
ducation dont elle s'enorgueillissait--et qui ne pouvait que me
faire sourire--qu'elle me sembla signifier, c'tait autre chose, et
qu'Albertine, mme peut-tre sans but prcis, pour irriter les sens
de cette dame ou lui rappeler mchamment d'anciennes propositions,
peut-tre acceptes autrefois, l'avait frle rapidement, pensait que
je l'avais appris peut-tre, comme c'tait en public, et avait voulu
d'avance prvenir une interprtation dfavorable.

Au reste, ma jalousie cause par les femmes qu'aimait peut-tre
Albertine allait brusquement cesser.



Nous tions, Albertine et moi, devant la station Balbec du petit train
d'intrt local. Nous nous tions fait conduire par l'omnibus de
l'htel,  cause du mauvais temps. Non loin de nous tait M. Nissim
Bernard, lequel avait un oeil poch. Il trompait depuis peu l'enfant
des choeurs d'_Athalie_ avec le garon d'une ferme assez achalande du
voisinage, Aux Cerisiers. Ce garon rouge, aux traits abrupts, avait
absolument l'air d'avoir comme tte une tomate. Une tomate exactement
semblable servait de tte  son frre jumeau. Pour le contemplateur
dsintress, il y a cela d'assez beau, dans ces ressemblances parfaites
de deux jumeaux, que la nature, comme si elle s'tait momentanment
industrialise, semble dbiter des produits pareils. Malheureusement,
le point de vue de M. Nissim Bernard tait autre et cette ressemblance
n'tait qu'extrieure. La tomate n 2 se plaisait avec frnsie  faire
exclusivement les dlices des dames, la tomate n 1 ne dtestait pas
condescendre aux gots de certains messieurs. Or chaque fois que,
secou, ainsi que par un rflexe, par le souvenir des bonnes heures
passes avec la tomate n 1, M. Bernard se prsentait Aux Cerisiers,
myope (et du reste la myopie n'tait pas ncessaire pour les confondre),
le vieil Isralite, jouant sans le savoir Amphitryon, s'adressait au
frre jumeau et lui disait: Veux-tu me donner rendez-vous pour ce
soir. Il recevait aussitt une solide tourne. Elle vint mme  se
renouveler au cours d'un mme repas, o il continuait avec l'autre les
propos commencs avec le premier. A la longue elle le dgota tellement,
par association d'ides, des tomates, mme de celles comestibles, que
chaque fois qu'il entendait un voyageur en commander  ct de lui, au
Grand-Htel, il lui chuchotait: Excusez-moi, Monsieur, de m'adresser
 vous, sans vous connatre. Mais j'ai entendu que vous commandiez des
tomates. Elles sont pourries aujourd'hui. Je vous le dis dans votre
intrt car pour moi cela m'est gal, je n'en prends jamais. L'tranger
remerciait avec effusion ce voisin philanthrope et dsintress,
rappelait le garon, feignait de se raviser: Non, dcidment, pas de
tomates. Aim, qui connaissait la scne, en riait tout seul et pensait:
C'est un vieux malin que Monsieur Bernard, il a encore trouv le moyen
de faire changer la commande. M. Bernard, en attendant le tram en
retard, ne tenait pas  nous dire bonjour,  Albertine et  moi,  cause
de son oeil poch. Nous tenions encore moins  lui parler. C'et t
pourtant presque invitable si,  ce moment-l, une bicyclette n'avait
fondu  toute vitesse sur nous; le lift en sauta, hors d'haleine. Mme
Verdurin avait tlphon un peu aprs notre dpart pour que je vinsse
dner, le surlendemain; on verra bientt pourquoi. Puis aprs m'avoir
donn les dtails du tlphonage, le lift nous quitta, et comme ces
employs dmocrates, qui affectent l'indpendance  l'gard des
bourgeois, et entre eux rtablissent le principe d'autorit, voulant
dire que le concierge et le voiturier pourraient tre mcontents s'il
tait en retard, il ajouta: Je me sauve  cause de mes chefs.

Les amies d'Albertine taient parties pour quelque temps. Je voulais
la distraire. A supposer qu'elle et prouv du bonheur  passer les
aprs-midi rien qu'avec moi,  Balbec, je savais qu'il ne se laisse
jamais possder compltement et qu'Albertine, encore  l'ge (que
certains ne dpassent pas) o on n'a pas dcouvert que cette
imperfection tient  celui qui prouve le bonheur non  celui qui
le donne, et pu tre tente de faire remonter  moi la cause de sa
dception. J'aimais mieux qu'elle l'imputt aux circonstances qui,
par moi combines, ne nous laisseraient pas la facilit d'tre seuls
ensemble, tout en l'empchant de rester au Casino et sur la digue sans
moi. Aussi je lui avais demand ce jour-l de m'accompagner  Doncires
o j'irais voir Saint-Loup. Dans ce mme but de l'occuper, je lui
conseillais la peinture, qu'elle avait apprise autrefois. En travaillant
elle ne se demanderait pas si elle tait heureuse ou malheureuse. Je
l'eusse volontiers emmene aussi dner de temps en temps chez les
Verdurin et chez les Cambremer qui, certainement, les uns et les autres,
eussent volontiers reu une amie prsente par moi, mais il fallait
d'abord que je fusse certain que Mme Putbus n'tait pas encore  la
Raspelire. Ce n'tait gure que sur place que je pouvais m'en rendre
compte, et comme je savais d'avance que, le surlendemain, Albertine
tait oblige d'aller aux environs avec sa tante, j'en avais profit
pour envoyer une dpche  Mme Verdurin lui demandant si elle pourrait
me recevoir le mercredi. Si Mme Putbus tait l, je m'arrangerais pour
voir sa femme de chambre, m'assurer s'il y avait un risque qu'elle vnt
 Balbec, en ce cas savoir quand, pour emmener Albertine au loin ce
jour-l. Le petit chemin de fer d'intrt local, faisant une boucle
qui n'existait pas quand je l'avais pris avec ma grand'mre, passait
maintenant  Doncires-la-Goupil, grande station d'o partaient des
trains importants, et notamment l'express par lequel j'tais venu voir
Saint-Loup, de Paris, et y tais rentr. Et  cause du mauvais temps,
l'omnibus du Grand-Htel nous conduisit, Albertine et moi,  la station
de petit tram, Balbec-plage.

Le petit chemin de fer n'tait pas encore l, mais on voyait, oisif
et lent, le panache de fume qu'il avait laiss en route, et qui
maintenant, rduit  ses seuls moyens de nuage peu mobile, gravissait
lentement les pentes vertes de la falaise de Criquetot. Enfin le petit
tram, qu'il avait prcd pour prendre une direction verticale, arriva 
son tour, lentement. Les voyageurs qui allaient le prendre s'cartrent
pour lui faire place, mais sans se presser, sachant qu'ils avaient
affaire  un marcheur dbonnaire, presque humain et qui, guid comme la
bicyclette d'un dbutant, par les signaux complaisants du chef de gare,
sous la tutelle puissante du mcanicien, ne risquait de renverser
personne et se serait arrt o on aurait voulu.

Ma dpche expliquait le tlphonage des Verdurin et elle tombait
d'autant mieux que le mercredi (le surlendemain se trouvait tre un
mercredi) tait jour de grand dner pour Mme Verdurin,  la Raspelire
comme  Paris, ce que j'ignorais. Mme Verdurin ne donnait pas de
dners, mais elle avait des mercredis. Les mercredis taient des
oeuvres d'art. Tout en sachant qu'ils n'avaient leurs pareils nulle
part, Mme Verdurin introduisait entre eux des nuances. Ce dernier
mercredi ne valait pas le prcdent, disait-elle. Mais je crois que le
prochain sera un des plus russis que j'aie jamais donns. Elle allait
parfois jusqu' avouer: Ce mercredi-ci n'tait pas digne des autres. En
revanche, je vous rserve une grosse surprise pour le suivant. Dans
les dernires semaines de la saison de Paris, avant de partir pour
la campagne, la Patronne annonait la fin des mercredis. C'tait une
occasion de stimuler les fidles: Il n'y a plus que trois mercredis, il
n'y en a plus que deux, disait-elle du mme ton que si le monde tait
sur le point de finir. Vous n'allez pas lcher mercredi prochain pour
la clture. Mais cette clture tait factice, car elle avertissait:
Maintenant, officiellement il n'y a plus de mercredis. C'tait le
dernier pour cette anne. Mais je serai tout de mme l le mercredi.
Nous ferons mercredi entre nous; qui sait? ces petits mercredis intimes,
ce seront peut-tre les plus agrables. A la Raspelire, les mercredis
taient forcment restreints, et comme, selon qu'on avait rencontr un
ami de passage, on l'avait invit tel ou tel soir, c'tait presque tous
les jours mercredi. Je ne me rappelle pas bien le nom des invits, mais
je sais qu'il y a Madame la marquise de Camembert, m'avait dit le lift;
le souvenir de nos explications relatives aux Cambremer n'tait pas
arriv  supplanter dfinitivement celui du mot ancien, dont les
syllabes familires et pleines de sens venaient au secours du jeune
employ quand il tait embarrass pour ce nom difficile, et taient
immdiatement prfres et radoptes par lui, non pas paresseusement et
comme un vieil usage indracinable, mais  cause du besoin de logique et
de clart qu'elles satisfaisaient.

Nous nous htmes pour gagner un wagon vide o je pusse embrasser
Albertine tout le long du trajet. N'ayant rien trouv nous montmes dans
un compartiment o tait dj installe une dame  figure norme, laide
et vieille,  l'expression masculine, trs endimanche, et qui lisait la
_Revue des Deux-Mondes_. Malgr sa vulgarit, elle tait prtentieuse
dans ses gots, et je m'amusai  me demander  quelle catgorie sociale
elle pouvait appartenir; je conclus immdiatement que ce devait tre
quelque tenancire de grande maison de filles, une maquerelle en voyage.
Sa figure, ses manires le criaient. J'avais ignor seulement jusque-l
que ces dames lussent la _Revue des Deux-Mondes_. Albertine me la
montra, non sans cligner de l'oeil en me souriant. La dame avait
l'air extrmement digne; et comme, de mon ct, je portais en moi la
conscience que j'tais invit pour le lendemain, au point terminus de
la ligne du petit chemin de fer, chez la clbre Mme Verdurin, qu' une
station intermdiaire j'tais attendu par Robert de Saint-Loup, et qu'un
peu plus loin j'aurais fait grand plaisir  Mme de Cambremer en venant
habiter Fterne, mes yeux ptillaient d'ironie en considrant cette dame
importante qui semblait croire qu' cause de sa mise recherche, des
plumes de son chapeau, de sa _Revue des Deux-Mondes_, elle tait
un personnage plus considrable que moi. J'esprais que la dame ne
resterait pas beaucoup plus que M. Nissim Bernard et qu'elle descendrait
au moins  Toutainville, mais non. Le train s'arrta  Evreville, elle
resta assise. De mme  Montmartin-sur-Mer,  Parville-la-Bingard,
 Incarville, de sorte que, de dsespoir, quand le train eut quitt
Saint-Frichoux, qui tait la dernire station avant Doncires, je
commenai  enlacer Albertine sans m'occuper de la dame. A Doncires,
Saint-Loup tait venu m'attendre  la gare, avec les plus grandes
difficults, me dit-il, car, habitant chez sa tante, mon tlgramme ne
lui tait parvenu qu' l'instant et il ne pourrait, n'ayant pu arranger
son temps d'avance, me consacrer qu'une heure. Cette heure me parut,
hlas! bien trop longue car,  peine descendus du wagon, Albertine ne
fit plus attention qu' Saint-Loup. Elle ne causait pas avec moi, me
rpondait  peine si je lui adressais la parole, me repoussa quand je
m'approchai d'elle. En revanche, avec Robert, elle riait de son rire
tentateur, elle lui parlait avec volubilit, jouait avec le chien qu'il
avait, et, tout en agaant la bte, frlait exprs son matre. Je me
rappelai que, le jour o Albertine s'tait laiss embrasser par moi pour
la premire fois, j'avais eu un sourire de gratitude pour le sducteur
inconnu qui avait amen en elle une modification si profonde et m'avait
tellement simplifi la tche. Je pensais  lui maintenant avec
horreur. Robert avait d se rendre compte qu'Albertine ne m'tait pas
indiffrente, car il ne rpondit pas  ses agaceries, ce qui la mit de
mauvaise humeur contre moi; puis il me parla comme si j'tais seul, ce
qui, quand elle l'et remarqu, me fit remonter dans son estime. Robert
me demanda si je ne voulais pas essayer de trouver, parmi les amis avec
lesquels il me faisait dner chaque soir  Doncires quand j'y avais
sjourn, ceux qui y taient encore. Et comme il donnait lui-mme dans
le genre de prtention agaante qu'il rprouvait: A quoi a te sert-il
d'avoir _fait du charme_ pour eux avec tant de persvrance si tu ne
veux pas les revoir? je dclinai sa proposition, car je ne voulais
pas risquer de m'loigner d'Albertine, mais aussi parce que maintenant
j'tais dtach d'eux. D'eux, c'est--dire de moi. Nous dsirons
passionnment qu'il y ait une autre vie o nous serions pareils  ce
que nous sommes ici-bas. Mais nous ne rflchissons pas que, mme sans
attendre cette autre vie, dans celle-ci, au bout de quelques annes,
nous sommes infidles  ce que nous avons t,  ce que nous voulions
rester immortellement. Mme sans supposer que la mort nous modifit plus
que ces changements qui se produisent au cours de la vie, si, dans
cette autre vie, nous rencontrions le moi que nous avons t, nous nous
dtournerions de nous comme de ces personnes avec qui on a t li mais
qu'on n'a pas vues depuis longtemps--par exemple les amis de Saint-Loup
qu'il me plaisait tant chaque soir de retrouver au _Faisan Dor_ et dont
la conversation ne serait plus maintenant pour moi qu'importunit et que
gne. A cet gard, parce que je prfrais ne pas aller y retrouver ce
qui m'y avait plu, une promenade dans Doncires aurait pu me paratre
prfigurer l'arrive au paradis. On rve beaucoup du paradis, ou plutt
de nombreux paradis successifs, mais ce sont tous, bien avant qu'on ne
meure, des paradis perdus, et o l'on se sentirait perdu.

Il nous laissa  la gare. Mais tu peux avoir prs d'une heure 
attendre, me dit-il. Si tu la passes ici tu verras sans doute mon oncle
Charlus qui reprend tantt le train pour Paris, dix minutes avant le
tien. Je lui ai dj fait mes adieux parce que je suis oblig d'tre
rentr avant l'heure de son train. Je n'ai pu lui parler de toi puisque
je n'avais pas encore eu ton tlgramme. Aux reproches que je fis 
Albertine quand Saint-Loup nous eut quitts, elle me rpondit qu'elle
avait voulu, par sa froideur avec moi, effacer  tout hasard l'ide
qu'il avait pu se faire si, au moment de l'arrt du train, il m'avait vu
pench contre elle et mon bras pass autour de sa taille. Il avait, en
effet, remarqu cette pose (je ne l'avais pas aperu, sans cela je me
fusse plac plus correctement  ct d'Albertine) et avait eu le temps
de me dire  l'oreille: C'est cela, ces jeunes filles si pimbches dont
tu m'as parl et qui ne voulaient pas frquenter Mlle de Stermaria
parce qu'elles lui trouvaient mauvaise faon? J'avais dit, en effet,
 Robert, et trs sincrement, quand j'tais all de Paris le voir 
Doncires et comme nous reparlions de Balbec, qu'il n'y avait rien 
faire avec Albertine, qu'elle tait la vertu mme. Et maintenant que,
depuis longtemps, j'avais, par moi-mme, appris que c'tait faux, je
dsirais encore plus que Robert crt que c'tait vrai. Il m'et suffi de
dire  Robert que j'aimais Albertine. Il tait de ces tres qui savent
se refuser un plaisir pour pargner  leur ami des souffrances qu'ils
ressentiraient encore si elles taient les leurs. Oui, elle est
trs enfant. Mais tu ne sais rien sur elle? ajoutai-je avec
inquitude.--Rien, sinon que je vous ai vus poss comme deux amoureux.

Votre attitude n'effaait rien du tout, dis-je  Albertine quand
Saint-Loup nous eut quitts.--C'est vrai, me dit-elle, j'ai t
maladroite, je vous ai fait de la peine, j'en suis bien plus malheureuse
que vous. Vous verrez que jamais je ne serai plus comme cela;
pardonnez-moi, me dit-elle en me tendant la main d'un air triste. A
ce moment, du fond de la salle d'attente o nous tions assis, je vis
passer lentement, suivi  quelque distance d'un employ qui portait ses
valises, M. de Charlus.

A Paris, o je ne le rencontrais qu'en soire, immobile, sangl dans
un habit noir, maintenu dans le sens de la verticale par son fier
redressement, son lan pour plaire, la fuse de sa conversation, je ne
me rendais pas compte  quel point il avait vieilli. Maintenant, dans un
complet de voyage clair qui le faisait paratre plus gros, en marche et
se dandinant, balanant un ventre qui bedonnait et un derrire presque
symbolique, la cruaut du grand jour dcomposait sur les lvres, en
fard, en poudre de riz fixe par le cold cream, sur le bout du nez, en
noir sur les moustaches teintes dont la couleur d'bne contrastait avec
les cheveux grisonnants, tout ce qui aux lumires et sembl l'animation
du teint chez un tre encore jeune.

Tout en causant avec lui, mais brivement,  cause de son train, je
regardais le wagon d'Albertine pour lui faire signe que je venais. Quand
je dtournai la tte vers M. de Charlus, il me demanda de vouloir bien
appeler un militaire, parent  lui, qui tait de l'autre ct de la
voie exactement comme s'il allait monter dans notre train, mais en sens
inverse, dans la direction qui s'loignait de Balbec. Il est dans la
musique du rgiment, me dit M. de Charlus. Vous avez la chance d'tre
assez jeune, moi, l'ennui d'tre assez vieux pour que vous puissiez
m'viter de traverser et d'aller jusque-l. Je me fis un devoir d'aller
vers le militaire dsign, et je vis, en effet, aux lyres brodes
sur son col qu'il tait de la musique. Mais au moment o j'allais
m'acquitter de ma commission, quelle ne fut pas ma surprise, et je peux
dire mon plaisir, en reconnaissant Morel, le fils du valet de chambre de
mon oncle et qui me rappelait tant de choses. J'en oubliai de faire la
commission de M. de Charlus. Comment, vous tes  Doncires?--Oui et
on m'a incorpor dans la musique, au service des batteries. Mais il me
rpondit cela d'un ton sec et hautain. Il tait devenu trs poseur et
videmment ma vue, en lui rappelant la profession de son pre, ne lui
tait pas agrable. Tout d'un coup je vis M. de Charlus fondre sur nous.
Mon retard l'avait videmment impatient. Je dsirerais entendre ce
soir un peu de musique, dit-il  Morel sans aucune entre en matire, je
donne 500 francs pour la soire, cela pourrait peut-tre avoir quelque
intrt pour un de vos amis, si vous en avez dans la musique. J'avais
beau connatre l'insolence de M. de Charlus, je fus stupfait qu'il ne
dt mme pas bonjour  son jeune ami. Le baron ne me laissa pas, du
reste, le temps de la rflexion. Me tendant affectueusement la main: Au
revoir, mon cher, me dit-il pour me signifier que je n'avais qu' m'en
aller. Je n'avais, du reste, laiss que trop longtemps seule ma chre
Albertine. Voyez-vous, lui dis-je en remontant dans le wagon, la vie de
bains de mer et la vie de voyage me font comprendre que le thtre du
monde dispose de moins de dcors que d'acteurs et de moins d'acteurs que
de situations.--A quel propos me dites-vous cela?--Parce que M. de
Charlus vient de me demander de lui envoyer un de ses amis, que juste, 
l'instant, sur le quai de cette gare, je viens de reconnatre pour l'un
des miens. Mais, tout en disant cela, je cherchais comment le baron
pouvait connatre la disproportion sociale  quoi je n'avais pas pens.
L'ide me vint d'abord que c'tait par Jupien, dont la fille, on s'en
souvient, avait sembl s'prendre du violoniste. Ce qui me stupfiait
pourtant, c'est que, avant de partir pour Paris dans cinq minutes, le
baron demandt  entendre de la musique. Mais revoyant la fille
de Jupien dans mon souvenir, je commenais  trouver que les
reconnaissances exprimeraient au contraire une part importante de la
vie, si on savait aller jusqu'au romanesque vrai, quand tout d'un coup
j'eus un clair et compris que j'avais t bien naf. M. de Charlus ne
connaissait pas le moins du monde Morel, ni Morel M. de Charlus, lequel,
bloui mais aussi intimid par un militaire qui ne portait pourtant que
des lyres, m'avait requis, dans son motion, pour lui amener celui qu'il
ne souponnait pas que je connusse. En tout cas l'offre des 500 francs
avait d remplacer pour Morel l'absence de relations antrieures, car je
les vis qui continuaient  causer sans penser qu'ils taient  ct de
notre tram. Et me rappelant la faon dont M. de Charlus tait venu vers
Morel et moi, je saisissais sa ressemblance avec certains de ses parents
quand ils levaient une femme dans la rue. Seulement l'objet vis avait
chang de sexe. A partir d'un certain ge, et mme si des volutions
diffrentes s'accomplissent en nous, plus on devient soi, plus les
traits familiaux s'accentuent. Car la nature, tout en continuant
harmonieusement le dessin de sa tapisserie, interrompt la monotonie de
la composition grce  la varit des figures interceptes. Au reste,
la hauteur avec laquelle M. de Charlus avait tois le violoniste est
relative selon le point de vue auquel on se place. Elle et t reconnue
par les trois quarts des gens du monde, qui s'inclinaient, non pas
par le prfet de police qui, quelques annes plus tard, le faisait
surveiller.

Le train de Paris est signal, Monsieur, dit l'employ qui portait les
valises. Mais je ne prends pas le train, mettez tout cela en consigne,
que diable! dit M. de Charlus en donnant vingt francs  l'employ
stupfait du revirement et charm du pourboire. Cette gnrosit attira
aussitt une marchande de fleurs. Prenez ces oeillets, tenez, cette
belle rose, mon bon Monsieur, cela vous portera bonheur. M. de Charlus,
impatient, lui tendit quarante sous, en change de quoi la femme offrit
ses bndictions et derechef ses fleurs. Mon Dieu, si elle pouvait nous
laisser tranquilles, dit M. de Charlus en s'adressant d'un ton ironique
et gmissant, et comme un homme nerv,  Morel  qui il trouvait
quelque douceur de demander appui, ce que nous avons  dire est dj
assez compliqu. Peut-tre, l'employ de chemin de fer n'tant pas
encore trs loin, M. de Charlus ne tenait-il pas  avoir une nombreuse
audience, peut-tre ces phrases incidentes permettaient-elles  sa
timidit hautaine de ne pas aborder trop directement la demande de
rendez-vous. Le musicien, se tournant d'un air franc, impratif et
dcid vers la marchande de fleurs, leva vers elle une paume qui la
repoussait et lui signifiait qu'on ne voulait pas de ses fleurs et
qu'elle et  fiche le camp au plus vite. M. de Charlus vit avec
ravissement ce geste autoritaire et viril, mani par la main gracieuse
pour qui il aurait d tre encore trop lourd, trop massivement brutal,
avec une fermet et une souplesse prcoces qui donnaient  cet
adolescent encore imberbe l'air d'un jeune David capable d'assumer un
combat contre Goliath. L'admiration du baron tait involontairement
mle de ce sourire que nous prouvons  voir chez un enfant une
expression d'une gravit au-dessus de son ge. Voil quelqu'un par qui
j'aimerais tre accompagn dans mes voyages et aid dans mes affaires.
Comme il simplifierait ma vie, se dit M. de Charlus.

Le train de Paris (que le baron ne prit pas) partit. Puis nous montmes
dans le ntre, Albertine et moi, sans que j'eusse su ce qu'taient
devenus M. de Charlus et Morel. Il ne faut plus jamais nous fcher, je
vous demande encore pardon, me redit Albertine en faisant allusion 
l'incident Saint-Loup. Il faut que nous soyons toujours gentils tous
les deux, me dit-elle tendrement. Quant  votre ami Saint-Loup, si vous
croyez qu'il m'intresse en quoi que ce soit vous vous trompez bien. Ce
qui me plat seulement en lui, c'est qu'il a l'air de tellement vous
aimer.--C'est un trs bon garon, dis-je en me gardant de prter 
Robert des qualits suprieures imaginaires, comme je n'aurais pas
manqu de faire par amiti pour lui si j'avais t avec toute autre
personne qu'Albertine. C'est un tre excellent, franc, dvou, loyal,
sur qui on peut compter pour tout. En disant cela je me bornais, retenu
par ma jalousie,  dire au sujet de Saint-Loup la vrit, mais aussi
c'tait bien la vrit que je disais. Or elle s'exprimait exactement
dans les mmes termes dont s'tait servie pour me parler de lui Mme de
Villeparisis, quand je ne le connaissais pas encore, l'imaginais si
diffrent, si hautain et me disais: On le trouve bon parce que c'est un
grand seigneur. De mme quand elle m'avait dit: Il serait si heureux,
je me figurai, aprs l'avoir aperu devant l'htel, prt  mener, que
les paroles de sa tante taient pure banalit mondaine, destines 
me flatter. Et je m'tais rendu compte ensuite qu'elle l'avait dit
sincrement, en pensant  ce qui m'intressait,  mes lectures, et parce
qu'elle savait que c'tait cela qu'aimait Saint-Loup, comme il devait
m'arriver de dire sincrement  quelqu'un faisant une histoire de son
anctre La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et qui et voulu aller
demander des conseils  Robert: Il sera si heureux. C'est que j'avais
appris  le connatre. Mais, en le voyant la premire fois, je n'avais
pas cru qu'une intelligence parente de la mienne pt s'envelopper de
tant d'lgance extrieure de vtements et d'attitude. Sur son plumage
je l'avais jug d'une autre espce. C'tait Albertine maintenant qui,
peut-tre un peu parce que Saint-Loup, par bont pour moi, avait t si
froid avec elle, me dit ce que j'avais pens autrefois: Ah! il est si
dvou que cela! Je remarque qu'on trouve toujours toutes les vertus aux
gens quand ils sont du faubourg Saint-Germain. Or, que Saint-Loup ft
du faubourg Saint-Germain, c'est  quoi je n'avais plus song une seule
fois au cours de ces annes o, se dpouillant de son prestige, il
m'avait manifest ses vertus. Changement de perspective pour regarder
les tres, dj plus frappant dans l'amiti que dans les simples
relations sociales, mais combien plus encore dans l'amour, o le dsir
a une chelle si vaste, grandit  des proportions telles les moindres
signes de froideur, qu'il m'en avait fallu bien moins que celle qu'avait
au premier abord Saint-Loup pour que je me crusse tout d'abord
ddaign d'Albertine, que je m'imaginasse ses amies comme des tres
merveilleusement inhumains, et que je n'attachasse qu' l'indulgence
qu'on a pour la beaut et pour une certaine lgance le jugement
d'Elstir quand il me disait de la petite bande, tout  fait dans le mme
sentiment que Mme de Villeparisis de Saint-Loup: Ce sont de bonnes
filles. Or ce jugement, n'est-ce pas celui que j'eusse volontiers port
quand j'entendais Albertine dire: En tout cas, dvou ou non, j'espre
bien ne plus le revoir puisqu'il a amen de la brouille entre nous.
Il ne faut plus se fcher tous les deux. Ce n'est pas gentil? Je me
sentais, puisqu'elle avait paru dsirer Saint-Loup,  peu prs guri
pour quelque temps de l'ide qu'elle aimait les femmes, ce que je me
figurais inconciliable. Et, devant le caoutchouc d'Albertine, dans
lequel elle semblait devenue une autre personne, l'infatigable errante
des jours pluvieux, et qui, coll, mallable et gris en ce moment,
semblait moins devoir protger son vtement contre l'eau qu'avoir t
tremp par elle et s'attacher au corps de mon amie comme afin de prendre
l'empreinte de ses formes pour un sculpteur, j'arrachai cette tunique
qui pousait jalousement une poitrine dsire, et attirant Albertine
 moi: Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, rver sur mon
paule en y posant ton front? dis-je en prenant sa tte dans mes
mains et en lui montrant les grandes prairies inondes et muettes qui
s'tendaient dans le soir tombant jusqu' l'horizon ferm sur les
chanes parallles de vallonnements lointains et bleutres.


FIN DU VOL. I





End of Project Gutenberg's Sodome et Gomorrhe--Volume 1, by Marcel Proust

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     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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