The Project Gutenberg EBook of Port-Tarascon, by Alphonse Daudet

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Title: Port-Tarascon
       Dernires aventures de l'illustre Tartarin

Author: Alphonse Daudet

Release Date: April 17, 2005 [EBook #15645]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Alphonse Daudet



PORT-TARASCON


DERNIRES AVENTURES DE
L'ILLUSTRE TARTARIN



(1890)



Table des matires

LIVRE PREMIER
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
LIVRE DEUXIME
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
LIVRE TROISIME
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI



 LON ALLARD

Au subtil et profond romancier
Des _Fictions_ et des _Vies Muettes_
Son frre et son ami Alphonse Daudet
Offre ce livre d'humour



C'tait septembre, et c'tait la Provence,  une rentre de
vendange, il y a cinq ou six ans.

Du grand break attel de deux camarguais qui nous emportait 
toute bride, le pote Mistral, l'an de mes fils et moi, vers la
gare de Tarascon et le train rapide du P.-L.-M., elle nous
semblait divine cette fin de jour d'une pleur ardente, un jour
mat, puis, fivreux, passionn comme un beau visage de femme de
l-bas.

Pas un souffle d'air malgr le train de notre course. Les roseaux
d'Espagne  longues feuilles rubanes, droits et rigides au bord
du chemin; et par toutes ces routes de campagne, d'un blanc de
neige, d'un blanc de rve, o la poussire craquait immobile sous
les roues, un lent dfil de charrettes charges de raisins noirs,
rien que des noirs, -- garons et filles venant derrire, muets et
graves, tous grands, bien dcoupls, la jambe longue et les yeux
noirs.

Grappes d'yeux noirs, et de raisins noirs, on ne voyait que cela
dans les cuves, sous le feutre  bords rabattus des vendangeurs,
sous le fichu de tte dont les femmes gardaient les pointes entre
les dentes serres.

Quelquefois,  l'angle d'un champ, une croix se dressait dans le
blanc du ciel, ayant  chacun de ses bras une lourde grappe noire,
pendue en ex-voto.

V!... (vois!) me jetait Mistral avec un geste attendri, un
sourire de fiert presque maternelle devant les manifestations
ingnument paennes de sont peuple de Provence, puis il reprenait
son rcit, quelque beau conte parfum et dor des bords du Rhne,
comme le Goethe provenal en sme  la vole, de ses deux mains
toujours ouvertes, dont l'une est posie et l'autre ralit.

 miracle des mots, magique concordance de l'heure, du dcor et de
la fire lgende paysanne que le pote droulait pour nous tout le
long de l'troit chemin, entre les champs d'oliviers et de
vignes!... Qu'on tait bien, que la vie m'tait blanche et lgre!

Tout  coup mes yeux se voilrent, une angoisse m'treignit le
coeur. Pre, comme tu es ple! me dit mon fils, et j'eus  peine
la force de murmurer, en lui montrant le chteau du roi Ren, dont
les quatre tours me regardaient venir du fond de la plaine: Voil
Tarascon!

C'est que nous avions un terrible compte  rgler, les
tarasconnais et moi. Je les savais trs monts, me gardant rancune
noire de mes plaisanteries sur leur ville et sur son grand homme,
l'illustre, le dlicieux Tartarin. Des lettres, des menaces
anonymes m'avaient souvent averti: Si tu passes jamais par
Tarascon, gare! D'autres brandissaient sur ma tte la vengeance
du hros: Tremblez! le vieux lion a encore bec et ongles!

Un lion  bec, diable!

Plus grave encore: Je tenais d'un commandant de gendarmerie de la
rgion qu'un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie
fcheuse ou simple fumisterie, sign Alphonse Daudet sur le
registre de l'htel, s'tait vu brutalement assailli  la porte
d'un caf et menac d'un plongeon dans le Rhne, selon les
traditions locales:

_D brin o d bran_
_Cabussaran_
_Dou fenestroun_
_De Taracoun_
_Dedins lou Rose__[1]_

C'tait un vieux couplet de 93, qui se chante encore l-bas,
soulign de sinistres commentaires sur le drame dont les tours du
roi Ren furent tmoins  cette poque.

Or, comme il ne me plaisait gure de piquer une tte du fenestron
de Tarascon, j'avais toujours vit dans mes voyages du Midi de
passer par cette bonne ville. Et voil que cette fois un mauvais
sort, le dsir d'aller embrasser mon cher Mistral, l'impossibilit
de prendre le Rapide ailleurs que l, me jetaient dans la gueule
du lion  bec.

Encore si je n'avais eu que Tartarin; une rencontre d'homme 
homme, un duel  la flche empoisonne sous les arbres du tour-de-
ville n'tait pas pour me faire peur. Mais la colre d'un peuple,
et le Rhne, ce vaste Rhne!...

Ah! je vous rponds que tout n'est pas rose dans l'existence du
romancier...

Chose trange,  mesure que nous approchions de la ville, les
chemins se dpeuplaient, les charrettes de vendanges devenaient
plus rares. Bientt nous n'emes plus devant nous que la route
vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la
solitude du dsert.

C'est bizarre, disait Mistral, tous bas un peu impressionn, on
se croirait un dimanche.

-- Si c'tait dimanche, nous entendrions les cloches... ajouta
mon fils, sur le mme ton, car le silence qui enveloppait la ville
et sa banlieue avait quelque chose d'opprimant. Rien, pas une
cloche, pas un cri, pas mme un de ces bruits de charronnage
tintant si clair dans l'atmosphre vibrante du Midi.

Pourtant les premires maisons du faubourg se levaient au bout du
chemin; un moulin d'huile, l'octroi crpi  neuf. Nous arrivions.

Et notre stupeur fut grande,  peine engags dans cette longue rue
caillouteuse, de la trouver abandonne, les portes et les fentres
closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le
portail enfum du marchal ferrant dgarni des deux roues qui le
flanquent  l'ordinaire, les grands rideaux de treillis dont les
seuils tarasconnais s'abritent sont les mouches, rentrs, disparus
comme les mouches elles-mmes et l'exquise bouffe de soupe 
l'ail que toutes les cuisines auraient d exhaler  cette heure-
l.

Tarascon ne sentant plus l'ail, imagine-t-on une chose pareille!

Mistral et moi, nous nous regardions pouvants; et, vraiment, il
y avait de quoi. S'attendre aux rugissements d'un peuple en
dlire, et trouver le silence de mort de cette Pompi!

En ville, o nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur
toutes les boutiques familires  nos yeux depuis l'enfance, cette
impression de vide et d'abandon devint encore plus saisissante.
Ferme, la pharmacie Bzuquet de la placette, l'armurier
Costecalde ferm pareillement, et la confiserie Rbuffat,  la
renomme des berlingots. Disparus, les panonceaux du notaire
Cambalalette, et l'enseigne sur toile peinte de Marie-Joseph-
Spiridion Excourbanis, fabricant de saucisson d'Arles; car le
saucisson d'Arles s'est toujours fait  Tarascon, et je signale en
passant ce grand dni de justice historique.

Mais enfin qu'taient devenus les tarasconnais?

Notre break roulait sur le cours, dans l'ombre tide des platanes
espaant leurs troncs blancs et lisses, o plus une cigale ne
chantait: envoles aussi les cigales! Et devant la maison de
Tartarin, toutes ses persiennes fermes, aveugle et muette comme
ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une
caisse de cirage, plus un petit dcrotteur pour vous crier: Cira,
moussu?

L'un de nous dit: Il y a peut tre le cholra.

 Tarascon, en effet, quand vient une pidmie, l'habitant
dmnage et campe sous des tentes  bonne distance de la ville,
jusqu' ce que le mauvais air soit pass.

Sur ce mot de cholra, dont tous les provenaux ont une peur
farouche, le cocher enleva ses btes, et quelques minutes aprs
nous stoppions  l'escalier de la gare, perche tout en haut du
grand viaduc qui longe et domine la ville.

Ici nous retrouvions la vie, des voix humaines, des visages. Dans
l'entrecroisement des rails, les trains se succdaient sans
relche, monte, descente, haltaient avec des claquements de
portires, des appels de station.

Tarascon, cinq minutes d'arrt..., changement de voiture pour
Nmes, Montpellier, Cette...

Tout de suite Mistral courut au commissaire de surveillance, vieux
serviteur qui n'a pas quitt sa gare depuis trente-cinq ans:

Eh! b, matre Picard... Et les Tarasconnais? O sont-ils? Qu'en
avez-vous fait?

L'autre, tout surpris de notre tonnement:

Comment!... Vous ne savez pas? D'o sortez-vous donc?... Vous ne
lisez donc rien?...Ils lui ont fait pourtant assez de rclame, 
leur le de Port-Tarascon... Eh! oui, mon bon...Partis, les
Tarasconnais... Partis coloniser, l'illustre Tartarin en tte...
Et tout emport avec eux, dmnag jusqu' la tarasque!

Il s'interrompit pour donner des ordres, s'activer le long de la
voie, tandis qu' nos pieds dans le couchant, nous regardions
monter les tours, les clochers et clochetons de la ville
abandonne, ses vieux remparts dors par le soleil d'un superbe
ton de croustade et donnant l'ide exact d'un pt de bcasses
dont il ne resterait plus que la crote.

Et dites-moi, monsieur Picard, demanda Mistral au commissaire
qui revenait vers nous avec un bon sourire, pas autrement inquiet
de savoir Tarascon sur les chemins...

Y a-t-il longtemps de cette migration?

-- Six mois.

-- Et l'on a pas de leurs nouvelles?

-- Aucune.

Pcare! Quelque temps aprs nous en avions des nouvelles,
dtailles, prcises, assez pour me permettre de vous conter
l'exode de ce vaillant petit peuple  la suite de son hros, et
les formidables msaventures qui les assaillirent.

* * *

Pascal a dit: Il faut de l'agrable et du rel; mais il faut que
cet agrable soit lui-mme pris du vrai. J'ai tch de me
conformer  sa doctrine dans cette histoire de Port-Tarascon.

Mon rcit est pris du vrai, fait avec des lettres d'migrants, le
mmorial du jeune secrtaire de Tartarin, des dpositions
empruntes  la _Gazette des Tribunaux; _et quand vous
rencontrerez a et l, quelque tarasconnade par trop extravagante,
que le crique me croque si elle est de mon invention[2]!


LIVRE PREMIER

Chapitre I

_Dolances de Tarascon contre l'tat des choses. -- Les boeufs,
les Pres blancs. --Un tarasconnais au pays. -- Sige et reddition
de l'abbaye de Pamprigouste._


Franquebalme, mon bon..., Je ne suis pas content de la France!...
Nos gouvernants nous font de tout.

Profres un soir par Tartarin devant la chemine du cercle, avec
le geste et l'accent qu'on imagine, ces paroles mmorables
rsument bien ce qui se pensait et disait  Tarascon-sur-Rhne
deux ou trois mois avant l'migration. Le Tarasconnais en gnral
ne s'occupe pas de politique: indolent de nature, indiffrent 
tout ce qui ne l'atteint pas localement, il tient pour l'_tat de
choses_, comme il dit. Pas moins, depuis quelque temps, on lui
reprochait un tas de choses,  l'_tat de choses_!

Nos gouvernants nous font de tout! disait Tartarin.

Dans ce de tout il y avait d'abord l'interdiction des courses de
taureaux.

Vous connaissez sans doute l'histoire de ce Tarasconnais trs
mauvais chrtien et garnement de la pire espce, lequel aprs sa
mort s'tant introduit au Paradis par surprise, pendant que saint
Pierre avait le dos tourn, n'en voulait plus sortir, malgr les
supplications du divin porte-clefs. Alors, que fit le grand saint
Pierre? Il envoya toute une vole d'anges clamer devant le ciel
autant qu'ils auraient de voix:

T! t!... les boeufs!... T! t!... les boeufs!... qui est le
cri des courses tarasconnaises. Oyant cela, le bandit change de
figure:

Vous avez donc des courses, par ici, grand saint Pierre?

-- Des courses?... je crois bien magnifiques, mon bon.

-- O donc ?... o se font-elles, ces courses?

-- Devant le Paradis... Il y a du large, tu penses.

Du coup le Tarasconnais se prcipite dehors pour voir, et les
portes du ciel se referment sur lui  tout jamais.

Si je rappelle ici cette lgende aussi vieille que les bancs du
tour-de-ville, c'est afin d'indiquer la passion des gens de
Tarascon pour les courses de taureaux et la colre o les mit la
suppression de ce genre d'exercice.

Aprs, vint l'ordre d'expulser les Pres-Blancs de fermer leur
joli couvent de Pamprigouste, perch sur une collinette toute
grise de thym et de lavande install l depuis des sicles aux
portes de la ville, d'o l'on aperoit, entre les pins, la
dentelle de ses clochetons carillonnant dans les brises claires du
matin avec le chant des alouettes, au crpuscule avec le cri
mlancolique des courlis.

Les Tarasconnais les aimaient beaucoup, leurs Pres-Blancs, doux,
bons, inoffensifs, et qui savaient tirer des herbes parfumes dont
la montagnette est couverte un si excellent lixir; ils les
aimaient pareillement pour leurs pts d'hirondelles et leurs
dlicieux _pains-poires[3]_, qui sont des coings envelopps d'une
pte fine et dore, d'o le nom de Pamprigouste[4] donn 
l'abbaye.

Aussi quand l'ordre officiel d'avoir  quitter leur couvent fut
envoy aux Pres et que ceux-ci refusrent de sortir, quinze cents
 deux mille Tarasconnais du commun, portefaix, dcrotteurs,
dchargeurs de bateaux du Rhne, ce que nous appelons la
_rafataille_, vinrent s'enfermer dans Pamprigouste avec les bons
moines.

La bourgeoisie tarasconnaise, les messieurs du cercle, Tartarin en
tte, pensaient bien aussi  soutenir la sainte cause. Il n'y eut
pas une minute d'hsitation. Mais on ne se jette pas dans une
pareille entreprise sans prparatifs d'aucune sorte. Bon pour la
rafataille, d'agir ainsi tourdiment.

Avant tout, il fallait des costumes. Et ils furent commands; de
superbes costumes renouvels de la croisade, longues lvites
noires, avec une grande croix blanche sur la poitrine, et partout,
devant, derrire, des entrelacements de fmurs soutachs. La
soutache surtout prit beaucoup de temps.

Quant tout fut prt, le couvent tait dj investi. Les troupes
l'entouraient d'un triple cercle, campes dans les champs et sur
les pentes pierreuses de la petite colline.

Les pantalons rouges de loin semblaient dans le thym et la lavande
une floraison subite de coquelicots.

On rencontrait par les chemins de continuelles patrouilles de
cavaliers, la carabine le long de la cuisse, le fourreau de sabre
battant le flanc du cheval, l'tui de revolver  la ceinture.

Mais ce dploiement de forces n'tait pas pour arrter l'intrpide
Tartarin, qui avait rsolu de passer, ainsi qu'un gros de
messieurs du cercle.

 la file indienne, rampant sur les mains et les genoux avec
toutes les prcautions, toutes les ruses classiques des sauvages
de Fenimore, ils russirent  se glisser  travers les lignes
d'investissement, longeant les ranges des tentes endormies,
tournant les sentinelles, les patrouilles, et de l'un  l'autre se
signalant les passages dangereux par une imparfaite imitation de
cris d'oiseaux.

Il en fallait du courage pour tenter l'aventure par ces nuits
claires comme un plein jour; Il est vrai de dire que les
assigeants avaient tout intrt  laisser entrer le plus de monde
possible.

Ce qu'on voulait, c'tait affamer l'abbaye plutt que l'emporter
de vive force. Aussi les soldats dtournaient-ils volontiers la
tte en voyant ces ombres errantes au clair de la lune et des
toiles. Plus d'un officier, qui avait pris l'absinthe au cercle
avec l'illustre tueur de lions, le reconnut de loin malgr son
dguisement et le salua d'un appel familier:

Bonne nuit, monsieur Tartarin!

Une fois dans la place, Tartarin organisa la dfense.

Ce diable d'homme avait lu tous les livres sur tous les siges et
blocus. Il embrigada les Tarasconnais en milice, sous les ordres
du brave commandant Bravida, et, plein des souvenirs de Sbastopol
et de Plewna, il leur fit remuer de la terre, beaucoup de terre,
entoura l'abbaye de talus, de fosss, de fortifications de tous
genres, dont le cercle petit  petit se resserrait  ne pouvoir
plus respirer, en sorte que les assigs se trouvrent comme
emmurs derrire leurs travaux de dfense, ce qui faisait
l'affaire des assigeants.

Le couvent mtamorphos en place forte fut soumis  la discipline
militaire. C'est ainsi qu'il en doit tre, l'tat de sige
dclar. Tout se faisait par roulements de tambour et sonneries de
clairon.

Ds le petit jour, au rveil, le tambour grondait, par les cours,
les corridors et sous les arceaux du clotre.

On sonnait du matin au soir, aux prires _tara-ta-ta_, au
trsorier _tara-ta-ta_, au Pre htelier _tara-ta-ta_; des coups
de clairons imprieux, secs et sonores, dchirant l'air. On
claironnait pour l'Anglus, pour Matines et Complies. C'tait 
faire honte  l'arme assigeante, qui menait beaucoup moins de
bruit, au large de la campagne, tandis que l-haut, au sommet de
la petite colline, derrire les fins crneaux de l'abbaye-
forteresse, claironnades et tambourinades mles aux tintements
des carillons faisaient un fier ramage et jetaient aux quatre
vents, en promesse de victoire, un chant allgre, mi-belliqueux et
mi-sacr.

Le diantre, c'est que les assigeants, bien tranquilles dans leurs
lignes, sans se donner aucune peine, se ravitaillaient facilement
et tout le jour faisaient bombance. La Provence est un pays de
dlices, qui produit toutes sortes de bonnes choses. Vins clairs
et dors, saucisses et saucissons d'Arles, melons exquis,
pastques savoureuses, nougats de Montlimar, tout tait pour les
troupes du gouvernement: il n'en entrait miette ni goutte dans
l'abbaye bloque.

Aussi, d'un ct, les soldats, qui n'avaient jamais vu pareille
fte, engraissaient  crever leurs tuniques, les chevaux
montraient des croupes luisantes et rebondies, tandis que de
l'autre, prcaire! les pauvres Tarasconnais, la rafataille
surtout, levs tt, couchs tard, surmens, sans cesse en alerte,
remuant et brouettant la terre de jour et de nuit,  la brlure du
soleil et des torches, se desschaient et maigrissaient que
c'tait piti.

De plus, les provisions des bons Pres s'puisaient; pts
d'hirondelles et pains-poires tiraient  la fin.

Pourrait-on tenir encore longtemps?

C'tait la question tous les jours discute sur les remparts et
terrassements crevasss par la scheresse. Et les lches qui
n'attaquent pas! disaient ceux de Tarascon, montrant le poing aux
pantalons rouges vautrs dans l'herbe  l'ombre des pins. Mais
l'ide d'attaquer eux-mmes ne leur venait pas, tant ce brave
petit peuple a le sentiment de la conservation.

Une seule fois, Excourbanis, un violent parla de tenter une
sortie en masse, les moines devant, et de culbuter tous ces
mercenaires.

Tartarin haussa ses larges paules et ne rpondit qu'un mot:
Enfant!.

Puis, prenant par le bras le bouillant Excourbanis, il l'entrana
au sommet de la contrescarpe, et lui montrant d'un geste immense
les cordons de troupes tags sur la colline, les sentinelles
places  tous les sentiers:

Oui ou non, sommes-nous les assigs? Est-ce nous qui devons
donner l'assaut?...

Il y eut autour de lui un murmure approbateur:

videmment... Il a raison... C'est  eux de commencer, puisqu'ils
assigent Et l'on vit une fois de plus que nul ne connaissait les
lois de la guerre comme Tartarin.

Il fallait pourtant prendre un parti.

Un jour, le Conseil se rassembla dans la grande salle du Chapitre,
claire de hauts vitraux, entoure de boiseries sculptes, et le
Pre htelier lut son rapport sur les ressources de la place. Tous
les Pres-Blancs coutaient, silencieux, droits sur leurs
_misricordes_, demi-siges  forme hypocrite qui permettent
d'tre assis en paraissant debout.

Lamentable, le rapport du Pre htelier! Ce qu'ils avaient dvor
depuis le commencement du sige, les Tarasconnais! Pts
d'hirondelles, tant de cents; pains-poires, tant de mille; et tant
de ceci, et tant de cela! De toutes les choses qu'il numrait et
dont on tait au commencement si bien pourvu, il restait si peu,
si peu, qu'autant dire il n'en restait rien.

Les Rvrends se regardaient l'un l'autre, la mine longue, et
convenaient entre eux qu'avec toutes ces rserves, tant donn
l'attitude d'un ennemi qui ne voulait rien pousser  l'extrme,
ils auraient pu tenir pendant des annes sans manquer de rien, si
l'on n'tait venu  leur secours. Le Pre htelier, d'une voix
monotone et navre, continuait de lire, quand une clameur
l'interrompit.

La porte de la salle ouverte avec fracas, Tartarin parat, un
Tartarin mu, tragique, le sang aux joues, la barbe bouffante sur
la croix blanche de son costume. Il salue de l'pe le Prieur tout
droit sur sa misricorde, puis les Pres l'un aprs l'autre, et,
gravement:

Monsieur le Prieur, je ne peux plus tenir mes hommes... On meurt
de faim... Toutes les citernes sont vides. Le moment est venu de
rendre la place, ou de nous ensevelir sous ses dbris.

Ce qu'il ne disait pas, mais qui avait bien aussi son importance,
c'est que, depuis quinze jours, il tait priv de son chocolat du
matin, qu'il le voyait en rve, gras, fumant, huileux, accompagn
d'un verre d'eau frache claire comme du cristal, au lieu de l'eau
saumtre des citernes,  laquelle il tait rduit maintenant.

Tout de suite le Conseil fut debout, et dans une rumeur de voix
parlant toutes ensemble exprima un avis unanime:

Rendre la place... Il faut rendre la place... Seul, le Pre
Bataillet, un homme excessif, proposa de faire sauter le couvent
avec ce qu'on avait de poudre, d'y mettre le feu lui-mme.

Mais on refusa de l'couter, et la nuit venue, laissant les clefs
sur les portes, moines et miliciens, suivis d'Excourbanis, de
Bravida, de Tartarin avec son gros de messieurs du cercle, tous
les dfenseurs de Pamprigouste sortirent, sans tambours ni
clairons cette fois, et descendirent silencieusement la colline en
une procession fantomatique, sous la clart de la lune et le
bienveillant regard des sentinelles ennemies.

Cette mmorable dfense de l'abbaye fit grand honneur  Tartarin;
mais l'occupation du couvent de leurs Pres-Blancs par les troupes
jeta au coeur des Tarasconnais une sombre rancune.


Chapitre II

_La pharmacie de la Placette. -- Apparition d'un homme du Nord. -
- Dieu le veut, monsieur le Duc! -- Un paradis au-del des mers._


Quelque temps aprs la fermeture du couvent, le pharmacien
Bzuquet prenait un soir le frais, devant sa porte, avec son lve
Pascalon et le Rvrend Pre Bataillet.

Il faut dire que les moines disperss avaient t recueillis par
les familles tarasconnaises. Chacune avait voulu avoir son Pre
Blanc; les gens aiss, les boutiquiers, ceux de la bourgeoisie, en
possdaient un en particulier; quant aux familles artisanes, elles
s'associaient, se mettaient  plusieurs pour entretenir un de ces
saints hommes, en participation.

Dans toutes les boutiques on voyait une cagoule blanche. Chez
l'armurier Costecalde au milieu des fusils, des carabines et des
couteaux de chasse, au comptoir du mercier Beaumevieille derrire
les ranges de bobines de soie, partout se dressait la mme
apparition d'un grand oiseau blanc qui semblait un plican
familier. Et la prsence des Pres tait pour chaque demeure une
vraie bndiction. Bien levs, doux, enjous, discrets, ils
n'taient pas gnants, ne tenaient pas une grande place au foyer,
et cependant y apportaient une bont, une rserve inaccoutume.

C'tait comme si l'on avait eu le bon Dieu chez soi: les hommes se
retenaient de jurer et de dire des gros mots; les femmes ne
mentaient plus, ou gure; les petits restaient bien sages et bien
droits sur leur chaise haute.

Le matin, le soir,  l'heure de la prire, aux repas pour le
_Bndicit_ et les _Grces_, les grandes manches blanches
s'ouvraient comme des ailes protectrices sur toute la famille
assemble, et, avec cette bndiction perptuelle au-dessus de
leur tte, les Tarasconnais ne pouvaient faire autrement que de
vivre saints et vertueux.

Chacun tait fier de son Rvrend, le vantait, le faisait valoir,
surtout le pharmacien Bzuquet,  qui la bonne fortune tait chue
d'avoir chez lui le Pre Bataillet.

Tout feu, tout nerfs, ce R. P. Bataillet, dou d'une vritable
loquence populaire, et renomm pour sa manire de raconter
paraboles et lgendes; c'tait un superbe gaillard, bien dcoupl
le teint brl, des yeux de braise, une tte de cabcilla. Sous
les longs plis de l'paisse bure, il avait vraiment belle
prestance, bien qu'une paule ft un peu plus haute que l'autre,
et qu'il marcht de ct.

Mais on ne s'apercevait plus de ces lgers dfauts, lorsqu'il
descendait de chaire, aprs le sermon, et fendait la foule, son
grand nez au vent, press de regagner la sacristie, tout vibrant
encore, et secou lui-mme par sa propre loquence. Les femmes
enthousiastes, coupaient au passage avec leurs ciseaux des
morceaux de sa cape blanche; on l'appelait  cause de cela le
Pre festonn, et sa robe tait toujours tellement dchiquete,
si tt hors d'usage, que le couvent avait grand-peine  l'en
fournir.

Bzuquet, tait donc devant la pharmacie avec Pascalon, et en face
d'eux le Pre Bataillet, assis sur sa chaise  la cavalire. Ils
respiraient avec dlices, dans une scurit bate de repos, car en
ce moment de la journe il n'y a, plus de clientle pour Bzuquet.
C'est comme pendant la nuit; les malades peuvent bien se rouler,
se tortiller: le brave pharmacien ne se drangerait pour rien au
monde; l'heure est passe d'tre malade.

Il coutait, ainsi que Pascalon, une de ces belles histoires
comme, savait en conter le Rvrend, pendant qu'au lointain de la
ville ou attendait passer la retraite au milieu des fredons d'un
beau couchant d't.

Tout  coup l'lve se leva, rouge, mu, et bgaya, le doigt tendu
vers l'autre extrmit de la Placette:

Voil monsieur Tar... tar... tarin!.

On sait quelle admiration personnelle et particulire professait
Pascalon pour le grand homme dont la silhouette gesticulante se
dtachait l-bas dans les brumes lumineuses, accompagne d'un
autre personnage gant de gris, soign de mise, et qui semblait
couter, silencieux et raide.

Quelqu'un du Nord, cela se voyait de reste.

Dans le Midi, l'homme du Nord se reconnat  son attitude
tranquille,  la concision de son lent parler, tout aussi srement
que le mridional se trahit dans le Nord par son exubrance de
pantomime et de dbit.

Les Tarasconnais taient habitus  voir souvent Tartarin en
compagnie d'trangers, car on ne passe pas dans leur ville sans
visiter comme attraction le fameux tueur de lions, l'alpiniste
illustre, le Vauban moderne  qui le sige de Pamprigouste
faisait une renomme nouvelle.

De cette affluence de visiteurs rsultait une re de prosprit
autre fois inconnue.

Les hteliers faisaient fortune; on vendait chez les libraires des
biographies du grand homme; on ne voyait aux vitrines que ses
portraits en Teur, en ascensionniste, en costume de crois, sous
toutes les formes et dans toutes les attitudes de son existence
hroque.

Mais cette fois ce n'tait pas un visiteur ordinaire, un premier
venu de passage, qui accompagnait Tartarin.

La Placette traverse, le hros, d'un geste emphatique, dsigna
son compagnon:

Mon cher Bzuquet, mon Rvrend Pre, je, vous prsente monsieur
le duc de Mons....

Un duc!... _Outre!_

Il n'en tait jamais venu  Tarascon. On y avait bien vu un
chameau, un baobab, une peau de lion, une collection de flches
empoisonnes et d'alpenstocks d'honneur... mais un duc, jamais!

Bzuquet s'tait lev, saluait, un peu intimid de se trouver
ainsi, sans avoir t prvenu, en prsence d'un si grand
personnage. Il bredouillait: Monsieur le Duc... Tartarin
l'interrompit:

Entrons, messieurs, nous avons  parler de choses graves.

Il passa le premier, le dos rond, l'air mystrieux, dans le petit
salon de la pharmacie, dont la fentre, donnant sur la place,
servait de vitrine pour les bocaux  foetus, les longs tnias en
tricot, et les paquets de cigarettes de camphre.

La porte se referma sur eux comme sur des conspirateurs. Pascalon
restait seul dans la boutique, avec l'ordre de Bzuquet de
rpondre aux clients et de ne laisser personne approcher du salon
sous aucun prtexte.

L'lve, trs intrigu, se mit  ranger sur les tagres les
botes de jujube, les flacons de _sirupus gummi_ et autres
produits d'officine.

Le bruit des voix, par moments, arrivant jusqu' lui, il
distinguait surtout le creux de Tartarin profrant des mots
tranges:

Polynsie... Paradis terrestre..., canne  sucre,
distilleries..., colonie libre. Puis un clat du Pre Bataillet:
Bravo! J'en suis. Quant  l'homme du Nord, il parlait si bas,
qu'on n'entendait rien.

Pascalon avait beau enfoncer son oreille dans la serrure... Tout 
coup, la porte s'ouvrit avec fracas, pousse _manu militari_ par
la poigne nergique du Pre, et l'lve alla rouler  l'autre bout
de la pharmacie. Mais, dans l'agitation gnrale, personne n'y fit
attention.

Tartarin, debout sur le seuil, le doigt lev vers les paquets de
ttes de pavots qui schaient au plafond de la boutique, avec une
mimique d'archange brandissant le glaive, s'cria:

Dieu le veut, monsieur le Duc! Notre oeuvre sera grande!.

Il y eut une confusion de mains tendues qui se cherchaient, se
mlaient, se serraient, poignes de mains nergiques comme pour
sceller  tout jamais d'irrvocables engagements. Tout chaud de
cette dernire effusion, Tartarin, redress, grandi, sortit de la
pharmacie avec le duc de Mons pour continuer leur tourne en
ville.

Deux jours aprs, le _Forum_ et le _Galoubet_, les deux organes de
Tarascon, taient pleins d'articles ci de rclames sur une
colossale affaire. Le titre portait en grosses lettres:

COLONIE LIBRE DE PORT-TARASCON. Et des annonces stupfiantes:

 vendre, terres  5 francs l'hectare donnant un rendement de
plusieurs mille francs par an... Fortune rapide et assure... On
demande des colons. Puis venait l'historique de l'le o devait
s'tablir la colonie projete, le achete au roi Ngonko par le
duc de Mons dans le cours de ses voyages, entoure d'ailleurs
d'autres territoires qu'on pourrait acqurir plus tard pour
agrandir les tablissements.

Un climat _paradisiaque_, une temprature ocanienne, trs modre
malgr sa proximit de l'quateur, ne variant que de deux  trois
degrs, entre 25 et 28; pays trs fertile, bois  miracle et
merveilleusement arros, s'levant rapidement  partir de la mer,
ce qui permettait  chacun de choisir la hauteur convenant le
mieux  son temprament. Enfin les vivres abondaient, fruits
dlicieux  tous les arbres, gibiers varis dans les bois et les
plaines, innombrables poissons dans les eaux. Au point de vue
commerce et navigation, une rade splendide pouvant contenir toute
une Flotte, un port de sret ferm par des jetes, avec arrire-
port, bassin de radoub, quais, dbarcadres, phare, smaphore,
grues  vapeur, rien ne manquerait.

Les travaux taient dj commencs par des ouvriers chinois et
canaques, sous la direction et sur les plans des plus habiles
ingnieurs, des architectes les plus distingus. Les colons
trouveraient en arrivant des installations confortables, et mme,
par d'ingnieuses combinaisons, avec 50 francs de plus, les
maisons seraient amnages selon les besoins de chacun.

Vous pensez si les imaginations tarasconnaises se mirent 
travailler  la lecture de ces merveilles. Dans toutes les
familles on faisait des plans. L'un rvait des persiennes vertes,
l'autre un joli perron; celui-ci voulait de la brique, celui-l du
moellon. On dessinait, on coloriait, on ajoutait un dtail  un
autre; un pigeonnier serait gracieux, une girouette ne ferait pas
mal.

Oh! Papa, une vranda!

-- Va pour la vranda, mes enfants!

Pour ce qu'il en cotait.

En mme temps que les braves habitants de Tarascon se passaient
ainsi toutes leurs fantaisies d'installations idales, les
articles du Forum et du Galoubet taient reproduits dans tous les
journaux du Midi, les villes, les campagnes inondes de prospectus
 vignettes encadrs de palmiers, de cocotiers, bananiers,
lataniers, toute la faune exotique; une propagande effrne
s'tendait sur la Provence entire.

Par les routes poudreuses des banlieues de Tarascon passait au
grand trot le cabriolet de Tartarin, conduisant lui-mme avec le
Pre Bataillet assis prs de lui sur le devant, serrs l'un prs
de l'autre pour faire un rempart de leurs corps au duc de Mons,
envelopp d'un voile vert et dvor par les moustiques, qui
l'assaillaient rageusement de tous cts, en troupes
bourdonnantes, altrs du sang de l'homme du Nord, s'acharnant 
le boursoufler de leurs piqres.

C'est, qu'il en tait, du Nord, celui-l! Pas de gestes, peu de
paroles, et un sang-froid!... Il ne s'emballait pas, voyait les
choses comme elles sont, posment. On pouvait tre tranquille.

Et sur les placettes ombrages de platanes, dans les vieux bourgs,
les cabarets mangs de mouches, dans les salles de danse, partout,
c'taient des allocutions, des sermons, des confrences.

Le duc de Mons, en termes clairs et concis, d'une simplicit, de
vrit toute nue, exposait les dlices de Port-Tarascon et les
bnfices de l'affaire; l'ardente parole du moine prchait
l'migration  la faon de Pierre l'Ermite. Tartarin, poudreux de
la route comme au sortir d'une bataille, jetait de sa voix sonore
quelques phrases ronflantes:victoire, conqute, nouvelle patrie,
que son geste nergique envoyait au loin, par-dessus les ttes.

D'autres fois se tenaient des runions contradictoires, o tout se
passait par demandes et rponses.

Y a-t-il des btes venimeuses?

-- Pas une. Pas un serpent. Pas mme de moustiques. En fait de
btes fauves, rien du tout.

-- Mais on dit que l-bas, dans l'Ocanie, il y a des
anthropophages?

-- Jamais de, la vie! Tous vgtariens...

-- Est-ce vrai que les sauvages vont tout nus?

-- , c'est peut-tre un peu vrai, mais pas tous. D'ailleurs nous
les habillerons.

Articles, confrences, tout eut un succs fou. Les bons
s'enlevaient par cent et par mille, les migrants affluaient, et
pas seulement de Tarascon, de tout le Midi! Il en venait mme de
Beaucaire. Mais, halte l! Tarascon les trouvait bien hardis, ces
gens de Beaucaire!

Depuis des sicles, entre les deux cits voisines, spares
seulement par le Rhne, gronde une haine sourde qui menace de ne
plus finir.

Si vous en cherchez les motifs, on vous rpondra des deux cts
par des mots qui n'expliquent rien:

Nous les connaissons, les Tarasconnais..., disent les gens de
Beaucaire, d'un ton mystrieux.

Et ceux de Tarascon ripostent en clignant leur oeil finaud:

On sait ce qu'ils valent, messieurs les Beaucairois.

De fait, d'une ville  l'autre les communications sont nulles, et
le pont qu'on a jet entre elles ne sert absolument  rien.
Personne ne le franchit jamais. Par hostilit d'abord, ensuite
parce que la violence du mistral et la largeur du fleuve  cet
endroit en rendent le passage trs dangereux.

Mais si l'on n'acceptait pas de colons de Beaucaire, l'argent de
tout le monde tait parfaitement accueilli. Les fameux hectares 
5 francs (rendement de plusieurs mille francs par an) se
dbitaient par fournes. On recevait aussi de partout les dons en
nature que les fervents de l'oeuvre envoyaient pour les besoins de
la colonie. Le Forum publiait les listes, et parmi ces dons se
trouvaient les choses les plus extraordinaires:

_Anonyme_: Une bote de petites perles blanches.

-- Un lot de numros du _Forum_.

_M. Bcoulet_: Quarante-cinq rsilles en chenilles et perles
pour les femmes indiennes.

_Mme Dourladoure_: Six mouchoirs et six couteaux pour le
presbytre.

_Anonyme:_ Une bannire brode pour l'orphon.

_Anduze, de Maguelonne_: Un flamant empaill.

_Famille Margue_: Six douzaines de colliers de chiens.

_Anonyme_: Une veste soutache.

_Une dame pieuse de_ Marseille: Une chasuble, un orfroi de
thurifraire et un pavillon de ciboire.

_La mme_: Une collection de coloptres sous verre.

Et, rgulirement, dans chaque liste, tait mentionn un envoi de
Mlle Tournatoire: _Costume complet pour habiller un sauvage_.
C'tait sa proccupation constante,  cette bonne vieille
demoiselle.

Tous ces dons bizarres, fantaisistes, o la cocasserie mridionale
talait son imagination, taient dirigs par pleines caisses sur
les docks, les grands magasins de la Colonie libre, tablis 
Marseille. Le duc de Mons avait fix l son centre d'oprations.

De ses bureaux, luxueusement installs, il brassait en grand les
affaires, montait des socits de distillerie de canne  sucre ou
d'exploitation du tripang, sorte de mollusque dont les Chinois
sont trs friands et qu'ils payent fort cher, disait le
prospectus. Chaque journe de l'infatigable duc voyait clore une
ide nouvelle, poindre quelque grande machination qui le soir mme
se trouvait lance.

Entre temps, il organisait un comit d'actionnaires marseillais
sous la prsidence du banquier grec Kagaraspaki, et des fonds
taient verss  la banque ottomane Pamenya-ben-Kaga, maison de
toute scurit.

Tartarin passait maintenant sa vie, une vie enfivre,  voyager
de Tarascon  Marseille et de Marseille  Tarascon. Il chauffait
l'enthousiasme de ses concitoyens, continuait la propagande
locale, et tout  coup filait par l'express pour aller assister 
quelque conseil, quelque runion d'actionnaires. Son admiration
pour le duc grandissait chaque jour.

Il donnait  tous comme exemple le sang-froid du duc de Mons, la
raison du duc de Mons:

Pas de danger qu'il exagre, celui-l; avec lui, pas de ces coups
de mirage que Daudet nous a tant reprochs!

En revanche, le duc se montrait peu, toujours abrit sous sa gaze
 moustiques, parlait encore moins. L'homme du Nord s'effaait
devant l'homme du Midi, le mettait sans cesse en avant et laissait
 son intarissable faconde le soin des explications, des
promesses, de tous les engagements. Il se contentait de dire:

Monsieur Tartarin connat seul toute ma pense.

Et vous jugez si Tartarin tait fier!


Chapitre III

_La Gazette de Port-Tarascon. -- Bonnes nouvelles de la
colonie. -- En Polygamille -- Tarascon se prpare  lever l'ancre.
-- Ne partez pas! Au nom du ciel, ne partez pas!_


Un matin, Tarascon s'veilla avec cette dpche  tous les coins
de rue:

_La Farandole, grand voilier de douze cents tonneaux, vient de
quitter Marseille au point du jour, emportant dans ses flancs,
avec les destines de tout un peuple, des pacotilles pour les
sauvages et un chargement d'instruments aratoires. Huit cents
migrants  bord, tous Tarasconnais, parmi lesquels Bompard,
gouverneur provisoire de la colonie, Bzuquet, mdecin-pharmacien,
le Rvrend Pre Vezole, le notaire Cambalette, cadastreur. Je les
ai conduits moi-mme au large. Tout va bien. Le duc rayonne,
Faites imprimer._

TARTARIN DE TARASCON.

Ce tlgramme, affich dans toute la ville par les soins de
Pascalon,  qui il tait adress, la remplit d'allgresse. Les
rues avaient pris un air de fte, tout le monde dehors, des
groupes arrts devant chaque affiche de la bienheureuse dpche,
dont les mots se rptaient de bouche en bouche:

Huit cents migrants  bord... Le duc rayonne... Et pas un
Tarasconnais qui ne rayonnt comme le duc.

C'tait la deuxime fourne d'migrants qu'un mois aprs la
premire emporte par le vapeur _Lucifer_, Tartarin, investi du
beau titre et des importantes fonctions de gouverneur de Port-
Tarascon, expdiait ainsi de Marseille vers la terre promise. Les
deux fois, mme dpche, mme enthousiasme, mme rayonnement du
duc. Le _Lucifer_, malheureusement, n'avait pas encore dpass
l'entre de l'isthme de Suez. Arrt l par un accident, son arbre
de couche cass, ce vieux vapeur achet d'occasion devait attendre
d'tre ralli et secouru par la _Farandole_ pour continuer sa
route.

Cet accident, qui aurait pu sembler de mauvais augure, ne
refroidissait en rien l'enthousiasme colonisateur des
Tarasconnais. Il est vrai qu' bord de ce premier navire ne se
trouvait que la rafataille; vous savez, les gens du commun, ceux
qu'on envoie toujours en avant-garde.

Sur la _Farandole_, de la rafataille encore, mle de quelques
cerveaux brls, tels que le notaire Cambalalette, cadastreur de
la colonie. Le pharmacien Bzuquet, homme paisible malgr ses
formidables moustaches, aimant ses aises, craignant le chaud et le
froid, peu port aux aventures lointaines et prilleuses, avait
longtemps rsist avant de consentir  s'embarquer.

Il ne fallait rien moins pour le dcider que le diplme de
mdecin, envi pendant toute sa vie, ce diplme que le gouverneur
de Port-Tarascon lui dcernait aujourd'hui de son autorit prive.

Il en dcernait bien d'autres, le gouverneur! des diplmes, des
brevets, des commissions, nommant directeurs, sous-directeurs,
secrtaires, commissaires, grands de premire classe et de
deuxime classe, ce qui lui permettait de satisfaire le got de
ses compatriotes pour tout ce qui est titre, honneur, distinction,
costume et soutache.

L'embarquement du Pre Vezole n'avait rien ncessit de semblable.
Une si brave pte d'homme, toujours prt  tout, content de tout,
disant:

Dieu soit lou!  tout ce qui arrivait. Dieu soit lou! Quand il
avait d quitter le couvent; Dieu soit lou! Quand il s'tait vu
fourrer  bord de ce grand voilier, ple-mle avec la rafataille,
les destines de tout un peuple et les pacotilles pour sauvages.

La _Farandole_ partie, il ne restait plus que la noblesse et la
bourgeoisie. Pour ceux-ci, rien ne pressait: ils laissaient 
l'avant-garde le temps d'envoyer des nouvelles de son arrive l-
bas, afin qu'on st  quoi s'en tenir.

Tartarin, lui non plus, en sa qualit de gouverneur,
d'organisateur, de dpositaire de la pense du duc de Mons, ne
pouvait quitter la France qu'avec le dernier convoi. Mais en
attendant ce jour impatiemment dsir, il dployait cette nergie,
ce feu au corps que l'on a pu admirer dans toutes ses entreprises.

Sans cesse en route entre Tarascon et Marseille, insaisissable
comme un mtore qu'emporte une invisible force, il
n'apparaissait, ici ou l, que pour repartir aussitt.

Vous vous fatiguez trop, Ma...a... tre!... bgayait Pascalon,
les soirs o le grand homme arrivait  la pharmacie, le front
fumant, le dos arrondi.

Mais Tartarin se redressait:

Je me reposerai l-bas.  l'oeuvre, Pascalon,  l'oeuvre!

L'lve charg de la garde de la pharmacie depuis le dpart de
Bzuquet, cumulait avec cette responsabilit de bien plus
importantes fonctions.

Pour continuer la propagande si bien commence, Tartarin publiait
un journal, la _Gazette de Port-Tarascon_, que Pascalon rdigeait
 lui seul de la premire  la dernire ligne, d'aprs les
indications, et sous la direction suprme du gouverneur.

Cette combinaison nuisait bien un peu aux intrts de la
pharmacie; les articles  crire, les preuves  corriger, les
courses  l'imprimerie, ne laissaient gure de temps aux travaux
d'officine, mais Port-Tarascon, avant tout!

La _Gazette_ donnait chaque jour au public de la mtropole les
nouvelles de la colonie. Elle contenait des articles sur ses
ressources, ses beauts, son magnifique avenir; on y trouvait
aussi des faits divers, des varits, des rcits pour tous les
gots.

Rcits de voyages  la dcouverte des les, conqutes, combats
contre les sauvages, pour les esprits aventureux. Aux
gentilshommes campagnards, des histoires de chasse  travers les
forts, d'tonnantes parties de pche sur des rivires
extraordinairement poissonneuses, avec description des mthodes et
des engins de pche des naturels du pays.

Les gens plus, paisibles, boutiquiers braves bourgeois
sdentaires, se dlectaient  la lecture de quelque frais djeuner
sur l'herbe au bord d'un ruisseau  cascade, sous l'ombre de
grands arbres exotiques; ils y croyaient tre, et sentaient gicler
sous leurs dents le jus des fruits savoureux, mangues, ananas et
bananes.

Et pas de mouches! disait le journal, les mouches tant, comme
on sait, le trouble-fte de toutes les parties de campagne en
terre de Tarascon.

La _Gazette_ publiait mme un roman, _la Belle Tarasconnaise_, une
fille de colon enleve par le fils d'un roi papoua; et les
pripties de ce drame d'amour ouvraient aux imaginations des
jeunes personnes des horizons sans fin. La partie financire
donnait le cours des denres coloniales, les annonces d'mission
des bons de terre et des actions de sucrerie ou de distillerie,
ainsi que les noms des souscripteurs et les listes de dons en
nature qui continuaient  affluer, avec l'ternel costume pour un
sauvage de Mlle Tournatoire.

Pour suffire  de si frquents envois, il fallait que la bonne
demoiselle et install chez elle de vritables ateliers de
confection. Du reste elle n'tait pas la seule que ce prochain
dmnagement pour des les inconnues et si lointaines et jete en
d'tranges proccupations.

Un jour Tartarin se reposait tranquillement chez lui, dans sa
petite maison, ses babouches aux pieds, douillettement envelopp
de sa robe de chambre, pas inoccup cependant, car prs de lui,
sur sa table, s'parpillaient des livres et des papiers: les
relations de voyages de Bougainville, de Dumont-Durville, des
ouvrages sur la colonisation, des manuels de cultures diverses. Au
milieu de ses flches empoisonnes, avec l'ombre du baobab qui
tremblotait minusculement sur les stores, il tudiait sa colonie
et se bourrait la mmoire de renseignements puiss dans les
livres. Entre temps il signait quelque brevet, nommait un grand de
premire classe ou crait sur papier  tte un emploi nouveau pour
satisfaire, autant que possible, le dlire ambitieux de ses
concitoyens.

Tandis qu'il travaillait ainsi, ouvrant de yeux et soufflant dans
ses joues, on lui annonait qu'une dame voile de et qui refusait
de dire son nom, demandait  lui parler. Elle n'avait mme pas
voulu entrer, et attendait dans le jardin, o il courut
prcipitamment, en pantoufles et en robe de chambre.

Le jour finissait, le crpuscule rendait dj les objets
indistincts; mais, malgr l'ombre tombante et l'paisse voilette,
rien qu'au feu des yeux ardents qui brillaient sous le tulle,
Tartarin reconnut sa visiteuse:

Madame Excourbanis!

-- Monsieur Tartarin, vous voyez une femme bien malheureuse.

La voix tremblait, lourde de larmes. Le bonhomme en fut tout mu
et l'accent paternel:

-- Ma pauvre Evelina, qu'avez-vous?... Dites...

Tartarin appelait ainsi par leur petit nom  peu prs toutes les
dames de la ville, qu'il avait connues enfants, qu'il avait
maries comme officier municipal, restant pour elles un confident,
un ami, presque un oncle.

Il prit le bras d'Evelina, la fit marcher en rond autour du petit
bassin aux poissons rouges, pendant qu'elle lui contait son
chagrin, ses inquitudes conjugales.

Depuis qu'il tait question de s'en aller coloniser au loin,
Excourbanis prenait plaisir  lui dire  propos de tout sur un
ton de menace gouailleuse:

Tu verras, tu verras, quand nous serons l-bas, en _Polygamille._

Elle, trs jalouse, mais aussi nave, mme un peu btasse, prenait
au srieux cette plaisanterie.

Est-ce vrai, cela, monsieur Tartarin, que dans cet affreux pays
les hommes peuvent se marier plusieurs fois?

Il l'a rassura doucement.

Mais non, ma chre Evelina, vous vous trompez. Tous les sauvages
de nos les sont monogames. La correction de leurs moeurs est
parfaite, et, sous la direction de nos Pres-Blancs, rien 
craindre de ce ct-l.

Pourtant, le nom mme du pays?... Cette _Polygamille_?...

Alors seulement il comprit la drlerie de ce grand farceur
d'Excourbanis, et partit d'un joyeux clat de rire.

Votre mari se moque de vous, ma petite. Ce n'est pas la
_Polygamie_ que le pays s'appelle, c'est _Polynsie_, ce qui
signifie: groupe d'les, et n'a rien pour vous alarmer.

On en a ri longtemps dans la socit tarasconnaise!

Cependant les semaines passaient et toujours pas de lettres des
migrants, rien que des dpches communiques de Marseille par le
duc. Dpches laconiques, expdies  la hte d'Aden, de Sydney,
des diffrentes escales de la _Farandole_.

Aprs tout, on ne devait pas trop s'tonner, tant donn
l'indolence de la race.

Pourquoi auraient-ils crit? Des tlgrammes suffisaient bien;
ceux qu'on recevait, rgulirement publis par la Gazette
n'apportaient d'ailleurs que de bonnes nouvelles:

_Traverse dlicieuse, mer d'huile, tous bien portants._

Il n'en fallait pas plus pour entretenir l'enthousiasme.

Un jour enfin, en tte du journal, parut la dpche suivante
expdie toujours via Marseille:

_Arrivs Port-Tarascon. -- Entre triomphale -- Amiti avec
naturels venus au-devant sur la jete -- Pavillon tarasconnais
flotte sur maison de ville -- Te Deum chant dans l'glise
mtropolitaine -- Tout est prt, venez vite._

 la suite, un article dithyrambique, dict par Tartarin, sur
l'occupation de la nouvelle patrie, sur la jeune ville fonde, la
visible protection de Dieu, le drapeau de la civilisation plant
en terre vierge, l'avenir ouvert  tous.

Du coup, les dernires hsitations s'vanouirent. Une nouvelle
mission de bons  cent francs l'hectare s'enleva comme des petits
pains blancs.

Le tiers, le clerg, la noblesse, tout Tarascon voulait partir;
c'tait une fivre, une folie d'migration rpandue par la ville,
et les grincheux, comme Costecalde, les tides ou les mfiants se
montraient maintenant les plus enrags de colonisation lointaine.

Partout on activait les prparatifs du matin au soir. On clouait
les caisses jusque dans les rues jonches de paille, de foin, au
milieu d'un roulement de coups de marteau.

Les hommes travaillaient en bras de chemise, tous de bonne humeur,
chantant, sifflant, et l'on s'empruntait les outils de porte 
porte en changeant de gais propos. Les femmes emballaient leurs
ajustements, les Pres-Blancs leurs ciboires, les tout petits
leurs joujoux.

Le navire nolis pour emporter tout le haut Tarascon, baptis le
_Tutu-panpan_, nom populaire du tambourin tarasconnais, tait un
grand steamer en fer command par le capitaine Scrapouchinat, un
long-cours toulonnais. L'embarquement devait avoir lieu  Tarascon
mme.

Les eaux du Rhne tant belles et le navire sans grand tirant
d'eau, on avait pu lui faire remonter le fleuve jusqu' la ville,
et l'amener  bord du quai, o le chargement et l'arrimage prirent
un grand mois.

Pendant que les matelots rangeaient dans la cale les innombrables
caisses, les futurs passagers installaient d'avance leurs cabines;
et avec quel entrain! Quelle urbanit! Chacun cherchant  se
rendre serviable et agrable aux autres.

Cette place vous va mieux? Comment donc!

-- Cette cabine vous plat davantage?  votre aide! Et ainsi de
tout.

La noblesse tarasconnaise, si morgueuse d'ordinaire, les
d'Aigueboulide, les d'Escudelle, gens qui d'habitude vous
regardaient du haut de leur grand nez, fraternisaient maintenant
avec la bourgeoisie.

Au milieu du tohu-bohu de l'embarquement, on reut un matin une
lettre du Pre Vezole, le premier courrier dat de Port-Tarascon:

Dieu soit lou! Nous sommes arrivs, disait le bon Pre. Nous
manquons de bien des petites choses, mais Dieu soit lou tout de
mme!...

Gure d'enthousiasme dans cette lettre, gure de dtails non plus.

Le Rvrend se bornait  parler du Roi Ngonko, et de Likiriki, la
fillette du roi, une charmante enfant  qui il avait donn une
rsille de perles. Il demandait ensuite qu'on envoyt quelques
objets un peu plus pratiques que les dons habituels des
souscripteurs. C'tait tout.

Du port, de la ville, de l'installation des colons, pas un mot. Le
Pre Bataillet grondait, furieux:

Je le trouve mou, votre Pre Vezole... Ce que je vais vous le
secouer en arrivant!

Cette lettre tait en effet bien froide, venant d'un homme si
bienveillant; mais le mauvais effet qu'elle aurait pu produire se
perdit dans le remue-mnage de l'installation  bord, dans le
bruit assourdissant de ce dmnagement de toute une ville.

Le gouverneur -- on n'appelait plus Tartarin que de ce nom --
passait ses journes sur le pont du _Tutu-panpan_. Les mains
derrire le dos, souriant, allant de long en large, au milieu d'un
encombrement de tas de choses trangers, panetires, crdences,
bassinoires, qui n'avaient pas encore trouv place dans l'arrimage
de la cale, il donnait des conseils d'un ton patriarcal:

Vous emportez trop, mes enfants. Vous trouverez tout ce qu'il
vous faut l-bas.

Ainsi lui, ses flches, son baobab, ses poissons rouges, il
laissait tout a, se contentant d'une carabine amricaine 
trente-deux coups et d'une cargaison de flanelle.

Et comme il surveillait tout, comme il avait l'oeil  tout, non
seulement  bord mais aussi  terre, tant aux rptitions de
l'orphon qu'aux exercices de la milice sur le cours!

Cette organisation militaire des Tarasconnais, survivant au sige
de Pamprigouste, avait t renforce, en vue de la dfense de la
colonie et des conqutes que l'on comptait faire pour l'agrandir!
Et Tartarin, enchant de l'attitude martiale des miliciens, leur
exprimait souvent sa satisfaction, ainsi qu' leur chef Bravida,
dans des ordres du jour.

Pourtant un pli sillonnait anxieusement parfois le front du
Gouverneur.

Deux jours avant l'embarquement, Barafort, un pcheur du Rhne,
trouvait dans les oseraies de la rive une bouteille vide
hermtiquement bouche, dont le verre tait encore assez
transparent pour laisser distinguer  l'intrieur quelque chose
comme un papier roul.

Pas un pcheur n'ignore qu'une pave de ce genre doit tre remise
aux mains de l'autorit, et Barafort apportait au gouverneur
Tartarin la mystrieuse bouteille contenant cette lettre tranger:

_Tartarin._

_Tarascon._

_Europe._

_Cataclysme pouvantable  Port-Tarascon. le, ville, port, tout
englouti, disparu. Bompard admirable comme toujours, et comme
toujours mort victime de son dvouement. Ne partez pas, au nom du
ciel! Que personne ne parle!_

Cette trouvaille paraissait l'oeuvre d'un farceur. Comment cette
bouteille, du fond de l'Ocanie, serait-elle arrive de flot en
flot directement jusqu' Tarascon?

Et puis ce mort comme toujours ne trahissait-il pas une
mystification? N'importe, ce prsage troublait le triomphe de
Tartarin.


Chapitre IV

_Embarquement de Tarasque -- Machine avant! -- Les abeilles
quittent la ruche. -- L'odeur de l'Inde et l'odeur de Tarascon. --
Tartarin apprend le papoua. -- Distractions de la traverse._


Vous parlez de pittoresque.

Si vous aviez vu le pont du _Tutu-panpan_ ce matin de mai 1881,
c'est l qu'il y en avait du pittoresque! Tous les directeurs en
tenue de crmonie: Tournatoire directeur gnral de la sant,
Costecalde directeur des cultures, Bravida gnral en chef de
milice, et vingt autres offrant aux yeux un mlange de costumes
varis, brods d'or et d'argent; beaucoup portant en outre le
manteau de grand de premire classe, rouge, galonn d'or. Au
milieu de cette foule chamarre, la tache blanche du Pre
Bataillet, grand aumnier de la colonie et chapelain du
Gouverneur.

La milice surtout tincelait. La plus grande partie des simples
miliciens ayant t expdie par les autres bateaux, il ne restait
gure l que les officiers, sabre aux poings, revolver  la
ceinture, le buste cambr, la poitrine en avant sous le coquet
dolman  aiguillettes et  brandebourgs, fiers surtout de leurs
magnifiques bottes au miroitant vernis.

Parmi les uniformes et les costumes se mlaient les toilettes des
dames, de couleurs chatoyantes, claires et gaies, avec des rubans
et des charpes flottant  l'air, et, par-ci par-l, quelques
coiffes tarasconnaises de servantes. Sur tout cela, sur le navire
aux cuivres tincelants, aux mts dresss vers le ciel, imaginez
un beau soleil, un soleil de jour de fte, pour horizon le large
Rhne, vagu comme une mer, rebrouss par le mistral, et vous
aurez l'ide du _Tutu-panpan_ en partance pour Port-Tarascon.

Le duc de Mons n'avait pu assister au lancement, retenu  Londres
par une nouvelle mission. C'est qu'il en fallait de l'argent,
pour payer bateaux, quipages et ingnieurs, tous les frais de
l'migration! Le duc avait annonc des fonds le matin mme par
dpche. Et tous admiraient le ct pratique de l'homme du Nord.

Quel exemple il nous donne, messieurs! dclamait Tartarin,
ajoutant toujours:

Imitons-le... Pas _d'emballemain_! C'est vrai que lui-mme avait
l'air trs calme, trs simple aussi, sans le moindre flafla, au
milieu de tous ses administrs en costume, seulement le grand
cordon de l'_Ordre_ en sautoir sur sa redingote.

Du pont du _Tutu-panpan_, on voyait les colons venir de loin, par
groupes, apparatre  des tournants de rue, puis dboucher sur le
quai, enfin reconnaissables et salus par leurs noms:

Ah! Voil les Roquetaillade!...

--T! Monsieur Franquebalme!

Et des cris, des bravos enthousiastes! On fit entre autres une
ovation  l'antique douairire comtesse d'Aigueboulide, quasi
centenaire, quand on la vit monter lestement  bord, en mantelet
de soie puce, la tte branlante, portant d'une main sa
chaufferette et de l'autre sa vieille perruche empaille.

La ville se vidait de minute en minute, les rues semblaient plus
larges entre les maisons closes, les boutiques  volets ferms, et
toutes les persiennes ou jalousies baisses.

Tout le monde  bord, il y eut une minute de grand recueillement,
de silence solennel, berc par le sifflement de la vapeur sous
pression. Des centaines d'yeux se tournaient vers le capitaine,
debout sur la dunette, prt  donner l'ordre de draper. Tout 
coup quelqu'un cria:

Et la Tarasque...

Vous n'tes pas sans avoir entendu parler de la Tarasque, l'animal
fabuleux qui a donn son nom  la ville de Tarascon. Pour rappeler
son histoire brivement, c'tait, cette Tarasque, en des temps
trs anciens, un monstre redoutable, qui dsolait l'embouchure du
Rhne. Sainte Marthe, venue en Provence aprs la mort de Jsus,
alla, vtue de blanc, chercher la bte au milieu des marais, et
l'amena en ville, lie seulement d'un ruban bleu, mais dompte,
captive par l'innocence et la pit de la sainte.

Depuis, les Tarasconnais clbrent tous les dix ans une fte o
l'on promne  travers les rues un monstre en bois et carton
peint, tenant de la tortue, du serpent et du crocodile, grossire
et burlesque effigie de la Tarasque d'autrefois, vnre
maintenant comme une idole, loge aux frais de l'tat et connue
dans tout le pays sous le nom de la mre-grand!.

Partir sans la mre-grand, ne leur semblait pas possible. Quelques
jeunes gens s'lancrent et l'amenrent au quai rapidement.

Ce fut une explosion de larmes, de cris d'enthousiasme, comme si
l'me de la ville, la patrie elle-mme respirait en ce monstre de
carton d'un si difficile embarquement.

Beaucoup trop grande pour trouver place  l'intrieur du navire,
on attacha la Tarasque sur le pont  l'arrire; et l, cocasse,
norme, l'air d'un monstre de ferie, avec son ventre en toile et
ses cailles peintes, sa tte dresse au-dessus du bastingage,
elle compltait bien l'ensemble pittoresque et bizarre du
chargement, semblait une de ces chimres sculptes  la proue des
naufs et charges de prsider aux destines du voyage. On
l'entourait avec respect; quelques-uns lui parlaient, la
flattaient de la main.

En voyant cette motion, Tartarin craignit qu'elle n'veillt dans
les coeurs le regret de la patrie quitte, et, sur un signe de
lui, le capitaine Scrapouchinat commanda tout  coup, d'une voix
formidable:

Machine en avant!...

Aussitt clatrent les sonneries de la fanfare, les sifflements
de la vapeur, les bouillonnements de l'eau sous l'hlice, domins
par la voix d'Excourbanis:

Fen d brut!... faisons du bruit!.... Le rivage s'enfuit d'un
bond; la ville, les tours du roi Ren, reculrent dans le
lointain, de plus en plus rapetisses, comme brouilles dans la
vibrante lumire du soleil sur le Rhne.

Tous, penchs sur les bordages, tranquilles, souriants,
indiffrents, regardaient la patrie s'en aller, disparatre l-
bas, sans plus d'motion, maintenant qu'ils avaient avec eux la
bonne Tarasque, qu'un essaim d'abeilles changeant de ruche au son
des chaudrons, ou qu'un grand triangle d'tourneaux en vol vers
l'Afrique.

Et, vraiment, elle les protgea, leur Tarasque. Temps divin, mer
resplendissante, pas une tempte, pas un grain, jamais traverse
ne fut plus favorable.

Au canal de Suez, on tira bien un peu la langue, sous le feu d'un
soleil ardent, malgr la coiffure coloniale adopte par tous 
l'exemple de Tartarin: casque de lige recouvert de toile blanche
et garni d'un voile de gaze verte; mais ils ne souffrirent pas
trop de cette temprature de fournaise,  laquelle le ciel de
Provence les avait ds longtemps acclimats.

Aprs Port-Sad et Suez, aprs Aden, la mer Rouge franchie, le
_Tutu-panpan_ se lana  travers la mer des Indes, d'une marche
rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velout comme un
de ces aolis, une de ces crmeuses pommades d'ail que les
migrants mangeaient  tous leurs repas.

Ce qu'il s'en consommait d'ail,  bord! On en avait emport
d'normes provisions, et son dlicieux bouquet marquait le sillage
du navire, mlant l'odeur de Tarascon  l'odeur de l'Inde.

Bientt on longea des les mergeant de la mer en corbeilles de
fleurs tranges o voltigeaient de magnifiques oiseaux habills de
pierreries. Les nuits calmes, transparentes, illumines de
myriades d'toiles, semblaient traverses de vagues musiques
lointaines et de danses de bayadres.

Aux Maldives,  Ceylan,  Singapour, on et fait des escales
divines, mais les Tarasconnaises, Mme Excourbanis en tte,
dfendaient  leurs maris de descendre  terre.

Un froce instinct de jalousie les mettait toutes en garde contre
ce dangereux climat des Indes et ses effluves amollissantes qui
flottaient jusque sur le pont du _Tutu-panpan_. Il n'y avait qu'
voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage
auprs de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune
fille dont le charme aristocratique l'attirait.

Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance
prvoyait un mariage pour l'arrive.

Du reste, depuis le commencement de la traverse, le Gouverneur se
montrait  tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contrastait
avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat,
vritable tyran  son bord, s'emportant au moindre mot parlant
tout de suite de vous faire fusiller comme un singe vert.
Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du
capitaine, cherchait mme  l'excuser, et, pour dtourner la
colre de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable
activit.

Les heures de sa matine taient consacres  l'tude du papoua,
sous la direction de son chapelain, le R.P. Bataillet, qui, en sa
qualit d'ancien missionnaire, connaissait cette langue et bien
d'autres.

Dans la journe, Tartarin runissait tout son monde, soit sur le
pont, soit dans le salon, et faisait des confrences, dbitait sa
science toute frache sur les plantations de canne  sucre et
l'exploitation du tripang.

Deux fois par semaine, cours de chasse, car l-bas, dans la
colonie, on allait trouver du gibier, ce ne serait pas comme 
Tarascon, o l'on tait rduit  chasser des casquettes lances en
l'air.

Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite, disait
Tartarin. Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modrer.

Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les
temps qu'il fallait prendre selon les diffrentes espces
animales, en comptant mthodiquement comme au mtronome.

Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois..., pan!... a y
est... Pour la perdrix, -- et secouant sa main ouverte il imitait
le vol de l'oiseau, -- pour la perdrix, comptez deux seulement.
Un, deux..., pan!... Ramassez, elle est morte.

Ainsi passaient les heures monotones de la traverse, et chaque
tour d'hlice rapprochait de la ralisation de leurs rves tous
ces braves gens qui se beraient au long de la route de beaux
projets d'avenir, voyageaient avec l'illusion de ce qui les
attendait l-bas, ne parlaient qu'installation, dfrichements,
embellissements imaginaires  leurs futures proprits.

Le dimanche tait jour de repos, jour de fte.

Le Pre Bataillet disait la messe  l'arrire, en grande pompe; et
des sonneries de clairons clataient, les tambours battaient aux
champs, au moment o le prtre levait l'hostie. Aprs la messe, le
Rvrend Pre racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes o il
excellait, moins un sermon qu'un mystre potique tout brlant de
foi mridionale.

Voici un de ces rcits, naf comme une histoire de saints se
droulant sur les vitraux d'une vieille glise de village; mais,
pour en savourer tout le charme, il vous faut imaginer le bateau
lav de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle,
le Gouverneur sur son fauteuil cann, entour de ses directeurs en
grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les
enflchures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux
tourns vers le Pre, debout sur les marches de l'autel. Les coups
de l'hlice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fume
du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au
ras des lames; les oiseaux de mer, golands, albatros, suivent en
criant le sillage du navire, et le Pre-Blanc, avec son paule de
ct, a l'air lui-mme, quand il lve et secoue ses larges
manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prt 
partir.


Chapitre V

_La vritable lgende de l'Antchrist raconte par le R. P.
Bataillet sur le pont du Tutu-Panpan._


C'est encore au paradis que je vous emmne, mes enfants, dans
cette vaste antichambre bleu-de-roi o se tient le grand saint
Pierre, son trousseau de clefs  la ceinture, toujours prt 
ouvrir sa porte aux mes des lus, lorsqu'il s'en prsente;
malheureusement, depuis des annes et des annes, l'humanit est
devenue si mchante, que les meilleurs, aprs la mort, s'arrtent
au purgatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre
n'a pour toute besogne qu' passer ses clefs rouilles au papier
de verre, et  chasser les toiles d'araignes tendues en travers
de sa porte comme des scells de justice. Par moment, il a
l'illusion que quelqu'un frappe. Il se dit:

Enfin... En voil un, ce n'est pas trop tt....

Puis, son guichet ouvert, rien que l'immensit, l'ternel silence,
les plantes immobiles ou roulant dans l'espace avec un bruit doux
d'orange mre dtache de la branche, mais pas l'ombre d'un lu.

Pensez quelle humiliation pour ce bon saint qui nous aime tant, et
comme il se dsole de jour et de nuit, comme il en tombe de ces
larmes brlantes, dvorantes, qui ont fini par creuser au long de
ses joues deux ornires profondes pareilles  celles qu'on voit
sur les routes des carrires entre Tarascon et Montmajour!

Or, une fois que saint Joseph, venu pour lui tenir compagnie, car
 la longue il s'ennuyait, le pauvre porte-clefs, toujours seul
dans son antichambre, une fois donc que saint Joseph lui disait
pour le consoler:

Mais, en dfinitive, qu'est-ce que  peut te faire que ces gens
d'en bas ne se prsentent plus  ton guichet?... Est-ce que tu
n'es pas bien ici, caress des plus douces musiques et des odeurs
les plus suaves?....

Et tandis qu'il parlait ainsi, du fond des sept ciels ouverts en
enfilade se coulait une brise tide charge de sons, de parfums,
dont rien ne saurait vous donner l'ide, mes chers amis, pas mme
ce got de citronnelle et de framboises fraches que l'haleine de
mer nous souffle depuis un moment dans la figure, de ce grand
bouquet d'les roses sous le vent.

H! fit le bon saint Pierre, je ne m'y trouve que trop bien dans
ce paradis de bndiction, mais j'y voudrais tous ces pauvres
enfant avec moi....

Et brusquement pris d'indignation:

Ah les gueux, ah! Les imbciles...

Non, vois-tu, Joseph, le Seigneur est trop bon pour ces
misrables... Et  sa place, je sais bien ce que je ferais.

-- Que ferais-tu, mon brave Pierre?

-- T! pardi, un grand coup de pied dans la fourmilire et va te
promener de l'humanit!

Saint Joseph hocha sa vieille barbe... Il le faudrait terriblement
fort, tout de mme, ce coup de pied qui dmolirait la terre...

Passe encore pour les Turcs, les Infidles, ces peuplades d'Asie
qui tombent en pourriture, mais le monde chrtien, c'est cal,
c'est solide, bti par le fils...

-- Justement, reprit saint Pierre... Mais ce que le Christ a bti,
le Christ pourrait aussi bien le dtruire. Je leur enverrais mon
Fils Divin une seconde fois  ces galriens de par l-bas, et cet
Antchrist qui serait le Christ dguis aurait tt fait de vous
les mettre en bourtouillade.

Le bon saint parlait dans sa colre, sans bien penser ce qu'il
disait, sans se douter surtout que ses paroles seraient rptes
au Divin Matre, et sa surprise fut grande quand tout  coup le
Fils de l'homme se dressa devant lui, un petit paquet sur l'paule
au bout d'un bton de route, ordonnant de sa voix ferme et douce:

Pierre, viens... Je t'emmne.

 la pleur de Jsus,  la fivre de ses grands yeux cerns qui
jetaient encore plus de feux que son aurole, Pierre comprit tout
de suite, et regretta d'avoir trop parl. Que n'aurait-il pas
donn pour que cette seconde mission du Fils de Dieu sur la terre
n'et pas lieu, surtout pour n'tre pas lui-mme du voyage! Il
s'agitait, tout perdu, les mains chevrotantes:

Ah! mon Dieu... Ah! mon Dieu... Et mes clefs, qu'est-ce que j'en
vais faire? C'est vrai que pour une aussi longue route son lourd
trousseau n'tait pas commode.Et ma porte, qui me la gardera?

Sur quoi Jsus sourit, lisant le fond de son me, et dit:

Laisse les clefs sur la serrure, Pierre... Pas de risque qu'on
entre jamais chez nous, tu sais bien.

Il parlait doucement, mais on sentait tout de mme quelque chose
d'implacable dans son sourire et dans sa voix.

Comme il est dit aux saintes critures, des signes dans le ciel
annoncrent la venue sur terre du Fils de l'homme, mais depuis
longtemps les humains accroupis ne regardaient plus le ciel, et,
distraits par leurs passions, rien ne leur signala la prsence du
Matre et du vieux serviteur qui l'accompagnait, d'autant que les
deux voyageurs avaient emport de la rechange et se dguisaient en
tout ce qu'ils voulaient.

Pas moins, dans la premire ville o ils arrivrent, la veille
justement qu'un bandit fameux nomm Sanguinarias, auteur de crimes
pouvantables, devait tre mis  mort, les ouvriers employs 
dresser les bois de justice dans la nuit s'tonnrent de voir
travailler avec eux, au feu des torches, deux compagnons venus on
ne sait d'o, l'un souple et fier comme un btard de prince, la
barbe en fourche, des yeux de pierreries, l'autre dj courb,
l'air bonasson et endormi, deux longues cicatrice en rigole sur
ses joues fripes. Puis, au petit jour, l'chafaud debout, le
peuple et les autorits en cercle pour le supplice, les deux
trangers avaient disparu, laissant toute la mcanique si
trangement ensorcele que lorsqu'on eut tendu le condamn sur la
planche, le couteau, pourtant bien aiguis, d'un acier de bonne
marque, tomba vingt fois de suite sans parvenir seulement  lui
entamer la peau.

Vous voyez le tableau d'ici, les magistrats effars,
l'horripilation de la foule, le bourreau bousculant ses aides,
arrachant ses cheveux tremps de sueur, Sanguinarias lui-mme --
il tait de Beaucaire naturellement ce malandrin, et joignait 
tous ses mauvais instincts un amour-propre diabolique --
Sanguinarias trs vex, tournant et retournant son cou de taureau
noir dans la lunette, disant:

Ah! a... mais qu'est-ce que j'ai donc?... je ne suis donc pas
fabriqu comme les autres qu'on ne peut venir  bout de moi!....

Et  la fin des fins, les gendarmes obligs de l'emporter de
force, de le rentrer dans son cachot, pendant que la canaille
hurlante dansait autour de l'chafaud mis en pices, flambant et
crpitant jusqu'au ciel comme un feu de la Saint-Jean.

Ds lors en cette ville, et par toute la terre civilise, il y eut
un sort jet sur les arrts suprmes de la justice. Le glaive de
la loi ne coupait plus, et comme c'est la mort seule que les
assassins redoutent, bientt un dbordement de crimes couvrit le
monde, les rues et les chemins ne furent plus tenables pour les
honntes gens terrifis, tandis que dans les centrales, bondes
par-dessus les toits, les coupe-jarrets s'engraissaient de bons
jus de viandes, fendaient la figure de leurs gardiens  coups de
sabot, leur faisaient sauter l'oeil avec le pouce, ou, simplement
par curiosit, s'amusaient  leur dvisser la tte pour voir ce
qu'il y avait dedans.

Devant le grand dgt caus dans l'humanit rien que par le
dsarmement de la justice, le brave saint Pierre trouvait qu'il y
en avait assez, et, le coeur gonfl de piti, avec un bon gros
rire courtisan:

La leon est russie, Matre, et je crois qu'ils s'en
souviendront... Pas moins, si nous remontions, maintenant... C'est
que, je vais vous dire, j'ai peur qu'on ait besoin de moi, l-
haut.

Le Fils de l'homme eut son ple sourire:

Rappelle-toi, fit-il, le doigt lev... Ce que le Christ a bti,
le Christ seul pourra le dtruire!

Et Pierre songeait, la tte basse:

J'ai trop parl, pauvres enfants, j'ai trop parl!.

Ils se trouvaient en ce moment sur des pentes fertiles au pied
desquelles une riche cit impriale tendait  perte de vue ses
dmes, ses terrasses, clochers brods, tours et flches de
cathdrales o des croix de toutes formes, en marbre et en or,
tincelaient dans le couchant paisible.

J'espre qu'ils en ont, par ici, des couvents et des glises!
reprit le bon vieillard, essayant de dtourner la colre du
Seigneur... a fait plaisir au moins!.

Mais vous savez que ce que Jsus mprise sur toute chose c'est le
culte hypocrite et somptueux des Pharisiens, ces glises o l'on
va  la messe par genre et ces couvents qui fabriquent du garus et
du chocolat; aussi pressait-il le pas sans rpondre, et les
moissons tant trs hautes, par-dessus les bls dans la descente,
du formidable destructeur de l'humanit on ne voyait qu'un paquet
de hardes sautillant au bout d'un bton de routier... Et donc, en
cette ville o ils entrrent, vivait un vieux, vieux empereur, le
doyen des princes de l'Europe comme il en tait le plus juste et
le plus puissant, qui gardait la guerre enchane aux essieux de
ses canons et, par force ou persuasion, empchait les peuples de
se dvorer entre eux.

Tant qu'il serait l, il y avait comme un accord tacite de chien 
loup que les ouailles brouteraient tranquilles; aprs, par
exemple, gare l-dessous! C'est pourquoi tout le monde y tenait, 
la vie du bon empereur; pas une mre qui ne ft prte  s'ouvrir
les veines pour lui faire du sang plus vermeil et plus riche.

Puis, soudainement, tout cet amour se tourna en haine, un mot
d'ordre infernal circula:

Tuons-le..., c'est le bon tyran, le plus excrable de tous,
puisqu'il ne nous laisse pas mme le droit  la rvolte.

Et sous le palais imprial min, dynamit, dans la nuit du caveau
o les conjurs s'activaient, de l'eau jusqu' la ceinture vous
laisse  deviner quel mystrieux compagnon aux yeux tincelants
menait l'oeuvre de mort, fermant les coeurs  la peur,  la piti,
et, quand le coup partit, poussant le hourrah suprme...

Ah! Le pauvre empereur, on ne retrouva pas gros de lui sous les
dcombres! Quelques flocons de barbe roussie, une main de justice
tordue par la flamme; et tout de suite la Guerre dmusele hurla,
le ciel fut noir de corbeaux assembls au-dessus des frontires,
la grande tuerie commena et ne finit plus.

Pendant que les peuples s'gorgeaient au moyen d'engins
pouvantables, que de toutes parts sur l'horizon les villes prises
d'assaut flambaient comme des torches, par les chemins encombrs
de btail en droute, de charrettes sans conducteurs, le long des
champs en friche, des fleuves rouges de sang, des vignes et des
moissons impitoyablement massacres, Jsus de son pas allgre,
toujours le bton sur l'paule et sur ses talons le bon vieux
saint qui essayait vainement de le flchir. Jsus tirait vers un
pays trs loin o professait un docteur fameux, du nom de
M. Mauve.

M. Mauve, grand gurisseur d'hommes et de btes, dirigeant  sa
volont toutes les forces de la nature, avait quasiment trouv la
prolongation de la vie humaine; il y tait, il s'en fallait de ,
quand, une nuit, par la maladresse d'un nouveau garon de
laboratoire, trs beau, trs ple, et qu'on ne revit jamais plus,
plusieurs bocaux remplis de poisons trs subtils restrent
dbouchs, et au matin M. Mauve, en ouvrant sa porte, tomba raide
asphyxi.

Du coup la vie humaine ne fut pas prolonge, bien au contraire;
car le savant collectionnait chez lui, pour l'tude, une foule
d'anciens flaux, d'extraordinaires lpres d'gypte et du Moyen
Age, dont les germes vads des cornues se rpandirent par le
monde entier et le dsolrent. Il y eut des pluies de crapauds,
empestes et ignobles, comme du temps des Hbreux; puis des
fivres, jaune, maligne, quarte, tierce, seconde, des pestes, des
typhus, un tas de maladies perdues, greffes sur de toutes
rcentes, d'autre aussi qu'on ne connaissait pas encore, et dans
le peuple tout cela s'appelait le mal de M. Mauve.

Dieu vous garde de ce mal terrible, mes enfants!

Les os fondaient comme du verre, les muscles s'effilochaient. On
souffrait tant, qu'on ne criait plus; les malades avant de mourir
tombaient par morceaux, s'en allaient en bouillie sur les chemins,
et la voirie n'avait pas assez de pelles ni de tombereaux pour les
ramasser.

Mtin! Voil une bonne affaire de faite!... disait saint Pierre
d'une joie faussement joyeuse o roulaient des larmes...

Et  prsent, Matre, si nous rentrions chez nous... Je commence 
me languir.

Jsus savait bien que ce semblant de languison cachait une grande
piti pour les humains, et lui, pourtant si bon, s'tait jur de
les exterminer jusqu'au dernier. Il faut dire aussi qu'ils lui en
avaient tant fait!... on se lasse  la fin.

Pour lors, continuant sa route sans rpondre, il marchait dans la
campagne avec son vieux serviteur par un petit matin vert et ros,
lorsqu' travers les appels des coqs et toute la brame animale
qui salue le lever du jour, une clameur humaine vint jusqu' eux,
un cri de femme montant  grandes ondes, par preintes, tantt
immense  dchirer l'horizon, puis s'apaisant en une longue
plainte douce,  laquelle ceux qui l'ont entendue une fois ne
peuvent plus se tromper. Dans le jour qui commenait, un tre
arrivait au monde. Jsus, songeur, s'arrta. S'il en naissait
toujours,  quoi servait de les dtruire...

Et tourn vers le chaume d'o le cri tait venu, il leva sa main
blanche en menace.

Piti!... Matre, piti pour les tout petits! sanglota le brave
saint Pierre.

Le Seigneur le rassura d'un mot.

 cet enfant de lait comme  tous ceux qui natraient dornavant
sur la terre, il venait de faire un don de bienvenue. Pierre n'osa
pas demander ce que c'tait, mais moi je peux vous le dire, mes
amis. Jsus leur avait donn l'exprience,  ces pauvres agneaux,
et ce fut quelque chose de terrible.

Pensez que, jusqu'alors, quand un homme mourait, l'exprience de
cet homme s'en allait avec lui. Mais voil qu'aprs le don de
Jsus, il y eut sur la terre de l'exprience accumule. Les
enfants naquirent tristes, vieux, dcourags;  peine les yeux
ouverts, ils dcouvraient le bout de tout, et l'on vit cette chose
abominable: des suicides d'enfants, des tout petits cherchant  se
dtruire de leurs menottes dsespres.

Et cependant ce n'tait pas encore assez, la race maudite ne
voulait pas s'teindre et s'obstinait  vivre quand mme.

Alors, pour en finir plus vite, le Christ enleva aux hommes et aux
femmes le got de l'amour, le sentiment de la beaut. Il n'y eut
plus de joie d'aucune sorte sur la terre, plus d'effusion dans la
prire ni dans la volupt. On ne cherchait plus que l'oubli de
tout, on n'aspirait qu'au sommeil... Oh! Dormir..., ne plus
penser, ne plus vivre...

Elle tait, comme vous voyez, dans un bien triste tat, la pauvre
humanit, et n'en avait sans doute plus pour longtemps, car
l'infatigable exterminateur htait de plus en plus sa besogne. Il
parcourait toujours le monde, en errant voyageur, le paquet au
bout du bton, son compagnon derrire lui, bien las, bien courb,
les deux sillons de larmes se creusant davantage le long de ses
joues,  mesure que le Matre sur son passage dchanait les
volcans, les cyclones et les tremblements de terre.

Or, un beau matin d'Assomption, comme Jsus marchait sur la mer,
glissant  la surface des flots ainsi que nous le montrent les
critures, il arriva au milieu des les de l'Ocanie, dans ces
mmes parages du Pacifique que nous traversons en ce moment.

D'un bouquet d'les tout verdoyant venaient jusqu' lui sur la
brise de mer des voix de femmes et d'enfants qui chantaient des
cantiques provenaux.

T! s'cria saint Pierre, on dirait des airs de Tarascon.

Jsus se tourna  demi:

De mauvais chrtiens, je crois, ces Tarasconnais?

-- Oh! Matre, ils se sont bien amends depuis les temps,
s'empressa de rpondre le bon saint, craignant que sur un signe de
la main divine l'le dont ils approchaient ne s'engloutt sous les
flots.

Cette le, vous l'avez devin, n'tait autre que Port-Tarascon, o
les habitants, en l'honneur de l'Assomption, faisaient une
procession solennelle.

Et quelle procession, mes enfants!

D'abord les pnitents, tous les pnitents, des bleus, des blancs,
des gris, de toutes les couleurs, prcds de leurs clochettes qui
mlaient ensemble leur notes de cristal et d'argent. Aprs les
pnitents, les confrries de femmes, tout de blanc vtues et
couvertes de longs voiles comme les saintes du Paradis. Puis
venaient les vieilles bannires, si hautes que les figures de
saints, aux auroles tisses en or dans les toffes de soie,
semblaient descendre du ciel au-dessus de la foule. Le Saint-
Sacrement avanait ensuite, sous son dais de velours rouge, trs
lent, trs lourd, surmont de grands panaches, prs duquel les
enfants de choeur portaient au bout de longs btons dors de
grosses lanternes vertes o brlaient de petites flammes. Et tout
le peuple suivait, jeunes et vieux, chantant et priant tant qu'ils
avaient de souffle.

La procession se droulait tout autour de l'le, tantt sur la
plage, tantt au versant des collines, tantt sur les sommets o
les grands encensoirs, balancs, laissaient de lgres fumes
bleues dans le soleil.

Saint Pierre bloui murmura:

Que c'est beau!... sans une parole de plus, car il dsesprait
de flchir son compagnon, aprs tant de vaines tentatives: mais
justement il se trompait.

Le Fils de l'homme, touch au coeur par ces transports de foi
nave, regardait flotter les bannires de Port-Tarascon, et
songeait, immobile sur la crte des vagues, regrettant pour la
premire fois sa mission de mort.

Soudain il leva son ple et doux visage et, dans le silence de la
mer apaise, d'une forte voix qui remplit l'univers, il cria vers
le ciel:

Pre, Pre, un sursis!...

Et ils se comprirent sans plus parler, le Pre et le Fils, 
travers le clair espace.

Le pre Bataillet en tait l de son rcit.

L'auditoire silencieux restait sans bouger de place, trs mu,
quand tout  coup, du haut de la passerelle du _Tutu-panpan_, le
capitaine Scrapouchinat cria:

L'le de Port-Tarascon est en vue, monsieur le Gouverneur. Avant
une heure nous serons dans la rade.

Alors tout le monde fut debout et il y eut un grand brouhaha.


Chapitre VI

_L'arrive  Port-Tarascon. -- Personne. -- Dbarquement des
milices. -- PHARMA... BEZU Bravida prend le contact. -- Terrible
catastrophe. -- Un pharmacien tatou._


Que diable est ceci?... personne au-devant de nous...,  dit
Tartarin, le tumulte des premiers cris de joie apais.

Sans doute le navire n'avait pas encore t signal de la terre.

Il fallait s'annoncer. Trois coups de canon roulrent  travers
deux longues les d'un vert gras, d'un vert rhumatisme, entre
lesquelles le steamer venait de s'engager.

Tous les regards taient tourns vers le rivage le plus proche,
une troite bande de sable, large de quelques mtres seulement;
au-del, des pentes raides toutes couvertes d'un croulement de
sombre verdure depuis les sommets jusqu' la mer.

Quand l'cho des coups de canon eut cess de gronder, un grand
silence enveloppa de nouveau ces les d'aspect sinistre. Toujours
personne: et le plus inexplicable encore, c'est qu'on ne voyait ni
port, ni fort, ni ville, ni jetes, ni bassins de radoub..., rien!

Tartarin se tourna vers Scrapouchinat qui dj donnait des ordres
pour le mouillage:

tes-vous bien sr, capitaine?...

L'irascible long-cours rpondait par une salve de jurons. S'il
tait sr, coquin de sort!... il connaissait son mtier peut-tre,
nom d'un tonnerre!... il savait conduire son navire!...

Pascalon, allez me chercher la carte de l'le... fit Tartarin,
toujours trs calme.

Il possdait heureusement une carte de la colonie, dresse  une
trs grande chelle, o taient minutieusement dtaills caps,
golfes, rivires, montagnes, et jusqu' l'emplacement des
principaux monuments de la ville.

Elle fut aussitt tale, et Tartarin, entour de tous, se mit 
l'tudier en suivant du doigt.

Bien cela; ici, l'le de Port-Tarascon..., l'autre le en face,
l..., le promontoire chose..., trs bien...  gauche les rcifs
de coraux... parfaitement... Mais alors, quoi? La ville, le port,
les habitants, qu'est-ce que tout a tait devenu?

Timide, bgayant un peu, Pascalon suggra que peut-tre il y avait
l-dessous une farce de Bompard, si connu en Tarascon pour ses
plaisanteries.

Bompard peut-tre, fit Tartarin... mais Bzuquet, un homme de
toute prudence, de tout srieux... Du reste, pour si farceur qu'on
soit, on n'escamote pas une ville, un port, des bassins de
carnage.

 la longue-vue, on apercevait bien sur la cte quelque chose
comme une baraque; mais les rcifs de coraux ne permettaient pas
au navire d'approcher davantage, et,  cette distance, tout se
perdait dans le vert noir des feuillages.

Trs perplexes, tous regardaient, dj prts pour le dbarquement,
leurs paquets  la main, la vieille douairire d'Aigueboulide
elle-mme portant sa petite chaufferette, et, dans la stupfaction
gnrale, on entendit le Gouverneur en personne murmurer  demi-
voix:

C'est vraiment bien extraordinaire!... Tout  coup il se
redressa:

Capitaine, faites armer le grand canot. Commandant Bravida,
sonnez  la milice.

Pendant que le clairon ta-ra-ta-tait, que Bravida faisait appel,
Tartarin, plein d'aisance, rassurait les dames:

Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement....

Et aux hommes,  ceux qui ne venaient pas  terre:

Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous l, que
personne ne bouge.

Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient comme lui:

Oui, monsieur le Gouverneur... Tout va s'expliquer...
certainement.... Et en ce moment Tartarin leur paraissait
immense.

Dans le grand canot, il prit place avec son secrtaire Pascalon,
son chapelain le Pre Bataillet, Bravida, Tournatoire,
Excourbanis et la milice, tous arms jusqu'aux dents, sabres,
haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester
 trente-deux coups.

 mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux rivage o rien ne
remuait, on distinguait un vieil appontement en madriers et
planches, tout rong de mousse dans une eau croupie. Que ce ft l
cette jete sur laquelle les naturels venaient au-devant des
passagers de la _Farandole_, voil qui semblait incroyable. Un peu
plus loin apparaissait une espce de vieille baraque, aux fentres
fermes de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient
un reflet sanglant dans l'eau morte. Un toit de planches la
recouvrait, mais crevass, disjoint.

Sitt dbarqus, ce fut l que l'on courut. Une ruine, 
l'intrieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se
voyaient  travers la toiture, le plancher gondol s'effritait en
pourriture de bois, d'normes lzards disparaissaient dans les
crevasses, des btes noires grouillaient le long des murs, de
visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en entrant le
premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras.
Partout une odeur d'humide, de moisi, coeurante et fade.

 quelques dbris de cloisons encore debout, on reconnaissait que
la baraque avait t divise en compartiments troits comme des
boxes d'curie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient
en lettres d'un pied ces mots: Pharma... Bzu... Le reste avait
disparu, mang par la moisissure; mais pour deviner Pharmacie
Bzuquet, il ne fallait pas tre grand clerc.

Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de l'le tait
malsain, et aprs un essai de colonisation ils sont alls
s'installer de l'autre ct.

Puis, d'une voix dcide, il donna l'ordre au commandant Bravida
de partir en reconnaissance  la tte de la milice: il pousserait
jusqu'en haut de la montagne; de l, explorerait le pays et
verrait certainement fumer les toits de la ville.

Ds que vous aurez pris le contact, vous nous avertirez par une
mousquetade.

Quant  lui, il resterait en bas, au quartier gnral, avec son
secrtaire, son chapelain et quelques autres.

Bravida et le lieutenant Excourbanis rangrent leurs hommes et se
mirent en route. Les miliciens avancrent en bon ordre; mais le
terrain montant, recouvert d'une mousse algueuse et glissante,
rendait la marche difficile, et les rangs ne tardrent pas  se
diviser.

On traversa un petit ruisseau, sur le bord duquel restaient
quelques vestiges d'un lavoir, un battoir oubli, tout cela verdi
par cette mousse dvorante, envahissante, qu'on retrouvait 
chaque pas. Un peu plus loin, les traces d'une autre construction,
qui semblait avoir t un blockhaus.

Le bon ordre des milices acheva de se dsorganiser par la
rencontre de centaines de trous trs rapprochs les uns des
autres, tratreusement masqus d'une vgtation de ronces et de
lianes.

Plusieurs hommes s'y effondrrent avec un grand fracas de
buffleteries et d'armes, faisant fuir sous leur chute de ces gros
lzards pareils  ceux de la baraque. Ces trous n'taient pas trop
profonds, rien que de lgres excavations creuses en alignement.

On dirait un ancien cimetire, observa le lieutenant
Excourbanis. Cette ide lui venait de vagues apparences de croix,
faites de branches entrelaces, maintenant reverdies, retournes 
la nature, et prenant des formes de ceps de vigne sauvage. En tous
cas un cimetire dmnag, car il n'y restait plus trace
d'ossements.

Aprs une pnible escalade  travers d'pais fourrs, ils
arrivrent enfin sur la hauteur. On y respirait un air plus sain,
renouvel par la brise et tout charg des senteurs marines. Au
loin s'tendait une grande lande aprs laquelle les terrains
redescendaient insensiblement vers la mer. La ville devait tre
par l.

Un milicien, le doigt tendu, montra des fumes qui montaient,
pendant qu'Excourbanis criait d'un ton joyeux: coutez..., les
tambourins..., la farandole!

Il n'y avait pas  s'y tromper, c'tait bien la vibration
sautillante d'un air de farandole. Port-Tarascon venait au-devant
d'eux.

On voyait dj les gens de la ville, une foule mergeant l-bas
des pentes,  l'extrmit du plateau.

Halte! dit subitement Bravida, on dirait des sauvages.

En tte de la bande, devant les tambourins, un grand noir dansait,
maigre, en tricot de matelot, des lunettes bleues sur les yeux,
brandissant un tomahawk.

Les deux troupes arrtes et s'observant  distance tout  coup
Bravida partit d'un clat de rire:

C'est trop fort!... Ah! Le farceur..., et, rengainant son sabre
au fourreau, il se mit  courir en avant. Ses hommes le
rappelaient:

Commandant!... commandant!...

Mais il ne les coutait pas, courait toujours, et, croyant
s'adresser  Bompard, criait au danseur en approchant:

Connu, mon bon..., trop sauvage..., trop nature...

L'autre continuait  danser en faisant tournoyer son arme; et
quand le malheureux Bravida s'aperut qu'il avait en face de lui
un vritable canaque, il tait trop tard pour viter le terrible
coup de casse-tte qui dfona son casque en lige, fit sauter sa
pauvre petite cervelle et l'tendit raide.

En mme temps clatait une tempte de hurlements, de flches et de
balles. En voyant tomber leur commandant, les miliciens avaient
fait feu d'instinct, puis s'taient enfuis, sans s'apercevoir que
les sauvages faisaient de mme.

D'en bas Tartarin entendit la fusillade. Ils ont pris le
contact, dit-il allgrement. Mais sa joie se changea en stupeur
lorsqu'il vit sa petite arme revenir en dsordre, bondissant 
travers bois, les uns sans chapeaux, d'autres sans souliers,
jetant tous le mme cri terrifiant: Les sauvages!... les
sauvages!.... Il y eut un moment de panique effroyable. Le canot
prit le large et se sauva  toutes rames. Le Gouverneur courait
sur le rivage, clamant: Du sang-froid!... du sang-froid!...
d'une voix blanche, d'une voix de goland en dtresse qui
redoublait la peur de tous.

Le ple-mle du sauve-qui-peut se prolongea quelques instants sur
l'troit banc de sable; mais comme on ne savait de quel ct fuir,
on finit par se rassembler. Aucun sauvage d'ailleurs ne se
montrant, on put se reconnatre, s'interroger.

Et le commandant?

-- Mort.

Quand Excourbanis eut racont la funeste mprise de Bravida,
Tartarin s'cria:

Malheureux Placide... Aussi quelle imprudence... en pays
ennemi... Il ne s'clairait donc pas!...

Tout de suite il donna l'ordre de placer des sentinelles, qui,
dsignes, s'loignrent lentement deux par deux, bien dcides 
ne pas trop s'carter du gros de la troupe. Puis on se runit en
conseil, pendant que Tournatoire s'occupait du pansement d'un
bless qui avait reu une flche empoisonne et enflait  vue
d'oeil d'une faon extraordinaire.

Tartarin prit la parole:

Avant tout, viter l'effusion de sang.

Et il proposa d'envoyer le Pre Bataillet avec une palme qu'il
agiterait de loin, afin de savoir un peu ce qui se passait du ct
de l'ennemi et ce qu'taient devenus les premiers occupants de
l'le.

Le Pre Bataillet se rcria:

Ah! _Va!_ Une palme!... J'aimerais mieux votre winchester 
trente-deux coups.

-- H! bien, si le rvrend ne veut pas y aller, j'irai, moi,
reprit le Gouverneur. Seulement, vous m'accompagnerez, monsieur le
chapelain, car je ne sais pas assez le papoua...

-- Moi non plus, je ne le sais pas.

-- Comment diable!... Mais alors qu'est-ce que vous m'apprenez
depuis trois mois?...

Toutes les leons que j'ai prises pendant la traverse, quelle
langue tait-ce donc?...

Le Pre Bataillet, en beau Tarasconnais qu'il tait, se tira
d'affaire en disant qu'il ne savait pas le papoua de par ici, mais
le papoua de par l-bas.

Pendant la discussion, une nouvelle panique se produisit, des
coups de fusil clatrent dans la direction des sentinelles, et de
la profondeur du bois sortit une voix perdue qui criait avec
l'accent de Tarascon:

Ne tirez pas..., mille noms de noms!... ne tirez pas!

Une minute aprs, bondissait des broussailles un tre bizarre,
hideux, couvert de tatouages vermillon et noir qui lui faisaient
comme un maillot de clown de la tte aux pieds. C'tait Bzuquet.

T!... Bzuquet.

-- Eh! comment va?

-- Comment se fait-il?...

-- Mais o sont les autres?

-- Et la ville, et le port, et le bassin de radoub?

-- De la ville, rpondit le pharmacien en montrant la baraque en
ruine, voil ce qui reste; des habitants, voici, -- et il se
dsignait lui-mme. -- Mais avant tout, jetez-moi vite quelque
chose sur le corps pour cacher les abominations dont ces
misrables m'ont couvert.

De vrai, toutes les imaginations les plus immondes de sauvages en
dlire lui avaient t dessines sur la peau  coups de poinon.

Excourbanis lui donna son manteau de grand de premire classe,
et, aprs s'tre rconfort d'une lampe d'eau-de-vie, l'infortun
Bzuquet commena, avec l'accent qu'il n'avait pas perdu et
l'locution tarasconnaise:

Si vous ftes _douloureusement _surpris ce matin en voyant que la
ville de Port-Tarascon n'existait que sur la carte, pensez si nous
autres de la _Farandole _et du _Lucifer, _en arrivant...

-- Pardon que je vous coupe, dit Tartarin en voyant les
sentinelles,  la lisire du bois, donner des signes d'inquitude.
Je crois qu'il sera plus sage que vous fassiez votre rcit  bord.
Ici, les cannibales peuvent nous surprendre.

-- Pas du tout... Votre fusillade les a mis en fuite... Ils ont
tous quitt l'le, et j'en ai profit pour m'vader.

Tartarin insista. Il prfrait le rcit de Bzuquet  bord, devant
le grand Conseil runi. La situation tait trop grave.

On hla le canot, qui depuis le commencement de l'chauffoure se
tenait lchement  distance, et l'on regagna le navire, o tout le
monde attendait avec angoisse le rsultat de la premire
reconnaissance.


Chapitre VII

_Continuez, Bzuquet... -- Le duc de Mons est-il ou non un
imposteur? -- L'avocat Franquebalme -- Verum enim vero, le
parce que du parce qu'est-ce. -- Un plbiscite. -- Le Tutu-
panpan disparat  l'horizon._


Sinistre, cette odysse des premiers occupants de Port-Tarascon,
raconte dans le salon du _Tutu-panpan, _devant le Conseil o
sigeait les Anciens, le Gouverneur, les Directeurs, les Grands de
premire et de deuxime classe, le capitaine Scrapouchinat et son
tat-major, tandis qu'en haut, sur le pont, les passagers,
fivreux d'impatience et de curiosit, ne percevaient que le
bourdonnement soutenu de la basse-taille du pharmacien et les
violentes interruptions de son auditoire.

D'abord, sitt l'embarquement, la _Farandole __ _peine sortie du
port de Marseille, Bompard, gouverneur provisoire et chef de
l'expdition, brusquement pris d'un mal trange, de forme
contagieuse, disait-il, s'tait fait descendre  terre, passant
ses pouvoirs  Bzuquet... Heureux Bompard!... On et dit qu'il
devinait tout ce qui les attendait l-bas.

 Suez, trouv le _Lucifer_ en trop mauvais tat pour continuer sa
route et transbord sa cargaison sur la _Farandole_ dj bonde.

Ce qu'ils avaient souffert de la chaleur, sur ce damn navire!
Restait-on dehors, on fondait au soleil; si l'on descendait, on
touffait, serrs les uns contre les autres.

Aussi, en arrivant  Port-Tarascon, malgr la dception de ne rien
trouver du tout, ni ville, ni port, ni constructions d'aucune
sorte, on avait un tel besoin de s'espacer, de se dtendre, que le
dbarquement sur cette le dserte leur semblait un soulagement,
une vraie joie. Le notaire Cambalalette, le cadastreur, les avait
mme gays d'une chansonnette comique sur le cadastre ocanien.
Ensuite taient venues les rflexions srieuses.

Nous dcidmes alors, dit Bzuquet, d'envoyer le navire  Sydney
pour en rapporter des matriaux de construction et vous faire
passer la dpche dsespre que vous avez reue.

De toutes parts des protestations clatrent.

Une dpche dsespre?...

-- Quelle dpche?...

-- Nous n'avons pas reu de dpche...

La voix de Tartarin domina le tumulte:

En fait de dpche, mon cher Bzuquet, nous n'avons eu que celle
o vous racontiez la belle rception que vous avaient faite les
indignes et le _Te Deum _chant  la cathdrale.

Les yeux du pharmacien s'largissaient de stupeur:

Un _Te Deum  _la cathdrale! Quelle cathdrale?

-- Tout s'expliquera... Continuez, Ferdinand..., dit Tartarin.

-- Je continue..., rpondit Bzuquet.

Et son rcit devint de plus en plus lugubre.

Les colons s'taient mis courageusement  l'oeuvre. Possdant des
instruments aratoires, ils commencrent  dfricher; seulement le
terrain tait excrable, rien ne poussait. Puis vinrent les
pluies...

Un cri de l'auditoire interrompit de nouveau l'orateur:

Il pleut donc?

-- S'il pleut!... Plus qu' Lyon..., plus qu'en Suisse..., dix
mois de l'anne.

Ce fut une consternation. Tous les regards se tournrent vers les
hublots,  travers lesquels on distinguait des brumes paisses,
des nues immobiles sur le vert noir, le vert rhumatisme de la
cte.

Continuez, Ferdinand, dit Tartarin.

Et Bzuquet continua.

Avec les pluies perptuelles, les eaux stagnantes, les fivres, la
malaria, le cimetire fut bien vite inaugur. Aux maladies
s'ajoutaient l'ennui, la _languison. _Les plus vaillants n'avaient
mme pas le courage de travailler, tellement s'amollissaient les
corps dans ce climat tout dtremp.

On se nourrissait de conserves ainsi que de lzards, de serpents
apports par les Papouas camps de l'autre ct de l'le, et qui,
sous prtexte de vendre le produit de leur pche et de leur
chasse, se glissaient astucieusement dans la colonie, sans que
personne se mfit d'eux.

Si bien qu'une belle nuit les sauvages envahirent le baraquement,
pntrant comme des diables par la porte, par les fentres, par
les ouvertures du toit, s'emparrent des armes, massacrrent ceux
qui tentaient de rsister et emmenrent les autres  leur camp.

Pendant un mois ce fut une suite ininterrompue d'horribles
festins. Les prisonniers,  tour de rle, taient assomms  coups
de casse-tte, rtis sur des pierres brlantes dans la terre,
comme des cochons de lait, et dvors par ces sauvages
cannibales...

Le cri d'horreur pouss par tout le conseil porta la terreur
jusque sur le pont, et le gouverneur eut  peine la force de
murmurer encore:

Continuez, Ferdinand.

Le pharmacien avait vu disparatre ainsi, un par un, tous ses
compagnons, le doux Pre Vezole, souriant et rsign, disant:

Dieu soit lou! jusqu' la fin, le notaire Cambalalette, le
joyeux cadastreur, trouvant la force de rire mme sur le gril.

Et les monstres m'ont oblig d'en manger, de ce pauvre
Cambalalette ajouta Bzuquet tout frmissant encore de ce
souvenir.

Dans le silence qui suivit, le bilieux Costecalde, jaune, la
bouche tordue de rage, se tourna vers le Gouverneur:

Pas moins, vous nous aviez dit, vous aviez crit et fait crire
qu'il n'y avait pas d'anthropophages!

Et comme le gouverneur accabl baissait la tte, Bzuquet
rpondit:

Pas d'anthropophages!... C'est--dire qu'ils le sont tous. Ils
n'ont pas de plus grand rgal que la chair humaine, surtout la
ntre, celle des blancs de Tarascon,  ce point qu'aprs avoir
mang les vivant ils ont pass aux morts. Vous avez vu l'ancien
cimetire? Il n'y reste rien, pas un os; ils ont tout racl,
nettoy, torch comme des assiettes chez nous, quand la soupe est
bonne ou qu'on nous sert une carbonade  l'aoli.

-- Mais vous-mme, Bzuquet, demanda un grand de premire classe,
comment ftes-vous pargn?

Le pharmacien pensait qu' vivre dans les bocaux,  mariner dans
les produits pharmaceutiques, menthe, arsenic, arnica, ipcacuana,
sa chair  la longue avait pris un got d'herbages qui ne leur
allait sans doute pas,  moins qu'au contraire, justement  cause
de son odeur de pharmacie, on ne l'et gard pour la bonne bouche.

Le rcit termin:

H bien, maintenant, qu'est-ce que nous faisons? interrogea le
marquis des Espazettes.

-- Quoi, qu'est-ce que vous faites?... dit Scrapouchinat de son
ton hargneux, vous n'allez toujours pas rester ici, je pense?

On s'cria de tous cts:

Ah! Non... Bien sr que non...

--...Quoique je ne sois pay que pour vous amener, continua le
capitaine, je suis prt  rapatrier ceux qui voudront.

En ce moment tous ses dfauts de caractre lui furent pardonns.
Ils oublirent qu'ils n'taient, pour lui, que des singes verts
bons  fusiller. On l'entoura, on le flicita, les mains se
tendaient vers lui. Au milieu du bruit, la voix de Tartarin se fit
tout  coup entendre, sur un ton de grande dignit:

Vous ferez ce que vous voudrez, messieurs, quant  moi je reste.
J'ai ma mission de Gouverneur, il faut que je la remplisse.

Scrapouchinat hurlait:

Gouverneur de quoi? Puisqu'il n'y a rien?

Et les autres:

Le capitaine a raison... puisqu'il n'y a rien...

Mais Tartarin:

Le duc de Mons a ma parole, messieurs.

-- C'est un filou, votre duc de Mons, dit Bzuquet, je m'en suis
toujours dout, mme avant d'en avoir la preuve.

-- O est-elle cette preuve?

-- Pas dans ma poche, toujours! Et d'un geste pudique le
pharmacien serrait autour de son corps le manteau de grand de
premire classe qui abritait sa nudit tatoue.

Ce qu'il y a de sr, c'est que Bompard agonisant m'a dit, au
moment de quitter la _Farandole: Mfiez_-vous du Belge, c'est un
blagueur..._ _S'il avait pu parler, m'en dire davantage..., mais
la maladie ne lui en laissait pas la force.

D'ailleurs, quelles meilleures preuves pouvait-on avoir que cette
le mme, infertile, malsaine, o le duc les avait envoys pour
dfricher et coloniser, et ces fausses dpches?

Un grand mouvement se fit dans le conseil, tous parlant  la fois,
approuvant Bzuquet, accablant le duc d'injurieuses pithtes:
menteur..., blagueur..., sale Belge!...

Tartarin, hroque, leur tenait tte  tous:

Jusqu' preuve du contraire, je rserve mon opinion sur monsieur
de Mons...

-- La ntre est faite, d'opinion..., un voleur!...

-- Il a pu tre imprudent, mal clair lui-mme...

-- Ne le dfendez pas, il mrite le bagne...

-- Quant  moi, nomm par lui Gouverneur de Port-Tarascon, je
reste  Port-
Tarascon...

-- Restez-y seul alors.

-- Seul, soit, si vous m'abandonnez. Qu'on me laisse des outils de
labour...

-- Mais puisque je vous dis que rien ne vient, lui cria Bzuquet.

-- Vous vous y tes mal pris, Ferdinand.

Alors Scrapouchinat s'emporta, frappant du poing la table du
conseil.

Il est fou!... Je ne sais ce qui me tient de l'emmener de force
et, s'il rsiste, de le fusiller comme un singe vert.

-- Essayez donc, coquin de sort!

Bouffant de colre, le geste menaant, le Pre Bataillet, venait
de se dresser aux cts de Tartarin. Il y eut change de violentes
paroles, de locutions tarasconnaises telles que _Vous manquez de
sens... Vous dparlez... Vous dites des choses qui ne sont pas de
dire..._

Dieu sait comment tout cela et fini sans l'intervention de
l'avocat Franquebalme, directeur de la justice.

C'tait, ce Franquebalme, un avocat trs disert, aux arguments
maills de _toutes fois et quantes, d'une part, d'autre part,
_aux discours ciments  la romaine, solides comme l'aqueduc du
pont du Gard. Beau prud'homme latin, nourri d'loquence et de
logique cicroniennes, dduisant toujours par _verum enim vero _le
_parce que du parce qu'est-ce, _il profita du premier moment
d'accalmie pour prendre la parole et, en longues et belles
priodes qui se droulaient sans fin, mit l'avis d'un plbiscite.
Les passagers voteraient oui ou non; d'une part ceux qui
voudraient rester resteraient; d'autre part ceux qui voudraient
s'en aller s'en iraient avec le navire, aprs que les charpentiers
du bord auraient reconstruit la grande maison et le blockhaus.

Cette motion de Franquebalme, qui mettait tout le monde d'accord,
une fois adopte, sans plus tarder on fit commencer le vote.

Une grande agitation se produisit sur le pont et dans les cabines,
ds qu'on sut de quoi il s'agissait. On n'entendait que plaintes
et gmissements. Ces pauvres gens avaient mis leur avoir en
l'achat des fameux hectares: allaient-ils donc tout perdre,
renoncer  ces terres qu'ils avaient payes,  leur espoir de
colonisation. Ces raisons d'intrt les poussaient  rester, mais
aussitt un regard sur le sinistre paysage les jetait dans
l'hsitation. La grande baraque en ruines, cette verdure noire et
mouille derrire laquelle on s'imaginait le dsert et les
cannibales, la perspective d'tre mangs comme Cambalalette, rien
de tout cela n'tait encourageant, et les dsirs se tournaient
alors vers la terre de Provence, si imprudemment abandonne.

La foule des migrants remplissait le navire d'un grouillement de
fourmilire dvaste. La vieille douairire d'Aigueboulide errait
sur le pont, sans lcher sa chaufferette ni sa perruche.

Au milieu de la rumeur des discussions qui prcdaient le vote, on
n'entendait que des imprcations contre le Belge, le sale Belge...
Ah! Ce n'tait plus M. le duc de Mons!... Le sale Belge... On
disait cela les dents serres, le poing tendu.

Malgr tout, sur un millier de Tarasconnais, cent cinquante
votrent pour rester avec Tartarin. Il faut dire que la plupart
taient des dignitaires et que le Gouverneur avait promis de leur
laisser leurs fonctions et leurs titres. De nouvelles discussions
s'levrent pour le partage des vivres entre les partants et les
restants.

Vous vous ravitaillerez  Sydney, disaient ceux de l'le  ceux
du navire.

-- Vous chasserez et vous pcherez, rpondaient les autres,
qu'avez-vous besoin de tant de conserves?

La Tarasque donna lieu aussi  de terribles dbats. Retournerait-
elle  Tarascon?... Resterait-elle  la colonie?...

La dispute fut trs ardente. Plusieurs fois Scrapouchinat menaa
le Pre Bataillet de le faire passer par les armes.

Pour maintenir la paix, l'avocat Franquebalme dut employer de
nouveau toutes les ressources de sa sagesse de Nestor et faire
intervenir ses judicieux _verum enim vero. _Mais il eut beaucoup
de peine  calmer les esprits, surexcits en dessous par cet
hypocrite Excourbanis qui ne cherchait qu' entretenir la
discorde.

Velu, hirsute, criard, avec sa devise de _Fen d brut!., _faisons
du bruit!... Le lieutenant de la milice tait tellement du Midi
qu'il en tait ngre, et ngre pas seulement par la noirceur de la
peau et les cheveux crpus, mais aussi par sa lchet, son dsir
de plaire, dansant toujours la bamboula du succs devant le plus
fort, devant le capitaine Scrapouchinat entour de son quipage
quand on tait  bord, devant Tartarin au milieu de la milice
quand on se trouvait  terre.  chacun d'eux il expliquait
diffremment les raisons qui le dcidaient  opter pour Port-
Tarascon, disant  Scrapouchinat:

Je reste parce que ma femme va s'accoucher, sans quoi...

Et  Tartarin:

Pour rien au monde je ne ferai route encore avec cet ostrogoth.
Enfin, aprs bien des tiraillements, le partage se termina tant
bien que mal. La Tarasque restait  ceux du navire en change
d'une caronade et d'une chaloupe.

Tartarin avait arrach, pice  pice, vivres, armes et caisses
d'outils. Pendant plusieurs jours il y eut un perptuel va-et-
vient de canots chargs de mille choses, fusils, conserves, boites
de thon et de sardines, biscuits, provisions de pts
d'hirondelles et de pains-poires. En mme temps la cogne
rsonnait dans les bois, o l'on faisait force abattages pour la
rparation de la grande maison et du blockhaus. Les sonneries du
clairon se mlaient au bruit des haches et des marteaux. Dans le
jour les miliciens en armes gardaient les travailleurs, par
crainte d'une attaque des sauvages; la nuit, ils restaient camps
sur le rivage, autour des bivouacs. Pour se rompre au service en
campagne, disait Tartarin. Quand tout fut prt, on se quitta un
peu frachement. Les partants jalousaient les restants: ce qui ne
les empchaient pas de dire sur un petit ton moqueur:

Si a marche, crivez-vous, alors nous reviendrons... De leur
ct, malgr leur apparente confiance, bien des colons auraient
prfr tre  bord.

L'ancre drape, le navire tira une salve de coups de canon, et la
caronade, servie par le Pre Bataillet, rpondit de la terre,
pendant qu'Excourbanis jouait sur sa clarinette: _Bon voyage,
cher Dumollet._

N'importe! Quand le _Tutu-panpan _eut doubl le promontoire et
dfinitivement disparu, bien des yeux se mouillrent sur le
rivage, et la rade de Port-Tarascon devint subitement immense.


LIVRE DEUXIME


Chapitre I

_MMORIAL DE PORT-TARASCON._
Journal rdig par le Secrtaire PASCALON.
_O se trouve consign tout ce qui a t dit et fait dans la
colonie libre sous le Gouvernement de Tartarin._


_20 dcembre 1881. - _J'entreprends de consigner sur ce registre
les principaux vnements de la colonie.

J'aurai du mal, avec toute la besogne qui m'incombe dj:
directeur du secrtariat, tant de paperasses administratives, et
puis, ds que j'ai une minute, quelques vers provenaux
brouillonns  la hte, car il ne faut pas que les fonctions
officielles tuent le Flibre en moi.

Enfin j'essayerai, et ce sera curieux, un jour, de lire ces dbuts
de l'histoire d'un grand peuple. Je n'ai parl  personne du
travail que je commence aujourd'hui, pas mme au Gouverneur.

 noter d'abord la bonne tournure des affaires depuis huit jours
que le _Tutu-panpan _est parti. On s'installe. Le drapeau de Port-
Tarascon, qui porte la Tarasque cartele sur les couleurs
franaises, flotte au sommet du blockhaus.

C'est l qu'est tabli le Gouvernement, c'est--dire notre
Tartarin, les directeurs et les bureaux. Les directeurs
clibataires, comme moi, M. Tournatoire, directeur de la sant, et
le Pre Bataillet, grand chef de l'artillerie et de la marine,
sont logs au Gouvernement, et mangent  la table de Tartarin.
M. Costecalde et M. Excourbanis, qui sont maris, mangent et
couchent en ville.

Nous appelons _en ville _la grande maison que les charpentiers du
_Tutu-panpan _ont remise en tat. On a fait tout autour une sorte
de boulevard, auquel on a donn le nom de Tour-de-Ville, comme 
Tarascon. L'habitude est dj prise parmi nous. On dit Nous irons
en ville, ce soir... tes-vous all en ville, ce matin?... Si nous
allions en ville?... Et cela semble tout naturel. Le blockhaus
est spar de la ville par un ruisseau que nous appelons le Petit-
Rhne. De mon bureau, quand la fentre est ouverte, j'entends les
battoirs des laveuses, toutes penches le long de la berge, leurs
chants, leurs appels en ce parler provenal si color, si pimpant,
et je peux me croire encore au pays.

Une seule chose me gte le sjour du Gouvernement: la poudrire.
On nous a laiss une grande quantit de poudre dpose dans le
sous-sol avec des provisions de diverse nature, ail, conserves,
liquides, rserves d'armes, d'instruments et d'outils; le tout
soigneusement cadenass; mais c'est gal, de penser qu'on a l,
sous les pieds, une si grande quantit de matires combustibles et
explosibles, la peur vous prend, surtout la nuit.

_25_ _septembre. _- Hier, Mme Excourbanis s'est heureusement
accouche[5] d'un gros garon, le premier citoyen inscrit sur les
registres d'tat-civil de Port-Tarascon. Il a t baptis en
grande crmonie  Sainte Marthe des Lataniers, notre petite
glise provisoire construite en bambous et  toiture de larges
feuilles.

J'ai eu le bonheur d'tre parrain et d'avoir pour commre Mlle
Clorinde des Espazettes, bien un peu grande pour moi, mais si
jolie, si bravette sous les taches de lumire qui filtraient 
travers le treillis de bambous et les feuilles mal jointes du
toit!

Toute la ville se trouvait l. Notre bon Gouverneur a prononc de
belles paroles qui nous ont tous mus, et le Pre Bataillet a
racont une de ses plus jolies lgendes.

Partout, ce jour-l, les travaux ont t suspendus, comme un jour
de fte. Aprs le baptme, promenade sur le Tour-de-Ville. Tout le
monde tait en joie; il semblait que le nouveau-n apportt de
l'espoir et du bonheur  la colonie. Le Gouvernement a fait
distribuer double ration de thon et de pains-poires; et sur toutes
les tables, le soir, fumait un plat d'extra. Nous autres, nous
avions mis rtir un porc sauvage tu par le marquis, le premier
fusil de l'le aprs Tartarin.

Le dner fini, rest seul avec mon bon matre, je le sentais si
affectueux, si paternel, que je lui ai avou mon amour pour Mlle
Clorinde. Il a souri, il le connaissait et m'a promis
d'intervenir, plein de paroles encourageantes.

Malheureusement, la marquise est une d'Escudelle de Lambesc, trs
fire de ses origines, et moi rien qu'un simple roturier. De bonne
famille, sans doute, rien  nous reprocher, mais ayant toujours
vcu bourgeois. J'ai aussi contre moi ma timidit, mon lger
bgayement. Je commence en plus  me dplumer un peu dans le
haut... Il est vrai que la direction du secrtariat  mon ge!...
Ah! S'il n'y avait que le marquis! Lui, pardi! Pourvu qu'il
chasse... Ce n'est pas comme la marquise, avec ses quartiers.

Pour vous donner une ide de son orgueil,  cette personne, tout
le monde, en ville, se runit le soir dans le salon commun. C'est
trs gentil; les dames font leur tricot, les hommes leur partie de
whist. Mme des Espazettes, elle, trop fire, reste avec ses
filles, dans leur cabine tellement troite que, quand ces dames se
changent de robe, elles ne peuvent le faire que l'une aprs
l'autre. H bien, la marquise aime mieux passer ses soires l,
recevoir chez elle, offrir aux invits qui ne savent o s'asseoir
des infusions de tilleul ou de camomille, plutt que de se mler
avec tout le monde, par horreur de la _rafataille_. C'est pour
vous dire! Enfin, malgr tout, j'ai encore de l'espoir.

_29_ _septembre. -- _Hier, le Gouverneur est descendu en ville.
Il m'avait promis de parler de mon affaire et de me savoir  dire
quelque chose en remontant. Vous pensez si je l'attendais avec
impatience! Mai, au retour, il ne m'a ouvert la bouche de rien.

Pendant le djeuner il tait nerveux; en causant avec son
chapelain, il lui est chapp de dire Diffremment, nous manquons
un peu trop de rafataille  Port-Tarascon...

Comme Mme des Espazettes de Lambesc a toujours ce mot mprisant de
rafataille aux lvres, j'ai pens qu'il l'avait vue et que ma
demande n'tait pas accueillie, mais je n'ai pu savoir la vrit,
car tout de suite le Gouverneur s'est mis  parler du rapport du
directeur Costecalde au sujet des cultures.

Dsastreux, ce rapport. Essais infructueux: ni mas, ni bl, ni
pommes de terre, ni carottes, rien ne vient. Pas d'humus, pas de
soleil, trop d'eau, un sous-sol impermable, toutes les semences
noyes. Bref, ce qu'avait annonc Bzuquet, et plus sinistre
encore!

Il faut dire que le directeur des cultures fait peut-tre exprs
de pousser les choses au pire, de les prsenter sous leur plus
mauvais jour. Un si mauvais esprit, ce Costecalde! Toujours jaloux
de la gloire de Tartarin et anim contre lui d'une haine
sournoise.

Le Rvrend Pre Bataillet, qui n'y va pas par quatre chemins,
demandait carrment sa destitution, mais le Gouverneur lui a
rpondu avec sa haute raison et sa modration habituelles:

Pas d'emballement... Puis, en sortant de table, il est entr
dans le cabinet de Costecalde et lui est venu comme a, trs
calme:

Et autrement, monsieur le Directeur, ces cultures?

L'autre a rpondu sans se bouger, aigrement:

J'ai adress mon rapport  monsieur le Gouverneur.

-- Voyons, voyons. Costecalde, il est un peu svre, votre
rapport!

Costecalde devint tout jaune.

Il est comme il est, et si a vous fche...

Sa voix sonnait l'insolence, mais Tartarin se contint  cause des
assistants.

Costecalde, fit-il avec deux flammes dans ses petits yeux gris,
je vous dirai deux mots quand nous serons seuls.

C'tait terrible, j'en avais la sueur qui me coulait...

_30_ _septembre. _- C'est bien ce que je craignais, ma demande a
t repousse par les des Espazettes. Je suis de trop petite
extraction. On m'autorise  venir comme autrefois, mais dfense
d'esprer...

Qu'esprent-ils donc eux-mmes?... Ils sont seuls de nobles dans
la colonie.  qui comptent-ils donner leur fille. Ah! Monsieur le
marquis vous en agissez bien mal avec moi...

Que faire?... Quel parti prendre?... Clorinde m'aime, je le sais;
mais elle est trop sage pour s'enlever avec un jeune homme et
partir se marier dans quelque autre pays... Le moyen d'abord,
puisque nous sommes dans une le, sans communications avec le
dehors!

Encore j'aurais compris leur refus, quand je n'tais qu'lve en
pharmacie. Mais aujourd'hui, avec ma position, mon avenir...

Combien d'autres s'estimeraient heureuses de ma recherche! Sans
aller bien loin, cette petite Franquebalme, bonne musicienne, qui
joue le piano, qui apprend ses soeurs, en voil une dont les
parents seraient enchants si je levais seulement un doigt!

Ah! Clorinde, Clorinde... Finis, les jours de bonheur!... Et pour
m'achever, la pluie tombe depuis ce matin, tombe sans arrt,
rayant tout, noyant tout, mettant un voile gris sur les choses.

Bzuquet n'avait pas menti. Il pleut,  Port-Tarascon, il pleut...
La pluie vous entoure de partout, vous enferme comme dans un
grillage serr de cage  cigales. Plus d'horizons. La pluie, rien
que la pluie. Elle inonde la terre, elle crible la mer, qui mle 
la pluie tombante une pluie remontante d'claboussures et
d'embruns...

_3_ _octobre. -- _Le mot du Gouverneur tait juste nous manquons
un peu trop de _rafataille_! Moins de quartiers de noblesse, moins
de grands dignitaires, et quelques plombiers, maons, couvreurs,
charpentiers de plus, tout irait mieux dans la colonie.

Cette nuit, avec la pluie continue, ces trombes d'eau
irrsistibles, le toit de la grande maison a crev et une
inondation s'est produite en ville. Toute la matine, plaintes sur
plaintes, va-et-vient incessant de la ville au Gouvernement.

Les bureaux se sont rejet la responsabilit des uns aux autres.
Les cultures ont dit que l'affaire regardait le secrtariat, le
secrtariat soutenait que c'tait une question relevant de la
sant; celle-ci a renvoy les plaignants  la marine parce qu'il
s'agissait de travaux de charpente.

En ville, ils s'en prenaient  l'tat de choses, et ne
dcolraient pas.

Pendant ce temps, la fissure s'largissait, l'eau tombait en
cascade du toit, et dans toutes les cabines on ne voyait que des
gens avec des parapluies ouverts, qui se chamaillaient, criaient,
accusaient le Gouvernement, inonds et furieux.

Heureusement que nous n'en manquons pas, de parapluies! Dans nos
pacotilles d'objets pour changes avec les sauvages, il y en avait
une grande quantit, presque autant que de colliers de chiens.

Pour en finir avec l'inondation, c'est une fille Alric, au service
de Mlle Tournatoire, qui a chel le toit et clou dessus une
feuille de zinc emprunte au magasin. Le Gouverneur m'a charg de
lui crire une lettre de flicitations.

Si je consigne ici l'incident, c'est parce que dans cette
circonstance la faiblesse de la colonie m'est apparue.

Administration excellente, zle, complique mme, et bien
franaise; mais, pour coloniser, les forces manquent: plus de
paperasses que de bras.

Je suis aussi frapp d'une chose, c'est que chacun de nos gros
bonnets se trouve charg de la besogne  laquelle il tait le
moins apte et prpar. Voil l'armurier Costecalde qui a pass sa
vie au milieu des pistolets, des Lefaucheux, de tous les engins de
chasse, il est directeur des cultures. Excourbanis n'avait pas
son pareil pour fabriquer le saucisson d'Arles, h bien, depuis
l'accident de Bravida, on l'a fait directeur de la guerre et chef
des milices. Le Pre Bataillet a pris l'artillerie et la marine,
parce qu'il a l'humeur belliqueuse, mais en dfinitive, ce qu'il
sait le mieux encore, c'est dire la messe et raconter des
histoires.

En ville, la mme chose. Nous avons l un tas de braves gens,
petits rentiers, marchands de rouennerie, piciers, ptissiers,
qui possdent des hectares et ne savent qu'en faire, n'ayant pas
la moindre notion de culture.

Je ne vois gure que le Gouverneur qui connaisse vraiment son
affaire. Ah! celui-l, il sait tout, il a tout vu, tout lu, se
reprsente surtout les choses avec une vivacit!...
Malheureusement il est trop bon et ne veut jamais croire au mal.
Ainsi encore maintenant il a confiance au Belge,  ce sclrat, 
cet imposteur de duc de Mons; il espre encore le voir arriver
avec des colons, des provisions, et tous les jours quand j'entre
dans sa chambre, son premier mot est:

Pas de navire en vue, ce matin, Pascalon?...

Et dire qu'un homme aussi bienveillant, un si excellent
Gouverneur, a des ennemis! Oui, des ennemis dj, il le sait et ne
fait qu'en rire. C'est tout naturel qu'on m'en veuille, me dit-il
quelquefois, puisque je suis l'tat de choses.

_8_ _octobre. _- Pass la matine  tablir un tableau de
recensement que je donne ici. Ce document sur l'origine de la
colonie aura cela d'intressant qu'il a t dress par un des
fondateurs, un des ouvriers de la premire heure. En regard de
chaque nom, mis une petite note afin de bien connatre ceux qui
sont pour ou contre le Gouverneur. Ne figurent sur cette liste ni
les femmes ni les enfants, parce qu'ils ne votent pas.

Colonie de Port-Tarascon
TABLEAU DE RECENSEMENT[6]

NOMS -- TITRES ET QUALITS -- OBSERVATIONS

S. Ex. Tartarin -- Gouverneur, grand cordon de l'ordre

Testanire (Pascal dit Pascalon) -- Directeur du secrtariat,
grand de 2e classe -- Excellent, si j'ose le dire

R. P. Bataillet -- Directeur de l'artillerie et de la Marine,
Chapelain du Gouverneur et grand de 1e classe -- Pense bien mais
exalt

Excourbanis (Spiridion) -- Directeur de la guerre, chef des
milices et de l'orphon, grand de 1e classe --  surveiller

Dr Tournatoire -- Directeur de la Sant, mdecin en chef de la
colonie, grand de 1e classe -- Excellent

Costecalde (Fabius) -- Directeur des cultures, grand de 1e classe
-- Excrable

Franquebalme (Cicron) -- Directeur de la justice, grand de 1e
classe -- Trs bon mais ennuyeux

Torquebiau (Marius) -- Sous-directeur au secrtariat, grand de 2e
classe -- Bon

Bzuquet (Ferdinand) -- Sous-directeur  la sant, mdecin adjoint
et pharmacien de la colonie

Galoffre -- Sacristain et garde d'artillerie -- Trs bon

Rugimabaud (Antonin)/Barban (Snque) -- Attach au service des
cultures -- Trs mauvais

Marquis des Espazettes -- lieutenant de la milice -- Bon

Baumevieille (Dosithe)/Caussemille (Timothe)/Escaras -- Colon --
Bon

Barafort (Alphonse) -- Colon -- Douteux

Rabinat (marin) -- Colon -- Bon

Coudougnan (marin)/ Roumengas (marin) -- Colon -- Douteux

Douladour (marin)/Migeville (marin)/ Mainfort (marin)/ Bousquet
(marin)/ Lafranque (marin) / Traversire -- Colon -- Bon

Bouffartigue(Nron) -- Patissier -- Bon

Pertus -- Cafetier -- Trs mauvais

Rebuffat -- Confiseur -- Bon

Berdoulat (Marc) -- Tambour -- Bon

Fourcade -- Clairon -- Bon

Bcoulet -- Clairon -- Mauvais

Vzanet -- milicien -- Douteux

Malbos -- Milicient -- Bon

Caissargue/ Bouillargue -- milicien -- Trs mauvais

Habidos/Trouhias/ Reyranglade/Tolozan -- Milicien -- Bon

Margouty/ Prou -- Milicien -- Douteux

Trouche -- Milicien -- Bon

Sve -- Milicien -- Douteux

Sorgue -- Milicien -- Bon

Cade/Puech/Bosc -- Milicien -- Trs bon

Jouve -- Milicien -- Bon

Truphnus/ Roquetaillade/Barbusse -- Milicien -- Excrable

Barbouin -- Milicien -- Mauvais

Rougnonas/Saucine -- Milicien -- Trs bon

Sauze/Roure/Barbigal -- Milicien -- Bon

Merinjane -- Milicien -- Douteux

Ventebren -- Milicien -- Bon

Gavot -- Milicien -- Mauvais

Marc-Aurelle -- Milicien -- Trs bon

Coq de Mer/Ponge (an)/Gargas/Lapalud/Bezouce -- Orphoniste --
Bon

Ponge (jeune) -- Orphoniste -- Mauvais

Picheral -- Orphoniste -- Bon

Mzoule/Oustalet/Terron (Marc-Antoine) -- Chasseur -- Bon

_10_ _octobre. _- Le marquis des Espazettes et quelques adroits
tireurs, ne pouvant plus sortir  cause de la pluie, avaient
imagin d'installer des cibles en vieilles boites de fer-blanc,
rcipients de conserves de thon, de sardines ou de pains-poires,
et toute la journe ils tiraient l-dessus par les fentres.

Nos anciens chasseurs de casquettes, maintenant que casques et
casquettes sont trop difficiles  renouveler, passaient ainsi
chasseurs de conserves. Excellent exercice en soi. Mais Costecalde
ayant persuad au Gouverneur que cela entranait un trop grand
gaspillage de poudre, un dcret vient de paratre interdisant le
tir des boites. Les chasseurs de conserves sont furieux, la
noblesse boude; seuls Costecalde et sa bande se frottent les
mains.

Mais enfin que peut-on lui reprocher,  notre pauvre Gouverneur?
Ce sclrat de Belge l'a tromp comme nous. Est-ce de sa faute
s'il pleut toujours, si l'on ne peut pas faire courir des boeufs 
cause du mauvais temps?

C'est comme un sort sur ces malheureuses courses, que nos
Tarasconnais se rjouissaient tant de trouver ici; on avait amen
tout exprs quelques vaches et un taureau de Camargue, le _Romain,
_fameux dans les ftes votives du Midi.  cause des pluies, qui ne
permettaient pas de les laisser au pturage, on tenait les btes
dans une curie, mais voil que, sans qu'on sache comment. - Je ne
serais pas tonn qu'il y ait encore du Costecalde l-dessous, -
le _Romain _s'est chapp.

Maintenant il bat la fort, il est devenu sauvage, un vrai bison.
Et c'est lui qui met en fuite et fait courir le monde, au lieu
qu'on le fasse courir. Est-ce encore la faute de notre Tartarin?


Chapitre II

_Les courses de taureaux  Port-Tarascon. -- Aventures et
combats. -- Arrive du roi Ngonko et de sa fille Likiriki. -
Tartarin frotte son nez contre le nez du roi. -- Un grand
diplomate._


Jour par jour, page  page, avec la minutie des grises rayures de
la pluie, avec la monotonie terne et dsesprante de son embue sur
la rade, le mmorial que nous avons sous les yeux continue la
chronique de la colonie; mais, craignant de fatiguer le lecteur,
nous allons rsumer le journal de l'ami Pascalon.

Les rapports se tendant de plus en plus entre la ville et le
Gouvernement, pour essayer de rattraper sa popularit Tartarin
dcida d'organiser enfin les courses de taureaux, pas avec le
_Romain, _bien entendu, qui tenait toujours le maquis, mais avec
les trois vaches qui restaient.

Bien tiques, bien maigres, ces trois malheureuses Camarguaises
habitues au plein air, au grand soleil, et recluses dans une
humide et sombre curie depuis leur arrive  Port-Tarascon!
N'importe! Cela valait mieux que rien. D'avance, sur un terrain de
sable au bord de la mer o s'exerait la milice d'habitude, une
estrade avait t dresse, le cirque tabli au moyen de piquets et
de cordes tendues.

On profita d'une entre-lueur de beau temps, et l'tat de choses,
chamarr, entour de ses dignitaires en grand costume, prit place
sur l'estrade, pendant que colons, miliciens, leurs dames,
demoiselles et servantes, se tassaient autour des cordes, et que
les petits couraient dans le rond en criant _T!... T!... _les
boeufs_..._

Oublis en ce moment les ennuis des longs jours pluvieux, oublis
les griefs contre le Belge, le sale Belge _T!... T!... _les
boeufs_... _Rien que ce cri les grisait tous de joie.

Soudain un roulement de tambours. C'tait le signal. Le cirque
envahi se vida en un clin d'oeil et une des btes entra dans la
lice, accueillie par de frntiques hourras. Elle n'avait rien de
terrible. Une pauvre vache efflanque, effare, qui regardait
autour d'elle de ses gros yeux dshabitus de la lumire; elle se
planta au milieu du cirque et ne bougea plus, avec un long
meuglement plaintif, son flot de rubans entre les cornes, jusqu'
ce que la foule indigne l'et chasse de l'arne  coups de
triques.

Pour la seconde vache, ce fut bien une autre affaire. Rien ne put
la dcider  sortir de l'curie. On eut beau la pousser, la tirer,
par la queue, par les cornes, lui piquer le museau d'une pointe de
trident, impossible de lui faire passer la porte.

Alors, voyons la troisime. On la disait trs mchante, celle-l,
trs excite. En effet, elle entra dans le cirque au galop,
creusant le sable de ses pieds fourchus, se fouettant les flancs
de sa queue, distribuant les coups de tte  droite et 
gauche..., Enfin on allait avoir une belle course!... Pas plus! La
bte prend son lan, franchit la corde, carte la foule de ses
cornes baisses, et court tout droit se jeter dans la mer.

De l'eau jusqu'au jarret, puis jusqu'au garrot, elle avanait,
avanait toujours. Bientt on ne vit plus que ses naseaux, le
croissant de ses deux cornes au-dessus de la mer. Elle resta l
jusqu'au soir, sinistre, silencieuse et toute la colonie, du
rivage, l'injuriait, la sifflait, lui jetait des pierres, sifflets
et hues dont le pauvre tat de choses, descendu de son estrade,
avait bien aussi sa part.

Les courses manques, il fallait un drivatif  la mauvaise humeur
gnrale; le meilleur fut la guerre, une expdition contre le roi
Ngonko. Le drle, depuis la mort de Bravida, de Cambalalette, du
pre Vzole et de tant d'autres braves Tarasconnais, s'tait enfui
avec ses Papouas, et ds lors on n'avait plus entendu parler de
lui. Il habitait, disait-on, dans une le voisine,  deux ou trois
lieues au large, dont on distinguait les lignes confuses par les
jours clairs, mais invisible la plupart du temps derrire
l'horizon embrum de pluies continuelles. Tartarin, d'humeur
pacifique, avait longtemps recul devant une expdition, mais
cette fois la politique le dcida.

La chaloupe mise en tat, rpare, approvisionne, orne  l'avant
de la couleuvrine servie par le Pre Bataillet et son sacristain
Galoffre, vingt miliciens bien arms embarqurent sous les ordres
d'Excourbanis et du marquis des Espazettes, et un matin on prit
la mer.

Leur absence dura trois jours, qui parurent bien longs  la
colonie. Puis, vers la fin du troisime jour, un coup de
couleuvrine entendu au large amena tout le monde sur le rivage, et
l'on vit arriver la chaloupe, ses voiles dehors, l'avant relev,
d'une allure rapide, comme pousse par un vent de triomphe. Avant
mme qu'elle et atteint la plage, les cris joyeux de ceux qui la
montaient, le _fn d brut_ d'Excourbanis, annonaient de loin
le succs complet de l'expdition.

On avait tir une vengeance clatante des cannibales, brl des
tas de villages, tu au dire de chacun des milliers de Papouas. Le
chiffre variait, mais toujours norme; les rcits aussi
diffraient; le certain, c'est qu'on ramenait cinq ou six
prisonniers de marque, parmi lesquels le roi Ngonko lui-mme et
sa fille Likiriki, conduits au Gouvernement au milieu des ovations
que la foule faisait aux vainqueurs.

Les miliciens dfilaient, portant, comme les soldats de Christophe
Colomb au retour de la dcouverte du Nouveau-Monde, toutes sortes
d'objets tranges, plumes clatantes, peaux de btes, armes et
dfroques de sauvages. Mais on se pressait surtout sur le passage
des prisonniers. Les bons Tarasconnais les examinaient avec une
curiosit haineuse. Le Pre Bataillet avait fait jeter sur leur
nudit moricaude quelques couvertures dont ils s'enveloppaient 
demi; et de les voir ainsi affubls, de se dire qu'ils avaient
mang le Pre Vezole, le notaire Cambalalette et tant d'autres, on
sentait le mme frmissement de rpulsion que devant des boas de
mnagerie digrant sous les plis de leur litire de laine. Le roi
Ngonko marchait le premier, long vieux noir au gros ventre
d'enfant de lait, coiff comme d'une calotte par une chevelure
crpue et toute blanche, une pipe en terre rouge de Marseille
pendue  son bras gauche par une ficelle. Prs de lui la petite
Likiriki, aux yeux luisants de diablotin, pare de colliers de
corail et de bracelets de coquillages ross. Aprs eux de grands
singes noirs  longs bras, grimaant d'horribles sourires  dents
pointues.

On se permit d'abord quelques plaisanteries, on disait:

Voil de l'ouvrage pour Mlle Tournatoire, et la bonne vieille
demoiselle, reprise par son ide fixe, songeait, en effet, 
habiller tous ces sauvages; mais la curiosit se tourna bientt en
fureur au souvenir des compatriotes mangs par les cannibales.

Des clameurs:

 mort...  mort!... zou!... se firent entendre. Excourbanis,
pour se donner l'air plus militaire, avait repris le mot de
Scrapouchinat et criait qu'il fallait les fusiller tous comme des
singes verts!

Tartarin se tourna vers lui, et du geste arrtant ce furieux:

Spiridion, dit-il, respectons les lois de la guerre.

Ne vous extasiez pas trop cette belle parole masquait un acte
politique.

Dfenseur acharn du duc de Mons, au fond Tartarin gardait un
doute. Si tout de mme il avait eu affaire  un filou! Le trait
que de Mons disait avoir pass avec le roi Ngonko pour l'achat de
l'le serait alors faux comme le reste, le territoire ne leur
appartiendrait pas. Les bons pour hectares ne seraient que des
papiers sans valeur.

Aussi le Gouverneur, bien loin de songer  fusiller ses
prisonniers comme des singes verts. fit-il au roi papoua une
rception solennelle.

Il savait comment s'y prendre, ayant lu tous les rcits des
navigateurs, connaissant par coeur Cook, Bougainville,
d'Entrecasteaux.

Il s'approcha du roi et frotta son nez contre le sien. Le sauvage
parut trs surpris, car cet usage n'existait plus depuis longtemps
chez ces peuplades. Pourtant le roi se laissa faire, croyant sans
doute  quelque tradition tarasconnaise; et les autres
prisonniers, voyant cela, mme la petite Likiriki qui n'avait
qu'un petit nez de chat, presque pas de nez du tout, voulurent
absolument excuter la mme crmonie avec Tartarin.

Quand on se fut bien frott le nez, il s'agit d'entrer en
communication par la parole avec ces animaux. Le Pre Bataillet
leur parla d'abord son papoua de par l-bas, mais comme ce n'tait
pas le papoua de par ici, naturellement ils n'y comprirent goutte.
Cicron Franquebalme, qui savait  peu prs l'anglais, essaya de
cette langue. Excourbanis leur bredouilla quelques mots
d'espagnol, mais sans plus de succs l'un que l'autre.

Faisons-les toujours manger, dit alors Tartarin.

On ouvrit quelques boites de thon. Cette fois les sauvages
comprirent, se jetrent aussitt sur les conserves, et les
dvorrent gloutonnement, vidant les boites, les nettoyant
jusqu'au fond avec leurs doigts ruisselants d'huile. Puis, aprs
de larges lampes d'eau-de-vie qu'il semblait aimer tout
particulirement, le roi,  la grande stupeur de Tartarin et des
autres, entonna d'une voix rauque:

_D brin o d bran_
_Cabussaran_
_Dou fenestroun_
_De Tarascoun_
_Dedins lou Ros_

Cette chanson tarasconnaise ructe par ce sauvage aux lvres
lippues, aux dents noires de btel, prenait une physionomie
fantastique et froce. Mais comment Ngonko savait-il le
tarasconnais?

Aprs un moment de stupfaction, on s'expliqua.

Pendant les quelques mois de voisinage avec les infortuns
passagers de la _Farandole _et du _Lucifer, _les Papouas avaient
appris le parler des bords du Rhne; ils le dnaturaient bien un
peu mais, les gestes aidant, on pouvait parvenir  s'entendre.

Et l'on s'entendit.

Interrog au sujet du duc de Mons, le roi Ngonko dclara que de
ce blanc, ni de qui que ce ft de semblable jamais de sa vie il
n'avait entendu parler; Pareillement que l'le n'avait jamais t
vendue; Pareillement qu'il n'avait jamais eu de trait.

Jamais de trait!... Tartarin, sans s'mouvoir, en fit prparer
un, sance tenante.

L'rudit Franquebalme collabora pour beaucoup  la rdaction
svre et minutieuse de ce document. Il y mit toute sa
connaissance de la loi, trouva de nombreux attendu que... et
avec son ciment romain en fit un tout solide et compact.

Le roi Ngonko cdait l'le de Port-Tarascon moyennant un baril de
rhum, dix livres de tabac, deux parapluies de cotonnade et une
douzaine de colliers de chiens.

Un codicille ajout au trait autorisait Ngonko, sa fille et ses
compagnons  s'installer sur la cte occidentale de l'le, cette
partie o l'on n'allait jamais  cause du _Romain, _le fameux
taureau devenu bison, la seule bte dangereuse de la colonie.

Tout cela conclu en confrence secrte et enlev en quelques
heures.

Ainsi, grce  l'habilet diplomatique de Tartarin, les bons
d'hectares se trouvrent valables, et reprsentrent rellement
quelque chose, ce qui ne leur tait jamais arriv.


Chapitre III

_Il pleut toujours -- Invasion de maladies aqueuses -- La soupe 
l'ail. -- Ordre du gouverneur -- L'ail va manquer! -- L'ail ne
manquera pas. -- Le baptme de Likiriki..._


Cependant toujours la mouillure, toujours le ciel gris et l'eau
qui tombait, qui tombait... Le matin, en ville, on voyait
s'entrouvrir les fentres, des mains se tendre dehors:

Il pleut?

-- Il pleut!...

Il pleuvait continuellement, comme dans les rcits de Bzuquet.

Pauvre Bzuquet! Malgr tant de misres endures avec ceux de la
_Farandole _et du _Lucifer, _il tait rest  Port-Tarascon
n'osant retourner en terre chrtienne  cause de son tatouage.
Redevenu pharmacien et aide-major de classe trs infime sous les
ordres de Tournatoire, l'ancien gouverneur provisoire aimait
encore mieux cela que d'exhiber dans les pays civiliss sa figure
monstrueuse et ses mains toutes piquetes et carmines. Seulement
il se vengeait de ses malheurs en faisant  ses compagnons les
prdictions les plus sinistres. S'ils se plaignaient de la pluie,
de la boue, de la moisissure, il haussait les paules:

Attendez un peu... Vous en verrez bien d'autres!

Et il ne se trompait pas. De vivre ainsi toujours tremps, par l-
dessus le manque de viandes fraches, beaucoup tombrent malades.
Les vaches taient depuis longtemps manges. On ne comptait plus
sur les chasseurs, quoiqu'il y et parmi eux des tireurs trs
adroits, tels que le marquis des Espazettes, et tous pntrs des
principes de Tartarin, deux temps pour la caille, trois temps pour
la perdrix.

Le diable, c'est qu'il n'y avait ni perdrix, ni cailles, ni rien
de semblable, pas mme de golands ni de mouettes, aucun oiseau de
mer n'abordant jamais ce ct de l'le.

On ne rencontrait dans les excursions de chasse que quelques porcs
sauvages, mais si rares! ou des kangourous, d'un tir trs
difficile  cause de leurs bonds sautillants.

Tartarin ne pouvait dire au juste combien il fallait compter pour
cet animal. Un jour le marquis des Espazettes l'interrogeant  ce
sujet, il rpondit un peu au hasard:

Comptez six, monsieur le marquis...

Des Espazettes compta six et n'attrapa rien qu'un gros rhume sous
la pluie  torrents et indiscontinue.

Il faudra que j'y aille moi-mme, dit Tartarin; mais il
remettait toujours la partie,  cause du mauvais temps, et la
venaison se faisait de plus en plus rare. Certainement les gros
lzards n'taient pas mauvais, mais  force d'en manger on prenait
en horreur cette chair blanche et fade, dont le ptissier
Bouffartigue faisait des conserves, d'aprs les procds des
Pres-Blancs.

 cette privation de viande frache s'ajoutait le manque
d'exercice. Que faire dehors, sous cette pluie, dans les flaques
de boue qui les entouraient? Noy, sombr, le Tour-de-Ville!

Quelques vaillants colons, Escarras, Douladour, Mainfort,
Roquetaillade, partaient parfois malgr l'averse pour aller bcher
la terre; remuer leurs hectares, acharns  des essais de
plantations qui produisaient des choses extraordinaires: dans la
chaleur humide de cette terre toujours trempe, les cleris en une
nuit devenaient des arbres gigantesques, et d'un dur! Les choux
aussi prenaient un dveloppement phnomnal, mais tout en tiges,
longues comme des fts de palmiers; quant aux pommes de terre et
aux carottes, il fallait y renoncer.

Bzuquet l'avait bien dit: rien ne venait ou tout venait trop.

 ces causes multiples de dmoralisation, joignez le mal d'ennui,
le souvenir de la patrie si lointaine, le regret des chauds
_cagnards[7] _tarasconnais, le long des vieux remparts dors de
lumire, et ne vous tonnez pas si le nombre des malades
augmentait chaque jour.

Heureusement pour eux que le directeur de la sant Tournatoire ne
croyait pas  la pharmacope, et au lieu de droguer, de
_poutringuer _ses malades comme Bzuquet, leur ordonnait une
bonne petite soupe  l'ail.

Et pas  dire:   mon bel ami! jamais il ne manquait son coup.
Vous aviez des gens tout gonfls, sans voix ni souffle, qui
demandaient dj le prtre et le notaire. Arrivait la petite soupe
 l'ail, trois gousses dans un petit pot, trois cuilleres de
bonne huile d'olive avec une rtie dessus, et ces gens qui ne
pouvaient plus parler commenaient par dire:

_Outre!, _a sent bon...

Rien que l'odeur les revenait tout de suite.

Ils prenaient une assiette, deux assiettes, et  la troisime les
voil debout, dsenfls, la voix naturelle, puis le soir au salon
faisant leur partie de whist. Disons aussi que c'taient tous des
Tarasconnais.

Une seule malade, et malade de marque, la trs haute dame des
Espazettes ne de l'Escudelle de Lambesc, avait refus le remde
de Tournatoire. Bon pour la rafataille, la soupe  l'ail, mais
quand on descend des croisades!... Elle ne voulait pas plus en
entendre parler que du mariage de Clorinde avec Pascalon. La
malheureuse dame tait pourtant dans un tat dplorable. Celle-l,
oui, l'avait, le _mal. _Entendez par ce nom vague la maladie
bizarre, aqueuse, abattue sur cette colonie de mridionaux. Ceux
qui en souffraient devenaient subitement trs laids, les yeux tout
suintants, le ventre et les jambes enfls; cela faisait penser au
terrible mal de M. Mauve dans la lgende du _Fils de l'homme._

La pauvre marquise tait donc toute _boudenfle _pour employer une
expression du Mmorial; et chaque soir, quand le doux et dsespr
Pascalon descendait en ville, il trouvait la pauvre femme au lit,
sous un grand parapluie de cotonnade bleue attach  son chevet,
geignant et s'obstinant  refuser la soupe  l'ail, pendant que la
longue et douce Clorinde s'activait autour d'une cafetire de
tilleul, et que le marquis, dans un coin, bourrait
philosophiquement des cartouches pour sa chasse trs alatoire du
lendemain.

Dans les cases voisines, l'eau s'gouttait sur les parapluies
ouverts, les enfants piaillaient, ou des bruits de dispute, des
clats de discussions politiques arrivaient du salon; et toujours
le crpitement de la pluie sur les vitres, sur le toit de zinc,
toujours le gargouillement des gouttires en cascades.

Entre temps, Costecalde continuait ses sourdes menes, le jour
dans son cabinet de directeur des cultures, le soir en ville, dans
le salon commun, avec ses mes damnes Barban et Rugimabaud, qui
l'aidaient  rpandre les bruits les plus sinistres, celui-ci
entre autres L'ail va manquer!...

Et quelle consternation de penser qu'un jour prochain on serait
peut-tre priv de cet ail sauveur, gurisseur, de cette panace
universelle garde dans les magasins du Gouvernement,  qui
Costecalde reprochait de l'accaparer.

Excourbanis, -- et de quels tonitruements! -- soutenait la
calomnie du directeur des cultures. Il y a un vieux proverbe
tarasconnais qui dit Larrons de Pise, le jour se battent entre
eux, et la nuit volent ensemble. C'tait bien le cas de cet
Excourbanis  double face, qui, devant Tartarin, au Gouvernement,
parlait contre Costecalde, tandis qu'en ville, le soir, il faisait
chorus avec les pires ennemis du Gouverneur.

Tartarin, dont on sait la patience et la bont, tait loin
d'ignorer ces attaques. Le soir, lorsqu'il fumait sa pipe accoud
 la fentre ouverte, parmi les bruits nocturnes, mls aux
murmures du Petit-Rhne et de tous les ruisselets forms par les
averses sur les pentes, il distinguait de lointaines discussions,
des chos de voix furieuses, il voyait  travers l'air brouill
d'eau les lumires tremblotantes courir derrire les vitres de la
grande maison; et  l'ide que tout ce train tait caus par
Costecalde, sa main frmissait sur la barre d'appui, ses yeux
crachaient de la flamme dans l'ombre mais comme, aprs tout, ces
motions, jointes  l'humidit de l'air, pouvaient lui faire
prendre le mal, il se matrisait, refermait la fentre et allait
tranquillement se coucher.

Les choses pourtant s'envenimrent au point qu'il se dcida  un
grand parti, cassa aux gages Costecalde et ses deux sides, enleva
mme au directeur son manteau de premire classe, nommant  sa
place Beaumevieille, ancien horloger, pas plus fort peut-tre en
culture que son prdcesseur, mais  coup sr trs honnte homme,
et merveilleusement second par Labranque, ancien fabricant de
toile cire, et Rebuffat, _ la renomme des berlingots, _qui
remplaaient comme sous-directeurs Rugimabaud et Barban. Le dcret
fut affich de trs bonne heure sur la porte de la grande maison,
en sorte que Costecalde, sortant le matin pour aller  son bureau,
en reut l'outrage en pleine figure. C'est alors qu'on put voir
combien Tartarin avait eu raison d'agir avec cette vigueur.

Dans l'affaire d'une heure ou deux surgirent et se dirigrent vers
la Rsidence une vingtaine peut-tre de mcontents, tous arms
jusqu'aux yeux et criant:

 bas le Gouverneur!...  mort!... Au Rhne!... Zou! Zou!...
Dmission! Dmission!

Derrire la bande suivait matre Excourbanis, hurlant plus fort
que tous les autres:

Dmission!... _Fen d brut!... _Dmission!...

Malheureusement il pleuvait, et  verse, ce qui les obligeait de
tenir leur parapluie d'une main et leur fusil de l'autre. Du
reste, le gouvernement avait pris ses mesures.

Pass le Petit-Rhne, les insurgs arrivrent devant le blockhaus,
et virent ceci:

Au premier tage, Tartarin s'encadrait dans sa fentre large
ouverte, avec son winchester  trente-deux coups, et derrire lui
ses fidles chasseurs de casquettes ou de conserves, le marquis
des Espazettes au premier rang, des tireurs qui  trois cents pas
vous mettaient, en comptant quatre, leur balle dans le petit rond
d'tiquette d'une boite de pains-poires.

En bas, sous l'auvent du grand portail, le Pre Bataillet, pench
sur sa caronade, n'attendait pour tirer que le signal du
Gouverneur.

Si formidable et si inattendu l'aspect de cette artillerie, mche
allume, que les rvolts reculrent, et qu'Excourbanis, par un
de ces brusques changements d'allures qui lui taient habituels,
se mit  danser un pas frntique, ce qu'il appelait cyniquement
la bamboula du succs, sous la fentre de Tartarin, rugissant tant
qu'il avait de souffle:

Vive le Gouverneur!... Vive l'tat de choses!... Faisons du
bruit!... Ah! ah! ah!

Tartarin, du haut de son poste, le winchester toujours au poing,
lana d'une voix vibrante:

Rentrons chez nous, messieurs les mcontents. L'eau tombe, et je
craindrais de vous retenir plus longtemps sous l'onde.

Ds demain, nous allons runir notre bon peuple dans ses comices
et demander  la nation si elle veut encore de nous. Jusque-l,
qu'on se tienne calme, ou gare dessous!

On vota ds le lendemain, et l'ancien tat de choses fut rlu 
une majorit crasante.

Quelques jours aprs, comme contraste  toute cette agitation,
avait lieu le baptme de la jeune Likiriki, la petite princesse
papouane, la fille du roi Ngonko, leve par le Rvrend Pre
Bataillet, qui avait achev l'oeuvre de conversion commence par
le Pre Vezole, Dieu soit lou!

C'tait vraiment une dlicieuse petite singesse, bien roule, bien
moule, et souple, et rebondie, cette princesse  peau jaune,
pare de ses colliers de corail, de sa robe  rayures bleues
confectionne par Mlle Tournatoire.

Pour parrain le Gouverneur, et pour marraine Mme Franquebalme.

On la baptisa sous les noms de Marthe-Marie-Tartarine. Seulement,
 cause de l'pouvantable temps qu'il faisait ce jour-l, ainsi
que la veille, du reste, et les jours suivants, le baptme ne put
avoir lieu  Sainte-Marthe des Lataniers, envahie par des torrents
d'eau sous son toit de feuillage depuis longtemps effondr.

On se runit pour la crmonie dans le salon de la grande maison,
et vous pensez quels souvenirs remus par ce baptme au coeur du
tendre Pascalon, se revoyant parrain avec sa Clorinde.

 ce passage de son journal, que nous ne faisons que rsumer, il y
a ici une trace de larmes et ces mots tout dlavs:

Pauvre de moi et pauvre d'elle!

Et c'est au lendemain du baptme de Likiriki qu'eut lieu
l'pouvantable catastrophe... Mais les faits deviennent trop
graves: laissons la parole au Mmorial.


Chapitre IV

_SUITE DU MMORIAL DE PASCALON._


_4 dcembre. _-Aujourd'hui, deuxime dimanche de l'avent, le
sacristain Galoffre, inspecteur de la marine, s'en venant comme
tous les matins visiter la chaloupe, ne l'a plus trouve.

L'anneau, la chane, tout tait arrach le bateau, disparu.

Il a cru d'abord  quelque nouveau tour de Ngonko et de sa bande,
dont nous continuons  nous mfier; mais dans le trou laiss par
l'arrachement de l'anneau s'talait, toute trempe d'eau et salie
de boue, une large enveloppe  l'adresse du Gouverneur.

Cette enveloppe contenait les cartes P. P. C. de Costecalde, de
Barban et de Rugimabaud; sur la carte de Barban avaient galement
sign et pris cong quatre miliciens Caissargue, Bouillargue,
Truphnus et Roquetaillade.

Depuis quelques jours la chaloupe se trouvait toute prte, garnie
de provisions, en vue d'une nouvelle expdition projete par le R.
P. Bataillet.

Les misrables ont profit de cette aubaine. Ils ont tout emport,
mme la boussole, et leurs fusils par-dessus le march.

Et dire que les trois premiers sont maris, qu'ils laissent
derrire eux des femmes et une tape d'enfants! Les femmes passe
encore de les abandonner ainsi, mais des enfants!

Le sentiment gnral de la colonie  la suite de cet vnement,
une grande stupeur.

Tant qu'on avait la chaloupe, il restait l'espoir de gagner le
continent d'le en le, on croyait  la possibilit d'aller
chercher du secours; maintenant, il semble que ce soit les ponts
coups avec le restant du monde.

Le Pre Bataillet est entr dans une colre terrible, appelant
tous les feux du ciel sur ces bandits, voleurs, dserteurs et pis
encore. Excourbanis, lui, allait partout criant qu'on aurait d
les fusiller comme des singes verts et qu'il fallait,  titre de
reprsailles, passer par les armes leurs femmes et leurs enfants.

Le Gouverneur, seul, a gard tout son sang-froid:

Ne nous emballons pas, disait-il. Aprs tout, ce sont des
Tarasconnais encore. Plaignons-les, songeons aux dangers qu'ils
vont courir. Truphnus seul parmi eux a quelques notions de la
voile.

Puis, cette belle pense lui est venue de faire des enfants
abandonns les pupilles de la colonie.

Au fond, je le crois trs heureux d'tre dbarrass de son ennemi
mortel et de ses acolytes.

Dans la journe, Son Excellence m'a dict l'ordre du jour suivant,
qui a t affich en ville:

ORDRE

_Nous, Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon et dpendances,
grand cordon de l'ordre, etc., etc..._

_Recommandons le plus grand calme  la population._

_Les coupables seront poursuivis avec activit et soumis  toutes
les svrits de la loi._

_Le Directeur de l'artillerie et de la marine est charg de
l'excution du prsent dcret._

En post-scriptum, pour rpondre  certains mauvais bruits qui
couraient depuis quelque temps, il m'a fait ajouter: _L'ail ne
manquera pas._

_6 dcembre. -- _L'ordre du Gouverneur a produit en ville le
meilleur effet. On aurait bien pu se faire cette rflexion:
Poursuivre les coupables? Comment? Par o? Avec quoi? Mais ce
n'est pas pour rien qu'un proverbe dit chez nous:

L'homme par la parole et le boeuf par les cornes.

La race tarasconnaise est si sensible aux belles phrases que
personne n'a mis la parole du Gouverneur en doute.

Un rayon de soleil entre deux averses est arriv par l-dessus et
voil tout le monde ravi: sur le Tour-de-Ville ce sont des danses
et des rires. Ah! le joli peuple, et vraiment commode  manier!

_10 dcembre. -- _Un honneur inou m'arrive: je suis promu grand
de premire classe.

Trouv le brevet ce matin  djeuner sous mon assiette. Le
Gouverneur s'est montr trs heureux d'avoir pu m'accorder cette
haute distinction; Franquebalme, Beaumevieille, le Rvrend, ont
paru aussi enchants que moi-mme de la nouvelle dignit qui me
fait leur gal.

Le soir, descendu chez les des Espazettes, o la nouvelle tait
dj connue. Le marquis m'a donn l'accolade devant Clorinde,
toute rouge de plaisir. La marquise seule semblait indiffrente 
mes nouveaux honneurs. Pour elle, ce manteau de grand ne me relve
pas encore de ma roture. Que lui faudrait-il donc?... De premire
classe!... Et  mon ge!...

_14 dcembre. -- _Il se passe quelque chose d'extraordinaire au
Gouvernement, de si extraordinaire que j'ose  peine le confier 
ce registre.

Le Gouverneur a un sentiment!

Et pour qui? Je vous le donne en mille. Pour se petite filleule,
la princesse Likiriki!

Lui, Tartarin, notre grand Tartarin, qui a refus tant de beaux
partis, ne voulant d'autre pouse que la gloire, pris d'une
singesse! Singesse de sang royal, je veux bien, rgnre par
l'eau du baptme, mais reste sauvage en dessous, menteuse,
gourmande, chapardeuse, et si cocasse de moeurs et d'habitudes!
des costumes en loques, toujours en haut de quelque cocotier ds
qu'il ne pleut pas, s'amusant  jeter sur les crnes dnuds de
nos anciens des noix dures comme des cailloux. Elle a manqu ainsi
d'assommer le vnrable Migeville.

Puis l'cart entre leurs deux ges. Tartarin a bien soixante ans;
il grisonne, il prend du corps. Elle, douze  quinze ans, au plus;
l'ge de la petite Fleurance dans la chanson de chez nous:

_L'a prise si jeunette,_
_Ne sait se ceinturer._

Et c'est cette fillette, ce sauvageon des les, que nous aurions
pour souveraine!

Depuis longtemps, j'avais not certains indices. Ainsi les
indulgences du Gouverneur pour le pre, ce vieux bandit de
Ngonko, qu'il invitait souvent  notre table, malgr la
malpropret de ce hideux gorille, mangeant avec ses doigts, se
gavant d'eau-de-vie jusqu' rouler sous sa chaise.

Tartarin traitait tout cela de bonne gaiet cordiale, et si la
petite princesse,  l'exemple de son pre, se livrait  quelque
fantaisie bizarre  nous donner froid dans le dos  tous, notre
bon matre souriait, la couvait d'un regard paternel qui demandait
grce pour elle et disait:

C'est une enfant...

Tant bien, malgr ces symptmes, d'autres plus probants encore, je
n'y voulais pas croire; mais le doute ne m'est plus permis.

_18_ _dcembre. -- _Ce matin, au conseil, le Gouverneur s'est
ouvert  nous de son projet de mariage avec la petite princesse.

Il a prtext la politique, parl d'un mariage de convenances, des
intrts de la colonie: Port-Tarascon tait isol, perdu dans
l'Ocan, sans alliances. En pousant la fille d'un roi papoua, il
nous amenait une flotte, une arme.

Personne dans le conseil n'a fait d'objection.

Excourbanis, le premier, s'est lanc, trpignant d'enthousiasme
Bravo!... Parfait!...  quand la noce?... Ah! ah! ah!... Ce
soir, en ville, qui sait ce qu'il va rpandre d'infamies.

Cicron Franquebalme, par habitude, a dvid ses implacables
raisonnements sur le pour et sur le contre, que si d'une part la
colonie..., il convient de dire que d'autre part..., toutefois et
quantes... _verum enim vero..._, et finalement il s'est rang 
l'opinion du Gouverneur.

Beaumevieille et Tournatoire ont embot le pas derrire lui.
Quant au Pre Bataillet, il semblait au fait de l'histoire, et n'a
pas protest.

Le comique, c'tait les figures hypocrites que nous avions tous,
feignant de croire aux intrts coloniaux invoqus par Tartarin,
au milieu d'un grand silence approbateur.

Tout  coup ses bons yeux se sont mouills de larmes gaies, et il
nous a dit trs doucement:

Et puis, voyez, mes amis, ce n'est pas tout a..., moi je l'aime,
cette petite. C'tait si simple, si touchant, que nous avons eu
tous le coeur retourn. H! faites donc, monsieur le Gouverneur,
faites donc et on l'entourait, on lui serrait les mains.

_20_ _dcembre. -- _Le projet du Gouverneur est trs discut en
ville, moins svrement jug cependant que je n'aurais cru. Les
hommes en parlent gaiement,  la tarasconnaise, avec la pointe de
malice qu'on met chez nous aux choses de l'amour.

Les femmes sont gnralement plus hostiles, le groupe de Mlle
Tournatoire surtout. Puisqu'il voulait se marier, pourquoi ne pas
choisir dans la nation? Beaucoup en parlant ainsi pensent  elles-
mmes ou  leurs demoiselles.

Excourbanis, venu en ville dans la soire, s'est mis du parti des
dames et montrait les cts faibles du mariage: ce beau-pre sans
tenue, ivrogne, cannibale; puis la fiance elle-mme ayant selon
toute vraisemblance, mang du Tarasconnais. Tartarin aurait d
plus y rflchir.

En entendant parler ce tratre, je sentais la colre qui me
montait et je suis sorti du salon bien vite, tant j'avais peur de
lui envoyer un empltre dans la figure. On a le sang vif 
Tarascon, outre!

Quitt de l, entr chez les des Espazettes. La marquise bien
faible, toujours couche, pauvre femme, rpugnant toujours la
soupe  l'ail de Tournatoire, m'a dit, sitt qu'elle m'a vu H
bien, monsieur le chambellan, y aura-t-il des dames du palais prs
de la nouvelle reine? Elle voulait rire; mais tout de suite
l'ide m'est venue qu'il y avait l quelque chose pour nous.
Demoiselle d'honneur ou dame du palais, Clorinde habiterait la
Rsidence, on pourrait se voir  toute heure... Un tel bonheur
serait-il possible!

 mon retour, le Gouverneur venait de se coucher, mais je n'ai pas
voulu attendre au lendemain pour l'entretenir de mon projet, qu'il
a trouv de bonne politique. Rest trs tard prs de son lit 
causer avec lui de ses amours et des miennes.

_25 dcembre. -- _Hier soir, veille de Nol, toute la colonie se
runissait dans le grand salon, le Gouvernement, les dignitaires,
et nous avons clbr notre belle fte provenale  cinq mille
lieues de la patrie.

Le Pre Bataillet a dit la messe de minuit, puis on a pos le
_cache-feu. _C'est une bche de bois que le plus vieux de
l'assistance promne autour de la salle et jette dans le feu en
l'arrosant de vin blanc.

La princesse Likiriki tait l, trs amuse de la crmonie, et
des nougats, des coques, des estvenons, et mille friandises
locales dont l'ingnieux ptissier Bouffartigue avait par la
table.

On a chant de vieux nols:

_Voici le roi Maure_
_Avec ses yeux tout trvirs;_
_L'enfant Jsus pleure,_
_Le roi n'ose plus entrer_

Ces chants, les gteaux, le grand feu autour duquel on faisait
cercle, tout cela nous rappelait le pays, malgr le bruit d'eau
qu'on entendait sur le toit et les parapluies ouverts dans le
salon  cause des fissures.

 un moment, le Pre Bataillet a entonn sur l'harmonium la belle
chanson de Frdric Mistral, _Jean de Tarascon pris par les
corsaires, _l'histoire d'un Tarasconnais tomb aux mains des
Turcs, prenant le turban sans vergogne et tout prs d'pouser la
fille du pacha quand il entend sur le rivage chanter en provenal
les matelots d'une barque tarasconnaise. Alors, _Comme l'eau
jaillit sous un coup de rame -- un grand flot de larmes -- crve
son coeur dur; -- le despatri pense  la patrie, -- et se
dsespre -- d'tre avec les Turcs._

 ce vers _comme l'eau jaillit sous un coup de rame, _un sanglot
nous a tous secous. Le Gouverneur lui-mme buvait ses larmes, la
tte renverse, et on voyait le grand cordon de l'Ordre qui se
soulevait sur sa poitrine d'athlte. Voil qui va changer peut-
tre bien des choses, rien que cette chanson du grand Mistral.

_29_ _dcembre. -- _Aujourd'hui,  dix heures du matin, mariage
de S. Exc. Tartarin, gouverneur de Port-Tarascon, avec la
princesse royale Ngonko.

Ont sign au contrat: S. M. Ngonko, qui a fait une croix pour
paraphe, les directeurs et les grands dignitaires de la colonie,
puis la messe a t dite dans le grand salon.

Crmonie trs simple, trs digne, les miliciens en armes, tout le
monde en grand costume. Seul Ngonko faisait tache. Son attitude
comme roi et comme pre a t dplorable.

Rien  dire de la princesse, trs jolie dans sa robe blanche et sa
parure de corail.

Le soir, grande fte, double ration de vivres, coups de canon,
salves de nos tireurs de conserves, et des vivats, des chants, une
joie universelle.

Et il pleut!... Et il en tombe!...


Chapitre V

_Apparition du duc de Mons -- L'le bombarde -- Ce n'tait pas
le duc de Mons. -- Amenez le drapeau, coquin de sort! -- Douze
heures aux Tarasconnais pour vacuer l'le sans bateau. --  la
table de Tartarin, tous jurent de suivre leur Gouverneur dans sa
captivit._


_V! V!... _Un navire!... Un navire dans la rade.

 ce cri pouss un matin par le milicien Berdoulat, en train de
chercher des oeufs de tortue sous une pluie battante, les colons
de Port-Tarascon se montrrent aux ouvertures de leur arche
envase, et en mme temps que mille cris rpercutaient le cri de
Berdoulat:

Un navire, _v! v_!_ _un navire! par les fentres, par les
portes, gambadant, cabriolant comme une pantomime anglaise, la
foule se prcipitait sur la plage, qu'elle emplissait d'un
mugissement de veaux marins.

Le Gouverneur, averti, accourut aussitt et, tout en achevant de
boutonner sa jaquette, il rayonnait sous le ciel ruisselant au
milieu de son peuple en parapluies:

H bien, mes enfants, quand je vous le disais qu'il
reviendrait!... C'est le duc!...

-- Le duc?

-- Qui voulez-vous que ce soit? H! Oui, notre brave duc de Mons,
qui vient ravitailler sa colonie, nous apporter les armes, les
instruments et les bras de rafataille que je n'ai jamais cess de
lui rclamer.

Il fallait voir,  ce moment, les figures effares de ceux qui
s'taient le plus indigns contre le sale Belge, car tous
n'avaient pas l'impudence d'Excourbanis criant et tourbillonnant
sur la plage Vive le duc de Mons! Ah! ah! ah!... Vive notre
sauveur!...

Pendant ce temps, un grand steamer, haut sur l'eau, imposant,
s'avanait dans la rade. Il siffla, cracha sa vapeur, laissa
tomber son ancre retentissante, mais trs loin du rivage  cause
des coraux, puis resta l, immobile sous la pluie et dans le
silence.

Les colons commenaient  s'tonner du peu d'empressement que
mettaient les gens du navire  rpondre  leurs acclamations, 
leurs signaux de parapluies et de chapeaux agits. Il leur
semblait froid, le noble duc.

Diffremment, il n'est peut-tre pas sr que c'est nous.

-- Ou bien nous en veut-il du mal qu'on a dit de lui.

-- Du mal? Moi je n'en ai jamais dit.

-- Ni moi certes.

-- Moi, pas davantage...

Tartarin, au milieu de la confusion, ne perdit pas la tte. Il
donna l'ordre d'agiter le drapeau au fate de la Rsidence et
d'assurer les couleurs d'un coup de canon.

Le coup partit, les couleurs tarasconnaises ondoyrent dans l'air.

Au mme instant une effroyable dtonation remplit la rade,
enveloppant le navire d'un nuage de lourde fume, tandis qu'une
espce d'oiseau noir, passant au-dessus des ttes avec un
sifflement rauque, venait s'abattre sur le toit du magasin qu'il
corna.

Il y eut d'abord un mouvement de stupeur.

Mais ils nous ti!... tirent dessus! clama Pascalon.

 l'exemple du Gouverneur, toute la colonie s'tait jete  plat
ventre sur la rive.

Alors, ce ne serait donc pas le duc, disait tout bas Tartarin 
Cicron Franquebalme, lequel, affal dans la boue prs de lui,
crut devoir entamer une de ses discussions rigoureuses..., que si
d'une part il tait supposable..., d'autre part on pouvait se dire
aussi...

L'arrive d'un nouvel obus interrompit son raisonnement. Pour le
coup, le Pre Bataillet bondit, et d'une voix furibonde appela le
sacristain Galoffre, son garde d'artillerie, disant qu' eux deux
ils allaient riposter avec la caronade.

Je vous le dfends bien, par exemple, lui cria Tartarin. Quelle
imprudence!...Tenez-le, vous autres..., empchez-le... Torquebiau
et Galoffre lui-mme prirent le Rvrend chacun par un bras et le
forcrent  se coucher comme tout le monde, au moment o le
troisime coup de canon partait du navire, toujours dans la
direction du drapeau tarasconnais. Visiblement on en voulait aux
couleurs nationales. Tartarin le comprit; il comprit aussi que, le
drapeau disparu, les obus cesseraient de pleuvoir; et, de toute la
puissance de ses poumons, il mugit:

Amenez le drapeau, coquin de sort!

Aussitt, tous de crier comme lui:

Amenez le drapeau!... Amenez donc le drapeau!... Mais personne
ne l'amenait, ni colons ni miliciens ne se souciant de grimper l-
haut pour cette dangereuse besogne. Ce fut encore la fille Alric
qui se dvoua. Elle _chela _le toit et mit bas le malencontreux
pavillon. Alors seulement le steamer cessa de tirer.

Quelques instants, aprs, deux chaloupes charges de soldats, dont
on voyait de loin tinceler les armes, se dtachaient du navire et
s'avanaient vers le rivage au rythme des grands avirons des
vaisseaux d'tat.  mesure qu'elles approchaient; on pouvait
distinguer les couleurs anglaises tranant  l'arrire dans le
sillage d'cume.

La distance tait grande, et Tartarin eut le temps de se relever,
d'effacer les macules de boue restes  ses vtements, mme de se
faire apporter le cordon de l'Ordre, qu'il passa  la hte
pardessus sa jaquette vert-serpent. Il avait suffisamment tenue de
gouverneur quand les deux chaloupes atterrirent.

Le premier, un officier anglais, hautain, le chapeau en bataille,
sauta sur la plage, et derrire lui se rangrent les matelots,
portant tous crit sur leur bonnet de marine _Tomahawk, _plus une
compagnie de dbarquement. Tartarin, trs digne, sa lippe des
grands jours, attendait, ayant  sa droite le Pre Bataillet et 
sa gauche Franquebalme.

Quant  Excourbanis, au lieu de rester prs d'eux, il s'tait
lanc  la rencontre des Anglais, prt  danser devant le
vainqueur une bamboula frntique.

Mais l'officier de Sa Gracieuse Majest, sans prendre garde  ce
fantoche, marcha droit vers Tartarin et demanda en anglais:

Quelle nation?

Franquebalme, qui comprenait, rpondit dans la mme langue
Tarasconnais.

L'officier ouvrit des yeux ronds comme des assiettes  ce nom de
peuple qu'il n'avait jamais vu sur aucune carte marine, et demanda
plus insolemment encore:

Que faites-vous dans cette le? De quel droit l'occupez-vous?
Franquebalme, interloqu, traduisit la demande  Tartarin, qui
commanda Rpondez que l'le est  nous, Cicron, qu'elle nous a
t cde par le roi Ngonko, et que nous avons un trait en bonne
forme. Franquebalme n'eut pas besoin de continuer son rle
d'interprte. L'Anglais se tourna vers le Gouverneur et dit en
excellent franais:

Ngonko? Connais pas... Il n'y a pas de roi Ngonko... Aussitt
Tartarin donna l'ordre de chercher partout son royal beau-pre et
de l'amener.

En attendant, il proposa  l'officier anglais de venir jusqu'au
Gouvernement, o il lui communiquerait les pices.

L'officier accepta et suivit, laissant  la garde des chaloupes
ses soldats de marine rangs l'arme au pied, la baonnette au
canon. Et quelles baonnettes! D'un luisant, d'un tranchant, 
donner la chair de poule.

Du calme! Mes enfants, du calme! murmurait Tartarin sur son
passage.

Recommandation bien inutile, except pour le Pre Bataillet, qui
continuait d'cumer. Mais on avait l'oeil sur lui. Si vous ne
vous tenez pas, mon Rvrend, je vous attache lui disait
Excourbanis, fou de terreur.

Pendant ce temps o cherchait Ngonko, on l'appelait de tous les
cts, vainement. Un milicien finit par le dcouvrir au fond du
magasin, ronflant entre deux barriques, ivre d'ail, d'huile de
lampe et d'alcool  brler, dont il avait absorb presque toute la
rserve.

On l'amena dans cet tat, empest et gluant, devant le Gouverneur;
mais il fut impossible d'en tirer un mot.

Alors Tartarin lut le trait  haute voix, montra la croix en
signature de Sa Majest, le sceau du Gouvernement, des grands
dignitaires de la colonie.

Ce document authentique prouvait les droits des Tarasconnais sur
l'le, ou rien ne les prouverait. L'officier haussa les paules:

Ce sauvage est un simple pickpocket, monsieur... Il vous a vendu
ce qui ne lui appartenait pas. L'le est depuis longtemps une
possession anglaise. En face de cette dclaration,  laquelle les
canons du _Tomahawk et _les baonnettes des soldats de marine
donnaient une valeur considrable, Tartarin sentit toute
discussion inutile, et se contenta de faire une scne terrible 
son indigne beau-pre:

Vieux coquin!... Pourquoi nous as-tu dit que l'le tait 
toi?... Pourquoi nous l'as-tu vendue?... N'as-tu pas honte de
t'tre jou d'honntes gens? Ngonko demeurait muet, abruti, sa
courte intelligence de sauvage toute volatilise en vapeurs d'ail
et d'alcool.

Qu'on l'emporte!... dit Tartarin aux miliciens qui l'avaient
amen, et se tournant vers l'officier, rest raide, impassible,
pendant cette scne de famille:

En tous cas, monsieur, ma bonne foi est indiscutable.

-- Les tribunaux anglais en dcideront..., rpondit l'autre du
haut de sa morgue. Ds ce moment vous tes mon prisonnier. Quant
aux habitants, il faut que dans les vingt quatre heures ils aient
vacu l'le, sinon nous les passerons par les armes.

-- Outre!... Passer par les armes! s'exclama Tartarin, mais
d'abord comment voulez-vous qu'ils vacuent? Nous n'avons pas de
bateau.  moins qu'ils ne se sauvent  la nage...

On finit par faire entendre raison  l'Anglais, qui consentit 
prendre les colons  son bord jusqu' Gibraltar,  condition que
toutes les armes seraient rendues, mme les fusils de chasse, les
revolvers et le winchester  trente-deux coups.

Aprs quoi, il s'en retourna djeuner sur sa frgate, laissant un
poste en armes pour garder le Gouverneur.

C'tait aussi l'heure de se mettre  table au Gouvernement, et,
aprs avoir cherch la princesse sur tous les lataniers et
cocotiers de la Rsidence, comme on ne la trouvait nulle part, on
s'assit, en laissant sa place vide. Tout le monde tait si mu,
que le Pre Bataillet en oublia le Bndicit, Ils mangeaient
depuis quelques instants en silence, le nez dans leurs assiettes,
quand tout  coup Pascalon se dressa et, levant son verre:

Messieurs, notre Gou... verneur est pri... pri... sonnier de
guerre. Jurons tous de le suivre dans sa cap... cap... cap...

Sans attendre la fin, tous debout, les verres tendus, crirent
d'enthousiasme:

Parfaitement!

-- Feu de Dieu! si nous le suivrons!...

-- Je crois bien!... Jusque sur l'chafaud!...

-- Ha! ha! ha!... Vive Tartarin!... hurlait Excourbanis.

Une heure aprs,  l'exception de Pascalon, tous avaient lch le
Gouverneur, tous, mme la petite princesse Likiriki,
miraculeusement retrouve sur le toit de la Rsidence. C'est l
qu'elle s'tait rfugie au premier bruit de la canonnade, sans se
rendre compte des risques bien plus grands qu'elle courait l-
haut, et tellement folle d'pouvante, que ses dames d'honneur
n'avaient pu la dcider  descendre qu'en lui montrant de loin une
bote de sardines ouverte, comme on offre une sucrerie  une
perruche chappe de sa cage.

Ma chre enfant, lui dit Tartarin d'un ton solennel quand on
l'eut amene prs de lui, je suis prisonnier de guerre. Que
prfrez-vous? Venir avec moi ou bien rester dans l'le? Je pense
que les Anglais vous y laisseront, mais en ce cas vous ne me
verrez plus.

Sans hsiter, bien en face, elle rpondit dans son gazouillis
enfantin et clair:

Moi rester l'le, touzou.

-- C'est bien, vous tes libre, dit Tartarin, rsign; mais au
fond le pauvre homme avait le coeur en morceaux.

Le soir, dans la solitude de la rsidence, abandonn de sa femme,
de ses dignitaires, n'ayant plus prs de lui que Pascalon, il rva
longtemps  la fentre ouverte.

Au loin clignotaient les lumires de la ville; on entendait des
voix irrites, les chansons des Anglais camps sur le rivage et le
fracas du Petit-Rhne grossi par les pluies.

Tartarin referma sa fentre avec un gros soupir et, tout en
mettant son foulard de nuit, un vaste foulard  pois qu'il nouait
en serre-tte, il dit  son fidle secrtaire:

Quand les autres m'ont reni, cela ne m'a pas trop surpris ni
chagrin; mais cette petite..., vrai! j'aurais cru qu'elle aurait
plus d'attachement.

Le bon Pascalon essaya de le consoler. Aprs tout, cette princesse
sauvage tait un colis bien trange  ramener  Tarascon, -- car
finalement on y rentrerait toujours  ce Tarascon, -- et quand
Tartarin reprendrait son existence d'autrefois, l-bas, sa femme
papoua aurait pu le gner, l'afficher...

Rappelez-vous, mon bon matre, lorsque vous revntes d'Algrie,
votre cha... chameau, comme vous le trouviez encombrant...

Tout de suite Pascalon s'interrompit et devint trs rouge. Quelle
ide d'aller parler de chameau  propos d'une princesse de sang
royal! Et pour rparer ce que cette comparaison avait
d'irrvrencieux, il fit remarquer  Tartarin l'analogie de sa
situation avec celle de Napolon prisonnier des Anglais et
abandonn par Marie-Louise.

En effet, dit Tartarin trs fier de ce rapprochement; et
l'identit de leurs deux destines,  lui et au grand Napolon,
lui fit passer une excellente nuit.

Le lendemain, Port-Tarascon tait vacu  la grande joie des
colons. Leur argent perdu, les hectares illusoires, le grand coup
de banque du sale Belge dont ils avaient t victimes, tout cela
ne leur semblait rien auprs du soulagement qu'ils prouvaient 
sortir enfin de ce marcage.

On les embarqua les premiers, pour viter tout conflit avec l'tat
de choses, qu'ils rendaient maintenant responsable de leur mauvais
sort.

Comme on les conduisait aux chaloupes, Tartarin se montra  sa
fentre, mais dut s'en retirer bien vite sous les hues qui
l'accueillirent et devant les poings menaants tendus vers lui.

Bien sr que par un jour de soleil les Tarasconnais se seraient
montrs plus indulgents, mais l'embarquement se faisait sous une
pluie torrentielle, les malheureux pataugeaient dans la fange,
emportaient aux semelles des kilos de cette terre maudite, et les
parapluies garantissaient  peine le petit bagage que chacun
tenait en main.

Quand tous les colons eurent quitt l'le, ce fut le tour de
Tartarin.

Depuis le matin, Pascalon s'agitait, prparant tout, runissant en
liasses les archives de la colonie.

 la dernire heure, il lui vint une ide de gnie. Il demanda 
Tartarin s'il devait mettre pour se rendre  bord son manteau de
premire classe.

Mets-le toujours, a les impressionnera!... rpondit le
Gouverneur.

Et lui-mme passa le grand cordon de l'Ordre.

En bas on entendait sonner les crosses de fusil de l'escorte, la
voix dure de l'officier appelant:

Monsieur Tartarin! Allons, monsieur le Gouverneur!

Avant de descendre, Tartarin jeta un dernier regard autour de
l'le, sur cette maison o il avait aim, o il avait souffert,
subi toutes les affres du pouvoir et de la passion.

Voyant  ce moment le chef du secrtariat dissimuler un cahier
sous son manteau, il s'informa, voulut voir, et Pascalon dut faire
 son bon matre l'aveu du Mmorial.

H bien, continue, mon enfant, dit doucement Tartarin en lui
pinant l'oreille, comme faisait Napolon  ses grenadiers, tu
seras mon petit Las Cases.

La similitude de sa destine avec celle de Napolon le proccupait
depuis la veille.

Oui, c'tait bien cela... Les Anglais, Marie-Louise, Las Cases...
Une vraie analogie de circonstances et de type... Et tous deux du
Midi, coquin de sort!


LIVRE TROISIME


Chapitre I

_De la rception que les Anglais firent  Tartarin  bord du
Tomahawk. _- _Derniers adieux  l'le de Port Tarascon. _-
_Conversation du Gouverneur sur le tillac avec son petit Las
Cases. _- _Costecalde est retrouv. _- _La dame du commodore. _-
_Tartarin tire sa premire baleine._


La dignit d'attitude de Tartarin, lorsqu'il monta sur le pont du
_Tomahawk_, impressionna fort les Anglais, saisis surtout par le
grand cordon de l'Ordre, ros avec la Tarasque brode, dont le
Gouverneur s'charpait comme d'un symbole maonnique, et aussi par
le manteau rouge et noir de grand de premire classe qui
enveloppait Pascalon de la tte aux pieds.

Les Anglais ont en effet, par-dessus tout, le respect de la
hirarchie, du fonctionnarisme et du maboulisme (de _maboul, _en
langue arabe l'innocent, le bon toqu).

 la coupe du navire, Tartarin fut reu par l'officier de service
et conduit dans une cabine des premires avec les plus grands
gards. Pascalon le suivit, bien rcompens de son dvouement, Car
on lui donna la chambre  ct du Gouverneur, au lieu de le
fourrer dans l'entrepont comme les autres Tarasconnais, entasss
l en misrable troupeau d'migrants, et ple-mle avec eux tout
l'ancien tat-major de l'le, ainsi puni de sa faiblesse et de sa
lchet.

Entre la cabine de Tartarin et celle de son fidle secrtaire se
trouvait un petit salon garni de divans, de panoplies, de plantes
exotiques, et une salle  manger o deux blocs de glace, dans des
vases d'encoignure, entretenaient une perptuelle fracheur.

Un matre d'htel, deux ou trois domestiques, taient attachs 
la personne de Son Excellence, qui acceptait ces honneurs du plus
beau sang-froid, et  chaque nouvelle prvenance rpondait
Parfaite _main_!_ _d'un ton de souverain habitu  tous les
respects et  toutes les sollicitudes.

Au moment o on leva l'ancre, Tartarin monta sur le pont, malgr
la pluie, pour dire un dernier adieu  son le.

Elle lui apparut confusment, dans le brouillard, assez distincte
cependant  travers ce voile gris pour qu'on pt entrevoir le roi
Ngonko et ses bandits en train de piller la ville, la Rsidence,
et de danser sur le rivage une farandole effrne.

Tous les catchumnes du Pre Bataillet, sitt le missionnaire et
les gendarmes partis, retournaient  leur bon instinct de nature.

Pascalon crut mme reconnatre, au milieu des danses, la gracieuse
silhouette de Likiriki, mais il n'en dit rien, de peur d'affliger
son bon matre, qui semblait du reste fort indiffrent  tout
cela.

Trs calme, les mains au dos, dans une historique et marmorenne
attitude, le hros tarasconnais regardait devant lui sans voir de
plus en plus proccup des analogies de sa destine avec celle de
Napolon, s'tonnant de dcouvrir entre le grand homme et lui
mille points de ressemblance, mme des faiblesses communes dont il
convenait trs simplement.

Ainsi, tenez, disait-il  son petit Las Cases, Napolon avait des
colres terribles; moi de mme, surtout dans mon jeune temps...
Par exemple, cette fois, au caf de la Comdie, o, discutant avec
Costecalde, j'envoyai d'un coup de poing sa tasse et la mienne en
mille miettes...

-- Bonaparte  Loben!... remarqua timidement Pascalon.

-- Tout juste, mon enfant, fit Tartarin avec un bon sourire.

Mais, en y songeant, c'est par l'imagination, leur fougueuse
imagination mridionale, que l'Empereur et lui s'taient le plus
ressembls. Napolon l'avait grandiose, dbordante,  preuve sa
campagne d'gypte, ses courses dans le dsert sur un chameau, --
encore une similitude frappante, ce chameau, -- sa campagne de
Russie, son rve de la conqute des Indes.

Et lui, Tartarin, son existence tout entire n'tait-elle pas un
rve fabuleux!...

Les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouvernement de cette
le  cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la
supriorit de l'Empereur,  certains points de vue; mais lui, du
moins, n'avait pas fait verser le sang, des fleuves de sang! ni
terrifi le monde comme _l'otre..._

Cependant l'le disparaissait au loin, et Tartarin, appuy contre
le bastingage, continuait  parler  haute voix pour la galerie,
pour les matelots qui enlevaient les escarbilles tombes sur le
pont, pour les officiers de quart qui s'taient rapprochs.

 la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui demanda la
permission d'aller  l'avant se mler aux Tarasconnais, dont on
apercevait de loin quelques groupes consterns sous la pluie,
afin, disait-il, de savoir un peu ce qu'ils pensaient du
Gouverneur, surtout dans l'esprance de glisser  sa chre
Clorinde quelques mots d'encouragement et de consolation.

Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin install sur
le divan du petit salon,  l'aise, en caleon de flanelle et
foulard de tte, comme chez lui  Tarascon, dans sa petite maison
du Cours, en train de fumer pipette devant un dlicieux sherry-
gobbler.

D'une humeur adorable, le matre demanda:

H bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves gens?

Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous trs monts!

Empils dans l'entrepont de l'avant comme des bestiaux, mal
nourris, durement traits, ils rendaient le Gouverneur responsable
de toutes leurs dconvenues.

Mais Tartarin haussa les paules; il connaissait son peuple, vous
pensez bien!

Tout cela scherait au premier matin de soleil.

Sr qu'ils ne sont pas mchants, rpondit Pascalon, mais c'est ce
mauvais gueux de Costecalde qui les excite.

-- Costecalde. Comment a?... Que parlez-vous de Costecalde?

Tartarin s'tait troubl en entendant ce nom funeste.

Pascalon lui expliqua comment leur ennemi, rencontr et recueilli
en mer par le _Tomahawk _dans un canot o il mourait de faim et de
soif, avait tratreusement signal la prsence d'une colonie
provenale sur territoire anglais, et guid le navire jusque dans
la rade de Port-Tarascon. Les yeux du Gouverneur tincelrent Ah!
le gueux!... Ah! le forban!...

Il se calma au rcit que lui fit Pascalon des sinistres aventures
de l'ancien fonctionnaire et de ses acolytes.

Truphnus noy!... Les trois autres miliciens, en descendant 
terre pour faire de l'eau, pris par les anthropophages!... Barban
trouv mort d'inanition au fond de la barque!... Quant 
Rugimabaud, un requin l'avait mang. _Ah vai! _un requin!...
Dites plutt cet infme Costecalde.

-- Mais le plus extraordinaire de tout, monsieur le Gou...
Gouverneur, c'est que Costecalde prtend avoir rencontr en pleine
mer, un jour de tempte, sous les clairs, devinez qui?...

-- Que diable veux-tu que je devine?

-- La Tarasque la mre-grand!

-- Quelle imposture!...

Aprs tout, qui sait?... Le _Tutu-panpan _pouvait avoir fait
naufrage; ou peut-tre qu'un coup de mer avait enlev la Tarasque
amarre sur le pont...  ce moment le steward vint prsenter le
menu  M. le Gouverneur, qui s'attablait quelques instants aprs,
avec son secrtaire, en face d'un excellent dner au Champagne, o
figuraient de superbes tranches de saumon, un roastbeef ros, cuit
 miracle, et pour dessert le plus savoureux pudding. Tartarin le
trouva si bon qu'il en fit porter une bonne part au Pre Bataillet
et  Franquebalme; quant  Pascalon, il confectionna quelques
sandwichs de saumon qu'il mit de ct. Est-il besoin de dire pour
qui_, pcare!_
_ _
Ds le deuxime jour de navigation, lorsque l'le ne fut plus en
vue, comme si elle et t au milieu de ces archipels un rservoir
isol de brouillards et de pluie, le beau temps apparut.

Chaque matin, aprs le djeuner, Tartarin montait sur le pont et
s'installait  une place, toujours la mme, pour causer avec
Pascalon.

Ainsi Napolon,  bord du _Northumberland, _avait son poste
favori, ce canon auquel il s'appuyait et qu'on appelait le canon
de l'Empereur.

Le grand Tarasconnais pensait-il  cela? Cette concidence tait-
elle voulue? Peut-tre; mais elle ne doit le diminuer en rien 
nos yeux. Est-ce que Napolon, en se livrant  l'Angleterre, ne
songeait pas  Thmistocle, et sans mme le dissimuler?

Je viens comme Thmistocle... Et qui sait si Thmistocle lui-
mme, venant s'asseoir au foyer des Perses...? L'humanit est si
vieille, si encombre, si pitine! On y marche toujours dans les
traces de quelqu'un...

Du reste, les dtails que Tartarin donnait  son petit Las Cases
ne rappelaient en rien l'existence de Napolon et lui taient bien
personnels  lui, Tartarin de Tarascon.

C'tait son enfance sur le Tour-de-Ville, ses prcoces aventures
en revenant du cercle, la nuit; tout petit, dj le got des
armes, des chasses aux grands fauves; et toujours ce bon sens
latin qui ne l'abandonnait pas dans les plus folles escapades,
cette voix intrieure qui lui disait Rentre de bonne heure..., ne
t'enrhume pas.

C'tait encore, au lointain de sa mmoire, dans une excursion au
pont du Gard, une vieille, vieille gitane, lui disant, aprs avoir
regard les lignes de sa main Un jour, tu seras roi. Vous pensez
si cet horoscope fit rire tout le monde! Il devait se raliser
pourtant.

Ici le grand homme s'interrompit:

Je vous jette ces choses, voyez, un peu  la bousculade, comme
elles me viennent, mais pour le Mmorial je crois que cela pourra
vous tre utile...

-- Certes! fit Pascalon, qui buvait les paroles de son hros,
tandis qu'une demi-douzaine de jeunes midships, groups autour de
Tartarin, coutaient ses rcits, bouche be.

Mais la plus attentive tait la femme du commodore, une toute
jeune, dolente et dlicate crole, tendue non loin de l sur une
chaise longue en bambou, avec des poses abandonnes, la pleur
chaude d'un magnolia, de grands yeux noirs, doux, profonds,
pensifs... Celle-l, oui, s'en abreuvait des histoires de
Tartarin.

Tout fier de voir son matre si passionnment cout, Pascalon le
voulait plus glorieux encore, lui faisait raconter ses chasses au
lion, son ascension de la Jungfrau, la dfense de Pamprigouste.
Et le hros, bon enfant comme toujours, prtant la main  cet
innocent comprage, se livrait tout entier, se laissait feuilleter
comme un livre, mais un livre  images, illustr par son
expressive mimique tarasconnaise et les _pan! pan! de _ses
aventures de chasse.

La crole, frileusement pelotonne sur sa chaise longue,
tressaillait  chaque clat de voix, et ses motions se marquaient
d'une touche fine, d'une vaporeuse monte de ros sur son teint
dlicat d'aquarelle.

Quand le mari, le commodore, sorte de Hudson Lowe  museau de
fouine mchante, venait la chercher pour la faire rentrer, elle
suppliait:

Non, non..., pas encore, coulant un regard vers le grand homme
de Tarascon, qui n'tait pas sans l'avoir remarque non plus et,
pour elle, haussait la voix avec quelque chose de plus noble dans
l'attitude et dans l'accent.

Quelquefois, en regagnant leur cabine aprs une de ces sances, il
interrogeait Pascalon d'un air ngligent:

Que vous a dit la dame du commodore? Il me semble qu'il tait
question de moi, h?...

-- Effectivement, ma...tre. Cette personne me disait qu'elle
avait dj beaucoup entendu parler de vous.

-- Cela ne m'tonne pas, fit Tartarin simplement, je suis trs
populaire en Angleterre.

Encore une analogie avec Napolon.

Un matin, mont sur le pont de bonne heure, il fut trs tonn de
ne pas y trouver sa crole comme d'habitude. Sans doute le mauvais
temps qu'il faisait ce jour-l, la temprature un peu vive, les
embruns claboussant la dunette, ne lui avaient pas permis de
sortir, si dlicate de sant, si nerveusement impressionnable!

Le pont lui-mme et l'quipage semblaient gagns par l'agitation
de la mer.

Une baleine venait d'tre signale, fait assez rare dans ces
parages. Elle n'avait pas d'vents, ne lanait pas de jets d'eau;
 quoi des matelots prtendaient reconnatre une femelle, d'autres
une baleine d'espce particulire. On n'tait pas d'accord.

Comme elle restait sur la route du navire sans s'loigner, un
dlgu du carr des lves alla demander au commandant la
permission de la pcher. Il refusa, mauvais chien comme toujours,
sous prtexte qu'on n'avait pas de temps  perdre et donna
seulement l'autorisation de tirer  la bte quelques coups de
fusil.

Elle se trouvait  deux cent cinquante ou trois cents mtres
environ, et tantt se montrait, tantt disparaissait, suivant le
mouvement de la mer, moutonnante et trs lourde, ce qui rendait le
tir difficile.

Aprs quelques coups de feu, dont les gabiers dans les enflchures
annonaient les rsultats, elle n'avait pas encore t touche,
car elle continuait  jouer,  cabrioler au ras de l'eau, et tout
le monde regardait, mme les Tarasconnais, qui grelottaient l-bas
 l'avant, arross, tremps, bien plus exposs aux claboussures
des coups de mer que les gentlemen de l'arrire.

Ml aux jeunes officiers, qui essayaient leur adresse, Tartarin
jugeait les coups:

Trop loin!... trop court!...

-- Si vous tiriez, ma...atre? bla Pascalon.

Aussitt, d'un geste vif de jeunesse, un midship se tourna vers
Tartarin:

Voulez-vous, monsieur le Gouverneur?

Il offrait sa carabine; et ce fut quelque chose, la faon dont
Tartarin prit l'arme, la soupesa, l'paula, tandis que Pascalon
demandait, fier et timide:

Combien comptez-vous pour la baleine?

-- Je n'ai pas souvent tir ce gibier-l, rpondit le hros, mais
il me semble qu'on peut compter dix.

Il visa, compta dix, tira et rendit la carabine  l'officier.

Je crois qu'elle en a, dit le midshipman.

-- Hurrah!... criaient les matelots.

-- Je le savais, dit Tartarin, modeste.

Mais  ce moment des hurlements pouvantables remplirent l'air,
une bousculade enrage qui fit accourir le commandant, croyant 
quelque assaut de son bord par une bande de pirates. Les
Tarasconnais de l'avant bondissaient, gesticulaient, vocifrant
tous ensemble dans le bruit du vent et des vagues.

La Tarasque... Il a tir sur la Tarasque... Il a tir sur la
mre-grand...

-- _Outre! _Que disent-ils donc? fit Tartarin, qui plissait.

 dix mtres maintenant du navire, la Tarasque de Tarascon, la
monstrueuse idole, dressait au-dessus des flots verts son dos
squameux, sa tte chimrique au rire froce et vermillonn, aux
yeux sanglants.

Faite de bois trs dur, solidement charpente, elle tenait la lame
depuis le jour o, comme on le sut plus tard, un coup de mer
l'avait arrache du pont de Scrapouchinat. Elle roulait au gr de
tous les courants marins, luisante, algueuse, coquillageuse, mais
sans avarie, chappe aux typhons les plus pouvantables, intacte,
indestructible; et sa premire, son unique blessure, tait celle
que Tartarin de Tarascon venait de lui faire...

Lui!  elle! La cicatrice toute frache apparaissait au milieu du
front de la pauvre mre-grand!

Un officier anglais s'exclama:

Regardez donc, lieutenant Shipp, quel drle d'animal est-ce que
cela?

-- C'est la Tarasque, jeune homme, dit Tartarin solennel. C'est
l'aeule, la grand'mre vnrable de tout bon Tarasconnais.

L'officier resta stupfait, et il y avait de quoi, en apprenant
que ce monstre bizarre tait la grand'mre de l'trange peuplade
noiraude et moustachue, recueillie sur une le sauvage  cinq
mille lieues en mer.

Tartarin s'tait dcouvert respectueusement en parlant ainsi, mais
dj la mre-grand tait loin, emporte par les courants du
Pacifique, o elle doit errer encore, insubmersible pave que les
rcits des voyageurs, sous le nom de poulpe gant, de serpent de
mer, signalent tantt ici, tantt l,  la grande terreur des
quipages baleiniers.

Aussi longtemps qu'on put la voir, le hros la suivit des yeux,
sans mot dire; quand elle ne fut plus qu'un petit point noir 
l'horizon blanchissant des flots, alors seulement il murmura d'une
voix faible:

Pascalon, je vous le dis, voil un coup de fusil qui me portera
malheur! Et tout le reste du jour il demeura soucieux, plein de
remords et de terreur sacre.


Chapitre II

_Un dner chez le commodore. _- _Tartarin esquisse un pas de
farandole. _- _Dfinition du Tarasconnais par le lieutenant Shipp.
_- _En vue de Gibraltar. _- _La vengeance de la Tarasque._


On naviguait depuis une semaine, on approchait des ctes parfumes
de l'Inde, sous le mme ciel laiteux, sur la mme mer huileuse et
douce qu'au premier voyage, et Tartarin, par une belle aprs-midi
de chaleur et de clart, faisait la sieste en caleon dans se
chambre, sa bonne grosse tte serre dans son foulard  pois, dont
les bouts, trop longs, se dressaient comme de paisibles oreilles
de ruminant.

Tout  coup Pascalon se prcipita dans la cabine.

Hein!... Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il y a? demanda
brusquement le grand homme en arrachant son serre-tte, car il
n'aimait pas qu'on le vit ainsi.

Pascalon rpondit, suffoquant, les yeux ronds, bgue plus que
jamais:

Je crois qu'elle en tient.

-- Qui?... La Tarasque?... H, coquin de sort! je ne le sais que
trop.

-- Non, dit Pascalon, plus bas qu'un souffle, la dame du
commodore.

-- Pcare! pauvre petite! encore une!... Mais qui vous fait
croire cela? Pour toute rponse, Pascalon tendit un carton
imprim, par lequel lord commodore et lady William Plantagenet
priaient Son Excellence le Gouverneur Tartarin et M. Pascalon,
directeur du secrtariat,  dner pour le soir mme.

Oh! les femmes!... les femmes!... s'cria Tartarin, car
videmment cette invitation  dner venait de la femme du
commandant; l'ide ne pouvait tre du mari, il n'avait pas une
tte  invitations.

Puis, s'interrogeant avec gravit:

Dois-je accepter, pas moins?... Ma situation de prisonnier de
guerre...

Pascalon, qui savait ses auteurs, rappela qu' bord du
_Northumberland, _Napolon mangeait  la table de l'amiral.

Voil qui me dcide, fit aussitt le Gouverneur.

-- Seulement, ajouta Pascalon, l'Empereur se retirait avec les
dames ds qu'on apportait les vins.

-- Parfaitement, ceci me dcide encore plus. Rpondez,  la
troisime personne, que nous acceptons.

-- L'habit, n'est-ce pas, matre?

-- Certes.

Pascalon aurait voulu aussi endosser son manteau de premire
classe, mais le matre ne fut pas de cet avis; lui-mme ne
passerait pas le cordon de l'Ordre.

Ce n'est pas le Gouverneur qu'on invite, dit-il  son secrtaire,
c'est Tartarin. Il y a une nuance.

Ce diable d'homme comprenait tout.

Le dner fut vraiment princier, servi dans une vaste salle 
manger, toute reluisante, richement meuble en thuya et en rable,
et pour cloisons, pour plancher, de ces jolies boiseries
anglaises, si fines, si minutieuses, dont les minces lamelles
semblent s'emboter comme des joujoux.

Tartarin tait assis  la place d'honneur,  la droite de lady
William. Peu de monde invit, seulement le lieutenant Shipp et le
docteur du bord, qui comprenaient le franais. Un domestique en
livre nankin, raide, solennel, se tenait debout derrire chaque
convive. Rien de riche comme le service des vins, la massive
argenterie aux armes des Plantagenet, et au milieu de la table un
magnifique surtout garni des orchides les plus lares.

Pascalon, trs intimid au milieu de tout ce luxe, bgayait
d'autant plus qu'il se trouvait toujours la bouche pleine au
moment o on lui adressait la parole.

Il admirait l'aisance tranquille de Tartarin en face de ce
commodore aux babines de chat-tigre, aux yeux verts stris de sang
sous des cils d'albinos.

Mais le Tartarin, bon traqueur de fauves, se moquait un peu des
chats-tigres, et faisait sa cour  lady Plantagenet avec autant
d'empressement et de grce que si le commodore et t  cent
lieues de l. Milady, de son ct, ne cachait pas sa sympathie
pour le hros et le regardait avec des yeux tendres, des yeux
extraordinaires.

Les malheureux! Le mari va tout voir, se disait  chaque instant
Pascalon.

Eh bien, non, le mari ne voyait rien, et semblait lui aussi
prendre un plaisir extrme aux rcits du grand Tarasconnais.

Sur un dsir de lady William, Tartarin conta l'histoire de la
Tarasque, sainte Marthe et son ruban bleu; il parla de son peuple,
dit la race tarasconnaise, ses traditions, son exode; puis il
exposa son gouvernement, ses projets, ses rformes, le nouveau
code qu'il prparait. Un code, par exemple, c'tait bien la
premire fois qu'il lui arrivait d'en parler, mme  Pascalon;
mais sait-on jamais tout ce que roulent ces vastes cervelles de
conducteurs de peuples!

Il fut profond, il fut gai, il chanta des airs du pays, Jean de
Tarascon pris par les corsaires, ses amours avec la fille du
sultan.

Pench vers lady William, de quel vibrant et brlant  mi-voix
il lui fredonnait le couplet:

_On dit qu'en tant gnral d'arme, -- la tte enrame -- avec
du laurier, la fille du roi jolie et luisante, -- de lui
amoureuse, -- un jour lui disait..._

La languissante crole, si ple d'ordinaire, en devenait toute
rose.

Puis, la chanson finie, elle voulut savoir ce que c'tait que la
farandole, cette danse dont les Tarasconnais parlent toujours.

Oh mon Dieu, c'est bien simple, vous allez voir..., fit le bon
Tartarin.

Et, voulant mnager l'effet pour lui tout seul, il dit  son
secrtaire:

Restez, vous, Pascalon.

Il s'tait lev, il esquissa un pas en le rythmant sur un air de
farandole, _Ra-pa-taplan, pa-ta-tin, pa-ta-tan... _Malheureusement
le navire tanguait: il tomba, se releva, toujours de bonne humeur,
et fut le premier  rire de sa msaventure.

Malgr le _cant _et_ _la discipline, toute la table s'esclaffait,
trouvait le Gouverneur dlicieux.

Tout  coup les vins apparurent. Aussitt lady William quitta la
salle, et Tartarin, jetant brusquement sa serviette, se retira 
son tour sans saluer, sans s'excuser, conformment  la lgende
napolonienne.

Les Anglais se regardrent avec stupeur, changeant quelques mots
 voix basse.

Son Excellence ne boit jamais de vin..., dit Pascalon, qui crut
devoir expliquer la sortie de son bon matre et prendre la parole
 sa place.

Il tarasconnait fort agrablement lui aussi et, tout en tenant
tte aux Anglais pour boire le _claret_, il les gayait, les
frictionnait de sa verve joyeuse et de sa chaude pantomime.

Puis, lorsqu'on se leva de table, se doutant bien que Tartarin
tait mont sur le pont rejoindre lady Plantagenet, il s'offrit
insidieusement pour faire la partie du commodore, grand amateur
d'checs.

Les autres convives du dner causaient et fumaient autour d'eux;
et  un moment, le lieutenant Shipp ayant chuchot au docteur une
drlerie qui le fit beaucoup rire, le commodore leva la tte:

Qu'est-ce qu'il a dit, ce Shipp? Le lieutenant rpta sa phrase,
et l'on rit encore plus fort sans que Pascalon pt comprendre de
quoi il s'agissait.

L-haut, pendant ce temps, appuy au fauteuil de lady William,
dans le parfum de la brise mourante et l'blouissant reflet sur la
mer, sur le pont du navire, d'un soleil couchant qui suspendait 
tous les cordages des gouttelettes de groseille, Tartarin
racontait ses amours avec la princesse Likiriki, et leur
sparation dchirante. Il savait que les femmes aiment  consoler,
et que porter ses chagrins de coeur en charpe est la meilleure
faon de russir auprs d'elles.

Oh! la scne des adieux entre la petite et lui, chuchote de tout
prs par Tartarin dans le mystre du crpuscule! Qui n'a pas
entendu cela n'a rien entendu.

Je ne vous affirmerai pas que le rcit ft absolument exact, que
la scne ne ft pas un rien arrange; mais, en tout cas, c'tait
comme il aurait voulu que cela ft, une Likiriki passionne et
brlante, la pauvre princesse prise entre ses sentiments de
famille et son amour conjugal, s'accrochant au hros de ses
petites mains dsespres:

Emmne-moi! emmne-moi!

Lui, le coeur broy, la repoussant, s'arrachant  ses treintes
Non, mon enfant, il le faut. Reste avec ton vieux pre, il n'a
plus que toi,...

En racontant ces choses, il versait de vraies larmes et il lui
semblait que les beaux yeux croles levs vers lui se mouillaient
 son rcit, pendant que le soleil, lentement descendu dans la
mer, laissait l'horizon noy dans une bue violette.

Soudain des ombres s'approchrent, et la voix du commodore,
coupante, glaciale, rompit le charme:

Il est tard, il fait trop frais pour vous, ma chre, il faut
rentrer.

Elle se leva, s'inclina lgrement:

Bonne nuit, monsieur Tartarin!

Et il resta tout mu de la douceur qu'elle avait mise dans cette
parole.

Pendant quelques instants encore il se promena sur le pont,
entendant toujours ce Bonne nuit, monsieur Tartarin! Mais le
commodore avait raison, le soir frachissait rapidement, il prit
le parti d'aller se coucher.

En passant devant le petit salon, il aperut par la porte
entrouverte Pascalon, assis  une table, la tte dans ses mains,
trs occup  feuilleter un dictionnaire.

Que faites-vous l, enfant?

Le fidle secrtaire lui apprit le scandale caus par son brusque
dpart, les chuchotements indigns autour de la table et surtout
une certaine phrase mystrieuse du lieutenant Shipp, que le
commodore avait fait rpter et dont ils s'taient tous tant
gays.

Quoique j'entende passablement l'anglais, je n'ai pas bien saisi
ce que cela voulait dire, mais j'ai retenu les mots et je suis en
train de reconstituer la phrase.

Pendant ces explications Tartarin s'tait couch, bien tendu dans
son lit, bien  l'aise, la tte enveloppe de son foulard, un
grand verre d'eau de fleur d'oranger, et il demanda, en allumant
la pipe qu'il fumait tous les soirs avant de s'endormir:

tes-vous venu  bout de votre traduction?

-- Oui, mon bon matre, la voici: _En somme, le type tarasconnais,
c'est le Franais grossi, exagr, comme vu dans une boule de
jardin_.

-- Et vous dites qu'ils ont tant ri l-dessus?

-- Tous, le lieutenant, le docteur, le commodore lui-mme, ils ne
s'arrtaient pas de rire.

Tartarin haussa les paules avec une moue de piti.

Il se connat que ces Anglais n'ont pas souvent occasion de rire,
pour s'amuser de btises pareilles! Allons, bonsoir, mon enfant,
va te coucher.

Et bientt tous deux furent partis dans les rves o l'un
retrouvait sa Clorinde, l'autre la dame du commodore, car Likiriki
tait dj bien loin.

Les jours suivaient les jours, se groupaient en semaines, et le
voyage continuait, une traverse charmante, dlicieuse, o
Tartarin, qui aimait tant  inspirer la sympathie, l'admiration,
les sentait autour de lui sous les formes les plus varies.

C'est lui qui aurait pu dire comme Victor Jacquemont[8] dans sa
correspondance: Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! Ces
hommes, qui paraissent si impassibles et qui entre eux demeurent
toujours si froids, mon abandon les dtend aussitt. Ils
deviennent caressants malgr eux et pour la premire fois de leur
vie, je fais des bonnes gens, je fais des Franais de tous les
Anglais avec lesquels je reste vingt-quatre heures.

Tout le monde,  bord, l'arrire comme l'avant du _Tomahawk_,
officiers et matelots l'adoraient; il n'tait plus question de
prisonnier de guerre, de procs devant les tribunaux anglais; on
devait le relcher ds qu'on arriverait  Gibraltar.

Quant au farouche commodore, enchant d'avoir trouv un partenaire
de la force de Pascalon, il le tenait le soir, pendant des heures,
devant l'chiquier, ce qui dsesprait l'infortun soupirant de
Clorinde et l'empchait d'aller lui porter,  l'avant, des
friandises de son dner.

Car les pauvres Tarasconnais, eux, continuaient  mener leur
triste vie d'migrants, toujours parqus dans leur chiourme, et
c'tait la tristesse, le remords de Tartarin, lorsqu'il prorait
sur la dunette ou fusait sa cour,  l'heure mlancolique du
couchant, de voir au loin, en contre-bas, ses compatriotes
entasss comme un vil btail, sous la garde d'une sentinelle,
dtournant leurs regards de lui avec horreur, surtout depuis le
jour o il avait tir sur la Tarasque.

Ils ne lui pardonnaient pas ce crime, et lui non plus ne
l'oubliait pas, ce coup de fusil qui devait lui porter malheur.

On avait pass le dtroit de Malacca, la mer Rouge, doubl la
pointe de Sicile; on approchait de Gibraltar.

Un matin, la terre tant signale, Tartarin et Pascalon
prparaient leurs malles, aids par un des domestiques, quand tout
 coup ils eurent la sensation de balancement que produit un
navire  l'arrt. Le _Tomahawk_ stoppait; en mme temps, on
entendait s'approcher un bruit de rames.

Regardez donc, Pascalon, dit Tartarin, c'est peut-tre le
pilote...

Le canot accostait en effet, mais ce n'tait pas le pilote; il
portait le pavillon franais, des matelots franais le montaient;
et parmi eux deux hommes habills de noir, en chapeaux hauts de
forme. L'me de Tartarin vibra.

Ah! le drapeau franais!... Laisse que je le regarde, mon
enfant.

Il s'lana vers le hublot, mais  ce moment la porte de la cabine
s'ouvrit, laissant passer un grand flot de lumire; et deux agents
de police en bourgeois, aux faons communes et brutales, munis de
mandats d'arrt, de permis d'extradition, tout le tremblement
posrent leurs pattes sur le malheureux tat de choses et sur son
secrtaire.

Le Gouverneur recula, blme et digne:

Prenez garde  ce que vous faites, je suis Tartarin de Tarascon.

-- C'est vous que nous cherchons, justement.

Et les voil tous deux emballs, sans un mot d'explication ni de
rponse  leurs questions multiples, sans savoir ce qu'ils avaient
fait, pourquoi on les arrtait, o on les conduisait. Rien que la
honte de passer chargs de fers, car on leur avait mis les
menottes, devant les matelots et les midships, sous les rires et
les hues de leurs compatriotes, qui, penchs au-dessus du
bordage, applaudissaient, criaient  toute gorge:

C'est bien fait!... zou... zou... pendant qu'on descendait les
captifs dans le canot.

En ce moment Tartarin et voulu s'engloutir au fond de la mer.

De prisonnier de guerre comme Napolon et Thmistocle, passer 
l'tat de vulgaire filou!

Et la dame du commodore qui regardait!

Dcidment, il avait raison, la Tarasque se vengeait, elle se
vengeait cruellement.


Chapitre III

_SUITE DU MMORIAL DE PASCALON._


_5 juillet. Prison de Tarascon sur Rhne._

--_ _Je reviens de l'instruction, je sais enfin de quoi l'on nous
accuse, le Gouverneur et moi, et pourquoi, brusquement saisis sur
le _Tomahawk, _harponns en plein bonheur, en plein rve, comme
deux langoustes tires du fond de l'eau claire, nous fmes
transbords sur un navire franais, ramens  Marseille, les
menottes aux poings, dirigs sur Tarascon et mis au secret dans la
prison de la ville.

Nous sommes prvenus d'escroquerie, d'homicide par imprudence et
d'infraction aux lois sur l'migration. Ah! pour sr que j'ai d
l'enfreindre, la loi sur l'migration, car c'est la premire fois
que j'entends son nom, seulement son nom,  cette coquine de loi.

Aprs deux jours d'incarcration, avec dfense absolue de parler 
quiconque -- c'est a qui est terrible pour des Tarasconnais, --
nous fmes conduits au palais par-devant le juge d'instruction,
M. Bonaric.

Ce magistrat a commenc sa carrire  Tarascon, il y a une dizaine
d'annes, et me connaissait parfaitement, tant venu plus de cent
fois  la pharmacie, o je lui prparais une pommade pour un
eczma chronique qu'il a dessus la joue.

Pas moins qu'il m'a demand mes nom, prnoms, ge, profession,
comme si nous ne nous tions jamais vus. J'ai d dire tout ce que
je savais de l'affaire de Port-Tarascon et parler deux heures
durant sans m'arrter. Son greffier ne pouvait pas me suivre, tant
j'allais. Puis, ni bonjour ni bonsoir Prvenu, vous pouvez vous
retirer.

Dans le corridor du palais de justice, trouv mon pauvre
Gouverneur que je n'avais pas revu depuis le jour de notre
incarcration. Il m'a paru bien chang.

Au passage, il me serra la main et me fit de sa bonne voix:

Courage! enfant. La vrit est comme l'huile, elle remonte
toujours dessus.

Il n a pas pu m'en dire plus, les gendarmes l'entranaient
brutalement.

Des gendarmes, pour lui!... Tartarin dans les fers,  Tarascon!...
Et cette colre, cette haine de tout un peuple!...

Je les aurai toujours dans l'oreille ces cris de fureur de la
populace, ce souffle chaud de rafataille, quand la voiture
cellulaire nous a ramens  la prison, cadenasss chacun dans
notre compartiment.

Je ne pouvais rien voir, mais j'entendais autour de nous une
grande rumeur de foule.

 un moment, la voiture s'est arrte sur la place du March; j'ai
reconnu cela  l'odeur qui me venait par les fentes, dans les
petites raies de lumire blonde, et c'tait comme l'haleine mme
de la ville, cette odeur de pommes d'amour, d'aubergines, de
melons de Cavaillon, et de poivrons rouges et de gros oignons
doux. De sentir toutes ces bonnes choses dont je suis priv depuis
si longtemps, cela m'agourmandait.

Il y avait tant de monde que nos chevaux ne pouvaient plus
avancer. Un Tarascon plein, bond,  croire que jamais personne
n'a t tu, ni noy, ni dvor par les anthropophages. Ne m'a-t-
il pas sembl reconnatre la voix de Cambalalette, le cadastreur!
C'est une illusion, certainement, puisque Bzuquet lui-mme en a
mang, de notre regrett Cambalalette. Par exemple, je suis sr
d'avoir entendu le gong d'Excourbanis. Celui-l, il n'y a pas 
s'y tromper, il dominait tous les autres cris  l'eau!... Zou!...
au Rhne! au Rhne. _Fen d brut! _ l'eau Tartarin!

 l'eau Tartarin!... Quelle leon d'histoire! Quelle page pour le
Mmorial! J'oubliais de dire que le juge Bonaric m'a rendu mon
registre saisi  bord du _Tomahawk. _Il l'a trouv intressant,
m'a mme engag  le continuer, et,  propos de certaines
locutions tarasconnaises qui s'y glissent de temps en temps, il
m'est venu comme a en souriant dans ses favoris roux:

Nous avions dj le _Mmorial; _vous, c'est le _Mridional de
Sainte-Hlne. _J'ai fait semblant de rire de son jeu de mots.

_Du 5 au 6 juillet. -- _La prison de ville,  Tarascon, est un
chteau historique, l'ancien chteau du roi Ren, qui se voit de
loin au bord du Rhne, flanqu de ses quatre tours.

Nous n'avons pas de chance avec les chteaux historiques. Dj, en
Suisse, quand notre illustre Tartarin fut pris pour un chef
nihiliste et nous tous avec lui, on nous jeta dans le cachot de
Bonnivar, au chteau de Chillon.

Ici, il est vrai, c'est moins triste; on est en pleine lumire,
ventil par le vent du Rhne, et il ne pleut pas comme en Suisse
ou  Port-Tarascon.

Mon cachot est trs troit: quatre murs de pierre crpie, un lit
de fer, une table et une chaise. Le soleil y entre par un
fenestron grillag,  pic sur le Rhne.

C'est de l que, pendant la grande Rvolution, les Jacobins ont
t prcipits dans le fleuve, sur l'air fameux: _D brin o d
bran, cabussaran..._

Et, comme le rpertoire populaire ne change pas beaucoup, on nous
le chante  nous aussi, ce sinistre refrain. Je ne sais pas o ils
ont log mon pauvre gouverneur; mais il doit entendre comme moi
ces voix qui montent, le soir, des bords du Rhne et il doit faire
d'tranges rflexions.

Encore si l'on nous avait mis l'un prs de l'autre!... quoique, 
vrai dire, j'prouve, depuis mon arrive un certain soulagement 
tre seul,  me reprendre.

L'intimit d'un grand homme est si fatigante  la longue! Il vous
parle toujours de lui et ne s'occupe jamais de ce qui vous
intresse. Ainsi, sur le _Tomahawk, _pas une minute  moi, pas un
instant pour tre auprs de ma Clorinde. Tant de fois je me disais
Elle est l-bas! Mais je ne pouvais m'chapper. Aprs dner,
j'avais dj la partie d'checs du commodore, puis le reste du
jour Tartarin ne me lchait plus, surtout depuis que je lui avais
fait l'aveu du Mmorial. crivez ceci... N'oubliez pas de dire
cela... Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pas
trs intressantes.

Songez-vous que Las Cases a fait ce mtier pendant des annes!
L'Empereur le rveillait  six heures du matin, l'emmenait, 
pied,  cheval, en voiture, et sitt en route:

Vous y tes, Las Cases?... Alors continuons... Quand j'eus sign
le trait de Campo-Formio... Le pauvre confident avait ses
affaires, lui aussi, son enfant malade, sa femme reste en France,
mais qu'tait cela pour l'autre qui ne songeait qu' se raconter,
 s'expliquer devant l'Europe, l'Univers, la Postrit, tous les
jours, tous les soirs et pendant des annes! C'est--dire que la
vraie victime de Sainte-Hlne n'a pas t Napolon, mais Las
Cases. Moi, maintenant, ce supplice m'est pargn. Dieu m'est
tmoin que je n'ai rien fait pour cela, mais on nous a mis  part
et j'en profite pour penser  moi,  mon infortune, qui est
grande,  ma Clorinde bien-aime. Me croit-elle coupable?... Elle,
non; mais sa famille, tous ces Espazettes de l'Escudelle de
Lambesc?... Dans ce monde l, un homme sans titre est toujours
coupable. En tous cas je n'ai plus d'espoir qu'on m'accueille
jamais pour mari de Clorinde, dchu que je suis de mes grandeurs;
j'irai reprendre mon emploi entre les bocaux de Bzuquet,  la
pharmacie de la Placette... Et voil la gloire!

_17 juillet. _- Une chose qui me fait inquiter beaucoup, c'est
que personne ne vienne me voir dans ma prison. Ils m'en veulent
autant qu' mon matre. Ma seule distraction, tout seulet dans ma
cellule, est de monter sur la table; j'arrive ainsi au fenestron,
et de l j'ai une vue merveilleuse entre les barreaux.

Le Rhne roule du soleil parpill parmi ses petites les d'un
vert ple que le vent bouriffe. Le ciel est tout ray du vol noir
des martinets; leurs petits cris se poursuivent, passant tout
contre moi ou tombant de trs haut, et tout en bas se balance le
pont de fil de fer, si long, si mince, qu'on s'attend toujours 
le voir partir, envol un chapeau.

Sur les bords du fleuve, des ruines de vieux chteaux, celui de
Beaucaire avec la ville  ses pieds, ceux de Courterolle, de
Vacquerie. Derrire ces gros murs, bouls par le temps, il se
tenait autrefois des cours d'amour, o les trouvres, les
flibres d'alors, taient aims par des princesses et des reines
qu'ils chantaient, comme Pascalon chante sa Clorinde. Mais quel
changement, pcare! depuis ces poques lointaines.  prsent les
somptueux manoirs ne sont plus que des trous envahis de ronces; et
les flibres ont beau clbrer grandes dames et damoiselles, les
damoiselles se moquent joliment d'eux.

Une vue moins attristante est celle du canal de Beaucaire avec
tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serrs en tas, et sur
les quais les taches rouges des militaires que je vois se promener
du haut de mon fenestron. Ils doivent tre bien contents, les gens
de Beaucaire, de la msaventure de Tarascon et de l'croulement de
notre grand homme; car la renomme de Tartarin les offusquait, ces
orgueilleux voisins d'en face. Dans mon enfance, je me rappelle
quels _esbrouffes _ils faisaient encore avec leur foire de
Beaucaire. On y venait de partout, -- pas de Tarascon, par
exemple, le pont en fil de fer est si dangereux! -- C'tait une
affluence norme, plus de cinq cent mille mes au moins, ensemble
sur le champ de foire!...

D'anne en anne tout cela s'est vid. La foire de Beaucaire
existe toujours, mais personne n'y vient.

En ville on ne voit que des criteaux: _ louer...,  louer...,
_et s'il arrive par hasard un voyageur, un reprsentant de maison
de commerce, l'habitant lui fait fte, on se l'arrache, le conseil
municipal va au-devant de lui, musique en tte. Finalement,
Beaucaire a perdu tout renom; tandis que Tarascon devenait
clbre... Et grce  qui, sinon  Tartarin?

Mont sur ma table, tout  l'heure, je regardais dehors en
songeant  ces choses. Le soleil disparu, la nuit venait, et tout
 coup, de l'autre ct du Rhne, un grand feu s'alluma sur la
tour du chteau de Beaucaire.

Il brla longtemps, longtemps je le regardai, et il me sembla
qu'il avait quelque chose de mystrieux, ce feu, jetant un reflet
rougetre sur le Rhne, dans le grand silence de la nuit travers
par le vol mou des orfraies. Qu'est-ce que cela peut tre? Un
signal?

Est-ce que quelqu'un, quelque admirateur de notre grand Tartarin,
voudrait le faire vader?... C'est si extraordinaire, cette flamme
allume tout en haut d'une tour en ruines et juste en face de sa
prison!

_18 juillet. -- _En revenant aujourd'hui de l'instruction, comme
la voiture cellulaire passait devant Sainte-Marthe, entendu la
voix, toujours imprieuse de la marquise des Espazettes qui criait
avec l'accent d'ici:

Clornde!... Clornde! et une voix douce, anglique, la voix
de ma bien-aime, qui rpondait Mamain!

Sans doute elle allait  l'glise prier pour moi, pour l'issue du
procs.

Rentr dans ma prison, trs mu... crit quelques vers provenaux
sur Le soir,  la mme heure, toujours le mme feu sur la tour de
Beaucaire. Il brille l-bas, dans la nuit, comme les bchers qu'on
allume pour la Saint-Jean.

videmment, c'est un signal.

Tartarin, avec qui j'ai pu changer deux mots  l'instruction dans
le couloir du juge, a vu comme moi ces feux  travers les barreaux
de sa gele, et quand je lui ai dit ce que j'en pensais, que des
amis voulaient peut-tre le faire vader comme Napolon  Sainte-
Hlne, il a paru trs frapp de ce rapprochement.

Ah! vraiment, Napolon  Sainte-Hlne..., on a essay de le
sauver?

Mais, aprs un moment de rflexion, il m'a dclar qu'il n'y
consentirait jamais.

Certes, ce n'est pas la descente des trois cents pieds de la tour
sur une chelle de corde, secoue la nuit par le vent du Rhne,
qui me ferait peur. Non, ne croyez pas cela, enfant!... Ce que je
redouterais le plus, c'est que j'aurais l'air de fuir
l'accusation: Tartarin de Tarascon ne s'vadera pas.

Ah! si tous ceux qui hurlent sur son passage: Au Rhne! Zou! au
Rhne! avaient pu l'entendre!... Et on l'accuse d'escroquerie! On
a pu le croire complice de ce misrable duc de Mons!... Allons
donc!... Est-ce que c'est possible?...

Tout de mme il ne le soutient plus, son duc, maintenant; il le
juge  sa vritable valeur, ce sclrat de Belge! On le verra bien
 sa belle dfense, car Tartarin se dfendra lui-mme devant le
tribunal. Pour moi, je bgaye trop pour parler publiquement: je
serai dfendu par Cicron Franquebalme, et tout le monde sait
quelle incomparable logique de raisonnement il sait mettre dans
ses plaidoyers.

_20 juillet, soir. -- _Ces heures que je passe chez le juge
d'instruction sont bien douloureuses pour moi! Le difficile n'est
pas de me dfendre, mais de le faire sans trop accabler mon pauvre
matre. Il a t si imprudent, il a eu tant de confiance en ce duc
de Mons! Et puis, avec l'eczma intermittent de M. Bonaric, on ne
sait jamais si l'on doit craindre ou esprer; la maladie tourne
chez ce magistrat  l'ide fixe, furieux quand a se voit, bon
enfant quand a ne se voit pas.

Quelqu'un chez qui a se voit, et a se verra toujours, c'est le
malheureux Bzuquet, qui vivait autrefois trs bien avec son
tatouage l-bas, dans les mers lointaines, mais maintenant, sous
le ciel tarasconnais, se dgote lui-mme, ne sort plus, reste
terr tant qu'il peut au fond de son officine, o il combine des
herbages, des omelettes, et sert les clients sous un masque de
velours, comme un conjur d'opra-comique.

Il est  remarquer combien les hommes sont sensibles  tous ces
maux physiques, dartres, taches, eczmas; plus peut-tre que les
femmes. De l sans doute la rancune de Bzuquet contre Tartarin,
cause de tous ses maux.

_24 juillet -- _Appel de nouveau hier devant M. Bonaric, je
crois que c'est la dernire fois. Il m'a montr une bouteille
trouve dans les les par un pcheur du Rhne, et m'a fait lire
une lettre que renfermait cette bouteille:

_Tartarin. -- Tarascon. -- Prison de ville. -- Courage! Un ami
veille de l'autre ct du pont. Il passera quand le moment sera
venu._

UNE VICTIME DU DUC DE MONS.

Le juge m'a demand si je me rappelais avoir dj vu cette
criture. J'ai rpondu que je ne la connaissais pas; et, comme il
faut toujours dire le vrai, j'ai ajout qu'une premire fois on
avait tent ce genre de correspondance avec Tartarin: qu'avant
notre dpart de Tarascon une bouteille toute semblable lui tait
parvenue avec une lettre, sans qu'il y et attach d'importance,
ne voyant l que l'effet d'une plaisanterie. Le juge m'a dit
C'est bien. Et l-dessus, comme toujours:

Vous pouvez vous retirer.

_26 juillet. -- _L'instruction est termine, on annonce le
procs comme trs prochain. La ville est en bullition. Les dbats
commenceront vers le 1er aot. D'ici l, je ne vais pas dormir. Il
y a longtemps d'ailleurs que je n'ai plus gure de sommeil, dans
cette troite logette brlante comme un four. Je suis oblig de
laisser le fenestron ouvert: il entre des nues de moustiques et
j'entends les rats qui grignotent dans tous les coins.

Ces jours derniers, j'ai eu plusieurs entrevues avec Cicron
Franquebalme. Il m'a parl de Tartarin avec beaucoup d'amertume;
je sens qu'il lui en veut de ne pas lui avoir confi sa cause.
Pauvre Tartarin, il n'a personne pour lui!

Il parait qu'on a renouvel tout le tribunal. Franquebalme m'a
donn les noms des juges: Prsident, Mouillard; assesseurs,
Beckmann et Robert du Nord. Pas d'influences  faire agir. Ces
messieurs ne sont pas d'ici, me dit-on. D'ailleurs leurs noms
semblent l'indiquer.

Pour je ne sais quel motif, on a disjoint de la poursuite dirige
contre nous les deux chefs d'accusation relatifs au dlit
d'homicide par imprudence et  l'infraction des lois sur
l'migration. Cits  comparoir: Tartarin de Tarascon, le duc de
Mons -- mais a m'tonnerait bien qu'il comparoisse! -- et Pascal
Testanire dit Pascalon.

_31 juillet. -- _Nuit de fivre et d'angoisse. C'est pour
demain. Rest au lit trs tard.

Seulement la force d'crire sur la muraille ce proverbe
tarasconnais que j'ai entendu si souvent dire  Bravida, qui les
savait tous:

_Rester au lit sans dormir,_
_Attendre sans voir venir,_
_Aimer sans avoir plaisir,_
_Sont trois choses qui font mourir_


Chapitre IV

_Un procs dans le Midi. _- _Dpositions contradictoires. _-
_Tartarin jure devant Dieu et devant les hommes. _- _Les brodeurs
de Tarascon. _- _Rugimabaud mang par le requin. _- _Un tmoin
inattendu._


Ah! _boufre _non, qu'ils n'taient pas d'ici, les juges du pauvre
Tartarin. Il n'y avait, pour s'en convaincre, qu' les voir par
cette flamboyante aprs-midi d'aot o se plaidait l'affaire du
Gouverneur dans la grand'salle du palais de justice, pleine 
faire craquer les murs.

Le mois d'aot  Tarascon, je vous dirai, est le mois de la lourde
chaleur. Il y fait chaud comme en Algrie, et les prcautions
contre l'ardeur du ciel sont les mmes que dans nos villes
d'Afrique: la retraite dans les rues avant midi, les casernes
consignes, les auvents mis  toutes les boutiques. Mais le procs
de Tartarin avait chang ces habitudes locales, et l'on imagine
aisment la temprature que devait atteindre cette salle
d'audience bonde de monde, avec les dames  falbalas et 
panaches empiles sur les tribunes du fond.

Deux heures sonnaient au jaquemart du palais; et par les hautes
fentres larges ouvertes, devant lesquelles descendaient de longs
rideaux jaunes formant stores, entrait, avec les battements de la
lumire rverbre, le bruit assourdissant des cigales sur les
alisiers et les platanes du Cours, -- gros arbres  feuilles
blanches,  feuilles de poussire, -- les rumeurs de la foule
reste dehors, les cris des marchands d'eau, comme aux arnes les
jours de courses:

Qui veut boire? L'eau est frache!...

Vraiment il fallait tre de Tarascon pour rsister  la chaleur
qu'il faisait l-dedans, une de ces chaleurs o mme un condamn 
mort se serait endormi pendant le prononc de sa sentence. Aussi
les plus crass dans la salle taient-ils les trois juges, tous
trangers  ce brlant Midi. Le prsident Mouillard, un Lyonnais,
comme un Suisse de France, l'air austre, tte longue, chenue et
philosophique, donnant envie de pleurer rien qu' le regarder,
puis ses deux assesseurs, Beckmann qui arrivait de Lille, et
Robert du Nord, d'encore bien plus haut.

Ds le commencement des dbats, ces trois messieurs taient tombs
malgr eux dans une vague torpeur, les yeux fixs sur les grands
carrs de lumire dcoups derrire les rideaux jaunes, et pendant
l'interminable appel des tmoins, au nombre de deux cent cinquante
au moins, et tous  charge, ils avaient fini par s'endormir tout 
fait.

Les gendarmes, qui n'taient pas du Midi davantage et  qui l'on
avait eu la cruaut de laisser leurs lourdes buffleteries,
dormaient aussi. Sans doute ce sont l de mauvaises conditions
pour rendre la vraie justice. Heureusement que les magistrats
avaient tudi l'affaire d'avance, sans cela ils n'y auraient
jamais rien compris, n'entendant, dans leur inattentive
somnolence, que le bruit des cigales et un confus bourdonnement de
mouches et de voix.

Aprs le dfil des tmoins, le substitut Bompard du Mazet
commena la lecture de l'acte d'accusation.

Du plein Midi, celui-l, par exemple! un tout petit velu, chevelu,
bedonnant, une barbe en copeaux noirs, des yeux sortis comme d'un
coup de pouce et tout sanglants dans un teint de vsicatoire, une
voix de cuivre qui vous crachait du mtal dans les oreilles; et
une mimique, et des bonds!... La gloire du parquet tarasconnais.
On faisait des lieues pour l'entendre; mais, cette fois, ce qui
pimentait son rquisitoire, c'tait la parent de l'orateur avec
le fameux Bompard, une des premires victimes de l'affaire de
Port-Tarascon.

Jamais accusateur ne se montra plus acharn, plus passionn moins
juste, moins partial; c'est ce qu'on aime  Tarascon, tout ce qui
vibre, tout ce qui vous monte!...

Comme il le secouait le pauvre Tartarin, assis avec son secrtaire
entre deux gendarmes! Quelle loque, sous ses crocs baveux,
devenait tout ce pass de gloire!

Pascalon, perdu, honteux, se cachait la tte dans ses mains; mais
Tartarin, lui, trs calme, coutait, le front droit, les yeux
clairs, sentant sa journe finie, l'heure venue du grand dclin,
sachant qu'il y a des lois naturelles de grandeur comme de
pesanteur, et rsign  les subir toutes, pendant que Bompard du
Mazet, de plus en plus insultant, le reprsentait comme un
vulgaire escroc abusant d'une renomme illusoire, de lions peut-
tre jamais tus, d'ascensions peut-tre jamais faites,
s'associant  un aventurier,  un inconnu,  ce duc de Mons que la
justice ne retrouvait mme pas devant elle. Et il faisait Tartarin
plus sclrat encore que ce duc de Mons, qui du moins n'exploitait
pas ses compatriotes, tandis que lui avait spcul sur les
Tarasconnais, les avait vols, juguls, rduits  aller aux
portes,  fouiller les balayures pour y chercher leur pain.

Qu'attendre, d'ailleurs, messieurs de la Cour, qu'attendre d'un
homme qui a tir sur la Tarasque, sur la mre-grand?...

 cette proraison, des sanglots patriotiques roulrent dans les
tribunes; des hurlements leur rpondaient de la rue, o la voix du
substitut tait arrive, fracassant portes et fentres; et lui-
mme, boulevers par ses propres accents, se mit  larmoyer, 
gargouiller si fort que les juges se rveillrent en sursaut.
Croyant que toutes les gouttires et chneux du palais crevaient
sous une pluie d'orage.

Bompard du Mazet avait parl pendant cinq heures.

 ce moment, bien que la chaleur tt encore crasante, un petit
vent frais du Rhne commenait  gonfler les rideaux jaunes des
fentres. Le prsident Mouillard ne se rendormit plus;
nouvellement install dans le pays, la stupeur o le plongeait la
fougue inventive des Tarasconnais suffit largement  le tenir
veill.

Tartarin le premier donna le signal de cette nave et dlicieuse
imposture qui est comme l'arme, le bouquet de l'endroit.

 un passage de son interrogatoire, que nous croyons devoir
raccourcir, il se leva brusquement et, la main tendue:

Devant Dieu et devant les hommes, je jure que je n'ai pas crit
cette lettre.

Il s'agissait d'une lettre envoye par lui de Marseille 
Pascalon, rdacteur de la _Gazette, _pour l'moustiller, l'exciter
 des inventions plus fertiles, plus abondantes.

Non, mille fois non, l'accus n'avait pas crit cela; il se
dbattait, protestait.

Peut-tre, je ne dis pas, le sieur de Mons, non comparant... Et
comme il sifflait entre ses lvres ddaigneuses ce non
comparant!

Le prsident alors:

Faites passer cette lettre  l'accus.

Tartarin la prit, la regarda et rpondit trs simplement:

C'est vrai, c'est bien mon criture. Cette lettre est de moi, je
ne m'en rappelais pas.

Il y avait de quoi faire pleurer des tigres!

Un moment aprs, le mme pisode avec Pascalon,  propos d'un
article de la Gazette racontant la rception  l'htel de ville de
Port-Tarascon des passagers de la _Farandole _et du _Lucifer par
_les indignes, le roi Ngonko et les premiers occupants de l'le,
avec une description trs dtaille de l'htel de ville.

La lecture de cet article soulevait  chaque mot dans la salle
d'inextinguibles fous rires coups de cris d'indignation; Pascalon
lui-mme se rvoltait, protestait de son banc,  tour de bras: ce
n'tait pas de lui, jamais de la vie il n'aurait pu signer de si
normes invraisemblances.

On lui mit sous les yeux l'article imprim, illustr d'images
faites sur ses indications, sign de son nom, de plus son propre
texte retrouv  l'imprimerie Trinquelague.

C'est crasant dit alors le malheureux Pascalon, les yeux en
boule, a m'tait compltement sorti de la tte.

Tartarin prit la dfense de son secrtaire:

La vrit, monsieur le prsident, c'est que, croyant aveuglment
 toutes les histoires du sieur de Mons, non comparant...

-- Il a bon dos, le sieur de Mons, interrompit frocement le
substitut.

-- Je donnais  ce malheureux enfant, continua Tartarin, l'ide de
l'article  faire en lui disant Brodez l-dessus. Et il brodait.

-- C'est vrai que je n'ai jamais fait que bro... broder...,
bgaya timidement Pascalon.

Ah! des brodeurs, il allait en voir, le prsident Mouillard, en
interrogeant les tmoins, tous de Tarascon, tous inventifs,
dmentant aujourd'hui ce qu'ils avaient affirm la veille.

Mais vous l'avez dit  l'instruction.

-- Moi, j'ai dit a? ah! vrai... Je n'en ai pas ouvert la bouche.

-- Mais vous avez sign.

-- Signs?... Pas plus...

-- Voici votre signature.

-- C'est, pardi, vrai... Eh! bien, monsieur le prsident, personne
de plus surpris que moi.

Et pour tous c'tait ainsi, aucun ne se rappelait. Les juges
restaient effars, hagards, devant ces contradictions, ces
apparences de mauvaise foi, ne sachant pas, ces froids hommes du
Nord, faire la part de l'invention et de la fantaisie des pays de
lumire.

Un des plus extraordinaires fut Costecalde. Racontant qu'il avait
t chass de l'le, forc d'abandonner sa femme et ses enfants
par les exactions de Tartarin le tyran. Il fallait entendre le
drame de la chaloupe, les morts effrayantes et successives de ses
malheureux compagnons; Rugimabaud, qui nageait prs de la barque
pour se donner un peu de fracheur au corps, brusquement entran
par un requin, coup en deux.

Ah! le sourire de mon ami... je le vois encore; il me tendait les
bras, j'allais  lui, tout  coup sa figure se crispe, il
disparat, et plus rien... rien qu'un rond de sang qui
s'largissait sur l'eau. Et il faisait un grand rond devant lui
avec sa main crispe, tandis que de ses yeux tombaient des larmes
grosses comme des pois chiches.

En entendant le nom de Rugimabaud, les deux juges Beckmann et
Robert du Nord, depuis un moment rveills, se penchrent vers le
prsident, et dans l'unanime explosion de sanglots cause par le
rcit de Costecalde on voyait les trois toques noires dodelinant
de l'une  l'autre. Puis le prsident Mouillard s'adressa au
tmoin:

Vous dites que Rugimabaud a t mang sous vos yeux par un
requin? Mais le tribunal vient d'entendre comme cit  charge un
certain Rugimabaud dbarqu de ce matin...; ne serait-ce pas le
mme que celui de la chaloupe?...

-- Mais si, parfaitement..., c'est moi, je suis le mme..., clama
l'ancien sous-directeur aux cultures.

Tiens, Rugimabaud est ici, fit Costecalde pas plus troubl. Je ne
l'avais pas vu, c'est la premire nouvelle.

Une toque noire observa:

Il n'aurait donc pas t mang comme vous venez de le dire?

-- C'est que j'aurai confondu avec Truphnus...

-- Boufre! Mais je suis l, moi aussi, je n'ai pas t mang...,
protesta la voix de Truphnus.

Et Costecalde, qui commenait  s'impatienter:

Enfin, que ce soit l'un ou l'autre, je sais toujours qu'il y en a
eu un de dvor par un requin, j'ai vu le rond.

L-dessus, il continua sa dposition, comme si rien ne s'tait
pass.

Avant qu'il quittt la barre, le prsident voulut savoir  combien
se montait, selon lui, le nombre des victimes. Le tmoin rpondit:

_Crante _mille au moins, ce qui est la faon, l-bas, de
prononcer quarante mille.

Or, comme les registres de la colonie constataient qu'il n'y avait
jamais eu plus de quatre cents habitants dans l'le, on se figure
l'effarement du prsident Mouillard et de ses juges. Ils en
suaient  pleins seaux, les malheureux, n'ayant jamais ou dbats
pareils, dpositions aussi extravagantes. Ce n'tait sur ce banc
des tmoins que dmentis farouches, brusques interruptions; des
gens qui bondissaient, s'arrachaient les mots de la bouche, 
croire que la bouche allait venir avec; et des grincements de
dents, et des rires dmoniaques! Un procs fantastique, tragi-
comique, o il n'tait question que de Tarasconnais mangs, noys,
cuits, rtis, bouillis, dvors, tatous, hachs en petits
morceaux, se retrouvant l tous sur le mme banc, bien portants,
leurs membres au complet, sans une dent de moins, pas mme une
raflure.

Les deux ou trois qui manquaient encore  l'appel, on les
attendait d'une minute  l'autre, ils devaient avoir eu la mme
veine que leurs compagnons, et c'est pour cela que le juge
d'instruction Bonaric, plus au fait des moeurs de ses
compatriotes, avait engag le prsident  laisser de ct la
question d'homicide par imprudence.

Cependant le dfil des tmoins continuait, de plus en plus
bruyant et cocasse.

Dans la salle, le public prenait parti, conspuait, applaudissait,
riant sans peur ni vergogne au nez du prsident, qui menaait 
chaque instant de faire vacuer le prtoire, mais, tout ahuri lui-
mme par tant de vacarme et d'incohrence, ne faisait rien vacuer
du tout et, les coudes sur la table, prenait  deux mains sa tte
prs d'clater.

Dans une embellie relative, Robert du Nord, un grand vieux mince,
aux lvres ironiques entre deux longues floches de favoris blancs,
dit en se renversant, la toque sur l'oreille:

En somme, dans tout cela, je ne vois gure que la Tarasque qui ne
soit pas revenue

Le substitut Bompard du Mazet se dressa brusquement, sorti de sa
boite comme un diable:

Et mon oncle?...

-- Et Bompard? fit la salle en cho.

Le substitut continua de sa voix d'ophiclide:

Je ferai remarquer au tribunal que mon oncle Bompard a t une
des premires victimes. Si j'ai eu la discrtion de ne pas parler
de lui dans mon rquisitoire, il n'en est pas moins vrai que
celui-l du moins n'est pas revenu, qu'il ne reviendra jamais...

-- Pardon, monsieur le substitut, interrompit le prsident, mais
voici justement un M. Bompard qui me fait passer sa carte et
demande  tre entendu... Est-ce le vtre?

C'tait le sien, Bompard (Gonzague).

Ce nom, si connu de tous les Tarasconnais, souleva un immense
tumulte. Public, tmoins, accuss, tout le monde tait debout,
montait sur les bancs, se penchait, criait, cherchait  voir,
haletant d'impatience et de curiosit. Devant cette agitation, le
prsident Mouillard ordonna une suspension d'audience de quelques
minutes, dont on profita pour emporter une douzaine de gendarmes
vanouis, demi-morts de chaleur et d'ahurissement.


Chapitre V

_Bompard a pass le pont. -- Histoire d'une lettre  huit cachets
rouges. -- Bompard en appelle  tout Tarascon, qui ne rpond pas.
-- __Mais lisez-la donc, cette lettre, coquin de sort! -
Menteurs du Nord et menteurs du Midi._


C'est lui, c'est Gonzague!... _V! V!_

-- Comme il a forci!

-- Qu'il est blafard!

-- Il semble un Teur (Turc).

Depuis si longtemps qu'ils ne l'avaient vu, nos Tarasconnais le
reconnaissaient  peine, ce brave Bompard si maigre autrefois avec
sa tte de Palikare moustachu, ses yeux de chvre folle; gras
maintenant, _boudenfle, _comme ils disent, mais la mme moustache,
les mmes yeux dlirants dans sa face largie et bouffie.

Sans regarder ni  droite ni  gauche, il s'avana derrire
l'huissier jusqu' la barre.

Demande:

C'est bien vous Gonzague Bompard?

--  dire le vrai, monsieur le prsident, j'en doute presque quand
je vois -- geste emphatique de Bompard vers le banc des accuss --
quand je vois, dis-je, sur ce banc d'infamie notre gloire la plus
pure, quand j'entends conspuer dans cette enceinte l'honneur et la
probit mmes...

-- Merci, Gonzague, fit de sa place Tartarin trangl d'motion.

Il avait support sans broncher toutes les injures, mais la
sympathie de son vieux camarade lui crevait le coeur, lui faisait
monter les larmes comme  un enfant sur lequel on s'apitoie.
Bompard reprit:

Va, mon vaillant concitoyen, tu n'y moisiras pas sur ton sale
blanc, et j'apporte ici la preuve..., la preuve...

Il cherchait dans ses poches, tirait une pipe de Marseille, un
couteau, un vieux silex, un briquet, un peloton de ficelle, un
mtre, un baromtre, une bote homopathique, et posait ces objets
l'un aprs l'autre sur la table du greffier.

Voyons, tmoin Bompard, quand vous aurez fini! dit le prsident
impatient.

Et le substitut Bompard du Mazet:

Allons, mon oncle, dpchons-nous.

L'oncle se retourna vers lui:

Ah! oui, je t'engage, toi, aprs tout ce que tu t'es permis de
dire  notre pauvre ami!... Attends un peu que je te dshrite!
Sclrat!

Le neveu resta froid sous cette menace, et l'oncle, toujours en
qute dans ses poches, talant devant lui toute une collection
d'objets fantastiques, trouva  la fin ce qu'il cherchait une
grande enveloppe scelle de cinq cachets rouges.

Monsieur le prsident, voici un document duquel il appert que le
duc de Mons est le dernier des drles, des galriens, des... Les
gros mots allaient venir. Le prsident l'interrompit:

C'est bon, donnez le document.

Il ouvrit la lettre mystrieuse et, aprs l'avoir lue, la
communiqua  ses deux assesseurs, qui mirent leur nez dessus,
l'pluchrent soigneusement, sans rien laisser voir de leurs
impressions. De vrais juges du Nord, pardi! ferms, cadenasss.

Qu'y avait-il dans cette coquine de lettre? Avec ces types-l, il
tait difficile de s'en faire une ide.

Les assistants se haussaient, se penchaient, regardant de loin,
les mains en abat-jour; on s'interrogeait jusqu'au fond des
tribunes:

_Qu'es aco? _qu'est-ce que, diable, a peut tre?

Et comme tous les incidents de l'audience gagnaient le dehors,
grce aux fentres et aux portes restes ouvertes, une grande
rumeur montait sur le cours, des clameurs confuses, le
frmissement d'une houle de mer lorsqu'il se lve jolie brise.

Pour le coup, les gendarmes ne dormaient plus, les mouches en
grappes au plafond se rveillaient, elles aussi, et la fracheur
du soir pntrant dans la salle, avec l'pouvante des courants
d'air particulire aux Tarasconnais, ceux qui taient prs des
fentres demandaient  grands cris qu'on fermt, qu'il y avait de
quoi prendre le mal de la mort.

Pour la centime fois le prsident Mouillard glapit:

Un peu de silence, ou je fais vacuer, et l'interrogatoire
continua:

D. Tmoin Bompard, comment cette lettre est-elle venue entre vos
mains et  quel moment?

R. Au dpart de la _Farandole, _ Marseille, le duc, ou soi-disant
duc de Mons, me remit donc mes pouvoirs de gouverneur provisoire
de Port-Tarascon, et en mme temps il me glissa ce pli, ferm de
cinq cachets rouges bien qu'il n'y et pas d'argent dedans. J'y
trouverais, disait-il, ses dernires instructions, et il me
recommandait bien de ne l'ouvrir que devant une quelconque des
les de l'Amiraut par je ne sais quel degr de latitude et de
longitude. Du reste c'est marqu sur l'enveloppe, vous pouvez
voir...

D. Oui, oui, je vois,... Et alors?

R. Alors, monsieur le prsident, voil que je fus pris de cette
maladie subite, qu'on a d vous dire, et mme contagieuse et
_cangreneuse _et tout, et qu'on fut oblig de me descendre
agonisant au Chteau -- d'If. Une fois  terre, je me tordais de
douleur, toujours la lettre dans ma poche, car j'avais oubli, au
milieu de mes souffrances, de la donner  Bzuquet en lui
repassant les pouvoirs.

D. Un oubli regrettable... Et ensuite?

R. Ensuite, monsieur le prsident, quand je fus un peu mieux, que
je pus me lever et reprendre mes habillements, pas encore bien
solide -- ah! si vous aviez vu ce que je semblais!... -- un jour
j'envoyai la main  la poche, par hasard... T! la lettre aux
cachets rouges... Le prsident, d'un ton svre:

Tmoin Bompard, ne serait-il pas plus conforme  la vrit de
dire que cette lettre. Destine  n'tre dcachete qu' quatre
mille lieues de France, vous avez prfr l'ouvrir tout de suite
et en plein port de Marseille pour savoir ce qu'il y avait dedans,
et qu'en lisant son contenu vous avez recul devant les
responsabilits normes qui vous incombaient?

-- Vous ne connaissez pas Bompard, monsieur le prsident. J'en
appelle  Tarascon tout entier, ici prsent.

Un silence de tombe accueillit cet effet oratoire. Surnomm
l'Imposteur par ses concitoyens, qui ne sont pourtant pas trs
scrupuleux en fait de vracit, Bompard montrait vraiment un fier
toupet de les appeler en tmoignage; aussi, Tarascon interrog ne
rpondit rien. Lui, sans s'mouvoir:

Vous voyez, monsieur le juge..., qui ne dit mot consent... Et,
reprenant son rcit:

Pour lors, quand je retrouvai la lettre, Bzuquet, parti depuis
des semaines, tait trop loin pour que je la lui passe; je me
dcidai donc  en prendre connaissance, et vous pensez mon
horrible situation Trs horrible aussi tait la situation de
l'auditoire, qui ne savait toujours pas ce que contenait cette
lettre reste sur le bureau du tribunal et dont on parlait tout le
temps.

Et chacun de tendre le cou; mais, de si loin, on ne pouvait rien
voir que les grands cachets rouges, hypnotisants, de l'enveloppe,
qui, de minute en minute, semblait grandir, devenait norme.
Bompard continua:

Que faire, je vous demande, aprs avoir pris communication de ces
horreurs?

Rattraper la _Farandole _ la nage? J'y ai song un moment, puis
j'ai dout de mes forces. Empcher le _Tutu-panpan _de partir en
rvlant  mes compatriotes ce pli abominable; doucher leur
enthousiasme de ce grand jet d'eau froide? Mais je me fusse fait
lapider. Enfin, que voulez-vous, je me suis donn peur... Je n'ai
pas mme os me montrer  Tarascon dans mon embarras de savoir que
dire. C'est alors que je vins me cacher en face,  Beaucaire, d'o
je pouvais tout voir sans tre vu. J'y cumulais deux positions
celle de gardien du champ de foire et de conservateur du chteau.
J'avais des loisirs, vous pensez. Du haut de la vieille tour, avec
une bonne lunette, je regardais de l'autre ct du Rhne
l'agitation de mes concitoyens qui se prparaient au dpart. Et je
me rongeais, je me dsolais... Je leur tendais les bras; je leur
criais de loin comme s'ils avaient pu m'entendre: Arrtez!..., Ne
partez pas!... J'ai mme essay de les prvenir par bouteille...
Dites-le, Tartarin, dites  ces messieurs que j'essayai de vous
prvenir.

-- Je l'atteste, fit Tartarin du banc d'infamie.

-- Ah! ce que j'ai souffert, monsieur le prsident, quand j'ai vu
le _Tutu-panpan _partir pour le pays des chimres!... Mais j'ai
souffert bien plus encore quand ils sont revenus, quand j'ai su
qu'en face de moi gmissait dans les fers, sur la paille comme un
tas de sorbes, mon illustre compatriote Tartarin. Le savoir dans
cette tour faussement accus!...

Diffremment vous me direz que j'aurais d faire plus tt la
preuve de son innocence; mais quand on s'est enfonc dans une
mauvaise route, c'est le diable pour se remettre en bon chemin.
J'avais commenc par ne rien dire, c'tait de plus en plus
difficile de parler, sans compter la peur du pont, ce terrible
pont qu'il fallait passer.

Pas moins que je l'ai pass, ce pont du diable, je l'ai travers
ce matin par une bourrasque pouvantable, oblig de marcher 
quatre pattes, comme  on ascension du mont Blanc. Vous vous
rappelez, Tartarin?

-- Si je me rappelle rpondit Tartarin tristement, avec le regret
des heures glorieuses.

-- Ce qu'il tanguait, ce pont! ce qu'il m'a fallu d'hrosme!...
Mais je n'aime pas me vanter. Finalement me voil, et cette fois
je rapporte, la preuve, la preuve irrfutable...

-- Irrfutable, croyez-vous? fit Mouillard de sa voix tranquille.
Qui nous garantit que cette trange lettre, oublie si longtemps
dans votre poche, soit bien du duc de Mons ou soi-disant tel?
C'est que vous me paraissez sujets et  caution, vous autres
Tarasconnais! Tout ce que j'entends de menteries depuis sept
heures...

Un sourd grognement de fauves en cage roula dans la salle, dans
les tribunes jusque sur le Tour-de-Ville.

Tarascon n'tait pas content et protestait. Gonzague Bompard, lui,
se contenta de sourire ineffablement.

En ce qui me concerne, monsieur le prsident, vous dire que je
n'exagre pas toujours un peu lorsque je parle, qu'on pourrait
faire de moi le directeur du bureau _Veritas, _je_ n'irai pas
jusque-l; mais, tenez, adressez-vous  celui-ci -- il dsignait
Tartarin; -- comme vracit, c'est encore ce que nous avons de
mieux  Tarascon.

Il ne fallut pas longtemps  Tartarin pour reconnatre l'criture
et la signature du sieur de Mons, criture et signature
malheureusement trop pratiques de lui; puis, tout debout, tourn
vers le tribunal, brandissant d'une main rageuse le terrible
mystre aux cinq cachets rouges:

 mon tour, monsieur le prsident, arm de cette lucubration
cynique, je vous adjure de reconnatre que tous les imposteurs ne
sont pas du Midi. Ah! vous nous appelez menteurs, nous autres de
Tarascon. Mais nous ne sommes que des gens d'imagination et de
paroles dbordantes, des trouveurs, des brodeurs, des
improvisateurs fconds, ivres de sve et de lumire, qui se
laissent prendre eux-mmes  leurs inventions stupfiantes et
ingnues.
Quelle diffrence avec vos menteurs du Nord, sans joie ni
spontanit, qui ont toujours un but, une vise sclrate, comme
le signataire de cette lettre! Oui, certes, on peut le dire, en
fait de mensonge, quand le Nord s'en mle, le Midi ne peut pas lui
tenir pied!...

Parti sur ce thme, devant un public tarasconnais, Tartarin aurait
d enlever la salle. Mais c'tait fini du pauvre grand homme et de
sa popularit. Personne ne l'coutait plus. On n'en avait qu'
cette mystrieuse missive qu'il agitait au bout de son bras.

L'infortun voulait parler encore, on ne le lui permit pas. De
tous cts des cris partaient:

La lettre!..., la lettre!...

-- Enlevez-le, zou!

-- Qu'il lise la lettre!

Cdant lui-mme  la volont de la foule, le prsident Mouillard
pronona:

Greffier, donnez lecture de la pice.

Un immense Ah de soulagement; et, dans le silence qui suivit,
rien que le bourdonnement des mouches d'aot et le _cra-cra _des
cigales qui rythmait le battement des poitrines haletantes.

Le greffier commena en nasillant:

 monsieur Gonzague Bompard, Gouverneur provisoire de la colonie
de Port-Tarascon, pour tre ouvert par 144 30' longitude Est, en
face les les de l'Amiraut.

_Mon cher monsieur Bompard,_
_ _
_Il n'est si bonne plaisanterie qui ne doive prendre fin._

_Virez de bord tout de suite et rentrez tranquillement chez vous
avec vos Tarasconnais._

_Il n'y a pas d'le, pas de trait, pas de Port-Tarascon, ni
d'ares, ni d'hectares, ni de distilleries, ni de sucreries, ni de
rien du tout... Seulement une excellente opration financire qu
m'a valu quelques millions,  cette heure soigneusement mis 
l'abri ainsi que mon auguste personne._

_En dfinitive, une jolie tarasconnade que vos compatriotes et
leur illustre chef Tartarin voudront bien me pardonner puisqu'elle
les a distraits, occups, et leur a rendu le got de leur
dlicieuse petite ville, qu'ils avaient perdu._

DUC DE MONS. _Pas plus duc qu'il n'est de Mons.  peine des
environs._

Cette fois, le prsident eut beau menacer de faire vacuer la
salle, rien ne put contenir les hurlements, les rugissements, qui
clatrent, gagnrent la rue, le cours, l'esplanade, remplirent
toute la ville. Ah! le Belge, le sale Belge, si on l'avait tenu,
comme on le lui aurait fait, le coup du fenestron, la tte la
premire dans le Rhne!

Hommes, femmes, enfants, tous s'en mlaient, et c'est au milieu de
ce charivari pouvantable que le prsident Mouillard pronona
l'acquittement de Tartarin et de Pascalon, au grand dsespoir de
Cicron Franquebalme, oblig de rentrer, d'avaler son discours,
ses _verum enim vero, _ses _parce que du parce qu'est-ce, _tout le
ciment romain de son plaidoyer monumental. L'audience se vidait,
le public se rpandait par les rues, sur le Tour-de-Ville, places
et placettes, continuant de vomir sa colre en vocifrations:

Belge!... sale Belge!... Menteur du Nord!... Menteur du Nord!


Chapitre VI

_SUITE ET FIN DU MMORIAL DE PASCALON._


_8 octobre. _En mme temps que ma position  la pharmacie
Bzuquet, j'ai reconquis l'estime de mes concitoyens et retrouv
l'existence tranquille d'autrefois, sur la Placette, entre les
deux bocaux jaune et vert de la devanture, avec cette diffrence
que Bzuquet se tient maintenant au fond de la boutique, comme si
c'tait lui l'lve, et fait aller le pilon dans le morceau de
marbre, broyant ses drogues avec une colre! De temps en temps il
s'interrompt pour tirer une petite glace de sa poche et regarder
son tatouage. Malheureux Ferdinand! ni pommades ni cataplasmes,
rien n'y fait, pas mme la petite soupe  l'ail conseille par
le docteur Tournatoire. Il en a pour la vie, de ces infernales
enluminures.

Moi, cependant, je paqute, j'tiqute, je dbite l'alos et
l'picacoine, je fais la causette avec le client, je m'amuse de
tout ce qui se raconte en ville. Les jours de march il nous vient
beaucoup de monde le mardi et le vendredi, la pharmacie ne
dsemplit pas. Depuis que les vignes vont mieux, nos paysans se
sont remis  se droguer,  se poutringuer. Ils adorent cela, dans
la banlieue de Tarascon; pour eux, se purger c'est une fte. Le
reste de la semaine, on est au calme, la sonnette de la boutique
tinte rarement. Je passe mon temps  regarder les inscriptions des
grands flacons de verre et de faence blanche, rangs sur les
tagres: _sirupus gummi, assa foetida, et le
  _inscrit en grec au-dessus du comptoir entre
deux serpents.

Aprs tant d'agitations, tant d'aventures, ce grand repos de ma
vie ne me dplait pas.

Je prpare un volume de vers provenaux, _Li Gingourlo (Les
Jujubes). _Dans le Nord on ne connat les jujubes que comme
produit pharmaceutique; ici ces fruits du jujubier sont de petites
olives rouges, croquantes et charmantes, sur un arbre au feuillage
clair. Je runirai dans ce volume mes paysages, mes vers
d'amour...

Pcare! je la vois quelquefois passer, ma Clorinde, longue et
souple, sautillant sur les cailloux pointus de la Placette, ce
qu'elle appelait l-bas son pas du kanguroo; elle va  la
seconde messe, son livre d'heures  la main suivie de la femme
Alric, qui _chelait _toujours les toits et qui depuis le retour 
Tarascon est passe du service de Mlle Tournatoire  celui de ces
dames des Espazettes. Pas une fois Clorinde ne regarde vers la
pharmacie. Rentr chez Bzuquet, je n'existe plus pour elle.

La ville a repris son aspect tranquille, rinstall. On se promne
sur le cours, sur l'esplanade; le soir on va au cercle,  la
comdie. Tout le monde est revenu,  l'exception du Pre
Bataillet, rest aux Philippines, pour y fonder une nouvelle
communaut de Pres-Blancs. Ici le couvent de Pamprigouste s'est
rouvert un tout petit peu, le Rvrend Pre Vzole (Dieu soit
lou!) y est rentr avec quelques autres rvrends, et les cloches
ont recommenc de sonner tout doucement, une par une; nous n'en
sommes pas encore au plein carillon, mais on le devine tout
proche.

Qui se douterait que tant d'vnements se sont passs! Comme tout
cela est dj loin, et que la race tarasconnaise est facilement
oublieuse! Il n'y a qu' voir nos chasseurs, le marquis des
Espazettes en tte, partir tout flambants neufs le dimanche matin,
avec la mme ardeur,  l'espre d'un gibier qui n'existe pas.

Moi, le dimanche, aprs djeuner, je vais rendre mes devoirs 
Tartarin. Voil bien, en haut du cours, la maison aux persiennes
vertes, les boites des petits dcrotteurs devant la grille; mais
tout est ferm, tout est silencieux, je pousse la porte... je
trouve le hros dans son jardin, tournant, les mains derrire le
dos, autour du bassin aux poissons rouges, ou dans son cabinet au
milieu des kriss et des flches empoisonnes. Il ne les regarde
seulement plus, ses chres collections. Le cadre est toujours le
mme, mais que l'homme a chang! Ils ont eu beau l'acquitter, le
grand homme se sent dchu, dboulonn, il a perdu son socle, et
c'est ce qui le rend triste.

Nous causons. Le docteur Tournatoire vient quelquefois; il apporte
sa bonne humeur et ses plaisanteries  la Purgon dans ce logis
mlancolique. Franquebalme vient aussi le dimanche. Tartarin lui a
confi la dfense de ses intrts. Un procs  Toulon avec le
capitaine Scrapouchinat, qui rclame ses frais de rapatriement; un
autre procs avec la veuve Bravida, qui se porte partie civile
pour ses enfants mineurs, Si mon pauvre cher matre perdait ces
deux affaires, comment s'en tirerait-il? Il a dj tant dpens
dans cette lamentable aventure de Port-Tarascon.

Que ne suis-je riche!... Malheureusement ce n'est pas ce que je
gagne chez Bzuquet qui me permettra de lui venir en aide.

_10 octobre. -- _Les _Jujubes _paratront _en _Avignon chez le
libraire Roumanille; je suis bien heureux. Une autre bonne
fortune: on organise une grande cavalcade en l'honneur de la
Sainte-Marthe, qui vient le 19 du courant, et en l'honneur aussi
de la rentre des Tarasconnais sur la terre de France. Dourladoure
et moi, du flibrige tous les deux, devons reprsenter la Posie
provenale sur un char allgorique.

_20 octobre... -- _Hier dimanche la cavalcade a eu lieu. Long
dfil de chars, cavaliers en costumes historiques tendant au bout
de longues gaules des aumnires pour quter. Un grand concours de
foule, du monde  toutes les fentres; mais, malgr tout,
l'entrain, la gaiet, n'taient pas de la fte. L'ingniosit des
organisateurs n'a pu suppler  l'absence de notre mre-grand; on
sentait un trou, un vide, le char de la Tarasque manquait. De
sourdes rancunes se rveillaient, au souvenir du malencontreux
coup de fusil tir sur elle, l-bas, dans le Pacifique; des
grognements se sont fait entendre dans le cortge en passant
devant la maison de Tartarin. Comme la bande  Costecalde essayait
d'exciter la foule par quelques cris, le marquis des Espazettes,
en costume de Templier, s'est retourn sur son cheval Paix l!
messieurs... Il avait vraiment grand air, et tout de suite le
dsordre s'est arrt.

La tramontane, un vent de neige, soufflait. Dourladoure et moi
nous la sentions cruellement, sous nos pourpoints Charles VI
prts par la troupe d'opra de passage  Tarascon en ce moment;
assis chacun en haut d'une tour, -- car notre char, tran par six
boeufs blancs, reprsentait le chteau du roi Ren en bois et
carton peints, -- cette coquine de bise nous transperait, et les
vers que nous rcitions, nos grands luths  la main, grelottaient
autant que nous. Dourladoure me disait: Outre! C'est qu'on gle!
Et pas moyen de descendre, les chelles qui avaient servi  nous
jucher l-haut ayant t retires.

Sur le Tour-de-Ville le supplice devint intolrable... Et, pour
nous achever, j'eus l'ide -- vanit de l'amour! -- de prendre par
la traverse pour passer devant la maison du marquis des
Espazettes.

Nous voil engags dans ces rues trs troites, tout juste la
place pour les roues du char. L'htel du marquis tait ferm,
sombre et muet dans ses vieilles murailles de pierre noire, toutes
les persiennes closes pour bien indiquer que la noblesse boudait
les plaisirs de la rafataille. Je dis quelques vers, tirs des
_Jujubes, _de ma voix tremblante, en tendant mon filet de qute,
mais rien ne bougea, personne ne parut. Alors je donnai l'ordre au
conducteur d'avancer. Impossible, le char tait pris, encanch des
deux cts. On avait beau tirer devant, tirer derrire, il se
trouvait press entre les hautes murailles, et par les persiennes
fermes nous entendions tout prs de nous  notre hauteur, des
rires touffs pendant que nous restions ridiculement perchs,
transis de froid, sur nos tourelles de carton.

Dcidment il ne m'a pas port bonheur, le chteau du roi Ren! Il
a fallu dteler les boeufs, aller chercher des chelles pour nous
descendre, et tout cela a pris du temps!...

_23 octobre. -- _Qu'est-ce que c'est donc que ce mal de gloire?
On ne peut plus vivre sans elle, quand une fois ou l'a connue.

J'tais chez Tartarin dimanche; nous causions dans le jardin,
marchant le long des alles sables. Par-dessus le mur, les arbres
du cours nous envoyaient des paquets de feuilles mortes, et comme
je voyais de la mlancolie dans ses yeux, je lui rappelais les
heures triomphantes de sa vie.

Rien ne pouvait le distraire, pas mme les analogies entre son
existence et celle de Napolon.

Ah! va, Napolon!... la bonne blague!., le soleil des tropiques
m'avait tap sur la coloquinte. Ne me parlez plus de cela, je vous
en prie, vous me ferez plaisir.

Je le regardais stupfait.

Pas moins, la dame du commodore...

-- Laisse-moi donc tranquille! Elle s'est moque de moi tout le
temps, la dame du commodore!

Nous avons fait quelques pas en silence.

Les cris des petits dcrotteurs qui jouaient au bouchon devant la
porte venaient jusqu' nous dans les coups de vent emportant les
feuilles par tourbillons.

Il m'a dit encore:

J'y vois clair, maintenant. Les Tarasconnais m'ont ouvert les
yeux; c'est comme si l'on m'avait opr de la cataracte.

Il m'a paru extraordinaire.

 la porte, tout  coup, en me serrant la main:

Tu sais, petit, on va vendre chez moi. J'ai perdu mon procs
contre Scrapouchinat, contre la veuve Bravida aussi, malgr les
arguments de Franquebalme... Il btit trop solide, ce garon-l;
son aqueduc romain lui est tomb dessus et nous avons t crass
sous le poids.

Timidement, j'osai lui offrir mes petites conomies, je les aurais
donnes de grand coeur, mais Tartarin a refus.

Merci, mon enfant, je pense que les armes, les curiosits, les
plantes rares, feront assez d'argent. Si a ne suffit pas, je
vendrai la maison. Aprs, je verrai. Adieu, petit... Tout a n'est
rien.

Quelle philosophie!...

_31 octobre. -- _Aujourd'hui j'ai eu une grande peine. Je
servais  la pharmacie la femme Truphnus pour son enfant qui se
plaint de lances dans la tte, quand un grincement de roues sur
la Placette m'a fait lever les yeux. J'avais reconnu les ressorts
du grand carrosse de la douairire d'Aigueboulide. La vieille
tait dedans, sa perruche empaille  ct d'elle, en face ma
Clorinde avec une autre personne que je ne voyais pas bien, car le
jour me venait contre, seulement un uniforme bleu, un kpi brod.
Qui donc est avec ces dames?

-- Mais le petit-fils de la douairire, le vicomte Charlexis
d'Aigueboulide, qui est officier de chasseurs. Vous ne savez donc
pas que Mlle Clorinde et lui doivent s'pouser le mois qui vient?

a m'a donn un coup! Je devais sembler la mort.

Et moi qui gardais encore un espoir.

Oh! tout  fait un mariage d'inclination, continuait ce bourreau
de femme Truphnus... Mais vous savez ce que nous disons?...

Qui se marie par amour, bonne nuit et mauvais jours.

J'aurais bien voulu me marier ainsi, pcar!

_5 novembre. -- _On a vendu hier chez Tartarin. Je n'y tais
pas, mais Franquebalme, venu le soir  la pharmacie, m'a racont
la scne.

Il parat que c'tait navrant. La vente n'a rien fait. On vendait
devant la porte, selon l'habitude de chez nous. Rien, pas un sou,
et pourtant il tait venu beaucoup de monde. Ces armes de tous les
pays, flches empoisonnes, sagaies, yatagans, revolvers,
winchester  trente-deux coups, rien de rien. Rien, les
magnifiques peaux de lions de l'Atlas, rien l'alpenstok, son
glorieux bton de la Jungfrau, toutes ces richesses, ces
curiosits, vrai muse de notre ville, vendues  des prix
drisoires... La foi perdue!

Et ce baobab dans son petit pot, qui, pendant trente ans, a fait
l'admiration de la contre! Quand on l'a mis sur la table, quand
le crieur a annonc _arbos gigentea, _des villages entiers
peuvent tenir sous son ombrage... Il parat qu'il y a eu un fou
rire. De chez lui Tartarin les entendait, ces rires, en tournant
dans son petit jardin avec deux amis. Il leur a dit sans amertume:

Oprs de la cataracte, eux aussi, mes bons Tarasconnais. Ils y
voient, maintenant; mais ils sont cruels.

Le plus triste, c'est que la vente n'ayant pas produit assez, il a
d cder la maison aux des Espazettes, qui la destinent au jeune
mnage. Et lui, le pauvre grand homme, ou ira-t-il? Passera-t-il
le pont comme il en a vaguement parl? Se rfugiera-t-il 
Beaucaire prs de son vieil ami Bompard?

Pendant que Franquebalme, debout au milieu de la pharmacie, me
racontait ces pisodes sinistres, Bzuquet, dans le fond,
apparaissant  demi par l'entrebillement de la porte avec ses
enluminures ineffaables, a lanc dans un rire de dmon papoua:

C'est bien fait! c'est bien fait! Comme si c'tait Tartarin qui
l'et tatou lui-mme.

_7 novembre. _- C'est demain dimanche que mon bon matre doit
quitter la ville et passer le pont... Est-ce possible? Tartarin de
Tarascon devenu Tartarin de Beaucaire!... Voyez, rien que pour
l'oreille..., quelle diffrence!... Et puis ce pont, ce terrible
pont  passer Je sais bien que Tartarin a franchi d'autres
obstacles!... c'est gal, ce sont l de ces choses qui se disent
dans la colre, mais qui ne se font pas. Je doute encore.

_Dimanche, 10 dcembre. -- _Sept heures du soir. Je rentre
navr;  peine la force de jeter ces quelques lignes.

C'est fait, il est parti, il a pass le pont.

Nous nous tions donn rendez-vous chez lui,  trois ou quatre,
Tournatoire, Franquebalme, Baumevieille, puis Malbos, un ancien de
la milice, qui nous a rejoints en route.

J'avais le coeur serr devant la dtresse de ces murs nus, de ce
jardin dpouill. Tartarin n'a pas mme regard autour de lui.

C'est l ce que nous avons de bon, nous autres Tarasconnais, notre
mobilit.

Par elle, nous sommes moins tristes que les autres peuples.

Il a donn les cls  Franquebalme:

Vous les remettrez au marquis des Espazettes. Je ne lui en veux
pas de n'tre pas venu, c'est tout naturel. Comme disait Bravida:

_Amour du seigneur,_
_Amiti du verre_
_Ils ont fait de nous,_
_Ils ne veulent plus nous voir._

Et se tournant vers moi:

Tu en sais quelque chose, petit!

Cette allusion  Clorinde m'a touch. Penser  moi au milieu de
ces circonstances!

Une fois sortis, sur le cours, il faisait un vent terrible. Nous
pensions tous en nous-mmes:

Gare le pont, tout  l'heure!

Lui ne semblait pas le moins du monde proccup.  cause du
mistral, on ne voyait personne en ville; rencontr seulement la
musique qui revenait de l'esplanade, les soldats, emptrs de
leurs instruments, retenant d'une main les pans de leurs capotes
que le vent envolait.

Tartarin parlait lentement, en marche au milieu de nous comme pour
une promenade. Il nous entretenait de lui, rien que de lui, ainsi
qu' son habitude.

Moi, voyez-vous, j'ai le mal des gens de chez nous. Je me suis
trop nourri de regardelle...

 Tarascon nous appelons regardelle tout ce qui tente les yeux,
dont nous avons envie et que la main n'atteint pas. C'est la
nourriture des rveurs, des gens d'imagination. Et Tartarin disait
vrai, personne plus que lui n'a consomm de regardelle. Comme je
portais le sac, le carton  chapeau, le pardessus de mon hros, je
marchais un peu derrire, je n'entendais pas tout. Des mots
m'chappaient dans le vent qui redoublait  mesure qu'on
approchait du Rhne. J'ai compris qu'il disait n'en vouloir 
personne et parlait de son existence avec une douce philosophie.

... Ce gueusard de Daudet a crit de moi que j'tais un Don
Quichotte dans la peau de Sancho... Il a dit vrai. Ce type de Don
Quichotte souffl, douillet, empot dans sa graisse et toujours
infrieur  son rve, est assez frquent  Tarascon et dans sa
banlieue.

Un peu plus loin,  un tournant de traverse, nous avons vu fuir le
dos d'Excourbanis, qui, en passant devant le magasin de
l'armurier Costecalde, nomm de ce matin conseiller municipal de
la ville, criait  toute gorge:

Ah! ah!... _Fen d brut... _Vive Costecalde!

Mme  celui-l, je ne lui en veux, pas, a dit Tartarin. Pourtant
cet Excourbanis reprsente le plus horrible ct du Midi
tarasconnais. Je ne parle pas de ses cris, quoiqu'il brame
vraiment plus que de raison, mais de cet pouvantable dsir de
plaire, d'tre aimable, qui l'amne aux plus abjectes lchets. Il
est devant Costecalde: Au Rhne Tartarin! Il serait avec moi
que, pour me flatter, il en crierait autant de Costecalde.  part
a, mes enfants, jolie race, la race tarasconnaise, et sans elle
la France depuis longtemps serait morte de pdantisme et d'ennui.

Nous arrivions au Rhne; devant nous un couchant triste, quelques
nuages trs hauts. Le vent semblait se calmer, tout de mme le
pont n'tait pas rassurant. On s'arrta  l'entre et il ne nous
demanda pas d'aller plus loin.

Allons, adieu, mes enfants...

On s'embrassa; il commena par Baumevieille, le plus g, et finit
par moi. Je pleurais, tout ruisselant, sans pouvoir m'essuyer, car
j'avais toujours la mallette et le pardessus, et je peux dire que
le grand homme a bu mes larmes. mu lui-mme, il prit ses effets,
carton d'une main, pardessus sur le bras, la mallette de l'autre
main, et comme Tournatoire lui disait:

Surtout, Tartarin, soignez-vous bien... Climat malsain,
Beaucaire... Petite soupe  l'ail... n'oubliez pas.

Il rpondit en clignant de l'oeil:

N'ayez peur... Vous savez le proverbe de la vieille: _Au plus la
vieille allait, -- au plus elle apprenait, -- et pour ce, mourir
ne voulait. _Je ferai comme elle.

Nous le vmes s'loigner sous les arceaux, un peu lourd, mais 
bon pas. Le pont tanguait horriblement. Deux ou trois fois il
s'arrta  cause de son chapeau qui partait. Nous lui criions de
loin, sans avancer:

Adieu, Tartarin!

Lui ne se retournait pas, ne disait rien, trop mu; seulement,
avec le carton  chapeau il nous faisait signe aussi, par
derrire:

Adieu... Adieu...

_Trois mois aprs. _-_Dimanche soir -- _je rouvre ce Mmorial
depuis longtemps interrompu, ce vieux registre vert, que je
laisserai  mes enfants, si j'en ai jamais, us aux coins,
commenc  cinq mille lieues de France, qui m'a suivi sur vies
mers, en prison, partout. Un peu d'espace m' y reste, j'en profite
pour consigner le bruit qui courait en ville, ce matin: Tartarin a
cess de vivre!

On n'avait plus de ses nouvelles depuis trois mois. Je savais
qu'il demeurait  Beaucaire, prs de Bompard, qu'il l'aidait 
garder le champ de foire et  conserver le chteau. Mtiers de
regardelle, en somme, ces mtiers-l. Bien souvent, me languissant
de mon bon matre, je m'tais propos de l'aller voir, mais ce
diable de pont me retenait toujours.

Une fois, regardant du ct du chteau de Beaucaire, l-haut, tout
en haut, je me figurai voir quelqu'un qui braquait une lorgnette
vers Tarascon. a avait l'air de Bompard. Il disparut, entra dans
la tour et revint avec un autre, trs gros, qui semblait Tartarin.
Celui-ci prit la lunette, lui aussi, et la lcha pour faire aller
ses bras en signe de connaissance; mais c'tait si loin, si petit,
si vague, que je n'eus pas l'motion que j'aurais cru ressentir.
Ce matin, tout angoiss sans savoir pourquoi, je suis sorti en
ville, pour ma barbe, comme tous les dimanches, et j'ai t frapp
de voir le ciel voil, roux, un de ces ciels sans lumire qui
mettent en valeur les arbres, les bancs, les trottoirs, les
maisons. J'en ai fait la remarque en entrant chez Marc-Aurle, le
barbier.

Quel drle de soleil! Il ne chauffe pas, n'claire pas... Est-ce
qu'il y a une clipse?

-- Comment, monsieur Pascalon, vous ne le savez pas?... Elle est
annonce depuis le premier du mois.

Et en mme temps qu'il me tenait par le nez avec le rasoir tout
prs:

Et la nouvelle, vous la connaissez, dites?... Il paratrait que
notre grand homme n'est plus de ce monde.

-- Quel grand homme?

Quand il nomma Tartarin, d'un peu plus je me coupais avec son
rasoir.

Voil ce que c'est de se dpatrier!... Il n'a pas pu vivre sans
Tarascon...

Marc-Aurle le barbier ne croyait pas dire si juste.

Sans Tarascon et sans la gloire, c'tait sur qu'il ne pourrait pas
vivre.

Pauvre bon matre! Pauvre Tartarin!... Tout de mme, cette
concidence... une clipse le jour de sa mort!

Et quel drle de peuple que le ntre! Je parie bien qu'en ville la
nouvelle leur a fait de la peine  tous, mais ils ont affect de
prendre la chose trs  la lgre.

Tout a, parce que depuis l'affaire de Port-Tarascon, qui les a
montrs si emballs, si exagrs, les Tarasconnais veulent
paratre trs rassis, trs matres d'eux-mmes, corrigs pour
toujours.

Eh bien, la vrit, c'est que nous ne sommes pas corrigs le moins
du monde; seulement, au lieu de mentir en del nous mentons en
de.

Nous ne disons plus:

Hier aux arnes on tait plus de cinquante mille, au moins.
Mais:

Aux arnes, hier, si l'on tait une demi-douzaine, c'est tout le
bout du monde.

De l'exagration tout de mme.



     [1] De gr ou de force - ils feront le saut - du
fenestron - de Tarascon - dedans le Rhne.
     [2] Lire dans les journaux d'il y a douze ans, le procs
de la  Nouvelle-France  et de la colonie de Port-Breton,
ainsi que le curieux volume publi chez Dreyfous, par le
docteur Baudoin, mdecin de l'expdition.
     [3] Panpri
     [4] Panpri-gousto
     [5] Locution tarasconnaise. Le _Mmorial en
_fourmille ; on n'a pas cru devoir y retoucher.
     [6] Note du transcripteur : le tableau de recensement
est prsent ici sous forme de paragraphes se succdant.
Les champs sont dlimits par des tirets (-). Pour des
raisons de prsentation, les noms se succdant et ayant les
mmes caractristiques sont regroups dans un mme
paragraphe et sont spars par le symbole suivant (/).
     [7] Abris contre le vent.
     [8] Clbre voyageur franais.





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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1.F.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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