The Project Gutenberg EBook of Contes de bord, by douard Corbire

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Title: Contes de bord

Author: douard Corbire

Release Date: April 29, 2005 [EBook #15732]

Language: French

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CONTES DE BORD.

PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, Rue d'Erfurth, n 1. prs de
l'Abbaye.

[Illustration]




CONTES DE BORD,

PAR ED. CORBIRE, de Brest,

Auteur du _Ngrier_, des _Pilotes de l'Iroise_, de _la Mer et les
Marins_, etc.

Paris,

=LECOINTE ET POUGIN=,

QUAI DES ALOUETTES, N 49.

1833




LES PREMIERS JOURS DE MER.

_Moeurs des Marins au large_.


Les observateurs qui ont vu d'un oeil curieux s'loigner du port un
navire emportant au loin sur les mers un quipage sortant du cabaret,
n'ont pas manqu de raconter, et les adieux du matelot  ses amis, et
les baisers effusifs dont il couvre les filles en pleurs qu'il va
quitter peut-tre pour toujours. Sans doute il y a quelque chose
d'trange dans ce spectacle du capitaine impatient, qui gourmande
l'hsitation de ces marins, qui semblent se rattacher  la terre, en
prodiguant toutes les marques possibles d'affection aux objets qu'ils
abandonnent sur ce rivage qui va disparatre  leurs yeux pntrs de
regret. Mais ce n'est pas au moment du dpart que le matelot est l'tre
le plus intressant  observer: c'est quand il se sent une fois au large
que la plus singulire des mtamorphoses qu'il peut subir s'opre dans
son individu pour ainsi dire multiple.

La premire chose qu'il fait lorsqu'il a bien pris son parti et qu'il a
dit adieu  la cte chrie qui va s'vanouir  l'horizon, c'est de
changer son costume; il descend dans le logement de l'quipage, et il ne
remontera sur le pont qu'aprs avoir fait subir  sa toilette le
changement le plus complet. Le large pantalon bleu qu'il portait la
veille est remplac par la culotte de toile qui lui a servi dans la
dernire campagne; l'escarpin fin et dcouvert est remis soigneusement
dans le sac jusqu'au premier bal  venir; et, pour s'pargner l'embarras
et les frais d'une autre chaussure, le matelot marchera nu-pieds, le
pont tant, dit-il, assez propre pour qu'on ne craigne pas de couvrir de
boue un pantalon dj sale. Le chapeau cir fait place au bonnet de
laine, rouge ou brun, et une lourde vareuse goudronne, faite des
lambeaux d'un vieux hunier ou d'un reste de grand foc, couvrira le dos
sur lequel la petite veste bleue,  double rang de boutons dors, se
dessinait avec tant de grce quelques minutes encore avant le dpart.

Une fois ce changement de costume opr, notre homme montre sa tte au
capot. Sa physionomie semble aussi s'tre mtamorphose avec son
costume. A l'air smillant et galant qu'il affectait encore en montant
avec souplesse  bord, a succd un calme mditatif ou le ton d'un peu
de mauvaise humeur. Il va ordinairement se joindre  la file des
promeneurs qui s'est dj forme sur le pont, pour parcourir, en
revirant de bord  chaque instant, les dix ou douze pas que la longueur
des passavans permet de faire  chacun. Il parle peu d'abord; il ne
chante pas encore: il attend que la voix de l'officier de quart lui
ordonne de prendre la barre ou de monter larguer un perroquet, prendre
un ris, carguer ou amurer une basse-voile; c'est alors seulement qu'il
paratra, en agissant avec activit, se drouiller, et reprendre un peu
les habitudes du bord; car tout le temps qu'il restera oisif, il
semblera tre encore tourment des souvenirs de la terre. J'ai vu
d'anciens marins soupirer trois ou quatre heures encore aprs le dpart.
La plupart d'entre eux cependant se rsignent avant cela.

Quand l'heure du premier repas vient, on se presse autour de la gamelle
dans laquelle fume la soupe que vient de tremper le _cook_ (le
cuisinier); mais la gat ne prside pas encore  ce dner ou  ce
souper presque improvis. L'ordre y manque surtout: c'est sa cuiller
qu'il faut chercher; c'est un endroit commode qu'il faut trouver sur le
pont, pour y assujtir la gamelle et ne pas exposer le prcieux potage 
tre renvers par un coup de roulis ou submerg par un _revolis_ de
lame. Cette place commode, on ne la rencontre jamais bien la premire
fois; aussi la gamelle est-elle transporte d'un bord  l'autre, suivie
par les six ou sept marins qui doivent y puiser, le clair bouillon de la
chaudire. Jamais cette premire soupe de la traverse n'est trouve
bonne: le cuisinier l'a manque. Un des gastronomes lui reproche de
n'avoir pas assez forc sur le poivre; un autre, d'avoir fait aller trop
_de l'avant_ le _consomm_ de l'quipage. Quand la ration de viande
frache, traverse d'une broche en bois, arrive ficele d'un bout de fil
 voile qui a bouilli avec elle, c'est encore pis: elle n'est pas
mangeable!... le cuisinier ne l'a pas mise assez tt dans la marmite,
ou l'a laisse se scher dans la chaudire, comme de l'toupe. L'un se
lve, irrit de la maladresse du cook; l'autre, plus indign, jette sa
ration par-dessus le bord. Le cook s'excuse en allguant l'impossibilit
de faire de bonne soupe dans une chaudire neuve, et de faire cuire 
point une viande _coriace_, avec un _feu_ qu'il ne connat pas bien
encore. Vingt accusateurs sont l pour lui rpondre que la viande est
bonne et que c'est lui seul qui est _mauvais_. Il faut que le quart de
vin, distribu  chaque mcontent par le mousse _du plat_, passe
par-dessus cette petite contrarit, pour que les convives cessent de
gourmander le pauvre cook, qui ne trouve de refuge contre l'unanimit
des plaintes, qu'en se renfermant dans la cabane, dans l'espce
d'choppe qui lui sert  la fois d'office, de laboratoire et de cuisine.

Cette cabane en bois, place et amarre sur le pont, est surmonte d'un
capuchon en tle par lequel s'chappe la fume qui s'exhale des
fourneaux; mais il faut, pour que cette fume s'envole avec le vent qui
enfle les voiles, que le tuyau du capuchon soit toujours tourn, ou pour
mieux dire _orient_ selon la direction de la brise que l'on reoit.
Ainsi, chaque fois que l'on vire de bord, le cuisinier doit faire
voluer aussi sur sa base le tuyau mobile dont la manoeuvre lui est
confie. Pour peu que le pauvre diable ait indispos les gens de
l'quipage, dans le dbut de la traverse, c'est  la manoeuvre du
capuchon qu'ils l'attendent, pour le tourmenter et signaler sa
ngligence au capitaine ou  l'officier de quart.

Vient-on  virer de bord,  changer d'allure, si le chef est en retard
dans l'volution de son tuyau de cuisine, aussitt on entendra une
grosse voix de matelot lui crier: Allons donc, _brle-chaudire_,
orienterez-vous votre capuchon aujourd'hui? Jamais ce marmiton ne peut
revirer de bord avec le navire! Il y a deux heures de diffrence entre
la manoeuvre de boutique et celle du bord!...

--Non, ajoute un autre censeur, tu ne vois pas qu'il lui faudra un
officier de manoeuvre pour faire envoyer vent-devant  son cabanon de
cuisine, quand on _enverra_ de l'autre bord,  bord du btiment!

Alors le malheureux chef sort tout enfum, l'oeil rouge et la bouche
tombante, de sa chaude cahutte, pour grimper sur la toiture de son
fragile difice, et orienter selon la brise le maudit capuchon qui lui a
dj attir tant de reproches, sans compter ceux qu'il lui fera essuyer
tout le long de la traverse. Mais il faut voir, avant qu'il ait tourn
l'appareil du tuyau dans le sens voulu, le regard interrogant qu'il
jette de son oeil piteux sur l'horizon, pour voir de quel ct vient le
vent, et sur quel bord il fera pirouetter sa machine!

Le mousse de la chambre et le cuisinier sont les deux martyrs du bord.

Les matelots qui composent un nouvel quipage ne se familiarisent bien
les uns avec les autres que lorsque quelque circonstance un peu dcisive
est venue oprer un rapprochement forc entre eux, les runir cte 
cte, en leur offrant l'occasion de faire connaissance dans la pratique
du mtier.

Au premier mauvais temps qu'on prouve, les hommes qui ont t obligs
de monter ensemble sur une vergue pour prendre le dernier ris ou pour
serrer une voile que leur dispute la violence du vent, commencent  se
traiter avec bienveillance et quelquefois mme avec courtoisie:
Matelot, halez-moi, sans vous commander, un peu de toile au vent, pour
que je puisse bien _souquer_ mon empointure.

--Oui, matelot; avez-vous assez de _mou_ comme a?

--Oui, c'est suffisant, mon ancien.

--Dites si vous en avez  votre ide?

--C'est tout ce qu'il m'en faut.

--A la bonne heure!

L'intimit, qui n'existait pas une minute avant de monter sur la vergue
de hune, se trouve ainsi tablie, en descendant sur le pont, entre les
deux ou trois gaillards que l'officier a envoys en haut.

Les marins, assez grands amateurs, pour la plupart, de chants langoureux
et de romances plaintives, ne commencent ordinairement  fredonner leurs
airs favoris que lorsque le temps devient sombre et que le vent se
soulve et gmit autour d'eux. On dirait que ces Bardes monotones de
l'Ocan ont besoin d'tre accompagns par le mugissement des vagues et
le hurlement de la tempte, pour jeter au vent les accords de leur
triste mlope. Rien au reste ne s'accorde mieux avec la sauvage
harmonie des lmens courroucs, que les complaintes mlancoliques des
matelots; mais ce sont les vieux matres d'quipage surtout qui
paraissent ne retrouver les airs qu'ils ont appris a et l, que quand
la bourrasque souffle avec violence. Aussi entend-on quelquefois les
matelots rpter, en entendant le matre grommeler un lambeau de couplet
entre ses dents: Matre un tel chante sur le bossoir: nous aurons
bientt du f...traud.

L'eau dont on approvisionne les navires, pour une longue traverse, est
mnage  bord avec une parcimonie dont on se ferait difficilement une
ide  terre. Cette habitude d'conomiser cette partie si essentielle de
l'alimentation en mer, finit par exercer un tel empire sur les marins,
qu'il serait trs-rare de trouver un matelot qui pt voir, mme dans la
ville la mieux pourvue de fontaines, rpandre inutilement l'eau la plus
abondante. Aussi faut-il voir la mine que font les gens de l'quipage
aux passagers qui prodiguent, pour se laver la figure et les mains,
l'eau qu'ils prennent dans les pices amarres sur le pont. Un matre
d'quipage disait  deux dames qui s'amusaient  se jeter au visage les
gouttes d'eau qu'elles avaient laisses dans leur verre: Mes braves
dames, sans vous faire de la peine, je dirai que vous tes sans
comparaison comme ces petits enfans qui jouent avec des armes  feu....
Peut-tre avant qu'il soit quinze jours vous prirez faute de ces
gouttes d'eau que vous vous jetez actuellement par la mine.

Jamais l'eau potable n'est employe  laver des effets; on se contente
d'en prendre un quart de verre pour se faire la barbe. L'eau de mer sert
aux ablutions que prescrit la propret.

Quand un nuage, pouss au-dessus du navire par le vent qui souffle,
promet de la pluie, les hommes qui sont sur le pont tendent des
_prlars_, pices de toiles goudronnes, pour recevoir l'onde qui se
prpare. Les dallots, les trous par lesquels l'eau qui coule sur le pont
pourrait s'chapper, sont bouchs soigneusement. Chacun prend son linge
sale, s'arme d'une brosse  manche, et se dispose  faire la lessive.
C'est dans ces momens que les passagres, qu'effraie la musculaire
nudit des matelots, doivent se retirer dans leur chambre; car alors il
est d'usage que chaque homme ne garde sur lui que son pantalon. La
veste, la chemise, la cravatte, tout est plac  l'abri sous la chaloupe
ou dans le fond du chapeau. La pluie peut tomber sur les paules de ces
lessiviers intrpides. Pendant qu'ils prennent un bain et que l'onde
ruisselle sur leur dos, ils lavent avec impassibilit les effets qu'ils
treignent sous leurs pieds, et souvent la brosse qui a servi  frotter
leur casaque ou leur chemise, passe sur l'omoplate et les reins du
voisin. Chacun se fait un plaisir de frictionner ainsi son matelot, qui
lui rend la pareille de la meilleure grce possible.

Les mousses chappent rarement  cette lessive gnrale. Quand l'eau de
pluie abonde, les laveurs ne manquent presque jamais d'lever, sur la
propret de ces jeunes gamins du bord, des soupons que l'officier de
quart accueille assez volontiers. On ordonne aux mousses de se
dshabiller et de passer docilement sous l'inflexible brosse qui doit
leur faire subir un nettoyage complet. Aucun effort n'est pargn par le
brosseur, qui frotte l'piderme des petits patiens, comme il ferait l'un
des bordages du gaillard d'arrire, ou de la chambre du capitaine. Les
mousses, ainsi balays et fourbis une bonne fois, n'ont garde de manquer
ensuite de se laver tous les matins, de crainte,  la premire onde,
d'tre encore accuss de malpropret, et d'tre forcs de subir la
rigoureuse opration lustrale  laquelle on les a dj si
impitoyablement soumis.

Les matelots, avec le peu de vtemens et de linge qu'ils possdent, sont
en gnral trs-propres. L'ide de la vermine, qui s'engendre si
facilement au milieu d'un grand nombre d'individus runis dans un petit
espace, leur fait horreur. L'homme qui parmi eux nglige de se laver ou
de se peigner, prouve  bord une espce de proscription  laquelle il
n'chappe que bien rarement. On l'exile du logement commun; on le force
 manger seul, et nul ne lui adresse la parole que pour lui prodiguer
les pithtes les plus dures et anathmatiser sa salet. Les jeunes
marins, ceux que l'on appelle de _jolis matelots_, sont surtout soigneux
de leur chevelure: chaque matin on les voit passer, avec une
complaisance qui n'est pas toujours sans prtention, le peigne de buis
bien nettoy, dans les longs tire-bouchons chevelus dont ils ont soin
d'encadrer leur figure quand ils descendent  terre pour faire ces
rapides conqutes dont ils ne sont pas toujours trs-fiers en revenant 
bord.

Il est pour les jeunes matelots un genre de coquetterie que l'on ne
s'expliquerait pas facilement, si l'on ne savait l'amour-propre que
chacun attache  la profession qu'il est forc d'exercer.

Voici quel est ce raffinement d'lgance:

Quand un novice commence  travailler aux amarrages et  apprendre le
_matelotage_ sous la surveillance des _gabiers_ du bord, il ne se pare
jamais pour aller se promener, sans viter de se laver trop les mains.
Souvent mme, lorsqu'il craint d'avoir les doigts trop blancs, il se les
trempe dans du goudron pour complter sa toilette. C'est un tmoignage
visible de ce qu'il peut faire comme matelot, qu'il veut laisser
subsister  ct du costume destin  relever sa bonne mine. Comme le
travail qu'il sait faire l'honore  ses propres yeux, il croit que
l'indice de sa capacit servira  le recommander  la considration des
autres personnes, et mme  la faveur des belles qu'il va courtiser.
Est-ce l dj si mal penser, et n'y a-t-il pas dans ce calcul de
coquetterie du matelot, une opinion trop favorable de ce qui  terre
dtermine le plus souvent la prfrence que les hommes et les femmes
accordent  tels ou tels individus,  tel ou tel genre de mrite? Un
mtier qui condamne ceux qui l'exercent  lutter sans cesse contre des
obstacles renaissans, ou  vaincre des incidens presque toujours
imprvus, doit faire des marins les hommes les plus prompts et les plus
ingnieux du monde. Un matelot est, au reste, l'tre qui trouve le plus
vite le plus d'expdiens possibles pour se tirer le mieux d'un mauvais
pas ou d'une situation critique.

Que quelques matelots soient jets sans ressource sur un rivage dsert,
et si quelques heures aprs leur naufrage ils ne se sont pas bti une
cabane, procur du poisson ou du gibier, et s'ils ne sont pas parvenus 
allumer du feu, vous pourrez  coup sr en conclure que la cte sur
laquelle ils se sont sauvs n'a ni bois, ni gibier, ni poisson. Les
vieux soldats, qui sont incontestablement des hommes  expdiens,
mourraient peut-tre de faim ou de misre, l o des marins trouveraient
encore  s'abriter,  se vtir et  se nourrir assez convenablement.

C'est pendant les longues traverses que l'on est surtout  porte de se
convaincre du parti qu'ils savent tirer, pour eux-mmes, des moindres
choses qu'on leur abandonne comme inutiles. Qu'un morceau de mauvaise
toile  _fourrure_ leur tombe sous la main, ils s'en font une casquette
ou un chapeau. Si l'on peint le navire, ils barbouillent leur chapeau de
toile des gouttes de peinture tombes sur le pont. Qu'un pantalon leur
manque, ils retournent le pantalon d'un de leurs camarades pour tailler,
sur les coupures du modle qu'ils dcousent, les parties du vtement
qu'ils veulent se faire. S'ils n'ont pu se procurer des aiguilles et du
fil, ils se feront une aiguille avec un clou, ou mme avec du bois dur,
et du fil  coudre avec du fil  voile ddoubl. Pour peu qu'un morceau
de basane, destin  garnir les manoeuvres dormantes, soit mis au rebut,
ils s'en emparent pour composer les semelles des souliers qu'ils
confectionnent avec de la mauvaise toile. Long-temps avant que l'on
songet  fabriquer des capotes cires, les matelots s'taient fait des
casaques inpermables, en goudronnant leurs _hulots_, et en passant, sur
la toile dont ils taient faits, deux ou trois copieuses couches de
peinture.

Le goudron devient pour eux un topique universel. Se font-ils une
coupure, aussitt ils appliquent sur leur plaie un empltre de goudron.
Pour certaines maladies internes, ils ne connaissent rien de mieux
qu'une mixture de goudron. Ils prendraient du goudron en pilules, je
crois mme, si on ne cherchait pas par la persuasion, et quelquefois
mme par l'autorit qu'on a sur eux,  les gurir de la prdilection
qu'ils ont pour cette trange mdication.

La vie du matelot  la mer est aussi simple qu'elle est active. A huit
heures du matin il djene d'un morceau de pain assaisonn d'un peu de
fromage ou de beurre, et arros d'un petit verre d'eau-de-vie. A midi il
dne d'une demi-livre de viande sale. Le soir il mange une soupe aux
haricots ou aux petits pois. Un quart de vin passe par l-dessus 
chaque repas. Voil toute sa cuisine; et pourtant encore il trouve
moyen de faire, de temps  autre, un peu de gastronomie.

Distribue-t-on du lard, par exemple; il le coupe par tranche, au lieu de
le faire bouillir dans la chaudire, avec la ration des autres. Il fait
griller ensuite, sur des charbons ardens, les prcieuses lches qu'il a
dcoupes avec prcaution; puis il saupoudre de poivre et de biscuit
rp la grasse _tamponne_ qu'il va manger avec dlices, assis sur le
bossoir ou sur le beaupr.

Mais c'est lorsque la pche donne  bord, qu'il faut voir les _Vry_
d'occasion mettre au jour leur science culinaire! Il n'est pas de partie
d'un requin ou d'un marsouin, quelque dure qu'elle puisse tre, qui ne
soit macre, exploite, et livre  l'apptit de ces mangeurs
impitoyables.

Ds qu'un poisson est pris, soit au harpon ou  la ligne, l'heureux
maraudeur qui a fait la capture, l'offre en tribut au capitaine: c'est
un droit de suzerainet que personne ne dcline  bord. Le capitaine
prend ce qui convient  sa table, et livre le reste aux gens de
l'quipage. C'est alors que les fricoteurs pullulent: l'un demande qu'on
lui avance sa ration de beurre pour cinq  six jours; l'autre, qu'on lui
prte une pole, et qu'on lui donne un peu de vinaigre  la cambuse.
Chacun, arm de son couteau, dissque le poisson, interroge ses
entrailles palpitantes, non pour pntrer, en augure tmraire, les
secrets de l'avenir, mais pour chercher tout bonnement quelques muscles
charnus  manger. Aprs cette autopsie plus gourmande que savante, il y
a plaisir  voir l'activit avec laquelle les fricoteurs se disputent
les places sur les fourneaux de la cuisine. Un requin de 200 livres,
quelque coriace qu'il soit, quelque _urineux_ que puisse tre le got de
sa chair, trouvera encore des mangeurs plus voraces qu'il n'est dur
lui-mme. Deux jours suffiront  quinze ou vingt hommes, pour qu'il soit
dvor et qu'il passe de la pole  frire dans les estomacs avides qui
ne font autre chose que de l'avaler et de le digrer pendant quarante 
quarante-huit heures conscutives.

Il existe chez les marins un prjug mdical qui peut-tre n'est pas
nuisible  leur sant, mais qui les conduit tout au moins  faire
quelque chose de trs-repoussant. Ces bonnes gens s'imaginent que le
sang tide d'un marsouin ou d'une tortue est le plus puissant
anti-scorbutique qu'on puisse trouver. En sorte que, lorsqu'on vient de
harponner un marsouin ou de chavirer la tortue qui passe endormie le
long du bord, on voit les amateurs recueillir, dans le gobelet de
fer-blanc qui sert  tout le plat, le sang fumant du poisson qu'on vient
de tuer, et vite ils avalent d'un seul trait ce breuvage pais qui ne
ressemble pas mal  du goudron liquide que l'on aurait fait tidir. a
fait du bien  l'estomac, disent-ils en buvant cette potion dont
l'aspect seul soulverait l'estomac de l'homme le moins dlicat. Mais
les marins ne sont pas gens  avoir mal au coeur pour si peu de chose.

Ds qu'un btiment marchand a quitt la terre, on s'occupe  bord de
former les deux bordes pour le quart.

Pour former ces bordes, on divise l'quipage en deux parties gales.
Chaque moiti de l'quipage, commande par un officier et un matre,
prend le quart  son tour, pendant que l'autre moiti dort ou se repose
dans les cabanes ou les hamacs. La premire borde se nomme la borde de
_tribord_, et, par drivation, on dsigne les marins qui la composent,
sous le nom de _Tribordais_. L'autre borde est celle de _babord_, et
elle se compose des _Babordais_.

Une cabane ou un hamac sert  deux hommes dont l'un est _Tribordais_ et
l'autre _Babordais_. Les deux hommes auxquels ce hamac est commun sont
_matelots_ l'un de l'autre; aussi chacun d'eux appelle-t-il son camarade
_son matelot_. Les _matelots_ sont,  prendre cette expression dans son
acception la plus restreinte par rapport aux usages du bord, ce qu'
terre, dans les casernes, sont entre eux les camarades de lit.

Presque toujours il arrive que les deux marins qui se conviennent assez
pour dsirer d'tre _amatelots_ ensemble, mettent en commun tout ce qui
peut contribuer  solidariser les petites jouissances qu'ils peuvent se
procurer  bord. La provision d'eau-de-vie se partage entre eux: le
tabac qui doit servir dans la traverse est fum ou chiqu en commun, et
il est fort rare que le partage quelquefois ingal des objets mis en
consommation pour l'usage des deux parties, fasse natre entre les deux
intresss d'gostes contestations. La paix et l'union rgnent presque
constamment dans ces sortes de mnages d'hommes, d'o la passion jet 
coup sr la jalousie sont exclues par la nature mme de cette alliance
toute confraternelle.

Cette camaraderie des matelots a parfois quelque chose de touchant et
de fort extraordinaire chez des hommes aussi peu accessibles aux
sentimens tendres, que le sont en gnral les marins.

Un capitaine franais, parti de la Guadeloupe avec quelques hommes 
peine chapps  la fivre jaune, qui venait de dcimer son quipage,
eut le malheur, une fois  la mer, de voir un de ses matelots,
convalescent, retomber malade de manire  ne plus pouvoir quitter son
hamac.

Le camarade, nous pouvons maintenant nous servir de la dsignation plus
gnralement usite parmi les marins, le _matelot_ du pauvre fivreux
s'empressa de prodiguer  cet infortun tous les soins que sa position
et son amiti lui prescrivaient de lui offrir. Le garde-malade ne
quittait le moribond que pour venir faire son quart, et la nuit il se
rveillait vingt fois pour donner  boire  son matelot: la plus tendre
femme n'aurait pas veill avec plus de sollicitude au chevet du lit de
son poux.

Le capitaine, aux premiers symptmes de la rechute du convalescent, eut
la sage prcaution d'ordonner  ses hommes de ne donner au malade que
des boissons rafrachissantes. Sa ration d'eau-de-vie fut soigneusement
retranche  la cambuse. Mais, malgr le rgime svre qu'avait prescrit
le capitaine, un passager, qui se connaissait un peu en mdecine, crut
remarquer que le malade recevait des boissons spiritueuses propres 
augmenter l'intensit de la fivre qui le dvorait. Les prcautions les
plus rigoureuses furent prises pour que le rgime dittique impos au
malheureux ft observ dans toute son austrit. Dfense expresse fut
faite  tout autre que le matelot d'Alain et le demi-mdecin,
d'approcher du hamac o le malade luttait depuis trois ou quatre jours
contre la mort.

Tous les soins furent inutiles. Une nuit, pendant que Vauchel, le
camarade d'Alain, faisait son quart, on vint annoncer au capitaine que
le malade avait succomb.

On se figurerait difficilement l'impression que produisit cette nouvelle
sur Vauchel:

Mon pauvre matelot! s'cria-t-il; voil cinq ans que nous naviguions
ensemble et que jamais nous ne nous tions dit une parole plus haute
l'une que l'autre!... C'tait bien la peine de lui faire boire ma ration
d'eau-de-vie  seule fin de lui donner de la force, pour le voir mourir
comme a!

Le capitaine,  ces mots, demande  Vauchel avec colre et
prcipitation: Tu lui donnais donc ta ration d'eau-de-vie, malgr la
dfense que j'avais faite?

--Pardi, capitaine, c'tait la faiblesse qui le tuait, et je voulais
lui rendre sa force.

--Malheureux, c'est toi qui l'as tu!

--Moi qui l'_as_ tu! quoi! c'est moi qui _as_ tu Alain, mon _matelot_!
moi qui aurais donn cinq cent millions de fois ma vie, pour le sauver
de la mort....

--Oui, misrable, c'est toi, c'est l'eau-de-vie, ou plutt le poison
que tu lui as fait boire, qui a redoubl l'effet de son mal.

--Ah a, monsieur, vous qui connaissez la mdecine (il s'adressait au
passager qui avait vu le malade), est-ce bien vrai ce que le capitaine
me dit l? est-il possible que j'aie empoisonn mon pauvre matelot?

--C'est bien involontairement sans doute que vous lui avez fait du mal;
mais on peut croire que, sans les liqueurs spiritueuses que vous lui
avez donnes, il vivrait encore.

Cette rponse sembla attrer le matelot d'Alain. Sans chercher 
s'excuser, il descendit dans le logement de l'quipage. Ceux de ses
camarades qui s'efforaient de le consoler ne purent obtenir un seul mot
de lui, et pendant plusieurs jours toutes les prires, les injonctions
et les menaces du capitaine furent vaines pour l'engager ou le forcer 
prendre quelque nourriture.

Une fivre crbrale, produite par l'exaltation de sa douleur, se
dclara avec la dernire intensit chez lui. Dans les accs de son
dlire, il rptait sans cesse: Moi qui _as_ tu ce pauvre Alain! Moi
qui deux fois l'avais sauv en me jetant  la mer aprs lui!... Ah bien,
oui!... Alain! Alain! dis donc, mon matelot, est-ce que c'est vrai que
c'est ce que je t'ai donn sur ma ration, qui t'a fait du mal,
matelot?... Hein? Parle donc! Tu ne dis rien! tu ne rponds pas! C'est
donc moi qui t'ai donn le coup de la mort!... Ah! mon Dieu, que je suis
malheureux!...

Le matelot d'Alain expira peu de jours aprs avoir reu les reproches de
son capitaine sur l'imprudence de sa conduite.

L'homme se rsigne facilement  supporter et  subir l'empire des choses
que sa volont et ses efforts ne sauraient changer. L'ide de s'irriter
contre les obstacles irrsistibles ne lui vient mme pas dans les momens
o il pourrait cependant, avec le plus d'apparence de raison, accuser
d'injustice le malheur qui le poursuit ou la destine qui l'accable.
C'est ainsi, par exemple, que tel matelot qui s'emporte contre le chef
qui le maltraite sans motifs, ne laissera chapper aucun signe de
mcontentement parce qu'il plat  la Providence de lui faire prouver
un temps horrible pendant des mois entiers. Que la tempte le tourmente
nuit et jour, que les accidens qui se multiplient  bord durant le
mauvais temps le forcent  monter deux ou trois fois par heure dans la
mture, au pril de sa vie, vous ne l'entendrez presque jamais jurer
contre la mer qui grossit ou contre le vent qui continue  souffler. Il
prend tout ce qui lui vient de l-haut avec rsignation. Mais qu'aprs
avoir pass une heure  la barre d'un navire difficile  gouverner, il
revienne causer devant avec ses camarades, vous l'entendrez crier contre
la _chienne de barque_ qui est trop _ardente_ ou trop molle. On croirait
que les imperfections seules qui tiennent, dans les choses,  l'erreur
ou  l'ignorance des hommes, ont le privilge d'exciter sa colre et de
provoquer ses reproches. Ce n'est qu' ce qui est _irrformable_ ou
irrsistible qu'il se soumet sans murmurer.

Les marins,  qui certes le don de la posie n'est que trs-rarement
dparti, et chez qui les habitudes du mtier ne contribuent gure 
dvelopper l'imagination, sont ports cependant  animer tous les objets
qui se meuvent autour d'eux; ils donnent de la vie  presque tout ce qui
a du mouvement. Un navire,  leurs yeux, a une physionomie, une volont,
et presque des passions. Ils vous disent, en parlant du dernier btiment
sur lequel ils ont navigu: Jamais je n'ai vu de brick aussi capricieux
que ce coquin-l! aussitt qu'on ne veille pas  gouverner, il revient
dans le vent comme un gredin! C'est trop _volage_ et trop _sensible_ au
coup de barre. Mais a vous a un air guerrier, par exemple! et puis il
n'y a pas de _boulinier_ comme a!

Quand un navire est rencontr  la mer, ils le personnifient en quelque
sorte: Voyez-vous, disent-ils, comme il ternue en plongeant son avant
dans la lame!... Ah! voil qu'il masque son grand hunier pour nous
parler!... Il n'est pas vif pourtant  la manoeuvre; c'est dommage, car
il est bien _espalm_ et bien faraud, ce coquin-l!

Rarement, malgr cette tendance  tout individualiser, il leur arrive
cependant de personnifier la mer, malgr la constante mobilit qu'ils
observent en elle, et l'influence qu'elle exerce sur tout ce qui les
entoure. Ils disent bien que la mer est _mle_ quand elle grossit, que
la lame grimpe  bord comme un chat, que la houle est sourde; mais ils
ne prtent pas  cet lment une me, une volont, des passions et des
caprices, enfin, comme ils le font quelquefois en parlant d'un navire.

Les funrailles du marin sont aussi modestes que sa vie a t obscure et
que ses moeurs ont t simples. Ds qu'un homme meurt  la mer, soit de
maladie ou par l'effet d'un de ces accidens qui n'arrivent que trop
frquemment  bord, le capitaine, qui a recueilli, quand la mort le lui
a permis, les dernires volonts du malheureux, ordonne au voilier du
navire, ou au matelot du dfunt, de faire _son sac_; on sait ce que cela
veut dire, et alors l'ensevelisseur se met  coudre le cadavre dans un
morceau de serpillire ou de toile  voile use. Quelquefois on se sert
du hamac du trpass pour en faire son linceul, ou d'un pavillon, si
c'est un officier. Aussitt que cette opration est termine, on monte
sur le pont le corps ainsi emball. Une longue planche, qui est
ordinairement celle du _cook_, est place sur le plabord de dessous le
vent, et deux hommes s'avancent pour la soutenir. C'est sur cette voie
glissante qu'on va lancer le pauvre diable dans l'ternit, comme disent
les Anglais. Si l'on a des boulets  bord, on en fourre un ou deux dans
l'emballage du mort: c'est du luxe. Quand les boulets manquent, on les
remplace par du lest, des cailloux ou du sable. Le moment fatal arrive:
chacun se dcouvre et s'arrte. Si quelqu'un parmi l'quipage sait une
prire, il la rcite: on l'coute avec recueillement, et, au signal
donn par le capitaine ou l'un des officiers, le corps est lanc
par-dessus le bord: il tombe, coule, disparat. On jette les yeux sur
les flots qui l'emportent derrire le navire, qui continue paisiblement
sa route, et bientt le souvenir du malheureux que la mer vient
d'engloutir, s'efface comme la trace que laisse aprs lui le btiment
sur la surface de l'onde immense.




LE ROI-MATELOT[A].


[A] On trouvera peut-tre ce conte d'assez mauvais got, et je
conviendrai sans peine moi-mme qu'il est bien loin de donner aux
lecteurs une ide favorable de la littrature de bord; mais l'intention
qui m'a guid en publiant ces esquisses, c'est celle d'offrir aux gens
du monde la peinture, aussi exacte que possible, des moeurs des marins,
et, sous ce dernier rapport, on ne peut nier que les contes dont
s'amusent les hommes de mer ne portent l'empreinte la plus fidle de
leur caractre et des ides qu'ils se sont formes sur la plupart des
choses qui occupent  terre une socit  laquelle ils sont pour ainsi
dire trangers. _Le Roi-Matelot_ n'est pas une oeuvre d'imagination,
tant s'en faut: c'est, si l'on peut se permettre cette expression, le
croquis d'un site, la copie d'un bizarre paysage, prise dans une contre
aride, inconnue. On rapporte souvent des pays de dcouvertes des choses
plus tranges que belles. La science et l'tude seules y trouvent leur
compte, et c'est dj beaucoup.

A bord d'une frgate mouille paisiblement en rade des Basques, prs de
Rochefort, la plus grande partie de l'quipage se trouvait couche dans
les files de hamacs qui s'tendaient dans la batterie, depuis la
chambre du commandant jusque sur l'avant. Quelques hommes de quart
veillaient seuls sur le pont, et faisaient retentir, sous leurs pas
cadencs, en se promenant les uns derrire les autres, les larges
passavans du navire. Le temps tait beau; la mer coulait pour ainsi dire
avec harmonie le long du bord, et ce retentissement des pas des hommes
de quart, ce murmure lger des flots et du vent, et ce bruit des
conversations qui s'tablissaient entre les hommes couchs dans la
batterie, donnaient  l'ensemble de cette scne, un calme pour ainsi
dire mlodieux.

Un des canonnire d'artillerie, couch non loin du fanal qui clairait,
dans la batterie, la porte de la chambre du commandant, fit entendre de
sa grosse voix un _cric_ dont le son se prolongea jusque sur le pont de
la frgate, et de l'avant  l'arrire de la batterie. Les hommes tendus
dans leurs hamacs s'empressrent de s'crier _crac_ pour rpondre au
_cric_ du canonnier. C'tait le signal, le mot d'avertissement qui
indiquait que l'artilleur, un des plus fameux narrateurs de l'quipage,
allait conter un conte. Les matelots de quart, qui, sans tre aperus de
l'officier qui se promenait derrire, pouvaient prter l'oreille au
rcit du conteur, s'empressrent de se glisser au bas des escaliers de
l'arrire et de l'avant. La sentinelle qui, le sabre  la main, se
promenait devant le fanal de l'arrire de la batterie, s'arrta comme
sduite par le charme. Chacun couta en silence, et le conteur commena
en ces termes:


=LE ROI-MATELOT=.


_Cric! crac!_ boutons de gutres, cire  giberne, la terre de pipe et la
sueur des pieds pour le pousse-caillou (le soldat); suif au chapeau,
l'pissoir  la main, le goudron au derrire et la chique  la bouche:
c'est la _rocambole_ du matelot. Attention: bosse-de-bout, pommes de
racage, bout-de-drisse en queue de rat, soupe sans pain, bouillon sans
viande, v'l la ration de l'quipage. Bon navire qui sonne la cloche
pour dner; il aura mon sac. Ceci, mes amis, n'est pas un conte: c'est
une histoire qui n'en vaut pas mieux; tant pis pour ceux qui dorment, et
que ceux qui veillent se mouchent sans mouchoir pour ne pas couper le
fil du discours et ne pas me faire faire une _pissure_ au milieu de la
conversation. _Cric_! encore une fois, _cric_!

Tous les auditeurs s'crirent encore une fois _crac_!

Un tonnerre dans ton lit, une jeune fille dans mon hamac!

Je dois, d'abord un, vous prvenir que tous les contes commencent la
mme chose et finissent de mme, et que je vais commencer le mien.

Il tait autrefois un navire:  bord de ce navire il y avait un
quipage. Le capitaine voyait  sept lieues dans la brume sans
longue-vue; mais comme il se rendait on ne sait pas o, dans des parages
de perdition, il jeta sa barque sur des cailloux qu'il n'avait pas
aperus sur sa carte,  douze pieds sous l'eau. Sauve qui peut,
malheureux qui se noie! s'cria-t-il dans son porte-voix d'embtement,
aussitt qu'il sentit que son pont allait lui manquer sous les
pieds.--Attrape  nous sauver corps et biens ou corps sans biens, dit
l'quipage en se jetant  la mer. Des canards se seraient sauvs, la
queue en trompette, s'ils n'avaient pas t accommods aux petits pois;
mais les matelots, qui ne savaient pas nager aussi bien que des canards,
burent, en faisant des faons et des grimaces, un coup de longueur  la
grande tasse. Un seul homme finalement se sauva de tout l'quipage. Ce
particulier, qui avait nom _Pique--Terre_, se _dhala_ sur une le
dserte o il y avait des habitans; mais quels habitans, mes amis!
c'taient des gaillards ni grands, ni gros, ni gras, ni maigres, mais
entrelards, comme on dit: la peau basane, tirant sur le cuivre de
casserole, le nez en forme de poire tape, et la bouche retrousse en
manire de garniture d'cubier: de vrais ngres rouges enfin.

Aussitt qu'ils virent _Pique--Terre_  la cte, ils allrent le
chercher en dansant _chica_ et en battant des entrechats  la sauvage.
Comme ce jour-l prcisment ils avaient un roi  choisir, et qu'il leur
fallait une forte pice pour la fte, ils dirent dans leur baragouin:
Voil un chrtien qui fera joliment notre affaire. _Pique--Terre_
avait la cte grasse et la mine joufflue, pour son malheur.

On mit donc notre pauvre matelot dans la soute aux provisions  bouche,
en attendant l'heure de le passer  la broche. Comme le bois ne manquait
pas dans l'le, il tait bien sr de sa cuisson.

Mais bientt un des chefs de cette escouade d'avaleurs de chair
chrtienne s'avisa de le regarder de prs et de lui passer le doigt sur
le nez, en jetant un cri  casser les vitres des maisons, s'il y avait
eu des vitres dans cette le dserte; aussitt plus de trois mille cinq
cents ngres, ngrillons et ngrailles lui passent le doigt sur le nez
en dfilant la parade devant lui, et en criant comme le premier de ces
individus.

Le chef dit alors  tous ses camarades: Il est blanc et nous sommes
rouge fonc; il a un nez long et creux (car _Pique--Terre_, par
bonheur, avait un piffe[B]), et nous autres nous en avons un si petit
que ce n'est pas la peine d'en parler. Si nous le nommions roi, mes
amis, puisqu'il nous en manque un, a viterait les disputes.

Tous les individus prsens  l'appel se mirent  crier: Roi pour roi,
autant vaut-il celui-l, qui nous est tomb du ciel, qu'un autre. Car
il est bon de vous dire que le navire de _Pique--Terre_ s'tait perdu
net, et qu'il n'avait pas laiss plus de dbris sur l'eau que de beurre
sur la main.

Oui, faisons-le roi! faisons-le roi! que se dit tout le monde; il sera
plus facile  reconnatre dans la foule,  sa couleur et  son nez.

Au lieu donc d'tre mang, voil _Pique--Terre_ qui est fait roi parce
qu'il avait un nez de longueur.

_Cric_!

[B] Un long nez.

_Crac_! rpondent tous les auditeurs de la batterie au conteur, qui
continue:

Ceci est seulement pour voir si vous ne dormez pas, et pour vous faire
savoir que les nez de longueur ne sont pas de trop, quand on se perd sur
l'Ile-sans-Nom dont je vous parle dans le moment actuel.

Je disais donc que _Pique--Terre_ fut nomm monarque de cette le, sans
savoir la langue du pays.

Le Roi-Matelot avait bien gouvern,  son tour, et quand il tait de
barre, les navires o il avait t embarqu; mais une le, entendez-vous
bien, ne se gouverne pas  la roue ou  la barre-franche, comme un brick
ou un trois-mts.

Comment, se disait-il  lui-mme, vais-je faire pour commander  toute
cette sale espce qui n'entend pas plus le franais que les chiens la
musique? S'ils veulent bien se laisser battre, je pourrai peut-tre me
faire entendre; mais s'ils se mettent dans leurs vilaines ttes de me
manger, cuit ou cru, au gros sel ou  la sauce noire, ma royaut sera
bientt finie. Essayons un peu cependant le gouvernement de la trique.

Ce qui fut dit fut fait. Le Roi-Matelot attrape une bille d'acajou, car
partout il y avait de l'acajou dans l'le, et le voil, pour essayer son
sceptre, qui se met  bcher les plus btes de sa cour. Les autres se
mettent  rire et  danser autour du roi. Bon, fit _Pique--Terre_,
j'ai trouv du premier coup la finesse de ma royaut: c'est de frapper
dur et de faire jouer la bille.

Il prit bientt au roi l'envie de se marier avec toutes les femmes de
son le, et la bche d'acajou fit encore son jeu, parce que les hommes
de ces femmes faisaient la grimace, et une vilaine grimace mme,  ce
qu'on dit.

Ce n'est pas encore tout, pensa le roi, que d'avoir  moi les femmes de
tout le monde, je veux avoir une garde impriale. Il prit tous les
plus grands, et il se fit un tat-major de mangeurs de bananes.

Comme il ne manquait pas de charpentiers dans l'le, pour faire des
flches  ces sauvages, il voulut aussi mettre l'tat sur un bon pied;
car en tout, mes amis, il faut de la discipline, et le navire gouverne
mal quand le second veut commander au capitaine.

A force de le haler, dit l'autre, le filain s'allonge. _Pique--Terre_,
au bout de six mois, plus ou moins, commena  parler la langue du pays.
Une fois qu'il put commander en bon franais de l'endroit,  ses sujets,
qui n'taient pas plus malins que l'ordonnance de la marine ne le porte,
il leur dit ces paroles en forme de dcret:


               ARTICLE PREMIER.


Il faudra qu'avant la fin de la semaine prochaine on me fasse une
grand'hune sur l'arbre le plus haut de mon royaume.


               ARTICLE DEUX.


Cette grand'hune sera mon trne, et gare  ceux qui passeront dessous!


               ARTICLE TROIS.


Tous mes sujets mangeront dans des gamelles, et boiront ce qu'ils
pourront, dans des bidons de sept.


               ARTICLE QUATRE.


Cinq cents hommes feront le quart chaque nuit au pied du grand mt o
sera Ma Majest, pour empcher de faire du bruit quand je dormirai, et
quand je m'veillerai je ne serai pas de bonne humeur.


               ARTICLE CINQ.


Tout ce qui est  vous sera  moi, et tout ce qui m'appartiendra ne sera
 personne.


               ARTICLE SIX.


Quand je rirai, tout le monde sera content; si je deviens borgne, il me
restera encore un oeil: ainsi, veille au grain!


               ARTICLE SEPT.


Comme commandant de mon royaume, je choisirai pour seconds, officiers,
matres et contre-matres, ceux qui plairont  Ma Majest, et quand il
me plaira de les renvoyer sans cong, ce sera signe qu'ils ne plairont
plus  Ma susdite Majest.


               ARTICLE HUIT.


Je serai le matre tant que je vivrai, et quand j'irai faire la
rvrence au Pre ternel, en vous faisant ma dernire grimace, vous
pourrez vous battre, pour me remplacer, tant qu'il vous plaira; car
telle est ma volont.


               _Sign_ LE ROI-MATELOT.
               Pour copie conforme:
               Mot _tout seul_.


Aprs tout cela, le roi nomma ses ministres: c'taient tous de grands
gaillards qui, avec une garcette de bon filain en corce d'arbre, vous
faisaient marcher droit les sujets de Sa Majest.

Mais comme les sujets de l'Ile-va-t'en-Chercher-son-Nom n'taient que de
fichus paresseux qui se reposaient la nuit aprs avoir dormi tout le
jour, le roi inventa une mcanique pour les faire travailler dur:
L'oisivet, qu'il leur dit, est la mre de tous les vices, et je vais
vous relever du pch de paresse,  ma manire.

Sa manire tait solide, au Roi-Matelot, et je vais vous conter comment
le malin s'y prit pour donner de l'ouvrage  tout son quipage.

Il commena d'abord par faire mettre en travers, sur chaque arbre haut
de cinquante pieds, un autre arbre, hiss en croix, si vous aimez mieux,
et puis aprs il envoya en haut, des hommes pour grer des suspentes et
des balancines sur ces grands coquins d'arbres, comme sur la grande
vergue d'un navire, sans comparaison. Quand cet ouvrage-l fut fini, il
dit  tout son monde: Hale dessus maintenant; brasse babord derrire et
tribord devant. C'tait une vraie farce de voir dix mille hommes haler
toute la journe sur les vergues de la fort. Le roi, mont sur son
trne, c'est--dire dans sa hune, commandait la manoeuvre avec un
porte-voix de bois, et tous ceux qui ne halaient pas bien sur le bout de
corde qu'on leur mettait dans la main, recevaient une _doudouille_ (une
vole) un peu ronflante, des ministres, qui n'taient, une supposition,
que les quartiers-matres du Prince-au-Long-Nez, car c'tait le nom
qu'on lui avait donn dans son royaume,  cette espce de matelot
parvenu.

Une fois, je me suis laiss dire qu'il y avait eu son premier ministre
qui s'tait avis de l'appeler l'_empereur Nasica_, par rapport  son
nez.

Un espion du prince, car il avait aussi des espions de tous les bords,
vint lui _rcapituler_ cette parole dans le sifflet de l'oreille.

Oui, rpondit le roi, qui ce jour-l s'tait lev de mauvais poil; oui,
je suis _Nasica premier_, empereur des Va-nu-Pieds; mais toi, mon
premier ministre, tu seras pendu,

Effectivement le premier ministre, dix minutes aprs le rapport de
l'espion, fut hiss par le cou au bout de la grande vergue du mt royal.

Toutefois et quantes il n'tait pas content de ses autorits, il leur
faisait brasser une vergue pendant vingt-quatre heures de quart. Tout
cambusier qui, en distribuant la ration  son escouade, s'avisait de
rogner la portion du pauvre b...., tait bien sr d'tre amarr sur le
_tenon_ (sur le sommet) d'un arbre gr en bas-mt, et de recevoir en
descendant une ration de coups de bout de corde qui n'tait pas pique
des hannetons.

C'tait tout de mme un bon roi que l'empereur Nasica Ier; il bchait
tout son monde; mais il tait juste, et la justice fait _toujours aimer
ses chefs_.

Je ne vous ai pas dit qu'une fois, en montant sur son trne, qui tait
plus haut que la girouette du grand-mt de la frgate, il aperut au
large une faon de terre toute ronde. Le temps tait beau et _voyant_ ce
jour-l. Bon, dit-il, c'est une le que je viens de voir; elle me reste
dans le nord-ouest-quart-de-ouest, distance de dix lieues, et en
gouvernant dessus, je finirai par l'avoir.

Mais jusqu' ce moment-l on n'avait pas pens, dans l'le,  faire des
pirogues.

Attrape tout de suite, dit le prince,  faire comme moi; qui m'aime me
suive! Tout le monde le suivit, parce que les coups de garcette taient
l pour un coup ou deux.

La premire chose que fit le prince, ce fut d'abattre des arbres sur le
bord de la mer, et de travailler  poser la quille d'un bateau. Le
_gouin_ (le marin) n'tait pas charpentier de son tat, mais il avait de
l'ide, le coquin! et il avait vu des _pratiques_ travailler des
embarcations. En moins de quatre jours, tout en chantant _la
Mre-Gaudichon_, il monta une pirogue cloue et cheville en bois, mais
pas trop mal solide pourtant.

A prsent, dit-il  tous ceux qui le regardaient, vous voyez comment je
m'y suis pris. Le premier des chefs d'escouade qui n'en aura pas fait
autant que moi dans une semaine, aura sur le dos pendant quinze jours.

La semaine n'tait pas finie, qu'il y avait plus de deux cents pirogues
de faites tant bien que mal.

Voil comme quoi, mes amis, un prince qui veut avoir une marine doit s'y
prendre pour ne pas laisser l'Anglais rgner seul sur la mer. Le malheur
de la France, c'est de n'avoir jamais eu un roi-matelot.... Hum! je n'en
dirai pas plus long l-dessus, parce que tous ceux qui m'entendent ici
ont deux oreilles et une demi-paire de langue. Assez caus[C].

[C] Il est bon de remarquer, pour comprendre cette allusion, que le
conteur parlait alors sous la Restauration, et que la Restauration avait
des espions partout.

L'empereur Nasica Ier n'eut pas plutt ses deux cents pirogues  la
mer, qu'il fit mettre un pavillon sur sa flotte. Vous dire quel tait
son pavillon, c'est ce que je ne vous dirai pas, parce qu'on ne me l'a
pas appris; mais tout ce que je puis vous assurer, c'est que son
pavillon n'tait pas un pavillon blanc, comme celui qu'on hisse tous les
matins  bord de nos navires dans le moment actuel.... Hum! hum! Je
m'entends, si vous ne m'entendez pas. _Sufficit_. Je suis un peu
enrhum.

O donc est-ce que j'en tais de mon histoire?

--Au lanage des pirogues, canonnier.

--Ah! c'est vrai: m'y revoil!

Donc les deux cents pirogues taient bien lances, comme je vous l'ai
cont; mais les quipages ne savaient pas ramer ensemble et de long.
L'empereur prit lui-mme un aviron, et il montra  ses gens comment il
fallait manier une plume de dix pieds pour faire _sailler_ une
embarcation de l'avant.

Une fois l'exercice des rames fait deux ou trois fois, on embarqua des
vivres sur chaque pirogue:  savoir, un corosol, deux bananes et un
bidon d'eau par tte. On annona que le coup de canon de partance serait
tir le lendemain. Quand je dis le coup de canon de partance, vous
comprenez bien que je ne sais pas ce que je dis, puisqu'il n'y avait pas
plus de canon dans l'le, que je n'ai de pices en or dans mon sac. Mais
c'est gal. Il y avait dans le pays une ancienne, une vieille sorcire
rouge-brun qui passait pour avoir autant d'annes sur la tte, que de
cheveux. Elle devinait ce qui devait arriver aux hommes et aux femmes.
Avant de se mettre pour la premire fois en mer, les quipages de la
flotte des pirogues voulurent sonder un peu l'ide de la vieille diseuse
de bonne-aventure, sur l'expdition. L'empereur, lui, ne croyait pas 
toutes ces btises-l; mais, pour ne pas trop _juguler_ son monde, il
dit  la sorcire avec douceur: Viens-t'en ici, toi, espce de
manivelle sans dents. Qu'est-ce que tu penses de mon expdition?

--Je pense, rpondit-elle, que _le navire prira par son grement_.

--Qu'est-ce que cela signifie? lui demanda l'empereur.

--Tu l'apprendras en temps et lieu.

--Et moi, qu'est-ce que je deviendrai?

--Tu veux le savoir, grand empereur?

--Tiens, puisque je te le demande, est-ce pour ne le savoir pas!

--_Le navire prira par son grement_.

--Ah a, tu n'as donc que la mme chose  me dire? Attends un peu;
puisque tu devines tout ce qui doit arriver au tiers comme au quart, je
vais bien voir si tu as l'esprit de Nostradamus dans le ventre. Sais-tu,
par exemple, ce que tu vas devenir toi-mme dans dix minutes d'horloge?

--Je deviendrai ce qu'il plaira  Votre Majest, grand empereur.

--Mais qu'est-ce qui me plaira dans dix minutes d'ici?

--Il vous plaira ce que vous voudrez.

--Puisque c'est comme a, il me plat de te faire pendre.

--Je l'avais devin, reprend la vieille sorcire, pour ne pas perdre sa
rputation de devinage.

--En ce cas, pour qu'il ne soit pas dit que tu n'as pas dit la vrit,
j'ordonne et je commande que tu sois accroche  une potence pour y voir
de plus haut.

L'empereur fut obi, comme on le pense bien. La flotte, aprs ce beau
coup de manoeuvre, partit pour l'le inconnue; la v'l en mer.

Nasica Ier, qui n'tait pas une bte, comme il y a certains rois,  ce
que je me suis laiss dire, avait remarqu que la pleine lune se levait
toujours sur l'le ancienne. Il partit donc au lever du soleil le jour
de pleine lune, parce qu'il se dit  lui-mme: Je n'ai pas de boussole
pour pouvoir gouverner au compas; mais en ayant soin de gouverner 
avoir le soleil levant sur l'arrire de ma pirogue, j'arriverai dans
quelques heures  vue de l'le, et ensuite j'attendrai la nuit pour
l'accoster, en gouvernant sur la pleine lune qui se lvera du bord de
cette terre que je veux voir pour m'amuser, par manire d'acquit.

Un autre prince qui aurait mal point sa carte, se serait mis dedans,
royalement, comme on dit; mais le _Roi-Matelot_ ne se blousa pas, je
vous en fiche ma parole. Le particulier vit la terre le premier 
l'heure dite, et vers les six ou sept heures du soir, quand la lune se
leva large comme un pain de munition et rouge comme la figure d'un
capitaine hollandais, il fit signal, avec un fanal de poupe,  toutes
les pirogues de nager droit sur la lune levante. Le coup ne manqua pas,
et la flotte mal monte de sauvages accosta l'le inconnue, en donnant
un bon coup d'aviron. Les habitans de ces parages, qui taient  danser
dans le moment de la descente, commencrent tous par jouer des jambes
d'abord. Mais l'empereur Nasica, qui le premier avait saut  terre, se
mit  dire aux mal-blanchis qui battaient en retraite: Il n'y a pas
d'affront, vous autres; je ne veux pas vous faire du mal. C'est une
visite de ma part tout bonnement. Avez-vous un roi?

--Oui, rpondirent les habitans. Car il est bon de vous apprendre que,
par le plus grand des hasards, dans les deux les on parlait le mme
langage, ou pour mieux dire le mme baragouin.

A la bonne heure, reprit Nasica; car si vous n'aviez pas eu de roi,
j'aurais fait votre affaire. Allez me chercher cet individu.

On alla en rognonnant chercher le roi de l'le inconnue.

Le monarque arriva tout essoufl, car il tait gros et il avait joliment
peur.

Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il  l'empereur.

--Mais rien, mon ami; je suis venu, en qualit de voisin et de confrre,
saluer Ta Majest.

--Oserai-je demander  la vtre d'o elle vient?

--Ose, oui, ose, mon camarade; je ne vois pas pourquoi tu n'oserais
pas. Je viens de mon le, qui est  peu prs  quinze lieues de la
tienne. Comment se porte Ta Majest?

--Bien, et vous? je vois avec plaisir que vous paraissez jouir d'une
bonne sant.

--a ne va pas trop mal comme a. Mais voil assez de crmonies.
J'invite Ta Majest  conduire la mienne dans ta maison, pour nous
rafrachir, car j'ai soif.

Les deux monarques allrent amicalement se rafrachir dans la case
royale:

Or, il est temps de vous dire que le roi de l'le inconnue avait la plus
belle femme de tous ses tats. C'tait un vrai colosse: cinq pieds huit
 neuf pouces; une peau comme une peau d'orange, mais douce comme un
gant, et des appas relevs en bosses d'or, et  coups de palan, jusqu'au
menton. Aussitt que Nasica Ier eut vu la reine, il dit au mari de cette
aimable princesse: Voil qui n'est pas mal, et je ferais bien mon
affaire de votre femme.

--Vous tes trop bon, lui rpondit le roi; mais j'en fais moi-mme mon
affaire aussi, et tout seul.

--C'est dommage. Je voudrais dire un mot en particulier  la reine sur
la politique des deux tats.

--Mon pouse, rpondit le roi, n'entend pas la politique, et je
l'entends bien mieux qu'elle.

--C'est gal, je la lui apprendrai. Sors pour un instant, mon ami, tu me
feras plaisir.

Le roi, qui ne voulait pas trop se fcher avec l'empereur, sortit pour
un instant, en faisant une mine  faire trembler tout son royaume.

Une fois que l'empereur fut seul avec la princesse, il voulut prendre
des liberts,  la bonne matelotte. Mais la princesse, qui tait bien
leve, lui dit avec modestie, et en lui donnant une tape  poing ferm:
Est-ce que tu voudrais nous embter, beau prince?

Le prince rengana pour l'instant son compliment d'ouverture et ses
liberts.

Aprs avoir donc t repouss avec perte, l'empereur changea la
conversation. La princesse fit tomber l'entretien sur les nez.

Beau prince, dit-elle, voil le premier nez de cette faon que je vois
dans ma vie. Voulez-vous me permettre de le toucher?

--Avec plaisir, princesse. Il est de taille; mais, comme on dit, jamais
grand nez n'a dfigur un beau visage.

--Ce que vous me dites l, bel empereur, est mchant, et c'est peut-tre
parce que je n'ai pas de nez moi-mme, que vous me rcitez ce
compliment. Mais il m'est avis que vous avez la peau blanche.

--Oui, c'est un agrment que je me suis donn en naissant.

--Cela vous plat sans doute  dire, car on n'est pas matre de se faire
la peau soi-mme.

--Pardonnez-moi, et si vous le dsiriez, je vous blanchirais la vtre.

--C'est une plaisanterie, sans doute; mais pour la farce, je serais bien
aise d'en essayer.

Voil-t-il pas, mes amis, que cette princesse, qui avait commenc par
_bgueularder_, par donner une taloche  _Nasica_, se mit, pour avoir la
peau blanche,  se laisser aller avec le courant.

Dans cette entrefaite arrive le roi son poux, qui s'ennuyait de tenir
la chandelle  la porte de sa maison.

Je voudrais bien savoir ce que vous faites l avec mon pouse?
demanda-t-il  l'empereur.

--Mais j'tais occup  faire quelque chose  la princesse.

--C'est bon, rpond le roi; mais, selon les lois du pays, il faut que je
rende la pareille  _Votre Majest_. Avez-vous une femme dans votre le?

--J'en ai cinquante, mon camarade, et tout ce demi-cent de femelles est
 ta disposition.

--En ce cas-l, partons pour votre empire, car mon honneur ne sera veng
que lorsque j'aurai fait aux femmes de _Votre Majest_ ce qu'elle vient
de faire  la mienne.

--Partons, dit l'empereur, je ne demande pas mieux.

Le roi de l'le inconnue tait malin, mais il n'avait pas plus de
mfiance qu'un nouveau-n. Il s'embarque avec l'empereur sur la pirogue
royale, et voil la flotte qui revient dans l'empire de Nasica.

A son arrive, il y eut des ftes et de la boisson  discrtion pour
tout le monde: Voyons, o sont vos femmes? demanda le roi inconnu  son
camarade l'empereur, car il faut que mon honneur soit veng!

--Mes femmes, mais je les ai toutes; prends-en tant que tu voudras, et
venge-toi tant que tu le pourras. Je n'ai pas d'autre systme.

--Ah! je vois bien que Votre Majest m'a roul, rpondit tout haut le
roi de l'le inconnue; mais je m'en souviendrai, se dit-il  lui mme,
en dedans et tout bas.

--Ah a, voulez-vous, lui souffla dans le tympan de l'oreille
l'empereur, voulez-vous savoir ma manire de rgner?

--Ce n'est pas de refus, rpond l'autre; donnez-moi une leon de
royaut.

Vous vous souvenez bien, sans doute, que je vous ai dj appris comment
l'empereur avait hiss son trne au haut d'un grand arbre. Cet arbre
tait soutenu par des haubans qui venaient tribord et babord s'amarrer 
terre sur de forts pitons de bois plants en plein champ. Bon, pensa le
roi de l'le inconnue, en voyant cette installation: dans un pays o il
y a beaucoup de rats de forts, il ne sera pas malais de jouer un
mauvais tour  mon empereur.

Nasica monta donc sur son trne, et quand il fut assis, il commanda 
son peuple un tas de manoeuvres qui tonnrent le roi: C'est beau!
s'criait-il, c'est superbe! mais la manoeuvre que je lui prpare sera
encore plus belle que tout cela.

Savez-vous ce que c'tait que la manoeuvre qu'il prparait, le malin?
vous allez le savoir.

Le roi, en visitant l'le, avait vu du coin de l'oeil qu'il y avait de
gros rats partout, comme  bord d'une vieille carcasse de navire. Il
demanda  son souper, pendant plusieurs jours,  manger du lard grill.
Et puis la nuit, sous prtexte d'un besoin, il allait graisser, avec le
reste de ce lard, le pied des haubans qui soutenaient le mt du trne de
l'empereur. Vous sentez bien que lorsque les rats, qui sont friands, se
mirent  flairer l'odeur de cette graisse, ils ne manqurent pas de
rogner le bas des haubans. Les dents de ces animaux jourent tant, qu'en
moins de quarante-huit heures les bas-haubans ne tinrent plus qu' un
fil carr. C'est alors que le roi, un jour qu'il ventait bonne brise, se
mit  dire par manire d'acquit  l'empereur: Je voudrais bien savoir
si Votre Majest aurait assez de toupet, au moment o l'on y pense le
moins, pour faire venir tout son peuple autour de son trne.

--Crois-tu donc, camarade, que ce soit si difficile?

--Non, rien ne vous est difficile  vous; mais je voudrais bien le voir
tout de mme.

Voil que, sans ajouter un mot, l'empereur monte en vrai gabier sur son
trne, son porte-voix de combat  la main. Mais, en mettant le pied sur
ses enflchures, il vint  penser  la parole que la vieille sorcire,
que vous savez bien, lui avait dite avant son embarquement: Le navire
ne prira que par son grement, rognona-t-il en montant. Il vente bonne
brise aujourd'hui, et mes gueux de ministres ne visitent pas souvent mon
haubantage: c'est gal, il ne s'agit pas de caponner devant le roi. En
descendant, je ferai pendre les principaux de l'tat.

Au commandement de l'empereur, grimp sur son trne, tout le peuple vint
en courant, comme vous autres, sans comparaison, quand on commande le
branle-bas gnral de combat  bord. Mais au moment o les habitans se
poussaient comme des moutons au pied du mt du trne, ne voil-t-il pas
que les haubans larguent du bord du vent, et que le mt, qui n'est plus
soutenu contre la raffale qui soufflait dur, craque en deux endroits, et
qu'il tombe avec l'empereur au bout! Je vous demande un peu quel boucan
de cinq cent mille diables cette avarie fit dans l'le! Le corps de
l'empereur fut trouv en quatre morceaux au milieu des parias du peuple,
que la cassure du mt du trne avait crass comme des mouches. Mais la
tte de Nasica tenait encore  ses paules par ce tas de petits fils 
voile en chair que nous avons dans le cou; et avant de fermer les
sabords (les yeux) de sa batterie, il dit  ses ministres, qui taient
venus pour le relever: Mes amis, la vieille sorcire avait raison:
c'est par le grement que mon navire a pri. Mais vous tes tous des tas
de gredins de n'avoir pas fait la visite de mes bas-haubans; et si
j'avais seulement dix minutes de plus  vivre, je vous trouverais
joliment votre marche.... Bonsoir....

C'est de cette faon que finit le Roi-Matelot. On l'enterra comme un
chien, mais ce n'est pas l'enterrement qui fait quelque chose 
l'affaire: une fois mort, tous les logemens sont bons. Ce conte est
seulement pour vous apprendre que, si jamais vous devenez roi, ce qui
n'est pas _aussi sr_ que du vinaigre, et que vous vous mettiez dans la
tte de gouverner votre royaume comme un navire, il ne faudra jamais
oublier de visiter vous-mme votre grement tous les matins. Les
ministres, c'est bon, si l'on veut; mais le coup-d'oeil du capitaine
vaut encore mieux. C'est celui qui est charg de la route qui doit
regarder le plus souvent au compas et se mfier des embardes.

Cric! crac! le conte est fini.... Tant pis pour ceux qui ont dormi;
attrape  taper de l'oeil, et dorment en double ceux qui sont de quart 
minuit!

Un murmure d'approbation s'leva, aprs la narration du conteur, des
hamacs de tous les auditeurs qui avaient prt jusqu'au bout la plus
scrupuleuse attention aux paroles du canonnier. Les rflexions morales
sur l'imprvoyance du Roi-Matelot ne manqurent pas. La critique
d'artiste vint aprs. Les uns trouvaient que le conte tait trop long:
c'taient ceux qu'on devait appeler au quart  minuit. Les autres
Aristarques trouvaient que les vnemens pchaient surtout par
l'invraisemblance. Comment une le dserte pouvait-elle avoir dix mille
habitans? Le moyen de croire que dans une le tant de sauvages n'eussent
pas essay, avant l'arrive du _chrtien_,  faire des pirogues pour
visiter les autres insulaires du voisinage! Le conte du canonnier tait
videmment une folie; et puis _ce mt du trne_, et puis _ce long nez_,
cause premire de la fortune du _Roi-Matelot_, et cette sorcire qui,
sans savoir ce que c'tait qu'un navire, avait prdit au monarque _que
le navire prirait par_ _son gremnt_! Tout cela tait de
l'_embrouillamini_; mais, quelque svres que fussent ces critiques,
chacun convenait que le conteur avait une _bonne platine_, et _que la
citoyenne qui lui avait coup le filet avait bien, gagn son argent_!

Quatre doubles coups tintrent bientt sur la cloche de la frgate.
C'tait minuit. La voix tonnante du matre d'quipage fit entendre alors
ces mots: _Rveille au quart, et que personne ne descende avant que son
matelot soit mont sur le pont_!

Le pilotin alla derrire allumer un fanal pour descendre rveiller
l'officier qui devait relever celui de ses confrres qui, depuis six
heures du soir, se promenait sur le gaillard.

Les matelots dsigns pour prendre le quart qui allait commencer
sautrent, de leurs hamacs, sur le pont de la batterie. _C'est ce diable
de conte_, s'criaient-ils, _qui m'a empch de dormir; mais c'est gal,
ce gredin de canonnier n'a pas la langue amarre dans sa poche_. Et
puis chacun montait sur les passavans par l'escalier de devant, pour
s'entretenir, en faisant les cent pas, des aventures du _Roi-Matelot_.
Pendant plus d'une semaine dura le commentaire. Il fallut qu'un autre
conte vnt effacer le souvenir du premier, pour que la critique du
gaillard d'avant changet d'objet et trouvt un aliment nouveau.




PETITE GUERRE EN MER.

MYSTIFICATION DE PASSAGERS.


Deux frgates franaises, destines pour l'Inde, taient appareilles de
Toulon, en pleine paix, avec un assez grand nombre de passagers du
gouvernement.

L'une de ces frgates, _la Bramine_[D], tait monte par le plus ancien
des deux commandans: c'tait un vieux marin de l'Empire, bon et brave
homme, plus soigneux de bien faire son mtier que d'arrondir de belles
phrases  l'usage des passagers et des passagres qu'il avait  bord.
C'tait lui qui commandait, comme il le disait, la paire de frgates qui
venait de mettre  la voile pour aller jeter  Chandernagor ou 
Pondichri quelques gens inutiles  la France et fort importuns au
ministre.

[D] Les noms que je donne  ces deux frgates sont supposs.

La seconde frgate, _l'Albanaise_, avait pour commandant un assez jeune
capitaine de vaisseau, aux manires franches et courtoises, au maintien
lgant, mais dcid; c'tait aussi un trs-bon officier, aimant
beaucoup le plaisir et la gat, mais aimant, avant tout, ses devoirs et
son mtier.

Rien n'tait plus piquant que de voir se promener ensemble, sur le
gaillard d'arrire, le commandant de _la Bramine_ et son confrre de
_l'Albanaise_: l'un s'emportait  tout propos, en rudoyant parfois, mais
sans aucune aigreur, son collgue, qui tournait toujours toute la
mauvaise humeur de son chef en plaisanterie. Souvent, aprs s'tre
chamaills pendant une heure, les deux commandans se quittaient les
meilleurs amis du monde et en se serrant cordialement la main. Personne
n'estimait plus que le commandant de _l'Albanaise_ son suprieur le
commandant de _la Bramine_, et personne n'aimait plus le commandant de
_l'Albanaise_ que le vieux capitaine de _la Bramine_.

Quand  la mer le temps tait trop mauvais pour que le jeune capitaine
pt se rendre au bord de son vieil ami, on sentait qu'il manquait
quelque chose  celui-ci: Chien de mtier! s'criait-il; naviguer si
prs l'un de l'autre, et ne pouvoir pas mettre une embarcation  l'eau
pour communiquer! Ce diable-l est peut-tre malade; mais il ne m'en dit
rien de peur de m'alarmer.... Et aussitt le vieux commandant appelait
l'officier charg des signaux, pour lui dire: Monsieur, ordonnez 
_l'Albanaise_ de passer  poupe; j'ai un ordre  lui donner.

Le signal tait fait. On voyait alors _l'Albanaise_ manoeuvrer pour
ranger l'arrire de _la Bramine_; et, ds qu'elle tait  porte de
voix, le vieux commandant lui criait dans son gueulard[E]:

[E] Nom que l'on donne aux petits porte-voix.

Oh! de _l'Albanaise_, oh!...

--Hol! commandant, rpondait le capitaine de cette dernire frgate.

--Comment vous portez-vous, mon bon ami?

--A merveille, mon commandant; et vous?

--Trs-bien, trs-bien; mais j'aurais envie de vous voir: j'ai quelque
chose  vous dire.

--Cela suffit, commandant; si dans la nuit la mer devient moins grosse,
comme il y a toute apparence, j'aurai l'honneur de me rendre  vos
ordres.

Les deux frgates, qui s'taient mises en panne pendant ce petit
entretien, reprenaient leur route, et le vieux capitaine se sentait
plus content: il avait parl  son ami.

Pour peu que le temps le permt, on pense bien que le jeune capitaine ne
manquait pas de se rendre aux ordres de son suprieur; et, quand ils se
revoyaient, il arrivait qu'aucun d'eux n'avait plus rien  dire 
l'autre. Mais ils se promenaient ensemble, ils discutaient, dnaient,
fumaient un peu, et le temps passait plus vite.

Un jour cependant il se fit que le commandant de _la Bramine_ eut
quelque chose  confier  son collgue.

Il lui dit, avec toute la nave brusquerie de son caractre et de son
langage:

Vous savez, mon cher ami, que l'on m'a donn les principaux passagers
et les plus belles passagres qu'il a plu au ministre de nous faire
transporter dans l'Inde. Eh bien! au nombre de ces passagers, il en est
un qui me taquine singulirement par son ton ddaigneux et ses manires
fanfaronnes.

--C'est, j'en suis sr, cet ambassadeur qu'on envoie traiter avec les
Malais et les Malabars. On devine ces gens-l en leur regardant
seulement la coiffure.

--Prcisment, c'est lui. Voyez comme il vous a saut aux yeux de
suite.... Tenez, il se promne avec un bonnet grec sur l'oreille, et son
fusil arm pour tuer quelques mchans golans, afin, dit-il, de faire la
guerre  quelque chose.... C'est un ambassadeur trs-extraordinaire, je
vous assure, que l'on envoie l aux Indiens.

--Mais que ne le laissez-vous tout entier dans sa fatuit! On boit, on
mange avec ces hommes-l, et on ne leur parle pas.

--Tout cela est bien facile  dire; mais quand un fanfaron de cette
espce vient vous rpter  chaque instant: Je croyais le mtier de
marin plus difficile et la mer plus terrible! Mais ce n'est rien que
tout cela. Quel dommage que je n'aie pas navigu en temps de guerre! je
serais devenu amiral. Que voulez-vous qu'on lui rponde, ou plutt
qu'on ne lui rponde pas?

--On lui tourne le dos, et tout est dit.

--C'est bien aussi ce que je fais; mais j'enrage, corbleu! en revirant
de bord. Tenez, le voyez-vous encore se pavaner au milieu de ces
passagres, en leur rptant que notre mtier est une vtille, et que
nous ne sommes que des charlatans qui singeons le courage au milieu de
prils imaginaires.... Oh! que ne vient-il donc un bon coup de vent pour
faire descendre ce crne-l  fond de cale.... Pourquoi ne sommes-nous
pas en temps de guerre, comme il dit qu'il le souhaite! Je crois, le
diable m'emporte, que j'irais attaquer toute une escadre, rien que pour
faire peur  ce fat.

En ce moment mme le plnipotentiaire passager aborda nos deux
commandans:

Eh bien! graves et soucieux confidens d'ole, que dites-vous de ce
temps qui, quoique beau, nous contrarie dans notre route? Aurons-nous un
coup de vent bientt, ou voguerons-nous  pleines voiles vers notre
destination, conduits et protgs par une brise lgre?

--Quel fat! dit  part,  son collgue, le commandant de _la Bramine_.

--Quel sot plutt! lui rpond le commandant de _l'Albanaise_.

--En vrit, reprend le plnipotentiaire, je vous admire du plus profond
de mon me, Messieurs les marins. Il faut que vous ayez une grande vertu
pour exercer votre profession.

--A la fin, monsieur l'envoy du gouvernement, vous nous rendez donc
justice. Vous convenez qu'il faut tre dou de quelques qualits pour
faire un bon marin.

--Mais, commandant, ai-je jamais refus  ceux qui font le premier
mtier du monde la justice qui leur est due si lgitimement? Personne
plus que moi ne rend hommage au mrite dont il faut que l'homme de mer
soit dou! et, comme je me suis fait l'honneur de vous le dire 
l'instant mme, j'admire en vous une vertu que l'on chercherait
vainement dans ceux qui exercent une autre profession que la vtre.

--Et quelle est donc cette vertu que vous admirez tant! Le courage?

--Oh! non: tout le monde en a.

--La franchise de notre caractre et de nos manires?

--Pas davantage; car, malgr les loges que vous mritez sous ce
rapport-l, la franchise n'est pas exclusivement le partage des marins.

--Mais quelle peut tre enfin cette vertu que vous trouvez en nous
seuls?

--La patience! Ne faut-il pas en effet que vous soyez cuirasss d'une
anglique longanimit, pour vous rsigner  supporter l'ennui d'une
longue traverse, les contrarits que vous font prouver des mois
entiers de calme ou de mauvais temps? Si encore, dans votre ennuyeuse
carrire, quelques incidens inattendus, quelques esprances de gloire,
venaient varier la monotonie de votre existence! Mais non, rien, rien
que des temptes en temps de paix, et Dieu sait ce que c'est qu'une
tempte! c'est toujours la mme chose: de grands coups de roulis et
quelques grosses lames qui viennent tomber  bord!

--Et vous appelez cela rien?

--Sans doute. M'avez-vous vu, par exemple, frmir le moins du monde,
pendant la premire bourrasque que nous avons essuye en sortant du
Dtroit? Voyons, rendez-moi justice; ai-je sourcill en face du coup de
vent qui menaait de nous dmter? Pendant que vous tiez dans l'anxit
en attendant l'vnement, je riais avec nos jolies passagres,
presqu'aussi rsignes que moi. Et cependant, avant de m'embarquer, on
m'avait fait redouter la mer et ses fureurs, le naufrage et ses
angoisses. Tenez, mon cher commandant, cela soit dit sans vouloir
diminuer votre mrite; votre mer ressemble un peu  ces btons flottans
du Bonhomme:


     De loin c'est quelque chose, et de prs ce n'est rien.


--Ouf, dit le commandant  ce dernier trait d'ironie, je voudrais, pour
deux des doigts de ma main droite, tre en temps de guerre, et tenir ce
gaillard-l  bord de ma frgate.

--Il n'est pas besoin de cela, reprend le confrre du commandant en
attirant  lui le vieux loup de mer irrit: votre passager n'est qu'un
mauvais fanfaron un peu souffl d'orgueil et d'impudence. Rien n'est
plus facile  mystifier que les gens de cette espce.

--Oh! pour celui-l, il est  mystifier ou  claquer; et si je ne puis
pas russir  l'humilier, je sens l, au bout de mes cinq doigts, que
j'aurai recours aux moyens violens, car, je vous l'avoue, mon cher ami,
malgr la longanimit qu'il vient d'admirer si insolemment en nous, je
n'y tiens en vrit plus.

--Voyons, calmons-nous un peu, mon cher commandant. Si vous voulez bien
me laisser agir et vous prter de bonne grce au petit projet assez
plaisant que je viens de concevoir et qu'il nous est trs-facile
d'excuter, je vous promets une complte et risible vengeance.

--Disposez de moi, mon ami; tout ce que vous voudrez me faire faire pour
tirer raison de l'impudence de cet impertinent passager, sera excut 
la lettre par votre commandant. Parlez, vous vous entendez en malice
beaucoup mieux que moi, et sous ce rapport-l j'amne pavillon devant
vous.

--J'ai besoin de faire repeindre ma frgate. Depuis notre dpart nos
quipages n'ont pas fait l'exercice  feu.... Permettez-moi, une belle
nuit et au premier petit coup de vent que nous prouverons, de me
sparer de vous pour cinq  six jours.... Comprenez-vous mon projet?

--Oui, j'entrevois bien quelque chose.... Votre intention serait.... Oh!
je devine bien  peu prs.... Mais expliquez-moi comment, par exemple,
vous....

--On nous coule. Votre plnipotentiaire parat mme nous observer avec
curiosit; allons dans votre chambre concerter notre affaire. L je vous
droulerai tout mon plan de campagne, et nous conviendrons de tous les
faits.

Les deux amis descendirent. Ils parlrent bas assez long-temps, et  la
suite de leur entretien, qui dura prs d'une heure, on les entendit rire
aux clats. En montant sur le pont pour s'embarquer dans le canot qui
devait le ramener  bord de sa frgate, le commandant de _l'Albanaise_
serra joyeusement la main de son confrre, qui paraissait ne pas se
tenir d'aise, et qui lui rpta plusieurs fois, de manire  tre
entendu de tout le monde: Surtout, mon ami, n'oubliez pas que je vous
recommande de naviguer le plus prs possible de moi.

--Soyez assur, mon commandant, qu'il ne faudrait rien moins que de
bien mauvais temps ou qu'une forte avarie pour me faire abandonner mon
chef de file.

Mais, aprs avoir prononc ces paroles le plus haut qu'ils avaient pu,
l'un dit tout bas  l'oreille de l'autre: Dans huit jours, par les 4
degrs sud et les 15 ouest.... C'est entendu.

A la mer, en effet, deux navires se sparent et conviennent de se
retrouver  tel point du globe,  peu prs comme deux amis se donnent
rendez-vous,  Paris, dans telle ou telle partie du Palais-Royal ou du
jardin des Tuileries.

Les deux frgates amies, quelques quarante-huit heures aprs la dernire
entrevue de leurs commandans, prouvrent dans la nuit une forte brise
qui les fora de naviguer sous leurs huniers au bas ris. Les passagers,
un peu secous dans leurs cabanes, crurent qu'il s'agissait d'une
tempte; mais, malgr l'motion qu'il ressentait, le plnipotentiaire
pensa qu'il devait faire bonne contenance aux yeux du commandant devant
qui il s'tait mis dans la presque obligation de montrer du calme et du
courage. Il monta sur le pont. L'obscurit tait profonde. On
distinguait  peine, de temps  autre, le fanal de poupe de
_l'Albanaise_, ballot par les grosses lames et errant sur les flots
plaintifs, comme ces feux qui, pendant les orages nocturnes, se
balancent au-dessus des abmes dont les funbres chos rejettent aux
vents le bruit de la foudre qui gronde au loin.

La nuit se passe: le calme renat avec le jour, et la mer, encore un peu
agite, laisse voir  l'horizon, comme de hautes montagnes qui
s'croulent, les vagues qu'a souleves pendant quelques heures
l'imptuosit de la brise. L'officier de quart recommande aux premiers
matelots qui montent en vigie sur les barres, de regarder au large pour
tcher de dcouvrir _l'Albanaise_. Les matelots promnent attentivement
leurs regards sur la vaste tendue de mer au centre de laquelle ils
sont perchs sur les barres de _catacois_.... Ils n'aperoivent rien....
L'_Albanaise_ a disparu dans la nuit, mais par quel motif? Le coup de
vent n'a pas t assez fort pour lui occasioner des avaries! Elle n'a
fait, au moyen de ses fanaux, aucun signal de dtresse! S'il lui tait
arriv quelque accident qui et pu exiger le secours de sa _conserve_,
elle n'aurait pas manqu de tirer un coup de canon, dans le cas o
l'obscurit n'aurait pas permis d'apercevoir ses feux.... Qu'est-elle
donc devenue?

La disparition de la frgate donna lieu, comme on doit bien le penser, 
mille conjectures,  mille objections  bord de _la Bramine_. On
attendit l'arrive du commandant sur le pont, pour tcher de lire sur sa
physionomie l'effet que produirait la nouvelle de l'absence de sa
compagne de route.

Si notre commandant n'est pas surpris quand on lui annoncera cela,
disaient les matelots, c'est une preuve qu'il aura permis 
_l'Albanaise_ de lui brler la politesse.

--Mais s'il se montre tonn du coup de temps, rpondaient d'autres
matelots, quel signe ce sera-t-il?

--Ce sera signe que _l'Albanaise_ aura t oblige de nous quitter par
force majeure.

Le commandant parat sur le pont  sept heures du matin.

L'officier de quart, aprs l'avoir salu respectueusement, lui apprit
qu'on ne voyait plus la frgate.

A-t-on bien regard partout de dessus les barres? reprend le commandant
avec vivacit, et en feignant un air d'inquitude.

--Partout, commandant: moi-mme j'y suis mont pour parcourir avec ma
longue-vue tous les points de l'horizon. Je n'ai rien aperu.

--Diable! diable! c'est contrariant.... Que lui sera-t-il donc
arriv?... Tout l'quipage prit un air inquiet. Les passagers et les
passagres arrivrent bientt sur le pont, et en voyant toutes les
figures se rembrunir, ils se mirent aussi  prendre un air soucieux. On
ne parla plus de _l'Albanaise_ qu' voix basse et toujours en arrire du
commandant. Le vieux marin avait au mieux jou son rle.

Six  sept jours se passent sans qu'on revoie la fidle compagne de _la
Bramine_; chaque matin les hommes placs en vigie se crvent les yeux
pour dcouvrir quelque chose  l'horizon, et chaque matin _la Bramine_
fait de la route, et l'on finit par oublier _l'Albanaise_, sur laquelle
on ne compte presque plus. Le plnipotentiaire, ce passager qui va si
mal au vieux commandant, s'avise encore de lancer quelques pigrammes
sur la sparation force des deux frgates, et sur l'insuffisance des
moyens qu'a l'homme de mer  sa disposition pour lutter contre la
puissance ou le caprice des lmens. Le commandant enrage toujours; mais
il sait se contenir pourtant, car il espre bientt se venger de la
crnerie de son insupportable passager. L'heure de la vengeance, en
effet, va sonner.

Un beau jour, vers midi, les officiers, arms de leurs cercles de
rflexion ou de leurs sextans, observent la hauteur du soleil qui darde
perpendiculairement ses rayons sur les tentes qui abritent les
gaillards. On est par 4 degrs de latitude sud. Bientt on fait le
point, et l'on trouve que la longitude est de 15 degrs et quelques
minutes ouest.

Le commandant, aprs s'tre entretenu un moment avec l'officier de route
charg des montres marines, se promne sur le pont; il laisse chapper
des mouvemens d'impatience.

La vigie du grand mt crie: _Navire_!

Toutes les ttes se dressent.

Le commandant continue de se promener, mais en riant sous cape, et en
faisant demander o se trouve le navire aperu. La vigie rpond: _Par le
bossoir de tribord_!

Tous les regards se portent sur les flots dans la direction indique.

Le navire approche: il est gros. _La Bramine_ manoeuvre de manire 
aller  sa rencontre. On n'est plus, au bout de quelque temps, qu' une
lieue de lui. Alors on l'observe.

Ne serait-ce pas _l'Albanaise_? disent d'abord ceux qui croient avoir
les meilleurs yeux.

--Mais _l'Albanaise_ a un grand bord blanc et des mts de catacois
garnis, tandis que celui-ci est peint tout en noir et n'a que des mts
de perroquet  flche.

--Cependant c'est bien une frgate que ce btiment!

--Et n'y a-t-il que _l'Albanaise_ qui soit une frgate?

Les officiers, qui tiennent leurs longues-vues braques sur le navire
qui s'avance toujours, ne prononcent pas une seule parole. Les passagers
sont dans l'anxit en voyant le commandant examiner avec une certaine
proccupation la manoeuvre du btiment dont on n'est plus qu' deux
portes de canon.

Le plnipotentiaire s'avance alors: Commandant, que dites-vous de la
rencontre que nous venons de faire? Ne serait-ce pas par hasard notre
infidle qui nous revient? Plusieurs de nos hommes croient reconnatre
_l'Albanaise_ dans ce grand navire si noir et d'une allure si
lugubre....

Le commandant ne rpond rien  l'importun questionneur. Il ordonne au
chef de timonerie de hisser le pavillon franais.

Le grand pavillon monte rapidement au bout de la corne de _la Bramine_.

Le grand btiment noir rpond  ce signal en hissant un long pavillon
rouge dont la queue va se jouer sur sa poupe.

Que diable cela signifie-t-il? s'crie le commandant en regardant son
lieutenant.

Le lieutenant hausse les paules en faisant une grimace qui signifie:
Ma foi, je n'en sais rien.

_Branle-bas gnral de combat!_ dit le commandant.

Le premier lieutenant ajoute: _Chacun  son poste: les gens de la
batterie  la batterie, les gens de la manoeuvre  la manoeuvre._

Les officiers et les aspirans de la batterie descendent. Les autres
courent  leurs pices sur les gaillards. Il se fait  bord un
remue-mnage qui surprend assez dsagrablement les passagers. Quelques
minutes aprs l'ordre donn, le lieutenant annonce au commandant que
tout est prt pour le combat.

Messieurs les passagers, et vous mesdames, dit le lieutenant en
s'adressant au groupe des voyageurs plants mornes et silencieux sur le
gaillard d'arrire, voudriez-vous descendre dans la cale ou dans la
sainte-barbe, pour ne pas gner la manoeuvre ou pour vous rendre utiles,
si vous le voulez, au pansement des blesss ou  la distribution des
poudres?

--Mais monsieur, dit le plnipotentiaire, je demanderai  monsieur le
commandant la faveur de rester encore un peu sur le pont, aprs avoir
conduit ces dames en lieu de sret?

Le commandant ne rpond rien: il a bien autre chose  faire que de
s'occuper de monsieur son passager!

Celui-ci descend dans le faux-pont avec madame son pouse. En passant
dans la batterie, il voit une centaine de gaillards rangs le long d'une
file de canons bien dmarrs et bien chargs. Les mches sont allumes:
les officiers se promnent le sabre en main, sans dire mot. Un parfum de
poudre et une odeur de carnage semblent dj se rpandre dans cette
batterie si longue et si basse. Le passager se rend dans le faux-pont.
L c'est bien un autre spectacle! Trois chirurgiens, les manches
retrousses, prparent, sur une longue table couverte de charpie et de
bandelettes, leurs larges couteaux et leurs scies  amputation. Ils se
disposent  nager dans le sang qui va couler. L'un d'eux,  l'aspect de
notre ambassadeur, lui dit en plaisantant, et en lui montrant un couteau
bien affil: Eh bien! monsieur l'ambassadeur, est-ce vous qui
m'trennerez?... Le passager sourit, mais du bout des lvres, pour
accueillir cette saillie le plus gament possible. Mais il fait
comprendre, par un signe,  l'Esculape goguenard, qu'il ne faut pas
effrayer les dames qui viennent chercher un refuge dans la cale.
L'Esculape se tait; mais, comme on dit proverbialement, il _n'en pense
pas moins_ sur le compte du passager, qui parat un peu mu.

Aprs avoir plac ses dames en sret, l'ambassadeur remonte sur le
pont, en passant toutefois par l'escalier de l'avant, car l'aspect des
instrumens de chirurgie tals sur l'arrire du faux-pont a produit sur
lui une impression dsagrable. Tous ces cadres tendus pour recevoir
blesss, tant d'hommes qui sont encore si bien portans, si pleins
d'ardeur, lui font faire des rflexions pnibles. Il aime mieux encore
voir l'appareil du combat dans toute sa majest, que tous ces
prparatifs qui n'attestent que trop les tristes ralits qui
accompagnent les illusions de la gloire.

En montant sur le pont et en regagnant le gaillard d'arrire, il
s'aperoit que la scne est change: le navire, qu'il avait quitt 
quelques portes de canon, n'est plus qu' une porte de fusil de la
frgate. Les deux btimens s'observent en continuant silencieusement
leur route parallle. La mer, qu'ils font clapotter le long de leurs
bords, est douce et tranquille; la brise se joue dans le pavillon et les
voiles qu'elle enfle gracieusement. Quel repos et quelle harmonie sur
les flots, dans les airs et sous le ciel! Et c'est au sein de ce calme
si dlicieux que deux quipages vont bientt se massacrer, que le sang
humain va rougir la blanche cume des vagues que ces deux navires
sillonnent encore en paix.... Cette ide fait frmir notre passager;
mais il la repousse comme une faiblesse: il se passe la main sur le
front comme pour chasser loin de lui toute pense indigne du courage
dont il veut faire preuve.... Il observe le commandant, dont l'air est
calme, dont la contenance est ferme.

Eh bien! mon brave commandant, que pensez-vous que puisse tre ce
navire?

--Je ne pense rien, mais je me prpare  tout vnement.

--Ce n'est probablement qu'une frgate anglaise?

--Ou quelque pirate qui nous prend pour un btiment de la compagnie.

--Mais je ne savais pas que les pirates eussent des frgates!

--Et que croyez-vous donc qu'ils fassent des frgates qu'ils prennent?

--Les pirates ont donc pris quelquefois des frgates?

--Pourquoi pas, quand ils rencontrent des capitaines plus disposs 
amener qu' se faire sauter!

L'entretien n'alla pas plus loin: le commandant ne paraissait gure
dispos d'ailleurs  prolonger la conversation: d'autres soins
rclamaient toute sa sollicitude.

Il ordonne  son second de faire envoyer un coup de caronade pour
assurer le pavillon franais.

Le coup de caronade part avec fracas. Personne ne dit mot  bord: c'est
 l'artillerie seule et au commandant de parler.

La frgate au pavillon rouge rpond  _la Bramine_, en lui lanant un
coup de canon dont le boulet va ricocher sur l'arrire de celle-ci.

Ils pointent bien mal, ces gaillards-l! dit le commandant; pointons
mieux, mes amis: _Feu tribord_!

Une dtonation pouvantable jaillit du flanc droit de _la Bramine_:
c'est un volcan qui vient de vomir la flamme de ses entrailles
brlantes, sur les flots que couvre un nuage pais de feu et de fume.

La frgate ennemie n'attendait que cette vole. Elle riposte sans perdre
une seconde. La canonnade est engage. On n'entend plus que la voix des
deux commandans qui mugit, majestueuse et solennelle, dans de longs
porte-voix: _Feu! feu partout_!

Les pices sont hales dedans une fois qu'elles ont fait feu: on les
charge pour les pousser vivement aux sabords et pour faire feu encore.
Feu toujours, et toujours feu! A peine songe-t-on  la manoeuvre des
voiles. On s'aperoit seulement que _la Bramine_ a masqu son
grand-hunier pour se canonner plus  l'aise avec son ennemie, qui de son
ct a aussi mis en panne. Quelle situation!

Notre ambassadeur, qui jusque l avait perdu l'usage de ses sens,
retrouve bientt toute la force de ses jambes, au moins, pour regagner,
non pas le fond de la cale, o il a plac les passagres, mais bien la
sainte-barbe. La soute aux poudres est un lieu aussi sr que la cale,
et en se transportant l, il pourra au moins viter la honte de se
reprsenter pendant le combat aux yeux de ses dames; et d'ailleurs, en
aidant les cambusiers et les non-combattans  distribuer des gargousses
aux mousses, il saura se rendre utile. Il court donc  la sainte-barbe
en traversant les nuages de fume qui remplissent la batterie. Au
brusque mouvement qu'il fait pour se jeter en double dans cette espce
de spulcre qu'claire un large fanal cadenass, un vieux canonnier
invalide se retourne et reconnat notre ambassadeur.

Mettez-vous  ct de moi, dit l'invalide; ils ont besoin de munitions
l-haut, _nous leur-z-en donnerons tant qu'ils en voudront_.

Le plnipotentiaire se met  passer des gargousses; mais son voisin
remarque que ses blanches mains tremblent un peu. Il cherche  le
rassurer en causant avec lui assez familirement. Rien ne vous nivle
mieux les conditions humaines que l'approche ou l'apparence du danger
commun.

Monsieur l'ambassadeur, il y a un grand bruit l-haut, et on manoeuvre.

--On manoeuvre!

--Oui; c'est sans doute cette chienne de frgate qui veut nous prendre
en poupe. Mais notre vieux commandant est manoeuvrier aussi, et il ne se
laissera pas _juguler_ comme a.... Tenez votre gargousse plus haute que
a un peu, et longez-moi bien vos bras, monsieur l'ambassadeur....
Entendez--vous le boucan sempiternel qu'ils font sur le pont?

--Oui, j'entends des cris!... Qu'est-ce donc?...

--C'est l'abordage peut-tre.... coutez, coutez.... Non.... on crie
_aux pompes_! C'est comme si la frgate avait reu, vous entendez bien,
des boulets au-dessous de la flottaison. C'est bon a: c'est pour former
nos jeunes gens  l'exercice.

--Mais non, il me semble que c'est _au feu_! qu'on crie....

--Ah! C'est vrai! c'est comme s'il y avait le feu sur l'arrire du
navire, voyez-vous....

--L'eau! le feu! le vent! Mais on n'est donc en sret nulle part  bord
d'un btiment qui combat?

--Oui, en sret! ah bien oui! J'ai vu un agent comptable tu, sans vous
faire tort, o vous tes dans la sainte-barbe,  bord de la frgate _la
Clorinde_.... Mais qu'ont-ils donc  gueuler de cette manire?... Est-ce
qu'on ne commande pas de noyer les poudres!

--Ah! mon Dieu! noyer les poudres! Et nous aussi peut-tre!

--Ne craignez rien; si c'tait pour de bon, nous aurions saut dans
notre trou  poudre, avant d'tre noys.... V'l que a se calme, v'l
que a se calme!... Attendez, je vas bientt savoir ce que c'est
(_mettant la tte au panneau_).... Eh bien! bigres de mousses, pourquoi
est-ce que vous ne demandez plus de poudre et que vous restez l, dans
la batterie, comme des piciers retraits avec vos gargoussiers vides?

--Pre La Frimousse, c'est qu'on va battre le roulement; le commandant a
dit de cesser le feu.

--Dj!... Ah! c'est que l'autre frgate aura amen pour nous qui sommes
la commandante. Tant mieux, autant de tus que de blesss, il n'y a
personne de mort.

Le roulement se fit effectivement entendre. L'officier commandant la
batterie ordonne de taper et amarrer les canons. Au son roulant des
tambours, le calme le plus parfait succde au fracas qui, pendant prs
d'une heure d'effroi, a retenti aux oreilles de notre ambassadeur nich
encore dans la soute aux poudres. Mais, le combat fini, il se dispose 
se prsenter aux yeux du commandant... aux yeux du commandant, si
toutefois il vit encore, car dans ce combat acharn bien des braves gens
ont d prir.... N'importe, il faut que notre ambassadeur s'assure par
lui-mme de ce qui s'est pass au dehors pendant sa longue absence....
Le canon ne ronfle plus: il sort lestement de la sainte-barbe, le nez et
les mains barbouills de poudre, l'habit tout noirci, la cravate toute
dfaite. Le dsordre de sa toilette n'attestera que mieux la part active
qu'il a prise  l'affaire.... Il traverse la batterie en dtournant les
yeux, de peur de frmir  l'aspect du sang rpandu, et de voir le
dsordre que les boulets ennemis ont exerc dans la coque du
btiment.... L cependant rien n'est chang. Des matelots ou des chefs
de pices fredonnent gament un petit air, en amarrant leurs canons,
rests en parfait tat. Des novices fauberdent le pont de la batterie,
sous la surveillance des quartiers-matres, qui leur indiquent l'endroit
d'o il faut faire disparatre les taches de poudre.... L'ambassadeur
enfin arrive sur le gaillard d'arrire: il cherche avec anxit son
commandant: il le demande aux timoniers placs flegmatiquement  la roue
du gouvernail.

Un d'eux lui rpond avec indiffrence: Le commandant, monsieur? le
voil qui se promne sur les passavans avec le commandant de
_l'Albanaise_.

--Avec le commandant de _l'Albanaise_! s'crie le plnipotentiaire.

Et en effet, _l'Albanaise_, la grande frgate noire, la frgate pirate 
laquelle on venait de livrer combat, naviguait cte  cte avec sa
compagne _la Bramine_, qu'elle venait de rallier aprs huit jours de
sparation. Le diplomate passager est furieux; il aborde son commandant
en prenant une attitude menaante qui contraste singulirement avec la
contenance calme et gaie du vieux capitaine:

C'tait donc une mystification, monsieur le commandant, que votre
combat?

--Non, monsieur l'ambassadeur; c'tait un exercice  feu: il y a huit
jours que la chose tait convenue entre mon collgue de _l'Albanaise_ et
moi.

Puis les deux commandans continurent  se promener en reprenant le fil
de la conversation que la brusque apparition du diplomate avait un
instant interrompue. Leur ton d'indiffrence et leur air presque
mprisant durent humilier un peu sans doute notre pauvre diplomate, tout
barbouill de poudre, tout froiss encore de l'humble attitude qu'il
avait t forc de prendre dans sa chaude et sinistre sainte-barbe. Mais
qu'y faire?

Depuis ce jour il n'adressa la parole  son vieux commandant que pour
lui exprimer l'admiration que lui inspirait le dvoment sans faste des
bons et intrpides marins.




BARBE-ROUGE.


Le vaisseau de ligne _le Trophe_ avait dploy ds le matin son grand
pavillon national sur l'arrire, et ds le matin aussi un autre pavillon
tricolore flottait sur son beaupr. Quoique ce jour ft un jour
ordinaire de la semaine pour les autres btimens de l'escadre, c'tait
une fte pour le vaisseau _le Trophe_: on passait la revue  son bord;
trois mois d'arrrage devaient tre pays  l'tat-major et 
l'quipage.

Ds la veille de ce jour solennel, la grande chambre des officiers avait
t dispose, dans la batterie de 18,  recevoir le commissaire aux
revues et ses commis. La cloison qui spare cette chambre du reste de la
batterie avait t enleve. Des pavillons de toutes couleurs
tapissaient, autour d'une longue table, les parois de l'arrire; et les
quatre grosses pices de canon, circonscrites dans l'enceinte de la
chambre, avaient t caches sous la riche tamine de la premire srie
de signaux, pour ne pas trop effrayer les officiers administratifs, sans
doute, par l'aspect d'un appareil guerrier qui s'accorde du reste assez
mal avec les fonctions des honntes comptables qui viennent compter de
l'argent  l'quipage.

Tous les matelots avaient revtu de trs-bonne heure leur habit
d'apparat. Ils s'taient lav les mains et le visage avec un scrupule
tel que plusieurs tonneaux d'eau de mer avaient  peine suffi  ce
dbarbouillage gnral. L'onde sur le sein de laquelle vivent les marins
est, comme on sait, la seule eau lustrale qu'ils connaissent dans leurs
crmonies, et le plus prcieux cosmtique qu'ils emploient dans leur
toilette.

A neuf heures, le commandant arrive  bord dans son lgante et rapide
yole[F].

[F] _Yole_, pirogue, embarcation lgre  rames et  voiles.

Le matre d'quipage,  l'approche de cette embarcation dont un brillant
pavillon couronne l'arrire, donne un long coup de sifflet qu'il fait
suivre de ce commandement solennel:

longe une amarre au canot  tribord!

Le patron du commandant, avant d'accoster le vaisseau, fait faire un
grand circuit  la yole qu'il gouverne avec grce et pourtant avec
gravit!

Le matre d'quipage, perch sur la drme, au pied du grand mt, reprend
son sifflet qu'il fait roucouler une seconde fois, et puis il commande:

Passe deux hommes sur le bord  tribord.

Le commandant monte lestement le long escalier pavois de tapis bleus
bords de rouge. Il salue son capitaine de frgate et l'officier de
garde, qui le reoivent, selon le crmonial usit en pareil cas; il
passe devant la garde aligne sur le gaillard d'arrire, l'arme au pied;
le tambour, prt  battre, ne bat pas: c'est l'tiquette du bord, car l
on mesure les honneurs  rendre avec autant d'intgrit que si c'tait
de l'argent que l'on comptt.

Le commandant passe dans sa chambre: son capitaine de frgate le suit en
papillonnant sur ses traces.

Aprs la yole commandante arrive l'embarcation qui porte  bord le
commissaire aux revues et ses gros livres, l'agent comptable du
vaisseau et ses tats de paiement. On reoit le commissaire avec moins
de gravit que le commandant, mais pourtant avec distinction: c'est
l'homme essentiel du jour.

Tous les officiers d'administration djenent chez le commandant: c'est
de rgle. Ils se frottent les mains en sortant de table, jettent un
coup-d'oeil sur le grement du vaisseau, qu'ils trouvent admirable,
quoiqu'ils ne s'y connaissent pas du tout: c'est l'usage.

A dix heures on descend dans la batterie. Le commissaire se place au
centre de la table qu'on lui a prpare. A ses cts s'asseyent le
commandant, le capitaine de frgate, l'agent comptable du vaisseau, les
commis qui escortent le commissaire, les officiers du bord et _tutti
quanti_ enfin.

L'appel va se faire. Toutes les oreilles se dressent. On coutera les
rclamations: chacun se dispose  en faire on  chercher comme il s'y
prendra pour prsenter la sienne. Les matres, contre-matres,
quartiers-matres et les matelots de premire classe se pressent sur
l'arrire de la batterie au-dessous de la cloison qui indiquait, la
veille, la place de la grande chambre. Le commissaire va appeler son
monde: attention!

Jean-Marie-Pierre-Chrtien Lemalennec, premier matre de manoeuvre.

--Prsent, mon commissaire!

--A 90 fr. par mois, trois mois: 270 fr.

--C'est a, mon commissaire.

--Marie-Paul-Christophe Lapierre, dit _Recouvrance_, matre calfat.

--Prsent-z- l'appel.

--A 80 fr.: 240 fr.

--Pardon, monsieur le commissaire, mais j'ai une rclamation.... J'ai
navigu deux mois d' bord _la Circ_, un mois et demi d' bord
_l'Aculon_ (_l'Aquilon_), ceci me fait trois mois et demi, sous votre
respect.

--Mais, mon ami, on ne paie actuellement que les trois mois qui vous
sont dus  bord _du Trophe_.

--a ne fait pas moins trois mois et demi de dus, sans vous offenser,
mon commissaire, car je serais bien fch de vous dire une parole plus
haute l'une que l'autre.

Le matre d'quipage prend alors la parole  demi-voix, et s'adressant 
son confrre:

Vous ne voyez donc pas, matre Recouvrance, que vous ne savez pas ce
que vous dites actuellement: on vous doit bien trois mois et demi,
mais....

LE CAPITAINE DE FRGATE. Vous lui expliquerez tout cela plus tard,
matre Chrtien. A un autre!

LE COMMISSAIRE. Justin-Emile Le Goarant, matre charpentier.

--Prsent!

Il passe, et l'appel se continue ainsi. Aux masses qui ont rpondu
_prsent_, succdent d'autres masses de matelots qui viennent faire leur
apparition dans le sens de l'chelle descendante des grades du bord.

On est bientt aux matelots  24 francs par mois.

La voix un peu fatigue du commissaire appelle _Job, Pierre, Lebras_!

A ce nom personne ne rpond: Prsent.

Le matre d'quipage promne, les bras croiss, ses deux grands yeux
noirs sur le groupe de matelots  24, plac  sa gauche...: Eh! bien,
s'crie-t-il, rpondras-tu aujourd'hui, _Barbe Rouge_? en s'adressant 
un gros matelot tout hbt.

--Plat-il, matre? rpond cette espce d'homme, en baissant la tte et
en s'approchant timidement du matre d'quipage, le chapeau  la main.

--Rponds au commissaire qui t'appelle, animal.

L'homme ne dit mot.

LE COMMISSAIRE. Voyons, mon ami, comment vous nommez-vous?

L'HOMME. _Barbe-Rouge_!

LE COMMISSAIRE. Mais quel est votre nom de famille?

L'HOMME. Barbe-Rouge!...

LE MATRE D'QUIPAGE. Monsieur le commissaire, Barbe-Rouge c'est son nom
de bord, son sobriquet, quoi! Il y a dix ans que je le connais, et on ne
l'a jamais appel que comme a. Excusez-le, mais il est un peu petit
d'esprit.

UN MATELOT, _prenant la parole_. Mon commissaire, son nom de famille
c'est Job-Pierre Lebras. Je suis de son pays, porte  porte avec lui. Il
est imbcile de son naturel.

UN CONTRE-MATRE D'QUIPAGE: A prsent que tu sais ton nom, rponds donc
 l'appel, et file. Voyons, dis: _Prsent_!

L'HOMME. Prsent!

LE COMMANDANT. Ne rudoyez pas ce malheureux. Faites-lui comprendre qu'il
n'a plus besoin de rester l, et qu'il peut maintenant s'en aller.

Le pauvre Barbe-Rouge, en s'loignant, jeta un coup-d'oeil timide et
bas sur son commandant, un coup-d'oeil qui semblait dire: Commandant, je
vous remercie! Il n'y a que vous ici qui ayez piti de ma stupidit!

Quel tait donc cet infortun _Barbe-Rouge_, le _ptira_, le
souffre-douleurs de tout l'quipage _du Trophe_? Un misrable orphelin
que, tout enfant encore, on avait jet  bord du premier navire venu, et
qui, presque idiot, avait fini par oublier, avec le temps, sa famille,
son pays, et jusqu' son propre nom. Son poil roide et rubfi lui avait
fait donner le sobriquet de _Barbe-Rouge_. Les taquineries de ses autres
camarades avaient russi  rendre sa stupidit native, presque complte,
et cependant Barbe-Rouge tait parvenu  devenir,  l'ge de 27  28
ans, matelot  24 francs par mois! Comment cela s'tait-il fait? Par
protection?--Est-ce  bord que les imbciles trouvent des
protecteurs!--Par intrigues?--Est-ce encore  bord que les imbciles
peuvent intriguer!--Par l'effet d'un mrite cach, d'une utilit
spciale peut-tre? Oui certes, car Barbe-Rouge avait un mrite  lui,
et avait russi plusieurs fois  se rendre utile  bord. Le malheureux
possdait la vertu caractristique d'un chien de Terre-Neuve, et cette
vertu canine l'avait fait remarquer parmi les hommes de son espce: tant
il est vrai qu'il est des humains qui seraient bien mieux placs qu'ils
ne le sont dans la socit, s'ils pouvaient possder les qualits qui
distinguent la plupart des animaux.

Barbe-Rouge nageait comme un poisson, et en cherchant bien, peut-tre
aurait-on dcouvert, sous les sales vtemens qui le recouvraient, une
peau de marsouin ou des cailles de dorade, et cette disposition
phnomnale aurait donn  peu prs la mesure de l'intelligence de ce
pauvre diable. Il n'articulait qu'avec peine quelques syllabes de
bas-breton, et encore fallait-il prononcer plusieurs fois devant lui les
mots qu'on s'amusait  lui faire balbutier. Il vivait,  bord, de tout
ce qu'on laissait dans les gamelles, et sa voracit galait au moins sa
malpropret. Un coup de pied d'un ct, une taloche de l'autre, taient
tout ce qu'il recevait en change des privauts qu'il cherchait  se
permettre avec les gens qui s'gayaient de sa crdulit et de son
ignorance. La seule passion qu'il part connatre, c'tait l'amour, le
got immodr des liqueurs spiritueuses; mais quand il avait bu, son
ivresse n'avait rien de plaisant: c'tait un animal repu, pas autre
chose. Pour une bouteille d'eau-de-vie, on le faisait plonger de dessus
la grand'vergue, sous la quille du vaisseau, et quelques minutes aprs
on le voyait reparatre de l'autre bord du navire, aprs avoir parcouru
une distance de soixante pieds sous l'eau, et avoir atteint une
profondeur de cinq  six brasses.

Un homme, un objet de quelque valeur ne tombait jamais  la mer sans que
Barbe-Rouge ne fit son devoir. Il s'lanait  l'eau quelque temps qu'il
fit, plongeait, disparaissait un moment, et, le moment d'aprs, on le
voyait revenir, triomphant des vagues et des dangers, tenant dans ses
bras l'homme ou l'objet qu'il tait parvenu  retirer des flots. C'tait
alors seulement qu'il tait beau  contempler. Il ne devenait
vritablement homme que lorsqu'il devenait poisson, dauphin, ou chien de
Terre-Neuve; et ce n'tait qu'alors aussi qu'il paraissait prouver un
sentiment d'orgueil qui le rapprocht de la dignit de l'espce humaine.
Mais, une fois hors des lames et loin du danger, il redevenait
Barbe-Rouge en montant  bord ou en touchant la terre du bout de ses
larges et vilains pieds. Sa figure n'tait bonne  encadrer qu'au-dessus
des flots en courroux.

Plusieurs de ces beaux traits de dvoment que notre homme-poisson avait
accomplis par instinct beaucoup plus que par vertu, lui avaient mrit
la paie de matelot  24 francs. On le gardait  bord comme une _boue de
sauvetage_, comme un objet utile dont l'entretien cote quelque chose;
mais aucun des hommes de l'quipage ne le regardait bien certainement
comme un de ses gaux.

Nous avons dj parl du contre-matre qui, le jour de la revue, avait
un peu rudoy Barbe-Rouge au moment o celui-ci ne rpondait pas 
l'appel du commissaire. Cet officier marinier avait, depuis long-temps,
conu pour notre animal amphibie une antipathie qui se manifestait le
plus souvent par de grands coups de poing et quelques bonnes giffles,
comme autrefois savaient si bien en administrer les matres d'quipage.

Un jour, le commandant, que le hasard avait rendu tmoin des mauvais
traitemens du contre-matre envers Barbe-Rouge, ordonna svrement au
suprieur de ne plus frapper son indigne subalterne.

Le pauvre Barbe-Rouge ne sut remercier son commandant qu'en se jetant 
genoux et en tournant vers lui des yeux mouills des larmes les plus
tranges qu'on et encore vues couler. C'tait la premire preuve de
sensibilit qu'et donne Barbe-Rouge, et le commandant en fut attendri.
Il prit le malheureux sous sa protection.

Mais depuis ce moment-l aussi la haine dj assez prononce du
contre-matre redoubla de violence.

Le commandant, lui disait-il chaque jour, m'a dfendu de te frapper.
C'est bien, et j'obis; mais je te pousserai si rudement que le coeur
t'en fera mal!

Je vous laisse  penser si Barbe-Rouge tait rudement pouss!

Une fois le contre-matre surprend de grand matin celui qu'il appelait
sa bte noire rcitant, du mieux qu'il le pouvait, une prire  voix
haute.

Qui pries-tu l,-espce de vilain chrtien?

--Je prie le bon Dieu, rpond Barbe-Rouge.

--Et qu'as-tu  lui demander,  ton bon Dieu?

--Que vous tombiez un jour  la mer.

--Ah! oui, pour me mettre le pouce sur la lumire, n'est-ce pas?
Attends, chien d'imbcile, que je te pousse encore une bonne fois, pour
t'apprendre  avoir actuellement la langue aussi bien _dmarre_.

Barbe-Rouge fut pouss ce jour-l comme jamais il ne l'avait encore t
par la terrible main de son perscuteur.

Mais les voeux que l'opprim adressait au ciel, peut-tre pour la
premire fois, ne tardrent pas  tre exaucs.

Peu de temps aprs cette scne, la chaloupe du _Trophe_ fut envoye, 
quelque distance du bord, lever une des ancres du vaisseau. Le
contre-matre commandait la corve charge de cette opration. L'ancre
leve, se trouvant un peu trop pesante pour la chaloupe, surchargeait
tellement l'arrire de cette embarcation, qu'il suffit  la lame qui se
formait de faire _tanguer_ l'arrire pour que l'eau entrt  bord, et
pour que la chaloupe coult  une encablure du btiment. Les
chaloupiers se trouvent livrs aux flots: ceux qui savent nager se
dirigent, en jouant des bras et des jambes, vers le vaisseau. On arme
tous les canots pour porter secours le plus promptement possible aux
trente ou quarante hommes qui flottent  et l. Barbe-Rouge, depuis
long-temps plac sur le beaupr du _Trophe_, comme pour guetter les
mouvemens de la chaloupe, n'avait pas attendu le moment du danger
extrme pour prendre son parti. Bien avant que les canots du bord
fussent prts  secourir les chaloupiers en pril, il s'tait jet tout
habill  la mer, du haut du beaupr o il avait tabli son
observatoire. Il nage en vrai marsouin, au milieu des malheureux qui se
dbattent contre les lames; il semble choisir les hommes qu'il veut
sauver les premiers. Le contre-matre, son ennemi, lutte contre la mer
qui va l'engloutir, en s'efforant de se tenir quelques instans  flot.
Il tend ses bras convulsifs vers Barbe-Rouge. Sa voix, presque
touffe par l'eau que sa bouche repousse encore, l'appelle, l'implore;
mais Barbe-Rouge passe auprs de lui sans daigner seulement le regarder:
il saisit tous ceux qu'il rencontre autour du contre-matre, et les
amne aux embarcations du vaisseau qui arrivent,  force de rames, sur
le lieu de l'vnement. Le contre-matre disparat  l'instant mme o
le brigadier d'un des canots allait mettre la main sur lui.

Cinq  six hommes venaient d'tre sauvs par Barbe-Rouge.

En revenant  bord du vaisseau, les embarcations dposent sur l'escalier
de commandement les chaloupiers qu'elles ont pu recueillir. Le
commandant s'informe du sort du contre-matre.

Il a coul, rpond un des patrons des canots, justement  l'instant o
nous allions le haler en dedans.

--Et tu n'as donc pas pu le sauver, toi Barbe-Rouge? demanda avec
vivacit le commandant.

Barbe-Rouge ne rpond rien, mais il se jette de nouveau  la mer.... Il
plonge; il parat chercher quelque chose  l'endroit o la chaloupe a
disparu. Au bout d'une demi-heure, il revient  bord avec un cadavre
qu'il a russi enfin  retirer du fond des flots.

C'tait le cadavre du contre-matre!

Le commandant,  cette vue, ne peut s'empcher de s'crier, en
s'adressant  Barbe-Rouge, avec plus de douleur encore que de vivacit:

Pourquoi, malheureux, ne pas avoir fait, il y a une demi-heure, ce que
tu viens de faire  prsent? il est bien temps!

Ces paroles, prononces avec un air de reproche  peine perceptible pour
les personnes les plus intelligentes, parurent produire un effet
inconcevable sur Barbe-Rouge. Comment cet homme, jusque l si insensible
au mpris qu'on avait pour lui et mme aux mauvais traitemens dont on
l'accablait journellement, sembla-t-il comprendre si bien le sentiment
qui animait le commandant quand il lui adressa ces paroles dites
pourtant d'un ton qui n'avait rien de rude ni d'accusateur? La
bienveillance que seul, entre toutes les personnes du bord, le
commandant avait tmoigne  Barbe-Rouge, avait-elle eu le privilge de
dvelopper dans cette me, jusqu'alors ferme  toutes les douces
motions, une susceptibilit inconnue? Le coeur du malheureux
n'attendait-il qu'un touchant intrt de la part de celui qu'il avait
aim, pour prouver le sentiment qui ennoblit le plus la nature humaine?
Que de secrets il reste encore  dcouvrir dans les profondeurs de
l'me! Que d'hommes sont morts stupides, que l'on aurait pu arracher 
cette espce de paralysie morale qui engourdit le coeur, si l'on avait
pu connatre les moyens de gurir leur me, comme de savans mdecins
savent gurir le corps de ces enfans difformes dont leur art parvient 
faire des hommes robustes et sains!

Cette sensibilit,  laquelle paraissait natre le pauvre Barbe-Rouge,
fut loin, hlas! d'tre un bienfait pour lui: elle ne devint un bonheur
que pour tous ces matelots qui se faisaient, depuis si long-temps, un
jeu inhumain de le tourmenter comme un de ces animaux que l'homme a
soumis  ses cruels caprices.

Le vaisseau _le Trophe_ mit  la mer, emportant avec lui son brave
commandant, son ancien quipage, le sournois Barbe-Rouge, et toutes ces
vieilles habitudes et ces moeurs qui subsistent  bord d'un navire
depuis long-temps arm, comme au sein d'une socit anciennement
constitue; cit mouvante et guerrire, peuple flottant qu'une vague
submerge tout entier, et que la volont d'un seul homme gouverne
despotiquement sur l'immensit des mers indomptes!

Barbe-Rouge, depuis l'accident de la chaloupe, languissait  bord, mais
languissait comme l'aurait fait un chat ou un chien. Il ne mangeait
plus. C'tait  ce signe que l'on reconnaissait surtout qu'il avait du
chagrin. Le mdecin du vaisseau avait dclar au commandant que son
sauvage protg n'tait pas malade, mais que le moral paraissait tre
affect chez lui. Le moral de Barbe-Rouge! qui jamais s'en serait dout!
Le commandant, aprs l'avoir interrog sur ce qu'il prouvait et n'avoir
pu obtenir de lui d'autre rponse que de grosses larmes, chercha  le
consoler par de bons traitemens. Peine inutile! l'infortun Barbe-Rouge
dprissait  vue d'oeil. L'ide d'avoir mrit, dans une circonstance
funeste, le reproche de son commandant, le dchirait comme un remords;
car cet idiot, qui jusque l paraissait tre rest tranger  presque
toutes les douleurs et les jouissances de l'humanit, avait un remords.

Un jour le commandant ordonna, pendant le beau temps que le vaisseau
prouvait depuis une semaine, de calfater les coutures du pont. On
appelle _coutures_ les interstices qui existent entre les planches dont
le pont est form, et que l'on remplit avec de l'toupe enduite de brai.

Pour faire cette opration, c'est--dire pour rebattre les _coutures_,
les calfats du bord prparrent le brai sec dont ils avaient besoin, et
au moyen d'un boulet rougi  la cuisine ils faisaient fondre cette
espce de rsine dans des marmites en fer. Ce procd est,  bord des
btimens, le plus prudent que l'on puisse employer; car avec un boulet
rougi il n'est gure possible de mettre le feu au brai, que l'on
s'exposerait  enflammer en le faisant chauffer sur des fourneaux.

Un large baril de brai avait donc t pos sur le pont que l'on
travaillait.

Par un de ces accidens qui arrivent souvent, malgr la prvoyance que
l'on apporte  les prvenir, il se fit qu'en chauffant le brai d'une des
marmites, un copeau, un morceau de toile ou de bois ripp, se trouva
toucher le boulet rouge. Cet objet prend feu au mme instant. La flamme
qu'il produit se communique aux coutures frachement brayes. Cette
flamme voltige sur le pont du vaisseau, o partout elle trouve un
aliment. Elle gagne bientt, au milieu de la confusion gnrale, le gros
baril de brai. On court, on se heurte, on crie: Au feu! on cherche le
moyen d'teindre l'incendie. Il y a de l'eau partout; mais l'eau jete
sur le brai qui flamboie irriterait encore l'ardeur de l'embrasement. On
demande du sable pour touffer la flamme; on en cherche. C'est surtout
du baril de brai qu'il faut tcher de se dbarrasser  tout prix; on
jette des chanes sur lui, pour l'entraner le long des passavans et le
faire tomber  la mer. Le commandant sort tout mu de sa chambre, et il
voit avec effroi le dsordre extrme qui rgne sur le pont. Ses yeux
inquiets rencontrent, en ce moment d'anxit, les yeux de Barbe-Rouge.
Celui-ci, comme s'il venait de puiser une inspiration dans les regards
que le hasard a fait tomber sur lui, court  son commandant: il saisit
une de ses mains, qu'il baise convulsivement, puis il se jette dans les
flammes qui cachent le baril de brai: il disparat  tous les yeux, et
l'on voit aussitt la masse des flammes se mouvoir du ct de
l'ouverture du gaillard, o est plac l'escalier de tribord. Le baril de
brai tombe  la mer teint, touff dans les bras d'un matelot qui l'a
saisi comme pour lutter corps  corps avec lui. Ce matelot, c'tait
Barbe-Rouge!

On amne prcipitamment une embarcation  la mer. Le commandant crie:
Sauvez-le! sauvez-le! ne perdez pas un seul instant, mes amis, je vous
en supplie...

L'incendie, priv sur le pont de son principal aliment, est bientt
touff sous les efforts de tout l'quipage.... L'embarcation mise  la
mer ramne  bord un corps dfigur et  moiti consum, le corps de
Barbe-Rouge!

La mort de Barbe-Rouge venait de sauver le vaisseau _le Trophe_ et
l'quipage dont l'infortun avait t presque toute sa vie le mpris et
la rise!




UN NGRIER.

SUPERCHERIE.


Oh! de la golette, oh!

--Hol!

--D'o venez-vous?

--De Madagascar.

--De quoi tes-vous chargs?

--Vous le savez bien!

--Rpondez de suite, ou je vous coule! De quoi tes-vous chargs?

--Eh bien, de bois d'bne.

--Comment se nomme le navire?

--_L'Oiseau-Mouche_.

--Tenez-vous en panne, et aussitt que vous aurez pris la remorque que
je vais vous faire _longer_, vous _ferez servir_ et vous gouvernerez,
toutes voiles dehors, dans les eaux de mon brick.

Cette conversation au porte-voix avait lieu  onze heures du soir, dans
les parages de l'Ile-de-France, entre un brick anglais et une petite
golette franaise, qui, chasse pendant douze  quinze heures par le
brick, avait t force d'amener, et de se rendre  l'opinitre croiseur
sous la vole duquel il n'aurait pas fait bon pour elle.

Le brick _le Sparrow_, aprs avoir pris le ngrier captur,  la
remorque, fait filer le long de son bord une embarcation monte de dix
hommes et d'un midshipman, charg d'amariner la prise et de surveiller
l'quipage prisonnier.

En arrivant  bord de _l'Oiseau-Mouche_, le midshipman trouva un grand
homme brun  l'air mcontent, qui lui dit tre le capitaine de la
golette. Vingt hommes de mauvaise mine l'entouraient. C'tait son
quipage.

O alliez-vous? lui demanda le midshipman.

--A Bourbon. La golette est de Saint-Paul.

--Mais comment se fait-il que, parti de Madagascar et voulant vous
rendre  Bourbon, vous vous trouviez sur les attrages de
l'Ile-de-France?

--Comment se fait-il que l'on se trompe, et que quelquefois un coup de
vent vous jette o vous ne vouliez pas aller?

--Un coup de vent! Mais nous sommes  la mer depuis long-temps, et nous
n'en avons ressenti aucun.

--Tiens, parbleu! il vente dans des parages et il fait calme dans
d'autres! Qui sait d'ailleurs si le bon Dieu n'aura pas fait un ouragan
tout exprs pour moi, et du beau temps tout exprs pour vous autres
Anglais!

--Combien de Noirs avez-vous dans votre cale?

--Quatre-vingts  quatre-vingt-dix, plus ou moins. Vous les compterez
une fois  terre, car c'est  vous maintenant de prendre livraison de la
marchandise. Moi, je m'en bats l'oeil.

--Vous tes bien heureux, capitaine, d'avoir t pris  une certaine
distance de terre.

--Oui, le beau f...tu bonheur! C'est le bonheur des chiens apparemment:
des coups de bton. J'aurais t bien plus heureux si vous m'eussiez
laiss dbarquer ma petite cargaison tranquillement.

--Oui, et si l'on vous avait saisi dbarquant vos Noirs sur une terre
anglaise, on vous aurait pendu!

--Et que me fera-t-on actuellement?

--On vous emprisonnera tout au plus, pour la fin de vos jours.

--Croyez-vous donc qu'il ne valait pas mieux risquer la potence! Mais
dfinitivement je ne voulais pas attrir  l'Ile-de-France. C'est une
erreur ou le mauvais temps qui m'a jet ici, et les Anglais ne peuvent
pas me punir pour m'tre tromp ou pour avoir reu un coup de vent. Ce
ne serait pas faire justice; et si l'on s'avisait de me pendre, mon
gouvernement rclamerait l-dessus, soyez-en bien srs.... Ce n'est pas
l'embarras, mon gouvernement  prsent et rien du tout, c'est bien  peu
prs la mme chose.

--Pour justice, soyez tranquille; on vous la rendra. L'Angleterre est
toujours juste.

--Nous le verrons bien. Mais en attendant me voil bloqu, moi et mes
gens. Je voudrais bien, je vous en donne ma parole, que, pour quelque
chose de bon, le diable vous confondt et qu'il n'en ft plus parl!

L-dessus le capitaine de _l'Oiseau-Mouche_ alla se promener devant avec
son quipage, et le midshipman se mit  surveiller celui de ses
matelots qu'il avait plac pour plus de sret  la barre du gouvernail
de la golette.

La mer tait un peu grosse. Le brick anglais, en tirant un peu fort sur
le grelin qui tenait la golette  la remorque, faisait de temps  autre
plonger ce faible btiment dans les lames qui s'levaient entre les deux
navires. Vers une heure du matin, le midshipman cria  l'officier de
quart du brick qu'il tait ncessaire d'alonger la remorque pour
soulager un peu la golette qui fatiguait. Cet avertissement fut cout,
et sur le grelin qui liait dj le btiment capteur au btiment captur,
on ajusta un autre grelin. Par ce moyen la golette remorque se trouva
 une assez grande distance du navire qui la tranait. Deux matelots
anglais, arms jusqu'aux dents, veillaient sur l'avant de
_l'Oiseau-Mouche_ pour prvenir les tentatives qu'aurait pu faire
l'quipage du ngrier pour couper la remorque  l'endroit o elle tait
amarre.

Savez-vous bien, disait le capitaine  son second, en faisant les
quatre  cinq pas que l'exiguit de l'espace lui permettait de
parcourir, savez-vous bien, Pinchaud, que nous courons l une bien
vilaine borde?

--Mais vilaine! Oui, capitaine, pas trop belle! Nous risquons,  ce que
je me suis laiss dire, de faire bientt le saut de carpe au bout d'un
morceau de bois.

--C'est _fichant_!

--Oui, et bigrement fichant! pour moi surtout qui entrais aujourd'hui
justement dans ma vingt-septime anne.

--C'est qu'il n'y a pas l  tortiller! Pour avoir cherch  introduire
des esclaves sur une terre anglaise, la potence: c'est la loi..... Nous
aurions joliment fait notre beurre cependant, si nous avions eu le
hasard de mettre nos quatre-vingt-dix Malgaches  l'abri de la lame du
Ouest.

--Sans doute, mais que voulez-vous! Je n'ai jamais eu de russite dans
ma vie, ni vous non plus, capitaine.

--Ah! coquin de sort, si nous pouvions tailler une petite soupe  ces
chiens d'Anglais qui sont  bord!... Voyez-vous comme ce gredin de brick
est loin de la golette, avec les deux grelins qu'il a amarrs bout 
bout pour nous remorquer!... Le diable m'lingue, rien que de les voir,
a vous donne des envies....

--Oui, des envies _d'escapade_, n'est-ce pas? Pour moi, tenez, depuis
que vous venez de me dire ce que vous m'avez dit, je sens la plante des
pieds qui me brle!... Regardez donc nos gens, capitaine, comme ils ont
la figure de travers, et la physionomie chavire.... Les pauvres b...es!
La potence ne leur va pas mieux qu' nous!

--Eh bien! Pinchaud, il faut leur porter la consolation en douceur dans
le tuyau de l'oreille, et leur remonter la mine. Mourir pour mourir,
c'est toujours risquer le mme paquet, n'est-ce pas?

--Ah! mon Dieu oui; et on peut bien se donner, en fait de a, l'agrment
du choix.

--En ce cas-l, coutez-moi....

Le capitaine parla bas alors  l'oreille de son second; et aprs avoir
chang mystrieusement entre eux quelques mots auxquels ils
paraissaient attacher une grande importance, tous les deux allrent
causer avec chacun des hommes de leur quipage.

On vit bientt les hommes de la golette, runis auparavant en groupes,
se disperser et se coucher, l'un sur le gaillard d'arrire, l'autre sur
l'avant, l'un au pied du grand mt, l'autre au pied du mt de misaine,
et les derniers enfin auprs du grand panneau, ou sur le capot du
logement d'quipage.

Ils parurent un instant dormir de lassitude: les Anglais veillaient
toujours.

Le capitaine se promenait sur l'arrire, prs du midshipman. Un grain
tombe  bord. Il faut manoeuvrer un peu: les Anglais s'emploient
beaucoup plus activement que les matelots franais. Au moment de la plus
grande confusion, le capitaine se met  tousser de toutes ses forces.

L'aspirant lui demande s'il est enrhum.

Oui, rpond-il; mais mon rhume va tre bientt guri, et le tien va
commencer. Tiens, voil de mon jus de rglisse!

En prononant ces derniers mots, il saute sur le midshipman, qui se
dbat en vain entre les bras poilus de son nerveux assaillant. Chaque
matelot ngrier s'empare d'un matelot anglais: le nombre triomphe de la
rsistance; les pistolets dont les Anglais sont arms ratent: la pluie a
mouill les amorces. Les _capteurs_ crient au secours; mais leur voix
n'est pas entendue  bord du brick, trop loign de la golette, dans un
moment surtout o le vent souffle dans les cordages et emporte de
l'avant  l'arrire le bruit qu'on fait  bord du ngrier.

Les dix Anglais et leur midshipman sont tombs  la disposition de
l'quipage de _l'Oiseau-Mouche_. Un matelot franais a remplac  la
barre du gouvernail le timonier anglais qu'on y avait apost. La
golette navigue toujours trane par la remorque dans les eaux du
brick, qui continue paisiblement sa route comme si rien d'extraordinaire
ne s'tait pass derrire lui.

Une fois matre de son navire, le capitaine, rentr par droit de
conqute en possession de son droit de commandant, ordonne  ses gens de
garrotter les Anglais devenus prisonniers  leur tour. On excute cet
ordre, et puis on tire de la soute aux vivres autant de sacs vides qu'il
y a d'Anglais, et on loge chacun de ces derniers dans le fond du sac 
biscuit, destin  lui servir d'emballage et de cachot.

Que ferons-nous maintenant? demande le second du ngrier  son
capitaine.

--Mes amis, vous allez me laisser l, jusqu' nouvel ordre, ces sacs
d'Anglais, et nous allons sailler rondement notre chaloupe  la mer.
Puis aprs, quand l'embarcation sera le long du bord, nous placerons 
la _traine_ notre drome et tout le fardage qui nous embarrasse. Vous
verrez le tour que je vais jouer  ce coquin de brick.

Les intentions du capitaine sont excutes. La chaloupe est amene le
long du bord. On y dpose les onze Anglais empaquets. On hisse la voile
sur le mt qu'on a gr  la hte, et l'on tablit, sur l'arrire de
cette embarcation, une espce d'habitacle au centre de laquelle on place
une lampe dont la lueur imitera celle que le brick aperoit  bord de la
golette.

Aussitt que ces dispositions sont prises, le capitaine fait amarrer le
bout de la remorque qu'il tient encore  bord de la golette, sur
l'avant de la chaloupe, et sur l'arrire de cette chaloupe il met  la
_traine_ l'espce de radeau qu'il a form avec les bouts de mture et de
planches qui composaient sa drome. Tout cela, dit-il, fera du poids
dans l'eau, et le brick, ayant quelque chose de lourd  _haler_, croira
toujours avoir la golette  _trinquebaler_ derrire lui.

Au moment dcisif o le ngrier quitte la remorque pour ne laisser
amarrs  son extrmit que la chaloupe et la drome, le capitaine fait
teindre le feu de l'habitacle de _l'Oiseau-Mouche_, et fait _carguer_
ou _amener_ d'un seul coup toutes les voiles, pour qu'il ne reste plus
de visible, sur les flots, que le feu de la petite habitacle improvise
de la chaloupe, et la voile qu'on a gre sur son mt.

Que devint le ngrier aprs cette manoeuvre?

Quand il se trouva un peu loign du brick, qui le remorquait quelques
minutes auparavant, il rehissa et reborda toutes ses voiles; et,
favoris par la brise qui continuait  souffler et par l'obscurit de la
nuit qui rgnait encore, il russit  gagner, avec l'aube naissante, une
des petites anses de la cte ouest de l'Ile-de-France.

Mais avec le jour quelle ne dut pas tre la confusion du capitaine du
brick _le Sparrow_, lorsque, au lieu de la golette qu'il avait prise 
la remorque pendant la nuit, il ne vit plus qu'une mauvaise chaloupe au
bout du grelin  l'extrmit duquel il croyait toujours tenir sa
capture! Il fallut se dterminer  voir la vrit dans tous ses dtails.
Le brick met en panne: on haie le long de son bord, et la remorque et la
maudite embarcation sur l'avant de laquelle elle tait fixe.... Et que
trouve-t-on encore dans cette chaloupe? onze grands sacs  biscuit! Et
dans ces sacs  biscuit? les dix matelots et le midshipman qui avaient
t envoys pour amariner _l'Oiseau-Mouche_!

Ah! misrable forban! s'cria le commandant anglais, aprs avoir essuy
une aussi cruelle mortification; si jamais je te rencontre!...

Il le rencontra, mais sans pouvoir mettre  excution les projets de
vengeance que, dans un moment de colre, il avait conus contre lui.

Quinze  vingt jours aprs l'vnement, le brick _le Sparrow_ vint
mouiller  Bourbon en rade de Saint-Denis. Le commandant descend 
terre. Il se promne. Un homme, dont l'extrieur annonce un marin, un
capitaine, l'aborde familirement et d'un air mme un peu goguenard:

Eh bien! mon commandant, qu'avez-vous fait de la petite golette
ngrire que vous avez amarine dernirement dans la nuit, sur les
attrages de l'Ile-de-France?

--Qui vous a dit que j'eusse amarin une golette?

--Qui? mais tout le monde.

--Tout le monde sait donc ce qui m'est arriv avec ce damn de capitaine
ngrier?

--Mais on en parle partout, du moins.

--Si jamais je puis le rencontrer, lui ou son diable de navire!

--Son navire! rien de plus facile, mon commandant. Tenez, voyez-vous
l-bas,  terre de votre brick, cette petite golette, cette espce de
risque-tout, barbouill de noir?

--Oui!

--Eh bien! c'est le farceur de bateau qui vous a mis si joliment
dedans.

--Sans plaisanter!... Et son capitaine?

--Son capitaine? Rien n'est plus ais non plus que de vous le faire
voir. Tenez, voyez-vous devant vous un grand diable de cinq pieds sept
pouces qui vous parle sans faon dans le moment actuel, et qui n'a pas
trop l'air d'avoir froid aux yeux.

--Parbleu! si je le vois!

--Eh bien, c'est lui!

--Quoi! lui! ce serait donc vous qui seriez?...

--Le capitaine de _l'Oiseau-Mouche_ pour vous servir, pas davantage.
Qu'en dites-vous?

--Que vous tes, ma foi, un bon b...gre ... mais que si quelque jour je
vous rattrape, vous ne me sortirez plus de dessous la patte.

--Hlas! il n'y a plus moyen maintenant, mon commandant; vous arrivez
trop tard. Grces  votre complaisance, j'ai gagn, dans mon dernier
voyage, de quoi vivre  terre. Vous m'avez donn ma retraite.

--Et vous, vous m'avez fait me donner au diable. Mais,  propos, vous
me devez les armes que vous avez prises  mes onze bommes.

--Oui, commandant; et vous, vous me devez une chaloupe, ma drome et mes
onze sacs  biscuit.

--Allons, je vois que vous tes un farceur. Nous dnerons ensemble
aujourd'hui, puisque je n'ai pas russi  vous faire pendre 
l'Ile-de-France!

--Une autre fois, peut-tre, vous serez plus heureux. En attendant,
c'est moi qui dois vous payer  dner.

--Non pas; c'est moi.

--Vous plaisantez; c'est  moi, pour reconnatre le petit service que
vous m'avez rendu!

--C'est plutt  moi, pour le tour que vous m'avez jou.

Les deux capitaines dnrent ensemble.




FOLIES DE BORD.

CARICATURES.


Si quelques-unes des professions qui s'exercent dans nos cits peuvent
parfois modifier d'une manire bizarre le caractre ou les moeurs des
individus qui s'y livrent, on doit bien penser que le mtier de marin et
les habitudes qu'il fait contracter ont d souvent aussi exercer une
influence remarquable sur l'esprit de ces hommes dont la mer tait
devenue la patrie, et le bord le foyer domestique. C'est sur les vieux
marins surtout qu'il est facile de reconnatre l'empreinte de cette
influence morale, quelquefois si trange et presque toujours si piquante
 observer.

Au sein de cette rclusion maritime que la vocation ou la ncessit
impose  ceux qui se destinent  tre ballotts toute leur vie  bord
des vaisseaux de guerre, il est pourtant de la gat, des joies foltres
pour une classe de jeunes gens. Cette classe, qui seule a le privilge
d'chapper  la monotonie de l'existence du bord, est celle des
aspirans. Elle n'est redevable de ses plaisirs qu' elle-mme, car c'est
elle seule qui sait se crer des distractions, des amusemens aux dpens
de ceux qui la harclent ou qui l'humilient. Les vieux officiers font
ordinairement les frais de ce petit impt prlev par la jeunesse et
l'esprit, sur la routine et l'ignorance.

Oh! qu'aussi les anciens officiers de la premire rvolution taient
prcieux pour les aspirans de l'Empire! C'tait un sicle _ganachisant_,
comme on le disait alors, qui prtait  rire au sicle qui grandissait:
on ne pouvait finir plus tristement d'un ct, ni commencer plus
joyeusement de l'autre.

L'espce des vieux parvenus est perdue aujourd'hui, fort heureusement
pour la marine, mais bien malheureusement pour la classe des aspirans.

Rappelons-nous cependant une de ces charges de bord qui ont amus toute
une gnration d'lves de marine, et rappelons-nous-la pour donner 
nos lecteurs, en leur montrant un des types de l'espce, l'ide de ce
qu'tait  peu prs, dans le bon temps, une race aujourd'hui perdue.

Un lieutenant de vaisseau, presque sexagnaire, naviguait sur une
frgate que tous les officiers de la division venaient visiter par
curiosit, pour se donner le plaisir d'entendre parler le lieutenant
Lamcherie; ce brave homme rptait sans cesse _qu'il s'tait perdu
cinq fois corps et biens;

Qu'il avait t oblig de rendre sa femme mre, avant de pouvoir
triompher de sa vertu farouchassire;

Que Pkin tait la ville la plus populaire de L'Europe civilise;

Que Troyes, en Champagne, tait la plus forte place de France,
puisqu'elle avait rsist dix ans  la flotte combine des Grecs;

Que, dans l'expdition d'gypte dont il faisait partie intgre,
Buonaparte avait fait empoisonner,  Jaffa, toutes les sources pour se
dbarrasser des malades de son arme qui manquait d'eau;

Que l'Angleterre tait un colosse insulaire sans pieds, sans tte, sans
bras et sans corps; mais que son ilotisme, au milieu des mers, ne la
sauverait pas;

Que sa mre tait une Charette (une des parentes du Venden), et son
pre un Bouillon, et que madame son pouse tait une Tour d'Auvergne
premier grenadier de France._

Toutes ces navets faisaient les dlices des aspirans.

Le lieutenant Lamcherie les dbitait avec une gravit et un ton de voix
qu'il tait facile et amusant de contrefaire. Aussi chaque lve ne
manquait-il pas de s'exercer tous les matins  rendre la charge
_Lamcherique_ de la veille.

Le bon lieutenant avait  bord un fils qu'il avait fait dbuter dans la
carrire, en obtenant pour lui le grade de pilotin. Quand le pauvre
enfant dormait dans son petit cadre, il tait quelquefois rveill en
sursaut par une voix pseudonyme qui lui criait: Csar-Auguste,
lve-toi, mon enfant, viens tirer les bottes d'un pre.

Le jeune homme, tromp par cet accent de voix imitateur, dans lequel il
croyait reconnatre l'organe de son inflexible pre, sautait de son
cadre avec un dvoment tout filial, puis il se rendait, encore mal
veill et mal habill, dans la chambre de l'auteur de ses jours, qu'il
arrachait souvent au sommeil le plus profond pour lui demander:

Que voulez-vous, papa?

--Moi, ignare, rien! qui t'a permis de venir troubler mon repos
patriarcal?

--Mais, papa, ne m'avez-vous pas appel?

--Moi, produit absurde  qui j'ai eu la maladresse de donner l'tre! tu
ne sais donc pas reconnatre ma voix de celle des malappris qui osent la
contrefaire?... Attends, attends un peu! Et le papa, arm d'un nerf de
boeuf paternel, poursuivait son fils dans toutes les parties de la
frgate.

Ces corrections nocturnes, qui se rptaient assez souvent, fatiguaient
les hommes paisiblement couchs dans leurs hamacs, et que les cris du
lieutenant et les plaintes de Csar-Auguste venaient veiller  chaque
instant.

Ils rsolurent d'y mettre fin.

Une nuit on entendit dire que M. Lamcherie avait reu un coup de poing
dans le visage en poursuivant, dans le poste des canonniers, sa fugitive
progniture.

Le lendemain, les aspirans ne manqurent pas de demander  leur
lieutenant quelques dtails sur le dplorable vnement dont toutes les
consquences se lisaient encore sur son visage empaquet.

M. de Lamcherie raconta ainsi sa msaventure  tous les mauvais petits
sujets rassembls autour de lui pour recueillir malignement chacune de
ses paroles:

Il y a, messieurs les aspirans,  bord de la frgate, une habitude
pestilentielle; les pilotins, dont mon cher fils fait pour le moment
partie, s'avisent de me _ventriloquiser_. Oui, mes amis, ils imitent mon
son de voix, et vous le savez bien, de manire  tromper jusqu'
l'oreille de mon sang, de mon enfant, en un mot.

Si bien qu'hier au soir j'tais dans le carr  jouer le cent de piquet
avec l'officier de quart, lorsque _Csar-Auguste_ vient, tout
couvillonn, me demander: Plat-il, cher pre?

Vous avez assez d'tude et assez d'habitude du monde pour comprendre
que plat-il, _cher pre_, n'est pas une demande  faire  quelqu'un!

Que veux-tu? m'criai-je, en m'adressant  mon enfant.

--Mais papa, c'est toi qui m'as appel.

--_M'as appel_! rpondis-je: il n'y a pas de _m'as appel_, et je
voudrais bien savoir quand tu me feras l'amiti de parler ta langue,
cuirassier en herbe.

--Papa, je vous demande pardon; mais vous m'avez appel, et je suis
venu voir....

--Ah! tu es venu voir, et tu as pris la voix d'un autre pour la mienne.
Je suis  toi dans l'instant.... Je passe alors mon caleon.

Au mme moment, je saisis un nerf de boeuf; et pour apprendre au petit
drle  discerner mieux les accens d'un pre, je le poursuis, afin de
lui appliquer la tendre correction.

Le cher enfant s'chappe avec une lgret qui me rappelle celle de sa
pauvre mre....

Ce n'est pas d'une effusion de coeur qu'il s'agit, me dis-je en
moi-mme, c'est d'une bonne vole.... Allons, pas de faiblesse, Henri de
Lamcherie: tape en pre.

Je cours sur les pas de mon hritier qui me fuit.

L'hritier prsomptif, malin comme une chouette, se glisse dans le
poste des canonniers, et se courbe de manire  passer sous les hamacs
de tous ces gaillards qui dormaient rellement comme des bches.

J'allais atteindre le drle, qui n'tait plus qu' une porte ou une
porte et demie de nerf de boeuf de moi, lorsqu'en soulageant avec ma
tte un des hamacs, il m'arrive sur le visage un coup de poing qui
m'tend roide. L'obscurit tait complte. Je jette un cri.... A ce cri,
que mon sang reconnat enfin, Csar-Auguste devine mon accident. Il
revient sur ses pas en bon et vritable fils, et il s'crie: _Ah! mon
pre, vous tes bless_! Je nageais en effet dans les flots d'un sang
nasal.

Eh bien, messieurs, le croiriez-vous? Je me sentis tellement mu de
l'action de mon fils, que je ne lui donnai que dix  douze coups de nerf
de boeuf!...

Tous les aspirans s'extasirent sur la clmence du pre et sur le
mouvement filial de Csar-Auguste. Un instant aprs, chacun des lves
s'exerait  raconter, en imitant le vieux Lamcherie, l'aventure de la
veille. Elle fit le tour de la division; et avec la division, une partie
du tour du monde.

Dans sa jeunesse, notre lieutenant avait appris quelques rgles de
grammaire qu'il employait  tort et  travers, d'une manire tout--fait
_barbarismique_.

Son professeur lui avait dit que l'apostrophe se plaait par lision
aprs l'article que l'on employait avant les mots commenant par une
voyelle.

Fidle  cette rgle, que le temps avait un peu embrouille dans sa
mmoire, il signait: De Lamcherie, lieutenant de vaisseau
_l'gionnaire_; mettant ainsi l'apostrophe euphonique  la place de l'_e_
qu'il supprimait dans le mot _lgionnaire_.

En se rappelant aussi que les noms se formaient, dans le fminin, en
ajoutant un _e_ muet au masculin, il crivait  sa fille:


         A Mademoiselle,
    Mademoiselle de Lamcheriee,


convaincu qu'il tait que l'on devait faire suivre pour sa fille, qui
tait du genre fminin, l'_e_ qui se trouvait dj  son nom, d'un _e_
suppltif exig par la nature du genre.

Le pre Lamcherie, qui, selon l'expression des aspirans, tait la
personnification _ganachisante_ du coq--l'ne, habill en lieutenant de
vaisseau, n'aimait pas qu'on l'interroget. Il aimait beaucoup mieux,
comme la plupart des esprits de son espce, interroger les autres, il
procdait presque toujours par voie d'enqute dans la conversation, afin
de s'viter le dsagrment de quelques questions auxquelles il aurait
t souvent trs-embarrass de rpondre.

Quand plusieurs aspirans causaient entre eux, il les abordait
quelquefois en leur formulant les problmes les plus bizarres:

Messieurs, vous qui avez us plus de culottes qu'il ne me reste de
cheveux, sur les bancs des cours de mathmatiques, pourriez-vous bien me
dire combien il y a d'hmisphres dans le monde?

--Deux, monsieur Lamcherie, l'hmisphre _nord_ et l'hmisphre _sud_.

--C'est fort bien, et l'on sait cela aussi bien que vous.

--Pourquoi alors nous le demander?

--Pourquoi? mais pour savoir si vous le savez. Mais je vais vous faire
une autre question.... Lorsque vous tes dans un hmisphre quelconque,
par exemple, et que vous passez dans un autre hmisphre, dans quel
hmisphre vous trouvez-vous?

--Dans quel hmisphre?

--Oui, dans quel hmisphre vous trouvez-vous? Ah! vous ne vous
attendiez pas  cette botte-l, messieurs les savans, qui vous moquez
d'un lieutenant de vaisseau, marin, je l'espre, mais lequel lieutenant
de vaisseau, selon vous, a pass depuis long-temps du ct des
_badernes_.

--Tiens, pardieu, on se trouve dans l'autre hmisphre.

--Mais dans quel hmisphre, encore une fois?

--Eh bien! si c'est dans l'hmisphre nord ou boral qu'on se trouve, et
que l'on passe dans l'autre hmisphre, on est par consquent dans
l'hmisphre sud ou austral.

--Je ne vous demande pas si c'est l'hmisphre sud ou l'hmisphre
austral; je vous demande tout simplement dans quel hmisphre vous vous
trouvez?

--Mais puisque sud, mridional ou austral c'est la mme chose!

--Allons, voil maintenant trois mots au lieu d'un! Ah! mon Dieu, que
les savans sont borns aujourd'hui! Vous tes cinq  six mathmaticiens
l runis en conseil, et aucun de vous ne peut me dire dans quel
hmisphre il se trouve, en quittant l'hmisphre _nord_!

--Dans l'hmisphre _sud_.

--Eh bien, monsieur, vous n'y tes pas, et c'est moi qui vous le dis.

--Ah, par exemple, la farce est bonne!

--Non, vous n'y tes pas, messieurs: il n'y a pas de farce l-dedans, et
je le soutiendrais contre celui qui a fait le Cours de mathmatiques de
Bezout.

--Mais o sommes-nous donc, selon vous, monsieur Lamcherie?

--Je vous dis que vous n'y tes pas, et cela me suffit. Ah! messieurs
les savans, on vous en trouvera encore des questions de cette force! Je
voudrais qu'on vous donnt des examinateurs, pour vous faire tourner en
bourriques, comme moi!

--Grand merci, monsieur Lamcherie; rien ne presse.

--Passons maintenant  une autre difficult, et voyons si vous tes
aussi forts sur la tactique navale que sur votre cours d'astronomie?

--Voyons.

--Je suppose que vous ayez une division de neuf vaisseaux, et que vous
vouliez construire le carr naval avec cette division. Vous savez sans
doute bien ce qu'on nomme un _carr naval_? Avec neuf vaisseaux pour
tablir le carr naval, c'est trois vaisseaux sur chaque ct.

--Oui, attendu que quatre fois trois font neuf!

--Comment, qui est-ce qui vous dit que quatre fois trois font neuf?

--Mais un carr est compos de quatre cts. Si sur chacun des cts
vous placez trois vaisseaux, il en faudra ncessairement douze pour
composer votre carre naval.

--Voil bien les jeunes gens d'aujourd'hui! ils savent tout en marine,
sans n'avoir jamais rien vu! Voulez-vous, oui ou non, vous en rapporter
 ma vieille exprience,  mes cheveux blancs enfin?

--Oui sans doute, nous ne demandons pas mieux, mais....

--Mais, mais... il ne s'agit ici de _mai_ ni d'_avril_, il est question
seulement de carr naval. Je vous disais donc que vous avez neuf
vaisseaux, vous en mettez trois sur chacun des cts....

--C'est--dire sur chacun des quatre cts....

--C'est entendu, il y a une heure que je me tue  vous le rpter.

--Alors cela fera douze vaisseaux, attendu que quatre fois trois ou
trois fois quatre font douze.

--Messieurs, je vois bien que vous tes trop instruits pour que l'on
puisse vous apprendre quelque chose. Ds l'instant que vous savez que
trois fois quatre ou quatre fois trois font douze, il n'y a plus moyen
de vous donner de leons de tactique navale, et je rengane ma
dmonstration.

--Ah! lieutenant, vous vous fchez, et vous ne voulez pas raisonner.

--Raisonner avec vous, messieurs, non certainement pas! on y perdrait la
tte: vous tes trop forts en argumens.

Et l-dessus le lieutenant se promenait furieux sur le pont, ou bien il
courait s'armer de son nerf de boeuf paternel, pour se venger, sur le
dos de son fils, du peu de succs qu'il avait obtenu dans sa leon de
tactique navale.

La carrire du brave homme se termina, assure la chronique des aspirans,
comme elle devait finir, par un solcisme.

Le premier consul ayant eu envie de s'arrter un instant dans le petit
port que ce vieux serviteur avait choisi pour le lieu de sa retraite,
parut dsirer de faire une course en mer dans une embarcation que l'on
arma du mieux possible. En sa qualit d'officier de marine retrait, le
bonhomme Lamcherie fut charg de servir de patron au canot qui allait
porter un instant sur les mers du rivage le hros de la rpublique
franaise. L'ancien lieutenant de vaisseau ne saisit la barre du
gouvernail qu'en tremblant. Mais le sentiment du devoir lui fit
surmonter toutes les craintes que lui inspiraient de sinistres prsages.
Un Romain  sa place aurait recul. Lui avana et fit avancer
l'embarcation. Dans le petit trajet, Buonaparte, dont la manie
interrogante tait assez connue, demanda  son timide patron: Quel ge
avez-vous, monsieur?--Soixante-dix ans sonns, premier consul?--Sonns!
hum. On vit vieux ici. Vous paraissez vous porter bien encore?--Mais
dans ce moment _ici_ je jouis d'une assez mauvaise sant. Vous tes trop
bon, premier consul.--Diable! vous jouissez... de vous mal porter!...
vous tes bien heureux! Le ton bref et un peu amrement railleur du
hros en prononant ces derniers mots fut compris du pauvre Lamcherie,
et l'effet qu'il produisit sur toute son conomie fut tel, que le
premier consul porta plusieurs fois son mouchoir sous le nez, en
paraissant prouver une sensation dsagrable. Il ordonna  son patron
de regagner la terre au plus vite. Le trouble du patron tait si grand,
qu'il entendit  peine la voix du chef de la rpublique qui lui
rptait: Mettez-moi  terre tout de suite, j'en ai besoin et vous
aussi! En revenant au rivage, le malheureux Lamcherie est serr dans
les bras d'un de ses amis qui s'crie: Combien tu es heureux! le
premier consul vient d'ordonner que ta retraite te soit compte sur le
pied du grade de capitaine de frgate.....

--Fuis-moi, laisse-moi, rpond l'infortun Lamcherie  son ami: je
viens d'empoisonner le plus beau jour de ma vie!

Il disait vrai. L'accident qu'il venait d'prouver produisit un
dsordre si considrable dans toutes ses facults, qu'il se mit au lit
en descendant du canot, et qu'il succomba quelques jours aprs, en
rptant  tous ceux qui dploraient son sort: _Ah! mes amis, j'ai
empoisonn le plus beau jour de ma vie_!

Les aspirons de marine portrent son deuil.




LE NAUFRAG DE LA BARBOUDE[G].


[G] Il est ncessaire de ne pas confondre, en lisant cette petite
notice, l'le de la _Barboude_ avec celle de la _Barbade_. Toutes deux
appartiennent aux Anglais. Mais la _Barbade_, riche et jolie colonie,
est situe par les 13 degrs de latitude nord et les 62 degrs de
longitude ouest, tandis que la _Barboude_, une des plus septentrionales
des les du Vent, situe par les 18 degrs de latitude nord, et 65
degrs 55 minutes de longitude ouest, n'est qu'une langue de terre  peu
prs inculte, et depuis peu habite par quelques colons. Il est 
remarquer que les Connaissances des temps, malgr les dangers que
prsente l'approche de la Barboude, ne donnent pas, dans la liste des
situations gographiques des lieux les plus important la position de cet
cueil.

Je me trouvais embarqu, en 1817, sur un vaisseau de ligne dont la
mission tait de croiser dans les Antilles et les dbouquemens.

Un jour, vers midi, nous apermes un peu au vent  nous, et sur notre
arrire, la petite le de la Barboude, langue de terre basse, alonge,
sur laquelle croissent des arbres que l'on voit s'lever au-dessus des
flots comme une de ces forts qui dominent les eaux de la plaine aprs
une inondation. Les bas-fonds qui environnent cette le et qui,  son
approche, donnent une teinte verdtre  la transparence de la mer,
avertissent le navigateur des dangers qu'il courrait en ne s'loignant
pas assez de cette terre dont le prolongement s'tend  quelques lieues
au large. La brise tait ronde et la mer belle. Nous contournmes, en
virant vent-devant, la partie du nord de la Barboude.

Les hommes placs en vigie sur les barres de perroquet annoncrent
qu'ils croyaient distinguer, dans le nord-ouest de l'le, la
basse-mture d'un navire naufrag. Toutes les longues-vues du bord se
trouvrent braques, en un instant, sur le point que venaient d'indiquer
les vigies.

Trois bas-mts, peints en blanc, sortaient en effet des flots, et
paraissaient appartenir  un grand navire entirement coul. Le corps du
btiment naufrag tait pench de telle manire, que sa mture se
trouvait incline de quarante-cinq degrs par rapport  la surface de la
mer. Un petit baril avait t plac sur le tenon de chaque mt, comme
pour conserver, le plus long-temps possible, les dernires dpouilles du
btiment. Admirable prvoyance, quand tout le navire lui-mme tait
abandonn sans doute pour toujours!

Il prit envie  notre commandant de faire visiter les restes de ce
btiment, et d'obtenir des renseignemens sur le sinistre qui venait de
laisser des vestiges si frappans. On mit une embarcation  la mer, et on
dsigna un aspirant de corve. Je fus choisi pour commander
l'embarcation.

Aprs avoir cout, chapeau bas, les instructions que me donnait le
commandant, je m'loignai du vaisseau, qui s'tait mis en panne pour
m'offrir la facilit de dborder, et je me dirigeai sur le trois-mts 
la cte. En une heure je parcourus,  la rame, la distance d'une lieue
et demie qui me sparait de lui; le vaisseau, en m'attendant, se mit 
courir quelques petites bordes c et l, en se tenant toujours au vent
de la Barboude.

Ma visite  bord du btiment submerg ne m'offrit aucun indice bien
prcis ni bien intressant. Le grement avait t enlev. La coque
tait coule  cinq ou six pieds de la surface de la mer. Ce btiment
s'tait crev sur le fond que la transparence de l'eau laissait
apercevoir dans les plus petits dtails. D'normes et voraces requins
rdaient lentement autour de ce cadavre de navire. Quoique privs de
harpons, mes hommes se donnrent le plaisir de piquer ces terribles
ennemis avec le fer de la gaffe de l'embarcation. Le patron du canot me
proposa, malgr la prsence des requins, de plonger sur le fond, et de
s'insinuer dans la chambre du btiment pour tcher d'en arracher
quelques objets, s'il en existait encore. Je crus devoir applaudir  son
dvoment, et refuser net sa courageuse proposition.

J'allais m'en retourner fort tristement  bord du vaisseau sans avoir
russi  recueillir le plus petit indice intressant, lorsqu'un de mes
canotiers, dont l'oeil tait vif et bon, me fit remarquer sur le rivage
un _rouffle_[H] de navire, peint en vert, et qui, sans doute, avait
appartenu au navire naufrag. Je me dirigeai de suite,  la rame, sur la
partie de la cte o se trouvait ce _rouffle_, supposant avec quelque
raison qu'en interrogeant les dbris du naufrage, je pourrais obtenir
quelques renseignemens satisfaisans sur les dtails, ou tout au moins
sur la date approximative de cet vnement.

[H] On appelle _rouffle_ ou _carrosse_,  bord des navires, ces sortes
de grandes cabanes que l'on lve sur l'arrire du pont des btimens
pour loger les officiers ou les passagers. Un _rouffle_ prsente  peu
prs l'aspect d'une caisse de diligence.

Cet espoir me parut bientt d'autant mieux fond, qu'en gouvernant sur
la grve, que battait une houle assez forte, j'aperus une petite
pirogue se jouant entre les grosses lames qui se droulaient lentement
sur le rivage. Mais,  mon approche, la petite pirogue alla se cacher
dans une des chancrures de la cte, comme un de ces plongons qui
disparaissent sous une vague, au moment o le chasseur les couche en
joue.

J'abordai _la Barboude_ non loin de l'endroit o le _rouffle_ avait t
_hal_  sec, ou jet par la mer entre quelques cocotiers qui
ombrageaient cet ancien asile de quelques malheureux marins naufrags
sans doute sur cette terre inhospitalire. Voil, me disais-je
trs-philosophiquement, notre destine  nous, htes infortuns de
l'Ocan! Ce rouffle, aprs avoir parcouru peut-tre, sur le pont d'un
navire, toutes les mers du globe, au milieu des temptes qui l'ont battu
vainement, est venu se briser au sein du calme sur cette le sauvage.
Pendant que le navire sur lequel il dominait firement les flots se
trouve submerg l, ici lui sert de repaire  quelques hideux serpens, 
d'immondes manitoux, et le capitaine et les officiers qui l'habitaient
sont peut-tre morts de faim dans ces lieux de dsolation!

La tte toute remplie de ces tristes rflexions, je mets le pied 
terre, port sur les paules d'un de mes hommes qui s'tait jet  la
mer pour m'pargner le dsagrment d'entrer dans l'eau jusqu'aux
aisselles. Je me dirige vers le rouffle, dont l'extrieur me paraissait
se trouver dans un parfait tat de conservation. Dans la crainte de
rencontrer sous mes pas quelques dangereux reptiles, j'avais mis le
sabre  la main. Arm ainsi, je pntre, suivi du patron et du brigadier
de mon embarcation, dans le rouffle abandonn, en frappant de la lame de
mon sabre sur le bord de la porte de cet difice de bois, pour
dterminer les htes sauvages qui auraient pu s'emparer du logis,  nous
cder la place que nous voulions visiter.... Mais quel ne fut pas mon
tonnement, lorsque, du fond de ce silencieux refuge, je vis s'avancer
dans l'obscurit un homme  la longue barbe, aux longs cheveux et  la
figure cave et ple!... Je crus d'abord  une vision, ou plutt je ne
crus encore  rien, car, dans ce moment et  cet aspect, je ne sus
prouver autre chose qu'une impression extraordinaire. Malgr
l'assurance que devait me donner le sabre que je tenais dans la main,
et l'escorte que je voyais  mes cts, je reculai d'tonnement ou
d'effroi.... Mais, monsieur, me dit mon patron, c'est un homme!

--Un homme! pardi, je le vois bien!

--Mais quand je vous dis que c'est un homme, je veux vous dire,
monsieur, que ce n'est qu'un homme, et qu'il n'y a pas tant de quoi
avoir peur!

--Que faites-vous ici? demandai-je  l'inconnu, sans trop savoir s'il
comprendrait le franais, ou sans trop savoir moi-mme ce que je lui
disais.

--Monsieur l'aspirant, me rpondit-il d'une voix creuse et rauque, je
vis... voil ce que je fais.

--Vous tes donc Franais?

--Oui, j'tais Franais du moins, car  prsent je ne suis plus d'aucune
nation.

--Vous apparteniez sans doute  l'quipage de ce navire naufrag?

--Non pas prcisment....

--Vous avez pourtant fait cte sur cette le?

--Oui, j'ai fait cte ici, mais pas  bord de ce navire.... Mon affaire,
voyez-vous, monsieur l'aspirant, est une histoire.... C'est moi qui
tais tout--l'heure dans cette petite pirogue que j'ai moi-mme
construite et que j'ai cloue et cheville en bois. J'ai fait cette
embarcation tout seul, et elle marche aussi bien que votre canot, sans
me vanter.

--Et quel est donc ce navire naufrag que je viens de visiter?

--C'est un anglais, pas autre chose. L'quipage s'est sauv, et il a t
conduit  Antigues par un btiment caboteur qui l'a pris ici il y a deux
mois, plus ou moins.

--Pourquoi donc n'tes-vous pas parti aussi avec les Anglais?

--Pourquoi? parce que v'l ce que c'est! Quand je vous dis que mon
affaire est une histoire, c'est que c'est une histoire, et il y a plus
d'un an, voyez-vous, que je vis ici comme un vrai sauvage de la mer du
Sud.

--Racontez-moi donc votre histoire?...

--Oui, je veux bien  vous, mais  vous tout seul, entendez-vous, parce
que... je vous dis cela  l'oreille, car c'est malsain de parler devant
tout le monde.... (S'adressant  mon patron et au brigadier:) Dites
donc, vous autres, si, pendant que je serai  causer l, sans faon,
avec votre aspirant, vous voulez aller abattre quelques cocos pour vous
rafrachir le temprament, vous en trouverez de bons ici, au moins; je
sais, voyez-vous, ce que c'est que des matelots: j'tais passager  bord
du navire qui m'a mis ici  la cte....

--Si vous voulez nous le permettre, monsieur, me demanda le patron, nous
irons, comme monsieur l'habitant nous le dit, _amurer_ quelques cocos et
un ou deux rgimes de bananes?

--Oui, oui, allez, reprend l'inconnu. Je suis le propritaire de tout
cela, moi, parce que je suis seul dans le pays.

Mes gens s'loignrent avec une gaffe ou un aviron  la main, pour aller
gauler quelques fruits  une petite distance du rivage.

Une fois seul avec mon demi-sauvage, il se rapprocha de moi d'une
manire mystrieuse pour me dire  l'oreille, comme s'il se ft agi de
la rvlation du secret le plus terrible: Quand je vous ai dit devant
vos gens que j'tais un passager naufrag, je vous ai mis dedans, je
suis un matelot!

--Et quel intrt aviez-vous donc  cacher que vous tes marin?

--Tiens, pardieu, quel intrt! est-ce que vous ne devinez pas ma
raison? Quand le navire _la Bonne Sophie_, sur lequel j'tais embarqu,
s'est perdu ici, les autres gens de l'quipage ont regagn les Iles
quelques jours aprs s'tre sauvs  terre. Moi, je me suis cach dans
les bois de _la Barboude_, pour ne pas partir avec eux, parce que
j'avais une ide dans la tte.

--Et quelle ide aviez-vous?

--J'avais l'ide de devenir mon matre.... Tenez, monsieur, quand on
n'est qu'un pauvre diable et qu'on a _bourlingu_ trente  trente-cinq
ans sur la mer en qualit de matelot, on est bien aise d'avoir quelques
instans de repos et de libert.... Lors donc que mes camarades sont
partis d'ici, je me suis dit: Dans cette le, il n'y a pas grand'chose 
gratter, mais tu y chercheras ta vie  la pche,  la chasse, si tu
peux. A bord, on te rationnait: ici, tu feras ta ration toi-mme. A
bord, tu travaillais quand on le voulait: ici, tu ne travailleras que
quand tu voudras manger. A bord, tout le monde tait ton suprieur: ici,
tu n'auras d'ordre  recevoir de personne.... La nuit, si tu veux, tu te
reposeras de n'avoir rien fait le jour.... Vogue donc la galre, que je
me suis dit, et je suis rest ici, comme vous voyez.

--Et avez-vous eu lieu de vous fliciter de cette trange rsolution?

--Je mange tant que je peux du poisson et des fruits; je bois quand
j'ai soif, de l'eau, par exemple; je dors quand j'ai sommeil; je chante
quand je suis gai, comme s'il y avait quelqu'un l pour m'entendre....
Que voulez-vous de plus?

--Et vous logez?

--Dans ce _rouffle_-l: c'est ma maison, mon domicile.

--Comment avez-vous fait pour le haler tout seul  vous aussi loin du
rivage?

--J'ai fait des inventions. C'est la mer, d'abord, qui avait jet ce
rouffle sur le bord. Mais, comme je ne voulais pas laisser la lame
reprendre ce qu'elle m'avait apport l comme  souhait, je me suis mis
 faire un appareil avec quelques bouts de corde et des poulies que
j'avais t chercher  la nage  bord du btiment qui avait coul. Avec
toute cette mcanique et du temps, j'ai fini, en vrai matelot, par venir
 bout de monter ma maison o vous la voyez maintenant. a n'a pas t
plus malin que cela; et,  prsent, je couche et je loge dans la cabane
qu'occupait le capitaine de _la Bonne-Sophie_.

--Quelle jouissance!

--Vous croyez? Certainement que c'est de la jouissance! Tenez, quand le
vent souffle dur pendant la nuit et que j'entends la mer dferler sur le
plein  cinq ou six brasses de moi, il n'y a pas de plaisir comme celui
d'tre couch dans ma cabane! Souffle, que je dis au vent; dferle, que
je dis  la mer; tombe plus fort, que je dis  la pluie: l'officier de
quart ne viendra pas te commander de monter prendre le dernier ris dans
le grand hunier. Et sans avoir peur d'tre jet  la mer de dessus une
vergue, je suis l dans mon rouffle comme si je naviguais encore. J'ai
toujours aim la navigation, moi, tel que vous me voyez; mais je
n'aimais pas,  l'ge de cinquante ans passs,  faire le mtier....
J'ai pris ma retraite, et je suis heureux  ma faon.

--Heureux dans cette solitude, sans compagnon!...

--Des compagnons! mais si j'en avais, ils seraient mes matres, ou
j'aurais toujours dispute avec eux. Et, tout seul, je ne me dispute
jamais avec moi-mme.

--Sans femme!

--On voit bien que vous tes un jeune homme! A mon ge, et quand on a eu
de la misre toute sa vie, on est mort pour le sexe, et le sexe est mort
pour moi.

Je suis enfin devenu ici un... un.... A propos, comment appelez-vous
un homme qui se moque de tout et qui prend le temps comme il vient?

--Un sage.

--Non; c'est bien cela pourtant; mais c'est encore un autre mot. Le
franais m'chappe, depuis que je ne parle plus  personne.... Un,
comment donc?... un....

--Un philosophe?

--Oui, un philosophe; eh bien, je suis un fameux philosophe, allez!

--Et vous tes bien dtermin  passer le reste de vos jours dans cet
abandon?

--Pourquoi pas, si Dieu le veut!... si Dieu ou le diable le veut,
c'est--dire; car je ne sais pas trop.... Cependant, tenez, depuis que
je suis tout seul ici, je commence  croire, le diable m'emporte, qu'il
y a un Dieu au monde.... Eh bien! je vous disais donc que je ne demande
rien  personne que de me laisser tranquille dans mon le avec mon
rouffle et ma pirogue. Et quand j'avalerai ma cuiller par le mauvais
bout, l'hpital n'aura pas  payer mes frais d'enterrement.

--Mais on m'a dit qu'il existait dans l'le une ou deux familles
anglaises qui cultivent une portion de terre dans l'autre partie de la
_Barboude_.

--a se peut bien, mais jamais je n'ai vu leur mine; ici chacun vit chez
soi, apparemment Je n'aime pas les voisins, et les voisins anglais
surtout. Mais  prsent que je vous ai cont mon histoire, j'ai un
service  vous demander.

--Quel service? parlez.

--V'l ce que c'est.

Vous voyez bien ce grand cocotier l-bas, que j'ai gr  mon ide,
avec une vergue en travers et des _haubans_ pour le tenir droit, et des
enflchures pour monter dessus?

--Oui. Eh bien?

--C'est mon observatoire,  moi. C'est l que je grimpe tous les matins
pour donner mon coup de longue-vue sur l'horizon. Quand je dis mon coup
de longue-vue, c'est ma manire de parler; car, ma longue vue, pour moi,
_c'est mes yeux_, puisque malheureusement je n'ai pas de lunette
d'approche: c'est la seule chose qui me manque.

--Eh bien, aprs?

--Aprs donc, comme je vous le disais, il n'y a encore qu'une minute, je
suis mont en vigie au haut de ma mture, et l tout aussitt je me suis
mis  crier: _navire_, comme si tout l'quipage avait t sur le pont
pour m'entendre. C'tait votre grand coquin de vaisseau qui dbouquait
par la pointe du _nord_. Quoiqu'on ne navigue plus, le coup d'oeil est
toujours l, quand on a t trente ans marin. Aussi en voyant les deux
bords blancs de votre grand _ship_, son grement et sa manire de
naviguer, je me suis dit tout de suite: C'est un vaisseau franais, ou
que le diable m'lingue! Voyez si je me suis mis dedans?... Aprs, quand
le vaisseau a mis en panne, je me suis encore redit: V'l un coquin qui
va larguer une embarcation  la mer pour visiter le navire perdu auprs
de l'le; et je ne me suis pas encore tromp.

Or vous sentez bien actuellement, monsieur l'aspirant, que je ne suis
pas trop rassur.

--Pourquoi cela?

--Pourquoi? pardieu, vous le savez bien

--Pas le moindrement, je vous jure!

--Comment, vous ne sentez pas que si vous aviez envie de dire  votre
commandant, en retournant  bord de votre vaisseau: Je viens de voir un
matelot franais qui vit en vrai sauvage  _la Barboude_, votre
commandant vous dirait: Pourquoi n'avez-vous pas ramen cet homme qui
ne peut tre autre chose qu'un dserteur? Et alors, ma foi, vous
rpondrez peut-tre  votre commandant: Si vous voulez, mon commandant,
je vais chercher  le rattraper. Voil ce qui me taquine, car si a se
passait comme a, je serais oblig d'aller faire le ngre-marron dans
les bois, et puis vous dmoliriez sans doute mon habitation, ne pouvant
pas mettre la main sur l'habitant. Il me montrait tristement son rouffle
en prononant ces derniers mots.

--Et si je vous donnais ma parole d'honneur de ne rien dire  mon
commandant qui pt vous compromettre?

--Alors je serais tranquille; car je sais bien que les aspirans sont
malins, mais que quand ils ont donn leur parole, c'est fini. J'ai connu
un aspirant  bord d'une corvette; il m'a donn plus de taloches et de
quarts de vin que je n'ai de cheveux sur le baptme. Eh bien! c'tait le
meilleur enfant du monde, et quand il me disait: Jean Lafumate....

--Ah! vous vous appelez Jean Lafumate?

--Oui; c'tait mon nom de baptme et mon nom de guerre  bord....

En ce moment mes canotiers,  qui j'avais donn la permission d'abattre
quelques cocos, s'en revinrent chargs de fruits et de branches
d'arbres.

Voil vos gens qui rallient  l'appel, me dit mon interlocuteur en les
voyant paratre. Je vais leur donner quelques douzaines d'oranges, que
j'ai l, a leur fera du bien  ces pauvres b.... Car moi j'aime les
matelots et je les aimerai toujours, monsieur l'aspirant.

--C'est fort bien tout cela, mais comment vous paierai-je les petites
provisions dont vous allez vous priver pour nous? De l'argent? vous ne
sauriez qu'en faire? Des vivres? je n'en ai pas  vous donner....

--Oui, mais vous avez un couteau, et vos gens en ont aussi, et c'est
toujours la crainte de manquer de couteau qui me trouble la tte. Je
n'en ai plus que deux, et ce n'est pas assez.

Je fis consentir six de mes hommes  donner leur couteau  l'ermite, 
charge de leur en rendre un  chacun d'eux une fois  bord.

Vous ne savez pas le service que vous venez de me rendre l, monsieur
l'aspirant. Dieu vous bnisse; car, ainsi que j'ai dj eu l'honneur de
vous le dire, je commence  croire qu'il y a un Dieu.... Excusez-moi;
mais, avant de me quitter, voulez-vous me permettre de contenter mon
envie?... Je voudrais, si c'est un effet de votre bont, regarder au
large avec la longue-vue que vous portez l en bandoulire.... Il y a si
long-temps que je n'ai regard au large qu'avec mes pauvres yeux!

Il saisit la longue-vue, que je lui prtai de suite, avec l'avidit
qu'un homme qui aurait eu faim et mise  se jeter sur un morceau de
pain. Puis je le vis monter sur le haut du cocotier qui lui servait
d'observatoire, et promener tout autour de l'horizon le bout de la
longue-vue qu'il tenait avec une espce d'ivresse....

Tenez, s'cria-t-il, voil votre vaisseau qui vire de bord!... Il
cargue sa grand' voile en levant les _lofs_.... Ah mon Dieu! que c'est
heureux d'avoir une longue-vue! Je donnerais tout ce que j'ai ici, mon
bateau, mon rouffle, pour en avoir une, parce que je referais une autre
cabane, un autre bateau, et que je ne peux pas faire une longue-vue.

--Cet instrument parat donc vous faire beaucoup d'envie? lui dis-je, en
voyant sa joie.

--Ah! monsieur, comment pouvez-vous me demander a!

--Et si je vous en faisais cadeau?

--Quoi! de cette longue-vue? ah bien oui! Mais n'allez pas vous en
aviser au moins! vous me feriez perdre la boule. Tenez, v'l dj que la
tte me tourne de vous avoir seulement entendu me dire cette parole!...

--Eh bien! tchez de conserver toute votre raison, et de me faire
l'amiti de garder ma longue-vue comme un souvenir de ma visite....

--Et vous, comment ferez-vous sans longue-vue?

--N'y en a-t-il pas d'autres  bord?

--C'est vrai, il y a tant de choses  bord d'un vaisseau de ligne! Ce
n'est pas comme chez moi! mais c'est gal, je suis matre ici, et ce
n'est pas difficile, puisque je suis tout seul.

L'ermite accepta ma longue-vue avec de grandes manifestations de joie et
de reconnaissance; je me disposai  me rembarquer dans mon canot et 
m'loigner de l'le pour regagner le vaisseau. Le naufrag, avant de me
faire ses adieux, m'attira  lui  quelques pas du groupe que formaient
mes canotiers en regagnant le rivage, et il me dit  l'oreille: Surtout
n'oubliez pas, monsieur l'aspirant, si jamais vous retournez en France,
de faire dire  ma famille,  mon frre Thomas Giroux, qui demeure 
Saint-Servan, rue des Bas-Sablons, n 17, que son frre Antoine est
devenu le plus grand philosophe de la terre, un vrai philosophe, quoi!
Vous entendez bien, et vous ne me refuserez pas cela, n'est-ce pas?

--J'aurai bien garde de l'oublier, et je vous donne ma parole que votre
famille aura bientt des nouvelles de vous; cela vous suffit-il?

--Oh! des nouvelles de moi, ce n'est pas cela que je veux. Je veux,
voyez-vous bien, que ma famille sache que je suis devenu un grand
philosophe. Mon nom fera du bruit dans le pays; vous comprenez
maintenant.

--A merveille!

Le malheureux venait de laisser chapper l le mot de l'humanit, et ce
mot venait de trahir toute cette prtendue philosophie qu'une minute
auparavant j'admirais tant encore en lui. Il ne s'tait rsign  vivre
seul sur un rivage dsert, que dans l'espoir peut-tre de faire parler
de lui un jour, et c'tait aussi par amour d'une vaine gloire qu'il
s'tait squestr du monde, lui simple matelot, lui que son ignorance et
son obscurit condamnaient  vivre et  mourir oubli!... Le bonheur ne
lui aurait mme pas suffi: il fallait de l'clat  sa rclusion, de la
renomme pour l'exil volontaire qu'il s'tait impos: il fallait aussi,
en d'autres termes, une aurole de gloire sur son rouffle, une promesse
d'immortalit peut-tre sur sa dpouille cadavreuse qu'il abandonnerait
bientt aux serpens de l'le et aux oiseaux de proie de ce rivage
dsert!

A peine emes-nous quitt notre _grand philosophe_, que je le vis monter
sur le cocotier au sommet duquel il avait tabli sa vigie. Il s'empressa
de diriger la longue-vue dont je venais de lui faire prsent, sur mon
embarcation, et je ne le perdis de vue que lorsque la nuit, qui
commenait  se faire, eut envelopp de ses tranquilles voiles et _la
Barboude_ et le _rouffle_ de l'ermite, et l'arbre sur lequel il s'tait
plant pour suivre du regard le canot qui allait mettre tant d'espace
entre lui et nous.

Notre vaisseau, envelopp au large par une nuit obscure, avait hiss
deux fanaux au haut du grand mt pour m'indiquer sa position La mer
calme et unie que fendait mon embarcation pour regagner le bord
retentissait au loin sous les coups d'aviron de mes canotiers. La
conversation que je venais d'avoir avec le naufrag de _la Barboude_
m'occupait encore tout entier, et absorb dans mes rflexions sur
l'trange abandon auquel s'tait rsign cet homme extraordinaire, je ne
fus rveill pour ainsi dire de ma proccupation, que lorsque la voix de
la sentinelle du vaisseau se fit entendre pour nous crier: _Oh de la
chaloupe_! vient-elle  bord?... En revoyant notre vaisseau, mes amis
et les gens de cet quipage si nombreux et si actif, il me sembla avoir
fait un rve.... Quelle diffrence, me dis-je, entre l'exil de ce
malheureux et le mouvement de ce bord o l'espace suffit  peine  cette
multitude de matelots!... Moi qui auparavant trouvais qu'un vaisseau
n'tait  peu prs qu'une prison, je crus en revenant de _la Barboude_
rentrer dans une ville opulente et populeuse!

J'allai rendre compte de ma corve au commandant. Je lui rapportai 
peu prs toutes les circonstances de ma petite expdition. Il s'amusa
beaucoup de la philosophie du naufrag. Mais j'eus bien garde de lui
dire que notre ermite tait un vieux matelot: l'impassible rigueur de
l'inscription maritime aurait bientt mis fin au bonheur qu'il s'tait
promis dans sa sauvage et rude rclusion.




UN CONTRE-AMIRAL EN BONNE FORTUNE.


Un gnral de mer se plaisait  tyranniser les officiers de la division
qu'il commandait,  peu prs comme autrefois certain empereur romain
s'amusait, pour passer le temps,  tuer des mouches. En retour de ses
mauvais traitemens, tous ses officiers l'envoyaient au diable; mais
leurs maldictions ne russissaient qu' rjouir le vieil amiral, qui se
montrait fier surtout de la haine universelle qu'il inspirait; et les
arrts forcs ne rjouissaient nullement les jeunes officiers.

Lorsque l'amiral riait en montant  bord, on pouvait en conclure qu'il
venait de jouer quelque bon tour  l'un des lgans de la division. Rien
ne l'gayait autant que de pouvoir dire  son capitaine de pavillon:
Monsieur le commandant, vous ordonnerez les arrts forcs pour quinze
jours  M. un tel, qui s'est permis d'aller faire la belle jambe  terre
malgr mes ordres. Il se serait volontiers pm d'aise, lorsqu'aprs
avoir rencontr dans une rue un officier dguis en matelot, il lchait
aux trousses du pauvre fugitif deux ou trois de ses adjudans. Il
appelait cela faire la chasse aux lapereaux. Cet homme aurait fait le
meilleur chef de police que l'on pt possder dans une capitale. Le
sort, en se trompant, n'en avait fait qu'un contre-amiral.

Tous les officiers lui rendaient depuis long-temps haine pour vexations,
et cette haine tait devenue telle, qu'on pouvait dire qu'elle avait
fini par dgnrer en esprit de corps. Il tait d'usage de dtester
l'amiral,  peu prs comme il est ordinaire, dans le service, de
respecter ses chefs. C'tait presque un article de l'ordonnance.

Mille fois on se serait veng de ce damn d'homme, si les rgles d'une
discipline d'airain avaient pu se prter aux voeux que les subalternes
formaient contre leur injuste et inflexible chef. Mais, comme il le
disait lui-mme, il tait le pot de fer, et il ne redoutait pas les
cruches qui auraient os l'aborder.

Les cruches enrageaient donc de n'avoir pu brcher le pot de fer que
par quelques piquantes plaisanteries et quelques bonnes pigrammes
auxquelles leur puissant adversaire avait toujours ripost par les
arrts forcs ou de mauvaises notes envoyes au ministre.

Un jeune enseigne de vaisseau, malgr les difficults et les dangers de
l'entreprise, rsolut cependant de venger tous ses camarades de la
longue humiliation sous laquelle la main de l'amiral avait courb leurs
fronts craintifs. Je veux, leur dit-il, pour peu que le ciel seconde
mes projets, couvrir de honte celui qui nous a jusqu'ici accabls de
vexations. Faites des voeux pour moi, et laissez-moi faire.

La division se trouvait mouille depuis quelques jours dans un port
tranger. Le Lonidas qui aspire  arrter le torrent des mauvais
traitemens de l'amiral, ne choisit pas pour compagnons trois cents
Spartiates, mais il prend avec lui les deux plus jolis petits aspirans
qu'il peut trouver, et il marche aux Thermopyles. Mais quelles sont les
Thermopyles de notre officier? une maison de joie qu'il loue pour
quelques heures  d'aimables filles dans une des rues les plus
frquentes de la Havane.

Les deux petits aspirans, dont les traits sont doux et malins, et dont
la taille est encore petite et svelte, se laissent habiller en jeunes
personnes. Leur teint, dj un peu bruni par l'air brlant de la mer,
reprend toute sa fracheur native sous une lgre couche de blanc de
cruse. Leurs pieds adolescens, long-temps comprims par des bottes
paisses, recouvrent une lgante flexibilit dans de fins souliers de
prunelle. Leurs hanches, comprimes sous la ceinture d'un lourd
poignard, se dessinent voluptueusement sous un large ruban rose. Nos
deux petits chrubins de bord deviennent enfin, avec un peu d'art et de
patience, de jolies petites filles agaantes, faites pour tromper l'oeil
enflamm de plus d'un amateur. Au bout de quelques heures d'exercice 
la fentre du logis o l'on vient de les installer, elles auraient pu
prendre dans leurs filets les passans les moins disposs  se laisser
sduire par les agaceries de ce sexe dont l'empire s'tend si facilement
de la croise  la rue.

L'amiral, le soir mme du jour o nos masculines _Las_ taient entres
en fonctions, s'tait rendu au spectacle accompagn d'un de ses
aides-de-camp. A onze heures il s'en revenait  bord, prcd par deux
matelots qui, sur ses pas, avaient soin de projeter la vive clart de
deux normes fanaux. En passant par une des rues qu'il lui fallait
parcourir pour se rendre vers le warf o l'attendait son canot, il fait
remarquer  l'aide-de-camp marchant respectueusement  ses cts, deux
fentres d'o sortent des voix qu'il croit reconnatre pour des voix de
femmes, et de femmes franaises mme!

Quelle drle de chose,  la Havane,  cette heure, monsieur mon
aide-de-camp! Qu'en dites-vous?

--Mon gnral, je dis que ce n'est pas plus drle que partout ailleurs.
Il y a dans tous les lieux du monde connu, des Franaises qui font ce
mtier-l.

--Quel mtier entendez-vous donc?

--Mais, mon gnral, le mtier que font probablement ces deux dames.

--Vous avez raison, elles sont deux, et elles me paraissent mme tre
assez gentilles. coutez! elles parlent.... Il me semble mme qu'elles
parlent de nous.

Une de ces dames, en effet, en voyant passer le petit cortge, s'tait
crie avec le doux accent de la curiosit et de l'intrt:

Ah! c'est le gnral franais nouvellement arriv!

--Voyez-vous, monsieur mon aide-de-camp, reprend l'amiral en recueillant
ces paroles tendrement provocatrices, voyez-vous que ce sont des
Franaises!... Mesdames, j'ai bien l'honneur de vous saluer....

Les dames rpondent gracieusement  ce salut.... La porte de la rue,
prs de laquelle les deux passans se sont arrts, s'entr'ouvre au mme
instant. Les matelots qui portaient les fanaux destins  clairer le
gnral, se sont arrts aussi.... Mais le gnral leur ordonne de
continuer leur route sans lui, en leur recommandant d'avertir leur
patron qu'il ira bientt rejoindre son canot.

Rest seul avec son aide-de-camp, et dlivr de la prsence importune de
ses deux matelots, il reprend plus librement la conversation avec son
interlocuteur.

Si, pour la singularit du fait, nous montions, monsieur
l'aide-de-camp?

--Chez ces dames?

--Mais o voulez-vous que nous montions, si ce n'est chez elles?

--Y pensez-vous srieusement, mon gnral?

--A quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est  ce que je vous propose?

--Mais que dira-t-on si l'on vient  savoir que....

--On dira que j'ai fait le galant et vous un peu le cafard, peut-tre!
Quel mal y aura-t-il  cela? Partout on veut me faire passer pour une
espce de Hun farouche, insensible  toutes les douces sductions du
sexe.... J'ai envie de perdre ce soir une aussi fcheuse rputation....
Allons, soyez aimable une fois en votre vie. Vous aussi vous n'avez pas
plus que moi de temps  perdre pour rparer vos longues annes
d'endurcissement et de rbellion contre le pouvoir des belles. Entrons.
Je vais vous donner l'exemple en ma qualit de chef.

--Mais une seule observation, mon gnral, elle ne sera pas longue.

--Cela ne l'empchera pas d'tre peut-tre fort dplace, votre
observation, et encore assez ennuyeuse probablement.

--En entrant dans cette maison, vous ne risquez rien, vous....

--Il me semble cependant que je risque tout autant que vous au moins?

--Ce n'est pas cela que je veux dire. Je veux dire que le rle que je
jouerai en vous suivant pourra, en ma qualit de subalterne, paratre
un peu trop complaisant, et que si l'on vient  apprendre plus tard....

--Ah! oui, vous craignez _en votre qualit_ de subalterne, n'est-ce pas,
que l'on dise que.... Quel enfantillage! Est-ce que dans ces sortes
d'aventures tous les rangs ne sont pas gaux! Vous voyez bien mme que
dans la situation o nous nous trouvons, c'est moi qui fais tous les
frais de la ngociation; et, le diable m'emporte, je crois que si
j'avais une chandelle  la main, je serais oblig de vous la tenir pour
vous engager  monter l'escalier, tant ce soir vous paraissez tenir 
faire la prude. Allons donc, montons, et que cela finisse!

--Puisqu'il le faut et que vous le voulez dcidment, montons, mon
gnral. Mais en grand uniforme....

--Pourquoi pas? personne ne nous voit, et la nuit sauve le scandale.

Pendant tout ce colloque, nos deux syrnes avaient mis en usage leurs
plus agaantes minauderies pour sduire notre vieux navigateur et son
scrupuleux compagnon. Leurs enchantemens n'avaient, hlas! que trop
triomph de la faiblesse de cet autre Ulysse.

En entrant dans l'appartement de nos piquantes Franaises, le gnral
fut agrablement surpris de la richesse qui rgnait dans le simple
ameublement du lieu.

Je reconnais bien l, s'cria-t-il pour dire quelque chose, le got et
l'lgance de mes compatriotes.

Les deux beauts reurent ce compliment d'introduction en faisant une
rvrence assez gauche et en baissant modestement la tte pour ne pas
clater de rire.

Mais par quel hasard, ou plutt par quel destin favorable pour nous,
vous trouvez-vous ici, mes belles dames, au milieu de messieurs les
Espagnols?

--Des vnemens qu'il serait trop long de vous raconter, nous ont
conduits... c'est--dire nous ont conduites dans ce pays, et ensuite
des malheurs nous y ont retenues....

--Vous me trouverez peut-tre un peu indiscret, mais l'intrt que je
porte  toutes les jolies femmes de ma patrie excusera la singularit de
ma question.... Mesdames, tes-vous demoiselles ou maries?

--Nous tions maries, monsieur le gnral.

--Et messieurs vos maris?

--Ne sont plus.... Des chagrins et l'inclmence du climat....

--Ah! j'entends, j'entends... la fivre jaune, n'est-ce pas?... Ah! ce
maudit climat.... (Voyez-vous, monsieur l'aide-de-camp, que ce sont des
femmes distingues: _l'inclmence du climat_....) Mais, mesdames, il
parat que l'air de la Havane, tout redoutable qu'il est, s'il vous a
ravi les objets de votre tendresse, a respect au moins les roses de
votre teint; car il serait difficile, avec cette fracheur, que l'on ne
vous reconnt pas pour franaises.

--Monsieur le gnral, vous tes trop bon!

--Non, je ne suis que sincre. Et  cette taille lgante et  cette
tournure qu'on n'a qu'en France, on se sent vraiment fier d'tre de son
pays.... Et qu'en dites-vous, monsieur l'aide-de-camp?

--Je dis, mon gnral, que vous avez raison, et que les Franaises sont
des femmes charmantes.

--Mais il me semble que ces dames, sans doute pour charmer l'ennui du
veuvage, ont adopt les moeurs du pays o elles se trouvent exiles; car
voil une guitare, si je ne me trompe.

--C'est une mandoline, gnral. Oui, quelquefois ma compagne a la bont
de m'accompagner sur cet instrument, confident discret de nos peines!...
Ah!

--Ah! vous en pincez, madame: je vous y prends, et je tiens note de
l'aveu.

--Mais j'en pince un peu, monsieur le gnral, je ne m'en dfends pas.

LE GNRAL A SON AIDE-DE-CAMP.--Hum, mon ami, c'est significatif cela,
j'espre. Vous ne vous tiez pas tromp. (_A ces dames_). Vous allez
nous chanter une petite chanson, une chanson de France.

UNE DES DAMES.--Je chante si mal!

L'AUTRE DAME.--J'en pince si peu!

--Modestie que tout cela, modestie! Vous allez chanter et en pincer,
aimables friponnes. Nous coutons.

--Mais avant de nous soumettre  l'preuve que vous voulez nous faire
subir ou subir vous-mmes, messieurs, voudriez-vous vous rafrachir?...
Domingo! Domingo! apportez des confitures et du Sangari  monsieur le
gnral.

--Si Seora, rpond un gros ngre.

Le gnral dpose sur un canap son pe et son chapeau. L'aide-de-camp
en fait autant. Voil Mars dsarm par l'Amour.

Une des syrnes chante la plaintive romance. Son amie l'accompagne sur
sa mandoline, en faisant rouler sur le gnral des yeux qu'elle
s'efforce de rendre caressans et fripons. Le gnral est transport
d'aise et d'ivresse.

Comment trouvez-vous cette voix? demande-t-il  son compagnon.

--Un peu forte, mais assez bien timbre.

--Et la pinceuse de guitare ou de mandoline?

--Elle me parat avoir les mains assez fortes et le pied un peu pais.

--Vous ne savez ce que vous dites!

--Je sais bien au moins, mon gnral, ce que je vois.

--Elles sont charmantes, parfaites en tout; c'est moi qui vous le dis,
et je m'y connais.

Le chant a cess: les tendres motions commencent; les flicitations et
les complimens vont leur train. Les oeillades se croisent et
s'enflamment en se croisant. La pinceuse de mandoline se lve pour
suspendre son instrument sonore  l'une des cloisons de l'appartement.
En se levant avec grce, elle sent deux mains un peu roides se presser
sur la taille qu'elle s'efforce de dessiner d'une manire avantageuse.
Ce sont les mains frmissantes du gnral qui se sont gares sur ses
hanches. La prude veut se fcher et repousser avec dignit cet
attouchement un peu trop leste. Le gnral devient plus pressant: il
avance toujours: la belle recule jusque vers le canap, et l, pour
faire, en prsence d'une attaque trop vive, une retraite digne d'elle,
elle s'empare de l'pe et du chapeau du hros, et la coquette
disparat, avec la lgret d'une sylphide, dans une chambre voisine, en
poussant de grands clats de rire. L'amoureux amiral veut la suivre, sr
qu'il parat tre de son triomphe: mais sa conqute lui chappe encore
en grimpant les marches d'un escalier obscur qui parat conduire au
second tage.

Attir par ce bruit, un gros gaillard  la figure basane, au menton
barbu, et  l'air rbarbatif, entre et arrte ses deux gros yeux noirs
et irrits, sur le gnral.... Cet homme semble tre un de ces _bravos_
de la Havane, qui vendent au premier venu, une ou deux gourdes, chaque
coup de stylet. Il baragouine quelques mots d'espagnol qui signifient
qu'il est le chef de l'tablissement. Le gnral  cette vue veut saisir
son pe: elle a disparu! L'aide-de-camp cherche aussi la sienne: elle a
disparu de mme. La violence triomphera.

Dans quel gupier nous sommes-nous jets l, mon cher ami!

--Ce n'est pas un gupier, gnral.... Je vous l'avais bien dit.

--Emparons-nous, si vous m'en croyez, de ces barreaux de chaise, et
forons le passage.

--Forons le passage, puisque nous ne pouvons faire autrement, et
tapons, puisque vous le voulez, mon gnral. Mais c'est l une bien
cruelle extrmit.

Deux autres _bravos_ espagnols s'avancent: les deux dames se tiennent
derrire cette force imposante, arrivant tout exprs pour les protger:
elles rient toujours aux clats en montrant aux deux officiers dsarms
les deux pes et les chapeaux dont elles se sont si perfidement
empares.

Tas de coquines, me rendrez-vous mon pe! s'crie en les menaant le
gnral exaspr.

--_Dinero, dinero_! s'crient les _bravos_.

--Cela veut dire: Payez, payez, messieurs, et l'on vous rendra vos
armes, rptent les dulcines.

--Nos armes! Tiens, dit le gnral en jetant aux pieds des malheureuses
qui le narguent, une bourse d'or pour ranon; tiens, ramasse cet argent,
et rends-nous les armes et les chapeaux que tu nous as vols.

Les bravos se nantissent d'abord de la bourse. Ils descendent ensuite
l'escalier: les deux donzelles les suivent sans rien restituer. Le
gnral et son aide-de-camp veulent aussi gagner la rue. Mais les portes
par lesquelles le cortge s'est esquiv se referment sur eux, et pour
comble de rage, les victimes entendent dans la rue leurs bourreaux
crier: _A la guarda!  la guarda_! Nul doute, la garde va venir.

Elle arriva en effet. Le sergent de la patrouille, en ouvrant violemment
la porte de la maison o le scandale avait lieu, reconnat dans les deux
officiers dsarms et dcoiffs, le gnral de la division franaise et
l'un de ses aides-de-camp. On s'explique du mieux qu'on peut, en
espagnol et en franais. Le sergent croit apprendre quelque chose de
trs-nouveau au gnral, en lui annonant qu'il se trouve dans une
maison suspecte. Le gnral demande pour toute grce au chef de la force
arme la faveur d'tre reconduit  l'embarcation de son vaisseau, qui
l'attendait au warf. Mais dans quel tat il parut aux yeux de ses
canotiers! sans pe et sans chapeau! Les canotiers ne savent que penser
de cette circonstance singulire. Ils se contentrent de nager jusqu'au
vaisseau, et l encore, en montant  bord, le gnral et son piteux
camarade en bonnes fortunes, eurent la honte de passer, en faisant de
grands saluts, devant l'officier de garde qui les recevait  la lueur
des fanaux allums pour clairer leur marche. Le lendemain de cette
aventure, les flneurs de la Havane aperurent, suspendus  un poteau de
rverbre, deux chapeaux et deux pes surmonts de cette inscription:
A VENDRE POUR CAUSE DE DPART PRCIPIT.

Et puis on entendit dire dans toute l'le que le gnral commandant la
division franaise avait fait hommage de sa bourse,  la caisse des
indigens du pays.

Mais ce qu'il y eut de plus trange dans tout cela, c'est le bruit qui
courut avec la rapidit de l'clair dans toute la division. Les
officiers se disaient que les deux coquines qui avaient si adroitement
dcoiff et dsarm leur gnral, n'taient autre chose que deux petits
aspirans travestis, et qu'en cherchant bien parmi les enseignes de
vaisseau, on aurait pu reconnatre peut-tre les deux ou trois _bravos_
qui avec leur longue barbe factice et leur teint d'emprunt, avaient si
galamment assist les deux belles. Un des lgers chos de ce bruit
scandaleux alla frapper assez dsagrablement l'oreille inquite du
gnral. Il devina bientt toute la vrit, et il s'emporta d'abord
comme un lion pris dans un pige. Il appela son aide-de-camp. Vous
savez, monsieur, le tour infme qu'on nous a jou.

--Gnral, je commence depuis ce matin  m'en douter un peu.

--Je puis ordonner une enqute terrible, et faire fusiller les sclrats
qui ont attent  mon honneur. Commencez-vous  vous douter un peu aussi
de toute l'tendue de mon autorit?

--Jamais, mon gnral, je n'en ai dout. Vous pouvez, il est vrai,
ordonner une enqute: une enqute est mme une chose excellente; mais
n'y a-t-il pas eu,  votre avis, mon gnral, assez de scandale comme
cela?

--Et comment vous, chef d'tat-major, vous mon plus fidle limier en
quelque sorte, qui devriez deviner chaque officier de la division rien
qu' l'allure et au pas, n'avez-vous pas reconnu, flair, dpist deux
polissons d'aspirans dans ces deux coquines de la nuit d'avant-hier?

--Vous les trouviez si aimables et si gentilles, mon gnral, que le
moindre soupon m'aurait paru inconvenant.

--Moi, je les trouvais gentilles! allons donc! vous ne voyiez pas que je
me moquais d'elles? C'est vous peut-tre que je devrais faire casser
comme du verre, pour ne vous tre pas dout de ce que vous deviez savoir
mieux que tout autre.

--Moi, mon gnral, mais il me semble que vous feriez encore mieux
d'ordonner une enqute, comme vous en avez eu d'adord l'ide, si
dcidment vous tenez  faire quelque chose de dcisif.

--Ah! je suis bien malheureux! et ne pouvoir pas me venger sans
augmenter le scandale! et dvorer ma honte, si je ne me venge pas!...
Monsieur l'aide-de-camp!

--Plat-il, mon gnral?

--Allez dire  l'officier charg des signaux, que je lui ordonne
d'annoncer  MM. les commandans de la division, que je mets tous les
officiers aux arrts forcs jusqu' nouvel ordre!...

--De suite, mon gnral, j'y cours!

--Attendez donc un peu; que diable! aujourd'hui vous tes bien prompt!

--Qu'y a-t-il encore pour votre service, mon gnral?

--Il y a pour mon service que, quand vous aurez excut l'ordre que je
viens de vous donner, vous garderez les arrts forcs vous-mme, pour
vous apprendre un autre fois  mieux faire votre devoir.

--Oui... oui... mon... mon gnral!... J'y vais!




PETIT COMBAT.

GRANDES MOTIONS.


En se rendant par mer de Brhat  l'Ile-de-Bas, on rencontre,  moiti
route  peu prs, un petit archipel qui, par rapport au nombre de
rochers qui le composent, a reu le nom des Sept-Iles. Un seul de ces
lots est habit: les autres servent d'asile aux oiseaux de proie qui,
lasss de chercher leur nourriture sur les flots que l'on voit s'agiter
entre le continent et le petit archipel, vont le soir se reposer dans
les cavits de ces rochers battus presque sans cesse par les vagues, la
foudre et la tempte.

Entre toutes ces les, Tom, la plus rapproche de la terre ferme, se
trouve pose  l'entre d'une anse assez belle que l'on nomme la rade de
Perros. A droite de Tom, en faisant face au large, on aperoit les
cueils qui hrissent l'embouchure de la rivire de Trguier. A gauche
s'tend la cte qui joint le bourg de Perros au village de la Clart. Au
bas de cette cte se dessine une batterie de quelques canons, destins 
gronder,  l'occasion, sur le petit dtroit d'une lieue de large qui
spare l'le de Tom du rivage des Ctes-du-Nord.

Pendant la guerre, rien n'tait plus commun que de voir les croiseurs
anglais louvoyer entre les Sept-Iles et la terre de France. Les petits
convois de caboteurs avaient bien soin alors de s'assurer, avant de
donner dans la passe, qu'aucun navire ennemi ne viendrait troubler leur
timide navigation. Quand la plus grande des Sept-Iles avait annonc, au
moyen du smaphore qu'on avait tabli sur son sommet, qu'il n'y avait
aucun btiment anglais  vue, vite les commandans des convois faisaient
appareiller les navires placs sous leur escorte, et on s'efforait
alors de donner dans le _courreau_ avant que l'ennemi pt contrarier la
marche de la petite flotte de lougres, de golettes et de sloops
marchands.

Les Anglais aimaient d'autant plus  s'approcher de cette partie de la
cte de Bretagne, que l'le de Tom, par un privilge assez singulier,
leur offrait souvent l'occasion de faire des vivres frais. Ceci a
peut-tre besoin d'une courte explication topographique.

Pas un arbre ne crot sur cette le qui, avec une demi-lieue de long, ne
prsente  l'oeil qu'un lambeau de chane de montagnes, recouvert d'un
peu de bruyre. Pas une source, pas le plus petit ruisseau ne murmure ou
ne serpente sur cette terre inculte. Autrefois un cultivateur voulut y
tablir une ferme et fatiguer son sol dpouill, pour en tirer quelque
chose; mais les ruines de la ferme attestent aujourd'hui l'inutilit des
efforts du pauvre fermier. Une seule espce d'animaux peut se contenter
de ce sjour si peu fait pour les hommes. La tradition rapporte qu'un
chasseur y jeta une paire de lapins, et depuis ce temps les lapins ont
tellement pullul  Tom, qu'on ne peut y faire un pas sans rencontrer
un de ces insulaires herbivores. Aussi les matelots, dans leur langage
pittoresque, disent-ils que Tom n'est autre chose qu'une colonie de
lapins.

Les Anglais manquaient rarement, pour peu qu'ils restassent quelque
temps  croiser dans ces parages, d'envoyer des embarcations  Tom pour
y _faire du lapin_, comme disaient encore les matelots, ainsi qu'on dit
qu'un navire a envoy ses embarcations  terre, pour y _faire de
l'eau_.

La petite le, quelque pauvre et inutile qu'elle ft, avait pourtant un
propritaire; mais, par une de ces lois qui ne sont tolrables qu'en
temps de guerre, il tait dfendu au possesseur suzerain de ce fief
maritime de visiter sa proprit: les btimens de la station de Perros
et les pataches de la douane avaient seuls le privilge d'aborder dans
cette le, que l'imagination des anciens aurait peuple peut-tre de
dieux ou tout au moins d'heureux mortels, mais qui en ralit n'tait
peuple que d'assez mauvais gibier,  la chair aussi sche que le
terrain qui le nourrit.

Le privilge exclusif accord aux pniches et aux pataches qui
visitaient Tom, produisit assez souvent d'tranges rencontres. Pendant
qu'une embarcation franaise, par exemple, abordait l'le par un bout,
un canot anglais l'accostait quelquefois par l'autre bout, et alors
venaient les coups de fusil entre les Anglais, qui d'un ct tiraient
des lapins pour leur compte, et les Franais, qui trouvaient plus
piquant de brler leur poudre sur des ennemis, que sur le gibier qu'ils
taient venus chasser.

Lorsque des canots anglais envoys  Tom se voyaient surpris par le
mauvais temps pendant leur petite expdition, ils attendaient, cachs
dans les rochers de l'le, que la bourrasque s'apaist, pour aller
rejoindre les navires auxquels ils appartenaient, et qui, pour viter
les dangers que leur aurait fait prouver le coup de vent, avaient
prudemment gagn le large.

Sur des ctes moins mal gardes que ne l'taient les ntres, on aurait
pu quelquefois faire d'assez bonnes captures sur l'ennemi; mais les
Anglais se montraient si peu disposs en gnral  oprer des descentes,
que l'on daignait  peine se prmunir contre leurs rares tentatives de
dbarquement.

Un jour toutefois ils surent faire tourner  leur avantage une
situation difficile dans laquelle le mauvais temps les avait
soudainement placs.

Trois de leurs embarcations, assaillies par un coup de vent pendant
qu'elles taient  Tom, cherchrent en vain, malgr la grosseur de la
mer et la force de la brise,  regagner leurs navires. Rduites, aprs
d'impuissans efforts,  se rfugier dans les criques de l'le dont elles
avaient voulu s'loigner, elles revinrent, pousses par la lame,
s'chouer dans une petite anse o bientt les matelots russirent  les
haler  terre, de manire  les soustraire au choc des vagues qui
auraient fini par les briser si on les et laisses  flot.

Le coup de vent dura quarante-huit heures, et pendant ce temps-l, les
matelots anglais n'eurent d'autre asile que leurs embarcations tires 
sec, et d'autre nourriture que les lapins qu'ils purent tuer.

La mer enfin et le vent s'apaisrent. On songea  remettre les canots 
flot et  regagner les navires qui, revenant du large, ralliaient dj
la cte pour se rapprocher des canots qu'ils avaient laisss  terre.

Au moment o les officiers anglais ordonnaient  leurs matelots de
s'embarquer pour quitter l'le hospitalire, ils aperurent dans le
_courreau_ des Sept-Iles, et non loin d'eux, une grande pniche qu'ils
prirent d'abord pour franaise. C'tait en effet une patache des douanes
qui, voyant les croiseurs anglais trop au large pour avoir  les
redouter, se rendait avec toute scurit de Trguier  Lannion.

Par malheur,  bord de la patache s'taient embarqus ce jour-l mme
une douzaine de prposs qui, devant passer l'inspection d'un de leurs
chefs suprieurs, avaient cru trs-bien faire en prenant la voie de mer
pour se rendre  Lannion. La tenue de ces passagers tait parfaite. La
plaque et les _jugulaires_ de leurs schakos reluisaient au soleil qui
venait de se montrer. Leurs buffleteries, soigneusement blanchies,
tranchaient admirablement sur le vert fonc de leurs fracs poussets et
brosss jusqu' la corde. Rien enfin ne manquait  leur tenue militaire.

Quelle proie, je vous demande, pour nos Anglais cachs dans les rochers
auprs desquels la patache venait virer nonchalamment de bord! Sortir de
leur gte de la nuit, comme des perviers acharns; fendre les flots
avec la rapidit d'un poisson volant, et se jeter sur la pauvre patache,
qui n'y pensait gure, je vous le jure, ne fut que l'affaire d'un
moment, d'une minute pour les embarcations ennemies! Les douaniers,
surpris et sans doute effrays de cette attaque si prompte, essayrent
de rsister. Ils sautent sur leurs armes; la patache avait un petit
canon et deux espingoles: elle fait feu; mais les Anglais, comme
agresseurs, taient disposs  l'attaque, et les douaniers, assaillis 
l'improviste, taient bien loin d'avoir tout prpar pour la dfense. Le
grand nombre dut avoir l'avantage, et aprs une inutile rsistance, la
patache se rendit aux trois pniches.

La joie des vainqueurs dut tre grande, lorsque, pour rejoindre les
croiseurs qui les attendaient en louvoyant, ils dfilrent sous la
Grande-Ile avec leurs trois embarcations et la patache conquise. Le
smaphore plac sur cette Grande-Ile annona  son confrre le smaphore
situ sur la cte ferme, le triste vnement qui venait de se passer
dans le _courreau_ des Sept-Iles et presque sous les yeux de la garnison
qui gardait le plus important des rochers de l'archipel.

On vit bientt la frgate ennemie  laquelle appartenaient les canots
sortis de Tom, aller au-devant de la conqute des pniches
victorieuses, et prendre  la remorque la pauvre patache. Ce dut tre
pour elle une capture assez trange que cette douzaine de prposs de
douanes pars, brosss, fourbis, pour aller passer l'inspection 
Lannion et arrivant prisonniers de guerre  bord d'une division
anglaise.

On parla beaucoup,  Perros, du malheur arriv  la patache de Trguier.
Les prposs des brigades tablies sur les ctes voisines de
l'vnement, jurrent de venger leurs camarades sur les Anglais.
Plusieurs jours de suite, ils s'embusqurent dans les rochers de Tom,
pour chercher  surprendre les embarcations des croiseurs qui
s'aviseraient de vouloir dbarquer dans l'le. Mais leurs tentatives
furent vaines. Personne ne parut.

Pour suivre bien le fil des petits dtails que j'ai encore  raconter,
il est ncessaire de se rappeler succinctement ceux que l'on a dj lus,
et de ne pas oublier surtout l'le de Tom o venaient aborder les
Anglais et les Franais; la frgate anglaise avec les douaniers pris en
grande tenue, etc.

Lors du dernier vnement arriv  ces pauvres douaniers, je commandais
une pniche appartenant  la station de Perros, station trs-imposante,
compose d'une canonnire qui commandait les forces navales de
l'endroit, et de deux mauvaises embarcations dont la mienne faisait
partie! Le commandement que l'on m'avait confi,  moi trs-jeune
aspirant de premire classe et futur amiral de France, avait t dans
son temps un grand canot de vaisseau. En rehaussant les pavois de ce
canot et en plaant un petit obusier en fonte sur son arrire, on avait
cru en faire une pniche. J'oublie de dire qu'on lui avait mme donn un
nom assez pompeux, mais assez peu convenable  ses qualits: ma pniche
se nommait _l'Active_. Vingt-sept hommes la montaient. Vingt environ 
_couple_ pouvaient tre bords,  l'occasion, de l'avant  l'arrire. Un
caisson plac au pied du grand mt contenait quelques fusils, une
dizaine de pistolets et autant de sabres: c'tait l notre arsenal. Un
des bancs de l'arrire me servait de cabane; l'autre banc de babord
tait rserv au chef de timonerie que j'appelais toujours _mon second_,
pour qu' son tour il m'appelt toujours _mon capitaine_. Quand il
faisait froid, je tapais des pieds sur le tillac, ne pouvant pas me
promener faute d'espace. Quand il pleuvait, je me couvrais d'un manteau.
Mes hommes faisaient leur soupe  la mer, en plaant la chaudire,
commune  l'tat-major et  l'quipage, sur la moiti d'une barrique
remplie de sable et au centre de laquelle on allumait du feu. C'tait
une vie d'Arabes, au milieu des flots; mais  quinze ou seize ans, avec
un poignard au ct, des paulettes en or mlang de bleu sur le dos, et
deux douzaines d'hommes  commander, on se croit gnral d'arme. Un
capitaine de vaisseau ne se promenait pas plus firement sur sa dunette,
que moi sur le banc qui me servait  la fois de gaillard d'arrire, de
chambre  coucher et de banc de quart dans les circonstances
solennelles.

Un jour avant la prise de la patache des douanes, le commandant de la
station m'avait donn l'ordre d'escorter jusqu' l'le de Brhat trois
ou quatre caboteurs chargs d'objets du gouvernement. Dieu sait,  la
tte de ce convoi compos de trois ou quatre barques, les signaux que je
faisais  mon bord; car j'avais toute une srie de pavillons pour
transmettre mes ordres aux divers btimens placs sous ma protection. Un
amiral commandant une escadre aurait envi les volutions que
j'excutais, et  coup sr il ne se serait pas donn plus de soins pour
conduire une arme aligne sur trois colonnes, que moi pour mener mes
trois bateaux  bon port.

Ds que mon importante mission fut remplie et que j'eus vu dfiler
devant moi les navires de mon convoi pour aller mouiller  leur
destination, je tirai un coup d'obusier en hissant et rehissant trois
fois mon pavillon  tte de mt, pour faire mes adieux aux capitaines
marchands que j'allais quitter. Les capitaines de mon escadre
rpondirent  ce galant signal en m'exprimant leurs remercimens et leur
satisfaction. Ils hissrent et rehissrent par trois fois aussi leur
pavillon national, et je me sparai d'eux pour retourner  Perros.

J'insiste un peu sur ces dtails purils, parce qu'ils ont encore pour
moi tout l'attrait et toute la fracheur des souvenirs d'un ge que l'on
ne se console d'avoir pass qu'en se le rappelant sans cesse. Tous les
marins, j'en suis bien sr, me sauront gr de raconter longuement ces
petites scnes qui sont celles que les hommes de mer se rappellent avec
le plus de plaisir et d'attendrissement. Les critiques seuls pourront me
reprocher mon verbiage. Je sais bien que dans tout cela il y a peu de
mrite sous le rapport de l'art et du got littraire; mais chez moi les
douces impressions et la vrit passent avant l'art: mes plus chers
souvenirs d'abord, et le travail d'artiste aprs, s'il se peut, telle
est ma devise de _raconteur_.

Le jour tombait dj quand je me mis en devoir de revenir  la station.
Mais ce jour tombait comme tombe un beau jour d't. La mer tait
calme, le ciel tranquille, et l'air tide que l'on respirait semblait
s'tre imprgn en caressant les flots, de ces parfums de l'Ocan, que
les marins prfrent  l'ambre le plus exquis et aux essences les plus
prcieuses. La lune se dgageait,  l'horizon, du cercle noirtre que
les effets de lumire formaient au loin autour de nous, et sa clart si
vive et  la fois si douce paraissait couvrir d'une nappe d'argent la
houle que nous fendions  grands coups de rames. Il nous avait fallu en
effet border nos avirons: le vent avait cess, comme pour ne pas
interrompre le calme harmonieux de la nature. A terre, au sein des
forts ombreuses et des plaines dsertes, le silence des nuits a sans
doute quelque chose de bien religieux; mais  la mer combien le repos de
tous les lmens est noble et sublime! L'homme qui ne s'est pas oubli
des heures entires au milieu de l'Ocan pendant une belle nuit d't,
n'a pas prouv ce qu'il y a de mieux fait pour nous lever aux ides
les plus nobles et les plus consolantes.

Revenons un peu aux choses terrestres. A droite de ma pniche je voyais
l'immense mer se gonfler majestueusement sous les rayons de la lune: 
ma gauche et du ct de la terre, dfilaient une multitude de rochers
auxquels la nuit et la clart de l'astre qui nous guidait donnaient les
formes les plus bizarres et l'apparence la plus fantastique. Le calme de
ce beau spectacle n'tait interrompu, que par le bruit rgulier de nos
avirons ou par la voix retentissante de mes matelots, et quelquefois par
le mugissement lointain de la houle paresseuse qui allait s'engouffrer
dans les cavits des rochers ou les grottes du rivage. Jamais je n'ai
pass d'heures plus douces que celles de cette nuit, pendant laquelle,
tout jeune que j'tais, mes petites facults mditatives allaient grand
train.

Un canonnier de marine que j'avais  bord ne me permit pas de rester
long-temps plong dans mes dlicieuses rveries. Ce canonnier tait un
de ces clowns d'quipage, de ces agrables de bord qui ont le privilge
de faire rire leurs camarades en toute occasion, et d'gayer pour ainsi
dire la pnible vie du matelot. Mon clown  moi se nommait Fournerat:
c'tait un joyeux et joli garon, aim de tout son monde, et qui, chose
rare, tait aussi bon homme de bord qu'il tait bon farceur. Mes gens
taient-ils fatigus, harasss, mouills jusqu'aux os? Fournerat
laissait chapper une saillie, et le plus mcontent riait et se
remettait  l'ouvrage; tions-nous obligs de nager pendant une
demi-journe? Quand l'ardeur des rameurs mollissait, Fournerat
improvisait une chanson, et le courage revenait au plus maussade. Les
quarts-de vin de ses camarades, les doubles rations que je lui donnais
en supplment, pleuvaient sur lui; mais jamais il ne se grisait, et je
l'aimais comme l'homme le plus utile, le plus rang et le plus soumis de
mon petit quipage.

Mes gens, avaient les avirons sur les bras depuis trois ou quatre
heures. L'air chaud de la nuit semblait leur inspirer la mollesse dont
ils taient remplis. Quelques-uns des nageurs se plaignaient dj de la
fatigue, mais se plaignaient comme font souvent les matelots, en
exhalant leur mauvaise humeur en bons mots contre les objets, qu'ils
pouvaient accuser sans craindre d'tre rprimands. Savez-vous bien,
disait l'un  ses camarades, que la lettre que nous avons  crire avec
ces plumes de dix pieds (les avirons) est bigrement longue!--Oui,
rpondait un autre, et j'ai envie de mettre de suite ma signature au
bas, pour en avoir plus tt fait.

--Qu'est-ce que a veut dire? s'cria Fournerat; vous voulez finir dj
votre lettre par paresse d'crire? Eh bien! moi, je vais en commencer
une. Prtez-moi une de vos plumes de bois, et vous allez voir comment je
vas styler la lettre d'un mauvais fils  son cher pre.

Fournerat, en prononant ces mots avec un ton qui n'tait qu' lui,
saisit l'aviron d'un des mcontens. Chacun se dispose  entendre le
_farceur_ dicter la lettre qu'il va adresser  son pre. Le courage
revient  tout le monde, et mon canonnier, tout en hallant un grand coup
sur son long aviron, commence ainsi:

La mer est mon papier, la pniche _l'Active_ mon critoire, et mon
aviron ma plume. La bouteille  l'eau-de-vie, si le capitaine le veut
bien, sera ma bouteille  l'encre.

--J'y consens, m'empressai-je de dire, en devinant l'intention du drle.

--C'est bon, mon capitaine, vous _souscrivez_, et moi j'cris.

_Lettre d'un mauvais fils  monsieur son pre_.

Mon cher pre, et bigrement trop cher, puisque vous avez donn le jour
 un garnement de mon espce.

Je profite de l'occasion de la poste aux lettres pour vous adresser
celle-ci. Quant  la mienne, elle est fort bonne, et je souhaite que la
prsente vous trouve de mme, et dans la situation o j'ai l'honneur
d'tre. Il me reste encore,  ce que je crois, deux frres et une soeur
que ma chre mre vous a donns  nourrir et  duquer; la prsente est
pour vous dire et vous assurer, en bon fils, que je donnerais bien mes
deux frres pour ne plus avoir de soeur, sachant bien que cela ferait
plaisir  votre coeur paternel. Je suis bien aise de vous apprendre que
j'ai profit des bons principes que vous m'avez fait sucer chez vous
quand vous ne me donniez pas de pain  manger. J'irai loin, si je suis
votre exemple, et dj je suis en route pour Toulon, o je serai nourri,
habill et chauff aux frais du gouvernement.

Quand vous aurez l'occasion de battre ma chre mre et qu'elle aura le
malheur de vous taper conjugalement, tchez de vous assommer l'un et
l'autre, en souvenir de moi, persuads que je vous le rendrai  tous
deux aussitt que le ciel voudra bien me le permettre.

Adieu, mes chers parens, je vous embrasse aussi parfaitement que je
vous aime, et suis votre infectionn fils,


               LACARCAILLE.


Posse-cripthomme. J'oubliais de vous dire, si a peut vous intresser,
que je viens d'tre condamn  cinq ans de galres innocemment au bagne
de Toulon. C'est une bien jolie ville, o vous pourrez m'envoyer de
l'argent si vous avez le hasard d'en voler  quelques amis. Je n'ai pas
voulu vous laisser apprendre cette nouvelle par un autre. Mais soyez
persuad qu'au bagne comme ailleurs je n'oublierai pas les principes que
j'ai reus de vous.


               Idem.

Bah! se prit  crier un canonnier nomm Baradin, aprs avoir entendu la
lettre de son confrre, ce _bavacheur_ de Fournerat ne nous parle jamais
que de ses galres! C'est toujours le bagne de Brest ou de Toulon avec
lui. Change ta barre, conteur d'histoires de chanes et de forats; le
bagne ne rend plus!

--Tiens, comme il est mal bord cette nuit le prince Baradin premier,
l'empereur des mouches tues au vol, vice-roi des gamelles vides,
protecteur de la confdration sale!

--Pourquoi m'appelles-tu prince, espce de va-de-la-langue? Encore une
autre btise, n'est-ce pas? et tu restes l la bouche ouverte, comme un
sac quand il n'y a rien dedans!

--Ah! tu me demandes pourquoi je t'appelle prince? Je _vas_ te le dire,
mais dans une petite chanson, compose par ton serviteur, dans les cinq
minutes qui vont venir.

--Silence, les enfans! s'cria un des matres  tous ceux qui riaient de
la dispute survenue entre les deux canonniers; Fournerat va faire et
chanter une chanson sur Baradin: taisons nos langues et ouvrons nos
oreilles; c'est l'ordre.

--Mes amis, c'est sur l'air de _Oui, noir, mais pas si diable_, que je
vais vous _dchanter_ la _Baradine_, romance de circonstance, cadrant
avec le sujet, et un bien vilain sujet, voyez plutt. Mais il ne faut
pas que la musique vous empche de haller dur et long-temps sur vos
avirons. Chantons mal, mais nageons bien. Je tousse trois fois, je me
mouche deux: c'est vous dire que je vais commencer.


    Baradin qui s' mange l'me,
    Un jour de carnaval.
    En carrosse voit un' dame
    Qui s'en allait au bal. (_bis_.)
    Quques gaillards, par malice,
    Crient: Vive l'Impratrice!
    Voyons, que cela finisse,
    S' dit mon cadet d' novice,

    Et voil Baradin
          din! din!
    Qui lui tend, qui lui tend sa sal'main. (_bis_.)

    M'n ami, dit la Princesse,
    Que puis-je pour ton bien?
    --Mais m'accorder, l'Altesse,
    De toucher votre main. (_bis_.)
    --Si c' n'est que a, dit-elle,
    V'l ma main. Elle est belle.
    Attends, c'est d'la dentelle
    Que c' linge et c'te ficelle.
    Rgale toi-z-en. Tiens, tiens!
          Hein, hein?
    Baradin, Baradin, prends sa main, (_bis_.)

    La faveur n'est pas mince,
    Dit-il  ses amis,
    Josphine m'a fait prince
    En m'donnant un rubis, (_bis_.)
    L'Altesse impriale
    L'avait fait prince de Galle,
    Et mon gaillard s' rgale
    En grattant sa main sale.

    J' crois bien, c'tait du fin,
          Hein, hein!
    Tes rubis, les rubis sont mal sains. (_bis_.)


Je rappelle ici cette improvisation, toute grossire qu'elle est, pour
faire connatre l'humeur et l'esprit des matelots. Qu'on me pardonne de
la reproduire: ce fut, hlas! le chant du cygne, du pauvre Tyrte de mon
quipage!

La mare avait cess de pousser favorablement la pniche vers sa
destination. Mes hommes taient las de toujours tirer sur leurs avirons.
Le vent ne s'levait pas et le jour allait se faire. Je pris le parti
d'aborder l'le de Tom qui se trouvait sur ma route, et d'attendre l
que la mare suivante me permt de regagner Perros sans trop de peine.
Gouvernez sur Tom, dis-je  mon patron. Nous mouillerons le grappin
derrire en abordant.

En accostant l'le, entre trois grands rochers qui formaient une espce
de petit port, mes hommes levrent leurs rames. Le silence tait
parfait autour de nous, et ma voix seule et celle de mes gens allaient,
au terme de la plus calme des nuits, rveiller les tranquilles chos du
rivage. La mer gmissait  peine sur le bord, humide dj de la rose du
matin. La clart de la lune, qui allait bientt faire place  celle du
soleil, argentait encore le sommet de l'le et le ct oppos  celui
sur lequel nous nous disposions  dbarquer. Mais autour de nous
l'obscurit prtait  tous les objets des formes gigantesques et
fantastiques. Un aviron tombant  la mer, le bruit du grappin que l'on
mouillait derrire la pniche, la confusion mme des voix de mes
matelots, donnaient  cette scne si simple un charme inexprimable, du
moins pour moi.

Je me plais ici  dcrire un peu longuement ces choses, parce que ce
sont des souvenirs que ma mmoire me rappelle avec ravissement au bout
de vingt ans, et que je pense que l'on doit bien raconter et bien
exprimer pour les autres ce que l'on se rappelle soi-mme avec charme.
L'art d'mouvoir et d'intresser peut-il tre autre chose que celui de
peindre navement ce que l'on a senti le mieux?

En abordant  Tom je recommandai  ceux de mes gens qui les premiers
taient sauts  terre, de ne pas trop s'loigner, et de ne pas perdre
de vue la pniche, non loin de laquelle moi-mme je jugeai prudent de
rester. Un coup de fusil, au reste, devait tre le signal de ralliement.
La mare devant bientt nous permettre de continuer avec le jour notre
route sur Perros, je ne pensai pas devoir passer plus d'une heure ou une
heure et demie dans l'le.

Malgr la svrit de mes ordres, quelques-uns de mes hommes
s'cartrent un peu plus que je ne leur avais permis. Ils voulaient
chasser, disaient-ils, quelques lapins  coups de manche de gaffe. Aprs
l'vnement que je vais raconter et que j'tais loin de prvoir, je
n'eus pas la force d'en vouloir  ces maraudeurs: ils nous sauvrent.

Pendant que mes matelots rdaient a et l autour de moi, je m'assis sur
un rocher prs du rivage. J'aurais volontiers cd dans ce moment
d'inaction au sommeil que deux nuits blanches m'avaient rendu
ncessaire, sans l'intrt que m'inspirait une conversation qui s'tait
tablie,  dix ou douze pas de ma place, entre Fournerat, mon brave
canonnier, et le matelot Tasset, l'un de ses amis. Il s'agissait
d'amour, de mariage et de projet de retraite: je prtai attentivement
l'oreille.

Les deux interlocuteurs s'taient alongs nonchalamment sur un tertre de
bruyre: c'tait la pelouse du pays. Fournerat avait la parole.

Jamais, disait il  son camarade, je ne me suis senti autant envie de
retourner  Perros qu'aujourd'hui. Les deux jours que nous venons de
passer dehors m'ont paru longs comme un cble sans bout ou vingt-quatre
heures sans pain.

--Et pourquoi donc a? Le temps m'a paru long  moi parce qu'il a fallu
manier l'aviron toute la nuit, et que a vous alonge joliment une soire
qui dure douze heures de temps jusqu' la pointe du jour.

--Moi je me suis embt, parce que, vois-tu, je m'impatientais
d'attendre, et je m'impatientais parce qu'il y a quelque chose de
nouveau qui m'attend  Perros.

--Quel nouveau?

--Mon cong.

--Ton cong!  toi!

--Un peu! Dix ans de service et une blessure  l'omoplate, d'un coup de
canon de l'ennemi, qui m'empche le remuement  volont du bras avec
lequel je me mouche avec ou sans mouchoir; voil ce qui m'a fait
demander mes invalides. Y es-tu?

--Mais que feras-tu avec ton cong, sans avoir un morceau de pain pour
te laver la figure en dedans, quand la faim t'arrivera militairement
tous les matins?

--Ce que je ferai? je me ferai des enfans tout seul, si je peux; car les
enfans, comme on dit, c'est la richesse du pauvre.

--Et avec quoi encore te feras-tu des enfans?

--Avec un joli moule que je me suis choisi pour cela, va. Tu connais
bien Marie Angel?

--Cette grande belle fille de la Clart, l'ane au pre Angel?

--_Indubitablement_!

--C'est une belle _criature_!

--Je ne taille jamais que dans le beau.

--Qui vous a un bel estomac, au moins!

--Le plus bel estomac du dpartement des Ctes-du-Nord,  ce que m'ont
dit les connaisseurs.

--Et un bon caractre de fille, toujours de belle humeur, t comme
hiver.

--Ah! a doit tre encore plus facile  manier, il n'y a pas de doute,
qu'une pice de quatre pour un ancien canonnier comme moi.

--Et tu veux l'pouser?

--Oui, et par le ct le plus press encore. Elle n'a pas grand'chose,
mais elle a ce qui me plat, et a vous donne tant de force pour gagner
sa vie, une femme qui vous chausse un peu proprement! Le pre Angel,
dont je vais devenir le respectable gendre, gagne quarante  cinquante
sous par jour  faire des filets de pche. C'est le plus grand fabricant
du pays en filets  la brasse: le brave homme ne peut pas aller loin
avec la goutte qu'il a par en bas, et celle qu'il prend  chaque instant
par en haut. Une fois mort de rhumatisme et d'eau-de-vie, il me cdera
son fonds, c'est--dire sa navette; et comme je me suis exerc, en
faisant la cour  sa fille Marie,  passer assez gentiment une maille ou
deux dans les filets du beau-pre futur, je me trouverai tabli tout
naturellement avec ma petite femme, dans le domicile et l'tat du pauvre
dfunt.

--Allons, je te vois bientt ngociant en filets de pche, avec une
femme sur les bras et un _cabillot_ entre les quatre doigts et le pouce.

--Et le pouce! Oui, je le _pousserai_ mon commerce. Tiens, vois-tu, la
navigation me scie depuis long-temps le temprament. On ne risque qu'
se faire casser les reins dans notre mtier, et ce n'est pas un assez
grand avantage pour qu'on se donne tant de mal pour l'tat. Au lieu
qu'avec une belle petite gaillarde qui vous tricotte une paire de bas en
vous chantant la petite chanson, et en vous faisant une bonne soupe aux
choux, on est plus heureux et plus tranquille qu'un roi. Hein! Qu'en
dis-tu, espce de clibataire?

A ce moment de l'entretien, j'entendis courir vers moi deux des
matelots qui s'taient loigns pour parcourir l'le. Ces hommes
paraissaient s'tre hts pour venir m'annoncer qu'ils avaient aperu
sur une hauteur voisine plusieurs douaniers.... Le jour s'tait fait, et
 la clart de ses premiers rayons, et avec le secours d'une petite
longue-vue que je portais sur moi, je distinguai, en effet, quelques
hommes qui s'avanaient vers nous. A la forme de leurs schakos et  la
couleur de leurs habits, je reconnus des douaniers. Nul doute, me
dis-je, qu'une des pataches des postes voisins aura abord l'le comme
moi, et dans une autre partie.... Mais pour plus de prcaution et avant
de pousser une reconnaissance, j'ordonnai  tout mon monde de rembarquer
dans la pniche. Le canonnier Fournerat et son camarade, trop occups
encore, peut-tre, de la conversation qu'ils avaient entame, ne se
disposaient pas  excuter mon ordre, soit qu'ils l'eussent mal entendu
ou qu'ils ne jugeassent pas ncessaire de se hter. A peine, cependant,
avais-je prononc quelques mots d'impatience contre leur lenteur, que
mes faux douaniers, qui s'avanaient toujours, nous couchrent en joue
et nous envoyrent une grle de coups de fusil. Cette dcharge si
inattendue produisit plus d'effet que mon commandement. Tous mes gens se
jettent dans la pniche: on saute sur les armes et les avirons. Je fais
pousser l'embarcation au large: nous lchons prcipitamment quelques
coups de feu sur les douaniers qui continuent  tirer sur nous. La
pniche enfin s'loigne du rivage avec tout son quipage,  l'exception
cependant du pauvre Fournerat. Une balle venait de l'tendre mort auprs
de son camarade Tasset, qui, plus heureux que lui, avait russi,  la
premire dcharge,  regagner le bord.

Ma pniche fuit en dsordre. Une fois un peu au large et hors de danger,
nous cherchons  nous expliquer cette attaque imprvue. Comment nos
assaillans, si rellement ils avaient t des douaniers franais,
auraient-ils pu nous prendre pour des Anglais, quand le pavillon
tricolore flottait ds le matin au haut du mt de _tappe-cul_ de la
pniche? Ce sont des Anglais dguiss en prposs de douane, me
rpondait mon patron....--Mais pourquoi des Anglais auraient-ils eu
recours  ce stratagme, lorsque, sans changer de costume, ils auraient
pu nous approcher aussi bien qu'ils l'ont fait au moyen de ce
dguisement?--Par farce, peut-tre, me rpondait encore mon patron, ou
sans doute, parce qu'ils croyaient, en s'habillant en prposs, pouvoir
nous accoster impunment de plus prs et  bout portant, comme ils l'ont
fait.

J'ordonnai de gouverner de manire  contourner la queue de l'le, et 
nous rendre le plus tt possible  Perros.

Mais  peine avions-nous atteint la pointe sud de Tom, que nous vmes
dborder par l'autre ct et de la partie du nord trois lgers canots
qui nageaient sur nous  grands coups d'avirons. C'taient encore les
Anglais qui venaient nous attaquer. Ma pniche ne marchait que
trs-mdiocrement  l'aviron, comme je l'ai dj dit, et je prvoyais
bien que j'allais avoir affaire  force partie, quoique les canots
ennemis fussent assez grles. Il fallut se disposer  rsister au
nombre. Mes gens, un peu honteux de s'tre laisss surprendre par
l'attaque vigoureuse  laquelle nous avions t obligs de cder, ne
demandaient pas mieux que de prendre leur revanche.

Ds que la plus agile des trois embarcations ennemies fut rendue assez
prs de moi pour me lancer quelques coups de fusil, je fis tonner sur
elle l'obusier de 12, dont l'arrire de ma pniche tait arm. Ce coup
charg  mitraille produisit merveille, et les balles que mon unique
pice d'artillerie fit pleuvoir autour de mes plus hardis assaillans,
semblrent les dconcerter un peu. La fusillade s'engagea bientt entre
eux et nous, et sans interrompre le service des avirons, nous tnmes
tte  l'ennemi, qui nous gagnait toujours de vitesse. La brise,
pendant ce petit combat  la course, vint  s'lever; mais elle nous
tait contraire, et rendait inutile l'emploi de nos voiles. Les Anglais,
malgr la supriorit de leur marche, n'osaient cependant pas nous
aborder, car ils paraissaient surtout redouter la brutalit de notre
obusier. Dans la confusion de ce petit engagement, j'eus  peine le
loisir de remarquer que la canonnire de la station, favorise par la
brise qui nous contrariait, venait d'appareiller du fond de la rade, et
se trouvait dj  porte de canon du champ de bataille.

Il tait temps pour nous que son gros calibre ronflt sur les pniches
anglaises! Ma pauvre embarcation, branle et fatigue par la frquence
des chocs que lui faisait prouver la dtonnation de mon obusier, se
remplissait d'eau, et si l'engagement s'tait prolong, peut-tre
aurions-nous fini par couler, non pas sous le feu de l'ennemi, mais par
l'effet du propre feu que nous faisions sur lui.

Une gloire aussi ngative ne nous tait pas rserve.

A l'approche de la canonnire s'avanant couverte de toile et  force de
rames, et faisant dj gronder ses gros canons de devant, les pniches
anglaises abandonnrent la chasse qu'elles m'appuyaient avec
acharnement. Elles s'loignent, s'arrtent un instant, rentrent leurs
avirons, et bientt nous les voyons livrer au vent, qui favorise leur
fuite, les petites voiles blanches qu'elles hissent, avec la rapidit de
l'clair, au haut des mts qu'elles ont tablis dans un clin d'oeil. Des
mauves agiles ne glissent pas plus lgrement sur les flots qu'elles
effleurent du bout de l'aile, que ces trois embarcations, livrant aussi
leurs ailes blanches, au souffle de la rise. D'assailli que j'tais, je
veux devenir assaillant, et me voil, dans ma lourde pniche,
poursuivant  mon tour mes ennemis, avec le secours imposant de la
canonnire. Mais tous mes efforts furent vains. Les Anglais gagnrent le
large avant que nous pussions les approcher, et nous restmes matres
absolus du champ de bataille, sans avoir  nous enorgueillir beaucoup de
cet avantage. Quelques trous de balles dans ma mture et dans les
chapeaux de deux ou trois de mes gens, furent les rsultats les plus
remarquables de ce petit combat.

J'appris en quelques mots au commandant de la canonnire mon aventure 
Tom, et le pige dans lequel,  la faveur de leur travestissement de
douaniers, les Anglais avaient voulu m'attirer. Pardieu-! me dit mon
commandant, ces gaillards-l n'ont pas pay cher les frais du nouveau
costume sous lequel ils ont cherch  vous abuser. Il y a trois jours
qu'une frgate anglaise s'est empare d'une de nos pataches de douane;
et les habits des prisonniers auront servi  mtamorphoser en prposs,
les gaillards dont vous vous serez laiss approcher sans assez de
dfiance.

Le mystre que jusque l nous avait cach le costume de douanier, venait
de nous tre expliqu. Les Anglais nous avaient jou une petite comdie
de travestissement, une espce de pice  tiroir.

Pour plus de prudence, la canonnire commandante voulut faire le tour de
l'le de Tom, quoiqu'il n'y et plus aucun espoir d'y surprendre des
Anglais.

Le vent, qui depuis quelque temps s'tait lev de l'ouest, devint plus
fort; et comme il tait contraire pour rentrer, la canonnire et ma
pniche louvoyrent avec l'avantage de la mare afin de regagner le
mouillage en dedans de ce qu'on nomme _le lanquin_ de Perros.

Le soir, ou ne s'entretenait dans tout le pays que de l'vnement de
Tom, de la mort du pauvre Fournerat, et du mauvais tour enfin
qu'avaient voulu me jouer les Anglais.

Ce ne fut que le surlendemain de mon aventure que le temps devint assez
beau pour me permettre de retourner dans la petite le, thtre de ma
rcente aventure.

Je me, disposais  faire ce petit voyage en ordonnant  tout mon monde
de s'embarquer dans la pniche, lorsqu'une jeune fille s'avana vers moi
les yeux en pleurs.

Monsieur, me dit-elle, j'ai une grce  vous demander?

--Et quelle grce, mademoiselle?

--Celle de me permettre d'aller  Tom avec vous.

--Et quel besoin avez-vous d'aller  Tom?

--Quel besoin? Ah! monsieur, si vous saviez.... Et la jeune fille  ces
mots fondit en larmes.

Quel est votre nom? tes-vous de Perros?

--Monsieur, je suis du village de la Clart, je me nomme Marie Angel.

A ce nom, dont je fus frapp comme d'un coup de foudre, je me rappelai
avec une vive et poignante douleur la conversation de l'avant-veille
entre Fournerat et son ami.... Pauvre Fournerat!

Mais, mademoiselle, je ne sais trop si, pour vous-mme, je dois vous
permettre de venir  Tom. Je crois devoir vous pargner le spectacle
douloureux que vous venez chercher peut-tre  l'insu de votre pre, de
votre famille.

--Oh! je vous le demande en grce, monsieur: ne me refusez pas. Je ne
pleurerai pas, je vous le jure, et je tiendrai si peu de place dans
votre embarcation....

--Allons, venez, puisque vous le voulez. Je crains galement de vous
recevoir dans ma pniche, et de vous dsobliger en vous refusant.....
Embarquez-vous.

La jeune fille s'embarque. Je donne ordre  mes hommes de pousser au
large, et nous voil naviguant vers Tom.

Tous mes matelots connaissaient la pauvre Marie Angel. Ils la
regardaient en silence et d'un air qui voulait lui dire combien ils
respectaient sa douleur et les larmes qu'elle s'efforait de ne pas
rpandre devant eux et surtout devant moi,  qui elle avait promis de ne
pas pleurer.

Place derrire, prs du patron de l'embarcation, elle tenait ses yeux
humides fixs sur les flots que nous fendions  force de rames. En
approchant de Tom, je remarquai que son sein battait avec plus de
force, et que ses joues plissaient. Mais elle m'avait promis de ne pas
pleurer, et elle ne pleurait pas, de peur peut-tre de m'importuner....
Je commande au patron d'aborder l'le dans un autre endroit que celui o
nous aurions retrouv le corps de notre infortun canonnier.

A peine sommes-nous rendus  terre, que Marie Angel se dirige vers le
lieu que je voulais lui cacher: soit qu'elle connt dj l'le, ou qu'un
instinct trop naturel la guidt, elle gagne avec rapidit et avant nous,
la partie du rivage que nous avions aborde l'avant-veille.... Nous ne
pouvons que la suivre; et bientt nous la voyons s'arrter, se coucher
et se jeter sur le corps dfigur de son amant.

La pluie et le vent avaient pass pendant deux jours sur ce corps livide
et sur ces tristes restes que les Anglais n'avaient eu le temps ni
d'enlever ni d'enterrer.

Tous nos efforts furent vains pour arracher la pauvre Marie  cet
affreux spectacle. Nous ne parvnmes  transporter le cadavre vers la
pniche, qu'en consentant  laisser Marie soutenir, dans ce pnible
trajet, la tte inanime de son amant, comme si cette tte,  la bouche
bante, aux yeux vitrs et fixes, vivait encore!

C'est au coeur, s'criait la malheureuse fille, c'est au coeur qu'ils
l'ont tu!

Le cadavre fut reu, avec prcaution et recueillement, par les hommes
qui se trouvaient dans la pniche: on le plaa sur le banc de l'arrire,
et une voile recouvrit en entier le corps du dfunt.

Nous repartmes aussitt pour Perros.

Marie, agenouille aux pieds du cadavre de son amant, laissait tomber sa
tte sur sa poitrine affaisse; elle priait  voix basse, pendant que
nous nous loignions de l'le. Personne ne causait  bord: c'est 
peine si quelquefois je prenais la parole pour donner  mes hommes les
ordres ncessaires  la manoeuvre. Jamais traverse plus courte ne me
parut plus pnible. Le bruit des rames, frappant  coups rguliers les
flots tranquilles, semblait ajouter quelque chose de sinistre  cette
scne lugubre. On aurait dit une marche funbre, battue par les avirons
des nageurs sur la mer immobile. Il y avait du deuil jusque dans les
plis de notre petit pavillon que j'avais fait amener  demi-mt, et qui,
abandonn par le vent qui s'tait tu, tombait le long de sa drisse,
comme un long crpe ou comme un lambeau de linceul.

Nous arrivmes enfin  Perros.

La multitude nous attendait sur le rivage o nous devions aborder.

Des artilleurs de la station se disputrent l'honneur de porter le
cadavre de leur camarade Fournerat. Quant  Marie, elle ne pleura pas.
Elle voulut que le corps ft conduit chez elle, en attendant
l'inhumation, et en suivant la marche de ceux qui le portaient, elle
priait toujours, mais sans laisser chapper une larme. On aurait dit
que, moins malheureuse que quelques heures auparavant, elle venait de
retrouver quelque chose de consolant, et que la mort ne lui avait pas
encore tout t, en lui ravissant celui seul qu'elle aimait. Triste
illusion de la douleur, qui fait retrouver une consolation dans la vue
des objets qui devraient le plus augmenter notre dsespoir!

Le lendemain, on enterra Fournerat dans le modeste cimetire du village
de la Clart. Tous les marins de la station l'accompagnrent jusqu'au
champ de l'ternel repos.... Marie jeta la premire poigne de terre sur
sa fosse, et puis, quand cette fosse fut comble, elle sema des fleurs
sur la tombe qui venait de recouvrir pour toujours les restes de celui
qui aurait t son poux.

Quelques jours aprs cet enterrement, qui avait produit sur moi la plus
pnible impression, je revins visiter, conduit par quelque chose de
rveur et peut-tre aussi par un instinct de curiosit, le petit
cimetire de la Clart.

Mes regards cherchrent d'abord la tombe de Fournerat: c'tait la seule
chose que je voulusse voir autour de moi. Je remarquai que sur cette
tombe, dj un peu affaisse, une main, que je devinai sans peine, avait
dpos des fleurs toutes fraches. Une croix, sur laquelle se trouvaient
tracs le nom, l'ge et la profession du mort, avait t plante depuis
peu: au haut de la fosse et sur la tte de cette croix pendait une
petite couronne de marguerites touffues, qu'il avait fallu bien du temps
pour composer. Peut-tre, me dis-je, ces fleurs nouvelles sont-elles
encore mouilles des larmes de la pauvre Marie!... Quel secret avait
donc ce malheureux Fournerat pour se faire aimer ainsi d'une jeune fille
de village, ou plutt, que de sensibilit avait-il rencontre chez
cette jeune fille si nave et si touchante dans sa douleur!... Et je
pensai long-temps  Marie sur la tombe de son amant!...

Les impressions les plus profondes s'effacent bien vite dans le coeur
des marins: ils voient tant de choses en si peu de temps! J'oubliai
bientt et Fournerat et sa matresse, et le cimetire de la Clart et le
petit port de Perros, que je quittai pour aller courir les mers pendant
plusieurs annes sur une demi-douzaine de navires diffrens.

Les petits vnemens que je viens de raconter avaient presque disparu de
ma mmoire, lorsqu'un jour en visitant, pendant une de mes relches au
Sngal, le cimetire de Saint-Louis, il me prit envie de lire les
inscriptions que l'on pouvait encore dchiffrer sur quelques croix
funraires, battues depuis long-temps par le vent, ou couches pour la
plupart sur le sable qui recouvrait les ossemens des infortuns
moissonns par les maladies de ce pays terrible. Il m'tait souvent
arriv, dans les colonies, de parcourir les lieux o l'on entasse les
cadavres des pauvres Europens, pour avoir des nouvelles de ceux de mes
amis dont je n'avais entendu parler depuis long-temps; et souvent aussi
j'avais appris leur sort, en voyant leur nom crit sur la fosse qui les
avait pour toujours spars du monde. Une sorte de pressentiment m'avait
dit qu'en faisant une visite dans le cimetire de Saint-Louis, je
rencontrerais l quelques morts de ma connaissance. Je me laissai aller
 cette ide tant soit peu triste, et mon sombre pressentiment ne tarda
pas  tre justifi.

A peine, en effet, avais-je fait quelques pas sur le sable dans lequel
on creuse les tombeaux que la fivre jaune ou le tnesme se chargent de
combler dans ce climat inexorable, que je m'arrtai, presque
involontairement, devant une croix blanche sur laquelle on avait trac
une inscription en lettres noires, encore toutes fraches peintes. La
premire chose que je vis dans cette inscription, ce fut l'ge de la
personne qu'on venait d'inhumer depuis peu,  en juger par l'tat dans
lequel se trouvait encore la terre: GE DE VINGT-TROIS ANS!
_Vingt-trois ans_! me dis-je.... Mourir  cet ge, et encore au
Sngal! Mais quelle peut tre la pauvre femme que la mort a si tt
enleve? Je lus, ou plutt, sans avoir le temps de bien lire, je fus
frapp comme d'un coup lectrique, en croyant avoir vu sur la croix qui
tait devant moi, ces mots:... Marie Angel, dite soeur
_Sainte-Marie_....

Il me fallut m'asseoir sur une tombe voisine, et me remettre un peu du
malaise que j'prouvais, avant de pouvoir arrter de nouveau mes yeux
sur cette fatale inscription.

Au bout de quelques minutes d'efforts faits sur moi-mme, je voulus
relire les mots qui m'avaient si fort troubl.... Je n'avais dj que
trop bien lu.

_Ci-gt Marie Angel, dite soeur Sainte-Marie, ne  Perros, dpartement
des Ctes-du-Nord, le 1er mai 1801, morte  l'hospice de Saint-Louis,
ge de vingt-trois ans. Priez Dieu pour le repos de son me_!

C'est alors que le souvenir de l'infortun Fournerat et de toutes les
circonstances que j'avais depuis long-temps oublies, vint de nouveau
assaillir toute mon me. Avec quelle vivacit se prsentrent  mon
esprit, et le petit cimetire de la Clart, et les traits de la pauvre
Marie me demandant  venir  Tom dans ma pniche! Que d'vnemens, de
lieux et d'poques venaient en ce moment se rapprocher, se confondre
dans mon imagination,  la vue de cette croix o le sort de la pauvre
Marie m'tait rvl!... Quelle immense distance entre la tombe de son
amant et la sienne! Lui en France, elle au Sngal!... Ensevelis tous
deux pour jamais, et si loin l'un de l'autre!...

Hlas, il n'tait que trop vrai! Le soir, en revenant accabl de
tristesse vers l'hospice de Saint-Louis, j'appris de la bouche mme des
compagnes de soeur Sainte-Marie, que la pauvre Marie, attache depuis
cinq ans, par des voeux indissolubles,  l'ordre des Soeurs de la
Charit, avait termin au Sngal des jours remplis pour elle d'une
longue et cruelle amertume!

Cinq ans! c'tait juste le temps qui s'tait coul depuis la mort du
malheureux Fournerat!

J'ai cherch bien long-temps depuis dans le monde un pareil exemple de
constance et d'amour: je ne l'ai pas encore trouv. Peut-tre est-ce
pour cela que je me suis rappel si bien, comme la chose la plus rare,
tant de fidlit et de tendresse. Je chercherai long-temps encore sans
doute!




LE NOVICE DES ASPIRANS DE MARINE.


Les anciennes ordonnances de la marine, que l'on a refaites sans russir
 faire quelque chose de bien meilleur qu'elles, permettaient aux
aspirans de choisir, parmi les quipages des navires o ils servaient,
quelques petits mousses et un novice que l'on chargeait des dtails du
mnage et de la cuisine du _poste_[I]; triste cuisine qu'alimentaient
les 22 francs de traitement accords par mois  chaque commensal! Il ne
fallait rien moins qu'une continence  la Scipion ou une vertu d'estomac
 la Spartiate, pour se contenter de si peu. Mais la gloire se chargeait
de payer tout le reste, et de compenser, en esprances brillantes, ce
qu'il y avait de dsesprant dans le positif d'une telle vie.

[I] On nomme _le poste_ des aspirans, la partie du faux-pont o logent
et mangent les aspirans de marine.

Le _chef de gamelle_ sous les ordres duquel se trouvait toute la
marmaille du _poste_, tait celui des aspirans que ses collgues avaient
charg de dpenser le traitement de table, le plus convenablement
possible. C'tait la femme de mnage ou plutt l'conome de toute la
confrrie: le novice et les petits mousses en taient les frres
servans.

A bord de la frgate _la Topaze_, il existait un jeune marin sale et
vif, actif et intelligent: il s'appelait Faraud. Il tait novice: les
aspirans de la frgate le choisirent pour en faire leur cuisinier.

Faraud dbuta dans sa nouvelle charge en faisant un dur apprentissage du
mtier pour ses matres et pour lui. Il manqua d'abord toutes les
sauces, et il reut quelques taloches; il consomma d'abord aussi,
beaucoup trop de beurre, et il reut encore des taloches; mais  force
de faire des coles et de subir des corrections, il se forma et devint
moins prodigue. Les vieilles paires de bottes, les habits uss et les
doubles rations  la cambuse commencrent alors  pleuvoir sur lui.
Encourager les mes actives et nobles, c'est semer en bonne terre.
Faraud, largement rmunr par ses jeunes matres, devint bientt la
perle des novices des aspirans, et ce n'tait pas peu de chose, au
moins, dans toute une division navale.

Pendant tout le temps que le traitement de table avait t rgulirement
pay aux aspirans, le cuisinier de ces messieurs avait trouv le moyen
de faire faire assez bonne chre  ses Lucullus. Rien n'est plus facile,
en effet, que de faire quelque chose avec beaucoup d'argent. Mais par
une circonstance trop ordinaire, hlas! sous ce gouvernement imprial
que tout le monde regrette tant aujourd'hui qu'il est dj si loin, il
arriva que le traitement cessa d'tre pay pendant trois ternels mois.
Durant ce temps de famine et de strilit, il fallut bien vivre
d'industrie et de la maigre ration du bord: une livre et demie de pain,
quelquefois une demi-livre de mauvaise viande, de lard rance ou six
onces de haricots!... Quelle dure extrmit pour de futurs amiraux de
France! C'est cependant ainsi que l'on entre dans ce chemin de la
gloire, au bout duquel on meurt encore quelquefois de faim et de soif.

La cambuse fournissait de tout cela. Avec un bon sign par le chef de
gamelle, sous la responsabilit de tout le poste, le commis aux vivres
dlivrait autant de rations qu'il en fallait pour assouvir l'apptit de
dix ou douze voraces aspirans.

Mais comment, avec du lard et des _fayots_[J], faire autre chose que
des fayots et du lard? Faraud tait dsespr en pensant que toute la
science qu'il avait apprise ou plutt qu'il avait devine, tait
impuissante  varier, par la forme, des alimens qui, par le fond,
restaient toujours les mmes. Cependant, toujours ingnieux  dguiser
l'uniformit de la nourriture quotidienne qu'il offrait au palais rebut
de ses matres, on le voyait tantt leur servir un gros morceau de lard
au milieu d'un lac de haricots.

[J] On nomme ainsi  bord, les haricots secs de la cambuse.

Tantt un grand plat de haricots _accidents_ par de petits morceaux de
lard, sems  et l  l'aventure et comme par un coquet caprice.

Mais la base, la maudite base de cette _culination_ restait toujours la
mme. Un Vatel se serait pass son pe dans le corps dix mille fois
pour une. Faraud, qui n'avait point d'pe, s'y prit autrement.

Messieurs, dit-il un jour  ses dix ou douze aspirans runis assez
mlancoliquement autour du potage limpide qu'il leur avait servi ce
jour-l comme d'ordinaire; Messieurs, je suis dsespr, dgot de ma
cuisine.

--Pas plus que nous, va, mon pauvre Faraud!

--L'humiliation que j'prouve me tue!

--Oh! c'est trop fort. Dsespr, oui; mais humili, pourquoi?

--Pourquoi, Messieurs? parce que je vois les autres novices des aspirans
de la division aller  terre, et que je n'y vais pas comme eux.

--Aller  terre! et que vont-ils faire  terre, tes novices?

--Ils vont y faire la provision.

--La provision! et avec quoi? Ils ne sont pas, je pense, plus en fonds
que toi. Les espces manquent depuis long-temps dans tous les goussets
d'aspirans.

--Quand je dis qu'ils vont  terre _faire la provision_, je veux dire
qu'ils vont  terre faire semblant d'acheter quelque chose pour
l'honneur du corps et la dignit de _la gamelle_.

--Et comment font-ils semblant, ces gens-l, d'acheter quelque chose
avec rien?

--Je me charge, si vous le voulez bien, messieurs, de vous apprendre la
manire dont mes confrres s'y prennent. Si, en vous cotisant entre
vous, on pouvait seulement me composer, chaque jour, un fonds de cinq 
six sous, je me ferais bon d'aller tous les matins au march, dans la
_poste-aux-choux_[K], et de revenir  bord avec un panier assez
gentiment garni de lgumes  bon march; et, au moins, cela aurait l'air
de quelque chose, et je n'entendrais plus dire  tous les malins de
l'quipage, quand je passe  vide auprs d'eux: Dis donc, Faraud, les
aspirans doubleront-ils bientt le _Cap-Fayot_? est-ce que la rafale bat
toujours en cte, mon fiston? Je n'y peux plus tenir. J'aimerais mieux
tre tu sur le coup que de mourir de honte  petit feu, comme je le
fais depuis trois mois.

[K] La _poste-aux-choux_ est l'embarcation qui va tous les matins 
terre pour chercher les provisions fraches du bord.

Tout mu de la harangue de Faraud, le chef de gamelle, qui, plus que
tous ses autres camarades, sent la peine secrte de son cuisinier,
s'crie: Il a raison!

--Mes amis, reprend avec vivacit l'un des aspirans, il est ncessaire,
urgent, pour la rputation dont jouissait notre table, de soutenir
l'opinion qu'on a encore de l'ordre et des convenances qui rgnaient
dans notre gamelle. Nous sommes _rafals_, il est vrai; mais un temps
meilleur viendra, et si jusque l nous pouvons cacher, sous des
apparences d'aisance, le dnuement dont nous souffrons, croyez bien que
ce ne sera pas en vain que nous aurons fait un sacrifice au dcorum du
grade et  la dignit de notre corps. Moi, je donne cinq centimes de ma
poche chaque jour, pour que Faraud puisse faire semblant d'aller  la
provision.

Cet exemple entrana la majorit, et tous les assistans s'crirent:
Donnons chacun un sou de notre poche pour que Faraud se rende chaque
matin au march.

Le lendemain de l'adoption de cette mesure, Faraud se leva avec l'aube
naissante, de crainte de manquer la poste-aux-choux qui ne partait
pourtant qu' cinq heures. Il ne se sentait pas d'aise en se rendant 
terre le panier sous le bras et dix sous dans la poche. Il allait donc,
aprs trois mois d'exil, reparatre au milieu de ce march o tant de
fois il s'tait vu sollicit par toutes les marchandes de lgumes et les
crieurs de poisson! La sensation produite par sa rapparition fut
gnrale; mais, hlas! le pauvre novice eut bientt dpens ses
cinquante centimes.

Pendant plusieurs jours nanmoins on le vit revenir  bord non-seulement
avec quelques carottes, un chou et un paquet de radis, mais encore avec
un poulet, une tranche de saumon ou une ctelette. Puis, aprs avoir
soumis ses provisions au rapide examen du chef de gamelle, Faraud allait
dans la cuisine prparer son dner pour l'offrir le plus tt possible 
l'avide apptit de ses matres.

tonns,  la fin, de voir figurer sur leur table des morceaux que le
peu d'argent qu'ils donnaient  leur novice ne lui permettait pas
d'acheter, ceux-ci voulurent avoir une explication catgorique sur la
singularit d'un fait qu'ils ne pouvaient concevoir.

Comment fais-tu, demanda le chef de gamelle  son novice, pour nous
rapporter chaque jour un tas de choses que tu ne peux pas bien
videmment payer avec les dix ou douze sous que nous te donnons?

--Allez toujours, messieurs; mangez cela en attendant mieux. Le reste
est mon secret.

--C'est justement ton secret que nous voulons connatre. Il doit tre
beau! Voil, par exemple, ce petit poulet que tu nous as servi
aujourd'hui....

--Eh bien! ce petit poulet n'tait-il pas bon? Il n'en est pas seulement
rest un os!

--Je le crois bien,  douze! Tu nous donnes, pour toute la table, des
choses qui seraient tout au plus suffisantes pour deux ou trois
personnes.

--Que voulez-vous? quand on ne peut pas faire mieux!

--Mais encore, comment fais-tu pour te procurer ces objets que l'on
croirait le fruit d'une maraude plutt que....

--Allons, je vois bien qu'il faut que je vous dise comment je m'y
prends.

--Voyons, parle.

--Rien n'est plus facile  vous expliquer. Quand les femmes du march, 
qui j'avais l'habitude d'acheter mes provisions dans le bon temps, me
voient passer sur lest devant elles, le panier sous le bras, elles me
crient toutes:

Eh bien! mon pauvre Faraud, vous ne nous prenez donc rien
aujourd'hui? Moi je leur rponds du mieux que je peux: Non, pas
aujourd'hui, la mre Pignon ou la mre Mariette, c'est selon. Mais ces
braves femmes, qui devinent mon embarras et qui ne veulent pas me faire
honte, me disent alors: Allons, tenez, prenez ce petit poulet, prenez
ces deux artichauts, ce morceau de saumon; vous nous paierez plus tard,
et quand vous pourrez. C'est du crdit qu'elles font  une ancienne
pratique. Voil tout mon secret, messieurs, et je vous l'aurais dit plus
tt si je n'avais pas craint de recevoir _un poil_ de votre part.

Cette explication parut suffire; mais il fut ordonn expressment 
Faraud de ne pas se laisser aller dornavant aux offres trop gnreuses
de ses anciennes marchandes. Faraud n'en continua pas moins, malgr les
remontrances de ses matres,  rapporter chaque jour  bord du _butin
dpareill_, comme il disait. Il aurait mieux aim recevoir
quotidiennement vingt  trente taloches, que de renoncer  faire aller
sa cuisine.

On avait depuis long-temps cess de le tracasser sur son trange
monomanie de _fricoter_, lorsqu'un beau matin un des aspirans de corve
de _la Topaze_, en montant paisiblement la grande rue de Brest, entendit
crier _au voleur! au voleur_! Des marchands de lgumes et de volailles,
des archers de ville, poursuivaient  outrance un petit marin qui leur
chappait  toutes jambes, un canard d'une main et un chou-fleur de
l'autre. L'aspirant se met en devoir de barrer le chemin au fugitif qui
court vers lui. Mais quelle est sa surprise, lorsque, dans l'individu
qu'il va pour saisir au collet, il reconnat Faraud! Un ventru aurait
recul; un Brutus aurait mme peut-tre balanc. Mais un aspirant de
marine! L'aspirant, d'une main vigoureuse, arrte son novice. Les hommes
qui poursuivent celui-ci, accourent tout essouffls pour l'accuser
d'avoir vol un canard et un chou-fleur. La foule arrive aussi, et le
scandale va grossir avec elle. L'aspirant, aprs avoir entendu toutes
les plaintes, ne trouve d'autre moyen d'apaiser les marchands et de
renvoyer les archers de ville, qu'en fouillant dans sa poche et en
jetant  l'avidit des plaignans une pice de cinq francs, qu'il avait
t assez heureux pour rencontrer ce jour-l dans son gousset.

Et voil Faraud tout confus rest libre, son canard et son chou-fleur 
la main, en face de son matre justement irrit!...

C'est donc ainsi, misrable, que tu te procurais les provisions que tu
nous faisais manger!

--Monsieur, je vous demande mille fois pardon de vous avoir tromps
comme je l'ai fait jusqu'ici. Mais je puis vous assurer que jamais
l'envie de voler quelque chose pour moi, ne me serait venue toute seule.
C'est l'ambition de notre _gamelle_ qui m'a perdu.

--Allons, marche devant moi! Je vais te conduire  bord, et une fois
arriv, tu verras comment on punit les voleurs.

--Ah! oui, monsieur, vous avez bien raison, je suis un gueux, un
sclrat. J'ai escroqu, je ne m'en cache pas, bien des petites choses
au march. Mais au moins aujourd'hui le canard et le chou-fleur, que
vous avez pays de votre poche, sont bien  moi, et vous me permettrez
bien de les servir  table, avant de me faire corriger comme je le
mrite.

--Marche devant moi, te dis-je, et plus vite que cela!

Le pauvre Faraud, les yeux en pleurs et les provisions sous le bras,
chemine piteusement escort par son aspirant.

On arrive  la poste-aux-choux. On s'embarque pour retourner  bord du
vaisseau; et  chaque coup d'aviron que donnent les canotiers, le
malheureux novice des aspirans sent qu'il se rapproche du moment
invitable o la voix redoute de ses matres l'accusera avec trop de
justice d'avoir compromis l'honneur de _la gamelle_ du poste. La
contenance du coupable, dans l'embarcation, est loin d'tre arrogante ou
d'indiquer la rsignation de son me. Son air, au contraire, est
pntr, rveur et presque suppliant. Le patron et les canotiers, qui
ignorent encore l'aventure arrive  Faraud, se demandent, de l'oeil, en
le voyant ainsi afflig, ce qui peut lui tre advenu de fcheux.
L'infortun ne dit mot, et sa bouche ne s'entr'ouvre que pour laisser de
temps  autre passer quelques soupirs, longs et sourds, qui le
suffoqueraient s'il ne les exhalait pas  la drobe. Il tient ses yeux
confus attachs obstinment sur la surface de la mer qui coule, hlas!
si rapidement le long du canot qui porte  bord de _la Topaze_ le tmoin
impassible de sa faute, les remords de son coeur, et la crainte du
chtiment que lui rserve le sort!...

Bientt la lourde poste-aux-choux, qui, ce jour-l, semble avoir march
si vite, accoste le flanc de babord de la frgate. L'aspirant monte 
bord: il faut bien que Faraud le suive, et il grimpe aussi, tenant
toujours dans sa main tremblante le panier dans lequel barbote encore le
canard fatal, et s'lve la tte panache du chou-fleur accusateur.

On descend au poste des aspirans, dans ce faux-pont obscur o se trouve
une longue table autour de laquelle l'aspirant arrivant de terre a
bientt rassembl tous ses camarades, pour leur faire entendre une
communication importante.

Les douze camarades, qui ne se sont pas fait prier pour se rassembler,
examinent d'abord avec curiosit les provisions que contient le panier.
L'un se confond en loges sur la sagacit de Faraud, en ttant avec une
sorte de volupt gastronomique, les flancs dodus du canard qui crie
entre ses doigts frmissans; l'autre agite, avec orgueil, le chou-fleur
parfum qu'il se propose dj de manger  la sauce blanche, ou  l'huile
et au vinaigre, si le beurre manque. Un mot du chef de gamelle vient
mettre fin  cette scne, moiti plaisante et moiti srieuse.

Messieurs, dit-il en s'adressant  ses camarades avec un ton qui sent
un peu la gravit d'une justice solennelle, ce n'est pas de cela qu'il
s'agit, une action infme vient de m'tre rvle. Les provisions que
vous venez d'taler sur notre table avec tant de complaisance attestent
un fait qui portera l'affliction et l'indignation dans tous vos coeurs:
elles ont t voles!

--Voles! s'crirent ensemble, comme avec une seule voix, tous les
aspirans.

--Oui, _voles_, messieurs!

--Et par qui?

--Par le drle que vous voyez l, et dont la contenance coupable
attesterait seule le crime, si un tmoin irrcusable ne l'avait pas dj
dnonc  notre svrit.

Faraud, en effet, la casquette  la main et la tte baisse, se tenait
morne et muet au bout de cette longue table qu'il avait si souvent et si
ingnieusement recouverte de mets si vite avals, de cette table
thtre passager de sa gloire fugitive, et qui, pour lui, va tre
transforme, dans une minute, en table de justice.

Le chef de gamelle raconte en peu de mots l'vnement du matin. C'est un
acte d'accusation qu'il dresse en parlant. Tous ceux qui l'coutent,
pntrs de l'importance du dlit, nomment par acclamation le chef de
gamelle prsident de la commission qui doit prononcer sur le sort du
prvenu. Il a dj un accusateur, on lui donne des juges. Le plus
gourmand des aspirans se constitue son dfenseur officieux. On prend des
plumes, de l'encre; on se procure un Code pnal, et tout ce qu'il faut,
enfin, pour faire fusiller un homme, ou pour l'envoyer tout au moins aux
galres.

Faraud est constern.

Le rapporteur prend la parole. Il tonne, il clate, il foudroie
l'accus, et l'accus sanglote. Le dfenseur, qui a eu le temps de
prparer sa plaidoirie en rongeant une galette de biscuit, se lance et
s'panouit dans un brillant exorde: il repousse l'accusation avec
l'loquence du coeur, et un peu aussi avec l'loquence de l'estomac. Le
ministre public rplique au dfenseur: le dfenseur rpond au ministre
public. Les petits mousses qui composent l'assistance de la salle
d'audience se rjouissent en qualit d'ennemis naturels de Faraud, leur
suprieur, en prvoyant la condamnation de celui qui si souvent s'est
permis de stimuler vigoureusement leur paresse, ou de punir,  coups de
martinet, leurs trop frquentes tourderies.

L'affaire est entendue. Le conseil, aprs avoir essuy un dluge de
paroles, se trouve suffisamment clair pour rendre un jugement
impartial. Les juges se retirent dans un coin du faux-pont, qui leur
servira de chambre de dlibration. A peine nos Minos se sont-ils dit
trois ou quatre mots  l'oreille, qu'on les voit revenir  leur place.
Le prsident se lve, et d'une voix ferme et solennelle, il prononce
l'arrt suivant au milieu du plus profond silence:

La commission militaire institue  bord de la frgate de S. M. _la
Topaze_, en vertu du droit qu'elle tient de la justice, aprs avoir ou
l'accus Faraud dans sa dfense et le rapporteur du conseil de guerre
dans son accusation, a reconnu que le prvenu Faraud a bien videmment
commis un vol que rien ne saurait justifier, et dont la nature est
telle, qu'il pouvait compromettre, sans une circonstance indpendante de
la volont de l'accus, l'honneur de la gamelle des aspirans de cette
frgate;

En consquence, ladite commission condamne Jean-Julien Faraud  sept
jours de fer et  ne plus aller  la provision  terre.

Ici, redoublement de sanglots du condamn, et redoublement de joie chez
les petits mousses qui viennent d'entendre prononcer l'arrt.

Le prsident impose silence  l'auditoire, et il reprend: Mais attendu
que le dit Faraud ne s'est livr que par un zle excessif pour le bien
de ses matres, une action coupable dont la gamelle des aspirans a t
appele involontairement  recueillir les fruits, les membres de la
commission ont t d'avis de concilier  la fois ce qu'ils doivent 
l'quit, et ce qu'ils doivent  l'indulgence que leur inspirent l'ge
et les antcdens honorables du prvenu....

L'auditoire prte en ce moment la plus vive attention aux paroles que va
prononcer encore le prsident.

En consquence, la susdite gamelle sera tenue, ds les premiers fonds
reus pour traitement de table, d'acheter un habillement complet, en
drap bleu ou noir, au novice Faraud, pour le rcompenser du dvoment
absolu qui l'a conduit  immoler, en faveur de ses aspirans, jusqu'aux
bons principes que ceux-ci s'taient plu  lui inculquer;

Condamne en outre la susdite gamelle aux frais du procs, et le canard
ainsi que le chou-fleur, dposs sur le tribunal comme pices de
conviction,  tre mangs dans les vingt-quatre heures, attendu que ces
deux objets ont t dment acquis par un des aspirans, au profit de la
table, qui lui restituera ses avances en temps opportun.

Il serait difficile de dire l'impression favorable avec laquelle fut
accueilli ce jugement. Faraud surtout, l'heureux Faraud semble avoir
perdu la raison par excs de satisfaction et de reconnaissance. Il se
jette en pleurant sur les mains de son dfenseur gnreux, sur celles de
l'impartial prsident, et mme sur celles du rapporteur, qui a port 
regret, contre lui, une accusation que lui dictait bien plutt l'quit
que son coeur. Puis, aprs avoir bien pleur d'attendrissement, le
novice se rappelle ce qu'il doit  la justice: il s'lance dans la
batterie; il va d'un pas ferme et rsolu trouver le capitaine d'armes,
pour le prier de le mettre aux fers: c'est Rgulus venant reprendre ses
chanes dans les cachots de Carthage.

Il resta sept jours bien compts aux fers, notre bon novice; mais 
l'expiration de sa peine, le ciel permit ou voulut que trois mois de
traitement fussent pays  la gamelle, et, quarante-huit heures aprs le
traitement reu, un habillement complet de drap bleu se dessinait sur la
taille altire et droite du chef de cuisine des aspirans de _la Topaze_.

Un mois de bombance s'tait  peine coul, qu'il ne restait dj plus
un sou au chef de gamelle. La frgate _la Topaze_ partit heureusement
pour aller croiser dans l'Ocan. Il tait plus que temps; car, malgr la
leon qu'il avait reue, on ne sait pas ce qu'aurait pu faire encore le
novice Faraud, dans un nouveau moment de rafale.

Mais dans ce vaste Ocan qu'allait sillonner _la Topaze_, on rencontrait
alors force btimens anglais de toutes les espces et de toutes les
dimensions, depuis le faible cutter, jusqu'au terrible vaisseau  trois
ponts de 140 bouches  feu. La frgate fit d'abord plusieurs captures
parmi les navires qui ne pouvaient lui rsister. Mais,  force de
chercher, elle finit par rencontrer un btiment en tat de lui tenir
tte.

Ce fut un beau matin  la pointe du jour qu'elle fit cette belle
rencontre. Le soleil allait s'lever radieux sur les petites lames qui
clapotaient paisiblement  l'horizon, lorsque la vigie du grand mt de
perroquet cria: _Navire_!

O? demanda l'officier de quart.

--Sous le vent  nous, pas bien loin.

Tout le monde le vit bientt ce navire, de dessus le pont: il paraissait
assez gros. La mer tait superbe et la brise jolie: la journe, qui
avait commenc par un beau soleil, devait se terminer par un combat, et
le combat par....

On chassa le btiment aperu en laissant arriver sur lui bonnettes
hautes et basses.

Le btiment  vue, au lieu de prendre chasse, se mit tout bonnement en
panne pour attendre l'vnement.

En s'approchant l'un de l'autre, chacun des navires reconnut dans celui
qui lui tait oppos ni plus ni moins qu'une frgate.

_La Topaze_, ayant fait son branle-bas gnral de combat, hissa son
large pavillon tricolore aux sons guerriers des tambours qui battaient
dj la charge dans sa batterie et sur ses gaillards.

L'autre frgate rpondit  cette espce de dfi en hissant aussi son
pavillon. Mais ce pavillon tait un long yatch anglais!

Aprs s'tre aussi bien entendu, il n'y avait plus moyen d'entrer en
pourparlers: il fallait en venir aux beaux et bons coups de canon. A
terre, deux adversaires, flanqus de leurs tmoins, peuvent bien
s'arranger sur le champ de bataille et aller djener  la suite des
explications. Mais en mer, les duels entre deux navires n'admettent pas
la ressource des protocoles: on se tape d'abord, et l'on s'arrange
aprs, si l'on peut.

Par bonheur pour la frgate franaise, elle avait du 18 en batterie, et
350 hommes d'quipage.

Par malheur pour la frgate anglaise, elle n'avait que des canons de 12,
et 200 et quelques hommes, tout compris.

Cette infriorit de force et d'quipage ne l'empcha pas d'accepter le
combat que _la Topaze_ lui prsentait avec obstination, et qu'il tait
devenu d'ailleurs trop tard pour elle de refuser.

On entra en matire des deux cts, en lchant,  demi-porte de canon,
des voles entires qu'enveloppa bientt la fume qui s'tendit sur le
champ de bataille des deux combattans. Tristes combats que ceux que se
livrent dans la plus affreuse solitude deux quipages au sein de
l'immensit des mers! L, pas de spectateurs pour redoubler l'mulation
des braves, pas d'ambulances pour recevoir les blesss, pas un cho qui
rpte, pour la patrie que l'on dfend, le fracas de l'artillerie, les
cris de victoire, les derniers soupirs des mourans!... C'est partout du
pril sans illusion, de la gloire presque sans espoir et sans
couronne.... Oh! qu'il faut de courage pour se battre jusqu'au dernier
souffle sans tre vu, et quelquefois sans perspective de se sauver!

_La Topaze_, en tirant, en manoeuvrant, en revirant de bord pendant une
heure ou deux pour battre avec avantage l'ennemi qui tirait, qui
manoeuvrait, qui revirait de bord aussi vite qu'elle, s'aperut que,
malgr la supriorit de son calibre, elle pourrait encore combattre
fort long-temps avant de parvenir  rduire son adversaire.

Les quipages franais aiment, une fois lancs dans le danger, les
choses qui finissent vite d'une manire ou d'autre. Les longues
canonnades, qui vont assez bien au flegmatique courage des Anglais,
conviennent assez peu  la bouillante vivacit de nos matelots, une fois
que le salptre de la poudre a communiqu son ardeur au salptre de leur
caractre. Le commandant franais connaissait le faible de sa nation et
de son quipage. Aprs avoir donn  ses gens le temps de s'ennuyer 
faire le coup de canon, il saisit le moment opportun de leur accorder
l'abordage, comme quelque chose de propre  les affriander vers la fin
du lourd repas qui les avait un peu fatigus. Ce mot magique, _
l'abordage_, ranima, enleva tous les courages affaisss. Un coup de
gouvernail donn  propos, et une manoeuvre dcisive excute avec la
promptitude de l'clair, logent le boute-hors de beaupr de _la Topaze_
dans la hanche de _la Blanche_. Car la frgate anglaise s'appelait _la
Blanche_: on ne connut son nom qu'en l'abordant par l'arrire, pour y
voir de plus prs.

Je ne dcrirai pas ici toute l'horreur du choc des deux navires ennemis
et des quipages. Tout le monde en littrature a dj racont ce
qu'tait un abordage en mer. L'abordage mme est devenu le pont-aux-nes
des romanciers maritimes, comme autrefois, depuis la tempte si
classiquement essuye par ne, la tempte devint le pont-aux-nes de
tous les potes. Je ne m'en mlerai plus.

Mais avant l'accouplement terrible des deux frgates, un novice,  la
mine encore toute barbouille de suie et de fume, s'tait plac  l'une
des pices de l'avant de la batterie, prs de la cuisine des aspirans.
Ce novice-l c'tait Faraud, le novice Faraud que nous avons un peu
oubli. Dans les jours de combat, Faraud se trouvait tre servant du
dernier canon de 18 de la batterie. Quelle mtamorphose pour un
cuisinier! quitter la batterie de cuisine pour servir une pice dans la
batterie d'une frgate!

Deux ou trois minutes avant l'abordage, Faraud avait quitt sa pice
pour sauter sur le pont. Un sabre tout rouill tait tomb sous sa main
calleuse. Le passage pour se jeter  bord de l'ennemi est troit et
prilleux; mais Faraud est leste et tmraire. Un de ses aspirans,
n'coutant que son courage; s'lance un des premiers: c'est son chef de
gamelle; Faraud le suit par habitude, par zle, comme s'il allait  la
provision. Le voil donc  bord de l'anglais. On se hache l comme chair
 pt. Tant mieux, c'est son mtier; il s'y connat, il hache aussi. Au
bout d'un quart-d'heure de carnage, le nombre l'emporte, et quoique les
Anglais se battent bien, ils sont crass par ceux qui se battent aussi
bien qu'eux et qui sont plus forts. La victoire reste  l'quipage de
_la Topaze_. On bat le roulement: le feu cesse; le massacre est
suspendu, et Faraud revient  bord de sa frgate avec un coup de sabre
sur la figure et un rayon de gloire sur le front.

Le commandant, qui a tout vu au sein de la confusion gnrale, le
commandant, qui a tout fait faire et  qui aucun dtail n'est chapp,
ordonne au matre d'quipage de donner un coup de sifflet de silence....

Tout le monde se tait, mme les blesss qui crient de douleur.

Le commandant prend la parole pour fliciter en quelques mots rapides
et nergiques l'quipage qui s'est si bien conduit. Puis il proclame que
le novice Faraud s'est montr dans la mle un des plus intrpides parmi
350 braves.

Le hros reoit avec autant de surprise que de modestie le compliment
solennel dont il est encore plus tourdi que de son coup de sabre sur la
joue, puis il se rend au poste du chirurgien pour se faire appliquer un
empltre sur le visage,  seule fin, dit-il, d'aller faire bien vite le
dner de ses pauvres matres, qui doivent avoir bien bon apptit aprs
s'tre si bien peigns.

Pendant le temps que Faraud emploie  faire cuire dix ou douze rations
de boeuf sal, on coule la frgate anglaise, trop endommage dans le
combat et par le choc de l'abordage, pour pouvoir tenir long-temps 
flot. C'est ainsi qu'en temps de guerre, des hommes qui quelquefois
n'ont pas le sou en poche, envoient, pour le bien du service, des
millions au fond de l'eau.

Les aspirans, aprs avoir satisfait noblement  tous les devoirs du
service pendant l'action, viennent, midi sonnant, se runir joyeusement
autour de la table sur laquelle le chef de gamelle a fait servir un
djeuner improvis. Tous les jeunes convives, en se revoyant remplis de
gat et d'apptit, se flicitent de se retrouver aussi bien portans,
aussi dispos,  la suite d'une affaire dans laquelle chacun d'eux ne
s'est pas pargn. Ils s'embrassent, ils se complimentent, ils se
racontent les dtails particuliers qu'ils ont pu recueillir sur les
incidens qu'ils ont t  porte d'observer dans la partie du navire o
ils taient placs. Tout s'est pass  merveille dans le combat. On
nomme les morts; on s'apitoie sur le sort des blesss. On accorde un
regret  l'un, une louange  l'autre. La conversation va grand train;
les langues s'animent, les ttes s'exaltent. Une voix nasale au milieu
de tout ce tumulte, se fait entendre et domine le bruit de tous les
entretiens: c'est la voix de Faraud qui, en arrivant avec un grand plat
sur lequel fume un gros morceau de salaison, annonce  ces messieurs que
le djener est servi.

Cet avertissement, attendu avec une certaine impatience, rtablit pour
un instant le silence dans le poste des aspirans. On se met  table,
comme s'il s'agissait de faire un bon repas.

Le chef de gamelle, aprs s'tre plac  l'une des extrmits du cordon
form par ses camarades assis par ordre d'anciennet, se met en devoir
de dcouper la pice de boeuf, qui rsiste long-temps sous le tranchant
du large couteau dont il est arm; et tout en divisant les rations, il
adresse  Faraud quelques mots que celui-ci coute avec respect, sa main
applique sur celle de ses joues qui a reu provisoirement l'empltre
destin  couvrir sa blessure.

Eh bien! Faraud, on dit, mon ami, que tu t'es vaillamment comport dans
le combat.

--Mais on dit qu'oui, monsieur. Quant  moi, ce que je sais, c'est que
j'ai fait mon possible. J'ai march devant moi, en tapant le mieux que
j'ai pu.... Que voulez-vous! on ne peut pas toujours se sauver et
prendre chasse, comme je l'ai fait, vous savez bien, dans la grande rue
de Brest.

--Qui te parle de ta grande rue de Brest? je te parle du combat,
aujourd'hui.

--Vous, je sais bien, messieurs. Mais tout l'quipage n'tait pas comme
vous:  chaque instant j'entendais dire, tribord et babord, de moi, des
choses qui ne m'allaient pas trop. J'ai voulu faire voir  quelques-uns
du bord que je savais aussi bien aller de l'avant que battre en
retraite. Et avec a, un sabre d'abordage, c'est plus facile  manier
dans la main, qu'un _canard escroqu_.

--C'est bien cela, mon ami; tu auras de l'avancement, va; et nous
saurons reconnatre ton zle pour nous et le courage que tu as montr
dans le service.... Et ton coup de sabre, qu'en dis-tu? te fait-il
beaucoup souffrir?

--Mais, monsieur, je dis que pour celui-l, je ne l'ai pas _vol_, comme
le canard et le chou-fleur.

--Ah a! en finiras-tu avec ton maudit canard, qui commence  m'ennuyer
 la fin? Qui te parle de voler et de battre en retraite? Ta conduite a
tout expi depuis long-temps, et ta blessure suffit pour effacer le
souvenir d'une bagatelle que personne, du reste, n'est en droit de te
reprocher, maintenant surtout.... Messieurs, j'ai conu un projet pour
lequel je demanderai votre approbation et mme votre coopration. Le
commandant a fait solennellement l'loge de la conduite de notre novice.
Il parat tre des mieux disposs en sa faveur; croyez-vous que si nous
saisissions ce moment opportun pour demander de l'avancement pour
Faraud, nous ferions mal?

--Non, au contraire, nous ferions trs-bien. Allons en corps demander de
l'avancement pour Faraud.

--Oui, mes amis, mais aprs que nous aurons fini de djener. Je n'ai
pas encore mang mon morceau de fromage, dit un des aspirans.

--A propos de fromage: dis donc, chef de gamelle, s'il tait possible
d'avoir, avec un bon  la cambuse, une demi-livre de _tte de maure_ de
plus? Ce n'est pas tous les jours fte, et aprs cinq heures de combat,
c'est bien la moindre chose qu'on obtienne un petit supplment.

--Vous avez raison, mes amis; le commis aux vivres est bon enfant: je
vais lui faire un bon pour une livre, afin d'obtenir, au moins, la
demi-livre de tte-de-maure.... (_Le chef de gamelle crit_....)

Tiens, Faraud, va-t'en  la cambuse porter ce bon, et tche de nous
ramener quelque chose, car ils crvent encore tous de faim....

--Oui, monsieur. Attendez un instant, je reviens  la minute. L'quipage
se priverait plutt de sa ration que de vous laisser manquer de quelque
chose, car c'est vous autres, mes aspirans, qui nous avez montr, 
tous, le chemin pour aller  bord de la frgate anglaise.... Excusez,
messieurs; mais voyez-vous, c'est que je suis si content aujourd'hui....

--C'est bon; cours en double, et reviens avec ton fromage. La
sensibilit aura son tour une autre fois que nous serons moins presss.

Quand le demi-pain de fromage eut t dvor, et cela fut fait vite, les
aspirans, fidles  leur promesse, se rendirent collectivement auprs de
leur commandant, pour demander de l'avancement en faveur de leur novice.
La chose tait dj faite, et Faraud, le soir de ce beau jour, prpara
le maigre souper de ses matres, en qualit de matelot  vingt et un
francs par mois. C'tait le nouveau grade auquel il venait d'tre promu
pour sa belle action et son coup de sabre.

Une distinction aussi flatteuse, un avancement aussi subit taient bien
faits pour exciter un zle nouveau chez celui qui venait d'tre l'objet
de tant de marques de bienveillance. Pendant tout le reste de la
croisire, Faraud continua  mriter de plus en plus l'attachement que
dj lui avaient vou ses jeunes matres. Ceux-ci, croyant mme avoir
fait trop peu pour rcompenser un dvoment aussi long et aussi
inaltrable, rsolurent de prlever, une fois arrivs  terre, une
certaine somme sur les fonds  venir de la _gamelle_, pour procurer 
leur novice les moyens ncessaires d'acqurir la petite instruction qui
pourrait le mettre  mme de s'lever un jour au-dessus de la classe des
simples matelots.

L'heureux Faraud ne savait que se trouver confondu de tant de
tmoignages d'intrt et de sollicitude.

_La Topaze_ revint enfin  Brest, aprs plusieurs mois de victorieuse et
de productive campagne. En arrivant en quarantaine, car c'est toujours
par des quarantaines ou l'hpital que se terminent, pour les marins, les
plus glorieuses croisires, le commandant s'empressa de signaler, en
style nergique et pressant, au ministre de la marine, les officiers et
les matelots qui s'taient le plus distingus pendant le voyage.

Les rcompenses avaient du prix alors, parce qu'elles avaient un motif,
et qu'un mrite reconnu les justifiait presque toujours; et quoique l'on
toucht d'assez prs  la fin du rgne de Napolon, les croix d'honneur
ne pleuvaient pas aussi fort qu'aujourd'hui. Cependant alors nous tions
en guerre, et aujourd'hui nous sommes en paix. Mais revenons  notre
affaire et au seul fait dont nous ayons encore  nous occuper.

Quinze toiles de la Lgion-d'Honneur arrivrent, courrier pour
courrier, pour tre rparties entre les plus braves des braves de la
frgate _la Topaze_. La plus stricte impartialit devait prsider  la
distribution de ces nobles rcompenses.... L'opinion publique, qui
existe  bord d'un vaisseau aussi bien que dans le plus grand des
royaumes de la terre, avait dj prononc... le matelot Faraud fut
nomm membre de la Lgion-d'Honneur, et voil le cuisinier des aspirans
devenu chevalier!

Dites  prsent, contempteurs d'un temps que vous n'avez pas connu ou
que vous n'avez pas bien vu, dites-nous qu'alors tout se donnait aussi 
l'intrigue et  la servilit!

Les aspirans de la frgate, en apprenant l'illustration subite de leur
novice, comprirent assez tous les devoirs que leur imposaient les
convenances, pour prendre une rsolution qui pt s'accorder avec le rang
auquel venait d'tre lev Faraud. Ils ne voulurent plus souffrir que
celui-ci continut  _fricoter_ pour eux. Mais Faraud, plus attach 
son ancien mtier que sduit par la grandeur de son nouvel tat,
s'obstina  vouloir encore cuisiner pour le compte de ses chers
aspirans. Un grand dbat s'mut  ce sujet. A la dlicatesse des
scrupules de ses matres,  la sagesse de leurs remontrances, le
serviteur zl opposait l'irrsistibilit de ses gots, la considration
qu'on devait  l'anciennet de ses services. Le combat fut long et
opinitre; la voix imprieuse du devoir militaire fut oblige de se
faire entendre pour mettre fin  cette querelle de procds et de
sacrifices. Le commandant ordonna  Faraud de quitter le poste des
aspirans, pour prendre rang  un plat de matelots  vingt et un.

Fatale lvation, dcevant honneur, qui venaient de condamner Faraud 
abandonner une profession, au prix de laquelle tous les honneurs du
monde et leur vain clat n'taient rien pour lui! Pourquoi, se disait-il
souvent, ai-je t chercher, le sabre  la main,  bord de la frgate
anglaise, cette diable de croix qui me force de renoncer au mtier que
je faisais depuis si long-temps? La belle avance  prsent! N'aurais-je
pas cent fois mieux fait de rester tranquillement dans ma cuisine?
c'tait l le vrai poste o je devais mourir. L'ambition, que je
n'aurais jamais d avoir, m'a perdu. Oh! que si je pouvais remettre
cette croix d'honneur  qui me l'a donne, je quitterais bientt tout ce
_bataclan_, pour le plaisir seulement de faire cuire encore une bonne
grillade pour ces messieurs!... Mais il n'y a plus moyen: un autre m'a
remplac dans mes fonctions, et me voil condamn au _matelotage_ pour
le restant de mes jours!

Que de fois, cdant  la tentation qui le tourmentait jour et nuit, on
vit l'infortun se glisser  l'improviste dans la bien-aime cuisine qui
lui tait interdite! Avec quelle volupt il s'empressait alors de jeter
une poigne de sel dans la chaudire de ses aspirans, de fourrer un
morceau de bois dans le feu qu'il accusait son successeur de ne pas
faire assez ptiller! Puis, aprs avoir ainsi contribu clandestinement
 faire bouillir sa chre marmite, il se sentait plus content de
lui-mme et moins fatigu du poids de son insupportable dignit.

Une chose bien douce venait encore le consoler un peu du triste veuvage
auquel la fortune l'avait condamn. Ses jeunes matres, en le perdant,
lui avaient conserv toute leur ancienne bienveillance. Jamais un grand
dner ne se donnait au poste des aspirans, sans que Faraud ne ft
invit  jeter un coup d'oeil sur les prparatifs du festin. Avec ses
conseils tout allait bien. Sans son approbation tout aurait paru aller
mal. C'tait un vieil ami de la maison, sans lequel rien n'aurait t
bon, avant qu'il y et mis le doigt. Faraud, malgr sa rclusion force
dans son nouveau grade, n'avait jamais cess, au reste, d'tre commensal
du _poste_. Il partageait, avec le personnel des serviteurs des
aspirans, tous les rares dbris des repas ordinaires ou extraordinaires.
Outre ces petites douceurs, il recevait encore, pour les bons offices
qu'il rendait  ses ex-patrons, les vieilles paires de bottes, les vieux
habits que ceux-ci ne pouvaient plus porter. Des cadeaux fastueux, faits
 Faraud par d'autres mains que celles des aspirans, auraient rvolt sa
dignit; mais venant d'eux, tout lui semblait acceptable et presque
sacr.

Tant de dvoment devait un jour recevoir son prix, obtenir sa couronne,
et cette couronne fut celle du martyre.

Dans une rixe sanglante, au milieu de laquelle un de ses matres
d'autrefois s'tait vu forc de mettre le sabre  la main pour rsister
 l'attaque de plusieurs matelots furieux, Faraud, n'coutant que
l'instinct de toute sa vie, se prcipita au-devant du coup qui menaait
un de ses aspirans. Le coup destin au jeune officier alla frapper la
victime qui s'immolait pour lui. Le malheureux succomba quelques heures
aprs que son gnreux sang eut teint l'ardeur des rvolts, et en
expirant sur un lit d'hpital, il fit entendre, avec l'accent d'une me
satisfaite, ces mots touchans, que le corps des aspirans n'oubliera
jamais: _Je meurs content: j'ai sauv l'un d'eux_!




LE FORBAN MON AMI.


Dans l'troit logement que l'on nous avait affect  bord d'un petit
btiment convoyeur, et que l'on nommait pompeusement  bord _le Poste
des aspirans_, le hasard ou plutt la destine m'avait donn pour
camarade de hamac un bon et excellent petit aspirant de seconde classe,
dont le caractre arrangeant convenait au mieux  mon humeur un peu
exigeante.

N'ayant qu'un hamac pour deux, il fallait que l'un de nous se trouvt
toujours sur le pont quand l'autre tait couch, et mon ami Mainfroy,
sans cesse dispos  s'accommoder de tout ce qui pouvait me faire
plaisir, se promenait plus souvent qu' son tour sur le pont, pendant
que je dormais pour lui. Il ne reculait jamais, au reste, devant
quelques heures de quart, qu'il fit beau ou mauvais temps; et, par un
got tout particulier  sa nature de marin, il arrivait toujours que
c'tait lorsqu'il ventait le plus fort ou que la pluie tombait avec le
plus de violence, que mon camarade se plaisait  affronter en face la
tempte ou l'orage. Rien ne lui allait aussi bien que le gros temps et
les choses prilleuses.

Le partage de hamac que je faisais avec lui, d'une manire au reste
assez ingale, nous avait conduits  mettre aussi en commun, comme dans
une tirelire, notre peu d'argent, nos peines et nos plaisirs, et jusqu'
nos vtemens.

Voici comment s'excutaient, par exemple, les articles de notre
communaut d'habits.

Les aspirans ne pouvaient aller en corve, ni s'absenter du bord, sans
tre dcors des trfles en or qu'ils portaient sur leur petit frac
bleu, en guise d'paulettes, comme marque distinctive de leur grade.

Comme nous n'avions  nous deux qu'une paire de trfles par conomie, et
que nous n'tions jamais de service ensemble, lorsque je quittais le
quart, je remettais mes insignes  Mainfroy, et avec ces insignes
quelquefois aussi le frac rp auquel ils tenaient.

Tout s'arrangeait ainsi au mieux entre lui et moi, et le plus simplement
du monde,  la satisfaction des deux parties contractantes.

L'ami Mainfroy avait embrass le mtier de marin par got, et l'on
pouvait mme dire par passion; l'ide de devenir un jour amiral de
France lui tait venue  Paris en lisant _Robinson Cruso_ ou les
_Mmoires de Duguay-Trouin_.

Ses parens, qui taient des gens fort paisibles et peu fortuns,
n'avaient d'abord voulu faire de lui qu'un avocat ou tout au plus un
mdecin. La vocation du jeune homme l'emporta sur les arrangemens de
famille. Un beau jour il quitta les brillantes tudes qu'il avait 
moiti termines, et sans autre recommandation que sa charmante figure,
et sans autre fortune qu'une pice de cinq francs, il arriva de Paris 
Brest vtu de la seule petite veste qu'il et emporte du collge.

Le pre Mainfroy ne tarda pas  dcouvrir les traces du fugitif. Mais,
en homme sage, il se rsigna  laisser son fils parcourir la carrire
qu'il s'tait ouverte si rsolument. En peu de temps, et aprs une
campagne fort dure, le drle apprit tout ce qu'il fallait pour tre
reu dans la marine en qualit d'aspirant de deuxime classe,  50
francs par mois.

Sa gat insouciante nous rjouissait fort. A toutes les allusions qu'il
puisait avec originalit dans les habitudes du mtier, il manquait
rarement d'ajouter une foule de citations potiques, un dluge de
distiques latins qu'il exhumait en lambeaux de tous les vieux auteurs
que sa mmoire lui rappelait encore. Il excellait  habiller sa vive
conversation, des guenilles des tudes qu'il avait abandonnes pour
courir les mers. Ses entretiens taient de vrais habits d'arlequin, et
nous nous amusions beaucoup de son rudition de carnaval, comme nous
disions, sans qu'il se fcht jamais.

Personne au reste n'aurait devin, sous la douce enveloppe de mon ami
Mainfroy, l'me que ce petit diable tenait comme en rserve pour les
circonstances dcisives ou les vnemens prilleux. En le voyant pour
la premire fois, on aurait dit d'une belle petite fille travestie en
aspirant de marine. Mais, pour peu qu'on le pousst trop  bout, on
rencontrait, sous cet extrieur naf et sduisant, tout l'enttement
d'un vieux soldat et l'audace d'un damn de corsaire. Au surplus, avec
nous il tait le meilleur enfant de toute l'arme navale: il ne se
donnait de coups d'pe qu'avec les trangers, et toujours pour des
bagatelles dont il riait lui-mme jusque sur le terrain, o bien
rarement d'ailleurs il se rendait pour son propre compte.

La vie un peu trop uniforme que menaient les aspirans  bord des
btimens de l'tat finit par l'ennuyer. Dans les relches que faisait
notre petit navire sur les ctes de Bretagne, nous avions quelquefois
l'occasion de fraterniser avec des officiers de corsaire. L'existence de
ces messieurs parut convenir  notre ami, et un beau jour, sans en avoir
parl  qui que ce ft, il vint nous annoncer qu'ayant obtenu du
ministre de la marine la permission d'embarquer en course, il venait
nous faire ses adieux pour aller courir les grandes aventures.

Mais  bord de quel corsaire t'es-tu embarqu?

--A bord d'un beau lougre de Saint-Malo, mes amis: tenez, d'ici vous
pouvez voir si j'ai eu bon got: voil dsormais mon navire.

--Et quand appareilles-tu?

--Demain, et je compte sur vous pour me faire la conduite, et sur toi
particulirement, mon vieux, me dit-il en me frappant affectueusement
sur l'paule:


     Car lorsque je retrouve un ami si fidle,
     Ma fortune doit prendre une face nouvelle.


Il est entendu que nous boirons un bol de punch avant de nous quitter. A
demain donc, vous autres.

Le lendemain nous nous trouvmes sur le rivage  l'heure du
rendez-vous.

Le bol de punch fut exactement bu: Mainfroy,  l'instant dit, s'embarqua
en nous criant  tous: Adieu, les enfans: _Audaces fortuna juvat_.
Portez-vous bien, et moi aussi. C'tait sa formule ordinaire d'adieu.
Il s'loigna de nous dans la petite embarcation qui le conduisait 
bord, en prenant lui-mme la barre du gouvernail, et en ordonnant  un
de ses canotiers de border un peu l'coute de misaine.

On ne pouvait quitter plus gament ses amis. Il partit.

Quinze  vingt jours aprs l'appareillage du corsaire qui avait emport
sur les mers notre camarade et sa fortune, ou plutt ses esprances de
fortune, nous apprmes que le malheureux lougre avait t captur par un
croiseur anglais. Voil donc le pauvre Mainfroy prisonnier en
Angleterre, au bout de deux ou trois semaines de course. Ce n'tait pas,
hlas! ce qu'il s'tait promis, ni ce que nous avions souhait pour
lui.

Nous le supposions le plus sincrement du monde, rongeant tristement son
frein sur quelque ponton de la Tamise ou de Chatam, et nous avions dj
mme fait le deuil de notre infortun collgue, lorsqu'un jour, mouills
sur notre navire dans une petite rade fort ignore de la cte du
Finistre, nous vmes arriver du large, et toutes voiles dehors, une
espce de barque toute noire, toute charbonne, portant firement, au
bout du pic de sa brigantine enfume, un pavillon anglais renvers. Rien
de plus grotesque ne s'tait encore offert sur mer  nos yeux. Nous nous
primes d'abord  rire beaucoup de la prise qui nous arrivait. Quel
corsaire maudit du sort, nous disions-nous, a pu mettre la patte sur une
telle barquasse! Il faut apparemment qu'il n'ait eu rien de mieux 
faire. La belle capture, et que le capteur est  plaindre! C'est
probablement quelque brick charbonnier de Dublin ou de Corck. Il n'a pas
pour plus de cinquante francs de voilure au vent, et il veut faire
encore la frgate!

La prise avanait toujours vers nous, et, quelque pitre que ft sa
mine, nous allmes au-devant d'elle dans nos embarcations pour lui
offrir notre assistance, s'il tait besoin, soit pour la piloter dans le
port ou la traner  terre  coups d'aviron.

En approchant du navire, nous vmes derrire, un grand jeune homme
effil qui se promenait sur le gaillard en se donnant des airs de
commandement sous un gros bonnet rouge qui lui couvrait la moiti du
visage. Avant de rpondre aux questions que nous lui adressions comme au
capitaine de la prise, il s'appuya les deux coudes sur le bastingage, et
aprs nous avoir assez long-temps examins, il s'cria d'une voix que
nous crmes tous reconnatre:


     _Beatus ille qui, etc._


 Le diable m'emporte, je crois que c'est vous autres!

Nous ne fmes tous qu'un seul cri en reconnaisant dans le capitaine de
prise du charbonnier, notre bon ami Mainfroy!

Et d'o viens-tu ainsi, notre brave camarade?

--Tiens, parbleu, je viens de la mer! Et mon corsaire, en avez-vous eu
des nouvelles?

--Les journaux ont annonc dernirement qu'il venait d'tre pris.

--Pris! Et le gaillard! tant mieux. Mon gueux de capitaine, pour se
dbarrasser de moi au bout de huit jours de mer, m'a donn le
commandement de ce mauvais bateau avec cet quipage de canailles que
vous voyez l. Et il se trouve que je suis attri, et que c'est lui qui
a t mis dans le sac! C'est charmant.

(_S'adressant  son quipage_.) Voyons, tas de carognes, brasse un peu
babord devant, et borde deux pouces de l'coute de guy....
Croiriez-vous, mes amis, que voil sept nuits que je passe sans fermer
l'oeil?

--Tu as donc prouv bien du mauvais temps  la mer?

--Non pas prcisment; mais j'ai t oblig de veiller pour faire aller
mon monde  coups de trique. Quel chien de mtier! si vous saviez? Mais
enfin, me voil rendu au port, Dieu merci, et comme dit Horace:


    Non semper imbres nubibus hispidos
    Manant in agros, etc.


Nous nous mmes en devoir, au moyen de nos embarcations, d'aider le
navire assez lourd de notre ami,  arriver  terre. Le calme tait
survenu, et notre secours ne fut pas inutile au capitaine Mainfroy.
Mais,  propos, nous cria-t-il pendant que nous tranions son gros
btiment  force de rames, ayez soin, mes camarades, de conduire ma
barque dans l'anse la plus dserte de la cte; et dans l'endroit surtout
o il y aura le moins de douaniers!

--Pourquoi cela?

--La bonne question, pourquoi cela! C'est afin d'avoir le moins possible
de surveillans incommodes. Quoique mon brick ne soit charg  peu prs
que de charbon de terre, j'ai ici quelque petite chose que je serais
bien aise de pouvoir dbarquer sans visa et sans contrle importun. Et
vous le savez bien:


    Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.


Vous m'entendez, n'est-ce pas? C'est pourquoi je ne vous en dirai pas
davantage pour le moment.

Les intentions de l'intgre capitaine furent comprises  merveille et
excutes avec ponctualit. Nous le nichmes entre deux rochers, 
l'abri de tous vents et prs d'une partie du rivage o l'on ne pouvait
se rendre que par des chemins  peu prs impraticables. Le douanier mme
qui montait la garde en face de ce mouillage, avait de la peine  se
promener pour se chauffer les pieds dans un aussi mauvais endroit. Le
capitaine Mainfroy dclara que nous l'avions pilot avec une
intelligence digne d'loges. Il nous poussa sur cette circonstance, une
citation latine ou peut-tre bien mme grecque, qu'il me serait
difficile de me rappeler aujourd'hui. Il fit encore mieux: il ne
consentit  nous laisser partir de son bord avec nos embarcations,
qu'aprs nous avoir fourr en contrebande, dans le fond de nos canots,
quelques pices de cordage qu'il nous engagea  mettre  terre le plus
vite et le plus adroitement que nous pourrions. Demain, dit-il, nous
nous reverrons. J'espre bien qu'alors je serai dbarrass de toutes les
tracasseries de l'arrive, et que j'aurai mis en lieu de sret tout ce
qu'il y a de _portatif_  bord.

Le lendemain, quand nous revmes notre ami, il avait russi  dvaliser,
 trs-peu de choses prs, toute sa prise. Il ne restait plus  bord que
le charbon qu'il n'avait pas pu enlever. Mais les cbles, les
embarcations et la plupart des voiles, avaient pass sous le nez de la
douane et du syndic de la marine, pour tre vendus  des receleurs du
pays.

A prsent, nous dit Mainfroy, je puis attendre paisiblement la part
qui me reviendra lgitimement sur cette prise. J'ai commenc par faire
comme le roi des animaux, et en vertu d'un droit qui se rsume en un
hmistiche.... _Sic nominor leo_. Et si nous bambochions un peu
maintenant, mes amis! Car nous pouvons dire enfin avec Horace:


    _Nunc est bibendum_.


--Bambocher, bambocher! cela est bien facile  dire. Mais quelles
bamboches veux-tu faire dans un pays  peu prs sauvage?

--Un pays sauvage o j'ai trouv  vendre toute ma contrebande en
quelques heures! Vous allez voir comme on improvise des fredaines avec
de l'argent. N'y a-t-il pas des filles ici?

--Oui, des filles sales  faire mal au coeur!

--On fait laver et brosser ces filles-l.

--Dans un trou o l'on ne trouverait seulement pas une baignoire au
poids de l'or?

--On envoie ces filles-l se baigner  la mer.

--Dans le mois de janvier?

--Les bains froids  la lame sont toniques. Mais, au surplus,  dfaut
de filles, on fait du punch avec du rhum et du sucre, et j'ai encore de
tout cela  bord de ma prise.

Nous bambochmes donc avec du punch, et du sein d'une orgie qui dura
quarante-huit heures, notre ami partit  cheval pour Paris, afin,
disait-il, de dpenser son argent sur un thtre plus vaste. Il voulait
aussi revoir sa famille.

Nous n'entendmes plus parler de lui.

Deux mois s'taient couls depuis notre sparation, lorsque nous le
vmes revenir  Brest dans un costume tout diffrent de celui sous
lequel il tait parti aprs notre bamboche sur la cte de Bretagne.

Notre ami Mainfroy nous apparut en habit marron, suivi par un faiseur de
commissions qui marchait  cinq pas de lui, portant sans beaucoup
d'efforts une valise. Cette valise tait vide. Notre camarade, au-devant
duquel je me prcipitai tendrement du plus loin que je le vis, me
demanda une dizaine de sous pour payer le jeune homme qui portait ses
effets.

--Je n'ai plus le sou, me dit-il, et ma valise vaut  peine les
cinquante centimes que tu vas donner pour elle. Je ne l'ai fait venir
derrire moi que pour le dcorum.

--Comment, tu portes des perons d'or, et tu as le gousset  sec!

--Dis donc des perons de cuivre dor, malheureux! Toujours pour le
dcorum. Il vaut mieux faire envie que piti. Va, je me suis joliment
amus  Paris. C'est a une ville civilise! A propos, as-tu toujours
l'habitude de djener?

--Cette question!

--Non, je te demande cela parce que depuis cinq jours que je voyage,
j'ai perdu cette bonne habitude par ncessit.... Djenons pour me
refaire un peu l'estomac  la vie de province.

Nous djenmes.

Pendant plusieurs jours Mainfroy dna, coucha _ad turnum_ sur chacun des
navires de guerre mouills en rade. Il avait  bord de ces btimens
assez d'amis pour vivre une ou deux semaines trs-agrablement sans
tre oblig de porter deux fois un apptit  bord du mme navire. Quant
au blanchissage de son linge, il employait un procd qui depuis a t
renouvel avec succs, mais dont,  coup sur, il peut passer pour
l'inventeur. Un cahier de papier  lettres lui suffisait pour changer
chaque jour, pendant une quinzaine, le col de l'unique chemise qu'il
possdt; et quand il se promenait d'un air grave, l'habit boutonn
jusqu'au menton, on aurait jur,  quatre pas de lui, que le liser
blanc qui relevait l'clat de sa haute cravate noire, n'tait rien moins
que de la batiste nouvellement repasse. Ce n'tait pourtant autre chose
qu'une rognure de papier vlin. La ncessit, comme il disait, est bien
la plus ingnieuse de toutes les couturires.

Mainfroy se promenait du reste assez peu depuis qu'il n'avait plus
qu'une paire de bottes. Il attendait des jours meilleurs pour reprendre
son essor et se dgourdir les jarrets au gr de sa vive et ptulante
imagination.

Ces jours meilleurs qu'il attendait dans le _statu quo_ avec la
rsignation d'un vrai sage qui n'a plus de chaussure, arrivrent enfin.

Il trouva  s'embarquer comme sous-lieutenant  bord d'un corsaire de
Brest.

Sous-lieu tenant! c'tait justement le grade qu'il avait dj occup ds
son dbut dans la carrire. Il accepta ce poste avec une tranquillit
apparente qui ne nous prsagea rien de bon,  nous qui connaissions
l'homme.

Il partit une seconde fois pour recommencer sa fortune sur mer, aprs
avoir mang avec nous les avances qu'il avait reues en s'enrlant 
bord du corsaire brestois.

La premire des prises que fit ce corsaire fut confie  Mainfroy, qui
dj avait fait preuve d'habilet en ramenant au port un mauvais bateau
mont par un mauvais quipage. Le corsaire revint de sa croisire; mais
Mainfroy ne revint pas avec sa prise. Cette fois-l nous n'emes pas
mme la consolation de penser qu'il avait eu le malheur d'tre fait
prisonnier de guerre par les Anglais. Nous le crmes, au bout de
quelques mois, englouti pour jamais au fond de ces flots sur lesquels il
avait voulu tenter audacieusement la fortune.

Bien des vnemens autrement importans que la perte de notre ami
Mainfroy s'taient passs en France depuis notre sparation. Mais le
souvenir de ce cher collgue, si vif, si original, tait rest si
profondment grav dans nos coeurs et notre mmoire, que jamais mes
camarades et moi nous ne nous rencontrions sans parler de sa jolie
figure, de ses cols de chemise en papier, et du got qu'il avait
toujours eu pour la bamboche et les grands hasards.

Le sort ayant voulu que je commandasse des btimens marchands aprs mon
exclusion de la marine royale et royaliste en 1815, je courus sur ces
divers navires, pendant plusieurs annes, une bonne partie du globe; et
jamais je ne sjournai dans un pays tranger sans parler de mon ancien
camarade corsaire, comme si tous les rivages que j'abordais dussent
m'entretenir de lui. Mais j'avais un secret pressentiment qu'un jour je
finirais par apprendre de ses nouvelles sur des plages lointaines. Il y
a des sortes d'amiti qui sont un peu comme l'amour, et qui ne perdent
jamais totalement les illusions qui les consolent d'un chagrin pourtant
sans espoir.

On m'avait donn pour consignataire d'un beau navire que je conduisis 
Bahia en 1820, un excellent homme chez lequel on dnait fort bien alors.
Un dimanche, tant  table avec plusieurs personnes que je ne
connaissais pas, la conversation vint  rouler sur les jeunes Franais
qui avaient rempli les mers de l'Amrique du Sud du bruit de leurs
exploits flibustiers. Je ne sais comment je trouvai le moyen de placer
le nom de mon ami Mainfroy, au milieu de tous les contes que l'on
dbitait au dessert; mais ce que je sais fort bien, c'est qu'il m'arriva
de parler en termes assez gais du caractre et des fredaines de mon
ancien camarade. Un officier franais, devenu gnral bunos-ayrien, qui
se trouvait au nombre des convives, m'arrta tout court  moiti de ma
narration pour m'adresser ces svres paroles:

Monsieur le capitaine, je connais particulirement la personne sur le
compte de laquelle vous vous gayez avec un peu trop de lgret
peut-tre. Son nom n'est pas _Mainfroy_, comme vous le dites, mais bien
Manfredo. C'est un des hommes  qui la rpublique que j'ai l'honneur de
servir doit le plus: et si, comme vous nous l'avez donn  entendre, le
capitaine Manfredo vous fait l'honneur d'tre un de vos amis, je ne puis
que vous en faire mon trs-sincre compliment. Je bois  sa glorieuse
sant.

Le ton de cette solennelle remontrance me coupa net le fil de l'histoire
que j'avais commence. Ds que je me trouvai un peu remis de mon
embarras, je m'empressai, du mieux qu'il me fut possible, de
recueillir, de la bouche du gnral indpendant, des informations sur le
compte de mon ex-collgue. Mais le gnral se montra si rserv dans
toutes les rponses qu'il daigna faire  mes pressantes questions, que
je n'appris rien de plus que ce qu'il m'avait dj dit sur son compte.
Enfin, je venais de savoir que Mainfroy existait encore, qu'il s'tait
distingu au service de la rpublique, et qu'un jour je pourrais
peut-tre le revoir couvert de gloire et charg des riches dpouilles
des ennemis qu'il avait vaincus.

Peu de jours aprs mon singulier entretien avec le gnral de
Bunos-Ayres, mon consignataire me convia  dner chez lui, avec un air
de finesse et d'espiglerie qu'il ne mettait pas ordinairement dans les
formes de ses invitations ordinaires. Vous rencontrerez  ma table, me
dit-il, une personne que vous ne serez pas mcontent d'y voir!

--Une jolie personne, quelque dame de votre connaissance, peut-tre?

--Oui, une fort jolie personne mme, et que je connais depuis peu. Oh!
vous la connaissez aussi, mon gaillard.... Mais je ne puis vous en dire
davantage aujourd'hui: c'est une surprise agrable que je vous ai
mnage. A demain donc!

--A demain!

Je crus tre tomb en une bonne fortune, et quoiqu' Bahia la chose soit
assez rare, je n'attachai pas une grande importance  l'espoir flatteur
que j'aurais pu concevoir sur l'aventure du lendemain.

Je me rendis un peu tard  l'invitation du brave M. R.... Tout le monde
tait dj  table, et l'on mangeait silencieusement les premiers plats
qui venaient d'tre servis. Une place tait vide: c'tait la mienne, et
je m'en emparai sans que les convives levassent la tte de dessus leur
assiette, pour remarquer mon arrive. Je me trouvai plac entre le
gnral que j'avais dj vu, et un invit que je ne connaissais pas.

Je me disposais  manger le potage que le matre de la maison venait de
me faire passer, lorsque mon voisin l'inconnu, en me regardant le visage
et en me donnant une grande tape sur l'paule, s'cria avec l'accent de
la surprise et de la joie:

Et comment va mon brave et digne camarade?

Je lve les yeux sur l'individu qui m'adresse ainsi la parole: c'tait
mon ami Mainfroy.

Les tmoins de cette rencontre si imprvue semblrent prendre plaisir 
nous voir nous embrasser et nous serrer l'un contre l'autre avec toutes
les marques d'une vieille et sincre amiti. Mon ami s'tait essuy la
bouche du coin de sa serviette, pour mieux me coller sur le visage ses
lvres encore barbouilles de sauce. Je ne restai pas, comme on peut
bien le croire, en reste de dmonstrations de tendresse avec lui. Notre
reconnaissance fut parfaite.

Et par quel hasard, lui demandai-je aprs le premier coup de feu,
ai-je le bonheur de te retrouver ici, toi que pendant six  sept ans
j'ai cru mort?

--Mais, mon bon ami, par un hasard que, toujours suprieur  la
destine, je me suis fait moi-mme. Va, il s'est pass bien des
vnemens dans ma vie depuis ma paire de bottes  perons dors et mes
cols de chemise en papier. Heim, te souviens-tu de ma manire de me
faire du linge blanc?

--Est-ce qu'on peut oublier jamais les souvenirs d'un si bel ge? Mais
qu'as-tu donc fait, mon pauvre camarade, depuis notre sparation?

--Eh! des choses assez drlettes. J'ai fait presque toujours la course;
car ici le pays est on ne peut plus favorable au dveloppement du mrite
des jeunes marins qui veulent devenir quelque chose. Ils sont toujours
en guerre civile dans les tats de la Nouvelle-Union; et les Europens
qui se vouent  la profession de corsaire et qui savent l'exercer,
jouissent ici de la plus grande considration. J'ai servi la rpublique
de Bunos-Ayres.

--Mme avec distinction, d'aprs ce que m'a dit M. le gnral.

--J'ai servi aussi le gouvernement brsilien.

--Mais ces deux tats ont t cependant en guerre l'un contre l'autre.

--C'est justement pour cela que je les ai servis tous les deux. Mais je
te conterai tout a quand nous aurons fini de dner, car nous avons bien
des choses  nous dire depuis le temps que nous ne nous sommes vus....
Ce pauvre ami, qui m'et dit que je l'eusse retrouv aujourd'hui!...
Messieurs, je vous demande bien des pardons; mais quand aprs une si
longue absence on se revoit, on semble n'exister que pour l'ami que l'on
retrouve.

--Faites, faites, Messieurs: rien de plus naturel, reprirent les
convives.

--Mais, en vrit, je ne te trouve nullement chang, continua Mainfroy.
C'est ton ancien visage, un peu sombre, et un peu pass au soleil.

--C'est comme toi! tu as toujours ton air de jeune fille, de timidit
mme, et sans les roses de ton teint qui ont un peu bruni aussi.....

--Finissez donc, vil flatteur!


    .....Prsent le plus funeste
    Qu'au pu faire _aux amis_ la colre cleste.


--Mais,  propos, Mainfroy, parles-tu encore latin et grec? Les
citations ont-elles t toujours leur train?

--Moi! Ah! tu te souviens encore de mes distiques et de mes sentences!
Non, mon ami, j'ai renonc  toutes ces pompes de la pdanterie.
Naviguant sans cesse au milieu de matelots et de marins assez peu
lettrs, j'ai totalement nglig le culte des antiques Muses. Ces
gaillards-l m'ont gt mme toute mon rudition. J'ai appris seulement
quelques petites chansons maritimes et anacrontiques que je braille
passablement au besoin en socit joyeuse. L se borne maintenant toute
ma littrature.

--Ah! vous chantez, capitaine? se prit  dire notre Amphitryon. Je vous
saisis au mot, et vous allez nous faire entendre quelque chose de votre
cr.

--Trs-volontiers, Messieurs. Je me sens d'autant moins dispos  faire
des faons aujourd'hui, que j'ai besoin de rpandre ma joie de quelque
manire que ce soit. Je vais donc vous chanter de petits couplets
composs il y a quelques dix annes par deux aspirans de nos amis. Il
n'y a pas de dame ici, et l'on peut se permettre, je crois, la chanson
de bord. D'ailleurs, Messieurs, les couplets que je me propose de vous
faire entendre pourraient se chanter dans une maison d'ducation de
jeunes demoiselles, sans que la plus prude d'entre elles se crt en
droit de faire la moindre petite grimace.

Je me disposai, comme tous les autres convives,  couter la chanson de
notre troubadour.

C'est, me dit-il avant de commencer, _le Dpart de Lorient_. Tu
connais cela comme ta poche; nous chantions ces couplets dans toutes nos
bamboches.... Messieurs, on rptera en choeur, si vous le voulez bien,
le refrain de chaque couplet. Cela dit, je commence, et attention 
aller de l'avant  mon commandement. Ne vous scandalisez pas.

 A propos, c'est sur l'air de _Tirlemont, ville du Diable_. Ne vous
scandalisez pas

 M'y voici:


    Adieu Lorient, sjour de guigne,
    Nous partirons demain matin,
        Le verre en main.
    Cent bouteilles de jus de vigne,
    Du dpart marqueront l'instant.
        Adieu Lorient,
        Adieu Lorient,
        A. A. Adieu Lorient!


Rptez donc, Messieurs, et soutenez la voix mieux que a!

Tout le monde rpta tant bien que mal.


    Le moment des combats s'avance:
    Des combats oublies l'horreur
        Pour voir l'honneur.
    Amis, songeons qu' la vaillance
    Toujours on donne, aprs l'action.
        Double ration. (_ter._)


Allons donc, ensemble: _Double ration_!!! C'est mieux, cela!


    Je connais un cas dans la vie
    O _Soifier_[L], par un sort nouveau,
        Boira de l'eau.
    C'est lorsqu'une vague ennemie
    Sera sa dernire boisson
        Et son poison. (_ter_.)

    Des couplets qu'ici je vous chante,
    Les auteurs sont deux bons enfans,
        Deux aspirans[M].
    Sur _l'Eylau_, sur _la Diligente_,
    Ces deux vrais amateurs de rack
        Ont mis leur sac! (_ter._)


[L] _Soifier_ ou _soifeur_, buveur qui a toujours soif et qui _soife_
toujours. C'est un terme d'orgie.

[M] Ces couplets, qui eurent un grand succs dans la marine, furent en
effet composs par MM. Luco et Rinjard, deux aspirans de la division
navale de Lorient, embarqus sur le vaisseau _l'Eylau_ et la corvette
_la Diligente_.

Aprs avoir beaucoup bu et beaucoup chant encore, les convives, que la
gat de mon ami avait mis en verve, commencrent  causer entre eux au
sein du nuage que formait, sur la table et dans l'appartement, la fume
de dix  douze cigarres allums depuis une demi-heure. Mainfroy, qui ne
trouvait plus  s'occuper au milieu de tout ce monde, me prit
par-dessous le bras, et, m'entranant dans le jardin, il me dit:
Viens-t'en faire un tour. Nous avons  nous dire des choses beaucoup
plus intressantes que celles que nous entendons ici. Prends ton
chapeau: j'ai des cigarres en poche, et le temps est magnifique.

Une fois au grand air, et seuls tous deux, la conversation alla vite,
comme on peut bien le penser.

Tu sauras d'abord, me dit-il, que je ne me nomme plus Mainfroy. J'ai
chang ce nom-l contre celui de Manfredo. Si bien que depuis
trs-long-temps on ne m'appelle plus dans toute l'Amrique mridionale
que le _capitaine Manfredo_! Je t'aurais bien appris cette petite
substitution euphonique  table, mais j'ai jug que cela aurait pu
paratre singulier  tous ces gens-l.

--Et qu'as-tu donc fait depuis ton dpart de Brest et pendant les six
annes que tu as passes loin de nous?

--J'ai commenc d'abord par enlever la prise que l'on m'avait confie 
bord du corsaire o l'on m'avait accord la place de sous-lieutenant.
Puis aprs, avec ma prise, je suis venu  Carthagne, o j'ai tout vendu
pour mon compte. On parle dans l'histoire, d'un gnral qui brla ses
vaisseaux pour se fermer le chemin de sa patrie. Moi, j'ai fait mieux:
j'ai vendu mon navire pour m'ter la possibilit de rentrer en France.
Je voulais faire forcment de grandes choses dans ces mers-ci.

--Et as-tu russi  satisfaire ton ambition?

--J'ai russi au-del de mes esprances. Pendant la guerre entre le
Mexique et l'Espagne, j'ai t tour  tour Mexicain pour prendre les
navires espagnols, et Espagnol pour courir sur les btimens mexicains.
Lorsque les hostilits ont ensuite clat entre le Brsil et
Bunos-Ayres, je suis devenu Brsilien contre les Bunos-Ayriens, et peu
de temps aprs Bunos-Ayrien contre les Brsiliens, mes anciens
compagnons d'armes. Et dans ce changement de nations et de patrie, il
m'est arriv souvent,  bord des corsaires que je commandais, de
reprendre, sous un pavillon, les navires marchands que j'avais dj pris
pour le compte du gouvernement que je ne servais plus. J'ai enfin, tel
que tu me vois, dfendu ou combattu sept  huit causes diffrentes, mais
toujours avec loyaut. J'ai t naturalis Mexicain, Colombien,
Brsilien, Bunos-Ayrien, Chilien et Pruvien, sans jamais avoir abjur
intrieurement ma qualit de Franais. Si tous les pays ont voulu de
moi, ce n'est pas de ma faute. Je n'ai voulu sincrement adopter aucun
d'eux pour ma patrie. Je n'ai cherch  m'approprier que leur argent, et
 le dpenser le plus joyeusement possible sur la terre mme que mes
profusions avaient pour but de fconder.

--Et la fortune que tu as cherche par tant de moyens et en, bravant
tant de prils, a second tes voeux, il n'y a pas de doute?

--Oui, je suis trs-riche, mais je n'ai fait aucune pargne. Je
m'enrichis  tout moment,  la minute, parce que j'ai toujours de
l'argent sous la main; mais je n'en prends que lorsque j'en ai besoin.

--Et de la considration, tu en as acquis beaucoup  Bunos-Ayres,  ce
que l'on m'a assur, du moins?

--Oui, mais de la considration de Bunos-Ayres. L on m'estime assez,
parce que je puis valoir, au bout du compte, un peu mieux que ceux qui
m'ont fait une rputation. Mais ailleurs on m'a souvent regard comme un
_cumeur de mer_. Ce n'est pas l'embarras, j'ai assez passablement
_cume_ les mers que j'ai parcourues depuis quelques annes.

Je parlai  mon ami de femmes, de conqutes et de plaisirs, et de toutes
ces choses enfin qu'on n'oublie jamais  notre ge dans les entretiens
intimes.

Les femmes, me rpondit-il, n'ont jamais occup une grande place dans
mes ides ni dans l'ordre des choses de ma vie presque poptique. Je
les ai toujours regardes comme des trouvailles agrables que l'on
pouvait faire en route, mais jamais comme un but ou mme comme un moyen
d'arriver  ce but. J'en ai eu de toutes les espces, et je pourrais
dire de toutes les couleurs; mais aucune d'elles, quelque sduisante
qu'elle pt tre, ne m'aurait pas fait oublier dix minutes l'heure
d'aller  ce que j'appelais mon devoir. On peut cueillir  et l une
jolie fleur que l'on trouve sous ses pas; mais je donne comme le plus
grand fou d'entre tous les fous du globe, le monomane qui emploie toute
sa vie  cultiver une tulipe sur laquelle d'autres monomanes mettront
une somme de vingt  trente mille francs. Parlons maintenant d'autre
chose. Tu sais  prsent toute ma vie; tu connais ma position. Que
puis-je faire pour toi?

--Mais rien, mon bon ami, je pense.

--Je reconnais bien l ta vieille et sincre amiti. Rien! Cependant
s'il t'arrivait  la mer d'tre rencontr par quelque pirate, ne
serais-tu pas bien aise  avoir un laissez-passer de la main du
capitaine Manfredo? Heim! dis donc, si nous venions  nous rencontrer 
la mer tous deux, quelle bonne peur je ferais  ton quipage, et quel
plaisir j'aurais  te protger au lieu de te piller, comme souvent j'ai
t rduit  le faire pour de pauvres diables de navires!

--Oui, ce serait assez drle. Mais,  mon tour, ne puis-je pas l'offrir
aussi quelques petits services?

--Si, ma foi. Tu peux mme me servir plus que tu ne le penses peut-tre.

--Et comment cela?

--Voici l'affaire:

L'estimable Amphytryon dont nous venons de manger le dner, qui n'tait
pas dj trop bon comme cela, M. R.... enfin, ton cosignataire  Bahia,
m'a appris que tes armateurs, en t'envoyant ici, t'avaient donn
l'autorisation de traiter pour le joli brick que tu commandes, dans le
cas o tu trouverais  faire un march avantageux.

--C'est vrai; mais j'ai reu aussi l'ordre de ne donner le navire qu'au
prix de seize mille piastres. C'est, du reste, un excellent btiment,
sortant des chantiers, construit pour une grande marche, et qui navigue
aussi bien qu'on peut le dsirer.

--J'ai envie d'acheter ton brick; car je te dirai avec franchise, et
entre nous seulement, que j'ai un plan en tte. Je veux enfin faire
encore quelques petites affaires sur mer pour mon compte, et c'est un
fin voilier que je cherche. Le prix ne me fera rien, si je puis me
procurer ce que je dsire.

--En ce cas-l, mon cher, je pourrai faire ton affaire et la mienne.

--C'est cela, et voil entre nous deux un march presque termin. Mais
cependant, malgr toute la confiance que j'ai en toi, je sais qu'il
n'est pas de capitaine qui n'ait un faible pour le navire qu'il
commande, et, involontairement, tu pourrais bien m'avoir exagr
l'excellente marche et les qualits de ton brick, par cela seul qu'il
est ton brick.

--Mais il ne tient qu' toi, si tu le veux, de te convaincre, autant que
possible, de la ralit d'une partie des qualits que je lui ai
trouves.

--En l'essayant un peu dans la baie, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--C'est justement l ce que je voulais te proposer. Je sais fort bien
que ce n'est pas en courant a et l quelques petits bords sous terre,
que l'on peut prouver compltement un navire et juger exactement de ce
qu'il doit tre  la mer; mais, nanmoins, un marin devine bien  peu
prs, en _bordaillant_ pendant quelques heures, si un btiment vire bien
ou mal de bord, s'il est facile ou difficile  gouverner, et s'il porte
ou ne porte pas la voile. Quel jour veux-tu que nous essayions ton
bateau ou plutt notre bateau, puisque dj nous sommes en march?

--Demain, si tu le veux, si la brise est bonne.

--C'est cela, demain. Le plus tt possible est toujours le mieux avec
moi. Ainsi, c'est entendu. Demain matin, ds que l'amante de Cphale
ouvrira en souriant les portes de l'Orient, comme disent les potes,
j'arrive  ton bord: nous appareillons deux minutes aprs, et nous
faisons torcher  ton _ship_ autant de toile qu'il pourra en porter.

--C'est une affaire convenue. Tout sera prt pour te recevoir.

Le reste de la soire se passa entre nous deux en entretiens intimes, et
je vis avec un plaisir extrme que Mainfroy n'avait rien perdu de son
ancienne gat. En nous sparant, moi pour retourner  mon bord, et lui
pour aller coucher je ne sais o, nous nous embrassmes comme dj nous
l'avions fait, en nous retrouvant, quelques heures auparavant.

Le lendemain matin, exact au rendez-vous qu'il m'avait donn, j'tais 
peine lev, que je le vis arriver  mon bord dans une grande embarcation
charge de provisions et monte de douze  quinze robustes lurons qui
m'avaient l'air d'tre des matelots.

--Que veux-tu faire de tout ce monde-l? lui demandai-je ds qu'il fut
rendu assez prs de mon brick pour pouvoir m'entendre.

--Ce que je veux faire de tout ce monde-l, dis-tu? Mais de quel monde
veux-tu parler?

--Pardieu! de cet quipage complet que tu m'amnes-l!

--Comment! tu ne devines pas ce que je veux en faire? Je reconnais bien
 cette question ton peu de prvoyance ordinaire. Crois-tu qu'avec le
peu d'hommes que vous avez presque toujours  bord de vos barques
marchandes l'on puisse manoeuvrer un navire ou louvoyer de manire 
l'essayer? J'ai trouv sur ce port ces quelques hommes de bonne volont,
et je leur ai pay une journe de travail pour qu'ils vinssent nous
aider afin de ne pas harasser trop tes gens.

--Ce secours-l, je t'assure, nous serait compltement inutile. J'ai un
quipage assez exerc et trs-nombreux qui nous suffira. Ainsi, fais-moi
le plaisir de renvoyer ces gaillards-l  terre. Nous ferons notre
affaire tout seuls.

--Oui, mais c'est que je leur ai pay une journe  ces braves gens! Il
faut au moins leur faire gagner leur argent: c'est bien la moindre des
choses.

--Je leur paierai plutt le double de ce que tu leur as donn, pour ne
pas les prendre  bord.

--Et pourquoi cela?

--Parce que je ne m'en soucie pas. Ils m'ont des mines....

--Des mines! Parbleu! pourvu qu'ils aient des mains, c'est tout ce qu'on
leur demande. Mais tu en prendras toujours bien la moiti?

--Pas un seul, puisque je te dis que nous avons  bord plus de monde
qu'il ne nous en faut.

--Tu en prendras bien au moins trois ou quatre, ne ft-ce que pour
m'obliger?

--Allons, puisque tu y tiens tant, fais-en embarquer trois, et qu'il
n'en soit plus question.

Il en fit sauter quatre  bord. Le reste fut envoy  terre avec
l'embarcation qui les avait apports.

Plus j'examinai ces quatre drles, plus je trouvai qu'il y avait dans
leurs figures sombres et jaunes quelque chose qui me disait que j'avais
bien fait de ne pas laisser venir  bord leurs autres compagnons.

J'appareillai mon brick en quelques minutes. Le capitaine _Manfredo_ se
plaa  la barre, donnant de temps  autre et avec moi quelques ordres,
comme un homme habitu au commandement. Mais je remarquai sur sa
physionomie un air de mcontentement qu'il n'avait pas quelque temps
auparavant en arrivant  bord.

Nous nous trouvmes bientt sous voile avec une brise aussi belle qu'on
pouvait le dsirer pour louvoyer et pour courir sous toutes les
allures.

Nous prolongemes notre premire borde au plus prs du vent, jusqu'
deux ou trois lieues au large. Le navire paraissait glisser sur l'eau 
peu prs de la mme manire qu'un aigle nage dans l'air: il faisait 
peine clapoter la mer qui venait couler comme de l'huile sur ses flancs
longs. On jeta le lock: huit noeuds et demi  la main! Manfredo, pour
mieux vrifier l'exactitude de ce sillage dont la vitesse l'tonne, veut
filer lui-mme la ligne: neuf noeuds pleins, au plus prs du vent,
gouvernant  six quarts!...

Nous courons largue: le btiment sous cette allure est enlev par la
brise: il ne marche plus, il vole. Nous virons de bord sous toutes les
voilures: non-seulement il vire, mais il tourne comme une toupie. Il n'y
a pas  le nier: jamais corsaire ne s'est mieux patin que cela, et
Manfredo en convient en s'criant  chaque volution: Le joli bateau!
le beau morceau de bois! Il ferait, le diable m'emporte, piler du poivre
 une frgate.

Nous barbotions depuis long-temps dans l'immense baie de Bahia. Le
capitaine Manfredo, malgr l'admiration qu'il exprimait sur la marche et
les qualits de mon brick, ne paraissait pas encore dispos  me faire
une proposition et  entrer en arrangement pour l'achat du navire. Je
voulais le laisser venir, et il ne venait pas.

Cependant, aprs tre rest quelques minutes seul sur l'arrire du
btiment, dans une attitude qui sentait un peu la mditation, il
s'approcha de moi, comme tout proccup encore de quelque bonne ide
dont il aurait eu  me faire part.

Quel dommage, me dit-il, que tu n'aies pas voulu ce matin me laisser
embarquer les hommes que je t'avais amens! Ton quipage manoeuvre le
brick aussi bien qu'il est possible de le faire; mais comme nous
t'aurions _patin_ la barque avec ma douzaine de gaillards!

--Vous ne me l'auriez que trop bien patine, peut-tre! J'ai mieux aim
n'avoir affaire qu' mes gens. Quelles faces avaient ces drles!

--Tu trouves qu'ils avaient des faces!... Et quelle espce de faces
donc, subtil physionomiste?

--Ma foi! des faces de forbans.

--Quelle ide! Des hommes  la journe, pris au hasard sur le port, et
par moi! A ton avis, j'aurais donc la main bien malheureuse.... Ah! je
vois, mon vieil ami, que le temps ou la frquentation des hommes t'ont
rendu dfiant. Tant pis pour toi; car avec ce sentiment-l on ne fait
jamais de grandes choses.

--Que veux-tu? Je suis peut-tre n pour ne remplir qu'une obscure
vocation. Chacun son lot dans ce monde.

--Ah a, dis-moi, mais ne va pas t'effrayer au moins de ma question, et
interprter avec effroi une simple plaisanterie, dis-moi, mon ami, si je
venais  enlever ton navire, une supposition, par un moyen quelconque,
mais  te l'enlever l d'amiti, tout en louvoyant comme nous faisons
pour l'essayer, que dirais-tu?

--Je dirais que j'ai t un imbcile.

--Je ne dirais pas le contraire non plus. Mais que penserais-tu de moi
aprs cela?

--Je penserais.... Pardieu! que veux-tu que l'on pense d'un camarade qui
surprend votre confiance pour vous piller en vous mettant le couteau sur
la gorge?

--J'entends: tu penserais que je suis un forban, un pirate, un brigand.
Parle, va, ne te gne pas. J'y suis fait depuis long-temps.

Mais si, en te _soutirant_ ton btiment avec adresse et lgance, je te
proposais de prendre tout le crime sur mon compte, en te rservant en
sous-main, bien entendu, la moiti des bnfices de l'opration, et cela
sans altrer le moindrement ta rputation d'honnte capitaine, et en
allant mme jusqu' t'offrir la facilit d'allguer la violence pour te
justifier, que dirais-tu, voyons?

--Je ne dirais rien, attendu que jamais je ne me trouverai dans une
position semblable, et qu'il faudrait m'arracher la vie avant de
s'emparer ainsi de mon navire.

--Allons donc! rponds-moi mieux que cela; voyons, ne fais pas ainsi la
cruelle. Et tiens, malgr ton air chaste et un peu irrit, je devine,
tant je te connais, que tu ne serais pas fch de te laisser faire une
douce violence, n'est-ce pas?

--Capitaine Manfredo, lui rpondis-je pour mettre fin  cet entretien,
voulez-vous bien me faire un plaisir?

--Et lequel, mon cher collgue?

--Celui de vous rappeler que vous n'avez que quatre hommes  votre
disposition, et qu'en commenant  louvoyer ce matin, j'ai donn l'ordre
 mon second de distribuer  chacun de mes vingt hommes un poignard bien
affil et un pistolet charg de deux bonnes balles.

--Tu plaisantes!

--Je dis vrai, et je parle trs-sincrement; et pour mieux vous en
convaincre, voici dans la poche de ma veste un pistolet  deux coups
qui ne m'a pas quitt. Ainsi donc,  moi encore le droit de commander
ici.

--C'est juste. En ce cas ordonne donc, si bon te semble,  ton second,
de regagner le mouillage, car il me semble qu' prsent il ne me reste
plus rien  faire  ton bord.

Je revins jeter l'ancre au poste que j'avais quitt le matin pour
essayer mon pauvre brick, qui risquait fort de ne pas tre vendu. Le
capitaine Manfredo ne m'adressa plus la parole que pour me dire des
choses trs-insignifiantes et tout--fait trangres au march dont il
m'avait parl la veille. Pour lui c'tait un coup manqu, et pour moi un
danger vit.

A peine tions-nous revenus dans la rade de Bahia, qu'il se fit mettre 
terre avec les quatre hommes que le matin j'avais laiss embarquer 
bord  sa sollicitation. Il me quitta, le drle, eu me donnant un coup
sur l'paule, et en me disant, comme  son ordinaire: Adieu l'ami;
porte-toi bien, et moi aussi.

Je remarquai que pendant qu'il se rendait de mon bord sur le quai, il se
tenait sur l'arrire de l'embarcation qui le portait, et qu'il semblait
jeter encore sur mon navire des regards de regret et de convoitise. Ce
fut pour moi un avertissement de me tenir en garde contre les tentatives
que pourrait encore imaginer le pirate pour rattraper la proie qui
venait de lui chapper.

La nuit qui suivit notre promenade sur l'eau, je fis tenir sur mon pont
la moiti de mes hommes arms jusqu'aux dents. J'avais jug prudent de
faire faire le grand quart comme en temps de guerre. L'vnement me
prouva que j'avais bien jug.

Vers une heure du matin, tendu sur la natte dont je m'tais fait un lit
sur mon banc de quart, je fus rveill par un de mes officiers, qui
attira mon attention sur ce qui paraissait se passer  bord d'une
golette brsilienne, _l'Isabella_, mouille  quelque distance de
nous.

Je prtai attentivement l'oreille dans l'obscurit de la nuit, que
troublaient par instans des cris, des gmissemens, partis du pont de
cette golette. Je crus d'abord que c'taient des matelots ivres qui se
battaient entre eux, et je n'y pris plus garde. Le bruit qui m'avait un
peu inquit s'tant mme tout--fait apais, je descendis dans ma
chambre, croyant n'avoir plus rien  redouter, du moins pour le reste de
la nuit. A peine cependant tais-je rendu dans ma cabine, que j'entendis
mes hommes me rappeler sur le pont pour parler, me disaient-ils, au
capitaine de la golette qui venait d'appareiller. Je n'eus que le temps
de m'lancer sur le gaillard. _L'Isabella_ passait sous toutes voiles 
nous ranger. Un homme, mont sur le bastingage de l'arrire de ce
navire, me hurla ces mots au porte-voix:

Adieu, mon ami: je viens de faire mon affaire. La golette que je tiens
sous mes pieds m'a cot moins cher que tu ne voulais me vendre ton
brick. Je vais courir quelques bordes au large. Au revoir, porte-toi
bien, et moi aussi!

C'tait la voix du capitaine Manfredo.

Toute la journe qui suivit ce coup de piraterie, on ne parla  Bahia
que du bonheur que j'avais eu d'chapper  l'envie du forban pour mon
joli navire. Une fois dlivr de la prsence de mon ancien confrre, je
respirai plus librement que je n'avais encore fait depuis notre
entrevue.

Ds que toute ma cargaison se trouva embarque, je fis mes dispositions
pour partir, et j'appareillai enfin avec une bonne brise de terre. La
nuit qui suivit mon dpart ne fut marque par aucun incident
extraordinaire; mais le lendemain, vers deux ou trois heures de
l'aprs-midi, j'aperus  une assez grande distance, et un peu sous le
vent de moi, un btiment qui paraissait courir la mme borde que la
mienne ou vouloir me rallier. Le peu de vent qui se jouait en ce moment
sur la mer, pour ainsi dire endormie, ne permettait pas au navire en
vue de m'approcher promptement, et cependant, au bout de quelque temps,
je crus remarquer qu'il m'avait assez sensiblement gagn. Je braquai ma
longue-vue sur lui avec quelque inquitude, et  force de chercher 
dcouvrir tous ses mouvemens, je m'aperus qu'il avait bord une assez
grande quantit d'avirons, et je demeurai convaincu qu'au bout de peu
d'instans, il pourrait bien m'avoir accost.

Priv, au sein du calme plat qui se fit bientt, de m'loigner de ce
diable de navire qu'un pressentiment secret me faisait dj regarder
comme suspect, j'attendais avec anxit le moment o la brise du soir
s'lverait. Cette brise maudite n'arrivait pas, et chaque minute
d'attente me paraissait longue comme une heure de torture. La golette
s'approchait toujours; et, quand il me fut permis de l'observer de plus
prs que je ne l'avais encore fait, je reconnus, ou je crus reconnatre
_l'Isabella_.... Un quart d'heure aprs cette triste dcouverte, il ne
me resta plus de doute sur l'espce de rencontre que je venais de faire.
La golette hissa, une fois  deux portes de canon de moi, un grand
pavillon rouge  croix blanche au haut de son mt de misaine. Malgr le
trouble de mes ides, je me rappelai que c'tait le signal particulier
auquel le capitaine Manfredo m'avait dit que je le reconnatrais si nous
avions quelque jour le bonheur de nous rencontrer  la mer..... Quel
bonheur!... J'tais constern: il n'y avait plus moyen de lui chapper,
car il venait trop bon train.... Mais au moment o je runissais toutes
mes forces pour me rsigner au sort que je ne prvoyais que trop, la
brise, cette brise que j'avais attendue si vainement jusque l, s'leva
tout--coup du ct de terre, et je la vis avec un ravissement indicible
enfler mes voiles abattues et faire plier mollement mon navire sur le
ct de tribord. C'tait la vie et l'espoir qui me revenaient avec la
fracheur du vent. Plus de crainte du pirate! Mes voiles, arrondies par
les rises dont je profite, m'enlvent comme des ailes rapides, 
l'avidit de mon infatigable vautour. Il a beau rentrer ses avirons en
double, et larguer toutes ses petites voiles pour me poursuivre sans
relche; au bout d'une heure de chasse il n'a rien gagn sur moi; au
contraire, il parait avoir perdu du terrain, et il se voit bientt
contraint d'abandonner la partie, avant la nuit qui s'avance, apportant
dans ses flancs une brise forte et ronde, qu'elle tend, avec ses ombres
immenses, sur la mer doucement agite.

Mais mon ami le pirate ne voulut pas me quitter sans me faire
solennellement ses adieux. Au moment o il virait de bord pour
s'loigner de moi, il m'envoya quatre coups de canon dont les boulets
allrent se perdre  quelque cents brasses de mon navire.

Ce furent l ses derniers adieux! Ah! si jamais je confie encore mou
existence aux flots, puisse le ciel ne plus me faire rencontrer
d'anciens amis  qui il aurait pris fantaisie de faire, pour leur
compte, de petites affaires sur mer!




FIN





TABLE.

Les premiers jours de mer. Moeurs des marins au large.
Le Roi-Matelot.
Petite guerre en mer. Mystification de passagers.
Barbe-Rouge.
Un Ngrier. Supercherie.
Folies de bord. Caricatures.
Le Naufrag de la Barboude.
Un Contre-Amiral en bonne fortune.
Petit combat, grandes motions.
Le Novice des aspirans de marine.
Le Forban mon ami.










End of the Project Gutenberg EBook of Contes de bord, by douard Corbire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE BORD ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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