The Project Gutenberg EBook of Posies, by Isidore Ducasse

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Title: Posies

Author: Isidore Ducasse

Release Date: November 3, 2005 [EBook #16989]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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POSIES

Par

ISIDORE DUCASSE


       *       *       *       *       *



                              Je remplace la mlancolie par le ouvrage,
                              le doute par la certitude, le dsespoir
                              par l'espoir, la mchancet par le bien,
                              les plaintes par le devoir, le scepticisme
                              par la foi, les sophismes par le froideur
                              du calme et l'orgueil par la modestie.



Paris

1870


       *       *       *       *       *


A Georges DAZET, Henri MUE, Pedro ZUMARAN, Louis DURCOUR,
Joseph BLEUMSTEIM, Joseph DURAND;

A mes condisciples LESPS, Georges MINVIELLE, Auguste DELMAS;

Aux Directeurs de Revues, Alfred SIRCOS, Frdric DAM;

Aux AMIS passs, prsents et futurs;

A Monsieur HINSTIN, mon ancien professeur de rhtorique;

sont ddis, une fois pour toutes les autres, les prosaques morceaux
que j'crirai dans la suite des ges, et dont le premier commence  voir
le jour d'hui, typographiquement parlant.


       *       *       *       *       *


POSIES

I

Les gmissements potiques de ce sicle ne sont que des sophismes.

Les premiers principes doivent tre hors de discussion.

J'accepte Euripide et Sophocle; mais je n'accepte pas Eschyle.

Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus lmentaires et
de mauvais got envers le crateur.

Repoussez l'incrdulit: vous me ferez plaisir.

Il n'existe pas deux genres de posies; il n'en est qu'une.

Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par
laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme
garde-malade. C'est le pote qui console l'humanit! Les rles sont
intervertis arbitrairement.

Je ne veux pas tre fltri dla qualification de poseur.

Je ne laisserai pas des Mmoires.

La posie n'est pas la tempte, pas plus que le cyclone. C'est un fleuve
majestueux et fertile.

Ce n'est qu'on admettant la nuit physiquement, qu'on est parvenu  la
faire passer moralement. _O Nuits d'Young!_ vous m'avez caus beaucoup
de migraines!

On ne rve que lorsque l'on dort. Ce sont des mots comme celui de rve,
nant de la vie, passage terrestre, la prposition peut-tre, le trpied
dsordonn, qui ont infiltr dans vos mes cette posie moite des
langueurs, pareille  de la pourriture. Passer des mots aux ides, il
n'y a qu'un pas.

Les perturbations, les anxits, les dpravations, la mort, les
exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de ngation, les
abrutissements, les hallucinations servies par la volont, les
tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les
insatiabilits, les asservissements, les imaginations creusantes, les
romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les
singularits chimiques de vautour mystrieux qui guette la charogne de
quelque illusion morte, les expriences prcoces et avortes, les
obscurits  carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil,
l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funbres, les envies,
les trahisons, les tyrannies, les impits, les irritations, les
acrimonies, les incartades agressives, la dmence, le spleen, les
pouvantements raisonnes, les inquitudes tranges, que le lecteur
prfrerait ne pas prouver, les grimaces, les nvroses, les filires
sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les
exagrations, l'absence de sincrit, les scies, les platitudes, le
sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les
passions, le clan des romanciers de cours d'assises, les tragdies, les
odes, les mlodrames, les extrmes prsents  perptuit, la raison
impunment siffle, les odeurs de poule mouille, les affadissements,
les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des dserts, ce qui
est somnambule, louche, nocturne, somnifre, noctambule, visqueux,
phoque parlant, quivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque,
anmique, borgne, hermaphrodite, btard, albinos, pdraste, phnomne
d'aquarium et femme  barbe, les heures soles du dcouragement
taciturne, les fantaisies, les Acrots, les monstres, les syllogismes
dmoralisateurs, les ordures, ce qui ne rflchit pas comme l'enfant,
la dsolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfums, les
cuisses aux camlias, la culpabilit d'un crivain qui roule sur la
pente du nant et se mprise lui-mme avec des cris joyeux, les remords,
les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs
engrenages imperceptibles, les crachats srieux sur les axiomes sacrs,
la vermine et ses chatouillements insinuants, les prfaces insenses,
comme celles de Cromwell, de M<sup>lle</sup> de Maupin et de Dumas fils,
les caducits, les impuissances, les blasphmes, les asphyxies, les
touffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis
de nommer, il est temps de ragir enfin contre ce qui nous choque et
nous courbe si souverainement.

Votre esprit est entran perptuellement hors de ses gonds, et surpris
dans le pige de tnbres construit avec un art grossier par l'gosme
et l'amour-propre.

Le got est la qualit fondamentale qui rsume toutes les autres
qualits. C'est le _nec plus ultra_ de l'intelligence. Ce n'est que par
lui seul que le gnie est la sant suprme et l'quilibre de toutes les
facults. Villemain est trente-quatre fois plus intelligent qu'Eugne
Sue et Frdric Souli. Sa prface du _Dictionnaire de l'Acadmie_ verra
la mort des romans de Walter Scott, de Fenimore Cooper, de tous les
romans possibles et imaginables. Le roman est un genre faux, parce qu'il
dcrit les passions pour elles-mmes: la conclusion morale est absente.
Dcrire les passions n'est rien; il suffit de natre un peu chacal, un
peu vautour, un peu panthre. Nous n'y tenons pas. Les dcrire, pour les
soumettre  une haute moralit, comme Corneille, est autre chose. Celui
qui s'abstiendra de faire la premire choses tout en restant capable
d'admirer et de comprendre ceux  qui il est donn de faire la deuxime,
surpasse, de toute la supriorit des vertus sur les vices, celui qui
fait la premire.

Par cela seul qu'un professeur de seconde se dit: Quand on me donnerait
tous les trsors de l'univers, je ne voudrais pas avoir fait des romans
pareils  ceux de Balzac et d'Alexandre Dumas, par cela seul, il est
plus intelligent qu'Alexandre Dumas et Balzac. Par cela seul qu'un lve
de troisime s'est pntr qu'il ne faut pas chanter les difformits
physiques et intellectuelles, par cela seul, il est plus fort, plus
capable, plus intelligent que Victor Hugo, s'il n'avait fait que des
romans, des drames et des lettres.

Alexandre Dumas fils ne fera jamais, au grand jamais, un discours de
distribution des prix pour un lyce. Il ne connat pas ce que c'est que
la morale. Elle ne transige pas. S'il le faisait, il devrait auparavant
biffer d'un trait de plume tout ce qu'il a crit jusqu'ici, en
commenant par ses Prfaces absurdes. Runissez un jury d'hommes
comptents: je soutiens qu'un bon lve de seconde est plus fort que lui
dans n'importe quoi, mme dans la mme dans la _sale_ question des
courtisanes.

Les chefs-d'oeuvre de la langue franaise sont les discours de
distribution pour les lyces, et les discours acadmiques. En effet,
l'instruction de la jeunesse est peut-tre la plus belle expression
pratique du devoir, et une bonne apprciation des ouvrages de Voltaire
(creusez le mot apprciation) est prfrable  ces ouvrages
eux-mmes.--Naturellement!

Les meilleurs auteurs de romans et de drames dnatureraient  la longue
la fameuse ide du bien, si les corps enseignants, conservatoires du
juste, ne retenaient les gnrations jeunes et vieilles dans la voie de
l'honntet et du travail.

En son nom personnel, malgr elle, il le faut, je viens renier, avec une
volont indomptable, et une tnacit de fer, le pass hideux de
l'humanit pleurarde. Oui: je veux proclamer le beau sur une lyre d'or,
dfalcation faite des tristesses gotreuses et des fierts stupides qui
dcomposent,  sa source, la posie marcageuse de ce sicle. C'est avec
les pieds que je foulerai les stances aigres du scepticisme, qui n'ont
pas leur motif d'tre. Le jugement, une fois entr dans l'efflorescence
de son nergie, imprieux et rsolu, sans balancer une seconde dans les
incertitudes drisoires d'une piti mal place, comme un procureur
gnral, fatidiquement, les condamne. Il faut veiller sans relche sur
les insomnies purulentes et les cauchemars atrabilaires. Je mprise et
j'excre l'orgueil, et les volupts infmes d'une ironie, faite
teignoir, qui dplace la justesse de la pense.

Quelques caractres, excessivement intelligents, il n'y a pas lieu que
vous l'infirmiez par des palinodies d'un got douteux, se sont jets, 
tte perdue, dans les bras du mal. C'est l'absinthe, savoureuse, je ne
le crois pas, mais, nuisible, qui tua moralement l'auteur de _Rolla_.
Malheur  ceux qui sont gourmands! A peine est-il entr dans l'ge mr,
l'aristocrate anglais, que sa harpe se brise sous les murs de
Missolonghi, aprs n'avoir cueilli sur son passage que les fleurs qui
couvent l'opium des mornes anantissements.

Quoique plus grand que les gnies ordinaires, s'il s'tait trouv de son
temps un autre pote, dou, comme lui,  doses semblables, d'une
intelligence exceptionnelle, et capable de se prsenter comme son rival,
il aurait avou, le premier, l'inutilit de ses efforts pour produire
des maldictions disparates; et que, le bien exclusif est, seul, dclar
digne, de par la voix de tous les mondes, de s'approprier notre estime.
Le fait fut qu'il n'y eut personne pour le combattre avec avantage.
Voil ce qu'aucun n'a dit. Chose trange! mme en feuilletant les
recueils et les livres de son poque, aucun critique n'a song  mettre
en relief le rigoureux syllogisme qui prcde. Et ce n'est que celui qui
le surpassera qui peut l'avoir invent. Tant on tait rempli de stupeur
et d'inquitude, plutt que d'admiration rflchie, devant des ouvrages
crits d'une main perfide, mais qui rvlaient, cependant, les
manifestations imposantes d'une me qui n'appartient pas au vulgaire des
hommes, et qui se trouvait  son aise dans les consquences dernires
d'un des deux moins obscurs problmes qui intressent les coeurs
non-solitaires: le bien, le mal. Il n'est pas donn  quiconque
d'aborder les extrmes, soit dans un sens, soit dans un autre. C'est ce
qui explique pourquoi, tout en louant, sans arrire-pense,
l'intelligence merveilleuse dont il dnote  chaque instant la preuve,
lui, un des quatre ou cinq phares de l'humanit, l'on fait, en silence,
ses nombreuses rserves sur les applications et l'emploi injustifiables
qu'il en a faits sciemment. Il n'aurait pas d parcourir les domaines
sataniques.

La rvolte froce des Troppmann, des Napolon I<sup>er</sup>, des
Papavoine, des Byron, des Victor Noir et des Charlotte Corday sera
contenue  distance de mon regard svre. Ces grands criminels,  des
titres si divers, je les carte d'un geste. Qui croit-on tromper ici, je
le demande avec une lenteur qui s'interpose? O dadas de bagne! Bulles de
savon! Pantins en baudruche! Ficelles uses! Qu'ils s'approchent, les
Konrad, les Manfred, les Lara, les marins qui ressemblent au Corsaire,
les Mphistophls, les Werther, les Don Juan, les Faust, les Iago, les
Rodin, les Caligula, les Cau, les Iridion, les mgres  l'instar de
Colomba, les Ahrimane, les manitous manichens, barbouills de cervelle,
qui cuvent le sang de leurs victimes dans les pagodes sacres de
l'Hindoustan, le serpent, le crapaud et le crocodile, divinits,
considres comme anormales, de l'antique gypte, les sorciers et les
puissances dmoniaques du moyen ge, les Promthe, les Titans de la
mythologie foudroys par Jupiter, les Dieux Mchants vomis par
l'imagination primitive des peuples barbares,--toute la srie bruyante
des diables en carton. Avec la certitude de les vaincre, je saisis la
cravache de l'indignation et de la concentration qui soupse, et
j'attends ces monstres de pied ferme, comme leur dompteur prvu.

Il y a des crivains ravals, dangereux loustics, farceurs au quarteron,
sombres mystificateurs, vritables alins, qui mriteraient de peupler
Bictre. Leurs ttes crtinisantes, d'o une tuile a t enleve, crent
des fantmes gigantesques, qui descendent au lieu de monter. Exorcice
scabroux; gymnastique spcieuse. Passez donc, grotesque muscade. S'il
vous plat, retirez-vous de ma prsence, fabricateurs,  la douzaine, de
rbus dfendus, dans lesquels je n'apercevais pas auparavant, du premier
coup, comme aujourd'hui, le joint de la solution frivole. Cas
pathologique d'un gosme formidable. Automates fantastiques:
indiquez-vous du doigt, l'un  l'autre, mes enfants, l'pithte qui les
remet  leur place.

S'ils existaient, sous la ralit plastique, quelque part, ils seraient,
malgr leur intelligence avre, mais fourbe, l'opprobre, le fiel, des
plantes qu'ils habiteraient la honte. Figurez-vous les, un instant,
runis en socit avec des substances qui seraient leurs semblables.
C'est une succession non interrompue de combats, dont ne rveront pas
les boule-dogues, interdits en France, les requins et les
macrocphales-cachalots. Ce sont des torrents de sang, dans ces rgions
chaotiques pleines d'hydres et de minotaures, et d'o la colombe,
effare sans retour, s'enfuit  tire-d'aile. C'est un entassement de
btes apocalyptiques, qui n'ignorent pas ce qu'elles font. Ce sont des
chocs de passions, d'irrconciliabilits et d'ambitions,  travers les
hurlements d'un orgueil qui ne se laisse pas lire, se contient, et dont
personne ne peut, mme approximativement, sonder les cueils et les
bas-fonds.

Mais, ils ne m'en imposeront plus. Souffrir est une faiblesse, lorsqu'on
peut s'en empcher et faire quelque chose de mieux. Exhaler les
souffrances d'une splendeur non quilibre, c'est prouver,  moribonds
des maremmes perverses! moins de rsistance et de courage, encore. Avec
ma voix et ma solennit des grands jours, je te rappelle dans mes foyers
dserts, glorieux espoir. Viens t'asseoir  mes cts, envelopp du
manteau des illusions, sur le trpied raisonnable des apaisements. Comme
un meuble de rebut, je t'ai chass de ma demeure, avec un fouet aux
cordes de scorpions. Si tu souhaites que je sois persuad que tu as
oubli, en revenant chez moi, les chagrins que, sous l'indice des
repentirs, je t'ai causs autrefois, crebleu, ramne alors avec toi,
cortge sublime,--soutenez-moi, je m'vanouis!--les vertus offenses, et
leurs imprissables redressements.

Je constate, avec amertume, qu'il ne reste plus que quelques gouttes de
sang dans les artres de nos poques phthisiques. Depuis les
pleurnicheries odieuses et spciales, brevetes sans garantie d'un point
de repre, des Jean-Jacques Rousseau, des Chateaubriand et des nourrices
en pantalon aux poupons Obermann,  travers les autres potes qui se
sont vautrs dans le limon impur, jusqu'au songe de Jean-Paul, le
suicide de Dolors de Veintemilla, le Corbeau d'Allan, la Comdie
Infernale du Polonais, les yeux sanguinaires de Zorilla, et l'immortel
cancer, Une Charogne, que peignit autrefois, avec amour, l'amant morbide
de la Vnus hottentote, les douleurs invraisemblables que ce sicle
s'est cres  lui-mme, dans leur voulu monotone et dgotant, l'ont
rendu poitrinaire. Larves absorbantes dans leurs engourdissements
insupportables!

Allez, la musique.

Oui, bonnes gens, c'est moi qui vous ordonne de brler, sur une pelle,
rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux
lvres de vermouth, qui, rpandant, dans une lutte mlancolique entre le
bien et le mal, des larmes qui ne viennent pas du coeur, sans machine
pneumatique, fait, partout, le vide universel. C'est ce que vous avez de
mieux  faire.

Le dsespoir, se nourrissant avec un parti pris, de ses fantasmagories,
conduit imperturbablement le littrateur  l'abrogation en masse des
lois divines et sociales, et  la mchancet thorique et pratique. En
un mot, fait prdominer le derrire humain dans les raisonnements.
Allez, et passez-moi le mot! L'on devient mchant, je le rpte, et les
yeux prennent la teinte des condamns  mort. Je ne retirerai pas ce que
j'avance. Je veux que ma posie puisse tre lue par une jeune fille de
quatorze ans.

La vraie douleur est incompatible avec l'espoir. Pour si grande que soit
cette douleur, l'espoir, de cent coudes, s'lve plus haut encore.
Donc, laissez-moi tranquille avec les chercheurs. A bas, les pattes, 
bas, chiennes cocasses, faiseurs d'embarras, poseurs! Ce qui souffre, ce
qui dissque les mystres qui nous entourent, n'espre pas. La posie
qui discute les vrits ncessaires est moins belle que celle qui ne les
discute pas. Indcisions  outrance, talent mal employ, perte du temps:
rien ne sera plus facile  vrifier.

Chanter Adamastor, Jocelyn, Rocambole, c'est puril. Ce n'est mme que
parce que l'auteur espre que le lecteur sous-entend qu'il pardonnera 
ses hros fripons, qu'il se trahit lui-mme et s'appuie sur le bien pour
faire passer la description du mal. C'est au nom de ces mmes vertus que
Frank a mconnues, que nous voulons bien le supporter,  saltimbanques
des malaises incurables.

Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques,  leurs
yeux, de mlancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit
et dans leur corps!

La mlancolie et la tristesse sont dj le commencement du doute; le
doute est le commencement du dsespoir; le dsespoir est le commencement
cruel des diffrents degrs de la mchancet. Pour vous en convaincre,
lisez la _Confession d'un enfant du sicle._ La pente est fatale, une
fois qu'on s'y engage. Il est certain qu'on arrive  la mchancet.
Mfiez-vous de la pente. Extirpez le mal par la racine. Ne flattez pas
le culte d'adjectifs tels que indescriptible, innarrable, rutilant,
incomparable, colossal, qui mentent sans vergogne aux substantifs qu'ils
dfigurent: ils sont poursuivis par la lubricit.

Les intelligences de deuxime ordre, comme Alfred de Musset, peuvent
pousser rtivement une ou deux de leurs facults beaucoup plus loin
que les facults correspondantes des intelligences de premier ordre,
Lamartine, Hugo. Nous sommes en prsence du draillement d'une
locomotive surmene. C'est un cauchemar qui tient la plume. Apprenez
que l'me se compose d'une vingtaine de facults. Parlez-moi de ces
mendiants qui ont un chapeau grandiose, avec des haillons sordides!

Voici un moyen de constater l'infriorit de Musset sous les deux
potes. Lisez, devant une jeune fille, _Rolla_ ou _les Nuits, les Fous_
de Cobb, sinon les portraits de Gwynplaine et de Dea, ou le Rcit de
Thramne d'Euripide, traduit en vers franais par Racine le pre. Elle
tressaille, fronce les sourcils, lve et abaisse les mains, sans but
dtermin, comme un homme qui se noie; les yeux jetteront des lueurs
verdtres. Lisez-lui la _Prire pour-tous,_ de Victor Hugo. Les effets
sont diamtralement opposs. Le genre d'lectricit n'est plus le mme.
Elle rit aux clats, elle en demande davantage.

De Hugo, il ne restera que les posies sur les enfants, o se trouve
beaucoup de mauvais.

_Paul et Virginie_ choque nos aspirations les plus profondes au bonheur.
Autrefois, cet pisode qui broie du noir de la premire  la dernire
page, surtout le naufrage final, me faisait grincer des dents. Je me
roulais sur le tapis et donnais des coups de pied  mon cheval en bois.
La description de la douleur est un contre-sens. Il faut faire voir tout
en beau. Si cette histoire tait raconte dans une simple biographie,
je ne l'attaquerais point. Elle change tout de suite de caractre. Le
malheur devient auguste par la volont impntrable de Dieu qui le cra.
Mais l'homme ne doit pas crer le malheur dans ses livres. C'est ne
vouloir,  toutes forces, considrer qu'un seul ct des choses. O
hurleurs maniaques que vous tes!

Ne reniez pas l'immortalit de l'me, la sagesse de Dieu, la grandeur de
la vie, l'ordre qui se manifeste dans l'univers, la beaut corporelle,
l'amour de la famille, le mariage, les institutions sociales. Laissez de
ct les crivassiers funestes: Sand, Balzac, Alexandre Dumas, Musset,
Du Terrail, Fval, Flaubert, Baudelaire, Leconte et la _Grve des
Forgerons_!

Ne transmettez  ceux qui vous lisent que l'exprience qui se dgage de
la douleur, et qui n'est plus la douleur elle-mme. Ne pleurez pas en
public.

Il faut savoir arracher des beauts littraires jusque dans le sein de
la mort; mais ces beauts n'appartiendront pas  la mort. La mort n'est
ici que la cause occasionnelle. Ce n'est pas le moyen, c'est le but, qui
n'est pas elle.

Les vrits immuables et ncessaires, qui font la gloire des nations, et
que le doute s'efforce envahi d'branler, ont commenc depuis les ges.
Ce sont des choses auxquelles on ne devrait pas toucher. Ceux qui
veulent faire de l'anarchie en littrature, sous prtexte de nouveau,
tombent dans le contre-sens. On n'ose pas attaquer Dieu; on attaque
l'immortalit de l'me. Mais, l'immortalit de l'me, elle aussi, est
vieille comme les assises du monde. Quelle autre croyance la remplacera,
si elle doit tre remplace? Ce ne sera pas toujours une ngation.

Si l'on se rappelle la vrit d'o dcoulent toutes les autres, la bont
absolue de Dieu et son ignorance absolue du mal, les sophismes
s'effondreront d'eux-mmes. S'effondrera, dans un temps pareil, la
littrature peu potiques qui s'est appuye sur eux. Toute littrature
qui discute les axiomes ternels est condamne  ne vivre que
d'elle-mme. Elle est injuste. Elle se dvore le foie. Les _norissima
Verba_ font sourire superbement les gosses sans mouchoir de la
quatrime. Nous n'avons pas le droit d'interroger le Crateur sur quoi
que ce soit.

Si vous tes malheureux, il ne faut pas le dire au lecteur. Gardez cela
pour vous.

Si on corrigeait les sophismes dans le sens des vrits correspondantes
 ces sophismes, ce n'est que la correction qui serait vraie; tandis que
la pice ainsi remanie, aurait le droit de ne plus s'intituler fausse.
Le reste serait hors du vrai, avec trace de faux, par consquent nul, et
considr, forcment, comme non avenu.

La posie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de
contorsions contingentes. Reprenons le fil indestructible de la posie
impersonnelle, brusquement interrompu depuis la naissance du philosophe
manqu de Ferney, depuis l'avortement du grand Voltaire.

Il parait beau, sublime, sous prtexte d'humilit ou d'orgueil, de
discuter les causes finales, d'en fausser les consquences stables et
connues. Dtrompez-vous, parce qu'il n'y a rien de plus bte! Renouons
la chane rgulire avec les temps passs; la posie est la gomtrie
par excellence. Depuis Racine, la posie n'a pas progress d'un
millimtre. Elle a recul. Grce  qui? aux Grandes-Ttes-Molles de
notre poque. Grce aux femmelettes, Chateaubriand, le Mohican-
Mlancolique; Snancourt, l'Homme-en-Jupon; Jean-Jacques Rousseau,
le Socialiste-Grincheur; Anne Radcliffe, le Spectre-Toqu; Edgar Po,
le Mameluck-des-Rves-d'Alcool; Mathurin, le Compre-des-Tnbres;
Georges Sand, l'Hermaphrodite-Circoncis; Thophile Gautier,
l'Incomparable-Epicier; Leconte, le Captif-du-Diable; Goethe,
le Suicid-pour-Pleurer; Sainte-Beuve, le Suicid-pour-Rire; Lamartine,
la Cigogne-Larmoyante; Lermontoff, le Tigre-qui-Rugit; Victor Hugo, le
Funbre-chalas-Vert; Miskiwicz, l'Imitateur-de-Satan; Musset, le
Gandin-Sans-Chemise-Intellectuelle; et Byron,
l'Hippopotame-des-Jungles-Infernales.

Le doute a exist de tout temps en minorit. Dans ce sicle, il est en
majorit. Nous respirons la violation du devoir par les pores. Cela ne
s'est vu qu'une fois; cela ne se reverra plus.

Les notions de la simple raison sont tellement obscurcies  l'heure
qu'il est, que, la premire chose que font les professeurs de quatrime,
quand ils apprennent  faire des vers latins  leurs lves, jeunes
potes dont la lvre est humecte du lait maternel, c'est de leur
dvoiler par la pratique le nom d'Alfred de Musset. Je vous demande un
peu, beaucoup! Les professeurs de troisime, donc, donnent, dans leurs
classes  traduire, en vers grecs, deux sanglants pisodes. Le premier,
c'est la repoussante comparaison du plican. Le deuxime, sera
l'pouvantable catastrophe arrive  un laboureur. A quoi bon regarder
le mal? N'est-il pas en minorit? Pourquoi pencher la tte d'un lycen
sur des questions qui, faute de n'avoir pas t comprises, ont fait
perdre la leur  des hommes tels que Pascal et Byron?

Un lve m'a racont, que son professeur de seconde avait donn  sa
classe, jour par jour, ces deux charognes  traduire en vers hbreux.
Ces plaies de la nature animale et humaine le rendirent malade pendant
un mois, qu'il passa  l'infirmerie. Comme nous nous connaissions, il me
fit demander par sa mre. Il me raconta, quoique avec navet, que ses
nuits taient troubles par des rves de persistance. Il croyait voir
une arme de plicans qui s'abattaient sur sa poitrine, et la lui
dchiraient. Ils s'envolaient ensuite vers une chaumire en flammes.
Ils mangeaient la femme du laboureur et ses enfants. Le corps noirci de
brlures, le laboureur sortait de la maison, engageait avec les plicans
un combat atroce. Le tout se prcipitait dans la chaumire, qui
retombait en boulements. De la masse souleve des dcombres--cela ne
ratait jamais--il voyait sortir son professeur de seconde, tenant d'une
main son coeur, de l'autre une feuille de papier o l'on dchiffrait,
en traits de soufre, la comparaison du plican et celle du laboureur,
telles que Musset lui-mme les a composes. Il ne fut pas facile, au
premier abord, de pronostiquer son genre de maladie. Je lui recommandai
de se taire soigneusement, et de n'en parler  personne, surtout  son
professeur de seconde. Je conseillai  sa mre de le prendre quelques
jours chez elle, en assurant que cela se passerait. En effet, j'avais
soin d'arriver chaque jour pendant quelques heures, et cela se passa.

Il faut que la critique attaque la forme, jamais le fond de vos ides,
de vos phrases. Arrangez-vous.

Les sentiments sont la forme de raisonnement la plus incomplte qui se
puisse imaginer.

Toute l'eau de la mer ne suffirait pas  laver une tache de sang
intellectuelle.


       *       *       *       *       *


POSIES II


Le gnie garantit les facults du coeur.

L'homme n'est pas moins immortel que l'me.

Les grandes penses viennent de la raison!

La fraternit n'est pas un mythe.

Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas mme la
grandeur.

Dans le malheur, les amis augmentent.

Vous qui entrez, laissez tout dsespoir.

Bont, ton nom est homme.

C'est ici que demeure la sagesse des nations.

Chaque fois que j'ai lu Shakspeare, il m'a sembl que je dchiquet la
cervelle d'un jaguar.

J'crirai mes penses avec ordre, par un dessein sans confusion. Si
elles sont justes, la premire venue sera la consquence des autres.
C'est le vritable ordre. Il marque mon objet par le dsordre
calligraphique. Je ferais trop de dshonneur  mon sujet, si je ne le
traitais pas avec ordre. Je veux montrer qu'il en est capable.

Je n'accepte pas le mal. L'homme est parfait. L'me ne tombe pas. Le
progrs existe. Le bien est irrductible. Les antchrists, les anges
accusateurs, les peines ternelles, les religions sont le produit du
doute.

Dante, Milton, dcrivant hypothtiquement les landes infernales, ont
prouv que c'taient des hynes de premire espce. La preuve est
excellente. Le rsultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s'achtent pas.

L'homme est un chne. La nature n'en compte pas de plus robuste. Il ne
faut pas que l'univers s'arme pour le dfendre. Une goutte d'eau ne
suffit pas  sa prservation. Mme quand l'univers le dfendrait, il ne
serait pas plus dshonor que ce qui ne le prserve pas. L'homme sait
que son rgne n'a pas de mort, que l'univers possde un commencement.
L'univers ne sait rien: c'est, tout au plus, un roseau pensant.

Je me figure Elohim plutt froid que sentimental.

L'amour d'une femme est incompatible avec l'amour de l'humanit.
L'imperfection doit tre rejete. Rien n'est plus imparfait que
l'gosme  deux. Pendant la vie, les dfiances, les rcriminations,
les serments crits dans la poudre pullulent. Ce n'est plus l'amant de
Chimne; c'est l'amant de Graziella. Ce n'est plus Ptrarque; c'est
Alfred de Musset. Pendant la mort, un quartier de roche auprs de la
mer, un lac quelconque, la fort de Fontainebleau, l'Ile d'Ischia, un
cabinet de travail en compagnie d'un corbeau, une chambre ardente avec
un crucifix, un cimetire o surgit, aux rayons d'une lune qui finit par
agacer, l'objet aim, des stances o un groupe de filles dont on ne sait
pas le nom, viennent balader  tour de rle, donner la mesure de
l'auteur, font entendre des regrets. Dans les deux cas, la dignit ne se
retrouve point.

L'erreur est la lgende douloureuse.

Les hymnes  Elohim habituent la vanit  ne pas s'occuper des choses de
la terre. Tel est recueil des hymnes. Ils dshabituent l'humanit 
compter sur l'crivain. Elle le dlaisse. Elle l'appelle mystique,
aigle, parjure  sa mission. Vous n'tes pas la colombe cherche.

Un pion pourrait se taire un bagage littraire, eu disant le contraire
de ce qu'ont dit les potes de ce sicle. Il remplacerait leurs
affirmations par des ngations. Rciproquement. S'il est ridicule
d'attaquer les premiers principes, il est plus ridicule de les dfendre
contre ces mmes attaques. Je ne les dfendrai pas.

Le sommeil est une rcompense pour les uns, un supplice pour les autres.
Pour tous, il est une sanction.

Si la morale de Cloptre et t moins courte, la face de la terre
aurait chang. Son nez n'en serait pas devenu plus long.

Les actions caches sont les plus estimables. Lorsque j'en vois tant
dans l'histoire, elles me plaisent beaucoup. Elles n'ont pas t tout
 fait caches. Elles ont t sues. Ce peu, par o elles ont paru, en
augmente le mrite. C'est le plus beau de n'avoir pas pu les cacher.

Le charme de la mort n'existe que pour les courageux.

L'homme est si grand, que sa grandeur parait surtout en ce qu'il ne veut
pas se connatre misrable. Un arbre ne se connat pas grand. C'est tre
grand que de se connatre grand. C'est tre grand que de ne pas vouloir
se connatre misrable. Sa grandeur rfute ces misres. Grandeur d'un
roi.

Lorsque j'cris ma pense, elle ne m'chappe pas. Cette action me fait
souvenir de ma force que j'oublie  toute heure. Je m'instruis 
proportion de ma pense enchane. Je ne tends qu' connatre la
contradiction de mon esprit avec le nant.

Le coeur de l'homme est un livre que j'ai appris  estimer.

Non imparfait, non dchu, l'homme n'est plus le grand mystre.

Je ne permets  personne, pas mme  Elohim, de douter de ma sincrit.

Nous sommes libres de faire le bien.

Le jugement est infaillible.

Nous ne sommes pas libres de faire le mal.

L'homme est le vainqueur des chimres, la nouveaut de demain, la
rgularit dont gmit le chaos, le sujet de la conciliation. Il juge de
toutes choses. Il n'est pas imbcile. Il n'est pas ver de terre. C'est
le dpositaire du vrai, l'amas de certitude, la gloire, non le rebut de
l'univers. S'il s'abaisse, je le vante. S'il se vante, je le vante
davantage. Je le concilie. Il parvient  comprendre qu'il est la soeur
de l'ange.

Il n'y a rien d'incomprhensible.

La pense n'est pas moins claire que le cristal. Une religion, dont les
mensonges s'appuient sur elle, peut la troubler quelques minutes, pour
parler de ces effets qui durent longtemps. Pour parler de ces effets qui
durent peu de temps, un assassinat de huit personnes aux portes d'une
capitale, la troublera--c'est certain -jusqu' la destruction du mal.
La pense ne tarde pas  reprendre sa limpidit.

La posie doit avoir pour but la vrit pratique. Elle nonce les
rapports qui existent entre les premiers principes et les vrits
secondaires de la vie. Chaque chose reste  sa place. La mission de la
posie est difficile. Et elle ne se mle pas aux vnements de la
politique,  la manire dont on gouverne un peuple, ne fait pas allusion
aux priodes historiques, aux coups d'Etat, aux rgicides, aux intrigues
des cours. Elle ne parle pas des luttes que l'homme engage, par
exception, avec lui-mme, avec ses passions. Elle dcouvre les lois qui
font vivre la politique thorique, la paix universelle, les rfutations
de Machiavel, les cornets dont se composent les ouvrages de Proudhon,
la psychologie de l'humanit. Un pote doit tre plus utile qu'aucun
citoyen de sa tribu. Son oeuvre est le code des diplomates, des
lgislateurs, des instructeurs de la jeunesse. Nous sommes loin des
Homre, des Virgile, des Klopstock, des Camons, des imaginations
mancipes, des fabricateurs d'odes, des marchands d'pigrammes contre
la divinit. Revenons  Confucius, au Boudha,  Socrate,  Jsus-Christ,
moralistes qui couraient les villages en souffrant de faim! Il faut
compter dsormais avec la raison, qui n'opre que sur les facults qui
prsident  la catgorie des phnomnes de la bont pure.

Rien n'est plus naturel que de lire le _Discours de la Mthode_ aprs
avoir lu _Brnice_. Rien n'est moins naturel que de lire le _Trait de
l'Induction_ de Bichy, le _Problme du Mal_ de Naville, aprs avoir lu
les Feuilles d'Automne, les Contemplations. La transition se perd.
L'esprit regimbe contre la ferraille, la mystagogie. Le coeur est ahuri
devant ces pages qu'un fantoche griffonna. Cette violence l'claire. Il
ferme le livre. Il verse une larme  la mmoire des auteurs sauvages.
Les potes contemporains ont abus de leur intelligence. Les philosophes
n'ont pas abus de la leur. Le souvenir des premiers s'teindra. Les
derniers sont classiques.

Racine, Corneille, auraient t capables de composer les ouvrages de
Descartes, de Malebranche, de Bcon. L'me des premiers est une avec
celle des derniers. Lamartine, Hugo, n'auraient pas t capables de
composer le _Trait de l'Intelligence_. L'me de son auteur n'est pas
adquate avec celle des premiers. La fatuit leur a fait perdre les
qualits centrales. Lamartine, Hugo, quoique suprieurs  Taine, ne
possdent, comme lui, que des--il est pnible de faire cet
aveu--facults secondaires.

Les tragdies excitent la piti, la terreur, par le devoir. C'est
quelque chose. C'est mauvais. Ce n'est pas si mauvais que le lyrisme
moderne. La Mde de Legouv est prfrable  la collection des ouvrages
de Byron, de Capendu, de Zaccone, de Flix, de Gagne, de Gaboriau, de
Lacordaire, de Sardou, de Goethe, de Ravignan, de Charles Diguet. Quel
crivain d'entre vous, je prie, peut soulever--qu'est-ce? Quels sont ces
reniflements de la rsistance?--Le poids du _Monologue d'Auguste_! Les
vaudevilles barbares de Hugo ne proclament pas le devoir. Les mlodrames
de Racine, de Corneille, les romans de La Calprende le proclament.
Lamartine n'est pas capable de composer la Phdre de Pradon; Hugo, le
Venceslas de Rotrou; Sainte-Beuve, les tragdies de Laharpe, de
Marmontel. Musset est capable de faire des proverbes. La tragdie est
une erreur involontaire, admet la lutte, est le premier pas du bien, ne
paratra pas dans cet ouvrage. Elle conserve son prestige. Il n'en est
pas de mme du sophisme,--aprs --coup le gongorisme mtaphysique des
autoparodistes de mon temps hroco-burlesque.

Le principe des cultes est l'orgueil. Il est ridicule d'adresser la
parole  Elohim, comme ont fait les Job, les Jrmie, les David, les
Salomon, les Turquty. La prire est un acte faux. La meilleure manire
de lui plaire est indirecte, plus conforme  notre force. Elle consiste
 rendre notre race heureuse. Il n'y a pas deux manires de plaire 
Elohim. L'ide du bien est une. Ce qui est le bien en moins l'tant en
plus, je permets que l'on me cite l'exemple de la maternit. Pour plaire
 sa mre, un fils ne lui criera pas qu'elle est sage, radieuse, qu'il
se conduira de faon  mriter la plupart de ses loges. Il fait
autrement. Au lieu de le dire lui-mme, il le fait penser par ses actes,
se dpouille de cette tristesse qui gonfle les chiens de Terre-Neuve. Il
ne faut pas confondre la bont d'Elohim avec la trivialit. Chacun est
vraisemblable. La familiarit engendre le mpris; la vnration engendre
le contraire. Le travail dtruit l'abus des sentiments.

Nul raisonneur ne croit contre sa raison.

La foi est une vertu naturelle par laquelle nous acceptons les vrits
qu'Elohim nous rvle par la conscience.

Je ne connais pas d'autre grce que celle d'tre n. Un esprit impartial
la trouve complte.

Le bien est la victoire sur le mal, la ngation du mal. Si l'on chante
le bien, le mal est limin par cet acte congru. Je ne chante pas ce
qu'il ne faut pas faire. Je chante ce qu'il faut faire. Le premier ne
contient pas le second. Le second contient le premier.

La jeunesse coute les conseils de l'ge mur. Elle a une confiance
illimite en elle-mme.

Je ne connais pas d'obstacle qui passe les forces de l'esprit humain,
sauf la vrit.

La maxime n'a pas besoin d'elle pour se prouver. Un raisonnement demande
un raisonnement. La maxime est une loi qui renferme un ensemble de
raisonnements. Un raisonnement se complte  mesure qu'il s'approche de
la maxime. Devenu maxime, sa perfection rejette les preuves de la
mtamorphose.

Le doute est un hommage rendu  l espoir. Ce n'est pas un hommage
volontaire. L'espoir ne consentirait pas  n'tre qu'un hommage.

Le mal s'insurge contre le bien. Il ne peut pas faire moins.

C'est une preuve d'amiti de ne pas s'apercevoir de l'augmentation de
celle de nos amis.

L'amour n'est pas le bonheur.

Si nous n'avions point de dfauts, nous ne prendrions pas tant de
plaisir  nous corriger,  louer dans les autres ce qui nous manque.

Les hommes qui ont pris la rsolution de dtester leurs semblables
ignorent qu'il faut commencer par se dtester soi-mme.

Les hommes qui ne se battent pas en duel croient que les hommes qui se
battent au duel  mort sont courageux.

Comme les turpitudes du roman s'accroupissent aux talages! Pour un
homme qui se perd, comme un autre pour une pice de cent sous, il semble
parfois qu'on tuerait un livre.

Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elvation d'un
Homme. Il a eu tort de le croire.

Pour faire servir le mal  la cause du bien, je dirai que l'intention du
premier est mauvaise.

Une vrit banale renferme plus de gnie que les ouvrages de Dickens, de
Gustave Aymard, de Victor Hugo, de Landelle. Avec les derniers, un
enfant, survivant  l'univers, ne pourrait pas reconstruire l'me
humaine. Avec la premire, il le pourrait. Je suppose qu'il ne dcouvrt
pas tt ou tard la dfinition du sophisme.

Les mots qui expriment le mal sont destins  prendre une signification
d'utilit. Les ides s'amliorent. Le sens des mots y participe.

Le plagiat est ncessaire. Le progrs l'implique. Il serre de prs la
phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une ide fausse,
la remplace par l'ide juste.

Une maxime, pour tre bien faite, ne demande pas  tre corrige. Elle
demande  tre dveloppe.

Ds que l'aurore a paru, les jeunes filles vont cueillir des roses.
Un courant d'innocence parcourt les vallons, les capitales, secourt
l'intelligence des potes les plus enthousiastes, laisse tomber des
protections pour les berceaux, des couronnes pour la jeunesse, des
croyances  l'immortalit pour les vieillards.

J'ai vu les hommes lasser les moralistes a dcouvrir leur coeur, faire
rpandre sur eux la bndiction d'en haut. Ils mettaient des
mditations aussi vastes que possible, rjouissaient l'auteur de nos
flicits. Ils respectaient l'enfance, la vieillesse, ce qui respire
comme ce qui ne respire pas, rendaient hommage  la femme, consacraient
 la pudeur les parties que le corps se rserve de nommer. Le firmament,
dont j'admets la beaut, la terre, image de mon coeur, furent invoqus
par moi, afin de me dsigner un homme qui ne se crt pas bon. Le
spectacle de ce monstre, s'il et t ralis, ne m'aurait pas fait
mourir d'tonnement: on meurt  plus. Tout ceci se passe de
commentaires.

La raison, le sentiment se conseillent, se supplent. Quiconque ne
connat qu'un des deux, en renonant  l'autre, se prive de la totalit
des secours qui nous ont t accords pour nous conduire. Vauvenargues
a dit se prive d'une partie des secours.

Quoique sa phrase, la mienne reposent sur les personnifications de l'me
dans le sentiment, la raison, celle que je choisirais au hasard ne
serait pas meilleure que l'autre, si je les avais faites. L'une ne peut
pas tre rejete par moi. L'autre a pu tre accepte de Vauvenargues.

Lorsqu'un prdcesseur emploie au bien un mot qui appartient au mal, il
est dangereux que sa phrase subsiste  ct de l'autre. Il vaut mieux
laisser au mot la signification du mal. Pour employer au bien un mot qui
appartient au mal, il faut en avoir le droit. Celui qui emploie au mal
les mots qui appartiennent au bien ne le possde pas. Il n'est pas cru.
Personne ne voudrait se servir de la cravate de Grard de Nerval.

L'me tant une, l'on peut introduire dans le discours la sensibilit,
l'intelligence, la volont, la raison, l'imagination, la mmoire.

J'avais pass beaucoup de temps dans l'tude des sciences abstraites.
Le peu de gens avec qui on communique n'tait pas fait pour m'en dgoter.
Quand j'ai commenc l'tude de l'homme, j'ai vu que ces sciences lui
sont propres, que je sortais moins de ma condition en y pntrant que
les autres en les ignorant. Je leur, ai pardonn de ne s'y point
appliquer! Je ne crus pas trouver beaucoup de compagnons dans l'tude de
l'homme. C'est celle qui lui est propre. J'ai t tromp. Il y en a plus
qui l'tudient que la gomtrie.

Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu'on n'en parle point.

Les passions diminuent avec l'ge. L'amour, qu'il ne faut pas classer
parmi les passions, diminue de mme. Ce qu'il perd d'un ct, il le
regagne de l'autre. Il n'est plus svre pour l'objet de ses voeux, se
rendant justice  lui-mme: l'expansion est accepte, Les sens n'ont
plus leur aiguillon pour exciter les sexes de la chair. L'amour de
l'humanit commence. Dans ces jours o l'homme sent qu'il devient un
autel que parent ses vertus, fait le compte de chaque douleur qui se
releva, l'me, dans un repli du coeur o tout semble prendre naissance,
sent quelque chose qui ne palpite plus. J'ai nomm le souvenir.

L'crivain, sans sparer l'une de l'autre, peut indiquer la loi qui
rgit chacune de ses posies.

Quelques philosophes sont plus intelligents que quelques potes.
Spinoza, Malebranche, Aristote, Platon, ne sont pas Hgsippe Moreau,
Malfilatre, Gilbert, Andr Chnier.

Faust, Manfred, Konrad, sont des types. Ce ne sont pas encore des types
raisonnants. Ce sont dj des types agitateurs.

Les descriptions sont une prairie, trois rhinocros, la moiti d'un
catafalque. Elles peuvent tre le souvenir, la prophtie. Elles ne sont
pas le paragraphe que je suis sur le point de terminer.

Le rgulateur de l'me n'est pas le rgulateur d'une me. Le rgulateur
d'une me est le rgulateur de l'me, lorsque ces deux espces d'mes
sont assez confondues pour pouvoir affirmer qu'un rgulateur n'est une
rgulatrice que dans l'imagination d'un fou qui plaisante.

Le phnomne passe. Je cherche les lois.

Il y a des hommes qui ne sont pas des types. Les types ne sont pas des
hommes. Il ne faut pas se laisser dominer par l'accidentel.

Les jugements sur la posie ont plus de valeur que la posie. Ils sont
la philosophie de la posie. La philosophie, ainsi comprise, englobe la
posie. La posie ne pourra pas se passer de lu philosophie. La
philosophie pourra se passer de la posie.

Racine n'est pas capable de condenser ses tragdies dans des prceptes.
Une tragdie n'est pas un prcepte. Pour un mme esprit, un prcepte est
une action plus intelligente qu'une tragdie.

Mettez une plume d'oie dans la main d'un moraliste qui soit crivain de
premier ordre. Il sera suprieur aux potes.

L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes, que le courage de
souffrir l'injustice.

Cache-toi, guerre.

Les sentiments expriment le bonheur, font sourire. L'analyse des
sentiments exprime le bonheur, toute personnalit mise  part; fait
sourire. Les premiers lvent l'me, dpendamment de l'espace, de la
dure, jusqu' la conception de l'humanit, considre en elle-mme,
dans ses membres illustres. La dernire lve l'me, indpendamment de
la dure, de l'espace, jusqu' la conception de l'humanit, considre
dans son expression la plus haute, la volont! Les premiers s'occupent
des vices, des vertus; la dernire ne s'occupe que des vertus. Les
sentiments ne connaissent pas l'ordre de leur marche. L'analyse des
sentiments apprend  le faire connatre, augmente la vigueur des
sentiments. Avec les premiers, tout est incertitude. Ils sont
l'expression du bonheur, de la douleur, deux extrmes. Avec la dernire,
tout est certitude. Elle est l'expression de ce bonheur qui rsulte, 
un moment donn, de savoir se retenir, au milieu des passions bonnes ou
mauvaises. Elle emploie son calme  fondre la description de ces
passions dans un principe qui circule  travers les pages: la
non-existence du mal. Les sentiments pleurent quand il le leur faut,
comme quand il ne le leur faut pas. L'analyse des sentiments ne pleure
pas. Elle possde une sensibilit latente, qui prend au dpourvu,
emporte au-dessus des misres, apprend  se passer de guide, fournit une
arme de combat. Les sentiments, marque de la faiblesse, ne sont pas le
sentiment! L'analyse du sentiment, marque de la force, engendre les
sentiments les plus magnifiques que je connaisse. L'crivain qui se
laisse tromper par les sentiments ne doit pas tre mis en ligne de
compte avec l'crivain qui ne se laisse tromper ni par les sentiments,
ni par lui-mme. La jeunesse se propose des lucubrations sentimentales.
L'ge mur commence  raisonner sans trouble. Il ne faisait que sentir,
il pense. Il laissait vagabonder ses sensations: voici qu'il leur donne
un pilote. Si je considre l'humanit comme une femme, je ne
dvelopperai pas que sa jeunesse est  son dclin, que son ge mur
s'approche. Son esprit change dans le sens du mieux. L'idal de sa
posie changera. Les tragdies, les pomes, les lgies ne primeront
plus. Primera la froideur de la maxime! Du temps de Quinault, l'on
aurait t capable de comprendre ce que je viens de dire. Grce 
quelques lueurs, parses, depuis quelques annes, dans les revues, les
in-folios, j'en suis capable moi-mme. Le genre que j'entreprends est
aussi diffrent du genre des moralistes, qui ne font que constater le
mal, sans indiquer le remde, que ce dernier ne l'est pas des
mlodrames, des oraisons funbres, de l'ode, de la stance religieuse.
Il n'y a pas le sentiment des luttes.

Elohim est fait  l'image de l'homme.

Plusieurs choses certaines sont contredites. Plusieurs choses fausses
sont incontredites. La contradiction est la marque de la fausset.
L'incontradiction est la marque de la certitude.

Une philosophie pour les sciences existe. Il n'en existe pas pour la
posie. Je ne connais pas de moraliste qui soit pote de premier ordre.
C'est trange, dira quelqu'un.

C'est une chose horrible de sentir s'couler ce qu'on possde. L'on ne
s'y attache mme qu'avec l'envie de chercher s'il n'a point quelque
chose de permanent.

L'homme est un sujet vide d'erreurs. Tout lui montre la vrit, Rien ne
l'abuse. Les deux principes de la vrit, raison, sens, outre qu'ils ne
manquent pas de sincrit, s'claircissent l'un l'autre. Les sens
claircissent la raison par des apparences vraies. Ce mme service
qu'ils lui font, ils la reoivent d'elle. Chacun prend sa revanche. Les
phnomnes de l'me pacifient les sens, leur font des impressions que je
ne garantis pas fcheuses. Ils ne mentent pas. Ils ne se trompent pas 
l'envie.

La posie doit tre faite par tous. Non par un. Pauvre Hugo! Pauvre
Racine! Pauvre Coppe! Pauvre Corneille! Pauvre Boileau! Pauvre Scarron!
Tics, tics, et tics.

Les sciences ont deux extrmits qui se touchent. La premire est
l'ignorance o se trouvent les hommes en naissant. La deuxime est celle
qu'atteignent les grandes mes. Elles ont parcouru ce que les hommes
peuvent savoir, trouvent qu'ils savent tout, se rencontrent dans cette
mme ignorance d'o ils taient partis. C'est une ignorance savante, qui
se connat. Ceux d'entre eux qui, tant sortis de la premire ignorance,
n'ont pu arriver  l'autre, ont quelque teinture de cette science
suffisante, font les entendus. Ceux-l ne troublent pas le monde, ne
jugent pas plus mal de tout que les autres, Le peuple, les habiles
composent le train d'une nation. Les autres, qui la respectent, n'en
sont pas moins respects.

Pour savoir les choses, il ne faut pas en savoir le dtail. Comme il est
fini, nos connaissances sont solides.

L'amour ne se confond pas avec la posie.

La femme est  mes pieds!

Pour dcrire le ciel, il ne faut pas y transporter les matriaux de la
terre. Il faut laisser la terre, ses matriaux, l o ils sont, afin
d'embellir la vie par son idal. Tutoyer Elohim, lui adresser la parole,
est une bouffonnerie qui n'est pas convenable. Le meilleur moyen d'tre
reconnaissant envers lui, n'est pas de lui corner aux oreilles qu'il est
puissant, qu'il a cr le monde, que nous sommes des vermiceaux en
comparaison de sa grandeur. Il le sait mieux que nous. Les hommes
peuvent se dispenser de le lui apprendre. Le meilleur moyeu d'tre
reconnaissant envers lui est de consoler l'humanit, de rapporter tout
 elle, de la prendre par la main, de la traiter en frre. C'est plus
vrai,

Pour tudier l'ordre, il ne faut pas tudier le dsordre. Les
expriences scientifiques, comme les tragdies, les stances  ma soeur,
le galimatias des infortunes n'ont rien  faire ici-bas.

Toutes les lois ne sont pas bonne  dire.

Etudier le mal, pour faire sortir le bien, n'est pas tudier le bien en
lui-mme. Un phnomne bon tant donn, je chercherai sa cause.

Jusqu' prsent, l'on a dcrit le malheur, pour inspirer la terreur, la
piti. Je dcrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.

Une logique existe pour la posie. Ce n'est pas la mme que celle de la
philosophie. Les philosophes ne sont pas autant que les potes. Les
potes ont le droit de se considrer au-dessus des philosophes.

Je n'ai pas besoin de m'occuper de ce que je ferai plus tard. Je devais
faire ce que je fais. Je n'ai pas besoin de dcouvrir quelles choses je
dcouvrirai plus tard. Dans la nouvelle science, chaque chose vient 
son tour, telle est son excellence.

Il y a de l'toffe du pote dans les moralistes, les philosophes. Les
potes renferment le penseur. Chaque caste souponne l'autre, dveloppe
ses qualits au dtriment de celles qui la rapprochent de l'autre caste.
La jalousie des premiers ne veut pas avouer que les potes sont plus
forts qu'elle. L'orgueil des derniers se dclare incomptent  rendre
justice  des cervelles plus tendres. Quelle que soit l'intelligence
d'un homme, il faut que le procd de penser soit le mme pour tous.

L'existence des tics tant constate, que l'on ne s'tonne pas de voir
les mmes mots revenir plus souvent qu' leur tour: dans Lamartine, les
pleurs qui tombent des naseaux de son cheval, la couleur des cheveux de
sa mre; dans Hugo, l'ombre et le dtraqu, font partie de la reliure.

La science que j'entreprends est une science distincte de la posie.
Je ne chante pas cette dernire. Je m'efforce de dcouvrir sa source.
A travers le gouvernail qui dirige toute pense potique, les professeurs
de billard distingueront le dveloppement des thses sentimentales.

Le thorme est railleur de sa nature. Il n'est pas indcent. Le
thorme ne demande pas  servir d'application. L'application qu'on en
fait rabaisse le thorme, se rend indcente. Appelez la lutte contre la
matire, contre les ravages de l'esprit, application.

Lutter contre le mal, est lui faire trop d'honneur. Si je permets aux
hommes de le mpriser, qu'ils ne manquent pas de dire que c'est tout ce
que je puis faire pour eux.

L'homme est certain de ne pas se tromper.

Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous. Nous
voulons vivre dans l'ide des autres d'une vie imaginaire. Nous nous
efforons de paratre tels que nous sommes. Nous travaillons  conserver
cet tre imaginaire, qui n'est autre chose que le vritable. Si nous
avons la gnrosit, la fidlit, nous nous empressons de ne pas le
faire savoir, afin d'attacher ces vertus  cet tre. Nous ne les
dtachons pas de nous pour les y joindre. Nous sommes vaillants pour
acqurir la rputation de ne pas tre poltrons. Marque de la capacit de
notre tre de ne pas tre satisfait de l'un sans l'autre, de ne renoncer
ni  l'un ni  l'autre. L'homme qui ne vivrait pas pour conserver sa
vertu serait infme.

Malgr la vue de nos grandeurs, qui nous tient  la gorge, nous avons un
instinct qui nous corrige, que nous ne pouvons rprimer, qui nous lve!

La nature a des perfections pour montrer qu'elle est l'image d'Elohim,
des dfauts pour montrer qu'elle n'en est pas moins que l'image.

Il est bon qu'on obisse aux lois. Le peuple comprend ce qui les rend
justes. On ne les quitte pas. Quand on fait dpendre leur justice
d'autre chose, il est ais de la rendre douteuse. Les peuples ne sont
pas sujets  se rvolter.

Ceux qui sont dans le drglement disent  ceux qui sont dans l'ordre
que ce sont eux qui s'loignent de la nature. Ils croient le suivre. Il
faut avoir un point fixe pour juger. O ne trouverons-nous pas ce point
dans la morale?

Rien n'est moins trange que les contrarits que l'on dcouvre dans
l'homme. Il est fait pour connatre la vrit. Il la cherche. Quand il
tche de la saisir, il s'blouit, se confond de telle sorte, qu'il ne
donne pas sujet  lui en disputer la possession. Les uns veulent ravir 
l'homme la connaissance de la vrit, les autres veulent la lui assurer.
Chacun emploie des motifs si dissemblables, qu'ils dtruisent l'embarras
de l'homme. Il n'a pas d'autre lumire que celle qui se trouve dans sa
nature.

Nous naissons justes. Chacun tend  soi. C'est envers l'ordre. Il faut
tendre au gnral. La ponte vers soi est la lin de tout dsordre, en
guerre, en conomie.

Les hommes, ayant pu gurir de la mort, de la misre, de l'ignorance, se
sont aviss, pour se rendre heureux, de n'y point penser. C'est tout ce
qu'ils ont pu inventer pour se consoler de si peu de maux. Consolation
richissime. Elle ne va pas  gurir le mal. Elle le cache pour un peu de
temps. En le cachant, elle fait qu'on pense  le gurir. Par un lgitime
renversement de la nature de l'homme, il ne se trouve pas que l'ennui,
qui est son mal le plus sensible, soit son plus grand bien. Il peut
contribuer plus que toutes choses  lui faire chercher sa gurison.
Voil tout. Le divertissement, qu'il regarde comme son plus grand bien,
est son plus infime mal. Il le rapproche plus que toutes choses de
chercher le remde  ses maux. L'un et l'autre sont une contre-preuve de
la misre, de la corruption de l'homme, hormis de sa grandeur. L'homme
s'ennuie, cherche cette multitude d'occupations. Il a l'ide du bonheur
qu'il a gagn; lequel trouvant en soi, il le cherche, dans les choses
extrieures. Il se contente. Le malheur n'est ni dans nous, ni dans les
cratures. Il est en Elohim.

La nature nous rendant heureux en tous tats, nos dsirs nous figurent
un tat malheureux. Ils joignent  l'tat o nous sommes les peines de
l'tat o nous ne sommes pas. Quand nous arriverions  ces peines, nous
ne serions pas malheureux pour cela, nous aurions d'autres dsirs
conformes  un nouvel tat.

La force de la raison parat mieux en ceux qui la connaissent qu'en ceux
qui ne la connaissent pas.

Nous sommes si peu prsomptueux que nous voudrions tre connus de la
terre, mme des gens qui viendront quand nous n'y serons plus. Nous
sommes si peu vains, que l'estime de cinq personnes, mettons six, nous
amuse, nous honore.

Peu de chose nous console. Beaucoup de chose nous afflige.

La modestie est si naturelle dans le coeur de l'homme, qu'un ouvrier a
soin de ne pas se vanter, veut avoir ses admirateurs. Les philosophes en
veulent. Les potes surtout! Ceux qui crivent en faveur de la gloire
veulent avoir la gloire d'avoir bien crit. Ceux qui le lisent veulent
avoir la gloire de l'avoir lu. Moi, qui cris ceci, je me vante d'avoir
cette envie. Ceux qui le liront se vanteront de mme.

Les inventions des hommes vont en augmentant. La bont, la malice du
monde en gnral ne reste pas la mme.

L'esprit du plus grand homme n'est pas si dpendant, qu'il soit sujet 
tre troubl par le moindre bruit du _Tintamarre,_ qui se fait autour de
lui. Il ne faut pas le silence d'un canon pour empcher ses penses.
Il ne faut pas le bruit d'une girouette, d'une poulie. La mouche ne
raisonne pas bien  prsent. Un homme bourdonne  ses oreilles. C'en est
assez pour la rendre incapable de bon conseil. Si je veux qu'elle puisse
trouver la vrit, je chasserai cet animal qui tient sa raison en chec,
trouble cette intelligence qui gouverne les royaumes.

L'objet ce ces gens qui jouent  la paume avec tant d'application
d'esprit, d'agitation de corps, est celui de se vanter avec leurs amis
qu'ils ont mieux jou qu'un autre. C'est la source de leur attachement.
Les uns suent dans leurs cabinets pour montrer aux savants qu'ils ont
rsolu une question d'algbre qui ne l'avait pu tre jusqu'ici. Les
autres s'exposent aux prils, pour se vanter d'une place qu'ils auraient
prise moins spirituellement,  mon gr. Les derniers se tuent pour
remarquer ces choses. Ce n'est pas pour en devenir moins sages. C'est
surtout pour montrer qu'ils en connaissent la solidit. Ceux-l sont les
moins sots de la bande. Ils le sont avec connaissance. On peut penser
des autres qu'ils ne le seraient pas, s'ils n'avaient pas cette
connaissance.

L'exemple de la chastet d'Alexandre n'a pas fait plus de continents que
celui de son ivrognerie a fait de temprants. On n'a pas de honte de
n'tre pas aussi vertueux que lui. On croit n'tre pas tout  fait dans
les vertus du commun des hommes, quand on se voit dans les vertus de ces
grands hommes. On tient  eux par le bout par o ils tiennent au peuple.
Quelque levs qu'ils soient, ils sont unis au reste des hommes par
quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en l'air, spars de notre
socit. S'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont les pieds
aussi haut que les ntres. Ils sont tous  mme niveau, s'appuient sur
la mme terre. Par cette extrmit, ils sont aussi relevs que nous, que
les enfants, un peu plus que les btes.

Le meilleur moyen de persuader consiste  ne pas persuader.

Le dsespoir est la plus petite de nos erreurs.

Lorsqu'une pense s'offre  nous comme une vrit qui court les rues,
que nous prenons la peine de la dvelopper, nous trouvons que c'est une
dcouverte.

On peut tre juste, si l'on n'est pas humain.

Les orages de la jeunesse prcdent les jours brillants.

L'inconscience, le dshonneur, la lubricit, la haine, le mpris des
hommes sont  prix d'argent. La libralit multiplie les avantages des
richesses.

Ceux qui ont de la probit dans leurs plaisirs en ont une sincre dans
leurs affaires. C'est la marque d'un naturel peu froce, lorsque le
plaisir rend humain.

La modration des grands hommes ne borne que leurs vertus.

C'est offenser les humains que de leur donner des louanges qui
largissent les bornes de leur mrite. Beaucoup de gens sont assez
modestes pour souffrir sans peine qu'on les apprcie.

Il faut tout attendre, rien craindre du temps, des hommes.

Si le mrite, la gloire ne rendent pas les hommes malheureux; ce qu'on
appelle malheur ne mrite pas leurs regrets. Une me daigne accepter la
fortune, le repos, s'il leur faut superposer la vigueur de ses
sentiments, l'essor de son gnie.

On estime les grands desseins, lorsqu'on se sent capable des grands
succs.

La rserve est l'apprentissage des esprits.

On dit des choses solides, lorsqu'on ne cherche pas  en dire
d'extraordinaires.

Rien n'est faux qui soit vrai; rien n'est vrai qui soit faux. Tout est
le contraire de songe, de mensonge.

Il ne faut pas croire que ce que la nature a fait aimable soit vicieux.
Il n'y a pas de sicle, de peuple qui ait tabli des vertus, des vices
imaginaires.

On ne peut juger de la beaut de la vie que par celle de la mort.

Un dramaturge peut donner au mot passion une signification d'utilit.
Ce n'est plus un dramaturge. Un moraliste donne  n'importe quel mot
une signification d'utilit. C'est encore le moraliste!

Qui considre la vie d'un homme y trouve l'histoire du genre. Rien n'a
pu le rendre mauvais.

Faut-il que j'crive en vers pour me sparer des autres hommes? Que la
charit prononce!

Le prtexte de ceux qui font le bonheur des autres est qu'ils veulent
leur bien.

La gnrosit jouit des flicits d'autrui, comme si elle en tait
responsable.

L ordre domine dans le genre humain. La raison, la vertu n'y sont pas
les plus fortes.

Les princes font peu d'ingrats. Ils donnent tout ce qu'ils peuvent.

On peut aimer de tout son coeur ceux en qui on reconnat de grands
dfauts. Il y aurait de l'impertinence  croire que l'imperfection a
seule le droit de nous plaire. Nos faiblesses nous attachent les uns aux
autres autant que pourrait le faire ce qui n'est pas la vertu.

Si nos amis nous rendent des services, nous pensons qu' titre d'amis
ils nous les doivent. Nous ne pensons pas du tout qu'ils nous doivent
leur inimiti.

Celui qui serait n pour commander, commanderait jusque sur le trne.

Lorsque les devoirs nous ont puiss, nous croyons avoir puis les
devoirs. Nous disons que tout peut remplir le coeur de l'homme.

Tout vit par l'action. De l, communication des tres, harmonie de
l'univers. Cette loi si fconde de la nature, nous trouvons que c'est un
vice dans l'homme. Il est oblig d'y obir. Ne pouvant subsister dans le
repos, nous concluons qu'il est  sa place.

On sait ce que sont le soleil, les cieux. Nous avons le secret de leurs
mouvements. Dans la main d'Elohim, instrument aveugle, ressort
insensible, le monde attire nos hommages. Les rvolutions des empires,
les faces des temps, les nations, les conqurants de la science, cela
vient d'un atome qui rampe, ne dure qu'un jour, dtruit le spectacle de
l'univers dans tous les ges.

Il y a plus de vrit que d'erreurs, plus de bonnes qualits que de
mauvaises, plus de plaisirs que de peines. Nous aimons  contrler le
caractre. Nous nous levons au-dessus de notre espce. Nous nous
enrichissons de la considration dont nous la comblmes. Nous croyons ne
pas pouvoir sparer notre intrt de celui de l'humanit, ne pas mdire
du genre sans nous commettre nous-mmes. Cette vanit ridicule a rempli
les livres d'hymnes en faveur de la nature. L'homme est en disgrce chez
ceux qui pensent. C'est  qui le chargera de moins de vices. Quand ne
fut-il pas sur le point de se relever, de se faire restituer ses vertus?

Rien n'est dit. L'on vient trop tt depuis plus de sept-mille ans qu'il
y a des hommes. Sur ce qui concerne les moeurs comme sur le reste, le
moins bon est lev. Nous avons l'avantage de travailler aprs les
anciens, les habiles d'entre les modernes.

Nous sommes susceptibles d'amiti, de justice, de compassion, de raison.
O mes amis! qu'est-ce donc que l'absence de vertu?

Tant que mes amis ne mourront pas, je ne parlerai pas de la mort.

Nous sommes consterns de nos rechutes, de voir que nos malheurs ont pu
nous corriger de nos dfauts.

On ne peut juger de la beaut de la mort que par celle de la vie.

Les trois points terminateurs me font hausser les paules de piti.
A-t-on besoin de cela pour prouver que l'on est un homme d'esprit,
c'est--dire un imbcile? Comme si la clart ne valait pas le vague,
 propos de points!





End of the Project Gutenberg EBook of Posies, by Isidore Ducasse

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POSIES ***

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