Project Gutenberg's Alsace, Lorraine et France rhnane, by Stphen Coub

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Title: Alsace, Lorraine et France rhnane
       Expos des droits historiques de la France sur toute la
       rive gauche du Rhin

Author: Stphen Coub

Release Date: December 6, 2005 [EBook #17230]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           STPHEN COUB

            _Ddi aux ngociateurs de la paix victorieuse_



                         Alsace, Lorraine
                               et
                          France rhnane


              EXPOS DES DROITS HISTORIQUES DE LA FRANCE
                   SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN


                 _Avec Prface de_ M. Maurice BARRS



 _Je vous apporte le baiser
de la France._
                       (Gnral JOFFRE,
                        aux habitants de Thann.)




                              PARIS
                P. LETHIELLEUX, LIBRAIRE-DITEUR
                      10, RUE CASSETTE, 10





TABLE DES MATIRES

PRFACE

I
INTRODUCTION

  La montagne de Sainte-Odile
  Les provinces cisrhnanes
  L'irrdentisme franais
  Le nom de France rhnane

II
NOTRE INTRT NATIONAL

  Intrt d'ordre militaire
  Intrt d'ordre conomique

III
NOTRE DROIT HISTORIQUE

  L'intrt corrobore le droit
  Valeur du droit historique
  Le Rhin dcret de Dieu (Napolon)
  Droit et intrt
  Le voeu des populations
  Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
  Le Rheingelst, le dsir du Rhin

IV
LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SICLE

  Priode celtique
  Priode gallo-romaine
  Invasions et infiltrations germaniques
  Priode franque

V
L'USURPATION GERMANIQUE

  La rive gauche devient germanique
  Protestations de la France
  La campagne de Henri II


VI
LA PREMIRE RECONQUTE
DE L'ALSACE

  Les vises de Richelieu sur le Rhin
  L'Alsace offerte  la France
  Le trait de Westphalie et l'Alsace
  La campagne de Turenne
  La France gagne le coeur de l'Alsace
  L'Alsace, brasier d'amour pour la France


VII
LA PREMIRE RECONQUTE
DE LA LORRAINE

  La Lorraine est  nous
  La Lotharingie
  Le duch de Bar
  Politique des ducs de Lorraine
  Jeanne d'Arc, lorraine et franaise
  La France reprend les Trois-vchs
  La France recouvre le duch


VIII
LA PREMIRE RECONQUTE
DE LA FRANCE RHNANE

  La Monarchie et les Provinces cisrhnanes
  La politique de la Convention
  L'annexion de la rive gauche
  Les ptitions de 1797
  La France rhnane de 1795  1815
  La France rhnane redevient allemande

IX
L'ALSACE-LORRAINE DE 1870  1914

  Le rapt odieux
  Protestation de Mgr Freppel
  Protestation des dputs Alsaciens-Lorrains
  La fidlit de l'Alsace-Lorraine

X
LA RECONQUTE DFINITIVE
DE L'ALSACE-LORRAINE

  La joie de la runion
  Le statut politique de l'Alsace-Lorraine
  Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine

XI
LA RECONQUTE DFINITIVE
DE LA FRANCE RHNANE

  La rive gauche rfractaire  la germanisation
  Le don d'assimilation de la France
  La Moselle et le Rhin nous dsirent
  Le mariage de Colette et d'Asmus

XII
L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE

  La Belgique doit s'agrandir
  Objection: La question des races
  La question du Limbourg

XIII
LA QUESTION DU LUXEMBOURG?

  La runion  la Belgique?
  L'annexion par la France?
  L'viction de la maison de Nassau?
  Le droit de la population?
  Le protectorat de la France?

XIV
CONCLUSION

  Pas de paix boiteuse et essouffle (M. Poincar)


       *       *       *       *       *




                          PRFACE


_M. l'abb Coub publie un expos des droits historiques de la France
sur la rive gauche du Rhin. C'est bien, c'est excellent. Les patriotes
le remercient. Il faut que de tous les cts l'union sacre se fasse
pour clairer les esprits sur une ncessit de salut public.  quelque
parti que nous appartenions, nous devons nous mettre d'accord sur la
prcaution  prendre contre les Allemands, afin que nos fils et
petits-fils recueillent le fruit de ce formidable effort.

Une fois encore, les Allemands viennent de jouer la partie,  leur
heure. Ils voulaient l'empire du monde. Avec quelle brutalit! Nos
provinces prouvent le poids de leurs lourdes bottes. Nous avons eu la
chance d'avoir un bon chef et des soldats unanimes dans leur rsolution.
Nous ne pouvons plus tre battus. Mais il faut maintenant appliquer la
rgle suprme de la vie pratique et maintenir jusqu' son plein effet
notre nergie de victoire.

L'me d'une action, c'est d'tre mene jusqu'au bout. S'il est permis
d'clairer sa pense en prenant des exemples et des analogies dans un
ordre bien diffrent, je rappellerai ce que disait M. Marcellin
Berthelot: Terminer, rdiger, publier. Il enseignait par ces trois
mots que l'oeuvre intellectuelle n'existe que lorsqu'elle est publie et
que l'on n'est sr de sa pense que lorsqu'on l'a rdige.

Il ne faut pas que cette guerre formidable laisse inacheve l'oeuvre
sublime de nos soldats. Par-dessus tous les partis, d'un haut point de
vue de nationalisme franais, ds maintenant, doivent se concerter tous
ceux qui veulent assurer la scurit de nos frontires et remplir les
destines de la France ternelle.

Nos soldats acceptent de mourir pour le salut de la France (chacun la
dfinissant un peu  sa manire), et pour rien autre. Ils ne se
sacrifient pas  des combinaisons de conqute politique. Ils veulent
sauver la France et dsarmer l'Allemagne. Cette ncessit est la seule
qui s'impose  tous nos esprits.

Nous n'allons pas perdre notre temps  discuter les arguments de
l'Allemagne, qui prtend avoir des droits sur l'Alsace-Lorraine parce
que cette rgion serait peuple de races plus ou moins parentes des
Germains, et qui rclame au mme titre la Hollande, la Belgique, la
Suisse, la Franche-Comt, la Champagne, la Bourgogne, etc... Nous ne
discuterons pas davantage la prtention germanique de possder la loi
sur laquelle l'humanit entire doit se rgler.

Il ne peut plus tre question, au long de la charmante Moselle et sur la
rive gauche du Rhin, d'aucune souverainet de Bavire, ni de Prusse,
d'aucune pense pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
scurit pour nos fils et pour nos petits-fils.

D'ailleurs, nos enfants seront aisment aims, sur cette rive gauche.
Nos pres y taient hautement estims. Ces beaux territoires, soustraits
 la brutalit prussienne, ne tarderont gure  fournir, sous la
discipline franaise, d'excellents lments graves, patients, loyaux,
qui s'quilibreront trs bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passs  errer en
bicyclette, en bateau,  pied, de Metz  Coblence, parmi ces forts, ces
montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
la Rvolution et du Premier Empire. Je n'tais pas en Allemagne, mais
sur des territoires que mettrait au point un seul rayon du soleil de
France.

Le Rhin est un vieux dieu loyal. Quand il aura reu des instructions, il
montera trs bien la garde pour notre compte et fera une barrire
excellente  la Germanie. Vous verrez, nous nous assoirons comme des
matres amicaux sur la rive du fleuve, et nous ranimerons ce que la
Prusse a dnatur et dgrad, mais qui tait bien beau. Nous librerons
le gnie de l'Allemagne qu'ont aim follement nos pres._

_Un dlire pangermanique empoisonne  cette heure les peuplades
d'outre-Rhin. Pourtant leurs tats particuliers demeurent en gnral
solides et aims, en mme temps que le Prussien envahisseur est
sourdement dtest. Gurissons des malades. vitons  ces Allemands de
vivre plus longtemps dans cette unit qui a surexcit en eux le plus
effroyable esprit de domination. C'est un digne rle pour des vainqueurs
gnreux. Et puis, trve de plaisanterie, ceux qui se sacrifient  cette
heure avec une terrible nergie pour le salut de la patrie se
dsespreraient si leur holocauste devait tre rendu inutile. Ils ne
veulent pas avoir t dups. C'est le salut de la France et la paix du
monde, sans piti pour l'Allemagne, qu'exigent les mres en deuil, les
soldats et le gnie politique._

_M. l'abb Coub doit tre remerci de mettre dans la discussion
publique le fruit de ses tudes et de sa mditation._

_Maurice BARRS._



       *       *       *       *       *


                         ALSACE, LORRAINE
                         ET FRANCE RHNANE




I


#INTRODUCTION#

_La montagne de Sainte-Odile._

Par un beau jour ensoleill du mois de juillet 1908, je me trouvais sur
la montagne de Sainte-Odile et, de ce magnifique belvdre, je
contemplais l'immense plaine alsacienne qui s'tend  ses pieds  perte
de vue. Il tait midi, lorsque, soudain, de tous les clochers, de toutes
les houblonnires, de tous les bois de sapins, de tous les pieux
villages blottis dans la verdure, j'entendis monter la voix des cloches,
grenant joyeusement les notes de l'Anglus. Et je me dis: Quand donc
l'Anglus de la dlivrance sonnera-t-il pour l'Alsace? Quand donc l'Ange
lui annoncera-t-il que le Sauveur est venu?

Il est venu aujourd'hui le Sauveur. Il est apparu, le drapeau tricolore
 la main, sur la crte des Vosges. Il est descendu dans la plaine, un
peu trop vite peut-tre tout d'abord, au mois d'aot 1914. Que
voulez-vous? Il tait emport par son coeur qui ne mesure jamais le
danger. Lorsqu'on apprit que nos soldats avaient arrach les
poteaux-frontires, qu'ils s'avanaient vers le Rhin, que leur drapeau
avait flott sur Mulhouse, une explosion de joie souleva toute la
France. Elle dut bientt, il est vrai, s'avouer qu'on ne vient pas 
bout en quelques jours,  coups d'enthousiasme, d'une organisation
militaire minutieusement prpare pendant quarante-quatre ans. Mais
l'esprance et la certitude de la victoire, loin d'avoir diminu, n'ont
cess de crotre depuis un an.

Le Sauveur est l, attendant son heure, l'heure de l'Anglus librateur.
Il a dit aux habitants de Thann: _Notre retour est dfinitif. Vous tes
franais pour toujours. Je suis la France, vous tes l'Alsace. Je vous
apporte le baiser de la France!_ Et les vieux Alsaciens pleuraient en
entendant Joffre parler ainsi, en voyant le drapeau franais claquer sur
leur mairie et leur glise, comme au temps de leur enfance.

L'Alsace et la Lorraine nous sont restes tendrement attaches. La
cigogne n'a cess de maudire le vautour prussien, par des plumes de
l'aigle, et elle a hte d'entendre de nouveau son ami Chantecler jeter
le nom de France du haut des clochers. Le vieux marchal Fabert nous
fait signe  Metz, Ney  Sarrelouis, Kellermann et Klber  Strasbourg,
Rapp  Colmar, Lefebvre  Rouffach. La Lorraine est toujours la patrie
de Jeanne d'Arc et toujours franaise comme elle. L'Alsace est toujours
la terre que Michelet appelait dans une phrase douce et caressante:
Alsace, petite France, plus France que la France! La patrie de sainte
Odile nous est reste fidle, comme ses grands oiseaux blancs le sont 
leurs nids broussailleux.

Du haut de sa montagne, entoure des hauts sapins qui se dressent  ses
pieds comme des cierges embaums, sainte Odile bnit nos soldats; car
elle est bien Franaise la petite sainte Odile! De son vivant elle
repoussait la main gante de fer des princes allemands qui la voulaient
pouser, comme l'Alsace repousse aujourd'hui la main gante de sang du
Kaiser. Et Jeanne d'Arc accourt vers elle avec nos drapeaux, et elles
tombent dans les bras l'une de l'autre, en se disant: Jeanne et Odile,
France, Alsace et Lorraine, restons unies pour toujours!

C'est bien entendu! Lorsque sonnera l'heure solennelle de la paix, le
premier droit comme le premier devoir de la France victorieuse sera de
reprendre les deux chres provinces qui lui furent arraches par un rapt
odieux. Mais l ne devront pas s'arrter ses revendications.


       *       *       *       *       *


_Les provinces cisrhnanes._

On trouve en descendant le Rhin, sur la rive gauche du grand fleuve,
trois belles provinces, la Bavire rhnane, la Hesse rhnane, la Prusse
rhnane. Or, ces provinces nous reviennent en vertu d'un droit
historique certain.

D'abord, elles nous ont longtemps appartenu aux poques celtique,
gallo-romaine, mrovingienne et carolingienne. Germanique  la surface,
leur population, surtout dans les campagnes, est au fond gauloise d'me
et de sang. Elle ne ressemble pas  celle de l'autre ct du Rhin.
_Loin des villes_, dit le commandant Esprandieu dans sa remarquable
brochure sur _le Rhin franais_, _le type qu'on rencontre communment
est celui des agriculteurs de l'Alsace et de la Lorraine_. Les grandes
agglomrations, o le flot des immigrants s'est port de prfrence,
sont plus allemandes; cependant, sauf  Cologne peut-tre, dont la
population a augment de faon prodigieuse en moins de cent ans, un
Franais n'prouve nulle part la sensation d'tre dpays[1].

Au IXe et au Xe sicle, ces provinces nous ont t enleves par une
grande injustice diplomatique, mais elles ont gard l'indlbile
empreinte celtique. Les laisser  l'Allemagne serait consacrer une
injustice et perptuer une usurpation: usurpation, c'est le mot dont se
servait Richelieu en parlant de la cration du royaume de Lotharingie
qui nous ravit pour la premire fois la rive gauche du Rhin.

Sans remonter  Clovis et  Charlemagne, nous retrouvons dans notre
histoire des titres plus rcents que nous tudierons plus loin.
Rappelons ici seulement que ce pays s'est donn  nous et s'est glorifi
d'tre franais de 1795  1815. Il formait quatre dpartements, la
Sarre, le Mont-Tonnerre, le Rhin-et-Moselle et la Roer. Sarrelouis, la
ville de Louis XIV et la patrie de Ney, Trves, la plus latine des cits
du Nord dans les premiers sicles, Mayence, Coblentz, Cologne,
Aix-la-Chapelle, anciens _castella_ gallo-romains, toutes ces villes
s'taient reprises  nous aimer et elles arboraient firement nos
couleurs, comme une parure. Elles nous aimeront encore, si tant est
qu'elles nous aient oublis, quand elles auront rappris  nous
connatre, et nous verrons plus loin que l'amiti sera vite renoue,
quand aura disparu la crainte de la schlague allemande et que la douceur
de la civilisation franaise aura de nouveau enchant leurs yeux et
leurs coeurs.

Ces riches contres ont d'ailleurs une importance capitale au point de
vue militaire; elles sont ncessaires  notre dfense nationale. Ce
serait une suprme imprudence, une folie de les abandonner  l'ennemi,
quand l'occasion propice s'offre  nous de les lui reprendre.

Foin des doctrines antimilitaristes qui ne cessent de nous crier: Pas
d'annexion! Eh oui! il ne faut pas s'annexer le bien d'autrui, mais on
peut, mais on doit s'annexer son propre bien, quand on en a t
dpouill par un vol odieux. Loin d'tre une violence, c'est la
rparation d'une injustice.

La France doit donc reprendre ainsi au moins la plus grande partie de
la rgion cisrhnane, par exemple jusqu' la ligne de l'Eifel, au nord
de la Moselle. Elle pourrait offrir  la Belgique la partie situe au
del de cette ligne et qui comprend Aix-la-Chapelle et Cologne. Mais si
la Belgique, pour des raisons que je discuterai plus loin, n'en voulait
pas, ce serait  la France d'y tablir sa domination absolue ou du moins
son protectorat.  aucun titre, l'Allemagne ne doit garder la moindre
parcelle de territoire ou de puissance sur la rive gauche du Rhin.

[Note 1: _Le Rhin franais_, Paris, Attinger: fr. 60.]


       *       *       *       *       *


_L'irrdentisme franais_.

Il existe en Italie un parti des Irrdentistes. Ce sont les patriotes
qui luttent pour la reconqute des terres italiennes, telles que Trieste
et Trente, qui ne sont pas encore rachetes ou dlivres du joug de
l'tranger: _irredente_. Sans doute ce mouvement est all trop loin et a
mme t dirig contre la France au temps de la dfunte Triplice, alors
que quelques agits parlaient de reprendre Nice  la France. Mais, en
soi, il est naturel et lgitime, car il est fond sur le principe des
nationalits bien compris.

Une nation a le droit de revendiquer un pays o elle retrouve ses
frres, sa race, ses moeurs et o l'appellent une frontire naturelle, un
droit historique dcoulant d'une possession antrieure, enfin et surtout
le voeu des habitants.

Eh bien, il doit y avoir un irrdentisme franais, appliqu  la rive
gauche du Rhin, parce que cette rive est pour nous un patrimoine sacr.
Elle nous a appartenu pendant plus de mille ans, avant d'tre accapare
par la Germanie. Elle est enchane aujourd'hui; nous devons briser ses
fers. Lorsque le Syndic de Chambry prsenta, en 1792, les clefs de sa
ville au gnral de Montesquiou, il lui dit: _Nous ne sommes pas un
peuple conquis, nous sommes un peuple dlivr_. Voil ce que devront
nous dire bientt tous les habitants de la rive gauche du Rhin.

Charles VII tait un irrdentiste, quand il disait, en 1444: _Le
royaume de France a t, depuis beaucoup d'annes, dpouill de ses
limites naturelles qui allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rtablir
sa souverainet.

Turenne tait un irrdentiste, lorsqu'il disait au chevalier de la Fare,
en 1674: _Il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre au repos en
France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace_.

Lazare Carnot tait un irrdentiste, quand il crivait: _Les limites
anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les
Pyrnes_.

Danton tait un irrdentiste, quand il s'criait  la Convention, le 31
janvier 1793: _Les limites de la France sont marques par la Nature.
Nous les atteindrons  leurs quatre points:  l'Ocan, aux bords du
Rhin, aux Alpes, aux Pyrnes_.

Merlin de Douai tait un irrdentiste, quand il disait  la mme
tribune, le 24 septembre 1795: _Certes, ce n'est pas pour rentrer
honteusement dans nos anciennes limites que les armes rpublicaines
vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
anantir au del de ce fleuve redoutable_ (le Rhin) _les derniers
ennemis de la libert_.

Cette phrase de Merlin s'applique avec une prcision mouvante  notre
temps. Si nos soldats luttent et meurent depuis un an avec tant
d'hrosme, c'est pour que la France soit  jamais dlivre du pril
teuton. Or la possession des provinces cisrhnanes est indispensable
pour cela: c'est la condition absolue de notre scurit  l'avenir. Ce
serait tromper et trahir le sang de nos morts que de ne pas aller
jusqu'au bout de nos droits.

Napolon tait un irrdentiste, lorsqu'il crivait cette phrase
magnifique, o l'on retrouve la nettet, la majest et la profondeur
d'une pense de Bossuet: _La France reprendra tt ou tard... ses
limites naturelles, celles du Rhin, qui sont un dcret de Dieu, comme
les Alpes et les Pyrnes_.

Victor Hugo tait un irrdentiste, le jour o il disait: _Il faut
rendre  la France ce que Dieu lui a donn, la rive gauche du Rhin_.

Oui, le Rhin nous attend. Nos drapeaux devront bientt flotter
joyeusement sur ses rives, de Ble jusqu' Cologne. La voix du sang
franais qu'il a bu, les ossements de nos pres qui dorment dans sa
longue valle, notre pass, notre avenir, le dcret de Dieu nous y
appellent. Les Allemands aiment  chanter la _Wacht am Rhein_: c'est 
la France maintenant de chanter et surtout de monter, face  l'Est, la
garde du Rhin.


       *       *       *       *       *


_Le nom de France rhnane._

Supposons un instant le problme rsolu de la manire la plus complte.
Les drapeaux franais flottent  Trves,  Mayence,  Coblentz, 
Cologne,  Aix-la-Chapelle. Une question pralable se pose. Comment
appellerons-nous le pays qui s'tend au nord de l'Alsace et de la
Lorraine?

Il ne peut plus tre question des dnominations actuelles, puisqu'elles
ne rpondent plus  la ralit. Ces terres n'appartenant plus  la
Bavire,  la Hesse et  la Prusse, ne peuvent plus s'appeler Bavire,
Hesse ou Prusse rhnanes.

Nous avons rappel plus haut que cette contre, runie  la France de
1795  1815, formait les dpartements de la Sarre, du Mont-Tonnerre, du
Rhin-et-Moselle et de la Roer. On voudra sans doute revenir  cette
ancienne division administrative et ressusciter ces noms: ce sera
logique et patriotique. Mais pour la commodit et la ncessit du
langage, il faudra en plus un vocable gnral, un nom prcis et distinct
englobant ces quatre dpartements.

Je propose de les appeler _la France rhnane_. Ce vocable s'inspire du
mme principe que les vocables allemands usits jusqu'ici, mais en
tenant compte des conditions nouvelles o se trouveront ces provinces.
Par le mot rhnane, il dsignera, comme toujours, leur position
gographique; par le mot France, il exprimera leur attribution
politique actuelle, en mme temps que leur vraie et ancienne
nationalit. En effet les autochtones de la rive gauche n'ont jamais t
ni bavarois, ni hessois, ni prussiens; ils sont de vieille souche
gauloise, et leur race n'a pas t noye sous le flot des immigrs, quel
qu'ait t le nombre de ces tard-venus depuis un demi-sicle.

Nous aurons ainsi trois belles provinces aux noms clairs, sonores,
populaires, aussi doux  nos oreilles qu' nos coeurs: l'Alsace, la
Lorraine et la France rhnane; trois provinces qui monteront la garde
sur le Rhin.

J'avais aussi song  un autre nom, celui d'_Austrasie_. C'tait celui
qui,  l'poque mrovingienne, dsignait la France de l'Est et la rgion
rhnane en particulier: il aurait l'avantage d'affirmer notre vieux
droit historique. Lorsque Henri II fit, en 1552, la campagne rhnane o
il reprit Metz, Toul et Verdun, son intention tait de reconqurir non
seulement l'Alsace et la Lorraine, mais les autres provinces
cisrhnanes. Ce projet, nous le verrons, fut trs populaire en France.
Or le nom que l'on se proposait de donner  la rgion conquise tait
justement celui d'Austrasie.

Cependant ce nom aurait peut-tre des inconvnients: les savants
pourraient lui reprocher de restreindre  une portion de son territoire
l'antique Austrasie qui tait plus vaste; le public le trouverait sans
doute trop archaque, trop mrovingien, pas assez populaire. Aussi je ne
le suggre que pour mmoire.

galement pour mmoire, je signale l'appellation de _France ripuaire_,
qui serait trs justifie historiquement, car il s'agit de la contre
qu'habitaient les _Francs Ripuaires_ ou riverains du Rhin: mais ce nom
paratrait sans doute aussi un peu archaque.

Je ne tiens d'ailleurs pas plus que de raison  celui de France rhnane:
et j'applaudirai  toute autre dnomination plus juste que l'on pourra
proposer.

Quoi qu'il en soit des noms, et bien qu'ils aient leur importance,
l'essentiel est que la France enlve la rive gauche du Rhin 
l'Allemagne et qu'elle y tablisse son influence. Nous allons voir
qu'elle y a un intrt vital et un droit incontestable.




#II#

#NOTRE INTRT NATIONAL#


_Intrt d'ordre militaire._

La France a besoin pour la dfense de son territoire de commander toute
la rive gauche du Rhin, soit par elle-mme, soit par des allis dont
elle soit trs sre. La possession de l'Alsace et de la Lorraine est
videmment la mesure la plus urgente et la plus essentielle; mais elle
ne suffit pas. Les autres provinces cisrhnanes ne doivent pas tre
laisses  l'Allemagne, car elles lui fournissent un tremplin d'o elle
peut s'lancer facilement sur la France, par-dessus la Belgique et le
Luxembourg, l'Alsace et la Lorraine. En violant ces contres, elle est
immdiatement en Franche-Comt, en Bourgogne, en Champagne ou dans le
Nord, et, de l, elle peut gagner Paris en quelques jours.

Matres de Paris, les ennemis peuvent, soit par les moyens de
communication que donne sa centralit, soit par la menace de le saccager
ou de le dtruire, craser la France ou la forcer  capituler.

Et alors mme qu'ils n'arriveraient pas  prendre la capitale, ils
occuperaient, comme en 1870, comme en 1914, un grand nombre de
dpartements et recommenceraient les horreurs que nous connaissons.

Si, au contraire, nous sommes les matres de toute la rive gauche, de
toutes ses forteresses, de tous les passages du fleuve, et,  plus forte
raison, si nous empchons, comme nous l'indiquerons plus loin,
l'Allemagne de se fortifier sur la rive droite, il lui sera impossible
de pntrer, ou du moins de pntrer bien avant, sur notre territoire et
nous ne reverrons plus jamais les atrocits que les barbares ont si
souvent commises chez nous dans les sicles passs.

On compte une trentaine de ces invasions dvastatrices sans parler des
violations moins importantes de notre territoire. Depuis le commencement
de la grande Rvolution nous en avons eu six. Il s'agit de fermer pour
toujours nos portes  ces cambrioleurs assassins.

Or, la guerre actuelle nous fournit, par la victoire que nous avons le
droit d'escompter, une occasion merveilleuse de mettre fin  cette
inscurit de nos frontires, de crever une fois pour toutes le nuage de
sang qui dferle toujours vers nous du fond des Allemagnes.

Maurice Barrs a dit trs justement dans l'_cho de Paris_ du 10 janvier
1915: C'est la vingt-neuvime fois que les gens d'outre-Rhin viennent
dvaster notre pays. C'est la quatrime fois depuis un sicle. Ils
reviendront chaque fois qu'ils le pourront. Il faut que nous combattions
pour qu'une pareille chose devienne impossible dans notre existence et
dans l'existence de nos enfants et petits-enfants. Il s'agit de chasser
les Allemands, de briser leur unit et de prendre nos srets sur le
Rhin.

C'est aussi l'opinion de M. J. Dontenville, professeur agrg
d'histoire: Nos frontires (de l'Est) sont dangereusement dfectueuses,
ouvertes toutes grandes  l'ennemi, beaucoup trop rapproches de Paris,
tte et coeur de la France. Nous prouvons le besoin irrductible de les
rectifier, de les fermer, de les tracer loin de la capitale. Depuis
quelque cent ans, gure plus, l'invasion allemande, accompagne des
pires horreurs, a dbord six fois sur notre malheureuse patrie, en
1792, 1793, 1814, 1815, 1870, 1914. Pourquoi? Parce que nous sommes hors
d'tat de protger nos marches trop vulnrables du Nord-Est. Nous ne
possdons pas nos limites normales, tablies par la nature elle-mme. Au
contraire, l'ennemi tient les clefs de notre maison o il pntre ainsi
de prime abord. Une grande bataille par nous perdue, et voil les armes
qui, sans obstacle, foncent sur Paris. Situation vraiment douloureuse et
effroyable! Ne sommes-nous pas irrprochables de tout point, si, pour la
changer, nous utilisons l'occasion propice?

Avec le vicomte de Bonald, nous jugeons que sans le Rhin la France
n'est pas _finie_ et ne saurait tre _stable_. Comme Vauban l'affirmait
 Louis XIV, il faut, par une configuration rgulire, rendre 
l'avenir notre _pr carr_[1].

M. Savarit crit: La capitale, trop rapproche d'une frontire faible,
reste  la merci des convoitises ternelles des Germains,  la merci
d'un coup de main audacieux et brutal paralysant sa lgitime dfense,
comme celui que nous venons de voir chouer...

L'ennemi qui tient Paris, s'il est assez froce pour le piller et mme
le dtruire--et l'on connat la fureur teutonique!--tient la France  sa
merci. Le monde mme est intress,  cause des admirables monuments de
Paris, de ses incomparables collections d'art et d'histoire, de toutes
ses beauts qui sont le patrimoine commun de l'humanit,  la scurit
de la Grand'Ville.

Or, cette scurit ne peut tre garantie, surtout du ct des Barbares,
que par une frontire suffisamment loigne, une frontire naturellement
forte se prtant  des travaux de dfense efficaces[2].

[Note 1: _Aprs la guerre. Les Allemagnes, la France, la Belgique et
la Hollande_, par J. DONTENVILLE, page 31.--Floury, diteur, Paris, I,
boulevard des Capucines: fr. 60.]

[Note 2: _La Frontire du Rhin_, par C.-M. SAVARIT, p. 32.--Floury,
diteur.]


       *       *       *       *       *


_Intrt d'ordre conomique._

Il nous est impossible de ne pas tenir compte de l'accroissement de
prosprit matrielle qui dcoulerait de notre mainmise sur ces
opulentes contres.

L'arrondissement de Briey possde une immense rserve de minerais
phosphoreux de fer. Mais c'est vers 1880 seulement que la science a
dcouvert le moyen de les utiliser pour la fabrication de l'acier. Les
Allemands regrettrent alors amrement de n'avoir pas annex dix ans
plus tt cette prodigieuse richesse, et l'on sait avec quelle activit
fivreuse ils l'exploitent depuis le commencement de la guerre; ils y
ont fait, dit-on, des travaux gigantesques, des tunnels, des voies
ferres qui ont apport  nos mines une plus-value considrable.

En 1912, l'Allemagne produisait vingt-sept millions de tonnes de minerai
de fer dont vingt provenaient de la Lorraine annexe. Elle en demandait
en outre onze millions  l'tranger. Or, ces onze millions sont  peu
prs le produit annuel du bassin de Briey. Donc, en s'emparant de ce
bassin, comme elle y est fermement rsolue, si elle est victorieuse,
elle trouverait chez elle les trente-huit  quarante millions de fer
dont elle a besoin pour sa formidable consommation.

La mme anne, la France produisait dix-neuf millions de fer, dont
quatorze provenaient de la Meurthe-et-Moselle. En reprenant aux
Allemands la partie de la Lorraine qu'ils lui ont vole, elle augmentera
sa production de vingt millions, ce qui fera d'elle une des premires
puissances mtallurgiques du monde, sinon la premire de toutes. Par l
mme, avantage non moins prcieux, elle appauvrira singulirement sa
rivale.

Mais pour que cette immense rserve de fer nous donne tout le rendement
que nous sommes en droit d'en attendre, il nous faudrait avoir sur place
une quantit suffisante de charbon. Or, nous ne l'avions pas en Lorraine
franaise et nous tions obligs de faire venir le combustible de loin 
grands frais.

Heureusement, il y a,  peu de distance, dans la Lorraine annexe, un
bassin houiller d'une norme puissance qui semble plac l tout exprs
pour continuer et complter notre bassin mtallurgique. C'est la valle
de la Sarre, qui nous a appartenu, et que nous devons d'autant plus
revendiquer que sa richesse jadis ignore nous apparat aujourd'hui
aussi inpuisable qu'indispensable  notre industrie. Le bassin de
Sarrebruck ajout  celui de Briey dcuplera la puissance mtallurgique
de la France.

L'Allemagne produisait en 1912 cent soixante-dix-sept millions de tonnes
de houille, dont seize millions provenaient du bassin de la Sarre. La
France n'en trouvait dans ses mines que quarante et un millions dont
vingt-huit dans le Nord et le Pas-de-Calais. Son dficit, qu'elle
comblait par une coteuse importation, tait d'environ seize millions,
c'est--dire l'quivalent de la production du bassin de Sarrebruck, d'o
il suit que, en reprenant ce bassin qui lui a t vol, elle trouverait
chez elle tout ce qui lui est ncessaire et ne serait plus tributaire de
l'tranger.

Douloureuse fatalit! Depuis un an, nos ennemis occupent et exploitent
nos deux sources les plus abondantes de fer et de houille, le bassin de
Briey et les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Ils nous ont ainsi
privs du plus formidable instrument de guerre! Au jour des rglements,
il faudra tenir compte non seulement de la valeur matrielle de ces
richesses minrales, mais encore et surtout de la valeur militaire
qu'elles auraient eue pour nous pendant les hostilits[1].

Ajoutons un fait d'une grande importance et d'une savoureuse
opportunit: c'est que la majeure partie des gisements houillers de la
Sarre est la proprit prive de la couronne royale de Prusse et que, en
se les appropriant, la France, sans lser les intrts particuliers,
fera seulement payer  la malfaisante dynastie des Hohenzollern une
modeste partie de la ranon de son pays.

Si, de plus, nous annexons la province de Cologne et si le rgime
douanier de l'Allemagne est renvers  notre profit, nous pourrons faire
venir par des voies ferres la houille de la valle de la Ruhr et de la
rgion westphalienne, encore plus abondante que celle de la valle de la
Sarre.

La Prusse rhnane au-dessus de l'Eifel est une contre trs peuple et
trs riche o le commerce et l'industrie ont pris depuis un sicle un
incroyable essor.

En Alsace, on a dcouvert entre Cernay et Mulhouse, dans la fort de
Nonnenbruck, des gisements de potasse qui, d'aprs les calculs du
spcialiste Foerster, pourraient fournir 300 millions de potasse pure et
vaudraient au moins soixante milliards. L'exploitation en est  peine
commence. La concession en a t achete  l'tat par de puissantes
socits financires de Berlin. Pour ne pas lser les droits des
particuliers, on pourrait forcer le gouvernement allemand,  titre
d'indemnit de guerre, de rembourser l'argent qu'il a peru de cette
opration, et cette richesse fabuleuse reviendrait alors naturellement 
la France.

Mais il est une autre richesse plus prcieuse encore: c'est une
population de sept  huit millions d'habitants qui s'ajouterait fort
avantageusement  la ntre et augmenterait srieusement notre puissance
militaire. Il y a l pour nous un intrt vital.

La morale, la religion et le patriotisme gmissent galement du flau de
la dpopulation qui svit de plus en plus en France. Il faut esprer que
la conscience publique, douloureusement claire par la guerre,
comprendra qu'il faut absolument enrayer ce mal, et que les berceaux
s'panouiront bientt, drus et joyeux, sur nos tombes sanglantes. Mais,
en attendant, ce sera pour nous un immense avantage de pouvoir tirer
chaque anne quelques corps d'arme de cette riche ppinire de
guerriers, de cette rive gauche du Rhin, qui en a tant fourni  la
France sous l'Empire, sous la Rvolution et, mme avant son annexion,
sous la Monarchie.

[Note 1: Consulter l'intressant article: _L'Allemagne et le fer_,
de M. Fernand Engerand, dput du Calvados. _Correspondant_ du 25 mars
1915.]




#III#

#NOTRE DROIT HISTORIQUE#


_L'intrt corrobore le droit._


Quelques Franais trop scrupuleux pourraient faire cette objection:
Est-ce que les avantages matriels et mme la ncessit de la dfense
nationale que vous invoquez nous autorisent  occuper les terres de nos
voisins? Nous reprochons justement  de Moltke d'avoir dit: Il est vrai
que l'Alsace et la Lorraine appartiennent  la France, mais, comme nous
en avons besoin, nous avons le droit de les prendre. Or n'est-ce pas le
mme raisonnement que nous appliquons aux provinces rhnanes? N'est-ce
pas la mme dsinvolture dans la mme injustice?

C'est entendu, l'intrt ne remplace pas le droit et ne le cre pas,
mais, quand il s'y ajoute, il le corrobore. Or, c'est bien notre cas.
Nous ne devons pas prendre le bien d'autrui; mais la question est
prcisment, et avant tout, de savoir  qui appartiennent les marches du
Rhin, abstraction faite de l'avantage que leur possession peut assurer 
l'occupant. Or, comme nous le verrons plus loin, elles ont t gauloises
environ deux mille ans avant d'tre germaniques.

L'Allemagne ne les a accapares qu'au Xe sicle aprs Jsus-Christ, en
vertu d'une diplomatie lgale, mais arbitraire, d'un droit fodal
abusif, qui partageait les nations comme un patrimoine entre les membres
d'une mme famille rgnante, sans tenir compte des sympathies et des
affinits lectives des populations.

On pourrait dire aussi, sans tomber dans des subtilits de casuistique,
qu'un peuple a le droit de vivre et par consquent de prendre contre ses
voisins toutes les mesures de dfense que leur perfidie et leur
brutalit rendent ncessaires. S'ils en souffrent, ils ne doivent s'en
prendre qu' eux-mmes. Par consquent, alors mme que la rive gauche du
Rhin, ce qui n'est pas, appartiendrait historiquement  l'Allemagne,
celle-ci aurait _perdu_ son droit de proprit, par l'usage criminel
qu'elle en a fait depuis un demi-sicle; nous aurions le droit de la lui
enlever  titre de chtiment pour le pass et de prcaution pour
l'avenir.

Cela soit dit pour marquer la diffrence qui existe entre notre thse et
le raisonnement d'apache du marchal de Moltke. Mais nous n'avons mme
pas besoin de recourir  ce droit de reprsailles: nous en avons un
autre plus ancien et plus direct, c'est le droit historique.


       *       *       *       *       *


_Valeur du droit historique_

Les Allemands font sonner trs haut ce qu'ils appellent leur droit
historique. Ils revendiquent toute terre o ont pass leurs pres.
C'est ainsi qu'ils prtendent accaparer notre Bourgogne, notre
Aquitaine, notre Normandie, sous prtexte que ces provinces ont t
jadis habites par des peuples d'origine germanique, les Burgondes, les
Wisigoths et les Normands. L'empreinte de leur pied sur un sol est pour
eux ineffaable, sacre, et constitue un droit de proprit.

Or, ce droit historique provenant de l'occupation pure et simple est
plus que contestable en lui-mme. Il est nul s'il provient d'une
invasion criminelle et si cette tare d'origine n'a pas t efface par
la prescription, car il n'est alors que le droit du plus fort. Pour
qu'il soit lgitime, il faut qu'il soit doubl d'un droit moral
dtermin par les circonstances, par exemple le droit du premier
occupant ou une cession  l'amiable par celui-ci; il faut aussi que,
dans une large mesure, il tienne compte du voeu des habitants. Nous
verrons que, sur ce terrain des volonts et des coeurs, l'avantage est
encore de notre ct. Mais le terrain du fait historique brutal, choisi
par nos adversaires, ne nous est pas moins favorable.

Il est vrai que les Allemands ont occup environ pendant sept cents ans
l'Alsace et la Lorraine et pendant neuf cents ans le reste de la rive
gauche du Rhin. Mais nous pouvons leur opposer une possession historique
bien plus longue et bien plus ancienne, une possession que nous
pourrions mme appeler prhistorique, car elle se perd dans la nuit des
temps.

M. Ren Henry disait dans une confrence publie par _la Revue du Foyer_
(1er juin 1912): Peu m'importent les droits historiques;--_(c'est
aller trop loin)_--sur chaque parcelle de l'Europe, miroir o se
refltent des puissances qui passent, se sont succd bien des droits de
cette sorte. Mais pour ceux qui croient  de pareils droits _(il faut en
effet y croire)_ ce sont sans doute, comme en matire hypothcaire, les
plus anciens qui l'emportent: nous avons les premires hypothques.

Les sicles germaniques n'ont pas effac les sicles gaulois. Ils ont
une tare originelle; ils commencent par un attentat  notre droit, et,
contre le droit d'un peuple qui n'a cess de protester, il n'y a pas de
prescription, suivant le vieil adage romain: _Quod subreptum erit, ejus
rei aeterna auctoritas esto!_

C'est justement ce que va nous dmontrer l'tude des vicissitudes
politiques par o ont pass ces provinces rhnanes si ardemment
convoites de part et d'autre.


       *       *       *       *       *


_Le Rhin dcret de Dieu (Napolon)_.

Mais auparavant il est juste de remarquer que ce droit historique
lui-mme s'appuie sur un droit plus haut, qui dcoule de la nature des
choses, de la configuration gographique des territoires, de la
situation et de la direction du Rhin, dont le caractre, j'allais dire
la fonction, de frontire crve les yeux.

Napolon a crit: _Les frontires des tats sont des chanes de
montagnes ou de grands fleuves ou d'arides et grands dserts. La France
est ainsi dfendue par le Rhin, l'Italie par la chane des Alpes,
l'gypte par les dserts de la Libye, de la Nubie et de l'Arabie_.

Ces frontires naturelles sont des faits transcendants qui dominent la
volont et les conventions humaines et contre lesquels se brise la
politique, quand elle ose les braver. Les limites peuvent tre violes
pendant quelque temps, mais elles se vengent, semble-t-il, par les
conflits que leur violation fait natre.

Ce fleuve superbe qui coule du sud au nord entre les terres germaniques
et les terres gauloises est une ligne providentiellement trace, un
foss creus pour nous sparer de l'Allemagne, de la mme manire que la
chane des Pyrnes nous spare de l'Espagne.

Jadis la France a possd en Espagne la Navarre, tandis que l'Espagne
possdait en France la Cerdagne et le Roussillon. C'tait une double
anomalie, un dsordre. Le bon sens politique de la France et de
l'Espagne a fini par rgulariser cette situation. Tout ce qui est en
de des Pyrnes est franais; tout ce qui est au del est espagnol.
Les Pyrnes sont le rempart crnel de neige et de glace qui spare les
deux pays.

Le bon sens exige qu'une dmarcation analogue et tout aussi nette existe
entre la France et l'Allemagne, et elle ne peut tre que la ligne
argente du Rhin. C'est indiqu par la nature, par l'auteur de la
nature, par le grand architecte des continents et des nationalits.

Cette fonction du Rhin est si vidente qu'elle a t en ralit la rgle
inconteste de la politique internationale de l'Occident depuis les
temps prhistoriques des Ibres, des Ligures et des vieux Celtes jusqu'
la fin de l're carolingienne.  cette poque seulement, l'ambition de
l'Allemagne parvint  faire main basse sur la rive occidentale du
fleuve. Et voil prs d'un millnaire que cette ambition a tout brouill
et a dtruit l'antique et belle harmonie de la carte gographique de
l'Europe.

Mais le bon sens politique, comme la conscience de notre droit
historique, n'a cess d'inspirer tous nos hommes d'tat depuis dix
sicles. Nous rapporterons plus loin leurs revendications. Napolon les
a toutes rsumes dans cette phrase lapidaire admirable, que nous avons
cite plus haut, o il dclare que _la limite du Rhin est un dcret de
Dieu, comme les Alpes et les Pyrnes_.

Si les Allemands ne veulent pas admettre ce dcret de Dieu, ce dictamen
du bon sens, ce verdict de la justice, c'est notre droit et notre devoir
de les y soumettre par la force. Leur prsence sur la rive celtique du
Rhin est un fait anormal, excentrique, une incongruit, une intrusion,
une insulte  l'histoire, au droit,  la raison, un dfi perptuel, une
menace et un outrage  la France.

Edgar Quinet signalait ce caractre provocateur de l'occupation
germanique des provinces cisrhnanes lorsqu'il adressait aux Allemands
en 1840 ces paroles loquentes et douloureuses:

Vous ne savez que trop bien que notre frontire est non pas affaiblie,
mais enleve, et quelle norme blessure vous nous avez faite tous
ensemble, depuis la Meuse jusqu'aux lignes de Wissembourg! Par l notre
flanc est ouvert...

_Considrez un moment combien la possession de la rive gauche du Rhin
a, de votre part, un caractre hostile pour nous. En occupant ce bord
vous ne pouvez vous empcher de paratre menacer, car vous avez le pied
sur notre seuil. Vous tes chez nous. Vous pourriez pntrer jusqu'
notre foyer sans rencontrer un seul obstacle, tant le pige a t bien
ourdi!_

Au contraire, lorsque cette rive est  nous, notre position n'est
encore que dfensive. Nous ne sommes pas debout  votre porte. Le fleuve
reste entre nous, et il est si vrai que ces provinces n'entrent pas
naturellement et ncessairement dans votre organisation nouvelle que
vous n'avez su comment les y rattacher. Quel lien trouvez-vous entre
Sarrebourg et Berlin, entre Landau et Munich?...

_Si, pour obtenir votre amiti, il s'agit de laisser ternellement 
vos princes,  vos rois absolus, le pied sur notre gorge et de leur
abandonner pour jamais dans Landau, dans Luxembourg, dans Mayence, les
clefs de Paris, je suis d'avis, d'une part, que ce n'est pas l'intrt
de votre peuple, de l'autre, que notre devoir est de nous y opposer
jusqu' notre dernier souffle..._


       *       *       *       *       *


_Droit et intrt._

Il y a deux mobiles qui doivent faire agir une nation, son droit et son
intrt. Ils lui indiquent clairement son devoir. Notre droit, nous
allons le voir, nous appelle  la rive rhnane o dorment nos aeux:
notre intrt rclame la frontire qui pourra seule dfendre nos
descendants.

Si nous ne voulons pas tre  la merci d'un coup de main allemand, nous
devons nous appuyer solidement au Rhin, occuper la valle de la Sarre et
celle de la Moselle, Trves, dont la Porte Noire nous appelle,
Sarrelouis, Landau, Spire, Worms, Mayence, Coblentz, Bonn, Cologne. Ces
places, qui furent pour nous une menace, deviendront notre scurit.

Pour complter notre dfense, il faudra aussi imposer  l'ennemi la
destruction de toutes ses forteresses  une porte de canon sur la rive
droite du fleuve, Istein, Vieux-Brisach, Kehl, Rastadt, Ehrenbreitstein,
Deutz, et lui interdire d'en lever de nouvelles.

Voil ce que demande l'intrt de la France et de l'Europe. Si notre
victoire n'est pas complte par ces mesures de sret, elle sera
manchote et, peut-tre, hlas! sans tte et sans bras, comme la victoire
de Samothrace!


       *       *       *       *       *


_Le voeu des populations._

Le voeu des populations demandant leur runion  une nation voisine
est-il une condition ncessaire et une condition suffisante pour
permettre  cette nation de les annexer? Beaucoup d'auteurs estiment
qu'il est  la fois l'un et l'autre, c'est--dire que d'abord on n'y
peut contrevenir sans injustice et qu'ensuite il peut remplacer tous les
autres droits.

Il semble bien que le consentement d'un peuple soit ncessaire pour que
l'on puisse disposer de lui, quand il s'agit d'un peuple majeur et
raisonnable, car si l'on prend par exemple une tribu ou mme une nation
sauvage, malfaisante, qui n'use de sa force que pour razzier la contre
d'alentour, il parait juste de la museler, de la soumettre  une
autorit qui saura la contenir, la mater, jusqu' ce qu'elle soit
assagie, et cela dans l'intrt mme de cette tribu ou nation aussi bien
que de ses voisins. Elle est par le fait assimile  un mineur qui n'a
pas encore la plnitude de ses droits et qui a besoin d'un tuteur pour
grer ses intrts et sa fortune.

En dehors de ce cas exceptionnel, il semble bien que l'annexion d'un
peuple malgr lui est injuste et nulle de plein droit. Un clbre
jurisconsulte allemand, le professeur Bluntschli, de Heidelberg, crit
dans son _Droit international codifi_: Pour qu'une cession de
territoire soit valable, il faut la reconnaissance par les personnes
habitant le territoire cd et y jouissant de leurs droits politiques.
Les populations ne sont pas une chose sans droit et sans volont, dont
on se transmet la proprit.

C'est le grand argument que les dputs du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la
Meurthe et de la Moselle firent valoir le 17 fvrier 1871 dans la
sublime protestation que M. Keller lut en leur nom devant l'Assemble
nationale de Bordeaux: Tous unanimes, les citoyens demeurs dans leurs
foyers comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant,
les autres en combattant, signifient  l'Allemagne et au monde
l'immuable volont de l'Alsace et de la Lorraine de rester franaises.
Ils ajoutaient que la France elle-mme n'avait pas le droit de cder ces
provinces et que, si elle les cdait, l'acte en serait radicalement nul.
Nous citerons plus loin cette admirable page tout entire.

C'est aussi le langage que Fustel de Coulanges tenait dans sa rponse 
l'historien Mommsen, selon qui l'Alsace appartenait  l'Allemagne par la
race comme par la langue. La France, disait Fustel, n'a qu'un seul
motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillamment
montr qu'elle voulait rester avec la France. Nous ne combattons pas
pour la contraindre, nous combattons pour vous empcher de la
contraindre... On a somm Strasbourg de se rendre, et vous savez
comment il a rpondu. Comme les premiers chrtiens confessaient leur
foi, Strasbourg, par le martyre, a confess qu'il tait franais.
Fustel de Coulanges allait trop loin en disant que _le seul motif_
qu'avait la France de conserver ses provinces tait la volont de
celles-ci. C'est le motif du coeur, le plus puissant peut-tre, mais il y
en a d'autres.

S'il en est ainsi, si un peuple ne peut tre annex sans son
consentement, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il peut se donner  qui il
lui plat et par consquent que sa libre volont est aussi une condition
suffisante pour qu'un tat puisse l'annexer.

Quoi qu'il en soit de la thorie, il est certain que si un peuple, outre
les droits historiques qu'il a sur une terre, en vertu d'une occupation
antrieure indiscute et en vertu de la configuration gographique de
cette terre, est encore appel par ses habitants, son droit de l'occuper
est clair comme le soleil et que personne ne la lui peut disputer sans
crime. Or, c'est ainsi que l'Alsace-Lorraine est  nous; toute cette
tude va le dmontrer.

Il n'en est pas de mme, il est vrai, du moins au mme degr, des
provinces cisrhnanes infrieures. Mais cela tient  un sicle de
germanisation intensive qui a ncessairement aveugl les esprits.
Cependant nous verrons qu'il reste l-bas bien des semences franaises,
enfouies sous terre, toujours vivantes, simplement endormies par un long
hiver et qui lveront bientt sous l'haleine printanire des vents de
France; que la population de la Sarre et du Mont-Tonnerre n'prouvera
nullement  nous voir revenir la douleur que l'Alsace-Lorraine ressentit
 nous voir partir; et qu'enfin, aprs un loyal essai de civilisation
franaise, elle bnira bientt son retour  la maison de famille de ses
pres: ce n'est donc pas lui faire violence que d'escompter ds
maintenant cette volont future.


       *       *       *       *       *


_Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!_

Compar aux grands fleuves de l'Amrique mridionale le Rhin est fort
modeste, mais c'est un des plus puissants et des plus riches cours d'eau
de l'Europe. Sorti des glaciers ternels de la Suisse, il traverse le
lac de Constance, tombe de vingt mtres de haut  Schaffhouse, longe la
plaine d'Alsace, se fraye une troue hroque de Mayence  Coblentz
entre le Taunus et le Hunsrck, mire dans ses eaux les tours crneles
des vieux burgs et voit mrir les jolis vignobles de vins blancs sur les
coteaux du Rheingau.

Trs fiers de lui, les Allemands revendiquent le monopole de ses deux
rives. Mais c'est un vol manifeste. Par le voeu des populations, par la
voix des souvenirs, le vieux Rhin nous appelle. Si nos hommes d'tat
l'ont de tout temps revendiqu, c'est parce qu'il est  nous par sa rive
gauche; c'est parce que, pendant des sicles, les chevaux des Gaulois
et des Francs se sont abreuvs  ses flots et ont piaff sur ses bords;
c'est parce que Turenne et Cond, Napolon et ses marchaux l'ont
franchi; c'est parce que nos barques pavoises, fleuries, triomphales
ont fendu bien souvent ses eaux vertes de Strasbourg  Cologne.

On se rappelle avec quelle verve blouissante Musset a rappel ces
souvenirs aux Allemands trop ports  les oublier. Ce qui est moins
connu c'est l'impression que ses vers firent sur l'esprit de Henri
Heine: on y voit l'aveu de l'amour que nous garde le pays rhnan.

Le pangermaniste Becker venait de lancer dans son pays une posie sur le
_Rhin allemand_, pour lequel il revendiquait l'essence germanique, la
_Deutschheit_ de Fichte. On chantait partout aprs lui:


  Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le
  demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides.

  Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
  verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.

     Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
     que les coeurs s'abreuveront de son vin de feu;

     Aussi longtemps que les rocs s'lveront au milieu de
     son courant; aussi longtemps que les hautes cathdrales
     se reflteront dans son miroir.

     Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps
     que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes
     filles lances.

     Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, jusqu' ce
     que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans
     ses vagues.

Alfred de Musset, piqu au vif, fit  cette provocation la cinglante
rponse que l'on sait:


     Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
     Il a tenu dans notre verre.
     Un couplet qu'on s'en va chantant
     Efface-t-il la trace altire
     Du pied de nos chevaux marqu dans votre sang?

     Nous l'avons eu, votre Rhin allemand!
     Son sein porte une plaie ouverte,
     Du jour o Cond triomphant
     A dchir sa robe verte.
     O le pre a pass, passera bien l'enfant.


Dans les trois couplets suivants, le pote rappelait les exploits encore
rcents de Napolon sur le Rhin et il finissait par cette superbe
menace:


     Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand!
     Que vos cathdrales gothiques
     S'y refltent modestement;
     Mais craignez que vos airs bachiques
     Ne rveillent nos morts de leur repos sanglant!


Toute l'Allemagne avait chant les vers de Becker: toute la France
chanta ceux de Musset. Henri Heine gota fort la rplique de notre pote
et l'on sait qu'il tait dur pour ses compatriotes. Trois ans plus tard,
il retournait en Allemagne; au passage du Rhin, la vue du vieux fleuve
lui inspira ces strophes:


     Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout prs de la ligne
     du port, je vis couler  la lueur de la lune le grand
     fleuve.

     Salut, vnrable Rhin! Comment as-tu vcu depuis?
     J'ai pens plus d'une fois  toi avec dsir et avec
     regret!

     C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs
     du fleuve des sons tranges et gmissants: c'tait
     comme la toux sche d'un vieillard, comme une voix  la
     fois grognarde et plaintive.

     Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que
     tu ne m'aies pas oubli! Voil treize ans que je ne t'ai pas
     vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des dsagrments!

      Biberich, j'ai aval des pierres; vraiment ce n'est
     pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker
     me psent encore plus sur l'estomac!

     Il m'a chant comme si j'tais encore une vierge pure,
     qui ne s'est pas laiss drober la couronne virginale!

     Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais
     bien ma barbe blanche et vraiment je serais tent de me
     noyer dans mes propres flots!

     Les Franais le savent bien que je ne suis pas une
     vierge! Ils ont si souvent ml  mes flots leurs eaux
     victorieuses!

     Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce
     Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affich de honteuse
     faon. Il m'a mme, d'une certaine manire, compromis
     politiquement.

     Car quand un jour les Franais reviendront, il me
     faudra rougir de honte devant eux, _moi qui, tant de fois,
     pour leur retour, ai pri le ciel avec des larmes!_

     Je les ai toujours tant aims, ces gentils petits Franais!
     Chantent-ils, dansent-ils encore comme autrefois?
     Portent-ils encore des pantalons blancs?

     Je serais heureux de les revoir! Mais j'ai peur de leur
     persiflage  cause de cette maudite chanson, j'ai peur de
     la raillerie et du blme qu'ils m'infligeront.

     Alfred de Musset, ce mchant garnement, viendra
     peut-tre  leur tte en tambour et me tambourinera aux
     oreilles toutes ses mauvaises plaisanteries!

     Telle fut la plainte du vieux fleuve, du pre Rhnus.
     Il ne pouvait en prendre son parti. Je lui dis mainte parole
     consolante pour lui rendre le calme...


Ce vieux pre Rhnus! Quand je vous disais qu'il nous aime! C'est un
contemporain des Celtes et des Francs Saliens; il a vu passer le grand
Biturige Ambigat, et Clovis, et Charlemagne  la barbe fleurie comme la
sienne; il est mme leur an. Mais comme il s'intresse  leurs
petits-enfants! Comme il s'attendrit  leur souvenir! Comme il prie pour
leur retour! Vous voyez bien qu'il est de la famille. Allons, c'est
entendu, vieux pre, nous irons te consoler, te porter nous-mmes de nos
nouvelles et te tambouriner notre _Wacht am Rhein!_


       *       *       *       *       *


_Le Rheingelst, le dsir du Rhin_.

Dans les vieilles lgendes, il y a des gouffres qui attirent les
voyageurs. Le Rhin a ce pouvoir mystrieux. Mais il n'apparat pas comme
un gouffre de mort; c'est la vie et la richesse qu'il charrie.

Les Allemands ont subi sa fascination  laquelle ils ont donn un nom:
le Rheingelst, le dsir ou la convoitise du Rhin. Nous l'avons
prouve, nous aussi, mais quelle diffrence entre leur sentiment et le
ntre!

Le Rhin recle un trsor dans ses flots. Mal gard par les Ondines,
enlev par un monstre, puis par le vieux dieu Wotan, son or a servi 
forger l'anneau du Nibelung, anneau maudit qui chasse l'amour des coeurs
qui le possdent et qui en sont possds.

Voil bien l'image de la concupiscence, du _Rheingelst_, des Allemands.
Ils n'ont cherch qu' s'enrichir en se rpandant sur les bords du
fleuve. Ils nous ont vol la part du trsor qui nous revenait,  nous
les riverains des sicles passs. Ils en ont chass l'amour, car jamais
les retres n'ont su se faire aimer des Ondines.

Nous avons aim le Rhin nous aussi, et c'tait notre droit. D'ailleurs
nous n'allons jamais nulle part sans tre prcds par ce noble
fourrier, le droit. Nos pres le mettaient en tte de leurs entreprises.
Notre Charlemagne tait le droit empereur et notre saint Louis le roi
droiturier. Avec le droit, c'est aussi l'amour qui nous attire au Rhin.
Les mes qu'il nourrit nous appellent comme les Ondines de la lgende.

La rive gauche nous crie: Je suis  vous; je vous ai t fiance avant
l'arrive des barbares; je vous ai donn mon anneau d'or. Je l'ai vu,
l'anneau bni, au doigt de Clovis, de Charlemagne, de Henri II, de Louis
XIV et de Napolon. On vous l'a bris, on vous en a enlev les morceaux
en 1815 et en 1870; mais j'ai assez de _Rheingold_ pour en forger un
nouveau, plus splendide que l'ancien. Il est dj fait, je vous le garde
et je le mettrai au doigt du premier petit soldat bleu qui passera le
pont de Strasbourg.

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand! Et nous l'aurons encore. Et vos
monstres et votre dieu Wotan ne nous voleront plus son anneau!




#IV#

#LA RIVE GAUCHE JUSQU'AU Xe SICLE#


_Priode celtique._

Longtemps avant d'appartenir aux Gaulois, notre pays a t l'habitat des
Ibres, puis des Ligures. Les Ibres remontent, semble-t-il, aux ges
prhistoriques,  plus de trois mille ans avant Jsus-Christ. Les
Ligures sont venus en Gaule vers l'an 1200 ou 1500. Mais aucune de ces
deux races n'a pri; elles ont ml leur sang entre elles, puis  celui
des Celtes qui les ont domines environ sept  huit sicles avant notre
re. Il est parfaitement certain que nous sommes les descendants et les
hritiers de ces trois peuples. Or, ils possdaient toute la rive gauche
du Rhin, alors que la Germanie n'existait pas encore.

Quant  la race celtique elle-mme, avant de passer le Rhin elle avait
camp fort longtemps dans l'Europe centrale, en Allemagne. C'est de l
qu'elle se rpandit sur la plus grande partie de l'Occident.

La puissance des Celtes, dit M. Bloch, arriva  son apoge dans le
courant du IVe sicle avant Jsus-Christ. Leur domination s'tendait
alors sur les Iles Britanniques, sur la moiti de l'Espagne, sur la
France, moins le bassin du Rhne, sur le centre de l'Europe,
c'est--dire sur l'Allemagne, moins le nord de ce pays et la Suisse, sur
l'Italie septentrionale, sur les Alpes Orientales et sur toute la rgion
du Moyen et du Bas Danube. Les villes de _Lugidunum_ (Liegnitz) dans la
Sibrie, de _Noviodunum_ (Isakscha) en Roumanie, de _Carrodunum_ en
Russie, sur le Bas-Dniester, marquaient  l'Est l'extrme frontire de
cet empire colossal[1].

Rien n'gale la grandeur de la race celtique dans l'antiquit. Comme une
immense nbuleuse elle s'panche partout hors de son noyau central. En
dehors de la Germanie, o elle s'est d'abord forme, et de la Gaule, o
elle s'est ensuite condense, elle forme une Gaule cisalpine dans la
valle du P, une Gaule celtibrique dans la valle de l'Ebre, une Gaule
britannique, une Gaule balkanique, une Galatie ou Gallo-Grce jusque
dans l'Asie. Et que voil bien un vieux titre dont nous pourrions nous
prvaloir pour revendiquer notre part dans le partage de l'Anatolie, si
nous n'en avions de plus rcents! Bien des grandes villes europennes,
dit le savant Camille Jullian, de l'Institut, doivent leur origine aux
Celtes: Cracovie en Pologne, Vienne en Autriche, Combre en Portugal,
York en Angleterre, Milan en Italie ont des noms qui viennent du
gaulois: ce sont des fondations d'hommes de notre pays et de notre
race[2].

Les Germains taient alors humblement soumis aux Celtes. Cette
subordination, dit M. Bloch, se traduit d'une manire frappante dans
leur langue. On a dml en effet dans la langue germanique certains
emprunts faits au vocabulaire celtique. Ils se rduisent  un assez
petit nombre de mots, mais qui ont tous rapport  la politique et  la
guerre, les plus propres par consquent  dmontrer la suprmatie du
peuple qui les avait imposs[3].

 cette poque, nos pres n'occupaient pas seulement la rive gauche,
mais encore toute la rive droite du Rhin et les contres adjacentes trs
loin  la ronde. Le Rhin fut donc pendant des sicles un fleuve
entirement celtique. Le nom du Rhin, _Renos_, est un nom celtique que
les Celtes ont transport en Italie, en France, en Irlande. En Italie,
ils l'ont donn  la petite rivire du _Reno_, voisine de la ville
qu'ils ont appele _Bononia_ (Bologne). En France, ils l'ont appliqu 
un affluent de droite de la Loire, le Reins, _Renus_; en Irlande, il a
pris un sens plus gnral et a dsign la mer[4].

Les Celtes, vers le 1er sicle avant Jsus-Christ, abandonnrent la
rive droite qui devint germanique, mais ils restrent sur la rive
gauche. La population de cette rive s'est charge au cours des sicles
d'lments trangers, mais elle est reste au fond substantiellement la
mme, c'est--dire celtique.

[Note 1: _Histoire de France_ de E. LAVISSE, t. Ier, vol. II, p.
26, par M. BLOCH.]

[Note 2: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 12. Paris, Hachette.]

[Note 3: _Histoire de France_ de LAVISSE, t. Ier, vol. II, p. 24,
par M. BLOCH.]

[Note 4: _Ibidem_, p. 23.]


       *       *       *       *       *


_Priode gallo-romaine._

Lorsque Csar eut conquis la Gaule, celle-ci adopta rapidement la
civilisation romaine. Elle ne fut jamais l'esclave de Rome, mais son
associe. Ses fils eurent accs aux plus hautes dignits de l'Empire et
deux d'entre eux, Tetricus et Avitus, ceignirent mme la couronne
impriale. Les empereurs rsidrent bientt habituellement en Gaule, 
Arles,  Vienne,  Lyon,  Lutce,  Trves. C'est de l que plusieurs
d'entre eux gouvernrent le monde.

La terre gallo-romaine, naturellement riche et couverte de monuments
artistiques superbes, exerait de plus en plus une attraction sur les
Germains moins fortuns. Mais les lgions romaines ou gallo-romaines,
parmi lesquelles se distingua  l'origine la fameuse lgion de
l'_Alouette_, fonde par Csar, montaient la garde sur le Rhin. Sous les
ordres de Drusus et de Germanicus, elles refoulrent si bien les
Barbares qu'ils ne purent jamais s'tablir sur la rive occidentale.

Le Rhin resta donc toujours la limite de la Gaule romaine, comme de la
Gaule celtique. Il en tait ainsi au temps de Vercingtorix. Csar
crit: _La Gaule s'tend du Rhin aux Pyrnes et des Alpes  l'Ocan._
M. Gustave Herv a crit que Jules Csar donnait, il y a deux mille
ans, le Rhin comme limite _ vue de nez_  la vieille Gaule. Ce mot
tonne de la part d'un professeur franais, qui doit savoir que Csar a
parcouru pendant dix ans la Gaule dans tous les sens, des bords du Rhin
 la Bretagne, qu'il a trait avec toutes ses tribus, qu'il en notait
minutieusement les caractres et la politique. Son tmoignage est donc
absolument irrfragable. Il concorde d'ailleurs avec celui des
historiens et gographes grecs et latins des premiers sicles, Strabon,
Tacite, Ptolme, Polybe, Plutarque, Cyprien, Josphe et Pline, qui
donnent tous le Rhin comme frontire orientale  la Gaule. Tacite nous
dit: _La Germanie est spare de la Gaule par le Rhin._

On comprend mieux une pareille critique de part des Allemands. Ils sont
dans leur rle en diminuant les droits et la grandeur de notre pays.
Voici un exemple curieux de cet acharnement qu'ils mettent  nous
dpouiller de nos gloires. Il a t racont avec esprit par M. Maurice
Barrs dans l'_cho de Paris_.

Csar et Strabon disent formellement que le territoire des
Mdiomatriques, habitants de Metz, s'tendait jusqu'au Rhin. C'est
d'ailleurs _ priori_ trs vraisemblable. Un peuple gaulois, matre de
Metz, pouvait facilement par le col de Saverne descendre jusqu'
Strasbourg et devait tenir  s'appuyer au grand fleuve, vhicule de
richesse. Le nom de Mdiomatriques contient le radical Matra ou Motra,
o l'on reconnat la Moter ou Moder, principale rivire de la
Basse-Alsace. D'ailleurs, personne jusqu'ici n'avait contest la
vracit et l'authenticit du tmoignage de Strabon et de Csar. Il est
accept sans objection par Ernest Desjardins dans sa _Gographie de la
Gaule Romaine_.

Mais il a dplu aux savants allemands que le pays messin et alsacien ait
t gaulois. Ils ont donc dcrt que le texte de Csar tait interpol
et celui de Strabon de seconde main, copi chez un auteur alexandrin,
Timagne, qui vivait  Rome au temps d'Auguste et ne connaissait la
Gaule que par ou-dire. Ils se sont d'ailleurs bien gards d'apporter
une preuve srieuse de ces deux assertions, dont la prcision a un air
scientifique destin  en imposer aux admirateurs de la Kultur.

Nanmoins, comme tout ce que rve un Allemand est vrit sacro-sainte,
le gographe Kiepert, dans la dernire dition de son _Atlas antiquus_
(1914), a plac la limite des Mdiomatriques aux Basses-Vosges. De la
sorte, tout ce qui est au del est baptis germanique, germanique
l'Alsace, germanique toute la rive gauche. Le tour est jou. Cela
s'appelle en allemand de la science, mais en bon franais c'est de la
malhonntet.

Les auteurs du IVe et du Ve sicle nous montrent une vie gallo-romaine
intense sur toute cette rive gauche du Rhin. Les villes ont des noms
latins ou mme de vieux noms celtiques; Aix-la-Chapelle c'est _Aqu_;
Cologne, _Colonia Agrippina_; Coblentz, _Confluentes_, le confluent de
la Moselle et du Rhin; Mayence, _Moguntia_, la ville de Drusus; Worms,
_Borbetomagus_; Spire, _Noviomagus_ des Gaulois, et _Colonia Nemeta_ des
Romains; Trves, _Colonia Augusta Trevirorum_; Metz, _Divodurum_;
Strasbourg, _Argentoratum_. Les nombreux noms en _gau_, _spey_, _mag_,
_wall_ ou _fall_ indiquent une origine celtique. Le _Druidenberg_, la
montagne des Druides, nous rvle la prsence d'un collge de prtres
gaulois. Les muses de Mayence, de Trves, de Cologne, regorgent
d'antiquits celtiques et gallo-romaines.

La plus grande, la plus riche des villes cisrhnanes tait Trves. Sa
situation sur la Moselle, par o elle commandait le cours moyen du Rhin,
lui donnait une extrme importance pour la dfense de la Gaule. Aussi
l'Empire en avait fait au IVe sicle la capitale militaire de la Gaule,
le boulevard de l'Occident contre les invasions germaniques. Les lgions
s'lanaient de l sur tous les points menacs par les Barbares.
_C'tait_, a dit loquemment M. Maurice Barrs, _la proue latine que
battaient les flots du Nord._ Le pote Ausone, qui a chant en un pome
lyrique les charmes de la Moselle, considre Trves comme la premire
ville des Gaules. C'est elle, dit-il, qui nourrit, habille et arme les
peuples de l'Empire.

Sa gigantesque Porte Noire, son palais imprial, ses thermes, ses
arnes, ses mausoles tmoignent encore de sa splendeur passe.
Trves, nous dit M. Camille Jullian, est aujourd'hui encore par ses
ruines une ville toute romaine: c'est la seule cit du Nord qui
ressemble  Nmes et  Arles: elle mrite le surnom qu'on a pu lui
donner quelque-fois d'Arles du Nord...  voir toutes ces ruines encore
superbes, on sent le suprme effort du monde romain  la porte de la
barbarie. Pendant tout le IVe sicle la vie militaire de l'Occident
et les esprances de la Gaule et de l'Italie ont tenu dans ces murs[1].

[Note 1: _Gallia_, par Camille JULLIAN, p. 297.]


       *       *       *       *       *


_Invasions et infiltrations germaniques._

La possession de la rive gauche du Rhin et mme du reste de la Gaule a
t prement dispute  nos pres par les Germains. Mais ceux-ci n'ont
jamais russi  s'y installer en matres pendant cette priode
gallo-romaine.

Ils y venaient tantt en dvastateurs, comme des trombes renversant tout
sur leur passage, tantt en paisibles immigrants qui s'tablissaient
dans le pays d'accord avec les indignes.

Il faut bien distinguer entre ces dernires infiltrations pacifiques et
les invasions  main arme. Les invasions ne crent aucun droit aux
envahisseurs; au contraire, elles fournissent aux envahis un motif de
rsistance et de reprsailles. Quant aux infiltrations, nous verrons
qu'elles se retournaient spontanment contre la Germanie et que la Gaule
n'eut pas  s'en plaindre.

_Les invasions germaniques._--Dj, au second sicle avant Jsus-Christ,
les Cimbres et les Teutons avaient ravag l'Occident et particulirement
la Gaule. Ils furent vaincus par Marius, les Cimbres  Verceil dans le
Pimont en l'an 101, et les Teutons prs d'Aix-en-Provence en l'an 102.
Ils commirent beaucoup de dgts, mais le Rhin resta gaulois aprs leur
disparition.

En l'an 60 avant Jsus-Christ, deux peuples gaulois taient en guerre.
Les Squanes (Franche-Comt), crass par les duens (Bourgogne),
appellent  leur secours Arioviste, chef germain. Celui-ci accourt avec
une cohue d'aventuriers, Suves, Marcomans, Triboches, etc. Mais aprs
avoir dlivr les Squanes, il s'installe dans leur pays et refuse de
partir. Csar accourt  son tour, et refoule Arioviste et sa horde dans
la Haute-Alsace (en 58). Cet vnement fut l'origine de la conqute de
la Gaule par les Romains.

Au temps d'Auguste, les Barbares recommencent  inquiter le front
romain. L'empereur rsolut de rprimer leurs incursions et de conqurir
la Germanie comme Csar avait conquis la Gaule. Il en chargea son fils
adoptif Tibre et le frre de celui-ci, Drusus, qui poussrent des
pointes victorieuses au del du Rhin. Drusus fit de Mayence une colonie
et une citadelle importante, la vigie gallo-romaine du Rhin. Les
Germains furent soumis. Une de leurs tribus, celle des Ubiens, montra
mme bientt son loyalisme envers Rome, en levant un autel  Auguste
dans sa cit situe sur l'emplacement de la future ville de Cologne.

Rome dfendait bien la rive gauche du Rhin et faisait quelques conqutes
sur la rive droite, mais ne russissait pas  soumettre l'immensit
germanique, dont les tribus vaincues relevaient la tte sitt aprs le
passage des lgions. La nation des Marcomans, fortement tablie dans les
monts de Bohme et commande par son roi Marbod, bravait Tibre retenu
par les rvoltes de la Pannonie et de la Dalmatie.

En l'an 9 aprs Jsus-Christ, un chef chrusque, Hermann, en latin
Arminius, qui servait dans l'arme romaine, attira perfidement Varus
dans un guet-apens et fit massacrer ses lgions dans la fort de
Teutberg. Les Allemands ont fait de ce tratre leur hros national. On
ne s'imagine pas  quel point il est populaire parmi eux et avec quel
enthousiasme leurs potes l'ont chant. N'est-il pas doublement leur
modle et par ses moeurs et par son esprit? Par ses moeurs d'abord:
n'a-t-il pas le premier mis en honneur l'_avant-guerre_, en vivant chez
les Romains pour les tudier et les mieux trahir? Par son esprit
ensuite: il incarne  leurs yeux la haine de Rome et le triomphe du
germanisme sur le monde latin. Non seulement ils ne rougissent pas de sa
flonie, mais ils en sont fiers. L'espionnage, la trahison, les
embches, tout est lgitime et saint, ds qu'il s'agit d'craser
l'ternelle ennemie, la race latine qui a commis le crime d'clipser si
longtemps la race tudesque. Tout vrai Germain est un fils et un disciple
d'Arminius. Tout vrai Germain, depuis cet espion jusqu' Henri IV,
Frdric Barberousse et Frdric II, jusqu' Luther, jusqu' Guillaume
II, est l'ennemi de Rome. Tout vrai Germain peut rpter la parole que
le Vandale Gensric disait  ses familiers: _J'entends souvent une voix
qui me dit tout bas d'aller dtruire Rome._

Comparez les deux hros nationaux de la Gaule et de la Germanie dans
leur lutte contre Rome. Vercingtorix est un hros noble, chevaleresque.
Arminius est un vil bandit. L'un annonce Roland et l'autre Ganelon.

Le dsastre de Teutberg fut un coup douloureux pour Auguste. Il chargea
Tibre, en l'an 11, puis Germanicus, fils de Drusus, en l'an 13, de le
venger. Germanicus mena une brillante campagne jusqu' l'Elbe. Mais
Tibre devenu empereur en l'an 14, et jaloux sans doute de ses succs,
lui retira, en l'an 16, son commandement.

On peut se demander ce qui serait arriv si Tibre avait continu la
politique d'Auguste et si Rome avait subjugu la Germanie aprs la
Gaule. La face du monde en et t change. Peut-tre les Germains,
civiliss comme nos pres, seraient-ils aujourd'hui plus fiers qu'eux de
leur latinit et le monde ignorerait-il cette chose odieuse, le
pangermanisme.

Mais Rome avait compris qu'elle devait renoncer aux projets de conqute
d'Auguste et se contenter d'une puissante dfensive. Elle fortifia la
ligne du Rhin infrieur jusqu' Mayence. La cit des Ubiens s'agrandit
et s'appela _Colonia Agrippina_ (Cologne) en l'an 50, en l'honneur
d'Agrippine, fille de Germanicus. Vespasien, Domitien, Trajan levrent
contre la Germanie le _Limes Romanus_, le seuil romain. C'tait une
longue muraille ou plutt une leve de terre de cinq mtres de hauteur
et de huit cents kilomtres de longueur, dfendue de quinze en quinze
kilomtres par des fortins, _castella_, qui allait de Coblentz sur le
Rhin au Danube. Le _Limes_ n'aurait pu arrter une forte invasion, mais
il permettait aux Romains de surveiller l'ennemi et constituait en mme
temps une limite douanire. Avec la ligne du Rhin infrieur qu'il
continuait, il protgeait suffisamment la Gaule et l'Italie contre la
barbarie teutonne. Mais on voit que la rive gauche restait toujours
parfaitement gallo-romaine.

En l'an 70, Civilis, chef de la peuplade des Bataves, entrana ses
compatriotes, quelques autres tribus germaniques et mme les Gaulois
Lingons et Trvires dans une rvolte contre Rome. La prtresse Vellda
enflammait leur ardeur et leur haine contre l'Empire. Des lgions
romaines furent encore massacres. Mais le reste de la Gaule demeura
fidle et la tentative germanique fut touffe dans le sang.

En 275, une invasion mit tout  feu et  sang dans la Gaule. Soixante
villes opulentes o s'levaient les plus splendides monuments furent
dtruites. Mais, comme toujours, les malfaiteurs disparurent et la rive
gauche resta dsole, mais toujours libre et gauloise.

En 406, nouveaux et plus grands dsastres. Tandis que les Wisigoths
pntrent et s'arrtent quelque temps en Italie pour venir s'tablir en
412 dans le midi de la Gaule, les Burgondes, les Suves, les Alains, les
Vandales passent le Rhin et commettent les plus pouvantables excs.

Saint Jrme s'crie en gmissant que la Gaule est devenue germanique.
Les Vandales, descendus de la Prusse actuelle entre l'Oder et la
Vistule, se distinguent parmi tous les Barbares par leur barbarie, comme
les Prussiens de nos jours parmi les autres Allemands. La horde se
promne pendant plus d'un sicle  travers l'Occident, couvre de ruines
l'Italie, l'Espagne et l'Afrique du Nord, jusqu'au jour o ses dbris
sont extermins par Blisaire.

Mais si les Vandales sont morts, le vandalisme leur a survcu. Les
Germains ont soigneusement recueilli cet hritage de leurs frres.
C'tait le germanisme du Ve sicle. Celui du XXe sicle est encore
pire. Guillaume II a dpass son anctre Gensric!

En 450, Attila se prcipite sur la Gaule. Il trane derrire lui, outre
ses Huns qui sont d'origine tartare, d'innombrables guerriers de race
germanique qu'il a raccols sur toutes les routes de l'Europe centrale,
et dont la frocit n'est pas moindre que celle de leurs allis. Mais il
est vaincu  la clbre journe des champs catalauniques, en 451, par
les Gallo-romains d'Atius, les Francs de Mrove et les Wisigoths de
Thodoric. La rive gauche saigne toujours, mais elle est reste
gauloise.

_Les infiltrations germaniques._--On vient de voir parmi les vainqueurs
d'Attila deux peuples d'origine germanique, les Francs et les Wisigoths.
Ils avaient pntr en Gaule, eux aussi, l'pe  la main, mais leur
invasion, celle des Francs surtout, n'avait pas eu le caractre de
barbarie qui signalait d'ordinaire celles de leur race.

Depuis longtemps dj certaines tribus d'outre-Rhin s'tablissaient
pacifiquement sur un territoire que la population gauloise leur
abandonnait. Incorpores  la nation adoptive, elles taient bientt
assimiles par elle et pousaient ses intrts.

Cette facult assimilatrice de la Gaule et la facult correspondante
qu'ont les Germains de se dgermaniser, quand ils entrent en contact
avec la race latine, sont deux facteurs extrmement importants dont il
faut tenir compte dans nos relations passes et futures avec
l'Allemagne. Elles sont peut-tre appeles  aplanir bien des
difficults dans les rglements de compte qui suivront cette guerre.

Aprs le dsastre d'Arioviste, Csar avait permis  quelques milliers de
guerriers, de la tribu des Triboques ou Triboches,--un nom
prdestin!--de s'installer prs de Strasbourg. Les Eburons, qui
habitaient sur la Basse-Meuse--le pays actuel de Lige et de
Mastricht--taient galement d'origine germanique. Bien accueillis par
la Gaule, ils adoptrent sa langue et son esprit: sincrement
naturaliss, ils firent preuve de loyalisme. Les Eburons taient les
clients de la puissante nation des Trvires; ils prirent des noms
gaulois; leur prince Ambiorix fut un des plus vaillants champions de la
libert de la Gaule.

Le plus illustre exemple de cette assimilation fut la fusion des Francs
et des Gaulois au Ve et au VIe sicle. Les Francs, en se faisant
chrtiens, en se mlant  la race celtique, se dgermanisrent, se
latinisrent, se civilisrent avec une tonnante rapidit, puis, par une
volte-face hardie, se retournrent contre leurs anciens frres et mirent
fin  leurs brigandages en les battant sous Clovis,  Tolbiac (496). 
partir de ce jour, la barrire du Rhin fut ferme pour des sicles  la
Barbarie: _Gallia Germanis clausa_, comme dira un jour Louis XIV.


       *       *       *       *       *


_Priode franque._

Les Francs ont contraint les Alamans  rentrer dans leurs Allemagnes. La
rive gauche est purifie de la souillure germanique. Elle reste gauloise
tout en devenant franque. Clovis la visite, il remonte le cours du
fleuve jusqu'en Alsace; il y difie des glises et des abbayes. Ses
descendants, notamment Clotaire et Dagobert, suivent ses traces. On
retrouve  et l les ruines ou les souvenirs des monuments qu'ils y
levrent. Il faut croire que ces souvenirs restrent longtemps bien
vivants, car, dix sicles plus tard, comme nous le verrons bientt, lors
de l'expdition de Henri II sur le Rhin, le marchal de Vieilleville les
rappelait avec une mlancolique fiert et y voyait le fondement de nos
droits historiques.

C'est alors que la France se divise en France de l'Est ou Austrasie et
France de l'Ouest ou Neustrie. L'Austrasie comprend la France meusienne,
mosellane et rhnane. Sa capitale est d'abord Reims, puis Metz. Elle
comprend, outre la Hollande et la Belgique, toute la rive gauche du
Rhin, c'est--dire la rgion que nous devons reprendre aujourd'hui: de
l l'ide que nous avons suggre plus haut, mais sous toutes rserves,
de redonner le nom d'Austrasie  cette rgion.

Les rois d'Austrasie tendent leur pouvoir bien au del du Rhin; ils
vont frquemment chtier les Barbares de la Bavire et de la Saxe. Ils
dtestent l'Allemagne; ils sont donc bien francs et non teutons, quoi
qu'en disent les Teutons de nos jours.

Sous la dynastie carolingienne la rive gauche est de plus en plus
franque. Charlemagne, roi des Francs, empereur des Romains et conqurant
des Allemagnes, n'est pas germain, bien que les Allemands le
revendiquent. Il appartient comme Clovis  la race franque qui est
depuis longtemps dgermanise; sa famille est originaire de la Belgique,
mais la Belgique est essentiellement gallo-franque. Il a une rsidence 
Aix-la-Chapelle, mais c'est un poste d'o il surveille la Barbarie
germanique et d'o il peut s'lancer pour la rprimer. Son vrai peuple,
c'est le peuple franc de Neustrie et d'Austrasie, sur la fidlit et
l'amour duquel il se repose, tandis qu'il doit toujours batailler et
svir contre la tumultuaire patrie de Witikind. Celle-ci n'est pour lui
qu'un pays de conqute, une sorte de colonie o il est oblig de porter
le fer et le feu pendant prs d'un demi-sicle.




#V#

#L'USURPATION GERMANIQUE#


_La Rive gauche devient germanique._

Au trait de Verdun en 843, l'empire de Charlemagne est divis entre les
trois fils de Louis le Dbonnaire. Charles le Chauve a la France, Louis
le Germanique l'Allemagne, tandis que Lothaire, outre le titre
d'empereur, l'Italie et une partie de la Germanie entre Rhin et Weser,
obtient un royaume intermdiaire qui s'tend du Nord au Sud entre le
Rhin, l'Escaut et la Meuse et comprend en plus la Bourgogne et la
Provence.

Ce royaume, sorte d'tat-tampon entre la France et l'Allemagne, concide
 peu prs avec l'ancienne Austrasie; mais en 855, lorsque Lothaire
Ier abdique, la partie septentrionale, qui s'tend du lac Lman  la
mer du Nord, choit  son fils Lothaire II, et prend de lui le nom de
Lotharingie d'o est driv celui de Lorraine.

La rive gauche est ainsi dtache de la Gaule pour la premire fois,
mais elle n'est pas rattache  l'Allemagne: elle est neutre.

Et elle reste neutre de 843  869,  la mort de Lothaire II, pendant
vingt-six ans. Elle fait alors en grande partie retour  la France pour
dix ans, de 869  879, sous le sceptre de Charles le Chauve.

En 879 elle devient pour la premire fois allemande sous le roi de
Germanie Arnoulf et le reste trente-deux ans. En 911 elle redevient
franaise sous Charles le Simple pendant douze ans, jusqu'en 923 o elle
est dfinitivement et pour des sicles incorpore  l'Allemagne.

Pour rsumer, la rive gauche du Rhin, ibrique et ligurique pendant des
sicles, est gauloise, gallo-romaine, puis gallo-franque, environ mille
ans avant le Christ et prs de mille ans aprs lui. Voil pour nous,
fils des Ibres, des Ligures, des Gaulois, des Latins et des Francs, un
droit historique, une possession bi-millnaire qui fait plir tous les
titres de l'Allemagne.

L'Allemagne n'avait aucun droit  mettre la main sur cette rgion. Elle
sortait de chez elle. Elle prenait un bien qui nous appartenait de temps
immmorial. C'tait une usurpation, comme le dira un jour Richelieu, un
rapt politique.  qui en revenait la faute?  la cupidit des souverains
allemands trop bien servie par les institutions du temps.

Le partage que les Carolingiens se firent  plusieurs reprises de
l'immense empire paternel tait arbitraire, inspir par leur ambition
personnelle. Ils ne tenaient compte que des avantages qu'ils retiraient
de l'hritage sans se demander si cet hritage n'avait pas des droits:
il en avait cependant, car ce n'tait pas une terre morte, mais un
peuple vivant ou plutt un monde de peuples.

Le nombre des parts et, par suite, la condition et le groupement des
peuples dpendaient d'une circonstance fortuite, du nombre des
hritiers. Si, au lieu d'tre trois, les fils de Louis le Dbonnaire
avaient t deux au trait de Verdun, l'un aurait eu l'Allemagne et
l'autre la France, et la rive gauche ft reste franaise au lieu de
former le royaume hybride de Lotharingie: s'ils avaient t dix, on
aurait cr dix royaumes pour les apanager. Du droit des populations, de
leurs voeux, de leurs affinits ethniques et morales, il n'tait pas
question.


       *       *       *       *       *


_Protestations de la France._

On ne voit pas dans les chroniques que l'attribution de leur pays  la
Germanie ait soulev des protestations parmi les peuples cisrhnans.
Mais ce silence n'est pas surprenant; les intresss n'taient pas
consults; ils avaient l'habitude de se rsigner, n'ayant aucun moyen de
faire triompher leur droit, et, s'ils avaient cri, leur cri ft demeur
sans cho.

Cependant la mainmise de l'Allemagne sur notre domaine tait si
irrgulire que,  dfaut du menu peuple sacrifi, les rois de France et
nos hommes d'tat ne cessrent de protester au cours des sicles
jusqu'au jour o ils finirent par obtenir plus ou moins compltement
justice.

Cette conscience que nos pres avaient de leurs droits est la cause
qui, pendant un sicle environ, fit, comme nous l'avons vu, osciller la
possession de la Lotharingie entre les rois de France et ceux
d'Allemagne.  la mort de Lothaire II, dcd sans enfants en 869, les
seigneurs et prlats du royaume appelrent non pas Louis le Germanique,
mais Charles le Chauve que l'archevque de Reims, Hincmar, alla sacrer
roi de Lotharingie  Metz.

Il en fut encore de mme en 911: les grands de ce royaume lurent le roi
de France, Charles le Simple, qui sut faire respecter par Conrad et
Henri l'Oiseleur ses droits sur l'Alsace et la Lorraine.

Lorsque la conqute du pays contest eut t consomme au profit des
souverains de la Germanie et alors mme qu'elle semblait devoir tre
ternelle, sa lgitimit paraissait douteuse  des Allemands eux-mmes.
Au XIIe sicle, Otton de Freissingen, vque de Bavire, petit-fils et
neveu d'empereurs, crivant la vie de Frdric Barberousse, dit
incidemment que, _le Rhin franchi, on se trouve pass d'Allemagne en
Gaule_; il regarde mme comme gauloises, non seulement les villes
d'Alsace, mais Spire et Mayence.

En 1299, Philippe le Bel a une entrevue  Vaucouleurs avec l'empereur
Albert d'Autriche.  cette nouvelle, toute la France tressaille,
persuade qu'une pareille rencontre ne peut avoir pour objet que la
rtrocession de nos antiques possessions rhnanes. Guillaume de Nangis
crit: On dit qu'il fut convenu alors que le royaume de France, dont
l'extrme frontire tait marque par le cours de la Meuse, reculerait
jusqu'au Rhin.

En 1208, Philippe-Auguste revendique Metz et une partie de la Lorraine.
S'il ne russit pas  les reconqurir, il a, du moins, la gloire de
battre les Allemands  Bouvines.

Charles VII,  peine dlivr des Anglais, songe  bouter les Allemands
eux aussi hors du royaume, c'est--dire  reprendre non seulement
l'Alsace et la Lorraine mais encore toute la rive gauche du Rhin. Voici
les importantes paroles qu'il prononait en 1444: _Le royaume de France
a t depuis beaucoup d'annes dpouill de ses limites naturelles qui
allaient jusqu'au Rhin; il est temps d'y rtablir sa souverainet._

Il passa immdiatement des paroles aux actes, en concertant avec son
fils, le futur Louis XI, une action vigoureuse sur le Rhin. Le Dauphin
pntra dans la Haute-Alsace par Belfort,  la tte de 20.000
corcheurs, soudards  qui la cessation de la guerre avec l'Angleterre
crait de redoutables loisirs et dont il fallait dbarrasser le royaume.
Il voulut s'emparer de la ville de Ble, et,  la fin d'aot 1444,
infligea aux Suisses la sanglante dfaite de Saint-Jacques. Les
ambassadeurs impriaux tant venus lui faire des remontrances le 2
septembre, il leur dit qu'il avait pris les armes pour recouvrer
certaines terres, soumises anciennement  la couronne de France, qui
s'taient soustraites, volontairement et frauduleusement,  l'obissance
de cette couronne. Puis il fit prendre  ses troupes leurs quartiers
d'hiver en Alsace, o elles se livrrent  de terribles excs.

De son ct, le roi en personne s'empara, le 4 septembre, d'pinal. Mais
il ne put entrer dans Metz qui lui ferma ses portes. Les ambassadeurs de
la cit ayant t reus en audience royale, le conseiller Jean Rabateau
leur dit: _Le roi prouvera suffisamment, si besoin est, par les
chroniques et par l'histoire, que les Messins ont t, de tout temps,
sujets du roi, de ses prdcesseurs et du royaume_. Charles se contenta
d'affirmer ainsi ses droits, mais renona pour le moment  les faire
triompher en face de la rsistance nergique des Messins. L'anne
suivante il conquit Toul et Verdun.

Cette double expdition n'eut pas de suites immdiates. Mais elle posa
la question, elle affirma les droits de la couronne, elle orienta la
politique franaise vers les limites naturelles. Elle impressionna les
esprits en Alsace et commena  les tourner vers la France au grand
dpit des germanisants. L'humaniste Wimpheling, de Schlestadt,
(1450-1528), s'emporte dans sa _Germanie_ contre ceux qui, par
ignorance, se laissent aller  croire aux droits antiques des Valois sur
la rive gauche du Rhin et qui prfrent la France au Saint-Empire
germanique_. Il y avait donc ds cette poque un parti franais en
Alsace. Il aurait t beaucoup plus fort, si le roi et le dauphin
avaient su rprimer la barbarie des corcheurs.


       *       *       *       *       *


_La campagne de Henri II._

Charles VII avait chou devant Metz. Sa conqute de Toul et de Verdun
avait t phmre. Henri II recommena la mme tentative en 1522 et fut
plus heureux. Il reprit les trois grandes villes lorraines. Ce fut le
premier pas de la France dans la voie de la reconqute. Mais cette
campagne a un intrt plus gnral, car elle manifeste les vises de la
monarchie sur les provinces voisines elles-mmes et sa rsolution de les
reprendre cote que cote.

Dans un lit de justice tenu  Paris au mois de fvrier, Henri II avait
annonc qu'il allait faire la guerre  l'Allemagne: dans un manifeste
contre Charles-Quint, il faisait revivre les anciens droits de la France
contre sa rivale hrditaire. Cette nouvelle excita d'ardentes
esprances et un immense enthousiasme dans le pays. On ne parlait que
d'aller dmembrer l'Empire et de reconstituer l'antique royaume
d'Austrasie. L'ide de reprendre le Rhin exaltait toutes les ttes,
tous les coeurs, et rien ne prouve mieux combien grand tait le
patriotisme antigermanique.

Le marchal de Vieilleville nous dit: _Toute la jeunesse se drobait
de pre et de mre pour se faire enrler; les boutiques demeuraient
vides d'artisans, tant tait grande l'ardeur, en toutes qualits de
gens, de faire ce voyage et de voir la rivire du Rhin!_

Rabelais crivait alors le prologue du IIIe livre de _Pantagruel_. Il
se laisse gagner  l'enthousiasme gnral: Par tout ce trs noble
royaume de France... un chascun aujour'huy part  la fortification de
sa patrie et la dfendre; part au repoulsement des ennemis et les
offendre; le tout en police tant belle, en ordonnance si mirifique et 
profit tant vident pour l'avenir, car _dsormais sera France
superbement borne et seront Franais en repos assurs... _

Le 10 avril, en mme temps que le conntable de Montmorency prend Metz,
le roi reoit les clefs de Toul. De l, il se rend  Nancy, puis, par le
col de Saverne, il descend dans la plaine de l'Alsace. Le marchal de
Vieilleville qui faisait partie de l'expdition raconte que, arriv sur
une crte des Vosges, il resta bloui du spectacle qui s'offrait  son
regard:

Tant que la vue se peut tendre, dit-il dans ses _Mmoires_, on
dcouvrait une belle et fort grande plaine qui dure prs de six grandes
lieues de pays, peuple de gros et grands villages, riches et opulents,
de bois, rivires, ruisseaux, prairies et autres lieux de profits.

 son retour le roi s'empara de Verdun en juillet. Cette expdition,
commence sous les meilleurs auspices, ne russit qu' prendre les
Trois-Evchs, mais choua tristement en Alsace et dans les provinces
rhnanes: les maladresses des chefs et les violences des soldats en
furent la cause. Nos troupes furent bien reues  Wissembourg, mais
repousses ou mal accueillies partout ailleurs,  Strasbourg,  Spire,
 Haguenau.

Cet chec laissa d'amers regrets au coeur de la France. Le marchal de
Vieilleville rappelle avec tristesse que la rive gauche du Rhin nous
revient et qu'elle est pleine de souvenirs de la munificence franaise:
Toutes les glises, cathdrales et grosses abbayes, crit-il, sont
bties et fondes de nos rois, comme aussi les tours et anciens chteaux
et la plupart des murs et enceintes des meilleures villes. Mme un seul
roi, nomm Dagobert, a fond douze beaux monastres sur la rivire du
Rhin et tabli Strasbourg en vch, imitant en cette dvotion le roi
Clotaire son pre, qui en avait fond trois ou quatre et rig Trves en
archevch. On voit que nos pres connaissaient et savaient invoquer le
droit historique.

D'aprs Sully et d'Aubign, Henri IV avait form un grand dessein,
celui d'anantir la maison de Habsbourg et de reconstituer la chrtient
sur un nouveau plan. Il y a lieu de croire que Sully, qui avait de
l'imagination, a embelli ou exagr le projet du Roi, mais ce projet a
exist. Or, il comportait l'miettement de l'Allemagne et la reprise des
terres franaises perdues au Xe sicle. Mais d'autre part, et c'est en
quoi clate le bon sens du Barnais, il n'impliquait pas d'annexion sur
la rive droite du Rhin. Dj Henri IV avait prpar une puissante arme,
appuye par les meilleures finances de son temps, et il allait partir
pour Clves, quand le poignard de Ravaillac l'arrta.




#VI#


#LA PREMIRE RECONQUTE
DE L'ALSACE#


_Les vises de Richelieu sur le Rhin._

Les temps approchaient o la France, devenue plus forte, allait enfin
raliser son rve sculaire, la reconqute des terres cisrhnanes. Mais
elle devait procder par tapes et reprendre successivement l'Alsace, la
Lorraine et la province du Rhin infrieur.

Richelieu affirme nergiquement les droits de la France sur la rive
gauche du Rhin: _La suzerainet du duch de Lorraine_, disait-il,
_n'appartient  l'Empereur que par une antique usurpation sur la
couronne de France._

Il a crit dans son Testament politique: _J'ai voulu rendre  la Gaule
les limites que la nature lui a destines, identifier la Gaule avec la
France et, partout o fut l'ancienne Gaule, y restituer la nouvelle._

Aprs la reprise du duch de Bar sur Charles de Lorraine, un conseiller
du roi crivait:

Nos anctres ne devaient point souffrir, du moins parmi les Franais,
que les terres de l'ancien royaume de Lorraine qui bornent la France
fussent appeles Terres de l'Empire,  cause du prjudice qu'elle en
recevait. Il n'y a point de doute que cette dnomination a t de la
mmoire des peuples que ces terres aient t usurpes sur la France.

Maintenant que notre monarque a reconquis plusieurs provinces, villes,
cits et places d'importance de son ancien royaume de Lorraine, il faut
bannir cette appellation de Terres de l'Empire, lorsqu'il sera
question de dsigner celles qui sont entre la Meuse et le Rhin.

Richelieu est rsolu d'aller jusqu'au bout, mais, prudent et avis, il
ne veut pas compromettre le succs par une attaque brusque. Il dclare
en 1629, dans un avis au Roi, qu'_il faut penser  se fortifier 
Metz et s'avancer jusqu' Strasbourg, s'il est possible, pour acqurir
une entre en Allemagne, ce qu'il faut faire avec beaucoup de temps,
grande discrtion et une douce et couverte conduite._


       *       *       *       *       *


_L'Alsace offerte  la France._

Mais des vnements inattendus amenrent bien plus vite que Richelieu ne
l'avait espr le retour de l'Alsace  la France.

En 1632, les Sudois, allis de la France, avaient occup l'Alsace,
terre d'Empire, et l'avaient terriblement saccage. Plusieurs villes,
entre autres Saverne et Haguenau, pour chapper  leur fureur, se
donnrent  la France. En 1634, les Sudois et les princes confdrs
d'Allemagne, voulant obtenir des secours de Louis XIII, offrirent de
lui remettre l'Alsace en dpt.

Comprenant sans doute que cette conqute serait prcaire et susciterait
de grosses difficults, Richelieu ne l'accepta pas directement pour la
France, mais en confia provisoirement le gouvernement  notre alli
Bernard de Saxe-Weimar, se rservant de l'annexer en des temps
meilleurs. Bernard eut fort  faire pour dfendre l'Alsace contre nos
ennemis: mais, grce  son activit et au subside annuel de quatre
millions de livres qu'il recevait de Paris, il parvint  consolider son
autorit. Cependant il prenait got au mtier de souverain et commenait
 montrer des vellits d'indpendance qui inquitaient Richelieu,
lorsqu'il mourut fort opportunment le 18 juillet 1639. Les capitaines
de son arme offrirent de nouveau l'Alsace  la France, qui, cette fois,
ne se fit plus scrupule de l'accepter et de l'occuper (octobre 1639).


       *       *       *       *       *


_Le trait de Westphalie et l'Alsace._

Mazarin qui succda  Richelieu en 1642 avait les mmes vues que lui sur
les provinces rhnanes. _Il faut_, crivait-il, _tendre nos frontires
au Rhin de toutes parts._ On voit, par ce mot: de toutes parts, qu'il
ne se contentait pas de l'Alsace.

Pendant les ngociations qui aboutirent au trait de Westphalie nos
diplomates, le comte d'Avaux et Abel Servien, rclamrent nergiquement
l'Alsace. Le 17 septembre 1646, ils taient arrivs  leurs fins et ils
crivaient  la rgente: Madame, Brisach et son territoire, les deux
Alsaces et le Sundgau sont accords... _Votre Majest aura cette gloire
que, dans un temps de minorit, Elle aura tendu les limites de la
France jusqu' ses plus anciennes bornes._ Et en effet le trait de
Westphalie, sign le 24 octobre 1648, nous garantissait l'Alsace.

Il est vrai qu'il contenait des clauses obscures et contradictoires.
Dans la pense de ses ambassadeurs, la France obtenait la province en
toute souverainet. Mais, dans la pense de l'Allemagne, il y avait
mille restrictions  son pouvoir: elle ne recevait que les domaines
alsaciens des Habsbourg, c'est--dire presque toute la Haute-Alsace et
presque rien en Basse-Alsace. Strasbourg, ville libre jusque-l,
prtendait bien continuer  l'tre. Les dix villes de la Dcapole, parmi
lesquelles taient Landau, Wissembourg, Haguenau, Colmar, Munster, etc.,
espraient aussi garder leur indpendance. De l des tiraillements et
des insolences que Louis XIV supporta d'abord patiemment pour ne pas
compromettre une conqute encore mal assise. Mais, en 1673, craignant
des rvoltes plus dangereuses, il rasa les murs de Colmar et des autres
cits rcalcitrantes.


       *       *       *       *       *


_La campagne de Turenne._

Le 1er octobre 1674, les Impriaux et les Prussiens passrent le Rhin
 Strasbourg, grce  la complicit des habitants. Mais ils se
conduisirent en bandits. Un chroniqueur de Colmar crivait: Ils ont
tout emport, saccag, fentres, portes, chambres, glises, jardins; ils
ont fait du pays un vrai dsert.

Ce que voyant, Louis XIV envoie Turenne en Alsace. Ce grand homme de
guerre, par une des manoeuvres les plus hardies et les plus savantes
qu'aient enregistres les annales militaires, abandonne ostensiblement
Saverne et, tandis que le grand lecteur de Brandebourg, le croyant
rentr en France pour l'hiver, disperse ses troupes par toute l'Alsace,
il se glisse sans bruit derrire le rideau des Vosges  travers les
neiges et les glaces, rentre brusquement en Alsace par la troue de
Belfort le 28 dcembre 1674, prend Mulhouse le 29, bat les
Brandebourgeois  Turkheim le 5 janvier et, dans une marche foudroyante,
refoule les ennemis au del de Strasbourg et les oblige  repasser le
Rhin.

Ce grand gnral, que Napolon admirait tant, tait un ardent patriote,
un irrdentiste intransigeant. C'est alors, tandis qu'il cheminait le
long des Vosges, qu'il dit un jour au chevalier de la Fare cette parole
que nous avons dj cite: _Il ne faut pas qu'il y ait un homme de
guerre en repos en France tant qu'il y aura un Allemand en Alsace._ Bel
axiome o brille le sens le plus clair de nos droits et de nos intrts
et que tout Franais devrait graver au fond de son coeur.

Le trait de Nimgue consacra en 1678 cette conqute de Turenne en nous
attribuant l'Alsace et en dissipant les ambiguts qu'avait laiss
subsister le trait de Westphalie en 1648. Cependant les Allemands
mirent de la mauvaise grce  s'y soumettre et fomentrent des
rsistances  et l, notamment  Strasbourg o ils avaient des
intelligences. Louis XIV rsolut d'agir en matre. En 1681, Louvois
entra brusquement dans la ville, suivi d'une arme de 35.000 hommes.
Vauban y leva une imprenable citadelle et une mdaille fut frappe qui
portait cette fire lgende: _Gallia Germanis clausa_, la France ferme
aux Allemands.


       *       *       *       *       *


_La France gagne le coeur de l'Alsace._

La conqute matrielle n'est rien sans la conqute des coeurs. La France
sut gagner en peu de temps l'amour et la reconnaissance de l'Alsace. 
vrai dire, elle avait dj commenc depuis longtemps au grand dpit des
Allemands. L'un d'eux Jean-Michel Moscherosch, mort en 1669 et qui vcut
longtemps  Strasbourg, se montre gallophobe exaspr autant que
misanthrope aigri dans ses _Visions de Philandre de Sittewald_ et dans
_ la mode Kerhaus_. Ce qui l'exaspre, c'est de voir le succs qu'ont
les modes, les lettres et les ides de France et la facilit avec
laquelle elle subjugue les esprits et les coeurs des vaincus.

Mais ce fut surtout  partir du jour o elle fut installe en Alsace que
la France se fit aimer des habitants. Elle les traita avec douceur; elle
leur laissa dans une large mesure leurs anciens privilges. Elle leur
donna des intendants qui avaient pour mot d'ordre de respecter leurs
traditions administratives, judiciaires, scolaires, tout en corrigeant
les abus qui pesaient principalement sur le menu peuple.

C'est ainsi que,  la grande joie des populations, un dit du 1er
septembre 1679 enleva aux petits et grands seigneurs le droit
d'emprisonner, de bannir, de frapper d'amende ou de chtiments corporels
les gens de leur seigneurie, et ils furent soumis, comme les autres, 
la justice ordinaire.

Un des intendants royaux, Jacques de La Grange, nomm en 1674 et qui
remplit ses fonctions pendant un quart de sicle, contribua plus que les
autres, par son tact et son habilet,  _franciser_ le pays sans heurt
et sans violence.

On permettait l'usage de l'allemand non seulement dans la famille, les
coles, les glises, mais dans les actes administratifs et judiciaires.
Un rglement du Conseil d'tat proclama pour le principe en 1685 que le
franais serait la langue des tribunaux: mais il fut convenu, par ordre
du gouvernement, que, dans la pratique, la libert la plus entire
serait laisse  cet gard.

Malgr cette tolrance, ou peut-tre  cause mme de cette tolrance,
l'Alsace apprit vite le franais. L'intendant de La Grange rsumait
impartialement la situation, lorsqu'il crivait en 1698: La langue
commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve gure
de personnes un peu distingues qui ne parlent assez le franais pour se
faire entendre et tout le monde s'applique  le faire apprendre  ses
enfants, en sorte que cette langue sera bientt commune  la province.

Cette prdiction tait compltement ralise au milieu du XVIIIe
sicle. Toute l'Alsace parlait ou entendait le franais. M. Rod. Reuss,
protestant et rpublicain, fait  ce propos cette rflexion: Ce
rsultat peut tre regard comme d'autant plus satisfaisant qu'il a t
obtenu en dehors de toute ingrence officielle srieuse, et que la
monarchie des Bourbons, de la paix de Westphalie  la Rvolution, n'a
jamais song  entraver l'usage de la langue allemande en Alsace, ni
considr sa suppression comme ncessaire pour hter l'assimilation de
la province[1]. On sait que l'Allemagne tiendra plus tard la ligne de
conduite oppose et fera tous ses efforts, sans y russir, pour
discrditer et touffer le franais.

[Note 1: _Hist. d'Alsace_, par Rod. REUSS, p. 165. Paris,
Boivin,1912.]


       *       *       *       *       *


_L'Alsace, brasier d'amour pour la France._

Par ce gouvernement maternel, la France eut vite gagn les coeurs. En
1709, c'est--dire moins de trente ans aprs l'entre dfinitive des
Franais  Strasbourg, le baron de Schmettau, ambassadeur du roi de
Prusse Frdric 1er, prsentait  La Haye, aux reprsentants des
puissances coalises contre Louis XIV, un mmoire o on lit cet aveu si
honorable pour la France:

_Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Franais que
les Parisiens, et que le roi de France est si sr de leur affection 
son service et  sa gloire, qu'il leur ordonne de se fournir de fusils,
de pistolets, de hallebardes, d'pes, de poudre et de plomb, toutes les
fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin
et qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin pour en empcher ou du
moins disputer le passage  la nation germanique, au pril vident de
leurs propres vies, comme s'ils allaient en triomphe._

_En sorte que l'Empereur et l'empire doivent tre persuads qu'en
reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comt, ils ne
trouveront qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche,
et qui couvera un brasier d'amour pour la France et de fervents dsirs
pour le retour de son rgne en ce pays, auquel ils donneront toujours
conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion._

Puis l'auteur conclut que l'Autriche doit reprendre la _Franche-Comt_ 
la France et rtablir l'entire indpendance de la _Lorraine_. _Ce
seront l,_ dit-il, _deux forts caveons aux Alsaciens, soit qu'on les
laisse au pouvoir du roi de France qu'ils adorent, soit qu'on lui en te
les biens et les revenus, car on ne pourra pas lui ter les coeurs
d'autre manire que par une chane de deux cents ans_[1].

Une chane de deux cents ans! Deux cents ans de servitude et de
tyrannie! Voil donc sur quoi l'Allemagne compte pour enlever les coeurs
 la France. Or il a suffi  celle-ci de trente ans de gouvernement,
avec les souvenirs du pass, pour faire de l'Alsace _un brasier
d'amour_  son gard, pour que _les Alsaciens adorent le roi de
France_, pour qu'ils courent en foule sur les bords du Rhin en
disputer le passage  la nation germanique. Voil la diffrence des
deux mthodes: d'un ct la violence, de l'autre ct l'amour!

En 1710 paraissait  Ratisbonne un ouvrage, la _Topographie d'Alsace_,
dont l'auteur, Franois d'Ichtersheim, trs germanophile, faisait cet
aveu  l'honneur de la France: Le Conseil souverain existe encore 
Colmar et y fait rgner une stricte justice. Ce qu'il faut
particulirement louer chez les tribunaux franais, c'est que les procs
n'y durent pas longtemps,... les frais n'y sont pas considrables et
surtout on n'y regarde aucunement  la situation (sociale) des
plaideurs, et l'on y voit tout aussi souvent le sujet gagner son procs
contre son seigneur, le pauvre contre le riche, le laque contre un
clerc, le chrtien contre le juif, que _vice versa_[2].

L'amour de la France ne fit que crotre au cours du XVIIIe sicle.
Lorsque Louis XV vint  Strasbourg en 1744, il fut reu avec une
splendeur et un enthousiasme indescriptibles. Les belles planches
graves par Weiss nous ont conserv le souvenir de ces ftes.

Pendant la Rvolution, l'Alsace, qui avait form deux dpartements, le
Haut-Rhin et le Bas-Rhin, se signala par son dvouement  la France.
Elle tressaillit la premire aux accents de la _Marseillaise_, compose
en 1792  Strasbourg par Rouget de l'Isle,  la prire du maire
Dietrich. Elle vit plusieurs de ses fils, Klber, Kellermann, Rapp,
Lefebvre, s'illustrer au service de la patrie. Elle connut comme eux
l'ivresse des gloires impriales.

Aprs la chute de Napolon, les patriotes allemands s'agitrent
violemment pour obtenir des Congrs de Paris et de Vienne que l'Alsace
ft retire  la France. L'un d'eux, le pote Moritz Arndt, dj connu
par sa haine contre les Welches, fit une brochure intitule: _Le Rhin,
fleuve allemand et non pas frontire allemande._ Ces prtentions
excitrent la colre des Alsaciens.

Les ngociateurs des Traits de 1815 nous enlevrent la rgion
cisrhnane, mais n'osrent toucher ni  l'Alsace ni  la Lorraine. Ces
provinces taient trop profondment franaises pour que leur
confiscation pt passer sans provoquer des meutes ni dchaner la
guerre. Elles restrent donc attaches  la France jusqu'en 1870.

Leur amour pour notre pays grandit encore au cours du XIXe sicle.
Elles lui devaient la paix, le bonheur, la richesse, une douce et
brillante civilisation. Alors que l'Allemagne forait tous ses sujets 
parler allemand, Charles X flicitait les Alsaciens de leur fidlit 
leur vieux dialecte et  leurs coutumes.

En 1848, l'Alsace clbra solennellement le second centenaire de sa
runion  la France. Le maire de Strasbourg, douard Kratz, qui avait
pris l'initiative de ces ftes, disait dans une circulaire: Nous
n'avons plus besoin de faire, une profession de foi solennelle et
publique de notre inviolable attachement  la France... La France ne
doute pas de nous, elle a foi dans l'Alsace. Mais si l'Allemagne se
berce encore d'illusions chimriques, si elle croit trouver dans la
persistance de la langue allemande au sein de nos campagnes un signe de
sympathie irrsistible et d'attraction vers elle, qu'elle se dtrompe!
L'Alsace est aussi franaise que la Belgique, la Flandre et le pays des
Basques, et elle veut le rester.

L'Allemagne ne voulut pas entendre. En 1861, le botaniste Kirschleger,
professeur  la Facult de mdecine de Strasbourg, assistait  Spire 
un congrs de naturalistes. Les Allemands, avec le tact qui les
distingue, lui parlrent en termes tels du retour de l'Alsace  la
Confdration germanique qu'il ne put s'empcher de leur rpondre avec
vivacit: Vous devriez au moins nous demander notre sentiment. Or nous
voulons rester Franais.

[Note 1: LAMBERTY, _Mmoires pour servir  l'histoire du XVIIIe
sicle, t. V.--Cit par DONTENVILLE dans _Aprs la guerre_, p. 40.]

[Note 2: ROD. REUSS, _Histoire d'Alsace_, p. 141.]




#VII#

#LA PREMIRE RECONQUTE
DE LA LORRAINE#


_La Lorraine est  nous._

Quand une terre d'un seul tenant a des limites bien dfinies, elle ne
prsente pas de difficults de frontires, ou du moins la question en
est facilement rsolue par le droit ou par la force. C'est le cas de
l'Alsace qui, nettement limite par un grand fleuve et une chane de
montagnes, est revenue d'un seul bloc  la France au XVIIe sicle.

Au contraire une plaine qui n'a ni fleuves, ni montagnes, ni mer pour
l'encercler, ouverte  tous les vents du ciel et de la politique, peut
devenir l'enjeu de sanglantes comptitions, et la question de ses
frontires est souvent un imbroglio diplomatique pineux. C'est le cas
de la Lorraine dont la limite a singulirement vari et dont la surface
a t maintes fois morcele. La France ne l'a reconquise que
successivement: le Barrois occidental ou mouvant sous Philippe-le-Bel;
les Trois-vchs sous Henri II; le Duch sous Louis XV. Elle y a mis du
temps, mais elle n'a cess d'y tendre patiemment, inlassablement, 
travers toutes les complications politiques.

Il le fallait bien, car la Lorraine est  nous par cent titres divers,
par sa position gographique sur nos frontires, par une possession de
vingt sicles antrieure  celle de l'Allemagne qui n'en compte pas dix,
par son gnie, clair et lumineux comme un paysage de Claude Lorrain, par
son coeur, ses aspirations et sa langue. Elle n'a d'ailleurs eu avec
l'Empire que le lien artificiel et extrieur de l'hommage fodal, car
elle a su pratiquement s'en rendre indpendante dans sa vie intrieure.
Elle est  nous par Jeanne d'Arc qui fut, comme nous le verrons,  la
fois lorraine et franaise. Elle est  nous parce que, si l'Allemagne
nous l'a enleve au Xe sicle, nous n'avons cess de la rclamer et
elle n'a cess de jeter vers la France un regard de tendresse filiale.
Elle est chose de France, chose vivante et bien-aime et elle crie vers
nous: _res clamat domino_.

Un coup d'oeil sur son histoire va nous montrer nos droits historiques et
les invincibles et ternelles attractions qui devaient un jour la jeter
de nouveau dans les bras de la France.


       *       *       *       *       *


_La Lotharingie._

La Lorraine est le nom modernis de l'ancienne Lotharingie ou royaume de
Lothaire. Cet immense royaume s'tendait entre le Rhin d'une part et
l'Escaut et la Meuse d'autre part. Il enclavait la Hollande, la
Belgique, les provinces cisrhnanes, la Lorraine actuelle, l'Alsace et
mme la Bourgogne, la Franche-Comt et la Suisse. Peu  peu, en perdant
ses provinces priphriques, il s'est rduit  un noyau central qui est
la Lorraine actuelle.

Ces terres avaient, pendant des sicles, jusqu'en 843, fait partie du
domaine celtique, gallo-romain et franc sous un autre nom, celui
d'Austrasie. Et voil, nous le rptons, un droit historique
incontestable.

La Lotharingie ne s'est dtache de la France qu'aprs une suite
d'oscillations qui la portaient tantt de notre ct, tantt du ct de
l'Allemagne: on la voit successivement neutre sous les deux Lothaire,
franque sous Charles le Chauve, germanique sous Arnoulf, franque sous
Charles le Simple et enfin germanique pour longtemps sous Henri
l'Oiseleur en 923.

En 954, Otton le Grand fait du royaume de Belgique un duch et le donne
 son frre Brunon, archevque de Cologne. Celui-ci divise le duch en
deux en 959: la Basse-Lotharingie ou Lotharingie ripuaire ou Lothier,
comprenant la Flandre, le Brabant, Lige, la Hollande, Cologne; et la
Haute-Lotharingie ou Lotharingie mosellane.

La Basse-Lotharingie s'est transforme en Belgique et son histoire ne
nous regarde pas. La Haute-Lotharingie au contraire est devenue la
Lorraine actuelle. Aprs diverses vicissitudes, elle est donne en 1048
par l'empereur  Grard d'Alsace, souche de la famille ducale de
Lorraine.

Pendant des sicles elle relve de l'Empire, mais sa dpendance est plus
nominale que relle. Il est difficile de dire si elle est plus
franaise qu'allemande. Franaise, elle l'est de coeur et de langue; mais
elle est allemande par l'hommage fodal. Ses ducs sont pratiquement
indpendants, si bien qu'ils s'allient avec qui ils veulent.

De bonne heure les Trois-vchs lorrains de Metz, Toul et Verdun sont
reconnus indpendants sous le gouvernement de leurs vques; ils sont
souvent en guerre, celui de Metz surtout, avec les ducs de Lorraine. Un
de ceux-ci, Mathieu Ier, fait de Nancy sa capitale en 1150.


       *       *       *       *       *


_Le duch de Bar._

Le duch de Bar tait aussi lorrain, mais fut longtemps indpendant du
duch de Lorraine.  l'origine, lorsque Brunon, archevque de Cologne,
divisa la Lotharingie, il en cda la partie mosellane  son neveu
Frdric Ier, comte de Bar, qui devint ainsi le premier duc de
Lorraine. Sous Philippe le Bel, Henri III, comte de Bar, ayant aid son
beau-pre, douard Ier, roi d'Angleterre, fut vaincu, fait prisonnier
et dut, pour sa ranon, faire hommage au roi de France de la partie du
Barrois situe sur la rive gauche de la Meuse, qui s'appela depuis lors
Barrois royal ou mouvant et resta attach  la couronne. Ce fut le
premier pas fait par la France dans la voie de la reconqute.

En 1354, le comt de Bar fut rig en duch en faveur de Robert, comte
de Bar. Les trois premiers fils de Robert tant morts sans postrit en
1415,  la bataille d'Azincourt o ils combattaient pour la France, le
quatrime, Louis, cardinal de Bar, cda ses droits  son neveu Ren
d'Anjou qui pousa Isabelle, fille unique et hritire de Charles II de
Lorraine.

Le Barrois runi ainsi  la Lorraine en fut bientt spar, mais pour
peu de temps, car Ren II, comte de Vaudmont et duc de Bar, ayant
pous Yolande d'Anjou, fille de Ren Ier et hritire de Lorraine,
le porta de nouveau et dfinitivement dans la maison ducale dont il a
depuis suivi les destines.


       *       *       *       *       *


_Politique des ducs de Lorraine._

Les ducs de Lorraine prouvrent souvent leur amour pour la France.
Thibaut II aide Philippe le Bel  la bataille de Mons-en-Puelle en 1304.
Ferri IV meurt en combattant pour nous  la bataille de Cassel en 1328
et Raoul  celle de Crcy en 1346. Jean Ier nous dfend en 1356  la
bataille de Poitiers, o il est fait prisonnier.

Charles II, au contraire, se jette avec fougue dans le parti
anglo-bourguignon et lutte avec acharnement contre la France. C'est avec
lui que Jeanne d'Arc a une entrevue qui n'aboutit  rien. N'ayant pas de
fils, il marie sa fille Isabelle  Ren d'Anjou: voici dans quelles
circonstances.

Le dernier duc de Bar venait de mourir avec ses deux frres en 1415 en
combattant pour la France  la sanglante journe d'Azincourt. Le Barrois
revint  son oncle, le cardinal Louis de Bar, vque de Chlons. Mais
celui-ci le cda  son petit-neveu Ren d'Anjou qui n'avait que dix ans.
L'anne suivante, il faisait pouser au jeune duc la fille et
l'hritire de Charles II, runissant ainsi sur la mme tte les
couronnes de Bar et de Lorraine. Lui-mme il changeait la mme anne
l'vch de Chlons pour celui de Verdun.

Comme Charles II avait pris parti pour l'Angleterre, Ren d'Anjou, son
gendre, fut, pendant quelques annes, oblig de marcher avec lui contre
la France. Mais en 1429, merveill des exploits de Jeanne d'Arc et
d'ailleurs sollicit par ses sympathies de famille, car il tait par sa
soeur le beau-frre du roi de France Charles VII, il abandonna la cause
anglo-bourguignonne et vint se ranger le 3 aot auprs de la Pucelle.

Ainsi donc si la Lorraine s'tait tourne avec son vieux duc contre la
France, elle nous revenait avec son jeune successeur Ren d'Anjou:
c'tait l une de ces vicissitudes qu'amenait fatalement le rgime des
mariages et des apanages fodaux. Ce fut le grand vice de la fodalit
de briser au profit des grandes maisons l'unit nationale. Le XVe
sicle en prsente le plus lamentable exemple dans la dfection de la
Bourgogne qui eut pour rpercussion pendant quelque temps celle de la
Lorraine. Il n'en faut pas accuser le patriotisme des populations que
l'on ne consultait pas, et qui taient d'autant plus facilement
entranes dans les querelles de leurs princes qu'elles ne croyaient pas
combattre contre la France, mais contre une dynastie. C'tait bien ainsi
que les ducs de Bourgogne et mme, chose curieuse mais certaine, les
rois anglais eux-mmes prsentaient leur cause; ils se prtendaient bons
Franais et, de fait, ils avaient tous du sang captien dans les veines.
La faute en est donc aux institutions, au rgime des apanages en
particulier. Et c'est le grand service que nos rois ont rendu  la
nation d'avoir combattu et aboli ce rgime. Ils n'y avaient aucun
mrite, dira-t-on, car ils luttaient pour eux-mmes, pour la grandeur de
leur maison. Soit, si l'on veut, mais c'est justement en quoi clate le
bienfait de la royaut chrtienne. C'tait bien la maison de France,
puisque sa grandeur concidait adquatement avec la grandeur de la
France et dpendait par-dessus tout de l'unit nationale.

Mais si la Lorraine nous a manqu dans la personne de Louis II, elle a
bien compens cette dfaillance dans la personne de Jeanne d'Arc. Jeanne
tait-elle donc lorraine? N'tait-elle pas franaise? Elle tait l'un et
l'autre.


       *       *       *       *       *


_Jeanne d'Arc lorraine et franaise._


Mais, d'autre part, Jeanne tait tout aussi incontestablement franaise,
non seulement de coeur et d'esprit, non seulement par sa finesse, sa
verve et sa vivacit gauloise, mais encore par son sang et sa
nationalit. Le Barrois relevait par moiti de l'Empire et de la France;
de l'Empire pour la rive droite de la Meuse, de la France pour la rive
gauche; de l'Empire pour Commercy et Pont--Mousson, de la France pour
Bar-le-Duc, Saint-Mihiel et surtout, nous verrons pourquoi, Vaucouleurs.
Cette partie occidentale du duch s'appelait, depuis Philippe le Bel, le
Barrois royal ou mouvant, parce qu'elle tait dans la mouvance ou sous
la suzerainet de nos rois[1].

Le Barrois mouvant tait contigu  la Champagne et dans la mouvance
immdiate des comtes de Champagne: c'est mme par cette province qu'il
ressortissait  la France. On trouve  la bibliothque de Troyes une
carte dresse en 1785 par l'ingnieur Courtalon et annexe  son
_Histoire des Comtes de Champagne_, reste indite. On y voit une
division de la Champagne, appele Champagne-Lorraine; c'est, d'aprs
l'explication de l'auteur, la partie de la Lorraine dont les comtes de
Champagne taient les suzerains[2].

J'ai dit que la rgion de Vaucouleurs appartenait  la France  un titre
particulier. C'est qu'en effet elle avait t cde en 1342 par le sire
Ancel de Joinville  Philippe de Valois en change de Mry-sur-Seine. On
ne voit pas figurer Domremy et Greux parmi les dpendances de la
chtellenie dans l'acte de cession, mais il y a des raisons de croire
que ces villages en faisaient partie[3].

Il est du moins certain qu'ils appartenaient en 1429 au roi de France,
car celui-ci,  la demande de Jeanne, les exempta  jamais de tout
impt; or, il est clair qu'il n'aurait pu agir ainsi si ces lieux
avaient t soumis au duc de Bar.

Dans le procs de Rouen, le promoteur d'Estivet crivit ces paroles qui
furent soumises  la Pucelle et reconnues exactes par elle: _Jeanne est
ne  Domremy-sur-Meuse, au diocse de Toul, dans le bailliage de
Chaumont, dans la prvt de Monteclre et d'Andelot._ Or, Chaumont,
Monteclre et Andelot faisaient partie du comt de Champagne et le
gouvernement anglo-franais y avait tabli ses fonctionnaires aprs le
trait de Troyes. Si Jeanne avait t sujette du duc de Bar, elle aurait
relev de la prvt barroise de Gondrecourt.

Aussi les contemporains attribuaient  la Libratrice la nationalit
franaise. Le _Mystre du Sige d'Orlans_ lui met ces paroles sur les
lvres:


     Quant est de l'ostel de mon pre,
     Il est en pays barrois,
     Honneste et loyal franois[4].


Jeanne est donc bien,  la suite de son pre, barroise ou lorraine et
champenoise ou franaise. Il faut bien comprendre que cette dualit de
nationalit tait non seulement possible mais frquente  une poque o,
par le jeu du droit fodal, les sujets appartenaient au lieu o ils
taient ns et au pays dont ce lieu tait le fief.

On pourrait se demander si, au cas o Jeanne ft ne en plein duch de
Lorraine, par exemple  Nancy, elle serait encore franaise. Il faut
rpondre affirmativement, nous semble-t-il. Elle aurait encore t
franaise par la langue, par la race, par l'appel du sang, par les
profondes empreintes d'une terre reste celtique et franque, aprs comme
avant le trait de Verdun.

Cependant elle l'aurait t moins qu'elle ne l'est par le fait de sa
naissance sur la rive gauche de la Meuse. En fixant son berceau sur la
limite des deux pays, dans le voisinage de Vaucouleurs, o, cinq fois
depuis Robert le Pieux et saint Henri jusqu' Philippe le Bel et Albert
d'Autriche, les souverains de France et d'Allemagne se sont donn
rendez-vous, Dieu a voulu, semble-t-il, faire d'elle le trait d'union de
la France et de la Lorraine.

Le comte de Pange, qui soutient nergiquement la nationalit lorraine de
la Pucelle dans son ouvrage sur _le Pays de Jeanne d'Arc_, a crit  M.
Hanotaux: _j affirme que la bonne lorraine est, par la volont divine,
le prcurseur ncessaire de l'oeuvre de Richelieu. Elle est l'affirmation
miraculeuse du droit divin de la couronne de France sur le peuple
franais de Lorraine._ Sur quoi M. Hanotaux ajoute judicieusement: Sur
ces bases l'accord est tabli entre les deux systmes[5].


[Note 1: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 64.]

[Note 2: AYROLES, _La vraie Jeanne d'Arc_, t. II, p. 247.]

[Note 3: Domremy et Greux taient du Barrois, sous la mouvance de
France, frontire de Champagne et de Lorraine, assez prs et au-dessus
de Vaucouleurs, petite ville sur la mme frontire qui est de domination
franaise. (LENGLET DU FRESNOY, _Histoire de Jeanne d'Arc_, t. II, p.
2.)]

[Note 4: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 4. Hachette, Paris.--M.
Hanotaux affirme, comme le P. Ayroles, la nationalit franaise de la
Pucelle, mais il reconnat, avec Langlet du Fresnoy, que Domremy tait
du Barrois, et, avec le _Mystre du Sige d'Orlans_, que Jeanne venue
est de terre lointaine,--de Barrois, pays de Lorraine. Seulement le
fait d'tre du Barrois n'excluait pas la nationalit franaise (p.4 et
79).]

[Note 5: _Jeanne d'Arc_, par G. HANOTAUX, p. 80.]


       *       *       *       *       *


_La France reprend les Trois-vchs._

Ren II, duc de Lorraine (1473-1508), accentua encore la politique
franaise de Ren Ier. Il combattit avec Louis XI contre Charles le
Tmraire, et c'est sous les murs de sa capitale, Nancy, que mourut le
grand-duc d'Occident en 1477.

Antoine le Bon (1508-1543), son fils, accompagna Louis XII et Franois
Ier dans leurs expditions d'Italie, se distingua  Agnadel et 
Marignan, et tailla en pices  Saverne (1525) une arme d'anabaptistes
allemands qui menaait ses tats.

Charles III (1543-1608) se montra, lui aussi, bon franais. Il fut lev
 la cour de France. Il s'y trouvait en 1552 et n'avait que neuf ans
lorsque Henri II fit la conqute de Metz, Toul et Verdun, non pas au
dtriment du jeune duc, son pupille et son futur gendre, car, depuis
longtemps, les Trois-vchs taient spars du duch, mais au dtriment
de l'Empire allemand auquel ils devaient allgeance.

Les trois villes avaient jadis t gauloises, mais taient tombes au
Xe sicle, sous Henri l'Oiseleur, au pouvoir de l'Allemagne. Elles
avaient profit des troubles du moyen ge pour se rendre  peu prs
indpendantes sous le gouvernement de leurs vques et de leur noblesse:
elles ne devaient que l'hommage  l'Empire.

D'autre part, elles avaient souvent montr des sympathies  la France.
Un vque de Toul, Thomas de Bourlmont, qui mourut en 1353, tait si
dvou  notre pays qu'il avait voulu faire passer sa principaut sous
la suzerainet du roi. C'tait prmatur.

Mais, deux sicles plus tard, Henri II, comme nous l'avons vu, s'empara
des Trois-vchs. Charles-Quint fut trs affect de cette perte,
surtout de celle de Metz, plus proche du Rhin et qui devait tre plus
infode  l'Allemagne. Aussi vint-il avec une arme de 60.000 hommes et
son meilleur gnral, le duc d'Albe, mettre le sige devant la ville le
8 septembre 1552.

Mais Franois de Guise, le plus grand homme de guerre de son temps, s'y
tait enferm avec l'lite de la noblesse franaise. Il s'immortalisa
par une savante rsistance, si bien que Charles-Quint, dont l'arme
tait dcime par la maladie et le froid, et dont tous les stratagmes
avaient t djous par son adversaire, dut se rsigner  la retraite le
1er janvier 1553.

 partir de ce jour, les trois villes ne cessrent d'tre franaises
jusqu'en 1871 o l'une d'elles retomba sous le joug allemand. Metz, qui
avait jusque-l rsist  tous les assauts et qu'on avait surnomme
_Metz la Pucelle_, fut viole par les Prussiens en 1871.


       *       *       *       *       *


_La France recouvre le duch._

Le duc Charles III pousa Claude de France, fille de Henri II et de
Catherine de Mdicis. Beau-frre des trois derniers Valois et cousin du
duc Henri de Guise, lequel tait un cadet de la maison de Lorraine, il
entra dans la Ligue aprs l'assassinat de son parent. Il en fut un des
chefs et ne se rconcilia qu'en 1593 avec Henri IV.

Charles IV (1624-1675) se pronona au contraire contre la France pendant
la guerre de Trente Ans; il en fut puni par l'occupation de ses tats,
o il ne rentra qu'aprs s'tre rconcili avec Louis XIV en 1649. Mais,
en 1662, il vendit ses droits au roi moyennant une rente de 200.000
cus.

Charles V, son neveu (1675-1690), prit bien le titre de duc de Lorraine,
mais il ne fut qu'un duc _in partibus_, car Louis XIV dont il tait
l'ennemi acharn ne lui permit pas de rentrer dans ses tats.

Lopold (1690-1729) rentra en possession du duch  la paix de Ryswick
en 1697.

Franois III (1729-1737), qui avait pous Marie-Thrse en 1736,
renona en 1737  ses tats pour devenir grand-duc de Toscane, et, un
peu plus tard, empereur d'Autriche sous le nom de Franois Ier. Il
fut pre de Marie-Antoinette, reine de France.

La maison de Lorraine renonait pour toujours  son duch et fondait par
ce mariage la maison de Habsbourg-Lorraine qui rgne aujourd'hui sur
l'Autriche, dans la personne du triste Franois-Joseph.

Le duch fut donn  Stanislas Leczinski, ex-roi de Pologne, avec clause
de rversibilit sur la France  la mort de ce prince qui rgna de 1737
 1766.

En 1766, le duch revint donc sans coup frir  la France. Uni au
Barrois qu'il avait englob depuis longtemps, aux Trois-vchs conquis
en 1522, au Luxembourg franais cd par l'Espagne au trait des
Pyrnes en 1651, au pays de la Sarre cd par l'Empire au trait
d'Utrecht en 1713, au duch de Bouillon enlev par Louis XIV  l'vque
de Lige, il forma un grand gouvernement.

Aprs des sicles de politique patiente et habile, l'irrdentisme
franais triomphait: l'usurpation signale par Richelieu tait rpare;
la Lorraine tait de nouveau franaise; elle devait le rester, ainsi que
l'Alsace, jusqu'en 1871.




#VIII#

#LA PREMIRE RECONQUTE
DE LA FRANCE RHNANE#


_La monarchie et les provinces cisrhnanes._

Tout en recouvrant l'Alsace et la Lorraine, la monarchie ne perdait pas
de vue les droits de la France sur les terres cisrhnanes situes au
nord de la Lauter. Ces terres avaient jadis fait partie de notre
patrimoine, mais, spares de nous par la Belgique, elles nous taient
devenues plus trangres que l'Alsace et la Lorraine dont nous n'avons
jamais perdu le contact. Nanmoins notre droit persistait et jamais les
rois de France n'en avaient admis la prescription. Dans l'expdition o
il reprit les villes lorraines de Metz, Toul et Verdun et poussa une
pointe en Alsace, Henri II songeait au cours infrieur du Rhin et l'on
disait autour de lui qu'il allait relever _le royaume d'Austrasie_.

Louis XIV avait les mmes vues. En 1685,  la mort de Charles, dernier
lecteur palatin de la branche de Simmern, il rclama au nom de sa
belle-soeur lisabeth-Charlotte d'Orlans, soeur unique du dfunt, la
partie du Palatinat situe au nord de l'Alsace: il envoya mme une arme
qui l'occupa quelque temps. Mais la Ligue d'Augsbourg amena une
diversion en largissant le thtre de la guerre. La paix de Ryswick
lui laissa l'Alsace, mais sans lui donner le Palatinat.

De leur ct, les habitants de ces provinces n'oubliaient pas leurs
origines gauloises. On les appelait et ils s'appelaient eux-mmes _les
Allemands de France_. Allemands, ils l'taient par la langue et par le
droit de suzerainet que l'Empire s'tait arrog sur eux depuis Otton
Ier. Ce droit constituait d'ailleurs un lien assez lche, si bien que
ce pays pouvait tre considr comme une agglomration de petites
rpubliques presque indpendantes. Mais s'ils taient nominalement
d'Empire, ils taient encore plus de France par le sang, par le
souvenir, par le coeur. C'taient eux qui fournissaient presque
entirement les effectifs des _rgiments allemands_ au service de la
France.

Des relations cordiales s'taient noues depuis longtemps entre le
cabinet de Versailles et les villes d'Aix-la-Chapelle, de Cologne, de
Mayence et de Trves. Les lecteurs ecclsiastiques de ces trois
dernires villes recevaient de nous des subsides et s'appuyaient sur
nous pour sauvegarder leur indpendance vis--vis de l'Empire: en
retour, ils nous rendaient d'apprciables services. En temps de guerre,
ils nous avaient souvent autoriss  occuper presque tout leur
territoire,  y crer des magasins,  y recruter de nombreux soldats, 
garnir de nos troupes leurs villes et leurs forteresses. C'tait une
sorte de protectorat discret, et nous avions l une clientle politique
qui nous mettait  l'abri des agressions subites d'outre-Rhin. Un
lecteur de Trves avait donn sa voix  Franois Ier, quand celui-ci
disputait l'Empire  Charles-Quint.

Ces liens se resserrrent de plus en plus au XVIIIe sicle. En 1787,
Grard de Rayneval crivait dans un rapport au Ministre des Affaires
trangres: _L'lecteur de Mayence se conduit trs bien  l'gard de la
France. L'lecteur de Trves voudrait tre Franais... L'lecteur de
Deux-Ponts est attach  la France par sentiment, par intrt et par
reconnaissance... Le prince-vque de Lige est attach  la France._

Telle tait la situation de la rive gauche du Rhin par rapport  la
France dans la seconde moiti du XVIIIe sicle. L'Europe qui la
connaissait ne niait pas nos droits; Frdric II, roi de Prusse, les
reconnaissait formellement: _Il serait  dsirer_, disait-il, _que le
Rhin pt continuer  faire la lisire de la monarchie franaise._


       *       *       *       *       *


_La politique de la Convention._

La Rvolution continua sur ce point l'oeuvre de la monarchie. Elle fut
irrdentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas prcisment conqurir,
mais racheter ou dlivrer du joug allemand les populations rhnanes.

Les socialistes qui se rclament des principes de la Rvolution sont
donc en opposition avec les grands anctres quand ils s'crient: _Pas
d'annexion!_ Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de
la tribune. Lazare Carnot, Sieys, Cambacrs, Dubois-Cranc voulaient
l'annexion. Merlin de Douai fit un loquent discours pour la demander.
Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamn comme
tratres  la patrie ceux qui auraient tenu les propos des
internationalistes de nos jours.

La monarchie avait bien prpar les voies par sa politique habile et
bienveillante  l'gard des lectorats. La France tait dj aime
depuis longtemps des populations cisrhnanes. Elle leur apparut 
l'aurore de la Rvolution avec une nouvelle aurole, comme le champion
des ides de libert et de fraternit qui grisaient alors toutes les
ttes. L'heure tait venue de rpondre aux aspirations de tout un
peuple.

Les circonstances taient favorables  la fin de 1792. Nous tions en
guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de
battre les Prussiens de Brunswick  Valmy (20 septembre). Dumouriez
avait gagn (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes
qui lui avait livr la Belgique.

La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette
puissance. Elle s'tait vue dpouille de ses franchises et de ses
privilges par le maniaque Joseph II.  la fin de 1789, elle se rvolta;
elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en rpublique
des _tats Belgiques Unis_. Mais bientt elle retombait sous le pouvoir
de ses anciens matres.

La Rpublique franaise aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de
ce pays pour le dlivrer du joug autrichien. Les grandes villes,
Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des voeux pour nous. Elles nous
appelaient, non comme des matres, mais comme des librateurs. Elles
nous demandaient la dlivrance, suivie d'une troite alliance. tant
donn le temprament politique de la Belgique, son amour de la libert,
sa juste fiert, il y avait tout avantage  l'aider, mais il tait
dangereux de la vouloir soumettre.

La Convention crut pouvoir aller jusque-l, jusqu' l'annexion: ce fut
une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonne, comme on
le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant
dans ces religieuses provinces le rgime de pillages et d'excutions
sanglantes de la Terreur.

D'ailleurs la conqute de la Belgique n'alla pas sans difficults.
Dumouriez avait d'abord occup le pays en un mois,  la grande joie des
habitants, aprs la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu  Neerwinde
en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le
26 juin 1794, Cobourg tait battu  Fleurus par Jourdan; la France
s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er
octobre 1795.

Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le
Luxembourg succomba  son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande,
Luxembourg, furent diviss en dix-sept dpartements et firent partie
intgrante de la Rpublique franaise et de l'Empire jusqu'aux traits
de 1815.

La Convention, mise en got par ses premiers succs, se jetait ainsi
dans la voie des agrandissements. Ds le 27 novembre 1792, Grgoire
avait dclar dans un rapport que, si la Rpublique s'abstenait de
conqutes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les
annexions qui lui seraient librement demandes, chaque peuple tant
souverain et matre de faire de sa souverainet l'usage que bon lui
semblait.

Cette thorie est juste  la condition d'tre applique loyalement, mais
elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours
prtendre qu'en annexant un pays o il entretient des intelligences il
est appel par le voeu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui
arriva dans la conqute par la France de la Belgique et de la Hollande.
Quoi qu'il en soit de ces pays  qui des sicles d'existence nationale
avaient cr un droit  l'indpendance, la prtention de la France sur
les provinces rhnanes tait lgitime, et la Convention ne fit que
poursuivre  l'gard de ce pays la politique de la Royaut.

 la sance du 31 janvier 1793, Danton s'criait: _Les limites de la
France sont marques par la nature_. Nous les atteindrons  leurs quatre
points,  l'Ocan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrnes.

On lit dans les instructions envoyes par le Comit de Salut public 
son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: _Les frontires de la
Rpublique doivent tre portes au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite
des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.

C'tait aussi l'opinion de Lazare Carnot: _Les limites anciennes et
naturelles de la France_ sont le Rhin, les Alpes et les Pyrnes.

Cambacrs disait lui aussi en parlant des mmes frontires: Nous
tracerons d'une main sre _les limites naturelles de la Rpublique_.

Il faut remarquer ce mot de _limites naturelles_ qui revient
constamment sur les lvres de tous nos hommes d'tat, particulirement 
cette poque. C'tait le mot d'ordre de la Convention.


       *       *       *       *       *


_L'annexion de la rive gauche_.

Les armes franaises entrrent en campagne  la fin de septembre 1792.
La ville de Trves fut brillamment enleve. Custine envahissant le
Palatinat battit les Autrichiens  Spire et s'empara de la ville. Le
1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait  Mayence qui
acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la libert. Le 13
novembre 1792, un Mayenais, Georges Forster, disait au club de cette
ville: Le Rhin, un grand fleuve navigable, est _la frontire
naturelle_ d'une grande Rpublique qui ne dsire pas faire de conqutes,
qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement  elle, et qui a le
droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment dclare ses
ennemis, une juste indemnit! Le Rhin, si l'on s'en remet  l'quit,
doit rester la frontire de la France.

Le 22, un dtachement de l'arme de Custine passait le Rhin et entrait 
Francfort. Cette nouvelle jeta l'pouvante dans tous les cercles
d'Allemagne.

Nanmoins l'ennemi se ressaisit. Une arme de Prussiens, de Hessois et
d'Autrichiens investit Mayence en avril 1793. Bientt le roi de Prusse,
Frdric-Guillaume, vint presser les travaux du sige. La ville fut
hroquement dfendue, mais, faute de vivres, dut capituler  la fin de
juillet. Vainement Klber en 1795 et Jourdan en 1796 tentrent-ils de
reprendre Mayence. Jourdan, trahi par Pichegru, dur se retirer avec
pertes devant les Autrichiens. Ce ne fut qu'aprs le trait de
Campo-Formio que les Franais rentrrent  Mayence le 30 dcembre 1797:
ils devaient l'occuper jusqu'en 1814.

Cologne accueillit nos troupes avec enthousiasme le 6 octobre 1794, et
planta sur la place du March un arbre de la libert.

Mais dj une loi du 30 mars 1793 avait organis les provinces rhnanes
en les divisant en quatre dpartements.

La Sarre, comprenant le bassin de cette rivire et une grande partie de
l'lectorat de Trves, avait Trves pour chef-lieu, et Birkenfeld, Prum
et Sarrebruck pour villes principales: 173.000 habitants.

Le Mont-Tonnerre comprenait l'lectorat de Mayence, le Palatinat, les
vchs de Worms et de Spire, le duch des Deux-Ponts. Chef-lieu:
Mayence; villes principales: Deux-Ponts, Bingen, Kaiserslautern,
Germersheim, Spire et Worms: 342.000 habitants.

Le Rhin-et-Moselle comprenait une partie du Palatinat et des lectorats
de Trves et de Cologne. Chef-lieu: Coblentz; villes principales: Bonn,
Simmern, Kreuznach, Saint-Goar: 255.000 habitants.

La Roer comprenait les provinces de Clves, Gueldre, Juliers,
Aix-la-Chapelle et Cologne. Chef-lieu: Aix-la-Chapelle; villes
principales: Clves, Gueldre, Montjoie, Cologne, Juliers, Crfeld:
617.000 habitants.

 la tte de chaque dpartement tait un prfet, plac lui-mme sous
l'autorit d'un commissaire du gouvernement dans les pays entre Meuse
et Rhin et Rhin et Moselle.

Nanmoins l'instabilit de la conqute que l'ennemi disputa prement en
1794 et 1795 ne permettait pas d'accorder aux habitants le mme statut
politique qu'aux autres Franais. On attendait que l'autorit de nos
armes ft suffisamment tablie pour que l'on n'et plus  craindre un
retour offensif de l'Autriche.

C'est ce qui arriva au trait de Ble (4 avril 1795), conclu entre la
Prusse et la France. Barthlemy, l'agent de la Rpublique, avait pour
mandat de maintenir nos droits aux _limites naturelles_. Notons
toujours ce mot qui exprime bien la perptuelle et inlassable tendance
de la France. Mais la situation europenne n'tant pas encore
quilibre, il fut stipul que la Rpublique retirerait ses troupes de
la rive droite du Rhin, ce qui tait la sagesse mme, et qu'elle
continuerait  occuper la rive gauche jusqu' la paix gnrale avec
l'Empire Germanique, o le sort des provinces rhnanes serait
dfinitivement rgl.

Le droit de la France tait ainsi rserv. La Convention ne le perdit
pas de vue. Le 24 septembre suivant, Merlin de Douai l'affirmait une
fois de plus en demandant  l'Assemble de prparer diplomatiquement
l'annexion. Voici ses paroles patriotiques:

_Il n'est personne parmi nous qui ne tienne invariablement  cette
grande vrit, souvent proclame  cette tribune et toujours couverte de
l'approbation la plus gnrale, que l'affermissement de la Rpublique et
le repos de l'Europe sont essentiellement attachs au reculement de
notre territoire jusqu'au Rhin; et certes, ce n'est pas pour rentrer
honteusement dans nos anciennes limites que les armes rpublicaines
vont aujourd'hui, avec tant d'audace et de bravoure, chercher et
anantir au del de ce fleuve redoutable les derniers ennemis de notre
libert._

Mais nous respectons les traits et, puisque, par ceux que nous avons
conclus avec la Prusse et la Hesse, le rglement dfinitif du sort des
pays qui longent la rive gauche du Rhin est renvoy  l'poque de la
pacification gnrale, ce n'est point par des actes de lgislation,
c'est uniquement par des actes de diplomatie, amens par nos victoires
et ncessits par l'puisement de nos ennemis, que _nous devons nous
assurer la conservation de cette barrire formidable._

Aprs les succs de Bonaparte en Italie, le trait de Campo-Formio,
sign le 17 octobre 1797, confirma en les amplifiant les cessions faites
 la Rpublique par le trait de Ble. Il donnait enfin  la France les
fameuses limites naturelles qu'elle rclamait depuis tant de sicles
et pour lesquelles elle venait de combattre hroquement depuis cinq
ans.


       *       *       *       *       *


_Les ptitions de 1797._

C'est alors que les populations ripuaires songrent  demander  la
Rpublique tous les droits dont jouissaient les autres dpartements.
Elles rclamaient leur complte incorporation  la France. Un vaste
ptitionnement s'organisa, sous la direction du commissaire du
gouvernement Rudler,  la fin de l'anne 1797[1].

Les chefs de famille furent invits  se prononcer sur la nationalit de
leur choix. Aucune pression ne fut exerce sur eux. Aucun de ceux qui
refusrent de signer ne fut inquit. Il y en eut des milliers.
Cependant l'immense majorit opta pour la France.

La ptition de Mayence porte 4.000 signatures dont chacune rpond  _un
feu_. tant donn que la ville n'avait gure que 25.000 habitants, et en
supposant, ce qui n'est pas exagr, que le feu comptait en moyenne
quatre ou cinq personnes, le pre, la mre et deux ou trois enfants, il
apparat que le nombre des abstentions dut tre bien faible, ou mme 
peu prs nul.

Le canton de Worstadt donne 1.886 signatures et 354 abstentions. Celui
de Niderolm, 2.157 signatures et 193 abstentions. Celui d'Amweiler,
2.171 signatures et 138 abstentions. La ville de Spire, 426 signatures
et 313 abstentions, mais toutes les communes de ce canton se prononcent
 l'unanimit pour la France.

Les sentiments exprims dans ces requtes sont ardemment patriotiques.
Les signataires font valoir les droits historiques qui les rattachent 
la France.

Ceux du canton des Deux-Ponts s'expriment ainsi:

_Issus des mmes anctres_, imbus des mmes principes, parce que ce
sont les principes de la raison et de la justice, nous sommes dignes
d'tre rangs sous les mmes lois que les Franais.

Les habitants du canton de Bingen font allusion  la diffrence de
caractre qui existe entre la race gauloise de la rive gauche et la race
germanique de la rive droite, et cela est trs important:

Vos guerriers qui ont tant de fois combattu sur nos champs et qui,
revenant de leurs champs de bataille, se sont alternativement reposs
chez nous, vous diront combien ils ont appris  distinguer les habitants
de la rive gauche de ceux des autres pays conquis, qu'tant  l'abri de
toutes trahisons et hostilits, comme au sein de leurs propres familles,
ils pouvaient se livrer au sommeil avec scurit; que le plus pauvre
d'entre nous partageait d'un grand coeur le dernier morceau de pain avec
eux...

Les gens du canton de Bechtheim crivent:

Dj nous apercevons que la Mre-Patrie, loin de nous traiter en
ennemis vaincus et de nous tenir plus longtemps sous le joug de la
conqute, s'empresse de nous faire approcher au bonheur de ses enfants
et de bannir pour jamais de notre souvenir les horreurs des pillages,
des vacuations et autres suites de la guerre...

[Note 1: Ces ptitions sont conserves aux Archives nationales o
elles constituent des dossiers spciaux de la srie F. Le commandant
Esprandieu en a donn de larges extraits dans son intressante
brochure: _Le Rhin franais_ (Paris, Attinger, 2, rue Antoine-Dubois:
fr. 60). Nous lui empruntons les dtails qui suivent.]


       *       *       *       *       *


_La France rhnane de 1795  1815._

Comme le disaient les habitants de Bechtheim, la mre-patrie se montrait
gnreuse et librale envers ses nouveaux enfants. Elle les dlivrait
des dmes, des corves et des autres charges fodales. Elle leur
permettait, comme la monarchie l'avait fait pour l'Alsace, l'usage de
leur dialecte. Elle les attirait  elle par sa bont, par le charme
irrsistible de sa brillante civilisation.

Napolon observa la mme ligne de conduite. Il trouva dans la population
des bords du Rhin d'excellents soldats qui combattirent vaillamment pour
la France et que sa gloire enthousiasmait. Le souvenir du grand homme
entretint au foyer rhnan la flamme du patriotisme franais longtemps
aprs que le pays fut redevenu allemand, et, jusqu' la fin du XIXe
sicle, nombreux furent ceux que leur aeul avait bercs au rcit des
guerres de l'Empire. Napolon aimait ces provinces; comme un jour on lui
parlait d'y interdire l'usage de l'allemand, il s'y opposa en disant:
_Laissez ces braves gens parler leur langue; ils sabrent en franais_.

Napolon continua la politique de la Monarchie et de la Rvolution sur
la rive gauche du Rhin. Nous avons cit plus haut les paroles mmorables
qu'il a dites sur la ncessit et sur le dcret divin de cette frontire
naturelle. Mais son ambition l'emporta trop loin. Il franchit le fleuve
et voulut accaparer la rive droite: il poussa mme beaucoup plus avant
et alla se perdre en Russie.

S'il se ft tenu  notre limite naturelle, l'Europe ne l'et pas
inquit. Elle trouvait en effet fort lgitime notre occupation du pays
cisrhnan.

Longtemps avant ces vnements, Frdric II, roi de Prusse, avait
reconnu notre droit en disant: _Il serait  dsirer que le Rhin pt
continuer  faire la lisire de la monarchie franaise_.

En 1806,  la veille d'Ina, Frdric-Guillaume III ne demandait qu'une
chose  Napolon; c'tait de repasser le Rhin dont il ne lui contestait
nullement la rive occidentale.

De mme en avril 1812, avant la campagne de Russie, le czar rclamait
encore que les armes franaises vacuassent la Prusse et se
retirassent derrire le Rhin.

 la confrence de Francfort, avant la campagne de France, Metternich,
au nom des allis, offre toujours  la France ses limites naturelles et
il les dfinit ainsi: _La France sera renferme entre le Rhin, les
Alpes et les Pyrnes_.


       *       *       *       *       *


_La France rhnane redevient allemande._

Autant la France a raison d'exiger la rive gauche du Rhin, autant elle
aurait tort de prtendre  la possession de la rive droite: cette
possession n'aurait d'autre effet que d'attirer la colre de
l'Allemagne, qui la lui enlverait bientt et prtendrait  son tour
franchir le fleuve en sens inverse. Cette ambition fut une des erreurs
de Napolon. L'Europe la lui fit payer chrement.

Par les Traits de Vienne et de Paris en 1815 elle enlevait  la France
les provinces cisrhnanes qu'elle partageait entre la Hesse, la Bavire
et la Prusse. On comprend l'avantage fait  la Hesse qui est riveraine
de droite du fleuve, comme aussi la part attribue  la Bavire qui
avait dj occup le Palatinat, mais l'installation de la Prusse
au-dessus de la Moselle tait une chose toute nouvelle, un dfi
audacieux  la France, et ne reposait que sur le droit du plus fort. La
Prusse n'avait aucune racine dans le pays; elle ne s'y imposa que par la
violence.

Ici encore on voit la diffrence entre la manire franaise et la
manire allemande. En 1797 les populations rhnanes s'taient donnes
librement  la France. En 1815 elles ne furent pas consultes. Elles
furent arraches  la patrie qu'elles aimaient et soumises de force au
caporalisme prussien.




#IX#

#L'ALSACE-LORRAINE DE 1870  1914#


_Le rapt odieux._

Le trait de Francfort, sign le 20 mai 1871, enlevait  la France
l'Alsace et une partie de la Lorraine. C'tait un rapt plus odieux que
celui du Xe sicle que Richelieu avait qualifi d'usurpation, plus
odieux mme que celui de 1815 qui nous avait dpouills de la plaine
rhnane infrieure, parce que les liens qui nous unissaient aux deux
chres provinces taient devenus avec le temps plus troits et plus
sacrs.

Cet acte tait d'autant plus inexcusable que l'Allemagne allait contre
le principe dont elle s'tait souvent rclame, le principe des
nationalits qui implique celui de la libert des peuples et le droit
pour ceux-ci de se rattacher  la patrie de leur sang et de leur coeur.

Dans un discours prononc le 28 mars 1915  la Ligue de l'Enseignement,
M. Paul Deschanel mettait trs bien en lumire la diffrence qui existe
entre le recouvrement de l'Alsace et de la Lorraine par la France aux
XVIIe et XVIIIe sicles et leur annexion par l'Allemagne en 1871.

Depuis quarante-quatre ans, la paix entre la France et l'Allemagne
tait ncessairement prcaire. La faiblesse du trait de Francfort,
c'tait la contradiction entre le principe des nationalits invoqu par
le vainqueur jusqu' sa victoire et les brutalits de la conqute:
c'tait l'antagonisme entre un principe sacr, le droit pour les peuples
de disposer d'eux-mmes, et la monstrueuse prtention de les asservir
par la force. La protestation des Alsaciens-Lorrains, obligs de quitter
l'Assemble nationale, le 1er mars 1871, et, trois ans aprs, de
quitter le Reichstag, qui ne leur permettait pas de voter sur leur
incorporation  l'empire (20 fvrier 1874), fit clater cette
contradiction au grand jour.

Lorsque l'Alsace avait t conquise par la France, au XVIIe sicle,
l'empire germanique n'tait pas un corps de nation; lorsque l'Alsace
nous fut ravie par la Prusse, au XIXe sicle, elle tait partie
intgrante de la conscience franaise.

Quand mme un jour la France et abandonn ceux qui avaient t la
ranon de ses fautes, il n'et pas dpendu d'elle d'effacer un problme
ternel comme la morale et la justice.


       *       *       *       *       *


_Protestation de Mgr Freppel._

Immense fut la consternation de l'Alsace et de la Lorraine lorsqu'elles
furent arraches  la mre-patrie par le trait de Francfort.

Ayant appris que l'Allemagne exigeait la cession des deux provinces, un
Alsacien de vieille souche, n  Obernai, Mgr Freppel, vque d'Angers,
exhalait l'angoisse de la terre natale et cherchait  carter d'elle le
coup fatal, dans une lettre magnifique et poignante adresse le 12
fvrier au vieux Guillaume. Nul n'a mieux exprim le patriotisme
franais de l'Alsace et prdit avec plus de clairvoyance les suites
violentes qu'aurait tt ou tard la brutalit du ravisseur. C'est un
monument historique qu'on nous permettra de rappeler, malgr sa
longueur.

SIRE,

... La guerre a t favorable  vos armes; vous avez eu la plus haute
fortune militaire qui puisse choir  un souverain, celle de vaincre les
armes de la France. Ne soyez pas surpris d'entendre dire  un ministre
de l'vangile qu'il vous reste  vous vaincre vous-mme. Autant le
succs peut flatter une me guerrire, autant la modration aprs la
victoire a de quoi sduire un coeur gnreux. L'criture Sainte l'a dit:
Celui qui sait se dominer est suprieur  celui qui prend des villes.
Dans la vie des peuples, d'ailleurs, la guerre ne saurait tre un
accident; c'est  leur procurer une paix durable que doivent tendre les
efforts de ceux qui les gouvernent.

Il semble rsulter de divers documents que la cession de l'Alsace
serait l'une des conditions proposes pour la paix future. Si telle
tait votre pense, Sire, je supplierais Votre Majest de renoncer  un
projet non moins funeste  l'Allemagne qu' la France. _Croyez-en un
vque qui vous le dit devant Dieu et la main sur sa conscience:
l'Alsace ne vous appartiendra jamais. Vous pourrez chercher  la rduire
sous le joug; vous ne la dompterez pas_.

Ne vous laissez pas induire en erreur par ceux qui voudraient faire
natre dans votre esprit une pareille illusion: j'ai pass en Alsace
vingt-cinq annes de ma vie; je suis rest depuis lors en communaut
d'ides et de sentiments avec tous ses enfants; je n'en connais pas un
qui consente  cesser d'tre Franais. Catholiques ou protestants tous
ont suc avec le lait de leurs mres l'amour de la France, et cet amour
a t, comme il demeurera, l'une des passions de leur vie.

Pasteur d'un diocse o, certes, le patriotisme est ardent, je n'y ai
pas trouv, je puis le dire  Votre Majest, un attachement  la
nationalit franaise plus vif ni plus profond que dans ma province
natale. Le mme esprit vivra, soyez-en sr, dans la gnration qui
s'lve comme dans celles qui suivront: rien ne pourra y faire, les
sductions pas plus que les menaces. Car, pour s'en dpouiller, il leur
faudrait oublier, avec leurs devoirs et leurs intrts, la mmoire et
jusqu'au nom de leurs pres, qui, pendant deux cents ans, ont vcu,
combattu, triomph et souffert  ct des fils de la France; et ces
choses-l ne s'oublient point; elles sont sacres comme la pierre du
temple et la tombe de l'anctre. Les preuves de l'heure ne feront que
resserrer les liens scells une fois de plus par des sacrifices
rciproques.

_L'union de l'Alsace avec la France n'est pas, en effet, une de ces
alliances factices ou purement conventionnelles qui peuvent se rompre
avec le temps et par le hasard des vnements: il y a entre l'une et
l'autre identit complte de tendances, d'aspirations nationales,
d'esprit civil et politique. Que la langue allemande se soit conserve
dans une partie du peuple, peu importe, si, depuis deux sicles, cette
langue ne sait plus exprimer que des sentiments franais_.

Mais qu'importent, encore une fois, des questions qui appartiennent
dsormais au domaine de la linguistique et de l'archologie? Les
Alsaciens, et c'est l le point capital, sont Franais de coeur et d'me;
et, quoi que l'on puisse faire dans l'avenir, les petits-fils des
Klber, des Kellermann et des Lefebvre n'oublieront jamais le sang qui
coule dans leurs veines. Et ds lors, Sire, j'ose demander  Votre
Majest de quel profit pourrait tre pour l'Allemagne la possession
d'une province sans cesse attire vers la mre-patrie par ses souvenirs,
par ses affections, par ses esprances et ses voeux?

Ne serait-ce pas l une cause d'affaiblissement plutt qu'un lment de
force? Un sujet permanent de troubles et d'inquitudes au lieu d'une
garantie de paix et de tranquillit? Et la France, Sire, la France qui
peut tre vaincue mais non anantie, acceptera-t-elle dans l'avenir une
situation qu'on la forcerait de subir aujourd'hui? Pour elle, cder
l'Alsace quivaut au sacrifice d'une mre  laquelle on arrache l'enfant
qui ne veut pas se sparer d'elle. Ce sacrifice l'Assemble nationale le
fera ou ne le fera pas! Mais ce qu'elle ne pourra pas faire malgr son
bon vouloir et sa sincrit, c'est de dtruire dans l'me des Alsaciens
leur attachement  la mre-patrie; ce qu'elle ne fera jamais, c'est de
fermer une plaie qui restera saignante au coeur de la France.

Votre Majest a trop de pntration d'esprit pour ne pas voir, avec
toute l'Europe, qu'un pareil dmembrement ouvrirait la voie  des
revendications perptuelles.

Au lieu d'oprer un rapprochement qui est dans les voeux de tous, on ne
ferait qu'allumer entre deux grands peuples des haines irrconciliables.
Il est impossible de se le dissimuler, une si grave atteinte porte 
l'intgrit du territoire franais laisserait dans les coeurs des
ferments de colre qui clateraient tt ou tard et ramneraient la
guerre avec toutes ses horreurs. Quelle triste perspective pour les deux
pays! Serions-nous donc condamns  revoir la guerre de Trente Ans  une
poque o les progrs de la civilisation et la multiplicit des
relations industrielles et commerciales semblaient avoir rendu
impossible  jamais le retour de ces luttes fratricides? Et qui donc
voudrait assumer devant Dieu et devant les hommes la responsabilit d'un
pareil souvenir?

L'histoire enseigne que les paix durables sont celles qui profitent au
vainqueur sans exasprer le vaincu. Si Votre Majest ne cde pas 
l'ide de vouloir sparer de la France une province qui ne veut tre
allemande  aucun prix, elle peut assurer la paix pour longtemps. Car,
dans ce cas, nous n'hsitons pas  le dire, il n'y aurait aucun motif
pour la France de reprendre les armes: son pass lui permet d'avouer
sans honte qu'elle a t surprise; et ce qu'elle a pu faire depuis
quatre mois, au milieu d'une dsorganisation sans pareille, montre assez
de quoi elle serait capable avec une meilleure direction de ses forces.
Mais, Votre Majest l'avouera sans peine, la raison et l'intrt
commandent de ne pas infliger  l'amour-propre national des blessures
incurables.

Ce sera notre devoir  nous, ministres de l'vangile, d'apaiser les
ressentiments qui n'auraient plus de raison d'tre; mais, en exigeant
que la France se mutile de ses propres mains, vous nous rendriez, Sire,
la tche impossible; tous nos efforts choueraient contre le poids d'une
humiliation intolrable, lors mme que la foi et le patriotisme ne nous
feraient pas une obligation de conseiller au pays la mort plutt que le
dshonneur.

Sire, les vnements vous ont fait une situation telle qu'un mot de
votre part peut dcider pour l'avenir la question de la paix ou de la
guerre en Europe. Ce mot, je le demande  Votre Majest, comme Alsacien,
pour mes compatriotes qui tiennent  la patrie franaise par le fond de
leur coeur. Je vous le demande pour la France et pour l'Allemagne,
galement lasses de s'entre-tuer sans profit ni pour l'une ni pour
l'autre; j'ose enfin vous le demander au nom de Dieu, dont la volont ne
saurait tre que les nations, faites pour s'entr'aider dans
l'accomplissement de leurs destines, se poursuivent de leurs haines
rciproques et s'puisent dans leurs luttes sanglantes. Or, laissez-moi,
en terminant, le rpter avec tout homme qui sait rflchir: _la France
laisse intacte, c'est la paix assure pour de longues annes; la France
mutile, c'est la guerre dans l'avenir, quoi que l'on en dise et quoi
que l'on fasse_. Entre ces deux alternatives, Votre Majest, justement
proccupe des intrts de l'Allemagne, ne saurait hsiter un instant.

C'est dans cet espoir que j'ai l'honneur d'tre, Sire, de Votre
Majest, le trs humble serviteur.

CHARLES-MILE FREPPEL, _vque d'Angers_. Angers, 12 fvrier 1871.


Le vaillant prlat resta toujours fidle  sa petite patrie. Il ordonna
par son testament que son coeur serait port  Obernai, quand l'Alsace
serait redevenue franaise. Voil bien la tendre dlicatesse de l'me
alsacienne! Ce coeur mort, qui attend depuis vingt-quatre ans l'heure de
la dlivrance, tressaillira bientt au bruit de notre victoire et fera
une douce et triomphale rentre dans son cher village. Quelle joie pour
lui et quelle joie l-bas quand il passera  travers les houblons et
les sapins qu'il aimait, parmi ses compatriotes qui sont toujours fiers
de lui et lui ont lev un monument. Tout est plein de son souvenir 
Obernai; tout parle de lui et de la France, comme j'ai pu le constater
en y passant en 1908.

Je me rappelais un mot qu'il m'avait dit dans ma jeunesse. C'tait en
1873; j'avais eu l'honneur de composer et de lire devant lui  Angers
une adresse o je louais son zle pour la religion et la patrie. Il la
prit de ma main et, lui que nous appelions en souriant _le fougueux
prlat_, me dit cette parole dont je ne fus pas peu fier: _J'aime cela,
mon ami, a sent la poudre!_ Cher et noble vque, grand Alsacien,
grand Franais, toute votre vie se rsume en ces trois cris: Vive Dieu!
Vive l'Alsace! Vive la France!


       *       *       *       *       *


_Protestation des dputs Alsaciens-Lorrains_.

Un autre illustre Alsacien, mile Keller, dput du Haut-Rhin, fit
entendre, au nom de ses collgues et de toute la population des deux
provinces, une protestation solennelle qui restera  la fois comme un
tmoignage de la douleur patriotique de l'Alsace-Lorraine et comme un
monument du droit public. C'tait le 17 fvrier 1871. Il s'agissait pour
l'Assemble Nationale de Bordeaux de ratifier ou de rejeter les
premires ouvertures de la paix, c'est--dire de dcider si la France
voulait ou non continuer la guerre.

Une partie de l'Assemble, voyant dans les conditions imposes par
l'Allemagne un sacrifice trop dur et un attentat  l'honneur de la
France, voulait, malgr l'affaiblissement du pays, reprendre les armes.
C'tait l'avis des dputs des deux provinces menaces. Ils ne voulaient
 aucun prix que leur petite patrie ft spare de la grande. Ils
affirmaient que la France n'avait pas le droit d'y consentir et que son
consentement tait  l'avance frapp de nullit. Aussi l'motion de
l'Assemble tait intense, lorsque M. Keller, lu le premier sur la
liste du Haut-Rhin par 68.864 voix, et encore revtu de son uniforme
d'officier, monta  la tribune pour lire la protestation de ses
collgues d'Alsace et de Lorraine, parmi lesquels se trouvait Lon
Gambetta, lu sur les quatre listes du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, de la
Meurthe et de la Moselle. Grave et sombre, au milieu d'un silence
solennel, de temps en temps interrompu par des marques de douloureuse
sympathie, Emile Keller lut cette dclaration[1]:

I.--L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas tre alines.

Associes depuis plus de deux sicles  la France dans la bonne comme
dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse exposes aux
coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifies pour la grandeur
nationale; elles ont scell de leur sang l'indissoluble pacte qui les
rattache  l'unit franaise. Mises aujourd'hui en question par les
prtentions trangres, elles affirment  travers les obstacles et tous
les dangers, sous le joug mme de l'envahisseur, leur inbranlable
fidlit.

Tous unanimes, les citoyens demeurs dans leurs foyers comme les
soldats accourus sous les drapeaux, les uns en votant, les autres en
combattant, signifient  l'Allemagne et au monde l'immuable volont de
l'Alsace et de la Lorraine de rester franaises. _(Bravo! bravo! 
gauche et dans plusieurs autres parties de la salle.)_

II.--La France ne peut consentir ni signer la cession de la Lorraine et
de l'Alsace. _(Trs bien!)_ Elle ne peut pas, sans mettre en pril la
continuit de son existence nationale, porter elle-mme un coup mortel 
sa propre unit en abandonnant ceux qui ont conquis, par deux cents ans
de dvouement patriotique, le droit d'tre dfendus par le pays tout
entier contre les entreprises de la Force victorieuse.

Une Assemble, mme issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer
sa souverainet, pour couvrir ou ratifier les exigences destructives de
l'unit nationale. _(Approbations  gauche.)_ Elle s'arrogerait un droit
qui n'appartient mme pas au peuple runi dans ses comices. _(Mme
mouvement.)_

Un pareil excs de pouvoir, qui aurait pour effet de mutiler la Mre
commune, dnoncerait aux justes svrits de l'histoire ceux qui s'en
rendraient coupables.

La France peut subir les coups de la Force, elle ne peut sanctionner
ses arrts. _(Applaudissements.)_

III.--L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et
de la Lorraine.

Gardiennes des rgles de la justice et du droit des gens, les nations
civilises ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de
leurs voisines, sous peine d'tre  leur tour victimes des attentats
qu'elles auraient tolrs. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un
peuple comme un vil troupeau; elle ne peut rester sourde aux
protestations rptes des populations menaces; elle doit  sa propre
conservation d'interdire de pareils abus de la Force. Elle sait
d'ailleurs que l'unit de la France est aujourd'hui, comme dans le
pass, une garantie de l'ordre gnral du monde, une barrire contre
l'esprit de conqute et d'invasion.

La paix, faite au prix d'une cession de territoire, ne serait qu'une
trve ruineuse et non une paix dfinitive. Elle serait pour tous une
cause d'agitation intestine, une provocation lgitime et permanente  la
guerre. Et quant  nous, Alsaciens et Lorrains, nous serions prts 
recommencer la guerre aujourd'hui, demain,  toute heure,  tout
instant. _(Trs bien! sur plusieurs bancs.)_

En rsum, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute
cession. La France ne peut la consentir; l'Europe ne peut la
sanctionner.

_En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les
gouvernements et les peuples du monde entier  tmoin que nous tenons
d'avance pour nuls et non avenus tous actes et traits, votes ou
plbiscite, qui consentiraient abandon en faveur de l'tranger de tout
ou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine_. (Bravos
nombreux.)

_Nous proclamons par les prsentes  jamais inviolable le droit des
Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation franaise_
(Trs bien!) _et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants,
nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer ternellement, et
par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs_. (Bravo!
bravo! Applaudissements rpts sur tous les bancs.)

M. Welschinger, qui assistait  cette sance, raconte qu'il vit couler
des larmes de bien des yeux et que M. Thiers lui-mme, qui devait
combattre la continuation de la guerre, pleurait derrire ses lunettes
d'or en montant  la tribune. La rsolution suivante fut adopte:
L'Assemble Nationale, accueillant avec la plus vive sympathie la
dclaration de M. Keller et de ses collgues, s'en remet  la sagesse et
au patriotisme de ses ngociateurs.

Il tait malheureusement vident que la France ne pouvait poursuivre la
rsistance  outrance. Une enqute officielle fit connatre d'une
manire certaine que ses forces militaires, armes, munitions,
approvisionnements taient dans un tat lamentable d'infriorit et de
dtresse. Le couteau sous la gorge elle dut dire son _fiat_. Elle le
pronona le 1er mars  l'Assemble de Bordeaux.

Vainement M. Keller jeta-t-il un dernier cri, un cri sublime de
protestation, qui fit tressaillir tous ses auditeurs. ... On vous dit
qu'on cde  perptuit l'Alsace. Je vous dclare que l'Alsace restera
franaise. Au fond du coeur, vous-mmes le pensez. _(Oui! oui!)_ Oui,
vous pensez que l'Alsace est franaise. Vous voulez la reconqurir le
plus tt possible. Vous voulez qu'elle redevienne franaise et je dfie
qui que ce soit de dire le contraire... Avant de quitter cette enceinte,
j'ai tenu  protester, comme Alsacien et comme Franais, contre un
trait qui est  la fois une injustice, un mensonge et un dshonneur; et
si l'Assemble devait le ratifier, j'en appelle  Dieu, vengeur des
causes justes; j'en appelle  la postrit qui nous jugera les uns et
les autres; j'en appelle  tous les peuples qui ne peuvent pas
indfiniment se laisser vendre comme un vil btail; j'en appelle enfin 
l'pe des gens de coeur qui, le plus tt possible, dchireront ce
dtestable trait! _(Applaudissements rpts.)_

De son ct, M. Jules Grosjean, troisime lu du Bas-Rhin et ancien
prfet de ce dpartement, montait  la tribune pour s'unir  la
protestation de M. Keller et adresser non pas le dernier adieu, mais le
suprme au revoir, des deux provinces martyres  la mre-patrie.

_Livrs, au mpris de toute justice et par un odieux abus de la force,
 la domination de l'tranger, nous avons un dernier devoir  remplir_.

_Nous dclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose
de nous sans notre consentement_. (Trs bien! Trs bien!)

La revendication de nos droits reste  jamais ouverte  tous et 
chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous
dictera.

Au moment de quitter cette enceinte o notre dignit ne nous permet
plus de siger, et malgr l'amertume de notre douleur, la pense suprme
que nous trouvons au fond de nos coeurs est une pense de reconnaissance
pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cess de nous dfendre et
d'inaltrable attachement  la patrie dont nous sommes violemment
arrachs. (_Vive motion et applaudissements unanimes_.)

Nous vous suivrons de nos voeux et nous attendrons avec une confiance
entire dans l'avenir que la France rgnre reprenne le cours de sa
grande destine.

_Nos frres d'Alsace et de Lorraine, spars en ce moment de la famille
commune, conserveront  la France absente de leurs foyers une affection
filiale jusqu'au jour o elle viendra y reprendre sa place_. (Nouveaux
applaudissements.)

Trois ans plus tard, en 1874, une nouvelle protestation eut lieu, non
plus en France, mais en plein Reichstag, lorsque les quinze dputs des
provinces annexes y furent admis. M. Teutsch, dput de Saverne et
ancien dput du Bas-Rhin  l'Assemble de Bordeaux, fut leur
porte-parole, en lisant cette proposition:

Plaise au Reichstag dcider: que les populations d'Alsace-Lorraine,
incorpores sans leur consentement  l'empire d'Allemagne par le trait
de Francfort, seront appeles  se prononcer d'une manire spciale sur
cette incorporation.

L'orateur citait ensuite l'opinion de Bluntschli sur la nullit des
annexions contraires au voeu des habitants, opinion que nous avons
rapporte plus haut, puis il ajoutait: Vous le voyez, Messieurs, nous
ne trouvons dans les enseignements de la morale et de la justice rien,
absolument rien, qui puisse faire pardonner notre annexion  l'empire.
Notre raison se trouve en cela d'accord avec notre coeur.

Il tait naturel qu'une Chambre allemande repousst un appel  des
populations qui auraient vot leur retour  la France: elle aurait pu du
moins, en rejetant la proposition, rendre hommage au sentiment d'honneur
et  la douleur qui l'avaient inspire. Or elle couvrit de cris et de
sifflets la voix de l'orateur. Taut de bassesse dans la haine
dshonorerait une tribu sauvage.

[Note 1: Nous l'empruntons  la brochure de M. Henri WELSCHINGER:
_La protestation de l'Alsace-Lorraine_, Paris, Berger-Levrault, 1914.]


       *       *       *       *       *


_La fidlit de l'Alsace-Lorraine_.

Toute autre puissance aurait cherch  gurir la blessure de
l'Alsace-Lorraine  force de douceur et de dlicatesse. La Prusse ne
russit qu' l'envenimer par sa brutalit. La conqute des coeurs lui est
 jamais interdite. Au rebours de la France elle n'a jamais aim, ni par
suite su se faire aimer. Lorsque le gros Asmus, pris de Colette,
talait devant elle ses grces d'ours mal lch, la petite Messine se
dtournait de lui en pensant  la France.

Je le sais, on a dit qu'elle n'a pas toujours t insensible aux soupirs
d'Asmus, que petit  petit la violence de l'Allemagne lui devenait
douce. C'est une calomnie, et M. l'abb Wetterl, dans sa confrence du
27 janvier 1915, a dmontr que les faits allgus n'taient que des
apparences et que le coeur de l'Alsace nous tait toujours rest fidle.
Qu'il y ait eu quelques rengats, comme Zorn de Bulach, c'tait
invitable, mais leur nombre est si insignifiant que la chose n'a aucune
importance.

Sur une population de 1.800.000 habitants, il y avait ces dernires
annes en Alsace-Lorraine 300.000 immigrs allemands qui, naturellement,
dtestaient la France, mais qui, videmment, ne comptent pas dans
l'estimation des sympathies vritablement alsaciennes et lorraines.
Mais comme ils faisaient sonner trs haut leur verbe et leurs bottes, on
a t tent d'attribuer leurs propos et leurs sentiments aux vieux
Alsaciens et Lorrains.

Ceux-ci, par contre, se taisaient le plus souvent. Ils taient traqus,
espionns, chtis pour le crime de dsaffection allemande, regard
comme un crime de trahison. Il leur fallait vivre cependant et, par
amour pour l'Alsace et pour la France elle-mme, garder leur race,
s'attacher  la terre natale pour la rendre un jour  la mre-patrie.

Des protestations violentes, des rvoltes de leur part auraient pu
amener une guerre prmature entre la France et l'Allemagne, guerre dont
l'issue tait fort douteuse et dont leur patriotisme franais lui-mme
leur dfendait d'assumer la responsabilit. M. Wetterl a fait valoir
cet argument avec autant de force que de sagacit:

Si l'Alsace-Lorraine tait martyrise pour sa fidlit  un pass
glorieux, elle ne souhaitait nullement qu' cause d'elle les horreurs
d'une grande guerre fussent dchanes sur l'Europe. Elle affirmait sa
volont de rester elle-mme, mais, plutt que de provoquer d'abominables
hcatombes, elle se serait rsigne  souffrir encore davantage. Elle
aimait trop sincrement la France pour l'exposer aux ruines et aux
deuils d'un conflit dont l'issue lui paraissait douteuse. Patiemment,
elle attendait donc la revanche du droit viol; mais elle ne prtendait
nullement devancer l'heure de la justice[1].

Nanmoins, sous cette surface de rsignation, il tait facile 
l'observateur de constater la persvrance de l'amiti franaise et la
sourde fermentation de la haine contre l'Allemagne. Les Alsaciens se
dlectaient  feuilleter les albums de Hansi et de Zislin o ils
retrouvaient leur me tendre et ironiste, o ils voyaient tals dans
leur platitude et leur hideur les ridicules du professeur Knatschke et
les vices des Teutons en gnral.

M. Ren Sudre a racont, dans le _Matin_, une visite qu'il fit 
Mulhouse en mai 1914. Il revenait du Congrs socialiste international de
Colmar o les Allemands avaient soigneusement cart la question
d'Alsace-Lorraine et o les autres, des Franais gars dans cette
galre, n'avaient os la soulever, et il se demandait si le pays n'avait
pas, lui aussi, oubli. Or, il arrivait  Mulhouse un jour de fte: il
vit passer un interminable dfil de socits de gymnastique, de
musique, de cyclisme, mais c'tait l'allure et la cadence franaises et
nullement le pas de l'oie. D'innombrables bannires frmissaient au
vent, mais pas une n'avait les couleurs germaniques ni l'aigle imprial:
par contre, de toutes les poches sortaient de jolis mouchoirs
tricolores, joyeux et provocants; et, en tte d'un orphon, un brave
homme narquois portait un norme bouquet de bluets, de marguerites et
de coquelicots, qu'un policier en casque  pointe avait le bon esprit de
ne pas regarder.  certains jours, malgr le dsir de rester dans les
bornes de la prudence, le sentiment national franais clatait avec une
telle vhmence que l'Allemagne entire en frmissait de dpit et
d'inquitude.

On le vit bien, dit l'abb Wetterl, aux crmonies de Noisseville et
de Wissembourg, quand, la Lorraine d'abord, l'Alsace ensuite, levrent
de splendides monuments aux soldats morts pour la patrie. Jamais on
n'avait vu chez nous pareil concours de peuple, jamais un recueillement
aussi solennel, jamais une affirmation aussi mouvante du culte du
souvenir. Quand,  Wissembourg (octobre 1909), tomba le voile qui
recouvrait l'imposante statue de la _Gloire_ et que la fanfare sonna la
_Marseillaise_, une motion intense s'empara de tous les assistants. Les
jeunes gens, aprs un moment de surprise, entonnrent bravement l'hymne
national franais, tandis que des yeux brouills de mes voisins, de
vieux parlementaires, tombaient de grosses larmes. Ah! ce refrain chant
avec tant de confiance par la jeunesse, ces larmes silencieuses qui
sillonnaient les joues des anciens, n'tait-ce pas l toute
l'Alsace-Lorraine avec ses imprissables regrets, mais aussi avec ses
gnreux espoirs[2]?

Parfois, c'tait l'arrogance allemande qui servait la cause franaise
mieux que toutes les propagandes. L'incident de Saverne, les brutalits
insolentes de von Forstner, traitant de _wackes_ les habitants, la
violence de la police svissant contre des inoffensifs ou contre des
hommes vnrables, couvraient l'Allemagne de ridicule et exaltaient
l'indignation contre elle en mme temps que l'amour de la France dans
les coeurs alsaciens-lorrains.

La rumeur populaire trouva mme parfois un solennel cho jusque dans
l'enceinte du Reichstag. En 1896, le dput alsacien Jacques Preiss
s'criait: Cette paix de cimetire, qui plane sur le pays, dit que
l'Alsace est satisfaite. Mais ce n'est l qu'une apparence: le coeur
garde sa douleur et son esprance.

La patrie de Klber et de Kellermann tait donc bien toujours la petite
France de Michelet, plus France que la France. Elle vivait de
souvenir et d'esprance obstinment, inlassablement. Mais ce que nous
venons de dire de l'Alsace s'applique aussi  la Lorraine. On a dit que
ces deux provinces sont deux boulets attachs aux pieds du
pangermanisme, et que, comme rien ne ressemble tant  un boulet qu'un
autre boulet, il suffit de regarder l'une pour connatre l'autre. La
Lorraine est donc aussi franaise que l'Alsace. Mais voici un trait
dlicieux qui montre que les Allemands sont bien difis  cet gard. Je
l'emprunte  un article de Maurice Barrs.

Un matin, dans la gare de Maubeuge, occupe par les Allemands, arriva
un train sanitaire. On en descendit les blesss et entre autres un
malheureux soldat de la garde prussienne. Demi-mort,  quoi bon le
traner plus loin? Sa civire fut dpose dans une cour.

Passe un major franais, un de ceux qu'aprs la prise de la ville les
Allemands ont gards pour les aider auprs des malades. Le moribond voit
ce Franais, parvient  lui faire signe de s'approcher et fivreusement
embrasse le pantalon rouge. Un sous-officier boche qui passait haussa
les paules et dit: _C'est un Messin!_

Sous la trame transparente d'un roman Maurice Barrs nous a donn une
belle tranche d'histoire messine, dans _Colette Baudoche_. Les humbles
femmes qu'il met en scne, polies et mesures  la franaise jusque dans
les lans de leur patriotisme, jettent en souriant leurs flchettes sur
la baudruche du pdantisme prussien, mais comme on sent bien partout
l'imprissable amour qui brle dans leur coeur pour la France! Sous la
mousse lgre de leurs ironies, quel flot puissant de passion
irrdentiste qui s'panchera un jour de leur coeur dans le coeur de leurs
fils! Le geste de Colette repoussant Asmus est bien, comme le dit la
dernire ligne du livre, _un geste qui nous appelle_.

[Note 1: _La Pense franaise en Alsace-Lorraine_, par M. l'abb
WETTERL, p. 35, Paris, Plon-Nourrit.]

[Note 2: _La Pense franaise en Alsace-Lorraine_, par M. l'abb
WETTERL, p. 41. Paris, Plon-Nourrit.]




#X#

#LA RECONQUTE DFINITIVE
DE L'ALSACE-LORRAINE#


_La joie de la runion_.

Et voici que la France a rpondu  ce geste. Un an, un an dj, au
moment o nous crivons ces lignes, s'est coul depuis qu'elle a mis la
main  son pe rdemptrice! Mais les librateurs ne la dposeront pas
jusqu' ce qu'ils aient bout les barbares hors de toute France!

Hors de toute France! C'est le mot charmant de Jeanne d'Arc! Hors de
toute France, c'est hors de l'Alsace, hors de la Lorraine, hors de
toutes les jolies provinces rhnanes qui s'chelonnent de Strasbourg 
la mer du Nord. Les barbares au del du Rhin, sur la rive droite du
Rhin! Voil leur place!

Oui, bientt, ils auront cess d'asphyxier de leur haleine physique et
morale notre rive gauche, et nous en serons dlivrs pour toujours. Metz
retrouvera sa virginit; ce n'est plus elle seulement, mais
l'Alsace-Lorraine, qui s'appellera Pucelle, et qui n'aura plus 
craindre l'treinte du retre sanglant.


       *       *       *       *       *


_Le statut politique de l'Alsace-Lorraine_.

_Pas de neutralisation!_ Il faut runir purement et simplement les deux
vieilles provinces celtiques. On a mis l'ide baroque d'en faire une
sorte d'tat-tampon entre la France et l'Allemagne, tat dont
l'indpendance et la neutralit seraient garanties par les grandes
puissances.

C'est l une proposition intolrable. Ce serait une injustice flagrante,
la violation des droits les plus certains et de la France et de l'Alsace
qui rclament toutes deux une union absolue. Ce serait la sparation;
or, on ne peut sparer ainsi une fille et une mre ni supposer sans leur
faire injure qu'elles y puissent consentir.

Ce serait la conception dangereuse et absurde jadis ralise par la
constitution du royaume de Lotharingie, royaume instable qui devait
ncessairement pencher vers la France ou l'Allemagne et qui en effet ne
dura pas. Aprs de douloureuses oscillations, il tomba du ct de
l'Allemagne.

Il en serait  plus forte raison de mme de nos jours, car nous sommes
pays pour savoir quel cas l'Allemagne fait de la neutralit de ses
voisins. Elle chercherait  la premire occasion  accaparer
l'Alsace-Lorraine et ce serait de nouveau la guerre. Ce serait donc une
suprme imprudence, une insanit criminelle de ne pas reprendre ces
provinces qui ont besoin de nous comme nous avons besoin d'elles.

_Pas de referendum non plus!_

Arguant de ce principe excellent qu'il faut tenir compte de la volont
des populations dans le rglement de leur sort, le congrs socialiste
international de Londres (fvrier 1915) a propos de faire voter les
Alsaciens-Lorrains sur le statut politique et la nationalit qu'ils
prfrent, de leur offrir le choix entre la France et l'Allemagne.

Ce referendum est inutile et injurieux pour les intresss.

Il y a longtemps que leur choix est fait. Il y en a 300.000 parmi eux
qui voteraient videmment pour l'Allemagne; ce sont les immigrs
allemands. Mais, en vrit, ce serait par trop fort de permettre aux
oppresseurs de dcider du sort des opprims! Il faudrait alors
logiquement inviter Guillaume lui-mme, qui possde des chteaux en
Alsace,  venir dposer son bulletin de vote et  dclarer si, comme
Alsacien, il opte pour la France ou pour l'Allemagne! On ne saurait
s'attarder une minute  une ide aussi saugrenue. Les immigrs qui ne
seraient pas contents d'appartenir  la France n'ont qu' repasser
prcipitamment le Rhin, avec leurs frusques que l'on visitera  la
douane, de peur qu'il ne s'y trouve quelques-unes de nos pendules.

Les autres, au nombre d'un million et demi, soupirent depuis un
demi-sicle aprs leur vritable patrie, et nous leur ferions l'injure
de douter de leurs sentiments en leur demandant de les exprimer de
nouveau par un vote! Mais ils les ont exprims mille et mille fois
depuis 1870 en bravant la schlague! Mille et mille fois ils ont gmi de
la tyrannie des Allemands et nous leur proposerions de s'y soumettre
bnvolement aprs les en avoir dlivrs au prix de quels sacrifices! En
vrit ce serait se moquer des larmes de l'Alsace et du sang de nos
soldats!

Ce serait exactement comme si, aprs avoir chass les barbares des
dpartements qu'ils occupent actuellement, nous demandions aux habitants
de Lille, de Cambrai, de Saint-Quentin et de Mzires d'opter entre la
France et l'Allemagne dont ils ont connu la douceur et les charmes
depuis un an! On ne demande pas  des fils de choisir entre leur mre et
une martre! On ne met pas en dlibration un droit clair comme le jour!

Ce droit, notre droit comme celui de nos frres, Maurice Barrs l'a
exprim en novembre 1914, en ces quelques lignes simples et limpides
comme un axiome de gomtrie:

L'Allemagne en nous dclarant la guerre a dchir le trait de
Francfort et supprim toutes ses consquences. Donc nous sommes ramens
 quarante-quatre ans en arrire. L'Alsace-Lorraine est un pays franais
qui vient d'tre momentanment occup par l'ennemi. Il faut la
considrer comme les autres parties de la France que les Allemands
occupent depuis quatre mois.

D'ailleurs, nous avons eu la satisfaction d'entendre le gouvernement de
la Rpublique affirmer nergiquement cette thse qui est celle du bon
sens, de la justice et du patriotisme.

Le 18 fvrier 1915, M. Viviani, prsident du Conseil, interpell sur le
vote rclam par le Congrs socialiste de Londres, dclarait, aux
applaudissements de la Chambre, que la question n'a pas lieu d'tre
pose, puisque les provinces qui nous ont t arraches par la force
devront nous tre rendues, non par l'effet d'une conqute, mais par
l'effet d'une restitution.

M. Poincar avait dj dit, le 7 dcembre 1914, que la France voulait
une paix garantie par la rparation intgrale des droits viols et
prmunie contre les attentats futurs. Cette phrase dit tout: la justice
pour le pass, la scurit pour l'avenir, voil nos deux raisons de
reprendre l'Alsace et la Lorraine.

Dans le discours qu'il a prononc le 14 juillet 1915 lors de la
translation des cendres de Rouget de l'Isle aux Invalides, le Prsident
de la Rpublique affirmait de nouveau le devoir qu'a la France de
refaire l'intgrit de son territoire. Or, cette intgrit suppose la
reprise non seulement de Lille et de Mzires, mais de Metz et de
Strasbourg. M. Poincar signalait aussi loquemment le danger qu'il y
aurait pour nous  nous contenter d'une paix boiteuse, essouffle,
qui n'irait pas jusqu' la satisfaction complte de nos droits. Voici
ces bonnes et fortes paroles:

_Mais, puisqu'on nous a contraints  tirer l'pe, nous n'avons pas le
droit, Messieurs, de la remettre au fourreau, avant le jour o nous
aurons veng nos morts et o la victoire commune des allis nous
permettra de rparer nos ruines, de refaire la France intgrale et de
nous prmunir efficacement contre le retour priodique des
provocations_.

_De quoi demain serait-il fait s'il tait possible qu'une paix boiteuse
vnt jamais s'asseoir, essouffle, sur les dcombres de nos villes
dtruites? Un nouveau trait draconien serait aussitt impos  notre
lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalit
politique, morale et conomique de nos ennemis. Industriels,
cultivateurs, ouvriers franais seraient  la merci de rivaux
triomphants et la France humilie s'affaisserait dans le dcouragement
et dans le mpris d'elle-mme_.

_Qui donc pourrait s'attarder un instant  de telles visions? Qui donc
oserait faire cette injure au bon sens public et  la clairvoyance
nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul
citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne
clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son
honneur, mais son existence mme, sont suspendus aux lourdes minutes de
cette guerre inexorable. Nous avons la volont de vaincre, nous avons la
certitude de vaincre. Nous avons confiance en notre force et en celle de
nos allis comme nous avons confiance en notre droit_.

_Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour
signer une paix prcaire, trve inquite et fugitive entre une guerre
courte et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester expose
demain  de nouvelles attaques et  des prils mortels que la France
s'est leve tout entire, frmissante, aux mles accents de la_
Marseillaise.

_Ce n'est pas pour prparer l'abdication du pays que toutes les
gnrations rapproches ont form une arme de hros, que tant d'actions
d'clat sont, tous les jours, accomplies, que tant de familles portent
des deuils glorieux et font stoquement  la Patrie le sacrifice de
leurs plus chres affections. Ce n'est pas pour vivre dans l'abaissement
et pour mourir bientt dans les remords que le peuple franais a dj
contenu la formidable rue de l'Allemagne, qu'il a rejet de la Marne
sur l'Yser l'aile droite de l'ennemi matris, qu'il a ralis, depuis
prs d'un an, tant de prodiges de grandeur et de beaut_.

Voil, loquemment exprim, notre devoir: venger nos morts, rparer nos
ruines, refaire la France intgrale, nous prmunir efficacement contre
le retour priodique des provocations! Mais la France serait-elle
intgrale sans l'Alsace-Lorraine, et serait-elle en scurit s'il
restait un seul canon allemand sur la rive gauche du Rhin?


       *       *       *       *       *


_Le statut religieux de l'Alsace-Lorraine_.

J'aborde ici une question dlicate qui s'agite au plus intime des mes
alsaciennes et lorraines, dans le trfonds de leur conscience. Les
populations riveraines du Rhin et de la Moselle ont des traditions
religieuses auxquelles elles sont profondment attaches. Ce serait pour
elles une croix trs dure, si elles perdaient, en venant  nous, la
libert d'y conformer leur conduite. Rien n'est plus angoissant pour des
mes libres que de sentir un antagonisme s'lever entre leur patriotisme
et leur foi. S'il pouvait y avoir chez nos frres une hsitation  se
rattacher  la France, elle viendrait de cette crainte.

M. Franck-Chauveau, ancien vice-prsident du Snat, a trait cette
question dans ces paroles d'une largeur de vues et d'une franchise
courageuses:

Sans doute, si les populations rhnanes deviennent ntres, nous devrons
apporter dans nos rapports avec elles une sagesse et un doigt auxquels
beaucoup de politiciens ne sont pas habitus. On prtend qu'un certain
nombre de nos parlementaires s'inquitent des sentiments religieux de
cette population, et qu'ils y trouveraient une objection contre
l'annexion des pays rhnans. En effet, ces pays sont catholiques, et le
Centre, au Reichstag, est compos surtout des reprsentants des
provinces rhnanes. On raconte mme qu'un de nos dputs
radicaux-socialistes, parlant des Alsaciens-Lorrains, tmoignait une
certaine apprhension et posait cette incroyable question: Mais comment
voteront-ils?

Nous avons peine  le croire. Si, aprs les preuves que nous
traversons, aprs l'union autour du drapeau, aprs l'exaltation unanime
des mes dans le sacrifice, aprs l'aspiration de tous vers un objet
idal sublime, les luttes religieuses devaient renatre, si les
perscutions contre tel ou tel groupe de Franais devaient continuer, ce
serait triste et ce serait grave.

Mais si l'on prtendait appliquer ces procds  nos frres
d'Alsace-Lorraine, ou aux pays que nous considrons comme une partie
essentielle de la dfense nationale, si des esprits troits voulaient y
porter atteinte  la libert religieuse, si l'on se refusait 
comprendre la situation,  substituer  la politique de division et de
coterie une politique de tolrance et d'union qui seule peut rattacher
ces populations  la patrie franaise, ce serait vraiment  dsesprer
de notre pays. Et la France, qui s'est montre si admirable devant
l'agresseur, n'a pas mrit qu'on lui fasse cette injure. Non; elle ne
perscutera pas une partie de ses enfants, elle ne sacrifiera pas  des
intrts troits et sectaires les larges vues du patriotisme, elle
appliquera  ses fils reconquis, comme  ses enfants d'adoption, la
seule politique qui puisse les rattacher dfinitivement  la patrie.

Au dbut de la guerre, dans un des premiers villages o l'autorit
militaire installa une cole franaise, l'instituteur, un brave sergent,
au moment de commencer la classe, voyant les lves rester debout, les
pria de s'asseoir. Mais les enfants hsitaient, visiblement embarrasss.
tonn, il leur en demanda la raison. Ils rpondirent: _C'est pour la
prire, Monsieur!_ Le jeune matre qui avait de la prsence d'esprit et
du tact reprit: C'est bien, mes enfants, mais, en France, ce n'est pas
le professeur qui fait la prire. Allons, quel est celui de vous qui va
la dire?

videmment, l'omission de cet acte religieux et choqu ces petites
mes. Voil, me semble-t-il, l'image de l'impression que produirait
l'hostilit contre les croyances du pays.

Les Allemands ont eu l'habilet de respecter, de favoriser mme ces
croyances. Ils ont laiss subsister le Concordat franais de 1801. Le
parlement de Strasbourg a mme, par plusieurs lois successives,
gnreusement lev le traitement des ministres des diffrents cultes,
en le portant  2.625 francs pour les succursalistes,  4.000 pour les
rabbins,  5.500 pour les pasteurs dont les charges sont plus lourdes.

La loi Falloux, modifie par des ordonnances en 1873, est toujours en
vigueur. L'enseignement a gard son caractre confessionnel dans les
coles primaires, sauf dans quatre communes, dans les lyces et les
collges et dans les coles normales d'instituteurs.

Enfin les congrgations religieuses tablies dans le pays y sont
lgalement autorises.

Cette situation religieuse est totalement diffrente de celle de la
France. Il serait souverainement imprudent et injuste, de la part du
gouvernement, de la bouleverser. C'est l'opinion d'un grand nombre
d'anticlricaux en de et au del des Vosges. Il y a cependant l une
vraie difficult et elle ne semble pas pouvoir tre solutionne
autrement que par une entente avec le Saint-Sige.

L'Alsace-Lorraine compte sur la bonne volont, l'habilet et la loyaut
de nos hommes d'tat. Elle a heureusement une garantie. Ce sont les
paroles qu'ont prononces les deux hommes les plus qualifis pour parler
en l'occurrence au nom de notre pays.

Le gnral Joffre a dit aux habitants de Thann:

_La France apporte, avec les liberts qu'elle a toujours respectes, le
respect de vos liberts  vous, des liberts alsaciennes, de vos
traditions, de vos convictions, de vos moeurs_.

Et M. Poincar a confirm cette promesse en ces termes:

_La France, tout en respectant les traditions et les liberts des
provinces qui lui ont t arraches par la force, leur rendra leur place
au foyer de la patrie._

Ces paroles sont dfinitives: elles ont la valeur d'une parole
d'honneur, d'un engagement officiel. Elles sont, comme le disait l'abb
Collin, la charte de l'Alsace-Lorraine. La France n'oubliera pas _le
pacte de Thann_.




#XI#

#LA RECONQUTE DFINITIVE
DE LA FRANCE RHNANE#


_La rive gauche rfractaire  la germanisation._

Aprs le rapt de 1815, l'Allemagne, de nouveau matresse des belles
provinces ripuaires, s'effora de leur faire oublier la France. Mais
elle procda comme toujours _manu militari_, avec sa violence et sa
lourdeur habituelles. Elle interdit la langue franaise que l'on
commenait  parler, surtout dans les villes. Elle dtruisit les
monuments de nos gloires. Mais tous ses efforts chourent.

Le prussien Schmettau avait dit en 1709 qu'il faudrait une chane de
deux cents ans pour asservir l'Alsace  l'Allemagne et lui faire
oublier notre pays. On pourrait en dire  peu prs autant de la rgion
voisine qu'habite une race galement celtique. Le souvenir franais y
est demeur toujours vivant. Quelques faits vont le prouver.

En 1865, la Hesse voulut clbrer le cinquantenaire de l'annexion des
terres qu'elle avait acquises au Trait de Vienne. Mais le Conseil
municipal de Mayence refusa  une forte majorit de s'associer  cette
manifestation. Les enfants de ceux qui avaient lutt en 1793 contre la
Prusse et contre la Hesse avaient gard la nostalgie de la France et,
comme les captifs antiques, ils suspendaient leurs lyres aux branches
des arbres sur les rives du fleuve profan, pour ne pas chanter en
l'honneur de leurs conqurants.

Cette affection que nous gardait la rive gauche dut tre plus vive et
plus profonde qu'on ne l'imagine. Mais un mot de Guillaume Ier nous
en rvle la persistance. Il hsitait en 1871  annexer
l'Alsace-Lorraine et la raison qu'il en donnait, c'tait l'exemple de la
province voisine. _Jamais,_ disait-il, _nous n'en viendrons  bout.
Rappelez-vous le mal que nous avons eu  germaniser les Rhnans_. Vers
la fin de sa vie, rpondant  des conseillers qui s'impatientaient de
l'esprit rfractaire de l'Alsace-Lorraine, il disait encore:

_Les Franais n'ont occup la province rhnane que vingt ans  peine
et, aprs soixante-dix ans, leurs traces n'y sont pas effaces_.

Il parat que les vieux habitants disent encore qu'ils vont en Prusse
pour signifier qu'ils passent sur la rive droite du fleuve. Sa rive
gauche est donc toujours pour eux la France!

Il faut croire que Bismarck avait conscience de la faillite de la
germanisation dans les provinces rhnanes, car  la veille de Sadowa,
alors qu'il mditait son coup de force contre l'Autriche et ne craignait
que l'opposition de la France, il aurait volontiers, pour gagner la
neutralit de Napolon, abandonn la rive gauche du Rhin. Il confia un
soir au gnral italien Govone: Je suis beaucoup moins Allemand que
Prussien, et je n'aurais aucune difficult  souscrire la cession  la
France de tout le pays compris entre le Rhin et la Moselle, le
Palatinat, Oldenbourg (enclave de Birkenfeld) et une partie de la
province prussienne. Dans une conversation avec un autre diplomate, il
parlait mme de nous cder toute la rive gauche... Il est probable
qu'aprs le coup de Sadowa, mis en apptit par la victoire, il ne pensa
plus  nous cder la rgion cisrhnane et qu'il y pensa encore moins
aprs 1870.

Voici encore  cet gard deux anecdotes qui en disent long:

Le colonel Biottot a crit:

En 1870, je traversai le Palatinat en prisonnier:  une station du
convoi, je me penche  la portire en murmurant: O sommes-nous? Une
voix me rpond du dehors: Dans le dpartement _du Mont-Tonnerre!!!_
C'tait un membre de la Croix-Rouge de la rgion offrant ses services. 
Mayence, accueil sympathique; on regrette manifestement notre dfaite,
le grand duc de Hesse-Cassel tout le premier. Il nous fait servir un
repas et nous rend visite: souvenir franais, influence persistante de
chevalerie, que n'a pu touffer la barbarie pomranienne!

J.-J. Weiss a racont que, visitant Trves, en septembre 1871, il fut
pris  partie par un petit homme courb et cass qui lui dit sur un ton
de mpris: Que sont donc devenus les Franais pour s'tre laiss
battre par les Prussiens?--Mais, lui rpliqua l'crivain, estimez-vous
si peu les Prussiens? Ne l'tes-vous pas?--_Oui_, dit-il, _sujet
prussien; mais Trvirois et fils de Trvirois. Vous connaissez le
proverbe: O le Prussien a une fois p..., il ne pousse plus rien! Et
puis, mon pre a t soldat du grand Napolon!_


       *       *       *       *       *


_Le don d'assimilation de la France_.

Nous avons vu que, en 1865, les autochtones cisrhnans taient encore
bien fidles  la France, puisqu'ils refusaient de fter le
cinquantenaire de leur annexion  l'Allemagne. Mais les cinquante annes
coules depuis lors n'ont-elles pas effac notre souvenir?

Il est certain que la germanisation a d progresser. Une oeuvre,
poursuivie pendant cent ans avec la tnacit que mettent les Allemands 
toutes leurs entreprises ambitieuses, ne peut tre tout  fait strile,
en dpit de leurs maladresses. Il est clair aussi que les circonstances
les ont servis. Le succs prodigieux, obtenu par la Prusse sur
l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui a donn un immense
prestige dans le monde entier. Le dveloppement conomique de
l'Allemagne, en enrichissant tous les tats confdrs dont elle se
compose, les a attachs  sa fortune par le lien de l'intrt. Il faut
aussi tenir compte de l'immigration qui a recouvert plusieurs contres
de la rive gauche d'une nue d'Allemands d'outre-Rhin. Enfin il faut y
ajouter la propagande intellectuelle, littraire, intense qui
caractrise cette nation. Ces quatre causes, militaire, conomique,
ethnique, intellectuelle ont d agir puissamment au dtriment de la
France.

Cependant, bien des indices permettent de croire qu'elle regagnerait
trs facilement et trs vite le terrain perdu.

Cet espoir se fonde sur deux facults des races en prsence, facults
contradictoires et complmentaires: c'est la facult d'assimilation
active de la race latine et la facult d'assimilation passive de la race
germanique.

La race latine s'assimile trs facilement et trs vite les races qu'elle
touche, parce qu'elle les prend par l'esprit et par le coeur. Elle les
domine de toute la hauteur de son idal; elle les sduit par la beaut
et le charme de sa civilisation; elle les attire par l'amnit de son
caractre, par sa bont et son affection quasi maternelle. Elle les
frappe  son image; elle les latinise. Elle exerce cet empire non
seulement sur ses vaincus, mais sur ses vainqueurs. C'est au fond
l'empire ternel de l'esprit sur la matire, la victoire de l'ide sur
la force.

L'antiquit avait vu cette chose trange et qui tonnait Horace, la
Grce, vaincue par Rome, imposer  Rome sa pense et sa culture:

_Graecia capta ferum victorem cepit..._

C'tait la beaut grecque qui domptait la violence romaine. C'tait
l'Hlne ternelle qui, aprs avoir sduit l'Asie et les vieillards de
Troie, sduisait les forts et les sages de l'Italie.

Plus tard, Rome domine la Gaule, mais, comme elle s'est transforme,
comme elle ne reprsente plus seulement la force matrielle, mais aussi
la force morale et spirituelle, elle s'assimile notre patrie, elle lui
donne sa forme divine; la terre de Vercingtorix se latinise.

Au Ve sicle, la Gaule est envahie et soumise par les Francs. Cette
fois, c'est le phnomne de la Grce, vaincue et victorieuse de Rome,
qui se renouvelle:

_Gallia capta ferum victorem cepit..._

Les Francs se dgermanisent en se christianisant et la France nat de
l.

La mme vertu opre sur les Wisigoths, les Burgondes, les Lombards, les
Normands, qui se dpouillent eux aussi,  l'exemple des Francs, de leur
barbarie ancestrale et se plient facilement  la discipline
intellectuelle et morale de la France. De l sort une race qui n'a plus
rien de la frocit germanique.

C'est un phnomne moral qui rappelle certaine raction chimique; des
acides violents, corrosifs ou toxiques, unis  un mtal,  une base,
perdent leur nocivit et forment un sel neutre, dou de nouvelles et
prcieuses proprits. Ainsi l'acide germanique ou mme prussique de
certains peuples, neutralis par la base celtique ou le franc mtal
latin, a donn des races parfaites.

Cette assimilation serait d'autant plus facile sur les populations
ripuaires qu'elles ne sont pas de race gothique ni burgonde, mais de
vieille souche gauloise, sur laquelle s'est greff le rameau franc. Elle
s'est accomplie avec la plus grande aisance pendant l'occupation
franaise de 1797  1815. Elle aura encore lieu bientt quand nous
aurons recouvr nos limites naturelles.

On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur le type ethnique et
physique de la population. En dehors des bourgs-pourris de l'immigration
allemande, elle n'est germanique qu' fleur de peau, mais gallo-franque
de sang et de coeur. Si les paysans ont oubli les chartes et les
chroniques des temps mrovingiens, ils ont en revanche entendu parler
sous le chaume de Custine, de Klber et de Napolon, sous lesquels ont
servi leurs grands-pres. Plus d'un prendrait encore plaisir, comme en
1870,  rpondre  l'tranger lui demandant o il est: _Dpartement du
Mont-Tonnerre!!!_

Il est dans tout ce pays, suivant l'heureuse expression de M. Charles
Maurras, dans _l'Action Franaise, des virtualits de dveloppement
franais ultrieur_.


       *       *       *       *       *


_La Moselle et le Rhin nous dsirent._

En 1815, lorsque leur pays fut adjug  l'Allemagne, beaucoup de Rhnans
s'expatrirent pour ne pas devenir Teutons. Le descendant de l'un de ces
migrs de vieille souche rhnane crivait rcemment  Maurice Barrs:

Mon trisaeul P.G..., maire de Sarrelouis sous Louis XV, cra dans les
environs de cette ville, ainsi que dans le duch de Nassau-Sarrebruck,
des forges d'acier, des fonderies qui fournirent quantit d'armes et de
munitions aux armes de la Rpublique et de l'Empire. Ces tablissements
furent annexs  la Prusse en mme temps que Sarrelouis et Sarrebruck, 
la suite de la deuxime invasion en 1815. Mon grand-oncle, un ami de
Berryer qui relate le fait dans ses _Mmoires_, ne voulut pas survivre 
la rectification de la frontire et signa son testament: G..., mort
Franais. Plus tard, mon pre, dsirant conserver sa nationalit
franaise, cra de nouvelles usines aux environs de Saint-Avold. Et
celles-ci ayant t  leur tour annexes  l'Allemagne en 1871, nous
sommes venus en Meurthe-et-Moselle...

Voil, ajoute M. Barrs, qui vous donne une ide, n'est-ce pas, de la
vie qu' travers les gnrations on nous fait mener dans l'Est, et on
s'expliquera que nous demandions des garanties! Mais, coutons encore
les renseignements de mon correspondant:

Ayant conserv, me dit-il, de nombreuses relations avec des familles
restes de l'autre ct de la frontire, et mme en Prusse, au del de
l'ancienne limite de 1815, je crois connatre l'esprit des classes
dirigeantes de ces pays. Ces gens ont conserv non seulement des moeurs
et des gots franais, mais encore des relations frquentes, voire mme
intimes, avec les branches de leurs familles demeures franaises,
habitant la Lorraine et Paris. Je citerai... Avec le temps, ces
familles, qui ont une influence considrable dans le pays, seraient
certainement rallies  notre domination.

Qu'est-ce que je vous disais! Il n'y a pas,  mon got, de pays plus
excitants pour l'imagination que la valle de la Sarre, la divine
Moselle, le grand-duch de Luxembourg, toutes ces terres qui nous
attendent ternellement.

M. Diehl, professeur  la Sorbonne, membre de l'Institut et Alsacien,
disait rcemment  M. Barrs qu'aprs la reprise de l'Alsace, il irait
volontiers avec Ernest Lavisse et quelques autres de ses collgues
professer  Strasbourg et il demandait  l'acadmicien s'il ne voudrait
pas se joindre  eux pour aller, lui aussi, porter la bonne parole  nos
frres rachets. M. Barrs lui fit, dans l'_cho de Paris_, cette
rponse o clate son amour ou mme sa prfrence  quelques gards
pour les rives de la Moselle avec la certitude qu'il a de les voir
bientt refrancises.

Ah, mon cher monsieur Diehl, je ferai tout ce que Strasbourg et Metz
voudront; mais quand je rve, ou plutt quand je rflchis, je me vois
surtout m'allant promener librement  Luxembourg, o j'ai dj des amis,
et plus loin dans ces belles villes de Trves, de Coblence et plus bas
encore pour y faire aimer la France, car ces populations auront 
choisir de se rattacher  nous et de partager fraternellement notre
existence, ou bien de garder leurs destines propres sous la garantie
d'une neutralit perptuelle.

Il ne peut plus tre question au long de la charmante Moselle et sur la
rive gauche du Rhin d'aucune souverainet de Bavire, ni de Prusse,
d'aucune pense pangermaniste. Nous voulons la paix du monde, la
scurit pour nos fils et pour nos petits-fils.

D'ailleurs, nos enfants seront aisment aims, sur cette rive gauche.
Nos pres y taient hautement estims. Ces beaux territoires, soustraits
 la brutalit prussienne, ne tarderont gure  fournir, sous la
discipline franaise, d'excellents lments graves, patients, loyaux,
qui s'quilibreront trs bien dans notre nation. Je me rappelle, parmi
les jours les plus heureux de ma vie, ceux que j'ai passs  errer en
bicyclette, en bateau,  pied, de Metz  Coblence, parmi ces forts, ces
montagnes romanesques, ces petits villages tout pleins de souvenirs de
la Rvolution et du premier Empire.

Je n'tais pas en Allemagne, mais sur des territoires qu'un seul rayon
de soleil de France mettrait au point. Le Rhin est un vieux dieu loyal.
Quand il aura reu des instructions, il montera trs bien la garde pour
notre compte et fera une barrire excellente  la Germanie. Vous verrez,
nous nous assoirons comme des matres amicaux sur la rive du fleuve, et
nous ranimerons ce que la Prusse, le sale peuple (n'en dplaise au
professeur maboul de l'Universit de Bordeaux), a dnatur et dgrad,
mais qui tait bien beau. Nous librerons le gnie de l'Allemagne qu'ont
aim follement nos pres.

Voici un autre rhnan qui exprime le mme ardent dsir de fter bientt
le retour de son pays  la France. Il a crit  M. Jacques Bainville une
lettre que celui-ci a cite dans l'_Action Franaise_.

Oui, insistez sur la ncessit pour notre pays de retrouver au moins la
France de 1814. Dans bien des coins et bien des familles, il est rest
un vivant souvenir des temps passs et ce sera une surprise pour
beaucoup de constater la facilit d'assimilation par nous de ces terres
qui sont encore sous la botte prussienne. Il n'y a pas seulement le
charbon, il n'y a pas seulement la riche industrie de la valle de la
_Sarre_. Il y a le souvenir, il y a le sang franais, les annes
dpenses par Vauban,  Sarrelouis, _chez moi_. Il y a Ney, Grenier,
quinze divisionnaires et gnraux de brigade donns  la France par
cette petite ville et ses environs immdiats. L'an dernier (novembre
1913), nous enterrions, avec quelques amis, le dernier de ces braves, le
gnral tienne. Il repose dans le cimetire de son village natal:
_Beaumarais_. Est-ce un nom allemand? Et Vaudrevouge et Bourg-Dauphin et
Picard? Sont-ce des noms allemands encore?...

Tout ce pays est peupl de descendants des colons de Louis XIV. Ney,
Grenier, Leroy, Donnevert, Beauchamp, Bertinchamp, Cordier, Landry, sont
des noms que vous retrouverez sur toutes les choppes de Sarrelouis.

Pensez  ma famille maternelle, les..., les..., qui sont rests sur la
brche depuis cent ans, alors que toutes les vieilles familles
s'teignaient peu  peu; nous nous sommes pass le flambeau de
gnration en gnration, au milieu de quels sacrifices et de quels
dboires! Est-ce pour chouer au port?

Grand Dieu, non, je l'espre. S'il fallait renoncer  cet espoir, nos
morts sortiraient de leur tombe pour maudire les _petits Franais_ qui
les auraient laisss en terre trangre...

M. Jacques Bainville ajoute loquemment:

N'est-elle pas profondment dramatique cette protestation d'un soldat
de 1915 contre les cruels abandons de 1815? Ce sont trois gnrations
qui crient  travers les lignes de cette lettre. Ce sont des voix
d'outre-tombe qui parlent par la bouche de ce contemporain...

Alors (car c'est le moment de faire appel  tous les sentiments, 
toutes les forces) on peut demander  Gustave Herv, qui se rclame si
souvent de la tradition rvolutionnaire, s'il a oubli que, tout le long
du XIXe sicle (jusqu' 1870,  ironie!), l'abolition des traits de
1815 et la reprise des territoires perdus aprs Waterloo ont t
l'article fondamental du programme des dmocrates franais. Ah! ce ne
sont pas seulement les vieilles familles franaises de Sarrelouis qui se
retourneront dans la tombe en coutant les sarcasmes d'Herv sur la rive
gauche du Rhin. C'est Armand Carrel, c'est Armand Marrast, c'est Louis
Blanc, Barbs, Blanqui, tous ceux qui ne sparaient pas de leur
propagande pour la Rvolution, et la Rpublique le sentiment national,
tous ceux pour qui le premier devoir de la France librale devait tre
d'achever la nation et de lui rendre les Franais spars de leurs
frres et tombs sous le despotisme tranger...


       *       *       *       *       *


_Le mariage de Colette et d'Asmus_.

Il y a en terre mosellane et rhnane des gens de souche celtique mais
que des sicles de kultur ont plus ou moins profondment germaniss; il
y en a aussi qui sont de purs Allemands immigrs depuis plus ou moins de
gnrations. Eh bien, je crois que le don d'assimilation, le charme de
la race latine, oprera mme sur ceux-l.

Ils prouveront bientt, au contact intime de notre civilisation, cet
tonnement mu qui saisit le gros Asmus, tout frais moulu de ses
pdantes Universits,  son arrive  Metz et dans sa visite  la place
Stanislas de Nancy. Ils voudront se hausser  cette finesse de la vraie
culture que l'on ne souponne pas en Pomranie ni mme sous l'alle des
Tilleuls.

Ce sont bien les deux races ternellement antagonistes que Maurice
Barrs a mises en regard dans son roman. Mais il peut arriver que leur
antagonisme cesse  certains jours et que l'une soit attire vers
l'autre par une mystrieuse sympathie. C'est le sentiment qu'prouve
Asmus. Sous le clair regard de Colette, il sent fondre son pangermanisme
comme sous un rayon de soleil et il oublie la savante demoiselle de
Koenigsberg. La petite Messine elle aussi est trouble et il semble
presque qu'elle va dire oui, quand un sursaut de sa race, un tour de
sang, lui fait dire non. C'est l le sentiment patriotique que Maurice
Barrs a voulu mettre en relief et auquel il faut applaudir.

Et cependant,  la rflexion, on se demande si une autre solution, dont
l'auteur lui-mme nous fournit les lments, et t contraire au
patriotisme. Si un mariage avait eu lieu, n'est-ce pas Colette, et en
elle la France, qui aurait conquis et assimil le Germain?

C'tait la pense que Jaurs exprimait ainsi:

Est-il possible, crivait-il, qu'une Colette et qu'un Ehrmann, qui
parviennent  imprimer jusque dans l'esprit du vainqueur une noble image
de la France, s'obstinent  repousser ceux sur qui le charme franais
aura opr? Entre M. Ehrmann et l'lite des Allemands immigrs, il se
crera un lien subtil et fort, une communication d'ordre suprieur, et
l'ide viendra un jour  ce jeune homme que cette mutuelle sympathie
pourrait s'largir jusqu' envelopper les deux nations. Et Colette? Elle
refuse de se marier avec Asmus, soit. Mais elle a hsit; on a entrevu
que si elle pousait Asmus elle travaillerait avec lui  rconcilier
Franais et Allemands, et par l le livre de M. Barrs nous prdispose 
l'indulgence...

Ainsi, concluait Jaurs en interpellant M. Barrs, parce que vous avez
le sens de la vie, vous ne pouvez enfermer l'ample mouvement des choses
dans les formules troites que vous prfrez. Vous vous dmentez et vous
vous dpassez vous-mme,  votre insu, en nous suggrant, malgr que
vous en ayez, l'ide d'une revanche plus haute, celle du gnie franais
parvenant  se faire comprendre du gnie allemand et  le combattre.

Je n'ai jamais oubli, continue Barrs, cet article de Jaurs. Il est
de grande porte. tant donne l'opposition de ses ides doctrinales et
de mes ides propres, les faits sur lesquels nous nous accordions
prenaient  mes yeux une rare valeur. La civilisation franaise dans
les pays annexs conquiert les Allemands, s'impose  leurs professeurs,
transforme leurs moeurs, voil ce que Jaurs me concdait, en ajoutant
qu'il avait bien pu en tre toujours ainsi.

Il se pourrait bien, disait-il, que depuis deux mille ans, il y et, de
ce ct-ci du Rhin, des Colette qui ne veulent pas pouser des Asmus.
Quand par force le mariage s'est accompli M. Asmus, aprs s'tre fait
appeler quelque temps M. Asmus-Baudoche, s'est trouv, un beau jour,
Baudoche tout court, ne voulant plus rien savoir des Asmus.

Jaurs allait trop loin. Il voulait un colossal mariage entre la France
et l'Empire allemand, mariage o la France aurait tout sacrifi, mais o
elle aurait, en revanche, fcond de sa grce le gnie du Retre. Ce fut
l, comme dit Barrs, l'effroyable chimre du tribun socialiste, car
le Retre, quand il est chez lui, est brutal et rappelle un peu trop
Barbe-Bleue. Mais quand il n'est pas chez lui, il est en effet maniable
et civilisable.

Jamais nous ne dgermaniserons la Germanie chez elle. L o elle est
indpendante, elle est trop orgueilleuse pour se laisser polir par une
ide trangre. Quand les Allemands oprent par masses compactes, en
temps de paix comme  la guerre, ils sont impntrables, ils se
dfendent: aucun souffle du dehors ne peut circuler dans cette fort
touffue. Au contraire, quand ils sont  l'tranger, sans espoir de
pouvoir l'emporter par l'espionnage et la trahison, ils sont dociles,
serviles mme et minemment assimilables.

C'est, dit Onsime Reclus, celui de tous les peuples qui se confond le
plus vite avec les citoyens de son pays d'migration. Personne ne dit
mieux que lui: La patrie c'est l o l'on est bien! La patrie n'est pas
o je naquis, mais o je mange. Ils disent en leur langue: Je chante la
chanson de celui dont je mange le pain: _Wessen brod ich esse, dessen
Liede ich singe._ Ils n'ont de force, de vitalit, de dure qu'en masse
et, comme on sait, c'est ainsi qu'ils vont  l'assaut. Partout, en
France, en Italie, en Algrie, aux tats-Unis, en Canada, en Argentine,
en Chili, leur disparition ne demande qu'une ou deux gnrations[1].

Et c'est pourquoi le rve de Jaurs, ramen  une plus modeste chelle,
ne serait pas une chimre. Le Germain ou le Germanis, chez nous, en
terre rhnane de rive gauche, serait vite francis.

C'tait aussi la pense de Frdric Mistral. Le pote de Mireille
crivait  Barrs,  propos de _Colette Baudoche_, cette lettre curieuse
et de grand sens:

_Vous rendez si sympathiques le terroir et la race (de Metz) que le bon
gros Allemand Frdric Asmus est vaincu en peu de temps, et vaincu de
faon si naturelle et si honnte qu'on regrette vraiment la maussaderie
finale de la petite Colette. tant donn que le germanisme finit
toujours par se fondre dans la latinit,-- preuve la fusion rapide des
innombrables envahisseurs de l'empire romain,--il est certain que, par
le seul effet des influences naturelles, les immigrs allemands sont
destins  faire des fils et petits-fils lorrains, et par eux la
Lorraine reprendra son autonomie. Je remarque en Provence que les fils
des Mtques sont gnralement plus ardents que les indignes de vieille
roche. C'est le mystre de la greffe. Donc j'aurais vu avec plaisir le
bon docteur Asmus contribuer  repeupler Metz de jeunes patriotes. Il
mritait bien cette jolie rcompense.

Changez Metz; mettez  la place Trves, Mayence, Coblence, mme Cologne
et Aix-la-Chapelle, ce sera encore vrai.

Encore une fois, il s'agit d'une opration restreinte et tente dans des
conditions spciales; nous ne prtendons pas conqurir l'Allemagne et la
dgermaniser chez elle. Colette aurait tort d'aller essayer son pouvoir
sur la rive droite: mais la rive gauche lui appartient, et, en
descendant le Rhin, de Strasbourg  Cologne, elle porte partout avec
elle le sceptre de la beaut latine.

L'acadmicien en convient, me semble-t-il, quand il crit, dans le mme
article si suggestif que je viens d'exploiter:

C'est l'opration que nous russirons  Trves et  Coblence et dans
toutes ces charmantes petites villes de la basse Moselle. Aisment, par
la douceur de la vie franaise que nous y transporterons, nous ferons le
plus beau mariage. Des unions, qui n'taient pas possibles  Strasbourg
et  Metz, le deviendront; car il y a la manire, et ce ne sera plus la
manire prussienne. Ils taient lgion, hier, les Allemands qui se
tournaient vers nous comme les plantes vers le soleil. Le dur gnie
destructeur de la Prusse les contrariait, les contraignait, les
dnaturait. Librs de cette barbare tutelle, les bords du Rhin, trop
heureux de respirer  leur aise, prendront leur libre rythme, aisment
accord au ntre.

_Dans l'intrieur de notre frontire rhnane_ pourra s'panouir, avec
le temps, le rve de Mistral, qui ne voulait pas comprendre les
obligations que l'honneur imposait aux filles d'Alsace et de Lorraine et
qui souhaitait le mlange des deux races pour le profit du monde
franais et latin.

[Note 1: Onsime RECLUS, _Le Rhin franais, annexion de la rive
gauche_, p. 75. Paris, Attinger, 1915.]




#XII#

#L'AGRANDISSEMENT DE LA BELGIQUE#


_La Belgique doit s'agrandir_.

Aprs la cruelle exprience qu'elle vient de faire de la bonne foi
germanique, la Belgique ne peut plus se fier  la parole de l'Allemagne.
Elle _doit_ pouvoir _se dfendre_ et par consquent elle _doit se
fortifier_ et pour cela _s'agrandir_.

Sans doute, l'Allemagne vaincue sera bientt affaiblie, ruine par la
guerre et dsarme par les conditions qui lui seront imposes; sans
doute les puissances actuellement coalises contre elle continueront
pendant la paix  se tenir troitement unies et  veiller au salut de
l'univers, en empchant l'ennemi commun de se relever; sans doute aussi,
par consquent, la Belgique pourra compter sur leur assistance pour
sauvegarder son intgrit et son indpendance contre une nouvelle
agression de l'Est. Mais elle aurait tort de s'en tenir l et de compter
sur une neutralit, mme garantie par les grands tats, dont elle sait
le cas que l'on fait  Berlin. Elle doit se dire que l'Allemagne
cherchera  se refaire et  se venger. Elle doit prendre toutes les
prcautions possibles: et la meilleure c'est la force personnelle et non
le secours d'autrui.

Elle se suiciderait, si elle refusait les moyens que lui offrira la
commune victoire des Allis de se rendre inattaquable. C'est pour elle
une ncessit vitale, un devoir de conscience patriotique, de les
employer tous. C'est aussi un devoir international, devoir qu'elle a
contract envers l'Europe. Sa chute entranerait de nouvelles
catastrophes mondiales dont nous ne nous voulons plus et qu'elle doit
s'viter et nous viter.

Pour carter ce danger, on ne lui demande qu'un seul sacrifice, celui de
sa modestie. On ne lui demande que de se laisser enrichir et agrandir.
Elle doit accepter les terres que lui offriront les Allis,  savoir la
partie de la Prusse rhnane situe au nord de l'Eifel, riche contre qui
comprend Aix-la-Chapelle, Cologne et Crefeld, plus certaines
rectifications de frontires du ct de la Hollande et du Luxembourg,
dont nous parlons plus bas.


       *       *       *       *       *


_Objection: la question des races._

Il parat que la chose ne va pas toute seule. Un certain nombre de
Belges voient de mauvais oeil cet accroissement de territoire. Ils
estiment que leur nation n'est pas assez nombreuse, pas assez forte pour
s'assimiler la population relativement considrable de la rgion
rhnane. Elle a dj la race flamande et la race wallone qui ne
s'entendent pas trop bien. La race teutonique ne serait-elle pas un
troisime lment hostile, un ferment de division morale et politique,
une cause de perptuelles perturbations?

C'est entendu, ce danger existe. Mais entre deux maux il faut choisir le
moindre. Or le danger d'une nouvelle invasion barbare, le danger de
laisser l'Allemagne puissante et vindicative  ses portes, le danger de
rester une petite nation expose  tous les coups, soumise  tous les
affronts et  toutes les servitudes, menace tous les jours d'une mort
peu glorieuse, nous semble autrement grave pour la vie et l'honneur de
la Belgique que le danger de complications intrieures qu'elle peut
d'ailleurs carter pour une grande part.

En effet, avec l'habilet et le doigt dont elle a souvent fait preuve,
elle peut attnuer, sinon faire disparatre compltement le mal. La race
allemande est servile; elle se courbe sous la force; elle accepte
facilement le rgime qui lui parle de haut. C'est la plus assimilable de
toutes les races. Elle l'a montr dans le pass. La barbarie des Francs,
des Burgondes, des Wisigoths a fondu comme la glace au rayonnement de la
civilisation gallo-romaine. Le fier Sicambre est devenu le doux
Sicambre, _mitis Sicamber_, de saint Remy. Les gens d'Aix-la-Chapelle et
de Cologne se feront parfaitement avec le temps au rgime belge.

Nous n'avons pas  entrer ici dans les problmes que soulvera la vie
intrieure de la Belgique agrandie. Ses hommes d'tat ont souvent fait
preuve d'un haut sens politique. Ils sauront faire rgner la paix et
l'harmonie entre les races de leur nation. Les Flamands et les Wallons
y contribueront en s'unissant, comme ils le font surtout depuis la
guerre. Ils sont capables de tous les efforts que leur demande le
patriotisme. Ce sentiment ne sera pas amoindri chez eux par l'adjonction
d'un troisime lment de population. Les Ripuaires se mettront vite au
pas, plus vite qu'ils ne se sont mis au pas de l'oie aprs leur annexion
 la Prusse en 1815.

Cependant la Belgique est  la fois juge et partie dans cette grave
question. Nous pouvons lui exposer notre point de vue:  elle de dire le
dernier mot. Si, malgr tout, elle ne veut pas d'annexion, on ne l'y
peut contraindre. Toutefois, il existe un petit territoire au moins
qu'elle sera certainement heureuse de reprendre, celui de _Malmdy_ et
de _Montjoie_ qui a t dtach du pays de Lige et runi contre toute
raison et tout droit  la Prusse par le trait de Vienne: c'est une
population entirement wallonne.

_Quant  la Prusse rhnane septentrionale, si nos voisins n'en veulent
pas, la France avisera  un autre moyen d'en liminer le virus
germanique. Elle devra ou bien tablir un gouvernement ou un principat
entirement soumis  son protectorat, ou bien se l'annexer purement et
simplement, comme elle le fit en 1797: nous avons vu qu'elle y a tous
les droits. C'est, semble-t-il, le parti le plus simple et qui crerait
le moins de difficults._


       *       *       *       *       *


_La question du Limbourg._

Enfin, il est une rectification de frontire qui doit galement tre
envisage: au nord-est celle du Limbourg, au sud-est celle du
Luxembourg.

Le Limbourg a t en 1839 trs maladroitement partag entre la Belgique
et la Hollande. Prenez une carte, vous verrez que la partie mridionale
du Limbourg hollandais, qui contient Mastricht, est place de guingois
sur le flanc du Limbourg belge et forme une sorte de poche bizarre,
excentrique, qui dborde de la Hollande pour pntrer dans les chairs de
la Belgique. La ville de Mastricht avec son territoire revient donc 
celle-ci par droit de configuration gographique, sans compter que,
ayant fait jadis partie de la principaut de Lige, elle lui revient
aussi par droit historique.

Ce modeste accroissement ne peut soulever de la part de la Belgique une
objection semblable  celle que fait natre l'annexion de la Prusse
rhnane, car il ne s'agit ni de la Prusse, ni du Rhin, mais d'une ville
meusienne, d'un territoire restreint, facilement assimilable pour la
Belgique en raison des affinits de langue, de race et de moeurs qu'il
lui offre.

La seule difficult que l'on puisse craindre surgirait du ct de la
Hollande dont le consentement est videmment ncessaire. Mais il semble
qu'elle ne le refuserait pas, si on lui offrait en compensation la Frise
allemande qui est beaucoup plus vaste et qui complterait d'ailleurs
avantageusement la Frise hollandaise. Cette province est est un bien en
quelque sorte patrimonial de la Hollande, bien qui lui a t arrach et
qu'elle doit tre heureuse de recouvrer.

Au sud-est est le grand-duch de Luxembourg. Mais, comme sa possession
intresse galement la France, la question mrite d'tre traite  part.




#XIII#

#LA QUESTION DU LUXEMBOURG#


La question du Luxembourg ne saurait tre lude. Il n'est indiffrent 
personne que ce petit tat plac sur la grande route de la France et de
l'Allemagne subisse l'influence de l'une ou de l'autre de ces
puissances.

Trois solutions seulement sont acceptables du point de vue de notre
scurit et de la paix gnrale: ou sa runion  la Belgique, ou son
annexion par la France, ou sa neutralit sous le protectorat de la
France. Quelles sont les raisons qui militent pour ou contre chacune de
ces solutions?


       *       *       *       *       *


_La runion  la Belgique._

Cette solution ne manque pas de bases historique et juridique. Les deux
pays ont t longtemps unis dans les divers partages qui ont t faits
de la Lotharingie. Le duch a une situation intermdiaire entre la
Haute-Lorraine qui est franaise et la Basse-Lorraine ou Lothier d'o
est sortie la Belgique. Il a presque toujours suivi le sort de cette
nation: il a appartenu comme elle  l'Empire germanique,  la maison de
Bourgogne,  la maison de Habsbourg,  la France sous la Rvolution et
l'Empire; il a fait avec elle partie du royaume des Pays-Bas de 1815 
1830; il s'est rvolt avec elle contre la Hollande. Une moiti du pays
a t donne  la Belgique en 1830 et forme depuis lors le Luxembourg
belge: l'autre moiti complterait harmonieusement cette province.
L'Europe pourrait donc l'offrir au roi Albert. Quant au droit de la
maison de Nassau nous en parlerons plus loin.

Mais les mmes raisons qui font hsiter la Belgique  prendre Cologne
pourraient aussi la faire reculer devant l'annexion du Luxembourg. Et
puis,  parler franchement, il nous semble que ses droits et ses
intrts le cdent ici  ceux de la France.


       *       *       *       *       *


_L'annexion par la France._

L'annexion par la France aurait pour elle un droit historique et
l'intrt de notre dfense nationale.

Le Luxembourg fut d'abord gaulois pendant des sicles et jusqu' la fin
de l'poque carolingienne. Au XVe sicle il chappa  l'Empire
germanique pour passer  la maison franaise de Bourgogne, puis, par
l'hritire de cette maison,  celle de Habsbourg. Une partie du pays,
qui comprenait Thionville et Montmdy, nous fut cde en 1659 par le
trait des Pyrnes. En 1684, Louis XIV s'empara de la ville mme de
Luxembourg dont Vauban fit la place la plus forte de l'Europe. Aprs
treize ans de possession, Louis XIV la retrocda avec regrets 
l'Espagne au trait de Ryswick en 1697.

Vauban s'intressait vivement  la possession du Luxembourg. Quand la
ville tomba en notre pouvoir en 1684, il fit clater son enthousiasme en
ces termes: C'est la plus glorieuse conqute que le roi ait jamais
faite, qui mettra notre frontire en tel tat que les Allemands ne
pourront jamais attaquer le royaume par ce ct-l. Quand nous dmes
abandonner la place en 1697, Vauban en conut un profond chagrin et la
plus vive indignation: Nous fournissons, crivait-il,  nos ennemis de
quoi nous donner les trivires... Nous perdons pour jamais l'occasion
de nous borner par le Rhin.

Nous avons de nouveau possd le Luxembourg pendant vingt ans sous la
Rvolution et sous l'Empire. Il formait alors le dpartement des Forts.

Il nous fut enlev en 1815 et fit partie, avec la Belgique et la
Hollande, du royaume des Pays-Bas. En 1831, aprs la rvolution de
Belgique, il fut partag, comme nous l'avons vu, entre ce pays et la
Hollande. Le roi de Hollande, Guillaume Ier, garda une partie du
Luxembourg avec le titre de grand-duc. Mais la ville faisait
militairement partie de la Confdration germanique et avait une
garnison allemande. En 1842, le Luxembourg entra dans le Zollverein et
par l se germanisa de plus en plus. En 1866, la Confdration
germanique ayant t dissoute, Napolon III demanda le retrait des
troupes allemandes et songea  obtenir de la Hollande la cession du
grand-duch. La guerre faillit  cette occasion clater en 1867 entre la
France et la Prusse. Mais, la mme anne, la Confrence de Londres
neutralisa le Luxembourg, sous la garantie des grandes puissances et
sous la souverainet personnelle de Guillaume III, roi de Hollande.

L'Allemagne continua cependant  tenir ce petit pays sous sa tutelle. En
1871, elle acquit l'exploitation de ses chemins de fer.

En 1890, Guillaume III tant mort sans hritier mle, le Luxembourg
passa par droit de succession  son parent Adolphe de Nassau. Ce prince
avait t, en 1866, dpouill de ses tats hrditaires par la Prusse
contre laquelle il s'tait dclar pendant la guerre d'Autriche. Mais,
en 1890, la Prusse ne s'opposa point  ce qu'il recueillit l'hritage du
roi de Hollande et cette gracieuset amena une rconciliation entre les
Nassau et les Hohenzollern. La Grande-Duchesse actuelle, Marie, est la
fille, d'Adolphe.

Voil donc un pays qui pendant longtemps et  plusieurs reprises a t
franais et qui est aujourd'hui prussianis. Il y a l un danger. Si la
citadelle de Vauban a t dmantele en 1867, la position stratgique de
la ville est toujours trs importante. Elle barre le chemin entre Meuse
et Moselle. Elle ouvre ou ferme l'accs de l'Argonne, de Chlons et de
Paris.

En 1792, le duc de Brunswick partit de Coblence, remonta la Moselle,
masqua  sa gauche la Lorraine par un corps de troupes et, choisissant
Luxembourg comme base d'opration, se lana de l par Longwy et Verdun
vers le coeur de la Champagne.

En 1914, les Allemands, en violant le territoire du Grand-Duch, ont
prouv qu'il avait gard son importance militaire pour ou contre nous.
C'est donc pour la France une imprieuse ncessit de s'en emparer ou du
moins d'empcher qu'il ne reste au pouvoir de l'Allemagne.


       *       *       *       *       *


_L'viction de la Maison de Nassau._

L'annexion du Luxembourg  la Belgique ou  la France emporterait tout
d'abord l'viction de la maison de Nassau. Mais serait-ce l un geste
bien lgant? Ne serait-ce pas une violence peu en harmonie avec nos
habitudes chevaleresques et mme avec nos principes de justice et de
libert?

On peut rpondre  cette objection par un argument topique. Guillaume
Ier n'a pas hsit un instant en 1866  dpouiller de ses tats
hrditaires cette maison de Nassau, une des plus anciennes et des plus
fameuses de l'Europe, simplement parce qu'elle s'tait dclare pour
l'Autriche contre la Prusse. Il chassa brutalement Adolphe et s'annexa
son duch. Il est vrai que, en 1890, Adolphe ayant hrit de son parent
le roi Guillaume III de Hollande le grand-duch de Luxembourg, la Prusse
daigna lui permettre d'entrer en possession de cet hritage. Les deux
familles se rconcilirent  cette occasion, mais le Hohenzollern
roublard garda sa proie de la rive droite en permettant au Nassau de
s'installer sur la rive gauche.

Ds lors pourquoi la France serait-elle plus galante que l'Allemagne
envers une famille allemande? Pourquoi serait-elle tenue de ddommager
des Teutons du tort que leur ont fait d'autres Teutons? Si les Nassau
ont un droit dynastique, c'est avant tout sur la vieille principaut
d'o ils tirent leur nom et sur laquelle ils ont rgn sept cents ans.
Que la Prusse leur rende ce qu'elle leur a vol sur la rive droite et
qu'elle nous laisse la rive gauche qui ne lui appartient pas. Si les
diplomates tiennent  ne pas contrister la Grande-Duchesse Marie, ils
n'auraient qu' condamner Guillaume  lui restituer le duch de Nassau.

Le droit de cette princesse sur le Luxembourg dcoule de celui de la
maison royale de Hollande, branche cadette de la maison de Nassau. Or si
l'on pse ce droit hollandais, il est permis de le trouver fort lger.
C'est en 1815 que l'Europe, sous l'influence de la Prusse, enleva le
Luxembourg  la France pour l'offrir au souverain des Pays-Bas. Elle ne
fit pas tant de faons pour nous dpouiller. Pourquoi en 1915
aurions-nous plus de scrupules, si nous jugeons que la possession d'un
pays qui fut notre si longtemps est aujourd'hui indispensable  notre
scurit?

Une autre raison pourrait s'ajouter  celles que nous venons d'exposer
de remercier la dynastie rgnante: c'est l'attitude qu'elle a prise avec
son gouvernement dans la guerre actuelle. On a dit que, sous les dehors
d'une rsistance et d'une protestation pour la forme, elle a eu des
complaisances excessives pour les envahisseurs. On a critiqu certaines
dmarches de M. Eyschen, le ministre omnipotent, et la facilit avec
laquelle la jeune Grande-Duchesse a accept les compensations offertes
par l'Allemagne et les bouquets de roses de Guillaume II. Il lui tait
peut-tre difficile de refuser des fleurs, mais s'il est vrai que le
grand-duch a manqu aux devoirs d'une loyale neutralit, ce serait sans
doute un facteur important qui lgitimerait des reprsailles et surtout
des mesures de prudence pour l'avenir. Toutefois, il est difficile au
public de savoir la vrit  cet gard et il est possible qu'il n'y ait
l que des bruits malveillants: or, des on-dit ne peuvent baser une
action politique digne et srieuse. Les gouvernements allis savent sans
doute mieux que nous  quoi s'en tenir sur la loyaut du gouvernement
luxembourgeois, et leur sagesse en tiendra compte dans la mesure qui
convient.

Mais les autres raisons que nous avons donnes, et qui sont d'un ordre
plus lev et plus gnral, suffisent  motiver notre reprise de ce
pays, si les Allis jugent  propos de la dcider. Je sais bien, comme
l'a dit le pote, qu'il ne faut pas frapper une femme, mme avec une
fleur; mais serait-ce frapper la Grande-Duchesse que de la reconduire
triomphalement  la frontire et de l'envoyer rgner au del du Rhin sur
la principaut de ses pres? Nous pourrions au besoin ajouter quelques
roses de consolation  celles que lui a offertes l'ami Guillaume.


       *       *       *       *       *


_Le droit de la population._

Il reste un problme qui ne semble pas difficile  rsoudre, c'est le
droit de la population. Il est certain qu'elle dteste les Prussiens et
sera heureuse de toute mesure qui la soustraira  leur domination. Cette
haine s'est singulirement accrue pendant cette guerre, o ils ont
trait le Luxembourg en pays conquis. Au contraire, la population a des
sympathies anciennes et profondes pour la France.

La preuve absolue, clatante, magnifique, que le Luxembourg est
francophile, c'est, si le fait rapport par la _Luxemburger Zeitung_ est
exact, que la plupart de ses jeunes gens en ge de porter les armes,
8.678 sur 220.000 habitants, ont pris du service comme volontaires dans
l'arme franaise. Dans toutes les villes qu'ils ont traverses pour
aller de Bayonne au front, ils ont t chaleureusement accueillis au cri
de: _Vive le Luxembourg!_ auquel ils rpondaient par celui de: _Vive la
France!_ Le mme fait a t certifi par un journal de Trves, la
_Trierische Landeszeitung_, et ce journal ajoute que, d'aprs un
communiqu de Berlin, _il n'y a pas de volontaires luxembourgeois dans
l'arme allemande_.

Le chiffre que nous venons de donner a t contest, je le sais: on a
fait observer que le Luxembourg n'a qu'une arme rgulire de 250
hommes. Cette raison ne prouve rien. Si le grand-duch n'a que 250
soldats, c'est qu'il n'a pas besoin d'en avoir davantage. Mais un pays
peut facilement donner 12% de sa population au service militaire. Le
Luxembourg compte 220.000 habitants; en dfalquant de ce nombre 20.000
trangers, c'est 24.000 soldats qu'il peut fournir. Il n'est donc pas
_impossible_ qu'il nous ait envoy 8.678 volontaires.

MM. Franc-Nohain et Paul Delay, dans leur _Histoire Anecdotique de la
Guerre_, parlent de 800 Luxembourgeois engags  Paris, dans la seule
journe du 21 aot 1914. Mais il faut ajouter  ce nombre ceux qui se
sont fait inscrire  Paris mme, les jours suivants, puis ceux qui se
sont enrls en province, surtout dans nos grandes villes industrielles
o il y a beaucoup d'trangers, et enfin tous ceux qui ont pu venir
depuis lors de leur pays, et nous savons qu'ils ont eu toute facilit
pour passer par la Suisse ou la Hollande. Ces trois donnes doivent
majorer sensiblement le chiffre initial de 800. D'ailleurs nous ne
voyons pas quel intrt l'Allemagne, s'il est vrai qu'elle a inspir ces
articles, aurait  faire savoir qu'elle est aussi hae au Luxembourg que
la France y est aime.

Nanmoins le chiffre donn est relativement si considrable que nous le
mentionnons sous toutes rserves. Il ne semble pas d'autre part qu'il
puisse tre abaiss au-dessous de plusieurs milliers, et c'est dj une
preuve indniable de l'amour que l'on a pour la France dans le
Luxembourg.

Un des catholiques les plus minents du grand-duch, M. Prm, que j'ai
eu l'honneur de connatre en Belgique et qui est devenu, depuis, mon
collgue au Comit permanent des Congrs Eucharistiques internationaux,
tait un intellectuel de culture germanique. Son aversion pour la
politique anticlricale, o il voyait une importation franaise, avait
mme fait de lui un antifranais convaincu. Mais les atrocits et les
impits commises par les Allemands en Belgique lui ont ouvert les yeux.
Il a t surtout rvolt par les dclarations de M. Erzberger, leader du
Centre allemand, o sue le pangermanisme le plus hont, le plus
barbare, le plus monstrueusement orgueilleux. Il lui a crit une lettre
ouverte o il lui dmontre que ses principes sont incompatibles avec la
doctrine catholique. Sur une plainte de l'intress, la lettre a t
poursuivie par le procureur gnral du Luxembourg. Mais rien n'a plus
servi que ce procs  rendre M. Prm populaire, les Allemands odieux et
le parti franais puissant au Luxembourg.

La population luxembourgeoise parle, il est vrai, en majorit, un
dialecte germanique, mais, comme pour l'Alsace, ce n'est pas un obstacle
 la francisation. Le franais est la langue officielle. La bourgeoisie
et la noblesse se servent des deux langues et envoient leurs enfants
dans les pensions de Paris ou de Bruxelles. Le peuple pourra donc
continuer  parler allemand, comme les Alsaciens, et  aimer nos
institutions.

Quant  la dynastie tudesque dont il jouit depuis 1890 par la grce des
Hohenzollern, il y a lieu de croire qu'il n'a pour elle qu'un loyalisme
peu profond. Et il doit se rendre compte, aprs l'odieuse violation de
son territoire en aot 1914, de l'avantage qu'il y aurait pour lui 
faire partie d'une grande nation comme la France.


       *       *       *       *       *


_Le protectorat de la France_

Si, pour des raisons suprieures, les Allis rejetaient les deux
solutions prcdentes, il est une combinaison qui pourrait encore
sauvegarder tous les intrts et carter le pril germanique: ce serait
la neutralisation du Luxembourg sous le protectorat de la France, soit
que l'on garde la maison de Nassau, soit qu'on l'carte et qu'on la
remplace par un gouvernement rpublicain ou autre. Ce protectorat
pourrait d'ailleurs n'tre qu'un rgime de transition qui prparerait
les voies  une prochaine incorporation du pays  la France.




#XIV#

#CONCLUSION#


_Pas de paix boiteuse et essouffle._
(M. POINCAR.)

Je ne suis qu'un simple citoyen franais, mais ce titre me donne le
droit de dire ce que j'estime utile et ncessaire au bien de mon pays,
et c'est pourquoi je me suis permis de ddier ces pages aux ngociateurs
de la paix future. Je les adjure de se pntrer de notre droit
historique et de notre intrt national en ce qui concerne la rive
gauche du Rhin et de ne pas hsiter  rclamer notre d.

Ils devront accomplir une oeuvre colossale, grandiose d'o dpendront
pour des sicles la splendeur et la scurit de la France; ils auront 
reconstruire une Europe nouvelle sur les bases de l'ordre et de la
justice. Le sort de l'Alsace-Lorraine est la premire question qui se
prsentera  eux. Ils la trancheront videmment dans le sens indiqu par
les dclarations de MM. Poincar et Viviani, en runissant de nouveau
ces petites Frances  la grande France. Mais la question des autres
provinces rhnanes vient immdiatement aprs, et une solution semblable
s'impose  la conscience de nos diplomates.

Certains hommes politiques chercheront  les influencer dans un sens
contraire, en leur criant: _Pas de conqutes! pas d'annexions!_ Qu'ils
restent sourds  ces suggestions antipatriotiques! Nous ne leur
demandons pas de nous attribuer les terres d'autrui, mais de reprendre
les ntres, de refaire, suivant l'expression de Vauban, _notre pr
carr_, comme il l'tait au temps de Clovis, de la Rvolution et du
premier Empire.

J'adjure les hommes politiques et les publicistes socialistes qui
repoussent toute annexion de considrer qu'ils vont contre le programme
traditionnel de la Rvolution et de la Dmocratie depuis plus de cent
ans. Qu'ils relisent les discours prononcs  la Convention; ils verront
que l'ide fixe des plus clbres rvolutionnaires fut de runir toute
la rive gauche du Rhin  la France; ils prtendaient que ce n'tait pas
l une annexion ou une conqute proprement dite, mais une restitution ou
une reprise de notre bien. Ainsi pensaient Danton, Carnot, Sieys,
Cambacrs, Dubois-Cranc, Merlin de Douai, Grgoire[1].

Telle a t aussi l'opinion de Victor Hugo, des historiens de l'cole
librale ou rvolutionnaire, comme Thiers, Henri Martin, Louis Blanc,
Edgar Quinet, et de la plupart des publicistes et des hommes politiques
du XIXe sicle, Armand Carrel, Armand Marrast, Barbs, Blanqui, mile
de Girardin. Les mnes des grands anctres frmiraient d'indignation
contre les pigones qui renieraient leur programme.

Si les Allemands taient vainqueurs, ils n'hsiteraient pas  s'annexer
une partie de notre pays sur lequel ils n'ont aucun droit historique.
Leurs crivains militaires les plus clbres, le gnral von Klausewitz,
le gnral Bronsart de Schellendorf, le gnral Bernhardi nous ont dit
clairement que l'Allemagne entendait nous prendre  la prochaine guerre
le nord de la France, de la Somme  la Loire, la Picardie, la Champagne,
la Bourgogne et la Franche-Comt. Le comte Bernstorff, ambassadeur
allemand aux tats-Unis, dclarait que son pays nous enlverait tous les
territoires situs au nord et  l'est d'une ligne tire de Saint-Valery
 Lyon, soit un bon tiers de la France, y compris Paris.

Nous ne devons donc pas hsiter  reprendre  ces insatiables bandits le
sol qu'ils nous ont enlev, et qui est ncessaire  notre dfense
nationale. Ce serait une folie, un crime, de ne pas assurer  la France
les garanties ncessaires  la dfense de son droit et de son
territoire. _Pas de paix boiteuse et essouffle!_ comme le disait M.
Poincar! Pas de modestie insense qui nous remettrait bientt sur les
bras une guerre plus terrible que celle-ci, et nous ferait maudire et
mpriser de la postrit!

Une occasion va se prsenter  nous, unique dans l'histoire, d'accomplir
un acte dont le retentissement sera immortel. Nous souffrons de
l'abominable trait de Francfort qui nous arracha l'Alsace et la
Lorraine; nous souffrons des traits de 1815 qui nous enlevrent les
provinces rhnanes infrieures; nous souffrons mme, aprs plus de mille
ans, du trait de Verdun qui dmembra pour la premire fois notre
patrie. Que le prochain trait rpare pour mille ans, si c'est possible,
toutes ces erreurs et toutes ces fautes. Reprenons nos anciennes
provinces, l'Alsace, la Lorraine et la France rhnane,--et que nos
sentinelles montent ternellement la garde sur le Rhin!

[Note 1: Voir plus haut dans le chapitre VIII: _Politique de la
Convention_.]



       *       *       *       *       *


PARIS (VIe)
Librairie de P. LETHIELLEUX, diteur
10, rue Cassette, 10


#OEUVRES DE M. L'ABB COUB#


#GLOIRES ET BIENFAITS DE L'EUCHARISTIE#
   In-8 cu                                 3.50

#GLOIRES ET BIENFAITS DE LA SAINTE VIERGE#
   In-8 cu                                 3.50

#GLOIRES ET BIENFAITS DES SAINTS#
   In-8 cu                                 3.50

#NOS ALLIS DU CIEL#
   In-8 cu                                 3.00

#DISCOURS DE MARIAGE#
   In-8 cu                                 3fr.
    Ce recueil de seize discours de M. l'abb Coub expose la doctrine
    catholique sur la nature et la dignit du sacrement de mariage, les
    devoirs qu'il impose aux chrtiens, les grces qu'il leur confre.
    Il les met en garde contre les opinions courantes destructives de la
    foi conjugale et les fins de cette institution divine. Inutile de
    dire que prononcs dans des glises, ils peuvent tre mis entre
    toutes les mains. Les prtres surtout y trouveront une aide pour les
    discours analogues qu'ils auront  composer. C'est d'ailleurs  la
    demande de plusieurs d'entre eux, qui en ont eu connaissance, que
    ces discours, imprims  part pour les familles intresses, ont t
    runis en vo1ume.

   Titre des discours:
    La Pense de Dieu dans le Mariage.--L'pe, la Plume et la
    Croix.--L'Amour du Devoir.--Dieu, France et Marguerite.--Le Mariage
    du Marin.--Le Culte de la beaut.--Sur la mer de Tibriade.--Sois
    Fal! _Sursum Corda!_--Le Mariage de la Sainte Vierge.-- Cana de
    Galile.--Le Mariage du jeune Tobie.--Le Mariage de Rbecca.-- Dieu
    vat!--La Lutte pour la Vie.--Un coin de Ciel bleu.--La Chambre
    nuptiale.


#L'AME DE JEANNE D'ARC#
   In-8 cu                                 4fr.

#JEANNE D'ARC ET LA FRANCE#
   In-8 cu                                 2fr.

#L'POPE DE JEANNE D'ARC#
   _EN DIX CHANTS_, par l'abb S. COUB
   _EN DIX TABLEAUX_, par le Commandant LINARD
   In-8 cu                                 2 fr.
    C'est une vie de Jeanne distribue en dix chapitres qui forment
    comme les dix chants d'une pope en prose et illustre par dix
    belles gravures en couleurs du Commandant Linard. Ces gravures,
    finement excutes, sont de petits chefs-d'oeuvre aux tonalits les
    plus opposes et les plus brillantes, depuis les effets de neige de
    la pleine de Vaucouleurs jusqu'aux rouges lueurs des torches
    embrasant les rues d'Orlans. Le texte de M. l'abb Coub en offre
    un commentaire tout vibrant de patriotisme.

#Alsace, Lorraine et France rhnane#
   EXPOS DES DROITS HISTORIQUES
   DE LA FRANCE
   SUR TOUTE LA RIVE GAUCHE DU RHIN
   In-12                                    2fr.

#Les Gloires de la France
   et les Crimes de l'Allemagne#
   ANTAGONISME SCULAIRE
   DE LA FRANCE ET DE L'ALLEMAGNE
   In-12                                    3.50

#L'Ame de Jeanne d'Arc#, pangyriques et discours religieux
   (6e dition)                             4

#Jeanne d'Arc et la France#, confrences et discours patriotiques
   (3e dition)                             2

#Discours de mariage# (4e dition)          3

#Gloires et Bienfaits de l'Eucharistie#
   (5e dition)                             3.50

#Gloires et Bienfaits
   de la Sainte Vierge#
   (4e dit.)                               3.50

#Gloires et Bienfaits des Saints#
   (2e dition)                             3.50

#Nos Allis du Ciel# (5e dition)           3

#L'pope de Jeanne d'Arc#, en 10 chants, par l'abb
   S. COUB, et en 10 tableaux, par le commandant LINARD.
   In-8 cu (10 gravures en couleur)        2

#Alsace, Lorraine et France rhnane.# Expos des droits
   historiques de la France sur toute la rive gauche du Rhin.
   Prface de M. MAURICE BARRS. In-12      2

#Les Gloires de la France et les Crimes de l'Allemagne.#
   Antagonisme sculaire de la France et de l'Allemagne.
   In-12                                    3.50

#La Communion hebdomadaire# (12e mille. Librairie
   Tqui)                                   1.50

#L'Idal.# Revue mensuelle d'tudes religieuses apologtiques
   et sociales. Directeur: M. l'abb COUB. (Bureaux, 29, rue
   Chevert.)
   France                                   4
   tranger (U. P.)                         5


Paris.--DEVALOIS. 144. av. du Maine (11 dans le passage).





End of the Project Gutenberg EBook of Alsace, Lorraine et France rhnane
by Stphen Coub

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALSACE, LORRAINE ET FRANCE RHNANE ***

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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