The Project Gutenberg EBook of Germinie Lacerteux
by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Title: Germinie Lacerteux

Author: Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

Release Date: December 11, 2005 [EBook #17285]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ROMANS

DE

EDMOND ET JULES DE GONCOURT



GERMINIE LACERTEUX





PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS
11, RUE DE GRENELLLE, 11

1889




PRFACE DE LA PREMIRE DITION


Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et
l'avertir de ce qu'il y trouvera.

Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.

Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre
vient de la rue.

Il aime les petites oeuvres polissonnes, les mmoires de filles, les
confessions d'alcves, les salets rotiques, le scandale qui se
retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire
est svre et pur. Qu'il ne s'attende point  la photographie dcollete
du Plaisir: l'tude qui suit est la clinique de l'Amour.

Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne drangent ni sa
digestion ni sa srnit: ce livre, avec sa triste et violente
distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire  son
hygine.

Pourquoi donc l'avons-nous crit? Est-ce simplement pour choquer le
public et scandaliser ses gots?

Non.

Vivant au dix-neuvime sicle, dans un temps de suffrage universel, de
dmocratie, de libralisme, nous nous sommes demand si ce qu'on appelle
les basses classes n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un
monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littraire et
des ddains d'auteurs qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'me et le
coeur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demand s'il y avait encore,
pour l'crivain et pour le lecteur, en ces annes d'galit o nous
sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal
embouchs, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est
venu la curiosit de savoir si cette forme conventionnelle d'une
littrature oublie et d'une socit disparue, la Tragdie, tait
dfinitivement morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie
lgale, les misres des petits et des pauvres parleraient  l'intrt,
l'motion,  la piti, aussi haut que les misres des grands et des
riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas pourraient faire
pleurer comme celles qu'on pleure en haut.

Ces penses nous avaient fait oser l'humble roman de _Soeur Philomne_,
en 1861; elles nous font publier aujourd'hui _Germinie Lacerteux_.

Maintenant, que ce livre soit calomni: peu lui importe. Aujourd'hui que
le Roman s'largit et grandit, qu'il commence  tre la grande forme
srieuse, passionne, vivante, de l'tude littraire et de l'enqute
sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,
l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le Roman s'est impos
les tudes et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les
liberts et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vrit; qu'il
montre des misres bonnes  ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;
qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charit ont le
courage de voir, ce que les reines autrefois faisaient toucher de l'oeil
 leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, prsente et
toute vive, qui apprend la charit; que le Roman ait cette religion que
le sicle pass appelait de ce large et vaste nom: _Humanit_;--il lui
suffit de cette conscience: son droit est l.




GERMINIE

LACERTEUX




I.


--Sauve! vous voil donc sauve, mademoiselle! fit avec un cri de joie
la bonne qui venait de fermer la porte sur le mdecin, et, se
prcipitant vers le lit o tait couche sa matresse, elle se mit avec
une frnsie de bonheur et une furie de caresses  embrasser, par-dessus
les couvertures, le pauvre corps tout maigre de la vieille femme, tout
petit dans le lit trop grand comme un corps d'enfant.

La vieille femme lui prit silencieusement la tte dans ses deux mains,
la serra contre son coeur, poussa un soupir, et laissa chapper:--Allons!
il faut donc vivre encore!

Ceci se passait dans une petite chambre dont la fentre montrait un
troit morceau de ciel coup de trois noirs tuyaux de tle, des lignes
de toits, et au loin, entre deux maisons qui se touchaient presque, la
branche sans feuilles d'un arbre qu'on ne voyait pas.

Dans la chambre, sur la chemine, posait dans une bote d'acajou carre
une pendule au large cadran, aux gros chiffres, aux heures lourdes. 
ct deux flambeaux, faits de trois cygnes argents tendant leur col
autour d'un carquois dor, taient sous verre. Prs de la chemine, un
fauteuil  la Voltaire, recouvert d'une de ces tapisseries  dessin de
damier que font les petites filles et les vieilles femmes, tendait ses
bras vides. Deux petits paysages d'Italie, dans le got de Berlin, une
aquarelle de fleurs avec une date  l'encre rouge au bas, quelques
miniatures, pendaient accrochs au mur. Sur la commode d'acajou, d'un
style Empire, un Temps en bronze noir et courant, sa faux en avant,
servait de porte-montre  une petite montre au chiffre de diamants sur
mail bleu entour de perles. Sur le parquet, un tapis flamm allongeait
ses bandes noires et vertes.  la fentre et au lit, les rideaux taient
d'une ancienne perse  dessins rouges sur fond chocolat.  la tte du
lit, un portrait s'inclinait sur la malade, et semblait du regard peser
sur elle. Un homme aux traits durs y tait reprsent, dont le visage
sortait du haut collet d'un habit de satin vert, et d'une de ces
cravates lches et flottantes, d'une de ces mousselines mollement noues
autour des ttes par la mode des premires annes de la Rvolution. La
vieille femme couche dans le lit ressemblait  cette figure. Elle avait
les mmes sourcils pais, noirs, imprieux, le mme nez aquilin, les
mmes lignes nettes de volont, de rsolution, d'nergie. Le portrait
semblait se reflter sur elle comme le visage d'un pre sur le visage
d'une fille. Mais chez elle la duret des traits tait adoucie par un
rayon de rude bont, je ne sais quelle flamme de mle dvouement et de
charit masculine.

Le jour qui clairait la chambre tait un de ces jours que le printemps
fait, lorsqu'il commence, le soir vers les cinq heures, un jour qui a
des clarts de cristal et des blancheurs d'argent, un jour froid,
virginal et doux, qui s'teint dans le rose du soleil avec des pleurs
de limbes. Le ciel tait plein de cette lumire d'une nouvelle vie,
adorablement triste comme la terre encore dpouille, et si tendre
qu'elle pousse le bonheur  pleurer.

--Eh bien! voil ma bte de Germinie qui pleure? dit au bout d'un
instant la vieille femme en retirant ses mains mouilles sous les
baisers de sa bonne.

--Ah! ma bonne demoiselle, je voudrais toujours pleurer comme a! c'est
si bon! a me fait revoir ma pauvre mre... et tout!... si vous saviez!

--Va, va... lui dit sa matresse en fermant les yeux pour couter,
dis-moi a...

--Ah! ma pauvre mre!... La bonne s'arrta. Puis, avec le flot de
paroles qui jaillit des larmes heureuses, elle reprit, comme si, dans
l'motion et l'panchement de sa joie, toute son enfance refluait  son
coeur:--La pauvre femme! Je la revois la dernire fois qu'elle est
sortie... pour me mener  la messe... un 21 janvier, je me rappelle...
On lisait dans ce temps-l le testament du roi... Ah! elle en a eu des
maux pour moi, maman! Elle avait quarante-deux ans, quand elle a t
pour m'avoir... papa l'a fait assez pleurer! Nous tions dj trois, et
il n'y avait pas tant de pain  la maison... Et puis il tait fier comme
tout... Nous n'aurions eu qu'une cosse de pois, qu'il n'aurait jamais
voulu des secours du cur... Ah! on ne mangeait pas tous les jours du
lard chez nous... a ne fait rien: pour tout a, maman m'aimait un peu
plus, et elle trouvait toujours dans des coins un peu de graisse ou de
fromage pour mettre sur mes tartines... Je n'avais pas cinq ans quand
elle est morte... Ce fut notre malheur  tous. J'avais un grand frre
qui tait blanc comme un linge, avec une barbe toute jaune... et bon!
vous n'avez pas d'ide... Tout le monde l'aimait. On lui avait donn des
noms... Les uns l'appelaient Boda, je ne sais pas pourquoi... Les autres
Jsus-Christ... Ah! c'tait un ouvrier, celui-l! Il avait beau avoir
une sant de rien du tout... au petit jour il tait toujours  son
mtier... parce que nous tions tisserands, faut vous dire... et il ne
dmarrait pas avec sa navette, jusqu'au soir... Et honnte avec a, si
vous saviez! On venait de partout lui apporter son fil, et toujours sans
peser... Il tait trs-ami avec le matre d'cole, et c'tait lui qui
faisait les sentences au carnaval. Mon pre, lui, c'tait autre chose:
il travaillait un moment, une heure, comme a... et puis il s'en allait
dans les champs... et puis quand il rentrait, il nous battait, et
fort... Il tait comme fou... on disait que c'tait d'tre poitrinaire.
Heureusement qu'il y avait l mon frre: il empchait ma seconde soeur de
me tirer les cheveux, de me faire du mal... parce qu'elle tait jalouse.
Il me prenait toujours par la main pour aller voir jouer aux quilles...
Enfin il soutenait  lui seul la maison... Pour ma premire communion,
en donna-t-il de ces coups de battant! Ah! il en abattit de l'ouvrage
pour que je fusse comme les autres avec une petite robe blanche o il y
avait un tuyaut, et un petit sac  la main, on portait alors de a...
Je n'avais pas de bonnet: je m'tais fait, je me souviens, une jolie
couronne avec des faveurs et de la moelle blanche qu'on retire en
corant de la canette: il y en a beaucoup chez nous dans les places o
on met rouir le chanvre... Voil un de mes bons jours ce jour-l... avec
le tirage des cochons  Nol... et les fois o j'allais aider pour
accoler la vigne... c'est au mois de juin, vous savez... Nous en avions
une petite au haut de Saint-Hilaire... Il y eut ces annes-l une anne
bien dure... vous vous rappelez, mademoiselle?... la grle de 1828 qui
perdit tout... a alla jusqu' Dijon, et plus loin... on fut oblig de
faire du pain avec du son... Mon frre alors s'abma de travail... Mon
pre, qui tait  prsent toujours dehors  courir dans les champs, nous
rapportait quelquefois des champignons... C'tait de la misre tout de
mme... on avait plus souvent faim qu'autre chose... Moi, quand j'tais
dans les champs, je regardais si on ne me voyait pas, je me coulais tout
doucement sur les genoux, et quand j'tais sous une vache, j'tais un de
mes sabots, et je me mettais  la traire... Dam! il n'aurait pas fallu
qu'on me prt!... Ma plus grande soeur tait en service chez le maire de
Lenclos, et elle envoyait  la maison ses quatre-vingts francs de
gages... c'tait toujours autant. La seconde travaillait  la couture
chez les bourgeois; mais ce n'taient pas les prix d' prsent alors: on
allait de six heures du matin jusqu' la nuit pour huit sous. Avec a
elle voulait mettre de ct pour s'habiller  la fte le jour de
Saint-Rmi... Ah! voil comme on est chez nous: il y en a beaucoup qui
mangent deux pommes de terre par jour pendant six mois pour s'avoir une
robe neuve ce jour-l... Les mauvaises chances nous tombaient de tous
les cts... Mon pre vint  mourir... Il avait fallu vendre un petit
champ et un _homme_ de vigne qui tous les ans nous donnait un tonneau de
vin... Les notaires, a cote... Quand mon frre fut malade, il n'y
avait rien  lui donner  boire que du _rp_ sur lequel on jetait de
l'eau depuis un an... Et puis il n'y avait plus de linge pour le
changer: tous nos draps de l'armoire, o il y avait une croix d'or
dessus, du temps de maman, c'tait parti... et la croix aussi...
L-dessus, avant d'tre malade alors, mon frre s'en va  la fte de
Clermont. Il entend dire que ma soeur a fait sa faute avec le maire o
elle tait: il tombe sur ceux qui disaient cela... il n'tait gure
fort... Eux, ils taient beaucoup, ils le jetrent par terre, et quand
il fut par terre, ils lui donnrent des coups de sabot dans le creux de
l'estomac... On nous le rapporta comme mort... Le mdecin le remit
pourtant sur pied, et nous dit qu'il tait guri. Mais il ne fit plus
que traner... Je voyais qu'il s'en allait, moi, quand il
m'embrassait... Quand il fut mort, le pauvre cher plot, il fallut que
Cadet Ballard y mt toutes ses forces pour m'enlever de dessus le corps.
Tout le village, le maire et tout, alla  son enterrement. Ma soeur
n'ayant pu garder sa place chez ce maire  cause des propos qu'il lui
tenait, et tant partie se placer  Paris, mon autre soeur la suivit...
Je me trouvai toute seule... Une cousine de ma mre me prit alors avec
elle  Damblin; mais j'tais toute dplante l, je passais les nuits
pleurer, et quand je pouvais me sauver, je retournais toujours  notre
maison. Rien que de voir, de l'entre de notre rue, la vieille vigne
notre porte, a me faisait un effet! il me poussait des jambes... Les
braves gens qui avaient achet la maison me gardaient jusqu' ce qu'on
vnt me chercher: on tait toujours sr de me retrouver l.  la fin, on
crivit  ma soeur de Paris, que si elle ne me faisait pas venir auprs
d'elle, je pourrais bien ne pas faire de vieux os... Le fait que j'tais
comme de la cire... On me recommanda au conducteur d'une petite voiture
qui allait tous les mois de Langres  Paris; et voil comme je suis
venue  Paris. J'avais alors quatorze ans... Je me rappelle que, pendant
tout le voyage, je couchai tout habille, parce que l'on me faisait
coucher dans la chambre commune. En arrivant j'tais couverte de poux...




II.


La vieille femme resta silencieuse: elle comparait sa vie  celle de sa
bonne.

Mlle de Varandeuil tait ne en 1782. Elle naissait dans un htel de la
rue Royale, et Mesdames de France la tenaient sur les fonts baptismaux.
Son pre tait de l'intimit du comte d'Artois, dans la maison duquel il
avait une charge. Il tait de ses chasses et des familiers devant
lesquels,  la messe qui prcdait les chasses, celui qui devait tre
Charles X pressait l'officiant en lui disant  mi-voix:--Psit! psit!
cur, avale vite ton bon Dieu! M. de Varandeuil avait fait un de ces
mariages auxquels son temps tait habitu: il avait pous une faon
d'actrice, une cantatrice qui, sans grand talent, avait russi au
Concert Spirituel,  ct de Mme Todi, de Mme Ponteuil et de Mlle
Saint-Huberti. La petite fille, ne de ce mariage en 1782, tait de
pauvre sant, laide avec un grand nez dj ridicule, le nez de son pre,
dans une figure grosse comme le poing. Elle n'avait rien de ce qu'aurait
voulu d'elle la vanit de ses parents. Sur un fiasco qu'elle fit  cinq
ans au fort-piano  un concert donn par sa mre dans son salon, elle
fut relgue parmi la domesticit. Elle n'approchait qu'une minute, le
matin, sa mre qui se faisait embrasser par elle sous le menton, pour
qu'elle ne dranget pas son rouge. Quand la Rvolution arrivait, M. de
Varandeuil tait, grce  la protection du comte d'Artois, payeur des
rentes. Mme de Varandeuil voyageait en Italie, o elle s'tait fait
envoyer sous le prtexte de soigner sa sant, abandonnant  son mari le
soin de sa fille et d'un tout jeune fils. Les soucis svres du temps,
les menaces grondant contre l'argent et les familles maniant
l'argent,--M. de Varandeuil avait un frre fermier gnral,--ne
laissaient gure  ce pre trs-goste et trs-sec le loisir de coeur
ncessaire pour s'occuper de ses enfants. Par l-dessus, la gne
commenait  entrer dans son intrieur. Il quittait la rue Royale et
venait habiter l'htel du Petit-Charolais, appartenant  sa mre encore
vivante, qui le laissait s'y tablir. Les vnements marchaient; on
tait au commencement des annes de guillotine, lorsqu'un soir, dans la
rue Saint-Antoine, il marchait derrire un colporteur criant le journal
_Aux voleurs! Aux voleurs!_ Le colporteur, selon l'habitude du temps,
faisait l'annonce des articles du numro: M. de Varandeuil entendit son
nom ml  des b... et  des j... f... Il acheta le journal et y lut une
dnonciation rvolutionnaire.

Quelque temps aprs, son frre tait arrt et enferm  l'htel Talaru
avec les autres fermiers gnraux. Sa mre, prise de terreur, avait
vendu follement, pour le prix des glaces, l'htel du Petit-Charolais o
il logeait: paye en assignats, elle tait morte de dsespoir devant la
baisse croissante du papier. Heureusement, M. de Varandeuil obtenait des
acqureurs, qui ne trouvaient pas  louer, la permission d'habiter les
chambres servant autrefois aux gens d'curie. Il se rfugiait l, sur
les derrires de l'htel, dpouillait son nom, affichait  la porte,
selon qu'il tait ordonn, son nom patronymique de Roulot, sous lequel
il enterrait le _de Varandeuil_ et l'ancien courtisan du comte d'Artois.
Il y vcut solitaire, effac, enfoui, cachant sa tte, ne sortant pas,
ras dans son trou, sans domestique, servi par sa fille et lui laissant
tout faire. La Terreur se passa pour eux dans l'attente, le
tressaillement, l'motion suspendue de la mort. Tous les soirs, la
petite allait couter par une lucarne grille les condamnations du jour,
la _Liste des gagnants  la loterie de sainte Guillotine_.  chaque coup
frapp  la porte, elle allait ouvrir, en croyant qu'on venait prendre
son pre pour le mener sur la place de la Rvolution, o son oncle avait
t dj men. Vint le moment o l'argent, l'argent si rare, ne donna
plus le pain: il fallut l'enlever presque de force  la porte des
boulangers; il fallut le conqurir par des heures passes dans le froid
et le vif des nuits, dans la presse et l'crasement des foules, faire
queue ds trois heures du matin. Le pre ne se souciait pas de se
risquer dans cet amas de peuple. Il avait peur d'tre reconnu, de se
compromettre avec une de ces foucades qui auraient chapp n'importe o
 la fougue de son caractre. Puis il reculait devant l'ennui et la
duret de la corve. Le petit garon tait encore trop petit, on l'et
cras: ce fut  la fille que revint la charge de gagner chaque jour le
pain des trois bouches. Elle le gagna. Son petit corps maigre perdu dans
un grand gilet de tricot  son pre, un bonnet de coton enfonc
jusqu'aux yeux, les membres serrs pour retenir un reste de chaleur,
elle attendait en grelottant, les yeux meurtris de froid, au milieu des
bousculades et des pousses, jusqu'au moment o la boulangre de la rue
des Francs-Bourgeois lui mettait dans les mains un pain que ses petits
doigts, raides d'ongle, avaient peine  saisir.  la fin, cette pauvre
petite fille qui revenait tous les jours, avec sa figure de souffrance
et sa maigreur qui tremblait, apitoyait la boulangre. Avec la bont
d'un coeur de peuple, aussitt que la petite apparaissait dans la longue
queue, elle lui envoyait par son garon le pain qu'elle venait chercher.
Mais un jour, comme la petite allait le prendre, une femme jalouse du
passe-droit et de la prfrence donnait  l'enfant un coup de sabot qui
la retint prs d'un mois au lit: Mlle de Varandeuil en porta la marque
toute sa vie.

Pendant ce mois, la famille ft morte de faim, sans une provision de riz
qu'avait eue la bonne ide de faire une de leurs connaissances, la
comtesse d'Auteuil, et qu'elle voulut bien partager avec le pre et les
deux enfants.

M. de Varandeuil se sauvait ainsi du Tribunal rvolutionnaire, par
l'obscurit d'une vie enterre. Il y chappait encore par les comptes de
sa place qu'il devait rendre, et qu'il avait eu le bonheur de faire
ajourner et remettre de mois en mois. Puis aussi, il repoussait la
suspicion par des animosits personnelles contre de grands personnages
de la cour, par des haines que beaucoup de serviteurs de princes avaient
puises auprs des frres du Roi contre la Reine. Toutes les fois qu'il
avait eu occasion de parler de la malheureuse femme, il avait eu des
paroles violentes, amres, injurieuses, d'un accent si passionn et si
sincre qu'elles lui avaient presque donn l'apparence d'un ennemi de la
royaut; en sorte que ceux pour lesquels il n'tait que le citoyen
Roulot le regardaient comme un patriote, et que ceux qui le
connaissaient sous son ancien nom, l'excusaient presque d'avoir t ce
qu'il avait t: un noble, l'ami d'un prince du sang, et un homme en
place.

La Rpublique en tait aux soupers patriotiques,  ces repas de toute
une rue dans la rue, dont Mlle de Varandeuil, dans ses souvenirs
brouills qui mlaient leurs terreurs, voyait les tables rue Pave, le
pied dans le ruisseau de sang de Septembre sorti de la Force! Ce fut
un de ces soupers que M. de Varandeuil eut une invention qui acheva de
lui assurer la vie sauve. Il raconta  deux de ses voisins de table,
chauds patriotes, dont l'un tait li avec Chaumette, qu'il se trouvait
dans un grand embarras, que sa fille n'avait t qu'ondoye, qu'elle
manquait d'tat civil, qu'il serait bien heureux si Chaumette voulait la
faire inscrire sur les registres de la municipalit et l'honorer d'un
nom choisi par lui dans le calendrier rpublicain de la Grce ou de
Rome. Chaumette fixait bientt un rendez-vous  ce pre qui tait si
bien  la hauteur, comme on disait alors. Sance tenante, on faisait
entrer Mlle de Varandeuil dans un cabinet o elle trouvait deux matrones
charges de s'assurer de son sexe, et auxquelles elle montrait sa
poitrine. On la ramenait alors dans la grande salle des Dclarations, et
l, aprs une allocution mtaphorique, Chaumette la baptisait
_Sempronie_; un nom que l'habitude devait conserver  Mlle de Varandeuil
et qu'elle ne quitta plus.

Un peu couverte et rassure par l, la famille traversa les terribles
jours qui prcdrent la chute de Robespierre. Enfin arrivait le 9
Thermidor et la dlivrance. Mais la pauvret restait grande et pressante
au logis. On n'avait vcu tout ce dur temps de la Rvolution, on
n'allait vivre tout le misrable temps du Directoire qu'avec une
ressource bien inattendue, un argent de Providence envoy par la Folie.
Les deux enfants et le pre n'avaient gure subsist qu'avec le revenu
de quatre actions du Vaudeville, un placement que M. de Varandeuil avait
eu l'inspiration de faire en 1791 et qui se trouva tre la meilleure
affaire de ces annes de mort o l'on avait besoin d'oublier la mort
tous les soirs, de ces jours suprmes o chacun voulait rire de son
dernier rire  la dernire chanson. Bientt ces actions, se joignant au
recouvrement de quelques crances, donnrent mieux que du pain  la
famille. La famille sortait alors des combles de l'htel du
Petit-Charolais et prenait un petit appartement dans le Marais, rue du
Chaume.

Du reste, rien n'tait chang aux habitudes de l'intrieur. La fille
continuait  servir son pre et son frre. M. de Varandeuil s'tait peu
 peu accoutum  ne plus voir en elle que la femme de son costume et de
l'ouvrage qu'elle faisait. Les yeux du pre ne voulaient plus
reconnatre une fille sous l'habit et les basses occupations de cette
servante. Ce n'tait plus quelqu'un de son sang, quelqu'un qui avait
l'honneur de lui appartenir: c'tait une domestique qu'il avait l sous
la main; et son gosme se fortifiait si bien dans cette duret et cette
ide, il trouvait tant de commodits  ce service filial, affectueux,
respectueux, et ne cotant rien, qu'il eut toutes les peines du monde
y renoncer plus tard, quand un peu plus d'argent fit retour  la maison:
il fallut des batailles pour lui faire prendre une bonne qui remplat
son enfant et pargnt  la jeune fille les travaux les plus humiliants
de la domesticit.

On tait sans nouvelles de Mme de Varandeuil, qui s'tait refuse
venir retrouver son mari  Paris pendant les premires annes de la
Rvolution; bientt l'on apprenait qu'elle s'tait remarie en
Allemagne, en produisant comme l'acte de dcs de son mari l'acte de
dcs de son beau-frre guillotin, dont le prnom avait t chang. La
jeune fille grandit donc, abandonne, sans caresses, sans autre mre
qu'une femme morte  tous les siens et dont son pre lui enseignait le
mpris. Son enfance s'tait passe dans une anxit de tous les
instants, dans les privations qui rognent la vie, dans la fatigue d'un
travail puisant ses forces d'enfant malingre, dans une attente de la
mort qui devenait  la fin une impatience de mourir: il y avait eu des
heures o la tentation tait venue  cette fille de treize ans de faire
comme des femmes de ce temps, d'ouvrir la porte de l'htel et de crier
dans la rue: Vive le Roi! pour en finir. Sa jeunesse continuait son
enfance avec des ennuis moins tragiques. Elle avait  subir les
violences d'humeur, les exigences, les prets, les temptes de son
pre, un peu mates et contenues jusque-l par le grand orage du temps.
Elle restait voue aux fatigues et aux humiliations d'une servante. Elle
demeurait comprime et rabaisse, isole auprs de son pre, carte de
ses bras, de ses baisers, le coeur gros et douloureux de vouloir aimer et
de n'avoir rien  aimer. Elle commenait  souffrir du vide et du froid
que fait autour d'une femme une jeunesse qui n'attire pas et ne sduit
pas, une jeunesse dshrite de beaut et de grce sympathique. Elle se
voyait inspirer une espce de commisration avec son grand nez, son
teint jaune, sa scheresse, sa maigreur. Elle se sentait laide et d'une
laideur pauvre dans ses misrables costumes, ses tristes robes de
lainage qu'elle faisait elle-mme et dont son pre lui payait l'toffe
en rechignant: elle ne put obtenir de lui une petite pension pour sa
toilette qu' l'ge de trente-cinq ans.

Que de tristesses, que d'amertumes, que de solitude pour elle, dans
cette vie avec ce vieillard morose, aigri, toujours grondant et
bougonnant au logis, n'ayant d'amabilit que pour le monde, et qui la
laissait tous les soirs pour aller dans les maisons rouvertes sous le
Directoire et au commencement de l'Empire!  peine s'il la sortait de
loin en loin, et quand il la sortait, c'tait toujours pour la mener
cet ternel Vaudeville o il avait des loges. Encore sa fille avait-elle
une terreur de ces sorties. Elle tremblait tout le temps qu'elle tait
avec lui; elle avait peur de son caractre si violent, du ton que ses
colres avaient gard de l'ancien rgime, de sa facilit  lever sa
canne sur l'insolence de la canaille. Presque chaque fois, c'taient des
scnes avec le contrleur, des prises de langue avec des gens du
parterre, des menaces de coups de poing qu'elle arrtait en faisant
tomber dessus la grille de la loge. Cela continuait dans la rue, jusque
dans le fiacre, avec le cocher qui ne voulait pas rouler pour le prix de
M. de Varandeuil, le laissait attendre une heure, deux heures, sans
marcher, parfois d'impatience dtelait et le laissait dans la voiture
avec sa fille qui le suppliait vainement de cder et de payer.

Jugeant que ces plaisirs devaient suffire  Sempronie, jaloux d'ailleurs
de l'avoir toute  lui et toujours sous la main, M. de Varandeuil ne la
laissait se lier avec personne. Il ne l'emmenait pas dans le monde; il
ne la menait chez leurs parents revenus de l'migration qu'aux jours de
rception officielle et d'assemble de famille. Il la tenait lie  la
maison: ce fut seulement  quarante ans qu'il la jugea assez grande
personne pour lui donner la permission de sortir seule. Ainsi nulle
amiti, nulle relation pour soutenir la jeune fille: elle n'avait plus
mme  ct d'elle son jeune frre parti pour les tats-Unis et engag
au service de la marine amricaine.

Le mariage lui tait dfendu par son pre, qui n'admettait pas qu'elle
et seulement l'ide de se marier, de l'abandonner: tous les partis qui
auraient pu se prsenter, il les combattait et les repoussait d'avance,
de faon  ne pas mme laisser  sa fille le courage de lui parler, si
jamais une occasion s'offrait  elle.

Cependant nos victoires taient en train de dmnager l'Italie. Les
chefs-d'oeuvre de Rome, de Florence, de Venise, se pressaient  Paris.
L'art italien effaait tout. Les collectionneurs ne s'honoraient plus
que de tableaux de l'cole italienne. L'occasion d'une fortune apparut
l, dans ce mouvement de got,  M. de Varandeuil. Lui aussi avait t
pris de ce dilettantisme artistique qui fut une des dlicates passions
de la noblesse avant la Rvolution. Il avait vcu dans la socit des
artistes, des curieux; il aimait les tableaux. Il songea  rassembler
une galerie d'italiens et  la vendre. Paris tait encore plein des
ventes et des dispersions d'objets d'art faites par la Terreur. M. de
Varandeuil se mit  battre le pav,--c'tait alors le march des grandes
toiles,--et  chaque pas il trouva; chaque jour, il acheta. Bientt le
petit appartement s'encombra,  ne pas laisser la place aux meubles, de
vieux tableaux noirs si grands pour la plupart qu'ils ne pouvaient tenir
aux murs avec leurs cadres. Tout cela tait baptis Raphal, Vinci,
Andr del Sarte; ce n'taient que chefs-d'oeuvre devant lesquels le pre
tenait souvent sa fille pendant des heures, lui imposait ses
admirations, la lassait de ses extases. Il montait d'pithtes en
pithtes, se grisait, dlirait, finissait par croire qu'il tait en
march avec un acheteur idal, dbattait le prix du chef-d'oeuvre,
criait:--Cent mille livres, mon Rosso! oui, monsieur, cent mille
livres!... Sa fille, effraye de tout l'argent que ces grandes vilaines
choses, o taient de grands affreux hommes tout nus, prenaient au
mnage, essayait des reprsentations, voulait arrter cette ruine: M. de
Varandeuil s'emportait, s'indignait en homme honteux de trouver si peu
de got dans son sang, lui disait que plus tard ce serait sa fortune,
qu'elle verrait s'il tait un imbcile.  la fin, elle le dcidait
raliser. La vente eut lieu: ce fut un dsastre, un des plus grands
croulements d'illusions qu'ait vus la salle vitre de l'htel Bullion.
Bless  fond, furieux de cet chec qui n'tait pas seulement une perte
d'argent, un accroc  sa petite fortune, mais une dfaite du
connaisseur, un soufflet donn  ses connaissances sur la joue de ses
Raphal, M. de Varandeuil dclara  sa fille qu'ils taient dsormais
trop pauvres pour rester  Paris et qu'il fallait aller vivre en
province. leve et berce par un sicle qui formait peu les femmes
l'amour de la campagne, Mlle de Varandeuil essaya vainement de combattre
la rsolution de son pre: elle fut oblige de le suivre o il voulait
aller et de perdre, en quittant Paris, la socit, l'amiti de deux
jeunes parentes auxquelles, dans de trop rares entrevues, elle s'tait
demi ouverte et dont elle avait senti le coeur venir  elle comme  une
soeur ane.

C'tait  l'Isle-Adam que M. de Varandeuil louait une petite maison. Il
se trouvait l prs d'anciens souvenirs, dans l'air d'une ancienne
petite cour,  proximit de deux ou trois chteaux qui commenaient  se
repeupler et dont il connaissait les matres. Puis sur cette terre des
Conti tait venu s'tablir, depuis la Rvolution, un petit monde de gros
bourgeois, de commerants enrichis. Le nom de M. de Varandeuil sonnait
haut  l'oreille de tous ces braves gens. On le saluait trs-bas, on se
disputait l'honneur de l'avoir, on coutait respectueusement, presque
religieusement, les histoires qu'il contait de l'ancienne socit. Et
flatt, caress, honor comme un reste de Versailles, il avait le haut
bout et la place d'un seigneur dans ce monde. Quand il dnait chez Mme
Mutel, une ancienne boulangre, riche de quarante mille livres de
rentes, la matresse de maison se levait de table, en robe de soie, pour
aller frire elle-mme les salsifis: M. de Varandeuil ne les aimait que
de sa faon. Mais ce qui avait dcid avant tout la retraite de M. de
Varandeuil  l'Isle-Adam, ce n'taient point ces agrments, c'tait un
projet. Il y tait venu chercher le loisir d'un grand travail. Ce qu'il
n'avait pu faire pour l'honneur et la gloire de l'art italien par sa
collection, il voulait le faire par l'histoire. Il avait appris un peu
d'italien avec sa femme; il se mit en tte de donner la Vie des peintres
de Vasari au public franais, de la traduire en se faisant aider par sa
fille qui, toute petite, avait entendu parler italien  la femme de
chambre de sa mre et retenu quelques mots. Il enfona la jeune fille
dans Vasari, enferma son temps et sa pense dans les grammaires, les
dictionnaires, les commentateurs, tous les scholiastes de l'art italien,
la tint vote sur l'ingrat travail, sur l'ennui et la fatigue de
traduire des mots  ttons. Tout le livre retomba sur elle; quand il lui
avait taill sa besogne, la laissant en tte  tte avec les volumes
relis en vlin blanc, il partait se promener, rendait des visites aux
environs, allait jouer dans un chteau ou dner chez les bourgeois de sa
connaissance, auxquels il se plaignait pathtiquement de l'effort et du
labeur que lui cotait l'norme entreprise de sa traduction. Il
rentrait, coutait la lecture du morceau traduit, faisait ses
observations, ses critiques, drangeait une phrase pour y mettre un
contre-sens que sa fille tait quand il tait parti; puis il reprenait
sa promenade, ses courses, comme un homme qui a bien gagn sa journe,
portant haut, marchant, son chapeau sous le bras, en fins escarpins,
jouissant de lui-mme, du ciel, des arbres, du Dieu de Rousseau, doux
la nature et tendre aux plantes. De temps en temps des impatiences
d'enfant et de vieillard le prenaient: il voulait tant de pages pour le
lendemain, et il forait sa fille  veiller une partie de la nuit.

Deux ou trois ans se passrent dans ce travail, o finirent par s'abmer
les yeux de Sempronie. Elle vivait ensevelie dans le Vasari de son pre,
plus seule que jamais, loigne par une native rpugnance hautaine des
bourgeoises de l'Isle-Adam et de leurs faons  la Mme Angot, trop
misrablement vtue pour aller dans les chteaux. Point de plaisir,
point d'amusement pour elle qui ne ft travers et tourment par les
singularits et les taquineries de son pre. Il arrachait les fleurs
qu'elle plantait en cachette dans le jardinet. Il n'y voulait que des
lgumes et les cultivait lui-mme en dbitant de grandes thories
utilitaires, des arguments qui auraient pu servir  la Convention pour
convertir les Tuileries en champ de pommes de terre. Tout ce qu'elle
avait de bon, c'tait de loin en loin une semaine pendant laquelle son
pre lui accordait la permission de recevoir une de ses deux jeunes
amies, une semaine qui aurait t huit jours de paradis pour Sempronie,
si son pre n'en avait empoisonn les joies, les distractions, les
ftes, avec ses manies toujours menaantes, ses humeurs toujours armes,
des difficults  propos d'un rien, d'un flacon d'eau de Cologne que
Sempronie demandait pour la chambre de son amie, d'un entremets pour son
dner, d'un endroit o elle voulait la mener.

 l'Isle-Adam, M. de Varandeuil avait pris une domestique qui presque
aussitt tait devenue sa matresse. De cette liaison un enfant tait n
que le pre, dans le cynisme de son insouciance, avait l'impudeur de
faire lever sous les yeux de sa fille. Avec les annes, cette bonne
avait pris pied dans la maison. Elle finissait par gouverner
l'intrieur, le pre et la fille. Un jour arriva o M. de Varandeuil
voulut la faire asseoir  sa table, et la faire servir par Sempronie.
C'en tait trop, Mlle de Varandeuil se rvolta sous l'outrage et se
redressa de toute la hauteur de son indignation. Sourdement,
silencieusement, dans le malheur, l'isolement, la duret des choses et
des gens autour d'elle, la jeune fille s'tait forme une me droite et
forte; les larmes l'avaient trempe au lieu de l'amollir. Sous la
docilit et l'humilit filiales, sous l'obissance passive, sous une
douceur apparente, elle cachait un caractre de fer, une volont
d'homme, un de ces coeurs que rien ne plie et qui ne flchissent pas. 
la bassesse que son pre exigeait d'elle, elle se releva sa fille,
ramassa toute sa vie, lui en jeta, en un flot de paroles, la honte et le
reproche  la face, et finit en lui disant que si cette femme ne sortait
pas de la maison le soir mme, ce serait elle qui en sortirait, et que,
Dieu merci! elle ne serait pas embarrasse de vivre n'importe o, avec
les gots simples qu'il lui avait donns. Le pre, stupfait et tout
abasourdi de la rvolte, cdait et renvoyait la domestique, mais il
gardait  sa fille une lche rancune du sacrifice qu'elle lui avait
arrach. Son ressentiment se trahissait en mots aigres, en paroles
agressives, en remerciements ironiques, en sourires d'amertume.
Sempronie le soignait mieux, plus doucement, plus patiemment, pour toute
vengeance. Une dernire preuve attendait son dvouement; le vieillard
tait frapp d'une attaque d'apoplexie qui lui laissait tout un ct du
corps raidi et mort, une jambe boiteuse, l'intelligence endormie avec la
conscience vivante de son malheur et de sa dpendance vis--vis de sa
fille. Alors, tout ce qu'il y avait de mauvais au fond de lui s'exaspra
et se dchana. Il eut des frocits d'gosme. Sous le tourment de sa
souffrance et de sa faiblesse, il devint une espce de fou mchant. Mlle
de Varandeuil voua ses jours et ses nuits  ce malade qui semblait lui
en vouloir de ses attentions, tre humili de ses soins comme d'une
gnrosit et d'un pardon, souffrir au fond de lui de voir toujours
ses cts, infatigable et prvenante, cette figure du Devoir. Quelle vie
pourtant! Il fallait combattre l'incurable ennui du malheureux, tre
toujours  lui tenir compagnie, le promener, le soutenir toute la
journe. Il fallait le faire jouer quand il tait  la maison, et ne le
faire ni trop perdre ni trop gagner. Il fallait se disputer avec ses
envies, ses gourmandises, lui retirer les plats, essuyer pour tout ce
qu'il voulait, des plaintes, des reproches, des injures, des larmes, des
dsespoirs furieux, les rages d'enfant colre qu'ont les vieux
impotents. Et cela dura dix ans! dix ans, pendant lesquels Mlle de
Varandeuil n'eut d'autre rcration et d'autre soulagement que de
laisser aller les tendresses, les chaleurs d'une affection maternelle,
sur une de ses deux jeunes amies et parentes nouvellement marie, sa
_poule_, comme elle l'appelait. Le bonheur de Mlle de Varandeuil fut
d'aller tous les quinze jours passer un peu de temps dans l'heureux
mnage. Elle embrassait dans son berceau le joli enfant que le sommeil
embrassait dj; elle dnait au pas de course; au dessert elle envoyait
chercher une voiture, et se sauvait avec la hte d'un collgien en
retard. Encore, aux dernires annes de la vie de son pre, n'eut-elle
plus la permission du dner: le vieillard n'autorisait plus une si
longue absence et la retenait presque continuellement auprs de lui, en
lui rptant qu'il savait bien que ce n'tait pas amusant de garder un
vieil infirme comme lui, mais qu'elle en serait bientt dbarrasse. Il
mourait en 1818, et ne trouvait, avant de mourir, que ces mots pour dire
adieu  celle qui avait t sa fille pendant quarante ans: Va, je sais
bien que tu ne m'as jamais aim!

Deux ans avant la mort de son pre, le frre de Sempronie tait revenu
d'Amrique. Il en ramenait une femme de couleur qui l'avait soign et
sauv de la fivre jaune, et deux filles dj grandes qu'il avait eues
de cette femme avant de l'pouser. Tout en ayant les ides de l'ancien
rgime sur les noirs, et quoiqu'elle regardt cette femme de couleur
sans instruction, avec son parler ngre, ses rires de bte, sa peau qui
graissait son linge, absolument comme une singesse, Mlle de Varandeuil
avait combattu l'horreur et la rsistance de son pre  recevoir sa bru;
et c'tait elle qui l'avait dcid, dans les derniers jours de sa vie,
laisser son frre lui prsenter sa femme. Son pre mort, elle songea que
ce mnage tait tout ce qui lui restait de famille.

M. de Varandeuil, auquel le comte d'Artois avait fait payer,  la
rentre des Bourbons, les arrrages de sa place, laissait  peu prs dix
mille livres de rentes  ses enfants. Le frre n'avait, avant cette
succession, qu'une pension de quinze cents francs des tats-Unis. Mlle
de Varandeuil estima que cinq  six mille livres de rentes ne
suffiraient pas  l'aisance de ce mnage o il y avait deux enfants, et
tout de suite il lui vint la pense de mettre l sa part de succession.
Elle proposa cet apport le plus naturellement et le plus simplement du
monde. Son frre accepta; et elle vint habiter avec lui un joli petit
appartement du haut de la rue de Clichy, au quatrime d'une des
premires maisons bties sur le terrain, presque vague encore, o l'air
de la campagne passait gaiement  travers l'bauche des constructions
blanches. Elle continua l sa vie modeste, ses toilettes humbles, ses
habitudes d'pargne, contente de la plus mauvaise chambre de
l'appartement et ne dpensant pour elle pas plus de dix-huit cents
deux mille francs par an. Mais bientt une sourde jalousie, lentement
couve, perait chez la multresse. Elle prenait ombrage de cette amiti
du frre et de la soeur, qui semblait lui retirer son mari des bras. Elle
souffrait de cette communion que faisaient entre eux la parole,
l'esprit, le souvenir; elle souffrait de ces causeries auxquelles elle
ne pouvait se mler, de ce qu'elle entendait dans leurs voix sans le
comprendre. Le sentiment de son infriorit lui mettait au coeur les
colres et le feu des haines qui brlent sous le tropique. Elle prit ses
enfants pour se venger, les poussa, les excita, les aiguillonna contre
sa belle-soeur. Elle les encouragea  en rire,  s'en moquer. Elle
applaudit  cette mauvaise petite intelligence d'enfants chez qui
l'observation commence par la mchancet. Une fois lches, elle les
laissa rire de tous les ridicules de leur tante, de son physique, de son
nez, de ses toilettes dont la misre pourtant faisait leur lgance,
toutes deux. Ainsi dresses et soutenues, les petites arrivrent vite
l'insolence. Mlle de Varandeuil avait la vivacit de sa bont. Chez
elle, la main appartenait, aussi bien que le coeur, au premier mouvement.
Puis sur la manire d'lever les enfants, elle pensait comme son temps.
Elle tolra bien sans rien dire deux ou trois impertinences, mais,  la
quatrime, elle empoigna la rieuse et, lui troussant les jupes, elle lui
donna, malgr ses douze ans, la plus belle fesse qu'elle eut jamais
reue. La multresse jeta les hauts cris, dit  sa belle-soeur qu'elle
avait toujours dtest ses enfants, qu'elle voulait les lui tuer. Le
frre s'interposa entre les deux femmes et parvint  les rapatrier tant
bien que mal. Mais il arriva de nouvelles scnes o les petites filles,
enrages contre la femme qui faisait pleurer leur mre, torturrent leur
tante avec des raffinements d'enfants terribles mls  des cruauts de
petites sauvagesses. Aprs plusieurs repltrages, il fallut se sparer.
Mlle de Varandeuil se dcida  quitter son frre qu'elle voyait trop
malheureux dans ce tiraillement journalier de ses plus chres
affections. Elle le laissa  sa femme,  ses enfants. Cette sparation
fut un des grands dchirements de sa vie. Elle qui tait si forte contre
l'motion, si concentre, et que l'on voyait mettre comme un orgueil
souffrir, manqua faiblir quand il lui fallut quitter cet appartement o
elle avait rv un peu de bonheur dans son petit coin  ct du bonheur
des autres: ses dernires larmes lui montrent aux yeux.

Elle ne s'loigna pas trop, pour tre encore  la porte de son frre,
le soigner s'il tait malade, le voir, le rencontrer. Mais il lui
restait un vide au coeur et dans la vie. Elle avait commenc  voir sa
famille, depuis la mort de son pre: elle s'en rapprocha, laissa revenir
 elle les parents que la Restauration remettait en haute et puissante
position, alla  ceux que le nouveau pouvoir laissait petits et pauvres.
Mais surtout elle revint  sa chre _poule_ et  une autre petite
cousine, marie elle aussi, et devenue la belle-soeur de la _poule_. Son
existence alors, avec ses relations, se rgla singulirement. Jamais
Mlle de Varandeuil n'allait dans le monde, en soire, au spectacle. Il
fallut l'clatant succs de Mlle Rachel pour la dcider  mettre les
pieds dans un thtre; encore ne s'y risqua-t-elle que deux fois. Jamais
elle n'acceptait un grand dner. Mais il y avait deux ou trois maisons
o, comme chez la _poule_, elle s'invitait  l'improviste quand il n'y
avait personne. Bichette, disait-elle sans faon, ton mari et toi, vous
ne faites rien ce soir? Je reste  manger votre fricot.  huit heures
rgulirement, elle se levait; et quand le mari prenait son chapeau pour
la reconduire, elle le lui faisait tomber des mains avec un: Allons
donc! mon cher, une vieille bique comme moi!... Mais c'est moi qui fais
peur aux hommes dans la rue... Et puis on restait dix jours, quinze
jours sans la voir. Mais arrivait-il un malheur, une nouvelle de mort,
une tristesse dans la maison; un enfant tombait-il malade, Mlle de
Varandeuil l'apprenait toujours  la minute, on ne savait d'o; elle
arrivait en dpit de tout, du temps et de l'heure, donnait un grand coup
de sonnette  elle,--on avait fini par l'appeler le coup de sonnette de
la cousine,--et en une minute dbarrasse de son parapluie qui ne la
quittait pas, dptre de ses socques, son chapeau jet sur une chaise,
elle tait toute  ceux qui avaient besoin d'elle. Elle coutait, elle
parlait, elle relevait les courages avec je ne sais quel accent martial,
une langue nergique  la faon des consolations militaires et chaude
comme un cordial. Si c'tait un petit qui n'allait pas bien, elle
arrivait droit  son lit, riait  l'enfant qui n'avait plus peur,
bousculait le pre et la mre, allait, venait, ordonnait, prenait la
direction de tout, maniait les sangsues, arrangeait les cataplasmes,
ramenait l'esprance, la gaiet, la sant au pas de charge. Dans toute
sa famille, la vieille demoiselle tombait ainsi providentiellement,
soudainement, aux jours de peine, d'ennui, de chagrin. On ne la voyait
que quand il fallait ses mains pour gurir, son dvouement pour
consoler. C'tait une femme impersonnelle pour ainsi dire  force de
coeur, une femme qui ne s'appartenait point: Dieu ne semblait l'avoir
faite que pour la donner aux autres. Son ternelle robe noire qu'elle
s'obstinait  porter, son chle us et reteint, son chapeau ridicule, sa
pauvret de mise tait pour elle le moyen d'tre, avec sa petite
fortune, riche  faire le bien, dpensire en charits, la poche
toujours pleine pour donner aux pauvres, non de l'argent, elle craignait
le cabaret, mais un pain de quatre livres qu'elle leur payait chez le
boulanger. Et puis avec cette misre-l, elle se donnait encore son plus
grand luxe: la joie des enfants de ses amies qu'elle comblait
d'trennes, de cadeaux, de surprises, de plaisirs. Y en avait-il un par
exemple que sa mre, absente de Paris, avait laiss  la pension, par un
beau dimanche d't, et le gamin, de dpit, s'tait-il fait mettre en
retenue? Il tait tout tonn de voir au coup de neuf heures dboucher
dans la cour la cousine, la cousine agrafant encore la dernire agrafe
de sa robe, tant elle s'tait presse. Et quelle dsolation en la
voyant!--Ma cousine, disait-il piteusement avec une de ces rages o l'on
a  la fois l'envie de pleurer et de tuer son pion, c'est... c'est que
je suis en retenue...--En retenue? Ah! bien oui, en retenue! Et tu crois
que je me serai dcarcasse comme a... Est-ce qu'il se fiche de moi,
ton matre de pension? O est-il ce magot-l que je lui parle? Tu vas
t'habiller en attendant... Et vite. Et l'enfant n'osait encore esprer
qu'une femme aussi mal mise et la puissance de faire lever une retenue,
quand il se sentait pris par le bras: c'tait la cousine qui l'enlevait,
le jetait en voiture, tout tourdi et confondu de joie, et l'emmenait au
bois de Boulogne. Elle l'y faisait promener  ne toute la journe, en
poussant la bte avec une branche casse, et en criant: Hue! Puis, aprs
un bon dner chez Borne, elle le ramenait, et sous la porte cochre de
la pension, en l'embrassant, elle lui mettait dans la main une large
pice de cent sous.

trange vieille fille! Les preuves de toute son existence, le mal de
vivre, les ternelles souffrances de son corps, une si longue torture
physique et morale l'avaient comme dtache et mise au-dessus de la vie.
Son ducation, ce qu'elle avait vu, le spectacle de l'extrmit des
choses, la Rvolution l'avait forme au ddain des misres humaines. Et
cette vieille femme  laquelle ne restait que le souffle, s'tait leve
 une sereine philosophie,  un stocisme mle, hautain, presque
ironique. Quelquefois elle commenait  s'emporter contre une douleur un
peu trop vive; puis brusquement, au milieu de sa plainte, elle se jetait
 elle-mme un mot de colre et de raillerie sur lequel sa figure mme
s'apaisait. Elle tait gaie d'une gaiet de source, jaillissante et
profonde, la gaiet des dvouements qui ont tout vu, du vieux soldat ou
de la vieille soeur d'hpital. Excellemment bonne, quelque chose pourtant
manquait  sa bont: le pardon. Jamais elle n'avait pu flchir ni plier
son caractre jusque-l. Un froissement, un mauvais procd, un rien qui
atteignait son coeur, la blessait pour toujours. Elle n'oubliait pas. Le
temps, la mort mme ne dsarmait pas sa mmoire.

De religion, elle n'en avait pas. Ne  une poque o la femme s'en
passait, elle avait grandi dans un temps o il n'y avait plus d'glise.
La messe n'existait pas, quand elle tait jeune fille. Rien ne lui avait
donn l'habitude ni le besoin de Dieu; et elle avait toujours gard pour
les prtres une espce de rpugnance haineuse qui devait tenir  quelque
secrte histoire de famille dont elle ne parlait jamais. Pour toute foi,
toute force et toute pit, elle avait l'orgueil de sa conscience; elle
jugeait qu'il suffisait de tenir  l'estime de soi-mme, pour bien faire
et ne jamais faillir. Elle tait tout entire forme ainsi
singulirement par les deux sicles ou elle avait vcu, mlange de l'un
et de l'autre, trempe aux deux courants de l'ancien rgime et de la
Rvolution. Depuis Louis XVI qui n'tait pas mont  cheval au 10 aot,
elle n'estimait plus les rois; mais elle dtestait la canaille. Elle
voulait l'galit, et elle avait horreur des parvenus. Elle tait
rpublicaine et aristocrate, mlait le scepticisme aux prjugs,
l'horreur de 93 qu'elle avait vu aux vagues et gnreuses ides
d'humanit qui l'avaient berce.

Ses dehors taient tout masculins. Elle avait la voix brusque, la parole
franche, la langue des vieilles femmes du dix-huitime sicle, releve
d'un accent de peuple, une locution  elle, garonnire et colore,
passant par-dessus la pudeur des mots et hardie  appeler les choses par
leur nom cru.

Cependant, les annes passaient emportant la Restauration et la
monarchie de Louis-Philippe. Elle voyait, un  un, tous ceux qu'elle
avait aims s'en aller, toute sa famille prendre le chemin du cimetire.
La solitude se faisait autour d'elle, et elle restait tonne et triste
que la mort l'oublit, elle qui y aurait si peu rsist, elle dj tout
incline vers la tombe, et oblige de baisser son coeur vers les petits
enfants amens  elle par les fils et les filles des amies qu'elle avait
perdues. Son frre tait mort. Sa chre _poule_ n'tait plus. La
belle-soeur de la _poule_ seule lui restait. Mais c'tait une existence
qui tremblait, prte  s'envoler. Foudroye par la mort d'un enfant
attendu pendant des annes, la pauvre femme se mourait de la poitrine.
Mlle de Varandeuil se chambra avec elle tous les jours, de midi  six
heures, pendant quatre ans. Elle vcut  ct d'elle, tout ce temps,
dans l'air renferm et l'odeur des fumigations. Sans se laisser arrter
une heure par la goutte, les rhumatismes, elle apporta son temps, sa vie
 cette agonie si douce qui regardait le ciel o sont les enfants morts.
Et quand au cimetire Mlle de Varandeuil eut bais le cercueil de la
morte pour l'embrasser une dernire fois, il lui sembla qu'il n'y avait
plus personne autour d'elle et qu'elle tait toute seule sur la terre.

De ce jour, cdant aux infirmits qu'elle n'avait plus de raison pour
secouer, elle s'tait mise  vivre de la vie troite et renferme des
vieillards qui usent  la mme place le tapis de leur chambre, ne
sortant plus, ne lisant plus gure  cause de la fatigue de ses yeux, et
restant le plus souvent enfonce dans son fauteuil  revoir et  revivre
le pass. Elle gardait des journes la mme position, les yeux ouverts
et rvant, loin d'elle-mme, loin de la chambre et de l'appartement,
allant o ses souvenirs la menaient,  des visages lointains,  des
lieux effacs,  des ttes chries et ples, perdue dans une somnolence
solennelle que Germinie respectait en disant:--Mademoiselle est dans ses
rflexions...

Un jour pourtant toutes les semaines, elle sortait. C'tait mme pour
cette sortie, pour tre plus prs de l'endroit o elle voulait aller ce
jour-l, qu'elle avait quitt son appartement de la rue Taitbout et
qu'elle tait venue se loger rue de Laval. Un jour chaque semaine, sans
que rien pt l'en empcher, mme la maladie, elle allait au cimetire
Montmartre, l o reposaient son pre, son frre, les femmes qu'elle
regrettait, tous ceux qui avaient fini de souffrir avant elle. Des morts
et de la Mort, elle avait un culte presque antique. La tombe lui tait
sacre, chre, et amie. Elle aimait, pour l'attendre et tre prte  son
corps, la terre d'esprance et de dlivrance o dormaient les siens. Ce
jour-l, elle partait de bonne heure avec sa bonne qui lui donnait le
bras et portait un pliant. Prs du cimetire, elle entrait chez une
marchande de couronnes qui la connaissait depuis de longues annes, et
qui l'hiver lui apportait sa chaufferette sous les pieds. L, elle se
reposait quelques instants; puis, chargeant Germinie de couronnes
d'immortelles, elle passait la porte du cimetire, prenait l'alle
gauche du cdre de l'entre, et faisait lentement son plerinage de
tombe en tombe. Elle jetait les fleurs fltries, balayait les feuilles
mortes, nouait les couronnes, s'asseyait sur son pliant, regardait,
songeait, dtachait du bout de son ombrelle, distraitement, une
moisissure de mousse sur la pierre plate. Puis elle se levait, se
retournait comme pour dire  revoir  la tombe qu'elle quittait, allait
plus loin, s'arrtait encore, causait tout bas, comme elle avait dj
fait, avec ce qui dormait de son coeur sous cette pierre; et sa visite
ainsi faite  tous les morts de ses affections, elle revenait lentement,
religieusement, s'enveloppant de silence et comme ayant peur de parler.




III.


Dans sa rverie, Mlle de Varandeuil avait ferm les yeux.

La parole de la bonne s'arrta, et le reste de sa vie, qui tait sur ses
lvres ce soir-l, rentra dans son coeur.

La fin de son histoire tait ceci.

Lorsque la petite Germinie Lacerteux tait arrive  Paris, n'ayant pas
encore quinze ans, ses soeurs, presses de lui voir gagner sa vie et de
lui mettre son pain  la main, l'avaient place dans un petit caf du
boulevard o elle servait  la fois de femme de chambre  la matresse
du caf et d'aide aux garons pour les gros ouvrages de l'tablissement.
L'enfant, sortie de son village et tombe l brusquement, se trouva
dpayse, tout effarouche dans cette place, dans ce service. Elle
sentait le premier instinct de ses pudeurs et la femme qu'elle allait
tre frissonner  ce contact perptuel avec les garons,  cette
communaut de travail, de repas, d'existence avec des hommes; et chaque
fois qu'elle avait une sortie et qu'elle allait chez ses soeurs,
c'taient des pleurs, des dsespoirs, des scnes o, sans se plaindre
prcisment de rien, elle montrait comme une terreur de rentrer, disant
qu'elle ne voulait plus rester l, qu'elle s'y dplaisait, qu'elle
aimait mieux retourner chez eux. On lui rpondait qu'elle avait dj
cot assez d'argent pour venir, que c'taient des caprices, qu'elle
tait trs-bien o elle tait, et on la renvoyait au caf tout en
larmes. Elle n'osait dire tout ce qu'elle souffrait  ct de ces
garons de caf, effronts, blagueurs, cyniques, nourris de restes de
dbauche, salis de tous les vices qu'ils servent, et mlant au fond
d'eux les pourritures d'un _arlequin_ d'orgie.  toute heure, elle avait
 subir les lches plaisanteries, les mystifications cruelles, les
mchancets de ces hommes heureux d'avoir leur petit martyr dans cette
petite fillette sauvage, ne sachant rien, l'air malingre et opprim,
peureuse et ombrageuse, maigre et pitoyablement vtue de ses mauvaises
petites robes de campagne. tourdie, comme assomme sous ce supplice de
toutes les heures, elle devint leur souffre-douleur. Ils

se jouaient de ses ignorances, ils la trompaient et l'abusaient par des
farces, ils l'accablaient sous la fatigue, ils l'hbtaient de rises
continues et impitoyables qui poussaient presque  l'imbcillit cette
intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de choses
qu'ils lui disaient et dont elle se sentait honteuse, sans les
comprendre. Ils touchaient avec des demi-mots d'ordure  la navet de
ses quatorze ans. Et ils s'amusaient  mettre les yeux de sa curiosit
d'enfant  la serrure des cabinets.

La petite voulait se confier  ses soeurs, elle n'osait. Comme, avec la
nourriture, il lui venait un peu de chair au corps, un peu de couleur
aux joues, une apparence de femme, les liberts augmentaient et
s'enhardissaient. Il y avait des familiarits, des gestes, des
approches, auxquels elle chappait et dont elle se sauvait pure, mais
qui altraient sa candeur en effleurant son innocence. Rudoye, gronde,
brutalise par le matre de l'tablissement, habitu  abuser de ses
bonnes, et qui lui en voulait de n'avoir ni l'ge ni l'toffe d'une
matresse, elle ne trouvait un peu d'appui, un peu d'humanit qu'auprs
de sa femme. Elle se mit  aimer cette femme avec une sorte de
dvouement animal et  lui obir avec des docilits de chien. Elle
faisait toutes ses commissions, sans rflexion ni conscience. Elle
allait porter ses lettres  ses amants, et elle tait adroite  les
porter. Elle se faisait agile, leste, ingnument ruse, pour passer,
glisser, filer entre les soupons veills du mari, et sans trop savoir
ce qu'elle faisait, ce qu'elle cachait, elle avait une mchante petite
joie d'enfant et de singe  se dire vaguement qu'elle faisait un peu de
mal  cet homme et  cette maison qui lui en faisaient tant. Il se
trouvait aussi parmi ses camarades un vieux garon du nom de Joseph qui
la dfendait, la prvenait des mchants tours complots contre elle, et
arrtait, quand elle tait l, les conversations trop libres avec
l'autorit de ses cheveux blancs et d'un intrt paternel. Cependant
l'horreur de cette maison croissait chaque jour pour Germinie. Une
semaine ses soeurs furent obliges de la ramener de force au caf.

 quelques jours de l, comme il y avait une grande revue au Champ de
Mars, les garons eurent cong pour la journe. Il ne resta que Germinie
et le vieux Joseph. Joseph tait occup dans une petite pice noire
ranger du linge sale. Il dit  Germinie de venir l'aider. Elle entra,
cria, tomba, pleura, supplia, lutta, appela dsesprment... La maison
vide resta sourde.

Revenue  elle, Germinie courut s'enfermer dans sa chambre. On ne la
revit plus de la journe. Le lendemain, quand Joseph voulut lui parler
et s'avana vers elle, elle eut un recul de terreur, un geste gar, une
pouvante de folle. Longtemps toutes les fois qu'un homme s'approchait
d'elle, elle se retirait involontairement d'un premier mouvement
brusque, frmissant et nerveux, comme frappe de la peur d'une bte
perdue qui cherche par o se sauver. Joseph, qui craignait qu'elle ne
le dnont, se laissa tenir  distance et respecta l'affreux dgot
qu'elle lui montrait.

Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait t passer la soire chez sa
soeur la portire; aprs des vomissements, elle se trouva mal. Un
mdecin, locataire de la maison, prenait sa clef dans la loge: les deux
soeurs apprirent par lui la position de leur cadette. Les rvoltes
d'orgueil intraitables et brutales qu'a l'honneur du peuple, les
svrits implacables de la dvotion, clatrent chez les deux femmes en
colres indignes. Leur confusion se tourna en rage. Germinie reprit
connaissance sous leurs coups, sous leurs injures, sous les blessures de
leurs mains, sous les outrages de leur bouche. Il y avait l son
beau-frre, qui ne lui pardonnait pas l'argent qu'avait cot son voyage
et qui la regardait d'un air goguenard avec une joie sournoise et froce
d'Auvergnat, avec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus de
rouge encore que les soufflets de ses soeurs.

Elle reut les coups, elle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha
ni  se dfendre, ni  s'excuser. Elle ne raconta point comment les
choses s'taient passes, et combien peu il y avait de sa volont dans
son malheur. Elle resta muette: elle avait une vague esprance qu'on la
tuerait. Sa soeur ane lui demandant s'il n'y avait pas eu de violence,
lui disant qu'il y avait des commissaires de police, des tribunaux, elle
ferma les yeux devant l'ide horrible d'taler sa honte. Un instant
seulement, lorsque le souvenir de sa mre lui fut jet  la face, elle
eut un regard, un clair des yeux dont les deux femmes se sentirent la
conscience traverse: elles se souvinrent que c'taient elles qui
l'avaient place, retenue dans cette place, expose, presque force  sa
faute.

Le soir mme, la plus jeune soeur de Germinie l'emmenait dans la rue
Saint-Martin, chez une repriseuse de cachemires, avec laquelle elle
logeait, et qui, presque folle de religion tait porte-bannire d'une
confrrie de la Vierge. Elle la mit  coucher avec elle, par terre, sur
un matelas, et l'ayant l toute la nuit sous la main, elle soulagea sur
elle ses longues et venimeuses jalousies, le ressentiment des
prfrences, des caresses donnes  Germinie par sa mre, par son pre.
Ce furent mille petits supplices, des mchancets brutales ou
hypocrites, des coups de pied dont elle lui meurtrissait les jambes, des
avancements de corps avec lesquels peu  peu elle poussait sa compagne
de lit, par le froid de l'hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.
Dans la journe, la repriseuse s'emparait de Germinie, la catchisait,
la sermonnait et lui faisait, avec le dtail des supplices de l'autre
vie, une pouvantable peur matrielle de l'enfer dont elle lui faisait
toucher les flammes.

Elle vcut l quatre mois, enferme, sans qu'on lui permt de sortir. Au
bout de quatre mois, elle accouchait d'un enfant mort. Quand elle fut
rtablie, elle entra chez une pileuse de la rue Laffitte, et elle y
eut, les premiers jours, la joie d'une sortie de prison.

Deux ou trois fois, dans ses courses, elle rencontra le vieux Joseph qui
voulait l'pouser, courait aprs elle; elle se sauva de lui: le
vieillard ne sut jamais qu'il avait t pre.

Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie dprissait. La maison o on
l'avait prise pour bonne  tout faire, tait ce que les domestiques
appellent une baraque. Gaspilleuse et mangeuse, sans ordre et sans
argent, comme il arrive aux femmes dans les commerces de hasard et les
mtiers problmatiques de Paris, l'pileuse, presque toujours entre une
saisie et une partie, ne s'occupait gure de la faon dont se
nourrissait sa petite bonne. Elle partait souvent pour toute la journe
sans lui laisser de quoi dner. La petite se rassasiait tant bien que
mal de crudits quelconques, de salades, des choses vinaigres qui
trompent l'apptit des jeunes femmes, de charbon mme qu'elle grignotait
avec les gots dpravs et les caprices d'estomac de son ge et de son
sexe. Ce rgime, au sortir d'une couche, dans un tat de sant mal
raffermi et demandant des fortifiants, maigrissait, puisait, minait la
jeune fille. Elle arrivait  faire peur. Son teint devenait de ce blanc
qui parat verdir au plein jour. Ses yeux gonfls se cernaient d'une
grande ombre bleutre. Ses lvres dcolores prenaient un ton de
violettes fanes. Elle tait essouffle pour la moindre monte, et l'on
souffrait auprs d'elle de cette incessante vibration qui s'chappait
des artres de sa gorge. Les pieds lents, le corps affaiss, elle allait
en se tranant, comme trop faible et pliant sous la vie. Les facults et
les sens  demi sommeillants, elle s'vanouissait pour un rien, pour la
fatigue de peigner sa matresse.

Elle s'teignait l tout doucement, quand sa soeur lui trouvait une autre
place, chez un ancien acteur, un comique retir, vivant de l'argent que
lui avait apport le rire de tout Paris. Le brave homme tait vieux, et
n'avait jamais eu d'enfant. Il prit en piti la misrable fille,
s'occupa d'elle, la soigna, la choya. Il la menait  la campagne. Il se
promenait avec elle, sur les boulevards, au soleil, et se sentait mieux
rchauff  son bras. Il tait heureux de la voir gaie. Souvent, pour
l'amuser, il dcrochait de sa garde-robe un costume  demi mang, et
tchait de retrouver un bout de rle qu'il ne se rappelait plus. Rien
que la vue de cette petite bonne, son bonnet blanc, tait un rayon de
jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisse s'appuyait sur elle
avec la camaraderie, les plaisirs et les enfances d'un coeur de
grand-pre. Mais il mourait au bout de quelques mois; et Germinie
retombait  servir des femmes entretenues, des matresses de pensionnat,
des boutiquires de passage, quand la mort subite d'une bonne la faisait
entrer chez Mlle de Varandeuil, loge alors rue Taitbout, dans la maison
dont sa soeur tait portire.




IV.


Ceux qui voient la fin de la religion catholique dans le temps o nous
sommes, ne savent pas quelles racines puissantes et infinies elle pousse
encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne savent pas les enlacements
secrets et dlicats qu'elle a pour la femme du peuple. Ils ne savent pas
ce qu'est la confession, ce qu'est le confesseur pour ces pauvres mes
de pauvres femmes. Dans le prtre qui l'coute et dont la voix lui
arrive doucement, la femme de travail et de peine voit moins le ministre
de Dieu, le juge de ses pchs, l'arbitre de son salut, que le confident
de ses chagrins et l'ami de ses misres. Si grossire qu'elle soit, il y
a toujours en elle un peu du fond de la femme, ce je ne sais quoi de
fivreux, de frissonnant, de sensitif et de bless, une inquitude et
comme une aspiration de malade qui appelle les caresses de la parole
ainsi que les bobos d'un enfant demandent le chantonnement d'une
nourrice. Il lui faut, aussi bien qu' la femme du monde, des
soulagements d'expansion, de confidence, d'effusion. Car il est de la
nature de son sexe de vouloir se rpandre et s'appuyer. Il existe en
elle des choses qu'elle a besoin de dire et sur lesquelles elle voudrait
tre interroge, plainte, console. Elle rve, pour des sentiments
cachs et dont elle a la pudeur, un intrt apitoy, une sympathie. Que
ses matres soient les meilleurs, les plus familiers, les plus
rapprochs mme, de la femme qui les sert: ils n'auront pour elle que
les bonts qu'on laisse tomber sur un animal domestique. Ils
s'inquiteront de la faon dont elle mange, dont elle se porte; ils
soigneront la bte en elle, et ce sera tout. Ils n'imagineront pas
qu'elle ait une autre place pour souffrir que son corps; et ils ne lui
supposeront pas les malaises d'me, les mlancolies et les douleurs
immatrielles dont ils se soulagent par la confidence  leurs gaux.
Pour eux, cette femme qui balaye et fait la cuisine n'a pas d'ides
capables de la faire triste ou songeuse; et ils ne lui parlent jamais de
ses penses.  qui donc les portera-t-elle? Au prtre qui les attend,
les demande, et les accueille,  l'homme d'glise qui est un homme du
monde, un suprieur, un monsieur bien lev, savant, parlant bien,
toujours doux, accessible, patient, attentif et ne semblant rien
mpriser de l'me la plus humble, de la pnitente la plus mal mise.
Seul, le prtre est l'couteur de la femme en bonnet. Seul, il
s'inquite de ses souffrances secrtes, de ce qui la trouble, de ce qui
l'agite, de ce qui fait passer tout  coup dans une bonne, aussi bien
que dans sa matresse, une envie de pleurer ou des lourdeurs d'orage. Il
est seul  solliciter ses panchements,  tirer d'elle ce que l'ironie
de chaque jour y refoule,  s'occuper de sa sant morale; le seul qui
l'lve au-dessus de sa vie de matire, le seul qui la touche avec des
mots d'attendrissement, de charit, d'esprance,--des mots du ciel tels
qu'elle n'en a jamais entendus dans la bouche des hommes de sa famille
et des mles de sa classe.

Entre chez Mlle de Varandeuil, Germinie tomba dans une dvotion
profonde et n'aima plus que l'glise. Elle s'abandonna peu  peu  cette
douceur de la confession,  cette voix de prtre gale, sereine et
basse, qui venait de l'ombre,  ces consultations qui ressemblaient  un
attouchement de paroles caressantes, et dont elle sortait rafrachie,
lgre, dlivre, heureuse, avec le chatouillement et le soulagement
d'un pansement dans toutes les parties tendres, douloureuses et
comprimes de son tre.

Elle ne s'ouvrait et ne pouvait s'ouvrir que l. Sa matresse avait une
certaine rudesse masculine qui repoussait l'expansion. Elle avait des
brusqueries d'apostrophes et de phrases qui renfonaient ce que Germinie
et voulu lui confier. Il tait dans sa nature d'tre brutale  toutes
les jrmiades qui ne venaient point d'un mal ou d'un chagrin. Sa bont
virile n'tait point misricordieuse aux malaises de l'imagination,
ces tourments que se cre la pense,  ces ennuis qui s'lvent des
nerfs de la femme et des troubles de son organisme. Souvent Germinie la
trouvait insensible: la vieille femme avait t seulement bronze par
son temps et par son existence. Elle avait l'corce du coeur dure comme
le corps. Ne se plaignant jamais, elle n'aimait pas les plaintes autour
d'elle. Et du droit de toutes les larmes qu'elle n'avait pas verses,
elle dtestait les pleurs d'enfant chez les grandes personnes.

Bientt le confessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et
sacr pour la pense de Germinie. Il eut tous les jours sa premire
ide, sa dernire prire. Dans la journe, elle s'y agenouillait comme
en songe; et tout en travaillant il lui revenait dans les yeux avec son
bois de chne  filets d'or, son fronton  tte d'ange aile, son rideau
vert aux plis immobiles, le mystre d'ombre de ses deux cts. Il lui
semblait que maintenant toute sa vie aboutissait l, et que toutes ses
heures y tendaient. Elle vivait la semaine pour tre  ce jour dsir,
promis, appel. Ds le jeudi, des impatiences la prenaient; elle
sentait, dans le redoublement d'une angoisse dlicieuse, comme
l'approche matrielle du bienheureux samedi soir; et le samedi venu, le
service bcl, le petit dner de mademoiselle servi  la hte, elle se
sauvait et courait  Notre-Dame de Lorette, allant  la pnitence comme
on va  l'amour. Les doigts mouills  l'eau bnite, une gnuflexion
faite, elle passait entre les rangs de chaises, sur les dalles, avec le
glissement d'une chatte qui se coule sur un tapis. Incline, presque
rampante, elle avanait sans bruit, dans l'ombre des bas-cts, jusqu'au
confessionnal mystrieux et voil qu'elle reconnaissait, et auprs
duquel elle attendait son tour, perdue dans l'motion d'attendre.

Le jeune prtre qui la confessait se prtait  ses frquentes
confessions. Il ne lui mnageait ni le temps, ni l'attention, ni la
charit. Il la laissait longuement causer, longuement lui raconter
toutes ses petites affaires. Il tait indulgent  ses bavardages d'me
en peine, et lui permettait d'pancher ses plus petites amertumes. Il
acceptait l'aveu de ses inquitudes, de ses dsirs, de ses troubles; il
ne repoussait et ne ddaignait rien de cette confiance d'une servante
qui lui parlait de toutes les choses dlicates et secrtes de son tre
comme on en parlerait  une mre et  un mdecin.

Ce prtre tait jeune. Il tait bon. Il avait vcu de la vie du monde.
Un grand chagrin l'avait jet, bris, dans cette robe o il portait le
deuil de son coeur. Il restait de l'homme au fond de lui, et il coutait,
avec une piti triste, ce malheureux coeur d'une bonne. Il comprenait que
Germinie avait besoin de lui, qu'il la soutenait, qu'il l'affermissait,
qu'il la sauvait d'elle-mme et la retirait des tentations de sa nature.
Il se sentait une mlancolique sympathie pour cette me toute faite de
tendresse, pour cette jeune fille  la fois ardente et molle, pour cette
malheureuse, inconsciente d'elle-mme, promise  la passion par tout son
coeur; par tout son corps, et accusant dans toute sa personne la vocation
du temprament. clair par l'exprience de son pass, il s'tonnait, il
s'effrayait quelquefois des lueurs qui se levaient d'elle, de la flamme
qui passait dans ses yeux  l'lancement d'amour d'une prire, de la
pente o ses confessions glissaient, de ses retours vers cette scne de
violence, cette scne o sa trs-sincre volont de rsistance
paraissait au prtre avoir t trahie par un tourdissement des sens
plus fort qu'elle.

Cette fivre de religion dura plusieurs annes pendant lesquelles
Germinie vcut concentre, silencieuse, rayonnante, toute  Dieu,--au
moins elle le croyait. Cependant peu  peu son confesseur avait cru
s'apercevoir que toutes ses adorations se tournaient vers lui.  des
regards,  des rougeurs,  des paroles qu'elle ne lui disait plus,
d'autres qu'elle s'enhardissait  lui dire pour la premire fois, il
comprit que la dvotion de sa pnitente s'garait et s'exaltait en se
trompant elle-mme. Elle l'piait  la sortie des offices, le suivait
dans la sacristie, s'attachait  lui, courait dans l'glise aprs sa
soutane. Le confesseur essaya d'avertir Germinie, de dtourner de lui
cette ferveur amoureuse. Il devint plus rserv et s'arma de froideur.
Dsole de ce changement, de cette indiffrence, Germinie, aigrie et
blesse, lui avoua un jour, en confession, les sentiments de haine qui
lui venaient contre deux jeunes filles, les pnitentes prfres de
l'abb. Le prtre alors, l'loignant sans explication, la renvoya  un
autre confesseur. Germinie alla se confesser une ou deux fois  cet
autre confesseur; puis elle n'y alla plus; puis elle ne pensa plus mme
 y aller; et de toute sa religion, il ne lui resta plus  la pense
qu'une certaine douceur lointaine et comme l'affadissement d'une odeur
d'encens teint.

Elle en tait l quand mademoiselle tait tombe malade. Pendant tout le
temps de sa maladie, ne voulant pas la quitter, Germinie n'alla pas  la
messe. Et le premier dimanche o mademoiselle tout  fait remise n'eut
plus besoin de ses soins, elle fut tout tonne de voir sa dvote
rester et ne pas se sauver  l'glise.

--Ah! , lui dit-elle, tu ne vas donc plus voir tes curs  prsent?
Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, hein?

--Rien, fit Germinie.




V.


--Voil, mademoiselle!... Regardez-moi, dit Germinie.

C'tait  quelques mois de l. Elle avait demand  sa matresse la
permission d'aller ce soir-l au bal de noce de la soeur de son picier
qui l'avait prise pour demoiselle d'honneur, et elle venait se faire
voir en grande toilette dans sa robe de mousseline dcollete.

Mademoiselle leva la tte du vieux volume, imprim gros, o elle lisait,
ta ses lunettes, les mit dans le livre pour marquer la page, et fit:

--Toi, ma bigote, toi, au bal! Sais-tu, ma fille... a me parat tout
farce! Toi et le rigodon... Ma foi, il ne te manque plus que d'avoir
envie de te marier! Une chienne d'envie!... Mais si tu te maries, je te
prviens: je ne te garde pas... oust! Je n'ai pas envie de devenir la
bonne de tes mioches!... Approche un peu... Oh! oh! mais... sac
papier! mademoiselle Montre-tout! On est bien coquette, je trouve,
depuis quelque temps...

--Mais non, mademoiselle, essaya de dire Germinie.

--Avec cela que chez vous autres, reprit Mlle de Varandeuil en suivant
son ide, les hommes sont de jolis cadets! Ils te grugeront ce que tu
as... sans compter les tapes... Mais le mariage... je suis sre que a
te trotte la cervelle, cette histoire-l, de te marier quand tu vois les
autres... C'est a qui te donne cette frimousse-l, je parie? Bon Dieu
de Dieu! Maintenant tourne un peu qu'on te voie, dit Mlle de Varandeuil
avec son ton de caresse brusque; et, mettant ses deux mains maigres aux
deux bras de son fauteuil, croisant ses deux jambes l'une sur l'autre,
et remuant le bout de son pied, elle se mit  inspecter Germinie et sa
toilette.

--Que diable! dit-elle au bout de quelques instants d'attention muette,
comment, c'est toi?... Je n'ai donc jamais mis mes yeux pour te
regarder... Bon Dieu, oui!... Ah! mais... ah! mais... Elle mchonna
encore quelques vagues exclamations entre ses dents.--O diantre as-tu
pris ce museau de chatte amoureuse? fit-elle  la fin; et elle se mit
la regarder.

Germinie tait laide. Ses cheveux, d'un chtain fonc et qui
paraissaient noirs, frisottaient et se tortillaient en ondes revches,
en petites mches dures et rebelles, chappes et souleves sur sa tte
malgr la pommade de ses bandeaux lisss. Son front petit, poli, bomb,
s'avanait de l'ombre d'orbites profondes o s'enfonaient et se
cavaient presque maladivement ses yeux, de petits yeux veills,
scintillants, rapetisss et ravivs par un clignement de petite fille
qui mouillait et allumait leur rire. Ces yeux on ne les voyait ni bruns
ni bleus: ils taient d'un gris indfinissable et changeant, d'un gris
qui n'tait pas une couleur, mais une lumire. L'motion y passait dans
le feu de la fivre, le plaisir dans l'clair d'une sorte d'ivresse, la
passion dans une phosphorescence. Son nez court, relev, largement
trou, avec les narines ouvertes et respirantes, tait de ces nez dont
le peuple dit qu'il pleut dedans: sur l'une de ses ailes,  l'angle de
l'oeil, une grosse veine bleue se gonflait. La carrure de tte de la race
lorraine se retrouvait dans ses pommettes larges, fortes, accuses,
semes d'une vole de grains de petite vrole. La plus grande disgrce
de ce visage tait la trop large distance entre le nez et la bouche.
Cette disproportion donnait un caractre presque simiesque au bas de la
tte, o une grande bouche, aux dents blanches, aux lvres pleines,
plates et comme crases, souriait d'un sourire trange et vaguement
irritant.

Sa robe dcollete laissait voir son cou, le haut de sa poitrine, ses
paules, la blancheur de son dos, contrastant avec le hle de son
visage. C'tait une blancheur de lymphatique, la blancheur  la fois
malade et anglique d'une chair qui ne vit pas. Elle avait laiss tomber
ses bras le long d'elle, des bras ronds, polis, avec le joli trou d'une
fossette au coude. Ses poignets taient dlicats; ses mains, qui ne
sentaient pas le service, avaient des ongles de femme. Et mollement,
dans une paresse de grce, elle laissait jouer et rondir sa taille
indolente, une taille  tenir dans une jarretire et que faisaient plus
fine encore  l'oeil le ressaut des hanches et le rebondissement des
rondeurs ballonnant la robe, une taille impossible, ridicule de minceur,
adorable comme tout ce qui, chez la femme, a la monstruosit de la
petitesse.

De cette femme laide, s'chappait une pre et mystrieuse sduction.
L'ombre et la lumire, se heurtant et se brisant  son visage plein de
creux et de saillies, y mettait ce rayonnement de volupt jet par un
peintre d'amour dans la pochade du portrait de sa matresse. Tout en
elle, sa bouche, ses yeux, sa laideur mme, avait une provocation et une
sollicitation. Un charme aphrodisiaque sortait d'elle, qui s'attaquait
et s'attachait  l'autre sexe. Elle dgageait le dsir et en donnait la
commotion. Une tentation sensuelle s'levait naturellement et
involontairement d'elle, de ses gestes, de sa marche, du moindre de ses
remuements, de l'air o son corps avait laiss une de ses ondulations. 
ct d'elle, on se sentait prs d'une de ces cratures troublantes et
inquitantes, brlantes du mal d'aimer et l'apportant aux autres, dont
la figure revient  l'homme aux heures inassouvies, tourmente ses
penses lourdes de midi, hante ses nuits, viole ses songes.

Au milieu de l'examen de Mlle de Varandeuil, Germinie se baissa, se
pencha sur elle, et lui embrassa la main  baisers presss.

--Bon.... bon.... assez de lichades, dit mademoiselle. Tu vous userais
la peau... avec ta faon d'embrasser... Allons, pars, amuse-toi, et
tche de ne pas rentrer trop tard... ne t'reinte pas.

Mlle de Varandeuil resta seule. Elle mit ses coudes sur ses genoux,
regarda dans le feu, donna des coups de pincette sur les tisons. Puis,
comme elle avait l'habitude de faire dans ses grandes proccupations, du
plat de sa main elle se frappa sur la nuque deux ou trois petits coups
secs qui mirent tout de travers son serre-tte noir.




VI.


En parlant mariage  Germinie, Mlle de Varandeuil touchait la cause du
mal de Germinie. Elle mettait la main sur son ennui. L'irrgularit
d'humeur de sa bonne, les dgots de sa vie, les langueurs, le vide et
le mcontentement de son tre, venaient de cette maladie que la mdecine
appelle _la mlancolie des vierges_. La souffrance de ses vingt-quatre
ans tait le dsir ardent, irrit, poignant du mariage, de cette chose
trop saintement honnte pour elle et qui lui semblait impossible devant
l'aveu que sa probit de femme voulait faire de sa chute, de son
indignit. Des pertes, des malheurs de famille venaient l'arracher  ses
ides.

Son beau-frre, le mari de sa soeur la portire, avait fait le rve des
Auvergnats: il avait voulu joindre aux profits de sa loge les gains du
commerce de bric--brac. Il avait commenc modestement par cet tal dans
la rue, aux portes des ventes aprs dcs, o l'on voit, rangs sur du
papier bleu, des flambeaux en plaqu, des ronds de serviette en ivoire,
des lithographies colories, encadres d'une dentelle d'or sur fond
noir, et trois ou quatre volumes dpareills de Buffon. Ce qu'il gagna
sur les flambeaux en plaqu le grisa. Il loua dans une alle de passage,
en face d'un raccommodeur de parapluies, une boutique noire, et il se
mit  faire l le commerce de cette curiosit qui va et vient dans les
salles basses de l'Htel des Commissaires-priseurs. Il vendit des
assiettes  coq, des morceaux du sabot de Jean-Jacques Rousseau, et des
aquarelles de Ballue signes Watteau.  ce mtier, il mangea ce qu'il
avait gagn, puis s'endetta de quelques mille francs. Sa femme, pour
remonter un peu le mnage et tcher de sortir des dettes, demandait et
obtenait une place d'ouvreuse de loges au Thtre-Historique. Elle
faisait garder le soir sa porte par sa soeur la couturire, se couchait
une heure, se levait  cinq. Au bout de quelques mois, elle attrapa dans
les corridors du thtre une pleursie qui trana et l'enleva au bout de
six semaines. La pauvre femme laissait une petite fille de trois ans,
attaque d'une rougeole qui avait pris le caractre le plus pernicieux
dans l'empuantissement de la soupente et dans l'air o l'enfant
respirait depuis plus d'un mois la mort de sa mre. Le pre tait parti
au pays pour tcher d'emprunter de l'argent. Il se remariait l-bas. On
n'en eut plus de nouvelles.

En sortant de l'enterrement de sa soeur, Germinie courut chez une vieille
femme vivant de ces curieuses industries qui empchent  Paris la Misre
de mourir compltement de faim. Cette vieille femme faisait plusieurs
mtiers. Tantt elle coupait d'gale grandeur des crins de brosse,
tantt elle sparait des morceaux de pain d'pice. Quand cela chmait,
elle faisait la cuisine et dbarbouillait les enfants de petits
marchands ambulants. Dans le Carme, elle se levait  quatre heures du
matin, et allait prendre  Notre-Dame une chaise qu'elle revendait,
lorsque le monde arrivait, dix ou douze sous. Pour se chauffer, dans le
trou o elle logeait rue Saint-Victor, elle allait,  l'heure o le jour
tombe, arracher en se cachant de l'corce aux arbres du Luxembourg.
Germinie, qui la connaissait pour lui donner toutes les semaines les
crotes de la cuisine, lui louait une chambre de domestique dans la
maison au sixime, et l'y installait avec la petite-fille. Elle fit cela
d'un premier mouvement, sans rflchir. Les durets de sa soeur, lors de
sa grossesse, elle ne se les rappelait plus: elle n'avait pas mme eu
besoin de les pardonner.

Germinie n'eut plus alors qu'une pense: sa nice. Elle voulait la faire
revivre, et l'empcha de mourir  force de la soigner. Elle s'chappait
 tout moment de chez mademoiselle, grimpait quatre  quatre au sixime,
courait embrasser l'enfant, lui donner de la tisane, l'arranger dans son
lit, la voir, redescendait essouffle et toute rouge de plaisir. Les
soins, les caresses, ce souffle du coeur dont on ranime un petit tre
prt  s'teindre, les consultations, les visites de mdecin, les
mdicamentations coteuses, les remdes des riches, Germinie n'pargna
rien pour la petite et lui donna tout. Ses gages passaient  cela.
Pendant prs d'un an, elle lui fit prendre tous les matins du jus de
viande: elle qui tait dormeuse, se levait  cinq heures du matin pour
le faire, et elle se rveillait toute seule, comme les mres. L'enfant
tait enfin sauve, quand un matin Germinie reut la visite de sa soeur
la couturire, qui tait marie depuis deux ou trois ans avec un ouvrier
mcanicien, et qui venait lui faire ses adieux: son mari suivait des
camarades qu'on venait d'embaucher pour aller en Afrique. Elle partait
avec lui et proposait  Germinie de lui prendre la petite et de
l'emmener l-bas avec son enfant. Ils s'en chargeaient. Germinie
n'aurait qu' payer le voyage. C'tait une sparation  laquelle il lui
faudrait toujours se rsoudre,  cause de sa matresse. Puis elle tait
sa tante aussi. Et elle ajoutait paroles sur paroles pour se faire
donner l'enfant avec lequel, elle et son mari, comptaient, une fois en
Afrique, apitoyer Germinie, lui attraper ses gages, lui carotter le coeur
et la bourse.

Se sparer de sa nice, cela cotait beaucoup  Germinie. Elle avait mis
un peu de son existence sur cette enfant. Elle s'y tait attache par
les inquitudes et les sacrifices. Elle l'avait dispute et reprise  la
maladie: cette vie de la petite fille tait son miracle. Cependant elle
comprenait qu'elle ne pourrait jamais la prendre chez mademoiselle; que
mademoiselle,  son ge, avec la fatigue de ses annes et le besoin de
tranquillit des vieilles gens, ne supporterait jamais le bruit toujours
remuant d'un enfant. Puis, cette petite fille dans la maison prtait aux
cancans et faisait causer toute la rue: on disait que c'tait sa fille.
Germinie s'en ouvrit  sa matresse. Mlle de Varandeuil savait tout.
Elle savait qu'elle avait pris sa nice; mais elle avait fait semblant
de l'ignorer, elle avait voulu fermer les yeux et ne rien voir pour tout
permettre. Elle conseilla  Germinie de confier sa nice  sa soeur, en
lui montrant toutes les impossibilits de la garder, et lui donna
l'argent pour payer le voyage du mnage.

Ce dpart fut un dchirement pour Germinie. Elle se trouva isole et
inoccupe. N'ayant plus cette enfant, elle ne sut plus quoi aimer; son
coeur s'ennuya, et, dans le vide d'me o elle se trouvait sans cette
petite, elle revint  la religion et reporta ses tendresses  l'glise.

Au bout de trois mois, elle reut la nouvelle de la mort de sa soeur. Le
mari, qui tait de la race des ouvriers geignards et pleurards, lui
faisait dans sa lettre, avec de grosses phrases mues et des ficelles
d'attendrissement, un tableau dsolant de sa position, avec
l'enterrement  payer, des fivres qui l'empchaient de travailler, deux
enfants en bas ge, sans compter la petite, une maison sans femme pour
faire chauffer la soupe. Germinie pleura sur la lettre; puis sa pense
se mit  vivre dans cette maison,  ct de ce pauvre homme, au milieu
des pauvres enfants, dans cet affreux pays d'Afrique; et une vague envie
de se dvouer commena  s'veiller en elle. D'autres lettres suivaient
o, en la remerciant de ses secours, son beau-frre donnait  sa misre,
 l'abandon o il se trouvait, au malheur qui l'enveloppait, une couleur
encore plus dramatique, la couleur que le peuple donne aux choses avec
ses souvenirs du boulevard du Crime et ses lambeaux de mauvaises
lectures. Une fois prise  la blague de ce malheur, Germinie ne put s'en
dtacher. Elle croyait entendre, l-bas, des cris d'enfants l'appeler.
Elle s'enfonait, s'absorbait dans la rsolution et le projet de partir.
Elle tait poursuivie de cette ide et de ce mot d'Afrique qu'elle
remuait et retournait sans cesse au fond d'elle, sans une parole. Mlle
de Varandeuil, la voyant si rveuse et si triste, lui demanda ce qu'elle
avait, mais en vain: Germinie ne parla pas. Elle tait tiraille,
torture entre ce qui lui semblait un devoir et ce qui lui paraissait
une ingratitude, entre sa matresse et le sang de ses soeurs. Elle
pensait qu'elle ne pouvait pas quitter mademoiselle. Et puis elle se
disait que Dieu ne voulait pas qu'elle abandonnt sa famille. Elle
regardait l'appartement en se disant: il faut pourtant que je m'en
aille! Et puis elle avait peur que mademoiselle ne ft malade quand elle
ne serait plus l. Une autre bonne! A cette ide, elle tait prise de
jalousie, et elle croyait dj voir quelqu'un lui voler sa matresse. 
d'autres moments, ses ides de religion la jetant  des ides
d'immolation, elle tait toute prte  vouer son existence  celle de ce
beau-frre. Elle voulait aller habiter avec cet homme qu'elle dtestait,
avec lequel elle avait toujours t mal, qui avait  peu prs tu sa
soeur de chagrin, qu'elle savait ivrogne et brutal; et tout ce qu'elle en
attendait, tout ce qu'elle en craignait, la certitude et la peur de tout
ce qu'elle aurait  souffrir, ne faisait que l'exalter, l'enflammer, la
pousser au sacrifice avec plus d'impatience et d'ardeur. Tout cela
souvent en un instant tombait:  un mot,  un geste de mademoiselle,
Germinie revenait  elle-mme et ne se reconnaissait plus. Elle se
sentait tout entire et pour toujours rattache  sa matresse, et elle
prouvait comme une horreur d'avoir seulement pens  dtacher sa vie de
la sienne. Elle lutta ainsi deux ans. Puis un beau jour, par un hasard,
elle apprit que sa nice tait morte quelques semaines aprs sa soeur:
son beau-frre lui avait cach cette mort, pour la tenir et l'attirer
lui, avec ses quelques sous, en Afrique.  cette rvlation, Germinie,
perdant toute illusion, fut gurie d'un seul coup.  peine si elle se
rappela qu'elle avait voulu partir.




VII.


Vers ce temps, au bout de la rue, une petite crmerie sans affaires
changeait de propritaire,  la suite de la vente du fonds par autorit
de justice. La boutique tait restaure. On la repeignait. Les vitres de
la devanture s'ornaient d'inscriptions en lettres jaunes. Des pyramides
de chocolat de la Compagnie coloniale, des bols de caf  fleurs,
espacs de petits verres  liqueur, garnissaient les planches de
l'talage.  la porte brillait l'enseigne d'un pot au lait de cuivre
coup par le milieu.

La femme qui essayait de remonter ainsi la maison, la nouvelle crmire,
tait une personne d'une cinquantaine d'annes, dbordante d'embonpoint
et gardant encore quelques restes de beaut  demi submergs sous sa
graisse. On disait dans le quartier qu'elle s'tait tablie avec
l'argent d'un vieux monsieur qu'elle avait servi jusqu' sa mort dans
son pays, prs de Langres; car il se trouvait qu'elle tait payse de
Germinie, non du mme village, mais d'un petit endroit  ct; et sans
s'tre jamais rencontres ni vues l-bas, elle et la bonne de
mademoiselle se connaissaient de nom, et avaient le rapprochement de
connaissances communes, de souvenirs des mmes lieux. La grosse femme
tait complimenteuse, doucereuse, caressante. Elle disait: Ma belle,
tout le monde, faisait la petite voix, et jouait l'enfant avec la
langueur dolente des personnes corpulentes. Elle dtestait les gros
mots, rougissait, s'effarouchait pour un rien. Elle adorait les secrets,
tournait tout en confidence, faisait des histoires, parlait toujours
l'oreille. Sa vie se passait  bavarder et  gmir. Elle plaignait les
autres, elle se plaignait elle-mme; elle se lamentait sur ses malheurs,
et sur son estomac. Quand elle avait trop mang, elle disait
dramatiquement: Je vais mourir. Et rien n'tait aussi pathtique que ses
indigestions. C'tait une nature perptuellement attendrie et
larmoyante: elle pleurait indistinctement pour un cheval battu, pour
quelqu'un qui tait mort, pour du lait qui avait tourn. Elle pleurait
sur les faits divers des journaux, elle pleurait en voyant passer des
passants.

Germinie fut bien vite sduite et apitoye par cette crmire cline,
bavarde, toujours mue, appelant  elle l'expansion des autres et
paraissant si tendre. Au bout de trois mois, presque rien n'entrait chez
mademoiselle qui ne vnt de chez la mre Jupillon. Germinie s'y
fournissait de tout ou  peu prs. Elle passait des heures dans la
boutique. Une fois l, elle avait peine  s'en aller, elle restait et ne
pouvait se lever. Une lchet machinale la retenait. Sur la porte, elle
causait encore, pour n'tre pas encore partie. Elle se sentait attache
chez la crmire par l'invisible charme des endroits o l'on revient
sans cesse et qui finissent par vous treindre comme des choses qui vous
aimeraient. Et puis la boutique, pour elle, c'taient les trois chiens,
les trois vilains chiens de Mlle Jupillon; elle les avait toujours sur
les genoux, elle les grondait, elle les embrassait, elle leur parlait;
et quand elle avait chaud de leur chaleur, il lui passait dans le bas du
coeur les contentements d'une bte qui se frotte  ses petits. La
boutique, c'tait encore pour elle toutes les histoires du quartier, le
rendez-vous des cancans, la nouvelle du billet non pay par celle-ci, de
la voiture de fleurs apporte  celle-l, un endroit  l'afft de tout,
et o tout entrait, jusqu'au peignoir de dentelle allant en ville sur le
bras d'une bonne.

Tout,  la longue, la liait l. Son intimit avec la crmire se
resserrait par tous les liens mystrieux des amitis de femmes du
peuple, par le bavardage continuel, l'change journalier des riens de la
vie, les conversations pour parler, le retour du mme bonjour et du mme
bonsoir, le partage des caresses aux mmes animaux, les sommeils cte
cte et chaise contre chaise. La boutique finit par devenir son lieu
d'acoquinement, un lieu o sa pense, sa parole, ses membres mme et son
corps trouvaient des aises merveilleuses. Le bonheur arriva  tre, pour
elle, ce moment o le soir, assise et somnolente, dans un fauteuil de
paille, auprs de la mre Jupillon endormie ses lunettes sur le nez,
elle berait les chiens rouls en boule dans la jupe de sa robe; et
tandis que la lampe, prte  mourir, plissait sur le comptoir, elle
restait, laissant son regard se perdre et s'teindre doucement, avec ses
ides, au fond de la boutique, sur l'arc de triomphe en coquilles
d'escargot, relies de vieille mousse, sous l'arc duquel tait un petit
Napolon de cuivre.




VIII.


Mme Jupillon, qui disait avoir t marie et signait _Veuve Jupillon_,
avait un fils. C'tait encore un enfant. Elle l'avait mis
Saint-Nicolas, dans cette grande maison d'ducation religieuse o, pour
trente francs par mois, une instruction rudimentaire et un mtier sont
donns aux enfants du peuple,  beaucoup d'enfants naturels. Germinie
prit l'habitude d'accompagner le jeudi madame Jupillon lorsqu'elle
allait voir _Bibi_. Cette visite devint pour elle une distraction et une
attente. Elle faisait dpcher la mre, arrivait en avance  l'omnibus,
et elle tait toute contente d'y monter avec un gros panier de
provisions sur lequel elle croisait ses bras pendant la route.

L-dessus, il arriva  la mre Jupillon un mal  la jambe, un anthrax
qui l'empcha de marcher pendant prs de dix-huit mois. Germinie alla
seule  Saint-Nicolas, et comme elle tait prompte et facile  se donner
aux autres, elle s'occupa de cet enfant comme s'il lui tenait par
quelque chose. Elle ne manquait pas un jeudi, et arrivait toujours les
mains pleines de la desserte de la semaine, de gteaux, de fruits, de
sucreries qu'elle achetait. Elle embrassait le gamin, s'inquitait de sa
sant, ttait s'il avait son gilet de tricot sous sa blouse, le trouvait
trop rouge d'avoir couru, lui essuyait la figure avec son mouchoir, et
lui faisait montrer le dessous de ses souliers pour voir s'ils n'taient
pas trous. Elle lui demandait si on tait content de lui, s'il faisait
bien ses devoirs, s'il avait eu beaucoup de bons points. Elle lui
parlait de sa mre, et lui recommandait de bien aimer le bon Dieu; et
jusqu' ce que la cloche de deux heures sonnt, elle se promenait avec
lui dans la cour: l'enfant lui donnait le bras, tout fier d'tre avec
une femme mieux habille que la plupart de celles qui venaient, avec une
femme en soie. Il avait envie d'apprendre le flageolet: cela ne cotait
que cinq francs par mois. Mais sa mre ne voulait pas les donner.
Germinie, en cachette, lui apporta chaque mois les cent sous. C'tait
une humiliation pour lui, quand il sortait en promenade, et les deux ou
trois fois par an qu'il venait chez sa mre, de porter la petite blouse
d'uniforme.  sa fte, une anne, Germinie dplia devant lui un gros
paquet: elle lui avait fait faire une tunique;  peine si, dans toute la
pension, vingt de ses camarades taient de famille assez aise pour en
porter.

Elle le gta ainsi quelques annes, ne le laissant souffrir du dsir de
rien, flattant, dans l'enfant pauvre, les caprices et les orgueils de
l'enfant riche, lui adoucissant les privations et les durets de cette
cole professionnelle qui forme  la vie ouvrire, porte la blouse,
mange  l'assiette de faence brune, et trempe  son mle apprentissage
le peuple pour le travail. Cependant le garon grandissait. Germinie ne
s'en apercevait pas: elle le voyait toujours enfant. Par habitude, elle
se baissait toujours pour l'embrasser. Un jour elle fut appele devant
l'abb qui dirigeait la pension. L'abb lui parla de renvoyer le jeune
Jupillon. Il s'agissait de mauvais livres surpris entre ses mains.
Germinie, tremblante  l'ide des coups qui attendaient l'enfant chez sa
mre, pria, supplia, implora: elle finit par obtenir de l'abb la grce
du coupable. En redescendant, elle voulut gronder Jupillon; mais au
premier mot de sa morale, Bibi lui jeta tout  coup en plein visage un
regard et un sourire o il n'y avait plus rien de l'enfant qu'il tait
hier. Elle baissa les yeux, et ce fut elle qui rougit. Quinze jours se
passrent sans qu'elle revnt  Saint-Nicolas.




IX.


Dans le temps o le fils Jupillon sortit de pension, la bonne d'une
femme entretenue qui demeurait au-dessous de mademoiselle venait
quelquefois passer la soire chez Mme Jupillon avec Germinie. Originaire
de ce grand-duch de Luxembourg qui fournit Paris de cochers de coup et
de bonnes de lorettes, cette fille tait ce que l'on appelle
populacirement une grande bringue; elle avait un air de cavale, des
sourcils de porteur d'eau, des yeux fous. Elle se mit bientt  venir
tous les soirs. Elle payait des gteaux et des petits verres  tout le
monde, s'amusait  faire gaminer le petit Jupillon, jouait avec lui
des jeux de main, s'asseyait sur lui, lui jetait au nez qu'il tait
beau, le traitait en enfant, et le plaisantait, en polissonnant, de
n'tre pas encore un homme. Le jeune garon, heureux et tout fier de ces
attentions de la premire femme qui s'occupait de lui, laissait voir au
bout de peu de temps ses prfrences pour Adle: ainsi s'appelait la
nouvelle venue.

Germinie tait passionnment jalouse. La jalousie tait le fond de sa
nature; c'tait la lie et l'amertume de ses tendresses. Ceux qu'elle
aimait, elle voulait les avoir tout  elle, les possder absolument.
Elle exigeait qu'ils n'aimassent qu'elle. Elle ne pouvait admettre
qu'ils pussent distraire et donner  d'autres la moindre parcelle de
leur affection: cette affection, depuis qu'elle l'avait mrite, n'tait
plus  eux; ils n'taient plus matres d'en disposer. Elle dtestait les
gens que sa matresse avait l'air de recevoir mieux que les autres, et
d'accueillir intimement. Par sa mine de mauvaise humeur et son air
rechign, elle avait loign,  peu prs chass de la maison, deux ou
trois vieilles amies de mademoiselle dont les visites la faisaient
souffrir comme si ces vieilles femmes venaient drober quelque chose
dans l'appartement, lui prendre un peu de sa matresse. Des gens qu'elle
avait aims lui taient devenus odieux: elle n'avait pas trouv qu'ils
l'aimassent assez; elle les hassait pour tout l'amour qu'elle avait
voulu d'eux. En tout, son coeur tait exigeant et despote. Donnant tout,
il demandait tout. Dans ses affections, au moindre indice de
refroidissement, au moindre signe de partage, elle clatait et se
dvorait, passait des nuits  pleurer, prenait le monde en excration.

Voyant cette femme s'installer dans la boutique, se familiariser avec le
jeune homme, toutes les jalousies de Germinie s'inquitrent et se
tournrent en rage. Sa haine se souleva et se rvolta, avec son dgot,
contre cette crature affiche, honte, que l'on voyait le dimanche
attable sur les boulevards extrieurs avec des militaires, et qui avait
le lundi des bleus au visage. Elle employa tout pour la faire loigner
par Mme Jupillon; mais c'tait une des meilleures pratiques de la
crmerie, et la crmire se refusa tout doucement  l'carter. Germinie
se retourna vers le fils, lui dit que c'tait une malheureuse. Mais cela
ne fit qu'attacher le jeune homme  cette vilaine femme dont la mauvaise
rputation le flattait. D'ailleurs, il avait les cruelles taquineries de
la jeunesse, et il redoublait d'amabilit auprs d'elle, rien que pour
voir le nez que faisait Germinie, et jouir de la dsoler. Bientt
Germinie s'aperut que cette femme avait des intentions plus srieuses
qu'elle ne se l'tait d'abord imagin: elle comprit ce qu'elle voulait
de cet enfant, car c'tait toujours un enfant pour elle que ce grand
jeune homme de dix-sept ans. Ds lors, elle s'attacha  leurs pas; elle
ne les quitta plus, elle ne les laissa pas un moment seuls, elle se mit
de leurs parties, au thtre,  la campagne, entra dans toutes leurs
promenades, fut toujours l, prsente et gnante, essayant de retenir la
bonne et de lui rendre la pudeur avec un mot  voix basse:--Un enfant!
tu n'as pas honte? lui disait-elle. L'autre, comme  une bonne farce,
partait d'un gros rire. Dans ces sorties du spectacle, animes,
chauffes par la fivre de la reprsentation et l'excitation du
thtre, dans ces retours de la campagne, chargs du soleil de tout le
jour, griss de ciel et de grand air, fouetts du vin du dner, au
milieu des jeux et des liberts auxquels s'enhardissent  la nuit les
ivresses de plaisir, les joies de ripaille et les sens en goguette de la
femme du peuple, Germinie essayait d'tre toujours entre la bonne et
Jupillon. Elle tchait  chaque minute de rompre ces amours bras dessus,
bras dessous, de les dlier, de les dsaccoupler. Sans se lasser, elle
les sparait, les retirait continuellement l'un de l'autre. Elle mettait
son corps entre ces corps qui se cherchaient. Elle se glissait entre ces
gestes qui voulaient se toucher; elle se glissait entre ces lvres
tendues et ces bouches qui s'offraient. Mais de tout ce qu'elle
empchait, elle avait l'effleurement et l'atteinte. Elle sentait le
frlement de ces mains qu'elle sparait, de ces caresses qu'elle
arrtait au passage et qui se trompaient en s'garant sur elle. Des
baisers qu'elle dnouait, il lui passait contre la joue le souffle et
l'haleine. Sans le vouloir, et trouble d'une certaine horreur, elle se
mlait aux treintes, elle prenait une part des dsirs dans ce
frottement et cette lutte qui diminuaient chaque jour autour de sa
personne le respect et la retenue du jeune homme.

Il arriva qu'un jour elle fut moins forte contre elle-mme qu'elle
n'avait t jusque-l. Cette fois, elle ne se droba pas si brusquement
aux avances. Jupillon sentit qu'elle s'y arrtait. Germinie le sentit
mieux que lui; mais elle tait  bout d'efforts et de tourments, puise
de souffrir. Cet amour d'une autre, qu'elle avait dtourn de Jupillon,
elle se l'tait lentement entr tout entier dans le coeur. Maintenant, il
y tait enfonc, et toute saignante de jalousie, elle se trouvait
affaiblie, sans rsistance, dfaillante comme une personne blesse
mort devant le bonheur qui lui venait.

Pourtant elle repoussa les tentatives, les hardiesses du jeune homme,
sans rien dire, sans parler. Elle ne songeait pas  lui appartenir
autrement ni  se livrer davantage. Elle vivait de la pense d'aimer,
croyant qu'elle en vivrait toujours. Et dans le ravissement qui lui
soulevait l'me, elle cartait sa chute et repoussait ses sens. Elle
demeurait frmissante et pure, perdue et suspendue dans des abmes de
tendresse, ne gotant et ne voulant de l'amant que la caresse, comme si
son coeur n'tait fait que pour la douceur d'embrasser.




X.


Cet amour heureux et non satisfait produisit dans l'tre physique de
Germinie un singulier phnomne physiologique. On aurait dit que la
passion qui circulait en elle renouvelait et transformait son
temprament lymphatique. Il ne lui semblait plus puiser la vie comme
autrefois, goutte  goutte,  une source avare; une force gnreuse et
pleine lui coulait dans les veines; le feu d'un sang riche lui courait
dans le corps. Elle sentait une chaude sant la remplir, et il lui
passait des joies de vivre qui battaient des ailes dans sa poitrine
comme un oiseau dans du soleil.

Une merveilleuse animation lui tait venue. La misrable nergie
nerveuse qui la soutenait avait fait place  une activit bien portante,
 une allgresse bruyante, remuante, dbordante. Elle ne connaissait
plus ses anciennes faiblesse, l'accablement, la prostration,
l'assoupissement, les molles paresses. Ses matins si lourds et si
engourdis taient aujourd'hui des rveils vifs et clairs qui s'ouvraient
en une seconde  la gaiet du jour. Elle s'habillait en hte,
foltrement; ses doigts prestes allaient tout seuls, et elle s'tonnait
d'tre si vive, si pleine d'entrain  ces heures dfaillantes de
l'avant-djeuner o elle s'tait senti si souvent le coeur sur les
lvres. Et toute la journe c'tait en elle la mme bonne humeur du
corps, la mme gaiet dans le mouvement. Il lui fallait toujours aller,
marcher, courir, agir, se dpenser. Par instant, ce qu'elle avait vcu
lui paraissait teint; les sensations d'tre qu'elle avait prouves
jusque-l se reculaient pour elle dans le lointain d'un songe et dans le
fond d'une mmoire endormie. Le pass tait derrire elle, comme si elle
l'avait travers avec le voile d'un vanouissement et l'inconscience
d'une somnambule. C'tait la premire fois qu'elle avait le sentiment,
l'impression  la fois pre et douce, violente et divine, du jeu de la
vie clatant dans sa plnitude, sa rgularit, sa puissance.

Elle montait et descendait pour un rien. Sur un mot de mademoiselle,
elle dgringolait les cinq tages. Quand elle tait assise, ses pieds
dansaient sur le parquet. Elle frottait, nettoyait, rangeait, battait,
secouait, lavait, sans repos ni trve, toujours  l'ouvrage, remplissant
l'appartement de ses alles, de ses venues, du tapage incessant de sa
personne.

--Mon Dieu! lui disait sa matresse tourdie comme par le bruit d'un
enfant, es-tu bousculante, Germinie! l'es-tu assez!

Un jour, en entrant dans la cuisine de Germinie, mademoiselle vit un peu
de terre dans une bote  cigares pose dans le plomb.--Qu'est-ce que
c'est a? lui dit-elle.--C'est du gazon... que j'ai sem... pour voir,
fit Germinie.--Tu aimes donc le gazon maintenant?... Il ne te manque
plus que d'avoir des serins!




XI.


Au bout de quelques mois, la vie, toute la vie de Germinie appartint
la crmire. Le service de mademoiselle n'tait gure assujettissant et
lui prenait bien peu de temps. Un merlan, une ctelette, c'tait toute
la cuisine  faire. Le soir, mademoiselle aurait pu la garder auprs
d'elle pour lui tenir compagnie: elle aimait mieux l'envoyer promener,
la pousser dehors, lui faire prendre un peu d'air, de distraction. Elle
ne lui demandait que d'tre rentre  dix heures pour l'aider  se
mettre au lit; et encore quand Germinie se trouvait en retard,
mademoiselle se dshabillait et se couchait fort bien toute seule.
Toutes ces heures que lui laissait sa matresse, Germinie vint les vivre
et les passer dans la boutique. Elle descendait maintenant  la
crmerie, ds le matin,  l'ouverture des volets que la plupart du temps
elle rentrait, prenait son caf au lait, restait jusqu' neuf heures,
remontait pour le chocolat de mademoiselle, et du djeuner au dner elle
trouvait moyen de revenir deux ou trois fois, s'attardant et bavardant
dans l'arrire-boutique pour la moindre commission.--Quelle pie borgne
tu fais! lui disait mademoiselle avec une voix qui grognait et un regard
qui souriait.

 cinq heures et demie, le petit dner desservi, elle descendait quatre
 quatre les escaliers, s'installait chez la mre Jupillon, y attendait
dix heures, regrimpait les cinq tages, et en cinq minutes dshabillait
sa matresse qui se laissait faire, tout en tant un peu tonne de la
voir si presse d'aller se coucher: elle se rappelait le temps o
Germinie avait la manie de porter son sommeil de fauteuil en fauteuil,
et de ne jamais vouloir monter  sa chambre. La bougie souffle fumait
encore sur la table de nuit de mademoiselle que Germinie tait dj chez
la crmire, cette fois pour jusqu' minuit, une heure: elle ne partait
souvent que quand un sergent de ville, voyant de la lumire, cognait aux
volets et faisait fermer.

Pour tre toujours l et avoir le droit de toujours y tre, pour
s'incruster dans cette boutique, ne jamais quitter des yeux l'homme de
son amour, le couver, le garder, se frotter perptuellement  lui, elle
s'tait faite la domestique de la maison. Elle balayait la boutique,
elle prparait la cuisine de la mre et la pte des chiens. Elle
servait le fils; elle faisait son lit, elle brossait ses habits, elle
cirait ses chaussures, heureuse et fire de toucher  ce qu'il touchait,
mue de mettre la main o il mettait son corps, prte  baiser sur le
cuir de ses bottes la boue qui venait de lui!

Elle faisait l'ouvrage, elle tenait la boutique, elle servait les
pratiques: Mme Jupillon se reposait de tout sur elle; et tandis que la
bonne fille travaillait et suait, la grosse femme, se donnant sur sa
porte de majestueux loisirs de rentire, choue sur une chaise en
travers du trottoir, humant la fracheur de la rue, ttait et rettait
sous son tablier, dans sa poche de marchande, ce dlicieux argent de
gain, l'argent de la vente qui sonne si doux  l'oreille du petit
commerce de Paris que le boutiquier retir reste tout mlancolique aux
premiers jours de n'en avoir plus sous les doigts le tintement et le
frtillement.




XII.


Quand le printemps fut venu:--Si nous allions  l'entre des champs?
disait presque tous les soirs Germinie  Jupillon.

Jupillon mettait sa chemise de flanelle  carreaux rouges et noirs, sa
casquette en velours noir; et ils partaient pour ce que les gens du
quartier appellent l'entre des champs.

Ils montaient la chausse Clignancourt, et avec le flot des Parisiens de
faubourg se pressant  aller boire un peu d'air, ils marchaient vers ce
grand morceau de ciel se levant tout droit des pavs, au haut de la
monte, entre les deux lignes des maisons, et tout vide quand un omnibus
n'en dbouchait pas. La chaleur tombait, les maisons n'avaient plus de
soleil qu' leur fate et  leurs chemines. Comme d'une grande porte
ouverte sur la campagne, il venait du bout de la rue, du ciel, un
souffle d'espace et de libert.

Au Chteau-Rouge, ils trouvaient le premier arbre, les premires
feuilles. Puis,  la rue du Chteau, l'horizon s'ouvrait devant eux dans
une douceur blouissante. La campagne, au loin, s'tendait, tincelante
et vague, perdue dans le poudroiement d'or de sept heures. Tout flottait
dans cette poussire de jour que le jour laisse derrire lui sur la
verdure qu'il efface et les maisons qu'il fait roses.

Ils descendaient, suivaient le trottoir charbonn de jeux de _marelle_,
de longs murs par-dessus lesquels passait une branche, des lignes de
maisons brises, espaces de jardins.  leur gauche, se levaient des
ttes d'arbres toutes pleines de lumire, des bouquets de feuilles
transpercs du soleil couchant qui mettait des raies de feu sur les
barreaux des grilles de fer. Aprs les jardins, ils passaient les
palissades, les enclos  vendre, les constructions jetes en avant dans
les rues projetes et tendant au vide leurs pierres d'attente, les
murailles pleines  leur pied de tas de culs de bouteille, de grandes et
plates maisons de pltre, aux fentres encombres de cages et de linges,
avec l'Y d'un plomb  chaque tage, des entres de terrains aux
apparences de basse-cour avec des tertres brouts par des chvres.

 et l, ils s'arrtaient, sentaient les fleurs, l'odeur d'un maigre
lilas poussant dans une troite cour. Germinie cueillait une feuille en
passant et la mordillait.

Des vols d'hirondelles, joyeux, circulaires et fous, tournaient et se
nouaient sur sa tte. Les oiseaux s'appelaient. Le ciel rpondait aux
cages. Elle entendait tout chanter autour d'elle, et elle regardait d'un
oeil heureux les femmes en camisole aux fentres, les hommes en manches
de chemise dans les jardinets, les mres, sur le pas des portes, avec de
la marmaille entre les jambes.

La descente finissait, le pav cessait.  la rue succdait une large
route, blanche, crayeuse, poudreuse, faite de dbris, de platras,
d'miettements de chaux et de briques, effondre, sillonne par les
ornires, luisantes au bord, que font le fer de grosses roues et
l'crasement des charrois de pierres de taille. Alors commenait ce qui
vient o Paris finit, ce qui pousse o l'herbe ne pousse pas, un de ces
paysages d'aridit que les grandes villes crent autour d'elles, cette
premire zone de banlieue _intra muros_ o la nature est tarie, la terre
use, la campagne seme d'cailles d'hutres. Ce n'tait plus que des
terrains  demi clos, montrant des charrettes et des camions les
brancards en l'air sur le ciel, des chantiers  scier des pierres, des
usines en planches, des maisons d'ouvriers en construction, troues et
tout  jour, portant le drapeau des maons, des landes de sable gris et
blanc, des jardins de marachers tirs au cordeau tout en bas des
fondrires vers lesquelles descend, en coules de pierrailles, le
remblayage de la route.

Bientt se dressait, le dernier rverbre pendu  un poteau vert. Du
monde allait et venait toujours. La route vivait et amusait l'oeil.
Germinie croisait des femmes portant la canne de leur mari, des lorettes
en soie au bras de leurs frres en blouse, des vieilles en madras se
promenant, avec le repos du travail, les bras croiss. Des ouvriers
tiraient leurs enfants dans de petites voitures, des gamins revenaient,
avec leurs lignes, de pcher  Saint-Ouen, des gens tranaient au bout
d'un bton des branches d'acacia en fleur.

Quelquefois une femme enceinte passait tendant les bras devant elle  un
tout petit enfant, et mettait sur un mur l'ombre de sa grossesse.

Tous allaient tranquillement, bienheureusement, d'un pas qui voulait
s'attarder, avec le dandinement allgre et la paresse heureuse de la
promenade. Personne ne se pressait, et sur la ligne toute plate de
l'horizon, traverse de temps en temps par la fume blanche d'un train
de chemin de fer, les groupes de promeneurs faisaient des taches noires,
presque immobiles, au loin.

Ils arrivaient derrire Montmartre  ces espces de grands fosss,  ces
carrs en contre-bas o se croisent de petits sentiers fouls et gris.
Un peu d'herbe tait l frise, jaunie et veloute par le soleil qu'on
apercevait se couchant tout en feu dans les entre-deux des maisons. Et
Germinie aimait  y retrouver les cardeuses de matelas au travail, les
chevaux d'quarrissage pturant la terre pele, les pantalons garance
des soldats jouant aux boules, les enfants enlevant un cerf-volant noir
dans le ciel clair. Au bout de cela, l'on tournait, pour aller traverser
le pont du chemin de fer, par ce mauvais campement de chiffonniers, le
quartier des limousins du bas de Clignancourt. Ils passaient vite contre
ces maisons bties de dmolitions voles, et suant les horreurs qu'elles
cachent; ces huttes, tenant de la cabane et du terrier, effrayaient
vaguement Germinie: elle y sentait tapis tous les crimes de la Nuit.

Mais aux fortifications, son plaisir revenait. Elle courait s'asseoir
avec Jupillon sur le talus.  ct d'elle, taient des familles en tas,
des ouvriers couchs  plat sur le ventre, de petits rentiers regardant
les horizons avec une lunette d'approche, des philosophes de misre,
arc-bouts des deux mains sur leurs genoux, l'habit gras de vieillesse,
le chapeau noir aussi roux que leur barbe rousse. L'air tait plein de
bruits d'orgue. Au-dessous d'elle, dans le foss, des socits jouaient
aux quatre coins. Devant les yeux, elle avait une foule bariole, des
blouses blanches, des tabliers bleus d'enfants qui couraient, un jeu de
bague qui tournait, des cafs, des dbits de vin, des fritureries, des
jeux de macarons, des tirs  demi cachs dans un bouquet de verdure d'o
s'levaient des mts aux flammes tricolores; puis au-del, dans une
vapeur, dans une brume bleutre, une ligne de ttes d'arbres dessinait
une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand
vaisseau de sa basilique; sur la gauche, au-dessus d'une file de maisons
qui s'effaaient, le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen tait
d'un feu couleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris
comme des colonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le
ballon d'un enfant qui jouait passait une seconde sur cet blouissement.

Ils descendaient, passaient la porte, longeaient les dbits de saucisson
de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets en planches, les
tonnelles sans verdure et au bois encore blanc o un ple-mle d'hommes,
de femmes, d'enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules
et des crevettes, et ils arrivaient au premier champ,  la premire
herbe vivante: sur le bord de l'herbe, il y avait une voiture  bras
charge de pain d'pice et de pastilles de menthe, et une marchande de
coco vendait  boire sur une table dans le sillon... trange campagne o
tout se mlait, la fume de la friture  la vapeur du soir, le bruit des
palets d'un jeu de tonneau au silence vers du ciel, l'odeur de la
poudrette  la senteur des bls verts, la barrire  l'idylle, et la
Foire  la Nature! Germinie en jouissait pourtant; et poussant Jupillon
plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se mettait  passer,
en marchant, ses jambes dans les bls pour sentir sur ses bas leur
fracheur et leur chatouillement.

Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n'y avait
plus de soleil. Le ciel tait gris en bas, rose au milieu, bleutre en
haut. Les horizons s'assombrissaient; les verdures se fonaient,
s'assourdissaient, les toits de zinc des cabarets prenaient des lumires
de lune, des feux commenaient  piquer l'ombre, la foule devenait
gristre, les blancs de linge devenaient bleus. Tout peu  peu
s'effaait, s'estompait, se perdait dans un reste mourant de jour sans
couleur, et de l'ombre qui s'paississait commenait  monter, avec le
tapage des crcelles, le bruit d'un peuple qui s'anime  la nuit, et du
vin qui commence  chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes se
balanait sous la brise qui les inclinait. Germinie se dcidait
partir. Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante, s'abandonnant
 l'incertaine vision des choses entrevues, passant les maisons sans
lumire, revoyant tout sur son chemin comme pli, lasse par la route
dure  ses pieds, et contente d'tre lasse, lente, fatigue, dfaillante
 demi, et se trouvant bien.

Aux premiers rverbres allums de la rue du Chteau, elle tombait d'un
rve sur le pav.




XIII.


Mme Jupillon avait, quand elle voyait Germinie, une physionomie de
bonheur, quand elle l'embrassait des effusions, quand elle lui parlait
des caresses de la voix, quand elle la regardait des douceurs de regard.
La bont de l'norme femme semblait, avec elle, s'abandonner
l'motion,  la tendresse,  la confiance d'une sorte de tendresse
maternelle. Elle faisait entrer Germinie dans la confidence de ses
comptes de marchande, de ses secrets de femme, du fond le plus intime de
sa vie. Elle semblait se livrer  elle comme  une personne de son sang
qu'on initie  des intrts de famille. Quand elle parlait d'avenir, il
tait toujours question de Germinie comme de quelqu'un dont elle ne
devait tre jamais spare et qui faisait partie de la maison. Souvent,
elle laissait chapper de certains sourires discrets et mystrieux, des
sourires qui avaient l'air de tout voir et de ne pas se fcher.
Quelquefois aussi, quand son fils tait assis  ct de Germinie,
arrtant tout  coup sur eux des yeux qui se mouillaient, des yeux de
mre, elle embrassait le couple d'un regard qui semblait unir et bnir
les deux ttes de ses enfants.

Sans jamais parler, sans prononcer un mot qui pt tre un engagement,
sans s'ouvrir ni se lier, et tout en rptant que son fils tait encore
bien jeune pour entrer en mnage, elle encouragea les esprances et les
illusions de Germinie par l'attitude de toute sa personne, ses airs de
secrte indulgence et de complicit de coeur, par ces silences o elle
semblait lui ouvrir les bras d'une belle-mre. Et dployant tous ses
talents de fausset, usant de ses mines de sentiment, de sa finesse bon
enfant, de cette ruse ronde et enveloppe qu'ont les gens gras, la
grosse femme arrivait  faire tomber devant l'assurance, la promesse
tacite de ce mariage, les dernires rsistances de Germinie qui  la fin
se laissait arracher par l'ardeur du jeune homme ce qu'elle croyait
donner d'avance  l'amour du mari.

Dans tout ce jeu, la crmire n'avait voulu qu'une chose: s'attacher et
conserver une domestique qui ne lui cotait rien.




XIV.


Comme Germinie descendait un jour l'escalier de service, elle entendit
une voix l'appeler par-dessus la rampe, et Adle lui crier de lui
remonter deux sous de beurre et dix sous d'absinthe.

--Ah! tu t'assiras bien une minute, par exemple, lui dit Adle quand
elle lui rapporta l'absinthe et le beurre. On ne te voit plus, tu
n'entres plus... Voyons! tu as bien le temps d'tre avec ta vieille...
C'est moi qui ne pourrais pas vivre avec une figure d'antchrist comme
a! Reste donc... C'est la maison sans ouvrage ici aujourd'hui... Il n'y
a pas le sou... Madame est couche... Toutes les fois qu'il n'y a pas
d'argent, elle se couche, madame; elle reste au lit toute la journe
lire des romans. Veux-tu de a? Et elle lui offrit son verre
d'absinthe.--Non? c'est vrai, toi, tu ne bois pas... C'est drle de ne
pas boire... T'as bien tort... Dis donc, tu serais bien gentille de me
faire un mot pour mon chri... Labourieux... tu sais bien, je t'en ai
parl... Tiens, v'la la plume  madame... et de son papier, qui sent
bon... Y es-tu?... En v'la un vrai, ma chre, c't' homme-l! Il est dans
la boucherie, je t'ai dit... Ah! par exemple, il ne faut pas le
contrarier!... Quand il vient de boire un verre de sang, aprs avoir tu
ses btes, il est comme fou... et si vous l'obstinez... ah! dame, il
cogne!... Mais qu'est-ce que tu veux? C'est d'tre fort qu'il est comme
a... Si tu le voyais se taper sur la poitrine des coups  tuer un boeuf,
et vous dire: a, c'est un mur!... Ah! c'est un monsieur, celui-l!...
Soignes-y sa lettre, hein? Que a l'entortille... Dis-lui des choses
gentilles, tu sais... et un peu tristes... Il adore a... Au spectacle,
il n'aime que quand on pleure... Tiens! mets que c'est toi qui crives
un amoureux...

Germinie se mit  crire.

--Dis donc, Germinie! Tu ne sais pas? Une drle d'ide qui a pass par
la tte de madame... Est-ce curieux des femmes comme a, qui peuvent
aller dans le plus grand, qui peuvent tout avoir, se payer des rois si
a leur va! Et il n'y a pas  dire... c'est que quand on est comme
madame, quand on a ce corps-l!... Et puis avec des affutiots comme
elles s'en mettent tout plein, tout leur tralala de robes, de la
dentelle partout, enfin tout, qu'est-ce que tu veux qu'on y rsiste? Et
si ce n'est pas un monsieur, si c'est quelqu'un comme nous... juge comme
cela le pince encore plus: c'est a qui lui monte le coco, une femme en
velours... Oui, ma chre, figure-toi, v'la t'il pas que madame est
toque de ce gamin de Jupillon! Il ne nous manquait plus que a pour
crever de faim, ici!

Germinie, la plume leve sur la lettre commence, regardait Adle en la
dvorant des yeux.

--Tu en restes de l, n'est-ce pas? dit Adle en lampant et savourant
l'absinthe  petites gorges, la figure allume de joie devant le visage
dcompos de Germinie. Ah! le fait est que c'est cocasse; mais pour
vrai, c'est vrai, je t'en flanque mon billet... Elle a remarqu le gamin
sur le pas de la boutique, l'autre jour en revenant des Courses... Elle
est entre deux ou trois fois sous prtexte d'acheter quelque chose.
Elle doit se faire apporter de la parfumerie... je crois, demain... Ah!
bast, n'est-ce pas? a les regarde... Eh bien! et ma lettre? a t'embte
ce que je t'ai dit? Tu faisais ta bgueule... Moi je ne savais pas...
Ah! bien, c'est a, nous y sommes... Ce que tu me disais pour le
petit... je crois bien que tu ne voulais pas qu'on y touche! Farceuse!

Et sur un geste de dngation de Germinie:

--Va donc, va donc! reprit Adle. Qu que a me fait? Un enfant que, si
on le mouchait, il lui sortirait du lait! Merci! Ce n'est pas mon
genre... Enfin, ce sont tes affaires... Voyons maintenant ma lettre,
hein?

Germinie se pencha sur la feuille de papier. Mais elle avait la fivre;
ses doigts nerveux faisaient cracher la plume.--Tiens, fit-elle en la
rejetant au bout de quelques instants, je ne sais pas ce que j'ai
aujourd'hui... Je t'crirai cela un autre jour...

--Comme tu voudras, ma petite... mais j'y compte. Viens donc demain...
Je te raconterai les farces de madame... Nous rirons!

Et, la porte ferme, Adle se mit  pouffer de rire: il ne lui en avait
cot qu'une blague pour avoir le secret de Germinie.




XV.


L'amour n'avait t pour le jeune Jupillon que la satisfaction d'une
certaine curiosit du mal, cherchant dans la connaissance et la
possession d'une femme le droit et le plaisir de la mpriser. Cet homme,
sortant de l'enfance, avait apport  sa premire liaison, pour toute
ardeur et toute flamme, les froids instincts de polissonnerie
qu'veillent chez les enfants les mauvais livres, les confidences de
camarades, les conversations de pension, le premier souffle d'impuret
qui dflore le dsir. Ce que le jeune homme met autour de la femme qui
lui cde, ce dont il la voile, les caresses, les mots aimants, les
imaginations de tendresse, rien de cela n'existait pour Jupillon. La
femme n'tait pour lui qu'une image obscne; et une passion de femme lui
paraissait uniquement je ne sais quoi de dfendu, d'illicite, de
grossier, de cynique et de drle, une chose excellente pour la
dsillusion et l'ironie.

L'ironie,--l'ironie basse, lche et mauvaise du bas peuple,--c'tait
tout ce garon. Il incarnait le type de ces Parisiens qui portent sur la
figure le scepticisme gouailleur de la grande ville de blague o ils
sont ns. Le sourire, cet esprit et cette malice de la physionomie
parisienne, tait toujours chez lui moqueur, impertinent. Jupillon avait
la gaiet de la bouche mchante, presque de la cruaut aux deux coins
des lvres retrousses et tressaillantes de mouvements nerveux. Sur son
visage ple des pleurs que renvoie au teint l'eau-forte mordant le
cuivre, dans ses petits traits nets, dcids, effronts, se mlaient la
crnerie, l'nergie, l'insouciance, l'intelligence, l'impudence, toutes
sortes d'expressions coquines qu'adoucissait chez lui,  de certaines
heures, un air de clinerie fline. Son tat de coupeur de gants,--il
s'tait arrt  la ganterie aprs deux ou trois essais malheureux
d'apprentissages divers,--l'habitude de travailler  la vitrine, d'tre
un spectacle pour les passants, avaient donn  toute sa personne un
aplomb et des lgances de poseur.  l'atelier sur la rue, avec sa
chemise blanche, sa petite cravate noire  la Colin, son pantalon serr
sur les reins, il avait pris les dandinements, les prtentions de tenue,
les grces canaille de l'ouvrier regard. Et de douteuses lgances,
la raie au milieu de la tte, les cheveux sur les tempes, des cols de
chemise rabattus, lui dcouvrant tout le cou, la recherche des
apparences et des coquetteries fminines, lui donnaient une tournure
incertaine, que faisaient plus ambigu sa figure imberbe et seulement
tache de deux petits pinceaux de moustache, ses traits sans sexe o la
passion et la colre mettaient tout le mauvais d'une mauvaise petite
tte de femme. Mais pour Germinie tous ces airs et ce genre de Jupillon
taient de la distinction.

Ainsi fait, n'ayant rien en lui pour aimer, incapable de se laisser
attacher mme par ses sens, Jupillon se trouva tout embarrass et tout
ennuy devant cette adoration qui s'enivrait d'elle-mme et dont la
fureur allait toujours croissant. Germinie l'assommait. Il la trouvait
ridicule dans l'humiliation, comique dans le dvouement. Il en tait
las, dgot, insupport. Il avait assez de son amour, assez de sa
personne. Et il ne tarda pas  s'en carter, sans charit, sans piti.
Il se sauva d'elle. Il chappa  ses rendez-vous. Il prtexta des
contretemps, des courses  faire, un travail press. Le soir, elle
l'attendait, il ne venait pas; elle le croyait occup: il tait
quelque billard borgne,  quelque bal de barrire.




XVI.


C'tait bal  la _Boule-Noire_, un jeudi. On dansait.

La salle avait le caractre moderne des lieux de plaisir du peuple. Elle
tait clatante d'une richesse fausse et d'un luxe pauvre. On y voyait
des peintures et des tables de marchands de vin, des appareils de gaz
dors et des verres  boire un _poisson_ d'eau-de-vie, du velours et des
bancs en bois, les misres et la rusticit d'une guinguette dans le
dcor d'un palais de carton.

Des lambrequins de velours grenat avec un galon d'or, pendus aux
fentres, se rptaient conomiquement en peinture sous les glaces
claires d'un bras  trois lumires. Aux murs, dans de grands panneaux
blancs, des pastorales de Boucher, cercles d'un cadre peint,
alternaient avec les Saisons de Prudhon, tonnes d'tre l; et sur les
dessus des fentres et des portes, des Amours hydropiques jouaient entre
cinq roses dcolles d'un pot de pommade de coiffeur de banlieue. Des
poteaux carrs, tachs de maigres arabesques, soutenaient le milieu de
la salle, au centre de laquelle une petite tribune octogone portait
l'orchestre. Une barrire de chne  hauteur d'appui et qui servait de
dossier  une maigre banquette rouge, enfermait la danse. Et contre
cette barrire, en dehors, des tables peintes en vert, avec des bancs de
bois se serraient sur deux rangs, et entouraient le bar avec un caf.

Dans l'enceinte de la danse, sous le feu aigu et les flammes dardes du
gaz, taient toutes sortes de femmes vtues de lainages sombres, passs,
fltris, des femmes en bonnet de tulle noir, des femmes en paletot noir,
des femmes en caracos lims et rps aux coutures, des femmes engonces
dans la palatine en fourrure des marchandes en plein vent et des
boutiquires d'alles. Au milieu de cela pas un col qui encadrt la
jeunesse des visages, pas un bout de jupon clair s'envolant du
tourbillon de la danse, pas un rveillon de blanc dans ces femmes
sombres jusqu'au bout de leurs bottines ternes, et tout habilles des
couleurs de la misre. Cette absence de linge mettait dans le bal un
deuil de pauvret; elle donnait  toutes ces figures quelque chose de
triste et de sale, d'teint, de terreux, comme un vague aspect sinistre
o se mlait le retour de l'Hpital au retour du Mont-de-pit!

Une vieille en cheveux, la raie sur le ct de la tte, passait, devant
les tables, une corbeille remplie de morceaux de gteau de Savoie et de
pommes rouges. De temps en temps la danse, dans son branle et son
tournoiement, montrait un bas sale, le type juif d'une vendeuse
d'ponges de la rue, des doigts rouges au bout de mitaines noires, une
figure bise  moustache, une sous-jupe tache de la crotte de
l'avant-veille, une crinoline d'occasion force et toute bossue, de
l'indienne de village  fleurs, un morceau de dfroque de femme
entretenue.

Les hommes avaient le paletot, la petite casquette flasque rabattue par
derrire, le cache-nez de laine dnou et pendant dans le dos. Ils
invitaient les femmes en les tirant par les rubans de leurs bonnets,
volant derrire elles. Quelques-uns, en chapeaux, en redingotes, en
chemises de couleur avaient un air de domesticit insolente et d'curie
de grande maison.

Tout sautait et s'agitait. Les danseuses se dmenaient, tortillaient,
cabriolaient, animes, pataudes et dchanes sous le coup de fouet
d'une joie bestiale. Et dans les avant-deux, l'on entendait des adresses
se donner: Impasse du Dpotoir.

Ce fut l que Germinie entra, au moment o finissait le quadrille sur
l'air de la _Casquette du pre Bugeaud_, dans lequel les cymbales, les
grelots de poste, le tambour, avaient donn  la danse l'tourdissement
et la folie de leur bruit. D'un regard elle embrassa la salle, tous les
hommes ramenant leurs danseuses  la place marque par leurs casquettes:
on l'avait trompe; _il_ n'y tait pas, elle ne le vit pas. Cependant
elle attendit. Elle entra dans l'enceinte du bal, et s'assit, en tchant
de ne pas avoir l'air trop gn, sur le bord d'une banquette.  leurs
bonnets de linge, elle avait jug que les femmes assises en file  ct
d'elle taient des domestiques comme elle: des camarades l'intimidaient
moins que ces petites filles du bal, en cheveux et en filet, les mains
dans les poches de leur paletot, l'oeil effront, la bouche chantonnante.
Mais bientt elle veilla, mme sur son banc, une attention
malveillante. Son chapeau,--une douzaine de femmes seulement dans le bal
portaient chapeau,--son jupon  dents dont le blanc passait sous sa
robe, la broche d'or de son chle, firent autour d'elle une curiosit
hostile. On lui jeta des regards, des sourires qui lui voulaient du mal.
Toutes les femmes avaient l'air de se demander d'o sortait cette
nouvelle venue, et de se dire qu'elle venait prendre les amants des
autres. Des amies qui se promenaient dans la salle, noues comme pour
une valse, avec leurs mains glisses  la taille, en passant devant
elle, lui faisaient baisser les yeux, puis s'loignaient avec des
haussements d'paule, en tournant la tte.

Elle changeait de place: elle retrouvait les mmes sourires, la mme
hostilit, les mmes chuchotements. Elle alla jusqu'au fond de la salle:
tous ces yeux de femmes l'y suivaient; elle se sentait enveloppe de
regards de mchancet et d'envie, depuis le bas de sa robe jusqu'aux
fleurs de son chapeau. Elle tait rouge. Par moments elle craignait de
pleurer. Elle voulait s'en aller, mais le courage lui masquait pour
traverser la salle toute seule.

Elle se mit  regarder machinalement une vieille femme faisant lentement
le tour de la salle d'un pas silencieux comme le vol d'un oiseau de nuit
qui tourne. Un chapeau noir, couleur de papier brl, enfermait ses
bandeaux de cheveux grisonnants. De ses paules d'homme, carres et
remontes, pendait un tartan cossais aux couleurs mortes. Arrive  la
porte, elle jeta un dernier regard dans la salle, et l'embrassa toute de
l'oeil d'un vautour qui cherche de la viande, et n'en trouve pas.

Tout  coup, on cria: c'tait un garde de Paris, qui jetait  la porte
un petit jeune homme essayant de lui mordre les mains, et se cramponnant
aux tables contre lesquelles, en tombant, il faisait le bruit sec d'une
chose qui se casse...

Comme Germinie dtournait la tte, elle aperut Jupillon: il tait l,
dans un rentrant de fentre,  une table verte, fumant, entre deux
femmes. L'une tait une grande blonde, aux cheveux de chanvre rares et
frisots, la figure plate et bte, les yeux ronds. Une chemise de
flanelle rouge lui plissait au dos, et elle faisait sauter avec les deux
mains les deux poches d'un tablier noir sur sa jupe marron. L'autre,
petite, noireaude, toute rouge de s'tre dbarbouille au savon, tait
encapuchonne, avec une coquetterie de harangre, dans une capeline de
tricot blanc  bordure bleue.

Jupillon avait reconnu Germinie. Quand il la vit se lever et venir
lui, les yeux fixes, il se pencha  l'oreille de la femme  la capeline,
et se carrant dans sa pose, les deux coudes sur la table, il attendit.

--Tiens! te v'la, fit-il quand Germinie fut devant lui immobile, droite,
muette. En voil une, de surprise!... Garon! un autre saladier!

Et vidant le saladier de vin sucr dans le verre des deux
femmes:--Voyons, reprit-il, ne fais pas ta tte... Mets-toi l...

Et comme Germinie ne bougeait pas;--Va donc! C'est des dames  mes
amis... demande-leur!--Mlie, dit  l'autre femme la femme  la
capeline, avec sa voix de _mauvaise gale_, tu ne vois donc pas? C'est la
mre  monsieur! Fais y donc place  c'te dame, puisqu'elle veut bien
boire avec nous...

Germinie jeta  la femme un regard d'assassin.

--Eh bien! quoi? reprit la femme; a vous vexe, madame? Excusez! fallait
prvenir... Quel ge donc qu'elle se croit, hein, Mlie? Sapristi! Tu
les choisis jeunes, toi, tu ne te gnes pas!...

Jupillon souriait en dessous, se dandinait, ricanait en dedans. Toute sa
personne laissait percer la joie lche qu'ont les mchants  voir
souffrir ceux qui souffrent de les aimer.

--J'ai  te parler...  toi... pas ici... en bas, lui dit Germinie.

--Bien de l'agrment! Arrives-tu, Mlie? dit la femme  la capeline en
rallumant un bout de cigare teint, oubli par Jupillon sur la table,
prs d'un rond de citron.

--Qu'est-ce que tu veux? fit Jupillon remu malgr lui par l'accent de
Germinie.

--Viens!

Et elle se mit  marcher devant lui. Sur son passage, on se pressait, on
riait. Elle entendait des voix, des phrases, un murmure de hues.




XVII.


Jupillon promit  Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeune
homme avait un commencement de rputation  la Brididi, dans ces
bastringues de barrire,  la _Boule-Noire_,  la _Reine Blanche_,
l'_Ermitage_. Il tait devenu le danseur qui fait lever les
consommateurs des tables, le danseur qui suspend toute une salle  la
semelle de sa botte jete  deux pouces au-dessus de sa tte, le danseur
qu'invitent et que rafrachissent quelquefois, pour danser avec elles,
les danseuses de l'endroit. Le bal pour lui n'tait plus seulement le
bal, c'tait un thtre, un public, une popularit, des
applaudissements, le murmure flatteur de son nom dans des groupes,
l'ovation d'une gloire de cancan dans le feu des quinquets.

Le dimanche, il n'alla pas  la _Boule-Noire_; mais le jeudi qui suivit
ce dimanche, il y retourna; et Germinie, voyant bien qu'elle ne pouvait
l'empcher d'y aller, se dcida  l'y suivre et  y rester tout le temps
qu'il y restait. Assise  une table, au fond, dans le coin le moins
clair de la salle, elle le suivait et le guettait des yeux pendant
toute la contre-danse; et le quadrille fini, s'il tardait, elle allait
le reprendre, le retirer presque de force des mains et des caresses des
femmes s'obstinant  le tirailler,  le retenir par un jeu de
mchancet.

Comme bientt on la connut, l'injure autour d'elle ne fut plus vague,
sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l'attaqurent en
face, les rires lui parlrent tout haut. Elle fut oblige de passer ses
trois heures dans des rises qui la dsignaient, la montraient du doigt,
la nommaient, lui clouaient son ge sur la figure. Elle tait  tout
moment oblige d'essuyer ce mot: la vieille! que les jeunes drlesses
lui crachaient en passant, par-dessus l'paule. Encore celles-l la
regardaient-elles; mais souvent des danseuses invites  boire par
Jupillon, amenes par lui  la table o tait Germinie, buvant le
saladier de vin chaud qu'elle payait, restaient accoudes, la joue sur
la main, paraissant ne pas voir qu'il y avait une femme l, avanant sur
sa place comme sur une place vide, et ne lui rpondant pas quand elle
leur parlait. Germinie et tu ces femmes que Jupillon lui faisait
rgaler et qui la mprisaient tant qu'elles ne s'apercevaient pas
seulement de sa prsence.

Il arriva qu' bout de souffrances, rvolte de tout ce qu'elle buvait
l d'humiliations, elle eut l'ide de danser, elle aussi. Elle ne voyait
que ce moyen de ne pas laisser son amant  d'autres, de le tenir toute
la soire, peut-tre de l'attacher  son succs si elle avait la chance
de russir. Tout un mois elle travailla, en cachette, pour arriver
danser. Elle rpta les figures, les pas. Elle fora son corps, elle sua
 chercher ces coups de reins, ces tours de jupe qu'elle voyait
applaudir. Au bout de cela, elle se risqua: mais tout la dmonta et
ajouta  sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait,
les sourires d'tonnement et de piti qui avaient couru sur les lvres
lorsqu'elle avait pris place dans l'enceinte de la danse. Elle fut si
ridicule et si moque qu'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle
se renfona sombrement dans son coin obscur, n'en sortant que pour aller
chercher et ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui
arrache son homme au cabaret et le remporte par le bras.

Le bruit se rpandit bientt dans la rue que Germinie allait  ces bals,
qu'elle n'en manquait pas un. La fruitire, chez laquelle Adle avait
dj bavard, envoya son fils pour voir; il revint en disant que
c'tait vrai, et raconta toutes les misres qu'on faisait  Germinie et
qui ne l'empchaient pas de revenir. Alors il n'y eut plus de doute dans
le quartier sur les relations de la domestique de mademoiselle avec
Jupillon, relations que quelques mes charitables contestaient encore.
Le scandale clata, et, en une semaine, la pauvre fille, trane dans
toutes les mdisances du quartier, baptise et salue des plus sales
noms de la langue des rues, tomba d'un coup, de l'estime la plus
hautement tmoigne, au mpris le plus brutalement affich.

Jusque-l son orgueil--et il tait grand--avait joui de ce respect, de
cette considration qui entoure, dans les quartiers de lorettes, la
domestique qui sert honntement une personne honnte. On l'avait
habitue  des gards,  des dfrences,  des attentions. Elle tait
part de ses camarades. Sa probit insouponnable, sa conduite dont il
n'y avait rien  dire, sa position de confiance chez mademoiselle, ce
qui rejaillissait sur elle de l'honorabilit de sa matresse, faisaient
que les marchands la traitaient sur un autre pied que les autres bonnes.
Ou lui parlait la casquette  la main; on lui disait toujours:
_mademoiselle Germinie_. On se dpchait de la servir; on lui avanait
l'unique chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors mme qu'elle
marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l'appelait pas rleuse.
Les plaisanteries un peu trop vives s'arrtaient devant elle. Elle tait
invite aux grands repas, aux ftes de famille, consulte sur les
affaires.

Tout changea ds que furent connues ses relations avec Jupillon, ses
assiduits  la _Boule-Noire_. Le quartier se vengea de l'avoir
respecte. Les bonnes hontes de la maison s'approchrent d'elle comme
d'une semblable. Une, dont l'amant tait  Mazas, lui dit: Ma chre.
Les hommes l'abordrent avec familiarit, la tutoyrent du regard, du
ton, du geste, de la main. Les enfants mmes, sur le trottoir, autrefois
dresss  lui faire un beau serviteur, se sauvrent d'elle comme d'une
personne dont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traite
sous la main, servie  la diable. Elle ne pouvait faire un pas sans
marcher dans le mpris, et recevoir sa honte sur la joue.

Ce fut pour elle une horrible dchance d'elle-mme. Elle souffrit comme
si on lui arrachait, lambeau  lambeau, son honneur dans le ruisseau.
Mais  mesure qu'elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se
cramponnait  lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait
rien. Elle s'y attachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer
son orgueil. Et toute replie, resserre sur sa faute, on la voyait dans
cette rue o elle passait tout  l'heure fire, et le front haut, aller
furtive et fuyante, l'chine basse, le regard oblique, inquite d'tre
reconnue, pressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leurs
mdisances sur les talons.




XVIII.


Jupillon se plaignait sans cesse de l'ennui de travailler pour les
autres, de ne pas tre  ses pices, de ne pouvoir trouver dans la
bourse de sa mre quinze ou dix-huit cents francs. Il ne demandait pas
une plus grosse somme pour louer deux chambres, au rez-de-chausse et
monter un petit fonds de ganterie. Et dj il faisait ses plans et ses
rves: il s'tablirait dans le quartier, quartier excellent pour son
commerce, plein d'acheteuses et de gcheuses de chevreaux  cinq francs.
Aux gants, il joindrait bientt la parfumerie, les cravates; puis avec
de gros bnfices, son fonds revendu, il irait prendre un magasin rue
Richelieu.

Chaque fois qu'il parlait de cela, Germinie lui demandait mille
explications. Elle voulait savoir tout ce qu'il faut pour s'tablir.
Elle se faisait nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs prix,
leurs dbitants. Elle l'interrogeait sur son tat, son travail, si
curieusement, si longuement, qu' la fin Jupillon impatient finissait
par lui dire:--Qu'est-ce que a te fait tout a? L'ouvrage m'embte dj
assez; ne m'en parle pas!

Un dimanche, elle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de prendre
par la rue Frochot, elle prit par la rue Pigalle.

--Mais ce n'est pas par l, lui dit Jupillon.--Je sais bien, dit-elle,
viens toujours.

Elle lui avait pris le bras et marchait en se dtournant un peu de lui
pour qu'il ne vt pas ce qui passait sur son visage. Au milieu de la rue
Fontaine-Saint-Georges, elle l'arrta brusquement devant deux fentres
de rez-de-chausse, et lui dit:

--Tiens! Elle tremblait de joie.

Jupillon regarda: il vit entre les deux fentres sur une plaque
lettres de cuivre qui brillaient:

_Magasin de Ganterie_.

JUPILLON.

Il vit des rideaux blancs  la premire fentre.  travers les carreaux
de la seconde, il aperut des casiers, des cartons, et devant, le petit
tabli de son tat, avec les grands ciseaux, le pot  _retailles_, et le
couteau  _piquer_ pour _dborder_ les peaux.

--Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.

Ils entrrent dans la premire pice, dans le magasin.

Elle se mit  vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartons, et
elle riait. Puis poussant la porte de l'autre chambre:--Vois-tu, tu
n'toufferas pas l comme dans la soupente de ta mre... a te plat-il?
Oh! ce n'est pas beau, mais c'est propre... Je t'aurais voulu de
l'acajou.... a te plat-il, cette descente de lit l?... Et le
papier... je je n'y pensais plus... Elle lui mit dans la main une
quittance de loyer.--Tiens! c'est pour six mois... Ah! dame, il faut que
tu te mettes tout de suite  gagner de l'argent... Voil mes quatre sous
de la caisse d'pargne finis du coup... Ah! tiens, laisse-moi
m'asseoir... T'as l'air si content... a me fait un effet... a me
tourne... je n'ai plus de jambes....

Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle
pour l'embrasser.

--Ah! oui, il n'y en a plus, lui dit-elle, en lui voyant chercher de
l'oeil ses boucles d'oreilles, c'est comme mes bagues... Tiens, vois-tu,
plus rien...

Et elle lui montra ses mains dgarnies des pauvres bijoux qu'elle avait
travaill si longtemps  s'acheter.--'a t le fauteuil, tout a,
vois-tu... mais il est tout crin...

Et comme Jupillon restait devant elle avec l'air d'un homme embarrass
qui cherche les phrases d'un remerciement:

--Mais tu es tout drle... Qu'est-ce que tu as?... Ah! c'est pour a?...
Et elle lui montra la chambre.--T'es bte!... je t'aime, n'est-ce pas?
Eh bien?

Germinie dit cela simplement, comme le coeur dit les choses sublimes.




XIX.


Elle devint enceinte.

D'abord elle douta, elle n'osait le croire. Puis, quand elle fut
certaine d'tre grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui
noya l'me. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il touffa d'un seul
coup les angoisses, les craintes, le tremblement de penses qui se mle
d'ordinaire  la maternit des femmes non maries et leur empoisonne
l'attente de l'enfantement, la divine esprance vivante et remuante en
elles. L'ide du scandale de sa liaison dcouverte, de l'clat de sa
faute dans le quartier, l'ide de cette chose abominable qui l'avait
fait toujours penser au suicide: le dshonneur, mme la peur de se voir
dcouverte par mademoiselle, d'tre chasse par elle, rien de tout cela
ne put toucher  sa flicit. Comme si elle l'et dj soulev dans ses
bras devant elle, l'enfant qu'elle attendait ne lui laissait rien voir
que lui; et se cachant  peine, elle portait presque firement, sous les
regards de la rue, sa honte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de
la mre qu'elle allait tre.

Elle se dsolait seulement d'avoir dpens toutes ses conomies, d'tre
sans argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa
matresse. Elle regrettait amrement d'tre pauvre pour recevoir son
enfant. Souvent, en passant rue Saint-Lazare, elle s'arrtait devant un
magasin de blanc  l'talage duquel taient exposes des layettes
d'enfants riches. Elle dvorait des yeux tout ce joli linge ouvrag et
coquet, les bavettes de piqu, la longue robe  courte taille garnie de
broderies anglaises, toute cette toilette de chrubin et de poupe. Une
terrible envie, l'envie d'une femme grosse, la prenait de briser la
glace et de voler tout cela: derrire l'chafaudage de l'talage, les
commis habitus  la voir stationner se la montraient en riant.

Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l'inondait, dans ce
ravissement de joie qui soulevait tout son tre, une inquitude la
traversait. Elle se demandait comment le pre accepterait son enfant.
Deux ou trois fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et
n'avait pas os. Enfin un jour, lui voyant la figure qu'elle attendait
depuis si longtemps pour lui tout dire, une figure o il y avait un peu
de tendresse, elle lui avoua, en rougissant et comme en lui demandant
pardon, ce qui la rendait si heureuse.--En voil une ide! fit Jupillon.

Puis, quand elle l'eut assur que ce n'tait pas une ide, qu'elle tait
positivement grosse de cinq mois:--De la chance! reprit le jeune
homme.--Merci! Et il jura.--Veux-tu me dire un peu, qu'est-ce qui lui
donnera la becque,  ce moineau-l?

--Oh! sois tranquille!... il ne ptira pas, a me regarde... Et puis a
sera si gentil!... N'aie pas peur, on ne saura rien... Je
m'arrangerai... Tiens! les derniers jours, je marcherai comme a, la
tte en arrire... je ne porterai plus de jupons... je me serrerai, tu
verras!... On ne s'apercevra de rien, je te dis.... Un petit enfant,
nous deux, songe donc!

--Enfin puisque a y est, a y est, n'est-ce pas? fit le jeune homme.

--Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais  ta mre?

-- m'man?.... Ah! non, par exemple... Il faut que tu accouches....
Ensuite de a, nous apporterons le moutard  la maison... a lui donnera
un coup, et peut-tre qu'elle nous lchera son consentement.




XX.


Le jour des Rois arriva. C'tait le jour d'un grand dner donn
rgulirement chaque anne par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce
jour-l tous les enfants de sa famille, ou de ses amitis, petits ou
grands.  peine si le petit appartement pouvait les contenir. On tait
oblig de mettre une partie des meubles sur le carr. Et l'on dressait
une table dans chacune des deux pices qui formaient tout l'appartement
de mademoiselle. Pour les enfants, ce jour tait une grande joie qu'ils
se promettaient huit jours d'avance. Ils montaient en courant
l'escalier, derrire les garons ptissiers.  table, ils mangeaient
trop sans tre gronds. Le soir ils ne voulaient pas se coucher,
grimpaient sur les chaises, et faisaient un tapage qui donnait toujours
 Mlle de Varandeuil une migraine le lendemain; mais elle ne leur en
voulait pas: elle avait eu les bonheurs d'une fte de grand'mre  les
entendre,  les voir,  leur nouer par derrire la serviette blanche qui
les faisait paratre si roses. Et pour rien au monde elle n'et manqu
de donner ce dner, qui remplissait son appartement de vieille fille de
toutes ces petites ttes blondes de petits diables, et y mettait en un
jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un an.

Germinie tait en train de faire ce dner. Elle fouettait une crme dans
une terrine sur ses genoux, quand tout  coup elle sentit les premires
douleurs. Elle se regarda dans le bout de glace casse qu'elle avait
au-dessus de son buffet de cuisine: elle se vit ple. Elle descendit
chez Adle:--Donne-moi le rouge  ta matresse, lui dit-elle. Et elle
s'en mit sur les joues. Puis elle remonta, et ne voulant pas s'couter
souffrir, elle finit son dner. Il fallait le servir, elle le servit. Au
dessert, pour donner des assiettes, elle s'appuyait aux meubles, se
retenait au dossier des chaises, cachant sa torture avec l'horrible
sourire crisp des gens dont les entrailles se tordent.

--Ah! , tu es malade?... lui dit sa matresse en la regardant.

--Oui, mademoiselle un peu... c'est peut-tre le charbon, la cuisine...

--Allons, va te coucher... on n'a plus besoin de toi, tu desserviras
demain.

Elle redescendit chez Adle.

--a y est, lui dit-elle, vite un fiacre... C'est rue de la Huchette,
que tu m'as dit, en face d'un planeur de cuivre, ta sage-femme, n'est-ce
pas? Tu n'as pas une plume, du papier?

Et elle se mit  crire un mot pour sa matresse. Elle lui disait
qu'elle tait trop souffrante, qu'elle allait  l'hpital, qu'elle ne
lui disait pas o, parce qu'elle se fatiguerait  venir la voir, que
dans huit jours elle serait revenue.

--Voil! fit Adle essouffle en lui donnant le numro du fiacre.

--Je peux y rester... lui dit Germinie, pas un mot  mademoiselle...
Voil tout... Jure-moi, pas un mot!

Elle descendait l'escalier, lorsqu'elle rencontra Jupillon:

--Tiens! fit-il, o vas-tu? tu sors?

--Je vais accoucher... a m'a pris dans la journe... Il y avait un
grand dner... Ah! 'a t dur!... Pourquoi viens-tu? Je t'avais dit de
ne jamais venir, je ne veux pas!

--C'est que... je vais te dire... dans ce moment-ci j'ai absolument
besoin de quarante francs. Mais l, vrai, absolument besoin.

--Quarante francs! Mais je n'ai que juste pour la sage-femme...

--C'est embtant... voil! Que veux-tu? Et il lui donna le bras pour
l'aider  descendre.--Cristi! je vais avoir du mal  les avoir tout de
mme.

Il avait ouvert la portire de la voiture:--O faut-il qu'il te mne?

-- la Bourbe... lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante
francs dans la main.

--Laisse donc, fit Jupillon.

--Ah! va... l ou autre part! Et puis j'ai encore sept francs.

Le fiacre partit.

Jupillon resta un moment immobile sur le trottoir, regardant les deux
napolons dans sa main. Puis il se mit  courir aprs le fiacre, et,
l'arrtant, il dit  Germinie par la portire:

--Au moins, je vais te conduire?

--Non, je souffre trop... J'aime mieux tre seule, lui rpondit
Germinie, en se tortillant sur les coussins du fiacre.

Au bout d'une ternelle demi-heure, le fiacre s'arrta rue de
Port-Royal, devant une porte noire surmonte d'une lanterne violette qui
annonait aux tudiants en mdecine de passage dans la rue qu'il y
avait, cette nuit-l et dans ce moment-l, la curiosit et l'intrt
d'un accouchement laborieux  la Maternit.

Le cocher descendit de son sige et sonna. Le concierge, aid d'une
fille de salle, prenant Germinie sous les bras, la monta  l'un des
quatre lits de la salle d'accouchement. Une fois dans le lit, ses
douleurs se calmrent un peu. Elle regarda autour d'elle, vit les autres
lits vides, et au fond de l'immense pice, une grande chemine de
campagne flambante d'un grand feu devant lequel, accrochs  une barre
de fer, schaient des langes, des draps, des alses.

Une demi-heure aprs, Germinie accouchait; elle mit au monde une petite
fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle tait l depuis
plusieurs heures, abme dans ce doux affaissement de la dlivrance qui
suit les pouvantables dchirements de l'enfantement, tout heureuse et
tout tonne de vivre encore, nageant dans le soulagement et
profondment pntre du vague bonheur d'avoir cr. Tout  coup, un
cri:--Je me meurs! lui fit regarder  ct d'elle: elle vit une de ses
voisines jeter ses bras autour du cou d'une lve sage-femme de garde,
retomber presque aussitt, remuer un instant sous les draps, puis ne
plus bouger. Presque au mme instant, d'un lit  ct, il s'leva un
autre, cri horrible, perant, terrifi, le cri de quelqu'un qui voit la
mort: c'tait une femme qui appelait avec des mains dsespres la jeune
lve; l'lve accourut, se pencha, et tomba raide vanouie par terre.

Alors le silence revint; mais entre ces deux mortes et cette demi-morte
que le froid du carreau mit plus d'une heure  faire revenir, Germinie
et les autres femmes encore vivantes dans la salle restrent sans mme
oser tirer la sonnette d'appel et de secours pendue dans chaque lit.

Il y avait alors  la Maternit une de ces terribles pidmies
puerprales qui soufflent la mort sur la fcondit humaine, un de ces
empoisonnements de l'air qui vident, en courant, par ranges, les lits
des accouches, et qui autrefois faisaient fermer la Clinique: on
croirait voir passer la peste, une peste qui noircit les visages en
quelques heures, enlve tout, emporte les plus fortes, les plus jeunes,
une peste qui sort des berceaux, la Peste noire des mres! C'tait tout
autour de Germinie,  toute heure, la nuit surtout, des morts telles
qu'en fait la fivre de lait, des morts qui semblaient violer la nature,
des morts tourmentes, furieuses de cris, troubles d'hallucination et
de dlire, des agonies auxquelles il fallait mettre la camisole de force
de la folie, des agonies qui s'lanaient tout  coup, hors d'un lit, en
emportant les draps, et faisaient frissonner toute la salle de l'ide de
voir revenir les mortes de l'amphithtre! La vie s'en allait l comme
arrache du corps. La maladie mme y avait une forme d'horreur et une
monstruosit d'apparence. Dans les lits, aux lueurs des lampes, les
draps se soulevaient vaguement et horriblement, au milieu, sous les
enflures de la pritonite.

Pendant cinq jours, Germinie, pelotonne et se ramassant dans son lit,
fermant comme elle pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de
combattre toutes ces terreurs et de n'y cder que par moments. Elle
voulait vivre et elle se rattachait  ses forces par la pense de son
enfant, par le souvenir de mademoiselle. Mais le sixime jour, elle fut
 bout d'nergie, son courage l'abandonna. Un froid lui passa dans
l'me. Elle se dit que tout tait fini. Cette main que la mort vous pose
sur l'paule, le pressentiment de mourir, la touchait dj. Elle sentait
cette premire atteinte de l'pidmie, la croyance de lui appartenir et
l'impression d'en tre dj  demi possde. Sans se rsigner, elle
s'abandonnait.  peine si sa vie, vaincue d'avance, faisait encore
l'effort de se dbattre. Elle en tait l, lorsqu'une tte se pencha,
comme une lumire, sur son lit.

C'tait la tte de la plus jeune des lves, une tte blonde, aux grands
cheveux d'or, aux yeux bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel
s'y ouvrir. En l'apercevant, les femmes dans le dlire disaient:--Tiens!
la sainte Vierge!

--Mon enfant, dit l'lve  Germinie, vous allez demander tout de suite
votre permis. Il faut vous en aller. Vous vous mettrez bien chaudement.
Vous vous garnirez bien... Aussitt que vous serez chez vous couche,
vous prendrez quelque chose de bouillant, de la tisane, du tilleul...
Vous tcherez de suer... Comme a, vous n'aurez pas de mal... Mais
allez-vous-en... Ici, cette nuit, fit-elle en promenant son regard sur
les lits, il ne ferait pas bon pour vous... Ne dites pas que c'est moi
qui vous fais partir: vous me feriez mettre  la porte...




XXI.


Germinie se rtablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoir
donn le jour  une petite crature o sa chair tait mle  la chair
de l'homme qu'elle aimait, le bonheur d'tre mre, la sauvrent des
suites d'une couche mal soigne. Elle revint  la sant, et elle eut
vivre un air de plaisir que sa matresse ne lui avait jamais vu.

Tous les dimanches, quelque temps qu'il ft, elle s'en allait sur les
onze heures: mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie  la
campagne, et elle tait enchante du bien que faisaient  sa bonne ces
journes au grand air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener
sans trop rechigner, et ils partaient pour Pommeuse o tait l'enfant,
et, o les attendait un bon djeuner command par la mre. Une fois dans
le wagon du chemin de fer de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne
rpondait plus. Penche  la portire, elle semblait avoir toutes ses
penses devant elle. Elle regardait, comme si son dsir voulait dpasser
la vapeur. Le train  peine arrt, elle sautait, jetait son billet
l'homme des billets, et courait dans le chemin de Pommeuse, laissant
Jupillon derrire elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y tait:
c'tait l! Elle fondait sur son enfant, l'enlevait des bras de la
nourrice avec des mains jalouses,--des mains de mre!--le pressait, le
serrait, l'embrassait, le dvorait de baisers, de regards, de rires!
Elle l'admirait un instant, puis gare, bienheureuse, folle d'amour, le
couvrait jusqu'au bout de ses petits pieds nus des tendresses de sa
bouche. On djeunait. Elle s'attablait, l'enfant sur ses genoux, et ne
mangeait pas: elle l'avait tant embrass qu'elle ne l'avait pas encore
vu, et elle se mettait  chercher,  dtailler la ressemblance de la
petite avec eux deux. Un trait tait  lui, un autre  elle:--C'est ton
nez... c'est mes yeux... Elle aura les cheveux comme les tiens avec le
temps... Ils friseront!... Vois-tu, voil tes mains... c'est tout toi...
Et c'tait pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des
femmes qui veulent faire  un homme la part de leur fille. Jupillon se
prtait  tout cela sans trop d'impatience, grce  des cigares  trois
sous que Germinie tirait de sa poche et qu'elle lui donnait un  un.
Puis il avait trouv une distraction: au bout du jardin passait le
Morin. Jupillon tait parisien: il aimait la pche  la ligne.

Et l't venu, ils se tenaient l toute la journe, au fond du jardin,
au bord de l'eau, Jupillon sur une planche  laver jete sur deux
piquets, sa ligne  la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise
par terre sous le nflier pench sur la rivire. Le jour tincelait; le
soleil brlait la grande eau courante d'o se levaient des clairs de
miroir. C'tait comme une joie de feu du ciel et de la rivire, au
milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et la faisait
pitiner sur elle, nue et rose, avec sa brassire courte, la peau
tremblante de soleil par places, la chair frappe de rayons comme de la
chair d'ange qu'elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de
divines douceurs, quand la petite, avec ces mains ttillonnantes des
enfants qui ne parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche,
les joues, s'obstinait  lui mettre les doigts dans les yeux, les
arrtait, en jouant, sur son regard, et promenait sur tout son visage le
chatouillement et le tourment de ces chres petites menottes qui
semblent chercher  l'aveuglette la face d'une mre: c'tait comme si la
vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure. De temps en
temps, envoyant par-dessus la tte de la petite la moiti de son sourire
 Jupillon, elle lui criait:--Mais regarde-la donc!

Puis, l'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil.
Germinie se penchait sur son souffle; elle coutait son repos. Et peu
peu berce  cette respiration d'enfant, elle s'oubliait dlicieusement
 regarder ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les
pommiers aux feuilles garnies de petits escargots jaunes, aux pommes
roses du ct du midi, les _rames_ o s'enroulaient, au pied, tordues
et grilles, les tiges de pois, le carr de choux, les quatre tournesols
dans le petit rond au milieu de l'alle; puis, tout prs d'elle, au bord
de la rivire, les places d'herbe remplies de _foirolle_, les ttes
blanches des orties contre le mur, les botes de laveuses et les
bouteilles d'eau de lessive, la botte de paille parpille par la folie
d'un jeune chien sortant de l'eau. Elle regardait et rvait. Elle
songeait au pass, en ayant son avenir sur les genoux. De l'herbe, des
arbres, de la rivire qui taient l, elle refaisait, avec le souvenir,
le rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyait les deux
pierres descendant  l'eau o sa mre, avant de la coucher, l't, lui
lavait les pieds quand elle tait toute petite...

--Dites donc, pre Remalard, dit, par une des plus chaudes journes
d'aot, Jupillon, post sur sa planche, au bonhomme qui le
regardait,--savez-vous que a ne pique pas pour un liard avec le ver
rouge?

--Y faudrait de l'asticot, dit sentencieusement le paysan.

--Eh bien! on se payera de l'asticot! Pre Remalard, faut avoir un mou
de veau jeudi, vous m'accrocherez a dans c't arbre... et dimanche nous
verrons bien.

Le dimanche, Jupillon fit une pche miraculeuse, et Germinie entendit la
premire syllabe sortir de la bouche de sa fille.




XXII.


Le mercredi matin, en descendant, Germinie trouva une lettre pour elle.
Dans cette lettre, crite au revers d'une quittance de blanchisseur, la
femme Remalard lui disait que son enfant tait tombe malade presque
aussitt qu'elle tait partie; que depuis elle allait toujours plus mal;
qu'elle avait consult le docteur; qu'il lui avait parl d'une mauvaise
mouche qui avait piqu la petite; qu'elle avait t la faire voir une
seconde fois; qu'elle ne savait plus que faire; qu'elle avait fait faire
des plerinages pour elle. La lettre finissait: Si vous voyiez comme
j'ai de l'embarras pour votre petite... si vous voyiez comme elle est
gentille quand elle n'endure pas de mal!

Cette lettre fit  Germinie l'effet d'un grand coup qui vous pousse en
avant. Elle sortit et se dirigea machinalement du ct du chemin de fer
qui menait chez sa petite. Elle tait en cheveux et en pantoufles; mais
elle n'y songeait pas. Il fallait qu'elle vt son enfant, qu'elle le vt
tout de suite. Aprs, elle reviendrait. Elle pensa un moment au djeuner
de mademoiselle, puis l'oublia. Tout  coup,  mi-chemin dans la rue,
elle vit l'heure  l'horloge d'un bureau de fiacres: elle se rappela
qu'il n'y avait pas de dpart  cette heure-l. Elle retourna sur ses
pas, se dit qu'elle allait bcler le djeuner, puis qu'elle trouverait
un prtexte pour tre libre le reste de la journe. Mais le djeuner
servi, elle ne trouva rien: elle avait la tte si pleine de son enfant
qu'elle ne put inventer un mensonge; son imagination tait stupide. Et
puis, si elle avait parl, demand, elle aurait clat; elle se sentait
sur les lvres: C'est pour voir ma petite! La nuit, elle n'osa se
sauver; mademoiselle avait t un peu souffrante la nuit prcdente:
elle avait peur qu'elle n'et besoin d'elle.

Le lendemain, quand elle entra chez mademoiselle avec une histoire
imagine la nuit, toute prte  lui demander  sortir, mademoiselle lui
dit, en lisant la lettre qu'elle lui avait remonte de chez le
portier:--Ah! c'est ma vieille de Belleuse qui a besoin de toi toute la
journe pour l'aider  ses confitures... Allons, mes deux oeufs, en
poste, et dcampe... Hein, quoi, a te chiffonne?.. Qu'est-ce qu'il y a?

--Moi?.. mais pas du tout, eut la force de dire Germinie.

Tout ce long jour, elle le passa au feu des bassines, au ficlement des
pots, dans la torture des gens que la vie cloue loin du mal de ceux
qu'ils aiment. Elle eut le dchirement des malheureux qui ne peuvent
aller o sont leurs inquitudes, et creusant jusqu'au fond le dsespoir
de l'loignement et de l'incertitude, se figurent  toute minute qu'on
va mourir sans eux.

En ne trouvant pas de lettre le jeudi soir, pas de lettre le vendredi
matin, elle se rassura. Si la petite allait plus mal, la nourrice lui
aurait crit. La petite allait mieux; elle se la figurait sauve,
gurie. Cela manque toujours de mourir, et cela reprend si vite, les
enfants! Et puis la sienne tait forte. Elle se dcida  attendre,
patienter jusqu'au dimanche dont elle n'tait plus spare que par
quarante-huit heures, trompant le reste de ses craintes avec les
superstitions qui disent oui  l'esprance, se persuadant que sa fille
tait rchappe, parce que le matin la premire personne qu'elle avait
rencontre tait un homme, parce qu'elle avait vu dans la rue un cheval
rouge, parce qu'elle avait devin qu'un passant tournerait  telle rue,
parce qu'elle avait remont un tage en tant d'enjambes.

Le samedi, dans la matine, en entrant chez la mre Jupillon, elle la
trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une motte de beurre
qu'elle recouvrait d'un linge mouill.

--Ah! c'est vous, fit la mre Jupillon. Cette pauvre charbonnire!...
J'en pleure, tenez! Elle sort d'ici... C'est que vous ne savez pas...
Ils ne peuvent se faire la figure propre dans leur tat qu'avec du
beurre... Et voil que son amour de petite fille... Elle est  la mort,
vous savez, ce chri d'enfant... Ce que c'est que de nous! Ah! mon Dieu,
oui... Eh bien! elle lui a dit comme a tout  l'heure: Maman, je veux
que tu me dbarbouilles au beurre, tout de suite... pour le bon Dieu...
Hi! hi!

Et la mre Jupillon se mit  sangloter.

Germinie s'tait sauve. De la journe elle ne put tenir en place. 
tout moment, elle montait dans sa chambre prparer les petites affaires
qu'elle voulait apporter  sa petite le lendemain, pour la mettre
blanchement, lui faire une petite toilette de ressuscite. Comme elle
redescendait le soir pour aller coucher mademoiselle, Adle lui remit
une lettre qu'elle avait trouve pour elle en bas.




XXIII.


Mademoiselle avait commenc  se dshabiller, quand Germinie entra dans
sa chambre, ft quelques pas, se laissa tomber sur une chaise, et
presque aussitt, aprs deux ou trois soupirs, longs, profonds, arrachs
et douloureux, mademoiselle la vit, se renversant et se tordant, rouler
 bas de la chaise et tomber  terre. Elle voulut la relever; mais
Germinie tait agite de mouvements convulsifs si violents que la
vieille femme fut oblige de laisser retomber sur le parquet ce corps
furieux dont tous les membres contracts et ramasss un moment sur
eux-mmes se lanaient  droite,  gauche, au hasard, partaient avec le
bruit sec de la dtente d'un ressort, jetaient  bas tout ce qu'ils
cognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carr, une bonne courut chez
un mdecin d' ct qu'elle ne trouva pas; quatre autres femmes de la
maison aidrent mademoiselle  enlever Germinie et  la porter sur le
lit de sa chambre, o on l'tendit, aprs lui avoir coup les lacets de
son corset.

Les terribles secousses, les dtentes nerveuses des membres, les
craquements de tendons avaient cess; mais sur le cou, sur la poitrine
que dcouvrait la robe dgrafe, passaient des mouvements ondulatoires
pareils  des vagues leves sous la peau et que l'on voyait courir
jusqu'aux pieds, dans un frmissement de jupe. La tte renverse, la
figure rouge, les yeux pleins d'une tendresse triste, de cette angoisse
douce qu'ont les yeux des blesss, de grosses veines se dessinant sous
le menton, haletante et ne rpondant pas aux questions, Germinie portait
les deux mains  sa gorge,  son cou, et les gratignait; elle semblait
vouloir arracher de l la sensation de quelque chose montant et
descendant au dedans d'elle. Vainement on lui faisait respirer de
l'ther, boire de l'eau de fleur d'oranger: les ondes de douleur qui
passaient dans son corps continuaient  le parcourir; et dans son visage
persistait cette mme expression de douceur mlancolique et d'anxit
sentimentale qui semblait mettre une souffrance d'me sur la souffrance
de chair de tous ses traits. Longtemps, tout parut blesser ses sens et
les affecter douloureusement, l'clat de la lumire, le bruit des voix,
le parfum des choses. Enfin, au bout d'une heure, tout  coup des
pleurs, un dluge s'chappant de ses yeux, emportait la terrible crise.
Ce ne fut plus qu'un tressaillement de loin en loin, dans ce corps
accabl, bientt apais par la lassitude, par un brisement gnral. Il
fallut porter Germinie dans sa chambre.

La lettre que lui avait remise Adle, tait la nouvelle de la mort de sa
fille.




XXIV.


 la suite de cette crise, Germinie tomba dans un abrutissement de
douleur. Pendant des mois, elle resta insensible  tout; pendant des
mois, envahie et remplie tout entire par la pense du petit tre qui
n'tait plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant comme
elle avait port sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa
chambre, elle tirait de la malle place au pied de son lit le bguin et
la brassire de sa pauvre chrie. Elle les regardait, elle les touchait;
elle les tendait sur sa couverture; elle restait des heures  pleurer
dessus,  les baiser,  leur parler,  leur dire les mots qui font
causer le chagrin d'une mre avec l'ombre d'une petite fille.

Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-mme. Une voix lui
murmurait que, cet enfant vivant, elle tait sauve; que cet enfant
aimer, c'tait sa Providence; que tout ce qu'elle redoutait d'elle-mme
irait sur cette tte et s'y sanctifierait, ses tendresses, ses
lancements, ses ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait
sentir d'avance son coeur de mre apaiser et purifier son coeur de femme.
Dans sa fille, elle voyait je ne sais quoi de cleste qui la rachterait
et la gurirait, comme un petit ange de dlivrance, sorti de ses fautes
pour la disputer et la reprendre aux influences mauvaises qui la
poursuivaient et dont elle se croyait parfois possde.

Quand elle commena  sortir de ce premier anantissement de son
dsespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui
revenant, elle regarda autour d'elle avec des yeux qui voyaient, elle
fut rveille de sa douleur par une amertume plus aigu.

Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crmerie, et
trouvant qu'elle avait encore trop  faire malgr tout ce que faisait
Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour l'aider une nice de son
pays. C'tait la jeunesse de la campagne que cette petite, une femme o
il y avait encore de l'enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins
de soleil, les lvres comme une chair de cerise, pleines, rondes et
rouges, l't de son pays dans le teint, la chaleur de la sant dans le
sang. Ardente et nave, la jeune fille tait alle, aux premiers jours,
vers son cousin, simplement, naturellement, par cette pente d'un mme
ge qui fait chercher la jeunesse  la jeunesse. Elle s'tait jete
au-devant de lui avec l'impudeur de l'innocence, une effronterie
candide, les liberts qu'apprennent les champs, la folie heureuse d'une
riche nature, toutes sortes d'audaces, d'ignorances, d'ingnuits
hardies et de coquetteries rustiques contre lesquelles la vanit de son
cousin n'avait point su se dfendre.  ct de cette enfant, Germinie
n'eut plus de repos. La jeune fille la blessait  toutes les minutes,
par sa prsence, son contact, ses caresses, tout ce qui avouait l'amour
dans son corps amoureux. L'occupation qu'elle avait de Jupillon, le
service qui l'approchait de lui, les merveillements de provinciale
qu'elle lui montrait, les demi-confidences qu'elle laissait venir  ses
lvres, le jeune homme sorti, sa gat, ses plaisanteries, sa bonne
humeur bien portante, tout exasprait Germinie, tout soulevait en elle
de sourdes colres; tout blessait ce coeur entier et si jaloux que les
animaux mmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu'un qu'il
aimait.

Elle n'osait parler  la mre Jupillon, lui dnoncer la petite, de peur
de se trahir; mais toutes les fois qu'elle se trouvait seule avec
Jupillon, elle clatait en rcriminations, en plaintes, en querelles.
Elle lui rappelait une circonstance, un mot, quelque chose qu'il avait
fait, dit, rpondu, un rien oubli par lui, et qui saignait toujours en
elle.--Es-tu folle? lui disait Jupillon, une gamine!...--Une gamine,
a?... laisse donc! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardent
dans la rue!.. L'autre jour je suis sortie avec elle... j'tais
honteuse... Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons t suivies
tout le temps par un monsieur...--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Elle est
jolie, voil!--Jolie! jolie! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme
coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la dchirait en
paroles enrages.

Souvent elle finissait par dire  Jupillon:--Tiens! tu l'aimes!--Eh
bien! aprs? rpondait Jupillon auquel ne dplaisaient pas ces disputes,
la vue et le jeu de cette colre qu'il piquait avec des taquineries,
l'amusement de cette femme qu'il voyait, sous ses sarcasmes et son
sang-froid, perdre  demi la raison, s'garer, trbucher dans un
commencement de folie, donner de la tte contre les murs.

 la suite de ces scnes, qui se rptaient, revenaient presque chaque
jour, une rvolution se faisait dans ce caractre mobile, extrme et
sans milieu, dans cette me o les violences se touchaient. Longuement
empoisonn, l'amour se dcomposait et se tournait en haine. Germinie se
mettait  dtester son amant,  chercher tout ce qui pouvait le lui
faire dtester davantage. Et sa pense revenant  sa fille,  la perte
de son enfant,  la cause de sa mort, elle se persuadait que c'tait lui
qui l'avait tue. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle le prenait
en horreur, elle s'loignait, se sauvait de lui comme de la maldiction
de sa vie, avec l'pouvante qu'on a de quelqu'un qui est votre Malheur!




XXV.


Un matin, aprs une nuit o elle avait retourn en elle toutes ses ides
de dsolation et de haine, entrant chez la crmire prendre ses quatre
sous de lait, Germinie trouva dans l'arrire-boutique deux ou trois
bonnes de la rue qui tuaient le ver. Attables, elles sirotaient des
cancans et des liqueurs.

--Tiens! dit Adle, en frappant de son verre contre la table, te v'l
dj, mademoiselle de Varandeuil?

--Qu'est-ce que c'est que a? fit Germinie en prenant le verre d'Adle.
J'en veux...

--T'as si soif que a  ce matin?... De l'eau-de-vie et de l'absinthe,
rien que a!... le _mlo_ de mon _piou_, tu sais bien? le militaire...
il ne buvait que a... C'est raide, hein?

--Ah! oui, dit Germinie avec le mouvement de lvres et le plissement
d'yeux d'un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessert d'un
grand dner.

--C'est bon tout de mme...--Son coeur se levait.--Madame Jupillon... la
bouteille par ici... je paye.

Et elle jeta de l'argent sur la table. Au bout de trois verres, elle
cria:--Je suis _paf_! Et elle partit d'un clat de rire.

Mlle de Varandeuil avait t ce matin-l toucher son petit semestre de
rentes. Quand elle rentra  onze heures, elle sonna une fois, deux fois:
rien ne vint. Ah! se dit-elle, elle sera descendue. Elle ouvrit avec sa
clef, alla  sa chambre, entra: les matelas et les draps de son lit en
train d'tre fait retombaient jets sur deux chaises; et Germinie tait
tendue en travers de la paillasse, dormant inerte, comme une masse,
dans l'avachissement d'une soudaine lthargie.

Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva d'un bond, passa sa main
sur ses yeux:--Hein? fit-elle, comme si on l'appelait; son regard
rvait.

--Qu'est-ce qu'il y a? fit Mlle de Varandeuil effraye. Tu es tombe?
As-tu quelque chose?

--Moi! non, rpondit Germinie, j'ai dormi... Quelle heure est-il? Ce
n'est rien... Ah! c'est bte...

Et elle se mit  fourrager la paillasse en tournant le dos  sa
matresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.




XXVI.


Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait
meuble Germinie. Sa mre assise le contemplait avec cet bahissement
d'orgueil qu'ont les yeux des mres du peuple devant un fils qui se met
en _monsieur_.--C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui
dit-elle. On dirait son paletot... C'est pas pour dire, mais le riche te
va joliment,  toi...

Jupillon, en train de faire le noeud de sa cravate, ne rpondit pas.

--Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mre Jupillon, et
donnant  sa voix un ton d'insinuation caressante:--Dis donc, bibi, que
je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis
pour elles! a les regarde, c'est leur affaire... Tu es un homme,
n'est-ce pas?... t'as l'ge, t'as le physique, t'as tout... Moi je peux
pas toujours te tenir  l'attache... Alors, que je m'ai dit, autant
l'une que l'autre... Va pour celle-l... Et j'ai fait celle qui ne voit
rien... Eh bien! oui, pour Germinie... Comme t'avais l ton agrment...
a t'empchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes... et puis
je n'y voyais pas d'inconvnients  cette fille, jusqu' maintenant...
Mais c'est plus a  c't'heure... Ils font des histoires dans le
quartier... un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous... Des vipres,
quoi!... Tout a, nous sommes au-dessus, je sais bien... Quand on a t
honnte toute sa vie, Dieu merci!... Mais on ne sait jamais ce qui
retourne: mademoiselle n'aurait qu' mettre le nez dans les affaires de
sa bonne... Moi d'abord la justice, rien que l'ide, a me retourne les
sens... Qu'est-ce que tu dis de a, hein, bibi?

--Dame, maman... ce que tu voudras.

--Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chrie de maman! fit en
l'embrassant la monstrueuse femme.--Eh bien! invite-la  dner ce
soir... Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel... du deux francs...
de celui qui tape... Et qu'elle vienne sr... Fais-lui des yeux...
qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour... Mets tes beaux
gants: tu seras plus rvrend...

Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie,
tout esprante, la tte remplie de rves par l'air de mystre mis par
Jupillon  l'invitation de sa mre. L'on dna, l'on but, l'on rit. La
mre Jupillon commena  laisser tomber des regards mus, mouills,
noys sur le couple assis en face d'elle. Au caf, elle dit, comme pour
rester seule avec Germinie:--Bibi, tu sais que tu as une course  faire
ce soir...

Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son caf  petites
gorges, tourna alors vers Germinie le visage d'une mre qui demande le
secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses
indulgences. Un instant, les deux femmes restrent ainsi, silencieuses,
l'une attendant que l'autre parlt, l'autre ayant le cri de son coeur au
bord de ses lvres. Tout  coup Germinie s'lana de sa chaise et se
prcipita dans les bras de la grosse femme:--Si vous saviez, Mme
Jupillon!...

Elle parlait, pleurait, embrassait.--Oh! vous ne m'en voudrez pas!... Eh
bien! oui, je l'aime... j'en ai eu un enfant... C'est vrai, je l'aime...
Voil trois ans...

 chaque mot, la figure de Mme Jupillon s'tait refroidie et glace.
Elle carta schement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un
accent de lamentation et de dsolation dsespre, elle se mit  dire
comme une personne qui suffoque:--Oh! mon Dieu!... vous!... me dire des
choses comme a!...  moi!...  sa mre!... en face! Mon Dieu,
faut-il!... Mon fils... un enfant... un innocent d'enfant! Vous avez eu
le front de me le dbaucher!... Et vous me dites encore que c'est vous!
Non, ce n'est pas Dieu possible!... Moi qui avais si confiance... C'est
 ne plus pouvoir vivre... Il n'y a donc plus de sret en ce monde!...
Ah! mademoiselle, tout de mme, je n'aurais jamais cru a de vous!...
Bon! voil des choses qui me tournent... Ah! tenez, a me fait une
rvolution... je me connais, je suis capable d'en faire une maladie!

--Madame Jupillon! madame Jupillon! murmurait d'un ton d'imploration
Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise o elle
tait retombe. Je vous demande pardon... 'a t plus fort que moi...
Et puis je pensais... j'avais cru...

--Vous aviez cru!... Ah! mon Dieu, vous aviez cru! Qu'est-ce que vous
aviez cru? Vous la femme de mon fils, n'est-ce pas? Ah! Seigneur Dieu!
c'est-il possible, ma pauvre enfant?

Et prenant,  mesure qu'elle lanait  Germinie de ces mots qui font
plaie, une voix plus plaintive et plus gmissante, la mre Jupillon
reprit:--Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison... Qu'est-ce que
j'ai toujours dit? Que a serait  faire, si vous aviez dix ans de moins
sur votre naissance. Voyons, votre date, c'est 1820 que vous m'avez
dit... et nous voil en 49... Vous marchez sur vos trente ans,
savez-vous, ma brave enfant... Tenez! a me fait mal de vous dire a...
Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine... Mais il n'y a qu'
vous voir, ma pauvre demoiselle... Que voulez-vous? C'est l'ge... Vos
cheveux... on mettrait un doigt dans votre raie...

--Mais, dit Germinie en qui une noire colre commenait  gronder, ce
qu'il me doit, votre fils?... Mon argent? L'argent que j'ai retir de la
caisse d'pargne, l'argent que j'ai emprunt pour lui, l'argent que
j'ai...

--Ah! de l'argent? il vous doit? Ah! oui, ce que vous lui avez prt
pour commencer  travailler... Eh bien! v'la-t-il pas! Est-ce que vous
croyez avoir affaire  des voleurs? Est-ce qu'on a envie de vous le
nier, votre argent, quoiqu'il n'y ait pas de papier...  preuve que
l'autre jour... a me revient... cet honnte homme d'enfant voulait
faire l'crit de a, au cas qu'il viendrait  mourir... Mais tout de
suite, on est des filous, voil, a ne fait pas un pli! Ah! mon Dieu, si
c'est la peine de vivre dans un temps comme a! Ah! je suis bien punie
de m'tre attache  vous! Mais tenez, voil que j'y vois clair
prsent... Ah! vous tes politique, vous!... Vous avez voulu vous payer
mon fils, et pour toute la vie!... Excusez! Ah! bien merci... C'est
moins cher de vous le rendre, votre argent... Le reste d'un garon de
caf!... mon pauvre cher enfant!... Dieu l'en prserve!

Germinie avait arrach de la patre son chle et son chapeau. Elle tait
dehors.




XXVII.


Mademoiselle tait assise dans son grand fauteuil au coin de la chemine
o dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Son serre-tte
noir, abaiss sur les rides de son front, lui descendait presque
jusqu'aux yeux. Sa robe noire, en forme de fourreau, laissait pointer
ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son corps et tombait tout
droit de ses genoux. Un petit chle noir crois tait nou derrire son
dos  la faon des petites filles. Elle avait pos sur ses cuisses ses
mains retournes et  demi ouvertes, de pauvres mains de vieille femme,
gauches et raidies, enfles aux articulations et aux noeuds des doigts
par la goutte. Enfonce dans la pose flchie et casse qui fait soulever
la tte aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait
ramasse et comme enterre dans tout ce noir d'o ne sortaient que son
visage jauni par la bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude
de son regard brun.  la voir,  voir ces yeux vivants et gais, ce corps
misrable, cette robe de pauvret, cette noblesse  porter l'ge en tous
ses deuils, on et cru voir une fe aux Petits-Mnages.

Germinie tait  ct d'elle. La vieille demoiselle se mit  lui
dire:--Il y est toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie?

--Oui, mademoiselle.

--Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil aprs un silence, sais-tu
que quand on est n dans un des plus beaux htels de la rue Royale...
qu'on a d possder le Grand et le Petit-Charolais... qu'on a d avoir
pour campagne le chteau de Clichy-la-Garenne... qu'il fallait deux
domestiques pour porter le plat d'argent sur lequel on servait le rti
chez votre grand'mre... sais-tu qu'il faut encore pas mal de
philosophie,--et mademoiselle se passa avec difficult une main sur les
paules,--pour se voir finir ici... dans ce diable de nid  rhumatismes
o, malgr tous les bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux de
courants d'air... C'est cela, ranime un peu le feu...

Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouille devant la chemine,
les lui mettant, en riant, sous le nez:--Sais-tu qu'il en faut pas mal
de cette philosophie-l... pour porter des bas percs!... Bte! ce n'est
pas pour te gronder; je sais bien, tu ne peux tout faire... Par exemple,
tu pourrais bien faire venir une femme pour raccommoder... Ce n'est pas
bien difficile... Pourquoi ne dis-tu pas  cette petite qui est venue
l'anne dernire? Elle avait une figure qui me revenait.

--Oh! elle tait noire comme une taupe, mademoiselle.

--Bon! j'tais sre... Toi d'abord, tu ne trouves jamais personne de
bien... Ce n'est pas vrai a? Mais est-ce que ce n'tait pas une nice
la mre Jupillon? On pourrait la prendre un jour... deux jours par
semaine...

--Jamais cette trane-l ne remettra les pieds ici.

--Allons, encore des histoires! Tu es tonnante toi pour adorer les
gens, et puis ne plus pouvoir les voir... Qu'est-ce qu'elle t'a fait?

--C'est une perdue, je vous dis.

--Bah! qu'est-ce que a fait  mon linge!

--Mais, mademoiselle...

--Eh bien! trouves-m'en une autre... Je n'y tiens pas  celle-l... Mais
trouves-m'en une.

--Oh! les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas... Je vous
raccommoderai, moi... Il n'y a besoin de personne.

--Toi?... Oh! si nous comptons sur ton aiguille!... dit gaiement
mademoiselle; et puis est-ce que la mre Jupillon te laissera jamais le
temps...

--Madame Jupillon?... Ah! pour la poussire que je ferai maintenant chez
elle!...

--Bah! Comment? Elle aussi! la voil dans les lanlaire?... Oh! oh!
Dpche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu! nous allons avoir de vilains jours!




XXVIII.


L'hiver de cette anne dut assurer  Mlle de Varandeuil une part de
paradis. Elle eut  subir tous les contre-coups du chagrin de sa bonne,
le tourment de ses nerfs, la vengeance de ses humeurs contraries,
aigries, et o les approches du printemps allaient bientt mettre cette
espce de folie mchante que donnent aux sensibilits maladives la
saison critique, le travail de la nature, la fcondation inquite et
irritante de l't.

Germinie se mit  avoir des yeux essuys qui ne pleuraient plus, mais
qui avaient pleur. Elle eut un ternel:--Je n'ai rien,
mademoiselle,--dit de cette voix sourde qui touffe un secret. Elle prit
des poses muettes et dsoles, des attitudes d'enterrement, de ces airs
avec lesquels le corps d'une femme dgage de la tristesse et fait un
ennui de son ombre. Avec sa figure, son regard, sa bouche, les plis de
sa robe, sa prsence, avec le bruit qu'elle faisait en travaillant dans
la pice  ct, avec son silence mme, elle enveloppait mademoiselle du
dsespoir de sa personne. Au moindre mot, elle se hrissait.
Mademoiselle ne pouvait plus lui adresser une observation, lui demander
la moindre chose, tmoigner une volont, un dsir: tout tait pris par
elle comme un reproche. Elle avait l-dessus des sorties farouches. Elle
grognait en pleurant:--Ah! je suis bien malheureuse! Je vois bien que
mademoiselle ne m'aime plus! Sa _grippe_ contre les gens trouvait des
bougonnements sublimes:--Elle vient toujours quand il pleut, celle-l!
disait-elle, pour un peu de crotte laiss sur le tapis par Mme de
Belleuse. La semaine du jour de l'an, cette semaine o tout ce qui
restait de parents et d'allis  Mlle de Varandeuil montait sans
exception, les plus riches comme les plus pauvres, ses cinq tages, et
attendait  sa porte, sur le carr, pour se relayer sur les six chaises
de sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise humeur, de remarques
impertinentes, de plaintes maussades.  tout moment, forgeant des torts
 sa matresse, elle la punissait par un mutisme que rien ne pouvait
rompre. Alors c'taient des rages d'ouvrage. Tout autour d'elle,
mademoiselle entendait  travers les cloisons des coups de balai et de
plumeau furieux, des frottements, des battements saccads, le travail
nerveux de la domestique qui semble dire en malmenant les meubles:--Eh
bien, on le fait ton ouvrage!

Les vieilles gens sont patients avec les anciens domestiques.
L'habitude, la volont qui s'teint, l'horreur du changement, la crainte
des nouveaux visages, tout les dispose  des faiblesses,  des
concessions,  des lchets. Malgr sa vivacit, sa facilit
s'emporter,  clater,  jeter feu et flamme, mademoiselle ne disait
rien. Elle avait l'air de ne rien voir. Elle faisait semblant de lire
quand Germinie entrait. Elle attendait, racoquine dans son fauteuil,
que l'humeur de sa bonne se passt ou crevt. Elle baissait le dos sous
l'orage; elle n'avait contre sa bonne, ni un mot, ni une pense
d'amertume. Elle la plaignait seulement, pour la faire autant souffrir.

C'est que Germinie n'tait pas une bonne pour Mlle de Varandeuil, elle
tait le Dvouement qui devait lui fermer les yeux. Cette vieille femme
isole et oublie par la mort, seule au bout de sa vie, tranant ses
affections de tombe en tombe, avait trouv sa dernire amie dans sa
domestique. Elle avait mis son coeur sur elle comme sur une fille
d'adoption, et elle tait malheureuse surtout de ne pouvoir la consoler.
D'ailleurs, par instants, du fond de ses mlancolies sombres et de ses
humeurs mauvaises, Germinie lui revenait et se jetait  genoux devant sa
bont. Tout  coup, pour un rayon de soleil, pour une chanson de
mendiant, pour un de ces riens qui passent dans l'air et dtendent
l'me, elle fondait en larmes et en tendresses; c'taient des effusions
brlantes, un bonheur d'embrasser, comme une joie de revivre qui
effaait tout. D'autres fois, c'tait pour un bobo de mademoiselle; la
vieille bonne se retrouvait aussitt avec le sourire de son visage et la
douceur de ses mains. Quelquefois, dans ces moments-l, mademoiselle lui
disait:--Voyons, ma fille... tu as quelque chose... Voyons, dis? Et
Germinie rpondait:--Non, mademoiselle, c'est le temps...--Le temps!
rptait mademoiselle d'un air de doute, le temps...




XXIX.


Par une soire de mars, la mre et le fils Jupillon causaient, au coin
du pole de leur arrire-boutique.

Jupillon venait de tomber au sort. L'argent que la mre avait mis de
ct pour le racheter avait t mang par six mois de mauvaises
affaires, par des crdits  des lorettes de la rue, qui avaient mis un
beau matin la clef sous le paillasson de leur porte. Lui-mme, en
mauvaises affaires, tait sous le coup d'une saisie. Dans la journe, il
tait all demander  un ancien patron de lui avancer de quoi s'acheter
un homme. Mais le vieux parfumeur ne lui pardonnait pas de l'avoir
quitt et de s'tre tabli: il avait refus net.

La mre Jupillon dsole se lamentait en larmoyant. Elle rptait le
numro tir par son fils:--Vingt-deux! vingt-deux!... Et elle
disait:--Je t'avais pourtant cousu dans ton paletot une araigne noire,
_velouteuse_, avec sa toile!... Ah! j'aurais bien plutt d faire comme
on m'avait dit, te mettre ton bguin avec lequel on t'a baptis... Ah!
le bon Dieu n'est pas juste!... Et le fils de la fruitire qui en a eu
un de bon!... Soyez donc honnte!... Et ces deux coquines du 18 qui
lvent justement le pied avec mon argent!... Je crois bien qu'elles m'en
donnaient de ces poignes de main... Elles me refont de plus de sept
cents francs, sais-tu? Et la moricaude d'en face... et cette affreuse
petite qui avait le front de manger des pots de fraises de vingt
francs... ce qu'elles m'en emportent encore, celles-l! Mais va, tu n'es
pas encore parti, tout de mme... Je vendrai plutt la crmerie... je me
remettrai en service, je ferai la cuisine, je ferai des mnages, je
ferai tout!... Pour toi, mais je tirerais de l'argent d'un caillou!

Jupillon fumait et laissait dire sa mre. Quand elle eut fini:--Assez
caus! maman... tout a, c'est des mots, fit-il. Tu te tourmentes la
digestion, ce n'est pas la peine... Tu n'as besoin de rien vendre...
t'as pas besoin de te fouler... je me rachterai et sans que a te cote
un sou, veux-tu parier?

--Jsus! fit Mme Jupillon.

--J'ai mon ide.

Et aprs un silence, Jupillon reprit: Je n'ai pas voulu te contrarier,
cause de Germinie... tu sais, lors des histoires... t'as cru qu'il tait
temps de me la casser avec elle... qu'elle nous ferait des affaires...
et tu l'as flanque  la porte, raide... Moi, ce n'tait pas mon plan...
je trouvais qu'elle n'tait pas si mauvaise que cela pour le beurre de
la maison... Mais enfin, t'as cru bien faire... Et puis, peut-tre, au
fait, tu as bien fait: au lieu de la calmer, tu l'as chauffe pour
moi.... mais chauffe... je l'ai rencontre une ou deux fois... elle est
d'un chang... Elle sche, quoi!

--Mais tu sais bien, elle n'a plus le sou...

-- elle, je ne dis pas... Mais qu que a fait? Elle trouvera... Elle
est encore bonne pour 2,300 balles, va!

--Et si tu es compromis?

--Oh! elle ne les volera pas...

--Savoir!

--Eh bien! a ne sera qu' sa matresse... Est-ce que tu crois que sa
Mademoiselle la fera pincer pour a? Elle la chassera, et puis a
restera l... Nous lui conseillerons de prendre l'air d'un autre
quartier... voil.... et nous ne la verrons plus... Mais ce serait trop
bte qu'elle vole... Elle s'arrangera, elle cherchera, elle se
retournera... je ne sais pas comment, par exemple, mais tu comprends, a
la regarde. C'est le moment de montrer ses talents... Au fait, tu ne
sais pas, on dit que sa vieille est souffrante... Si elle venait  s'en
aller, cette bonne demoiselle, et qu'elle lui laisse tout le bibelot,
comme a court dans le quartier... hein? m'man, a serait encore pas mal
bte de l'avoir envoye  la balanoire? Il faut mettre des gants,
vois-tu, m'man, quand c'est des personnes auxquelles il peut tomber
comme a quatre ou cinq mille livres de rente sur le casaquin...

--Ah! mon Dieu... qu'est-ce que tu me dis! Mais aprs la scne que je
lui ai faite... oh! non, elle ne voudra jamais revenir ici.

--Eh bien! moi je te la ramnerai... et pas plus tard que ce soir, fit
Jupillon en se levant, et roulant une cigarette entre les doigts:--Tu
sais, dit-il  sa mre, pas d'excuses, c'est inutile... Et de la
froideur... Aie l'air de la recevoir seulement pour moi, par
faiblesse... On ne sait pas ce qui peut arriver: faut toujours se garder
 carreau.




XXX.


Jupillon se promenait de long en large, sur le trottoir, devant la
maison de Germinie, quand Germinie sortit.

--Bonsoir, Germinie, lui dit-il dans le dos.

Elle se retourna comme sous un coup, et fit instinctivement en avant,
sans lui rpondre, deux ou trois pas qui se sauvaient.

--Germinie!

Jupillon ne lui dit que cela, sans bouger, sans la suivre. Elle revint
lui comme une bte ramene  la main et dont on retire la corde.

--Quoi? fit-elle. C'est-il encore de l'argent, hein?... ou des sottises
de ta mre  me dire?

--Non, c'est que je m'en vais, lui dit Jupillon d'un air srieux. Je
suis tomb au sort... et je pars.

--Tu pars? dit-elle. Ses ides avaient l'air de n'tre pas veilles.

--Tiens, Germinie, reprit Jupillon... Je t'ai fait de la peine... Je
n'ai pas t gentil avec toi... je sais bien... Il y a eu un peu de ma
cousine... Qu'est-ce que tu veux?...

--Tu pars? reprit Germinie en lui prenant le bras. Ne mens pas... tu
pars?

--Puisque je te dis qu'oui... et que c'est vrai... Je n'attends plus que
ma feuille de route... Il faut plus de deux mille francs pour un homme
cette anne... On dit qu'il va y avoir la guerre: enfin, c'est une
chance...

Et, tout en parlant, il faisait descendre la rue  Germinie.

--O me mnes-tu? lui dit-elle.

--Chez m'man donc... pour qu'on se raccommode toutes les deux, et que a
finisse, les histoires...

--Aprs ce qu'elle m'a dit? Jamais!

Et Germinie repoussa le bras de Jupillon.

--Alors, si c'est comme a, adieu...

Et Jupillon leva sa casquette.

--Faudra-t-il que je t'crive du rgiment?

Germinie eut un instant de silence, un moment d'hsitation. Puis
brusquement:--Marchons, dit-elle, et faisant signe  Jupillon de marcher
 ct d'elle, elle remonta la rue.

Tous deux se mirent  aller  ct l'un de l'autre, sans rien se dire.
Ils arrivrent  une route pave qui se reculait et s'allongeait
ternellement entre deux lignes de rverbres, entre deux ranges
d'arbres tortills jetant au ciel une poigne de branches sches et
plaquant  de grands murs plats leur ombre immobile et maigre. L, sous
le ciel aigu et glac d'une rverbration de neige, ils marchaient
longtemps, s'enfonant dans le vague, l'infini, l'inconnu d'une rue qui
suit toujours le mme mur, les mmes arbres, les mmes rverbres, et
conduit toujours  la mme nuit. L'air humide et charg qu'ils
respiraient sentait le sucre, le suif et la charogne. Par moments, il
leur passait comme un flamboiement devant les yeux: c'tait une
tapissire dont la lanterne donnait sur des bestiaux ventrs et des
carrs de viande saignante jets sur la croupe d'un cheval blanc: ce feu
sur ces chairs, dans l'obscurit, ruisselait en incendie de pourpre, en
fournaise de sang.

--Eh bien! as-tu fait tes rflexions? fit Jupillon. Ce n'est pas gai,
sais-tu? ta petite avenue Trudaine.

--Marchons, rpondit Germinie.

Et elle recommena, sans parler, sa marche saccade, violente, agite de
tous les tumultes de son me. Ses penses passaient dans ses gestes.
L'garement venait  son pas, la folie  ses mains. Par moments, elle
avait, derrire elle, l'ombre d'une femme de la Salptrire. Deux ou
trois passants s'arrtrent un instant, la regardrent, puis, comme ils
taient de Paris, passrent.

Tout  coup elle s'arrta, et faisant un geste de rsolution
dsespre:--Ah! mon Dieu, une pingle de plus dans la pelote,
fit-elle.--Allons!

Et elle prit le bras de Jupillon.

--Oh! je sais bien, lui dit Jupillon quand ils furent prs de la
crmerie, ma mre n'a pas t juste pour toi. Vois-tu, elle a t trop
honnte toute sa vie, cette femme... Elle ne sait pas, elle ne comprend
pas... Et puis, tiens, je vais te dire, moi, le fond de tout: c'est
qu'elle m'aime tant qu'elle est jalouse des femmes qui m'aiment... Entre
donc, va!

Et il la poussa dans les bras de Mme Jupillon qui l'embrassa, lui
marmotta quelques paroles de regret, et se dpcha de pleurer pour se
tirer d'embarras et faire la scne plus attendrissante.

Tout ce soir-l, Germinie resta les yeux fixs sur Jupillon, l'effrayant
presque avec son regard.

--Allons, lui dit-il en la reconduisant, ne sois donc pas bonnet de nuit
comme a... Il faut une philosophie en ce monde... Eh bien! me voil
soldat... voil tout! On n'en revient pas toujours, c'est vrai... Mais
enfin... Tiens! je veux que nous nous amusions, les quinze jours qui me
restent... parce que c'est autant de pris... et que si je ne reviens
pas... Eh bien! je t'aurai au moins laiss sur un bon souvenir de moi...

Germinie ne rpondit rien.




XXXI.


De huit jours, Germinie ne remit pas les pieds dans la boutique.

Les Jupillon, ne la voyant pas revenir, commenaient  dsesprer.
Enfin, un soir, sur les dix heures et demie, elle poussa la porte, entra
sans dire bonjour ni bonsoir, alla  la petite table o taient assis la
mre et le fils  demi sommeillants, posa sous sa main, ferme avec un
serrement de griffe, un vieux morceau de toile qui sonna.

--Voil! fit-elle.

Et lchant les coins du morceau de toile, elle rpandit ce qui tait
dedans: il coula sur la table de gras billets de banque recolls par
derrire, rattachs avec des pingles, de vieux louis  l'or verdi, des
pices de cent sous toutes noires, des pices de quarante sous, des
pices de dix sous, de l'argent de pauvre, de l'argent de travail, de
l'argent de tirelire, de l'argent sali par des mains sales, fatigu dans
le porte-monnaie de cuir, us dans le comptoir plein de sous,--de
l'argent sentant la sueur. Un moment, elle regarda tout ce qui tait
tal comme pour se convaincre les yeux; puis avec une voix triste et
douce, la voix de son sacrifice, elle dit simplement  Mme Jupillon:

--a y est... C'est les deux mille trois cents francs... pour qu'il se
rachte...

--Ah! ma bonne Germinie! fit la grosse femme en suffoquant sous une
premire motion; et elle se jeta au cou de Germinie qui se laissa
embrasser. Oh! vous allez prendre quelque chose avec nous, une tasse de
caf...

--Non, merci, dit Germinie, je suis rompue... Dame! j'ai eu  courir,
allez, pour les trouver... Je vais me coucher... Une autre fois...

Et elle sortit.

Elle avait eu  courir, comme elle disait, pour rassembler une
pareille somme, raliser cette chose impossible: trouver deux mille
trois cents francs, deux mille trois cents francs dont elle n'avait pas
les premiers cinq francs! Elle les avait quts, mendis, arrachs pice
 pice, presque sou  sou. Elle les avait ramasss, gratts ici et l,
sur les uns, sur les autres, par emprunts de deux cents, de cent francs,
de cinquante francs, de vingt francs, de ce qu'on avait voulu. Elle
avait emprunt  son portier,  son picier,  sa fruitire,  sa
marchande de volaille,  sa blanchisseuse; elle avait emprunt aux
fournisseurs du quartier, aux fournisseurs des quartiers qu'elle avait
d'abord habits avec mademoiselle. Elle avait fait entrer dans la somme
tous les argents, jusqu' la misrable monnaie de son porteur d'eau.
Elle avait qumand partout, extorqu humblement, pri, suppli, invent
des histoires, dvor la honte de mentir et de voir qu'on ne la croyait
pas. L'humiliation d'avouer qu'elle n'avait pas d'argent plac, comme on
le croyait et comme par orgueil elle le laissait croire, la
commisration de gens qu'elle mprisait, les refus, les aumnes, elle
avait tout subi, essuy ce qu'elle n'aurait pas essuy pour trouver du
pain, et non une fois auprs d'une personne, mais auprs de trente, de
quarante, auprs de tous ceux qui lui avaient donn ou dont elle avait
espr quelque chose.

Enfin cet argent, elle l'avait runi; mais il tait son matre et la
possdait pour toujours. Elle appartenait aux obligations qu'elle avait
aux gens, au service que lui avaient rendu ses fournisseurs en sachant
bien ce qu'ils faisaient. Elle appartenait  sa dette,  ce qu'elle
aurait  payer chaque anne. Elle le savait; elle savait que tous ses
gages y passeraient, qu'avec les arrangements usuraires laisss par elle
au gr de ses cranciers, les reconnaissances exiges par eux, les trois
cents francs de mademoiselle ne feraient gure que payer les intrts
des deux mille trois cents francs de son emprunt. Elle savait qu'elle
devrait, qu'elle devrait toujours, qu'elle tait  jamais voue aux
privations,  la gne,  tous les retranchements de l'entretien, de la
toilette. Sur les Jupillon, elle n'avait pas beaucoup plus d'illusions
que sur son avenir. Son argent avec eux tait perdu, elle en avait le
pressentiment. Elle n'avait pas mme fait le calcul que ce sacrifice
toucherait le jeune homme. Elle avait agi d'un premier mouvement. On lui
aurait dit de mourir pour qu'il ne partt pas, qu'elle ft morte. L'ide
de le voir militaire, cette ide du champ de bataille, du canon, des
blesss, devant laquelle, de terreur, la femme ferme les yeux, l'avait
dcide  faire plus que mourir:  vendre sa vie pour cet homme,
signer pour lui sa misre ternelle!




XXXII.

C'est un effet ordinaire des dsordres nerveux de l'organisme de
drgler les joies et les peines humaines, de leur ter la proportion et
l'quilibre, et de les pousser  l'extrmit de leur excs. Il semble
que, sous l'influence de cette maladie d'impressionnabilit, les
sensations aiguises, raffines, spiritualises, dpassent leur mesure
et leur limite naturelles, atteignent au del d'elles-mmes, et mettent
une sorte d'infini dans la jouissance et la souffrance de la crature.
Maintenant les rares joies qu'avait encore Germinie taient des joies
folles, des joies dont elle sortait ivre et avec les caractres
physiques de l'ivresse.--Mais, ma fille, ne pouvait s'empcher de lui
dire Mademoiselle, on croirait que tu es grise.--Pour une fois qu'on
s'amuse, rpondait Germinie, mademoiselle vous le fait bien payer. Et
quand elle retombait dans ses peines, dans ses chagrins, dans ses
inquitudes, c'tait une dsolation plus intense encore, plus furieuse
et dlirante que sa gaiet.

Le moment tait arriv o la terrible vrit, entrevue, puis voile par
des illusions dernires, finissait par apparatre  Germinie. Elle
voyait qu'elle n'avait pu attacher Jupillon par le dvouement de son
amour, le dpouillement de tout ce qu'elle avait, tous ces sacrifices
d'argent qui engageaient sa vie dans l'embarras et les transes d'une
dette impossible  payer. Elle sentait qu'il lui apportait  regret son
amour, un amour o il mettait l'humiliation d'une charit. Quand elle
lui avait annonc qu'elle tait une seconde fois grosse, cet homme,
qu'elle allait faire encore pre, lui avait dit: Eh bien! c'est amusant
les femmes comme toi! toujours pleine ou frache vide alors!... Il lui
venait les ides, les soupons qui viennent au vritable amour quand on
le trompe, les pressentiments de coeur qui disent aux femmes qu'elles ne
sont plus seules  possder leur amant, et qu'il y en a une autre parce
qu'il doit y en avoir une autre.

Elle ne se plaignait plus, elle ne pleurait plus, elle ne rcriminait
plus. Elle renonait  une lutte avec cet homme arm de froideur, qui
savait si bien, avec ses ironies glaces de voyou, outrager sa passion,
sa draison, ses folies de tendresse. Et elle se mettait  attendre dans
une angoisse rsigne, quoi? Elle ne savait: peut-tre qu'il ne voult
plus d'elle!

Navre et silencieuse, elle piait Jupillon; elle le guettait, elle le
surveillait; elle essayait de le faire parler, en jetant des mots dans
ses distractions. Elle tournait autour de lui, ne voyait, ne saisissait,
ne surprenait rien, et cependant elle restait persuade qu'il y avait
quelque chose et que ce qu'elle craignait tait vrai: elle sentait une
femme dans l'air.

Un matin, comme elle tait descendue de meilleure heure qu' son
habitude, elle l'aperut  quelques pas devant elle sur le trottoir. Il
tait habill; il se regardait en marchant. De temps en temps, pour voir
le vernis de ses bottes, il levait un peu le bas de son pantalon. Elle
se mit  le suivre. Il allait tout droit sans se retourner. Elle arriva
derrire lui  la place Brda. Il y avait sur la place,  ct de la
station de voitures, une femme qui se promenait. Germinie ne la voyait
que de dos. Jupillon alla  elle, la femme se retourna: c'tait sa
cousine. Ils se mirent  marcher  ct l'un de l'autre, allant et
revenant sur la place; puis par la rue Brda ils se dirigrent vers la
rue de Navarin. L, la jeune fille prit le bras de Jupillon, ne s'appuya
pas d'abord, puis peu  peu,  mesure qu'ils allaient, elle s'inclina
avec le mouvement d'une branche qu'on fait plier et se laissa aller
lui. Ils marchaient lentement, si lentement, que Germinie tait parfois
force de s'arrter pour ne pas tre trop prs d'eux. Ils montrent la
rue des Martyrs, traversrent la rue de la Tour-d'Auvergne, descendirent
la rue Montholon. Jupillon parlait; la cousine ne disait rien, coutait
Jupillon, et, distraite comme une femme qui respire un bouquet, allait
en jetant de ct de temps en temps un petit regard vague, un petit coup
d'oeil d'enfant qui a peur.

Arrivs  la rue Lamartine devant le passage des Deux-Soeurs, ils
tournrent sur eux-mmes; Germinie n'eut que le temps de se jeter dans
une porte d'alle. Ils passrent sans la voir. La petite tait srieuse
et paresseuse  marcher. Jupillon lui parlait dans le cou. Un moment ils
s'arrtrent: Jupillon faisait de grands gestes; la jeune fille
regardait fixement le pav. Germinie crut qu'ils allaient se quitter;
mais ils se remirent  marcher ensemble et firent quatre ou cinq tours,
revenant et repassant devant le passage.  la fin, ils y entrrent.
Germinie s'lana de sa cachette, bondit sur leurs pas. De la grille du
passage elle vit un bout de robe disparatre dans la porte d'un petit
htel meubl,  ct d'une boutique de liquoriste. Elle courut  cette
porte, regarda dans l'escalier, ne vit plus rien... Alors tout son sang
lui monta  la tte avec une ide, une seule ide que rptait sa bouche
idiote: Du vitriol!... du vitriol!... du vitriol! Et sa pense devenant
instantanment l'action mme de sa pense, son dlire la transportant
tout  coup dans son crime, elle montait l'escalier avec la bouteille
bien cache sous son chle; elle frappait  la porte trs-fort, et
toujours... On finissait par venir; il entre-billait la porte... Elle
ne lui disait ni son nom, ni rien... Elle passait sans s'occuper de
lui... Elle tait forte  le tuer! et elle allait au lit,  _elle_! Elle
lui prenait le bras, elle lui disait: Oui, c'est moi... en voil pour ta
vie! Et sur sa figure, sur sa gorge, sur sa peau, sur tout ce qu'elle
avait de jeune et d'orgueilleux, de beau pour l'amour, Germinie voyait
le vitriol marquer, brler, creuser, bouillonner, faire quelque chose
d'horrible qui l'inondait de joie! La bouteille tait vide, et elle
riait!... Et, dans son affreux rve, son corps aussi rvant, ses pieds
se mirent  marcher. Son pas alla devant elle, descendit le passage,
prit la rue, la mena chez un picier. Il y avait dix minutes qu'elle
tait l plante devant le comptoir, avec des yeux qui n'y voyaient pas,
les yeux vides et perdus de quelqu'un qui va assassiner.--Voyons,
qu'est-ce que vous demandez? lui dit l'picire impatiente, presque
effraye de cette femme qui ne bougeait pas.

--Ce que je demande?... fit Germinie. Elle tait si pleine et si
possde de ce qu'elle voulait, qu'elle avait cru demander du
vitriol.--Ce que je demande?... Elle se passa la main sur son
front.--Ah! tiens, je ne sais plus...

Et elle sortit en trbuchant de la boutique.




XXXIII.


Dans la torture de cette vie, o elle souffrait mort et passion,
Germinie, cherchant  tourdir les horreurs de sa pense, tait revenue
au verre qu'elle avait pris un matin des mains d'Adle et qui lui avait
donn toute une journe d'oubli. De ce jour, elle avait bu. Elle avait
bu  ces petites _lichades_ matinales des bonnes de femmes entretenues.
Elle avait bu avec l'une, elle avait bu avec l'autre. Elle avait bu avec
des hommes qui venaient djeuner chez la crmire; elle avait bu avec
Adle qui buvait comme un homme et qui prenait un vil plaisir  voir
descendre aussi bas qu'elle cette bonne de femme honnte.

D'abord, elle avait eu besoin, pour boire, d'entranement, de socit,
du choc des verres, de l'excitation de la parole, de la chaleur des
dfis; puis bientt, elle tait arrive  boire seule. C'est alors
qu'elle avait bu dans le verre  demi plein, remont sous son tablier et
cach dans un recoin de la cuisine; qu'elle avait bu solitairement et
dsesprment ces mlanges de vin blanc et d'eau-de-vie qu'elle avalait
coup sur coup jusqu' ce qu'elle y et trouv ce dont elle avait soif:
le sommeil. Car ce qu'elle voulait ce n'tait point la fivre de tte,
le trouble heureux, la folie vivante, le rve veill et dlirant de
l'ivresse; ce qu'il lui fallait, ce qu'elle demandait, c'tait le noir
bonheur du sommeil, d'un sommeil sans mmoire et sans rve, d'un sommeil
de plomb tombant sur elle comme un coup d'assommoir sur la tte d'un
boeuf: et elle le trouvait dans ces liqueurs mles qui la foudroyaient
et lui couchaient la face sur la toile cire de la table de cuisine.

Dormir de ce sommeil crasant, rouler, le jour, dans cette nuit, cela
tait devenu pour elle comme la trve et la dlivrance d'une existence
qu'elle n'avait plus le courage de continuer ni de finir. Un immense
besoin de nant, c'tait tout ce qu'elle prouvait dans l'veil. Les
heures de sa vie qu'elle vivait de sang-froid, en se voyant elle-mme,
en regardant dans sa conscience, en assistant  ces hontes, lui
semblaient si abominables! Elle aimait mieux les mourir. Il n'y avait
plus que le sommeil au monde pour lui faire tout oublier, le sommeil
congestionn de l'Ivrognerie qui berce avec les bras de la Mort.

L, dans ce verre, qu'elle se forait  boire et qu'elle vidait avec
frnsie, ses souffrances, ses douleurs, tout son horrible prsent
allait se noyer, disparatre. Dans une demi-heure, sa pense ne
penserait plus, sa vie n'existerait plus; rien d'elle ne serait plus
pour elle, et il n'y aurait plus mme de temps  ct d'elle. Je bois
mes embtements, avait-elle rpondu  une femme qui lui avait dit
qu'elle s'abmerait la sant  boire. Et comme dans les ractions qui
suivaient ses ivresses, il lui revenait un plus douloureux sentiment
d'elle-mme, une dsolation et une dtestation plus grandes de ses
fautes et de ses malheurs, elle cherchait des alcools plus forts, de
l'eau-de-vie plus dure, elle buvait jusqu' de l'absinthe pure pour
tomber dans une lthargie plus inerte, et faire plus complet son
vanouissement  toutes choses.

Elle finit par atteindre ainsi  des moitis de journe
d'anantissement, dont elle ne sortait qu' demi veille avec une
intelligence stupfie, des perceptions mousses, des mains qui
faisaient des choses par habitude, des gestes de somnambule, un corps et
une me o la pense, la volont, le souvenir semblaient avoir encore la
somnolence et le vague des heures confuses du matin.




XXXIV.


Une demi-heure aprs l'affreuse rencontre o, sa pense touchant au
crime comme avec les doigts, elle avait voulu, elle avait cru dfigurer
sa rivale avec du vitriol, Germinie rentrait rue de Laval, en remontant
de chez l'picier une bouteille d'eau-de-vie.

Depuis deux semaines, elle tait matresse de l'appartement, libre de
ses ivresses et de ses abrutissements. Mlle de Varandeuil, qui
d'habitude ne bougeait gure, tait, par extraordinaire, alle passer
six semaines chez une de ses vieilles amies en province; et elle n'avait
pas voulu emmener Germinie avec elle, par crainte de donner aux autres
domestiques le mauvais exemple et la jalousie d'une bonne habitue aux
douceurs du service et traite sur un autre pied qu'eux.

Entre dans la chambre de mademoiselle, Germinie ne prit que le temps de
jeter  terre son chle et son chapeau, et elle se mit  boire, le
goulot de la bouteille d'eau-de-vie entre les dents,  gorges
prcipites jusqu' ce que tout dans la chambre tournt autour d'elle,
et qu'il n'y et plus rien de la journe dans sa tte. Alors,
chancelante, se sentant tomber, elle voulut se mettre sur le lit de sa
matresse pour dormir; l'ivresse la jeta de ct sur la table de nuit.
De l, elle roula  terre, ne remua plus: elle ronflait. Mais le coup
avait t si violent que dans la nuit elle eut une fausse couche, suivie
d'une de ces pertes par o la vie s'coule. Elle voulut se relever,
aller appeler sur le carr, elle essaya de se mettre sur ses pieds: elle
ne le put pas. Elle se sentait glisser  la mort, y entrer, y descendre
avec une lenteur molle. Enfin, s'arrachant un dernier effort, elle se
trana jusqu' la porte de l'escalier; mais l, il lui fut impossible de
se soulever jusqu' la serrure, impossible de crier. Et elle aurait fini
d'y mourir, si Adle, dans la matine, en passant, inquite d'entendre
un gmissement, n'avait t chercher un serrurier pour ouvrir la porte,
et une sage-femme pour dlivrer la mourante.

Quand, au bout d'un mois, mademoiselle revint, elle trouva Germinie
leve, mais d'une faiblesse si grande qu'elle tait oblige de s'asseoir
 tout moment, et d'une pleur telle qu'elle n'avait plus l'air d'avoir
de sang dans le corps. On lui dit qu'elle avait eu une perte dont elle
avait manqu mourir: mademoiselle ne souponna rien.




XXXV.


Germinie accueillit le retour de mademoiselle avec des caresses
attendries, mouilles de larmes. Sa tendresse ressemblait  celle d'un
enfant malade; elle en avait la lente douceur, l'air de prire, la
tristesse de souffrance peureuse et effarouche. De ses mains ples aux
veines bleues, elle cherchait  toucher sa matresse. Elle s'approchait
d'elle avec une sorte d'humilit tremblante et fervente. Le plus
souvent, assise en face d'elle sur un tabouret et la regardant d'en bas,
avec les yeux d'un chien, elle se soulevait de temps en temps pour aller
l'embrasser sur quelque endroit de sa robe, revenait s'asseoir, puis un
instant aprs recommenait.

Il y avait du dchirement et de l'imploration dans ces caresses, dans
ces baisers de Germinie. La mort qu'elle avait entendue venir  elle
comme une personne, avec le pas de quelqu'un, ces heures de dfaillance
o, dans le lit, seule avec elle-mme, elle avait revu sa vie et remont
son pass, le ressouvenir et la honte de tout ce qu'elle avait cach
Mlle de Varandeuil, la terreur d'un jugement de Dieu se levant du fond
de ses anciennes ides de religion, tous les reproches, toutes les peurs
qui se penchent  l'oreille d'une agonie, avaient fait dans sa
conscience une suprme pouvante; et le remords, le remords qu'elle
n'avait jamais pu tuer en elle, tait maintenant tout vivant et tout
criant dans son tre affaibli, branl, encore mal renou  la vie,
peine rattach  la croyance de vivre.

Germinie n'tait point une de ces natures heureuses qui font le mal et
en laissent le souvenir derrire elles, sans que le regret de leurs
penses y retourne jamais. Elle n'avait pas, comme Adle, une de ces
grosses organisations matrielles qui ne se laissent traverser par rien
que par des impressions animales. Elle n'avait pas une de ces
consciences qui se drobent  la souffrance par l'abrutissement et par
cette paisse stupidit dans laquelle une femme vgte, navement
fautive. Chez elle, une sensitivit maladive, une sorte d'rthisme
crbral, une disposition de tte  toujours travailler,  s'agiter dans
l'amertume, l'inquitude, le mcontentement d'elle-mme, un sens moral
qui s'tait comme redress en elle aprs chacune de ses dchances, tous
les dons de dlicatesse, d'lection et de malheur s'unissaient pour la
torturer, et retourner, chaque jour, plus avant et plus cruellement dans
son dsespoir, le tourment de ce qui n'aurait gure mis de si longues
douleurs chez beaucoup de ses pareilles.

Germinie cdait  l'entranement de la passion; mais aussitt qu'elle y
avait cd, elle se prenait en mpris. Dans le plaisir mme, elle ne
pouvait s'oublier entirement et se perdre. Il se levait toujours dans
sa distraction l'image de mademoiselle avec son austre et maternelle
figure.  mesure qu'elle s'abandonnait et descendait de son honntet,
Germinie ne sentait pas l'impudeur lui venir. Les dgradations o elle
s'abmait ne la fortifiaient point contre le dgot et l'horreur
d'elle-mme. L'habitude ne lui apportait pas l'endurcissement. Sa
conscience souille rejetait ses souillures, se dbattait dans ses
hontes, se dchirait dans ses repentirs, et ne lui laissait pas mme une
seconde la pleine jouissance du vice, l'entier tourdissement de la
chute.

Aussi quand mademoiselle, oubliant la domestique qu'elle tait, se
penchait sur elle avec une de ces familiarits brusques de la voix et du
geste qui l'approchaient tout prs de son coeur, Germinie confuse, prise
tout  coup de timidits rougissantes, devenait muette et comme imbcile
sous l'horrible douleur de voir toute son indignit. Elle s'enfuyait,
elle s'arrachait sous un prtexte  cette affection si odieusement
trompe et qui, en la touchant, remuait et faisait frissonner tous ses
remords.




XXXVI.


Le miracle de cette vie de dsordre et de dchirement, de cette vie
honteuse et brise, fut qu'elle n'clatt pas. Germinie n'en laissa rien
jaillir au dehors, elle n'en laissa rien monter  ses lvres, elle n'en
laissa rien voir dans sa physionomie, rien paratre dans son air, et le
fond maudit de son existence resta toujours cach  sa matresse.

Il tait bien arriv quelquefois  Mlle de Varandeuil de sentir  ct
d'elle vaguement un secret dans sa bonne, quelque chose qu'elle lui
cachait, une obscurit dans sa vie. Elle avait eu des instants de doute,
de dfiance, une inquitude instinctive, des commencements de perception
confuse, le flair d'une trace qui va en s'enfonant et se perd dans du
sombre. Elle avait cru par moments toucher dans cette fille  des choses
fermes et froides,  un mystre,  de l'ombre. Par moments encore, il
lui avait sembl que les yeux de sa bonne ne disaient pas ce que disait
sa bouche. Sans le vouloir, elle avait retenu une phrase que Germinie
rptait souvent: Pch cach, pch  moiti pardonn. Mais ce qui
occupait surtout sa pense, c'tait l'tonnement de voir que malgr
l'augmentation de ses gages, malgr les petits cadeaux journaliers
qu'elle lui faisait, Germinie n'achetait plus rien pour sa toilette,
n'avait plus de robes, n'avait plus de linge. O son argent passait-il?
Elle lui avait presque avou avoir retir ses dix-huit cents francs de
la Caisse d'pargne. Mademoiselle ruminait cela, puis se disait que
c'tait l tout le mystre de sa bonne, c'tait de l'argent, des
embarras, sans doute des engagements pris autrefois pour sa famille, et
peut-tre de nouveaux envois  sa canaille de beau-frre. Elle avait
si bon coeur et si peu d'ordre! Elle savait si peu ce qu'tait une pice
de cent sous! Ce n'tait que cela: mademoiselle en tait sre; et comme
elle connaissait la nature entte de sa bonne et qu'elle n'esprait pas
la faire changer, elle ne lui parlait de rien. Quand cette explication
ne satisfaisait pas compltement mademoiselle, elle mettait ce qui tait
inconnu et mystrieux pour elle dans sa bonne sur le compte d'une nature
de femme un peu cachotire, gardant du caractre et des mfiances de la
paysanne, jalouse de ses petites affaires et se plaisant  enfouir un
coin de sa vie tout au fond d'elle, comme au village on entasse des sous
dans un bas de laine. Ou bien, elle se persuadait que c'tait la
maladie, son tat de souffrance continuel qui lui donnait ces lubies et
cette dissimulation. Et sa pense, dans sa recherche et sa curiosit,
s'arrtait l, avec la paresse et aussi un peu l'gosme des penses de
vieilles gens, qui, craignant instinctivement le bout des choses et le
fond des gens, ne veulent point trop s'inquiter ni trop savoir. Qui
sait? Peut-tre toute cette cachoterie n'tait-elle rien qu'une misre
indigne de l'inquiter ou de l'intresser, une chamaillade, une
brouillerie de femmes. Elle s'endormait l-dessus, rassure, et cessait
de chercher.

Et comment mademoiselle et-elle pu deviner les dgradations de Germinie
et l'horreur de son secret? Dans ses chagrins les plus poignants, dans
ses ivresses les plus folles, la malheureuse gardait l'incroyable force
de tout retenir et de tout renfoncer. De sa nature passionne, dborde,
qui se versait si naturellement dans l'expansion, jamais ne s'chappait
une phrase, un mot qui ft un clair, une lueur. Dboires, mpris,
chagrins, sacrifices, mort de son enfant, trahison de son amant, agonie
de son amour, tout demeura en elle silencieux, touff, comme si elle
appuyait des deux mains sur son coeur. Les rares dfaillances qui lui
prenaient et o elle semblait se dbattre avec des douleurs qui
l'tranglaient, ces caresses fivreuses, furieuses  Mlle de Varandeuil,
ces effusions subites, ressemblant  des crises voulant accoucher de
quelque chose, finissaient toujours sans paroles et se sauvaient dans
des larmes.

La maladie mme avec ses affaiblissements et ses nervements ne tira
rien d'elle. Elle ne put entamer cette hroque volont de se taire
jusqu'au bout. Les crises de nerfs lui arrachaient des cris, et rien que
des cris. Jeune fille, elle rvait tout haut; elle fora ses rves  ne
plus parler, elle ferma les lvres de son sommeil. Comme  son haleine
mademoiselle aurait pu s'apercevoir qu'elle buvait, elle mangea de l'ail
et de l'chalotte, et cacha avec leur empuantissement l'odeur de ses
ivresses. Ses ivresses mmes, ses torpeurs saoles, elle les dressa  se
rveiller au pas de sa matresse et  rester veilles devant elle.

Elle menait ainsi comme deux existences. Elle tait comme deux femmes,
et  force d'nergie, d'adresse, de diplomatie fminine, avec un
sang-froid toujours prsent dans le trouble mme de la boisson, elle
parvint  sparer ces deux existences,  les vivre toutes les deux sans
les mler,  ne pas laisser se confondre les deux femmes qui taient en
elle,  rester auprs de Mlle de Varandeuil la fille honnte et range
qu'elle avait t,  sortir de l'orgie sans en emporter le got,
montrer quand elle venait de quitter son amant une sorte de pudeur de
vieille fille dgote du scandale des autres bonnes. Elle n'avait ni un
propos, ni un genre de tenue qui veillt le soupon de sa vie
clandestine; rien en elle ne sentait ses nuits. En mettant le pied sur
le paillasson de l'appartement de Mlle de Varandeuil, en l'approchant,
en se trouvant en face d'elle, elle prenait la parole, l'attitude, mme
de certains plis de robe qui cartent d'une femme jusqu' la pense des
approches de l'homme. Elle parlait librement de toutes choses, comme
n'ayant  rougir de rien. Elle tait amre aux fautes et aux hontes
d'autrui, ainsi qu'une personne sans reproche. Elle plaisantait de
l'amour avec sa matresse, gaiement, sans embarras, d'une faon
dtache: on aurait cru l'entendre causer d'une vieille connaissance
qu'elle aurait perdue de vue. Et il y avait autour de ses trente-cinq
ans, pour tous ceux qui ne la voyaient que comme Mlle de Varandeuil et
chez elle, une certaine atmosphre de chastet particulire, le parfum
d'honntet svre et insouponnable, spcial aux vieilles bonnes et aux
femmes laides.

Cependant tout ce mensonge d'apparences n'tait pas de l'hypocrisie chez
Germinie. Il ne venait pas d'une duplicit perverse, d'un calcul
corrompu: c'tait son affection pour mademoiselle qui la faisait tre ce
qu'elle tait chez elle. Elle voulait  tout prix lui viter le chagrin
de la voir et de pntrer au fond d'elle. Elle la trompait uniquement
pour garder sa tendresse, avec une sorte de respect; et dans l'horrible
comdie qu'elle jouait, un sentiment pieux, presque religieux, se
glissait, pareil au sentiment d'une fille mentant aux yeux de sa mre
pour ne pas lui dsoler le coeur.




XXXVII.


Mentir! elle ne pouvait plus que cela. Elle prouvait comme une
impossibilit de se retirer d'o elle tait. Elle ne soutenait mme pas
l'ide d'un effort pour en sortir, tant la tentative lui paraissait
inutile, tant elle se trouvait lche, abme et vaincue, tant elle se
sentait encore toute noue  cet homme par toutes sortes de chanes
basses et de liens dgradants, jusque par le mpris qu'il ne lui cachait
plus!

Quelquefois, en rflchissant sur elle-mme, elle tait effraye. Des
ides, des peurs de village lui revenaient. Et ses superstitions de
jeunesse lui disaient tout bas que cet homme lui avait jet un sort, que
peut-tre il lui avait fait manger du _pain  chanter_. Et sans cela,
aurait-elle t comme elle tait? Aurait-elle eu, rien qu' le voir,
cette motion de tout l'tre, cette sensation presque animale de
l'approche d'un matre? Aurait-elle senti tout son corps, sa bouche, ses
bras, l'amour et la caresse de ses gestes aller involontairement  lui?
Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entire? Longuement et amrement,
elle se rappelait  elle-mme tout ce qui aurait d la gurir, la
sauver, les ddains de cet homme, ses injures, la corruption des
plaisirs qu'il avait exigs d'elle, et elle tait force de s'avouer que
rien ne lui avait cot  sacrifier pour cet homme et qu'elle avait
dvor pour lui jusqu'aux derniers dgots. Elle cherchait  imaginer le
degr d'abaissement o son amour refuserait de descendre, elle ne le
trouvait pas. Il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait, l'insulter, la
battre, elle resterait  lui sous le talon de ses bottes! Elle ne se
voyait pas ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait pas sans lui. Cet
homme  aimer lui tait ncessaire, elle se rchauffait  lui, elle
vivait de lui, elle le respirait. Autour d'elle, rien ne lui semblait
exister de pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune des camarades
qu'elle approchait ne mettait dans une liaison l'pret, l'amertume, le
tourment, le bonheur de souffrir qu'elle trouvait dans la sienne. Aucune
n'y mettait cela qui la tuait et dont elle ne pouvait se passer.

 elle-mme, elle se paraissait extraordinaire et d'une nature  part,
du temprament des btes que les mauvais traitements attachent. Il y
avait des jours o elle ne se reconnaissait plus, et o elle se
demandait si elle tait toujours la mme femme. En repassant toutes les
bassesses auxquelles Jupillon l'avait plie, elle ne pouvait croire que
c'tait elle qui avait subi cela. Elle qui se connaissait violente,
bouillante, toute pleine de passions chaudes, de rvoltes et d'orages,
elle avait pass par ces soumissions et ces docilits! Elle avait
rprim ses colres, refoul les ides de sang qui lui taient montes
au cerveau tant de fois! Elle avait toujours obi, toujours patient,
toujours baiss la tte! Aux pieds de cet homme, elle avait fait ramper
son caractre, ses instincts, son orgueil, sa vanit, et plus que tout
cela, sa jalousie, les rages de son coeur! Pour le garder, elle en tait
venue  le partager,  lui permettre des matresses,  le recevoir des
mains des autres,  chercher sur sa joue les endroits o ne l'avait pas
embrass sa cousine! Et maintenant, tout au bout de tant d'immolations
dont elle l'avait lass, elle le retenait par un plus dgotant
sacrifice, elle l'attirait par des cadeaux, elle lui ouvrait sa bourse
pour le faire venir  des rendez-vous, elle achetait son amabilit en
satisfaisant ses fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme qui
se faisait marchander ses baisers et demandait des pourboires  l'amour!
Et elle vivait, allant d'un jour  l'autre avec la terreur de ce que le
misrable pourrait lui demander le lendemain.




XXXVIII.

Il lui faut vingt francs... Germinie se rpta cela plusieurs fois
machinalement, mais sa pense n'allait pas au del des mots qu'elle se
disait. La marche, la monte des cinq tages l'avaient tourdie. Elle
tomba assise sur la chauffeuse graisseuse de sa cuisine, baissa la tte,
posa le bras sur la table. La tte lui bourdonnait. Ses ides s'en
allaient, puis revenaient comme en foule, s'touffaient en elle, et de
toutes il ne lui en restait qu'une, toujours plus aigu, plus fixe: Il
lui faut vingt francs! vingt francs!... vingt francs!... Et elle regarda
autour d'elle comme si elle allait les trouver l, dans la chemine,
dans le panier aux ordures, sous le fourneau. Puis elle songea aux gens
qui lui devaient,  une bonne allemande qui avait promis de la
rembourser, il y avait de cela plus d'un an. Elle se leva, noua son
bonnet. Elle ne se disait plus: Il lui faut vingt francs; elle se
disait: Je les aurai.

Elle descendit chez Adle:--Tu n'as pas vingt francs pour une note qu'on
apporte?... mademoiselle est sortie.

--Pas de chance, dit Adle; j'ai donn mes derniers vingt francs
madame hier soir pour aller souper. Cette rosse-l n'est pas encore
rentre... Veux-tu trente sous?

Elle courut chez l'picier. C'tait un dimanche; il tait trois heures:
l'picier venait de fermer.

Il y avait du monde chez la fruitire; elle demanda quatre sous
d'herbes.

--Je n'ai pas d'argent, dit-elle. Elle esprait que la fruitire lui
dirait: En voulez-vous? La fruitire lui dit: En voil un genre? comme
si on avait peur! Il y avait d'autres bonnes: elle sortit sans rien
dire.

--Il n'y a rien pour nous? dit-elle au portier. Ah! tenez, vous n'auriez
pas vingt francs, mon Pipelet, a m'viterait de remonter.

--Quarante, si vous voulez...

Elle respira. Le portier alla dans le fond de sa loge  une
armoire.--Ah! sapristi! ma femme a pris la clef... Tiens! comme vous
tes ple!...

--Ce n'est rien... Et elle s'enfuit dans la cour vers la porte de
l'escalier de service.

En remontant, voici ce qu'elle pensait: Il y a des gens qui trouvent des
pices de vingt francs... C'est aujourd'hui qu'il en a besoin, il me l'a
dit... Mademoiselle m'a donn mon argent il n'y a pas cinq jours, je ne
peux pas lui demander... Aprs a, vingt francs de plus ou de moins,
pour elle, qu'est-ce que c'est?... L'picier me les aurait prts, bien
sr... J'en ai eu un autre rue Taitbout; il ne fermait que le soir, le
dimanche, celui-l...

Elle tait  son tage devant sa porte. Elle se pencha sur la rampe de
l'escalier des matres, regarda si personne ne montait, entra, alla
droit  la chambre de mademoiselle, ouvrit la fentre, respira
largement, les deux coudes sur le barreau d'appui. Des moineaux
accoururent des chemines d'alentour, croyant qu'elle allait leur jeter
du pain. Elle ferma la fentre et regarda dans la chambre sur le dessus
de la commode, d'abord une veine de marbre, puis une petite cassette de
bois des les, puis la clef, une petite clef d'acier oublie dans la
serrure. Tout  coup, ses oreilles tintrent, elle crut qu'on sonnait.
Elle alla ouvrir: il n'y avait personne. Elle revint avec le sentiment
d'tre seule, alla prendre un torchon  la cuisine et se mit  frotter
l'acajou d'un fauteuil en tournant le dos  la commode; mais elle voyait
toujours la cassette, elle la voyait ouverte, elle voyait le coin
droite o mademoiselle mettait son or, les petits papiers dans lesquels
elle l'empapillottait cent francs par cent francs; ses vingt francs
taient l!.. Elle fermait les yeux comme  un blouissement. Elle
sentait le vertige dans sa conscience; mais aussitt elle se soulevait
tout entire contre elle-mme, et il lui semblait que son coeur indign
lui remontait dans la poitrine. En un moment, l'honneur de toute sa vie
s'tait dress entre sa main et cette clef. Son pass de probit, de
dsintressement, de dvouement, vingt ans de rsistance aux mauvais
conseils et  la corruption de ce quartier pourri, vingt ans de mpris
pour le vol, vingt ans o sa poche n'avait pas eu un liard  ses
matres, vingt ans d'indiffrence au lucre, vingt ans o la tentation
n'avait pas approch d'elle, sa longue et naturelle honntet, la
confiance de mademoiselle, tout cela lui revint d'un seul coup. Ses
jeunes annes l'embrassrent et la reprirent. De sa famille mme, du
souvenir de ses parents, de la mmoire pure de son misrable nom, des
morts dont elle venait, il se leva comme un murmure d'ombres gardiennes
autour d'elle... Une seconde elle fut sauve.

Puis insensiblement, de mauvaises ides se glissrent une  une dans sa
tte. Elle se chercha des sujets d'amertume, des raisons d'ingratitude
contre sa matresse. Elle compara  ses gages le chiffre des gages dont
se vantaient par vanit les autres bonnes de la maison. Elle trouva que
mademoiselle tait bienheureuse, qu'elle aurait d l'augmenter davantage
depuis qu'elle tait chez elle. Et puis pourquoi, se demanda-t-elle tout
 coup, laisse-t-elle la clef  sa cassette? Et elle se mit  penser que
cet argent qui tait l n'tait pas de l'argent pour vivre, mais des
conomies de mademoiselle pour acheter une robe de velours  une
filleule; de l'argent qui dormait... se dit-elle encore. Elle
prcipitait ses raisons comme pour s'empcher de discuter ses excuses.
Et puis, c'est pour une fois... Elle me les prterait, si je lui
demandais... Et je les lui rendrai...

Elle avana la main, elle fit tourner la clef... Elle s'arrta; il lui
sembla que le grand silence qui tait autour d'elle la regardait et
l'coutait. Elle leva les yeux: la glace lui jeta son visage. Devant
cette figure qui tait la sienne, elle eut peur; elle recula d'pouvante
et de honte comme devant la face de son crime: c'tait la tte d'une
voleuse qu'elle avait sur les paules!

Elle s'tait sauve dans le corridor. Tout  coup, elle tourna sur ses
talons, alla droit  la cassette, donna un tour de clef, jeta la main,
fouilla sous des mdaillons de cheveux et des bijoux de souvenir, prit
une pice  ttons dans un rouleau de cinq louis, ferma la cassette et
s'enfuit dans la cuisine... Elle tenait la petite pice dans sa main et
n'osait la regarder.




XXXIX.


Ce fut alors que les abaissements, les dgradations de Germinie
commencrent  paratre dans toute sa personne,  l'hbter,  la salir.
Une sorte de sommeil gagna ses ides. Elle ne fut plus vive ni prompte
penser. Ce qu'elle avait lu, ce qu'elle avait appris parut s'chapper
d'elle. Sa mmoire, qui retenait tout, devint confuse et oublieuse.
L'esprit de la bonne de Paris s'en alla peu  peu de sa conversation, de
ses rponses, de son rire. Sa physionomie, tout  l'heure si veille,
n'eut plus d'clairs. Dans toute sa personne on aurait cru voir revenir
la paysanne bte qu'elle tait en arrivant du pays, lorsqu'elle allait
demander du pain d'pice chez un papetier. Elle n'avait plus l'air de
comprendre. Mademoiselle lui voyait faire,  ce qu'elle lui disait, une
figure d'idiote. Elle tait oblige de lui expliquer, de lui rpter
deux ou trois fois ce que jusque-l Germinie avait saisi  demi-mot.
Elle se demandait, en la voyant ainsi, lente et endormie, si on ne lui
avait pas chang sa bonne.--Mais tu deviens donc une bte d'imbcile!
lui disait-elle parfois impatiente. Elle se souvenait du temps o
Germinie lui tait si utile pour retrouver une date, mettre une adresse
sur une carte, dire le jour o on avait rentr le bois ou entam la
pice de vin, toutes choses qui chappaient  sa vieille tte. Germinie
ne se rappelait plus rien. Le soir, quand elle comptait avec
mademoiselle, elle ne pouvait retrouver ce qu'elle avait achet le
matin; elle disait: Attendez!... et aprs un geste vague, rien ne lui
revenait. Mademoiselle, pour mnager ses yeux fatigus, avait pris
l'habitude de se faire lire par elle le journal: Germinie arriva
tellement nonner,  lire avec si peu d'intelligence, que mademoiselle
fut oblige de la remercier.

Son intelligence allant ainsi en s'affaissant, son corps aussi
s'abandonnait et se dlaissait. Elle renonait  la toilette,  la
propret mme. Dans son incurie, elle ne gardait rien des soins de la
femme; elle ne s'habillait plus. Elle portait des robes taches de
graisse et dchires sous les bras, des tabliers en loques, des bas
trous dans des savates avachies. Elle laissait la cuisine, la fume, le
charbon, le cirage, la souiller et s'essuyer aprs elle comme aprs un
torchon. Autrefois, elle avait eu la coquetterie et le luxe des femmes
pauvres, l'amour du linge. Personne dans la maison n'avait de bonnets
plus frais. Ses petits cols, tout unis et tout simples, taient toujours
de ce blanc qui claire si joliment la peau et fait toute la personne
nette. Maintenant elle avait des bonnets fatigus, frips, avec lesquels
elle semblait avoir dormi. Elle se passait de manchettes, son col
laissait voir contre la peau de son cou un liser de crasse, et on la
sentait plus sale encore en dessous qu'en dessus. Une odeur de misre,
croupie et rance, se levait d'elle. Quelquefois c'tait si fort que Mlle
de Varandeuil ne pouvait s'empcher de lui dire:--Va donc te changer, ma
fille... tu sens le pauvre...

Dans la rue, elle n'avait plus l'air d'appartenir  quelqu'un de propre.
Elle ne semblait plus la domestique d'une personne honnte. Elle perdait
l'aspect d'une servante qui, se soignant et se respectant dans sa mise
mme, porte sur elle le reflet de sa maison et l'orgueil de ses matres.
De jour en jour elle devenait cette crature abjecte et dbraille dont
la robe glisse au ruisseau,--une _souillon_.

Se ngligeant, elle ngligeait tout autour d'elle. Elle ne rangeait
plus, elle ne nettoyait plus, elle ne lavait plus. Elle laissait le
dsordre et la salet entrer dans l'appartement, envahir l'intrieur de
mademoiselle, ce petit intrieur dont la propret faisait autrefois
mademoiselle si contente et si fire. La poussire s'amassait, les
araignes filaient derrire les cadres, les glaces se voilaient, les
marbres des chemines, l'acajou des meubles se ternissaient; les
papillons s'envolaient des tapis qui n'taient plus secous, les vers se
mettaient o ne passaient plus la brosse ni le balai; l'oubli poudroyait
partout sur les choses sommeillantes et abandonnes que rveillait et
ranimait autrefois le coup de main de chaque matin. Une dizaine de fois,
mademoiselle avait tent de piquer l-dessus l'amour-propre de Germinie;
mais alors, tout un jour, c'tait un nettoyage si forcen et accompagn
de tels accs d'humeur, que mademoiselle se promettait de ne plus
recommencer. Un jour pourtant elle s'enhardit  crire le nom de
Germinie avec le doigt sur la poussire de sa glace; Germinie fut huit
jours sans le lui pardonner. Mademoiselle en vint  se rsigner.  peine
si elle laissait chapper bien doucement, quand elle voyait sa bonne
dans un moment de bonne humeur:--Avoue, ma fille, que la poussire est
bien heureuse chez nous!

 l'tonnement, aux observations des amies qui venaient encore la voir
et que Germinie tait force de laisser entrer, mademoiselle rpondait
avec un accent de misricorde et d'apitoiement:--Oui, c'est sale, je
sais bien! Mais que voulez-vous? Germinie est malade, et j'aime mieux
qu'elle ne se tue pas. Parfois, quand Germinie tait sortie, elle se
hasardait  donner avec ses mains goutteuses un coup de serviette sur la
commode, un coup de plumeau sur un cadre. Elle se dpchait, craignant
d'tre gronde, d'avoir une scne, si sa bonne rentrait et la voyait.

Germinie ne travaillait presque plus; elle servait  peine. Elle avait
rduit le dner et le djeuner de sa matresse aux mets les plus
simples, les plus courts et les plus faciles  cuisiner. Elle faisait
son lit sans relever les matelas, _ l'anglaise_. La domestique qu'elle
avait t ne se retrouvait et ne revivait plus en elle qu'aux jours o
mademoiselle donnait un petit dner dont le nombre de couverts tait
toujours assez grand par la bande d'enfants convis. Ces jours-l,
Germinie sortait, comme par enchantement, de sa paresse, de son apathie,
et, puisant des forces dans une sorte de fivre, elle retrouvait, devant
le feu de ses fourneaux et les rallonges de la table, toute son activit
passe. Et mademoiselle tait stupfaite de la voir, suffisant  tout,
seule et ne voulant pas d'aide, faire en quelques heures un dner pour
une dizaine de personnes, le servir, le desservir avec les mains et
toute la vive adresse de sa jeunesse.




XL.


--Non... cette fois-ci, non, dit Germinie en se levant du pied du lit de
Jupillon o elle s'tait assise. Il n'y a pas moyen... Mais tu ne sais
donc pas que je n'ai plus un sou... ce qui s'appelle un sou!... Tu n'as
donc pas vu les bas que je porte!

Et relevant sa jupe, elle lui montra des bas tout trous et nous avec
des lisires.--Je n'ai plus de quoi changer de rien... De l'argent?...
mais le jour de la fte de mademoiselle, je n'ai pas eu seulement pour
lui donner des fleurs... Je lui ai achet un bouquet de violettes d'un
sou, ainsi! Ah! oui, de l'argent!... Tes derniers vingt francs...
sais-tu comment je les ai eus?... En les prenant dans la cassette de
mademoiselle!... Je les ai remis... Mais c'est fini... Je ne veux plus
de cela... C'est bon une fois... O veux-tu que j'en trouve  prsent,
dis-moi un peu?... On ne peut pas mettre de sa peau au Mont-de-Pit...
sans a!... Mais pour faire encore un coup comme a, jamais de la
vie!... Tout ce que tu voudras, mais pas a, pas voler! Je ne veux
plus... Oh! je sais bien, va, ce qui m'arrivera avec toi... Mais tant
pis!

--Ah! a, as-tu fini de te monter? dit Jupillon. Si tu m'avais dit a
pour les vingt francs... est-ce que tu t'imagines que j'en aurais voulu?
Je ne te croyais pas panne tant que a, moi... Je te voyais toujours
aller... Je me figurais que a ne te gnait pas de me prter une pice
de vingt francs que je t'aurais rendue dans une semaine ou deux avec les
autres... Mais, tu ne dis rien?... Eh bien! voil tout, je ne t'en
demanderai plus... C'est pas une raison pour que nous nous fchions, a,
il me semble...

Et jetant sur Germinie un regard indfinissable:

--N'est-ce pas,  jeudi?

-- jeudi! dit dsesprment Germinie. Elle avait envie de se jeter dans
les bras de Jupillon, de lui demander pardon de sa misre, de lui dire:
Tu vois bien, je ne peux pas!...

Elle rpta:-- jeudi! et partit.

Quand, le jeudi, elle frappa  la porte du rez-de-chausse de Jupillon,
elle crut entendre le pas d'un homme qui se sauvait au fond dans la
chambre. La porte s'ouvrit: devant elle tait la cousine qui avait une
rsille, une vareuse rouge, des pantoufles, la toilette et la contenance
d'une femme qui est chez elle chez un homme.  et l ses affaires
tranaient: Germinie les voyait sur les meubles qu'elle avait pays.

--Madame demande? fit impudemment la cousine.

--M. Jupillon?

--Il est sorti.

--Je l'attendrai, dit Germinie; et elle essaya d'entrer dans l'autre
pice.

--Chez le portier, alors? Et la cousine lui barra le passage.

--Quand rentrera-t-il?

--Quand les poules auront des dents, lui dit srieusement la petite
fille; et elle lui ferma la porte au nez.

--Eh bien! c'est bien a que j'attendais de lui, se dit Germinie, en
marchant dans la rue. Les pavs lui semblaient s'enfoncer sous ses
jambes molles.




XLI.


Rentrant ce soir-l d'un dner de baptme qu'elle n'avait pu refuser,
mademoiselle entendit parler dans sa chambre. Elle crut qu'il y avait
quelqu'un avec Germinie, et s'en tonnant, elle poussa la porte.  la
lueur d'une chandelle charbonnante et fumeuse, elle ne vit d'abord
personne; puis, en regardant bien, elle aperut sa bonne couche et
pelotonne sur le pied de son lit.

Germinie dormait et parlait. Elle parlait avec un accent trange, et qui
donnait de l'motion, presque de la peur. La vague solennit des choses
surnaturelles, un souffle d'au del de la vie s'levait dans la chambre,
avec cette parole du sommeil, involontaire, chappe, palpitante,
suspendue, pareille  une me sans corps qui errerait sur une bouche
morte. C'tait une voix lente, profonde, lointaine, avec de grands
silences de respiration et des mots exhals comme des soupirs, traverse
de notes vibrantes et poignantes qui entraient dans le coeur, une voix
pleine du mystre et du tremblement de la nuit o la dormeuse semblait
retrouver  ttons des souvenirs et passer la main sur des visages. On
entendait:--Oh! elle m'aimait bien... Et lui, s'il n'tait pas mort...
nous serions bien heureux  prsent, n'est-ce pas?... Non! Non! Mais
c'est fait, tant pis, je ne veux pas le dire...

Et Germinie eut une contraction nerveuse comme pour faire rentrer son
secret et le reprendre au bord de ses lvres.

Mademoiselle tait penche avec une sorte d'pouvante sur ce corps
abandonn et ne s'appartenant plus, dans lequel le pass revenait comme
un revenant dans une maison abandonne. Elle coutait ces aveux prts
jaillir et machinalement arrts, cette pense sans connaissance qui
parlait toute seule, cette voix qui ne s'entendait pas elle-mme. Une
sensation d'horreur lui venait: elle avait l'impression d'tre  ct
d'un cadavre possd par un rve.

Au bout de quelque temps de silence, d'une sorte de tiraillement entre
ce qu'elle paraissait revoir, Germinie sembla laisser venir  elle le
prsent de sa vie. Ce qui lui chappait, ce qu'elle rpandait dans des
paroles coupes et sans suite, c'tait, autant que pouvait le comprendre
mademoiselle, des reproches  quelqu'un. Et  mesure qu'elle parlait,
son langage devenait aussi mconnaissable que sa voix transpose dans
les notes du songe. Il s'levait au-dessus de la femme, au-dessus de son
ton et de ses expressions journalires. C'tait comme une langue de
peuple purifie et transfigure dans la passion. Germinie accentuait les
mots avec leur orthographe; elle les disait avec leur loquence. Les
phrases sortaient de sa bouche, avec leur rhythme, leur dchirement, et
leurs larmes, ainsi que de la bouche d'une comdienne admirable. Elle
avait des mouvements de tendresse coups par des cris; puis venaient des
rvoltes, des clats, une ironie merveilleuse, stridente, implacable,
s'teignant toujours dans un accs de rire nerveux qui rptait et
prolongeait, d'cho en cho, la mme insulte. Mademoiselle restait
confondue, stupfaite, coutant comme au thtre. Jamais elle n'avait
entendu le ddain tomber de si haut, le mpris se briser ainsi et
rejaillir dans le rire, la parole d'une femme avoir tant de vengeances
contre un homme. Elle cherchait dans sa mmoire: un pareil jeu, de
telles intonations, une voix aussi dramatique et aussi dchire que
cette voix de poitrinaire crachant son coeur, elle ne se les rappelait
que de Mlle Rachel.

 la fin, Germinie s'veilla brusquement, les yeux pleins des larmes de
son sommeil, et se jeta au bas du lit, en voyant sa matresse
rentre.--Merci, lui dit celle-ci, ne te gne pas!... Vautre-toi sur mon
lit comme a!

--Oh! mademoiselle, fit Germinie, je n'tais pas o vous mettez votre
tte... La, a vous rchauffera les pieds.

--Ah ! veux-tu me dire un peu ce que tu rvais?... Il y avait un
homme... tu te disputais...

--Moi? fit Germinie, je ne me rappelle plus...

Et cherchant son rve, elle se mit  dshabiller silencieusement sa
matresse. Quand elle l'eut couche: Ah! mademoiselle, lui dit-elle en
lui bordant son lit, n'est-ce pas que vous me donnerez bien une fois
quinze jours pour aller chez nous?... a me revient maintenant...




XLII.


Bientt mademoiselle s'tonna d'un entier changement dans la manire
d'tre, les habitudes de sa bonne. Germinie n'eut plus ses maussaderies,
ses humeurs farouches, ses rbellions, ces mchonnements de mots o
grognait son mcontentement. Elle sortit tout  coup de sa paresse,
reprit le zle de son ouvrage. Elle ne resta plus des heures  faire son
march; elle semblait fuir la rue. Le soir, elle ne sortait plus;
peine si elle bougeait d'auprs de mademoiselle, l'entourant, la gardant
de son lever  son coucher, prenant d'elle un soin continu, incessant,
presque irritant, ne la laissant pas se lever, pas mme allonger la main
pour prendre quelque chose, la servant, la veillant comme un enfant. Par
moments, fatigue d'elle, lasse de cette ternelle occupation de sa
personne, mademoiselle ouvrait la bouche pour lui dire: Ah ! vas-tu
bientt dcampiller d'ici? Mais Germinie levait sur elle son sourire, un
sourire si triste et si doux, qu'il arrtait l'impatience sur les lvres
de la vieille fille. Et elle continuait  demeurer prs d'elle, avec une
espce d'air charm et divinement hbt, dans l'immobilit d'une
adoration profonde, l'enfoncement d'une contemplation presque idiote.

C'est qu'en ce moment toute l'affection de la pauvre fille se retournait
vers mademoiselle. Sa voix, ses gestes, ses yeux, son silence, sa
pense, allaient  la personne de sa matresse avec l'ardeur d'une
expiation, la contrition d'une prire, l'lancement d'un culte. Elle
l'aimait avec toutes les tendres violences de sa nature. Elle l'aimait
avec toutes les dceptions de sa passion. Elle voulait lui rendre tout
ce qu'elle ne lui avait pas donn, tout ce que d'autres lui avaient
pris. Chaque jour son amour embrassait plus troitement, plus
religieusement la vieille demoiselle qui se sentait presse, enveloppe,
mollement rchauffe par la chaleur de ces deux bras jets autour de sa
vieillesse.




XLIII.


Mais le pass et ses dettes taient toujours l, et lui rptaient
toute heure:--Si mademoiselle savait!

Elle vivait dans des transes de criminelle, dans un tremblement de tous
les instants. On ne sonnait pas  la porte sans qu'elle se dt: C'est
a! Les lettres d'une criture inconnue la remplissaient d'anxit. Elle
en tourmentait la cire avec ses doigts, elle les renfonait dans sa
poche, elle hsitait  les donner, et le moment o mademoiselle ouvrait
le terrible papier, le parcourait de l'oeil froid des vieilles gens,
avait pour elle l'motion d'un arrt de mort qu'on attend. Elle sentait
son secret et son mensonge dans la main de tout le monde. La maison
l'avait vue et pouvait parler. Le quartier la connaissait. Autour
d'elle, il n'y avait plus que sa matresse dont elle pt voler l'estime!

En montant, en descendant, elle trouvait le regard du portier, un regard
qui souriait, un regard qui lui disait: Je sais. Elle n'osait plus
l'appeler: Mon Pipelet. Quand elle rentrait, il regardait dans son
panier:--Moi qui aime tant a! disait la portire quand il y avait
quelque bon morceau. Le soir elle leur descendait les restes. Elle ne
mangeait plus. Elle finit par les nourrir.

Toute la rue lui faisait peur comme l'escalier et la loge. Il y avait
dans chaque boutique un visage qui lui renvoyait sa honte et spculait
sur sa faute.  chaque pas, il lui fallait acheter le silence  prix de
bassesse et de soumission. Les fournisseurs qu'elle n'avait pu
rembourser, la tenaient. Si elle trouvait quelque chose trop cher, une
goguenardise lui rappelait qu'ils taient ses matres, et qu'il fallait
payer si elle ne voulait pas tre dnonce. Une plaisanterie, une
allusion la faisait plir. Elle tait lie l, oblige de s'y fournir,
de s'y laisser fouiller aux poches comme par des complices. La
remplaante de Mme Jupillon, partie pour aller tenir une picerie
Bar-sur-Aube, la nouvelle crmire lui passait son mauvais lait, et
quand elle lui disait que mademoiselle s'en plaignait, qu'elle avait des
reproches tous les matins:--Votre mademoiselle, rpondait la crmire,
avec a qu'elle vous gne! Chez la fruitire, quand elle sentait un
poisson et qu'elle lui disait: Il a t sur la glace celui-l...--Bon!
faisait la fruitire, dites tout de suite que je l'y mets des influences
de la lune dans les oues pour le faire paratre frais!... On est donc
dans ses jours difficiles, aujourd'hui, ma biche? Mademoiselle voulait
pour un dner qu'elle allt  la Halle; elle en parla devant la
fruitire:--Ah! bien oui,  la Halle! Je voudrais vous voir aller  la
Halle! Et elle lui lana un coup d'oeil o Germinie vit son compte mont
chez sa matresse. L'picier lui vendait son caf qui sentait le tabac
priser, ses pruneaux avaris, son riz vent, ses vieux biscuits. Quand
elle s'enhardissait  lui faire une observation:--Ah! bah! disait-il,
une vieille pratique comme vous, vous ne voudriez pas me faire des
traits... Puisque je vous dis que je vous donne bon... Et il lui pesait
cyniquement  faux poids ce qu'elle demandait et ce qu'il lui faisait
demander.




XLIV.


Une grande douleur de Germinie,--une douleur qu'elle cherchait
pourtant,--tait de repasser, en revenant de chercher le journal du soir
pour mademoiselle, avant dner, dans une rue o tait une cole de
petites filles. Souvent elle se trouvait devant la porte  l'heure de la
sortie; elle voulait se sauver,--et s'arrtait.

C'tait d'abord le bruit d'un essaim, un bourdonnement, une envole, une
de ces grandes joies d'enfants qui font gazouiller la rue  Paris. De
l'alle troite et noire qui suivait la classe, les petites se sauvaient
comme d'une cage ouverte, s'chappaient ple-mle, couraient en avant,
gaminaient au soleil. Elles se poussaient, se bousculaient, faisaient
sauter au-dessus de leurs ttes leurs paniers vides. Puis les groupes
s'appelaient et se formaient; les petites mains allaient  d'autres
petites mains; les amies se donnaient le bras, des couples se prenaient
par la taille, se tenaient par le cou, et se mettaient  aller en
mordant  la mme tartine. La bande bientt marchait, et toutes
remontaient la rue sale, lentement, en musardant. Les plus grandes, qui
avaient dix ans, s'arrtaient pour causer, comme de petites femmes, aux
portes cochres. D'autres faisaient halte pour boire  la bouteille de
leur goter. Les plus petites s'amusaient  mouiller dans le ruisseau la
semelle de leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d'une
feuille de chou ramasse par terre, vert bonnet du bon Dieu sous lequel
riait leur frais petit visage.

Germinie les regardait toutes et marchait avec elles: elle se mettait
dans les rangs pour avoir le frlement de leurs tabliers. Elle ne
pouvait quitter des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le carton
de l'cole, ces petites robes brunes  pois, ces petits pantalons noirs,
ces petites jambes dans ces petits bas de laine. Il y avait pour elle
comme un jour divin sur toutes ces petites ttes de blondines aux doux
cheveux d'enfant Jsus. Une petite mche folle sur un petit cou, un rien
de chair d'enfant au haut d'un bout de chemise, au bas d'une manche, par
instants elle ne voyait plus que cela: c'tait pour elle tout le soleil
de la rue,--et le ciel!

Cependant la troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des rues
voisines. L'cole se dispersait sur le chemin. La gaiet de tous ces
petits pas s'teignait peu  peu. Les petites robes disparaissaient une
 une. Germinie suivait les dernires; elle s'attachait  celles qui
allaient le plus loin.

Une fois qu'elle marchait ainsi, dvorant des yeux le souvenir de sa
fille, tout  coup prise d'une rage d'embrasser, elle se jeta sur une
des petites, l'empoigna par le bras, avec le geste d'une voleuse
d'enfant...--Maman! maman! cria et pleura la petite en s'chappant.
Germinie se sauva.




XLV.


Les jours succdaient aux jours pour Germinie, pareils, galement
dsols et sombres. Elle avait fini par ne plus rien attendre du hasard
et ne plus rien demander  l'imprvu. Sa vie lui semblait enferme
jamais dans son dsespoir: elle devait continuer  tre toujours la mme
chose implacable, la mme route de malheur, toute plate et toute droite,
le mme chemin d'ombre, avec la mort au bout. Dans le temps, il n'y
avait plus d'avenir pour elle.

Et pourtant, dans la dsesprance o elle s'accroupissait, des penses
la traversaient encore par instants, qui lui faisaient relever la tte
et regarder devant elle au del de son prsent. Par instants, l'illusion
d'une dernire esprance lui souriait. Il lui semblait qu'elle pouvait
encore tre heureuse, et que si certaines choses arrivaient, elle le
serait. Alors elle imaginait ces choses. Elle disposait les accidents,
les catastrophes. Elle enchanait l'impossible  l'impossible. Elle
refaisait toutes les chances de sa vie. Et son esprance enfivre se
mettant  crer  l'horizon des vnements de son dsir, s'enivrait
bientt de la folle vision de ses hypothses.

Puis peu  peu ce dlire d'espoir quittait Germinie. Elle se disait que
c'tait impossible, que rien de ce qu'elle rvait ne pouvait arriver, et
elle restait  rflchir, affaisse sur sa chaise. Bientt, au bout de
quelques instants, elle se levait, allait, lente et incertaine,  la
chemine, ttonnait sur le manteau la cafetire et se dcidait  la
prendre: elle allait savoir le restant de sa vie. Son bonheur, son
malheur, tout ce qui devait lui arriver tait l, dans cette bonne
aventure de la femme du peuple, sur cette assiette o elle venait de
verser le marc du caf...

Elle gouttait l'eau du marc, attendait quelques minutes, respirait
dessus avec le souffle religieux dont sa bouche d'enfant touchait la
patne  l'glise de son village. Puis, se penchant, elle se tenait la
tte en avant, effrayante d'immobilit, les yeux fixes et perdus sur la
trane de noir parpille en mouchetures sur l'assiette. Elle cherchait
ce qu'elle avait vu trouver  des tireuses de cartes dans les
granulations et le pointill presque imperceptible que le rsidu du caf
laisse en s'coulant. Elle s'usait la vue sur ces milliers de petites
taches, y dterrait des formes, des lettres, des signes. Elle isolait
avec le doigt des grains pour se les montrer plus clairs et plus nets.
Elle tournait et roulait lentement l'assiette entre ses mains,
interrogeait son mystre de tous les cts, et poursuivait dans son
cercle des apparences, des images, des rudiments de nom, des ombres
d'initiales, des ressemblances de quelqu'un, des bauches de quelque
chose, des embryons de prsages, des figurations de rien qui lui
annonaient qu'elle serait _victorieuse_. Elle voulait voir, et se
forait  deviner. Sous la tension de son regard, la porcelaine
s'animait des visions de ses insomnies; ses chagrins, ses haines, les
visages qu'elle dtestait, se levaient peu  peu de l'assiette magique
et des dessins du hasard.  ct d'elle la chandelle, qu'elle oubliait
de moucher, jetait sa lueur intermittente et mourante: la lumire
baissait dans le silence, l'heure tombait dans la nuit, et comme
ptrifie dans un arrt d'angoisse, Germinie restait toujours cloue l,
seule et face  face avec la terreur de l'avenir, essayant de dmler
dans les salissures du caf le visage brouill de son destin, jusqu' ce
qu'elle crut apercevoir une croix  ct d'une femme ayant l'air de la
cousine de Jupillon,--une croix, c'est--dire _une mort prochaine_.




XLVI.


L'amour qui lui manquait, et auquel elle avait la volont de se refuser,
devint alors la torture de sa vie, un supplice incessant et abominable.
Elle eut  se dfendre contre les fivres de son corps, et les
irritations du dehors, contre les motions faciles et les molles
lchets de sa chair, contre toutes les sollicitations de nature qui
l'assaillaient. Il lui fallut lutter avec les chaleurs de la journe,
avec les suggestions de la nuit, avec les tideurs moites des temps
d'orage, avec le souffle de son pass et de ses souvenirs, avec les
choses peintes tout  coup au fond d'elle, avec les voix qui
l'embrassaient tout bas  l'oreille, avec les frmissements qui
faisaient passer de la tendresse dans tous ses membres.

Des semaines, des mois, des annes, l'affreuse tentation dura pour elle,
sans qu'elle y cdt, sans qu'elle prt un autre amant. Se craignant
elle-mme, elle fuyait l'homme et se sauvait de sa vue. Elle restait
casanire et sauvage, enferme chez mademoiselle, ou bien en haut dans
sa chambre: le dimanche elle ne sortait plus. Elle avait cess de voir
les bonnes de la maison, et, pour s'occuper et s'oublier, elle s'abmait
dans de grands travaux de couture, ou s'enfonait dans le sommeil. Quand
des musiciens venaient dans la cour, elle fermait les fentres pour ne
pas les entendre: la volupt de la musique lui mouillait l'me.

Malgr tout, elle ne pouvait s'apaiser ni se refroidir. Ses mauvaises
penses se rallumaient toutes seules, vivaient et s'agitaient sur
elles-mmes.  toute heure, l'ide fixe du dsir se levait de tout son
tre, devenait dans toute sa personne ce tourment fou qui ne finit pas,
ce transport des sens au cerveau: l'obsession,--l'obsession que rien ne
chasse et qui revient toujours, l'obsession impudique, acharne,
fourmillante d'images, l'obsession qui approche l'amour de tous les sens
de la femme, l'apporte  ses yeux ferms, le roule fumant dans sa tte,
le charrie tout chaud dans ses artres!

 la longue, l'branlement nerveux de ces assauts continuels,
l'irritation de cette douloureuse continence, mettaient un commencement
de trouble dans les perceptions de Germinie. Son regard croyait toucher
ses tentations: une hallucination pouvantable approchait de ses sens la
ralit de leurs rves. Il arrivait qu' de certains moments ce qu'elle
voyait, ce qui tait l, les chandeliers, les pieds des meubles, les
bras des fauteuils, tout autour d'elle prenait des apparences, des
formes d'impuret. L'obscnit surgissait de toutes choses sous ses yeux
et venait  elle. Alors, regardant l'heure au coucou de sa cuisine comme
une condamne qui n'a plus son corps  elle, elle disait: Dans cinq
minutes, je vais descendre dans la rue...--Et, les cinq minutes passes,
elle restait et ne descendait pas.




XLVII.


Une heure arrivait dans cette vie o Germinie renonait  la lutte. Sa
conscience se courbait, sa volont se pliait, elle s'inclinait sous le
sort de sa vie. Ce qui lui restait de rsolution, d'nergie, de courage,
s'en allait sous le sentiment, la conviction dsespre de son
impuissance  se sauver d'elle-mme. Elle se sentait dans le courant de
quelque chose allant toujours, qu'il tait inutile, presque impie, de
vouloir arrter. Cette grande force du monde qui fait souffrir, la
puissance mauvaise qui porte le nom d'un dieu sur le marbre des
tragdies antiques, et qui s'appelle _Pas-de-Chance_ sur le front tatou
des bagnes, la Fatalit l'crasait, et Germinie baissait la tte sous
son pied.

Quand,  ses heures dcourages, elle retrouvait par le souvenir les
amertumes de son pass, quand elle suivait depuis son enfance
l'enchanement de sa lamentable existence, cette file de douleurs qui
avait suivi ses annes et grandi avec elles, tout ce qui s'tait succd
dans son existence comme une rencontre et un arrangement de misre, sans
que jamais elle y et vu apparatre la main de cette Providence dont on
lui avait tant parl, elle se disait qu'elle tait de ces malheureuses
voues en naissant  une ternit de misre, de celles pour lesquelles
le bonheur n'est pas fait et qui ne le connaissent qu'en l'enviant aux
autres. Elle se repaissait et se nourrissait de cette ide, et  force
d'en creuser le dsespoir,  force de ressasser en elle-mme la
continuit de son infortune et la succession de ses chagrins, elle
arrivait  voir une perscution de sa malechance dans les plus petits
malheurs de sa vie, de son service. Un peu d'argent qu'elle prtait et
qu'on ne lui rendait pas, une pice fausse qu'on lui faisait passer dans
une boutique, une commission qu'elle faisait mal, un achat o on la
trompait, tout cela pour elle ne venait jamais de sa faute, ni d'un
hasard. C'tait la suite du reste. La vie tait conjure contre elle et
la perscutait en tout, partout, du petit au grand, de sa fille qui
tait morte,  l'picerie qui tait mauvaise. Il y avait des jours o
elle cassait tout ce qu'elle touchait: elle s'imaginait alors tre
maudite jusqu'au bout des doigts. Maudite! presque damne, elle se
persuadait qu'elle l'tait bien rellement, lorsqu'elle interrogeait son
corps, lorsqu'elle sondait ses sens. Dans la flamme de son sang,
l'apptit de ses organes, sa faiblesse ardente, ne sentait-elle point
s'agiter la Fatalit de l'Amour, le mystre et la possession d'une
maladie, plus forte que sa pudeur et sa raison, l'ayant dj livre aux
hontes de la passion, et devant--elle le pressentait--l'y livrer encore?

Aussi n'avait-elle plus qu'une phrase  la bouche, une phrase qui tait
le refrain de ses penses: Que voulez-vous? je suis malheureuse... Je
n'ai pas de chance... Moi d'abord rien ne me russit. Elle disait cela
comme une femme qui a renonc  esprer. Avec la pense chaque jour,
plus fixe d'tre ne sous un signe dfavorable, d'appartenir  des
haines et  des vengeances plus hautes qu'elle, la terreur tait venue
Germinie de tout ce qui arrive dans la vie. Elle vivait dans cette lche
inquitude o l'imprvu est redout comme une calamit qui va entrer, o
un coup de sonnette fait peur, o on retourne une lettre, en en pesant
l'inconnu, sans oser l'ouvrir, o la nouvelle qu'on va vous dire, la
bouche qui s'ouvre pour vous parler, vous fait passer une sueur sur les
tempes. Elle en tait  cet tat de dfiance, de tressaillement, de
tremblement devant la destine, o le malheur ne voit que le malheur, et
o l'on voudrait arrter sa vie pour qu'elle ne marche plus et qu'elle
n'aille pas devant elle, l o la poussent tous les voeux et toutes les
attentes des autres.

 la fin, elle arrivait par les larmes  ce ddain suprme,  ce fate
de la souffrance, o l'excs de la douleur semble une ironie, o le
chagrin, dpassant la mesure des forces de l'tre humain, dpasse sa
sensibilit, et o le coeur frapp et qui ne sent plus les coups, dit au
ciel qu'il dfie: Encore!




XLVIII.


--O vas-tu comme a? dit un dimanche matin Germinie  Adle qui passait
en grande toilette dans le corridor du sixime, devant la porte de sa
chambre ouverte.

--Ah! voil! je vais  une fire noce, va! Nous sommes un tas... la
grosse Marie, _le gros tampon_, tu sais bien... lisa, du 41, la grande
et la petite Badinier... et des hommes avec a! D'abord moi je suis avec
mon _marchand de mort subite_... Eh bien, oui... Ah! tu ne sais pas?...
mon nouveau, le matre d'armes du 24e... et puis un de ses amis, un
peintre, un vrai Pre la Joie... Nous allons  Vincennes... Chacun
apporte quelque chose... Nous dnerons sur l'herbe... c'est les
messieurs qui payent  boire... et on va s'en donner, je t'en rponds!

--J'y vais, dit Germinie.

--Toi? allons donc!... c'est plus des parties pour toi...

--Quand je te dis que j'y vais... fit Germinie avec une brusquerie
dcide. Le temps de prvenir mademoiselle, de passer une robe...
Attends-moi, je vais prendre une moiti de homard chez le charcutier...

Une demi-heure aprs, les deux femmes partaient, remontaient le long du
mur de l'octroi et trouvaient, au boulevard de la Chopinette, le reste
de la socit attabl  l'extrieur d'un caf. Aprs une tourne de
cassis, on montait dans deux grands fiacres, et l'on roulait. Arriv
Vincennes, devant le fort, on descendait, et toute la troupe se mettait
 marcher en bande le long du talus du foss. En passant devant le mur
du fort,  un artilleur en faction  ct d'un canon, l'ami du matre
d'armes, le peintre cria:--Hein! mon vieux, tu aimerais mieux en boire
un que de le garder!

--Est-il drle! dit Adle  Germinie, en lui donnant un grand coup de
coude.

Et bientt l'on fut en plein bois de Vincennes.

D'troits sentiers,  la terre pitine, tale et durcie, pleins de
traces, se croisaient dans tous les sens. Dans l'intervalle de tous ces
petits chemins, il s'tendait, par places, de l'herbe, mais une herbe
crase, dessche, jaunie et morte, parpille comme une litire, et
dont les brins, couleur de paille, s'emmlaient de tous cts aux
broussailles, entre le vert triste des orties. On reconnaissait l un de
ces lieux champtres o vont se vautrer les dimanches des grands
faubourgs, et qui restent comme un gazon pitin par une foule aprs un
feu d'artifice. Des arbres s'espaaient, tordus et mal venus, de petits
ormes au tronc gris, tachs d'une lpre jaune, branchs jusqu' hauteur
d'homme, des chnes malingres, mangs de chenilles et n'ayant plus que
la dentelle de leurs feuilles. La verdure tait pauvre, souffrante, et
toute  jour; le feuillage en l'air se voyait tout mince; les
frondaisons rabougries, fripes et brles, ne faisaient que persiller
le ciel. De volantes poussires de grandes routes enveloppaient de gris
les fonds. Tout avait la misre et la maigreur d'une vgtation foule
et qui ne respire pas, la tristesse de la verdure  la barrire: la
Nature semblait y sortir des pavs. Point de chant dans les branches,
point d'insecte sur le sol battu; le bruit des tapissires tourdissait
l'oiseau; l'orgue faisait taire le silence et le frisson du bois; la rue
passait et chantait dans le paysage. Aux arbres pendaient des chapeaux
de femmes attachs dans un mouchoir avec quatre pingles; le pompon d'un
artilleur clatait de rouge  chaque instant entre des dcoupures de
feuilles; des marchands de gauffres se levaient des fourrs; sur les
pelouses peles, des enfants en blouse taillaient des branches, des
mnages d'ouvriers baguenaudaient en mangeant du _plaisir_, des
casquettes de voyou attrapaient des papillons. C'tait un de ces bois
la faon de l'ancien bois de Boulogne, poudreux et grill, une promenade
banale et viole, un de ces endroits d'ombre avare o le peuple va se
balader  la porte des capitales, parodies de forts, pleines de
bouchons, o l'on trouve dans les taillis des ctes de melon et des
pendus!

La chaleur, ce jour-l, tait touffante; il faisait un soleil sourd et
roulant dans les nuages, une lumire orageuse, voile et diffuse, qui
aveuglait presque le regard. L'air avait une lourdeur morte; rien ne
remuait; les verdures avec leurs petites ombres sches ne bougeaient
pas, le bois tait las et comme accabl sous le ciel pesant. Par moments
seulement un souffle se levait, qui tranait et rasait le sol. Un vent
du midi passait, un de ces vents d'nervement, fauves et fades, qui
soufflent sur les sens et roulent dans du feu l'haleine du dsir. Sans
savoir d'o cela venait, Germinie sentait alors passer sur tout son
corps quelque chose de pareil au chatouillement du duvet d'une pche
mre contre la peau.

On allait toujours gaiement, avec cette activit un peu enivre que
donne la campagne aux gens du peuple. Les hommes couraient, les femmes
les rattrapaient en sautillant. On jouait  se rouler. Il y avait dans
la socit des impatiences de danser, des envies de grimper aux arbres;
et de loin, le peintre s'amusait  jeter dans les meurtrires des portes
du fort des cailloux qu'il y faisait toujours entrer.

 la fin, tout le monde s'assit dans une espce de clairire, au pied
d'un bouquet de chnes dont le soleil couchant allongeait l'ombre. Les
hommes, allumant une allumette sur le coutil de leur pantalon, se mirent
 fumer. Les femmes bavardaient, riaient, se renversaient  chaque
minute dans de gros accs d'hilarit bte, et dans de criards clats de
joie. Seule, Germinie restait sans parler et sans rire. Elle n'coutait
pas, elle ne regardait pas. Ses yeux, sous ses paupires baisses,
taient fixement attachs au bout de ses bottines. Abme en elle-mme,
on l'et dit absente du lieu et du moment o elle se trouvait. Allonge,
tendue tout de son long sur l'herbe, la tte un peu releve par une
motte de terre, elle ne faisait d'autre mouvement que de poser  plat,
ct d'elle, sur l'herbe, la paume de ses mains; puis, au bout d'un peu
de temps, elle les retournait sur le dos et les reposait de mme,
recommenant toujours  chercher la fracheur de la terre pour teindre
le brlement de sa peau.

--En v'l une feignante! tu pionces? lui dit Adle.

Germinie ouvrit tout grands des yeux de feu, sans lui rpondre, et
jusqu'au dner elle demeura dans la mme pose, le mme silence, la mme
torpeur, ttonnant autour d'elle les places o n'avait point encore pos
la fivre de ses mains.

--Ddle! dit une voix de femme, chante-nous quelque chose...

--Ah! rpondit Adle, je n'ai pas le vent avant manger...

Tout  coup un gros pav, lanc en l'air, tomba  ct de Germinie, prs
de sa tte; en mme temps elle entendit la voix du peintre qui lui
criait: As pas peur! c'est votre chaise...

Chacun mit son mouchoir par terre en guise de nappe. On dtortilla les
mangeailles des papiers gras. Des litres dbouchs, le vin coula  la
ronde, moussant dans les verres cals entre des touffes d'herbe, et l'on
se mit  manger des morceaux de charcuterie sur des tartines de pain qui
servaient d'assiettes. Le peintre dcoupait, faisait des bateaux en
papier pour mettre le sel, imitait les commandes des garons de caf,
criait: Boum!... Pavillon!... Servez! Peu  peu, la socit s'animait.
L'air, le petit bleu, la nourriture fouettait la gaiet de la table en
plein vent. Les mains voisinaient, les bouches se rencontraient, de gros
mots se disaient  l'oreille, des manches de chemises, un instant,
entouraient les tailles, et, de temps en temps, dans des embrassades
pleine empoigne, rsonnaient des baisers goulus.

Germinie ne disait rien et buvait. Le peintre, qui s'tait mis  ct
d'elle, se sentait devenir froid et gn auprs de cette singulire
voisine qui s'amusait si en dedans. Soudain, il se mit  battre avec
son couteau contre son verre un _larifla_ qui couvrit le bruit de la
socit; et se levant sur les deux genoux:

--Mesdames! dit-il, avec la voix d'un perroquet qui a trop chant,  la
sant d'un homme dans le malheur:  la mienne! a me portera peut-tre
bonheur!... Lch, oui, mesdames; eh bien, oui, on m'a lch! je suis
veuf! mais veuf comme tout, _razibus_! C'est moi qui suis ahuri comme un
fondeur de cloches... Ce n'est pas que j'y tenais, mais l'habitude,
cette vieille canaille d'habitude! Enfin je m'ennuie comme une punaise
dans un ressort de montre... Depuis quinze jours, l'existence pour moi,
tenez, a ressemble  un caf sans _gloria_! Moi qui aime l'amour comme
s'il m'avait fait! Pas de femme! En voil un sevrage pour un homme mr!
c'est--dire que depuis que je sais ce que c'est, je salue les curs:
ils me font de la peine, parole d'honneur! Plus de femme! et il y en a
tant! Je ne peux pourtant pas me promener avec un criteau: _Un homme
vacant  louer. Prsentement s'adresser_... D'abord, faudrait tre
plaqu par m'sieu le prfet, et puis on est si bte, a ferait des
rassemblements! Tout a, mesdames, c'est  cette fin de vous faire
assavoir que si, dans les personnes que vous avez celui de connatre, il
y en avait comme a une qui voult faire une connaissance... honnte...
un bon petit mariage  la dtrempe... faut pas se gner! je suis l...
Victor Mdric Gautruche! un homme d'attache, un vrai lierre
d'appartement pour le sentiment! On n'a qu' demander  mon ancien htel
de la _Clef de Sret_... Et rigolo comme un bossu qui vient de noyer sa
femme! Gautruche, dit Gogo-la-Gaiet, quoi! Un joli garon _ la coule_
qui ne bricole pas de casse-ttes, un bon _zig_ qui se la passe douce,
et qui ne se donnera pas de colique avec cette _anisette de
barbillon-l_... Sur ce mot, il envoya sauter  vingt pas une bouteille
d'eau qui tait  ct de lui.--Et vive les murs! a, c'est  papa comme
le ciel au bon Dieu! Gogo-la-Gaiet les peint la semaine, Gogo-la-Gaiet
les bat le lundi! Avec a pas jaloux, pas mchant, pas cogneur, un vrai
amour d'homme qui n'a jamais fait un bleu  une personne du sexe!... Au
physique, parbleu! c'est moi!

Il se leva tout debout, et dressant son grand corps dgingand dans son
vieil habit bleu  boutons d'or, montrant sous son chapeau gris, qu'il
leva, son crne chauve, poli et suant, relevant sa tte de vieux gamin
dplum:--Vous voyez ce que c'est! Ce n'est pas une proprit
d'agrment; ce n'est pas flatteur  montrer... Mais c'est de rapport, un
peu dmeubl, mais bien bti... Dame! on vous a ses petits quarante-neuf
ans... pas plus de cheveux que sur une bille de billard, une barbe de
chiendent qu'on en ferait de la tisane, des fondations pas trop tasses,
des pieds longs comme la Villette... avec a maigre  prendre un bain
dans un canon de fusil... Voil le dballage! Passez le prospectus! Si
une femme veut de tout a en bloc... une personne range... pas trop
jeune... et qui ne s'amuse pas  me badigeonner trop en jaune... Vous
comprenez, je ne demande pas une princesse de Batignolles... Eh bien,
vrai, a y est!

Germinie empoigna le verre de Gautruche, le but  moiti d'un trait, et
le lui tendit du ct o elle avait bu.

       *       *       *       *       *

Le soir tombant, la socit s'en revint  pied. Au mur des
fortifications, Gautruche dessina avec l'entaille de son couteau, sur la
pierre, un grand coeur dans lequel on mit le nom de tout le monde
au-dessous de la date.

 la nuit, Gautruche et Germinie taient sur les boulevards extrieurs,
 la hauteur de la barrire Rochechouart.  ct d'une maison basse o
on lisait sur un panneau de pltre: _Mme Merlin. Robes tailles et
essayes, deux francs_, ils s'arrtrent devant un petit escalier de
pierre entrant, aprs les trois premires marches, dans de la nuit o
saignait tout au fond la lumire rouge d'un quinquet.  l'entre, sur
une traverse de bois, tait crit en noir:

_Htel de la petite main bleue_.




XLIX.


Mdric Gautruche tait l'ouvrier noceur, gouapeur, rigoleur, l'ouvrier
faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vin, les lvres
perptuellement humides d'une dernire goutte, les entrailles crasses
de tartre comme une vieille futaille, il tait de ceux que la Bourgogne
appelle nergiquement des _boyaux rouges_. Toujours un peu ivre, ivre de
la veille quand il ne l'tait pas du jour, il voyait l'existence au
travers du coup de soleil qu'il avait dans la tte. Il souriait  son
sort, il s'y laissait aller avec l'abandon de l'ivrogne, souriant sur le
pas du marchand de vin vaguement aux choses,  la vie, au chemin qui
s'allonge dans la nuit. L'ennui, les soucis, la _dche_ n'avaient pas
prise sur lui; et quand par hasard il lui venait une ide noire ou
srieuse, il dtournait la tte, faisait un certain psitt! qui tait sa
manire de dire zut! et levant le bras droit au ciel en caricaturant le
geste d'un danseur espagnol, il envoyait par dessus l'paule sa
mlancolie  tous les diables. Il avait la superbe philosophie d'aprs
boire, la srnit gaillarde de la bouteille. Il ne connaissait ni envie
ni dsir. Ses rves lui taient servis sur le comptoir. Pour trois sous,
il tait sr d'avoir un petit verre de bonheur, pour douze un litre
d'idal. Content de tout, il aimait tout, trouvait  rire et  s'amuser
de tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde--qu'un verre d'eau.

 cet panouissement de pochard,  la gaiet de sa sant, de son
temprament, Gautruche joignait la gaiet de son tat, la bonne humeur
et l'entrain, de ce mtier libre et sans fatigue, en plein air,
mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une chelle au-dessus
des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en btiments, il faisait la
lettre. Il tait le seul, l'unique homme  Paris qui attaqut l'enseigne
sans mesure  la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui du premier
coup mt  sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et,
sans perdre une minute  les ranger, filt la majuscule  main leve. Il
avait encore la renomme pour les lettres _monstres_, les lettres de
caprice, les lettres ombres, repiques en ton de bronze ou d'or, en
imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journes de
quinze  vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en tait pas plus
riche, et il avait toujours des ardoises arrires chez les marchands de
vin.

C'tait un homme lev par la rue. La rue avait t sa mre, sa nourrice
et son cole. La rue lui avait donn son assurance, sa langue et son
esprit. Tout ce qu'une intelligence de peuple ramasse sur le pav de
Paris, il l'avait ramass. Ce qui tombe du haut d'une grande ville en
bas, les filtrations, les dgagements, les miettes d'ides et de
connaissances, ce que roule l'air subtil et le ruisseau charg d'une
capitale, le frottement  l'imprim, des bouts de feuilletons avals
entre deux chopes, des morceaux de drames entendus au boulevard, avait
mis en lui cette intelligence de raccroc qui, sans ducation, s'apprend
tout. Il possdait une _platine_ inpuisable, imperturbable. Sa parole
abondait et jaillissait en mots trouvs, en images cocasses, en ces
mtaphores qui sortent du gnie comique des foules. Il avait le
pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il tait tout dbordant
d'histoires rjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche
rpertoire de _scies_ de la peinture en btiments. Membre de ces bas
caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous les airs, toutes
les chansons, et il chantait sans se lasser. Il tait drolatique enfin
des pieds  la tte. Et rien qu' le voir, on riait de lui comme d'un
acteur qui fait rire.

Un homme de cette gaiet, de cet entrain, allait  Germinie.

Germinie n'tait pas la bte de service qui n'a rien que son ouvrage
dans la tte. Elle n'tait pas la domestique qui reste de l avec la
figure alarme et le dandinement balourd de l'inintelligence devant des
paroles de matres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s'tait
dgrossie, s'tait forme, s'tait ouverte  l'ducation de Paris. Mlle
de Varandeuil, inoccupe, curieuse  la faon d'une vieille fille des
histoires du quartier, lui avait longtemps fait raconter ce qu'elle
glanait de nouvelles, ce qu'elle savait des locataires, toute la
chronique de la maison et de la rue; et cette habitude de conter, de
causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec sa matresse, de
peindre les gens, d'esquisser les silhouettes, avait dvelopp  la
longue en elle une facilit d'expressions vives, de traits heureux et
chapps, un piquant et parfois un mordant d'observation singuliers dans
une bouche de servante. Elle tait arrive  surprendre souvent Mlle de
Varandeuil par sa vivacit de comprhension, sa promptitude  saisir des
choses  demi dites, son bonheur et sa facilit  trouver des mots de
belle parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots.
Elle s'exprimait sans _cuir_, et quand il y avait une discussion
d'orthographe chez la crmire, elle dcidait avec une autorit gale
celle de l'employ aux dcs de la Mairie qui venait y djeuner. Elle
avait aussi ce fond de lectures brouilles qu'ont les femmes de sa
classe quand elles lisent. Chez les deux ou trois femmes entretenues
qu'elle avait servies, elle avait pass ses nuits  dvorer des romans;
depuis elle avait continu  lire les feuilletons coups au bas des
journaux par toutes ses connaissances; et elle en avait retenu comme une
vague ide de beaucoup de choses, et de quelques rois de France. Il lui
en tait rest ce qu'il faut pour avoir envie d'en parler avec d'autres.
Par une femme de la maison qui faisait dans la rue le mnage d'un
auteur, et qui avait des billets, elle avait t souvent au spectacle;
elle en revenait en se rappelant toute la pice, et les noms des acteurs
qu'elle avait vus sur le programme. Elle aimait  acheter des chansons,
des romances  un sou, et  les lire.

L'air, le souffle vif du quartier Breda plein de la verve de l'artiste
et de l'atelier, de l'art et du vice, avait aiguis, dans Germinie, ces
gots d'esprit, et lui avait cr des besoins, des exigences. Bien avant
ses dsordres, elle s'tait dtache des socits honntes, des
personnes bien de son tat et de sa caste, des braves gens imbciles
et niais. Elle s'tait carte des milieux de probit range et terre
terre, des causeries endormantes autour des ths que donnaient les vieux
domestiques des vieilles gens que connaissait mademoiselle. Elle avait
fui l'ennui des bonnes hbtes par la conscience de leur service et la
fascination de la caisse d'pargne. Elle en tait venue  exiger des
gens pour en faire sa socit une certaine intelligence rpondant  la
sienne et capable de la comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de
son abrutissement, quand, dans la distraction et le plaisir, elle se
retrouvait et renaissait, il fallait qu'elle pt s'amuser avec des gaux
 sa porte. Elle voulait, autour d'elle, des hommes qui la fissent
rire, des gaiets violentes, de l'esprit spiritueux qui la grist avec
le vin qu'on lui versait. Et c'est ainsi qu'elle roulait vers cette
bohme canaille du peuple, bruyante, tourdissante, enivrante comme
toutes les bohmes: c'est ainsi qu'elle tombait  un Gautruche.




L.


Comme Germinie rentrait un matin au petit jour, elle entendit, dans
l'ombre de la porte cochre referme sur elle, une voix lui crier: Qui
va l? Elle se jeta dans l'escalier de service; mais elle se sentit
poursuivie et bientt saisie  un tournant de palier par la main du
portier. Aussitt qu'il l'eut reconnue: Ah! dit-il, excusez, c'est vous;
ne vous gnez pas!... En voil une noceuse!... a vous tonne, hein? de
me voir sur pied si matin?... C'est pour le vol qu'on a fait ces
jours-ci dans la chambre de la cuisinire du second... Allons, bonne
nuit! vous avez de la chance par exemple que je ne sois pas bavard.

Quelques jours aprs, Germinie apprit par Adle que le mari de la
cuisinire vole disait qu'il n'y avait pas  chercher bien loin; que la
voleuse tait dans la maison, qu'on savait ce qu'on savait. Adle ajouta
que cela remuait beaucoup dans la rue, et qu'il y avait des gens pour le
rpter, pour le croire. Germinie indigne alla tout conter  sa
matresse. Mademoiselle, indigne plus qu'elle, et personnellement
touche de son injure, crivit sur l'heure  la matresse du domestique
qu'elle et  faire cesser immdiatement les calomnies diriges contre
une fille qu'elle avait chez elle depuis vingt ans, et dont elle
rpondait comme d'elle-mme. Le domestique fut rprimand. Dans sa
colre, il parla encore plus fort. Il cria et rpandit pendant plusieurs
jours dans toute la maison son projet d'aller chez le commissaire de
police, et de faire demander par lui  Germinie avec quel argent elle
avait meubl le fils de la crmire, avec quel argent elle lui avait
achet un remplaant, avec quel argent elle payait les dpenses des
hommes qu'elle avait. Toute une semaine, la terrible menace pesa sur la
tte de Germinie. Enfin le voleur fut dcouvert, et la menace tomba.
Mais elle avait eu son effet sur la pauvre fille. Elle avait fait tout
son mal dans ce cerveau trouble o, sous l'affluence et la soudaine
monte du sang, la raison chancelait, se voilait au moindre choc de la
vie. Elle avait boulevers cette tte si prompte  s'garer dans la peur
ou la contrarit, perdant si vite le jugement, le discernement, la
nettet de vue et d'apprciation des choses, se grossissant tout
elle-mme, se jetant aux alarmes folles, aux prvisions mauvaises, aux
perspectives dsespres, touchant  ses terreurs comme  des ralits,
et  tout moment perdue dans le pessimisme de cette espce de dlire au
bout duquel elle ne trouvait que cette phrase et ce salut: Bah! je me
tuerai!

Toute la semaine, la fivre de son cerveau la fit passer par toutes les
pripties de ce qu'elle s'imaginait devoir arriver. Le jour, la nuit,
elle voyait sa honte expose, publique; elle voyait son secret, ses
lchets, ses fautes, tout ce qu'elle portait cach sur elle et cousu
dans son coeur, elle le voyait montr, tal, dcouvert, dcouvert
mademoiselle! Ses dettes pour Jupillon augmentes de ses dettes de
boisson et de mangeailles pour Gautruche, de tout ce qu'elle achetait
maintenant  crdit, ses dettes chez le portier, chez les fournisseurs,
allaient clater et la perdre! Un froid  cette pense lui passait dans
le dos: elle sentait mademoiselle la chasser! Toute la semaine, elle se
figura,  toutes les minutes de sa pense, tre devant le commissaire de
police. Huit jours entiers, elle roula cette ide et ce mot: la Justice!
la Justice telle que se la figure l'imagination des basses classes,
quelque chose de terrible, d'indfini, d'invitable, qui est partout et
dans l'ombre de tout, une toute-puissance de malheur qui apparat
vaguement dans le noir de la robe d'un juge, entre le sergent de ville
et le bourreau, avec les mains de la police et les bras de la
guillotine! Elle qui avait tous les instincts de ces terreurs de peuple,
elle qui rptait souvent qu'elle aimerait mieux mourir que d'aller en
justice, elle s'apparaissait assise sur un banc, entre des gendarmes!
dans un tribunal, au milieu de tout ce grand inconnu de la loi dont son
ignorance lui faisait une pouvante... Toute la semaine, ses oreilles
entendirent dans l'escalier des pas qui venaient l'arrter!

La secousse tait trop forte pour des nerfs aussi malades que les siens.
L'branlement moral de ces huit jours d'angoisse la jetait et la livrait
 une ide qui n'avait fait jusque-l que tourner autour d'elle: l'ide
du suicide. Elle se mettait  couter, la tte dans les deux mains, ce
qui lui parlait de dlivrance. Elle laissait venir  son oreille ce
bruit doux de la mort qu'on entend derrire la vie comme une chute
lointaine de grandes eaux qui tombent, en s'teignant, dans du vide. Les
tentations qui parlent au dcouragement de tout ce qui tue si vite et si
facilement, de tout ce qui te la souffrance avec la main, la
sollicitaient et la poursuivaient. Son regard s'arrtait et tranait
autour d'elle sur toutes les choses qui peuvent gurir de la vie. Elle y
habituait ses doigts, ses lvres. Elle les touchait, les maniait, les
approchait d'elle. Elle y cherchait l'essai de son courage et
l'avant-got de sa mort. Pendant des heures, elle restait  la fentre
de sa cuisine, les yeux fixs au bas des cinq tages sur les pavs de la
cour, des pavs qu'elle connaissait, qu'elle et reconnus!  mesure que
le jour baissait, elle se penchait davantage, se pliait toute sur la
barre mal affermie de la fentre, esprant toujours que cette barre
allait crouler et l'entraner, priant pour mourir, sans avoir besoin de
cet lancement dsespr dans l'espace dont elle ne se sentait pas la
force...

--Mais tu vas tomber! lui dit un jour mademoiselle en la reprenant par
la jupe, d'un premier mouvement effray. Qu'est-ce que tu regardes donc
dans la cour?

--Moi, rien..., les pavs.

--Voyons, es-tu folle? Tu m'as fait une peur!...

--Oh! on ne tombe pas comme a, dit Germinie avec un accent singulier.
Allez! pour tomber, mademoiselle, il faut une fire envie!




LI.


Germinie n'avait pu obtenir que Gautruche, poursuivi par une ancienne
matresse, lui donnt la clef de sa chambre. Quand il n'tait pas
rentr, elle tait oblige de l'attendre en bas, dehors, dans la rue, la
nuit, l'hiver.

Elle se promenait d'abord de long en large devant la maison. Elle
passait et repassait, faisait vingt pas, revenait. Puis, comme si elle
allongeait son attente, elle faisait un tour plus long, et, allant
toujours plus loin, finissait par toucher aux deux bouts du boulevard.
Elle marchait ainsi souvent des heures, honteuse et crotte, sous le
ciel brouill, dans la suspecte horreur d'une avenue de barrire et de
l'ombre de toutes choses. Elle suivait les maisons rouges des marchands
de vin, les tonnelles nues, les treillages de guinguettes tays des
arbres morts qu'ont les fosses aux ours, les masures basses et plates
troues au hasard de fentres sans persienne, les fabriques de
casquettes o l'on vend des chemises, les htels sinistres o l'on loge
 la nuit. Elle passait devant des boutiques fermes, scelles, noires
de faillites, devant des pans de mur maudits, devant des alles noires
barres de fer, devant des fentres mures, devant des entres qui
semblaient mener  ces logements de meurtre dont on fait passer le plan,
en cour d'assises,  messieurs les jurs. C'tait,  mesure qu'elle
allait, des jardinets mortuaires, des btisses de guingois, des
architectures ignobles, de grandes portes cochres moisies, des
palissades enfermant dans un terrain vague l'inquitante blancheur des
pierres la nuit, des angles de btisses aux puanteurs salptres, des
murs salis d'affiches honteuses et de lambeaux d'annonces dchires o
la publicit pourrie tait comme une lpre. De temps en temps,  un
brusque tournant, des ruelles s'ouvraient qui semblaient  quelques pas
s'enfouir dans un trou, et d'o sortait un souffle de cave; des
culs-de-sac mettaient sur le bleu du ciel la rigidit noire d'un grand
mur; des rues montaient vaguement, o suintait de loin en loin, sur le
pltre blafard des maisons, la lueur d'un rverbre.

Germinie continuait  aller. Elle battait tout l'espace o la crapule
sole ses lundis et trouve ses amours, entre un hpital, une tuerie et
un cimetire: La Riboisire, l'Abattoir et Montmartre.

Les passants qui passent l, l'ouvrier qui remonte de Paris en sifflant,
l'ouvrire qui revient, sa journe finie, les mains sous les aisselles
pour se tenir chaud, la prostitue en bonnet noir qui erre, la
croisaient et la regardaient. Les inconnus avaient l'air de la
reconnatre; la lumire lui faisait honte. Elle se sauvait de l'autre
ct du boulevard, et longeait contre le mur de ronde la chausse
tnbreuse et dserte; mais elle en tait bientt chasse par
d'horribles ombres d'hommes et des mains brutalement amoureuses...

Elle voulait s'en aller; elle s'injuriait au dedans d'elle; elle
s'appelait lche et misrable; elle se jurait que c'tait le dernier
tour, qu'elle irait encore jusqu' cet arbre, et puis que ce serait
tout, que s'il n'tait pas rentr, c'tait fini, elle s'en irait. Et
elle ne s'en allait pas; elle marchait toujours, elle attendait
toujours, plus dvore,  mesure qu'il tardait, du dsir et de la fureur
de le voir.

 la fin, les heures s'coulant, le boulevard se dgarnissant de
passants, Germinie puise, reinte de fatigue, se rapprochait des
maisons. Elle se tranait de boutique en boutique, elle allait
machinalement l o brlait encore du gaz, et elle restait stupide
devant le flamboiement des devantures. Elle s'tourdissait les yeux,
elle tchait de tuer son impatience en l'hbtant. Ce qu'on voit au
travers des carreaux suants des marchands de vin, les batteries de
cuisine, les bols de punch tags entre deux bouteilles vides d'o sort
un brin de laurier, les vitrines o les liqueurs mettent leurs couleurs
dans un clair, une choppe pleine de petites cuillers de Ruolz, cela
l'arrtait longuement. Elle pelait les vieux arrts de tirage de
loterie placards au fond d'un cabaret, les annonces de _gloria_, les
inscriptions portant en lettres jaunes: _Vin nouveau, pur sang, 70
centimes_. Elle regardait un quart d'heure une arrire-salle o taient
un homme en blouse assis sur un tabouret devant une table, un tuyau de
pole, une ardoise et deux plateaux noirs au mur. Son regard fixe et
perdu allait, au travers d'une bue rousse,  des silhouettes troubles
de _choumaques_ penchs sur leurs tablis. Il tombait et s'oubliait sur
un comptoir qu'on lavait, sur deux mains qui comptaient les sous de la
journe, sur un entonnoir qu'on rcurait, sur un broc qu'on passait au
grs. Elle ne pensait plus. Elle demeurait l, cloue et faiblissante,
sentant son coeur s'en aller de la fatigue d'tre sur ses pieds, ne
voyant plus que dans une sorte d'vanouissement, n'entendant plus que
dans un bourdonnement les fiacres embous roulant sur le boulevard mou,
prte  tomber et force par instants de s'tayer de l'paule aux murs.

Dans l'tat d'branlement et de maladie o elle tait, avec cette
demi-hallucination du vertige qui la rendait si peureuse de passer la
Seine et la faisait se cramponner aux balustrades des ponts, il arrivait
que certains soirs, lorsqu'il pleuvait, ces dfaillances qu'elle avait
sur le boulevard extrieur prenaient les terreurs d'un cauchemar. Quand
la flamme des rverbres, tremblante dans une vapeur d'eau, allongeait
et balanait, comme dans le miroitement d'une rivire, son reflet sur le
sol mouill; quand les pavs, les trottoirs, la terre, semblaient
disparatre et mollir sous la pluie, et que rien ne paraissait plus
solide dans la nuit noye, la pauvre misrable, presque folle de
fatigue, croyait voir se gonfler un dluge dans le ruisseau. Un mirage
d'pouvante lui montrait tout  coup de l'eau tout autour d'elle, de
l'eau qui marchait, de l'eau qui s'approchait de partout. Elle fermait
les yeux, n'osait plus bouger, craignait de sentir son pas glisser sous
elle, se mettait  pleurer, et pleurait jusqu' ce que quelqu'un passt
et voult bien lui donner le bras jusqu' l'_Htel de la petite main
bleue_.




LII.


Elle montait alors dans l'escalier, c'tait son dernier refuge. Elle s'y
sauvait de la pluie, de la neige, du froid, de la peur, du dsespoir, de
la fatigue. Elle montait et s'asseyait sur une marche contre la porte
ferme de Gautruche, serrait son chle et sa jupe pour laisser passage
aux allants et venants le long de cette raide chelle, ramassait sa
personne et se rencognait pour rapetisser sur l'troit palier la place
de sa honte.

Des portes ouvertes, sortait et se rpandait sur l'escalier l'odeur des
cabinets sans air, des familles tasses dans une seule chambre,
l'exhalaison des industries malsaines, les fumes graisseuses et
animalises des cuisines de rchaud chauffes sur le carr, une puanteur
de loques, l'humide fadeur de linges schant sur des ficelles. La
fentre aux carreaux casss que Germinie avait derrire elle lui
envoyait la ftidit d'un plomb o toute la maison vidait ses ordures et
son fumier coulant.  tout moment, sous une bouffe d'infection, son
coeur se levait: elle tait oblige de prendre dans sa poche un flacon
d'eau de mlisse qu'elle avait toujours sur elle, et d'en boire une
gorge pour ne pas se trouver mal.

Mais l'escalier avait, lui aussi, ses passants: d'honntes femmes
d'ouvriers remontaient avec un boisseau de charbon ou le litre du
souper. Elles la frlaient du pied, et tout le temps qu'elles mettaient
 monter, Germinie sentait leur regard de mpris tourner autour de la
cage de l'escalier et l'craser de plus haut  chaque tage. Des
enfants, des petites filles en fanchon qui passaient dans l'escalier
noir avec la lumire d'une fleur, des petites filles qui lui faisaient
revoir, comme la lui montraient souvent ses rves, sa petite fille
vivante et grandie, elle les voyait s'arrter  la regarder avec de
grands yeux qui se reculaient d'elle; puis les petites se sauvaient et
s'essoufflaient  monter, et quand elles taient tout en haut, se
penchant presque par-dessus la rampe, elles lui jetaient des sottises
impures, des injures d'enfants du peuple... L'insulte, crache par ces
bouches de roses, tombait sur Germinie plus douloureusement que tout.
Elle se soulevait  demi, un moment; puis accable, s'abandonnant, elle
retombait sur elle-mme, et remontant son tartan sur sa tte pour s'y
cacher et s'y ensevelir, elle restait comme une morte, affaisse,
inerte, insensible, replie sur son ombre, pareille  un paquet jet l
et sur lequel tout le monde pouvait marcher, n'ayant plus de sens, ne
vivant plus de tout le corps que pour un bruit de pas qu'elle coutait
venir--et qui ne venait pas.

Enfin, aprs des heures, des heures qu'elle ne pouvait pas compter, il
lui semblait entendre, dans la rue, un trbuchement de pas; puis une
voix avine montait l'escalier en bgayant:--Canaille!... canaille ed'
d' marchand de vin!... tu m'as vendu du vin qui sole!

C'tait lui.

Et presque tous les jours recommenait la mme scne.

--Ah! t'tais l, ma Germinie, disait-il en la reconnaissant. Voil ce
que c'est... je vais te dire... On s'est un peu submerg... Et mettant
la clef dans la serrure:--Je vas te dire... C'est pas ma faute...

Il entrait, repoussait d'un coup de pied une tourterelle aux ailes
rognes qui sautillait en boitant, et fermant la porte:--Vois-tu? Ce
n'est pas moi... C'est Paillon, tu sais bien Paillon?... ce petit gros
qui est gras comme un chien de fou... Eh bien! c'est lui, vrai
d'honneur... Il a voulu me payer un litre  seize... Il m'a offert
l'honntet, j'y ai roffert la politesse... L-dessus naturellement,
nous avons consol notre caf, consol consoleras-tu!... Et d'alors en
alors... nous nous sommes tombs dessus!... Un carnage de possd!... 
preuve que ce carcan de marchand de vin nous a jets  la porte comme
des pluchures d'homard!

Germinie, pendant l'explication, avait allum la chandelle fiche dans
un chandelier de cuivre jaune.  la lueur de la lumire vacillante,
apparaissait le sale papier de la chambre, couvert de caricatures du
_Charivari_, dchires du journal et colles au mur.

--Tiens! t'es un amour, lui disait Gautruche en lui voyant poser sur la
table un poulet froid et trois bouteilles de vin. Car faut te dire...
pour ce que j'ai dans l'estomac... un mchant bouillon... voil tout...
Ah! celui-l, il aurait fallu un fier matre d'armes pour lui crever les
yeux!

Et il se mettait  manger. Germinie buvait, les coudes sur la table, en
le regardant, et son regard devenait noir.

       *       *       *       *       *

--Bon! toutes les ngresses sont mortes... faisait  la fin Gautruche en
gouttant une  une les bouteilles. Au dodo, les enfants!

       *       *       *       *       *

Et c'taient, entre ces deux tres, des amours terribles, acharns et
funbres, des ardeurs et des assouvissements sauvages, des volupts
furieuses, des caresses qui avaient les brutalits et les colres du
vin, des baisers qui semblaient chercher le sang sous la peau comme la
langue d'une bte froce, des anantissements qui les engloutissaient et
ne leur laissaient que le cadavre de leurs corps.

 cette dbauche, Germinie apportait je ne sais quoi de fou, de
dlirant, de dsespr, une sorte de frnsie suprme. Ses sens
exasprs se retournaient contre eux-mmes, et, sortant des apptits de
leur nature, ils se poussaient  souffrir. La satit les usait, sans
les teindre; et dpassant l'excs, ils se foraient jusqu'au
dchirement. Dans le paroxysme d'excitation o tait la malheureuse
crature, sa tte, ses nerfs, l'imagination de son corps enrag, ne
cherchaient plus mme le plaisir dans le plaisir, mais quelque chose au
del de plus pre, de plus poignant, de plus cuisant: la douleur dans la
volupt. Et  tout moment, le mot mourir s'chappait de ses lvres
serres, comme si tout bas elle invoquait la mort et cherchait
l'treindre dans les agonies de l'amour!

Quelquefois, la nuit, tout  coup, se dressant sur le bord du lit, elle
mettait ses pieds nus sur le froid du carreau, et restait l, farouche,
penche sur ce qui respire dans une chambre qui dort. Et peu  peu ce
qui tait autour d'elle, l'obscurit de l'heure, semblait l'envelopper.
Elle se paraissait  elle-mme tomber et rouler dans l'inconscience et
l'aveuglement de la nuit. La volont de ses ides s'teignait. Toutes
sortes de choses noires, ayant comme des ailes et des voix, lui
battaient contre les tempes. Les sombres tentations qui montrent
vaguement le crime  la folie lui faisaient passer devant les yeux, tout
prs d'elle, une lumire rouge, l'clair d'un meurtre; et il y avait
dans son dos des mains qui la poussaient, par derrire, vers la table
sur laquelle taient les couteaux... Elle fermait les yeux, bougeait un
pied; puis, ayant peur, se retenait aux draps; et  la fin, se
retournant, elle retombait dans le lit, et renouait son sommeil au
sommeil de l'homme qu'elle avait voulu assassiner; pourquoi? elle ne le
savait; pour rien,--pour tuer!

Et ainsi jusqu'au jour, dans le mauvais cabinet garni, se dbattaient la
rage et la lutte de ces mortelles amours,--tandis que la pauvre colombe
clope et boiteuse, l'infirme oiseau de Vnus, niche dans un vieux
soulier de Gautruche, jetait de temps en temps, en s'veillant au bruit,
un roucoulement effar.




LIII.


Dans ce temps-l, Gautruche fut un peu dgot de boire. Il venait
d'prouver la premire atteinte de la maladie de foie qui couvait depuis
longtemps dans son sang brl et alcoolis, sous le rouge briquet de
ses pommettes. Les affreuses souffrances qui lui avaient mordu le ct
et tordu le creux de l'estomac pendant une huitaine de jours, lui
avaient fait faire des rflexions. Il lui tait venu, avec des
rsolutions de sagesse, des ides d'avenir presque sentimentales. Il
s'tait dit qu'il fallait mettre un peu plus d'eau dans sa vie, s'il
voulait faire de vieux os. Pendant qu'il se retournait dans son lit et
qu'il se pelotonnait, les genoux remonts pour moins souffrir, il avait
regard son taudis, ces quatre murs o il remisait ses nuits, o il
rentrait le soir ses ivresses, quelquefois sans chandelle, dont il se
sauvait le matin au jour; et il avait pens  se faire un intrieur. Il
avait pens  une chambre, o il aurait une femme, une femme qui lui
ferait un bon pot-au-feu, le soignerait s'il tait souffrant,
raccommoderait ses affaires, tiendrait son linge en tat, l'empcherait
d'aller recommencer une ardoise chez un marchand de vin, une femme enfin
qui aurait pour lui tous les bons cts du mnage, et qui par l-dessus
ne serait pas une bte, le comprendrait, rirait avec lui. Cette femme
tait toute trouve: c'tait Germinie. Elle devait avoir un petit magot,
quelques sous d'amasss depuis le temps qu'elle servait chez sa vieille
demoiselle; et avec ce qu'il gagnait, lui, ils vivraient  l'aise et
bouloteraient. Il ne doutait pas de son consentement; il tait sr
d'avance qu'elle accepterait. Et d'ailleurs, ses scrupules, si elle en
avait, ne rsisteraient pas  la perspective du mariage qu'il comptait
lui faire luire au bout de leur liaison.

Un lundi, elle venait d'arriver chez lui.

--Dis donc, Germinie, commena Gautruche, qu'est-ce que tu dirais de a,
hein? Une bonne chambre... pas comme ce bahut-l... une vraie, avec un
cabinet...  Montmartre, et deux fentres, rien que a!... rue de
l'Empereur... avec une vue qu'un Anglais vous en donnerait cinq mille
francs pour l'emporter! Enfin, quelque chose de chouette et de gai,
qu'on y passerait toute la journe sans s'embter... Parce que moi, je
vais te dire... je commence  en avoir assez de dmnager pour changer
de puces. Et puis, ce n'est pas tout a: je m'embte d'tre branch en
garni, je m'embte d'tre tout seul... Les amis, c'est pas une
socit... Ils vous tombent, comme des mouches, dans votre verre, quand
c'est vous qui payez, et puis voil!... D'abord, je ne veux plus boire,
vrai de vrai, que je ne veux plus, tu verras! Tu comprends que je ne
veux pas me payer cette existence-l,  m'en faire crever... Pas de a!
Attention! Il ne faut pas s'abmer le coco... Il me semblait ces
jours-ci que j'avais aval des tire-bouchons... Et je n'ai pas envie de
frapper au monument encore tout de suite... Alors, de fil en aiguille,
voil ce qui m'a pouss: Je vas faire la proposition  Germinie... Je me
fendrais d'un peu de mobilier... Toi, tu as ce que tu as dans ta
chambre... Tu sais que je ne suis pas trop feignant, je n'ai pas du poil
dans la main pour l'ouvrage... Puis, on pourrait voir  n'tre pas
toujours  travailler pour les autres,  prendre une bote de
_cambrousier_... Toi, si tu avais quelque chose de ct, a aiderait...
Nous nous mettrions ensemble gentiment, quitte  nous faire rgulariser
un jour devant M. le maire... Ce n'est pas si bte, tout a, hein? ma
grosse, n'est-ce pas?... Et on va un peu quitter sa vieille de ce
coup-l, pas vrai! pour son vieux chri de Gautruche?

Germinie, qui avait cout Gautruche, la tte avance vers lui, le
menton appuy sur la paume de la main, se renversa dans un clat de rire
strident:

--Ah! ah! ah! Tu as cru!... Et tu me dis a comme a!... Tu as cru que
je la quitterais, elle! mademoiselle! Vrai, tu l'as cru?... Tu es bte,
sais-tu! Mais tu aurais des mille et des cents, tu serais tout cousu
d'or, entends-tu? tout cousu... C'est de la farce, hein?...
Mademoiselle? Mais tu ne sais donc pas, je ne t'ai pas dit... Ah! je
voudrais bien qu'elle meure, et que ces mains-l ne soient pas l pour
lui fermer les yeux! Il faudrait voir!... Voyons, l vraiment, tu l'as
cru?

--Dame! je m'tais figur... De la faon que tu tais avec moi... Je
croyais que tu tenais plus  moi que a... enfin que tu m'aimais... fit
le peintre, dmont par l'ironie terrible et sifflante des paroles de
Germinie.

--Ah! tu croyais encore a; que je t'aimais!

Et, comme si tout  coup elle arrachait du fond de son coeur le remords
et la plaie de ses amours:--Eh bien! oui, tiens! je t'aime... je t'aime,
comme tu m'aimes, l! autant! et voil tout! Je t'aime comme ce qu'on a
sous la main, et dont on se sert parce que c'est l!... J'ai l'habitude
de toi comme d'une vieille robe qu'on remet toujours... Voil comme je
t'aime!... Qu'est-ce que tu veux que je tienne  toi? Toi ou un autre...
je te demande un peu ce que a peut me faire?... Car, enfin, qu'est-ce
que tu as t plus qu'un autre pour moi? Eh bien! oui, tu m'as prise...
Et aprs? C'est-il assez pour que je t'aime?... Mais qu'est-ce que tu
m'as donc fait pour m'attacher, veux-tu me le dire? M'as-tu jamais
sacrifi un verre de vin? As-tu eu seulement piti de moi, quand je
trimais dans la boue, dans la neige, au risque de crever? Ah! bien oui!
Et ce qu'on me disait, ce qu'on me crachait sur la tte, que mon sang ne
faisait qu'un bouillon d'un bout  l'autre!... Tout ce que j'ai mang
d'affronts  t'attendre, c'est toi qui t'en fichais pas mal! Allons
donc!... C'est qu'il y a longtemps que je veux te dire tout a... et que
j'en ai gros l, va! Voyons, dit-elle avec un sourire atroce, est-ce que
tu crois que tu m'as rendue folle avec ton physique, avec tes cheveux,
que tu n'as plus, avec cette tte-l? Plus souvent! Je t'ai pris...
j'aurais pris n'importe qui! J'tais dans mes jours o il me faut
quelqu'un! Je ne sais plus alors, je ne vois plus... Ce n'est plus moi
qui veux... Je t'ai pris parce qu'il faisait chaud, tiens!

Elle se tut un instant.

--Va toujours, dit Gautruche, aplatis-moi sur toutes les coutures... Ne
te gne pas pendant que tu y es...

--Hein? reprit Germinie, comme tu te figurais que j'allais tre
enchante de me mettre avec toi? Tu te disais: cette bonne bte-l!
va-t-elle tre contente! Et puis, je n'aurai qu' lui promettre de
l'pouser... Elle laissera sa place en plan. Elle lchera sa
matresse... Voyez-vous a! Mademoiselle! mademoiselle qui n'a que moi!
Ah! tiens, tu ne sais rien... Et puis, tu ne comprendrais pas...
Mademoiselle qui est tout pour moi! Mais, depuis ma mre, je n'ai eu
qu'elle, je n'ai trouv qu'elle de bonne! Sauf elle, qu'est-ce qui m'a
dit quand j'tais triste: tu es triste? Et quand j'tais malade: tu es
malade? Personne! Il n'y a eu qu'elle, rien qu'elle pour me soigner,
pour s'occuper de moi... Tiens! toi qui parles d'aimer pour ce qu'il y a
entre nous... Ah! voil quelqu'un qui m'a aime, mademoiselle! Oh! oui,
aime! Et je meurs de a, sais-tu? d'tre devenue une misrable comme je
suis, une...--Elle dit le mot.--Et de la tromper, de lui voler son
affection, de la laisser toujours m'aimer comme sa fille, moi! moi! Ah!
si jamais elle apprenait quelque chose... va, sois tranquille! a ne
serait pas long... Il y en a une qui ferait un joli saut du cinquime,
vrai comme Dieu est mon matre! Mais figure-toi bien... toi encore, tu
n'es pas mon coeur, tu n'es pas ma vie, tu n'es que mon plaisir... Mais
j'ai eu un homme... Ah! je ne sais pas si je l'ai aim celui-l! On
m'aurait charcut pour lui, sans que je dise rien... Enfin, l'homme de
mon malheur!... Eh bien! vois-tu, au plus fort que j'tais pince pour
lui, quand je ne soufflais que lorsqu'il voulait, quand j'tais folle et
qu'il m'aurait march sur le ventre, je l'aurais laiss marcher!... Eh
bien! oui,  ce moment-l, mademoiselle et t malade, elle m'et fait
signe du petit doigt, que je serais revenue... Oui, pour elle, je
l'aurais quitt! Je te dis, je l'aurais quitt!

--Alors... Puisque c'est  ce point-l, ma chre, qu'on l'aime tant sa
vieille, il n'y a plus qu'une chose que je te conseille: il ne faut plus
la quitter, ta bonne dame, vois-tu?

--C'est mon cong? dit Germinie en se levant.

--Ma foi! a y ressemble.

--Eh bien! adieu... a me va!

Et, allant droit  la porte, elle sortit sans un mot.




LIV.


De cette rupture, Germinie tomba o elle devait tomber, au-dessous de la
honte, au-dessous de la nature mme. De chute en chute, la misrable et
brlante crature roula  la rue. Elle ramassa les amours qui s'usent en
une nuit, ce qui passe, ce qu'on rencontre, ce que le hasard des pavs
fait trouver  la femme qui vague. Elle n'avait plus besoin de se donner
le temps du dsir: son caprice tait furieux et soudain, allum sur
l'instant. Affam du premier venu, elle le regardait  peine, et
n'aurait pu le reconnatre. Beaut, jeunesse, ce physique d'un amant o
l'amour des femmes les plus dgrades cherche comme un bas idal, rien
de tout cela ne la tentait plus, ne la touchait plus. Ses yeux, dans
tous les hommes, ne voyaient plus que l'homme: l'individu lui tait
gal. La dernire pudeur et le dernier sens humain de la dbauche, la
prfrence, le choix, et jusqu' ce qui reste aux prostitues pour
conscience et pour personnalit, le dgot, le dgot mme,--elle
l'avait perdu!

Et elle s'en allait par les rues, battant la nuit, avec la dmarche
suspecte et furtive des btes qui fouillent l'ombre et dont l'apptit
qute. Comme jete hors de son sexe, elle attaquait elle-mme, elle
sollicitait la brutalit, elle abusait de l'ivresse, et c'tait  elle
qu'on cdait. Elle marchait, flairant autour d'elle, allant  ce qu'il y
a d'embusqu d'impur dans les terrains vagues, aux occasions du soir et
de la solitude, aux mains qui attendaient pour s'abattre sur un chle.
Sinistre et frmissante, les passants de minuit la voyaient,  la lueur
des rverbres, se glisser et comme ramper, courbe, efface, les
paules plies, rasant les tnbres, avec un de ces airs de folle et de
malade, un de ces garements infinis qui font travailler sur des abmes
de tristesse, le coeur du penseur et la pense du mdecin.




LV.


Un soir qu'elle rdait, dans la rue du Rocher, en passant devant un
marchand de vin, au coin de la rue de Laborde, elle vit le dos d'un
homme qui buvait sur le comptoir: c'tait Jupillon.

Elle s'arrta court, tourna du ct de la rue, et s'adossant  la grille
du marchand de vin, elle se mit  attendre. Elle avait la lumire de la
boutique derrire elle, les paules contre les barreaux, et elle se
tenait immobile, sa jupe retrousse d'une main par devant, son autre
main tombant au bout de son bras abandonn. Elle ressemblait  une
statue d'ombre assise sur une borne. Dans sa pose, il y avait une
rsolution terrible et comme l'ternelle patience d'attendre l
toujours. Les passants, les voitures, la rue, elle les apercevait
vaguement et lointainement. Le cheval de renfort de l'omnibus pour la
monte de la rue, un cheval blanc, tait devant elle, immobile, reint,
dormant sur pied, avec la tte et les deux jambes de devant dans la
pleine lumire de la porte: elle ne le voyait pas. Il brouillassait.
C'tait un de ces temps de Paris, sales et pourris, o il semble que
l'eau qui tombe soit dj de la boue avant d'tre tombe. Le ruisseau
lui montait sur les pieds. Elle demeura ainsi une demi-heure, lamentable
 voir, sans mouvement, menaante et dsespre, toute  contre-jour,
sombre et sans visage, pareille  une Fatalit plante par la Nuit  la
porte d'un _minzingue_!

Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui, les bras croiss:

--Mon argent? lui dit-elle. Elle avait la figure d'une femme qui n'a
plus de conscience, pour laquelle il n'y a plus de Dieu, plus de
gendarmes, plus de cour d'assises, plus d'chafaud,--plus rien!

Jupillon sentit sa blague s'arrter dans sa gorge.

--Ton argent? fit-il, ton argent, il n'est pas perdu. Mais il faut le
temps... Dans ce moment-ci, je te dirai, a ne va pas fort l'ouvrage...
Il y a longtemps que c'est fini, ma boutique, tu sais... Mais d'ici
trois mois, je te promets... Et tu vas bien?

--Canaille, va! Ah! je te tiens donc! Ah! tu voulais filer... Mais c'est
toi, mon malheur! c'est toi qui m'as fait comme je suis, brigand!
voleur! filou! Ah! c'est toi...

Germinie lui jetait cela au visage, en se poussant contre lui, en lui
faisant tte, en avanant sa poitrine contre la sienne. Elle semblait se
frotter aux coups qu'elle appelait et provoquait; et elle lui criait,
toute tendue vers lui:--Mais bats-moi donc! Qu'est-ce qu'il faut donc
que je te dise, dis, pour que tu me battes?

Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait; seulement
elle avait comme un besoin d'tre frappe. Il lui tait venu une envie
instinctive, irraisonne, d'tre brutalise, meurtrie, de souffrir dans
sa chair, de ressentir un choc, une secousse, une douleur qui ft taire
ce qui battait dans sa tte. Des coups, elle n'imaginait que cela pour
en finir. Puis, aprs les coups, elle voyait, avec la lucidit d'une
hallucination, toutes sortes de choses se passer, la garde arrivant, le
poste, le commissaire! le commissaire devant lequel elle pourrait tout
dire, son histoire, ses misres, ce que lui avait fait souffrir cet
homme, ce qu'il lui avait cot! Son coeur se dgonflait d'avance
l'ide de se vider, avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il
crevait.

--Mais bats-moi donc, rptait-elle en marchant toujours sur Jupillon,
qui cherchait  s'effacer et lui jetait en reculant des mots caressants
comme on en jette  une bte qui ne vous reconnat pas et qui veut
mordre. Un rassemblement commenait autour d'eux.

--Allons, vieille pocharde, n'embtons pas monsieur, fit un sergent de
ville qui, empoignant Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-mme
rudement. Sous l'injure brutale de cette main de police, les genoux de
Germinie flchirent: elle crut s'vanouir. Puis elle eut peur, et se mit
 courir dans le milieu de la rue.




LVI.


La passion a des retours insenss, des revenez-y inexplicables. Cet
amour maudit que Germinie croyait tu par toutes les blessures et tous
les coups de Jupillon, il revivait. Elle tait pouvante de le
retrouver en elle en rentrant. La seule vue de cet homme, cette approche
de quelques minutes, le son de sa voix, la respiration de l'air qu'il
respirait, avaient suffi pour lui retourner le coeur et la rendre toute
au pass.

Malgr tout, elle n'avait jamais pu arracher tout  fait Jupillon du
fond d'elle; il y tait rest enracin. Son premier amour tait lui.
Elle lui appartenait, contre elle-mme, par toutes les faiblesses du
souvenir, toutes les lchets de l'habitude. D'elle  lui, il y avait
tous les liens de torture qui nouent la femme pour toujours, le
sacrifice, la souffrance, l'abaissement. Il la possdait pour avoir
viol sa conscience, pitin sur ses illusions, martyris sa vie. Elle
tait  lui,  lui ternellement, comme au matre de toutes ses
douleurs.

Et ce choc, cette scne qui aurait d lui donner l'horreur de le
rencontrer jamais, ralluma en elle la frnsie de le revoir. Toute sa
passion la reprit. La pense de Jupillon l'emplit jusqu' la purifier.
Elle arrta court le vagabondage de ses sens: elle voulut n'tre
personne, puisque c'tait le seul moyen qu'elle et encore d'tre  lui.

Elle se mit  le guetter,  tudier ses heures de sortie, les rues o il
passait, les endroits o il allait. Elle le suivit, aux Batignolles,
jusqu' son nouveau logement, marcha derrire lui, contente de mettre le
pied o il avait mis le sien, d'tre mene par son chemin, de le voir un
peu, de saisir un geste qu'il faisait, de lui prendre un de ses regards.
C'tait tout: elle n'osait lui parler; elle se tenait  distance, allant
derrire, comme un chien perdu tout heureux qu'on ne le repousse pas
coups de talon.

Elle se fit ainsi, pendant des semaines, l'ombre de cet homme, une ombre
humble et peureuse qui reculait et s'loignait de quelques pas, quand
elle se croyait vue; puis se rapprochait  pas timides, et  une marque
d'impatience de l'homme, s'arrtait encore, en paraissant demander
grce.

Quelquefois elle l'attendait  la porte d'une maison o il entrait, le
reprenait quand il sortait, le reconduisait chez lui, toujours de loin,
sans lui parler, avec l'air d'une mendiante qui mendie des restes et
remercie de ce qu'on lui laisse ramasser. Puis au volet du
rez-de-chausse o il demeurait, elle coutait s'il tait seul, s'il n'y
avait personne.

Quand il tait avec une femme au bras, quoi qu'elle souffrt, elle
s'acharnait  le poursuivre. Elle allait o allait le couple, jusqu'au
bout. Elle entrait derrire eux dans les jardins publics, dans les bals.
Elle marchait dans leurs rires, dans leurs paroles, se dchirait  les
voir,  les entendre, et restait l, dans leur dos,  faire saigner
toutes ses jalousies.




LVII.


On tait au mois de novembre. Depuis trois ou quatre jours, Germinie
n'avait point rencontr Jupillon. Elle vint l'pier, le chercher prs de
son logement. Arrive  sa rue, elle vit de loin une large raie de
lumire filtrant par son volet ferm. Elle approcha et entendit des
clats de rire, des chocs de verre, des femmes, puis une chanson, une
voix, une femme, celle qu'elle hassait avec toutes les haines de son
coeur, celle qu'elle et voulu voir morte, celle dont elle avait tant de
fois cherch la mort dans les lignes du sort, elle enfin--sa cousine!

Elle se colla derrire le volet, aspirant ce qu'ils disaient, enfonce
dans la torture de les entendre, affame et se repaissant de souffrir.
Il tombait une pluie froide d'hiver. Elle ne la sentait pas. Tous ses
sens taient  couter. La voix qu'elle dtestait semblait par moments
faiblir et s'teindre sous les baisers, et ce qu'elle chantait
s'envolait comme touff par une bouche qui se pose sur une chanson. Les
heures passaient. Germinie tait toujours l. Elle ne pensait pas  s'en
aller. Elle attendait sans savoir ce qu'elle attendait. Il lui semblait
qu'il fallait qu'elle restt l toujours, jusqu' la fin. La pluie
tombait plus fort. De l'eau, d'une gouttire creve au-dessus d'elle,
lui battait sur les paules. De grosses gouttes lui glissaient sur la
nuque. Un froid de glace lui coulait dans le dos. Sa robe suait l'eau
sur le pav. Elle ne s'en apercevait pas. Elle n'avait plus dans tous
les membres que la souffrance de l'me.

Bien avant dans la nuit, il y eut du bruit, un remuement, des pas vers
la porte. Germinie courut se cacher  quelques pas dans le rentrant d'un
mur, et elle vit une femme qu'emmenait un jeune homme. Comme elle les
regardait s'loigner, elle sentit sur ses mains quelque chose de doux et
de chaud qui lui fit peur d'abord: c'tait un chien qui la lchait, un
gros chien qu'elle avait tenu tout petit bien des soires sur ses
genoux, dans l'arrire-boutique de la crmire...

--Ici, Molosse! cria deux ou trois fois dans l'ombre de la rue la voix
impatiente de Jupillon.

Le chien aboya, se sauva, se retourna en gambadant pour revenir, et
rentra. La porte se referma. Les voix et les chansons ramenrent  la
mme place, contre le volet, Germinie, que la pluie trempait et qui se
laissa tremper en coutant toujours, jusqu'au matin, jusqu'au petit
jour, jusqu' l'heure o des maons allant  leur ouvrage, leur pain
sous le bras, se mirent  rire en la voyant.




LVIII.


Deux ou trois jours aprs cette nuit passe sous la pluie, Germinie
avait un visage effrayant de souffrance, le teint marbr, les yeux
brlants. Elle ne disait rien, ne se plaignait pas, faisait son service
comme  l'ordinaire.

--Ah ! toi, regarde-moi donc un peu, lui dit mademoiselle; et
l'attirant brusquement au jour:

--Qu'est-ce que c'est que a? cette mine de dterre-l? Allons, voyons,
tu es malade? Mon Dieu! as-tu chaud aux mains!

Elle lui prit le poignet, et lui rejetant le bras au bout d'un instant:

--Comment, chienne de bte! tu as une fivre de cheval! Et tu gardes a
pour toi!

--Mais non, mademoiselle, balbutia Germinie. Je crois que c'est un gros
rhume, tout bonnement... Je me suis endormie, l'autre soir, la fentre
de ma cuisine ouverte...

--Oh! toi, d'abord, reprit mademoiselle, tu crverais que tu ne ferais
pas seulement: Ouf! Attends...

Et, mettant ses lunettes, roulant vivement son fauteuil  une petite
table auprs de la chemine, elle se mit  crire quelques lignes de sa
grosse criture.

--Tiens, fit-elle en pliant la lettre, tu vas me faire le plaisir de
donner cela  ton amie Adle pour le faire porter par le portier... Et
maintenant,  la paille!

Mais Germinie ne voulut jamais aller se coucher. Ce n'tait pas la
peine. Elle ne se fatiguerait pas. Elle resterait assise toute la
journe. D'ailleurs, le plus fort de son mal tait pass; elle allait
dj mieux. Et puis le lit, pour elle, faisait mourir.

Le mdecin, appel par le mot de mademoiselle, vint le soir. Il examina
Germinie et ordonna l'application de l'huile de croton. Les dsordres de
la poitrine taient tels qu'il ne pouvait encore rien dire. Il fallait
attendre l'effet des remdes.

Il revint au bout de quelques jours, fit coucher Germinie, l'ausculta
longuement.--C'est prodigieux, dit-il  mademoiselle quand il fut
redescendu, elle a eu une pleursie, et ne s'est pas alite un moment...
C'est donc une fille de fer?... Oh! l'nergie des femmes!... Quel ge
a-t-elle?

--Quarante-et-un ans.

--Quarante-et-un ans? Oh! c'est impossible!... Vous tes sre? Elle en
parat cinquante...

--Ah! pour paratre, elle parat tout... Qu'est-ce que vous voulez?
Jamais de sant... toujours  tre malade... des chagrins... des
misres... et puis un caractre  se tourmenter toujours...

--Quarante-et-un ans! c'est tonnant! rpta le mdecin. Il reprit aprs
une seconde de rflexion:

--Y a-t-il eu dans sa famille,  votre connaissance, des affections de
poitrine? A-t-elle eu des parents qui soient morts...

--Elle a perdu une soeur d'une pleursie... mais elle tait plus ge...
Elle avait quarante-huit ans, je crois...

Le mdecin tait devenu srieux.--Enfin, la poitrine se dgage, dit-il
d'un ton rassurant. Mais il est de toute ncessit qu'elle se repose...
Et puis envoyez-la-moi une fois par semaine... Qu'elle vienne me voir...
Qu'elle prenne pour cela un beau temps, un jour de soleil.




LIX.


Mademoiselle eut beau parler, prier, vouloir, gronder: elle ne put
obtenir de Germinie qu'elle discontinut son service pendant quelques
jours. Germinie ne voulut mme point entendre parler d'une aide qui
ferait le plus gros de son ouvrage. Elle dclara  mademoiselle que
c'tait impossible et inutile, qu'elle ne se ferait jamais  l'ide
d'une autre femme l'approchant, la servant, la soignant; que rien que
cette ide dans son lit lui donnerait la fivre, qu'elle n'tait pas
encore morte, et que tant qu'elle pourrait mettre un pied devant
l'autre, elle suppliait qu'on la laisst aller.  dire cela, elle mit un
accent si tendre, ses yeux priaient si bien, sa voix de malade tait si
humble et si passionne dans sa demande, que mademoiselle n'eut pas le
courage de la forcer  prendre quelqu'un. Elle la traita seulement de
tte de bois, de bte brute, qui croyait, comme tous les gens de la
campagne, qu'on est mort pour quelques jours passs au lit.

Se soutenant avec une apparence de mieux, due  la mdication nergique
du mdecin, Germinie continuait  faire le lit de mademoiselle qui
l'aidait  soulever les matelas. Elle continuait  lui faire  manger,
et cela surtout lui tait horrible.

Quand elle prparait le djeuner et le dner de mademoiselle, elle se
sentait mourir dans sa cuisine, une de ces misrables petites cuisines
de grande ville, qui font tant de femmes pulmoniques. La braise qu'elle
allumait, et d'o se levait lentement un filet de fume cre, commenait
 lui faire dfaillir le coeur; puis bientt le charbon que lui vendait
le charbonnier d' ct, du fort charbon de Paris, plein de fumerons,
l'enveloppait de son odeur enttante. Le tuyau de tirage, crass et
rabattant, le manteau bas de la chemine, lui renvoyaient dans la
poitrine la malsaine respiration du feu et l'ardeur corrodante du
fourneau  hauteur d'appui. Elle suffoquait, elle sentait le rouge et le
chaud de tout son sang lui monter  la figure et lui faire des plaques
sur le front. La tte lui tournait. Dans la demi-asphyxie des
blanchisseuses qui repassent au milieu de la vapeur des rchauds, elle
se jetait  la fentre, et humait un peu d'air glac.

Pour souffrir debout, aller toujours malgr ses dfaillances, elle avait
plus que la rpulsion des gens du peuple  s'aliter, plus que la
furieuse et jalouse volont de ne pas laisser les soins d'une autre
entourer mademoiselle: elle avait la terreur de la dlation, qui pouvait
entrer avec une nouvelle domestique. Il fallait qu'elle ft l pour
garder mademoiselle et empcher qu'on approcht d'elle. Puis il fallait
encore qu'elle se montrt, que le quartier la vt, et qu'elle n'et pas
un air de morte pour ses cranciers. Il fallait qu'elle ft semblant
d'avoir mme des forces, qu'elle jout l'apparence et la gaiet de la
vie, qu'elle donnt confiance  toute la rue avec les paroles arranges
du mdecin, avec une mine d'esprance, avec la promesse de ne pas
mourir. Il fallait qu'elle ft bonne figure pour rassurer ses dettes,
pour empcher les alarmes de l'argent de monter l'escalier et de
s'adresser  mademoiselle.

Cette comdie horrible et ncessaire, elle la soutint. Elle fut hroque
 faire mentir tout son corps, redressant, devant les boutiques qui
l'piaient, sa taille affaisse, pressant son pas tranant, se frottant
les joues, avant de descendre, avec une serviette rude pour y rappeler
la couleur du sang, pour farder sur son visage les pleurs de son mal et
le masque de sa mort!

Malgr la toux atroce qui secouait, toute la nuit, ses insomnies, malgr
le dgot de son estomac repoussant la nourriture, elle passa ainsi tout
l'hiver  se vaincre et  se surmonter,  se dbattre avec les hauts et
les bas de la maladie.

Chaque fois qu'il venait, le mdecin disait  mademoiselle qu'il ne
voyait chez sa bonne aucun des organes essentiels  la vie attaqu d'une
manire grave. Les poumons taient bien un peu ulcrs en haut; mais on
gurit de cela. Seulement c'est un corps bien us, bien us, rptait-il
avec un certain accent triste, un air presque embarrass qui frappait
mademoiselle. Et il parlait toujours,  la fin de ses visites, de
changement d'air, de campagne.




LX.


Au mois d'aot, le mdecin ne trouvait plus que cela  conseiller,
ordonner: la campagne. Malgr la peine qu'ont les vieilles gens  se
dplacer,  changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie, en
dpit de son humeur casanire et de l'espce de dchirement qu'elle
ressentait  s'arracher de son intrieur, mademoiselle se dcida
emmener Germinie  la campagne. Elle crivit  une fille de la _Poule_,
qui habitait, avec une niche d'enfants, une jolie petite proprit dans
un village de la Brie, et qui, depuis de longues annes, sollicitait
d'elle une longue visite. Elle lui demanda l'hospitalit pendant un
mois, six semaines pour elle et sa bonne malade.

On partit. Germinie tait heureuse. Arrive, elle se trouva mieux. Sa
maladie, pendant quelques jours, eut l'air de se laisser distraire par
le changement. Mais l't, cette anne-l, tait incertain, pluvieux,
tourment de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit
un refroidissement; et mademoiselle entendit bientt recommencer sur sa
tte, juste au-dessus de l'endroit o elle couchait, l'affreuse toux qui
lui avait t si insupportable et si douloureuse  Paris. C'taient des
quintes presses et comme trangles qui s'arrtaient un moment, puis
reprenaient, des quintes dont les silences laissaient  l'oreille et au
coeur une attente nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de ce
qui revenait toujours, clatait, se brisait, s'teignait encore, mais
vibrait, mme teint, sans jamais se taire ni vouloir finir.

Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une nergie,
une activit qui tonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle
tait debout avec tout le monde. Un matin,  cinq heures, elle alla avec
le domestique dans un char--banc,  trois lieues de l, chercher du
poisson dans un moulin; une autre fois, elle se trana, avec les bonnes
de la maison, au bal de la fte, et ne rentra qu'avec elles au jour.
Elle travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de chaise, dans un
angle de la cuisine, elle tait toujours  faire quelque chose de ses
doigts. Mademoiselle fut oblige de la faire sortir, de l'envoyer
s'asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se mettre sur le banc
vert, son ombrelle ouverte sur sa tte, avec du soleil dans sa jupe et
sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s'oubliait l  respirer le jour,
la lumire, la chaleur, dans une sorte d'aspiration passionne et de
bonheur fivreux. Sa bouche dtendue s'entr'ouvrait  l'haleine du grand
air. Ses yeux brlaient sans remuer; et dans l'ombre claire qui
glissait de la soie de l'ombrelle, son visage consum, dcharn,
funbre, regardait comme une tte de mort amoureuse.

Toute lasse qu'elle tait le soir, rien ne pouvait la dcider  se
coucher avant sa matresse. Elle voulait tre l pour la dshabiller.
Assise  ct d'elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir
comme elle pouvait, l'aidait  ter un jupon, puis se rasseyait,
ramassait un instant ses forces, se relevait, voulait encore servir
quelque chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyt de force et lui
ordonnt de rester tranquille. Et tout le temps que durait cette
toilette du soir, c'tait toujours dans sa bouche le mme rabchage sur
les domestiques de la maison.--Voyez-vous, mademoiselle, vous n'avez pas
ide des yeux qu'ils se font quand ils croient qu'on ne les voit pas...
la cuisinire et le domestique... Ils se tiennent encore, quand je suis
l; mais l'autre jour, je les ai surpris dans la chambre  four... Ils
s'embrassaient, figurez-vous! Heureusement que madame ici ne s'en doute
pas.--Ah! te voil encore dans tes histoires! Mais, bon Dieu, faisait
mademoiselle, qu'ils se pigeonnent ou qu'ils ne se pigeonnent pas,
qu'est-ce que a te fait? Ils sont bons pour toi, n'est-ce pas? Voil
tout ce qu'il faut...--Oh! trs-bons, mademoiselle; de ce ct-l, je
n'ai rien  dire... La Marie s'est releve cette nuit pour me donner
boire... et lui, quand il reste du dessert, c'est toujours pour moi...
Oh! il est trs-gentil pour moi... a n'amuse mme pas trop la Marie,
qu'il s'occupe comme a de moi... Dame! vous comprenez,
mademoiselle...--Allons, tiens! va te coucher avec toutes tes btises,
lui disait brusquement sa matresse, tristement impatiente de voir chez
une personne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.




LXI.


Au retour de la campagne, le mdecin, aprs avoir examin Germinie, dit
 mademoiselle:--Cela a t bien vite, bien vite.... Le poumon gauche
est entirement pris... Le droit est attaqu en haut... et je crains
bien qu'il ne soit infiltr dans toute son tendue... C'est une femme
perdue... Elle peut vivre encore six semaines, deux mois tout au plus...

--Ah! Seigneur, dit Mlle de Varandeuil, mais tout ce que j'ai aim y
passera donc avant moi! Je m'en irai donc aprs tout le monde, moi,
dites donc?...

--Avez-vous song  la mettre quelque part, mademoiselle, dit le mdecin
aprs un instant de silence... Vous ne pouvez pas la garder... C'est
pour vous une trop grande gne... une douleur de l'avoir l, reprit le
mdecin  un mouvement de mademoiselle.

--Non, monsieur, non, je n'y ai pas pens... Ah! oui, que je la fasse
partir!... Mais vous avez bien vu, monsieur: ce n'est pas une bonne, ce
n'est pas une domestique pour moi, cette fille-l: c'est comme la
famille que je n'ai pas eue!... Qu'est-ce que vous voulez que je lui
dise: Va-t'en,  prsent! Ah! c'est la premire fois que je souffre tant
de n'tre pas riche, d'avoir un appartement de quatre sous comme j'en ai
un... Pour lui en parler, moi, mais c'est impossible!... Et puis o
irait-elle? Chez Dubois?... Ah! bien oui, chez Dubois!... Elle y a t
voir la bonne que j'avais avant elle et qui y est morte... Autant la
tuer!... L'hpital, alors?... Non, pas l, je ne veux pas qu'elle meure
l!

--Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent fois mieux qu'ici... Je la
ferais entrer  Lariboisire, dans le service d'un mdecin qui est mon
ami... Je la recommanderais  un interne qui me doit beaucoup... Elle
aurait une trs-bonne soeur dans la salle o je la ferais mettre... Au
besoin, elle aurait une chambre... Mais je suis sr qu'elle prfrera
tre dans une salle commune... C'est un parti ncessaire  prendre,
voyez-vous, mademoiselle. Elle ne peut pas rester dans cette chambre
l-haut... Vous savez ce que sont ces horribles chambres de
domestique... Je trouve mme que les commissions de salubrit devraient
bien, l-dessus, forcer les propritaires  l'humanit: c'est
indigne!... Le froid va venir... il n'y a pas de chemine; avec la
tabatire et le toit, ce sera une glacire... Vous la voyez encore
aller... Oh! elle a un courage tonnant, une vitalit nerveuse
prodigieuse... Mais, malgr tout, le lit va la prendre dans quelques
jours... elle ne se relvera plus... Voyons, de la raison,
mademoiselle... Laissez-moi lui parler, voulez-vous?

--Non, pas encore... Cette ide-l... j'ai besoin de m'y faire... Et
puis de la voir autour de moi, je crois qu'elle ne va pas mourir comme
a si vite... Nous aurons toujours le temps... Plus tard, nous
verrons... oui, plus tard...

--Pardon, mademoiselle, mais permettez-moi de vous dire qu' la soigner,
vous tes capable de vous rendre malade...

--Moi?... Oh! moi!... Et Mlle de Varandeuil fit le geste d'une personne
dont la vie est toute donne.




LXII.


Au milieu des inquitudes dsespres que donnait  Mlle de Varandeuil
la maladie de sa bonne, se glissait une impression singulire, une
certaine peur devant l'tre nouveau, inconnu, mystrieux, que le mal
avait fait lever du fond de Germinie. Mademoiselle ressentait comme un
malaise auprs de cette figure enfonce, enterre, presque disparue dans
une implacable duret, et qui ne semblait revenir  elle-mme et se
retrouver que fugitivement, par lueurs, dans l'effort d'un ple sourire.
La vieille femme avait vu bien des gens mourir; sa longue et douloureuse
mmoire lui rappelait bien des expressions de ttes chres et
condamnes, bien des expressions de mort tristes, accables, dsoles,
mais aucun des visages dont elle se souvenait n'avait pris en
s'teignant ce sombre caractre d'un visage qui s'enferme et se retire
en lui-mme.

Toute serre dans sa souffrance, Germinie se tenait farouche, raidie,
concentre, impntrable. Elle avait des immobilits de bronze. En la
regardant, mademoiselle se demandait ce qu'elle couvait ainsi sans
bouger, si c'tait la rvolte de sa vie, l'horreur de mourir, ou bien un
secret, un remords. Rien d'extrieur ne semblait plus toucher la malade.
La sensation des choses s'en allait d'elle. Son corps devenait
indiffrent  tout, ne demandait plus  tre soulag, ne paraissait plus
dsirer gurir. Elle ne se plaignait de rien, n'avait de plaisir ni de
distraction  rien. Ses besoins de tendresse eux-mmes l'avaient
quitte. Elle ne donnait plus signe de caresse, et, chaque jour, quelque
chose d'humain quittait cette me de femme qui paraissait se ptrifier.
Souvent, elle s'abmait dans des silences qui faisaient attendre le
dchirement d'un cri, d'une parole; mais, aprs avoir promen le regard
autour d'elle, elle ne disait rien, et recommenait  regarder au mme
endroit, dans le vide, devant elle, fixement, ternellement.

Quand mademoiselle rentrait de chez l'amie o elle allait dner, elle
trouvait Germinie dans l'obscurit, sans lumire, affaisse dans un
fauteuil, les jambes allonges sur une chaise, la tte penche sur sa
poitrine, et si profondment absorbe, que parfois elle n'entendait pas
la porte s'ouvrir. Dans la chambre, en avanant, il semblait  Mlle de
Varandeuil dranger un pouvantable tte--tte de la Maladie et de
l'Ombre, o Germinie cherchait dj dans la terreur de l'invisible
l'aveuglement de la tombe et la nuit de la mort.




LXIII.


Tout le mois d'octobre, Germinie s'obstina  ne pas vouloir s'aliter.
Chaque jour, cependant, elle tait plus faible, plus dfaillante, plus
abandonne de son corps.  peine si elle pouvait monter l'tage qui
allait  son sixime, en se tirant le long de la rampe.  la fin, elle
tombait dans l'escalier: les autres domestiques la ramassaient et la
portaient jusqu' sa chambre. Mais cela ne l'arrtait pas: le lendemain,
elle redescendait avec cette lueur de force que le matin donne aux
malades. Elle prparait le djeuner de mademoiselle, elle faisait un
semblant d'ouvrage, elle tournait encore dans l'appartement,
s'accrochant aux meubles, se tranant. Mademoiselle en avait piti: elle
la forait  se jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une
demi-heure, une heure, sans dormir, ne parlant pas, les yeux ouverts,
immobiles et vagues, comme les gens qui souffrent.

Un matin, elle ne descendit pas. Mademoiselle monta au sixime, tourna
dans un troit corridor empest par des lieux de domestiques, et arriva
 la porte de Germinie, la porte 21. Germinie lui demanda bien pardon de
l'avoir fait monter. Il lui avait t impossible de mettre les pieds au
bas de son lit. Elle avait de grandes douleurs dans le ventre, et le
ventre tout enfl. Elle pria mademoiselle de s'asseoir un instant, et
retira, pour lui faire place, le chandelier qui tait sur la chaise,
la tte de son lit.

Mademoiselle s'assit, et resta quelques instants regardant cette
misrable chambre de domestique, une de ces chambres o le mdecin est
oblig de poser son chapeau sur le lit, et o il y a  peine la place
pour mourir! C'tait une mansarde de quelques pieds carrs sans
chemine, o la tabatire  crmaillre laissait passer l'haleine des
saisons, le chaud de l't, le froid de l'hiver. Les dbarras, de
vieilles malles, des sacs de nuit, un panier de bain, le petit lit de
fer o Germinie avait couch sa nice, taient entasss sous le pan
coup du mur. Le lit, une chaise et une petite toilette boiteuse avec
une cuvette casse, faisaient tout le mobilier. Au-dessus du lit tait
pendu, dans un cadre peint  la faon du palissandre, un daguerrotype
d'homme.

Le mdecin vint dans la journe.--Ah! de la pronite... fit-il, quand
mademoiselle lui eut appris l'tat de Germinie.

Il monta voir la malade.--Je crains, dit-il en redescendant, qu'il n'y
ait un abcs dans l'intestin communiquant avec un abcs dans la
vessie... C'est grave... trs-grave... Il faut bien lui recommander de
ne faire aucun grand mouvement dans son lit, de se retourner avec
prcaution... Elle pourrait mourir tout  coup dans les plus affreuses
douleurs... Je lui ai propos d'aller  Lariboisire... elle a accept
tout de suite... Elle n'a aucune rpugnance... Seulement, je ne sais pas
comment elle supportera le transport... Enfin, elle a tant d'nergie, je
n'en ai jamais vu une pareille... Demain matin, vous aurez l'ordre
d'admission...

Quand mademoiselle remonta chez Germinie, elle la trouva souriante dans
son lit, gaie de l'ide de s'en aller:--Allez, mademoiselle, lui
dit-elle, c'est l'affaire de six semaines...




LXIV.


 deux heures, le lendemain, le mdecin apporta le billet d'entre. La
malade tait prte  partir. Mademoiselle lui proposa de s'en aller sur
un brancard qu'on ferait venir de l'hpital.--Oh! non, dit vivement
Germinie, je me croirais morte... Elle pensait  ses dettes; elle avait
besoin de se faire voir,  ses cranciers de la rue, vivante et debout
jusqu' la fin!

Elle sortit du lit. Mlle de Varandeuil l'aida  passer son jupon et sa
robe. Aussitt hors du lit, la vie disparut de son visage, la flamme de
son teint: il sembla lui monter tout  coup de la terre sous la peau. En
s'accrochant  la rampe, elle descendit l'tage raide de l'escalier de
service, et arriva  l'appartement. On l'assit dans la salle  manger,
sur un fauteuil, prs de la fentre. Elle voulut passer ses bas toute
seule, et en les remontant d'une pauvre main tremblante et dont les
doigts se cognaient, elle laissa voir un peu de ses jambes si maigres
qu'elles faisaient peur. La femme de mnage mettait pendant ce temps-l,
dans un paquet, un peu de linge, un verre, une tasse et un couvert en
tain que Germinie avait voulu emporter. Quand ce fut fini, Germinie
regarda un moment tout autour d'elle: elle enveloppa la pice d'un
embrassement suprme et qui semblait vouloir emporter les choses. Puis,
ses yeux s'arrtant sur la porte par o la femme de mnage venait de
sortir:--Au moins, dit-elle  mademoiselle, je vous laisse quelqu'un
d'honnte...

Elle se leva. La porte se ferma derrire elle avec un bruit d'adieu, et
soutenue par Mlle de Varandeuil qui la portait presque, elle descendit,
par le grand escalier, les cinq tages.  chaque palier, elle s'arrtait
et respirait. Au vestibule, elle trouva le portier qui lui avait apport
une chaise. Elle tomba dessus. Le gros homme, en riant, lui promit la
sant dans six semaines. Elle remua la tte en disant un _oui, oui_
touff.

Elle tait dans le fiacre,  ct de sa matresse. Le fiacre tait dur
et sautait sur le pav: Elle avait avanc le corps pour n'avoir pas le
contre-coup des cahots, et se tenait de la main  la portire,
cramponne. Elle regardait passer les maisons, et ne parlait plus.
Arrive  la porte de l'hpital, elle ne voulut pas qu'on la portt.
Pouvez-vous aller jusque-l?--lui dit le concierge, en lui montrant
une vingtaine de pas la salle de rception. Elle fit signe que oui, et
marcha: c'tait une morte qui allait parce qu'elle voulait aller!

Enfin, elle arriva dans la grande salle haute, froide, rigide, nette,
sche et terrible, dont les bancs de bois faisaient cercle autour du
brancard qui attendait. Mlle de Varandeuil la fit asseoir sur un
fauteuil de paille, prs d'un guichet vitr. Un employ ouvrit le
guichet, demanda  Mlle de Varandeuil le nom, l'ge de Germinie, et
couvrit d'criture pendant un quart d'heure une dizaine de papiers
marqus en tte d'une image religieuse. Cela fait, Mlle de Varandeuil se
retourna, l'embrassa; elle vit un garon de salle la prendre sous le
bras, puis elle ne la vit plus, se sauva, et tombant sur les coussins du
fiacre, elle clata en sanglots et lcha toutes les larmes dont son coeur
touffait depuis une heure. Sur le sige, le dos du cocher tait tonn
d'entendre pleurer si fort.




LXV.


Le jour de la visite, le jeudi venu, Mlle de Varandeuil partit pour voir
Germinie  midi et demi. Elle voulait tre  son lit au moment juste de
l'ouverture,  une heure prcise. Repassant par les rues o elle avait
pass quatre jours avant, elle se rappelait l'affreux voyage du lundi.
Il lui semblait, dans la voiture o elle tait seule, gner un corps
malade, et elle se tenait dans le coin du fiacre comme pour laisser de
la place au souvenir de Germinie. Comment allait-elle la trouver?... La
trouverait-elle seulement? Si son lit allait tre vide!...

Le fiacre enfila une petite rue toute pleine de charrettes d'oranges et
de femmes qui, assises sur le trottoir, vendaient des biscuits dans des
paniers. Il y avait je ne sais quoi de misrable et de lugubre dans cet
tal en plein vent de fruits et de gteaux, douceurs de mourants,
viatiques de malades, attendus par la fivre, esprs par l'agonie, et
que des mains de travail, toutes noires, prenaient en passant pour
porter  l'hpital et faire bonne bouche  la mort. Des enfants les
portaient gravement, presque pieusement, comme s'ils comprenaient, sans
y toucher.

Le fiacre s'arrta devant la grille de la cour. Il tait une heure moins
cinq minutes.  la porte se pressait une queue de femmes, avec leurs
robes des jours ouvriers, serres, sombres, douloureuses et
silencieuses. Mlle de Varandeuil se mit  la queue, avana avec les
autres, entra: on la fouilla. Elle demanda la salle Sainte-Josphine, on
lui indiqua le second pavillon au second. Elle trouva la salle, puis le
lit, le lit 14 qui tait, comme on le lui avait dit, un des derniers
droite. D'ailleurs, elle y fut comme appele, du bout de la salle, par
le sourire de Germinie, ce sourire des malades d'hpital  une visite
inattendue qui dit si doucement, ds qu'on entre:--C'est moi, ici...

Elle se pencha sur le lit. Germinie voulut la repousser avec un geste
d'humilit et comme une honte de servante.

Mlle de Varandeuil l'embrassa.

--Ah! lui dit Germinie, le temps m'a bien dur hier... Je m'tais figur
que c'tait jeudi... et je m'ennuyais aprs vous...

--Ma pauvre fille!... Et comment te trouves-tu?

--Oh! a va bien maintenant... mon ventre est dgonfl.... J'ai trois
semaines  tre ici, voyez-vous, mademoiselle... Ils disent que j'en ai
pour un mois, six semaines... mais je me connais... Et puis je suis
trs-bien, je ne m'ennuie pas... je dors maintenant la nuit... J'avais
une soif quand vous m'avez amene lundi!... Ils ne veulent pas me donner
d'eau rougie....

--Qu'est-ce que tu as l  boire?

--Oh! comme chez nous... de l'albumine. Voulez-vous m'en verser, tenez,
mademoiselle... c'est si lourd, leurs choses d'tain!

Et se soulevant d'un bras avec le petit bton pendant au milieu de son
lit, avanant l'autre mis  nu par la chemise releve, tout maigre et
grelottant, vers le verre que lui tendait Mlle de Varandeuil, elle but.

--L, fit-elle, quand elle eut fini, et elle posa ses deux bras tendus,
hors du lit, sur le drap. Elle reprit:--Faut-il que je vous drange
comme a, ma pauvre demoiselle... a doit tre d'une salet finie chez
nous?

--Ne t'occupe donc pas de a.

Il y eut un instant de silence. Un sourire dcolor vint aux lvres de
Germinie:--J'ai fait de la contrebande, dit-elle  Mlle de Varandeuil en
baissant la voix, je me suis confesse pour tre bien...

Puis, avanant la tte sur l'oreiller de faon  tre plus prs de
l'oreille de Mlle de Varandeuil:

--Il y a des histoires ici... J'ai une drle de voisine, allez, l...
Elle indiqua d'un coup d'oeil et d'un mouvement d'paule la malade
laquelle elle tournait le dos.--Elle a un homme qui vient la voir ici...
Il lui a parl hier pendant une heure... J'ai entendu qu'ils avaient un
enfant... Elle a quitt son mari... Il tait comme un fou, cet homme-l,
en lui parlant...

Et disant cela, Germinie s'animait comme toute pleine encore et toute
tourmente de cette scne de la veille, toute fivreuse et toute
jalouse, si prs de la mort, d'avoir entendu de l'amour  ct d'elle!

Puis tout  coup, elle changea de figure. Il venait une femme vers son
lit. La femme parut embarrasse en voyant Mlle de Varandeuil. Au bout de
quelques minutes, elle embrassa Germinie, et comme une autre femme
venait, elle se hta de partir. La nouvelle venue fit de mme, embrassa
Germinie, et la quitta aussitt. Aprs les femmes, un homme vint; puis
ce fut une autre femme. Tous, au bout d'un instant, se penchaient sur la
malade pour l'embrasser, et dans chaque baiser Mlle de Varandeuil
percevait vaguement un marmottement de paroles, des mots changs, une
demande sourde de ceux qui embrassaient, une rponse rapide de celle qui
tait embrasse.

--Eh bien! dit-elle  Germinie, j'espre qu'on te soigne!

--Ah! oui, rpta Germinie, avec une voix singulire, on me soigne!

Elle n'avait plus l'air vivant comme au commencement de la visite. Un
peu de sang mont  ses joues y tait rest seulement ainsi qu'une
tache. Son visage semblait ferm; il tait froid et sourd, pareil  un
mur. Sa bouche rentre tait comme scelle. Ses traits se cachaient sous
le voile d'une souffrance infinie et muette. Il n'y avait plus rien de
caressant ni de parlant dans ses yeux immobiles, tout occups et remplis
de la fixit d'une pense. On et dit qu'une immense concentration
intrieure, une volont de la dernire heure, ramenait au dedans de sa
personne tous les signes extrieurs de ses ides, et que tout son tre
se tenait dsesprment repli sur une douleur attirant tout  elle.

C'est que ces visites qu'elle venait de recevoir, c'taient la
fruitire, l'picier, la marchande de beurre, la blanchisseuse,--toutes
ses dettes vivantes! Ces baisers, c'taient les baisers de tous ses
cranciers venant, dans une embrassade, flairer leurs crances et faire
_chanter_ son agonie!




LXVI.


Le samedi matin, mademoiselle venait de se lever. Elle tait en train de
faire un petit panier de quatre pots de confitures de Bar qu'elle
comptait porter le lendemain  Germinie, quand elle entendit des voix
basses, un colloque dans la pice d'entre entre la femme de mnage et
le portier. Puis presque aussitt la porte s'ouvrit, le portier entra.

--Une triste nouvelle, mademoiselle, dit-il.

Et il lui tendit une lettre qu'il avait  la main; elle portait le
timbre de l'hpital de La Riboisire: Germinie tait morte le matin,
sept heures.

Mademoiselle prit le papier; elle n'y vit que des lettres qui lui
disaient: Morte! morte! Et la lettre avait beau lui rpter: Morte!
morte! elle n'y pouvait croire. Comme ceux dont on apprend subitement la
fin, Germinie lui apparaissait toute vivante, et sa personne qui n'tait
plus se reprsentait  elle avec la prsence suprme de l'ombre de
quelqu'un. Morte! Elle ne la verrait plus! Il n'y avait donc plus de
Germinie au monde! Morte! Elle tait morte! Et ce qui allait remuer
maintenant dans la cuisine, ce ne serait plus elle; ce qui allait lui
ouvrir la porte, ce ne serait plus elle; ce qui trlerait le matin dans
sa chambre, ce serait une autre!--Germinie! Elle cria cela  la fin,
avec le cri dont elle l'appelait; puis, se reprenant:--Machine!
Chose!... Comment t'appelles-tu, toi? dit-elle durement  la femme de
mnage toute trouble. Ma robe... que j'y aille...

Il y avait, dans ce dnouement si rapide de la maladie, une si brusque
surprise que sa pense ne pouvait s'y faire. Elle avait peine
concevoir cette mort soudaine, secrte et vague, contenue tout entire
pour elle dans ce chiffon de papier. Germinie tait-elle vraiment morte?
Mademoiselle se le demandait avec le doute des gens qui ont perdu une
personne chre au loin, et, ne l'ayant pas vue mourir, ne veulent pas
qu'elle soit morte. Ne l'avait-elle pas vue encore toute vivante la
dernire fois? Comment cela tait-il arriv? Comment tout  coup
tait-elle devenue ce qui n'est plus bon qu' mettre dans la terre?
Mademoiselle n'osait y songer, et y songeait. L'inconnu de cette agonie
dont elle ignorait tout, l'effrayait et l'attirait. L'anxieuse curiosit
de sa tendresse allait vers les dernires heures de sa bonne, et elle
essayait d'en soulever  ttons le voile et l'horreur. Puis il lui
prenait une irrsistible envie de tout savoir, d'assister, par ce qu'on
lui dirait,  ce qu'elle n'avait pas vu. Il fallait qu'elle apprt si
Germinie avait parl avant de mourir, si elle avait exprim un dsir,
tmoign une volont, laiss chapper un de ces mots qui sont le dernier
cri de la vie.

Arrive  La Riboisire, elle passa devant le concierge, un gros homme
puant la vie comme on pue le vin, traversa les corridors o glissaient
des convalescentes ples, et sonna tout au bout de l'hpital  une porte
voile de rideaux blancs. On ouvrit: elle se trouva dans un parloir
clair de deux fentres, o une sainte Vierge de pltre tait pose sur
un autel, entre deux vues du Vsuve qui semblaient frissonner l, contre
le mur nu. Derrire elle, d'une porte ouverte, sortait un caquetage de
soeurs et de petites filles, un bruit de jeunes voix et de frais rires,
la gaiet d'une pice blanche o le soleil s'amuse avec des enfants qui
jouent.

Mademoiselle demanda  parler  la Mre de la salle Sainte-Josphine. Il
vint une soeur petite,  demi bossue, avec une figure laide et bonne, une
figure  la grce de Dieu. Germinie tait morte dans ses bras.--Elle ne
souffrait presque plus, dit la soeur  mademoiselle; elle se trouvait
mieux; elle se sentait soulage; elle avait de l'esprance. Le matin,
vers les sept heures, au moment o son lit venait d'tre fait, tout
coup, sans se voir mourir, elle a t prise d'un vomissement de sang
dans lequel elle a pass.--La soeur ajouta qu'elle n'avait rien dit, rien
demand, rien dsir.

Mademoiselle se leva, dlivre des horribles penses qu'elle avait eues.
Germinie avait t sauve de toutes les souffrances d'agonie qu'elle lui
avait rves. Mademoiselle remercia cette mort de la main de Dieu qui
cueille l'me d'un seul coup.

Comme elle sortait de l:--Voulez-vous reconnatre le corps? lui dit un
garon en s'approchant.

_Le corps_! Ce mot fut affreux pour mademoiselle. Sans attendre sa
rponse, le garon se mit  marcher devant elle jusqu' une grande porte
jauntre au-dessus de laquelle tait crit: _Amphithtre_. Il cogna; un
homme en bras de chemise, un brle-gueule  la bouche, entr'ouvrit la
porte, et dit d'attendre un instant.

Mademoiselle attendit. Ses penses lui faisaient peur. Son imagination
tait de l'autre ct de cette porte d'pouvante. Elle essayait de voir
ce qu'elle allait voir. Et toute remplie d'images confuses, de terreurs
voques, elle frissonnait de l'ide d'entrer l, de reconnatre au
milieu d'autres ce visage dfigur,--si encore elle le reconnaissait! Et
cependant elle ne pouvait s'arracher de l: elle se disait qu'elle ne la
verrait plus jamais!

L'homme au brle-gueule ouvrit la porte: mademoiselle ne vit rien qu'une
bire, dont le couvercle ne montant que jusqu'au cou laissait voir
Germinie les yeux ouverts, les cheveux droits sur la tte.




LXVII.


Brise par ces motions, par ce dernier spectacle, Mlle de Varandeuil se
mit au lit en rentrant chez elle, aprs avoir donn de l'argent au
portier pour les tristes dmarches, l'enterrement, la concession. Et
quand elle fut dans son lit, ce qu'elle avait vu revint devant elle. Il
y avait toujours auprs d'elle la morte horrible, ce visage effrayant
dans le cadre de cette bire. Son regard avait emport au dedans d'elle
cette tte inoubliable; sous ses paupires fermes, elle la voyait et en
avait peur. Germinie tait l, avec le bouleversement de traits d'une
figure d'assassine, avec ses orbites creuss, avec ses yeux qui
semblaient avoir recul dans des trous! Elle tait l, avec cette bouche
encore tordue d'avoir vomi son dernier souffle! Elle tait l, avec ses
cheveux, ses cheveux terribles, rebrousss, tout debout sur sa tte!

Ses cheveux! cela surtout poursuivait mademoiselle. La vieille fille
pensait, sans y vouloir penser,  des choses tombes dans son oreille
d'enfant,  des superstitions de peuple perdues au fond de sa mmoire:
elle se demandait si on ne lui avait pas dit que les morts qui ont les
cheveux ainsi emportent avec eux un crime en mourant... Et, par moments,
c'taient ces cheveux-l qu'elle voyait  cette tte, des cheveux de
crime, tout droits d'pouvante et tout roidis d'horreur devant la
justice du ciel, comme les cheveux du condamn  mort devant l'chafaud
de la Grve!

Le dimanche, mademoiselle se trouva trop malade pour sortir de son lit.
Le lundi, elle voulut se lever pour aller  l'enterrement, mais, prise
d'une faiblesse, elle fut oblige de se recoucher.




LXVIII.


--Eh bien! c'est fini? dit de son lit mademoiselle, en voyant entrer
chez elle  onze heures le portier qui revenait du cimetire avec une
redingote noire et la mine de componction d'un retour d'enterrement.

--Mon Dieu oui, mademoiselle... Dieu merci! la pauvre fille ne souffre
plus.

--Tenez! je n'ai pas la tte  moi aujourd'hui... Mettez les quittances
et le restant de l'argent sur ma table de nuit... Nous compterons un
autre jour.

Le portier restait debout devant elle sans bouger ni s'en aller, en
changeant de main une calotte de velours bleu coupe dans la robe d'une
fille de la maison. Au bout d'un instant, il se dcida  parler:

--C'est cher, mademoiselle, pour se faire enterrer... Il y a d'abord...

--Qu'est-ce qui vous a dit de compter? interrompit Mlle de Varandeuil
avec l'orgueil d'une charit superbe.

Le portier continua:--Et puis par l-dessus, une concession
perptuit, comme vous m'aviez dit, a ne se donne pas... Vous avez beau
avoir bon coeur, mademoiselle, vous n'tes pas trop riche... on sait a,
et alors on s'est dit: Mademoiselle va avoir pas mal  payer... et on
connat mademoiselle, elle payera... Eh bien! si on lui conomisait
a?... a serait toujours autant... L'autre sera toujours bien sous
terre... Et puis, qu'est-ce qui peut lui faire le plus de plaisir
l-haut? C'est de savoir qu'elle ne fait de tort  personne, la brave
fille...

--Payer... quoi? dit Mlle de Varandeuil, impatiente par les
circonlocutions du portier.

--Allez! a ne fait rien, reprit le portier, elle vous tait bien
attache tout de mme... Et puis quand elle a t bien malade, ce
n'tait pas le moment... Oh! mon Dieu, il ne faut pas vous gner... a
ne presse pas... c'est de l'argent qu'elle devait depuis des temps...
C'est a, tenez...

Et il tira de la poche intrieure de sa redingote un papier timbr.

--Je ne voulais pas qu'elle ft un billet... c'est elle...

Mlle de Varandeuil saisit le papier timbr et vit au bas:

Approuv l'criture ci-dessus,

Germinie Lacerteux.

C'tait une reconnaissance de trois cents francs payables de mois en
mois par -compte qui devaient tre ports au dos du papier.

--Il n'y a rien, vous voyez, dit le portier en retournant le papier.

Mlle de Varandeuil ta ses lunettes.--Je payerai, dit-elle.

Le portier s'inclina. Elle le regarda: il restait l.

--C'est tout, j'espre?... dit-elle d'un ton brusque.

Le portier avait recommenc  regarder fixement une feuille du
parquet.--C'est tout... si on veut...

Mlle de Varandeuil eut peur comme au moment de passer la porte derrire
laquelle elle allait voir le corps de sa bonne.

--Mais comment doit-elle tout cela?... s'cria-t-elle... Je lui donnais
de bons gages... je l'habillais presque...  quoi son argent passait-il,
hein?

--Ah! voil, mademoiselle... Je n'aurais pas voulu vous le dire... mais
autant aujourd'hui que demain... Et puis, il vaut mieux que vous soyez
prvenue; quand on sait, on s'arrange... Il y a un compte de la
marchande de volailles... La pauvre fille doit un peu partout... elle
n'avait pas beaucoup d'ordre dans les derniers temps... La
blanchisseuse, la dernire fois, a laiss son livre... a va assez
haut... je ne sais plus... Il parat qu'il y a une note chez
l'picier... oh! une vieille note... a remonte  des annes... Il vous
apportera son livre...

--Combien l'picier?

--Dans les deux cent cinquante.

Toutes ces rvlations, tombant coup sur coup sur Mlle de Varandeuil,
lui arrachaient des exclamations sourdes. Souleve de son oreiller, elle
restait sans paroles devant cette vie dont le voile se dchirait morceau
par morceau, dont les hontes s'clairaient une  une.

--Oui, dans les deux cent cinquante... Il y a beaucoup de vin,  ce
qu'il dit...

--J'en ai toujours eu  la cave...

--La crmire... reprit le portier sans rpondre, oh! pas grand'chose...
la crmire... soixante-quinze francs... Il y a de l'absinthe et de
l'eau-de-vie...

--Elle buvait! cria Mlle de Varandeuil qui, sur ce mot, devina tout.

Le portier ne parut pas entendre.

--Ah! voyez-vous, mademoiselle, 'a t son malheur de connatre les
Jupillon... le jeune homme... Ce n'tait pas pour elle ce qu'elle en
faisait... Et puis le chagrin... Elle s'est mise  boire... Elle
esprait l'pouser, faut vous dire... Elle lui avait arrang une
chambre... Quand on se met dans les mobiliers, a va vite... Elle se
dtruisait, figurez-vous... J'avais beau lui dire de ne pas s'abmer
boire comme a... Moi, vous pensez, quand elle rentrait  des six heures
du matin, je n'allais pas vous le dire... C'est comme son enfant... Oh!
reprit le concierge au geste que fit Mlle de Varandeuil, une fire
chance qu'elle soit morte, cette petite... a ne fait rien, on peut dire
qu'elle a fait la noce... et une rude... Voil pourquoi le terrain,
moi... si j'tais que vous... Elle vous a assez cot, allez,
mademoiselle, tant qu'elle a mang de votre salade... Et vous pouvez la
laisser o elle est... avec tout le monde...

--Ah! c'est comme a! c'tait a! a volait pour des hommes! a faisait
des dettes! Ah! elle a bien fait de crever, la chienne! Et il faut que
je paye!... Un enfant! Voyez-vous a, la guenippe! Ah! bien oui, elle
peut pourrir o elle veut, celle-l! Vous avez bien fait, monsieur
Henri... Voler! Elle me volait! Dans le trou, parbleu! c'est bon pour
elle!... Dire que je lui laissais toutes mes clefs... je ne comptais
jamais... Mon Dieu!... Ah! oui, de la confiance... Eh bien! voil... Je
payerai... ce n'est pas pour elle, c'est pour moi... Et moi qui donne ma
plus belle paire de draps pour l'enterrer! Ah! si j'avais su, je t'en
aurais donn du torchon de cuisine, mademoiselle comme je danse!

Et mademoiselle continua quelques minutes, jusqu' ce que les mots
l'touffassent et s'tranglassent dans sa gorge.




LXIX.


 la suite de cette scne, Mlle de Varandeuil resta huit jours dans son
lit, malade et furieuse, pleine d'une indignation qui lui secouait tout
le coeur, lui dbordait par la bouche, lui arrachait par instants quelque
grosse injure qu'elle crachait dans un cri  la sale mmoire de sa
bonne. Nuit et jour, elle se retournait dans la mme pense de
maldiction, et ses rves mmes agitaient dans son lit la colre de ses
membres grles.

tait-ce possible! Germinie! sa Germinie! Elle n'en revenait pas. Des
dettes!... un enfant!... toutes sortes de hontes! La sclrate! Elle
l'abhorrait, elle la dtestait. Si elle avait vcu, elle aurait t la
dnoncer au commissaire de police. Elle et voulu croire  l'enfer pour
la recommander aux supplices qui chtient les morts. Sa bonne, c'tait
a! Une fille qui la servait depuis vingt ans! qu'elle avait comble!
L'ivrognerie! elle tait descendue jusque-l! L'horreur qu'on a aprs un
mauvais rve venait  mademoiselle, et tous les dgots montant de son
me disaient: Fi!  cette morte dont la tombe avait vomi la vie et
rejet l'ordure.

Comme elle l'avait trompe! Comme elle faisait semblant de l'aimer, la
misrable! Et pour se la montrer  elle-mme plus ingrate et plus
coquine, Mlle de Varandeuil se rappelait ses tendresses, ses soins, ses
jalousies qui avaient l'air de l'adorer. Elle la revoyait se penchant
sur elle lorsqu'elle tait malade. Elle repensait  ses caresses... Tout
cela mentait! Son dvouement mentait! Le bonheur de ses baisers, l'amour
de ses lvres mentaient! Mademoiselle se disait cela, se le rptait, se
le persuadait; et pourtant, peu  peu, lentement, de ces souvenirs
remus, de ces vocations dont elle cherchait l'amertume, de la
lointaine douceur des jours passs, il se levait en elle un premier
attendrissement de misricorde.

Elle chassait ces penses qui laissaient tomber sa colre; mais la
rverie les lui rapportait. Il lui revenait alors des choses auxquelles
elle n'avait pas fait attention du vivant de Germinie, de ces riens
auxquels le tombeau fait penser et que la mort claire. Elle avait un
vague ressouvenir de certaines trangets de cette fille, d'effusions
fivreuses, d'treintes troubles, d'agenouillements qu'on et dit prts
 une confession, de mouvements de lvres au bord desquelles semblait
trembler un secret. Elle retrouvait, avec ces yeux qu'on a pour ceux qui
ne sont plus, les regards si tristes de Germinie, des gestes, des poses
qu'elle avait, ses visages de dsespoir. Et elle devinait l-dessous
maintenant des blessures, des plaies, des dchirements, le tourment de
ses angoisses et de ses repentirs, les larmes de sang de ses remords,
toutes sortes de souffrances touffes dans toute sa vie et dans toute
sa personne, une Passion de honte qui n'osait demander pardon qu'avec
son silence!

Puis elle se grondait pour avoir pens cela et se traitait de vieille
bte. Ses instincts rigides et droits, la svrit de conscience et la
duret de jugement d'une vie sans faute, ce qui chez une honnte femme
fait condamner une fille, ce qui chez une sainte comme Mlle de
Varandeuil devait tre sans piti pour sa domestique, tout en elle se
rvoltait contre un pardon. Au dedans d'elle une justice criait,
touffant sa bont: Jamais! jamais! Et elle chassait, d'un geste
implacable, le spectre infme de Germinie.

Mme par instants, pour faire plus irrvocable la damnation et
l'excration de cette mmoire, elle la chargeait, elle l'accablait, elle
la calomniait. Elle ajoutait  l'affreuse succession de la morte. Elle
reprochait  Germinie plus encore qu'elle n'avait  lui reprocher. Elle
prtait des crimes  la nuit de ses penses, des dsirs assassins
l'impatience de ses rves. Elle voulait penser, elle pensait qu'elle
avait souhait sa mort, qu'elle l'avait attendue.

Mais,  ce moment-l mme, dans le plus noir de ses penses et de ses
suppositions, une vision se levait et s'clairait devant elle. Une image
s'approchait, qui semblait s'avancer vers son regard, une image dont
elle ne pouvait se dfendre et qui traversait les mains dont elle
voulait la repousser: Mlle de Varandeuil revoyait sa bonne morte. Elle
revoyait ce visage qu'elle avait entrevu  l'amphithtre, ce visage
crucifi, cette tte supplicie o taient monts  la fois le sang et
l'agonie d'un coeur. Elle la revoyait avec cette me que la seconde vue
du souvenir dgage des choses. Et cette tte,  mesure qu'elle lui
revenait, lui revenait avec moins d'pouvante. Elle lui apparaissait
comme se dpouillant de terreur et d'horreur. La souffrance seule y
restait, mais une souffrance d'expiation, presque de prire, la
souffrance d'un visage de morte qui voudrait pleurer... Et l'expression
de cette tte s'adoucissant toujours, mademoiselle finissait par y voir
une supplication qui l'implorait, une supplication qui,  la longue,
enveloppait sa piti. Insensiblement, il se glissait dans ses
rflexions, des indulgences, des ides d'excuse dont elle s'tonnait
elle-mme. Elle se demandait si la pauvre fille tait aussi coupable que
d'autres, si elle avait choisi le mal, si la vie, les circonstances, le
malheur de son corps et de sa destine, n'avaient pas fait d'elle la
crature qu'elle avait t, un tre d'amour et de douleur... Et tout
coup elle s'arrtait: elle allait pardonner!

Un matin, elle sauta  bas de son lit.

--Eh! vous... l'autre! cria-t-elle  sa femme de mnage, le diable soit
de votre nom! Je l'oublie toujours... Vite, mes affaires... j'ai
sortir...

--Ah! par exemple, mademoiselle... les toits, regardez donc... ils sont
tout blancs.

--Eh bien, il neige, voil tout.

Dix minutes aprs, Mlle de Varandeuil disait au cocher de fiacre qu'elle
avait envoy chercher:

--Cimetire Montmartre!




LXX.


Au loin, un mur s'allongeait, un mur de fermeture, tout droit,
continuant toujours. Le filet de neige qui lignait son chaperon lui
donnait une couleur de rouille sale. Dans son angle,  gauche, trois
arbres dpouills dressaient sur le ciel leurs sches branches noires.
Ils bruissaient tristement avec un son de bois mort entre-choqu par la
bise. Au-dessus de ces arbres, derrire le mur et tout contre, se
dressaient les deux bras o pendait un des derniers rverbres  l'huile
de Paris. Quelques toits tout blancs s'espaaient  et l; puis se
levait la monte de la butte Montmartre dont le linceul de neige tait
dchir par des coules de terre et des taches sablonneuses. De petits
murs gris suivaient l'escarpement, surmonts de maigres arbres dcharns
dont les bouquets se violaaient dans la brume, jusqu' deux moulins
noirs. Le ciel tait plomb, lav des tons bleutres et froids de
l'encre tendue au pinceau: il avait pour lumire une claircie sur
Montmartre, toute jaune, de la couleur de l'eau de la Seine aprs les
grandes pluies. Sur ce rayon d'hiver, passaient et repassaient les ailes
d'un moulin cach, des ailes lentes, invariables dans le mouvement, et
qui semblaient tourner l'ternit.

En avant du mur, contre lequel plaquait un buisson de cyprs morts et
roussis par la gele, s'tendait un grand terrain sur lequel
descendaient, comme deux grandes processions de deuil, deux paisses
ranges de croix serres, presses, bouscules, renverses. Ces croix se
touchaient, se poussaient, se marchaient sur les talons. Elles pliaient,
tombaient, s'crasaient en chemin. Au milieu, il y avait comme un
touffement qui en avait fait sauter en dehors,  ct: on les
apercevait recouvertes et levant seulement, avec l'paisseur de leur
bois, la neige sur les chemins, un peu pitins au milieu, qui allaient
le long des deux files. Les rangs briss ondulaient avec la fluctuation
d'une foule, le dsordre et le serpentement d'une grande marche. Les
croix noires, avec leurs bras tendus, prenaient un air d'ombres et de
personnes en dtresse. Ces deux colonnes dbandes faisaient penser
une droute humaine,  une arme dsespre, effare. On et cru voir un
pouvantable sauve-qui-peut...

Toutes les croix taient charges, de couronnes, de couronnes
d'immortelles, de couronnes de papier blanc  fil d'argent, de couronnes
noires  fil d'or; mais la neige les laissait voir en dessous uses, et
toutes fltries, horribles comme des souvenirs dont ne voulaient pas les
autres morts et que l'on avait ramasses pour faire un peu de toilette
aux croix avec des glanures de tombes.

Toutes les croix avaient un nom crit en blanc; mais il y avait aussi
des noms qui n'taient pas mme crits sur un peu de bois: une branche
d'arbre casse, plante en terre, avec une enveloppe de lettre ficele
autour, c'tait un tombeau qu'on pouvait voir l!

 gauche, o l'on creusait une tranche pour une troisime range de
croix, la pioche d'un ouvrier rejetait en l'air de la terre noire qui
retombait sur le blanc du remblai. Un grand silence, le silence sourd de
la neige enveloppait tout, et l'on n'entendait que deux bruits, le bruit
mat de la pellete de terre et le bruit pesant d'un pas rgulier: un
vieux prtre, qui tait l  attendre, la tte dans un capuchon noir, en
camail noir, en tole noire, avec un surplis sale et jauni, essayait de
se rchauffer en battant de ses grosses galoches le pav du grand
chemin, devant les croix.

La fosse commune, ce jour-l, c'tait cela. Ce terrain, ces croix, ce
prtre disaient: Ici dort la Mort du peuple et le Nant du pauvre.

 Paris! tu es le coeur du monde, tu es la grande ville humaine, la
grande ville charitable et fraternelle! Tu as des douceurs d'esprit, de
vieilles misricordes de moeurs, des spectacles qui font l'aumne! Le
pauvre est ton citoyen comme le riche. Tes glises parlent de
Jsus-Christ; tes lois parlent d'galit; tes journaux parlent de
progrs; tous tes gouvernements parlent du peuple; et voil o tu jettes
ceux qui meurent  te servir, ceux qui se tuent  crer ton luxe, ceux
qui prissent du mal de tes industries, ceux qui ont su leur vie
travailler pour toi,  te donner ton bien-tre, tes plaisirs, tes
splendeurs, ceux qui ont fait ton animation, ton bruit, ceux qui ont mis
la chane de leurs existences dans ta dure de capitale, ceux qui ont
t la foule de tes rues et le peuple de ta grandeur! Chacun de tes
cimetires a un pareil coin honteux, cach contre un bout de mur, o tu
te dpches de les enfouir, et o tu leur jettes la terre  pelletes si
avares que l'on voit passer les pieds de leurs bires! On dirait que ta
charit s'arrte  leur dernier soupir, que ton seul _gratis_ est le lit
o l'on souffre, et que, pass l'hpital, toi si norme et si superbe,
tu n'as plus de place pour ces gens-l! Tu les entasses, tu les presses,
tu les mles dans la mort, comme il y a cent ans, sous les draps de tes
Htels-Dieu, tu les mlais dans l'agonie! Encore hier, n'avais-tu pas
seulement ce prtre en faction pour jeter un peu d'eau bnite banale
tout venant: pas la moindre prire! Cette dcence mme manquait: Dieu ne
se drangeait pas! Mais ce que ce prtre bnit, c'est toujours la mme
chose: un trou o le sapin se cogne, o les morts ne sont pas chez eux!
La corruption y est commune; personne n'a la sienne, chacun a celle de
tous: c'est la promiscuit du ver! Dans le sol dvorant, un Montfaucon
se hte pour les Catacombes... Car les morts n'ont pas plus ici le temps
que l'espace pour pourrir: on leur reprend la terre, avant que la terre
n'ait fini! avant que leurs os n'aient une couleur et comme une
anciennet de pierre, avant que les annes n'aient effac sur eux un
reste d'humanit et la mmoire d'un corps! Le dblai se fait, quand
cette terre est encore eux, et qu'ils sont ce terreau humide o la bche
enfonce... La terre qu'on leur prte? Mais elle n'enferme pas seulement
l'odeur de la mort! L't, le vent qui passe sur cette voirie humaine
peine enterre, en emporte, sur la ville des vivants, le miasme impie.
Aux jours brlants d'aot, les gardiens empchent d'aller jusque-l: il
y a des mouches qui ont le poison des charniers, des mouches
charbonneuses et qui tuent!

Mademoiselle arriva l, aprs avoir pass le mur et la vote qui
sparent les concessions  perptuit des concessions  temps. Sur
l'indication d'un gardien, elle monta entre la dernire file de croix et
la tranche nouvellement ouverte. Et l, marchant sur des couronnes
ensevelies, sur l'oubli de la neige, elle arriva  un trou,
l'ouverture de la fosse. C'tait bouch avec de vieilles planches
pourries et une feuille de zinc oxyde sur laquelle un terrassier avait
jet sa blouse bleue. La terre coulait derrire jusqu'en bas, o elle
laissait  jour trois bois de cercueil dessins dans leur sinistre
lgance: il y en avait un grand et deux plus petits un peu derrire.
Les croix de la semaine, de l'avant-veille, de la veille, descendaient
la coule de la terre; elles glissaient, elles enfonaient, et, comme
emportes sur la pente d'un prcipice, elles semblaient faire de grandes
enjambes.

Mademoiselle se mit  remonter ces croix, se penchant sur chacune,
pelant les dates, cherchant les noms avec ses mauvais yeux. Elle arriva
 des croix du 8 novembre: c'tait la veille de la mort de Germinie,
Germinie devait tre  ct. Il y avait cinq croix du 9 novembre, cinq
croix toutes serres: Germinie n'tait pas dans le tas. Mlle de
Varandeuil alla un peu plus loin, aux croix du 10, puis aux croix du 11,
puis aux croix du 12. Elle revint au 8, regarda encore partout: il n'y
avait rien, absolument rien... Germinie avait t enterre sans une
croix! On n'avait pas mme plant un morceau de bois pour la
reconnatre!

 la fin, la vieille demoiselle se laissa tomber  genoux dans la neige,
entre deux croix dont l'une portait 9 novembre et l'autre 10 novembre.
Ce qui devait rester de Germinie devait tre  peu prs l. Sa tombe
vague tait ce terrain vague. Pour prier sur elle, il fallait prier au
petit bonheur entre deux dates,--comme si la destine de la pauvre fille
avait voulu qu'il n'y et, sur la terre, pas plus de place pour son
corps que pour son coeur!


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Germinie Lacerteux
by Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt

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Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.net

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.net),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.net

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
