The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome I, by Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome I

Author: Alexandre Dumas

Release Date: February 6, 2006 [EBook #17693]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME I ***




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                               ALEXANDRE DUMAS

                                     LA
                                 SAN-FELICE

                                   TOME I

                               DEUXIME DITION


                                    PARIS
                   MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
            RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 13
                           A LA LIBRAIRIE NOUVELLE




                                AVANT-PROPOS


Les vnements que je vais raconter sont si tranges, les personnages
que je vais mettre en scne sont si extraordinaires, que je crois
devoir, avant de leur livrer le premier chapitre de mon livre, causer
pendant quelques minutes de ces vnements et de ces personnages avec
mes futurs lecteurs.

Les vnements appartiennent  cette priode du Directoire comprise
entre l'anne 1798 et 1800. Les deux faits dominants sont la conqute du
royaume de Naples par Championnet, et la restauration du roi Ferdinand
par le cardinal Ruffo;--deux faits aussi incroyables l'un que l'autre,
puisque Championnet, avec 10,000 rpublicains, bat une arme de 65,000
soldats, et s'empare, aprs trois jours de sige, d'une capitale de
500,000 habitants, et que Ruffo, parti de Messine avec cinq personnes,
fait la boule de neige, traverse toute la pninsule, de Reggio au pont
de la Madeleine, arrive  Naples avec 40,000 sanfdistes et rtablit sur
le trne le roi dchu.

Il faut Naples, son peuple ignorant, mobile et superstitieux pour que de
pareilles impossibilits deviennent des faits historiques.

Donc, voici le cadre:

L'invasion des Franais, la proclamation de la rpublique
parthnopenne, le dveloppement des grandes individualits qui ont fait
la gloire de Naples pendant les quatre mois que dura cette rpublique,
la raction sanfdiste de Ruffo, le rtablissement de Ferdinand sur le
trne et les massacres qui furent la suite de cette restauration.

Quant aux personnages, comme dans tous les livres de ce genre que
nous avons crits, ils se divisent en personnages historiques et en
personnages d'imagination.

Une chose qui va paratre singulire  nos lecteurs, c'est que nous leur
livrons, sans plaider aucunement leur cause, les personnages de notre
imagination qui forment la partie romanesque de ce livre; ces lecteurs
ont t pendant plus d'un quart de sicle assez indulgents  notre
gard, pour que, reparaissant aprs sept ou huit ans de silence, nous
ne croyions pas avoir besoin de faire appel  leur ancienne sympathie.
Qu'ils soient pour nous ce qu'ils ont toujours t, et nous nous
regarderons comme trop heureux.

Mais c'est de quelques-uns des personnages historiques, au contraire,
qu'il nous parat de premire ncessit de les entretenir; sans quoi,
nous pourrions courir ce risque qu'ils soient pris, sinon pour des
crations de fantaisie, du moins pour des masques costums  notre
guise, tant ces personnages historiques, dans leur excentricit
bouffonne ou dans leur bestiale frocit, sont en dehors non-seulement
de ce qui se passe sous nos yeux, mais encore de ce que nous pouvons
imaginer.

Ainsi, nous n'avons nul exemple d'une royaut qui nous donne
pour spcimen _Ferdinand_, d'un peuple qui nous donne pour type
_Mammone_.--Vous le voyez, je prends les deux extrmits de l'chelle
sociale: le roi, _chef d'tat_; le paysan, _chef de bande_.

Commenons par le roi, et, pour ne pas faire crier les consciences
royalistes  l'impit monarchique, interrogeons un homme qui a fait
deux voyages  Naples, et qui a vu et tudi le roi Ferdinand  l'poque
o les ncessits de notre plan nous forcent  le mettre en scne.
Cet homme est Joseph Gorani, _citoyen franais_, comme il s'intitule
lui-mme, auteur des _Mmoires secrets et critiques des cours et
gouvernements et des moeurs des principaux tats de l'Italie_.

Citons trois fragments de ce livre, et montrons le roi de Naples
colier, le roi de Naples chasseur, le roi de Naples pcheur.

C'est Gorani, et non plus moi, qui va parler:

L'DUCATION DU ROI DE NAPLES.

Lorsqu' la mort du roi Ferdinand VI d'Espagne, Charles III quitta le
trne de Naples pour monter sur celui d'Espagne, il dclara incapable de
rgner l'an de ses fils, fit le second prince des Asturies, et laissa
le troisime  Naples, o il fut reconnu roi, quoique encore en bas ge.
L'an avait t rendu imbcile par les mauvais traitements de la reine,
qui le battait toujours, comme les mauvaises mres de la lie du peuple;
elle tait princesse de Saxe, dure, avare, imprieuse et mchante.
Charles, en partant pour l'Espagne, jugea qu'il fallait nommer un
gouverneur au roi de Naples, encore enfant. La reine, qui avait la plus
grande confiance dans le gouvernement, mit cette place, une des plus
importantes, aux enchres publiques; le prince San-Nicandro fut le plus
fort enchrisseur et l'emporta.

San-Nicandro avait l'me la plus impure qui ait jamais vgt dans
la boue de Naples; ignorant, livr aux vices les plus honteux, n'ayant
jamais rien lu de sa vie, que l'office de la Vierge, pour laquelle il
avait une dvotion toute particulire, qui ne l'empchait pas de se
plonger dans la dbauche la plus crapuleuse, tel est l'homme  qui l'on
donna l'importante mission de former un roi. On devine aisment quelles
furent les suites d'un choix pareil; ne sachant rien lui-mme, il ne
pouvait rien enseigner  son lve; mais ce n'tait point assez pour
tenir le monarque dans une ternelle enfance: il l'entoura d'individus
de sa trempe et loigna de lui tout homme de mrite qui aurait pu lui
inspirer le dsir de s'instruire; jouissant d'une autorit sans bornes,
il vendait les grces, les emplois, les titres; voulant rendre le roi
incapable de veiller  la moindre partie de l'administration du royaume,
il lui donna de bonne heure le got de la chasse, sous prtexte de
faire ainsi sa cour au pre, qui avait toujours t passionn pour cet
amusement. Comme si cette passion n'et pas suffi pour l'loigner des
affaires, il associa encore  ce got celui de la pche, et ce sont
encore ses divertissements favoris.

Le roi de Naples est fort vif, et il l'tait encore davantage tant
enfant: il lui fallait des plaisirs pour absorber tous ses moments; son
gouverneur lui chercha de nouvelles rcrations et voulut en mme temps
le corriger d'une trop grande douceur et d'une bont qui faisaient
le fond de son caractre. San-Nicandro savait qu'un des plus grands
plaisirs du prince des Asturies, aujourd'hui roi d'Espagne, tait
d'corcher des lapins; il inspira  son lve le got de les tuer; le
roi allait attendre les pauvres btes  un passage troit par lequel
on les obligeait de passer, et, arm d'une massue proportionne  ses
forces, il les assommait avec de grands clats de rire. Pour varier ce
divertissement, il prenait des chiens ou des chats et s'amusait  les
berner jusqu' ce qu'ils en crevassent; enfin, pour rendre le plaisir
plus vif, il dsira voir berner des hommes, ce que son gouverneur trouva
trs raisonnable: des paysans, des soldats, des ouvriers et mme des
seigneurs de la cour, servirent ainsi de jouet  cet enfant couronn;
mais un ordre de Charles III interrompit ce noble divertissement; le
roi n'eut plus la permission de berner que des animaux,  la rserve
des chiens, que le roi d'Espagne prit sous sa protection catholique et
royale.

C'est ainsi que fut lev Ferdinand IV,  qui l'on n'apprit pas mme 
lire et  crire; sa femme fut sa premire matresse d'cole.

LE ROI DE NAPLES CHASSEUR.

Une telle ducation devait produire un monstre, un Caligula. Les
Napolitains s'y attendaient; mais la bont naturelle de ce jeune
monarque triompha de l'influence d'une instruction si vicieuse; on
aurait eu avec lui un prince excellent s'il ft parvenu  se corriger
de son penchant pour la chasse et pour la pche, qui lui tent bien des
moments qu'il pourrait consacrer avec utilit aux affaires publiques;
mais la crainte de perdre une matine favorable pour son amusement
le plus cher est capable de lui faire abandonner l'affaire la plus
importante, et la reine et les ministres savent bien se prvaloir de
cette faiblesse.

Au mois de janvier 1788, Ferdinand tenait dans le palais de Caserte
un conseil d'tat; la reine, le ministre Acton, Caracciolo et quelques
autres y assistaient. Il s'agissait d'une affaire de la plus grande
importance. Au milieu de la discussion, on entendit frapper  la porte;
cette interruption surprit tout le monde, et l'on ne pouvait concevoir
quel tait l'homme assez hardi pour choisir un moment tel que celui-l;
mais le roi s'lana  la porte, l'ouvrit et sortit; il rentra bientt
avec les signes de la plus vive joie et pria que l'on fint trs-vite,
parce qu'il avait une affaire d'une tout autre importance que celle
dont on s'entretenait; on leva le conseil, et le roi se retira dans
sa chambre pour se coucher de bonne heure, afin d'tre sur pied le
lendemain avant le jour.

Cette affaire  laquelle nulle autre ne pouvait tre compare tait
un rendez-vous de chasse; ces coups donns  la porte de la salle du
conseil taient un signal convenu entre le roi et son piqueur, qui,
selon ses ordres, venait l'avertir qu'une troupe de sangliers avait t
vue dans la fort  l'aube du jour, et qu'ils se rassemblaient chaque
matin au mme lieu. Il est clair qu'il fallait rompre le conseil pour se
coucher d'assez bonne heure et tre en tat de surprendre les sangliers.
S'ils se fussent chapps, que devenait la gloire de Ferdinand?

Une autre fois, dans le mme lieu et dans les mmes circonstances,
trois coups de sifflet se firent entendre; c'tait encore un signal
entre le roi et son piqueur; mais la reine et ceux qui assistaient au
conseil ne prirent point cette plaisanterie en bonne part; le roi
seul s'en amuse, ouvre promptement une fentre et donne audience  son
piqueur, qui lui annonce une pose d'oiseaux, ajoutant que Sa Majest
n'avait pas un instant  perdre si elle voulait avoir le plaisir d'un
coup heureux.

Le dialogue termin, Ferdinand revint avec prcipitation et dit  la
reine:

--Ma chre matresse, prside  ma place et finis comme tu l'entendras
l'affaire qui nous rassemble.

LA PCHE ROYALE.

On croit couter un conte fait  plaisir lorsque l'on entend dire
non-seulement que le roi de Naples pche, mais encore qu'il vend
lui-mme le poisson qu'il a pris; rien de plus vrai: j'ai assist 
ce spectacle amusant et unique en son genre, et je vais en offrir le
tableau.

Ordinairement, le roi pche dans cette partie de la mer qui est voisine
du mont Pausilippe,  trois ou quatre milles de Naples; aprs avoir fait
une ample capture de poissons, il retourne  terre; et, quand il est
dbarqu, il jouit du plaisir le plus vif qui soit pour lui dans cet
amusement: on tale sur le rivage tout le produit de la pche, et
alors les acheteurs se prsentent et font leur march avec le monarque
lui-mme. Ferdinand ne donne rien  crdit, il veut mme toucher
l'argent avant de livrer sa marchandise et tmoigne une mfiance fort
souponneuse. Alors, tout le monde peut s'approcher du roi, et les
lazzaroni ont surtout ce privilge, car le roi leur montre plus d'amiti
qu' tous les autres spectateurs; les lazzaroni ont pourtant des gards
pour les trangers qui veulent voir le monarque de prs. Lorsque la
vente commence, la scne devient extrmement comique; le roi vend aussi
cher qu'il est possible, il prne son poisson en le prenant dans ses
mains royales et en disant tout ce qu'il croit capable d'en donner envie
aux acheteurs.

Les Napolitains, qui sont ordinairement trs-familiers, traitent le
roi, dans ces occasions, avec la plus grande libert et lui disent
des injures comme si c'tait un marchand ordinaire de mare qui voult
surfaire; le roi s'amuse beaucoup de leurs invectives, qui le font rire
 gorge dploye; il va ensuite trouver la reine et lui raconte tout ce
qui s'est pass  la pche et  la vente du poisson, ce qui lui fournit
un ample sujet de facties; mais, pendant tout le temps que le roi
s'occupe  la chasse et  la pche, la reine et les ministres, comme
nous l'avons dit, gouvernent  leur fantaisie et les affaires n'en vont
pas mieux pour cela.

Attendez, et le roi Ferdinand va nous apparatre sous un nouvel aspect.

Cette fois, nous n'interrogerons plus Gorani, le voyageur qui un instant
l'entrevoit vendant son poisson ou passant au galop pour se rendre  un
rendez-vous de chasse; nous nous adresserons  un familier de la maison,
Palmieri de Micciche, marquis de Villalba, amant de la matresse du roi,
qui va nous montrer celui-ci dans tout le cynisme de sa lchet.

coutez donc; c'est le marquis de Villalba qui parle, et qui parle dans
notre langue:

Vous connaissez, n'est-ce pas? les dtails de la retraite de Ferdinand,
de sa fuite, pour parler plus exactement, lors des vnements de la
basse Italie,  la fin de l'anne 1798. Je les rappellerai en deux mots.

Soixante mille Napolitains, commands par le gnral autrichien Mack,
et encourags par la prsence de leur roi, s'avanaient triomphalement
jusqu' Rome, lorsque Championnet et Macdonald, en runissant leurs
faibles corps, tombent sur cette arme et la mettent en droute.

Ferdinand se trouvait  Albano, lorsqu'il apprit cette foudroyante
dfaite.

--_Fuimmo! fuimmo!_ se prit-il  crier.

Et il fuyait en effet.

Mais, avant de monter en voiture:

--Mon cher Ascoli, dit-il  son compagnon, tu sais combien il fourmille
de jacobins par le temps qui court! Ces fils de p...... n'ont d'autre
ide que de m'assassiner. Faisons une chose, changeons d'habits. En
voyage, tu seras le roi, et moi, je serai le duc d'Ascoli. De cette
manire, il y aura moins de danger pour moi.

Ainsi dit, ainsi fait: le gnreux Ascoli souscrit avec joie  cette
incroyable proposition; il s'empresse d'endosser l'uniforme du roi et
lui donne le sien en change, puis il prend la droite dans la voiture,
et fouette cocher!

Nouveau Dandino, le duc joue son rle avec perfection dans leur
course jusqu' Naples, tandis que Ferdinand,  qui la peur donnait des
inspirations, s'acquittait de celui du plus soumis des courtisans de
manire  faire penser qu'il n'avait t autre chose toute sa vie.

Le roi,  la vrit, sut toujours gr au duc d'Ascoli de ce trait peu
ordinaire de dvouement monarchique, et, tant qu'il vcut, il ne cessa
jamais de lui donner des preuves clatantes de sa faveur; mais, par une
singularit que peut seulement expliquer le caractre de ce prince,
il lui arrivait souvent de persifler le duc sur son dvouement, tandis
qu'il se raillait sur sa propre poltronnerie.

J'tais un jour en tiers avec ce seigneur chez la duchesse de Floridia,
au moment o le roi vint lui offrir le bras pour la mener dner. Simple
ami sans importance de la matresse du lieu, et me sentant trop honor
de la prsence du nouvel arriv, je marmottais entre mes dents le
_Domine, non sum dignus_, et je reculais mme de quelques pas, lorsque
la noble dame, tout en donnant un dernier regard  sa toilette, se prit
 faire l'loge du duc et de son attachement pour la personne de son
royal amant.

--Il est sans contredit, lui disait-elle, votre ami vritable, le plus
dvou de vos serviteurs, etc., etc.

--Oui, oui, donna Lucia, rpondit le roi. Aussi demandez  Ascoli quel
est le tour que je lui ai jou quand nous nous sauvmes d'Albano.

Et puis il lui rendait compte du changement d'habits et de la manire
dont ils s'taient acquitts de leurs rles, et il ajoutait, les larmes
aux yeux et en riant de toute la force de ses poumons:

--C'tait lui le roi! Si nous eussions rencontr les jacobins, il tait
pendu, et moi, j'tais sauv!

Tout est trange dans cette histoire: trange dfaite, trange fuite,
trange proposition, trange rvlation de ces faits, enfin, devant un
tranger, car tel j'tais pour la cour et surtout pour le roi, auquel je
n'avais parl qu'une fois ou deux.

Heureusement pour l'humanit, la chose la moins trange, c'est le
dvouement de l'honnte courtisan.

Maintenant, l'esquisse que nous traons d'un des personnages de notre
livre, personnage  la ressemblance duquel nous craignons que l'on ne
puisse croire, serait incomplte si nous ne voyions ce _pulcinella_
royal que sous son ct lazzarone; de profil, il est grotesque; mais, de
face, il est terrible.

Voici, traduite textuellement sur l'original, la lettre qu'il crivait
 Ruffo, vainqueur et prs d'entrer  Naples; c'est une liste de
proscriptions dresse  la fois par la haine, par la vengeance et par la
peur:

                      Palerme, 1er mai 1799.


  Mon trs-minent,

Aprs avoir lu et relu, et pes avec la plus grande attention le
passage de votre lettre du 1er avril, relatif au plan  arrter sur
le destin des nombreux criminels tombs ou qui peuvent tomber dans nos
mains, soit dans les provinces, soit lorsque, avec l'aide de Dieu, la
capitale sera rendue  ma domination, je dois d'abord vous annoncer que
j'ai trouv tout ce que vous me dites  ce sujet plein de sagesse, et
illumin de ces lumires, de cet esprit et de cet attachement dont vous
m'avez donn et me donnez continuellement des preuves non quivoques.

Je viens donc vous faire connatre quelles sont mes dispositions.

Je conviens avec vous qu'il ne faut pas tre trop acharn dans nos
recherches, d'autant plus que les mauvais sujets se sont fait si
ouvertement connatre, que l'on peut en fort peu de temps mettre la main
sur les plus pervers.

Mon intention est donc que les suivantes classes de coupables _soient
arrtes et dment gardes_:

_Tous ceux du gouvernement provisoire et de la commission excutive et
lgislative de Naples;_

_Tous les membres de la commission militaire et de la police forme par
les rpublicains;_

_Tous ceux qui ont fait partie des diffrentes municipalits et qui, en
gnral, ont reu une commission de la rpublique ou des Franais;_

_Tous ceux qui ont souscrit  une commission ayant en vue de faire
des recherches sur les prtendues dilapidations et malversations de mon
gouvernement;_

_Tous les officiers qui taient  mon service et qui sont passs 
celui de la soi-disant rpublique ou des Franais._ Il est bien entendu
que, dans le cas o mes officiers seraient pris les armes  la main
contre mes armes ou contre celles de mes allis, _ils seront, dans le
terme de vingt-quatre heures, fusills sans autre forme de procs, ainsi
que tous les barons qui se seront opposs par les armes  mes soldats ou
 ceux de mes allis_;

_Tous ceux qui ont fond des journaux rpublicains ou imprim des
proclamations et autres crits, comme par exemple des ouvrages pour
exciter mes peuples  la rvolte et rpandre les maximes du nouveau
gouvernement._

_Seront galement arrts les syndics des villes et les dputs
des places qui enlevrent le gouvernement  mon vicaire le gnral
Pignatelli, ou s'opposrent  ses oprations, et prirent des mesures en
contradiction avec la fidlit qu'ils nous doivent_.

_Je veux galement que l'on arrte une certaine_ Louisa Molina
San-Felice _et un nomm Vincenzo Cuoco, qui dcouvrirent la
contre-rvolution que voulaient faire les royalistes,  la tte desquels
taient les Backer pre et fils_.

Cela fait, mon intention est de nommer une commission extraordinaire
de quelques hommes srs et choisis qui jugeront militairement les
principaux criminels parmi ceux qui seront arrts, _et avec toute la
rigueur des lois_.

Ceux qui seront jugs moins coupables seront _conomiquement_ dports
hors de mes domaines pendant toute leur vie, et leurs biens seront
confisqus.

Et,  ce propos, je dois vous dire que j'ai trouv trs-sens ce que
_vous observez_, quant  la dportation; mais, tout inconvnient mis de
ct, je trouve qu'il vaut mieux se _dfaire de ces vipres_ que de les
garder chez soi. Si j'avais une le  moi, trs loigne de mes domaines
du continent, j'adopterais volontiers votre systme de les y relguer;
mais la proximit de mes les des deux royaumes rendrait possible
quelques conspirations que ces gens-l trameraient avec les sclrats et
les mcontents que l'on ne serait pas parvenu  extirper de mes tats.
D'ailleurs, les revers considrables que, grce  Dieu, les Franais
ont subis, et que, je l'espre, ils devront subir encore, mettront les
dports dans l'impossibilit de nous nuire. Il faudra cependant bien
rflchir au lieu de la dportation et  la manire avec laquelle on
pourra l'effectuer sans danger: c'est ce dont je m'occupe actuellement.

Quant  la commission qui doit juger tous ces coupables,  peine
aurai-je Naples en main, que j'y songerai sans faute, en comptant
expdier cette commission de cette ville-ci  la capitale. Quant aux
provinces et aux endroits o vous tes, de Fiore peut continuer, si vous
en tes content. En outre, parmi les avocats provinciaux et royaux des
gouvernements qui n'ont point pactis avec les rpublicains, qui sont
attachs  la couronne et qui ont de l'intelligence, on peut en choisir
un certain nombre et leur accorder tous les pouvoirs extraordinaires et
sans appel, ne voulant pas que des magistrats, soit de la capitale, soit
des provinces, qui auraient servi sous la rpublique, y eussent-ils t,
comme je l'espre, pousss par une irrsistible ncessit, jugent des
tratres au rang desquels je les place.

Et pour ceux qui ne sont pas compris dans les catgories que je vous
ai indiques et que je me rserve, je vous laisse la libert de faire
procder  leur prompt et exemplaire chtiment, avec toute la svrit
des lois, lorsque vous trouverez qu'ils sont les vritables et
principaux criminels et que vous croirez ce chtiment ncessaire.

Quant aux magistrats des tribunaux de la capitale, lorsqu'ils n'auront
pas accept des commissions particulires des Franais et de la
rpublique, et qu'ils n'auront fait que remplir leurs fonctions, de
rendre la justice dans les tribunaux o ils sigeaient, ils ne seront
pas poursuivis.

Ce sont l, pour le moment, toutes les dispositions que je vous charge
de faire excuter de la manire que vous jugerez convenable et dans les
lieux o il y aura possibilit.

A peine aurai-je reconquis Naples, que je me rserve de faire quelques
nouvelles adjonctions que les vnements et les connaissances que
j'acquerrai pourront dterminer. _Aprs quoi, mon intention est de
suivre mes devoirs de bon chrtien et de pre aimant ses peuples,
d'oublier entirement le pass, et d'accorder  tous un pardon gnral
et entier qui puisse leur assurer l'oubli de leurs fautes passes, que
je dfendrai de rechercher plus longtemps, me flattant que ces fautes
ont t causes, non par un esprit corrompu, mais par la crainte et la
pusillanimit._

Mais n'oubliez point cependant qu'il faut que les charges publiques
soient donnes dans les provinces  des personnes qui se sont toujours
bien comportes envers la couronne, et, par consquent, qui n'ont jamais
chang de parti, parce que, de cette manire seulement, nous pourrons
tre srs de conserver ce que nous avons reconquis.

Je prie le Seigneur qu'il vous conserve pour le bien de mon service
et pour pouvoir vous exprimer en tout lieu ma vraie et sincre
reconnaissance.

Croyez-moi toujours, en attendant,

                Votre affectionn.
                  FERDINAND-L. B.


Maintenant, nous avons ajout qu'une des personnalits incroyables,
presque impossibles, que nous avons introduites dans notre livre afin
que Naples, dans ses jours de rvolution, appart  nos lecteurs sous
son vritable aspect, c'est,  l'autre extrmit de l'chelle sociale,
cette espce de monstre, moiti tigre, moiti gorille, nomm Gaetano
Mammone.

Un seul auteur en parle comme l'ayant connu personnellement: Cuoco. Les
autres ne font que reproduire ce que Cuoco en dit:

Mammone Gaetano, d'abord meunier, ensuite gnral en chef des insurgs
de Sora, fut un monstre sanguinaire  la barbarie duquel il est
impossible de rien comparer. En deux mois de temps, dans une petite
tendue de pays, il fit fusiller trois cent cinquante malheureux, sans
compter  peu prs le double qui furent tus par ses satellites. Je ne
parle pas des massacres, des violences, des incendies; je ne parle pas
des fosses horribles o il jetait les malheureux qui tombaient entre
ses mains, ni des nouveaux genres de mort que sa cruaut inventait: il
a renouvel les inventions de Procuste et de Mzence. Son amour du sang
tait tel, qu'il buvait celui qui sortait des blessures des malheureux
qu'il assassinait ou faisait assassiner. _Celui qui crit ces lignes
l'a vu_ boire son propre sang aprs avoir t saign, et rechercher avec
avidit, dans la boutique d'un barbier, le sang de ceux que l'on venait
de saigner avant lui. Il dnait presque toujours ayant sur sa table une
tte coupe et buvait dans un crne humain.

C'est  ce monstre que Ferdinand de Sicile crivait: _Mon gnral et
mon ami_.

Quant  nos autres personnages,--nous parlons des personnages
historiques toujours,--ils rentrent un peu plus dans l'humanit: c'est
la reine Marie-Caroline, dont nous essayerions de faire une esquisse
prparatoire si cette esquisse n'avait t trace  grands traits dans
un magnifique discours du prince Napolon au Snat, discours qui est
rest dans toutes les mmoires;--c'est Nelson, dont Lamartine a crit
la biographie;--c'est Emma Lyonna, dont la Bibliothque impriale
vous montrera vingt portraits;--c'est Championnet, dont le nom est
glorieusement inscrit sur les premires pages de notre Rvolution, et
qui, comme Marceau, comme Hoche, comme Klber, comme Desaix, comme mon
pre, a eu le bonheur de ne pas survivre au rgne de la libert;--ce
sont, enfin, quelques-unes de ces grandes et potiques figures comme en
font rayonner les cataclysmes politiques, qui, en France, s'appellent
Danton, Camille Desmoulins, Biron, Bailly, madame Roland, et qui, 
Naples, s'appellent Hector Caraffa, Manthonnet, Schipani, Cirillo,
Cimarosa, lonore Pimentel.

Quant  l'hrone qui donne son nom au livre, disons un mot, non pas sur
elle, mais sur son nom: _la San-Felice_.

En France, on dit, en parlant d'une femme noble ou simplement
distingue: _Madame_; en Angleterre: _Milady_ ou _Mistress_; en Italie,
pays de la familiarit, on dit: _La une telle_. Chez nous, cette
dnomination serait prise en mauvaise part; en Italie,  Naples surtout,
c'est presque un titre de noblesse.

Pas une seule personne  Naples, en parlant de cette pauvre femme que
l'excs de son malheur a rendue historique, n'aurait l'ide de dire:
Madame San-Felice, ou: La chevalire San-Felice.

On dit simplement: la San-Felice.

J'ai cru devoir conserver au livre, sans altration aucune, le titre
qu'il emprunte  son hrone.

Sur ce, chers lecteurs, comme je vous ai dit ce que j'avais  vous dire,
nous entrerons en matire, si vous le voulez bien.

ALEX. DUMAS




                              LA SAN-FELICE




                                    I

                            LA GALRE CAPITANE.


Entre le rocher auquel Virgile, en y creusant la tombe du clairon
d'Hector, a impos le nom de promontoire de Misne, et le cap
Campanella, qui vit sur l'un de ses versants natre l'inventeur de
la boussole, et sur l'autre errer proscrit et fugitif l'auteur de la
_Jrusalem dlivre_, s'ouvre le magnifique golfe de Naples.

Ce golfe, toujours riant, toujours sillonn par des milliers de
barques, toujours retentissant du bruit des instruments et du chant des
promeneurs, tait, le 22 septembre 1798, plus joyeux, plus bruyant et
plus anim encore que d'habitude.

Le mois de septembre est splendide  Naples, plac qu'il est entre les
ardeurs dvorantes de l't et les pluies capricieuses de l'automne; et
le jour duquel nous datons les premires pages de notre histoire tait
un des jours les plus splendides du mois. Le soleil ruisselait en flots
dors sur ce vaste amphithtre de collines qui semble allonger un de
ses bras jusqu' Nisida et l'autre jusqu' Portici, pour presser la
ville fortune contre les flancs du mont Saint-Elme, que surmonte,
pareille  une couronne murale pose sur le front de la moderne
Parthnope, la vieille forteresse des princes angevins.

Le golfe, immense nappe d'azur, pareil  un tapis sem de paillettes
d'or, frissonnait sous une brise matinale, lgre, balsamique, parfume;
si douce, qu'elle faisait clore un ineffable sourire sur les visages
qu'elle caressait; si vivace, que dans les poitrines gonfles par elle
se dveloppait  l'instant mme cette immense aspiration vers l'infini,
qui fait croire orgueilleusement  l'homme qu'il est, ou du moins qu'il
peut devenir un dieu, et que ce monde n'est qu'une htellerie d'un jour,
btie sur la route du ciel.

Huit heures sonnaient  l'glise San-Ferdinando, qui fait le coin de la
rue de Tolde et de la place San-Ferdinando.

Le dernier frissonnement du timbre qui mesure le temps s'tait  peine
vanoui dans l'espace, que les mille cloches des trois cents glises
de Naples bondissaient joyeusement et bruyamment par les ouvertures de
leurs campaniles, et que les canons du fort de l'Oeuf, du Castel-Nuovo
et del Carmine, clatant comme un roulement de tonnerre, semblaient
vouloir teindre leurs bruyantes voles, tout en enveloppant la ville
d'une ceinture de fume, tandis que le fort Saint-Elme, flamboyant et
nuageux comme un cratre en ruption, improvisait, en face de l'ancien
volcan muet, un Vsuve nouveau.

Cloches et canons saluaient de leur voix de bronze une magnifique galre
qui en ce moment se dtachait du quai, traversait le port militaire,
et, sous la double pression des rames et de la voile, s'avanait
majestueusement vers la haute mer, suivie de dix ou douze barques plus
petites, mais presque aussi magnifiquement ornes que leur capitane,
laquelle et pu le disputer en richesse au _Bucentaure_, menant le doge
pouser l'Adriatique.

Cette galre tait commande par un officier de quarante-six 
quarante-sept ans, vtu du riche uniforme d'amiral de la marine
napolitaine; son visage mle, d'une beaut svre et imprative, tait
hl tout  la fois par le soleil et par le vent; quoiqu'il et la tte
dcouverte en signe de respect, il portait haut son front, charg de
cheveux grisonnants  travers lesquels on devinait qu'avait d passer
plus d'une fois le souffle aigu de la tempte, et l'on comprenait 
la premire vue que c'tait  lui, quels que fussent les illustres
personnages qu'il portait  son bord, que le commandement tait dparti;
le porte-voix de vermeil suspendu  sa main droite et t le signe
visible de ce commandement, si la nature n'et pris soin d'imprimer ce
signe d'une faon bien autrement indlbile dans l'clair de ses yeux et
dans l'accent de sa voix.

Il s'appelait Franois Caracciolo et appartenait  cette antique famille
des princes Caraccioli, accoutums d'tre les ambassadeurs des rois et
les amants des reines.

Il se tenait debout sur son banc de quart, comme il et fait un jour de
combat.

Tout le tillac de la galre tait recouvert par une tente de pourpre,
blasonne des armes des Deux-Siciles et destine  garantir du soleil
les augustes passagers qu'elle abritait.

Ces passagers formaient trois groupes, de pose et d'aspect diffrents.

Le premier de ces groupes, le plus considrable de tous, se composait de
cinq hommes, occupant le centre du btiment, et dont trois dbordaient
de la tente sur le pont; des rubans de toutes couleurs soutenaient 
leur cou des croix de tous les pays, et leurs poitrines, chamarres
de plaques, taient sillonnes de cordons. Deux d'entre eux portaient,
comme marques distinctives de leur rang, des clefs d'or aux boutons de
taille de leur habit; ce qui signifiait qu'ils avaient l'honneur d'tre
chambellans.

Le personnage principal de ce groupe tait un homme de quarante-sept
ans, grand et mince, quoique charpent vigoureusement. L'habitude de se
pencher pour couter ceux qui lui parlaient lui avait lgrement courb
la taille en avant. Malgr le costume couvert de broderies d'or dont
il tait revtu, malgr les ordres en diamants qui tincelaient sur son
habit, malgr le titre de majest qui revenait  chaque instant  la
bouche de ceux qui lui adressaient la parole, son aspect tait vulgaire,
et aucun de ses traits, en les dtaillant, ne rvlait la dignit
royale. Il avait les pieds gros, les mains larges, les attaches des
chevilles et des poignets sans finesse; un front dprim qui rvlait
l'absence des sentiments levs, un menton fuyant, accusant un caractre
faible et irrsolu, faisaient encore ressortir un nez dmesurment gros
et long, signe de basse luxure et d'instincts grossiers; l'oeil seul
tait vif et railleur, mais faux presque toujours, cruel quelquefois.

Ce personnage tait Ferdinand IV, fils de Charles III, par la grce de
Dieu roi des Deux-Siciles, et de Jrusalem, infant d'Espagne, duc de
Parme, Plaisance et Castro, grand prince hrditaire de Toscane, que les
lazzaroni de Naples appelaient plus simplement, et sans tant de titres
et de faons, le roi Nasone.

Celui avec lequel il s'entretenait le plus particulirement, et qui
tait le plus simplement vtu de tous, quoiqu'il portt l'habit brod
des diplomates, tait un vieillard de soixante-neuf ans, petit de
taille, avec des cheveux rares, blancs et rejets en arrire. Il
avait cette figure troite que les gens du peuple appellent si
caractristiquement une figure en lame de couteau, le nez et le
menton pointus, la bouche rentrante, l'oeil investigateur, clair et
intelligent; ses mains, dont il paraissait prendre un soin extrme
et sur lesquelles retombaient des manchettes de magnifique dentelle
d'Angleterre, taient charges de bagues dont l'or enchssait des cames
antiques et prcieux; il portait deux ordres seulement, la plaque de
Saint-Janvier et le cordon rouge du Bain avec sa mdaille d'or toile,
o l'on voit un sceptre entre une rose et un chardon, au milieu de trois
couronnes impriales.

Celui-l, c'tait sir William Hamilton, frre de lait du roi George III,
et depuis trente-cinq ans ambassadeur de la Grande-Bretagne prs la cour
des Deux-Siciles.

Les trois autres taient le marquis Malaspina, aide de camp du roi;
l'Irlandais Jean Acton, son premier ministre, et le duc d'Ascoli, son
chambellan et son ami.

Le second groupe, qui semblait un tableau peint par Angelica Kauffmann,
se composait de deux femmes auxquelles, mme dans l'ignorance de leur
rang et de leur clbrit, il et t impossible  l'observateur le plus
indiffrent de ne pas donner une attention particulire.

La plus ge de ces femmes, quoique ayant pass la jeune et brillante
priode de la vie, avait conserv des restes remarquables de beaut;
sa taille, plutt grande que petite, commenait  s'paissir sous un
embonpoint que sa grande fracheur et pu faire accuser de prcocit
si quelques rides profondes, creuses sur l'ivoire d'un front large et
dominateur, plus encore par les proccupations de la politique et la
pesanteur de la couronne que par l'ge lui-mme, n'avaient rvl les
quarante-cinq ans qu'elle tait sur le point d'atteindre; ses cheveux
blonds, d'une finesse rare, d'une nuance charmante, encadraient
admirablement un visage dont l'ovale primitif s'tait lgrement dform
sous les contractions de l'impatience et de la douleur. Ses yeux bleus,
fatigus et distraits, jetaient, lorsque la pense venait tout  coup
les animer, un feu sombre et, en quelque sorte, lectrique, qui, aprs
avoir t le reflet de l'amour, puis la flamme de l'ambition, tait
devenu l'clair de la haine; ses lvres humides et carmines, dont
l'infrieure, plus avance que la suprieure, donnait dans certains
moments une indicible expression de ddain  son visage, s'taient
sches et avaient pli sous les morsures incessantes de dents toujours
belles et clatantes comme des perles. Le nez et le menton taient
rests d'une puret grecque; le cou, les paules et les bras demeuraient
irrprochables.

Cette femme, c'tait la fille de Marie-Thrse, la soeur de
Marie-Antoinette; c'tait Marie-Caroline d'Autriche, la reine des
Deux-Siciles, l'pouse de Ferdinand IV, que, pour des raisons que
nous verrons se dvelopper plus tard, elle avait pris en indiffrence
d'abord, puis en dgot, puis en mpris. Elle en tait  cette troisime
phase, qui ne devait pas tre la dernire, et les ncessits politiques
rapprochaient seules les illustres poux, qui, en dehors de cela,
vivaient compltement spars, le roi chassant dans ses forts de
Lincola, de Persano, d'Astroni, et se reposant dans son harem de
San-Leucio la reine faisant de la politique,  Naples,  Caserte ou
 Portici, avec son ministre Acton, ou se reposant sous les berceaux
d'orangers avec sa favorite Emma Lyonna, en ce moment couche  ses
pieds, comme une esclave reine.

Il suffisait, au reste, de jeter un regard sur cette dernire pour
comprendre non-seulement la faveur tant soit peu scandaleuse dont elle
jouissait prs de Caroline, mais encore les enthousiasmes frntiques
soulevs par cette enchanteresse chez les peintres anglais, qui la
reprsentrent sous toutes les formes, et les potes napolitains qui
la chantrent sur tous les tons; si la nature humaine peut arriver 
la perfection de la beaut, certes Emma Lyonna avait atteint  cette
perfection. Sans doute, dans ses intimits avec quelque moderne Sappho,
elle avait hrit de cette essence prcieuse donne  Phaon par Vnus,
pour se faire irrsistiblement aimer; l'oeil tonn semblait, en
se fixant sur elle, ne distinguer d'abord les contours de ce corps
admirable qu' travers la vapeur de volupt qui manait de lui; puis,
peu  peu, le regard perait le nuage et la desse transparaissait.

Essayons de peindre cette femme, qui descendit dans les abmes les plus
profonds de la misre et atteignit les plus splendides sommets de la
prosprit, et qui,  l'poque o elle nous apparat, et pu rivaliser
d'esprit, de grce et de beaut avec la Grecque Aspasie, l'gyptienne
Cloptre et la Romaine Olympia.

Elle tait ou du moins paraissait arrive  cet ge qui donne  la femme
l'apoge des accomplissements physiques; sa personne, lorsque l'oeil
essayait de la dtailler, offrait au regard comme un blouissement
successif; ses cheveux chtains encadraient un visage rond comme celui
de la jeune fille qui touche  peine  la pubert; ses yeux iriss, dont
il et t impossible de dterminer la couleur, tincelaient sous deux
sourcils que l'on et crus dessins par le pinceau de Raphal; son cou
flexible et blanc comme celui du cygne; ses paules et ses bras, dont la
souplesse, la douce rondeur, la grce charmante rappelaient, non pas
les froides crations du ciseau antique, mais les marbres suaves et
palpitants de Germain Pilon, le disputaient  ces marbres mmes en
fermet et en veines d'azur; la bouche, semblable  celle de cette
princesse, filleule d'une fe, qui  chaque parole laissait tomber une
perle, et  chaque sourire un diamant, semblait un inpuisable crin
de baisers d'amour. Faisant contraste avec la parure toute royale de
Marie-Caroline, elle tait vtue d'une longue et simple tunique de
cachemire blanc  larges manches, chancre  la grecque dans sa
partie suprieure, serre et plisse  la taille, libre de toute autre
treinte, par une ceinture de maroquin rouge, brode d'or, incruste
de rubis, d'opales, de turquoises, et s'agrafant par un splendide came
reprsentant le portrait de sir William Hamilton; elle s'enveloppait
comme d'un manteau d'un large chle indien, aux couleurs changeantes
et  fleurs d'or, qui plus d'une fois, dans les soires intimes de la
reine, lui avait servi  danser ce pas du _chle_ qu'elle avait invent
et dont jamais danseuse ni ballerine ne purent atteindre la voluptueuse
et magique perfection.

Plus tard, nous trouverons moyen de mettre sous les yeux de nos lecteurs
l'trange pass de cette femme,  laquelle, dans ce chapitre tout
d'introduction descriptive, nous ne pouvons donner, quelque place
qu'elle tienne dans l'histoire que nous allons raconter, qu'un coup
d'oeil rapide et qu'une fugitive attention.

Le troisime groupe, qui faisait pendant  celui-ci et qui se trouvait
 la droite de celui du roi, se composait de quatre personnes,
c'est--dire de deux hommes d'ge diffrent qui causaient science et
conomie politique, et d'une jeune femme, ple, triste et rveuse,
berant dans ses bras et serrant contre son coeur un enfant de quelques
mois.

Une cinquime personne, qui n'tait autre que la nourrice de l'enfant,
grosse et frache paysanne portant le costume des femmes d'Aversa,
se dissimulait dans la pnombre, o tincelaient, malgr elle, les
broderies de son corsage passement d'or.

Le plus jeune des deux hommes,  peine g de vingt-deux ans, aux
cheveux blonds, au menton encore imberbe,  la taille paissie par une
obsit prcoce, que le poison devait changer plus tard en maigreur
cadavrique, vtu d'un habit bleu de ciel, brod d'or et surcharg
de cordons et de plaques, tait le fils an du roi et de la reine
Marie-Caroline, l'hritier prsomptif de la couronne, Franois, duc de
Calabre. N avec un caractre timide et doux, il avait t effray des
violences ractionnaires de la reine, s'tait jet dans la littrature
et les sciences, et ne demandait rien autre chose que de rester en
dehors de la machine politique, par les rouages de laquelle il craignait
d'tre bris.

Celui avec lequel il s'entretenait tait un homme grave et froid, g
de cinquante  cinquante-deux ans, qui tait, non pas prcisment
un _savant_, comme on l'entend en Italie, mais, ce qui vaut parfois
beaucoup mieux, un _sachant_. Il portait pour toute dcoration, sur un
habit trs-simplement orn, la croix de Malte, qui exigeait deux cents
ans de noblesse non interrompue: c'tait, en effet, un noble Napolitain,
nomm le chevalier de San-Felice, qui tait bibliothcaire du prince et
chevalier d'honneur de la princesse.

La princesse, par laquelle nous eussions d commencer peut-tre, tait
cette jeune mre, que nous avons indique d'un trait, qui, comme si
elle et devin qu'elle devait bientt quitter la terre pour le ciel,
pressait son enfant contre son coeur. Elle aussi, comme sa belle-mre,
tait archiduchesse de la hautaine maison de Habsbourg; elle se nommait
Clmentine d'Autriche; elle avait,  quinze ans, quitt Vienne pour
pouser Franois de Bourbon, et, soit amour laiss l-bas, soit
dsillusion trouve ici, nul, mme sa fille, si elle et t en ge de
comprendre et de parler, n'et pu raconter l'avoir vue sourire une seule
fois. Fleur du Nord, elle se fanait,  peine ouverte,  l'ardent soleil
du Midi; sa tristesse tait un secret dont elle mourait lentement sans
se plaindre ni aux hommes ni  Dieu; elle semblait savoir qu'elle tait
condamne, et, pieuse et pure victime expiatoire, s'tait rsigne 
la condamnation qu'elle subissait, non point pour ses fautes, mais
pour celles d'autrui; Dieu, qui a l'ternit pour tre juste, a de ces
mystrieuses contradictions que ne comprend pas notre justice mortelle
et phmre.

La fille qu'elle pressait contre son coeur, et qui, depuis quelques
mois  peine, venait d'ouvrir ses yeux  la lumire, tait cette seconde
Marie-Caroline, qui peut-tre eut les faiblesses, mais non les vices de
la premire; ce fut la jeune princesse qui pousa le duc de Berry, que
le poignard de Louvel fit veuve, et qui, seule de la branche ane des
Bourbons, a laiss en France une mmoire sympathique et un souvenir
chevaleresque.

Et tout ce monde de rois, de princes, de courtisans glissant sur cette
mer d'azur, sous cette tente de pourpre, au son d'une musique mlodieuse
dirige par le bon Dominique Cimarosa, matre de chapelle et compositeur
de la cour, dpassait tour  tour Resina, Portici, Torre-del-Greco, et
s'avanait dans la nef magnifique, pousse vers le large par cette
molle brise de Baa si fatale  l'honneur des dames romaines, et dont
la voluptueuse haleine allait, en expirant sous les portiques de ses
temples, faire fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.

En mme temps, on voyait grandir  l'horizon, bien au del encore de
Capri et du cap Campanella, un vaisseau de guerre qui, de son ct, en
apercevant la flottille royale, manoeuvra pour naviguer au plus prs,
et, mettant le cap sur elle, tira un coup de canon.

Une lgre fume apparut aussitt au flanc du colosse, et l'on vit
gracieusement monter  sa corne le pavillon rouge d'Angleterre.

Puis on entendit, quelques secondes aprs, une dtonation prolonge
pareille au roulement d'un tonnerre lointain.




                                     II

                               LE HROS DU NIL.


Ce btiment qui accourait au-devant de la flottille royale, et  la
corne duquel nous avons vu monter le pavillon rouge d'Angleterre, se
nommait _le Van-Guard_.

L'officier qui le commandait tait le commodore Horace Nelson,--qui
venait de dtruire la flotte franaise  Aboukir, d'enlever  Bonaparte
et  l'arme rpublicaine tout espoir de retour en France.

Disons en quelques mots ce que c'tait que ce commodore Horace Nelson,
un des plus grands hommes de mer qui aient jamais exist, le seul qui
ait balanc, et mme branl sur l'Ocan, la fortune continentale de
Napolon.

On s'tonnera peut-tre de nous entendre faire,  nous, l'loge de
Nelson, ce terrible ennemi de la France, qui lui a tir du coeur le
meilleur et le plus pur de son sang  Aboukir et  Trafalgar; mais les
hommes comme lui sont un produit de la civilisation universelle; la
postrit ne fait pas pour eux une acception de naissance et de pays:
elle les considre comme une partie de la grandeur de l'espce humaine,
que l'espce humaine doit envelopper d'un large amour, caresser d'un
immense orgueil; une fois descendus dans la tombe, ils ne sont plus
compatriotes ni trangers, amis ni ennemis: ils s'appellent Annibal
et Scipion, Csar et Pompe, c'est--dire des oeuvres et des actions.
L'immortalit naturalise les grands gnies au profit de l'univers.

Nelson tait n le 29 septembre 1758; c'tait donc,  l'poque o nous
sommes arrivs, un homme de trente-neuf  quarante ans.

Il tait n  Barnham-Thorpes, petit village du comt de Norfolk; son
pre en tait le pasteur; sa mre, qui mourut jeune, mourut en laissant
onze enfants.

Un oncle qu'il avait dans la marine, et qui tait apparent aux Walpole,
le prit avec lui comme aspirant, sur le vaisseau de soixante-quatre
canons _le Redoutable_.

Il alla au ple et fut pris pendant six mois dans les glaces, lutta
corps  corps avec un ours blanc qui l'et touff entre ses pattes si
un de ses camarades n'et fourr le bout de son mousquet dans l'oreille
de l'animal et n'et fait feu.

Il alla sous l'quateur, s'gara dans une fort du Prou, s'endormit au
pied d'un arbre, fut piqu par un serpent de la pire espce, faillit en
mourir et en garda, pour toute sa vie, des taches livides pareilles 
celles du serpent lui-mme.

Au Canada, il eut son premier amour et pensa faire sa plus grande folie.
Pour ne point quitter celle qu'il aimait, il voulut donner sa dmission
de capitaine de frgate. Ses officiers s'emparrent de lui par surprise,
le lirent comme un criminel ou comme un fou, l'emportrent sur _le
Sea-Horse_, qu'il montait alors, et ne lui rendirent la libert qu'en
pleine mer.

De retour  Londres, il se maria  une jeune veuve nomme mistress
Nisbett; il l'aima avec cette passion qui s'allumait si facilement et
si ardemment dans son me, et, lorsqu'il se remit en mer, il emmena avec
lui un fils nomm Josuah, qu'elle avait eu de son premier mari.

Lorsque Toulon fut livr aux Anglais par l'amiral Trogof et le gnral
Maudet, Horace Nelson tait capitaine  bord de _l'Agamemnon_; il fut
envoy avec son btiment  Naples pour annoncer au roi Ferdinand et  la
reine Caroline la prise de notre premier port militaire.

Sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, comme nous l'avons dit,
le rencontra chez le roi, le ramena chez lui, le laissa au salon, passa
dans la chambre de sa femme et lui dit:

--Je vous amne un petit homme qui ne peut pas se vanter d'tre beau;
mais, ou je m'tonne fort, ou il sera un jour la gloire de l'Angleterre
et la terreur de ses ennemis.

--Et comment prvoyez-vous cela? demanda lady Hamilton.

--Par le peu de paroles que nous avons changes. Il est au salon; venez
lui faire les honneurs de la maison, ma chre. Je n'ai jamais reu
chez moi aucun officier anglais; mais je ne veux pas que celui-ci loge
ailleurs que dans mon htel.

Et Nelson logea  l'ambassade d'Angleterre, situe  l'angle de la
rivire et de la rue de Chiaa.

Nelson tait alors, en 1793, un homme de trente-quatre ans, petit de
taille comme l'avait dit William, ple de visage, avec des yeux bleus,
avec ce nez aquilin qui distingue le profil des hommes de guerre et qui
fait ressembler Csar et Cond  des oiseaux de proie, avec ce menton
vigoureusement accentu qui indique la tnacit pousse jusqu'
l'obstination; quant aux cheveux et  la barbe, ils taient d'un blond
ple, rares et mal plants.

Rien n'indique qu' cette poque, Emma Lyonna ait t sur le physique
de Nelson d'un autre avis que son mari; mais la foudroyante beaut de
l'ambassadrice produisit son effet: Nelson quitta Naples, emmenant
les renforts qu'il tait venu demander  la cour des Deux-Siciles, et
amoureux fou de lady Hamilton.

Fut-ce par pure ambition de gloire, fut-ce pour gurir de cet amour
qu'il sentait ingurissable, qu'il voulut se faire tuer  la prise de
Calvi, o il perdit un oeil, et dans l'expdition de Tnriffe, o il
perdit un bras? On ne sait; mais, dans ces deux occasions, il joua sa
vie avec une telle insouciance, que l'on dut penser qu'il n'y tenait que
mdiocrement.

Lady Hamilton le revit ainsi borgne et manchot, et rien n'indique que
son coeur ait ressenti, pour le hros mutil, un autre sentiment que
cette tendre et sympathique piti que la beaut doit aux martyrs de la
gloire.

Ce fut le 16 juin 1798 qu'il revint pour la seconde fois  Naples, et
pour la seconde fois se retrouva en prsence de lady Hamilton.

La position tait critique pour Nelson.

Charg de bloquer la flotte franaise dans le port de Toulon et de la
combattre si elle en sortait, il avait vu lui glisser entre les doigts
cette flotte, qui avait pris Malte en passant, et dbarqu 30,000 hommes
 Alexandrie!

Ce n'tait pas le tout: battu par une tempte, ayant fait des avaries
graves, manquant d'eau et de vivres, il ne pouvait continuer sa
poursuite, oblig qu'il tait d'aller se refaire  Gibraltar.

Il tait perdu; on pouvait accuser de trahison l'homme qui pendant un
mois avait cherch dans la Mditerrane, c'est--dire dans un grand
lac, une flotte de treize vaisseaux de ligne et de trois cent
quatre-vingt-sept btiments de transport, non-seulement sans pouvoir la
joindre, mais encore sans avoir dcouvert son sillage.

Il s'agissait, sous les yeux de l'ambassadeur franais, d'obtenir de la
cour des Deux-Siciles, qu'elle permit  Nelson de prendre de l'eau et
des vivres dans les ports de Messine et de Syracuse, et du bois pour
remplacer ses mts et ses vergues briss, dans la Calabre.

Or, la cour des Deux-Siciles avait un trait de paix avec la France; ce
trait de paix lui commandait la neutralit la plus absolue, et c'tait
mentir au trait et rompre cette neutralit que d'accorder  Nelson ce
qu'il demandait.

Mais Ferdinand et Caroline dtestaient tellement les Franais et avaient
jur une telle haine  la France, que tout ce que demandait Nelson lui
fut impudemment accord, et Nelson, qui savait qu'une grande victoire
seule pouvait le sauver, quitta Naples, plus amoureux, plus fou, plus
insens que jamais, jurant de vaincre ou de se faire tuer  la premire
occasion.

Il vainquit et faillit tre tu. Jamais, depuis l'invention de la poudre
et l'emploi des canons, aucun combat naval n'avait pouvant les mers
d'un pareil dsastre.

Sur treize vaisseaux de ligne dont se composait, comme nous l'avons dit,
la flotte franaise, deux seulement avaient pu se soustraire aux flammes
et chapper  l'ennemi.

Un vaisseau avait saut, _l'Orient_; un autre vaisseau et une frgate
avaient t couls, neuf avaient t pris.

Nelson s'tait conduit en hros pendant tout le temps qu'avait dur le
combat; il s'tait offert  la mort, et la mort n'avait pas voulu
de lui; mais il avait reu une cruelle blessure. Un boulet du
_Guillaume-Tell_, expirant, avait bris une vergue du _Van-Guard_, qu'il
montait, et la vergue brise lui tait tombe sur le front au moment
mme o il levait la tte pour reconnatre la cause du craquement
terrible qu'il entendait, lui avait rabattu la peau du crne sur l'oeil
unique qui lui restait, et, comme un taureau frapp de la masse, l'avait
renvers sur le pont, baign dans son sang.

Nelson crut la blessure mortelle, fit appeler le chapelain pour qu'il
lui donnt sa bndiction, et le chargea de ses derniers adieux pour sa
famille; mais, avec le prtre, tait mont le chirurgien.

Celui-ci examina le crne, le crne tait intact; la peau seule du front
tait dtache et retombait jusque sur la bouche.

La peau fut remise  sa place, recolle au front, maintenue par un
bandeau noir. Nelson ramassa le porte-voix chapp de sa main, et
se remit  son oeuvre de destruction en criant: Feu! Il y avait le
souffle d'un Titan dans la haine de cet homme contre la France.

Le 2 aot,  huit heures du soir, nous l'avons dit, il ne restait plus
de la flotte franaise que deux vaisseaux qui se rfugirent  Malte.

Un navire lger porta  la cour des Deux-Siciles et  l'Amiraut
d'Angleterre la nouvelle de la victoire de Nelson et de la destruction
de notre flotte.

Ce fut dans toute l'Europe un immense cri de joie qui retentit jusqu'en
Asie, tant les Franais taient craints, tant la rvolution franaise
tait excre!

La cour de Naples surtout, aprs avoir t folle de rage, devint
insense de bonheur.

Ce fut naturellement lady Hamilton qui reut la lettre de Nelson,
annonant cette victoire, laquelle renfermait  tout jamais trente mille
Franais en gypte, et Bonaparte avec eux.

Bonaparte, l'homme de Toulon, du 13 vendmiaire, de Montenotte, de Dego,
d'Arcole et de Rivoli, le vainqueur de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi
et du prince Charles, le gagneur de batailles qui, en moins de deux ans,
avait fait cent cinquante mille prisonniers, conquis cent soixante et
dix drapeaux, pris cinq cent cinquante canons de gros calibre, six cents
pices de campagne, cinq quipages de pont; l'ambitieux qui avait dit
que l'Europe tait une taupinire, et qu'il n'y avait jamais eu de
grands empires et de grande rvolution qu'en Orient; l'aventureux
capitaine qui,  vingt-neuf ans, dj plus grand qu'Annibal et que
Scipion, a voulu conqurir l'gypte pour tre aussi grand qu'Alexandre
et que Csar, le voil confisqu, supprim, ray de la liste des
combattants;  ce grand jeu de la guerre, il a enfin trouv un joueur
plus heureux ou plus habile que lui. Sur cet chiquier gigantesque du
Nil, dont les pions sont des oblisques, les cavaliers des sphinx,
les tours des pyramides, o les fous s'appellent Cambyse, les rois
Ssostris, les reines Cloptre, il a t fait chec et mat!

Il est curieux de mesurer la terreur qu'imprimaient aux souverains de
l'Europe les deux noms de la France et de Bonaparte runis, par les
cadeaux que Nelson reut de ces souverains, devenus fous de joie en
voyant la France abaisse et en croyant Bonaparte perdu.

L'numration en est facile; nous la copions sur une note crite de la
main mme de Nelson:

De George III, la dignit de pair de la Grande-Bretagne et une mdaille
d'or;

De la Chambre des communes, pour lui et ses deux plus proches hritiers,
le titre de baron du Nil et de Barnham-Thorpes, avec une rente de deux
mille livres sterling commenant  courir du 1er aot 1798, jour de la
bataille;

De la Chambre des pairs, mme rente, dans les mmes conditions,  partir
du mme jour;

Du Parlement d'Irlande, une pension de mille livres sterling;

De la Compagnie des Indes orientales, dix mille livres une fois donnes;

Du sultan, une boucle en diamants avec la plume du triomphe, value
deux mille livres sterling, et une riche pelisse value mille livres
sterling;

De la mre du sultan, une bote enrichie de diamants, value douze
cents livres sterling;

Du roi de Sardaigne, une tabatire enrichie de diamants, value douze
cents livres sterling;

De l'le de Zante, une pe  poigne d'or et une canne  pomme d'or;

De la ville de Palerme, une tabatire et une chane d'or, sur un plat
d'argent;

Enfin, de son ami Benjamin Hallowell, capitaine du _Swiftsure_, un
prsent tout anglais, qui manquerait trop  notre numration si nous le
passions sous silence.

Nous avons dit que le vaisseau _l'Orient_ avait saut en l'air;
Hallowell recueillit le grand mt et le fit porter  bord de son
btiment; puis, avec le mt et ses ferrements, il fit faire, par le
charpentier et le serrurier du bord, un cercueil orn d'une plaque
contenant ce certificat d'origine:

Je certifie que ce cercueil est entirement construit avec le bois et
le fer du vaisseau l'Orient, dont le vaisseau de Sa Majest sous mes
ordres sauva une grande partie dans la baie d'Aboukir.

BEN. HALLOWELL.


Puis, de ce cercueil ainsi certifi, il fit don  Nelson avec et par
cette lettre:

            _A l'honorable Nelson C. B._

    Mon cher seigneur,

Je vous envoie, en mme temps que la prsente, un cercueil taill dans
le mt du vaisseau franais _l'Orient_, afin que vous puissiez, quand
vous abandonnerez cette vie, reposer d'abord dans vos propres trophes.
L'esprance que ce jour est encore loign est le dsir sincre de votre
obissant et affectionn serviteur.

                  BEN. HALLOWELL.


De tous les dons qui lui furent offerts, htons-nous de dire que ce
dernier parut tre celui qui toucha le plus Nelson; il le reut avec une
satisfaction marque, il le fit placer dans sa cabine, appuy contre
la muraille et prcisment derrire le fauteuil o il s'asseyait pour
manger. Un vieux domestique, que ce meuble posthume attristait, obtint
de l'amiral qu'il ft transport dans le faux pont.

Lorsque Nelson quitta, pour _le Fulminant_, _le Van-Guard_, horriblement
mutil, le cercueil, qui n'avait point encore trouv sa place sur le
nouveau btiment, demeura quelques mois sur le gaillard d'avant. Un
jour que les officiers du _Fulminant_ admiraient le don du capitaine
Hallowell, Nelson leur cria de sa cabine:

--Admirez tant que vous voudrez, messieurs, mais ce n'est pas pour vous
qu'il est fait.

Enfin,  la premire occasion qu'il trouva, Nelson l'expdia  son
tapissier, en Angleterre, le priant de le garnir immdiatement de
velours, attendu que, pouvant, au mtier qu'il faisait, en avoir
l'emploi d'un moment  l'autre, il dsirait le trouver tout prt 
l'heure o il en aurait besoin.

Inutile de dire que Nelson, tu sept ans plus tard  Trafalgar, fut
enseveli dans ce cercueil.

Revenons  notre rcit.

Nous avons dit que, par un btiment lger, Nelson avait expdi la
nouvelle de la victoire d'Aboukir  Naples et  Londres.

Aussitt la lettre de Nelson reue, Emma Lyonna courut chez la reine
Caroline et la lui tendit tout ouverte; celle-ci jeta les yeux dessus et
poussa un cri ou plutt un rugissement de bonheur; elle appela ses
fils, elle appela le roi, elle courut comme une insense dans les
appartements, embrassant ceux qu'elle rencontrait, serrant dans ses
bras la messagre de bonnes nouvelles et ne se lassant pas de rpter:
Nelson! brave Nelson! O sauveur!  librateur de l'Italie! Dieu te
protge! le ciel te garde!

Puis, sans s'inquiter de l'ambassadeur franais Garat, le mme qui
avait lu  Louis XVI sa sentence de mort et qui avait sans doute
t envoy par le Directoire comme un avertissement  la monarchie
napolitaine, elle ordonna, croyant n'avoir plus rien  craindre de la
France, de faire hautement, ostensiblement et au grand jour, tous les
prparatifs ncessaires pour recevoir Nelson  Naples comme on reoit un
triomphateur.

Et, pour ne pas rester en arrire des autres souverains, elle
qui croyait lui devoir plus que les autres, menace qu'elle tait
doublement, et par la prsence des troupes franaises  Rome et par la
proclamation de la rpublique romaine, elle fit soumettre  la signature
du roi, par son premier ministre Acton, le brevet de duc de Bronte avec
trois mille livres sterling de rente annuelle, tandis que le roi, en
lui prsentant ce brevet, se rservait d'offrir lui-mme  Nelson l'pe
donne par Louis XIV  son fils Philippe V, lorsqu'il partit pour rgner
sur l'Espagne, et par Philippe V  son fils don Carlos, lorsqu'il partit
pour conqurir Naples.

Outre sa valeur historique qui tait inapprciable, cette pe, qui,
d'aprs les instructions du roi Charles III, ne devait passer qu'au
dfenseur ou au sauveur de la monarchie des Deux-Siciles, tait value,
 cause des diamants qui l'ornaient,  cinq mille livres sterling,
c'est--dire  cent vingt-cinq mille francs de notre monnaie.

Quant  la reine, elle s'tait rserv de faire  Nelson un cadeau que
tous les titres, toutes les faveurs, toutes les richesses des rois de la
terre ne pouvaient galer pour lui; elle s'tait rserv de lui donner
cette Emma Lyonna, l'objet, depuis cinq annes, de ses rves les plus
ardents.

En consquence, le matin mme de ce mmorable 22 septembre 1798, elle
avait dit  Emma Lyonna, en cartant ses cheveux chtains pour baiser
ce front menteur, si pur en apparence, qu'on l'et pris pour celui d'un
ange:

--Mon Emma bien-aime, pour que je reste roi, et, par consquent, pour
que tu restes reine, il faut que cet homme soit  nous, et, pour que cet
homme soit  nous, il faut que tu sois  lui.

Emma avait baiss les yeux, et, sans rpondre, avait saisi les deux
mains de la reine et les avait baises passionnment.

Disons comment Marie-Caroline pouvait faire une telle prire, ou plutt
donner un tel ordre  lady Hamilton, ambassadrice d'Angleterre.




                                    III

                         LE PASS DE LADY HAMILTON


Dans le court et insuffisant portrait que nous avons essay de tracer
d'Emma Lyonna, nous avons dit: _l'trange pass de cette femme_, et, en
effet, nulle destine ne fut plus extraordinaire que celle-l; jamais
pass ne fut tout  la fois plus sombre et plus blouissant que le sien;
elle n'avait jamais su ni son ge prcis, ni le lieu de sa naissance;
au plus loin que sa mmoire pouvait atteindre, elle se voyait enfant de
trois ou quatre ans, vtue d'une pauvre robe de toile, marchant pieds
nus par une route de montagne, au milieu des brouillards et de la
pluie d'un pays septentrional, s'attachant de sa petite main glace
aux vtements de sa mre, pauvre paysanne qui la prenait entre ses bras
lorsqu'elle tait trop fatigue, ou qu'il lui fallait traverser les
ruisseaux qui coupaient le chemin.

Elle se souvenait d'avoir eu faim et froid dans ce voyage.

Elle se souvenait encore que, lorsqu'on traversait une ville, sa mre
s'arrtait devant la porte de quelque riche maison ou devant la boutique
d'un boulanger; que, l, d'une voix suppliante, elle demandait ou
quelque pice de monnaie qu'on lui refusait souvent, ou un pain qu'on
lui donnait presque toujours.

Le soir, l'enfant et la mre faisaient halte  quelque ferme isole et
demandaient l'hospitalit, qu'on leur accordait, soit dans la grange,
soit dans l'table; les nuits o l'on permettait aux deux pauvres
voyageuses de coucher dans une table taient des nuits de fte;
l'enfant se rchauffait rapidement  la douce haleine des animaux, et
presque toujours, le matin, avant de se remettre en route, recevait, ou
de la fermire ou de la servante qui venait traire les vaches, un verre
de lait tide et mousseux, douceur  laquelle elle tait d'autant plus
sensible qu'elle y tait peu accoutume.

Enfin la mre et la fille atteignirent la petite ville de Flint, but de
leur course; c'tait l qu'taient ns la mre d'Emma et John Lyons, son
pre. Ce dernier avait, cherchant du travail, quitt le comt de Flint
pour celui de Chester; mais le travail avait t peu productif. John
Lyons tait mort jeune et pauvre; et sa veuve revenait  la terre natale
pour voir si la terre natale lui serait hospitalire ou martre.

Dans des souvenirs plus rapprochs de trois ou quatre ans, Emma se
revoyait au penchant d'une colline gazonneuse et fleurie, faisant
patre, pour une fermire des environs, chez laquelle sa mre tait
servante, un troupeau de quelques moutons, et sjournant de prfrence
prs d'une source limpide, o elle se regardait complaisamment,
couronne par elle-mme des fleurs champtres qui s'panouissaient
autour d'elle.

Deux ou trois ans plus tard, et comme elle devait atteindre sa dixime
anne, quelque chose d'heureux tait arriv dans la famille. Un comte
d'Halifax, qui sans doute, dans un de ses caprices aristocratiques,
avait trouv la mre d'Emma encore belle, envoya une petite somme dont
partie tait destine au bien-tre de la mre, partie  l'ducation de
l'enfant; et Emma se souvenait d'avoir t conduite dans une pension de
jeunes filles dont l'uniforme tait un chapeau de paille, une robe bleu
de ciel et un tablier noir.

Elle resta deux ans dans cette pension, y apprit  lire et  crire,
y tudia les premiers lments de la musique et du dessin, arts dans
lesquels, grce  son admirable organisation, elle faisait de rapides
progrs, lorsqu'un matin sa mre vint la chercher. Le comte d'Halifax
tait mort et avait oubli les deux femmes dans son testament. Emma ne
pouvait plus rester en pension, la pension n'tant plus paye; il fallut
que l'ex-pensionnaire se dcidt  entrer comme bonne d'enfants dans la
maison d'un certain Thomas Hawarden, dont la fille, en mourant jeune et
veuve, avait laiss trois enfants orphelins.

Une rencontre qu'elle fit en promenant les enfants au bord du golfe
dcida de sa vie. Une clbre courtisane de Londres, nomme miss
Arabell, et un peintre d'un grand talent, son amant du jour, s'taient
arrts, le peintre pour faire le croquis d'une paysanne du pays de
Galles, et miss Arabell pour lui regarder faire ce croquis.

Les enfants que conduisait Emma s'avancrent curieusement et se
haussrent sur la pointe du pied pour voir ce que faisait le peintre.
Emma les suivit; le peintre, en se retournant, l'aperut et jeta un cri
de surprise: Emma avait treize ans, et jamais le peintre n'avait rien vu
de si beau.

Il demanda qui elle tait, ce qu'elle faisait. Le commencement
d'ducation qu'avait reu Emma Lyonna lui permit de rpondre  ces
questions avec une certaine lgance. Il s'informa combien elle gagnait
 soigner les enfants de M. Hawarden; elle lui rpondit qu'elle tait
vtue, nourrie, loge, et recevait dix schellings par mois.

--Venez  Londres, lui dit le peintre, et je vous donnerai cinq guines
chaque fois que vous consentirez  me laisser faire un croquis d'aprs
vous.

Et il lui tendit une carte sur laquelle taient crits ces mots: Edward
Rowmney, Cavendish square, n 8, en mme temps que miss Arabell tirait
de sa ceinture une petite bourse contenant quelques pices d'or et la
lui offrait.

La jeune fille rougit, prit la carte, la mit dans sa poitrine; mais,
instinctivement, elle repoussa la bourse.

Et, comme miss Arabell insistait, lui disant que cet argent servirait 
son voyage de Londres:

--Merci, madame, dit Emma; si je vais  Londres, j'irai avec les petites
conomies que j'ai dj faites et celles que je ferai encore.

--Sur vos dix schellings par mois? demanda miss Arabell en riant.

--Oui, madame, rpondit simplement la jeune fille.

Et tout finit l.

Quelques mois aprs, le fils de M. Hawarden, M. James Hawarden, clbre
chirurgien de Londres, vint voir son pre; lui aussi fut frapp de la
beaut d'Emma Lyonna, et, pendant tout le temps qu'il resta dans la
petite ville de Flint, il fut bon et affectueux pour elle; seulement, il
ne l'exhorta point comme Rowmney  venir  Londres.

Au bout de trois semaines de sjour chez son pre, il partit, laissant
deux guines pour la petite bonne d'enfants en rcompense des soins
qu'elle donnait  ses neveux.

Emma les accepta sans rpugnance.

Elle avait une amie; cette amie s'appelait Fanny Strong et avait
elle-mme un frre qui s'appelait Richard.

Emma ne s'tait jamais informe de ce que faisait son amie, quoiqu'elle
ft mieux mise que ne semblait le permettre sa fortune; sans doute
croyait-elle qu'elle prlevait sa toilette sur les bnfices interlopes
de son frre, qui passait pour un contrebandier.

Un jour qu'Emma--elle avait alors prs de quatorze ans--s'tait arrte
devant la boutique d'un marchand de glaces pour se regarder dans un
grand miroir servant de montre au magasin, elle se sentit toucher 
l'paule.

C'tait son amie, Fanny Strong, qui la tirait ainsi de son extase.

--Que fais-tu l? lui demanda-t-elle.

Emma rougit sans rpondre. En rpondant vrai, elle eut d dire: Je me
regardais et me trouvais belle.

Mais Fanny Strong n'avait pas besoin de rponse pour savoir ce qui se
passait dans le coeur d'Emma.

--Ah! dit-elle en soupirant, si j'tais aussi jolie que toi, je ne
resterais pas longtemps dans cet horrible pays.

--O irais-tu? lui demanda Emma.

--J'irais  Londres, donc! Tout le monde dit qu'avec une jolie figure,
on fait fortune  Londres. Vas-y, et, quand tu seras millionnaire, tu me
prendras pour ta femme de chambre.

--Veux-tu que nous y allions ensemble? demanda Emma Lyonna.

--Volontiers; mais comment faire? Je ne possde pas six pence, et je ne
crois pas Dick beaucoup plus riche que moi.

--Moi, dit Emma, j'ai prs de quatre guines.

--C'est plus qu'il ne nous faut pour toi, moi et Dick! s'cria Fanny.

Et le voyage fut rsolu.

Le lundi suivant, sans rien dire  personne, les trois fugitifs prirent,
 Chester, la diligence de Londres.

En arrivant au bureau o descendait la diligence de Chester, Emma
partagea les vingt-deux schellings qui lui restaient entre Fanny Strong
et elle.

Fanny Strong et son frre avaient l'adresse d'une auberge o logeaient
les contrebandiers; c'tait dans la petite rue de Villiers, aboutissant
d'un ct  la Tamise et de l'autre au Strand, qu'tait situe cette
auberge. Emma laissa Dick et Fanny chercher leur logement; elle prit une
voiture et se fit conduire Cavendish square, n 8.

Edward Rowmney tait absent; on ne savait pas o il tait ni quand il
reviendrait; on le croyait en France, et on ne l'attendait pas avant
deux mois.

Emma resta tourdie. Cette ventualit si naturelle de l'absence de
Rowmney ne s'tait pas mme prsente  son esprit. Une lueur lui
traversa le cerveau; elle pensa  M. James Hawarden, le clbre
chirurgien qui, en quittant la maison de son pre, avait, avec tant
de bont, laiss les deux guines qui avaient servi  payer la majeure
partie des dpenses du voyage.

Il ne lui avait pas donn son adresse; mais deux ou trois fois elle
avait port  la poste les lettres qu'il crivait  sa femme.

Il demeurait Leicester square, n 4.

Elle remonta en voiture, se fit conduire  Leicester square, peu distant
de Cavendish square, frappa en tremblant  la porte. Le docteur tait
chez lui.

Elle trouva le digne homme tel qu'elle l'esprait; elle lui dit tout, et
il eut piti, promit de s'employer  la protger, et, en attendant, il
la reut sous son toit, l'admit  sa table, et la donna pour demoiselle
de compagnie  mistress Hawarden.

Un matin, il annona  la jeune fille qu'il avait trouv pour elle une
place dans un des premiers magasins de bijouterie de Londres; mais,
la veille du jour o Emma devait entrer dans ce magasin, il voulut lui
faire la fte de la conduire au spectacle.

La toile, en se levant devant elle au thtre de Drury-Lane, lui montra
un monde inconnu; on jouait _Romo et Juliette_, ce rve d'amour qui n'a
son pareil dans aucune langue; elle rentra folle, blouie, enivre; elle
passa la nuit sans dormir une seule seconde, essayant de se rappeler
quelques fragments des deux merveilleuses scnes du balcon.

Le lendemain, elle entra dans son magasin; mais, avant d'y entrer, elle
demanda  M. Hawarden o elle pourrait acheter la pice qu'elle avait
vu reprsenter la veille. M. Hawarden alla  sa bibliothque, y prit un
Shakspeare complet et le lui donna.

Au bout de trois jours, elle savait par coeur le rle de Juliette; elle
rvait par quels moyens elle pourrait retourner au thtre et s'enivrer
une seconde fois de ce doux poison que forme le magique mlange de
l'amour et de la posie; elle voulait  tout prix rentrer dans ce
monde enchant qu'elle n'avait qu'entrevu, lorsqu'un splendide quipage
s'arrta devant la porte du magasin. Une femme en descendit, entra de ce
pas dominateur que donne la richesse. Emma jeta un cri de surprise: elle
avait reconnu miss Arabell.

Miss Arabell, de son ct, la reconnut, ne dit rien, acheta pour sept
ou huit cents livres sterling de bijoux, et invita le marchand  lui
envoyer ses emplettes par sa nouvelle demoiselle de magasin, indiquant
l'heure  laquelle elle serait rentre.

La nouvelle demoiselle de magasin, c'tait Emma.

A l'heure dite, on la fit monter en voiture avec les crins, et on
l'envoya  l'htel de miss Arabell.

La belle courtisane l'attendait; sa fortune tait au comble: elle tait
la matresse du prince rgent, g de dix-sept ans  peine.

Elle se fit tout raconter par Emma, puis, lui demanda si, en attendant
le retour de Rowmney, elle ne prfrait pas rester chez elle pour la
distraire dans ses heures d'ennui, plutt que de retourner au magasin.
Emma ne demanda qu'une chose, ce fut s'il lui serait permis d'aller au
thtre. Miss Arabell lui rpondit que, tous les jours o elle n'irait
point au spectacle elle-mme, sa loge serait  sa disposition.

Puis elle envoya payer les bijoux et fit dire qu'elle gardait Emma. Le
joaillier dont miss Arabell tait une des meilleures pratiques, n'eut
garde de se brouiller avec elle pour si peu de chose.

Par quel trange caprice la courtisane  la mode conut-elle cet
imprudent dsir, cet inconcevable caprice, d'avoir cette belle crature
auprs d'elle? Les ennemis de miss Arabell--et sa haute fortune lui en
avait fait beaucoup--donnrent  cette fantaisie une explication que la
Phryn anglaise, convertie en Sappho, ne se donna pas mme la peine de
dmentir.

Pendant deux mois, Emma resta chez la belle courtisane, lut tous les
romans qui lui tombrent sous la main, frquenta tous les thtres, et,
rentre dans sa chambre, rpta tous les rles qu'elle avait entendus,
mima tous les ballets auxquels elle avait assist; ce qui n'tait pour
les autres qu'une rcration devenait pour elle une occupation de toutes
les heures; elle venait d'atteindre sa quinzime anne, elle tait
dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beaut; sa taille souple,
harmonieuse, se pliait  toutes les poses, et par ses ondulations
naturelles, atteignait les artifices des plus habiles danseuses. Quant
 son visage, qui, malgr les vicissitudes de la vie, conserva toujours
les couleurs immacules de l'enfance, le velout virginal de la pudeur,
dou par l'impressionnabilit de sa physionomie d'une suprme
mobilit, il devenait, dans la mlancolie une douleur, dans la joie un
blouissement. On et dit que la candeur de l'me transparaissait
sous la puret des traits, si bien qu'un grand pote de notre poque,
hsitant  ternir ce miroir cleste, a dit, en parlant de sa premire
faute: Sa chute ne fut point dans le vice, mais dans l'imprudence et la
bont.

La guerre que l'Angleterre soutenait,  cette poque, contre les
colonies amricaines, tait dans sa plus grande activit et la presse
s'exerait dans toute sa rigueur. Richard, le frre de Fanny, pour nous
servir du terme consacr, Richard fut press et fait marin malgr lui.
Fanny accourut rclamer l'assistance de son amie; elle la trouvait si
belle, qu'elle tait convaincue que personne ne pourrait rsister 
sa prire; Emma fut supplie d'exercer sa sduction sur l'amiral John
Payne.

Emma sentit se rvler sa vocation tentatrice; elle revtit sa robe la
plus lgante et alla avec son amie trouver l'amiral: elle obtint ce
qu'elle demandait; mais l'amiral, lui aussi, demanda, et Emma paya la
libert de Dick, sinon de son amour, du moins de sa reconnaissance.

Emma Lyonna, matresse de l'amiral Payne, eut une maison  elle, des
domestiques  elle, des chevaux  elle; mais cette fortune eut l'clat
et la rapidit d'un mtore: l'escadre partit, et Emma vit le vaisseau
de son amant lui enlever, en disparaissant  l'horizon, tous ses songes
dors.

Mais Emma n'tait pas femme  se tuer comme Didon pour un volage ne.
Un des amis de l'amiral, sir Harry Fatherson, riche et beau gentleman,
offrit  Emma de la maintenir dans la position o il l'avait trouve.
Emma avait fait le premier pas sur le brillant chemin du vice; elle
accepta, devint, pendant une saison entire, la reine des chasses, des
ftes et des danses; mais, la saison finie, oublie de son second amant,
avilie par un second amour, elle tomba peu  peu dans une telle misre,
qu'elle n'eut plus pour ressource que le trottoir de Haymarket, le plus
fangeux de tous les trottoirs pour les pauvres cratures qui mendient
l'amour des passants.

Par bonheur, l'entremetteuse infme  laquelle elle s'tait adresse
pour entrer dans le commerce de la dpravation publique, frappe de la
distinction et de la modestie de sa nouvelle pensionnaire, au lieu de
la prostituer comme ses compagnes, la conduisit chez un clbre mdecin,
habitu de sa maison.

C'tait le fameux docteur Graham, sorte de charlatan mystique et
voluptueux, qui professait devant la jeunesse de Londres la religion
matrielle de la beaut.

Emma lui apparut; sa Venus Astart tait trouve sous les traits de la
Vnus pudique.

Il paya cher ce trsor; mais, pour lui, ce trsor n'avait pas de
prix; il la coucha sur le lit d'Apollon; il la couvrit d'un voile plus
transparent que le filet sous lequel Vulcain avait retenu Vnus captive
aux yeux de l'Olympe, et annona dans tous les journaux qu'il possdait
enfin ce spcimen unique et suprme de beaut qui lui avait manqu
jusqu' prsent pour faire triompher ses thories.

A cet appel fait  la luxure et  la science, tous les adeptes de cette
grande religion de l'amour, qui tend son culte sur le monde entier,
accoururent dans le cabinet du docteur Graham.

Le triomphe fut complet: ni la peinture, ni la sculpture n'avaient
jamais produit un semblable chef-d'oeuvre; Apelles et Phidias taient
vaincus.

Les peintres et les sculpteurs abondrent. Rowmney, de retour  Londres,
vint comme les autres et reconnut sa jeune fille du comt de Flint. Il
la peignit sous toutes les formes, en Ariane, en bacchante, en Lda, en
Armide, et nous possdons  la Bibliothque impriale une collection
de gravures qui reprsentent l'enchanteresse dans toutes les attitudes
voluptueuses qu'inventa la sensuelle antiquit.

Ce fut alors que, attir par la curiosit, le jeune sir Charles
Grenville, de l'illustre famille de ce Warwick qu'on appelait le faiseur
de rois, et neveu de sir William Hamilton, vit Emma Lyonna, et, dans
l'blouissement que lui causait une si complte beaut, en devint
perdument amoureux. Les plus brillantes promesses furent faites  Emma
par le jeune lord; mais elle prtendit tre enchane au docteur Graham
par le lien de la reconnaissance et rsista  toutes les sductions,
dclarant qu'elle ne quitterait cette fois son amant que pour suivre un
poux.

Sir Charles engagea sa parole de gentilhomme de devenir l'poux d'Emma
Lyonna, ds qu'il aurait atteint sa grande majorit. En attendant, Emma
consentit  un enlvement.

Les amants vcurent, en effet, comme mari et femme, et, sur la parole
de leur pre, trois enfants naquirent qui devaient tre lgitims par le
mariage.

Mais, pendant cette cohabitation, un changement de ministre fit perdre
 Grenville un emploi auquel tait attache la majeure partie de ses
revenus. L'vnement arriva par bonheur au bout de trois ans et quand,
grce aux meilleurs professeurs de Londres, Emma Lyonna avait fait
d'immenses progrs dans la musique et le dessin; elle avait en outre,
tout en se perfectionnant dans sa propre langue, appris le franais et
l'italien; elle disait les vers comme mistress Siddons, et tait arrive
 la perfection dans l'art de la pantomime et des poses.

Malgr la perte de sa place, Grenville n'avait pu se rsoudre  diminuer
ses dpenses; seulement, il crivit  son oncle pour lui demander de
l'argent. A chacune de ses demandes, son oncle fit droit d'abord; mais
enfin,  une dernire, sir William Hamilton, rpondit qu'il comptait
sous peu de jours partir pour Londres, et qu'il profiterait de ce voyage
pour tudier les affaires de son neveu.

Ce mot _tudier_ avait fort effray les jeunes gens; ils dsiraient et
craignaient presque galement l'arrive de sir William. Tout  coup, il
entra chez eux sans qu'ils eussent t prvenus de son retour. Depuis
huit jours, il tait  Londres.

Ces huit jours, sir William les avait employs  prendre des
informations sur son neveu, et ceux auxquels il s'tait adress
n'avaient pas manqu de lui dire que la cause de ses dsordres et de sa
misre tait une prostitue dont il avait eu trois enfants.

Emma se retira dans sa chambre et laissa son amant seul avec son oncle,
qui ne lui offrit d'autre alternative que d'abandonner  l'instant mme
Emma Lyonna, o de renoncer  sa succession, qui tait dsormais sa
seule fortune.

Puis il se retira, en donnant trois jours  son neveu pour se dcider.

Tout l'espoir des jeunes gens rsidait dsormais dans Emma; c'tait
 elle d'obtenir de sir William Hamilton le pardon de son amant, en
montrant combien il tait pardonnable.

Alors Emma, au lieu de revtir les habits de sa nouvelle condition,
reprit l'habillement de sa jeunesse, le chapeau de paille et la robe de
bure; ses larmes, ses sourires, le jeu de sa physionomie, ses caresses
et sa voix feraient le reste.

Introduite prs de sir William, Emma se jeta  ses pieds; soit mouvement
adroitement combin, soit effet du hasard, les cordons de son chapeau
se dnourent, et ses beaux cheveux chtains se rpandirent sur ses
paules.

L'enchanteresse tait inimitable dans la douleur.

Le vieil archologue, amoureux jusqu'alors seulement des marbres
d'Athnes et des statues de la Grande Grce, vit pour la premire fois
la beaut vivante l'emporter sur la froide et ple beaut des desses de
Praxitle et de Phidias. L'amour qu'il n'avait pas voulu comprendre chez
son neveu, entra violemment dans son propre coeur et s'empara de lui
tout entier sans qu'il tentt encore de s'en dfendre.

Les dettes de son neveu, l'infimit de la naissance, les scandales de
la vie, la publicit des triomphes, la vnalit des caresses: tout,
jusqu'aux enfants ns de leur amour, sir William accepta tout,  la
seule condition qu'Emma rcompenserait de sa possession le complet oubli
de sa propre dignit.

Emma avait triomph bien au del de son esprance; mais, cette fois,
elle fit ses conditions compltes; une seule promesse de mariage l'avait
unie au neveu: elle dclara qu'elle ne viendrait  Naples que femme
reconnue de sir William Hamilton.

Sir William consentit  tout.

La beaut d'Emma fit  Naples son effet accoutum; non-seulement elle
tonna, mais elle blouit.

Antiquaire et minralogiste distingu, ambassadeur de la
Grande-Bretagne, frre de lait et ami de George III, sir William
runissait chez lui la premire socit de la capitale des Deux-Siciles
en hommes de science, en hommes politiques et en artistes. Peu de jours
suffirent  Emma, si artiste elle-mme, pour savoir, de la politique
et de la science, ce qu'elle avait besoin d'en savoir, et bientt,
pour tous ceux qui frquentaient le salon de sir William, les jugements
d'Emma devinrent des lois.

Son triomphe ne dut pas s'arrter l. A peine fut-elle prsente  la
cour, que la reine Marie-Caroline la proclama son amie intime et en fit
son insparable favorite. Non-seulement la fille de Marie-Thrse se
montrait en public avec la prostitue de Haymarket, parcourait la rue
de Tolde et la promenade de Chiaa dans le mme carrosse qu'elle et
portant la mme toilette qu'elle, mais, aprs les soires employes
 reproduire les poses les plus voluptueuses et les plus ardentes de
l'antiquit, elle faisait dire  sir William, tout enorgueilli d'une
pareille faveur, qu'elle ne lui rendrait que le lendemain l'amie dont
elle ne pouvait se passer.

De l des jalousies et des haines sans nombre contre la favorite.
Caroline savait quels insolents propos circulaient au sujet de cette
merveilleuse et soudaine intimit; mais elle tait un de ces coeurs
absolus, une de ces mes vaillantes qui, la tte haute, affrontent la
calomnie et mme la mdisance, et quiconque voulut tre bien accueilli
par elle dut partager ses hommages entre Acton, son amant, et sa
favorite Emma Lyonna.

On sait les vnements de 89, c'est--dire la prise de la Bastille et le
retour de Versailles, ceux de 93, c'est--dire la mort de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, ceux de 96 et de 97, c'est--dire les victoires de
Bonaparte en Italie, victoires qui branlrent tous les trnes, et
qui firent, momentanment du moins, crouler le plus vieux et le plus
immuable de tous: le trne pontifical.

On a vu, au milieu de ces vnements qui avaient un retentissement si
terrible  la cour de Naples, apparatre et grandir Nelson, champion des
royauts vieillies. Sa victoire d'Aboukir rendait l'espoir  tous ces
rois, qui avaient dj mis la main sur leurs couronnes vacillantes. Or,
 tout prix, Marie-Caroline, la femme avide de richesses, de pouvoir,
d'ambition, voulait conserver la sienne; il n'est donc pas tonnant
qu'appelant  son aide la fascination qu'elle exerait sur son
amie, elle ait dit  lady Hamilton, le matin mme du jour o elle la
conduisait au-devant de Nelson, devenu la clef de vote du despotisme:
Il faut que cet homme soit  nous, et, pour qu'il soit  nous, il faut
que tu sois  lui.

tait-ce bien difficile  lady Hamilton de faire pour son amie
Marie-Caroline,  propos de l'amiral Horace Nelson, ce qu'Emma Lyonna
avait fait pour son amie Fanny Strong,  propos de l'amiral Payne?

Ce dut tre, au reste, une glorieuse rcompense de ses mutilations pour
le fils d'un pauvre pasteur de Barnham-Thorpes, pour l'homme qui devait
sa grandeur  son propre courage et sa renomme  son gnie; ce dut
tre une glorieuse rcompense des blessures reues, que de voir venir
au-devant de lui ce roi, cette reine, cette cour, et, rcompense de ses
victoires, cette magnifique crature qu'il adorait.




                                    IV

                            LA FTE DE LA PEUR.


Nous avons vu, au coup de canon tir  bord du _Van-Guard_, presque
aussi mutil que son matre, au pavillon britannique hiss  sa corne,
nous avons vu que Nelson avait reconnu le royal cortge qui venait
au-devant de lui.

La galre capitane n'avait rien eu  hisser: depuis Naples, les couleurs
d'Angleterre, mles  celles des Deux-Siciles, flottaient  ses mts.

Lorsque les deux btiments ne furent plus qu' une encablure l'un de
l'autre, la musique de la galre fit entendre le _Gode save the king_,
auquel les matelots du _Van-Guard_, monts sur les vergues, rpondirent
par trois hourras pousss avec la rgularit que les Anglais apportent
dans cette officielle dmonstration.

Nelson ordonna de mettre en panne afin de laisser arriver la galre cte
 cte du _Van-Guard_, fit abattre l'escalier de tribord, c'est--dire
l'escalier d'honneur, et attendit au haut de cet escalier, la tte
dcouverte et le chapeau  la main.

Tous les matelots et tous les soldats de marine, mme ceux qui, ples et
souffrants, taient encore mal guris de leurs blessures furent appels
sur le pont et, rangs sur une triple file, prsentrent les armes.

Nelson s'attendait  voir monter  son bord le roi, puis la reine, puis
le prince royal, c'est--dire  recevoir les illustres visiteurs
selon toutes les rgles de l'tiquette; mais, par une sduction toute
fminine,--et Nelson, dans une lettre  sa femme, consigne ce fait,--la
reine poussa la belle Emma, qui, rougissant d'tre en cette occasion
plus que la reine, monta l'escalier, et, soit motion relle, soit
comdie bien joue, en revoyant Nelson avec une blessure de plus, le
front ceint d'un bandeau noir, ple du sang perdu, jeta un cri, plit
elle-mme, et, prs de s'vanouir, s'affaissa sur la poitrine du hros
en murmurant:

--O grand,  cher Nelson!

Nelson laissa tomber son chapeau, et, avec un cri de joyeux tonnement,
l'enveloppa de son bras unique, et, en la soutenant, la pressa
convulsivement contre son coeur.

Dans l'extase profonde o le jeta cet incident inattendu, il y eut un
instant, pour Nelson, oubli du monde entier et perception ineffable de
toutes les joies, sinon du ciel des chrtiens, au moins du paradis de
Mahomet.

Lorsqu'il revint  lui, le roi, la reine et toute la cour taient  son
bord, et la scne se gnralisa.

Le roi Ferdinand lui prit la main, l'appela le librateur du monde; il
lui tendit la magnifique pe dont il lui faisait don, et  la poigne
de laquelle, avec le grand cordon du Mrite de Saint-Ferdinand, que
le roi venait de crer, tait suspendu le brevet de duc de Bronte,
flatterie toute fminine trouve par la reine, titre quivalent  celui
de duc du Tonnerre, Bronte tant un des trois cyclopes qui forgeaient,
dans les cavernes flamboyantes de l'Etna, la foudre de Jupiter.

Puis vint la reine, qui l'appela son ami, le protecteur des trnes, le
vengeur des rois, et qui, runissant dans les siennes la main de Nelson
 celle d'Emma Lyonna, serra leurs deux mains runies.

Les autres vinrent  leur tour: princes hrditaires, princesses
royales, ministres, courtisans; mais qu'taient leurs louanges et leurs
caresses pour Nelson, prs des louanges et des caresses du roi et de
la reine, prs d'un serrement de main d'Emma Lyonna! Il fut convenu
que Nelson descendrait  bord de la galre capitane, qui, grce  ses
vingt-quatre rameurs, devait marcher plus vite qu'un btiment  voiles;
mais, avant tout, Emma lui demanda, au nom de la reine, de visiter
dans tous ses dtails ce glorieux _Van-Guard_, sur lequel les boulets
franais avaient creus de glorieuses blessures qui, pareilles  celle
de son commandant, n'taient pas encore fermes.

Nelson fit les honneurs de son vaisseau avec l'orgueil d'un marin, et,
pendant toute cette visite, lady Hamilton fut appuye  son bras, lui
faisant raconter au roi et  la reine tous les dtails du combat du 1er
aot, et le forant  parler de lui-mme.

Le roi, de ses mains, ceignit Nelson de l'pe de Louis XIV; la reine
lui remit le brevet de duc de Bronte; Emma lui passa au cou le grand
cordon de Saint-Ferdinand, opration pendant laquelle elle ne put
empcher ses beaux cheveux parfums d'effleurer le visage du bienheureux
Nelson.

Il tait deux heures de l'aprs-midi, il fallait trois heures  peu
prs pour regagner Naples. Nelson remit le commandement du _Van-Guard_
 Henry, son capitaine de pavillon, et, au bruit de la musique et de
l'artillerie, descendit dans la galre royale, qui, lgre comme un
oiseau de mer, se dtacha des flancs du colosse et glissa gracieusement
 la surface de la mer.

C'tait  l'amiral Caracciolo  faire  son tour les honneurs du
btiment; Nelson et lui taient de vieilles connaissances: ils s'taient
vus au sige de Toulon, ils avaient combattu tous deux les Franais, et
le courage et l'habilet qu'avait dploys Caracciolo dans ce combat,
lui avaient, malgr le mauvais rsultat de la campagne, valu,  son
retour, le grade d'amiral, qui le faisait, en tous points, l'gal de
Nelson, sur lequel lui restait l'avantage de la naissance et d'une
illustration historique de trois sicles.

Ce petit dtail explique la nuance de froideur qu'il y eut dans le
salut qu'changrent les deux amiraux et l'espce de hte avec
laquelle Franois Caracciolo reprit sur le banc de quart son poste de
commandement.

Quant  Nelson, la reine le fora  s'asseoir prs d'elle, sous la
tente de pourpre de la galre, dclarant que les autres hommes pouvaient
devenir ce qu'ils voudraient, mais que l'amiral lui appartenait sans
partage,  elle et  son amie. Sur quoi, selon son habitude, Emma prit
place aux pieds de la reine.

Pendant ce temps, sir William Hamilton, qui, en sa qualit de savant,
connaissait mieux l'histoire de Naples que le roi lui-mme, expliquait
 Ferdinand comment l'le de Capri, devant laquelle on passait en ce
moment, avait t achete aux Napolitains ou plutt change contre
celle d'Ischia par Auguste, qui avait remarqu qu'au moment o il
abordait dans cette le, les branches d'un vieux chne, dessches et
courbes vers la terre, s'taient releves et avaient reverdi.

Le roi couta sir William Hamilton avec la plus grande attention; puis,
quand il eut fini:

--Mon cher ambassadeur, lui dit-il, depuis trois jours, le passage des
cailles est commenc; si vous voulez, dans une semaine, nous viendrons
faire une chasse  Capri: nous en trouverons des milliers.

L'ambassadeur, qui tait grand chasseur lui-mme et qui devait  cette
qualit surtout la haute faveur dont il jouissait prs du roi, s'inclina
en signe d'assentiment et garda pour une meilleure occasion une
savante dissertation archologique sur Tibre, ses douze villas et la
probabilit que la Grotte d'azur tait connue des anciens, mais n'avait
point alors la magique couleur qui la dcore aujourd'hui et qu'elle doit
au changement de niveau de la mer, qui, pendant les dix-huit sicles
couls de Tibre jusqu' nous, s'est lev de cinq ou six pieds.

Pendant ce temps, les commandants des quatre forts de Naples avaient
leurs longues-vues fixes sur la flottille royale, et particulirement
sur la galre capitane, et, quand ils virent celle-ci virer de bord
et mettre le cap sur Naples, jugeant que Nelson y tait descendu,
ils ordonnrent un immense salut de cent un coups de canon, le plus
honorable de tous, puisque c'est le mme que celui qui se fait entendre
lorsqu'un hritier nat  la couronne.

Au bout d'un quart d'heure, les salves s'arrtrent, mais pour
recommencer au moment o la flottille, toujours guide par la galre
royale, rentra dans le port militaire.

Au pied de la pente conduisant au chteau, les voitures de la cour
et celles de l'ambassade d'Angleterre attendaient, les voitures de
l'ambassade rivalisant de luxe avec les voitures royales. Il avait t
convenu que, ce jour-l, le roi et la reine des Deux-Siciles cdaient
tous leurs droits  sir William et  lady Hamilton, que Nelson
descendrait  l'ambassade d'Angleterre, et que c'tait l'ambassadeur
d'Angleterre qui donnerait le dner et la fte qui en tait la suite.

Quant  la ville de Naples, elle devait s'unir  cette fte par ses
illuminations et ses feux d'artifice.

Avant de mettre pied  terre, lady Hamilton s'avana vers l'amiral
Caracciolo, et, de sa voix la plus douce et avec sa figure la plus
gracieuse:

--La fte que nous donnons  notre illustre compatriote serait
incomplte, dit-elle, si le seul homme de mer qui puisse rivaliser avec
lui ne se joignait point  nous, pour clbrer sa victoire et porter un
toast  la grandeur de l'Angleterre, au bonheur des Deux-Siciles et
 l'abaissement de cette orgueilleuse rpublique franaise qui a os
dclarer la guerre aux rois. Ce toast, nous l'avons rserv  l'homme
qui a si courageusement combattu  Toulon,  l'amiral Caracciolo.

Caracciolo s'inclina courtoisement mais gravement.

--Milady, dit-il, je regrette sincrement de ne pouvoir accepter comme
votre hte la glorieuse part que vous me rserviez; mais autant la
journe a t belle, autant la nuit menace d'tre orageuse.

Emma Lyonna parcourut l'horizon d'un seul regard;  part quelques lgers
nuages accourant du ct de Procida, l'azur du ciel tait aussi limpide
que celui de ses yeux.

Elle sourit.

--Vous doutez de mes paroles, milady, reprit Caracciolo; mais l'homme
qui a pass les deux tiers de sa vie sur cette mer capricieuse que
l'on appelle la Mditerrane, connat tous les secrets de l'atmosphre.
Voyez-vous ces lgres vapeurs qui glissent au ciel et qui s'approchent
rapidement de nous, elles indiquent que le vent, qui tait nord-ouest,
tourne  l'ouest. Vers dix heures du soir, il soufflera du midi, c'est
 lire qu'il fera sirocco; le port de Naples est ouvert  tous les vents
et particulirement  celui-l; je dois donc veiller  l'ancrage des
btiments de Sa Majest Britannique, qui, dj fort maltraits par la
bataille, pourraient ne pas avoir conserv assez de forces pour rsister
 la tempte. Ce que nous avons fait aujourd'hui, milady, c'est une
belle et bonne dclaration de guerre  la France, et les Franais sont
 Rome, c'est--dire  cinq journes de nous. Croyez-moi, d'ici  peu de
jours, nous aurons besoin que nos deux flottes soient en bon tat.

Lady Hamilton ft un lger mouvement de tte qui ressemblait  une
contraction.

--Prince, dit-elle, j'accepte votre excuse, qui prouve une si grande
sollicitude pour les intrts de Leurs Majests Britannique et
Sicilienne; mais, tout au moins, nous esprons voir au bal votre
charmante nice, Cecilia Caracciolo, qui, du reste, n'aurait pas
d'excuse, ayant t prvenue que nous comptions sur elle le jour mme o
nous avons reu la lettre de l'amiral Nelson.

--Eh! justement, madame, voil ce qui me restait  vous dire. Depuis
quelques jours, sa mre, ma belle-soeur, est tellement souffrante, que,
ce matin, avant de partir, j'ai reu une lettre de la pauvre Cecilia,
laquelle m'exprime tous ses regrets de ne pouvoir prendre sa part de
votre fte; elle me chargeait, en outre, de prsenter ses excuses 
Votre Seigneurie, et c'est ce que j'ai l'honneur de faire en ce moment.

Pendant ces quelques paroles changes entre lady Hamilton et Franois
Caracciolo, la reine s'tait approche, avait cout, avait entendu, et,
comprenant le motif du double refus de l'austre Napolitain, son front
s'tait pliss, sa lvre infrieure s'tait allonge et une lgre
pleur avait envahi son visage.

--Prenez garde, prince! dit la reine d'une voix stridente et avec
un sourire menaant comme ces lgers nuages que l'amiral avait fait
remarquer  lady Hamilton, et qui annonaient l'approche de la tempte;
prenez garde! les seules personnes qui seront venues  la fte de lady
Hamilton seront invites aux ftes de la cour.

--Hlas! madame, rpondit Caracciolo sans que sa srnit part le
moins du monde altre par cette menace, l'indisposition de ma pauvre
belle-soeur est tellement grave, que, les ftes donnes par Votre
Majest  Sa Seigneurie milord Nelson durassent-elles un mois, elle ne
pourra y assister, ni ma nice par consquent, puisqu'une jeune fille de
son ge et de son nom ne peut, mme chez la reine, paratre spare de
sa mre.

--C'est bien, monsieur, rpondit la reine incapable de se contenir; en
temps et lieu, nous nous souviendrons de ce refus.

Et, prenant le bras de lady Hamilton:

--Venez, chre Emma, dit-elle.

Puis,  demi-voix:

--Oh! ces Napolitains! ces Napolitains! murmura-t-elle, ils me hassent,
je le sais bien; mais je ne suis pas en arrire avec eux: moi, je les
excre!

Et elle s'avana d'un pas rapide vers l'escalier de tribord, mais point
si rapide cependant que l'amiral Caracciolo ne l'y devant.

Un signe de lui ft clater la musique en brillantes fanfares; les
canons tonnrent de nouveau, les cloches s'branlrent toutes  la fois,
et la reine, la rage dans le coeur, et Emma, la honte sur le front,
descendirent au milieu de toutes les apparences extrieures de la joie
et du triomphe.

Le roi, la reine, Emma Lyonna, Nelson montrent dans la premire
voiture; le prince, la princesse royale, sir William Hamilton et le
ministre Jean Acton, dans la seconde; tous les autres,  leur choix,
dans les voitures de suite.

On se rendit d'abord et directement  l'glise Sainte-Claire, afin d'y
entendre un _Te Deum_ d'action de grces. En leur qualit d'hrtiques,
Horace Nelson, sir William et Emma Lyonna se fussent volontiers passs
de cette crmonie; mais le roi tait trop bon chrtien, surtout quand
il avait peur, pour permettre qu'on l'oublit.

Le _Te Deum_ tait chant par monseigneur Capece Zurlo, archevque de
Naples, excellent homme auquel, au point de vue du roi et de la reine
des Deux-Siciles, on ne pouvait reprocher qu'une trop grande tendance
vers les ides librales; il tait assist, dans l'accomplissement de ce
triomphant office, par une autre sommit ecclsiastique, par le cardinal
Fabrizio Ruffo, lequel n'tait encore,  cette poque, connu que par les
scandales de sa vie publique et prive.

Aussi, tout le temps que dura le _Te Deum_, fut-il employ par sir
William Hamilton, aussi grand collecteur d'anecdotes scandaleuses que de
curiosits archologiques,  mettre lord Nelson au courant des aventures
de l'illustre _porporato_.

Voici, au reste, ce qu'il lui apprit et ce qu'il est important que nos
lecteurs sachent sur cet homme, destin  jouer un si grand rle dans le
cours des vnements que nous avons  raconter.

Un proverbe italien destin  glorifier les grandes familles et 
constater leur anciennet historique dit: Les aptres  Venise, les
Bourbons en France, les Colonna  Rome, les San-Severini  Naples, les
Ruffo en Calabre.

Le cardinal Fabrizio Ruffo appartenait  cette illustre famille.

Un soufflet donn par lui, dans son enfance, au bel Ange Braschi,
lequel, plus tard, devint pape sous le nom de Pie VI, fut la source de
sa fortune.

Il tait neveu du cardinal Tommaso Ruffo, doyen du sacr collge. Un
jour, Braschi, alors trsorier de Sa Saintet, prit sur ses genoux
l'enfant de son protecteur, et, comme le petit Ruffo voulait jouer avec
les beaux cheveux blonds du trsorier et que celui-ci, en relevant
la tte, lui faisait prouver un supplice pareil  celui de Tantale,
l'enfant, au moment o Braschi abaissait la tte vers lui, au lieu
d'essayer de saisir les boucles de ses cheveux, comme il avait fait
jusque-l, lui appliqua de toutes ses petites forces un vigoureux
soufflet.

Trente ans plus tard, Braschi, devenu pape, retrouva dans l'homme de
trente-quatre ans l'enfant qui l'avait soufflet. Il se souvint que
c'tait le neveu du protecteur auquel il devait tout, et il le fit
ce qu'il tait lui-mme au moment o il avait reu ce soufflet,
c'est--dire trsorier du saint-sige, poste d'o l'on ne sort que
cardinal.

Fabrizio Ruffo mena si bien la trsorerie, qu'au bout de trois ou quatre
ans, on s'aperut d'un dficit de trois ou quatre millions: c'tait un
million par an. Pie VI vit qu'il avait meilleur march de nommer Ruffo
cardinal que de le laisser trsorier; il lui envoya le chapeau rouge et
lui fit redemander la clef du trsor.

Ruffo, cardinal  trente mille francs par an au lieu de trsorier  un
million, ne voulut point rester  Rome pour y faire la figure d'un homme
ruin; il partit pour Naples, et, muni d'une lettre du pape Pie VI, vint
demander un emploi  Ferdinand, dont, en sa qualit de Calabrais, il
tait le sujet.

Consult sur ses aptitudes, Ruffo rpondit qu'elles taient toutes
guerrires, que c'tait lui qui avait fortifi Ancne et invent une
nouvelle manire de rougir les boulets; il demandait donc ou plutt
dsirait un emploi  la guerre ou  la marine.

Mais Ruffo n'avait pas eu le don de plaire  la reine, et, comme c'tait
la reine qui, par la signature de son favori Acton, premier
ministre, nommait aux emplois de la marine et de la guerre, Ruffo fut
inexorablement repouss, mme des emplois infrieurs.

Le roi alors, pour faire honneur  la recommandation de Pie VI, nomma le
cardinal directeur de sa manufacture de soieries de San-Leucio.

Si trange que ft ce poste pour un cardinal, surtout lorsque l'on
approfondissait le mystre qui avait prsid  la formation de cette
colonie, Ruffo accepta. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'tait de
l'argent, et le roi avait attach au titre de directeur de la colonie de
San-Leucio, une abbaye rapportant vingt-mille livres de rente.

Au reste, le cardinal Ruffo tait instruit et mme savant, beau de
visage, jeune encore, brave et fier comme ces prlats du temps de Henri
IV et de Louis XIII qui disaient la messe dans leurs moments perdus, et,
tout le reste du temps, portaient la cuirasse et maniaient l'pe.

Le rcit de sir William dura juste autant que le _Te Deum_ de
monseigneur Capece Zurlo. Le _Te Deum_ fini, on remonta en voiture, et
l'on se rendit  l'extrmit de la rue de Chiaa, o tait situ,
comme nous l'avons dit, et o est encore situ aujourd'hui le palais de
l'ambassade d'Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais de
Naples.

Pour revenir de l'glise Sainte-Claire, comme pour y aller, les voitures
furent obliges de marcher au pas, tant les rues taient encombres de
monde. Nelson, peu habitu aux dmonstrations bruyantes et extrieures
des peuples du Midi, tait enivr de ces cris de Vive Nelson! vive
notre librateur! rpts par cent mille bouches, bloui par ces
mouchoirs de toutes couleurs agits par cent mille bras.

Une chose cependant l'tonnait quelque peu, au milieu de la bruyante
grandeur de son triomphe, c'tait la familiarit des lazzaroni, qui
montaient sur les marchepieds, sur le sige de devant et sur le sige de
derrire de la voiture royale, et qui, sans que le cocher, les laquais
ni les coureurs parussent s'en inquiter, tiraient la queue du roi ou
lui secouaient le nez en l'appelant _compre Nasone_, en le tutoyant
et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson  Mergellina,
ou mangerait du macaroni  Saint-Charles. Il y avait loin de l  la
majest qu'affectaient les rois d'Angleterre et  la vnration dont on
les entourait; mais Ferdinand paraissait si heureux de ces familiarits,
il rpondait si gaiement par des quolibets et des gros mots du calibre
de ceux qui lui taient lancs; il envoyait de si vigoureuses taloches 
ceux qui lui tiraient la queue trop rudement, qu'en arrivant  la porte
de l'htel de l'ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet change de
familiarits que les transports d'enfants fanatiques de leur pre et les
faiblesses d'un pre trop indulgent pour ses enfants.

L, de nouveaux blouissements attendaient son orgueil.

La porte de l'ambassade tait transforme en un immense arc de triomphe,
surmont des nouvelles armes que le roi d'Angleterre venait d'accorder
au vainqueur d'Aboukir, avec le titre de baron du Nil et la dignit
de lord. Aux deux cts de cette porte taient plants deux mts dors
pareils  ceux que l'on dresse, les jours de fte, sur la piazzetta
de Venise, et  l'extrmit de ces mts flottaient de longues flammes
rouges avec les deux mots _Horace Nelson_, en lettres d'or, drouls par
la brise de la mer et exposs  la reconnaissance du peuple.

L'escalier tait une vote de lauriers constelle des fleurs les plus
rares, formant le chiffre de Nelson, c'est--dire une H et une N.
Les boutons de la livre des valets, le service de porcelaine, tout,
jusqu'aux nappes de l'immense table de quatre-vingts couverts dresse
dans la galerie de tableaux; tout, jusqu'aux serviettes des convives,
tait marqu de ces deux initiales, entoures d'un cercle de lauriers;
une musique, assez douce pour permettre la conversation, se faisait
entendre, mle  des armes impalpables; l'immense palais, pareil 
la demeure enchante d'Armide, tait plein de parfums flottants et de
mlodies invisibles.

On n'attendit pour se mettre  table que la prsence des deux
officiants, l'archevque Capece Zurlo et le cardinal Fabrizio Ruffo.

A peine furent-ils arrivs, que, selon les rgles des tiquettes
royales, qui veulent que, partout o les rois sont, les rois soient chez
eux, on annona que Leurs Majests taient servies.

Nelson fut plac en face du roi, entre la reine Marie-Caroline et lady
Hamilton.

Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitait Naples,  qui Tibre
renvoyait de Capre les turbots trop gros et trop chers pour lui, et qui
se tua lorsqu'il ne lui resta plus que quelques millions, sous prtexte
que ce n'tait plus la peine de vivre quand on tait ruin, sir William
Hamilton, mettant la science aux ordres de la gastronomie, avait lev
une contribution sur les productions du monde entier.

Des milliers de bougies se refltant dans les glaces, dans les
candlabres, dans les cristaux, jetaient  travers cette galerie magique
une lumire plus blouissante que n'avait jamais fait le soleil aux
heures les plus ardentes de la journe et dans les jours les plus
limpides et les plus transparents de l't.

Cette lumire, en rampant sur les broderies d'or et d'argent et en
rejaillissant en feux de mille couleurs des plaques, des ordres, des
croix en diamants qui chamarraient leur poitrine, semblait envelopper
les illustres convives dans cette aurole qui, aux yeux des peuples
esclaves, fait des rois, des reines, des princes, des courtisans,
des grands de la terre enfin, une race de demi-dieux et de cratures
suprieures et privilgies.

A chaque service, un toast tait port, et le roi Ferdinand lui-mme
avait donn l'exemple en portant le premier toast au rgne glorieux, 
la prosprit sans nuages et  la longue vie de son bien-aim cousin et
auguste alli George III, roi d'Angleterre.

La reine, contre tous les usages, avait port la sant de Nelson,
librateur de l'Italie; suivant son exemple, Emma Lyonna avait bu au
hros du Nil, puis, passant  Nelson le verre o elle avait tremp
sa lvre, chang le vin en flammes; et,  chaque toast, des hourras
frntiques, des applaudissements  faire crouler la salle, avaient
clat.

On atteignit ainsi le dessert dans un enthousiasme croissant, qu'une
circonstance inattendue porta jusqu'au dlire.

Au moment o les quatre-vingts convives n'attendaient plus, pour se
lever de table, que le signal que devait donner le roi en se levant
lui-mme, le roi se leva en effet, et son exemple fut suivi; mais le
roi debout demeura  sa place. Aussitt, ce chant si grave, si large,
si profondment mlancolique, command par Louis XIV  Lulli pour faire
honneur  Jacques II, l'exil de Windsor, l'hte royal de Saint-Germain,
le _God save the king_ clata chant par les plus belles voix du thtre
Saint-Charles, accompagnes des cent vingt musiciens de l'orchestre.

Chaque couplet fut applaudi avec fureur, et le dernier couplet applaudi
plus longuement et plus bruyamment encore que les autres, parce que
l'on croyait le chant termin, lorsqu'une voix pure, sonore, vibrante
commena ce couplet, ajout pour la circonstance, et dont le mrite
tait plus dans l'intention qui l'avait dict que dans la valeur des
vers:

  Joignons-nous, pour fter la gloire
  Du favori de la Victoire,
      Des Franais l'effroi!
  Des Pharaons l'antique terre
  Chante avec la noble Angleterre,
  De Nelson orgueilleuse mre:
      Dieu sauve le roi!;

          (_Traduction littrale._)

Ces vers, si mdiocres qu'ils fussent, avaient fait pousser une
acclamation universelle, qui allait encore s'accrotre en se rptant,
quand tout  coup les voix s'teignirent sur les lvres des convives,
et les yeux effars se tournrent vers la porte, comme si le spectre
de Banquo ou la statue du Commandeur venait d'apparatre au seuil de la
salle du festin.

Un homme de haute taille et au visage menaant tait debout dans
l'encadrement de la porte, vtu de ce svre et magnifique costume
rpublicain, dont on ne perdait pas le moindre dtail, inond qu'il
tait de lumire. Il portait l'habit bleu  larges revers, le gilet
rouge brod d'or, le pantalon collant blanc, les bottes  retroussis; il
avait la main gauche appuye  la poigne de son sabre, la main droite
enfonce dans sa poitrine, et, impardonnable insolence, la tte couverte
de son chapeau  trois cornes, sur lequel flottait le panache tricolore,
emblme de cette Rvolution qui a lev le peuple  la hauteur du trne
et abaiss les rois au niveau de l'chafaud.

C'tait l'ambassadeur de France, ce mme Garat qui, au nom de la
Convention nationale, avait lu, au Temple, la sentence de mort  Louis
XVI.

On comprend l'effet qu'avait produit dans un pareil moment une semblable
apparition.

Alors, au milieu d'un silence de mort, que nul ne songeait  rompre,
d'une voix ferme, vibrante, sonore, il dit:

--Malgr les trahisons sans cesse renouveles de cette cour menteuse
qu'on appelle la cour des Deux-Siciles, je doutais encore; j'ai voulu
voir de mes yeux, entendre de mes oreilles; j'ai vu et entendu! Plus
explicite que ce Romain qui, dans un pan de sa toge, apportait au Snat
de Carthage la paix ou la guerre, moi, je n'apporte que la guerre, car
vous avez aujourd'hui reni la paix. Donc, roi Ferdinand, donc, reine
Caroline, la guerre puisque vous la voulez; mais ce sera une guerre
d'extermination, o vous laisserez, je vous en prviens, malgr
celui qui est le hros de cette fte, malgr la puissance impie qu'il
reprsente, o vous laisserez le trne et la vie. Adieu!

Je quitte Naples, la ville du parjure; fermez-en les portes derrire
moi, runissez vos soldats derrire vos murailles, hrissez de canons
vos forteresses, rassemblez vos flottes dans vos ports, vous ferez
la vengeance de la France plus lente, mais vous ne la ferez pas moins
invitable ni moins terrible; car tout cdera devant ce cri de la grande
nation: _Vive la Rpublique!_

Et, laissant le nouveau Balthasar et ses convives pouvants devant les
trois mots magiques qui venaient de retentir sous les votes, et que
chacun croyait lire en lettres de flamme sur les murs de la salle du
festin, le hraut qui venait, comme le fcial antique, de jeter sur
le sol ennemi le javelot enflamm et sanglant, symbole de la guerre,
s'loigna  pas lents, faisant rsonner le fourreau de son sabre sur les
degrs de marbre de l'escalier.

Puis,  ce bruit  peine teint, succda celui d'une voiture de poste
qui s'loignait au galop de quatre chevaux vigoureux.




                                     V

                        LE PALAIS DE LA REINE JEANNE


Il existe  Naples,  l'extrmit de Mergellina, aux deux tiers  peu
prs de la monte du Pausilippe, qui,  l'poque dont nous parlons,
n'tait qu'un sentier  peine carrossable; il existe, disons-nous,
une ruine trange, s'avanant de toute sa longueur sur un cueil
incessamment baign par les flots de la mer, qui, aux heures des mares,
pntre jusque dans ses salles basses; nous avons dit que cette ruine
tait trange, et elle l'est en effet, car c'est celle d'un palais qui
n'a jamais t achev et qui est arriv  la dcrpitude sans avoir
pass par la vie.

Le peuple, dans la mmoire duquel vit avec plus de tnacit la
popularit du crime que celle des vertus, le peuple, qui,  Rome,
oublieux des rgnes rgnrateurs de Marc-Aurle et de Trajan, ne montre
pas au voyageur un dbris de monument se rapportant  la vie de ces deux
empereurs; le peuple, au contraire, encore enthousiaste aujourd'hui de
l'empoisonneur de Britannicus et du meurtrier d'Agrippine, le peuple
attache le nom du fils de Domitius nobarbus  tous les monuments, mme
 ceux qui sont postrieurs  lui de huit cents ans, et montre  tout
passant les bains de Nron, la tour de Nron, le spulcre de Nron;
ainsi fait le peuple de Naples, qui a baptis la ruine de Mergellina,
malgr le dmenti visible que lui donne son architecture du XVIIe
sicle, du nom de palais de la reine Jeanne.

Il n'en est rien; ce palais, qui est de deux cents ans postrieur au
rgne de l'impudique Angevine, fut bti, non point par l'pouse rgicide
d'Andrea, ou par la matresse adultre de Sergiani Caracciolo, mais par
Anna Caraffa, femme du duc de Medina, favori de ce duc Olivars qu'on
appelait le comte-duc, et qui tait lui-mme le favori du roi Philippe
IV. Olivars, en tombant, entrana la chute de Medina, qui fut rappel
 Madrid et qui laissa  Naples sa femme en butte  la double haine
qu'avait souleve contre elle son orgueil, contre lui sa tyrannie.

Plus les peuples sont humbles et muets pendant la prosprit de leurs
oppresseurs, plus ils sont implacables au jour de leur chute. Les
Napolitains, qui n'avaient pas fait entendre un murmure tant qu'avait
dur la puissance du vice-roi disgraci, le poursuivirent dans sa femme,
et Anna Caraffa, crase sous les ddains de l'aristocratie, accable
sous les insultes de la populace, quitta Naples  son tour, et alla
mourir  Portici, laissant son palais  demi-achev, symbole de sa
fortune brise au milieu de son cours.

Depuis ce temps, le peuple a fait de ce gant de pierre l'objet de ses
superstitions nfastes; quoique l'imagination des Napolitains n'ait
qu'une mdiocre tendance vers la nbuleuse posie du septentrion et que
les fantmes, commensaux habituels des brouillards, n'osent s'aventurer
dans l'atmosphre limpide et transparente de la moderne Parthnope,
ils ont peupl, on ne sait pourquoi, cette ruine d'esprits inconnus et
malfaisants qui jettent des sorts sur les incrdules assez hardis pour
s'aventurer dans ce squelette de palais ou sur ceux qui, plus audacieux
encore, ont essay de l'achever, malgr la maldiction qui pse sur lui,
et malgr la mer, qui, dans son ascension progressive, l'envahit de
plus en plus: on dirait que, pour cette fois, les murailles immobiles
et insensibles ont hrit des passions humaines, ou que les mes
vindicatives de Medina et d'Anna Caraffa sont revenues habiter, aprs la
mort, la demeure dserte et croulante qu'il ne leur a point t permis
d'habiter de leur vivant.

Cette superstition s'tait encore augmente, vers le milieu de l'anne
1798, par les rcits qui avaient particulirement couru dans la
population de Mergellina, c'est--dire dans la population la plus
voisine du thtre de ces lugubres traditions. On racontait que, depuis
quelque temps, on avait entendu dans le palais de la reine Jeanne,--car,
nous l'avons dit, le peuple persistait  lui donner ce nom, et nous
le lui conservons comme romancier, tout en protestant contre comme
archologue;--on racontait qu'on avait entendu des bruits de chanes,
mls  des gmissements; qu'on avait,  travers les fentres bantes,
vu flotter sous les sombres arcades des lumires d'un bleu ple qui
erraient seules dans les salles humides et inhabites; on affirmait
enfin,--et c'tait un vieux pcheur nomm Basso Tomeo, dans lequel on
avait la foi la plus entire, qui le racontait,--on affirmait que ces
ruines taient devenues un repaire de malfaiteurs. Et voici sur quelle
certitude Basso Tomeo appuyait cette dernire croyance:

Pendant une nuit de tempte o, malgr l'effroi que lui inspirait le
chteau maudit, il avait t oblig de chercher un refuge dans une
petite anse que forme naturellement l'cueil sur lequel il est bti, il
avait entrevu, se glissant dans les tnbres des immenses corridors, des
ombres vtues de la longue robe des _bianchi_, c'est  dire du costume
des pnitents qui assistent  leurs derniers moments les patients
condamns au gibet ou  l'chafaud. Il disait plus, il disait que, vers
minuit,--il pouvait prciser l'heure, car il venait de l'entendre sonner
 l'glise de la Madone de Pie-di-Grotta,--il avait vu un de ces hommes
ou de ces dmons qui, apparaissant sur la roche au pied de laquelle
se trouvait son bateau, s'y tait arrt un instant; puis, se laissant
glisser sur le talus rapide qui descend  la mer, s'tait avanc droit 
lui. Lui, alors pouvant de l'apparition, avait ferm les yeux et
fait semblant de dormir. Il avait, un instant aprs, senti le mouvement
d'inclinaison que faisait son bateau sous le poids d'un corps. De plus
en plus effray, il avait faiblement desserr les paupires, juste ce
qu'il fallait pour distinguer ce qui se passait au-dessus de lui, et
il avait, comme  travers un nuage, entrevu cette forme spectrale se
penchant sur lui, un poignard  la main. Ce poignard, un instant aprs,
il en avait senti la pointe appuye  sa poitrine; mais, convaincu que
l'tre humain ou surhumain, quel qu'il ft, auquel il avait affaire,
voulait s'assurer s'il dormait vritablement, il tait rest immobile,
rglant de son mieux sa respiration sur celle d'un homme plong dans le
plus profond sommeil; et, en effet, l'effrayante apparition, aprs avoir
pes un instant sur lui, s'tait redresse tout entire sur le rocher,
et, du mme pas et avec la mme facilit qu'elle l'avait descendu, avait
commenc de le gravir, s'tait, comme en venant, arrte un instant au
sommet pour s'assurer qu'il dormait toujours, puis avait disparu dans
les ruines d'o elle tait sortie.

Le premier mouvement de Basso Tomeo avait t alors de saisir ses
avirons et de fuir  force de rames; mais il avait rflchi qu'en fuyant
il serait vu, que l'on reconnatrait qu'il n'avait pas dormi, mais avait
fait semblant de dormir, dcouverte qui pouvait lui tre fatale, soit
dans le moment, soit plus tard.

Dans tous les cas, l'impression avait t si profonde sur le vieux Basso
Tomeo, qu'il avait, avec ses trois fils Gennari, Luigi et Gaetano, sa
femme et sa fille Assunta, quitt Mergellina et tait all fixer son
domicile  Marinella, c'est--dire  l'autre bout de Naples et au ct
oppos du port.

Tous ces bruits, on le comprend bien, avaient pris une consistance
de plus en plus grande parmi la population napolitaine, la plus
superstitieuse des populations. Chaque jour, ou plutt chaque soir,
c'taient, de l'extrmit du Pausilippe  l'glise de la Madone de
Pie-di-Grotta, soit dans la chambre qui runit toute la famille, soit
 bord des barques o les pcheurs stationnent en attendant l'heure de
tirer leurs filets, c'taient de nouveaux rcits enrichis de nouveaux
dtails, tous plus effrayants les uns que les autres.

Quant aux personnes intelligentes qui croyaient difficilement 
l'apparition des esprits et aux maldictions jetes sur les ruines,
elles taient les premires  propager ces bruits, ou du moins 
les laisser circuler sans contradiction; car elles attribuaient les
vnements qui donnaient naissance  toutes ces lgendes populaires 
des causes bien autrement graves et surtout bien autrement menaantes
que des apparitions de spectres et des gmissements d'mes en peine; et,
en effet, voici ce qu'on se disait tout bas, en regardant autour de soi,
d'un air inquiet, ce qu'on se disait de pre  fils, de frre  frre,
d'ami  ami: On se disait que la reine Marie-Caroline, irrite jusqu'
la folie des vnements soulevs en France par la Rvolution et qui
avaient amen la mort sur l'chafaud de son beau-frre Louis XVI et de
sa soeur Marie-Antoinette, avait institu, pour poursuivre les jacobins,
une junte d'tat, laquelle avait, comme on sait, condamn  mort trois
malheureux jeunes gens: Emmanuele de Deo, Vitaliano et Galiani, qui
n'avaient pas ge de vieillard  eux trois; mais, voyant les murmures
que cette triple excution avait fait natre et combien Naples avait t
dispos  faire des trois prtendus coupables trois martyrs, on disait
la reine, poursuivant dans l'ombre des vengeances moins clatantes, mais
non moins sres, avait, dans une chambre du palais appele la
chambre obscure,  cause des tnbres o demeuraient les juges et les
accusateurs, tabli une sorte de tribunal secret et invisible que l'on
appelait le tribunal de _la sainte foi_; que, dans cette chambre
et devant ce tribunal, on recevait les dlations d'accusateurs,
non-seulement inconnus, mais masqus; que l'on y prononait des
jugements auquels n'assistaient pas les prvenus, qui ne leur taient
pas dnoncs, dont ils n'apprenaient l'existence que lorsqu'ils se
trouvaient face  face avec l'excuteur de ces jugements, Pasquale de
Simone, lequel, que l'accusation porte contre Caroline d'Autriche fut
vraie ou fausse, n'tait connu dans Naples que sous le nom de _sbire de
la reine_. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu'un seul
mot tout bas au condamn qu'il frappait, et il le frappait d'un coup
tellement sr, ajoutait-on encore, qu'il n'y avait pas d'exemple
qu'aucun de ceux qui avaient t frapps par lui en ft revenu; au
reste, prtendait-on toujours, pour qu'on ne fit pas doute d'o venait
le coup, le meurtrier laissait dans la plaie le poignard, sur le manche
duquel taient graves, ces deux lettres spares par une croix: _S.
F._, initiales des deux mots _Santa Fede_.

Il ne manquait pas de gens qui disaient avoir ramass des cadavres et
trouv dans la blessure le poignard vengeur; mais il y en avait bien
davantage encore qui avouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre
 terre, et cela sans s'tre donn la peine de vrifier si le poignard
tait ou non rest dans la blessure, et encore moins si ce poignard,
comme celui de la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signe
quelconque, dnonant la main qui s'en tait servie.

Enfin une troisime version avait cours qui n'tait peut-tre pas la
plus vraie, quoi qu'elle ft la plus vraisemblable: c'est qu'une bande
de malfaiteurs, si communs  Naples, o les galres ne sont que la
maison de campagne du crime, travaillait pour son propre compte, et
trouvait l'impunit de ses actes en laissant ou en faisant croire
qu'elle travaillait pour le compte des vengeances royales.

Quelle que soit la version qui ft la vrit, ou qui s'en rapprocht
le plus, pendant la soire de ce mme 22 septembre, tandis que les feux
d'artifice clataient sur la place du chteau, sur le Mercatello et au
largo delle Pigne; tandis que la foule, pareille  un fleuve roulant
 grand bruit entre deux rives escarpes, s'coulait sous l'arcade de
flammes des illuminations dans la seule artre charge de porter la
vie d'un bout  l'autre de Naples, c'est--dire dans la rue de Tolde;
tandis que l'on commenait  se remettre, au palais de l'ambassade
d'Angleterre, du trouble caus par l'apparition de l'ambassadeur de
France et de l'anathme lanc par lui, une petite porte de bois donnant
sur l'endroit le plus dsert de la monte du Pausilippe, entre l'cueil
de Frise et le restaurant de la Schiava, une petite porte, disons-nous,
s'ouvrait de dehors au dedans pour donner passage  un homme envelopp
d'un grand manteau avec lequel il cachait le bas de sa figure, tandis
que le haut tait perdu dans l'ombre que projetait sur elle un chapeau 
larges bords enfonc jusque sur ses yeux.

La porte referme avec soin derrire lui, cet homme prit un troit
sentier qui s'escarpait aux flancs du talus, par une pente rapide
descendait vers la mer, et conduisait directement au palais de la
reine Jeanne. Seulement, au lieu de mener jusqu'au palais, ce sentier
aboutissait  une roche  pic surplombant l'abme de dix  douze pieds.
Il est vrai qu' cette roche adhrait pour le moment une planche dont
l'autre extrmit s'appuyait sur le rebord d'une fentre du premier
tage du palais et formait un pont mobile presque aussi troit que ce
tranchant de rasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du
paradis de Mahomet. Cependant, si troit et si mobile que ft ce
pont, l'homme au manteau s'y aventura avec une insouciance indiquant
l'habitude qu'il avait de ce chemin; mais, au moment o il allait
atteindre la fentre, un homme cach  l'intrieur se dmasqua et
barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant un pistolet sur la
poitrine. Sans doute celui-ci s'attendait-il  cet obstacle, car il
n'en parut nullement inquiet, et, sans s'mouvoir, sans paratre mme
s'effrayer, il fit un signe maonnique, murmura  celui qui lui barrait
le chemin la moiti d'un mot que celui-ci acheva en dmasquant l'entre
de la ruine, ce qui permit  l'homme au manteau de descendre de l'appui
de la fentre dans la chambre. Une fois cette descente opre, le
dernier venu voulut remplacer son compagnon au poste de la fentre,
comme sans doute c'tait l'usage, afin d'y attendre un nouvel arrivant,
de mme qu'au haut de l'escalier du spulcre royal de Saint-Denis, le
dernier roi de France mort attend son successeur.

--Inutile, lui dit son compagnon; nous sommes tous au rendez-vous,
except Velasco, qui ne peut venir qu' minuit.

Et tous deux, runissant leurs forces, tirrent  eux la planche qui
formait le pont volant, menant du rocher aux ruines, la dressrent
contre la muraille, et, enlevant ainsi aux profanes tout moyen d'arriver
jusqu' eux, ils se perdirent dans l'ombre, plus paisse encore 
l'intrieur des ruines qu'au dehors.

Mais, si grande que ft cette obscurit, elle ne paraissait pas avoir de
secret pour les deux compagnons; car tous deux suivirent sans hsitation
une espce de corridor o pntraient par les crevasses du plafond
quelques parcelles de lumire sidrale, et arrivrent ainsi aux
premires marches d'un escalier dont la rampe manquait, mais assez large
pour que l'on pt s'y engager sans danger.

A l'une des fentres de la salle  laquelle aboutissait l'escalier
et qui s'ouvrait sur la mer, on distinguait une forme humaine que son
opacit rendait visible de l'intrieur, mais que, de l'extrieur, il
devait tre impossible de distinguer.

Au bruit des pas, cette espce d'ombre se retourna.

--Sommes nous tous runis? demanda-t-elle.

--Oui, tous, rpondirent les deux voix.

--Alors, dit l'ombre, il ne nous reste plus  attendre que l'envoy de
Rome.

--Et, pour peu qu'il tarde, je doute qu'il puisse, du moins cette nuit,
tenir la parole donne, dit l'homme au manteau en jetant un coup d'oeil
sur les vagues qui commenaient  cumer sous les premires haleines du
sirocco.

--Oui, la mer se fche, rpondit l'ombre; mais, si c'est vritablement
l'homme qu'Hector nous a promis, il ne s'arrtera point pour si peu.

--Pour si peu! comme tu y vas, Gabriel! voil le vent du midi lch, et,
dans une heure, la mer ne sera plus tenable; c'est le neveu d'un amiral
qui te le dit.

--S'il ne vient pas par mer, il viendra par terre; s'il ne vient point
en barque, il viendra  la nage; s'il ne vient pas  la nage, il viendra
en ballon, dit une voix jeune, frache et vigoureusement accentue. Je
connais mon homme, moi qui l'ai vu  l'oeuvre. Du moment qu'il a dit au
gnral Championnet: J'irai! il viendra, dt-il passer  travers le
feu de l'enfer.

--D'ailleurs, il n'y a point de temps perdu, reprit l'homme au manteau;
le rendez-vous est entre onze heures et minuit, et--il fit sonner une
montre  rptition--et, vous le voyez, il n'est pas encore onze heures.

--Alors, dit celui qui s'tait donn pour le neveu d'un amiral, et qui,
par cette raison, devait se connatre au temps, c'est  moi, qui suis le
plus jeune, de monter la garde  cette fentre, et  vous, qui tes des
hommes mrs et les fortes ttes,  dlibrer. Descendez donc dans la
salle des dlibrations; je reste ici, et,  la moindre barque ayant un
feu  sa proue, vous tes prvenus.

--Nous n'avons point  dlibrer; mais nous devons avoir un certain
nombre de nouvelles  changer; le conseil que nous donne Nicolino est
donc bon, quoiqu'il nous soit donn par un fou.

--Si l'on me croit vritablement un fou, dit Nicolino, il y a ici quatre
hommes encore plus insenss que moi: ce sont ceux qui, me sachant un
fou, m'ont admis dans leurs complots; car, mes bons amis, vous avez beau
vous appeler philomati et donner un prtexte scientifique  vos sances,
vous tes tout simplement des francs-maons, secte proscrite dans le
royaume des Deux-Siciles, et vous conspirez la chute de Sa Majest le
roi Ferdinand et l'tablissement de la Rpublique parthnopenne; ce qui
implique le crime de haute trahison, c'est--dire la peine de mort.
De la peine de mort, nous nous moquons, mon ami Hector Caraffa et moi,
attendu qu'en notre qualit de patriciens, nous aurons la tte tranche,
accident qui ne fait point tort au blason; mais, toi, Manthonnet, mais,
toi, Schipani, mais Cirillo, qui est en bas, mais vous, comme vous
n'tes que des gens de coeur, de courage, de science, de mrite, comme
vous valez cent fois mieux que nous, mais que vous avez le malheur
d'tre des vilains, vous serez pendus haut et court. Ah! comme je rirai,
mes bons amis, quand, de la fentre de la _mannaa_[1], je vous verrai
gigoter au bout de vos cordes,  moins toutefois que l'illustrissimo
signore don Pasquale de Simone ne me prive de ce plaisir par ordre de Sa
Majest la reine... Allez dlibrer, allez! et, quand il y aura quelque
chose d'impossible  faire, c'est--dire quelque chose que puisse faire
seulement un fou, pensez  moi.

[Note 1: Nom italien de la guillotine.]

Ceux auxquels l'avis tait adress furent probablement de l'opinion de
celui qui le donnait; car, moiti riant, moiti haussant les paules,
ils laissrent Nicolino de garde  sa fentre, descendirent un escalier
tournant, sur les marches duquel se projetaient les lueurs d'une lampe
clairant une chambre basse creuse dans le roc au-dessous du niveau
de la mer, et qui avait, selon toute probabilit, t destine par
l'architecte du duc de Medina au noble but d'enfermer, sous le nom
prosaque de cave, les meilleurs vins d'Espagne et de Portugal.

Dans cette cave, puisque malgr la posie et la gravit de notre sujet,
nous sommes oblig d'appeler les choses par leur nom, dans cette cave
tait un homme assis, pensif et mditant, le coude appuy sur une table
de pierre; son manteau, rejet en arrire, laissait clair par la
lumire de la lampe son visage ple et amaigri par les veilles; devant
lui taient quelques papiers, des plumes et de l'encre, et  la porte
de sa main une paire de pistolets et un poignard.

Cet homme, c'tait le clbre mdecin Domenico Cirillo.

Les trois autres conjurs que Nicolino avait envoys dlibrer et
dsigns sous les noms de Schipani, de Manthonnet et d'Hector Caraffa
entrrent tour  tour dans le cercle de lumire ple et tremblotante
que projetait la lampe, se dbarrassrent de leur manteau et de leur
chapeau, posrent chacun devant eux une paire de pistolets et un
poignard, et commencrent, non pas  dlibrer, mais  changer les
nouvelles qui couraient par la ville, et que chacun avait pu recueillir
de son ct.

Comme nous sommes aussi bien qu'eux, et mme mieux qu'eux, au courant
de tout ce qui s'tait pass dans cette journe si pleine d'vnements,
nous allons, si nos lecteurs veulent bien nous le permettre, les laisser
discourir sur ce sujet, qui n'aurait plus d'intrt pour nous, et
tracer une courte biographie de ces cinq hommes, appels  jouer un rle
important dans les vnements que nous avons entrepris de raconter.




                                    VI

                             L'ENVOY DE ROME.


Voyons donc ce que c'tait que ces cinq hommes, dont Nicolino, dans sa
verve railleuse, venait, sans s'pargner lui-mme, de vouer trois au
gibet et deux  la guillotine, prdiction qui, au reste, moins un,
devait de point en point se raliser pour tous.

Celui que nous avons montr seul, assis, pensif et mditant, le coude
appuy sur la table de pierre, et que nous avons dit se nommer
Domenico Cirillo, tait un homme de Plutarque, un des plus puissants
reprsentants de l'antiquit qui eussent jamais paru sur la terre de
Naples. Il n'tait ni du pays ni du temps dans lequel il vivait, et il
avait  peu prs toutes les qualits dont une seule et suffi  faire un
homme suprieur.

Il tait n en 1734, l'anne mme de l'avnement au trne de Charles
III,  Grumo, petit village de la Terre de Labour. Sa famille avait
toujours t une ppinire d'illustres mdecins, de savants naturalistes
et d'intgres magistrats. Avant d'avoir atteint vingt ans, il concourait
pour la chaire de botanique et l'obtenait; puis il avait voyag en
France, s'tait li avec Nollet, Buffon, d'Alembert, Diderot,
Franklin, et, sans son grand amour pour sa mre,--il le disait
lui-mme,--renonant  sa patrie relle, il ft rest dans la patrie de
son coeur.

De retour  Naples, il continua ses tudes et devint un des premiers
mdecins de son poque; mais il tait particulirement connu comme
le mdecin des pauvres, disant que la science devait tre, pour un
vritable chrtien, non une source de fortune, mais un moyen de venir
en aide  la misre; ainsi, appel en mme temps par un riche citoyen
et par un pauvre lazzarone, il allait de prfrence au pauvre, qu'il
soulageait d'abord avec son art, tant qu'il tait en danger, et qu'un
fois entr en convalescence il aidait de son argent.

Malgr cela, disons mieux,  cause de cela, il avait t mal vu 
la cour en 1791, poque  laquelle la crainte des principes
rvolutionnaires et la haine des Franais soulevrent Ferdinand et
Caroline contre tout ce qu'il y avait  Naples de coeurs nobles et
d'esprits intelligents.

Depuis ce temps, il avait vcu dans une demi-disgrce, et, ne voyant
d'espoir pour son malheureux pays que dans une rvolution accomplie 
l'aide de ces mmes Franais qu'il avait aims, au point de les mettre
en balance avec sa mre et sa propre patrie, il tait entr, avec la
rsolution philosophique de son me et la sereine et douce tnacit
de son caractre, dans un complot qui avait pour but de substituer
l'intelligente et fraternelle autorit de la France  la sombre et
brutale tyrannie des Bourbons. Il ne se cachait point qu'il jouait sa
tte, et, calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet,
si dangereux qu'il ft, comme il et persist dans la dangereuse volont
de soigner, au risque de sa propre vie, une population malade du cholra
ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plus violents que lui,
avaient pour ses avis, en toute chose, une suprme dfrence; il tait
le fil qui les guidait dans le labyrinthe, la lumire qu'ils suivaient
dans l'obscurit; et le sourire mlancolique avec lequel il accueillait
le danger, la suave onction avec laquelle il parlait des lus qui ont le
bonheur de mourir pour l'humanit, avaient sur leur esprit quelque chose
de cette influence que donne Virgile  l'astre charg de dissiper les
tnbres et les terreurs de l'obscurit, et de leur substituer les
silences protecteurs et bienveillants de la nuit.

Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d'Andria, le mme qui tait intervenu
dans la conversation pour rpondre de la persistante volont et du froid
courage de l'homme que l'on attendait, tait un de ces athltes que
Dieu cre pour les luttes politiques, c'est--dire une espce de Danton
aristocrate, avec un coeur intrpide, une me implacable, une ambition
dmesure.

Il aimait par instinct les entreprises difficiles, et courait au danger
du mme pas dont un autre l'aurait fui, s'inquitant peu des moyens,
pourvu qu'il arrivt au but. nergique dans sa vie, il fut, ce que l'on
eut cru impossible, plus nergique dans sa mort; c'tait enfin un de ces
puissants leviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met aux
mains des rvolutions qui doivent les affranchir.

Il descendait de l'illustre famille des ducs d'Andria, et portait le
titre de comte de Ruvo; mais il ddaignait son titre et tous ceux de
ses aeux qui ne s'offraient pas  la reconnaissance de l'histoire
avec quelqu'une de ces recommandations qu'il ambitionnait de conqurir,
disant sans cesse qu'il n'y avait pas de noblesse chez un peuple
esclave. Il s'tait enflamm au premier souffle des ides rpublicaines,
introduites  Naples  la suite de Latouche-Trville, s'tait jet
avec son audace accoutume dans la voie hasardeuse des rvolutions, et,
quoique forc par sa position de paratre  la cour, il s'tait fait
le plus ardent aptre, le plus zl propagateur des principes nouveaux;
partout o l'on parlait de libert, comme par une vocation magique,
on voyait apparatre  l'instant mme Hector Caraffa. Aussi, ds 1795,
avait-il t arrt avec les premiers patriotes dsigns par la junte
d'tat et conduit au chteau Saint-Elme; l, il tait entr en relation
avec un grand nombre de jeunes officiers prposs  la garde du fort. Sa
parole ardente cra chez eux l'amour de la rpublique; bientt une telle
amiti les unit, que, menac d'un jugement mortel, il n'hsita point
 leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eut lutte entre ces
nobles coeurs: les uns disaient que, mme pour la libert, on ne devait
point trahir son devoir, et que, chargs de la garde du chteau, c'tait
un crime  eux de concourir  la fuite d'un prisonnier, ce prisonnier
ft-il leur ami, ft-il leur frre. D'autres, au contraire, disaient
qu' la libert et au salut de ses dfenseurs, mme l'honneur, un
patriote doit tout sacrifier.

Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, en Sicile, plus ardent
patriote que les autres, consentit  tre non-seulement le complice,
mais le compagnon de sa fuite; tous deux furent aids dans cette vasion
par la fille d'un officier de la garnison qui, amoureuse d'Hector, lui
fit passer une corde pour descendre du haut des murs du chteau, tandis
que le jeune Sicilien l'attendait en bas.

L'vasion s'excuta heureusement; mais les deux fugitifs n'eurent point
mme fortune: le Sicilien fut repris, condamn  mort, et, par faveur
spciale de Ferdinand, vit son supplice commu en celui d'une prison
perptuelle dans l'horrible fosse de Favignana.

Hector trouva un asile dans la maison d'un ami,  Portici; de l, par
des sentiers connus des seuls montagnards, il sortit du royaume, se
rendit  Milan, y trouva les Franais, et devint facilement leur ami,
tant celui de leurs principes. Eux, de leur ct, apprcirent
cette me de feu, ce coeur indomptable, cette volont de fer. Le beau
caractre de Championnet lui parut taill sur celui des Phocion et
des Philopoemen; sans fonctions particulires, il s'attacha  son
tat-major, et, lorsque, aprs la chute de Pie VI et la proclamation
de la rpublique romaine, le gnral franais vint  Rome, il l'y
accompagna; alors, se trouvant si prs de Naples, ne dsesprant pas
d'y soulever un mouvement rvolutionnaire, il avait repris, pour rentrer
dans le royaume, le mme chemin par lequel il en tait sorti,
tait revenu demander l'hospitalit non plus du proscrit, mais du
conspirateur, au mme ami chez lequel il avait dj trouv un asile et
qui n'tait autre que Gabriel Manthonnet, que nous avons dj nomm, et,
de l, il avait crit  Championnet qu'il croyait Naples mre pour un
soulvement et qu'il l'invitait  lui envoyer un homme sr, calme et
froid qui pt juger lui-mme de la situation des esprits et de l'tat
des choses: c'tait cet envoy que l'on attendait.

Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouv un asile, et
que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine  entraner  la cause
de la libert, tait, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre 
trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force
tait herculenne, et sa volont marchait l'gale de sa force; il
avait cette loquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les
circonstances extrmes, font jaillir de l'me ces paroles sublimes dont
tressaille l'histoire, charge de les enregistrer; ce qui ne l'empchait
pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries
qui, sans arriver  la postrit, font fortune chez les contemporains.
Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait t fait
sous-lieutenant en 1787, tait pass en 1789 comme lieutenant
au rgiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, t nomm
lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'anne 1798, tait
devenu capitaine commandant de son rgiment et aide de camp du gnral
Fonseca.

Celui des quatre conspirateurs que nous avons dsign sous le nom de
Schipani tait un Calabrais de naissance. La loyaut et la bravoure
taient ses deux qualits dominantes: homme d'excution sre tant qu'il
restait sous le commandement de deux chefs de gnie, comme Manthonnet ou
Hector Caraffa, il devenait, abandonn  lui-mme, inquitant  force
de tmrit, dangereux  force de patriotisme. C'tait une espce de
machine de guerre, frappant des coups terribles et srs, mais  la
condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes.

Quant  Nicolino, qui tait rest de garde, comme le plus jeune,  la
fentre du vieux chteau donnant sur la pointe du Pausilippe, c'tait
un beau gentilhomme de vingt et un  vingt-deux ans, neveu de ce mme
Franois Caracciolo que nous avons vu commander la galre de la reine et
refuser pour lui une invitation  dner, et, pour sa nice Cecilia,
une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutt chez l'ambassadrice
d'Angleterre; il tait, en outre, frre du duc de Rocca-Romana, le
plus lgant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers
servants de la reine et qui est rest,  Naples, le type mridional de
notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de
Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, tait fils d'une
Franaise, avait t lev par sa mre dans l'amour de la France, et
tenait, de cette portion de son sang, cette lgret d'esprit et cette
insouciance du danger qui font au besoin du hros un homme aimable et de
l'homme aimable un hros.

Tandis que les quatre autres conjurs changeaient entre eux  voix
basse, et la main machinalement tendue vers leurs armes, ces paroles
pleines d'esprance, comme en disent les conspirateurs, mais  travers
lesquelles, si pleines d'esprance qu'elles soient, brillent de temps en
temps comme le reflet du glaive ou l'clair du poignard, quelques-uns
de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils veillent au fond du
coeur, rappellent aux Damocls politiques qu'ils ont une pe suspendue
au-dessus de leur tte, Nicolino, insoucieux comme on l'est  vingt ans,
rvait  ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames
d'honneur de la reine, encore plus qu' la libert de Naples, et, sans
perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette
tempte prdite par Franois Caracciolo  la reine, et par lui  ses
compagnons.

En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, prcd par
des clairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au
nord, illuminaient tour  tour d'une lueur fantastique le noir rocher
de Capri, qui, aussitt l'clair teint, rentrait dans l'obscurit, ne
faisant plus qu'un avec la masse opaque de nues dont il semblait former
la base. De temps en temps, des bouffes de ce vent lourd et desschant
qui apporte jusqu' Naples le sable enlev aux dserts de la Libye,
passaient par rafales frissonnantes, soulevant  la surface de la mer
une trpidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un
lac de flammes, rentrant presque aussitt dans sa sombre opacit.

Au souffle de ce vent redout des pcheurs, une foule de petites barques
se htaient de regagner le port, les unes emportes par leurs voiles
triangulaires et laissant derrire elles un sillon de feu, les autres
nageant de toutes leurs forces et pareilles  ces grosses araignes qui
courent sur l'eau, gratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup
faisait jaillir une gerbe d'tincelles liquides. Peu  peu, ces barques,
en se rapprochant htivement de la terre, disparurent derrire la lourde
et immobile masse du chteau de l'Oeuf et le phare du mle, dont la
lumire jauntre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil 
celui qui entoure la lune  l'approche des mauvais temps; enfin, la mer
resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient
se livrer les quatre vents du ciel.

En ce moment,  la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans
l'espace, une flamme rougetre, faisant contraste avec les sulfureuses
haleines de la tempte et les manations phosphorescentes de la mer;
cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine
Jeanne.

Alors, et comme si l'apparition de cette flamme tait un signal, clata
un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misne, tandis
que, dans la mme direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait  l'oeil
effray les abmes insondables de l'ther. Des rafales venant de points
compltement opposs passrent, en la creusant,  la surface de la mer
avec des rapidits et des bruits de trombe; les vagues montrent
sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur
bullition; la tempte venait de briser sa chane et parcourait le
cirque liquide, comme un lion furieux.

Nicolino,  l'aspect effrayant que prenaient  la fois la mer et le
ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurs dans les
profondeurs du vieux palais; ils s'lancrent par les degrs, et,
arrivs  la fentre, virent de quoi il s'agissait.

La barque qui amenait, il n'y avait point  en douter, le messager
attendu, venait d'tre prise et comme enveloppe par la tempte, 
moiti chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait
abattu  l'instant mme la petite voile carre sous laquelle elle
naviguait, et elle bondissait effare sur les vagues, o essayaient de
mordre les avirons de deux vigoureux rameurs.

Comme l'avait pens Hector Caraffa, rien n'avait arrt le jeune homme
au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait t convenu dans
l'itinraire trac d'avance,--et plus encore par prcaution pour les
conspirateurs napolitains que pour l'envoy, que son uniforme franais
et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protger dans une
ville d'un royaume alli, dans une capitale amie,--il avait quitt la
route de Rome  Santa-Maria, avait gagn le bord de la mer, avait laiss
son cheval  Pouzzoles, sous prtexte qu'il tait trop fatigu pour
aller plus loin; et, l, moiti menace, moiti sduction d'une forte
rcompense, il avait dtermin deux marins  partir malgr les prsages
du temps; et, tout en protestant contre une pareille tmrit, ils
taient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes
et de leurs enfants, qui les avaient accompagns jusque sur les dalles
humides du port.

Leur crainte s'tait ralise, et, arrivs  Nisida, ils avaient voulu
mettre leur passager  terre et s'abriter  la jete; mais le jeune
homme, sans colre, sans paroles vaines, avait tir les pistolets passs
 sa ceinture, en avait dirig le canon sur les rcalcitrants, qui,
voyant,  ce visage calme mais rsolu, que c'en tait fait d'eux s'ils
abandonnaient leurs rames, s'taient courbs sur elles et avaient donn
une nouvelle impulsion  la barque.

Ils avaient dbouch alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de
Naples, et,  partir de l, s'taient trouvs srieusement aux prises
avec la tempte, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que
cette seule barque  anantir, semblait avoir concentr sur elle toute
sa colre.

Les cinq conjurs restrent un instant immobiles et muets; le premier
aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours
par nous stupfier; puis jaillit tout  coup de notre coeur, comme un
instinct imprieux et irrsistible de la nature, le besoin de lui porter
secours.

Hector Caraffa rompit le premier le silence.

--Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de
perler tout  coup  son front.

Nicolino s'lana, il avait compris; il replaa la planche sur l'abme,
bondit du rebord de la fentre sur la planche, de la planche sur le
rocher, et du rocher jusqu' la porte de la rue, et, dix minutes aprs,
il reparut avec une corde arrache  un puits public.

Pendant ce temps, si court qu'il ft, la tempte avait redoubl de rage;
mais aussi, pousse par elle, la barque s'tait rapproche et n'tait
plus qu' quelques encablures du palais; seulement, la vague battait
avec tant de fureur contre l'cueil sur lequel il tait bti, qu'au
lieu de se prsenter comme une esprance, il y avait un redoublement de
danger  s'en approcher, l'cume fouettant le visage des conspirateurs
penchs  la fentre du premier tage, c'est--dire  vingt ou
vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau.

A la lueur du feu allum  la proue, et que chaque vague que surmontait
la barque menaait d'teindre, on voyait les deux marins courbs sur
leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis
que, debout, comme s'il tait riv au plancher du bateau, les cheveux
fouetts par l'ouragan, mais le sourire sur les lvres et regardant
d'un oeil ddaigneux ces flots qui, pareils  la meute de Scylla,
bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un
dieu commandant  la tempte, ou, ce qui est plus grand encore, un homme
inaccessible  la peur.

On voyait,  la faon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il
dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'esprance
d'tre attendu, il essayait de distinguer  travers l'ombre la prsence
de ceux qui l'attendaient; un clair lui vint en aide, qui illumina la
faade ride et sombre du vieux btiment, et il put voir, groups dans
l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une mme voix lui crirent:

--Courage!

Au mme moment, une vague monstrueuse, refoule par la base rocheuse du
palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, teignant le feu, sembla
l'avoir engloutie.

La respiration s'arrta dans toutes les poitrines; d'un geste dsespr,
Hector Caraffa saisit ses cheveux  pleines mains; mais on entendit une
voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempte:

--Une torche!

Ce fut Hector Caraffa qui s'lana  son tour; il y avait dans une
cavit de la muraille des torches prpares pour les nuits tnbreuses;
il saisit une de ces torches, l'alluma  la lampe qui brlait sur la
table de pierre; puis, presque aussitt, on le vit apparatre sur la
plate-forme extrieure du rocher, pench sur la mer et tendant vers
la barque sa torche rsineuse au milieu d'un nuage d'cume impuissant 
l'teindre.

Alors, comme si elle surgissait des abmes de la mer, la barque reparut
 quelques pieds seulement de la base du chteau; les deux rameurs
avaient abandonn leur rames, et  genoux, les bras levs au ciel,
invoquaient la madone et saint Janvier.

--Une corde! cria le jeune homme.

Nicolino monta sur le rebord de la fentre, et, retenu  bras-le-corps
par l'herculen Manthonnet, prit sa mesure et lana dans le bateau
une extrmit de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre
extrmit.

Mais  peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de
la barque, qu'une vague norme, venant cette fois de la mer, lana
avec une force irrsistible la barque contre l'cueil. On entendit un
craquement funbre suivi d'un cri de dtresse; puis barque, pcheurs,
passagers, tout disparut.

Seulement, cette exclamation simultane s'chappa de la poitrine de
Schipani et de Cirillo:

--Il la tient! il la tient!

Et ils se mirent  tirer la corde  eux.

En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil,
et,  la lueur de la torche qu'tendait Hector Caraffa au-dessus de
l'abme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, second par la
traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit
le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, press tout ruisselant
sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans
laquelle il tait impossible de distinguer la moindre altration, levant
la tte vers ses sauveurs, pronona ce seul mot:

--Merci!

En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher
le palais  sa base de granit; un clair flamboya, lanant, par toutes
les ouvertures de la ruine, ses flches de feu, et la mer, avec un
hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens.

Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme mridional qui faisait encore
ressortir la tranquillit de son me, levant sa torche comme pour dfier
la foudre:

--Gronde, tonnerre! flamboie, clair! rugis tempte! s'cria-t-il.
Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brl Troie, et
celui-ci--ajouta-t-il en passant la main sur l'paule de son
ami--celui-ci descend d'Ajax, fils d'Ole: il chappera malgr les
dieux!




                                    VII

                           LE FILS DE LA MORTE.


Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux
grandes proccupations politiques,--et, htons-nous de le dire, la chose
ne fait point honneur  l'humanit,--c'est qu'ils concentrent l'intrt
sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rles
principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en
repoussant les personnages infrieurs dans l'ombre, et en laissant le
soin de veiller sur eux  cette banale et insouciante Providence qui
est devenue, pour les gostes de caractre ou d'occasion, un moyen de
mettre  la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient
pas de secourir.

Ce fut ce qui arriva au moment o la barque qui amenait le messager
attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lance contre l'cueil
et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'lite, au coeur
loyal et misricordieux, qui, fervents aptres de l'humanit, taient
prts  sacrifier leur vie  leur patrie et  leurs concitoyens,
oublirent compltement que deux de leurs semblables, fils de cette
patrie et, par consquent, leurs frres, venaient de disparatre dans le
gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait  eux par
un lien d'intrt non-seulement gnral, mais encore individuel,
concentrant sur celui-l toute leur attention et tous leurs secours, et
croyant qu'une vie si ncessaire  leurs projets n'tait pas trop paye
des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et  la
perte desquelles, tant que dura le pril, ils ne songrent mme pas.

--C'taient des hommes, cependant, murmurera le philosophe.

--Non, rpondra le politique; c'taient des zros dont une nature
suprieure tait l'unit.

Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pcheurs aient eu leur part
bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient
de les voir disparatre, c'est ce dont il nous est permis de douter
en les voyant s'lancer, le visage joyeux et les bras ouverts, 
la rencontre de celui qui, grce  son courage et  son sang-froid,
apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo.

C'tait un jeune homme de vingt-quatre  vingt-cinq ans, aux cheveux
noirs, encadrant de leurs longues mches, colles aux tempes et le long
des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement ple, et dont
tout le mouvement et toute la vie semblaient s'tre concentrs dans
les yeux, suffisant d'ailleurs  animer une physionomie qui, sans les
clairs qu'ils jetaient, et sembl de marbre; ses sourcils noirs et
naturellement froncs donnaient  cette tte sculpturale une expression
de volont inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, except
les mystrieux et implacables dcrets du sort, avait d se briser et
devait se briser encore; si ses habits n'eussent t ruisselants d'eau,
si les boucles de ses cheveux n'eussent point port les traces de son
passage  travers les vagues, si la tempte n'et rugi comme un lion
furieux d'avoir laiss chapper sa proie, il et t impossible de lire
sur sa physionomie le moindre signe d'motion qui indiqut qu'il venait
d'chapper  un danger de mort; c'tait bien enfin et de tout point
l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'imptueuse tmrit se
plaisait  s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami.

Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destin 
devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages
principaux de de cette histoire, htons-nous de dire qu'il tait vtu de
cet lgant et hroque costume rpublicain que les Hoche, les Marceau,
les Desaix et les Klber ont non-seulement rendu historique, mais aussi
fait immortel, et dont nous avons,  propos de l'apparition de notre
ambassadeur Garat, trac une description trop exacte et trop rcente
pour qu'il soit utile de la renouveler ici.

Peut-tre, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait
une certaine imprudence  un messager, charg de mystrieuses
communications,  se prsenter  Naples vtu de ce costume qui tait
plus qu'un uniforme, qui tait un symbole; mais nous rpondrons que
notre hros tait parti de Rome, il y avait quarante-huit heures,
ignorant compltement, ainsi que le gnral Championnet, dont il tait
l'missaire, les vnements qu'avaient accumuls en un jour l'arrive de
Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait t fait; que le jeune
officier tait ostensiblement envoy  l'ambassadeur que l'on croyait
encore  son poste, comme charg de dpches, et que l'uniforme
franais dont il tait revtu semblait devoir tre un porte-respect,
au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur,
mais qui, par crainte au moins, si ce n'tait par respect humain, devait
conserver les apparences d'une amiti qu' dfaut de sa sympathie, lui
imposait un rcent trait de paix.

Seulement, la premire confrence du messager devait avoir lieu avec
les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne
pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualit de Franais
sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple
d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple
soupon de connivence avec les rpublicains franais, prouvait que
le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de dployer
une suprme rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se
prsentait. La confrence termine, elle devait tre transmise dans tous
ses dtails  notre ambassadeur et devait servir  rgler la conduite
qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait,  juste titre,
mrit chez les modernes la rputation que la foi carthaginoise avait
dans l'antiquit.

Nous avons dit avec quel empressement chacun s'tait lanc au-devant
du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur
l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide
bravoure qui semblait dj avoir oubli le danger, quand le danger tait
 peine vanoui.

Quel que ft le dsir des conjurs d'apprendre les nouvelles dont il
tait porteur, ils exigrent que celui-ci acceptt d'abord de Nicolino
Caracciolo, qui tait de la mme taille que lui et dont la maison
tait voisine du palais de la reine Jeanne[2], un costume complet pour
remplacer celui qui tait tremp de l'eau de la mer et qui, joint  la
fracheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves
inconvnients pour la sant du naufrag; malgr les objections de
celui-ci, il lui fallut donc cder; il resta seul avec son ami Hector
Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et,
lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrrent, ils
trouvrent le svre officier rpublicain transform en citadin lgant,
Nicolino Caracciolo tant, avec son frre le duc de Rocca-Romana, un des
jeunes gens qui donnaient la mode  Naples.

[Note 2: L'auteur a connu ce mme Nicolino Caracciolo dont il est
question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, o il est mort
 l'ge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.]

En voyant rentrer ceux qui s'taient absents pour un instant, ce fut
notre hros,  son tour, qui, s'avanant  leur rencontre, leur dit en
excellent italien:

--Messieurs, except mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous
rpondre de moi, personne ne me connat ici, tandis qu'au contraire,
moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des
patriotes prouvs. Vos noms racontent votre vie et sont des titres  la
confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu,
et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques
actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les
plus ignors des soldats de l'arme franaise. Or, quand on va combattre
pour la mme cause, risquer sa vie pour le mme principe, mourir
peut-tre sur le mme chafaud, il est d'un homme loyal de se faire
connatre et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour
lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme
vous; seulement, vous avez t proscrits et perscuts  diffrents ges
de votre vie; moi, j'ai t proscrit avant ma naissance.

Le mot FRRE s'chappa de toutes les bouches, et toutes les mains
s'tendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme.

--C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutt que celle de
ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il
cherchait quelque fantme invisible  tous, except  lui; et qui vous
sera, je l'espre, un nouvel aiguillon  renverser l'odieux rgime qui
pse sur notre patrie.

Puis, aprs un instant de silence:

--Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions,
mon pre et moi, une petite maison de campagne isole au milieu
d'une grande fort; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions
personne; je ne me rappelle pas mme le nom de cette fort.

Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon pre; il
montait alors  cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la
personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six
heures aprs, le lendemain mme quelquefois, reparaissait sans dire o
il avait t.--J'ai su, depuis, que mon pre tait chirurgien, et que
ses absences taient motives par des oprations dont il refusa toujours
le salaire.

Mon pre s'occupait seul de mon ducation; mais, je dois le dire, il
donnait plus d'attention encore au dveloppement de mes forces et de mon
adresse qu' celui de mon intelligence et de mon esprit.

Ce fut lui, cependant, qui m'apprit  lire et  crire, puis qui
m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indiffremment l'italien
et le franais; tout le temps qui nous restait, ces diffrentes leons
prises, tait consacr aux exercices du corps.

Ils consistaient  monter  cheval,  faire des armes et  tirer au
fusil et au pistolet.

A dix ans, j'tais un excellent cavalier, je manquais rarement
une hirondelle au vol et je cassais presque  chaque coup, avec mes
pistolets, un oeuf se balanant au bout d'un fil.

Je venais d'atteindre ma dixime anne lorsque nous partmes pour
l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris
l'anglais avec un professeur que nous prmes  la maison, et qui
mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais
l'anglais aussi couramment que le franais et l'italien.

J'avais un peu plus de douze ans lorsque nous quittmes l'Angleterre
pour l'Allemagne; nous nous arrtmes en Saxe. Par le mme procd que
j'avais appris l'anglais, j'appris l'allemand; au bout de deux autres
annes, cette langue m'tait aussi familire que les trois autres.

Pendant ces quatre annes, mes tudes physiques avaient continu.
J'tais excellent cavalier, de premire force  l'escrime; j'eusse pu
disputer le prix de la carabine au meilleur chasseur tyrolien, et, au
grand galop de mon cheval, je clouais un ducat contre la muraille.

Je n'avais jamais demand  mon pre pourquoi il me poussait  tous ces
exercices. J'y prenais plaisir, et, mon got se trouvant d'accord avec
sa volont, j'avais fait des progrs qui m'avaient amus moi-mme tout
en le satisfaisant.

Au reste, j'avais jusque-l pass au milieu du monde pour ainsi dire
sans le voir; j'avais habit trois pays sans les connatre; j'tais
trs-familier avec les hros de l'ancienne Grce et de l'ancienne Rome,
trs-ignorant de mes contemporains.

Je ne connaissais que mon pre.

Mon pre, c'tait mon dieu, mon roi, mon matre, ma religion; mon pre
ordonnait, j'obissais. Ma lumire et ma volont venaient de lui; je
n'avais par moi-mme que de vagues notions du bien et du mal.

J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me
l'avait dj dit:

--Nous partons.

Je ne songeai pas mme  lui demander:

--O allons-nous?

Nous franchmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversmes les
Alpes. J'avais parl successivement l'allemand et le franais, tout 
coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue
nouvelle, c'tait l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je
tressaillis.

Nous nous embarqumes  Gnes, et nous dbarqumes  Naples. A Naples,
nous nous arrtmes quelques jours; mon pre achetait deux chevaux et
paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures.

Un jour, arrivrent  l'curie deux btes magnifiques, croises
d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'tait destin et je
rentrai tout fier d'tre matre d'un pareil animal.

Nous partmes de Naples un soir; nous marchmes une partie de la nuit.
Vers deux heures du matin, nous arrivmes  un petit village o nous
nous arrtmes.

Nous nous y reposmes jusqu' sept heures du matin.

A sept heures, nous djeunmes; avant de partir, mon pre me dit:

--Salvato, charge tes pistolets.

--Ils sont chargs, mon pre, lui rpondis-je.

--Dcharge-les alors, et recharge-les de nouveau avec la plus grande
prcaution, de peur qu'ils ne ratent: tu auras besoin de t'en servir
aujourd'hui.

J'allais les dcharger en l'air sans faire aucune observation; j'ai dit
mon obissance passive aux ordres de mon pre; mais mon pre m'arrta le
bras.

--As-tu toujours la main aussi sre? me demanda-t-il.

--Voulez-vous le voir?

--Oui.

Un noyer  l'corce lisse ombrageait l'autre ct de la route; je
dchargeai un de mes pistolets dans l'arbre; puis, avec le second, je
doublai si exactement ma balle, que mon pre crut d'abord que j'avais
manqu l'arbre.

Il descendit, et, avec la pointe de son couteau, s'assura que les deux
balles taient dans le mme trou.

--Bien, me dit-il, recharge tes pistolets.

--Il sont rechargs.

--Partons alors.

On nous tenait nos chevaux prts; je plaai mes pistolets dans leurs
fontes; je remarquai que mon pre mettait une nouvelle amorce aux siens.

Nous partmes.

Vers onze heures du matin, nous atteignmes une ville o s'agitait une
grande foule; c'tait jour de march et tous les paysans des environs y
affluaient.

Nous mmes nos chevaux au pas et nous atteignmes la place. Pendant
toute la route, mon pre tait demeur muet; mais cela ne m'avait point
tonn: il passait parfois des journes entires sans prononcer une
parole.

En arrivant sur la place, nous nous arrtmes; il se haussa sur ses
triers et jeta les yeux de tous cts.

Devant un caf se tenait un groupe d'hommes mieux vtus que les autres;
au milieu de ce groupe, une espce de gentilhomme campagnard,  l'air
insolent, parlait haut, et, gesticulant avec une cravache qu'il tenait 
la main, s'amusait  en frapper indiffremment les hommes et les animaux
qui passaient  sa porte.

Mon pre me toucha le bras; je me retournai de son ct: il tait fort
ple.

--Qu'avez-vous mon pre? lui demandai-je.

--Rien, me dit-il.--Vois-tu cet homme?

--Lequel?

--Celui qui a des cheveux roux.

--Je le vois.

--Je vais m'approcher de lui et lui dire quelques paroles. Quand je
lverai le doigt au ciel, tu feras feu et tu lui mettras la balle au
milieu du front. Entends-tu? Juste au milieu du front.--Apprte ton
pistolet.

Sans rpondre, je tirai mon pistolet de ma fonte, mon pre s'approcha
de l'homme, lui dit quelques mots; l'homme plit. Mon pre me montra du
doigt le ciel.

Je fis feu, la balle atteignit l'homme roux au milieu du front: il
tomba mort.

Il se fit un grand tumulte et on voulut nous barrer le chemin; mais mon
pre leva la voix.

--Je suis Joseph Maggio-Palmieri, dit-il; et celui-ci, ajouta-t-il en
me montrant du doigt, _c'est le fils de la morte!_

La foule s'ouvrit devant nous et nous sortmes de la ville sans que nul
penst  nous arrter ou  nous poursuivre.

Une fois hors de la ville, nous mmes nos chevaux au galop et nous ne
nous arrtmes qu'au couvent du Mont-Cassin.

Le soir, mon pre me raconta l'histoire que je vais vous raconter  mon
tour.




                                  VIII

                            LE DROIT D'ASILE.


La premire partie de l'histoire que venait de raconter le jeune homme
avait paru tellement trange  ses auditeurs, qu'ils l'avaient coute
attentifs, muets et sans l'interrompre; en outre, il put se convaincre,
par le silence qu'ils continuaient de garder pendant la pause d'un
instant qu'il fit, de l'intrt qu'ils attachaient  sa narration et
du dsir qu'ils prouvaient d'en connatre la fin, ou plutt le
commencement.

Aussi n'hsita-t-il point  reprendre son rcit.

--Notre famille continua-t-il, habitait de temps immmorial la ville de
Larino, dans la province de Molise: elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon
pre Giuseppe Maggio-Palmieri, ou plutt Giuseppe Palmieri, comme on
l'appelait plus communment, vint, vers 1778, achever ses tudes 
l'cole de chirurgie de Naples.

--Je l'ai connu, ajouta Dominique Cirillo; c'tait un brave et loyal
jeune homme, mon cadet de quelques annes; il est retourn dans sa
province vers 1771,  l'poque o je venais d'tre nomm professeur;
au bout de quelque temps, nous avons entendu dire qu' la suite d'une
querelle avec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait
eu du sang rpandu, il avait t forc de s'exiler.

--Soyez bni et honor, dit Salvato en s'inclinant, vous qui avez connu
mon pre et qui lui rendez justice devant son fils.

--Continuez, continuez! dit Cirillo; nous vous coutons.

--Continuez! reprirent aprs lui, et d'une seule voix, les autres
conjurs.

--Donc, vers l'anne 1771, comme vous l'avez dit, Giuseppe Palmieri
quitta Naples, emportant le diplme de docteur, et jouissant d'une
rputation d'habilet que plusieurs cures fort difficiles, accomplies
heureusement par lui, ne permettaient pas de mettre en doute.

Il aimait une jeune fille de Larino, nomme Luisa-Angiolina Ferri.
Fiancs avant leur sparation, les deux amants s'taient fidlement
gard leur foi pendant les trois annes d'absence; leur mariage devait
tre la principale fte du retour.

Mais, en l'absence de mon pre, un vnement qui avait la gravit
d'un malheur tait arriv: le comte de Molise tait devenu amoureux
d'Angiolina Ferri.

Vous savez mieux que moi, vous qui habitez le pays, ce que sont
nos barons provinciaux et les droits qu'ils prtendent tenir de leur
puissance fodale; un de ces droits tait d'accorder ou de refuser,
selon leur bon plaisir,  leurs vassaux, la permission de se marier.

Mais ni Joseph Palmieri ni Angiolina Ferri n'taient les vassaux du
comte de Molise. Tous deux taient ns libres et ne relevaient que
d'eux-mmes; il y avait plus: mon pre, par la fortune, tait presque
son gal.

Le comte avait tout employ, menaces et promesses, pour obtenir un
regard d'Angiolina; tout s'tait bris contre une chastet dont le nom
de la jeune fille semblait tre le symbole.

Le comte donna une grande fte et l'invita. Pendant cette fte, qui
devait avoir lieu non-seulement dans le chteau, mais encore dans
les jardins du comte, son frre, le baron de Boano, s'tait charg
d'enlever Angiolina et de la transporter de l'autre ct du Tortore,
dans le chteau de Tragonara.

Angiolina, invite, comme toutes les dames de Larino, feignit, pour ne
point assister  la fte, une indisposition.

Le lendemain, ne gardant plus aucune mesure, le comte de Molise envoya
ses _campieri_ pour enlever la jeune fille, qui n'eut que le temps,
tandis que ceux-ci foraient la porte de la rue, de fuir par celle du
jardin et de se rfugier au palais piscopal, lieu doublement sacr par
lui-mme et par le voisinage de la cathdrale.

A ce double titre, il jouissait du droit d'asile.

Voil donc le point o les choses en taient lorsque Giuseppe Palmieri
revint  Larino.

Le sige piscopal tait, par hasard, vacant  cette poque. Un vicaire
remplaait l'vque; Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami
de sa famille, et le mariage eut lieu secrtement dans la chapelle de
l'vch.

Le comte de Molise apprit ce qui s'tait pass, et, tout enrag de
colre qu'il tait, il respecta les privilges du lieu; mais il plaa
tout autour du palais des hommes d'armes chargs de surveiller ceux qui
entraient dans le palais piscopal et surtout ceux qui en sortaient.

Mon pre savait bien que ces hommes d'armes taient l,  son intention
surtout, et que, si sa femme courait risque de l'honneur, lui courait
risque de la vie. Un crime cote peu  nos seigneurs fodaux; sr de
l'impunit, le comte de Molise avait cess depuis longtemps de tenir
registre des assassinats qu'il avait commis lui-mme ou fait commettre
par ses sbires.

Les hommes du comte faisaient bonne garde; on disait qu'Angiolina
vivante valait dix mille ducats, et mon pre mort cinq mille.

Mon pre resta quelque temps cach au palais piscopal; mais, par
malheur, il n'tait pas homme  subir longtemps une pareille contrainte.
Ennuy de sa captivit, Giuseppe Palmieri rsolut un jour d'en finir
avec son perscuteur.

Or, le comte de Molise avait l'habitude de sortir tous les jours en
voiture de son palais, une heure ou deux avant l'Ave Maria, et d'aller
faire une promenade jusqu'au couvent des Capucins, situ  environ
deux milles de distance de la ville; arriv l, le comte donnait
invariablement au cocher l'ordre de revenir au palais; le cocher
tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comte reprenait le
chemin de la ville.

A mi-chemin de Larino au couvent, se trouve la fontaine de San-Pardo,
patron du pays, et a et l, autour de la fontaine, des fourrs et des
haies.

Giuseppo Palmieri sortit du palais piscopal en habit de moine, et
dpista tous ses gardiens. Sous sa robe, il cachait une paire d'pes et
une paire de pistolets.

Arriv  la fontaine de San-Pardo, le lieu lui parut propice; il s'y
arrta et se cacha derrire une haie. La voiture du comte passa, il la
laissa passer: il y avait encore une heure de jour.

Une demi-heure aprs, il entendit le roulement de la voiture qui
revenait; il dpouilla sa robe de moine et se retrouva avec ses habits
ordinaires.

La voiture approchait.

D'une main, il prit les pes hors de leur fourreau, de l'autre, les
pistolets tout arms, et alla se placer au milieu de la route.

En voyant cet homme, auquel il souponnait de mauvaises intentions,
le cocher prit un des bas cts du chemin; mais mon pre n'eut qu'un
mouvement  faire pour se retrouver en face des chevaux.

--Qui es-tu et que veux-tu? lui demanda le comte en se soulevant dans
sa voiture.

--Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, lui rpondit mon pre; je veux ta
vie.

--Coupe la figure de ce drle d'un coup de fouet, dit le comte  son
cocher, et passe!

Et il se recoucha dans sa voiture.

Le cocher leva son fouet; mais, avant que le fouet ft retomb, mon
pre avait tu le cocher d'un coup de pistolet.

Il roula de son sige  terre.

Les chevaux demeurrent immobiles; mon pre marcha  la voiture et
ouvrit la portire.

--Je ne viens point ici pour t'assassiner, quoique j'en aie le droit,
tant en cas de lgitime dfense, mais pour me battre loyalement avec
toi, dit-il au comte. Choisis: voici deux pes d'gale longueur,
voici deux pistolets; des deux pistolets, un seul est charg; ce sera
vritablement le jugement de Dieu.

Et il lui prsenta, d'une main, les deux poignes d'pe, et, de
l'autre, les deux crosses de pistolet.

--On ne se bat point avec un vassal, reprit le comte; on le bat.

Et, levant sa canne, il en frappa mon pre  la joue.

Mon pre prit le pistolet charg et le dchargea  bout portant dans le
coeur du comte.

Le comte ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri; il tait mort.

Mon pre reprit sa robe de moine, remit ses pes au fourreau,
rechargea ses pistolets, et rentra au palais piscopal aussi
heureusement qu'il en tait sorti.

Quant aux chevaux, se sentant libres, il se remirent en route
d'eux-mmes, et, comme ils connaissaient parfaitement la route, qu'ils
faisaient deux fois par jour, d'eux-mmes encore ils revinrent au palais
du comte; mais, chose singulire, au lieu de s'arrter devant le pont en
bois qui conduisait  la porte du chteau, comme s'ils eussent compris
qu'ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continurent leur
chemin et ne s'arrtrent qu'au seuil d'une petite glise place sous
l'invocation de saint Franois, dans laquelle le comte disait toujours
qu'il voulait tre enterr.

Et, en effet, la famille du comte, qui connaissait son dsir, ensevelit
le cadavre dans cette glise et lui leva un tombeau.

L'vnement fit grand bruit; la lutte engage entre mon pre et le
comte tait publique, et il va sans dire que toutes les sympathies
taient pour mon pre; personne ne doutait que ce dernier ne ft
l'auteur du meurtre, et, comme si Giuseppe Palmieri et dsir lui-mme
que l'on n'en doutt point, il avait envoy une somme de dix mille
francs  la veuve du cocher.

Le frre cadet du comte hritait de toute sa fortune; il dclara en
mme temps hriter de sa vengeance. C'tait celui qui avait voulu aider
son frre  enlever Angiolina; c'tait un misrable qui,  vingt et un
ans, avait commis dj trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et aux
violences, on ne les comptait pas.

Il jura que le coupable ne lui chapperait point, doubla les gardes qui
entouraient le palais piscopal et en prit lui-mme le commandement.

Maggio-Palmieri continua de se tenir cach dans le palais piscopal. Sa
famille et celle de sa femme leur apportaient tout ce dont ils avaient
besoin en vivres et en vtements. Angiolina tait enceinte de cinq mois;
ils taient tout  eux-mmes, c'est--dire tout  leur amour, aussi
heureux qu'on peut l'tre sans la libert.

Deux mois s'coulrent ainsi; on arriva au 26 mai, jour o l'on clbre
 Larino la fte de saint Pardo, qui, comme je vous l'ai dit, est le
patron de la ville.

Ce jour-l, il se fait une grande procession; les mtayers ornent leurs
chars de tentures, de guirlandes, de feuillages et de banderoles de
toutes couleurs; ils y attellent des boeufs aux cornes dores, qu'ils
couvrent de fleurs et de rubans; ces chars suivent la procession,
qui porte par les rues le buste du saint, accompagne par toute la
population de Larino et des villages voisins, chantant les louanges du
bienheureux. Or, cette procession, pour entrer  la cathdrale et pour
en sortir, devait passer devant le palais piscopal qui donnait asile
aux deux jeunes gens.

Au moment o la procession et le peuple, arrts sur la grande place de
la ville, chantaient et dansaient autour du char, Angiolina, croyant 
la trve de Dieu, s'approcha d'une fentre, imprudence que son mari lui
avait pourtant bien recommand de ne pas commettre. Le malheur voulut
que le frre du comte ft sur la place, juste en face de cette fentre;
il reconnut Angiolina  travers la vitre, arracha le fusil des mains
d'un soldat, ajusta et lcha le coup.

Angiolina ne jeta qu'un cri et ne pronona que deux paroles:

--Mon enfant!

Au bruit du coup, au fracas de la vitre casse, au cri pouss par sa
femme, Giuseppe Palmieri accourut assez  temps pour la recevoir dans
ses bras.

La balle avait frapp Angiolina juste au milieu du front.

Fou de douleur, son mari la prit dans ses bras, la porta sur son lit,
se courba sur elle, la couvrit de baisers. Tout fut inutile. Elle tait
morte!

Mais, dans cette douloureuse et suprme treinte, il sentit tout  coup
l'enfant qui tressaillait dans le sein de la morte.

Il poussa un cri, une lueur traversa son cerveau, et,  son tour, il
laissa chapper de son coeur ces deux mots:

--Mon enfant!

La mre tait morte, mais l'enfant vivait; l'enfant pouvait tre sauv.

Il fit un effort sur lui-mme, tancha la sueur qui perlait sur son
front, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, et, se parlant 
lui-mme, il murmura ces deux mots:

--Sois homme.

Alors, il prit sa trousse, l'ouvrit, choisit le plus acr de ses
instruments, et, tirant la vie du sein de la mort, il arracha l'enfant
aux entrailles dchires le la mre.

Puis, tout sanglant, il le mit dans un mouchoir qu'il noua aux quatre
coins, prit le mouchoir entre ses dents, un pistolet de chaque main, et,
tout sanglant lui-mme, les bras nus et rougis jusqu'au coude, mesurant
du regard la place qu'il avait  traverser, les ennemis qu'il avait 
combattre, il s'lana  travers les degrs, ouvrit la porte du palais
piscopal et fondit tte baisse au milieu de la population eu criant
les dents serres:

--Place au FILS DE LA MORTE!

 Deux hommes d'armes voulurent l'arrter, il les tua tous deux; un
troisime essaya de lui barrer le passage, il l'tendit  ses pieds
assomm d'un coup de crosse de pistolet; il traversa la place, essuya
le feu des gardes du chteau, devant lequel il devait passer, sans
qu'aucune balle l'atteignt, gagna un bois, traversa le Biferno 
la nage, trouva dans une prairie un cheval qui paissait en libert,
s'lana sur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un btiment
dalmate qui levait l'ancre, et gagna Trieste.

L'enfant, c'tait moi. Vous savez le reste de l'aventure, et comment,
quinze ans aprs, _le fils de la morte_ vengeait sa mre.

Et, maintenant, ajouta le jeune homme, maintenant que je vous ai
racont mon histoire, maintenant que vous me connaissez, occupons-nous
de ce que je suis venu faire; il me reste une seconde mre  venger: la
patrie!




                                   IX

                               LA SORCIRE.


Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour
l'harmonie que ces faits doivent forcment conserver entre eux, il
faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet
ouvrage,  laquelle,  notre grand regret, nous n'avons pas pu donner
une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les
parties pittoresques qui s'y rattachent de telle faon, que nous ne
saurions sparer l'une de l'autre. En consquence, nous allons, s'ils
veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche
que, dans son empressement  apporter la corde qui devait si puissamment
aider au salut du hros de notre histoire,--car notre intention n'est
pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rle,--Nicolino
Caracciolo a oubli d'enlever de son double appui; puis, la planche
repasse, remonter le talus, sortir par la mme porte qui nous a donn
passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu' ce
qu'ayant dpass le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand,
nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi
Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communment appele
 Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette
maison, un lgant individu de cette famille panache au-dessus d'un dme
d'orangers tout constells de leurs fruits d'or, et qu'il domine des
deux tiers de sa hauteur.

Cette maison, bien dsigne  la curiosit de nos lecteurs,--de peur
d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire  une petite porte
perce dans le mur, qui fait justement face au point o nous sommes
arrts,--nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner
une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des
pieds, surprendre peut-tre quelques-uns des secrets que ses murailles
renferment.

Et ce doivent tre des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne
pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu' voir celle
qui va nous les livrer.

En effet, malgr le tonnerre qui gronde, malgr l'clair qui luit,
malgr le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais,
secoue les orangers dont les fruits, se dtachant de leurs branches,
tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales ritres le
palmier dont les longs panaches semblent des tresses cheveles, une
jeune femme de vingt-deux  vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un
voile de dentelle jet sur la tte, apparat de temps en temps sur un
perron de pierre conduisant du jardin au premier tage, o semblent
tre les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon
de lumire qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de
l'intrieur  l'extrieur.

Ses apparitions ne sont pas longues; car,  chaque fois qu'elle apparat
et qu'un clair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle
pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuye
sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements prcipits de son
coeur.

Celui qui la verrait, malgr la crainte que lui cause la perturbation de
l'atmosphre, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes,
cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hsitation et referme
avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette
impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquite ou
jalouse, attendant ou piant l'objet de son affection.

Eh bien, celui-l se tromperait; aucune passion n'a encore terni la
surface de ce coeur, vritable miroir de chastet, et, dans cette me
o tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une
curiosit enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la
puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce
trouble et toute cette agitation.

Son frre de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella,
sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise,
dont les prdictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point
d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aeules ont
recueilli sous les chnes de Dodone, depuis que sa famille,  la mort de
Scanderberg le Grand, c'est--dire en 1467, a quitt les bords de l'Aos
pour les montagnes de la Calabre, jamais une gnration ne s'est teinte
sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glaces du Tomero n'ait
apport  quelque pythie moderne le souffle de la divination, hritage
de sa famille.

Quant  la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre
et dsirer  la fois de connatre l'avenir dans lequel s'garent, en
frissonnant, des pressentiments tranges, et son frre de lait lui a
promis de lui amener le soir mme,  minuit, heure cabalistique, celle
qui pourra--tandis que son mari est retenu jusqu' deux heures du matin
aux ftes de la cour--lui rvler les mystrieux secrets de cet avenir
qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rves.

Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la
sorcire Nanno.

D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a tromp.

Trois coups frapps  gale distance ont retenti  la petite porte du
jardin, au moment mme o, des nuages livides et jauntres, commencent 
tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque
chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la
porte du jardin s'ouvre, donne passage  deux nouveaux personnages et
se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une
femme; l'homme porte des caleons de toile, le bonnet de laine rouge et
le caban du pcheur de la Marinella; la femme est enveloppe d'un
grand manteau noir aux paules duquel brilleraient, si l'on pouvait les
distinguer, quelques fils d'or fans, reste d'une ancienne broderie: on
ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent
dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tte.

En traversant l'espace qui spare la porte des premires marches du
perron, la jeune femme a trouv moyen de dire au lazzarone:

--Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui
j'tais, n'est-ce pas, Michel?

--Non, sur la madone, elle ignore jusqu' la premire lettre de ton nom,
petite soeur.

Arrive au haut du perron, la jeune femme entra la premire; le
lazzarone et la sorcire la suivirent.

Lorsqu'ils traversrent la premire pice, on put voir la tte d'une
jeune camriste soulevant une portire de tapisserie et suivant d'un
regard curieux sa matresse et les htes bizarres qu'elle introduisait
chez elle.

Derrire eux la portire retomba.

Entrons  notre tour. La scne qui va se passer aura trop d'influence
sur les vnements  venir pour que nous ne la racontions pas dans tous
ses dtails.

La lumire dont nous avons vu le rayon transparatre jusque dans le
jardin venait d'un petit boudoir dcor  la manire de Pompi, avec des
divans et des rideaux de soie rose, brochs de fleurs d'un bleu clair;
la lampe qui jetait cette lueur tait enferme dans un globe d'albtre
rpandant sur tous les objets un reflet nacr; elle tait pose sur une
table de marbre blanc dont le pied unique tait un griffon aux ailes
tendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la puret de sa
sculpture, et pu rclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait
que l'oeil d'un amateur avait prsid aux moindres dtails de cet
ameublement.

Une porte place en face de celle qui avait donn entre  nos trois
personnages s'ouvrait sur une file de chambres rgnant dans toute
la longueur de la maison; la dernire de ces chambres attenait
non-seulement  la maison voisine, mais encore avait une communication
avec elle.

Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine
importance, car elle le fit remarquer  Michel en lui disant:

--Dans le cas o mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prvenir, et
vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco.

--Oui, madame, rpondit Michel en s'inclinant avec respect.

En entendant ces dernires paroles, la sorcire, qui tait en train de
dpouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'tait pas
exempt d'une certaine amertume:

--Depuis quand les frres d'un mme lait ne se tutoient-ils plus?
demanda-t-elle. Ceux qui ont t pendus  la mme mamelle ne sont-ils
pas aussi proches parents que ceux qui ont t ports dans le mme sein?
Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir 
Dieu, de voir ses cratures s'aimer, malgr la distance qui les spare.

Michel et la jeune femme se regardrent avec tonnement.

--Quand je te dis qu'elle est vritablement sorcire, petite soeur!
s'cria Michel, et c'est ce qui me fait trembler.

--Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme.

--Sais-tu ce qu'elle m'a prdit,  moi, pas plus tard que ce soir avant
de venir?

--Non.

--Elle m'a prdit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et
que je serais...

--Quoi?

--C'est difficile  dire.

--Dis toujours.

--Et que je serais pendu.

--Ah! mon pauvre Michel!

--Ni plus ni moins.

La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur
l'Albanaise; celle-ci avait compltement dpouill son manteau, qui
gisait  terre, et elle apparaissait dans son costume national, fltri
par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le
turban blanc broch de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tte
et d'o s'chappaient de longues mches de cheveux noirs mls de fils
d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broch d'or, ce ne fut point
enfin son jupon couleur de brique  bandes noires et bleues qu'elle
remarqua; ce furent les yeux gris et perants de la sorcire, fixs sur
elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur.

--O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcire,
seras-tu donc toujours pousse, par une puissance plus forte que ta
volont,  aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de
toi?

A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aigu et stridente,
un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit
presque d'avoir appel Nanno.

--Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pense ne pouvait
chapper  son oeil avide et pntrant. La porte qui nous a donn
entre est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous
l'arbre de Bnvent pour n'tre pas habitue au vent, au tonnerre et 
la pluie.

--Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voil, restez!

Et elle tomba assise sur le fauteuil plac prs de la table, la tte
renverse en arrire et expose  toute la lumire de la lampe.

La sorcire fit deux pas de son ct, et, comme se parlant  elle-mme:

--Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs,
humides, velouts, voluptueux.

La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains.

--Nanno! murmura-t-elle.

Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui
empchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua:

--Les mains sont grasses, poteles; la peau en est rose, douce, fine,
mate et vivante tout  la fois.

--Nanno! dit la jeune femme cartant ses mains comme pour les cacher,
mais dmasquant un visage souriant, je ne vous ai point appele pour me
faire des compliments.

Mais Nanno, sans couter, continua, et, se reprenant  la figure qu'on
lui livrait de nouveau:

--Le front beau, blanc, pur, sillonn de veines azures. Les sourcils
noirs, bien dessins, commenant  la racine du nez, et entre les deux
sourcils, trois ou quatre petites lignes brises. Oh! belle crature! tu
es bien consacre  Vnus, va!

--Nanno! Nanno! s'cria la jeune femme.

--Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prtend
que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne
te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas
de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le
chevalier San-Felice porte un nom prdestin, puisque, _heureux_ de nom,
il l'est aussi en effet[3].

[Note 3: Inutile de dire que la traduction de _San-Felice_ est
_sainte heureuse_.]

--Michel! fit la jeune femme mcontente que son frre de lait rvlt
ainsi son nom en rvlant celui de son mari.

Mais, tout  son examen, la sorcire continua:

--La bouche est petite, vermeille; la lvre suprieure est un peu plus
grosse que la lvre infrieure; les dents sont blanches, bien ranges;
les lvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est
molle, un peu tranante, s'enrouant facilement. Vous tes ne un
vendredi, n'est-ce pas,  minuit ou bien prs de minuit?

--C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, lgrement
enroue par l'motion qu'elle prouvait et  laquelle elle cdait,
malgr ses efforts; ma mre m'a dit souvent que mon premier cri s'tait
ml aux dernires vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui
sparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai.

--Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacr 
Vnus! Tout s'explique. Voil pourquoi Vnus domine, reprit la sorcire.
Vnus! la seule desse qui ait conserv son empire sur nous, quand tous
les autres dieux ont perdu le leur. Vous tes ne sous l'union de Vnus
et de la Lune, et c'est Vnus qui l'emporte et qui vous donne ce cou
blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelons _la tour d'ivoire_;
c'est Vnus qui vous donne ces paules arrondies, un peu tombantes;
ces cheveux ondoyants, soyeux, pais; ce nez lgant, rond, aux narines
dilates et sensuelles.

--Nanno! fit la jeune femme d'une voix plus imprative en se dressant
tout debout et appuyant sa main sur la table.

Mais l'interruption fut inutile.

--C'est Vnus, continua l'Albanaise, qui vous donne cette taille souple,
ces attaches fines, ces pieds d'enfant; c'est Vnus qui vous donne le
got de la mise lgante, des vtements clairs, des couleurs tendres;
c'est Vnus qui vous fait douce, affable, nave, porte  l'amour
romanesque, porte au dvouement.

--Je ne sais si je suis prompte au dvouement, Nanno, dit la jeune femme
d'un ton radouci et presque triste; mais,  coup sur, tu te trompes 
l'endroit de l'amour.

Puis, retombant sur son fauteuil comme si ses jambes eussent  peu prs
perdu la force de la porter:

--Car jamais je n'ai aim! continua-t-elle avec un soupir.

--Tu n'as jamais aim! reprit Nanno; et  quel ge dis-tu cela? A
vingt-deux ans, n'est-ce pas?... Mais attends, attends!

--Tu oublies que je suis marie, dit la jeune femme d'une voix
languissante, et  laquelle elle essayait vainement de donner de la
fermet,--et que j'aime et je respecte mon mari.

--Oui, oui! je sais tout cela, rpliqua la sorcire; mais je sais aussi
qu'il a prs de trois fois ton ge. Je sais que tu l'aimes et que tu
le respectes; mais je sais que tu l'aimes comme un pre et que tu le
respectes comme un vieillard. Je sais que tu as l'intention, la volont
mme de rester pure et vertueuse; mais que peuvent l'intention et la
volont contre l'influence des astres?--Ne t'ai-je pas dit que tu tais
ne de l'union de Vnus et de la Lune, les deux astres d'amour? Mais
peut-tre chapperas-tu  leur influence.--Voyons ta main. Job, le grand
prophte, a dit: Dans la main des hommes, Dieu a mis les signes qui
font reconnatre son oeuvre.

Et elle tendit vers la jeune femme sa main ride, osseuse et noire,
dans laquelle vint, comme par une influence magique, se placer la main
douce, blanche et fine de la San-Felice.




                                    X

                               L'HOROSCOPE.


C'tait la main gauche, celle o les cabalistes anciens prtendaient, et
o les cabalistes modernes prtendent encore lire les secrets de la vie.

Nanno regarda un instant le dessus de cette main charmante avant de la
retourner pour lire dans l'intrieur, comme on tient un instant dans sa
main, sans se presser de l'ouvrir, un livre qui doit vous rvler des
choses inconnues et surnaturelles.

En la regardant comme on regarde un beau marbre, elle murmurait:

--Les doigts lisses, allongs, sans noeuds; les ongles roses, troits,
pointus; main d'artiste s'il en fut, main destine  tirer des sons de
tous les instruments, cordes de la lyre--ou fibres du coeur.

Elle retourna enfin cette main frissonnante, qui faisait un contraste si
merveilleux avec sa main bronze, et un sourire d'orgueil clos sur ses
lvres illumina tout son visage.

--Ne l'avais-je pas devin! dit-elle.

La jeune femme la regarda avec anxit. Michel, de son ct, s'approcha
comme s'il et connu quelque chose  la chiromancie.

--Commenons par le pouce, reprit la sorcire; c'est lui qui rsume
tous les autres signes de la main: le pouce est l'agent principal de
la volont et de l'intelligence; les idiots naissent ordinairement sans
pouces ou avec des pouces difformes ou atrophis[4]; les pileptiques,
dans leurs crises, ferment leurs pouces avant les autres doigts. Pour
conjurer le mauvais oeil, on tend l'index et l'auriculaire, et l'on
cache les pouces dans la paume de la main.

[Note 4: Voir, du reste, pour les tudes sur la main, le livre de
mon excellent ami Desbarrolles.]

--Cela est vrai, petite soeur, s'cria Michel, c'est ainsi que je fais
quand j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin le chanoine Jorio.

--La premire phalange du pouce, celle qui porte l'ongle, continua
Nanno, est le signe de la volont. Vous avez la premire phalange du
pouce courte; donc, vous tes faible, sans volont, facile  entraner.

--Faut-il que je me fche? demanda en riant celle  qui tait donne
cette explication plus vraie que flatteuse.

--Voyons le mont de Vnus, dit la sorcire en allongeant son ongle, que
l'on et dit une griffe de corne enchsse dans l'bne, sur la partie
charnue et renfle qui faisait la base du pouce; toute cette portion
de la main dans laquelle sont compris la gnration et les dsirs
matriels, est consacre  l'irrsistible desse; la ligne de vie
l'entoure comme un ruisseau qui coule au bas d'une colline et l'isole
comme une le.--Vnus, qui a prsid  votre naissance, Vnus, qui,
pareille  ces fes, marraines prodigieuses des jeunes princesses,
Vnus, qui vous a donn la grce, la beaut, la mlodie, l'amour des
belles formes, le dsir d'aimer, le besoin de plaire, la bienveillance,
la charit, la tendresse, Vnus se montre ici plus puissante que
jamais.--Ah! si nous pouvions trouver les autres lignes aussi favorables
que celles-ci, quoique...

--Quoique?...

--Rien.

La jeune femme regarda la sorcire, dont les sourcils s'taient froncs
un instant.

--Il y a donc d'autres lignes que celles de vie? demanda-t-elle.

--Il y en a trois: ce sont ces trois lignes qui forment dans la main
l'M majuscule, que le vulgaire indique comme la premire lettre du mot
_Mort_, signe terrible, charg par la nature elle-mme de rappeler 
l'homme qu'il est mortel; les deux autres sont la ligne du coeur;
la voici: elle s'tend de la base de l'index  celle du petit doigt;
maintenant, voyez la ligne de tte, c'est celle qui coupe en deux le
milieu de la main.

Michel s'approcha de nouveau et donna une attention profonde  la
dmonstration de la sorcire.

--Pourquoi ne m'as-tu pas expliqu tout cela  moi? lui demanda-t-il. Me
croyais-tu trop bte pour te comprendre?

Nanno haussa les paules sans lui rpondre; mais, continuant de
s'adresser  la jeune femme:

--Suivons d'abord la ligne du coeur, dit-elle; regarde comme elle
s'tend depuis le mont de Jupiter, c'est--dire depuis la base de
l'index, jusqu'au mont de Mercure, c'est--dire jusqu' la base du petit
doigt. Elle indique, restreinte, une grande chance de bonheur: trop
tendue, comme chez toi, elle indique une probabilit de souffrances
terribles; elle se brise sous Saturne, c'est--dire sous le mdium,
c'est fatalit; elle est d'un rouge vif qui tranche avec la mate
blancheur de ta main, c'est amour, ardent jusqu' la violence.

--Et voil justement ce qui m'empche de croire  tes prdictions,
Nanno, dit la San-Felice en souriant; mon coeur est tranquille.

--Attends, attends, t'ai-je dit, rpliqua la sorcire en s'exaltant;
attends, attends, incrdule! car le moment o un grand changement doit
se faire dans ta destine n'est pas loin. Puis encore un signe funeste:
regarde! La ligne du coeur s'unit, comme tu le vois,  la ligne de tte,
entre le pouce et l'index, signe funeste, mais qui peut cependant
tre combattu par un signe contraire dans l'autre main. Voyons la main
droite!

La jeune femme obit et tendit  la sibylle la main que celle-ci lui
demandait.

Nanno secoua la tte.

--Mme signe, dit-elle, mme jonction.

Et, pensive, elle laissa retomber la main; puis, comme elle restait
rveuse et gardant le silence:

--Parle donc, dit la jeune femme, puisque je te rpte que je ne te
crois pas.

--Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno; puisse la science se tromper;
puisse l'infaillible faillir!

--Qu'indique donc la jonction de ces deux lignes?

--Blessure grave, emprisonnement, danger de mort.

--Ah! si tu me menaces de souffrances physiques. Nanno, tu vas me voir
faiblir... N'as-tu pas dit toi-mme que je n'tais pas brave? Et o
serai-je blesse? Dis!

--C'est bizarre!  deux endroits: au cou et au ct.

Puis, laissant retomber la main gauche comme elle avait laiss retomber
la main droite:

--Mais peut-tre y chapperas-tu, continua-t-elle; esprons!

--Non pas, reprit la jeune femme, achve. Tu ne devais rien me dire ou
tu dois me dire tout.

--J'ai tout dit.

--Ton accent et tes yeux me prouvent que non; d'ailleurs, tu as dit
qu'il y avait trois lignes: la ligne de vie, la ligne de coeur et la
ligne de tte.

--Eh bien?

--Eh bien, tu n'en as examin que deux, la ligne de vie et la ligne de
coeur. Reste la ligne de tte.

Et, d'un geste impratif, elle tendit la main  la sorcire.

Celle-ci la prit, et, en affectant l'indiffrence:

--Tu peux le voir comme moi, dit-elle, la ligne de tte traversant la
plaine de Mars, s'incline sous le mont de la Lune. Cela signifie: rve,
idalisme, imagination, chimre;--la vie comme elle est dans la lune,
enfin, et non point ici-bas.

Tout  coup Michel, qui regardait avec attention la main de sa soeur,
poussa un cri:

--Regarde donc, Nanno! dit-il.

Et il indiqua du doigt, avec l'expression de la plus profonde terreur,
un signe de la main de sa soeur de lait.

Nanno dtourna la tte.

--Mais regarde donc, te dis-je! Luisa a dans le creux de la main le mme
signe que moi.

--Imbcile! fit Nanno.

--Imbcile tant que tu voudras, s'cria Michel; une croix au milieu de
cette ligne-l:--mort sur l'chafaud, m'as-tu dit?...

La jeune femme jeta un cri, et, d'un air effar, regarda tour  tour son
frre de lait et la sorcire.

--Tais-toi, mais tais-toi donc! fit celle-ci impatiente et frappant du
pied.

--Tiens, petite soeur; tiens, dit Michel ouvrant sa main gauche, regarde
toi-mme si nous n'avons pas le mme signe, une croix.

--Une croix! rpta Luisa en palissant.

Puis, saisissant le bras de la sorcire:

--Sais-tu que c'est vrai, Nanno? dit-elle. Que veut dire ceci? Y a-t-il
dans la main de l'homme des signes selon sa condition, et ce qui est
mortel pour l'un, est-il indiffrent pour l'autre? Voyons, puisque tu as
commenc, achve.

Nanno retira doucement son bras de la main qui s'efforait de le
retenir.

--Nous ne devons pas rvler les choses pnibles, dit-elle, lorsque,
marques du sceau de la fatalit absolue, elles sont invitables, malgr
tous les efforts de la volont et de l'intelligence.

Puis, aprs une pause:

--A moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dans l'espoir de combattre
cette fatalit, la personne menace n'exige cette rvlation de nous.

--Exige, petite soeur, exige! s'cria Michel; car, enfin, toi, tu es
riche, tu peux fuir; peut-tre le danger que tu cours n'existe-t-il qu'
Naples, peut-tre ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, en
Allemagne!

--Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, rpondit Luisa, puisque tu prtends
que nous sommes marqus du mme signe?

--Oh! moi, c'est autre chose; je ne puis pas quitter Naples, je suis
enchan  la Marinella comme le boeuf au joug; je suis pauvre, et, de
mon travail, je nourris ma mre. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si
je m'en allais?

--Et, si tu meurs, que deviendra-t-elle?

--Si je meurs, c'est qu'elle aura dit vrai, Luisa, et, si elle a
dit vrai, avant de mourir, je serai colonel. Eh bien, quand je serai
colonel, je lui donnerai tout mon argent en lui disant: Mets cela de
ct, _mamma_; et, quand on me pendra, puisqu'on doit me pendre, elle
se trouvera tre mon hritire.

--Colonel! Pauvre Michel, et tu crois  la prdiction?

--Eh bien, aprs? En supposant qu'il n'y ait que la mort de vraie, il
faut toujours supposer le pire. Eh bien, elle est vieille; moi, je suis
pauvre, nous ne faisons point dj une si grosse perte l'un et l'autre
en perdant la vie.

--Et Assunta? demanda en souriant la jeune femme.

--Oh! Assunta m'inquite moins que ma mre, Assunta m'aime comme une
matresse aime son amant, et non pas comme une mre aime son fils. Une
veuve se console avec un autre mari; une mre ne se console pas mme
avec un autre enfant. Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons
 toi, soeur,  toi qui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es
heureuse! Oh! Nanno! Nanno! coute bien ceci: il faut que tu lui dises 
l'instant mme d'o viendra le danger, ou malheur  toi!

La sorcire avait ramass son manteau, et tait occupe  le rajuster
sur ses paules.

--Oh! tu ne t'en iras pas ainsi, Nanno, s'cria le lazzarone en
bondissant vers elle et en la saisissant par le poignet; et  moi, tu
peux dire ce que tu voudras; mais  ma sainte soeur,  Luisa... oh! non,
non! c'est autre chose. Tu l'as dit, nous avons suc le lait de la mme
mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s'il le faut, une pour moi, une
pour elle; mais je ne veux pas que l'on touche  un cheveu de sa tte!
Entends-tu!

Et il montra la jeune femme, ple, immobile, haletante, retombe sur
son fauteuil, ne sachant pas quel degr de foi elle devait accorder 
l'Albanaise, mais, en tout cas, violemment mue, profondment agite.

--Voyons, puisque vous le voulez tous deux, dit la sorcire se
rapprochant de Luisa, essayons; et, si le sort peut tre conjur, eh
bien, conjurons-le, quoique ce soit une impit, ajouta-t-elle, que de
lutter contre ce qui est crit. Donne-moi ta main, Luisa.

Luisa tendit sa main tremblante et crispe; l'Albanaise fut force de
lui redresser les doigts.

--Voil bien la ligne du coeur, brise ici en deux tronons sous le mont
de Saturne; voil bien la croix au milieu de la ligne de tte; voil
enfin la ligne de vie brusquement rompue entre vingt et trente ans.

--Et tu ne vois pas d'o vient le danger? tu ne sais pas les causes
qu'il faudrait combattre? s'cria la jeune femme sous le poids de la
terreur qu'avait exprime pour elle son frre de lait, et que ses yeux,
le tremblement de sa voix, l'agitation de tout son corps exprimaient 
leur tour.

--L'amour, toujours l'amour! s'cria la sorcire, un amour fatal,
irrsistible, mortel!

--Mais connais-tu au moins celui qui en sera l'objet? demanda la jeune
femme cessant de se dbattre et de nier, envahie qu'elle avait t, peu
 peu, par l'accent convaincu de la sorcire.

--Tout est nuage dans ta destine, pauvre crature, rpondit la sibylle;
je le vois, mais je ne le connais pas; il m'apparat comme un tre qui
n'appartiendrait pas  ce monde, c'est l'enfant du fer et non de la
vie... Il est n... impossible! et cependant cela est ainsi: il est n
d'une morte!

La sorcire resta le regard fixe, comme si elle voulait absolument lire
dans l'obscurit; son oeil se dilatait et prenait la rondeur de celui
du chat et du hibou, tandis qu'avec la main elle faisait le geste de
quelqu'un qui essaye d'carter un voile.

Michel et Luisa se regardaient; une sueur froide coulait sur le front
du lazzarone; Luisa tait plus ple que le peignoir de batiste qui
l'enveloppait.

--Ah! s'cria Michel aprs un instant de silence, et faisant un effort
pour s'arracher  la terreur superstitieuse qui l'crasait, que nous
sommes imbciles d'couter cette vieille folle! Que je sois pendu, moi,
c'est encore possible; j'ai mauvaise tte, et, dans notre condition,
avec mon caractre, on dit des mots, on en vient aux faits, on met la
main dans sa poche, on tire un couteau, on l'ouvre, le diable vous tente
on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vous arrte, le
commissaire vous interroge, le juge vous condamne, matre Donato[5] vous
met la main sur l'paule, il vous passe la corde au cou, il vous pend,
trs-bien! Mais toi! toi, petite soeur! que peut-il y avoir de commun
entre toi et l'chafaud? quel crime peux-tu mme rver, avec ton coeur
de colombe? qui peux-tu tuer avec tes petites mains? Car, enfin, on ne
tue les gens que quand les gens ont tu; et puis, ici, on ne tue pas les
riches! Tiens, veux-tu savoir une chose, Nanno?  partir d'aujourd'hui,
on ne dira plus Michel le Fou, on dira Nanno la Folle!

[Note 5: C'tait le nom du bourreau de Naples  cette poque.]

En ce moment, Luisa saisit le bras de son frre de lait et lui montra du
doigt la sorcire.

Celle-ci tait toujours immobile et muette  la mme place; seulement,
elle s'tait courbe peu  peu et semblait,  force de volont,
commencer  distinguer quelque chose dans cette nuit qu'un instant
auparavant elle se plaignait de voir s'paissir devant elle; son cou
maigre s'allongeait hors de son manteau noir, et sa tte s'agitait de
droite  gauche, comme celle d'un serpent qui va s'lancer.

--Oh! maintenant, je le vois, je le vois, dit-elle. C'est un beau jeune
homme de vingt-cinq ans, aux yeux et aux cheveux noirs; il vient,
il approche. Lui aussi est menac d'un grand danger,--d'un danger de
mort.--Deux, trois, quatre hommes le suivent;--ils ont des poignards
sous leurs habits... cinq, six...

Puis, tout  coup, comme frappe d'une rvlation subite:

--Oh! s'il tait tu! s'cria-t-elle presque joyeuse.

--Eh bien, demanda Luisa perdue et comme suspendue aux lvres de la
sorcire, s'il tait tu, qu'arriverait-il?

--S'il tait tu, comme c'est lui qui causera ta mort, tu serais sauve.

--Oh! mon Dieu! s'cria la jeune femme, aussi convaincue que si elle
voyait elle-mme ce que Nanno croyait voir; oh! mon Dieu! quel qu'il
soit, protge-le.

Au mme instant, sous les fentres de la maison, on entendit la double
dtonation de deux coups de pistolet, puis des cris, un blasphme, et
plus rien, que le frissonnement du fer contre le fer.

--Madame! madame! dit en entrant la camriste le visage tout boulevers,
on assassine un homme sous les murs du jardin.

--Michel! s'cria Luisa, les bras tendus vers lui, les mains jointes,
tu es un homme, et tu as un couteau; laisseras-tu gorger un autre homme
sans lui porter secours?

--Non, par la madone! s'cria Michel.

Et il s'lana vers la fentre et l'ouvrit pour sauter dans la rue;
mais, tout  coup, il poussa un cri, se jeta en arrire, et, d'une voix
touffe par la terreur:

--Pasquale de Simone, le sbire de la reine! murmura-t-il en se courbant
derrire l'appui de la fentre.

--Eh bien, s'cria la San-Felice, c'est donc  moi de le sauver.

Et elle s'lana vers le perron.

Nanno fit un mouvement pour la retenir; mais, secouant la tte et
laissant tomber ses bras:

--Va, pauvre condamne, dit-elle, et que l'arrt des astres
s'accomplisse!




                                    XI

                         LE GNRAL CHAMPIONNET.


Nous avons, on se rappelle, laiss Salvato Palmieri sur le point de
transmettre aux conjurs la rponse de Championnet.

En effet, on se rappelle qu'au nom des patriotes italiens, Hector
Caraffa avait crit au gnral franais qui venait d'obtenir le
commandement de l'arme de Rome, pour lui faire part de la disposition
des esprits  Naples et lui demander si, le cas d'une rvolution
chant, on pouvait compter sur l'appui, non-seulement de l'arme
franaise, mais aussi du gouvernement franais.

Disons quelques mots de cette belle personnalit rpublicaine, une des
gloires les plus pures de nos jours patriotiques; nous avons  lui faire
prendre sa place dans le grand tableau que nous essayons de tracer, et,
montrant o il va, il est bon que nous fassions voir d'o il vient.

Le gnral Championnet tait,  l'poque o nous sommes arrivs, un
homme de trente-six ans,  la figure douce et prvenante, mais cachant
sous cette physionomie, qui tait plutt celle d'un homme du monde que
celle d'un soldat, une puissante nergie de volont et un courage 
toute preuve.

Il tait fils naturel d'un prsident aux lections qui, ne voulant
pas lui donner son nom, lui avait donn celui d'une petite terre des
environs de Valence, sa ville natale.

C'tait un esprit aventureux, dompteur de chevaux avant d'tre un
dompteur d'hommes. A douze ou quinze ans, il montait les animaux les
plus rtifs et les rduisait  l'obissance.

A dix-huit ans, il se mit  la poursuite de l'un ou de l'autre de
ces deux fantmes que l'on nomme la gloire ou la fortune, partit pour
l'Espagne, et, sous le nom de Bellerose, s'engagea dans les troupes
wallones.

Au camp de Saint-Roch, qui s'tait form devant Gibraltar, il rencontra,
dans le rgiment de Bretagne, plusieurs de ses camarades de collge;
ils obtinrent de son colonel qu'il quittt les gardes wallones et passt
avec eux, comme volontaire.

A la paix, il rentra en France et trouva son pre ouvrant ses deux bras
 l'enfant prodigue.

Aux premiers mouvements de 1789, il s'engagea de nouveau. Le canon du
10 aot retentit et la premire coalition se forma. Chaque dpartement
alors offrit son bataillon de volontaires; celui de la Drme fournit le
6e bataillon; Championnet en fut nomm chef et gagna avec lui Besanon.
Ces bataillons de volontaires formaient l'arme de rserve.

Pichegru, en passant par Besancon pour aller prendre le commandement de
l'arme du Haut-Rhin, y retrouva Championnet, qu'il avait connu quand il
tait chef de bataillon de volontaires comme lui. Championnet le supplia
de l'appeler  l'arme active; son dsir fut satisfait.

A partir de ce moment, Championnet inscrivit son nom  ct des noms de
Joubert, de Marceau, de Hoche, de Klber, de Jourdanet de Bernadotte.

Il servit alternativement sous eux, ou plutt fut leur ami. Ils
connaissaient si bien le caractre aventureux du jeune homme, que,
lorsqu'il y avait quelque expdition bien difficile, presque impossible
 conduire  bien, ils disaient:

--Envoyons-y Championnet.

Et celui-ci, en revenant vainqueur, justifiait toujours le proverbe qui
dit: _Heureux comme un btard_.

Cette suite de succs fut rcompense par le titre de gnral de
brigade, puis par celui de gnral de division, commandant les ctes de
la mer du Nord depuis Dunkerque jusqu' Flessingue.

La paix de Campo-Formio le rappela  Paris.

Il y revint, et, de toute sa maison militaire, ne garda qu'un jeune aide
de camp.

Dans les diffrentes rencontres qu'il avait eues avec les Anglais,
Championnet avait remarqu un jeune capitaine qui,  cette poque o
tout le monde tait brave, avait trouv moyen d'tre remarqu pour sa
bravoure. Aucun engagement n'avait lieu auquel il prit part, qu'on ne
citt de lui quelque action d'clat. A la prise d'Altenkirchen, il tait
mont le premier  l'assaut. Au passage de la Lahn, il avait sond
la rivire et trouv un gu sous le feu de l'ennemi. Aux dfils de
Laubach, il avait pris un drapeau. Enfin,  l'affaire du camp des Dunes,
 la tte de trois cents hommes, il avait attaqu quinze cents Anglais;
mais, dans une charge dsespre qu'avait faite le rgiment du prince de
Galles, les Franais ayant t repousss, lui, avait ddaign de faire
un pas en arrire.

Championnet, qui le suivait des yeux, l'avait vu de loin disparatre
entour d'ennemis. Admirateur de la bravoure comme tout brave,
Championnet alors s'tait mis de sa personne  la tte d'une centaine
d'hommes et avait charg pour le dlivrer. Arriv au point o le jeune
officier avait disparu, il l'avait retrouv debout, le pied sur la
poitrine du gnral anglais,  qui il avait cass la cuisse d'un coup
de pistolet, entour de cadavres et bless lui-mme de trois coups
de baonnette; il le fora de sortir de la mle, le recommanda  son
propre chirurgien, et, lorsqu'il fut guri, lui offrit d'tre son aide
de camp.

Le jeune capitaine accepta.

C'tait Salvato Palmieri.

Lorsqu'il se nomma, son nom fut un nouveau sujet d'tonnement pour
Championnet. Il tait vident qu'il tait Italien; d'ailleurs, n'ayant
aucune raison de renier son origine, il la confessait lui-mme, et
cependant, chaque fois qu'il avait fallu obtenir quelques renseignements
de prisonniers anglais ou autrichiens, Salvato les avait interrogs
dans leur langue avec autant de facilit que s'il ft n  Dresde ou 
Londres.

Salvato s'tait content de rpondre  Championnet qu'ayant t
transport tout jeune en France, et ayant achev son ducation en
Angleterre et en Allemagne, il n'y avait rien d'tonnant  ce qu'il
parlt l'allemand, l'anglais et le franais comme sa langue maternelle.

Championnet, comprenant de quelle utilit pouvait lui tre un jeune
homme  la fois si brave et si instruit, l'avait, comme nous l'avons
dit, gard seul de toute sa maison militaire et ramen  Paris.

Lors du dpart de Bonaparte pour l'gypte, quoiqu'on ne connt pas le
but de l'expdition, Championnet avait demand  suivre la fortune du
vainqueur d'Arcole et de Rivoli; mais Barras, auquel il s'tait adress,
lui avait mis la main sur l'paule en lui disant:

--Reste avec nous, citoyen gnral; nous aurons besoin de toi sur le
continent.

Et, en effet, Bonaparte parti, Joubert le remplaant dans le
commandement de l'arme d'Italie, celui-ci demanda qu'on lui adjoignit
Championnet pour commander l'arme de Rome, destine  surveiller et, au
besoin,  menacer Naples.

Et, cette fois, Barras, qui lui portait un intrt tout particulier, lui
avait dit, en lui remettant ses instructions:

--Si la guerre clate de nouveau, tu seras le premier des gnraux
rpublicains charg de dtrner un roi.

--Les intentions du Directoire seront remplies, rpondit Championnet
avec une simplicit digne d'un Spartiate.

Et, chose trange, la promesse devait se raliser.

Championnet partit pour l'Italie avec Salvato; il parlait dj l'italien
avec facilit, la pratique seule de la langue lui manquait; mais, 
partir de ce moment, il ne parla plus qu'italien avec Salvato, et mme,
dans la prvoyance de ce qui pouvait arriver, il s'exera avec lui au
patois napolitain, qu'en s'amusant Salvato avait appris de son pre.

A Milan, o le gnral s'arrta  peine quelques jours, Salvato fit
connaissance avec le comte de Ruvo et le prsenta au gnral Championnet
comme un des plus nobles seigneurs et des plus ardents patriotes de
Naples. Il lui raconta comment Hector Caraffa, dnonc par les espions
de la reine Caroline, perscut et emprisonn par la junte d'tat,
s'tait vad du chteau Saint-Elme, et demanda pour lui la faveur de
suivre l'tat-major sans y tre attach par aucun grade.

Tous deux l'accompagnrent  Rome.

Le programme donn au gnral Championnet tait celui-ci:

Repousser par les armes toute agression hostile contre l'indpendance
de la rpublique romaine, et porter la guerre sur le territoire
napolitain si le roi de Naples excutait les projets d'invasion qu'il
avait si souvent annoncs.

Une fois  Rome, le comte de Ruvo, comme nous l'avons racont plus haut,
n'avait pu rsister au dsir de prendre une part active au mouvement
rvolutionnaire qui tait, disait-on, sur le point d'clater 
Naples; il tait entr dans cette ville sous un dguisement, et,
par l'intermdiaire de Salvato, avait mis les patriotes italiens en
communication avec les rpublicains franais, pressant le gnral de
leur envoyer Salvato, dans lequel Championnet avait la plus grande
confiance, et qui ne pouvait manquer d'inspirer une confiance pareille
 ses compatriotes. Le but de cette mission tait de faire voir au jeune
homme, par ses propres yeux, le point o en taient les choses, afin
qu'il pt, de retour prs du gnral, lui rendre compte des moyens que
les patriotes avaient  leur disposition.

Nous avons vu  travers quels dangers Salvato tait arriv au
rendez-vous, et comment, les conjurs n'ayant point de secrets pour lui,
il avait voulu, de son ct, pour qu'ils pussent mesurer son patriotisme
 la position que les vnements lui avaient faite, n'avoir point de
secrets pour eux.

Mais, par malheur, les moyens d'action de Championnet, dans le
commandement qu'il venait de recevoir et qui avaient pour but la
protection de la rpublique romaine, taient loin de rpondre  ses
besoins. Il arrivait dans la ville ternelle un an aprs que le meurtre
du gnral Duphot, sinon provoqu, du moins tolr et laiss impuni par
le pape Pie VI, avait amen l'envahissement de Rome et la proclamation
de la rpublique romaine.

C'tait Berthier qui avait eu l'honneur d'annoncer au monde cette
rsurrection. Il avait fait son entre  Rome et tait mont au Capitole
comme un triomphateur antique, foulant cette mme voie Sacre qu'avaient
foule, dix-sept sicles auparavant, les triomphateurs de l'univers.
Arriv au Capitole, il avait fait deux fois le tour de la place o
s'lve la statue de Marc-Aurle, aux cris frntiques de Vive la
libert! vive la rpublique romaine! vive Bonaparte! vive l'invincible
arme franaise!

Puis, ayant rclam le silence, qui lui fut accord  l'instant mme, le
hraut de la libert avait prononc le discours suivant:

--Mnes de Caton, de Pompe, de Brutus, de Cicron, d'Hortensius,
recevez les hommages des hommes libres, dans ce Capitole o vous
avez tant de fois dfendu les droits du peuple et illustr par votre
loquence ou vos actions la rpublique romaine. Les enfants des Gaulois,
l'olivier  la main, viennent dans ce lieu auguste rtablir les autels
de la libert dresss par le premier des Brutus. Et vous, peuple romain,
qui venez de reprendre vos droits lgitimes, rappelez-vous quel sang
coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui
vous environnent, reprenez les vertus de vos pres, montrez-vous dignes
de votre antique splendeur, et prouvez  l'Europe qu'il est encore des
mes qui n'ont point dgnr des vertus de vos anctres!

Pendant trois jours, on avait illumin Rome, tir des feux d'artifice,
plant des arbres de la Libert, dans, chant, cri: Vive la
Rpublique! autour de ces arbres; mais l'enthousiasme avait t de
courte dure. Dix jours aprs le discours de Berthier, qui, outre
l'allocution aux mnes de Caton et d'Hortensius, contenait la promesse
d'un respect inviolable pour les revenus et les richesses de l'glise,
on avait, par l'ordre du Directoire, port  la Monnaie les trsors
de cette mme glise pour y tre fondus, transforms en pices d'or et
d'argent, non pas  l'effigie de la rpublique romaine, mais  celle de
la rpublique franaise, et verss dans les caisses, les uns disaient du
Luxembourg et les autres de l'arme: ceux qui disaient dans les caisses
de l'arme taient en minorit, et en minorit encore plus grande ceux
qui le croyaient.

Puis on avait mis en vente les biens nationaux, et, comme le Directoire
avait un pressant besoin d'argent pour l'arme d'gypte, disait-il, ces
biens avaient t vendus en toute hte et  un prix fort au-dessous de
leur valeur. Alors, des appels en argent et en nature avaient t faits
aux riches propritaires, qui, malgr leur patriotisme, auquel les
exigences ritres du gouvernement franais avaient, nous devons
l'avouer, port une rude atteinte, avaient t bientt mis  sec.

Il en rsultait que, malgr les sacrifices faits par les classes riches
de la socit, les besoins du Directoire se renouvelant sans cesse,
aucune des dpenses les plus indispensables n'avait pu tre acquitte,
et que la solde des troupes nationales, les appointements des
fonctionnaires publics, prsentaient, au bout de trois mois, un arrir
qui datait du jour mme o la rpublique avait t proclame.

Les ouvriers, ne recevant plus de salaires, et, d'ailleurs, on le sait,
n'tant pas normment enclins d'eux-mmes au travail, ils avaient,
chacun de leur ct, abandonn leurs travaux et s'taient faits, les uns
mendiants, les autres bandits.

Quant aux autorits, qui eussent d, dans leurs fonctions, donner
l'exemple d'une intgrit lacdmonienne, comme elles ne recevaient
pas un sou, elles taient devenues encore plus vnales et encore plus
voleuses qu'auparavant. La magistrature de l'annone, charge de la
nourriture du peuple, institution de la vieille Rome des empereurs
qui s'tait maintenue  travers la Rome des papes, n'ayant pu, avec du
papier-monnaie discrdit, faire les approvisionnements ncessaires, et
manquant de farine, d'huile, de viande, dclarait qu'elle ne savait plus
quel remde opposer  la famine; si bien que, quand Championnet arriva,
on se disait tout bas qu'il n'y avait plus  Rome que pour trois jours
de vivres, et que, si le roi de Naples et son arme n'arrivaient pas
bien vite pour chasser les Franais, rtablir le saint-pre sur son
trne et rendre l'abondance au peuple, on allait se trouver incessamment
dans l'alternative de se manger les uns les autres, ou de mourir de
faim.

Voil ce que Salvato tait charg d'annoncer d'abord aux patriotes
napolitains; c'tait la misrable situation de la rpublique romaine,
situation  laquelle on allait essayer de faire face  force d'conomie
et d'honntet. Pour commencer, Championnet avait chass de Rome tous
les agents du fisc et avait pris sur lui d'appliquer aux besoins de la
ville et de l'arme tous les envois d'argent, de quelque part qu'ils
vinssent, qui se faisaient au Directoire.

Maintenant, voici ce que Salvato avait  ajouter relativement  la
situation de l'arme franaise, qui n'tait gure plus florissante que
celle de la rpublique romaine:

L'arme de Rome, dont Championnet venait de prendre le commandement
et qui, sur les cadres qu'il avait reus du Directoire, se montait 
trente-deux mille hommes, tait de huit mille hommes en ralit. Ces
huit mille hommes, qui, depuis trois mois, n'avaient pas reu un sou
de solde, manquaient de chaussures, d'habits, de pain, et taient comme
envelopps par l'arme du roi de Naples, se composant de 60,000 hommes,
bien vtus, bien chausss, bien nourris et pays chaque jour. Pour
toutes munitions, l'arme franaise avait cent quatre-vingt mille
cartouches; c'tait quinze coups de fusil  tirer par homme. Aucune
place n'tait approvisionne, nous ne dirons pas de vivres, mais
de poudre, et la pnurie tait telle, qu'on en avait manqu 
Civita-Vecchia pour tirer sur un btiment barbaresque qui tait venu
capturer une barque de pcheur  demi-porte de canon du fort. On
n'avait en tout que neuf bouches  feu. Toute l'artillerie avait t
fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteresses avaient
des canons, c'est vrai; mais, soit trahison, soit ngligence, dans
aucune les boulets n'taient du calibre des pices; dans quelques-unes,
il n'y avait pas de boulets du tout.

Les arsenaux taient aussi vides que les forteresses; on avait
inutilement essay d'armer de fusils deux bataillons de gardes
nationales, et cela dans un pays o l'on ne rencontrait pas un homme
qui n'et son fusil sur l'paule s'il tait  pied, et en travers de sa
selle s'il tait  cheval.

Mais Championnet avait crit  Joubert, et l'on devait lui envoyer
d'Alexandrie et de Milan un million de cartouches et dix pices de canon
avec leurs parcs.

Quant aux boulets, Championnet avait tabli des fours, et il en faisait
fondre quatre ou cinq mille par jour. Ce qu'il demandait donc en grce
aux patriotes, c'tait de ne rien hter, ayant besoin d'un mois encore
pour se mettre en mesure, non pas d'envahir, mais de se dfendre.

Salvato tait charg d'une lettre dans ce sens pour l'ambassadeur
franais  Naples, lettre o Championnet exposait  Garat sa situation,
et le priait de mettre tous ses soins  retarder une rupture entre les
deux cours. Cette lettre, heureusement enferme dans un portefeuille de
basane hermtiquement ferm, n'avait point t atteinte par l'eau.

Au reste, Salvato en connaissait le contenu, et, ft-elle devenue
illisible, il pouvait la redire mot pour mot  l'ambassadeur; seulement,
l'ambassadeur, ne recevant pas la lettre, perdait la mesure du degr de
confiance qu'il pouvait accorder au porteur.

Tous ces faits exposs aux conjurs, il y eut un instant de silence
pendant lequel ils se regardrent, s'interrogeant des yeux les uns les
autres.

--Que faire? demanda le comte de Ruvo, le plus impatient de tous.

--Suivre les instructions du gnral, rpondit Cirillo.

--Et, pour m'y conformer, ajouta Salvato, je me rends  l'instant mme
chez l'ambassadeur de France.

--Htez-vous, alors! dit du haut de l'escalier une voix qui ft
tressaillir tous les conjurs, et Salvato lui-mme; car cette voix
n'avait pas encore t entendue. L'ambassadeur,  ce que l'on assure,
part cette nuit ou demain matin pour Paris.

--Velasco! firent  la fois Nicolino et Manthonnet.

Puis, continuant seul, Nicolino ajouta:

--Soyez tranquille, signor Palmieri: c'est le sixime ami que nous
attendions et qui, par ma faute, par ma trs-grande faute, a pass sur
la planche que j'ai oubli de retirer, non pas une fois, mais deux fois,
la premire en rapportant la corde, et la seconde en rapportant les
habits.

--Nicolino, Nicolino, dit Manthonnet, tu nous feras pendre.

--Je l'ai dit avant toi, rpliqua insoucieusement Nicolino. Pourquoi
conspirez-vous avec un fou?




                                    XII

                            LE BAISER D'UN MARI.


Si la nouvelle donne par Velasco tait vraie, il n'y avait pas un
instant  perdre; car, au point de vue de Championnet, ce dpart, qui
tait une dclaration de guerre, pouvait entraner de grands malheurs,
et ce dpart, l'arrive de Salvato l'empcherait peut-tre en
dterminant le citoyen Garat  temporiser.

Chacun voulait accompagner Salvato jusqu' l'ambassade; mais Salvato,
autant par ses souvenirs que par un plan, s'tait fait une topographie
de Naples; il refusa obstinment. Celui des conjurs qui et t vu
avec lui, le jour o l'objet de sa mission transpirait, tait perdu:
il devenait la proie de la police de Naples ou le but du poignard des
sbires du gouvernement.

Au reste, Salvato n'avait  suivre que le bord de la mer en la gardant
constamment  sa droite, pour arriver  l'ambassade de France, situe
au premier tage du palais Caramanico; il ne risquait donc point de
s'garer; le drapeau tricolore et le faisceau soutenant le bonnet de la
libert lui indiqueraient la maison.

Seulement, autant  titre d'amiti qu' titre de prcaution, il changea
ses pistolets, mouills par l'eau de mer, contre ceux de Nicolino
Carracciolo; puis, sous son manteau, il boucla son sabre, qu'il avait
sauv du naufrage et qu'il suspendit au porte-mousqueton, pour que son
rebondissement sur les dalles ne le traht point.

Il fut convenu qu'on le laisserait partir le premier, et que, dix
minutes aprs son dpart, les six conjurs, sortant  leur tour, les uns
aprs les autres, se rendraient sparment chacun chez soi, en droutant
ceux qui voudraient les suivre par ces dtours si faciles  multiplier
dans ce labyrinthe plus inextricable que celui de la Crte et que l'on
appelle la ville de Naples.

Nicolino conduisit le jeune aide de camp jusqu' la porte de la rue, et,
lui montrant la descente du Pausilippe et les rares lumires brillant
encore dans Mergellina:

--Voil votre chemin, lui dit-il; ne vous laissez ni suivre ni accoster.

Les deux jeunes gens changrent une poigne de main et se sparrent.

Salvato jeta les yeux autour de lui: la rue tait entirement dserte,
et, d'ailleurs, la tempte n'tait point encore calme, et, quoique la
pluie et cess de tomber, de nombreux et frquents clairs, accompagns
du grondement de la foudre, continuaient d'clater sur tous les points
du ciel.

En dpassant l'angle le plus obscur du palais de la reine Jeanne, il lui
sembla entrevoir la silhouette d'un homme se dessinant sur le mur; il ne
jugea point que cela valt la peine de s'arrter; arm comme il l'tait,
que lui faisait un homme?

Au bout de vingt pas, il tourna cependant la tte en arrire: il ne
s'tait point tromp: l'homme traversait la route et semblait vouloir
prendre la gauche du chemin.

Dix pas plus loin, il crut distinguer, au-dessus du mur qui, du ct
de la mer, sert de parapet  la route, une tte qui,  son approche,
disparut derrire ce mur; il se pencha sur le parapet, regarda de
l'autre ct, et ne vit qu'un jardin avec des arbres touffus, dont les
branches montaient  la hauteur du parapet.

Pendant ce temps, l'autre homme avait gagn du terrain et marchait
paralllement  lui; Salvato affecta de s'en rapprocher, sans cependant
perdre de vue l'endroit o la tte avait disparu.

A la lueur d'un clair, il vit alors derrire lui un homme qui enjambait
le mur et qui, comme lui, descendait vers Mergellina.

Salvato mit la main  sa ceinture, s'assura que ses pistolets ne
pouvaient sortir facilement, et continua son chemin.

Les deux hommes suivaient toujours paralllement la route, l'un un
peu en avant de lui  sa gauche, l'autre un peu en arrire de lui  sa
droite.

A la hauteur du casino du Roi, deux homme tenaient le milieu du chemin,
se disputant avec cette multiplicit de gestes et ces cris discordants
particuliers aux gens du peuple  Naples.

Salvato arma ses pistolets sous son manteau, et, commenant  souponner
un guet-apens quand il vit qu'ils ne se drangeaient point, marcha droit
 eux:

--Allons, place! dit-il en napolitain.

--Et pourquoi place? demanda un des deux hommes d'un ton goguenard et
oubliant la dispute dans laquelle il tait engag.

--Parce que, rpondit Salvato, le haut du pav de Sa gracieuse Majest
le roi Ferdinand est fait pour les gentilshommes et non pour des drles
comme vous.

--Et, si on ne vous la faisait point, place! repartit l'autre disputeur,
que diriez-vous?

--Je ne dirais rien, je me la ferais faire.

Et, tirant ses deux pistolets de sa ceinture, il marcha sur eux.

Les deux hommes s'cartrent et le laissrent passer; mais ils le
suivirent.

Salvato entendit celui qui semblait tre le chef dire aux autres:

--C'est bien lui!

Nicolino, on se le rappelle, avait recommand  Salvato non-seulement
de ne pas se laisser accoster, mais encore de ne pas se laisser suivre;
d'ailleurs, les trois mots qu'il avait surpris indiquaient qu'il tait
menac.

Il s'arrta. En le voyant s'arrter, les hommes en firent autant,
c'est--dire s'arrtrent de leur ct.

Ils taient  dix pas l'un de l'autre.

L'endroit tait dsert.

A gauche, une maison dont tous les volets taient ferms, se continuant
par les murs d'un jardin, au-dessus desquels ont voyait frissonner la
cime d'une fort d'orangers, et se courber et se relever tour  tour le
flexible panache d'un magnifique peuplier.

A droite, la mer.

Salvato fit encore dix pas en avant et s'arrta de nouveau.

Les hommes, qui avaient continu de marcher en mme temps que lui,
s'arrtrent en mme temps que lui.

Alors, Salvato revint sur ses pas; les quatre hommes, qui s'taient
runis et que l'on reconnaissait parfaitement pour tre de la mme
bande, l'attendirent:

--Non-seulement, dit Salvato, lorsqu'il ne fut plus qu' quatre pas
d'eux, non-seulement je ne veux pas que l'on me barre le passage, mais
encore je ne veux pas que l'on me suive.

Deux des hommes avaient dj tir leur couteau et le tenaient  la main.

--Voyons, dit le chef, il y a peut-tre moyen de s'entendre, au bout
du compte; car,  la manire dont vous parlez le napolitain, il est
impossible que vous soyez Franais.

--Et que t'importe que je sois Franais ou Napolitain?

--Ceci, c'est mon affaire. Rpondez franchement.

--Je crois que tu te permets de m'interroger, coquin!

--Oh! ce que j'en fais, monsieur le gentilhomme, c'est pour vous et non
pour moi. Voyons: tes-vous l'homme qui, venant de Capoue  cheval,
avec l'uniforme franais, a pris une barque  Pouzzoles, et, malgr
la tempte, a forc deux marins de le conduire au palais de la reine
Jeanne?

Salvato pouvait rpondre non, se servir de sa facilit  parler le
patois napolitain pour augmenter les doutes de celui qui l'interrogeait;
mais il lui sembla que mentir, mme  un sbire, c'tait toujours mentir,
c'est--dire commettre une action abaissant la dignit humaine.

--Et si c'tait moi, demanda Salvato, qu'arriverait-il?

--Ah! si c'tait vous, dit l'homme d'une voix sombre et en secouant la
tte, il arriverait que je serais oblig de vous tuer,  moins que vous
ne consentissiez  me donner de bonne volont les papiers dont vous tes
porteur.

--Alors, il fallait vous mettre vingt au lieu de quatre, mes drles;
vous n'tes pas assez de quatre pour tuer ou mme voler un aide de camp
du gnral Championnet.

--Allons, dcidment, c'est lui, dit le chef; il faut en finir. A moi,
Beccao!

A cet appel, deux hommes se dtachrent d'une petite porte sombre
dcoupe dans la muraille du jardin et s'lancrent rapidement pour
attaquer Salvato par derrire.

Mais,  leur premier mouvement, Salvato avait fait feu de ses deux
pistolets sur les deux hommes qui tenaient leur couteau  la main, et
avait tu l'un et bless l'autre.

Puis, dgrafant son manteau et le rejetant loin de lui, il s'tait
retourn en mettant le sabre  la main, avait fendu d'un revers le
visage de celui que le chef avait appel  son aide sous le nom de
Beccao, et, d'un coup de pointe, blesse grivement son compagnon.

Il croyait tre dbarrass de ses agresseurs, dont quatre sur six
taient hors de combat, et, n'ayant plus affaire qu'au chef et  un de
ses sbires qui se tenait prudemment  dix pas de lui, avoir facilement
raison des deux derniers, lorsqu'au moment o il se retournait vers eux
pour les charger, il vit briller une espce d'clair qui, se dtachant
de la main du chef, vint  lui en sifflant; en mme temps, il sentit
une vive douleur au ct droit de la poitrine. L'assassin, n'osant
s'approcher de lui, lui avait lanc son couteau; la lame avait disparu
entre la clavicule et l'paule, le manche seul tremblait hors de la
blessure.

Salvato saisit le couteau de la main gauche, l'arracha, fit quelques pas
en arrire, car il lui semblait que la terre manquait sous ses pieds;
puis, cherchant un appui, il rencontra le mur, et s'y adossa. Presque
aussitt, tout parut tourner autour de lui; sa dernire sensation fut de
croire qu' son tour le mur lui manquait comme la terre.

Un clair qui fendit le ciel lui apparut, non plus bleutre, mais
couleur de sang; il tendit les bras, lcha son sabre et tomba vanoui.

Dans la dernire lueur de raison qui le spara de l'anantissement, il
crut voir les deux hommes s'lancer vers lui. Il fit un effort pour les
repousser; mais tout s'teignit dans un soupir que l'on et pu croire le
dernier.

C'tait quelques secondes auparavant qu' la dtonation des pistolets,
la fentre de la San-Felice s'tait ouverte, et qu' ce cri de terreur
de Michele: Pasquale de Simone, le sbire de la reine! la jeune femme
avait rpondu par ce cri du coeur: Eh bien, c'est donc  moi de le
sauver.

Or, quoique la distance ne ft pas grande du boudoir au perron et du
perron  la porte du jardin, lorsque Luisa ouvrit cette porte d'une
main tremblante, les assassins avaient dj disparu, et le corps seul du
jeune homme, demeurant appuy contre la porte, tombait, le haut du
corps renvers, dans le jardin, au moment o la San-Felice ouvrait cette
porte.

Alors, avec une force dont elle ne se serait jamais crue capable, la
jeune femme tira le bless dans le jardin, ferma la porte derrire lui,
non-seulement  la clef, mais encore au verrou, et, tout plore, elle
appela Nina, Michele et Nanno  son aide.

Tous trois accoururent. Michele, de sa fentre, avait vu fuir les
assassins; une patrouille dont on entendait le pas lent et mesur se
chargerait probablement de faire disparatre les morts et de recueillir
les blesss; il n'y avait donc plus rien  craindre pour ceux qui
portaient secours au jeune officier, dont la trace serait perdue, mme
aux yeux les plus exercs.

Michele souleva par le milieu le corps du jeune homme entre ses bras,
Nina lui prit les pieds, Luisa lui soutint la tte, et, avec ces doux
mouvements dont les femmes ont seules le secret  l'gard des malades et
des blesss, on le transporta dans l'intrieur de la maison.

Nanno tait reste en arrire. Courbe vers la terre, elle marmottait
entre ses dents des paroles magiques et cherchait des herbes  elle
connues parmi les herbes qui poussaient en toute libert dans les angles
du jardin et dans les fentes des murailles.

Arriv au boudoir, Michele demeura pensif; puis, tout  coup, secouant
la tte:

--Petite soeur, dit-il, le chevalier va rentrer. Que dira-t-il quand
il verra qu'en son absence, et sans le consulter, tu as apport ce beau
jeune homme dans sa maison?

--Il le plaindra, Michele, et dira que j'ai bien fait, rpondit la jeune
femme en relevant son front resplendissant d'une douce srnit.

--Oui, certainement, il en serait ainsi si ce meurtre tait un meurtre
ordinaire; mais, quand il saura que le meurtrier est Pasquale de Simone,
se croira-t-il le droit, lui qui est de la maison du prince Francesco,
se croira-t-il le droit de donner asile  un homme frapp par le sbire
de la reine?

La jeune femme resta pensive; puis, aprs quelques secondes:

--Tu as raison, Michele, dit-elle. Voyons s'il y a sur lui quelque
papier qui nous indique o nous devons le faire porter.

On eut beau chercher dans les poches du bless, on ne trouva rien que
sa bourse et sa montre; ce qui prouvait qu'il n'avait point eu affaire
 des voleurs; mais, quant  ses papiers, s'il en avait eu sur lui, ils
avaient disparu.

--Mon Dieu, mon Dieu! que faire? s'cria Luisa. Je ne puis cependant pas
abandonner une crature humaine dans cet tat.

--Petite soeur, dit Michele du ton d'un homme qui a trouv un moyen, si
le chevalier tait venu pendant que Nanno te disait la bonne aventure,
ne devions-nous pas disparatre dans la maison de ton amie la duchesse
Fusco, qui est vide et dont tu as les clefs?

--Oh! tu as raison, tu as raison, Michele! s'cria la jeune femme. Oui,
portons-le chez la duchesse; on le mettra dans une des chambres dont
les fentres donnent sur le jardin. Il y a une porte de sortie. Merci,
Michele! Nous pourrons, s'il ne meurt pas, pauvre jeune homme, nous
pourrons lui donner l tous les soins que rclame son tat.

--Et, continua Michele, ton mari, ignorant tout, pourra au besoin
protester de son ignorance; ce qu'il ne ferait pas s'il tait averti.

--Non, tu le connais bien, il se livrerait, mais ne mentirait pas. Il
faut qu'il ignore tout, il le faut, non pas que je doute de son coeur;
mais, comme tu le dis, je ne dois pas le mettre entre son devoir comme
ami du prince et sa conscience comme chrtien. claire-nous, Nanno, dit
la jeune femme  la sorcire, qui rentrait avec un paquet de plantes
de familles diverses; non, il ne faut pas que, dans la maison, il reste
trace de ce jeune homme.

Et le cortge, clair par Nanno, se remit en chemin, traversa trois
ou quatre chambres, et finit par disparatre derrire la porte de
communication qui donnait dans la maison voisine.

Mais  peine venait-on de dposer le bless sur un lit, dans une
des chambres dsignes par la San-Felice elle-mme, que Nina, moins
proccupe que sa matresse, lui posa vivement la main sur le bras.

La jeune femme comprit que la camriste rclamait son attention, et
couta.

On frappait  la porte du jardin.

--C'est le chevalier! s'cria Luisa.

--Et vite, vite, madame, dit Nina, mettez-vous au lit avec votre
peignoir; je me charge du reste.

--Michele! Nanno! s'cria la jeune femme, leur recommandant d'un geste
suprme le bless.

Un signe d'eux la rassura autant qu'elle pouvait tre rassure.

Puis, comme enchane par un songe, se heurtant aux murailles,
haletante, perdue, murmurant des paroles sans suite, elle gagna sa
chambre, n'eut que le temps de jeter sur une chaise ses bas et ses
pantoufles, de s'tendre dans son lit, et, le coeur bondissant, mais
la respiration comprime, de fermer les yeux et de faire semblant de
dormir.

Cinq minutes aprs, le chevalier San-Felice,  qui Nina avait expliqu
la mise des verrous  la porte du jardin comme une tourderie de sa
part, entrait dans la chambre de sa femme sur la pointe du pied, le
visage souriant et le bougeoir  la main.

Il s'arrta un instant debout devant le lit, contempla Luisa  la lueur
de cette bougie de cire rose qu'il tenait  la main, puis abaissa avec
lenteur ses lvres sur son front en murmurant:

--Dors sous la garde du Seigneur, ange de puret, et le ciel te sauve de
tout contact avec les anges de perdition que je quitte!

Puis, respectant cette immobilit qu'il croyait tre le sommeil, il
sortit sur la pointe du pied, comme il tait entr, referma doucement la
porte de la chambre de sa femme et passa dans la sienne.

Mais  peine la lueur de la bougie se fut-elle efface des parois de la
chambre, que la jeune femme se souleva sur son coude, et, l'oeil dilat,
l'oreille tendue, couta.

Tout tait rentr dans le silence et l'obscurit.

Alors, elle souleva lentement la couverture de soie jete sur son lit,
posa avec prcaution son pied nu sur le parquet de faence, se dressa
sur un genou en s'appuyant au chevet, couta encore, et, rassure par
l'absence de tout bruit, prit la porte oppose  celle qui avait donn
passage  son mari, regagna le corridor qui conduisait chez la duchesse,
ouvrit la porte de communication, et, lgre et muette comme une ombre,
pntra jusqu'au seuil de la chambre o tait couch le malade.

Il tait toujours vanoui; Michele pilait des herbes dans un mortier
de bronze, et Nanno exprimait le jus de ces herbes sur la blessure du
malade.




                                   XIII

                          LE CHEVALIER SAN-FELICE.


Nous croyons l'avoir dj dit dans un des prcdents chapitres, dans le
premier peut-tre, le chevalier San-Felice tait un savant.

Mais, quoique les savants, comme les voyageurs de Sterne, puissent se
diviser et mme se subdiviser en une foule de catgories, on doit les
diviser cependant en deux grandes espces:

Les savants ennuyeux.

Les savants amusants.

La premire espce est la plus nombreuse et passe pour tre la plus
savante.

Nous avons connu, dans le cours de notre vie, quelques savants amusants;
ils taient en gnral renis par leurs confrres, comme gtant le
mtier en mlant  la science l'esprit ou l'imagination.

Quelque tort que cela puisse lui faire dans l'esprit de nos lecteurs,
nous sommes forc d'avouer que le chevalier San-Felice appartenait  la
seconde espce, c'est--dire  l'espce des savants amusants.

Nous l'avons dit encore, mais il y a assez longtemps pour qu'on
l'ait oubli, le chevalier San-Felice tait un homme de cinquante 
cinquante-cinq ans, d'une mise simple, mais lgante dans sa simplicit,
et qui n'ayant, dans des tudes qui durrent toute sa vie, adopt aucune
spcialit, tait plutt un sachant qu'un savant.

Appartenant lui-mme  l'aristocratie, ayant toujours vcu soit  la
cour, soit avec les seigneurs, ayant beaucoup voyag dans sa jeunesse,
surtout en France, il avait les manires charmantes et l'aimable
dsinvolture des Buffon, des Hlvtius et des d'Holbach, dont il
partageait, avec les principes sociaux, l'insouciance, nous dirons
presque l'irrligion philosophique.

Et, en effet, ayant, comme Galile et Swammerdam, tudi les infiniment
grands et les infiniment petits, tant descendu des mondes roulants
dans l'ther aux infusoires nageant dans la goutte d'eau, ayant vu
que l'astre et l'atome tenaient la mme place dans l'esprit de Dieu et
avaient la mme part  l'amour immense que le Crateur rpand sur toutes
ses cratures, son me, tincelle chappe au foyer divin, s'tait
prise  tout aimer dans la nature. Les humbles de la cration avaient
seulement droit chez lui  une curiosit plus tendre que les superbes,
et nous oserions presque affirmer que la transformation de la larve en
nymphe et de la nymphe en scarabe, examine le jour au microscope,
lui paraissait aussi intressante au moins que la lente locomotion du
colosse Saturne, neuf cent fois plus gros que la Terre, et mettant prs
de trente ans  tourner autour du Soleil avec l'attirail monstrueux de
ses sept lunes et l'ornement encore incompris de son anneau.

Ces tudes l'avaient un peu soulev hors de la vie relle, pour le
jeter dans la vie contemplative; ainsi, quand, de la fentre de sa
maison,--maison qui avait t celle de son pre et de son aeul,--par
une de ces chaudes nuits caniculaires de Naples, il voyait, sous la rame
du pcheur ou sous le sillon de sa barque, s'allumer ce feu bleutre
qu'on croirait un reflet de l'toile de Vnus, et que, pendant une
heure, quelquefois une nuit, immobile  l'appui de cette fentre, il
regardait le golfe tinceler de lumires et, si le vent du sud agitait
les vagues, nouer les unes aux autres des guirlandes de feu qui allaient
se perdre  ses yeux derrire Capri, mais qui se prolongeaient  coup
sr jusqu'aux rivages d'Afrique, on disait: Que fait l ce rveur de
San-Felice? Ce rveur de San-Felice passait tout simplement du monde
matriel au monde invisible, de la vie bruyante  la vie silencieuse. Il
se disait que cet immense serpent de flamme dont les replis enveloppent
le globe, n'tait rien autre chose qu'une runion d'animalcules
imperceptibles, et son imagination reculait, effraye, devant cette
pouvantable richesse de la nature qui met au-dessous de notre monde,
sur notre monde, autour de notre monde, des mondes dont nous ne nous
doutons pas, et par lesquels l'infini suprieur, qui s'chappe  nos
yeux dans des torrents de lumire, s'enchane sans se rompre  l'infini
infrieur, qui, plongeant au plus profond des abmes, se perd dans la
nuit.

Ce rveur de San-Felice, au del du double infini, voyait Dieu, non pas
comme le vit Ezchiel, passant au milieu des temptes; non pas comme
le vit Mose, dans le buisson ardent, mais resplendissant dans la
majestueuse srnit de l'amour ternel, gigantesque chelle de Jacob
que monte et descend la cration tout entire.

Peut-tre, maintenant, pourrait-on croire que cette tendresse infinie
rpandue en portions gales sur toute la nature tait une partie de leur
force  ces autres sentiments qui ont fait dire au pote latin: _Je
suis homme, et rien de ce qui appartient  l'humanit ne m'est
tranger_?--Non, c'est chez le chevalier San-Felice que l'on et pu
faire surtout cette distinction entre l'me et le coeur qui permet
au vice-roi de la cration d'tre tantt calme et serein comme Dieu,
lorsqu'il contemple avec son me, tantt joyeux ou dsespr comme
l'homme, quand il prouve avec son coeur.

Mais, de tous les sentiments qui lvent l'habitant de notre plante
au-dessus des animaux qui vivent autour de lui, l'amiti tait celui
auquel le chevalier avait vou le culte le plus sincre et le plus
dvou, et nous nous appesantissons sur celui-l, parce que celui-l eut
une plus profonde et plus particulire influence sur sa vie.

Le chevalier San-Felice, lev au collge des Nobles, fond par Charles
III, y avait eu pour condisciple un des hommes dont les aventures,
l'lgance et la haute fortune firent le plus de bruit dans le monde
napolitain, vers la fin du dernier sicle; cet homme tait le prince
Joseph Caramanico.

Si le prince n'et t lui-mme que prince, il est probable que le jeune
San-Felice n'et prouv pour lui que ce sentiment de respect banal
ou de jalousie envieuse que les enfants prouvent pour ceux de leurs
compagnons qui psent sur l'indulgence des matres par la supriorit de
leur rang; mais,  part son titre de prince, Joseph Caramanico tait un
charmant enfant plein de coeur et d'abandon, comme il fut plus tard un
charmant homme plein d'honneur, et de loyaut.

Il arriva cependant, entre le prince Caramanico et le chevalier
San-Felice, ce qui arrive invitablement dans toutes les amitis: il y
eut un Oreste et un Pylade; le chevalier San-Felice eut le rle le moins
brillant aux yeux du monde, mais peut-tre le plus mritoire aux yeux du
seigneur: il fut Pylade.

On devina quelle facile supriorit le futur savant, avec son
intelligence distingue et ses dispositions studieuses, dut prendre sur
ses rivaux de collge, et, combien, au contraire, avec son insouciance
de grand seigneur, le futur ministre  Naples, le futur ambassadeur 
Londres, le futur vice-roi  Palerme devait tre un mauvais colier.

Eh bien, grce au laborieux Pylade qui travaillait pour deux, le
paresseux Oreste se maintint toujours au premier rang; il eut autant de
prix, autant de couronnes, autant de rcompenses que San-Felice, et
plus de mrite aux yeux de ses professeurs, qui ne savaient pas ou ne
voulaient pas savoir le secret de sa supriorit; car cette supriorit,
il la maintenait comme celle de sa position sociale, sans avoir l'air de
se donner le moindre mal pour cela.

Mais Oreste le savait, lui, ce secret de dvouement, et rendons-lui
cette justice de dire qu'il l'apprcia comme il devait tre apprci,
ainsi que le prouvera la suite de notre rcit, en le mettant 
l'preuve.

Les jeunes gens sortirent du collge, et chacun suivit la carrire vers
laquelle l'entranait ou sa vocation ou son rang. Caramanico prit celle
des armes; San-Felice, celle de la science.

Caramanico entra comme capitaine dans un rgiment de Lipariotes, nomm
ainsi des les Lipari, d'o presque tous les soldats qui le composaient
taient tirs. Ce rgiment, form par le roi, tait command par le roi;
le roi portait le titre de colonel de ce rgiment, et y tre admis comme
officier tait la plus haute faveur  laquelle pt aspirer un noble
Napolitain.

San-Felice, au contraire, voyagea, visita la France, l'Allemagne,
l'Angleterre, resta cinq ans hors de l'Italie, et, lorsqu'il revint
 Naples, trouva le prince Caramanico premier ministre et amant de la
reine Caroline.

Le premier soin de Caramanico, en arrivant au pouvoir, avait t
d'assurer une position indpendante  son cher San-Felice; en son
absence, il l'avait fait, avec exemption de voeux, nommer chevalier
de Malte, faveur, au reste,  laquelle avaient droit tous ceux qui
pouvaient faire leurs preuves, et lui avait fait donner une abbaye
rapportant deux mille ducats. Cette rente, avec celle de mille
ducats qu'il tenait de sa fortune patrimoniale, faisait du chevalier
San-Felice, dont les gots taient ceux d'un savant, c'est--dire fort
simples, un homme comparativement aussi riche que l'homme le plus riche
de Naples.

Les deux jeunes gens avaient march dans la vie et taient devenus des
hommes; ils s'aimaient toujours; mais, occups, l'un de science, l'autre
de politique, ils ne se voyaient plus que rarement.

Vers 1783, quelques bruits qui couraient sur la disgrce prochaine du
prince de Caramanico, commenaient  proccuper la ville et  inquiter
San-Felice: on disait que Caramanico, surcharg de besogne, comme
premier ministre, et voulant crer une marine respectable  Naples,
qu'il regardait, tout au contraire du roi, comme une puissance maritime,
plutt que comme une puissance continentale, s'tait adress au
grand-duc de Toscane Lopold, afin qu'il voult bien lui cder, pour le
mettre  la tte de la marine napolitaine, avec le titre d'amiral, un
homme qui venait de faire rpter son nom avec loge dans une expdition
contre les Barbaresques.

Cet homme, c'tait le chevalier Jean Acton, d'origine irlandaise, n en
France.

Mais  peine Acton s'tait-il trouv, par la protection de Caramanico,
install  la cour de Naples, dans une position  laquelle ses rves les
plus ambitieux n'auraient jamais cru pouvoir atteindre, qu'il combina
tous ses efforts pour remplacer son protecteur, et dans l'affection de
la reine et dans son poste de premier ministre, qu'il devait encore plus
peut-tre  cette affection qu' son rang et  son mrite.

Un soir, San-Felice vit entrer chez lui, comme un simple particulier et
sans avoir permis qu'on l'annont, le prince de Caramanico.

San-Felice, par une douce soire du mois de mai, tait occup, dans ce
beau jardin dont nous avons essay de faire la description,  donner la
chasse  des lucioles, sur lesquelles il voulait tudier, au retour du
matin, la dgradation de la lumire.

Il poussa un cri de joie en voyant le prince, se jeta dans ses bras et
le pressa contre son coeur.

Celui-ci rpondit  ses embrassements avec son affection accoutume, 
laquelle une proccupation triste semblait donner encore une plus vive
expression.

San-Felice voulut l'entraner vers le perron; mais Caramanico, enferm
dans son cabinet depuis le matin jusqu'au soir, ne voulait point perdre
cette occasion de respirer l'air parfum par la fort d'orangers, dont
le feuillage mtallique frissonnait au-dessus de sa tte; une douce
brise venait de la mer, le ciel tait pur, la lune brillait au ciel et
se refltait dans le golfe. Caramanico montra  son ami un banc adoss
au tronc d'un palmier; tous deux s'assirent sur ce banc.

Caramanico resta un instant sans parler, comme s'il et hsit 
troubler le silence de toute cette nature muette; puis enfin, avec un
soupir:

--Mon ami, dit-il, je viens te dire adieu, peut-tre pour toujours.

San-Felice tressaillit et le regarda en face; il croyait avoir mal
entendu.

Le prince secoua mlancoliquement sa belle tte ple, et, avec une
profonde expression de dcouragement:

--Je suis las de lutter, reprit-il. Je reconnais que j'ai affaire  plus
fort que moi; j'y laisserais mon honneur peut-tre, ma vie  coup sr.

--Mais la reine Caroline? demanda San-Felice.

--La reine Caroline est femme, mon ami, rpondit Caramanico, par
consquent faible et mobile. Elle voit aujourd'hui par les yeux de cet
intrigant irlandais qui, j'en ai bien peur, poussera l'tat  sa ruine.
Que le trne tombe! mais sans moi. Je ne veux pas contribuer  sa chute,
je pars.

--O vas-tu? demanda San-Felice.

--J'ai accept l'ambassade de Londres; c'est un honorable exil. J'emmne
ma femme et mes enfants, que je ne veux pas laisser exposs aux dangers
de l'isolement; mais il y a une personne que je suis oblig de laisser 
Naples; j'ai compt sur toi pour me remplacer prs d'elle.

--Prs d'elle? rpta le savant avec une espce d'inquitude.

--Sois tranquille, dit le prince essayant de sourire; ce n'est point une
femme, c'est une enfant.

San-Felice respira.

--Oui, continua le prince, au milieu de mes tristesses, une jeune femme
me consolait. Ange du ciel, elle est remonte au ciel, en me laissant
un vivant souvenir d'elle, une petite fille qui vient d'atteindre sa
cinquime anne.

--J'coute, dit San-Felice, j'coute.

--Je ne puis ni la reconnatre, ni lui faire une position sociale,
puisqu'elle est ne pendant mon mariage; d'ailleurs, la reine ignore et
doit ignorer l'existence de cette enfant.

--O est-elle?

--A Portici. De temps en temps, je me la fais apporter; de temps en
temps mme, je vais la voir; j'aime beaucoup cette innocente crature,
qui, j'en ai bien peur, est ne dans un jour nfaste! et, m'en
croiras-tu, San-Felice, il m'en cote moins, je te le jure, de quitter
mon ministre, Naples, mon pays, que de quitter cette enfant; car
celle-l, c'est bien l'enfant de mon amour.

--Moi aussi, dit le chevalier avec sa douce simplicit, moi aussi,
Caramanico, je l'aime.

--Tant mieux! reprit le prince; car j'ai compt sur toi pour me
remplacer prs d'elle. Je veux, tu comprendras cela, je veux qu'elle
ait une fortune indpendante. Voici, en ton nom, une police de cinquante
mille ducats. Cette somme, place par tes soins, se doublera en quatorze
ou quinze ans par l'accumulation seule des intrts; tu prendras, sur
ta fortune  toi, ce qui sera ncessaire  son entretien et 
son ducation, et, lors de sa majorit ou de son mariage, tu te
rembourseras.

--Caramanico!

--Pardon, mon ami, dit en souriant le prince, je te demande un service;
c'est  moi de faire mes conditions.

San-Felice baissa la tte.

--M'aimerais-tu moins que je ne croyais? murmura-t-il.

--Non, mon ami, reprit Caramanico. Tu es non-seulement l'homme que
j'aime le mieux, mais celui que j'estime le plus au monde, et la preuve,
c'est que je te laisse la seule partie de mon coeur qui soit reste pure
et n'ait point t brise.

--Mon ami, dit le savant avec une certaine hsitation, je voudrais te
demander une faveur, et, si ma demande ne te contrariait pas, je serais
heureux que tu me l'accordasses.

--Laquelle?

--Je vis seul, sans famille, presque sans amis; je ne m'ennuie jamais,
parce qu'il est impossible que l'homme s'ennuie avec le grand livre de
la nature ouvert devant les yeux; j'aime toute chose en gnral: j'aime
l'herbe qui, le matin, se courbe sous le poids des gouttes de rose,
comme sous un fardeau trop lourd pour elle; j'aime ces lucioles que
je cherchais quand tu es arriv; j'aime le scarabe  l'aile d'or dans
laquelle se mire le soleil, mes abeilles qui me btissent une ville, mes
fourmis qui me fondent une rpublique; mais je n'aime pas une chose plus
que l'autre, et je ne suis aim tendrement par rien. S'il m'tait permis
de prendre ta fille avec moi, je l'aimerais plus que toute chose, je
le sens, et peut-tre, elle aussi, comprenant que je l'aime beaucoup,
m'aimerait-elle un peu. L'air du Pausilippe est excellent; la vue que
j'ai de mes fentres est splendide; elle aurait un grand jardin pour
courir aprs les papillons, des fleurs  la porte de sa main, des
oranges  la hauteur de ses lvres; elle grandirait flexible comme ce
palmier, dont elle aurait  la fois la grce et la vigueur. Dis, veux-tu
que ton enfant demeure avec moi, mon ami?

Caramanico le regardait les larmes aux yeux et l'approuvait d'un doux
mouvement de tte.

--Et puis, continua San-Felice croyant que son ami n'tait pas
suffisamment convaincu, et puis un savant, a n'a rien  faire; eh bien,
je ferai son ducation, je lui apprendrai  lire et  crire l'anglais
et le franais. Je sais beaucoup de choses, va, et je suis beaucoup plus
instruit qu'on ne le croit; cela m'amuse de faire de la science, mais
cela m'ennuie d'en parler. Tous ces rats de bibliothque napolitains,
tous ces acadmiciens d'Herculanum, tous ces fouilleurs de Pompi, ils
ne me comprennent pas et ils disent que je suis ignorant parce que je ne
me sers pas de grands mots et que je parle simplement des choses de
la nature et de Dieu; mais ce n'est pas vrai, Caramanico; j'en sais
au moins autant qu'eux et peut-tre mme plus qu'eux, je t'en donne ma
parole d'honneur... Tu ne me rponds pas, mon ami?

--Non, je t'coute, San-Felice, je t'coute et je t'admire. Tu es la
crature par excellence. Dieu t'a lu. Oui, tu prendras ma fille; oui,
tu prendras mon enfant; oui, mon enfant t'aimera; seulement, tu lui
parleras de moi tous les jours, et tu tcheras qu'aprs toi, ce soit moi
qu'elle aime le plus au monde.

--Oh! que tu es bon! s'cria le chevalier en essuyant ses larmes.
Maintenant, tu m'as dit quelle tait  Portici, n'est-ce pas? Comment
reconnatrai-je la maison? Comment s'appelle-t-elle? Tu lui as donn un
joli nom, j'espre?

--Ami, dit le prince, voici son nom et l'adresse de la femme qui prend
soin d'elle, et, en mme temps, l'ordre  cette femme de te regarder,
moi absent, comme son vritable pre... Adieu, San-Felice, dit le prince
en se levant; sois fier, mon ami: tu viens de me donner le seul bonheur,
la seule joie, la seule consolation qu'il me soit permis d'esprer
encore.

Les deux amis s'embrassrent comme des enfants, en pleurant comme des
femmes.

Le lendemain, le prince Caramanico partait pour Londres, et la petite
Luisa Molina s'installait avec sa gouvernante dans la maison du Palmier.




                                   XIV

                              LUISA MOLINA


Le matin du jour o la petite Luisa Molina devait quitter Portici, on
vit le chevalier San-Felice, ne voulant s'en rapporter  personne de ce
soin si important, courir les magasins de joujoux de la rue de Tolde
et y faire une collection de moutons blancs, de poupes marchant toutes
seules, de polichinelles faisant la cabriole, lesquels pouvaient faire
croire  ceux qui connaissaient l'inutilit de ces objets pour lui-mme,
que le digne savant tait charg par quelque prince tranger de faire
pour ses enfants une collection de jouets napolitains dans sa plus
complte extension. Ceux-l se fussent tromps: toute cette acquisition
insolite tait rserve aux plaisirs de la petite Luisa Molina.

Puis on procda  l'emmnagement. La plus belle chambre de la maison,
donnant par une de ses fentres sur le golfe, et par l'autre sur le
jardin, fut concde aux nouvelles locataires; un de ces charmants
petits lits de cuivre que l'on fabrique si lgamment  Naples, fut
plac prs du lit de la gouvernante, et une moustiquaire, excute sous
les yeux et d'aprs les conseils du savant chevalier, et dont toutes
les mesures, gomtriquement prises, devaient drouter les plus habiles
combinaisons des assigeants, fut place sur les montants du lit, tente
transparente destine  garantir l'enfant de la piqre des cousins.

On donna l'ordre  l'un de ces ptres qui conduisent dans les rues de
Naples des troupeaux de chvres, qu'ils font quelquefois monter jusqu'au
cinquime tage des maisons, de s'arrter tous les matins devant la
porte. On choisit dans le troupeau une chvre blanche, la plus belle
de toutes, pour donner l'trenne de son lait  la petite Luisa, et la
chvre lue reut, sance tenante, le nom mythologique d'Amalthe.

Aprs quoi, toute prcaution paraissant prise au chevalier pour
l'amusement, le confortable et la nutrition matrielle de l'enfant, il
envoya chercher une voiture bien large et bien douce, et partit pour
Portici.

La translation se fit sans accident aucun, et, trois heures aprs le
dpart de San-Felice pour Portici, la petite Luisa, prenant possession
de son nouveau domicile avec cette satisfaction que fait toujours
prouver aux enfants un changement de rsidence, habillait et
dshabillait une poupe aussi grande qu'elle et qui possdait une
garde-robe aussi varie et aussi riche que celle de la madone del
Vescovato.

Pendant bien des semaines et mme bien des mois, le chevalier oublia
toutes les autres merveilles de la nature pour ne s'occuper que de celle
qu'il avait sous les yeux; et, en effet, qu'est-ce qu'un bourgeon qui
pousse, une fleur qui s'ouvre ou un fruit qui mrit prs d'un jeune
cerveau qui, en se dveloppant, donne chaque jour naissance  une ide
nouvelle, en ajoutant un peu plus de clart  l'ide close la veille.
Ce progrs de l'intelligence de l'enfant, en raison du perfectionnement
des organes, lui donnait bien quelques doutes  l'endroit de l'me
immortelle soumise au dveloppement de ces organes, comme la fleur et
le fruit de l'arbre sont soumis  la sve, tandis qu'au contraire, cette
mme me que l'on a vue pour ainsi dire natre, grandir, acqurir ses
facults dans l'adolescence, en jouir dans l'ge mr, les perd peu  peu
insensiblement, mais visiblement nanmoins, au fur et  mesure que ces
organes s'endurcissent et s'atrophient en vieillissant, comme les fleurs
perdent de leur parfum et les fruits de leur saveur  mesure que la sve
tarit; mais, comme les grands esprits, le chevalier San-Felice avait
toujours t quelque peu panthiste, et mme panthiste psychologique:
en faisant de Dieu l'me universelle du monde, il regardait l'me
individuelle comme une superfluit; il la regrettait cependant, comme il
regrettait de ne point avoir des ailes, ainsi que l'oiseau; mais il
n'en voulait point  la nature d'avoir fait sur l'homme cette cleste
conomie.

Forc d'abandonner la _continuit_ de la vie, il se rfugiait dans ses
_transformations_. Les gyptiens mettaient dans les tombeaux de leurs
morts bien-aims un scarabe. Pourquoi cela? Parce que le scarabe meurt
trois fois et renat trois fois, comme la chenille.

Dieu fera-t-il, dans sa bont infinie, moins pour l'homme qu'il ne
fait pour l'insecte? Tel tait le cri de ce peuple dont les nombreuses
ncropoles nous ont transmis les spcimens envelopps dans des
bandelettes sacres.

Maintenant, le chevalier San-Felice se posait cette question que je
me pose et que vous vous tes pose certainement: La chenille se
souvient-elle de l'oeuf, la chrysalide se souvient-elle de la chenille,
le papillon se souvient-il de la chrysalide, et enfin, pour accomplir le
cercle des mtamorphoses, l'oeuf se souvient-il du papillon?

Hlas! ce n'est pas probable: Dieu n'a pas voulu donner  l'homme cet
orgueil de se souvenir, ne l'ayant pas donn aux animaux. Du moment que
l'homme se souviendrait de ce qu'il tait avant d'tre homme, l'homme
serait immortel.

Et, pendant que le chevalier faisait toutes ces rflexions, Luisa
grandissait, avait appris sans s'en douter  lire et  crire, et
faisait en franais ou en anglais toutes les questions qu'elle avait
 taire, le chevalier ayant signifi une fois pour toutes qu'il ne
rpondrait qu'aux questions faites dans l'une ou l'autre de ces langues;
or, comme la petite Luisa tait trs-curieuse, et, par consquent,
faisait force questions, elle sut bientt non-seulement questionner,
mais rpondre en franais et en anglais.

Puis, sans s'en douter, elle apprenait beaucoup d'autres choses;
d'astronomie, ce qu'il en faut  une femme; ainsi, par exemple: la
lune semble tout particulirement affectionner le golfe de Naples,
probablement parce que, plus heureuse que la chenille, le scarabe et
l'homme, elle se souvient d'avoir t autrefois la fille de Jupiter et
de Latone, d'tre ne sur une le flottante, de s'tre appele Phb,
d'avoir t amoureuse d'Endymion, et que, coquette qu'elle est, en sa
qualit de femme, elle ne trouve pas sur toute la terre de plus limpide
miroir o se regarder que le golfe de Naples.

La lune, qu'elle appelait la lampe du ciel, proccupait beaucoup
la petite Luisa, qui, lorsque l'astre tait dans son plein, voulait
toujours y voir un visage, et qui, lorsqu'elle diminuait, demandait s'il
y avait des rats au ciel, et si ces rats rongeaient l-haut la lune,
comme un jour ils avaient rong ici-bas le fromage.

Alors, le chevalier San-Felice, enchant d'avoir une dmonstration
scientifique  faire  un enfant, et voulant la lui faire claire et  la
porte de son ge, s'amusait  excuter lui-mme un modle en grand
de notre systme plantaire; il lui montrait la lune, notre satellite,
quarante-neuf fois plus petite que la terre; il lui faisait accomplir
autour de notre monde, en une minute, le priple qu'elle accomplit en
vingt-sept jours sept heures quarante-trois minutes, et la rvolution
qu'elle accomplit sur elle en mme temps; il lui montrait que, dans ce
priple, elle se rapproche et s'loigne alternativement de nous, que
le point le plus loign de son orbite s'appelle l'_apoge_ et qu'alors
elle est  quatre-vingt-onze mille quatre cent dix-huit lieues de notre
globe; que son point le plus rapproch s'appelle le _prige_ et n'en
est loign que de quatre-vingt mille soixante-dix-sept lieues, il lui
expliquait que la lune, comme la terre, n'tant lumineuse que parce
qu'elle rflchit les rayons du soleil, nous n'en pouvons apercevoir
que la partie claire par le soleil et non celle sur laquelle la terre
projette son ombre: de l vient que nous la voyons sous diffrentes
phases; il lui affirmait que ce visage qu'elle s'obstinait  voir
lorsque la lune tait dans son plein n'tait autre chose que les
accidents du terrain lunaire, le creux de ses vallons o s'paissit
l'ombre et la saillie de ses montagnes qui reflte la lumire; il lui
faisait mme observer, sur un grand plan de notre satellite que l'on
venait de faire  l'observatoire de Naples, que ce qu'elle prenait pour
le menton de la lune n'tait qu'un volcan qui avait autrefois, il y
avait des milliers d'annes, jet des feux comme en jetait le Vsuve et
s'tait teint comme le Vsuve s'teindra un jour. L'enfant comprenait
mal  la premire dmonstration; elle insistait, et,  la seconde ou 
la troisime dmonstration, le jour se faisait dans son esprit.

Un matin qu'on avait achet du tripoli pour remettre  neuf son joli
petit lit de cuivre, Luisa vit le chevalier trs-occup  regarder au
microscope cette poussire rougetre; elle s'approcha de lui sur la
pointe du pied et lui demanda:

--Que regardes-tu l, bon ami San-Felice?

--Et quand je pense, rpondit le chevalier se parlant  lui-mme,
bien que rpondant  Luisa, quand je pense qu'il faudrait cent
quatre-vingt-sept millions de ces infusoires pour peser un grain!

--Cent quatre-vingt-sept millions de quoi? demanda la petite fille.

Cette fois, la dmonstration tait grave; le chevalier prit l'enfant sur
ses genoux et lui dit:

--La terre, petite Luisa, n'a pas toujours t ce qu'elle est
aujourd'hui, c'est--dire tapisse de gazon, couverte de fleurs,
ombrage par des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Avant
d'tre habite par l'homme et les animaux que tu vois, elle a t
couverte d'eau d'abord, puis de grandes fougres, puis de palmiers
gigantesques. De mme que les maisons n'ont pas pouss toutes seules et
qu'on est forc de les btir, Dieu, le grand architecte des mondes, a
t forc de btir la terre. Eh bien, comme on btit les maisons avec
des pierres, de la chaux, du pltre, du sable et des tuiles, Dieu a
bti la terre d'lments divers, et un de ces lments se compose
d'animalcules imperceptibles, ayant des coquilles comme les hutres et
des carapaces comme les tortues. A eux seuls, ils ont fourni les
masses de cette grande chane de montagnes du Prou qu'on appelle les
Cordillres; les Apennins de l'Italie centrale, dont tu vois d'ici les
dernires cimes, sont forms de leurs dbris, et ce sont les fragments
impalpables de leurs cailles qui font reluire ce cuivre en le
polissant.

Et il lui montrait son lit, que frottait le domestique.

Un autre jour, en voyant un bel arbre de corail que venait d'apporter
au chevalier un pcheur de Torre-del-Greco, l'enfant demanda pourquoi le
corail avait des branches et pas de feuilles.

Le chevalier lui expliqua alors que le corail n'tait pas une vgtation
naturelle, comme elle le croyait, mais une composition animale. Il
lui raconta,  son grand tonnement, que des milliers de polypes
cacticifres se runissaient pour composer, avec la chaux dont ils
vivent et que la violence des vagues arrache aux rochers, ces branches
folles d'abord, que sucent et broutent les poissons, et qui, se
raffermissant peu  peu, se colorent de ce vif et charmant incarnat
auquel les potes comparent les lvres de la femme; il lui apprit qu'un
petit animal, qu'il promit de lui faire voir au microscope, et que l'on
nomme le _vermet_, construit, en remplissant le vide que laissent entre
eux les madrpores et les coraux, un trottoir autour de la Sicile,
tandis que d'autres animalcules, les _tubipors_, entre autres,
construisent dans l'Ocanie des les de trente lieues de tour, qu'ils
relient entre elles par des bancs de rcifs qui finiront un jour par
arrter les flottes et intercepter la navigation.

D'aprs ce que nous venons de raconter, on peut se faire une ide de
l'ducation que reut de son infatigable et savant instituteur la petite
Luisa Molina; elle eut ainsi, mise  la porte des progrs successifs de
son intelligence, l'explication, claire, nette et prcise, de toutes les
choses explicables, de sorte qu'elle ne garda dans son cerveau aucune
de ces notions troubles et vagues qui inquitent l'imagination des
adolescents.

Et, selon que l'avait promis San-Felice  son ami, elle grandit forte et
flexible, comme le palmier au pied duquel, la plupart du temps, toutes
ces dmonstrations lui taient faites.

Le chevalier San-Felice tait en correspondance suivie avec le prince
Caramanico; deux fois par mois, il lui donnait des nouvelles de Luisa,
qui, de son ct,  chaque lettre de son tuteur, ajoutait quelques mots
pour son pre.

Vers 1790, le prince Caramanico passa de l'ambassade de Londres  celle
de Paris; mais, lorsque Toulon fut livr aux Anglais par les royalistes,
et que le gouvernement des Deux-Siciles, sans se dclarer pourtant
l'alli de M. Pitt, envoya des troupes contre la France, Caramanico,
trop loyal pour accepter la position qui lui tait faite, demanda son
rappel; ce rappel, Acton ne le voulait  aucun prix; il le fit nommer
vice-roi de Sicile, en remplacement du marquis Caraccioli, qui venait de
mourir.

Il se rendit  son poste sans passer par Naples.

L'intelligence suprieure et la bont naturelle du prince Caramanico,
appliques au gouvernement de ce beau pays qu'on appelle la Sicile, y
produisirent bientt des miracles, et cela juste au moment o, pousse
par la funeste influence d'Acton et de Caroline sur une pente contraire,
Naples marchait  grands pas au prcipice, voyait gorger ses prisons des
citoyens les plus illustres, entendait la junte d'tat rclamer les
lois de torture, abolies depuis le moyen ge, et assistait  l'excution
d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Gagliani, c'est--dire de trois
enfants.

Aussi, les Napolitains, comparant les terreurs au milieu desquelles
ils vivaient, les lois de proscription et de mort suspendues sur leurs
ttes, au bonheur des Siciliens et aux lois protectrices et paternelles
qui les rgissaient, n'osant accuser la reine que tout bas, accusaient
tout haut Acton, rejetant tout sur le compte de l'tranger et ne
cachant pas leur dsir que, de mme qu'Acton avait autrefois remplac
Caramanico, Caramanico le remplat aujourd'hui.

On disait plus: on disait que la reine, dans un doux souvenir de son
premier amour, secondait les voeux des Napolitains, et, que, si elle
n'tait retenue par une fausse honte, elle se dclarerait, elle aussi,
pour Caramanico.

Ces bruits prenaient une consistance qui et pu faire croire qu'il y
avait un peuple  Naples et que ce peuple avait une voix, lorsqu'un
jour le chevalier San-Felice reut de son ami une lettre conue en ces
termes:

Ami,

Je ne sais ce qui m'arrive, mais, depuis dix jours, mes cheveux
blanchissent et tombent, mes dents tremblent dans leurs gencives et
se dtachent de leurs alvoles; une langueur invincible, un abattement
suprme m'ont envahi. Pars pour la Sicile avec Luisa, aussitt cette
lettre reue, et tche d'arriver avant que je sois mort.

Ton Giuseppe.

Ceci se passait vers la fin de 1795; Luisa avait dix-neuf ans, et,
depuis quatorze ans, n'avait pas vu son pre; elle se rappelait son
amour, mais non pas sa personne; la mmoire de son coeur avait t plus
fidle que celle de ses yeux.

San-Felice ne lui rvla point d'abord toute la vrit: il lui dit
seulement que son pre souffrant dsirait la voir; puis il courut au
mle pour y chercher un moyen de transport. Par bonheur, un de ces
btiments lgers que l'on appelle _speronare_, aprs avoir amen des
passagers  Naples, allait retourner  vide en Sicile; le chevalier le
loua pour un mois afin de n'avoir point  s'inquiter du retour, et, le
mme jour, il partit avec Luisa.

Tout favorisa ce triste voyage: le temps fut beau, le vent fut propice;
au bout de trois jours, on jetait l'ancre dans le port de Palerme.

Au premier pas que le chevalier et Luisa firent dans la ville, il leur
sembla qu'ils entraient dans une ncropole; une atmosphre de tristesse
tait rpandue dans les rues, un voile de deuil semblait envelopper la
cit qui s'est elle-mme appele _l'Heureuse_.

Le passage leur fut barr par une procession; on portait  la cathdrale
la chsse de Sainte-Rosalie.

Ils passrent devant une glise; elle tait tendue de noir et on y
disait les prires des agonisants.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le chevalier  un homme qui entrait 
l'glise, et pourquoi tous les Palermitains ont-ils l'air si dsespr?

--Vous n'tes pas Sicilien? demanda l'homme.

--Non, je suis Napolitain et j'arrive de Naples.

--Il y a que notre pre se meurt, dit le Sicilien.

Et, comme l'glise tait trop pleine de monde pour qu'il pt y entrer,
l'homme s'agenouilla sur les degrs et dit tout haut en se frappant la
poitrine:

--Sainte mre de Dieu! offre ma vie  ton divin fils, si la vie
d'un pauvre pcheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi
bien-aim.

--Oh! s'cria Luisa, entends-tu, bon ami? c'est pour mon pre qu'on
prie, c'est mon pre qui se meurt... Courons! courons!




                                   XV

                          LE PRE ET LA FILLE.


Cinq minutes aprs, le chevalier San-Felice et Luisa taient  la porte
du vieux palais de Roger, situ  l'extrmit de la ville oppose au
port.

Le prince ne recevait plus personne. Aux premires atteintes du mal,
sous prtexte d'affaires  rgler, il avait envoy  Naples sa femme et
ses enfants.

Voulait-il leur pargner le spectacle de sa mort? mourir entre les bras
de celle dont il avait t spar pendant toute sa vie?

S'il pouvait nous rester des doutes sur ce point, la lettre adresse par
le prince Caramanico au chevalier San-Felice suffirait  les dissiper.

On refusa, selon la consigne donne, de laisser entrer les deux nouveaux
venus; mais  peine San-Felice se fut-il nomm,  peine eut-il nomm
Luisa, que le valet de chambre poussa une exclamation de joie et courut
vers l'appartement du prince en criant:

--Mon prince, c'est lui! mon prince, c'est elle!

Le prince, qui, depuis trois jours, n'avait pas quitt sa chaise longue,
et que l'on tait forc de lever par-dessous les bras pour lui faire
prendre les boissons calmantes avec lesquelles on essayait d'endormir
ses douleurs, le prince se dressa debout en disant:

--Oh! je savais bien que Dieu, qui m'a tant prouv, me donnerait cette
rcompense de les revoir tous deux avant de mourir!

Le prince ouvrit les bras; le chevalier et Luisa apparurent sur la porte
de sa chambre. Il n'y avait place dans le coeur du mourant que pour
un des deux. San-Felice poussa Luisa dans les bras de son pre en lui
disant:

--Va, mon enfant, c'est ton droit.

--Mon pre! mon pre! s'cria Luisa.

--Ah! qu'elle est belle! murmura le mourant, et comme tu as bien tenu la
promesse que tu m'avais faite, saint ami de mon coeur!

Et, tout en pressant d'une main Luisa sur sa poitrine, il tendit l'autre
au chevalier.

Luisa et San-Felice clatrent en sanglots.

--Oh! ne pleurez pas, ne pleurez pas, dit le prince avec un ineffable
sourire. Ce jour est pour moi un jour de fte. Ne fallait-il pas quelque
grand vnement comme celui qui va s'accomplir pour que nous nous
revissions encore une fois en ce monde! et, qui sait? peut-tre la mort
spare-t-elle moins que l'absence. L'absence est un fait connu, prouv;
la mort est un mystre. Embrasse-moi, chre enfant; oui, embrasse-moi,
vingt fois, cent fois, mille fois; embrasse-moi pour chacune des annes,
pour chacun des jours, pour chacune des heures qui se sont coules
depuis quatorze ans. Que tu es belle! et que je remercie Dieu d'avoir
permis que je pusse enfermer ton image dans mon coeur et l'emporter avec
moi dans mon tombeau.

Et, avec une nergie dont il se ft cru lui-mme incapable, il appuyait
sa fille sur sa poitrine, comme s'il et voulu en effet la faire entrer
matriellement dans son coeur.

Puis, s'adressant au valet de chambre qui s'tait rang pour laisser
passer San-Felice et Luisa:

--Qui que ce soit, entends-tu bien, Giovanni? pas mme le mdecin! pas
mme le prtre! La mort a seule le droit d'entrer ici maintenant.

Le prince retomba sur sa chaise longue, cras de l'effort qu'il venait
de faire; sa fille se mit  genoux devant lui, le front  la hauteur de
ses lvres; son ami se tint debout  son ct.

Il leva lentement la tte vers San-Felice; puis, d'une voix affaiblie:

--Ils m'ont empoisonn, dit-il tandis que sa fille clatait en sanglots;
ce qui m'tonne seulement, c'est que, pour le faire, ils aient si
longtemps attendu. Ils m'ont laiss trois ans; j'en ai profit pour
faire quelque bien  ce malheureux pays. Il faut leur en savoir gr;
deux millions de coeurs me regretteront, deux millions de bouches
prieront pour moi.

Puis, comme sa fille semblait, en le regardant, chercher au fond de sa
mmoire:

--Oh! tu ne te souviens pas de moi, pauvre enfant, dit-il; mais tu t'en
souviendrais, que tu ne pourrais pas me reconnatre, dvast comme je
le suis. Il y a quinze jours, San-Felice, malgr mes quarante-huit ans,
j'tais presque un jeune homme encore; en quinze jours, j'ai vieilli
d'un demi-sicle... Centenaire, il est temps que tu meures!

Puis, regardant Luisa et appuyant la main sur sa tte:

--Mais, moi, moi, je te reconnais, dit-il: tu as toujours tes beaux
cheveux blonds et tes grands yeux noirs; tu es maintenant une adorable
jeune fille, mais tu tais une bien charmante enfant! La dernire fois
que je la vis, San-Felice, je lui dis que j'allais la quitter pour
longtemps, pour toujours peut-tre; elle clata en sanglots comme elle
vient de le faire tout  l'heure; mais, comme il y avait encore une
esprance alors, je la pris dans mes bras et je lui dis: Ne pleure pas,
mon enfant, tu me fais de la peine. Et elle, alors, tout en touffant
ses soupirs: Va-t'en, chagrin! dit-elle, papa le veut. Et elle me
sourit  travers ses larmes. Non, un ange entrevu par la porte du ciel
ne serait pas plus doux et plus charmant...

Le mourant appuya ses lvres sur la tte de la jeune fille, et l'on vit
de grosses larmes silencieuses rouler sur ses cheveux qu'il baisait.

--Oh! je ne dirai pas cela aujourd'hui, murmura Luisa; car, aujourd'hui,
ma douleur est grande... O mon pre, mon pre, il n'y a donc pas
d'espoir de vous sauver?

--Acton est fils d'un habile chimiste, dit Caramanico, et il a tudi
sous son pre.

Puis, se tournant vers San-Felice:

--Pardonne-moi, Luciano, lui dit-il, mais je sens la mort qui vient, je
voudrais rester un instant seul avec ma fille; ne sois pas jaloux, je te
demande quelques minutes, et je te l'ai laisse quatorze ans... Quatorze
ans!... J'eusse pu tre si heureux pendant ces quatorze annes!... Oh!
l'homme est bien insens!

Le chevalier, tout attendri que le prince se ft rappel le nom dont
il l'appelait au collge, serra la main que son ami lui tendait et
s'loigna doucement.

Le prince le suivit des yeux; puis, lorsqu'il eut disparu:

--Nous voila seuls, ma Luisa, dit-il. Je ne suis pas inquiet sur ta
fortune; car, sur ce point, j'ai pris les mesures ncessaires; mais je
suis inquiet pour ton bonheur... Voyons, oublie que je suis presque un
tranger pour toi, oublie que nous sommes spars depuis quatorze ans;
figure-toi que tu as grandi prs de moi dans cette douce habitude de
me confier toutes tes penses; eh bien, s'il en tait ainsi et que nous
fussions arrivs  cette heure suprme o nous sommes, qu'aurais-tu  me
dire?

--Rien autre chose que ceci, mon pre: en venant au palais, nous avons
rencontr un homme du peuple qui s'agenouillait  la porte d'une glise
o l'on priait pour vous, joignant cette prire  la prire universelle:
Sainte mre de Dieu! offre ma vie  ton divin fils, si la vie d'un
pauvre pcheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi
bien-aim. A vous et  Dieu, mon pre, je n'aurais rien autre chose 
dire que ce que disait cet homme  la madone.

--Le sacrifice serait trop grand, rpondit le prince en secouant
doucement la tte. Moi, bonne ou mauvaise, j'ai vcu ma vie;  toi, mon
enfant, de vivre la tienne, et, pour que nous te la prparions la plus
heureuse possible, voyons, n'aie point de secrets pour moi.

--Je n'ai de secrets pour personne, dit la jeune fille en le regardant
avec ses grands yeux limpides, dans lesquels se peignait une nuance
d'tonnement.

--Tu as dix-neuf ans, Luisa?

--Oui, mon pre.

--Tu n'es point arrive  cet ge sans avoir aim quelqu'un?

--Je vous aime, mon pre; j'aime le chevalier, qui vous a remplac prs
de moi; l se borne le cercle de mes affections.

--Tu ne me comprends pas ou tu affectes de ne pas me comprendre, Luisa.
Je te demande si tu n'as distingu aucun des jeunes gens que tu as vus
chez San-Felice ou rencontrs ailleurs?

--Nous ne sortions jamais, mon pre, et je n'ai jamais vu chez mon
tuteur d'autre jeune homme que mon frre de lait Michel, qui y venait,
tous les quinze jours, chercher la petite pension que je faisais  sa
mre.

--Ainsi, tu n'aimes personne d'amour?

--Personne, mon pre.

--Et tu as vcu heureuse jusqu' prsent?

--Oh! trs-heureuse.

--Et tu ne dsirais rien?

--Vous revoir, voil tout.

--Est-ce qu'une suite de jours pareils  ceux que tu as passs
jusqu'aujourd'hui, te paratrait un bonheur suffisant?

--Je ne demanderais rien autre chose  Dieu qu'un pareil chemin pour me
conduire au ciel. Le chevalier est si bon!

--coute, Luisa. Tu ne sauras jamais ce que vaut cet homme.

--Si vous n'tiez point l, mon pre, je dirais que je ne connais pas un
tre meilleur, plus tendre, plus dvou que lui. Oh! tout le monde sait
ce qu'il vaut, mon pre, except lui-mme, et cette ignorance est encore
une de ses vertus.

--Luisa, j'ai, depuis quelques jours, c'est--dire depuis que je ne
pense plus qu' deux choses,  la mort et  toi, j'ai fait un rve:
c'est que tu pouvais passer au milieu de ce monde mchant et corrompu
sans t'y mler. coute, nous n'avons point de temps  perdre en
prparations vaines; voyons, la main sur ton coeur, prouverais-tu
quelque rpugnance  devenir la femme de San-Felice.

La jeune fille tressaillit et regarda le prince.

--Ne m'as-tu point entendu? lui demanda celui-ci.

--Si fait, mon pre; mais la question que vous venez de m'adresser tait
si loin de ma pense.

--Bien, ma Luisa, n'en parlons plus, dit le prince, qui crut voir une
opposition dguise sous cette rponse. C'tait pour moi, encore plus
que pour toi, goste que je suis, que je te faisais cette question.
Quand on meurt, vois-tu, on est plein de trouble et d'inquitude,
surtout quand on se rappelle la vie. Je fusse mort tranquille et sr de
ton bonheur en te confiant  un si grand esprit,  un si noble coeur;
n'en parlons plus et rappelons-le... Luciano!

Luisa serra la main de son pre comme pour l'empcher de prononcer une
seconde fois le nom du chevalier.

Le prince la regarda.

--Je ne vous ai pas rpondu, mon pre, dit-elle.

--Rponds, alors. Oh! nous n'avons pas de temps  perdre.

--Mon pre, dit Luisa, je n'aime personne; mais j'aimerais quelqu'un,
qu'un dsir exprim par vous en un pareil moment serait un ordre.

--Rflchis bien, reprit le prince, dont une expression de joie claira
le visage.

--J'ai dit, mon pre! reprit la jeune fille, qui semblait puiser la
fermet de la rponse dans la solennit de la situation.

--Luciano! cria le prince.

San-Felice reparut.

--Viens, viens vite, mon ami! elle consent, elle veut bien.

Luisa tendit sa main au chevalier.

--A quoi consens-tu, Luisa? demanda le chevalier de sa voix douce et
caressante.

--Mon pre dit qu'il mourra heureux, bon ami, si nous lui promettons,
moi, d'tre votre femme, vous, d'tre mon mari. J'ai promis de mon ct.

Si Luisa tait peu prpare  une pareille ouverture, certes, le
chevalier l'tait encore moins; il regarda tour  tour le prince et
Luisa, et, avec une soudaine exclamation:

--Mais cela n'est pas possible! dit-il.

Cependant le regard dont il couvrait Luisa en ce moment donnait
clairement  entendre que ce n'tait pas de son ct que viendrait
l'impossibilit.

--Pas possible, et pourquoi? demanda le prince.

--Mais regarde-nous donc tous deux! Vois-la, elle, apparaissant au
seuil de la vie dans toute la fleur de la jeunesse, ne connaissant
pas l'amour, mais aspirant  le connatre; et moi!... moi avec mes
quarante-huit ans, mes cheveux gris, ma tte incline par l'tude!... Tu
vois bien que cela n'est pas possible, Giuseppe.

--Elle vient de me dire qu'elle n'aimait que nous deux au monde.

--Eh! voil justement! elle nous aime du mme amour;  nous deux, l'un
compltant l'autre, nous avons t son pre, toi par le sang, moi par
l'ducation; mais bientt cet amour ne lui suffira plus. A la jeunesse,
il faut le printemps; les bourgeons poussent en mars, les fleurs
s'ouvrent en avril, les noces de la nature se font en mai; le jardinier
qui voudrait changer l'ordre des saisons serait non-seulement un
insens, mais encore un impie.

--Oh! mon dernier espoir perdu! dit le prince.

--Vous le voyez, mon pre, fit Luisa, ce n'est pas moi, c'est lui qui
refuse.

--Oui, c'est moi qui refuse, mais avec ma raison et non avec mon coeur.
Est-ce que l'hiver refuse jamais un rayon de soleil? Si j'tais un
goste, je dirais: J'accepte. Je t'emporterais dans mes bras comme
ces dieux ravisseurs de l'antiquit emportaient les nymphes; mais, tu le
sais, tout dieu qu'il tait, Pluton, en pousant la fille de Crs, ne
put lui donner pour dot qu'une nuit ternelle o elle serait morte
de tristesse et d'ennui si sa mre ne lui avait pas rendu six mois de
jour.--Ne songe plus  cela, Caramanico; en croyant prparer le bonheur
de ton enfant et de ton ami, tu ferais le deuil de deux coeurs.

--Il m'aimait comme sa fille, et ne veut pas de moi pour femme, dit
Luisa. Je l'aimais comme mon pre, et cependant je veux bien de lui pour
mon poux.

--Sois bnie, ma fille, dit le prince.

--Et moi, Giuseppe, reprit le chevalier, je suis exclu de la bndiction
paternelle. Comment, continua-t-il en haussant les paules, comment se
peut-il que, toi qui as puis toutes les passions, tu te trompes ainsi
sur ce grand mystre qu'on appelle la vie?

--Eh! s'cria le prince, c'est justement parce que j'ai puis toutes
les passions, c'est justement parce que j'ai mordu dans ces fruits du
lac Asphalte et que je les ai trouvs pleins de cendre, c'est justement
pour cela que je lui voulais,  elle, une vie douce, calme et sans
passions, une vie telle qu'elle l'a mene jusqu' ce jour et qu'elle
avoue tre le bonheur. M'as-tu dit avoir t heureuse jusqu'aujourd'hui?

--Oui, mon pre, bienheureuse.

--Tu l'entends, Luciano!

--Dieu m'est tmoin, dit le chevalier en enveloppant la tte de Luisa de
son bras, en approchant son front de ses lvres et en y dposant le mme
baiser qu'il lui donnait tous les matins, Dieu m'est tmoin que, moi
aussi, j'ai t heureux; Dieu m'est tmoin encore que, le jour o Luisa
me quittera pour suivre un mari, ce jour-l, tout ce que j'aime au
monde, tout ce qui me fait tenir  la vie m'aura abandonn; ce jour-l,
mon ami, je vtirai le linceul en attendant le tombeau!

--Eh bien, alors? s'cria le prince.

--Mais elle aimera, te dis-je! s'cria San-Felice avec un accent
douloureux que sa voix n'avait pas pris encore; elle aimera, et celui
qu'elle aimera, ce ne sera pas moi. Dis! ne vaut-il pas mieux qu'elle
aime jeune fille et libre, que femme et enchane? Libre, elle
s'envolera comme l'oiseau que le chant de l'oiseau appelle; et
qu'importe  l'oiseau qui s'envole que la branche sur laquelle il tait
pos tremble, se fane et meure aprs son dpart?

Puis, avec une expression de mlancolie qui n'appartenait qu' cette
nature potique:

--Si, au moins, ajouta-t-il, l'oiseau revenait faire son nid sur la
branche abandonne, peut-tre reviendrait-elle!

--Alors, dit Luisa, comme je ne veux pas vous dsobir, mon pre, je ne
me marierai jamais.

--Rejeton strile de l'arbre abattu par la tempte, murmura le prince,
fltris-toi donc avec lui!

Et il pencha sa tte sur sa poitrine; une larme chappe de ses
yeux tomba sur la main de Luisa, qui, soulevant sa main, montra
silencieusement cette larme au chevalier.

--Eh bien, puisque vous le voulez tous deux, dit le chevalier, je
consens  cette chose, c'est--dire  ce que je redoute et dsire tout 
la fois le plus au monde; mais j'y mets une condition.

--Laquelle? demanda le prince.

--Le mariage n'aura lieu que dans un an. Pendant cette anne, Luisa
verra le monde qu'elle n'a pas vu, connatra ces jeunes gens qu'elle ne
connat pas. Si, dans un an, aucun des hommes qu'elle aura rencontrs ne
lui plat; si, dans un an, elle est toujours aussi prte  renoncer 
ce monde qu'elle l'est aujourd'hui; si, dans un an enfin, elle vient me
dire: Au nom de mon pre, mon ami, sois mon poux! alors je n'aurai
plus aucune objection  faire, et, si je ne suis pas convaincu, au moins
serai-je vaincu par l'preuve.

--Oh! mon ami! s'cria le prince lui saisissant les deux mains.

--Mais coute ce qui me reste  te dire, Joseph, et sois le tmoin
solennel de l'engagement que je prends, son vengeur implacable, si j'y
manquais. Oui, je crois  la puret,  la chastet,  la vertu de cette
enfant comme je crois  celle des anges; cependant elle est femme, elle
peut faillir.

--Oh! murmura Luisa en couvrant son visage de ses deux mains.

--Elle peut faillir, insista San-Felice. Dans ce cas, je te promets,
ami, je te jure, frre, sur ce crucifix, symbole de tout dvouement
et devant lequel nos mains se joindront tout  l'heure, si un pareil
malheur arrivait, je te jure de n'avoir pour la faute que misricorde et
pardon, et de ne dire sur la pauvre pcheresse que les paroles de notre
divin Sauveur sur la femme adultre: _Que celui qui est sans pch lui
jette la premire pierre._ Ta main, Luisa!

La jeune fille obit. Caramanico prit le crucifix et le leur prsenta.

--Caramanico, dit San-Felice tendant sa main, jointe  celle de Luisa,
sur le crucifix, je te jure que, si, dans un an, Luisa conserve encore
ses intentions d'aujourd'hui, dans un an jour pour jour, heure, pour
heure, Luisa sera ma femme. Et maintenant, mon ami, meurs tranquille,
j'ai jur.

Et, en effet, la nuit suivante, c'est--dire la nuit du 14 au 15
dcembre 1795, le prince Caramanico mourut le sourire sur les lvres et
tenant dans sa main les mains runies de San-Felice et de Luisa.




                                   XVI

                           UNE ANNE D'PREUVE


Le deuil fut grand  Palerme; les funrailles qui se firent de nuit,
comme d'habitude, furent magnifiques. La ville entire suivait le
convoi; la cathdrale, sous l'invocation de sainte Rosalie, claire
tout entire en chapelle ardente, ne pouvait contenir la foule; cette
foule dbordait sur la place, et, de la place, si grande qu'elle fut,
dans la rue de Tolde.

Derrire le catafalque, couvert d'un immense velours noir charg de
larmes d'argent et chamarr des premiers ordres de l'Europe, venait,
conduit par deux pages, le cheval de bataille du prince, pauvre animal
qui piaffait orgueilleusement sous ses caparaons d'or, ignorant et la
perte qu'il avait faite et le sort qui l'attendait.

En sortant de l'glise, il reprit sa place derrire le char mortuaire;
mais alors le premier cuyer du prince s'approcha, une lancette 
la main, et, tandis que le cheval le reconnaissait, le caressait,
hennissait, il lui ouvrit la jugulaire. Le noble animal poussa une
faible plainte; car, quoique la douleur ne ft pas grande, la blessure
devait tre mortelle; il secoua sa tte orne de panaches aux couleurs
du prince, c'est--dire blancs et verts, et reprit son chemin;
seulement, un filet de sang, mince mais continu, descendit de son cou
sur son poitrail et laissa sa trace sur le pav.

Au bout d'un quart d'heure, il trbucha une premire fois et se releva
en hennissant non plus de joie, mais de douleur.

Le cortge s'avanait au milieu du chant des prtres, de la lumire
des cierges, de la fume de l'encens, suivant les rues tendues de noir,
passant sous des arcs funbres de cyprs.

Un caveau provisoire avait t prpar pour le prince dans le
campo-santo des Capucins, son corps devant plus tard tre transport
dans la chapelle de sa famille  Naples.

A la porte de la ville, le cheval, s'affaiblissant de plus en plus par
la perte de son sang, butta une seconde fois; il hennit de terreur et
son oeil s'effara.

Deux trangers, deux inconnus, un homme et une femme conduisaient ce
deuil presque royal, qui des classes suprieures atteignait les classes
les plus infinies de la socit: c'tait le chevalier et Luisa, mlant
leurs pleurs, l'une murmurant: Mon pre!... l'autre: Mon ami!...

On arriva au caveau, dsign seulement par une grande dalle sur laquelle
taient gravs les armes et le nom du prince; cette dalle fut souleve
pour donner passage au cercueil, et un _De Profundis_ immense, chant
par cent mille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par
la route la moiti de son sang, tait tomb sur ses deux genoux: on
et dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour son matre; mais,
lorsque s'teignit la dernire note du chant des prtres, il s'abattit
sur la dalle referme, s'allongea sur elle comme pour en garder l'accs
et rendit le dernier soupir.

C'tait un reste des coutumes guerrires et potiques du moyen ge:
le cheval ne devait pas survivre au chevalier. Quarante-deux autres
chevaux, formant les curies du prince, furent gorgs sur le corps du
premier.

On teignit les cierges, et tout ce cortge immense, silencieux comme
une procession de fantmes, rentra dans la ville sombre, o pas une
lumire ne brillait, ni dans les rues, ni aux fentres. On et dit
qu'un seul flambeau clairait la vaste ncropole, et que, la mort ayant
souffl sur ce flambeau, tout tait rentr dans la nuit.

Le lendemain, au point du jour, San-Felice et Luisa se rembarqurent
et partirent pour Naples. Trois mois furent donns  cette douleur bien
sincre, trois mois pendant lesquels on vcut de la mme vie que par le
pass, plus triste, voil tout.

Ces trois mois couls, San-Felice exigea que comment l'anne
d'preuve, c'est--dire que Luisa vit le monde; il acheta une voiture
et des chevaux, la voiture la plus lgante, les chevaux les meilleurs
qu'il put trouver; il augmenta sa maison d'un cocher, d'un valet de
chambre et d'une camriste, et commena de se mler avec Luisa aux
promeneurs journaliers de Tolde et de Chiaa.

La duchesse Fusco, sa voisine, veuve  trente ans et matresse d'une
grande fortune, recevait beaucoup de monde et la meilleure socit de
Naples: elle avait, attire par ce sentiment sympathique si puissant sur
les Italiennes, invit souvent sa jeune amie  assister  ses soires,
et Luisa avait toujours refus, objectant la vie retire que menait son
tuteur. Cette fois, ce fut San-Felice lui-mme qui alla chez la duchesse
Fusco, la priant de renouveler ses invitations  sa pupille; ce que
celle-ci fit avec plaisir.

L'hiver de 1796 fut donc  la fois une poque de ftes et de deuil pour
la pauvre orpheline;  chaque nouvelle occasion que lui donnait son
tuteur de se faire voir et, par consquent, de briller, elle opposait
une vritable rsistance et une sincre douleur; mais San-Felice
rpondait par le mot charmant de son enfance: _Va t'en, chagrin, papa le
veut._

Le chagrin ne s'en allait pas, mais seulement il disparaissait  la
surface; Luisa le renfermait au fond de son coeur, il jaillissait par
ses yeux, se rpandait sur son visage, et cette douce mlancolie qui
l'enveloppait comme un image, la faisait plus belle encore.

On la savait, d'ailleurs, sinon une riche hritire, du moins ce que
l'on appelle, en matire de mariage, un parti convenable. Elle avait,
grce  la prcaution prise par son pre et aux soins donns  sa petite
fortune par San-Felice, elle avait cent vingt-cinq mille ducats de dot,
c'est--dire un demi-million plac dans la meilleure maison de Naples,
chez MM. Simon Andr, Backer et Cie, banquiers du roi; puis on ne
connaissait  San-Felice, dont on la croyait la fille naturelle, d'autre
hritier qu'elle, et San-Felice, sans tre un capitaliste, avait, de son
ct, une certaine fortune.

En ces sortes de matires, ceux qui calculent calculent tout.

Luisa avait rencontr chez la comtesse Fusco un homme de trente 
trente-cinq ans, portant un des plus beaux noms de Naples et ayant
marqu d'une faon distingue  Toulon dans la guerre de 1793; il venait
d'obtenir, avec le titre de brigadier, le commandement d'un corps de
cavalerie, destin  servir d'auxiliaire dans l'arme autrichienne, lors
de la campagne de 1796, qui allait s'ouvrir en Italie: on l'appelait le
prince de Moliterno.

Il n'avait point encore reu  cette poque, au travers du visage, le
coup de sabre qui, en le privant d'un oeil, y mit ce cachet de courage
que personne, au reste, ne songea jamais  lui contester.

Il avait un grand nom, une certaine fortune, un palais  Chiaa. Il
vit Luisa, en devint amoureux, pria la duchesse Fusco d'tre son
intermdiaire prs de sa jeune amie et n'emporta qu'un refus.

Luisa avait souvent crois  Chiaa et  Tolde, quand elle s'y
promenait avec cette belle voiture et ces beaux chevaux que lui avait
achets son tuteur, un charmant cavalier de vingt-cinq  vingt-six ans
 peine, tout  la fois le Richelieu et le Saint-Georges de Naples:
c'tait le frre an de Nicolino Caracciolo, avec lequel nous avons
fait connaissance au palais de la reine Jeanne, c'tait le duc de
Rocca-Romana.

Beaucoup de bruits, qui eussent t peut-tre peu honorables pour un
gentilhomme dans nos capitales du Nord, mais qui,  Naples, pays de
moeurs faciles et de morale accommodante, ne servaient qu' rehausser sa
considration, couraient sur son compte et le faisaient un objet d'envie
pour la jeunesse dore de Naples; on disait qu'il tait un des amants
phmres que le favori-ministre Acton permettait  la reine, comme
Potemkine  Catherine II,  la condition que lui resterait l'amant
inamovible, et que c'tait la reine qui entretenait ce luxe de beaux
chevaux et de nombreux serviteurs, qui n'avait pas sa source dans une
fortune assez considrable pour alimenter de pareilles dpenses; mais
on disait aussi que, protg comme il l'tait, le duc pouvait parvenir 
tout.

Un jour, ne sachant comment s'introduire chez San-Felice, le duc de
Rocca-Romana s'y prsenta de la part du prince hrditaire Franois,
dont il tait grand cuyer; il tait porteur du brevet de bibliothcaire
de Son Altesse, espce de sincure que le prince offrait au mrite bien
reconnu de San-Felice.

San-Felice refusa, se dclarant incapable, non pas d'tre
bibliothcaire, mais de se plier aux mille petits devoirs d'tiquette
qu'entrane une charge  la cour. Le lendemain, la voiture du prince
s'arrtait devant la porte de la maison du Palmier, et le prince
lui-mme venait renouveler au chevalier l'offre de son grand cuyer.

Il n'y avait pas moyen de refuser un tel honneur, offert par le futur
hritier du royaume. San-Felice objecta seulement une difficult
momentane et demanda que Son Altesse voult bien remettre  six mois
les effets de sa bonne volont; ces six mois couls, Luisa serait ou
la femme d'un autre ou la sienne: si elle tait la femme d'un autre, il
aurait besoin de distractions pour se consoler; si elle tait la
sienne, ce serait un moyen de lui ouvrir les portes de la cour et de la
distraire elle-mme.

Le prince Franois, homme intelligent, amoureux de la vritable science,
accepta le dlai, fit compliment  San-Felice sur la beaut de sa
pupille et sortit.

Mais la porte fut ouverte  Rocca-Romana, qui puisa en vain pendant
trois mois prs de Luisa, les trsors de son loquence et les merveilles
de sa coquetterie.

Le temps approchait qui devait dcider du sort de Luisa, et Luisa,
malgr toutes les sductions qui l'entouraient, persistait dans sa
rsolution de tenir la promesse donne  son pre; alors, San-Felice
voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la sparer
de la sienne, et que Luisa en ft, quoique sa femme, compltement
matresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme
primitive de cinquante mille ducats avait t place il y avait dj
quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un
tat de situation. Andr Backer, fils an de Simon Backer, se prsenta
chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les
preuves matrielles de la faon dont son pre avait plac et fait valoir
cet argent. Quoique Luisa ne prt point un grand intrt  tous ces
dtails, San-Felice voulut qu'elle assistt  la sance; Andr Backer ne
l'avait jamais vue de prs, il fut frapp de sa merveilleuse beaut; il
prit, pour revenir chez San-Felice, le prtexte de quelques papiers qui
lui manquaient; il revint souvent et finit par dclarer  son client
qu'il tait amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se
mariant, un million de la maison de son pre en faisant valoir comme
pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait 
devenir sa femme; il pouvait en quelques annes doubler, quadrupler,
sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus
riches de Naples, pourrait lutter d'lgance avec la plus haute
aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle
les effaait dj par sa beaut. Luisa ne se laissa aucunement blouir
par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout
fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refus pour lui
l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'lgance dans Rocca-Romana,
la fortune et le luxe dans Andr Backer, San-Felice invita Andr Backer
 revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais  la
condition qu'il renoncerait entirement  y revenir comme prtendant.

Enfin, le terme fix par San-Felice lui-mme tant arriv le 14 novembre
1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico
mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en prsence du prince
Franois, qui voulut servir de tmoin  son futur bibliothcaire,
San-Felice et Luisa Molina furent unis  l'glise de Pie-di-Grotta.

Aussitt le mariage clbr, Luisa demanda pour premire grce  son
mari de rduire la maison sur le pied o elle tait auparavant, dsirant
continuer de vivre avec cette mme simplicit o elle avait vcu pendant
quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoys, les
chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme
de chambre Nina, qui paraissait avoir vou un sincre attachement  sa
matresse; on fit une pension  la vieille gouvernante, qui regrettait
toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exil qui
rentre dans sa patrie.

De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois
de passage  travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'tait
la duchesse Fusco, veuve et riche, ge de dix ans plus qu'elle, comme
nous l'avons dit, et sur laquelle la mdisance la plus exerce n'avait
rien trouv  dire, sinon qu'elle blmait peut-tre un peu trop haut
et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite
prive de la reine.

Bientt les deux amies furent insparables; les deux maisons n'en
avaient fait qu'une autrefois et avaient t spares dans un partage de
famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte  toute heure
du jour et mme de la nuit, une ancienne porte de communication qui
avait t ferme lors de ce partage de famille serait rouverte; on
soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un
inconvnient  cette rouverture, mit lui-mme les ouvriers  l'oeuvre;
rien ne pouvait lui tre plus agrable pour sa jeune femme qu'une amie
du rang, de l'ge et de la rputation de la duchesse Fusco.

Ds lors, les deux amies furent insparables.

Une anne tout entire se passa dans la flicit la plus parfaite. Luisa
atteignit sa vingt et unime anne, et peut-tre sa vie se serait-elle
coule dans cette sereine placidit si quelques paroles imprudentes
dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent t rapportes
 la reine. Caroline ne plaisantait pas  l'endroit de la favorite:
la duchesse Fusco reut, de la part du ministre de la police, une
invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres.

Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et
nomme Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-l tait accuse non-seulement
d'avoir parl, mais encore d'avoir crit.

Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil tait illimit; un
avis man du mme ministre devait lui annoncer qu'il lui tait permis
de rentrer  Naples.

Elle partit pour la Basilicate, o taient ses proprits, laissant 
Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pt
veiller elle-mme  ces mille soins qu'exige un mobilier lgant.

Luisa se trouva seule.

Le prince Franois avait pris en grande amiti son bibliothcaire, et,
trouvant en lui, sous l'enveloppe d'un homme du monde, une science aussi
tendue que profonde, ne pouvait plus se passer de sa socit, qu'il
prfrait  celle de ses courtisans. Le prince Franois tait, en
effet, d'un caractre doux et timide, que la crainte rendit plus tard
profondment dissimul. Effray des violences politiques de sa mre, la
voyant se dpopulariser de plus en plus, sentant le trne chanceler sous
ses pieds, il voulait hriter de la popularit que perdait la reine en
paraissant compltement tranger, oppos mme  la politique suivie par
le gouvernement napolitain; la science lui offrait un refuge: il se fit
de son bibliothcaire un bouclier, et parut compltement absorb dans
ses travaux archologiques, gologiques et philologiques, et cela sans
perdre de vue le cours des vnements journaliers, qui, selon lui, se
pressaient vers une catastrophe.

Le prince Franois faisait donc cette habile et sourde opposition
librale que, sous les gouvernements despotiques, font toujours les
hritiers de la couronne.

Sur ces entrefaites, le prince Franois, lui aussi, s'tait mari
et avait en grande pompe ramen  Naples cette jeune archiduchesse
Marie-Clmentine, dont la tristesse et la pleur faisaient, au milieu de
cette cour, l'effet que fait dans un jardin une fleur de nuit, toujours
prte  se fermer aux rayons du soleil.

Il avait fort invit San-Felice  amener sa femme aux ftes qui avaient
eu lieu  l'occasion de son mariage; mais Luisa, qui tenait de son amie
la duchesse Fusco des dtails prcis sur la corruption de cette cour,
avait pri son mari de la dispenser de toute apparition au palais. Son
mari, qui ne demandait pas mieux que de voir sa femme prfrer  tout
son chaste gynce, l'avait excuse de son mieux. L'excuse avait-elle
t trouve bonne? L'important tait qu'elle et paru bonne et et t
accepte.

Mais, nous l'avons dit, depuis prs d'un an, la duchesse Fusco tait
partie et Luisa s'tait trouve seule; la solitude est la mre des
rves, et Luisa seule, son mari retenu au palais, son amie envoye en
exil, Luisa s'tait mise  rver.

A quoi? Elle n'en savait rien elle-mme. Ses rves n'avaient point de
corps, aucun fantme ne les peuplait; c'taient de douces et enivrantes
langueurs, de vagues et tendres aspirations vers l'inconnu; rien ne
lui manquait, elle ne dsirait rien, et cependant elle sentait un vide
trange dont le sige tait sinon dans son coeur, du moins dj autour
de son coeur.

Elle se disait  elle-mme que son mari, qui savait toute chose, lui
donnerait certainement l'explication de cet tat si nouveau pour elle;
mais elle ignorait pourquoi elle fut morte plutt que de recourir  lui
pour avoir des explications  ce sujet.

Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'un jour, son frre de lait
Michele tant venu et lui ayant parl de la sorcire albanaise, elle lui
avait, aprs quelque hsitation, dit de la lui amener le lendemain, dans
la soire, son mari devant probablement tre retenu une partie de
la nuit  la cour par les ftes que l'on y donnerait en l'honneur de
Nelson, et pour clbrer la victoire que celui-ci avait remporte sur
les Franais. Nous avons vu ce qui s'tait pass pendant cette soire
sur trois points diffrents,  l'ambassade d'Angleterre, au palais de
la reine Jeanne et  la maison du Palmier; et comment, amene dans cette
maison par Michele, soit hasard, soit pntration, soit connaissance
relle de la mystrieuse science parvenue jusqu' nous du moyen ge sous
le nom de cabale, la sorcire avait lu dans le coeur de la jeune
femme et lui avait prdit le changement que la naissance prochaine des
passions devait produire dans ce coeur encore si chaste et si immacul.

L'vnement, soit hasard, soit fatalit, avait suivi la prdiction.
Entrane par un sentiment irrsistible vers celui  qui sa prompte
arrive avait probablement sauv la vie, nous l'avons vue, ayant pour
la premire fois un secret  elle seule, fuir la prsence de son mari,
faire semblant de dormir, recevoir sur son front plein de trouble le
calme baiser conjugal, et, San-Felice sorti de la chambre, se relever
furtivement pieds nus, l'me pleine d'angoisse, et venir, d'un oeil
inquiet, interroger la mort planant au-dessus du lit du bless.

Laissons Luisa, le coeur tout plein des bondissantes palpitations d'un
amour naissant, veiller anxieuse au chevet du moribond, et voyons ce
qui se passait au conseil du roi Ferdinand le lendemain du jour o
l'ambassadeur de France avait jet aux convives de sir William Hamilton
ses terribles adieux.




                                   XVII

                                  LE ROI


Si nous avions entrepris, au lieu du rcit d'vnements historiques
auxquels la vrit doit donner un cachet plus profondment terrible,
et qui, d'ailleurs, ont pris une place ineffaable dans les annales du
monde, si nous avions entrepris, disons-nous, d'crire un simple
roman de deux ou trois cents pages, dans le but inutile et mesquin
de distraire, par une suite d'aventures plus ou moins pittoresques,
d'vnements plus ou moins dramatiques, sortis de notre imagination,
une lectrice frivole ou un lecteur blas, nous suivrions le principe du
pote latin, et, nous htant vers le dnoment, nous ferions assister
immdiatement notre lecteur ou notre lectrice aux dlibrations de ce
conseil auquel assistait le roi Ferdinand et que prsidait la reine
Caroline, sans nous inquiter de leur faire faire une connaissance plus
intime avec ces deux souverains, dont nous avons indiqu la silhouette
dans notre premier chapitre. Mais alors, nous en sommes certain, ce que
notre rcit gagnerait en rapidit, il le perdrait en intrt; car, 
notre avis, mieux on connat les personnages que l'on voit agir, plus
grande est la curiosit qu'on prend aux actions bonnes ou mauvaises
qu'ils accomplissent; d'ailleurs, les personnalits tranges que nous
avons  mettre en relief dans les deux hros couronns de cette
histoire ont tant de cts bizarres, que certaines pages de notre
rcit deviendraient incroyables ou incomprhensibles, si nous ne nous
arrtions pas un instant pour transformer nos croquis, faits  grands
traits et au fusain, en deux portraits  l'huile, models de notre
mieux, et qui n'auront rien de commun, nous le promettons d'avance,
avec ces peintures officielles de rois et de reines que les ministres
de l'intrieur envoient aux chefs-lieux de dpartement et de canton pour
dcorer les prfectures et les mairies.

Reprenons donc les choses, ou plutt les individus, de plus-haut.

La mort de Ferdinand VI, arrive en 1759, appela au trne d'Espagne
son frre cadet, qui rgnait  Naples et qui lui succda sous le nom de
Charles III.

Charles III avait trois fils: le premier, nomm Philippe, qui et d,
 l'avnement au trne de son pre, devenir prince des Asturies et
hritier de la couronne d'Espagne, si les mauvais traitements de sa mre
ne l'eussent rendu fou, ou plutt imbcile; le second, nomm Charles,
qui remplit la vacance laisse par la dfaillance de son frre an,
et qui rgna sous le nom de Charles IV; enfin le troisime, nomm
Ferdinand, auquel son pre laissa cette couronne de Naples qu'il avait
conquise  la pointe de son pe et qu'il tait forc d'abandonner.

Ce jeune prince, g de sept ans au moment du dpart de son pre pour
l'Espagne, restait sous une double tutelle politique et morale. Son
tuteur politique tait Tanucci, rgent du royaume; son tuteur moral
tait le prince de San-Nicandro, son prcepteur.

Tanucci tait un fin et rus Florentin qui dut la place assez distingue
qu'il tient dans l'histoire, non pas  son grand mrite personnel,
mais au peu de mrite des ministres qui lui succdrent; grand par son
isolement, il redescendrait  une taille ordinaire s'il avait pour point
de comparaison un Colbert ou mme un Louvois.

Quant au prince de San-Nicandro,--qui avait, assure-t-on, achet  la
mre de Ferdinand,  la reine Marie-Amlie[6],  cette mme princesse
qui avait rendu fou son fils an  force de mauvais traitements, le
droit de faire non pas un fou, mais un ignorant de son troisime fils,
et qui avait pay ce droit trente mille ducats,  ce que l'on assurait
toujours,--c'tait le plus riche, le plus inepte, le plus corrompu des
courtisans qui fourmillaient, vers la moiti du sicle dernier, autour
du trne des Deux-Siciles.

[Note 6: Inutile de dire que cette reine Marie-Amlie, quoique portant
les mmes prnoms, n'a rien de commun que la parent avec la respectable
et respecte reine Marie-Amlie, veuve du roi Louis-Philippe.]

On se demande comment un pareil homme pouvait arriver, mme  force
d'argent,  devenir prcepteur d'un prince dont un homme aussi
intelligent que Tanucci tait ministre; la rponse est bien simple:
Tanucci, rgent du royaume, c'est--dire vritable roi des Deux-Siciles,
n'tait point fch de prolonger cette royaut au del de la majorit de
son auguste pupille; Florentin, il avait sous les yeux l'exemple de la
Florentine Catherine de Mdicis, qui rgna successivement sous Franois
II, Charles IX et Henri III; or, lui ne pouvait pas manquer de rgner
sous ou sur Ferdinand, comme on voudra, si le prince de San-Nicandro
arrivait  faire de son lve un prince aussi ignorant et aussi nul
que son prcepteur. Et, il faut le dire, si telles taient les vues de
Tanucci, le prince de San-Nicandro entra compltement dans ses vues: ce
fut un jsuite allemand qui fut charg d'apprendre au roi le franais,
que le roi ne sut jamais; et, comme on ne jugea point  propos de lui
apprendre l'italien, il en rsulta qu'il ne parlait encore,  l'poque
de son mariage, que le patois des lazzaroni, qu'il avait appris
des valets qui le servaient et des enfants du peuple qu'on laissait
approcher de lui pour sa distraction. Marie-Caroline lui fit honte de
cette ignorance, lui apprit  lire et  crire, deux choses qu'il savait
 peine, et lui fit apprendre un peu d'italien, chose qu'il ne savait
pas du tout; aussi, dans ses moments de bonne humeur ou de tendresse
conjugale, n'appelait-il jamais Caroline que _ma chre matresse_,
faisant ainsi allusion aux trois parties de son ducation qu'elle avait
essay de complter.

Veut-on un exemple de l'idiotisme du prince de San-Nicandro? Cet
exemple, le voici:

Un jour, le digne prcepteur trouva dans les mains de Ferdinand les
_Mmoires de Sully_, que le jeune prince essayait de dchiffrer, ayant
entendu dire qu'il descendait de Henri IV et que Sully tait ministre de
Henri IV. Le livre lui fut immdiatement enlev, et l'honnte imprudent
qui lui avait prt ce mauvais livre fut svrement rprimand.

Le prince de San-Nicandro ne permettait qu'un livre, ne connaissait
qu'un livre, n'avait jamais lu qu'un livre: c'tait l'_Office de la
Vierge_.

Et nous appuyons sur cette premire ducation pour ne pas faire au roi
Ferdinand plus grande qu'il n'est juste la responsabilit des actes
odieux que nous allons voir s'accomplir dans le cours du rcit que nous
avons entrepris.

Ce premier point d'impartialit historique bien tabli, voyons ce que
fut cette ducation.

Ce n'tait point assez pour la tranquillit de la conscience du prince
de San-Nicandro que cette conviction consolante que, ne sachant rien, il
ne pouvait rien apprendre  son lve; mais, afin de le maintenir dans
une ternelle enfance, tout en dveloppant, par des exercices violents,
les qualits physiques dont la nature l'avait dou, il carta de lui,
homme ou livre, tout ce qui pouvait jeter dans son esprit la moindre
lumire sur le beau, sur le bon et sur le juste.

Le roi Charles III tait, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu;
le prince de San-Nicandro fit tout ce qu'il put pour que, sous ce
rapport du moins, le fils marcht sur les traces de son pre; il remit
en vigueur toutes les ordonnances tyranniques sur la chasse, tombes
en dsutude, mme sous Charles III: les braconniers furent punis de la
prison, des fers et mme de l'estrapade; on repeupla les forts royales
de gros gibier; on multiplia les gardes, et, de peur que la chasse,
plaisir fatigant, ne laisst au jeune prince, par la lassitude qui en
tait la suite, trop de temps libre, et que, pendant ce temps, chose
peu probable mais possible, il ne lui prit le dsir d'tudier, son
prcepteur lui donna le got de la pche, plaisir tranquille et
bourgeois, pouvant servir de repos au plaisir violent et royal de la
chasse.

Une des choses qui inquitaient surtout le prince de San-Nicandro pour
l'avenir du peuple sur lequel son lve tait appel  rgner, c'est
que celui-ci avait un naturel doux et bon; il tait donc urgent de le
corriger avant tout de ces deux dfauts, auxquels, selon le prince de
San-Nicandro, il fallait bien se garder de laisser prendre racine dans
le coeur d'un roi.

Voici comment s'y prit le prince de San-Nicandro pour corriger le jeune
prince de ce double vice:

Il savait que le frre an de son lve, celui qui, devenu prince des
Asturies, avait suivi son pre en Espagne, trouvait, pendant son sjour
 Naples, un suprme plaisir  corcher des lapins vivants.

Il essaya de donner le got de cet amusement royal  Ferdinand; mais le
pauvre enfant y montra une telle rpugnance, que San-Nicandro rsolut de
lui inspirer seulement le dsir de tuer les pauvres btes. Pour donner
 cet exercice le charme de la difficult vaincue, et, comme, de peur
qu'il ne se blesst, on ne pouvait encore mettre un fusil entre les
mains d'un enfant de huit ou neuf ans, on rassemblait dans une cour une
cinquantaine de lapins pris au filet, et, en les chassant devant soi,
on les forait de passer par une chatire pratique dans une porte;
le jeune prince se tenait derrire cette porte avec un bton et les
assommait ou les manquait au passage.

Un autre plaisir auquel l'lve du prince de San-Nicandro prit un got
non moins vif qu' celui d'assommer des lapins, fut celui de berner
des animaux sur des couvertures; par malheur, un jour, il eut la
malencontreuse ide de berner un des chiens de chasse du roi son
pre, ce qui lui valut une mercuriale svre et une dfense absolue de
s'adresser jamais  l'un de ces nobles quadrupdes.

Le roi Charles III parti pour l'Espagne, le prince de San-Nicandro ne
vit point d'inconvnient  laisser son lve reconqurir la libert
qu'il avait perdue, et mme  l'tendre des quadrupdes aux bipdes.
Ainsi, un jour que Ferdinand jouait au ballon, il avisa, parmi ceux qui
prenaient plaisir  le regarder faire des merveilles  cet exercice, un
jeune homme maigre, poudr  blanc et vtu de l'habit ecclsiastique.
Le voir et cder  l'irrsistible dsir de le berner fut l'affaire d'une
seconde; il dit quelques mots tout bas  l'oreille d'un des laquais
attendant ses ordres; le laquais courut vers le chteau,--la chose
se passait  Portici,--en revint avec une couverture; la couverture
apporte, le roi et trois joueurs se dtachrent du jeu, firent prendre
par le laquais le patient dsign, le firent coucher sur la couverture
qu'ils tenaient par les quatre coins, et le bernrent au milieu des
rires des assistants et des hues de la canaille.

Celui  qui cette injure fut faite tait le cadet d'une noble famille
florentine; il se nommait Mazzini. La honte qu'il prouva d'avoir ainsi
servi de jouet au prince et de rise  la valetaille, fut si grande,
qu'il quitta Naples le jour mme, se sauva  Rome, tomba malade en
arrivant et mourut au bout de quelques jours.

La cour de Toscane fit ses plaintes aux cabinets de Naples et de Madrid;
mais la mort d'un petit abb cadet de famille tait chose de trop peu
d'importance, pour qu'il ft fait droit par le pre du coupable et par
le coupable lui-mme.

On comprend que, tout entier abandonn  de pareils amusements, le roi,
enfant, s'ennuyt de la socit des gens instruits, et, jeune homme, en
et honte; aussi passait-il tout son temps soit  la chasse, soit 
la pche, soit  faire faire l'exercice aux enfants de son ge, qu'il
runissait dans la cour du chteau et qu'il armait de manches  balai,
nommant ces courtisans en herbe sergents, lieutenants, capitaines, et
frappant de son fouet ceux qui faisaient de fausses manoeuvres et de
mauvais commandements. Mais les coups de fouet d'un prince sont des
faveurs, et ceux qui, le soir venu, avaient reu le plus de coups de
fouet taient ceux qui se tenaient pour tre le plus avant dans les
bonnes grces de Sa Majest.

Malgr ce dfaut d'ducation, le roi conserva un certain bon sens qui,
lorsqu'on ne l'influenait pas dans un sens contraire, le menait au
juste et au vrai. Dans la premire partie de sa vie, celle qui fut
antrieure  la rvolution franaise, et tant qu'il ne craignit pas
l'invasion de ce qu'il appelait les mauvais principes, c'est--dire de
la science et du progrs, sachant lire et crire  peine, jamais il
ne refusait ni places ni pensions aux hommes qu'on lui assurait tre
recommandables par leurs connaissances; parlant le patois du mle, il
n'tait point insensible  un langage lev et loquent. Un jour, un
cordelier nomm le pre Fosco, perscut par les moines de son couvent
parce qu'il tait plus savant et meilleur prdicateur qu'eux, parvint
jusqu'au roi, se jeta  ses pieds et lui raconta tout ce que lui
faisaient souffrir leur ignorance et leur jalousie; le roi, frapp de
l'lgance de ses paroles et de la force de son raisonnement, le fit
causer longtemps; puis enfin il lui dit:

--Laissez-moi votre nom et rentrez dans votre couvent; je vous donne ma
parole d'honneur que le premier vch vacant sera pour vous.

Le premier vch qui vint  vaquer fut celui de Monopoli, dans la terre
de Bari, sur l'Adriatique.

Comme d'habitude, le grand aumnier prsenta au roi trois candidats,
de grande maison tous trois, pour remplir cette place; mais le roi
Ferdinand, secouant la tte:

--Pardieu! dit-il, depuis que vous tes charg des prsentations, vous
m'avez fait donner assez de mitres  des nes auxquels il et suffi de
mettre des bts; il me plat aujourd'hui de faire un vque de ma faon,
et j'espre qu'il vaudra mieux que tous ceux que vous m'avez mis sur la
conscience, et pour la nomination desquels je prie Dieu et saint Janvier
de me pardonner.

Et, biffant les trois noms, il crivit celui du pre Fosco.

Le pre Fosco fut, ainsi que l'avait prvu Ferdinand, un des vques les
plus remarquables du royaume, et, comme, un jour, quelqu'un qui
l'avait entendu prcher faisait compliment au roi, non-seulement sur
l'loquence, mais encore sur la conduite exemplaire de l'ex-cordelier:

--Je les choisirais bien toujours ainsi, rpondit Ferdinand; mais,
jusqu' prsent, je n'ai connu qu'un seul homme de mrite parmi les gens
d'glise; le grand aumnier ne me propose que des nes pour vques. Que
voulez-vous! le pauvre homme ne connat que ses confrres d'curie.

Ferdinand avait parfois une bonhomie de caractre qui rappelait celle de
son aeul Henri IV.

Un jour qu'il se promenait dans le parc de Caserte en habit militaire,
une paysanne s'approcha de lui et lui dit:

--On m'a assur, monsieur, que le roi se promenait souvent dans cette
alle; savez-vous si j'ai chance de le rencontrer aujourd'hui?

--Ma bonne femme, lui rpondit Ferdinand, je ne puis vous indiquer quand
le roi passera; mais, si vous avez quelque demande  lui faire, je puis
me charger de la lui transmettre, tant de service prs de lui.

--Eh bien, voici la chose, dit la femme: j'ai un procs et, comme, tant
une pauvre veuve, je n'ai point d'argent  donner au rapporteur, cet
homme le fait traner depuis trois ans.

--Avez-vous prpar une requte?

--Oui, monsieur; la voil.

--Donnez-la-moi et venez demain  la mme heure, je vous la rendrai
apostille par le roi.

--Et moi, dit la veuve, je n'ai que trois dindes grasses; mais, si vous
faites cela, les trois dindes sont  vous.

--Revenez demain avec vos trois dindes, la bonne femme, et vous
trouverez votre demande apostille.

La veuve fut exacte au rendez-vous, mais pas plus que le roi ne le fut
lui-mme. Ferdinand tenait la requte, la femme tenait les trois dindes;
il prit les trois dindes et la femme la requte.

Tandis que le roi ttait les dindes pour voir si elles taient
effectivement aussi grasses que la femme l'avait dit, la bonne femme
ouvrait la requte pour voir si elle tait rellement apostille.

Chacun avait tenu fidlement sa parole; la femme s'en alla de son ct,
le roi du sien.

Le roi entra dans la chambre de la reine, tenant ses trois dindes par
les pattes, et, comme Marie-Caroline regardait sans y rien comprendre
cette volaille qui se dbattait aux mains de son mari:

--Eh bien, lui dit-il, ma chre matresse, vous qui dites toujours que
je ne suis bon  rien, et que, si je n'tais pas n roi, je ne saurais
pas gagner mon pain, cependant voil trois dindes que l'on m'a donnes
pour une signature!

Et il raconta toute l'aventure  la reine.

--Pauvre femme! dit celle-ci quand il eut fini son rcit.

--Pourquoi, pauvre femme?

--Parce qu'elle a fait un mauvaise affaire. Croyez-vous donc que le
rapporteur aura gard  votre signature?

--J'y ai bien pens, dit Ferdinand avec un rire narquois; mais j'ai mon
ide.

Et, en effet, la reine avait raison: la recommandation de son auguste
poux ne fit pas le moindre effet sur le rapporteur, et le procs se
continua tout aussi lentement que par le pass.

La veuve revint  Caserte, et, comme elle ne savait pas le nom de
l'officier qui lui avait rendu service, elle demanda l'homme auquel elle
avait donn trois dindes.

L'aventure avait fait du bruit; on prvint le roi que la plaideuse tait
l.

Le roi la fit entrer.

--Eh bien, ma bonne femme, lui dit-il, vous venez m'annoncer que votre
procs est jug?

--Ah bien, oui! dit-elle, il faut que le roi n'ait pas grand crdit;
car, lorsque j'ai remis au rapporteur la requte apostille par Sa
Majest, il a dit: C'est bon, c'est bon! si le roi est press, il fera
comme les autres, il attendra. Aussi, ajouta-t-elle, si vous tes
un homme de conscience, vous me rendrez mes trois dindes, ou, tout au
moins, vous me les payerez.

Le roi se mit  rire.

--Avec la meilleure volont du monde, dit-il, je ne puis vous les
rendre; mais je puis vous les payer.

Et, prenant dans sa poche tout ce qu'il y avait de pices d'or, il les
lui donna.

--Quant  votre rapporteur, ajouta-t-il, nous sommes au 25 du mois de
mars: eh bien, vous verrez qu' la premire audience d'avril, votre
procs sera jug.

En effet, lorsque le rapporteur se prsenta  la fin du mois pour
toucher ses appointements, il lui fut dit, de la part du roi, par le
trsorier:

--Ordre de Sa Majest de ne vous payer que quand le procs qu'il vous a
fait l'honneur de vous recommander sera jug.

Comme l'avait prvu le roi, le procs fut jug  la premire audience.

Et l'on citait sur le roi,  Naples, nombre d'aventures de ce genre,
dont nous nous contenterons de rapporter deux ou trois.

Un jour qu'il chassait dans la fort de Persano avec la mme livre
que ses gardes, il rencontra une pauvre femme appuye  un arbre et
sanglotant.

Il lui adressa le premier la parole et lui demanda ce qu'elle avait.

--J'ai, rpondit-elle, que je suis veuve avec sept enfants; que, pour
toute fortune, j'ai un petit champ, et que ce petit champ vient d'tre
ravag par les chiens et les piqueurs du roi.

Puis, avec un mouvement d'paules et un redoublement de sanglots:

--Il est bien dur, ajouta-t-elle, d'tre les sujets d'un homme qui, pour
une heure de plaisir, n'hsite pas  ruiner toute une famille. Je vous
demande un peu pourquoi ce butor est venu dvaster mon champ!

--Ce que vous dites l est trop juste, ma bonne femme, rpondit
Ferdinand; et, comme je suis au service du roi, je lui porterai
vos plaintes, en supprimant, toutefois, les injures dont vous les
accompagnez.

--Oh! dis-lui ce que tu voudras, continua la femme exaspre; je n'ai
rien  attendre de bon d'un pareil goste, et il ne peut pas maintenant
me faire plus de mal qu'il ne m'en a fait.

--N'importe, dit le roi, fais-moi toujours voir le champ, afin que je
juge s'il est rellement aussi dvast que tu le dis.

La veuve le conduisit  son champ; la rcolte tait, en effet, foule
aux pieds des hommes, des chevaux et des chiens, et entirement perdue.

Alors, apercevant des paysans, le roi les appela et leur dit d'estimer
en conscience le dommage que la veuve avait pu prouver.

Ils l'estimrent vingt ducats.

Le roi fouilla dans sa poche, il en avait soixante.

--Voil, dit-il aux deux paysans, vingt ducats que je vous donne pour
votre arbitrage; quant aux quarante autres, ils sont pour cette pauvre
femme. C'est bien le moins, lorsque les rois font un dgt, qu'ils
payent le double de ce que payeraient de simples particuliers.

Un autre jour, une femme dont le mari venait d'tre condamn  mort,
part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui a dfendu le condamn et
vient  pied  Naples pour demander la grce de son mari. C'tait chose
facile que d'aborder le roi, toujours courant  pied ou  cheval par les
rues de Tolde et par la rivire de Chiaa; cette fois, malheureusement
ou plutt heureusement pour la suppliante, le roi n'tait ni au palais,
ni  Chiaa, ni  Tolde; il tait  Capodimonte; c'tait la saison des
becfigues, et son pre Charles III, de cyngtique mmoire, avait fait
btir le chteau, qui avait cot plus de douze millions, dans le
seul but de se trouver sur le passage de ce petit gibier si estim des
gourmands.

La pauvre femme tait crase de fatigue, elle venait de faire cinq
lieues tout courant. Elle se prsenta  la porte du palais royal, et,
apprenant que Ferdinand tait  Capodimonte, elle demanda au chef du
poste la permission d'attendre le roi; le chef du poste, touch de
compassion en voyant ses larmes et en apprenant le sujet qui les faisait
couler, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la premire marche de
l'escalier par lequel le roi devait monter au palais; mais, quelle que
ft la proccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte que
l'inquitude, et, aprs avoir, pendant quelques heures, lutt en vain
contre le sommeil, elle renversa sa tte contre le mur, ferma les yeux
et s'endormit.

Elle dormait  peine depuis un quart d'heure lorsque revint le roi, qui
tait un admirable tireur, et qui avait t, ce jour-l, plus adroit
encore que d'habitude; il tait donc dans une disposition d'esprit des
plus bienveillantes, quand il aperut la bonne femme qui l'attendait. On
voulut la rveiller; mais le roi fit signe qu'on ne la dranget point;
il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosit mle d'intrt,
et, voyant le bout de sa ptition qui sortait de sa poitrine, il la tira
doucement, la lut, et, ayant demand une plume et de l'encre, il
crivit au bas: _Fortuna e duorme_, ce qui correspond  peu prs  notre
proverbe: _La fortune vient en dormant_, et signa: FERDINAND B.

Aprs quoi, il ordonna de ne rveiller la paysanne sous aucun prtexte,
dfendit qu'on la laisst pntrer jusqu' lui, veilla  ce qu'il ft
sursis  l'excution et replaa la ptition  l'endroit o il l'avait
prise.

Au bout d'une demi-heure, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si
le roi tait rentr et apprit qu'il venait de passer devant elle, tandis
qu'elle dormait.

Sa dsolation fut grande! elle avait manqu l'occasion qu'elle tait
venue chercher de si loin et avec tant de fatigue! Elle supplia le chef
du poste de lui permettre d'attendre que le roi sortit; le chef du poste
rpondit que la chose lui tait positivement dfendue; la paysanne, au
dsespoir, repartit pour Aversa.

Sa premire visite,  son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donn
le conseil d'aller implorer la clmence du roi; elle lui raconta ce qui
s'tait pass et comment, par sa faute, elle avait laiss chapper une
occasion dsormais introuvable; l'avocat avait des amis  la cour, il
lui dit de rendre la ptition, et qu'il aviserait au moyen de la faire
tenir au roi.

La femme remit  l'avocat la ptition demande; par un mouvement
machinal, celui-ci l'ouvrit; mais  peine y eut-il jet les yeux,
qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation o l'on se trouvait, le
proverbe consolateur crit et sign de la main du roi quivalait  une
grce, et, en effet, sur les instances de l'avocat, sur la production de
l'apostille du roi, et surtout grce  l'ordre donn directement par le
roi, huit jours aprs, le prisonnier tait rendu  la libert.

Le roi Ferdinand n'tait rien moins que difficile dans la recherche
de ses amours. En gnral, peu lui importaient le rang et l'ducation,
pourvu que la femme ft jeune et belle; il avait, dans toutes les
forts o il prenait le plaisir de la chasse, de jolies petites maisons
composes de quatre ou cinq pices, trs-simplement mais trs-proprement
meubles; il s'y arrtait pour y djeuner, pour y dner, ou pour y
prendre simplement quelques heures de repos. Chacune de ces petites
maisons tait tenue par une htesse, toujours choisie parmi les plus
jeunes et les plus belles filles des villages voisins, et, comme il
disait un jour au valet de chambre qui avait dans ses attributions celle
de veiller  ce que son matre ne retrouvt pas trop souvent les mmes
visages: Prends garde que la reine ne sache ce qui se passe ici! le
valet de chambre, qui avait son franc parler, lui rpondit:

--Bon! n'ayez souci, sire: Sa Majest la reine en fait bien d'autres, et
n'y met pas tant de prcautions!

--Chut! rpondit le roi, il n'y a point de mal, cela croise les races.

Et, en effet, le roi, voyant que la reine se gnait si peu, avait jug
 propos de ne pas se gner non plus  son tour, et il avait fini par
fonder sa fameuse colonie de San-Leucio,  la tte de laquelle, comme
nous l'avons racont, il avait mis le cardinal Fabrizio Ruffo. Cette
colonie compta jusqu' cinq ou six cents habitants, qui,  la condition
que les maris et les pres ne verraient jamais entrer le roi Ferdinand
dans leur maison et n'auraient jamais la prtention de se faire ouvrir
une porte qui aurait ses raisons de rester ferme, jouissaient de toute
sorte de privilges, comme, par exemple, d'tre exempts du service
militaire, d'avoir des tribunaux particuliers, de se marier sans avoir
besoin de la permission des parents, et enfin d'tre dots directement
par le roi quand ils se mariaient. Il en rsulta que la population de
cette autre Salente, fonde par cet autre Idomne, devint une espce
de collection de mdailles frappes directement par le roi, et o les
antiquaires retrouveront encore le type bourbonien, lorsqu'il aura
disparu du reste du monde.

D'aprs toutes les anecdotes que nous venons de raconter, il est facile
de voir que le roi Ferdinand, comme l'avait parfaitement dcouvert son
prcepteur le prince de San-Nicandro n'tait point naturellement cruel;
seulement, sa vie,  l'poque o nous sommes arrivs, c'est--dire 
l'an 1798, pouvait dj se sparer en deux phases:

Avant la rvolution franaise,--aprs la rvolution franaise.

Avant la rvolution franaise, c'est l'homme que nous avons vu,
c'est--dire naf, spirituel, port au bien plutt qu'au mal.

Aprs la rvolution franaise, c'est l'homme que nous verrons,
c'est--dire craintif, implacable, dfiant, et port, au contraire,
plutt au mal qu'au bien.

Dans l'espce de portrait moral que nous venons de tracer un peu
longuement peut-tre, mais par des faits et non par des paroles, nous
avons eu pour but de faire connatre l'trange personnalit du roi
Ferdinand: de l'esprit naturel, pas d'ducation, l'insouciance de toute
gloire, l'horreur de tout danger, pas de sensibilit, pas de coeur, la
luxure permanente, le parjure tabli en principe, la religion du pouvoir
royal pousse aussi loin que chez Louis XIV, le cynisme de la vie
politique et de la vie prive mis au grand jour par le mpris profond
qu'il faisait des grands seigneurs qui l'entouraient, et dans lesquels
il ne voyait que des courtisans; du peuple sur lequel il marchait et
dans lequel il ne voyait que des esclaves; des instincts infrieurs qui
l'attiraient vers les amours grossiers, des amusements physiques qui
tendaient  matrialiser incessamment le corps aux dpens de l'esprit,
voil sur quelles donnes il faut juger l'homme qui monta sur le trne
presque aussi jeune que Louis XIV, qui mourut presque aussi vieux que
lui, qui rgna de 1759  1825, c'est--dire soixante-six ans, y compris
sa minorit; sous les yeux duquel s'accomplit, sans qu'il st mesurer la
hauteur des vnements et la profondeur des catastrophes, tout ce qui
se fit de grand dans la premire moiti du sicle prsent et dans la
dernire moiti du sicle pass. Napolon tout entier passa dans son
rgne; il le vit natre et grandir, dcrotre et tomber; n seize ans
avant lui, il le vit mourir cinq ans avant lui, et se trouva enfin, sans
avoir d'autre valeur que celle d'un simple comparse royal, ml comme un
des principaux acteurs  ce drame gigantesque qui bouleversa le monde,
de Vienne  Lisbonne et du Nil  la Moskova.

Dieu le nomma Ferdinand IV, la Sicile le nomma Ferdinand III, le congrs
de Vienne le nomma Ferdinand Ier, les lazzaroni le nommrent le roi
Nasone.

Dieu, la Sicile et le congrs se tromprent; un seul de ses trois noms
fut vraiment populaire et lui resta c'est celui qui lui fut donn par
les lazzaroni.

Chaque peuple a eu son roi qui a rsum l'esprit de la nation: les
cossais ont eu ROBERT BRUCE, les Anglais ont eu HENRI VIII, les
Allemands ont eu MAXIMILIEN, les Russes ont eu IVAN LE TERRIBLE, les
Polonais ont eu JEAN SOBIESKI, les Espagnols ont eu CHARLES-QUING, les
Franais ont eu HENRI IV, les Napolitains ont eu NASONE.




                                   XVIII

                                 LA REINE


Marie-Caroline, archiduchesse d'Autriche, avait quitt Vienne au
mois d'avril 1768, pour venir pouser Ferdinand IV  Naples. La fleur
impriale entra dans son futur royaume avec le mois du printemps;
elle avait seize ans  peine, tant ne en 1752; mais, fille chrie de
Marie-Thrse, elle arrivait avec un sens bien suprieur  son ge; elle
tait, d'ailleurs, plus qu'instruite, elle tait lettre; elle tait
plus qu'intelligente, elle tait philosophe; il est vrai qu' un moment
donn, cet amour de la philosophie se changea en haine contre ceux qui
la pratiquaient.

Elle tait belle dans la complte acception du mot, et, lorsqu'elle
le voulait, charmante; ses cheveux taient d'un blond dont l'or
transparaissait sous la poudre; son front tait large, car les soucis
du trne, de la haine et de la vengeance n'y avaient point encore creus
leurs sillons; ses yeux pouvaient le disputer en transparence  l'azur
du ciel sous lequel elle venait rgner; son nez droit, son menton
lgrement accentu, signe de volont absolue, lui faisaient un profil
grec; elle avait le visage ovale, les lvres humides et carmines, les
dents blanches comme le plus blanc ivoire; enfin un cou, un sein et des
paules de marbre, dignes des plus belles statues retrouves  Pompi
et  Herculanum, ou venues  Naples du muse Farnse, compltaient
ce splendide ensemble. Nous avons vu, dans notre premier chapitre, ce
qu'elle conservait de cette beaut, trente ans aprs.

Elle parlait correctement quatre langues: l'allemand d'abord, sa langue
maternelle, puis le franais, l'espagnol et l'italien; seulement, en
parlant, et surtout quand un sentiment violent l'inspirait, elle avait
un lger dfaut de prononciation pareil  celui d'une personne qui
parlerait avec un caillou dans la bouche; mais ses yeux brillants et
mobiles, mais la nettet de ses penses surtout avaient bientt raison
de ce lger dfaut.

Elle tait altire et orgueilleuse comme il convenait  la fille de
Marie-Thrse. Elle aimait le luxe, le commandement, la puissance. Quant
aux autres passions qui devaient se dvelopper en elle, elles taient
encore enfermes sous la virginale enveloppe de la fiance de seize ans.

Elle arrivait avec ses rves de posie allemande, dans ce pays inconnu,
_o les citrons mrissent_, comme a dit le pote germain; elle venait
habiter la contre heureuse, la _campania felice_, o naquit le
Tasse, o mourut Virgile. Ardente de coeur, potique d'esprit, elle se
promettait de cueillir d'une main au Pausilippe le laurier qui poussait
sur la tombe du pote d'Auguste, de l'autre celui qui ombrageait 
Sorrente le berceau du chantre de Godefroy. L'poux auquel elle tait
fiance avait dix ans; tant jeune et de grande race, sans doute il
tait beau, lgant et brave. Serait-il Euryale ou Tancrde, Nisus
ou Renaud? Elle tait dispose, elle,  devenir Camille ou Herminie,
Clorinde ou Didon.

Elle trouva,  la place de sa fantaisie juvnile et de son rve
potique, l'homme que vous connaissez, avec un gros nez, de grosses
mains, de gros pieds, parlant le dialecte du mle avec des gestes de
lazzarone.

La premire entrevue eut lieu le 12 mai  Portella, sous un pavillon de
soie brod d'or; la princesse tait accompagne de son frre Lopold,
qui tait charg de la remettre aux mains de son poux. Comme Joseph II
son frre, Lopold II tait nourri de maximes philosophiques; il voulait
introduire force rformes dans ses tats, et, en effet, la Toscane se
souvient qu'entre autres rformes, la peine de mort fut abolie sous son
rgne.

De mme que Lopold tait le parrain de sa soeur, Tanucci tait le
tuteur du roi. Au premier regard qu'changrent la jeune reine et le
vieux ministre, ils se dplurent rciproquement. Caroline devina en lui
l'ambitieuse mdiocrit qui avait enlev  son poux, en le maintenant
dans son ignorance native, tous les moyens d'tre un jour un grand roi,
ou tout simplement mme un roi. Sans doute, elle et reconnu le gnie
d'un poux qui lui et t suprieur, et, dans son admiration pour lui,
elle et probablement t alors reine soumise, pouse fidle; il n'en
fut point ainsi; elle reconnut, au contraire, l'infriorit de son
poux, et, de mme que sa mre avait dit  ses Hongrois: _Je suis le
roi Marie-Thrse_, elle dit aux Napolitains: _Je suis le roi
Marie-Caroline_.

Ce n'tait point ce que voulait Tanucci; il ne voulait ni roi ni reine,
il voulait tre premier ministre.

Par malheur, il y avait, dans les clauses du contrat de mariage des
augustes poux, un petit article qui s'tait gliss sans que Tanucci,
qui ne connaissait point encore la jeune archiduchesse, y et attach
grande importance: Marie-Caroline avait le droit d'assister aux conseils
d'tat, du moment qu'elle aurait donn  son poux un hritier de la
couronne.

C'tait une fentre que la cour d'Autriche ouvrait sur celle de Naples.
Jusque-l, l'influence--qui, sous Philippe II et Ferdinand VII, tait
venue de France,--Charles III tant mont sur le trne d'Espagne, venait
naturellement de Madrid.

Tanucci comprit que, par cette fentre ouverte pour Marie-Caroline,
entrait l'influence autrichienne.

Il est vrai qu'ayant donn, cinq ans seulement aprs son mariage, un
hritier  la couronne, Marie-Caroline ne jouit que vers l'anne 1774 du
privilge qui lui tait accord.

En attendant, aveugle par des illusions qu'elle s'obstinait 
conserver, Marie-Caroline espra qu'elle pourrait faire une ducation
compltement nouvelle  son mari; cela lui parut d'autant plus facile
que sa science  elle avait frapp Ferdinand d'tonnement. Aprs avoir
entendu causer Caroline avec Tanucci et les quelques rares personnes
instruites de sa cour, il se frappait la tte avec stupfaction en
disant:

--La reine sait tout!

Plus tard, lorsqu'il eut vu o cette science le conduisait et combien
elle le faisait dvier de la route qu'il et voulu suivre, il ajoutait 
ces mots: _La reine sait tout!_

--Et cependant elle fait plus de sottises que moi, qui ne suis qu'un
ne!

Mais il n'en commena pas moins  subir l'influence de cet esprit
suprieur, et il se soumit aux leons qu'elle lui proposa: elle lui
apprit littralement, comme nous l'avons dj dit,  lire et  crire;
mais ce qu'elle ne put lui apprendre, ce furent ces faons lgantes
des cours du Nord, ce soin de soi-mme, si rare surtout dans les pays
chauds, o l'eau devrait tre non-seulement un besoin, mais encore un
plaisir; cette sympathie fminine pour les fleurs et pour les parfums
que la toilette leur demande; ce babillage doux et charmant, enfin, qui
semble emprunt moiti au murmure des ruisseaux, moiti au ramage des
fauvettes et des rossignols.

La supriorit de Caroline humiliait Ferdinand; la grossiret de
Ferdinand rpugnait  Caroline.

Il est vrai que cette supriorit, incontestable aux yeux de son
poux, prvenu, pouvait tre,  la rigueur, conteste par les gens
vritablement instruits, qui ne voyaient dans le bavardage de la reine
que le rsultat de cette science superficielle qui gagne en tendue ce
qu'elle perd en profondeur. Peut-tre, en effet, en la jugeant comme
elle devait tre juge, et-on trouv en elle plus de babil que de
raisonnement, et surtout ce pdantisme particulier aux princes de la
maison de Lorraine dont taient si profondment atteints ses frres
Joseph et Lopold: Joseph parlant toujours sans jamais laisser 
personne le temps de lui rpondre; Lopold, vritable matre d'cole,
plus fait pour tenir la frule d'Orbelius que le sceptre de Charlemagne.

Ainsi tait la reine. Elle avait un petit manuscrit d'criture
trs-fine, compos par elle-mme  son usage et contenant les opinions
des philosophes depuis Pythagore jusqu' Jean-Jacques Rousseau, et,
lorsqu'elle devait recevoir des hommes sur lesquels elle voulait faire
une certaine impression, elle repassait son manuscrit, et, selon les
circonstances, plaait dans sa conversation les maximes qu'il contenait.

Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que, tout en faisant l'esprit fort,
la reine donnait dans toutes les superstitions populaires qui agitaient
les classes infrieures de la population de Naples.

Nous citerons deux exemples de cette superstition; nous avons  peindre
dans le livre que nous crivons non-seulement des rois, des princes,
des courtisans, des hommes qui sacrifient leur vie  un principe et des
hommes qui sacrifient tous les principes  l'or et aux faveurs, mais
encore un peuple mobile, superstitieux, ignorant, froce: disons donc 
l'aide de quels moyens ce peuple est soulev ou calm.

Ce qui soulve l'Ocan, c'est la tempte; ce qui soulve le peuple de
Naples, c'est la superstition.

Il y avait  Naples une femme que l'on appelait la _sainte des pierres_.

Elle prtendait, sans tre aucunement malade, rendre tous les jours
une certaine quantit de petites pierres qu'elle distribuait comme des
reliques, vu son tat de sant, aux fidles qui avaient foi en elles.
Ces pierres, nonobstant le chemin qu'elles avaient suivi pour arriver 
la lumire, avaient le privilge de faire des miracles, et, au bout
de quelque temps, taient entres en concurrence avec les reliques des
saints les plus accrdits de Naples.

Cette prtendue sainte, quoique non malade, avait t, sur la demande
de son confesseur et de son mdecin, transporte au grand hpital des
Pellegrini de Naples, o elle jouissait de la nourriture des directeurs
et de la plus belle chambre de l'tablissement. Une fois tablie dans
cette chambre, grce  la connivence du confesseur et des chirurgiens
qui y trouvaient leur compte, elle jouait  grand orchestre la farce de
la vente des pierres miraculeuses.

Nous disons  tort la _vente_; non, les pierres ne se vendaient pas,
elles se donnaient; mais la sainte, qui avait fait voeu de ne pas
toucher d'argent monnay, acceptait des vtements, des bijoux, des
cadeaux de toute espce enfin, en toute humilit et pour l'amour du
Seigneur.

Ce petit commerce, dans tout autre pays que Naples, et conduit la
prtendue sainte  la police correctionnelle ou aux Petites-Maisons; 
Naples, c'tait un miracle de plus, voil tout.

Eh bien, la reine fut une des plus ardentes adeptes de la _sainte des
pierres_; elle lui envoyait des prsents et lui crivait elle-mme--la
reine tait prodigue de son criture--pour se recommander  ses prires,
sur lesquelles elle comptait pour l'accomplissement de ses voeux.

On comprend que, du moment qu'on vit la reine en personne et une
reine philosophe, recourir  la sainte, les doutes, s'il en restait,
disparurent ou firent semblant de disparatre.

La science seule resta incrdule.

Or, la science,  cette poque, la science mdicale voulons-nous dire,
tait reprsente par ce mme Dominique Cirillo, que nous avons vu
apparatre au palais de la reine Jeanne pendant cette soire d'orage
o l'envoy de Championnet aborda avec tant de difficult le rocher sur
lequel est bti le palais; or, Dominique Cirillo, homme de progrs, qui
et voulu voir sa patrie suivre le mouvement de la terre, auquel elle
semblait ne point participer, Dominique Cirillo jugea honteux
pour Naples, au moment o clataient sur le monde les lumires
encyclopdiques, d'y laisser jouer cette comdie  peine digne de
s'accomplir dans les tnbres du XIIe ou du XIIIe sicle.

Il commena, en consquence, par aller trouver le chirurgien qui
servait de compre  la sainte et essaya d'obtenir de lui l'aveu de sa
fourberie.

Le chirurgien affirma qu'il y avait miracle.

Dominique Cirillo lui offrit, s'il voulait dire la vrit, de
l'indemniser personnellement de la perte qu'amnerait pour lui la
connaissance de cette vrit.

Le chirurgien persista dans son dire.

Cirillo vit qu'il y avait deux fourbes  dmasquer au lieu d'un.

Il se procura plusieurs des pierres rejetes par la sainte, les examina,
se convainquit que les unes taient de simples cailloux ramasss au bord
de la mer, les autres de la terre calcaire durcie, les autres, enfin,
des pierres ponces; aucune n'tait du genre de celles qui peuvent se
former dans le corps humain  la suite de la pierre ou de la gravelle.

Le savant, ses pierres en main, fit une nouvelle dmarche prs du
chirurgien; mais celui-ci s'entta  soutenir sa sainte.

Cirillo comprit qu'il fallait en finir par un grand acte de publicit.

Comme son talent et son autorit dans la science mdicale mettaient en
quelque sorte tous les hpitaux sous sa juridiction, il fit, un beau
matin, irruption dans le grand hpital, suivi de plusieurs mdecins et
chirurgiens qu'il avait runis  cet effet, entra dans la chambre de la
sainte et visita son produit de la nuit.

Elle avait quatorze pierres  mettre  la disposition des fidles.

Cirillo la fit enfermer et veiller pendant deux ou trois jours, et
elle continua de produire des pierres selon son habitude; seulement, le
nombre des pierres variait, mais toutes taient de la mme nature que
celle que nous avons dites.

Cirillo recommanda  l'lve qu'il avait mis de garde auprs d'elle de
la surveiller avec le plus grand soin: celui-ci remarqua que la sainte
tenait habituellement les mains dans ses poches, et, de temps en temps,
les portait  sa bouche, comme quelqu'un qui mangerait des pastilles.

L'lve la fora de tenir les mains hors de ses poches et l'empcha de
les porter  sa bouche.

La sainte, qui ne voulait pas se trahir en se mettant en opposition
ouverte avec son gardien, demanda une prise de tabac, et, en portant les
doigts  son nez, porta en mme temps la main  sa bouche, et, dans ce
mouvement, parvint  avaler trois ou quatre pierres.

Il est vrai que ce furent les dernires: le jeune homme avait surpris
l'escamotage; il la saisit par les deux mains, et fit entrer des femmes
qui, par son ordre, ou plutt par celui de Cirillo, dshabillrent la
sainte.

On trouva un sac  l'intrieur de sa chemise; il contenait cinq cent
seize petites pierres.

En outre, elle portait au cou un amulette, que, jusque-l, on avait pris
pour un reliquaire et qui, de son ct, en contenait environ six cents.

Procs-verbal fut dress du tout, et Cirillo traduisit la sainte devant
le tribunal de police correctionnelle sous prvention d'escroquerie. Le
tribunal la condamna  trois mois de prison.

On trouva dans la chambre de la sainte une malle pleine de vaisselle
d'argent, de bijoux, de dentelles, d'objets prcieux; plusieurs de
ces objets et des plus prcieux lui venaient de la reine, dont elle
produisit les lettres au tribunal.

La reine fut furieuse, et cependant le procs avait eu un tel clat,
qu'elle n'osa tirer cette femme des mains de la justice; mais sa
vengeance poursuivit Cirillo, et il dut  cette circonstance les
perscutions qu'il avait prouves, et qui, de l'homme de science,
firent l'homme de rvolution.

Quant  la sainte, malgr le procs-verbal de Cirillo, malgr le
jugement du tribunal qui la dclarait coupable, Naples ne manqua pas de
coeurs pleins de foi qui continurent de lui envoyer des prsents et de
se recommander  ses prires.

Le second exemple de superstition que nous nous sommes engag  citer de
la part de la reine est celui que nous allons raconter.

Il y avait  Naples, vers 1777, c'est--dire  l'poque de la naissance
de ce mme prince Franois que nous avons vu apparatre sur la galre
capitane, arriv alors  l'ge d'homme et duquel il a t question
depuis comme protecteur du cavalier San-Felice, il y avait un frre
minime, g de quatre-vingts ans, qui tait arriv  se faire une
rputation de saintet, propage par son couvent, auquel cette
rputation tait trs-profitable; les moines ses collgues avaient
rpandu le bruit que la calotte que le bonhomme portait habituellement
avait reu du ciel la facult de faciliter le travail des femmes
enceintes, de sorte que de tous cts on s'arrachait la sainte calotte,
que les moines ne laissaient, comme on le pense bien, sortir du couvent
qu' prix d'or. Les femmes qui,  la suite de l'emploi de la calotte,
avaient des couches heureuses, le criaient tout haut, et fortifiaient
ainsi la rputation de la bienheureuse calotte; celles qui accouchaient
difficilement ou mme qui mouraient, taient accuses de n'avoir pas eu
la foi, et la calotte ne souffrait pas de l'accident.

Caroline, dans les derniers jours de sa grossesse, prouva qu'elle tait
femme avant d'tre reine et philosophe: elle envoya chercher la calotte
en disant que, par chaque jour qu'elle la garderait, elle enverrait cent
ducats au couvent.

Elle la garda cinq jours  la grande joie des religieux, mais au grand
dsespoir des autres femmes en couches, qui taient obliges de
courir toutes les chances de la parturition, sans y tre aides par la
bienheureuse relique.

Nous ne pourrions dire si la calotte du minime porta bonheur  la reine;
mais,  coup sur, elle ne porta point bonheur  Naples. Lche et faux
comme prince, Franois fut faux et cruel comme roi.

Cette manie de faire de la science, qui tait commune  Caroline et 
ses frres Joseph et Lopold, tait telle, que le jeune prince Charles,
duc de Pouille, hritier de la couronne, qui tait n en 1775, et dont
la naissance avait ouvert  sa mre la porte du Conseil d'tat, tant
tomb malade en 1780, et les plus clbres mdecins ayant t appels
pour lui donner des soins, Caroline, non point avec les angoisses
d'une mre, mais avec l'aplomb d'un professeur, se mlait  toutes les
consultations, donnant son avis et cherchant  prendre une influence sur
le traitement que l'on faisait suivre  l'enfant.

Ferdinand, qui se contentait d'tre pre et qui tait dsol, il faut
lui rendre cette justice, de voir l'hritier prsomptif marcher  une
mort certaine, ne put, un jour, supporter une froide dissertation de la
reine sur les causes de la goutte, tandis que son enfant agonisait de
la petite vrole; voyant alors que, malgr les gestes ritrs qui lui
imposaient silence, elle continuait de discuter, il se leva et la prit
par la main en lui disant:

--Mais ne comprends-tu pas qu'il ne suffit point d'tre reine pour
savoir la mdecine et qu'il faut encore l'avoir apprise? Je ne suis
qu'un ne, moi, je le sais; aussi je me contente de me taire et de
pleurer. Fais comme moi, ou va-t'en.

Et, comme elle voulait continuer d'exposer sa thorie, il la mit  la
porte en la poussant un peu plus violemment qu'elle n'y tait habitue,
et en pressant sa sortie avec un geste du pied qui appartenait bien plus
 un lazzarone qu' un roi.

Le jeune prince mourut, au grand dsespoir de son pre; quant 
Caroline, elle se contenta, pour toute consolation, de lui rpter les
paroles de la Spartiate, que le pauvre roi n'avait jamais entendues et
dont il apprcia mal le sublime stocisme:

--Lorsque je le mis au monde, je savais qu'il tait condamn  mourir un
jour.

On comprend que deux individus de caractres si opposs ne pouvaient
demeurer en bonne intelligence; aussi, quoique les mmes motifs de
strilit n'existassent point entre Ferdinand et Caroline qu'entre Louis
XVI et Marie-Antoinette, les commencements de leur union, si prolifique
depuis, ne brillent-ils point par leur fcondit.

En effet, en jetant les yeux sur l'arbre gnalogique dress par
del Pozzo, je trouve que le premier n du mariage de Ferdinand et de
Caroline est la jeune princesse Marie-Thrse, qui voit le jour en 1772,
devient archiduchesse en 1790, impratrice en 1792, et meurt en 1803.

Quatre ans s'taient donc passs sans que l'union des deux poux portt
ses fruits; il est vrai qu' partir de ce moment, l'avenir rpara les
lenteurs du pass: treize princes ou princesses vinrent tmoigner que
les rapprochements des deux poux taient presque aussi frquents que
leurs querelles; il est donc probable que, si un sentiment de rpulsion
instinctive loigna d'abord Caroline de son poux, un calcul politique
l'en rapprocha bientt. Une femme jeune, belle, ardente comme tait la
reine, avait, du moment qu'elle eut bien tudi le temprament de son
poux, toujours  sa disposition un moyen de l'amener  faire ce qu'elle
voulait. En effet, Ferdinand n'avait jamais rien su refuser 
une matresse,  plus forte raison  sa femme--et quelle
femme!--Marie-Caroline d'Autriche, c'est--dire une des femmes les plus
sduisantes qui aient jamais exist.

Ce qui avait surtout contribu d'abord  loigner cette nature fine et
sensitive de cette autre nature sensuelle et vulgaire, c'tait le ct
lazzarone de Ferdinand. Ainsi, par exemple, chaque fois que le roi
allait entendre l'opra  San-Carlo, il se faisait apporter dans sa loge
un souper. Ce souper, plus substantiel que dlicat, et t incomplet
sans le plat de macaroni national; mais c'tait moins le macaroni en
lui-mme qu'apprciait le roi que le triomphe populaire qu'il tirait
de sa manire de le manger. Les lazzaroni ont, dans l'inglutition de ce
plat, une adresse manuelle toute particulire qu'ils doivent au
mpris qu'ils font de la fourchette; or, Ferdinand, qui en toute chose
ambitionnait d'tre le roi des lazzaroni, ne manquait jamais de prendre
son plat sur la table, de s'avancer sur le devant de la loge, et, au
milieu des applaudissements du parterre, de manger son macaroni  la
manire de Polichinelle, le patron des mangeurs de macaroni.

Un jour qu'il s'tait livr  cet exercice en prsence de la reine et
qu'il avait t couvert d'applaudissements, la reine n'y put tenir, elle
se leva et sortit en faisant signe  ses deux femmes, la San-Marco et la
San-Clemente, de la suivre.

Lorsque le roi se retourna, il trouva la loge vide.

Et cependant, l'histoire consacre un plaisir de ce genre partag par
Caroline; mais alors la reine tait amoureuse de son premier amour et
aussi timide  cette poque qu'elle fut depuis impudente; elle avait
trouv, dans la mascarade  visage dcouvert que nous allons raconter,
un moyen de se rapprocher de ce beau prince Caramanico que nous avons vu
mourir si prmaturment  Palerme.

Le roi avait form un rgiment de soldats qu'il prenait plaisir 
faire manoeuvrer et qu'il appelait ses Liparotis, parce que ceux qui le
composaient taient presque tous tirs des les Lipariotes.

Nous avons dit plus haut que Caramanico tait capitaine dans ce
rgiment, dont le roi tait colonel.

Un jour, le roi ordonna une grande revue de son rgiment privilgi
dans la plaine de Portici, au pied de ce Vsuve, ternelle menace de
destruction et de mort. On dressa des tentes magnifiques sous
lesquelles on transporta du chteau royal des vins de tous les pays, des
comestibles de toutes les espces. Une de ces tentes tait occupe par
le roi en habit d'htelier, c'est--dire vtu d'une jaquette et d'une
culotte de toile blanche, la tte orne du bonnet de coton traditionnel,
et les flancs serrs par une ceinture de soie rouge dans laquelle tait
pass, au lieu de l'pe avec laquelle Vatel se coupa la gorge, un
immense couteau de cuisine.

Jamais le roi ne s'tait senti si fort  son aise que sous ce costume;
il et voulu pouvoir le garder toute sa vie.

Dix ou douze garons d'auberge, vtus comme lui, se tenaient prts 
obir aux ordres du matre et  servir officiers et soldats.

C'taient les premiers seigneurs de la cour, l'aristocratie du Livre
d'or de Naples.

L'autre tente tait occupe par la reine, vtue, en htesse
d'opra-comique, d'une jupe de soie bleu de ciel, d'un casaquin noir
brod d'or, d'un tablier cerise brod d'argent; elle avait une parure
complte de corail rose, collier, boucles d'oreilles, bracelets; le sein
et les bras  moiti nus, et ses cheveux, sans poudre, c'est--dire
dans toute leur luxuriante abondance et avec l'clat d'une gerbe dore,
taient retenus, comme une cascade prte  rompre sa digue, par une
rsille d'azur.

Une douzaine de jeunes femmes de la cour, vtues de leur ct en
camristes de thtre, avec toute l'lgance et les raffinements de
coquetterie qui pouvaient faire ressortir les avantages naturels de
chacune d'elles, lui faisait un escadron volant qui n'avait rien 
envier  celui de la reine Catherine de Mdicis.

Mais, nous l'avons dit, au milieu de cette mascarade  visage dcouvert,
l'amour seul avait un masque. En allant et venant entre les tables,
Caroline effleurait de sa robe, laissant voir le bas d'une jambe
adorable, l'uniforme d'un jeune capitaine qui n'avait de regards que
pour elle et qui ramassait et pressait sur son coeur le bouquet qu'elle
laissait tomber de sa poitrine en lui versant  boire. Hlas! un de ces
deux coeurs qui battaient si ardemment au souffle du mme amour s'tait
dj teint; l'autre battait encore, mais au dsir de la vengeance, aux
esprances de la haine.

Quelque chose de pareil se passait dix ans plus tard au Petit-Trianon,
et une comdie pareille,  laquelle ne se mlait point, il est vrai, une
soldatesque grossire, se jouait entre le roi et la reine de France. Le
roi tait le meunier, la reine la meunire, et le garon meunier, qu'il
s'appelt Dillon ou Coigny, ne le cdait en rien en lgance, en beaut
et mme en noblesse au prince Caramanico.

Quoi qu'il en soit, le temprament ardent du roi s'accommodait mal des
caprices conjugaux de Caroline, et il offrait  d'autres femmes
cet amour que la sienne mprisait; mais Ferdinand tait d'une telle
faiblesse avec la reine, qu' certaines heures il ne savait pas mme
garder le secret des infidlits qu'il lui faisait; alors, non point
par jalousie, mais pour qu'une rivale ne lui ravit pas cette influence
 laquelle elle aspirait, la reine feignait un sentiment qu'elle
n'prouvait point, et finissait par faire exiler celle dont son mari lui
avait livr le nom. C'est ce qui arriva  la duchesse de Luciano, que
le roi lui-mme avait dnonce  sa femme, et que celle-ci fit relguer
dans ses terres. Indigne de la faiblesse de son royal amant, la
duchesse s'habilla en homme, vint se poster sur le passage du roi et
l'accabla de reproches. Le roi reconnut ses torts, tomba aux genoux de
la duchesse, lui demanda mille fois pardon; mais elle n'en fut pas moins
force de quitter la cour, d'abandonner Naples, de se retirer dans ses
terres enfin, d'o le roi n'osa la rappeler qu'au bout de sept ans!

Une conduite contraire valut une punition semblable  la duchesse de
Cassano-Serra. Vainement le roi lui avait fait une cour assidue, elle
avait obstinment rsist. Le roi, aussi indiscret dans ses revers que
dans ses triomphes, avoua  la reine d'o venait sa mauvaise humeur;
Caroline, pour laquelle une trop grande vertu tait un reproche vivant,
fit exiler la duchesse de Cassano-Serra pour sa rsistance comme elle
avait fait exiler la duchesse de Luciano pour sa faiblesse.

Cette fois encore, le roi la laissa faire.

Il est vrai que parfois aussi la patience chappait au roi.

Un jour, la reine, n'ayant point par hasard  s'en prendre  une
favorite, s'en prit  un favori: c'tait le duc d'Altavilla, contre
lequel elle croyait avoir quelque motif de plainte; or, comme dans
ses emportements, cessant d'tre matresse d'elle-mme, la reine ne
mnageait point ses injures, elle s'oublia jusqu' dire au duc qu'il
achetait la faveur du roi par des complaisances indignes d'un galant
homme.

Le duc d'Altavilla, bless dans sa dignit, alla aussitt trouver le
roi, lui raconta ce qui venait d'arriver, et lui demanda la permission
de se retirer dans ses terres. Le roi, furieux, passa  l'instant mme
chez la reine, et, comme, au lieu de l'apaiser, elle l'irritait encore
par des rponses acerbes, il lui envoya, toute fille de Marie-Thrse
qu'elle tait, et tout roi Ferdinand qu'il tait lui-mme, un soufflet
qui, parti de la main d'un crocheteur, n'et pas mieux rsonn sur la
joue de la fille d'une porte faix.

La reine se retira chez elle, se renferma dans ses appartements, bouda,
cria, pleura; mais, cette fois, Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut
revenir la premire, et force lui fut de demander au duc d'Altavilla
lui-mme de la remettre bien avec son royal poux.

Nous avons dit quel effet avait produit sur Ferdinand la rvolution
franaise; on comprend--les caractres si opposs des deux souverains
tant connus--que cet effet fut bien autrement terrible sur Caroline.

Chez Ferdinand, ce fut un sentiment tout goste, un retour sur sa
propre situation, une assez grande indiffrence sur le sort de Louis XVI
et de Marie-Antoinette, qu'il ne connaissait pas, mais la terreur d'un
sort semblable pour lui-mme.

Chez Caroline, ce fut tout  la fois l'affection de famille frappe au
coeur. Cette femme, qui voyait mourir d'un oeil sec son enfant, adorait
sa mre, ses frres, sa soeur, l'Autriche enfin,  laquelle elle
sacrifia ternellement Naples. Ce fut l'orgueil royal, mortellement
bless, moins encore par la mort que par l'ignominie de cette mort;
ce fut la haine la plus ardente, veille contre cet odieux peuple
franais, qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore
la royaut, qui amenrent sur les lvres de cette femme un serment de
vengeance contre la France, non moins implacable que celui qui sortit,
contre Rome des lvres du jeune Annibal.

En effet, en apprenant successivement, et  huit mois de distance,
les nouvelles de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Caroline
devint presque folle de rage. Les diffrentes impressions de terreur
et de colre qui agitaient son me avaient altr sa physionomie et
boulevers le fil de ses ides; elle voyait partout des Mirabeau, des
Danton, des Robespierre; on ne pouvait lui parler de l'amour et de la
fidlit de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrce. Sa
haine pour la France lui faisait voir dans ses propres tats un parti
rpublicain qui tait loin d'y exister, mais qu'elle finit par y crer 
force de perscutions; elle donnait le nom de jacobin  tout homme
dont la distinction et la valeur personnelles dpassaient la mesure
ordinaire,  tout imprudent lisant une gazette parisienne,  tout dandy
imitant les modes franaises, et particulirement  ceux qui portaient
les cheveux courts; des aspirations pures et simples dans un progrs
social furent taxes de crimes que la mort ou une prison perptuelle
pouvaient seules expier. Aprs que ses soupons eurent t chercher,
dans le Mezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois
enfants ayant  peine soixante-cinq ans  eux trois, et qui furent
cruellement excuts sur la place du Chteau, les Pagano, les Conforti,
les Cirillo furent emprisonns; seulement, cette premire fois, les
soupons de la reine montrent jusqu' la plus haute aristocratie: un
prince Colonna, un Caracciolo, un Riario, enfin ce comte de Ruvo que
nous avons vu figurer avec Cirillo au nombre des conspirateurs du palais
de la reine Jeanne, furent arrts sans aucun motif, conduits au chteau
Saint-Elme et recommands au gelier comme les conspirateurs les plus
dangereux.

Le roi et la reine, si mal d'accord d'habitude en toute chose,
s'accordrent cependant  partir de ce moment sur un point, leur haine
contre les Franais; seulement, la haine du roi tait indolente et
se ft contente de les tenir loigns de lui, tandis que la haine de
Caroline tait active et qu' cette haine,  laquelle leur loignement
ne suffisait point, il fallait leur destruction.

Le caractre altier de Caroline avait depuis longtemps courb sous
sa volont le caractre insoucieux de Ferdinand, qui, ainsi que nous
l'avons dit, se rvoltait parfois par boutades, quand son bon sens
naturel lui indiquait qu'on le faisait dvier du droit chemin; mais,
avec du temps, de la patience et de l'obstination, la reine en arrivait
toujours au but qu'elle se proposait.

C'est ainsi que, dans l'espoir de prendre part  quelque coalition
contre la France, et mme de lui faire une guerre personnelle, elle
avait, par l'intermdiaire d'Acton, lev et organis, presque  l'insu
de son mari, une arme de 70,000 hommes, construit une flotte de cent
btiments de toute grandeur, runi un matriel considrable, et pris
toutes les dispositions enfin pour que, du jour au lendemain, sur un
ordre du roi, la guerre pt commencer.

Elle avait t plus loin: apprciant l'impuissance des gnraux
napolitains, qui n'avaient jamais command une arme en campagne,
comprenant le peu de confiance qu'auraient en eux des soldats qui
connatraient comme elle leur incapacit, elle avait demand  son neveu
l'empereur d'Autriche, un de ses gnraux qui passait pour le premier
stratgiste de l'poque, quoiqu'il ne ft encore clbre que par ses
checs, le baron Mack; l'empereur s'tait empress de le lui accorder,
et l'on attendait de moment en moment l'arrive de cet important
personnage, arrive dont la reine et Acton devaient tre seuls prvenus
et que le roi ignorait compltement.

Ce fut sur ces entrefaites qu'Acton, se sentant matre de la situation
et ne connaissant au monde qu'un seul homme qui pt le renverser et
se mettre  sa place, se dcida  se dbarrasser de cet homme, dont
l'loignement ne lui suffisait plus.

Un jour, on apprit  Naples que le prince Caramanico, vice-roi de
Sicile, tait malade, le lendemain qu'il tait mourant, le surlendemain
qu'il tait mort.

Dans aucun coeur peut-tre cette mort ne causa un branlement si
terrible que dans celui de Caroline; cet amour, le premier de tous, y
avait grandi par l'absence et ne pouvait en tre dracin que par la
mort. Pas une des fibres dont il s'tait empar ne fut pargne dans ce
douloureux dchirement, et l'angoisse fut d'autant plus grande, qu'elle
dut la cacher aux regards curieux qui l'enveloppaient; elle feignit
une indisposition, s'enferma dans la chambre la plus recule de son
appartement, et, l, se roulant sur ses tapis, les ongles enfoncs
dans ses cheveux, la figure inonde de larmes, avec des rugissements
de panthre blesse, elle blasphma le ciel, maudit le roi, maudit sa
couronne, maudit cet amant qu'elle n'aimait pas et qui lui tuait le seul
amant qu'elle et aim, se maudit elle-mme, et, par dessus tout, maudit
ce peuple qui, chantant cette mort dans les rues, l'accusait d'avoir
fait ce sacrifice humain  son complice Acton; enfin se promit de
reverser sur la France et sur les Franais tout ce fiel extravas au
fond de son coeur.

Pendant cette agonie, une seule personne, confidente de tous ses
secrets, et qu'elle allait associer  sa haine, put pntrer jusqu'
elle: ce fut sa favorite Emma Lyonna.

Les deux annes qui s'taient coules depuis cette mort, la plus grande
douleur peut-tre de toute la vie de Caroline, avaient pu paissir le
masque d'impassibilit qu'elle portait sur son visage, mais n'avaient en
rien cicatris les blessures qui saignaient en dedans.

Il est vrai que l'loignement de Bonaparte squestr en gypte,
l'arrive  Naples du vainqueur d'Aboukir avec toute sa flotte, la
certitude que, par cette Circ nomme Emma Lyonna, elle ferait de Nelson
l'alli de sa haine et le complice de sa vengeance, lui avaient donn
une de ces joies amres, les seules qu'il soit permis de connatre aux
coeurs en deuil, aux mes dsespres.

Dans cette situation d'esprit, la scne qui s'tait passe la veille au
soir au palais de l'ambassade d'Angleterre, c'est--dire les menaces de
l'ambassadeur franais et sa dclaration de guerre, loin d'avoir effray
notre implacable ennemie, avaient, au contraire, rsonn  son oreille
comme le tintement du bronze sonnant l'heure si longtemps et si
impatiemment attendue.

Il n'en tait pas de mme du roi, sur lequel cette scne avait produit
une trs-fcheuse impression et auquel elle avait fait passer une fort
mauvaise nuit.

Aussi, en rentrant dans son appartement, avait-il command qu'on lui
prpart le lendemain, pour se distraire, une chasse au sanglier dans
les bois d'Asproni.

FIN DU TOME PREMIER



                                 TABLE


  Avant-propos
  I.--La galre capitaine
  II.--Le hros du Nil
  III.--Le pass de lady Hamilton
  IV.--La fte de la peur
  V.--Le palais de la reine Jeanne
  VI.--L'envoy de Rome
  VII.--Le fils de la morte
  VIII.--Le droit d'asile
  IX.--La sorcire
  X.--L'horoscope
  XI.--Le gnral Championnet
  XII.--Le baiser d'un mari
  XIII.--Le chevalier San-Felice
  XIV.--Luisa Molina
  XV.--Le pre et la fille
  XVI.--Une anne d'preuve
  XVII.--Le roi
  XVIII.--La reine

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER


___________________________________
POISSY.--TYP. ET STR. DE A. BOURET.







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Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

