The Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by mile Chevalier

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Title: Jacques Cartier

Author: mile Chevalier

Release Date: June 2, 2006 [EBook #18490]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER ***




Produced by Rnald Lvesque





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  |  Note du transcripteur                                      |
  |                                                             |
  |  Pour plus de dtails sur la vie et les oeuvres de Cartier, |
  |  le lecteur aura avantage  consulter ses crits:           |
  |                                                             |
  |            http://www.gutenberg.org/etext/12356             |
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  |  L'auteur revoie occasionnellement le lecteur,  ses autres |
  |  publications. Un certain nombre d'entre elles a dj t   |
  |  publi par PJ:                                             |
  |                                                             |
  |        http://www.gutenberg.org/browse/languages/fr         |
  |                   CHEVALIER H. mile                        |
  |  D'autres sont en cours de prparation (Juin 2006).         |
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                           JACQUES CARTIER

                                 PAR

                         H. EMILE CHEVALIER




PARIS
LEBIGRE-DUQUESNE, LIBRAIRE-DITEUR
RUE HAUTEFEUILLE, 16




A M. LE Dr. A. GURIN
CHIRURGIEN DE L'HPITAL SAINT-LOUIS


La ddicace de ce livre, mon cher docteur, vous revient de droit. Ce
m'est un plaisir autant qu'un honneur et un devoir de vous l'offrir.
Esprit initiateur, distingu non-seulement parmi les plus distingus
de votre noble profession, mais encore parmi ceux qu'on estime dans les
sciences, les arts et les lettres; membre du conseil gnral d'un des
principaux dpartements de la vieille et glorieuse Bretagne, Breton
vous-mme, vous ne refuserez pas  mon hros,  votre compatriote,
Jacques Cartier, la faveur que je revendique pour lui.

Laissez-moi, mon cher docteur, rappeler ce que j'en disais, il y a
quelques mois [1]:

Saluez avec moi, saluez, je ne dirai pas le premier dcouvreur, mais
le premier colonisateur franais,--un Breton, homme du forte souche, de
coeur haut et droit,--qui ait bais la terre d'Amrique!

[Note 1: Voir ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.--Tross, diteur.]

Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chtif: un
de nos gnies, devrais-je dire. Et, pas une statue ne lui a t rige
chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, un symbole de
la reconnaissance gnrale! O Athniens! Athniens! En France, il ne
se trouve peut-tre pas cent mille personnes sachant qu'il a exist un
Jacques Cartier!

Un jour, je me pris du pieux dsir d'aller visiter la ville natale de
ce hardi marin,  qui nous dmes la moiti de l'Amrique. Je m'attendais
 ce que l au moins,  Saint-Malo, je rencontrerais quelque chose,
un buste, un morceau dr pierre  l'angle d'une rue, un signe qui me
rappelt notre Jacques Cartier [2], lui que connaissent, que vnrent
les plus ignorants des Canadiens-Franais,  qui tous ont lev un
autel dans leur coeur; lui dont j'avais vu le portrait, le nom, en vingt
endroits, dans les difices publics, sur les places, les routes, les
navires, soit  Montral, soit  Qubec. Et a Saint-Malo rien! je n'ai
rien trouv!... Si..... Dans la cour d'une auberge, vous apercevrez
une misrable effigie de pltre, qui se dgrade et demain tombera en
poussire..... Athniens! Athniens!

[Note 2: De vrai, les dilits de Saint-Malo et de Saint-Servan ont,
depuis quelques annes, donn son nom  deux rue.]

Et cette cour d'auberge, qu'est-ce encore? La cour de l'ancien htel de
Chateaubriand [3]!

[Note: 3 De mme,  Vitr, l'habitation occupe jadis par madame de
Svign est aujourd'hui convertie en htellerie.]

Douleur sur douleur!

A une heure de distance, si votre me n'est point navre assez, vous
pourrez voir, enfouie dans le fumier, les immondices une ferme, une
masure s'en allant, elle aussi, de dcrpitude.

On la nomme _les Portes-Jacques-Cartier_.

C'est l tout ce qui reste de l'habitation, de la mmoire du grand
homme, de celui que Franois Ier n'appelait jamais que nostre cher et
bien-am Jacques Cartier.

Eh bien, mon cher docteur, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre
Christophe Colomb  nous Franais, l'un de ceux qui devraient faire
marque dans nos annales historiques, l'un des plus ignors pourtant;
ce que je demande, c'est un monument lev soit  Saint-Malo, soit 
Rennes, soit mme  Paris,--pourquoi non?--qui transmette dsormais  la
postrit le souvenir de ce grand homme. Ce que je vous demande  vous,
mon cher docteur, pour l'honneur de nos compatriotes, et au nom d'un
million de Franais reconnaissants qui, de l'autre ct de l'Atlantique,
bniront votre oeuvre, c'est de vous mettre  la tte d'un mouvement
ayant pour but de rendre  l'un de nos plus illustres, de nos plus
vertueux citoyens,  Jacques Cartier, l'hommage que la lgret, plus
encore que l'ingratitude, a nglig de lui rendre jusqu' ce jour.

Une statue  Jacques Cartier, au dcouvreur du Canada!

                                           H. EMILE CHEVALIER.

Paris, 2 janvier 1866.




                            AU LECTEUR.

Dans un cadre de pure imagination, l'auteur de ce livre a tent de
mettre en relief la belle et noble figure de Jacques Cartier; il a tent
aussi de tracer une esquisse des moeurs bretonnes et de Saint-Malo au
seizime sicle. Nanmoins, autant qu'il a t en son pouvoir, il s'est,
avec grand scrupule, conform  la vrit historique. Facilement, il
l'espre, le lecteur discernera la ralit de la fiction  travers la
gaze lgre rpandue sur l'ensemble de l'oeuvre, pour en marier toutes
les parties. En cela, l'auteur s'est propos de faire lire le rcit
de nos grandes dcouvertes maritimes aux personnes qui se sentent peu
dgot pour les anciennes chroniques. Puisse la russite galer son
intention!

19 fvrier 1868.




                            JACQUES CARTIER




                               PROLOGUE.

                       LA MORT D'UN AVENTURIER.


Le soleil brille dans toute sa glorieuse splendeur; le ciel est pur,
d'une srnit parfaite; pas un nuage lger, cotonneux, pas une tache ne
trouble son blouissant azur; la transparence de l'atmosphre ne saurait
tre surpasse que par son incroyable sonorit; calme, immobile,
l'air semble comme arrt dans l'espace; jamais les heureuses contres
napolitaines n'offrirent au regard enchant des rgions thres plus
brillantes; jamais Olympe plus souriant n'inspira la Muse antique;
jamais d'une main plus dlicate, plus caressante, l'Aurore aux doigts de
rose n'ouvrit les portes de l'Orient.

Saisissant, effroyable contraste, toutefois!

Ce ciel, il a l'clat, l'inflexibilit, je pourrais dire le tranchant
du mtal. Que de sa vote immense, incommensurable, votre oeil s'abaisse
sur la terre, et, partout autour de lui,  la place d'opulentes
frondaisons, aux nuances diverses, harmonieusement fondues,  la place
de fleurs chatoyantes et varies, de fruits savoureux, de pourpre et
d'or, il ne rencontrera, que dsolante uniformit; il s'aveuglera
aux brlantes rverbrations d'une nappe d'argent mat, qui s'allonge,
s'allonge monotone et s'allonge encore, jusqu'aux bornes de l'horizon.

Alors, vous maudirez les magnifiques rayons de l'astre diurne; alors,
vous alliez horreur de ce bleu intact qui lui sert de cadre, de la
solennelle quitude dont vous tes environn; alors, peut-tre, vous
surprendrez-vous  faire des voeux pour que les nues, les brouillards,
la bruine, voire les ouragans, les temptes de neige succdent
brusquement  ces dcevantes promesses d'une belle journe de juillet.

C'est que, hlas! nous ne sommes ni en t, ni sous le fortun climat
de l'Ausonie, mais, en plein hiver, dans le vestibule mme du sauvage
empire hyperboren.

Cette plaine d'albtre, qui sans fin se dploie devant nous, c'est
l'ocan Atlantique, au 50 parallle de latitude nord environ; c'est la
mer fige, solidifie par le froid, sur une tendue de plusieurs lieues,
dans une des vastes baies septentrionales de l'Ile de Baccalos ou
Terre-neuve[4].

[Note 4: Voir la _Fille des Indiens rouges_ par H. E. Chevalier.]

Et quel froid!

Malgr ce soleil si insolemment provocateur; ce ciel si railleusement en
tenue de fte; malgr cette atmosphre si tratreusement sduisante,
il gle  pierre fendre, sans mtaphore aucune:--le thermomtre est
descendu  33 au-dessous de zro.

Aussi, quoique la vue porte loin et trs-loin, n'aperoit-on d'abord
signe de vie humaine ou animale dans cette vaste solitude, dont la
blancheur marmorenne, la rigidit spulcrale apparaissent comme un
suaire jet sur la cration terrestre, immole aux rigueurs de quelque
farouche divinit polaire.

Mais regardons encore, regardons mieux. Ne semble-t-il pas que, l-bas,
tout l-bas, du sein d'un monticule de glaons, jaillit un mince
filet de vapeur? Avanons. Cette vapeur prend des formes, dessine ses
contours; elle monte en spirale; de grise elle devient bleutre. Ce
n'est donc pas une de ces brumes follettes que l'on voit souvent, dans
le royaume boral, surgir des crevasses ouvertes par le froid 
travers les conglation?. Mais c'est de la fume, la fume d'un feu de
branchages. Le dsert est habit. Poursuivons notre route dans cette
direction et, bientt, nous nous heurtons au pied d'une vritable
bastille de glace. Une rayure bruntre, serpentant jusqu'au sommet,
indique un sentier. En deux minutes, ce sentier est parcouru et voici se
prsenter un bien curieux spectacle.

Dans l'enceinte des banquises, entasses les unes sur les autres,  plus
de cinquante pieds de profondeur, se trouve pris, scell comme dans
une inbranlable muraille de granit, un navire jaugeant soixante dix
 quatre-vingts tonneaux, sur le pont duquel est construite une cabane
provisoire, qui occupe tout l'espace compris entre les deux gaillards.
Du milieu de cette cabane s'lance une haute chemine, et aux deux
extrmits se dressent les deux mts du vaisseau, dont on a abattu les
huniers jusqu'aux chouquets.

Inutile d'ajouter que les parties visibles du btiment, la cabane, les
mts, la chemine mme, sont revtues d'une paisse couche de cristaux
superposs, qui scintillent comme des milliers de pierreries aux rayons
du soleil.

Si la pauvre embarcation court grand risque d'tre, lors de la
dbcle, crase, rduite en pices, par les effrayantes masses qui
la surplombent, elle a au moins en ce moment, l'avantage de se trouver
quelque peu abrite contre les mortelles intempries de la saison.

Aussi les garnissaires du navire, qui possdent abondance de provisions
de bouche et de combustible, attendent-ils patiemment que le retour du
printemps leur permette de sortir de cette baie, dans laquelle les a
surpris et emprisonns un hiver trop prcoce. Disons plus: n'tait la
crainte d'tre, chaque jour, investis et massacrs par une bande de
sauvages qui les harcellent continuellement ils s'estimeraient, pour la
plupart, heureux comme pas un mortel sur notre plante sublunaire.

Voyez-les runis dans l'entrepont, avec leurs mines rjouies autant que
hardies; voyez-les affubls de grossires mais chaudes fourrures, et
presss autour d'un norme pole de fonte, qui ronfle comme un soufflet
de forge ou une personne trop bourre d'aliments. Les uns jouent aux
ds, d'autres sommeillent, ceux-ci grignotent un morceau de biscuit;
ceux-l babillent.

Tous sont Bretons,--Normands tout au plus, j'en jurerais.

Prtons l'oreille, aux causeries.

--Min Gieu, disait Jean Morbihan, min Gieu, nous avons encore,  bord
de la _Catherine_, six barriques de _gwin ardant_ [5] et vingt-cinq de
cidre... tant qu'il en restera une goutte, je ne demanderai pas  m'en
aller d'ici, non da!

[Note 5: Eau-de-vie, eau-de-feu.]

--Tu as, ma foi, bien raison, appuya Charles Guyot; puisque nous
avons pris le poisson, vaut mieux le manger entre compagnons que de le
rapporter sans profit pour nous, aux bourgeois...

--Le fait est, fit un troisime, que la pche a t miraculeuse, cette
anne, en l'an de grce mil cinq cent vingt...

--Dis mil cinq cent vingt-un, l'Enrhum, interrompit Jean Morbihan; mil
cinq cent vingt-un, da oui; car nous sommes aujourd'hui le dix-huitime
jour de l'anne suivante, ajouta-t-il d'un ton convaincu.

--De vrai, reprit Charles Guyot, il y aura un an, le 11 mars prochain,
que nous avons dmarr du _hable_ de Saint-Malo, et l'on esprait tre
de retour  la mi-octobre.

--Min Gieu, c'est pure, vrit, confirma Jean.

--Pourquoi diable aussi le capitaine s'est-il obstin  faire la chasse
aux loups marins! marronna un nouvel interlocuteur. N'avions-nous pas
une assez forte cargaison de _molues_? mais c'est un ambitieux que le
capitaine!

--Un ambitieux! peux-tu parler comme a, Grogne-Toujours! s'cria
Morbihan avec indignation. Matre Jacques est le plus digne, le meilleur
des pilotes et des chefs, poursuivit-il avec un accent qui dfiait toute
contradiction.

--Jean a raison, affirmrent plusieurs voix.

--Oh! ce que j'en dis, c'est histoire de parler, repartit
Grogne-Toujours. Du reste, moi je suis aussi mal ici qu'ailleurs. Et si
ce n'tait ce brigand de froid...

--Et ces brigands de Peaux-Rouges de l'enfer, qui ont tu et dvor sans
doute nos deux pauvres camarades...

A ce moment, un coup de sifflet impratif retentit.

--C'est matre Jacques qui m'appelle, dit Jean Morbihan se levant et se
dirigeant prcipitamment vers la poupe du navire.

Un jeune homme de belle prestance, de mine audacieuse et intelligente,
se tenait au seuil de la cabine ou chambre, qu'une mince cloison
sparait de l'entrepont.

--Entre, dit-il, au matelot.

Celui-ci obit et, se courbant, pntra dans une petite pice,
chtivement meuble d'un pole, une table, une couchette troite, une
horloge marine, des instruments de mathmatiques et quelques cartes
rudement dessines, o la mer tait figure par de gros bouillons.

Le jeune homme rentra dans la cabine, dont il ferma la porte. Puis il
s'assit, s'accouda  la table, et plongeant ses regards dans les yeux du
matelot, qui demeurait respectueusement debout, immobile, attendant des
ordres:

--Nos gens sont-ils toujours de bonne humeur? demanda-t-il en
bas-breton.

--Toujours, matre Jacques, toujours.

--Ils ne se plaignent pas?

--Non da! De quoi est-ce qu'ils pourraient se plaindre! Min Gieu! ils
seraient donc bien difficiles!

--C'est vrai! profra matre Jacques, comme s'il se parlait  lui-mme;
pourvu qu'ils aient  boire,  manger, peu de besogne, ils se trouvent
contents. La gloire, ni l'amour ne les tourmente, eux! Ah! si je ne
rvais de conqutes, de dcouvertes et surtout de ma chre Catherine....

--Et que vous pouvez y penser  notre patronne! elle est, ma foi, bien
assez accorte pour qu'on ne l'oublie pas, aprs un au de mariage! dit
familirement le matelot.

--Oui, mon vieux Jean, j'y pense souvent, trop souvent! soupira matre
Jacques.

--Trop souvent! Min Gieu! capitaine, si j'avais jamais eu pour pouse
une crature comme a: une taille comme la plus fine corvette qui
oncques dbouqua du port de Saint-Malo; des yeux grands comme des
cubiers, et un visage, un visage, que...

--N'est-ce pas qu'elle est charmante? dit matre Jacques, en souriant de
l'enthousiasme du vieux marin.

--Charmante comme notre golette, dont dame Catherine a t la marraine!
si charmante, s'cria celui-ci, qu' votre place, je ne l'aurais pas
quitte pour venir pcher la molue? N'tes-vous pas assez riche?

--Tu aurais donc renonc  la mer, hein! si j'tais rest  Saint-Malo,
toi qui m'as lev et enseign l'art de piloter un navire?

--Min Gieu! matre, 'aurait t dur d'abandonner le mtier o je suis
n; mais, voyez-vous, pour demeurer avec vous et la patronne, qu'est-ce
que je ne ferais pas?... Da oui!

--Tu es un brave, Jean, donne-moi la main, dit le jeune homme, qui
pressa chaleureusement dans les siens les doigts calleux du matelot..

Puis il ajouta:

--Allons, de la patience! dans trois mois, nous reprendrons la route
de Saint-Malo. Au surplus, je n'aurai pas perdu mon temps, ici. J'ai
explor la cte septentrionale de cette terre  peu prs inconnue, et
dcouvert plusieurs les qui pourront tre un jour trs-productives...
Bien! Que le roi de France, mon matre, m'accorde l'autorisation de
reconnatre tout le pays, et, sous peu, nous n'aurons plus rien  envier
 la gloire de ce Gnois, ce Colomb dont le nom m'importune autant qu'il
m'enivre!

--Ah! min Gieu! vous avez encore des projets de voyage! vous voulez
encore dlaisser...

--Catherine!... j'aurais tort! n'est-ce pas? Oublions mes prsomptueux
desseins... Cette expdition sera ma dernire... Pourtant je touche 
peine  ma vingt-septime anne!

--Da oui, vous tes venu au monde le jour de la Saint-Sylvestre, le 31
dcembre 1494; je m'en souviens comme d'hier, et que votre pre, matre
Jamet...

--Bah! laissons cela, mon vieil ami... Je t'ai mand pour que tu ailles,
avec quelques hommes de corve, faire du bois et battre les environs...
Je crains que ces sauvages, qui ont enlev deux des ntres, ne
renouvellent leurs agressions...

--C'est entendu matre. Je partirai tout de suite.

--Surtout armez-vous bien, car ces bandits sont vigoureux et
trs-adroits. De la prudence, Jean, de la prudence. Si nous perdions
encore quelqu'un, la panique se glisserait dans l'quipage... Tu me
comprends?

--Vous pouvez tre tranquille, capitaine, vos recommandations seront
suivies, comme si elles venaient du bon Gieu, rpondit le matelot en
sortant de la cabine.

Il communiqua les ordres qu'il avait reus, et aussitt dix de ses
compagnons s'offrirent  l'envi pour les excuter.

S'tant arms de longues piques  glace, d'arquebuses et de haches
d'abordage, nos hommes montrent par l'chelle de la construction en
planches qui recouvrait le pont du navire, et qu'on avait leve
autant pour abriter l'intrieur contre les rigueurs du climat que pour
renfermer des approvisionnements.

Chef de timonerie  bord de la _Catherine_, Jean Morbihan occupait le
premier rang, aprs matre Jacques. Il distribua un verre d'eau-de-vie
et quelques vivres  ses hommes; puis tous quittrent le vaisseau pour
commencer leur expdition.

En dpit du froid, ils s'taient mis gaiement en route, quand le premier
qui parvint au fate du mle de glace dont le btiment tait fortifi,
poussa un cri d'moi.

--Qu'y a-t-il? interrogea Jean Morbihan, pressant le pas.

Pour toute rponse, l'autre tendit son bras vers le sud.

Dans cette direction, on distinguait,  plusieurs milles de distance,
une horde d'individus qui couraient vers le navire.

--Ce sont les sauvages! lit Jean, en portant un sifflet  ses lvres.

A son appel, les matelots rests dans le vaisseau arrivrent
prcipitamment. Matre Jacques les suivit de prs.

--Regardez! lui dit Morbihan.

Le capitaine avait la vue excellente. Il distinguait les objets A des
distances prodigieuses. Ayant port ses yeux  l'horizon, il s'cria:

--Par ma Catherine! ce sont les sauvages! Les coquins sont nombreux et
s'avancent de notre cot. Mais voici qui est trange, bien trange!
On dirait qu'ils pourchassent l'un des leurs qui les prcde d'une,
centaine de pas, autant que je puis juger... Oui, c'est cela... Le
poursuivi file  toutes jambes... Il porte quelque chose dans ses
bras... Les autres lui dcochent des flches. Ah! le malheureux
trbuche; il tombe... Ses perscuteurs vont l'atteindre... Non; le voici
qui se relve... Bravo! courage! volons  son aide!...

En prononant ces mots, matre, Jacques se jetait en bas du monticule et
s'lanait, accompagn de ses matelots, au secours du misrable, dont il
venait, en quelques mots, de peindre la prilleuse situation.

Bientt, on le put voir parfaitement, et l'on put entendre les
infernales vocifrations de ceux qui lui donnaient la chasse.

--Arrtons-nous et prparez vos arquebuses, ordonna matre Jacques. Mais
visez juste et de faon  ne pas toucher ce pauvre hre.

Quoique les sauvages fussent encore loigns de plus d'un mille, cinq
minutes aprs, ils arrivrent  porte des armes  feu.

Une dcharge fut commande et excute  l'instant.

Au bruit de cette arquebusade, les Peaux-Rouges pouvants, se
dbandrent et prirent la fuite, en laissant plusieurs morts et mourants
sur le thtre de l'action.

Parmi ces derniers, mais en avant d'eux, tait tomb l'individu dont la
cruelle position avait si fort soulev l'intrt de matre Jacques.

Instinctivement, pouss par sa bienveillance naturelle, le capitaine
s'approcha de lui. L'infortun tait tendu immobile sur le dos.

--Sauvez ma fille! pour l'amour de Dieu, si vous tes chrtiens, sauvez
ma fille! murmura-t-il, en franais, d'une voix faible.

Et ses yeux se portaient avec anxit vers une sorte de paquet de
pelleteries qui, lui ayant chapp dans sa chute, avait roul sur la
glace.

Surpris au dernier point, car cet individu tait vtu, comme les
sauvages, de peaux de caribou, et avait le visage peint en rouge comme
le leur, Jacques demeura un moment interdit; mais, reprenant bien vite
son sang-froid, il demanda au bless qui il tait.

--Sauvez ma fille, sauvez mon enfant! rptait celui-ci avec garement.

Matre Jacques ramassa le paquet de fourrures. Il contenait une
charmante petite fille blanche, d'environ deux ans, qui souriait dans
toute l'heureuse insouciance de son ge.

--Min Gieu! que voil-t-il une jolie petite crature! Que c'et t
dommage de la laisser entre les griffes de ces satans hrtiques! da
oui! s'cria Jean Morbihan.

--Allons, garons, dit Jacques, nous n'avons pas perdu notre matine.
Chargez-moi doucement ce bless sur vos paules et regagnons le
navire... Quant aux autres, leurs compagnons viendront assurment les
chercher lorsqu'ils ne nous verront plus.

Ds qu'il eut parl, deux robustes matelots se saisirent du corps de
l'inconnu; matre Jacques prit l'enfant dans ses bras, et l'quipage de
la _Catherine_ retourna rapidement  ses quartiers.

En y arrivant, le capitaine voulut que son protg fut dpos dans
sa cabine. Celui-ci s'tait vanoui. Aprs avoir reconnu qu'il tait
mortellement frapp d'une flche dont la pointe avait gliss sur la
colonne vertbrale et travers le poumon gauche, Jacques coucha le
bless dans son lit et lui fit avaler quelques gouttes d'un puissant
cordial.

Le moribond ouvrit les yeux.

--O est ma fille? balbutia-t-il.

--Rassurez-vous; on a soin d'elle, rpondit le capitaine.

--Ah! soyez bni!... Vous la conduirez en France.. n'est-ce pas?

--Et vous aussi, si vous le dsirez.

--Moi! dit l'inconnu, en secouant la tte... non! c'est fini de moi, je
le sens. Mais coutez: vous tes Franais?...

--De Saint-Malo.

--Et moi de Dieppe...

--Comment?...

--Laissez-moi parler. Les moments que j'ai  vivre sont compts... Vous
pouvez me rendre un grand service, je puis vous tre utile aussi... Ne
m'interrompez pas... Et d'abord sachez qu' cinq degrs plus haut, il
existe  l'ouest un dtroit qui borde une grande terre o l'on trouve de
l'or...

--De l'or! fit Jacques avec ddain, la gloire me suffit.

L'tranger continua:

--On m'appelait le capitaine Guillaume Dubreuil. J'ai dcouvert cette
le... les ctes voisines... et d'autres pays encore... ds 1494 [6]...
L'honneur de ma dcouverte, les Anglais me l'ont vol... mais vous me
vengerez, n'est-ce pas?... je compte sur vous... A boire! j'ai soif...
donnez-moi  boire, je vous prie.

[Note 6: Voir la _Fille des Indiens rouges_.]

Jacques approcha de ses lvres la liqueur qui l'avait dj ranim.

Le patient avala difficilement une gorge. Cette potion sembla lui
rendre des forces, car il reprit d'une voix plus assure:

--Oui, vous serez mon vengeur! Aprs avoir dcouvert ce pays et pous
une brave crature qui m'arracha aux mains des Anglais, je m'tais
tabli avec elle  Dieppe, o j'attendais qu'il plt au roi de
m'octroyer la permission de remettre  la mer. J'attendis plus de dix
ans et la permission un vint pas. Ma femme tait originaire de cette
le. Elle regrettait son pays, se mourait de langueur. Je rsolus de la
ramener au lieu de sa naissance. Mais j'avais un fils, g de quelques
mois seulement. Mon pre et ma mre dsirrent le conserver prs d'eux,
 Dieppe; je le leur laissai. Ma femme et moi nous nous embarqumes sur
un bateau affrt pour la pche de la morue, et nous abordmes  l'Ile,
o Constance, mon pouse, avait, par sa famille, des droits souverains
sur une tribu d'indignes... Elle fut reine et je fus roi... Mais les
sauvages apprhendaient que nous ne les quittassions de nouveau... Ils
nous gardaient  vue... Et jamais, depuis lors, je ne pus entrer en
communication avec les navires europens qui venaient, de temps en
temps, faire la traite des pelleteries sur nos ctes...

Le bless se tut un moment et, du regard, indiqua la fiole de
spiritueux. Matre Jacques lui en versa quelques gouttes dans la bouche.

--J'achve, dit faiblement le malade, rassemblant un reste de vie;
j'achve mon rcit et mes jours aussi... Soyez attentif... Ma femme
mourut, en me donnant une fille... Je l'appelai Constance, du nom que
sa mre avait reu au baptme... C'est cette enfant... J'ai voulu
m'chapper avec elle, en apprenant qu'il y avait ici un navire pris dans
les glaces... Les insulaires m'ont poursuivi... pendant trois jours...
Prs de m'atteindre, ils m'ont tu... Mais elle est sauve, elle...
N'est-ce pas qu'elle est sauve?... Oh!... Mon fils... Si, lui aussi,
je le savais sain et sauf! Mais pas de nouvelles, depuis que je l'ai
quitt... Et mes parents taient vieux, bien vieux... il doit avoir
douze ans maintenant... Un mot... un mot encore... Dieu, prtez-moi
la force pour finir! On le nomme Olivier... Olivier, entendez-vous?...
Veillez sur lui...et sur elle...Vous y veillerez, dites... C'est
un mourant qui vous bnit... Ils portent tous deux le mme signe de
reconnaissance... un...

--Un? rpta matre Jacques, vivement impressionn! et se penchant vers
son interlocuteur.

Mais le malheureux avait rendu l'me.

Sur le soir de cette mmorable journe, le temps se radoucit. Du sud il
s'leva des brises comparativement tides. Le lendemain matin, par une
de ces brusques rvolutions, si communes sous les hautes latitudes, le
thermomtre tait remont de plus de vingt degrs. A midi, il marquait
1 au-dessus de zro. Le ciel tait gris, sombre. Il tombait une pluie
fine et pntrante. De longues bandes de canards et autres palmipdes
sillonnaient les airs en tous sens. Sur le navire volaient, en se
croisant et poussant des cris aigus, des nues de noirs corbeaux et de
vautours  tte chauve. Par intervalles, l'un de ces oiseaux voraces
fondait effrontment sur quelque dtritus, rejet du vaisseau et mis 
dcouvert par le dgel; il happait le morceau et se renlevait rapidement
dans l'espace, en disputant sa proie aux moins audacieux que lui.

Tout  coup, un bruit formidable comme le roulement d'une avalanche
du haut des sommets alpestres, ou plutt comme un tremblement de terre
tropical, se fait entendre. L'atmosphre est branle, la mer brise
son pont de glace et bondit, mugissante, terrible, blanche de courroux,
autour de la golette, qui, dj pare pour cet vnement, se balance,
maintenant svelte, lgre et coquette, avide de reprendre sa course sur
l'onde cumeuse.

Si l'on voulait profiter de cette dbcle inespre et ne pas s'exposer
 tre de nouveau renferm dans les banquises en mouvement, que le
retour du froid ne tarderait pas  agglomrer une seconde fois en un
tout compacte, il fallait appareiller immdiatement.

Aussi, ce jour-l mme, dbarrasse de sa cabane surnumraire, remte,
regre, en un mot, la _Catherine_ levait les ancres et partait gaiement
pour Saint-Malo, trois mois au moins avant l'poque o elle aurait pu,
dans les conditions ordinaires de temprature, compter raisonnablement
briser les entraves dont l'hiver l'avait charge.

--Min Gieu, a ne fait rien, disait le vieux Morbihan, en berant la
petite Constance dans ses bras, quand dame Catherine, notre patronne,
verra quel amour de cargaison nous lui rapportons l, elle ne nous en
voudra plus de nous tre attards si longtemps en mer! da non; n'est-ce
pas matre?

--Oh! fit, sans l'entendre, Jacques soucieux, et tenant ses yeux
attachs ver l'ouest, je ne tarderai srement pas  revenir dans ces
parages, et je profiterai des avis du pauvre Guillaume Dubreuil.

FIN DU PROLOGUE




                          CHAPITRE PREMIER

               SAINT-MALO, PATRIE DE JACQUES CARTIER.


Existe-t-il en France, ou mme dans le monde entier, une ville qui,
relativement  sa population, puisse s'enorgueillir d'avoir enfant
autant de clbrits que Saint-Malo? Quelle ppinire, quelle pliade
d'illustrations dans tous les genres! Ses seuls marins fameux, on en
pourrait compter cent, non compris les Jacques Cartier, les Pore, les
Duguay-Trouin, Mah de la Bourdonnais, les Surcouf, les de Coisy, et,
comme dit leur excellent biographe, M. Ch. Cunat: Tous donnrent plus
d'une fois sujet aux ennemis de la France de leur appliquer ce mot de
Philippe, roi d'Espagne, en parlant de Turenne: Voil un homme qui m'a
fait passer de bien mauvaises nuits.

Mais  ces beaux noms, consigns au premier rang dans les fastes de
notre histoire nationale, ne se borne pas la liste des grands hommes qui
ont honor Saint-Malo par leur bravoure  toute preuve ou leurs vastes
talents. Des philanthropes, comme Jacques Vincent, seigneur de Gournay,
Alain Magon de la Gervesais, Pierre de la Haye; des savants, comme
Nicolas Trublet, le P. Alain de Large, le physicien Maupertuis, l'rudit
Joachim Pore, l'historien Nicolas Frottet, le mdecin Broussais; des
administrateurs comme Pierre-Louis Boursaint, Fron de la  Fronnays; des
potes comme Franois-Marie Lescaut, Marie-Jeanne Bougourd (l'auteur de
la _Jeune Mre_), Michel de la Morvonnais et l'immortel Chateaubriand;
des philosophes comme Offroy de Lamettrie et Robert de Lamennais, vingt
autres enfin, renomms dans les sciences, les arts et les lettres,
viennent encore enrichir le catalogue des glorieuses, personnalits
auxquelles la cit malouine servit de berceau.

Que rapporter des actions d'clat dont elle fut le thtre? qui les
pourrait citer toutes? Cet lot de Saint-Malo, dit en son noble langage
Jules Janin, cet lot de Saint-Malo, fils de l'Ocan, est un vritable
navire  l'ancre, berc par les temptes; les arbres ressemblent  des
mts qui attendent la vague lointaine. L'air, le ciel, le nuage, le
bruit, la nuit, le jour, tout rappelle,  Saint-Malo, la vue du matelot
des lointains rivages.

Vie de matelot, passion de la mer, amour de l'orage, orgueil de l'cume
sale, pche et bataille, amour, abordage! Honneur  Saint-Malo! Ce
vaisseau est assur par une ancre ternelle qui touche au fond de la
mer.

Comparaison d'aussi haut style que de haute justesse surtout si l'on
examine les anciennes Vues de Saint-Malo: le rocher sur lequel
s'lve la ville a la forme d'un navire, qu'une chane norme,--le
Sillon,--retiendrait  la terre ferme.

Cette ville, si lgitimement rpute, et dont tout coeur franais a
droit d'tre fier, ne date gure que du huitime sicle. Fonde par les
vques d'Aleth, avec les dcombres mmes de la cit de ce nom, voisine
alors aujourd'hui disparue, elle se composa d'abord d'un monastre,
plac  la crte du rocher Saint-Aaron, et protg par une forte
muraille, dans l'enceinte et autour de laquelle s'levrent peu  peu
des cabanes de pcheurs. Maintenant encore il est, je crois, facile de
reconstruire par la pense cette enceinte primitive, qui devait tre
circonscrite par les rues actuelles du Boyer, Sainte-Anne, Saint-Benot,
Danican et une partie de la rue consacre  la mmoire de ce Porcon de
la Babinais, que M. Cunat qualifie si proprement de Regulus malouin.

Quoi qu'il en soit, favoris par la bont de son port et son heureuse
situation  l'embouchure de la Rance, Saint-Malo, qui avait t baptis
du nom de son premier vque, crt rapidement en grandeur, en prosprit
sous la domination et la juridiction clricales.

Grce, dit son historien,  la modicit du prix exig par les seigneurs
ecclsiastiques pour accorder ce que l'on a appel depuis _cong
d'amiral_, le commerce maritime prit bientt de l'extension. Ds
le milieu du treizime sicle, les Malouins allaient en course et
mritaient le titre de _troupes lgres_ de la mer; en 1241, ils
s'associaient  la Ligue ansatique; sous saint Louis, ils prenaient
une part active aux Croisades; puis ils se lanaient vaillamment,
opinitrement dans cette lutte sanglante qui, pendant prs de deux cents
ans, dsola la France et l'Angleterre.

Plusieurs fois assige, prise et saccage durant ces guerres
formidables, la ville de Saint-Malo ne dveloppa pas moins sa
population, sa richesse, sa puissance. Tandis que le pavillon
britannique flottait sur Paris et sur toutes les forteresses normandes,
le cardinal-vque Guillaume de Montfort arma quelques nefs 
Saint-Malo, battit et dispersa la flotte anglaise qui bloquait le
Mont-Saint-Michel. En rcompense de cette victoire, Charles VII rendit,
le 6 aot 1425, un dcret par lequel les vaisseaux malouins seraient
exempts pendant trois annes de toute imposition dans les ports soumis 
la couronne.

Cet dit et les lettres de franchise accordes par le duc Franois
Ier de Bretagne, en 1446 et 1447, aux habitants de Saint-Malo furent
trs-avantageux au commerce. Aussi l'agrandissement de la ville
ncessita-t-il bientt des fortifications nouvelles.

Suivant une tradition, dont l'autorit me parat suspecte, les Malouins
tendaient dj si loin leurs excursions maritimes que, ds 1492,
l'anne mme de l'arrive de Colomb dans la mer des Antilles, ils
auraient, de concert avec les Dieppois et les Biscayens, dcouvert
l'le de Terreneuve et quelques ctes du bas-Canada. A cette poque,
cependant, les navigateurs de Saint-Malo s'taient acquis une notorit
rare, et leur havre passait pour l'un des plus considrables du
continent.

Deux ans plus tard, le 31 dcembre 1494, naissait

Jacques Cartier, le futur explorateur du Saint-Laurent--le hros de ce
rcit.

Saint-Malo, dont la population monta (en 1700) jusqu' prs de 20,000
mes, _intra muros_, et dont les relations se prolongeaient dans toutes
les mers connues; Saint-Malo qui, avant la paix honteuse de 1763, avait,
en quatre annes, arm 40 navires pour les Antilles, 33 pour la cte
de Guine, 438 pour Terreneuve et le Canada, non compris de nombreuses
expditions pour les Grandes-Indes et la Chine; Saint-Malo,  prsent
dchu de sa splendeur, et dont, le vaste port,  demi dsert, les
somptueux btiments abandonns et noircis par le temps, semblent en
deuil de la vie absente, de leurs htes disparus; Saint-Malo, dont le
recensement donne  peine aujourd'hui 10,000 habitants, tait tout aussi
peupl, mais bien autrement anim, bien autrement affair au milieu du
seizime sicle.

Que, sous le rapport du pittoresque, du l'lgance, la ville de la
Renaissance ou du moyen ge et paru a un pote, suprieure  la ville
moderne! Malgr ses quais magnifiques, ses superbes remparts, sa Bourse,
son Intendance, ses monumentales constructions rectilignes, de la
dfunte Compagnie des Indes, sur les rues de Chartres et d'Orlans, ses
hautes maisons du temps de Louis XV, son beau chantier de marine, son
mle des Noirs, les bassins grandioses qu'on a substitus  son havre
de mare, malgr son Casino, ses bains de mer, malgr mme son
railroad,--celle-ci peut faire regretter celle-l, avec ses grves
abruptes, ses ruelles escarpes, hrisses a et l d'escaliers
branlants; ses places troites, mais bigarres de gens de toutes les
nations, ses btisses multiformes, aux tages surplombant, aux pignons
aigus, ornements, aux vitraux de couleur; et ses nombreuses tours, et
ses dmes, et ses clochers, et ses campanilles, et ses pyramides gares
dans les nues, et, en un mot, le mouvement qui, du matin au soir,
rgnait  l'intrieur comme au dehors des murs.

Qu'est-elle devenue, cette noble cathdrale, commence par les
_picoteurs_ althiens vers le huitime sicle? Qu'en subsiste-t-il? Un
tronon, avec un mchant portail, relev sous Louis XIII ou Louis XIV.
O sont aussi ces trois gigantesques colonnes-phares, surmontes de
flches effiles, qui se dressaient firement prs de cette basilique?
O l'glise des Rcollets avec son clocheton ouvr en dentelle? Ou
l'hpital Saint-Thomas et ses gothiques arceaux? O ce vaste couvent
des Bndictins dont la chapelle, dans le style byzantin, tait un
chef-d'oeuvre d'architecture? O encore le joli moutier des religieuses
du Calvaire? O donc enfin le palais piscopal, qui rivalisait,
disait-on, de luxe, de somptuosit avec celui de Rennes?

De tous ces difices, si remarquables  un titre ou  un autre, il ne
reste plus  cette heure que l'glise Saint-Sauveur. Encore n'a-t-elle
rien conserv des admirables sculptures qui faisaient autrefois son
orgueil et y attiraient la foule des visiteurs.

Mais si Saint-Malo a vu tomber en poussire tous ses vieux monuments, il
en a t un peu partout de mme; et non pour le malheur de l'humanit.
Si attrayant que soit le tableau rtrospectif de leurs beauts
dtruites, il ne doit point nous faire pleurer le pass et calomnier le
prsent. Notre ge vaut dcidment, forcment et NATURELLEMENT mieux que
ceux qui l'ont prcd: de mme ses successeurs vaudront mieux que
lui, car la loi du progrs nous emporte. Les arts produits dlicats du
sentiment contemplatif et extatique ont cd le pas aux arts fruits
de la civilisation industrielle; l'utile a succd  l'agrable,
l'application pratique  l'application idale. Le droit du plus grand
nombre s'est impos aux prtentions de la minorit. Saint-Malo y a perdu
peut-tre; mais combien d'autres y ont gagn!

Soyons juste et vridique, d'ailleurs: Saint-Malo possde encore, valide
et menaant, son fort chteau fodal, que nous aurons bientt l'occasion
de dcrire, et qu'on achevait d'difier en 1534, au moment o commence
notre narration.

A cette poque, vis  vis du chteau,  quelques pas du pont-levis qui
en garde l'entre et jouxte l'hospital Saint-Thomas, dit un document
du temps, devant l'htel de Chateaubriand, mtamorphos, hlas!
aujourd'hui en une auberge, l'_Htel de France_, on voyait une maison
de bois entrecroiss et de moellons, d'un seul tage, projet  au moins
deux pieds en avant sur le rez-de-chausse. Cette maison, vieillotte,
ratatine, pchant quelque peu contre les lois de l'quilibre, mais
proprette au dehors comme au dedans, avait trois entres: l'une, la
principale, sur une petite place, ombrage d'arbres, en face du chteau;
les deux autres devant l'htel de Chateaubriand. Rien ne la distinguait
de la gnralit des habitations de Saint-Malo. Comme la plupart, elle
tait couverte en tuiles rouges, courbes, et ses portes et les volets
de ses fentres  guillotine taient bards de fortes plaques de
tle, assujetties sur les panneaux au moyen de boulons en fer rivs.
Seulement, l'une de ses portes de derrire s'ouvrait sur un perron,
abrit par un appentis que supportaient deux colonnettes, et auquel
montait un escalier en querre, de quelques marches, muni d'une rampe
en pierre pleine. Ce perron servait, pour ainsi dire, de vestibule aux
appartements de l'tage suprieur.

C'est dans cette maison qu'tait n Jacques Cartier; c'est l
qu'il vivait avec sa femme, Catherine Desgranches, fille de Jacques
Desgranches, conntable de la ville et cit de Saint-Malo; c'est  que
nous le trouverons dans la soire du dimanche 19 avril 1534.

Quoiqu'on soit au printemps, le froid est pntrant au dehors; il tombe
une pluie fine et glaciale.

Soulevons le lourd marteau de bronze,  tte de lion, pos  la porte du
rez-de-chausse, et entrons sans faon dans cette hospitalire demeure,
o l'tranger honnte est toujours sr de trouver franc accueil.

Descendant une marche, nous voici dans une longue et large salle basse:
tout y annonce le sjour habituel du marin. C'est qu'en effet, fils
de marin, Jacques Cartier est marin lui-mme. Si son pre fut l'un des
riches armateurs de Saint-Malo, Jacques a encore augment le patrimoine
qu'il lui a laiss. Mais, fidle aux anciennes coutumes, il ne ddaigne
ni le lieu o il poussa son premier vagissement, ni les habitudes de ses
aeux. Dans cette salle enfume, aux solives noires comme le
charbon, dans cette salle dalle, o, en plein midi, le jour filtre
parcimonieusement  travers des vitres verdtres, enchsses dans des
losanges de plomb, vous remarquez des filets, des instruments de pche,
des avirons, des ancres, des armes rangs a et l ou accrochs  la
muraille, ou suspendus au plafond. Une table massive, carre, luisante,
en bois bruni par l'ge et flanque de deux bancs solides  dfier la
pesanteur d'un Gargantua, occupe tout le milieu de la pice et rflchit
les capricieuses clarts rverbres par une large et profonde
chemine, dans laquelle, sur un tre plus lev que le sol de la pice,
flamboient, en ptillant avec bruit, deux troncs de chtaignier, couchs
horizontalement l'un contre l'autre. De l, ces rayons fantastiques vont
se rflchir sur une immense vaisselire, charge de bassines en cuivre
et de faences colories qui renvoient la lumire jusqu'au fond de
la salle o l'on distingue un lit monumental. Ce lit ressemble 
une armoire sans battants; ses paisses cloisons sont couvertes de
sculptures, aux artes desquelles se joue la lumire, qui vient mourir
enfin par l'ouverture de l'alcve, en jetant un dernier reflet sur
un grand Christ d'ivoire, fix au fond et dont l'aspect, dans cette
pnombre flottante, impose  l'esprit de hautes et graves penses.

La pice sert  la fois de cuisine, salle  manger, de travail, de
rception et de chambre  coucher. On y sent circuler cet air patriarcal
si rare aujourd'hui et qu'il fait si bon respirer.

En pousant Catherine Desgranches, en 1519, Jacques Cartier avait fait
meubler,  l'tage suprieur, un dans un got plus moderne et plus en
harmonie avec sa fortune. Il l'avait mme habit du vivant de ses pre
et mre; mais, aprs le dcs de ceux-ci, il tait revenu s'installer
dans la salle o avaient vcu et taient morts ses anctres. Il esprait
bien, lui aussi, y rendre l'me  son crateur, si la mer, sa perfide
matresse, lui en laissait le choix.

Huit heures venaient de sonner au beffroi du chteau.

Cartier, sa famille et quelques htes taient groups prs du feu.

Assis dans une chaire en jonc, dans le coin de droite, sous le manteau
de la chemine, notre marin causait avec un brillant seigneur plac prs
de lui, sur un sige aussi primitif.

Ce seigneur tait Charles de Mouy, sieur de la Meilleraye, vice-amiral
de France.

Vis avis de Cartier, dans l'autre angle de la chemine, on remarquait
sa femme, Catherine Desgranches, qui achevait de tricoter un long bas de
laine, mais dont les yeux rougis, les paupires gonfles par les larmes,
annonaient que, si ses doigts besognaient agilement, son imagination
tait absorbe par des rflexions bien trangres  son modeste travail.

Prs d'elle se tenaient Antoine Desgranches, son frre; Marc Jalobert,
son beau-frre, et Me Julien Lesieu, notaire royal de la cour de Rennes.
Derrire eux, la nourrice de dame Catherine, la mre Manon, filait 
la quenouille, en marmottant des patentres; le timonier de Jacques
Cartier, Jean Morbihan, raccommodait une paire de bottes de pche; un
domestique, Charles Guyot, faisait des filets; puis un gourmette [7], le
jeune Lucas, dit Saute-en-l'Air, fourbissait, en baillant, le poignard
de son matre. Enfin,  un bout de la pice, devant une petite lampe,
aux lueurs fuligineuses, s'agitait une servante, en train de ranger de
la vaisselle sur une tagre.

[Note 7: On dit mousse aujourd'hui: mais cette dnomination, qui semble
venir du hollandais, ne fut pas adopte chez nous avant le milieu du
dix-septime sicle.]

Tous ces personnages, avec leurs physionomies et leurs costumes si
caractristiques, tous ces objets, diversement frapps par des jets
vagabonds de lumire et d'ombre, enraient un spectacle saisissant, que
dominait la belle et mle figure de Jacques Cartier, ressortant comme
dans une aurole aux rayonnements du foyer.

Il touchait  sa quarantime anne. C'tait un homme dans toute la
force de la maturit, d'une stature moyenne et bien prise, nerveuse,
vigoureusement constitue. Son visage tait expressif, trs-accentu, et
la teinte brune que le haie de la mer y avait empreinte ajoutait encore
 l'nergie de ses traits secs, mme anguleux. Il avait le regard
profond, un peu dur, les sourcils rapprochs, les joues maigres, presque
creuses; le nez long, recourb comme le bec d'un oiseau de proie, la
lvre infrieure lgrement prominente ainsi que le menton. Il portait
toute sa barbe, rousstre et clair-seme. Le haut de sa tte, couronn
par un front spacieux, sillonn de quelques rides, annonait la
promptitude, la vigueur des rsolutions, l'opinitret, l'ambition.
Pleine de bont, la partie infrieure ne manquait pas d'une certaine
sensualit rabelaisienne; mais l'ensemble disait hautement la hardiesse
des conceptions jointe  une fermet d'excution inbranlable.

Pour vtement, il avait un feutre noir,  bords troits et relevs  la
mode du temps; un pourpoint de drap marron, serr  la taille par une
ceinture de cuir, des braies de mme toffe, galement galonnes, et des
bottes molles,  retroussis. De son pourpoint entr'ouvert, s'chappait,
en bouillonnant autour du cou, une fraise de fine dentelle, et sur sa
poitrine pendait une petite arbalte d'argent, insigne de son grade de
pilote hauturier.

--Oui, messire, par ma Catherine, si le vent vire cette nuit, nous
appareillerons ds demain matin, disait Jacques en s'adressant  Charles
de Mouy.

--Et il virera le vent, j'en suis sr, moi; da oui; je sens a  mes
rhumatismes, marmotta le vieux Jean Morbihan.

--Tout est donc prt? demanda le vice-amiral.

--Tout, messire, tout! Ah! j'attends depuis assez longtemps cette
occasion d'lever mon pays au rang qu'il mrite dans l'histoire des
dcouvertes modernes, rpondit Jacques avec un enthousiasme qui fit
soupirer sa femme. Oh! continua-t-il, en portant la main  son front,
j'ai lutt, lutt depuis quinze ans! Il m'a fallu essuyer bien des
dboires, bien des rebuffades. Enfin, grce en soit rendue  votre
gnreuse initiative, messire, grce aussi  la bont de monseigneur
Philippe Chabot, grand amiral de France, je possde aujourd'hui les
lettres patentes qui m'autorisent  voyager et aller aux Terres-Neuves,
passer le dtroit de la baie des Chteaux, avec deux navires quips de
soixante compagnons pour l'an prsent.

--Et par Neptune, je n'en suis pas fch, matre Jacques! Notre seigneur
le roi de France ne pouvait confier plus belle et plus noble mission 
plus brave capitaine, s'cria Charles de Mouy en frappant sur la garde
de son pe. Quand nous lui parlmes du projet, il hocha d'abord la
tte d'un air incrdule, car l'insuccs du Florentin Verazzani l'avait
dgot de nouvelles expditions dans les mers inconnues. Mais ayant
aperu je ne sais quel courtisan espagnol qui souriait ironiquement:
Foi de gentilhomme, reprit-il changeant soudain d'avis, vous avez
raison. Chabot et de Mouy; nous aussi irons faire des conqutes s
Terres-Neuves. Je voudrais bien connatre l'article du testament d'Adam
qui lgue en entier l'hritage du Nouveau-Monde  mes cousins de Madrid
et de Lisbonne.

--Royalement parl! fit Jacques en souriant.

--Min Gieu, a n'est pas mal en tout pour un Franais, murmura Jean
Morbihan, vieux Breton qui non-seulement ne pardonnait point  la reine
Claude d'avoir, en 1515, consenti la cession dfinitive de la Bretagne
 la France, mais ne croyait mme pas  cette cession, et nourrissait
contre les Franais un sentiment de haine d'autant plus vif qu'il tait
moins raisonn.

--Oui, reprit le vice-amiral, et tout de suite Franois Ier mit deux
navires  votre, disposition, matre Jacques, plus soixante hommes...

--Ah! dit Cartier, ce sont ces hommes qui ont t le plus difficile
 rassembler. Vous ne sauriez croire, messire, combien de jalousies a
suscites autour de moi la faveur royale. Les marchands de cette ville
se sont ligus, contre l'entreprise. Non contents de la dcrier, ils ont
tout fait pour dbaucher les gens que j'engageais, les cachant ou les
faisant cacher dans l'esprance que je renoncerais  mon dessein.
Y renoncer!  ce dessein, le rve de toute ma vie! les insenss!
Nanmoins, sans l'ordonnance que j'ai obtenue de la cour de Saint-Malo,
dfendant aux bourgeois et ngociants de recler mes mariniers et
compagnons de mer, et sortir leurs navires du port jusqu' ce que mes
quipages fussent complets,  peine de cinq cents cus d'amende; sans
cette ordonnance qui fut rendue et proclame le dix-neuvime jour de
l'anne dernire, je doute que j'aurais pu runir le monde ncessaire 
l'expdition. Mais laissons l les dolances, et permettez-moi, messire,
de vous remercier d'tre venu pour assister  notre embarquement.

--Par Neptune! je n'aurais eu garde d'y manquer. Et vous croyez, matre,
qu'il aura lieu demain?

--Je le souhaite, dit Cartier, mais il faut que la brise change, et
passe au sud-ouest, le vent favorable pour sortir du golfe. Dans tous
les cas mes mesures sont prises, mes gens enferms  bord, et j'ai reu
la sainte communion aujourd'hui. Je pourrais mettre  la voile cette
nuit mme...

Comme il prononait ces paroles, dame Catherine, ne pouvant se contenir
davantage, clata en sanglots.

--Non, non, tranquillise-toi, ma bonne femme s'cria Jacques; non, je ne
partirai pas cette nuit...

--Si ce n'est pas cette nuit, ce sera demain, ait-elle d'une voix
profondment altre.

--D'ailleurs, continua Cartier, refoulant ses propres motions et pour
donner un nouveau tour  l'entretien, cette soire nous la devons  la
gaiet. On clbre ici les fianailles de ma pupille Constance Dubreuil
avec mon neveu tienne Nol; et j'ose esprer, messire, acheva-t-il,
en s'inclinant devant Charles de Mouy, que vous daignerez signer le
contrat.

--Avec plaisir, avec plaisir, dit le vice-amiral; mais o donc sont les
futurs?

--Ce matin, la jeune fille est alle chez une amie, au pardon de Param.
Quant  notre gars, comme il s'embarque avec moi, il a d s'approcher
aujourd'hui des sacrements. Et, aprs dner, on l'a envoy chercher sa
prtendue. Ils ne tarderont pas  arriver... On frappe. Ce sont eux sans
doute, ou messire le recteur qui doit bnir la crmonie. Gourmette, va
ouvrir.

Saute-en-l'Air avait dj obi.

Un robuste jeune homme, haletant,  la mine effare, parut dans la
salle.

--Constance est-elle rentre? demanda-t-il d'un ton agit.

--Rentre! Mais non, rpondit dame Catherine, se levant avec inquitude.

--Ah! mon Dieu! alors que lui est-il arriv? On ne l'a pas vue de toute
la journe  Param, repartit le nouveau venu, avec un accent de douleur
indicible.




                             CHAPITRE II.

                              LE DPART.


--Que dis-tu l, tienne? s'cria Jacques Cartier, en se levant; quoi!
on n'a pas vu Constance  Param?

--Non, mon oncle, pas de la journe! rpondit le jeune homme, les larmes
aux yeux.

--Sainte Vierge! quel nouveau malheur encore! s'exclama la matresse de
la maison, en joignant les mains.

--Min Gieu, a n'est pas possible! a n'est pas possible! grommelait
Jean Morbihan d'un air constern.

La vieille nourrice, tant sourde, regardait cette scne avec une sorte
d'hbtement, et cherchait  en deviner la signification. Le mousse
riait malicieusement sous cape, en prenant grand soin de n'tre pas
remarqu. L'tonnement se peignait sur les traits du reste de la
compagnie.

--Voyons, reprit Cartier, s'adressant  son neveu, ne pleure pas comme
un enfant. Constance n'est point perdue; On la retrouvera. Tu es all
chez les dames Moreau?

--Mais oui, mon oncle.

--Et on t'a dit?

--On m'a dit que Constance n'tait pas venue au pardon, comme elle
l'avait promis.

--Oh! fit la femme du pilote, je ne sais quel pressentiment...

--Bon, bon, Catherine, ne sois pas ainsi affole, interrompit matre
Jacques. Constance n'a pu s'garer. Il y a tout au plus une lieue d'ici
 Param. Elle a fait cent fois le chemin...

--Mais les routes sont bien peu sres, en ces temps! observa dame
Catherine.

--Si le village o elle devait se rendre est prs d'ici! intervint
Charles de Mouy, avec un geste rassurant.

--Sans doute, sans doute, dit Cartier. La jeune fille aura chang d'ide
et sera alle visiter d'autres amis, dans quelque paroisse voisine.
C'est une intrpide marcheuse... un caractre et un corps de fer.

--Depuis quelques jours, elle paraissait soucieuse, remarqua tristement
Catherine.

--Le fait est, murmura Jean Morbihan, que, depuis une huitaine, la jeune
demoiselle tait brumeuse comme une matine de mars, dans l'le o elle
est ne, da oui!

--Que dis-tu l? lui cria Cartier.

--Oh! rien, rien en tout, rpondit le vieux marin, reprenant de plus
belle ardeur le rapicetage de sa botte.

De temps  autre, Lucas glissait un regard sournois sur les assistants.

--Je vous demande bien pardon, messire, dit matre Jacques  Charles de
Mouy...

--Je vous comprends. Vous allez vous mettre  la recherche de votre
pupille. Avez-vous besoin de mes services? Je laisserai mes gens  votre
disposition.

--Merci pour cette offre bienveillante, rpondit Cartier; elle ajoute
encore  ma dette de reconnaissance envers Votre Seigneurie. Mais
mon monde suffira, j'espre. Du reste, il n'y a pas encore lieu de se
tourmenter. Le couvre-feu n'est pas sonn. Constance peut rentrer par la
poterne du chteau. Le sergent de garde la connat, il ne manquerait pas
de lui ouvrir si elle se prsentait au guichet.

--Je suis tout marri de ce qui vous advient, repartit le vice-amiral,
et je souhaite sincrement, matre Jacques, que votre anxit ne se
prolonge pas davantage. Mais, puisque mes services ne vous sont d'aucune
utilit, je vais me retirer... et demain, si vous avez besoin de quelque
chose, comptez sur moi.

Aprs ces mots, il se leva, s'approcha de la femme du pilote, prit
courtoisement cong d'elle et sortit de la salle pour rentrer au
chteau, o il avait pris ses quartiers.

--Min Gieu! je me charge de la retrouver, notre demoiselle, s'cria
le vieux Jean Morbihan, chaussant vivement ses bottes, ds que le
vice-amiral fut parti.

--O vas-tu? o veux-tu aller? s'enquit Cartier, qui rflchissait.

Jean Morbihan se gratta le front d'un air indcis.

--Une ide, mon oncle! s'cria tienne Nol.

--Voyons ton ide.

--Si Constance avait t chez nos parents de Saint-Hydeue.

--Non, non, dit dame Catherine. Elle n'est pas  Saint-Hydeue; ou elle
aurait pass  Param et s'y serait arrte pour our la sainte messe.

--A quelle heure a-t-elle quitt la maison? interrogea matre Jacques.

--Ce matin,  six heures.

--Mais que vous a-t-elle dit, ma tante? reprit vivement tienne.

--Elle m'a dit qu'elle irait tout droit  Param, o elle tait invite
et o elle assisterait  l'office divin avec les dames Moreau. Oh!
combien je me repens de l'avoir laisse partir! Un pressentiment...

--Allons, femme, laisse l tes pressentiments! dit Cartier, avec une
teinte d'humeur.

--Et que vous avez tort, matre! Da oui, c'est moi qui vous l'assure,
riposta Jean Morbihan; les pressentiments...

--Tais-toi! signifia le pilote svrement. Ce n'est pas le temps de
parler, mais d'agir. Hol! gourmette!

--Me voici! me voici! dit, en se frottant les yeux, Lucas, qui feignait
de dormir tendu sur un banc.

--Toi, tu vas courir au presbytre de Roteneuf. C'est l que Constance
a fait sa premire communion; peut-tre est-elle alle voir le bon
recteur.

--a, mon gars, mets tes jambes  ton cou! ajouta le timonier, en
appuyant ce conseil d'une vigoureuse claque sur la partie la plus
charnue du corps de Lucas qui, par un bond prodigieux, prouva aussitt
qu'il n'avait pas usurp son sobriquet de Saute-en-l'Air.

--Toi, Jean, mon vieux camarade, tu vas gouverner sur Saint-Hydeue, avec
tienne et Antoine, qui prendront de nouvelles informations  Param, et
moi, je visiterai Saint-Servan, avec Charles tandis que mon beau-frre
fera avec ma femme des recherches dans la ville.

--Volontiers, rpondit Marc Jalobert d'un ton bourru.

--Et moi! me comptez-vous pour rien? si vous le souffrez, je vous
accompagnerai  Saint-Servan, matre Jacques? insinua le notaire.

--Soit! consentit Cartier.

Et, s'approchant de la vieille nourrice, de plus en plus intrigue par
ces mouvements et ces discours, dont elle commenait  souponner le
sens, quoiqu'elle ne les comprt point parfaitement, il lui dit d'un ton
bas qu'elle entendait assez bien, malgr sa grande surdit:

--Ce n'est rien, bonne Manon; ce n'est rien; nous allons sortir, n'ayez
inquitude. Bientt nous serons de retour. Veillez, en nous attendant;
et, si Constance rentre, qu'elle n'aille pas se coucher avant que je lui
aie parl.

--Et tiens du bouillon chaud, nourrice; car la pauvre Constance sera
sans doute  demi morte de froid et de faim! ajouta du mme ton dame
Catherine.

--Oui, oui, rpondit la vieille, par un mouvement des lvres plutt
qu'avec la voix.

--Comment! tu es encore l, mchant morveux! tonna Jean, en administrant
une nouvelle gourmade au mousse qui semblait fort occup  mettre ses
souliers, et prtait nanmoins une oreille curieuse  ce qui se disait
autour de lui.

Lucas dtala avec l'agilit d'un colier surpris en faute par son
magister.

--Oh! pour l'amour de Dieu, ne battez donc pas ainsi ce pauvre enfant!
s'interposa dame Catherine.

--Bah! il en verra bien d'autres  la mer, et c'est pour l'y accoutumer,
tout doucement, ce que j'en fais l, voyez-vous, patronne, dit le pre
Jean en haussant les paules.

Puis, se tournant vers tienne Nol, dont le visage et la contenance
portaient les traces d'une douleur amre:

--Min Gieu, mon gars, faut pas te dvaler comme a! notre demoiselle
n'est pas loin, c'est moi qui te le dis. On la retrouvera; sois
tranquille. Le pre Jean aimerait mieux ne pas s'embarquer demain que de
lever l'ancre avant qu'on sache ce qu'elle est devenue. Tu oublies donc
que c'est nous qui l'avons leve, la vieille et moi; que je suis son
premier nourricier... Mais en route!

Tout le monde quitta la maison, hormis Manon et la servante.

La pluie avait cess; et le vent tournait au sud-ouest.

De grandes claircies bleues crevaient les nuages serrs comme les
mailles d'un rseau  la vote cleste. Ainsi que des diamants, les
toiles brillaient sous ce dais magnifique que la lune clairait
largement, par intervalles, de sa blanche et paisible lumire.

Le couvre-feu sonnait au moment o la famille Cartier se mit en qute de
Constance. Les portes de la ville venaient d'tre fermes. Mais, en sa
qualit de gendre du conntable, matre Jacques put se les faire ouvrir
 lui et aux siens. Tandis que Jean Morbihan, Antoine Desgranches et
tienne Nol partaient dans la direction qu'il leur avait indique, le
pilote fouillait, avec son serviteur et Me Lesieu, Saint-Servan, qui
tait alors une dpendance, un faubourg de Saint-Malo, dont il ne se
spara, pour avoir une existence municipale propre, qu'en 1789.

Mais toutes les investigations furent sans rsultat. Personne de leurs
connaissances n'avait vu Constance, ce dimanche-l. Vers minuit, Cartier
rentra chez lui en se berant de l'espoir que sa femme ou ses autres
missaires auraient t plus heureux, si mme la jeune fille n'tait pas
revenue au logis.

Il n'en fut rien.

Vainement dame Catherine et Marc Jalobert s'taient livrs  de
minutieuses perquisitions dans la ville et dans le port. Constance
n'avait pas t aperue de la journe. Interrog s'il l'avait vue sortir
dans la matine, le sergent de garde  la porte du chteau ne se le
rappelait pas. Et cependant il connaissait bien demoiselle Constance!

La dsolation de dame Catherine ne saurait se peindre; un chagrin
profond envahissait le coeur de matre Jacques; instruite par la
servante de ce qui se passait, la vieille nourrice sanglotait  fendre
l'me. C'est que si Constance n'tait pas ne des poux Cartier,
elle tait leur fille d'adoption depuis son bas-ge; et, n'ayant pas
d'enfants, ils l'avaient leve avec la tendresse d'un pre et d'une
mre; ils la chrissaient comme telle; disons plus: ils l'idoltraient.

Silencieuse, mlancolique, entrecoupe seulement de gros soupirs, fut
alors la veille, dans cette salle immense, devant le brasier agonisant.

Assis  leur place respective, Jacques et sa femme craignaient de
parler. A peine osaient-ils se regarder. Le coeur gonfl, les yeux secs,
mais brlants, l'oreille aux aguets, l'un et l'autre piaient les bruits
du dehors, pendant que la nourrice psalmodiait lentement les Litanies
des Saints.

Tout  coup, Catherine se leva, et vint se jeter convulsivement dans
les bras de son mari, qui avait aussi quitt son sige pour la
recevoir. Pendant quelques minutes, ils mlrent leurs larmes et leurs
lamentations.

--Ah! ne partez pas! au nom de Dieu! Jacques, ne partez pas demain!
criait la jeune femme.

--Je te promets, rpondit Cartier, que je ne m'loignerai pas d'ici
avant d'avoir des nouvelles de Constance.

--Vous me le jurez, n'est-ce pas? reprit Catherine se pendant  son cou.

Le pilote l'entoura de ses bras, la pressa contre sa poitrine et
repartit avec tendresse:

--Oui, ma bonne femme, je te le jure.

--C'est, dit Catherine, que ce voyage m'effraie... un je ne sais quoi...

--Je t'en prie, ne parlons plus de ces craintes vagues qui paralysent
mon nergie...

--Ah! si vous saviez, Jacques!

--Je sais que tu es la meilleure, la plus dvoue des pouses. Mais ton
esprit timide est trop prt  accepter pour des ralits les fantmes
d'une imagination un peu superstitieuse. Voyons, raisonnons. N'ai-je pas
fait dix fois la traverse de Saint-Malo  Terreneuve? m'est-il jamais
arriv un accident? Qu'apprhendes-tu donc? N'es-tu pas la femme
d'un marin, la fille d'un brave soldat? Vrai Dieu! je te croyais plus
courageuse, plus soucieuse de ma gloire!... car c'est vers le temple
de la gloire que je naviguerai, cette fois. Le simple pilote Jacques
Cartier deviendra clbre dans le monde entier. Et, ajouta-t-il, en
souriant de cette bouffe d'orgueil qui lui montait  la tte, le roi
de France, pour rcompenser mes services, anoblira le nom que tu portes,
oui, je le dclare, je le prdis, je le prophtise, par ma Catherine, ma
bonne Catherine! puisque j'ai pris l'habitude de t'invoquer dans toutes
mes paroles, comme dans tous mes actes! acheva le pilote en baisant sa
femme au front.

A cet instant, l'ombre d'un corps parut s'tablir devant la fentre, 
travers laquelle la lune dchirait ses rayons, qui venaient former, sur
les dalles de la salle, un vaste treillis d'bne  fond d'argent.

La vue de cette ombre attira aussitt l'attention de Jacques Cartier,
alors debout vis  vis de la fentre.

--Qui diantre peut tre l  nous espionner? dit-il, se dgageant
doucement de l'treinte de Catherine.

Ensuite, il s'lana vers la porte et l'ouvrit brusquement.

Mais si rapide qu'et t son mouvement, il trouva dserte la petite
place sur laquelle donnait sa maison.

Cartier rentra rveur dans la salle.

--Si je ne savais ce dmon de gourmette loin d'ici, je serais dispos 
penser que c'tait lui, disait-il entre ses dents.

--Oh! fi! c'est vilain; vous aussi, Jacques, vous tes prvenu contre
le pauvre garon; tout le monde lui en veut! fit dame Catherine d'un ton
d'affectueux reproche.

--C'est, reprt le pilote, que sa conduite est singulirement suspecte;
depuis ces derniers jours surtout... Enfin!... Ah! qu'il me tarde
d'avoir des nouvelles... o peut tre cette petite fille?... Quelle
heure est-il?

--Trois heures, mon ami; vous devriez vous reposer!

--Me reposer! me reposer! s'cria Cartier, frappant du pied et se
mettant  arpenter la pice. Oh! je n'y tiens pas. Le sang me bout dans
les veines... Si j'allais visiter nos nefs! Qui dit que, d'aventure,
l'un de mes mariniers ne l'aura pas aperue? La plupart la connaissent.

--Nous n'y avions pas song, Jacques!

--Oui; j'y cours.

Ce disant, le capitaine quitta de nouveau son habitation et se rendit
dans le port, o il prit une embarcation qui le conduisit  bord de deux
navires d'un faible tonnage, mouills cte  cte,  l'embouchure de la
Rance.

Ces btiments taient ceux dont, en vertu d'une royale autorisation,
Cartier devait disposer pour aller tenter des dcouvertes s
terres-neuves.

Le pilote questionna ses mariniers, mais ceux-ci ne savaient rien.
Depuis un mois, du reste, le plus grand nombre demeurait jour et
nuit enferm dans les vaisseaux, telle tait la crainte qu'ils ne
dsertassent. Et la veille, comme l'on attendait,  chaque moment,
le signal du dpart, tous ayant entendu la messe, communi dans les
entreponts, pas un n'avait mis pied  terre.

Quand Jacques, fatigu de cette longue nuit d'agitation, quitta les
navires, un homme de garde au bossoir lui demanda respectueusement:

--Pensez-vous, matre, que nous mettrons  la voile aujourd'hui?

--Je ne sais, rpondit vasivement Cartier.

--Le vent est bon, cependant, repartit le factionnaire.

--Bon ou mauvais, que m'importe! fit Cartier, d'un ton qui contrastait
trangement avec sa fermet habituelle.

Et il reprit le chemin de son domicile, dans un tat voisin de
l'abattement.

Le jour commenait  poindre.

Jacques Cartier rentra doucement dans la salle basse. puise par les
motions, dame Catherine dormait, prs du foyer teint, la tte appuye
contre Manon qui grenait son chapelet. Sans troubler son sommeil, le
pilote ressortit, et, s'autorisant du nom du vice-amiral, s'introduisit
au chteau, o il monta dans le donjon.

Parvenu au sommet, ses regards se portrent avidement sur la route de
Param.

O bonheur l une petite distance des remparts de la ville, s'avanait
un groupe de quatre personnes, que l'oeil exerc du marin n'eut pas de
peine  reconnatre.

C'tait Constance, marchant entre tienne Nol, Jean Morbihan et Antoine
Desgranches.

Jacques redescendit bien vite et annona  sa femme cette bonne
nouvelle.

En l'apprenant, Catherine faillit s'vanouir. Mais si un excs de joie
fait mal, ce mal est de courte dure. On en gurit aisment. Aussitt
remise, dame Catherine, sans attendre son poux, partit comme une flche
 la rencontre de la jeune fille.

Je renonce  dcrire les flicits de cette runion. La vivacit des
premiers panchements apaise, on passa aux explications. Constance
avait, disait-elle, t enleve par une troupe de gens qui rdaient prs
de Saint-Malo, et qui l'avaient conduite dans une maison abandonne, 
la pointe de Roche-Bonne. Elle tait reste toute la journe du dimanche
et une partie de la nuit dans cette masure, d'o l'avaient tire,
vers le matin, tienne Nol, Antoine Desgranches et Jean Morbihan,
D'ailleurs, on ne l'avait aucunement maltraite et les vivres ne lui
avaient pas manqu. Cette dclaration tait quelque peu ambigu. Le ton
mme dont elle fut faite manquait de sincrit. Mais on tait si content
de se revoir que personne ne s'avisa de la contester. Quant  Nol,
Desgranches et Morbihan, ils avaient sans difficult trouv la trace de
Constance. Tmoin de l'enlvement, un berger de Param l'avait racont
le soir, en ramenant son troupeau au village, de sorte qu'y arrivant
une heure ou deux aprs lui, tienne et Jean en furent informs. Mais le
berger ignorait l'endroit o les ravisseurs avaient tran leur proie.
Nos quteurs battirent donc la campagne tout le reste de la nuit. Le
hasard ou l'instinct amoureux d'tienne guida leurs pas vers le vieux
btiment qui servait de prison  la jeune fille. La porte tait 
peine ferme par un verrou extrieur, le verrou fut tir et Constance
dlivre.

Elle tait accable de lassitude; dame Catherine la mit au lit, aprs
lui avoir fait prendre un consomm.

--Allons, enfants, dit alors Jacques Cartier aux trois hommes, le vent
est favorable. Qu'on se hte d'en profiter. Rendons-nous aux vaisseaux
pour presser les prparatifs du dpart. Il faut qu'avant la nuit, nous
soyons hors du golfe, dans la Manche!

--Mais, mon oncle, dit tienne timidement, et mes fianailles?

--Ah! fit Jacques, en souriant de son fin sourire, ces amoureux, a ne
pense qu' leurs intrts! Tes fianailles, mon pauvre garon, ce sera
pour notre retour.

--Da oui! confirma Jean.

Cartier dit alors  sa femme:

--Ma chre Catherine, tu viendras vers midi,  bord avec Constance, me
dire adieu. Je ne quitterai pas les navires.

Et, l'ayant embrasse avec une rapide brusquerie pour cacher sa
tristesse, il s'loigna  grands pas.

Le jour tait tout  fait venu, un jour maussade et nbuleux: l'anglus
tintait  toutes les cloches de Saint-Malo; le roulement des voitures
commenait  se faire entendre, la ville et son port s'animaient.

Cartier et ses compagnons se furent bientt transports sur leurs
vaisseaux. C'taient deux brigs de soixante tonneaux chacun, avec
un chteau de poupe, un gaillard d'avant assez lev, comme on les
construisait gnralement alors, et une batterie en barbette de quelques
caronades et passe-volants sur le pont.

Les deux navires portaient ensemble soixante et un hommes[8].

[Note 8: Et non le double, comme l'a crit M. Lon Gurin, dans son
_Histoire maritime de France_.]

Nous l'avons dit, la presque totalit de ces hommes avaient t enferms
dans l'entrepont pour prvenir les dsertions.

Ds qu'il fut arriv  bord du premier des brigs, Cartier fit laver
soigneusement le pont et ses bordages, fourbir les canons, ouvrir les
sabords, et disposer le grement pour le dpart.

Son beau-frre, Marc Jalobert, surveillait l'excution des mmes travaux
sur l'autre brig.

Ensuite, on pavoisa les navires de cent flammes et banderoles aux
couleurs clatantes, sur lesquelles tranchait brillamment, arbor  la
poupe, le pavillon de Saint-Malo: l'hermine sans tache, en champ d'azur,
 croix blanche.

Ces apprts termins, tous les hommes furent appels et rangs, en
double haie, sur le pont du brig. Quel spectacle curieux, pittoresque,
incroyable, j'allais dire inimaginable! L'uniforme n'tait gure connu
alors. Aussi fallait-il voir ces gens, venus de toutes les parties de
la Bretagne ou de la Normandie, avec leurs bonnets ou leurs larges
chapeaux, costumes nationaux, galonns, gris, blancs, verts, jaunes,
rouges, bleus, de toutes les nuances. Et la coupe! aussi varie que la
teinte de l'habit! Et les visages! aussi diffrents que les vtements.
Quant au langage, c'tait, ma foi, bien autre chose encore! Quel jargon!
quel patois! quelle cacophonie! Je renonce  plus accentuer ce tableau.

A midi, les cloches de Saint-Malo commencrent  brimballer  toute
vole.

Bientt, du port, charg, comme les remparts, d'une foule compacte et
aussi bariole que les quipages des deux brigs, se dtachrent trois
barques.

Sur la premire, se trouvait monseigneur l'vque de Saint-Malo, dans
toute la pompe sacerdotale, accompagn des principaux ecclsiastiques de
son diocse, galement revtus des ornements sacrs de leur ministre.

Ils venaient bnir l'expdition.

La seconde barque portait le vice-amiral, messire Charles de Mouy, sieur
de la Meilleraye, couvert des insignes de son rang, et escort par un
brillant tat-major.

Enfin, dans la troisime, on voyait dame Catherine, le coeur bien
afflig, sous ses attifets de fte, Constance, sa fille adoptive, toute
rayonnante de beaut, et divers membres de la famille Cartier.

Une salve d'artillerie annona que les embarcations quittaient terre,
dans une anse, alors ouverte prs du mle actuel des Noirs.

Immdiatement,  la flche du grand mt de chacun des brigs, se dploya
dans toute sa majest l'oriflamme royale: blanche, seme de fleurs de
lis d'or, charge des armes de France, entoures des colliers des ordres
Saint-Michel et du Saint-Esprit, et deux anges pour support.

Dix coups de canon appuyrent cette dmonstration et les tambours
battirent aux champs.

--Terr i ben! mchonna Jean Morbihan entre ses dents,  la vue des
couleurs de France flottant au-dessus de sa tte.

Pour qu'il se laisst aller  articuler ce redoutable juron, il fallait
que le vieux Breton ft terriblement exaspr. Mais, nous l'avons dit,
il tait rfractaire  toute ide de sujtion  la France. Aussi lui,
qui se montra plein de dfrence, d'humilit pour l'voque, quand il
aborda le navire de Jacques Cartier, affecta-t-il d'tre gourm et raide
comme une barre de guindeau,  l'arrive de messire Charles de Mouy,
sieur de la Meilleraye.

Un autel avait t rig sur le gaillard d'arrire. Le prlat dit
une courte messe, que tout le monde entendit  genoux, et bnit les
quipages et leurs btiments.

Ensuite, les hommes s'tant relevs, et ayant repris leurs rangs, le
vice-amiral les passa en revue. Satisfait de cette inspection, dont
il tmoigna hautement son contentement, Charles de Mouy adressa aux
mariniers une brve allocution pour leur recommander l'activit, la
docilit et la soumission. Puis, tirant son pe, et la dressant en
l'air:

--Jurez, leur dit-il, de toujours demeurer les faux serviteurs de
Franois, premier du nom, roi de France par la grce de Dieu, et de
vous comporter fidlement  son service, sous le commandement gnral
de matre Jacques Cartier, son bien-aim pilote, charg de ses pleins
pouvoirs et autorit, dans l'entreprise pour laquelle vous vous tes
engags.

--Le roi de France! le roi de France, mais, min Gieu, ce n'est pas mon
roi, grommelait Jean Morbihan, debout  la barre du gouvernail.

Et se penchant  l'oreille de Cartier, plac devant lui;

--Dites, matre, faut-il que je jure aussi?

--Eh! sans doute! rpondit celui-ci, impatient de la longueur de la
crmonie; car il craignait que le vent, qui tait alors excellent pour
dbouquer du golfe, ne tournt une seconde fois.

--Bah! pensa l'entt timonier, personne ne fait attention  moi, je ne
jure pas; non da!

Le serment prt, Charles de Mouy accola cordialement Jacques Cartier;
lui souhaita un heureux succs, et quitta le navire, en mme temps que
le clerg de Saint-Malo [9].

[Note 9: Je ne sais, vraiment, pourquoi, dans l'dition Tross (1868) du
premier voyage de Cartier, on a reproduit ce sommaire absurde du premier
chapitre, qui se trouve dans une dition fautive:

_Comme messire Charles de Mouy, Chevalier, partit avec deux navires de
Saint-Malo, et comme il arriva en la terre neuve, appele la Franoise,
et entra au port de Bonne-Vue_.

Jamais Charles de Mouy, vice-amiral de France, ne s'embarqua pour les
terres neuves. Cela ne fait pas de doute. Il se contenta d'appuyer
Cartier de son crdit et de passer en revue ses quipages. C'est ce
que dclarent avec raison MM. Cunat, Garneau (Histoire du Canada), L.
Gurin, etc.

Le sommaire de la mme relation publi par la Socit littraire et
historique de Qubec est conforme  la vrit.

Le voici:

Comme le capitaine Jacques Cartier partit avec deux navires de
Saint-Malo, et comme il arriva en la Terre-Neuve et entra au port de
Bonne-Vue.]

Le capitaine Jalobert tant retourn  son bord, avec ses gens, outre
l'quipage ordinaire, il ne resta plus sur le brig de Cartier que dame
Catherine et Constance, lesquelles voulurent accompagner Jacques jusqu'
la sortie de la rade, malgr l'avis de celui-ci qui craignait un grain.

La brise tait frache et forte, les voiles furent dferles, les
ancres leves, et, vers trois heures de l'aprs-midi, les deux brigs
doublaient,  l'embouchure de la Rance, la pointe de la Cit, au
bruit de l'artillerie et aux puissantes acclamations d'une multitude
enthousiaste.

C'tait le vingt avril de l'an de grce mil cinq cent trente-quatre.




                            CHAPITRE III.

                             LE SAUVEUR.


Aprs avoir prolong les les du Grand-Bey et du Petit-Bey (alors mont
Olivet), dont les fortins les salurent de plusieurs coups de canon, nos
brigs s'engagrent dans le chenal ouvert entre les deux Conches, pour
gagner la haute mer.

Dj, l'ordre tait tabli  bord. Sur le pont, dans les haubans,
dans le grement, on ne voyait que les hommes employs au pilotage des
navires et  l'orientation des voiles.

Pench  la barre du gouvernail, et les yeux fixs sur les balises
disposes a et l dans la passe, pour indiquer les cueils, le vieux
Jean Morbihan rayonnait d'allgresse maintenant. En vrit, il tait
dans son lment; il jouissait de la vie, comme oiseau dans l'air,
poisson dans l'eau.

Derrire lui, srieux, vigilant, imposant, heureux toutefois de ce
bonheur qui emplit une me honnte  la veille de raliser un rve
glorieux longtemps caress, Jacques Cartier, son sifflet  la main,
commandait la manoeuvre. Prs d'eux, taient accoudes,  la rampe de
la poupe, dame Catherine et Constance. L'une et l'autre se tenaient
silencieuses, livres  leurs propres rflexions. Mais quel abme entre
les rflexions de la jeune fille et celles de la jeune femme! Noye
dans une amre mlancolie, insensible aux brillantes perspectives
qui miroitaient devant les regards de son mari, celle-ci songeait
douloureusement  la longue, peut-tre bien longue absence dont elle
tait menace, aux noirs tourments de la vie solitaire, aux dchirantes
angoisses de l'anxit. Et la pauvre Catherine, plante timide d'une
exquise suavit, mais dont les parfums dlicats ne s'exhalaient que
dans la serre-chaude des tendres panchements, se reprochait sincrement
l'affliction dont son coeur tait navr. Elle et voulu tre hardie au
danger, inaccessible aux douces impressions, audacieuse pour partager
les projets et mme les fatigues de Jacques. Elle se gourmandait de
manquer de fermet, de vaillance, et s'accusait, comme d'un gros pch,
d'attrister encore par son humeur chagrine les derniers instants de leur
sparation.

Quant  Constance, frais bouton de fleur exotique qui s'ouvrait 
l'existence et en pompait avec ardeur tous les sucs, ses penses
suivaient, nous l'avons dit, un bien autre cours. Et si la joie n'en
faisait pas le fond, elle y entrait au moins pour une grande, trop
grande part.

Cette jeune fille pouvait avoir seize ans. Elle tait belle d'une beaut
singulire, captivante, fascinatrice. Rien de rgulier dans ses traits,
mais beaucoup de provocation, beaucoup d'appels  la sensualit. L'oeil
fauve, trs-fin, plein d'clairs, mais sachant modrer ses feux, les
attnuer et se voiler tout  fait, sous de chastes paupires, franges
de ces longs cils que l'on voit aux tableaux des madones. Brillants
ou assoupis, ses regards avaient des charmes irrsistibles, rehausss
encore par une bouche espigle, humide, vivement carmine, dont les
sductions ne sauraient se dire. Au nez agrable, des ailes mobiles,
voluptueuses; au menton grassouillet, d'un contour harmonieux, une
fossette, vrai nid d'amour, tout cela couronn par un front troit, il
est vrai, opinitre, mais qu'encadrait une chevelure noire,  reflets
bleutres, si paisse, si soyeuse! et tout cela pos sur un col d'une
adorable puret de lignes, auquel venaient se nouer des paules dj
riches malgr l'ge encore tendre de Constance. La taille, les mains,
les pieds, les attaches taient  l'avenant, quoique l'ensemble du
corps ft mignon  ce point qu'il semblait la rduction de l'un des
chefs-d'oeuvre de la statuaire antique. Ce dfaut tait peut-tre la
qualit qui attirait sur Constance les dsirs des hommes. Mais il en
tait un autre dont se gaussaient les blondes filles de l'Armorique, et
qui ne lui conqurait pas moins les regards convoiteurs de l'autre sexe.
C'tait une de ces carnations olivtres auxquelles se complaisait
le pinceau de Murillo, et dont un lger duvet, de nuance encore
plus fonce, estompait la lvre suprieure. Ah! j'oubliais une brune
lentille,--encore une tentation,--au lobe de l'oreille gauche.

En fallait-il plus pour soulever bien des jalousies, bien des rivalits!
Ajoutez que Constance avait de la coquetterie jusqu'au bout de ses
ongles menus, teints comme une feuille de rose du Bengale; et puis,
capricieuse, volontaire, entte, emporte. Cartier l'avait peinte, d'un
trait,  Charles de Mouy:--Des membres et un caractre de fer.

En dpit des coutumes bretonnes et au grand regret du vieux Morbihan,
qui l'adorait, Constance tait mise  la dernire mode franaise. Tandis
que la bonne dame Catherine se contentait de la blanche coiffe, plate, 
barbes, tombant sur les paules, de la casaque de berlinge marron, orne
de ganses violettes, du _justin_ garni, de la jupe courte, des bas 
coins et de la grossire chaussure nationale, sa fille adoptive portait
le chaperon de velours rouge, avec templettes parfles d'or; l'lgante
basquine de camelot de soie, sous une marlotte, double de pelleteries;
la vertugale en forme d'entonnoir renvers, la robe de drap bleu,
taille en carr et dcollete sur la poitrine,  manches retrousses et
flottantes sous le coude, suivant le got du jour; enfin, elle avait
des chausses ou bas carlates et des escarpins de velours cramoisi,
trs-pats du bout, trs-dcouverts, avec engrelure imitant des barbes
d'crevisse.

C'tait l le costume d'une noble demoiselle et non celui d'une
bourgeoise. Mais Cartier tenait dj quelque peu  la noblesse par son
titre de pilote du roi, et par son alliance avec Catherine Desgranches.
Si, plus d'une fois, les coteuses fantaisies de Constance avaient fait
murmurer dans la socit qu'il frquentait  Saint-Malo, jamais le brave
capitaine n'avait su rsister  un caprice de sa fi-fille chrie.

L'et-il os, il lui aurait mis sur les paules un de ces magnifiques
manteaux de vison blanc que, plus d'une fois, il avait rapports des
ctes de Terreneuve. Mais  cet gard les ordonnances taient formelles.
Seules les reines et les princesses du sang pouvaient se permettre
pareil luxe. En revanche, il lui avait donn une superbe fourrure en
petit-gris, que l'on voyait jete sous son bras gauche, car, malgr
la force de la brise, il faisait une chaleur toute vernale, dont on
savourait, avec dlices, les vivifiantes manations aprs une longue et
rigoureuse saison de froid.

Penche mollement sur le garde-corps, Constance suivait, d'un oeil
distrait, le ruban de moire argente que le navire droulait derrire
lui, et agitait nonchalamment dans sa main droite son beau panache,
bouquet de plumes d'autruches, qui servait aux dames d'ventail en t
et d'cran en hiver.

--Enfin, se disait-elle, je vais tre dlivre des importunits de
ce pauvre tienne. Ce n'est certes pas ma faute,  moi, si je ne puis
l'aimer! D'o lui est venue la folie de me vouloir pouser? de me
demander en mariage  son oncle? Mais, si j'tais unie  lui, je le
rendrais malheureux, trs-malheureux. Cela est certain. Cependant, il
m'et t pnible de refuser sa main, quand je voyais tout le monde
satisfait par cette alliance. Mais  moi, elle ne me souriait pas du
tout, oh! non, du tout. Et, n'et t mon enlvement hier, j'aurais,
vraiment; dclar net mes intentions  l'heure des fianailles....

Mon enlvement! rpta-t-elle  mi-voix et en souriant.

--Que dis-tu l, Constance? demanda dame Catherine, qui avait entendu
ces derniers mots.

--Oh! rien, mre; rien, rpondit-elle ngligemment.

--Tu songes, sans doute, qu'il est bien cruel de quitter ceux que l'on
affectionne?

--Bien cruel, en effet; oui, mre, rpliqua Constance d'un ton froid.

--Chre enfant, poursuivit dame Catherine, en jetant son bras autour
de la taille souple et cambre de la jeune fille, chre enfant, que
j'aurais aim  voir clbrer tes accordailles avec ce bon tienne avant
son dpart! Il me semble que tu ne serais plus aussi seule. Et puis nous
serions deux pour soupirer, pour rver  nos poux absents. La douleur
partage est moins lourde  porter. Mais Dieu ne l'a point voulu. Que
sa volont soit faite! Tout tait prt, hier soir, pour la crmonie,
nanmoins, et sans cet enlvement, comme tu disais, il y a un instant...

--Ah! mre, regarde donc! s'cria tout  coup Constance  qui cet
entretien ne plaisait gure.

--Qu'y a-t-il? fit dame Catherine, avec bont.

--Un homme  la pointe de la Grande-Conche.

--Eh bien, cela te surprend? Ne sais-tu pas que cet ilt est un lieu de
rendez-vous pour les pcheurs?

--C'est vrai, mais cet homme...... balbutia Constance.

--Il nous salue, dit Catherine, qui avait lev les yeux vers un amas de
rochers sortant des flots  tribord de la barque.

--Sainte Vierge! s'exclama la jeune fille en rougissant, c'est.....

--Allons, mes enfants, interrompit alors la voix mle, mais alors
tremblante, de Jacques Cartier, allons, il faut nous quitter!

Et, le pilote, attirant sa femme  lui, la pressait avec effusion dans
ses bras.

--Quoi! dj! faisait celle-ci, qui tait devenue d'une pleur livide.

--Du courage, ma chre Catherine!

--Du courage! ah! je supplierai le bon Dieu de m'en donner...

--Et il ne manquera pas d'exaucer tes prires, ma bonne amie. Mais, l,
ne pleure pas comme une Madeleine ou mon coeur se va fondre aussi, et je
donnerai un mchant exemple  mes gens.

--Que le ciel vous protge et vous ramne le plus tt possible prs de
nous, mon bien-aim Jacques! repartit Catherine en essuyant ses larmes.

--Oui, oui, dans trois ou quatre mois, je serai de retour...

--Soir et matin, je ferai des oraisons pour vous et ds demain nous
irons, avec Constance, brler un cierge  la chapelle de Saint-Ouen...

--Soyez sres que, moi non plus, je ne vous oublierai pas dans mes
prires, reprit Cartier d'un ton profondment mu... Mais qu'examines-tu
donc l, Constance? ajouta-t-il, en s'adressant  la jeune fille qui
contemplait toujours l'homme debout  la pointe de la Conche, que le
brig avait dpasse d'une centaine de brasses.

Sans lcher le gouvernail, Jean Morbihan s'tait retourn.

--Terr i ben! profra-t-il  cet instant d'une voix qui fit tressaillir
les auditeurs, terr i ben! Mais c'est le maudit chef des Tondeux. Je le
reconnais  la plume noire qui ombrage son chapeau.

--Tu crois? dit ingnument Constance.

--Terr i ben! rpta le matelot tout frmissant de colre; capitaine,
prenez ma place et laissez-moi monter dans une barque. Il faut que je
m'empare de ce misrable!... il faut...

--Tu es fou! rpondit Cartier. Tu vois les Tondeurs partout, et ils
n'ont jamais exist que dans ton imagination...

Morbihan tait furieux, il voulut protester.

--Assez! enjoignit schement le pilote, qui tira un son aigu de son
sifflet.

tienne Nol arriva sur la dunette.

--Vous m'avez appel, mon oncle?

--Oui. Fais tes adieux  ta future pouse et  ta tante.--Pour vous, mes
aimes, dit-il aux deux dames, vous devez vous bter. Le vent s'lve,
la mer grossit. Il serait fort imprudent d'aller plus loin.

tienne s'approcha de Constance; il dsirait parler; il avait quelque
chose, un mot d'amour  lui dire; mais si son coeur dbordait, sa gorge
tait serre; il fut incapable d'articuler une syllabe, et embrassa si
gauchement la jeune fille, que Cartier ne put rprimer un sourire.

--Adieu! adieu! Jacques, dit encore une fois dame Catherine, en se
prcipitant sur le sein de son mari.

Puis, ayant tendu la main  Jean, qui mouilla cette main de ses larmes,
elle descendit dans le bateau que deux hommes, qui l'avaient amene
 bord, conduisaient amarr au brig. Constance rpondit froidement 
Cartier, dont l'affectueuse et paternelle treinte ne fit vibrer aucune
fibre dans son me ingrate, ferme aux doux et bons sentiments. Ensuite,
elle s'approcha du vieux Morbihan, qui, en appliquant un vigoureux
baiser sur chacune de ses joues, lui souffla  l'oreille:

--Petiote, petiote, prends garde au chef des Tondeux!

--Est-ce donc lui qui tait sur la Conche? demanda Constance avidement.

--Min Gieu, oui! rpliqua le matelot.

--Ah! vraiment! fit-elle d'un air surpris.

Et, elle sauta lgrement dans la barque [10], sans mme accorder un
regard au malheureux tienne Nol, qui demeurait comme ptrifi sur le
tillac.

[Note 10: Je me souviens d'avoir lu quelque part que la prceinte
Suprieure des vaisseaux de Cartier tait si peu leve au-dessus de la
ligne de flottaison, que du pont on pouvait se laver les mains dans la
mer.]

Dame Catherine s'tait dj place  l'avant de l'embarcation, d'o
elle pouvait voir son mari et lui adresser encore quelques signes de
tendresse; Constance s'assit  l'arrire, mais ayant en face d'elle les
Conches qu'on apercevait, avec d'autres lots, comme des points noirs 
l'horizon.

--Pourquoi donc te mets-tu l? lui demanda Catherine.

--Oh! maman, un tout petit caprice. Je voudrais gouverner.

--Mais la mer est trop mauvaise! Laisse Cadet prendre la barre.

--Du tout! du tout! fit Constance avec un geste mutin. J'ai souvent
dirig ma yole par un temps plus mchant que celui-l et jamais il ne
m'est arriv le moindre accident.

Dame Catherine tait trop habitue  se plier  toutes les inclinations
de la jeune fille pour insister en cette occasion.

--Tourne donc au moins la tte! tienne t'envoie un adieu! reprit-elle
en agitant un mouchoir, tremp de ses larmes, vers Jacques Cartier, que
la brise, devenue violente, emportait rapidement vers le nord-ouest.

Mais Constance, tout occupe au gouvernail, ne rpondit pas  cette
invitation. Du reste, les vagues taient hautes dj. Le vent commenait
 souffler par saccades de mauvais augure. Et il fallait non-seulement
que la jeune fille ft rompue  la lche qu'elle s'tait impose,
mais qu'elle et des muscles d'acier, pour l'excuter avec autant de
dextrit.

Courbs vis  vis d'elle sur leurs avirons, les deux bateliers
admiraient franchement son aisance et sa vigueur.

Vraiment c'tait merveille que de la voir, les yeux tincelants
d'intrpidit, les joues empourpres, guidant avec une pareille adresse
leur lourde embarcation, malgr l'intumescence du ras de mare.

La reine des ondes, se jouant d'une tempte qu'elle a souleve, n'aurait
pas montr plus d'audacieuse srnit.

Cependant le ciel se couvrait. De lourds nuages noirs, aux franges
cuivres, le marbraient  l'occident; des bruits sinistres couraient
dans l'air, en de longs et funbres gmissements; le soleil  son dclin
plissait, comme d'pouvante, quand un voile d'bne n'en drobait pas
entirement la face; les rameurs changeaient entre eux des regards
inquiets et pressaient de toutes leurs forces la marche de l'esquif.
Ils n'avaient point peur sans doute, mais une apprhension vague les
envahissait peu  peu.

Ces symptmes menaants chappaient  dame Catherine, dont la vue,
rive  l'horizon, cherchait encore  discerner son mari sur le brig
s'vanouissant dans le lointain; Constance frmissait d'une pre
volupt, et, la tte haute, humant avec dlices les pntrantes senteurs
marines, le sein gonfl, les cheveux dnous au vent, superbe et
provocante comme une des vierges-prophtesses de l'le de Senn, elle
semblait dfier toute intimidation, lorsque, soudain, une rafale
stridente, rugissement de bte fauve en rut, dchira l'atmosphre et
donna aux lments le signal du combat.

--C'est le kirk! c'est le kirk! Marie, mre de Dieu, priez pour nous!
s'cria l'un des hommes.

--Oui, c'est le kirk! Hardi! pse  l'aviron! lui commanda firement
Constance.

Et c'tait le kirk en effet, ce formidable vent du sud-ouest qui,
parfois, aussi mortellement ravage les ctes armoricaines que le mistral
ou le sirocco le littoral de la Mditerrane. En quelques places, prs
du Conquet par exemple, la violence de ses coups porte l'cume de la mer
jusqu' cent cinquante mtres au-dessus de son niveau! Rien d'affreux
comme les hurlements sauvages de l'ouragan, et la furie des flots
rendant un son creux, plein d'angoisses, de lamentations spulcrales.

Et ce soir-l la tempte avait clat avec une rage leve subitement
au paroxysme. C'tait, pour me servir des couleurs d'un des plus
grands peintres bretons, c'tait une immense bataille dans les
plaines humides. On et dit,  voir bondir les vagues, ces innombrables
cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de
l'Asie. L'entre de la baie tait comme barre par une chane d'lots de
granit: il fallait voir les lames courir  l'assaut avec d'effroyables
clameurs; il fallait les voir prendre leur course et voir  qui
franchirait le mieux la tte noire des cueils. Les plus hardies ou
les plus lestes sautaient de l'autre ct en poussant un grand cri; les
autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en
jetant des cumes d'une blancheur blouissante et se retirant avec un
grondement sourd et profond, comme les dogues repousss par le bton du
voyageur.

Tantt  la crte d'une montagne liquide, d'o l'on dcouvrait un espace
immense, form en avant par le port et la ville de Saint-Malo, et
tantt au fond d'un abme, press, surplomb de tous cts par les ondes
tumultueuses qui montent, croulent, s'entassent, recommencent leurs
croulements et leurs entassements, le frle esquif est  chaque instant
sur le point de s'engloutir dans l'incommensurable tombeau dont il
affronte les horreurs, ou fracass aux angles aigus de ces rcifs sur
lesquels se brisent les lames en dlire.

Nulle parole n'est change; quelle, d'ailleurs, serait entendue 
travers les tourdissantes vocifrations de la tourmente?

La femme de Cartier prie pour son mari et pour Constance. Enfivre, les
vtements en dsordre, ruisselante d'eau, celle-ci s'efforce de garder
le cap sur la Grande-Conche, dont elle distingue, par intervalles, les
hauteurs escarpes, lorsque sa barque se dresse  la cime des flots.

Mais le soleil a tout  fait disparu; le temps s'assombrit de plus
en plus, les vagues mugissantes se teignent de noir,  lugubre reflet
d'acier; bref sera le crpuscule, et alors les tnbres doubleront
encore les dangers, les horreurs de la situation.

De vrai, l'on n'est plus gure qu' une centaine de brasses des Conches
ou de la Ronfleresse. Mais comment? ou aborder? La barque ne serait-elle
pas dix fois mise en pices avant d'atteindre la grve, si mme on
y parvenait? Pousser droit  Saint-Malo? Impossible d'y songer. Les
bateliers taient puiss. L'embarcation avarie faisait eau en vingt
places. Dans une demi-heure, elle sombrerait videmment.

Constance mme se sentait lasso, prise de vertige. L'abme lui faisait
peur. Elle avait peine  se maintenir sur son banc, quand un aviron
cassa tout  coup. L'quilibre du bateau en fut rompu; Constance ne
russit pas  ressaisir le fil de la vague qui les entranait, et, tel
qu'une avalanche, un norme paquet de mer s'abattit sur eux.

Ils enfoncrent tous sous cette masse fluide et reparurent, un instant
aprs,  la surface des ondes. Mais, de quatre personnes, il n'y en
avait plus que trois; un des bateliers tait perdu  jamais avec la
barque. Tenant la dame Cartier par ses vtements, l'autre batelier
tchait d'imiter Constance, qui nageait dsesprment vers la
Grande-Conche.

Cependant les ombres s'paississaient; les tourbillons d'air et d'eau
allaient toujours augmentant; quoique la terre ft proche, il restait
aux naufrags bien peu de chances de salut.

Dans le coeur de Constance l'effroi succdait  la vaillantise.

--Courage! courage! cria  ce moment une voix dont les accents
couvrirent, pour quelques secondes, le vacarme des lments.

--Courage! courage! rpta la mme voix.

Et, au milieu des tnbres naissantes, sur les flots, apparut le buste
d'un homme, qui arrivait de l'le voisine.

Avec grande difficult, il s'approcha de Constance, l'enlaa d'un bras 
la ceinture, et, lanant au batelier une corde qu'il avait  la main,
il se remit  nager vers la Conche, o il aborda, au bout d'un quart
d'heure, aprs des efforts inous pour n'tre pas lacr, avec son doux
fardeau, aux tranchantes artes de pierre qui hrissaient le rivage.

La nuit tait tout  fait venue.




                             CHAPITRE IV.

                             LA SORCIRE.


mergeant de la mer,  deux milles environ de Saint-Malo, les Conches
forment le sommet d'un arc d'lots, reli au continent par la pointe
du Dcoll au nord, et la pointe de la Varde au sud. D'ailleurs, 
l'exception de Csembre, ces lots ne sont gure que des cueils, des
brisants, plus ou moins escarps et, pour la plupart, couverts par le
flot,  l'poque des syzygies ou hautes mares.

Cependant la Grande-Conche, jadis appele roc de Quince, occupe une
tendue et une importance suffisantes pour qu'on ait cru devoir y
lever,  la fin du dix-septime sicle, d'aprs les plans de Vauban,
un fort destin  protger le mouillage de la passe de la
Fosse-aux-Normands. Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce rcif que deux
ou trois misrables huttes pratiques dans les anfractuosits du
rocher et frquentes par les pcheurs que le mauvais temps forait d'y
chercher un abri temporaire.

C'est  la rive septentrionale de la Grande-Conche qu'avait atterri
le sauveur de Constance. Quatre hommes, vtus comme des matelots, se
tenaient l, lui prtant leur aide, car il avait autour du corps une
corde sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu  regagner
l'lot.

--Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi dure! profra-t-il en
remettant le pied sur la grve.

--Nous avions toutes les peines du monde  rsister au vent qui nous
poussait d'un ct, tandis que la corde  laquelle vous tiez attach
nous entranait de l'autre, dit l'un des hommes.

--Oh! 'a t pour vous une rude corve! reprit-il ironiquement.

--Non pas rude; cependant...

--Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais emporte  la main?

--Casse! elle vient de casser!

--Comment! elle a cass?

--Oui, marquis, elle s'est rompue au moment mme o elle se tendait et
o nous pensions ramener ceux qui devaient s'y tre amarrs.

--Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la femme du pilote est
perdue, car il fait noir comme dans le trou du Diable, et la mer est si
mchante que pas plus maintenant que tout  l'heure nous ne pourrions
mettre une embarcation  flots.

Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque vint, en
meuglant, fondre sur eux. Pour n'tre pas emports par cette vague, ils
n'eurent que le temps de se runir en un groupe serr, en entrelaant
leurs bras et leurs jambes, et formant ainsi une inbranlable colonne de
muscles et d'os.

Le librateur de Constance tenait, presse contre sa poitrine, la jeune
fille  demi vanouie.

--a, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retire, tant pis pour ceux
qui sont lchs; allons nous rchauffer.

Et, passant devant les hommes avec sa protge, il escalada quelques
roches qui le conduisirent au sommet de la Conche, dont le plateau fort
troit tait coup par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait
de la lumire.

Guids par cette lumire, nos gens descendirent dans la crevasse, o
les quatre matelots quittrent l'individu qui avait arrach Constance 
l'abme; et celui-ci entra aussitt dans une espce de grotte, claire
par une torche de rsine.

--Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur.

--Maharite y est pour le matre, rien que pour son matre; la joie soit
avec lui! rpondit, en bas-breton, une voix qui semblait monter des
entrailles de la terre.

Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps trange, si courb
vers le sol qu'on et dit qu'il marchait  quatre pattes.

--Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris imprieusement.

--Maharite prparait le louzou [11] pour la pennrs [12].

[Note 11: Plante doue de vertus magiques, que l'on va cueillir, le
samedi,  minuit.]

[Note 12: Jeune fille  marier.]

--Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bcher!

--Et toi, mon matre, repartit railleusement Maharite, toi tu finiras au
bout d'un cheveau de chanvre!

--Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du feu pour cette jeune
fille!

Le monstre tourna  demi sa tte, dont les cheveux tombants balayaient
la terre, et un sourd grognement sortit de sa bouche:

--Encore une victime!

Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre, car il est
impossible d'imaginer quelque chose de plus hideux que cette pauvre
crature. Non-seulement une affreuse difformit l'obligeait de marcher
 la manire des btes, mais son visage n'avait plus rien d'humain.
Il n'tait que cicatrices d'un rouge sombre, violac, on le nez
apparaissait seulement comme les deux cavits qui trouent celui d'une
tte de mort, o les yeux saillissaient entre des bourrelets de chair
sanglants comme des phlegmons, o, pour en finir tout de suite avec
ces horreurs, la bouche, dpouille de ses lvres, montrait une double
range de dents magnifiques, mais dont la blancheur mme augmentait
encore l'odieux de cet pouvantable masque.

--Dpche! et fais du feu, te dis-je, rpta l'homme, en tendant
Constance sur un lit de plantes marines sches.

Sans avoir tout  fait perdu connaissance, la jeune fille n'avait plus,
depuis l'engloutissement de la barque, le sentiment exact de son tre.
Elle voyait et entendait  demi, mais ne pouvait apprcier les objets ou
les choses.

Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit une bouteille
d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes sur les lvres et sur les
tempes de Constance, qui aussitt s'agita, frissonnante, sur sa couche.

--O suis-je? demanda-t-elle, en promenant a et l des regards tonns.

--Vous le saurez dans un instant, rpondit-il d'un ton courtois. Mais
soyez assure toutefois que vous tes en sret.

--Ah! c'est vous! s'cria-t-elle en frmissant au son de cette voix.

--Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume...

Et ses yeux tombrent sur ses jambes nues, sa chemise et ses braies,
d'o l'eau coulait comme d'un ruisseau.

--Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand mme je ne vous
devrais pas ma vie, je serais bien mal avise en ayant attention  votre
accoutrement, car le mien...

Et,  son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si frache deux
heures auparavant, en si pitoyable condition  cet instant.

Mais, s'interrompant:

--Et ma mre, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement.

--Oh! j'espre qu'ils sont sauvs aussi! rpondit Georges d'un air
embarrass.

--Pensez-vous?

--Oui; du reste, j'ai envoy une barque  leur recherche... Mais je vais
me retirer pour vous laisser changer de vtements...

--Qui m'en donnera?

--Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante devant l'tre.

--Quoi! la sorcire!

--Vous la connaissez. Constance? s'cria-t-il, avec un moi qu'il
s'effora ensuite de dissimuler.

--Eh! qui ne connat la sorcire de la Conche! Nous sommes donc sur
l'le?

--Oui... commandez  Maharite et elle vous obira... Je sors; me
permettez-vous de revenir?

--Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle en tendant sa
main  Georges, qui y imprima un baiser.

Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule avec la sorcire,
laquelle chantait d'une voix trange ce chant plus trange encore:

--Merlin, Merlin, o allez-vous si matin avec votre chien noir?

--Je reviens de chercher le moyen de trouver ici l'oeuf rouge.

Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe d'or.

Et le gui de chne, dans le bois, au bord de la fontaine.

--Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le gui au chne.

Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe d'or.

Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'cume dans le creux du
rocher...

Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin que...

--Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche. N'est-ce pas, ma
mignonne, qu'il n'y a pas d'autre devin que le Diable?

Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la flamme jaillissante
du foyer faisait, pour ainsi dire, flamboyer les abominables laideurs.

A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au fond du lit.

--Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaure, poursuivit la
sorcire, avec des inflexions tour  tour railleuses et sinistres; je
suis donc bien horrible! bien dcidment horrible! Moi aussi j'ai
t belle, pourtant, belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu
deviendras horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois plir, puis
verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers!

Ah! sur ton corps si frais, si parfum, je vois grouiller des millions
et des millions de vers gluants...

--Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance, sautant  terre.

--Pouah! continua la sorcire, avec un geste de dgot, je sens l'odeur,
rdeur excrable de tes chairs qui tombent en pourriture....

--Misrable! profra la jeune fille, faisant un bond pour s'enfuir de la
caverne.

Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe.

--Arrte! mignonne! arrte! Entends-tu comme la mer gronde, comme le
vent se lamente au dehors?... O irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je
veux te faire belle, moi; plus belle que tu n'as jamais t, que tu ne
seras jamais!

En prononant ces paroles Maharite tranait la pauvre enfant effare
dans un couloir, dont elle claira les profondeurs avec une torche de
rsine.

Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pice  pice, en tira un
coquet habillement de jeune marie. Depuis le voile virginal jusqu'
l'anneau d'or, rien n'y manquait.

--Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouille, disait-elle, en
rangeant les objets sur le coffre.

Et comme, malgr son audace habituelle, Constance ne bougeait pas,
Maharite, se hissant sur un banc, se prit  la dvtir avec autant
d'adresse que d'agilit. Mais, en la dbarrassant de ses effets, elle
s'extasiait sur les charmes de la jeune fille, et mlait de prdictions
lugubres, rvoltantes, ses marques d'admiration.

Constance, perdue, n'osait lui rsister. Quelle que ft la fermet,
nous pourrions dire l'impudence qui lui tait propre, tant d'impressions
violentes et diverses avaient fondu sur elle, depuis le dpart de
Jacques Cartier, que sa volont s'tait amollie comme la corde d'un arc
trop longtemps tendu.

Elle laissait faire et parler cette bizarre crature, qui, tout en lui
passant la robe nuptiale, extraite du coffre, disait sur un ton rhythm,
mystrieux:

Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la Saint-Jean
prochaine.

Dans le village, le joli village de Pordic, tout prs, tout prs de
Trguier.

Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du
pcheur Jugon.

Mais Maharite tait coquette, elle tait trop coquette; et mal lui en
prit, grand mal lui en prit.

Son mari n'tait pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit
aussi, trs-grand mal lui en prit.

Le jour de la fte, de la fte de monsieur saint Jean, le mari de
Maharite tait all  la pche, dans son bateau; dans son grand bateau.

Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un
chevalier tout de vert habill.

Maharite la folle, Maharite couta les paroles, les trop douces paroles
du galant cavalier.

C'tait le dmon, le beau dmon, sorti des enfers pour la sduire, la
sduire et la tromper.

--O vas-tu, Maharite? Maharite, o vas-tu? demanda le prince, le
prince damn des Enfers.

--Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume
sur le rocher, pour monsieur, le trs-vnr monsieur saint Jean.

--Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas  ce feu; mais viens avec moi, nous
en allumerons ensemble un plus brlant, bien plus brlant.

Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux
aller  la fte,  la fte sacre.

--Cette fte, douce Maharite, Maharite trs-douce, nous la ferons dans
mon chteau, dans mon riche chteau.

--Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au
village si je vous suivais dans votre chteau, votre riche chteau?

--Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle;
et une robe, une jolie robe violette.

--Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela? dit, en
s'arrtant, Maharite, l'imprudente Maharite.

--Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances
que vous devez  votre seigneur, votre trs-redout seigneur.

Notre seigneur, notre redout seigneur tait cruel, trs-cruel pour ses
vassaux.

Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menac Jugon de
l'enfermer dans la tour, dans la tour paisse du manoir.

Maharite, la crdule Maharite, suivit, en hsitant, le cavalier, le
perfide cavalier.

Il la mena dans son chteau, dans son merveilleux chteau, o il lui
fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes.

Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'veilla,
elle tait couche, couche  ct de LUI!

Et le chteau tait en feu, en feu flambant, et formait ce bcher, ce
magnifique bcher que Satan avait dit.

Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite,
la dsole Maharite aurait voulu faire comme lui.

Mais le plancher s'croula, s'croula sous ses pieds, et tomba Maharite
dans les flammes, dans les flammes dvorantes.

O Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brla
le visage, se brla le visage au vif.

Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pcheur, avait pri
dans la mer, la mer sans fond.

Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le svre monsieur saint
Jean, Maharite, la trs-coupable Maharite, et son mari.

Et voil l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la
magicienne du roc Quince.

Comme la sorcire terminait son _goerz_, d'une voix douce, qui n'tait
pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance.
Peu  peu, la jeune fille s'tait remise de sa stupeur. Elle prtait une
oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite.

--Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, aprs
avoir fini; allons,  ton tour d'tre l'amante et la dupe du roi des
tnbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon
visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!

Bien plutt tch de t'y accoutumer. Allons! tu es pare pour les noces,
pare des effets de celle qui t'a prcde dans les bonnes grces de
Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi;
tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur
les pieds et sur les mains.

De nouveau, Constance se sentait trouble. La vue de cette femme, 
demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse,  travers
un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmits, le rcit
nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible
qui environnait alors les personnes souponnes de sorcellerie, mais
surtout les dernires et cyniques paroles de Maharite, avaient ramen
l'agitation, l'effroi dans l'me de Constance. Aussi ne put-elle
rprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la
premire partie de la caverne, elle se trouva tout  coup devant Georges
qui, avec son chapeau de feutre, ombrag d'un panache noir, son beau et
sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait
une ceinture d'or, semblait l'incarnation mme de cette divinit
malfaisante  qui Dieu permettait, suivant les lgendes du temps, de
parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les
jeunes hommes.

--Dj prte et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur,
mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que
ce costume de fiance vous sied bien! continua-t-il, sans paratre
remarquer l'moi de la jeune fille. Enfin, ma plus aime, je vais donc
toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chrir, t'adorer le jour
et la nuit, et nul ne s'opposera dsormais  notre bonheur. Ah! si tu
savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce
que j'ai souffert tout  l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs.
Soyons, n'est-ce pas, tout entier  la flicit de nous voir, de nous
aimer.

Et, comme elle ne rpondait point:

--Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela
ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es
heureuse de notre runion, de ce hasard inespr qui va nous permettre
de nous abandonner, sans contrainte, lgitimement, aux impulsions de nos
coeurs?

Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses
lvres brlantes contre les lvres de la jeune fille.

--Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia
celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrire, pour se drober
aux caresses nervantes de son amant.

En ce moment,  l'entre de la grotte, apparut le masque horriblement
moqueur de la sorcire.

--Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le
dis: songe au sort de Maharite et  l'enfer!

--Va-t'en, chienne! monstre! excration de la terre! lui cria Georges,
en frappant du pied avec autant de dpit que de fureur.

--Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera
bientt! et ce sera tant mieux! menaa encore Maharite, qui se sauva, en
poussant un grand clat de rire.

--Cette pauvre misrable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix
qui voulait tre badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens,
viens, ma fiance, l'autel nous attend.

--L'autel? Que voulez-vous dire?

--Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne
vous ont-ils pas prvenue...?

--Mais, en vrit, je ne sais...

Le jeune homme ft un geste d'humeur.

--N'tait-il donc point convenu que nous nous marierions aussitt que
votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas
promis que, le soir de ce jour, vous vous chapperiez pour venir, avec
moi,  l'le de Csembre, o un bon cordelier nous unirait? Vous avez
la mmoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi.
Aprs vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre dsir,
afin de n'tre pas fiance  un homme que vous dtestez, j'ai eu le
courage, et c'en a t un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que
vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonne,
o... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi,
amie... C'est l'excs de mon attachement pour toi qui me rend jaloux,
disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux,
si dsespr, tandis que tu tais  bord de ce navire... prs de mon
rival... J'apprhendais tant que Cartier n'et encore la fantaisie de
faire clbrer vos fianailles par quelque chapelain... Il n'en a
rien t... Oh! je le sais... Je m'tais transport sur cette le pour
pier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?...
Mais parle donc! Serais-tu fche contre moi? Quel motif!... Si la
Providence ne m'avait conduit ici, tu prissais... Oh! rien qu' cette
ide, je me sens glac... Dis un mot... un seul qui me rassure...
Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer,  l'avance, ne te
plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indispose contre moi?...

Georges avait prononc ces mots de ce ton mouill, insinuant, qui
caractrise les ardeurs de la passion et pntre, bon gr mal gr,
le coeur de ceux qui l'ont allume. Aussi, comme  un divin nectar.
Constance s'enivrait-elle aux paroles du sduisant jeune homme,
aux magntiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui
s'taient levs dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes
du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en
enveloppant Georges dans un regard voluptueux:

--Quoi, doux ami, ce vtement...

--C'est ton vtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici
o tu l'aurais mis, avant de nous rendre  Csembre, s'cria-t-il, en
enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frnsie contre sa
poitrine.

--Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle perdue, abandonnant sa tte
alanguie sur l'paule de son amant.

Et lui:

--La tempte s'apaise; le vent a cess de gronder; les flots rentrent
dans leurs abmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons
dans ma barque; rendons-nous  Csembre et soyons unis, heureux pour
toujours!

Georges se prcipitait, avec son prcieux fardeau, hors de la grotte,
lorsque le crpitement d'une vive arquebusade se fit entendre, 
quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conche.




                              CHAPITRE V.

                        GEORGES DE MAISONNEUVE.


De tout temps, la Bretagne a t remarque pour sa fidlit au culte des
pratiques dvotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distingue par
les troubles dplorables qui ont pris naissance dans son sein et jet
le discrdit sur ses habitants. Le brigandage lui-mme y a, plus d'une
fois, usurp le droit de cit et commis des excs heureusement ignors
ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, marchal de
Retz (1440), non plus que les atrocits de Fontenelle, cent cinquante
ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il
serait facile de montrer que, frquemment, la Bretagne fut ravage
par des bandes de sclrats, agissant tantt sous la bannire de la
religion, tantt sous l'tendard de la politique.

Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizime
sicle. Depuis l mort de la bonne duchesse Anne, celle que Louis XII
appelait sa _Brette moult ame_, la province tait en proie au flau des
guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prtexte de reconnatre ou
de ne pas reconnatre la souverainet de la France, les grands seigneurs
se livraient d'vch  vch, de ville  ville, de chteau  chteau 
des luttes acharnes qui rpandaient la ruine et le deuil dans toute la
pninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu
crire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion
les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au
_Pen-Bas!_ cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la
baonnette ou mme la crosse de fusil! Je vous laisse  penser s'il eut
un rle capital  cette poque de discorde. Le sang coula  torrents,
et, sur les monceaux de cadavres entasss par le fanatisme, dans toute
la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant
diverses dnominations, plus effroyables les unes que les autres,
achevrent de saccager le pays, d'y rpandre la terreur avec la
dsolation.

Ces malfaiteurs taient connus du peuple sous le nom gnrique
de _Soudards_. Mais chaque troupe avait, en outre, sa dsignation
particulire. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous
occuper, s'intitulait firement _les Tondeux_, et tchait de justifier
sa sinistre appellation par tous les excs imaginables, perptrs sur
ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les
prtres principalement.

Aprs avoir sem la dvastation dans la Cornouaille et le pays de
Trguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs
pour thtre de leurs odieux exploits.

Redouts, mystrieux, les Tondeurs obissaient  un chef plus redout,
plus mystrieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde
l'avait vu, ou le prtendait. Seulement, pour les uns c'tait un gant,
Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'tait un fils
de Satan, sinon Satan lui-mme. Pour tous? Non. Il y avait les sages,
les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possd du dmon.
Sur le nombre et l'normit de ses crimes, l'accord d'ailleurs tait
parfait. Aucune monstruosit dont il ne se ft rendu coupable. Il
exerait sur les femmes une fascination irrsistible; il tait matre
absolu des hommes. On le trouvait en vingt places diffrentes  la mme
heure, et nulle part. Ce don d'ubiquit il l'avait communiqu  ses
gens. Vous pouviez tre srs de les rencontrer l o vous ne les
attendiez pas; et l o vous les cherchiez, ils n'taient jamais. Des
personnes qui se croyaient bien informes leur donnaient pour repaire
les roches escarpes de la pointe de la Varde,  quelques milles est de
Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informes, les logeaient
dans les roches galement escarpes de la pointe du Dcoll,  l'ouest.
S'il en tait qui plaaient leur retraite  l'anse de la Garde
Gurin, il en tait aussi qui la voulaient  l'anse du Val. Tout cela,
supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits
certains, trop positifs, malheureusement, c'tait l'existence des
Tondeurs et leur prsence dans l'vch de Saint-Malo.

A la ville, comme  la campagne, l'on n'entendait parler que de
robberies, pilleries, incendies, rapts, meurtres, viols. Aux Tondeurs
rien n'tait sacr. Ils dvalisaient les couvents, les glises, comme
les maisons bourgeoises et les chteaux; ils dtroussaient un
opulent abb sans plus de scrupules qu'un riche baron. Les sacrilges
n'avaient-ils pas pouss l'audace jusqu' arrter Sa Grandeur
Monseigneur de Saint-Malo, revenant du dernier Chapitre qui s'tait tenu
 Rennes!

A leur poursuite, on dpcha une grosse troupe de gens d'armes. Mais
o les prendre? o les atteindre? Disparus, invisibles. La garde de la
ville fut double, la consigne observe avec la dernire rigueur. Cela
inutilement. Au dedans, comme au dehors des murs, les Tondeurs n'en
continuaient pas moins leur tonte.

Malgr la vieille rputation de ses sentinelles canines, le havre de
Saint-Malo perdit toute scurit. Ou les trente-quatre dogues qui, de
jour, couchaient au Chenil de la Hollande, et, de nuit, avaient charge
de protger les navires contre les tentatives des voleurs, jouissaient
d'un renom usurp, o ils subissaient, eux aussi, le charme dont les
Tondeurs disposaient pour dompter les humains. Depuis quelques mois,
dans le port, ne mouillaient gure de navires qui chappassent  une
agression nocturne et ne fussent mis  ranon.

Comment donc, par o les brigands pouvaient-ils entrer clandestinement,
en bandes, souvent nombreuses, dans la ville et en sortir? Elle n'avait
alors que trois portes, pourtant la ville--la Grande-Porte, la porte
de Dinan, la porte de Bon-Secours,--et une poterne devant la Digue, par
laquelle on communiquait avec Saint-Servan. Quant  la porte actuelle,
Saint-Vincent, elle ne fut ouverte que plus tard. A cette poque, la
muraille d'enceinte se prolongeait jusqu'au pont-levis du chteau, dont
la mer baignait, de toutes parts, les fortes murailles.

O donc, comment, on se le rptait, les Tondeurs pouvaient-ils envahir
et quitter Saint-Malo,  leur bon plaisir?

Possdaient-ils des ailes? Peut-tre le diable leur en avait prt. Il
est si pervers!

--Ah! l'incrdulit a beau dire, compre, si les sclrats n'taient
assists de Belphgor...

--Belphgor! Belphgor! que parlez-vous de Belphgor, mon voisin? C'est
Lucifer en personne qui leur commande. Ne vous souvient-il pas que
je l'ai vu, avec le vieux Jean Morbihan, moi! C'tait la nuit de la
Sainte-Catherine passe, oh! j'ai la mmoire bonne, allez! Nous venions
de souper, avec mes filles et le pre Jean, chez mon gendre Jalobert.
Tout  coup, en passant prs du couvent des pieuses filles du Calvaire,
j'entendis des cris perants, puis des flammes brillrent devant moi.
C'taient ces infmes Soudards qui avaient mis le feu au couvent, et
violentaient les vierges du Seigneur... Ah! ne me rappelez pas cette
nuit, cette affreuse nuit, voisin!... Et leur chef, le chef des bandits,
mais je le vois encore, avec son chapeau noir et sa plume noire!...
Il tait grand, voisin, plus grand que la croix du clocher de
Saint-Aaron...

--Bien  l'encontre, compre, l'on m'avait assur que sa taille ne
dpassait pas celle d'un _teus_ [13].

[Note 13: Pour dus, gnome.]

--Raison de plus pour que ce soit Satan lui-mme! N'a-t-il pas le
pouvoir de prendre toutes les formes? Ah! mon voisin, mon voisin; depuis
lors, mes filles en rvent; elles osent me soutenir que c'est un galant
cavalier... dans leurs rves, entendons-nous.

--Voire, compre, c'est ce que dclare ma femme. Et, je vous le
confesse,  l'oreille, je l'ai entendue, oui, ma femme Brigitte,
l'appeler tout haut, alors qu'elle tait couche  mon ct!

Ces quelques mots de conversation rsument les entretiens auxquels se
livraient,  peu prs soir et matin, les bons ngociants de Saint-Malo,
sous l'auvent des boutiques. Jugez par l du grossissement que les
commres devaient donner aux objets de leurs transes. Les Tondeurs n'en
prenaient pas plus soin, cela se comprend aisment, que des mesures de
vigilance multiplies contre eux.

Mais ce que l'on ignorait  Saint-Malo, ce que l'on sut plus tard, trop
tard, c'est que les brigands s'introduisaient dans la ville et s'en
chappaient,  leur gr, par un gout. Cet gout dbouchait dans la mer
au nord-est. L, une forte grille dfendait son entre.

Cette grille, aux barreaux trs-pais, aux mailles serres, paraissait
scelle  demeure. Mais, en l'examinant de prs, un observateur attentif
et fini par dcouvrir, dans la frette, un trou de serrure. La grille
tait une porte. La porte ouverte, vous vous trouviez dans un couloir
tnbreux, visqueux, tapiss de conferves, rempli d'exhalaisons salines.
Le flot le balayait,  haute mare. Aprs quelques pas dans la galerie
souterraine, on se heurtait  une nouvelle porte. De fer plein celle-ci.

Seulement, elle ne joignait pas le sol, par en bas. Un espace d'un
demi-pied environ permettait aux eaux de s'couler, et empchait qu'elle
ne ft enfonce quand la vague faisait effort  l'extrieur.

Supposez l'obstacle franchi et avancez d'une cinquantaine de toises.
Vous rencontrerez une troisime grille, semblable  la premire, puis
un escalier. Et cet escalier, de vingt-cinq marches, vous conduira, en
montant,  un regard. Le regard s'ouvre, comme le reste. Vous voici dans
une petite pice circulaire, claire parcimonieusement par un soupirail
grillag, la base d'une tour, suivant toutes probabilits.

C'est une tour, en effet. Elle existe encore, dans un tat de rparation
passable. On la peut voir et visiter, en la cour la Houssaye, o elle
flanque tristement une grande et vieille maison,  quatre tages, aussi,
mlancolique qu'elle, dans cette cour troite, sombre, humide, que les
rayons du soleil doivent n'chauffer jamais. t comme hiver, il y fait
froid au corps; il y fait aussi froid  l'me, en toutes saisons.

La tour, cependant, ne manque pas d'une certaine lgret. Elle a
mme des prtentions  l'lgance. On y remarque quelques traces de
sculptures, d'assez bon got. Mais bien que couronne par un simulacre
de mchicoulis, bien qu'hexagone  son quatrime tage, ronde ensuite
jusqu' ses fondements, ce qui lui prte une figure originale, les
galets bruts dont elle est btie la revtent d'une physionomie maussade,
presque lugubre.

Rares, au surplus, troites comme des lucarnes, sont les fentres.

Au pied de l'difice, et  son angle de mitoyennet avec la maison, il
y avait une porte basse, cintre, qui se fermait au moyen d'un lourd
battant, garni de plaques et de bandes de fer. Bouche aujourd'hui,
cette porte restait ordinairement close. La tour semblait abandonne.
Mais de la maison attenante on y communiquait par un panneau secret.
Cette maison n'est plus maintenant telle qu'elle tait alors.

Point d'habitants au rez-de-chausse. Prudemment munies de barreaux, les
fentres taient encore fermes par des volets intrieurs. Au premier
tage, de vastes salles, parfois brillamment claires, et ou les
accords du _biniou_ se mlaient au bruissement des baisers, aux clats
de rire, au choc des verres. Souvent aussi ces salles taient muettes.
Des semaines entires se passaient sans qu'un hte y part.

Tour et maison appartenaient, en 1534,  un charmant jeune homme, qui
signait Georges de Maisonneuve. De quelle noble famille descendait-il,
d'o venait-il? Problme. Georges tait un joyeux compagnon, brave,
hardi, robuste, riche, gnreux. En fallait-il davantage pour lui
assurer des succs dans le monde? Son extrait de naissance, qui se fut
avis de le lui demander? Il tait Georges de Maisonneuve, bien vu, bien
ft, ador des mamans, caress des papas, guign par les filles, chri
par les fils et par les frres. Ces tmoignages de la considration
publique valaient tous les titres. Au moyen de quel talisman les
avait-il gagns? Secret facile  pntrer. Georges tait brave,
complaisant, sduisant, nous l'avons dit: il avait de l'or; il
le prodiguait  pleines mains, depuis une anne qu'il rsidait 
Saint-Malo, voil le mot de l'nigme. Il se disait natif de l'cosse,
o s'tait tablie, au commencement du sicle sa famille, d'origine
franaise, et o il possdait de grands biens. On l'avait gnralement
cru sur parole. Georges de Maisonneuve tait, au reste, servi par des
domestiques modles, contre la fidlit desquels venaient chouer toutes
les inquisitions de la curiosit ou du mauvais vouloir. Aux questions
des indiscrets, ils rpondaient avec la plus grande politesse,
mais aussi avec la plus grande habilet et de faon  drouter les
conjectures. Aux insinuations des malveillants, ils haussaient les
paules ou faisaient adroitement l'loge de leur matre.

Qu'il ft bon gentilhomme, de vieille souche ou n'en et que l'habit et
le masque, Georges de Maisonneuve s'acquittait fort bien de son emploi.

Constance et lui se rencontrrent. Ils eurent dsir l'un de l'autre.
Chez la jeune fille, ce fut moins de l'amour peut-tre qu'un vif
sentiment, une attraction de sympathie. Chez lui, le vainqueur, le
blas, ce fut le besoin d'une sensation nouvelle, ml  je ne sais quel
entranement magntique vers la mignonne et frle crature.

Si Constance l'et aim de cet amour, tout flammes, tout brlant, dont
son coeur tait le foyer, nul doute qu'elle ne se ft, sans qu'un voile
de pudeur gazt son front, donne  lui. Entre la contrainte et la
satisfaction d'un apptit, Constance n'et pas balanc. Le devoir lui
tait inconnu. Mais telle n'tait pas la nature de son penchant pour
Georges de Maisonneuve. Elle se plaisait dans sa prsence, avait joie
 ses flatteries,  ses caresses; et, s'ignorant elle-mme, elle se
disait: Je l'aime; je n'aurai d'autre poux que lui. C'tait, d'ail
leurs, sa premire inclination. Constance n'avait jamais analys ses
impressions. Les ardeurs de son esprit, la vivacit de ses sens, elle
les souponnait  peine.

Quant  Georges, bien plus que celle de l'me, il recherchait la
possession du corps. Quoique mentalement sduite, la jeune fille fit
rsistance. Il s'irrita, il s'emporta, et n'obtint pas davantage. Le
mariage fut propos. Mariage secret, cela va sans dire. Demandez ma
main  mon tuteur, rpondait Constance.--Et ma famille qui est
noble, hlas! et ma famille qui est puissamment riche! objectait
Georges.--Attendez alors que matre Jacques ait repris la
mer.--Pourquoi attendre? Ne veut-on pas vous fiancer avant son
dpart?--On ne me fiancera pas, je vous le promets; et le soir du jour
o Cartier aura lev l'ancre, je jure de vous suivre  l'autel.

On sait que Constance tint parole. Pour chapper aux fianailles et
s'pargner, en mme temps, un refus dont la perspective ne laissait pas
de la contrarier,  cause du trouble, des questions, des observations,
des reproches que provoquerait ce refus, elle concerta avec Georges un
enlvement, qui russit  leurs souhaits, comme nous l'avons vu.

N'et t le dchanement subit du kirk et le naufrage de Constance, ils
se seraient maris dans la nuit qui suivit le dpart de Jacques
Cartier. Tout avait t prpar  cet effet. Gagn par les largesses de
Maisonneuve, un cordelier, du monastre tabli, en 1469, dans l'le de
Csembre, avait promis sa bndiction. Mais le hasard, l'ternel faiseur
et dfaiseur de projets, en disposa autrement, au moment mme o Georges
croyait pouvoir se fliciter du concours inattendu qu'il venait de lui
offrir.

Lorsque le bruit de la mousqueterie se fit entendre sur la
Grande-Conche, Georges de Maisonneuve allait sauter dans un bateau
amarr  l'est de l'cueil, entre deux roches.

--Qu'est cela, mon doux? fit Constance redevenue craintive; qu'y a...

Le reste de la phrase expira sur ses lvres; et elle roula sur la grve
prs de Georges, qui tombait, frapp, comme elle, d'une balle gare..

La jeune fille avait perdu connaissance.

Quand elle recouvra la raison, Constance tait couche en sa chambre
de la maison de Cartier. On lui apprit qu'elle avait t blesse
involontairement, dans une rencontre qui avait eu lieu sur la
Grande-Conche, entre des soldats de la garde de Saint-Malo et des
pirates qu'on supposait tre les Tondeux. Constance trembla en Songeant
 Georges.

Un mot la rassura.

--Si c'taient les Tondeux, on n'a pu en prendre aucun, ajouta dame
Catherine qui lui donnait ces explications. Heureusement, ma chre
fille, que les gardes sont arrivs  temps pour te dlivrer; sans eux,
Jsus-Sauveur! quel sort...

La pudibonde dame Catherine s'arrta, honteuse d'en avoir trop dit.

--Aussitt que tu seras releve, mon enfant, continua-t-elle aprs une
pause, nous irons rendre nos actions de grces  Saint-Malo-du-Laurier;
car c'est miracle que tu aies chapp  la tempte, puis aux brigands,
puis  la mousqueterie de nos gardes.

--Mais quels gardes? interrogea Constance.

--Les gardes de la ville. Ils surveillaient, depuis plusieurs jours,
parat-il, les alles et venues de gens suspects, parmi lesquels se
trouve, assure-t-on, un prtendu seigneur...

--Le sire de Maisonneuve, n'est-ce pas? interrompit Constance d'un ton
calme.

--Lui-mme, ma fille. Il n'tait point avec eux, sans doute?

Et dame Catherine jetait sur Constance un coup d'oeil timide.

--Avec eux? o? fit celle-ci d'un air tonn.

--Mais, sur la roche?

--Je ne l'ai point vu. Du reste, je le connais  peine. En abordant 
l'cueil, j'ai trouv la _cacou_ [14], qui m'a rchauffe et prt des
vtements.

[Note 14: En Bretagne, l'on donnait ce nom aux juifs, aux excommunis,
aux parias de la socit.]

--Pauvre malheureuse! Il faudra la rcompenser. C'est dplorable qu'elle
soit _possde_; n'tait cela, nous la prendrions  la maison...

--Ah! gmit Constance, je sens une douleur au ct...

--C'est l que tu as t blesse, mon enfant. On t'a rapporte
demi-morte. Par bonheur, un des gardes te connaissait... Mais, pendant
plus d'un mois, tu as eu la fivre chaude... La sage-femme n'osait
rpondre de tes jours... Et tu divaguais, mon enfant; tu divaguais!...
Tu croyais voir le sire de Maisonneuve, tu l'appelais, ajouta-t-elle en
rougissant...

--Vraiment! profra la jeune fille du ton le plus innocent.

--C'est pourquoi, reprit Catherine, j'avais imagin qu'il tait avec les
Soudards et qu'il t'avait arrache  l'abme...

--Quelle ide! fit Constance avec un geste de ngation.

--Ah! chre fille, continua la, bonne dame, en l'embrassant tendrement,
te voici rendue  toi, c'est l'essentiel. Bni soit le saint nom de ma
bienheureuse patronne qui a exauc mes voeux!...

--Mais toi, mre, comment es-tu sortie de la tourmente? demanda enfin
Constance.

Moi, rpondit-elle simplement, je dois la vie au Seigneur tout-puissant,
 Colas, l'un de nos mariniers, qui m'a transporte sur l'le de
Csembre, o les pres cordeliers nous ont donn tous les secours
possibles.

--Quoi! vous avez t pousss sur Csembre,  prs d'un mille de
l'endroit o nous avions naufrag? dit Constance, souriant  la pense
que, sans l'attaque des gardes, dame Catherine aurait pu tre tmoin de
son mariage avec Georges.

--Allons! assez, mon enfant! c'est trop causer, reprit la femme de
Cartier, en bordant le lit; dors... On m'a recommand pour toi le
silence et le repos. Un autre jour nous nous conterons, par le menu,
de quelle manire, avec l'aide de Dieu, nous avons t prserves de la
mort.

La convalescence de la jeune fille commenait, car sa blessure,
peu profonde, avait eu des suites moins srieuses que la congestion
crbrale, dtermine en partie par la soudainet et la violence des
motions qu'elle avait prouves. Mais d'abondantes saignes l'avaient
fort affaiblie. Quatre mois aprs l'accident, elle ne pouvait encore
sortir de sa chambre.

Loin d'altrer le sentiment qu'elle nourrissait pour Georges de
Maisonneuve, le sombre mystre planant sur sa tte avait doubl
l'intrt que lui portait Constance. Ce mystre formait aurole au
front du jeune homme. Elle s'irritait d'tre confine  la maison.
Elle voulait le voir. Sa volont tait un ordre imprieux. En cachette,
Manon, la vieille nourrice, se chargea de la commission.

Et, le 4 septembre suivant, entre dix et onze heures du soir, par de
profondes tnbres, Constance, sa lumire teinte, attachait au pilastre
perpendiculaire qui sparait en deux compartiments la fentre de sa
chambre, une chelle de soie.

La chambre tait au premier tage; la fentre donnait sur la petite
place, devant la douve du chteau.




                             CHAPITRE VI.

                           LE TTE-A-TTE.


L'air tait calme. Il faisait une chaleur lourde, nervante. Point
d'toiles au ciel. Un manteau d'bne. Quelques lueurs de phares, du
ct de l'glise Saint-Aaron et au donjon du chteau, seules, trouaient
la nuit. Leur flamme vive, mais nette, sans panouissement, la rendait
plus noire encore.

Au pied des fortifications, la mer gmissait son long et solennel
gmissement, que venait parfois dchirer une dissonance lugubre. C'tait
l'aboiement si lamentable d'un chien enferm dans une cour. Paisible,
d'ailleurs, paraissait la ville. Le sommeil y avait suspendu les
agitations du jour.

Constance s'accouda  l'appui de la fentre, et, attentive, couta.
Bientt, un pas furtif, imperceptible  tout autre qu' une oreille
aiguise par l'amour, se fit entendre prs de Saint-Thomas. Le coeur de
Constance battit plus fort. Ses yeux se fixrent dans la direction du
son et fouillrent l'ombre.

Une forme flottante s'estompe dans les tnbres. Elle en brise l'unit.
Elle s'avance. Elle est silhouette. Constance respire  peine. Sa main
se pose sur son sein pour en comprimer les battements.

La silhouette s'arrte sous la fentre. Aussi lgre que le frou-frou
d'une aile d'oiseau, une tousserie part d'en-bas. Semblable note lui
rpond d'en haut. Ces signaux ont confirm la divination de deux mes.
Constance est dans les bras de Georges.

Les questions jaillissent, se pressent, se multiplient encore, se
contredisent,  travers l'effeuillement de mille baisers.

--Pas si haut! pas si haut, Georges! Ma mre repose dans la pice
voisine... dit tout  coup la jeune fille.

--Que m'importe! Enfin! je te retrouve! Ah! si tu savais! si tu savais.
Constance! Mais oublions cela... oui, oublions, n'est-ce pas?...
Oublions les heures mauvaises... Mais on dirait que tu as peur de moi...
Pourquoi t'loigner ainsi... Mchante!...

--Asseyez-vous, Georges, balbutia-t-elle, trouble, palpitante, et, en
se drobant  ces dangereuses ivresses; asseyez-vous, mon bien-aim...
Je vous en prie... Voudriez-vous me faire de la peine? Je suis
souffrante, trs-souffrante encore... ne l'oubliez pas. Sans cela, je ne
vous eusse point fait venir ici...

--Oh! Constance...

--De grce, laissez-moi parler! Ah! vous tes gentil! vous voici assis!

--Eh bien! approche, approche tout prs... et je t'couterai...

--Non, messire, non. Je vais me placer vis  vis de vous,  la
fentre...

Alors, je m'tablis  tes pieds...

--Non...

--Je proteste, commena le jeune homme en faisant un mouvement vers
Constance...

--Ah! dit celle-ci mlancoliquement, vous avez envie de m'affliger.
Faut-il que dj j'aie  me repentir de ma confiance en vous?

--Je jure...

--Asseyez-vous, je le rpte, messire Georges, ou je vous quitte...

--Que votre volont soit faite! fit-il d'un ton piqu.

Cependant il obit. Mais si la chambre et t claire, on et pu voir
Un sourire ironique plisser le coin de sa bouche.

--Ah! vous tes bon; je vous aime ainsi! reprit Constance d'une voix
pntre.

En prononant ces mots, elle lui tendit une main, que Georges s'empressa
de porter  ses lvres.

Leurs yeux s'habituaient  l'obscurit. Si les traits du visage leur
chappaient, le miroitement de la fentre permettait au moins de
distinguer les gestes.

--Que de choses j'ai  vous dire, mon doux! continua Constance. Mais,
d'abord, rpondez franchement  mes demandes. Le voulez-vous?

--C'est donc bien grave! dit-il en badinant.

--Vous en pourrez juger, repartit la jeune fille avec un accent srieux.

Puis, elle voulut retirer sa main. Mais, suivant, la coutume des Bretons
amoureux, Georges de Maisonneuve saisit le petit doigt de cette main
avec le sien, et lui en fit un anneau.

Constance poursuivit:

--Vous m'avez crit que, grivement bless, en mme temps que moi, vous
tiez rest prs de quatre mois alit. Mais vous avez oubli de me dire
deux choses, Georges: pourquoi l'attaque, et comment vous avez chapp
aux assaillants?

En posant ces points d'interrogation, la voix de la jeune fille ne
tremblait pas. Elle tait nette; prcise, scande presque. Et, dans
la pnombre, les regards de Constance cherchaient avidement ceux de
Georges.

--L'attaque, rpondit-il, avec hsitation, mais ne vous l'ai-je pas dit?
Ne vous a-t-on pas cont que les gardes de la ville?...

--Ils guettaient les Tondeurs; je sais!

--Eh bien?

--Eh bien, dit-elle hardiment, vous tes leur chef!

--Moi!

--Ne niez pas, Georges. Je suis certaine de ce que j'avance. Vous tes
le chef des Tondeurs, de ces brigands...

--Mais, Constance...

--Rassurez-vous, je ne vous en aime pas moins. Qui sait? ajouta-t-elle
d'un ton rveur, peut-tre vous en aim-je plus!

--Quoi! il serait vrai! s'cria le jeune homme, en se glissant  ses
genoux.

Tendrement, Constance lui prit la tte entre ses mains, et lui mit un
baiser au front.

Sous cette caresse, Georges frissonna. Il se retourna  demi. Ses bras
amoureux s'ouvrirent pour nouer une ceinture  la taille de la jeune
fille. Mais d'un bond de panthre, vitant son treinte, elle fut dans
les tnbres qui envahissaient le reste de la chambre.

Enflamm par les dsirs, il fit mine de la suivre.

--Arrtez, Georges! arrtez! commanda imprieusement Constance.

Puis, d'une voix radoucie:

--Ne m'avez-vous pas promis d'avoir des gards pour ma faiblesse? Je
vous en conjure, retournez  votre place, et laissez-moi achever ce que
j'ai  vous dire. Le veux-tu, ami? L, soumets-toi  ma volont, ce soir
encore... Bientt je serai tienne, ton pouse, ton esclave, tes ordres
seront les miens; je ne penserai, je n'agirai plus que par toi; mais, 
prsent, coute-moi, sans m'interrompre, jusqu' la fin.

Cette prire avait t chante avec une onctuosit d'un effet
irrsistible. Georges se jeta sur son escabeau; par un mouvement plein
de grce fline, Constance s'accroupit  ses pieds.

Il y eut un moment de silence, troubl seulement par les battements
prcipits de leurs coeurs.

La jeune fille reprit, en inclinant mollement sa tte sur les genoux du
jeune homme:

--J'avais devin, Georges, que vous tiez le chef des Tondeurs. Loin de
le trouver mauvais, j'en suis heureuse... oui, heureuse! Je vous admire
et je vous aime, car j'aime tout ce qui est puissant, tout ce qui est
fort, tout ce qui domine! Fi de ces esprits mdiocres qui se tranent
platement dans l'ornire commune! La vie n'est belle qu'agite par les
grandes motions. Commander aux hommes et commander aux circonstances,
les orages, l lutte, voil mon rve! C'est ce rve,  bien-aim, que tu
ralises! C'est sa ralisation qui me fait t'aimer; c'est elle qui
m'a entrane vers toi! C'est elle qui, jusqu' mri dernier souffle,
m'attachera  ta fortune! Oui, fais tout trembler autour de toi; branle
la terre et le ciel! Que, semblable  la voix du canon, le bruit de ton
nom sme partout le respect ou l'pouvante, et mon amour montera  la
hauteur de ta renomme!

Bien des femmes sans doute t'ont dj combl de leurs tendresses! Mais
aucune ne t'a aim comme je t'aime, comme je ne cesserai de t'aimer. Et
fuss-je rserve  subir le sort de la pauvre Maharite, je me croirais
trop paye d'avoir su un jour, une heure, une minute fixer tes regards
sur moi!

--Maharite! s'cria Georges, mais qui vous a dit?...

--Qu'est-ce que cela te fait? Tu tais libre alors. Elle a t ta
matresse, elle ne peut l'tre dsormais. Je ne suis pas jalouse, va!
car si je l'tais!...

Et, frmissante d'exaltation, Constance se dressa debout, comme mue par
un ressort.

--Et si tu tais jalouse? demanda en souriant le jeune homme, tonn et
ravi tout  la fois par cette ruption de passion farouche.

--Si j'tais jalouse! repartit lentement la dlicate crature, dont les
dents crissrent; si j'tais jalouse!... Oh! non, non! non, Georges! ne
parle pas de cela!... N'en parle pas... Non, non...

Son agitation atteignit tout d'un coup  un tel paroxysme, que Georges
en eut peur.

--Rassure-toi, dit-il, avec des inflexions caressantes, rassure-toi,
chre adore, si mon esprit a eu quelques chappes, jamais mon coeur ne
s'est donn qu' toi,  toi seule, entends-tu? Il n'a compris l'amour,
il ne l'a senti, qu'en te voyant, en s'animant de ton haleine, en
respirant la vie auprs de toi. Car, moi aussi, je t'aime! je t'aime
d'un amour gal au tien. Et cet amour, il me matrise  ce point que,
malgr ses emportements, je souscris  tous tes vouloirs. Pour t'obir,
j'touffe ce volcan qui bout dans mon sein. Pour t'obir, je me tiens
froidement sur cette escabelle...

--coutez, Georges, interrompit avec vivacit Constance, qui s'tait un
peu remise; je veux tre votre femme. Puisque vous y consentez, je la
serai. Mais il faut nous bter. Dans quelques jours, demain peut-tre,
reviendra matre Cartier. Si j'tais assez forte pour vous accompagner,
je vous dirais: Partons sur-le-champ. Allons  Csembre et qu'un bon
pre cordelier consacre notre union. Mais ma sant exige encore
une semaine de repos. Je le sens. Pendant ce temps-l, faites vos
prparatifs, et aprs, oh! aprs, avec quelle flicit je m'abandonnerai
 toi,  toi toujours, pour toujours!

En lui lanant cette exclamation de bonheur, la jeune fille tendit
les bras pour se pendre  son cou; mais soudain, le tintement d'une
clochette, suivi d'un cri monotone, funbre comme celui de l'orfraie,
l'arrta court:

               Rveillez-vous, gens qui dormez,
               Priez Dieu pour les trpasss!

--Bast! c'est le vieux sonneur[15]! fit Georges, souriant et profitant
de l'moi de Constance, pour l'attirer  lui.

[Note 15: Jusqu'en 1789, il exista, dans plusieurs vchs de la
Bretagne, des espces de gardiens chargs de parcourir,  minuit,
les rues des villes, en rclamant des prires pour les morts. On les
appelait sonneurs des mes.]

Fascine, perdue, enfivre de crainte, d'amour, Constance cdait.

De son souffle brlant, comme une exhalaison de fournaise, Georges
incendiait les dernires rsistances de la jeune fille. Il l'emportait
vaincue, anantie, au plus profond de l'ombre, quand brusquement une
main sche, osseuse, crochue comme une griffe, s'implanta sur son
paule. En mme temps, une voix chevrotante grinait  son oreille:

--Halte-l, mon homme! Elle n'est pas encore ta femme!

Georges lcha une interjection de surprise.

--C'est nourrice Manon; n'ayez crainte, mon doux! dit Constance, qui
glissa comme une couleuvre entre ses bras, et revint en riant gaiement
vers la fentre.

--Quoi! s'cria le jeune homme avec un accent de dpit, nous avions un
tmoin?...

--Oh! soyez tranquille, c'est un tmoin aveugle et sourd: aveugle,
puisqu'on ne peut se voir  deux pas dans cette chambre sans lumire;
sourd, car la pauvre femme n'entendrait pas le canon d'alarme.

--Ah! Constance, reprit-il, en se rapprochant d'elle, vous ne m'aimez
pas! Vous n'avez pas confiance en moi!

--Pas confiance! moi qui vous reois ici...  cette heure!

--Oui, mais avec un tiers! au moins, fallait-il me dire que nous
n'tions pas seuls, reprocha-t-il amrement.

--Vous tes injuste, Georges. Pouvais-je faire autrement? Nourrice
couche avec moi dans cette pice, et ma mre habite la pice contigu
depuis le dpart de matre Jacques. On est oblig de traverser sa
chambre pour entrer dans la mienne. Croyez-vous que, sans cela, j'aurais
expos vos jours en vous faisant passer par la fentre? L'escalier du
perron n'tait-il pas plus commode et moins compromettant? Pour ce qui
est de la bonne Manon, sa discrtion devrait vous tre connue. N'est-ce
pas elle qui a demand  tre notre intermdiaire? notre messager?
N'est-ce pas elle qui nous a facilit ce rendez-vous, en m'apportant
l'chelle de soie que vous lui aviez remise? Allons, messire, quittez
cette mchante humeur qui me chagrine et ne vous sied pas!

Grce  la mobilit de ses impressions. Constance avait, en un instant,
reconquis l'empire d'elle-mme. Mais ce n'tait point l l'affaire de
Georges de Maisonneuve! Le supplice de Tantale exasprait autant son
organisation qu'il mortifiait son amour-propre. Avoir difficilement
fait natre l'occasion; s'tre tour  tour chauff le sang et glac
le cerveau; s'tre fait de marbre quand on est de feu; puis avoir eu la
possession  sa merci et la manquer! Georges tait dpit, furieux.

Il se mit  fredonner je ne sais plus quel refrain populaire, en battant
la mesure contre les vitraux de la fentre.

Leste, la jeune fille sauta sur l'escabeau qu'il avait quitt, et,
gentiment, ruse dj comme une jeune femme, coulant sa joue satine
contre celle de Georges:

--Vous m'en voulez donc terriblement, messire!

Elle savait bien ce qu'elle faisait, la cline. Professeur  nul autre
pareil que l'amour. Par sa vertu, le vieillard retrouve la jeunesse, le
jeune acquiert l'exprience de la maturit. Finesse, vaillance, beaut,
vrit, mais aussi hypocrisie, lchet, laideur, mensonge, il enseigne
tout, il donne toutes les qualits; tous les vices. En quelques leons,
ses lves les plus nafs sont matres passs.

Un double baiser fut le scel de paix. Mais le charme tait rompu. Une
sorte de bise avait, comme un vent coulis, souffl sur cette torride
atmosphre d'amour. Vainement, Constance employa-t-elle son arsenal
de minauderies et de cajoleries fminines; vainement, Georges lui-mme
essaya-t-il de chasser de son esprit le ressentiment qui l'assigeait;
leurs efforts,  tous deux, n'aboutirent qu' aviver le froid qui
s'tait lve entre leurs coeurs.

Enfin, ayant convenu de se revoir le jeudi de la semaine suivante, ils
se sparrent; lui sourdement irrit contre elle; elle, froisse, point
satisfaite de lui.

Sans se servir de l'chelle, que Constance avait retire ds qu'il avait
t entr dans sa chambre, Georges sauta par la fentre.

Comme il tombait lgrement  terre, sur les pieds, des pas rsonnrent
prs du pont-levis du chteau. Le ciel s'tait un peu clairci. Si
Georges ft rest l quelques secondes, il et pu apercevoir deux hommes
qui s'avanaient sur la petite place et entendre ce juron nergique:

--Terr i ben!

Mais Georges avait aussitt disparu par une ruelle qui longeait le
rempart.

Nous avons dj dit que ces vnements se passaient dans la nuit des 4-5
septembre 1534.




                             CHAPITRE VII.

[Illustration]


En ce temps-l, au coin de la rue des Petits-Degrs et de la rue des
Cordiers, il y avait,  Saint-Malo, une htellerie fort achalande parmi
les pillottes, maistres, mariniers et compaignons de nefs.

A une tige de fer, tablie en potence au-dessus du rez-de-chausse, se
balanait l'enseigne ci-dessus, conservant des vestiges d'une enluminure
jadis brillante, et dont les inscriptions, frachement refaites,
n'avaient pas effac tout  fait, sous leur couche de rouge sanglant, la
teinte jauntre des lettres qu'elles avaient remplaces.

La reprsentation de Monsieur saint Anthoine, plac immdiatement
sous l'annonce, pouvait, au besoin, figurer un moine quelconque. Mais
l'esprit le mieux prvenu et, avec la meilleure volont du monde,
hsit  ranger parmi les membres de la race porcine l'animal dont le
saint personnage tait flanqu.

Comme si cette plaque de tle et ces indications eussent t
insuffisantes pour attirer l'attention publique, une grosse touffe
de gui tait encore fixe  l'extrmit d'une perche horizontale,
assujettie elle-mme  la poutre angulaire du pignon.

La maison avait une seule entre: cette entre sur la rue des
Petits-Degrs. Des chssis de toile crue tamisaient la lumire 
l'intrieur. Car,  cette poque, en Bretagne, comme dans beaucoup
d'autres provinces franaises, il n'y avait que les habitations des
riches et les monuments religieux ou civils qui se permissent le luxe
des fentres  carreaux de verre.

L'htellerie comptait trois tages et un rez-de-chausse. Les surplombs
des trois tages allaient en augmentant. De sorte que le troisime
touchait presque la faade de la maison qui lui faisait vis  vis
de l'autre ct de la rue. De sorte encore que, du dernier tage de
l'auberge, on pouvait aisment donner la main  une personne qui se
serait trouve au dernier tage de cette maison, laquelle tait celle
d'un cordier: mtier en mauvaise odeur de rputation dans toute la
Bretagne, exerc le plus souvent alors par les cacoux, c'est--dire les
juifs, les excommunis, les gens mal fams.

Une halle unique embrassait le rez-de-chausse. Elle tait vaste, peu
close, mais chauffe en toutes saisons par une cyclopenne chemine, aux
profondes embrasures, et au manteau tout enjoliv de dessins faits avec
des oeufs d'oiseaux de mer. Pour meubles, des tables et des bancs, des
bancs et des tables. Le tout grossirement quarri, et reposant sur
une aire ingale. Bossue ici, troue l, formant hauts-fonds, charge
d'immondices, en dix places, bas-fonds, remplis d'eau graisseuse,
nausabonde, eu dix autres. J'oubliais l'indispensable lit-clos contre
une paroi de la muraille, le vaisselier contre une autre, et, pour
dcors, des courges, des coloquintes dessches sur la tablette de la
chemine et le couronnement du lit. Au plafond de la salle, enfum comme
celui d'une forge, ne manquaient pas--pantagruliques festons,--les
brunes flches de lard, les chapelets de boudins, saucisses, lgumes
secs ou poissons fums. Devant le feu de lande enfin, de dix heures du
matin  huit heures du soir, tournait sans trve ni merci une broche
homrique, toujours charge d'apptissantes pices de viande, volaille
ou gibier. Je ne parle ni des coquelles, ni des casseroles, ni des
tourtires qui chantaient sur la braise.

Telle tait, en gros, la salle commune du Cochon  _Monsieur saint
Anthoine_, et vraiment une des meilleures tavernes de toute la Bretagne,
au seizime sicle.

Elle tait tenue par le pre Clovis, un homme du _pays haut_, venu
 Saint-Malo,  la suite de Franois Ier, en 1518, et qui avait fait
fortune en pousant la fille de l'ancien propritaire de l'htellerie.

Comme Franais, mons Clovis n'tait gure aim. Mais comme
cuisinier, ah! dame, a changeait! Sur toute la cte, de Pornic 
Mont-Saint-Michel, on le tenait en haute estime. De mme aux les de la
Manche, et dans les localits du littoral anglais.

Le 5 septembre 1534, vers sept heures de releve, le pre Clovis, alors
g d'une cinquantaine d'annes, trinquait avec quelques habitus, 
l'une de ses tables, en causant du grand vnement du jour.

Il s'agissait de la rentre, dans le port, des deux navires partis en
avril dernier, sous le commandement de matre Jacques Cartier, pour un
voyage d'exploration  la terre neuve.

Et les commentaires allaient bon train, je vous promets!

--Sur ma part du paradis, j'tais certain qu'il chouerait! dit un gros
ngociant de la Grand'Rue.

--Qu'il chouerait! mais il n'a pas du tout chou, monsieur Vordec!
On assure qu'il a fait une grande dcouverte, matre Jacques! et qu'il
rapporte, de l'or plein la cale de ses vaisseaux.

A ces paroles, un individu vtu comme un pcheur, qui sirotait
silencieusement son _vin-de-feu_ en un coin de la salle, tendit
l'oreille.

--Ta! ta! ta! fit le commerant avec une moue ddaigneuse.

--Par Notre-Dame d'Auray! c'est pure vrit, affirma un autre
interlocuteur. Un des mariniers de matre Cartier m'a montr, ce soir,
un lingot d'or....

--Du cuivre! interrompit le ngociant.

--Je gage une bouteille de vin de Bourgogne que c'est de l'or!

--Bravo! appuya l'aubergiste. J'ai justement encore, dans ma cave, deux
ou trois flacons de ce cr de 1520, que tu connais, Lorimy!

--Votre vin est trop cher, papa Clovis; parlons plutt une double pinte
de cervoise, observa le ngociant en hochant la tte.

--a va, tope-l, repartit Lorimy.

--Le vieux ladre! murmura l'aubergiste, en se levant pour aller tirer la
cervoise.

--Mais, reprit M. Vordec, o est ce lingot d'or?

--Oh! bien, soyez tranquille. Tout  l'heure j'irai le qurir.

--Aprs tout, ft le commerant, quand ce serait de l'or vrai, qui me
prouvera qu'il a t rapport de l-bas?

Cette rflexion, assez sense d'ailleurs, dconcerta Lorimy.

--Le journal de bord, de matre Jacques, pourrait faire foi, insinua un
troisime personnage.

--Peuh! on crit ce que l'on veut dans un journal de bord. Le parchemin
est bon enfant; il accepte tout ce qu'on lui donne. Au surplus, en
admettant que matre Cartier ait trouv quelques ppites aurifres, cela
paiera-t-il les frais de l'expdition? Il est rest prs de cinq mois
absent, avec deux navires et soixante hommes d'quipage. a cote. Les
les que, dit-il, il a explores, mais nos nefs les avaient reconnues
depuis longtemps! Ce n'tait pas l l'homme pour un pareil voyage! Ah!
si l'on m'en et confi l'entreprise!... Mais il a reni sa patrie, lui.
Il est l'ami des Franais! Chez lui, on ne parle mme plus bas-breton.
C'est une indignit. Mais le bon Dieu le punira comme il mrite. Dj sa
fille, cette crature sans vergogne, qu'il a ramene on ne sait d'o....

--La Constance! dit Lorimy avec un accent et un geste de mpris.

--Oui, cette dvergonde qui porte chaperon de velours, basquine et
cotte de soie, comme une chtelaine, ni plus ni moins. Et qu'est-ce
que c'est, je vous demande? quelque btarde que matre Jacques aura eue
d'une sauvagesse... h! h! Je me souviens encore qu' ce fameux voyage
de 1520, d'o elle est revenue avec lui, il tait rest neuf mois
absent... h; h!! neuf mois, vous comprenez!... Cette bonne pte de
Catherine Desgranches n'y a rien vu...

--Catherine Desgranches! min Gieu! qui est-ce qui parle de Catherine
Desgranches, la femme  matre Jacques, da oui? cria  ce moment une
rude voix au bout de la salle.

Chacun leva les yeux dans la direction du son, et cette exclamation
sortit de toutes les bouches:

--Le pre Jean!

--Jean Morbihan, en chair et en os, da oui; joie et prosprit  tout le
monde, dit le vieux timonier, qui venait d'entrer dans la halle.

--Vous arrivez comme mare en carme, pre Jean, reprit Lorimy, en lui
montrant une place vide,  ct de lui, sur le banc. M. Vordec et moi
nous avons engag un pari. Vous pouvez le dcider et vous nous aiderez 
consommer l'enjeu. En attendant, lestez-vous d'un coup de cidre nouveau.

Disant cela, il lui prsenta le pichet de faence colorie dont il se
servait lui-mme.

Le marin avala une longue gorge et fit claquer sa langue contre son
palais.

--Trs-bien! trs-bien; dit-il; a vous fait un velours sur l'estomac.
Maintenant, qu'y a-t-il pour vous obliger, mes gens?

--C'est M. Vordec qui me soutient que vous n'avez pas trouv de l'or,
dans votre navigation, rpondit Lorimy.

--De l'or! repartit Morbihan, nous en avons tant et plus. A preuve!

Et il tira de sa poche un caillou tout ray de paillettes, qui
brillrent comme des tincelles de feu, dans la demi-obscurit de la
salle.

Le buveur solitaire prtait la plus vive attention  cette scne.

Au mme instant, le tavernier remonta de sa cave.

--Par la croix du Dieu vivant! je suis heureux de vous voir, compre
Jean, dit-il en tendant sa main au timonier.

--Et moi, grommela celui-ci, je suis marri contre vous, Clovis,
mon homme. Vous avez fait repeindre, en franais, m'a-t-on dit, les
critures de votre enseigne. a ne me va pas! Parce que vous tes du
pays haut ce n'est pas une raison pour tcher de nous imposer votre
grimoire, et votre jargon, non da!

--Et vous refusez de me donner la main, compre Jean? dit le cabaretier,
en plaant un broc d'tain sur la table.

--Min Gieu, vous le mriteriez, Clovis!

--Vous ne savez pas qu'une ordonnance du parlement, sigeant 
Rennes....

--Terr i ben! profra le marin, jamais ordonnance du parlement ne
m'obligera, moi,  baragouiner votre maudit langage!

--Ah! fit Lorimy, faut pas lui en vouloir. On a enjoint aux aubergistes
de mettre, sous peine d'amende, en franais: _Par permission du Roy
et du Parlement_, au-dessus de leurs enseignes, et le barbouilleur du
voisin Clovis a cru bien faire en changeant toutes les inscriptions.

--Le diable emporte le barbouilleur et les inscriptions! maugra Jean
Morbihan.

--Eh bien, reprit Lorimy se tournant vers le ngociant, tes-vous
convaincu? est-ce de l'or?

--Quand je l'aurai essay, je vous rpondrai, dit celui-ci qui roulait
avec lenteur le caillou entre ses doigts et l'examinait minutieusement.

--Buvons toujours notre cervoise! Clovis, versez-nous  boire!

L'htelier s'empressa de satisfaire ses pratiques.

--A la sant de matre Jacques! cria Jean Morbihan en se levant.

--Comment,  la sant de matre Jacques! objecta le ngociant d'un air
rechign.

--Min Gieu, oui! je bois  la sant du capitaine Cartier, le plus
intrpide, le plus illustre des marins bretons! rpliqua firement notre
timonier, en choquant son gobelet contre celui de Lorimy.

--Excusez-moi, je vais jusqu' ma boutique essayer ce fragment de roche;
vous me le confiez, n'est-ce pas? dit M. Vordec.

--Pourquoi pas? On vous connat, vous! fit le pre Jean, en haussant les
paules.

Et, quand le commerant fut sorti, il continua:

--En voil encore un que j'aimerais voir promener avec une ceinture de
paille autour du corps [16], et qui crve de jalousie parce que nous
avons eu l'honneur de dcouvrir un pays o il y a de l'or, en veux-tu,
je t'en donne; des terres si fertiles que tout y pousse sans culture; du
poisson, du gibier, que c'est une bndiction... C'est l qu'on pourrait
tablir une fameuse htellerie, compre Clovis, da oui!

[Note 16: C'tait une des punitions qu'en Bretagne on infligeait alors
aux banqueroutiers.]

--Vrai? s'exclama le tavernier..

--Mais, demanda Lorimy, y a-t-il du monde?

--Du monde! il y a des hommes tout nus.

--Tout nus! Et les femmes?

--Ouais! interjeta Morbihan, avec un geste narquois.

--Pas jolies, hein?

--Rouges comme le cuivre des chaudrons  Clovis! puis peintures de la
tte aux pieds comme un bateau de plaisance.

--Ah! reprit Lorimy, pre Jean, vous devriez bien nous conter votre
voyage.

--Si a peut vous tre agrable!

--Nous tre agrable! dit l'htelier; allez-y, et je paie une bouteille
de vin de derrire les fagots.

A cette offre, les yeux du vieux Morbihan rayonnrent.

--Accept, dit-il en vidant son pichet.

Divers consommateurs taient arrivs dans la salle. Ils se grouprent 
la table du vieux timonier. Clovis alluma quelques chandelles de suif,
baveuses, fiches dans des chandeliers, de fil de fer, en forme
de tire-bouchon. Deux bouteilles tapisses de toiles d'araigne et
cachetes de cire verte furent poses devant Morbihan, qui se mit 
passer sa langue sur ses lvres, tandis qu'on les dbouchait.

C'tait un homme d'une soixantaine d'annes, dont le visage, aussi battu
par la tempte que le cap du Talut, o il tait n, dans l'vch de
Vannes, avait bruni et s'tait parchemin  l'influence du hle et des
manations salines, comme celui d'une momie. Grand, mince, osseux, les
fatigues de la mer ni l'ge n'avaient encore eu de prise sur lui. Il se
tenait droit comme un mt, conservait une longue et abondante chevelure,
 peine grisonnante, dont les mches flottaient sur ses paules et
vergettaient ses joues tannes.

Morbihan portait, est-il besoin de le dire? l'accoutrement breton
strictement national: chapeau de feutre grossier aux larges ailes
retrousses, jaquette de drap gris, sans col, avec ganse verte et
boutons de mtal  la bordure du devant; veste bariole  double rang de
boutons; ceinture de cuir jaune; l'ample _bragou-bras_ nou au genou, et
les longs bas bleus  bandes rouges sur les coutures.

Au moral, Jean Morbihan tait un excellent coeur, courageux, dur au
travail, tenace, fidle  ses affections plus qu' ses antipathies. On
ne lui connaissait qu'une incurable haine: sa gallophohie. Quoiqu'il ne
parlt pas le franais, il l'entendait cependant. Et cependant aussi,
par une de ces contradictions si bizarres auxquelles est sujette la
nature humaine, c'tait en franais que le vieux marin prononait ses
exclamations favorites: _Oui da, non da_, et _min Gieu_ pour _mon Dieu_.

--Allons, compre Jean, dgustez-moi a et filez votre cble en douceur,
nous vous coutons, dit l'htelier, aprs avoir rempli les gobelets.

--Tout le monde est il par? interrogea le marin.

--Oui, oui; allez!

Jean Morbihan vida son gobelet d'un trait et murmura.

--Min Gieu, a sent encore le pays du haut, ce vin! J'aimerais bien
mieux un coup de _gwin ardant_.

Nanmoins, il remplit de nouveau son gobelet ingurgita une nouvelle
rasade, et commena en ces termes:

Vous vous souvenez du vingtime d'avril dernier, mes gens. C'est
ce jour-l que nous avons lev l'ancre, aprs que ce faraud d'amiral
franais nous a eu passs en revue. Il voulait me faire prter le
serment  son roi. Mais va-t'en voir! Bon! nous dbouquons du havre.
Notre bourgeoise, dame Catherine, et la fi-fille  matre Jacques nous
avaient quitts  deux ou trois milles des Haies de la Conche; et nos
navires marchaient de conserve comme deux frres jumeaux, lorsque,
vlan! un coup de ce dmon de kirk nous prend en poupe et nous jette
brusquement hors du golfe. En arrivant dans la Manche, nous n'avions pas
une empointure de voile dehors. Mais, le vent ayant molli, on mit toute
la toile en l'air. La brise continua d'tre favorable, si bien que, le
10 mai, nous touchmes la Terre-Neuve, par le cap de Bonne-Vue. Mais il
y avait l des glaces, des glaces, mes gars, hautes comme le donjon du
chteau, et grosses, quand je vous dirai, dix fois, vingt fois, cent
fois plus grosses que la tour Qui-Qu'en-Groigne!

--Vraiment! fit Lorimy merveill.

--Da oui! appuya le vieux Jean.

De faon, continua-t-il, que, ne pouvant dbarquer l, nous entrmes
dans un port voisin, que matre Jacques nomma Sainte-Catherine, en
l'honneur de la sainte patronne de son pouse.

Dans ce port, nous appareillmes nos barques, et, au bout de dix
jours, fmes voile, ayant vent d'ouest et tirant au nord, vers une le,
tellement couverte d'oiseaux, gros comme des poulets, qu'on aurait dit
qu'ils y taient sems. Min Gieu! il y en avait, il y en avait et il y
en avait encore! En moins de demi-heure, nos barques en furent charges
comme l'on aurait pu faire de galets.

--Ces oiseaux sont bons  manger? interrogea l'htelier?

--Si bons que, en chaque navire, nous en fmes saler quatre ou cinq
tonneaux, sans compter ceux que nous mangemes frais; da oui!.

--Quelle aubaine!

--Eh! eh! tout n'est pas rose. Dans cette le, il y a des ours grands
comme la vache au compre Clovis et blancs comme cygnes. Ils viennent
s'y repatre des oiseaux. Et le lendemain de Pques, qui tait en mai,
nous en prmes un, mais non sans peine et sans courir risque d'en tre
dvors. Ce fut nous qui le dvormes. Sa chair tait aussi dlicate que
celle d'un bouveau. Qui se serait imagin a?

Montant toujours vers le nord, nous rencontrmes un golfe, dont les
ctes escarpes figuraient des fortifications. On l'appela golfe des
Chteaux [17]. Les glaces nous retinrent quelque temps dans ces parages,
puis nous nous levmes dans le golfe, trs-resserr, et reconnmes
plusieurs ports et lots, inclinant ensuite  l'ouest, nous doublmes un
si grand nombre d'les qu'il est impossible de les compter.

[Note 17: Aujourd'hui le dtroit, de Belle-Isle, qui spare le Labrador
de Terreneuve.]

--taient-elles habites? demanda un auditeur.

--Habites, pourquoi pas? Est-ce que le bon Gieu n'a pas mis des
habitants sur toute la terre? Le lendemain de Saint-Barnabe, ayant
quitt le port de Brest dans ledit golfe, nous pntrmes en un autre
havre ou nous plantmes une croix et qui fut appel Saint-Servain, un
autre Saint-Jacques, un autre Jacques Cartier; enfin, nous atterrmes
en l'le de Blanc-Sablon. Ces terres sont nues, peles, il n'y a autre
chose que mousse et petites pines. Cependant on y voit des hommes
de belle taille et grandeur, mais indompts et sauvages. Ils ont les
cheveux lis au-dessus de la tte et treints comme une poigne de foin,
y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou; et
ils y lient ensemble quelques plumes d'oiseaux.

--Et ils sont nus? dit Lorimy.

--L't, da oui;  l'exception d'un petit jupon d'corce  la ceinture.
Mais l'hiver ils se couvrent avec des peaux de btes.

--Des peaux de btes! Seigneur Jsus! doivent-ils tre laids! s'cria la
femme du cabaretier, qui tait venue, sur la pointe des pieds, grossir
l'assistance.

--Est-ce que vous n'avez pas la gorge sche, compre? demanda
l'htelier.

--Tout de mme, rpondit Morbihan, en tendant son gobelet.

Il reprit, aprs avoir sabl une notable quantit de la liqueur
gnreuse:

--Oui, dame Clovis, ils sont hideux, car ils se peignent tout le corps,
avec des couleurs rouges! On vous en fera voir, au surplus; nous en
avons ramen deux, da oui!

--Fi! les horreurs! est-ce qu'ils ne mangent point les chrtiens?

--Je ne pense pas; mais ils se nourrissent de loups marins qu'ils
chassent avec leurs bateaux faits d'corce d'arbre de bouleau. Demain,
je pourrai vous en montrer un que nous avons rapport.

--Mais leurs femmes? hasarda curieusement l'htesse.

--Eh! eh! dit en souriant le vieux Jean, elles ne sont pas belles, da
non! mais il y en a d'avenantes, de bien avenantes, et si j'avais t un
brin plus jeune...

--Voulez-vous vous taire, libertin! dit dame Clovis en le menaant du
doigt.

--Je reviens  notre voyage. Aprs avoir parcouru avec nos barques la
cte septentrionale et les les du golfe, nous retournmes aux navires,
mouills dans le port de Brest. Le 18 juin, nous en partmes, prmes
chemin vers le sud, et dcouvrmes de nombreuses les, comme celles de
Saint-Jean, de Margaux, de Brion. Ces les sont de meilleure terre que
nous eussions oncques vues, pleines de grands arbres, prairies, froment
sauvage, pois qui taient fleuris et semblaient avoir t sems par
des laboureurs. L'on y voyait aussi des raisins ayant la fleur blanche
dessus, des fraises rose incarnat, persil et autres herbes de bonne et
forte odeur.

--Et les animaux? s'enquit l'aubergiste.

--Oh! tant qu'on en voulait. Il y avait de grands boeufs, qui ont deux
dents dans la bouche comme un lphant et vivent mme en la mer, et
des ours, et des loups, et des cerfs, livres, lapins, perdrix et
canards...

--Quels festins vous deviez faire! interrompit l'htelier, la bouche
demi-ouverte et les yeux voluptueusement levs au plafond.

--Des festins! tes-vous fou, compre? Ne connaissez-vous pas matre
Jacques Cartier? Ne savez-vous pas qu'il est non-seulement brave,
habile, vigilant, opinitre en ses projets, mais qu'il pousse encore la
temprance jusqu' l'excs? On vivait dans l'abondance, et mal  bord.
D'ailleurs, on n'avait pas le temps de bien vivre. Nous n'avions pas
mme embarqu un queux. Les hommes de l'quipage faisaient la cuisine 
tour de rle.

--Peuh! quelle gargote! siffla le matre d'htel, d'un air stupfait.

Jean Morbihan poursuivit:

Nous fmes plusieurs semaines  explorer ce golfe. Moi, j'avais ide
que la terre neuve tait une le (comme on l'avait dit au capitaine, en
1520... ce Normand que nous trouvmes l-bas..... Je vous ai cont a,
dans le temps); mais le capitaine n'en tait pas sr. Le 30 juin, ayant
mis le cap au sud-ouest, nous embouqumes dans un grand fleuve qu'on
nomma Fleuve-des-Barques,  cause de quelques barques d'hommes
sauvages qui le traversaient. Le pays est beau, bien bois et parat
trs-fertile. Dans les premiers jours de juillet, comme nos navires
longeaient la cte, nous fmes rencontrs par quarante ou cinquante
bateaux d'hommes sauvages, dont, par quelque crainte que nous en emes,
il fallut se dbarrasser, en lchant deux passe-volants sur eux. Ils en
prirent si grande pouvante qu'ils s'enfuirent, comme si le diable et
t  leurs trousses.

--Ils n'ont donc pas d'armes  feu? demanda Lorimy.

--Des armes  feu! rpta le pre Jean, que nenni!

Ils ne se servent que d'arcs, de flches, de massues et de haches de
pierre. Le lendemain et jours suivants, nous trafiqumes avec eux. Ils
nous baillrent de magnifiques peaux pour de mchants couteaux, des
mitaines [18], des clous ou autres ferrements, et je vous assure, nos
hommes, que nous ne perdmes pas aux changes! Ce commerce leur plaisait
tant qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient pour des bagatelles,
si bien qu'ils s'en retournaient chez eux nus comme des petits saint
Jean. Peu de jours aprs, on louvoya dans un golfe o il faisait si
chaud, si chaud que le brai fondait sur les ponts. Ce golfe fut nomm
golfe de la Chaleur.

--Voyez-vous a? dit la femme de l'hte.

--Vers le 12 juillet, reprit Morbihan, nous cinglmes au nord-ouest, et
nous emes  essuyer un vrai vent _imprial_. Le 16 nous apermes
des gens qui pchaient des tombes[19]. Ils taient tout nus, hormis un
lambeau de pelleterie dont ils se couvrent les hanches. Ce sont de vrais
sauvages. Ils mangent la viande presque crue. Cependant, ils nous firent
mille amitis. Et leurs femmes se mirent  caresser notre capitaine,
qui pour se les affectionner davantage offrit  chacune d'elles une
clochette d'tain.

[Note 18: Hachettes, selon Hakluyt.]

[Note 19: Maquereaux]

--Comment! comment! les ribaudes...... commena l'htesse indigne.

--Da oui! rpliqua en riant le vieux Morbihan; elles le caressrent 
la faon de leur pays, c'est--dire en le touchant et le frottant avec
les doigts.

--Et elles taient nues?

--Comme a, la mre, fit le marin, en talant sa main ouverte sur la
table.

Une explosion d'hilarit eut lieu dans l'auditoire.

--Mais, demanda Lorimy, l'or, l'or o l'avez-vous trouv?

--Ne soyez pas aussi press, mon camarade, j'y arrive.

Le 24 juillet on planta dans ce lieu [20] une croix haute de trente
pieds, au milieu de laquelle on cloua un cusson, relev avec trois
fleurs de lis, et dessus tait crit en grosses lettres, entailles dans
du bois.....

[Note 20: La baie de Gasp. Rcemment on y a dcouvert plusieurs mines
d'or.]

Morbihan s'arrta, en fronant les sourcils et grommelant entre ses
dents.

Qu'avez-vous? lui demandrent les auditeurs. Il frappa du poing sur la
table et s'cria d'un ton irrit:

--Terr i ben! mes hommes, Jean Morbihan n'y tait pas, je vous le jure!
Le capitaine a eu beau dire, beau faire, Jean Morbihan n'a pas assist 
cette crmonie.

Des Bretons prendre possession d'un pays qu'ils viennent de dcouvrir,
au nom d'un roi de France! non, non! jamais! Le vieux Morbihan n'a pas
vu dresser cette croix, o tait crit: VIVE LE ROI DE FRANCE. Il ne l'a
pas salue; il ne la saluera jamais! terr i ben!

Il y eut un moment de calme plat.

--A boire! reprit tout  coup le marin, en essuyant, du revers de la
main, une grosse larme qui roulait sur sa joue basane.

L'htelier lui remplit son gobelet et lestement Jean en absorba le
contenu.

--Mais que faisiez-vous donc, pendant qu'on levait cette croix?
questionna Lorimy.

--Ah! ah! rpondit vivement le timonier, je ne perdais pas mon temps,
moi, da non! Je rdais dans la campagne, min Gieu, oui! et je trouvais
a, ajouta-t-il en sortant de son bragou-bras un nouveau caillou, vein
de jaune. Oui, je trouvais a et bien d'autres comme lui! On en remplit
plusieurs barriques. a valait-il pas mieux que d'riger des croix pour
les Franais, hein!

Tous les assistants firent  l'envi des signes d'assentiment.

--C'est comme a, mes gens! acheva triomphalement Morbihan. Quand
nous emes ramass de ces pierres d'or, en suffisance, matre Jacques
reconnut encore l'embouchure d'un grand fleuve [21]. Mais il avait hte
de revenir et, le 15 aot, jour de l'Assomption, aprs avoir oui la
messe, nous dmarrmes de Blanc-Sablon pour Saint-Malo, o, avec l'aide
de Dieu, nous avons dbarqu, en bonne sant, la nuit passe.

[Note 21: A son deuxime voyage, Cartier, comme on le verra plus loin,
nomma ce fleuve Saint-Laurent.]

--C'est merveilleux, pour le certain, dit Lorimy. Et vous n'avez pas eu
d'accident?

--Pas un seul, mon camarade, pas un seul, hormis deux bourrasques, l'une
en partant d'ici, l'autre en y revenant, da oui!

Comme il prononait ces mots, la porte de l'auberge s'ouvrit et le
ngociant Vordec reparut.

Il criait en agitant le caillou dans sa main:

--Morbleu! j'ai perdu! C'est de l'or, au meilleur titre.

Aussitt l'homme qui buvait isol, en un coin, sortit furtivement du
cabaret, mais avec une prcipitation telle qu'il oublia de payer sa
consommation.




                            CHAPITRE VIII.

                             LES TONDEURS.


D'un pied leste, notre homme franchit les marches branlantes des
escaliers qui entrecoupaient la rue des Petits-Degrs. Puis, il tourna
 droite, enfila la rue de la Boucherie, traversa le parvis de la
cathdrale, et, par une ruelle sombre, si troite que deux personnes
eussent eu de la peine  passer de front, il arriva dans la cour dont
nous avons prcdemment parl.

Elle tait illumine avec un blouissant clat. Le seigneur de
Maisonneuve donnait  ses amis une fte, avant de partir pour un voyage
lointain. Tout en ruisselant par les fentres de l'htel dans la cour,
les rayons de cent bougies clairaient, dans la grande salle du premier
tage, un banquet aussi splendide par la raret et la varit des mets
que par leur dlicatesse.

Cette salle tait tendue de tapisseries de haute lisse. Au milieu
se dressait la table, oblongue. Elle ployait sous les cristaux, la
vaisselle plate et les riches pices d'or ou de vermeil merveilleusement
ciseles.

Le linge, ouvr, damass, de Flandre, avait une blancheur et une finesse
idales. Les serviettes des convives taient parfumes avec des sachets,
dont l'odeur marie  celle des corbeilles de fleurs et de fruits de
toute provenance, disposes avec got sur la table, et des cassolettes
d'encens, qui brlaient sur des consoles embaumait la vaste salle.

Pour ce festin, digne de Lucullus, les quatre lments avaient t
largement mis  contribution. La terre avait fourni ses viandes les plus
succulentes, ses vins les plus exquis; l'onde, ses poissons les plus
fins; l'air, ses plus friands volatiles, le feu, ses chaleurs les plus
ardentes et les plus douces.

Le spectacle tait rjouissant au possible. Et pour comble de
raffinement, une musique invisible, dlicieuse, ne cessait de jouer.

Baigns de lumire, plongs dans une atmosphre enivrante, servis
par douze belles jeunes femmes trs-lgrement vtues d'toffes
transparentes, sollicits par toutes les sductions des sens, les douze
convives n'avaient,  travers cette profusion de plats inoue, que
l'embarras du choix.

Contrairement  la mode bretonne, l'on s'tait mis  table  cinq
heures. Mais cela n'avait rien de surprenant, Georges de Maisonneuve ne
faisant rien comme les autres.

On en tait au dessert, compos de fruits indignes et exotiques, fruits
mrs, fruits secs, fruits  l'eau-de-vie, gteaux, chauds, biscuits,
massepains, confitures de Verdun, cotignacs de Tours, geles, ptes,
crmes, sorbets et liqueurs. La gaiet bruyante, l'ivresse enflammaient
les visages, clataient dans les bouches. L'amphitryon se leva, et
tenant haut un hanap, rempli de rosoglio de Zara, il s'cria:

--Au moment de me sparer de vous pour quelque temps, mes aimables
compagnons de plaisirs, mes joyeux amis, je bois  votre sant,  la
multiplicit,  la diversit de nos folles amours!

--Malo! Malo [22]! pour Georges! et rubis sur l'ongle, ripostrent ses
htes, avec des cris assourdissants.

[Note 22: Ou sait que ce cri breton rpond  notre; Vive! vive!]

Arms de coupes, pleines jusqu'aux bords, les bras s'allongrent vers la
centre de la table, formant, au-dessus, comme un faisceau de manches et
de manchettes bouffantes; un harmonieux cliquetis de cristal et d'argent
se fit entendre, et, d'un trait, chacun vida sa coupe.

C'tait le signal de la fin du repas, mais le commencement de la
dbauche. Elle allait allumer ses feux impurs.

En ce moment, neuf heures sonnrent  une belle horloge padouane,
accroche  l'un des lambris de la salle.

--Mes amis, dit Georges, vous connaissez notre devise: Libert en tout
et pour tous. Une affaire m'appelle au dehors. Mais disposez de la
maison et de ce qu'elle renferme comme de biens  vous appartenant.

cartant alors la portire d'une pice contigu, il disparut.

--Il va sans doute encore  quelque rendez-vous d'amour! est-il heureux!
murmura l'un des convives.

--Qu'est-ce que cela te fait! s'cria son voisin; n'avons-nous pas, pour
nous distraire, ces voluptueuses houris qu'il a fait venir je ne sais
d'o, mais dont la complaisance ne saurait, mon cher, nous faire dfaut.
Quelle fte! Quel homme que ce Maisonneuve! Quel beau rle il eut
joue sous les derniers empereurs romains! N'est-ce pas, mon ange?
continua-t-il, en faisant ployer sous son bras la taille souple de la
jeune fille qui l'avait servi, et dont il rougit l'paule nue par un
baiser.

Des bravos enthousiastes, furieux, couronnrent ce dbut de l'orgie.

Pendant qu'ils retentissaient, Georges de Maisonneuve traversait une
chambre  coucher somptueusement meuble. De l, il passait dans un
cabinet de travail tort lgant, dont une grande bibliothque sculpte
occupait tout un ct. Elle se composait de deux compartiments: l'un,
suprieur, vitr, laissait voir sur ses rayons ces admirables reliures
qui furent une des gloires du seizime sicle; l'autre, infrieur, tait
ferm par deux vantaux de chne plein.

Georges ouvrit ce deuxime compartiment. Il tait rempli par des
in-folios normes. Le jeune homme en retira quelques-uns et pressa
un bouton imperceptible, dans le fond de la bibliothque. Le panneau
glissa, dmasquant une ouverture de quelques pieds carrs. Georges se
coula  travers cette ouverture; puis il tendit le bras, remit les
volumes  leur place, et fit jouer un nouveau ressort secret, qui
referma, tout  la fois, les vantaux extrieurs de la bibliothque et le
panneau intrieur.

Alors il battit le briquet et alluma une petite lanterne sourde, pose
 terre. Georges tait dans un couloir resserr faisant retour sur
l'appartement qu'il avait quitt. Il s'avana d'une vingtaine de pas
environ. La galerie tait toujours la mme, sombre, haute, troite.

Georges s'arrta, colla son oreille  l'orifice d'un cornet acoustique,
habilement dissimul.

--Bon, murmura-t-il, aprs avoir cout un instant; bon, mes lurons
chantent et s'baudissent avec les ribaudes que j'ai fait venir de
Rennes; tout  l'heure, je leur ferai danser la grande danse!

Ayant souri  cette ide, Georges poursuivit son chemin. Quelques pas
plus loin, la muraille nue se dressa devant lui. Une corde pendait libre
du plafond. Maisonneuve mit sa lanterne dans ses dents, s'accrocha 
cette corde et grimpa. Parvenu au point de suspension, il heurta de
la tte le plafond qui s'ouvrit. Avec la lgret d'un chat, Georges
s'lana dans l'entrebillement. Un moment aprs, il se trouvait dans
une vaste pice qu'on et pu prendre pour le vestiaire de l'univers.
Habillements, quipements, armes, il y en avait pour tous les mtiers,
pour toutes les nations. On y voyait mme quelques costumes africains et
asiatiques ou d'origines compltement inconnues.

Ce n'est pas tout. Sur une table longue, une innombrable quantit
de pots, fioles, flacons, renfermant des couleurs, des essences, des
parfumeries, des fards, depuis l'antique sulfure d'antimoine, jusqu'
la cochenille et  l'orcanette, annonaient que, dans cette chambre, on
pouvait se travestir de la tte aux pieds. Jamais arsenal de coquette
ne fut aussi complet. Car les perruques, les coiffures de nuances, de
formes diverses ne manquaient pas non plus. Le maquillage moderne y et
t pris d'envie.

Georges portait toute sa barbe. Il se rasa. Ensuite il se dbarrassa de
son vtement d'apparat, pour endosser l'accoutrement des gardes du port
de Saint-Malo, sur un halecret,  l'preuve de la balle; mais en se
travestissant et se grimant, avec une perfection telle, que nul, mme
parmi ceux qui le frquentaient habituellement, ne l'et reconnu, sa
toilette termine.

Maisonneuve aussitt tira deux forts verrous et ouvrit une porte. Il
entra dans une chambre de mdiocre dimension qui devait appartenir  la
tour.

Assis devant une table dans cette chambre, un homme nettoyait la
batterie d'une arme rcemment invente  Pistoia, en Toscane, ce qui lui
valut d'abord le nom de pistole, puis de pistolet.

Cet homme tait le pcheur que nous avons entrevu  l'auberge de
_Monsieur Saint Anthoine_. Seulement, il avait, lui aussi, opr une
mtamorphose, en s'affublant des haillons d'un _pillawer_, sorte de
chiffonnier breton.

--Eh bien, Eric? demanda Georges, en refermant avec prcaution la porte
sur lui.

--Eh bien, marquis, tu peux te vanter d'avoir du flair! Mais quelle
raffinerie dans ton dguisement! Tu es mconnaissable. N'tait le son de
ta voix...

--Cartier a rapport des tonnes d'or, n'est-ce pas? interrompit
Maisonneuve d'un ton brusque.

--Oui, des tonnes, rpta Eric, en se frottant les mains. Voil prt ce
grand coup que nous attendions tous les deux!

--Allons, conte-moi a, dit Georges, qui s'assit ngligemment sur le
bord de la table.

--C'est simple comme bonjour, marquis. Ce matin, le bruit court en ville
que l'expdition de Cartier est revenue avec des monceaux d'or. Tu
me l'apprends. Je m'habille en pcheur, je vole aux informations. Les
vaisseaux de Cartier taient effectivement arrivs, durant la nuit, en
vue de Saint-Malo. Ils avaient mouill hors du havre,  l'le Harbourg.
Mais, quand je montai sur le rempart, les deux brigs entraient dans la
Petite Rade. L'un avait le cap sur Saint-Servain [23], o probablement
il doit tre radoub; et l'autre venait jeter l'ancr devant Saint-Malo,
sous le mle. C'tait justement celui de Cartier. Je le reconnus bien,
car il portait le pavillon de commandement. Ds qu'il fut amarr, je
descendis sur la plage. Adroitement, je questionnai, j'interrogeai. Mais
impossible d'obtenir une rponse prcise. Ceux-ci disaient que le navire
tait lest d'or, ceux-l que le lest n'tait que de cailloux, qu'on
avait pris pour de l'or. Je te laisse  penser si je fis des tentatives
pour me procurer un de ces cailloux! Pas moyen. Cependant, je rdai
toute la journe sur la grve et je remarquai que la plus grande partie
de l'quipage allait  terre. Je dpchai quelques-uns de nos hommes
aprs les mariniers, afin de les enivrer et de les garder  boire toute
la nuit avec eux, s'il se pouvait. Instinctivement ensuite, je me rendis
 la taverne du pre Clovis. Le hasard me servit  souhait. On y
causait du sujet qui m'intressait. Vordec, le joaillier-armateur de la
Grand'Rue, ne voulait pas que Cartier et trouv de l'or, quand entra un
timonier de celui-ci:

[Note 23: On disait alors Saint-Servain, au lieu de Saint-Servan.]

--Jean Morbihan, sans doute, dit Georges.

--Je crois que oui. Mais cela ne me proccupe gure.

Quoi qu'il en soit, mon timonier avait justement une ppite dans sa
poche. Il la montre. Vordec la prend, va l'essayer chez lui et revient
 l'auberge en disant que c'est de l'or pur. Ma foi, marquis, je n'en ai
pas entendu davantage. Je me suis sauv comme un fol, et en deux minutes
j'tais ici.

--Tu vois que j'avais raison! fit Maisonneuve avec un sourire
complaisant.

--Tu as toujours raison, toi, marquis! rpondit Eric, d'un ton de
respectueuse admiration.

--Maintenant, reprit Georges, nous allons, comme je l'ai dit ce matin,
jouer notre grand jeu.

--C'est convenu. J'ai dj envoy nos gens en expdition, au chteau
Richeux, sur la route de Dol. Ils sont tous partis,  l'exception des
six plus robustes et meilleurs mariniers.

--Bien, dit Maisonneuve. Nous enlevons le navire de Cartier, tout charg
d'or, et nous faisons voile pour mon chteau d'cosse, o nous nous
dlivrerons aisment de nos complices...

--Mais ici? demanda Eric.

--Ici, repartit Georges avec un rire de belle humeur; ici-nous serons
morts pour les Tondeurs, aussi bien que pour les habitants de la
province. Un plan superbe, mon cher. Tu y applaudiras des deux mains. Tu
sais que j'ai convi  un dner d'adieu les jeunes gens les plus hupps
de Saint-Malo. Ils sont l en train de s'enivrer avec des beauts
faciles. Eh bien, ds que le navire sera  nous, et tandis qu'avec nos
barques tu le remorqueras silencieusement hors de la rade, je remorque
aussi la pupille de Cartier!

--Ah! elle te tient toujours au coeur! s'cria Eric, avec un geste de
dsappointement.

--Oui, rpliqua Georges d'un ton sombre, je veux la possder, et je la
possderai. Elle devait tre  moi, jeudi prochain. Mais je lui ai crit
aujourd'hui que le retour de son tuteur changeait mes dispositions;
que si elle m'aimait, j'irais la prendre ce soir, pour nous rendre 
Csembre o nous nous marierons....

--Te marier! s'exclama Eric avec un accent de stupfaction.

--Mais non, mais non... coute la fin, rpliqua Maisonneuve. Je
disais cela  cette fillette pour la dcider. Quoique souffrante, elle
m'accompagnera, j'en suis sr. Elle me suit donc. Je la place dans mon
bateau, tout prt  te rejoindre vers les Conches, o tu m'attendras;
et, donne-moi toute ton attention....

--Je ne perds pas un mot, marquis.

--Cela fait, continua Georges en souriant agrablement, je rentre ici et
mets le feu  certaine mche, communiquant avec les poudres renfermes
au rez-de-chausse de l'htel...

--O grand homme! je te comprends! s'cria Eric, enthousiasm. Tes
convives sautent avec la maison, et demain l'on croira...

--Qu'infortun, j'ai pri avec eux! On m'lvera un tombeau avec une
mouvante inscription pour rappeler le malheur qui atteignit,  la fleur
de l'ge, un homme si bon, si gnreux, si estimable, si...

La suite de cette phrase se perdit dans un dsopilant clat de rire.

Aprs une courte pause, Georges reprit:

--Mais nous n'avons pas de temps  perdre. A l'oeuvre! O sont les
hommes? La mer est tale. Il faut en profiter pour sortir le vaisseau du
port.

--Les hommes sont en bas. Ils attendent tes ordres. Comment ferons-nous
l'attaque?

--Rien de plus simple, rpondit Georges. Le navire est amarr au rivage,
m'as-tu dit?

--Oui, dans l'anse, derrire le mle, prs du Chenil.

--Parfaitement. Tu sors d'ici avec les hommes par le souterrain.
Vous montez dans une barque, et vous vous dirigez sans bruit et tout
doucement vers le brig. Moi, j'y vais  pied, en suivant la grve. Les
chiens me connaissent. Ils ne bougeront pas. Je m'approche du vaisseau.
Mon costume de garde du port loigne les soupons. J'engage la
conversation avec le marinier de faction, sur le tillac. Je lui propose
une goutte de vin-de-feu. Il accepte. Pour lui donner  boire, je passe
sur le pont du navire. L, ce joujou,--et Georges exhiba un stylet
cach sous son pourpoint,--signe  la sentinelle une commission pour
l'ternit. Aussitt vous accourez. Nous clouons les coutilles.
L'quipage est prisonnier. On largue les amarres, et...

--Bien! bien! bien! s'cria Eric, qui achevait de remonter son pistolet.
En route!

Un escalier hlicode les conduisit dans une salle infrieure, o ils
prirent une demi-douzaine d'individus, de physionomie sclrate, qui
jouaient aux ds, en buvant du _gwin ardant_.

Avec ces gens, tous arms, ils descendirent dans le souterrain que nous
avons parcouru, et dbouchrent bientt par l'issue donnant sur la mer.

La grille de fer fut referme avec soin. Georges de Maisonneuve en
prit la clef, et s'avana sur la grve, beaucoup plus escarpe
alors qu'aujourd'hui. Car bien que la ville ft aussi populeuse que
maintenant, son enceinte fortifie tait moins considrable. Et elle
reut seulement au dix-huitime sicle, en 1708, 1721 et 1737, les
dveloppements qu'on lui voit  prsent.

Le reste de la troupe des Tondeurs sauta dans un bateau, attach prs de
la grille.

Il faisait un temps sombre, brumeux. La mare, dans son plein, baignait,
en maintes places, le sentier glissant que Georges avait pris, au pied
des remparts de la ville.

Cependant il allait d'un bon pas, comme un homme  qui le chemin tait
familier.

En cinq minutes, il arriva au Chenil. C'tait, je crois, cette
maisonnette que l'on aperoit sur les anciennes Vues de Saint-Malo, prs
de la porte de Dinan. Quoi qu'il en soit, le Chenil servait de retraite
 ces fameux chiens du guet qui livrrent cours  un dicton bien
connu.

En 1158, dit l'abb Manet, on tablit  (Saint-Malo) une garde de
chiens pour la sret du port. Le nombre de ces chiens fut d'abord de
34, puis de 12  13.

Pendant le jour, on les tenait enferms exactement dans leur chenil,
situ au pied du mur de Gorge du bastion de la Hollande. Le soir,  la
fermeture des portes, le gardien les conduisait dans le port et ne les
lchait qu' dix heures, aprs le couvre-feu. Il les rappelait une heure
avant le jour.

Dans les derniers sicles, trente boisseaux de bl taient affects par
le Chapitre pour leur nourriture annuelle; les deniers de la communaut,
les dbris de la boucherie et quelques autres cures fournissaient le
reste. C'est cet usage local qui a donn naissance  la chanson de
M. Dumolet. Un accident, arriv le 7 mai 1770,  un jeune officier de
marine, qui prit dvor par ces animaux, dcida les juges baillifs,
chargs de la police du port,  s'en dfaire. Tous ces chiens furent
immdiatement empoisonns [24].

[Note 24: Histoire de la Petite-Bretagne, p. 50.]

Les terribles molosses vaguaient sur la grve, quand Georges de
Maisonneuve dpassa leur chenil.

Ils se prcipitrent en grondant  sa rencontre. Mais leurs grondements
n'avaient rien d'hostile. C'tait bien plutt une dmonstration amicale.
Plusieurs mois auparavant, le jeune homme avait entrepris de les
dompter. Il y tait parvenu, au moyen de distributions de viande, de
caresses, adroitement faites, et d'une fascination particulire qu'il
exerait sur les btes aussi bien que sur les gens.

Les chiens l'entourrent, en bondissant de joie, en agitant la queue.
Il les carta doucement et descendit derrire le petit mle, proche la
Grand'Porte, vers l'anse o le navire de matre Jacques Cartier tait 
l'ancre.

Tout se passa d'abord au gr de Georges. Il lia conversation avec
l'homme de quart aux bossoirs; se plaignit de la froide bruine qui
tombait et offrit de la combattre par un coup de vin-de-feu.

--Mordienne, a ne ferait pas de mal, dit le marinier; par malheur, je
n'en ai pas.

--Mais moi, j'en ai, camarade; un bon matelot ne s'embarque jamais sans
biscuit, dit le faux garde. Voulez-vous que je vous jette ma gourde?

--Elle pourrait tomber  la mer. Sautez plutt sur le pont.

Georges ne se le fit pas rpter.

Comme il prenait pied sur le tillac, un bruit touff d'avirons se fit
entendre.

--Qui diable accoste  cette heure? Si c'taient les Tondeux, a
ferait votre affaire, hein, monsieur le garde? dit avec un sourire le
factionnaire, en regardant par-dessus la lisse de bbord.

Le moment tait propice. Georges tira son stylet et, d'un mouvement
rapide comme l'clair, le planta dans le dos du pauvre marinier, qui
tomba lourdement, pour ne se relever jamais.

La cadence des avirons devenait de plus en plus sensible;  son tour le
chef des Tondeurs se penchait par dessus le bord pour regarder, quand
une formidable exclamation le fit tressaillir.

--Terr i ben! avait-on cri derrire lui.

Il voulut se retourner. Mais dj dix doigts, inflexibles comme l'acier,
avaient serr un carcan  son cou.

Impitoyablement, ils l'tranglaient.




                            CHAPITRE IX.

                           LE CHARIOT.


Quand, par qui fut pose la premire pierre du Chteau de Saint-Malo?
Problme, dont nos archologues cherchent encore la solution. Peut-tre,
cependant, est-il permis de hasarder une conjecture vraisemblable
sur l'poque de sa fondation. Pourquoi ne remonterait-elle pas  la
fondation de la ville elle-mme, c'est--dire au huitime sicle?
On sait que Saint-Malo occupe un lot, qu'une troite langue,--le
Sillon,--relie au continent. Par terre, la ville n'est accessible que de
ce ct. Aussitt qu'elle commena  s'lever, on dut donc songer  la
dfendre srieusement sur ce point. Une tour fut btie. Le Petit Donjon
probablement. N'est-il pas la portion la plus ancienne du Chteau?
Vauban eut cette opinion. Nous doutons qu'il se soit tromp.
L'importance des fortifications marcha de pair avec celle de la cit.
Bientt la tour isole parut insuffisante. On lui donna une soeur. Puis
d'autres encore. Une ceinture de murs les maria plus tard en un seul
groupe. Le Chteau tait constitu.

Ce ne fut pas, cependant, sans rsistance des autorits ecclsiastiques.
Prtendant  l'omnipotence dans la ville, ce chteau, ouvrage des
princes de Bretagne, portait ombrage  leurs prtentions. Suivant M.
Cunat, l'rection du Grand Donjon est contemporaine du duc Franois Ier.
Fait remarquable toutefois: ce donjon ne se voit pas sur diverses Vues
de Saint-Malo, publies dans le dix-septime sicle, pas mme sur celle
de Tassin, gographe de Louis XIII. Mais il existait alors. Rien n'est
plus avr.

En 1486, Pierre de Laval, vque de Saint-Malo, reconnat qu'au duc
Franois II et  ses successeurs appartient la garde des glises,
cathdrales et autres du duch, ainsi que le Chteau, clture,
fortification et garde de toute la ville. Il reconnat de plus au duc
et  ses successeurs le droit d'y faire btir tels difices qu'il
leur plaira, prendre tels fonds et endroits que bon leur semblera, sans
pouvoir tre empch par ledit vque[25]. Pourtant, malgr ces aveux
et concessions de Pierre de Laval, le clerg apporta toutes les entraves
possibles  l'dification du Chteau, dont le gros oeuvre ne semble
avoir t achev que vers l'an 1800.

[Note 25: Archives de Nantes. Armoire S. Cassette C.]

La duchesse Anne, d'une pit ou plutt d'une dvotion si vante, eut
elle-mme  lutter contre le mauvais vouloir ecclsiastique. Elle s'en
formalisa, elle s'en vengea. Venue  Saint-Malo, en 1503, Anne voulut
marquer son mpris de l'opposition que lui suscitaient les gens du
Chapitre et fit graver sur une des tours du chteau l'inscription
suivante, avec l'cusson de ses armes:

                      QUIC EN GROINGNE,

                         AINSY SERA,

                      C'EST MON PLAISIR.

La tour reut alors et conserva depuis le nom de Qui-Qu'en-Grogne. Mais
notre grande rvolution martela l'inscription comme l'cusson, dont on
ne distingue plus que le cartouche mutil.

Le Chteau de Saint-Malo, bien que d'une utilit militaire contestable
aujourd'hui, est un des plus beaux types de forteresse du moyen ge et
de la Renaissance. On l'entretient avec soin et l'on a raison. Pour le
curieux comme pour l'rudit, c'est un monument prcieux. Nous sommes
seulement surpris que, dans ses vastes et belles salles, on n'ait pas
pens  installer un muse. Celui de Saint-Malo est-il bien  sa place,
dans ce pavillon troit, obscur, incommode, qui lui a t assign? Quant
 nous, nous aimerions  le voir, ainsi que la bibliothque, dans le
Chteau.

Ce chteau, le populaire, toujours loquent, toujours sans s'en douter
docteur s-tropes, dans son langage l'a d'un mot caractris: il
l'appelle le _Chariot_.

Et c'est un vrai char de pierres! Caisse, roues, timon, strapontin, rien
n'y manque. Des chevaux? Non. Mais ou vient d'y atteler la vapeur. La
gare du chemin de fer est au bout du _Sillon_.

Imaginez un quadrilatre, sur un des petits cts duquel s'appuie un
triangle, voici l'ensemble, la caisse et le timon du char; quatre
tours rondes, aux quatre angles du quadrilatre formeront les quatre
roues,--roues de gant,  coup sr;--et pour sige du cocher, un
Gargantua quelconque, ledit cocher, je vous donnerai le Grand Donjon,
solidement assis au beau milieu du quadrilatre, et le dominant d'une
royale hauteur. De figure singulire, ce donjon. Il ressemble  une
moiti d'oeuf: la partie cintre regarde les champs, la mer, le port;
elle est  crneaux, meurtrires et mchicoulis; l'autre voudrait
regarder la ville, mais n'y voit rien. C'est un mur perpendiculaire,
tout d'une pice, rectiligne  sa base, angulaire  son sommet, qu'on
dirait avoir t dress, de mauvaise grce, pour masquer l'ouverture de
ce demi-ovale, partag comme d'un coup de tranchet.

Longtemps, le Grand Donjon fut  ciel ouvert. Vers le commencement du
dix-huitime sicle, on lui posa un toit, que surmonte nanmoins,  son
milieu, une tour carre de moindre dimension, flanque au nord et au sud
par deux tourelles  encorbellement.

Un escalier, en colimaon, mne au sommet de ces tourelles, d'o l'oeil
embrasse un horizon immense, et  l'entre-deux desquelles s'lance un
mt de signaux.

Si je ne me trompe, le Chteau eut autrefois deux portes: l'une  l'est
sur la campagne, l'autre  l'ouest sur la ville. A prsent il n'en a
plus qu'une, celle de l'ouest.

Cette porte franchie, vous tes dans la cour d'honneur; devant vous des
btiments crass par la masse norme du Grand Donjon. A droite, la
tour la Gnrale, avec la fontaine;  gauche, Qui-Qu'en-Grogne, et le
Petit Donjon avec des casernes et la chapelle du Chteau. Derrire,
la maison du gouverneur, puis une douve profonde, puis un jardinet
malingre, rachitique, la proie des sables et des vents; puis deux
autres tours: la tour des Dames commandant la mer, la tour des Moulins
dfendant l'arrire-port; puis enfin, des casemates, des glacis, des
braies et fausses braies, et la pointe du triangle dont j'ai parl plus
haut. Cette pointe est nomme pointe de la Galre. Tout cela sombre,
rechign, menaant, humide, suintant, glacial, un spulcre.

De nos jours, on arrive de plain-pied au Chteau. Jadis, le flot battait
partout ses murs. Un pont en pierre, de trois arches, termin par un
pont-levis, le mettait alors en communication avec la ville.

Mais ses tours et ses courtines taient moins leves que maintenant. Ce
ne fut qu' partir de 1689 qu'elles reurent les dveloppements actuels.

La mer occupait, en grande partie, la belle place Chateaubriand,
derrire la porte moderne Saint-Vincent. Toutefois, le parvis de la
chapelle Saint-Thomas offrait comme une petite esplanade vis  vis des
tours Qui-Qu'en-Grogne et la Gnrale.

Dans cet troit espace se foulait une multitude avide et turbulente, le
matin du 6 septembre 1534.

Les portes, les fentres et jusqu'aux toits des maisons taient garnis
de curieux. Une grave nouvelle circulait de proche en proche: les
compagnons, mariniers de matre Jacques Cartier, avaient apprhend,
durant la nuit prcdente, trois Tondeurs. L'un d'eux, assurait-on,
tait le chef de ces brigands; mais le fait n'tait point du tout
prouv; gnralement mme son assertion ne rencontrait qu'incrdulit.

Aussi, lorsque, vers huit heures, on vit apparatre les trois
prisonniers enchans et escorts par fine troupe de matelots, le
dsappointement fut-il universel. Ces deux pcheurs,  la mine piteuse,
et cet homme, la figure en sang, mconnaissable, l'air constern,
vtu en garde de la ville, que pouvaient-ils avoir de commun avec les
terribles Soudards, dont le nom seul faisait tout trembler  dix lieues 
la ronde?

Cependant,  l'une des croises ouvertes sur la place, ple, inquite,
frmissante, se tenait Constance.

A travers les vagues tumultueuses de la cohue, elle aperut les trois
captifs. Elle devina son amant, malgr l'trange dguisement qu'il avait
pris. Une exclamation sourde jaillit de ses lvres.

--Qu'as-tu donc, mon enfant? Sainte Vierge, comme tu frmis! s'cria
dame Catherine, qui se trouvait prs d'elle.

--Ce n'est rien, mre, rien! ne t'alarme pas, rpondit la jeune fille en
mordant fbrilement son mouchoir, pour ne pas clater en sanglots.

--Ce spectacle te fait mal. Il faut fermer la fentre, reprit dame
Catherine.

--Non, non; laisse-moi voir. Je veux voir.

--Quel bonheur que le brave Jean Morbihan se soit trouv l, continua la
femme de Cartier. Sans lui, ces misrables, le Seigneur leur pardonne!
massacraient tout l'quipage, pour s'emparer du navire. Heureusement
aussi que matre Jacques n'tait pas  bord!... Si tu te sens mieux
aujourd'hui, ma chre enfant, comme le temps promet d'tre beau, nous
irons,  mare basse, accomplir ce plerinage que nous avons promis 
Sainte-Marie-du-Laurier.

--Oui, mre, oui, nous irons... quand vous voudrez, rpliqua Constance,
tout  fait inconsciente de ce qu'elle disait, car elle n'entendait ni
les paroles de dame Catherine, ni les hues dont le peuple poursuivait
les prisonniers.

Les yeux de Constance ne quittaient point le faux garde du port,
qui, cependant, ne tourna pas la tte de son ct. La vie physique et
intellectuelle de la jeune fille tait concentre sur lui.

Elle y demeura, quand le pont-levis du Chteau se fut redress derrire
les Tondeurs.

--Ah! voici ce bon pre Jean qui rentre, dit au bout de quelques
instants dame Catherine. Viens dans la salle, ma fille. Il nous fera beau
rcit de la prise qu'il a faite. Mais pourquoi restes-tu l, immobile?
Te sentirais-tu plus mal?

--Point du tout, mre, rpondit Constance, en essayant de sourire. Je te
suis.

Les deux dames descendirent au rez-de-chausse o une nombreuse
compagnie d'amis, d'officieux et d'oisifs causaient avec Jacques Cartier
des vnements du jour.

Le vieux Jean Morbihan arrive. On l'entoure. Chacun veut savoir de sa
bouche comment cela s'est pass. Et le brave timonier recommence, pour
la vingtime fois dans cette matine, la narration de sa capture.

--J'avais quelque chose l qui m'avertissait que nous serions attaqus
dans la nuit, min Gieu, oui! dit-il en se frappant le front avec le
pouce et l'index ferms. D'abord, j'avais remarqu, dans l'auberge A
Monsieur Saint Anthoine, un particulier qui ne me revenait pas en
tout. Avec son costume de pcheur, il ressemblait  un pcheur comme
un requiem [26]  un sanglier de basse-cour. Aussi, quand je le vis
dtaler, en sournois, sans mme demander son compte, je jugeai que mon
gaillard complotait quelque mchante action. Je sortis  mon tour et
allai tendre mon branle sous l'accastillage de la poupe de notre navire.
Je veillai bien une heure ou deux, mais, ma foi, ne voyant rien
venir, je m'endormis et dormais comme un loir, lorsqu'un bruit sourd
m'veilla... trop tard, hlas! Imbcile, bte brute, je m'en voudrai
toute ma vie!...

[Note 26: Requin. Autrefois on l'appelait requiem (d'o requin), sans
doute parce que la vue de ce monstre tait un signe de mort.]

--Comment donc, mon pauvre Jean! mais il n'y il pas de ta faute, lui dit
affectueusement Cartier.

--Pas de ma faute! Matre, vous dites qu'il n'y a pas de ma faute!
s'cria le vieux Morbihan. Sauf votre respect! ce n'est pas mon opinion,
 moi. Je ne suis qu'un nigaud, un misrable, un assassin! un assassin,
le meurtrier de mon semblable, da oui!

--Allons, allons, calme-toi! reprit Cartier. N'as-tu pas sauv le
navire? et sauv peut-tre vingt hommes de la mort?

--a c'est vrai, matre; mais a n'est pas une raison, non plus, pour
m'tre laiss aller au sommeil comme un ivrogne. Je suis un maudit. Si
j'tais rest l'oeil ouvert, ce pauvre Yvon, le bon Gieu ait son me!
n'aurait pas t tu comme un chien, par ce brigand de brigand...
Matre, vous me retiendrez la moiti de ma paie, pendant notre dernier
voyage, pour lui faire dire des messes,  Yvon...

--C'est  mes frais, mon brave Jean, qu'on les dira, ces messes; je m'en
charge; continue, dit Cartier.

--Enfin, poursuivit le timonier, je saute  bas de mon branle.
J'aperois sur le pont le corps d'Yvon. Il rlait son dernier soupir.
Et prs de lui se tenait une espce de garde de contrebande. J'empoigne
mondit garde par le cou, et je serre. Il se dbat. Sans mot souffler,
nous nous roulons sur le tillac. Le vacarme fait lever nos hommes
couchs dans la batterie. Ils arrivent, en mme temps qu'une
demi-douzaine de gredins tombaient sur moi. Ah! si le sclrat que
j'aurais d trangler ne m'avait bless avec son stylet, il ne s'en
serait pas chapp un seul...

--Tu es bless! s'cria Cartier avec un accent de vive sympathie.

--Rien! matre, rien! une gratignure. L'arme a gliss sur les ctes.

--Jsus Sauveur! il faudrait vous soigner, appeler un physicien, Jean!
dit dame Catherine d'un ton douloureusement mu.

--Peuh! on en a vu bien d'autres! siffla le timonier.

--De faon que, sur six ou sept, vous n'avez pu en prendre que trois!
interrogea un des auditeurs.

--Min Gieu, oui! soupira Morbihan. Il faisait de la brume. Les autres
ont saut par-dessus la lisse et se sont enfuis dans leur barque.

--Et tu crois que ce sont des Tondeurs? demanda Cartier.

--J'en rpondrais sur ma vie, matre. Je crois bien mieux, ajouta Jean
en cherchant des yeux Constance, qui coutait, silencieuse, derrire un
groupe.

--Que crois-tu donc?

--Eh! eh! rpliqua le vieux marin; je crois, sauf votre respect,
que l'un des prisonniers, l'assassin d'Yvon, est le capitaine de ces
bandits.

--Bah! fit Cartier, en hochant dubitativement la tte.

Plusieurs personnes exprimaient des doutes. Le visage de Constance
s'altrait.

--Enfin, reprit le pre Jean, que ce soit lui ou un autre, on le saura
bientt. Une fois ces hrtiques dompts, on vous leur a solidement
amarr les poignets et les chevilles avec un bon morceau de tanin et on
vous les a affals dans la fosse aux lions, da oui... Ah! si je m'tais
veill rien qu'une minute plus tt!... Pauvre Yvon, va!...

--Tu as conduit les malfaiteurs au Chteau? s'enquit Cartier.

--Oui, matre Jacques. Oh! ils sont en sret. On en a log deux dans
la tour des Moulins, et le troisime, mon gredin  moi, dans
Qui-Qu'en-Grogne.

--Leur chef? questionna involontairement Constance.

--Min Gieu, oui; leur monstre de chef, rpondit Jean Morbihan, en
adressant  la jeune fille un regard tout  la fois attrist et colre.

--Tant mieux, si tu dis vrai, reprit Cartier. De toute manire, mon
homme, tu peux compter sur une belle rcompense. Mais, pour l'instant,
soyons  nos affaires et allons dcharger la cargaison du brig, car je
me propose de partir, dans quelques jours, pour Paris, rendre compte de
mon voyage  notre honor sire, le roi.

A ces mots, Morbihan se mit  gronder entre ses dents. Puis, tandis que
les trangers quittaient le logis de Cartier, il s'approcha de Constance
et lui dit:

--Petiote, je veux te parler, moi. Cela ne te convient pas, hein?

--Mais si, mais si, rpondit-elle en affectant une gaiet loin de son
esprit.

Le vieux marin et la jeune fille montrent dans la chambre de celle-ci.

C'tait une grande pice bien froide, bien vide  la mode du temps.
Except le vaste lit-clos, cir, luisant comme une glace, et deux
bahuts, les meubles taient rares contre les murailles laves  la
chaux. La chemine faisait face au lit. Elle ressemblait par ses
dimensions et sa profondeur  l'orifice d'une caverne. Aussi l'air, en
s'y engouffrant, y psalmodiait-il incessamment un chant lamentable. Des
sculptures, grossires imitations de fruits, essayaient de dcorer le
manteau de cette chemine. Un luth, quelques romans de chevalerie
et livres de pit sur une tagre, un miroir en fer bruni, une
demi-douzaine d'escabelles compltaient, avec un prie-Dieu gothique,
le mobilier de cette chambre, dont un lacis de solives enjolives de
peintures composait le plafond. Un carrelage de faence, blanche et
bleue, tenait lieu de parquet. Trois ou quatre pots de fleurs tentaient
vainement de combattre la nudit du local, mais en rompaient cependant
l'uniformit.

En entrant, le vieux Morbihan se jeta sur un sige. Constance sauta sur
ses genoux avec la souplesse d'une chatte et lui passa un bras autour du
cou.

--Qu'est-ce que vous avez contre moi, pre? dit-elle en le clinant du
regard et du geste.

Jean ne s'attendait pas  ces caresses. Il en fut dsarm.

Brusquement, toutefois, il s'cria, aprs quelques moments de silence:

--J'ai, min Gieu... j'ai... j'ai que je ne suis pas content de toi,
petiote... Non, pas content, en tout.

--Parlez, que vous ai-je fait? demanda Constance, s'amusant, comme une
enfant,  tresser en nattes les longs cheveux du marin.

--Ce que tu m'as fait, ce que tu m'as fait... tu es une cajoleuse!

--Aprs? dit-elle souriante.

Jean Morbihan se morignait intrieurement de sa faiblesse. Il prit son
courage  deux mains et, enlevant Constance de dessus ses genoux, il la
plaa sur une escabelle,  quelques pas de lui, pour ne point se laisser
ensorceler par ses minauderies.

--Ma fille, ta conduite est rprhensible, trs-rprhensible dit-il de
son ton le plus svre. Elle offense le bon Gieu et elle afflige ceux
qui t'aiment. Moi, le premier, moi qui t'ai leve avec cette brave
Manon, aprs t'avoir rapporte de la Terre Neuve...

--Mais, enfin, quelle faute ai-je commise? s'cria Constance d'un ton
impatient.

--Tu le sais bien, da oui, tu le sais! tu sais ce que je veux
dire. N'es-tu pas prise du bandit qui a tu Yvon?--ce que je ne me
pardonnerai jamais...non da, jamais!

--Moi! dnia l'impudente, en riant aux clats.

Le front du vieux Jean se plissa. Sa voix se fit grave, presque dure
quand il pronona ces mots:

--Ma fille, il ne faut pas mentir. J'excuserais tout de toi, car je
t'aime presque  la draison; mais pas de mensonge. Je le dteste, le
mensonge! C'est la porte de derrire des mauvaises actions. Malheur 
ceux qui s'en servent! Ils se condamnent  n'tre pas absous de
leurs pchs. Je prfrerais te savoir morte, plutt que dlibrment
menteuse!

--Mon Dieu! comme vous me dites cela, Jean! sanglota Constance.

Le bonhomme fut aussitt gagn. Il se reprocha sa raideur. Et, pour
l'attnuer, il alla prendre la jeune fille tout en larmes et la remit
sur ses genoux.

--Voyons, voyons, disait-il d'un ton mouill; ne pleure pas comme a,
ou mes yeux vont ruisseler comme des fontaines. Je n'ai pas voulu te
gronder, mais seulement t'avertir. Avoue que tu es amoureuse de... Je
vous ai surpris un jour causant derrire le pignon... da oui...

Et dans la nuit d'avant-hier, pas plus tard, comme nous venions de
dbarquer, est-ce que je ne l'ai pas vu qui sautait par la fentre,
hein? Si je ne savais que la vieille Manon tait l, terr i ben! Ah! tu
as du bonheur, toutefois, que matre Jacques ne l'ait pas aperu!... Ma
pauvre fille, il n'aurait pas pris la chose comme moi, lui! Mais tu
ne peux pouser un... enfin, tu diras ce que tu voudras, c'est un
brigand... un meurtrier... Encore si je m'tais veill une minute plus
tt, j'aurais pu douter... Min Gieu, oui! Mais l je l'ai vu, vu comme
je te vois, il a gorg...

--tes-vous sr que ce soit lui?

--Sr! repartit Jean Morbihan, en levant ses regards au ciel: Ah! que
trop sr! que trop sr!

--Et vous dites que vous l'avez vu assassinant Yvon? reprit fermement la
ruse crature.

--Vu assassinant! rpta Jean, vu assassinant!... pour a, non. Mais
quand je l'ai pris, Yvon tait mort, et pas un autre que ce Soudard...

--Enfin, vous ne pouvez jurer que c'est lui l'assassin?

Morbihan se gratta le front. Cette logique l'embarrassait.

--Non, tu as raison, dit-il au bout d'un instant. Cependant, tout
prouve...

--Eh bien, interrompit la jeune fille, enhardie par son premier succs,
vous ne devez pas, sur une prsomption lgre, accuser peut-tre un
innocent.

La rponse alla droit au coeur du vieux marin.

--Un innocent! s'cria-t-il; un innocent! Il avait encore son stylet 
la main. Non, il n'est pas innocent! Non, ce chef de...

--Qui vous a dit que c'tait le chef?...

--Je l'ai reconnu, repartit Morbihan en haussant les paules. Il
s'appelle ici, pour toi comme pour d'autres, Georges de Maisonneuve...

Constance tressaillit et promena un regard inquiet dans la chambre.

--Oh! Jean, mon protecteur, mon pre chri, ne le perdez pas; si vous
m'aimez, ne le perdez pas... Sa mort serait la mienne! profra la jeune
fille, en se glissant aux pieds du marin, qu'elle arrosa de pleurs.

--Mourir! toi! qu'est-ce que cela? que dis-tu? reprit-il tout mu, en
l'entourant de ses bras, comme pour la dfendre d'un ennemi.

--Je dis que s'il meurt je mourrai, rpliqua Constance avec une sombre
nergie.

--Mais tu voudrais donc l'pouser? fit le pre Jean d'un ton stupfait.

--Il ne s'agit pas de cela; il s'agit de le sauver. Promettez-moi de
m'aider?

--Impossible, petiote! un criminel, un pirate, le meurtrier de...

--Vous voulez donc ma mort!

--Ta mort! Terr i ben! tais-toi. Que je n'entende plus ce mot-l!

--Alors, aidez-moi  le sauver!

--Le sauver! mais comment?...

--Ah! Jean, mon ami, mon pre ador, que vous tes bon! Vous cesserez de
dire que vous l'avez reconnu...

D'ailleurs, en tes-vous certain? Vous ne le chargerez plus d'un meurtre
qu'il n'a peut-tre pas commis... et vous ne vous exposerez pas  des
remords ternels... car s'il n'tait pas coupable!... Me promettez-vous
tout cela? Vous n'tes pourtant pas mchant! vous m'aimez pourtant!

--Et tu l'pouserais? fit-il  demi vaincu.

--J'ai votre parole, n'est-ce pas? dit Constance, redoublant ses
caressantes supplications.

--Oui, si tu fais serment de ne pas l'pouser... Ah! l'enjleuse,
elle...

--Tout ce qui vous plaira!

--Que pensera de moi matre Jacques?

--Matre Jacques ne sait pas que c'est _lui!_ riposta vivement
Constance.

--Je l'ai donn  entendre....

--Mais on doute.

--Min Gieu, est-ce que tu vas m'apprendre  mentir? s'cria le pre
Jean, dont la conscience honnte se dbattait impuissante dans le rseau
de tendres arguties dont la jeune fille l'avait enveloppe.

Pour toute rponse, Constance s'enfuit dans une pice voisine en criant:

--Merci, mon bon ami Jean, j'ai votre parole!




                             CHAPITRE X.

                            L'ENLVEMENT.


Depuis quelque vingt-quatre heures, le retour de matre Jacques Cartier
formait  Saint-Malo le sujet de toutes les conversations. Contrarie
ds l'origine par la jalousie, son expdition tait encore en butte aux
mmes attaques. On en contestait la russite, dans plus d'un des
riches magasins de la ville. Les impuissants et les envieux discutaient
amrement ses mrites. Pour eux, Cartier n'avait rien dcouvert,
rien fait. Les parages qu'il venait d'explorer, on les connaissait de
longtemps. Quelle ncessit de causer tant de fracas lors de son
dpart, pour aboutir  si mince rsultat! C'tait, ma foi, bien la peine
d'implorer la bndiction de Monsieur de Saint-Malo; de faire faire la
montre de ses quipages par le vice-amiral de France; d'agiter la ville;
de mettre tout le duch en l'air! Ce Cartier, qui s'tait imagin
tre un Colomb! Un Christophe Colomb, lui! je vous demande un peu!
Orgueilleux, vaniteux, hbleur, oui!

Mais de talents? Point. De qui descendait-il, aprs tout? De Jamet, le
mari  la Jeffeline Jansart! Des gens de rien. Qui donc l'ignorait 
Saint-Malo! Son grand-pre tait un meurt-de-faim. Et lui, le petit
Jacques, il avait voulu se distinguer! trancher de l'homme important!
Belle importance, vraiment! Un pcheur de morues! Mais, parce qu'il
avait pous la fille du conntable de la cit, cette pauvre Catherine,
qu'il rendait malheureuse, c'tait une horreur! mons Cartier s'en
faisait accroire. Il voulait singer les grands seigneurs. Avec quoi,
mon Dieu! Sa fortune tait-elle si considrable? Le beau savant, d'autre
part! Il avait pris des marcassites de cuivre pour de l'or, et en avait
charg ses vaisseaux  les faire sombrer! On avait bien montr  Vordec,
l'orfvre, un petit caillou aurifre. Mais si petit,  veine si maigre!
Tout le reste, ou  peu prs, pyrites cuivreuses ou mica, bon  jeter 
la mer!

Ainsi dblatrait-on, avec force sourires malins, dans maintes boutiques
du haut commerce malouin.

Mais la masse du peuple ne jasait pas de mme. Elle aimait Cartier. Elle
rendait justice  son intrpidit,  sa persvrance. Franchement,
elle applaudissait  ses succs. Car le peuple possde un sens de
discernement exquis. On ne le peut tromper, ni souvent,-ni longtemps.
Abus un instant, il dmle bientt le leurre et ragit vigoureusement
contre lui.

Ce n'est pas que le premier voyage de Cartier et donn tous les fruits
qu'on en attendait. Ardentes taient alors les esprances attaches aux
navigations lointaines. Les richesses, les merveilles, les singularits
inoues, dcouvertes rcemment au-del de l'Atlantique par les Espagnols
et les Portugais, avaient trangement aiguis l'apptit. Tout rayonnant
de gloire, de luxe, d'clat, le sicle s'y prtait. Les pompes feriques
du Champ du Drap-d'Or ne sont qu'un chantillon du faste qui rgnait
en matre  cette poque. Nos incursions en Italie, nos rapports
avec l'Orient avaient raffin, outre mesure, chez nous le got de la
magnificence. Beau cavalier, d'une lgance inne, mais ostentatoire,
le roi donnait l'exemple; la cour suivait; et la ville, ne voulant
pas rester trop en arrire, entranait jusqu' la campagne. Prodigues
taient les dpenses, tout naturellement. Pour y subvenir, les
ressources nationales devenaient insuffisantes. Il fallait donc
s'adresser  l'tranger,  l'inconnu. Des Grandes-Indes on faisait des
rcits fabuleux. L'or, l'ivoire, les pierreries, les toffes prcieuses,
les pices, tout ce qui constitue la dlicatesse de la vie abondait.
On y marchait de surprise en surprise, d'enchantement en enchantement.
Compare  ces rgions fortunes, l'Europe tait une terre strile,
dpourvue, traite en paria par la nature. Ne devait-on pas conqurir
des contres aussi injustement privilgies, ou, pour le moins,
les dbarrasser du gnant fardeau de leur superflu? Le mobile des
explorations d'outre-mer est l. Par surcrot de charit, la religion
vint appuyer d'un prtexte sacro-saint ce dsir de spoliation. Mais
c'est le butin qu'on voulait, c'est le butin qu'on exigea des vaincus.

Longue, prilleuse, cependant, se montrait la traverse de l'Europe
aux Indes orientales. La seule route pour nous tait celle du cap de
Bonne-Esprance. Quel chemin! Colomb pensa qu'il y pourrait aller eu
cinglant  l'ouest, en la mer Atlantique. Parvenu dans le golfe
du Mexique, il se crut aux confins de l'Asie. Ses compagnons, ses
successeurs caressrent la mme erreur. Vasco Nunez qui, le premier,
dcouvrit l'ocan Pacifique (26 septembre 1813), n'en fut pas exempt non
plus. Le Vnitien Cabot et le Portugais Cortral pas davantage, ni le
Florentin Verazzani, quand ils reconnurent Terre-neuve, les ctes de la
Floride et du Labrador. La voie des Indes orientales par le nord-ouest,
les Europens l'ont toujours cherche depuis. Ils la cherchent encore.

Seulement, aux quinzime et seizime sicles, on jugeait que l'Amrique
tait une pointe du continent asiatique[27]. Tout  l'heure, nous
verrons que dans la troisime Commission, octroye  Cartier, en 1540,
par Franois Ier, il est dit que le clbre pilote a dcouvert grand
pays des terres du Canada et Ochelay, faisant un bout de l'Asie, du
cost de l'Occident.

[Note 27: Voir mon _Introduction_  l'oeuvre de Sagard.--Tross,
diteur.]

En son premier voyage, matre Jacques avait bien ctoy une partie de
cette pointe. De plus, il avait visit et dnomm diverses les. Il
souponnait l'existence d'un passage entre la Terre Neuve et la terre
de Brion; c'est--dire que Terreneuve tait une le, et que, dsormais,
pour se rendre dans le golfe Saint-Laurent, il ne serait plus ncessaire
de s'lever jusqu'au dtroit de Belle-Isle. L'vnement le lui prouva
l'anne suivante. Mais le littoral qu'il ctoya, l'archipel qu'il
parcourut en tous sens, enfin ce golfe Saint-Laurent, dont il donna
alors la description  peu prs correcte, n'taient dj plus des
mystres pour le monde maritime. Avant les Cabot, les Cortral,
les Verazzani, nombre de nos pcheurs, je l'ai prcdemment indiqu,
exeraient leur industrie dans ces parages. C'est  tort que dans sa
_Notice_, d'ailleurs trs-consciencieuse, sur Saint-Malo, M. Ch. Cunat
revendique pour Cartier l'honneur d'en avoir le premier rapport la
morue. Cartier ne dclare-t-il pas, en sa _Relation_, que, se trouvant
dans le dtroit de Belle-Isle, il avisa une grande Nave, qui estait de
la Rochelle et venue l pour faire la pche? Soyons donc impartial. Et,
sans marchander  Cartier la gloire  laquelle il a droit, ne cherchons
pas  prter  son premier voyage une valeur que lui-mme, si modeste et
si franc, n'essaya nullement de lui attribuer.

La gloire de matre Jacques n'est point en cette navigation initiale.
Elle est dans sa divination de ses dcouvertes futures, dans
sa persvrance, je le rpte. Il avait entrevu l'embouchure du
Saint-Laurent. Il pressentit l'importance de ce fleuve. Mais la saison
tait dj avance. Cartier craignit d'tre surpris par les glaces. Il
tint conseil avec ses capitaines, mariniers, matres et compagnons, et
l'on dcida, sagement, de retourner en France.

Si, au point de vue matriel, son entreprise n'avait pas t fconde,
elle l'tait largement au point de vue moral. D'abord, Cartier y avait
dploy ses nobles qualits naturelles. Il s'tait montr habile,
ingnieux, brave, dur  la fatigue, hardi au danger, fertile en
ressources dans les situations critiques. Il avait conquis l'estime et
l'admiration de ses quipages. Bien mieux, et c'est le propre du gnie,
il leur avait inocul son enthousiasme pour l'oeuvre commune.

La baie des Chaleurs ne leur et-elle apparu comme un pays plus chaud
que n'est l'Espagne et le plus beau qu'il est possible de voir, tout
couvert d'arbres magnifiques, de crales, raisins blancs et rouges,
fraises, mres, roses et autres fleurs de plaisante, douce et agrable
odeur, tous les compagnons de Cartier auraient encore renchri sur les
avantages de leurs dcouvertes. N'est-il pas dans la nature de l'homme
de vanter ses biens, les choses qu'il a faites ou auxquelles il a
collabor?

Cartier avait su se faire apprcier, aimer de ses gens. C'tait
l'essentiel. A l'envi, ils chantrent ses louanges. Et bien que ceux
qui, comme Jean Morbihan, avaient fait provision de fragments de roches
micaces ou cupriques, dans la persuasion que c'tait de l'or, fussent
tristement dsabuss, ils n'en exaltaient pas moins les bnfices de
l'expdition.

Aussi, pour les personnes dsintresses,--et c'tait la masse,--de
simple pilote, matre Jacques Cartier fut-il tout d'un coup transform
en un grand capitaine. La veille, il s'endormait dans l'obscurit; le
lendemain, il s'veillait au brlant soleil de la renomme.

Le 6 septembre, on pouvait voir notre vaillant capitaine, prcd du
clerg de Saint-Malo, bannire en tte, suivi de son pouse, de sa fille
adoptive et de tous les hommes du son quipage, sortant par la porte
B***cours et s'avanant vers le rocher du Grand-Bey.

Jacques Cartier accomplissait son voeu de faire un plerinage 
Sainte-Marie-du-Laurier, s'il revenait sain et sauf dans sa patrie.

Une foule compacte, en habits de fte, se pressait derrire le cortge.
Elle examinait curieusement et un peu railleusement deux individus,  la
figure cuivre, raye de peintures extravagantes; les cheveux dresss
en une mche sur la tte, orne de plumes, portant sur les paules un
manteau de cuir agrment de broderies en piquants de porc-pic; des
jambires et des souliers galement en peau, et galement couverts de
broderies.

A la main ils avaient un arc, des flches, un casse-tte.

C'taient Taignoagny et Domagaia, deux jeunes sauvages, amens de la
baie de Gasp par Cartier, et que, pour cette circonstance, ou avait
revtus du costume de leur tribu.

Insensibles  l'attention grossire dont ils taient l'objet, ils se
tenaient gravement aux cts de matre Jacques.

Le ciel tait radieux, l'air d'une douceur ineffable, rempli de chants,
de senteurs pntrantes. La mer, comme nerve par les chaudes caresses
du soleil, semblaient une immense cuve d'argent en fusion, dont les
flots, dissmins  et l, formaient des scories.

Ce spectacle plongeait l'me en une molle rverie. Il invitait au
recueillement.

Parvenus devant la chapelle, les membres du clerg et la famille Cartier
y entrrent. Mais elle tait trop peu spacieuse pour contenir tout le
monde. Les matelots et le reste de la multitude demeurrent au dehors,
pieusement prosterns en face du choeur du saint lieu, dont,  dessein,
on avait laiss les portes ouvertes.

La majest de la crmonie ne parut pas faire la moindre impression sur
les sauvages.

Froids, immobiles, impassibles comme des statues, ils entendirent
chanter le _Te Deum_ d'actions de grces. Mais sur un signe de matre
Jacques, ils s'agenouillrent  l'lvation du Saint-Sacrement.

Monsieur de Saint-Malo, alors l'vque Franois Bohier, donna sa
bndiction.

Cartier fit offrande  la chapelle de plusieurs gros cierges dors,
enrubanns, et d'une belle croix d'argent; puis, comme le soleil se
penchait  l'horizon, l'on rentra en ville, o les ecclsiastiques
furent processionnellement reconduits dans la cathdrale.

Timidement,  la sortie, tienne Nol s'approcha de Constance. A peine,
depuis son retour, avait-il pu prendre de ses nouvelles. Le service
l'avait retenu  bord. D'humeur accommodante, bienveillant  tous,
matre Jacques tait intraitable sur l'article discipline. Pour ses
proches parents, il n'avait pas plus de condescendance que pour les
trangers. Plus d'une fois ses beaux-frres, Jalobert et Desgranches,
se crurent en droit de se plaindre de la svrit qu'il leur tmoignait
dans les affaires du service. tienne Nol, tant de garde, la veille,
sur le navire mouill dans le port de Saint-Servan, n'avait pu venir
embrasser dame Catherine et Constance que le matin de ce jour. Encore
l'entrevue avait-elle t fort courte, car il lui avait fallu retourner
au brig, pour en diriger le dchargement, et s'apprter pour la
crmonie du tantt.

Le pauvre jeune homme brlait de se trouver en tte  tte avec
Constance. Il y avait si longtemps qu'il ne l'avait vue, qu'il ne
l'avait entretenue de son amour. Il avait tant et si passionnment
song  elle pendant ce fastidieux voyage! Puis, tonnante rvolution!
Constance qui, d'ordinaire, l'intimidait par sa froideur revche, son
air railleur, Constance s'tait montre ce matin-l bonne, affable,
sympathique, presque tendre! tienne le pensait, du moins. Pourquoi non?
Dame Catherine n'en avait-elle pas fait la remarque? Manon, mise par lui
dans la confidence de cet heureux changement, avait bien branl la tte;
mais Manon tait une vieille folle! Le plus souvent, elle radotait.

Si rien ne clt mieux la bouche aux amants que la crainte de dplaire,
rien ne leur dlie la langue comme l'ide d'tre agrables.

--Enfin, cousine, me voici libre et le plus heureux des mortels, ayez-en
la conviction! dit tienne d'un ton gaillard.

--Vraiment? fit-elle avec une grce engageante.

--Songez donc, belle cousine, que depuis cent trente-neuf jours j'tais
spar de vous.....

Un sourire malicieux effleura les lvres de la jeune fille.

Vous les avez compts, dit-elle. Ah! beau cousin, c'est d'une patience
anglique....

--Si je les al compts! soupira tienne. Eh! j'ai compt les heures, les
minutes...

--Et aussi les secondes, allons! avouez-le! s'cria-t-elle en riant tout
 fait.

--Je vois avec un vif plaisir que Constance a plus d'amiti qu'autrefois
pour notre neveu! disait  sa femme matre Jacques, qui venait 
quelques pas d'eux.

--Et moi aussi, mon ami, rpondit dame Catherine. Le caractre de
Constance s'est au reste bien amlior pendant sa maladie.

--Ils font un joli couple, poursuivit Cartier en se frottant les mains.
Ma foi, nous les marierons  mon retour de Paris!

--Heu! marmotta le vieux Jean Morbihan, a n'est pas encore fait, da
non!

--Que dis-tu, matre grognon? lui demanda le capitaine.

--Moi! oh! rien, rien en tout.

--Vous tes mchante et vous me taquinez toujours, Constance, continuait
tienne. Est-ce ma faute si je vous aim comme un fou? si nuit et jour
j'ai rv  vous pendant cette navigation de prs de cinq mois? si enfin
j'ai t cent fois sur le point de dserter mon poste pour venir vous
voir, hier?

--Et qu'est-ce donc qui vous a retenu, beau cousin? dit-elle
malicieusement.

--Ce qui m'en a empch? rpliqua tienne surpris; mais le devoir...

--Oh! le fier amoureux! qui fait passer le devoir avant l'objet de sa
flamme!

--Vous savez, cousine, comme matre Jacques est rigoureux...

--Je sais, interrompit-elle vivement, que quand on aime on ne doit plus
rien connatre que son amour!

--Mon obissance aux ordres suprieurs est une garantie de mon
obissance aux vtres lorsque nous serons maris, rpondit-il de ce ton
manir qui tait alors le comble de la galanterie.

--Maris! hlas! mon doux! gmit Constance, ce ne sera pas avant
l'Assomption prochaine.

--L'Assomption prochaine! rpta tienne bahi.

Puis, il se reprit:

--Mais vous oubliez, cousine, qu'elle est passe depuis le 18 aot
dernier, l'Assomption!

--C'est vrai, mon aim, repartit Constance avec ses inflexions les plus
caressantes; mais elle reviendra, s'il plat  Dieu, l'an prochain.

--L'an prochain! l'an prochain!...

--Las, oui! Vous savez, bon tienne, que j'ai failli prir, en vous
quittant, quand vous parttes pour la Terre Neuve. Eh bien, cher  moi,
j'ai alors fait voeu  la benote Vierge Marie de me consacrer tout
entire  elle pendant une anne, si elle pargnait mes jours.....

--Cela ne se peut! profra le jeune homme.

--Vous en doutez, tienne, c'est mal, bien mal! je vous croyais plus
religieux!

Sa voix tait altre. Elle semblait pleurer.

--Oh! pardon! pardon, Constance! dit le pauvre garon, compltement dupe
de cette comdie.

La jeune fille ne rpondit pas.

On arrivait  la maison de Jacques Cartier, o une table en fer  cheval
avait t dresse dans la salle basse, le capitaine donnant rgal, ce
soir-l,  tous ses mariniers.

Constance, au lieu d'entrer par la porte du rez-de-chausse, se glissa
dans la cour, pour monter  sa chambre.

tienne l'y voulut suivre. Elle l'arrta sur le perron.

--coutez-moi, lui dit-elle. Rien ne saurait m'empcher de rester fidle
 mon voeu. Je n'aurais qu' en faire part  matre Jacques, pour qu'il
m'encouraget  l'accomplir, loin de s'y opposer. Cependant, je dsire
que nul autre que vous ne soit dans le secret. Devrai-je me repentir de
ma confiance? Parlez, tienne.

--Mais un an! un an! faisait celui-ci avec des accents dsols.

--Oui, reprit-elle plus tendrement, en se penchant vers lui pour qu'il
songet  lui drober un baiser; oui, je mets ton amour  l'preuve, mon
doux. Car ce n'est pas tout. Il faut que ce soit toi,--toi, entends-tu
bien?--qui demandes  mon pre la permission de retarder notre
mariage...

--Oh! mais je ne pourrai jamais! s'cria-t-il, sans profiter de la
faveur qu'elle lui offrait.

--Eh bien, monsieur, si vous ne pouvez jamais faire cela pour moi, moi
je ne pourrai jamais vous pouser! rpliqua-t-elle schement.

Puis, avec une feinte brusquerie, elle ouvrit la porte, et la referma
aprs s'tre introduite dans l'appartement.

Le malheureux tienne demeura un moment atterr.

Ensuite, soucieux, rveur, il descendit dans la salle, o toute la
compagnie tait dj attable.

Le menu du repas tait simple, mais abondant. Des jambons cuits au four,
d'norme plats de fves, et de chtaignes; des pts de boeuf et de
lard; quelques cochons de lait rtis  la broche le composaient. Pour
l'arroser, du cidre et de la bire  bouche que veux-tu.

L'on mangea et l'on but, puis l'on chante des _guerz_, des _snes_,
des cantiques, tout le vieux rpertoire breton. Dix heures venaient de
sonner et les convives se disposaient  se retirer, quand les cris: Au
feu! au feu! retentirent du dehors.

--Est-ce que je me trompe! s'cria le vieux Morbihan, qui tait assis
prs de la porte.

--Non, car j'entends les varints [28] qui tintent, rpondit son voisin.

[Note 28: Cloche.]

Jacques Cartier s'tait dj prcipit sur la place.

--Mes amis, dit-il, en reparaissant au seuil de sa maison, mes amis,
accourez! le feu est en ville. Allons prter notre aide  ceux qui en
ont besoin.

Le ciel s'illuminait de clarts lugubres.

Tous les hommes, sans exception, s'lancrent  la suite de matre
Jacques.

Des clameurs assourdissantes se mlaient aux notes lentes et sinistres
du tocsin.

Constance n'avait pas assist au repas. Mais ds le premier signal de
l'incendie, elle tait venue dans la salle basse, o elle essayait de
rassurer dame Catherine, qui tremblait comme la feuille du bouleau au
souffle de la bise.

La porte du rez-de-chausse tait reste grande ouverte.

Subitement, un homme, le visage noirci comme celui d'un charbonnier, se
jeta d'un bond dans la chambre. Sans mot dire, sans qu'on et mme song
 rsister  son dessein, il enleva Constance dans ses bras et disparut
avec la soudainet de l'clair.




                             CHAPITRE XI.

                              LA PRISON.


Principal accus dans l'attaque du navire, Georges fut, sur le rapport
de Jean Morbihan, log en la tour Qui-Qu'en-Grogne. A ses deux complices
on assigna pour prison la tour des Moulins. La premire de ces tours
se dressait en face de la maison de Cartier; la seconde regardait
l'ancienne Digue ou chemin de Saint-Malo  Saint-Servan. A mare haute,
le pied des tours plongeait dans l'eau;  mare basse, il tait  sec.

Georges de Maisonneuve avait t enferm dans une pice circulaire,
vote, fort leve, tout de pierres de taille, dont une triple porte
dfendait l'entre. Un pilier norme soutenait les arceaux de la vote 
ogives. Une seule et profonde embrasure, en forme d'entonnoir, laissait
filtrer la lumire dans le cachot. Large de deux pieds au dedans, ce
trou n'avait pas plus de six pouces de diamtre au dehors. Des barreaux
de fer entrecroiss taient scells dans la muraille intrieure, comme
dans la muraille extrieure.

Ds qu'il se fut habitu  l'obscurit, presque complte, qui rgnait en
ce triste lieu, Georges en opra la reconnaissance. Ce ne fut pas long.
Nulle autre issue que les trois portes et le soupirail. Ce dernier  dix
pieds du sol. Le reste, granit, granit partout. Cet inflexible horizon
n'effraya pas trop, cependant, le chef des Tondeurs. Son esprit, comme
son corps, avait t moul avec du bronze. Tout de suite il songea  une
vasion. Par l'embrasure, elle paraissait impraticable. Ce fut vers la
porte qu'il dirigea d'abord son attention.

Cette premire porte tait paisse, fortement garnie de plaques et de
lames de fer. Mais les gonds saillaient sur les jambages. Georges eut un
sourire d'espoir. S'il en tait de mme pour les deux autres portes, il
ne serait pas longtemps priv de sa libert.

Notre homme tait garrott avec de grosses cordes. Cependant jusqu'alors
on ne l'avait pas jug prisonnier d'assez d'importance pour l'enchaner
 un anneau de fer fix dans le pilastre, au-dessus de la botte de
paille qui devait lui servir de lit.

Georges s'assit sur cette botte de paille. Il se mit  rflchir. Grce
 son dguisement, il pouvait se flatter qu'on ne reconnatrait pas en
lui le terrible capitaine des Tondeurs. On ne l'avait jamais vu,
dans Saint-Malo, qu'avec une chevelure et une barbe noires. Il tait
naturellement trs-blond. Qui donc maintenant s'aviserait de le prendre
pour le brillant cavalier qui donnait, hier encore, le ton  la ville?
Quand mme ils souponneraient son identit, ses compagnons de plaisirs
n'auraient-ils pas intrt  la nier? Est-il si plaisant d'avouer que
l'on a t l'ami d'un coquin? Restaient les gens apprhends en mme
temps que Georges. Ils taient bien lis par un serment et par leur
intrt aussi. Mais la torture...

Ceux-l parleraient. C'et t enfantillage, niaiserie d'en douter.
Il fallait-ne pas perdre un instant et travailler activement  sa
dlivrance. Heureusement, Eric n'avait pas t pris. On pouvait compter
sur son concours. Il tait bien capable d'enlever le chteau par un coup
de main, sinon de l'assiger. De toute manire, Georges ne demeurerait
pas longtemps sous les verrous.

Vers deux heures, on lui apporta une cruche remplie d'eau et un pain de
sarrasin. Georges n'avait rien mang depuis la veille. Il dvora cette
grossire nourriture et fit un somme. La nuit venue, le captif pensa
qu'il n'avait plus  redouter de visite. Alors, jetant bas sa coiffure,
par un mouvement de la tte, et la ramassant ensuite avec ses mains
dont les poignets seuls taient attachs l'un contre l'autre, Georges en
dchira la visire, qui tait assez allonge, suivant la mode adopte et
rpandue, en Bretagne, par le duc Franois II.

Cette visire renfermait un ressort et une lame d'acier tranchante.

Georges saisit la lame entre ses dents et coupa ses liens. Cela fait,
de la semelle de ses chaussures, il retira deux fines limes,--l'une
queue-de-rat, l'autre tiers-point,--et un mince caillou de silex. Dans
ses braies, il trouva du linge  demi consum et une rondelle de _cerei_
ou bougie. Georges battit le briquet, alluma sa bougie.

Ces prparatifs termins, il revint  la porte, l'inspecta avec un soin
minutieux et se mit  scier les peintures.

Doucement, l'oreille aux aguets, mais rapidement, il poursuivait son
opration, quand de sourdes rumeurs vinrent le distraire. Georges
s'arrta. Les rumeurs augmentaient. Il teignit sa lumire. Mais, grande
surprise, un flot de clart jaillit aussitt dans la prison, par le
soupirail.

Le tintement lugubre des cloches et les cris; Au feu! au feu!
devenaient distincts. Maisonneuve conjectura ce qui se passait.

--Mort de ma vie! profra-t-il gaiement; je ne me trompe pas. Ce sont
mes hommes qui ont prpar quelque incendie pour me tirer d'ici. Ils
profiteront du trouble caus par cet incendie et envahiront le chteau.
Dcidment, cet Eric est un gaillard d'esprit! Mais, de la prudence, de
la prudence! on ne sait trop ce qui peut arriver.

En se parlant ainsi, le chef des Tondeurs faisait, avec de la mie de
pain, frott sur la rouille, disparatre les traces de son travail. Puis
il cachait ses limes et ses autres outils entre les pierres disjointes
du pilier. De la mie de pain, plaque en guise de mortier dans les
fentes, achevait de les drober aux regards. Et Maisonneuve s'tendait
sur sa paille, aprs avoir, tant bien que mal, rattach ses poignets
avec un fragment de sa corde, dont l'autre bout fut fourr dans la
litire.

Le bruit dura plus de deux grandes heures. Georges coutait
anxieusement. Aux vocifrations se mlrent bientt des dtonations, un
cliquetis d'armes. La ralit se substituait aux probabilits. C'taient
bien les Tondeurs qui attaquaient la ville. loignes d'abord, les
dtonations se rapprochrent. Pendant un moment, il parut  Georges
qu'elles avaient lieu dans la cour mme du chteau. Il palpitait
d'motion, mais craignait de faire un mouvement.

Tout  coup, les lueurs qui l'clairaient du dehors cessrent de
briller. Il retomba dans les tnbres. Ensuite le tumulte s'apaisa.
Georges sentit l'esprance l'abandonner. Le grincement d'une serrure lui
rendit toutes ses fivreuses incertitudes. A travers l'ombre paisse,
les yeux du jeune homme se fixrent sur la porte. Aprs quelques minutes
d'intervalle troubles par le crissement du fer sur le fer, cette porte
s'ouvrit. Deux hommes parurent au seuil. L'un d'eux portait  la main
une lanterne et un lourd trousseau de clefs.

--Au moins, dit-il, si nous perdons les deux autres, celui-ci nous
reste.

--Ne prtend-on pas que c'est le chef de ces Soudards? demanda son
compagnon.

--a leur chef! fit avec mpris le gelier, en plaant sa lanterne sous
le visage de Georges.

--Ce n'est effectivement gure probable; nous le ferons examiner dans
quelques jours, repartit l'autre, que Maisonneuve reconnut pour le
gouverneur du chteau.

Aprs ces mots, les deux visiteurs se retirrent. D'ailleurs, on
avait d redoubler de vigilance. Georges ajourna au lendemain soir la
continuation de son entreprise. Mais le lendemain devait lui tre fatal.

De bonne heure, un gardien entra dans son cachot et lui ordonna de le
suivre. Maisonneuve devina ce qu'on voulait. Et il se repentit amrement
de n'avoir pas poursuivi, la veille, son audacieuse tentative; car il
voyait bien qu'on allait lui faire subir un interrogatoire, le soumettre
 la question. Mais les paroles du gouverneur l'avaient tromp.

Conduit dans le petit Donjon, on le fit descendre en une salle basse,
touffe, dont le sol se trouvait au-dessous du niveau de la mer. Cette
salle, carre, ne recevait d'air que par une troite imposte. Plusieurs
portes et un noir corridor en prcdaient l'entre.

Quand Maisonneuve fut introduit dans cette cave, une lampe et un brasier
clairaient ses sinistres profondeurs. On y respirait je ne sais quelle
odeur coeurante de graisse et de chairs grilles. Des instruments de
supplice, des pinces, des tenailles, des chevalets, indiquaient tout
de suite, au reste, sa destination horrible. C'tait une chambre de
torture. Elle tait sourde aux bruits du dehors, mais elle tait muette
aux hurlements du dedans.

Il y avait l cinq hommes, d'aspect plus sombre, plus farouche l'un que
l'autre: un juge-procureur, un greffier, un tourmenteur et son aide; un
physicien ou mdecin.

Le juge lisait un parchemin, le greffier taillait sa plume, le
tourmenteur et son aide faisaient rougir des fers sur un rchaud; le
physicien se chauffait les doigts  la flamme du rchaud.

Le juge s'adressa  Maisonneuve:

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit, jurez de dire la vrit.

Georges ne rpondit pas. Le procureur ritra sa question.

Mme silence.

--crivez, dit-il au greffier, que le prvenu, somm de prter le
serment au nom de la Trs-Sainte-Trinit, s'y refuse.

Se retournant vers Georges:

--Vous faites partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non, rpondit froidement l'accus.

--Vous mentez. Mais vous confesserez...

Le juge ft un signe aux bourreaux. Ils s'emparrent de Georges, le
dvtirent compltement et l'tendirent sur un des chevalets.

C'tait un fort plateau en bois, assujetti  des trteaux, long de deux
toises environ et large de deux pieds. A son extrmit suprieure, on
voyait un moulinet, assez semblable  ceux dont se servent les
rouliers pour consolider les fardeaux sur leurs voitures. A l'extrmit
infrieure taient plants deux crampons.

Georges fut attach, par les chevilles des pieds,  ces crampons; puis
couch sur le chevalet, et, par ses bras tendus de toute leur longueur,
fix, avec des cordes, au cylindre du moulinet.

Le patient tait calme, trs-ferme. Le juge haussait les paules et
le tourmenteur souriait d'un air qui semblait dire: L'imbcile! nous
saurons bien lui dlier la langue.

Le physicien se chauffait toujours les doigts; quant au greffier, il
rdigeait tranquillement son procs-verbal au bout du chevalet, dont il
s'tait fait une table.

La srnit de ces gens tait pouvantable.

--Allez! dit le procureur.

Le bourreau imprima un mouvement au moulinet. Les cordes se raidirent,
les membres et le corps de l'inculp aussi.

--Voulez-vous rpondre  mes questions? reprit le Juge.

--Oui, dit Georges d'un ton assur.

--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non.

Le juge cligna de l'oeil au tourmenteur. Aussitt la roue de
l'instrument opra un tour. Les os du capitaine craqurent. Son visage
plit, s'altra; des larmes jaillirent de ses paupires. Mais il ne
profra pas une plainte.

Le procureur renouvela impitoyablement sa question.

--Non, rpondit Georges.

--Serrez d'un cran, dit le juge.

Son ordre fut excut.

Le corps du prvenu s'tira, s'effila; partout les ctes firent saillie;
ses yeux se gonflrent, lui sortirent de la tte. Il devint livide.
Cependant aucun gmissement ne lui chappa.

--C'est un luron! dit le physicien d'un air connaisseur.

Pour la troisime fois, et de son mme accent glacial, le juge demanda:

--Faites-vous partie de la bande des brigands dits les Tondeurs?

--Non, rpliqua Maisonneuve d'une voix faible.

--Serrez d'un cran!

Le bourreau obit. Le greffier leva la tte; ce stocisme commenait 
l'intresser. Quant au physicien, il tait dans l'admiration.

L'piderme du patient se couvrait d'une sueur abondante. Ses traits
taient affreusement contracts. Ses lvres dcolores, ses prunelles
ternes, immobiles dans leur orbite.

Flegmatiquement, le juge recommena sa monotone interrogation.

--Non, souffla Georges dans un soupir.

--Que dit-il?;

--Il nie toujours, fit le greffier.

--Curieux! curieux! trs-curieux! cas exceptionnel! murmurait le
mdecin, en se penchant sur le moribond. Tiens, il a une peinture
au-dessous du sein gauche. Drle de peinture, tout de mme; quatre
poissons avec un coeur!...

--Peut-on continuer? dit le juge.

--Heu! heu! les battements du coeur baissent; le pouls est bas aussi,
trs-bas; la suffocation bien avance. Mieux vaudrait, je crois, lui
accorder quelques minutes de rpit.

--Est-il encore capable de comprendre et d'articuler un son?

--Comprendre? heu! c'est douteux!... articuler un son? je ne sais trop.

--Serrez d'un demi-cran, commanda le procureur.

On serra d'un demi-cran, et il ritra sa question.

Mais, cette fois, pas de rponse. La dernire lueur de force morale du
misrable capitaine s'tait teinte avec la dernire lueur apparente de
sa force physique.

--C'est trop! c'est trop! desserrez la machine, s'interposa le mdecin,
en versant dans la bouche du supplici quelques gouttes d'un cordial des
plus stimulants.

L'excuteur lcha sa manivelle. Maisonneuve reprit promptement ses sens.

--Je vous pose ma seconde question, lui dit le juge. Vous
reconnaissez-vous l'auteur de l'assassinat d'un marinier  bord du brig
de matre Jacques Cartier?

--Non.

--Vous m'avez bien entendu?

--Oui.

--Je vais faire exposer vos pieds au feu.

L'aide du bourreau saisit dans le brasier, avec des pinces, une plaque
de fer rouge, et la maintint  un pouce environ de la plante des pieds
de cet infortun.

--Avouez, dit le juge.

Georges fut vaincu par l'excs de la douleur. Il poussa un cri aigu, et
s'vanouit de nouveau.

--C'est assez pour aujourd'hui,  moins que vous ne vouliez le tuer; car
c'est un luron, un vrai luron, disait complaisamment le physicien, en
faisant revenir le jeune homme  lui.

Ds qu'il eut recouvr la connaissance, le greffier lui lut son
procs-verbal et lui demanda s'il savait signer. Georges rpondit
ngativement. Le scribe inscrivit cette rponse sur son dossier. Le juge
et le mdecin y apposrent leur paraphe et le captif fat rapport dans
son cachot.

Son corps tait rompu, bris. Bien des jours devaient s'couler avant
qu'il pt refaire usage de ses membres. Peut-tre mme resterait-il
estropi; car le feu avait profondment entam les chairs de ses pieds.
Mais son esprit n'avait presque rien perdu de l'lasticit qui lui tait
propre. En peu de temps, il eut retrouv sa puissante nergie.

Cependant, Georges avait fait une remarque rien moins qu'encourageante,
en se rendant  la salle de la question: c'est que les gonds de
la premire et de la seconde porte de sa prison taient scells
extrieurement, et, de plus, que ces deux portes s'ouvraient en dehors,
au lieu de s'ouvrir en dedans, comme la troisime, de telle sorte que,
si, du cachot, l'on parvenait  forcer la seconde porte, le battant
retombait sur la premire, dont il doublait, ds lors, les difficults
d'effraction.

Il fallait donc renoncer  une tentative d'vasion par cette voie.

Durant les longs jours qu'il passa couch sur la paille, Georges rumina
bien des projets. Nanmoins, au mois de dcembre il ne s'tait encore
arrt  aucun. Deux choses l'tonnaient et le contrariaient. Il n'avait
point de nouvelles de sa bande, point de nouvelles de Constance. Il
n'tait pourtant spar de celle-ci que par un bien court intervalle.
Car il n'y avait pas cent pas de la tour Qui-Qu'en-Grogne  la maison de
Jacques Cartier! Son gardien se montrait insondable, incorruptible. De
mme le physicien qui lui donnait des soins.

Savoir attendre, c'est la science de la vie. Le bandit-gentilhomme
savait attendre. Toutefois il craignait que, de nouveau, on ne le soumit
 la torture, pour le conduire ensuite au dernier supplice. Mais, fort
heureusement les autorits judiciaires taient alors partages en deux
camps,  Saint-Malo: l'un sous les ordres de l'vch; l'autre sous les
ordres du lieutenant du roi. La juridiction ecclsiastique, s'appuyant
sur ses anciens privilges, rclamait l'accus; la juridiction
laque prtendait le garder, les crimes qu'il avait commis tant,
allguait-elle, de son ressort  elle. De l une fastidieuse
contestation qui pouvait fort bien traner jusqu' ce que le misrable
qu'elle concernait s'en allt naturellement de vie  trpas.

Mais cette contestation fut profitable au chef des Tondeurs. Il lui dut
d'chapper  de nouvelles tortures et, probablement,  la mort.

Vers la fin de dcembre, sa gurison entrait dans une bonne voie. Ses
articulations avaient repris leur flexibilit, leur jeu. Il ne souffrait
plus que de ses plaies aux pieds. Elles l'empchaient de marcher, mme
de se tenir debout.

On sait que c'est encore la gnreuse coutume pour les dames
charitables, dans beaucoup de nos villes, de faire, aux grandes ftes
chrtiennes de l'anne, une sorte de plerinage dans les prisons et de
distribuer quelques douceurs aux captifs.

A la Nol, Georges vit s'ouvrir son cachot d'une manire inusite.
Il fut visit par une foule de personnes, qu'il connaissait pour la
plupart, mais qui ne le reconnurent pas. Son coeur battait chaque fois
que les portes criaient sur leurs gonds. Enfin, dans l'aprs-midi, comme
le jour baissait et comme l'ombre envahissait sa mlancolique demeure,
trois femmes arrivrent. Georges, tout de suite, se dit que Constance
tait l'une de ces femmes. Et Constance dcouvrit que c'tait lui, 
travers le tnbres et sous son dguisement.

Tandis que dame Catherine adressait,--suivant l'usage,--quelques paroles
de sympathie au prisonnier et que la vieille Manon dposait prs de
lui un petit paquet de provisions, Constance, d'une main tremblante,
laissait furtivement tomber, sur sa pauvre couche, un papier qu'elle
avait roul sous ses doigts.

Puis elles sortirent toutes trois, Constance la dernire. tait-ce un
rve? une de ces hallucinations auxquelles Georges avait t si souvent
en proie depuis son incarcration? Mais non. Le papier tait l. Georges
le sentait. Il le serrait de toute sa force; il avait peur qu'il ne lui
chappt, qu'il ne s'vanouit. Comme il lui tardait de le dplier, d'en
lire le contenu! Par malheur, on ne voyait plus assez clair dans la
prison; et le moment d'allumer une bougie n'tait pas venu. Quelqu'un
pouvait entrer encore dans le cachot. Longues, ternelles furent
les heures qui suivirent; car nous mesurons le temps plus avec nos
impressions qu'avec notre raisonnement.

Mais, le couvre-feu sonn, les rondes n'taient plus  redouter. Georges
fit de la lumire et droula le billet. Il contenait un cheveau de
soie, et ces mots seulement:

Demain ou aprs, minuit; on attendra au pied de la tour.

--Ah! s'cria le jeune homme, je suis sauv!

Cette nuit-l il dormit d'un sommeil profond.

Le lendemain, Georges se fit une plume d'un tuyau de paille, s'incisa
lgrement le doigt et crivit  Constance, sur le billet qu'il en
avait reu. Il raconta ses souffrances, peignit son tat, demanda
indirectement des informations sur ses gens; puis une corde, des limes,
de l'encre, du papier; il termina en recommandant la prudence.

Ensuite il mit une petite pierre dans le billet, les enveloppa avec un
chiffon, attacha le tout  l'extrmit du fil de soie et s'exera  le
lancer, par les barreaux,  travers la meurtrire.

Quand il fut sr de russir, il attendit l'heure dsigne.

A minuit, le fil glissait sur la paroi extrieure de la tour. Georges
retenait l'autre extrmit. Vingt minutes s'coulrent. Le prisonnier
perut une traction du dehors. Ce signal tait facile  interprter.
Georges ramena le fil  lui. Bientt il eut entre les mains une corde,
une lettre, et les objets ncessaires pour crire. La corde tait
un franc-funin, de grosseur mdiocre, mais d'une grande force de
rsistance. Elle avait quelque cinquante pieds en longueur.

Georges la cacha sous sa paille, se proposant de soulever ds qu'il
pourrait une pierre du dallage pour la fourrer dessous.

Dans la lettre, frmissante de passion exalte, Constance lui mandait,
en termes couverts, que, le soir de son arrestation, les Tondeurs
avaient mis le feu  la ville, sans doute pour essayer de briser ses
fers. Pendant la confusion, ils avaient escalad la courtine du chteau,
prs de la tour des Moulins, dlivr ses deux camarades, et ils le
cherchaient, en se battant vaillamment, lorsque les gardes taient
parvenus  les repousser. Depuis lors, les Tondeurs semblaient s'tre
loigns de Saint-Malo, car l'on n'entendait plus parler d'eux. Tout le
monde ignorait, d'ailleurs, qu'il ft leur chef. Son htel tait ferm.
On le disait parti pour un voyage lointain. Quant  elle, pendant
l'incendie, on avait tent de l'enlever. Un homme dguis, inconnu,
avait profit de ce qu'elle tait seule avec sa mre,  la maison, pour
se jeter sur Constance et l'emporter dans ses bras. Il l'avait conduite
 la Grande-Conche, dans la caverne de la sorcire Maharite, o,
succombant  ses motions, elle tait tombe gravement malade. Maharite
la ramena chez ses parents. De nouveau, elle fut prise de la fivre, du
dlire. Prsentement, sa sant se rtablissait heureusement. Elle
ferait le possible et l'impossible pour arracher Georges  son odieuse
captivit. Il pouvait compter sur le dvouement le plus absolu. Elle
n'avait pas revu son ravisseur.

--C'est Eric! ce brave Eric! murmura Georges. Il voulait, tout 
la fois, me rendre la libert et une matresse adorable! Oh! je
rcompenserai sa fidlit.




                             CHAPITRE XII.

                         TENTATIVE D'VASION.


A dater de cette nuit s'engagea entre Constance et Georges une
correspondance active. Pour intermdiaire, cette correspondance eut le
gourmette Lucas. Depuis longtemps, il tait gagn aux intrts des deux
jeunes gens. Les libralits de Georges, les caresses de Constance en
avaient fait un messager fidle. Au surplus, il ne savait de Maisonneuve
que ce que l'on eu savait gnralement  Saint-Malo. En cette
circonstance, il ignorait mme qu'il le servit personnellement.
Constance avait dit  Lucas qu'il s'agissait d'un prisonnier politique
pour qui messire de Maisonneuve nourrissait de l'attachement. Elle avait
appuy sa confidence d'un beau sol parisis, tout neuf, avec promesse
d'autres rcompenses, et le gourmette se montrait enchant de la mission
 lui confie. Elle n'tait cependant pas sans difficult ni pril
cette mission. Il fallait, durant les nuits sombres et  mare basse,
descendre, par une ancienne brche, dans les douves du chteau. Mais,
comme ces douves n'taient jamais entirement  sec, il fallait encore
jeter une planche entre la contrescarpe et le contrefort du bas de la
tour, puis s'avancer sur ce pont volant, recevoir les billets envoys de
l'intrieur de Qui-Qu'en-Grogne, les transmettre au moyen d'une cordelle
 Constance, qui attendait ordinairement  la fentre de sa chambre, et
rapporter la rponse.

On avait  craindre, et les sentinelles postes sur les deux donjons, et
la surprise d'un passant ou d'un pcheur.

Rien, toutefois, pendant deux mois, ne troubla cette intrigue. Constance
dplorait amrement le temps que la maladie de Georges leur faisait
perdre. Car son vasion tait arrte, mdite avec soin et paraissait
prsenter toute chance de succs. Mais, aussi, la jeune fille, devenue
superstitieuse, pensait  un concours secret de la Providence. Sa
mystrieuse liaison ne semblait pas souponne. Matre Jacques, tout
occup du projet d'une expdition nouvelle, dont il avait obtenu
l'autorisation par Lettres patentes, en date du pnultime jour
d'octobre, l'an 1534, matre Jacques avait bien trop  faire pour
surveiller Constance. tienne Nol s'tait bnvolement prt au dsir
de la jeune fille. On avait remis le mariage  l'automne prochain.

Peut-tre les agitations de Constance, ses inquitudes, ses
tressaillements sans motif apparent, ses frquentes promenades devant
le chteau, sa dvotion subite avaient-elles excit l'attention de
Catherine. Mais la bonne dame tait trop timide pour en chercher la
cause; trop rserve pour faire part de ses apprhensions, si elle en
avait conu. Tout allait donc, autant que possible, pour le mieux.

Emporte par la passion, Constance s'tait mme plusieurs fois, vers
minuit,  descendre de sa chambre,--ce qui lui tait maintenant facile,
la femme de Cartier habitant le rez-de-chausse depuis le retour de son
mari,--et  se rendre sur la chancelante passerelle jusqu'au pied de la
tour pour toucher le fil qui la mettait en communication avec Georges.
C'tait pour elle des moments d'extase, ses seuls moments de bonheur.
Un courant lectrique s'tablissait, vraiment, entre le prisonnier et
la jeune fille. Constance sentait son amant, elle lui parlait, elle
entendait sa voix. Pour eux, les murailles paisses n'existaient plus,
car lui aussi il savait qu'elle tait l: il la voyait, il l'entretenait
avec ardeur de leur amour, de ses esprances.

Si Georges l'et permis, la fougueuse Constance y ft venue presque
chaque nuit,  cet trange rendez-vous. Mais il tait prudent; il la
voulait prudente.

Au commencement de fvrier, ses plaies se trouvaient cicatrises. Il
chercha  raliser son projet d'vasion. D'abord il lima les barreaux
extrieurs de la meurtrire. Pour s'lever jusqu' leur hauteur, il
enfonait des tiges de fer dans les joints de la muraille. Avec de
la mie de pain, couverte de rouille, il masquait les progrs de son
travail.

Ce travail excut, il ne recula point devant l'ide de dplacer un des
normes blocs de granit dans lesquels tait perce la meurtrire.
Aprs avoir aisment descell le grillage extrieur, Georges se mit 
l'oeuvre.

Constance lui avait procur quelques-uns des outils ncessaires: des
ciseaux  froid, des leviers de petite dimension, mais de grande force;
des coins, et jusqu' une poulie pour descendre, sans bruit, la pierre
dans le cachot ds qu'elle serait dtache de son embotement.

Silencieusement, Georges besoignait la nuit; le jour il se reposait,
aprs avoir serr ses instruments sous une dalle du cachot. Il dpensa
prs d'un mois  faire jouer la pierre de taille dans son alvole.
Il tait bris de lassitude. Les plaies se rouvraient  ses pieds,
endoloris par les pnibles stations auxquelles il les soumettait
sur d'troites lamelles de fer, et quoiqu'il et soin de garnir ses
chaussures avec des tresses de paille. Ses mains, gonfles, couvertes
d'ampoules, saignaient aussi. Ses vtements tombaient en lambeaux. Mais
il n'y avait pas de temps  perdre. Ne pouvait-on  toute minute le
venir prendre pour le conduire au supplice? La vie, la libert d'un
ct, la torture, la mort de l'autre sont des artisans de courage
indomptables. Ils expliquent les prodiges d'un Latude ou d'un baron de
Trenck.

Un matin, Georges, en se jetant sur son grabat, murmura: Enfin!  ce
soir.

Toutes les mesures taient prises. La pierre remuait,  volont, dans
son encastrement. Aprs l'avoir branle, le captif tait parvenu 
introduire, dessous le bloc, cinq ou six morceaux d'acier ronds, gros
comme des tuyaux de plume. Son intention tait de les utiliser comme
rouleaux, et ils fonctionnaient trs-bien. Sans grand effort, on pouvait
chasser la pierre du dehors au dedans du cachot, avec le bras allong 
travers la meurtrire.

Cette pierre enleve, Georges passait par l'ouverture qu'il avait, si
laborieusement faite, se glissait le long d'une corde, au pied de
la tour, et joignait Constance,  quelques pas, sous le portail de
Saint-Thomas.

Ils se rendaient  sa maison, dont Georges avait une clef cousue dans
la doublure de chacun de ses dguisements; ils y prenaient deux
costumes d'homme, de l'or, descendaient sur la grve par le souterrain,
s'emparaient de la premire barque venue et gagnaient la pointe de
Dinard, o le jeune homme connaissait une retraite sre. De l, ils se
rfugieraient en cosse, aussitt qu'une occasion se prsenterait.

Les choses taient sagement prvues, sagement combines. La nuit
suivante n'aurait pas de lune. On tait dans la saison des brouillards.
Et, depuis vingt-quatre heures, une brume paisse flottait sur la ville.
Il tait peu probable qu'elle se dissipt durant la journe ou la soire
prochaine.

Nanmoins, malgr toutes ces prcautions, toutes ces chances favorables,
le chef des Tondeurs souffrait d'une anxit extrme. Il tait pris du
fivre. Il n'avait pas de repos. Sur sa couche, il se trouvait mal
 l'aise. Debout, le pav lui brlait les pieds. Ses sens taient
maladivement veills. Il percevait les moindres sons. Ces sons, si
lgers qu'ils fussent, lui causaient les plus douloureux frmissements.
En dpit de la pnombre, il voyait distinctement les rayures que la lime
avait faites aux grilles; les interstices,--si habilement dissimuls
pourtant,--produits par le descellement de la pierre, apparaissaient 
ses regards, comme de larges crevasses bantes, qui devaient fatalement
sauter aux yeux de quiconque entrerait dans la prison.

Quand arriva le gardien, apportant sa maigre pitance ordinaire, Georges
tremblait si fort que cet homme, saisi de compassion, proposa de lui
envoyer le physicien.

On pense bien que notre captif refusa cette faveur.

--Pauvre diable! murmura l'honnte porte-clefs en se retirant, il n'en a
pas pour longtemps  vivre!

Ds que le couvre-feu eut sonn, Georges termina rapidement ses derniers
prparatifs.

Le dessus de la meurtrire tait form par un lourd et long linteau,
qui s'tendait fort avant, de chaque ct, dans la muraille. Dans
l'entre-deux de ce linteau avec les pierres suprieures, Georges fixa
sa poulie. Puis, appuyant par l'embrasure sa main droite sur la face
externe du bloc, rendu mobile, il l'attira  lui. Le monolithe obit
 la traction. Quand il eut dpass, de moiti, la paroi intrieure du
mur, Georges attacha une corde dont le bout, pass dans la gorge de la
poulie; fut solidement amarr au pilier du cachot.

Notre homme alors acheva d'extraire le bloc de sa cavit; et, dfaisant
le noeud de la corde, il affala doucement l'norme pierre,  l'aide
du pilier autour duquel s'enroulait deux fois la corde et dont il se
servait comme d'un cabestan pour empcher le fardeau de choir tout d'un
coup.

Cette rude tche finie, le prisonnier eut comme un sentiment d'effroi.
L'air entrait  flots par une ouverture de dix pieds carrs.

Georges teignit la bougie qu'imprudemment il avait oubli de souffler.

Bientt le jeune homme se remit. Il empoigna la corde arrte  la
pierre, se coula par l'ouverture et opra sa descente, aprs avoir
emmaillot ses mains dans des chiffons, afin de ne les pas brler par le
frottement.

Un brouillard trs-dense le protgeait. Quelques minutes encore et
la libert lui sourirait dans les bras et par le visage de la plus
charmante des matresses.

Dj Georges avait le pied sur la planche de salut. A travers les
vapeurs, il distinguait Lucas, assis, faisant le guet sur le revers du
foss, quand un cliquetis d'armes et un bruit de pas se firent entendre.

Le gourmette prit aussitt la fuite. Georges plongea rsolument dans la
douve; mais elle tait peu profonde. La garde du chteau avait aperu
le malheureux. Malgr une rsistance acharne, il ne tarda pas  tre
rintgr dans la forteresse.

On l'enferma, accabl par la lutte qu'il avait soutenue, dsespr de
son chec, dans une des logettes du Grand Donjon,  quelque cent pieds
au-dessus du niveau de la mer.

Lucas s'tait ht de prvenir Constance; et la pauvre fille, non moins
dsespre, tait remonte  sa chambre, sans avoir remarqu qu'un
homme, post dans l'ombre au coin de la maison, observait ses
mouvements. Le gourmette allait  son tour remonter  la soupente o il
couchait dans le grenier, lorsque cet homme le happa au passage.

--Terr i ben!  nous deux, mon gars!

--Oh! monsieur Jean, mon bon monsieur Jean, ne me faites pas de mal;
pour l'amour du doux Jsus, ne me faites pas de mal! supplia Lucas
tremblant d'pouvante.

--Mchant vaurien! dit le vieux timonier d'une voix sourde; c'est
comme a que tu trompes la confiance de ton matre... lui qui t'a
gnreusement recueilli...

--Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus, monsieur Jean.

--Tais-toi et coute bien ce que j'ai  te dire... A compter de
maintenant, tu m'appartiens. Je veux que, chaque jour, tu me fasses un
rapport de ce que t'ordonnera mademoiselle Constance. Si tu y manques
ou si tu essaies de me tromper... je me charge de ta punition,
entends-tu!... Et pas un mot,  qui que ce soit, de ce qui s'est pass
ce soir, sinon!...

--Je vous jure, monsieur Jean!...

--Assez! va te coucher!

Le gourmette ne se fit pas rpter cet ordre. En un clin d'oeil, il fut
en haut de l'escalier.

Jean Morbihan le suivit, rentra doucement dans la maison, et, enfilant
un long corridor, il gagna une petite pice qu'il occupait au premier
tage, derrire celle de Constance.

--Min Gieu! il tait temps! murmura le bonhomme en fermant l'troite
croise de cette pice qui donnait en face de la tour Qui-Qu'en-Grogne.
Par bonheur, je faisais vigilante garde! Autrement les deux oiseaux
s'envolaient; da oui! En ai-je pass des nuits blanches, depuis trois
mois! Sans cette fentre, c'tait fini. La colombe filait avec le milan;
mais le pre Jean n'est pas un novice. Ce n'est pas  lui qu'on en
conte. Quand j'ai vu ma Constance, tantt nuageuse comme une tempte,
tantt souriante comme un rayon de soleil, j'ai devin qu'il y avait
anguille sous roche. Elle se levait tard, la demoiselle! Autrefois elle
tait veille ds l'aurore; donc, elle devait se coucher tard. Pourquoi
qu'elle se couchait tard? Ma foi! je l'ai espionne. Ce n'est pas un
beau mtier; mais n'est-ce pas moi qui l'ai leve? Min Gieu, oui!
Elle-est ma fille, aprs tout. J'ai eu raison. En voici la preuve. Je
me doutais bien que a en arriverait l. Hier, elle tait inquite,
remuante comme une poule qui a perdu ses poussins. Oh! oh! me suis-je
dit, Jean, mon ami, faut redoubler d'attention. On veut te jouer un
tour de passe-passe. Ne va pas t'endormir comme le jour o ce malheureux
Yvon... Ah! sans ma paresse, ma maudite paresse, il n'aurait pas t
tu... Je ne me pardonnerai jamais sa mort, da non! Enfin, messire
l'archi-prtre de Saint-Sauveur dit toutes les semaines une messe pour
le repos de son me! Mais, cette Constance! quelle endve!... et ce
polisson de Lucas!... J'aurais peut-tre du mettre, ds l'abord, un
terme  leurs manigances!... Il et t mieux d'avertir matre Jacques!
Aprs tout, pourquoi lui faire de la peine? n'a-t-il pas assez de
tracas? Constance aurait t vertement tance aussi... par ma faute!...
Moi qui l'aime tant! Ah! je n'aurais pu me rsoudre  lui causer de
nouveaux chagrins. D'ailleurs, matre Cartier n'a-t-il pas obtenu
la permission d'embarquer avec lui des prisonniers,  notre prochain
voyage? Je manoeuvrerai de faon qu'on comprendra le brigand parmi ces
prisonniers! Et, quand il sera parti, ma Constance se consolera... Ah!
les femmes! les femmes!... S'namourer d'un soudard! Y a-t-il du bon
sens! je vous demande un peu! Que tu as bienfait de ne pas te marier,
mon pauvre Morbihan!... Cette petite fille, on lui donnerait le bon
Gieu sans confession! et paf! elle allait dcamper! Mais je veillais au
grain! Et lorsque je l'ai entendue dbouquer de sa chambre, ce soir, je
me suis gliss  pas de loup derrire elle. Grce au brouillard, elle ne
m'a pas aperu. Elle s'est cache sous le portail de Saint-Thomas. Cela
signifiait quelque chose. D'autant mieux que, de ma fentre, j'avais
dj vu le gourmette se placer en vigie vers le foss du Chteau. Ah
bien! on n'enseigne pas  un vieux renard  prendre les poules. Je
me guind sur le rempart, et qu'est-ce que je distingue? un homme qui
dboulait de Qui-Qu'en-Grogne par un trou... Ah! ah! on te connat, beau
calfat... En une minute je suis au corps de garde du pont-levis et j'ai
prvenu le chef du poste... Bonne affaire, mon chapp est gob, min
Gieu, oui! Constance ne saura pas que c'est moi... Bah! dans un mois ou
six semaines nous mnerons son galant faire la cour aux sauvagesses...

Le brave timonier, qui s'tait jet sur son branle, sourit et
s'endormit, en s'adressant cette consolante rflexion.

Le jour suivant, Constance ne descendit pas djeuner. La vieille Manon
annona qu'elle tait indispose. Cette information ne surprit personne,
la jeune fille demeurant souvent au lit fort avant dans la matine,
depuis sa dernire maladie.

--Ce ne sera qu'une indisposition; mais j'ai une excellente nouvelle
 te donner; par ma Catherine, une excellente nouvelle! dit Jacques
Cartier  Morbihan; ces messieurs les notables s'assemblent aujourd'hui
 la baie Saint-Jean, afin d'y faire lecture des Lettres Patentes que
m'a octroyes Monseigneur l'Amiral, et pour fixer le jour de notre
dpart.

--Le plus tt sera le mieux, matre! Embarquerons-nous des prisonniers?

--Oui, une vingtaine qui sont au chteau. J'ai permission particulire
de les tablir sur les terres neuves. Et  propos des prisonniers, tu
sais, Jean?

--Quoi donc? rpondit ingnuement le timonier.

--Mais le tien a failli s'vader!

--Le mien? l'assassin d'Yvon?...

--Lui-mme. Mais on l'a ressaisi, au moment o il sortait de son
cachot par une norme ouverture qu'on voit trs-bien du haut des
fortifications. a doit tre un fier homme!

--L'emmnerons-nous aussi, matre Jacques?

--Si tu y tiens. J'ai le droit de choisir.

--Min Gieu! choisissez-le alors!

--Tu lui en veux toujours? dit Cartier en souriant.

--C'est le meurtrier de ce pauvre Yvon, que...

--Encore ta vieille histoire!

--Vous le prendrez, n'est-ce pas, matre Jacques?

--Mais oui. Il me faut des compagnons solides. Et il doit l'tre, si
j'en juge par ce qu'il a tent la nuit dernire!

--Pour a, c'est un rude compre, je vous le garantis. Quand je
l'attrapai par le cou, et que je l'tranglai, il n'en parvint pas moins
 me renverser sur le tillac...

--Bon, bon, dit Cartier en riant, nous prendrons ton protg  bord.
Tche cependant qu'il ne cherche pas  se venger de toi.

--Soyez tranquille, matre, je me charge de lui. Mais je vais vous faire
une prire.

--Une prire, toi? Elle est exauce. Va!

--Ne dites pas, devant dame Catherine ou Constance, que nous emmenons
cet homme.

--Quel intrt Catherine et Constance...

--Oh! des btises de femme! Je crois qu'elles l'ont visit  la Nol
dernire et qu'elles s'apitoient sur son sort; qu'elles prtendent
l'amener  rsipiscence!

--Ce n'est que cela?

--Da oui! rpondit Jean, qui ajouta  part soi: Min Gieu! que de
mensonges j'ai faits depuis hier soir, moi qui les dteste tant! Oh! je
m'en confesserai, pour le certain.

Cartier reprit gaiement:

--Tu les gtes toujours, nos dames. Eh bien! pour te faire plaisir, on
ne leur en parlera pas.

--Mais si elles vous en parlent?

--Cela te tient donc terriblement au coeur! Ah! quel chevalier courtois
tu fais,  ton ge, vieux Jean! Pour viter un bobo  ta Constance ou 
ma Catherine, tu te mettrais au feu!

--Min Gieu, oui!

--Rassure-toi; si elles m'interrogent, je rpondrai que leur favori--et
Cartier se prit  rire--ne figure pas sur mon rle d'quipage. Es-tu
content?

--Merci, matre Jacques, merci; je compte sur votre parole!

Cette causerie avait eu lieu sur le pas de la porte, tandis que dame
Catherine et sa servante apprtaient le djeuner. Aprs le repas,
Cartier et Jean Morbihan sortirent: le premier, pour se rendre  la
runion de la baie Saint-Jean; le second, pour aller faire un tour dans
le port.

La femme de Cartier monta aussitt prs de Constance. Elle trouva la
jeune fille  sa toilette.

--Je te croyais malade!

--Oh! un peu de migraine que le grand air dissipera, rpondit Constance
d'un ton trs-dgag.

Dame Catherine l'embrassa tendrement.

--Tantt, dit-elle, nous irons nous promener avec tienne. Il nous
montrera les trois navires que le Roi a mis  la disposition de ton
pre.

--Bien volontiers! Ah! ce bon tienne, comme je suis marrie de le voir
partir encore...

--Ma fille, dit affectueusement Catherine, cela t'apprendra  faire des
voeux imprudents. Si tu ne t'tais pas consacre pour un an  la sainte
Vierge, lors...

--C'est  elle que je dois mon salut!

--Je sais, mon enfant, je sais; aussi ne te fais-je pas un reproche de
ton action... mais, patiente! La patience est une grande vertu. Leur
voyage ne durera que quelques mois! L'automne prochain tu pouseras cet
excellent tienne, qui t'aime plus que je ne saurais dire.

--Et moi, penses-tu que je ne l'aime pas?

--Oui, j'en suis sre maintenant, bien sre, rpliqua dame Catherine,
compltement dupe de l'artificieuse jeune fille.

Celle-ci avait rflchi pendant la nuit et conu un nouveau plan pour
sauver son Georges. Il tait besoin de ruser, elle ruserait; d'attendre
le dpart de matre Cartier, elle attendrait. Constance fut admirable de
rsignation, d'empire sur elle-mme. Elle semblait mme prise d'un amour
sincre pour son cousin tienne Nol. La volont des femmes est  celle
des hommes comme la goutte d'eau qui tombe incessamment sur le granit
est  l'onde tout d'un coup panche sur lui. Celle-ci brille, mais
n'entame pas; l'autre use, creuse, sans se laisser apercevoir.

Tout le monde tait enchant,  l'exception de Jean Morbihan, qui ne
revenait pas de son tourdissement.

--Il se brasse quelque chose dans cette petite tte-l; bien malin qui
arracherait cette ide de ma vieille caboche, da non! marmottait-il, en
regardant, dans l'aprs-midi. Constance qui trottinait gaiement au bras
d'tienne.

On tait au mardi de la Semaine-Sainte.

Le vendredi, entre l'office du matin et celui du soir, Constance proposa
 dame Catherine de visiter les prisonniers. C'tait l'intention de
celle-ci. Aprs avoir port leurs consolations dans plusieurs cachots,
Constance, bravement, demanda au gardien ce qu'tait devenu le
malheureux qui avait tent de s'vader.

--Ah! dit le porte-clefs, ce brigand, qui a failli me faire perdre ma
place! Il est au secret, l-haut!--et l'homme indiqua d'un geste
le sombre donjon;--oui, au secret, par ordre de M. Jehan le Juiff,
lieutenant du conntable. Oh! son affaire est claire! Pendu haut et
court. Ce n'est pas moi qui le plaindrai!...

Constance sut dissimuler. Elle dissimula pendant les cinquante jours qui
sparent Pques de la Pentecte.

Ce dimanche-l, le 10 de mai, elle communia avec toute la famille de
Cartier et les quipages de celui-ci, qui appareillait et devait lever
l'ancre ds que le vent serait favorable. L'imposante crmonie avait
t clbre, dans la cathdrale de la ville, par le rvrend pre en
Dieu, M. de Saint-Malo (Franois Bohier), lequel, dit la Relation de
matre Jacques, nous donna, en son tat piscopal, sa bndiction, au
choeur de ladite glise.

Depuis le Vendredi-Saint, Constance n'avait fait aucune demande pour
revisiter les prisonniers. Elle savait que Jacques Cartier en emmenait
une vingtaine avec lui. Mais elle se croyait certaine que Georges ne
figurait pas sur la liste; car, cdant  ses instances, tienne lui
avait montr le rle d'quipage; et les vingt individus dsigns pour
la transportation taient des voleurs au petit-pied, rcemment arrts,
dont pas un n'avait mme le prnom de Georges.

Elle n'avait pu communiquer d'aucune manire avec lui. Mais Lucas
s'tait adroitement li avec le fils d'un des gardiens du chteau. Il le
faisait causer; et, l'enfant rptant ce qu'il entendait dire chez ses
parente, Constance avait appris que la sant de Georges tait assez
bonne.

Dernirement, la discipline s'tait relche  son gard. On lui
permettait de se promener, une heure on deux, dans une vaste salle,
au-dessous de son cachot.

Constance comptait sur la solennit de la Pentecte pour essayer de le
voir. Son espoir, cette fois, ne fut pas du.

Aprs vpres, elle se rendit au Chteau avec Catherine et Manon qui
portait un panier de provisions pour les dtenus. Ce panier fut l'objet
d'un examen svre. On n'y dcouvrit rien de suspect.

--Voulez-vous grimper au Grand Donjon, mesdames demanda le gelier,
aprs les avoir conduites dans les chambres infrieures.

--Vous y avez des prisonniers? fit Catherine.

--Un seul. C'est celui qui a tent cette fameuse vasion... Si vous
souhaitez de le voir.

--Oh! j'irais, volontiers, faire un tour sur le Grand Donjon, s'cria
Constance. On y jouit d'une vue admirable!

--Va, mon enfant. Mais moi je t'attendrai en bas, je suis lasse. Manon
restera avec moi. Ses jambes ne lui permettraient pas non plus une
pareille ascension.

--Alors, dit gaiement Constance, je porterai moi-mme  ce pauvre
prisonnier le reste de nos provisions!

Elle prit le panier et suivit le gardien, qui dj gravissait l'escalier
en spirale du Grand Donjon. Ils montrent, montrent, traversrent de
vastes salles, hrisses d'armes blanches, d'arquebuses et de canons.
L'escalier, de spacieux et commode qu'il tait  son point de dpart, se
rtrcit. Il devint sombre, presque noir, malais. Une seule personne
y pouvait circuler. Le porte-clefs allait le premier, Constance,
oppresse, haletante, venait pniblement derrire lui. On ne voyait mme
pas pour se conduire dans cet affreux ddale.

Le gelier s'arrta. Il ouvrit une double porte, dans un embrasement
assez profond; et, se retirant sur une marche suprieure, pour faire
place  Constance:

--Mademoiselle, c'est l qu'est notre prisonnier! dit-il en montrant un
trou, long de six pieds, large de quatre, qu'clairait un autre trou de
six pouces carrs[29].

[Note 29: Ces cachots existent encore dans le donjon du chteau de
Saint-Malo.]

--Ah! mon Dieu! s'exclama Constance pouvante...

Un fracas de chanes rsonna lugubrement.

--Oh! n'ayez pas peur, mademoiselle, dit le gardien en ricanant. Cette
fois le sclrat ne se sauvera pas! J'en rpondrais sur ma tte!

Une sorte de fantme apparaissait dans l'ombre. La jeune fille et le
spectre changrent un regard, un seul! Ils y puisrent la vie.

--Tenez, pauvre homme, et que le bon Dieu vous protge! dit Constance en
lui offrant de la viande et des fruits tirs de son panier.

Sa main gauche s'approcha des lvres de Georges, qui la baisa
passionnment. Mais, en mme temps, sa droite, prestement, retirait de
dessous sa basquine divers objets qu'elle lanait dans le cachot.

Le gelier ne pouvait voir; car il tait, comme nous l'avons dit, debout
sur un degr suprieur, et Constance, quoique trs-mince, occupait,
avec ses amples vertugadins, toute la baie de la porte de la cellule,
pratique dans la cage mme de l'escalier.

Ce mouvement avait, d'ailleurs, dur moins de temps que l'on n'en met
pour le dcrire.

Constance retira sa main, ramassa son panier et se glissa sur la marche
infrieure afin que le gardien pt refermer ses portes.

--Si vous dsirez monter jusqu'au sommet de la tour, dit-il. Nous en
sommes tout prs.

--Oh! non, je vous remercie; j'ai trop prsum de mes forces, je me sens
fatigue.

Constance redescendit. Dame Catherine la trouva ple au retour. Elle la
gronda doucement de son imprudence. C'tait si haut! L'escalier tait si
raide! Catherine le connaissait bien, cet escalier. Toute petite,
elle l'avait parcouru. Dieu sait combien de fois, quand son pre tait
gouverneur de Saint-Malo! Et dans le Donjon il existait des cachots!
Sainte Vierge, quelle horreur! leur souvenir lui faisait dresser les
cheveux sur la tte. L'hiver c'tait une glacire, l't des plombs,
comme  Venise. Le prisonnier devait-il souffrir!

En ce moment, le prisonnier ne souffrait plus. Ses tortures, ses
dceptions, ses douleurs physiques et morales, il ne les sentait pas.
Georges esprait. Quand la flamme vivifiante de l'esprance chauffe le
coeur de l'homme, il n'y a pas de misres pour lui.

Mais le chef des Tondeurs devait encore bientt tomber des rgions
thres d'un beau rve dans les abmes d'une ralit infernale.

Le soir mme de ce jour, on le tirait de sa prison pour le traner 
bord d'un navire, mouill en rade, et le plonger  fond de cale, avec
dix autres dtenus.




                           CHAPITRE XIII.

                         LE SAINT-LAURENT.


Nous l'avons dit: quoique le premier voyage d'exploration de matre
Jacques Cartier et plutt donne gain de cause  ses Zoles qu' ses
Mcnes, des esprits distingus ne l'en considrrent pas moins comme un
premier pas vers des conqutes importantes. Parmi ces natures d'lite,
citons avec honneur le vice-amiral Charles de Mouy. Son nom mrite
d'tre grav en lettres d'or au socle de la statue que la postrit
lvera sans doute, un jour,  l'illustre parrain de la Nouvelle-France.

Ds qu'il fut de retour  Saint-Malo, Cartier alla visiter son
protecteur. Il lui fit le rcit du voyage; lui prsenta les deux
sauvages qu'il avait ramens. Taignoagny et Domagaia comprenaient dj
un peu notre langue, ils pouvaient aussi la parler un peu. Ces indignes
rptrent  Charles de Mouy ce qu'ils avaient souvent dit  Cartier:
Le fleuve dont il avait aperu l'embouchure baignait,  des distances
infinies, une terre fconde et bien peuple. Le pays se divisait en
trois sections: Saguenay, Canada [30], Hochelaga.

[Note 30: Telle est la version plusieurs fois rpte de Jacques
Cartier. Elle prvalut, puisque le pays entier porta depuis lors le nom
de _Canada_. Mais, quoi qu'on ait pu dire  ce sujet, quoi que j'aie
pu avancer moi-mme en mes oeuvres prcdentes, il me parat constant
aujourd'hui qu'il n'y eut jamais, parmi les riverains du Saint-Laurent,
de pays appel Canada. Le mot est indien, puisque indien nous disons. Il
signifie collection, groupe, amas de maisons, bourgade, village si l'on
veut. On le doit crire _Kaugh-na-daugh_. Les noms de _Kaugh-na-waugh-a,
Kaugh-yu-ga, Onon-daugh-a, Kaugh-na-daugh-ga, Kaugh-ni-bas_ et d'autres
avec le mme radical ou la mme terminaison se rencontrent frquemment
dans l'Amrique Septentrionale.]

On montra  ces sauvages quelques grains d'or et de cuivre mls les
uns avec les autres. Ils surent en faire la distinction et dclarrent
qu'au, Saguenay se trouvaient des mines de cuivre; au Canada des mines
d'or. Taignoagny, qui 'paraissait avoir une connaissance exacte de la
contre, ajouta en outre que, dans l'intrieur,  l'Ouest, il y avait
une grande nation, d'individus blancs et habills comme les Franais.
Ce rapport, fait plusieurs fois  Cartier, pendant ses voyages, ne
semblerait-il pas prouver que des navigateurs europens avaient,
longtemps avant lui, rang ces ctes?

Qu'il en soit ou non ainsi, Charles de Mouy fut trs-satisfait du dbut
de Cartier. Il lui promit une nouvelle Commission et il s'employa avec
tant d'activit que, six semaines aprs, le 30 octobre 1534, l'amiral
Philippe de Chabot lui dlivrait, au nom du roi, cette Commission,
beaucoup plus large que la premire.

Dans son excellente Histoire du Canada, M. F.-X. Garneau laisse
croire que Charles de Mouy se rallia alors seulement  la cause des
dcouvertes et qu'il vint se joindre  Philippe de Chabot. C'est une
erreur regrettable. Le grand amiral eut assurment une part glorieuse 
l'entreprise, mais le vice-amiral y contribua beaucoup plus que lui. On
a vu que, lors du prcdent voyage, ce dernier passa en revue les gens
de Cartier. Pour le second, il usa de tout son crdit  la cour de
France. Et, grce  ses dmarches, grce  son influence, une foule
de gentilshommes sollicitrent la faveur de s'embarquer avec matre
Jacques, qui avait t officiellement promu au rang de capitaine.

Le mandement de Cartier, sign Philippe Chabot, et scell en plat
quart de cire rouge, portait qu'il commanderait et mnerait, aux terres
neuves, trois navires quips et avitaills pour quinze mois, afin de
parachever la navigation des contres qu'il avait dj reconnues et
en dcouvrir d'autres. Tous les soins d'affrtement des navires et
recrutement des quipages lui taient confis,  tel pris raisonnable
qu'il adviserait au dire des gens de bien et  ce congnoissans.

Enfin, on lui dlguait la surintendance gnrale de l'expdition, et
un pouvoir absolu sur les pillottes, maistres, compagnons mariniers et
aultres, qui l'accompagneraient.

Quand ces Lettres patentes eurent t lues en la baie Saint-Jean et
publies par bannye dans la ville de Saint-Malo, les ennemis de
Jacques Cartier durent crever de jalousie.

Leur rage ne le proccupa gure. Le succs ne l'enivra point non plus.
Il continua de se montrer ce qu'il tait: rserv avec ses suprieurs,
obligeant avec ses gaux, svre mais juste avec ses subalternes, bon
avec tous.

Cartier passa l'hiver en courses, tantt  Paris, tantt  Rennes,
tantt dans les ports du littoral breton.

L'anne 1538 s'ouvrit sous de fcheux auspices. Un moment Cartier put
craindre pour la ralisation du dsir de toute sa vie. Depuis quelques
annes suspendue par le trait de Cambrai (1529), la guerre se
rallumait. Le roi de France tait prt.

La mort de sa mre lui avait donn de l'argent. Jusqu'alors, nous
avions t tributaires de l'tranger pour l'infanterie. Franois venait
d'instituer les lgionnaires, ce qui fust une trs-belle invention,
dit Montluc. Je ne crains pas d'ajouter qu'elle sauva la France. Car ce
n'tait pas sans quelque raison que Charles-Quint annonait dans Rome
qu'il comptait sur la victoire et dclarait que, s'il n'avait pas plus
de ressources que son rival, il irait  l'instant les bras lis, la
corde au cou, se jeter  ses pieds et implorer sa piti [31].

[Note 31: Michelet.]

L'assassinat d'un ambassadeur par le duc de Milan fut le prtexte des
hostilits. Franois leva une puissante arme, sous la conduite de
Philippe de Chabot, car alors les amiraux recevaient tout aussi bien
le commandement des troupes de terre que de mer, et l'on se prpara
aussitt  entrer en campagne.

C'tait l'apprhension de cette campagne qui troublait la noble
satisfaction de Jacques Cartier. Un revers pouvait renverser tous les
dessins du hardi navigateur. Aussi, le printemps arriv, se hta-t-il de
terminer ses apprts.

Charles de Mouy avait mis  sa disposition trois navires: la
_Grande-Hermine_, de 120 tonneaux environ; la _Petite-Hermine_, de 60;
et l'_merillon_, de 40.

Le capitaine-gnral Jacques Cartier arbora son pavillon sur la
_Grande-Hermine_; il prit comme matre de nef Thomas Fromont. La
_Petite-Hermine_ eut pour commandant Marc Jalobert, pour matre
Guillaume Le Mari. L'_merillon_ fut plac sous les ordres de Guillaume
Le Breton et de matre Jacques Maingard.

Le 15 mai l'armement et l'arrimage des vaisseaux taient termins. Le
dimanche 16, aprs l'office divin, on consigna les quipages  bord. Il
avait t dcid de lever l'ancre ds que la brise le permettrait. Dans
la nuit du 16 au 17, une vingtaine de transports furent enferms dans
les cales de la Grande et de la _Petite-Hermine_. Et le 19, au matin, le
vent soufflant bon frais du sud-ouest, Jacques Cartier fit appareiller.

Cette fois, la solennit du dpart fut plus brillante encore que
la premire. Non-seulement les trois navires, mais la ville taient
pavoiss de flammes ondoyantes. Des milliers de curieux encombraient les
grves, les remparts et jusqu'aux toits des difices. Il en tait venu
de tous les coins de la Bretagne, de la Normandie, du Maine, mme
de l'Anjou. C'est qu'aussi la nouvelle de l'expdition avait eu du
retentissement. Un essaim de gentilshommes, avec leurs pages, s'taient
enrls sous la bannire de Jacques Cartier. A son bord, on remarquait,
entre autres, Claude de Pontbriand, chanson du Dauphin, Charles de la
Pommeraye, de Goyelle, et Jean Poullet. Sur la _Petite-Hermine_ et sur
l'_merillon_, il y avait aussi plusieurs jeunes gens considrables dans
le royaume par leur noblesse ou leur fortune.

L'animation tait grande, les esprances sans bornes. La voix imposante
du canon appuyait les joyeuses acclamations du peuple.

Cartier fit, dans le port, ses adieux  sa famille. Constance eut pour
tienne Nol de feintes tendresses, et le signal du dpart fut donn.

Les trois navires sortirent majestueusement de la rade et s'lancrent,
toutes voiles dployes, vers la Manche.

Pendant dix jours, le vent fut trs-favorable. On navigua de conserve.
Mais, le 20 mai, il s'leva une tempte affreuse, qui dura en ventz
contraires et serraisons, autant que navires qui passassent jamais la
mer, eussent sans amendement. Le 25, les trois vaisseaux se perdirent,
pour ne se retrouver qu'au, rendez-vous qu'ils avaient pris,  la terre
neuve.

Georges avait t embarqu, avec dix autres prisonniers, sur la
_Petite-Hermine_. Il y tait connu sous le nom de Philippe, ayant adopt
ce nom lors de son arrestation.

On peut juger de sa stupeur quand il se vit claquemur  fond de cale,
avec dix voleurs de la pire espce. Cette stupeur fut d'autant plus
grande que, quelques minutes auparavant, Georges s'tait nergiquement
rattach  l'espoir d'une libert prochaine. Dans l'un des fruits que
lui avait donns Constance, il avait trouv un billet trs-adroitement
introduit. Ce billet relevait son courage. On s'occupait de lui. On
avait un plan d'vasion. Un gardien tait  demi gagn. Georges devait
limer ses fers, avec un ressort d'acier enfonc dans un autre fruit.
Bientt, il recevrait une nouvelle visite.

Outre cela, Constance avait encore pu lui jeter,  la drobe, le
lecteur s'en souvient, quelques limes et une pelote de ficelle, fourres
sous sa basquine.

Quand on vint le prendre pour le mener  bord de la _Petite-Hermine_,
Georges s'abandonnait donc encore  de charmantes perspectives. Le choc
fut rude comme un coup de massue; car, tout de suite, notre homme avait
compris la peine  laquelle il tait condamn. Condamn, non; destin,
plutt. Nul jugement n'avait t rendu contre lui. Comme il tait un
sujet de discorde pour l'autorit civile aussi bien que pour l'autorit
religieuse, chacune avait accept avec plaisir l'occasion de s'en
dbarrasser, par un moyen terme, sauvant l'amour-propre de la
corporation. Et on l'avait inclus parmi les dtenus que matre Jacques
Cartier emmnerait par-del l'Atlantique.

Un instant, Georges plia sous le poids de cette ruine si prompte, si
inattendue, si crasante de ses aspirations nouvelles. Autour de lui, on
riait, on causait, on chantait. Ses compagnons chappaient au gibet.
Ils taient ravis du voyage qu'ils allaient faire. C'tait pour eux
un voyage d'agrment. L'arrive de Georges ou plutt de Philippe--nous
devrons l'appeler dsormais ainsi--leur dplut. Ils se connaissaient
 peu prs tous. Ils ne le connaissaient pas. Ils le prirent pour
un espion. Son manque de familiarit, sa hauteur contriburent  les
entretenir dans cette opinion. Ils rsolurent de lui faire la vie dure.
Et dure, assurment, elle tait assez dj, dans cet troit espace,
priv de la quantit d'air et de lumire suffisants  la sant, o ils
taient enchans, entasss, parmi les barriques de goudron, les vieux,
cordages, les espars, les ferrements, tous les lourds objets qui ne sont
pas d'une utilit immdiate dans un navire. Avec cela, des lgions de
souris et de rats, une puanteur, une incommodit insupportable.

Tout d'abord, Georges avait song  se rvolter avant qu'on ne levt
l'ancre. Il avait emport ses limes et son ressort, cachs dans sa
chaussure. Mais tout de suite aussi, il dcouvrit qu'il ne serait
pas second par ses co-captifs. Ceux-ci manquaient d'audace. Bons 
commettre les crimes qui n'exigeaient que la ruse ou la supriorit du
nombre, ils eussent recul devant une action d'clat, exigeant quelque
bravoure. Leur sort, du reste, leur paraissait plutt digne d'envie que
de regret. Dans de telles conditions, il n'y avait point  compter sur
eux.

Bien malgr lui, Philippe replia les ailes de son imagination. Mais
il lutta contre l'abattement, et s'en remit au temps du soin de sa
destine.

Quand l'on fut en pleine mer, le capitaine Marc Jalobert fit assembler
les prisonniers sur le pont. L, il les informa qu'on allait les dlier,
qu'ils vaqueraient au service du navire, comme matelots, mais que, si
l'un d'eux faisait la moindre rsistance, il serait sur-le-champ pass
par les armes.

Cette dclaration ne pouvait manquer d'tre bien accueillie par les
misrables dtenus. On les mit en libert, et on les distribua dans les
diffrentes escouades de l'quipage. Ils partagrent, ds lors, chaque
jour, le travail et les repas des matelots; mais le soir, on les
verrouillait dans la cale, o ils couchaient.

Philippe n'tait point novice dans l'art nautique. Il y avait mme des
notions assez profondes, qui le firent remarquer par le capitaine et
lui valurent quelques faveurs. La suspicion en laquelle le tenaient ses
compagnons s'en accrut. Tout en subissant sa supriorit, ils couvaient
contre lui une haine, se manifestant chaque fois que l'opportunit se
prsentait.

Un jour, tienne Nol, qui occupait sur la _Petite-Hermine_ un grade
quivalent  celui de garde-marine, cr plus tard par Louis XIV,--un
jour, tienne Nol commanda  Philippe une manoeuvre assez dlicate.
Dans son empressement pour l'excuter, le transport glissa et tomba
tout de son long sur le pont. Les tmoins de cette scne se mirent 
rire. Mais un des co-dtenus de Philippe fit mieux: arm d'un faubert,
il pongeait le pont qu'on venait de laver. Cet individu avait conu une
inimiti toute particulire contre Philippe. Le voyant tendu, il crut
de bonne plaisanterie de lui pousser son faubert dans le visage.

Dj irrit par les lazzis que sa chute avait provoqus, Philippe
saisit le couteau qu'il avait  sa ceinture, et, cdant  un accs de
colre-aveugle, il en porta un coup  l'insulteur. tienne Nol se jeta
entre Philippe et sa victime. Sans rflexion, celui-ci leva son couteau
sur tienne. Aussitt, il fut apprhend et solidement garrott.

Le procs du coupable eut lieu  l'instant, en prsence des mariniers
et des transports. La blessure faite par Philippe tait lgre. Mais
il avait menac d'un couteau son suprieur, terrible devait tre le
chtiment. Rigoureusement applique, la loi le condamnait  mort. Par
bonheur, tienne Nol intercda pour lui. Et Marc Jalobert consentit 
le traiter, non comme un banni criminel, mais comme un matelot.

Quoique, d'aprs la Coutume, Philippe et trois repas, c'est--dire une
journe, pour reconnatre sa faute, il prfra l'avouer immdiatement.

Alors, le capitaine Jalobert, s'tant fait apporter un vieux livre
couvert en parchemin, dit,  voix haute:

--Je jure, par les Saints vangiles, que ce que je vais lire est la loi:

Le marinier frappant ou levant son arme contre son matre sera attach
avec un couteau bien tranchant au mt du navire par une main, et
contraint de la retirer de faon que la moiti en demeure au mt
attache[32].

[Note 32: Jugement d'Olron.--_Histoire de la Marine _, par E. Sue.]

La lecture de cet arrt fit frmir toute l'assistance. Seul, peut-tre,
le coupable ne tremblait point.

--Je demande grce pour lui! s'cria tienne, les larmes aux yeux.

--Il faut que la justice ait son cours, rpondit froidement Marc
Jalobert.

Cependant, il se consulta avec un officier et reprit:

Comme, jusqu' ce jour, le condamn a donn maintes preuves de son bon
vouloir et de sa bonne conduite, et par considration pour la requte de
l'offens, nous ordonnons que Philippe soit seulement fix par la main
au mt avec un couteau, et qu'il retire sa main comme il l'entendra,
mais sans arracher le couteau. Qu'on le lie!

--C'est inutile, dit Philippe, en appliquant le revers de sa main gauche
ouverte contre le mt principal.

Toutefois, il tait trs-ple. Des gouttes de sueur perlaient  son
front.

L'quipe de service tira au sort pour savoir qui serait le bourreau.

Marc Jalobert remit  l'homme dsign un poignard finement affil.

Celui-ci, frissonnant, comme l'assemble entire, prit l'arme et
s'approcha du coupable.

--Dpche! dit Philippe.

L'autre visa et, sans pouvoir s'empcher de fermer les yeux, cloua, d'un
coup sec, la main au mt.

L'arme tait entre en pleine paume. On n'avait pas entendu un cri.
Mais, quand l'excuteur rouvrit ses yeux, ainsi que beaucoup des
spectateurs, la main sanglante de Philippe pendait au ct du supplici.
Elle tait tranche entre les mtacarpiens et les deux doigts mdians.

On donna au patient un lambeau de voile, il en entoura sa blessure et
descendit dans le faux-pont o le barbier du navire lui fit un premier
pansement.

Le mle courage tmoign par Philippe en cette circonstance augmenta
la considration dont il jouissait dj parmi les mariniers de la
_Petite-Hermine_ et dtruisit les injustes prventions de ses
co-dtenus. Bien plus: ils l'admirrent. Tacitement ils le reconnurent
pour leur chef. La raction fut tellement spontane, tellement violente
que, le soir de ce jour, ils auraient accabl de mauvais traitements
celui qui l'avait injuri, si Philippe ne se ft gnreusement
interpos.

Sa plaie tait cicatrise quand, le 26 juillet, la _Petite-Hermine_,
accompagne de l'_merillon_, arriva dans la baie des Chteaux,
aujourd'hui dtroit de Belle-Isle, sparant l'le de Terreneuve du
Labrador. Ds le 7 de ce mois, Jacques Cartier avait touch  l'le
aux Oiseaux, o il avait chass et charg deux barques de macareux,
guillemots et pingouins. Le 28, il tait entr dans le havre de
Blanc-Sablon, en la baie des Chteaux, lieu du rendez-vous gnral.

Les trois navires runis, on fit du bois et de l'eau; puis, le 29, on
dmarra  l'aube du jour, pour passer oultre.

L'escadrille revit une partie des les et ctes qui avaient t
dcouvertes en 1534; le 31 juillet, elle eut connaissance du cap
Tiennot,  prsent Mont-Joli. Le 1er aot, un gros temps fora Cartier
de se rfugier dans le port Saint-Nicolas, sur la rive nord du golfe.
Il y planta une croix de bois pour marque. Dans son _Histoire de
la Nouvelle-France_, le pre Charlevoix place ce port au 49 25' de
latitude. Et il ajoute que c'tait la seule localit qui, de son temps,
conservt encore le nom dont l'avait originairement baptise Jacques
Cartier.

Quittant ce port le 7, et rangeant le rivage septentrional, la flotte
embouqua, le 10 aot,--jour  jamais mmorable dans les annales du
Canada,--une grande baye, plaine d'ysles et bonnes entres et passaige
de tous ventz qu'il savait faire. En l'honneur du saint dont c'tait
l'anniversaire, Cartier donna le nom de Saint-Laurent au golfe, ou
plutt, dit Hawkins [33],  une baie situe entre Anticosti et la
rive nord, d'o le nom s'est tendu, avec le temps, non-seulement  ce
clbre golfe entier, mais au superbe fleuve du Canada dont il forme
l'embouchure.

[Note 33: _Picture of Qubec_.]

Depuis que l'on s'tait rassembl, le temps se maintenait au beau, la
sant des quipages tait excellente. Ils admiraient  l'envi le profond
azur du ciel canadien, qui rappelle celui de l'Orient, la beaut des
arbres, la richesse naturelle des campagnes et la varit des animaux
qui se montraient sur les plages, des oiseaux qui sillonnaient l'air,
des poissons qui s'battaient dans les eaux profondes et diaphanes du
golfe.

Un des deux sauvages, ramens par Cartier dans leur pays, fut alors
envoy sur la _Petite-Hermine_, pour y servir d'interprte. C'tait
Taignoagny, esprit remuant, ambitieux, qui, plus d'une fois, avait
donn des indices trop manifestes de sa malveillance secrte pour les
Faces-Ples.

Il entendait et parlait assez couramment le franais. Aussitt qu'il
arriva  bord, Philippe chercha  s'insinuer dans sa faveur. Il y
russit.

Le 12, Cartier reprit la mer et gouverna  l'ouest. Il s'en vint qurir
ung cap de terre devers le su et, le 18, jour de l'Assomption, il
longea une grande le, dont ce cap faisait partie, laquelle il dnomma
d'aprs cette fte, mais qui depuis fut appele Anticosti, sans doute
par corruption de son nom indien Naticosti[34].

[Note 34: Voir mes _Requins de l'Atlantique_.]

Hardiment ensuite, les trois vaisseaux, arrondissant l'le au sud-est,
refoulrent le courant du Saint-Laurent; mais fidle  son systme
d'observations topographiques, le capitaine-gnral de la flotte
cinglait alternativement d'une rive  l'autre pour ne rien laisser
passer inaperu.

On parcourait ainsi les paysages les plus divers, les plus pittoresques.
Le spectacle des sauvages, de leur habillement, de leurs armes, de leurs
huttes, de leurs usages, de leurs jeux, tait  chaque heure pour nos
Franais des sujets fconds de discussion. Ils tombaient de surprises en
enchantements.

Aprs avoir doubl la pointe occidentale d'Anticosti, Cartier renvoyait
ses nefs dans le chenal nord pour l'explorer, reconnaissait, le 19
les les Rondes, o des bataillons presss de morses [35] confondaient
d'tonnement les volontaires de l'expdition; enfin reprenant sa route 
l'ouest, le hardi pilote poussait, le 1er septembre, une pointe dans le
fleuve Saguenay, une des merveilles de cette merveilleuse contre, o
toutes ces choses taient, pour nos aventuriers, frappes au coin de
l'tranget la plus saisissante.

[Note 35: Et non d'_hippopotames_, comme le pense M. Charton. Des
hippopotames au Canada!]

L commenaient le royaume et terre de Saguenay. A l'aspect de ce
pays, Philippe conut une ide bizarre qui le fit sourire et dont il ne
tarda gure  tenter l'excution.

La terre de Saguenay s'tendait jusqu' une le qu'on appela l'le aux
Coudres,  cause des arbustes de cette espce dont elle est paissement
borde.

Continuant d'aller  mont le fleuve Saint-Laurent, Cartier atteignit,
le 7, une nouvelle le, qui a environ dix lieues de long et cinq de
large et qui reut, parce qu'on y trouve force vignes, le nom d'le de
Bacchus, chang plus tard en celui d'Orlans. Les naturels accoururent
pour voir les trangers. Ils apportaient des poissons, du gros oeil
(mas) et des melons exquis. Cartier leur fit bon accueil, et distribua
des prsents qui parurent leur causer grand plaisir.

Domagaia et Taignoagny furent mis  terre. Ils servirent d'interprtes
entre les nouveaux venus et les indignes. Alors, clatrent
ostensiblement les mchantes dispositions de Taignoagny pour les
premiers.

Le lendemain, apparurent douze barques, charges de sauvages. Dans l'une
de ces barques se tenait l'Agouhanna ou seigneur du Canada. Il eut un
long entretien avec les truchements, ses compatriotes. Puis il baisa les
bras de Cartier. On le rgala de vin et de pain, lui et sa bande; de
quoy furent fort contents, et il se retira  Stadacone, son village,
plant sur un rocher,  quelques lieues de distance.

Le capitaine-gnral dcida d'tablir, dans ces parages, un quartier
gnral.

Avec ses bateaux il inspecta la cte toute festonne de pampres et
de raisins mrs et alla atterrir en une petite rivire, qu'il nomma
Sainte-Croix, parce que le jour de cette fte il y dbarqua.

C'tait le 14 septembre.

Cartier, ayant trouv le lieu propice pour mettre ses navires en
sauvet, les retourna chercher. La Grande et la _Petite-Hermine_ furent
affourches dans ce havre. L'_merillon_ jeta l'ancre non loin de l,
mais dans le Saint-Laurent, et l'on entra en rapports intimes avec les
indignes. En tmoignage d'amiti, l'Agouhanna, nomm Donnacona, offrit
 Cartier sa nice, une petite fille de dix  douze ans, et deux jeunes
garons. Le capitaine rpondit par le prsent de deux pes et deux
bassins d'airain. Les sauvages, ravis, chantrent et dansrent.
Puis ils demandrent, comme faveur, qu'on leur fist ouyr les canons.
Cartier consentit. Il commanda qu'on tirast une douzaine de barges avec
leurs boulletz, le travers des boys.

Repercuts par cent chos, les roulements de l'artillerie branlrent
aussitt l'espace. De quoy, dit la _Relation_ de matre Jacques, les
sauvages furent si estonns qu'ils pensaient que le ciel feust cheu sur
eulx et se prindrent  hucher et hurler et trs-fort, que semblait que
Enfer y feust vuide.

Les gentilshommes franais riaient  gorge dploye de cette
panique. Jacques Cartier se promenait gravement sur le tillac de
la _Grande-Hermine_, en mditant des dcouvertes nouvelles; un homme
l'examinait silencieusement du gaillard d'avant de la _Petite-Hermine_.
Cet homme tait Philippe, qui machinait en sa tte un complot pour le
dpouiller de sa gloire et devenir le chef de l'expdition on bien
se dbarrasser de Donnacona et se faire reconnatre Agouhanna par les
sauvages.

Tout  coup, Taignoagny accourut, et d'un air et d'un accent furieux il
s'cria:

--_Agojuda! Agojuda_[36]! les tonnerres de votre cabane flottante,
l'_merillon_, ont tu deux _Visages-Rouges_.

[Note 36: Tratre! tratre!]




                            CHAPITRE XIV.

                             TERR I BEN!


--coute-moi bien, gourmette!

--Je vous coute, monsieur Jean.

--Tu te rappelles mes ordres, ce certain soir,  Saint-Malo...

--Oh! oui, monsieur Jean.

--As-tu tenu ta promesse?

--Dame, monsieur Jean, je vous ai dit tout ce que je savais. Aprs
l'affaire, mademoiselle Constance...

--Ne prononce pas son nom, gourmette.

--Je ne le prononcerai plus, monsieur Jean.

--Continue.

--Je vous disais, monsieur Jean, que mademoi...

Lucas s'arrta court, ptrifi par un geste irrit du vieux timonier.

--Enfin, reprit-il au bout d'un instant,  compter de ce jour, elle
ne me dit plus rien, et puis vous savez bien que le capitaine Jacques
m'emmena avec lui et Charles Guyot, dans ses voyages pour affrter nos
navires.

--Je sais a, da oui! mais ce que je ne sais pas, c'est pourquoi tu
regardes si souvent et avec une mine si drle ce dport qu'on nomme
Philippe et qui est  bord de la _Petite-Hermine_.

--Ah! monsieur Jean, monsieur Jean, profra Lucas  voix contenue et en
promenant autour de lui un regard inquiet.

--Qu'est-ce que tu as  trembler comme une poule mouille!

--C'est, monsieur Jean, monsieur Jean...

--Dmarreras-tu?

--Je crois, monsieur Jean, que ce Philippe, c'est monseigneur Georges de
Maisonneuve ou... le diable.

--Peut-tre bien l'un et l'autre, murmura Jean Morbihan en se signant.

Puis haussant le ton:

--Qu'est-ce qui te fait supposer a, gourmette?

--Ah! monsieur Jean, je l'ai bien reconnu. A Saint-Malo, il se teignait
les cheveux et la barbe. Je l'ai surpris un jour que je lui apportais un
billet de madem...

--Pssst!

--Puis il a une marque, une lentille...

--Une marque? o?

--Au bout de l'oreille gauche, tout comme mad...

--Veux-tu te taire, gourmette! Qui est-ce qui t'a dit que Constance
avait une marque  l'oreille?

--Dame! monsieur Jean, si je ne l'avais pas vue, dit

Lucas, baissant les yeux et roulant d'un air embarrass son bonnet entre
ses doigts.

--Tiens! c'est vrai qu'ils ont tous deux le mme signe!... c'est
singulier... bien singulier a, marmotta le timonier d'un air songeur.

Ensuite il ajouta en souriant, comme s'il repoussait de son esprit une
rflexion saugrenue:

--Bast! des ides  moi, des btises!

Et s'adressant  Lucas:

--As-tu bien remarqu, gourmette, que ce Philippe quitte frquemment ses
compagnons, quand nous coupons du bois sur le rivage?

--Oui, monsieur Jean. Il s'en va en cachette du ct de Stadacone.

--Eh bien, aujourd'hui, s'il s'carte, tu tcheras de le suivre en
cachette aussi et de dcouvrir ce qu'il va faire du ct de Stadacone.
As-tu entendu?

--Oui, monsieur Jean.

--Voici les hommes de la _Petite-Hermine_ qui s'affalent dans leurs
barques, et justement notre gaillard qui enjambe le plat-bord. Va. Au
retour, tu me diras ce que tu auras appris.

Ce dialogue avait eu lieu sur le tillac de la _Grande-Hermine_ par une
de ces splendides matines de la fin de septembre comme l'on n'en voit
gure que dans l'Amrique septentrionale, et au milieu de l'un des sites
les plus ravissants que je sache [37].

[Note 37: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Jacques Cartier avait, nous l'avons dit, mouill ses deux principaux
navires  l'entre de la rivire Sainte-Croix, appele actuellement
Saint-Charles, en l'honneur de Charles de Boue, grand vicaire
de Pontoise, fondateur de la premire Mission de Rcollets  la
Nouvelle-France.

Un promontoire gant, alors aigu, courb  son extrmit comme le bec
d'un oiseau de proie, se dressait sourcilleusement entre cette rivire
et le Saint-Laurent, vis  vis l'le de Bacchus. Ainsi qu'un nid
d'aigle, au sommet de ce promontoire granitique, tait perch Stadacone,
rsidence de Donnacona, chef puissant chez les sauvages qui peuplaient
le littoral du Saint-Laurent, mais soumis, je crois,  l'Agouhanna
d'Hochelaga, dont nous parlerons bientt.

Qubec [38], une ville civilise, remarquable par plus d'un monument
artistique, par l'exquise urbanit de ses habitants, leur bon got, leur
hospitalit clbre dans le monde entier; Qubec, capitale qui pourrait
dignement soutenir la comparaison avec plus d'une mtropole europenne;
Qubec, par la nature et le gnie humain, le Gibraltar de l'Amrique
septentrionale, remplace maintenant l'humble bourgade indienne. Soixante
mille individus intelligents, actifs, enfivrs de l'amour du progrs,
ont, en trois sicles, sur ce roc aride, mais imposant, dominateur,
substitu leur personnalit puissante  quelques centaines d'tres
misrables, barbares, engrens dans la routine, gnrations sur
gnrations dvores par elle. Des navires nombreux, immenses, des
cits flottantes, sillonnent maintenant ce cours d'eau  peine effleur
nagure de quelques pauvres canots [39] d'corce. L'homme est de nature
ascensionnelle. Vaine la prtendue philanthropie qui le voudrait arrter
dans sa marche. Il obit  une impulsion propre ou  un ordre fatal.
minemment perfectible, il est donc minemment changeable aussi. Pour
lui, il n'y a pas, il ne peut y avoir de principes absolus. Tout est
soumis au temps, aux circonstances, au cercle social dans lequel il
s'agite. Ne regrettons pas la disparition de la famille indienne. Elle
devait arriver. Trs-gnralement l'homme blanc l'emporte, au point de
vue intellectuel, sur l'homme noir, cuivr ou rouge. En consquence,
l'homme blanc est destin  dominer ceux-ci, jusqu' ce que,  son
tour, peut-tre, il soit, dans la suite des ges, domin par une race au
cerveau plus dvelopp que le sien.

[Note 38: Lorsque, pour la premire fois, je publiai  Montral
(Bas-Canada) la _Huronne_, j'avais adopt pour le mot _Qubec_
l'tymologie admise communment dans la province et donne par le
_New-Guide to Qubec_. On rapporte, dit ce livre, qu'en apercevant le
cap sur lequel s'lve aujourd'hui l'ancienne capitale du Canada, le
pilote de Cartier s'cria: Que bec! Quel bec!

Le fait est possible, douteux cependant. En ses diverses Relations,
Cartier n'en souffle mot; le nom semble dater de la fondation de la
ville par Champlain, vers 1608. Ce nom a t l'objet des plus chaudes
contestations, tant en Amrique qu'en Europe; aujourd'hui mme,
_doctores certant_, etc. Je serais mal venu de prtendra trancher le
diffrend. Avouons pourtant qu'il semble bien jug par Hawkins dans son
_New Picture of Qubec_.

Je me sentais tout prt  contester avec lui que Qubec est un nom
franais de souche, appliqu souvent sans doute a des localits
franaises (puisque sur son sceau, grav en 1420, Guillaume de la Ple,
comte de Suffolk, s'intitulait _seigneur de Hambourg et de Qubec_),
quand, consultant le _Dictionnaire de Trvoux_  l'article Bec, j'ai
trouv l'explication suivante:

Quelques lieux particuliers ont pris le nom de _bec_, comme _Caudebec,
Bolbec_ dans le pays de Caux. Et ordinairement, en ces lieux-l, il y
a une jonction de deux rivires ou ruisseaux, ce qu'on appelle
_confluents_, ou du moins quelque ruisseau ou torrent. C'est de l
que sont venus les noms de l'abbaye du _Bec, de Caudebec, d'Orbec, de
Robec_, selon Icquez, qui remarque que les Normands ou peuples du Nord
ont port en Neustrie, chez les Franais, le mot _bek_, qui veut dire
_ruisseau_, torrent.

Les habitants du Cher disent encore le bec, pour exprimer l'embouchure
de la rivire qui a donn son nom  leur dpartement.

Or, Qubec est plac sur un promontoire ou un bec, au confluent de la
rivire Sainte-Croix ou Saint-Charles, dans le Saint-Laurent; donc la
question est juge sans appel. Il est parfaitement oiseux de violenter
le sens des mots ou leur assonance, comme ceux qui supposent entendre
Qubec dans Cabir-Coubat (nom indien du Saint-Charles), pour dterminer
l'origine du mot Qubec. Soit que, suivant La Potherie, il faille
l'attribuer aux compagnons de Jacques Cartier s'exclamant Quel bec!
 la vue de la pointe forme par le Saint-Laurent et le Saint-Charles;
soit que ce nom remonte  une date postrieure, il est essentiellement
franais, par droit de naissance, et doit tre considr comme tel.]

[Note 39: Canouy, les appelle Cartier en sa _Relation_.]

Un malheur, c'est que ces Indiens trouvs par Jacques Cartier, comme
ceux dcouverts par Christophe Colomb, tant, en masses, bons, doux,
serviables,--quoique dfiants, et cela se comprend assez, de reste,--on
les ait rendus mchants, durs, froces. Ni le catholicisme, ni le
protestantisme n'a fait une oeuvre profitable chez eux. Quelques
superstitions de plus, c'est l tout, sans compter l'hypocrisie et
l'avilissement. Le sauvage avait son caractre  lui, _sui gneris_; il
tait fin, il tait grand, magnanime souvent [40].

[Note 40: Voir mes _Derniers Iroquois_.]

Notre lumire lui a perverti les sens plutt que de le servir. Rien
d'tonnant  cela. Il n'y avait pas remde. Condamn  s'teindre, il
s'teint. Quoi qu'on en ait dit, notre tour viendra comme est venu le
sien. Sa ruine date de l'heure o les Europens dbarqurent sur ses
rivages. Il semble que Donnacona ait eu l'instinctif pressentiment de ce
qui cherrait  ses compatriotes. Avec Cartier, son caractre n'est
pas gal. Il aime, mais il a peur. Il attire les Franais prs de son
village, mais il les redoute. A peine sont-ils installs au havre de
Sainte-Croix qu'il les voudrait au loin et conspire contre eux.

La situation tait, je le rpte, convenable et plaisante au
possible. Un clair de gnie avait illumin Cartier dans le choix de
l'emplacement. La position exacte du port Sainte-Croix, o il demeura
du 15 septembre 1535 au 6 mai de l'anne suivante, a fourni matire  de
vives discussions. A prsent, on semble d'accord. Cartier passa l'hiver
dans une anse de la rivire de Saint-Charles, aux environs de l'ancien
pont Dorchester et de l'hpital maritime de Qubec. La dcouverte,
en 1843, de l'pave d'un vieux navire, dans cet endroit, est venue
corroborer la prcdente opinion, car cette pave de navire parait tre
celle de la _Petite-Hermine_, abandonne par Cartier, lors de son dpart
pour la France (1536).

Dans toute son tendue, le Saint-Laurent n'offre peut-tre pas un port
mieux abrite.

Ce point, par la distribution des montagnes, des plaines, des coteaux,
des les autour du bassin de Qubec, est, dit M. Garneau, un des sites
les plus grandioses, les plus magnifiques de l'Amrique. Les deux rives
du fleuve conservent longtemps, en remontant depuis le golfe, un aspect
imposant, mais triste et sauvage. Sa grande largeur  son embouchure,
quatre-vingt-dix milles, ses nombreux cueils, ses coups de vent en
certaines saisons de l'anne, ses brouillards, en ont fait un lieu
redoutable pour les navigateurs, qui contribue encore  augmenter cette
tristesse. Les ctes escarpes qui les bordent pendant plus de cent
lieues, les montagnes couvertes de sapins noirs qui resserrent au nord
et au sud la valle qu'il descend et dont il occupe, par endroits, toute
la largeur; les les, aussi nombreuses que varies par leur forme et
dangereuses  la navigation, se multiplient  mesure qu'on avance; enfin
tous les dbris pars des obstacles que le grand tributaire de l'Ocan
a rompus et renverss, pour se frayer un passage  la mer, saisissent
l'imagination du voyageur qui le remonte pour la premire fois. Mais, 
Qubec, la scne change. Autant la nature est pre et sauvage sur le
bas du fleuve, autant elle est varie et pittoresque, sans cesser
de conserver un caractre de grandeur, surtout depuis qu'elle a t
embellie par la main de la civilisation.

Et Cartier l'a dit dans sa Relation.

Autour de Stadacone est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir
et bien fructiferente, pleine de fort beaux fruits de la nature et sorte
de France.

Une fois ses navires arrivs dans le havre de Sainte-Croix, le capitaine
s'en tait all, sur l'_merillon_, poursuivre son exploration du fleuve
Saint-Laurent. Mais il avait laiss des ordres prcis pour qu'on
enfermt la Grande et la _Petite-Hermine_ dans une estacade.

Les mariniers se mirent activement  l'ouvrage. Le bois tait proche,
contenant des arbres superbes. On les coupa; on en fit des pieux qui
furent plants dans le lit de la rivire et formrent bientt une
palissade autour de leur navire. Cette palissade, garnie de canons,
les plaait  l'abri d'une surprise ou d'un coup de main. D'un ct, la
forteresse tait encore protge par la rivire. De l'autre, on tablit
un pont-levis.

C'est  la construction de ce pont-levis que travaillaient les
mariniers, quand Jean Morbihan, suspectant la conduite de Philippe, le
fit espionner par le gourmette Lucas.

Dj les sauvages ne manifestaient plus autant de bienveillance. Ni
Domagaia, ni Taignoagny n'avait voulu accompagner Cartier dans son
voyage en amont du fleuve. Ils avaient mme, avec Donnacona, tch de
s'y opposer. Leurs dmarches taient quivoques. On pouvait craindre une
dclaration d'hostilits.

Lucas se conforma ponctuellement aux instructions de Jean Morbihan.
Voyant Philippe s'carter lorsqu'on fut entr dans la fort, il le
suivit secrtement, en se faufilant, comme un chat,  travers les
halliers.

Philippe s'arrta bientt dans une claircie, non loin de Stadacone.
Taignoagny l'y avait prcd. Ils causrent quelque temps, d'un ton
si bas, que leurs paroles n'arrivrent pas aux oreilles de Lucas. Il
entendit seulement ces mots prononcs par Taignoagny, au moment o ils
se quittrent.

--Demain matin, avant le jour,  la grande chute. Donnacona et les
autres chefs y seront avec moi. Ne manque pas de venir, mon frre.

--Je ne manquerai pas, rpondit Philippe. La chute est  deux heures
d'ici?

--Oui,  deux heures du temps des Faces-Ples, repartit le sauvage.

Et ils se quittrent.

Le gourmette rapporta fidlement ce lambeau de conversation  Jean
Morbihan.

Au milieu de la nuit suivante, celui-ci, couch sur la poupe de la
_Grande-Hermine_, examinait, avec vigilance, ce qui se passait  bord
de l'autre navire, amarr tout auprs. Soudain un capot d'chelle fut
soulev, une ombre glissa sur le pont de la _Petite-Hermine_, franchit
l'enceinte de pieux, qui n'tait pas encore acheve, et disparut dans la
campagne.

--Min Gieu, voil ce que c'est que d'avoir ouvert la cage  ces
hrtiques-l, marmotta Jean Morbihan; si on avait continu de les tenir
sous cadenas et verrous, ils n'ourdiraient pas de mchantes trames...
Mais matre Jacques est comme a. Il a voulu les mettre en libert...
Plutt mettre en libert des tigres, des lions et des serpents! Ah! si 'avait t moi!...

Tout en agitant ces penses dans son esprit, le brave timonier s'tait
jet sur la piste de l'ombre.

Il faisait chaud, lourd. La nuit tait trs-noire. Un orage flottait
dans l'air.

Jean longea le fleuve, en aval. Les rverbrations de l'eau l'aidaient
 se diriger, sur les battures, bordes, comme d'une muraille par une
lisire de grands arbres.

Le sentier tait dangereux souvent, difficile toujours. Mais Morbihan le
connaissait. Peu de jours auparavant, il l'avait parcouru avec Jacques
Cartier allant visiter la chute, appele d'abord la Vache,  cause de
ses mugissements sans doute, et plus tard Montmorency.

Le fracas de cette chute se fit bientt entendre.

Aprs une heure et demie de marche, Jean distingua les cimes peles des
roches qui encaissent le torrent.

La chaleur augmentait, malgr l'approche du jour. L'atmosphre devenait
de plus en plus pesante. Quelques clairs zbraient de feu la vote
cleste. Le tonnerre grondait par intervalles. Mais le vacarme de la
cascade en dominait les clats.

Jean Morbihan n'avait gure quitt de vue la silhouette de Philippe.
Il s'en rapprocha avec prudence, en grimpant,  travers bois, vers le
sommet du cap.

Comme l'aube blanchissait parmi un enchevtrement de nuages violacs,
ils arrivrent tous deux au fate. Philippe marchait ferme et droit,
Jean se coulait, courb en deux, autour des broussailles.

Le premier fit halte sur un plateau chenu, duquel l'oeil plongeait avec
effroi dans les profondeurs encore  demi voiles de la cataracte. Le
second aussi fit halte, sous un buisson,  quelques pas.

L'orage, amoncel depuis la veille, fulminait ses dernires menaces. Il
allait faire explosion. De larges gouttes de pluie tombaient.

Cinq sauvages dbouchrent alors d'un fourr voisin. Jean reconnut dans
ce groupe Domagaia, Taignoagny et Donnacona. Les deux autres lui taient
trangers.

Ils s'avancrent vers Philippe, lui baisrent les bras et un entretien
anim s'engagea entre eux et le transport[41], Taignoagny et Domagaia
servant d'interprtes. Pour Morbihan, le meuglement de la chute couvrait
en partie le son des voix. Mais, par les gestes, il en comprenait  peu
prs le sens.

[Note 41: Je n'ignore pas que les mots de transport et dport sont,
en cette acception, d'introduction rcente dans notre langue et dans nos
lois. Mais j'ai cru devoir les employer, parce que, mieux que _banni_ ou
_exil_, ils me semblent rendre l'ide que l'on y attachait alors.]

Philippe engageait les sauvages  faire une attaque nocturne sur les
navires. Il leur promettait son concours et celui de ses co-dports. En
rcompense les indignes pilleraient les approvisionnements et les armes
qui se trouveraient  bord. On tuerait Cartier  son retour, et ils
seraient dbarrasss d'un ennemi aussi perfide que dangereux.

La conjuration dura longtemps, malgr la tempte et la pluie. Le jour
tait venu sombre, lugubre. De ses lueurs blafardes il teignait les
horreurs du gouffre pouvantable creus par la chute d'eau qui fond,
en hurlant comme une lgion dmoniaque, du haut d'un rocher
perpendiculaire, mesurant deux cent quarante pieds d'lvation [42].

[Note 42: La chute Montmorency a cent pieds de plus que celle du
Niagara. J'en ai donn une description dtaille dans la _Huronne_.]

Morbihan tait gn par la posture qu'il avait prise. Il fit un
mouvement. Il se trahit.

Les cinq sauvages poussrent un cri affreux et s'enfuirent.

Sur le plateau, il ne resta plus que le transport et le timonier.

Philippe, tout aussitt, avait dcouvert Jean. Les deux hommes couvaient
l'un contre l'autre une haine instinctive profonde. Ils devinrent qu'
cet instant leur vie tait en jeu.

Sans articuler un mot, ils s'treignirent. Jean avait  sa ceinture son
couteau de marinier; mais il ne songea pas  en faire usage. Philippe
n'tait pas arm.

L, sur cet troit plateau, que quelques pieds sparaient de l'abme,
commena une lutte sourde, acharne, froce. Les deux antagonistes
bientt furent en nage. Ils soufflaient comme des soufflets de forge.
Leurs membres craquaient; leur bouche cumait et leurs yeux taient
injects de sang.

Jean tchait d'touffer son ennemi pour s'en rendre matre. L'autre
cherchait  le rouler vers le prcipice pour l'y lancer.

--Terr i ben! fit tout  coup Morbihan en suspendant une seconde ses
efforts; c'est le frre ...

Le reste de la phrase se confondit dans les rugissements de la
tourmente.

Une surprise, puis une inattention au combat perdirent le pauvre vieux
timonier.

Dj il maintenait Philippe couch, haletant sous lui. De son genou, il
lui crasait la poitrine; avec son poing ferm, comme avec un marteau,
il lui meurtrissait le visage, lorsque, par la chemise en lambeaux du
jeune homme, il aperut le tatouage que celui-ci portait sous le sein
gauche.

Cette vue avait produit sur Jean une vive impression. Il avait lch
tout  la fois l'exclamation que nous venons de rapporter et son
adversaire. Philippe aussitt profita du rpit pour reconqurir ses
avantages.

Dans un mouvement rapide, il rassembla toutes ses forces, se dgagea,
reprit le dessus, et poussa le corps du malheureux Morbihan dans
l'abme,  l'instant mme o il s'criait:

--Terr i ben! C'est le frre ...

Les voix de la foudre et de la cataracte faisaient, en ce moment, un
effroyable duo.




                             CHAPITRE XV.

                              HOCHELAGA.


--Par ma Catherine, ce Taignoagny est, au demeurant, un pauvre hre.
Depuis que je le connais, j'ai appris  le surveiller. Il nous a jou
cent tours pendables. Cependant je ne le croyais ni aussi fourbe, ni
aussi bestial. Refuser de nous accompagner  Hochelaga et s'imaginer
que nous allions nous laisser imposer par ses mensonges ou ceux de
Donnacona, son compre en artifices.

--Assurment, c'est un sot, mais un sot dont on se doit dfier 
l'avenir, croyez-moi, capitaine Cartier, dit Jean Poullet.

--Oh! intervint Marc Jalobert, en haussant les paules; on ne fait pas
 des niais de cette sorte l'honneur de se dfier d'eux. Si l'on n'en
a pas besoin, on s'en dbarrasse. S'ils sont de quelque utilit, on les
tient sous le squestre.

--Vous tes trop rigoureux, mon frre, trop rigoureux, rpondit Cartier.
Les sauvages sont hommes comme nous. Le bon Dieu ne nous a pas donn le
droit de les maltraiter. Il faut les instruire en notre sainte foi, les
prendre par la douceur...

--Oui pour qu'ils nous gorgent tratreusement! grommela Marc Jalobert.

--Quoi! s'cria le fier Claude de Pontbriand, vous auriez matre Jacques,
quelque compassion pour ces vilains-l. Il ferait beau voir! Ne sont-ils
pas serfs, esclaves par la naissance? Ne sommes-nous pas leurs seigneurs
et matres par la naissance aussi? La cour de Rome l'a dclar [43] et
la cour de Rome est infaillible.

[Note 43: Voir ma _Notice_ sur Sagard.]

Elle ne saurait se tromper.

--Je ne me permettrai pas de discuter l'opinion du Sacr Collge,
rpliqua gravement Cartier; mais ma conscience me dit que ces gens que
nous appelons sauvages sont nos semblables, que nous devons des gards
 leur ignorance, et nous montrer charitables pour eux, afin de les
attacher peu  peu  la vraie religion..

--Des idoltres, des truands, des gibiers de potence ou de bcher, fit
Jean Poullet d'un ton ddaigneux.

--Et, ajouta Charles de la Pommeraye, des sclrats qui ne demanderaient
pas mieux que de nous assassiner pour piller nos navires!

--Voyez-vous cet animal de Taignoagny qui cuide nous effrayer avec ses
diables de paille! reprit Marc Jalobert.

--Bah! dit gaiement Cartier, ils m'ont fait rire. Nous avions besoin
d'une mascarade pour nous rjouir. Mais, penser qu'avec ces mannequins
cornus, accoutrs de peaux de chien, noires et blanches, puis plants
dans des barques, pousss contre nos navires, penser qu'avec ces
piteuses diableries ils nous feraient peur! C'est par trop fort!
Dcidment, Taignoagny, l'instigateur probable de ce carnaval, est un
asinet. Il nous a pris pour qui nous ne sommes pas. Au reste, vous
avez vu comme je me suis moqu de lui et de son dieu Cudragny! Ces
gens voulaient tout simplement nous retenir chez eux et accaparer
le privilge de commercer avec nous. Ils sont jaloux de ce que
nous poussons plus loin nos explorations. Ils craignent que nous ne
contractions avec d'autres peuples une alliance plus intime qu'avec eux.
C'est l tout. Mais je ne suppose pas qu'ils soient anims contre nous
de mchantes intentions. Ils resteront en paix avec nos mariniers
durant notre absence. D'ailleurs, les vaisseaux sont bien arms, bien
commands, et le vieux Jean Morbihan, que j'ai laiss malgr moi  bord
de la _Grande-Hermine_, n'est pas homme  tomber dans les piges que
lui tendrait un Taignoagny ou un Donnacona! Ayons donc confiance en
l'avenir, mes amis, et soyez persuads que le Tout-Puissant, qui nous
a si manifestement couverts de sa protection jusqu' ce jour, ne nous
abandonnera pas alors que nous travaillons pour sa gloire!

--C'est fort bien dit, matre Jacques, fit Jean Poullet. Mais
arriverons-nous  les convertir? Sous le nom de Cudragny, ces paens
adorent le diable, c'est sr. Ils tuent leurs prisonniers, leur enlvent
la peau du crne et s'en font d'odieux trophes.

--Puis, appuya Claude de Pontbriand, ils vivent comme les mahomtans
avec plusieurs femmes; voire leurs filles sont si dbauches qu'elles
s'abandonnent  tout chacun avant d'tre maries.

--Ah! plaignons-nous de a! dit lestement le galant Charles de la
Pommeraye.

--Messieurs, je vous engage  plus de dcence dans vos comportements
avec elles, repartit Cartier d'un ton svre. Nous ne sommes pas venus
ici pour semer la corruption, mais pour y rpandre la vertu.

Les jeunes seigneurs changrent entre eux un sourire quelque peu
ironique.

--Si ce n'tait que cela, dit timidement tienne Nol; mais, mon oncle,
ces barbares ont un dfaut bien honteux qui doit leur tre inspir par
l'enfer: avez-vous remarqu qu'ils portent au cou une petite peau de
bte, en lieu de sac, avec un cornet de pierre ou de bois, puis  toute
heure tirent du sac une certaine herbe, en font poudre et la mettent en
l'un des bouts dudit cornet; ensuite posent un charbon dessus et sucent
par l'autre bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fume, tellement
qu'elle leur sort par la bouche et les nasilles, comme par un tuyau de
chemine [44]?

--Pouah! exclama avec dgot Pontbriand. J'ai voulu prouver cette
poudre. Il semblait que c'tait du poivre tant elle tait chaude.

--C'est quelque dtestable invention qu'ils tiennent de leur Cudragny,
dit Cartier [45].

[Note 44: Relation de Jacques Cartier.]

[Note 45: Qu'en pensent nos millions de fumeurs civiliss?]

--Sans compter, ajouta Guillaume Le Breton, qu'ils pratiquent le vice
contre nature!

--Pas possible!

--J'en suis certain.

Cette rponse souleva un cri gnral de rprobation.

--Allons, allons, reprit le capitaine Cartier, doucement; ne nous
montrons pas trop rigoristes pour ces pauvres ignorants. Nous ne sommes
pas dj si sages, tous tant que nous voici. Quel est celui de nous qui
jamais n'outragea le Seigneur? Ayons de l'indulgence pour le prochain.
Que notre conduite lui soit un exemple. Dieu a bien fait tout ce qu'il
a fait. Nous le prierons de nous prter sa lumire pour clairer ces
aveugles, et peut-tre feront-ils, un jour, l'honneur de sa Sainte
glise! Admirez, d'ailleurs, la beaut du pays, sa fcondit,
l'excellence des aliments qu'il produit. N'est-ce point rjouissant?
Voyez ces arbres magnifiques qui bordent les rives du fleuve; ces champs
de bl sauvage qui se dploient  perte de vue; ces cerfs, daims, ours,
livres, lapins [46], cureuils, qui apparaissent  chaque instant sur
la plage; et cette multitude d'oiseaux: grues, cygnes, outardes, oies,
canards, pigeons, perdrix, pluviers, dont les bois et les airs sont
remplis; et cette infinie varit de poissons, comme baleines, chevaux
et loups marins, saumons, truites, maquereaux, mulets, bars, brochets,
esturgeons, carpes, brmes, perlans aussi bons qu'en rivire de Seine,
qui fourmillent dans les eaux; contemplez tous ces trsors naturels
et dites-moi si cette terre n'est pas une terre de Promission? Qu'en
penserez-vous, mes chers amis, si nous trouvons, comme on me l'a assur,
 Hochelaga, capitale de ce vaste empire, des mines d'argent, d'or et de
pierres prcieuses?

[Note 46: Castors, et non lapins, comme l'a dit un diteur. La petite
rivire de la Bivre,  Paris, signifie la rivire des castors. Ces
animaux existaient dans l'ancienne Gaule. On en trouve mme encore
quelques-uns  l'embouchure du Rhne.]

En prononant ces paroles, le brave marin s'tait anim, contre son
habitude. Son mle visage rayonnait de tous les feux du gnie.

Il disait vrai, toutefois.

Elles taient rellement d'une fertilit luxuriante les contres qu'ils
ctoyaient depuis leur dpart de Sainte-Croix, qu'ils avaient quitte
le 19 septembre (malgr les reprsentations intresses des aborignes),
pour pousser aussi loin que possible leur reconnaissance.

Le galion l'_merillon_ et deux barques avaient t affects  ce voyage.
Cinquante mariniers et tous les gentilshommes composaient l'quipage,
bien pourvu d'armes et de munitions. Le reste des aventuriers avait t
laiss sur les deux autres navires.

Caresse par les ailes des plus riantes esprances, la gaiet rgnait
 bord de l'_merillon_. A la splendeur du paysage qui se droulait
lentement sous les yeux, se joignait l'incomparable puret, du ciel,
encadrant un panorama toujours curieux, toujours nouveau. Ils savent
combien il est agrablement diversifi ce panorama, ceux qui ont promen
leurs rveries sur le Saint-Laurent entre Qubec et Montral.

Mais, pour en saisir tout le pittoresque, toutes les feries, c'est
aux premiers jours de l'automne qu'il faut visiter cette galerie
enchanteresse. L'opulente palette de Rubens n'aurait suffi  reproduire
l'clat et la varit de ses rideaux de verdure et de ses tableaux
agrestes. Il y a l une profusion de couleurs inoue. Les meraudes
les topazes, les rubis, les turquoises, les amthystes, les perles,
les diamants de toute eau, de toute nuance semblent avoir t jets, 
pleines mains, sous une pluie d'or et d'argent,  la tte des vgtaux
grands et petits, monarques et sujets, pour leur en faire une somptueuse
parure. Et, pourtant,  ce prodigieux ensemble de couleurs multiples
blouissantes, le plus lger frmissement de la brise prte mme une
harmonie une douce fusion de teintes, qui n'est pas un des moindres
charmes de ce spectacle ravissant. Quand le soleil mordore toutes ces
richesses, on dirait d'un merveilleux cachemire de l'Inde pavoisant les
deux rives du fleuve. Vous vous imagineriez que, secouant les arbres
auxquels flottent ses longs plis moirs, il en tomberait une poussire
de pierreries.

Cartier et ses compagnons ne se lassaient point de regarder des scnes
si belles, si sduisantes. Mais ce qui captivait surtout leur attention,
c'tait la vigne, trs-abondante, et pliant sous le poids des raisins,
qui festonnait les bords du Saint-Laurent. On allait sans se presser,
 petites journes, s'arrtant  peine pour prendre langue, faire
des changes avec les indignes. En un dtroit, nomm Ochelay [47], 
quelque, vingt-cinq lieues de Sainte-Croix, un grand seigneur du pays
vint  bord. Il prsenta au capitaine deux de ses enfants, comme gage
d'amiti. Cartier accepta l'un, fillette de sept  huit ans, dans
l'intention de la faire instruire, et refusa l'autre, un garon parce
qu'il estoit trop petit.

Aprs avoir festoy ledit seigneur et sa bande, l'on remit  la voile
et bientt, le 28, l'_merillon_ arriva dans un grand lac, large d'environ
cinq ou six lieues et de douze de long [48].

[Note 47: M. Charton, dans ses _Voyageurs anciens et modernes_, et M.
d'Avezac, dans son _Introduction_ au Deuxime Voyage de Cartier
(dition Tross), annoncent, d'aprs, disent-ils, une note de la Socit
historique de Qubec, que cet endroit est le Richelieu. Je crois qu'il
y a erreur,  moins que le nom de Richelieu n'ait t transfr d'une
autre rivire  celle qui tombe dans le Saint-Laurent, au-dessus du lac
Saint-Pierre. Pour moi, j'incline  penser que ce dtroit, dont parle
Cartier, est la pointe de Batiscan.]

[Note 48: Le lac Saint-Pierre. Cartier en a donn les dimensions
relles.]

Cartier jeta l'ancre et chercha un passage avec ses barques. Il trouva
des sauvages qui chassaient dans les Iles. La vue des Europens, loin de
les effaroucher, les attira. Ils se montrrent bienveillants, donnrent
au capitaine des rats, gros comme lapins, et bons  merveille; et
celui-ci leur offrit des couteaux et patentres, en rcompense.

Partout, cela est digne de remarque, les trangers furent reus
cordialement. Grave sujet de rflexion pour l'observateur! Si, bientt,
on ne les et odieusement perscuts, les aborignes de l'Amrique
seraient-ils devenus aussi cruels qu'ils le sont aujourd'hui? Ne
m'objectez pas l'atrocit de leurs guerres, la barbarie avec laquelle
ils traitaient les prisonniers, ds cette poque. Nous-mmes, alors,
n'tions gure plus humains. Sans parler de l'inquisition, le systme
de torture usit dans l'ancien monde envers les accuss l'emportait de
beaucoup en raffinement sur celui des sauvages. Le scalpage des captifs
mme ne leur tait pas propre. Trop aisment l'on peut prouver que nos
anctres l'ont pratiqu.

Cartier, cependant, fit presque toujours preuve de modration et de
justice dans ses rapports avec les naturels. Aussi eut-il peu  se
plaindre d'eux. Ceux du lac o il avait mouill lui indiqurent le
chemin d'Hochelaga, en lui disant qu'il y avait encore trois journes
 y aller.

Comme les eaux taient peu profondes et qu'il n'estoit possible pour
lors passer ledict gallyon, on arma les barques et Cartier poursuivit
sa route avec Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraye, Jean
Guyon, Jean Poullet, Marc Jalobert, tienne Nol, Guillaume Le Breton et
vingt-huit mariniers.

Ils navigurent de temps  gr. Mais leur navigation fut longue, car
nos aventuriers n'atteignirent le territoire d'Hochelaga que le
samedi soir 2 octobre, treize jours aprs avoir quitt le havre de
Sainte-Croix. La traverse n'est que de soixante lieues seulement. On la
fait aujourd'hui en douze heures. Que les temps sont changs!

Une foule considrable de sauvages, dans leur costume de grande
crmonie, attendait sur le rivage.

Ils nous feirent, dit Jacques Cartier, aussy bon accueil que jamais
pre feist  enfant, menant joye merveilleuse.

Hommes, femmes, enfants, tous dansaient et chantaient  l'envi. Le
premier, tienne Nol sauta  terre, pour se justifier des reproches
que son oncle lui adressait parfois  cause de sa mlancolie habituelle.
Mais c'est que le pauvre garon trouvait le voyage long, terriblement
long, et que sa pense vagabonde bien souvent le ramenait  Saint-Malo,
prs de la fire et fantasque Constance. Et alors les rves, les
esprances, les craintes, les soupirs!

--Bien, lui dit en souriant le capitaine; prenons possession de cette
terre au nom du roi notre matre.

Et il s'lana aprs tienne Nol, avec les gentilshommes qui faisaient
partie de l'expdition.

Le temps tait beau  souhait. Les naturels, croyant nos navigateurs
descendus, du ciel, se pressaient autour d'eux, apportant leurs enfants
 brasse, pour les faire toucher, dans l'ide de les prserver de
toute maladie ou de les rendre invulnrables.

Ils offrirent  Cartier du pain de gros oeil (mas) et du poisson. Il
les paya en brimborions et revint coucher dans ses barques, renvoyant au
lendemain dimanche son excursion au village d'Hochelaga, loign de
deux lieues environ. Mais les sauvages passrent la nuit  danser et 
s'baudir autour des grands feux qu'ils avaient allums sur la plage.

Le jour suivant matre Jacques s'accoutra et fit mettre ses gens en
ordre pour aller voir la ville de ce peuple. Cette visite tait depuis
longtemps l'objet de ses ardents dsirs. On lui avait fait d'Hochelaga
une description pompeuse. Son attente subit sans doute d'tranges
dceptions. Mais il n'eut pas moins lieu de se fliciter d'avoir
entrepris cette course prilleuse.

Au point o il dbarqua [49], la campagne, naturellement riche, tait
cultive avec soin.

[Note 49: Le courant Sainte-Marie.]

Devant les yeux se dressait superbement un mamelon, bien bois, sous les
pieds ondulaient des plaines fertiles se prolongeant  droite jusqu'aux
confins de l'horizon, tandis qu' gauche le Saint-Laurent roulait
majestueusement ses ondes puissantes, au-del desquelles, en un vague
lointain, des rochers sourcilleux noyaient leur front dans l'azur
cleste. L'air retentissait du gazouillement des oiseaux, et la brise
chantait gaiement dans les arbres.

Peintures charmantes d'une inexprimable posie, qui s'animait,
s'incarnait de couleurs de plus en plus riantes  mesure que l'on
avanait, par un bon chemin aussi battu qu'il soit possible.

Trois sauvages servaient de guides.

Tout de suite, et d'un commun accord, on nomma Mont-Royal la colline qui
dressait en avant sa croupe arrondie, sur laquelle s'tage maintenant,
en amphithtre, la belle cit de Montral.

Lorsque Cartier y mit le pied, le 3 octobre 1535, ce n'tait
qu'Hochelaga, une pauvre bourgade, tout de bois et d'corce, mais dj
clbre parmi les riverains du Saint-Laurent.

L'illustre navigateur nous en a laiss une description fort dtaille.

La ville tait de forme ronde, fortifie de trois ranges du palissades.
Elle n'avait qu'une porte, fermant  barres. La triple enceinte, btie
en faon de pyramide, tait haute de deux lances environ. Au-dessus
circulait une sorte de galerie, approvisionne de roches et de cailloux,
et  laquelle on parvenait au moyen d'chelles.

A l'intrieur, les maisons, au nombre d'une cinquantaine, taient
disposes en ellipse. Elles mesuraient cinquante pas de long, sur douze
ou quinze de large. Des pieux formaient les murailles, des corces de
bouleau le toit. Leur figure tait celle d'un tunnel. Plusieurs familles
vivaient dans chaque cabane. Elles y avaient leur chambre, spare des
autres par une simple cloison en peau ou en branchages. Point de porte 
ces chambres, ne renfermant qu'un lit de pelleteries et des instruments
de pche, chasse et labour. Toutes donnaient sur un corridor
intermdiaire, aboutissant, au milieu de la hutte,  un foyer commun.
Des claies, tendues sous le plafond, tenaient lieu de grenier. Pour
conserver les vivres, il y avait de grands vaisseaux semblables  des
tonnes.

Cartier fit son entre, a travers les flots presss de toute la
population. On le conduisit sur la place. Elle tait carre et occupait
le centre du village.

Aprs les saluts d'usage parmi ces nations, les sauvages s'accroupirent
auprs des Franais, et plusieurs femmes talrent les nattes par terre
pour les faire asseoir  leur tour. Le roi ou Agouhanna parut, un
instant aprs, port par une dizaine d'hommes, qui dployrent une peau
de cerf et le placrent dessus. Il tait g de cinquante ans environ et
perclus de tous les membres. Rien ne le distinguait de ses sujets, si
ce n'est qu'il avait sur la tte une manire de lisire rouge pour sa
couronne, faite en poil de hrisson.

Aprs avoir salu Cartier et sa suite, il leur ft, dit M. Garneau
[50], comprendre par ses signes que leur arrive lui causait beaucoup de
plaisir; et, comme il tait souffrant, il montra ses bras et ses jambes
 Cartier, en le priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses
mains. Ce que voyant, l'Agouhanna prit le bandeau qu'il avait sur la
tte et le lui prsenta, pendant que les aveugles, borgnes, boiteux,
impotents, se serraient contre le capitaine franais dans l'espoir de
se soulager par son contact: Tellement qu'il semblait que Dieu feust la
descendu pour les gurir.

[Note 50: _Histoire du Canada_.]

Dans sa profonde pit, Jacques Cartier s'agenouilla avec tous les
siens, fit le signe de la croix sur les malades, rcita l'Evangile selon
saint Jean, et pria le Seigneur d'accorder  ces pauvres gens la grce
de recevoir un jour le baptme. Ensuite, prenant un livre d'Heures, il
lut tout haut la Passion de Jsus-Christ.

Les naturels observaient un silence religieux. Ils parurent comprendre
l'imposante grandeur de cette scne.

Les oraisons termines, on leur distribua dus hachots, des couteaux, des
patentres et autres menues besognes, puis ou jeta aux petits enfants
des bagues, des _agnus Dei_ d'tain. Enfin, pour couronner la crmonie,
le capitaine ordonna sonner les trompettes et autres instruments de
musique.

Dj lectriss par tant de prodiges, ces sauvages n'y tinrent plus.
Et, dans leur enthousiasme, ils baisrent jusqu' la trace des pas des
trangers. Ils auraient bien voulu les faire manger. Pour cela, ils
avaient apprt du poisson, des potages, des fves; mais, aprs y avoir
tt, les Franais, ne trouvant pas les mets de leur got, dclinrent
poliment l'invitation.

Parmi les femmes, plusieurs taient, sinon jolies, du moins accortes et
provoquantes. Aussi quelques-uns de nos gentilshommes n'auraient-ils pas
t fchs de resserrer les liens de la connaissance; malheureusement
pour leurs vellits amoureuses, le capitaine tait infatigable. Tout
entier a ses desseins, il ne souffrait de dlassement ni pour lui, ni
pour ses compagnons.

Le Mont-Royal devait dominer une vaste tendue de territoire. Cartier
se fit mener incontinent  la cime. De cette hauteur, en effet, l'oeil
embrasse un horizon immense de tous les cts, except au nord-ouest o
il est born par des montagnes bleutres.

Vers le centre de ce tableau, que sillonne le Saint-Laurent, s'lancent
quelques pics isols. De la main, les sauvages enseignrent  Cartier
le point o naissait le fleuve et les endroits o la navigation en tait
interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre  la
culture. Dans la direction du nord-ouest ils lui indiqurent la rivire
des Outaouais. Au sud, ajoutrent-ils, il y a une contre abondante en
fruits exquis et o la neige et la glace sont inconnues. Sans qu'on
leur demandt, ils prirent la chane du sifflet du capitaine qui tait
d'argent et un manche de poignard, lequel tait de laiton jaune comme or
et montrrent que cela venait d'amont ledit fleuve. On leur prsenta
du cuivre rouge; leur geste dsigna le Saguenay comme son lieu de
provenance.

Satisfait de ces informations, Jacques Cartier refusa de cder aux
instances des sauvages, qui le suppliaient de demeurer quelques jours
parmi eux. Plus d'un gentilhomme n'en et pas t marri. Mais le
capitaine enjoignit  son monde de regagner aussitt les barques.

Les indignes suivirent leurs nouveaux amis, les chargeant sur eux comme
sur chevaux, quand ils les voyaient fatigus.

On rentra  bord, dans l'aprs-midi. Le jour baissait rapidement,
faisant place aux premires ombres du crpuscule. Nanmoins, Cartier
donna l'ordre du dpart.

--Tant mieux! s'cria tienne Nol en larguant l'amarre de l'une des
barques.

--Pourquoi tant mieux? rpondit aigrement Jean Poullet derrire lui.
N'eut-il pas t prfrable de passer la nuit  nous battre avec ces
gentes sauvagesses?

tienne haussa les paules d'un air ddaigneux.

--Palsambleu! mon jouvenceau, elles sont bien aussi affriolantes que
certaine inconstante Constance que je sais, repartit Poullet.

Les amours d'tienne taient connues. Cette grossire saillie souleva
une explosion d'hilarit autour de lui. Le jeune homme n'aimait pas
mons Poullet dont l'outrecuidance tait d'ailleurs insupportable  tous.
Ple, frmissant de colre, tienne le souffleta brusquement.

Occup dans l'autre barque, Jacques Cartier n'avait rien remarqu.




                             CHAPITRE XVI.

                        FRAGMENTS DE MMOIRES.


Tremblant encore la fivre, tienne Nol descendit pniblement de
son branle. Il avait les joues creuses, le teint livide. Ses genoux
le soutenaient A peine. Tout, dans sa physionomie, portait les marques
profondes d'une longue et cruelle maladie.

On tait  la fin de mars. Malgr le tuyau de pole qui passait,
bien chauff,  travers les cloisons, le froid se faisait sentir. Il
svissait prement au dehors, toilant au dedans l'unique petit carreau
qui clairait la cabine.

Des gmissements douloureux se faisaient entendre.

tienne Nol ouvrit, avec une clef, un coffret plac sous sa couche. Il
en tira quelques feuilles de parchemin, runies soigneusement en liasse
par des rubans roses et verts. Puis, il dnoua les rubans et tala les
feuillets sur la table.

Au recto du premier, servant d'enveloppe, on lisait:

       CE MMOIRE EST DDI A TRS-BELLE, TRS-DOUCE,
               TRS-EXCELLENTE ET MOULT AIME
                   DAMOISELLE ET COUSINE
                        CONSTANCE.

Cette ddicace tait crite en magnifiques lettres gothiques,
fleurdelises d'or.

tienne s'assit, tourna quelques feuilles du manuscrit, les parcourut
d'un air mlancolique, et, sur une page blanche, il traa les lignes
suivantes:

         A bord de la _Petite-Hermine_, ce vingt-troisime
             jour de mars mil cinq cent trente-six,

Combien je m'applaudis, affectionne cousine, de cette rsolution qui
me fut inspire par mon Ange gardien, de vous narrer nos faits et gestes
en cette terre lointaine. Par l vous connatrez le fond de mon coeur,
le verrez  nu, et saurez que le pauvre tienne vous aime, ainsi que
le mritez. Peut-tre n'aurai-je jamais la flicit de vous remettre
moi-mme cet crit, car j'ai t grivement bless, comme bientt vous
le dirai, et suis encore,  prsent, atteint de maladie maligne; mais
si le bon Dieu me refuse la grce ineffable de revoir ma mie Constance,
elle saura toutes les penses et tous les actes de celui qui ne dsire
rien tant au monde que de devenir son heureux poux. _Amen!_

Je vous mandais, en ma dernire missive, que mon oncle Cartier n'avait
pas voulu, cette anne, monter plus haut que Hochelaga. La saison tait
avance, et le courant du fleuve si imptueux au point o nous avions
amarr nos barques, qu'il et t impossible de le refouler.

Nonobstant sa dcision d'aller plus loin, le capitaine-gnral dut
ajourner l'accomplissement de ce projet  un moment plus favorable.
C'est pourquoi il donna l'ordre de rallier incontinent le galion. Je
vous avouerai, cousine, que lors j'eus une querelle avec un de nos
passagers volontaires. Il m'insulta, sans raison; je le frappai,  grand
tort. Le Seigneur tout-puissant m'en punit; car nous tant depuis battus
en duel,  Stadacone, mon adversaire me bailla au travers du flanc un
grand coup d'pe, dont ne suis pas encore tout  fait rtabli.

Mais, fin de la digression! je reviens  notre voyage. Le lundi, 4
octobre, nous rentrmes, en bonne sant,  bord de l'_merillon_; et,
le 5, fmes voile pour retourner  la province de Canada. Le 7, on fit
halte et on planta une croix, sur le bord d'une rivire [51], qui coule
du nord. Quatre jours aprs, le H, nous jetions l'ancre dans le port de
Sainte-Croix, o les gens se montrrent tout joyeux de notre arrive,
mais nous annoncrent une lamentable nouvelle.

[Note 51: L'embouchure du Saint-Maurice.]

Comme vous l'aurez apprise, sans nul doute, avant de lire ce rcit,
je ne prends, chre cousine, aucune prcaution oratoire pour vous la
rpter. Nos compagnons nous instruisirent donc de la disparition de
ce tant bon et tant brave Jean Morbihan. Il y avait dix jours qu'il
manquait  l'appel. On ne savait ce qui lui tait advenu, non plus
qu' un des prisonniers, nomm Philippe, homme adroit, expert en toutes
choses, de bel air, de grandes manires, courageux comme un lion, et
qu'on prtendait tre le chef de ces Tondeurs qui faisaient tant de mal
dans Saint-Malo avant notre dpart. J'ignore si le fait est vrai, mais
le bruit courait parmi les mariniers que ce bandit n'tait pas autre
chose non plus que le fameux Georges de Maisonneuve, ce gentilhomme
prodigue et libertin dont vous avez si souvent ou parler. Ma foi, par
moment, sous ses haillons, il avait bien la mine arrogante d'un haut
seigneur! Aprs tout, ce sont rumeurs sans porte. Tous les hommes, les
ntres surtout, ont l'amour du merveilleux. Je suis sr que le sire de
Maisonneuve rirait trs-fort, avec ses amis, s'il apprenait jamais
cette histoire! Laissons-la pour ce qu'elle vaut et songeons plutt au
malheureux Jean Morbihan. Ah! je l'ai pleur de toutes les larmes
que vous verserez sur son sort, douce cousine. D'abord, on espra le
retrouver. Le capitaine fit faire des recherches minutieuses. Chacun s'y
prtait avec ardeur; car, qui ne le chrissait, ce brave pre Jean! Mais
tout a t inutile. Il n'a point reparu. On n'a pas dcouvert une seule
trace de lui. Nous en sommes rduits  des conjectures. Peut-tre a-t-il
t enlev par les sauvages? Peut-tre est-il tomb dans le fleuve o il
se sera noy?

Quoi qu'il en soit, sa perte a si vivement afflig mon oncle Jacques,
qu' travers toutes les afflictions dont il a plu  la Providence
de l'accabler, il ne passe pas de journe sans regretter son vieux
serviteur! Ah! votre pauvre pre adoptif a t pitoyablement prouv,
ma plus aime! Mais, comme Job, il a courb la tte sans murmurer, sans
accuser la destine. Notre capitaine est un homme d'une vertu antique.
Il ressemble  ces hros de Plutarque, dont j'ai traduit la vie
glorieuse. Lui, si doux, si compatissant aux maux des autres, il est
ferme, comme le rocher de Saint-Michel, pour ceux qui le touchent. Rien
ne parat l'branler. Pourtant, ma cousine, vous savez comme moi que, si
son esprit est un foyer brlant d'intelligence, son coeur est un trsor
de sensibilit. On ne peut s'empcher de l'aimer et de l'admirer. Il
souffre intrieurement, je le vois trop. Son me est en proie  des
angoisses affreuses; son corps a mme pti de privations grandes. Mais
matre Jacques demeure impassible. Sur son front rgne toujours une
srnit inaltrable. Deux fois seulement, j'ai cru surprendre en lui
quelques signes d'motion. C'est d'abord en embrassant, avec son oeil
d'aigle, le pays que l'on aperoit du haut de Mont-Royal, puis en
recevant avis de la disparition de l'infortun Morbihan.

Pauvre bon pre Jean, il avait dj si activement pouss les travaux
qu'un vritable retranchement tait lev pour protger nos navires dans
le havre de Sainte-Croix. Ce retranchement est en bois. Il se compose
de gros pieux, enfoncs dans le lit de la rivire, tout  l'entour
des vaisseaux. Sa forme est celle d'un ovale. La _Grande-Hermine_,
la _Petite-Hermine_ et l'_merillon_ sont enferms dans cette enceinte,
crnele, garnie de canons et de meurtrires. En avant le cours d'eau,
large d'un trait d'arbalte, sert de foss. De l'autre, on a creus une
espce de douve, qu'on franchit par un pont-levis, pour se rendre  la
terre ferme.

Nous sommes donc, grce  Jean, trs-bien dfendus contre les
hostilits des sauvages. C'est heureux, car leurs intentions deviennent
de moins en moins amicales. Mon oncle les souponne, avec raison, je
crains, de conspirer contre nous,  l'instigation de ce Taignoagny, que
nous avions, il vous en souvient, amen en France en revenant de notre
premier voyage au Canada.

Mais, apportons un peu de mthode dans cette narration, et consignons-y
quelques dates.

Le lendemain de notre arrive  Sainte-Croix, Taignoagny et Domagaia
nous firent visite avec plusieurs autres Canadians. Ils se confondirent
en protestations d'amiti. M'est avis toutefois que c'tait pour nous
mieux leurrer. Sur leur invitation, le jour suivant, 13 octobre,
notre capitaine leur rendit cette visite avec cinquante compagnons, 
Stadacone, distant d'une petite lieue du fort. Stadacone est un petit
village, non palissad comme Hochelaga. Dans la maison de Donnacona,
nous furent montres les peaux de cinq ttes d'hommes, tendues sur du
bois, comme peaux de tambour. Quelle horreur! Ces sauvages ne semblent
cependant pas trs-cruels. Ils nous contrent qu'ils avaient pris ces
hideux trophes  leurs ennemis, les Trudamans, peuples froces avec
lesquels ils sont en guerre.

Les Canadians n'ont aucune crance de Dieu. Mais ils adorent le diable,
sous la dsignation de Cudragny. Toutefois, ils se feraient volontiers
baptiser. Ils en ont prie le capitaine, qui leur a promis qu' un autre
voyage il leur apporterait des prtres et du chrme. Donnacona s'est
montr trs-content de cette promesse.

Vous ne serez peut-tre pas fche de savoir comment ils vivent,
ma cousine. Leur mode diffre totalement de la ntre. Ils sont en
communaut de biens et admettent la pluralit des femmes, comme les
Musulmans. Ce qui est un crime pouvantable. Les filles se comportent
avec une libert indcente; pour elles, c'est honneur d'avoir quantit
de galants [52].

[Note 52: Ils ont, dit la Relation de Jacques Cartier, une aultre
coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage
d'aller  l'homme, elles sont toutes mises en une maison, habandonnes
 tout le monde qui en veult jusques  ce qu'elles aient trouv leur
party. Et tout ce avons veu par exprience, car nous avons veu les
maisons pleines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en
France. Et davantage le hazard selon leur mode tient lesdictes maisons
o ils jouent tout ce qu'ilz ont, jusques  la de leur nature.--_Note
de l'diteur_.]

Les hommes sont joueurs effrns. Ils chassent, pchent, font la
guerre, mais ne travaillent point le sol.

Cette rude besogne est rserve aux femmes. Elles labourent les champs
avec un petit bois de la grandeur d'une demi-pe, et qu'ils appellent
_osizy_. Leur bl est gros comme pois, jaune d'or quand il est mr,
l'pi long de cinq  six pouces, la tige haute comme une lance. Ils
consomment ces pis grills au feu, ou battent les grains avec des
pilons, les mettent en pte, en font des tourteaux qu'ils cuisent
sur des pierres chaudes. En gnral, ils mangent les aliments crus ou
boucans  la fume de leurs feux.


Les Canadians sont tout  fait malpropres, allant souvent nus l't
ou se couvrant  peine. Je puis vous assurer, ma charmante cousine, que
leurs _agruestes_ (ou dames) n'ont rien de sduisant, quoi qu'en aient
maints gentilshommes de notre quipage, et quoiqu'elles se barbouillent
la face de peintures et s'ornent d'_esurgny_, sorte de coquille dont
ils font grand cas. Ces esurgny sont pour eux bijoux prcieux et monnaie
courante. Ils se les procurent ainsi: quand un homme a mrit la mort,
ils le tuent, puis l'incisent,  grandes taillades, dans les parties
charnues du corps, ils le jettent au fond de l'eau, au lieu o gisent
lesdits esurgny. On l'y laisse dix ou douze heures. Ensuite, on le
retire. Et, dans les incisions, se trouvent les coquilles en question,
qu'ils taillent et faonnent  leur convenance [53]. On leur accorde
la proprit d'tancher le sang du nez. N'est-ce pas merveilleux,
ma cousine? Il est chose qui l'est plus encore. C'est ce qu'a cont
Donnacona  notre capitaine, de la terre de Saguenay, o sont les hommes
blancs comme en France et accoutrs de drap de laine et o il y a infini
or, rubis et autres richesses. Il dit encore, car il a beaucoup voyag,
avoir vu un pays dont les habitants ne mangent point, sans pour cela
se mal porter; et mme un pays de Picquemyans o les gens n'ont qu'une
jambe, ce qui ne les empche pas dmarcher!

[Note 53: Ces esurgny sont des _ouampums_ ou coquilles, fort estims
encore aujourd'hui de tous les Indiens de l'Amrique septentrionale.]

Je n'en finirais pas si je voulais vous refaire tous les beaux rcits
que nous avons ous, tant  Stadacone qu' Hochelaga. J'en rserve et
des meilleurs, ma Constance, pour l'heure fortune o, tout  notre
aise, nous pourrons babiller ensemble.

Je ne vous clerai pas alors la beaut du ciel durant l't, la bont
du sol et les agrments de cette contre si peu connue. Mais il me
faudra aussi vous parler de ses incommodits, des pouvantables rigueurs
du climat, du terrible flau qui a dcim mes misrables compagnons.

Ah! Constance, ma mie, quelle atroce froidure! Figurez-vous que, le 15
novembre, il gela tout d'un coup si fort, que nos navires furent, en
une seule nuit, environns de glace. Ce n'tait que le dbut de l'hiver,
las! Peu aprs, le fleuve entier fut pris, de Stadacone  Hochelaga. Au
mois de janvier, les glaces avaient deux brasses de profondeur, et sur
la terre la neige tait haute de plus de quatre pieds. Nos breuvages
taient figs dans leurs futailles, et, malgr les grands feux que nous
entretenions jour et nuit dans les navires, il y avait du haut en bas
contre la muraille une couche de conglation paisse de quatre doigts.

Jugez, cousine, de nos souffrances!  nous qui n'avions pas pris, en
partant de Saint-Malo, nos prcautions contre semblable temprature!
Cela dura jusqu'au 22 fvrier. Ce ne fut pas tout encore. Dieu nous
voulait prouver. Sa main s'appesantit lourdement sur l'expdition.

En dcembre, la mortalit s'tait mise au peuple de Stadacone. Une
maladie hideuse le ravageait. Les jambes s'enflaient, les nerfs se
retiraient, la peau noircissait comme charbon, on suintait le sang.
Aprs quoi, cette excrable affection gagnait les hanches, les paules,
les bras, le col, le visage. L'haleine devenait infecte, les gencives
se pourrissaient, les dents dchausses tombaient, et la mort enfin
dlivrait le patient de supplices comparables  ceux de l'enfer.

En cette occurrence, notre capitaine fit inhibition aux sauvages de
venir  notre fort et aux mariniers de communiquer avec eux. Ce fut en
vain. L'effroyable contagion s'introduisit dans les quipages, et,  la
mi-fvrier, de cent dix hommes que nous tions, il y en avait dj huit
de morts, cinquante en qui on n'esprait plus de vie et pas trois de
sains a bord. Moi-mme, chre cousine, j'tais lgrement atteint.
Mais, par bonheur, le digne Jacques Cartier fut pargn par cette peste
maudite.

Ah! quel dvouement, quel courage, quelle patience il dploya
depuis! Son admirable caractre apparut dans toute sa beaut. Ma chre
Constance, cet homme n'a pas son gal.

En ces moments critiques, et alors que, dans l'un des navires, il n'y a
crature humaine qui puisse descendre sous le tillac pour tirer a boire
[54], alors aussi que les Canadians paraissent vouloir profiter de notre
faiblesse pour nous massacrer, le capitaine-gnral remplit tour  tour
et tout  la fois les fonctions de mdecin, sentinelle, garde-malade,
aumnier, cuisinier et approvisionneur. Toujours debout, toujours sur le
qui-vive, il est infatigable. Les mourants le bnissent en rendant leur
me  Dieu; les vivants lui vouent une gratitude ternelle. Ce n'est
plus un chef, c'est un pre, mais un pre qui a la tendresse d'une mre,
les prvenances d'une soeur, et sans se dpartir de la vigilance
d'un guerrier. Croiriez-vous que, pour tromper les sauvages sur notre
dplorable situation, il fait sortir les hommes valides de la batterie
quand il aperoit les Canadians rdant autour du fort. Puis, il a l'air
de les chtier ou de les occuper A de rudes travaux, comme, calfatage,
radoub ou telles pnibles besognes. Et les autres dupes, de s'imaginer
que nous sommes tous en joie et sant. N'taient ces prcautions, ma
Constance adore, depuis deux mois, c'en serait fait de nous.

[Note 54: Relation de Jacques Cartier.]

Oh! oui, je le rpte, matre Jacques Cartier n'est pas un tre
ordinaire. Les anciens l'auraient honor comme un Dieu. Avec cela, si
simple, si modeste, si pieux! Tous les dimanches, il dit l'office de la
messe. Ds le commencement de l'pidmie, il se fit plerin  Notre-Dame
de Roquemado en Quercy, promettant y aller, si le Seigneur lui donnait
grce de retourner en France.

Je ne mentionne pas ses soins affectueux pour moi, aprs que je fus
bless en ce duel avec Jean Poullet, et aprs que je fus pris par la
maladie dont  peine je relve...

A ce moment, Charles Guyot, serviteur de Jacques Cartier, entra
brusquement dans la cabine:

--O est le capitaine? demanda-t-il.

--Je ne l'ai pas vu ce matin, rpondit tienne.

--Le gourmette Lucas est  l'extrmit. Il dsire lui parler.

--Pauvre enfant! mourir si jeune! Il n'a pas encore quinze ans.

--Ah! dit Charles, j'entends marcher sur le pont.

C'est mon matre, je reconnais son pas.

Cartier arrivait effectivement. Il tenait  la main des rameaux
d'pinette.

--Rjouis-toi, tienne, dit-il, je viens de rencontrer Domagaia.
Il tait nagure affect de cette affreuse maladie qui nous dsole.
Aujourd'hui je le trouve sur pieds. Je m'enquiers comment il s'est
guri, feignant que Charles Guyot tait aussi atteint de la contagion,
mais me gardant bien de dclarer que nos compagnons en prissaient. Il
me rpond que c'est avec le jus et le marc des feuilles dont voici les
branches. Il faut les faire bouillir, boire un gobelet de la dcoction
et appliquer le rsidu en manire de cataplasme tous les deux jours.
Veux-tu, tienne, que nous commencions l'preuve par toi, car nos
gens se dfient des sauvages. Ils craignent le poison. Je suis assur
cependant que ce vgtal n'a point de proprits offensives...

--Oh! mon oncle, je ferai tout ce que vous dsirerez! dit tienne. Mais
Lucas vous appelle...

--Oui, matre, ajouta Charles Guyot. Le gourmette est  l'article de la
mort. Il veut se confesser  vous.

--Encore ce malheureux enfant! Seigneur, je vous en conjure, mettez
un terme  votre courroux, ou qu'il tombe de tout son poids sur moi!
s'cria Cartier.

Et, posant ses branchages sur la table, il passa de la Petite sur la
_Grande-Hermine_.

Dans le faux-pont, le spectacle tait lugubre. Des hommes hves,
dcharns, des spectres plutt, taient assis languissamment autour
du pole ou couchs sur les branles. Leur visage n'avait plus rien
d'humain. Quelques-uns poussaient des cris sourds, dchirants.

Ple, les traits altrs, les membres amaigris, la dmarche mal assure,
Cartier lui-mme semblait une ombre, au milieu de ces fantmes.

A son arrive les gmissements cessrent.

--Mes amis, dit-il, je crois avoir dcouvert une mdecine contre vos
souffrances. C'est Domagaia qui m'en a donn le secret. Bientt, je
l'espre, nous remercierons le ciel d'tre venu  notre secours.

Les mariniers secourent dsesprment la tte, tandis que Cartier
s'approchait du branle o Lucas se tordait en convulsions.

Frapp, lui aussi, du scorbut, le pauvre gourmette, enfant abandonn,
recueilli par la charit de Cartier et qui avait trahi son bienfaiteur,
sentait, avant d'expirer, le pressant besoin d'avouer son crime.

La confession fut courte, car dj commenait l'agonie de Lucas. Mais,
sans doute, elle remua profondment les entrailles de matre Jacques.

Ceux qui l'observaient l'entendirent prononcer ces mots: Malheureux,
je te pardonne; et ils le virent porter, plus d'une fois, la main  son
front ou essuyer des larmes  ses paupires.

La nature reprenait-elle enfin ses droits sur la fermet ordinaire
du capitaine-gnral? Il luttait videmment contre de puissantes
impressions. Mais, dans cette lutte, le respect de son devoir l'emporta
comme toujours.

--A genoux, mes amis, dit-il. A genoux! Je vais rciter la prire pour
les moribonds.

Ceux des assistants qui taient levs se prosternrent. Les autres
joignirent les mains, en se tournant vers le lit du mourant.

Et Jacques Cartier, d'une voix pntrante:

Partez de ce monde, me chrtienne, au nom de Dieu le Pre
tout-puissant qui vous a cre; au nom de Jsus-Christ, fils du Dieu
vivant, qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a
t donn; au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trnes et
des Dominations; au nom des Principauts et des Puissances; au nom des
Chrubins et des Sraphins; au nom des Patriarches et des Prophtes; au
nom des saints Aptres et des vanglistes; au nom des saints Moines et
solitaires; au nom des saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes
de Dieu. Qu'aujourd'hui votre sjour soit dans la paix, et votre demeure
dans la Sainte Sion. Par Jsus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.

--Ainsi soit-il! rptrent, en sanglotant, les mariniers.

Secrtement, dans la nuit suivante, le corps de Lucas fut enterr, lui
vingt-cinquime, sous la neige, le reste de ses compagnons tant trop
faible pour fouiller la terre gele.




                           CHAPITRE XVII.

                        RETOUR A SAINT-MALO.


En faisant, dans ses _Mmoires_, l'loge de Cartier, tienne, second
fils de Jacques Nol, n'avait point exagr les admirables qualits du
hros. C'tait bien l'homme juste _impavidus_, au coeur bard du triple
airain, dont parle le pote.

Cartier tait aussi grand par le coeur que par l'esprit: il appartient 
cette race de gnies trop rares auxquels l'humanit rige des monuments,
tmoignages de sa gratitude. Et pourtant, oh! je le rpte ici, avec un
vif sentiment de douleur, dans cette France si noble, si gnreuse, qui
a eu la gloire de lui donner le jour, Jacques Cartier attend encore sa
statue!

Mais nous ne connaissons donc pas ses voyages! mais nous n'en avons donc
pas lu les Relations! mais nous ne savons donc pas perptuer la
mmoire de nos anctres! Nouvelle Athnes, la France restera-t-elle
ternellement ingrate envers l'un des meilleurs, l'un des plus dignes de
ses enfants! Le coeur saigne,  cette pense.

Quand je vois Cartier hardi tout autant que Colomb, son gal en
habilet, son suprieur en persvrance; quand je le vois ce magnifique
caractre lutter contre l'ignorance ou le mauvais vouloir de ses
compatriotes, rsister aux sollicitations de ses affections intimes,
opposer une poitrine de fer aux infatigables coups de la fatalit; ne
se laisser abattre ni par les violences inusites d'une temprature
ordinairement excessive, ni par le dchanement d'une maladie
pouvantable, ni par les menaces, chaque jour plus terribles, des
tribus sauvages qui l'entourent, ni enfin par la mort qui frappe, frappe
encore, frappe toujours autour de lui; quand je vois tout cela, je ne
crains pas de me demander qui fut le plus mritant du pilote malouin ou
du navigateur gnois.

Capricieuse desse que la fortune! L'univers sait l'histoire de Colomb;
combien y a-t-il de gens, dans sa propre patrie, qui souponnent celle
de Jacques Cartier? Qui oserait dire, cependant, que les explorations
de celui-ci sont moins estimables que les dcouvertes de celui-l? Qui
s'aviserait de prtendre que les Canadas et les tats-Unis d'Amrique
ne valent pas aujourd'hui pour le mouvement civilisateur, comme pour la
richesse de toute nature, le Mexique, le Brsil, le Chili ou le Prou?

Ah! si les Franais possdaient la vingtime partie de l'esprit vantard,
pompeux jusqu'au ridicule des Espagnols et des Portugais, il ne serait
pas besoin de venir, trois cents ans aprs la mort de Cartier, rclamer
pour notre honneur, plus encore que pour le sien, une place au soleil de
la renomme!

Il fut, sans doute, remarquable par l'habile direction de son expdition
jusqu' Hochelaga. Mais il le fut,  mon sens, bien autrement par sa
conduite, durant les quatre mois qu'il passa au milieu de la peste, sur
des navires mal approvisionns, environns de peuplades hostiles et sous
un froid souvent de plus de 30 degrs!

La glace avait six pieds d'paisseur, la neige quatre et davantage. Le
Saint-Laurent tait gel. Le pont s'tendait de la pointe de Stadacone
jusqu' Hochelaga soixante lieues de longueur sur une de large en
plusieurs endroits.

La dbcle eut lieu le 22 fvrier, devant Stadacone; beaucoup plus tard
devant Montral. Mais ce fut le 5 avril [55] seulement qu'elle se fit
dans la rivire de Sainte-Croix et que les navires se dlivrrent enfin
de leurs lourdes entraves de cristal.

[Note 55: Ces dates et les prcdentes sont conformes  l'ancien
calendrier. D'aprs celui que nous suivons, excut sous Grgoire
XIII et mis en vigueur  partir de 1582, il faut, pour avoir les dates
modernes, ajouter dix jours  chaque priode.]

Le scorbut avait cess de rpandre la mort dans les quipages. Grce
aux infusions et aux cataplasmes d'pinette blanche, nos mariniers se
rtablissaient rapidement. D'abord, ils avaient fait des difficults
pour user du remde. Mais l'exemple d'tienne Nol, sa cure miraculeuse
dterminrent les plus rcalcitrants. Aprs avoir vu et connu, il y
eut, dit Cartier, telle presse sur ladite mdecine qu'on se voulait tuer
 qui le premier en aurait. De sorte qu'un arbre aussi gros et aussi
grand que chne qui soit en France, a t employ en six jours, lequel
a fait telle opration que, si tous les mdecins de Louvain et de
Montpellier y eussent t avec toutes les drogues d'Alexandrie, ils n'en
eussent pas tant fait en un an que ledit arbre en a fait en six jours.

Mais si la sant tait revenue, l'inquitude rgnait toujours au havre
de Sainte-Croix. De la part des sauvages on redoutait une attaque. Ils
n'apportaient plus comme autrefois des provisions aux quipages. Quand
par hasard ils le faisaient, c'tait de mauvaise grce et ils vendaient
fort cher leurs denres.

Donnacona, Taignoagny et d'autres taient partis, sous couleur d'aller
chasser. Mais il tait  craindre que ce ne ft dans le but de runir et
de ramener des allis pour assiger le fort. Taignoagny ne voulait pas
retourner en Europe. Fier des notions qu'il y avait apprises, parce
qu'elles lui donnaient un certain empire sur les gens de sa race, il
dsirait secrtement perdre les Franais, dont la supriorit portait
ombrage  ses vues ambitieuses. Il se disait que, ceux-ci morts, la
route du grand fleuve serait perdue pour les autres. Philippe n'avait
pas peu contribu  le pousser dans cette fausse voie; et, quoique
Philippe et disparu depuis leur entrevue au sommet de la chute, le
sauvage y persvrait rsolument. Donnacona, homme faible, versatile, se
laissait guider par l'artificieux Taignoagny, qui ne cherchait cependant
qu' lui ravir le pouvoir.

Tout en allant prendre des cerfs et daims, vers la fin de fvrier,
ils firent alliance avec divers chefs des tribus voisines et, deux mois
aprs, ils rentrrent  Stadacone, suivis d'une foule de guerriers.

Heureusement Jacques Cartier tait sur ses gardes. Il avait augment
les dfenses du fort et doubl les postes. En mme temps, il pressait
l'appareillage de ses navires, bien dcid  retourner eu France, avec
la _Grande-Hermine_ et l'_merillon_, aussitt que tout serait prt. La
_Petite-Hermine_ tant en mauvais tat et le nombre des aventuriers
ayant diminu, on avait rsolu de la dmolir et d'en abandonner les
pices inutiles dans le havre de Sainte-Croix.

Le 21 avril, Domagaia se montra sur le bord de la rivire, accompagn de
plusieurs jeunes gens, beaux et puissants. On l'invita  venir  bord.
Il refusa. Ce refus, la prsence de ces hommes inconnus rveillrent
toutes les dfiances de Jacques Cartier. Aussi, quoique Domagaia lui
annont que Donnacona tait de retour et qu'il lui apporterait de
la venaison le lendemain, Cartier envoya-t-il Charles Guyot  terre.
C'tait, de tous les Visages-Ples, celui que les Peaux-Rouges aimaient
le mieux. Guyot avait ordre d'aller  Stadacone pour observer ce qui s'y
passait. Il excuta avec adresse sa mission et marcha tout droit  la
demeure de Donnacona. Mais celui-ci, prvenu de son arrive, fit le
malade et se coucha.

Pourquoi mon frre ne rend-il pas sa visite au grand chef des blancs?
lui dit Guyot qui avait appris la langue du pays. Mon frre est-il
indispos contre le capitaine Cartier, qui l'attend pour boire avec lui
la liqueur rouge et faire chaudire?

--Non, dit Donnacona; le chef des blancs est un grand agouhanna. Mon
coeur l'aime; mais mon corps souffre. Donnacona ne peut aller le voir
aujourd'hui, il y ira demain.

--Voici, reprit Charles, une hache que le chef blanc envoie  son frre
le chef rouge.

--Tu lui diras que je ferai mes prsents au prochain soleil, repartit
Donnacona.

Guyot sortit ensuite et se transporta  la cabane de Taignoagny. Cette
hutte, comme les autres du village, tait si pleine d'trangers qu'on
n'y pouvait remuer.

Charles engagea Taignoagny  le suivre  bord. L'interprte fit
la sourde oreille. Mais il dit au serviteur de Cartier que, si le
Capitaine consentait  prendre avec lui un seigneur du pays, nomm
Agonna, qui lui avait fait dplaisir, et l'emmener en France, il ferait
tout ce que voudrait ledit capitaine.

Taignoagny se garda bien d'expliquer le motif de sa haine contre Agonna.
Il lui en voulait parce que ce chef tait un des favoris de Donnacona,
et qu'il devait, suivant toutes probabilits, lui succder dans la
direction des affaires de Stadacone. Taignoagny tait trop lche pour se
dbarrasser ouvertement d'Agonna. Mais il et t ravi que Cartier
lui rendt de faon ou d'autre ce service. On verra bientt que les
dtestables machinations de l'interprte tournrent contre leur auteur.

Guyot essaya de pntrer dans d'autres maisons. Taignoagny s'y opposa.
videmment il se tramait quelque perfidie.

Jacques Cartier connaissait-il la Relation des faits et gestes de
Fernand Cortez? On peut le supposer. Toujours est-il que le capitaine
franais adopta, pour se mettre en garde contre les indignes de la
Nouvelle-France, le moyen qu'avait employ le capitaine espagnol contre
les naturels du Mexique. Cartier dcida de s'emparer de Donnacona,
Taignoagny et des principaux Canadiens. Le projet n'tait pas
d'excution facile. A la force on ne pouvait songer. Il fallut ruser.
Les sauvages taient trs-souponneux. Peut-tre flairaient-ils le
pige. On leur ritra pendant plusieurs jours les invitations  faire
chaudire, c'est--dire  banqueter. On les combla de cadeaux. Le fond
de la _Petite-Hermine_ leur fut mme donn pour qu'ils en utilisassent
les clous. Rien n'y faisait. Ils s'obstinaient  fuir le fort. Enfin
l'habilet de Cartier l'emporta.

Taignoagny lui avait renouvel de vive voix sa proposition, d'embarquer
avec lui l'individu qui l'avait offens, le capitaine rpondit
adroitement que le roi avait dfendu d' amener en France hommes ni
femmes du Canada, mais bien deux ou trois petits enfants pour apprendre
le langage.

Rassur par ces paroles, Taignoagny promit de venir le jour suivant avec
Donnacona fter la Sainte-Croix  bord des navires.

Cartier fit de grands prparatifs pour cette solennit, qui tombait le 3
mai. Ses gens et lui endossrent leurs plus riches vtements. On pavoisa
les vaisseaux, radoubs, repeints, remts, tout prts  mettre  la
voile.

Quoiqu'il ft froid encore, que les bords du fleuve et de la rivire
fussent chargs de glaces pourries et de bancs de neige fondante,
le temps tait beau. Au ciel, gris-pommel, les petits nuages blancs
couraient comme des flocons de laine chasss par la brise. Dj
les bourgeons rougissaient  l'extrmit des branches; les oiseaux
revenaient chanter leurs amours et la nature ouvrait son sein aux
fcondes exhalaisons du printemps.

Aprs la messe dite, suivant l'habitude, par le capitaine-gnral, les
quipages furent passs en revue. Puis Cartier pour prendre, avant son
dpart, dfinitivement possession du pays qu'il avait dcouvert, fit
dresser, prs du port, une belle croix, haute d'environ trente pieds,
sous le croisillon de laquelle on voyait un cusson en bosse, des armes
de France, avec cette inscription en lettres antiques:

FRANCISCUS PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT.

Une salve de vingt coups de canon couronna la crmonie [56].


[Note 56: Cette prise en possession peut bien passer pour lgrement
arbitraire; mais, au moins, elle a le mrite d'une certaine simplicit.
Les Espagnols y mettaient bien plus de crmonie et d'ostentation.
Ils se faisaient accompagner de deux notaires qui rdigeaient
trs-srieusement un acte de proprit des terres dcouvertes. Dans
ma _Notice_ sur Sagard, j'ai dj donn, d'aprs W. Irving, une de ces
tonnantes formules. En voici une autre qui peut servir de pendant  la
premire.

Vasco Nunez, venant de dcouvrir l'ocan Pacifique, s'avance, bannire
de la Vierge en tte, entre dans la mer jusqu'aux genoux, tire son pe,
jette son bouclier sur son paule et s'crie:

Vivent les hauts et puissants monarques don Ferdinand et dona Juanna,
souverains de Castille, de Lon et d'Aragon, au nom desquels et pour la
couronne royale de Castille, je prends relle et corporelle et actuelle
possession de ces mers, et terres, et ctes, et ports et les du Sud,
et de tout ce qui y est annex, et des royaumes et provinces qui leur
appartiennent et peuvent leur appartenir, en quelque manire ou par
quelque droit ou titre, ancien ou moderne, dans les temps passs,
prsents ou  venir, sans aucune contradiction; et si autre prince
chrtien, ou infidle, ou aucune loi, acte ou condition quelconque
prtend  aucun droit sur ces terres et mers, je suis prt et dispos
 les maintenir et  les dfendre au nom des souverains castillans,
prsents et futurs, qui ont l'empire de la domination sur ces Indes,
les et terre ferme, nord et sud, avec toutes leurs mers, au ple
arctique comme au ple antarctique, sur chaque ct de la ligne
quinoxiale, soit au dedans, soit au dehors des tropiques du Cancer et
du Capricorne, maintenant et dans tous les temps, aussi longtemps que
durera le monde et jusqu'au jour final du jugement de tout le genre
humain.]

Les Canadians s'taient assembls, en grand nombre pour y assister. Mais
ils se tenaient craintivement sur le bord de la rivire. Cartier
pria Donnacona d'entrer dans le fort pour y boire et manger avec lui.
Taignoagny en dissuada l'agouhanna. Il tait deux heures environ.
Cartier sortit du parc, vint trouver Donnacona et le pressa d'accepter
son offre. Le chef sauvage hsitait. La scne menaait de traner en
longueur. Jacques Cartier comprit que, s'il laissait chapper cette
occasion de mettre la main sur Donnacona, elle ne se reprsenterait
plus. Il prit un parti dcisif. Ses gens taient bien arms, la revue
ayant t le prtexte de cet armement. Il t un signe convenu. Aussitt
les mariniers entourrent Donnacona, Taignoagny, Domagaia, deux autres
seigneurs et les arrtrent.

La foule s'enfuit pouvante en poussant des hurlements affreux les
ungs le travers la rivire, les aultres parmy le boys, serchant chacun
son avantage.

Les prisonniers furent enferms  bord et on acclra l'appareillage.

Pendant toute la nuit, les sauvages rdrent autour du fort, en
emplissant l'air de cris affreux.

Le lendemain, apprhendant que l'irritation ne les pousst  quelque
rsolution dsespre, Cartier ordonna  Donnacona de les rassurer sur
son sort. On avait impos un discours  l'agouhanna. En consquence, il
annona  ses gens qu'il restait de plein gr sur les vaisseaux o il
faisait bonne chre, qu'il partait pour parler au roi de France, lui
conter ce qu'il avait vu au Saguenay et qu'il reviendrait  Stadacone
dans dix ou douze lunes.

Cette harangue changea les dispositions des Canadians. Avec la mobilit
si particulire  leur race, ils passrent subitement de la douleur  la
joie la plus bruyante.

Un de leurs canouys d'corce se dtacha de la rive, mont par les
principaux de la nation, et apporta  Donnacona vingt-quatre colliers
d'surgny. Jacques Cartier lui donna quelques colifichets que celui-ci
envoya  ses femmes et  ses enfants.

Le jour suivant il se fit encore un grand concours de peuple sur le
rivage de Sainte-Croix. Jacques Cartier n'tait pas sans anxit. Mais
bientt il vit apparatre quatre des femmes de l'agouhanna dans leur
costume d'apparat. Elles montrent dans un canot qui fut charg de
provisions et dirig vers la _Grande-Hermine_.

Le capitaine les reut de son mieux  bord. Donnacona leur rpta qu'il
s'loignait volontairement et serait de retour dans douze lunes au
plus. On embarqua les vivres qu'elles avaient amens. Les sauvagesses
changrent avec Cartier quelques menus prsents et prirent cong de
leur seigneur et matre.

Le 6 mai, au matin, les deux navires sortirent, au bruit du canon, de
la rivire Sainte-Croix et ils s'lancrent vers leur patrie
o,--aprs avoir opr diverses reconnaissances nouvelles dans le golfe
Saint-Laurent et suivi cette fois la route entre Terreneuve et le cap
Breton,--ils arrivrent, le 6 juillet de cette mmorable anne 1836.

En abordant  Saint-Malo, Jacques Cartier et tienne Nol aperurent
dame Catherine et la vieille Manon, s'appuyant l'une au bras de l'autre,
et entoures d'une multitude compacte qui se foulait tumultueusement sur
la grve pour saluer les hardis navigateurs.

--O est Constance? demandrent les yeux des deux hommes, avant que
leurs lvres eussent prononc une parole.

Baissant la tte, dame Catherine se prit  pleurer.




                           CHAPITRE XVIII.

                         LES PORTES-CARTIER.


Hors du dpartement d'Ille-et-Vilaine, qui connat Limoilou? Qui jamais
a entendu prononcer ce nom d'une saveur exotique si pntrante? Personne
cependant qui n'ait admir les bords pittoresques de la Rance, entre
Saint-Malo et Dinan, ou ou dcrire leurs beauts comparables seulement
aux plus romantiques paysages de la Suisse. Mais Limoilou? Qu'est-ce que
cela? Nos touristes s'en soucient peu, je vous assure. Limoilou a droit
toutefois  de grandes considrations. Aux simples amateurs de jolis
sites, je ne crains pas de le recommander. A quelques kilomtres  l'est
de Saint-Malo, limit par une lande de roches, de bruyres et d'ajoncs,
il est tapi dans une de ces adorables plaines bretonnes qu'aimait tant
Souvestre: o l'on trouve les campagnes  luxuriante vgtation, les
valles mousseuses, festonnes de chvrefeuilles, de ronces et de
houblon sauvage; mille nids de verdure d'o sort la fume d'une
chaumire, et toutes ces oasis de fleurs et d'ombrages au milieu
desquelles poind l'aiguille brode d'un clocher de granit ou la tte
penche d'un calvaire.

Pour le voyageur donc Limoilou, tout plant d'arbres fruitiers, tout
tapiss par les mains prodigues de la nature, orn de gracieuses villas,
est un lieu charmant o il fait bon se reposer. Mais aux yeux des
amis des nobles choses du temps pass, ce village a un bien autre
mrite:--Seigneur de Limoilou fut le titre que Franois Ier confra 
Jacques Cartier, en rcompense de ses minents services. C'est l que,
revenu dans sa patrie, le capitaine-gnral passait la saison
d't, dans une mtairie qu'il y possdait et qu'on nomme encore les
Portes-Cartier.

Elle s'lve, entoure de gurets fertiles, sur le chemin de Roteneuf,
non loin de la chapelle Saint-Vincent. Un mur de pierre lui fait
clture. Sur ce mur, prs d'une grande porte cochre, cintre, un
cusson, fruste aujourd'hui, montrait jadis les armes de Cartier. La
maison n'offre quoi que ce soit de remarquable. C'est un btiment du
seizime sicle, avec tourelle, en demi-relief,  comble aigu, flanque
au milieu du corps de logis principal et servant de cage d'escalier pour
l'tage suprieur et les greniers. D'autres constructions, granges et
mnageries dans la cour sont affectes  l'exploitation de la
ferme. Au centre de cette cour un puits profond peut cependant attirer
l'attention par la structure singulire de sa margelle carre. Une
perche mobile, jouant  l'extrmit d'un pieu solidement enfonc dans
le sol, sert  tirer l'eau. Des amas de fumier, sur lesquels s'battent
quelques volailles; des mares croupissantes, infectes, des vaux, comme
on les appelle en Bretagne; des menions de paille ou d'ajoncs occupent
l'espace autour du puits. J'ai regret  le dire: mais la ruine, le
dnment envahissent cette mtairie, nagure thtre de l'abondance et
de la propret. On respire la misre, l o rgnait la richesse. Et l'on
se sent mal  l'aise en songeant que dans cette habitation, si dlabre
maintenant, si digne d'tre restaure et conserve comme monument
public, l'un des hommes les plus distingus que la France ait produits
passa une partie de son existence.

Il fallait la voir, vers le milieu du seizime sicle, cette demeure
d'aspect repoussant aujourd'hui. Alors elle tait enceinte par
de dlicieuses closeries de gents et de pommiers aux bouquets
blouissants; alors ses murailles taient blanches comme la neige;
une belle calotte de tuiles rouges coiffait ses toits que rongent
actuellement les moisissures; alors de jolis vitraux de couleur,
encadrs dans des losanges de plomb, dcoraient ses fentres que le
temps a dmanteles et prives de leurs carreaux, la plupart remplacs
par quelques fonds de vieux chapeaux ou quelques bouchons de paille;
alors aussi la cour, bien tenue et soigneusement couverte de sable fin,
semblait, aux rayons du soleil, seme de grains d'or.

D'un ct de la porte du rez-de-chausse, un vigoureux cep, tendant ses
rameaux noueux, chargs  l'automne de grappes purpurines; de l'autre,
c'tait un rosier magnifique, dont les fleurs embaumes se mariaient
agrablement aux pampres de la vigne.

Derrire la maison s'tendait un parterre, cultiv par la bonne dame
Catherine. Aprs le parterre, c'tait un verger, o chaque anne l'on
rcoltait des fruits superbes; et au-del,  perte de vue, les champs
de sarrasin,  la tige de corail, au calice de nacre, au suc aim des
abeilles. L'habitation, le jardin et les entours plaisaient  l'oeil.
Tout tait coquet; sduisant, une miniature de l'Eden. Le bonheur et la
joie devaient tre les htes ordinaires de ce foyer rustique. Pendant
longtemps, en effet, une douce flicit y avait lu domicile. C'tait
grande fte pour Catherine de s'installer  leur campagne avec son mari.
Mais en 1539, et depuis trois annes, la pauvre dame n'y apportait
pas plus de gaiet qu' sa maison de Saint-Malo. Une mlancolie noire
s'tait tablie en son me; et ni la sollicitude dlicate de Jacques,
ni les espigleries d'une petite sauvagesse qu'ils levaient, ne
russissaient  drider le front soucieux de Catherine.

Par une splendide soire de juillet, les deux poux causaient tristement
sous une tonnelle de clmatites et de jasmin, dans leur verger.

--Ah! disait Cartier avec amertume, mes ennemis triomphent. Le roi
ne pense plus  moi. Cette guerre terrible que nous soutenons contre
l'Espagne lui a fait ngliger ses promesses. Il m'avait honor d'un
excellent accueil, quand je lui prsentai Donnacona, Taignoagny,
Domagaia et les autres Canadians. Leurs rapports lui avaient plu. Il
tait dispos  m'accorder, malgr les clabauderies des jaloux, une
nouvelle Commission. J'aurais explor le Saguenay, ces terres inconnues
qu'avait visites Donnacona et qui produisent les minraux prcieux!
J'aurais ainsi ajout  la gloire et  la richesse de la France. Mais
tout a tourn contre moi......

--Mon ami, interrompit tendrement Catherine, il ne faut pas vous
plaindre; tout ce que fait le bon Dieu est bien fait.

--Sans doute, ma chre femme, sans doute. Aussi n'accus-je point la
Providence. Mais saurais-je ne pas dplorer que les malheurs de ma
patrie l'empchent de profiter de ces belles dcouvertes que l'on
pourrait, poursuivre avec tant d'avantage? Vois, si je suis favoris par
le sort. En revenant  Saint-Malo, j'apprends que le pays est envahi
par l'tranger. Les Espagnols ravageaient la Provence; ils faisaient des
incursions en Picardie. Le mois d'ensuite c'est le Dauphin qui meurt.
Puis la guerre redouble de violence. Impossible de parler au roi
d'expditions par-del les mers. Enfin notre protecteur l'amiral Chabot
est accus de crime de lse-majest!...

--Ah! soupira Catherine. Vous oubliez la plus cruelle de nos
afflictions!

--Non, hlas! je ne l'oublie pas, je ne puis l'oublier, rpondit Jacques
Cartier, prenant la main de sa femme et la pressant dans les siennes.
Encore si nous savions ce qu'elle est devenue! Pauvre Constance! Elle
tait vive, mais bonne au fond, gnreuse! Elle aurait fait une pouse
excellente. Notre tienne et elle...

--Oh! ne me parlez plus de ces rves, mon ami. Je souffre trop  leur
songer. Dieu nous a punis du fol amour que nous avions pour cette
enfant. J'tais aveugle...

--Allons, ne pleure pas, dit Cartier mu. De vrai, tu as t aveugle de
ne pas souponner ses intrigues avec le misrable Maisonneuve. Et si,
 son lit de mort, Lucas ne m'et fait des rvlations, toujours nous
aurions ignor que Constance s'tait prise de ce capitaine de brigands
dont le lieutenant et la bande ont, heureusement, expi leurs crimes sur
l'chafaud. Mais l n'est plus la question. Lui mort ou demeur en la
Nouvelle-France, notre fille et bien vite perdu son souvenir. Cette
amourette ne pouvait avoir de consquences srieuses. A l'ge de
Constance, elle n'avait rien que de trs-naturel. Maisonneuve tait
beau, grand seigneur chacun  Saint-Malo raffolait de lui. Est-il
surprenant qu'une fillette romanesque se soit laiss prendre le coeur
parce galant! Mais, je le rpte, cela n'aurait pas eu du suites. Si
j'eusse t averti plus tt, quelques remontrances  la chre enfant
l'eussent incontinent ramene dans le droit chemin. Elle tait si docile
 mes avis; Ah! plus le temps passe, plus s'avive ma douleur de
l'avoir perdue! J'ignore ce qui lui est arriv... Pourtant, je me dis
quelquefois que nous la retrouverons...

--Hlas! moi je n'ose plus esprer! sanglota Catherine. Quand je vais
prier sur la tombe de cette pauvre Manon, dfunte il y a deux ans, je
voudrais voir aussi son reliquaire...[57]

[Note 57: C'tait un usage en Bretagne de placer les ttes des morts
dans de petites niches ou reliquaires au-dessus des tombes. Ces
reliquaires taient en bois, percs de trois trous. On y lisait: _Cy est
le chef de X._]

--Peux-tu nourrir de telles penses?

--Ah! mon ami, c'est qu'il m'est si dur de ne savoir ce qu'elle est
devenue, si son corps repose en terre sainte!

--Pourquoi ne pas supposer qu'elle vit encore?

--Vivre encore! Il y aura quatre ans  l'Assomption prochaine qu'elle
a disparu! Et nous n'aurions pas eu de ses nouvelles... Non, non... Le
dsespoir, je ne le crains que trop, l'a gare... La malheureuse aura
attent  ses jours!

--Oh! fit Cartier avec un geste de dngation.

--Vous ne la connaissiez pas, mon ami, reprit vivement Catherine.
Occup de vos vastes entreprises, vous ne cherchiez pas  lire dans ses
sentiments. Constance tait trs-exalte. L'enlvement de cet homme lui
a port un coup funeste. Quand elle dcouvrit qu'il tait parti avec
les autres prisonniers, elle eut une crise terrible. C'est alors que
j'appris tout. Manon, interroge, acheva, en pleurant, de me mettre
dans la confidence de cette horrible passion. Je l'avais peut-tre
souponne, mais je suis si faible! Et puis j'idoltrais cette enfant...
Ah! c'est un chtiment du ciel! il est quitable...

Dame Catherine clata en sanglots.

--Mon Dieu, cesse de t'affliger! dit Cartier, trs-agit; aie du
courage! Il te reste cette petite fille que j'ai ramene et dont tu es
la marraine...

--Hlas! elle est maladive, elle prira de langueur, comme sont morts
les autres sauvages, aprs que vous les etes fait baptiser le 25 mars
de l'an dernier...

--Malgr tout, reprit Cartier d'un ton ferme, moi j'ai la conviction que
Constance respire!

--Le Seigneur vous entende!

--Oui, continua-t-il; et que nous la reverrons un jour.

En ce moment, un jeune homme, portant le costume de _kloarek_, parut 
l'extrmit du jardin.

--Pauvre tienne! murmura matre Jacques; inconsolable de la perte de
sa cousine, il a renonc  la profession de marin pour entrer dans les
ordres.

Le jeune homme arrivait haletant, le visage rouge, baign de sueur.

--Ah! mon oncle, mon oncle, s'cria-t-il, quel bonheur que je n'aie pas
encore prononc mes voeux!

--Qu'y a-t-il? Respire un peu. Ta es tout essouffl.

--Je crois bien. On le serait  moins. Je suis venu de Saint-Malo ici
toujours courant.

--Allons, assieds-toi...

--Oh! les bonnes nouvelles! Mon cher oncle, ma chre tante, les bonnes
nouvelles!

--Eh bien, parle.

--Vous ne me croirez pas. Moi-mme je n'y puis croire... Constance...

--Constance! rpta dame Catherine en plissant.

--Constance n'est pas morte!

--Pas morte? Es-tu bien sr de ce que tu avances, tienne? rpliqua
Cartier d'une voix altre et en soutenant sa femme prs de tomber en
dfaillance.

--Je vous dis, mon oncle, que Constance n'est pas morte. C'est le
bruit de toute la ville. Vous allez l'entendre... car je suis venu vous
chercher...

--Enfin, explique-toi.

--Oui, explique-toi vite, tienne; tes lenteurs me font mourir, balbutia
dame Catherine d'un ton faible.

--Vous savez, rpondit-il, que la sorcire de la Grande-Conche a t
arrte. Sous accusation de magie noire, on l'a mise, cette aprs-midi,
 la torture. Alors, elle a rvl bien des crimes...

--Mais Constance?

--J'y suis, mon oncle, j'y suis. La sorcire connaissait ma cousine. Il
parait... mais je n'oserai jamais vous dire a.

--Ne crains rien.

Le _kloarek_ baissa les yeux et poursuivit en hsitant:

--Maharite prtend que ma cousine aimait le capitaine des Tondeurs; que
c'est lui que nous avions  bord de la _Petite-Hermine_, et que...

--Achve, tienne, achve!

--Constance se serait embarque, sous un dguisement de page, le jour de
l'Assomption, pour le joindre, sur un vaisseau allant faire la pche 
Terre-neuve!

--Jsus Sauveur! serait-ce possible? profra Catherine.

--Mais le nom de ce navire? demanda Cartier.

--Je l'ignore, mon oncle. Il sera facile de le trouver, en consultant
les registres du port pour l'anne 1536.

--C'est juste. Pourtant ce vaisseau doit tre de retour. Comment
n'aurait-on pas dcouvert le sexe...

--Ah! s'cria dame Catherine; mon ami, remercions Dieu, d'abord...

--Ce n'est pas tout, ma tante, ce n'est pas tout! interrompit tienne
Nol. Un bonheur n'arrive jamais seul.

--Quoi encore?

--Eh bien! le brig _Saint-Aaron_, rentr, hier soir, du golfe
Saint-Laurent...

--Il aurait des nouvelles de Constance!

--Non, hlas! mais de votre vieux serviteur.

--Que dis-tu l?

--Je dis, mon oncle, que le pilote du _Saint-Aaron_ rapporte avoir vu 
l'le Brion un sauvage qui l'a averti que Jean Morbihan tait dans la
baie de Gasp, o il attendait qu'un autre navire de pche, l'Aleth, mit
 la voile pour repasser en France.

--Voil qui est extraordinaire! souverainement extraordinaire! j'en suis
confondu, murmurait Jacques Cartier, tourdi par ces informations.

Puis il s'cria, en saisissant la main du jeune homme:

--Mais es-tu bien certain de ce que tu dis?

--Je l'ai ou de mes oreilles, mon oncle. La sorcire vous demande.
Elle dsire vous rpter  vous-mme les aveux qu'elle a faits 
l'inquisiteur. Quant au pilote du _Saint-Aaron_, il sera, m'a-t-il dit,
jusqu'au couvre-feu  l'auberge _A Monsieur Saint Anthoine_...

--Oh! mon ami, allez tout de suite  la ville! fit Catherine.

--Je ne perds pas une minute. tienne, tu m'attendras ici et tiendras
compagnie  ta tante. Dis  Charles de seller mon cheval sur-le-champ.
Constance et Jean retrouvs! Oh! c'est  devenir fou de bonheur!

Et il se jeta au cou de sa femme, qu'il embrassa avec transports.

--A genoux, Jacques! dit celle-ci;  genoux! Quoique j'apprhende de me
livrer encore  la joie qui dborde mon me, rendons grces au Seigneur
tout-puissant de la protection visible qu'il tend sur nous!

Cartier se prosterna auprs de Catherine et ils levrent leur coeur 
Dieu.

Moins d'une heure aprs cette scne touchante, le capitaine tait 
Saint-Malo. Il voulut interroger Maharite. L'on n'avait rien  refuser 
l'un des favoris du roi de France. Cartier fut conduit dans la gele
de l'vch, o tait enferme Maharite. Il questionna la misrable
crature, destine au bcher, mais n'en put gure tirer autre chose
que ce qu'il tenait dj d'tienne. Il apprit seulement que Constance
s'tait rfugie chez la sorcire, avec une assez forte somme en or;
qu'elle avait pri Maharite de lui acheter des vtements d'homme, de
la faire passer pour son fils et de l'engager comme page [58] sur le
premier navire qui appareillerait pour la terre neuve. Ce plan avait
russi au gr de Constance. Elle tait monte, le 18 aot, jour de
l'Assomption, sur un vaisseau du nom duquel Maharite ne se souvenait
plus.

[Note 58: L'on sait que ce grade correspondait  celui de novice sur les
navires du commerce.]

Quoiqu'il ft tard dj, Cartier courut  la salle Saint-Jean. C'tait
alors le Lloyd de Saint-Malo. Il consulta le livre o tait enregistr
le mouvement du port en 1836. Une seule nef avait quitt la rade
pour Terreneuve, le 18 aot de cette anne-l. Elle s'appelait le
_Saint-Vincent_. Cartier chercha l'poque de la rentre de ce navire.
Mais une note  la marge du livre, comme un nuage sur un rayon de
soleil, assombrit la joie qui luisait en son coeur. Dans cette note il
tait dit que le Saint-Vincent, aprs avoir touch dans diverses baies
de Terreneuve, s'tait chou en vue du dtroit de Belle-Isle. Les
sauvages de la cte avaient pill l'pave et sans doute massacr
l'quipage. Tmoin de l'vnement, mais n'y pouvant porter remde, 
cause d'une violente tempte, le _Lion_, bateau pcheur de Honfleur,
l'avait consign sur son journal de bord.

Pour douloureusement dsappoint qu'il ft, Cartier ne perdit pas tout
espoir. Il se dit qu'il irait  Honfleur, interroger le patron du _Lion_,
et il se transporta  l'htellerie A Monsieur Saint Anthoine.

Le pilote du _Saint-Aaron_ y faisait une partie de ds, en buvant un
pichet de cidre. Il confirma la nouvelle donne par tienne, ajouta que
l'_Aleth_ ne tarderait pas, suivant toutes probabilits,  jeter l'ancre
dans le port de Saint-Malo; mais il ne savait quoi que ce ft sur le
compte de Jean Morbihan. Il n'aurait mme pu affirmer que c'tait de lui
qu'avait parl le sauvage. Seulement il avait cru le reconnatre, parce
que ce sauvage le nommait Terriben, sobriquet que les mariniers de
Saint-Malo avaient donn au vieux timonier, d'aprs son juron de
prdilection.

Cartier rentra soucieux  la maison de campagne. Il cacha  sa femme
une partie de la vrit, et il lui dit que Constance s'tait en effet
embarque sur le _Saint-Vincent_ et qu'elle avait d prendre terre dans
une le habite du golfe Saint-Laurent: il termina par ces mots:

--Je vais retourner  Paris, faire de nouvelles instances auprs du roi.
Ds qu'il m'aura octroy une autorisation, je me rendrai dans le golfe,
o je chercherai la trace de la pauvre enfant. Si on me refuse cette
autorisation, je partirai sur le premier navire venu.

--Puissiez-vous retrouver notre Constance! s'cria Catherine en
rpandant un torrent de larmes.

--Me permettrez-vous, mon oncle, de reprendre l'accoutrement de
marinier? s'enquit tienne Nol, avec vivacit.

--Volontiers, beau neveu; mais que diront tes suprieurs
ecclsiastiques?

--Oh! ils savent bien que le dsespoir seul...

--Soit, interrompit Cartier. Obtiens leur consentement et tu peux tre
assur que le mien ne te fera pas dfaut. Presse-toi... aprs-demain tu
m'accompagneras  Rouen, o j'ai quelques affaires.

--Merci,  mon excellent oncle! rpondit le jeune homme enchant, car il
avait devin la nature de ces affaires, dont le capitaine ne voulait pas
causer devant sa femme.

Cartier effectua heureusement ce voyage. Mais ce fut sans rsultat. Il
ne recueillit aucun renseignement sur le sort de Constance. De Rouen,
notre capitaine alla  Compigne, o le roi se reposait de la guerre, en
faisant excuter de belles et utiles ordonnances, promulgues en 1538,
touchant l'abrviation, des procs, pour le soulagement de ses sujets
fouls par la chicane des procureurs et ministres de justice.

A cette poque, s'instruisait le procs de Philippe de Chabot.

Jacques Cartier eut nanmoins un facile accs auprs de Franois Ier,
et il obtint du monarque la promesse que bientt une nouvelle Commission
lui serait dlivre.

Le capitaine revint trs-satisfait  Limoilou. Une joie nouvelle l'y
attendait. Comme il mettait le pied sur le seuil de sa maison, aprs une
longue absence, un homme se jeta  son cou, en criant:

--Terr i ben! faut que je vous embrasse, matre Jacques; min Gieu, oui!

Et le brave timonier, joignant l'action aux paroles, fit retentir deux
gros baisers sur les joues de Cartier, qui lui rendit avec effusion ses
bruyantes caresses.




                            CHAPITRE XIX.

                             CONCLUSION.


--Tu dis donc qu'il avait, sous le sein gauche, une peinture noire
et rouge reprsentant quatre poissons regardant les quatre points
cardinaux, avec un coeur...

--Min Gieu, oui, matre Jacques! Je l'ai si bien vue cette marque que
j'en ai perdu la tramontane. Sans cela...

--Mais alors cet homme serait...

--Ce serait et c'est le frre de Constance!

--Pourtant...

--Terr i bon!... Excusez, matre Jacques. Je jure devant vous...

--Va toujours.

--Eh bien, c'est mon avis. L! sur ma conscience, ce prtendu Philippe,
c'tait d'abord Georges de Maisonneuve, le capitaine des Tondeux;
c'tait aussi cet Olivier Dubreuil que nous avons tant et tant cherch,
depuis 1520, ensuite...

--Le fils de l'homme qui fut assassin par les sauvages de Terreneuve...
Je n'y puis croire...

--Puisque je vous affirme qu'il a encore le mme signe que Constance au
bas de l'oreille... min Gieu, oui!

--La soeur aurait t namoure de son frre!... juste ciel!... Quel
horrible mystre!

--Elle n'a point pch, croyez-le, matre, reprit gravement Jean
Morbihan. Le Seigneur n'aurait pas permis un crime aussi odieux!

--J'aime  le penser. Mais rpte-moi ce que tu m'as dit.

--Min Gieu! c'est bien simple. J'avais dcouvert ce qui se passait
entre la pauvre Constance et ce... Que le bon Gieu lui pardonne, matre
Jacques!... C'est pourquoi je vous priai de l'embarquer avec nous. Je
comptais qu'une fois l-bas, l'enfant l'oublierait... Il n'en a pas t
ainsi... Ah! j'ai t un imbcile... J'aurais d vous dclarer tout...
Le malheur ne nous serait pas arriv...

--Tu as fait pour le mieux; je ne puis t'en vouloir.

--Enfin, quand nous fmes au havre de Sainte-Croix, j'appris que ce
Philippe conspirait... Le polisson de Lucas...

--Il est mort; pardonne-lui aussi!

--Min Gieu... oui! je lui pardonne. Mais...

--Laissons ce sujet. Prvenu que Philippe conspirait contre nous avec
les sauvages, tu l'as suivi et tu as dcouvert la conjuration.

--Oui, matre Jacques. Les sauvages ont pris la fuite, en m'apercevant.
Philippe s'est jet sur moi. Nous nous sommes battus sur le bord de la
chute. Sa jaquette a t dchire, et dessous j'ai vu cette marque que
Constance...

--Es-tu bien sr que cette marque soit semblable  l'autre?

--Quatre poissons et un coeur. Pouvais-je m'y mprendre, moi qui ai t
la premire nourrice de la petite? Puis, ce signe  l'oreille gauche!
Avec cela, quoiqu'il soit rousstre et elle noire, il y a, voyez-vous,
entre eux un air de famille qui m'avait toujours frapp. Ah! si la
surprise ne m'et paralys, je serais venu  bout de lui et j'aurais
vu...

--Heureusement que tu n'es pas tomb dans l'abme!

--Min Gieu! j'en dois reconnaissance ternelle  mon vnr patron, car
en dvalant, je suis arriv tout au bord de la fosse. J'tais toutefois
moulu, sans force. Un buisson m'a retenu. L j'aurais pri comme un
chien, ayant une cuisse casse et un bras dmis. Mais des sauvages, qui
chassaient aux environs, m'ont aperu le lendemain matin...

--Quel malheur que c'taient des ennemis de nos Canadians!

--Ils m'ont emmen  la rivire de Saguenay, pans, guri, et gard
comme prisonnier. J'avais grand'peur d'tre brl; car c'est leur
coutume  ces gens de faire rtir les captifs. Mais, enfin, une de leurs
femmes ayant eu piti de moi, ils m'ont donn  elle. Une chance que
je n'tais pas mari, matre, car je n'aurais pu accepter d'avoir deux
pouses... Drle, tout de mme, qu'elle ait voulu de moi, celle-l! je
ne suis ni beau, ni jeune! min Gieu, non! De fait, elle n'tait pas,
non plus, de premire beaut ou jeunesse. Ce n'tait cependant point
une mchante crature. Si elle n'avait trpass l'anne dernire, je ne
l'aurais peut-tre jamais quitte. Terri-ben! elle m'avait sauv la vie!
et le vieux Morbihan n'est pas un ingrat. D'ailleurs, j'esprais que,
tt ou tard, vous reviendriez...

--Oh! c'tait et c'est encore mon projet de visiter le pays de Saguenay,
quoique tu penses qu'il n'y ait point de mines d'or.

--Ma Nou-ma-la dcde (j'appelais ainsi, ma dfunte), je songeai
 dmarrer, reprit Jean Morbihan. Une certaine nuit, je chargeai de
provisions mon casnouy d'corce de bouleau et filai vers la baie de
Gasp, ou je comptais bien trouver quelque navire pcheur pour retourner
tt ou tard en Bretagne. Et, le bon Dieu aidant, me voici sain et sauf,
matre Jacques! Mais quand je songe que moi, Jean Morbihan, qui avais
jure de vivre clibataire, je me suis mari  la septantime anne de
mon ge, et avec une sauvagesse..... Terri ben! faut plus douter de
rien!

--Revenons  nos jeunes gens, reprit rveusement Cartier. Il parait,
d'aprs toutes ces prsomptions, que ce Philippe on Georges n'est autre
qu'Olivier Dubreuil, fils du Franais que nous n'avons pu arracher  la
fureur des sauvages de Terreneuve. Plus j'y rflchis, en effet, plus je
trouve que tu dois avoir raison. Quand, pour me conformer  la promesse
faite  son pre mourant, je fis des recherches  Dieppe, on me dit que
ses grands-parents taient dcds et que le jeune Olivier avait t
emmen en cosse par un ami de la famille.

Seulement, personne ne put me dire le nom de cet ami. Mais je me
souviens que ce Georges de Maisonneuve, que nous avons vu faire tant
d'clat  Saint-Malo, prtendait tre cossais d'origine. Il semblait
avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, n'est-ce pas?

--Min Gieu, oui, matre.

--C'est cela. Son pre quitta Dieppe vers 1510, et Olivier n'tait g
que de quelques mois...... Mais, qu'est-il devenu? On ne l'a point revu
depuis le jour o il faillit t'assassiner, mon vieux Jean...

--Oh! je l'absous de tout mon coeur!

--Et sa soeur! O est-elle  cette heure? trange destine qui les a
ramens tous deux sur cette terre lointaine de leurs aeux maternels!
Que profondes et inexplicables sont les voies de la Providence divine!
Pourvu,  mon Dieu..... Mais non, vous ne souffririez pas!...

--Ainsi, matre Jacques, vous n'avez plus entendu parler de lui?
interrompit Jean Morbihan.

--Non. Aurait-il roul avec toi dans le gouffre?

--a n'est pas probable. Mais pourtant..... j'tais si tourdi par ce
que je venais de voir..... Je ne me rappelle rien!

--Prenons une dtermination. Tu as sagement agi en ne rvlant pas
tes soupons  ma femme. Il faut lui cacher avec soin ce que nous
conjecturons de l'troite parent entre Constance et...

--Soyez tranquille, matre; j'ai appris  connatre les dames, pendant
mes trois annes de mariage, min Gieu, oui!

--Je n'ai pas besoin de te recommander le silence vis  vis des
trangers. On m'a promis une Commission nouvelle; par ma Catherine! je
vais en presser la dlivrance. Nous remettrons  la mer aussitt le
printemps venu, et il faudra bien que nous retrouvions cette enfant, car
une voix intrieure m'assure qu'elle n'a pas pri dans le naufrage du
_Saint-Vincent_.

--Min Gieu, oui, nous la retrouverons! appuya Morbihan d'un air et d'un
accent convaincus.

Cette conversation avait eu lieu peu de temps aprs que Jacques Cartier
tait revenu de Compigne. Fort de la parole du roi, il se flattait
de pouvoir reprendre l'oeuvre de ses explorations au commencement de
l'anne suivante. Mais de lourdes dceptions le retardrent. Toujours
en lutte avec Charles-Quint, Franois Ier ne pouvait gure sacrifier ses
hommes et son trsor  une entreprise hasardeuse.

La voix de Cartier fut, dit M. Garneau, perdue dans le fracas des armes
et l'Amrique oublie.

Il fallut attendre un moment plus favorable... Ce ne fut que vers 1540
que Franois Ier put s'occuper srieusement des dcouvertes du pilote
malouin. Tout en France a des ennemis acharns, mme les choses les
plus utiles. Le succs de la dernire expdition avait rveill le parti
oppos aux colonies qui fit sonner bien haut la rigueur du climat des
contres visites par Cartier, son insalubrit qui avait fait prir
d'une maladie cruelle une partie des Franais. Enfin, l'absence
des mines d'or et d'argent. Ces observations laissrent d'abord une
impression dfavorable sur quelques esprits. Mais les amis de la
colonisation finirent par dtruire l'effet de ces propos, en faisant
valoir surtout les avantages que l'on pourrait retirer du commerce des
pelleteries avec les indignes. D'ailleurs, disait-on, l'intrt de la
France ne permet point que les autres nations partagent seules la vaste
dpouille du Nouveau-Monde.

Le parti du progrs l'emporta. Dans ce parti se distinguait par-dessus
tous les autres Franois de la Roque, seigneur de Roberval, que Franois
appelait le _petit Roi de Vimeu_.

Une anne s'tait, toutefois, coule entre la dernire entrevue de
Cartier avec son souverain, anne de fivreuse anxit pour le pilote
et sa famille. Mais Philippe de Chabot rentrant en grce[59], matre
Jacques reut enfin ses Lettres Patentes, dates de Saint-Priest, le 17
octobre 1540 sous le scel du roi, et du 20 octobre de la mme anne
sous le scel du Dauphin, duc de Bretagne. Ces Lettres nommaient Jacques
Cartier capitaine-gnral et matre pilote de cinq vaisseaux destins 
aller au Canada, pour y tenter des dcouvertes nouvelles et y jeter les
fondements d'une colonie. Peu aprs, Sa Majest levait le seigneur
de Roberval au rang de son lieutenant et gouverneur dans les pays de
Canada, Saguenay et Hochelaga, etc.

[Note 59: L'arrt de sa rhabilitation est dat du 29 mars 1541.--Mais
depuis plusieurs mois l'amiral avait dj repris faveur auprs du roi.]

Cartier avait pouvoir de dmolir l'_merillon_, j viel et caduc, pour
appliquer  l'adoub des navires qui en auraient besoing. Il tait
autoris de plus  prendre dans les prisons de France et Bretagne les
accusez ou prvenus d'aucuns crimes quels qu'ils estaient, fors des
crimes d'hrsie et de lse-majest divine et humaine... et de faulx
monnayeurs... jusqu'au nombre de cinquante personnes.

Enfin, il lui tait expressment recommand de convertir les sauvages 
la foi catholique, pour faire chose agrable  Dieu, notre crateur et
rdempteur.

Cette Commission avait un caractre trs-absolu. Elle n'en rendit que
plus vive la jalousie des ennemis de matre Jacques; ils redoublrent
d'activit et de malices contre lui, cherchant  dbaucher les quipages
qu'il engageait et  les dtourner de leur noble but. Ce fut  ce point
que Cartier sollicita et obtint, le 12 dcembre, un Mandement du roi
contre ceux qui pernicieusement divertissaient ses mariniers.

Roberval reut sa Commission le 13 janvier suivant; il vint au printemps
 Saint-Malo pour surveiller les prparatifs de l'embarquement. Mais
diverses causes le rappelrent en Picardie. Aprs avoir mis  une
cuisante preuve la patience de Cartier, il finit par lui annoncer que,
ne pouvant quitter la France  cette poque, il le rejoindrait plus tard
 Terreneuve.

Outre le dsir qui le peignait, Jacques Cartier avait instruction
expresse du roi d'acclrer le dpart. Aussi, ayant arbor son pavillon
sur la _Grande-Hermine_ il quitta le port de Saint-Malo le 23 mai 1541,
avec une flottille de cinq navires, bien pourvus de victuailles pour
deux ans.

La traverse jusqu' Terreneuve fut longue. On manqua d'eau. Il fallut
abreuver avec du cidre les bestiaux qu'on menait  la Nouvelle-France
pour un propager l'espce. Tout le monde souffrit beaucoup de la soif.
Une fois arriv  l'le, Cartier, tienne Nol et Jean Morbihan firent
les plus minutieuses perquisitions pour retrouver Constance. Ils
pouvaient s'y livrer  loisir, en attendant le seigneur de Roberval.

Bravement monts dans une barque, tienne Nol et Jean Morbihan
entreprirent le tour de l'le. Dans la baie des Chteaux, ils
rencontrrent des Peaux-Rouges[60], qui leur donnrent d'excellentes
informations. Constance n'tait pas morte. Elle avait chapp au
naufrage du _Saint-Vincent_. Une tribu de Boethics, habitant les bords
d'un lac intrieur, l'avait adopte et elle vivait avec eux. Nos
aventuriers ne craignirent pas de se rendre au village du lac. Le
bouillant tienne croyait dj recouvrer la jeune fille. On la lui avait
si bien dpeinte. Ce ne pouvait tre que Constance. Mais son attente fut
trompe. Constance, en supposant que ce ft elle, n'tait pas dans la
bourgade. La jeune fille blanche recueillie quelques hivers auparavant
par les Boethics tait alle avec eux faire la guerre aux Esquimaux
du Labrador. Elle ne reviendrait pas avant la saison des neiges.
Heureusement pour nos Europens que la plupart des guerriers
peaux-rouges taient absents, sans quoi ils auraient pu payer cher leur
vaillante tmrit.

[Note 60: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.]

Ils revinrent au mouillage gnral faire part  Cartier de ces
renseignements. Si bons qu'ils fussent, si impatient que se montrt le
pauvre tienne de revoir son aime Constance, on ne pouvait
demeurer plus longtemps  Terreneuve. Roberval ne paraissant pas, le
capitaine-gnral jugea  propos de poursuivre sa route.

--Sache attendre, dit-il  son neveu. Je t'engage ma parole de te
ramener ou de te renvoyer bientt ici et de ne pas quitter l'le avant
d'avoir trouv ma pauvre enfant; mais le devoir commande, obissons.

Le 23 aot, l'escadrille reconnut le port de Sainte-Croix. Les Canadians
accoururent avec de grandes dmonstrations de joie sur le rivage pour
recevoir Cartier. Ils taient alors gouverns par cet Agona, dont
Taignoagny avait voulu se dfaire. Agona fut prodigue de prsents et
de caresses pour le capitaine. Mais quand les sauvages apprirent que
Donnacona tait mort, ils changrent d'humeur, quoique, par manire de
consolation, on et essay de les leurrer en disant que ses compagnons
dsiraient rester on France, o ils vivaient comme de grands seigneurs.

Le port de Sainte-Croix n'tait pas assez vaste pour loger les cinq
navires. Cartier les conduisit  l'embouchure d'une petite rivire, 
trois ou quatre lieues plus haut, dans le Saint-Laurent. Il est probable
que c'est la rivire qui coule en serpentant sous le cap Rouge. Cartier,
aprs avoir affourch ses vaisseaux, fit construire un fort sur le
promontoire. Ce fort fut appel Charlesbourg-Royal. On y dbarqua les
futurs colons, des approvisionnements et l'on se mit tout de suite 
dfricher les environs.

Ds que sa position fut place  l'abri d'une surprise, Jacques Cartier
dpcha en France deux navires avec Marc Jalobert, son beau-frre,
et tienne Nol, son neveu, afin d'informer le roi de son arrive au
Canada, et, fidle  sa promesse, il permit  tienne de relcher 
Terreneuve pour voir si Constance tait revenue.

Ces navires levrent l'ancre, le 2 septembre.

Ils parvinrent sans accident  leur destination. Mais, emport par une
tempte, tienne ne put atterrir  l'le.

Le 7, Cartier appela au commandement de la colonie le vicomte de
Beaupr, un des gentilshommes qui l'avaient accompagn, et il partit
pour explorer les rapides au-dessus de Hochelaga, dans la croyance
errone que par-l il se rendrait plus rapidement au pays de Saguenay.
Aprs plusieurs jours de voyage, et aprs avoir trouv les sauvages
empresss  le servir, il franchit le courant Sainte-Marie, mais
fut incapable d'aller plus loin, empch qu'il tait par cette srie
d'cueils qu'on nomme aujourd'hui le Sault-Saint-Louis.

Cartier redescendit le courant et rentra au fort o il avait rsolu
d'hiverner.

On lui dit que les Canadians s'taient assembls en grand nombre 
Stadacone et qu'ils paraissaient trs-mal disposs pour les blancs. Ils
ne venaient plus  ce cantonnement faire des changes. Ils se montraient
souvent par troupes armes et belliqueuses, sur les hauteurs
couronnant le fort. Ils allaient mme jusqu' menacer les colons qu'ils
rencontraient isols.

Ces avis ne laissaient pas d'tre inquitants. Cartier se convainquit
bientt qu'ils taient fonds.

Un matin, l'agouhanna d'Hochelay, qui n'avait pas cess de tmoigner de
l'amiti aux Franais, quoiqu'il les traht dj en secret, avertit le
capitaine que les Canadians avaient fait prisonnier, chez leurs ennemis
les Trudamans, un homme blanc et qu'ils se proposaient de le brler.
Qui pouvait tre cet homme blanc? L'agouhanna n'en savait pas davantage.
Cartier dcida de le sauver; mais il n'y avait pas un instant  perdre.
Le Visage-Ple devait monter sur le bcher ce jour-l. Peut-tre son
supplice avait-il dj commence. Matre Jacques choisit sur-le-champ
vingt mariniers des plus robustes. Il les arma d'arquebuses, de sabres,
de poignards et courut  Stadacone.

Un spectacle hideux les attendait.

De loin ils virent briller une flamme  travers la fort qui bordait le
village.

--Ah! s'cria le capitaine avec douleur, nous arriverons trop tard!
Lchez vos arquebuses, faites du tapage pour chasser cette horde de
dmons que voici l-bas!

Les ordres de Cartier furent excuts immdiatement, et, tout en
prcipitant leurs pas, les mariniers firent une dcharge qui jeta
l'pouvante parmi les Canadians.

Au nombre de plusieurs milliers, ces sauvages entouraient un bcher sur
lequel un homme tout sanglant tait attach  un poteau. Quoique cribl
de blessures, environn de flammes, le malheureux dvisageait firement
ses bourreaux. Il semblait dfier leur frocit.

--Terr i bon! mais c'est Philippe! s'cria Jean Morbihan en
l'apercevant.

Et, se jetant sur le bcher,--des pieds, des mains, sans crainte de se
brler--il en carta violemment les tisons embrass.

Les sauvages avaient pris la fuite.

On dtacha le supplici. On le coucha sur un brancard fabriqu  la
hte. Il fit signe qu'il voulait parler  Jacques Cartier.

Celui-ci examinait attentivement une sorte d'cusson tatou sous le
sein gauche de Philippe et figurant comme quatre poissons de _sable_,
cantonns et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de
gravier en coeur.

--Pardonnez-moi, monsieur, le mal que j'ai voulu vous faire, car je vais
mourir, lui dit cet homme.

--Non, vous ne mourrez pas, s'cria Cartier, mu jusqu'aux larmes. Vous
avez t coupable,--mais Dieu aura piti de vous. Vous gurirez...

--Mes blessures sont mortelles, je le sens. Je n'ai que peu de temps 
vivre; recevez ma confession, monsieur:

D'un geste, matre Jacques ordonna  ses gens de se retirer. Le bless
reprit:

--Monsieur, je suis n  Dieppe, mais je n'ai connu ni mon pre ni ma
mre. Mon nom vritable est Olivier Dubreuil...

--Je le savais, dit Cartier.

--Comment! vous le saviez?

--Oui, j'ai assist votre pre  ses derniers moments.

--Que dites-vous, monsieur?... Mais non, ne me rpondez pas... ne
m'interrompez plus... car mes forces faiblissent... lev chez mon
grand-pre paternel, j'y demeurai jusqu' l'ge de dix ans... Il
mourut... Un ami de la maison m'emmena en cosse... Mais lui aussi
expira peu d'annes aprs m'avoir recueilli... j'tais seul au monde...
Je m'affiliai aune bande de soudards qui ravageait la Bretagne... Mon
audace et mon habilet y furent remarques... Notre capitaine ayant t
tu dans une expdition, je fus unanimement lu  sa place... Alors,
monsieur, je vins  Saint-Malo... j'achetai une maison, y perai un
souterrain qui communiquait avec le port et je pus en scurit, pour moi
et les miens, exercer mes forfaits... J'avais acquis un vieux manoir en
cosse... mon intention tait de m'y retirer aprs avoir enlev votre
fille, monsieur...

--Constance!... votre soeur, malheureux! ne put s'empcher de dire
Cartier.

--Ma soeur! profra le bless dans un cri terrible.

Et sa tte, qui s'tait souleve, retomba lourdement sur le sol. Il
tait mort.

Son corps fut rapport au cap Rouge, pour y tre inhum.


Jacques Cartier apprit depuis qu'Olivier Dubreuil, attaqu par les
Trudamans,  l'instant o il venait d'attenter aux jours de Jean, avait
t tran par eux en captivit. Il sut plaire  ces sauvages, devint un
de leurs agouhanna et les commanda jusqu'au jour o il tomba entre les
mains des Canadians, qui lui firent cruellement expier ses crimes.

L'hiver fut trs-rude. Le scorbut dcima de nouveau les quipages de
Jacques Cartier. Le brave navigateur n'avait reu aucune nouvelle de
Roberval. Les sauvages harcelaient ses pauvres colons. Ceux-ci se
rvoltrent contre leur chef. Il se vit forc de les rembarquer au
commencement du printemps. En abordant dans la baie Saint-Jean 
Terreneuve, il y trouva Roberval arriv avec trois navires et deux cents
passagers [61]. Mais il y trouva aussi, et ce fut un rayon de miel pour
son coeur ulcr, Constance sur le point d'aller le rejoindre par les
vaisseaux du vice-roi.

L'histoire de la jeune fille tait singulire. Arrache au naufrage du
_Saint-Vincent_ par les Boethics, elle avait d de n'tre pas gorge par
ces insulaires  la marque qu'elle portait sur la poitrine et qui tait
le _novake_ [62] ou blason de la tribu. Du reste, le souvenir de sa
mre et de son pre tait encore prsent  leur mmoire. Constance
s'instruisit bien vite dans leur langage; ils lui confrrent une part
d'autorit sur eux.

[Note 61: Cartier lui montra quelques grains d'or et des diamants qu'il
avait trouvs aux environs de Stadacone. L'or tait de bon aloi, mais
les diamants taient faux. Nanmoins, le lieu o ils furent dcouverts
a pris depuis le nom de cap Diamant. C'est sur ce cap que s'lve la
formidable citadelle de Qubec,  trois cent cinquante pieds au-dessus
du niveau du Saint-Laurent.]

[Note 62: Voir la _Fille des Indiens Rouges_.]

Au retour d'une expdition contre les Esquimaux, on avait cont 
Constance que des blancs taient venus la demander. Ds que la saison
le permit, elle se transporta sur le rivage de la mer, sous prtexte de
chasser et pia l'apparition d'un navire europen.

La Providence avait exauc ses voeux eu lui faisant dcouvrir les
vaisseaux de Roberval.

Je ne peindrai ni la joie de matre Jacques, ni l'allgresse de Jean
Morbihan.

Avec tous les mnagements possibles, Cartier apprit  Constance la
parent qui l'unissait  celui qu'elle avait rv pour poux et la
triste fin de cet infortun.

Dj, Constance tait gurie de son fol amour. Les vicissitudes de la
vie avaient mri sa raison. Mais elle pleura sincrement le sort du
frre qu'elle avait perdu.

Roberval souhaitait que Cartier retournt  la Nouvelle-France [63].
Celui-ci n'y voulut point consentir. Son oeuvre tait termine. Il avait
trac la route. A d'autres le soin de la frayer!

[Note 63: Il tait parti de la Rochelle le 16 avril 1542.]

Jacques Cartier partit bientt de Terreneuve et rentra  Saint-Malo, le
mois suivant.

Le bonheur de dame Catherine, la flicit d'tienne Nol ne sauraient
se dcrire. J'abandonne  l'imagination de mon lecteur cette tche aussi
douce que dlicate.

Pendant une anne Constance porta le deuil de son frre. Elle le quitta
pour suivre le bon tienne au pied des autels.

--Terr i ben! j'avais bien dit que tout a finirait par une noce, da
oui! marmottait gaiement Jean Morbihan en sortant de l'glise.

Jacques Cartier avait t parfaitement accueilli par Franois Ier, mais
il avait sacrifi  ses belles dcouvertes repos, fortune, sant. Il
ne reprit plus la mer et mourut, dit M. Ch. Cunat, dans sa soixantime
anne.

N'est-il pas douloureux cependant de penser que, non-seulement on ignore
le lieu o gt la dpouille de ce grand citoyen, mais que la date exacte
de son dcs soit une nigme indchiffre.

Et n'est-ce pas simple justice de rclamer, une fois encore, aprs trois
sicles d'oubli, un monument public, une statue pour:

                     JACQUES CARTIER,

                 LE DCOUVREUR DU CANADA



FIN.



                     TABLE DES MATIRES.


  DDICACE.
  AU LECTEUR.
  PROLOGUE.
  CHAPITRE Ier.--Saint-Malo, patrie de Jacques Cartier.
            II.--Le dpart.
           III.--Le sauveur.
            IV.--La sorcire.
             V.--Georges de Maisonneuve.
            VI.--Le tte--tte.
           VII.--Au cochon  monsieur saint Anthoine.
          VIII.--Les Tondeurs.
            IX.--Le Chariot.
             X.--L'enlvement.
            XI.--La prison.
           XII.--Tentative d'vasion.
          XIII.--Le Saint-Laurent.
           XIV.--Terriben.
            XV.--Hochelaga.
           XVI.--Fragments de mmoires.
          XVII.--Retour  Saint-Malo.
         XVIII.--Les Portes-Cartier.
           XIX.--Conclusion.


FIN DE LA TABLE.







End of the Project Gutenberg EBook of Jacques Cartier, by mile Chevalier

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JACQUES CARTIER ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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