The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
Gaulois jusqu' nos jours - II, by Thophile Lavalle

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Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu' nos jours - II

Author: Thophile Lavalle

Release Date: July 1, 2006 [EBook #18727]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***




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                              HISTOIRE

                              DE PARIS

             DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS

                                 PAR

                         THOPHILE LAVALLE

                          DEUXIME DITION


  Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
  choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
  la beaut de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
  tendrement jusques  ses verrues et  ses taches. Je ne suis Franois,
  que par cette grande cit, grande en peuples, grande en flicit de
  son assiette, mais surtout grande et incomparable en varit et
  diversit de commodits, la gloire de la France et l'un des plus
  nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!

                                             MONTAIGNE.



                              DEUXIME PARTIE



                                   PARIS
                   MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
                           RUE VIVIENNE, 2 BIS

                                   1857

                Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64.




                              HISTOIRE DE PARIS                    (p.001)



                               SECONDE PARTIE


                                  HISTOIRE
                                    DES
                             QUARTIERS DE PARIS



PRLIMINAIRES


Paris est situ par 48 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19
53' 45'' de longitude occidentale (mridien de l'Ile-de-Fer). Il
s'tend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties
ingales, outre les les, et il occupe le fond d'un large bassin qui
est circonscrit par une suite de collines peu leves. En avant de ces
collines est son mur d'octroi, perc de cinquante-huit portes; en
arrire est son mur d'enceinte fortifie.

La partie septentrionale, et la plus considrable de Paris, forme un
demi-cercle dont le fleuve serait le diamtre: les hauteurs dont elle
est enveloppe longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et
Montreuil, se relvent dans le plateau de Belleville (137 mtres
au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57
mtres), s'escarpent dans la butte isole de Montmartre (138 mtres),
se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mtres), et
finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.

La partie mridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait
le diamtre: elle est borne,  l'est, par des terrains en pente   (p.002)
douce qui se relvent  peine dans le petit plateau d'Ivry et sont
interrompus par le cours de la Bivre; au sud par le plateau de
Sainte-Genevive, lev de 67 mtres, et qui a derrire lui le plateau
de Montrouge;  l'ouest, par de faibles minences qui avoisinent les
barrires du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.

La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000
mtres carrs, et jusqu' l'enceinte fortifie, de 267,558,000 mtres
carrs. On a calcul qu'elle tait, sous Jules Csar, de 44 arpents;
sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI,
de 1,284; sous Franois Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous
Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de
3,958. Le dveloppement de sa circonfrence est de 24,287 mtres ou de
plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mtres de la barrire de
Charonne  celle de Passy, et 5,500 de la barrire des Martyrs  celle
de la Sant. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchs, 80 places, 120
impasses, 50 clotres, cours, etc. Le dveloppement de toute sa voie
publique est de 425 kilomtres, et sa surface, avec les trottoirs,
d'environ 4,000,000 mtres carrs. Le nombre de ses maisons est de
plus de 30,000. Sa population, d'aprs le recensement de 1851, tait
de 1,053,262 habitants; elle s'lve, d'aprs le recensement de 1856,
 1,130,000.

Le niveau de la Seine, pris au zro du pont de la Tournelle, est de 33
mtres au-dessus de la mer; et l'lvation moyenne du sol au-dessus de
ce niveau est de 22 mtres. Cette lvation est due, en grande partie,
aux travaux humains, le terrain marcageux des bords du fleuve ayant
t considrablement exhauss pour devenir habitable et surtout pour
l'tablissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes
chausses, que des fouilles ont fait dcouvrir  cinq ou six mtres du
sol actuel, et dans la situation de certains difices, o l'on
n'arrivait jadis que par de nombreux degrs et qui se trouvent    (p.003)
peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi  la main des hommes
qu'est due la plus grande partie des ingalits du terrain, comme les
boulevards forms des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et
Saint-Roch formes de dpts d'immondices, etc.

La temprature moyenne de Paris est de 10: les plus grands froids
qu'on y ait prouvs sont de -18: les plus grandes chaleurs de +35.
En moyenne, il tombe annuellement  Paris une quantit de pluie gale
 456 millimtres. La quantit moyenne par jour est de 3 mill. 61.

Paris est la capitale de la France, le sige du gouvernement, de la
Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de
l'Universit, de la Banque de France, etc. Cette ville est le
chef-lieu du dpartement de la Seine, d'une Cour d'appel, o
ressortissent les tribunaux de cinq dpartements, d'un tribunal de 1re
instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevch qui a cinq
vchs suffragants, de la premire division militaire, de Facults de
mdecine, droit, sciences, etc.

Elle est administre par un prfet de la Seine, un prfet de police et
une commission municipale.

Cette ville tait divise, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous
Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en
vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit
sections; elle est divise, depuis 1796, en douze arrondissements.
Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une glise
paroissiale avec une ou plusieurs glises succursales. Il se divise en
quatre quartiers.

Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit
quartiers tait base sur les caractres du sol, la formation
historique ou l'tat politique de la ville, nous n'aurions qu' la
suivre pour dcrire ce monde tant de fois dj dcrit, depuis      (p.004)
Corrozet jusqu' Dulaure, et dont l'histoire est toujours  refaire,
tant il change frquemment; mais cette division, qui semble avoir t
enfante par le hasard, manque compltement d'ordre et de rgularit;
et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir t
invents  plaisir pour augmenter le ddale des rues parisiennes. Nous
chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie
de description plus facile et plus logique.

C'est  la Seine que Paris doit sa naissance; c'est  la religion
qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son
activit restrent concentres sur le fleuve nourricier, qui seul
rapprochait cette ville des contres voisines; mais quand elle sortit
des roseaux de la Cit, elle s'tendit d'abord sur les routes qui,
rayonnant de la Cit ou de ses alentours, la menaient  des autels
rvrs: ces routes taient, sur la rive droite, celles de l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de
Saint-Denis, du prieur Saint-Martin, de la butte Montmartre, de
l'glise Saint-Honor; sur la rive gauche, celles de l'abbaye
Saint-Victor, de l'glise Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et
des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, etc. Elles devinrent
les artres par lesquelles la vie et la population de Paris, partant
de la Cit et de son voisinage, s'en allrent successivement, et en
s'panouissant  droite et  gauche, jusqu'aux limites o nous les
voyons arrtes. Ces routes, ces rues artrielles, ces grandes voies
de communication, ayant t l'origine des principaux quartiers et
faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur
description, l'histoire et la description de la ville entire. Ainsi,
aprs avoir parl de la Seine, de ses les, de ses quais, de ses
ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place
de Grve, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la
description des rues qui dbouchent dans cette grande voie, celle  (p.005)
de l'Htel-de-Ville, de la Bastille, de la barrire du Trne, etc.;
nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue
et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De
mme nous aborderons l'histoire de Paris mridional par la place
Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne
Sainte-Genevive et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue
Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons  ce mode gnral
de description seront encore amenes par l'histoire de la formation
des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la
ville n'ont pas eu pour cause le zle religieux, mais les ncessits
du commerce, la volont des rois et les caprices de la mode; aussi,
dans les quartiers nouveaux, les rues artrielles rayonnent, non
jusqu' la Cit ou  ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au
Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu' l'glise Saint-Germain-des-Prs;
c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description
pour les quartiers de la Bourse et de la Chausse-d'Antin, pour les
quartiers Saint-Germain et des Invalides.




LIVRE PREMIER.                                                     (p.006)

LA SEINE, SES LES, SES QUAIS ET SES PONTS.




CHAPITRE PREMIER.

LA SEINE.


La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de
8 kilomtres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf,
o elle a 263 mtres;  son entre dans la ville, prs du pont
d'Austerlitz, elle en a 165, et  sa sortie, prs du pont d'Ina, 136.
Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont
Saint-Michel, o elle a 49 mtres. Sa vitesse moyenne est de 54
centimtres par seconde. Nous avons dj dit que sa hauteur au-dessus
du niveau de la mer tait de 33 mtres: dans les inondations, elle
dpasse cette hauteur de 6  8 mtres.

La Seine est un fleuve assez prosaque et uniforme: elle ne dborde et
n'est  sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes o elle
prend naissance ont t dboises, depuis que les marais qui la
bordaient jadis ont t desschs, enfin depuis que le fond de son lit
s'est successivement exhauss, elle garde un niveau moins gal que
dans les anciens temps; mais ses dbordements ne prsentent plus rien
de redoutable depuis qu'elle est enferme dans deux hautes murailles
de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont
celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663,
1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.

Elle reoit  Paris la _Bivre_, qui nat dans le vallon de Bouviers,
 5 kilomtres de Versailles, entre dans la ville prs des barrires
de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne
sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et      (p.007)
Saint-Victor, et finit, sous forme d'gout recouvert, sur le quai de
l'Hpital. La largeur de cette rivire ne dpasse pas 3 mtres. Elle
tait autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le
volume de ses eaux est si peu considrable, qu'il est question de le
doubler en construisant un vaste rservoir prs de sa source. Cette
rivire alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre
autres, la clbre manufacture des Gobelins.

La Seine recevait autrefois  Paris un deuxime affluent: c'tait le
_ruisseau de Mnilmontant_, qui traversait les faubourgs
septentrionaux de Paris et allait finir prs de Chaillot. Ce ruisseau
est  sec et son lit forme un gout couvert.

Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les
quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de
l'Ourcq: c'est la deuxime partie du canal de la Seine  la Seine,
dont la premire partie est le canal Saint-Denis. Nous le dcrirons
plus tard.




CHAPITRE II.

LES LES.


La Seine n'tait pas autrefois retenue par les fortes digues dans
lesquelles nous la voyons aujourd'hui renferme; elle formait donc,
avec les sables et les pierres qu'elle entranait, des atterrissements,
des bancs, des les, qui la plupart ont t emports dans les
dbordements, ou runies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le
moyen ge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'le
Saint-Louis et la Cit. Ces les, ordinairement couvertes de sable et
de limon, bordes de roseaux et de saules, inondes dans les grandes
eaux, taient:

1 L'_le aux Javiaux_ ou _le Louviers_, qui appartenait en 1408 
Nicolas de Louviers, prvt des marchands: couverte, dans          (p.008)
l'origine, de pturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et
afferme  des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivire
qui la sparait de la rive droite a t combl, et elle se trouve
runie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un
quai. Depuis les journes de juin 1848, des campements provisoires y
ont t tablis pour une partie de l'arme de Paris.

2 Les _les Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui
l'le Saint-Louis, dont nous parlerons tout  l'heure.

3 L'_le de la Cit_, dont nous parlerons tout  l'heure.

4 L'_le aux Juifs_ tait situe au couchant de la Cit, entre le
jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait  l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs et fut, en 1313, le thtre du supplice de
Jacques Molay, grand-matre de l'ordre des Templiers. Prs d'elle
tait l'_le  la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces
deux les furent concdes par Henri IV  Achille de Harlay, qui les
runit  la Cit et en forma la place Dauphine, ainsi que l'peron du
Pont-Neuf, o s'lve la statue de Henri IV.

5 L'_le du Louvre_ n'tait qu'un banc de sable, qui a disparu dans
la construction du port Saint-Nicolas.

6 Les _les aux Treilles_ et _de Seine_ taient situes depuis le
pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient
ensemble 20 arpents, taient couvertes de saussaies et d'oseraies, et
furent vendues en 1645 pour tre runies  la rive gauche.

7 L'_le du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situ
en face de Chaillot et qu'on a dtruit en 1820.




CHAPITRE III.

LE SAINT-LOUIS.


Les _les Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont form l'_le Saint-Louis_,
n'taient spares que par un petit canal qui occupait  peu prs  (p.009)
l'emplacement de la rue Poultier. Elles taient assez leves,
couvertes de prairies, bordes de peupliers et appartenaient 
l'glise Notre-Dame de temps immmorial, car l'on trouve que
Charles-Martel enleva  cette glise la proprit de ces les et que
Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fte y fut donne en
1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prcha une croisade, et le roi, avec
ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_,
architecte, de concert avec deux financiers nomms _Regratier_ et
_Poultier_, obtint la concession de ces deux les  la condition de
les runir, de les border de quais, d'y construire des rues et des
maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le
pont _Marie_ et les rues _Regratire_ et _Poultier_ rappellent les
noms des trois hommes qui commencrent cette grande entreprise; mais
il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues
bien alignes, de quais superbes, de beaux htels, o allrent
principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors
traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, 
ces sangsues de l'tat, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes
mises sur les financiers de l'le Saint-Louis. Cette le prit ds lors
un aspect calme, grave, srieux, qu'elle n'a pas entirement perdu:
aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de
ses habitants, l'absence de grands tablissements de commerce, les
nombreux htels qu'il a conservs, a une physionomie particulire et
ressemble  une ville de province[2]. Il n'a jou presque aucun rle
dans nos troubles civils.

         [Note 1: Voyez Hist. gn. de Paris, p. 23.]

         [Note 2: L'le Saint-Louis prsente le singulier phnomne
         d'tre le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles
         publiques; toutes celles qui,  diffrentes reprises, ont
         voulu s'y tablir n'ont pu y rester. Cette particularit peut
         s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier.
         Tout le monde s'y connat: c'est une petite ville au milieu
         d'une grande; les moeurs graves et austres de l'ancienne
         magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conserves.
         Chaque maison a les traditions de ses anciens matres; et
         l'ordre, le travail, ainsi que les vertus prives, font le
         caractre des ngociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est
         pas jusqu'aux ouvrires de toute espce qui peuplent les
         combles qui ne se fassent remarquer par leur dcence et leur
         vertu[A]. A: Parent-Duchtelet, _De la Prostitution, etc._,
         t. I. p. 538.]

L'le Saint-Louis est unie  la rive droite par les ponts Marie    (p.010)
et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette,  la rive gauche
par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine,  la Cit
par les ponts Louis-Philippe et de la Cit. Sa superficie est de
110,000 mtres carrs. Elle forme un quartier du neuvime
arrondissement, dit de l'_le Saint-Louis_, et qui, pendant la
rvolution, s'appelait _section de la Fraternit_.

Elle est coupe  angle droit et rgulirement par deux grandes rues:
la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la
Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive
droite  la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, o se
trouve une glise du mme nom, qui date de 1618 et qui a t
reconstruite en 1726. C'est un petit difice, sans portail et sans
ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.

Parmi les maisons de l'le Saint-Louis, on remarque les htels
_Lambert_ et _Bretonvilliers_.

L'htel Lambert, situ rue Saint-Louis, n 2, c'est--dire  la pointe
orientale de l'le, dans une situation pittoresque, d'o l'on embrasse
les deux rives de la Seine, a t bti par l'architecte Levau pour
Lambert de Thorigny, matre des comptes, qu'on appelait Lambert _le
Riche_ et qui tait en effet l'un des financiers les plus opulents de
son temps. C'tait un chef-d'oeuvre d'lgance, de bien-tre et de bon
got. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie         (p.011)
d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses,
l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. Rien ne peut
donner, dit M. Vitet, une plus juste ide de l'admirable organisation
de Lesueur, rien ne fait mieux connatre la souplesse de son esprit et
son aptitude  percevoir la beaut sous toutes ses formes, que les
charmantes et si nombreuses compositions cres par lui pour l'htel
Lambert. Son imagination presque dvote accepta sans restriction,
quoique avec une chaste rserve, toutes les donnes de la mythologie:
il semblait qu'il voult frayer la route  Fnelon pour passer du
clotre  l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mler au plus
svre parfum d'antiquit cette tendresse d'expression et cette
sensibilit pntrante qui n'appartient qu'aux mes chrtiennes.
L'htel Lambert devint en 1739 la proprit de la marquise Du
Chtelet, et le cabinet des Muses fut habit pendant quatre ans par
Voltaire, qui crivait  Frdric: C'est une maison faite pour un
souverain qui serait philosophe. Il appartint ensuite au fermier
gnral Dupin, qui le vendit  Marin Lahaye, son confrre. En 1777,
les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent
achetes par Louis XVI et transportes au Louvre. Pendant la
rvolution, l'htel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une
partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transporte dans un
chteau de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont
fait la gloire de cet htel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la
coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et
du vestibule. L'htel Lambert a t achet en 1842 par la princesse
Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.

L'htel _Bretonvilliers_, situ rue Bretonvilliers, n 2, et quai de
Bthune, dit autrefois quai des Balcons, avait t construit par
Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, prsident de la        (p.012)
Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant
des Raux dit: Aprs le srail de Constantinople, c'est le btiment
du monde le mieux situ. Il avait t dcor par Vouet, et l'on y
voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout
cela a entirement disparu, ainsi que la plus grande partie de
l'htel, qui, ds 1719, renferma les bureaux de la ferme gnrale, et,
en 1793, devint le centre des manufactures d'armes tablies  Paris.

Sur le quai d'Orlans tait l'htel Turgot, o ce grand ministre
mourut en 1783. Dans la rue _Regratire_ a demeur l'vque Gobel, qui
le premier se _dprtrisa_ devant la Convention et prit avec la
faction hbertiste[3].

         [Note 3: Voyez Hist. gn. de Paris, p. 173.]




CHAPITRE IV.

LE DE LA CIT.


L'le de la Cit a plus de 200,000 mtres carrs de superficie. Elle
est borde par les quais Napolon, Desaix, de l'Horloge, des Orfvres,
du March-Neuf et de l'Archevch. Sa communication avec la rive
droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame,
au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf,
Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevch;
avec l'le Saint-Louis par les ponts de la Cit et Louis-Philippe.
Elle forme deux quartiers: celui _de la Cit_, qui appartient au
neuvime arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient
au onzime.

L'histoire de cette le, vnrable berceau de Paris, est l'histoire de
la ville elle-mme jusqu'au XIIIe sicle. Le Paris des deux rives
n'avait alors qu'une mdiocre importance:  cause de Notre-Dame et du
Palais, ces deux mtropoles religieuse et politique, tous les      (p.013)
vnements se concentraient dans la Cit, et la population, les
glises, les tablissements de tout genre ne cessaient de s'y
entasser. A partir du XIIIe sicle et  mesure que le Paris des deux
rives s'agrandit, la Cit perd de son importance, mais non de sa
popularit, car elle reste le centre des affaires politiques, et mme,
 cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde
ce caractre jusqu' la fin du XVIIe sicle. A dater de cette poque,
et surtout de 1789, la Cit cesse de jouer le premier rle dans
l'histoire de Paris; la richesse s'en est loigne; il n'y reste
qu'une population misrable et souffrante; elle devient mme un
repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostitues; aucun
vnement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde
d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la
Prfecture de police, positions de premier ordre, dont les rvolutions
ne manquent jamais de s'emparer.

La Cit prsentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu sduisant
qu'elle avait au moyen ge:  l'extrieur, prive de quais, sauf dans
sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, ftides, obscures,
presses sur les bords de la Seine, borde d'eaux sales, d'herbes
dgotantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes
parts, elle offrait  l'intrieur un amas inextricable de ruelles
hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable o
nos pres se sont entasss pendant des sicles, et dans laquelle on ne
comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places,
dix paroisses, vingt et une glises ou chapelles, deux couvents, outre
l'Htel-Dieu, les Enfants-Trouvs, le Palais avec ses dpendances,
l'Archevch, le clotre Notre-Dame et la cathdrale. Aujourd'hui, on
a fait pntrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, o de
tels dblaiements ont t oprs, qu'il n'y restera bientt plus que
dix  douze rues, avec Notre-Dame, l'Htel-Dieu et le Palais de
Justice.

Mais, quelque embellie ou dfigure que soit la Cit, il y reste   (p.014)
assez de dbris du pass pour qu'on se sente pris d'un trouble
indfinissable  l'aspect de ce sol exhauss  force de poussire
humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, o
jamais ne pntre un rayon de soleil, o quatre hommes ne sauraient
passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidit,
avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de
bois vermoulu, de ces logis noirs, ftides, misrables, qui ont
pourtant hberg des magistrats, des prlats, de grandes dames, o
tant de gnrations se sont coules comme les flots de la Seine,
aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la
pense se plonge avec tristesse dans les tnbres du pass; elle
interroge ce pav, ces murs, ces difices, qui ont vu tant
d'vnements, o tant de passions s'agitrent; elle ressuscite cette
population si profondment ignorante et misrable, mais qui n'avait
conscience ni de son ignorance ni de sa misre, qui vivait calme et
rsigne  l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement,
joyeusement mme, cet air mphitique, qui semblait alors imprgn de
foi et de dvotion.

Nous allons commencer la description de la Cit par celle de ses
quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales,
d'Arcole, de la Cit, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y
aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.



 Ier.

Quais de la Cit.


_Quai Napolon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine tait borde
de ce ct par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port
Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant  la rue
Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivire.     (p.015)
La plus remarquable de ces maisons tait l'htel des Ursins, qui avait
t bti par le vertueux Juvnal des Ursins; il tait termin du ct
de la Seine par deux grosses tourelles surmontes chacune d'une
terrasse et runies par une arcade  balcon, d'o l'on jouissait d'une
vue magnifique. Cet htel fut dtruit en 1553, et sur son emplacement
l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.

On remarque aujourd'hui sur le quai Napolon une jolie maison btie
rcemment et qui est orne des mdaillons d'Hlose et d'Abailard;
elle a t construite sur l'emplacement de la maison du chanoine
Fulbert, oncle d'Hlose, laquelle tait situe rue du Chantre, n1
[4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet
tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe
sicle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si frache dans les
souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu  la mmoire
d'Hlose, de cette femme si complte par le coeur et par l'esprit,
qui ouvre la srie des illustres Parisiennes, de cette anctre, de
cette parente de madame de Svign et de madame Roland, tous les
honneurs qu'elle mritait; et l'on s'tonne que, dans la foule des
statues leves aux clbrits de la capitale, l'on ait oubli celle
de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la
premire de son temps par son intelligence et son savoir, par son
loquence et ses malheurs.

         [Note 4: Voyez _Hist. gn. de Paris_, p. 11.]

_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'tait le derrire des
maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivire. Ce quai
tant trs-large, la partie mridionale est occupe par un march aux
fleurs, plant d'arbres, orn de fontaines, qui a t ouvert en 1808.

_Quai de l'Horloge_.--Il a t commenc en 1560 et achev en 1611. Il
doit son nom  une tour construite en 1370 et o fut place, par les
ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait t faite     (p.016)
par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne
sonnait que pour les crmonies royales et qui donna le signal de la
Saint-Barthlmy. Elle fut restaure sous Henri III et orne de
sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire  grands frais,
d'y placer une horloge imite de celle de Henri de Vic et l'on en a
fait une sorte de donjon fortifi, d'o l'on explore les deux rives de
la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habit par des
opticiens.

_Quai des Orfvres_.--Il a t construit de 1580  1643 et a pris son
nom des nombreux orfvres qui l'habitaient et dont quelques-uns
l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu' la rue de
Jrusalem: l commenait la rue Saint-Louis, dont les maisons
bordaient la rivire et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel;
c'tait par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne
avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au
Palais. Elle a t dtruite en 1808 et le quai prolong jusqu'au pont
Saint-Michel.

_Quais du March-Neuf_ et _de l'Archevch_.--Le milieu de ce quai a
t ouvert en 1568 pour y tablir un march; ses deux extrmits
taient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernire,
voisine du petit pont, a t rcemment dtruite. On trouve sur ce quai
le plus affligeant difice public qui soit dans Paris: c'est _la
Morgue_, o l'on expose, jusqu' ce qu'ils soient reconnus, les
individus trouvs morts hors de leur domicile. La Morgue reoit
annuellement 360  480 cadavres.

A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cit est interrompue
par les btiments de l'Htel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au
Pont-aux-Doubles. Au del de ce pont commence le _quai de
l'Archevch_, qui date de 1800 et s'est d'abord appel _quai
Catinat_; avant cette poque, c'taient les jardins de l'archevque et
du chapitre qui bordaient la Seine.



 II.                                                              (p.017)

Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.


La rue d'_Arcole_ commence au quai Napolon, en face le pont d'Arcole,
et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a
t forme rcemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de
_Saint-Pierre-aux-Boeufs_.

La premire tirait son nom d'une glise dont la fondation se perd dans
la nuit des temps et o les reliques de saint Landry, vque de Paris,
furent transportes, lorsque la ville fut assige par les Normands.
L'entre de cette glise, qui fut reconstruite en 1477, tait dans la
rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On
y remarquait le beau monument sculpt par Girardon pour la spulture
de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre
Broussel, ce _pre du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel
demeurait rue Saint-Landry, n 7, et sa maison existe encore; c'est l
qu'il fut arrt le 26 aot 1648; c'est l que commena l'meute qui
branla le trne du jeune Louis XIV. L'glise Saint-Landry a t
dmolie en 1790; on a trouv dans ses fondations un amas d'ossements
humains, qui semble le reste d'une bataille livre en cet endroit,
ainsi que les ruines du monument triomphal lev en 383 par le tyran
Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont t retrouves
dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cit et qui datait
probablement de la domination franque.

         [Note 5: _Hist. gn. de Paris_, p. 5.]

Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs tait une glise aussi ancienne
que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un march de boucherie
tabli, ds les premiers sicles de notre histoire, dans son       (p.018)
voisinage, march qui fut transfr au XIIe sicle prs du Chtelet.
Cette glise, qui occupait l'emplacement de la maison n 15, a t
dmolie; mais son lgant portail a t transport  l'glise
Saint-Sverin, dont il forme la porte latrale.

Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent,
outre la cathdrale, l'Htel-Dieu et l'administration des hospices de
Paris. Elle date de la fondation mme de Notre-Dame, et, bien qu'elle
ft jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des
coles publiques, le bureau des pauvres, les glises Saint-Christophe
et Sainte-Genevive-des-Ardents, enfin l'chelle patibulaire et la
prison de l'vque de Paris. C'est l qu'on amenait les condamns pour
faire amende honorable, une torche  la main, et entendre lire leur
arrt de mort. Ce lugubre spectacle fut donn une dernire fois, le 19
fvrier 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait
aussi des excutions criminelles. Enfin, prs de l'glise
Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le
march au pain pour les pauvres, o venaient vendre en franchise les
boulangers des environs de la ville. Le Parvis commena  tre dblay
en 1748 par la destruction des glises Saint-Christophe et
Sainte-Genevive, sur l'emplacement desquelles on largit les rues
Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on btit l'hospice pour les
enfants trouvs, remplac aujourd'hui par l'administration gnrale
des hpitaux; les autres agrandissements de la place ont t faits
depuis la rvolution, et principalement aux dpens de l'Htel-Dieu et
du clotre Notre-Dame.



 III.

L'glise Notre-Dame.


Du temps de Tibre, les _nautes_ ou bateliers parisiens levrent, (p.019)
 la pointe occidentale de la Cit, un monument  Jupiter. Des fouilles
faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenrent la dcouverte
d'une partie des pierres qui avaient form ce monument; l'une d'elles
avait pour inscription:

Sous Tibre Csar Auguste,  Jupiter trs-bon, trs-grand, les nautes
parisiens levrent publiquement cet autel[6].

          [Note 6:
            TIB. CSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.
              MAXUMO... M. NAUT. PARISIAC.
                PUBLICE. POSUERUNT.]


Ce monument se composait de pierres cubiques ornes de bas-reliefs
reprsentant des divinits romaines et gauloises, des soldats romains,
des animaux; sa hauteur devait tre de six  huit pieds; il tait
probablement surmont d'une statue de Jupiter et avait autour de lui
deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait  quelle
poque fut dtruit ce monument; mais, ds le VIe sicle, sur son
emplacement, existait une chapelle ddie  saint tienne,  laquelle
on adjoignit, dans le sicle suivant, une autre chapelle ddie 
Notre-Dame. Ces deux petits difices composaient l'_glise
sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathdrale. Des fouilles faites en
1847 dans le parvis ont mis  dcouvert les substructions de cette
glise qui taient superposes  des constructions romaines. On croit
que c'est dans cette cathdrale que Frdgonde se rfugia aprs le
meurtre de son poux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran
sollicita le peuple de ne pas le tuer comme il avait dj tu ses
frres[7]. Un concile y fut tenu en 829.

         [Note 7: Grg. de Tours, liv. VII, ch. VIII.]

L'glise Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161.
Sa construction est due  l'vque de Paris, Maurice de Sully, et le
pape Alexandre III en posa la premire pierre. On put y clbrer
l'office divin ds 1185, et la masse de l'difice fut acheve      (p.020)
en 1223; mais il fallut encore plus d'un sicle pour achever les
innombrables dtails de sculpture que nos pres y ont prodigus, le
triple portail et la triple galerie de sa faade, ses portails
latraux, ses trois grandes fentres  vitraux, toutes ces arabesques,
ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travailles 
jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus prcieux monuments du moyen
ge.

Cet difice a 130 mtres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les
deux tours ont 68 mtres d'lvation. On a cru longtemps qu'il tait
bti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait:
l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a t dmontre par
les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.

L'histoire de cet difice populaire et vnr est lie  l'histoire de
Paris et mme  l'histoire de France. Que de ftes y ont t
clbres! que de baptmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de
_De profundis!_ que de gnrations ont pass sous ces sombres
portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont t suspendus sous
ces antiques votes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de
leurs victoires, tous se sont empresss d'ajouter quelque chose  sa
splendeur. Philippe-le-Bel, en mmoire de sa bataille de
Mons-en-Puelle, avait fait placer  l'entre du choeur sa statue
questre leve sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le
sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut place la belle
descente de croix, oeuvre de Coustou an, qui orne encore le
matre-autel, et aux deux cts de laquelle se trouvaient les figures
agenouilles de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne  la
Vierge.

Dans l'glise Notre-Dame se trouvaient les spultures de la plupart
des vques de Paris, du marchal de Gubriant, de Gilles Mnage, etc.

Quand la rvolution arriva, les Parisiens associrent la vieille   (p.021)
cathdrale  leur enthousiasme pour la libert: on y chanta des _Te
Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 aot, pour la
sance du 4 fvrier, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et
La Fayette y firent le serment de consacrer leur vie  la dfense de
la libert conquise; la garde nationale y vint faire bnir ses
drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la
stupide domination des hbertistes, Notre-Dame fut dpouille de ses
objets d'art, mutile dans toutes ses parties, principalement dans sa
faade, enfin transforme en un thtre impie pour le culte de la
Raison[8]. Aprs la cessation de ces saturnales, l'glise fut ferme
et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cit,
section trs-rvolutionnaire; c'est l que se rfugirent les meneurs
de la journe du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au
clerg constitutionnel sous le Directoire, mais que les
thophilanthropes en firent un temple  l'tre suprme; qu'il s'y tint
en 1801 un concile o assistrent cent vingt prtres ou voques
constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y
furent clbrs pour le rtablissement officiel du culte catholique;
enfin que, le 2 dcembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et
de Louis XIV, o semblait empreinte toute la monarchie ancienne,
Napolon fut sacr, comme Ppin-le-Bref, de la main du successeur des
aptres.

         [Note 8: _Hist. gn. de Paris_, p. 172.]

Notre-Dame a eu la meilleure part des dblaiements modernes de la
Cit. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevch, sur sa droite
le Clotre, et nous avons dit que son parvis tait encombr par
l'Htel-Dieu, deux glises et plusieurs maisons. L'_Archevch_ tait
le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, sige de
l'officialit, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il
servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la
Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli
en 1750 par l'archevque de Beaumont[9]. L'Assemble constituante  (p.022)
y sigea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en
fit un annexe de l'Htel-Dieu. Ses btiments et ses jardins bordaient
la Seine et se prolongeaient jusqu' la pointe orientale de l'le par
une promenade rserve dite le Terrain.

         [Note 9: Les archevques de Paris taient seigneurs temporels
         d'une partie de la Cit, du bourg Saint-Marcel, de la
         _Ville-l'vque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la
         Trmoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la
         _Grange-Batlire_, les _Rosiers_, _Tirechappe_,
         _Thibault-aux-Ds_, les Tombes, prs l'Estrapade, et Poissy,
         prs des Chartreux. Leur revenu s'levait  200,000 livres.
         Ils avaient, dans leur dpendance directe, ou, pour mieux
         dire, dans leur proprit, les trois glises collgiales de
         Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honor,
         lesquelles taient appeles les filles de l'archevque. Leur
         diocse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurs, 184
         couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.]

Le _Clotre_ tait compris entre l'glise, la rivire et une ligne
tire de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les
deux glises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuye
au chevet, l'autre au ct droit de Notre-Dame, et qui lui servirent
successivement de baptistre, la chapelle Saint-Aignan, les coles
piscopales, des maisons, des jardins, etc. C'tait le domaine du
chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, tait dj clbre par
ses coles, et qui a donn  l'glise six papes, vingt-neuf cardinaux
et une multitude d'vques[10]. Avec le Clotre et l'Archevch, la
cathdrale ressemblait  une forteresse occupant toute la partie
orientale de la Cit, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement
par trois portes fortifies. Aujourd'hui, l'Archevch a disparu; il a
t dmoli le 14 fvrier 1831 dans un jour de fureur populaire;    (p.023)
 sa place est une vaste promenade plante d'arbres, orne d'une jolie
fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Clotre a t ouvert par
des quais et des rues; l'glise Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de
laquelle d'Alembert enfant fut expos, a t dtruite en 1748;
l'glise Saint-Denis-du-Pas, en 1813.

         [Note 10: Le chapitre de Notre-Dame tait presque aussi riche
         et puissant que l'archevque: son revenu s'levait  180,000
         livres, et il avait, dans sa dpendance, les quatre glises
         collgiales de Saint-Merry, du Saint-Spulcre, de
         Saint-Benot, de Saint-tienne-des-Grs, lesquelles taient
         appeles les _filles de Notre-Dame_.]

Grce  ces travaux, la vieille cathdrale, dbarrasse de tous ses
entours, s'lve aujourd'hui tout isole  la pointe de la Cit, comme
autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplac. Cependant, on ne
saurait affirmer que ces changements n'ont pas t au monument quelque
chose de son caractre imposant et svre: les vieilles glises
gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes
places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses
que lorsqu'on les voit presses, serres avec amour par un troupeau
d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.

Depuis quelques annes, une restauration presque complte de
Notre-Dame a t entreprise; elle tend principalement  rendre  sa
faade,  ses tours,  ses portails, les riches ornements de sculpture
dont les mutilations rvolutionnaires l'avaient dpouille. De plus,
un monument doit tre lev, dans l'intrieur,  la mmoire du saint
archevque tomb en 1848 sous les balles de la guerre civile en
disant: Puisse mon sang tre le dernier vers! Enfin, sur son flanc
mridional, on vient de construire un difice plein d'lgance et de
got destin  servir de sacristie et qui est un abrg de la
cathdrale elle-mme.



 IV.

L'Htel-Dieu.


L'Htel-Dieu, d'aprs une tradition qui n'est rien moins que       (p.024)
certaine, a t fond vers le milieu du VIIIe sicle par saint Landry,
huitime vque de Paris. Il prit de l'accroissement sous
Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les
malades n'y taient pas traits avec luxe: Pour le salut de notre
me, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant  la
Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre
maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller
coucher ailleurs. Saint Louis fut plus gnreux, et ses libralits
permirent de donner des secours annuellement  plus de six mille
malades et de faire desservir la maison par trente frres, vingt-cinq
soeurs et quatre prtres: aussi est-il regard comme le vritable
fondateur de l'Htel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple
de saint Louis en dotant cet hpital, qui fut successivement agrandi
et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a t
administr avec intelligence et humanit. Trois ans avant la
rvolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de
2,500  6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu' six dans un mme
lit; la mortalit y tait de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades
reus en cinquante ans, plus de 240,000 taient morts; enfin, la
ngligence des administrateurs fut la cause de deux incendies
effroyables qui firent prir des centaines de victimes. La situation
de cet tablissement, tombeau de la plus grande partie de la
population parisienne, fut rvle en 1785 par Bailly  l'Acadmie des
sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur
universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour
rparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent
souscrits  cet effet en moins d'un an. Comme on dsesprait
d'assainir ce cloaque, on rsolut de le transporter hors de la Cit et
de le remplacer par quatre hpitaux placs aux quatre extrmits de la
ville; mais, au moment o l'on allait se mettre  l'oeuvre, le
ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les      (p.025)
employa pour les dpenses ordinaires de l'tat. Enfin la rvolution
arriva, et la suppression des couvents permit de dsencombrer
l'Htel-Dieu en distribuant ses htes dans de nouveaux hpitaux. On
dgagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux btiments sur la rive
gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur.
Enfin, les amliorations furent telles, que cet hpital, aujourd'hui
plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la
mortalit n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dpense annuelle s'lve 
environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impt
prlev sur les spectacles, impt qui date de 1716 et contre lequel
les acteurs et les gens de plaisir n'ont cess de rclamer.

Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le pote Gilbert sont
morts  l'Htel-Dieu! Combien d'autres existences, uses par le
malheur et pleines d'avenir, s'y sont teintes, ignores, abandonnes,
en maudissant la socit et la vie! Que de drames inconnus se sont
passs dans ces tristes salles!

L'entre de cet hpital est aujourd'hui dcore d'un portique d'une
belle simplicit et d'un pristyle o l'on trouve les statues de saint
Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres,  qui Paris doit tant
de beaux tablissements de charit, et de Monthyon[11], ce magnifique
bienfaiteur de l'Htel-Dieu dont le tombeau a t dignement plac dans
cet hospice.

         [Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'tat, mort en
         1819, a laiss aux hpitaux une somme de 5,312,000 francs.]

La chapelle de l'Htel-Dieu avait t btie en 1380 par les soins
d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a t dmolie
en 1802 et remplace par l'ancienne glise de Saint-Julien-le-Pauvre,
dont nous parlerons plus tard.

Prs de l'Htel-Dieu et dans les btiments levs en 1748 pour     (p.026)
servir d'hospice aux enfants trouvs se trouve le sige de
l'administration gnrale des hpitaux, dite aujourd'hui de
l'_assistance publique_.

D'aprs la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le
service des secours et celui des hpitaux et hospices; elle est
confre, sous l'autorit du prfet de la Seine,  un directeur
assist d'un conseil de surveillance compos de vingt membres; elle
runit sous sa direction seize hpitaux, onze hospices, sept autres
tablissements charitables.

Les _hpitaux_ sont des tablissements consacrs au traitement des
malades indigents curables; ils se divisent en hpitaux gnraux et
hpitaux spciaux: les hpitaux gnraux sont au nombre de neuf et
contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Htel-Dieu_,
_Sainte-Marguerite_, _La Riboissire_, la _Piti_, la _Charit_,
_Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hpitaux sont
indistinctement affects au traitement des blessures et des maladies
aigus. Il faut leur ajouter la Maison de Sant, rue du
Faubourg-Saint-Denis, o l'on est admis en payant par journe. Les
hpitaux spciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce
sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_,
d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement rservs au
traitement d'affections particulires.

Les _hospices_ sont des asiles ouverts  ceux que l'indigence et la
vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'alination ou des infirmits
incurables mettent hors d'tat de pourvoir eux-mmes aux besoins de
leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, o
l'admission est gratuite, et maisons de retraite, o l'on paye une
petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la
_Vieillesse-Hommes_ ou _Bictre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la
_Salptrire_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les
_Enfants-Trouvs_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, 
Saint-Mand, de la _Reconnaissance_ ou _Brzin_,  Garches,        (p.027)
_Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus  des dotations
particulires. Les maisons de retraite sont; les _Mnages_, _La
Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_.

On compte en outre  Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons
charges de la distribution des secours  domicile, 4 socits pour le
soulagement des femmes en couches, 25 socits pour le soulagement et
l'ducation des enfants, 11 socits pour la visite des pauvres, des
malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de
rhabilitation, 11 congrgations religieuses voues spcialement au
service des pauvres, 33 coles gratuites des frres, 28 coles de
soeurs, 12 coles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.



 V.

Rue de la Cit.


Cette rue est l'artre principale de l'le et va du pont Notre-Dame au
Petit-Pont; sa dnomination est nouvelle, et elle est forme des
anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _March-Palu_.

A l'entre de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin,
tait l'glise _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appele d'une
chartre ou prison qui en tait voisine, et o, suivant une tradition,
saint Denis avait t enferm; elle datait du XIe sicle et fut
dmolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette glise jusqu' la
rivire formaient le _Bas de Saint-Denis_ et taient un lieu d'asile
pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans matrise. Prs de
Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin tait la chapelle
_Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cde en 1702  la
communaut des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Acadmie de
Saint-Luc_. Cette acadmie datait de 1391; elle fut runie 
l'acadmie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle   (p.028)
continua de subsister comme _matrise_ des peintres, sculpteurs,
graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa
chapelle, une cole de dessin qui ne ressemblait gure  la fastueuse
cole des Beaux-Arts, mais d'o, en revanche, sont sortis les
meilleurs artistes du XVIIIe sicle.

La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y taient parqus
au XIIe sicle: ils y avaient des coles et une synagogue, qui fut
remplace en 1183 par l'glise de la _Madeleine_. Cette glise, situe
au coin de la rue de la Licorne, tait le sige de la grande
confrrie des seigneurs, prtres, bourgeois et bourgeoises de Paris,
laquelle est la mre de toutes les confrries, car elle est si
ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commenc[12]. Tous les rois et
reines ont fait partie de cette confrrie, qui a subsist jusqu'en
1789. En face de l'glise de la Madeleine tait le cabaret de la
Pomme-de-Pin, dont nous avons parl ailleurs[13].

         [Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.]

         [Note 13: _Hist. gn. de Paris_, p. 43 et 82.]

La rue du _March-Palu_ devait son nom  un march qui y existait
depuis le temps des Romains et qui tait situ dans un terrain
marcageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger
Franois, qui fut massacr en 1789 dans une meute populaire, et dont
la mort amena la proclamation de la loi martiale.

Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cit sont:

1 Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artre
longitudinale de la Cit. C'est une voie nouvelle et qui a t forme
principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci
tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste
concda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume
et qui taient auparavant tablis dans cette rue; aussi l'appelait-on
la _Juiverie des drapiers_. La draperie tait alors une des        (p.029)
principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus
ancienne des confrries et le premier des six corps marchands.

La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux glises, aujourd'hui
dmolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.

2 Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville.
D'aprs une tradition trs-accrdite, saint Marcel, _vque de Paris
et bourgeois du Paradis_, tait n au IVe sicle dans la maison qui a
aujourd'hui le n 10; aussi, dans les processions o l'on portait la
chsse du saint, une station solennelle tait faite devant cette
maison. C'tait une rue trs-frquente et qui a vu, tout troite,
sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entres royales
et crmonies publiques: ainsi, en 1420,  l'entre de Henri V, roi
d'Angleterre, fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux
mystre de la Passion au vif.

Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la
Barillerie et aux Fves, tait autrefois un lot de maisons qu'on
appelait la _ceinture de saint loi_: cet vque y avait demeur dans
une maison qui existait encore au XIIIe sicle sous le nom de _maison
au Fvre_[14], et il y fonda un monastre de femmes sous la direction
de sainte Aure. Ce monastre devint un couvent d'hommes en 1107, et il
passa en 1639 aux Barnabites. L'glise qui fut reconstruite  cette
poque et qui est cache dans une cour de la place du Palais, renferme
aujourd'hui les archives de la comptabilit gnrale de l'tat.

         [Note 14: _Fvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donn son
         nom dnatur  la rue aux _Fves_.]

En face de l'glise des Barnabites tait jadis une petite place, qui a
t absorbe par la place du Palais et qui fut forme par la
dmolition de la maison de Jean Chtel, assassin de Henri IV. Cette
maison fut brle par sentence du Parlement et l'on a retrouv     (p.030)
rcemment ses fondations encore calcines et ensoufres. A sa place
avait t leve en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part
qu'y avaient prise les Jsuites et le bannissement de ces religieux
comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique,
ennemis du roy et de l'Estat. Cette pyramide, qui tait un objet
d'art remarquable, ne subsista que dix ans.

3 Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car
elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accs vers la
cathdrale. On y trouvait jadis l'glise _Sainte-Genevive-des-Ardents_,
dont l'origine est inconnue, mais qui avait t btie, disait-on, sur
l'emplacement de la maison habite par la vierge de Nanterre. Elle fut
dtruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvs. Nous
avons dit que les btiments de cet hospice taient aujourd'hui occups
par l'administration de l'assistance publique.

4 Rue du _March-Neuf_.--On y trouvait l'glise de _Saint
Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui
dmolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le marchal
de Biron furent envelopps par les bourgeois, qui les auroient
taills en pices s'ils ne s'toient mis  genoux, rendant leurs armes
et criant: Bons chrtiens!



 VI.

Rue de la Barillerie.


La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait
dans le temps o Paris tait environn de vignobles renomms. Nous
avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du
March-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement
elle a t traverse par Csar et ses lgions. Jusqu' la fin du   (p.031)
dernier sicle, c'tait une rue troite, sombre, tortueuse, quoique
trs-frquente, comme ayant les principales entres du Palais. En
1787, elle fut largie, aligne, reconstruite avec la rgularit
qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la
place demi-circulaire o se dresse l'chafaud pour les expositions
judiciaires.

         [Note 15: Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 4.]

La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette
place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthlmy_,
 cause d'une grande glise qui y tait situe, au coin de la rue de
la Pelleterie. Cette glise tait l'un des monuments les plus
respectables de Paris par son antiquit. Elle datait du Ve sicle et
servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit qu'elle avait
t btie trs-anciennement par la munificence des rois. Hugues Capet
l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benot. En 1138,
elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe sicle, rpare et
dcore au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en
1770, et on la rebtissait sur un nouveau plan quand la rvolution
arriva; alors elle fut vendue, et cet difice vnr de nos pres
subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et
matriaux on construisit le _thtre de la Cit_ ou _des Varits_,
ainsi que deux passages obscurs. Ce thtre eut un grand succs
jusqu'en 1799, principalement  cause de ses pices rvolutionnaires.
Il fut ferm en 1807, et l'on tablit  sa place le _Spectacle des
Veilles_, o l'on trouvait runis un thtre, un bal, des cafs, des
promenades champtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite
du _Prado_.

Dans la rue de la Barillerie est l'entre principale du Palais de
Justice.



 VII.                                                             (p.032)

Le Palais de Justice et la Prfecture de police.


Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habit par les
rois francs, et quelques historiens ont pens que c'est l que les
enfants de Clodomir furent massacrs par leurs oncles. Le roi Eudes le
fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir;
tous ses successeurs jusqu' Charles V l'habitrent, et presque tous y
moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y
btissant:

1 Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale tait,
dit-on, sa chambre  coucher: elle a servi jusqu' Louis XII de salle
de crmonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est l
que se tenaient les lits de justice; c'est l que furent casss les
testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est l que se firent en
1648 les fameuses assembles du Parlement, des Cours des comptes et
des aides, o l'on voulait changer la constitution de l'tat et qui
amenrent les troubles de la Fronde. C'est l que Louis XIV entra un
jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement
par les fameux mots: L'tat, c'est moi! Dans cette mme salle, le 10
mars 1793, on installa le tribunal rvolutionnaire, qui jusqu'au 27
juillet 1794, envoya  l'chafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est
l que sige la Cour de cassation. Que de douleurs, de dsespoirs, de
maldictions sous ces votes que Louis IX avait sanctifies de ses
prires, de son calme sommeil, de ses pieuses mditations!

2 La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs sicles, excita
l'admiration des Parisiens par sa vaste tendue, ses statues de tous
les rois, sa magnifique charpente dore, son pav de marbre, ses   (p.033)
hauts et plantureux lambris tout rehausss d'or et d'azur. C'est
dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes
les grandes runions politiques, les ftes, les rceptions; c'est l
que dix gnrations se sont entasses pour assister  ces spectacles;
c'est l que s'est passe pour ainsi dire toute l'histoire de France.
Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins,
de documents, qui encombrent les greniers situs au-dessus de la
grand'salle et qui ne seront jamais compltement dpouills: l sont
les archives du Parlement.

3 La _Sainte-Chapelle_, qui fut btie en 1245 pour y dposer la
sainte couronne d'pines et autres reliques donnes ou vendues 
Saint-Louis, pour une somme quivalant  3 ou 4 millions, par Baudouin
II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de
Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les dtails si lgants,
l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne cota qu'une
somme quivalant  1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de
deux glises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux galement
lgres, gracieuses, et ornes des plus riches vitraux. Une flche
leve de 75 pieds compltait ce bel difice, l'un des modles les
plus prcieux de l'architecture du moyen ge: brle en 1630,
reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brle en 1787, et
vient d'tre rtablie avec la plus riche lgance. A l'poque de la
rvolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle
fut alors dpouille de son trsor si riche en antiquits, en bijoux
religieux, en manuscrits d'glise couverts de pierreries, de ses
chsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent
transportes au muse des Augustins; puis elle fut transforme, sous
le Consulat, en dpt d'archives judiciaires, et elle subit alors les
mutilations les plus barbares: vitraux, dcorations murales,
colonnettes, dtails de sculpture, tout fut dtruit. Depuis quelques
annes, une restauration complte de ce monument, honneur du       (p.034)
vieux Paris, a t entreprise avec une grande fidlit historique[16]
et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chant
la Sainte-Chapelle, tait n prs de cet difice; il y a t enterr
en 1711, sous la place mme du fameux lutrin.

         [Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame,
         est l'oeuvre de M. Lassus.]

Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de
constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en
reste que les tours de la Conciergerie, qui,  cette poque,
baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain o
sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les
environnent;  l'endroit o est  prsent la rue de Harlay, il tait
spar par un bras de la rivire des les aux Juifs et  la Gourdaine.

Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et
alors fut place dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui
servait tour  tour de tribunal, de rfectoire pour les banquets
royaux, de thtre pour les esbattements de la bazoche. Charles V et
ses deux successeurs cessrent d'habiter le Palais; mais le Parlement,
qui y sigeait depuis qu'il tait devenu permanent, continua d'y
sjourner. Alors la Conciergerie, qui avait t jusqu'alors la demeure
des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientt
ensanglante par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les
temps modernes, elle a renferm tantt les plus grands criminels,
tantt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel,
Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les
Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris,
et selon l'expression du temps, l'antichambre de la guillotine.

Louis XI prit sjour au Palais: on y fit alors quelques
embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des
Pas-Perdus  la Cour de cassation et qui a t splendidement       (p.035)
restaure en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa
dfinitivement d'tre la demeure royale et ne fut plus que le sjour
de la justice, c'est--dire du Parlement[17], de la Cour des comptes,
dont l'htel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui
sigeait dans le local de la Cour d'appel, de la conntablie et d'une
foule d'autres juridictions particulires. En mme temps, des
marchands vinrent s'tablir  ses portes, dans ses galeries et ses
escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cit en lui
ajoutant les les aux Juifs et  la Gourdaine, lorsqu'on eut construit
les quais de l'Horloge et des Orfvres, le Pont-Neuf, la rue de
Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris
le plus considrable et le plus important. En 1618, le feu, dit
Flibien, prit  la charpente de la grand'salle, et tout le lambris,
qui toit d'un bois sec et verniss, s'embrasa en peu de temps. Les
solives et les poutres qui soutenoient le comble tombrent par grosses
pices sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs
et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui
s'enflammrent  l'instant et augmentrent l'incendie. Les marchands,
accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs
marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort      (p.036)
violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel,
le greffe du trsor, la premire chambre des enquestes et le parquet
des huissiers, etc. La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les
dessins de Jacques Debrosses; elle est divise en deux nefs par deux
rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est
aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart
des tribunaux, salle rgulire, mais profondment triste, dont
l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratique par les
agents et les victimes de la chicane.

         [Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172
         tribunaux infrieurs dits prsidiaux, bailliages,
         snchausses, chtellenies, et distribus dans
         l'le-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orlanais, le
         Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le
         Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de
         Paris une population de dix millions d'mes. Il se
         subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enqutes et
         requtes, et chambre criminelle; et il tait compos: 1 des
         princes du sang et des pairs de France; 2 d'un premier
         prsident, de 9 prsidents  mortier, de 130 conseillers; 3
         d'un procureur gnral, de 3 avocats gnraux et de 18
         substituts; 4 de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330
         procureurs, et de 500 avocats.]

On sait quel rle politique le Parlement joua pendant la minorit de
Louis XIV. Le Palais devint alors un thtre perptuel d'assembles,
d'meutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de
Cond et du cardinal de Retz firent plusieurs fois un camp de ce
temple de la justice, et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut
termin par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le
Palais perdit son importance politique. En 1671, on btit les cours de
Harlay et de Lamoignon, pour dgager, dit l'ordonnance royale, les
avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le
lieu du plus grand concours de ses habitants. Les galeries taient
devenues en effet un lieu de promenade trs-frquent, mme par la
noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques.
Les plus renommes de ces boutiques taient celles des libraires: on
sait que l'choppe de Barbin a t illustre par Boileau.

En 1776, un nouvel incendie dbarrassa l'entre du Palais de ses deux
petites portes sombres et hideuses, de la rue troite et tortueuse par
laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il tait obstru.
Alors fut construite, en mme temps que les maisons actuelles de la
rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse faade que nous voyons
aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037)
Alors la _cour du Mai_, clbre par les ftes de la bazoche, par tant
d'entres royales et d'meutes populaires, par tant de livres
illustres et condamns qui furent brls de la main du bourreau, fut
rgularise et agrandie. Dans cette cour est la principale entre de
la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son
prau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernires, qui sont
enfonces  cinq mtres au-dessous du sol, sont devenues le dpt o
l'on entasse les prvenus. C'est dans cette cour que, dans les
journes de septembre, furent amens les prisonniers de la
Conciergerie, dont 288 furent massacrs. Le peuple, dit Prudhomme,
avait plac l'un de ses tribunaux au pied mme du grand escalier du
Palais; le pav de la cour tait baign de sang; les cadavres
amoncels prsentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes.
Pendant un jour entier, on y jugea  mort.

De grands travaux ont t rcemment entrepris pour ajouter au Palais
de nouveaux btiments et donner  cette assemblage informe, mais
respectable de constructions de tous les ges, cette froide et
insignifiante unit qui semble le caractre dominant de notre poque.
Avec cette unit, il ne sera plus possible de reconnatre le vieux
monument tant chri de nos pres, tmoin de tant d'vnements, de tant
de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des
Mrovingiens, le sige de Paris par les Normands, le massacre des
marchaux sous tienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la
Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally,
les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette
magistrature qui a donn  la France la libert civile, qui a t le
frein unique de tous les despotismes, qui a cass les testaments de
trois rois, abaiss la noblesse, contenu le clerg, et dont les
traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.

Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Prfecture   (p.038)
de police_ qui occupe aujourd'hui l'htel de la Cour des comptes et
l'htel des premiers prsidents du Parlement, mais qui doit tre
installe dans des btiments nouveaux.

L'htel de la Cour des comptes avait t bti en 1504 par Joconde et
tait un des monuments les plus prcieux de la renaissance. Il fut
dtruit entirement par un incendie en 1737 et rebti en 1740, tel que
nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques annes de demeure
au prfet de police et doit tre dmoli.

L'htel des premiers prsidents du Parlement, dont l'entre principale
se trouve rue de Jrusalem, a t bti en 1607. Pendant la rvolution,
il fut habit par les quatre maires de Paris, Ption, Chambon, Pache
et Fleuriot. C'est l que sigeait en 1792 l'infme comit municipal
de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y
tablit la Prfecture de police. Que de misres, d'intrigues, de
crimes, de malheurs ont pass le seuil de cet enfer de la capitale!
Ah! si ses murs pouvaient parler! On le dmolit aujourd'hui pour le
reconstruire sur un plan tout nouveau.

Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire
magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de
1667  1789, quinze successeurs. Dubois, le premier prfet, a eu, de
1800 jusqu' ce jour, vingt-sept successeurs.

Le prfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses
ordres, outre une arme de garde municipale et de sergents de ville,
trois cents employs dans ses bureaux, six cents commissaires,
inspecteurs, contrleurs de tout genre, six cents agents de police,
etc.



 VIII.                                                            (p.039)

Rue de Harlay et place Dauphine.


Nous venons de voir  quelle poque a t construite la rue de
_Harlay_. Tous les btiments qui sont compris entre cette rue, les
quais des Orfvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la mme
origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait
communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est orne d'une
fontaine surmonte d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine
fut, en 1788, le thtre du premier attroupement prcurseur de la
rvolution,  l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats
qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.




CHAPITRE V.

LES QUAIS.


C'est une des grandes beauts de Paris que cette double ligne de
larges chausses de pierre qui forment au fleuve deux barrires
infranchissables, et sur lesquelles se dressent deux ranges, tantt
de palais superbes, tantt d'antiques maisons qui tirent de leur
situation, de l'espace et du grand air un aspect monumental. Les quais
datent  peine de deux sicles; la plupart ont mme t construits ou
refaits depuis cinquante ans. Nos pres pardonnaient  la Seine ses
caprices, ses colres, ses inondations, pourvu qu'ils pussent jouir
sur ses bords de la frache verdure des roseaux et des saules; leurs
bateaux si pleins, si nombreux, venaient aisment y aborder; leurs
maisons, leurs moulins y baignaient leurs pieds; leurs tanneries,
leurs mgisseries, leurs blanchisseries y trempaient les mains 
plaisir. La Seine tait alors plus que de nos jours, importante et (p.040)
chre aux Parisiens, quand la ville tait ramasse sur ses bords et
dans ses les, quand chacun avait sa part de ses eaux et de ses
bienfaits, quand elle tait, faute de grands chemins, la route unique
du commerce. Aussi ne voulait-on pas s'en loigner, et, comme si
l'espace manquait, on pressait les unes sur les autres les rues
voisines de la rivire; on levait les maisons qui les bordaient  des
hauteurs prodigieuses; on couvrait mme les ponts de constructions, et
c'taient les habitations les plus chres, les plus lgantes, les
plus frquentes de la ville. Emprisonner dans des murailles le fleuve
nourricier et paru aussi trange qu'inutile: aussi l'on se contenta
pendant longtemps de lui btir, dans les endroits ou il prenait trop
de libert, quelques _pales_ ou ranges de pieux, quelques estacades
en bois; ainsi en tait-il au port de la Grve, au port Saint-Landry,
au port du Louvre, o abordaient les _naules_ de vins, de grains, de
bois, de fruits. Mais quand la population eut augment, quand les
industries qui se servaient de la rivire eurent fait de ses bords un
cloaque de boues et d'ordures, quand les inondations eurent enlev
vingt fois, trente fois, les ponts et les maisons de ses rives, on
commena  construire de vritables quais.

Sous Philippe-le-Bel, le terrain situ entre le couvent des Augustins
et la rivire tait bas, plant de saules et souvent inond, bien que
dans l't il ft un lieu de rendez-vous et de plaisirs. Le roi
ordonna de dtruire les saules et de construire une grande leve, ce
qui fut excut en 1313; et ce quai, dit des _Augustins_, fut le
premier qui fut construit dans Paris. Le deuxime fut probablement le
quai de la _Mgisserie_. Le terrain de ce quai allait jadis en pente
douce jusqu' la rivire, et il contenait les basses-cours et les
jardins de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois; l tait aussi le port au
sel. Sous Charles V, on remblaya le terrain, qui fut garni d'un talus
de maonnerie, et il devint le quai de la _Saunerie_, dit plus     (p.041)
tard de la Mgisserie,  cause des mtiers qui vinrent s'y tablir. Dans
l'endroit le plus profond de ce quai, appel _Valle de misre_, se
tenait le march  la volaille, et dans le voisinage du Chtelet tait
le Parloir-aux-Bourgeois, avant qu'il ft tabli sur la place de
Grve. Vers le XVIe sicle, ce quai fut appel de la Ferraille, 
cause des nombreux talages de marchands de fer qu'on y voyait encore
il y a quelques annes; c'tait aussi un march de vieille friperie,
dont les choppes taient tenues par les pacifiques soldats du guet.

Sous Charles V, on btit encore, depuis la place de Grve jusqu'
l'htel Saint-Paul, une leve plante d'arbres, qu'on appela le quai
des _Ormes_. Sous Franois Ier, on rpara les quais des Ormes et de la
Saunerie; on prolongea jusqu' la rue de Hurepoix celui des Augustins,
qui fut bord de beaux htels; on commena le quai du _Louvre_ et
celui de l'_cole_, ainsi appel de l'cole Saint-Germain-l'Auxerrois;
on fit des abreuvoirs et des rampes qui descendaient des rues voisines
au-dessous des maisons bordant la rivire: la plus fameuse de ces
rampes tait celle de l'abreuvoir _Popin_, qui a subsist jusqu' nos
jours; elle tirait son nom d'une famille parisienne trs-riche et
trs-ancienne, et dont un des membres fut prvt des marchands sous
Philippe-le-Bel.

La fondation du couvent des Minimes de Chaillot, sur l'emplacement
d'un manoir cd par Anne de Bretagne, amena, sous Henri II, la
cration du quai des _Bons-Hommes_ situ alors hors de la ville. Les
quais jourent un rle sanglant pendant les guerres religieuses: c'est
l que furent tranes les victimes de la Saint-Barthlmy pour tre
jetes  la rivire. On lit,  ce sujet, dans les comptes de
l'Htel-de-Ville: Des charrettes charges de corps morts, damoisels,
femmes, filles, hommes et enfants, furent menes et dcharges  la
rivire. Les cadavres s'arrtrent partie  la petite le du Louvre,
partie  celle Maquerelle, ce qui mit dans la ncessit de les     (p.042)
tirer de l'eau et de les enterrer pour viter l'infection[18]. Les
quais et les ponts virent les barricades de 1588 et les processions de
la Ligue; c'est par la Seine et les quais que Henri IV se rendit
matre de Paris; c'est par les quais et les ponts que commencrent les
barricades de 1648.

         [Note 18: On y lit encore: Aux fosseyeurs des
         Saints-Innocents, 20 livres,  eux ordonnes par les prvt
         des marchands et chevins, par leur mandement du 13 septembre
         1572, pour avoir enterr, depuis huit jours, onze cents corps
         morts, s environs de Saint Cloud, Auteuil et Chaillot.]

Sous Henri IV et sous Louis XIII, la construction des quais continua
avec plus d'activit. Outre ceux de la Cit et de l'le Saint-Louis,
on btit le quai de l'arsenal par les soins de Sully, le quai
_Malaquais_ par les soins de Marguerite de Valois.

Au commencement du XVIIe sicle, le terrain qui est entre le
Pont-au-Change et le pont Notre-Dame allait en pente jusqu' la
rivire et n'tait couvert que de tas d'immondices et de hideuses
baraques o taient la tuerie et l'escorcherie de la ville. En 1641,
le marquis de _Gesvres_ obtint la concession de ce terrain, et il y
btit un quai port sur arcades et ayant parapet, qui n'avait que neuf
pieds de large et tait bord de maisons derrire lesquelles s'ouvrait
une rue parallle, dite aussi de Gesvres. Quelques annes aprs, on
couvrit le parapet de petites boutiques avec des tages en saillie sur
la largeur du quai, et celui-ci ne fut plus qu'un passage couvert
entre les deux ponts. En 1786, on dtruisit les boutiques et les
maisons, et la rue de Gesvres fut confondue avec le quai, qui fut mis
plus tard  l'alignement des quais de la Mgisserie et Lepelletier.
Mazarin fit faire le quai des _Thatins_ (quai Voltaire), ainsi appel
d'un couvent, aujourd'hui dtruit, le quai des _Quatre-nations_,
devant le collge de ce nom, et qui tait fastueusement orn de
balustrades et de sculptures. En 1662, la ville fit faire, depuis le
bout du Pont-Neuf jusques  la porte de Nesle, le quai de         (p.043)
_Nesle_, aujourd'hui Conti; en 1673, elle ordonna aux teinturiers et
tanneurs de la Grve d'aller s'tablir au faubourg Saint-Marcel, et le
quai _Lepelletier_, qui doit son nom au prvt des marchands, depuis
ministre des finances, fut construit[19]; on le ferma avec des grilles,
ainsi que le quai de Gesvres,  cause des riches marchands qui s'y
tablirent. On commena aussi, sous Louis XIV, le quai des
_Tuileries_, chemin fangeux par lequel Henri III s'tait jadis enfui
de Paris, et alors garni de cabarets de planches frquents par les
gardes-franaises; le quai de la _Confrence_, qui commenait  la
porte de mme nom et bordait la promenade du Cours-la-Reine; le quai
de la _Grenouillre_, ainsi appel des marais qui l'obstruaient ou des
cabarets o le peuple allait _grenouiller_; c'est aujourd'hui le quai
d'_Orsay_, qui n'a t achev que sous l'Empire. Enfin, l'on agrandit
le quai de la Tournelle, ainsi appel d'une tour de l'enceinte de
Philippe-Auguste, dont nous parlerons. Sous Louis XV et Louis XVI, on
ne fit point de quais nouveaux, mais on continua les anciens: on les
dblaya des maisons qui les obstruaient, et on les embellit de
monuments, parmi lesquels nous remarquerons seulement l'htel des
Monnaies, sur le quai Conti.

         [Note 19: On vient de dtruire toutes les maisons qui le
         bordaient, afin de l'largir et de le mettre en harmonie avec
         les autres voies nouvelles qui avoisinent l'Htel-de-Ville.]

Les quais taient alors plus vivants, plus frquents, plus
commerants qu'ils ne le sont aujourd'hui, eu gard  la population.
Leurs nombreux ports taient encombrs de marchandises: au port
Saint-Paul tait le march aux fruits et aux poissons; aux quai des
Ormes, le march aux veaux;  la Grve, le foin, le bl, le charbon;
au port Saint-Nicolas, les bateaux venant du Havre et qui apportaient
les produits du Midi; au port de la Tournelle, les arrivages du bois,
du pltre, de la tuile; au port Saint-Bernard, le march aux vins, (p.044)
etc. Mais la partie de la Seine la plus tumultueuse et la plus gaie
tait celle que bordaient les quais des Augustins et de Nesle, de la
Mgisserie et de l'cole, dbouchs du Pont-Neuf: l abondaient les
marchands de ferraille, de fleurs, d'oiseaux, les marionnettes et les
btes savantes, les bateleurs, les vendeurs d'images et de livres,
surtout les racoleurs, qui faisaient ce trafic de chair humaine plus
tard exploit par les assurances militaires.

Les quais ont eu leur part des journes rvolutionnaires. C'est sur le
quai du Louvre que, le 10 aot, se runirent les bataillons des
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel; c'est par l qu'ils
pntrrent dans le Carrousel. C'est par le Pont-Neuf, le quai
Voltaire et le Pont-Royal que, le 13 vendmiaire, les bataillons
royalistes du faubourg Saint-Germain s'avancrent contre la Convention
et qu'ils furent disperss par le canon de Bonaparte. C'est par les
quais que les combattants de 1830 ont enlev l'Htel-de-Ville et le
Louvre, et plus d'une maison porte encore les traces de la bataille.
Les quais ont vu Louis XVI, aprs la prise de la Bastille, allant 
l'Htel-de-Ville,  travers deux haies de piques menaantes; ils ont
vu les Parisiens marchant, au 5 octobre, sur Versailles, les ftes
paennes de la Convention, les marches triomphales de l'Empire; ils
ont vu les canons des Prussiens braqus sur les ponts pendant le
pillage de nos muses; ils ont vu les cortges de la Restauration et
la marche de Louis-Philippe vers l'Htel-de-Ville  travers les pavs
de Juillet; ils ont vu en 1848, les journes du 16 avril et du 15 mai,
enfin une partie de la bataille de juin.

C'est depuis la Rvolution, c'est surtout depuis l'Empire que les
bords de la Seine ont pris une face toute nouvelle, que le fleuve a
t enferm compltement dans son magnifique lit de pierres, que les
quais sont devenus une promenade continue de plusieurs lieues sur
chaque rive: alors ont t construits ou achevs, sur la rive      (p.045)
droite, les quais de la _Rape_, _Morland_, de la _Confrence_, de
_Billy_; sur la rive gauche, les quais d'_Austerlitz_, _Saint-Bernard_,
_Montebello_, d'_Orsay_, des _Invalides_, etc. La Restauration et le
gouvernement de 1830 ont continu ces travaux si nobles, si utiles,
qui donnent  la capitale un aspect unique parmi toutes les villes du
monde, et Paris se vante  juste titre d'avoir, dans les quais de la
Seine, un monument qui, par son caractre de solidit et de grandeur,
peut rivaliser avec ceux des Romains.

Les principaux difices ou monuments publics qui se trouvent ou se
trouvaient sur les quais sont:

Sur la rive droite:

1 L'_Arsenal_, sur le quai Morland. Ds le XIVe sicle, la ville
avait tabli, dans un terrain dit le Champ-au-Pltre et situ entre la
Bastille et le couvent des Clestins, des granges qui renfermaient des
dpts d'armes. En 1533, Franois Ier s'empara de ces granges et y fit
construire des forges pour son artillerie. Henri II les agrandit et
leur ajouta des moulins  poudre et des logements pour les officiers.
Toutes ces constructions furent dtruites en 1562 par l'explosion de
vingt milliers de poudre; on les rtablit, et, sous Henri IV, on y
ajouta, outre un bastion et un mail du ct de la Seine, un vaste
htel, qui tait la demeure de Sully, grand matre de l'artillerie.
Sous Louis XIII, l'Arsenal fut habit temporairement par Richelieu
pendant qu'on btissait le Palais-Cardinal. Sous Louis XIV, cet
difice,  cause de son voisinage de la Bastille, fut plusieurs fois
occup par des commissions judiciaires. C'est l que fut jug Fouquet;
c'est l que se tint la chambre ardente devant laquelle comparurent la
Voisin, le marchal de Luxembourg, la duchesse de Bouillon et tant
d'autres. En 1718, l'Arsenal fut presque entirement rebti et compos
de deux corps de btiments, l'un voisin de la Bastille, l'autre voisin
de la rivire, runis par un vaste jardin public et une alle d'ormes.
Le petit Arsenal tait habit par le grand matre de l'artillerie  (p.046)
et son tat-major; le grand tait ordinairement occup par quelque
prince ou seigneur. En 1785, le comte d'Artois, ayant achet la belle
bibliothque du marquis de Paulmy, la dposa dans les btiments de
l'Arsenal, o elle devint publique sous le nom de Bibliothque de
_Monsieur_. En 1788, cet tablissement ayant cess d'tre ncessaire,
au moyen des fonderies, forges, manufactures d'armes et de poudre
tablis dans diffrentes provinces, Louis XVI supprima l'Arsenal,
ainsi que les offices militaires et de justice qui y taient attachs;
il ordonna de vendre les btiments avec les terrains et de construire
des rues sur leur emplacement. La Rvolution empcha l'excution de
cette ordonnance, et les deux corps de btiments de l'Arsenal existent
encore, spars par la rue de l'Orme; le _petit Arsenal_ renferme la
_direction gnrale des poudres et salptres_, l'ancien htel du
gouverneur renferme la _bibliothque de l'Arsenal_, riche aujourd'hui
de plus de deux cent mille volumes et de dix mille manuscrits; on y
voit encore quelques peintures de Mignard. La grande porte, qui tait
en face du quai des Clestins, a t dtruite pour ouvrir la rue de
Sully; les jardins ont form le boulevard Bourdon et les terrains o
l'on a bti les _greniers de rserve_ pour l'approvisionnement de
Paris; le mail a form le quai Morland. Les btiments de l'Arsenal ont
t habits par madame de Genlis, Alexandre Duval, etc.; c'est l
qu'est mort Charles Nodier.

2 L'_Htel-de-Ville_ et la _place de Grve_. (Voir liv. II, ch. 1er.)

3 La _place du Chtelet_,  la rencontre des quais de Gesvres et de
la Mgisserie. Le grand et le petit _Chtelets_ taient, comme nous
l'avons dit ailleurs, deux tours bties d'abord en bois et destines 
dfendre les extrmits du grand et du petit _Ponts_; on faisait
remonter leur origine  Csar ou  Julien, et elles servirent 
dfendre Paris contre les Normands. Le grand Chtelet fut transform
en chteau fort sous Louis-le-Gros, agrandi par saint Louis, qui   (p.047)
l'entoura de fosss, reconstruit en 1485 et en 1684. Il ne resta alors
que trois tourelles de l'ancien difice, avec un passage troit et
obscur, qui faisait communiquer le pont avec la rue Saint-Denis et
qu'on appelait rue Saint-Leufroy,  cause d'une chapelle voisine
dtruite en 1684. A cette poque existait encore une salle-basse qu'on
appelait chambre de Csar et o se lisait cette inscription: _Tributum
Csaris_. C'tait probablement le bureau o, du temps des Romains, se
payaient les droits pour les marchandises qui entraient dans la ville.
On ignore l'poque  laquelle le Chtelet devint la maison de justice
du prvt de Paris. En 1551, Henri II en fit le sige d'un prsidial.
Louis XIV incorpora  ce tribunal toutes les juridictions
particulires de la ville. En 1789, le Chlelet tait le plus
important des prsidiaux du Parlement de Paris et se composait: du
_prvt_, prsident honoraire, des trois lieutenants _civil_,
_criminel_ et _de police_[20], de 60 conseillers, de 13 avocats du roi,
de 50 greffiers, de 550 huissiers, de 230 procureurs, etc. C'est  ce
tribunal que furent ports les procs politiques au commencement de la
Rvolution: c'est lui qui condamna  mort Favras. Le Chtelet, tant 
la fois une forteresse et une prison, a t le thtre de nombreuses
tragdies: les plus sanglantes sont le massacre des Armagnacs en 1418,
la pendaison des magistrats Brisson, Larcher et Tardif en 1591, le
massacre de septembre 1792, o prirent deux cent seize prisonniers.
Ce monument sinistre, qui, outre son tribunal, renfermait le dpt des
poids et mesures, la Morgue, etc., fut dtruit en 1802, et sur ses
ruines on ouvrit une grande place, au milieu de laquelle s'lve,
depuis 1807, une fontaine ou colonne monumentale de style gyptien,
surmonte d'une statue dore de la Victoire, oeuvre de Bosio. La place
du Chtelet a t le thtre d'un violent combat dans les journes (p.048)
de 1830. Elle est aujourd'hui transforme et agrandie par la
destruction de toutes les maisons qui l'entouraient et sur ses faces
s'ouvrent quatre grandes voies dont trois tout  fait nouvelles: 1 Au
couchant la grande rue des Halles; 2 au nord-ouest, la rue St-Denis
dont toute la partie infrieure est largie et de construction
nouvelle; 3 au nord-est le grand boulevard de Sbastopol, dont nous
parlerons plus loin; 4  l'est la grande rue qui doit mener en face
de l'Htel-de-Ville.

         [Note 20: Voy. _Hist. gnr. de Paris_, p. 40 et 85.]

4 Le _Louvre_, les _Tuileries_ et la _place de la Concorde_. (Voir
liv. II, ch. xi.)

5 La _maison de Franois Ier_, sur le quai des Champs-lyses. C'est
un petit chef-d'oeuvre de la renaissance, dont on attribue les
ornements  Jean Goujon, et qui, de Moret, o il avait t bti, a t
transport  Paris, au coin de la rue Bayard, par l'architecte Bret,
en 1826.

6 La _pompe  feu de Chaillot_, sur le quai de Billy, machine
hydraulique qui alimente les fontaines de toute la partie nord-ouest
de Paris.

7 Les btiments de la _manutention des vivres_ pour la garnison de
Paris, sur le quai de Billy. Ils ont t construits sur l'emplacement
de la manufacture de tapis de la couronne, dite de la _Savonnerie_,
fonde par Henri IV, restaure en 1713, abandonne pendant la
Rvolution, et, sous la Restauration, runie aux Gobelins.

8 A l'extrmit du quai de Billy se trouvait autrefois le _couvent
des Bons-Hommes_ ou des Minimes, fond par Anne de Bretagne. L'glise
ddie  Notre-Dame-de-Grce renfermait le tombeau du marchal de
Rantzau. Une partie des btiments existe encore.

Sur la rive gauche:

1 Le _Jardin-des-Plantes_. (Voir liv. III, ch. Ier.)

2 _La Halle-aux-Vins_.--Elle date de 1664 et fut d'abord tablie  (p.049)
sur un petit terrain dpendant de l'abbaye Saint-Victor,  l'angle du
quai et de la rue des Fosss-Saint-Bernard. En 1808, l'abbaye ayant
t dtruite, la halle prit un immense dveloppement et renferma tous
les terrains compris entre les rues Cuvier, Saint-Victor et des
Fosss-Saint-Bernard, c'est--dire une superficie de 134,000 mtres.
Elle est compose de cinq masses principales de constructions,
spares par des rues et des alles d'arbres, et ressemble  une
petite ville. On peut y renfermer plus de deux cent mille pices de
vin. Ce magnifique entrept, dont les distributions sont si commodes,
les abords si faciles, appartient  la ville de Paris, qui en loue les
celliers, caves et galeries, et il lui a cot prs de 20 millions.
Les vins qui y sont emmagasins n'acquittent les droits d'octroi qu'
la sortie de l'entrept.

3 La _Tournelle_ et la _porte Saint-Bernard_,--Le chteau de la
Tournelle tait une grosse tour carre btie par Philippe-Auguste en
1185, et qui correspondait  la tour Loriot (quai des Clestins). A la
demande de saint Vincent-de-Paul, on y logea les galriens en
attendant le jour de leur dpart pour les bagnes: auparavant, ces
coupables gmissaient dans les cachots de la Conciergerie, dnus de
tout secours spirituel, extnus par la misre, livrs  toute
l'horreur de leur situation. A ct de cette tour tait la porte
Saint-Bernard, qui fut dtruite en 1670: sur son emplacement on
construisit en 1674, sur les dessins de Blondel, un arc de triomphe 
la gloire de Louis XIV. Cet arc et la Tournelle furent dtruits en
1787.

4 Sur le quai de la Tournelle se trouvent encore: 1 au n 3, l'htel
de Nesmond, rebti par le prsident de mme nom et qui s'tait appel
auparavant de _Tyron_, de _Bar_, de _Montpensier_; il avait appartenu
aux princes de Lorraine et joua un grand rle  l'poque de la Fronde;
2 au n 5, la Pharmacie centrale des hpitaux de Paris, tablie dans
l'ancien couvent des _Miramiones_ ou filles de Sainte-Genevive,   (p.050)
qui se consacraient au soulagement des malades et des pauvres. Ce
couvent avait t fond en 1661 par l'une des plus saintes femmes dont
s'honore l'histoire de Paris, madame Beauharnais de Miramion, que
madame de Svign appelle une _mre de l'glise_: devenue veuve 
seize ans, elle consacra sa fortune et sa vie  des oeuvres de
charit, et on la vit pendant deux annes nourrir de son patrimoine
sept cents pauvres que l'Hpital-Gnral avait t contraint de
chasser. Elle fut enterre dans le couvent des Miramiones.

5 Le _petit Chtelet_.--Le petit Chtelet fut transform en chteau
fort et en prison sous Charles V; il tait, comme le grand Chtelet,
dans la dpendance du prvt de Paris. Cette forteresse hideuse, qui
interceptait le passage et l'air  l'entre de la rue Saint-Jacques, a
t dmolie en 1782.

6 Le _couvent des Augustins_.--Le _march  la Volaille_.--Le couvent
des Augustins avait t fond en 1293 sur l'emplacement d'une
chapelle. Son glise fut difie par Charles V, dont la statue
dcorait le portail; elle renfermait les tombeaux de Philippe de
Comines, de Rmy Belleau, de Dufaur de Pibrac, de Jrme Lhuillier,
etc. Les jardins et dpendances occupaient l'espace compris entre les
rues des Grands-Augustins, Christine, d'Anjou et de Nevers. Sa salle
capitulaire, son rfectoire, sa bibliothque taient trs-vastes:
aussi c'tait dans ce couvent que se tenaient les assembles de
l'ordre du Saint-Esprit et du clerg; c'tait l aussi que sigeait le
Parlement quand le Palais tait occup par quelque fte royale: ce
corps s'y trouvait rassembl quand Henri IV fut assassin, et c'est l
que Marie de Mdicis fut dclare rgente. Les Augustins ont fourni 
l'glise de savants thologiens, mais ils taient renomms pour leur
indocilit: en 1658, sous le rgne du grand roi, ils soutinrent un
sige, o il y eut des blesss et des morts, pour rsister  un    (p.051)
arrt du Parlement. Sur l'emplacement de ce couvent a t bti le
_march  la Volaille_, et ouverte la rue du Pont-de-Lodi. Une partie
de l'htel de l'abb existe encore dans cette rue au n 3.

7 _Htel de Nesle ou de Nevers_.--_Htel des Monnaies_.--L'htel de
Nesle avait t bti par Amaury de Nesle, qui le vendit 
Philippe-le-Bel; il passa  Jeanne de Bourgogne, pouse de
Philippe-le-Long, et c'est  elle qu'une tradition trs-hasarde
attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet htel
devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et
l'embellit[21]. Il tait alors born au couchant par la porte et la
tour de Nesle, au del desquelles tait un large foss, dit la _petite
Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,
Henri II ordonna que les pourpris, maisons et place du grand Nesle
seraient vendus. Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et
y fit construire sur un plan trs-lgant un htel dont l'intrieur
tait magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont
rendu clbre. C'est l que Henriette de Clves, duchesse de Nevers,
pleura la mort de Coconnas, son amant, dcapit en 1574, et dont elle
conservait la tte embaume prs de son lit. Soixante ans aprs, la
petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la mme
chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empcha
pas d'pouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.
L'htel de Nevers devint,  cette poque, la proprit de Duplessis de
Gungaud, ministre d'tat, ami clair des arts et des lettres, qui
en fit le sjour le plus brillant de Paris, le plus frquent des
grandes dames et des beaux esprits. C'est l que Boileau lut ses
premires satires et Racine sa premire tragdie. Dans les dpendances
de cette belle maison tait l'htel Sillery, qui fut habit par
Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par   (p.052)
son esprit d'intrigue. En 1670, l'htel de Nevers fut achet par la
princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, o il fut
acquis par l'tat et dmoli pour construire sur son emplacement
l'htel des Monnaies. Cet htel, bti sur les dessins de l'architecte
Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il
renferme, outre les ateliers ncessaires  la fabrication des
monnaies, au contrle des objets d'or et d'argent, etc., un beau
cabinet de minralogie et une prcieuse collection de monnaies
franaises et trangres. C'est le sige de l'administration charge
de l'excution des lois montaires.

         [Note 21: Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 31.]

8 Le _collge des Quatre-Nations_.--Le _palais de
l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fond un collge, dit
des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces
runies  la France pendant son ministre. Ce collge fut bti par les
architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien
htel de Nesle et sur l'emplacement mme de la tour et de la porte de
Nesle, dtruites en 1763. Sa faade sur le bord de la Seine, en face
du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'glise, o se
tiennent aujourd'hui les sances publiques de l'Institut, tait le
tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant
au muse de Versailles. Le collge des Quatre-Nations subsista
jusqu'en 1792; il servit de prison  l'poque de la terreur et devint
en 1806 le sige de l'Institut national tabli en 1795, ou des cinq
Acadmies, franaise, des sciences, des inscriptions et
belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.
Les Acadmies, jusqu' l'poque de la Rvolution, avaient tenu leurs
sances au Louvre. Au collge des Quatre-Nations avait t adjointe la
bibliothque de Mazarin, rassemble  grands frais par Gabriel Naud
et compose alors de quarante mille volumes. Cette bibliothque existe
encore et a aujourd'hui tripl ses richesses.

9 Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des     (p.053)
Saints-Pres, tait un magnifique htel bti par Marguerite de Valois
aprs son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a t dtruit
vers la fin du XVIIe sicle, et sur son emplacement ont t
construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la clbrit:
au n 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au n 3 a habit le
conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au n 11
tait l'htel de Juign, qui a t habit sous l'Empire par les
ministres de la police; au n 17 est l'htel de Bouillon, bti par le
prsident Tambonneau, habit par une nice de Mazarin, la duchesse de
Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est
morte en 1714. Cet htel attenait  l'htel Mazarin, aujourd'hui
dtruit et qui a appartenu successivement aux familles de Crquy, de
la Trmoille de Lauzun.

10 Sur le quai Voltaire tait, au n 21, un couvent de Thatins,
fond en 1648 par Mazarin. L'glise, construite en 1662, possdait le
coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut
attribue aux prtres rfractaires, qui se trouvrent forcs par des
meutes populaires  l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de
spectacle, en 1805 le caf des Muses, et elle a t dtruite en 1821.

Le quai des Thatins tait rempli d'htels de la noblesse: htels
Tess, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; htels du ministre
Chamillard et du marchal de Saxe. Au n 5 a demeur le conventionnel
Thibaudeau; au n 9 est mort Denon, conservateur des muses sous
l'Empire; au n 23 tait la maison du marquis de Villette, o Voltaire
a demeur pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est l qu'en
1778 il a reu les hommages de tout Paris.

11 La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe sicle, c'tait l'htel
d'Egmont, qui devint en 1740 l'htel des coches ou voitures de la
cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la lgion de        (p.054)
police, et en 1800,  celui de la garde consulaire. On y ajouta alors
deux grandes ailes, qui doublrent son tendue, et il prit le nom de
_quartier Bonaparte_. Depuis cette poque, il n'a pas cess d'tre une
caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et,  cause
de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.

12 Le _palais d'Orsay_, commenc en 1810 et termin en 1842. C'est un
monument trs-imposant par sa masse et son tendue, mais dont
l'utilit ne rpond pas aux sommes normes qu'on y a dpenses et qui
dpassent dix millions: il sert aux sances du _Conseil d'tat_ et
renferme la _Cour des comptes_.

13 Le _palais de la Lgion d'honneur_, btiment prtentieux et
bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est l que
madame de Stal runissait, sous le Directoire, les hommes politiques
et les crivains du temps. Il fut achet par Napolon, qui y plaa la
chancellerie de la Lgion d'honneur.

14 _Palais Bourbon_.--Il a t bti en 1722 par le duc de Bourbon; et
il avait son entre par la rue de l'Universit. Il devint, sous la
Convention, la maison de la Rvolution, o sigeaient la commission
des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et
plus tard le lieu o se faisaient les cours de l'cole des travaux
publics ou cole Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit
une salle pour les sances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y
plaa le Corps Lgislatif, et, de 1806  1807, on construisit, sur les
dessins de Poyet, la faade et le pristyle qui regardent la place de
la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent
pas d'entre. Il devint le palais de la Chambre des dputs en 1814,
et c'est l que sont ns tous les gouvernements et les constitutions
que la France a eus depuis cette poque. Louis XVIII y _octroya_ la
Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermrent
les portes  la reprsentation nationale; le 9 aot 1830,          (p.055)
Louis-Philippe y vint prononcer son serment  la Charte nouvelle; le
24 fvrier 1848, il fut envahi par les insurgs, qui y nommrent un
gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemble constituante y ouvrit
sa session, et, suivant le _Moniteur_, y acclama la Rpublique
vingt-quatre fois et d'un cri unanime. Le 15 mai, une multitude
gare par quelques factieux envahit le palais de l'Assemble
nationale et en fut bientt chasse par la force arme. Le 24 juin,
tous les pouvoirs excutifs y furent dlgus au gnral Cavaignac. Le
20 dcembre, Louis Napolon Bonaparte, lu prsident de la Rpublique,
y jura de rester fidle  la Rpublique dmocratique, une et
indivisible. Le 2 dc. 1851, l'Assemble lgislative y fut dtruite
par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette poque, le Corps
Lgislatif y tient ses sances.

Le Palais-Bourbon, depuis que les reprsentations nationales l'ont
pris pour demeure, a subi des changements considrables; les
principales consistent: 1 dans la construction d'une belle salle des
sances; 2 dans la destruction du bel htel Lassay, dpendant du
palais, qui a servi longtemps de demeure au prsident de la Chambre
des dputs. Sur l'emplacement des jardins on a lev un magnifique
btiment qui renferme le ministre des affaires trangres.




CHAPITRE VI.

LES PONTS.


Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le
_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux
extrmits de la voie tortueuse, dont nous avons dj parl, qui
traversait la Cit sur l'emplacement des rues de la Barillerie,    (p.056)
de la Calandre et du March-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur
construction. Le premier, appel d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140,
son nom actuel des changeurs qui s'y tablirent et qui y restrent
jusqu'au XVIe sicle; il a t dtruit souvent par les eaux ou par le
feu, et reconstruit pour la dernire fois en 1647, avec deux ranges
de maisons qu'on fit disparatre en 1786[22]. Il avait,  son extrmit
septentrionale, deux entres formes par un groupe triangulaire de
maisons, lequel tait orn d'un monument  la gloire de Louis XIV:
l'une communiquait au Chtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le
Petit-Pont a subi  peu prs les mmes vicissitudes que le
Pont-au-Change: rebti pour la premire fois en 1185, il a t huit
fois dtruit par les eaux ou par le feu, et sa dernire reconstruction
est de 1718, poque o un immense incendie le dtruisit avec les
vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la
procession de la Ligue, en 1590, rencontrant de male ou de bonne
fortune le coche o toit le lgat Cajetan, les capitaines, comme
chose due  leur chef, se dlibrrent de faire une salve et rvrence
militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du
lgat. Le Petit-Pont a t l'un des thtres de la bataille de juin
1848.

         [Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans
         l'alignement de la grande artre centrale, dite boulevard de
         Sbastopol.]

Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille  douze cents ans, les
seules constructions de ce genre  Paris. En 1378, on construisit le
pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en
tait voisine: dtruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut
reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de
maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le prsident
Brisson et ses collgues furent arrts par les ligueurs.          (p.057)
En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la
ngligence des magistrats, se trouvait dans un tel tat, qu'il
s'croula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire
vacuer les maisons; le prvt et les chevins n'en furent pas moins
arrts, destitus et condamns  une longue prison. Le pont fut
reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit
une rue en y plaant de chaque ct trente belles maisons
d'architecture uniforme. Pour la joie, disait une inscription, du
parachvement de si grand et magnifique oeuvre, fut cri Nol et
grande joie dmene avec trompettes et clairons qui sonnrent par long
espace de temps. Ce pont fut pendant plus d'un sicle la promenade la
plus frquente et le rendez-vous des beaux de la capitale. On
dtruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laiss subsister
une construction trs-utile, quoique trs-laide: c'est le btiment de
la _pompe Notre-Dame_, qui fournit  Paris journellement deux millions
de litres d'eau.

         [Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans
         l'alignement du boulevard de Sbastopol.]

Jusqu'au XVIe sicle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui
prolongeaient,  travers la Cit, les quatre grandes artres de la
ville, c'est--dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue
Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait
encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,
et la Cit pouvait, jusqu' cette poque, tre regarde comme le
diamtre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honor
d'un ct, le faubourg Saint-Germain d'un autre ct, commencrent (p.058)
 se btir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont
la premire pierre fut pose par Henri III en 1578, et qui ne fut
achev qu'en 1602. Commenc par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut
termin par Marchand; sa longueur est de 232 mtres. Alors la Cit fut
agrandie par l'adjonction des lots voisins, et l'on construisit sur
ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur
lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs
(_Hist. gn. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un sicle,
la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des
charlatans et des saltimbanques. C'tait aussi le march aux vieux
livres; mais un arrt du Parlement, en 1649, en dlogea les
bouquinistes. Enfin, c'tait le lieu o les recruteurs et racoleurs
exeraient leur industrie. Ces vendeurs de chair humaine, dit
Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:
ces hros cotent trente livres pice... Ils se promnent la tte
haute, l'pe sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui
passent, leur frappent sur l'paule, les prennent sous le bras, les
invitent  venir avec eux d'une voix qu'ils tchent de rendre
mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau
armori qui flotte et leur sert d'enseigne[25]. Le Pont-Neuf, dans le
temps o il fut construit, tait une voie de communication
trs-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris,  une
poque o le commerce, par suite de l'tablissement de la foire
Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, tait  peu prs
galement rparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la
foire Saint-Germain, en 1786, en mme temps qu'elle enleva la vie  la
rive gauche, a tu la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est
pas moins rest, par sa position unique et centrale, le plus
frquent et le plus important de Paris. Deux monuments ont        (p.059)
contribu  le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la
_Samaritaine_.

         [Note 24: Il y en avait un cinquime, qui n'existe plus, le
         _Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mgisserie au
         quai de l'Horloge: il fut enlev par les eaux en 1596, avec
         ses maisons et ses habitants, par le mauvais gouvernement et
         la mchante police de Paris, dit l'Estoile. Rtabli par un
         nomm _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brl en 1621
         et non reconstruit.]

         [Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]

Le monument de Henri IV a t commenc en 1614: le cheval, oeuvre de
Jean de Boulogne, fut d'abord plac seul et resta sans cavalier
jusqu'en 1635, o Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est
devant ce monument que fut mutil le cadavre du marchal d'Ancre;
c'est l que le peuple brla l'effigie du ministre Brienne en 1788.
Aprs le 10 aot, le cheval de bronze et son cavalier furent renverss
et convertis en canons:  leur place on tablit une batterie destine
 sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journes
rvolutionnaires. Une nouvelle statue questre de Henri IV, oeuvre de
Lemot, a t rtablie en 1817.

La _Samaritaine_ tait un btiment lev sur pilotis dans la rivire,
qui renfermait une pompe aspirante charge de donner de l'eau au
quartier du Louvre: il avait t construit en 1608 et fut restaur
avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa faade tait une fontaine
orne de figures de bronze reprsentant Jsus-Christ et la Samaritaine
et surmonte d'une horloge  carillons, qui jouait des airs dans les
jours de ftes. Ce btiment a t dtruit en 1813. La Samaritaine et
la statue de Henri IV taient des monuments trs-chers aux Parisiens:
les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont t le
titre et le sujet d'une infinit de pamphlets, surtout  l'poque de
la Fronde.

Aprs la construction du Pont-Neuf, on leva les ponts _Marie_ et de
la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec
la place Maubert, quand l'le Saint-Louis commena  tre btie. Le
premier ne fut achev qu'en 1635; l'inondation de 1658 en dtruisit
deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;
on le rtablit avec sa double ligne de maisons, qui furent dmolies en
1786. Le second, qui tait en bois, fut termin en 1620 et         (p.060)
reconstruit en pierre en 1656; il a t rcemment largi et restaur.

L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre
fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_,  la place
du _bac_ qui existait vis--vis de la rue qui en a pris le nom. Ce
pont tait en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le
peignit de cette couleur; il fut emport par les eaux en 1684, et on
lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'excution est due au dominicain
Franois Romain.

A ces huit ponts il faut ajouter: 1 le pont aux _Doubles_ ou de
l'_Htel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cit avec
la place Maubert et sur lequel on prlevait un page d'un _double_
denier; la moiti de la largeur du pont tait occupe par des salles
de l'Htel-Dieu. Il a t entirement reconstruit. 2 Le _Pont-Rouge_,
pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cit avec
l'le Saint-Louis; il a t dtruit plusieurs fois et remplac en 1842
par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cit_.

Ces dix ponts sont les seuls qui existaient  l'poque de la
Rvolution. En 1787, on avait commenc, sur les dessins de Perronet,
le pont Louis XVI, dit aussi de la _Rvolution_ et aujourd'hui de la
_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour tre termin: ce
jour-l, le peuple lui fournit des matriaux en dmolissant la
Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a t achev. Ce
pont, qui mne de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu
passer, surtout dans ces dernires annes, bien des cortges et plus
d'une rvolution!

Sous l'Empire ont t faits les ponts: d'_Austerlitz_, commenc en
1802, achev en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commenc en
1802, achev en 1804; d'_Ina_, commenc en 1809, achev en 1813. Le
premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du
Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de      (p.061)
l'Hpital; le deuxime va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est
praticable que pour les pitons; le troisime, qui est le plus beau et
le plus lgant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en
1815, les Prussiens le minrent pour le faire sauter.

Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont t construits
en 1829 et en 1831; dmolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le
dernier, qui mne de la place de Grve  la Cit, a t le thtre
d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevch_, du
_Carrousel_ datent de 1832  1836. Enfin on a construit rcemment, en
1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du
Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant  la
barrire de l'toile. Le nombre des ponts de Paris s'lve ainsi 
dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de
nos jours, qui s'tend sur la Seine pendant deux lieues, a rellement
moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du
moyen ge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mtres,
avec ses quatre et mme ses cinq ponts. Ajoutons  cela que, jusqu'en
1848, sept de ces ponts taient  page, c'est--dire interdits  la
plupart des habitants. Aprs la rvolution de fvrier, la municipalit
a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite
circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a t
enfin dlivre de ces ponts  page, invention inique du temps de
l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.




LIVRE II.                                                          (p.062)

PARIS SEPTENTRIONAL.




CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE DE GRVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE
FAUBOURG SAINT-ANTOINE.



 Ier.

La Place de Grve et l'Htel-de-ville.


La place de Grve ou de l'Htel-de-Ville n'tait, dans l'origine,
comme son nom l'indique, qu'une _grve_, que le fleuve couvrait
souvent de ses eaux. Il s'y tint,  une poque trs-recule d'o
datent probablement ses premires maisons, un march qui fut supprim
en 1141. Vers la fin du XIIIe sicle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui
s'tait tenu d'abord  la _Valle de misre_, prs du grand Chtelet,
vint s'y tablir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commena
la clbrit de cette place destine aux rassemblements populaires,
aux rjouissances publiques, aux excutions criminelles, et qui a t
tmoin de tant de tumultes, de tant de ftes, surtout de tant de
supplices! Que de foules se sont entasses l autour de l'chafaud!
que d'hommes on y a tus, innocents ou coupables! que de tortures y
ont t souffertes, depuis 1310, o la premire victime, Marguerite
Porrette, fut brle pour hrsie religieuse, jusqu'en 1822, o
Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent dcapits pour hrsie
politique! Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le dsespoir y a
pousss sous la barre et sous la hache, dans les treintes de la corde
et dans les flammes des bchers, pouvaient se confondre en un seul, il
serait entendu de la France entire.

Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu,    (p.063)
surintendant des finances, en 1409, du conntable de Saint-Pol en
1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de
Barthlmy Milon en 1535 (les trois premires victimes de la rforme 
Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de
la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en
1610, d'lonore Galiga en 1617, de Montmorency-Bouteville et des
Chapelles en 1627, du marchal de Marillac en 1632, de la marquise de
Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,
de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de
Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal
rvolutionnaire le 18 floral an III, de Demerville, Arena, Topino,
Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,
de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des
quatre sergents de la Rochelle en 1822. Aprs la rvolution de
juillet, l'chafaud a t transport  la barrire Saint-Jacques.

Que d'vnements a vus cette place clbre! Pour les numrer, il
faudrait faire toute l'histoire de Paris. tienne Marcel, les bouchers
de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la
Commune du 10 aot et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y
ont successivement rassembl leurs bandes tumultueuses, leurs
compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est l qu'ont
commenc ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journes
rvolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a t tu Flesselles; au
coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui dtruite, au-dessus de la
porte d'un picier que dcorait un buste de Louis XIV, a t pendu
Foulon; sur les marches de l'Htel-de-Ville a t assassin Mandat. La
place de Grve a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet
1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le
surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu,
le 5 octobre, la Fayette entran par la garde nationale          (p.064)
Versailles, les apprts du 10 aot et du 31 mai, la dfaite des
faubourgs au 9 thermidor. Que de ftes sous l'Empire! et elles
devaient se terminer, au bruit des trangers matres de Paris, par la
municipalit demandant la dchance de l'empereur! Que de ftes sous
la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple
conqurant  coups de fusil l'Htel-de-Ville, et la Fayette
intronisant une nouvelle dynastie! Que de ftes sous Louis-Philippe!
et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire,
l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la
Rpublique! La place de Grve offrit alors, et pendant plusieurs mois,
le plus trange, le plus confus, le plus anim des spectacles: nuit et
jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantt
enthousiaste, tantt menaante, irrite, entrane, blouie, fascine,
qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de
l'Htel-de-Ville, bivouaquant ici, prorant l, s'exaltant ou
s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnes de ses
tribuns; enfin discrditant, ruinant elle-mme sa puissance par la
folle journe du 16 avril, o l'Htel-de-Ville, menac par une colonne
de cent mille hommes ignorants ou gars, trouva son salut dans le
dvouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15
mai, o l'Htel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques
factieux; par la sacrilge bataille de juin, o l'Htel-de-Ville fut
pendant trois jours bloqu par l'insurrection, qui s'efforait de
s'emparer de ce Louvre de la multitude.

Aujourd'hui, le calme est rtabli sur cette place, qui est redevenue
ce qu'elle est depuis un sicle, le lieu de rassemblement des ouvriers
qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en btiment.
De l est venu le mot _faire grve_, pour signifier les chmages
volontaires des corps de mtiers, comme on en a vu tant de fois depuis
trente ans. La place a d'ailleurs doubl d'tendue et de           (p.065)
magnificence, par les dmolitions faites sur toutes ses faces: ainsi
la face occidentale a t recule, rebtie et ouverte par une large
voie borde de maisons qui ressemblent  des palais: c'est le
boulevard _de l'Htel-de-Ville_ qui joint la place du Chtelet et a
absorb les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc mridional
est bord par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Htel-de-Ville en
communication d'une part avec la barrire de l'toile, d'autre part
avec la barrire du Trne, et en fait ainsi, comme dans les temps
anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements
faits derrire l'Htel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du
monument.

Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux _nautes_,
corporation de marchands par eau tablie du temps des Romains, et
peut-tre avant leur domination, qui devint au XIIe sicle la _hanse_
parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de
_prvt des marchands_ et ses confrres celui d'_chevins_. Le prvt
et les quatre chevins, qui plus tard furent assists de vingt-six
conseillers, taient lus et devaient tre ns  Paris; ils comptaient
dans la noblesse; presque tous ont consacr les revenus de leur charge
 l'embellissement de la ville; presque tous ont laiss une mmoire
recommandable et tout occupe du bien public. On espluche avec tant
de soin, dit un crivain du XVIe sicle, la vie de ceux qui aspirent 
ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir
qui soit le moins du monde marqu de quelque note d'infamie,
ressentant dnigrement de renomme, tant est saincte cette authorit
et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner
empeschement. Les plus clbres des prvts sont: tienne Barbette,
Jean Gentien, tienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier,      (p.066)
Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, Franois Miron, Jean
Scarron, Claude Lepelletier, tienne Turgot, Jrme Bignon,
Lamichodire, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au rgne de Louis XIV, les
liberts municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de
vingt-neuf annes (de 1382  1411), restrent intactes, sans que la
royaut en cont le moindre ombrage; mais aprs la Fronde, elles
devinrent  peu prs nulles. Dans les derniers temps de la monarchie
absolue, quand arrivait l'lection du prvt, le roi crivait aux
Parisiens: Nous dsirons que vous ayez  donner votre voix  M...;
et l'homme de la cour tait lu. Le prvt des marchands et les
chevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais
ce sont des fantmes du ct du pouvoir. Tout est entre les mains de
la police, jusqu' l'approvisionnement de la ville, de sorte que
celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux,
le principe de sa sret et le gage de sa subsistance... Ce qu'on
appelle l'Htel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de
drision, tant ce corps est tranger aux citoyens[27].

         [Note 26: Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 12 et 20.]

         [Note 27: _Tableau de Paris_, t. II, p. 38.]

Nous avons vu dans l'_Histoire gnrale de Paris_ que l'ancienne
municipalit finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prvt des
marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna  la capitale une
administration nouvelle, compose d'un maire, d'un conseil municipal
et d'un conseil gnral; que cette administration fut renverse par la
rvolution du 10 aot, qui cra la puissance de la fameuse Commune de
Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses
commissions provisoires furent alors charges de l'administration de
la ville jusqu'en 1800, o la loi du 28 pluvise an VIII confia cette
administration  deux prfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et
 un conseil municipal; enfin, que cet tat de choses fut modifi par
la loi du 20 avril 1834. La rvolution de 1848 fit disparatre     (p.067)
l'administration municipale cre par cette loi; un maire, membre du
Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs;
mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, o fut rtablie
la prfecture de la Seine. Depuis cette poque, Paris est administr
par deux prfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est
assist d'une _commission municipale_ nomme par le gouvernement.

Le premier _Htel-de-Ville_ qu'ait eu la place de Grve s'appelait la
_Maison-aux-Piliers_,  cause des piliers de bois qui soutenaient son
humble faade, ou _Maison-aux-Dauphins_, parce qu'elle avait appartenu
aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par tienne
Marcel, prvt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880
livres parisis. Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux
cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et
petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appele
plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et
large de trois, et plusieurs autres commodits. C'est dans cet htel
que se passrent, pendant deux sicles, les vnements les plus graves
de l'histoire parisienne; c'est l que furent prises tant de
rsolutions utiles  la ville et  l'tat; c'est l que nos rois
trouvrent toujours un asseur refuge et recours dans leurs urgentes
affaires.

Sous le rgne de Franois Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en
ruines, il fut rsolu de la remplacer par un htel digne de Paris. La
premire pierre en fut pose le 15 juillet 1533 par Pierre Viole,
prvt des marchands. Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette
pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et
clairons, artillerie, cinquante hacquebutes  croc de la ville avec
les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi
sonnoient  carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grve, de
Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de
la Grve, il y avoit vin dfonc, tables dresses, pain et vin     (p.068)
pour donner  boire  tous venants, en criant par le menu peuple 
haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!

L'difice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assist
de Jean Asselin, matre des oeuvres de la ville, ne s'leva que
lentement: en 1550, il n'avait qu'un tage; interrompu pendant les
guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau
et par les soins de Franois Miron, prvt des marchands; il ne fut
achev qu'en 1628. Il prsentait une seule faade forme d'un corps de
btiment avec deux pavillons et surmonte d'une campanille; au-dessus
de la porte d'entre tait une statue de Henri IV, oeuvre remarquable
de Pierre Biard. La cour, entoure de portiques, tait dcore d'une
statue de Louis XIV, chef-d'oeuvre de Coysevox. La principale salle
tait celle du _Trne_, qui servait pour les rceptions, les ftes,
les banquets, et qui tait orne de tableaux de Largillire, de Troy,
de Porbus, reprsentant des crmonies royales ou municipales. C'est,
de tout l'htel, la pice la plus fconde en souvenirs historiques;
l, dans cette salle o les Parisiens avaient reu  genoux Henri IV
et Louis XIV, la Commune du 10 aot s'installa pour diriger l'attaque
des Tuileries; l elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa
la tte d'un coup de pistolet.

En 1801, l'Htel-de-Ville fut agrandi au moyen de la dmolition: 1 de
l'_hpital du Saint-Esprit_, fond en 1362 pour des orphelins ns 
Paris, enfants lgitimes de parents dcds  l'Htel-Dieu; il tait
contigu  l'Htel-de-Ville, et prs de lui se trouvait le _Bureau des
pauvres_, qui avait le droit de lever tous les ans une taxe d'aumne
sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualits qu'ils
puissent tre; sur l'emplacement de l'hpital du Saint-Esprit, on
construisit alors un htel pour le prfet de la Seine. 2 De l'glise
_Saint-Jean-en-Grve_, situe rue du Martroy, derrire l'Htel-de-Ville;
c'tait l'une des mieux ornes et des plus frquentes de Paris; elle
avait eu pour cur Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon   (p.069)
Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de
salle d'assemble pour la ville.

Malgr ces augmentations, l'Htel-de-Ville tait insuffisant pour les
services administratifs, et diffrents bureaux avaient t placs dans
des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan
gigantesque et au moyen de la destruction des rues du _Martroy_, qui
passait jadis sous l'difice, du _Tourniquet-Saint-Jean_, ou du
_Pet-au-Diable_, de la _Levrette_, des _Audriettes_, d'une partie des
rues de la _Mortellerie_ et de la _Tixeranderie_, etc. En prolongeant
la faade primitive au moyen de deux ailes bties dans le mme style,
en ajoutant trois faces  peu prs semblables  celle qui existait
primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme
rectangulaire, ayant 180 mtres de long sur 80 mtres de large, dont
la position sur le bord de la Seine, en face de la Cit, est vraiment
monumentale, et dont l'intrieur est dcor avec la richesse la plus
lgante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes
clbres, la plupart ns  Paris, mais qui n'ont pas tous t
heureusement choisis, ornent l'ancienne faade. On pntre par trois
grandes portes dans les appartements du prfet, dans la cour d'honneur
et dans les bureaux de la prfecture. Il serait difficile d'numrer
les pices, galeries, salons, objets d'art, bibliothque, tableaux,
statues, qui composent ou dcorent ce palais. La galerie des ftes
occupe seule 48 mtres de long sur 13 de large.

L'histoire de l'Htel-de-Ville serait l'histoire mme de Paris,
l'histoire mme de la France. A toutes les poques, il s'est pass
dans cet difice des vnements, il en est sorti des rsolutions qui
ont influ sur le sort du pays; mais il en est deux surtout o il a
domin la France et branl le monde: c'est d'abord du 10 aot 1792 au
27 juillet 1794, pendant le rgne de la sanglante Commune, qui     (p.070)
gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 fvrier au 4 mai 1848,
pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.



 II.

La rue et le quartier Saint-Antoine.


La place de Grve communiquait autrefois avec le quartier
Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratique dans l'paisseur de
l'Htel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du _Martroy_, ainsi
appele probablement de quelques martyrs qui furent enterrs dans un
champ de spultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par
la rue du _Monceau-Saint-Gervais_, qui prenait son nom de l'minence
o elle tait pratique, minence forme anciennement d'immondices, et
dont l'emplacement tait, du temps des Romains, un cimetire[28]. Dans
cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800
un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la premire plantation
remontait probablement au temps des Druides et qui peut-tre a donn
naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les
juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs
redevances, les bourgeois se runissaient aprs la messe pour parler
d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue
du Monceau, tortueuse, populaire et trs-frquente, on avait ouvert,
en 1836, une large et belle voie, dite _Franois-Miron_, qui dgageait
la faade de l'glise Saint-Gervais: on vient de la dtruire pour
ouvrir sur les derrires de l'Htel-de-Ville une vaste place, o l'on
a construit une norme caserne qui ressemble  la fois  un palais et
 une forteresse, qu'on appelle _Caserne Napolon_.

         [Note 28: En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont
         amen la dcouverte d'un trs-grand nombre de tombeaux en
         pierre dans lesquels les corps taient entirement rduits en
         poussire.]

Le prolongement de la rue Franois-Miron tait la rue du           (p.071)
_Pourtour-Saint-Gervais_, qui longe l'glise de mme nom; elle vient
d'tre aussi dtruite par son ct mridional. L'glise
_Saint-Gervais_ est la plus ancienne du nord de Paris, car elle
existait au VIe sicle sous l'piscopat de saint Germain, qui, suivant
Fortunat, venait y faire ses prires. A cette poque, cette
_basilique_, ainsi que l'appelle le mme pote, avec le grand orme qui
ombrageait sa face, s'levait sur une minence battue par les vagues
de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place
de Grve; elle avait une enceinte qui la protgea contre les Normands,
et autour d'elle tait un bourg de pcheurs et de bateliers dont la
voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut
reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses votes gothiques
trs-leves sont aussi hardies qu'lgantes; son portail,
d'architecture moderne, oeuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et
jouit d'une grande renomme: c'est une dcoration en placage o l'on a
appliqu assez trangement les ordres antiques  une glise du moyen
ge; mais il a un aspect de grandeur qui sduit, et a servi de modle
pendant plus d'un sicle pour toutes les faades d'glises. L'glise
Saint-Gervais possde des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des
tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est
clbre, dans les troubles de la Ligue, par son cur Wincestre, l'un
des ennemis acharns de Henri III, et par sa confrrie du Cordon, qui
dressait des rles de souponns politiques et dominait le conseil
de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, pronona dans cette glise
l'oraison funbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau
somptueux de ce ministre, qui mourut, dit son pitaphe, huit jours
aprs qu'il eut scell la rvocation de l'dit de Nantes, content
d'avoir vu consommer ce grand ouvrage. On y trouvait aussi les
spultures du pote Scarron, n et mort  Paris, de Philippe de
Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, (p.072)
du ministre et prvt des marchands Claude Lepelletier, de Crbillon,
etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise
du Chtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y
surprendre et lui demander  souper.

La rue du Pourtour aboutit  la place _Baudoyer_, autrefois _Bagauda_
et _Baudet_, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons
parler. Cette place troite et mal btie, qui tait dans le moyen ge
le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a t le thtre d'un
des plus terribles combats de juin 1848.

A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.

La rue _Saint-Antoine_, avec le faubourg du mme nom, est une de ces
rues populeuses qui sont des villes entires: c'est celle qui donne la
vie  toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom  l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle
existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et
s'appela d'abord rue de la _Porte-Baudet_,  cause d'une porte de
l'enceinte de Philippe-Auguste, qui tait situe prs de la rue
Culture-Sainte-Catherine, puis rue du _Pont-Perrin_,  cause d'un pont
construit sur un gout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait
la place de Grve  l'htel Saint-Paul, au palais des Tournelles,  la
Bastille, elle a t le thtre de ftes, de joutes, de combats, enfin
de tous les vnements qui ont rjoui ou attrist ces demeures
royales. C'est  la porte Saint-Antoine, au lieu mme o l'on leva la
Bastille, qu'tienne Marcel fut tu; c'est par la rue Saint-Antoine
que les Parisiens envahirent trois fois l'htel Saint-Paul sous
Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille
entre les Bourguignons et les Armagnacs, aprs que Perrinet-Leclerc
eut livr aux premiers l'entre de Paris; c'est l que les Anglais
engagrent leur dernier combat avant d'tre chasss de la capitale;
c'est l, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tu    (p.073)
dans un tournoi; c'est l,  l'entre de la rue des Tournelles, que
les mignons de Henri III, Qulus, Maugirou et Livarot se battirent en
duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte
Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses dsarms et
tremblants aprs les barricades de 1588; c'est  la porte
Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernire rsistance aux
troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Cond, battu
par Turenne, se rfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue
Saint-Antoine, rue de grands htels et de grands seigneurs au XVIIe
sicle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a t le
thtre de rassemblements non moins formidables, d'vnements non
moins sanglants: c'est  la porte Saint-Antoine que tonna, au 14
juillet 1789, le premier coup de canon qui devait branler tous les
trnes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se
livra un combat acharn entre le peuple et la garde royale, qui,
venant des boulevards, cherchait  gagner l'Htel-de-Ville; c'est  la
porte Saint-Antoine que commena la grande meute de 1832. C'est dans
la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus
redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut
matresse de tout le quartier, cernant l'Htel-de-Ville et s'efforant
de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre
en brche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de
la lutte.

La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux htels
Saint-Paul et des Tournelles, sjours des rois de France pendant deux
sicles.

L'_htel Saint-Paul_, qui occupait l'espace compris entre les rues
Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Clestins et le foss de la
Bastille, c'est--dire plus de trente arpents, se composait d'htels
divers achets ou construits par Charles V[29] et runis entre eux (p.074)
sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six praux
et un grand nombre de cours. Ces htels taient: l'htel du Petit-Musc
(au coin de la rue du Petit-Musc), l'htel du Pont-Perrin ( l'autre
coin de la mme rue), l'htel Beautreillis (rue Beautreillis), les
htels de la Reine, d'tampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les
htels de Sens, du Roi et des Lions, prs de la Seine. On y trouvait
de plus l'htel neuf d'Orlans, prs de l'Arsenal, le couvent des
Clestins, etc. Enfin, outre les htels, il y avait des btiments pour
la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la
fruiterie, la fauconnerie, la mnagerie, des forges pour l'artillerie,
des curies, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'tait pas un
palais, mais un manoir semblable  ceux qu'avaient les rois francs,
une sorte de grande ferme romaine, comme le tmoignent les noms des
rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les
Lions, etc.), comme le tmoigne le treillage dont taient garnies les
fentres pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les
chambres. L'htel Saint-Paul fut habit par Charles V et ses
successeurs jusqu' Louis XII. Il fut dtruit et vendu sous Franois
Ier, et l'on btit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les
maisons qui succdrent  l'htel Saint-Paul, nous ne remarquerons que
celle qui fut leve  la place de l'htel du Petit-Musc: elle devint
l'htel du Petit-Bourbon, qui fut habit successivement par Anne de
Bretagne, la duchesse d'tampes et Diane de Poitiers. Le duc de
Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par
Ducerceau; aprs lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis
il fut vendu, dit Sauval,  Montauron (celui-l  qui Corneille a
ddi _Cinna_), partisan si renomm, que la fortune leva si haut que,
se trouvant trop  l'troit dans la maison d'un prince, il acheta
quelques maisons pour tre log plus commodment. A la fin du sicle
dernier, cet htel appartenait au chancelier d'Ormesson.           (p.075)
Aujourd'hui, c'est une maison particulire.

         [Note 29: Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 28.]

L'_htel des Tournelles_, bti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et
achet par Charles VI, ne devint clbre que lorsque le duc de Bedford
s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent
leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous Franois Ier, il
devint un immense palais, dcor somptueusement  l'intrieur,
renfermant dix corps de btiment assembls trs-confusment, douze
galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le
terrain qui s'tend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles,
Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine
et de l'gout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'tre
habite; les terrains et les btiments furent successivement vendus,
et l'on tablit sur une partie de son emplacement le march aux
chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques btiments pour y
fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit
commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a
soixante-dix toises de ct; il btit lui-mme le pavillon et le ct
parallles  la rue Saint-Antoine, et cda les trois autres cts 
des particuliers,  la charge d'y lever des pavillons uniformes. Ces
btiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui
forment une galerie continue; le milieu de la place est occup par un
vaste prau ferm de grilles. En 1620, la place tait termine, et
elle devint, pendant plus d'un sicle, le quartier de la mode et du
beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants
seigneurs, de beaux esprits a pass sous ces arcades aujourd'hui si
tristes! que de ftes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si
paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Mdicis y donna un magnifique
carrousel pour clbrer son alliance avec l'Espagne. En 1627,
Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya 
l'chafaud. En 1639, la place fut orne d'une statue questre portant
cette inscription:

_Pour la glorieuse et immortelle mmoire du trs-grand et          (p.076)
trs-invincible Louis-Le-Juste, treizime du nom, roi de France et de
Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre
dans tous ses illustres et gnreux desseins, combl d'honneurs et de
bienfaits par un si bon matre, lui a fait lever cette statue pour
une marque ternelle de son zle, de sa fidlit et de sa
reconnoissance_.

Cette statue fut dtruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des
_Fdrs_, puis de l'_Indivisibilit_, puis des _Vosges_, en l'honneur
du dpartement qui, en l'an VIII, s'tait le plus empress de payer
ses contributions. En 1792, on y leva un des amphithtres
d'enrlement; en 1793, on y brla les drapeaux souills des signes de
la fodalit, les titres de noblesse, les brevets et dcorations des
chevaliers de Saint-Louis; en 1794, on y tablit, adosses aux
grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en
1810, la ville y donna un grand banquet  la garde impriale; en 1814,
la place reprit son nom, et on y leva une nouvelle statue en marbre 
Louis XIII, oeuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans
dommage laisser dans la carrire.

Il serait trop long d'numrer les personnages illustres qui ont
habit les beaux htels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un
seul, parce qu'il rsume la socit si spirituelle et si sduisante du
XVIIe sicle: dans un de ces htels est ne, en 1626, Marie de
Rabutin-Chantal, marquise de Svign. Tout le quartier Saint-Antoine,
qui tait alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de
cette femme charmante, l'honneur ternel de Paris, et pour laquelle,
comme pour tant d'autres clbrits populaires, l'dilit parisienne
n'a pas eu un souvenir.

Aujourd'hui, la place Royale, qui a gard ses pavillons lgants et
ses beaux htels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la
magistrature ont depuis longtemps abandonne, et qui ne voit gure, au
lieu des beaux et des raffins du XVIIe sicle, que les vieilles   (p.077)
gens et les rentiers du Marais. Cette place, o se trouve, dans
l'htel Villedeuil (n 14), la _mairie du huitime arrondissement_, a
t, pendant les journes de juin 1848, prise par les insurgs.

Outre les htels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine
renfermait de nombreux htels de seigneurs, dont quelques-uns existent
encore: l'htel de Beauvais, oeuvre de Lepaute, o se plaait
ordinairement la famille royale pour voir les entres solennelles;
l'htel de Sully, bti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV,
etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous
allons dcrire et dont un seul existe encore:

1 Le _couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine_.--Le moyen ge avait
des maladies tranges et terribles, flaux de Dieu sous lesquels des
populations entires mouraient sans murmure, et que la charit
cherchait  conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies tait
le _feu sacr_ ou _mal des Ardents_, ou _mal Saint-Antoine_. Une
congrgation s'tant forme pour soigner les infortuns atteints de ce
mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appel la _Saussaie_,
situ entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y tablir
un hpital. Cette maison, rebtie en 1689, devint un collge pour les
religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut dmolie en 1790. Sur son
emplacement fut tabli un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a
t dtruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.

2 L'_glise Saint-Louis-Saint-Paul_.--Sur l'emplacement de cette
glise passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe sicle,
on y construisit un htel qui appartint aux Montmorency et fut donn
en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jsuites pour leur fonder,
dresser et tablir une maison professe. Cette maison, dans laquelle
ont demeur les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel,
Gaillard, etc., fut donne, aprs la destruction de l'ordre des
Jsuites, aux chanoines rguliers de l'ordre de                    (p.078)
Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers; et on y tablit, jusqu'en 1790,
la bibliothque publique de Paris. Elle est occupe aujourd'hui par le
collge ou _lyce Charlemagne_. L'glise a t btie en 1612 par les
soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y clbra lui-mme la
premire messe; son portail, qui a un grand aspect, est charg
d'ornements de mauvais got. Elle renfermait les coeurs de Louis XIII,
de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier
Birague, oeuvre de Germain Pilon, le mausole du pre du grand Cond,
oeuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, vque d'Avranches.
C'est l que Bourdaloue a prononc la plupart de ses sermons.

3 Le _couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers_.--En 1201,
dit Jaillot, quatre professeurs clbres de l'Universit de Paris,
prfrant la solitude au monde et la vie prive  la rputation que
leurs lumires et leurs talents leur avaient acquise, se retirrent
dans une valle dserte de la Champagne. Ils y btirent des cellules
et un oratoire; leurs coliers les y suivirent; une congrgation se
forma, dit l'ordre du Val-des-coliers, et, par un lan de ferveur
digne de ces temps de foi nave, l'ardente jeunesse dont elle se
composait, mit son voeu de chastet sous le patronage d'une vierge,
sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt
prieurs; l'un d'eux fut tabli  Paris en 1228 par Nicolas Giboin,
bourgeois, qui donna  cet effet trois arpents de terre qu'il
possdait prs de la porte Baudet. L'glise fut fonde par les
sergents d'armes de la garde du roi, en mmoire de la bataille de
Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du
portail, o l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de
sa garde:

_A la prire des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste
glise et y mist la premire pierre; et fust pour la joye de la
victoire qui fust au pont de Bovines, l'an_ 1214.--_Les sergents
d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vourent que si     (p.079)
Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une glise en l'honneur de
madame saincte Katherine; ainsi fust-il_.

Les sergents d'armes avaient fait de cette glise le sige de leur
confrrie, et presque tous y avaient leur spulture. C'est l que
furent enterrs les marchaux de Champagne et de Normandie tus par
l'ordre d'tienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposs
les cadavres d'tienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons
tus  la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetire que furent
enterrs secrtement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la
raction de 1383.

L'ordre de Sainte-Catherine fut runi en 1629  la congrgation de
Sainte-Genevive, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le
noviciat de cette congrgation. En 1767, comme les btiments tombaient
en ruines, ce noviciat fut transfr dans la maison des Jsuites, dont
l'ordre venait d'tre supprim. Dans cette translation, l'glise,
monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait t
reconstruit par Franois Mansard, semblait avoir droit  quelque
respect; mais  cette poque, alors qu'on avait derrire soi la
bataille de Rosbach, on la dmolit, et, sur les plans de Soufflot, on
construisit  sa place le triste march que nous voyons aujourd'hui
avec les rues troites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de
ces noms barbares et oublis de _Monsieur-Sainct-Loys_ et du
_Pont-de-Bovines_, mais des noms illustres de MM. les ministres de
cette poque.

4 Le _temple des protestants de la confession de Genve_.--Cet
difice occupe l'emplacement de l'htel de Coss, o mourut le mignon de
Henri III, Qulus, aprs le duel de la rue des Tournelles: Ce fut dans
une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir t sanctifie depuis,
servant  prsent de choeur aux _Filles de la Visitation-Sainte-Marie_.
En effet, c'est dans cet htel que ces religieuses, institues par saint
Franois de Sales, furent tablies en 1629 par madame de Chantal, la
sainte aeule de madame de Svign. L'glise, remarquable par      (p.080)
son dme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par Franois
Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort 
Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a t supprime
en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'glise a
t affecte en 1800 au culte protestant.

Plusieurs rues importantes ou clbres aboutissaient ou aboutissent 
la rue Saint-Antoine.

1 _Place du March Saint-Jean_.--C'tait, dit-on, un ancien cimetire
romain, sur l'emplacement duquel fut construit un htel qui
appartenait au sire de Craon, assassin du conntable de Clisson. Cet
htel ayant t dtruit en expiation du crime, son emplacement
redevint un cimetire, qui fut souvent le lieu d'excutions
judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la rforme,
tienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brl. On supprima
ce cimetire en 1772, et on le remplaa par un march qui a t
dtruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a t l'un des
principaux thtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les
dmolitions opres derrire l'Htel-de-Ville, pour prolonger la rue
de Rivoli.

2 Rue des _Barres_.--Elle doit son nom  un htel (n 4) bti en 1250
et qui appartenait, sous Charles IV,  Louis de Boisredon, l'un des
amants d'Isabelle de Bavire. C'est l que ce chevalier fut pris par
l'ordre du monarque, mis  la question, enferm dans un sac et jet 
la rivire avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet htel
devint ensuite la proprit des sires de Charny, et, au XVIIIe sicle,
on y tablit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il
devint le chef-lieu de la section de la _Maison Commune_, et c'est l
que le 9 thermidor, aprs la prise de l'Htel-de-Ville, fut transport
tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une
fentre.

3 Rue _Geoffroy-Lasnier_.--Elle tire son nom d'une famille        (p.081)
bourgeoise du XVIe sicle, qui possdait presque toute cette rue. Au
n 26 est tablie la _mairie du neuvime arrondissement_, dans une
maison qui fut btie, dit-on, pour le premier conntable de
Montmorency.

4 Rues de _Jouy_ et du _Figuier_.--La rue de Jouy doit son nom  un
htel qui appartenait  l'abb de Jouy et qui devint la proprit de
Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la
rue du Figuier est l'htel de Sens, un des dbris les plus curieux de
l'architecture du moyen ge. L'vch de Paris tant autrefois
dpendant de l'archevch de Sens, les archevques de Sens venaient
souvent dans la capitale et y avaient un htel. Cet htel fut rebti 
la fin du XVe sicle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure
de plusieurs personnages clbres, le chancelier Duprat, les cardinaux
de Lorraine, Pellev, Duperron, Marguerite de Valois aprs son
divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevques de Paris, fut
vendu en 1790, et, aujourd'hui  demi-dtruit, renferme dans ses murs
dgrads un tablissement de roulage.

5 Rue _Pave_[30].--Dans cette rue taient ou sont encore plusieurs
htels clbres:

1. L'htel de _Brienne_, qui a form, avec l'htel de Sicile ou de la
_Force_, la prison de ce nom. L'htel de la Force, situ rue du
Roi-de-Sicile, tait, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint
d'abord  Charles d'Anjou, frre de saint Louis, _roi de Sicile_, puis
 Charles d'Alenon, fils de Philippe-le-Hardi, puis  Charles VI, qui
l'acheta en 1390, pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust
princirement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la
Couture Sainte-Catherine. Il passa ensuite et successivement aux  (p.082)
rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui
le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier
Birague, qui en fit une somptueuse rsidence, au ministre Chavigny, 
Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit dfinitivement le nom.
En 1715, il fut partag: une partie forma l'htel de Brienne, dit plus
tard la _petite-Force_; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui,
en 1754, y plaa l'administration des revenus de l'cole militaire. En
1780, la rforme effectue dans les prisons ayant fait supprimer le
Petit-Chtelet et le For-l'vque, on transforma les htels de la
Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors
de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force,
dans la rue Pave, dont l'architecture nergique disait si clairement
qu'elle tait une porte de prison. On dposa alors  la Force les
dbiteurs civils, les mendiants, les prostitues, les femmes
condamnes, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est 
sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre,
furent massacrs 167 dtenus royalistes, parmi lesquels tait la
princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valaz,
Kersaint, Miranda, Hrault de Schelles, Linguet et les
soixante-treize dputs girondins qui avaient fait une protestation
contre la journe du 31 mai: parmi eux tait Mercier, l'auteur
spirituel et si hardi du _Tableau de Paris_. On y renferma aussi
madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant
Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de
Trenck, Adam Lux, dput de Mayence, etc. La plupart de ces dtenus ne
sortirent de la prison que pour aller  l'chafaud. Sous l'Empire, la
Force resta en partie une prison politique, et c'est l que Mallet
alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le rgne de
Louis-Philippe, on y renferma les rpublicains Godefroy Cavaignac,
Guinard, Trlat, Gervais, Caussidire, Blanqui, Barbs, etc. La    (p.083)
Force tait, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la
plus irrgulire de Paris, le rceptacle de tous les crimes, de toutes
les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le dsespoir
de l'homme qui croit  la grandeur de l'espce humaine. On l'a
dtruite, depuis quelques annes et l'on a ouvert une rue[31] sur son
emplacement.

         [Note 30: Depuis que la rue de Rivoli a t prolonge aux
         dpens de la rue Saint-Antoine, la rue Pave n'aboutit plus
         directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de
         Rivoli.]

         [Note 31: La rue _Malher_; c'est le nom d'un jeune officier
         tu dans les journes de juin 1848.]

2. L'htel de _Savoisy_, qui appartint  un seigneur de la cour de
Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insult les suppts de
l'Universit, il fut condamn  de grosses amendes et  la dmolition
de la maison: ce qui fut excut. On ne la rtablit que cent douze ans
aprs, par grce spciale de l'Universit, et elle devint, au XVIe
sicle, l'htel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe
encore.

3. L'htel de _Lamoignon_.--Il avait t bti par Diane, fille
naturelle de Henri II; qui le lgua  son neveu le duc d'Angoulme,
btard de Charles IX. Ce seigneur, dit Tallemant des Raux, et t
l'un des plus grands hommes de son sicle, s'il et pu se dfaire de
l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donne. Quand ses gens lui
demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est  vous de vous
pourvoir; quatre rues aboutissent  l'htel d'Angoulme; vous tes en
beau lieu, profitez-en. Cet htel fut achet par le prsident de
Lamoignon en 1684; et c'est l que ce grand magistrat, l'ami de
Boileau et de Racine, avait institu une _Acadmie de belle
littrature_, dont taient Guy Patin, son fils Charles, le pre Rapin,
etc. Dans cette maison, encore parfaitement conserve et o l'on a
inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est n le vertueux
Malesherbes.

6 Rue _Culture-Sainte-Catherine_.--En 1391, le conntable de Clisson,
revenant le soir de l'htel Saint-Paul  son htel de la rue du
Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par    (p.084)
vingt meurtriers,  la tte desquels tait le sire de Craon: perc de
trois coups d'pe, il tomba de cheval et donna de la tte dans la
porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se
sauvrent. Dans cette rue taient ou sont encore plusieurs maisons
clbres: au n 23 est l'htel de Ligneris, qui fut bti en 1544, sur
les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et dcor par Goujon; il
passa en 1578  la famille Carnavalet, qui y fit faire des
embellissements par Ducerceau et Franois Mansard. Madame de Svign
l'habita pendant sept ans, et c'est l qu'elle crivit la plupart de
ses lettres; son salon existe encore. Dans cet htel, qui rappelle
tant de souvenirs, qui inspire de si douces motions, fut tablie,
sous la Rpublique, la direction de la librairie, et, sous l'Empire,
l'cole des ponts et chausses; aujourd'hui, c'est une maison
d'ducation. Au n 29 tait le couvent des _Filles bleues_ ou
Annonciades clestes, tabli en 1621 par la marquise de Verneuil,
cette matresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras  ce
monarque. La veuve du marchal de Rantzau, y prit le voile et y
mourut.

La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit  la rue Saint-Antoine
dans une sorte de place qu'on appelle _Birague_, et o s'levait une
fontaine btie aux frais du chancelier du mme nom. Cette place se
trouve en partie absorbe par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit,
en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.

7 Rue _Saint-Paul_, ainsi appele d'une glise de mme nom. Cette
glise, d'abord chapelle d'un cimetire, devint paroisse en 1125 et
fut rebtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle
renfermait des tableaux et des vitraux prcieux, le mausole de J.
Hardouin Mansard, oeuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui
rapporta d'Amrique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son
cimetire, ceux de Franois Mansard, du marchal de Biron, qui avait
t dcapit  la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la   (p.085)
comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs
autres crivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterr en 1703
sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait
lever des tombeaux magnifiques  trois de ses favoris, tombeaux qui
furent dtruits par le peuple en disant: qu'il n'appartenoit pas 
ces mchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du
tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'glise de Dieu,
et que leurs corps n'toient pas dignes d'autre parement que d'un
gibet. Cette glise, supprime en 1790, a t dtruite en 1800.

A l'extrmit de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes
tait une maison qu'on vient de dmolir pour largir ce quai, et qui
appartenait en 1624 au pote Des Yveteaux, prcepteur de Louis XIII.
Elle passa  l'avocat Patru, puis  Sarrazin, puis  Segrais.
Mademoiselle de Scudry, Racan et Saint-Amand y demeurrent. Dans le
sicle suivant, elle appartenait  Lancry, peintre de madame de
Pompadour. M. de Snancour y a demeur sous l'Empire.

Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1 la rue _Neuve-Saint-Paul_; au
n 10 de cette rue tait l'htel de la marquise de Brinvilliers; 2 la
rue des _Barrs_, ainsi appele des Carmes, qui y avaient un couvent:
comme ces religieux portaient un manteau marqu de bandes noires et
blanches, le peuple les appelait les barrs. Le couvent fut donn, en
1260, par saint Louis  des religieuses qu'on appelait _Bguines_, et
qui furent remplaces sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou
religieuses de la tierce ordre pnitente et observance de monsieur
saint Franois. Ce roi, si dvot  la sainte Vierge et qui avait
institu les trois rcitations de l'_Ave Maria_, ordonna que le
monastre en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient  des
austrits inconcevables: Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne
vivent que d'aumnes, ne font jamais gras, mme en maladie,        (p.086)
jenent tous les jours, except le dimanche, marchent pieds nus et 
plate terre, n'ont point de cellules ni de soeurs converses, ne
portent point de linge, couchent sur la dure et vont au choeur 
minuit, o elles restent debout jusqu' trois heures; malgr cela, ce
couvent a toujours t trs-nombreux.

Dans le couvent de l'_Ave Maria_ tait le tombeau de Mathieu Mol;
aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.

8 Rue du _Petit-Musc_.--Le vrai nom de cette rue est _Pute y muce_,
parce qu'elle servait de repaire  des femmes perdues. A son
extrmit, prs de la Seine, tait le couvent des _Clestins_. Ces
religieux furent tablis  Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du
fameux prvt des marchands, qui donna aux Clestins le terrain de
leur couvent, o il fut lui-mme enterr. Charles V btit le monastre
et l'glise en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur
le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le
duc d'Orlans, qui fut assassin par Jean-Sans-Peur, ajouta au ct
droit de cette glise une vaste chapelle, o il fut enterr avec sa
femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec
celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une
sorte d'glise annexe  la premire et qui tait l'un des difices
les plus curieux de Paris par la quantit de marbres funraires, de
statues, de colonnes, qu'elle renfermait. Il n'y a pas de lieu dans
le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosit des amateurs des
beaux-arts, et les chefs-d'oeuvre de sculpture y sont, pour ainsi
dire, entasss. En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orlans,
monument magnifique orn des statues des douze aptres, les tombeaux
de Rene d'Orlans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de
Gesvres, de Sbastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait
t sculpt par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, oeuvre de  (p.087)
Paul Ponce, supportait dans une urne le coeur de Franois II; une
autre, oeuvre de Barthlemy Prieur, renfermait le coeur d'Anne de
Montmorency; un oblisque, orn de bas-reliefs, de trophes et de
statues, renfermait les coeurs des princes de Longueville: c'tait
l'un des plus beaux ouvrages de Franois Anguier; enfin, on y trouvait
le magnifique groupe des trois Grces, chef-d'oeuvre de Germain Pilon,
supportant dans une urne de bronze les coeurs de Henri II, de Charles
IX et de Franois, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans
la chapelle d'Orlans, l'glise renfermait encore les tombeaux de
Lusignan, roi d'Armnie, de la duchesse de Bedford, fille de
Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori
disgraci de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes
dames. Enfin, le clotre, rebti dans le XVIIe sicle, tait orn
d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds
peints, de pavs en mosaque.

Les Clestins, qui n'ont rendu que de mdiocres services  la religion
et aux lettres, furent supprims en 1780, et l'on fit de leur maison
un hpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement
pour les armes; l'glise fut en partie dmolie; ses monuments furent
disperss ou dtruits; aujourd'hui, il en reste  peine quelques pans
de muraille. Son emplacement est occup par une vaste caserne qui
ressemble  une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette
masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants,
sur ce sol profan par les pieds des chevaux, quelque chose qui
rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour
asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du
XVIe sicle.

9 _Impasse Gumene_.--Cette impasse doit son nom  l'htel Lavardin
ou Gumene, dont l'entre principale est sur la place Royale. Marion
de Lorme demeurait dans cette impasse, prs d'une maison appartenant
au cardinal de Richelieu et o celui-ci, dit-on, recevait la       (p.088)
belle courtisane.

10 Rue _Lesdiguires_, qui a t ouverte sur l'emplacement de l'htel
Lesdiguires. Cet htel, situ rue de la Cerisaie, fut bti par Zamet,
financier florentin, venu en France  la suite de Catherine de Mdicis
et qui s'intitulait seigneur de dix-huit cent mille cus; il en fit
un sjour de luxe et mme de dbauche, o Henri IV venait souvent.
Gabrielle d'Estres y dnait lorsqu'elle fut prise subitement du mal
ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet htel fut vendu
au conntable de Lesdiguires. C'est la que demeurait, chez sa nice,
la duchesse de Lesdiguires, dans les dernires annes de sa vie, le
fameux cardinal de Retz; c'est l qu'il recevait une socit choisie:
Nous tchons, dit madame de Svign, d'amuser notre bon cardinal.
Corneille lui a lu une pice qui sera joue dans quelque temps et qui
fait souvenir des anciennes; Molire lui lira samedi _Trissotin_, qui
est une fort plaisante chose; Despraux lui donnera son _Lutrin_ et sa
_Potique_: voil tout ce qu'on peut faire pour son service. Le
cardinal de Retz mourut  l'htel Lesdiguires en 1679. En 1716, cet
htel passa au marchal de Villeroy: c'est l que Pierre-le-Grand
logea en 1717 et qu'il reut les visites de Louis XV et du rgent. Il
a t dmoli en 1760.

11 Rue des _Tournelles_.--Cette rue, aujourd'hui si obscure et si
bourgeoise, tait au XVIIe sicle la plus illustre, la plus frquente
de Paris,  cause des personnages clbres qui l'habitaient. On y
trouvait en effet, au n 32, l'htel de Ninon de Lenclos, cette
moderne Lontium, mlange d'esprit, de raison, de dcence, de caprice,
de drglement, personnage trange qui fut recherch, dans sa
vieillesse comme dans l'clat de sa beaut, par tous les gens
d'esprit, de got et de naissance; c'est l qu'elle recevait madame de
Svign et madame Scarron, Cond et Molire; c'est l qu'elle devina
Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, o Molire lut le
_Tartufe_ en prsence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle,      (p.089)
existe encore. On y trouvait de plus l'htel de Jules Hardouin
Mansard, o ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de
madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de
Svign; celle de madame de la Fayette, o mourut mademoiselle Choin
en 1741. Enfin, on y trouvait une maison o, en 1666, la veuve de
Scarron se retira dans un petit appartement, o elle vcut solitaire,
occupe de bonnes oeuvres et de dvotion, ayant disait-elle, pour
principales lectures le livre de Job et celui des Maximes. C'est l
qu'on vint la chercher, en 1669, pour lever les enfants du roi et de
madame de Montespan.



 III.

La place de la Bastille et les boulevards.


La rue Saint-Antoine,  la hauteur de la rue des Tournelles, s'largit
en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la premire,
plante d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va
jusqu'aux boulevards; la deuxime, sous laquelle passe le canal
Saint-Martin et o s'lve la colonne de Juillet; la troisime, qui
est en avant du faubourg Saint-Antoine et o s'ouvrent trois grandes
rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernires parties portent
le nom de _place de la Bastille_.

La Bastille, tait une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui
occupait la premire partie de la place dont nous venons de parler,
l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une
partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est--dire tourne
vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse
courtine bastionne construite sous Henri II, se composait de quatre
tours ayant un dveloppement de quarante toises; cette face se
trouvait  cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe
l'emplacement mme de la courtine. La face occidentale, compose aussi
de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres
faces, elles se composaient de deux massifs de btiments servant   (p.090)
 relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la
rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entre de la Bastille tait
dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme,
et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion
de Henri II tait bord d'un large foss se prolongeant jusqu' la
Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec
ses hauts murs de revtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal,
par laquelle le canal Saint-Martin se runit  la Seine.

La Bastille a jou le principal rle dans tous les combats dont Paris
a t le thtre jusqu'en 1789, et elle a t occupe ou attaque par
tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs,
des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pres, en
prenant et en dtruisant ce symbole de l'ancien rgime, ont donn le
signal d'une rvolution qui a boulevers le monde.

Comme prison d'tat, la Bastille a eu la renomme la plus sinistre et
a renferm, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents.
Ses htes les plus fameux ont t: le conntable de Saint-Pol, le duc
de Nemours, l'vque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous
la Ligue, Biron, qui y eut la tte tranche, la marchale d'Ancre, qui
y fut juge, Bassompierre, d'Ornano, Chteauneuf et tant d'autres
ennemis de Richelieu, Fouquet, Plisson, le masque de fer et une foule
de protestants et de jansnistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu,
Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprvt de
Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.

Aprs sa destruction, de nombreuses ftes patriotiques furent donnes
sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du
14 juillet 1790; la plus trange, la plus paenne fut celle du 10 aot
1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux
excutions du tribunal rvolutionnaire et vit tomber               (p.091)
quatre-vingt-dix-sept ttes. Ses ruines ne furent compltement
dblayes que sous l'Empire, o l'on largit la fin de la rue
Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.

Vers l'endroit o commence le boulevard Beaumarchais,  ct de la
Bastille,  l'extrmit de la rue Saint Antoine, tait autrefois une
porte de la ville clbre par la mort d'tienne Marcel; elle fut
remplace sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures
taient de Jean Goujon, et qui, restaur par Blondel en 1670 et
consacr  la gloire de Louis XIV, fut dmoli en 1778.

Au milieu de la place de la Bastille, au point o se rencontrent la
rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le
canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville,
s'lve une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mtres,
surmonte d'une statue de la Libert. Elle a t difie en mmoire de
la rvolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la
spulture des citoyens tus dans les journes de Juillet; on y a
ajout, depuis 1848, celle des victimes des journes de Fvrier. C'est
au pied de cette colonne que, le 27 fvrier 1848, le Gouvernement
provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la Rpublique.
C'est l que, dans les tristes journes de juin, fut rassemble une
arme entire pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernire
citadelle de l'insurrection; c'est l que vingt canons tiraient sur
les maisons d'o partait un feu continu; c'est l que fut tu le
gnral Ngrier.

La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et
Bourdon qui bordent de chaque ct le bassin du canal Saint-Martin et
aboutissent  la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place
Mazas.

Le boulevard _Contrescarpe_, form de la contrescarpe de l'ancien
foss de la Bastille, est remarquable seulement par la rue         (p.092)
nouvelle de _Lyon_ qui mne  l'embarcadre du chemin de fer de Lyon.

Le boulevard _Bourdon_, ainsi nomm d'un colonel tu  Ina, a t
ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de
l'Arsenal. L sont les greniers de rserve pour l'approvisionnement de
Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commenc
l'insurrection de juin 1832.

La place _Mazas_ o aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et
Bourdon, porte le nom d'un colonel tu  Ina. De cette place qui
borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand
boulevard au N. E. qui porte le mme nom et aboutit  la place du
Trne. On y trouve une vaste prison, dite _Mazas_, ou la _nouvelle
Force_, situe en face de l'_embarcadre du chemin de fer de Lyon_.
Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a t construite dans le
systme d'isolement complet des dtenus. A cet effet elle se compose
de six ailes ou corps de btiments n'en formant rellement qu'un seul,
puisque tous six se runissent  un centre comme les rayons d'un
ventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'oeil ce qui se passe
dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six
galeries  deux tages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a t
ouverte en 1850. Les plus illustres dtenus qu'elle ait renferms sont
les gnraux et les reprsentants arrts dans la nuit du 2 dcembre
1851.

Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des _boulevards intrieurs
du nord_, ces anciens remparts de la ville, qui ont t transforms
depuis 1668 en une promenade de 4,600 mtres de longueur. Cette
promenade est reste, pendant prs d'un sicle, une sorte de dsert o
l'on menait patre les bestiaux, qui n'tait borde au nord que par
les derrires des jardins de la ville, au midi que par de grands
terrains en culture; elle n'tait gure pratique que par des
vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une       (p.093)
promenade champtre, terrasse, sable, compose de deux et mme, en
quelques endroits, de quatre alles d'arbres, borde de quelques
petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits
thtres, o le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand
air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire
voir ses toilettes et ses quipages. Aprs la rvolution, quelques
boutiques commencrent  s'y tablir, quelques maisons bourgeoises 
s'y construire, d'abord sur le ct septentrional qui touchait la
ville, ensuite sur le ct mridional, qui resta longtemps bord de
_rues basses_ tablies sur les anciens fosss; mais c'est seulement
depuis trente  quarante ans que les grands magasins, les riches
boutiques, les splendides cafs, enfin la plupart des thtres, en
venant se presser sur les boulevards, les ont presque compltement
transforms, et ont fait, de cette grande et unique voie de
communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur
et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la
plus magnifique, la plus varie, la plus frquente de l'Europe, le
lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne
dfense de la grande cit en est aujourd'hui la parure: Paris s'est
fait de sa vieille ceinture murale une charpe verdoyante, pleine
d'clat et de sductions, tantt large et tranquille, tantt troite
et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gr
capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts
vont tremper dans la Seine, l'un prs de la place o la rvolution a
commenc, l'autre prs de la place o ses plus terribles vnements se
sont accomplis. Que de tumultes et de ftes, que de triomphes et de
douleurs, que de mascarades et de convois funbres, que de
rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les
cortges brillants de l'Empire, l'entre des trangers en 1814, les
revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funbres
de Prier, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820,     (p.094)
les rvolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les
manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journes de
juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses moeurs, son
caractre, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue
qui vient  les couper; nous les verrons successivement montrer leurs
faces diverses  mesure que nous tudierons ces rues, et, pour le
prsent, nous ne parlerons que du boulevard _Saint-Antoine_ ou
_Beaumarchais_.

Ce boulevard est le premier qui ait t plant; il tait encore, il y
a quelques annes, trs-large, mais presque compltement dsert, et,
jusqu'en 1777, il resta bord d'un foss large et profond qui fut
remplac,  cette poque, par une rue basse, dite rue _Amelot_ (nom du
ministre de Louis XVI qui avait le dpartement de Paris). En 1787,
Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui tait 
l'extrmit de ce boulevard, prs de la place de la Bastille, et s'y
fit btir une magnifique maison avec un dlicieux jardin qui a
subsist jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterr. Quand le
canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire dboucher dans
le grand foss de la Bastille, il fallut dtruire la maison de
Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des
maisons particulires. A dater de cette poque, le boulevard
Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commena 
devenir moins triste et moins dsert. Enfin, en 1845, l'administration
municipale ayant alin les contre-alles de la partie mridionale, il
s'est lev sur leur emplacement une suite de jolies maisons en
pierre, charges d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard
Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que rgulire, o le
commerce, la population, le luxe mme commencent  se porter.



 IV.                                                              (p.095)

Le faubourg Saint-Antoine.


C'est  de pauvres ouvriers cherchant la libert du travail
que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, fonde vers la fin du XIIe sicle, tait un
lieu privilgi, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses
gens de mestier qui travaillaient sans matrise. Autour de cet enclos
et sous la protection des abbesses, _dames_ de toutes les terres
voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent runis plus tard
les hameaux de _Popincourt_, de la _Croix-Faubin_, de _Picpus_, de
_Reuilly_ et de la _Rpe_.

Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dvast dans les guerres des
Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous
Louis XIII, il servit, de thtre  la bataille entre Turenne et
Cond. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de
Colbert, il commena  avoir de grandes fabriques, et sa population
prit de l'importance. Enfin, quand la rvolution clata, il y joua le
premier rle et fut  la fois son quartier gnral et son arme
d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il prludait au tumulte
rvolutionnaire par l'incendie de la maison Rveillon; au 14 juillet,
il tait tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre,
il envoyait ses lgions de femmes affames  Versailles; au 10 aot,
conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au n 232 du
faubourg, il conqurait les Tuileries. Il rgna dans Paris pendant le
rgne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg
descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le
faubourg de _Gloire_. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On
sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de
cette journe, investi et forc de livrer ses armes: ce fut pour lui
une vritable abdication. Ds lors, il sembla tout entier vou 
l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants dfendre la
rvolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux          (p.096)
_faubouriens_, on compte Augereau et Westermann. Napolon fut
populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter,
s'inquita de ses travaux, de sa prosprit, et il voulait faire
construire une grande rue qui serait alle du Louvre  la barrire du
Trne. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi
l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la
Moskowa: au n 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une
maison de sant qui, aujourd'hui, renferme des alins: c'est de l
qu'est sorti Mallet!

Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peupl
d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute
question politique, uniquement occup des progrs de ses industries.
En 1830, il prit part aux journes de juillet; la garde royale pntra
dans le faubourg, o des barricades avaient t leves; mais elle ne
put aller que jusqu' la rue de Charonne, et, aprs un combat o
plusieurs maisons furent canonnes, elle battit en retraite. En juin
1832, une partie de sa population prit part  la premire insurrection
rpublicaine; un combat fut livr sur la place de la Bastille, et la
maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette,
maison habite par l'picier Pepin, ne fut soumise que par le canon.
En fvrier 1848, il crut trouver dans la Rpublique non-seulement la
fin des souffrances relles de sa population ouvrire, mais la
ralisation de doctrines chimriques sur l'organisation du travail:
aussi, quand il eut dpens ses trois mois de misre au service de la
Rpublique, gar par la souffrance, le dsespoir et des prdications
anarchiques, il se rvolta. Dans les nfastes journes de juin, le
faubourg Saint-Antoine fut le quartier gnral et la citadelle de
l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la
bataille, d'un ct par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un
autre ct par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et
lui-mme devait occuper l'Htel-de-Ville. Pendant trois jours,     (p.097)
il fut matre de son propre terrain, repoussa toute proposition
d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la
grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne,
garnies de combattants; soixante autres barricades, leves de vingt
pas en vingt pas, hrissaient la grande rue et les rues voisines.
Quand l'insurrection eut t vaincue dans tout le reste de Paris, le
front de cette grande forteresse fut battu en brche par plus de vingt
mille hommes, pendant que ses flancs taient attaqus de toutes parts;
ses maisons furent cribles de boulets; une d'elles,  l'entre de la
rue de Roquette, fut entirement incendie et dtruite. Ce fut au
milieu de ce combat que l'archevque de Paris se prsenta  la grande
barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et
de la rue de Charonne, et, au moment o il adressait des paroles de
paix aux insurgs, tomba frapp mortellement d'une balle. Le
lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la rsistance
inutile, capitula.

Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entirement
peuple de fabricants, principalement de fabricants d'bnisterie,
lesquels n'ont pas d'gaux dans le monde et dont les produits,
chefs-d'oeuvre de got, d'lgance et de bon march, vont partout, en
Amrique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme
dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton,
des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc.
Dans cette grande cit du travail, il n'y a point de ces palais
sculpts, de ces htels splendides que nous trouverons dans les
quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons
hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, o l'on
n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve,
triste symbole de la misre, qui n'est que trop souvent la rcompense
de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres difices publics que    (p.098)
deux hpitaux.

1 L'_Hospice des enfants malades_.--Cet hpital fut fond en 1669 par
la reine Marie-Thrse pour les enfants trouvs; il fut affect en
1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un
hpital-annexe de l'Htel-Dieu; en 1854, il a t transform en
hospice pour les enfants malades.

2 L'_hpital Saint-Antoine_, qui occupe les btiments de l'abbaye de
mme nom. Cette abbaye fut fonde par Foulques de Neuilly, le
prdicateur de la quatrime croisade; elle occupait tout l'espace
compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de
Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son glise, d'une
architecture pleine d'lgance et de dtails prcieux, avait t btie
par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu.
Derrire ses murs,  l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le
12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brls. Son enclos
tait fortifi et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en
1590, il fut forc successivement par les troupes de Henri IV et
celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut
magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un dcret de la
Convention, transform en hpital assimil  l'Htel-Dieu et
renfermant trois cent vingt lits.

Le faubourg se termine  la _place_ et  la _barrire du Trne_, qui
tirent leur nom d'un trne que les diles parisiens y firent lever
pour l'entre de Louis XIV et de Marie-Thrse en 1660. Les deux
colonnes qui ornent la barrire taient le commencement d'un monument
qu'on devait construire en mmoire de cet vnement, monument dont le
plan avait t donn par Perrault, qui fut fait seulement en pltre et
dmoli en 1716. Sous le rgne de Louis-Philippe, on a plac sur ces
colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis.
Pendant les derniers temps de la terreur, l'chafaud fut dress    (p.099)
sur la place du Trne, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu mme o
le grand roi reut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste
de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrire du
Trne, qui conduit au chteau de Vincennes, fut le thtre d'un
glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et
les lves de l'cole Polytechnique.

Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches
d'un arbre norme; ce sont,  droite, les rues de Charenton, Reuilly,
de Picpus;  gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de
Montreuil.

1 La rue de _Charenton_ commence  la place de la Bastille et finit 
la barrire qui ouvre la route des dpartements de l'est; son
extrmit s'appelait autrefois la valle de Fcamp; elle est clbre,
en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui
revenaient de leur prche de Charenton. Vers la fin de cette rue tait
jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte
d'entre avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins
s'tendant jusqu' la rivire. On l'appelait la Folie-Rambouillet;
elle avait t construite, au temps de Louis XIII, par un financier de
ce nom, beau-pre du chroniqueur Tallemant des Raux. Sauval fait une
description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des
associs de Rambouillet: car c'toit trop dcouvrir le profit qu'ils
faisoient aux cinq grosses fermes. Prs de cette maison, dont une rue
voisine a gard le nom, tait tablie la plus formidable des
barricades de Cond dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et
c'est l que furent tus les plus illustres seigneurs des deux partis.
Le prince y reut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une
espce de miracle qu'il n'y demeurt pas comme tant d'autres. Il
faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui toit arm et
agissoit plus que tous les autres, toit tellement fondu de sueur et
touff dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire dbotter   (p.100)
et dsarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pr, o il se
tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent dlasser; puis il se
fit rhabiller et armer, et il retourna au combat[32].

         [Note 32: _Mm. de Conrart_, p. 133.]

On trouve dans la rue de Charenton: l'_hospice des Quinze-Vingts_,
fond par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut tabli
dans la rue Saint-Honor jusqu'en 1779;  cette poque, le cardinal de
Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transfra
dans un htel de la rue de Charenton, occup jusque-l par les
mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.

2 La rue de _Reuilly_ doit son nom au chteau de _Romiliacum_, bti
par les rois de la premire race. Ce chteau, qui tait encore du
domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe sicle,
tait situ  la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est
dans ce Versailles des Mrovingiens, au dire de Frdgaire, que
Dagobert avait une sorte de harem, o il pousa successivement
Gomatrude, Nanthilde. Au n 24 tait la manufacture de glaces tablie
en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.

3 La rue de _Picpus_ est clbre par ses tablissements charitables
ou religieux. Au n 8 est la maison hospitalire d'Enghien, fonde par
la duchesse de Bourbon en 1819 et qui renferme cinquante lits. Aux n
15, 17 et 19 se trouvait le couvent des chanoinesses, dites de
Notre-Dame-de-Lpante, fond en 1647, et dont une partie est occupe
par la congrgation des Dames du Sacr-Coeur. Dans le cimetire de
cette maison, qui servit de prison pendant la terreur, furent inhumes
les cinq cent vingt victimes, supplicies  la place de la Bastille et
 la barrire du Trne. Il fut concd par l'empereur aux familles de
ces victimes, qui seules ont le droit d'y tre enterres. C'est l
qu'est la spulture de La Fayette. Au n 23 est la maison mre     (p.101)
des Dames de la congrgation de la Mre de Dieu. Au n 37 se trouvait
le couvent des Franciscains rforms, fond en 1601 et regard comme
le chef-lieu de l'ordre. L'glise renfermait les tombeaux du cardinal
Duperron, du marchal de Choiseul, etc.

4 La rue de la _Roquette_ renfermait: 1 l'htel des chevaliers de
l'arbalte et de l'arquebuse, compagnie royale dont les privilges
furent donns par Louis VI et confirms par tous les rois jusqu'
Louis XVI; 2 l'htel de _Bel-Esbat_, qui appartenait  Henri III, et
o, en 1588, il faillit tre enlev par les ligueurs. Cet htel fut
transform, en 1636, en couvent des Hospitalires de la
Charit-Notre-Dame, lequel renfermait un hospice pour les vieilles
femmes. Il est aujourd'hui dtruit, et  sa place on a construit en
1836 deux vastes btiments qui, sans doute, ont t placs l'un en
face de l'autre pour faire image et comme enseignement philosophique:
l'un est le _Pnitencier des jeunes dtenus_, l'autre le _Dpt des
condamns_. Ces deux prisons, dites _modles_ et remarquables en effet
par leur construction, ont cot prs de quatre millions. Sur la place
qui les spare se font les excutions criminelles.

La rue de la Roquette conduit au _cimetire de l'Est_ ou du
Pre-Lachaise. Sur l'emplacement de ce cimetire il y avait, dans le
XVe sicle, une maison de campagne appartenant  un picier de Paris
et qu'on appelait la Folie-Rgnault. Elle fut achete par les Jsuites
de la rue Saint-Antoine en 1626, prit le nom de Mont-Louis et fut
habite et embellie par le pre Lachaise, confesseur de Louis XIV. En
1763, on la vendit, et en 1804 la ville de Paris l'acheta pour y
tablir un cimetire. C'est la plus vaste ncropole de Paris et la
plus heureusement situe; du riant coteau qu'elle occupe, on dcouvre
une grande partie de la ville et des campagnes voisines; son sol
accident, coup de ravins, de plateaux, de belles alles, de sentiers
sinueux, couvert d'arbres, d'arbustes, de fleurs, o se pressent   (p.102)
les monuments spulcraux, chapelles, pyramides, pierres, croix de
bois, est une promenade pittoresque o rien n'inspire la tristesse, o
l'on pourrait croire, aux inscriptions places sur les tombes, que la
population de Paris est la plus vertueuse du globe. L se voient le
tombeau d'Abeilard et d'Hlose, bijou gothique dont la place tait
dans une glise et non en plein air[33], les spultures de Molire et
de La Fontaine, de Delille, de Boufflers, de Parny; les monuments de
Massna, de Gouvion-Saint-Cyr, de Foy, de Prier, etc. La mode, qui se
mle de tout, a fait de ce cimetire, destin aux quartiers les plus
populeux de Paris, le rendez-vous mortuaire de toutes les
illustrations.

         [Note 33: Ce tombeau, qui est sans cesse orn de couronnes
         d'immortelles, n'est pas le tombeau du Paraclet, o furent
         enterrs les deux poux. Il a t compos de toutes pices
         par Alex. Lenoir, avec les dbris du clotre du Paraclet, et,
         lui-mme, y a dpos les ossements des clbres amants. Les
         figures couches sur le tombeau sont des statues du XIIIe
         sicle, auxquelles le statuaire Desenne a ajout des ttes
         modeles d'aprs les crnes des deux poux.]

5 La rue de _Charonne_ est une voie aussi populeuse, aussi
industrielle, aussi pauvre que la rue du Faubourg-Saint-Antoine. C'est
l surtout qu'on trouve ces vastes cours habites par des centaines de
familles, o, de la cave au grenier, toutes les chambres sont de
petits ateliers d'bnisterie. Cette rue renferme ou renfermait
plusieurs couvents: au n 86 est le couvent des Filles de la Croix, de
l'ordre de Saint-Dominique, tabli en 1641; les btiments n'ayant pas
t alins pendant la rvolution, ils ont t rendus  ces religieuses
en 1817. Au n 88 tait le couvent de la Madeleine de Trainel, fond en
1654; l'abbesse de Chelles, fille du rgent, s'y retira pour s'y occuper
de thologie, de chimie et d'histoire naturelle; elle y mourut en 1743.
C'est l qu'est mort aussi le chancelier d'Argenson. Au n 97 tait le
prieur de Notre-Dame-de-Bon-Secours, l'asile ordinaire des femmes
spares de leurs maris. Il fut transform sous l'empire en une    (p.103)
filature de coton dirige par l'illustre Richard Lenoir et que les
vnements de 1814 ruinrent compltement. Napolon visita plusieurs
fois cet tablissement et y assista  une grande fte. Il fut en 1846
transform en hpital, et aujourd'hui est dtruit. Une rue a t ouverte
sur son emplacement.

Prs de la rue de Charonne est l'glise paroissiale du huitime
arrondissement, _Sainte-Marguerite_. On y remarque une descente de
croix de Girardon et un monument lev  la mmoire du fils de Louis
XVI, lequel fut enterr dans le cimetire de cette glise.

Dans la rue de Charonne dbouche le passage _Vaucanson_, qui a t
ouvert en 1840 sur l'emplacement de l'htel Mortagne, o demeurait
l'illustre mcanicien. Dans cet htel tait une collection de cinq
cents machines lgue en 1782 au gouvernement par Vaucanson, et qui a
t plus tard le noyau du Conservatoire des arts et mtiers.

6 Nous n'avons rien  dire de la rue _Montreuil_, si ce n'est qu'elle
conduit  un village clbre par ses fruits, et qu'elle possde une
caserne.




CHAPITRE II.

LA VIEILLE-RUE-DU-TEMPLE, LE MARAIS ET LA RUE DE MNILMONTANT.


La _Vieille-Rue-du-Temple_ commence  la place Baudoyer et finit au
boulevard du Temple sous le nom de _Filles-du-Calvaire_. C'est une rue
troite et mal btie dans sa partie infrieure, large et belle dans sa
partie suprieure. La partie infrieure est trs-ancienne, car elle
tait dj dite _vieille_ au XIIIe sicle; la partie suprieure n'a
t btie que dans le XVIe: ce n'tait, avant cette poque, qu'un
chemin  travers champs et appel de la _Coulture-du-Temple_ ou de la
_Coulture-Barbette_; les noms des rues voisines de l'_Oseille_ et  (p.104)
du _Pont-aux-Choux_ indiquent quelle tait la nature de ces champs.
Comme la Vieille-Rue-du-Temple ne menait  aucun monument religieux,
comme elle n'avait pas de porte sur le rempart de Charles VI, comme
elle ne se prolongeait par aucun faubourg, elle n'a jou qu'un rle
trs-mdiocre dans l'histoire de Paris, except dans sa partie
infrieure, o il y avait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
dite porte Barbette, situe prs de la rue des Francs-Bourgeois. Nous
avons dit ailleurs que l'htel voisin de cette porte, et qui lui avait
donn son nom, appartenait  Isabelle de Bavire, et que c'est en
sortant de cet htel que Louis, duc d'Orlans, en 1407, fut assassin
par les satellites de Jean-Sans-Peur.

Aujourd'hui, la Vieille-Rue-du-Temple est la principale artre du
_Marais_. Ce quartier, le premier qui ait t rgulirement bti,
tait sous Henri IV, Louis XIII et le commencement du rgne de Louis
XIV, le quartier de la noblesse; il devint plus tard celui de la
magistrature, de la bourgeoisie retire du commerce, et il prit de
cette population paisible une renomme de calme et de placidit, mais
aussi de sottise et d'ennui, qu'il n'a pas encore compltement perdu.
L rgne, disait Mercier en 1784, l'amas complet de tous les vieux
prjugs. Cependant, depuis trente ans, le Marais a chang d'aspect;
c'est toujours un quartier bien ar et bien bti; mais il a t
envahi par les fabriques soit du faubourg Saint-Antoine, soit du
quartier Saint-Martin, qui se trouvaient trop presses dans ces deux
grands centres de l'industrie parisienne, et, de jour en jour, son
ancienne population est oblige de s'en loigner.

On trouve dans la Vieille-Rue-du-Temple:

1 Le _March des Blancs-Manteaux_.--Sur l'emplacement de ce march se
trouvait, au XVIe sicle, l'htel d'Adjacet, qui appartenait  l'un
des favoris de Henri III; il passa au marquis d'O, autre favori du
mme roi, fut vendu en 1655 et devint le couvent des _Hospitalires de
Saint-Anastase_. Ce couvent fut supprim en 1790, et, sur ses      (p.105)
dbris, a t construit en 1813 le march des Blancs-Manteaux.

2 L'_Imprimerie impriale_.--Elle est tablie dans l'htel de
Strasbourg, qui fut construit en 1712 par le cardinal de Rohan et qui
communiquait avec l'htel de Soubise; cette imprimerie, fonde par le
conntable de Luynes et complte par Richelieu, non pour le service
de l'tat, mais uniquement dans l'intrt des lettres, fut d'abord
place au Louvre, puis  l'htel o est aujourd'hui la Banque de
France, enfin, en 1809, dans le btiment actuel. Ce n'est que depuis
1795 qu'elle est devenue l'imprimerie du gouvernement; elle occupe
trois  quatre cents ouvriers, cent vingt-cinq presses ordinaires et
dix presses mcaniques, et possde quarante-six alphabets des langues
d'origine latine, seize des autres langues de l'Europe et
cinquante-six des langues orientales.

Dans la Vieille-rue-du-Temple se trouvaient: l'htel d'Argenson, qui
fut habit par le fameux garde des sceaux; l'htel Le Pelletier, qui
fut habit par le prvt des marchands, ministre sous Louis XIV, etc.

Dans la rue des _Filles-du-Calvaire_ se trouvait un couvent, chef-lieu
d'une congrgation, qui fut fond en 1633 par le fameux P. Joseph, et
o l'on conservait le coeur du fondateur. Sur ses dbris on tablit,
en 1792, un thtre qui a subsist jusqu'en 1807 sous le nom de
Thtre de la Vieille-Rue-du-Temple. La rue Neuve-Mnilmontant a t
ouverte sur son emplacement.

Voici les rues les plus remarquables qui dbouchent dans la
Vieille-Rue-du-Temple:

1 Rue _Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_.--Sous le rgne de saint
Louis, dit Saint-Foix, il n'y avait encore dans ce quartier que
quelques maisons parses et loignes les unes des autres. Renaud de
Brehan, vicomte de Podouse et de l'Isle, occupait une de ces maisons.
Il avait pous, en 1225, la fille de Lolyn, prince de Galles et  (p.106)
tait venu  Paris pour quelque ngociation secrte contre
l'Angleterre. La nuit du vendredi au samedi saint 1228, cinq Anglais
entrrent dans son _vergier_, le dfirent et l'insultrent. Il
n'avait avec lui qu'un chapelain et qu'un domestique; ils le
secondrent si bien que trois de ces Anglais furent tus; les deux
autres s'enfuirent; le chapelain mourut le lendemain de ses blessures.
Brehan, avant que de partir de Paris, acheta cette maison et le
_vergier_, et les donna  son brave et fidle domestique, appel
Galleran. Le nom de _Champ-aux-Bretons_, qu'on donna au jardin 
l'occasion de ce combat, devint le nom de toute la rue. Elle prit
celui de Sainte-Croix quand les religieux de ce nom vinrent s'y
tablir en 1258. Revint une autre manire de frres, dit Joinville,
qui se faisoient appeler frres de Sainte-Croix, et requistrent au roy
que il leur aidast. Le roi le fit voulentiers, et les hbergea en une
rue appelle le quarrefour du Temple, qui ores est appelle la rue
Sainte-Croix. L'glise, btie par Eudes de Montreuil, tait petite et
d'une construction trs-lgante; elle renfermait des tableaux
prcieux et le tombeau de Barnab Brisson, prsident du Parlement, qui
fut pendu par les Seize. Les chanoines de Sainte-Croix furent
supprims en 1778; on dtruisit leur couvent et leur glise pendant la
rvolution, et l'on tablit sur leur emplacement des maisons
particulires et un passage qui aboutit rue des _Billettes_.

Cette rue, dite anciennement rue _o Dieu fust bouilli_, renfermait la
chapelle des _Miracles_, btie en 1302 sur l'emplacement de la maison
d'un juif qui fut brl pour avoir jet, en 1298, dans une chaudire
d'eau bouillante une hostie consacre, laquelle tait conserve en
l'glise de Saint-Jean-en-Grve. A la chapelle fut adjoint un couvent
d'hospitaliers ou frres de la Charit-Notre-Dame, auxquels
succdrent en 1632 des Carmes. Alors, l'on remplaa la chapelle par
une glise qui fut entirement reconstruite en 1754, et dont le    (p.107)
portail est d'une lgante simplicit. Cette glise est devenue,
depuis 1812, le _temple des protestants de la confession d'Augsbourg_.
Les restes de Papire Masson et le coeur d'Eudes de Mzeray y ont t
dposs.

La rue des Billettes a pour prolongement la rue de l'_Homme-Arm_,
qui, comme le Champ-aux-Bretons, doit probablement son nom  Renaud de
Brehan. Dans cette rue tait, dit-on, la maison de Jacques Coeur.

2 Rue des _Rosiers_.--A l'angle que cette rue fait avec celle des
Juifs se trouvait une statue de la sainte Vierge, qui fut mutile en
1528. Ce fut l'occasion de perscutions contre les protestants.
Franois Ier vint lui-mme en grand pompe remplacer l'image de pierre
par une image d'argent. Celle-ci fut vole en 1545 et remplace par
une statue de pierre, qui existait encore en 1789.

3 Rue des _Francs-Bourgeois_.--Elle date du XIIIe sicle et portait
d'abord le nom de _Vieilles-Poulies_; elle prit son nom actuel d'un
hospice fond en 1350 pour vingt-quatre bourgeois pauvres, et qui
n'existait plus au XVIe sicle. Une partie de l'htel Barbette bordait
cette rue, et il en reste la tourelle qui fait le coin de la
Vieille-Rue-du-Temple. Au n 7 tait l'htel du marchal d'Albret, qui
de 1650  1670, fut un autre htel de Rambouillet pour la quantit de
beaux esprits qui s'y runissaient; c'tait la maison que frquentait
d'ordinaire madame Maintenon aprs son veuvage, et c'est l qu'elle
connut madame de Montespan. Au n 13 tait l'htel du chancelier Le
Tellier, et c'est l qu'il mourut en 1685. Au n 21 tait l'htel du
comte de Charolais, qui se rendit si fameux par ses cruauts et ses
dbauches.

4 Rue de _Paradis_.--Cette rue, par laquelle se prolonge la rue des
Francs-Bourgeois, a pris une grande importance depuis qu'elle se
continue par la rue Rambuteau, dont nous parlerons plus tard. Elle
tire son nom d'une enseigne et renferme:

1. L'glise de _Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux_, dont l'origine    (p.108)
remonte  des religieux mendiants, dits serfs de la vierge Marie, qui
s'tablirent  Paris en 1258. Revint, raconte Joinville, une autre
manire de frres qu'on appelle l'ordre des Blancs-Manteaux, et qui
requistrent au roy qu'il leur aydast qu'ils peussent demourer  Paris.
Le roy leur acheta une maison et viez places entour pour eux
hebergier, de ls la viez porte du Temple, assez prs des tisserans.
Cet ordre ayant t supprim en 1274, le couvent fut donn aux
Guillelmites, et  ceux-ci succdrent en 1618 les Bndictins de
Saint-Maur. La maison et l'glise furent reconstruites en 1684 par les
soins du chancelier Le Tellier, et c'est l que furent composs ces
trsors d'rudition qui sont la gloire de notre pays, l'_Art de
vrifier les dates_, la _Collection des historiens de France_, la
_Nouvelle diplomatique_, etc. Personne n'ignore, dit Jaillot, combien
l'glise et l'tat sont redevables aux Bndictins: cette maison-ci en
a produit et en possde encore qui sont  jamais recommandables par
leurs vertus et leurs talents. Ce monastre, dont il ne reste pas la
moindre trace, a t dtruit en 1797, et sur son emplacement on a
ouvert en 1802 une rue dite des Guillelmites. L'glise, qui n'a rien
de remarquable, a t conserve; c'est l'une des succursales du
septime arrondissement.

2. Le _Mont-de-Pit_, fond en 1777, et dont les btiments furent
achevs en 1786. Ce bureau gnral d'emprunt sur nantissement, fond
uniquement, dit l'ordonnance de fondation, dans des vues de
bienfaisance, est l'une des institutions qui tmoignent le plus
tristement la gne et la misre des classes populaires. De 1831 
1845, il a prt sur 19,382,000 articles une somme de 342,893,000
francs; les quatre cinquimes des engagements ont t faits par des
ouvriers ou journaliers. En 1849, l'ensemble des articles engags
s'est lev  1,135,000, et celui des sommes prtes  19,382,000
francs. En 1854, les articles engags ont t au nombre de         (p.109)
1,584,149, et les sommes prtes se sont leves  28,201,835 fr.

3 L'htel _Soubise_, o sont les _Archives_ de l'tat. Ce vaste htel,
qui occupe une grande partie de l'espace compris entre les rues du
Chaume, des Quatre-Fils et Vieille-du-Temple, est form de: 1 l'htel
de Clisson, situ rues du Chaume et des Quatre-Fils, et bti en 1383;
c'tait, avons-nous dit dans l'_Histoire gnrale de Paris_, l'htel
de la Misricorde, et l'on avait dcor de _M_ sa faade, pour
perptuer l'outrage fait aux Parisiens. Aprs la mort du conntable,
il passa dans la maison de Penthivre et fut achet en 1553 par la
duchesse de Guise. On voit encore, outre ses grosses tourelles et ses
fortes murailles, son antique porte, qui sert d'entre  l'cole des
Chartes. 2 L'htel de Navarre, situ rue de Paradis, qui appartint
successivement aux maisons d'vreux et d'Armagnac, fut confisqu sur
ce duc de Nemours que fit mourir Louis XI, passa  la maison de Laval
et fut achet par la duchesse de Guise en 1556; 3 l'htel de la
Roche-Guyon, situ Vieille-Rue-du-Temple. C'est de ces trois htels et
de plusieurs autres maisons que le duc de Guise (celui qui fut
assassin au sige d'Orlans), se fit l'immense palais qui joua un si
grand rle dans les troubles de la Ligue. Cet htel resta dans la
maison de Lorraine jusqu'en 1697, o il fut achet par le prince de
Soubise, qui le fit reconstruire presque entirement et avec une
grande magnificence. Il devint proprit nationale en 1793, et en 1808
on y transporta les Archives de l'tat.

L'Assemble constituante, le 7 septembre 1789, avait dcrt que les
pices originales qui lui seraient adresses et la minute du
procs-verbal de ses sances formeraient un dpt qui porterait le nom
d'_Archives nationales_. Ce dpt, plac d'abord  Versailles, s'en
alla  Paris avec l'Assemble, fut plac au couvent des Capucins et
s'enrichit des formes et des planches pour la confection des
assignats, des caractres de l'imprimerie du Louvre, des machines  (p.110)
de l'Acadmie des Sciences, etc. La Convention nationale rgularisa ce
dpt par un dcret du 7 messidor an II, et ordonna qu'on y
renfermerait, outre les papiers des assembles nationales, les sceaux
de la Rpublique, les types des monnaies, les talons des poids et
mesures, les traits avec les puissances trangres, le titre gnral
de la fortune et de la dette publique, etc. Les archives,  la tte
desquelles tait Camus, s'en allrent avec la Convention aux
Tuileries, o elles furent loges  ct du comit de salut public,
puis au Palais-Bourbon avec le Corps-Lgislatif. Napolon, le 6 mars
1808, leur attribua l'ancien htel Soubise, et toutes les archives des
pays conquis vinrent s'y entasser au nombre de 160,000 liasses. Ce
dpt devint alors si considrable que, malgr des constructions
nouvelles, le vaste htel Soubise se trouva insuffisant, et que
Napolon ordonna de btir pour les archives, entre les ponts d'Ina et
de la Concorde, un immense palais qui devait avoir en capacit 100,000
mtres cubes, avec des jardins destins  doubler l'tablissement dans
la suite des temps. La chute de l'Empire empcha l'excution du
monument, et les trangers vinrent, en pillant les archives,
dbarrasser l'htel Soubise de son encombrement. On rorganisa cet
tablissement en 1820, sous la direction du savant Daunou, et il est
aujourd'hui partag en six sections qui renferment l'ancien trsor des
chartes, les archives domaniales, le dpt topographique et 145,000
cartons, outre des curiosits historiques, telles que l'armoire de
fer, les clefs de la Bastille, le livre rouge, etc. Depuis quelques
annes, on a fait des agrandissements normes et des embellissements
pompeux  cet tablissement, qui ressemble, avec sa grande porte
fastueusement dcore, ses colonnades, ses statues,  la demeure d'un
monarque; mais les riches salons o l'on entasse les vieux papiers,
les vrits caches de notre histoire, sont  peu prs inaccessibles
au vulgaire.

5 Rue _Barbette_, qui tire son nom de l'htel Barbette. Cet htel (p.111)
avait t bti par tienne Barbette, prvt des marchands et matre de
la monnaie sous Philippe-le-Bel; il fut dvast en 1306 dans une
meute populaire. Il fut achet par Charles VI et devint le _petit
sjour_ d'Isabelle de Bavire, qui en fit un lieu de plaisance et de
dlices. (Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 31.) Au XVIe sicle, il
appartenait  la maison de Brz, et comme femme de Louis de Brz,
Diane de Poitiers possdait et habitait cet htel. A sa mort, on le
dmolit et on ouvrit sur son emplacement les rues Barbette, des
Trois-Pavillons, qui a port aussi le nom de Diane, etc.

6 Rue du _Perche_.--Elle renfermait un couvent de Capucins, fond en
1622, par Athanase Mol, capucin, frre de Mathieu Mol. L'glise
existe encore sous le vocable de Saint-Franois d'Assise: c'est une
des succursales du septime arrondissement. En face de la rue du
Perche est celle des _Coutures-Saint-Gervais_, o se trouve l'htel de
Juign, l'un des plus magnifiques de Paris et qui est occup par
l'cole centrale des manufactures.

7 Rue des _Quatre-Fils_, ainsi nomme d'une enseigne. Dans la maison
n 8, furent arrts, en 1804, le duc de Rivire et Jules de Polignac,
complices de la conspiration de Georges Cadoudal. Au n 22, demeurait
madame Dudeffant, et c'est l qu'tait ce salon si frquent par les
beaux esprits et les seigneurs du XVIIIe sicle, dont d'Alembert et
mademoiselle de l'Espinasse firent longtemps les honneurs.

8 Rue _Saint-Louis_.--Cette grande et belle rue, l'une des plus
rgulires de Paris, a t btie sur une partie du jardin des
Tournelles; elle date du XVIIe sicle et tait jadis remplie de grands
htels appartenant  la noblesse et  la magistrature: l'htel
d'_Ecquevilly_, qui a appartenu au chancelier Boucherat et  Claude de
Gungaud, et qui existe encore; l'htel _Voisin_, o est mort, en
1717, le chancelier de ce nom; l'htel _Turenne_, qui avait t achet
par l'illustre vainqueur des Dunes, et o il demeurait  l'poque  (p.112)
de sa mort[34]; il fut vendu par son neveu le cardinal de Bouillon et
donn par la duchesse d'Aiguillon aux religieuses bndictines du
Saint-Sacrement. Cet htel tait au coin de la rue Saint-Claude: il
fut dtruit avec le couvent des Bndictines, et sur son emplacement
on a bti rcemment l'glise _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_, qui est
une des succursales du huitime arrondissement. Cette glise est un de
ces petits temples paens dont l'art moderne reproduit invariablement
le type strile et dont on peut faire au besoin un thtre, un hospice
ou une prison.

         [Note 34: Jamais un homme n'a t regrett si sincrement:
         tout ce quartier o il a log, et tout Paris et tout le
         peuple taient dans le trouble et dans l'motion. (Mme de
         Svign, _Lettre du 31 juillet 1675_.)]

Parmi les rues qui dbouchent dans la rue Saint-Louis, nous
remarquerons celle des _Minimes_. Dans cette rue tait le couvent des
Minimes, fond en 1609 par Marie de Mdicis sur une partie du jardin
des Tournelles, et qui a produit des thologiens et des savants, entre
autres le P. Mersenne, l'ami de Descartes et de Gassendi. L'glise,
dont le portail avait t construit par Franois Mansard, ne fut
termine qu'en 1679: elle tait richement dcore et renfermait les
tombeaux du duc d'Angoulme, btard de Charles IX, de la famille
Colbert de Villarceaux, du duc de la Vieuville, d'Abel de
Sainte-Marthe, etc. Cette glise a t dtruite en 1798. Les btiments
du couvent servent de caserne.

La rue des Filles-du-Calvaire aboutit  un boulevard de mme nom, qui
prsente  peu prs le mme aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a
rien de remarquable. Au-del de ce boulevard, la rue de Mnilmontant
sert de prolongement ou de faubourg  la Vieille-Rue-du-Temple. Cette
rue n'tait, il y a un demi sicle, qu'un chemin  travers les champs et
marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs
Saint-Antoine et du Temple: ce n'est gure que depuis vingt-cinq   (p.113)
ans qu'on a commenc  couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant
cette dernire poque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des
boulevards: ces rues, dites d'_Angoulme_, du _Grand-Prieur_, de
_Malte_, de _Crussol_, ont t ouvertes en 1781, d'aprs les plans de
Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand
prieur de Malte, dont le titulaire tait alors le duc d'Angoulme, et
l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Mnilmontant et les rues
qui y aboutissent, aujourd'hui peuples d'ouvriers et renfermant de
grandes fabriques, ont t hrisses de barricades pendant
l'insurrection de juin 1848.

La principale communication de la rue de Mnilmontant avec le faubourg
Saint-Antoine s'effectue par la rue _Popincourt_, qui doit son origine
 une maison btie par Jean de Popincourt, prsident du Parlement sous
Charles VI. Dans cette maison tait, au XVIe sicle, un temple
protestant, qui fut dvast par le conntable de Montmorency, lequel
en reut le nom de capitaine Brle-Bancs. C'est de la terrasse du
chteau de Popincourt que Mazarin fit voir  Louis XIV la bataille du
faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette proprit devint en 1636
un couvent d'_Annonciades_, qui fut supprim en 1782. L'glise existe
encore au coin de la rue _Saint-Ambroise_, qui en a pris son nom:
c'est une succursale du huitime arrondissement.

Dans la rue Popincourt dbouche la rue des _Amandiers_, o se trouve
l'abattoir Mnilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme
_Parmentier_, parce qu'elle a t ouverte sur l'emplacement de la
maison o est mort, en 1813, cet illustre agronome.

La rue de Mnilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et
lui-mme est ainsi appel de sa situation sur le versant mridional du
plateau de Belleville. Ce village, ou plutt cette ville, a t, en
1814, l'un des thtres de la bataille de Paris.




CHAPITRE III.                                                      (p.114)

LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE.



 Ier.

La rue du Temple et le Temple.


La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers
commence  la place de Grve par une srie de rues qui portaient
encore, il y a quelques annes, les noms des _Coquilles_,
_Barre-du-Bec_, _Sainte-Avoye_, noms absorbs aujourd'hui dans celui
du _Temple_. Elle n'tait pas probablement comprise dans l'enceinte de
Louis VI et s'est arrte d'abord prs de la rue de Braque, o tait
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite  la bastille du
Temple, prs de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, o tait une
porte de l'enceinte de Charles VI, dmolie en 1684.

La rue des Coquilles se nommait autrefois _Gentien_, d'une famille
clbre qui a donn  la ville un prvt des marchands et le savant
auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une
maison dont toutes les fentres taient ornes de coquilles sculptes.
Cette maison, dtruite rcemment, tait situe au coin de la rue de la
Tixeranderie et formait, en 1519, l'htel du prsident Louvet.

La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abb du Bec, qui avait,
dit-on, son tribunal ou sa _barre_ de justice dans cette rue, au n
19.

La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fond en 1228, en
l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occup, en 1623, par
des Ursulines. Ce couvent (n 47), aujourd'hui dtruit, a servi de
temple isralite sous l'Empire. Dans cette rue taient:

1 L'htel de Mesmes, bti par le conntable de Montmorency, et o il
vint mourir en 1567, aprs la bataille de Saint-Denis. Henri II y
sjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc           (p.115)
d'pernon. Plus tard, il devint l'htel de la famille de Mesmes, de
ces grands diplomates qui ont donn  la France l'Alsace et la
Franche-Comt, qui ont sign les traits de Westphalie et de Nimgue.
Sous l'empire, on y tablit l'administration des droits runis, et,
sous le gouvernement de Juillet, on l'a dtruit pour ouvrir la rue
Rambuteau.

2 Les htels de St-Aignan, Caumartin, la Trmoille, etc. Ces grandes
demeures de l'aristocratie du XVIIe sicle sont aujourd'hui encombres
de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de
sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des
Coquilles sont les succursales du commerce d'picerie, dont les rues
de la Verrerie et des Lombards sont la mtropole.

La rue du Temple, proprement dite, tait jadis un vaste marais ou
culture situ hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe
sicle, les moines-chevaliers du Temple, dfenseurs du saint spulcre,
y btirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La
grosse tour fut construite en 1212, par le frre Hubert; et quand
l'enclos eut t entour de murailles et garni de tourelles, quand il
commena  se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut
appel la ville _neuve du Temple_ et devint une forteresse imprenable.
Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y dposer ses
revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y
enfermrent leur trsor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la
fureur populaire. Les richesses qui y furent amasses par les
Templiers taient rputes les plus grandes du monde, et elles n'ont
pas t une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307,
Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses
archers, mit la main sur le grand matre, Jacques de Molay, et
s'empara du trsor de l'ordre. Le mme jour et  la mme heure, tous
les Templiers furent arrts par tout le royaume. Alors commena   (p.116)
ce procs mystrieux, qui est rest pour la postrit un problme
insoluble, et aprs lequel prirent sur l'chafaud ou dans les prisons
les derniers dfenseurs du saint spulcre. Les biens de l'ordre furent
donns aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem, qui se
transformrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint
la maison provinciale du grand prieur de France, et la grosse tour
renferma successivement le trsor, l'arsenal et les archives de
l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet difice, si ce n'est
dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, o l'on s'en
disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de
Souvr fit dtruire les tours et les murailles crneles de l'enclos,
restaurer l'glise, embellir les jardins, qui furent rendus publics;
enfin il fit btir, en avant du vieux manoir, un vaste htel, qui a
t rcemment dtruit. Ce fut le thtre des plaisirs de son
successeur, Philippe de Vendme, dont les soupers donnrent au Temple
une clbrit nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des
convives. L brillait le galant abb de Chaulieu, qui mourut en
chrtien fervent dans ce palais o il avait vcu en nonchalant
picurien. L, le jeune Voltaire vint complter les leons qu'il avait
commenc de recevoir dans la socit de Ninon de Lenclos. Le grand
prieur, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince
de Conti, qui, en 1765, y donna asile  Jean-Jacques Rousseau, les
lettres de cachet ne pouvant pntrer dans cette enceinte privilgie.
Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulme qui est mort, il y a
quelques annes, dans l'exil; et son pre (Charles X) y vint
quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendme. Les fleurs de
ces ftes taient  peine fanes, les chos de ce voluptueux sjour
murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants
obscnes, quand Louis XVI et sa famille furent amens au Temple pour y
expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'htel du grand prieur    (p.117)
qu'ils furent enferms, mais dans le donjon du frre Hubert, vaste
tour quadrangulaire, flanque  ses angles de quatre tourelles, et
qui, leve de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa
masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies
de murs, trs-levs; on n'y montait que par un escalier ferm 
chaque tage de portes de fer[35]. Aprs l'horrible drame qui se passa
dans ses murs, aprs que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de
misre et d'abrutissement, aprs que sa fille, seul reste de la
famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres htes:
d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour
tre fusills; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transfra
de l dans les cages ambulantes qui les conduisirent  Sinamary; les
conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois,
Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et dlivr deux ans
aprs par le dvouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta
pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les
frres Polignac, etc.; il y fut trouv mort dans son lit. Le capitaine
anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement imprial fit
disparatre cet difice, qui rappelait tant de sinistres vnements.
Bonaparte,  peine consul, l'avait visit et avait dit: Il y a trop
de souvenirs dans cette prison-l, je la ferai abattre. En 1810,
l'htel du grand prieur tait devenu une caserne de gendarmerie; on
commenait  y btir la faade qu'on a rcemment dmolie, et l'on
devait y placer le ministre des cultes; la plupart des autres
btiments du Temple n'existaient plus; on avait dmoli l'glise, qui
tait de construction romane, avec son portail en forme de dme et les
mausoles levs  des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814,  (p.118)
l'htel projet du ministre des cultes devint l'un des quartiers
gnraux des armes allies; il eut le mme sort en 1815, et la
cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il
fut donn par Louis XVIII  une abbesse de la maison de Cond, qui s'y
enferma avec des Bndictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier
sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta  l'htel Souvr
une jolie chapelle, dont l'entre tait rue du Temple. Aprs la
rvolution de 1848, les Bndictines abandonnrent le palais du
Temple, qui resta pendant plusieurs annes sans destination; il vient
d'tre dtruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.

         [Note 35: On peut se figurer l'emplacement de la tour du
         Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du
         Forez: la tour tait exactement  l'intersection de ces deux
         prolongements.]

A ct du Temple tait un vaste enclos qui s'tendait jusqu'aux
remparts de la ville et qui, de temps immmorial, servait d'asile aux
criminels, aux dbiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui
travaillaient sans matrise. Grce  ce privilge, l'enclos se couvrit
de maisons, qui loues  des prix trs-levs, procuraient un revenu
considrable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute
et basse justice. Celles qui avoisinaient l'glise formaient une suite
de baraques qu'on appelait les _charniers_ du Temple et qui servaient
de march. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au
levant de l'glise et de la grosse tour, un btiment d'architecture
bizarre: c'est la _Rotonde du Temple_, leve sur les dessins de
Prard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique,
dont le rez-de-chausse figure une galerie couverte perce de
quarante-quatre arcades. Cette maison est habite par des ouvriers et
des petits marchands; elle a appartenu  Santerre, qui y est mort en
1808. L'enclos du Temple devint en 1790 proprit nationale; lorsque
l'glise, la tour, les charniers eurent t dtruits, on construisit,
sur leur emplacement, en 1809, un vaste march, form de quatre grands
hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts  tout vent, o
campent plus de six mille marchands et o viennent s'taler tous   (p.119)
les dbris des vanits et des misres de Paris: c'est la halle aux
vieilleries et le march trs-abondant et trs-utile o le peuple
monte  bas prix sa toilette et son mnage. Plusieurs rues furent
alors ouvertes et qui portent des noms de l'expdition d'gypte:
Perre, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui
tait situe en face de la rue des Fontaines, n'a t dtruite qu'en
1818.

La rue du Temple renfermait jadis plusieurs tablissements religieux:
1 le _couvent des Filles Sainte-lisabeth_, fond en 1614 par Marie
de Mdicis et dont l'glise fut construite en 1630. Ces religieuses
appartenaient au tiers ordre de Saint-Franois et se vouaient 
l'ducation des jeunes filles. Les btiments, qui, depuis la
rvolution, avaient t convertis en magasins de farine, sont occups
aujourd'hui par des coles municipales. L'glise a t rendue au culte
en 1809. 2 Le _couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth_,
fond par le chancelier Sguier en 1630, et dont l'glise belle et
vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune
trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues
Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.

Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux,
des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais
a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupe de rues
droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, o jadis
demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par
l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de
Vendme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est,
comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et troites,
couverte de hautes et laides maisons, entirement peuples d'ouvriers;
ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phlipeaux, Transnonain,
etc. La population de ce quartier peut tre regarde comme le type (p.120)
de la population ouvrire de Paris; elle a tous ses dfauts et ses
qualits: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue,
amie du plaisir; ardente, gnreuse, brave, claire, mais mobile,
prsomptueuse, facile  garer, prompte  se faire des idoles, plus
prompte  les dtruire; pauvre, dsintresse, passionne pour la
gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au
dsordre, hostile  l'autorit. En 1792, la section des Gravilliers
comptait parmi les plus rvolutionnaires; la rue Transnonain et les
rues voisines furent le principal thtre de l'insurrection de 1834;
dans la rvolution de fvrier, dans les journes de juin 1848, les
rues du quartier du Temple ont t hrisses de barricades et
ensanglantes par des combats.

Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des
bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font 
l'tranger l'honneur de Paris et de la France.

Parmi les rues qui dbouchent ou qui dbouchaient dans la rue du
Temple, nous remarquons:

1 Rue de la _Tixeranderie_, l'une des plus anciennes rues de Paris,
qui avait pris ce nom dans le XIIIe sicle des tisserands qui y
demeuraient. C'tait une des plus importantes et des mieux peuples du
vieux Paris. Elle a t rcemment dtruite, et son sol est occup par
la rue de Rivoli et la place de l'Htel-de-Ville; avec elle ont
disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garons, qui y
aboutissaient, ainsi que les htels clbres qu'elle renfermait et
dont voici les principaux: 1 htel de Sicile, entre les rues des
Coquilles et du Coq, habit, au XIVe sicle, par les rois de Naples de
la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet htel en 1682,
on y a trouv plusieurs tombeaux romains.--2 Htel de la reine
Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habit par Blanche
de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques    (p.121)
dbris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3 Htel
Saint-Faron, appartenant aux abbs de Saint-Faron de Meaux.--4 Au
coin de la rue du Coq tait le modeste appartement habit par Scarron,
ce crateur de la littrature facile, si clbre de son temps,
aujourd'hui presque oubli; c'est l qu'il pousa, en 1652, Mlle
d'Aubign; c'est l que les deux poux, malgr leur pauvret,
recevaient toutes les illustrations du XVIIe sicle, Turenne, madame
de Svign, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le marchal
d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est l que s'taient rassembls les
plus ardents frondeurs et que s'taient faits les plus piquants
libelles contre Mazarin; c'est l que le spirituel Cul-de-jatte
mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir  ct de Louis XIV,
presque sur le trne de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut
oblige de quitter ce chtif appartement pour se retirer dans un
couvent de la rue Saint-Jacques.

La rue de la Tixeranderie a jou un grand rle dans la bataille de
juin 1848; c'est  l'entre de cette rue, du ct de l'Htel-de-Ville,
que le gnral Duvivier reut une blessure mortelle.

2 Rue de la _Verrerie_.--Elle date du XIIe sicle et tire son nom des
verriers qui y taient tablis, suivant les habitudes du moyen ge,
les mtiers de cette poque ayant tendance  se runir dans les mmes
lieux,  s'associer par des intrts communs,  contracter, sous le
patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternit. Dans cette
rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit tre
l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes 
jouer: Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy
Charles VI. Au coin de la rue de la Poterie tait l'htel d'Argent,
o les comdiens italiens s'tablirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de
la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerantes    (p.122)
de Paris, renferme principalement les ngociants en piceries, ou,
comme l'on dit aujourd'hui, en _denres coloniales_.

3 Rue _Rambuteau_.--Cette grande et belle voie publique a t ouverte
rcemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg
Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis,
traverse l'ancien htel de Mesmes, absorbe la rue des Mntriers,
occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la
Chanverrie et arrive  la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises
aux dpens de tout ce rseau inextricable de sales maisons qui se
pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant  droite et 
gauche un morceau  chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du
soleil  trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont empars
de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez lgamment
construites: l'une d'elles (n 49) a sur sa faade un buste de Jacques
Coeur, lev par les soins de la ville, avec cette inscription: A
JACQUES COEUR PRUDENCE, PROBIT, DSINTRESSEMENT. On croit que ce
financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de
l'Homme-Arm, les autres rue Beaubourg.

4 Rue de _Braque_.--Il y avait l une porte de Paris, prs de
laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle
et un hospice en 1348. Marie de Mdicis, en 1613, y transfra les
religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois voeux
ordinaires de religion joignaient celui de sacrifier leurs biens,
leur libert et leur vie pour le rachat des captifs. Ce couvent et
son glise furent rebtis au XVIIIe sicle, au coin de la rue du
Chaume: ils sont aujourd'hui  demi-dtruits. La grande salle du
couvent a servi de thtre pendant la rvolution.

5 Rue des _Vieilles-Audriettes_.--Elle tire son nom d'un couvent de
religieuses hospitalires dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin
de la rue du Temple tait une chelle patibulaire de cinquante     (p.123)
pieds de haut, leve par le grand prieur du Temple pour les criminels
de sa juridiction: ses dbris ont subsist jusqu'en 1789.

6 Rue _Chapon_.--Dans cette rue tait un couvent de Carmlites, fond
en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon,
Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant t dtruit en 1790,
plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une
des maisons de la rue Transnonain[36], un amateur de thtre, nomm
Doyen, fit construire une salle de spectacle, o la plupart des
acteurs clbres du XIVe sicle ont dbut. A la mort de Doyen, cette
salle fut dmolie, et  sa place on btit une maison qui devint
horriblement clbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de
ses habitants.

         [Note 36: On a fait rcemment disparatre le vieux nom de
         cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la
         continuation de la rue Beaubourg.]

7 Rue _Portefoin_ ou Portefin, ainsi appele d'un bourgeois qui
l'habitait au XIVe sicle. A l'extrmit de cette rue se trouvaient
l'glise et l'hospice des _Enfants-Rouges_, fond par Franois Ier et
sa soeur Marguerite de Valois, pour les pauvres petits enfants
orphelins qui ont t et seront d'ores en avant trouvs dans
l'Htel-Dieu. On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard
Enfants-Rouges,  cause de la couleur de leurs vtements. Cet hospice
fut supprim en 1772 et runi au grand hospice des Enfants-Trouvs. On
donna les btiments aux Pres de la Doctrine chrtienne, qui les
occuprent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur
emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le
constituant Duport ont demeur rue des Enfants-Rouges. Au coin de la
rue d'Anjou tait l'htel du marchal de Tallard, qui existe encore.

8 Rue des _Fontaines_.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois
le couvent des _Madelonnettes_. Ce couvent fut fond en 1620, pour (p.124)
les filles dbauches, par un bourgeois Robert de Montry, et par une
grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions:
celle des filles dbauches qu'on y renfermait de gr ou de force;
celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui
gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une
prison politique pour les suspects, et qui eut le privilge de ne
fournir aucun de ses htes pour l'chafaud. C'est l que furent
renferms l'abb Barthlmy, le pote Champfort, le ministre Fleurieu,
le gnral Lanoue, les acteurs du Thtre-Franais, etc. En 1795, on
en fit ce qu'elle est encore, une maison de dtention pour les femmes
condamnes. L'glise, qui datait de 1680, a t dtruite.

9 Rue _Meslay_.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et,  son
extrmit, prs de la rue Saint-Martin, tait une butte o il y avait
trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'htel du
commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens,
ayant brl devant cet htel l'effigie du ministre Brienne, fut
assaillie par les soldats et en partie massacre.

10 Rue de _Vendme_, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de
Malte, lorsque Philippe de Vendme en tait grand prieur. Dans cette
rue tait l'htel du gnral Friant, l'un des volontaires parisiens de
1792; c'est aujourd'hui la _mairie du sixime arrondissement_.



 III.

Le boulevard et le faubourg du Temple.


Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la
foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y
entasse tous les soirs devant ses thtres, ses cafs, ses cabarets,
ses fruitires en plein vent. Cependant, quelque frquent, quelque
anim que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement  (p.125)
gai, navement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un ct,
outre les thtres de la Gat, de l'Ambigu-Comique, des Funambules,
Saqui, le caf-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les
farces joues sur des trteaux par Bobche et Galimafr, les figures
de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phnomnes
vivants; et d'un autre ct, le Jardin Turc, le Jardin des Princes,
les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chris des
bourgeois du quartier. La civilisation, en rpandant jusque dans les
classes ouvrires les gots purils d'un luxe mensonger, a t aux
quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier,
pour leur donner un faux air de distinction, une triste rgularit et
les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent
le vice et la misre.

On y trouve: 1 Le _Thtre-Lyrique_, fond en 1847 sur l'emplacement
d'un bel htel qui avait t bti et habit par le malheureux
Foulon.--2 Le _Cirque-Olympique_, fond par les frres Franconi en
1780 dans le faubourg du Temple, transfr en 1802 dans le jardin des
Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du
Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3 Le thtre des _Folies
Dramatiques_, fond en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4
Le thtre de la _Gat_, fond en 1770 par Nicolet, sous le nom de
Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna
la vogue; quant au public qui le frquentait, voici ce qu'en dit
l'Almanach des spectacles de 1791: Ce spectacle est d'un genre tout 
fait tranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une
libert qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y
riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans
que personne y trouvt  redire; chacun y tait aussi libre que dans
sa chambre  coucher. Il prit le nom de thtre de la Gat en 1792,
fut reconstruit en 1808, incendi en 1835, et aujourd'hui continue (p.126)
 attirer la foule.--5 Le thtre des _Dlassements-Comiques_, fond
en 1774 sous le nom de thtre des Associs, et qui devint en 1815 le
thtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue
des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le thtre des
lves, fond en 1778, brl en 1798, reconstruit sous le nom de
Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui dtruit.

Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui
portait alors le n 50 est affreusement clbre: c'est de l que, le
28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.

Le faubourg du _Temple_ a t ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce
n'tait encore qu'un chemin  travers champs au XVIe sicle. On
commena  y btir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets
taient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nomm _Courtille_
(jardin), obtint une grande clbrit: c'est l que fut arrt
Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie,
et son nom a t transport  la grande rue de Belleville, dont nous
allons parler. Plus loin tait le cabaret de Ramponeau, qui eut, en
1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames
allaient le visiter. En face de la Courtille tait le jardin des
Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premires annes de
la restauration: il est aujourd'hui dtruit, comme tous ces grands
jardins de ftes publiques tant aims de nos pres, et avec tant de
raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de mme
nom, peupl d'ouvriers, mais appartenant  des industries moins
heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins claires. Il a t l'un
des thtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue,
surtout aux abords du canal Saint-Martin, tait hrisse de
barricades.

De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple,     (p.127)
nous ne remarquerons que la rue _Bichat_, qui mne  l'hpital
_Saint-Louis_. Cet hpital fond par Henri IV en 1607, pour les
maladies contagieuses, tait, avant 1789, le plus beau de Paris:
nanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6  700
malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.

A la barrire du faubourg du Temple commence une longue et montueuse
rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune
trs-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue
s'appelle, dans sa partie infrieure, la _Courtille_. C'est l que le
peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes,
hideuses, o le vin frelat n'est pas mme gay par l'ombre d'une
charmille, o la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et
n'a pour horizon que des murs peints et enfums, o les regards ne
peuvent s'arrter que sur des rues ftides et boueuses, de laides
maisons meubles de milliers de tables, une foule souvent immonde et
brutale, quelquefois criminelle; c'est l le thtre des plus
honteuses orgies du carnaval; c'est l que, dans ces jours de joie
bestiale se donne un spectacle  faire douter de notre civilisation,
de l'avenir de notre pays, de la dignit humaine.  les frais
ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties
de la vieille Courtille, qu'tes-vous devenus!




CHAPITRE IV.

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN.



 Ier.

La rue Saint-Martin.


Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus
importantes de Paris, doit son nom et son origine  l'abbaye
Saint-Martin-des-Champs, qui y tait situe. Elle a eu quatre      (p.128)
portes: la premire, de l'enceinte de Louis VI, prs de l'glise
Saint-Merry; la deuxime, de l'enceinte de Philippe-Auguste, prs de
la rue Grenier Saint-Lazare; la troisime, de l'enceinte de Charles
VI, prs de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrime, de l'enceinte de
Louis XIII, prs du boulevard; celle-ci tant trs-forte, flanque de
six tours rondes, avec un large foss et un pont-levis. La partie de
cette rue voisine de la Seine, a t rcemment dtruite et
reconstruite jusqu' l'endroit o elle se trouve coupe par la
nouvelle rue de Rivoli. Cette partie tait auparavant troite, sale,
obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui
ont disparu.

Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve dposait dans
ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des
rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que dmontrent les
vers suivants du moine Ren Mac, o il est question de l'entre de
l'empereur Charles IV  Paris:

  L'empereur vint par la Coutellerie
  Au carrefour nomm la Vannerie,
  O fut jadis la planche de Mibray;
  Tel nom portoit pour la vague et le bray,
  Gett de Seyne en une creuse tranche,
  Entre le pont que l'on passoit  planche,
  Et on l'ostoit pour estre en seuret.

Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe sicle, et elle tait
principalement frquente  cause des moulins qui se trouvaient prs
de l sur la rivire. On commena  l'exhausser et  l'assainir quand
le pont Notre-Dame fut construit, c'est--dire au commencement du XVe
sicle.

L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on
pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui
se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas
cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-tre le nom de quelque famille
bourgeoise. Prs de l'Archet-Saint-Merry, l'abb Suger avait une   (p.129)
maison qui lui avait cot mille livres.

Dans cette rue tait l'glise _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la
fondation remonte au XIe sicle et qui tirait son surnom de la grande
boucherie de la ville, situe prs du Chtelet. Elle avait t rebtie
en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait situe dans le quartier le
plus commerant de Paris, elle tait le sige des confrries des
bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers,
et l'on pouvait dire que c'tait l'glise la plus _bourgeoise_ de
Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant t fondes par
des bourgeois, et ses murs tant couverts d'inscriptions, d'pitaphes,
de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des
touchantes, surtout celles qui avaient t faites par des femmes:
L'une tablissait une cole et catchisme pour les orphelins; l'autre
fondait des messes pour les pauvres mes des supplicis; une
troisime donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc.
Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux
qui y avaient leur spulture dans de belles chapelles et dont les noms
mritent une place distingue dans l'histoire de Paris: ce sont les
bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier tait un
marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et
Planche-Mibray,  l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de
commerce ou de banque avec la moiti de l'Europe, et il se rendit
utile  l'tat et  la capitale principalement en deux circonstances.
Charles VI, raconte Juvnal des Ursins, ayant assembl ses gens
contre les Anglois, qui toient en Flandre, difficult y eut grande
comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mand Colin
Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener  l'ost pour
cent mille hommes pendant quatre mois. En 1388, pour ce que, dit le
mme historien, on avoit vivres  Paris  grande difficult, Colin
Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et     (p.130)
faisoit venir vivre largement. La municipalit parisienne a oubli ce
digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et
rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins
tait autrefois connu par sa chapelle armorie et peincte. Nicolas
Flamel, qui avait fait btir le petit portail de Saint-Jacques, sur
lequel tait son imaige en pierre avec celle de sa femme, a t plus
heureux: nous en parlerons tout  l'heure. Dans cette glise taient
encore enterrs Jean Bureau, matre de l'artillerie sous Charles VII,
mort en 1463, grand citoyen qui a contribu activement  l'expulsion
des Anglais et dont la renomme n'est pas assez populaire; l'illustre
Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau tait, dans le XVIIe sicle,
au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de plerinage de la part des
mdecins.

L'glise Saint-Jacques a t dmolie en 1792, et sur son emplacement
on ouvrit un march qui est aujourd'hui dtruit; il en reste une tour
trs-lgante, qui date de 1508, et qui, leve de 52 mtres, domine
une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'tre richement
restaure et entoure d'un joli jardin. Elle est surmonte de la
statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornes de
statues de saints; enfin sous la vote est une statue de Pascal. La
tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue
de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.

La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence  la rue
des Lombards, a jou dans les temps anciens un grand rle: dans sa
partie infrieure, elle tait habite par les mtiers les plus sales
et les plus turbulents, dont les noms sont rests aux rues voisines;
dans sa partie suprieure, elle renfermait trois glises et le grand
prieur de Saint-Martin, qui tait une vraie forteresse; elle a donc
d prendre part  tous les vnements de l'histoire de Paris, et l'on
trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons,  (p.131)
dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journes
rvolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance
politique n'a pas t moindre: elle a t le thtre principal de
l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubue et du
Clotre-Saint-Merry qu'tait la place d'armes des rpublicains. Elle a
figur encore dans l'meute du 12 mai 1839, dans les journes de
fvrier, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est l qu'a eu lieu
l'chauffoure du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme
et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect tonne et
effraye le paisible provincial, par sa population varie, nombreuse,
affaire, ses maisons encombres de fabricants, ses boutiques pleines
de monde et de marchandises, son pav incessamment sillonn
d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute
cette cohue, d'o l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est
dou de la facilit de locomotion que possdent si bien ces natifs de
la moderne Athnes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon
Dieu_.

Les difices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:

1 L'glise _Saint-Merry_.--On prsume que, sur l'emplacement de cette
glise, deux saints solitaires, Mdric et Frodulphe (saint Merry et
saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe sicle, un ermitage,
auprs duquel ils levrent un oratoire. Vers la fin du IXe sicle,
cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des
capitaines qui dfendirent Paris contre les Normands, et il y eut son
tombeau. A cette chapelle succda, dans le XIIe sicle, une glise qui
fut reconstruite en 1530 et acheve seulement en 1612: bien qu'elle
ait t faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractres
des difices du moyen ge, et son portail est rempli de dtails
lgants. A l'poque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau
de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BON MEMORI,
ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESI.

L'glise Saint-Merry tait _collgiale_, c'est--dire qu'elle      (p.132)
avait un chapitre de chanoines, lequel dpendait de Notre-Dame. Elle
est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par
Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe sicle, etc. On y a enterr:
Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, fut excut au
commun patibulaire, pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles,
savant de la cour de Charles V; Chapelain, le bel esprit de son
temps, dit Piganiol, le plus lou, le mieux rent, le plus critiqu;
Arnauld de Pomponne, ministre des affaires trangres sous Louis XIV,
le signataire du trait de Nimgue, l'un des membres de cette grande
famille parisienne des Arnauld, qui a tant honor la religion, la
France et les lettres. Enfin, on y clbre avec beaucoup de pompe la
fte d'une sainte moderne, d'une Parisienne ne prs de cette glise
en 1565 et qui y fut enterre, Barbe Avrillot, femme du ligueur
Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et
batifie en 1792. L'glise Saint-Merry est la paroisse du septime
arrondissement.

2 L'glise _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'tait, au VIIIe sicle, une
chapelle destine aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle
fut reconstruite et agrandie au XIe sicle, et, quoique situe hors de
la ville, devint, au XIIIe, glise paroissiale pour les rues
suivantes, ainsi que le tmoigne le livre des tailles de 1292: Les
rues de Symon franque, de la Plastrire, des Estuves, des Jugleurs,
de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue o l'on cuit les
os. Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernire est du
XVIIe sicle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans
grce, touff par les maisons voisines; son portail date de 1420.
Elle renferme les tombeaux de Guillaume Bud, de Henri et Adrien de
Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de
Scudry, de Pierre Gassendi, de Thophile Viaud, etc. C'est la
paroisse du sixime arrondissement.

3 Le _Conservatoire des arts et mtiers_, autrefois le prieur de (p.133)
_Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'tait une abbaye dont la
fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut
dtruite presque entirement par les Normands. Elle fut rdifie en
1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieur
dpendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifie. Son enclos, qui
avait quatorze arpents, s'tendait de la rue au Maire  la rue du
Vert-Bois, en comprenant le march Saint-Martin et les rues voisines;
il tait entour de murs trs-hauts et trs-pais, crnels, garnis de
grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye  une place
forte. Son aspect tait aussi imposant que pittoresque,  cause de
l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chnes (rue du
Vert-Bois) et une minence garnie de moulins (rue Meslay); au
couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie
qui le sparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages
de Bourg-l'Abb et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au
levant, les champs arross de plusieurs sources, que dominait le
manoir des Templiers. Dans son enceinte privilgie, et o les
ouvriers pouvaient travailler sans matrise, taient trois chapelles,
des granges, des moulins, un four, un hpital, une prison, dont une
tour existe encore prs de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos
pour les combats judiciaires. L'glise est l'une des antiquits les
plus prcieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire
qui date du XIe sicle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgr
sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert
aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le rfectoire,
qui est parfaitement conserv et du style gothique le plus pur, a t
construit par Pierre de Montereau. Les autres btiments sont presque
tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est
trs-belle et date du XVIIIe sicle. C'est  cette poque que les  (p.134)
murailles et les tours furent dtruites, et des maisons bties sur
leur emplacement; que le clos des duels fut chang en un march, qui
forme aujourd'hui une place; que le rseau de petites rues, qui
s'tend de cette place  la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Ds
la fondation du prieur, il s'tait form,  l'ombre de ses murs, un
village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui tait plac sous
la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son
nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin,
et qui avait son tribunal et sa gele  l'endroit o se trouve
aujourd'hui la porte latrale de Saint-Nicolas-des-Champs. La
puissance spirituelle du prieur s'tendait bien au del de ce
quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du mme
ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocse de
Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu
s'levait  45,000 livres: aussi cette dignit tait-elle vivement
recherche, et Richelieu est compt parmi les prieurs de
Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprim en 1790, fut occup en
mars 1792 par un institut d'ducation, que dirigeait Lonard Bourdon,
sous les auspices de la municipalit, et qu'on appelait l'cole des
Jeunes Franais: on apprenait gratuitement aux lves les langues
modernes, les exercices militaires, la fortification et des
mtiers[37]. Cette cole cessa d'exister en 1795, et alors un      (p.135)
dcret de la Convention, rendu sur le rapport de Grgoire, tablit 
sa place un _conservatoire des arts et mtiers_, qui renferme les
modles des machines et outils propres  l'industrie et 
l'agriculture. Cet tablissement, nglig sous l'Empire, a pris une
grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques
annes; on y a attach des cours publics de mathmatiques, de
physique, de chimie, de mcanique appliques aux arts, d'conomie
industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'glise, le
rfectoire et les btiments claustraux; on lui a ajout de vastes
annexes et une entre monumentale prs de l'ancienne prison de
l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau march, qui fut,
pendant les Cent-Jours, transform en atelier d'armes.

         [Note 37: Cette cole se signala par son ardeur
         rvolutionnaire, et elle figura dans toutes les ftes
         jacobines. Le jour de l'apothose de Marat (1er vendmiaire
         an III), on la vit sur le thtre de l'galit
         (Thtre-Franais) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle
         aussi nouveau qu'intressant: Associant  leurs jeux le
         clbre Prville, ils montraient au public quelle avait t
         l'ducation sous l'ancien rgime et ce qu'elle pouvait tre
         sous celui de la libert. La pice qu'ils ont joue ou plutt
         donne, avait trois actes. Le premier est une parodie
         grotesque de l'ducation ancienne. Les deux derniers actes
         ont procur un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le
         public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de
         leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi  leurs jeux
         militaires excuts avec autant de prcision que pourraient
         le faire des hommes longtemps exercs! (_Moniteur_ du 4
         vendmiaire.)]

Le 13 juin 1849, le Conservatoire a t le lieu de refuge du parti de
la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le
gouvernement et l'Assemble lgislative.

Avant la rvolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la
chapelle _Saint-Julien-des-Mntriers_, qui appartenait  la
communaut des matres de musique et de danse de la ville de Paris.
Son origine tait due  deux compagnons mntriers qui l'avaient
fonde vers l'an 1328, avec un hpital destin  hberger les
mntriers, jongleurs et joueurs de vielle qui taient de passage 
Paris. L'architecture de sa faade tait curieuse: on y voyait
sculpts tous les instruments de musique du moyen ge, avec les
statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue
voisine, rue troite et infecte, dite des _Jugleurs_ ou des
_Mntriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, tait, ds le
XIIe sicle, occupe entirement par les artistes et les saltimbanques
de cette poque, qui se consolaient de leurs misres prsentes par la
vue de l'asile rserv  leur vieillesse: elle devint, les arts    (p.136)
ayant toujours assez mal vcu avec la morale, une caverne de libertins
o les cris de la dbauche troublrent souvent les saints de la
chapelle, et o le pouvoir et ses archers firent mainte expdition.
Dans cette rue est n Talma, le 15 janvier 1763.

La rue Saint-Martin, rue occupe de tout temps par des marchands et
des ouvriers, ne renferme aucune maison clbre. Nous citerons
seulement: au n 107, le thtre Molire, construit en 1791, qui
devint en 1793 le thtre des Sans-culottes et qui a t ferm en
1807; il a essay plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus
aujourd'hui qu'une maison particulire; au n 151, l'htel Bud ou de
Vic, bti par le savant Guillaume Bud, prvt des marchands, et o il
mourut en 1540.

Les rues qui dbouchent dans la rue Saint-Martin prsentent toutes 
peu prs le mme caractre: elles sont troites, boueuses, bordes de
hautes maisons, encombres de voitures, peuples presque entirement
de marchands, de fabricants et d'ouvriers.

Nous nommons d'abord la rue des _crivains_ qui a disparu et se trouve
absorbe dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord
Pierre-Olet et prit son autre nom des choppes d'crivains qui, dans
le moyen ge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie.
Dans cette rue,  l'angle de la rue Marivaux tait la maison de
Nicolas Flamel, crivain public, qui se livrait aussi  l'alchimie, et
dont la vie mystrieuse a t le sujet des contes les plus bizarres.
Il parat que cet homme, qui dpensa sa fortune en fondations pieuses
et charitables, tait devenu riche en faisant secrtement la banque
pour les juifs chasss de France en 1394. Nos heureux anctres, qui ne
connaissaient pas comme nous les mystres de la finance et la race des
gens d'affaires, croyaient qu'il n'tait pas possible de passer
licitement de la pauvret  la richesse; ils ne purent donc        (p.137)
expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait
dcouvert la pierre philosophale, et ils le regardrent comme sorcier.
Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trsors,
et l'on y fit des fouilles jusque dans le sicle dernier. On a donn
le nom de _Nicolas Flamel_  la rue de Marivaux. Dans cette rue, au
coin de l'impasse des tuves, est une maison de bains, qui est
probablement l'tablissement le plus ancien de Paris; en effet, ces
_estuves_ existaient ds le XIIIe sicle, et le rle de la taille de
1292 donne  l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_.

2 Rue des _Lombards_.--Elle tire son nom des banquiers italiens qui,
au XIIIe sicle, y taient tablis, ainsi que dans les rues voisines.
Ces banquiers taient trs-riches, et dans le rle de la taille de
1292 ils sont taxs les premiers et  part; l'un d'eux, Gandouffle,
est impos  114 livres 10 sous, ce qui quivaudrait aujourd'hui 
2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait
aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, o se
conservaient les talons des poids et mesures de Paris. Depuis le
milieu du XVIIe sicle jusqu' l'Empire, les confiseurs donnrent  la
rue des Lombards une clbrit  laquelle n'ont pas peu contribu les
potes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses 
_six livres le cent_. Aux confiseurs ont succd les marchands en gros
d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids,
sombres, profonds, nous donnent une ide de ce qu'taient les modestes
boutiques de nos pres.

3 Rue du _Clotre-Saint-Merry_. Dans cette rue tait l'htel du
prsident Baillet, o fut tablie, en 1570, la juridiction des consuls
ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement rest
jusqu'en 1826; il tait compos de cinq membres lus par les six corps
marchands, et, pendant deux sicles, il a rendu, sans code, sans
digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui
ne fut jamais suspecte.

4 Rue des _Vieilles-tuves_. Les maisons de bains ou _estuves_    (p.138)
taient, au moyen ge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris
leur nom. Ce n'tait pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et
aussi puante qu'tait alors Paris. Avant le XVIIe sicle, dit Sauval,
on ne pouvait faire un pas sans en trouver. Les _barbiers estuvistes_
allaient crier dans les rues:

  Seignor, quar vous allez baingner
  Et estuver sans deslayer,
  Li bains sont chaus, c'est sans mentir.

Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un
genre particulier et qui taient tout  la fois des htels garnis, des
restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les
_baigneurs_ (ainsi appelait-on les matres de ces tablissements, qui
avaient privilge du roi) taient des hommes experts dans tous les
secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs,
entremetteurs de dbauches, agents d'intrigues, confidents de tous les
gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer
quelques jours chez le baigneur pour raison de sant, au retour d'une
campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparatre un instant du
monde, pour chapper  la curiosit de ses amis ou  la poursuite de
ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour dguises
et masques ou des bourgeoises sduites et achetes; on y allait pour
faire des parties de vin, de jeu et de dbauche[38]. Louis XIV
lui-mme, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur
Lavienne, qui devint son valet de chambre.

         [Note 38: Voir les lettres de Mme de Svign, a. 1655.]

Les tuves de la rue Saint-Martin taient au coin de la rue Beaubourg
et avaient pour enseigne le Lion d'argent.

5 Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe sicle, et s'appelait encore,
en 1770, de son vrai nom aux _Oes_ ou aux _Oies_,  cause des
nombreux rtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue dbouche la   (p.139)
rue _Salle-au-Comte_ qui disparat aujourd'hui et se trouve absorbe
dans le boulevard de Sbastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la
rue Salle-au-Comte tait, avant la rvolution, une statue de la
Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque anne,
le 3 juillet, se brlait un colosse d'osier habill en soldat suisse,
au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette crmonie devait son
origine  un sacrilge commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre,
qui, ayant donn un coup d'pe  la statue, en fit jaillir du sang.
Les dtails de cette histoire taient exposs dans une chapelle de
l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en taient pas pour cela plus
authentiques, et la critique si sagace des rudits du XVIIe sicle en
avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge
fut dtruite et remplace pendant quelque temps par le buste de Marat.
Dans cette rue Salle-au-Comte tait une fontaine qui portait le nom du
chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait
l'htel voisin de cette fontaine et qui avait t bti par le comte de
Dammartin vers la fin du XIIIe sicle: c'est l qu'il fut arrt par
les Bourguignons en 1418, conduit  la Conciergerie et massacr
quelques jours aprs. Sauval raconte qu'un procureur au Chtelet, qui
avait achet en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait log trop 
l'troit.

Dans la rue aux Ours dbouche, paralllement aux rues Saint-Martin et
Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un
de ses habitants. C'est, dit Lemontey, un dfil obscur de quatre
cent cinquante pas de long sur cinq de large, bord par
quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil
n'claire jamais que les tages les plus levs. Cette rue est
trs-ancienne: au XIIIe sicle, elle tait peuple de merciers et
d'orfvres, frquente par les dames et mme servant de promenade  la
mode. Les merciers,  cette poque, vendaient tous les objets de   (p.140)
luxe et de parure pour les femmes. C'tait une corporation
trs-importante, trs-nombreuse, et plus riche toute seule, dit
Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait
trs-difficile d'numrer tout ce qui faisait alors partie de la
boutique d'un mercier, chapeaux, toffes de soie, hermines, tissus de
lin, broderies, joyaux, aumnires, parfums; etc. Les plus riches
merciers de la rue Quincampoix taient les d'Espernon, dont un est
tax dans la taille de 1313  90 livres. Dans le XVIe sicle, la vogue
marchande de cette rue tait passe, et elle avait quelques htels de
grands seigneurs. De ce nombre tait l'htel de Beaufort, dont un
passage a conserv le nom, o demeura le roi des halles, le hros de
la populace de Paris  l'poque de la Fronde: Il disoit tout haut,
raconte Gui Patin, que si on le perscutoit  la cour, il viendroit se
loger au milieu des halles, o plus de vingt mille hommes le
garderoient[39]. Vers la fin du rgne de Louis XIV, cette rue devint
le sjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui
tripotaient des gains illicites sur les billets de l'tat ou sur les
emprunts du grand roi. A l'poque du systme de Law, elle fut le
centre de l'agiotage dont la fivre agita toute la France, et alors
elle se trouva encombre de joueurs depuis les caves jusqu'aux
greniers: on s'y pressait, on s'y crasait, on y achetait la moindre
place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De
l nous sont venus les ventes  terme, la prime, le report et toutes
les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans
cette rue, dans le cabaret de l'pe-de-Bois, au coin de la petite rue
de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui
voler son portefeuille; il fut arrt, condamn et excut sur la
roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien dchue de ses honneurs
du XIIIe et du XVIIe sicles: triste et sale, elle n'est plus habite
que par des commerants et des fabricants. Elle a pour             (p.141)
prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: l
demeurait Chapelain.

         [Note 39: Lettres, t. II, p. 514.]

6 Rue Grentat.--Cette rue date du XIIIe sicle et s'appelait alors
de la Trinit,  cause d'un hpital dont nous parlerons au chapitre
suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un
bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altrant
successivement, Guernetat et Grentat. Cette rue, trs-frquente,
trs-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands
centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie.
C'est l que l'meute du 12 mai 1839 a livr son dernier combat.

Le grand lot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grentat,
Saint-Martin et Saint-Denis, tait coup par une rue parallle  ces
deux dernires et qu'on appelait _Bourg-l'Abb_, rue aujourd'hui
absorbe par le boulevard de Sbastopol. Le Bourg-l'Abb dpendait de
l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe sicle: c'tait un lieu de
plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cit, qui allaient
y visiter une chapelle ddie  saint Georges et cache sous de frais
ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il
devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin
prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abb et continua  tre frquent,
non plus seulement  cause de sa chapelle, mais  cause de ses
habitants, dont les moeurs faciles et les gots ingnus donnrent lieu
 ce proverbe: Gens du Bourg-l'Abb qui ne demandent qu'amour et
simplesse. Tout tait bien chang, et depuis longtemps, dans la rue
Bourg-l'Abb, dont le nom mme vient de disparatre: plus d'ombrages,
de simplesse, de chapelle; c'tait une de ces ruches d'ouvriers o, du
soir au matin,  tous les tages, dans toutes les chambres, dans tous
les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime,
des chants souvent et quelquefois des plaintes.

La rue Bourg-l'Abb a t le principal thtre de l'meute du      (p.142)
12 mai 1839.



 II.

Boulevard et faubourg Saint-Martin.


La rue Saint-Martin est spare de son faubourg par la _porte
Saint-Martin_, arc de triomphe lev  Louis XIV, en 1674, pour la
conqute de la Franche-Comt. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, lve de
Blondel, et l'un des monuments les plus lgants de Paris, malgr
l'aspect un peu dur de sa faade travaille en bossages vermiculs. L
commence le _boulevard Saint-Martin_, qui prsente un spectacle aussi
anim, mais qui est plus commerant que le boulevard du Temple. On y
trouve: 1 La belle _fontaine du Chteau-d'Eau_, construite en 1812, et
prs de laquelle se tient un march aux fleurs. 2 Le thtre de
l'_Ambigu-Comique_, fond par Audinot, en 1767, sur le boulevard du
Temple, et qui devint trs-populaire sous l'Empire par ses mlodrames.
Incendi en 1827, il fut transport au boulevard Saint-Martin, sur
l'emplacement de l'htel Murinais. 3 Le thtre de la
_Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de
soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendie
de l'Opra.

Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appel faubourg
Saint-Laurent,  cause de l'glise qui s'y trouve situe. C'est une
voie trs-large, populeuse, commerante, industrielle, et l'une des
plus belles entres de Paris. Il a pris part  tous les grands
vnements de l'histoire de Paris et n'a t le thtre spcial
d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entre des armes trangres,
le 31 mars 1814. Au n 92 a demeur J.-B. Say; au n 188 est mort
Mhul. On trouve dans cette rue:

1 La _mairie du cinquime arrondissement_, au coin de la rue du
Chteau-d'Eau. C'tait autrefois une caserne de gendarmerie ou de  (p.143)
garde municipale, qui, aprs avoir t le thtre d'un sanglant combat
en 1830, a t de nouveau dvaste en 1848.

2 L'_glise Saint-Laurent_.--C'tait, au VIe sicle, une chapelle
isole au milieu d'une grande fort; au Xe sicle, une abbaye; en
1280, une paroisse. Sa dernire reconstruction date de 1595 et n'a t
termine qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquime
arrondissement. On y trouve la spulture d'une des saintes femmes de
l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris
part  toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul.

3 L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des
Rcollets, fond en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard,
et par Marie de Mdicis. Les btiments furent reconstruits par la
munificence du surintendant Bullion et du chancelier Sguier. Les
Rcollets taient des capucins rforms, ordre modeste, infatigable,
compos gnralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des
prdicateurs aux campagnes, des aumniers aux armes, des
missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui tait
auparavant rue de Svres, fut, en 1802, transfr dans la maison des
Rcollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont rservs  des enfants.

On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du
Saint-Nom-de-Jsus; il avait t fond par un inconnu et par saint
Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus
travailler, taient rduits  la mendicit. Cette maison devint, plus
tard, le chef-lieu de la congrgation des frres de la Doctrine
chrtienne; elle a t dtruite pour ouvrir l'embarcadre du chemin de
fer de Strasbourg.

Parmi les nombreuses rues qui dbouchent dans le faubourg
Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont
qu' demi construites, on remarque:

1 La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et o   (p.144)
l'on trouvait jadis une caserne de gardes franaises, l'htel d'Aligre
et le thtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci tait situ au coin de la
rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall
d't et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le
Thtre-Franais comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes,
et fut ferm en 1807.

2 La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue tait l'entre principale
de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de
terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les
rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis
VI, mais elle n'eut de clbrit qu'en 1661, poque  laquelle les
prtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ o elle se tenait, y
firent construire des rues larges, droites, ornes de marronniers,
bordes de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au
30 septembre, et attirait la foule, alors si facile  amuser. On y
trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafs, des cabarets, des
salles de spectacle. La plus frquente tait le thtre de la Foire,
pour lequel travaillrent Lesage, Piron, Sdaine, Favart. Vers 1775,
la foire Saint-Laurent commena  tre dlaisse pour le boulevard du
Temple, o se porta la vogue populaire; elle fut supprime en 1789, et
son enclos resta abandonn jusque sous la Restauration, o l'on ouvrit
un march sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a
construit l'embarcadre du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus
beaux difices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que
les dispositions de dtail sont lgantes et ingnieuses.

A l'extrmit du faubourg Saint-Martin, au del de la rue de la
Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, o
tait construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe
sicle. C'tait une masse de pierre de cinq  six mtres de        (p.145)
hauteur, formant une plate-forme carre de quatorze mtres de
longueur sur dix de largeur. Sur les cts de cette plate-forme
s'levaient seize gros piliers carrs, hauts de trente-deux pieds,
unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chanes de
fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des supplicis
jusqu' ce qu'ils fussent rduits  l'tat de squelettes. Alors on les
jetait dans un charnier pratiqu au centre de la plate-forme. On
arrivait  cette plate-forme par une longue rampe de pierre ferme
d'une porte, et l'on suspendait ou dtachait les cadavres au moyen de
grandes chelles. Ce monument sinistre, plac sur l'une des dernires
minences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des
coteaux chargs de vignobles ou de moulins, des champs de bl, mais
toute habitation s'en tait loigne, et, jusqu'au milieu du dernier
sicle, on n'y trouvait d'autre tablissement que la voirie. On sait
combien la justice du moyen ge tait atroce, expditive, et tenait
peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort tait
applique  tous les crimes, et que les crimes taient trs-frquents:
il tait donc rare que le gibet de Montfaucon ne ft pas garni de
cadavres. Mais, en sa qualit de lieu privilgi de la haute justice
royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de
pauvres hres, et Montfaucon sembla prdestin aux ministres
oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges
prvaricateurs, etc.

Les condamns les plus fameux qui furent pendus ou exposs aprs leur
supplice  Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de
Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des
finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prvt de Paris, en 1320,
pour avoir fait mourir un pauvre innocent  la place d'un riche
coupable; Grard de la Guette, surintendant des finances sous
Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon,    (p.146)
coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant
des finances, en 1328; Mass de Machy, trsorier du roi, en 1331; Ren
de Sran, matre des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, prsident au
Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine,
conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux tmoins, en 1448;
Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des
Essarts, prvt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis
XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblanay, surintendant
des finances, en 1527; Jean Poncher, trsorier du Languedoc, en 1533;
Gentil, prsident au Parlement, en 1543, etc.

Ajoutons  cette liste funbre de supplicis l'amiral Coligny,
Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthlmy,
dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.

A partir de cette poque, les expositions  Montfaucon devinrent plus
rares; Sauval dit qu' la fin du XVIIe sicle le gibet tombait en
ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: Prsentement la cave est
comble, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brises;
quant aux piliers,  peine en reste-t-il deux ou trois. En 1761,
quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencrent  se
peupler, on dtruisit cet difice hideux, et on le transporta 
l'endroit o est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi
Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet
royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trne, et l'on
se contenta d'enterrer  l'ombre de ses piliers les malheureux
supplicis  la place de Grve. La rvolution fit disparatre ce
dernier reste du rgime fodal.

Le faubourg Saint-Martin aboutit  deux barrires aussi importantes
que frquentes: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou
d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille
ou de Belgique. Entre ces deux routes est situ le bassin o       (p.147)
aboutit le canal de l'Ourcq, et  l'extrmit duquel se trouve, dans
une magnifique position, entre les deux barrires, une vaste et belle
rotonde, qui ressemble  un temple et ne renferme nanmoins que les
bureaux de l'octroi.

Les communes de Pantin et de la Villette ont t l'un des principaux
thtres de la bataille de 1814. La dernire, aussi riche que
populeuse et commerante, est l'un des principaux entrepts
d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prosprit aux canaux de
l'Ourcq et Saint-Martin.

Le canal _Saint-Martin_ commence  la barrire de Pantin, se dirige au
sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple,
la rue de Mnilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la
Seine par la gare de la Bastille; il drive les eaux du canal de
l'Ourcq dans la Seine et amne ainsi dans l'intrieur de Paris toutes
les marchandises du nord de la France. Il a t entrepris en 1803 et
ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mtres, sa largeur de 27, sa
pente de 25, rpartie entre dix cluses. Il est bord d'un ct par le
quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont
couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et
l'on y remarque les vastes btiments de l'_Entrept rel des douanes_.
Toute la partie de Paris traverse par ce canal tait, il y a quarante
ans, occupe presque entirement par des marais et des terrains en
culture; aujourd'hui, elle est sillonne de rues, habite, populeuse,
pleine d'activit. Les bords du canal Saint-Martin et particulirement
l'Entrept ont t ensanglants dans les journes de juin 1848.

Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit
 Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part
un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mtres de hauteur
sur deux mtres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer;
il entre dans Paris prs de la barrire de la Villette, suit le    (p.148)
mur d'enceinte et se dverse dans un vaste rservoir situ prs de la
barrire de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau  toute la partie
septentrionale de Paris par trois principales saignes: une  l'est,
qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg
Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg
Saint-Martin jusqu'au Chteau-d'Eau, au-dessous duquel est un
rservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier
Saint-Denis; enfin, une  l'ouest et partant du rservoir de Monceaux,
envoyant des eaux dans la Chausse-d'Antin, le faubourg Saint-Honor
et les Champs-lyses.




CHAPITRE V[40].

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS.

         [Note 40: Il y aurait lieu d'tablir ici un nouveau chapitre
         pour la voie nouvelle dite _Boulevard de Sbastopol_, qu'on
         ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis
         et paralllement  ces rues. Mais ce boulevard ne sera achev
         que dans quelques annes. Il part de la place du Chtelet,
         coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux
         Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline
         et le boulevard Saint-Denis. Il est entirement construit
         entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit 
         l'embarcadre du chemin de fer de Strasbourg; il doit tre
         continu  travers la Cit, sur la rive gauche de la Seine,
         et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera
         singulirement l'importance des rues Saint-Martin et
         Saint-Denis, dont il ne sera spar que par des plaquettes de
         maisons.]



 Ier.

Rue Saint-Denis.


Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artre
principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue _parisienne_ par
excellence, doit son origine au village o saint Denis fut enterr et
qui attirait un grand concours de fidles. De pieuses lgendes
racontaient que le saint, aprs sa dcollation dans la prison de
Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqu par cette  (p.149)
rue en portant sa tte dans ses mains, jusqu'au lieu o il voulait
tre enterr. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de
maisons: c'tait la _grant-rue, la grand'chausse de monsieur saint
Denys_. Au XIe sicle, la rue Saint-Denis s'arrtait  la rue
d'Avignon, o tait une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle
atteignait la rue Mauconseil, o tait une porte de l'enceinte de
Philippe-Auguste, dite _porte aux Peintres_ (une impasse en a gard le
nom); en 1418, elle allait jusqu' la rue Neuve-Saint-Denis, o tait
une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe sicle, elle atteignait
les remparts ou boulevards, o tait une porte de l'enceinte de
Franois Ier. Cette dernire se composait d'une grande tour carre,
avec tourelles, large foss, pont-levis, et ce fut par l que les
Espagnols vacurent Paris en 1594.

Le commencement de la rue Saint-Denis formait autrefois un
inextricable et dgotant rseau de ruelles hideuses et de baraques
pleines de boue, l'endroit le plus puant du monde entier, dit
Mercier: c'est le noyau de Paris ancien ds qu'il sortit de la Cit.
On y pntrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais
par un passage sombre, troit, fangeux, pratiqu sous la masse du
grand Chtelet. L, derrire cette sinistre forteresse, tait la
_grande boucherie_, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs,
et qui subsista jusqu'en 1789. L taient les ruelles infectes et
baignes du sang des bestiaux, de la _Triperie_, du _Pied-de-Boeuf_,
de la _Pierre-aux-Poissons_, de la _Tuerie_, de la _Place-aux-Veaux_,
dite aussi _Place-aux-Saint-Yon_. L ont rgn, pendant 500 ans,
dix-huit familles qui possdaient presque tout le quartier, dans
lesquelles la succession tait rgle par une sorte de loi salique, et
dont il ne restait plus que deux  la fin du XVIIe sicle, celles des
Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient t celles des
Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles
VI, et dont il reste encore des reprsentants dans la boucherie    (p.150)
de Paris. Malgr les dblaiements oprs depuis la destruction du
Chtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien
aspect: c'tait encore un quartier sale, triste, encombr d'une
population pauvre et laborieuse, o l'humidit, la misre, la maladie
semblaient suinter de tous les pavs et de tous les murs, mais depuis
trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec
les ruelles qui y aboutissaient a t dtruit et forme une large et
belle voie jusqu' la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.

La rue Saint-Denis tait, au moyen ge, la plus belle, la plus longue,
la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands privilges
et d'honneurs fodaux: C'tait par la porte Saint-Denis, raconte
Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entre. Toutes
les rues, sur leur passage, jusqu' Notre-Dame, taient tapisses et
ordinairement couvertes en haut avec des toffes de soie et des draps
_camelots_. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin,
l'hypocras et le lait coulaient de diffrentes fontaines. Les dputs
des six corps de marchands portaient le dais: les corps des mtiers
suivaient, reprsentant en habits de caractre les _sept pchs
mortels_, _les sept vertus_, _la mort_, _le purgatoire_, _l'enfer et
le paradis_, le tout mont superbement. Il y avait de distance en
distance des thtres o des acteurs pantomimes, mls avec des
choeurs de musique, reprsentaient des mystres de l'Ancien Testament:
_le sacrifice d'Abraham_, _le combat de David contre Goliath_, etc.
Froissard dit qu' l'entre d'Isabeau de Bavire, il y avait  la
porte aux Peintres _un ciel nu et toil trs-richement, et Dieu par
figures sant en sa majest, le Pre, le Fils et le Saint-Esprit_; et
dans ce ciel _petits enfants de choeur chantoient moult doucement en
forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litire dcouverte
sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant
en leurs mains une trs-riche couronne garnie de pierres           (p.151)
prcieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en
chantant ces vers_:

  Dame enclose entre fleurs de lys,
  Reine tes-vous de paradis,
  De France et de tout le pays.
  Nous retournons en paradis.

A l'entre de Louis XI, il y avait  la fontaine de Ponceau trois
belles filles faisant personnages de sirnes toutes nues... et
disoient de petits motets et bergerettes; et prs d'elles jouoient
plusieurs instruments qui rendoient de grandes mlodies;  l'hpital
de la Trinit, un thtre reprsentant une Passion  personnages et
Dieu tendu sur la croix et les deux larrons  dextre et 
senestre;  la porte aux Peintres, autres personnages moult
richement habills;  la fontaine des Innocents, une grande chasse;
au Chtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.

Nous ne parlerons pas des autres entres royales: qu'il nous suffise
de dire qu'aucun roi ne manqua,  son avnement, de mener triomphe
dans la rue Saint-Denis: c'tait, en quelque sorte, une crmonie
d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la
capitale, enfin un deuxime sacre.

Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute
l'Europe, reprsentent proverbialement depuis plusieurs sicles la
population et le commerce de Paris; mais ce n'est rellement que du
XVIe sicle que datent les grandes maisons de ngoce qui ont fait sa
renomme. L tait le centre du commerce de la draperie, des soieries,
des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des
boutiques sombres, profondes, troites, sans luxe, sans ornement,
comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier,
boutiques o se btissaient lentement, solidement, de grosses
fortunes; o le fils succdait invariablement au pre pendant quatre
ou cinq gnrations, jusqu' ce que la richesse entasse devnt    (p.152)
telle que le dernier hritier se dcidt  secouer la poussire du
comptoir pour briguer les honneurs de l'chevinage ou acheter une
charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la
Cit et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honor que sont sorties la
plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.

La bourgeoisie de la rue Saint-Denis,  cause de ses richesses et de
son importance commerciale, a naturellement jou un grand rle
politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement
ennemie de toute oppression et facile  embrasser toutes les ides
gnreuses; mais son opposition est plus taquine que persvrante, et,
ds que sa prosprit matrielle en est trouble, elle se met 
dfendre l'autorit avec une ardeur passionne, mme aux dpens de la
libert, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos.
Ainsi,  l'poque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et
nanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au
trne; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre
Mazarin, et nanmoins ce furent ses boutiques qui dcidrent le
rtablissement de l'autorit royale; en 1789, elle se jeta dans la
rvolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes
les journes, dans toutes les ftes; mais son ardeur commena  se
calmer aprs le 10 aot; elle vit la Rpublique avec rpugnance, garda
un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraner par les
royalistes  faire le 13 vendmiaire. Elle applaudit au 18 brumaire;
mais quand les guerres impriales ruinrent son commerce, elle devint
ardemment hostile  Napolon, et celui-ci dissimula  peine son ddain
et sa colre contre ces _boutiquiers_;  son avis, cette partie de la
population tait le type de l'inconstance, de la vanit et de la
_btise_ parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans
cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et  (p.153)
Louis XVIII, qui,  l'imitation de leurs anctres, firent leur entre
par la rue Saint-Denis, y furent reus avec des acclamations dont une
part alla mme aux soldats trangers qui les escortaient. Aucune rue
de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus
compltement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis
avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien
rcompens, car le retour de la paix et la prsence des trangers
amenrent dans ce quartier une prosprit inoue et y furent la cause
de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna
trop de pouvoir au clerg, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir
des lettres et tait mme un peu esprit fort, rentra dans
l'opposition: c'est l que le _Constitutionnel_ trouva ses premiers et
plus sympathiques lecteurs; c'est de l que sortirent les maldictions
les mieux nourries contre les jsuites; c'est l que les bourses se
montrrent inpuisables pour toutes les souscriptions du libralisme,
ditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune
Lallemand; c'est l, enfin, au fond des arrire-boutiques, que furent
chantes avec dlice, les chansons les plus hardies, les plus secrtes
de Branger. Alors la rue Saint-Denis, si chre aux Tuileries, dont
l'opinion tait nagure si soigneusement caresse par les royalistes,
tomba dans le discrdit de la cour. Elle s'en inquita peu: ce fut un
de ses bourgeois qui refusa d'_empoigner_ Manuel; sa garde nationale
cassa les vitres de M. de Villle aprs la revue du 12 avril, et aux
lections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminrent en
l'honneur des dputs libraux que Paris venait de nommer. On sait
comment le ministre fit taire cette joie  coups de fusils: la rue
Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premires, en juillet 1830,
 crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse
arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des
boulevards, elle y fut entirement enveloppe et ne se dgagea     (p.154)
qu'aprs un furieux combat.

Depuis cette poque, depuis les amliorations matrielles qui ont
chang la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de
transformation et perdu en partie son caractre spcial. C'est encore
la rue la plus commerante, la plus tumultueuse, la plus
assourdissante de Paris; d'un bout  l'autre, on ne voit qu'une foule
grouillante, active, affaire, d'innombrables voitures, des magasins
encombrs de marchandises; de tous cts on n'entend que le bruit des
mtiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes:
mais, malgr cela, ce n'est plus la reine de Paris, la rgulatrice de
son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons,
profondes et leves, sont toujours peuples du haut en bas de
fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros
commerce d'toffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont
abandonne: ses boutiques sont maintenant voues  des commerces moins
tendus, plus humbles, except nanmoins pour la passementerie, la
mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle
diminu, et, de 1830 jusqu' nos jours, il ne s'est rien pass dans la
rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris,
encore bien qu'elle ait t profondment remue par les meutes de
1832 et 1834 et par les journes rvolutionnaires de 1848.

Dans une rue jadis aussi sainte, les difices religieux devaient tre
nombreux: en effet, on y trouvait cinq glises, dont il ne reste
qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui dtruits.

1 L'_hpital Sainte-Catherine_.--Il tait situ au coin de la rue des
Lombards et avait t fond vers le XIe sicle pour hberger les
plerins qui se rendaient en foule  l'glise Sainte-Opportune. Les
religieuses de cet hpital se chargrent plus tard de retirer les
pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.  (p.155)
Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvs
morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du
moins, n'taient pas mis en terre par des mains indiffrentes et sans
une larme ou une prire! Cette _morgue_ chrtienne fut, en 1791,
affecte aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restrent jusqu'en 1818,
poque  laquelle ils furent transfrs au sminaire Saint-Firmin[41].
Alors l'hpital fut vendu, dtruit et remplac par des maisons
particulires.

         [Note 41: Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. I]

La chapelle ou l'glise de cet tablissement est clbre dans
l'histoire des thophilanthropes: c'est l que les sectaires du culte
naturel firent, en 1797, leur premire crmonie. Pendant plus d'une
anne, ils y clbrrent deux ftes par dcade, outre les mariages,
baptmes, dcs, etc.[42].

         [Note 42: Voici une lettre de faire part d'un dcs clbr 
         l'hpital Sainte-Catherine:

         "Un de vos frres vient de perdre sa fille.

         "Conformment  la sixime et dernire section des pratiques
         des thophilanthropes, dcrite dans leur Manuel, p. 50, un
         des lecteurs rappellera la dfunte au souvenir des assistants
         dans la fte religieuse et morale qui sera clbre dimanche
         prochain, 7 mai, octodi 18 floral an V,  onze heures
         prcises du matin, rue Denis, 34, prs celle des Lombards.

         "Le pre vous invite  venir avec lui attacher une fleur 
         l'urne de son enfant et prier le Crateur de la recevoir dans
         son sein paternel."]

2 L'_glise Sainte-Opportune_.--Sa fondation remonte  une chapelle
de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait t btie  l'poque o le
christianisme fut introduit dans la Gaule. Si l'on en croit la
tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit
en grande vnration des peuples. Elle tait alors situe  l'entre
d'une grande fort, qui s'tendait en largeur depuis cet ermitage
jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin
jusqu' Chaillot. En 853, Hildebrand, vque de Seez, chass de son
pays par les Normands, se rfugia  Paris et dposa dans cette     (p.156)
chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette
sainte ayant attir une multitude de plerins, et Louis-le-Bgue ayant
fait  Hildebrand donation des terres voisines, on remplaa la
chapelle par une glise entoure d'un vaste clotre et qui reut un
chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et
justice sur tous les prs et marais jusqu' Montmartre. L'glise fut
reconstruite au XIIIe sicle et ne cessa point, jusqu' sa destruction
en 1792, d'tre en grande vnration. Sa principale entre tait rue
de l'Aiguillerie. Un reste du mur du clotre existe encore dans la rue
de la Tabletterie.

3 L'_glise des Saints-Innocents_, situe  l'angle-nord de la rue
aux Fers. Btie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique
chapelle, elle fut reconstruite au XVe sicle, et son architecture
n'avait rien de remarquable: on l'a dmolie en 1785.

Le chevet de cette glise tait dans la rue Saint-Denis, et son entre
se trouvait dans un cimetire qui l'entourait et qui occupait tout
l'emplacement actuel du march des Innocents. Ce cimetire datait
probablement du temps des Romains, et il servait  vingt paroisses.
Comme il tait, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et,  cause du
voisinage des halles, souill et profan par les passants,
Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on
garnit ces murs de galeries couvertes, appeles _charniers_, sous
lesquelles on plaa des spultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait
une choppe d'crivain sous les charniers, y avait fait construire une
chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funraires
de Jean Le Boulanger, premier prsident au Parlement, de l'rudit
Nicolas Lefvre, de l'historien Eudes de Mzeray, etc. Tout ce qui
n'tait pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernire
demeure sous les dalles d'une glise, se faisait enterrer sous les
charniers des Innocents.

Au XIIIe sicle, la mode s'empara de ces galeries sombres,         (p.157)
humides, infectes; des marchands s'y tablirent; les oisifs vinrent
s'y promener, et le sjour de la mort devint un lieu de luxe, de
plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques annes, mais
plusieurs sicles, car, en 1784, les charniers taient encore remplis
de boutiques et d'choppes d'crivains publics et de modistes: Les
crivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le
plus assidment avec les princes et les ministres: on ne voit  la
cour que leurs critures... C'est au milieu des dbris vermoulus de
trente gnrations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au
milieu de l'odeur ftide et cadavreuse qui vient offenser l'odorat,
qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-l dicter
des lettres amoureuses. Le rgent avait, pour ainsi dire, compos son
srail des marchandes de modes et des filles lingres dont les
boutiques environnent et ceignent dans sa forme carre ce cimetire
vaste et hideux. Quant au cimetire lui-mme, il tait devenu un lieu
d'assembles publiques, de prdications et mme de reprsentations
thtrales. Le moyen ge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la
mort et aimait  jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers
avait-il peint la _Danse macabre_, allgorie philosophique, o l'on
voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau personnes de
tous estats, mles et confondues. Cette allgorie y fut mme
plusieurs fois reprsente sur des trteaux par des acteurs qui
attiraient la foule, tant la scne tait approprie au sujet! La mort
mena la danse au cimetire des Innocents pendant plus de six sicles,
et elle y entassa les cadavres de vingt  trente gnrations. Aussi
cette immense ncropole prsentait-elle le spectacle le plus hideux,
un ple-mle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et
d'ordures; on roulait les crnes aux pieds; il y en avait des monceaux
entasss,  travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les
greniers des charniers en taient tellement remplis et combls     (p.158)
qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les
ouvertures. C'tait pour toute la ville un immense foyer d'infection;
c'tait de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des
voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. Paris,
disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir,
car les gunaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des
morts.

Pendant deux sicles, toute la population du quartier des halles
rclama contre ce vaste tombeau, situ dans la partie la plus
populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785
qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on dmolit
l'glise et les charniers; on dtruisit tous les monuments du
cimetire, antiquits prcieuses pour la plupart, telles que les
vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour
Notre-Dame-des-Bois_, le _prchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix
de _Gtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva
les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetire, et l'on
transporta les dbris de 1,200,000 cadavres dans les carrires ou
_catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetire
fut destin  agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des
galeries de bois o se vendent principalement des lgumes et des
fruits.

         [Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.]

A l'angle mridional de la rue aux Fers et adosse  l'glise des
Innocents tait une charmante fontaine qui datait du XIIIe sicle,
mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et dcore par
Jean Goujon. A l'poque de la destruction de l'glise, on transporta
cette fontaine avec ses ornements au milieu du march, en ajoutant
deux faces  celles de Lescot et en imitant avec bonheur les
gracieuses naades et les bas-reliefs de Goujon. Grce  cette
reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la
fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les    (p.159)
plus lgants et les plus prcieux de Paris.

Le march des Innocents a t le thtre d'un violent combat le 28
juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tus et enterrs sur la
place mme; et, pendant dix ans, le lieu de leur spulture fut entour
d'une grille et orn de fleurs. Ces restes ont t exhums en 1840 et
transports sous la colonne de Juillet.

4 L'_glise du Saint-Spulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de
Clermont, fonda une glise-hpital pour les plerins qui allaient au
Saint-Spulcre. L'glise fut btie; l'hpital ne le fut pas, et, la
folie des croisades tant apaise, la dotation du prince ne servit
plus qu' entretenir un chapitre de chanoines. L'glise du
Saint-Spulcre, dont le portail tait remarquable et qui ne fut
termine qu'en 1655, tait dans la dpendance du chapitre de la
cathdrale et l'une des quatre glises qu'on nommait les _filles de
Notre-Dame_. C'tait le chef-lieu de la confrrie des merciers.
Dmolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour
entoure de btiments d'une architecture remarquable, quoique
prtentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_  cause d'une
compagnie hollandaise qui leva ces btiments en 1792.

5 L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'tait d'abord une chapelle dont
l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transforme en une abbaye
d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerait sa juridiction sur
une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en
fouillant ses jardins au XVIe sicle, on trouva des ossements, des
chanes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souverainet
au moyen ge. En 1572, Catherine de Mdicis transfra les religieux de
Saint-Magloire  Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit  leur place un
couvent de filles pnitentes, que Louis XII, tant duc d'Orlans,
avait tabli dans son htel de Bohme. Les statuts primitifs de    (p.160)
ce couvent portaient qu'on n'y pourrait recevoir que les filles
dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visites par des
matrones. Mais, aprs sa translation, on n'y reut plus, dit
Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'poux qu'elles ont
choisi. Ce couvent a t dtruit pendant la rvolution. Son
emplacement est occup par une partie de la rue Rambutau.

6 L'_glise Saint-Leu-Saint-Gilles_ tait, dans l'origine, une
chapelle dpendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une glise
en 1270, fut rebtie en 1320, agrandie en 1611, transforme pendant la
rvolution en magasin de salptre, rendue au culte en 1802. C'est une
des succursales du sixime arrondissement.

7 L'_hpital Saint-Jacques_ fut fond en 1317 par des bourgeois de
Paris qui appartenaient  la confrrie de Saint-Jacques de
Compostelle, pour hberger les plerins et les pauvres passants. Il
contenait quarante lits; soixante  quatre-vingts pauvres pouvaient y
tre logs chaque nuit et recevaient  leur dpart un pain et du vin.
Les chapelains de cet hpital dissipant ses revenus en dbauches,
Louis XIV les supprima, attribua leurs biens  l'ordre de
Saint-Lazare, et, malgr les procs engendrs par cette runion, en
1722, les revenus s'levoient  40,000 livres, toutes les maisons
toient en bon tat, et l'hospitalit y toit exerce avec autant
d'exactitude que les aumnes des fidles pouvoient fournir aux besoins
des pauvres. Cet hpital a t dtruit en 1790, et son emplacement
est occup par plusieurs rues. L'glise, dont une tradition faisait
remonter l'origine jusqu' Charlemagne, occupait le coin de la rue
Mauconseil; elle n'a t dmolie qu'en 1820; un magasin de nouveauts,
bti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen ge
trouves dans les caveaux de l'hpital.

1 L'_hpital de la Trinit_, situ entre les rues Saint-Denis et
Grentat, avait t fond dans le XIIe sicle sous le nom de la    (p.161)
Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destin
principalement  hberger les plerins qui, le soir, trouvaient ferme
la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos tait
trs-vaste et renfermait, outre l'glise et les btiments de
l'hpital, des terrains cultivs. L'glise occupait l'emplacement du
n 266 de la rue Saint-Denis.

Vers la fin du XIVe sicle, des bourgeois de la rue Saint-Denis
s'taient aviss, plutt par esprit de pit que par plaisir, de se
runir pour reprsenter les traits les plus intressants de la vie de
Jsus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes
qui les rigeaient en _confrrie_, sous le titre de matres,
gouverneurs et confrres de la confrrie de la Passion et rsurrection
de Notre-Seigneur, et les autorisaient  faire leurs _jeux_ en public,
les jours de dimanche et de fte. Alors ils lourent la grande salle de
l'hpital de la Trinit, laquelle avait vingt et une toises de long, sur
six de large; et c'est l que furent joues ces pices naves appeles
_mystres_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de
l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des
aptres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les
_sotties, farces et moralits_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la
confrrie se runit  celle de la Passion. La foule accourut  ces
spectacles si nouveaux, qui semblaient le complment des spectacles
augustes des glises: et, pendant un sicle et demi, sauf les
interruptions causes par les guerres civiles, l'hpital de la Trinit
fut le lieu le plus populaire et le plus frquent de Paris.

En 1545, les religieux de la Trinit ayant cess d'exercer
l'hospitalit, le parlement ordonna que les enfants des pauvres
invalides compris sur les rles de l'aumne et unis en loyal mariage,
gs pour le moins de six ans, seroient charitablement reus dans cet
hpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et
mtiers. D'aprs cela, les confrres de la Passion abandonnrent leur
thtre et se transportrent dans la rue Coquillire,  l'htel    (p.162)
de Flandre. L'hpital de la Trinit devint alors une maison
d'orphelins, o taient levs cent garons et trente-six filles,
auxquels on apprenait des mtiers, et qui,  cause de leurs habits,
taient appels les _Enfants-Bleus_. Cet tablissement, qui tait
administr par six bourgeois du quartier et le cur de Saint-Eustache,
acquit en peu de temps de la prosprit. L'enclos de l'hpital tant
devenu par privilge de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y
btirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses
professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hpital de la
Trinit devint une sorte d'cole des arts et mtiers. En effet, il fut
dcid que,  l'gard des compagnons qui auraient montr pendant six
ans leurs mtiers aux enfants-bleus, ou bien  l'gard des enfants
qui, aprs leur apprentissage, auraient consacr six annes 
l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reu
un compagnon et un enfant matres-jurs en franchise et sans frais.
Cette cole pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la
plupart des matres qu'elle a donns ont acquis une sorte de renomme:
on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les
tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit  la tte de la
manufacture royale des tapis de la Savonnerie.

L'hpital de la Trinit fut supprim en 1790, et ses biens furent
attribus  l'administration gnrale des hospices. L'glise, qui
avait t reconstruite en 1598 et 1671, a t dmolie en 1817;
l'enclos fut transform en rues et passages entirement occups par
des fabriques, et il ne reste de ce vnrable berceau du thtre
franais, de cette modeste cole industrielle, que la porte de la rue
Grentat[44].

         [Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu rcemment et
         sont absorbs dans le boulevard de Sbastopol.]

9 L'_glise Saint-Sauveur_ tait, dans l'origine, une chapelle o
l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il  (p.163)
allait  Saint-Denis. Elle devint glise paroissiale au XIIIe sicle
et fut rebtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'htel de Bourgogne y
avaient t enterrs avec Colletet, tant maltrait par Boileau, le
pote Vergier, assassin en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785,
et on commenait  la rebtir quand la rvolution arriva: alors elle
fut dmolie, et sur son emplacement on a tabli des maisons
particulires.

10 _Le couvent des Filles-Dieu_ avait t fond en 1226 par Guillaume
III, vque de Paris, pour retirer des pcheresses qui, pendant toute
leur vie, avaient abus de leur corps et  la fin estoient en
mendicit. Il tait d'abord situ dans la _couture de l'chiquier_,
qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues
voisines, et une impasse de ce boulevard en a conserv le nom. Saint
Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur btit un _hostel_,
et y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par
povert estoient mises en peschi de luxure, et leur donna 400 livres
de rentes pour elles soustenir. En 1360, lorsque les ravages des
Anglais forcrent Paris  se donner une nouvelle enceinte, la
_couture_ des Filles-Dieu se trouva coupe en deux parties par le
foss et le mur, et les religieuses furent forces d'abandonner leur
maison, tout en conservant leur couture. On leur cda alors l'hospice
ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fond en 1216 dans la rue
Saint-Denis, pour hberger les femmes pauvres qui passaient  Paris,
sous la condition qu'elles continueraient  exercer cette oeuvre de
charit. L'enclos de cet hpital tait trs-vaste; il occupait
l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le
mur d'enceinte de Paris.

Les Filles-Dieu, malgr leurs rentes et leur couture, taient forces
de mendier pour les besoins de leur maison:

  Les Filles-Dieu savent bien dire:
  Du pain pour Jhesu nostre sire,

dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles taient d'ailleurs astreintes
 une touchante obligation: au chevet extrieur de leur glise se  (p.164)
trouvait une croix, devant laquelle s'arrtait et se reposait le
condamn qu'on menait  Montfaucon; alors les religieuses venaient en
procession, et en chantant les psaumes de la Pnitence, entourer le
malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe
de vin avec des paroles de charit.

Ce couvent retomba dans le relchement et cessa peu  peu d'exercer
l'hospitalit; en 1495, il fut rform et compris dans l'ordre de
Fontevrault. Alors on rebtit la maison ainsi que l'glise, qui fut
dcore de sculptures de Franois Anguier. Toutes deux ont t
dmolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et
un passage. C'tait l'anne de l'expdition d'gypte: cette rue et ce
passage prirent de l le nom du _Caire_, et l'on dcora l'entre du
dernier de monstrueux attributs gyptiens.

11 La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel
de la rue de Tracy. C'tait une communaut sculire voue 
l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui tait
le chef-lieu d'une congrgation comprenant vingt autres maisons: elle
fut autorise en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais
tre convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait
l'emplacement de l'htel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans
le jardin de cet htel que fut coule en fonte la statue de Louis XIV,
qui dcorait la place des Victoires. Les btiments existent encore,
mais transforms en maisons d'habitation; la chapelle, btie en 1781,
est occupe par un magasin de nouveauts. Dans le voisinage de cette
maison se trouvait l'htel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782,
on a ouvert la rue de Tracy.

Parmi les rues qui aboutissent  la rue Saint-Denis, on remarque:

1 Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes  (p.165)
rues de Paris, car elle conduisait de la Cit  l'glise du mme nom,
 l'poque o Paris tait encore renferm dans son le. Il en est dj
question sous Louis-le-Dbonnaire: ce n'tait alors qu'une ruelle
fangeuse borde de quelques masures et de jardins presque
continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le
_For-l'vgue (Forum Episcopi)_, lieu o, ds le temps de Louis VI,
l'vque faisait rendre la justice, et qui avait une entre sur le
quai de la Mgisserie. Depuis l'dit de 1674, qui dtruisit dans Paris
toutes les justices particulires, le For-l'vque devint une prison
o l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de
coupables, tant particulirement affecte  ceux qui sont arrts
pour dettes. C'tait aussi le lieu de dtention des acteurs qui
avaient fait quelque scandale ou dsobi  l'autorit.

Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfvres_,
o taient une chapelle et un hospice de Saint-loi, fonds au XIVe
sicle par les orfvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce
corps de mtier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfvres formaient
un des six grands corps de mtiers de Paris; l'origine de leur
corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient
d'avoir eu pour confrres saint loi et son apprenti saint Thau. La
chapelle fut rebtie par Philibert Delorme et tait orne de quelques
figures de Germain Pilon. Elle a t dtruite pendant la rvolution;
une partie de la maison d'hospice existe encore au n 4.

2 Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du
_Chevalier-du-Guet_. Cette dernire rue prenait son nom du logis ou
htel des commandants du guet, qui y restrent jusqu'en 1733, poque
o ils allrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble
aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, tait au XVIIe sicle
l'un des beaux quartiers de Paris, celui o demeuraient la riche
bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'tait l, sur la place
du Chevalier-du-Guet, qu'tait la maison de Guy Patin: en belle   (p.166)
vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, matre
des comptes. Il l'avait achete en 1650 moyennant 25,000 livres, et
les charmants dtails qu'il nous a laisss sur cette maison, ses
chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intrieure de
la bourgeoisie claire de cette poque[45].

         [Note 45: Il avait fait son _tude_ d'une premire chambre
         fort grande et fort claire, o ses dix mille volumes
         taient rangs en belle place et bel air. J'ai fait
         mettre, dit-il, sur le manteau de la chemine un beau tableau
         d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux cts
         du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le matre
         et la matresse; au-dessous du crucifix sont les deux
         portraits de feu mon pre et de feu ma mre; aux deux coins
         sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez
         bien le mrite de ces deux hommes divins. Outre les ornements
         qui sont  ma chemine, il y a, au milieu de ma bibliothque,
         une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de
         bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes
         illustres d'un ct et autant de l'autre; si bien que je
         suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle
         clart. (_Lettres_, t. II, p. 584.)]

3 Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entre de cette rue tait une petite
place, qui fut forme en 1569 par la destruction de la maison d'un
bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgr les dits
royaux, ouvert un prche, fut pendu, ainsi que ses deux frres; on
rasa sa maison, et une pyramide fut leve  sa place. Cette pyramide
tait un monument trs-curieux: leve sur cinq pidestaux superposs
et diffrents de style et d'ornements, elle tait surmonte d'une
croix orne de statues, charge de dtails et d'inscriptions. Deux ans
aprs, Charles IX, d'aprs les clauses de la pacification de
Saint-Germain, ordonna de dtruire ce monument, qui rappelait la
guerre civile. Le Parlement et l'Universit s'y opposrent; et, quand
les agents et les soldats royaux voulurent,  trois reprises, enlever
la pyramide, des meutes clatrent; le peuple massacra plusieurs
protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167)
pour apaiser ce dsordre: un des mutins fut saisi et pendu  la
fentre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put tre excut, et
la croix de Gastine fut transfre dans le cimetire des Innocents, o
elle existait encore en 1785.

4 Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du
nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et,  cette poque,
c'tait l'une des rues les plus frquentes de Paris, une succursale
de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la
prfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplac par
celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.

5 Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom  de _pauvres
ferrons_ ou marchands de fer,  qui saint Louis permit d'adosser
leurs trteaux aux charniers des Innocents. On y btit ensuite des
boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue trs-troite
et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai
1610, le carrosse de ce prince s'tant trouv arrt dans la rue de la
Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et
passrent par les charniers pour rejoindre le carrosse  la rue
Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne
de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV
de trois coups de couteau, dont un tait mortel. La rue fut largie en
1671, d'aprs un dit royal, qui ordonna de dmolir les petites
maisons, boutiques et choppes qui sont adosses contre les murs du
charnier, et de porter la largeur de la rue  trente pieds. Le
prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue
Saint-Honor, dont nous parlerons plus tard[46].

         [Note 46: Voyez chap. X.]

6 Rue aux _Fers_.--C'tait autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on
y tenait le march  la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe sicle,
elle tait habite par des marchands de soieries, les plus riches  (p.168)
de Paris, et qui ont jou un grand rle dans les troubles de la
Fronde: ce furent eux qui firent dcider en 1652 la soumission de
Paris  Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces ngociants, qui fit
une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui
principalement habite par des marchands de passementerie.

7 Rue de la _Grande-Truanderie_.--Elle date du XIIIe sicle et tire
son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du
triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait
jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait
que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, dsespre de
l'infidlit de son amant, s'tait jete dans ce puits. Le lieu devint
clbre sous le nom de _Puits d'amour_, et les amants s'y donnaient
rendez-vous. Sous Franois Ier, un jeune homme, dsol des rigueurs de
sa matresse, s'y prcipita et ne se fit aucun mal. La belle, touche
de son dsespoir, l'pousa, et l'heureux amant fit reconstruire le
puits, o, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:

  Amour m'a refait
  En 525 tout  fait.

C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comit
d'insurrection de Babeuf, Darth, Buonarotti et autres conspirateurs
de 1796; c'est l qu'ils furent arrts.

8 Rue _Mauconseil_.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de
ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna 
une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses
actes rvolutionnaires: ce fut elle qui la premire proclama la
dchance de Louis XVI, dnona les Girondins comme complices de
Dumouriez, entra, au Ier prairial, dans la salle de la Convention.
Cette section tait principalement mene par un cordonnier de la rue
Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui prit avec lui.

Dans cette rue tait situ l'htel d'Artois, dont nous avons dj  (p.169)
parl (_Hist. gn. de Paris_, p. 31). Cet htel resta dans la maison
de Bourgogne jusqu' la mort de Charles-le-Tmraire; alors il revint
au domaine royal, cessa d'tre habit et tombait en ruines quand
Franois Ier, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant qu'
encombrer, empcher et difformer la ville. Sur une partie des
btiments on ouvrit la rue _Franaise_ ou plutt _Franoise_. L'autre
partie fut achete par les confrres de la Passion unis aux
Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un thtre, dont la porte
principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le
Parlement ayant interdit aux confrres de jouer des mystres et aux
Enfants-sans-Souci des pices satiriques, ces comdiens lourent leur
privilge et leur htel  une troupe nouvelle, qui reprsenta des
bouffonneries, des pastorales, des tragi-comdies. A cette poque,
dit Sorel, l'htel de Bourgogne n'tait qu'une retraite de bateleurs
grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour
jusqu'au carrefour Saint-Eustache. Plus tard, les comdiens et les
pices devinrent meilleurs; et c'est l que furent joues les
tragdies de Jodelle et de Baf sous Henri II et Charles IX, de
Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis
XIII, enfin les chefs-d'oeuvres de Corneille et de Racine jusqu'en
1680. On aura ide de ce que pouvait tre ce thtre par l'ordonnance
de police de 1609, qui faisait dfense aux comdiens de finir plus
tard qu' quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols
au parterre et dix sols aux loges, etc. Les acteurs, de l'htel de
Bourgogne restrent la seule troupe privilgie jusqu'en 1600, o une
partie d'entre eux alla fonder le thtre du Marais, et surtout
jusqu'en 1658, o Molire et sa troupe vinrent leur faire une rivalit
redoutable: on sait combien notre grand pote s'est moqu de
Montfleury, de Beauchteau, de Hauteroche et autres comdiens de
l'htel de Bourgogne, qui savent faire ronfler les vers et        (p.170)
s'arrter au bel endroit. En 1676, la confrrie de la Passion, qui
tait reste propritaire de l'htel de Bourgogne, fut supprime et
ses revenus attribus  l'Hpital-Gnral pour tre employs  la
nourriture et  l'entretien des enfants trouvs. Quatre ans aprs, la
_troupe royale_ de l'htel de Bourgogne fut runie  la _troupe du
roi_, fonde par Molire et alors tablie rue Mazarine, et toutes deux
formrent dfinitivement la _Comdie franaise_. Alors le thtre de
l'htel de Bourgogne tant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et
autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-l leur thtre au
palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y tablir, et ils y jourent
jusqu'en 1697, o le scell fut mis sur leur porte  cause qu'on n'y
observoit plus les rglemens que Sa Majest avoit faits, que l'on y
jouoit encore des pices trop licencieuses et que l'on ne s'y toit
point corrig des obscnits et gestes indcens. Le thtre ne servit
plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, o le duc d'Orlans
autorisa le rtablissement des comdiens italiens, la proprit de
l'htel restant,  l'Hpital-Gnral; et alors le manoir o
Jean-Sans-Peur mdita le meurtre de son cousin d'Orlans devint, dit
Charles Nodier, la maison des bords de la Seine o l'on a ri de
meilleur coeur depuis la fondation de Paris jusqu' l'an de grce o
nous vivons. En 1762, les Italiens furent runis  l'Opra-Comique,
et l'on joua alors  l'htel de Bourgogne les pices de Marivaux, de
Favart, de Sdaine, les opras de Grtry, de Philidor, de Monsigny,
enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites
comdies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comdiens, qu'on
continuait  appeler Italiens, furent transfrs  la salle Favart,
sur le boulevard des Italiens; le thtre de l'htel de Bourgogne fut
dfinitivement ferm, et, l'anne suivante, cette maison, o nos pres
se sont rcrs pendant dix  douze gnrations, o le _Cid_ et
_Andromaque_ ont t applaudis, fut transforme et devint ce qu'elle
est encore, _la halle aux cuirs_.

9 Rue _du Caire_.--Nous avons dit que cette rue avait t ouverte (p.171)
sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la
rue de _Damiette_ avec une grande cour bien btie, habite par des
fabricants, dite _cour des Miracles_. Ce nom, dit Jaillot, toit
commun  tous les endroits o se retiroient autrefois les gueux, les
mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci toit des
plus considrables.--La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste
en une place d'une grandeur trs-considrable et en un trs-grand
cul-de-sac puant, boueux, irrgulier, qui n'est point pav. Autrefois
il confinoit aux dernires extrmits de Paris;  prsent il est situ
dans l'un des quartiers des plus mal btis, des plus sales et des plus
reculs de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des
Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.
Pour y venir, il se faut souvent garer dans de petites rues vilaines,
puantes, dtournes; pour y entrer, il faut descendre une assez longue
pente, tortue, raboteuse, ingale. J'y ai vu une maison de boue 
moiti enterre, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui
n'a pas quatre toises en carr, et o logent nanmoins plus de
cinquante mnages chargs d'une infinit de petits enfants lgitimes,
naturels ou drobs. On m'a assur que dans ce petit logis et dans les
autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entasses les
unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'toit
autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle toit environne de
logis bas, enfoncs, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et
tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on
s'y engraissoit dans l'oisivet, dans la gourmandise et dans toutes
sortes de vices et de crimes. L chacun mangeoit le soir ce qu'avec
bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagn tout le
jour; car on y appeloit _gagner_ ce qu'ailleurs on appelle _drober_.
Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n'y avoit ni     (p.172)
foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptme, ni mariage, ni sacrement.
Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnotre un Dieu; et,
pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dress dans une
grande niche une image de Dieu le pre qu'ils avaient vole dans
quelque glise, et o, tous les jours, ils venoient adresser leurs
prires[47].

         [Note 47: Sauval, t. I, p. 510.]

En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les
renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les
hpitaux. Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, o la
mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont
occups que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point 
rougir de leur infortune.

Dans la cour des Miracles a demeur Hbert ou le pre Duchesne, le
chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocits,
a jet sur la rvolution un dshonneur ineffaable. Pour s'tourdir
sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin
de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lcher
sans cesse le sang au pied de la guillotine. Robespierre l'envoya 
l'chafaud le 4 germinal an II.

10 Rue _Bourbon-Villeneuve_, ou d'_Aboukir_.--Au XVIe sicle, on
avait commenc  btir cette rue sur des terrains appartenant aux
Filles-Dieu, et on l'avait appele le _faubourg de Villeneuve_.
Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut dmoli pour mettre
la ville en tat de dfense contre Henri IV. On le rtablit sous Louis
XIII, mais les constructions ne furent acheves que sous Louis XV.



 II.

Boulevard et faubourg Saint-Denis.


Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la _porte_ de    (p.173)
mme nom, arc de triomphe lev par la ville de Paris  Louis XIV en
1672, pour clbrer la conqute de la Hollande. Ce beau monument, qui
touche  la perfection et qui malheureusement se trouve enterr entre
les deux boulevards voisins, est l'oeuvre de l'ingnieur Blondel; les
sculptures sont des frres Anguier.

L commence le _boulevard Saint-Denis_, qui forme la partie la plus
basse et la plus troite des boulevards: il est trs-populeux,
trs-anim, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et
prsente  peu prs le mme caractre que le boulevard Saint-Martin.
On n'y trouve aucun difice public.

La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des
rassemblements populaires et celui o commencent les meutes. C'tait
le rendez-vous des jeunes libraux en 1820; ce fut le thtre d'un
combat dans les journes de 1830; c'est l qu'a commenc
l'insurrection de juin 1848.

Le _faubourg Saint-Denis_, n'est pas une voie aussi belle que le
faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait  peu prs le mme aspect;
dans sa partie infrieure, elle est trs-populeuse, trs commerante,
borde de belles maisons; mais, dans sa partie suprieure, elle est
moins anime, habite par des ouvriers malheureux, borde de masures.
Cette rue, o se croisent sans cesse les innombrables voitures qui
viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir
bien des cortges funbres. C'tait la route que suivaient les rois,
pour leur avnement, de l'abbaye de Saint-Denis  Notre-Dame; pour
leur enterrement, de Notre-Dame  l'abbaye de Saint-Denis. C'est par
l que Philippe III conduisit Louis IX  sa dernire demeure, en
portant lui-mme le cercueil sur ses paules: quatre petites tours
leves de Paris  Saint-Denis, surmontes des statues de Louis IX et
de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en
portant son pieux fardeau.

Les difices publics du faubourg Saint-Denis sont:                 (p.174)

1 La _prison Saint-Lazare_.--Cette maison, qui date du XIe sicle,
tait originairement une maladrerie ou lproserie. Comme la lpre
tait une maladie trs-commune et qu'il y avait dans la chrtient
jusqu' dix-neuf mille hpitaux pour soigner ceux qui en taient
atteints, on ne recevait  Saint-Lazare que les habitans de Paris
issus d'un lgitime mariage et ns entre les quatre portes de la
ville. La plupart des rois prirent cet tablissement sous leur
protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accrotre
ses revenus, et Louis VII l'autorisa  prendre chaque anne dix muids
de vin dans ses caves. Une coutume, pleine d'enseignements chrtiens,
voulait que les rois, avant leur entre solennelle dans la capitale,
fissent sjour dans cet asile de la plus dgotante infirmit, pour y
recevoir le serment de fidlit des bourgeois; et une autre coutume,
non moins sublime, voulait que les dpouilles mortelles des rois et
des reines, avant d'tre portes  Saint-Denis, y fussent dposes
entre les deux portes pour recevoir l'eau bnite des pauvres
habitants du lieu avec les prires des prlats du royaume.

Au XVIe sicle, le relchement s'tait introduit dans cet hpital, qui
ne recevait plus de _ladres_; on le rforma en 1585, en le confiant 
des chanoines de Saint-Victor; mais le dsordre continua, et, en 1566,
le Parlement ordonna  ces religieux d'employer au moins le tiers de
leurs revenus  la nourriture et  l'entretnement des pauvres
lpreux. En 1632, la maison tait en pleine dcadence, lorsqu'elle
fut donne aux prtres de la Mission, qui venaient d'tre institus
par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette
congrgation clbre, dont le zle ne s'est jamais ralenti, et qui a
rendu  la France de si grands services. Quatre ans aprs, lorsque les
Espagnols, ayant pris Corbie, menaaient la capitale, et que Richelieu
prcipitait la leve d'une arme, la maison de Saint-Lazare fut    (p.175)
choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et,
en huit jours soixante-douze compagnies leves parmi les domestiques
et apprentis furent dresses et armes dans le clos Saint-Lazare.

Saint Vincent-de-Paul fut enterr  Saint-Lazare: lorsqu'il eut t
batifi en 1725, ses restes furent mis dans une chsse d'argent; ils
ont t dtruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle
fut entirement reconstruite, sauf l'glise, qui tait dcore de
beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison,
y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la
dvasta. En 1793, elle devint une prison, o furent renfermes plus de
quatre cents personnes. Ces dtenus semblaient avoir t oublis du
tribunal rvolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la
terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyes 
l'chafaud. Parmi ces victimes taient un Montmorency, un
Saint-Aignan, un Roquelaure, un Crquy, un Vergennes, quatorze
prtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune
cygne, qui mourut en dsesprant de la vertu et de la libert, Andr
Chnier, dont les vers ont immortalis la sinistre prison de
Saint-Lazare.

Aujourd'hui, cette prison est affecte aux femmes condamnes et aux
filles publiques qui violent les rglements de police: elle renferme
ordinairement huit  neuf cents dtenues.

La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dpendance un vaste
clos, dont nous parlerons tout  l'heure.

2 _Maison de sant_ (n 112).--C'tait autrefois la maison des
_Filles de la Charit_, ou servantes des pauvres malades,
congrgation fonde par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en
1633, et dont le chef-lieu a t transfr rue du Bac. Aujourd'hui,
c'est une maison de sant, fonde en 1802, o l'on traite moyennant
des prix mdiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se    (p.176)
faire soigner chez eux: elle est rgie par l'administration des
hospices et renferme 150 lits.

La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont
nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent
avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrires; celles qui
communiquent avec le faubourg Poissonnire commencent les quartiers de
la banque, de la richesse et de la mode.

1 Rue de l'_chiquier_.--Les rues de l'chiquier, d'_Enghien_,
_Hauteville_, ont t ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne
_couture_ des Filles-Dieu. La premire a pris son nom d'une maison qui
tait le chef-lieu de cette communaut. Au n 29 est mort Casimir
Delavigne; au n 35 a demeur l'abb ou baron Louis, ministre des
finances en 1814 et en 1830.

2 Rue de _Paradis_.--Ce n'tait encore en 1775 qu'une ruelle qui
bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commena  y btir qu'aprs
la rvolution. Dans l'un des htels qui ont t construits sous
l'Empire s'est pass l'un des vnements les plus graves de notre
histoire: cet htel appartenait au marchal Marmont, duc de Raguse, et
c'est l qu'a t dcide la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.

3 Rue _La Fayette_.--C'est la principale rue qui ait t ouverte dans
le _clos Saint-Lazare_. Ce clos tait compris entre les faubourgs
Saint-Denis et Poissonnire, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de
Paris; il tait cultiv et renfermait plusieurs maisons: l'une
d'elles, dite le _logis du roi_, servait en effet  loger les
monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire sjour 
Saint-Lazare. Ce terrain n'a t coup de rues que dans ces dernires
annes, et, bien que la plupart ne soient pas bties, il a pris une
grande importance  cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadre
y est situ, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre
une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de   (p.177)
Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La
Fayette. On y trouve l'_glise Saint-Vincent-de-Paul_, btie de 1824 
1844, sur une minence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout
le faubourg Poissonnire; on n'y arrive que par une double rampe et un
escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un
difice d'une architecture disparate, et dont l'intrieur, imit des
anciennes basiliques, a un aspect svre, lourdement riche et peu
gracieux; il vient d'ailleurs d'tre orn de belles peintures.

Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrire de mme nom  la
commune trs-importante et trs-populeuse de la Chapelle, o se
tiennent de grands marchs aux bestiaux pour l'approvisionnement de
Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du
chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part 
l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen,
de Beauvais, d'Amiens, etc.

A l'extrmit du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis,
se tenait autrefois la foire du _Landit_, la plus importante des
foires parisiennes. Dans notre temps, o le commerce tale  chaque
instant les produits les plus brillants de l'industrie, o nos rues
offrent une exhibition incessante de merveilles, o enfin les
boutiques parisiennes, toujours pares, toujours ouvertes, toujours
nouvelles, sont une foire perptuelle, nous ne pouvons comprendre ce
qu'tait une foire du moyen ge. On l'attendait avec impatience pour y
acheter ce qu'on aurait vainement cherch dans les boutiques
ordinaires, produits indignes, produits trangers, outils,
ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion
unique d'chapper  la vie triste et monotone des autres jours de
l'anne. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce
que, _indicebatur_, on la publiait), datait, dit-on, de            (p.178)
Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine
Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de
tentes, de cabanes, de trteaux, o abondaient les marchands de France
et de Flandre, les divertissements, les btes curieuses, les
jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du
parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Universit
allait s'y en fournir, et c'tait l'occasion d'une _montre_ ou
procession magnifique et tumultueuse, o assistaient tous les rgents
et coliers,  cheval et bien quips, avec tambours, fifres et
drapeaux, depuis la place Sainte-Genevive jusqu' la plaine
Saint-Denis. Ces cavalcades, entranant beaucoup de dsordres, furent
interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789;
aujourd'hui, il en reste  peine quelques vestiges.




CHAPITRE VI.

LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIRE.



 Ier.

Les Halles.


Le premier march de Paris fut tabli dans la Cit, au march Palu; le
deuxime  la place de Grve; le troisime, sous Louis XI, aux
_Champeaux-Saint-Honor_, sur un terrain appartenant  l'glise
Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore _cinq
sols de cens_. Philippe-Auguste rgularisa ce dernier march et
ordonna qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nomme
_Champeaux_, auquel lieu furent difis maisons, appentis, clos,
taux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de
marchandises, et fut appel le march, les _halles_ ou _alles_, pour
ce que chacun y _alloit_. Ce march fut envelopp de murs, et l'on
commena  y construire,  partir de la Pointe-Saint-Eustache, les
piliers des halles,  droite le long de la rue de la Tonnellerie,  (p.179)
 gauche le long de la rue des Potiers d'tain. On y vendait, non comme
aujourd'hui, des denres alimentaires, mais toutes sortes de
marchandises, et les halles gardrent ce caractre de bazar universel
jusqu' la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois
marchs pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrime
pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la
partie dite plus tard de la Lingerie, et fut rgularis en 1302 par
cette ordonnance: Comme jadis il eust une place vuide  Paris, tenant
aux murs du cimetire des Innocents, et en icelle place, povres femmes
lingires, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones
vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que
les dites personnes vendront leurs denres d'ores en avant sous la
halle en la forme que s'ensuit... Au XIVe sicle, les halles prirent
un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris
entre les rues Saint-Honor, de la Lingerie, des Potiers d'tain, la
Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un march
aux tisserands, des taux  foulons, des halles au lin, au chanvre,
aux toiles, au bl, des boutiques pour chaudronniers, gantiers,
pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la
plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les
rues de la _Chanverrerie_, au _Feurre_ (aujourd'hui aux Fers), de la
_Coconnerie_ ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin,
les principales villes de France et mme de Flandre y avaient des
boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de
Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles,
etc.

Les halles ont jou un grand rle dans les troubles politiques du
moyen ge: c'tait le quartier populaire, le foyer des meutes, le
rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'tait l que les princes
allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes       (p.180)
grces; c'tait l qu'on allait lire les traits de paix et
ordonnances royales; c'est de l que sortirent les bandes qui, sous la
conduite des fameux bouchers bourguignons, dominrent si longtemps la
ville. C'tait aussi un lieu de prdication: ainsi, en 1201, Foulques
de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succs que les hommes se
jetaient  ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour
leurs pchs, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur
chevelure. De mme, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel
accs de pnitence que l'on alluma un grand feu o les hommes jetrent
cartes, ds, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs
parures de tte et de corps, baleines, bourrelets, hnins, etc.

En 1551, dit Corrozet, les halles furent entirement rebasties de
neuf, et furent dresss, bastis et continues excellents difices. On
pera des rues nouvelles, lesquelles furent affectes  certains
mtiers ou commerces, rues de la _Cordonnerie_, de la _Petite_ et de
la _Grande Friperie_, de la _Poterie_, de la _Lingerie_, etc. Alors
furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le
_Pilori_, qui tait situ au march au poisson.

Le Pilori, qui datait du XIIIe sicle, tait une tour octogone dont le
premier tage, perc  jour, renfermait une roue de fer mobile perce
de trous, dans lesquels on faisait passer la tte de certains
criminels condamns  l'exposition publique. Prs du Pilori tait un
chafaud o se faisaient des excutions judiciaires; c'est l que
furent dcapits les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le
surintendant Montaigu et le prvt de Paris Desessarts, sous Charles
VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue
Saint-Denis, condamn pour crime d'hrsie, sous Franois Ier, etc.
Enfin, prs de l, les Enfants-sans-Souci dressrent leurs trteaux et
jourent leurs farces et _sottises_. Le Pilori subsista jusqu'en   (p.181)
1785; mais, depuis un demi-sicle, il tait hors d'usage.

Les halles jourent un grand rle pendant les troubles de la Ligue et
de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler
d'elles qu' cause de l'enthousiasme qu'elles tmoignent pour la
famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au
langage barbare et cynique usit dans les halles: aussi les
_poissardes_ allaient complimenter le roi dans les grandes occasions
et lui porter des bouquets; elles taient admises dans la galerie de
Versailles et dnaient au chteau. Ce royalisme s'teignit au moment
de la rvolution; ce fut des choppes de la halle que sortirent la
plupart des hrones d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut
recrute sous les parasols du march des Innocents. Au reste, le rle
politique des halles cessa entirement sous l'Empire, et la
Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des _forts_
et des poissardes.

Pendant les deux derniers sicles de la monarchie, les halles
restrent  peu prs dans l'tat o elles se trouvaient dans les temps
prcdents, et elles devinrent peu  peu, avec l'accroissement de la
population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis
de toutes les ordures et de toutes les salets. Leur agrandissement et
leur assainissement taient pourtant une oeuvre urgente, qui aurait d
proccuper l'dilit parisienne et le gouvernement; mais, except en
1785, o, comme nous l'avons vu, on cra le march des Innocents, on
ne fit rien. Pendant la rvolution, on eut de belles intentions, et
l'on conut de beaux projets, mais ce fut tout. Sous l'ancien rgime,
disait-on  la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de
toutes les richesses des arts et du got, dans la plupart des
monuments destins aux jouissances et aux plaisirs des grands,
n'offrait que des tableaux rvoltants de petitesse et de mesquinerie
dans les tablissements publics destins aux besoins de la classe
indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indign, pas  (p.182)
un tranger qui ne rie d'une piti humiliante, en comparant l'lgance
et le luxe de nos difices publics et privs avec l'insalubrit, la
salet et le dsagrment de la plupart de nos marchs, tels que la
Halle, le march Germain, la place Maubert et autres...

Napolon ordonna, en 1811, qu'il serait construit une grande halle
qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le march
des Innocents jusqu' la halle aux farines; mais, except les
galeries du march des Innocents et quelques petites dmolitions, rien
ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le march des
Prouvaires pour la volaille et la viande, et le march au poisson.
Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombres de
denres, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines
jusqu' la Seine, on conut de nombreux projets; mais, pendant qu'on
entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu
attendre des sicles sans inconvnient, on ne fit rien pour les
halles. Depuis la rvolution de fvrier, de vastes dmolitions ont t
entreprises, de vastes constructions commences principalement entre
la rue des Prouvaires et l'ancien march aux Poires, mais rien n'est
encore termin dans cet immense march, qui doit pourvoir  la
nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30
dpartements.

Les halles prsentent, comme la plupart des quartiers de Paris,
l'aspect du luxe  ct de l'aspect de la misre; des pyramides de
gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques,  ct des monceaux
de lgumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en gnral,
l'aspect de la misre y domine, et les rues pleines de boue et
d'ordures, o pitinent, o crient, o s'agitent des milliers de
marchandes dguenilles et d'acheteuses non moins misrables,
inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles
des coins repoussants o se font des commerces inconnus aux        (p.183)
heureux de la capitale. Ce sont les taux o se vendent les dessertes
des restaurants et des grandes maisons: la livre de crotes de pain y
vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable
mlange, deux  trois sous. C'est l la nourriture ordinaire de
milliers de malheureux.



 II.

La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnire.


La rue _Montorgueil_ commence  l'extrmit des halles, vers la pointe
Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa premire partie, rue
_au Comte_ ou _ la Comtesse d'Artois_,  cause de l'htel d'Artois,
situ entre les rues Mauconseil et Pave; et dans cette partie tait
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil
lui vient de l'minence vers laquelle elle conduit, minence appele,
on ne sait pourquoi, _Mons Superbus_, et qui est occupe aujourd'hui
par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrmit, elle prend le nom de
rue _Poissonnire_, lequel lui vient des marchands de mare qui
autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort
importante comme dbouch des halles, trs-populeuse et
trs-commerante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a
t jusqu' nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait  rien.
Elle n'a point de caractre spcial, prsente un aspect moins bruyant
que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public,  moins
qu'on ne veuille compter comme tel le march aux hutres. Parmi les
rues qui y dbouchent, nous remarquons:

1 Rue _Marie-Stuart_.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appele
_Tireboudin_, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: Marie
Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'tait
pas honnte  prononcer; on en changea la dernire syllabe, et ce  (p.184)
changement a subsist. Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de
deux sicles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils
demandrent  le changer et  donner  leur rue celui de Grand-Cerf,
qui tait le nom d'un htel voisin (aujourd'hui transform en
passage). C'tait en 1809; le ministre de l'intrieur par intrim,
Fouch, accda  la demande; mais la dlicatesse et le bon got du duc
d'Otrante furent blesss du nom propos, et il rpondit: Il me semble
que le nom de _Grand-Cerf_, qu'ils proposent de substituer  l'ancien,
a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutt l'enseigne d'une
auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui
donner le nom de la princesse  qui la rue Tireboudin doit son premier
changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote cite dans
tous les itinraires de Paris. Et ainsi fut-il fait. Tout cela est
digne du purisme littraire de l'Empire, digne du personnage qui nous
en a laiss ce curieux chantillon; malheureusement, l'anecdote de
Saint-Foix est un conte fait  plaisir; et si l'ancien oratorien,
devenu duc imprial, avait consult les archives municipales et le
censier de l'vch, il aurait vu que, cent quarante ans avant que
Marie Stuart vnt en France, c'est--dire en 1419, la rue Tireboudin
portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites
par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a port un
autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement  la belle
reine d'cosse.

2 Rue _Mandar_.--Cette rue, compose entirement de maisons uniformes
et assez tristes, a t construite en 1790 sur l'emplacement de
l'htel Charost, par un architecte qui lui a donn son nom. Au n 2
tait le restaurant du _Rocher de Cancale_, o, pendant longtemps, se
firent les dners du _Caveau moderne_, socit de chansonniers qui
datait de 1796 et qui s'est teinte en 1817: c'tait le dernier reflet
des moeurs littraires du XVIIIe sicle, de cette gaiet un peu
gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces dbauches      (p.185)
spirituelles, de cette vie d'crivains sans ambition comme sans
prtention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. L
ont chant Piis, Parny, Desfontaines; l Dsaugiers a longtemps
prsid; l Branger est venu apporter ses premiers essais.

3 Rue du _Cadran_ ou _Saint-Sauveur_.--Elle s'appelait d'abord rue
des _gouts_ et ensuite rue du _Bout-du-Monde_. Ce dernier nom,
d'aprs Saint-Foix, venait d'une enseigne o l'on avait peint un _os_,
un _bouc_, un _duc_, un _monde_, avec cette inscription: Au
_Bouc-Duc-Monde_. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent
dshonors de porter un nom qui pouvait faire croire aux trangers
qu'ils taient placs aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc
de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom
de Saint-Sauveur.

4 Rue _Neuve-Saint-Eustache_.--Elle n'est remarquable que comme ayant
t construite sur l'emplacement des fosss de l'enceinte de Charles
VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement
habites par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de
toiles peintes, etc.

5 Rue de _Clry_.--Elle est principalement habite par des marchands
de meubles et de chaises. Au n 19 a demeur la clbre artiste madame
Lebrun; au n 23, le pote Ducis; au n 27, Necker, avant qu'il ft
ministre. Son htel qui a appartenu  la famille Prier, a t dtruit
pour ouvrir la rue de _Mulhouse_.

6 Rue _Beauregard_.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de
la _Ville-Neuve_, bti au XVIe sicle sur des terrains appartenant aux
Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut dtruite
avec tout le quartier quand les Parisiens furent assigs par Henri
IV. La Ville-Neuve ayant t reconstruite sous Louis XIII,  la place
de la chapelle on btit une glise ddie                         (p.186)
_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, laquelle a t rdifie en 1828.

La rue _Poissonnire_ aboutit aux boulevards _Bonne-Nouvelle_ et
_Poissonnire_. Le premier offre  peu prs la mme physionomie que le
boulevard Saint-Denis, au moins par son ct septentrional, car il se
sent du voisinage des quartiers  la mode par son ct mridional,
construit rcemment. On y trouve le thtre du _Gymnase-Dramatique_,
bti en 1820, sur l'emplacement du cimetire Bonne-Nouvelle. Que les
honntes bourgeois qui ont t enterrs l seraient surpris et confus,
si, venant  se rveiller, ils entendaient les marivaudages qui se
chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnire
commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun
difice public.

Le faubourg _Poissonnire_ ne date que du XVIIe sicle. C'tait alors
un chemin dit de la _Nouvelle-France_ et qui tait bord de jardins,
de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de
_Sainte-Anne_,  cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui,
c'est une grande et large rue, borde de belles maisons, riche et
populeuse, mais qui n'est pas aussi anime que les faubourgs
Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route
et qu'elle ne mne qu' Montmartre. Au n 5 a t arrt, le 2 aot
1815, le colonel Labdoyre, dont la mort a t si funeste  la
Restauration. Au coin de la rue Bergre est le _Conservatoire_ ou
cole de musique et de dclamation, fond en 1784 pour fournir des
acteurs et artistes aux thtres royaux; il fut supprim en 1793,
rtabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents lves, et
employ  clbrer les ftes nationales. Au n 76 est la caserne de la
_Nouvelle-France_, dont une chambre a t habite par Hoche et
Lefebvre, alors sergents dans les gardes franaises. Au n 97 est
l'ancien htel de Franois de Neufchteau, aujourd'hui occup par la
premire usine  gaz qui ait clair la capitale.

La partie suprieure du faubourg, moins bien btie que la partie   (p.187)
infrieure, est borde  droite par le clos Saint-Lazare, et, 
l'extrmit de ce clos, prs de la barrire Poissonnire, on a lev
un vaste _hpital_, dit _du Nord_ ou de _La Riboisire_, et qui est,
dit-on, un modle pour la grandeur et la solidit des constructions,
et pour la sage distribution des dtails. Il renfermera six cents
lits. Cette masse de btiments a un aspect tout  fait monumental,
mais il ressemble plutt  un palais qu' un hpital, et il lui manque
un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet
hpital, tout prs de la barrire, ont t enterrs, dans un terrain
rest longtemps ignor, la plupart des Suisses tus le 10 aot.

La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrire Poissonnire
avait t choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux
places d'armes,  cause de sa position culminante dans le nord de
Paris. Les insurgs, au moyen des matriaux et des constructions
nouvelles de l'hpital, en avaient fait un formidable rduit qui
s'appuyait  l'extrieur sur la barrire, qu'ils avaient aussi
fortifie, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui
taient presque entirement souleves.

Les rues qui dbouchent dans le faubourg Poissonnire ne datent que de
la dernire moiti du XVIIIe sicle: celles qui avoisinent les
boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance;
celles qui avoisinent la barrire sont  peine construites et
habites.

La barrire Poissonnire conduit au hameau de Clignancourt, qui
appartient  la grande commune de Montmartre. La chausse de
Clignancourt, borde de belles maisons, renfermait rcemment un jardin
public, dit le _Chteau-Rouge_, qui a une clbrit historique. C'est
l que le roi Joseph s'tait plac, le 30 mars 1814, pour voir la
bataille de Paris; c'est de l qu'il s'enfuit en ordonnant aux
marchaux de capituler. Dans le jardin du Chteau-Rouge a eu lieu, (p.188)
en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la
rvolution de fvrier.




CHAPITRE VII.

LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE.


La rue Montmartre tire son nom de la butte clbre o elle conduit.
Elle a eu trois portes: la premire, de l'enceinte de Philippe-Auguste,
au midi de la rue Tiquetonne, dmolie en 1385; la deuxime, de
l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fosss-Montmartre et
Neuve-Saint-Eustache; la troisime, sous Louis XIII, entre les rues
des Jeneurs et Saint-Marc, dmolie en 1700. Cette rue, l'une des plus
commerantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a
particip  tous les vnements de son histoire, mais sans avoir t
le thtre d'aucun fait qui mrite d'tre signal. La partie
infrieure a t, dans ces dernires annes, largie et entirement
rebtie. Sa population ne prsente aucun caractre particulier: c'est
un mlange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier
Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.

Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:

1 L'glise _Saint-Eustache_, btie en 1532 sur l'emplacement d'une
antique chapelle ddie originairement  sainte Agns, et qui tait
dj glise paroissiale en 1254; elle n'a t acheve qu'en 1642, et
sa faade, qui n'est pas termine, date de 1754. C'est un des plus
vastes, des plus levs, des plus beaux difices religieux qui soient
en France; son portail latral, aujourd'hui compltement dgag, est
un chef-d'oeuvre d'architecture gothique; quant  son portail de
grande entre, c'est un anachronisme grec du plus mauvais got. En
1250, un moine de Cteaux, appel Jacob ou le matre de Hongrie,   (p.189)
et que les pauvres regardaient comme saint et envoy de Dieu, aprs
avoir soulev les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prlats et
des chevaliers, vint  Paris suivi de cent mille _pastoureaux_; il
prcha en l'glise Saint-Eustache, et, pendant son sjour  Paris, en
fit le sige de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'tant
rendus matres de Paris, tablirent une confrrie dans cette glise,
et ils y firent des ftes o ils portaient des chaperons couronns de
roses. Il n'est pas d'glises qui aient eu plus de spultures
clbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort
en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de
Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer,
de Benserade, de Furetire, du peintre Lafosse, du marchal de la
Feuillade, du marchal de Tourville, du ministre Fleurieu
d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces
tombeaux tait celui du grand Colbert, oeuvre de Tuby et de Coysevox.

2 Le _march Saint-Joseph_.--Il a t construit en 1798 sur
l'emplacement d'une chapelle btie en 1640 par le chancelier Sguier,
et qui tait situe dans le cimetire de la paroisse Saint-Eustache.
Molire en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Raux en 1692, et
plusieurs autres personnages clbres, ont t enterrs dans ce
cimetire. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en
1772 et fut dmolie en 1796. Alors les tombeaux de Molire et de La
Fontaine furent transports au muse des Augustins, et, de l, en
1820, au cimetire du Pre-Lachaise.

On trouve encore dans la rue Montmartre l'htel d'_Uzs_, o fut
place, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient
aujourd'hui  la famille Delessert.

Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous
remarquerons:

1 La rue du _Jour_.--Elle tire son nom altr d'un _sjour_ que   (p.190)
le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillire,
et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand
jardin, des curies, un mange, etc. Cette belle demeure fut dtruite
sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'htel des abbs
de Royaumont, qui fut habit par le comte de Bouteville, ce roi des
raffins d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de
Grve. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et rfugi 
Bruxelles, il jura qu'il se battrait  Paris, dans la place Royale, en
plein jour: ce qu'il fit. L'htel Royaumont avait t, pendant qu'il
l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: Ils s'y
assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse o
l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des
fleurets. L se formrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville,
Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valenay, qui tua
le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se
prolonge par la rue _Oblin_ jusqu' la _Halle au bl_, construite sur
l'emplacement d'un htel fameux, appel successivement de _Nesle_, de
_Bohme_, d'_Orlans_, de la _Reine_, de _Soissons_.

Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre
que cet htel, puisque, depuis prs de cinq cents ans, il a servi de
demeure aux plus grands princes du monde. Il appartenait dans le
XIIIe sicle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit
prsent  sa mre, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel
le donna  Charles de Valois, et Philippe VI  Jean de Luxembourg, roi
de Bohme. Le roi Jean l'habita, et c'est l qu'il fit dcapiter le
comte d'Eu, conntable de France. Charles VI le donna  son frre le
duc d'Orlans: nous en avons parl dans l'_Histoire gnrale de Paris_
(p. 31). Cet htel touchait alors  des curies du roi sises rue de
Grenelle,  l'htel de Flandre sis rue Coquillire, au _sjour_ du roi
dont nous venons de parler, au _four de la couture_ appartenant    (p.191)
 l'vque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc
d'Orlans, le donna  un couvent de filles pnitentes, qui le
gardrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Mdicis l'acheta, ainsi
que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit
sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four,
des Deux-cus et de Grenelle; l'entre tait rue du Four; les jardins
avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-cus; la chapelle tait
rue de Grenelle; enfin, l'on avait lev dans une cour une colonne,
construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de
la reine, et qui existe encore. C'est dans cet htel que, le 9 mai
1588, Catherine reut le duc de Guise, qui venait de traverser
triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce
prince avec Henri III. En 1601, cet htel fut vendu  la soeur de
Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans
la maison de Bourbon-Savoie. C'est l qu'est n ce prince Eugne, dont
Louis XIV ddaigna les services et qui faillit amener la ruine de la
France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet
htel, fit transfrer dans ses jardins le march aux actions de la
banque de Law, qui jusqu' ce moment s'tait tenu rue Quincampoix[48].
A la mort de ce prince, qui tait couvert de dettes, ses cranciers
(1749) firent saisir et dmolir l'htel; la ville de Paris acheta
l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste difice circulaire
destin  tre la Halle au bl. La colonne de Catherine de Mdicis fut
conserve et adosse au monument.

         [Note 48: Tout autour de ce jardin on a construit des loges
         en bois, ayant chacune une porte et une croise, avec un
         numro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes gales,
         propres et peintes. Le jardin a deux entres, l'une, dans la
         rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-cus, avec
         des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance
         du roi dfend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni
         ouvriers. (_Journal de_ Barbier, t. I, p. 45.)]

2 Rue _Jean-Jacques-Rousseau_.--Au XIIIe sicle, elle se nommait  (p.192)
Pltrire et a gard ce nom jusqu'en 1791, o celui de Rousseau lui
fut donn. L'auteur d'_mile_ avait demeur au quatrime tage de la
maison n 2, qui vient d'tre dtruite. C'est l qu'il fit les
_Considrations sur le gouvernement de la Pologne_; c'est l que les
princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un
entretien avec lui. Il tait de bon ton, dit Musset-Pathay, de le
voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne
pouvait parvenir  lui faire ouvrir son galetas[49].

         [Note 49: Nous traversmes une fort petite antichambre, o
         des ustensiles de mnage taient proprement arrangs; de l,
         nous entrmes dans une autre chambre o Jean-Jacques tait
         assis en redingote et en bonnet blanc, occup  copier de la
         musique... Prs de lui tait une pinette, sur laquelle il
         essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de
         cotonnade raye de bleu et de blanc comme la tenture de sa
         chambre, une commode, une table et quelques chaises,
         faisaient tout son mobilier... Sa femme tait assise, occupe
          coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue
         au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les
         fentres ouvertes du ct de la rue, et, sur celle de
         l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de
         plantes telles qu'il plat  la nature de les semer. Il y
         avait, dans l'ensemble de son petit mnage, un air de
         propret, de paix, de simplicit, qui faisait plaisir.
         (_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)]

Dans cette rue tait l'htel de Flandre, construit au XIIIe sicle,
prs de la porte Coquillire, par Guy, comte de Flandre, et qui
occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau,
Coquillire et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une
partie servit de thtre aux confrres de la Passion, lorsqu'ils
eurent quitt l'hpital de la Trinit, et ils y attirrent la foule
avec leurs mystres. La pice qui eut le plus de vogue est le _Mystre
de l'Ancien Testament_, jou en 1542. L'arrt du Parlement qui en
autorise la reprsentation impose les obligations suivantes _aux
maistres et entrepresneurs_: Pour l'entre du thtre, ils ne    (p.193)
prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge
durant le dit mystre que trente cus; n'y sera procd qu' jours de
ftes non solennelles; commenceront  une heure aprs midi, finiront 
cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et 
cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela
diminuera les aumnes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix
livres tournois.

La plus grande partie de l'htel de Flandre fut achete au
commencement du XVIIe sicle par le fameux duc d'pernon, qui y fit
btir un htel; cet htel fut vendu par son fils, dmoli, partag, et,
sur son emplacement, on construisit les htels Bullion et
d'Armenonville. Le fastueux htel Bullion, bti en 1635, dont les
galeries avaient t dcores par Vouet et Champagne, o le financier
donna de si somptueuses ftes, devint en 1780 l'htel des ventes
publiques. Le vaste htel d'Armenonville, construit par le contrleur
des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier matre le ministre
d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'htel des postes_.

Il y avait encore jadis dans la rue Pltrire une de ces institutions
si communes, si ncessaires dans l'ancien rgime, la communaut des
religieuses de Sainte-Agns, tablie en 1678 pour l'ducation des
filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumnes et d'une rente de
500 livres que leur avait donne Colbert, rente qu'elles vendirent
dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles
instruisaient.

Enfin, c'est dans la rue Pltrire qu'est mort La Fontaine en 1695.

3 Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption,
d'une chapelle de sainte Marie l'gyptienne, situe au coin de la rue
Montmartre et qui tait le sige de la confrrie des drapiers de
Paris. Madame Dubarry, aprs la mort de Louis XV, demeura pendant  (p.194)
quelques annes au n 16 de cette rue.

La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Hron_, o se
trouvaient les htels des ministres Chamillart, Phlipeaux, etc.

4 Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frres Augustins tant venus
d'Italie en France, sous Louis IX, le roi, dit Joinville, les
pourveut et leur acheta la grange  un bourgeois de Paris et toutes
les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte
Montmartre. Ces religieux ayant abandonn ce moustier, dans le XIVe
sicle, pour aller s'tablir sur le quai qui a pris d'eux le nom de
Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur
maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.

5 Rue des _Jeneurs_.--Son nom vritable est des _Jeux-Neufs_, 
cause de deux jeux de boule qui y furent tablis en 1643. Cette rue, 
peine habite il y a moins d'un sicle, est aujourd'hui l'un des
centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.

Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de mme nom, est,
avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre
du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le thtre des
_Varits_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy,
etc. Au n 2 a demeur Rousin, gnral en chef de l'arme
rvolutionnaire, qui prit sur l'chafaud avec les hbertistes; au n
10 est mort Boeldieu.

Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une
vingtaine d'annes, il a pris un grand accroissement et s'est
transform en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas,
sous son nom, les barrires, mais se bifurque prs de l'glise
Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des
_Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite
_Notre-Dame-de-Lorette_,  cause d'une glise dont nous parlerons plus
tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis      (p.195)
quelques annes, et qui sont couvertes d'lgantes maisons et de
petits palais, sont habites gnralement par des gens de finance, des
artistes, des jeunes gens et par une classe particulire de femmes
qu'on a baptises du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette
est coupe par la petite place Saint-Georges, qui est orne d'une
belle fontaine et borde de charmants htels: l'un d'eux est habit
par M. Thiers.

Parmi les rues qui dbouchent dans le faubourg Montmartre, nous
remarquons:

1 Rue _Grange-Batelire_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs
fois reconstruite et rcemment dmolie, qui tait le chef-lieu d'un
fief de 20 arpents, appel Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier
nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait
appartenu aux vques de Paris. Cette rue se prolongeait rcemment
sous ce mme nom et en tournant  angle droit jusque sur le boulevard
des Italiens: on vient de donner  cette partie de son parcours le nom
de _Drouot_. L, au n 6, se trouve l'htel d'Augny, bti par un
fermier gnral de ce nom, qui y dploya la plus scandaleuse
magnificence. Cet htel devint, sous le Directoire, une maison de jeu
et de plaisir; sous l'Empire, le salon des trangers, cercle
trs-brillant, o le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs.
C'est l que se tinrent en 1827 les runions des dputs de
l'opposition, dont les rsolutions amenrent la rvolution de 1830. Il
appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a
renferm pendant quelque temps la _mairie du deuxime arrondissement_.

2 Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a t ouverte rcemment sur les
terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient  l'Htel-Dieu,
d'aprs la donation suivante: A tous ceux qui ces prsentes lettres
verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur:
savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_,       (p.196)
couturier de Paris, et _Marie_, son pouse, lesquels ont dclar que,
nagure, ils avoient, tenoient et possdoient de leurs conquts une
pice de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la
grange appele _Grange-Bataillre_, hors des murs de Paris,  la porte
Montmartre, charge de huit livres parisis de cens, payables chaque
anne, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont
donns, ds maintenant et  toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de
Paris... En rcompense de laquelle chose, les frres dudit Hostel-Dieu
ont concd aux-dits Geoffroy et Marie,  perptuit, la participation
qu'ils ont eux mmes aux prires et aux bienfaits qui ont t faits et
qui se feront  l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont galement promis
lesdits frres de donner et de fournir, en rcompense de ce qui
prcde, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant
d'eux, tout ce qui leur sera ncessaire en vtements et en nourriture
 l'usage desdits frres et soeurs, de la mme manire et suivant le
mme rgime que lesdits frres et soeurs ont l'habitude de se vtir et
nourrir. Le 1er aot 1260.

3 Rue de la _Victoire_.--C'tait encore, au commencement du XVIIIe
sicle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine,
ruelle infecte et pleine de marcages. Vers la fin de ce sicle, elle
commena  se peupler, et ce fut grce aux prodigalits des grands
seigneurs qui y btirent des petites maisons pour leurs matresses. La
Duth et la Dervieux y avaient des htels. Sous le Directoire, on y
construisit (n 36) le thtre Olympique ou des troubadours, qui
attira la _jeunesse dore_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et o
l'on vit souvent les lgantes habitantes du quartier, madame Tallien,
qui demeurait rue Cerutti; madame Rcamier, qui demeurait rue de la
Chausse-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine.
Celle-ci habitait, au n 56, un htel qui avait appartenu  Talma,
aprs avoir t bti par Condorcet et qui fut achet par           (p.197)
Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000
livres. C'est l que le vainqueur de Rivoli, aprs le trait de
Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours
aprs son arrive, le 29 dcembre 1797, l'administration centrale du
dpartement de la Seine donna  la rue Chantereine le nom de la
_Victoire_, mais telle tait alors la modestie affecte par Bonaparte
qu'elle se crut oblige de dissimuler sous quelques phrases
rpublicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrt
disait simplement: L'administration centrale du dpartement,
considrant qu'il est de son devoir de faire disparatre tous les
signes de royaut qui peuvent encore se trouver dans son
arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armes
franaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicit des
moeurs antiques; ou le commissaire du pouvoir excutif, arrte que la
rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_. C'est dans
son petit htel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent
trouver Napolon, et, suivant son expression, sonner  sa porte; c'est
l que fut conue l'expdition d'gypte; c'est de l qu'il partit,
avec un cortge de gnraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire.
Le petit htel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a pass depuis
cette poque  divers propritaires.

Le faubourg Montmartre aboutit par les barrires Rochechouart, des
Martyrs et Blanche  la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons
Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de
vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent
souffert le martyre, vers l'an 250, prs d'un temple de Mars ou de
Mercure, dont au XVIIe sicle on croyait encore voir les restes. Ds
le VIIe sicle, il y avait sur cette montagne une glise ddie 
saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bndictines fonde
par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV,
lorsqu'il assigea Paris, y tablit son quartier gnral, et les   (p.198)
religieuses s'y livrrent avec les seigneurs de son arme aux plus
grands dsordres. Il reste  peine aujourd'hui quelques dbris de
murailles de cette abbaye.

La butte Montmartre est entirement compose de dpts de calcaire et
de gypse, avec lesquels Paris a t construit: elle a t tellement
creuse, fouille, vide pour en tirer ces prcieuses pierres,
qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et
pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrires de
Montmartre seront ternellement clbres en gologie pour avoir fourni
 Georges Cuvier les dbris fossiles avec lesquels il a reconstruit la
plupart des animaux antdiluviens.




CHAPITRE VIII.

QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDME.


Jusqu'ici, nous avons trouv de grandes voies de communication partant
de la place de Grve, des halles ou de leurs environs, c'est--dire du
Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrires, o elles se
continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule
voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honor. Tout
l'intervalle entre cette rue artrielle et les rue et faubourg
Montmartre, que nous venons de dcrire, est une ville nouvelle, qui
date, pour la partie qui s'tend jusqu'aux boulevards, de deux sicles
 peine, pour la partie qui est au del des boulevards, de moins d'un
sicle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la
capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la
plus riche et la plus frquente. Nous appellerons la premire partie
de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la
place Vendme_; le deuxime, _quartier de la Chausse-d'Antin_. Dans
ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des       (p.199)
quartiers que nous venons de visiter, troites, tortueuses, dont la
laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramne si
fortement la pense sur les temps anciens, sur les moeurs, les
souffrances, les plaisirs de nos pres, rues la plupart tristes et
pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de
respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs
vieilles glises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des
grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont
droites, larges, bien bties; les maisons sont belles, rgulires,
construites en pierre, ornes de sculptures, renfermant de riches
appartements; la population y est brillante et ne parait occupe que
de luxe et de plaisirs; les thtres, les cafs, les salles de bal s'y
rencontrent  chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons
d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela
est beau et atteste magnifiquement les progrs matriels de notre
poque, mais tout cela manque de la posie des souvenirs; tout cela
blouit et n'inspire pas d'motion profonde; on sent, au milieu de
toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourments
d'une socit ou tout est donn  l'clat et  l'apparence, enfin les
oeuvres d'une poque livre  l'amour du gain, pleine d'indiffrence
morale, passionne uniquement pour le plaisir.

Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendme
comprend un triangle dont les trois cts,  peu prs gaux, sont
forms par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires,
les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu' la Madeleine, la rue
Saint-Honor. Cette dernire rue ayant t la grande voie de runion
de la ville nouvelle  l'ancien Paris, les rues principales de ce
triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons
dcrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier.
Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre:                         (p.200)
1 la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue
Notre-Dame-des-Victoires; 2 le Palais-Royal, la rue Vivienne et la
place de la Bourse; 3 la rue Richelieu; 4 les rues Sainte-Anne et de
Grammont; 5 la place Vendme et la rue de la Paix; 6 la rue Royale
et la Madeleine.



I.

RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE
NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES.


La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe sicle: elle a pris son
nom des terrains o elle a t ouverte et d'une croix qui tait place
 son extrmit, prs de la muraille de la ville. C'est dans cette rue
que la famille de la Force fut massacre  la Saint-Barthlmy, et que
le cadet de cette famille chappa aux assassins comme par miracle. On
y trouve les btiments de la _Banque de France_, dont l'entre
principale est rue de la Vrillire et qui est tablie dans l'ancien
htel de _Toulouse_. Cet htel avait t bti en 1620 par Phlipeaux
de la Vrillire, sur les dessins de Franois Mansard; il fut achet en
1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de
grands embellissements[50], et il passa  sa postrit. La rvolution
y trouva le duc de Penthivre, la princesse de Lamballe, le pote
Florian. Devenu en 1793 proprit nationale, il fut d'abord consacr 
l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811  la Banque de
France, qui jusqu'alors avait habit l'htel Massiac, sur la place des
Victoires. Les appartements intrieurs et surtout la galerie ont gard
leur ancienne magnificence: ils sont orns de tableaux des grands  (p.201)
matres. Les btiments viennent d'tre agrandis. La Banque de France a
t fonde en 1803; les rvolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont
dmontr que c'est le plus sage et le plus solide tablissement de
crdit qui soit en Europe.

         [Note 50: C'est dans cet htel qu'a t compose une des
         meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la
         Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.]

La place des Victoires a t ouverte sur l'emplacement de l'htel de
la Fert-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un
quartier si dsert encore dans le milieu du XVIIe sicle, qu'on y
volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de
_Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin
Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres
seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y lever un monument 
la gloire de son matre. Ce monument se composait d'un groupe en
bronze dor, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, reprsentant le
roi, couronn par la Victoire; le pidestal tait dcor de
bas-reliefs reprsentant les grandes actions de Louis jusqu' la paix
de Nimgue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour
de ce groupe taient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux.
Ce monument remarquable fut inaugur en 1686 avec des crmonies
pompeuses: La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours  cheval  la
tte du rgiment des gardes avec toutes les prosternations que les
paens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.
Quelques jours avant la fdration du 14 juillet, les figures des
nations vaincues furent portes  l'htel des Invalides, dont elles
ornent encore la faade. Aprs le 10 aot, tout le monument fut
dtruit, et l'on leva  sa place une pyramide en l'honneur des
citoyens tus aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et
remplace en 1806 par une statue de Desaix, colossale, compltement
nue, et dont le costume dplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la
couvrit de planches. En 1814, cette statue fut dtruite, et  sa place
l'on a lev en 1822 une statue questre de Louis XIV, oeuvre      (p.202)
trs-lourde de Bosio, que les rvolutions de 1830 et de 1848 ont
dignement respecte.

La place des Victoires, dont les btiments sont uniformment dcors,
tait, ds le temps de Saint-Simon, habite par des hommes de finance;
car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait:
Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les
gens de qualit  la place Royale, Louis XIV avec les malttiers  la
place des Victoires. Aujourd'hui, elle est principalement occupe par
des marchands de chles et de soieries.

La rue la plus importante qui aboutit  la place des Victoires est la
rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties gales le
grand triangle dont nous avons parl prcdemment. Cette rue,
trs-frquente et qui n'a de neuf et de champtre que son nom, est la
principale artre de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans
le XVIIe sicle, elle avait l'insigne honneur de possder les demeures
de trois grands hommes d'tat: 1 l'htel _Colbert_, au coin de la rue
Vivienne; il fut bti par Bautru, achet en 1665 par Colbert, qui y
mourut en 1683[51], habit par Seignelay, achet en 1713 par le duc
d'Orlans, qui y mit ses curies; son emplacement est occup par des
maisons particulires et la galerie Colbert. 2 L'htel _Mazarin_, 
l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3
L'htel de _Lionne_, situ au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bti
par Hugues de Lionne, achet en 1703 par le chancelier Pontchartrain,
et assign par Louis XV pour demeure au contrleur gnral des
finances; son emplacement est occup par des maisons particulires, le
passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place  (p.203)
un beau thtre bti en 1826 et occup aujourd'hui par l'_Opra-Italien_.

         [Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son
         htel  l'glise Saint-Eustache, de peur qu'il ne ft insult
         par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur
         des impts.]

La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appele dans le XVIIe sicle le
_chemin herbu_, parce qu'elle tait presque dserte, est aujourd'hui
l'une des plus frquentes  cause des _Messageries impriales_, qui y
sont situes, et de la Bourse, o elle conduit. Elle doit son nom 
une glise qui faisait partie d'un couvent fond en 1619 pour les
Augustins dchausss, vulgairement appels _Petits-Pres_. Cette
glise, ddie par Louis XIII  la Vierge pour ses victoires sur les
protestants, a t reconstruite en 1656 et acheve seulement en 1740;
elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la
rvolution, elle a servi de local  la Bourse. Le couvent des
Petits-Pres tait remarquable par ses vastes btiments, sa riche
bibliothque, son cabinet de mdailles et d'antiquits, sa galerie de
tableaux[52].

         [Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau,  l'anne 1707,
          propos de ce couvent: On veut tablir une grande rforme
         dans les Petits-Pres de Paris, et on en a chass plusieurs
         qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pres
         avoient des portes par o ils entroient et sortoient sans
         tre vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des
         chambres et des lits o rien ne manquoit, jusqu'aux
         toilettes, et on y faisoit bonne chre:  la fin le roi y a
         mis la main.]

Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'htel de Samuel
Bernard, ce fameux financier  qui Louis XIV fit la cour pour lui
emprunter quelques millions, et c'est l qu'il maria ses filles aux
Biron, aux Mol, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le
scandale de tout Paris.



II.

LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE.



 Ier.

Le Palais-Royal.


Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui,
probablement, appartenaient  quelque grande _villa_; les fouilles (p.204)
faites en ce lieu dans le sicle dernier ont amen la dcouverte de
deux bassins ou rservoirs qui paraissaient correspondre avec un
aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe sicle, la partie voisine de la
rue Saint-Honor tait occupe par l'htel d'Armagnac, qui appartenait
au clbre conntable massacr en 1418; l'emplacement du jardin tait
travers par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place
des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honor  la rue du
_Rempart_. Au XVIe sicle, l'htel d'Armagnac tait devenu l'htel de
Rambouillet et avait dans son voisinage l'htel de Mercoeur. En 1624,
le cardinal de Richelieu acheta ces deux htels[53] et fit abattre la
partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans aprs, il fit
construire sur ce vaste emplacement, d'aprs les dessins de Lemercier,
une habitation trs-irrgulire et qui n'avait rien de monumental,
mais dont l'intrieur tait magnifiquement dcor et distribu, o
toutes les merveilles du got et des arts avaient t prodigues. La
porte principale tait dcore des armes de Richelieu avec cette
inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui puraient
alors si rigoureusement notre langue: _Palais-Cardinal_. Outre une
chapelle, dont les ornements taient en or massif, outre une
bibliothque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquits,
de curiosits naturelles, les parties les plus importantes de ce
palais taient:  droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de
Champaigne et reprsentant les grandes actions du cardinal; l'autre,
orne des portraits des hommes illustres de la France, peints par
Champaigne, Vouet et d'Egmont;  gauche, une salle de spectacle qui
pouvait contenir trois mille personnes: Elle toit rserve, dit
Sauval, pour les comdies de pompe et de parade, quand la profondeur
des perspectives, la varit des dcorations, la magnificence des  (p.205)
machines y attiroient Leurs Majests et la cour; c'est le thtre de
France le plus commode et le plus royal. Ce thtre fut inaugur en
1639 par la reprsentation de _Mirame_, tragdie compose par
Richelieu lui-mme avec l'aide de Desmarets, et qui fut joue en
prsence du roi, de la reine et de toute la cour[54].

         [Note 53: La famille Rambouillet fit btir alors le fameux
         htel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]

         [Note 54: En 1641, une autre reprsentation de cette pice y
         fut donne pour clbrer le mariage de Clmence de Maill,
         nice du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Cond):
         La France, ni possible les pays estrengers, dit un
         contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique thtre, et
         dont la perspective apportt plus de ravissement aux yeux des
         spectateurs. La beaut de la grand'salle o se passoit
         l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les
         majestueux ornements de ce superbe thtre, sur lequel, avec
         un transport difficile  exprimer, paraissoient de fort
         dlicieux jardins orns de grottes, de statues, de fontaines
         et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des
         agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste
         lment, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit
         loigne de deux lieues, qui passrent toutes deux  la vue
         des spectateurs, etc... Aprs la comdie, trente-deux pages
         vinrent apporter une collation magnifique  la reine et 
         toutes les dames, et peu aprs sortit de dessous la toile un
         pont dor conduit par deux grands paons, qui fut roul depuis
         le thtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et
         aussitt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit
         t vu sur le thtre, y parut une grande salle dore et
         enrichie des plus magnifiques ornements, claire de seize
         chandeliers de cristal, au fond de laquelle toit un throsne
         pour la reine, des siges pour les princesses, et aux deux
         cts de la salle des formes pour les dames. La reine passa
         sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle
         dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les
         seigneurs et dames...]

C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 dcembre
1642; il en avait fait don par testament  Louis XIII; mais celui-ci
n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne
d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643.
Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV
occupa l'appartement de Richelieu, situ entre les deux galeries;  (p.206)
on btit un appartement au duc d'Orlans au moyen de la galerie des
grandes actions du cardinal, qui fut dtruite; quant  Anne
d'Autriche, elle se fit du ct du jardin un sjour aussi riche
qu'lgant, entirement orn de peintures, et qui fut longtemps la
merveille et le miracle de Paris. Le Palais-Royal devint alors le
thtre de ftes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le
mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais 
ces ftes succdrent bientt les troubles de la Fronde et la fuite de
la cour: Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et
Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier
drob qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et,
sortant par cette petite porte qui est par del le rond d'eau,
montrent dans les carrosses qui les attendoient. Aprs la paix de
Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes
de Cond, de Conti et de Longueville y furent arrts dans la galerie
de la reine, conduits par le petit escalier drob dans le jardin, et
de l, par la porte Richelieu, au chteau de Vincennes. La guerre
civile recommena; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21
octobre 1652; mais ce jour-l mme Louis XIV abandonna la rsidence du
Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il cda
cette habitation  la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er.
Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, o fut clbr dans ce palais le
mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orlans. Alors le
Palais-Royal devint la demeure des nouveaux poux et le sjour d'une
cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donn au duc
d'Orlans en toute proprit et  titre d'apanage; alors on y ajouta
l'htel Brion, situ rue Richelieu, que l'on dtruisit quelques annes
aprs et sur l'emplacement duquel on construisit, d'aprs les dessins
de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La
grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frre   (p.207)
du roi: en 1660, Louis XIV avait autoris Molire  y jouer avec sa
troupe; c'est l que notre grand comique fit reprsenter ses
principaux chefs-d'oeuvre; c'est l que, le 17 fvrier 1673, il fut
pris, en jouant le _Malade imaginaire_, du mal dont il mourut la nuit
suivante. Alors la salle fut donne  Lulli, qui y plaa l'Acadmie
royale de musique, et ce spectacle y est rest jusqu'en 1763.

En 1701, Philippe, duc d'Orlans (le rgent), tant devenu matre du
Palais-Royal, y fit des changements considrables: il le dcora
principalement des tableaux des plus grands peintres, en sorte, dit
Piganiol, que le cabinet qu'il en a laiss est le plus curieux et le
plus riche qu'il y ait au monde. Ce palais fut le thtre ordinaire
de ses orgies et de ses fameux soupers: Les soupers du rgent, dit
Saint-Simon, toient toujours avec des compagnies fort tranges, avec
ses matresses, quelquefois des filles de l'Opra, souvent avec la
duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens
sans nom, mais brillant par leur esprit et leur dbauche. La chre y
toit exquise; les galanteries passes et prsentes de la cour et de
la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y toit
pargn. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'chauffoit, on
disoit des ordures  gorge dploye, des impits  qui mieux mieux,
et quand on avoit fait du bruit et qu'on toit bien ivre, on alloit se
coucher. C'est l que, en 1717, le rgent reut la visite de
Pierre-le-Grand; c'est l que, en 1720, il donna asile  Law,
poursuivi par une meute populaire; c'est l que, en 1721, il reut
l'ambassade extraordinaire du sultan et clbra le mariage d'une de
ses filles avec le prince des Asturies; c'est l enfin qu'il mourut,
en 1723, frapp d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.

Son fils et son petit-fils y passrent une vie presque ignore. En
1763, le grand thtre de l'Opra fut consum par un incendie qui  (p.208)
dtruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit
par la ville de Paris, qui en avait la proprit depuis 1737; mais, 
la demande du quatrime duc d'Orlans, ce fut hors du palais, sur
l'emplacement actuel de la rue de Valois et prs de la cour des
Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue
Saint-Honor. Alors furent bties l'aile gauche et la faade actuelle
du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaure que le duc
d'Orlans reut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est l qu'il
fta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant pous
secrtement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le cda par
avancement d'hoirie  son fils, le duc de Chartres (Philippe-galit),
et celui-ci songeait  y faire de grands changements lorsque la salle
de l'Opra  peine rebtie depuis quatorze ans, fut de nouveau
consume par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opra,
sur cet emplacement incommode, et elle le transfra sur les
boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le thtre
de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait
embarrass dans sa fortune, profita de la circonstance pour
transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spculation
financire.

Richelieu avait adjoint  sa demeure un grand jardin, qui tait born
par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce
jardin tait trs-irrgulier, et n'avait de remarquable qu'un _rond
d'eau_ de 40 toises de diamtre, une belle alle de marronniers
plants, dit-on, par le cardinal lui-mme, o il aimait  mditer et
d'o Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648.
En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Thtre-Franais, un
petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replant
sur un nouveau dessin par le duc d'Orlans, fils du rgent, mais on
conserva la grande alle; Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, (p.209)
bordes d'ormes en boule, accompagnaient de chaque ct un grand
bassin plac dans une demi-lune orne de treillages et de statues en
stuc. Au-dessus de cette demi-lune rgnait un quinconce de tilleuls,
dont l'ombrage tait charmant; la grande alle surtout formait un
berceau dlicieux et impntrable au soleil; toutes les charmilles
taient tailles en portique. Ce beau lieu devint alors la promenade
la plus frquente de Paris: il n'tait pas pourtant compltement
public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des
Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des
entres particulires dans ce jardin, il tait le rendez-vous d'une
socit d'lite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de
lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande
alle, au pied d'un norme marronnier, dit l'_arbre de Cracovie_:
c'tait l qu'taient discuts et critiqus avec autant de libert que
d'esprit les plans de campagne, les dits financiers et la politique
gnrale de l'Europe. L on se regarde, dit Mercier, avec une
intrpidit qui n'est en usage dans le monde entier qu' Paris, et 
Paris mme, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on
s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants;
on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans
vouloir humilier personne.

C'est ce beau jardin, tant aim des Parisiens, que le duc d'Orlans
dtruisit, malgr les sarcasmes de la cour, malgr les procs des
propritaires voisins;  sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de
Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois cts
de constructions uniformes perces de galeries d'une architecture
lgante, et btit, sous les galeries, des boutiques qui forment
aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intrieur fut
plant d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgr les
renouvellements annuels, refusent de former des alles touffues; et
l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque    (p.210)
demi-souterrain, dcor en treillages, destin  des spectacles et 
des cafs: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vrit,
dans lequel l'vque girondin Fauchet dbita bien des utopies et des
rves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brl en 1799 et
remplac par des parterres. Quant au quatrime ct de ces nouvelles
constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer
d'une colonnade  jour supportant des appartements; mais il ne fut pas
fait:  sa place, le duc d'Orlans fit lever provisoirement des
hangars en bois qui formaient trois ranges de boutiques spares les
unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'tait
pas mme nivel. C est l ce _camp des Tartares_, ces fameuses
_galeries de bois_, qui ont jou un rle de premier ordre dans
l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, o, pendant
quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se
sont donn rendez-vous.

Tout le palais fut aussi boulevers et chang. On dmolit presque
entirement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et
de Coypel;  la place du jardin des Princes on construisit une salle
de spectacle dite d'abord des _Varits amusantes_, qui devint le
thtre de la _Libert_ en 1791, le thtre de la _Rpublique_ en
1793, enfin o fut transfr en 1799 le _Thtre-Franais_, qui y est
rest; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvs
avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et rcemment avec Mlle Rachel.
Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries
du Palais-Royal, on construisit le thtre Beaujolais pour un
spectacle de marionnettes destin  amuser les fils du duc d'Orlans.
Ce thtre fut vendu en 1787  une entrepreneuse de spectacles, Mlle
Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragdies, comdies,
opras. En 1793, il devint le thtre  la mode, et fut, pendant dix
ans, moins pour ses pices et ses acteurs que pour les exhibitions (p.211)
licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le
rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les
gens de plaisir, mme des hommes politiques, car la salle Montansier a
eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce thtre fut ferm 
la demande du Thtre-Franais, et l'on construisit pour ses acteurs,
sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Varits. Alors la
salle Montansier fut occupe successivement par des danseurs de corde,
des chiens savants, un caf-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut
rouverte sous le nom de thtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cess
d'attirer un public peu dlicat par des pices dignes de sa vie
passe.

Cependant le duc d'Orlans ne vit pas achever les transformations
qu'il avait commences au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le
jardin devint le centre de toutes les runions politiques, le foyer de
toutes les agitations, enfin le _forum_ de la rvolution; on sait que
l,  la voix de Camille Desmoulins, clata l'insurrection du 12
juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orlans fut arrt dans son palais,
traduit le 6 novembre devant le tribunal rvolutionnaire et condamn 
mort. La charrette qui le conduisait  l'chafaud s'arrta sur la
place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamn
contempla sans motion ce thtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de
ses ambitieux projets. Le palais fut alors runi au domaine de l'tat
et lou  des cafs, des restaurants, des banques de jeu, qui le
mutilrent et le dgradrent. Le Thtre-Franais, la cour des
Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les
cranciers du prince. Les galeries continurent  tre le rendez-vous
des politiques, des agioteurs, des dbauchs et principalement des
ennemis de la Rpublique; plusieurs fois pendant la terreur, elles
furent enveloppes et fouills par les section armes, qui y firent de
nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les     (p.212)
dtruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention
retentissait chaque jour d'invectives contre cet infme repaire du
royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, o la famine et
la contre-rvolution s'oprent, cette caverne de sclrats et de
conspirateurs, ce rceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de
plus immoral, de plus royaliste dans tous les gouts de la
Rpublique. En 1800, le palais fut dlivr de ses locataires; on
installa  leur place le Tribunat, dans une salle construite  cet
effet, et qui a t ensuite convertie en chapelle. On y transporta
aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Aprs la
suppression du Tribunat, le palais fut abandonn et ne reut aucune
destination jusqu'en 1814, o il fut rendu  l'hritier de ses
premiers matres. Celui-ci y commena quelques restaurations, que la
rvolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orlans retourna
dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occup par
Lucien Bonaparte.

L'poque des deux invasions est l'poque la plus brillante des
galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une
sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe,
d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y prcipita, et les
trangers dpensrent le butin de leurs conqutes dans ses cafs, ses
mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'tait
bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'tait  la mode,
s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui
acquirent alors une renomme historique, nous devons citer: 1 le caf
Corazza, o, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2 le caf
de Foy, plus ancien que les galeries, frquent spcialement par les
artistes, qui fut longtemps la scne o trna Karle Vernet: c'est en
face de ce caf que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3 le
caf Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la
rvolution le rendez-vous des royalistes, des vendens, des        (p.213)
migrs, rentrs et qui garda cette clientle pendant la Restauration
(il n'existe plus); 4 le caf Lemblin, frquent sous la Restauration
par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5 le caf de la Rotonde,
o se tenait la socit du Caveau, dont nous avons dj parl; 6 le
caf de Chartres, o les girondins et les montagnards entamrent leurs
premires luttes: au-dessus de ce caf demeurait Mlle Montansier, dont
le salon a runi presque toutes les clbrits de la terreur, les
pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en
faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les vnements de
notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte
trs-puissante: plus d'une conspiration y a t ourdie, plus d'une
rvolution y a t prpare, plus d'une rputation politique en est
sortie: de l partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient
la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement
en 1820,  l'ge de quatre-vingt-dix ans.

La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orlans,
pendant cette priode, avait entrepris de restaurer le palais de ses
pres, et il tait parvenu, avec une dpense de 12 millions,  faire
un tout rgulier et plein de grandeur de cet amas de constructions
disparates et inacheves. Les affreuses galeries de bois, avec leurs
boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostitues,
leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place  la
belle galerie d'Orlans; les marchands et leurs talages taient
contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de
dbauche avaient t fermes; enfin le Palais-Royal avait pris l'air
dcent, rgulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une
dynastie nouvelle en sortit  travers les barricades de Juillet. Nous
avons dit ailleurs le rle que joua le Palais-Royal dans cette
rvolution et pendant les annes qui la suivirent. Le 1er octobre
1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries,     (p.214)
cette belle rsidence. Le 24 fvrier 1848, le peuple l'envahit et la
dvasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux,
tout fut jet par les fentres, dchir et brl. Le Palais-Royal,
aujourd'hui restaur, est la demeure du prince Jrme Napolon. Quant
aux galeries, depuis qu'elles ont t contraintes  tre honntes et
dpouilles de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent
s'en loigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de
temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce
rendez-vous commun  tous les coins de la France, cesse d'tre un
thtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!



 II.

La rue Vivienne et la place de la Bourse.


La rue _Vivienne_ tait jadis une voie romaine qui menait 
Saint-Denis et qui tait borde, selon l'usage des anciens, de
spultures dont on a retrouv de nombreux dbris: parmi ces dbris on
a dcouvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer
l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui
peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour anctres des amazones. La
plus curieuse de ces antiquits est une urne carre en marbre, dont la
face principale est orne d'une guirlande de fleurs et de fruits,
laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:

     AMPUDI AMAND.
    VIXIT ANNIS XVII.
   PITHUSA MATER FECIT[55].

         [Note 55: A Ampudia Amanda. Elle a vcu dix-sept ans.
         Pithusa, sa mre, a fait ce monument.]

Et voil les premires _Parisiennes_ dont l'histoire ait conserv  (p.215)
les noms: une jeune fille morte  dix-sept ans! une mre dsole!
Combien de fois, depuis quinze sicles, le drame que nous rvle ce
petit monument s'est-il renouvel sur les bords de la Seine! que
d'Amandas moissonnes  la fleur de l'ge! que de Pithusas en pleurs!
Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches
successives de spulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le
sol actuel de Paris!

La rue Vivienne resta une route  travers champs pendant tout le moyen
ge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe sicle, et elle
prit alors son nom de la famille _Vivien_, qui y possdait de grands
terrains; mais ce n'est qu' l'poque o la construction du Palais-Royal
recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle
commena rellement  tre habite. Le cardinal Mazarin y fit construire
un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les
rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y
rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands
peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, tout
ce que la Grce et l'ancienne Rome avaient eu de plus prcieux, une
bibliothque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande
galerie o taient entasses ces richesses, qui lui valurent tant de
maldictions, que, dans les dernires annes de sa vie, il se promenait
envelopp dans sa robe de camelot, en disant: Il faut quitter tout
cela! A sa mort, ce palais fut partag en deux htels, qui existent
encore. Le premier, qui garda le nom de _Mazarin_, avait son entre
principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donn au duc de la
Meilleraye, poux d'une nice du cardinal, et devint en 1719 l'htel de
la Compagnie des Indes. Quelques annes aprs, on y tablit la Bourse,
plus tard le contrle gnral des finances, et enfin, pendant la
rvolution, les bureaux du trsor public. Depuis que le ministre des
finances a t transfr rue de Rivoli, cet htel fait partie de   (p.216)
la Bibliothque impriale. Le deuxime htel, form du palais Mazarin,
prit le nom de _Nevers_ et fut donn au marquis de Mancini; il devint
sous la Rgence le sige de la banque de Law et avait alors sa
principale entre rue Vivienne: il fut achet par le rgent en 1721 et
destin  la bibliothque du roi: nous en reparlerons.

En face du palais Mazarin taient, dans la rue Vivienne, outre l'htel
Colbert, dont nous avons dj parl, deux autres htels appartenant au
frre et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.

Sous la Rgence, et grce au contact de Law, de sa banque, de ses
actions, la rue Vivienne commena  tre habite par le commerce. Sur
la fin du rgne de Louis XV, elle tait devenue une rue alerte et
galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'tant fait du
maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle
tait aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets.
Aussi la rvolution fut-elle vue d'un mauvais oeil dans cette rue
d'aristocrates en jupon ou  collet vert, et la section des
Filles-Saint-Thomas, dont elle tait le centre, se signala par son
royalisme pendant toutes les journes rvolutionnaires; c'est elle qui
dfendit le trne au 10 aot et les girondins au 31 mai, qui marcha
contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains
des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendmiaire.

Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint  conqurir deux maisons de la
rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entre du
Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron,
elle vit le mouvement et le commerce, concentrs jusque-l dans le
royal bazar, s'couler chez elle. Sous la Restauration, elle pera
l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on
levait la Bourse, puis celui de l'htel Montmorency-Luxembourg, dans
la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans (p.217)
leur partie la plus brillante et la plus active. Natre au
Palais-Royal, non loin du Thtre-Franais, toucher  la Bourse et au
Vaudeville, finir aux boulevards, prs des Varits, de
l'Opra-Comique et de l'Opra, c'est une destine unique dans les
fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue troite,
borde en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que
par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux ples: c'est la rue de la
mode, de la toilette, de l'lgance et du caprice fminins, la rue des
chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie
parisienne sait transformer en trsors.

La _place de la Bourse_ a t ouverte sur l'emplacement du couvent des
_Filles Saint-Thomas_, lequel datait de 1652 et avait t fond par
une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier gnral de
l'insurrection du 13 vendmiaire. A sa place s'lve le palais de la
_Bourse_, commenc en 1808 sur les dessins de Brongniart, achev en
1826, et qui a cot plus de huit millions. C'est un monument plus
imposant par sa masse que par son lgance, et dont l'utilit est fort
problmatique: nos neveux auront peut-tre peine  comprendre que,
pour un march aux cus, aux actions, aux rentes, o se font des
transactions, la plupart alatoires, la plupart rprouves par la
morale et par la loi, d'o il est souvent sorti des inspirations, des
combinaisons fatales  l'honneur et aux liberts du pays, nous ayons
bti pompeusement une sorte de Parthnon de soixante-dix mtres de
long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres,
peintures, etc. c'est un temple lev au seul dieu qui nous reste, le
veau d'or.

Le palais de la Bourse renferme le _Tribunal de commerce_, qui juge
annuellement 35,000 affaires!

La place de la Bourse, vaste et magnifique, est borde de belles   (p.218)
constructions; on y remarque le thtre du _Vaudeville_, dont la
salle, construite en 1827, a t successivement occupe par les
thtres des Nouveauts et de l'Opra-Comique.



III.

LA RUE RICHELIEU.


C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa
fortune. Quand Richelieu eut fait dmolir, pour construire son palais,
le mur de Paris jusqu' la rue du Rempart, il fit transporter la porte
Saint-Honor de cet endroit  la hauteur de la rue de la Concorde;
alors, sur l'emplacement de la porte dtruite, fut commence une rue
nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu' la rue Feydeau, o fut place
une nouvelle porte, et, un sicle aprs, jusqu'au rempart construit
par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que
Molire est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de
cette rue, prs du rempart, dans une partie de la ville encore
dserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de
lettres, il avait devin les lieux que prfrent aujourd'hui la
finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:

  Au bout de cette rue o le grand cardinal....
  ................
  S'lve une maison modeste, retire,
  Dont le chagrin surtout ne connat point l'entre.
  L'oeil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
  Fournissent  Paris l'honneur de ses plafonds,
  O de trente moulins les ailes tendues
  M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.
  Le jardin est troit, mais les yeux, satisfaits,
  S'y promnent au loin sur de vastes marais.
  C'est l qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
  Je vois natre  loisir l'oseille et la laitue, etc.

Les financiers marchaient dj,  cette poque, de pair avec les   (p.219)
princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard
attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes
les plus distingues par leur rang et leur got, le duc d'Enghien, le
prince de Conti, le prsident Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien
chang, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de
Regnard au milieu de ces hautes maisons o pullulent les compagnies
financires et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafs, de ces
htels garnis, de ces boutiques pleines d'lgance et de luxe, de ce
pav sillonn sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute
cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne,
un centre d'affaires et de plaisirs.

La rue Richelieu, pendant la rvolution, fut appele rue de la _Loi_;
une de ses maisons, l'htel Talaru (n 60) devint une prison, la moins
rigoureuse de toutes celles de cette poque, et o le matre de l'htel,
avec plusieurs autres nobles, fut enferm. Elle joua un rle assez
important pendant cette poque, et c'est par elle que les bataillons du
13 vendmiaire marchrent  l'attaque de la Convention. Aprs leur
dfaite, les derniers boulets qu'ils lancrent sur les vainqueurs
endommagrent les colonnes du Thtre-Franais, qui en portent encore
les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi
dite la rue des thtres,  cause du Thtre-Franais et de l'Opra,
qu'elle possdait, des salles Feydeau et Favart, qui taient sur ses
cts. Elle avait encore un tablissement d'un autre genre et qui a
augment sa clbrit: c'est la maison de jeu Frascati, ancien htel
Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous
l'Empire; ses jardins s'tendaient jusqu'aux boulevards et  la rue
Neuve-Vivienne.

Les difices publics que renferme la rue Richelieu sont:

1 Le _Thtre-Franais_, dont nous avons parl tout  l'heure et dont
nous rsumons ici les prgrinations  partir de Molire:         (p.220)
l'htel du Petit-Bourbon, de 1658  1660; au Palais-Royal, de 1660 
1673; dans la rue Mazarine, de 1673  1688; dans la rue des
Fosss-Saint-Germain, de 1688  1770; aux Tuileries, de 1770  1782;
dans la salle de l'Odon, de 1782  1799; dans la salle actuelle 
dater de cette dernire poque.

2 La fontaine _Molire_, leve en 1844 en face de la maison o notre
grand comique est mort, le 17 fvrier 1673,  l'ge de 51 ans. On
l'enterra la nuit, sans crmonie, dans le cimetire Saint-Joseph, le
peuple menaant de brler la maison si l'on faisait des obsques  ce
comdien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument
d aux dessins de Visconti et qui est dcor de la statue en bronze de
Molire.

3 La _Bibliothque impriale_.--Commence par Charles V et compose
alors de 910 volumes, qui furent placs dans la tour du Louvre, elle
fut disperse sous Charles VI et rduite sous Charles VII  850
volumes; refaite sous Louis XI et compose alors de 1890 volumes, elle
fut transporte par Louis XII  Blois, et  Fontainebleau par Franois
Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint 
Paris sous Henri IV, aprs s'tre augmente de la bibliothque de
Catherine de Mdicis, et fut place d'abord au collge de Clermont
puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transfra rue
de la Harpe, au-dessus de l'glise Saint-Cme; et alors fut rendue
l'ordonnance qui obligeait les libraires  dposer deux exemplaires
des ouvrages publis par eux  la bibliothque du roi: elle contenait
alors 11,000 imprims et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut
place par Colbert dans les maisons voisines de son htel de la rue
Vivienne, rendue publique et augmente des bibliothques de Dupuy, de
Gaignres, de Baluze, de Lomnie de Brienne, du comte de Bthune, de
Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes,
de mdailles, d'antiquits;  la mort du grand ministre, elle      (p.221)
comptait 70,000 volumes. En 1721, le rgent la transporta dans son
local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du
grand palais Mazarin. En 1770, elle tait riche de 200,000 volumes; en
1792, aprs la suppression des bibliothques des couvents, de plus de
600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'lve
peut-tre  un million de livres imprims,  80,000 manuscrits, 
1,500,000 estampes,  100,000 mdailles, outre une multitude
d'antiquits et d'objets prcieux provenant des trsors de
Saint-Denis, de Sainte-Genevive, de Saint-Germain-des-Prs, etc.
C'est l'tablissement de ce genre le plus complet qui soit au monde;
mais il a t, jusqu' ces dernires annes, administr de telle
sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possde est  peine
entam, que les caves et greniers sont encombrs de livres jets
ple-mle, que les recherches srieuses y sont  peu prs impossibles,
les livres prcieux tant inconnus aux employs, qui ne savent o ils
sont, et les manuscrits tant peu ou point communiqus; la partie des
estampes est seule mise dans un ordre rgulier; quant aux mdailles,
on en a laiss voler la moiti en 1831.

4 La _fontaine Richelieu_.--A la place qu'elle occupe tait jadis
l'htel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793,
mademoiselle de Montansier y fit construire un thtre, appel d'abord
de la Nation et des Arts, et qui fut occup par l'Opra depuis 1794
jusqu'en 1820. C'est l qu'a brill cet essaim de zphirs et de
nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel,
Montessu, Bigottini; pieds lgers, voix harmonieuses, charmes,
sourires, hlas! vanouis. C'est en allant  ce thtre que le premier
consul faillit prir par la machine infernale; c'est en sortant de ce
thtre que le duc de Berry fut assassin le 13 fvrier 1820,  la
porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce
crime, l'Opra fut transport dans la salle provisoire qu'il       (p.222)
occupe aujourd'hui; on dmolit l'difice, et sur son emplacement l'on
construisit une _chapelle expiatoire_. Mais, en 1830, cette chapelle
fut dtruite avant d'avoir t acheve, et  sa place l'on fit une
promenade qui est orne d'une charmante fontaine leve sur les
dessins de Visconti. L'un des cts de cette promenade est occup par
la rue Louvois, o se trouvait en 1792 (n 6) le thtre des Amis de
la Patrie; il fut ferm plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la
direction de Picard, et occup par le Thtre-Italien en 1808; c'est
aujourd'hui une maison particulire.

La rue _Richelieu_ aboutit au _boulevard des Italiens_. Ce boulevard
est, comme la rue que nous venons de dcrire, le centre du Paris
moderne, du Paris de l'lgance, du luxe et de la richesse; c'est
aussi la base du quartier de la Chausse-d'Antin. Son nom lui vient
d'un thtre qui a ses derrires sur le boulevard: ce thtre fut
construit en 1783, sur l'emplacement de l'htel Choiseul, pour les
acteurs dits de la _Comdie-Italienne_, lesquels avaient t adjoints
depuis 1762  ceux de l'_Opra-Comique_; ils devaient y reprsenter
des comdies franaises, des opras bouffons, des pices de chant,
soit  vaudevilles, soit  ariettes et parodies. Ces acteurs y
jourent jusqu'en 1797; alors l'Opra-Comique s'installa dans la salle
Feydeau et y resta jusqu'en 1826, o il alla dans la salle Ventadour,
rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce sjour en 1832 pour
s'installer dans la salle de la place de la Bourse, o il resta
jusqu'en 1840, et enfin il est retourn dans son ancien thtre, qui,
depuis son dpart, avait t occup avec le plus brillant succs par
l'Opra-Italien.

Les rues qui entourent ce thtre portent des noms chers 
l'Opra-Comique: ceux de _Marivaux_, _Favart_, _Grtry_. Au n 1 de la
rue Grtry a demeur Brissot; au n 4 de la rue Favart a demeur
Collot-d'Herbois, et c'est l qu'il faillit tre assassin par
Ladmiral.

Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons:     (p.223)

1 Rue _Neuve-Saint-Augustin_, ouverte en 1650, et qui se terminait
alors  la rue de Gaillon; elle renfermait de grands htels, dont les
jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: htel de
_Grammont_, dtruit en 1726 pour ouvrir la rue de mme nom; htel de
_Gesvres_, habit par une famille qui a donn  Paris presque tous ses
gouverneurs; htel _Desmarets_, o est mort le fameux contrleur
gnral; htel de _Lorges_, bti par le fermier gnral Frmont et
vendu par le marchal de Lorges  la princesse de Conti, fille de la
Vallire: sur son emplacement a t ouverte la rue La Michodire;
enfin l'htel d'_Antin_ ou de _Richelieu_. Ce dernier avait t bti
en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut achet en 1713 par
le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la
proprit du duc de Richelieu, si renomm par sa dpravation, ses
basses complaisances pour Louis XV et les loges de Voltaire. Ce
seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le
produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore
sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en
1788, g de 92 ans. Cet htel, o, pendant la rvolution, on donna
des ftes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement
des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui
rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la
proprit d'une compagnie financire et a t rcemment dtruite pour
prolonger la rue d'Antin.

Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeur et est mort en 1692
Tallemant des Raux, l'auteur des historiettes sur les rgnes de Louis
XIII et de Louis XIV. Au n 55 est mort en 1824 Girodet.

2 Rue _Mnars_, ouverte sur l'emplacement de l'htel du prsident de
Mnars. Dans cette rue a demeur Anacharsis Clootz, l'orateur du  (p.224)
genre humain, l'ennemi personnel de Jsus-Christ, qui, en s'en allant
 l'chafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu,
et leur prcha le matrialisme jusqu'au dernier soupir[56].

         [Note 56: Riouffe, _Mm. sur les prisons_, p. 69.]

3 Rue _Feydeau_.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de
magistrats, tait un thtre construit en 1791 pour une troupe de
chanteurs italiens, auxquels succdrent en 1797 les acteurs de
l'Opra-Comique. Ceux-ci y attirrent la foule sous l'Empire et la
Restauration jusqu'en 1826, o la salle fut dtruite pour ouvrir une
partie de la rue et de la place de la Bourse.



IV.

LA BUTTE SAINT-ROCH, LES RUES SAINTE-ANNE ET DE GRAMMONT


La butte des Moulins ou Saint-Roch, forme par des dpts
d'immondices, tait jadis couverte de moulins et servait de march aux
pourceaux; c'tait aussi l qu'on _bouillait_ les faux monnayeurs.
Elle a jou un grand rle dans les siges de Paris, car de l on
dominait la porte Saint-Honor et l'on pouvait observer le Louvre.
C'est par l que Jeanne d'Arc attaqua la ville: Vint le roy Charles
VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honor, sur une
manire de butte ou montagne qu'on nommoit le March aux pourceaux, et
y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit
qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda
l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalte, les deux cuisses
perces. On commena  btir sur cette butte sous Charles IX, mais
les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent
repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moiti et l'on traa
douze rues; mais les moulins subsistrent jusqu' la fin du XVIIe  (p.225)
sicle, et, sous la Rgence, il y avait encore de grands espaces
vides. On sait quel rle a jou la butte Saint-Roch au 13 vendmiaire.

La rue _Sainte-Anne_ tait autrefois une ruelle infecte de la butte
des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie:
elle fut btie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La
portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et
Neuve-Saint-Augustin s'est appele pendant quelque temps de _Lionne_,
 cause de l'htel de ce grand ministre, dont nous avons dj parl.
En 1792, on lui donna le nom d'_Helvtius_, cet crivain tant n dans
cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la
rue des Petits-Champs tait un htel bti par Lulli et qui porte
encore les attributs de la musique; il fut habit par madame Dubarry
pendant la rvolution, et c'est l qu'elle fut arrte pour tre
conduite  l'chafaud. Au n 63 tait la communaut des
Nouvelles-Catholiques, fonde en 1672 dans une maison qui avait t
donne par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard
des Italiens sous le nom de rue de _Grammont_, laquelle date de 1726.



V.

LA PLACE VENDME ET LA RUE DE LA PAIX.


La _place Vendme_ occupe l'emplacement de l'htel Vendme et du
couvent des Capucines. L'htel Vendme avait t construit en 1562 par
le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y sjourner; il passa en
1603  la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendme, btard de
Henri IV. Il avait prs de dix-huit arpents d'tendue et occupait une
grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les
rues Saint-Honor et des Petits-Champs. C'est prs du mur de cet
htel, dans cette dernire rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel      (p.226)
entre les ducs de Beaufort et de Nemours, o celui-ci fut tu. En
1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent
construire, sur la partie de cet htel voisine de la rue Saint-Honor,
un couvent de Capucines, qui occupait la moiti de la place actuelle.
En 1686, Louvois fit acheter et dmolir l'htel Vendme, ainsi que le
couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commena de btir,
d'aprs les dessins de Hardouin Mansard, une place  la gloire de
Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient dcorer
cette place taient destins  loger les acadmies, la bibliothque du
roi, etc. De plus,  la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et
de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on
construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'glise fut
place au point de vue et dans l'axe de la place, c'est--dire sur
l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens btiments
du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des dbris de ce
couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvrent
suspendues en 1691,  la mort de Louvois, et elles furent vendues  la
ville de Paris  la charge de les achever: mais elles ne furent
termines qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de
l'poque, qui s'y firent btir de belles habitations. La place avait
t, en 1699, dcore d'une statue en bronze du grand roi, fondue par
Keller d'aprs Girardon, haute, avec son pidestal, de cinquante-deux
pieds, et qui fut inaugure avec des crmonies si pompeuses que Louis
XIV en fut mcontent. Cette place a t pendant prs d'un sicle le
thtre d'une foire, dite de Saint-Ovide,  cause des reliques d'un
saint que possdait l'glise des Capucines. Elle a t aussi, pendant
quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, aprs
qu'ils eurent t expulss de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le
directoire du dpartement de Paris, pour clbrer l'anniversaire   (p.227)
du serment du jeu de paume, y fit brler six cents volumes in-folio des
titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, en
prsence, dit le procs-verbal, du peuple debout et de Louis XIV 
cheval. Le 11 aot suivant, la statue du grand roi fut renverse, et
la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y clbra
les funrailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort
fut plac sur le pidestal de la statue dtruite. Le 19 fvrier 1796,
on y brisa et brla solennellement tous les instruments qui avaient
servi  la fabrication des assignats. En 1806, on leva, en mmoire de
la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une
colonne en bronze, oeuvre de Lepre et Gondoin, que surmontait une
statue de Napolon costum en empereur romain, et qui avait t fondue
par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et
onze mtres de hauteur et se trouve entoure d'un ruban en bas-relief
qui reprsente la campagne de 1805, d'aprs les dessins de Bergeret.
Elle a cot 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut
fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de
Paris, et il produit un effet magique par la belle place o il est
situ et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes
voulurent clbrer l'entre des trangers  Paris en renversant la
statue de Napolon: ils y attachrent des cordes, et,  l'aide de
chevaux, essayrent de la renverser; leurs efforts ayant t inutiles,
ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite  la dtacher de
son glorieux pidestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa
place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitu en 1833 une
nouvelle statue de Napolon portant son costume populaire.

Sur la place Vendme se trouvent: au n 7, l'tat-major de la place de
Paris; au n 9, l'tat-major de la premire division militaire; aux n
11 et 13, le ministre de la justice, occup jadis par le chancelier
de France; en 1793, c'tait le sige de l'administration civile,   (p.228)
police et tribunaux, et sous le Consulat l'htel du prfet de Paris.
Cet htel avait t bti par les financiers Bourvalais et Villemarec,
et il fut confisqu sur eux dans la taxe des traitants, au
commencement de la Rgence. On a pris la maison de Bourvalais, dit
Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.

La rue de la _Paix_ a t ouverte sur l'emplacement du vaste couvent
des Capucines. Ces religieuses, appeles aussi Filles de la Passion,
se livraient aux plus grandes austrits; elles ne vivaient que
d'aumnes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et
allaient aux processions en portant une couronne d'pines sur la tte.
C'tait dans l'glise de ces innocentes et svres recluses que madame
de Pompadour avait fait construire le tombeau o elle fut inhume en
1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la
veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du marchal de Crqui,
du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les
btiments du couvent furent consacrs  la fabrication des assignats;
l'glise fut odieusement transforme en un thtre de fantasmagorie;
enfin, les jardins, qui s'tendaient jusqu'au boulevard des Capucines,
devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama
et un cirque, o, en 1802, les Franconi commencrent leur fortune. En
1806, Napolon mit fin  ces dgradations en faisant ouvrir la rue
magnifique qui a port son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette
poque, s'appelle rue de la Paix.

La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard,
qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chausse-d'Antin, est
moins frquent et moins commerant, malgr ses belles maisons et ses
riches habitants. Le ct du midi, n'tant pas de plain-pied avec la
chausse, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n 6 est morte l'actrice
Raucourt en 1815; au n 40 a demeur Hrault de Schelles, avocat  (p.229)
gnral au Parlement de Paris, prsident de la Convention au 31 mai,
qui prit sur l'chafaud avec Danton; dans le passage Sandri a log,
en 1841, Manuel Godo, prince de la Paix, tomb alors dans
l'indigence; au n 68 demeurait, dans une maison qui a t dmolie en
1843, la Duth, matresse du comte d'Artois et courtise par la foule
des talons rouges et des financiers de l'poque; enfin, au coin de la
rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les
attributs de l'Opra, a demeur la danseuse Guimard avant d'aller
occuper dans la Chausse-d'Antin un htel dont nous parlerons.

On trouvait encore, il y a quelques annes, au coin du boulevard et de
la rue des Capucines, le _ministre des affaires trangres_. L'htel
qu'il occupait tait l'ancien htel Bertin, qui fut embelli par le
fermier gnral Reuilly et connu sous le nom d'htel de la Colonnade.
Il fut habit sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'htel de
Wagram; il devint en 1816 le ministre des affaires trangres et a vu
passer bien des hommes d'tat remarquables, bien des ministres
minents: est-ce leur faute ou celle de l'poque si, des actes
diplomatiques qui sont sortis de cet htel, l'histoire en enregistrera
un si petit nombre qui aient rellement servi  la gloire de la
France? C'est devant cet htel que, le 23 fvrier 1848, a clat la
catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la
Rpublique. Cet htel est aujourd'hui dtruit et remplac par de
belles maisons particulires.

L'htel qui attenait au ministre des affaires trangres, et qui
occupait le n 16 de la rue des Capucines, tait l'ancien htel des
lieutenants gnraux de police. Il devint en 1790 l'htel du maire de
Paris et fut habit par Bailly, Ption, Pache, etc.; en 1795, aprs le
13 vendmiaire, on y logea le gnral en chef de l'arme de
l'intrieur, Bonaparte; enfin il devint l'htel des archives des
affaires trangres. Il est aujourd'hui dtruit.



VI.                                                                (p.230)

LA RUE ROYALE ET L'GLISE DE LA MADELEINE.


La rue Royale a t ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens
remparts et de l'ancienne porte Saint-Honor, et, comme elle a t
construite en mme temps que la place de la Concorde (place Louis XV),
elle participe  son ordonnance. Au n 6, est morte  cinquante-deux
ans, en 1817, une femme dont la renomme a excit la jalousie de
Napolon, Mme de Stal; au n 13 est mort en 1817 un homme qui a
rgent la littrature sous l'Empire, Suard.

Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la mme
physionomie que le boulevard des Capucines et  l'extrmit duquel se
trouve l'glise de mme nom. Cette glise fut projete en mme temps
que la place Louis XV, mais ne fut commence qu'en 1764, sur un plan
gigantesque d  Constant d'Ivry. La rvolution arriva quand les
colonnes taient  peine sorties de terre, et elles restrent dans cet
tat jusqu'en 1806, o Napolon ordonna de faire de l'glise projete
un temple de la Gloire, ddi aux soldats de la grande arme; monument
aussi froid qu'inutile, o,  certains jours, on aurait rcr nos
braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les
constructions recommencrent, d'aprs les plans de Vignon; mais les
colonnes taient seules leves quand la Restauration arriva et rendit
le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchrent
lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menace d'une
mtamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de
redevenir le temple d'une idalit; acheve comme glise sous la
direction de Huv, elle fut inaugure en 1842. La Madeleine est la
plus belle imitation de l'art antique qui ait t faite dans les temps
modernes. Sa masse est imposante, sa faade grandiose, son fronton, d
au ciseau de Lemaire, plein de dignit, sa colonnade remplie de    (p.231)
charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est appropri ni 
notre culte, ni  nos moeurs, ni  notre sicle: c'est toujours le
Parthnon avec l'ternel fronton triangulaire, la masse carre, la
quadruple colonnade; et tout cela demande pour tre beau, un air
limpide, un ciel bleu, un soleil clatant, du jour  pleins flots.
Quant  l'intrieur, c'est une dcoration d'Opra attrayante et
pompeuse, mais nullement chrtienne; la religion de nos pres est mal
 l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures,
qui font un si trange contraste avec ses graves mystres et ses
austres splendeurs, et elle cderait tous les colifichets paens que
l'art moderne y a entasss pour un pauvre clocher de village que nos
Pierre de Montreuil n'ont pas song  lui donner.




CHAPITRE IX.

LE QUARTIER DE LA CHAUSSE-D'ANTIN.


Auprs de l'htel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de
dcrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appele du
nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte,
c'est--dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une
belle rue qui est l'artre principale du quartier de la
Chausse-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chausse-d'Antin_, se
prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est
coupe  angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En dcrivant la croix
forme par les rues de la Chausse-d'Antin et Saint-Lazare avec celles
qui dbouchent dans ces deux rues, nous aurons dcrit tout le vaste
quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg
Saint-Honor. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son
origine, non, comme les quartiers du vieux Paris,  quelque saint
patron,  quelque autel rvr, mais aux _petites maisons_ des     (p.232)
grands seigneurs, aux htels btis par eux pour des filles de thtre,
aux vastes jardins plants par des turcarets et des malttiers. Il
s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y
ouvrent, s'y lvent comme par enchantement; il est devenu le sjour
du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace
d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly
et Clichy.



 Ier.

Les rues de la Chausse-d'Antin et de Clichy.


Il y a quatre-vingts ans  peine que tout l'espace compris entre la
Ville-l'vque et le faubourg Montmartre tait occup par des champs
cultivs, plants d'arbres fruitiers, bords de haies vives, ayant 
peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue
de la Ferme), _la ferme de l'Htel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de
la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux
religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la
_Grange-Batelire_, etc. Cet espace tait travers par un chemin (rue
Saint-Lazare), bord de cabarets, de maisons rustiques, de jardins,
lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un
chteau dit aussi chteau du _Coq_, situ rue Saint-Lazare, prs de la
ferme de l'Htel-Dieu, et qui avait t bti par Jean Bureau, grand
matre de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a
quelques jours  peine, quelques restes et une porte orne de
sculptures au n 99. La rue de Clichy s'appelait,  cause de ce
chteau, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin
tortueux et bord d'un gout dcouvert, lequel partait du boulevard et
portait plusieurs noms: _chausse des Porcherons_, _chausse de la
ferme de l'Htel-Dieu_, _chausse de la Porte-Gaillon_, _chemin de la
Grande-Pinte_, enfin _chausse d'Antin_,  cause de l'htel        (p.233)
d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est rest, et il a t donn
 tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de
la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redress,
nivel, et son gout fut couvert; en 1760, on commena  y btir de
beaux htels; en 1790, la rue de la Chausse-d'Antin prit le nom de
_Mirabeau_, ce grand orateur tant mort dans cette rue, au n 42: on y
grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chnier:

  L'me de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.
  Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!

Quand la trahison de Mirabeau eut t dvoile, la rue perdit son nom
et prit celui du premier dpartement conquis par la Rpublique, le
_Mont-Blanc_. En 1814, les migrs crurent retrouver les jours de leur
jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut
louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donn d'autre, car la rue
qui est aujourd'hui presque exclusivement occupe par des hommes
d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqu d'htes illustres
pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeur au n 3, Necker a habit le
n 7, qui devint ensuite l'htel de Mme Rcamier; c'est l que cette
femme clbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire
et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus
tranges. Cet htel fut vendu sous l'Empire, et, aprs avoir eu de
nombreux propritaires, il devint en 1830 le sjour de l'ambassade de
Belgique. Au n 9 tait l'htel de la danseuse Guimard, bti avec
l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de
Terpsichore. Il y avait dans cet htel une salle de spectacle, pour
laquelle Coll et Carmontel firent des pices grivoises, qui avait
pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des
courtisans, des abbs de cour, etc. Cette maison, qui fut le thtre
de ftes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquit, de plaisirs (p.234)
qui furent si promptement, si cruellement expis, fut vendue en 1786
et devint en 1796 la proprit du banquier Perregaux: elle a t
dmolie dernirement et remplace par un immense magasin de
nouveauts. Au n 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand matre de
l'Universit qui a tant adul la fortune impriale. Josphine
Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au n 62,
dans la maison habite ensuite par le gnral Foy et o ce grand
orateur est mort en 1825. A la place de la cit d'Antin tait l'htel
de Mme Montesson, pouse de Philippe IV, duc d'Orlans, et dans lequel
elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre htel situ rue de
Provence, o demeurait ce prince, et dans lequel tait une salle de
spectacle o il jouait la comdie. L'htel Montesson appartint ensuite
au banquier Ouvrard, au receveur gnral Pierlot, etc. C'est l qu'en
1810 tait l'ambassade d'Autriche et que fut donn le bal o prit la
princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la
maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare tait l'htel
du cardinal Fesch.

La rue de _Clichy_ tait encore, au milieu du XVIIIe sicle, un chemin
qui conduisait des Porcherons  Clichy. Quelques petites maisons y
furent bties alors par les grands seigneurs qui allaient faire
dbauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au marchal de
Richelieu et a servi d'htel d'abord  madame Hamelin, ensuite  la
duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_.
Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxire,
devint le jardin du Petit-Tivoli, dtruit rcemment et sur
l'emplacement duquel ont t construites quatre rues nouvelles. La
caserne qui est  l'entre de cette rue servait de dpt au rgiment
des gardes franaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de
Ramponeau; c'est de l que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789,
brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235)
et marchrent au pas de charge sur la place Louis XV, o ils se mirent
 l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.

Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison
pour dettes_ et une glise nouvelle ddie  _la Trinit_. La barrire
qui la termine devint clbre en 1814 par le dvouement de la garde
nationale, commande par le marchal Moncey. Elle conduit  une
commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'lgance un peu
mensongre de ses maisons, prtend tre la continuation ou le faubourg
de la Chausse-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que
trois  quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf
mille habitants.

Prs de la barrire de Clichy est le _cimetire Montmartre_ ou _du
Nord_, qui, malgr son voisinage des quartiers riches, ne contient
qu'un petit nombre de tombes illustres.

De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chausse-d'Antin, nous ne
remarquons que la rue de _Provence_, qui a t construite en 1776 sur
le grand gout form par l'ancien ruisseau de Mnilmontant. Elle
prsente  peu prs le mme caractre, le mme aspect que la rue de la
Chausse-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier  l'Opra.

L'_Opra_, dont le premier privilge date de 1669[57], a d'abord t
plac dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transport par
Lulli, en 1673, au grand thtre du Palais-Royal, dont nous avons
parl prcdemment, et, aprs l'incendie de ce thtre en 1781, dans
la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en
1794, o il passa rue Richelieu, et, aprs la mort du duc de       (p.236)
Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a t btie sur
les jardins du prsident Pinon.

         [Note 57: On lit dans ce privilge contre-sign Colbert:
         Attendu que lesdits _opras et reprsentations_ sont des
         ouvrages de musique tout diffrents des _Comdies rcites_,
         voulons et nous plat que tous les gentilshommes, damoiselles
         et autres personnes puissent chanter audit _Opra_ sans que
         pour ce ils ne drogent aux titres de noblesse, ni  leurs
         privilges, charges, droits et immunits...]



 II.

La rue Saint-Lazare.


C'tait autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des
Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencrent  tre
moins frquentes, les frres Ruggieri transformrent en jardin
public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite
par le financier Boutin et dont les jardins s'tendaient entre les
rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y
donnrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint  la mode
pendant la rvolution. Que de ftes somptueuses, de jolies femmes, de
plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la
Restauration! Tout cela n'est plus: fuses, danses, amours, tout s'est
vanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a
disparu devant le dmon de la maonnerie, et la vapeur rgne  la
place o les ballons, les montagnes russes, les concerts champtres
ont attir la foule. Le grand Tivoli a t dtruit en 1826.

         [Note 58: Il y a vingt ans  peine que le dernier acacia de
         la dernire guinguette des Porcherons a disparu; il tait au
         coin de la rue de Clichy, prs du cabaret Ramponeau.]

La rue Saint-Lazare doit  l'Empire le commencement de son
illustration; l taient les htels du duc de Raguse, du gnral
Ornano, de Ney, de Sbastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui,
le dbarcadre des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de
Versailles lui a donn une nouvelle importance, qui ne peut que
s'accrotre dans l'avenir.

Des nombreuses rues qui dbouchent dans la rue Saint-Lazare, et    (p.237)
qui ont toutes la mme physionomie, la mme absence de souvenirs
historiques, nous ne remarquons que la rue _Laffitte_, qui commence
sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des
terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reut le nom
d'_Artois_; elle n'allait alors que jusqu' la rue de Provence. Elle
prit, pendant la rvolution, le nom de _Crutti_: c'tait celui d'un
ancien jsuite dont les ouvrages avaient subi les censures du
Parlement, et qui fonda en 1789 un journal rvolutionnaire o
crivirent Mirabeau et Talleyrand. Crutti demeurait dans cette rue,
n 23,  l'htel Stainville, et, aprs avoir sig  l'Assemble
lgislative, il y mourut. Dans le mme htel a demeur madame Tallien,
et c'est l qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'poque.
La rue Crutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue  la
mode, parce qu'elle conduisait au magnifique htel Thlusson, situ
rue de Provence. Cet htel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour
madame Thlusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis,
tait une sorte de temple lev sur des rochers garnis de fleurs et
d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une
grande arcade servant de porte; c'est l que furent donns les
premiers _bals des victimes_. Il appartint, sous l'Empire,  Murat; on
le dtruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait
repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la faade tique de
l'glise Notre-Dame-de-Lorette. Aprs 1830, la rue a pris le nom de
Laffitte, de l'htel de l'illustre financier qui y est situ. Cet
htel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possdait la
plus grande partie des terrains de la Chausse-d'Antin et qui a ouvert
la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est l que se
runirent, en 1830, les dputs au bruit de la fusillade de juillet,
et que fut dcide la rvolution qui transporta la couronne de la
branche ane  la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte     (p.238)
renferme plusieurs htels appartenant  de riches banquiers, entre
autres celui de M. de Rothschild. A son extrmit se trouve l'glise
de _Notre-Dame-de-Lorette_, qui a t construite de 1826  1836: c'est
un difice de mauvais got, o l'on a entass des tableaux sensuels,
des statues paennes, des meubles de caf, enfin toutes ces
coquetteries d'un luxe profane qui dshonorent aujourd'hui, dans plus
d'une glise, les crmonies catholiques.




CHAPITRE X.

RUE ET FAUBOURG SAINT-HONOR.



 Ier.

La rue Saint-Honor.


Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours t,  cause de son
voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des
plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est
allonge successivement et paralllement  la Seine, et a eu trois
portes: la premire, prs de l'Oratoire, et qu'on a appele longtemps,
mme aprs sa destruction, la _barrire des Sergents_; la deuxime,
prs de la rue du Rempart, et qui est clbre par l'attaque de Jeanne
d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisime,  l'entre
du faubourg, et qui n'tait qu'un lourd pavillon construit en 1631,
dmoli en 1733. La rue Saint-Honor doit son nom  une glise fonde
en 1204 et qui tait situe sur l'emplacement des passages
Montesquieu: cette glise tait collgiale et ses canonicats taient
les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le
tombeau, du cardinal Dubois, oeuvre de Coustou le jeune, et elle a t
dtruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'taient
jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de    (p.239)
mercerie, de bonneterie, d'orfvrerie d'o sont sorties, comme nous
l'avons dj remarqu pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la
grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle
rappelle sont nombreux. Saint-Mgrin, comme il sortait du Louvre, y
fut assassin, au coin de la rue de l'Oratoire, par les _bravi_ du duc
de Guise, parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon
tait l'amant de sa femme. Elle fut le principal thtre des
barricades de 1648. Une meute terrible y clata en 1720,  l'occasion
du systme de Law. Au n 372 tait l'htel de madame Geoffrin, l'un de
ces bureaux d'esprit du XVIIIe sicle, o grands seigneurs, crivains,
trangers illustres se livraient  cette conversation instructive,
lgre, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale.
C'est dans la rue Saint-Honor que s'est tenu le club des Jacobins,
dans un couvent dont nous parlerons tout  l'heure. Robespierre
demeurait prs de l, dans une maison qui a t dtruite pour ouvrir
la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, jur au
tribunal rvolutionnaire, dont Robespierre tait l'hte et l'ami;
c'tait l aussi que demeurait Lebas, poux d'une des filles de
Duplay. Dans la rue Saint-Honor ont habit les girondins Lasource et
Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean
Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livr le
principal combat du 13 vendmiaire.

Les difices publics que renferme cette rue sont:

1 L'_Oratoire_.--La maison et l'glise de l'Oratoire ont t
construits sur l'emplacement de deux htels clbres, l'htel de
Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'htel du Bouchage, sis rue du Coq.
L'htel de Bourbon avait t bti par Robert de Clermont, fils de
saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'htel du Bouchage, bti
ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de
Gabrielle d'Estres, quand elle n'habitait pas les _dlicats dserts_
de Fontainebleau. C'est l, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, (p.240)
fut frapp d'un coup de couteau au visage par Jean Chtel. Cet htel
fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au
cardinal de Brulle, pour y tablir la congrgation des prtres de
l'Oratoire, destine  former des ecclsiastiques pieux et savants.
C'taient des prtres sculiers qui n'taient lis que par une
dpendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: C'est une
congrgation  laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit
que l'esprit mme de l'glise, d'autres rgles que les saints canons,
d'autres voeux que ceux du baptme et du sacerdoce, d'autres liens que
ceux de la charit. Cette congrgation, adversaire ferme et modre
de la compagnie de Jsus, a rendu les plus grands services  la
religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en
France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes minents,
Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe,
Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la
rvolution, entre autres Fouch, duc d'Otrante. L'glise de l'Oratoire
ne fut termine qu'en 1745: on y voyait le mausole du cardinal de
Brulle, oeuvre magnifique de Franois Anguier. Cette institution si
regrettable a t emporte par la rvolution; les btiments,
aujourd'hui dtruits, ont longtemps renferm les bureaux de la caisse
d'amortissement et de la caisse des dpts et consignations; l'glise,
aprs avoir servi  des assembles politiques et littraires jusqu'en
1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genve.

2 Le _Palais-Royal_, dont nous avons parl.--En face de ce palais, la
rue Saint-Honor est interrompue par une _place_ aujourd'hui
compltement transforme et reconstruite. Elle avait t primitivement
ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de
l'htel Sillery, et elle fut acheve sous le rgent. Alors on leva
sur cette place une fontaine, dite _Chteau-d'Eau_, dont les btiments
renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement dfendu le   (p.241)
24 fvrier 1848 par les troupes royales. Sur cette mme place, au coin
de la rue Saint-Honor, tait le _caf de la Rgence_, qui date de
1695 et qui, dans le XVIIIe sicle, tait le rendez-vous des
crivains, des artistes, des joueurs d'checs; on sait qu'il tait
frquent par Rousseau, Diderot, etc. Cette place,  laquelle
aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte
au midi sur la rue de Rivoli.

3 L'_glise Saint-Roch_, fonde en 1578 sur l'emplacement d'une
antique chapelle de sainte Suzanne, dite de _Gaillon_,  cause du
hameau o elle tait situe. Elle fut rdifie en 1643, sur les
dessins de Lemercier, et acheve en 1736. Son portail est l'oeuvre
trs-mdiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette glise, outre des
tableaux prcieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, cet homme, dit
Piganiol, dont la mmoire doit tre respectable  tous les bons
Franais; celui de Lentre, par Coysevox; ceux du marchal d'Asfeld
et de Maupertuis, etc. On y a encore enterr le pote Regnier
Desmarets, les sculpteurs Franois et Michel Anguier, madame
Deshoulires, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transport les
mausoles de Mignard, du comte d'Harcourt, du marchal de Crqui, du
cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette glise a jou
un rle capital dans la bataille du 13 vendmiaire. Aujourd'hui,
paroisse du deuxime arrondissement et frquente principalement par
la population riche, elle est devenue en quelque sorte une glise
aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement orne;
ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a t peinte par Pierre,
du Calvaire, dcore par Falconnet, de la Communion produisent un
effet thtral; enfin, c'est la premire qui ait adopt pour les
crmonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes,
enfin tout ce luxe sans gravit que le clerg parisien a mis en usage
et qui laisserait nos pres bien tonns.

4 L'_glise de l'Assomption_, qui appartenait  un couvent de     (p.242)
femmes fond en 1623 et dont les jardins et les btiments touchaient
le jardin des Tuileries. Une partie de ces btiments sert aujourd'hui
de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolong la rue de
Luxembourg; quant  l'glise, btie en 1676, elle a t jusqu'
l'achvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement,
et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et
surmonte d'une coupole peinte par Lafosse.

La rue Saint-Honor renfermait, avant la rvolution, plusieurs autres
difices remarquables:

1 L'_glise Saint-Honor_, dont nous avons parl.

2 L'_hospice des Quinze-Vingts_, qui occupait l'espace compris entre
la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait t fond
par saint Louis. Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine
Marguerite, fist acheter une pice de terre de lez Saint-Ennour, o
il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles
demorassent illecques perpetuelement jusques  trois cents; et ont
tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses,
rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fre en l'oneur
de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service
Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la
feste saint Remy, o les dits avugles fesoient chanter solempnement
l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.
L'glise occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intrieur
de l'hospice se trouvait un enclos, un march et de beaux btiments
qui servaient de refuge aux ouvriers sans matrise. En 1780, le
cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier,
avait sous sa dpendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualit de
grand aumnier; il le transfra dans le faubourg Saint-Antoine et
vendit les btiments et les terrains, pour une somme de six millions,
 une compagnie financire qui ouvrit sur leur emplacement les     (p.243)
rues de _Chartres_, de _Valois_, de _Rohan_, rues rgulirement
bties, mais petites et troites, que l'on a rcemment dtruites pour
achever le Louvre et la rue de Rivoli.

3 Le _couvent des Jacobins_ ou _Dominicains_, fond en 1611 et dont
l'emplacement est occup aujourd'hui par le _march Saint-Honor_. La
bibliothque de ce couvent tait trs-vaste et renfermait vingt mille
volumes. L'glise n'avait rien de remarquable que ses tableaux
prcieux et les mausoles du marchal de Crqui et du peintre Mignard,
oeuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle tait sous
Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. L se trouve,
dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie. C'est dans la
bibliothque et ensuite dans l'glise de ce couvent que se tint le
fameux _club des Amis de la Constitution_ ou des _Jacobins_, qui
dirigea la rvolution et domina la France pendant plus de quatre ans,
d'o sortirent les rsolutions les plus nergiques, les plus
sanglantes, o furent concertes les insurrections du 10 aot et du 31
mai, qui reut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance
et tomba avec lui. Trois mois aprs sa mort, la salle des Jacobins,
assige par la _jeunesse dore_, fut envahie, dvaste et ferme. Un
dcret de la Convention (28 floral an IV) ordonna la dmolition de
tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un march qui
serait appel du _Neuf-Thermidor_; mais cela ne fut excut qu'en
1810.

4 Le _couvent des Feuillants_, sur l'emplacement duquel a t ouverte
la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la rgle tait
trs-austre, furent appels  Paris par Henri III en 1587. Leur
glise, dont le portail avait t bti en 1676 par Franois Mansard et
qui regardait la place Vendme, renfermait, outre des peintures de
Vouet, les spultures des marchaux de Marillac, d'Harcourt,
d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'tendait
jusqu'au _Mange_ des Tuileries et  la terrasse qu'on appelle     (p.244)
encore des _Feuillants_. On allait  ce Mange par un passage troit
qui sparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a
t le tmoin de scnes terribles pendant la rvolution, puisque c'est
par ce passage que la foule arrivait  la salle o sigrent les
Assembles constituante et lgislative, ainsi que la Convention
nationale. Aprs la journe du Champ-de-Mars, les constitutionnels
s'tant diviss, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de
Bailly formrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins,
un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura  peine quelques
mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant
la terreur. En 1793, on tablit dans ce couvent l'administration de la
fabrication des fusils, et la salle mme o avaient sig les
assembles nationales devint un dpt d'armes. En 1796, la salle du
Mange redevint le lieu des sances du conseil des Cinq-Cents; la
maison des Feuillants continua  tre un dpt d'armes, et l'on mit
dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent  t
dtruit.

5 Le _couvent des Capucins_, fond par Catherine de Mdicis en 1576;
il tait situ entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et
occupait l'emplacement des n 351  369. C'tait la plus considrable
maison de Capucins qui ft en France; elle renfermait cent cinquante
religieux. Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considration dont
ils jouissent  la rgularit avec laquelle ils remplissent les
devoirs d'un tat austre; ils s'adonnent principalement  l'tude des
langues grecque et hbraque. Leur glise tait belle et possdait un
Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-marchal
de Joyeuse, lequel tait mort capucin dans ce couvent, et celui du
pre Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les
btiments ont servi pendant la rvolution  loger les archives
nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des
Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.

6 _Le couvent des Filles de la Conception_, fond en 1635, et sur (p.245)
l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.

Parmi les nombreuses rues qui dbouchent ou dbouchaient dans la rue
Saint-Honor, nous remarquons (outre celles que nous avons dj
dcrites dans le quartier du Palais-Royal):

1 Rue des _Bourdonnais_.--Elle tire son nom d'une famille parisienne
clbre au XIIIe sicle. Au n 11 tait la maison des _Carneaux_, 
l'enseigne de la _Couronne d'or_. C'tait un htel qui appartenait au
duc d'Orlans, frre du roi Jean, lequel le vendit  la famille de la
Trmoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille.
Reconstruit sous Louis XII, il fut habit par le chancelier Anne
Dubourg et le prsident de Bellivre. Cet htel tait en 1652 le lieu
d'assemble des six corps de marchands, et c'est l que fut dcide la
reddition de Paris  Louis XIV. Il a t rcemment dtruit; mais sa
principale tourelle, chef-d'oeuvre de bon got et d'lgance, a t
transporte au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est,
depuis plus de trois sicles, clbre par ses marchands de drap.

L'impasse des Bourdonnais tait autrefois une voirie dite _march aux
pourceaux_, _place aux chats_, _fosse aux chiens_, et o l'on
suppliciait les faux monnayeurs et les hrtiques.

2 Rue de la _Tonnellerie_.--Ce n'tait, au XIIe sicle, qu'un chemin
habit par des Juifs, et o s'tablirent, quand les Halles furent
construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des
_Grands-Piliers_. Sur la maison n 3 se lit cette inscription: J.
BAPTISTE POQUELIN DE MOLIRE. CETTE MAISON A T BTIE SUR
L'EMPLACEMENT DE CELLE OU IL NAQUIT EN 1620. Cette inscription repose
sur une erreur longtemps accrdite: il est aujourd'hui parfaitement
dmontr que Molire est n rue Saint-Honor au coin de la rue des
Vieilles-tuves.

3 Rue du _Roule_.--C'est une des voies les plus frquentes de    (p.246)
Paris,  cause de son prolongement par la rue des _Prouvaires_, qui
aboutit  l'glise Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la
_Monnaie_, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernire rue a pris son nom
de l'htel des Monnaies, qui y fut tabli depuis le XIIIe sicle
jusqu'en 1771: sur son emplacement ont t ouvertes les rues _Boucher_
et _tienne_.

4 Rue de l'_Arbre-Sec_.--Elle doit son nom, comme la plupart des
anciennes rues,  une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la
rue Saint-Honor, btie sous Franois Ier, a t rdifie en 1776 par
Soufflot. Prs d'elle existait autrefois la _Croix du Trahoir_,
thtre de nombreuses excutions et de nombreuses meutes. Le premier
jour des barricades de 1648, il y eut l un furieux combat entre les
bourgeois et les chevau-lgers du marchal de la Meilleraye, et dont
celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le
lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, o il n'avait pu
obtenir la libert de Broussel, il fut arrt  la barricade de la
Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de
fer nomm Raguenet. Un garon rtisseur, raconte le cardinal de Retz,
mettant la hallebarde dans le ventre du premier prsident, lui dit:
Tourne, tratre, et si tu ne veux tre massacr, toi et les tiens,
ramne-nous Broussel ou le Mazarin en otage. Mathieu Mol rallia les
magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la
libert de Broussel.

La rue de l'Arbre-Sec est coupe par la rue des
_Fosss-Saint-Germain-l'Auxerrois_, qui tire son nom des fosss
creuss par les Normands autour de l'glise Saint-Germain. Dans cette
rue tait dans le XIVe sicle l'htel des comtes de Ponthieu. C'est l
que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassin[59]. Il
devint ensuite l'htel de Montbazon, et, dans le XVIIIe sicle,    (p.247)
fut transform en auberge: La maison de l'amiral et ses dpendances
appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des _Hommes illustres de
la France_ (1747),  M. Pleurre de Romilly, matre des requtes. Cet
htel ne forme maintenant qu'une auberge assez considrable qu'on
appel htel de Lizieux. Il n'y a presque rien de chang dans
l'extrieur ni mme dans l'intrieur du principal corps de logis. La
grandeur et la hauteur des pices annoncent que 'a t autrefois la
demeure d'un grand seigneur. La chambre o couchait l'amiral est
occupe aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Acadmie royale de peinture.
Dans cette maison est ne l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est
l qu'elle fut enleve par le comte de Lauraguais.

         [Note 59: La partie de la rue des Fosss comprise entre les
         rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est
         absorbe dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Bthizy.]

5 Rue d'_Orlans_.--Elle tire son nom de l'htel de Bohme ou
d'Orlans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue taient, au
XVIIe sicle, les plus fameuses _estuves_ de Paris, tenues par un
nomm Prudhomme, et qui ont jou un rle trs-important dans les
troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs rduits secrets le
prince de Cond, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont
t le thtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de
rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'htel
d'Aligre ou de Vertamont, qui avait t bti sous Henri II: il
appartint successivement  Diane de Poitiers,  Robert de la Mark, duc
de Bouillon, au vicomte de Puysieux,  Achille de Harlay, au prsident
de Vertamont, etc. Au n 10 de cette rue a demeur le girondin Valaz.

6 Rue des _Poulies et place du Louvre_.--Dans cette rue, aujourd'hui
presque entirement reconstruite, tait l'htel d'Alenon, bti en
1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frre de saint Louis, et qui fut
possd par le comte d'Alenon, fils de ce mme roi. Aprs lui, il eut
pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis
de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville.
C'est l que fut conduit Ravaillac aprs l'assassinat de Henri IV.
(p.248) Il devint en 1709 l'htel du marquis d'Antin et fut dtruit
pour former les htels de Conti et d'Aumont, lesquels ont t dmolis
lorsque fut ouverte la _place du Louvre_.

Sur la place du Louvre aujourd'hui agrandie et reconstruite, se trouve
l'glise _Saint-Germain-l'Auxerrois_. Cette glise a t btie, les
uns disent par Childebert et Ultrogothe en 580, les autres, avec plus
de raison, par Chilpric Ier, en l'honneur de saint Germain, vque de
Paris, dont le tombeau devait y tre et n'y fut jamais transfr. On
l'appelait alors vulgairement Saint-Germain-le-Rond,  cause de sa
forme circulaire. Saint Landry, vque de Paris, y fut enterr en 655.
Les Normands, pendant le sige de Paris, la prirent et la
fortifirent;  leur dpart, ils la laissrent en ruines. Le roi
Robert la fit reconstruire, et, pour ne pas la confondre avec
Saint-Germain-des-Prs, on la nomma par erreur Saint-Germain-l'Auxerrois,
quoique saint Germain d'Auxerre n'ait rien de commun avec cette
glise. C'tait alors et elle resta longtemps l'unique paroisse du
nord de Paris. Au commencement du XIVe sicle, elle fut entirement
rebtie, et c'est de cette poque que datent sa faade, son porche,
ses clochers. L'glise Saint-Germain tait collgiale et n'est devenue
paroissiale qu'en 1744: son chapitre, trs-puissant et trs-riche,
nommait  six cures de Paris;  cause de son voisinage du Louvre et
des Tuileries, elle a pris une grande part aux vnements de notre
histoire. Le fait le plus triste qu'elle rappelle est la
Saint-Barthlmy, dont le signal fut donn par sa grosse cloche. Elle
tait orne de sculptures de Jean Goujon, de tableaux de Lebrun, de
Philippe de Champagne, de Jouvenet, et surtout de monuments
funraires. Il serait impossible d'numrer les hommes clbres qui y
ont t enterrs: dans la dernire restauration qu'elle a subie, la terre
qu'on remua sous les dalles de la nef et du choeur n'tait pour    (p.249)
ainsi dire compose que d'ossements et de cendres de morts, et il en
tait de mme de la terre du clotre. Nommons seulement les
chanceliers d'Aligre, Ollivier, de Bellivre, la famille des
Phlippeaux, qui a fourni dix ministres, le pote Malherbe,
l'architecte Levau, le mdecin Guy Patin, le peintre Stella, le
graveur Warin, l'orfvre Balin, les sculpteurs Sarrazin et Desjardins,
les deux Coypel, l'architecte d'Orbay, le gographe Sanson, le mdecin
Dodart, Coysevox, madame Dacier, le comte de Caylus, etc. On sait
comment cette glise fut horriblement dvaste le 13 fvrier 1831;
elle a t restaure avec autant de luxe que d'intelligence et rendue
au culte. C'est la paroisse du quatrime arrondissement.

L'glise Saint-Germain-l'Auxerrois tait entoure d'un clotre dont on
a form plus tard la _place Saint-Germain_ et les rues des _Prtres_
et _Chilpric_, aujourd'hui en partie dtruites; on y pntrait de la
place du Louvre par une ruelle o se trouvait une maison dite du
Doyenn, occupe en 1599 par une tante de Gabrielle d'Estres et o
celle-ci, subitement prise de convulsions dans un dner chez Zamet, se
fit transporter et mourut. Elle fut ensuite occupe par le savant
Bignon, doyen de Saint-Germain, qui y recevait les rudits et les gens
de lettres.

Dans ce mme clotre, rue des Prtres, n17, est le _Journal des
Dbats_, qui date de 1789.

7 Rue de _Grenelle_, ainsi appele de Henri de Guernelles, qui
l'habitait au XIIIe sicle. Dans cette rue tait l'htel du prsident
Baillet, qui, en 1605, passa au duc de Montpensier, en 1612 au duc de
Bellegarde, en 1632 au chancelier Sguier, lequel l'enrichit de
peintures de Vouet, d'une belle bibliothque et d'une chapelle. Sous
ce nouveau propritaire, dit Jaillot, protecteur clair des sciences,
des arts et des talents, cet htel devint le temple des Muses, l'asile
des savants et le berceau de l'Acadmie franaise; c'est l que le
chancelier a eu plus d'une fois l'honneur de recevoir Louis XIV    (p.250)
et la famille royale, et qu'en 1656 la reine Christine de Sude honora
l'Acadmie de sa prsence. L'Acadmie franaise sigea dans l'htel
Sguier jusqu'en 1673. En 1699, les fermiers gnraux achetrent cette
maison avec ses dpendances et y tablirent leurs bureaux et leurs
magasins: elle prit alors le nom d'htel des _Fermes_. L
s'engouffre, dit Mercier, l'argent arrach avec violence de toutes les
parties du royaume, pour qu'aprs ce long et pnible travail, il
rentre altr dans les coffres du roi. En 1792, l'htel des Fermes,
devenu proprit nationale, fut converti en maison de dtention, puis
en thtre; il a t ensuite partag en plusieurs proprits
particulires. Prs de l'htel des Fermes se trouvait, dans le XVIe
sicle, l'htel du vidame de Chartres, o Jeanne d'Albret mourut le 9
juin 1572.

8 Rue _Pierre Lescot_.--Cette rue, qui n'existe plus, datait du XIIIe
sicle et se nommait Jean-Saint-Denis, nom qu'elle perdit en 1807 pour
prendre celui du chanoine de Paris qui a t le premier architecte du
Louvre. C'tait, ainsi que les rues voisines de la _Bibliothque_, du
_Chantre_, etc., une des plus tristes et des plus misrables de Paris:
ses maisons, troites, humides, infectes, taient occupes par des
auberges de bas lieu ou des maisons de prostitution, repaires immondes
d'o sortaient trop souvent des aventuriers, des gens sans aveu, des
repris de justice. Toutes ces rues ont t dtruites pour l'achvement
du Louvre et la continuation de la rue de Rivoli.

9 Rue _Saint-Thomas du Louvre_.--Cette rue, que nous ne nommons qu'
cause de ses souvenirs historiques, puisqu'elle vient de disparatre
dans les dmolitions faites pour achever le Louvre, commenait  la
place du Palais-Royal et se prolongeait autrefois jusqu' la Seine.
Elle datait du XIIIe sicle et tirait son nom d'une glise ddie 
saint Thomas de Cantorbry, qui fut fonde par Robert de Dreux,    (p.251)
fils de Louis VI. Cette glise, qui tait sise au coin de la rue du
Doyenn, fut reconstruite en 1743 sous le nom de Saint-Louis et
renfermait le tombeau du cardinal Fleury. Elle fut consacre au culte
protestant pendant la rvolution et aujourd'hui est dtruite. En face
de cette glise tait l'hpital, le collge et l'glise Saint-Nicolas,
qui furent supprims en 1740.

Dans cette rue se trouvait le fameux htel Rambouillet, qui porta
successivement les noms d'O, de Noirmoutiers, de Pisani, et qui prit
celui de Rambouillet lorsque Charles d'Angennes, marquis de
Rambouillet, pousa Catherine de Vivonne, fille du marquis de Pisani,
et vint s'y tablir. C'tait une grande maison avec de beaux jardins,
dcore  l'intrieur avec une richesse pleine de got, et qui
occupait l'emplacement d'une partie de la rue de Chartres, dans le
voisinage de la place du Palais-Royal; sa faade intrieure dominait
les jardins des Quinze-Vingts et de l'htel de Longueville, et avait
la vue sur le jardin de Mademoiselle ou la place actuelle du
Carrousel. Nous avons dit ailleurs (_Hist. gn. de Paris_, p. 62)
quelle clbrit il acquit dans le XVIIe sicle. Cet htel passa au
duc de Montausier par son mariage avec l'illustre Julie d'Angennes,
puis aux ducs d'Uzs. En 1784 il fut dtruit, et l'on construisit sur
son emplacement une salle de danse dite Vauxhall d'hiver, qui devint
en 1790 le club des monarchiens et en 1792 le thtre du Vaudeville,
dtruit par un incendie en 1836.

A ct de l'htel Rambouillet tait l'htel de Longueville, bti par
Villeroy, ministre de Henri III; ce monarque l'habita et y reut la
couronne de Pologne. Il appartint ensuite  Marguerite de Valois, puis
au marquis de la Vieuville, puis  la duchesse de Chevreuse, qui en
fit le chef-lieu de la Fronde: c'est l que se passrent toutes ces
intrigues o la politique et l'amour se prtaient mutuellement des
prtextes et des armes, et que le cardinal de Retz raconte avec   (p.252)
tant de complaisance; c'est l qu'il venait passer une partie des
nuits avec mademoiselle de Chevreuse. J'y allois tous les soirs,
dit-il, et nos vedettes se plaoient rglment  vingt pas des
sentinelles du Palais-Royal, o le roi logeoit. Cet htel, aprs
avoir appartenu  la maison de Longueville, fut vendu en 1749 aux
fermiers gnraux, qui y tablirent le magasin gnral des tabacs. On
y ouvrit, sous le Directoire, des salles de jeu et un bal qui n'tait
frquent que par des femmes dbauches. Il est aujourd'hui dtruit.

Dans la rue Saint-Thomas du Louvre ont demeur: Voiture[60], qui avait
une maison voisine de l'htel de Rambouillet; la comtesse de Mailly,
matresse de Louis XV; le girondin Grangeneuve; le dantoniste Bazire,
etc.

         [Note 60: Fils d'un riche marchand de vins des halles, qui
         n'avait rien pargn  le faire instruire. (Guy Patin t. I,
         p. 505.)]

10 Rue _Saint-Nicaise_. Cette rue, qui vient aussi de disparatre
dans la construction de la rue de Rivoli, avait t ouverte dans le
XVIe sicle sur l'emplacement des anciens murs de la ville, et elle se
prolongeait autrefois jusqu' la galerie du Louvre en s'ouvrant vers
le milieu pour former le ct oriental de la place du Carrousel. On
sait que le crime du 3 nivse dtruisit ou branla la partie
septentrionale de cette rue et amena la dmolition de la plupart de
ses btiments: il ne resta donc de cette partie que sept  huit
maisons voisines de la rue de Rivoli et aujourd'hui dtruites[61].
Quant  la partie mridionale, elle fut entirement dmolie pour
agrandir la place du Carrousel. Cette rue, autrefois trs-importante,
renfermait de nombreux htels: de Roquelaure ou de Beringhen, de
Coigny, d'Elbeuf, qui a t habit sous l'Empire par Cambacrs, etc.
Dans cette rue ont demeur le conventionnel Duquesnoy, condamn  mort
 la suite des journes de prairial et qui se poignarda aprs sa   (p.253)
condamnation; le pote imprial Esmenard, le naturaliste Lamtherie,
etc.

         [Note 61: Voyez, dans le chapitre suivant, le palais des
         Tuileries et la place du Carrousel.]

11 Rue du _Dauphin_.--C'tait autrefois le cul-de-sac Saint-Vincent;
on lui donna le nom du Dauphin en 1744, parce que le fils de Louis XV
passa par cette rue pour aller  Saint-Roch remercier Dieu de la
gurison de son pre. Cette rue, alors fort troite, ouvrait une
communication trs-importante avec la cour du Mange et le jardin des
Tuileries; aussi a-t-elle jou un grand rle dans les journes
rvolutionnaires, surtout au 13 vendmiaire: c'est l que Bonaparte
avait fait dresser sa principale batterie et qu'il mitrailla les
royalistes sur les marches de Saint-Roch. La rue du Dauphin prit alors
le nom de la Convention, qu'elle perdit en 1814 pour reprendre son
ancien nom. On l'a encore appele du _Trocadero_ de 1825  1830.

12 Rue de _Castiglione_.--Nous avons dit que la rue de Castiglione a
t ouverte sur l'emplacement du couvent des Feuillants, d'aprs un
dcret consulaire du 17 vendmiaire an X; mais les constructions ne
commencrent qu'en 1812. Cette rue est compose, comme la rue de
Rivoli, de maisons ou plutt de palais uniformes, avec une double
galerie  portiques.

13 Rue de _Luxembourg_, ouverte en 1722 sur l'emplacement de l'htel
de Luxembourg. Au n 15 a demeur Cambon, le clbre financier de la
Convention,  qui l'on doit la cration du grand livre de la dette
publique; au n 21 a demeur le conventionnel Romme, qui se poignarda
comme Duquesnoy aprs sa condamnation; au n 27 a demeur Casimir
Prier.

14 Rue _Saint-Florentin_.--C'est une rue peu ancienne et o nanmoins
se sont accomplis de graves vnements. On l'appela d'abord le
_cul-de-sac de l'Orangerie_, et de chtives maisons y abritaient les
orangers des Tuileries. Une partie appartenait, en 1730,  Louis   (p.254)
XV; une autre partie  Samuel Bernard. Ce cul-de-sac devint une rue,
en 1757, lorsque l'on construisit la place Louis XV, et il prit le nom
du comte de Saint-Florentin (Phlipeaux, duc de la Vrillire),
ministre de la maison du roi, qui y fit construire un vaste htel, o
il donna des ftes dignes de sa frivolit. Cet htel appartint ensuite
au duc de l'Infantado, grand d'Espagne; il devint proprit nationale
et fut acquis en 1812 par l'ancien vque d'Autun, Talleyrand-Prigord.
C'est l que cet homme,  qui l'on a attribu plus d'esprit,
d'importance et de rouerie qu'il n'en a eu rellement, a fait la
Restauration de 1814; c'est l qu'il est mort. L'htel Saint-Florentin
appartient aujourd'hui  un autre Samuel Bernard, M. de Rothschild, et
se trouve occup par l'ambassade d'Autriche. Dans la rue
Saint-Florentin a demeur Ption.



 II.

Le faubourg Saint-Honor.


Ce faubourg, qui prenait dans sa partie suprieure le nom de _faubourg
du Roule_, n'a commenc  se couvrir de maisons que vers le milieu du
XVIIIe sicle; la partie suprieure tait mme, il y a moins de
cinquante ans, borde entirement de jardins et de cultures.
Aujourd'hui, c'est le quartier du monde riche, de la noblesse moderne,
des trangers opulents. Ses vastes htels sont accompagns de beaux
jardins qui donnent la plupart sur les Champs-lyses. Il ne s'y est
pass aucun vnement important. Le peuple n'a dans ces parages que
quatre  cinq pauvres rues; l'industrie n'y a point port ses
merveilles et ses misres; enfin ses pavs n'ont jamais t remus par
l'insurrection. Au n 3 demeurait le gn. Changarnier lorsqu'il fut
arrt le 2 dcembre. Au n 30 a demeur Guadet, l'une des gloires de
la Gironde. Au n 31 est l'htel Marbeuf, qui a t habit par Joseph
Bonaparte et o est mort Suchet. Aux n 41 et 43 est l'htel       (p.255)
Pontalba, palais magnifique, bti en partie sur l'emplacement de
l'htel Morfontaine. Au n 49 est l'htel Brunoy, habit en 1815 par
le marchal Marmont et plus tard par la princesse Bagration. Au n 51
est mort Beurnonville, ministre de la guerre en 1793, marchal de
France en 1816. Au n 55 est l'htel Sbastiani, si tristement clbre
par le meurtre de la duchesse de Praslin: c'est l qu'est mort le
marchal Sbastiani. Au n 90 est l'htel Beauvau, dans lequel est
mort en 1703 le marquis de Saint-Lambert, le pote oubli des
_Saisons_, l'amant de madame Du Chtelet et de madame d'Houdetot, le
rival prfr de Voltaire et de Rousseau, dont il fut l'ami. Au n 118
est mort en 1813 le mathmaticien Lagrange.

Les difices que renferme cette rue sont peu nombreux:

1 _Le palais de l'lyse_.--C'tait, dans l'origine, l'htel d'vreux,
bti par le comte d'vreux en 1718. Madame de Pompadour l'acheta,
l'agrandit et l'habita  peine pendant quelques jours. Louis XV en fit
le garde-meuble de la couronne jusqu'en 1773, o il fut vendu au financier
Beaujon, qui y prodigua les ameublements, les tableaux, les bronzes, les
marbres. En 1786, il fut achet par la duchesse de Bourbon, dont il
prit le nom. Devenu proprit nationale, il fut lou  des
entrepreneurs de ftes publiques, qui lui donnrent le nom d'lyse;
ses appartements furent alors transforms en salles de bal et de jeu.
En 1803, il fut vendu  Murat, qui le cda  Napolon en 1808.
L'empereur aimait cette habitation, dont l'architecture est aussi
simple qu'lgante et dont les jardins sont magnifiques: il s'y retira
aprs le dsastre de Waterloo; c'est l qu'il signa sa deuxime
abdication; c'est de l qu'il partit pour Sainte-Hlne. A la deuxime
Restauration, l'empereur de Russie en fit sa rsidence; puis il fut
donn au duc de Berry. En 1830, il fut compris dans les domaines de la
liste civile. La Constitution de 1848 l'assigna pour rsidence au
prsident de la Rpublique; et c'est l en effet qu'habita le      (p.256)
prince Louis-Napolon Bonaparte jusqu' son lection au trne
imprial. Depuis cette poque on l'a restaur et agrandi
magnifiquement.

2 L'_glise Saint-Philippe-du-Roule_, btie en 1769 et qui n'a rien
de remarquable.

3 L'_hpital militaire du Roule_, tabli depuis 1848 dans les
btiments des curies du roi Louis-Philippe.

4 L'_hpital Beaujon_, fond en 1784 par le financier Beaujon pour
vingt-quatre orphelins, et transform en hpital gnral en 1795.
C'est un difice solide, lgant, bien distribu, qui renferme quatre
cents lits.

5 La _chapelle Beaujon_.--Cette chapelle est tout ce qui reste de
l'habitation magnifique et voluptueuse que le financier Beaujon
s'tait construite et dont les jardins s'tendaient jusqu' la
barrire de l'toile. Ces jardins, vendus pendant la rvolution,
devinrent publics, et l'on y donna des ftes sous la Restauration.
Btiments et jardins sont aujourd'hui dtruits et remplacs par un
quartier nouveau, dit de Chateaubriand. Dans une avenue de ce quartier
est mort le romancier Balzac.

Les rues principales qui aboutissent dans le faubourg Saint-Honor
sont:

1 Rue des _Champs-lyses_.--Au n 4 ont habit successivement le
marchal Serrurier, le marchal Marmont, le conventionnel Pelet de la
Lozre, qui y est mort en 1841. Au n 6 a demeur Junot.

2 Rue de _la Madeleine_.--Au coin de la rue de la Ville-l'vque
tait l'ancienne glise de la Madeleine, qui datait de la fin du XVe
sicle et avait t reconstruite par les soins de mademoiselle de
Montpensier en 1660: elle a t dtruite en 1792. Prs de cette glise
tait le couvent des Bndictines de la Ville-l'vque, fond en 1613
par deux princesses de Longueville.

La rue de la _Ville-l'vque_ tire son nom d'une ferme que les     (p.257)
vques de Paris possdaient depuis le XIIIe sicle. Dans cette rue
ont demeur Fabre d'glantine et Amar. Au n 4 demeure M. Guizot; au
n 44 M. de Lamartine.

3 Rue d'_Anjou_.--Au n 6 est mort La Fayette le 20 mai 1834. Au n
15 est mort Benjamin Constant. Au n 19 a demeur l'ex-capucin Chabot,
qui prit avec Danton. Au n 27 tait l'htel du marquis de Bouill,
si clbre par la fuite de Louis XVI; il fut ensuite habit par l'abb
Morellet et par le marquis d'Aligre. Au n 28 tait la maison de
Moreau, qui, aprs le jugement de ce gnral, fut achete par Napolon
et donne par lui  Bernadotte, comme si, dit Rovigo[62], cette
maison n'et pas d cesser d'tre un foyer de conspiration contre
lui. Au n 48 tait le cimetire de la Madeleine. C'est l que furent
inhumes les victimes de la catastrophe du 30 mai 1770, celles du 10
aot, Louis XVI et Marie-Antoinette, enfin les nombreux supplicis sur
la place Louis XV. Au mois de janvier 1815, des fouilles furent faites
dans ce cimetire: l'on retrouva quelques restes du roi et de la
reine, que l'on transporta  Saint-Denis, et l'on construisit sur cet
emplacement un vaste monument funraire avec une _chapelle
expiatoire_.

         [Note 62: _Mm._, t. II, p. 98.]

Dans la rue d'Anjou dbouche la rue _Lavoisier_, o est morte Mlle
Mars.

4 Rue de _Monceaux_.--A l'extrmit de cette rue, entre les rues de
Chartres, de Valois et le mur d'enceinte, se trouve un vaste jardin
construit en 1778 par le duc d'Orlans, sur les dessins de Carmontel,
et avec d'normes dpenses. Il est rempli de curiosits, d'objets
d'art et d'arbres rares. En 1794, il fut exploit comme jardin public,
et l'on y a donn des ftes jusqu'en 1801. Sous l'Empire, il fut plac
dans le domaine de la couronne et rendu, en 1814,  la famille
d'Orlans. Ce dlicieux sjour est le dernier des grands jardins   (p.258)
qui existaient autrefois dans Paris. Il a t en 1848 le chef-lieu des
ateliers nationaux.




CHAPITRE XI.

LA RUE DE RIVOLI, LE LOUVRE, LES TUILERIES, LA PLACE DE LA CONCORDE ET
LES CHAMPS-LYSES.



 Ier.

La rue de Rivoli.


La rue de _Rivoli_ forme aujourd'hui la plus belle et la plus longue
rue de Paris, et par l'avenue des Champs-lyses, d'une part, par la
rue et le faubourg Saint-Antoine d'autre part, elle unit la barrire
de l'toile  la barrire du Trne, distantes de prs de 8 kilom. Elle
date de deux poques. La premire partie, de la place de la Concorde 
la rue de l'chelle, a t dcrte en 1802 et commence en 1811. Elle
a t ouverte sur l'emplacement des anciennes curies du roi, de la
cour du Mange, d'une partie des couvents des Feuillants, des Capucins
et de l'Assomption. Elle borde magnifiquement le jardin des Tuileries.
On y remarque le ministre des finances, vaste btiment compris entre
quatre rues et dont la construction a cot plus de 10 millions. La
deuxime partie, de la rue de l'chelle  la place Birague, date de
1851, et a t acheve en moins de cinq ans; elle a absorb ou dtruit
les rues Saint-Nicaise, de Chartres, Saint-Thomas-du-Louvre,
Froidmanteau, Pierre Lescot, etc., dont nous avons parl dans la rue
Saint-Honor. Aprs avoir bord le Louvre, elle coupe successivement
les rues de l'Arbre-Sec, du Roule, Saint-Denis, le boulevard de
Sbastopol, la rue Saint-Martin; elle longe la place de
l'Htel-de-Ville et va se confondre, vers la place Birague, avec la
rue Saint-Antoine. De la place de la Concorde  la place du Louvre
elle est compose de maisons uniformes, d'une architecture simple et
peu gracieuse, avec galeries et portiques. Les monuments qu'elle borde
 partir de la place Birague, sont la caserne Napolon,
l'Htel-de-Ville et la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, monuments  (p.259)
dont nous avons dj parl, puis le Louvre et les Tuileries.



 II.

Le Louvre.


L'origine du Louvre est inconnue. On croit qu'il existait dans ce
lieu, vers le VIIe sicle, un difice royal qui, dtruit par les
Normands, fut reconstruit par Hugues Capet. Philippe-Auguste le
rebtit presqu'entirement et en fit un chteau-fort destin  fermer
la rivire et  contenir Paris. Ce chteau occupait, sur une longueur
de soixante-deux toises, l'espace compris entre la Seine et la place
de l'Oratoire, et, sur une largeur de cinquante-huit toises, l'espace
compris entre le milieu de la cour actuelle du Louvre et le
prolongement de l'ancienne rue Froidmanteau. Sa faade orientale
achevait le mur d'enceinte, qui se terminait par la tour _qui fait le
coin_, en face de la tour de Nesle. La porte principale tait  peu
prs au milieu de la grande cour actuelle, et en face d'elle s'ouvrait
une rue, dite Jehan-verout, qui aboutissait devant l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois. Une autre porte se trouvait prs de la
rivire. Dans l'intrieur tait une cour de trente-quatre toises de
long sur trente-trois de large, au milieu de laquelle s'levait la
_grosse tour_, qui avait treize pieds d'paisseur, cent
quarante-quatre de circonfrence, et quatre-vingt-seize de hauteur.
Cette tour, si fameuse dans notre histoire, tait entoure d'un foss
et communiquait avec le chteau par une galerie de pierre; elle
renfermait plusieurs chambres o logrent d'abord les rois et qui
furent ensuite converties en prisons. L furent renferms Ferrand,
comte de Boulogne, fait prisonnier  Bouvines, le comte Guy de
Flandre, Enguerrand de Marigny, Charles-le-Mauvais, etc. Les btiments
qui entouraient la grande cour taient de massives constructions
appuyes sur vingt fortes tours et surmontes de tourelles de diverses
formes; ils renfermaient, outre de grandes salles, une chapelle,   (p.260)
un arsenal, des magasins de vivres, etc.

Bien que le chteau du Louvre ft le symbole de la suzerainet des
rois de France, il fut rarement habit par eux. Le mariage de Henri V
d'Angleterre avec la fille de Charles VI y fut clbr. Charles-Quint
y logea pendant son sjour  Paris. A cette poque, Franois Ier avait
commenc  faire dmolir la grosse tour et une partie du chteau, et 
faire construire sur leur emplacement, d'aprs les dessins de Pierre
Lescot, un palais moderne qu'on appelle aujourd'hui le _vieux Louvre_
et qui est l'expression la plus brillante et la plus complte de la
renaissance franaise. Ce palais consistait uniquement en deux
pavillons unis par une galerie et qui sont aujourd'hui le pavillon de
l'Horloge et le pavillon voisin de l'ancienne entre du muse. La
faade orientale est trs-riche et orne  profusion de sculptures de
Jean Goujon et de Pierre Ponce: c'tait celle de la cour d'honneur; la
faade occidentale tait trs-simple et presque nue, comme devant
donner sur les cours de service, et elle est reste dans cet tat
jusqu'en 1857. Tout l'intrieur fut splendidement dcor par les mmes
artistes, principalement l'escalier dit de Henri II et la grande salle
o l'on admire les cariatides de Jean Goujon. Quant aux parties de
l'ancien chteau fodal qui ne gnaient pas le palais moderne, elles
furent conserves et ne disparurent entirement que sous Louis XIV.

Henri II continua l'oeuvre de son pre: il fit ajouter au pavillon du
midi une aile dirige vers la Seine (galerie d'Apollon), et dont
Pierre Lescot fut encore l'architecte. A sa mort, le palais des
Tournelles, qui tait le sjour des rois de France depuis Charles VII,
fut abandonn, et Franois II, Charles IX, Henri III habitrent le
Louvre. Charles IX acheva l'aile mridionale et la complta par le
pavillon dit de la Reine; il fit aussi commencer l'aile en retour sur
le bord de la rivire jusqu'au pavillon des Campanilles: c'est le
commencement de la galerie dit Louvre et l'oeuvre de Ducerceau. Le (p.261)
19 aot 1572, en l'honneur du mariage de Henri de Navarre avec
Marguerite de Valois, un grand tournoi fut excut dans la cour du
Louvre, et, cinq jours aprs, Charles IX, sa mre, son frre et les
Guise donnrent dans ce palais le signal de la Saint-Barthlmy. Les
protestants, dit Mzeray, qui taient logs dans le Louvre, ne furent
pas pargns; aprs qu'on les eut dsarms et chasss des chambres o
ils couchaient, on les gorgea tous, les uns aprs les autres,
et on exposa leurs corps tout nus  la porte du Louvre; la reine mre
tait  une fentre et se repaissait de ce spectacle. Une tradition,
qui n'a d'autre garant que Brantme, raconte que le roi tira lui-mme
sur les huguenots qui s'enfuyaient; si cette tradition est vraie, ce
serait du pavillon de la Reine que Charles IX aurait commis ce crime;
et, pendant la rvolution, on a vu, au-dessous de la fentre qui est 
l'extrmit mridionale de la galerie d'Apollon, un poteau portant
cette inscription: _c'est de cette fentre que l'infme Charles IX,
d'excrable mmoire, a tir sur le peuple avec une carabine_.

C'est du Louvre que s'enfuit Henri III, cern par les barricades de la
Ligue. En 1591, le duc de Mayenne fit pendre dans la salle des
cariatides quatre des Seize. C'est dans une salle du Louvre que se
tinrent les tats-Gnraux en 1593.

Henri IV continua d'habiter le Louvre: il eut le premier la pense de
runir ce palais aux Tuileries, qui venaient d'tre construites et qui
n'taient, dans la pense des fondateurs, qu'une maison de plaisance
hors de la ville, sans liaison aucune, soit avec le nouveau palais du
Louvre, soit avec la partie de l'ancien chteau fodal qui tait
encore debout. La galerie des Tuileries, dit Sauval, est un ouvrage
que Henri IV vouloit pousser tout le long de la rivire jusqu'au
palais des Tuileries, qui faisoit alors partie du faubourg
Saint-Honor, afin, par ce moyen, d'tre dehors et dedans la ville
quand il lui plairoit et de ne se pas voir enferm dans des        (p.262)
murailles o l'honneur et la vie de Henri III avoient presque dpendu
du caprice et de la frnsie d'une populace irrite. Il fit donc
continuer la galerie commence par Charles IX jusqu'au pavillon du
grand guichet. Son intention, dit Palma Caillet, tait de consacrer
la partie infrieure de la galerie  l'tablissement de diverses
manufactures et au logement des plus experts artistes de toutes les
nations.

Louis XIII habita le Louvre. C'est sur le pont-levis qui faisait face
 l'glise Saint-Germain que le marchal d'Ancre fut assassin sous
les yeux du jeune roi, qui, de sa fentre, complimenta les meurtriers.
Sous ce rgne, on ajouta au vieux Louvre la partie qui va du pavillon
de l'Horloge au pavillon du nord; on commena les faades intrieures
des deux corps de btiments du nord et du midi, et l'on projeta de
remplacer l'entre du chteau fodal par une faade magnifique, au
levant; de sorte que le plan carr de la cour du Louvre est l'oeuvre
des architectes de Louis XIII, Lemercier et Sarrazin.

Louis XIV, aprs les troubles de la Fronde, habita le Louvre pendant
quelques annes: alors on fit disparatre la sombre porte aux quatre
tours rondes qui regardait Saint-Germain, et  sa place on
construisit, de 1666  1670, la fameuse colonnade de la face
extrieure du levant, oeuvre de Perrault et l'un des plus parfaits
monuments qui existent au monde[63]. On commena aussi, sur les plans
du mme architecte, les faces extrieures des corps de btiments   (p.263)
du nord et du midi; mais celles-ci restrent, comme les faces
intrieures, inacheves, dgrades, sans toiture, protges  peine
par quelques planches; et la grande cour ne fut, pendant un sicle et
demi, qu'un amas immonde de gravois et d'ordures. Enfin, on continua
la grande galerie de la Seine depuis le pavillon du grand guichet
jusqu'aux Tuileries, et les deux palais se trouvrent ainsi en partie
runis.

         [Note 63: On dtruisit alors en partie l'_htel du
         Petit-Bourbon_, qui tait situ sur l'emplacement de la
         Colonnade entre la rivire et l'ancienne rue Jehan Everout.
         Cet htel, bti sur les ruines d'une maison qui avait
         appartenu au surintendant Marigny, tait la demeure du fameux
         conntable de Bourbon, sur lequel il fut confisqu. A sa
         mort, on fit peindre de jaune la porte, le seuil et les
         fentres: C'tait la coutume, dit le Dictionnaire de
         Trvoux, pour dclarer un homme tratre  son roi. Cet htel
         avait une vaste galerie o l'on tablit un thtre pour les
         ballets et les ftes de la cour. Henri III donna ce thtre 
         des bouffons italiens qui avaient tel concours, dit
         l'Estoile, que les quatre meilleurs prdicateurs de Paris
         n'en avaient tous ensemble quand ils prchaient. Cette
         galerie fut le lieu d'assemble des tats-Gnraux de 1614.
         En 1645, elle redevint un thtre pour des comdiens italiens
         et fut donne  Molire en 1658: c'est l qu'il fit jouer
         l'_tourdi_ et le _Dpit amoureux_. La partie conserve de
         l'htel du Petit-Bourbon a servi de garde-meuble jusqu'en
         1758, o elle fut dtruite.]

Pendant le rgne de Louis XV, on ne fit au Louvre, outre les travaux
ncessaires pour empcher sa ruine, que la faade septentrionale de la
cour, qui fut prolonge depuis l'avant-corps jusqu' la colonnade par
Gabriel. Sous Louis XVI, on eut l'ide de faire du Louvre un grand
muse de peinture et de sculpture, ide qui ne fut mise  excution
que sous la Rpublique. Quand la rvolution arriva, ce palais tait
occup: par les quatre acadmies, qui tenaient leurs sances dans les
salles du rez-de-chausse donnant sur l'ancienne place du Musum, par
l'imprimerie royale, par les ateliers des mdailles, qui taient
placs sous la grande galerie, par les expositions de peinture qui se
faisaient dans la galerie d'Apollon, enfin par des logements et
ateliers concds  des peintres et  des sculpteurs.

Un dcret de la Convention transforma le Louvre en muse de peinture
et de sculpture: l'ouverture en fut faite le 24 thermidor an II. Ce
muse se composait alors d'environ cinq cents tableaux des premiers
matres, provenant des palais royaux et des glises, et qui furent
placs dans la grande galerie. Nos victoires dans les Pays-Bas et  (p.264)
en Italie l'enrichirent de nouveaux chefs-d'oeuvre. En 1800, Bonaparte
y ajouta le muse des Antiques. Quand il fut empereur, il ne se
contenta pas de complter le muse, qui, en 1814, renfermait douze
cent vingt-quatre tableaux, outre la Vnus de Mdicis, l'Apollon
Pythien, le Laocoon, etc.; il rsolut d'achever l'oeuvre des sept
rois, ses prdcesseurs, en terminant le Louvre. Alors il fit
restaurer, raccorder, complter les quatre faces de la cour du Louvre,
et, pour la premire fois, le monument, quoique inachev, prsenta un
ensemble plein d'harmonie et de majest. Il fit aussi commencer la
galerie septentrionale parallle  la galerie de la rivire et qui
devait, comme celle-ci, rejoindre les Tuileries. Enfin, son projet
tait de ne faire des Tuileries et du Louvre qu'un palais unique, le
plus vaste et le plus magnifique du monde, en coupant le grand espace
qui les spare par un corps de btiments transversal, lequel aurait
corrig aux yeux le dfaut de paralllisme de deux monuments. Tout
cela ne put tre fait; la cour et les abords du Louvre, avec
l'intervalle qui spare ce palais de celui des Tuileries, restrent un
assemblage de maisons en ruines, de constructions interrompues, de
rues  moiti dmolies, de masures provisoires.

On sait comment l'invasion trangre dpouilla le muse de ses
principaux chefs-d'oeuvre. La Restauration ne fit rien pour
l'achvement du Louvre. Sous Louis-Philippe, de grandes amliorations
furent faites dans l'intrieur du palais: on restaura les appartements
habits par Henri II, Charles IX et Henri IV; on cra un muse des
antiquits gyptiennes et assyriennes, un muse naval, un muse des
peintres espagnols, etc. Mais la cour du Louvre resta un cloaque 
peine pav, et on leva maladroitement, dans ce palais pleins des
souvenirs de Franois Ier, de Henri IV, de Louis XIV et de Napolon,
une statue au duc d'Orlans, statue trs-mauvaise, et qui a disparu en
1848. Depuis 1852, la runion si longtemps projete des deux       (p.265)
palais a t commence, par les ordres de Napolon III, et d'aprs les
plans de Visconti, et elle se trouve aujourd'hui presque compltement
opre. Le dfaut de paralllisme est en partie dissimul par la
construction de deux vastes sries de btiments ou de palais qui tent
 la place sa trop grande tendue, et par deux jardins intermdiaires
qui doivent tre orns des statues de Louis XIV et de Napolon. Le
fond de la place est form par l'ancienne faade occidentale du vieux
Louvre, faade dont nous venons de parler, et qui a t mise en
harmonie avec les btiments nouveaux. Il serait impossible d'numrer
maintenant, et avant que tout ne soit termin, les innombrables
dtails d'architecture et de sculpture de cette immense agglomration
de palais, qui sont comme sortis de terre en moins de quatre ans, et
qui doivent renfermer deux ministres, une bibliothque, des curies,
une salle d'exposition, etc. Contentons-nous de dire pour ce qui
regarde l'ancien Louvre que la faade mridionale de la grande
galerie, dont les charmants dtails de sculpture avaient presque
entirement disparu, a t entirement restaure, que la cour du
Louvre a t enfin nivele, pave, dcore, et doit tre orne d'une
statue de Franois Ier; enfin, que le muse, mieux dispos, enrichi de
nouveaux chefs-d'oeuvre, dbarrass des expositions annuelles de
peinture, prsente aujourd'hui, malgr les pertes irrparables de
1815, la plus belle, la plus glorieuse collection d'objets d'art qui
existe au monde.



 III.

La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.


La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries ont t
construits sur des terrains vagues o s'levaient, au XIIIe sicle,
plusieurs fabriques de tuiles. Dans le sicle suivant, Pierre
Desessarts, prvt de Paris, y avait un logis et quarante arpents de
terre labourable qu'il donna  l'hospice des Quinze-Vingts. Au     (p.266)
commencement du XVIe sicle, Neuville de Villeroy, secrtaire des
finances, fit btir dans ce lieu un bel htel, que Franois Ier acheta
pour sa mre, la duchesse d'Angoulme, et o celle-ci demeura pendant
quelques annes. Catherine de Mdicis, aprs la mort de son mari,
tant venue habiter le Louvre, fit l'acquisition de cet htel et de
plusieurs proprits voisines, et, sur leur emplacement, elle fit
construire, par Philibert Delorme, le _palais des Tuileries_. Ce
palais se composait alors d'un gros pavillon surmont d'une coupole
auquel attenaient deux corps de logis termins chacun par un autre
pavillon: difice plein de simplicit et d'lgance, dont l'unit se
trouve aujourd'hui dtruite par les constructions disparates qu'on y a
ajoutes. Il avait pour dpendances: au levant, des terres cultives
qui s'tendaient jusqu' la rue Saint-Nicaise prolonge jusqu' la
rivire; au couchant, un vaste jardin d'agrment ayant les limites du
jardin actuel et dans lequel on trouvait un bois, un tang, une
orangerie, un labyrinthe, une volire, des curies et logements pour
les valets, etc. Le palais tait compltement isol de ses
dpendances, c'est--dire qu'il tait spar et des terrains de la rue
Saint-Nicaise et du jardin d'agrment par deux murailles, le long
desquelles taient pratiques deux ruelles, la premire situe dans le
prolongement de la rue des Pyramides et qu'on appelait rue des
Tuileries.

Catherine de Mdicis ne vit pas l'achvement de ce palais, dans lequel
elle n'habita pas. Henri III en fit quelquefois sa maison de plaisance
c'est par l qu'il s'enfuit de Paris en 1588. Sous Henri IV et sous
Louis XIII, on le prolongea du ct du midi par un vaste corps de
btiment, auquel fut ajout un gros pavillon (pavillon de Flore):
c'est l'oeuvre barbare de Ducerceau, qui ne s'inquita nullement de la
mettre en harmonie avec celle de Delorme. Sous Louis XIV, on fit du
ct du nord un corps de btiment et un pavillon (pavillon Marsan) (p.267)
symtriques; on changea la forme du dme qui surmontait le pavillon du
milieu; on commena la galerie du bord de l'eau pour joindre les
Tuileries au Louvre; enfin, on fit sur l'ensemble du palais des
restaurations et dcorations qui avaient pour but de lui rendre une
sorte de rgularit et qui sont l'oeuvre de Levau. Ces changements
donnrent  l'difice un dveloppement de 168 toises au lieu de 86
qu'il avait dans l'origine. On fit aussi des amliorations 
l'intrieur: la plus remarquable fut la construction (1662), sur les
dessins de Veragani, d'une salle de spectacle, dite salle des
machines, et qui tait la plus vaste de l'Europe. Elle pouvait
contenir sept  huit mille spectateurs et occupait toute la largeur de
l'aile septentrionale: la scne avait 41 mtres de profondeur et 11 de
hauteur; la salle avait 30 mtres de profondeur sur 16 de largeur et
16 de hauteur. C'est l que fut reprsente la _Psych_ de Molire.
Nous en reparlerons.

Malgr tous ces embellissements, et bien que ce palais ft regard
comme l'habitation officielle des rois de France, les Tuileries ne
furent habites que passagrement par Henri IV, par Louis XIII et par
Louis XIV, et lorsque celui-ci eut transport sa rsidence 
Versailles, elles parurent dfinitivement abandonnes.

Sous Louis XIII et sous Louis XIV, les dpendances du palais subirent
aussi de grands changements. Dans les terrains voisins de la rue
Saint-Nicaise, on fit un jardin d'agrment dit de Mademoiselle, parce
qu'il fut plant par les soins de mademoiselle de Montpensier, qui
habita pendant quelque temps les Tuileries. En 1662, Louis XIV le fit
dtruire et ouvrir sur son emplacement une vaste place, o il donna la
fameuse fte questre ou _carrousel_, d'o cette place a pris son nom.
Quant au jardin des Tuileries, Louis XIII le ferma par une muraille,
un foss et un bastion voisin de la porte de la Confrence; puis il y
fit btir de petites maisons, o il logeait ses favoris, comme le  (p.268)
valet de chambre Renard, dont nous avons parl (_Hist. gn. de Paris_,
p. 66). Ces maisons furent le thtre de plus d'une orgie, de plus
d'un scandale: c'est l que les chefs de la Fronde faisaient les
assembles que Mazarin appelait _sabbats_[64]. Sous Louis XIV, Lentre
changea toute l'ordonnance de ce jardin: il le runit au palais,
enleva la muraille, planta le bois, construisit les terrasses, enfin
lui donna cet air de majest et d'lgance qui en fit sur-le-champ le
rendez-vous et la promenade favorite des Parisiens. Dans ce lieu si
agrable, dit une lettre de 1692, on raille, on badine, on parle
d'amours, de nouvelles, d'affaires et de guerres. On dcide, on
critique, on dispute, on se trompe les uns les autres, et avec tout
cela le monde se divertit. Le jardin avait alors  peu prs l'aspect
que nous lui voyons aujourd'hui, except: 1 aux deux extrmits
occidentales, o tait l'orangerie et plusieurs btiments qui, du
temps de Napolon, ont t dmolis pour prolonger les terrasses
voisines; 2 le long de la terrasse des Feuillants, o,  la place de
cette grande promenade vide que l'on remplit dans l't avec des
caisses d'orangers, taient des parterres et des tapis de gazon, qui
ont t dtruits en 1793; 3 du ct de la rue de Rivoli, o tait un
grand mur couvert de charmilles qui fermait la terrasse des
Feuillants, dont nous avons parl (voir rue Saint-Honor, p. 243), et
dont le jardin n'tait spar de celui des Tuileries que par une cour
longue occupant l'emplacement de la rue de Rivoli. Cette cour      (p.269)
avait son entre dans la rue du Dauphin, communiquait avec le jardin des
Tuileries, prs du chteau, et avait  son extrmit des curies
bties par Catherine de Mdicis. Au couchant du couvent des Feuillants
taient les jardins des Capucins et de l'Assomption (voir rue
Saint-Honor, p. 242 et 244), qui bordaient aussi le jardin des
Tuileries.

         [Note 64: Poussin habita l'une de ces maisons: Je fus
         conduit, le soir, raconte-t-il, dans l'appartement qui
         m'avait t destin: c'est un petit palais, car il faut
         l'appeler ainsi. Il est situ au milieu du jardin des
         Tuileries. Il y a en outre un beau jardin rempli d'arbres 
         fruits, avec une quantit de fleurs, d'herbes et de
         lgumes.... J'ai des points de vue de tous les cts, et je
         crois que c'est un paradis pendant l't....]

Louis XV habita les Tuileries pendant sa minorit. Alors la muraille
qui fermait le jardin au couchant fut remplace par une grille et par
un _pont tournant_. On construisit aussi, sur l'emplacement des
curies de Catherine de Mdicis, un vaste btiment renfermant
l'Acadmie royale d'quitation pour les jeunes gentilshommes, qui
venaient y apprendre, en outre, la danse, l'escrime et les
mathmatiques. Ce btiment est le fameux _Mange_ qui a jou un si
grand rle dans la rvolution; il avait une porte sur la terrasse des
Feuillants. En 1730, la salle des machines fut donne 
l'architecte-dcorateur Servandoni, qui y fit reprsenter, pendant
quinze ans, des pantomimes qui eurent le plus grand succs. En 1764,
l'Opra y fut tabli, en attendant la reconstruction de la salle du
Palais-Royal. En 1770, on y installa la Comdie-Franaise, en
attendant la construction de la salle dite aujourd'hui Odon; elle y
resta douze ans. C'est l que, le 30 mars 1778, Voltaire reut, en
face de la cour, en face du prince qui fut Charles X, le triomphe qui
prsageait la rvolution! De 1782  1789, la salle resta vide: une
troupe italienne venait  peine de s'y installer qu'on la fit dloger
pour faire place  Louis XVI, que le peuple ramenait du chteau de
Versailles.

Depuis le commencement du sicle, les alentours des Tuileries avaient
subi de grands changements: la place du Carrousel avait t partage
en plusieurs places, cours et rues; l'espace compris entre la grille
actuelle et le chteau tait occup par trois cours: au sud, la cour
des Princes, au milieu, la cour Royale, au nord, la cour des Suisses;
toutes trois irrgulires et fermes par des btiments. La cour    (p.270)
Royale s'ouvrait  l'intrieur par une grande porte pratique dans une
muraille crnele et garnie d'une galerie de bois; elle tait borde 
droite et  gauche par deux corps de btiments irrguliers qui la
sparaient des deux cours voisines, mais sans toucher au palais. Au
levant de ces trois cours tait une rue dite du Carrousel et qui tait
le prolongement de la rue de l'chelle: elle aboutissait  la place du
Carrousel, forme de deux carrs ingaux, le petit Carrousel et le
grand Carrousel, qui se confondait au levant avec la rue
Saint-Nicaise. Ce grand Carrousel tait situ en face de la cour
Royale: du ct du nord il communiquait avec une large rue dite cour
du Bord de l'eau (en face de la cour des Princes), par laquelle on
atteignait le quai et la rivire, mais en passant sous la galerie du
Louvre et par les guichets, alors ferms et gards.

La rvolution de 1789 vint donner au palais des Tuileries son
importance et sa clbrit. Cet difice, qui semblait le temple de la
monarchie et qui nanmoins avait t si rarement habit par les rois
de l'ancien rgime, devint ds lors le sjour des diffrents pouvoirs
qui ont gouvern la France pendant soixante annes.

L'Assemble nationale s'tait installe au Mange, lequel avait trois
entres, par la rue Saint-Honor, par la cour du Dauphin, par la
terrasse des Feuillants; alors cette terrasse et le jardin entier
devinrent le thtre de rassemblements continuels. Quand la famille
royale fit la tentative de fuite qui choua  Varennes, ce fut par la
cour Royale qu'elle sortit et sur la place du petit Carrousel qu'elle
se donna rendez-vous. Quand elle revint, ce fut par le pont Tournant
et par le jardin, qu'envahissait une foule menaante, qu'elle rentra
aux Tuileries. Alors, et pour empcher les insultes  la famille
royale, le jardin fut ferm au public pendant plusieurs mois, moins la
terrasse des Feuillants, qu'on appelait _terrain national_. Nous   (p.271)
avons racont ailleurs la marche que suivit le peuple quand il envahit
le palais dans la journe du 20 juin, comment il l'attaqua et le prit
dans la journe du 10 aot. Alors les btiments des trois cours furent
incendis et dtruits, except du ct de la rue de l'chelle, o le
massif qui touchait le chteau et dans lequel se trouvait l'imprimerie
de l'Assemble fut conserv.

La Convention nationale sigea au Mange depuis le 22 septembre 1792
jusqu'au 10 mai 1793: ce fut donc dans cette salle qu'eut lieu le
procs de Louis XVI. Au 10 mai, elle se transporta dans le palais des
Tuileries et y sigea jusqu' la fin de sa session. La salle des
sances fut construite sur l'emplacement de la salle des machines,
c'est--dire de ce royal thtre inaugur par la _Psych_ de Molire
et o Voltaire avait t couronn. Cette salle, construite  la hte,
avait la forme d'un paralllogramme troit et peu commode: Elle
ressemblait, dit Prud'homme, non au sanctuaire des lois,  l'aropage
de la Rpublique, mais  une vaste cole de droit  l'usage de
quelques centaines de juristes. Les tribunes publiques places vers
le plafond dans les deux extrmits, pouvaient contenir deux  trois
mille personnes. L'entre principale tait voisine de la terrasse des
Feuillants; le beau vestibule de Philibert Delorme, dit Prud'homme,
le magnifique escalier rebti sous les yeux de Colbert, l'ancienne
chapelle devenue un temple  la libert, ne conduisent qu' une porte
latrale et  un couloir, par lequel on arrive aux gradins quarrs
longs o sige la Convention. C'est l que sont passes les plus
terribles journes de la rvolution, le 31 mai, le 9 thermidor, le 12
germinal, le 1er prairial, le 13 vendmiaire, etc. Le gouvernement
s'installa dans les autres parties du palais: dans l'aile mridionale
sigrent le comit de salut public, les comits des finances et de la
marine, etc.; dans le pavillon du milieu, le comit de la guerre;  (p.272)
dans l'aile septentrionale, les comits de lgislation, d'agriculture,
d'instruction publique, etc. Le comit de sret gnrale s'installa
dans l'htel de Brienne, situ sur la place du Carrousel et qui a t
dtruit en 1808.

A la Convention succda, dans la grande salle des Tuileries, le
conseil des Anciens; le conseil des Cinq-Cents sigea au Mange: ils
restrent dans ces deux difices jusqu' la rvolution du 18 brumaire.
Le 19 fvrier 1800, le premier consul Bonaparte vint prendre demeure
dans le palais des rois: il habita toute la partie comprise entre le
pavillon de Flore et celui de l'Horloge, c'est--dire celle qui avait
t occupe par Louis XVI et le comit du salut public, et o depuis
furent placs les appartements de Louis XVIII, de Charles X et de
Louis-Philippe. Les appartements du rez-de-chausse, du ct du
jardin, furent destins  Josphine. Lebrun occupa le pavillon de
Flore; Cambacrs alla se loger sur la place du Carrousel, dans
l'htel d'Elbeuf. Le conseil d'tat sigea dans une partie de la
grande galerie,  ct de l'appartement de Bonaparte. Alors on fit
disparatre les traces des boulets du 10 aot et les inscriptions
rvolutionnaires qui taient sur les portes du chteau; on dtruisit
la salle de la Convention, dont on fit plus tard une chapelle et une
salle de spectacle; on dblaya les btiments ruins de la cour des
Suisses, de la cour Royale, de la cour des Princes, et l'on en fit une
seule et vaste cour o Bonaparte fit manoeuvrer ses soldats. On
dtruisit le Mange, la cour du Dauphin, etc., et sur leur emplacement
on ouvrit, ainsi que nous l'avons vu, les rues de Rivoli et de
Castiglione.

Cependant la place du Carrousel tait reste  peu prs ce qu'elle
tait avant 1789: l'explosion de la machine infernale en commena le
dgagement; la partie occidentale de la rue Saint-Nicaise fut presque
entirement dtruite, sauf quelques maisons entre les rues de Rivoli
et Saint-Honor, qui ont subsist jusqu'en 1853; alors la rue du   (p.273)
Carrousel disparut, et la place se trouva agrandie de telle sorte
qu'on put y faire manoeuvrer une arme et viter dornavant les
attaques embusques d'un nouveau 10 aot. Sous l'Empire, on spara
cette place de la cour des Tuileries par une longue grille, devant
laquelle on leva en 1803,  la gloire de l'arme, un arc de triomphe,
qui est l'oeuvre de Percier et de Fontaine. Enfin, on commena la
runion des Tuileries et du Louvre par une grande rue, qui devait
tre, dans la pense impriale, une grande place, et qui est devenue,
depuis l'achvement du Louvre, la place Napolon III.

Il s'est fait, depuis cette poque jusqu' nos jours, un si trange
va-et-vient de royauts triomphantes, de royauts dchues, dans cette
grande htellerie des Tuileries, qu'il suffira de les numrer par
quelques dates. En 1814, le 29 janvier, adieux de Napolon  la garde
nationale,  laquelle il confie sa femme et son fils; le 29 mars,
dpart de l'impratrice et du roi de Rome; le 3 mai, entre de Louis
XVIII dans ce palais, que son frre avait quitt vingt-deux ans
auparavant pour aller au Temple. En 1815, le 20 mars, fuite du mme
roi devant l'chapp de l'le d'Elbe, qui, vingt heures aprs, vient
prendre sa place; le 12 juin, dpart de Napolon pour Waterloo; le 23
juin, Fouch et son gouvernement provisoire s'installent aux
Tuileries; le 8 juillet, retour de Louis XVIII. En 1830, le 29
juillet, prise des Tuileries par le peuple insurg. En 1831, le 16
octobre, Louis-Philippe s'tablit dans ce palais. En 1848, le 24
fvrier, fuite de ce roi et prise des Tuileries par le peuple, qui
inscrit sur les murs: _Htel des Invalides civils_. Depuis cette
poque jusqu'en 1852 le palais reste inhabit, sauf le pavillon
Marsan, o l'on place l'tat major de la garde nationale. Enfin en
1852 il est restaur avec une grande magnificence, et aprs le
rtablissement de l'empire, Napolon III vient y prendre sjour.



 IV.                                                              (p.274)

La place de la Concorde, les Champs-lyses, l'Arc de l'toile.


Au commencement du XVIIe sicle, tout le terrain compris entre la
Seine et les Champs-lyses tait une vaste culture, ouverte seulement
par quelques sentiers et borne au couchant par les villages
pittoresques de Chaillot et du Roule. En 1628, Marie de Mdicis fit
construire sur ce terrain, le long de la rivire, depuis la porte de
la Confrence jusqu' Chaillot, une promenade compose de trois alles
d'arbres, borde de fosss revtus de pierre et ferme par deux
grilles. On l'appela le _Cours-la-Reine_ et il devint le rendez-vous
des seigneurs et des dames de la cour, auxquels il tait rserv: on
ne s'y promenait qu'en voiture ou  cheval, et Sauval dit que les
cavaliers y avaient continuellement le chapeau  la main. En 1670, on
planta d'arbres tous les terrains qui taient en culture jusqu'au
faubourg Saint-Honor, mais en leur laissant leur aspect pittoresque,
leurs gazons, leurs ingalits, leurs petits sentiers et mme leurs
baraques de chaume: c'tait une sorte de jardin anglais auquel on
donna le nom de Champs-lyses. Un nouveau _cours_ y fut ouvert dans
l'axe de la grande alle des Tuileries: Ses belles alles, dit
Piganiol, s'tendent jusqu'au Roule et aboutissent en forme d'_toile_
 une hauteur d'o l'on dcouvre une partie de la ville et des
environs. Cette promenade si attrayante n'en resta pas moins un
dsert pendant plus d'un sicle; les quartiers voisins taient encore,
 cette poque, hors de la ville et peu habits; les Champs-lyses
taient un refuge pour les malfaiteurs; enfin, pour s'aventurer dans
ces alles, dans ces bosquets, il fallait traverser les mares de boue
qui les sparaient des Tuileries. En 1748, Louis XV ordonna d'lever
la statue que la ville de Paris venait de lui voter sur l'emplacement
situ entre le foss qui termine le jardin des Tuileries, l'ancienne
porte et le faubourg Saint-Honor, les alles de l'ancien et du    (p.275)
nouveau cours et le quai qui borde la Seine. La statue, modele par
Bouchardon, ne fut acheve qu'en 1763. Alors la place dite de _Louis
XV_ fut dcoupe par l'architecte Gabriel en fosss plants d'arbres
avec balustrades et petits pavillons, et, pour la fermer du ct du
nord, on commena la construction des deux vastes palais que nous
voyons aujourd'hui, et dont l'un fut destin au garde-meuble. En mme
temps, on dplanta tous les Champs-lyses, on nivela le terrain et on
le replanta en quinconces, avec de nouvelles alles dites de
_Marigny_, de _Gabriel_, d'_Antin_, des _Veuves_, etc. Tout cela fut
excut par les ordres du marquis de Marigny, frre de la marquise de
Pompadour. La place Louis XV commena alors  prendre de la vie; mais
elle n'tait pas acheve quand elle fut sinistrement inaugure, en
1770, par les ftes du mariage du dauphin. La rvolution arriva et lui
donna une sanglante clbrit: au 14 juillet, les Gardes franaises en
chassrent les troupes royales; le 10 aot, les derniers Suisses
chapps des Tuileries s'y firent tuer en combattant; le 11 aot, la
statue de Louis XV fut abattue, et  sa place fut dresse une grande
statue de pltre peint, oeuvre de Lemot, et figurant la Libert assise
et coiffe du bonnet phrygien; le 23 aot, le conseil gnral de la
commune ordonna que la guillotine serait dresse sur cette place pour
l'excution des conspirateurs royalistes: le hideux instrument de mort
y resta en permanence pendant deux ans et y faucha plus de quinze
cents ttes. C'est l qu'ont t excuts Louis XVI, Marie-Antoinette,
les Girondins, Charlotte Corday, madame Roland, Barnave, Danton,
Hbert, Robespierre, les membres de la Commune de Paris, les condamns
de prairial, Soubrany, Bourbotte, Duroy, etc. La place avait pris le
nom de la _Rvolution_, et, en 1795, elle fut dcore des beaux
chevaux de Marly, qui sont  l'entre de la grande alle.

Sous le Directoire, la gigantesque statue qui, les pieds dans le   (p.276)
sang, avait prsid aux sacrifices rvolutionnaires, fut dtruite; on
dcrta l'rection d'une colonne triomphale  la gloire de nos armes,
colonne dont pas une pierre ne fut pose; enfin l'on donna  la place
le beau nom de _la Concorde_. Sous l'Empire et la Restauration, on ne
fit rien pour l'embellissement de cette place, qui, mal pave et mal
nivele, devint peu  peu impraticable. En 1826, elle fut donne  la
ville de Paris, qui y fit lever deux fontaines monumentales, des
statues, des colonnes rostrales, formant une sorte de dcoration
d'opra d'un got quivoque, mais sduisant. On y construisit aussi le
pidestal d'un monument qui devait tre consacr  Louis XVI; mais la
rvolution de juillet le fit disparatre, et, sur son emplacement, on
dressa, en 1836, l'_oblisque de Louqsor_[65], monument jadis lev
dans Thbes  la gloire de Ssostris et qui est un souvenir de notre
expdition d'gypte. Du pied de cet oblisque on jouit d'une des plus
belles perspectives qui soient au monde: au nord, c'est la rue Royale,
magnifiquement termine par l'glise de la Madeleine; au levant, c'est
le jardin et le chteau des Tuileries; au sud, c'est la Seine avec le
pont de la Concorde, que termine le palais Bourbon; au couchant, c'est
la grande alle des Champs-lyses, qui est couronne par l'Arc de
triomphe de l'toile. Depuis ces embellissements, les Champs-lyses,
o l'on a bti un cirque hippique, un thtre, des fontaines, des
cafs, sont devenus une promenade trs-populaire et trs-frquente.
C'est l que se font les ftes publiques, les grandes entres
triomphales, la promenade de Longchamp, etc. Enfin depuis 1852, on a
fait disparatre de la place de la Concorde les fosss qui en
coupaient inutilement l'tendue, et l'on a construit dans les
Champs-lyses le _palais de l'Industrie_ o s'est fait en 1855    (p.277)
la grande exposition universelle. Les Champs-lyses et la place de la
Concorde ont t, dans ces derniers temps, le thtre d'vnements
remarquables: l, le 25 fvrier 1848, Louis-Philippe, qui venait de
signer une inutile abdication, fuyant l'insurrection qui s'emparait
des Tuileries, est mont dans la modeste voiture qui l'emporta dans
l'exil.

         [Note 65: Ce monolithe a 22 m. 83 c. de hauteur. Son poids
         total est de 220,528 kil.]

Deux beaux monuments, oeuvres de Gabriel, et imits de la colonnade du
Louvre, dcorent le ct septentrional de la place de la Concorde:
l'un est l'htel Crillon, proprit particulire; l'autre est l'_htel
du ministre de la marine_: celui-ci renfermait jadis le garde-meuble,
c'est--dire un trsor rempli de richesses plus curieuses qu'utiles,
comme les diamants de la couronne, la chapelle en or du cardinal
Richelieu, des vases donns par les princes orientaux, des armures,
des tapisseries, etc. Le 17 septembre 1792, ce garde-meuble fut vol,
mais l'on retrouva la plus grande partie des objets drobs, et le
trsor se compose encore aujourd'hui d'une valeur de 21 millions.

La grande alle des Champs-lyses, qui forme la plus belle entre de
la capitale, se termine par la barrire de l'toile, qui mne 
Neuilly. Au del de cette barrire se trouve un arc de triomphe lev
 la gloire des armes franaises et l'un des plus complets monuments
de l'Europe. Il fut commenc sur les dessins de Chalgrin, et la
premire pierre en fut pose le 15 aot 1806. Les travaux, interrompus
en 1814, furent repris en 1823, poque o l'on voulut consacrer ce
monument  la mmoire de l'expdition d'Espagne; interrompus de
nouveau en 1830, ils furent repris en 1832, sous la direction de M.
Blouet, et achevs en 1836. Sa hauteur est de 50 mtres; sa largeur,
de 45; son paisseur, de 22. C'est le plus colossal monument de ce
genre qui existe au monde, et il tire de sa situation sur une
minence,  l'extrmit de l'avenue des Champs-lyses, un caractre
indfinissable de grandeur et de majest. Chacune des grandes      (p.278)
faces prsente deux groupes de sculpture qui expriment l'histoire de
la France de 1792  1814: des bas-reliefs figurent les principaux
vnements de nos grandes guerres; enfin, sur les faces intrieures
sont inscrits les noms de nos victoires et de nos gnraux.

Au del des Champs-lyses,  gauche de la grande avenue, sur un
coteau qui domine la Seine, se trouve un quartier qui semble un
village dans Paris, n'tant compos que de maisons de campagnes et de
jardins: c'est _Chaillot_, qui, au VIIe sicle, s'appelait _Nimio_,
et, au XIe sicle, _Nigeon_. A cette dernire poque, il formait une
seigneurie, qui tomba dans le domaine de la couronne en 1450 et fut
donne par Louis XI  Philippe de Comines. On croit que l'illustre
historien y composa une partie de ses mmoires. Le chteau de Nigeon
ou de Chaillot passa  Catherine de Mdicis, puis au marchal de
Bassompierre, puis  Marie de Mdicis, puis, en 1651,  Henriette,
veuve de Charles Ier, qui y tablit les religieuses de la
Visitation-Sainte-Marie. C'est la qu'elle passa les dernires annes
de sa vie; c'est l qu'elle mourut en 1669. Bossuet, dans la chapelle
de ce couvent, pronona l'oraison funbre de cette princesse. C'est l
aussi que mademoiselle de la Vallire essaya de s'enfermer,  l'poque
des premires infidlits de Louis XIV; c'est l que le jeune roi vint
l'arracher deux fois  cette sainte retraite et  son repentir. Ce
couvent fut dtruit en 1790; on ouvrit sur son emplacement plusieurs
rues, et l'on projeta, sous l'Empire, de construire sur ce coteau,
d'o l'on jouit d'une vue magnifique, un palais destin au roi de
Rome, et dont les jardins devaient s'tendre jusqu' Saint-Cloud.

Le village de Chaillot fut rig en 1659 en faubourg de Paris: il fut
runi  la capitale et compris dans son mur d'enceinte en 1787. Il
possde une glise fort ancienne, sous le vocable de saint Pierre, et
ne renferme d'autre tablissement public que la maison de          (p.279)
Sainte-Perrine, autrefois abbaye, aujourd'hui tablissement de
retraite pour les vieillards.

Chaillot a eu des habitants clbres: le prsident Jeannin,
l'historien Mzeray, le marchal de Vivonne, l'illustre Bailly, etc.
Tallien y est mort en 1820, Barras en 1829, madame d'Abrants en 1838,
etc.

Ce quartier ne se trouve spar que par le mur d'octroi d'une commune
trs-populeuse qui doit tre prochainement confondue dans Paris; c'est
_Passy_, qui renferme 12,000 habitants, de nombreuses maisons de
campagne et des fabriques importantes; il a t habit par les
financiers Lapopilinire et Bertin, l'actrice Contat, le comte
d'Estaing, Raynal, Piccini, Andr Chnier, Franklin, Branger, etc. Au
del de Passy se trouve le _bois de Boulogne_, transform aujourd'hui
en magnifique jardin anglais avec des massifs d'arbres rares, des
lacs, des rivires, des cascades, etc. Ce bois dlicieux qui est
entour des belles communes de Neuilly, de Boulogne, d'Auteuil, et au
del de la Seine, de St-Cloud, est devenu la plus belle promenade de
Paris. Il est travers en partie par un chemin de fer.




LIVRE III.                                                         (p.280)

PARIS MRIDIONAL.




CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE MAUBERT, LA RUE SAINT-VICTOR, LE JARDIN DES PLANTES ET LA
SALPTRIRE.


La _place Maubert_, qui semble plutt une large rue qu'une place, tire
son nom de Jean Aubert, deuxime abb de Sainte-Genevive, cette place
tant autrefois dans la justice et la censive de l'abbaye. Elle tait
couverte de maisons ds le XIIe sicle, et, pendant tout le moyen ge,
elle a jou le premier rle comme rendez-vous des coliers, des
bateliers, des oisifs, des tapageurs. De nombreuses meutes y ont
clat: c'est l que se rassemblrent les bandes qui firent le
massacre des prisons en 1418; c'est l qu'ont commenc les barricades
de 1588. Un march y tait tabli de temps immmorial, qui a t
transfr en 1819 sur l'emplacement du couvent des Carmes. Enfin, on y
a fait de nombreuses excutions capitales: c'est l que furent brls
pour crime d'hrsie, en 1533, matre Alexandre d'vreux et son
disciple Jean Pointer; en 1535, Antoine Poille, pauvre maon; en 1540,
Claude Lepeintre, ouvrier orfvre du faubourg Saint-Marcel. C'est l
que prit en 1546,  l'ge de trente-sept ans, l'illustre et
malheureux tienne Dolet, l'ami de Rabelais et de Marot, imprimeur,
traducteur de Platon, pote, orateur, l'un des esprits minents de ce
XVIe sicle o la philosophie et la science eurent tant de victimes;
accus d'athisme il fut condamn pour blasphmes, sdition et
exposition de livres prohibs et damns,  tre men dans un tombereau
depuis la Conciergerie jusqu' la place Maubert, o seroit plante une
potence autour de laquelle il y auroit un grand feu, auquel, aprs (p.281)
avoir t soulev en ladite potence, il seroit jet et brl avec ses
livres, son corps converti en cendres. Et nanmoins est retenu in
_mente curioe_ que o ledit Dolet fera aucun scandale ou dira aucun
blasphme, sa langue lui sera coupe et sera brl tout vif.

De la place Maubert partent deux des principales artres du Paris
mridional: la rue Saint-Victor, qui mne au Jardin-des-Plantes et 
la Salptrire; la rue de la Montagne-Sainte-Genevive, qui mne par
la rue Mouffetard  la barrire Fontainebleau. Ces deux grandes voies
publiques composent, avec celles qui y aboutissent, la partie la plus
pauvre, la plus triste, la plus laide de Paris, et les deux quartiers
qu'on appelle vulgairement _faubourg Saint-Victor_, _faubourg
Saint-Marceau_.

La rue _Saint-Victor_ doit son nom et son origine  la clbre abbaye
vers laquelle elle conduisait; elle ne s'tendait d'abord que
jusqu'aux rues des Fosss-Saint-Victor et Saint-Bernard, en avant
desquelles tait jadis une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste,
dmolie en 1684. L commenait le faubourg o tait situe l'abbaye et
qui est aujourd'hui dnomme comme continuation de la rue
Saint-Victor. Au del des rues Copeau et Cuvier, elle portait, depuis
1626, le nom de _Jardin du Roi_,  cause du Jardin-des-Plantes, dont
l'entre principale tait alors dans cette rue;  ce nom a t
substitu celui de _Geoffroy-Saint-Hilaire_. Au del de la rue du
Fer--Moulin, la grande voie dont nous nous occupons prend le nom de
rue du _march aux chevaux_,  cause de l'tablissement de mme nom
qu'elle renferme, et elle atteint sous ce nom le boulevard de
l'Hpital; enfin, on peut regarder comme sa continuation la rue
d'_Austerlitz_, qui aboutit  la barrire d'Ivry.

Les monuments ou tablissements publics que renferment la rue
Saint-Victor et les rues qui la continuent sont:

1 L'_glise Saint-Nicolas-du-Chardonnet_.--C'tait autrefois une  (p.282)
chapelle btie dans le clos ou fief du mme nom qui dpendait de
l'abbaye Saint-Victor: elle fut transforme en paroisse en 1656 et
renfermait les tombeaux de Jean de Selve, ngociateur du trait de
Madrid, du savant Jrme Bignon, avocat gnral au Parlement de Paris
et grand matre de la bibliothque du roi Louis XIII, de Charles
Lebrun, le peintre favori de Louis XIV, des membres de la famille
Voyer d'Argenson, etc. On y a plac dernirement celui du pote
Santeul, moine de Saint-Victor. Cette glise est une succursale du
douzime arrondissement. Auprs d'elle est un sminaire qui a t
fond en 1644; dtruit en 1792, il fut rtabli en 1811.

2 La _halle aux vins_. (Voir les quais, page 48.)

3 Le _Jardin des Plantes_, qui a t fond en 1633 par Bouvard et Guy
de la Brosse: ces mdecins du roi Louis XIII achetrent  cet effet
quatorze arpents de terrain cultivs, au milieu desquels se trouvait
la butte des Copeaux, forme par des dpts d'immondices, butte avec
laquelle on a construit le joli labyrinthe du jardin. Ce jardin, cinq
fois moins tendu qu'il n'est aujourd'hui, tait alors born au nord
par un vieux mur, au del duquel, et jusqu' la Seine, taient des
marais cultivs qui sont aujourd'hui compris dans l'enceinte de
l'tablissement. Guy de la Brosse y rassembla environ trois mille
plantes et y fonda des cours de botanique, de chimie, d'anatomie et
d'histoire naturelle. L'oeuvre fut continue successivement, avec
autant de zle que de succs par Vallot, d'Aquin, Fagon, Tournefort,
Jussieu et principalement par Buffon. De nouveaux cours furent crs,
des amphithtres et des galeries construits, et le jardin s'enrichit
de collections donnes par l'Acadmie des sciences, les missionnaires,
les souverains trangers. Un dcret de la Convention, du 14 juin 1793,
organisa l'tablissement en _Musum d'histoire naturelle_ et y cra
douze chaires; Chaptal, sous l'Empire, lui donna une nouvelle
extension, et enfin Cuvier a fait du jardin et du musum le plus   (p.283)
magnifique tablissement de ce genre qui existe dans le monde. Ses
btiments aussi simples qu'lgants, ses collections si riches, son
jardin si pittoresque excitent une admiration bien lgitime; mais,
quand on arrive pour visiter ces merveilles par le quartier que nous
dcrivons, on ne peut s'empcher de penser qu'il y a peut-tre dans
Paris cent mille individus croupissant dans des taudis sans feu, sans
air, sans pain, qui seraient heureux de loger l o sont entretenus
avec une sollicitude si minutieuse les pierres, les fossiles, les
singes, les girafes; et l'on se demande si tant de luxe tait
ncessaire aux progrs des sciences naturelles et au profit que
peuvent en tirer les arts utiles.

4 L'_hpital de la Piti_.--En 1622, le gouvernement de Louis XIII
ayant ordonn d'enfermer les mendiants, dont le nombre tait devenu
prodigieux et le vagabondage plein de dangers, les magistrats
achetrent  cet effet cinq maisons, dont la principale fut la Piti.
En 1657, quand l'hpital gnral de la Salptrire fut ouvert, on
destina la Piti aux enfants trouvs et aux orphelins auxquels on
apprenait des mtiers. En 1809, cet hpital devint et il est rest un
annexe de l'Htel-Dieu, qui renferme six cents lits placs dans
vingt-trois salles.

5 Le _march aux chevaux_, fond en 1641 sur un terrain dit la
Folie-Eschalait, par les soins de Baranjon, apothicaire et valet de
chambre du roi.

Les monuments publics que renfermait jadis la rue Saint-Victor
taient:

1 Le _collge du cardinal Lemoine_, fond en 1302, et o Turnbe,
Buchanan, Muret ont profess. Sur son emplacement l'on voit une belle
rue qui mne du pont de la Tournelle  la rue Saint-Victor.

2 Le _collge des Bons-Enfants_, prs de la porte Saint-Victor et
dont le clos tait travers par la muraille de Philippe-Auguste;   (p.284)
il avait t fond dans le XIIIe sicle et comptait parmi ses lves
Calvin. En 1624, il se trouvait presque abandonn, lorsque saint
Vincent de Paul y tablit le sminaire des Prtres de la Mission ou de
Saint-Firmin, qui subsista jusqu' la rvolution. Alors les btiments
furent transforms en prisons, et c'est l que, dans les journes de
septembre, quatre-vingt-onze prtres furent massacrs, parmi lesquels
le vnrable cur de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Gros, membre de
l'Assemble constituante. Une partie de l'difice fut ensuite vendue,
et dans l'autre partie on tablit, en 1817, l'institution des jeunes
aveugles, qui y est reste jusqu'en 1842. Cette dernire partie est
occupe aujourd'hui par une caserne.

3 L'_abbaye Saint-Victor_ occupait tout l'espace compris entre les
rues Saint-Victor, des Fosss-Saint-Bernard, Cuvier et la Seine, et
avait dans sa juridiction et sa censive presque tout le quartier. Elle
avait t fonde en 1110 par Guillaume de Champeaux. Cet illustre chef
de l'cole de Paris, ayant t vaincu dans les combats de la
dialectique et de la thologie par Abeilard, son disciple, se retira
prs d'une antique chapelle ddie  saint Victor, dans les champs
solitaires qui existaient entre la Seine et la Bivre, et s'y btit
une retraite qui devint bientt, par la protection de Louis VI, une
abbaye. Ses disciples l'y suivirent; il reprit ses leons; Abeilard y
vint encore engager contre lui des tournois d'loquence, de subtilit
et d'rudition, o Guillaume fut de nouveau vaincu; mais l'abbaye
Saint-Victor n'en devint pas moins l'cole la plus florissante de la
France, et ses nombreux coliers attirrent la population sur la rive
gauche de la Seine, dans le voisinage de la montagne Sainte-Genevive,
qui commena ds lors  se couvrir de rues et de maisons. Pendant tout
le moyen ge, cette abbaye garda sa clbrit, avec sa rgle austre
et ses florissantes tudes. La plupart de ses abbs ont laiss un nom
dans l'histoire de l'glise, principalement Hugues de Champeaux,   (p.285)
Hugues de Saint-Victor, Richard de Saint-Victor, etc. Saint Bernard la
visita plusieurs fois et entretint avec elle des relations
continuelles. Saint Thomas de Cantorbry l'habita lorsqu'il vint se
rfugier en France. Un grand nombre d'vques de Paris, parmi lesquels
Maurice de Sully, ont voulu mourir dans cette sainte maison et y tre
inhums. Son cimetire renfermait plus de dix mille morts, parmi
lesquels le thologien Pierre Comestor, le pote Santeul, le jsuite
Maimbourg, etc. Cette abbaye a gard jusqu' la rvolution sa
rputation scientifique: sa bibliothque, d'abord compose d'ouvrages
ridicules, au dire de Rabelais et de Scaliger, devint trs-prcieuse
lorsqu'elle fut dote, en 1652 et 1707, par deux savants magistrats,
Henri Dubouchet et le prsident Cousin: elle renfermait plus de vingt
mille manuscrits. L'abbaye avait conserv de sa premire fondation son
clotre perc de jolies arcades soutenues par des groupes de
colonnettes, et quelques parties de son glise, qui avait t
reconstruite sous Franois Ier, entre autres un lgant clocher et une
crypte souterraine. L'enclos tait travers par un canal driv de la
Bivre en 1148.

L'abbaye Saint-Victor fut supprime et dtruite en 1790; la plus
grande partie des terrains a t attribue  la halle aux vins en
1808; l'autre partie a servi  former les deux rues Guy-de-la-Brosse
et Jussieu et la petite place Saint-Victor, etc. L'administration
municipale n'a pas eu un souvenir pour l'abbaye, dont les coles ont
amen le peuplement de la montagne Sainte-Genevive, et, au lieu de
donner aux rues ouvertes sur ses ruines les noms ou de Guillaume de
Champeaux, ou de Hugues de Saint-Victor, ou de Maurice de Sully, ou
mme les noms plus populaires, plus mondains d'Abeilard et de Santeul,
elle leur a donn ceux des fondateurs du Jardin-des-Plantes. Il
restait de l'abbaye, au coin de la rue de Seine, une tour, dite
Alexandre,  laquelle tait adosse une fontaine et qui jadis      (p.286)
servait de prison pour les jeunes nobles dbauchs: elle a t
dtruite en 1840 et remplace par une fontaine monumentale leve  la
gloire de Cuvier.

Voici les rues les plus remarquables qui aboutissent aux rues
Saint-Victor, Geoffroy-Saint-Hilaire, etc.:

1 Rue de _Bivre_.--Cette rue est ainsi appele d'un canal qui fut
driv de la rivire de Bivre dans le XIIe sicle,  travers l'abbaye
Saint-Victor et le clos du Chardonnet, et qui s'coulait par cette rue
dans la Seine. Ce canal existait encore, sous forme d'un large gout,
 la fin du XVIIe sicle. Dans la rue de Bivre tait le collge
Saint-Michel, qui, suivant Piganiol, a servi d'hospice, au fameux
cardinal Dubois, lequel y fut admis d'abord comme valet, ensuite comme
boursier.

2 Rue des _Bernardins_.--Elle tire son nom d'un collge fond en 1244
pour les religieux de l'ordre de Cteaux. Le jardin de ce collge a
servi  ouvrir, en 1773, le march aux Veaux, ainsi que les rues de
Pontoise et de Poissy. Quant aux btiments, il en reste une partie
situe rue de Pontoise et o l'on remarque un vaste rfectoire divis
en trois nefs, construction du XIVe sicle, aussi lgante que hardie;
ces btiments ont servi longtemps de dpt d'archives pour la ville;
aujourd'hui, ils sont transforms en caserne de sapeurs-pompiers.
L'glise n'existe plus; elle datait de 1388 et avait t commence par
le pape Benot XII; quoique non acheve, elle passait pour un
chef-d'oeuvre. Elle servit de prison en 1792, et, dans les journes de
septembre, soixante-dix individus, condamns aux galres et qui s'y
trouvaient renferms, y furent massacrs.

Dans la rue des Bernardins tait la maison de la famille Bignon,
famille parisienne qui a rendu les plus grands services aux sciences
et a donn d'illustres magistrats.

3 Rue des _Fosss-Saint-Victor_.--Elle a t btie sur l'emplacement
de l'enceinte de Philippe-Auguste et quelques maisons gardent des  (p.287)
vestiges de cette enceinte. Au n 13 a demeur Buffon. Au n 23 est
une maison qui a t habit par le pote Baf, o il runissait les
beaux esprits de son temps et dans laquelle Charles IX et Henri III
assistrent  des reprsentations musicales. Cette maison devint, en
1633, le couvent des religieuses anglaises de _Notre-Dame de Sion_,
fut vendue en 1790 et a t rachete en 1816 par les mmes
religieuses. Auprs d'elle est une maison qui a t btie par le grand
peintre Lebrun et o il est mort. Au n 27 tait le collge ou
_sminaire des cossais_, fond par Philippe-le-Bel, rebti en 1662
pour les catholiques de la Grande-Bretagne; la chapelle renfermait les
tombeaux de plusieurs princes de la maison des Stuart. Au n 24 a
demeur l'auteur des _Essais historiques sur Paris_, Saint-Foix. Au n
37 tait la _congrgation des prtres de la Doctrine chrtienne_,
fonde en 1627 par Gondi, archevque de Paris, pour former des
professeurs et des prdicateurs. La bibliothque tait trs-riche et
publique. Cette maison occupait une partie du _clos des arnes_, dans
lequel, du temps des Romains, tait un cirque pour les jeux publics.
Ce cirque avait t rtabli par le roi Chilpric, et l'on en voyait
encore des dbris au XIIIe sicle.

Au coin des rues Saint-Victor et des Fosss-Saint-Victor tait la
maison de l'picier Desrues, fameux empoisonneur, qui fut brl en
place de Grve en 1770.

4 Rue _Lacpde_, qui jusqu' ces dernires annes s'est appele
_Copeau_, du clos des Coupeaux, sur lequel elle a t ouverte. Dans
cette rue est la _prison de Sainte-Plagie_, dont l'entre est rue de
la Clef. Cette prison tait autrefois un refuge, fond en 1681 par
madame Beauharnais de Miramion[66], pour les filles dbauches, et o
l'on renfermait aussi, par l'ordre des magistrats, les femmes de   (p.288)
mauvaise vie. En 1792, cette maison devint une prison pour les
criminels ordinaires; mais cela n'empcha pas d'y mettre des dtenus
politiques, et l'on y renferma successivement royalistes, girondins,
montagnards, chouans, opposants au rgime imprial. Madame Roland,
Josphine Beauharnais, Charles Nodier y ont t dtenus. En 1797, elle
devint la prison des dtenus pour dettes et une maison de correction
pour les enfants vagabonds; elle resta en mme temps une maison de
rclusion pour les condamns politiques, principalement pour les
crivains. Aussi a-t-elle eu des htes clbres sous la Restauration
et le gouvernement de Louis-Philippe: Branger, Chtelain, Jay, Jouy,
Armand Carrel, Marrast, Godefroy Cavaignac, Lamennais, etc. En 1828,
la maison fut ddouble et partage en deux prisons, l'une de la
dette, l'autre de la dtention: de celle-ci s'vadrent en 1835
vingt-huit dtenus rpublicains. Cette mme anne, les prisonniers
pour dettes furent transfrs rue de Clichy, et Sainte-Plagie est
reste ds lors une prison pour tous les dlits ou crimes civils ou
politiques.

         [Note 66: Voyez p. 49.]

5 Rue d'_Orlans_, ainsi appele d'un _sjour_ qui avait appartenu au
duc d'Orlans, frre de Charles VI. Ce sjour tait compris entre les
rues d'Orlans, Fer--Moulin, Mouffetard et Jardin-des-Plantes;
c'tait une habitation toute champtre, traverse par la Bivre,
accompagne de _saulsayes_ et d'un jardin o toient cerisier,
lavande, romarin, pois, fves, treilles, haies, choux, pores pour les
lapins et chenevis pour les oiseaux. Le duc d'Orlans y donna
plusieurs ftes. Cette proprit passa dans la maison d'Anjou-Sicile
et fut habite par Marguerite d'Anjou, veuve de Henri VI d'Angleterre;
elle fut runie  la couronne sous Louis XI, vendue  la famille de
Mesmes au XVIe sicle, et divise en plusieurs logis. Dans l'un d'eux
fut tabli, en 1656, le couvent des Filles de la Croix, pour
l'ducation des enfants pauvres.

6 Rue _Censier_.--C'tait autrefois une impasse qui avait t     (p.289)
ouverte dans les jardins du sjour d'Orlans: on l'appela, comme
toutes les impasses, rue _sans chef_, et, par corruption, _Sence_ et
_Censier_. Elle est borde par la Bivre et habite principalement par
des tanneries.

Au coin de la rue du Pont-aux-Biches, sur les bords de la rivire,
tait autrefois l'_hospice de Notre-Dame de la Misricorde_, appel
vulgairement les _Cent-Filles_, et qui avait t fond en 1624 par le
prsident Sguier. C'tait  l'poque o le nombre des pauvres tait
devenu trs-considrable dans Paris et o la charit prive venait en
aide  la sollicitude du gouvernement pour le diminuer. Le prsident
Sguier acheta une partie du sjour d'Orlans et y fonda un hpital
pour cent jeunes filles nes  Paris et orphelines de pre et de mre,
auxquelles on donnait une ducation chrtienne, un mtier et une dot,
et qui n'en sortaient qu' vingt ans. Par un privilge royal, les
compagnons d'arts et mtiers qui, aprs avoir fait leur apprentissage,
pousaient les filles de cet hpital, taient reus matres sans faire
de chef-d'oeuvre et sans payer les droits de rception.
L'administration de ce bel tablissement appartenait au Parlement et 
la famille du fondateur. Il fut dtruit en 1790, et la proprit de la
maison a t donne  l'administration des hpitaux de Paris.

7 Rue _Fer--Moulin_, ou, plus exactement, _Permoulin_, du nom d'un
de ses habitants. Cette rue existait ds le XIIe sicle et faisait
partie du hameau de Richebourg. Elle renfermait des htels ou
_sjours_ remarquables appartenant aux comtes de Boulogne, aux comtes
de Forez, aux comtes d'Armagnac, etc. On y trouve la _maison de
Scipion_, ainsi appele d'un htel bti par Scipion Sardini, sous
Henri III, qui fut acquis par la ville de Paris en 1622 pour en faire
un hospice, et qui est aujourd'hui la boulangerie des hpitaux civils
de Paris.

8 Rue des _Fosss-Saint-Marcel_, btie sur les fosss qui         (p.290)
entouraient le bourg Saint-Marcel. C'est une rue triste, tortueuse,
pleine de masures,  peine habite. On y trouvait le cimetire
Clamart, ainsi appel d'un htel de mme nom, sur l'emplacement duquel
il a t ouvert: c'tait l qu'on enterrait les malheureux morts 
l'htel-Dieu[67] et les supplicis; il est aujourd'hui ferm. Dans la
foule des morts tristement fameux que renferme ce coin de terre, il
faut nommer Pichegru.

         [Note 67: Les corps que l'Htel-Dieu vomit journellement
         sont ports  Clamart: c'est un vaste cimetire dont le
         gouffre est toujours bant. Ces corps n'ont point de bire;
         ils sont cousus dans une serpillire et mis dans un chariot
         tran par douze hommes, qui part tous les jours de
         l'Htel-Dieu  quatre heures du matin; il roule dans le
         silence de la nuit; la cloche qui le prcde veille  son
         passage ceux qui dorment... Il peut contenir jusqu'
         cinquante corps. On verse ces cadavres dans une fosse large
         et profonde: on y jette ensuite de la chaux vive. La populace
         ne manque pas, le jour de la fte des morts, d'aller visiter
         ce vaste cimetire, o elle pressent devoir bientt se rendre
          la suite de ses pres. Il n'y a l ni pyramides ni
         mausoles; la place est nue. Cette terre grasse de
         funrailles est le champ o les jeunes chirurgiens vont, la
         nuit, franchissant les murs, enlever les cadavres pour les
         soumettre  leur scalpel inexpriment. (Mercier, t. III,
         page 232.)]

9 _Boulevard de l'Hpital_.--En 1760, Louis XV ordonna
l'tablissement et la construction d'un nouveau rempart au midi de la
ville, pour la commodit des abords et l'embellissement de cette
partie de la capitale, ledit rempart devant commencer  la barrire de
la rue de Varennes, du ct des Invalides, et finir au bord de la
rivire de Seine, sur le port hors Tournelle. Ainsi fut forme, 
l'imitation des boulevards intrieurs du nord, qui commenaient 
devenir une promenade frquente, la srie des boulevards intrieurs
du midi, qui commencent place Valhubert, en face le pont d'Austerlitz,
longent le mur d'enceinte de la ville, depuis la barrire d'Italie
jusqu' la hauteur du cimetire Montparnasse, et, se continuant dans
l'intrieur de la ville, se terminent prs de l'entre de l'htel des
Invalides. Ces boulevards ont t pendant longtemps de grandes
chausses bordes de beaux arbres, mais boueuses, dsertes, o
s'levaient  peine quelques rares maisons. Depuis quelques annes,
ils ont t assainis, rpars et sont bords presque partout de    (p.291)
constructions; mais ils sont loin d'avoir l'animation et la population
des boulevards du nord; ce sont des voies de communication ordinaires
et non le rendez-vous de la mode, du luxe et des plaisirs.

Le boulevard de l'Hpital commence  la place Valhubert et finit  la
barrire d'Italie. Il est assez frquent,  cause des tablissements
publics qu'il renferme; mais il n'en est pas moins aussi triste que le
quartier qu'il avoisine, et il n'est bord, surtout dans sa partie
orientale, que par des masures. On y trouve:

1 _L'embarcadre du chemin de fer d'Orlans_.

2 L'_hospice de la Vieillesse-Femmes_ ou l'_hpital gnral de la
Salptrire_.

Au commencement du rgne de Louis XIII, le nombre des mendiants et des
vagabonds s'tait accru de telle sorte, que le gouvernement, les
magistrats parisiens et quelques personnes charitables cherchrent 
le diminuer en ouvrant des asiles  ces malheureux: ainsi, en 1615,
Marie de Mdicis transforma l'tablissement de la Savonnerie en
hpital pour les pauvres; en 1622, la ville de Paris acheta pour le
mme objet la maison de Scipion, l'hospice de la Piti, etc. Tout cela
devint insuffisant aprs les troubles de la Fronde et l'accroissement
continuel que prenait Paris: le nombre des mendiants s'leva jusqu'
quarante mille, et les moyens de police tant alors presque nuls ou
rduits  quelques ordonnances du Parlement, il devint menaant pour
la tranquillit publique. Il n'tait pas facile, dit Jaillot, de
dissiper une foule de vagabonds qui ne connaissaient de loi que    (p.292)
leur cupidit, qui demandaient avec arrogance et souvent n'obtenaient
que par violence ou par adresse les secours dont ils taient indignes,
et qui, par leur nombre ou par leur audace, taient capables de se
porter aux plus grands excs pour se maintenir dans leur
indpendance. Alors, en 1656, le roi, sur la proposition de Pomponne
de Bellivre, premier prsident du Parlement, se dcida  porter
remde au mal. Son ordonnance de fondation de l'hospice gnral des
pauvres est un vritable monument de sagesse et de dignit. Comme
nous sommes redevables, dit-il,  la misricorde divine de tant de
grces et d'une visible protection qu'elle a fait paratre sur notre
conduite  l'avnement et dans l'heureux cours de notre rgne, par le
succs de nos armes et le bonheur de nos victoires, nous croyons tre
plus obligs de lui en tmoigner nos reconnaissances par une royale et
chrtienne application aux choses qui regardent son honneur et son
service... considrant les pauvres mendiants comme membres vivants de
Jsus-Christ et non pas comme membres inutiles de l'tat, et agissant
en la conduite d'un si grand oeuvre, non par ordre de police, mais par
le motif de la charit... A ces causes... nous ordonnons que les
pauvres mendiants valides de l'un et l'autre sexe soient enferms,
pour tre employs aux ouvrages, travaux de manufactures, selon leur
pouvoir... Donnons  cet effet, par les prsentes, la maison et
l'hpital, tant de la Grande et Petite Piti que du Refuge, sis au
faubourg Saint-Victor, la maison et l'hpital de Scipion et la maison
de la Savonnerie; ensemble maisons et emplacement de Bictre...
Voulons que les lieux servant  enfermer les pauvres soient nomms
l'_Hpital gnral des pauvres_; que l'inscription en soit mise, avec
l'cusson de nos armes, sur le portail de la maison de la Piti;
entendons tre conservateur et protecteur dudit hpital, etc.

Les tablissements indiqus tant insuffisants pour contenir les   (p.293)
pauvres, on leva, d'aprs les dessins de Libral Bruant, sur
l'emplacement d'une _salptrire_ btie par Louis XIII, l'glise et
les vastes btiments qui existent aujourd'hui, et l'on y enferma
jusqu' cinq mille pauvres, aveugles, enfants, alins, etc.; les
autres se dispersrent ou furent renvoys dans leurs provinces. En
1662, ce nombre tait dj doubl; mais les directeurs, ne pouvant les
nourrir, allaient tre forcs de leur ouvrir les portes, quand on se
dcida  mettre les hommes  Bictre,  la Piti, etc., et  ne garder
 la Salptrire que les femmes et les enfants. En 1720, on y cra une
maison de travail pour huit cents orphelins, deux cent cinquante
cellules pour loger de vieux mnages, et une prison pour les femmes
dbauches. Dans les dernires annes de l'ancien rgime, le nombre de
ces femmes tait devenu si grand  Paris, que chaque semaine la police
en enlevait une centaine: On les conduit, dit Mercier, dans la prison
de la rue Saint-Martin, et, le dernier vendredi du mois, elles
reoivent  genoux la sentence qui les condamne  tre enfermes  la
Salptrire. Le lendemain, on les fait monter dans un chariot qui
n'est pas couvert; elles sont toutes debout et presses: l'une pleure,
l'autre gmit; celle-ci se cache le visage; les plus effrontes
soutiennent les regards de la populace, qui les apostrophe; elles
ripostent indcemment et bravent les hues qui s'lvent sur leur
passage. Ce char scandaleux traverse une partie de la ville en plein
jour. En 1789, la Salptrire tait le rceptacle de toutes les
misres et infirmits humaines: il y avait sept  huit mille femmes
indigentes et autant de dtenues, des femmes enceintes, des enfants
trouvs, des fous, des pileptiques, des estropies, des incurables de
tout genre. Aujourd'hui et depuis 1802, l'hospice est destin
spcialement aux vieilles femmes ges de soixante-dix ans, ou
insenses, ou aveugles, ou accables de maladies incurables. Il    (p.294)
en renferme prs de six mille. C'est le plus vaste hpital de
l'Europe, ou, pour mieux dire, une ville d'hospices, qui a ses rues,
ses quartiers, son march, et qui se compose de quarante-cinq corps de
btiments ayant une superficie de trente hectares. L'glise est
trs-belle: c'est un dme octogone perc de huit arcades, sur
lesquelles s'ouvrent autant de nefs.




CHAPITRE II.

LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIVE, LA RUE MOUFFETARD, LES GOBELINS.


De la place Maubert part une rue tortueuse, escarpe, populeuse, qui,
sous les noms de _Montagne-Sainte-Genevive_, _Descartes_ et
_Mouffetard_, atteint la barrire de Fontainebleau. C'tait jadis
l'une des deux grandes voies romaines qui joignaient Lutce 
l'Italie; aujourd'hui, c'est l'artre principale de cette partie de la
capitale qu'on appelle vulgairement faubourg _Saint-Marceau_. Ce
faubourg occupe principalement le _Mons Cetardus_, qui, du temps des
Romains, tait un champ de spultures. Saint Marcel, vque de Paris,
ayant t enterr sur cette minence en 436, il se forma autour de son
tombeau, vnr des Parisiens, un bourg qui prit son nom. Ce bourg fut
dtruit par les Normands et commena  se repeupler au XIIe sicle,
mais lentement et avec une population pauvre et misrable. Charles V
et Charles VI lui accordrent quelques privilges; au XVe sicle, la
ville Saint-Marcel fut dclare faubourg de Paris. A cette poque fut
runi  ce faubourg, et prit son nom, le _riche bourg_ ou _bourg
Saint-Mdard_, qui s'tait form vers le XIIe sicle entre la montagne
Sainte-Genevive et le mont Citard, et qui tait spar du bourg
Saint-Marcel par la Bivre. Ces deux bourgs formaient ds lors un
quartier hideux, sale, barbare, o les cabanes et les masures taient
groupes confusment, o les ruelles et les culs-de-sac immondes   (p.295)
grimpaient, couraient, s'entre-croisaient au hasard, o les cloaques
infects se mlaient  des champs de verdure, o croupissait une
population de truands, de jongleurs, de _tire-laines_, mle  une
population d'ouvriers en cuir et en bois, souffrante, malingre,
misrable. A la fin du XVIIIe sicle, cette situation n'tait pas
grandement change: Le faubourg Saint-Marcel, dit Mercier, est le
quartier o habite la populace de Paris la plus pauvre, la plus
remuante, la plus indisciplinable. Il y a plus d'argent dans une seule
maison du faubourg Saint-Honor que dans tout le faubourg
Saint-Marcel. C'est l que se retirent les hommes ruins, les
misanthropes, les maniaques et aussi quelques sages studieux qui
cherchent la solitude... Il n'y a pas l un seul monument  voir;
c'est un peuple qui n'a aucun rapport avec les Parisiens, habitants
polis des bords de la Seine... Les sditions et les mutineries ont
leur origine cache dans ce foyer de la misre obscure. La police
craint de pousser  bout cette populace plus mchante, plus
inflammable, plus querelleuse que dans les autres quartiers; on la
mnage, parce qu'elle est capable de se porter aux plus grands
excs... Les maisons n'y ont point d'autre horloge que le cours du
soleil; les hommes y sont reculs de trois sicles par rapport aux
arts et aux moeurs rgnantes... Une famille entire occupe une seule
chambre, o l'on voit les quatre murailles, et, tous les trois mois,
les habitants changent de trou, parce qu'on les chasse, faute de
payement du loyer. Ils errent ainsi et promnent leurs misrables
meubles d'asile en asile. On ne voit point de souliers dans ces
demeures; on n'entend le long des escaliers que le bruit des sabots.
Les enfants y sont nus et couchent ple-mle...

Ces lignes taient crites  la veille de notre rvolution, et,  la
honte des dix gouvernements qui se sont succd depuis 1789, ce    (p.296)
coin de Paris est encore aujourd'hui  peu prs ce qu'il tait au
moyen ge et sous le rgne de Louis XVI. L'air, l'aisance et la
propret y ont  peine pntr; les rues sont encore fangeuses, mal
paves, tortueuses, escarpes; les maisons sont dlabres, noires,
infectes, dignes des anciennes cours des Miracles; la population y est
sale, jaune, maladive, abrutie par la faim ou par l'ivresse; elle
n'est occupe qu' des travaux dgotants ou pnibles et compose en
grande partie de tanneurs, de chiffonniers, de boueurs, etc.[68]. A
part les fabriques de cuirs, il ne s'y trouve pas de grandes
manufactures. La pauvret de ces parias de la capitale du luxe et des
arts est profondment triste et repoussante: des milliers de familles
sont entasss dans des bouges ftides, dormant sur des haillons ou sur
la paille, ne vivant d'ordinaire que du pain de l'aumne. C'est la que
les maladies pidmiques, que le terrible cholra se gorgent
facilement de victimes; c'est l que les prdicateurs d'anarchie, que
les fauteurs de dsordre trouvent facilement des auditeurs et des
partisans. On sait que le faubourg Saint-Marceau a jou dans la
rvolution le mme rle que le faubourg Saint-Antoine; on sait que ce
quartier a t horriblement ensanglant dans la bataille de juin 1848.
Htons-nous d'ajouter que cette population si malheureuse et trop
nglige, dans laquelle se rsument toutes les misres et les hontes
de notre civilisation, qui donne tant d'htes aux bureaux de       (p.297)
bienfaisance et aux hpitaux, en donne moins que certains quartiers du
centre aux prisons et aux cours d'assises.

         [Note 68: Les plus pauvres, les chiffonniers par exemple, se
         runissent par chambres, couchent dans des espces d'auges,
         sur des chiffons ou sur quelques poignes de paille. Chaque
         locataire garde auprs de lui sa hotte, quelquefois comble
         d'immondices, et quels immondices! Ces sauvages ne rpugnent
         pas  comprendre dans leurs rcoltes des animaux morts et 
         passer la nuit  ct de cette proie puante. Lorsque les
         agents de police arrivent chez les logeurs, ils prouvent une
         suffocation qui tient de l'asphyxie; ils ordonnent
         l'ouverture des croises, quand il y a moyen de les ouvrir,
         et les reprsentations svres qu'ils adressent aux logeurs
         sur cet horrible mlange d'tres humains et de matires
         animales en dissolution ne les meuvent point: les logeurs
         rpondent  cela que les locataires y sont accoutums... La
         hotte du chiffonnier n'est pas seulement le rceptacle de son
         industrie, elle est encore le panier de son mnage. Il prend
         parmi les immondices tout ce qui peut servir  son usage, des
         racines, pour sa soupe, des morceaux de pain, des fruits et
         en gnral tout ce qui lui parat mangeable. (Frgier, Des
         classes dangereuses, t. II, p. 140, et t. I, p. 105.)]



 Ier.

Rue de la Montagne-Sainte-Genevive.


La rue de la _Montagne-Sainte-Genevive_ doit son nom et son origine 
la clbre glise vers laquelle elle conduisait. Dans cette rue
trs-ancienne et trs-escarpe se trouvaient:

1 Le _couvent des Carmes_.--Ces religieux, qui disaient avoir pour
fondateurs les prophtes lie et lise, taient venus d'Orient,  la
suite de saint Louis, et avaient t tablis d'abord rue des
Barrs[69]; ils furent transfrs  la place Maubert par
Philippe-le-Bel. Leur glise, qui datait de 1353, tait un monument
prcieux, surtout par ses chapelles, vritables bijoux d'architecture;
elle renfermait de nombreuses spultures, parmi lesquelles celle du
libraire Corrozet, le premier historien de Paris. Leur clotre tait
le plus charmant asile que jamais l'art ait ouvert  la mditation: il
tait dcor de curieuses peintures et d'une chaire o la pierre avait
pris sous le ciseau de l'artiste les formes les plus dlicates et les
plus varies. Ce couvent, supprim en 1790, servit de manufacture
d'armes pendant la rvolution et a t dtruit en 1811. Sur son    (p.298)
emplacement on a construit un beau march.

         [Note 69: Voyez page 85.]

2 Les _collges de Laon_ (n 24), de la _Marche_ (n 37), des
_Trente-Trois_ (n 52).

3 Le _collge de Navarre_, fond par Jeanne de Navarre, femme de
Philippe-le-Bel, en 1304. Il n'y a point de collge, dit Piganiol,
qui ait reu de plus grands honneurs ni de plus grandes marques de
distinction que celui-ci. C'tait, ajoute Jaillot, l'cole de la
noblesse franaise et l'honneur de l'Universit. Henri IV y fut mis,
dit l'historien Matthieu, pour y tre institu aux bonnes lettres. Il
y eut pour compagnons le duc d'Anjou, qui fut son roi (Henri III), et
le duc de Guise, qui le voulut tre. C'tait le seul collge de Paris
o il y et exercice complet, c'est--dire o l'on enseignt la
thologie, la philosophie et les humanits. Louis XIII et Richelieu
runirent  cet tablissement les collges de Boncourt et de Tournay.
Parmi ses professeurs et ses lves, on compte Oresme, Gerson, Ramus,
Richelieu, Bossuet, etc. Ce collge fut dtruit en 1790, et en 1804 on
y transfra l'_cole Polytechnique_, qui, fonde en 1795, avait t
d'abord place au Palais-Bourbon. On sait que c'est  Carnot et 
Prieur de la Cte-d'Or qu'on doit l'ide premire de cette belle
institution, qui a rendu de si grands services, qui a donn tant
d'hommes illustres au pays. Les lves de cette cole ont jou un
grand rle dans l'histoire des rvolutions de Paris: en 1814, ils
taient  la barrire du Trne, rsistant avec les canons de la garde
nationale  la cavalerie des allis; en 1830, le peuple alla les
chercher et les mit  la tte de ses bandes insurges; en 1832, ils
prirent part  l'insurrection de juin; en 1848, ils servirent d'abord
de gnraux aux hommes des barricades, puis d'aides de camp au
gouvernement provisoire. Aussi cette cole, qui pourtant alimente les
corps savants et donne accs  des carrires privilgies, jouit-elle
d'une grande popularit, principalement dans la partie la moins    (p.299)
claire de la population.

Auprs du collge de Navarre tait celui de _Boncourt_, qui avait t
fond en 1353 pour huit pauvres escholiers tudiant en logique et en
philosophie qui avoient chacun 4 sols par semaine. Au XVIe sicle, on
y joua, devant Henri II et sa cour, les tragdies de Jodelle. Il a eu
pour lves le diplomate d'Avaux et le littrateur Voiture. Ses
btiments sont aujourd'hui occups par l'cole Polytechnique.

La rue de la Montagne-Sainte Genevive aboutit  une place o est
btie l'glise _Saint-tienne-du-Mont_, qui date du XIIe sicle. Elle
fut reconstruite en 1517 et forme l'un des plus curieux monuments de
Paris par son architecture aussi trange que hardie, ses vitraux et
son magnifique jub, chef-d'oeuvre de lgret et de dlicatesse. Son
portail date de 1610. Trois des plus grands hommes dont la France
s'honore, aussi illustres par leur gnie que par la simplicit de leur
vie, dont la gloire est aussi pure que complte, Lesueur, Pascal et
Racine, y avaient t enterrs, mais des inscriptions seules
rappellent leurs spultures. On y trouvait aussi les spultures de
Lematre de Sacy, du mdecin Simon Pitre, du grand naturaliste
Tournefort. L'glise Saint-tienne, aujourd'hui paroisse du douzime
arrondissement, a hrit de toute la vnration qu'on portait jadis 
l'glise Sainte-Genevive,  laquelle elle tait accole et dont elle
tait une dpendance. C'est l qu'est dpos le tombeau de la patronne
de Paris, vide de ses reliques, mais qui n'en est pas moins l'objet
d'un plerinage perptuel. On y trouve aussi quelques tableaux, des
ornements, des tombeaux, qui dcoraient autrefois la royale basilique
dont nous allons parler. Le 3 janvier 1857, cette glise a t
ensanglante par un crime monstrueux: Sibour, archevque de Paris, y
fut assassin par un prtre interdit, au milieu des fidles rassembls
pour clbrer la fte de sainte Genevive.

Sur le sommet de la principale minence qui dominait l'ancien      (p.300)
Paris existait, du temps des Romains, un cimetire o Clovis,  son
retour de la bataille de Vougl, et sur la prire de sa femme, fit
lever une glise en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul. Il y
fut enterr, ainsi que Clotilde, et, aprs lui, sainte Genevive,
plusieurs princes de sa famille, plusieurs vques de Paris, etc. Son
tombeau tait au milieu du choeur, orn de sa statue; on y lisait
cette inscription, qui datait de 1177:

      CHLODOVEO MAGNO, HUJUS ECCLESI FUNDATORI.
    SEPULCRUM VULGARI OLIM LAPIDE STRUCTUM ET LONGO
   VO DEFORMATUM, ABBAS ET CONVENT. MELIORI OPERE
              ET FORM RENOVAVERUNT[70].

         [Note 70: A Clovis-le-Grand, fondateur de cette glise.
         L'abb et le couvent ont renouvel d'un meilleur travail et
         d'une meilleure forme son tombeau, construit autrefois d'une
         pierre vulgaire et dform par le temps.]

Ce tombeau, restaur dans le XVIIe sicle par les soins du
cardinal-abb de La Rochefoucauld, a t transfr en 1816  l'glise
abbatiale de Saint-Denis.

La basilique des saints aptres, orne  l'envi des plus beaux
privilges par les rois et les papes, soumise immdiatement au
saint-sige, devint rapidement l'une des plus fameuses de la Gaule.
C'est l que, en 577, Chilpric et Frdgonde firent condamner
l'vque de Rouen, Prtextat, qui avait mari Brunehaut et Mrove.
Plusieurs autres conciles y furent tenus dans les VIe et VIIe sicles;
et  cause de la vnration inspire par le tombeau de sainte
Genevive, le nom de cette touchante patronne de Paris prvalut sur
celui de saint Pierre et de saint Paul. Les Normands la brlrent en
857: Elle tait, dit un contemporain, dcore au dedans et au dehors
de mosaques, orne de peintures. Les barbares la livrrent aux
flammes; ils n'pargnrent ni le saint lieu, ni la bienheureuse    (p.301)
Vierge, ni les autres saints qui y reposent. Cependant la basilique
fut plutt dvaste que dtruite: on la rpara grossirement, et elle
resta dans ce dlabrement jusqu'en 1185, o l'abb tienne de Tournay
la fit presque entirement rebtir. Depuis cette poque, des
rparations peu importantes y furent faites, et,  l'poque de sa
destruction, elle offrait un modle prcieux des architectures mles
des VIIe et XIIe sicles. Sa faade se composait simplement d'une
grande muraille presque nue, surmonte d'une espce de fronton
triangulaire; elle tait perce de trois petites portes et ouverte par
une fentre en forme de rose. Elle datait, au moins dans sa partie
infrieure, du VIIe sicle, ainsi que les murailles latrales et une
partie de la crypte. Cette crypte tait peuple de tombeaux: au milieu
d'eux tait celui de sainte Genevive, tombeau vide, car les reliques
de la vierge de Nanterre taient renfermes dans une chsse d'or
expose derrire l'autel. Cette chsse tait elle-mme un monument:
elle datait du XIIIe sicle et avait t restaure au XVIIe dans un
style assez lourd; orne de douze statues d'or, elle tait leve sur
quatre grandes colonnes de marbre et porte par quatre statues de
vierges armes de flambeaux. Dans les grandes calamits, quand les
rois taient malades, ou bien quand la pluie ou la scheresse faisait
craindre une mauvaise rcolte, on dcouvrait ou bien on descendait
cette prcieuse chsse, et on la promenait dans Paris avec la plus
grande pompe. C'tait le clerg de Notre-Dame portant les reliques de
saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte
et allait de mme la reconduire aprs la crmonie[71]. Tous les   (p.302)
corps de l'tat, le clerg, la magistrature, les mtiers assistaient 
ces processions solennelles, o il y avait une affluence
incroyable[72] et qui taient ordinairement retraces dans des
tableaux votifs: le plus remarquable de ces tableaux est celui de
Largillire, qui reprsente la procession miraculeuse de 1694, la plus
magnifique qui jamais fut faite; il existe encore dans l'glise
Saint-tienne-du-Mont. La dvotion  sainte Genevive tait si ardente
chez le peuple parisien et surtout chez les femmes, qu'elle dgnrait
en idoltrie: on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des
pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion
enthousiaste; on lui demandait par billets crits des remdes pour
tous les maux, des consolations pour tous les chagrins; on faisait
toucher  la chsse des draps, des chemises, des vtements. On sait
qu'en 1793 cette chsse fut dtruite, martele, envoye  la Monnaie,
et que les reliques de sainte Genevive furent brles sur la place de
Grve; mais la Commune de Paris, qui commit ce sacrilge, n'osa le
faire que nuitamment, de peur d'une rsistance populaire[73].

         [Note 71: Voici comment madame de Svign raconte la
         procession de 1675: Saint Marcel vint prendre sainte
         Genevive jusque chez elle, sans cela on ne l'et pas fait
         aller; c'taient les orfvres qui portaient la chsse du
         saint; il y avait pour deux millions de pierreries; c'tait
         la plus belle chose du monde. La sainte allait aprs, porte
         par ses enfants, nu-pieds, avec une dvotion extrme. Au
         sortir de Notre-Dame, le bon saint alla reconduire la bonne
         sainte jusqu' un certain endroit marqu, o ils se sparent
         toujours; mais savez-vous avec quelle violence? Il faut dix
         hommes de plus pour les porter,  cause de l'effort qu'ils
         font pour se rejoindre; et si par hasard, ils s'taient
         approchs, puissance humaine ni force humaine ne pourraient
         les sparer: demandez aux meilleurs bourgeois et au peuple.
         Mais on les en empche, et ils font seulement l'un  l'autre
         une douce inclination, et puis chacun s'en va chez soi.]

         [Note 72: Voici ce que dit Guy Patin de la procession de
         1652: Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les
         rues qu' cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait
         quelque miracle; mais je tiens que c'en est un s'il n'y a eu
         plusieurs personnes d'touffes. Si vous aviez vu tout cela,
         vous auriez appel notre ville de Paris l'Abrg de la
         dvotion. (T. III, p. 5.)]

         [Note 73: Voyez t. I, p. 173.]

Vers le milieu du XVIIIe sicle, l'glise Sainte-Genevive         (p.303)
menaait ruine; il fut rsolu de la remplacer par un difice digne de
la patronne de Paris, et alors fut commenc le grand monument qu'on
appelle aujourd'hui le _Panthon_, et dont nous parlerons dans le
chapitre suivant. La vieille glise fut dtruite en 1807, et l'on
ouvrit sur son emplacement la rue Clovis. Il reste d'elle une tour,
qui fait partie du lyce Napolon et qui date du XIIe sicle.

A l'glise Sainte-Genevive attenait une riche et clbre abbaye, qui
avait t fonde probablement dans le mme temps qu'elle. Au XIIe
sicle, elle devint le sige d'une congrgation rgulire, qui se
composait en France de plus de cent maisons. Ses btiments et ses
jardins occupaient l'espace compris entre les rues Bordet, Fourcy, de
l'Estrapade, les places du Panthon et de Saint-tienne-du-Mont; de
plus, elle possdait le bourg Saint-Mdard, les clos du _Chardonnet_,
des _Coupeaux_, des _Saussayes_, de la _Cendre_ ou _Cendrier_.

Les Gnovfains taient justement renomms pour leur savoir, leurs
travaux thologiques, leur pit et leur penchant pour les doctrines
du jansnisme. C'est auprs d'eux que se retira le duc d'Orlans, fils
du rgent, pour s'y occuper d'ouvrages de controverse et de pratiques
religieuses. Leur bibliothque tait aussi remarquable par la beaut
de l'difice que par le choix des livres: elle avait t forme par
les pres Fronteau, Lallemand et Du Molinet, sous les ordres du
cardinal de La Rochefoucauld, et renfermait en 1790 quatre-vingt mille
manuscrits, avec une belle collection d'antiquits et de mdailles.

L'abbaye Sainte-Genevive ayant t abolie en 1790, ses btiments
servirent pendant plusieurs annes  des assembles populaires. C'est
l que se tint, en 1796, le _club du Panthon_, o se rfugirent tous
les dbris des factions rvolutionnaires, o les doctrines de Babeuf
trouvrent un auditoire, et qui fut ferm par les ordres du        (p.304)
Directoire. La plus grande partie de ces btiments est occupe
aujourd'hui par le collge Henri IV ou _lyce Napolon_. Quant  la
bibliothque, elle tait reste jusqu' ces dernires annes dans la
belle galerie des Gnovfains; mais, sous prtexte que ce local, si
magnifique, si regrettable, menaait ruine, elle vient d'tre transfre
dans un vaste difice construit  grands frais sur l'ancien collge
Montaigu. Cette bibliothque renferme aujourd'hui deux cent cinquante
mille volumes.

La principale rue qui dbouche dans la rue de la
Montagne-Sainte-Genevive est celle des _Noyers_.

Cette rue, ouverte sur le clos Bruneau, doit son nom aux arbres qui
garnissaient le bas de la Montagne-Sainte-Genevive. Dans une de ses
maisons est n J.-B. Rousseau. Deux rues importantes dbouchent dans la
rue des Noyers: ce sont les rues des _Carmes_ et _Saint-Jean-de-Beauvais_.

Dans la rue des Carmes, au n 6, tait le collge de Presles, fond en
1323 par Raoul de Presles, conseiller de Charles V: Ramus s'y cacha 
la Saint-Barthlmy, y fut dcouvert, poignard et jet dans la rue.
Au n 23 tait le collge des Lombards, fond en 1331 et transform en
1682 en sminaire pour les Irlandais.

La rue des Carmes a pour prolongement la rue des _Sept-Voies_, dans
laquelle se trouvait l'glise Saint-Hilaire, qui avait donn son nom 
une partie de la Montagne-Sainte-Genevive, dite mont Saint-Hilaire.
On y trouvait de plus: au n 9, le collge-hospice de la Merci, fond
en 1515; au n 18, le collge de Reims, dont les btiments sont
occups aujourd'hui par le collge Sainte-Barbe; au n 25, le collge
Fortet, qui a eu Calvin pour lve et qui a t le premier berceau de
la Ligue: l furent lus les Seize dans une assemble de quatre-vingts
personnes; au n 26, le collge Montaigu, qui avait t fond en 1314
et qui ne recevait que de pauvres tudiants: Dans le commencement,
ils allaient aux Chartreux recevoir avec les pauvres le pain que   (p.305)
ces religieux faisaient distribuer  la porte de leur monastre.
Jamais ils ne mangeaient de viande et ne buvaient de vin; ils
jenaient perptuellement; leur habillement consistait en une cape de
gros drap brun, ce qui les faisait appeler les pauvres capettes de
Montaigu. Ce collge a eu rasme pour lve. En 1790, il fut
transform en hpital, puis en prison militaire; on l'a dmoli
rcemment pour construire sur son emplacement la nouvelle bibliothque
Sainte-Genevive.

Dans la rue _Saint-Jean-de-Beauvais_ taient: le _collge de
Beauvais_, fond en 1370 par Dormans, vque de Beauvais, dont la
famille y avait sa spulture: ce collge a eu pour professeurs
Franois Xavier, le cardinal d'Ossat, le bon Rollin et le savant
Coffin; le _collge de Lizieux_, fond en 1336 et qui compte parmi ses
lves le pote Delille; enfin, les _coles de droit_, fondes en
1384, transfres en 1771 sur la place du Panthon, et dont nous
reparlerons. En face de ces coles taient,  l'enseigne de
l'_Olivier_, la maison et la boutique des Estienne, cette famille de
savants qu'on a numrs comme les dynasties royales, tant elle compte
de membres clbres. C'est l que Robert Estienne Ier publia ses onze
ditions de la Bible; c'est l que ses successeurs imprimrent plus de
douze mille ouvrages, commentaires, glossaires, traductions, o nos
modernes rudits vont prendre leur bagage tout fait pour l'Institut.
Franois Ier et sa soeur Marguerite de Navarre visitaient souvent
l'imprimerie des Estienne, et, quand ils trouvaient Robert Estienne
Ier ou Henri Estienne II corrigeant une preuve de la Bible hbraque
ou du Thsaurus, ils attendaient, appuys sur la barre de la presse,
la fin de son travail. Dans ce temps-l, dit Piganiol, les dieux de
la terre se familiarisaient encore quelquefois avec les gens de
lettres. La France, dit de Thou, doit plus aux Estienne pour avoir
perfectionn l'imprimerie qu'aux plus grands capitaines pour avoir (p.306)
tendu ses frontires. Et nanmoins, cette famille, pour prix des
plus pnibles veilles, des plus parfaites productions, des plus
coteux sacrifices, ne recueillit que la pauvret, l'exil et les
perscutions du clerg, une prison pour dettes au Chtelet, un lit 
l'hpital de Lyon pour le plus illustre de ses membres, un grabat et
une bire  l'Htel-Dieu de Paris, en 1674, pour son dernier
reprsentant, Antoine Estienne III[74]!

         [Note 74: _Journal des Savants_, oct. 1840, p. 647.]

Prs de l'imprimerie des Estienne tait la seule imprimerie de musique
qu'il y et en France: elle appartenait  la famille Ballard, qui
avait obtenu son privilge de Henri II et le possdait encore en 1789.



 II.

Rues Descartes et Mouffetard.


La rue _Descartes_ se nommait autrefois _Bordet_ et date du XIIIe
sicle; elle avait, prs de la rue des Fosss-Saint-Victor, une porte
de l'enceinte de Philippe-Auguste, qui fut dtruite en 1683. Un dcret
de 1807 lui donna le nom de Descartes, dont le tombeau avait t, par
ordre de la Convention, plac au Panthon.

La rue _Mouffetard_ n'est autre que la grande voie romaine du _mont
Citard_, dont elle a pris le nom: elle tait alors borde de tombeaux
et traversait des vignobles. Plus tard, elle devint la rue principale
du bourg Saint-Marcel et forme aujourd'hui la partie la plus populeuse
du faubourg Saint-Marceau. On y trouve:

1 Une caserne, qui a t le thtre de combats dans les journes de
juin. C'tait autrefois le couvent des _Hospitalires de la
Misricorde_, fond en 1653 pour le soulagement des femmes malades.

2 Le _March des Patriarches_.--C'tait autrefois un fief         (p.307)
considrable compos d'une maison et de grands jardins, qui, au XIVe
sicle, appartint successivement  deux cardinaux ayant le titre de
_patriarches_. En 1560, ce fief tait possd par un conseiller au
Parlement, qui le loua aux calvinistes pour y faire leurs assembles.
Le 27 dcembre 1561, ceux-ci, se trouvant incommods par les cloches
de l'glise voisine de Saint-Mdard, invitrent le cur  cesser de
sonner; leurs envoys furent maltraits, et les catholiques fermrent
les portes; alors les calvinistes vinrent assiger l'glise, brisrent
les portes, livrrent un combat dans le saint lieu, blessrent ou
turent cinquante personnes et emmenrent triomphalement leurs
prisonniers dans Paris. Le lendemain, les catholiques attaqurent la
maison du patriarche, la dvastrent et pendirent quelques-uns des
assaillants de la veille devant l'glise de Saint-Mdard. Dans le
sicle suivant, la maison et le jardin du patriarche furent
transforms en une grande cour environne de btiments qui taient
occups par des artisans, et o l'on tablit,  la fin du XVIIIe
sicle, un march. Ce march a t entirement reconstruit en 1830, et
trois rues nouvelles en facilitent les abords.

3 L'_glise Saint-Mdard_.--C'tait, dans l'origine, une chapelle qui
avait t construite dans un clos dpendant de l'abbaye
Sainte-Genevive. Dtruite par les Normands, elle fut rebtie au XIIe
sicle et devint la paroisse du hameau appel Richebourg ou bourg
Saint-Mdard. Dans cette glise, qui a subi de nombreuses
restaurations, taient enterrs Nicole et Patru. C'est aujourd'hui une
succursale du douzime arrondissement.

Dans le cimetire Saint-Mdard, aujourd'hui supprim, tait le tombeau
du diacre Pris: cet homme vertueux, dont la mmoire a t si
ridiculement dshonore, fils d'un conseiller au Parlement, tait n
dans ce quartier, rue des Bourguignons. Diacre, et n'ayant jamais
voulu prtendre  la prtrise, jansniste, et ayant toute la       (p.308)
svrit de moeurs et de doctrine de ces sectaires vangliques, il se
retira dans une pauvre maison du faubourg, y vcut dans la plus
austre pnitence, au milieu des ouvriers avec lesquels il
travaillait, les aidant, les consolant, les instruisant. A sa mort,
les jansnistes l'honorrent comme un saint. Des fous, des imbciles
et des intrigants vinrent sur son tombeau demander des miracles; de l
les absurdits et les scandales des convulsionnaires qui ont fait tant
de bruit dans le XVIIIe sicle.

4 _Place de la Collgiale_, sur l'emplacement de laquelle tait
l'glise collgiale de _Saint-Marcel_.

Si l'on en croyait les lgendes du moyen ge, qui abondent en dtails
merveilleux sur l'enfant de la Cit devenu vque de Paris, une
chapelle aurait t fonde par saint Denis sur le mont Citard, saint
Marcel y aurait t enterr en 436, et le paladin Roland, neveu de
Charlemagne, aurait transform cette chapelle en glise. Il est
certain que, parmi les tombeaux qui bordaient la grande voie du mont
Citard, se trouvait le tombeau trs-vnr de saint Marcel; que, au
temps de Grgoire de Tours, il s'tait dj form autour de ce tombeau
un bourg assez bien peupl; enfin, que ce tombeau se trouvait, au IXe
sicle, renferm dans une glise qui fut brle par les Normands. Les
reliques de saint Marcel furent alors transportes  Notre-Dame et y
restrent. L'glise Saint-Marcel fut reconstruite au XIe sicle, et
elle devint _collgiale_, c'est--dire ayant un chapitre de chanoines
dont la juridiction temporelle s'levait sur la ville Saint-Marcel,
le mont Saint-Hilaire et une partie du faubourg Saint-Jacques. Au
milieu de cette glise tait le tombeau de Pierre Lombard, vque de
Paris, mort en 1164 et qu'on appelait le _matre des sentences et des
thologiens_. En 1792, une meute ayant clat dans ce quartier pour
le prix du sucre, le peuple se retrancha dans cette glise, qu'il
entoura de barricades, et il fallut employer la force pour l'en
dloger.

L'glise Saint-Marcel a t dtruite en 1804; des maisons ont t  (p.309)
bties sur son emplacement, et il ne reste de ce monument vnrable,
origine d'un grand quartier de Paris, que le nom de _Pierre Lombard_
donn  la rue qui mne  la place de la Collgiale.

Prs de cette basilique tait autrefois une glise de Saint-Martin,
qui lui servait de chapelle ou de paroisse: elle a t dmolie en
1806. Derrire cette glise, dans l'ancien cimetire Saint-Marcel, on
a dcouvert en 1656 soixante-quatre cercueils de pierre, qui dataient
probablement du IVe sicle. Sur l'un de ces tombeaux taient gravs
deux colombes, le monogramme du Christ plac entre un alpha et un
omga, et une inscription latine qu'on peut traduire ainsi:

     VITALIS A BARBARA, SON POUSE TRS-AIMABLE,
GE DE VINGT-TROIS ANS, CINQ MOIS ET VINGT-HUIT JOURS.

5 _Manufacture des Gobelins_.--La Bivre, dont les eaux sont, dit-on,
favorables  la teinture, avait attir sur ses bords quelques drapiers
et teinturiers. Vers le milieu du XVe sicle, l'un d'eux, Jean
_Gobelin_, acquit une grande fortune, qu'il laissa  ses descendants.
Ceux-ci continurent l'industrie de leur pre, agrandirent ses
tablissements et devinrent propritaires de si vastes terrains sur
les bords de la Bivre, que cette rivire et le quartier prirent leur
nom. Le faubourg Saint-Marcel en devint clbre, se peupla de
guinguettes et de _folies_, et l'on alla par plaisir visiter les
teintureries des Gobelins. La famille des Gobelins, dans le XVIIe
sicle, renona  sa glorieuse industrie pour entrer dans la noblesse,
et l'un d'eux, Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, devint
l'poux de la femme perverse qui fut brle pour ses crimes en 1676.
Les teintureries passrent aux frres Canaye, qui en firent une
manufacture de tapis, puis  un Hollandais nomm Gluck et  un Flamand
nomm Jean Lianssen. En 1667, Colbert acheta l'tablissement pour  (p.310)
en faire, sous le titre de _Manufacture des meubles de la couronne_, une
vritable cole d'arts et mtiers; la direction en fut donne 
Lebrun, et aprs lui  Mignard. L'dit porte que le surintendant des
btiments et le directeur sous ses ordres tiendront la manufacture
remplie de bons peintres, matres tapissiers, orfvres, fondeurs,
graveurs, lapidaires, menuisiers en bne, teinturiers et autres bons
ouvriers en toutes sortes d'arts et mtiers; qu'il sera entretenu dans
ladite manufacture soixante enfants pendant cinq ans, aux dpens de Sa
Majest, lesquels pourront, aprs six ans d'apprentissage et quatre
annes de service, lever et tenir boutique de marchandises, arts et
mtiers auxquels ils auront t instruits, tant  Paris que dans les
autres villes du royaume. Cette magnifique institution, qui a rendu
tant de services, est aujourd'hui bien dchue de son importance: c'est
simplement une belle manufacture de tapis de luxe, qui est dans la
dpendance de la couronne, et  laquelle on a ajout une cole de
dessin pour les ouvriers et un cours de chimie applique  la
teinture.

Parmi les rues qui dbouchent dans les rues Descartes et Mouffetard,
nous remarquons:

1 Rue de la _Contrescarpe_, btie sur l'emplacement des remparts de
Philippe-Auguste. Dans cette rue demeurait Catherine Thiot, cette
folle qui se disait la mre de Dieu et qui regardait Robespierre comme
un nouveau Messie.

Elle a pour prolongement la rue _Neuve-Saint-tienne_, o le sage et
modeste _Rollin_ a demeur prs de cinquante ans[75]. Sa maison occupe
le n 14, et l'on y lit encore ce distique qu'il y avait fait
inscrire:

  ANTE ALIAS DILECTA DOMUS QUA, RURIS ET URBIS
  INCOLA TRANQUILLUS, MEQUE DEOQUE FRUOR.

Dans cette mme rue a demeur, avant la rvolution, Bernardin      (p.311)
de Saint-Pierre: c'est l qu'il a fait les _tudes de la nature_.

         [Note 75: Je commence, crivait-il en 1697  M. Lepelletier,
          sentir et  aimer plus que jamais la douceur de la vie.
         rustique, depuis que j'ai un petit jardin, qui me tient lieu
         de maison de campagne. Je n'ai point de longues alles 
         perte de vue, mais deux petites seulement, dont l'une me
         donne de l'ombre sous un berceau assez propre, et l'autre
         expose au midi, me fournit du soleil pendant une bonne
         partie de la journe. Un petit espalier, couvert de cinq
         abricotiers et de dix pchers, fait tout mon fruitier.]

2 Rue de l'_Arbalte_.--On y trouvait le couvent des _Filles de la
Providence_, fond en 1634 par madame Pollalion, l'associe de saint
Vincent de Paul pour toutes ses oeuvres de charit. On y levait des
jeunes filles pauvres jusqu' l'ge de vingt ans: C'tait, dit
Jaillot, un sminaire o les vierges prives des biens de la fortune
trouvaient un asile assur pour conserver ceux de la grce et de la
chastet.

Au n 13 sont l'cole de pharmacie et le jardin de botanique, fonds
en 1578 par Nicolas Houel et dont nous allons parler tout  l'heure.

Dans cette rue dbouche la rue des _Postes_, dont le nom dnatur
vient des _poteries_ qu'on faisait dans cet endroit. Cette rue est
depuis longtemps clbre par les tablissements religieux ou
d'ducation qui y sont ou qui y taient situs. Ceux qui existent
encore sont: (1 n 24 et 26) le _sminaire du Saint-Esprit_, fond en
1703 pour des prtres qui se destinaient aux hpitaux et au
soulagement des pauvres. La maison a t occupe par l'cole Normale
de 1810  1820. Les prtres du Saint-Esprit l'ont rachete et en ont
fait un sminaire. C'est l qu'est mort le pre Loriquet.--2 (n 34)
le _collge Rollin_, fond en 1816 sur l'emplacement du couvent des
Filles de la Prsentation-Notre-Dame.

Ceux qui n'existent plus sont: _la congrgation des Eudistes_, fonde
en 1643 par le pre Eudes pour former des prtres qui renonaient aux
dignits ecclsiastiques et servaient dans les pauvres paroisses,  (p.312)
dans les postes dserts et dans les missions; 2 les _Religieuses de
Notre-Dame-de-la-Charit_ ou Filles Saint-Michel, fondes par le pre
Eudes en 1641 pour les filles pnitentes; 3 les _Orphelins de
l'Enfant Jsus_, fonds en 1700 pour les orphelins de pre et de mre.

3 Rue de _Lourcine_.--Son nom lui vient d'un champ de spultures sur
lequel elle a t ouverte et qui s'appelait _Locus cinerum_. Au XIVe
sicle, c'tait un fief appartenant  la commanderie de
Saint-Jean-de-Latran et o les ouvriers pouvaient travailler en
franchise. On y trouvait:

1 L'_hpital de Lourcine_, situ alors  l'entre de la rue, prs de
la Bivre, et sur l'emplacement de la rue Pascal: il avait t fond
par la veuve de Saint-Louis. Dans le XVIe sicle, il se trouva
abandonn, et un arrt du Parlement, en 1559, ordonna qu'il serait
saisi et mis en la main du roi, et que les malades affligs du mal
honteux y seraient logs, nourris, panss et mdicaments. Il est
probable que cet arrt fut mal excut, car, en 1578, un autre acte du
Parlement dit que cet hpital tait dsert, abandonn pour mauvaise
conduite, tout ruin, les pauvres non logs et le service divin non
dit ni clbr. A cette poque, Nicolas Houel, marchand apothicaire
et picier, avait demand la permission d'tablir un hpital pour un
certain nombre d'enfants orphelins qui seraient d'abord instruits dans
la pit et dans les bonnes lettres et pour aprs en l'tat
d'apothicaire, pour y prparer, fournir et administrer gratuitement
toutes sortes de mdicaments et remdes convenables aux pauvres
honteux de la ville et des faubourgs de Paris. On donna  cet homme
gnreux l'hpital de Lourcine; il employa toute sa fortune 
l'agrandir et  le rparer, et c'est lui qui acheta le terrain destin
 la culture des plantes mdicinales, qui forme aujourd'hui le Jardin
de botanique. L'hospice prit le nom de _Maison de la Charit
chrtienne_. A la mort de Houel, tout cela fut chang: Henri IV    (p.313)
spara l'cole et le jardin des apothicaires de l'hpital de Lourcine,
et il ordonna que les pauvres gentilshommes, officiers et soldats
estropis, vieux ou caducs, seraient mis en possession de la Maison de
la Charit chrtienne et qu'ils y seraient nourris, logs et
mdicaments. On sait que c'est l l'origine de l'institution des
Invalides. Louis XIII, ayant transport ces Invalides au chteau de
Bictre, l'hpital de Lourcine fut successivement occup par plusieurs
communauts, uni  l'ordre de Saint-Lazare, enfin donn 
l'Htel-Dieu.

2 L'_abbaye des Cordelires_ ou Filles de Sainte-Claire de la
Pauvret-Notre-Dame, fonde en 1284 par Marguerite de Provence, veuve
de saint Louis. Cette abbaye occupait tout l'espace compris entre les
rues de Lourcine, Saint-Hippolyte, du Champ-de-l'Alouette, et la
Bivre: elle renfermait de beaux btiments, de grands jardins arross
par la Bivre et une glise o l'on conservait comme relique le
manteau royal de saint Louis. La veuve de ce roi portait la plus vive
affection  cette maison qu'elle avait pieusement accole  son
hpital de Lourcine: elle passa le reste de sa vie dans un _chtel_
attenant  ce couvent, et qui, aprs sa mort, y fut annex. Blanche,
sa fille, veuve du roi de Castille, s'y fit religieuse. La situation
de cette abbaye, situe en dehors et dans le voisinage de la ville,
l'exposa souvent  des dvastations: sous le roi Jean, sous Charles
VI, pendant les troubles de la Ligue, les religieuses furent obligs
de l'abandonner et de se rfugier  Paris. En 1590, les troupes de
Henri IV camprent dans son enceinte et la dtruisirent presque
entirement. Les Cordelires de Sainte-Claire appartenaient au mme
ordre que les religieuses de l'_Ave-Maria_ et les Capucines de la
place Vendme, et nous avons dit que leur rgle tait d'une austrit
qui nous semble aujourd'hui surhumaine.

Cette abbaye ayant t supprime en 1790, trois rues furent        (p.314)
ouvertes sur son emplacement, les rues _Pascal_, _Julienne_ et des
_Cordelires_. Quant aux btiments, une partie fut dtruite, l'autre
partie servit successivement de fabrique, de maison de refuge,
d'hospice pour les orphelins du cholra. En 1836, on a transform la
dernire en _hpital_ dit de _Lourcine_, qui remplace l'ancien hospice
de mme nom, et, comme lui, est destin aux femmes atteintes de
maladies vnriennes. Cet hpital renferme trois cents lits.

3 Rue de la _Reine-Blanche_.--Dans cette rue tait un htel bti par
Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel. Il appartenait en 1392
 Isabelle de Bavire, qui y donna plusieurs ftes. Il fut dmoli,
dit Sauval, comme complice de l'embrasement de quelques courtisans,
qui y dansrent avec Charles VI ce malheureux ballet des Faunes si
connue.

La rue Mouffetard aboutit  la _barrire d'Italie_, qui ouvre la route
de Fontainebleau. Cette barrire est tristement fameuse par le meurtre
du gnral Bra et du capitaine Mangin, le 24 juin 1848.

A une demi-lieue de cette barrire, est l'hospice de _Bictre_, qui
tire son nom d'un chteau bti en 1290 par un vque de Wincester. Ce
chteau tant tomb en ruines, Louis XIII y tablit, pour les soldats
invalides, un hpital que Louis XIV donna en 1656  l'Hpital gnral
pour y enfermer les pauvres mendiants. Avant la rvolution, c'taient
un hpital et une prison, qui offraient la runion de tous les maux et
de tous les crimes, et qui avoient pour habitants des fous, des
vieillards, des pileptiques, des estropis, des voleurs, des faux
monnayeurs, des assassins, mls, confondus, traits avec la mme
indiffrence, la mme cruaut, enfin prsentant le spectacle le plus
horrible, le plus dgotant[76]. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un
hospice pour des fous et des vieillards.

         [Note 76: Le nombre des malades, compar  l'tendue des
         salles, est  peine croyable, crivait Cullerier en 1787;
         dans les salles d'expectants, la moiti des malades se
         couchaient depuis huit heures du soir jusqu' une heure aprs
         minuit, et les autres, depuis ce moment jusqu' sept heures
         du matin; il n'y avait qu'un lit pour huit malades... Ce
         local tait noir et tapiss de toute sorte de malproprets;
         les croises taient cloues ou mures, ce qui avait
         transform des salles de malades en cachots de criminels,
         etc.]




CHAPITRE III.                                                      (p.315)

RUE ET FAUBOURG SAINT-JACQUES[77].

         [Note 77: La rue Saint-Jacques se terminait autrefois  la
         rue Saint-Hyacinthe: l commenait le faubourg Saint-Jacques.
         Depuis 1806, la rue Saint-Jacques se prolonge jusqu' la rue
         de la Bourbe; l seulement commence le faubourg; mais
         l'ancienne division tant reste populaire et ayant
         d'ailleurs une importance historique, nous l'avons
         conserve.]



 Ier.

La rue Saint-Jacques.


La rue et le faubourg Saint-Jacques forment, avec les rue et faubourg
Saint-Martin, la grande artre qui coupe la capitale du sud au nord,
en passant par le milieu de la Cit; c'est l'une des deux grandes
voies romaines qui joignaient Lutce  l'Italie[78]. On y entrait
autrefois par le Petit-Chtelet, et l'on y trouvait deux portes: la
premire, de l'enceinte de Philippe-Auguste, vers la rue des
Mathurins; la deuxime, de l'enceinte de Charles VI, vers la rue
Saint-Hyacinthe. Son nom lui vient d'une chapelle de Saint-Jacques,
prs de laquelle les Dominicains s'tablirent vers l'an 1218, et d'o
ils ont pris le nom de Jacobins. Avant cette poque on l'appelait la
_grant rue_, la _grand'rue outre le Petit-Pont_, la _grand'rue
Saint-Benoit_, etc. Le quartier que traverse cette voie publique,  (p.316)
si importante par sa position, forme la transition entre le faubourg
Saint-Marceau et le faubourg Saint-Germain, c'est--dire entre les
quartiers pauvres et les quartiers riches de Paris mridional; mais il
a plus de ressemblance avec le premier qu'avec le second, quoiqu'il
ait une population moins triste, moins chtive, des industries plus
heureuses, un aspect moins souffrant. C'est le centre de cette partie
de la capitale qu'on appelle vulgairement le _quartier latin_,  cause
des nombreux tablissements d'instruction qui y sont situs. Dans
cette rue fut tablie en 1473, par les frres Gering, la premire
imprimerie, dans une maison  l'enseigne du _Soleil d'or_, situe
vis--vis la rue Fromentelle, et qui, jusqu' la rvolution, a t
habite par des imprimeurs. Cette rue devint alors, et elle est reste
jusqu' nos jours, la rue des imprimeurs, des libraires, des graveurs,
des marchands d'images, etc.; l taient les fameux Cramoisy, ces
rois de la rue Saint-Jacques parmi les libraires, dit Guy Patin.
Quelques fabricants ou marchands d'images religieuses y demeurent
encore; mais le reste de la rue n'a plus d'autre industrie
particulire que celle des htels garnis, des petits restaurants, des
tabagies  l'usage des tudiants. La rue Saint-Jacques, sombre,
troite, tortueuse, montante, a d prendre part  tous les vnements
de l'histoire de Paris; nous mentionnerons seulement, dans les temps
anciens, l'entre des troupes de Charles VII dans la capitale; la
premire meute populaire contre les protestants, qui tenaient
clandestinement leur prche dans une maison voisine du collge du
Plessis; enfin, l'attaque des troupes de Henri IV sur la porte
Saint-Jacques. Dans les temps modernes, elle n'est pas reste
trangre aux journes rvolutionnaires; mais elle n'a pris un rle
important que dans la bataille de juin, o elle a t le centre de la
lutte sur la rive gauche de la Seine. Les monuments ou difices
publics qu'elle renferme sont:

1 Le _Collge de France_, fond par Franois Ier, en 1530, pour   (p.317)
l'enseignement des langues hbraque et grecque, des mathmatiques, de
la mdecine, etc. Il eut pour premiers professeurs Pierre Dans,
Franois Vatable, Martin Poblacion, Ramus, Oronce Fin, etc. Henri II
y ajouta une chaire de philosophie; Charles IX, une de chirurgie;
Henri III, une de langue arabe; Henri IV, une d'anatomie et de
botanique; Louis XIII, une de droit ecclsiastique; Louis XIV, une de
langue syriaque et une de droit franais; Louis XV, des chaires de
mcanique, de langues turque et persane, de droit des gens, d'histoire
naturelle, etc. Il y a aujourd'hui vingt-quatre cours. Les plus
illustres professeurs qui ont enseign dans cet tablissement sont:
Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Darcet,
Portal, Vauquelin, Cuvier, Ampre, Lacroix de Guignes, Delille,
Andrieux, etc. L'utilit du Collge de France tait incontestable sous
Franois Ier et ses successeurs, alors que les livres taient rares,
la science difficile  acqurir, l'enseignement tout oral: aussi les
professeurs taient-ils appels _lecteurs du roi_, _lecteurs publics_.
Aujourd'hui elle est fort douteuse, les cours n'ayant pas de but
dtermin, ne formant pas un systme d'enseignement, ne s'adressant
qu' un auditoire vague et passager; enfin, comme le disait dj
Piganiol en 1750, les tudes qu'on y fait ne menant  rien, ils
semblent moins des voies d'instruction suprieure que des moyens de
dotation pour quelques savants. Le Collge de France resta longtemps
sans difices pour ses cours, et les professeurs durent faire leurs
lectures dans les collges voisins de Cambrai, de Trguier, de Lyon.
Les _lecteurs du roi_, crivait Ramus  Catherine de Mdicis, n'ont
pas encore d'auditoire qui soit  eux; seulement ils se servent, par
manire de prest, d'une salle ou plus tost d'une rue, les uns aprs
les autres, encore sous telle condition que leurs leons soient
sujettes  tre importunes et destourbies par le passage des      (p.318)
crocheteurs et lavandires. Ce ne fut que sous Louis XIII qu'on
commena  construire, sur l'emplacement des anciens collges de
Trguier et de Cambrai, le monument qui existe aujourd'hui: il n'a t
termin qu'en 1774 et a reu en 1840 des agrandissement considrables,
qui en ont fait l'un des plus remarquables difices de Paris.

2 Le _collge du Plessis_, fond en 1322, runi  la Sorbonne en
1647, fut transform en 1794 en une prison pour les dtenus qui ne
trouvaient pas place  la Conciergerie: on l'appelait alors _Maison de
l'galit_. Administre par Fouquier-Thinville et place sous sa
surveillance immdiate, cette prison tait la plus dure et la plus
triste de Paris: les dtenus, qui y furent entasss jusqu'au nombre de
dix-neuf cents, taient traits avec cruaut, et la plupart n'en
sortirent que pour aller  l'chafaud. L furent renferms
Saint-Hurugues, la Montansier, la belle-fille de Buffon, les cent
trente-deux Nantais, enfin Fouquier-Thinville lui-mme. Cet difice
resta sans emploi jusqu'en 1830, o il fut assign  l'cole Normale:
c'est aujourd'hui une dpendance du collge Louis-le-Grand.

3 Le _lyce Louis-le-Grand_.--Ce collge fut fond en 1564, sous le
nom de _Clermont_, par les jsuites, dont l'tablissement  Paris
venait d'tre reconnu par le Parlement. C'est de l que la fameuse
socit dirigea le mouvement de la Ligue, c'est l que se tinrent les
conciliabules des Seize. Aprs l'attentat de Chtel, tous les
prestres et escholiers du collge de Clermont et tous autres
soy-disants de la compagnie de Jsus furent condamns comme
corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
roy et de l'Estat,  sortir dans trois jours de Paris et dans quinze
jours du royaume. Ils rentrrent en 1603, mais n'obtinrent la
permission d'enseigner qu'en 1618. Sous Louis XIV, ils prirent le plus
grand ascendant; leur collge fut agrandi et dclar de fondation
royale; enfin, le roi tant venu le visiter en 1682, ils lui       (p.319)
donnrent le nom de _Louis-le-Grand_. Alors ce collge, par le choix
de ses professeurs et l'excellence de ses tudes, devint
l'tablissement d'instruction publique le plus renomm de la France:
presque tous les jsuites clbres en ont t successivement lves et
professeurs, tels que Rapin, Bouhours, Commire, Hardouin, Brumoy,
Charlevoix, Berruyer, Tournemine, etc. Presque tous les hommes
illustres du XVIIIe sicle en sont sortis: nous n'en citerons qu'un
seul, Voltaire. Aprs la suppression de l'ordre des Jsuites, le
collge Louis-le-Grand fut donn  l'Universit, qui y tablit ses
archives, son tribunal, sa bibliothque, y tint ses assembles et y
forma, au moyen de la suppression de tous les petits collges voisins,
Narbonne, Beauvais, Reims, etc., un collge gnral. Celui-ci eut un
grand succs et runit jusqu' six cents lves, parmi lesquels il
faut nommer Camille Desmoulins et Robespierre. A l'poque de la
rvolution, le collge Louis-le-Grand survcut seul  tous les
tablissements de l'ancienne universit: il devint une institution
particulire, mais protge et subventionne par le gouvernement, et
il prit en 1793 le nom d'_Institut de l'galit_. La Convention le vit
sans ombrage donner une mme ducation aux enfants de presque tous les
hommes clbres de cette poque, girondins, montagnards, migrs,
Vendens, enfants dont l'tat payait les pensions et qui taient au
nombre de sept cent cinquante: on remarquait parmi eux les fils de
Brissot, de Carrier, de d'Elbe, de Condorcet, de Dillon, de Louvet,
etc. Sous le Directoire, l'Institut de l'galit reut une subvention
de 200,000 francs et le nom de _Prytane franais_; la loi du 11
floral an X en fit le _Lyce imprial_; il reprit en 1814 son nom de
Louis-le-Grand, et forme depuis cette poque l'un des cinq grands
lyces ou collges de la capitale.

         [Note 78: Cette voie ne suivait la rue Saint-Jacques que
         jusqu' la hauteur de la Sorbonne; l, elle passait devant
         l'enceinte du palais des Thermes, sur la place Saint Michel,
         o tait un camp romain, et s'en allait par Issy vers
         Orlans.]

Parmi les monuments dtruits que possdait la rue Saint-Jacques, nous
remarquons:

1 La _chapelle Saint-Yves_, au coin de la rue des Noyers. Elle    (p.320)
avait t fonde en 1348 par des coliers bretons en l'honneur d'un
gentilhomme de leur pays qui, aprs avoir tudi  Paris, s'tait fait
l'avocat des pauvres, et avait mrit, par cette vertu si rare, mme
dans le moyen ge, d'tre canonis. Les avocats et les procureurs
avaient pris ce saint pour patron; mais Mzeray dit que c'tait sans
prtendre  imiter son dsintressement et sans ambitionner les
honneurs du royaume des cieux, se contentant humblement des biens de
ce monde[79]. Il n'y a pas longtemps, ajoute Millin, qu'on voyait
suspendus aux votes de cette glise une multitude de sacs de palais.
Comme ils prsentaient un aspect dsagrable, les administrateurs de
Saint-Yves ont fait disparatre ces monuments poudreux de la
simplicit de nos pres et de leur haine pour les gens de robe. Un
plaideur dont le procs tait termin suspendait son sac  la vote,
comme un boiteux redress suspend sa bquille dans la chapelle d'une
madone.

         [Note 79: La malice de nos pres racontait que lorsque saint
         Yves s'tait prsent  la porte du paradis, saint Pierre
         l'avait repouss, le confondant avec les hommes de sa
         profession. Le saint s'tait alors fourr dans la foule et
         tait parvenu  entrer; mais il avait t reconnu, et, saint
         Pierre voulant le chasser, il rsista et dit qu'il resterait
         jusqu' ce qu'on lui et fait signifier par huissier de
         sortir. Saint Pierre fut embarrass et chercha partout un
         huissier; mais, comme il n'en est jamais entr dans le
         paradis, il fut impossible d'en trouver un seul, et saint
         Yves resta ainsi au nombre des lus,  la grande confusion de
         saint Pierre.]

2 L'glise _Saint-Benot_, ou, plus exactement, de la
_Saincte-Benote-Trinit_. Sa fondation remontait au VIIe sicle,
quoiqu'on lt sur un de ses vitraux: DANS CETTE CHAPELLE, SAINT DENIS
A COMMENC  INVOQUER LE NOM DE LA SAINTE TRINIT. C'tait une glise
collgiale, c'est--dire ayant chapitre de chanoines, lesquels avaient
juridiction temporelle sur une partie du quartier: aussi le clotre
renfermait-il une prison. L'glise Saint-Benot, monument          (p.321)
trs-vnr de nos pres, avait t reconstruite en 1517 et renfermait
les spultures du jurisconsulte Domat, du professeur Daurat, de Claude
et Charles Perrault, du graveur Grard Audran, du comdien Baron, et,
dans son cimetire, celles d'un trs-grand nombre d'imprimeurs,
libraires et graveurs, non-seulement de ce quartier, mais des
quartiers voisins. Parmi eux nous citerons Badius, Vascosan, les
Morel, les Nivelle, les Dupr, les Cramoisy, delink, Mariette, etc.,
noms chers aux lettres et aux arts, qui reportent la pense vers ces
temps, hlas! si loin de nous, de calmes mditations, de srieuses
tudes, de travaux consciencieux et honors! Dans ces derniers temps,
l'glise Saint-Benot tait devenue, par une odieuse transformation,
un ignoble thtre o les tudiants et les blanchisseuses du quartier
allaient applaudir les vaudevilles graveleux qui se dbitaient dans
l'ancien sanctuaire. Ce thtre est aujourd'hui devenu une maison
particulire.

3 L'glise _Saint-tienne-des-Grs_, situe au coin de la rue du mme
nom, tait trs-ancienne; une tradition prtendait qu'elle avait t
btie et ddie par saint Denis, et que son nom tait, non pas des
_Grs_ (_de Gradibus_), mais des _Grecs_, parce que saint Denis et ses
compagnons venaient d'Athnes. Il est certain qu'elle existait au VIIe
sicle. Sept sicles aprs sa fondation, ce quartier n'tait pas
encore bti, et elle se trouvait entoure de vignes, o l'on voyait le
_pressoir du roi_. Elle a t dtruite pendant la rvolution. Dans son
cimetire on a trouv trente cercueils romains du temps de Constance
Chlore.

Voici les principales rues qui aboutissent dans la rue Saint-Jacques:

1 Rue de la _Bcherie_, ainsi nomme du port au bois qui en tait
voisin. Dans cette rue furent tablies en 1481 les coles de mdecine
et de chirurgie. Jusqu' cette poque, la Facult de mdecine,     (p.322)
qui datait de 1280, n'avait pas eu d'coles particulires.
L'amphithtre d'anatomie fut construit en 1617: la maison subsiste
encore au n 13. L'cole de mdecine fut transfre dans la rue des
Cordeliers en 1769, et nous l'y retrouverons.

Dans la rue de la Bcherie aboutissent: 1 la rue des _Rats_ ou de
l'_Htel Colbert_. Au n 20 est une maison qui a appartenu au grand
ministre de Louis XIV et dont la construction date du XVIe sicle: on
y remarque des frises sculptes et des bas-reliefs d'une belle
excution, qui ont t faussement attribus  Jean Goujon.--2 La rue
_Saint-Julien-le-Pauvre_, ainsi appele d'une glise qui existait dj
du temps de Grgoire de Tours, car, lorsque ce prlat venait  Paris,
il y logeait dans des btiments affects aux plerins. On sait que
saint Julien tait le patron des voyageurs, et un grand nombre
d'htelleries ou d'hospices avaient t construits sous son nom par la
pit des fidles. Cette glise, dtruite par les Normands, fut
rebtie au XIIe sicle, et l'Universit y tint pendant quelque temps
ses sances. A l'poque o les mtiers taient unis par les liens de
la fraternit religieuse, elle devint le sige des confrries des
papetiers, des couvreurs et des fondeurs. Runie  l'Htel-Dieu en
1665, elle lui sert aujourd'hui de chapelle. Son architecture est du
style le plus gracieux.--3 La rue du _Fouarre_, ainsi appele d'un
vieux mot qui veut dire paille. Les coles, d'abord restreintes  la
place Maubert, s'tendirent jusqu' cette rue, qui prit son nom de la
paille o les coliers s'asseyaient pour couter les leons de leurs
matres et dont ils faisaient ample consommation. Cette rue est
clbre dans les crits de Dante, de Ptrarque, de Rabelais, etc. En
1535, le Parlement ordonna d'y mettre deux portes pour empcher le
passage des voitures pendant les leons.

2 Rue _Galande_ ou _Garlande_.--On voit, dit Jaillot, dans un
cartulaire de Sainte-Genevive, que, en 1202, Matthieu de          (p.323)
Montmorency et Madeleine de Garlande, sa femme, donnrent leur vigne,
appele le clos de Mauvoisin,  cens  plusieurs particuliers,  la
charge d'y btir. Ainsi se formrent les rues Garlande, du Fouarre et
autres, qui se trouvent entre la rue de la Bcherie et la place
Maubert. Dans cette rue tait la chapelle de Saint-Blaise et de
Saint-Louis, btie en 1476 par les maons et charpentiers de Paris, et
qui tait le sige de leur confrrie. Elle n'existe plus.

Le prolongement de la rue Garlande est la rue _Saint-Severin_, o se
trouve une glise dont l'origine est inconnue. Sous le rgne de
Childebert, dit Jaillot, il y avait  Paris un saint solitaire, nomm
Severin, qui s'tait retir prs de la porte mridionale. Il est
probable que la vnration que ses vertus avaient inspire aux
Parisiens les engagea  btir sous son nom un oratoire au lieu mme
qu'il avait habit. Cette glise a t reconstruite  diverses
poques; sa dernire restauration est de 1489, mais elle a des parties
du XIVe sicle aussi lgantes que dlicates. Elle renferme les
tombeaux d'tienne Pasquier, d'Andr Duchesne, de Moreri, des frres
Sainte-Marthe, etc. Sa porte latrale tait autrefois couverte presque
entirement de fers  cheval: ces fers y avaient t mis comme ex-voto
par des voyageurs en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de
cette glise, et qu'on invoquait ordinairement au commencement d'un
voyage.

3 Rue du _Foin_.--Dans cette rue tait le collge de matre Gervais,
souverain mdecin et astrologien du roi Charles V. Ce collge tait
devenu une caserne d'infanterie qu'on vient de dtruire. On y trouvait
encore la chambre syndicale des libraires et imprimeurs, tablie en
1728. C'est dans cette chambre que, deux fois par semaine, on
apportait de la douane toutes les balles de livres et d'estampes qui
arrivaient  Paris; elles y taient ouvertes et visites par les
syndics en prsence des inspecteurs de la librairie. C'est aussi   (p.324)
dans cette chambre que s'enregistraient les permissions et les
privilges pour l'impression des livres.

4 Rue des _Mathurins_.--Cette rue est trs-ancienne, car c'tait l
que se trouvait l'entre principale du palais de Julien: aussi
s'est-elle appele longtemps rue des _Thermes_. Elle prit son nom
actuel d'un couvent bti dans le XIIIe sicle et qui appartenait 
l'ordre de la Trinit ou des Mathurins, fond en 1228 pour le rachat
des captifs de Terre-Sainte. Dans cette glise tait inhum
l'historien Robert Gaguin, gnral de l'ordre de la Trinit, qui avait
fait reconstruire la plus grande partie du couvent. Ce couvent, qui
tait vaste et riche en marbres prcieux, tait le sige des
confrries des libraires et imprimeurs, des messagers de l'Universit,
des matres paumiers. C'tait aussi dans le clotre que l'Universit
tenait ses assembles avant 1764. Il en reste une partie transforme
en maisons particulires.

Au n 12 est l'_htel de Cluny_, aujourd'hui _muse des antiquits
franaises_, et qui, bti sur une partie du palais des Thermes par les
abbs de Cluny en 1340, fut reconstruit en 1505 par Jacques d'Amboise,
neveu du ministre de Louis XII. Ce charmant difice, o le moyen ge
et la renaissance s'implantent si gracieusement sur des fondations
romaines, servit de retraite  la veuve de Louis XII, et c'est l
qu'elle pousa le duc de Suffolk; il abrita en 1625 les religieuses de
Port-Royal pendant la construction de leur maison de Paris; il a t
souvent le sjour des nonces pontificaux; enfin, pendant la
rvolution, il a servi d'observatoire aux astronomes Delisle, Lalande
et Messier. Le savant Dusommerard, devenu propritaire de cette
maison, y rassembla un muse d'antiquits franaises, dont l'tat a
fait l'acquisition aprs sa mort. C'est, dit Charles Nodier,
l'Herculanum du moyen age. On y trouve de belles armes, des faences
de Flandre et d'Italie, des poteries de Bernard de Palissy, de
magnifiques maux, des oeuvres de serrurerie et de menuiserie,     (p.325)
des curiosits historiques, etc.

Vis--vis de l'htel de Cluny se trouvait l'ancien htel du marchal
de Catinat, qui, dans le sicle dernier, tait devenu le sige de la
librairie Barbou, si chre aux lettres par les belles ditions qu'elle
a mises au jour.

Dans la rue des Maons, qui aboutit rue des Mathurins, a demeur
Racine[80]. Au n 1 est mort Treilhard, membre de la Convention et du
Directoire. Au n 20 est mort Dulaure, l'auteur de l'_Histoire de
Paris_.

         [Note 80: Voyez _Hist. gn. de Paris_, p. 80.]

5 Rue des _coles_.--Cette rue nouvelle, qui doit aller de la place
Sainte-Marguerite  l'cole polytechnique, absorbe l'ancienne _place
Cambray_. Cette place, o est situ le Collge de France, communique
avec la rue _Saint-Jean-de-Latran_, o taient autrefois une glise et
une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem. Cette
commanderie avait un enclos o tait l'htel du commandeur, avec une
tour carre servant aux plerins et des maisons hideuses o logeaient
en franchise des artisans et des mendiants. Dans l'glise tait le
tombeau du grand prieur Jacques de Souvr, mort en 1670: c'tait
l'oeuvre trs-remarquable des frres Anguier. Depuis la rvolution, on
a donn du jour et de l'air dans ce cloaque; mais il est toujours
pauvrement habit. Quelques restes de l'glise subsistaient encore,
ainsi que la tour dans laquelle l'illustre Bichat est mort en 1802; on
vient de les dtruire.

6 Rue des _Grs_.--Dans cette rue tait le couvent des Dominicains ou
Frres prcheurs, qui prirent le nom de Jacobins de la chapelle
Saint-Jacques, prs de laquelle ils vinrent s'tablir en 1218. Saint
Louis leur fit btir une glise et un couvent sur un terrain o se
trouvait une tour qui avait servi jadis de Parloir-aux-Bourgeois, prs
de la muraille d'enceinte de la ville. Ce couvent acquit une       (p.326)
grande puissance par ses coles de thologie, auxquelles saint Thomas
d'Aquin donna la plus illustre renomme, par la pit et le
dsintressement de ses religieux, parmi lesquels les rois et reines
de France, jusqu'au XVIe sicle, choisirent leurs confesseurs, par le
grand nombre de saints, de savants, de dignitaires ecclsiastiques qui
sortirent de ses murs et parmi lesquels nous nommons Thomas d'Aquin,
Albert-le-Grand, Pierre de Tarentaise (Innocent V), l'vque de
Lisieux, Jean Hennuyer, l'architecte Jean Joconde, etc. Ajoutons que
de ce couvent est aussi sorti l'assassin de Henri III, Jacques
Clment; que les Dominicains ont engag pendant plusieurs sicles des
luttes scandaleuses avec l'Universit; enfin que, pour amener des
rformes dans cet ordre, il fallut plusieurs fois employer les ordres
royaux, les arrts du Parlement et mme la force matrielle.

L'glise, btie en 1263 et dont l'entre se trouvait rue
Saint-Jacques, tait vaste, mais d'une grande simplicit. Elle tait
d'ailleurs trs-remarquable par la foule de monuments royaux qu'elle
renfermait et qui faisaient d'elle un autre Saint-Denis. Ainsi, elle
possdait les tombeaux de trois princes, tiges de trois maisons
royales: Robert de Clermont, fils de saint Louis, tige de la maison de
Bourbon; Charles de Valois, frre de Philippe-le-Bel, tige de la
maison de Valois; le comte d'vreux, tige des rois de Navarre; elle
possdait encore les coeurs ou les entrailles de Charles d'Anjou,
frre de saint Louis, de Philippe III, de Philippe V, de Charles IV,
de Philippe VI, les tombeaux de quatorze autres princes ou princesses
de la maison royale, etc. On y trouvait, de plus, les spultures de
Humbert II, dauphin du Viennois, de Jean de Melun, qu'on croit
l'auteur du roman de la _Rose_, de Passerat, l'un des auteurs de la
_Satire Mnippe_, homme docte et des plus dlis esprits de son
sicle, de la famille de Laubespin, etc.

L'glise, le clotre et une partie des btiments ont t dtruits  (p.327)
pendant la rvolution; le reste devint sous l'Empire une maison de
correction pour les enfants; aujourd'hui, cette maison est occupe par
une cole municipale et une caserne.

7 Rue _Soufflot_.--Cette rue conduit au Panthon et doit son nom 
l'architecte de ce monument.

L'emplacement du _Panthon_ tait occup, sous les Romains, par une
grande fabrique de poteries, pour laquelle on avait ouvert des puits
trs-profonds, o l'on a retrouv des fours et des vases nombreux; il
fut ensuite occup par des clos de vignes et enfin par des maisons et
jardins dpendant de l'abbaye Sainte-Genevive. Ce monument, qui tire
de sa situation, non moins que de sa masse imposante et de ses riches
dtails, un caractre si frappant de grandeur, fut fond en 1758 pour
remplacer l'ancienne glise Sainte-Genevive, qui tombait en ruines.
Ce n'tait plus le temps o l'on btissait si aisment des centaines
de basiliques avec la foi des peuples et la munificence des rois: on
tait en plein XVIIIe sicle, c'est--dire  l'poque o la
philosophie voltairienne battait en brche le catholicisme; aussi
Louis XV pourvut-il aux dpenses de construction de la nouvelle
Sainte-Genevive, non, comme Clovis, avec la dpouille des Ariens
vaincus, mais en augmentant le prix des billets de loterie. Le
monument n'tait pas achev quand l'Assemble constituante, en 1791,
dcrta qu'il prendrait le nom de _Panthon_, qu'il serait destin 
la spulture des grands hommes, qu'on inscrirait sur sa frise: AUX
GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE, enfin que Mirabeau y serait
enterr. Nous avons dit avec quelle pompe les restes du grand orateur
furent conduits au Panthon, et que cette pompe fut rpte pour
Voltaire, Lepelletier de Saint-Fargeau, Jean-Jacques Rousseau, Marat,
etc. Mirabeau en fut expuls sous la Convention, Marat aprs le 9
thermidor.

Pendant ce temps, les ornements du monument avaient t changs:   (p.328)
le fronton tait d'abord dcor d'une croix  rayons divergents, avec
des anges adorateurs, oeuvre de Coustou; on la remplaa par un
bas-relief symbolique, aussi froid qu'incomprhensible, reprsentant
la Patrie qui rcompense la Vertu et le Gnie, la Libert terrassant
le Despotisme et la Raison combattant l'Erreur. Sous le porche taient
cinq bas-reliefs figurant la vie de sainte Genevive: ils furent
remplacs par cinq autres reprsentant les droits de l'homme, l'empire
de la loi, l'institution du jury, le dvouement patriotique,
l'instruction publique; enfin, les quatre nefs qui avaient t
consacres  l'histoire de l'Ancien Testament, de l'glise grecque, de
l'glise latine, de l'glise franaise, le furent  la philosophie,
aux sciences, aux arts,  l'amour de la patrie.

Napolon, en 1806, rendit au culte l'difice, en lui laissant ses
ornements philosophiques et son caractre de Panthon, c'est--dire de
ncropole des grands hommes; mais il estima comme tels les grands
dignitaires de sa cour, et il mit  ct de Lannes, de Bougainville,
de Lagrange, des snateurs et des chambellans inconnus. La
Restauration rendit  l'difice le nom de Sainte-Genevive, fit
disparatre son inscription, les bas-reliefs du fronton, du porche et
des nefs, orna sa triple coupole des belles peintures de Gros, qui
reprsentent l'apothose de la vierge de Nanterre, enfin donna une
spulture  Soufflot dans la chapelle basse du monument. La rvolution
de 1830 en fit disparatre le nom de Sainte-Genevive et le culte
catholique, lui rendit son nom paen de Panthon, avec sa destination
rvolutionnaire, et le dcora d'un beau fronton, oeuvre de David
d'Angers, mais dont la composition historique n'est pas heureuse.
Depuis cette poque, le monument resta vide, nu, muet, attendant des
grands hommes, attendant un culte, des ornements, des crmonies,
triste et honteux tmoignage de notre instabilit, de notre        (p.329)
facilit  dtruire, de notre impuissance  difier. Quelques curieux
parcouraient sans respect comme sans motion cette montagne de pierres
qui glaait le corps et l'me, qui tait sans but comme sans
signification; et l'on se contentait d'embellir ses abords en
attendant qu'on trouvt une destination  ce _temple de tous les
dieux_, qui n'a plus de dieu. Faire du Panthon la spulture des
grands hommes, disions-nous en 1846, est une ide trs-belle et
trs-nationale, mais il n'est pas besoin pour cela d'en chasser le
culte catholique; la religion et la patrie peuvent avoir le mme
temple; d'ailleurs, nos moeurs et nos habitudes ne comprennent pas des
tombeaux sans la croix qui les couronne. N'y aurait-il pas quelque
posie  mettre les cendres des hommes de gnie qui ont clair ou
sauv la France sous la protection de l'humble bergre dont la douce
figure nous apparat, au fond de nos annales, cartant les barbares de
Paris naissant? Un temple  sainte Genevive; qui aurait pour ornement
principal la statue d'une autre bergre, d'une autre patronne de la
France, de la sainte martyre de Domrmy, pour laquelle Paris n'a pas
eu un souvenir; un temple  sainte Genevive, qui couvrirait les
restes de Richelieu et de Mirabeau, de Descartes et de Bossuet, de
Molire et de Voltaire, serait vraiment le Panthon de la France.
Depuis la rvolution du 2 dcembre 1852, le Panthon a t rendu au
culte sous le nom de Sainte-Genevive.

Le Panthon et la belle place qui le prcde ont eu une triste
clbrit dans la bataille de juin: c'tait le quartier gnral de
l'insurrection sur la rive gauche de la Seine. Aussi, ce fut seulement
le 24 juin que les troupes commandes par Damesme, aprs avoir enlev
toutes les barricades de la rue Saint-Jacques, arrivrent par la rue
Soufflot sur la place du Panthon, o les insurgs occupaient ce
monument, l'cole de droit et les maisons voisines. Aprs un combat
acharn, o Damesme tomba frapp d'une blessure qui devait tre    (p.330)
mortelle, la place fut emporte, le canon enfona la grande porte du
Panthon, la troupe s'y prcipita et s'y fortifia comme dans une
citadelle.

Sur la place du Panthon sont deux btiments symtriques destins 
l'ornement de cette place: le premier, construit rcemment, est la
_mairie du douzime arrondissement_; le second est l'_cole de droit_,
btie en 1771 sur les dessins de Soufflot. Cette cole avait t,
jusqu' cette poque, dans la rue Saint-Jean-de-Beauvais: elle
manquait d'emplacement; cours et examens y taient nuls ou drisoires;
les diplmes s'y vendaient. Ces coles, dit un crivain du temps,
sont l'abus le plus dplorable et la farce la plus ridicule. On leur
btit un difice, mais on ne les rendit pas meilleures. La rvolution
les supprima avec les avocats, procureurs et autres clients de saint
Yves; l'Empire les rtablit, ainsi que tous les procduriers de
l'ancien rgime, et, depuis cette poque, depuis que la division
extrme des proprits a fait des gens de loi la classe la plus
influente de l'tat, leur importance n'a fait que s'accrotre. Nous
avons vu dans l'_Histoire gnrale_ que, pendant la Restauration et
aprs la rvolution de 1830, les jeunes libraux des coles de droit
taient  la tte de toutes les insurrections, de tous les mouvements
dmocratiques, et que, plusieurs fois, ils ont impos leur volont au
gouvernement.

Les cours qui sont professs  l'cole de droit sont ceux de droit
romain, de droit civil franais, de procdure, de droit criminel, de
droit commercial, de droit naturel, de droit administratif, etc.



 II.

Le faubourg Saint-Jacques.


Le faubourg Saint-Jacques n'tait autrefois qu'une longue suite de
couvents ou d'tablissements religieux, o se retiraient de pieux  (p.331)
solitaires, des courtisans dgots du monde, des dames de haute
naissance, qui avaient  pleurer les erreurs de leur jeunesse. Dans la
langue si noblement chrtienne du XVIIIe sicle, on appelait du nom de
_Thbade de Paris_ ce quartier couvert de grands enclos, perdu au
milieu de nombreuses carrires, situ au-dessus des souterrains
appels depuis catacombes, habit seulement par une population de
carriers et de pltriers, pauvre, paisible, pleine de foi. L'humble
glise de ce quartier, Saint-Jacques-du-Haut-Pas, n'a t leve que
par le zle touchant de cette population: les ouvriers travaillrent
sans salaire un jour par semaine, les matres donnrent la pierre et
le pltre, et une illustre pnitente, la duchesse de Longueville, y
ajouta l'or et le marbre du sanctuaire. Il y avait, entre les riches
solitaires du faubourg et les pauvres gens qui vivaient au milieu
d'eux, un pieux accord, un respect mutuel et chrtien, dont on vit un
touchant tmoignage dans la crmonie d'dification de l'hospice
Cochin. Ce fut le vnrable Cochin, cur de Saint-Jacques-du-Haut-Pas
(n en 1726, mort en 1783), qui, avec son modeste patrimoine, fonda
cet hospice pour les ouvriers des carrires: la premire pierre en fut
pose, non par quelque prince, non par quelque magistrat, mais par
deux pauvres, lus dans tout le quartier pour cette touchante
crmonie.

La plupart des tablissements religieux du faubourg Saint-Jacques sont
devenus des hospices; nous allons, en les numrant, raconter leurs
transformations, qui auraient pu tre faites avec plus de respect pour
le pass.

1 Le _couvent de la Visitation-Sainte-Marie_, tabli en 1623. C'est
l que se renferma mademoiselle Lafayette, qui inspira  Louis XIII un
si respectueux attachement. Ce couvent est aujourd'hui la _maison de
refuge des Dames Saint-Michel_, qui est  la fois un tablissement
religieux et une maison de correction pour les femmes drgles.

2 L'_glise Saint-Jacques-du-Haut-Pas_.--C'tait une chapelle en  (p.332)
1566; elle devint une glise en 1630 et ne fut acheve qu'en 1684.
Elle renferme les tombeaux de Duvergier de Hauranne, abb de
Saint-Cyran, de Dominique Cassini et de Philippe de Lahire. C'est une
succursale du douzime arrondissement.

3 L'_hpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, depuis _sminaire Saint
Magloire_, aujourd'hui _institution des Sourds-Muets_. L'hpital avait
t fond dans le XIIIe sicle par l'ordre des Frres _pontifes_ ou
constructeurs des ponts: il recevait des plerins et hbergeait des
soldats invalides. Il tombait en ruines lorsque Catherine de Mdicis y
transfra les religieux de Saint-Magloire. Ces religieux furent
supprims en 1618, et, avec leurs revenus, on fonda un sminaire, qui
fut dirig par les pres de l'Oratoire et a fourni pendant deux
sicles  l'glise de France les prtres les plus distingus. On y a
vu, dit Piganiol, tout ce qu'il y a de plus titr et de plus grand nom
parmi les prlats. Ses btiments, donns  l'institution des
Sourds-Muets, ont t reconstruits en 1823. Cette institution, qui
date de 1774, est due  l'abb de l'Espe: elle fut place au couvent
des Clestins jusqu'en 1790.

4 La _communaut des Ursulines_, fonde en 1608 par madame de
Sainte-Beuve, fille de Jean Lhuillier, prsident de la Cour des
comptes; elle tait voue  l'instruction des jeunes filles et a t
le berceau de toutes les maisons de mme genre qui se sont tablies en
France, et qui, en 1790, dpassaient le chiffre de quatre cents. La
fondatrice de cette congrgation tait enterre dans la maison. C'est
l que madame de Maintenon fut place dans son enfance et qu'elle
abjura le protestantisme. C'est l aussi qu'aprs la mort de Scarron,
elle se retira pendant deux annes. Cette maison est aujourd'hui
dtruite, et, sur son emplacement, a t ouverte la rue des Ursulines.
Celle-ci aboutit rue d'_Ulm_, dans laquelle se trouve l'_cole
normale_.

Cette cole, cre par la loi du 30 novembre 1795 pour former des  (p.333)
professeurs, fut tablie dans l'amphithtre du Jardin-des-Plantes.
Lagrange, Laplace, Monge, Hay, Berthollet, Volney, Bernardin de
Saint-Pierre, La Harpe y ont profess. Elle eut  peine quelques mois
d'existence, fut rtablie en 1808 rue des Postes, supprime en 1820,
rtablie en 1832 dans l'ancien collge Duplessis; elle a t
transfre en 1845 dans un palais construit spcialement et qui est un
des nombreux exemples du luxe absurde qu'on a prodigu depuis trente
ans pour construire des difices qui ne demandaient que de la solidit
et de la simplicit. Quant  l'institution elle-mme, ce n'est pas le
lieu de la discuter, et nous dirons seulement que, contrairement  ce
qui se passe dans la plupart des grands tablissements d'instruction
publique, qui ne sont que de pompeuses apparences, l les tudes sont
srieuses, et que les sciences et les lettres y sont cultives avec un
zle qui fait souvenir des tudiants de l'ancien rgime.

5 Le _couvent des Feuillantines_, fond en 1622 par madame
d'Estourmel, et qui est aujourd'hui converti en proprits
particulires.

6 Le _couvent des Bndictins anglais_, fond en 1640 et o Jacques
II a t enterr en 1701. C'est aujourd'hui une proprit
particulire.

7 Le _couvent des Carmlites_, fond en 1602 par le cardinal de
Berulle et par deux princesses de Longueville, dans l'enclos
Notre-Dame-des-Champs. Cet enclos tait le centre du vaste cimetire
romain, voisin du grand chemin d'Italie, qui s'tendait de
Sainte-Genevive au march aux chevaux: on y a trouv une multitude de
tombeaux, de caveaux, de coffres, de squelettes, de mdailles, etc. Au
IIIe sicle, un oratoire y fut lev, o, suivant la tradition, saint
Denis clbra les saints mystres. Reconstruit sous le roi Robert,
moins la chapelle souterraine, qui a subsist jusqu' la fin du    (p.334)
XVIIIe sicle, il devint une glise trs-vnre dans le moyen ge et
desservie par les religieux de Marmoutier. Elle fut cde en 1605 aux
Carmlites, et Marie de Mdicis fit alors dcorer l'intrieur avec une
grande magnificence. On y voyait des tableaux nombreux de Champagne,
de Lahire, de Stella, de Lebrun, et c'tait l'une des plus riches de
Paris. On sait quelle tait l'austrit de la rgle des Carmlites, et
cependant leur ordre comptait en France soixante-dix maisons, et le
couvent du faubourg Saint-Jacques, si clbre dans le XVIIe sicle
sous le nom de Grandes-Carmlites, n'tait peupl que de religieuses
appartenant  la plus grande noblesse[81], que de femmes dgotes du
monde ou de la cour, que de grandes dames, qui allaient y ensevelir
leurs passions ou pleurer leurs faiblesses. La plus illustre de ces
pnitentes est la duchesse de la Vallire, qui, en 1676,  l'ge de
trente et un ans, y vint expier ses amours avec Louis XIV, en prenant
le voile sous le nom de Louise de la Misricorde. Bossuet, en prsence
de la reine et de toute la cour, pronona le sermon de profession de
cette touchante victime de la pnitence. Elle fit cette action,
cette belle et courageuse personne, dit madame de Svign, d'une
manire noble et charmante; elle tait d'une beaut qui surprit tout
le monde. C'est l qu'elle mourut en 1710, aprs trente-six ans des
plus rebutantes austrits. Ce couvent avait une si grande rputation
de saintet que plusieurs maisons avaient t construites dans le
voisinage, o se retiraient des personnes de la cour pour mourir dans
la cleste socit des Carmlites et se faire enterrer dans leur
cimetire. On ne sait mourir que dans ce quartier-l, disait un
courtisan; et, en effet, on y briguait des spultures. La          (p.335)
principale de ces maisons avait t construite par une fameuse
pcheresse, qui s'y retira pour y faire pnitence pendant vingt-sept
ans: c'tait la soeur du grand Cond, la belle duchesse de
Longueville, l'une des reines de la Fronde, dont l'me, comme elle le
disait elle-mme, avait t uniquement partage entre l'amour du
plaisir et l'orgueil, durant les jours de sa vie criminelle. Elle y
mourut en 1679. Une autre fut habite par la princesse Palatine, autre
hrone de la Fronde, qui y mourut en 1685, et dont Bossuet pronona
l'oraison funbre; une autre par la duchesse de Guise, une autre par
la marchale d'Humires, etc. Aussi le cimetire des Carmlites
tait-il peupl de morts clbres, tels que le duc et la duchesse de
Montausier, le mdecin Vautier, l'historien Varillas, etc. On y avait
aussi dpos le coeur de Turenne. Ce couvent a t supprim en 1790:
sur une partie des btiments a t ouverte la rue du Val-de-Grce;
dans l'autre partie a t rtablie en 1816 une maison de Carmlites,
dont la chapelle renferme le tombeau du cardinal de Brulle.

         [Note 81: On compte en effet parmi les Carmlites, des filles
         appartenant aux familles d'pernon, de Brissac, de Biron,
         d'Arpajon, de la Rochefoucauld, de Bouillon, de Bthune, de
         Boufflers, etc.]

8 L'_abbaye royale du Val-de-Grce de Notre-Dame-de-la-Crche_,
fonde en 1621 par Anne d'Autriche et orne par elle des plus beaux
privilges. C'tait l qu'elle se rfugiait contre les colres de
Louis XIII et les perscutions de Richelieu; c'est l que le
chancelier Sguier fut envoy par le terrible cardinal pour saisir sur
elle-mme sa correspondance avec l'Espagne. En action de grces de la
naissance de Louis XIV, elle fit magnifiquement reconstruire le
couvent et btir l'glise, qui est un des plus beaux monuments de
Paris: commence en 1645 sur les dessins de Franois Mansard et de
Lemercier, elle fut acheve en 1665 par Lemuet; sa belle coupole a t
peinte par Mignard; les riches ornements de sculpture qui dcorent le
sanctuaire sont de Franois Anguier. Le coeur d'Anne d'Autriche, ainsi
que ceux de tous les princes et princesses de la famille des Bourbons
taient dposs dans une chapelle ddie  sainte Anne, qui fut    (p.336)
dvaste pendant la rvolution. A cette poque on fit du couvent
l'hospice de la Maternit, et de l'glise un magasin d'quipements; en
1800, on a transform le couvent en un hpital militaire, qui est
devenu le plus important de toute la France et qui renferme mille
lits. En 1820, l'glise a t restaure et rendue au culte.

9 L'_abbaye de Port-Royal_.--Cette abbaye avait t fonde en 1204
par Matthieu de Montmorency dans une valle prs de Chevreuse; comme
elle tait situe dans un endroit marcageux et trs-malsain, elle fut
transfre  Paris en 1625 dans une maison du faubourg Saint-Jacques,
qu'on leva avec les dons de la marquise de Sabl, de la princesse de
Gumene, de madame de Gungaud et de plusieurs autres dames; mais
l'ancienne maison, le Port-Royal des Champs, continua de subsister,
et, ayant t rebti, devint en 1669 une abbaye indpendante de la
maison de Paris. On sait quelle clbrit Port-Royal des Champs acquit
dans le XVIIe sicle par l'austrit et l'indpendance de ses
opinions, comment il fut dtruit en 1709 par la vengeance des
jsuites, comment ses biens furent runis  ceux de Port-Royal de
Paris. Cette maison a eu une existence moins orageuse que celle de sa
soeur: nanmoins, ses religieuses eurent aussi  souffrir,  cause de
leur attachement aux doctrines des pieux solitaires dont le nom vivra
autant que ceux des Arnaud, de Pascal et de Racine. Elle n'en fut pas
moins, comme Port-Royal des Champs de la part de tous ceux qui
l'avaient habit ou frquent, l'objet d'une vnration profonde et de
l'amour le plus touchant, et plusieurs personnages clbres se
retirrent du service des rois de la terre pour servir le Roi des
rois, dans le voisinage de cette illustre maison. Parmi eux on
remarque le sieur de Pontis, l'auteur des Mmoires sur le rgne de
Louis XIII, qui y tait enterr. C'est  Port-Royal que se retira et
mourut madame de Sabl[82]. C'est l que voulut tre inhume la    (p.337)
duchesse de Fontanges, morte  vingt-deux ans en 1681.

         [Note 82: Dans cette demi-retraite, dit M. Sainte-Beuve, qui
         avait jour sur le couvent et une porte encore entr'ouverte au
         monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld,
         toujours active de pense et s'intressant  tout, continua
         de runir autour d'elle, jusqu' l'anne 1678, o elle
         mourut, les noms les plus distingus et les plus divers,
         d'anciens amis rests fidles, qui venaient de bien loin, de
         la ville ou de la cour, pour la visiter, des demi-solitaires,
         gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que
         s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de
         profession qu'elle arrachait par moments  force d'obsession
         gracieuse,  leur voeu de silence.]

Pendant la rvolution, cette maison fut transforme en prison sous le
nom de _Port-Libre_, et l'on y renferma la plupart des suspects du
faubourg Saint-Germain, les vingt-sept fermiers-gnraux, Malesherbes,
Lechapelier, d'Espremesnil, le garde des sceaux Miromesnil, les
princes de Rohan et de Saint-Maurice, mademoiselle de Sombreuil, les
duchesses du Chtelet et de Grammont, etc. Rien ne ressemblait moins
 une prison, dit Riouffe; point de grilles, point de verroux; les
portes n'taient fermes que par un loquet. De la bonne socit,
excellente compagnie, des gards, des attentions pour les femmes; on
aurait dit qu'on n'tait qu'une mme famille runie dans un vaste
chteau. Il n'est pas de prison o l'on ait fait plus de madrigaux et
de chansons. Un vieil acacia, sous lequel avaient pieusement rv les
religieuses de Port-Royal, servait  couvrir les amours des dtenus:
C'tait le rendez-vous de la gaiet, dit le mme historien; on s'y
retirait aprs l'appel, et on y prenait le frais jusqu' onze heures
du soir. Mais, aprs la loi du 22 prairial, Port-Libre devint, comme
les autres prisons, l'antichambre de la Conciergerie et du tribunal
rvolutionnaire, et la plupart des dtenus n'en sortirent que pour
aller  l'chafaud.

En 1796, Port-Royal devint l'hospice de la Maternit pour les      (p.338)
enfants nouveaux-ns, et, en 1805, l'hpital d'accouchement,
c'est--dire l'un des plus tristes asiles de la misre humaine: il
renferme cinq cent quinze lits et reoit annuellement deux mille
femmes enceintes. On l'appelle vulgairement la _Bourbe_,  cause du
nom ancien de la rue voisine, appele aujourd'hui Port-Royal. A cet
hpital est annexe une cole pratique d'accouchement, o
quatre-vingts lves reoivent l'instruction ncessaire  la
profession de sage-femme. C'est dans une des salles de cet hospice que
le cadavre du marchal Ney, fusill  quelques pas de l, fut
transport. Comme on le voit, il est peu de maisons dans Paris o les
contrastes historiques soient plus heurts, dont les transformations
inspirent de plus tristes rflexions: Port-Royal, Anglique Arnauld,
mademoiselle de Fontanges, la Bourbe, Port-Libre, Malesherbes, Ney!
Que d'enseignements dans ces noms rapprochs!

10 _Le couvent des Capucins_, fond en 1613 et transfr en 1783 dans
la Chausse-d'Antin. C'est aujourd'hui l'_hpital du Midi_, destin au
traitement des maladies vnriennes et renfermant trois cents lits.

11 L'_hpital Cochin_, fond en 1779, destin d'abord  quarante
malades et renfermant aujourd'hui cent trente-cinq lits. Le buste du
vnrable fondateur dcore la salle principale.




CHAPITRE IV.

LES RUES DE LA HARPE, D'ENFER ET DE VAUGIRARD.



 Ier.

La rue de la Harpe.


La rue de la _Harpe_, qui est aujourd'hui en pleine dmolition,
partait de la place du Pont-Saint-Michel sous le nom de la
_Vieille-Bouclerie_, qu'elle quittait bientt pour prendre celui   (p.339)
qu'elle porte depuis le XIIIe sicle et qu'elle doit  une enseigne.
Cette rue avait t ouverte sur l'emplacement des btiments les plus
importants du palais des _Thermes_.

Ce palais occupait tout l'espace compris entre les rues de la Harpe et
Saint-Jacques, depuis la rue des Grs jusqu' la Seine; son parc et
ses jardins s'tendaient du mont Leucotitius (Sainte-Genevive) au
temple d'Isis (Saint-Germain-des-Prs), et il avait de grands
souterrains qui couraient sous presque tout le quartier. Un aqueduc
lui amenait les eaux d'Arcueil. On croit qu'il fut bti par Constance
Chlore; Julien, Valentinien et plusieurs autres empereurs l'ont
habit, ainsi que la plupart des rois francs des deux premires races.
Clotilde y demeurait avec les enfants de Clodomir quand Clotaire Ier
les attira dans le palais de la Cit et les y gorgea. Ce palais tait
immense; il renfermait, outre les jardins, des cours, des portiques,
des galeries, des salles de jeux, des magasins de vivres et d'armes,
etc. C'tait en mme temps un endroit fortifi: Fortunat l'appelle
_Arx celsa_. Il en reste deux salles contigus d'une architecture
trs-simple, mais dont les votes sont si solidement construites
qu'elles ont rsist non-seulement  l'action du temps pendant quinze
sicles, mais encore  une paisse couche de terre plante d'arbres,
sous laquelle elles sont restes, jusqu' nos jours, enterres. La
premire de ces salles a trente pieds de longueur sur dix-huit de
largeur; la seconde, soixante-deux pieds sur quarante-deux; leur
hauteur est de quarante pieds. Elles servaient probablement de
_frigidaria_, c'est--dire de salles de bains froids. A dix et seize
pieds au-dessous du sol de ces salles se trouvent deux tages de
souterrains. A la fin du XIIe sicle, les jardins des Thermes avaient
t partags et vendus; quant au palais, il commenait  tomber en
ruines; Philippe-Auguste le donna  l'un de ses courtisans aprs qu'il
en eut dtruit une partie pour faire le mur d'enceinte de Paris. En
1228, on construisit, avec une partie des btiments, le couvent    (p.340)
des Mathurins, et, en 1340, l'htel de Cluny.

A cette poque, le grand chemin des Thermes tait devenu, depuis prs
de deux sicles, une rue populeuse et dans laquelle s'tablirent de
nombreux collges: collge de Sez fond en 1427; de Narbonne, fond
en 1317; de Bayeux, fond en 1308; d'Harcourt, fond en 1280 et qui
devint le plus clbre de tous: on compte Diderot parmi ses lves.
Sur son emplacement est le _collge Saint-Louis_, fond en 1820, et
qui occupe aussi l'emplacement de l'ancien collge de Justice, fond
en 1353, ainsi qu'une partie des jardins des Cordeliers. Jusqu' ces
dernires annes, cette rue tortueuse, sale, montante, tait habite
en grande partie par des tudiants, et n'offrait rien de remarquable.
Elle subit aujourd'hui une transformation complte et doit tre
presque entirement absorbe dans la grande voie qui prolonge sur la
rive gauche de la Seine le boulevard de Sbastopol. Les souvenirs
historiques qu'elle rappelle sont nombreux: au coin de la rue des
Deux-Portes tait un htel du XVIe sicle, qu'on vient de dtruire et
qui a t habit par l'abb de Choisy, par Crbillon, lequel y est
mort dans un appartement occup en 1793 par Chaumette, enfin par
Hgsipe Moreau, qui en sortit pour aller mourir  l'hpital. En face
de l'glise Saint-Cme ou de la rue Racine demeurait madame Roland:
c'est l qu'elle fut arrte en 1793. Au n 171 demeurait l'imprimeur
Momoro, l'un des chefs du parti hbertiste, qui prit sur l'chafaud
et dont la femme figurait la desse de la Raison. Enfin, la rue de la
Harpe a t l'un des thtres de l'insurrection de juin.

Les principales rues qui dbouchent dans la rue de la Harpe sont:

1 Rue de l'_cole-de-Mdecine_.--Cette rue a t ouverte vers le
XIIIe sicle sur l'emplacement du mur de Louis VI; elle s'appelait rue
des _Cordeliers_  cause du couvent des Franciscains, qui y fut    (p.341)
tabli. Cette maison, qui touchait  l'enceinte de Philippe-Auguste,
avait pour titre: _Le grand couvent de l'Observance de Saint-Franois_.
Son glise, trs-vaste, avait t construite par saint Louis; elle fut
dtruite par un incendie en 1580 et rdifie en 1585. Son grand
clotre, regard comme le plus beau de Paris, datait de 1673; c'tait
le collge de l'ordre: saint Bonaventure et Jean Scot y tudirent. Il
est sorti de ce couvent plusieurs papes et cardinaux; mais les
dsordres de ces moines exigrent souvent des rformes qui ne
s'effecturent pas sans rsistance. C'tait la communaut la plus
nombreuse de Paris: aussi son rfectoire, bti des dons d'Anne de
Bretagne, tait-il trs-vaste: La marmite est si grande, dit
Piganiol, qu'elle a pass en proverbe, et le gril, mont sur quatre
roues, est capable de tenir une mannequine de harengs. Dans ce
couvent se faisaient les assembles de l'ordre de Saint-Michel. L se
tinrent les tats-Gnraux de 1357. Sous Louis XI, le frre Fradin y
attira la foule par ses prdications contre les grands; et, quand on
lui dfendait de parler, le peuple, le couteau  la main, le forait
de monter en chaire. En 1589, la duchesse de Nemours, du haut des
marches de l'glise, annona au peuple, qui l'applaudit, la mort de
Henri III. Cette glise n'avait rien de remarquable, mais elle pouvait
rivaliser avec celle des Jacobins pour les tombes royales qu'elle
renfermait: ainsi, on y avait inhum les femmes de Philippe III, de
Philippe IV, de Charles IV, le coeur de Philippe-le-Long, et, en
outre, Jean Scot, le conntable de Saint-Pol, que fit dcapiter Louis
XI, l'historien Belleforest, les membres des familles parlementaires
de Maisons, de Bellivre, de Lamoignon, etc. Ce couvent ayant t
ferm en 1790, la section dite du Thtre-Franais sigea dans la
salle des cours de thologie, et un club, dit des Cordeliers, tint ses
sances dans le rfectoire. On sait quelle influence ont eue sur la
rvolution les rsolutions de ce club fameux: c'est l, dans ces   (p.342)
mmes lieux qui avaient retenti des demandes audacieuses d'tienne
Marcel, des prdications populaires du frre Fradin, que Danton fit
ses motions rvolutionnaires. Plusieurs Montagnards demeuraient dans
le voisinage de ce club: ainsi, Danton habita successivement la cour
du Commerce et la rue des Cordeliers; Camille Desmoulins et Fabre
d'glantine demeuraient rue et place de l'Odon; Billaud-Varennes, rue
Saint-Andr-des-Arts; Barbaroux et Chambon, rue Mazarine; Manuel,
procureur de la Commune, rue Serpente; Robert Lindet, rue Mignon;
Simon, le gelier de Louis XVII, rue des Cordeliers, etc. Enfin, c'est
dans cette dernire rue, au n 18, que demeurait Marat, dans un
logement obscur situ au fond de la cour, au premier tage: c'est l
qu'il fut assassin par Charlotte Corday. Son nom fut donn  la rue
des Cordeliers, et celle-ci le garda jusqu'au 9 thermidor. Quelques
parties du couvent des Cordeliers existent encore: le rfectoire est
occup par le muse d'anatomie qui porte le nom de Dupuytren; dans les
jardins et le clotre, on a bti, outre des maisons particulires,
l'hpital des cliniques de mdecine, de chirurgie et d'accouchement,
renfermant cent vingt lits, lesquels sont rservs aux affections qui
prsentent de l'intrt au point de vue de ces trois branches de l'art
de gurir. La premire pense de cet tablissement est due 
Lamartinire, chirurgien de Louis XV.

En face de ce dernier btiment est l'_cole de Mdecine_, monument
lourd et fastueux, dont la faade semble s'enfoncer en terre, et qui
n'est nullement appropri  sa destination: il se compose de quatre
corps de btiments occups par l'amphithtre, qui peut contenir douze
cents personnes; la bibliothque, qui renferme trente mille volumes;
une salle d'assemble, un magnifique cabinet d'anatomie, un cabinet de
physique, etc. Cet difice a t construit de 1769  1786, d'aprs les
dessins de Gondouin, sur l'emplacement du collge de Bourgogne,    (p.343)
fond en 1331 par la veuve de Philippe V. Le conseil des Cinq-Cents y
sigea le 18 fructidor. Le nombre des lves de l'cole de Mdecine
est annuellement de trois mille. On a calcul, dit le docteur
Reveill-Parise, que, si l'on dfendait pendant dix ans toute
rception de docteurs, il en resterait encore assez pour les besoins
publics.

Dans la rue des Cordeliers, au coin de la rue de la Harpe, tait
l'_glise Saint-Cme et Saint-Damien_, qui fut btie en 1212 et devint
le sige de la confrrie des chirurgiens. Cette confrrie datait de
Pittard, chirurgien de saint Louis: elle fut agrge  l'Universit,
mais elle resta soumise  la Facult de mdecine, qui traitait ses
membres avec le plus profond et le plus injuste ddain[83]. Un de ses
statuts portait que les chirurgiens devaient alternativement venir 
Saint-Cme pour y examiner les pauvres blesss et leur fournir les
mdicaments ncessaires. Prs de l fut tablie en 1706 l'Acadmie
royale de chirurgie, dans une maison qui, depuis 1765, est affecte 
une cole de dessin. Dans l'glise Saint-Cme ont t enterrs Omer
Talon, Pithou, La Peyronie, etc.; elle a t dtruite pour ouvrir la
rue Racine.

         [Note 83: Voir les lettres de Guy Patin, qui n'appelle
         jamais les chirurgiens que des _laquais botts_.]

A l'autre extrmit de la rue des Cordeliers, prs de la rue du Paon,
se trouvait la porte Saint-Germain de l'enceinte de Philippe-Auguste,
dtruite en 1672.

2 Rue _Neuve-de-Richelieu_ et place _Sorbonne_.--Robert _Sorbon_,
chapelain de saint Louis, ayant fond en 1250, avec l'aide de ce
prince, un collge pour les pauvres clercs, ce collge devint la
Facult de thologie, et une sorte de tribunal qui rendit de grands
services  l'glise et devint clbre dans tout le monde chrtien; ses
docteurs traduisaient  leur barre non-seulement les ouvrages et les
opinions thologiques, mais les papes, les rois, les magistrats. Il
faudrait un livre pour raconter les sentences portes par ce       (p.344)
tribunal contre Jeanne d'Arc, contre les protestants, contre Pascal,
contre Voltaire, Buffon, Montesquieu, etc. On sait qu'il dcrta la
dchance de Henri III et s'opposa, jusqu' la prise de Paris,  la
reconnaissance de Henri IV. L'Estoile appelle les docteurs de Sorbonne
trente ou quarante pdants, maistres s arts crotts, qui, aprs
grces, traitent des sceptres et des couronnes. C'est pourtant dans
une salle de la Sorbonne que furent faits  Paris les premiers essais
de l'imprimerie. En 1470, dit Jaillot, Guillaume Fichet et Jean
Heynlin de la Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne
Ulric Gering et ses deux associs Martin Krantz et Michel Friburger;
ils les placrent dans la maison mme de Sorbonne, o ces imprimeurs
tablirent leurs presses. Ainsi, la premire imprimerie de Paris et de
la France eut son berceau dans l'asile mme des sciences dont elle a
pour objet de faciliter l'tude.

Richelieu fit reconstruire, sur les plans de Lemercier, le collge de
Sorbonne, o il avait t reu docteur. L'glise, dont le dme se
distingue par sa coupe lgante et dont la coupole a t peinte par
Philippe de Champaigne, a deux faades, l'une sur la cour du collge,
l'autre sur la place Sorbonne; elle n'a t acheve qu'en 1659. Dans
la nef est le tombeau du grand ministre, chef-d'oeuvre de Girardon.
L'Assemble constituante supprima la Sorbonne au nom de la raison,
qu'elle avait tant de fois outrage. La Commune de Paris donna  la
place de Sorbonne le nom de _Chlier_ et  la rue Neuve-de-Richelieu
le nom de _Catinat_, n, disait-elle, dans cette rue: le nom de
Sorbonne rappelant un corps aussi astucieux que dangereux, ennemi de
la philosophie et de l'humanit. L'glise devint, pendant la
rvolution et sous l'Empire, un atelier de sculpture et une section de
l'cole de droit; en 1820, elle fut rendue au culte, et c'est l que
Choron, fondateur de l'institut de musique religieuse, fit         (p.345)
entendre ses concerts sacrs. Quant aux btiments du collge, aprs
avoir servi de logement  des artistes et  des gens de lettres, ils
renferment depuis 1818 les bureaux universitaires de l'Acadmie de
Paris, et c'est l que se font les cours des Facults des sciences et
des lettres. Ces cours, qui font double emploi avec ceux du Collge de
France et qui ont  peu prs le mme caractre et la mme utilit, ont
eu une grande vogue sous la Restauration, quand l'histoire, la
littrature et la philosophie taient si loquemment professes par
MM. Guizot, Villemain et Cousin.

Sur la place Sorbonne se trouvait encore le _collge de Cluny_, fond
en 1269 pour les religieux de cet ordre. La chapelle a servi d'atelier
au peintre David: c'est l qu'il fit le tableau du Sacre et que
Napolon vint le visiter. Elle a t dtruite en 1833.



 II.

La rue d'Enfer.


A l'extrmit de la rue de la Harpe se trouve la _place Saint-Michel_,
qui, dans les temps anciens, a jou un grand rle: l tait l'entre
de la place d'armes qui prcdait le palais des Thermes; l aussi
aboutissaient les deux voies romaines qui sont devenues les rues
d'Enfer et de Vaugirard, et que nous allons successivement dcrire:
entre elles tait un camp dont l'emplacement est occup aujourd'hui
par le Luxembourg. Quand l'enceinte de Philippe-Auguste fut
construite, elle passa sur cette place, et alors fut tablie une porte
dite _Gibart_, _Saint-Michel_, _de Fer_ ou d'_Enfer_, qui a t
dtruite en 1684. Au levant de cette porte tait une tour qui a servi
de Parloir-aux-Bourgeois, et dont il reste quelque chose dans un
jardin de la rue Saint-Hyacinthe. On croit que la rue d'_Enfer_ tait
autrefois appele _Via inferior_, par opposition  la rue
Saint-Jacques, qui aurait t appele _Via superior_; de l lui    (p.346)
serait venu son nom. D'autres disent qu'elle tait appele ainsi par
corruption de la porte Saint-Michel, qui anciennement tait dite
porte de Fer. On l'a aussi appele _chemin de Vauvert_ et _faubourg
Saint-Michel_.

Cette rue, tant la voie romaine qui menait  Issy, tait borde de
villas; l'une d'elles devint le chteau de Vauvert, bti par le roi
Robert au milieu de prairies dlicieuses, d'o l'on dominait la Seine
et Paris, et qui occupait  peu prs l'emplacement actuel de la grande
alle du Luxembourg. Ce chteau, ayant t abandonn par ses
successeurs, passa pour le sjour du diable,  cause des carrires
voisines o se rfugiaient de nombreux malfaiteurs. Saint Louis le
donna aux Chartreux, qui s'y tablirent en 1259, et ils obtinrent des
rois suivants des terres si considrables que leur enclos avait plus
de quinze cents arpents et renfermait des maisons, des vignes, un
moulin, un pressoir, etc. Leur glise[84], construction trs-lgante,
avait t commence par Eudes de Montreuil en 1260 et ne fut acheve
qu'en 1324; elle renfermait des tableaux prcieux de nos meilleurs
peintres, les tombeaux de plusieurs seigneurs et des menuiseries
sculptes avec un rare talent par un chartreux, Pierre Fuzilier, qui y
consacra presque toute sa vie. Le grand clotre tait immense et
entour des cellules des religieux, lesquelles avaient par derrire
chacune son jardin; il tait orn de peintures et de bas-reliefs du
XIIIe sicle, et avait au centre un pavillon qui se trouve aujourd'hui
dans la grande ppinire du Luxembourg. Le petit clotre tait enrichi
de vingt-deux tableaux peints par Lesueur de 1643  1648 et
reprsentant la vie de saint Bruno, chefs-d'oeuvre d'expression, de
navet, de sentiment, o tout respire l'austrit monacale,
l'enthousiasme religieux, la foi simple et mlancolique. Ces       (p.347)
tableaux, dgrads d'abord par les profanations de l'envie
contemporaine, ensuite par le respect mme des religieux, qui, en les
mettant sous clef, les privrent de jour et d'air, enfin par les
restaurations inhabiles qu'ils ont subies, sont aujourd'hui au muse
du Louvre. C'est  l'ombre de ces chefs d'oeuvre, dans les bras de ces
bons religieux qu'il avait merveills par son gnie, qu'il difiait
par sa pit, que vint mourir en 1655,  l'ge de trente-huit ans, ce
grand homme, qui, dans un sicle si favorable aux arts, passa inconnu,
incompris, aprs une vie de labeurs et de souffrances. On sait combien
la rgle des Chartreux tait austre; malgr cette rgle, l'ordre
n'eut jamais besoin de rforme, et la Chartreuse de Paris tait l'un
des couvents les plus vnrs de la France. L'entre de l'glise tait
interdite aux femmes; mais le clotre, les jardins, le cimetire
recevaient souvent de pieux visiteurs, parmi lesquels on compte
Catinat. Ce couvent fut supprim en 1790, et, dans ses btiments,
Carnot, en 1794, tablit une manufacture d'armes: Les boutiques
garnissent tous les clotres, dit-il dans son rapport  la Convention
(3 novembre 1794); les cellules sont habites par des ouvriers; et ce
local, jadis consacr au silence,  l'inaction,  l'ennui, aux
regrets, retentit du bruit des marteaux et offre le spectacle de
l'activit la plus utile. Plus tard, le couvent fut dtruit, et sur
son emplacement l'on a agrandi le jardin du Luxembourg, ouvert les
avenues du Luxembourg et de l'Observatoire, construit les rues de
l'Est et de l'Ouest.

         [Note 84: Le chevet de cette glise tait  peu prs dans
         l'axe du palais du Luxembourg, et l'on y arrivait, ainsi
         qu'au couvent, par une ruelle partant de la rue d'Enfer.]

La rue d'Enfer, outre le couvent des Chartreux, renfermait d'autres
tablissements religieux. Au n 2 tait le _collge du Mans_, qui
occupait l'ancien htel Marillac. Au n 8 tait le _sminaire
Saint-Louis_, fond en 1683 et occup aujourd'hui par une caserne. Au
n 45 tait le _couvent-noviciat des Feuillants_, fond en 1633. Au n
74 tait _l'institution de l'Oratoire_, fonde en 1650 pour le     (p.348)
noviciat de cette illustre congrgation (Voir rue Saint-Honor p.
239); c'tait en mme temps une maison de retraite pour d'illustres
solitaires, dit Piganiol, qui en sont sortis pnitents, tels que
l'abb de Ranc, rformateur de la Trappe, le cardinal Lecamus, le
chancelier Pontchartrain, le marchal de Biron, qui y mourut en 1756.
C'est aujourd'hui l'hospice des Enfants-Trouvs, dont nous allons
parler.

Les difices publics que renferme aujourd'hui cette rue sont:

1 L'_cole des Mines_, occupant les btiments de l'htel de Chaulnes,
l'un des plus parfaits, dit Piganiol, qu'il y ait  Paris. Cet htel
avait t construit en 1706 par les Chartreux et leur appartenait. De
grands embellissements y ont t rcemment oprs, et l'on vient de
lui ajouter une faade monumentale. L'cole des Mines, fonde en 1783
et rorganise en 1794, a de trs-riches collections, qui renferment
plus de cent cinquante mille chantillons.

2 L'_hospice des Enfants-Trouvs_ (n 71).--Dans les temps anciens,
les vques de Paris avaient prs de Notre-Dame une maison destine 
recevoir les enfants abandonns, lesquels taient exposs dans
l'glise mme pour exciter la piti des fidles; nonobstant, la
plupart de ces malheureuses cratures prissaient sans secours. En
1552, un arrt du Parlement ordonna de mettre les enfants trouvs 
l'hpital de la Trinit et enjoignit aux seigneurs ecclsiastiques,
haut-justiciers de Paris, de pourvoir  leur entretien. Cet arrt ne
fut qu' demi excut, car les seigneurs, au nombre de seize,
donnrent seulement une rente de 960 livres par an. En 1570, on
tablit les enfants trouvs dans deux maisons voisines du port
Saint-Landry; mais ils continurent  mourir, faute de soins, ou 
tre l'objet du plus infme trafic, le prix courant des enfants
trouvs tant de vingt sols. En 1638, Vincent de Paul runit les
dames pieuses avec lesquelles il oprait toutes ses fondations     (p.349)
charitables, et leur proposa de fonder un hospice pour les enfants
trouvs. Cet hospice fut tabli prs de la porte Saint-Victor, mais
ses ressources taient encore si faibles qu'on fut oblig de tirer au
sort les enfants qu'on lverait et d'abandonner les autres. Trois
cent douze furent ainsi conservs. En 1641, le roi donna aux enfants
trouvs le chteau de Bictre et douze cents livres de rente. En 1667,
le Parlement ordonna aux seigneurs haut-justiciers de fournir une
rente de quinze cents livres pour leur entretien. En 1670, il fut
rsolu de leur btir un hospice dans le faubourg Saint-Antoine, et la
reine Marie-Thrse en posa la premire pierre. En 1800, cet hospice a
t transfr rue d'Enfer, et il renferme sept cents lits ou berceaux:
on n'y reoit que des enfants qui ont moins de deux ans; pass cet
ge, ils sont envoys  l'hospice des orphelins; mais ce chiffre de
sept cents lits ne reprsente qu'une partie de la population secourue
par cet hospice, la plupart des enfants tant envoys en nourrice dans
les campagnes. Ce dernier chiffre s'est lev  22,615 pour 1850. En
1670, le nombre des enfants admis dans l'hpital ou entretenus par lui
tait de 500; en 1700, de 1,750; en 1740, de 3,150; en 1770, de 6,000;
en 1790, de 5,800; en 1795, de 3,200; en 1812, de 5,400; en 1840, de
4,800.

3 L'_infirmerie de Marie-Thrse_, fonde en 1819 par la duchesse
d'Angoulme et madame de Chteaubriand, pour les prtres infirmes et
malades. Auprs d'elle est la maison qui fut habite longtemps par
Chateaubriand: Je m'y trouvais  la fois, dit-il lui-mme, dans un
monastre, dans une ferme, un verger et un parc.

La rue d'Enfer est coupe dans sa partie suprieure par l'_avenue de
l'Observatoire_, qui est le prolongement de l'avenue du Luxembourg.
C'est  l'extrmit septentrionale de cette avenue que le marchal Ney
a t fusill le 7 dcembre 1815. Un monument a t lev  la     (p.350)
place o cette illustre victime de nos discordes est tombe sous les
balles royalistes. L'avenue de l'Observatoire aboutit en face de cet
difice, lequel se trouve ainsi dans l'axe du palais du Luxembourg.

L'_Observatoire_ fut fond en 1667 par Louis XIV et construit sur les
dessins de Claude Perrault, pour servir aux observations
astronomiques: c'est un monument trs-simple, form d'un btiment
carr avec des tours octogones au midi. Sa destination n'a jamais
chang, et il a reu depuis cinquante ans de nombreuses amliorations.

La barrire d'Enfer ouvre la grande route de Paris  Orlans. On
trouve dans son voisinage l'_hospice de la Rochefoucauld_, maison de
retraite pour les vieillards, fonde en 1781; l'_embarcadre du chemin
de fer de Sceaux_; enfin, dans la cour du pavillon ouest de la
barrire, la principale entre des _Catacombes_. On donne ce nom aux
vastes souterrains et carrires qui existent sous la plus grande
partie de Paris mridional et qui proviennent de l'extraction des
pierres avec lesquelles on a bti la ville. Jusqu'en 1775, on ne
s'inquita pas de ces excavations, faites depuis le temps des Romains
et surtout depuis le XIIIe sicle, sans soin et sans prcaution; mais,
des boulements et des affaissements ayant jet l'alarme, une visite
fut faite, et l'on s'assura que les temples, les palais et la plupart
des voies publiques des quartiers mridionaux de Paris taient prs de
s'abmer dans des gouffres immenses. Alors de grands travaux furent
entrepris pour consolider les votes de ces carrires, et ces travaux,
continus jusqu' nos jours, ont fait disparatre toutes les craintes.

C'est dans une partie de ces souterrains qu'ont t transports les
ossements du cimetire des innocents et des autres cimetires de Paris
supprims en 1785 et pendant la rvolution, auxquels on a ajout les
restes des personnes tues dans les combats d'aot 1788, dans      (p.351)
l'affaire Rveillon, dans la journe du 10 aot, enfin dans les
massacres de septembre. On suppose que huit  dix millions de
squelettes, composant presque toute la population de Paris depuis
Clovis, ont t ainsi transfrs dans les Catacombes; mais au lieu d'y
tre respectueusement et obscurment dposs, on en a tapiss les murs
avec une certaine recherche, dans un but de dcoration et pour faire
de ces gouffres une sorte de palais de la Mort. On prouve une
douloureuse impression en voyant ces milliers de ttes symtriquement
alignes en cordon, ou enlaces de mille manires, ou bien formant des
colonnes, des pidestaux, des oblisques; des autels funraires. Rien
ne distingue les ossements de l'homme vulgaire et de l'homme illustre;
aucun souvenir n'a t conserv; quelques inscriptions apprennent
seulement de quel cimetire ou de quelle glise ces tristes dbris ont
t extraits. Cette trange, monotone et presque sacrilge
architecture a t faite sous l'Empire par les ordres du prfet de la
Seine, Frochot.



 III.

La rue de Vaugirard.


Nous avons dit qu'une ancienne voie romaine, venant de Vaugirard,
aboutissait jadis vers la place Saint-Michel. Cette voie a form la
grande rue de Vaugirard, qui, au moyen du dtour que fait la rue des
Francs-Bourgeois, aboutit encore  cette mme place. Cette rue est
reste une route presque dserte pendant douze ou quatorze sicles: on
ne commena  y btir que dans le dix-septime; il y a cent ans 
peine qu'elle n'tait borde que de couvents, de jardins, de terrains
en culture. Aujourd'hui, c'est une des voies les plus importantes de
Paris; mais elle a un tout autre aspect que celles que nous venons de
dcrire; elle est paisible, peu frquente, except dans sa        (p.352)
partie infrieure, et n'a qu'une population dissmine. Dans cette rue
tait l'htel de madame de La Fayette, o demeurait La Rochefoucaud,
rendez-vous des beaux esprits et des grandes dames du XVIIe sicle,
tant visit, tant vant par madame de Svign. Plus loin tait en
pleine campagne la maison carte o la veuve de Scarron vivait
retire et solitaire pour lever en secret les enfants de madame de
Montespan. Au n 11 est mort en 1778 l'auteur tragique Lekain. On
trouve dans cette rue:

1 Le _thtre de l'Odon_, qui a t construit sur l'emplacement de
l'_htel Cond_. Cet htel occupait l'espace compris entre les rues de
Cond et des Fosss-Monsieur-le-Prince, qui en ont pris leur nom. Il
avait t bti par Arnaud de Corbie sur le clos Bruneau; le marchal
de Retz l'agrandit et le vendit au prince de Cond en 1612; il joua un
grand rle dans les troubles de la Fronde et fut ensuite le thtre de
ftes pompeuses[85]. En 1778, on le dtruisit, et, sur son
emplacement, les architectes Wailly et Peyre btirent pour la comdie
franaise le premier thtre monumental qu'ait possd la capitale. Il
fut ouvert le 7 avril 1782. C'est l que fut jou en 1784 le _Mariage
de Figaro_, comdie, dit un journal de la rvolution, sans laquelle
le peuple n'et pas appris tout d'un coup, le 12 juillet 1789, 
secouer ce respect de servitude que les grands avaient imprim sur la
nation entire. En 1793, quelques acteurs ayant t arrts comme
suspects, les autres se sparrent, et le thtre vgta pendant
quelques annes, sous le nom de thtre de la Nation et ensuite
d'_Odon_. En l'an III et en l'an V, on y joua d'tranges comdies: le
2 octobre 1795, les royalistes des sections y convoqurent les     (p.353)
lecteurs pour rsister aux dcrets de la Convention, ce qui amena la
journe du 13 vendmiaire; le 4 septembre 1797, le conseil des
Cinq-Cents vint y siger et y fit le coup d'tat du 18 fructidor. Les
loges taient remplies, dit un contemporain, d'une foule de citoyens
placs l pour applaudir  tout ce qui allait se faire. Il fut brl
en 1799. Reconstruit par Chalgrin, il fut rouvert en 1808 sous la
direction de Picard et avec le nom de thtre de l'Impratrice. En
1814, il reprit le nom d'Odon, et l'on y joua des comdies. En 1818,
il fut de nouveau brl. En 1819, il se rouvrit sous le nom de
Second-Thtre-Franais. Depuis cette poque, il n'a cess de se
fermer, de se rouvrir, et d'essayer tous les genres, sans avoir pu
jamais attirer la foule dans sa belle salle.

         [Note 85: Il y eut hier au soir une fte extrmement
         enchante  l'htel de Cond. Un thtre bti par les fes,
         des enfoncements, des orangers tout chargs de fleurs et de
         fruits, des festons, des perspectives, des pilastres; enfin,
         toute cette petite soire cote plus de deux mille louis.
         (_Lettre de madame de Svign_ du 9 fvrier 1680.)]

2 Le _palais du Luxembourg_.--Sur l'emplacement de ce palais tait
autrefois un camp romain, qui, probablement, n'tait habit que
pendant les sjours des empereurs au palais des Thermes: on a trouv
dans le sol de trs-nombreux dbris d'ustensiles, d'armes, de
vtements, etc. Vers le milieu du XVIe sicle, il y avait sur cet
emplacement une maison et des jardins qui avaient t btis par Harlay
de Sancy: ils furent vendus en 1583 au duc de Piney-_Luxembourg_, dont
le nom est rest  la proprit, malgr les transformations qu'elle a
subies. En 1612, Marie de Mdicis l'acheta avec plusieurs terrains
voisins et une partie du clos des Chartreux, et y fit construire, sur
les dessins de Jacques Desbrosses, un palais aussi remarquable par la
beaut de ses proportions que par sa grandeur et sa magnificence. Il
fut achev en 1620. Rubens y peignit la chambre  coucher de la reine
et dcora les galeries de vingt-quatre tableaux.

A la mort de Marie de Mdicis, le palais passa successivement  Gaston
d'Orlans,  la grande Mademoiselle,  la duchesse de Guise,  la
duchesse de Berry, fille du rgent, qui en fit le thtre de ses
dbauches: La duchesse, dit Duclos, pour passer les nuits d't   (p.354)
dans le jardin du Luxembourg avec une libert qui avait plus besoin de
complices que de tmoins, en fit murer toutes les portes, 
l'exception de la principale. D'ailleurs, tous les matres de ce beau
sjour s'taient plu  l'enrichir de tableaux et de sculptures, et ce
palais tait clbre dans toute l'Europe par ses belles collections.
Vers la fin de la monarchie, il tait la demeure du comte de Provence
(Louis XVIII), qui avait fait btir dans le voisinage, rue de Madame,
une maison pour sa matresse, madame de Balbi. C'est de l qu'il
partit secrtement le 20 juin 1791 pour quitter la France.

En 1793, le Luxembourg devint une prison qui renferma jusqu' deux
mille dtenus, la plupart tirs de l'aristocratie du faubourg
Saint-Germain. C'est l que furent aussi envoys Custine, Dillon,
Danton, Desmoulins, Hrault de Schelles, Fabre d'glantine,
Phlippeaux, Bazire, Hbert, Chaumette, Ronsin, Charles de Hesse et
une multitude d'autres. C'est l que fut invent cet abominable
mensonge de la conspiration des prisons, dont les terroristes se
servirent pour envoyer tant de victimes  l'chafaud. Le Luxembourg,
o d'ailleurs les dtenus montraient autant d'insouciance pour la vie
que de frivolit et d'amour pour les aventures galantes, devint alors
la pourvoirie ordinaire du tribunal rvolutionnaire. Une simple
clture de planches, garnie de sentinelles, sparait la prison du
public et des promeneurs, et une partie du jardin tait occupe par
cinquante-quatre forges pour la fabrication des canons. En 1795, le
Luxembourg fut assign pour sjour au Directoire. Lorsque les
directeurs y entrrent, il n'y avait pas un meuble. Dans un cabinet,
autour d'une petite table boiteuse, l'un des pieds tant rong de
vtust, sur laquelle ils dposrent un cahier de papier  lettres et
une critoire qu'ils avaient eu heureusement la prcaution de prendre
au Comit de salut public, assis sur quatre chaises de paille, en face
de quelques bches allumes, le tout emprunt au concierge, ils    (p.355)
rdigrent l'acte par lequel ils osrent se dclarer constitus[86].
On sait que Barras, par ses orgies, rendit au Luxembourg la rputation
scandaleuse qu'il avait eue du temps de la rgence. Le 10 dcembre
1797, le Directoire y donna une grande fte  Bonaparte pour clbrer
ses victoires d'Italie et le trait de Campo-Formio. Aprs le 18
brumaire, deux des consuls provisoires y demeurrent jusqu'au 19
fvrier 1800. Alors ce palais fut attribu au snat conservateur:
c'est l que ce corps trop fameux rendit tous ces dcrets adulatoires
qui devaient tre clos si honteusement par l'acte de dchance. A
cette poque, le Luxembourg fut restaur et embelli; on agrandit le
jardin au moyen du clos des Chartreux; on ouvrit l'avenue qui joint si
heureusement le Luxembourg  l'Observatoire; on commena son muse,
qui ne fut ouvert qu'en 1815.

         [Note 86: _Examen critique des Considrations sur la
         rvolution franaise_, par M. Bailleul, t. II, p. 275.]

En 1814, ce palais devint le sige de la Chambre des pairs: le 21
novembre 1815, le marchal Ney y fut condamn  mort par 121 voix
contre 17. Aprs 1830, la pairie, prive de son privilge hrditaire,
s'y montra aussi souvent une cour de justice qu'une assemble
politique: l furent jugs les ministres de Charles X, les
rpublicains de 1834 et 1839, Louis Bonaparte et ses adhrents, les
assassins Fieschi, Alibaud, Lecomte, Quenisset, etc. On agrandit alors
le palais aux dpens du jardin pour y construire une salle des
sances, une bibliothque, des appartements, et l'on se plut  dcorer
ce dernier asile des derniers dbris de l'aristocratie avec une
magnificence digne de l'ancien rgime.

Le 24 fvrier 1848, la pairie disparut. Alors le palais du Luxembourg
devint le sige de la commission des travailleurs, prside par M.
Louis Blanc, et o le socialisme prcha toutes ses chimres.       (p.356)
Le 6 mai, le Luxembourg fut assign pour demeure aux cinq membres de
la Commission excutive, qui y restrent jusqu'au 24 juin. Il fut
alors occup par une partie des troupes de l'arme de Paris. Il est
aujourd'hui redevenu le palais du Snat.

A ct du Luxembourg et compris dans son enceinte est un htel qu'on
appelle le _Petit-Luxembourg_ et qui a eu des htes trs-divers. Cet
htel fut bti en 1629 par Richelieu, qui l'habita tant que le
Palais-Cardinal ne fut pas achev. Alors il le cda  la duchesse
d'Aiguillon, qui en fit un autre htel de Rambouillet. L, Pascal, en
prsence des beaux esprits et des grands seigneurs du temps,
expliqua, dit Tallemant, des expriences de physique et inventions
mathmatiques. Et l'on le traita d'Archimde, ajoute la Gazette en
vers de Loret. Le Petit-Luxembourg passa ensuite  la maison de Cond
et devint la demeure de la princesse Palatine, Anne de Bavire.
Celle-ci l'agrandit en 1710 et fit construire de l'autre ct de la
rue de vastes dpendances. Bonaparte habita le Petit-Luxembourg tout
le temps qu'il fut consul provisoire: Il occupait, dit Bourrienne,
l'appartement du rez-de-chausse  droite, en entrant par la rue de
Vaugirard; son cabinet se trouvait prs d'un escalier drob,
conduisant au premier tage, o demeurait Josphine.

A ct du Petit-Luxembourg tait le couvent des religieuses du
Calvaire, fond par Marie de Mdicis et le pre Joseph en 1622. Les
btiments qui ont servi de caserne et de prison viennent d'tre
dmolis.

Les autres maisons remarquables de la rue de Vaugirard sont des
couvents. Au n 70 tait le couvent des _Carmes_, fond en 1601, et
qui occupait quarante-deux arpents de terrain; c'tait un des plus
riches de Paris: ses religieux avaient fait btir ou possdaient
presque toutes les maisons et htels des rues du Regard, Cassette,
etc. Ce couvent fut transform en prison en 1792, et l'on y renferma
d'abord deux cents prtres, qui y furent massacrs dans les        (p.357)
journes de septembre; plus tard, les comtesses de Custine, de Lameth,
d'Aiguillon, de Beauharnais, le ministre Destournelles, le pote
Vige, etc. Cette prison fournit au tribunal rvolutionnaire
quarante-six victimes. C'est aujourd'hui une cole de hautes tudes
pour le clerg. Au n 67 est la maison des Bernardines de l'ancien
Port-Royal; au n 98 est la congrgation des soeurs de la Providence;
au n 108, celle des Dames de l'Assomption; au n 112, celle des Dames
de la Visitation, etc.

Les rues remarquables qui dbouchent dans la rue de Vaugirard sont:

1 Rue de _Cond_.--Dans cette rue, au coin de la rue des
Quatre-Vents, le 9 mars 1804, fut arrt Georges Cadoudal. Au n 28 a
demeur le diplomate Alquier.

2 Rue de _Tournon_.--Au n 2 tait l'htel de Montpensier, qui
occupait aussi une partie de la rue du Petit-Bourbon: l demeurait la
fameuse duchesse de Montpensier, qui, en apprenant la mort du duc et
du cardinal de Guise, y ameuta le peuple et devint ainsi, dit Sauval,
le flambeau de la Ligue qui embrasa tout le royaume. Au n 6 tait
l'htel Brancas, o a demeur Laplace. Au n 10 tait l'htel du
marchal d'Ancre, btiment remarquable construit par le favori de
Marie de Mdicis, presque  la porte du Luxembourg, et qui fut dvast
par le peuple aprs sa mort; il devint plus tard l'htel de Nivernais,
et il est aujourd'hui transform en caserne de la garde de Paris. Au
n 12 tait l'htel d'Entraigues, o est morte en 1813 madame
d'Houdetot. Enfin, dans cette rue a demeur la fameuse Throigne de
Mricourt, l'une des hrones de la rvolution, qui est morte folle en
1827.

3 Rue du _Pot-de-Fer_.--Au n 12 tait la maison-noviciat des
Jsuites, btie par Desnoyers, ministre de Louis XIII, qui y fut
enterr, et dont la chapelle tait orne du tableau de Franois    (p.358)
Xavier par le Poussin. Aprs la destruction de l'ordre, on tablit
dans cette maison une loge de francs-maons, o Voltaire, en 1778, se
fit recevoir, dans la mme salle, dit Mercier, o on l'avait tant
maudit de fois thologiquement. En face de cette maison tait le
couvent des Filles de l'Instruction chrtienne, dont l'emplacement est
occup par le sminaire Saint-Sulpice. Au n 20 a demeur Roger-Ducos.

Cette rue aboutit sur la _place Saint-Sulpice_, qui n'a t ouverte
que depuis cinquante ans, et o l'on trouve: 1 une belle fontaine,
oeuvre de Visconti, qui est orne des statues de Bossuet, de Fnelon,
de Massillon et de Flchier; 2 la _mairie du onzime arrondissement_,
btiment nouveau et d'une construction remarquable; 3 le _sminaire
Saint-Sulpice_, fond en 1641 et qui se trouvait alors dans le
prolongement de la rue Frou,  quelques pas du portail Saint-Sulpice:
ses btiments ont t reconstruits en 1820; 4 L'_glise
Saint-Sulpice_:  la place de cette glise tait autrefois une
chapelle dpendant de l'abbaye Saint-Germain. Cette chapelle, agrandie
 plusieurs poques, devint une glise paroissiale dans le XVe sicle
et tombait en ruines sous Louis XIV. On commena alors (1646) un
nouvel difice sur les dessins de Levau, mais qui resta interrompu
jusqu'en 1718, o le cur Linguet,  force de persvrance et avec les
dons de ses paroissiens, parvint  le faire achever. Le portail,
construit en 1733, et qui n'est pas termin, est de Servandoni: c'est
une oeuvre originale et l'un des plus beaux monuments de la capitale.
Dans cette glise ont t enterrs les rudits Claude Dupuy,
d'Herbelot, tienne Baluze, le mdecin Bourdelot, l'illustre
architecte de la porte Saint-Denis, Blondel, qui fut matre des
mathmatiques du dauphin et marchal des camps et armes du roi,
lisabeth Chron, le marquis de Dangeau, le peintre Jouvenet, l'amiral
Coetlogon, le cur Linguet, etc. Pendant la rvolution, on fit de cet
difice un thtre de ftes publiques; la plus remarquable est le
banquet donn  Bonaparte trois jours avant le 18 brumaire.        (p.359)

4 Rue du _Regard_.--Au n 13 est l'_hospice des Orphelins de la
Providence_, et au n 17 l'_hospice Devillas_. On y trouvait de
nombreux htels: htels de la Guiche, de Chlons, de Bannes, de Cro,
de Toulouse, etc. Ce dernier est occup par les conseils de guerre de
la premire division militaire.

5 Rue _Notre-Dame-des-Champs_.--On y trouvait un bel htel construit
par l'abb Terray et qui a t occup par le collge Stanislas.

6 _Boulevard Montparnasse_.--Ce boulevard intrieur ne prsente rien
de remarquable. Dans le voisinage et hors du mur d'enceinte se trouve
le _cimetire du Sud_ ou du Montparnasse, fond en 1810, et qui
renferme un petit nombre de tombeaux clbres.




CHAPITRE V.

LES RUES SAINT-ANDR-DES-ARTS, DU FOUR, DE BUSSY, DE SVRES, ETC.


La longue et tortueuse voie que nous allons dcrire appartient par son
commencement au vieux Paris, par sa fin au nouveau: c'est la partie la
plus ancienne du faubourg Saint-Germain, c'est--dire le quartier qui
a t engendr par la grande abbaye Saint-Germain-des-Prs; c'en est
aussi la partie la plus populeuse et la plus marchande. Sauf la
librairie, qui habite quelques rues voisines de la Seine, il n'y a
point de grandes industries dans ce quartier, mais on y trouve de
nombreux tablissements religieux.

La rue _Saint-Andr-des-Arts_ a t ouverte sur les clos ou jardins du
palais des Thermes, clos qui portaient au XIe sicle,  cause de ce
palais ou de cette forteresse, le nom de _Li arx_, _Lias_ et _Laas_:
de l vient le surnom de la rue Saint-Andr, qu'il faudrait crire
_ars_. Ces terrains taient plants de vignes et appartenaient 
l'abbaye Saint-Germain quand celle-ci, en 1179, permit d'y btir   (p.360)
_ cens_. La rue s'appela d'abord _chemin de l'abbaye_, parce que,
artre du vieux Paris, elle envoyait par le Petit-Pont et la rue de la
Huchette la population de la Cit vers la basilique de Saint-Germain.
Elle s'arrta d'abord vers le point o dbouche la rue des
Grands-Augustins: l tait probablement une porte de l'enceinte de
Louis VI; puis elle franchit cette enceinte et alla jusqu' la rue
Contrescarpe, o tait une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste.
Cette porte fut rebtie en 1350 par Simon de Bucy, prsident du
Parlement, dont l'htel tait dans le voisinage. C'est cette _porte
Bucy_ que livra aux Bourguignons, en 1418, Perrinet-Leclerc, qui
demeurait  l'entre de la rue Saint-Andr. Les Anglais la firent
murer, et on ne la rouvrit qu'en 1539. C'est par l que, le jour de la
Saint-Barthlmy, les chefs protestants s'chapprent de Paris; enfin,
elle fut dmolie en 1672.

A l'entre de la rue Saint-Andr se trouvait une glise de mme nom,
btie en 1212, agrandie et refaite en 1660, et qui occupait
l'emplacement d'une antique chapelle leve dans le jardin des Thermes
par quelque roi mrovingien. Le fameux ligueur Aubry fut cur de cette
glise. L'historien de Thou y avait sa spulture, monument prcieux de
Franois Augier, ainsi que Jacques Cothier, le savant Tillemont, le
jurisconsulte Dumoulin, Henri d'Aguesseau (pre du chancelier),
Lamothe-Houdard, le prsident Cousin, l'abb Lebatteux, le savant
Andr Duchesne, le gnalogiste d'Hozier, l'illustre graveur Robert
Nanteuil, le prince de Conti, qui fut lu roi de Pologne, et sa mre,
nice de Mazarin, la fleur des dames de la cour, dit Guy Patin, en
sagesse, en pit, en probit. L'pitaphe de cette _sainte
princesse_, ainsi que l'appelle madame de Svign, disait que, durant
la famine de 1662, elle avait vendu toutes ses pierreries pour nourrir
les pauvres du Berry, de la Champagne et de la Picardie. L'glise
Saint-Andr tait bien dlabre quand la rvolution arriva; elle   (p.361)
servit aux stupidits du culte de la Raison et  des clubs
rvolutionnaires, et fut dmolie en 1807. Son emplacement est occup
par une place assez laide, qui demande une fontaine pour l'assainir et
l'gayer.

La rue Saint-Andr, aujourd'hui habite par des tudiants, des
libraires, des aubergistes, tait autrefois une rue du grand monde et
de la noblesse. On y trouvait les htels du cardinal Bertrand, prs de
la rue de l'Hirondelle; des comtes d'Eu et du chancelier Poyet, prs
de la rue Pave; d'Orlans, appartenant au frre de Charles VI, et
allant de la rue de l'peron  la porte Bucy. Ce dernier htel fut
habit par Valentine de Milan, lorsqu'elle vint demander justice du
meurtre de son poux. Louis XI en donna une partie  Jacques Coitier,
qui s'en fit une belle maison, dont nous avons parl ailleurs[87].

         [Note 87: Voy. _Hist. gn. de Paris_, p. 39.]

Dans cette rue tait encore: le _collge d'Autun_, fond en 1348 et
transform en 1767 en cole gratuite de dessin; la maison du prsident
Lecoigneux, l'une des plus belles de Paris, dit Tallemant, mais
depuis on a bien raffin. Au n 38 a demeur l'crivain royaliste
Royou; au n 40, Billaud-Varennes.

La rue de _Bucy_ ou _Bussy_ continue la rue Saint-Andr et aboutit 
la place Sainte-Marguerite. C'est dans cette rue qu'tait le jeu de
paume de la Croix-Blanche, o Molire ouvrit son _Thtre illustre_ en
1650. C'est aussi  l'entre de cette rue que les massacres de
septembre ont commenc: cinq voitures, qui conduisaient des prtres 
la prison de l'Abbaye, furent arrtes et quatre des prisonniers
gorgs. Cette horrible scne eut lieu presque en face du cabaret
Landelle, o se runissaient Coll, Panard, Crbillon fils, et qui
avait retenti de tant de joyeux refrains.

A la place Sainte-Marguerite commence la rue du _Four_, qui doit son
nom  un four banal de l'abbaye Saint-Germain et qui n'a rien de   (p.362)
remarquable; elle aboutit au carrefour de la _Croix-Rouge_, ainsi
appel d'une croix jadis leve dans ce lieu, qui est l'un des plus
frquents de Paris. L commence la rue de _Svres_, qui ne date que
du XVIe sicle et qui s'appelait autrefois de la _Maladrerie_ et des
_Petites-Maisons_,  cause d'un hpital dont nous parlerons. Cette
rue, trs-large et qui n'a t peuple que dans le sicle dernier,
ressemble  un faubourg et contient principalement des hospices et des
maisons religieuses:

1 L'_glise_ et la _communaut de l'Abbaye-aux-Bois_.--Cet humble
difice ne tire pas son nom des bois qui ont peut-tre exist dans ces
lieux; il ne date que de 1650, o Anne d'Autriche le fit construire
pour donner asile  des religieuses de Picardie, lesquelles avaient
t chasses de leur vritable Abbaye-aux-Bois par les incursions des
Espagnols. Il est occup aujourd'hui par des religieuses du
Sacr-Coeur de Jsus, qui y ont tabli un pensionnat et une maison de
retraite pour des dames veuves. C'est l que, depuis 1816, se sont
retires un grand nombre de femmes clbres sous la Rpublique et sous
l'Empire, pour se consoler dans la religion de leur beaut, de leur
jeunesse, de leur fortune perdues. C'est l qu'a rgn jusqu'en 1849,
poque o elle est morte, une femme qui a jou un rle extraordinaire
sous le Directoire et le Consulat par sa beaut pour ainsi dire
mythologique et les hommages presque fanatiques dont elle fut l'objet:
madame Rcamier, cette illustre amie de madame de Stal et de Benjamin
Constant, s'tait retire  l'Abbaye-aux-Bois aprs la restauration
des Bourbons, qui la rappelrent de l'exil, et son salon devint
bientt aussi clbre que jadis son splendide htel de la
Chausse-d'Antin[88]. Ce cnacle, o n'tait admise que la fleur du
royalisme et de la mysticit, a eu sous la Restauration une influence
politique trs-grande et mal connue. Aprs 1830, ce cercle rduisit
son influence aux choses littraires, et il devint en quelque      (p.363)
sorte l'htel Rambouillet du XIXe sicle. Chateaubriand et Ballanche y
dominrent. C'est l que se formaient toutes les rputations dans les
lettres et dans les arts; c'est l que se faisaient les lections 
l'Acadmie franaise.

         [Note 88: Voy. p. 233.]

2 _La communaut des Dames de Saint-Thomas-de-Villeneuve_ (n 27),
fonde en 1700 et destine  desservir les hpitaux et  lever de
pauvres orphelines. C'est un des rares tablissements religieux qui
ont travers les orages de la rvolution sans bouleversement.

3 L'_Hospice des Mnages_.--C'tait autrefois la maladrerie
Saint-Germain, affecte aux lpreux; on la dtruisit en 1544, et sur
son emplacement la ville fit construire un hpital pour les mendiants
incorrigibles, les personnes pauvres, vieilles et infirmes, les fous,
etc. Cet hpital, appel vulgairement, les _Petites-Maisons_,
renfermait environ quatre cents malheureux. Depuis 1801, il est devenu
une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes maris, et
il en renferme dix-huit cents, partags en trois classes: mnages
ayant vers une somme de 3,200 francs; veufs ayant vers une somme de
1,600 francs; veufs ayant vers une somme de 1,000 francs.

4 L'_Hospice des Incurables-Femmes_.--En 1637, une veuve, Marguerite
Rouill, un prtre, Jean Joullet, et le cardinal de la Rochefoucauld
fondrent cet hospice pour les pauvres des deux sexes attaqus de
maladies incurables, ou, comme le dit l'ordonnance de fondation, pour
ceux qui, privs de fortune et de secours, n'ont pas mme la
consolation d'entrevoir un terme aux maux dont ils sont affligs. En
1802, on transfra les hommes dans le faubourg Saint-Martin, et
l'tablissement est rest affect aux femmes, dont le nombre s'lve 
six cents. Dans l'glise est le tombeau du cardinal de la
Rochefoucauld, de Camus, vque de Belley, du financier Lambert,
commis d'un trsorier de l'pargne, qui mourut  trente-sept ans,  (p.364)
ayant gagn quatre millions. L mourut aussi Mme de La Sablire en
1693.

5 La _Maison des Prtres de la Mission_ ou _Lazaristes_--Cette
congrgation, qui tait avant la rvolution dans la rue Saint-Victor,
a t rtablie en 1816. La chapelle est sous l'invocation de
Saint-Vincent-de-Paul.

6 Le _couvent des chanoinesses de Notre-Dame_, vulgairement appel
_des Oiseaux_: c'est une maison d'ducation trs-renomme.

7 L'_Hpital des Enfants malades_.--C'tait autrefois la communaut
des Filles de l'Enfant-Jsus, fonde en 1735 par le cur Languet de
Gergy. Voici ce que Mercier dit de cet tablissement: Plus de huit
cents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la
nourriture en filant du coton et du lin. Elles gagnent leur vie par le
travail et on leur donne l'instruction. On nourrit dans une basse-cour
des bestiaux qui donnent du lait  plus de deux mille enfants; on y
entretient une boulangerie qui fournit par mois plus de cent mille
livres de pain aux pauvres, etc. Cette maison fut convertie, en 1792,
en hospice pour les orphelins, et, en 1802, en hpital pour les
enfants malades. Il renferme six cents lits.

8 L'_Hpital Necker_.--C'tait autrefois le couvent des Bndictines
de Notre-Dame-de-Liesse, qui fut supprim en 1779; madame Necker
acheta la maison et y fonda un hpital, qui renferme aujourd'hui trois
cent vingt lits.

La rue de Svres aboutit  la barrire de mme nom, prs de laquelle
est l'_abattoir de Grenelle_. C'est dans cet abattoir qu'a t perc
par M. Mulot le puits artsien, qui va chercher l'eau jaillissante
au-dessous de la grande masse de craie sur laquelle repose Paris, 
548 mtres de profondeur. Ce travail a dur sept ans (1834-1841) et
donne un million de litres d'eau par vingt-quatre heures, lesquels
sont distribus au moyen des rservoirs de l'Estrapade dans le     (p.365)
quartier Saint-Jacques.

Voici les rues les plus remarquables qui dbouchent dans les rues
Saint-Andr-des-Arts, de Bussy, du Four, de Svres:

1 Rue _Hautefeuille_.--Elle doit son nom aux grands arbres qui se
trouvaient jadis sur l'emplacement o elle fut construite et qui
appartenaient probablement au jardin des Thermes. Ouverte dans le mme
temps que la rue Saint-Andr, elle tait comme elle borde de grands
htels, dont il reste quelques dbris: ainsi, l'htel des comtes de
Forez, au coin de la rue Pierre-Sarrazin; l'htel Joly de Fleury, au
coin de la rue des Deux-Portes, etc. A l'extrmit de cette rue tait
le collge ou prieur des _Prmontrs_, fond en 1252, et dont il
reste une chapelle transforme en caf.

2 Rue _Gt-le-Coeur_.--Cette rue tait autrefois nomme, d'un de ses
habitants, _Gilles-Queux_, d'o est venue par altration la
dnomination actuelle. Au coin de la rue de l'Hirondelle se trouvait
un htel qui avait appartenu  Louis de Sancerre, conntable de
France, et qui fut achet par Franois Ier pour sa matresse, la
duchesse d'tampes. Il s'tendait jusqu' la rue de Hurepoix[89], et
le monarque fit reconstruire toute la partie voisine de cette rue,
dont il forma un petit palais. Les peintures  fresque, dit
Saint-Foix, les tableaux, les tapisseries, les salamandres (c'tait le
corps de la devise de Franois Ier), accompagns d'emblmes et de
tendres et ingnieuses devises, tout annonait dans ce petit palais et
cet htel le dieu et les plaisirs auxquels ils taient consacrs. De
toutes ces devises, dit Sauval, que j'ai vues il n'y a pas encore
longtemps, je n'ai pu me ressouvenir que de celle-ci: c'tait un coeur
enflamm, plac entre un alpha et un omga, pour dire apparemment: (p.366)
Il brlera toujours! Le cabinet de la duchesse d'tampes, continue
Saint-Foix, sert  prsent d'curie  une auberge qui a retenu le nom
de la _Salamandre_; un chapelier fait sa cuisine dans la chambre du
lever de Franois Ier, et la femme d'un libraire tait en couches dans
son petit salon des dlices, lorsque j'allai pour examiner les traces
de ce palais. Cette partie de l'htel d'tampes existe encore au
moins en dbris; quant  celle qui tait au coin de la rue Hurepoix,
elle devint l'htel d'O et appartint au chancelier Sguier: c'est l
que, dans les barricades de 1648, ce magistrat se sauva  toute peine:
Le peuple rompit les portes, dit le cardinal de Retz, y entra avec
fureur, et il n'y eut que Dieu qui sauva le chancelier et l'vque de
Meaux, son frre,  qui il se confessa, en empchant que cette
canaille, qui s'amusa de bonne fortune pour lui  piller, ne s'avist
de forcer une petite chambre dans laquelle il s'tait cach[90]. Cet
htel prit ensuite le nom de _Luynes_, et fut dtruit vers la fin du
rgne de Louis XIV.

         [Note 89: Le quai des Augustins s'arrtait autrefois  la rue
         Gt-le-Coeur, et, pour aller au pont Saint-Michel, on suivait
         la rue de Hurepoix, dont le ct gauche bordait la Seine.
         Cette rue a t dtruite pour continuer le quai.]

         [Note 90: _Mm._, t. I, p. 92.]

3 Rue des _Grands-Augustins_, ainsi appele d'un couvent situ prs
de la Seine et dont nous avons parl ailleurs[91]. Elle se nommait au
XIIIe sicle rue des _coles-Saint-Denis_,  cause d'un collge bti
par les religieux de Saint-Denis et qui occupait l'emplacement de la
rue Christine.

         [Note 91: Voy. p. 50.]

Dans la rue des Grands-Augustins dbouche la rue de _Savoie_, qui a
t ouverte sur l'emplacement de l'ancien _htel d'Hercule_, lequel
occupait sur le quai l'espace compris entre les rues Pave et des
Grands-Augustins. Cet htel, aprs avoir servi  loger Philippe-le-Beau
lorsqu'il vint en France en 1419, fut donn par Franois Ier au
chancelier Duprat, qui l'orna de peintures et d'objets d'art et y
reut souvent le roi-chevalier. Ce fut l que Nantouillet, prvt de
Paris, petit-fils de Duprat, festoya malgr lui Charles IX, le duc (p.367)
d'Anjou (Henri III) et le roi de Navarre (Henri IV), et que les joyeux
convives firent, aprs souper, piller et dvaster la maison par leurs
valets: La vaisselle d'argent et les coffres furent fouills, dit
L'Estoile, et disoit-on dans Paris qu'on lui avoit vol plus de 50,000
livres. L'htel d'Hercule, quelque temps aprs, fut dtruit, et sur
son emplacement on construisit l'htel de Savoie ou de Nemours, qui
fut lui-mme dmoli, en 1671, pour ouvrir la rue de Savoie.

4 Rue _Dauphine_.--Elle a t ouverte en 1607 sur les jardins du
couvent des Augustins, pour servir de dbouch au Pont-Neuf. Son nom
lui a t donn en l'honneur du dauphin, qui fut Louis XIII. En 1792,
ce nom fut chang en celui de _Thionville_ en l'honneur du sige de
cette ville. C'est une des rues les plus populeuses et les plus
frquentes de Paris. Au n 50 on voit une plaque de marbre noir
place en 1672 par l'dilit parisienne pour indiquer la situation de
la porte Dauphine qui appartenait  l'enceinte de Philippe-Auguste[92].
La petite rue _Contrescarpe_ a t ouverte sur l'emplacement du rempart.

         [Note 92: Du rgne de Louis-le-Grand, en l'anne M. DCL.
         XXII, la porte Dauphine, qui estoit en cet endroit, a t
         dmolie par l'ordre de MM. les prvost des marchands et
         eschevins, et la prsente inscription appose, en excution
         de l'arrest du conseil du XXIIII septembre au dit an, pour
         marquer le lieu o estoit cette porte et servir de ce que
         raison.]

5 Rues _Mazarine_ et de l'_Ancienne-Comdie_.--La rue Mazarine, qui
tire son nom du fondateur du collge des Quatre-Nations, tait appele
autrefois des _Fosss-de-Nesle_, parce qu'elle a t construite sur le
foss de l'enceinte de Philippe-Auguste qui bordait l'htel de Nesle.
Dans cette rue, sur l'emplacement du passage du Pont-Neuf, tait un
jeu de paume o fut tabli en 1669 le premier thtre de l'Opra: la
premire pice qui y fut joue fut la _Pomone_ de Perrin et        (p.368)
Lambert. A la mort de Molire (1673), Lulli, qui venait d'obtenir le
privilge de l'Opra, dpossda la Comdie Franaise de la salle du
Palais-Royal, o l'Acadmie royale de musique fut place, et la troupe
de Molire vint remplacer l'Opra dans le Jeu de paume de la rue
Mazarine. Elle y resta quatorze ans, et en 1687, fut contrainte, sur
les rclamations du collge des Quatre-Nations, de chercher un autre
local[93]. Elle s'installa alors dans un jeu de paume de la rue    (p.369)
des Fosss-Saint-Germain, dont nous allons parler.

         [Note 93: Ce ne fut pas chose facile, si l'on en croit
         Racine, qui crivait  Boileau: La nouvelle qui fait ici le
         plus de bruit, c'est l'embarras des comdiens qui sont
         obligs de dloger de la rue Gungaud,  cause que MM. de
         Sorbonne, en acceptant le collge des Quatre-Nations, ont
         demand, pour premire condition, qu'on les loignt de ce
         collge. Ils ont dj marchand des places dans cinq ou six
         endroits; mais, partout o ils vont, c'est merveille
         d'entendre comme les curs crient; le cur de
         Saint-Germain-l'Auxerrois a dj obtenu qu'ils ne seraient
         point  l'htel de Sourdis, parce que de leur thtre on
         aurait entendu tout  plein les orgues, et de l'glise on
         aurait parfaitement entendu les violons. Enfin, ils en sont 
         la rue de Savoie, dans la paroisse de Saint-Andr: le cur a
         t tout aussitt au roi reprsenter qu'il n'y a tantt plus
         dans sa paroisse que des auberges et des coquetiers; si les
         comdiens y viennent, que son glise sera dserte. Les
         Grands-Augustins ont aussi t au roi, et le pre
         Lembrochons, provincial, a port la parole; mais on prtend
         que les comdiens ont dit  Sa Majest que ces mmes
         Augustins qui ne veulent pas les avoir pour voisins sont fort
         assidus spectateurs de la comdie, et qu'ils ont mme voulu
         vendre  la troupe des maisons qui leur appartiennent dans la
         rue d'Anjou, pour y btir un thtre, et que le march serait
         dj conclu si le lieu et t plus commode. M. de Louvois a
         ordonn  M. de la Chapelle de lui envoyer le plan du lieu o
         ils veulent btir dans la rue de Savoie; ainsi on attend ce
         que M. de Louvois dcidera. Cependant l'alarme est grande
         dans le quartier: tous les bourgeois, qui sont gens de
         palais, trouvant fort trange qu'on vienne leur embarrasser
         leurs rues. M. Billard, surtout, qui se trouvera vis--vis la
         porte du parterre, crie fort haut; et quand on lui a voulu
         dire qu'il en aurait plus de commodit pour s'aller divertir
         quelquefois, il a rpondu fort tragiquement: _Je ne veux
         point me divertir!_ Si on continue  traiter les comdiens
         comme on fait, il faudra qu'ils s'aillent tablir entre la
         Villette et la porte Saint-Martin; encore ne sais-je s'ils
         n'auront point sur les bras le cur de Saint-Laurent.]

6 La rue des _Fosss-Saint-Germain_, qu'on appelle aujourd'hui de
_l'Ancienne-Comdie_, a t ouverte en 1560 sur l'emplacement de la
muraille de Philippe-Auguste. En 1687, la Comdie-Franaise ayant
achet dans cette rue le jeu de paume de l'toile, y btit, sur les
dessins de d'Orbay, une belle salle, qui fut ouverte le 18 avril 1689
et qui portait pour inscription: _Htel des comdiens du roi,
entretenus par Sa Majest_. Elle y resta jusqu'en 1770; c'est l que
furent joues les pices de Voltaire; c'est l que furent applaudis
Lekain, Lecouvreur, Clairon, etc. En face du thtre et  la mme
poque, s'tablit le caf Procope, le premier endroit public qui ait
t accommod  l'usage des riches et qui eut pour habitus presque
tous les crivains du XVIIIe sicle, Voltaire, Lamothe, Piron,
Marmontel, Duclos, Frron, etc. C'tait une sorte de succursale de
l'Acadmie franaise, plus puissante que cette compagnie, o se
traitaient toutes les questions littraires, se dcidaient les succs,
se faisaient les rputations. Ce caf existe encore. En 1770, la
Comdie-Franaise quitta la rue des Fosss pour aller aux Tuileries,
en attendant la construction de la salle de l'Odon. Son thtre
devint une maison particulire.

7 Rue de _Seine_.--C'tait autrefois un chemin de la porte Bucy  la
Seine et qui commena  tre bti dans le XVIe sicle. On y trouvait:
1 l'htel de la reine Marguerite, dont la face principale tait sur
le quai Malaquais et dont les restes furent habits, dans le XVIIIe
sicle, par la famille Gilbert des Voisins: 2 l'htel de la
Rochefoucauld-Liancourt, bti par les comtes de Montpensier, et qui
appartint au duc de Bouillon, pre de Turenne; il tait frquent, du
temps de Louis XIV, par la noblesse et les gens de lettres. Sur son
emplacement on a ouvert la rue des _Beaux-Arts_.

Dans la rue de Seine dbouche la rue des _Marais_, l'une des       (p.370)
premires qui aient t bties dans le petit Pr-aux-Clercs; elle
tait surtout habite par des huguenots; aussi, et plusieurs fois, la
populace catholique y fit des expditions et saccagea les maisons.
C'est l que demeurait Des Yveteaux, pote ridicule du temps de Louis
XIII et dont Tallemant des Raux dit: En ce temps l, il n'y avait
rien de bti au del de cette rue: on appelait des Yveteaux,  cause
de cela, le _dernier des hommes_ Au n 19 a demeur mademoiselle
Lecouvreur, dans une maison qui, dit-on, fut habite par Racine: c'est
l qu'elle recevait Fontenelle, Voltaire, Dumarsais, le marchal de
Saxe; c'est l qu'elle est morte en 1730; son appartement fut ensuite
occup par mademoiselle Clairon. Dans la rue des Marais tait, pendant
la rvolution, l'imprimerie de Prudhomme, dont le journal, les
_Rvolutions de Paris_, a eu une si grande influence sur les
vnements de cette poque.

8 Place _Sainte-Marguerite_.--Sur cette place tait encore, il y a
deux ou trois ans, la prison de l'Abbaye, qui faisait autrefois partie
de l'_abbaye Saint-Germain-des-Prs_.

L'glise Saint-Germain-des-Prs fut fonde en 543 par Childebert Ier,
 la prire de saint-Germain, vque de Paris, sur les ruines d'un
petit temple d'Isis qui s'levait dans des prs souvent inonds par la
Seine. Elle portait d'abord le nom de Sainte-Croix et de
Saint-Vincent, et prit ensuite celui de Saint-Germain, qui la ddia en
558 et y fut enterr en 576 dans un oratoire attenant  l'glise et
ddi  Saint-Symphorien. C'tait alors le plus beau monument de
Paris; mais il ressemblait plutt  une citadelle qu' une basilique,
ayant la forme d'une croix, dont trois extrmits taient garnies de
trois grosses tours carres: la principale existe encore  l'entre de
l'glise, semblable au donjon d'une forteresse. La faade n'tait
orne que par un porche trs-bas qui a t reconstruit dans le XVIe
sicle, et dont la vote portait huit statues qu'on croit          (p.371)
contemporaines de la fondation. Elles reprsentaient Clotaire,
Ultrogothe, Childebert, Clodomir, Clotilde, Clovis et Saint-Remy.
Quant  l'intrieur, les arceaux de chaque fentre, dit un
contemporain, taient supports par des colonnes de marbre
trs-prcieux. Des peintures rehausses d'or brillaient au plafond et
sur les murs. Les toits, composs de lames de bronze dor, frapps par
le soleil, blouissaient les yeux. Aussi, d'aprs sa magnificence,
appelait-on cet difice le _palais dor de Germain_. Childebert fut
enterr dans la basilique qu'il avait fonde, et aprs lui,
Ultrogothe, sa veuve, et ses deux filles, Chilpric Ier, Frdgonde,
dont le tombeau trs-curieux se trouve aujourd'hui  Saint-Denis,
Clotaire II et sa femme, et plusieurs autres princes francs. La
plupart de ces tombeaux taient dans le choeur avec ceux de plusieurs
abbs; quant  celui de Saint-Germain, aprs avoir t transport dans
le sanctuaire par Ppin-le-Bref, il fut mis, en 1408, dans une chsse
trs-riche place au-dessus du grand autel et qui tait un monument
d'orfvrerie.

Pille deux fois par les Normands et presque dtruite en 861, l'glise
fut rpare par l'vque Gozlin en 869 et de nouveau dvaste en 885.
Elle resta en ruines jusqu' la moiti du Xe sicle, o elle fut
reconstruite presque entirement par l'abb Morard, qui mourut en 990
et dont le tombeau a t retrouv au-dessous du matre-autel. Alors
furent rebties les deux tours latrales, la flche de la tour
d'entre, le choeur, etc. Mais cette rdification ne fut termine
qu'en 1163, poque  laquelle le pape Alexandre III fit de nouveau la
ddicace de l'glise. Telle tait d'ailleurs la solidit primitive de
l'difice, que, malgr toutes les dvastations et rparations qu'il
venait de subir, il ne perdit pas le caractre imposant qu'il avait 
l'poque de sa fondation; et encore bien que les rparations modernes,
surtout celles du XVIIe sicle, lui aient t plus nuisibles, sous le
rapport de l'art, que le marteau des Normands, il doit tre        (p.372)
regard comme la relique la plus prcieuse du vieux Paris. Sa partie
la plus ancienne et la plus curieuse, aprs la tour d'entre, est la
nef, forme par cinq arcades en plein cintre, dont les piliers,
composs de quatre colonnes de dimension diffrente, ont des
chapiteaux chargs d'ornements bizarres, de fleurs, d'oiseaux,
d'animaux chimriques: ces sculptures datent du Xe sicle.

Outre les tombeaux des princes mrovingiens dont nous avons parl,
cette glise possdait des tombeaux modernes: celui de Jean Casimir,
roi de Pologne, qui fut abb de Saint-Germain-des-Prs; celui du
cardinal de Furstemberg, autre abb de Saint-Germain, qui fit de
grandes reconstructions dans l'abbaye; celui de Pierre Danet, le plus
ancien des lecteurs du Collge de France; celui d'Eusbe Renaudot,
celui de la famille de Douglas, etc. En outre, elle possdait un riche
trsor en vases prcieux, ornements, reliques, croix, antiquits, et
qui fut dvast en 1793[94].

         [Note 94: Voy. p. 174.]

L'abbaye, qui fut fonde en mme temps que l'glise, comprenait un
vaste enclos dont l'emplacement serait born aujourd'hui par les rues
Jacob, Saint-Benot, Sainte-Marguerite et de l'chaud. Ses btiments,
dtruits par les Normands, furent reconstruits dans le Xe sicle par
l'abb Morard. Au XIVe sicle, ils furent envelopps d'une haute
muraille crnele, soutenue par des piliers garnis de tourelles et
dfendue de loin en loin par de grosses tours rondes; les fosss
taient remplis d'eau au moyen d'un canal driv de la rivire, large
de quatre-vingts pieds, et qui occupait l'emplacement de la rue des
Petits-Augustins. Les entres principales taient: 1 vers
l'emplacement de la prison militaire de l'Abbaye, o taient un foss
et un pont-levis conduisant  la porte mridionale de l'glise; 2 du
ct de la rue Saint-Benot, o tait une porte dite Papale; flanque
de deux tours rondes; 3 du ct de la rue Furstemberg. Dans       (p.373)
l'enceinte de cet enclos se trouvaient, outre l'glise et les
btiments conventuels, la chapelle Saint-Symphorien, qui servait de
paroisse aux artisans rfugis dans l'enclos, une sacristie, un
clotre, enfin deux monuments admirables de Pierre de Montreuil: le
rfectoire, o l'on tablit dans le XVIIe sicle la bibliothque; la
chapelle de la Vierge, o l'architecte de la Sainte-Chapelle et de
Saint-Martin-des-Champs avait t dignement inhum.

L'abbaye Saint-Germain relevait immdiatement du saint-sige: c'tait
une des plus riches et des plus illustres du monde chrtien. L'abb
jouissait, au XVIIIe sicle, d'un revenu de 172,000 livres, et
l'abbaye d'un revenu de 350,000. Elle possdait fodalement dans le
moyen ge plus de la moiti du Paris mridional, et tenait sous sa
juridiction temporelle et spirituelle tout le faubourg Saint-Germain.
En consquence, elle avait de fortes prisons, une chelle patibulaire,
o se firent de nombreuses excutions, un pilori, devant lequel quatre
protestants furent excuts en 1557. Comme place forte, elle a jou un
trs-grand rle dans l'histoire de Paris et fut plusieurs fois prise
et pille: ainsi, dans la rvolte des Maillotins, on y poursuivit les
juifs et les collecteurs d'impts, qui y furent en partie massacrs.

Ds le XIe sicle, et  l'ombre de ses fortes murailles, un bourg,
compos de ruelles troites et tortueuses, s'tait form autour de
l'abbaye, et il tait habit principalement par les vassaux et les
valets des moines. Ce bourg, compos des rues du Four, des Boucheries
et de toutes les petites rues qui avoisinent aujourd'hui le march
Saint-Germain, fut plusieurs fois ravag par les guerres civiles ou
trangres; il fut souvent attaqu par les coliers de l'Universit,
dont les querelles avec l'abbaye furent incessantes et dont le rcit
suffirait  remplir des volumes; enfin, il devint, pendant les
guerres de religion, le refuge des protestants, qui y avaient      (p.374)
form une _petite Genve_. A la fin du XVIe sicle, on le
reconstruisit presque entirement; des rues nouvelles y furent
ouvertes, de belles maisons bties, et, au milieu du XVIIe sicle, il
commena  devenir un quartier nouveau, qui prit une grande extension
et dont nous parlerons plus tard. Alors l'abbaye se dpouilla de son
aspect sinistre des temps fodaux; elle dtruisit ses murailles,
combla ses fosss, ouvrit son enclos par quatre portes qui ne se
fermaient jamais et qui taient situes:  l'entre de la rue
Bourbon-le-Chteau, dans la rue Sainte-Marguerite;  l'entre de la
rue d'Erfurth (ses dbris ont t dtruits rcemment); dans la rue
Saint-Benot (la porte existe encore); dans la rue Furstemberg, prs
de la rue du Colombier, o l'on en voit des restes. Un palais abbatial
avait t commenc en 1585 par le cardinal-abb de Bourbon; il fut
achev par le cardinal-abb de Furstemberg, et il en reste une partie
dans la rue de l'Abbaye. En 1631, on leva la prison abbatiale,
transforme depuis en prison militaire aujourd'hui dtruite; en 1699,
on construisit sur l'emplacement des fosss les rues Abbatiale et
Cardinale, et, en 1715, les rues Childebert et Sainte-Marthe. Dans le
mme temps, l'abbaye, qui, depuis sa fondation, tait indpendante de
l'vque et des magistrats de Paris, eut sa juridiction temporelle et
spirituelle rduite  l'enclos, et les Bndictins de la congrgation
de Saint-Maur ayant t introduits dans ce couvent, qui avait besoin
d'une rforme, avec eux entrrent la religion, la science, la
mditation, les recherches savantes, les travaux d'rudition, la
renomme et la gloire. Alors fut tablie par les soins de Montfaucon,
dans le rfectoire de Pierre de Montreuil, une magnifique bibliothque
et un cabinet d'antiquits, qu'on livra au public et qui s'enrichirent
des collections du gographe Baudrand, de l'abb d'Estres, de
Renaudot, de Coislin, vque de Metz, etc.

A l'poque de la rvolution, l'abbaye devint le thtre de         (p.375)
sanglants vnements. On fit de la prison abbatiale une prison
politique, o l'on entassa les royalistes arrts aprs le 10 aot et
les Suisses qui avaient combattu dans cette journe. C'est par cette
prison que commencrent les massacres de septembre: cent trente et un
prisonniers y furent gorgs, quatre-vingt-dix-sept dlivrs par le
jugement du peuple. Plus tard, elle reut d'autres victimes de nos
discordes: madame Roland y fut enferme, et c'est l qu'elle crivit
ses mmoires; Charlotte Corday y attendit sa condamnation et son
supplice. Sous l'Empire, cette prison redevint prison militaire, et,
sous la Restauration, on y enferma les gnraux perscuts par la
raction royaliste, Belliard, Decaen, Thiard, etc. Le gnral Bonnaire
y mourut de dsespoir aprs sa dgradation sur la place Vendme.

Cependant l'abbaye avait subi de grandes et malheureuses
transformations. L'glise, devenue paroisse constitutionnelle en 1790,
fut ferme en 1793 et change en fabrique de salptre! On fit une
poudrire de la jolie chapelle de la Vierge! et, celle-ci ayant fait
explosion, la belle bibliothque fut incendie, et l'on sauva  peine
les manuscrits et la moiti des livres. Quant aux btiments conventuels,
ils furent vendus, dtruits en grande partie, et, sur leur emplacement,
l'on ouvrit les rues de l'Abbaye et Saint-Germain-des-Prs. La rue de
l'Abbaye occupe, par son ct mridional, la place du clotre, du
chapitre, de la sacristie; par son ct septentrional, la place du
rfectoire et de la chapelle de la Vierge. L'glise, rouverte en 1797
par les thophilanthropes, fut rendue au culte catholique en 1800. Sous
la Restauration, on y transporta les tombeaux de Descartes, de Mabillon,
de Montfaucon, de Boileau; on y fit de nombreuses rparations, et l'on
dmolit les deux tours latrales, qui menaaient ruine. Dans ces
dernires annes, on a entrepris de peindre et de dorer les murs
latraux, les votes, le choeur, la nef avec ses piliers si curieux,
et on les a chargs d'ornements lourds et manirs qui donnent    (p.376)
la basilique mrovingienne l'aspect d'un monument gyptien. C'est
aujourd'hui une succursale du dixime arrondissement.

9 Rue _Montfaucon_ et _Mabillon_.--Ces rues portent les noms de
savants bndictins enterrs dans l'glise Saint-Germain; elles
conduisent au _march Saint-Germain_, le plus lgant et le mieux
distribu de Paris, qui a t ouvert en 1819 sur l'emplacement de la
foire Saint-Germain. Cette foire, dont nous avons dj parl (t. I, p.
58), datait du XIIe sicle, et commena  devenir clbre sous Louis
XI, qui lui donna de grands privilges. Elle durait du 3 fvrier au
dimanche des Rameaux. On sait comment elle fut,  l'poque de la
Ligue, sous Henri IV et sous Louis XIII, un thtre presque continuel
de dbauches, de violences, de plaisirs et d'meutes. Sous Louis XV,
c'tait un des plus singuliers et des plus brillants spectacles que
Paris pt offrir aux habitants et aux trangers. Tout ce qu'il y avait
dans la ville de personnes de considration, de la premire noblesse,
souvent mme des princes et princesses, venaient s'y rendre tous les
soirs, et les rues de la foire taient si pleines que l'on avait de la
peine  s'y promener[95]. Ce grand bazar, dont la vaste charpente
tait regarde comme un chef-d'oeuvre, fut incendi en 1762. On le
reconstruisit; mais la foule cessa d'y aller, et il fut ferm en 1786.
Sous l'Empire, on btit  sa place un march avec les rues voisines
qui portent les noms de bndictins clbres: _Mabillon_, auteur de la
_Diplomatique_, mort en 1707; _Flibien_, auteur de l'_Histoire de
Paris_, mort en 1719; _Lobineau_, auteur des _Histoires de Paris et de
Bretagne_, mort en 1727; _Montfaucon_, auteur de la _Collection des
saints Pres_ et des _Antiquits dvoiles_, mort en 1741; _Clment_,
auteur de l'_Art de vrifier les dates_, mort en 1793.

         [Note 95: Piganiol, t. VII, p. 200.]

10 Rue du _Cherche-Midi_, ainsi appele d'une enseigne. Dans      (p.377)
cette rue, qui a le mme aspect que la rue de Svres, taient de
nombreux couvents: les chanoines rguliers de l'ordre des Prmontrs,
qui s'tablirent au coin de la rue de Svres en 1661; le prieur de
_Notre-Dame-de-Consolation_, sur l'emplacement duquel a t ouverte la
rue d'Assas; le couvent du _Bon-Pasteur_, occup aujourd'hui par
l'entrept des subsistances militaires, etc. Au n 44 est mort
Grgoire, l'ancien vque de Blois; au n 73 est mort Hullin, l'un des
vainqueurs de la Bastille, gouverneur de Paris, prsident de la
commission qui condamna le duc d'Enghien; au n 91 est mort Garat,
membre de trois assembles rvolutionnaires, ministre de la justice en
1793.

11 _Boulevard des Invalides_.--Ce boulevard intrieur, qui commence 
se peupler et  devenir une voie trs-frquente, ne prsente rien de
remarquable que l'institution des _Jeunes-Aveugles_.




CHAPITRE VI.

LE FAUBOURG SAINT-GERMAIN, LES INVALIDES, ET LE CHAMP-DE-MARS.



 Ier.

Le faubourg Saint-Germain[96].

         [Note 96: Le mot faubourg Saint-Germain est une dnomination
         trs-vague qu'on applique ordinairement  presque toute la
         partie sud-ouest de Paris; nous la restreignons, d'aprs la
         formation historique de ce quartier,  la partie comprise
         entre les rues de Seine, du Four, de Bussy, de Svres, le
         boulevard des Invalides et la Seine.]


L'abbaye Saint-Germain a t l'origine du quartier clbre qui porte
vulgairement son nom et qui ne se compose pas, comme les faubourgs
Saint-Jacques, Saint-Antoine, Saint-Martin, d'une seule grande rue
populeuse, sur laquelle s'embranchent de plus petites rues, mais   (p.378)
d'un vaste quartier form de trois grandes rues parallles entre elles
et  la Seine, ayant leur origine soit  l'enclos de la vieille
abbaye, soit aux rues qui en taient voisines. Ces grandes voies de
communication sont les rues de l'_Universit_, _Saint-Dominique_, de
_Grenelle_, lesquelles vont, en traversant l'esplanade des Invalides,
former les artres du quartier du Gros-Caillou et finir au
Champ-de-Mars. Nous y ajouterons les rues de _Lille_ et de _Varennes_,
qui leur sont parallles, ont la mme origine et sont beaucoup moins
longues.

Tout ce vaste espace tait encore, au XIVe sicle, couvert de
prairies, de marais, de vignobles: la plus grande partie s'appelait le
petit et le grand _Pr-aux-Clercs_. Le petit Pr, situ entre la Seine
et le mur septentrional de l'abbaye, tait born d'autre part par le
mur de la ville, entre les portes de Nesle et de Bucy, et par la
petite Seine, canal driv de la rivire dans les fosss de l'abbaye,
qui occupait l'emplacement de la rue des Petits-Augustins. Au del de
la petite Seine tait le grand Pr, qui s'tendait jusqu' la rue du
Bac. Ces deux prs appartenaient  l'Universit; mais, comme ils
avoisinaient les terres de l'abbaye, ils furent le thtre de rixes
innombrables entre les vassaux des religieux et les coliers de
l'Universit. Le petit Pr renfermait d'ailleurs un champ clos pour
les combats judiciaires, et il tait le lieu d'assembles populaires
qui devinrent surtout frquentes  l'poque o Charles-le-Mauvais y
venait haranguer les Parisiens. En 1540, la petite Seine fut comble,
et le petit Pr concd  cens et  rentes pour y btir. Alors furent
ouvertes les rues Jacob et des Marais; mais elle se btirent
lentement; les protestants seuls vinrent les habiter, et les Parisiens
allaient par curiosit les entendre chanter en choeur, dans le petit
Pr, les psaumes mis en vers par Marot. Ce lieu devint, pendant la
Ligue et sous Henri IV, le rendez-vous des _raffins_ et des
duellistes. En 1600, la reine Marguerite de Valois fit construire, (p.379)
dans la partie voisine de la Seine, un bel htel avec de grands
jardins, et, vers la mme poque, le couvent des Augustins ayant
commenc  tre bti au del de la petite Seine, l'Universit vendit
successivement ses terres du grand Pr, lesquelles furent acquises par
des magistrats, Sguier, Tambonneau, Brulle, Pithou, Lhuillier. Alors
les rues de l'Universit, des Saints-Pres, du Bac, etc., furent
traces, et l'on commena  y btir; mais elles ne furent d'abord
habites que par des gens de mauvaise vie ou qui fuyaient la justice
et trouvaient sret dans leur isolement. Le faubourg Saint-Germain,
dit un contemporain, est comme l'gout et la sentine du royaume tout
entier. Impies, libertins, athes, tout ce qu'il y a de plus mauvais
semble avoir conspir  y tablir son domicile. Les coupables, 
raison de leur grand nombre, y vivent dans l'impunit. Sous le rgne
de Louis XIV, la noblesse commena  s'y btir de belles habitations,
mais ce ne fut que sous Louis XV que se multiplirent dans ce quartier
ces maisons d'une architecture toute franaise, somptueuses et
lgantes, imposantes et simples, qui ont un caractre saisissant de
noblesse et d'agrment, qu'on ne retrouve nulle part, ni dans les
incommodes palais d'Italie, ni dans les lourds chteaux allemands, ni
dans les squares glacs de l'Angleterre; dignes demeures de
l'aristocratie la plus civilise, de la socit la plus polie, la plus
spirituelle qui fut jamais. La rvolution n'a que faiblement modifi
l'aspect de ce quartier, qui, avec ses rues droites, rgulires, bien
ares, peu nombreuses, ne ressemble point aux autres parties de
Paris: c'est toujours la ville de l'ancienne noblesse et des couvents,
le dernier boulevard de la vieille aristocratie, disait Napolon, le
refuge encrot des vieux prjugs[97]; c'est seulement en plus la
ville de la bureaucratie, les htels des ministres tant presque  (p.380)
tous de ce ct de la Seine. Except dans la rue du Bac, qui est la
grande voie de communication avec la rive droite, il s'y fait peu de
commerce. Les rvolutions qui ont agit Paris n'ont jamais pris pour
thtre ces rues solennelles et silencieuses, et tous les vnements
historiques de ce quartier se sont passs dans l'intrieur de ses
htels et sur le tapis de ses salons.

         [Note 97: _Mmorial_, t. I, p. 419]

I. Rue de _Lille_.--Elle a son origine  la rue des Saints-Pres et
finit  la rue de Bourgogne. On l'appelait autrefois de _Bourbon_ et
elle a t nomme de _Lille_ en 1792 en l'honneur du sige de cette
ville. C'est une rue large et droite, remplie de beaux htels, o le
commerce commence  prendre pied. On y trouve: l'htel de Montmorency,
occup longtemps par l'tat-major de la premire division militaire;
les anciens htels de Lauraguais, de Valentinois, d'Ozembray, de
Rouault; l'htel du marchal Jourdan, qui y est mort en 1822; l'htel
de Choiseul-Praslin, bti en 1721 par le marchal de Belle-Isle, l'une
des plus magnifiques habitations de Paris; l'htel d'Eugne de
Beauharnais (n 86), qui fut habit par le roi de Prusse en 1814;
l'htel qui servit de demeure au marchal Mortier; l'htel Massna, o
est mort en 1817 le vainqueur de Zurich: les nouveaux htels de
Noailles et de Mortemar; les anciens htels de Forcalquier, de
Grammont, du Maine, d'Humires, de Bentheim, etc. Dans cette rue ont
demeur: au n 34, le peintre Carle Vernet; au n 60, le conventionnel
Garnier de l'Aube; au n 63, mademoiselle Clairon, qui y est morte en
1803; enfin, au n 75, madame de Tencin: l se tenait ce cercle si
redoutable par ses attaques satiriques et que frquentaient Marmontel,
Marivaux, Fontenelle, Helvtius, etc.

Les principales rues qui dbouchent dans la rue de Lille sont:

1 Rue des _Saints-Pres_, dont l'ancien nom tait _Saint-Pierre_:
elle l'avait pris d'une chapelle qui servait de paroisse aux       (p.381)
domestiques et vassaux de l'abbaye Saint-Germain, et prs de laquelle
les frres de Saint-Jean-de-Dieu ou de la _Charit_[98] fondrent en
1606 un hpital, qui a t agrandi et renferme cinq cents lits. Dans
cette rue se trouve l'cole des ponts et chausses. Au n 13 a demeur
Dupont de l'Eure, et au n 46, Augereau.

         [Note 98: Les frres de la Charit taient tous chirurgiens
         ou pharmaciens. Leur tablissement, le plus utile qu'il y
         ait pour l'humanit, dit Jaillot, avait t form par un
         homme pauvre et d'une naissance commune, sans autres secours
         que ceux de la Providence.]

2 Rue du _Bac_.--Son nom lui vient d'un bac tabli vers l'an 1550 
la place o est aujourd'hui le pont des Tuileries. C'est une rue
trs-frquente et aussi commerante que populeuse. On y trouve:

1 L'_glise_ et la _communaut des Missions trangres_, fondes en
1663, par Bernard de Sainte-Thrse, pour propager la religion
chrtienne dans les contres sauvages. Cet tablissement, supprim en
1792, fut rtabli en 1804; il envoie des missionnaires dans l'Inde,
dans la Chine, dans l'Ocanie. Nous avons parl ailleurs[99] du rle
politique qu'a jou cette maison pendant la Restauration. L'glise est
une succursale du dixime arrondissement.

         [Note 99: _Hist. gn. de Paris_, p. 175.]

2 La _communaut des soeurs de la Charit_, qui occupe l'ancien htel
de la Vallire. Cette institution, fonde par Saint-Vincent-de-Paul en
1633, est destine aux soins des malades et des pauvres, et 
l'instruction des jeunes filles; il n'en est pas de plus populaire et
de plus respecte. Les soeurs de la Charit, au nombre de 2,500,
desservent trois cents maisons en France, et,  Paris, douze hpitaux
et trente coles.

On trouvait jadis dans la rue du Bac: les couvents des Filles de la
Visitation, fond en 1673; de l'Immacule Conception ou des
Rcollettes, fond en 1637; l'hpital des Convalescents, fond en  (p.382)
1628 par madame de Bullion et supprim en 1792. On y admettait, dit
Piganiol, les convalescents sortis de la Charit, except les prtres,
les soldats et les laquais, exclusion bien singulire!

Il serait trop long d'indiquer les grandes maisons de cette rue et les
hommes historiques qui les ont habites: nous dirons seulement qu'au
n 84 est l'htel Galiffet, o tait le ministre des affaires
trangres sous l'Empire, et que, parmi ses habitants clbres, on
peut citer Lanjuinais, Chateaubriand, Labdoyre, M. Dupin, M. de
Montalembert.

II. Rue de l'_Universit_.--Elle commence  la rue de Seine sous le
nom de rue _Jacob_ et finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient de
l'Universit,  qui appartenait le grand Pr-aux-Clercs. On n'y trouve
d'autre difice remarquable que le palais du Corps lgislatif dont
nous avons parl ailleurs[100], et la place qui s'ouvre devant ce
palais: cette place est orne d'une statue de la loi.

         [Note 100: Voir les quais, p. 54.]

Les anciens htels de cette rue taient: htels de Gumne, de
Villeroy, d'Aligre, de Mortemart, de Montesquieu, de Soyecourt, de
Mailly, de Prigord, qui appartient aujourd'hui au marchal Soult; de
Noailles, aujourd'hui occup par le _Dpt de la guerre_, etc. Au n
17 demeurait en 1830 le marchal de Bourmont; au n 18 demeurait en
1808 Chauveau-Lagarde; au n 82 a demeur M. de Lamartine; au n 90 M.
le duc de Broglie, etc. Enfin, dans cette rue demeurait, en 1792,
Talleyrand-Prigord, vque d'Autun, le gnral Arthur Dillon, le
gnral Montesquiou, etc.

Dans la rue de l'Universit aboutit la rue des _Petits-Augustins_,
qu'on appelle aujourd'hui _Bonaparte_, et qui se prolonge sous ce nom
jusqu' la rue de Vaugirard.

Cette rue, ouverte en 1600 sur l'emplacement du canal de la petite
Seine, a pris son nom des Augustins que Marguerite de Valois fit   (p.383)
venir pour desservir une chapelle voisine de son palais. Cette
princesse leur concda six arpents de terre qu'elle avait acquis de
l'Universit dans le grand Pr, et sur lesquels ils btirent en 1625,
avec le produit des qutes faites dans Paris, un couvent et une
glise. Cette glise renfermait les tombeaux du peintre Porbus, du
favori de Gaston d'Orlans, Puylaurens, de la famille Leboulanger,
etc. En 1791, on fit du couvent des Augustins un dpt d'objets d'art
enlevs aux glises dtruites, et ce dpt devint, sous la direction
d'Alex. Lenoir, le _Muse des monuments franais_, qui fut ouvert le
1er septembre 1795. Huit grandes salles renfermaient plus de cinq
cents monuments, statues, tableaux, bas-reliefs, antiquits,
curiosits; l'glise, le clotre, les cours, les escaliers, les
balcons, les faades, tout tait plein de dbris disposs avec art et
dans l'ordre chronologique; enfin, les jardins, lgamment dessins,
taient orns de tombeaux d'hommes illustres, parmi lesquels Abeilard,
Descartes, Turenne, Molire, La Fontaine, Boileau, etc. En 1816, on
dtruisit ce muse prcieux, et les monuments qu'il renfermait furent
donns  l'abbaye Saint-Denis,  diverses glises et mme  des
cimetires; en mme temps, l'on ordonna la construction d'un palais
pour l'_cole des Beaux-Arts_. Ce palais a t commenc en 1819 sur
les dessins de M. Debret et continu par M. Duban. Dans la premire
cour est la faade du chteau d'Anet, oeuvre de Philibert Delorme;
elle sert de frontispice  l'ancienne glise des Augustins,
transforme en muse o l'on trouve des modles en pltre, des
chefs-d'oeuvre de sculpture et une copie du _Jugement dernier_ de
Michel-Ange. La premire cour est spare de la seconde par la porte
du chteau de Gaillon et par d'autres fragments prcieux de la
sculpture franaise. La face principale du muse des tudes est
dcore de colonnes, mdaillons, fragments antiques, des portraits en
relief de Philibert Delorme, Jean Goujon, Poussin et Lesueur. On   (p.384)
trouve dans l'intrieur des galeries destines  des expositions de
peinture, de sculpture et d'architecture, une collection des
empreintes des sceaux royaux depuis Clovis, des modles de monuments
antiques, un grand amphithtre dont l'hmicycle a t peint par Paul
Delaroche, etc.

Dans la rue des Petits-Augustins ont demeur Vicq d'Azyr, le gnral
Beauharnais, le malheureux amiral Dumont d'Urville, etc.

III. Rue _Saint-Dominique_.--Elle commence  la rue Taranne, qui lui
sert de prolongement jusqu' la rue Saint-Benot, et finit au
Champ-de-Mars. On l'appelait jadis le Chemin aux Vaches, et elle a
pris son nom actuel des Dominicains qui s'y tablirent en 1632.

Les difices publics qu'elle renferme sont:

1 L'_glise Saint-Thomas-d'Aquin_, btie de 1682  1740 pour le
couvent-noviciat des dominicains rforms, couvent qui avait t fond
par Richelieu et qui a produit des hommes clbres, le peintre Andr,
l'architecte du pont des Tuileries, Romain, etc. Cette glise, qui est
richement orne, est la paroisse du dixime arrondissement.

2 Le _Dpt central d'artillerie_, situ dans les btiments du
couvent des Dominicains et comprenant des ateliers de prcision et de
modles d'armes, des archives, plans et cartes, un muse d'artillerie,
etc. Ce muse, fond le 24 floral an II, renferme une collection
trs-prcieuse des armes de tous les temps et de tous les pays; il fut
dvast en 1815 par les allis, et en 1830 par les insurgs parisiens,
qui cherchaient des armes; mais ses pertes ont t rpares, et il
renferme aujourd'hui plus de quatre mille armes, modles, machines,
etc.

3 Le _ministre des travaux publics_, tabli dans l'ancien htel
Mol, bti par le marchal de Roquelaure.

4 Le _ministre de la guerre_, tabli dans les btiments du couvent
des Filles Saint-Joseph. Ce couvent avait t fond en 1640        (p.385)
pour apprendre aux orphelines pauvres les ouvrages convenables  leur
sexe jusqu' ce qu'elles fussent en tat d'tre maries, ou d'entrer
en religion, ou de se mettre en service. Il fut reconstruit en 1684
par les soins de madame de Montespan, qui s'y tait rserv un
appartement et y habita souvent. Cet appartement fut occup, dans le
sicle suivant, par madame du Deffant.

5 L'_htel du ministre de la guerre_, bti en 1730 par la duchesse de
Mazarin, qui le cda  la princesse de Conti, dont il prit le nom. Il
tait habit en 1788 par le cardinal de Brienne. Lorsque ce ministre
donna sa dmission, une foule de jeunes gens se porta devant son htel
et y brla un mannequin  son effigie; les troupes cernrent la rue
Saint-Dominique, tirrent sur cette foule et firent un grand nombre de
victimes. Sous l'Empire, cet htel fut habit d'abord par Lucien
Bonaparte, ensuite par la mre de Napolon.

6 L'_glise Sainte-Clotilde_, glise nouvelle presque acheve, de
style gothique, sur la place Belle-Chasse. Cette place a t ouverte
sur les jardins du couvent des chanoinesses du Saint-Spulcre.

7 L'_glise Saint-Pierre-du-Gros-Caillou_, succursale du dixime
arrondissement.

8 L'_hpital militaire du Gros-Caillou_, fond en 1765 par le duc de
Biron pour les gardes-franaises.

Outre ces monuments, on trouve encore dans cette rue les htels de
Luynes, bti par la fameuse duchesse de Chevreuse; de Broglie, au coin
de la rue Bellechasse, bti en 1704 par le comte de Broglie, marchal
de France; de Chtillon, de Guerchy, de Poitiers, de Lignerac, de
Comminges, de Seignelay, de Caraman, de Montpensier, etc. Le plus
magnifique est l'ancien htel Monaco, depuis htel de Wagram,
transform rcemment par le banquier Hope en un palais qui est
l'habitation la plus somptueuse de Paris.

Au coin des rues Taranne et Saint-Benot a demeur Diderot pendant (p.386)
trente ans: au n 12 de la rue Taranne tait l'htel du baron
d'Holbach; au n 51 de la rue Saint-Dominique est mort en 1807 le
baron de Breteuil; au n 54, le marchal Kellermann; au n 105, le
marchal Davout, etc. Au n 167 demeurait le conventionnel Goujon, qui
se tua aprs les journes de prairial.

IV. Rue de _Grenelle_, qui commence au carrefour de la Croix-Rouge et
finit au Champ-de-Mars. Son nom lui vient, d'une _garenne (garanella)_
qu'y possdait l'abbaye Saint-Germain. On peut regarder cette rue,
dit Jaillot, comme une belle avenue qui conduit aux deux superbes
monuments de la pit et de la munificence de Louis XIV et de Louis
XV, l'htel des Invalides et l'cole Militaire.

Les difices publics qu'on y trouve sont:

1 La _mairie du dixime arrondissement_, tablie dans l'ancien htel
de Feuquires. Cet htel tait, sous Louis XIV, l'htel de Beauvais,
o logea le doge de Gnes en 1685; on y tablit en 1687 le couvent des
Petits-Cordeliers, supprim en 1749.

2 La _fontaine de Grenelle_, oeuvre trs-remarquable de Bouchardon,
construite en 1739.

3 L'ancienne glise de l'abbaye de _Panthemont_, aujourd'hui
consacre au culte protestant. Cette abbaye avait t fonde en 1672;
une partie de ses btiments sert de caserne de cavalerie, et, sur ses
jardins, qui touchaient  ceux des chanoinesses du Saint-Spulcre, on
a prolong la rue Belle-chasse.

4 Le _ministre de l'instruction publique_, tabli dans l'ancien
htel de Brissac.

5 Le _ministre de l'intrieur_, tabli dans l'ancien htel Conti.

6 L'_cole d'tat-major_, tablie dans l'ancien htel de Sens, bti
par le duc de Noirmoutier.

Outre les htels que nous venons de nommer, on y trouvait encore   (p.387)
les htels d'Estourmel, de la Mothe-Houdancourt, de Harcourt, de la
Salle, de la Marche, du Chtelet. Les plus remarquables historiquement
taient: l'htel de Villars, bti par le prsident Lecoigneux et qui
fut habit par le vainqueur de Denain; l'htel de Maurepas, qui fut
habit par le ministre de Louis XVI, etc.

V. Rues de _la Planche_ et de _Varenne_, qui commencent  la rue de la
Chaise et finissent au boulevard des Invalides. On y trouvait les
htels de Novion, de Narbonne-Pelet, du Plessis-Chtillon, de
Gouffier, de la Rochefoucauld, de Tingry-Montmorency ou de Matignon,
de Castries qui fut dvast par le peuple en 1790. Les plus
remarquables sont: l'htel de _Rohan-Chabot_, qui fut habit par
madame Tallien, dont le salon tait frquent par toutes les
clbrits de la rvolution et de l'ancien rgime, Barras, Bonaparte,
Hoche, Talma, Boufflers, Boeldieu, etc.; et qui plus tard devint
l'htel de Montebello; l'_htel de Broglie_, habit par Lebrun,
troisime consul et duc de Plaisance; l'_htel de Biron_, bti par
Peyrenc de Moras, fils d'un barbier enrichi par le systme de Law, et
qui passa  sa mort  la duchesse du Maine, puis au marchal de Biron;
il devint une maison de dtention sous la rvolution, puis des
ateliers et forges pour la fabrication des armes; aujourd'hui c'est le
_couvent du Sacr-Coeur_ et l'une des plus vastes et des plus
magnifiques proprits de Paris.



 II.

L'htel des Invalides et le Champ-de-Mars.


L'htel des Invalides fut fond en 1671 par Louis XIV pour les soldats
ou officiers blesss ou infirmes, et ce monarque en fit son
institution de prdilection, celle o sa gloire est sans nuages. Il
est bien raisonnable, dit l'ordonnance de fondation, que ceux qui ont
expos librement leur vie et prodigu leur sang pour la dfense et le
soutien de cette monarchie jouissent du repos qu'ils ont assur    (p.388)
 nos sujets. Ce vaste difice se compose, outre l'glise, de
dix-huit corps de btiments occupant une superficie de cinq hectares
et demi et renfermant plus de trois mille invalides. C'est l'oeuvre de
Libral Bruant. L'glise, qui est un des monuments les plus parfaits
que possde la France, est l'oeuvre de Hardouin Mansard: elle est
surmonte d'un dme magnifique, lev de cent cinq mtres, qui est
l'difice le plus frappant du panorama de Paris; c'est le premier
point qui attire les regards quand, du haut des collines
environnantes, on contemple l'ocan de maisons qu'il domine de sa
coupole dore. Ce dme recouvre les restes de Napolon, pour lesquels
on a construit un magnifique tombeau. Ce tombeau est plac dans une
crypte circulaire, profonde de 6 mtres, large de 23, dans laquelle on
descend par un escalier situ prs du grand autel. Le cercueil a 4
mtres de long sur 2 de large et 4 de hauteur. Les parois de la crypte
sont ornes de bas-reliefs allgoriques, et le parvis est soutenu par
des figures colossales en marbre. Au fond est une chambre souterraine
o l'on a dpos l'pe que portait Napolon  Austerlitz, et 60
drapeaux sauvs de la destruction en 1814. Dans l'glise et des deux
cts de l'autel se trouvent les tombeaux de Turenne et de Vauban, qui
y ont t placs sous le Consulat. De plus les caveaux renferment les
spultures des marchaux de Coigny, Lobau, Moncey, Oudinot, Jourdan,
Bussires, Duroc, Mortier, Molitor, Grard, Vale, Bugeaud, Excelmans,
de l'amiral Duperr; des gnraux bl, Lariboissire, d'Hautpoul,
Damrmont, Ngrier, Duvivier, etc.; des victimes de l'attentat
Fieschi, etc. Avant la rvolution ils renfermaient un arsenal de
rserve, qui fut livr au peuple le 13 juillet et servit  la prise de
la Bastille. La vote de l'glise tait autrefois tapisse de neuf
cent soixante drapeaux ennemis: en 1814, ces glorieux trophes furent
brls par ceux qui les avaient conquis au prix de leur sang, et   (p.389)
ils commencent  tre remplacs par les tendards enlevs  l'Afrique.

L'esplanade des Invalides a t construite sous Louis XV. En 1804, on
y leva une fontaine, qui tait surmonte du lion de Saint-Marc enlev
 Venise. Cette fontaine, dpouille depuis 1815 de ce trophe de nos
victoires, a t dtruite en 1840.

Les rues de l'Universit, Saint-Dominique et de Grenelle, au del de
l'esplanade des Invalides, traversent un quartier pauvre et populeux
qui ne prsente rien de remarquable: c'est le _Gros-Caillou_. Au del
de ce quartier est le _Champ-de-Mars_.

Ce champ n'tait, en 1770, qu'un terrain cultiv, dans lequel on traa
un paralllogramme de mille mtres de long sur cinq cents de large
pour les exercices de l'cole Militaire. Cette cole avait t fonde
en 1751 pour l'ducation de cinq cents jeunes gentilshommes; elle fut
supprime en 1787. L'difice, aussi vaste que magnifique, avait t
achev en 1762, sur les dessins de Gabriel, et il renfermait dix corps
de btiment, quinze cours, une chapelle, un observatoire tabli en
1768, o Lalande fit des observations, etc. Aprs la suppression de
l'cole Militaire, il fut destin  l'Htel-Dieu; mais la rvolution
survint et fit de ce beau monument une caserne, qui servit d'abord 
la garde constitutionnelle de Louis XVI, puis  la garde impriale,
sous le nom de _Quartier Napolon_. En 1810, cette garde y donna une
grande fte aux autres corps de l'arme. C'est encore aujourd'hui une
vaste caserne, dont la faade sur le Champ-de-Mars a t double
d'tendue, et qui peut loger plus de douze mille hommes et un parc
d'artillerie.

Cependant, le Champ-de-Mars tait devenu le champ des ftes de la
rvolution. On l'inaugura par la fdration du 14 juillet, journe
d'enthousiasme et d'esprances si cruellement dues. L, le 17
juillet 1791, eurent lieu les rassemblements qui amenrent la      (p.390)
proclamation sanglante de la loi martiale; l furent clbres toutes
ces ftes symboliques et paennes que nous avons racontes dans
l'_Histoire gnrale de Paris_, commmorations du 10 aot et du 21
septembre, du 21 janvier, du 9 thermidor, ftes de la Constitution de
l'an I, de l'tre suprme, de la Constitution de l'an III, etc. L se
firent les grandes revues, les ftes triomphales de l'Empire, la revue
du 14 juillet 1800 aprs la bataille de Marengo, la fte du 3 dcembre
1804 pour la distribution des aigles, enfin la journe du Champ-de-Mai
 la veille de Waterloo! Le Champ-de-Mars a t encore le thtre de
grandes crmonies sous la Restauration et la monarchie de Juillet;
mais il a surtout servi, pendant ces priodes de notre histoire,  des
solennits hippiques empruntes  l'Angleterre, solennits destines,
dit-on,  amliorer nos races de chevaux, mais dont les rsultats sont
encore  esprer.

Les barrires voisines du Champ-de-Mars sont celles de
l'cole-Militaire et de Grenelle, qui communiquent avec la commune de
_Grenelle_, commune btie et peuple depuis trente ans et qui s'est
tablie dans une plaine tristement clbre par les excutions qui s'y
sont faites: l ont t fusills, pendant la rvolution, des migrs,
des chouans, les conspirateurs _babouvistes_ du 23 fructidor an IV;
sous l'Empire, Mallet et ses compagnons; sous la Restauration,
Labdoyre, Mietton, aide de camp du gnral Bonnaire, et plusieurs
autres officiers de l'Empire.

FIN.



TABLE DES MATIRES.


SECONDE PARTIE.

HISTOIRE DES QUARTIERS DE PARIS.


Prliminaires........................................................ 1


LIVRE PREMIER.

LA SEINE, SES LES, SES QUAIS, SES PONTS.


CHAPITRE PREMIER.

La Seine............................................................. 6


CHAPITRE II.

Les les............................................................. 7


CHAPITRE III.

le Saint-Louis...................................................... 8


CHAPITRE IV.

le de la Cit...................................................... 12

  1. Quais de la Cit.............................................. 14

  2. Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.......................... 17

  3. L'glise Notre-Dame........................................... 18

  4. L'Htel-Dieu.................................................. 23

  5. Rue de la Cit................................................ 27

  6. Rue de la Barillerie.......................................... 30

  7. Le Palais-de-justice et la Prfecture de police............... 32

  8. Rue de Harlay et place Dauphine............................... 39


CHAPITRE V.

Les Quais.
(L'Arsenal.--La place du Chtelet.--La Halle-aux-Vins.--Le Couvent des
Augustins.--L'htel de Nesle.--Le collge des Quatre-Nations.--Le quai
Malaquais.--Le Palais de l'Assemble nationale).................39  55


CHAPITRE VI.

Les Ponts...................................................... 55  61



LIVRE II.

PARIS SEPTENTRIONAL.


CHAPITRE PREMIER.

La place de Grve, la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, le
faubourg Saint-Antoine.

  1. La place de Grve et l'Htel-de-Ville......................... 61

  2. La rue et le quartier Saint-Antoine........................... 70
  (L'glise Saint-Gervais.--L'htel Saint-Paul.--L'htel des
  Tournelles.--La place Royale. L'glise
  Saint-Paul-Saint-Louis.--L'glise
  Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers.--L'htel de la Force.--L'htel
  Lamoignon.--La rue Saint-Paul.--Le couvent des Clestins.--L'htel
  Lesdiguire, etc.)

  3. La place de la Bastille et les boulevards..................... 89
  (La Bastille.--La colonne de Juillet.--Le boulevard Beaumarchais.)

4. Le faubourg Saint-Antoine........................................ 94
  (La rue de Charenton.--La rue de Reuilly.--La rue de la
  Roquette.--Le cimetire du pre Lachaise.--La rue de Charonne.)


CHAPITRE II.

La Vieille-rue-du-Temple, le Marais et la rue Mnilmontant......... 103
  (L'imprimerie impriale.--L'glise de
  Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.--Les archives nationales.--La rue
  Saint-Louis.--L'glise des Minimes.--La rue Popincourt, etc.).


CHAPITRE III.

La rue et le faubourg du Temple.................................... 114

  1. La rue du Temple et le Temple.
  (Rue de la Verrerie.--Rue Rambuteau.--Les Madelonnettes.--L'glise
  Sainte-lisabeth, etc.).

  2. Le boulevard et le faubourg du Temple........................ 124


CHAPITRE IV.

La rue et le faubourg Saint-Martin................................. 127

  1. La rue Saint-Martin.
  (L'glise Saint-Jacques-de-la-Boucherie.--L'glise
  Saint-Merry.--L'glise Saint-Nicolas-des-Champs.--Le prieur
  Saint-Martin-des-Champs.--Les rues des crivains, des Lombards, des
  Vieilles-tuves, aux Ours, Quincampoix, Bourg-l'Abb, etc.)

  2. Le boulevard et le faubourg Saint-Martin..................... 142
  (L'hospice des Incurables.--La foire Saint-Laurent.--La butte de
  Montfaucon.--Le canal Saint-Martin, etc.)


CHAPITRE V.

La rue et le faubourg Saint-Denis.

  1. La rue Saint-Denis........................................... 148
  (Les glises Sainte-Opportune, des Saints-Innocents, du
  Saint-Spulcre, Saint-Leu-Saint-Gilles.--L'hpital de la
  Trinit.--Le couvent des Filles-Dieu.--Rue Perrin-Gasselin.--Rue de
  la Ferronnerie.--Rue Mauconseil.--L'htel de Bourgogne.--La cour des
  Miracles).

  2. Le boulevard et le faubourg Saint-Denis...................... 172


CHAPITRE VI.

Les Halles, la rue Montorgueil et le faubourg Poissonnire.

  1. Les Halles................................................... 178

  2. La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnire............... 183


CHAPITRE VII.

La rue et le faubourg Montmartre................................... 188
  (L'glise Saint-Eustache.--L'htel de Soissons.--Rue Jean-Jacques
  Rousseau.--Rue Grange-Batelire.--Rue Geoffroy-Marie.--Rue de la
  Victoire.)


CHAPITRE VIII.

Quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place
Vendme............................................................ 198


I. Rue Croix-des-Petits-Champs, place des Victoires et
rue Notre-Dame-des-Victoires....................................... 200

II. Le Palais Royal, la rue Vivienne et la Bourse.

  1. Le Palais-Royal.............................................. 203

  2. La rue Vivienne et la place de la Bourse..................... 214

III. La rue Richelieu.............................................. 218
 (Le Thtre-Franais, la bibliothque nationale, le
 boulevard des Italiens, la rue Neuve-Saint-Augustin,
 etc.)

IV. La butte Saint-Roch, les rues Sainte-Anne et de Grammont....... 224

V.  La place Vendme et la rue de la Paix.......................... 225

VI. La rue de la Concorde et l'glise de la Madeleine.............. 230


CHAPITRE IX.

Le quartier de la Chausse-d'Antin.

  1. Les rues de la Chausse-d'Antin et de Clichy................. 232

  2. La rue Saint-Lazare.......................................... 236


CHAPITRE X.

  1. La rue Saint-Honor.......................................... 238
  (L'Oratoire.--L'glise Saint-Roch.--Les Jacobins.--Les
  Feuillants.--Les Capucins.--Les rues des Bourdonnais, de la
  Tonnellerie, de l'Arbre-Sec.--L'glise
  Saint-Germain-l'Auxerrois.--L'htel des Fermes.--L'htel de
  Rambouillet.--La rue Saint-Nicaise.--Les rues de Castiglione et de
  Rivoli, etc.)

  2. Le faubourg Saint-Honor..................................... 254


CHAPITRE XI.

Le Louvre, les Tuileries, la place de la Concorde et
les Champs-lyses.

  1. La rue de Rivoli............................................. 258

  2. Le Louvre.................................................... 259

  3. La place du Carrousel, le palais et le jardin des Tuileries.. 265

  4. La place de la Concorde, les Champs-lyses, l'arc de
l'toile........................................................... 274



LIVRE III.

PARIS MRIDIONAL.


CHAPITRE PREMIER.

La place Maubert, la rue Saint-Victor, le Jardin-des-Plantes
et la Salptrire.................................................. 280


CHAPITRE II

La Montagne-Sainte-Genevive, la rue Mouffetard,
les Gobelins....................................................... 294

  1. Rue de la Montagne-Sainte-Genevive.......................... 297
  (L'glise et l'abbaye Sainte-Genevive, le collge Montaigu, la rue
  Saint-Jean-de Beauvais, etc.)

  2. Rues Descarte et Mouffetard.................................. 306
  (L'glise Saint-Mdard, l'glise Saint-Marcel, la manufacture des
  Gobelins, l'hpital de Lourcine, etc.)


CHAPITRE III

La rue et le faubourg Saint-Jacques.

  1. La rue Saint-Jacques......................................... 315
  (Le collge de France, le lyce Louis-le-Grand, l'htel Cluny, le
  Panthon, etc.)

  2. Le faubourg Saint-Jacques.................................... 330
  (Les Carmlites, le Val-de-Grce, Port-Royal, etc.)


CHAPITRE IV.

Les rues de la Harpe, d'Enfer et de Vaugirard.

  2. La rue de la Harpe........................................... 338

  3. La rue d'Enfer............................................... 345

  4. La rue de Vaugirard.......................................... 351


CHAPITRE V.

Les rues Saint-Andr-des-Arts, de Bussy, du Four, de
Svres.
  (L'Abbaye-aux-Bois, la rue Gt-le-Coeur, la rue de
  l'Ancienne-Comdie, l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, la foire
  Saint-Germain, etc.)............................................. 359


CHAPITRE VI.

Le faubourg Saint-Germain, les Invalides et le
Champ-de-Mars.

  1. Le faubourg Saint-Germain.................................... 377


I. Rue de Lille.................................................... 380

II. Rue de l'Universit............................................ 382

III. Rue Saint-Dominique........................................... 384

IV. Rue de Grenelle................................................ 386

V. Rue de Varennes................................................. 387


  2. L'Htel des Invalides et le Champ-de-Mars.................... 387


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
Gaulois jusqu' nos jours - II, by Thophile Lavalle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***

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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

