The Project Gutenberg EBook of La Folle Journe ou le Mariage de Figaro, by 
Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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Title: La Folle Journe ou le Mariage de Figaro

Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

Release Date: February 13, 2007 [EBook #20577]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA FOLLE JOURNE,
OU
LE MARIAGE DE FIGARO.


_Cet Ouvrage se trouve,_

_ Versailles_,        chez BLAIZOT, libraire du roi.

_ Bordeaux_,          chez les frres LABOTTIERE.

_ Lille_,             chez J. J. JACQUEZ.

_ Grenoble_,          chez BRETTE.

_ Bayonne_,           chez FAUVET DU HARD.

_ Bruxelles_,         chez DUJARDIN.

_ Nantes_,            chez DESPILLY.

_ Rennes_,            chez ROBIQUET, l'an.

_ Nmes_,             chez GAUDE et compagnie.

_ Montpellier_,       chez RIGAUD, PONS et compagnie.

_ Chlons-sur-Sane_, chez DE LIVANI.

_ Angers_,            chez PAVIE, libr.-impr. du roi.

Et chez les principaux libraires des autres villes du royaume.




_AVIS DE L'DITEUR._


Par un abus punissable, on a envoy  Amsterdam un prtendu manuscrit de
cette pice, tir de mmoire et dfigur, plein de lacunes, de
contre-sens et d'absurdits. On l'a imprim et vendu en y mettant le nom
de M. _de Beaumarchais_. Des comdiens de province se sont permis de
donner et reprsenter cette production, comme l'ouvrage de l'auteur; il
n'a manqu  tous ces gens de bien que d'tre lous dans quelques
feuilles priodiques.




LA

FOLLE JOURNE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO,

COMDIE

EN CINQ ACTES, EN PROSE.

PAR M. DE BEAUMARCHAIS.

_Reprsente pour la premire fois, par les Comdiens
franais ordinaires du Roi, le mardi 27 avril 1784._

En faveur du badinage,

Faites grace  la raison. _Vaud. de la pice._

DE L'IMPRIMERIE DE LA SOCIT LITTRAIRE-TYPOGRAPHIQUE;

_Et se trouve  Paris,_

Chez RUAULT, libraire, au Palais-Royal, prs le thtre, n 6.

1785.




PRFACE.


En crivant cette prface, mon but n'est pas de rechercher oiseusement
si j'ai mis au thtre une pice bonne ou mauvaise: il n'est plus temps
pour moi; mais d'examiner scrupuleusement, et je le dois toujours, si
j'ai fait une oeuvre blmable.

Personne n'tant tenu de faire une comdie qui ressemble aux autres; si
je me suis cart d'un chemin trop battu, pour des raisons qui m'ont
paru solides, ira-t-on me juger, comme l'ont fait MM. tels, sur des
rgles qui ne sont pas les miennes? imprimer purilement que je reporte
l'art  son enfance, parce que j'entreprends de frayer un nouveau
sentier  cet art dont la loi premire, et peut-tre la seule, est
d'amuser en instruisant? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Il y a souvent trs-loin du mal que l'on dit d'un ouvrage  celui qu'on
en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste
enseveli dans le coeur, pendant que la bouche se venge en blmant
presque tout le reste. De sorte qu'on peut regarder comme un point
tabli au thtre, qu'en fait de reproche  l'auteur, ce qui nous
affecte le plus est ce dont on parle le moins.

Il est peut-tre utile de dvoiler aux yeux de tous ce double aspect des
comdies, et j'aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je
parviens en la scrutant  fixer l'opinion publique sur ce qu'on doit
entendre par ces mots: Qu'est-ce que LA DCENCE THTRALE?

 force de nous montrer dlicats, fins connaisseurs, et d'affecter,
comme j'ai dit autre part, l'hypocrisie de la dcence auprs du
relchement des moeurs, nous devenons des tres nuls, incapables de
s'amuser et de juger de ce qui leur convient: faut-il le dire enfin? des
bgueules rassasies, qui ne savent plus ce qu'elles veulent, ni ce
qu'elles doivent aimer ou rejeter. Dj ces mots si rebattus, _bon ton_,
_bonne compagnie_, toujours ajusts au niveau de chaque insipide
cotterie, et dont la latitude est si grande qu'on ne sait o ils
commencent et finissent, ont dtruit la franche et vraie gaiet qui
distinguait de tout autre le comique de notre nation.

Ajoutez-y le pdantesque abus de ces autres grands mots _dcence_ et
_bonnes moeurs_, qui donnent un air si important, si suprieur, que nos
jugeurs de comdies seraient dsols de n'avoir pas  les prononcer sur
toutes les pices de thtre, et vous connatrez  peu-prs ce qui
garote le gnie, intimide tous les auteurs, et porte un coup mortel  la
vigueur de l'intrigue, sans laquelle il n'y a pourtant que du bel esprit
 la glace, et des comdies de quatre jours.

Enfin, pour dernier mal, tous les tats de la socit sont parvenus  se
soustraire  la censure dramatique; on ne pourrait mettre au thtre les
_Plaideurs_ de _Racine_, sans entendre aujourd'hui les _Dandins_
et les _Brid'oisons_, mme des gens plus clairs, s'crier qu'il n'y a
plus ni moeurs, ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point le _Turcaret_ sans avoir  l'instant sur les bras,
fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits-runis, tailles,
taillons, le trop-plein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il
est vrai qu'aujourd'hui _Turcaret_ n'a plus de modles. On l'offrirait
sous d'autres traits, l'obstacle resterait le mme.

On ne jouerait point les _Fcheux_, _les Marquis_, _les Emprunteurs_ de
Molire, sans rvolter  la fois la haute, la moyenne, la moderne et
l'antique noblesse. Ses _Femmes savantes_ irriteraient nos fminins
bureaux d'esprit; mais quel calculateur peut valuer la force et la
longueur du levier qu'il faudrait, de nos jours, pour lever jusqu'au
thtre l'oeuvre sublime du _Tartuffe_? Aussi l'auteur qui se compromet
avec le public _pour l'amuser, ou pour l'instruire_, au lieu d'intriguer
 son choix son ouvrage, est-il oblig de tourniller dans des incidens
impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modles
hors de la socit, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne
connaissait aucun en composant son triste drame.

J'ai donc rflchi que, si quelque homme courageux ne secouait pas toute
cette poussire, bientt l'ennui des pices franaises porterait la
nation au frivole opra-comique, et plus loin encore, aux boulevards, 
ce ramas infect de trteaux levs  notre honte, o la dcente libert,
bannie du thtre franais, se change en une licence effrne, o la
jeunesse va se nourrir de grossires inepties, et perdre, avec ses
moeurs, le got de la dcence et des chefs-d'oeuvre de nos matres. J'ai
tent d'tre cet homme, et si je n'ai pas mis plus de talent  mes
ouvrages, au moins mon intention s'est-elle manifeste dans tous.

J'ai pens, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathtique, ni
profonde moralit, ni bon et vrai comique au thtre, sans des
situations fortes, et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale
dans le sujet qu'on veut traiter. L'auteur tragique, hardi dans ses
moyens, ose admettre le crime atroce: les conspirations, l'usurpation du
trne, le meurtre, l'empoisonnement, l'inceste dans _Oedipe_ et
_Phdre_; le fratricide dans _Vendme_; le parricide dans _Mahomet_; le
rgicide dans _Machbet_, &c. &c. La comdie, moins audacieuse, n'excde
pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirs de nos moeurs,
ses sujets de la socit. Mais comment frapper sur l'avarice,  moins de
mettre en scne un mprisable avare? dmasquer l'hypocrisie, sans
montrer, comme _Orgon_ dans le _Tartuffe_, un abominable hypocrite,
_pousant sa fille et convoitant sa femme_? un homme  bonnes fortunes,
sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes? un joueur
effrn, sans l'envelopper de fripons, s'il ne l'est pas dj lui-mme?

Tous ces gens-l sont loin d'tre vertueux: l'auteur ne les donne pas
pour tels; il n'est le patron d'aucun d'eux; il est le peintre de leurs
vices. Et parce que le lion est froce, le loup vorace et glouton, le
renard rus, cauteleux, la fable est-elle sans moralit? Quand l'auteur
la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du
corbeau le fromage dans la gueule du renard; sa moralit est remplie:
s'il la tournait contre le bas flatteur, il finirait son apologue ainsi:
_Le renard s'en saisit, le dvore; mais le fromage tait empoisonn_. La
fable est une comdie lgre, et toute comdie n'est qu'un long
apologue: leur diffrence est que dans la fable les animaux ont de
l'esprit; et que dans notre comdie les hommes sont souvent des btes;
et qui pis est, des btes mchantes.

Ainsi, lorsque _Molire_, qui fut si tourment par les sots, donne 
l'_Avare_ un fils prodigue et vicieux, qui lui vole sa cassette, et
l'injurie en face; est-ce des vertus ou des vices qu'il tire sa
moralit? Que lui importent ses fantmes? c'est vous qu'il entend
corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littraires de son
temps, ne manqurent pas d'apprendre au bon public combien tout cela
tait horrible! Il est aussi prouv que des envieux trs-importans, ou
des importans trs-envieux se dchanrent contre lui. Voyez le svre
_Boileau_, dans son ptre au grand _Racine_, venger son ami qui n'est
plus, en rappelant ainsi les faits:

    L'Ignorance et l'Erreur  ses naissantes pices,
    En habits de marquis, en robes de comtesses,
    Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau,
    Et secouaient la tte  l'endroit le plus beau.
    Le commandeur voulait la scne plus exacte;
    Le vicomte, indign, sortait au second acte;
    L'un, dfendeur zl des dvots mis en jeu,
    Pour prix de ses bons mots, le condamnait au feu;
    L'autre, _fougueux marquis_, lui dclarant la guerre,
    Voulait venger la cour immole au parterre.

On voit mme dans un placet de _Molire_  _Louis XIV_, qui fut si grand
en protgeant les arts, et sans le got clair duquel notre thtre
n'aurait pas un seul chef-d'oeuvre de _Molire_; on voit ce philosophe
auteur se plaindre amrement au roi, que pour avoir dmasqu les
hypocrites, ils imprimaient par-tout qu'il tait _un libertin, un impie,
un athe, un dmon vtu de chair, habill en homme_; et cela s'imprimait
avec APPROBATION ET PRIVILEGE de ce roi qui le protgeait: rien
l-dessus n'est empir.

Mais, parce que les personnages d'une pice s'y montrent sous des moeurs
vicieuses, faut-il les bannir de la scne? Que poursuivrait-on au
thtre? les travers et les ridicules? cela vaut bien la peine d'crire!
ils sont chez nous comme les modes; on ne s'en corrige point, on en
change.

Les vices, les abus: voil ce qui ne change point, mais se dguise en
mille formes sous le masque des moeurs dominantes; leur arracher ce
masque et les montrer  dcouvert, telle est la noble tche de l'homme
qui se voue au thtre. Soit qu'il moralise en riant, soit qu'il pleure
en moralisant, Hraclite ou Dmocrite, il n'a pas un autre devoir:
malheur  lui s'il s'en carte. On ne peut corriger les hommes qu'en les
fesant voir tels qu'ils sont. La comdie utile et vridique n'est point
un loge menteur, un vain discours d'acadmie.

Mais gardons-nous bien de confondre cette critique gnrale, un des plus
nobles buts de l'art, avec la satire odieuse et personnelle: l'avantage
de la premire est de corriger sans blesser. Faites prononcer au thtre
par l'homme juste, aigri de l'horrible abus des bienfaits: _Tous les
hommes sont des ingrats_; quoique chacun soit bien prs de penser comme
lui, personne ne s'offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu'il
existe un bienfaiteur, ce reproche mme tablit une balance gale entre
bons et les mauvais coeurs; on le sent, et cela console. Que si
l'humoriste rpond _qu'un bienfaiteur fait cent ingrats_; on rpliquera
justement qu'_il n'y a peut-tre pas un ingrat qui n'ait t plusieurs
fois bienfaiteur_; cela console encore. Et c'est ainsi qu'en
gnralisant, la critique la plus amre porte du fruit sans nous
blesser, quand la satire personnelle, aussi strile que funeste, blesse
toujours et ne produit jamais. Je hais par-tout cette dernire, et je la
crois un si punissable abus, que j'ai plusieurs fois d'office invoqu la
vigilance du magistrat pour empcher que le thtre ne devnt une arne
de gladiateurs, o le puissant se crt en droit de faire exercer ses
vengeances par les plumes vnales, et malheureusement trop communes, qui
mettent leur bassesse  l'enchre.

N'ont-ils pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, feseurs de
bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien
lche, et dnigrer qui les offusque? On tolre un si lger mal, parce
qu'il est sans consquence, et que la vermine phmre dmange un
instant et prit; mais le thtre est un gant, qui blesse  mort tout
ce qu'il frappe. On doit rserver ses grands coups pour les abus et pour
les maux publics.

Ce n'est donc ni le vice ni les incidens qu'il amne, qui font
l'indcence thtrale; mais le dfaut de leons et de moralit. Si
l'auteur, ou faible ou timide, n'ose en tirer de son sujet, voil ce qui
rend sa pice quivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis _Eugnie_ au thtre, (et il faut bien que je me cite,
puisque c'est toujours moi qu'on attaque) lorsque je mis _Eugnie_ au
thtre, tous nos jurs-crieurs  la dcence jetaient des flammes dans
les foyers, sur ce que j'avais os montrer un seigneur libertin,
habillant ses valets en prtres, et feignant d'pouser une jeune
personne qui parat enceinte au thtre, sans avoir t marie.

Malgr leurs cris, la pice a t juge, sinon le meilleur, au moins le
plus moral des drames; constamment joue sur tous les thtres, et
traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la
moralit, que l'intrt y naissaient entirement de l'abus qu'un homme
puissant et vicieux fait de son nom, de son crdit, pour tourmenter une
faible fille, sans appui, trompe, vertueuse et dlaisse. Ainsi tout ce
que l'ouvrage a d'utile et de bon, nat du courage qu'eut l'auteur
d'oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de libert.

Depuis, j'ai fait _les Deux Amis_, pice dans laquelle un pre avoue 
sa prtendue nice qu'elle est sa fille illgitime: ce drame est aussi
trs-moral; parce qu' travers les sacrifices de la plus parfaite
amiti, l'auteur s'attache  y montrer les devoirs qu'impose la nature
sur les fruits d'un ancien amour, que la rigoureuse duret des
convenances sociales, ou plutt leur abus, laisse trop souvent sans
appui.

Entre autres critiques de la pice, j'entendis dans une loge, auprs de
celle que j'occupais, un jeune _important_ de la cour, qui disait
gaiement  des dames: L'auteur, sans doute, est un garon fripier, qui
ne voit rien de plus lev que des commis des fermes et des marchands
d'toffes; et c'est au fond d'un magasin qu'il va chercher les nobles
amis qu'il traduit  la scne franaise. Hlas! Monsieur, lui dis-je,
en m'avanant, il a fallu du moins les prendre o il n'est pas
impossible de les supposer; vous ririez bien plus de l'auteur, s'il et
tir deux vrais amis de l'OEil-de-boeuf et des carrosses? Il faut un peu
de vraisemblance, mme dans les actes vertueux.

Me livrant  mon gai caractre, j'ai depuis tent, dans _le Barbier de
Sville_, de ramener au thtre l'ancienne et franche gaiet, en
l'alliant avec le ton lger de notre plaisanterie actuelle; mais, comme
cela mme tait une espce de nouveaut, la pice fut vivement
poursuivie. Il semblait que j'eusse branl l'tat; l'excs des
prcautions qu'on prit et des cris qu'on fit contre moi, dcelait
sur-tout la frayeur que certains vicieux de ce temps avaient de s'y voir
dmasqus. La pice fut censure quatre fois, cartonne trois fois sur
l'affiche,  l'instant d'tre joue, dnonce mme au parlement d'alors;
et moi, frapp de ce tumulte, je persistais  demander que le public
restt le juge de ce que j'avais destin  l'amusement du public.

Je l'obtins au bout de trois ans. Aprs les clameurs, les loges; et
chacun me disait tout bas: Faites-nous donc des pices de ce genre,
puisqu'il n'y a plus que vous qui osiez rire en face.

Un auteur dsol par la cabale et les criards, mais qui voit sa pice
marcher, reprend courage; et c'est ce que j'ai fait. Feu M. le prince
de _Conti_, de patriotique mmoire, (car, en frappant l'air de son nom,
l'on sent vibrer le vieux mot patrie) feu M. le prince de _Conti_, donc,
me porta le dfi public de mettre au thtre ma prface du _Barbier_,
plus gaie, disait-il, que la pice, et d'y montrer la famille de
_Figaro_ que j'indiquais dans cette prface. Monseigneur, lui
rpondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractre sur la scne,
comme je le montrerais plus g, qu'il en saurait quelque peu davantage,
ce serait bien un autre bruit: et qui sait s'il verrait le jour!
Cependant, par respect j'acceptai le dfi; je composai cette _Folle
Journe_, qui cause aujourd'hui la rumeur. Il daigna la voir le premier.
C'tait un homme d'un grand caractre, un prince auguste, un esprit
noble et fier: le dirai-je? il en fut content.

Mais quel pige, hlas! j'ai tendu au jugement de nos critiques, en
appelant ma comdie du vain nom de _Folle Journe_! Mon objet tait bien
de lui ter quelqu'importance; mais je ne savais pas encore  quel point
un changement d'annonce peut garer tous les esprits. En lui laissant
son vritable titre, on et lu _l'Epoux suborneur_. C'tait pour eux une
autre piste; on me courait diffremment; mais ce nom de _Folle Journe_
les a mis  cent lieues de moi: ils n'ont plus rien vu dans l'ouvrage
que ce qui n'y sera jamais; et cette remarque un peu svre, sur la
facilit de prendre le change, a plus d'tendue qu'on ne croit. Au lieu
du nom de _Georges Dandin_, si _Molire_ et appel son drame _la
Sottise des alliances_, il et port bien plus de fruit: si _Regnard_
et nomm son _Lgataire_, _la Punition du clibat_, la pice nous et
fait frmir. Ce  quoi il ne songea pas, je l'ai fait avec rflexion.
Mais qu'on ferait un beau chapitre sur tous les jugemens des hommes et
la morale du thtre, et qu'on pourrait intituler: _De l'influence de
l'Affiche_!

Quoi qu'il en soit, _la Folle Journe_ resta cinq ans au porte-feuille;
les comdiens ont su que je l'avais, ils me l'ont enfin arrache. S'ils
ont bien ou mal fait pour eux, c'est ce qu'on a pu voir depuis. Soit que
la difficult de la rendre excitt leur mulation; soit qu'ils
sentissent avec le public que pour lui plaire en comdie, il fallait de
nouveaux efforts, jamais pice aussi difficile n'a t joue avec autant
d'ensemble; et si l'auteur (comme on le dit) est rest au-dessous de
lui-mme, il n'y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n'ait tabli,
augment ou confirm la rputation. Mais revenons  sa lecture, 
l'adoption des comdiens.

Sur l'loge outr qu'ils en firent, toutes les socits voulurent le
connatre, et ds-lors il fallut me faire des querelles de toute espce,
ou cder aux instances universelles. Ds-lors aussi les grands ennemis
de l'auteur ne manqurent pas de rpandre  la cour qu'il blessait dans
cet ouvrage, d'ailleurs _un tissu de btises_, la religion, le
gouvernement, tous les tats de la socit, les bonnes moeurs, et
qu'enfin la vertu y tait opprime, et le vice triomphant, _comme de
raison_, ajoutait-on. Si les graves Messieurs qui l'ont tant rpt, me
font l'honneur de lire cette prface, ils y verront au moins que j'ai
cit bien juste; et la bourgeoise intgrit que je mets  mes
citations, n'en fera que mieux ressortir la noble infidlit des leurs.

Ainsi, dans _le Barbier de Sville_, je n'avais qu'branl l'Etat; dans
ce nouvel essai, plus infme et plus sditieux, je le renversais de fond
en comble. Il n'y avait plus rien de sacr si l'on permettait cet
ouvrage. On abusait l'autorit par les plus insidieux rapports; on
cabalait auprs des corps puissans; on alarmait les dames timores; on
me fesait des ennemis sur le prie-dieu des oratoires: et moi, selon les
hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive
patience, par la roideur de mon respect, l'obstination de ma docilit,
par la raison, quand on voulait l'entendre.

Ce combat a dur quatre ans. Ajoutez-les aux cinq du porte-feuille; que
reste-t-il des allusions qu'on s'efforce  voir dans l'ouvrage? Hlas!
quand il fut compos, tout ce qui fleurit aujourd'hui n'avait pas mme
encore germ: c'tait un autre univers.

Pendant ces quatre ans de dbat, je ne demandais qu'un censeur; on m'en
accorda cinq ou six. Que virent-il dans l'ouvrage, objet d'un tel
dchanement? la plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnol,
amoureux d'une jeune fille qu'il veut sduire, et les efforts que cette
fiance, celui qu'elle doit pouser, et la femme du seigneur runissent,
pour faire chouer dans son dessein un matre absolu, que son rang, sa
fortune et sa prodigalit rendent tout puissant pour l'accomplir. Voil
tout, rien de plus! La pice est sous vos yeux.

D'o naissaient donc ces cris perans? De ce qu'au lieu de poursuivre un
seul caractre vicieux, comme le Joueur, l'Ambitieux, l'Avare ou
l'Hypocrite, ce qui ne lui et mis sur les bras qu'une seule classe
d'ennemis, l'auteur a profit d'une composition lgre, ou plutt a
form son plan de faon  y faire entrer la critique d'une foule d'abus
qui dsolent la socit. Mais comme ce n'est pas-l ce qui gte un
ouvrage aux yeux du censeur clair, tous, en l'approuvant, l'ont
rclam pour le thtre. Il a donc fallu l'y souffrir: alors les grands
du monde ont vu jouer avec scandale,

    Cette pice o l'on peint un insolent valet
    Disputant sans pudeur son pouse  son matre.

    _M. Gudin._

Oh! que j'ai de regret de n'avoir pas fait de ce sujet moral une
tragdie bien sanguinaire! Mettant un poignard  la main de l'poux
outrag, que je n'aurais pas nomm _Figaro_, dans sa jalouse fureur je
lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux; et comme il
aurait veng son honneur dans des vers quarrs, bien ronflans, et que
mon jaloux, tout au moins gnral d'arme, aurait eu pour rival quelque
tyran bien horrible et rgnant au plus mal sur un peuple dsol; tout
cela trs-loin de nos moeurs, n'aurait, je crois, bless personne; on
et cri _bravo! ouvrage bien moral!_ Nous tions sauvs, moi et mon
_Figaro_ sauvage.

Mais, ne voulant qu'amuser nos Franais, et non faire ruisseler les
larmes de leurs pouses, de mon coupable amant j'ai fait un jeune
seigneur de ce temps-l, prodigue, assez galant, mme un peu libertin,
 peu-prs comme les autres seigneurs de ce temps-l. Mais qu'oserait-on
dire au thtre d'un seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui
reprocher son trop de galanterie? N'est-ce pas-l le dfaut le moins
contest par eux-mmes? J'en vois beaucoup d'ici rougir modestement, (et
c'est un noble effort) en convenant que j'ai raison.

Voulant donc faire le mien coupable, j'ai eu le respect gnreux de ne
lui prter aucun des vices du peuple. Direz-vous que je ne le pouvais
pas, que c'et t blesser toutes les vraisemblances? Concluez donc en
faveur de ma pice, puisqu'enfin je ne l'ai pas fait.

Le dfaut mme dont je l'accuse n'aurait produit aucun mouvement
comique, si je ne lui avais gaiement oppos l'homme le plus dgourdi de
sa nation, _le vritable Figaro_, qui, tout en dfendant _Suzanne_, sa
proprit, se moque des projets de son matre, et s'indigne
trs-plaisamment qu'il ose joter de ruse avec lui, matre pass dans ce
genre d'escrime.

Ainsi, d'une lutte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des
principes, la prodigalit, l'occasion, tout ce que la sduction a de
plus entranant; et le feu, l'esprit, les ressources que l'infriorit
pique au jeu peut opposer  cette attaque, il nat dans ma pice un jeu
plaisant d'intrigue, o l'_poux suborneur_, contrari, lass, harrass,
toujours arrt dans ses vues, est oblig trois fois dans cette journe
de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonne, indulgente et sensible,
finit par lui pardonner: c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc
cette moralit de blmable, Messieurs?

La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends?
accueillez-en une plus svre qui blesse vos yeux dans l'ouvrage,
quoique vous ne l'y cherchiez pas: c'est qu'un seigneur assez vicieux
pour vouloir prostituer  ses caprices tout ce qui lui est subordonn,
pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicit de toutes ses jeunes
vassales, doit finir, comme celui-ci, par tre la rise de ses valets.
Et c'est ce que l'auteur a trs-fortement prononc, lorsqu'en fureur au
cinquime acte, _Almaviva_, croyant confondre une femme infidelle,
montre  son jardinier un cabinet en lui criant: _Entres-y toi, Antonio;
conduis devant son juge l'infame qui m'a dshonor_; et que celui-ci
rpond: _Il y a, parguenne, une bonne Providence! Vous en avez tant fait
dans le pays, qu'il faut bien aussi qu' votre tour!..._

Cette profonde moralit se fait sentir dans tout l'ouvrage; et s'il
convenait  l'auteur de dmontrer aux adversaires qu' travers sa forte
leon il a port la considration pour la dignit du coupable, plus loin
qu'on ne devait l'attendre de la fermet de son pinceau, je leur ferais
remarquer que, crois dans tous ses projets, le comte _Almaviva_ se voit
toujours humili, sans tre jamais avili.

En effet, si la Comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie, dans
le dessein de le trahir; devenue coupable elle-mme, elle ne pourrait
mettre  ses pieds son poux, sans le dgrader  nos yeux. La vicieuse
intention de l'pouse brisant un lien respect, l'on reprocherait
justement  l'auteur d'avoir trac des moeurs blmables; car nos
jugemens sur les moeurs se rapportent toujours aux femmes: on n'estime
pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point dlicat. Mais,
loin qu'elle ait ce vil projet, ce qu'il y a de mieux tabli dans
l'ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au Comte, mais
seulement l'empcher d'en faire  tout le monde. C'est la puret des
motifs qui sauve ici les moyens du reproche: et de cela seul, que la
Comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions qu'il
prouve sont certainement trs-morales; aucune n'est avilissante.

Pour que cette vrit vous frappe davantage, l'auteur oppose  ce mari
peu dlicat la plus vertueuse des femmes par got et par principes.

Abandonne d'un poux trop aim, quand l'expose-t-on  vos regards? dans
le moment critique o sa bienveillance pour un aimable enfant, son
filleul, peut devenir un got dangereux, si elle permet au ressentiment
qui l'appuie de prendre trop d'empire sur elle. C'est pour faire mieux
sortir l'amour vrai du devoir, que l'auteur la met un moment aux prises
avec un got naissant qui le combat. Oh! combien on s'est tay de ce
lger mouvement dramatique, pour nous accuser d'indcence! On accorde 
la tragdie que toutes les reines, les princesses aient des passions
bien allumes qu'elles combattent plus ou moins; et l'on ne souffre pas
que dans la comdie une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre
faiblesse. O grande _influence de l'affiche_! jugement sr et
consquent! avec la diffrence du genre, on blme ici ce qu'on
approuvait l. Et cependant en ces deux cas c'est toujours le mme
principe; point de vertu sans sacrifice.

J'ose en appeler  vous, jeunes infortunes, que votre malheur attache 
des _Almaviva_! Distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins,
si quelqu'intrt importun, tendant trop  les dissiper, ne vous
avertissait enfin qu'il est temps de combattre pour elle? Le chagrin de
perdre un mari n'est pas ici ce qui nous touche; un regret aussi
personnel est trop loin d'tre une vertu! Ce qui nous plat dans la
Comtesse, c'est de la voir lutter franchement contre un got naissant
qu'elle blme, et des ressentimens lgitimes. Les efforts qu'elle fait
alors pour ramener son infidle poux, mettant dans le plus heureux jour
les deux sacrifices pnibles de son got et de sa colre, on n'a nul
besoin d'y penser pour applaudir  son triomphe; elle est un modle de
vertu, l'exemple de son sexe, et l'amour du ntre.

Si cette mtaphysique de l'honntet des scnes, si ce principe avou de
toute dcence thtrale n'a point frapp nos juges  la reprsentation,
c'est vainement que j'en tendrais ici le dveloppement, les
consquences; un tribunal d'iniquit n'coute point les dfenses de
l'accus qu'il est charg de perdre; et ma Comtesse n'est point traduite
au parlement de la nation: c'est une commission qui la juge.

On a vu la lgre esquisse de son aimable caractre dans la charmante
pice d'_Heureusement_. Le got naissant que la jeune femme prouve pour
son petit cousin l'officier, n'y parut blmable  personne, quoique la
tournure des scnes pt laisser  penser que la soire et fini d'autre
manire, si l'poux ne ft pas rentr; comme dit l'auteur,
_heureusement_. Heureusement aussi l'on n'avait pas le projet de
calomnier cet auteur: chacun se livra de bonne foi  ce doux intrt
qu'inspire une jeune femme honnte et sensible, qui rprime ses premiers
gots: et notez que dans cette pice l'poux ne parat qu'un peu sot;
dans la mienne, il est infidle; ma Comtesse a plus de mrite.

Aussi, dans l'ouvrage que je dfends, le plus vritable intrt se
porte-t-il sur la Comtesse: le reste est dans le mme esprit.

Pourquoi _Suzanne_ la camariste, spirituelle, adroite et rieuse,
a-t-elle aussi le droit de nous intresser? C'est qu'attaque par un
sducteur puissant, avec plus d'avantage qu'il n'en faudrait pour
vaincre une fille de son tat, elle n'hsite pas  confier les
intentions du Comte aux deux personnes les plus intresses  bien
surveiller sa conduite, sa matresse et son fianc; c'est que dans tout
son rle, presque le plus long de la pice, il n'y a pas une phrase, un
mot qui ne respire la sagesse et l'attachement  ses devoirs: la seule
ruse qu'elle se permette est en faveur de sa matresse,  qui son
dvouement est cher, et dont tous les voeux sont honntes.

Pourquoi, dans ses liberts sur son matre, _Figaro_ m'amuse-t-il au
lieu de m'indigner? C'est que, l'oppos des valets, il n'est pas, et
vous le savez, le malhonnte homme de la pice: en le voyant forc par
son tat de repousser l'insulte avec adresse, on lui pardonne tout, ds
qu'on sait qu'il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il
aime, et sauver sa proprit.

Donc, hors le Comte et ses agens, chacun fait dans la pice  peu-prs
ce qu'il doit. Si vous les croyez malhonntes, parce qu'ils disent du
mal les uns des autres, c'est une rgle trs-fautive. Voyez nos honntes
gens du sicle: on passe la vie  ne faire autre chose! Il est mme
tellement reu de dchirer sans piti les absens, que moi, qui les
dfends toujours, j'entends murmurer trs-souvent: quel diable d'homme,
et qu'il est contrariant! il dit du bien de tout le monde!

Est-ce mon Page enfin qui vous scandalise? et l'immoralit qu'on
reproche au fond de l'ouvrage serait-elle dans l'accessoire? O censeurs
dlicats! beaux esprits sans fatigue! inquisiteurs pour la morale, qui
condamnez en un clin d'oeil les rflexions de cinq annes, soyez justes
une fois, sans tirer  consquence. Un enfant de treize ans, aux
premiers battemens du coeur, cherchant tout, sans rien dmler,
idoltre, ainsi qu'on l'est  cet ge heureux, d'un objet cleste pour
lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale? Aim
de tout le monde au chteau, vif, espigle et brlant, comme tous les
enfans spirituels, par son agitation extrme il drange dix fois, sans
le vouloir, les coupables projets du Comte. Jeune adepte de la nature,
tout ce qu'il voit a droit de l'agiter: peut-tre il n'est plus un
enfant; mais il n'est pas encore un homme: et c'est le moment que j'ai
choisi pour qu'il obtnt de l'intrt, sans forcer personne  rougir. Ce
qu'il prouve innocemment, il l'inspire par-tout de mme. Direz-vous
qu'on l'aime d'amour? Censeurs! ce n'est pas-l le mot: vous tes trop
clairs pour ignorer que l'amour, mme le plus pur, a un motif
intress: on ne l'aime donc pas encore; on sent qu'un jour on l'aimera.
Et c'est ce que l'auteur a mis avec gaiet dans la bouche de _Suzanne_,
quand elle dit  cet enfant: _Oh! dans trois ou quatre ans je prdis que
vous serez le plus grand petit vaurien!..._

Pour lui imprimer plus fortement le caractre de l'enfance, nous le
fesons exprs tutoyer par _Figaro_. Supposez-lui deux ans de plus, quel
valet dans le chteau prendrait ces liberts? Voyez-le  la fin de son
rle;  peine a-t-il un habit d'officier, qu'il porte la main  l'pe
aux premires railleries du Comte sur le quiproquo d'un soufflet. Il
sera fier, notre tourdi! mais c'est un enfant, rien de plus. N'ai-je
pas vu nos dames dans les loges aimer mon Page  la folie? Que lui
voulaient-elles? hlas! rien: c'tait de l'intrt aussi; mais comme
celui de la Comtesse, un pur et naf intrt, un intrt.... sans
intrt.

Mais est-ce la personne du Page ou la conscience du Seigneur qui fait le
tourment du dernier, toutes les fois que l'auteur les condamne  se
rencontrer dans la pice? Fixez ce lger aperu, il peut vous mettre sur
sa voie; ou plutt apprenez de lui que cet enfant n'est amen que pour
ajouter  la moralit de l'ouvrage, en vous montrant que l'homme le plus
absolu chez lui, ds qu'il suit un projet coupable, peut tre mis au
dsespoir par l'tre le moins important, par celui qui redoute le plus
de se rencontrer sur sa route.

Quand mon Page aura dix-huit ans, avec le caractre vif et bouillant que
je lui ai donn, je serai coupable  mon tour, si je le montre sur la
scne; mais  treize ans qu'inspire-t-il? quelque chose de sensible et
doux, qui n'est ni amiti ni amour, et qui tient un peu de tous deux.

J'aurais de la peine  faire croire  l'innocence de ces impressions, si
nous vivions dans un sicle moins chaste, dans un de ces sicles de
calcul o, voulant tout prmatur, comme les fruits de leurs serres
chaudes, les grands mariaient leurs enfans  douze ans, et fesaient
plier la nature, la dcence et le got aux plus sordides convenances, en
se htant surtout d'arracher de ces tres non forms des enfans encore
moins formables, dont le bonheur n'occupait personne, et qui n'taient
que le prtexte d'un certain trafic d'avantages qui n'avait nul rapport
 eux, mais uniquement  leur nom. Heureusement nous en sommes bien
loin: et le caractre de mon Page, sans consquence pour lui-mme, en a
une relative au Comte que le moraliste aperoit, mais qui n'a pas encore
frapp le grand commun de nos jugeurs.

Ainsi, dans cet ouvrage chaque rle important a quelque but moral. Le
seul qui semble y droger est le rle de _Marceline_.

Coupable d'un ancien garement dont son _Figaro_ fut le fruit, elle
devrait, dit-on, se voir au moins punie par la confusion de sa faute
lorsqu'elle reconnat son fils. L'auteur et pu mme en tirer une
moralit plus profonde: dans les moeurs qu'il veut corriger, la faute
d'une jeune fille sduite est celle des hommes et non la sienne.
Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait?

Il l'a fait, censeurs raisonnables! tudiez la scne suivante qui fesait
le nerf du troisime acte, et que les comdiens m'ont pri de
retrancher, craignant qu'un morceau si svre n'obscurct la gaiet de
l'action.

Quand _Molire_ a bien humili la coquette ou coquine du _Misanthrope_,
par la lecture publique de ses lettres  tous ses amans, il la laisse
avilie sous les coups qu'il lui a ports; il a raison; qu'en ferait-il?
vicieuse par got et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans
aucune excuse d'erreur, et flau d'un fort honnte homme, il l'abandonne
 nos mpris, et telle est sa moralit. Quant  moi, saisissant l'aveu
naf de _Marceline_, au moment de la reconnaissance, je montrais cette
femme humilie, et _Bartholo_ qui la refuse, et _Figaro_, leur fils
commun, dirigeant l'attention publique sur les vrais fauteurs du
dsordre o l'on entrane sans piti toutes les jeunes filles du peuple,
doues d'une jolie figure.

Telle est la marche de la scne.

BRID'OISON.

(_Parlant de Figaro qui vient de reconnatre sa mre en Marceline_.)

C'est clair; i-il ne l'pousera pas.

BARTHOLO.

Ni moi non plus.

MARCELINE.

Ni vous! et votre fils? vous m'aviez jur....

BARTHOLO.

J'tais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'pouser
tout le monde.

BRID'OISON.

E-et, si l'on y regardait de si prs, per-ersonne n'pouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues! une jeunesse dplorable!

MARCELINE, _s'chauffant par degrs_.

Oui, dplorable, et plus qu'on ne croit! je n'entends pas nier mes
fautes; ce jour les a trop bien prouves! mais qu'il est dur de les
expier aprs trente ans d'une vie modeste! j'tais ne, moi, pour tre
sage, et je la suis devenue sitt qu'on m'a permis d'user de ma raison.
Mais dans l'ge des illusions, de l'inexprience et des besoins, o les
sducteurs nous assigent, pendant que la misre nous poignarde, que
peut opposer une enfant  tant d'ennemis rassembls? Tel nous juge ici
svrement, qui, peut-tre, en sa vie a perdu dix infortunes!

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins gnreux; c'est la rgle.

MARCELINE, _vivement_.

Hommes plus qu'ingrats, qui fltrissez par le mpris les jouets de vos
passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre
jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et
qui nous laissent enlever, par leur coupable ngligence, tout honnte
moyen de subsister. Est-il un seul tat pour les malheureuses filles?
Elles avaient un droit naturel  toute la parure des femmes: on y laisse
former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO, _en colre_.

Ils font broder jusqu'aux soldats!

MARCELINE _exalte_.

Dans les rangs mmes plus levs, les femmes n'obtiennent de vous qu'une
considration drisoire; leurres de respects apparens, dans une
servitude relle; traites en mineures pour nos biens, punies en
majeures pour nos fautes? ah! sous tous les aspects, votre conduite avec
nous fait horreur ou piti!

FIGARO.

Elle a raison!

LE COMTE, _ part_.

Que trop raison!

BRID'OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous font, mon fils, les refus d'un homme injuste? ne regarde
pas d'o tu viens, vois o tu vas; cela seul importe  chacun. Dans
quelques mois ta fiance ne dpendra plus que d'elle-mme; elle
t'acceptera, j'en rponds; vis entre une pouse, une mre tendres, qui
te chriront  qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour
toi, mon fils; gai, libre, et bon pour tout le monde; il ne manquera
rien  ta mre.

FIGARO.

Tu parles d'or, maman, et je me tiens  ton avis. Qu'on est sot en
effet! il y a des mille mille ans que le monde roule; et dans cet ocan
de dure o j'ai par hasard attrap quelques chtifs trente ans qui ne
reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir  qui je les dois!
tant pis pour qui s'en inquite. Passer ainsi la vie  chamailler, c'est
peser sur le collier sans relche, comme les malheureux chevaux de la
remonte des fleuves, qui ne reposent pas, mme quand ils s'arrtent, et
qui tirent toujours quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.

J'AI bien regrett ce morceau; et maintenant que la pice est connue, si
les comdiens avaient le courage de le restituer  ma prire, je pense
que le public leur en saurait beaucoup de gr. Ils n'auraient plus mme
 rpondre comme je fus forc de le faire  certains censeurs du beau
monde, qui me reprochaient  la lecture de les intresser pour une femme
de mauvaises moeurs.--Non, Messieurs, je n'en parle pas pour excuser ses
moeurs, mais pour vous faire rougir des vtres sur le point le plus
destructeur de toute honntet publique; _la corruption des jeunes
personnes_; et j'avais raison de le dire, que vous trouvez ma pice trop
gaie, parce qu'elle est souvent trop svre. Il n'y a que faon de
s'entendre.

--Mais votre _Figaro_ est un soleil tournant, qui brle, en jaillissant,
les manchettes de tout le monde.--Tout le monde est exagr. Qu'on me
sache gr du moins s'il ne brle pas aussi les doigts de ceux qui
croient s'y reconnatre: au temps qui court on a beau jeu sur cette
matire au thtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du
collge, de toujours faire rire des enfans, sans jamais rien dire  des
hommes? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale, en faveur de ma
gaiet, comme on passe aux Franais un peu de folie en faveur de leur
raison?

Si je n'ai vers sur nos sottises qu'un peu de critique badine, ce n'est
pas que je ne sache en former de plus svres: quiconque a dit tout ce
qu'il sait dans son ouvrage, y a mis plus que moi dans le mien. Mais je
garde une foule d'ides qui me pressent pour un des sujets les plus
moraux du thtre, aujourd'hui sur mon chantier: _la Mre coupable_; et
si le dgot dont on m'abreuve me permet jamais de l'achever, mon projet
tant d'y faire verser des larmes  toutes les femmes sensibles,
j'lverai mon langage  la hauteur de mes situations; j'y prodiguerai
les traits de la plus austre morale, et je tonnerai fortement sur les
vices que j'ai trop mnags. Apprtez-vous donc bien, Messieurs,  me
tourmenter de nouveau; ma poitrine a dj grond; j'ai noirci beaucoup
de papier au service de votre colre.

Et vous, honntes indiffrens, qui jouissez de tout sans prendre parti
sur rien; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez  ma
_Folle Journe_, (et je n'en reprends sa dfense que pour justifier
votre got) lorsque vous verrez dans le monde un de ces hommes tranchans
critiquer vaguement la pice, tout blmer sans rien dsigner, surtout la
trouver indcente; examinez bien cet homme-l; sachez son rang, son
tat, son caractre; et vous connatrez sur le champ le mot qui l'a
bless dans l'ouvrage.

On sent bien que je ne parle pas de ces cumeurs littraires, qui
vendent leurs bulletins ou leurs affiches  tant de liards le
paragraphe. Ceux-l, comme l'_abb Bazile_, peuvent calomnier; _ils
mdiraient, qu'on ne les croirait pas_.

Je parle moins encore de ces libellistes honteux, qui n'ont trouv
d'autre moyen de satisfaire leur rage, l'assassinat tant trop
dangereux, que de lancer du cintre de nos salles, des vers infames
contre l'auteur, pendant que l'on jouait sa pice. Ils savent que je les
connais: si j'avais eu dessein de les nommer, 'aurait t au ministre
public; leur supplice est de l'avoir craint, il suffit  mon
ressentiment. Mais on n'imaginera jamais jusqu'o ils ont os lever les
soupons du public sur une aussi lche pigramme! semblables  ces vils
charlatans du Pont-neuf, qui, pour accrditer leurs drogues, farcissent
d'ordres, de cordons, le tableau qui leur sert d'enseigne.

Non, je cite nos importans, qui, blesss, on ne sait pourquoi, des
critiques semes dans l'ouvrage, se chargent d'en dire du mal, sans
cesser de venir aux noces.

C'est un plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectacle, dans
le trs-plaisant embarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colre;
s'avanant sur le bord des loges, prts  se moquer de l'auteur, et se
retirant aussitt pour cler un peu de grimace; emports par un mot de
la scne, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste; au plus
lger trait de gaiet, jouer tristement les tonns, prendre un air
gauche en fesant les pudiques, et regardant les femmes dans les yeux,
comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale; puis, aux grands
applaudissemens, lancer sur le public un regard mprisant, dont il est
cras; toujours prts  lui dire, comme ce courtisan dont parle
_Molire_, lequel outr du succs de l'_cole des Femmes_, criait des
balcons au public, _ris donc, public, ris donc_! En vrit c'est un
plaisir, et j'en ai joui bien des fois.

Celui-l m'en rappelle un autre. Le premier jour de _la Folle Journe_,
on s'chauffait dans le foyer (mme d'honntes plbens) sur ce qu'ils
nommaient spirituellement, _mon audace_. Un petit vieillard sec et
brusque, impatient de tous ces cris, frappe le plancher de sa canne, et
dit en s'en allant: _Nos Franais sont comme les enfans qui braillent
quand on les berne_. Il avait du sens ce vieillard. Peut-tre on
pouvait mieux parler; mais pour mieux penser, j'en dfie.

Avec cette intention de tout blmer, on conoit que les traits les plus
senss ont t pris en mauvaise part. N'ai-je pas entendu vingt fois un
murmure descendre des loges  cette rponse de _Figaro_:

LE COMTE.

_Une rputation dtestable!_

FIGARO.

_Et si je vaux mieux qu'elle; y a-t-il beaucoup de seigneurs qui
puissent en dire autant?_

Je dis, moi, qu'il n'y en a point; qu'il ne saurait y en avoir,  moins
d'une exception bien rare. Un homme obscur, ou peu connu, peut valoir
mieux que sa rputation, qui n'est que l'opinion d'autrui. Mais, de mme
qu'un sot en place en parat une fois plus sot, parce qu'il ne peut plus
rien cacher; de mme un grand seigneur, l'homme lev en dignits, que
la fortune et sa naissance ont plac sur le grand thtre, et qui, en
entrant dans le monde, eut toutes les prventions pour lui, vaut presque
toujours moins que sa rputation, s'il parvient  la rendre mauvaise.
Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le
murmure? si son application parat fcheuse aux grand peu soigneux de
leur gloire, en quel sens fait-elle pigramme sur ceux qui mritent nos
respects? et quelle maxime plus juste au thtre peut servir de frein
aux puissans, et tenir lieu de leon  ceux qui n'en reoivent point
d'autres?

Non qu'il faille oublier, (a dit un crivain svre; et je me plais  le
citer, parce que je suis de son avis,) Non qu'il faille oublier,
dit-il, ce qu'on doit aux rangs levs; il est juste au contraire que
l'avantage de la naissance soit le moins contest de tous, parce que ce
bienfait gratuit de l'hrdit, relatif aux exploits, vertus, ou
qualits des aeux de qui le reut, ne peut aucunement blesser l'amour
propre de ceux auxquels il fut refus: parce que, dans une monarchie, si
l'on tait les rangs intermdiaires, il y aurait trop loin du monarque
aux sujets; bientt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves: le
maintien d'une chelle gradue du laboureur au potentat intresse
galement les hommes de tous les rangs, et peut-tre est le plus ferme
appui de la constitution monarchique.

Mais quel auteur parlait ainsi? qui fesait cette profession de foi sur
la noblesse, dont on me suppose si loin? C'tait PIERRE-AUGUSTIN CARON
DE BEAUMARCHAIS plaidant par crit au parlement d'Aix, en 1778, une
grande et svre question, qui dcida bientt de l'honneur d'un noble et
du sien. Dans l'ouvrage que je dfends, on n'attaque point les tats,
mais les abus de chaque Etat; les gens seuls qui s'en rendent coupables
ont intrt  le trouver mauvais; voil les rumeurs expliques: mais
quoi donc, les abus sont-ils devenus si sacrs, qu'on n'en puisse
attaquer aucun sans lui trouver vingt dfendeurs?

Un avocat clbre, un magistrat respectable, iront-ils donc s'approprier
le plaidoyer d'un _Bartholo_, le jugement d'un _Brid'oison_? Ce mot de
_Figaro_, sur l'indigne abus des plaidoiries de nos jours, (_c'est
dgrader le plus noble institut_) a bien montr le cas que je fais du
noble mtier d'avocat; et mon respect pour la magistrature ne sera pas
plus suspect, quand on saura dans quelle cole j'en ai recherch la
leon, quand on lira le morceau suivant, aussi tir d'un moraliste,
lequel parlant des magistrats, s'exprime en ces termes formels:

Quel homme ais voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le
mtier cruel de se lever  quatre heures, pour aller au palais tous les
jours s'occuper, sous des formes prescrites, d'intrts qui ne sont
jamais les siens; d'prouver sans cesse l'ennui de l'importunit, le
dgot des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des
audiences, la fatigue des dlibrations, et la contention d'esprit
ncessaire aux prononcs des arrts, s'il ne se croyait pas pay de
cette vie laborieuse et pnible, par l'estime et la considration
publique? et cette estime est-elle autre chose qu'un jugement, qui n'est
mme aussi flatteur pour les bons magistrats, qu'en raison de sa rigueur
excessive contre les mauvais?

Mais quel crivain m'instruisait ainsi par ses leons? Vous allez croire
encore que c'est PIERRE-AUGUSTIN; vous l'avez dit; c'est lui, en 1773,
dans son quatrime mmoire, en dfendant jusqu' la mort sa triste
existence attaque par un soi-disant magistrat. Je respecte donc
hautement ce que chacun doit honorer; et je blme ce qui peut nuire.

--Mais dans cette _Folle Journe_, au lieu de sapper les abus, vous vous
donnez des liberts trs-rprhensibles au thtre: votre monologue
surtout, contient, sur les gens disgracis, des traits qui passent la
licence!--Eh! croyez-vous, Messieurs, que j'eusse un talisman pour
tromper, sduire, enchaner la censure et l'autorit, quand je leur
soumis mon ouvrage? que je n'aye pas d justifier ce que j'avais os
crire? Que fais-je dire  _Figaro_, parlant  l'homme dplac? _Que les
sottises imprimes n'ont d'importance qu'aux lieux o l'on en gne le
cours._ Est-ce donc-l une vrit d'une consquence dangereuse? Au lieu
de ces inquisitions puriles et fatigantes, et qui seules donnent de
l'importance  ce qui n'en aurait jamais; si, comme en Angleterre, on
tait assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mpris qui les
tue; loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient
en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles,
est la faiblesse de les craindre: ce qui fait vendre les sottises, est
la sottise de les dfendre.

Et comment conclut _Figaro? Que sans la libert de blmer, il n'est
point d'loge flatteur; et qu'il n'y a que les petits hommes qui
redoutent les petits crits._ Sont-ce-l des hardiesses coupables, ou
bien des aiguillons de gloire; des moralits insidieuses, ou des maximes
rflchies, aussi justes qu'encourageantes?

Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du prsent,
l'auteur veille pour l'avenir, dans la critique du pass, qui peut avoir
droit de s'en plaindre? et si, ne dsignant ni temps, ni lieu, ni
personnes, il ouvre la voie, au thtre,  des rformes dsirables,
n'est-ce pas aller  son but?

_La Folle Journe_ explique donc comment, dans un temps prospre, sous
un roi juste et des ministres modrs, l'crivain peut tonner sur les
oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C'est pendant le rgne
d'un bon prince qu'on crit sans danger l'histoire des mchans rois; et
plus le gouvernement est sage, est clair, moins la libert de dire est
en presse: chacun y fesant son devoir, on n'y craint pas les allusions:
nul homme en place ne redoutant ce qu'il est forc d'estimer; on
n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette mme littrature, qui
fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de primaut que
nous ne pouvons tirer d'ailleurs.

En effet,  quel titre y prtendrions-nous? Chaque peuple tient  son
culte et chrit son gouvernement. Nous ne sommes pas rests plus braves
que ceux qui nous ont battus  leur tour. Nos moeurs plus douces, mais
non meilleures, n'ont rien qui nous lve au-dessus d'eux. Notre
littrature seule, estime de toutes les nations, tend l'empire de la
langue franaise, et nous obtient de l'Europe entire une prdilection
avoue, qui justifie, en l'honorant, la protection que le gouvernement
lui accorde.

Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque, c'est
alors qu'on peut voir dans nos acadmies l'homme de la cour siger avec
les gens de lettres, les talens personnels, et la considration hrite,
se disputer ce noble objet, et les archives acadmiques se remplir
presque galement de papiers et de parchemins.

Revenons  _la Folle Journe_.

Un Monsieur de beaucoup d'esprit, mais qui l'conomise un peu trop, me
disait un soir au spectacle: Expliquez-moi donc, je vous prie, pourquoi,
dans votre pice, on trouve autant de phrases ngliges, qui ne sont pas
de votre style?--De mon style, Monsieur? Si par malheur j'en avais un,
je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comdie; ne connaissant
rien d'insipide au thtre comme ces fades camaeux o tout est bleu, o
tout est rose, o tout est l'auteur, quel qu'il soit.

Lorsque mon sujet me saisit, j'voque tous mes personnages et les mets
en situation:--Songe  toi, _Figaro_, ton matre va te
deviner,--Sauvez-vous vte, _Chrubin_; c'est le Comte que vous
touchez.--Ah! Comtesse, quelle imprudence avec un poux si violent!--Ce
qu'ils diront, je n'en sais rien; c'est ce qu'ils feront qui m'occupe.
Puis, quand ils sont bien anims, j'cris sous leur dicte rapide, sr
qu'ils ne me tromperont pas, que je reconnatrai _Bazile_, lequel n'a
pas l'esprit de _Figaro_ qui n'a pas le ton noble du Comte qui n'a pas
la sensibilit de la Comtesse qui n'a pas la gaiet de _Suzanne_ qui n'a
pas l'espiglerie du Page, et surtout aucun d'eux la sublimit de
_Brid'oison_; chacun y parle son langage: eh! que le dieu du naturel les
prserve d'en parler d'autre! Ne nous attachons donc qu' l'examen de
leurs ides, et non  rechercher si j'ai d leur prter mon style.

Quelques malveillans ont voulu jeter de la dfaveur sur cette phrase de
_Figaro: Sommes-nous des soldats qui tuent et se sont tuer pour des
intrts qu'ils ignorent? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fche?_ 
travers le nuage d'une conception indigeste, ils ont feint d'apercevoir,
_que je rpands une lumire dcourageante sur l'tat pnible du soldat;
et il y a des choses qu'il ne faut jamais dire_. Voil dans toute sa
force l'argument de la mchancet; reste  en prouver la btise.

Si, comparant la duret du service  la modicit de la paye, ou
discutant tel autre inconvnient de la guerre, et comptant la gloire
pour rien, je versais de la dfaveur sur ce plus noble des affreux
mtiers, on me demanderait justement compte d'un mot indiscrtement
chapp; mais, du soldat au colonel, au gnral exclusivement, quel
imbcille homme de guerre a jamais eu la prtention qu'il dt pntrer
les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne? C'est de cela
seul qu'il s'agit dans la phrase de _Figaro_. Que ce fou-l se montre
s'il existe; nous l'enverrons tudier sous le philosophe Babouc, lequel
claircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur l'usage que l'homme fait de sa libert dans les
occasions difficiles, _Figaro_ pouvait galement opposer  sa situation
tout tat qui exige une obissance implicite; et le cnobite zl, dont
le devoir est de tout croire, sans jamais rien examiner; comme le
guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres
non motivs, _de tuer et se faire tuer pour des intrts qu'il ignore_.
Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu'un homme libre de ses
actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est
d'obir aveuglment.

Qu'aurait-ce t, bon Dieu! si j'avais fait usage d'un mot qu'on
attribue au _Grand Cond_, et que j'entends louer  outrance, par ces
mmes logiciens qui draisonnent sur ma phrase?  les croire, le _Grand
Cond_ montra la plus noble prsence d'esprit, lorsqu'arrtant _Louis
XIV_, prt  pousser son cheval dans le Rhin, il dit  ce monarque:
_Sire, avez-vous besoin du bton de marchal?_

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette
grande sottise. C'et t dire au roi devant toute son arme: Vous
moquez-vous donc, Sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de
pareils dangers, il faut avoir besoin d'avancement ou de fortune!

Ainsi l'homme le plus vaillant, le plus grand gnral du sicle aurait
compt pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire! un misrable
calcul d'intrt et t, selon lui, le seul principe de la bravoure! il
et dit l un affreux mot! et si j'en avais pris le sens, pour
l'enfermer dans quelque trait, je mriterais le reproche qu'on fait
gratuitement au mien.

Laissons donc les cerveaux fumeux jouer ou blmer au hasard, sans se
rendre compte de rien; s'extasier sur une sottise, qui n'a pu jamais
tre dite, et proscrire un mot juste et simple, qui ne montre que du bon
sens.

Un autre reproche assez fort, mais dont je n'ai pu me laver, est d'avoir
assign pour retraite  la Comtesse un certain couvent d'_Ursulines.
Ursulines!_ a dit un seigneur joignant les mains avec clat.
_Ursulines!_ a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune
anglais de sa loge. _Ursulines!_ ah! Milord! si vous entendiez le
franais!... Je sens, je sens beaucoup, Madame, dit le jeune homme en
rougissant.--C'est qu'on n'a jamais mis au thtre aucune femme aux
_Ursulines!_ Abb, parlez-nous donc! l'Abb, (toujours appuye sur
l'anglais) comment trouvez-vous _Ursulines?_ Fort indcent, rpond
l'abb, sans cesser de lorgner _Suzanne_; et tout le beau monde a
rpt: _Ursulines est fort indcent_. Pauvre auteur! on te croit jug,
quand chacun songe  son affaire. En vain j'essayais d'tablir que, dans
l'vnement de la scne, moins la Comtesse a dessein de se clotrer,
plus elle doit le feindre, et faire croire  son poux que sa retraite
est bien choisie: ils ont proscrit mes _Ursulines_!

Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j'avais t jusqu'
prier une des actrices, qui font le charme de ma pice, de demander aux
mcontens  quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il ft
_dcent_ que l'on ft entrer la Comtesse?  moi, cela m'tait gal; je
l'aurais mise o l'on aurait voulu; aux _Augustines_, aux _Clestines_,
aux _Clairettes_, aux _Visitandines_, mme aux _petites Cordelires_,
tant je tiens peu aux _Ursulines!_ Mais on agit si durement!

Enfin, le bruit croissant toujours; pour arranger l'affaire avec
douceur, j'ai laiss le mot _Ursulines_  la place o je l'avais mis:
chacun alors content de soi, de tout l'esprit qu'il avait montr, s'est
apais sur _Ursulines_, et l'on a parl d'autre chose.

Je ne suis point, comme l'on voit, l'ennemi de mes ennemis. En disant
bien du mal de moi ils n'en ont point fait  ma pice; et s'ils
sentaient seulement autant de joie  la dchirer que j'eus de plaisir 
la faire, il n'y aurait personne d'afflig. Le malheur est qu'ils ne
rient point; et ils ne rient point  ma pice, parce qu'on ne rit point
 la leur. Je connais plusieurs amateurs, qui sont mme beaucoup maigris
depuis le succs du _Mariage_; excusons donc l'effet de leur colre.

 des moralits d'ensemble et de dtail, rpandues dans les flots d'une
inaltrable gaiet;  un dialogue assez vif, dont la facilit nous cache
le travail, si l'auteur a joint une intrigue aisment file, o l'art se
drobe sous l'art, qui se noue et se dnoue sans cesse,  travers une
foule de situations comiques, de tableaux piquans et varis qui
soutiennent, sans la fatiguer, l'attention du public pendant les trois
heures et demie que dure le mme spectacle; (essai que nul homme de
lettres n'avait encore os tenter!) que restait-il  faire  de pauvres
mchans que tout cela irrite? attaquer, poursuivre l'auteur, par des
injures verbales, manuscrites, imprimes: c'est ce qu'on a fait sans
relche. Ils ont mme puis jusqu' la calomnie, pour tcher de me
perdre dans l'esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d'un
citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation,
qui depuis dix grands mois le voit, le juge et l'apprcie. Le laisser
jouer tant qu'il fera plaisir, est la seule vengeance que je me sois
permise. Je n'cris point ceci pour les lecteurs actuels: le rcit d'un
mal trop connu touche peu; mais dans quatre-vingts ans il portera son
fruit. Les auteurs de ce temps-l compareront leur sort au ntre; et nos
enfans sauront  quel prix on pouvait amuser leurs pres.

Allons au fait; ce n'est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se
cache, et qui dans les replis du coeur produit tous les autres
reproches, est renferm dans ce quatrain:

Pourquoi ce Figaro, qu'on va tant couter,
Est-il avec fureur dchir par les sots?
  _Recevoir, prendre et demander;_
  _Voil le secret en trois mots._

En effet, _Figaro_ parlant du mtier de courtisan, le dfinit dans ces
termes svres. Je ne puis le nier, je l'ai dit. Mais reviendrai-je sur
ce point? Si c'est un mal, le remde serait pire: il faudrait poser
mthodiquement ce que je n'ai fait qu'indiquer; revenir  montrer qu'il
n'y a point de synonyme en franais, entre _l'homme de la cour, l'homme
de cour, et le courtisan par mtier_.

Il faudrait rpter qu'_homme de la cour_ peint seulement un noble tat;
qu'il s'entend de l'homme de qualit, vivant avec la noblesse et l'clat
que son rang lui impose; que si cet _homme de la cour_ aime le bien par
got, sans intrt; si, loin de jamais nuire  personne, il se fait
estimer de ses matres, aimer de ses gaux, et respecter des autres;
alors cette acception reoit un nouveau lustre, et j'en connais plus
d'un que je nommerais avec plaisir, s'il en tait question.

Il faudrait montrer qu'_homme de cour_, en bon franais, est moins
l'nonc d'un tat que le rsum d'un caractre adroit, liant, mais
rserv; pressant la main de tout le monde en glissant chemin  travers;
menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir; ne se fesant
point d'ennemis, mais donnant prs d'un foss, dans l'occasion, de
l'paule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la
crte; laissant  part tout prjug qui pourrait ralentir sa marche;
souriant  ce qui lui dplat, et critiquant ce qu'il approuve, selon
les hommes qui l'coutent; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa
matresse, ne voyant que ce qu'il doit voir; enfin....

    Prenant tout, pour le faire court,
    En vritable _homme de cour._
        LA FONTAINE.

Cette acception n'est pas aussi dfavorable que celle du _courtisan par
mtier_; et c'est l'homme dont parle _Figaro_.

Mais quand j'tendrais la dfinition de ce dernier; quand, parcourant
tous les possibles, je le montrerais avec son maintien quivoque, haut
et bas  la fois; rampant avec orgueil; ayant toutes les prtentions
sans en justifier une; se donnant l'air du _protgement_ pour se faire
chef de parti; dnigrant tous les concurrens qui balanceraient son
crdit; fesant un mtier lucratif de ce qui ne devrait qu'honorer;
vendant ses matresses  son matre, lui fesant payer ses plaisirs, &c.
&c. et quatre pages d'&c. il faudrait toujours revenir au distique de
_Figaro. Recevoir, prendre et demander; voil le secret en trois mots_.

Pour ceux-ci, je n'en connais point; il y en eut, dit-on, sous _Henri
III_, sous d'autres rois encore; mais c'est l'affaire de l'historien; et
quant  moi, je suis d'avis que les vicieux du sicle en sont comme les
saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis
la critique de ma pice, il faut enfin que je la donne.

En gnral son grand dfaut est _que je ne l'ai point faite en observant
le monde; qu'elle ne peint rien de ce qui existe, et ne rappelle jamais
l'image de la socit o l'on vit; que ses moeurs basses et corrompues
n'ont pas mme le mrite d'tre vraies_. Et c'est ce qu'on lisait
dernirement dans un beau discours imprim, compos par un homme de
bien, auquel il n'a manqu qu'un peu d'esprit pour tre un crivain
mdiocre. Mais mdiocre ou non, moi qui ne fis jamais usage de cette
allure oblique et torse avec laquelle un sbire, qui n'a pas l'air de
vous regarder, vous donne du stilet au flanc, je suis de l'avis de
celui-ci. Je conviens qu' la vrit la gnration passe ressemblait
beaucoup  ma pice, que la gnration future lui ressemblera beaucoup
aussi, mais que pour la gnration prsente elle ne lui ressemble
aucunement; que je n'ai jamais rencontr ni mari suborneur, ni seigneur
libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionn, ni avocat
injuriant, ni gens mdiocres avancs, ni traducteur bassement jaloux; et
que si des mes pures, qui ne s'y reconnaissent point du tout,
s'irritent contre ma pice et la dchirent sans relche, c'est
uniquement par respect pour leurs grands-pres, et sensibilit pour
leurs petits-enfans. J'espre, aprs cette dclaration, qu'on me
laissera bien tranquille; ET J'AI FINI.




CARACTRES ET HABILLEMENS DE LA PICE.


LE COMTE ALMAVIVA doit tre jou trs-noblement, mais avec grce et
libert. La corruption du coeur ne doit rien ter au _bon ton_ de ses
manires. Dans les moeurs _de ce temps-l_, les grands traitaient en
badinant toute entreprise sur les femmes. Ce rle est d'autant plus
pnible  bien rendre, que le personnage est toujours sacrifi; mais
jou par un comdien excellent, (M. _Mol_) il a fait ressortir tous les
rles, et assur le succs de la pice.

Son vtement du premier et second actes est un habit de chasse, avec des
bottines  mi-jambe, de l'ancien costume espagnol. Du troisime acte
jusqu' la fin, un habit superbe de ce costume.

* * *

LA COMTESSE, agite de deux sentimens contraires, ne doit montrer qu'une
sensibilit rprime, ou une colre trs-modre; rien surtout qui
dgrade aux yeux du spectateur son caractre aimable et vertueux. Ce
rle, un des plus difficiles de la pice, a fait infiniment d'honneur au
grand talent de mademoiselle _Saint-Val_, cadette.

Son vtement du premier, second et quatrime actes, est une lvite
commode, et nul ornement sur la tte; elle est chez elle et cense
incommode. Au cinquime acte, elle a l'habillement et la haute coiffure
de _Suzanne_.

* * *

FIGARO. L'on ne peut trop recommander  l'acteur qui jouera ce rle de
bien se pntrer de son esprit, comme l'a fait M. _Dazincourt_. S'il y
voyait autre chose que de la raison assaisonne de gaiet et de
saillies, surtout s'il y mettait la moindre charge, il avilirait un rle
que le premier comique du thtre, M. _Prville_, a jug devoir honorer
le talent de tout comdien qui saurait en saisir les nuances
multiplies, et pourrait s'lever  son entire conception.

Son vtement comme dans le _Barbier de Sville._

* * *

SUZANNE. Jeune personne adroite, spirituelle et rieuse, mais non de
cette gaiet presqu'effronte de nos soubrettes corruptrices: son joli
caractre est dessin dans la prface, et c'est-l que l'actrice qui n'a
point vu mademoiselle _Contat_ doit l'tudier pour le bien rendre.

Son vtement des quatre premiers actes est un juste blanc  basquines,
trs-lgant, la jupe de mme, avec une toque, appele depuis par nos
marchandes, _ la Suzanne_. Dans la fte du quatrime acte, le Comte lui
pose sur la tte une toque  long voile,  hautes plumes et  rubans
blancs. Elle porte, au cinquime acte, la lvite de sa matresse, et nul
ornement sur la tte.

* * *

MARCELINE est une femme d'esprit, ne un peu vive, mais dont les fautes
et l'exprience ont rform le caractre. Si l'actrice qui le joue
s'lve avec une fiert bien place,  la hauteur trs-morale qui suit
la reconnaissance du troisime acte, elle ajoutera beaucoup  l'intrt
de l'ouvrage.

Son vtement est celui des dugnes espagnoles, d'une couleur modeste, un
bonnet noir sur la tte.

* * *

ANTONIO ne doit montrer qu'une demi-ivresse, qui se dissipe par degrs,
de sorte qu'au cinquime acte on n'en aperoive presque plus.

Son vtement est celui d'un paysan espagnol, o les manches pendent par
derrire; un chapeau et des souliers blancs.

* * *

FANCHETTE est une enfant de douze ans, trs-nave. Son petit habit est
un juste brun avec des gances et des boutons d'argent, la jupe de
couleur tranchante, et une toque noire  plumes sur la tte. Il sera
celui des autres paysannes de la noce.

* * *

CHRUBIN. Ce rle ne peut tre jou, comme il l'a t, que par une jeune
et trs-jolie femme; nous n'avons point  nos thtres de trs-jeune
homme assez form pour en bien sentir les finesses. Timide  l'excs
devant la Comtesse, ailleurs un charmant polisson, un dsir inquiet et
vague est le fond de son caractre. Il s'lance  la pubert, mais sans
projet, sans connaissances, et tout entier  chaque vnement: enfin il
est ce que toute mre, au fond du coeur, voudrait peut-tre que ft son
fils, quoiqu'elle dt beaucoup en souffrir.

Son riche vtement aux premier et second actes, est celui d'un page de
cour espagnol, blanc et brod d'argent, le lger manteau bleu sur
l'paule, et un chapeau charg de plumes. Au quatrime acte, il a le
corset, la jupe et la toque des jeunes paysannes qui l'amnent. Au
cinquime acte, un habit uniforme d'officier, une cocarde et une pe.

BARTHOLO. Le caractre et l'habit comme dans le _Barbier de Sville_; il
n'est ici qu'un rle secondaire.

BAZILE. Caractre et vtement comme dans le _Barbier de Sville_. Il
n'est aussi qu'un rle secondaire.

BRID'OISON doit avoir cette bonne et franche assurance des btes qui
n'ont plus leur timidit. Son bgaiement n'est qu'une grce de plus, qui
doit  peine tre sentie; et l'acteur se tromperait lourdement, et
jouerait  contre-sens, s'il y cherchait le plaisant de son rle. Il est
tout entier dans l'opposition de la gravit de son tat au ridicule du
caractre; et moins l'acteur le chargera, plus il montrera de vrai
talent.

Son habit est une robe de juge espagnol, moins ample que celle de nos
procureurs, presque une soutane: une grosse perruque, une gonille ou
rabat espagnol au col, et longue baguette blanche  la main.

DOUBLE-MAIN. Vtu comme le juge, mais la baguette blanche plus courte.

L'HUISSIER OU ALGUAZIL. Habit, manteau, pe de _Crispin_, mais porte 
son ct sans ceinture de cuir; point de bottines, une chaussure noire,
une perruque blanche naissante et longue  mille boucles, une baguette
blanche.

GRIPE-SOLEIL. Habit de paysan, les manches pendantes, veste de couleur
tranche, chapeau blanc.

UNE JEUNE BERGRE. Son vtement comme celui de _Fanchette_.

PEDRILLE. En veste, gilet, ceinture, fouet et bottes de poste, une
rille sur la tte, chapeau de courrier.

PERSONNAGES MUETS. Les uns en habit de juges, d'autres en habits de
paysans, les autres en habits de livre.


_Placement des acteurs._

Pour faciliter les jeux du thtre, on a eu l'attention d'crire, au
commencement de chaque scne, le nom des personnages dans l'ordre o le
spectateur les voit. S'ils font quelque mouvement grave dans la scne,
il est dsign par un nouvel ordre de noms, crit en marge  l'instant
qu'il arrive. Il est important de conserver les bonnes positions
thtrales; le relchement dans la tradition donne par les premiers
acteurs, en produit bientt un total dans le jeu des pices, qui finit
par assimiler les troupes ngligentes aux plus faibles comdiens de
socit.

_Lu et approuv, le 25 janvier 1785._

Sign, BRET.

_Vu l'approbation, permis d'imprimer, ce 31 janvier 1785._

Sign, LE NOIR.




LE MARIAGE DE FIGARO.


_PERSONNAGES._

LE COMTE ALMAVIVA, _grand-Corrgidor
d'Andalousie_.                               M. Mol.

LA COMTESSE, _sa femme_.                     Mlle Saint-Val.

FIGARO, _valet-de-chambre du Comte, et concierge
du chteau_.                                 M. d'Azincourt.

SUZANNE, _premire camariste de la Comtesse, et
fiance de Figaro_.                          Mlle Contat.

MARCELINE, _femme de charge_.                Mme Bellecourt;
                                             et ensuite Mlle la Chassaigne.

ANTONIO, _jardinier du chteau, oncle de Suzanne
et pre de Fanchette_.                       M. Belmont.

FANCHETTE, _fille d'Antonio_.                Mlle Laurent.

CHRUBIN, _premier page du Comte_.           Mlle Olivier.

BARTHOLO, _mdecin de Sville_.              M. Desessarts.

BAZILE, _matre de clavecin de la Comtesse_. M. Vanhove.

DON GUSMAN BRID'OISON, _lieutenant
du sige_.                                   M. Prville;
                                             et ensuite M. Dugazon.
DOUBLE-MAIN, _greffier,
secrtaire de don Gusman_.                   M. Marsy.

UN HUISSIER-AUDIENCIER.                      M. la Rochelle.

GRIPE-SOLEIL, _jeune pastoureau_.            M. Champville.

UNE JEUNE BERGRE.                           Mlle Dantier.

PEDRILLE, _piqueur du Comte_.                M. Florence.


_PERSONNAGES MUETS._

TROUPE DE VALETS.

TROUPE DE PAYSANNES.

TROUPE DE PAYSANS.

_La scne est au chteau d'Aguas-Frescas,  trois lieues de Sville._

* * *




LA FOLLE JOURNE,

OU

LE MARIAGE DE FIGARO.




ACTE PREMIER.

_Le thtre reprsente une chambre  demi dmeuble: un grand fauteuil
de malade est au milieu. Figaro, avec une toise mesure le plancher.
Suzanne attache  sa tte, devant une glace, le petit bouquet de fleur
d'orange, appel chapeau de la marie._


_SCNE PREMIRE._

FIGARO, SUZANNE.


FIGARO.

Dix-neuf pieds sur vingt-six.

SUZANNE.

Tiens, Figaro, voil mon petit chapeau: le trouves-tu mieux ainsi?

FIGARO _lui prend les mains_.

Sans comparaison, ma charmante. ! que ce joli bouquet virginal lev
sur la tte d'une belle fille, est doux le matin des noces  l'oeil
amoureux d'un poux!...

SUZANNE _se retire_.

Que mesures-tu donc l, mon fils?

FIGARO.

Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que Monseigneur nous donne
aura bonne grace ici.

SUZANNE.

Dans cette chambre?

FIGARO.

Il nous la cde.

SUZANNE.

Et moi je n'en veux point.

FIGARO.

Pourquoi?

SUZANNE.

Je n'en veux point.

FIGARO.

Mais encore?

SUZANNE.

Elle me dplat.

FIGARO.

On dit une raison.

SUZANNE.

Si je n'en veux pas dire?

FIGARO.

! quand elles sont sres de nous!

SUZANNE.

Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu
mon serviteur, ou non?

FIGARO.

Tu prends de l'humeur contre la chambre du chteau la plus commode, et
qui tient le milieu des deux appartemens. La nuit, si Madame est
incommode elle sonnera de son ct; zeste, en deux pas, tu es chez
elle. Monseigneur veut-il quelque chose? il n'a qu' tinter du sien;
crac, en trois sauts me voil rendu.

SUZANNE.

Fort bien! mais quand il aura _tint_ le matin, pour te donner quelque
bonne et longue commission; zeste, en deux pas il est  ma porte; et
crac, en trois sauts....

FIGARO.

Qu'entendez-vous par ces paroles?

SUZANNE.

Il faudrait m'couter tranquillement.

FIGARO.

Eh qu'est-ce qu'il y a? Bon dieu!

SUZANNE.

Il y a, mon ami, que las de courtiser les beauts des environs, monsieur
le comte Almaviva veut rentrer au chteau, mais non pas chez sa femme;
c'est sur la tienne, entends-tu, qu'il a jet ses vues, auxquelles il
espre que ce logement ne nuira pas. Et c'est ce que le loyal Bazile,
honnte agent de ses plaisirs, et mon noble matre  chanter, me rpte
chaque jour en me donnant leon.

FIGARO.

Bazile!  mon mignon! si jamais vole de bois vert applique sur une
chine a duement redress la moelle pinire  quelqu'un....

SUZANNE.

Tu croyais, bon garon! que cette dot qu'on me donne tait pour les
beaux yeux de ton mrite?

FIGARO.

J'avais assez fait pour l'esprer.

SUZANNE.

Que les gens d'esprit sont btes!

FIGARO.

On le dit.

SUZANNE.

Mais c'est qu'on ne veut pas le croire.

FIGARO.

On a tort.

SUZANNE.

Apprends qu'il la destine  obtenir de moi, secrtement, certain
quart-d'heure, seul  seule, qu'un ancien droit du seigneur.... Tu sais
s'il tait triste!

FIGARO.

Je le sais tellement que si monsieur le Comte en se mariant n'et pas
aboli ce droit honteux, jamais je ne t'eusse pouse dans ses domaines.

SUZANNE.

H bien! s'il l'a dtruit, il s'en repent; et c'est de ta fiance qu'il
veut le racheter en secret aujourd'hui.

FIGARO _se frottant la tte_.

Ma tte s'amollit de surprise; et mon front fertilis....

SUZANNE.

Ne le frotte donc pas!

FIGARO.

Quel danger?

SUZANNE _riant_.

S'il y venait un petit bouton; des gens superstitieux....

FIGARO.

Tu ris, friponne! Ah! s'il y avait moyen d'attrapper ce grand trompeur,
de le faire donner dans un bon pige, et d'empocher son or!

SUZANNE.

De l'intrigue, et de l'argent; te voil dans ta sphre.

FIGARO.

Ce n'est pas la honte qui me retient.

SUZANNE.

La crainte?

FIGARO.

Ce n'est rien d'entreprendre une chose dangereuse; mais d'chapper au
pril en la menant  bien: car, d'entrer chez quelqu'un la nuit, de lui
souffler sa femme, et d'y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il
n'est rien plus ais; mille fois coquins l'ont fait. Mais.... (_on sonne
de l'intrieur._)

SUZANNE.

Voil Madame veille; elle m'a bien recommand d'tre la premire  lui
parler le matin de mes noces.

FIGARO.

Y a-t-il encore quelque chose l-dessous?

SUZANNE.

Le berger dit que cela porte bonheur aux pouses dlaisses. Adieu mon
petit Fi, Fi, Figaro; rve  notre affaire.

FIGARO.

Pour m'ouvrir l'esprit, donne un petit baiser.

SUZANNE.

 mon amant aujourd'hui? Je t'en souhaite! Et qu'en dirait demain mon
mari?

_Figaro l'embrasse._

SUZANNE.

Eh bien! eh bien!

FIGARO.

C'est que tu n'as pas d'ide de mon amour.

SUZANNE _se dfrippant_.

Quand cesserez-vous, importun, de m'en parler du matin au soir?

FIGARO _mystrieusement_.

Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu'au matin. (_on sonne une
seconde fois_.)

SUZANNE _de loin, les doigts unis sur sa bouche_.

Voil votre baiser, Monsieur; je n'ai plus rien  vous.

FIGARO _court aprs elle_.

! mais ce n'est pas ainsi que vous l'avez reu.


_SCNE II._


FIGARO _seul_.

La charmante fille! toujours riante, verdissante, pleine de gaiet,
d'esprit, d'amour et de dlices! mais sage!... (_il marche vivement en
se frottant les mains._) Ah, Monseigneur! mon cher Monseigneur! vous
voulez m'en donner....  garder? Je cherchais aussi pourquoi m'ayant
nomm concierge, il m'emmne  son ambassade, et m'tablit courrier de
dpches. J'entends, monsieur le Comte: trois promotions  la fois;
vous, compagnon ministre; moi, cassecou politique, et Suzon, dame du
lieu, l'ambassadrice de poche: et puis fouette courrier! pendant que je
galoperais d'un ct, vous feriez faire de l'autre  ma belle un joli
chemin! me crottant, m'chinant pour la gloire de votre famille; vous,
daignant concourir  l'accroissement de la mienne! quelle douce
rciprocit! Mais, Monseigneur, il y a de l'abus. Faire  Londres en
mme-temps les affaires de votre matre et celles de votre valet!
reprsenter  la fois le roi et moi dans une cour trangre! c'est trop
de moiti, c'est trop.--Pour toi, Bazile! fripon mon cadet! Je veux
t'apprendre  clocher devant les boteux; je veux.... Non, dissimulons
avec eux pour les enferrer l'un par l'autre. Attention sur la journe,
monsieur Figaro! D'abord avancer l'heure de votre petite fte, pour
pouser plus surement; carter une Marceline qui de vous est friande en
diable; empocher l'or et les prsens; donner le change aux petites
passions de monsieur le Comte; triller rondement monsieur du Bazile;
et....


_SCNE III._

MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.


FIGARO _s'interrompt_.

....H, voil le gros Docteur, la fte sera complte. H bon jour,
cher Docteur de mon coeur. Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au
chteau?

BARTHOLO _avec ddain_.

Ah, mon cher monsieur, point du tout.

FIGARO.

Cela serait bien gnreux!

BARTHOLO.

Certainement, et par trop sot.

FIGARO.

Moi qui eus le malheur de troubler la vtre!

BARTHOLO.

Avez-vous autre chose  nous dire?

FIGARO.

On n'aura pas pris soin de votre mule!

BARTHOLO _en colre_.

Bavard enrag! laissez-nous.

FIGARO.

Vous vous fchez, Docteur? les gens de votre tat sont bien durs! pas
plus de piti des pauvres animaux.... en vrit.... que si c'tait des
hommes! Adieu, Marceline: avez-vous toujours envie de plaider contre
moi?

_Pour n'aimer pas, faut-il qu'on se hasse?_

Je m'en rapporte au Docteur.

BARTHOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Elle vous le contera de reste. (_il sort._)


SCNE IV.

MARCELINE, BARTHOLO.


BARTHOLO _le regarde aller_.

Ce drle est toujours le mme! et  moins qu'on ne l'corche vif, je
prdis qu'il mourra dans la peau du plus fier insolent....

MARCELINE _le retourne_.

Enfin vous voil donc, ternel Docteur? toujours si grave et compass
qu'on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s'est mari
jadis malgr vos prcautions.

BARTHOLO.

Toujours amre et provoquante! H bien, qui rend donc ma prsence au
chteau si ncessaire? Monsieur le Comte a-t-il eu quelque accident?

MARCELINE.

Non, Docteur.

BARTHOLO.

La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommode, dieu merci?

MARCELINE.

Elle languit.

BARTHOLO.

Et de quoi?

MARCELINE.

Son mari la nglige.

BARTHOLO _avec joie_.

Ah, le digne poux qui me venge!

MARCELINE.

On ne sait comment dfinir le Comte; il est jaloux et libertin.

BARTHOLO.

Libertin par ennui, jaloux par vanit: cela va sans dire.

MARCELINE.

Aujourd'hui, par exemple, il marie notre Suzanne  son Figaro qu'il
comble en faveur de cette union....

BARTHOLO.

Que son Excellence a rendue ncessaire!

MARCELINE.

Pas tout  fait; mais dont son Excellence voudrait gayer en secret
l'vnement avec l'pouse....

BARTHOLO.

De monsieur Figaro? c'est un march qu'on peut conclure avec lui.

MARCELINE.

Bazile assure que non.

BARTHOLO.

Cet autre maraut loge ici? C'est une caverne! Eh qu'y fait-il?

MARCELINE.

Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j'y trouve est cette
ennuyeuse passion qu'il a pour moi depuis si long-temps.

BARTHOLO.

Je me serais dbarrass vingt fois de sa poursuite.

MARCELINE.

De quelle manire?

BARTHOLO.

En l'pousant.

MARCELINE.

Railleur fade et cruel, que ne vous dbarrassez-vous de la mienne  ce
prix? ne le devez-vous pas? o est le souvenir de vos engagemens? qu'est
devenu celui de notre petit Emanuel, ce fruit d'un amour oubli, qui
devait nous conduire  des noces?

BARTHOLO _tant son chapeau_.

Est-ce pour couter ces sornettes que vous m'avez fait venir de Sville?
Et cet accs d'hymen qui vous reprend si vif....

MARCELINE.

Eh bien! n'en parlons plus. Mais si rien n'a pu vous porter  la justice
de m'pouser, aidez-moi donc du moins  en pouser un autre.

BARTHOLO.

Ah! volontiers: parlons. Mais quel mortel abandonn du ciel et des
femmes?...

MARCELINE.

Eh! qui pourrait-ce tre, Docteur, sinon le beau, le gai, l'aimable
Figaro?

BARTHOLO.

Ce fripon-l?

MARCELINE.

Jamais fch, toujours en belle humeur, donnant le prsent  la joie, et
s'inquitant de l'avenir tout aussi peu que du pass; semillant,
gnreux! gnreux....

BARTHOLO.

Comme un voleur.

MARCELINE.

Comme un seigneur. Charmant enfin; mais c'est le plus grand monstre!

BARTHOLO.

Et sa Suzanne?

MARCELINE.

Elle ne l'aurait pas la ruse, si vous vouliez m'aider, mon petit
Docteur,  faire valoir un engagement que j'ai de lui.

BARTHOLO.

Le jour de son mariage?

MARCELINE.

On en rompt de plus avancs: et si je ne craignais d'venter un petit
secret des femmes!...

BARTHOLO.

En ont-elles pour le mdecin du corps?

MARCELINE.

Ah! vous savez que je n'en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais
timide: un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme
la plus aventure sent en elle une voix qui lui dit: sois belle si tu
peux, sage si tu veux; mais sois considre, il le faut. Or, puisqu'il
faut tre au moins considre; que toute femme en sent l'importance;
effrayons d'abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu'on lui
fait.

BARTHOLO.

O cela mnera-t-il?

MARCELINE.

Que la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le Comte,
lequel pour se venger appuiera l'opposition que j'ai faite  son
mariage: alors le mien devient certain.

BARTHOLO.

Elle a raison. Parbleu, c'est un bon tour que de faire pouser ma
vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune matresse.

MARCELINE, _vte_.

Et qui croit ajouter  ses plaisirs, en trompant mes esprances.

BARTHOLO, _vte_.

Et qui m'a vol dans le temps cent cus que j'ai sur le coeur.

MARCELINE.

Ah quelle volupt!...

BARTHOLO.

De punir un sclrat....

MARCELINE.

De l'pouser, Docteur, de l'pouser!


_SCNE V._

MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.


SUZANNE, _un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe
de femme sur le bras_.

L'pouser! l'pouser! qui donc? mon Figaro?

MARCELINE, _aigrement_.

Pourquoi non? vous l'pousez bien!

BARTHOLO, _riant_.

Le bon argument de femme en colre! nous parlions, belle Suzon, du
bonheur qu'il aura de vous possder.

MARCELINE.

Sans compter Monseigneur dont on ne parle pas.

SUZANNE, _une rvrence_.

Votre servante, Madame; il y a toujours quelque chose d'amer dans vos
propos.

MARCELINE, _une rvrence_.

Bien la vtre, Madame; o donc est l'amertume? n'est-il pas juste qu'un
libral seigneur partage un peu la joie qu'il procure  ses gens?

SUZANNE.

Qu'il procure?

MARCELINE.

Oui, madame.

SUZANNE.

Heureusement la jalousie de Madame est aussi connue, que ses droits sur
Figaro sont lgers.

MARCELINE.

On et pu les rendre plus forts, en les cimentant  la faon de Madame.

SUZANNE.

Oh cette faon, Madame, est celle des dames savantes.

MARCELINE.

Et l'enfant ne l'est pas du tout! Innocente comme un vieux juge!

BARTHOLO, _attirant Marceline_.

Adieu, jolie fiance de notre Figaro.

MARCELINE, _une rvrence_.

L'accorde secrte de Monseigneur.

SUZANNE, _une rvrence_.

Qui vous estime beaucoup, Madame.

MARCELINE, _une rvrence_.

Me fera-t-elle aussi l'honneur de me chrir un peu, Madame?

SUZANNE, _une rvrence_.

 cet gard Madame n'a rien  dsirer.

MARCELINE, _une rvrence_.

C'est une si jolie personne que Madame!

SUZANNE, _une rvrence_.

H mais assez pour dsoler Madame.

MARCELINE, _une rvrence_.

Surtout bien respectable!

SUZANNE, _une rvrence_.

C'est aux dugnes  l'tre.

MARCELINE, _outre_.

Aux dugnes! aux dugnes!

BARTHOLO, _l'arrtant_.

Marceline!

MARCELINE.

Allons, Docteur; car je n'y tiendrais pas. Bon jour, Madame. (_une
rvrence_.)


_SCNE VI._


SUZANNE _seule_.

Allez, Madame! allez, pdante! je crains aussi peu vos efforts, que je
mprise vos outrages.--Voyez cette vieille sibylle! parce qu'elle a fait
quelques tudes et tourment la jeunesse de Madame, elle veut tout
dominer au chteau! (_elle jette la robe qu'elle tient sur une chaise_.)
Je ne sais plus ce que je venais prendre.


_SCNE VII_.

SUZANNE, CHRUBIN.


CHRUBIN, _accourant_.

Ah, Suzon! depuis deux heures j'pie le moment de te trouver seule.
Hlas! tu te maries, et moi je vais partir.

SUZANNE.

Comment mon mariage loigne-t-il du chteau le premier Page de
Monseigneur?

CHRUBIN, _piteusement_.

Suzanne, il me renvoie.

SUZANNE _le contrefait_.

Chrubin, quelque sottise!

CHRUBIN.

Il m'a trouv hier au soir chez ta cousine Fanchette  qui je fesais
rpter son petit rle d'innocente, pour la fte de ce soir: il s'est
mis dans une fureur en me voyant!--_sortez_, m'a-t-il dit, _petit_....
Je n'ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu'il a dit:
_sortez; et demain vous ne coucherez pas au chteau_. Si Madame, si ma
belle marraine ne parvient pas  l'apaiser; c'est fait, Suzon, je suis 
jamais priv du bonheur de te voir.

SUZANNE.

De me voir! moi? c'est mon tour! ce n'est donc plus pour ma matresse
que vous soupirez en secret?

CHRUBIN.

Ah, Suzon, qu'elle est noble et belle! mais qu'elle est imposante!

SUZANNE.

C'est--dire que je ne le suis pas, et qu'on peut oser avec moi....

CHRUBIN.

Tu sais trop bien, mchante, que je n'ose pas oser. Mais que tu es
heureuse!  tous momens la voir, lui parler, l'habiller le matin et la
dshabiller le soir, pingle  pingle.... ah, Suzon! je donnerais....
Qu'est-ce que tu tiens donc l?

SUZANNE, _raillant_.

Hlas, l'heureux bonnet et le fortun ruban qui renferment la nuit les
cheveux de cette belle marraine....

CHRUBIN, _vivement_.

Son ruban de nuit! donne-le-moi, mon coeur.

SUZANNE, _le retirant_.

H que non pas.--_Son coeur!_ Comme il est familier donc! si ce n'tait
pas un morveux sans consquence.... (_Chrubin arrache le ruban._) Ah,
le ruban!

CHRUBIN _tourne autour du grand fauteuil_.

Tu diras qu'il est gar, gt; qu'il est perdu. Tu diras tout ce que tu
voudras.

SUZANNE _tourne aprs lui_.

Oh! dans trois ou quatre ans, je prdis que vous serez le plus grand
petit vaurien!... Rendez-vous le ruban? (_elle veut le reprendre._)

CHRUBIN _tire une romance de sa poche_.

Laisse, ah, laisse-le-moi, Suzon; je te donnerai ma romance, et pendant
que le souvenir de ta belle matresse attristera tous mes momens, le
tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon coeur.

SUZANNE _arrache la romance_.

Amuser votre coeur, petit sclrat! vous croyez parler  votre
Fanchette: on vous surprend chez elle; et vous soupirez pour Madame; et
vous m'en contez  moi, par-dessus le march!

CHRUBIN _exalt_.

Cela est vrai, d'honneur! Je ne sais plus ce que je suis; mais depuis
quelque temps je sens ma poitrine agite; mon coeur palpite au seul
aspect d'une femme; les mots _amour_ et _volupt_ le font tressaillir et
le troublent. Enfin le besoin de dire  quelqu'un _je vous aime_, est
devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le
parc,  ta matresse,  toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les
emporte avec mes paroles perdues.--Hier je rencontrai Marceline....

SUZANNE _riant_.

Ha, ha, ha, ha!

CHRUBIN.

Pourquoi non? elle est femme! elle est fille! une fille! une femme! ah
que ces noms sont doux! qu'ils sont intressans!

SUZANNE.

Il devient fou!

CHRUBIN.

Fanchette est douce; elle m'coute au moins: tu ne l'es pas, toi!

SUZANNE.

C'est bien dommage; coutez donc monsieur!

(_Elle veut arracher le ruban._)

CHRUBIN _tourne en fuyant_.

Ah! ouiche! on ne l'aura, vois-tu, qu'avec ma vie, Mais si tu n'es pas
contente du prix, j'y joindrai mille baisers.

(_Il lui donne chasse  son tour_.)

SUZANNE _tourne en fuyant_.

Mille soufflets si vous approchez. Je vais m'en plaindre  ma matresse;
et loin de supplier pour vous, je dirai moi-mme  Monseigneur: c'est
bien fait, Monseigneur; chassez-nous ce petit voleur: renvoyez  ses
parens un petit mauvais sujet qui se donne les airs d'aimer Madame, et
qui veut toujours m'embrasser par contre-coup.

CHRUBIN _voit le Comte entrer; il se jette derrire le fauteuil avec
effroi_.

Je suis perdu.

SUZANNE.

Quelle frayeur?


_SCNE VIII._

SUZANNE, LE COMTE, CHRUBIN _cach_.


SUZANNE _aperoit le Comte_.

Ah!... (_elle s'approche du fauteuil pour masquer Chrubin_.)

LE COMTE _s'avance_.

Tu es mue, Suzon! tu parlais seule, et ton petit coeur parat dans une
agitation.... bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.

SUZANNE, _trouble_.

Monseigneur, que me voulez-vous? Si l'on vous trouvait avec moi....

LE COMTE.

Je serais dsol qu'on m'y surprt; mais tu sais tout l'intrt que je
prends  toi. Bazile ne t'a pas laiss ignorer mon amour. Je n'ai rien
qu'un instant pour t'expliquer mes vues: coute. (_il s'assied dans le
fauteuil_.)

SUZANNE, _vivement_.

Je n'coute rien.

LE COMTE _lui prend la main_.

Un seul mot. Tu sais que le roi m'a nomm son ambassadeur  Londres.
J'emmne avec moi Figaro; je lui donne un excellent poste; et comme le
devoir d'une femme est de suivre son mari....

SUZANNE.

Ah, si j'osais parler!

LE COMTE _la rapproche de lui_.

Parle, parle, ma chre: use aujourd'hui d'un droit que tu prends sur moi
pour la vie.

SUZANNE, _effraye_.

Je n'en veux point, Monseigneur, je n'en veux point. Quittez-moi, je
vous prie.

LE COMTE.

Mais dis auparavant.

SUZANNE, _en colre_.

Je ne sais plus ce que je disais.

LE COMTE.

Sur le devoir des femmes.

SUZANNE.

H bien! lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le Docteur, et
qu'il l'pousa par amour; lorsqu'il abolit pour elle un certain affreux
droit du seigneur....

LE COMTE, _gaiement_.

Qui fesait bien de la peine aux filles! ah Suzette! Ce droit charmant!
si tu venais en jaser sur la brune au jardin, je mettrais un tel prix 
cette lgre faveur....

BAZILE _parle en dehors_.

Il n'est pas chez lui, Monseigneur.

LE COMTE _se lve_.

Quelle est cette voix?

SUZANNE.

Que je suis malheureuse!

LE COMTE.

Sors, pour qu'on n'entre pas.

SUZANNE, _trouble_.

Que je vous laisse ici?

BAZILE _crie en dehors_.

Monseigneur tait chez Madame, il en est sorti: je vais voir.

LE COMTE.

Et pas un lieu pour se cacher! ah! derrire ce fauteuil.... assez mal:
mais renvoie le bien vte.

SUZANNE _lui barre le chemin, il la pousse doucement, elle recule, et se
met ainsi entre lui et le petit Page; mais pendant que le Comte
s'abaisse et prend sa place, Chrubin tourne et se jette effray sur le
fauteuil  genoux, et s'y blottit. Suzanne prend la robe qu'elle
apportait, en couvre le Page et se met devant le fauteuil._


_SCNE IX._

LE COMTE et CHRUBIN _cachs_, SUZANNE, BAZILE.


BAZILE.

N'auriez-vous pas vu Monseigneur, Mademoiselle?

SUZANNE, _brusquement_.

H pourquoi l'aurais-je vu? Laissez-moi.

BAZILE _s'approche_.

Si vous tiez plus raisonnable, il n'y aurait rien d'tonnant  ma
question. C'est Figaro qui le cherche.

SUZANNE.

Il cherche donc l'homme qui lui veut le plus de mal aprs vous!

LE COMTE _ part_.

Voyons un peu comme il me sert.

BAZILE.

Dsirer du bien  une femme, est-ce vouloir du mal  son mari?

SUZANNE.

Non, dans vos affreux principes, agent de corruption.

BAZILE.

Que vous demande-t-on ici que vous n'alliez prodiguer  un autre? Grace
 la douce crmonie, ce qu'on vous dfendait hier, on vous le prescrira
demain.

SUZANNE.

Indigne!

BAZILE.

De toutes les choses srieuses, le mariage tant la plus bouffonne,
j'avais pens....

SUZANNE _outre_.

Des horreurs. Qui vous permet d'entrer ici?

BAZILE.

L, l, mauvaise! Dieu vous apaise! il n'en sera que ce que vous voulez:
mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme
l'obstacle qui nuit  Monseigneur; et sans le petit Page....

SUZANNE _timidement_.

Don Chrubin?

BAZILE _la contrefait_.

_Cherubino di amore_, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce
matin encore rdait ici pour y entrer quand je vous ai quitte. Dites
que cela n'est pas vrai?

SUZANNE.

Quelle imposture! allez-vous-en, mchant homme!

BAZILE.

On est un mchant homme parce qu'on y voit clair. N'est-ce pas pour vous
aussi cette romance dont il fait mystre?

SUZANNE _en colre_.

Ah! oui, pour moi!...

BAZILE.

 moins qu'il ne l'ait compose pour Madame! En effet, quand il sert 
table on dit qu'il la regarde avec des yeux!... mais peste, qu'il ne s'y
joue pas; Monseigneur est _brutal_ sur l'article.

SUZANNE _outre_.

Et vous bien sclrat, d'aller semant de pareils bruits pour perdre un
malheureux enfant tomb dans la disgrace de son matre.

BAZILE.

L'ai-je invent? je le dis parce que tout le monde en parle.

LE COMTE _se lve_.

Comment, tout le monde en parle!

SUZANNE.

Ah Ciel!

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE.

Courez, Bazile, et qu'on le chasse.

BAZILE.

Ah, que je suis fch d'tre entr!

SUZANNE _trouble_.

Mon Dieu! mon Dieu!

LE COMTE, _ Bazile_.

Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.

SUZANNE _le repousse vivement_.

Je ne veux pas m'asseoir. Entrer ainsi librement, c'est indigne!

LE COMTE.

Nous sommes deux avec toi, ma chre. Il n'y a plus le moindre danger.

BAZILE.

Moi je suis dsol de m'tre gay sur le Page puisque vous l'entendiez:
je n'en usais ainsi que pour pntrer ses sentimens, car au fond....

LE COMTE.

Cinquante pistoles, un cheval, et qu'on le renvoie  ses parens.

BAZILE.

Monseigneur, pour un badinage?

LE COMTE.

Un petit libertin que j'ai surpris encore hier avec la fille du
jardinier.

BAZILE.

Avec Fanchette?

LE COMTE.

Et dans sa chambre.

SUZANNE _outre_.

O Monseigneur avait sans doute affaire aussi!

LE COMTE _gaiement_.

J'en aime assez la remarque.

BAZILE.

Elle est d'un bon augure.

LE COMTE _gaiement_.

Mais non: j'allais chercher ton oncle Antonio mon ivrogne de jardinier,
pour lui donner des ordres. Je frappe, on est long-temps  m'ouvrir; ta
cousine a l'air emptr; je prends un soupon, je lui parle, et tout en
causant j'examine. Il y avait derrire la porte une espce de rideau, de
porte-manteau, de je ne sais pas quoi qui couvrait des hardes; sans
faire semblant de rien je vais doucement, doucement lever ce rideau,
(_pour imiter le geste il lve la robe du fauteuil_) et je vois.... (_il
aperoit le Page._) Ah!...

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE.

Ce tour-ci vaut l'autre.

BAZILE.

Encore mieux.

LE COMTE _ Suzanne_.

 merveilles, Mademoiselle:  peine fiance vous faites de ces aprts?
C'tait pour recevoir mon Page que vous dsiriez d'tre seule? Et vous,
Monsieur, qui ne changez point de conduite; il vous manquait de vous
adresser, sans respect pour votre marraine,  sa premire camariste, 
la femme de votre ami! mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu'un homme
que j'estime et que j'aime soit victime d'une pareille tromperie;
tait-il avec vous, Bazile?

SUZANNE _outre_.

Il n'y a tromperie ni victime; il tait l lorsque vous me parliez.

LE COMTE _emport_.

Puisses-tu mentir en le disant! son plus cruel ennemi n'oserait lui
souhaiter ce malheur.

SUZANNE.

Il me priait d'engager Madame  vous demander sa grace. Votre arrive
l'a si fort troubl qu'il s'est masqu de ce fauteuil.

LE COMTE _en colre_.

Ruse d'enfer! je m'y suis assis en entrant.

CHRUBIN.

Hlas, Monseigneur, j'tais tremblant derrire.

LE COMTE.

Autre fourberie! je viens de m'y placer moi-mme.

CHRUBIN.

Pardon, mais c'est alors que je me suis blotti dedans.

LE COMTE _plus outr_.

C'est donc une couleuvre que ce petit.... serpent l! il nous coutait!

CHRUBIN.

Au contraire, Monseigneur, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne rien
entendre.

LE COMTE.

O perfidie! (_ Suzanne_) tu n'pouseras pas Figaro.

BAZILE.

Contenez-vous; on vient.

LE COMTE _tirant Chrubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds_.

Il resterait-l devant toute la terre!


_SCNE X._

CHRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BAZILE,
beaucoup de valets, paysannes, paysans vtus en habits de fte.


FIGARO _tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de
rubans blancs, parle  la Comtesse_.

Il n'y a que vous, Madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.

LA COMTESSE.

Vous les voyez, monsieur le Comte: ils me supposent un crdit que je
n'ai point; mais comme leur demande n'est pas draisonnable....

LE COMTE _embarrass_.

Il faudrait qu'elle le ft beaucoup....

FIGARO _bas  Suzanne_.

Soutiens bien mes efforts.

SUZANNE _bas  Figaro_.

Qui ne mneront  rien.

FIGARO _bas_.

Va toujours.

LE COMTE _ Figaro_.

Que voulez-vous?

FIGARO.

Monseigneur, vos vassaux touchs de l'abolition d'un certain droit
fcheux que votre amour pour Madame....

LE COMTE.

H bien, ce droit n'existe plus: que veux-tu dire?

FIGARO _malignement_.

Qu'il est bien temps que la vertu d'un si bon matre clate; elle m'est
d'un tel avantage aujourd'hui, que je dsire tre le premier  la
clbrer  mes noces.

LE COMTE _plus embarrass_.

Tu te moques, ami! l'abolition d'un droit honteux n'est que l'acquit
d'une dette envers l'honntet. Un Espagnol peut vouloir conqurir la
beaut par des soins; mais en exiger le premier le plus doux emploi
comme une servile redevance, ah! c'est la tyrannie d'un Vandale, et non
le droit avou d'un noble Castillan.

FIGARO _tenant Suzanne par la main_.

Permettez donc que cette jeune crature, de qui votre sagesse a prserv
l'honneur, reoive de votre main publiquement, la toque virginale,
orne de plumes et de rubans blancs, symbole de la puret de vos
intentions:--adoptez-en la crmonie pour tous les mariages, et qu'un
quatrain chant en choeur rappelle  jamais le souvenir....

LE COMTE _embarrass_.

Si je ne savais pas qu'amoureux, pote, et musicien sont trois titres
d'indulgence pour toutes les folies....

FIGARO.

Joignez-vous  moi, mes amis.

_Tous ensemble._

Monseigneur! Monseigneur!

SUZANNE _au Comte_.

Pourquoi fuir un loge que vous mritez si bien?

LE COMTE _ part_.

La perfide!

FIGARO.

Regardez-la donc, Monseigneur; jamais plus jolie fiance ne montrera la
grandeur de votre sacrifice.

SUZANNE.

Laisse-l ma figure, et ne vantons que sa vertu.

LE COMTE _ part_.

C'est un jeu que tout ceci.

LA COMTESSE.

Je me joins  eux, monsieur le Comte; et cette crmonie me sera
toujours chre, puisqu'elle doit son motif  l'amour charmant que vous
aviez pour moi.

LE COMTE.

Que j'ai toujours, Madame; et c'est  ce titre que je me rends.

_Tous ensemble._

Vivat.

LE COMTE _ part_.

Je suis pris. (_haut_) Pour que la crmonie et un peu plus d'clat, je
voudrais seulement qu'on la remt  tantt. (_ part_) Fesons vte
chercher Marceline.

FIGARO _ Chrubin_.

H bien, espigle! vous n'applaudissez pas?

SUZANNE.

Il est au dsespoir; Monseigneur le renvoie.

LA COMTESSE.

Ah! Monsieur, je vous demande sa grace.

LE COMTE.

Il ne la mrite point.

LA COMTESSE.

Hlas! il est si jeune!

LE COMTE

Pas tant que vous le croyez.

CHRUBIN _tremblant_.

Pardonner gnreusement, n'est pas le droit du seigneur auquel vous avez
renonc en pousant Madame.

LA COMTESSE.

Il n'a renonc qu' celui qui vous affligeait tous.

SUZANNE.

Si Monseigneur avait cd le droit de pardonner, ce serait surement le
premier qu'il voudrait racheter en secret.

LE COMTE _embarrass_.

Sans doute.

LA COMTESSE.

H, pourquoi le racheter?

CHRUBIN _au Comte_.

Je fus lger dans ma conduite, il est vrai, Monseigneur; mais jamais la
moindre indiscrtion dans mes paroles....

LE COMTE _embarrass_.

H bien, c'est assez....

FIGARO.

Qu'entend-il?

LE COMTE _vivement_.

C'est assez, c'est assez, tout le monde exige son pardon, je l'accorde,
et j'irai plus loin. Je lui donne une compagnie dans ma lgion.

_Tous ensemble._

Vivat.

LE COMTE.

Mais c'est  condition qu'il partira sur le champ pour joindre en
Catalogne.

FIGARO.

Ah! Monseigneur, demain.

LE COMTE _insiste_.

Je le veux.

CHRUBIN.

J'obis.

LE COMTE.

Saluez votre marraine, et demandez sa protection.

CHRUBIN _met un genou en terre devant la Comtesse, et ne peut parler_.

LA COMTESSE _mue_.

Puisqu'on ne peut vous garder seulement aujourd'hui, partez, jeune
homme. Un nouvel tat vous appelle; allez le remplir dignement. Honorez
votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, o votre jeunesse a
trouv tant d'indulgence. Soyez soumis, honnte et brave; nous prendrons
part  vos succs. (_Chrubin se relve, et retourne  sa place._)

LE COMTE.

Vous tes bien mue, Madame!

LA COMTESSE.

Je ne m'en dfends pas. Qui sait le sort d'un enfant jet dans une
carrire aussi dangereuse? il est alli de mes parens; et de plus, il
est mon filleul.

LE COMTE, _ part_.

Je vois que Bazile avait raison. (_haut_) Jeune homme, embrassez
Suzanne.... pour la dernire fois.

FIGARO.

Pourquoi cela, Monseigneur? il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc
aussi, Capitaine. (_il l'embrasse_.) Adieu, mon petit Chrubin. Tu vas
mener un train de vie bien diffrent, mon enfant: dame! tu ne roderas
plus tout le jour au quartier des femmes: plus d'chauds, de gots 
la crme; plus de main chaude ou de colin-maillard. De bons soldats,
morbleu! bazans, mal vtus; un grand fusil bien lourd; tourne  droite,
tourne  gauche; en avant, marche  la gloire; et ne vas pas broncher en
chemin,  moins qu'un bon coup de feu....

SUZANNE.

Fi donc, l'horreur!

LA COMTESSE.

Quel pronostic!

LE COMTE.

O donc est Marceline? il est bien singulier qu'elle ne soit pas des
vtres!

FANCHETTE.

Monseigneur, elle a pris le chemin du Bourg, par le petit sentier de la
ferme.

LE COMTE.

Et elle en reviendra?

BAZILE.

Quand il plaira  Dieu.

FIGARO.

S'il lui plaisait qu'il ne lui plt jamais....

FANCHETTE.

Monsieur le Docteur lui donnait le bras.

LE COMTE _vivement_.

Le Docteur est ici?

BAZILE.

Elle s'en est d'abord empar....

LE COMTE, _ part_.

Il ne pouvait venir plus  propos.

FANCHETTE.

Elle avait l'air bien chauff, elle parlait tout haut en marchant, puis
elle s'arrtait, et fesait comme a, de grand bras.... et monsieur le
Docteur lui fesait comme a de la main, en l'apaisant: elle paraissait
si courrouce! elle nommait mon cousin Figaro.

LE COMTE _lui prend le menton_.

Cousin.... futur.

FANCHETTE _montrant Chrubin_.

Monseigneur, nous avez-vous pardonn d'hier?...

LE COMTE _interrompt_.

Bon jour, bon jour, petite.

FIGARO.

C'est son chien d'amour qui la berce; elle aurait troubl notre fte.

LE COMTE, _ part_.

Elle la troublera je t'en rpons. (_haut_) Allons, Madame, entrons.
Bazile, vous passerez chez moi.

SUZANNE, _ Figaro_.

Tu me rejoindras, mon fils?

FIGARO, _bas  Suzanne_.

Est-il bien enfil?

SUZANNE _bas_.

Charmant garon!

(_Ils sortent tous._)


_SCNE XI._

CHRUBIN, FIGARO, BAZILE.

(_Pendant qu'on sort, Figaro les arrte tous deux et les ramne_.)


FIGARO.

Ah , vous autres! la crmonie adopte, ma fte de ce soir en est la
suite; il faut bravement nous recorder: ne fesons point comme ces
acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour o la critique est le
plus veille. Nous n'avons point de lendemain qui nous excuse, nous.
Sachons bien nos rles aujourd'hui.

BAZILE _malignement_.

Le mien est plus difficile que tu ne crois.

FIGARO, _fesant sans qu'il le voie le geste de le rosser_.

Tu es loin aussi de savoir tout le succs qu'il te vaudra.

CHRUBIN.

Mon ami, tu oublies que je pars.

FIGARO.

Et toi tu voudrais bien rester!

CHRUBIN.

Ah! si je le voudrais!

FIGARO.

Il faut ruser. Point de murmure  ton dpart. Le manteau de voyage 
l'paule; arrange ouvertement ta trousse, et qu'on voie ton cheval  la
grille: un temps de galop jusqu' la Ferme: reviens  pied par les
derrires; Monseigneur te croira parti; tiens-toi seulement hors de sa
vue; je me charge de l'apaiser aprs la fte.

CHRUBIN.

Mais Fanchette qui ne sait pas son rle!

BAZILE.

Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la
quittez pas?

FIGARO.

Tu n'as rien  faire aujourd'hui, donne-lui par grace une leon.

BAZILE.

Prenez garde, jeune homme, prenez garde! le pre n'est pas satisfait; la
fille a t soufflete; elle n'tudie pas avec vous: Chrubin! Chrubin!
vous lui causerez des chagrins! _tant va la cruche  l'eau_....

FIGARO.

Ah voil notre imbcille, avec ses vieux proverbes! H bien, pdant! que
dit la sagesse des nations? _tant va la cruche  l'eau, qu' la fin_....

BAZILE.

Elle s'emplit.

FIGARO _en s'en allant_.

Pas si bte, pourtant, pas si bte....

_Fin du premier Acte._




ACTE II.

_Le thtre reprsente une chambre  coucher superbe, un grand lit en
alcove, une estrade au-devant. La porte pour entrer s'ouvre et se ferme
 la troisime coulisse  droite, celle d'un cabinet  la premire
coulisse  gauche. Une porte dans le fond va chez les femmes. Une
fentre s'ouvre de l'autre ct._


_SCNE PREMIRE._

SUZANNE, LA COMTESSE, _entrent par la porte  droite_.


LA COMTESSE _se jette dans une bergre_.

Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand dtail.

SUZANNE.

Je n'ai rien cach  Madame.

LA COMTESSE.

Quoi, Suzon, il voulait te sduire?

SUZANNE.

Oh que non. Monseigneur n'y met pas tant de faon avec sa servante: il
voulait m'acheter.

LA COMTESSE.

Et le petit Page tait prsent?

SUZANNE.

C'est--dire, cach derrire le grand fauteuil. Il venait me prier de
vous demander sa grace.

LA COMTESSE.

H, pourquoi ne pas s'adresser  moi-mme? est-ce que je l'aurais
refus, Suzon?

SUZANNE.

C'est ce que j'ai dit: mais ses regrets de partir, et surtout de quitter
Madame! _Ah! Suzon, qu'elle est noble et belle! mais qu'elle est
imposante!_

LA COMTESSE.

Est-ce que j'ai cet air-l, Suzon? moi qui l'ai toujours protg.

SUZANNE.

Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais, il s'est jet dessus....

LA COMTESSE _souriant_.

Mon ruban?... quelle enfance!

SUZANNE.

J'ai voulu le lui ter; Madame, c'tait un lion; ses yeux brillaient....
tu ne l'auras qu'avec ma vie, disait-il, en forant sa petite voix douce
et grle.

LA COMTESSE _rvant_.

H bien, Suzon?

SUZANNE.

H bien, Madame, est-ce qu'on peut faire finir ce petit dmon-l? ma
marraine par-ci; je voudrais bien par l'autre; et parce qu'il n'oserait
seulement baiser la robe de Madame, il voudrait toujours m'embrasser
moi.

LA COMTESSE _rvant_.

Laissons.... laissons ces folies.... Enfin, ma pauvre Suzanne, mon poux
a fini par te dire?

SUZANNE.

Que si je ne voulais pas l'entendre, il allait protger Marceline.

LA COMTESSE _se lve et se promne, en se servant fortement de
l'ventail_.

Il ne m'aime plus du tout.

SUZANNE.

Pourquoi tant de jalousie?

LA COMTESSE.

Comme tous les maris, ma chre! uniquement par orgueil. Ah je l'ai trop
aim! je l'ai lass de mes tendresses, et fatigu de mon amour; voil
mon seul tort avec lui; mais je n'entends pas que cet honnte aveu te
nuise, et tu pouseras Figaro. Lui seul peut nous aider; viendra-t-il?

SUZANNE.

Ds qu'il verra partir la chasse.

LA COMTESSE _se servant de l'ventail_.

Ouvre un peu la croise sur le jardin. Il fait une chaleur ici!...

SUZANNE.

C'est que Madame parle et marche avec action. (_Elle va ouvrir la
croise du fond._)!

LA COMTESSE _rvant long-temps_.

Sans cette constance  me fuir.... les hommes sont bien coupables!

SUZANNE _crie de la fentre_.

Ah! voil Monseigneur qui traverse  cheval le grand potager, suivi de
Pdrille, avec deux, trois, quatre levriers.

LA COMTESSE.

Nous avons du temps devant nous. (_elle s'assied._) On frappe, Suzon?

SUZANNE _court ouvrir en chantant_.

Ah, c'est mon Figaro! ah, c'est mon Figaro!


_SCNE II._

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.


SUZANNE

Mon cher ami! viens donc, Madame est dans une impatience!...

FIGARO.

Et toi, ma petite Suzanne?--Madame n'en doit prendre aucune. Au fait, de
quoi s'agit-il? d'une misre. Monsieur le Comte trouve notre jeune femme
aimable, il voudrait en faire sa matresse; et c'est bien naturel.

SUZANNE.

Naturel?

FIGARO.

Puis il m'a nomm courrier de dpches, et Suzon conseiller d'ambassade.
Il n'y a pas l d'tourderie.

SUZANNE.

Tu finiras?

FIGARO.

Et parce que Suzanne, ma fiance, n'accepte pas le diplme, il va
favoriser les vues de Marceline; quoi de plus simple encore? Se venger
de ceux qui nuisent  nos projets en renversant les leurs; c'est ce que
chacun fait; ce que nous allons faire nous mmes. H bien, voil tout
pourtant.

LA COMTESSE.

Pouvez-vous, Figaro, traiter si lgrement un dessein qui nous cote 
tous le bonheur?

FIGARO.

Qui dit cela, Madame?

SUZANNE.

Au lieu de t'affliger de nos chagrins....

FIGARO.

N'est-ce pas assez que je m'en occupe? Or, pour agir aussi
mthodiquement que lui, temprons d'abord son ardeur de nos possessions,
en l'inquitant sur les siennes.

LA COMTESSE.

C'est bien dit; mais comment?

FIGARO.

C'est dj fait, Madame; un faux avis donn sur vous....

LA COMTESSE.

Sur moi! la tte vous tourne.

FIGARO.

Oh! c'est  lui qu'elle doit tourner.

LA COMTESSE.

Un homme aussi jaloux!...

FIGARO.

Tant mieux: pour tirer parti des gens de ce caractre, il ne faut qu'un
peu leur fouetter le sang; c'est ce que les femmes entendent si bien!
Puis les tient-on fchs tout rouge, avec un brin d'intrigue on les mne
o l'on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre 
Bazile un billet inconnu, lequel avertit Monseigneur qu'un galant doit
chercher  vous voir aujourd'hui pendant le bal.

LA COMTESSE.

Et vous vous jouez ainsi de la vrit sur le compte d'une femme
d'honneur....

FIGARO.

Il y en a peu, Madame, avec qui je l'eusse os, crainte de rencontrer
juste.

LA COMTESSE.

Il faudra que je l'en remercie!

FIGARO.

Mais dites-moi s'il n'est pas charmant de lui avoir taill ses morceaux
de la journe, de faon qu'il passe  rder,  jurer aprs sa dame, le
temps qu'il destinait  se complaire avec la ntre? Il est dj tout
drout: galopera-t-il celle-ci? surveillera-t-il celle-l? dans son
trouble d'esprit, tenez, tenez, le voil qui court la plaine, et force
un livre qui n'en peut mais. L'heure du mariage arrive en poste; il
n'aura pas pris de parti contre; et jamais il n'osera s'y opposer devant
Madame.

SUZANNE.

Non; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.

FIGARO.

Brrrr. Cela m'inquite bien, ma foi! Tu feras dire  Monseigneur que tu
te rendras sur la brune au jardin.

SUZANNE.

Tu comptes sur celui-l?

FIGARO.

O dame! coutez donc; les gens qui ne veulent rien faire de rien,
n'avancent rien et ne sont bons  rien. Voil mon mot.

SUZANNE.

Il est joli!

LA COMTESSE.

Comme son ide; vous consentiriez qu'elle s'y rendt?

FIGARO.

Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne  quelqu'un: surpris
par nous au rendez-vous, le Comte pourra-t-il s'en ddire?

SUZANNE.

 qui mes habits?

FIGARO.

Chrubin.

LA COMTESSE.

Il est parti.

FIGARO.

Non pas pour moi: veut-on me laisser faire?

SUZANNE.

On peut s'en fier  lui pour mener une intrigue.

FIGARO.

Deux, trois, quatre  la fois; bien embrouilles, qui se croisent.
J'tais n pour tre courtisan.

SUZANNE.

On dit que c'est un mtier si difficile!

FIGARO.

Recevoir, prendre, et demander; voil le secret en trois mots.

LA COMTESSE.

Il a tant d'assurance, qu'il finit par m'en inspirer.

FIGARO.

C'est mon dessein.

SUZANNE.

Tu disais donc?

FIGARO.

Que pendant l'absence de Monseigneur, je vais vous envoyer le Chrubin:
coiffez-le, habillez-le; je le renferme et l'endoctrine; et puis dansez,
Monseigneur.

_(Il sort.)_


_SCNE III._

SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.


LA COMTESSE, _tenant sa bote  mouches_.

Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite!... ce jeune homme qui va venir!

SUZANNE.

Madame ne veut donc pas qu'il en rchappe?

LA COMTESSE _rve devant sa petite glace_.

Moi?... tu verras comme je vais le gronder.

SUZANNE.

Fesons-lui chanter sa romance. (_Elle la met sur la Comtesse_.)

LA COMTESSE.

Mais, c'est qu'en vrit, mes cheveux sont dans un dsordre....

SUZANNE _riant_.

Je n'ai qu' reprendre ces deux boucles. Madame le grondera bien mieux.

LA COMTESSE _revenant  elle_.

Qu'est-ce que vous dites donc, Mademoiselle?


_SCNE IV._

CHRUBIN, _l'air honteux_; SUZANNE, LA COMTESSE _assise_.


SUZANNE.

Entrez, monsieur l'Officier; on est visible.

CHRUBIN _avance en tremblant_.

Ah, que ce nom m'afflige, Madame! il m'apprend qu'il faut quitter des
lieux.... une marraine si.... bonne!...

SUZANNE.

Et si belle!

CHRUBIN _avec un soupir_.

Ah! oui.

SUZANNE _le contrefait_.

_Ah! oui._ Le bon jeune homme! avec ses longues paupires hypocrites.
Allons, bel oiseau bleu, chantez, la romance  Madame.

LA COMTESSE _la dplie_.

De qui.... dit-on qu'elle est?

SUZANNE.

Voyez la rougeur du coupable; en a-t-il un pied sur les joues?

CHRUBIN.

Est-ce qu'il est dfendu... de chrir....

SUZANNE _lui met le poing sous le nez_.

Je dirai tout, vaurien!

LA COMTESSE.

L.... chante-t-il?

CHRUBIN.

O Madame, je suis si tremblant!...

SUZANNE _en riant_.

Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian; ds que Madame le
veut, modeste auteur! je vais l'accompagner.

LA COMTESSE.

Prends ma guitare. (_La Comtesse assise, tient le papier pour suivre.
Suzanne est derrire son fauteuil, et prlude en regardant la musique
par-dessus sa matresse. Le petit page est devant elle, les yeux
baisss. Ce tableau est juste la belle estampe d'aprs Vanloo, appele_
la Conversation espagnole.)


ROMANCE.

AIR: _Marlbroug s'en vat-en guerre_.

          PREMIER COUPLET.

       Mon coursier hors d'haleine,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
       J'errais de plaine en plaine
       Au gr du destrier.

          IIe COUPLET.

       Au gr du destrier,
       Sans varlet, n'cuyer;
    [A]L prs d'une fontaine,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
       Songeant  ma marraine,
       Sentais mes pleurs couler.

         IIIe COUPLET.

    Sentais mes pleurs couler,
    Prt  me dsoler;
    Je gravais sur un frne,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    Sa lettre sans la mienne;
    Le Roi vint  passer.

         IVe COUPLET.

    Le Roi vint  passer;
    Ses Barons, son Clergier.
    Beau Page, dit la Reine,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    Qui vous met  la gne?
    Qui vous fait tant plorer?

         Ve COUPLET.

    Qui vous fait tant plorer?
    Nous faut le dclarer.
    Madame et Souveraine,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    J'avais une marraine
    Que toujours adorai.[B]

        VIe COUPLET.

    Que toujours adorai;
    Je sens que j'en mourrai.
    Beau Page, dit la Reine,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    N'est-il qu'une marraine?
    Je vous en servirai.

       VIIe COUPLET.

    Je vous en servirai;
    Mon Page vous ferai;
    puis  ma jeune Hlne,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    Fille d'un Capitaine,
    Un jour vous marierai.

     VIIIe COUPLET.

    Un jour vous marierai.--
    Nenni n'en faut parler;
    Je veux, tranant ma chane,
(Que mon coeur, mon coeur a de peine!)
    Mourir de cette peine;
    Mais non m'en consoler.

[Note A: Au spectacle on a commenc la romance  ce vers, en disant:
_Auprs d'une fontaine_.]

[Note B: Ici la Comtesse arrte le Page en fermant le papier. Le
reste ne se chante pas au thtre.]

LA COMTESSE.

Il y a de la navet.... du sentiment mme.

SUZANNE _va poser la guitare sur un fauteuil._

O! pour du sentiment, c'est un jeune homme qui.... Ah , monsieur
l'Officier, vous a-t-on dit que pour gayer la soire, nous voulons
savoir d'avance si un de mes habits vous ira passablement?

LA COMTESSE.

J'ai peur que non.

SUZANNE _se mesure avec lui_.

Il est de ma grandeur. tons d'abord le manteau. (_elle le dtache_.)

LA COMTESSE.

Et si quelqu'un entrait?

SUZANNE.

Est-ce que nous fesons du mal donc? je vais fermer la porte: (_elle
court_) mais c'est la coiffure que je veux voir.

LA COMTESSE.

Sur ma toilette, une baigneuse  moi. (_Suzanne entre dans le cabinet
dont la porte est au bord du thtre_.)


_SCNE V_.

CHRUBIN, LA COMTESSE _assise_.


LA COMTESSE.

Jusqu' l'instant du bal le Comte ignorera que vous soyez au chteau.
Nous lui dirons aprs, que le temps d'expdier votre brevet nous a fait
natre l'ide....

CHRUBIN _le lui montre_.

Hlas, Madame, le voici; Bazile me l'a remis de sa part.

LA COMTESSE.

Dj? l'on a craint d'y perdre une minute. (_elle lit_.) Ils se sont
tant presss, qu'ils ont oubli d'y mettre son cachet. (_elle le lui
rend_.)


_SCNE VI_.

CHRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.


SUZANNE _entre avec un grand bonnet_.

Le cachet,  quoi?

LA COMTESSE.

 son brevet.

SUZANNE.

Dj?

LA COMTESSE.

C'est ce que je disais. Est-ce l ma baigneuse?

SUZANNE _s'assied prs de la Comtesse_.

Et la plus belle de toutes. (_elle chante avec des pingles dans sa
bouche._)

    Tournez-vous donc envers ici,
    Jean de Lyra, mon bel ami.

Chrubin se met  genoux. (_elle le coiffe_.) Madame, il est charmant!

LA COMTESSE.

Arrange son collet d'un air un peu plus fminin.

SUZANNE _l'arrange_.

L.... mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille! j'en suis
jalouse, moi! (_elle lui prend le menton_.) Voulez-vous bien n'tre pas
joli comme ?

LA COMTESSE.

Qu'elle est folle! Il faut relever la manche, afin que l'amadis prenne
mieux.... (_elle le retrousse_.) Qu'est-ce qu'il a donc au bras? un
ruban!

SUZANNE.

Et un ruban  vous. Je suis bien aise que Madame l'ait vu. Je lui avais
dit que je le dirais, dj! Oh! si Monseigneur n'tait pas venu,
j'aurais bien repris le ruban; car je suis presque aussi forte que lui.

LA COMTESSE.

Il y a du sang! (_elle dtache le ruban_.)

CHRUBIN _honteux_.

Ce matin, comptant partir, j'arrangeais la gourmette de mon cheval; il a
donn de la tte, et la bossette m'a effleur le bras.

LA COMTESSE.

On n'a jamais mis un ruban....

SUZANNE.

Et surtout un ruban vol.--Voyons donc ce que la bossette.... la
courbette.... la cornette du cheval.... Je n'entends rien  tous ces
noms-l.--Ah qu'il a le bras blanc! c'est comme une femme! plus blanc
que le mien! regardez donc, Madame? (_elle les compare_.)

LA COMTESSE _d'un ton glac_.

Occupez-vous plutt de m'avoir du taffetas gomm, dans ma toilette.

_Suzanne lui pousse la tte, en riant; il tombe sur les deux mains.
(Elle entre dans le cabinet au bord du thtre.)_


_SCNE VII._

CHRUBIN _ genoux_, LA COMTESSE _assise_.


LA COMTESSE _reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban,
Chrubin la dvore de ses regards_.

Pour mon ruban, Monsieur.... comme c'est celui dont la couleur m'agre
le plus.... j'tais fort en colre de l'avoir perdu.


_SCNE VIII._

CHRUBIN _ genoux_, LA COMTESSE _assise_, SUZANNE.


SUZANNE _revenant_.

Et la ligature  son bras? (_elle remet  la Comtesse du taffetas gomm
et des ciseaux_.)

LA COMTESSE.

En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d'un autre bonnet.

(_Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du Page_.)


_SCNE IX._

CHRUBIN _ genoux_, LA COMTESSE _assise_.


CHRUBIN _les yeux baisss_.

Celui qui m'est t m'aurait guri en moins de rien.

LA COMTESSE.

Par quelle vertu? (_lui montrant le taffetas_) ceci vaut mieux.

CHRUBIN _hsitant_.

Quand un ruban.... a serr la tte.... ou touch la peau d'une
personne....

LA COMTESSE _coupant la parole_.

....!trangre, il devient bon pour les blessures? J'ignorais cette
proprit. Pour l'prouver, je garde celui-ci qui vous a serr le bras.
 la premire gratignure.... de mes femmes, j'en ferai l'essai.

CHRUBIN _pntr_.

Vous le gardez, et moi je pars.

LA COMTESSE.

Non pour toujours.

CHRUBIN.

Je suis si malheureux!

LA COMTESSE _mue_.

Il pleure  prsent! c'est ce vilain Figaro avec son pronostic!

CHRUBIN _exalt_.

Ah! je voudrais toucher au terme qu'il m'a prdit! sr de mourir 
l'instant, peut-tre ma bouche oserait....

LA COMTESSE _l'interrompt et lui essuie les yeux avec son mouchoir_.

Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n'y a pas un brin de raison dans
tout ce que vous dites. (_On frappe  la porte, elle lve la voix_.)
Qui frappe ainsi chez moi?


_SCNE X_.

CHRUBIN, LA COMTESSE, LE COMTE _en dehors_.


LE COMTE _en dehors_.

Pourquoi donc enferme?

LA COMTESSE _trouble se lve_.

C'est mon poux! grands Dieux!... (_ Chrubin qui s'est lev aussi_)
vous sans manteau, le col et les bras nus! seul avec moi! cet air de
dsordre, un billet reu, sa jalousie!...

LE COMTE _en dehors_.

Vous n'ouvrez pas?

LA COMTESSE.

C'est que.... je suis seule.

LE COMTE _en dehors_.

Seule! avec qui parlez-vous donc?

LA COMTESSE _cherchant_.

....Avec vous sans doute.

CHRUBIN _ part_.

Aprs les scnes d'hier et de ce matin; il me tuerait sur la place! (_il
court au cabinet de toilette, y entre et tire la porte sur lui_.)


_SCNE XI._

LA COMTESSE _seule, en te la clef et court ouvrir au Comte_.

Ah quelle faute! quelle faute!


_SCNE XII._

LE COMTE, LA COMTESSE.


LE COMTE, _un peu svre_.

Vous n'tes pas dans l'usage de vous enfermer!

LA COMTESSE _trouble_.

Je.... je chiffonnais.... oui, je chiffonnais avec Suzanne; elle est
passe un moment chez elle.

LE COMTE _l'examine_.

Vous avez l'air et le ton bien altrs!

LA COMTESSE.

Cela n'est pas tonnant.... pas tonnant du tout.... je vous assure....
nous parlions de vous.... elle est passe, comme je vous dis.

LE COMTE.

Vous parliez de moi!... Je suis ramen par l'inquitude; en montant 
cheval, un billet qu'on m'a remis, mais auquel je n'ajoute aucune foi,
m'a.... pourtant agit.

LA COMTESSE.

Comment, Monsieur?... quel billet?

LE COMTE.

Il faut avouer, Madame, que vous ou moi sommes entours d'tres.... bien
mchants! On me donne avis que dans la journe quelqu'un, que je crois
absent, doit chercher  vous entretenir.

LA COMTESSE.

Quel que soit cet audacieux, il faudra qu'il pntre ici; car mon projet
est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.

LE COMTE.

Ce soir, pour la noce de Suzanne?

LA COMTESSE.

Pour rien au monde; je suis trs-incommode.

LE COMTE.

Heureusement le Docteur est ici.

(_le Page fait tomber une chaise dans le cabinet_.)

Quel bruit entends-je?

LA COMTESSE _plus trouble_.

Du bruit?

LE COMTE.

On a fait tomber un meuble.

LA COMTESSE.

Je.... je n'ai rien entendu, pour moi.

LE COMTE.

Il faut que vous soyez furieusement proccupe!

LA COMTESSE.

Proccupe! de quoi?

LE COMTE.

Il y a quelqu'un dans ce cabinet, Madame.

LA COMTESSE.

H.... qui voulez-vous qu'il y ait, Monsieur?

LE COMTE.

C'est moi qui vous le demande; j'arrive.

LA COMTESSE.

H mais.... Suzanne apparemment qui range.

LE COMTE.

Vous avez dit qu'elle tait passe chez elle!

LA COMTESSE.

Passe.... ou entre l; je ne sais lequel.

LE COMTE.

Si c'est Suzanne, d'o vient le trouble o je vous vois?

LA COMTESSE.

Du trouble pour ma camariste?

LE COMTE.

Pour votre camariste, je ne sais; mais pour du trouble, assurment.

LA COMTESSE.

Assurment, Monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup
plus que moi.

LE COMTE _en colre_.

Elle m'occupe  tel point, Madame, que je veux la voir  l'instant.

LA COMTESSE.

Je crois en effet que vous le voulez souvent; mais voil bien les
soupons les moins fonds...


_SCNE XIII._

LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE _entre avec des hardes et pousse la porte
du fond._


LE COMTE.

Ils en seront plus aiss  dtruire. (_il parle au cabinet_.)--Sortez
Suzon; je vous l'ordonne.

(_Suzanne s'arrte auprs de l'alcve dans le fond._)

LA COMTESSE.

Elle est presque nue, Monsieur: vient-on troubler ainsi des femmes dans
leur retraite? Elle essayait des hardes que je lui donne en la mariant;
elle s'est enfuie, quand elle vous a entendu.

LE COMTE.

Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler. (_il se
tourne vers la porte du cabinet._) Rpondez-moi, Suzanne; tes-vous dans
ce cabinet?

(_Suzanne, reste au fond, se jette dans l'alcve et s'y cache._)

LA COMTESSE _vivement, parlant au cabinet_.

Suzon, je vous dfends de rpondre. (_au Comte_) On n'a jamais pouss si
loin la tyrannie!

LE COMTE _s'avance au cabinet_.

Oh bien, puisqu'elle ne parle pas, vtue ou non, je la verrai.

LA COMTESSE _se met au devant_.

Par-tout ailleurs je ne puis l'empcher; mais j'espre aussi que chez
moi....

LE COMTE.

Et moi j'espre savoir dans un moment quelle est cette Suzanne
mystrieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile! mais il
est un moyen sr de jeter en dedans cette lgre porte. Hol quelqu'un!

LA COMTESSE.

Attirer vos gens, et faire un scandale public d'un soupon qui nous
rendrait la fable du chteau?

LE COMTE.

Fort bien, Madame; en effet j'y suffirai; je vais  l'instant prendre
chez moi ce qu'il faut... (_il marche pour sortir et revient._) Mais
pour que tout reste au mme tat, voudrez-vous bien m'accompagner sans
scandale et sans bruit, puisqu'il vous dplat tant?... une chose aussi
simple, apparemment, ne me sera pas refuse!

LA COMTESSE _trouble_.

Eh! Monsieur, qui songe  vous contrarier?

LE COMTE.

Ah! j'oubliais la porte qui va chez vos femmes; il faut que je la ferme
aussi pour que vous soyez pleinement justifie. (_il va fermer la porte
du fond et en te la clef._)

LA COMTESSE _ part_.

O ciel! tourderie funeste!

LE COMTE _revenant  elle_.

Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie;
(_il lve la voix_) et quant  la Suzanne du cabinet, il faudra qu'elle
ait la bont de m'attendre, et le moindre mal qui puisse lui arriver 
mon retour....

LA COMTESSE.

En vrit, Monsieur, voil bien la plus odieuse aventure.... (_le comte
l'emmne et ferme la porte  la clef._)


_SCNE XIV._

SUZANNE, CHRUBIN.


SUZANNE _sort de l'alcve, accourt au cabinet et parle  la serrure_.

Ouvrez, Chrubin, ouvrez vite, c'est Suzanne; ouvrez et sortez.

CHRUBIN _sort_.

Ah! Suzon, quelle horrible scne!

SUZANNE.

Sortez, vous n'avez pas une minute.

CHRUBIN _effray_.

Eh par o sortir?

SUZANNE.

Je n'en sais rien, mais sortez.

CHRUBIN.

S'il n'y a pas d'issue?

SUZANNE.

Aprs la rencontre de tantt il vous craserait! et nous serions
perdues.--Courez conter  Figaro...

CHRUBIN.

La fentre du jardin n'est peut-tre pas bien haute.

(_il court y regarder._)

SUZANNE _avec effroi_.

Un grand tage! impossible! ah ma pauvre matresse! et mon mariage, 
Ciel!

CHRUBIN _revient_.

Elle donne sur la melonnire; quitte  gter une couche ou deux.

SUZANNE _le retient et s'crie_.

Il va se tuer!

CHRUBIN _exalt_.

Dans un gouffre allum, Suzon! oui je m'y jetterais plutt que de lui
nuire... Et ce baiser va me porter bonheur. (_il l'embrasse et court
sauter par la fentre._)


_SCNE XV_.


SUZANNE _seule, un cri de frayeur_.

Ah!... (_Elle tombe assise un moment. Elle va pniblement regarder  la
fentre et revient._) Il est dj bien loin. O le petit garnement! aussi
leste que joli! si celui-l manque de femmes.... Prenons sa place au
plutt. (_en entrant dans le cabinet._) Vous pouvez  prsent, monsieur
le Comte, rompre la cloison si cela vous amuse; au diantre qui rpond un
mot. (_elle s'y enferme._)


_SCNE XVI._

LE COMTE, LA COMTESSE _rentrent dans la chambre_.


LE COMTE, _une pince  la main, qu'il jette sur le fauteuil_.

Tout est bien comme je l'ai laiss. Madame, en m'exposant  briser cette
porte, rflchissez aux suites: encore une fois, voulez-vous l'ouvrir?

LA COMTESSE.

Eh, Monsieur, quelle horrible humeur peut altrer ainsi les gards entre
deux poux? Si l'amour vous dominait au point de vous inspirer ces
fureurs, malgr leur draison je les excuserais; j'oublierais, peut-tre
en faveur du motif, ce qu'elles ont d'offensant pour moi. Mais la seule
vanit peut-elle jeter dans cet excs un galant homme?

LE COMTE.

Amour ou vanit, vous ouvrirez la porte; ou je vais  l'instant....

LA COMTESSE _au devant_.

Arrtez, Monsieur, je vous prie. Me croyez-vous capable de manquer  ce
que je me dois?

LE COMTE.

Tout ce qu'il vous plaira, Madame: mais je verrai qui est dans ce
cabinet.

LA COMTESSE _effraye_.

H bien, Monsieur, vous le verrez. coutez-moi... tranquillement.

LE COMTE.

Ce n'est donc pas Suzanne?

LA COMTESSE _timidement_.

Au moins n'est-ce pas non plus une personne.... dont vous deviez rien
redouter.... nous disposions une plaisanterie.... bien innocente en
vrit, pour ce soir.... et je vous jure....

LE COMTE.

Et vous me jurez?

LA COMTESSE.

Que nous n'avions pas plus dessein de vous offenser l'un que l'autre.

LE COMTE _vite_.

L'un que l'autre? c'est un homme.

LA COMTESSE.

Un enfant, Monsieur.

LE COMTE.

H qui donc?

LA COMTESSE.

 peine osai-je le nommer!

LE COMTE _furieux_.

Je le tuerai.

LA COMTESSE.

Grands Dieux!

LE COMTE.

Parlez donc.

LA COMTESSE.

Ce jeune.... Chrubin....

LE COMTE.

Chrubin! l'insolent! voil mes soupons et le billet expliqus.

LA COMTESSE _joignant les mains_.

Ah! Monsieur, gardez de penser....

LE COMTE _frappant du pied_.

(_ part_.) Je trouverai par-tout ce maudit Page! (_haut_.) Allons,
Madame, ouvrez; je sais tout maintenant. Vous n'auriez pas t si mue
en le congdiant ce matin; il serait parti quand je l'ai ordonn; vous
n'auriez pas mis tant de fausset dans votre conte de Suzanne; il ne se
serait pas si soigneusement cach, s'il n'y avait rien de criminel.

LA COMTESSE.

Il a craint de vous irriter en se montrant.

LE COMTE _hors de lui, crie au cabinet_.

Sors donc, petit malheureux!

LA COMTESSE _le prend  bras le corps, en l'loignant_.

Ah! Monsieur, Monsieur, votre colre me fait trembler pour lui. N'en
croyez pas un injuste soupon, de grace; et que le dsordre o vous
l'allez trouver....

LE COMTE.

Du dsordre!

LA COMTESSE.

Hlas oui; prt  s'habiller en femme, une coiffure  moi sur la tte,
en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus, il allait
essayer....

LE COMTE.

Et vous vouliez garder votre chambre! Indigne pouse! ah! vous la
garderez.... long-temps; mais il faut avant que j'en chasse un insolent,
de manire  ne plus le rencontrer nulle part.

LA COMTESSE _se jette  genoux les bras levs_.

Monsieur le Comte, pargnez un enfant; je ne me consolerais pas d'avoir
caus...

LE COMTE.

Vos frayeurs aggravent son crime.

LA COMTESSE.

Il n'est pas coupable, il partait; c'est moi qui l'ai fait appeler.

LE COMTE _furieux_.

Levez-vous. tez-vous... Tu es bien audacieuse d'oser me parler pour un
autre.

LA COMTESSE.

Eh bien! je m'terai, Monsieur, je me lverai; je vous remettrai mme la
clef du cabinet; mais au nom de votre amour...

LE COMTE.

De mon amour! perfide!

LA COMTESSE _se lve et lui prsente la clef_.

Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun
mal; et puisse aprs tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous
convainc pas...

LE COMTE _prenant la clef_.

Je n'coute plus rien.

LA COMTESSE _se jette sur une bergre, un mouchoir sur les yeux_.

O ciel! Il va prir!

LE COMTE _ouvre la porte et recule_.

C'est Suzanne!


_SCNE XVII._

LA COMTESSE, LE COMTE, SUZANNE.


SUZANNE _sort en riant_.

_Je le tuerai, je le tuerai_. Tuez-le donc ce mchant Page!

LE COMTE _ part_.

Ah quelle cole! (_regardant la Comtesse qui est reste stupfaite._) Et
vous aussi? vous jouez l'tonnement?... Mais peut-tre elle n'y est pas
seule. (_il entre._)


_SCNE XVIII._

LA COMTESSE _assise_, SUZANNE.


SUZANNE _accourt  sa matresse_.

Remettez-vous, Madame, il est bien loin, il a fait un saut....

LA COMTESSE.

Ah, Suzon, je suis morte.


_SCNE XIX._

LA COMTESSE _assise_, SUZANNE, LE COMTE.


LE COMTE _sort du cabinet d'un air confus. Aprs un court silence_.

Il n'y a personne, et pour le coup j'ai tort.--Madame... vous jouez fort
bien la comdie.

SUZANNE _gaiement_.

Et moi, Monseigneur?

LA COMTESSE, _son mouchoir sur sa bouche pour se remettre, ne parle
pas_.

LE COMTE _s'approche_.

Quoi, Madame, vous plaisantiez?

LA COMTESSE _se remettant un peu_.

Eh! pourquoi non, Monsieur?

LE COMTE.

Quel affreux badinage! et par quel motif, je vous prie?...

LA COMTESSE.

Vos folies mritent-elles de la piti?

LE COMTE.

Nommer folies ce qui touche  l'honneur!

LA COMTESSE _assurant son ton par degrs_.

Me suis-je unie  vous pour tre ternellement dvoue  l'abandon et 
la jalousie, que vous seul osez concilier?

LE COMTE.

Ah! Madame, c'est sans mnagement.

SUZANNE.

Madame n'avait qu' vous laisser appeler les gens.

LE COMTE.

Tu as raison, et c'est  moi de m'humilier... Pardon, je suis d'une
confusion!...

SUZANNE.

Avouez, Monseigneur, que vous la mritez un peu!

LE COMTE.

Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t'appelais? mauvaise!

SUZANNE.

Je me r'habillais de mon mieux,  grand renfort d'pingles, et Madame
qui me le dfendait avait bien ses raisons pour le faire.

LE COMTE.

Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutt  l'apaiser.

LA COMTESSE.

Non, Monsieur; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer
aux Ursulines, et je vois trop qu'il en est temps.

LE COMTE.

Le pourriez-vous sans quelques regrets?

SUZANNE.

Je suis sure, moi, que le jour du dpart serait la veille des larmes.

LA COMTESSE.

Eh! quand cela serait, Suzon; j'aime mieux le regretter que d'avoir la
bassesse de lui pardonner; il m'a trop offense.

LE COMTE.

Rosine!...

LA COMTESSE.

Je ne la suis plus cette Rosine que vous avez tant poursuivie! je suis
la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme dlaisse, que vous n'aimez
plus.

SUZANNE.

Madame!

LE COMTE _suppliant_.

Par piti.

LA COMTESSE.

Vous n'en aviez aucune pour moi.

LE COMTE.

Mais aussi ce billet... il m'a tourn le sang!

LA COMTESSE.

Je n'avais pas consenti qu'on l'crivt.

LE COMTE.

Vous le saviez?

LA COMTESSE.

C'est cet tourdi de Figaro...

LE COMTE.

Il en tait?

LA COMTESSE.

...Qui l'a remis  Bazile.

LE COMTE.

Qui m'a dit le tenir d'un paysan. O perfide chanteur! lame  deux
tranchans! c'est toi qui paieras pour tous le monde.

LA COMTESSE.

Vous demandez pour vous un pardon que vous refusez aux autres: voil
bien les hommes! Ah! si jamais je consentais  pardonner en faveur de
l'erreur o vous a jet ce billet, j'exigerais que l'amnistie ft
gnrale.

LE COMTE.

H bien, de tout mon coeur, Comtesse. Mais comment rparer une faute
aussi humiliante?

LA COMTESSE _se lve_.

Elle l'tait pour tous deux.

LE COMTE.

Ah! dites pour moi seul.--Mais je suis encore  concevoir comment les
femmes prennent si vite et si juste l'air et le ton des circonstances.
Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage tait dfait.... D'honneur
il l'est encore.

LA COMTESSE _s'efforant de sourire_.

Je rougissais.... du ressentiment de vos soupons. Mais les hommes
sont-ils assez dlicats pour distinguer l'indignation d'une me honnte
outrage, d'avec la confusion qui nat d'une accusation mrite?

LE COMTE _souriant_.

Et ce Page en dsordre, en veste et presque nu....

LA COMTESSE _montrant Suzanne_.

Vous le voyez devant vous. N'aimez-vous pas mieux l'avoir trouv que
l'autre? en gnral, vous ne hassez pas de rencontrer celui-ci.

LE COMTE _riant plus fort_.

Et ces prires, ces larmes feintes....

LA COMTESSE.

Vous me faites rire, et j'en ai peu d'envie.

LE COMTE.

Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que
des enfans. C'est vous, c'est vous, Madame, que le Roi devrait envoyer
en ambassade  Londres! Il faut que votre sexe ait fait une tude bien
rflchie de l'art de se composer pour russir  ce point!

LA COMTESSE.

C'est toujours vous qui nous y forcez.

SUZANNE.

Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens
d'honneur.

LA COMTESSE.

Brisons l, monsieur le Comte. J'ai peut-tre t trop loin; mais mon
indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m'obtenir la vtre.

LE COMTE.

Mais vous rpterez que vous me pardonnez.

LA COMTESSE.

Est-ce que je l'ai dit, Suzon?

SUZANNE.

Je ne l'ai pas entendu, Madame.

LE COMTE.

H bien, que ce mot vous chappe.

LA COMTESSE.

Le mritez-vous donc, ingrat?

LE COMTE.

Oui, par mon repentir.

SUZANNE.

Souponner un homme dans le cabinet de Madame!

LE COMTE.

Elle m'en a si svrement puni!

SUZANNE.

Ne pas s'en fier  elle quand elle dit que c'est sa camariste!

LE COMTE.

Rosine, tes-vous donc implacable?

LA COMTESSE.

Ah! Suzon! que je suis faible! quel exemple je te donne! (_tendant la
main au Comte_.) On ne croira plus  la colre des femmes.

SUZANNE.

Bon! Madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir l?

LE COMTE _baise ardemment la main de sa femme_.


_SCNE XX._

SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE.


FIGARO _arrivant tout essouffl_.

On disait Madame incommode. Je suis vte accouru.... je vois avec joie
qu'il n'en est rien.

LE COMTE _schement_.

Vous tes fort attentif!

FIGARO.

Et c'est mon devoir. Mais puisqu'il n'en est rien, Monseigneur, tous vos
jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les
cornemuses, attendant pour m'accompagner, l'instant o vous permettrez
que je mne ma fiance....

LE COMTE.

Et qui surveillera la Comtesse au chteau?

FIGARO.

La veiller! elle n'est pas malade.

LE COMTE.

Non; mais cet homme absent qui doit l'entretenir?

FIGARO.

Quel homme absent?

LE COMTE.

L'homme du billet que vous avez remis  Bazile.

FIGARO.

Qui dit cela?

LE COMTE.

Quand je ne le saurais pas d'ailleurs, fripon! ta physionomie qui
t'accuse me prouverait dj que tu mens.

FIGARO.

S'il est ainsi, ce n'est pas moi qui mens, c'est ma physionomie.

SUZANNE.

Va, mon pauvre Figaro! n'uses pas ton loquence en dfaites; nous avons
tout dit.

FIGARO.

Et quoi dit? vous me traitez comme un Bazile!

SUZANNE.

Que tu avais crit le billet de tantt pour faire accroire 
Monseigneur, quand il entrerait, que le petit Page tait dans ce cabinet
o je me suis enferme.

LE COMTE.

Qu'as-tu  rpondre?

LA COMTESSE.

Il n'y a plus rien  cacher, Figaro; le badinage est consomm.

FIGARO _cherchant  deviner_.

Le badinage... est consomm?

LE COMTE.

Oui, consomm. Que dis-tu l-dessus?

FIGARO.

Moi! je dis.... que je voudrais bien qu'on en pt dire autant de mon
mariage; et si vous l'ordonnez....

LE COMTE.

Tu conviens donc enfin du billet?

FIGARO.

Puisque Madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez
vous-mme, il faut bien que je le veuille aussi: mais  votre place, en
vrit, Monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous
disons.

LE COMTE.

Toujours mentir contre l'vidence!  la fin cela m'irrite.

LA COMTESSE _en riant_.

Eh, ce pauvre garon! pourquoi voulez-vous, Monsieur, qu'il dise une
fois la vrit?

FIGARO _bas  Suzanne_.

Je l'avertis de son danger; c'est tout ce qu'un honnte homme peut
faire.

SUZANNE _bas_.

As-tu vu le petit Page?

FIGARO _bas_.

Encore tout froiss.

SUZANNE _bas_.

Ah, Pcare!

LA COMTESSE.

Allons, monsieur le Comte, ils brlent de s'unir: leur impatience est
naturelle! entrons pour la crmonie.

LE COMTE _ part_.

Et Marceline, Marceline.... (_haut_) je voudrais tre.... au moins vtu.

LA COMTESSE.

Pour nos gens! est-ce que je le suis?


_SCNE XXI._

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, LE COMTE, ANTONIO.


ANTONIO, _demi-gris, tenant un pot de girofles crases_.

Monseigneur! Monseigneur!

LE COMTE.

Que me veux-tu, Antonio?

ANTONIO.

Faites donc une fois griller les croises qui donnent sur mes couches.
On jette toutes sortes de choses par ces fentres; et tout  l'heure
encore on vient d'en jeter un homme.

LE COMTE.

Par ces fentres?

ANTONIO.

Regardez comme on arrange mes girofles.

SUZANNE _bas  Figaro_.

Alerte, Figaro! alerte.

FIGARO.

Monseigneur, il est gris ds le matin.

ANTONIO.

Vous n'y tes pas. C'est un petit reste d'hier. Voil comme on fait des
jugemens.... tnbreux.

LE COMTE _avec feu_.

Cet homme! cet homme! o est-il?

ANTONIO.

O il est?

LE COMTE.

Oui.

ANTONIO.

C'est ce que je dis. Il faut me le trouver, dj. Je suis votre
domestique; il n'y a que moi qui prends soin de votre jardin; il y tombe
un homme, et vous sentez.... que ma rputation en est effleure.

SUZANNE _bas  Figaro_.

Dtourne, dtourne.

FIGARO.

Tu boiras donc toujours?

ANTONIO.

Et si je ne buvais pas, je deviendrais enrag.

LA COMTESSE.

Mais en prendre ainsi sans besoin....

ANTONIO.

Boire sans soif et faire l'amour en tout temps, Madame; il n'y a que 
qui nous distingue des autres btes.

LE COMTE _vivement_.

Rpons-moi donc, ou je vais te chasser.

ANTONIO.

Est-ce que je m'en irais?

LE COMTE.

Comment donc?

ANTONIO _se touchant le front_.

Si vous n'avez pas assez de  pour garder un bon domestique, je ne suis
pas assez bte, moi, pour renvoyer un si bon matre.

LE COMTE _le secoue avec colre_.

On a, dis-tu, jet un homme par cette fentre?

ANTONIO.

Oui, mon Excellence; tout  l'heure, en veste blanche, et qui s'est
enfui, jarni, courant....

LE COMTE _impatient_.

Aprs?

ANTONIO.

J'ai bien voulu courir aprs; mais je me suis donn contre la grille une
si fire gourde  la main, que je ne peux plus remuer ni pied ni patte
de ce doigt-l. (_levant le doigt_.)

LE COMTE.

Au moins tu reconnatrais l'homme?

ANTONIO.

Oh! que oui-d!... si je l'avais vu, pourtant.

SUZANNE _bas  Figaro_.

Il ne l'a pas vu.

FIGARO.

Voil bien du train pour un pot de fleurs! combien te faut-il, pleurard!
avec ta girofle? Il est inutile de chercher, Monseigneur; c'est moi qui
ai saut.

LE COMTE.

Comment c'est vous!

ANTONIO.

_Combien te faut-il, pleurard?_ Votre corps a donc bien grandi depuis ce
temps-l? car je vous ai trouv beaucoup plus moindre et plus fluet!

FIGARO.

Certainement; quand on saute on se pelotone....

ANTONIO.

M'est avis que c'tait plutt.... qui dirait, le gringalet de Page.

LE COMTE.

Chrubin, tu veux dire?

FIGARO.

Oui, revenu tout exprs avec son cheval, de la porte de Sville, o
peut-tre il est dj.

ANTONIO.

O! non, je ne dis pas , je ne dis pas ; je n'ai pas vu sauter de
cheval, car je le dirais de mme.

LE COMTE.

Quelle patience!

FIGARO.

J'tais dans la chambre des femmes en veste blanche: il fait un
chaud!... J'attendais l ma Suzanette, quand j'ai ou tout  coup la
voix de Monseigneur et le grand bruit qui se fesait; je ne sais quelle
crainte m'a saisi  l'occasion de ce billet; et s'il faut avouer ma
btise, j'ai saut sans rflexion sur les couches, o je me suis mme un
peu foul le pied droit. (_il frotte son pied._)

ANTONIO.

Puisque c'est vous, il est juste de vous rendre ce brinborion de papier
qui a coul de votre veste en tombant.

LE COMTE _se jette dessus_.

Donne-le-moi. (_il ouvre le papier et le referme._)

FIGARO, _ part_.

Je suis pris.

LE COMTE _ Figaro_.

La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier ni
comment il se trouvait dans votre poche?

FIGARO _embarrass fouille dans ses poches et en tire des papiers_.

Non srement.... mais c'est que j'en ai tant; il faut rpondre 
tout.... (_il regarde un des papiers._) Ceci? ah! c'est une lettre de
Marceline en quatre pages; elle est belle!... Ne serait-ce pas la
requte de ce pauvre braconnier en prison?... non, la voici... J'avais
l'tat des meubles du petit chteau dans l'autre poche....

(_Le Comte r'ouvre le papier qu'il tient._)

LA COMTESSE, _bas  Suzanne_.

Ah dieux! Suzon, c'est le brevet d'officier.

SUZANNE, _bas  Figaro_.

Tout est perdu, c'est le brevet.

LE COMTE _replie le papier_.

H bien! l'homme aux expdiens, vous ne devinez pas?

ANTONIO _s'approchant de Figaro_.

Monseigneur dit si vous ne devinez pas?

FIGARO _le repousse_.

Fi donc, vilain, qui me parle dans le nez!

LE COMTE.

Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut tre?

FIGARO.

Ah ah ah ah! _Povero!_ ce sera le brevet de ce malheureux enfant qu'il
m'avait remis, et que j'ai oubli de lui rendre. Oh oh oh oh! tourdi
que je suis! que fera-t-il sans son brevet? Il faut courir....

LE COMTE.

Pourquoi vous l'aurait-il remis?

FIGARO _embarrass_.

Il.... dsirait qu'on y ft quelque chose.

LE COMTE _regarde son papier_.

Il n'y manque rien.

LA COMTESSE, _bas  Suzanne_.

Le cachet.

SUZANNE, _bas  Figaro_.

Le cachet y manque.

LE COMTE _ Figaro_.

Vous ne rpondez pas?

FIGARO.

C'est.... qu'en effet il y manque peu de chose. Il dit que c'est
l'usage.

LE COMTE.

L'usage! l'usage! l'usage de quoi?

FIGARO.

D'y apposer le sceau de vos armes. Peut-tre aussi que cela ne valait
pas la peine.

LE COMTE _r'ouvre le papier et le chiffonne de colre_.

Allons, il est crit que je ne saurai rien. (_ part_) C'est ce Figaro
qui les mne, et je ne m'en vengerais pas!

(_il veut sortir avec dpit._)

FIGARO _l'arrtant_.

Vous sortez sans ordonner mon mariage?


_SCNE XXII._

BAZILE, BARTHOLO, MARCELINE, FIGARO, LE COMTE, GRIPE-SOLEIL, LA
COMTESSE, SUZANNE, ANTONIO, _Valets du Comte, ses Vassaux_.


MARCELINE _au Comte_.

Ne l'ordonnez pas, Monseigneur; avant de lui faire grace, vous nous
devez justice. Il a des engagemens avec moi.

LE COMTE, _ part_.

Voil ma vengeance arrive.

FIGARO.

Des engagemens? de quelle nature? expliquez-vous?

MARCELINE.

Oui, je m'expliquerai, malhonnte!

(_La Comtesse s'assied sur une bergre; Suzanne est derrire elle_.)

LE COMTE.

De quoi s'agit-il, Marceline?

MARCELINE.

D'une obligation de mariage.

FIGARO.

Un billet, voil tout, pour de l'argent prt.

MARCELINE _au Comte_.

Sous condition de m'pouser. Vous tes un grand seigneur, le premier
juge de la province....

LE COMTE.

Prsentez-vous au tribunal; j'y rendrai justice  tout le monde.

BAZILE _montrant Marceline_.

En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits
sur Marceline?

LE COMTE, _ part_.

Ah! voil mon fripon du billet.

FIGARO.

Autre fou de la mme espce!

LE COMTE _en colre  Bazile_.

Vos droits! vos droits! il vous convient bien de parler devant moi,
matre sot!

ANTONIO _frappant dans sa main_.

Il ne l'a, ma foi, pas manqu du premier coup: c'est son nom.

LE COMTE.

Marceline, on suspendra tout jusqu' l'examen de vos titres, qui se fera
publiquement dans la grand'salle d'audience. Honnte Bazile! agent
fidle et sr! allez au bourg chercher les gens du sige.

BAZILE.

Pour son affaire?

LE COMTE.

Et vous m'amnerez le paysan du billet.

BAZILE.

Est-ce que je le connais?

LE COMTE.

Vous rsistez!

BAZILE.

Je ne suis pas entr au chteau pour en faire les commissions.

LE COMTE.

Quoi donc?

BAZILE.

Homme  talent sur l'orgue du village, je montre le clavecin  Madame, 
chanter  ses femmes, la mandoline aux pages; et mon emploi, surtout,
est d'amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plat me
l'ordonner.

GRIPE-SOLEIL _s'avance_.

J'irai bien, Monsigneu, si cela vous plaira?

LE COMTE.

Quel est ton nom et ton emploi?

GRIPE-SOLEIL.

Je suis Gripe-Soleil, mon bon signeu; le petit patouriau des chvres,
command pour le feu d'artifice. C'est fte aujourd'hui dans le
troupiau; et je sais ous-ce-qu'est toute l'enrage boutique  procs du
pays.

LE COMTE.

Ton zle me plat; vas-y; mais vous, (_ Bazile_) accompagnez Monsieur
en jouant de la guitare, et chantant pour l'amuser en chemin; il est de
ma compagnie.

GRIPE-SOLEIL _joyeux_.

Oh, moi, je suis de la...

(_Suzanne l'apaise de la main en lui montrant la Comtesse_.)

BAZILE _surpris_.

Que j'accompagne Gripe-Soleil en jouant?

LE COMTE.

C'est votre emploi! partez, ou je vous chasse. (_Il sort._)


_SCNE XXIII._

_Les Acteurs prcdens, except le Comte._


BAZILE _ lui-mme_.

Ah! je n'irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis...

FIGARO.

Qu'une cruche.

BAZILE _ part_.

Au lieu d'aider  leur mariage, je m'en vais assurer le mien avec
Marceline. (_ Figaro_) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de
retour. (_il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond._)

FIGARO _le suit_.

Conclure! oh! va, ne crains rien; quand mme tu ne reviendrais jamais...
tu n'as pas l'air en train de chanter; veux-tu que je commence?...
allons, gai! haut la-mi-la pour ma fiance. (_il se met en marche 
reculons, danse en chantant la Sguedille suivante; Bazile accompagne,
et tout le monde le suit._)

SGUEDILLE: air not.

Je prfre  richesse
  La sagesse
  De ma Suzon,
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon.

Aussi sa gentillesse
  Est matresse
  De ma raison;
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon,
  Zon, zon, zon.

(_Le bruit s'loigne, on n'entend pas le reste._)


_SCNE XXIV._

SUZANNE, LA COMTESSE.


LA COMTESSE _dans sa bergre_.

Vous voyez, Suzanne, la jolie scne que votre tourdi m'a value avec son
billet.

SUZANNE.

Ah! Madame, quand je suis rentre du cabinet, si vous aviez vu votre
visage! il s'est terni tout  coup; mais ce n'a t qu'un nuage; et par
degrs vous tes devenue rouge, rouge, rouge!

LA COMTESSE.

Il a donc saut par la fentre?

SUZANNE.

Sans hsiter, le charmant enfant! lger... comme une abeille.

LA COMTESSE.

Ah ce fatal jardinier! Tout cela m'a remue au point... que je ne
pouvais rassembler deux ides.

SUZANNE.

Ah! Madame, au contraire; et c'est-l que j'ai vu combien l'usage du
grand monde donne d'aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans
qu'il y paraisse.

LA COMTESSE.

Crois-tu que le Comte en soit la dupe? et s'il trouvait cet enfant au
chteau!

SUZANNE.

Je vais recommander de le cacher si bien...

LA COMTESSE.

Il faut qu'il parte. Aprs ce qui vient d'arriver, vous croyez bien que
je ne suis pas tente de l'envoyer au jardin  votre place.

SUZANNE.

Il est certain que je n'irai pas non plus. Voil donc mon mariage encore
une fois...

LA COMTESSE _se lve_.

Attends... Au lieu d'un autre ou de toi, si j'y allais moi-mme.

SUZANNE.

Vous, Madame?

LA COMTESSE.

Il n'y aurait personne d'expos... le Comte alors ne pourrait nier...
Avoir puni sa jalousie et lui prouver son infidlit! cela serait...
Allons, le bonheur d'un premier hasard m'enhardit  tenter le second.
Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin; mais surtout
que personne...

SUZANNE

Ah! Figaro.

LA COMTESSE.

Non, non; il voudrait mettre ici du sien... Mon masque de velours et ma
canne, que j'aille y rver sur la terrasse. (_Suzanne entre dans le
cabinet de toilette_.)


_SCNE XXV._


LA COMTESSE _seule_.

Il est assez effront mon petit projet! (_elle se retourne._) Ah le
ruban! mon joli ruban! je t'oubliais! (_elle le prend sur sa bergre et
le roule._) Tu ne me quitteras plus... tu me rappelleras la scne o ce
malheureux enfant... Ah! monsieur le Comte, qu'avez-vous fait?... et
moi, que fais-je en ce moment?


_SCNE XXVI._

LA COMTESSE, SUZANNE.


(_La Comtesse met furtivement le ruban dans son sein._)

SUZANNE.

Voici la canne et votre loup.

LA COMTESSE.

Souviens-toi que je t'ai dfendu d'en dire un mot  Figaro.

SUZANNE _avec joie_.

Madame, il est charmant votre projet. Je viens d'y rflchir. Il
rapproche tout, termine tout, embrasse tout; et quelque chose qui
arrive, mon mariage est maintenant certain. (_elle baise la main de sa
matresse._)

(_Elles sortent._)

_Fin du second Acte._

_Pendant l'entr'acte, des valets arrangent la salle d'audience: on
apporte les deux banquettes  dossier des avocats, que l'on place aux
deux cts du thtre, de faon que le passage soit libre par derrire.
On pose une estrade  deux marches dans le milieu du thtre vers le
fond, sur laquelle on place le fauteuil du Comte. On met la table du
greffier et son tabouret de ct sur le devant, et des siges pour
Brid'oison et d'autres juges, des deux cts de l'estrade du Comte._




ACTE III.

_Le thtre reprsente une salle du chteau, appele salle du trne, et
servant de salle d'audience, ayant sur le ct une impriale en dais, et
dessous, le portrait du roi._


_SCNE PREMIRE._

LE COMTE, PEDRILLE _en veste et bott, tenant un paquet cachet._


LE COMTE, _vte_.

M'as-tu bien entendu?

PEDRILLE.

Excellence, oui. (_il sort._)


_SCNE II._


LE COMTE _seul, criant_.

Pdrille?


_SCNE III_

LE COMTE, PEDRILLE _revient_.


PEDRILLE.

Excellence?

LE COMTE.

On ne t'a pas vu?

PEDRILLE.

me qui vive.

LE COMTE.

Prenez le cheval barbe.

PEDRILLE.

Il est  la grille du potager, tout sell.

LE COMTE.

Ferme, d'un trait, jusqu' Sville.

PEDRILLE.

Il n'y a que trois lieues, elles sont bonnes.

LE COMTE.

En descendant, sachez si le Page est arriv.

PEDRILLE.

Dans l'htel?

LE COMTE.

Oui; surtout depuis quel temps?

PEDRILLE.

J'entends.

LE COMTE.

Remets-lui son brevet, et reviens vte.

PEDRILLE.

Et s'il n'y tait pas?

LE COMTE.

Revenez plus vte, et m'en rendez compte: allez.


_SCNE IV._


LE COMTE _seul, marche en rvant_.

J'ai fait une gaucherie en loignant Bazile!... la colre n'est bonne 
rien.--Ce billet remis par lui, qui m'avertit d'une entreprise sur la
Comtesse; la Camariste enferme quand j'arrive; la matresse affecte
d'une terreur fausse ou vraie; un homme qui saute par la fentre, et
l'autre aprs qui avoue... ou qui prtend que c'est lui... le fil
m'chappe. Il y a l-dedans une obscurit... Des liberts chez mes
vassaux, qu'importe  gens de cette toffe? Mais la Comtesse! si quelque
insolent attentait... o m'garai-je? En vrit quand la tte se monte,
l'imagination la mieux rgle devient folle comme un rve!--Elle
s'amusait; ces ris touffs, cette joie mal teinte!--Elle se respecte,
et mon honneur... o diable on l'a plac! De l'autre part o suis-je?
Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret? comme il n'est pas
encore le sien... Qui donc m'enchane  cette fantaisie? j'ai voulu
vingt fois y renoncer... trange effet de l'irrsolution! si je la
voulais sans dbat, je la dsirerais mille fois moins.--Ce Figaro se
fait bien attendre! il faut le sonder adroitement. (_Figaro parat dans
le fond; il s'arrte._) et tcher, dans la conversation que je vais
avoir avec lui, de dmler, d'une manire dtourne, s'il est instruit
ou non de mon amour pour Suzanne.


_SCNE V._

LE COMTE, FIGARO.


FIGARO, _ part_.

Nous y voil.

LE COMTE.

...s'il en sait par elle un seul mot...

FIGARO, _ part_.

Je m'en suis dout.

LE COMTE.

...je lui fais pouser la vieille.

FIGARO, _ part_.

Les amours de monsieur Bazile.

LE COMTE.

...et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO, _ part_.

Ah! ma femme, s'il vous plat.

LE COMTE _se retourne_.

Hein? quoi? qu'est-ce que c'est?

FIGARO _s'avance_.

Moi, qui me rends  vos ordres.

LE COMTE.

Et pourquoi ces mots?

FIGARO.

Je n'ai rien dit.

LE COMTE _rpte_.

_Ma femme, s'il vous plat?_

FIGARO.

C'est.... la fin d'une rponse que je fesais: _allez le dire  ma femme,
s'il vous plat_.

LE COMTE _se promne_.

_Sa femme!_.... Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrter
Monsieur, quand je le fais appeler?

FIGARO _feignant d'assurer son habillement_.

Je m'tais sali sur ces couches en tombant; je me changeais.

LE COMTE.

Faut-il une heure?

FIGARO.

Il faut le temps.

LE COMTE.

Les domestiques ici.... sont plus longs  s'habiller que les matres!

FIGARO.

C'est qu'ils n'ont point de valets pour les y aider.

LE COMTE.

....Je n'ai pas trop compris ce qui vous avait forc tantt de courir un
danger inutile, en vous jetant....

FIGARO.

Un danger! on dirait que je me suis engouffr tout vivant....

LE COMTE.

Essayez de me donner le change, en feignant de le prendre, insidieux
valet! vous entendez fort bien que ce n'est pas le danger qui
m'inquite, mais le motif.

FIGARO.

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le
torrent de _la Morna_; vous cherchez un homme; il vous le faut, ou vous
allez briser les portes, enfoncer les cloisons; je me trouve-l par
hasard; qui sait dans votre emportement si...

LE COMTE _interrompant_.

Vous pouviez fuir par l'escalier.

FIGARO.

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE _en colre_.

Au corridor! (_ part_) je m'emporte, et nuis  ce que je veux savoir.

FIGARO, _ part_.

Voyons-le venir, et jouons serr.

LE COMTE _radouci_.

Ce n'est pas ce que je voulais dire, laissons cela. J'avais... oui,
j'avais quelqu'envie de t'emmener  Londres, courrier de dpches...
mais toutes rflexions faites...

FIGARO.

Monseigneur a chang d'avis?

LE COMTE.

Premirement, tu ne sais pas l'anglais.

FIGARO.

Je sais _God-dam_.

LE COMTE.

Je n'entends pas.

FIGARO.

Je dis que je sais _God-dam_.

LE COMTE.

H bien?

FIGARO.

Diable! c'est une belle langue que l'anglais; il en faut peu pour aller
loin: avec _God-dam_ en Angleterre, on ne manque de rien nulle
part.--Voulez-vous tter d'un bon poulet gras? entrez dans une taverne,
et faites seulement ce geste au garon; (_il tourne la broche_)
_God-dam!_ on vous apporte un pied de boeuf sal sans pain. C'est
admirable! Aimez-vous  boire un coup d'excellent Bourgogne ou de
Clairet? rien que celui-ci; (_il dbouche une bouteille_) _God-dam!_ on
vous sert un pot de bierre en bel tain, la mousse aux bords: quelle
satisfaction! Rencontrez vous une de ces jolies personnes qui vont
trottant menu, les yeux baisss, coudes en arrire, et tortillant un peu
des hanches? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche; ah!
_God-dam!_ elle vous sangle un soufflet de crocheteur: preuve qu'elle
entend. Les Anglais,  la vrit, ajoutent par-ci, par-l quelques
autres mots en conversant; mais il est bien ais de voir que God-dam est
le fond de la langue; et si Monseigneur n'a pas d'autre motif de me
laisser en Espagne...

LE COMTE, _ part_.

Il veut venir  Londres; elle n'a pas parl.

FIGARO, _ part_.

Il croit que je ne sais rien; travaillons-le un peu dans son genre.

LE COMTE.

Quel motif avait la Comtesse pour me jouer un pareil tour?

FIGARO.

Ma foi, Monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE.

Je la prviens sur tout, et la comble de prsens.

FIGARO.

Vous lui donnez, mais vous tes infidle. Sait-on gr du superflu  qui
nous prive du ncessaire?

LE COMTE.

...Autrefois tu me disais tout.

FIGARO.

Et maintenant je ne vous cache rien.

LE COMTE.

Combien la Comtesse t'a-t-elle donn pour cette belle association?

FIGARO.

Combien me donntes-vous pour la tirer des mains du Docteur! tenez,
Monseigneur; n'humilions pas l'homme qui nous sert bien, crainte d'en
faire un mauvais valet.

LE COMTE.

Pourquoi faut-il qu'il y ait toujours du louche en ce que tu fais?

FIGARO.

C'est qu'on en voit par-tout quand on cherche des torts.

LE COMTE.

Une rputation dtestable!

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu'elle? y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent
en dire autant?

LE COMTE.

Cent fois je t'ai vu marcher  la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO.

Comment voulez-vous? la foule est l: chacun veut courir, on se presse,
on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut; le reste est
cras. Aussi, c'est fait; pour moi j'y renonce.

LE COMTE.

 la fortune? (_ part_) Voici du neuf.

FIGARO.

(_ part_)  mon tour maintenant. (_haut_) Votre Excellence m'a gratifi
de la conciergerie du chteau; c'est un fort joli sort:  la vrit je
ne serai pas le courtier trenn des nouvelles intressantes; mais en
revanche, heureux avec ma femme au fond de l'Andalousie...

LE COMTE.

Qui t'empcherait de l'emmener  Londres?

FIGARO.

Il faudrait la quitter si souvent, que j'aurais bientt du mariage
par-dessus la tte.

LE COMTE.

Avec du caractre et de l'esprit, tu pourrais un jour t'avancer dans les
bureaux.

FIGARO.

De l'esprit pour s'avancer? Monseigneur se rit du mien. Mdiocre et
rampant; et l'on arrive  tout.

LE COMTE.

...Il ne faudrait qu'tudier un peu sous moi la politique.

FIGARO.

Je la sais.

LE COMTE.

Comme l'anglais, le fond de la langue!

FIGARO.

Oui, s'il y avait de quoi se vanter. Mais feindre d'ignorer ce qu'on
sait, de savoir tout ce qu'on ignore; d'entendre ce qu'on ne comprend
pas, de ne point our ce qu'on entend; surtout de pouvoir au-del de ses
forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point;
s'enfermer pour tailler des plumes, et paratre profond quand on n'est,
comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage;
rpandre des espions et pensionner des tratres; amolir des cachets;
intercepter des lettres; et tcher d'anoblir la pauvret des moyens par
l'importance des objets: voil toute la politique, ou je meure!

LE COMTE.

Eh! c'est l'intrigue que tu dfinis!

FIGARO.

La politique, l'intrigue, volontiers; mais comme je les crois un peu
germaines, en fasse qui voudra. _J'aime mieux ma mie au gu_, comme dit
la chanson du bon roi.

LE COMTE _ part_.

Il veut rester. J'entends... Suzanne m'a trahi.

FIGARO _ part_.

Je l'enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE.

Ainsi tu espres gagner ton procs contre Marceline?

FIGARO.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand votre
Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes?

LE COMTE _raillant_.

Au tribunal, le magistrat s'oublie, et ne voit plus que l'ordonnance.

FIGARO.

Indulgente aux grands, dure aux petits...

LE COMTE.

Crois-tu donc que je plaisante?

FIGARO.

Eh! qui le sait, Monseigneur? _Tempo e galant'uomo_, dit l'italien; il
dit toujours la vrit; c'est lui qui m'apprendra qui me veut du mal ou
du bien.

LE COMTE _ part_.

Je vois qu'on lui a tout dit; il pousera la dugne.

FIGARO, _ part_.

Il a jou au fin avec moi; qu'a-t-il appris?


_SCNE VI._

LE COMTE, UN LAQUAIS, FIGARO.


LE LAQUAIS _annonant_.

Dom Gusman Brid'oison.

LE COMTE.

Brid'oison?

FIGARO.

Eh! sans doute. C'est le juge ordinaire; le lieutenant du sige; votre
prud'homme.

LE COMTE.

Qu'il attende.

(_Le laquais sort._)


_SCNE VII._

LE COMTE, FIGARO.


FIGARO _reste un moment  regarder le Comte qui rve_.

...Est-ce-l ce que Monseigneur voulait?

LE COMTE _revenant  lui_.

Moi?... je disais d'arranger ce salon pour l'audience publique.

FIGARO.

H, qu'est-ce qu'il manque? le grand fauteuil pour vous, de bonnes
chaises aux prud'hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux
avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrire. Je
vais renvoyer les frotteurs.

(_Il sort_)


_SCNE VIII._


LE COMTE _seul_.

Le maraut m'embarrassait! en disputant, il prend son avantage, il vous
serre, vous enveloppe.... Ah friponne et fripon! vous vous entendez pour
me jouer? soyez amis, soyez amans, soyez ce qu'il vous plaira, j'y
consens; mais, parbleu, pour poux...


_SCNE IX._

SUZANNE, LE COMTE.


SUZANNE _essouffle_.

Monseigneur... pardon, Monseigneur.

LE COMTE _avec humeur_.

Qu'est-ce qu'il y a, Mademoiselle?

SUZANNE.

Vous tes en colre!

LE COMTE.

Vous voulez quelque chose apparemment?

SUZANNE _timidement_.

C'est que ma matresse a ses vapeurs. J'accourais vous prier de nous
prter votre flacon d'ther. Je l'aurais rapport dans l'instant.

LE COMTE _le lui donne_.

Non, non, gardez-le pour vous-mme. Il ne tardera pas  vous tre utile.

SUZANNE.

Est-ce que les femmes de mon tat ont des vapeurs, donc? c'est un mal de
condition qu'on ne prend que dans les boudoirs.

LE COMTE.

Une fiance bien prise, et qui perd son futur...

SUZANNE.

En payant Marceline, avec la dot que vous m'avez promise...

LE COMTE.

Que je vous ai promise, moi?

SUZANNE _baissant les yeux._

Monseigneur, j'avais cru l'entendre.

LE COMTE.

Oui, si vous consentiez  m'entendre vous-mme.

SUZANNE _les yeux baisss_.

Et n'est-ce pas mon devoir d'couter son Excellence?

LE COMTE.

Pourquoi donc, cruelle fille! ne me l'avoir pas dit plutt?

SUZANNE.

Est-il jamais trop tard pour dire la vrit?

LE COMTE.

Tu te rendrais sur la brune au jardin?

SUZANNE.

Est-ce que je ne m'y promne pas tous les soirs?

LE COMTE.

Tu m'as trait ce matin si durement!

SUZANNE.

Ce matin?--et le Page derrire le fauteuil?

LE COMTE.

Elle a raison, je l'oubliais. Mais pourquoi ce refus obstin, quand
Bazile, de ma part?...

SUZANNE.

Quelle ncessit qu'un Bazile?...

LE COMTE.

Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro  qui je
crains bien que vous n'ayez tout dit!

SUZANNE.

Dame! oui, je lui dis tout,--hors ce qu'il faut lui taire.

LE COMTE _en riant_.

Ah charmante! et tu me le promets? si tu manquais  ta parole,
entendons-nous, mon coeur: point de rendez-vous; point de dot, point de
mariage.

SUZANNE _fesant la rvrence_.

Mais aussi; point de mariage, point de droit du seigneur, Monseigneur.

LE COMTE.

O prend-elle ce qu'elle dit? d'honneur j'en rafollerai! mais ta
matresse attend le flacon...

SUZANNE _riant et rendant le flacon_.

Aurais-je pu vous parler sans un prtexte?

LE COMTE _veut l'embrasser_.

Dlicieuse crature!

SUZANNE _s'chappe_.

Voil du monde.

LE COMTE _ part_.

Elle est  moi. (_il s'enfuit._)

SUZANNE.

Allons vte rendre compte  Madame.


_SCNE X._

SUZANNE, FIGARO.


FIGARO.

Suzanne, Suzanne! o cours-tu donc si vte en quittant Monseigneur?

SUZANNE.

Plaide  prsent, si tu le veux; tu viens de gagner ton procs. (_elle
s'enfuit._)

FIGARO _la suit_.

Ah! mais, dis donc...


_SCNE XI._


LE COMTE _rentre seul_.

_Tu viens de gagner ton procs_!--Je donnais-l dans un bon pige! O mes
chers insolens! je vous punirai de faon... Un bon arrt, bien juste...
mais s'il allait payer la dugne... avec quoi?... s'il payait... Eeeeh!
n'ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil ddaigne en Figaro un
inconnu pour sa nice? En caressant cette manie... pourquoi non? dans le
vaste champ de l'intrigue, il faut savoir tout cultiver, jusqu' la
vanit d'un sot. (_il appelle_) Anto... (_il voit entrer Marceline,
&c._)

(_Il sort._)


_SCNE XII._

BARTHOLO, MARCELINE, BRID'OISON.


MARCELINE _ Brid'oison_.

Monsieur, coutez mon affaire.

BRID'OISON _en robe, et bgayant un peu_.

Eh bien! pa-arlons-en verbalement.

BARTHOLO.

C'est une promesse de mariage.

MARCELINE

Accompagne d'un prt d'argent.

BRID'OISON.

J'en-entends, _et ctera_, le reste.

MARCELINE.

Non, Monsieur, point d'_et ctera_.

BRID'OISON.

J'en-entends; vous avez la somme?

MARCELINE.

Non, Monsieur, c'est moi qui l'ai prte.

BRID'OISON.

J'en-entends bien, vou-ous redemandez l'argent?

MARCELINE.

Non, Monsieur; je demande qu'il m'pouse.

BRID'OISON.

H mais, j'en-entends fort bien; et lui, veu-eut-il vous pouser?

MARCELINE.

Non, Monsieur; voil tout le procs!

BRID'OISON.

Croyez-vous que je ne l'en-entende pas, le procs?

MARCELINE.

Non, Monsieur; (_ Bartholo_) o sommes-nous! (_ Brid'oison_) Quoi!
c'est vous qui nous jugerez?

BRID'OISON.

Est-ce que j'ai a-achet ma charge pour autre chose?

MARCELINE, _en soupirant_.

C'est un grand abus que de les vendre!

BRID'OISON.

Oui, l'on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui
plai-aidez-vous?


_SCNE XIII._

BARTHOLO, MARCELINE, BRID'OISON, FIGARO _rentre en se frottant les
mains_.


MARCELINE, _montrant Figaro_.

Monsieur, contre ce malhonnte-homme.

FIGARO, _trs gaiement,  Marceline_.

Je vous gne, peut-tre.--Monseigneur revient dans l'instant, monsieur
le Conseiller.

BRID'OISON.

J'ai vu ce ga-aron-l quelque part.

FIGARO.

Chez madame votre femme,  Sville, pour la servir, monsieur le
Conseiller.

BRID'OISON.

Dan-ans quel temps?

FIGARO.

Un peu moins d'un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet,
qui est un bien joli enfant, je m'en vante.

BRID'OISON.

Oui, c'est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes?

FIGARO.

Monsieur est bien bon. Ce n'est-l qu'une misre.

BRID'OISON.

Une promesse de mariage! A-ah! le pauvre bent!

FIGARO.

Monsieur...

BRID'OISON.

A-t-il vu mon-on secrtaire, ce bon garon?

FIGARO.

N'est-ce pas Double-main, le greffier?

BRID'OISON.

Oui, c'est qu'il mange  deux rateliers.

FIGARO.

Manger! je suis garant qu'il dvore. Oh que oui, je l'ai vu, pour
l'extrait et pour le supplment d'extrait; comme cela se pratique, au
reste.

BRID'OISON.

On-on doit remplir les formes.

FIGARO.

Assurment, Monsieur: si le fond des procs appartient aux plaideurs, on
sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.

BRID'OISON.

Ce garon-l n'-est pas si niais que je l'avais cru d'abord. H bien,
l'ami, puisque tu en sais tant; nou-ous aurons soin de ton affaire.

FIGARO.

Monsieur, je m'en rapporte  votre quit, quoique vous soyez de notre
justice.

BRID'OISON.

Hein?... Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne
payes pas?...

FIGARO.

Alors Monsieur voit bien que c'est comme si je ne devais pas.

BRID'OISON.

San-ans doute.--H mais, qu'est-ce donc qu'il dit?


_SCNE XIV._

BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID'OISON, FIGARO, UN HUISSIER.


L'HUISSIER _prcdant le Comte, crie_.

Monseigneur, Messieurs.

LE COMTE.

En robe ici, seigneur Brid'oison! ce n'est qu'une affaire domestique:
l'habit de ville tait trop bon.

BRID'OISON.

C'-est vous qui l'tes, monsieur le Comte. Mais je ne vais jamais
san-ans elle; parce que la forme, voyez-vous; la forme! Tel rit d'un
juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d'un procureur en
robe. La forme, la-a forme!

LE COMTE, _ l'huissier_.

Faites entrer l'audience.

L'HUISSIER _va ouvrir en glapissant_.

L'audience.


_SCNE XV._

LES ACTEURS PRCDENS, ANTONIO, LES VALETS DU CHTEAU, LES PAYSANS ET
PAYSANNES, _en habits de fte_, LE COMTE _s'assied sur le grand
fauteuil_, BRID'OISON _sur une chaise  ct_, LE GREFFIER _sur le
tabouret derrire sa table_; LES JUGES, LES AVOCATS _sur les
banquettes_; MARCELINE _ ct de_ BARTHOLO; FIGARO _sur l'autre
banquette_; LES PAYSANS ET VALETS _debout derrire_.


BRID'OISON _ Double-main_.

Double-main, a-appelez les causes.

DOUBLE-MAIN _lit un papier_.

Noble, trs-noble, infiniment noble, _dom Pedro George, Hidalgo, baron
de Los altos, y montes fieros, y otros montes_; contre _Alonzo
Calderon_, jeune auteur dramatique. Il est question d'une comdie
mort-ne, que chacun dsavoue et rejette sur l'autre.

LE COMTE.

Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S'ils font ensemble un autre
ouvrage, pour qu'il marque un peu dans le grand monde, ordonn que le
noble y mettra son nom, le pote son talent.

DOUBLE-MAIN _lit un autre papier_.

_Andr Ptrutchio_, laboureur; contre le receveur de la province. Il
s'agit d'un forcement arbitraire.

LE COMTE.

L'affaire n'est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux, en
les protgeant prs du roi. Passez.

DOUBLE-MAIN _en prend un troisime_.

(_Bartholo et Figaro se lvent._)

_Barbe-Agar-Raab-Magdelne-Nicole-Marceline de Verte-allure_, fille
majeure; (_Marceline se lve et salue_) contre _Figaro_... nom de
baptme en blanc?

FIGARO.

Anonyme.

BRID'OISON.

A-anonyme! Qu-el patron est-ce-l?

FIGARO.

C'est le mien.

DOUBLE-MAIN _crit_.

Contre anonyme _Figaro_. Qualits?

FIGARO.

Gentilhomme.

LE COMTE.

Vous tes gentilhomme? (_le greffier crit_)

FIGARO.

Si le ciel l'et voulu, je serais fils d'un prince.

LE COMTE, _au Greffier_.

Allez.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence, Messieurs.

DOUBLE-MAIN _lit_.

...Pour cause d'opposition faite au mariage dudit _Figaro_, par ladite
_de Verte-allure_. Le docteur _Bartholo_ plaidant pour la demanderesse,
et ledit _Figaro_ pour lui-mme; si la cour le permet, contre le voeu de
l'usage, et la jurisprudence du sige.

FIGARO.

L'usage, matre Double-main, est souvent un abus; le client un peu
instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant 
froid, criant  tue tte, et connaissant tout, hors le fait,
s'embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur, que d'ennuyer
l'auditoire et d'endormir Messieurs; plus boursouffls aprs que s'ils
eussent compos l'_oratio pro Murena_; moi je dirai le fait en peu de
mots. Messieurs...

DOUBLE-MAIN.

En voil beaucoup d'inutiles, car vous n'tes pas demandeur, et n'avez
que la dfense; avancez, Docteur, et lisez la promesse.

FIGARO.

Oui, promesse!

BARTHOLO, _mettant ses lunettes_.

Elle est prcise.

BRID'OISON.

I-il faut la voir.

DOUBLE-MAIN.

Silence donc, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

BARTHOLO _lit_.

_Je soussign, reconnais avoir reu de damoiselle, &c.... Marceline de
Verte-allure, dans le chteau d'Aguas-Frescas, la somme de deux mille
piastres fortes cordonnes; laquelle somme je lui rendrai  sa
rquisition, dans ce chteau; et je l'pouserai, par forme de
reconnaissance, &c._ sign _Figaro_, tout court. Mes conclusions sont au
payement du billet, et  l'excution de la promesse, avec dpens. (_il
plaide_) Messieurs.... jamais cause plus intressante ne fut soumise au
jugement de la cour! et depuis _Alexandre le grand_, qui promit mariage
 la belle _Thalestris_....

LE COMTE, _interrompant_.

Avant d'aller plus loin, Avocat, convient-on de la validit du titre?

BRID'OISON, _ Figaro._

Qu'oppo... qu'oppo-osez-vous  cette lecture?

FIGARO.

Qu'il y a, Messieurs, malice, erreur, ou distraction dans la manire
dont on a lu la pice; car il n'est pas dit dans l'crit: _laquelle
somme je lui rendrai, ET je l'pouserai; mais, laquelle somme je lui
rendrai, OU je l'pouserai_; ce qui est bien diffrent.

LE COMTE.

Y a-t-il ET dans l'acte, ou bien OU?

BARTHOLO.

Il y a ET.

FIGARO.

Il y a OU.

BRID'OISON.

Dou-ouble-main, lisez vous-mme.

DOUBLE-MAIN, _prenant le papier_.

Et c'est le plus sr; car souvent les parties dguisent en lisant. (_il
lit_) E e e _damoiselle_ e e e _de Verte-allure_ e e e, Ha! _laquelle
somme je lui rendrai  sa rquisition, dans ce chteau_... ET... OU...
ET... OU... Le mot est si mal crit... il y a un pt.

BRID'OISON.

Un p-t? je sais ce que c'est.

BARTHOLO, _plaidant_.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction copulative ET qui lie les
membres co-relatifs de la phrase: je paierai la demoiselle, ET je
l'pouserai.

FIGARO _plaidant_.

Je soutiens, moi, que c'est la conjonction alternative OU qui spare
lesdits membres; je paierai la donzelle, OU je l'pouserai:  pdant,
pdant et demi; qu'il s'avise de parler latin, j'y suis grec; je
l'extermine.

LE COMTE.

Comment juger pareille question?

BARTHOLO.

Pour la trancher, Messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous
passons qu'il y ait OU.

FIGARO.

J'en demande acte.

BARTHOLO.

Et nous y adhrons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable:
examinons le titre en ce sens. (_il lit_) _Laquelle somme je lui rendrai
dans ce chteau o je l'pouserai_; c'est ainsi qu'on dirait, Messieurs:
_Vous vous ferez saigner dans ce lit_ o _vous resterez chaudement_,
c'est dans lequel.

_Il prendra deux gros de rhubarbe_ o _vous mlerez un peu de tamarin_,
dans lesquels on mlera. Ainsi, _chteau_ o _je l'pouserai_,
Messieurs, _c'est chteau dans lequel...._

FIGARO.

Point du tout: la phrase est dans le sens de celle-ci; Ou _la maladie
vous tuera_, ou _ce sera le mdecin_; ou bien _le mdecin_; c'est
incontestable. Autre exemple: Ou _vous n'crirez rien qui plaise_, ou
_les sots vous dnigreront_; ou bien _les sots_; le sens est clair; car,
audit cas, _sots ou mchans_ sont le substantif qui gouverne. Matre
Bartholo croit-il donc que j'aye oubli ma syntaxe? ainsi, je la paierai
dans ce chteau, _virgule, ou_ je l'pouserai....

BARTHOLO, _vte_.

Sans virgule.

FIGARO, _vte_.

Elle y est. C'est, _virgule_, Messieurs, ou bien je l'pouserai.

BARTHOLO, _regardant le papier: vte_.

Sans virgule, Messieurs.

FIGARO, _vte_.

Elle y tait, Messieurs. D'ailleurs, l'homme qui pouse est-il tenu de
rembourser?

BARTHOLO, _vte_.

Oui; nous nous marions spars de biens.

FIGARO, _vte_.

Et nous de corps, ds que mariage n'est pas quittance. (_les juges se
lvent et opinent tout bas._)

BARTHOLO.

Plaisant acquittement!

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

BARTHOLO.

Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes!

FIGARO.

Est-ce votre faute, Avocat, que vous plaidez?

BARTHOLO.

Je dfends cette demoiselle.

FIGARO.

Continuez  draisonner; mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant
l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont tolr qu'on appelt des
tiers, ils n'ont pas entendu que ces dfenseurs modrs deviendraient
impunment des insolens privilgis. C'est dgrader le plus noble
institut. (_Les juges continuent d'opiner bas._)

ANTONIO, _ Marceline, montrant les juges_.

Qu'ont-ils tant  balbucifier?

MARCELINE.

On a corrompu le grand juge, il corrompt l'autre, et je perds mon
procs.

BARTHOLO, _bas, d'un ton sombre_.

J'en ai peur.

FIGARO, _gaiement_.

Courage, Marceline.

DOUBLE-MAIN _se lve;  Marceline_.

Ah, c'est trop fort! je vous dnonce; et pour l'honneur du tribunal, je
demande qu'avant faire droit sur l'autre affaire, il soit prononc sur
celle-ci.

LE COMTE _s'assied_.

Non, Greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle; un
juge espagnol n'aura point  rougir d'un excs, digne au plus, des
tribunaux asiatiques; c'est assez des autres abus! J'en vais corriger un
second en vous motivant mon arrt: tout juge qui s'y refuse, est un
grand ennemi des lois! Que peut requrir la demanderesse? mariage 
dfaut de paiement; les deux ensemble impliqueraient.

DOUBLE-MAIN.

Silence, Messieurs.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Silence.

LE COMTE.

Que nous rpond le dfendeur? qu'il veut garder sa personne;  lui
permis.

FIGARO, _avec joie_.

J'ai gagn.

LE COMTE.

Mais comme le texte dit: _laquelle femme je paierai  la premire
rquisition, ou bien j'pouserai, &c_. La cour condamne le dfendeur 
payer deux mille piastres fortes  la demanderesse, ou bien  l'pouser
dans le jour. (_il se lve._)

FIGARO _stupfait_.

J'ai perdu.

ANTONIO, _avec joie_.

Superbe arrt.

FIGARO.

En quoi superbe?

ANTONIO.

En ce que tu n'es plus mon neveu. Grand merci, Monseigneur.

L'HUISSIER, _glapissant_.

Passez, Messieurs. (_le peuple sort._)

ANTONIO.

Je m'en vas tout conter  ma nice. (_il sort._)


_SCNE XVI._

LE COMTE, _allant de ct et d'autre_; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO,
BRID'OISON.


MARCELINE _s'assied_.

Ah! je respire.

FIGARO.

Et moi, j'touffe.

LE COMTE, _ part_.

Au moins je suis veng, cela soulage.

FIGARO, _ part_.

Et ce Bazile qui devait s'opposer au mariage de Marceline, voyez comme
il revient!--(_au Comte qui sort_) Monseigneur, vous nous quittez?

LE COMTE.

Tout est jug.

FIGARO, _ Brid'oison_.

C'est ce gros enfl de Conseiller...

BRID'OISON.

Moi, gro-os enfl!

FIGARO.

Sans doute. Et je ne l'pouserai pas: je suis gentilhomme une fois. (_le
Comte s'arrte._)

BARTHOLO.

Vous l'pouserez.

FIGARO.

Sans l'aveu de mes nobles parens?

BARTHOLO.

Nommez-les, montrez-les.

FIGARO.

Qu'on me donne un peu de temps: je suis bien prs de les revoir; il y a
quinze ans que je les cherche.

BARTHOLO.

Le fat! c'est quelqu'enfant trouv!

FIGARO.

Enfant perdu, Docteur; ou plutt enfant vol.

LE COMTE _revient_.

_Vol_, _perdu_, la preuve? il crierait qu'on lui fait injure!

FIGARO.

Monseigneur, quand les langes  dentelles, tapis brods et joyaux d'or
trouvs sur moi par les brigands, n'indiqueraient pas ma haute
naissance, la prcaution qu'on avait prise de me faire des marques
distinctives, tmoignerait assez combien j'tais un fils prcieux: et
cet hiroglyphe  mon bras... (_il veut se dpouiller le bras droit._)

MARCELINE, _se levant vivement_.

Une spatule  ton bras droit?

FIGARO.

D'o savez-vous que je dois l'avoir?

MARCELINE.

Dieux! c'est lui!

FIGARO.

Oui, c'est moi.

BARTHOLO, _ Marceline_.

Et qui? lui!

MARCELINE, _vivement_.

C'est Emmanuel.

BARTHOLO, _ Figaro_.

Tu fus enlev par des Bohmiens?

FIGARO, _exalt_.

Tout prs d'un chteau. Bon Docteur, si vous me rendez  ma noble
famille, mettez un prix  ce service; des monceaux d'or n'arrteront pas
mes illustres parens.

BARTHOLO, _montrant Marceline_.

Voil ta mre.

FIGARO.

...Nourrice?

BARTHOLO.

Ta propre mre.

LE COMTE.

Sa mre!

FIGARO.

Expliquez-vous.

MARCELINE, _montrant Bartholo_.

Voil ton pre.

FIGARO, _dsol_.

Oh oh oh! aye de moi.

MARCELINE.

Est-ce que la nature ne te l'a pas dit mille fois?

FIGARO.

Jamais.

LE COMTE, _ part_.

Sa mre!

BRID'OISON.

C'est clair, i-il ne l'pousera pas.

[C]BARTHOLO.

Ni moi non plus.

[Note C: Ce qui suit, enferm entre ces deux index, a t retranch
par les Comdiens franais aux reprsentations de Paris.]

MARCELINE.

Ni vous! et votre fils? vous m'aviez jur...

BARTHOLO.

J'tais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d'pouser
tout le monde.

BRID'OISON.

E-et si l'on y regardait de si prs, per-ersonne n'pouserait personne.

BARTHOLO.

Des fautes si connues! une jeunesse dplorable!

MARCELINE, _s'chauffant par degrs_.

Oui, dplorable, et plus qu'on ne croit! je n'entends pas nier mes
fautes, ce jour les a trop bien prouves! mais qu'il est dur de les
expier aprs trente ans d'une vie modeste! j'tais ne, moi, pour tre
sage, et je la suis devenue sitt qu'on m'a permis d'user de ma raison.
Mais dans l'ge des illusions, de l'inexprience et des besoins, o les
sducteurs nous assigent, pendant que la misre nous poignarde, que
peut opposer une enfant  tant d'ennemis rassembls? Tel nous juge ici
svrement, qui, peut-tre, en sa vie a perdu dix infortunes!

FIGARO.

Les plus coupables sont les moins gnreux! c'est la rgle.

MARCELINE, _vivement_.

Hommes plus qu'ingrats, qui fltrissez par le mpris les jouets de vos
passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre
jeunesse; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et
qui nous laissent enlever, par leur coupable ngligence, tout honnte
moyen de subsister. Est-il un seul tat pour les malheureuses filles?
Elles avaient un droit naturel  toute la parure des femmes; on y laisse
former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO, _en colre_.

Ils font broder jusqu'aux soldats!

MARCELINE _exalte_.

Dans les rangs mmes plus levs, les femmes n'obtiennent de vous qu'une
considration drisoire; leures de respects apparens, dans une
servitude relle; traites en mineures pour nos biens, punies en
majeures pour nos fautes! ah! sous tous les aspects, votre conduite avec
nous fait horreur ou piti!

FIGARO.

Elle a raison!

LE COMTE, _ part_.

Que trop raison!

BRID'OISON.

Elle a, mon-on Dieu, raison.

MARCELINE.

Mais que nous sont, mon fils, les refus d'un homme injuste? ne regarde
pas d'o tu viens, vois o tu vas; cela seul importe  chacun. Dans
quelques mois, ta fiance ne dpendra plus que d'elle-mme; elle
t'acceptera, j'en rponds: vis entre une pouse, une mre tendres, qui
te chriront  qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour
toi, mon fils; gai, libre; et bon pour tout le monde: il ne manquera
rien  ta mre.

FIGARO.

Tu parles d'or, maman, et je me tiens  ton avis. Qu'on est sot en
effet! il y a des mille mille ans que le monde roule; et dans cet ocan
de dure o j'ai par hasard attrap quelques chtifs trente ans qui ne
reviendront plus, j'irais me tourmenter pour savoir  qui je les dois!
tant pis pour qui s'en inquite. Passer ainsi la vie  chamailler, c'est
peser sur le collier sans relche, comme les malheureux chevaux de la
remonte des fleuves, qui ne reposent pas, mme quand ils s'arrtent, et
qui tirent toujours quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons....

LE COMTE.

Sot vnement qui me drange!

BRID'OISON, _ Figaro_.

Et la noblesse et le chteau? vous impo-osez  la justice?

FIGARO.

Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice! aprs que j'ai
manqu, pour ces maudits cent cus, d'assommer vingt fois Monsieur, qui
se trouve aujourd'hui mon pre! mais, puisque le ciel  sauv ma vertu
de ces dangers, mon pre, agrez mes excuses... Et vous, ma mre,
embrassez-moi... le plus maternellement que vous pourrez.

(_Marceline lui saute au cou._)


_SCNE XVII._

BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.


SUZANNE, _accourant une bourse  la main_.

Monseigneur, arrtez; qu'on ne les marie pas: je viens payer Madame avec
la dot que ma matresse me donne.

LE COMTE, _ part_.

Au diable la matresse! Il semble que tout conspire...

(_Il sort._)


_SCNE XVIII._

BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.


ANTONIO, _voyant Figaro embrasser sa mre, dit  Suzanne_.

Ah! oui, payer! Tiens, tiens.

SUZANNE _se retourne_.

J'en vois assez; sortons, mon oncle.

FIGARO, _l'arrtant_.

Non, s'il vous plat. Que vois-tu donc?

SUZANNE.

Ma btise et ta lchet.

FIGARO.

Pas plus de l'une que de l'autre.

SUZANNE _en colre_.

Et que tu l'pouses  gr, puisque tu la caresses.

FIGARO, _gaiement_.

Je la caresse; mais je ne l'pouse pas.

(_Suzanne veut sortir, Figaro la retient._)

SUZANNE _lui donne un soufflet_.

Vous tes bien insolent d'oser me retenir!

FIGARO, _ la compagnie_.

C'est-il  de l'amour? Avant de nous quitter, je t'en supplie, envisage
bien cette chre femme-l.

SUZANNE.

Je la regarde.

FIGARO.

Et tu la trouves?

SUZANNE.

Affreuse.

FIGARO.

Et vive la jalousie! elle ne vous marchande pas.

MARCELINE, _les bras ouverts_.

Embrasse ta mre, ma jolie Suzanette. Le mchant qui te tourmente est
mon fils.

SUZANNE _court  elle_.

Vous sa mre! (_elles restent dans les bras l'une de l'autre._)

ANTONIO.

C'est donc de tout  l'heure?

FIGARO.

...Que je le sais.

MARCELINE _exalte_.

Non, mon coeur entran vers lui ne se trompait que de motif; c'tait le
sang qui me parlait.

FIGARO.

Et moi, le bon sens, ma mre, qui me servait d'instinct quand je vous
refusais, car j'tais loin de vous har; tmoin l'argent...

MARCELINE _lui remet un papier_.

Il est  toi: reprends ton billet, c'est ta dot.

SUZANNE _lui jette la bourse_.

Prends encore celle-ci.

FIGARO.

Grand merci.

MARCELINE _exalte_.

Fille assez malheureuse, j'allais devenir la plus misrable des femmes,
et je suis la plus fortune des mres! Embrassez-moi, mes deux enfans;
j'unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis
l'tre, ah! mes enfans, combien je vais aimer!

FIGARO _attendri; avec vivacit_.

Arrte donc, chre mre! arrte donc! voudrais-tu voir se fondre en eau
mes yeux noys des premires larmes que je connaisse? elles sont de
joie, au moins. Mais quelle stupidit! j'ai manqu d'en tre honteux: je
les sentais couler entre mes doigts, regarde; (_il montre ses doigts
carts_) et je les retenais btement! vas te promener la honte! je veux
rire et pleurer en mme temps; on ne sent pas deux fois ce que
j'prouve. (_il embrasse sa mre d'un ct, Suzanne de l'autre._)

MARCELINE.

O mon ami!

SUZANNE.

Mon cher ami!

BRID'OISON _s'essuyant les yeux d'un mouchoir_.

Eh bien! moi! je suis donc b-te aussi!

FIGARO _exalt_.

Chagrin, c'est maintenant que je puis te dfier; atteins-moi, si tu
l'oses, entre ces deux femmes chries.

ANTONIO, _ Figaro_.

Pas tant de cajoleries, s'il vous plat. En fait de mariage dans les
familles, celui des parens va devant, savez. Les vtres se baillent-ils
la main?

BARTHOLO.

Ma main! puisse-t-elle se desscher et tomber, si jamais je la donne 
la mre d'un tel drle!

ANTONIO, _ Bartholo_.

Vous n'tes donc qu'un pre martre? (_ Figaro_) En ce cas, not'
galant, plus de parole.

SUZANNE.

Ah! mon oncle...

ANTONIO.

Irai-je donner l'enfant de not' soeur  sti qui n'est l'enfant de
personne?

BRID'OISON.

Est-ce que cela-a se peut, imbcille? on-on est toujours l'enfant de
quelqu'un.

ANTONIO.

Tarare!... il ne l'aura jamais. (_il sort._)


_SCNE XIX._

BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID'OISON.


BARTHOLO, _ Figaro_.

Et cherche  prsent qui t'adopte. (_il veut sortir._)

MARCELINE _courant prendre Bartholo  bras le corps, le ramne_.

Arrtez, Docteur, ne sortez pas.

FIGARO, _ part_.

Non, tous les sots d'Andalousie sont, je crois, dchans contre mon
pauvre mariage!

SUZANNE, _ Bartholo_.

Bon petit papa, c'est votre fils.

MARCELINE, _ Bartholo_.

De l'esprit, des talens, de la figure.

FIGARO, _ Bartholo_.

Et qui ne vous a pas cot une obole.

BARTHOLO.

Et les cent cus qu'il m'a pris?

MARCELINE, _le caressant_.

Nous aurons tant de soin de vous, papa!

SUZANNE, _le caressant_.

Nous vous aimerons tant, petit papa!

BARTHOLO, _attendri_.

Papa! bon papa! petit papa! voil que je suis plus bte encore que
Monsieur, moi. (_montrant Brid'oison_) Je me laisse aller comme un
enfant. (_Marceline et Suzanne l'embrassent_) Oh! non, je n'ai pas dit
oui. (_il se retourne_) Qu'est donc devenu Monseigneur?

FIGARO.

Courons le joindre; arrachons-lui son dernier mot. S'il machinait
quelqu'autre intrigue, il faudrait tout recommencer.

TOUS ENSEMBLE. Courons, courons.

(_Ils entranent Bartholo dehors._)


_SCNE XX._


BRID'OISON _seul_.

Plus b-te encore que Monsieur! on peut se dire  soi-mme ces-es
sortes de choses-l, mais... i-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet
endroit-ci. (_il sort._)

_Fin du troisime Acte._




ACTE IV.


_Le thtre reprsente une galerie orne de candlabres, de lustres
allums, de fleurs, de guirlandes; en un mot, prpare pour donner une
fte. Sur le devant  droite est une table avec une critoire, un
fauteuil derrire._


_SCNE PREMIRE._

FIGARO, SUZANNE.


FIGARO, _la tenant  bras le corps_.

H bien! amour, es-tu contente? elle a converti son Docteur, cette fine
langue dore de ma mre! malgr sa rpugnance il l'pouse, et ton bourru
d'oncle est brid; il n'y a que Monseigneur qui rage; car enfin notre
hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon rsultat.

SUZANNE.

As-tu rien vu de plus trange?

FIGARO.

Ou plutt d'aussi gai. Nous ne voulions qu'une dot arrache 
l'Excellence; en voil deux dans nos mains qui ne sortent pas des
siennes. Une rivale acharne te poursuivait; j'tais tourment par une
furie; tout cela s'est chang, pour nous, dans _la plus bonne_ des
mres. Hier j'tais comme seul au monde, et voil que j'ai tous mes
parens, pas si magnifiques, il est vrai, que je me les tais galonns;
mais assez bien pour nous, qui n'avons pas la vanit des riches.

SUZANNE.

Aucune des choses que tu avais disposes, que nous attendions, mon ami,
n'est pourtant arrive!

FIGARO.

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite; ainsi va le monde; on
travaille, on projette, on arrange d'un ct; la fortune accomplit de
l'autre: et depuis l'affam conqurant qui voudrait avaler la terre,
jusqu'au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont
le jouet de ses caprices; encore l'aveugle au chien est-il souvent mieux
conduit, moins tromp dans ses vues, que l'autre aveugle avec son
entourage.--Pour cet aimable aveugle, qu'on nomme Amour... (_il la
reprend tendrement  bras le corps._)

SUZANNE.

Ah! c'est le seul qui m'intresse!

FIGARO.

Permets donc que, prenant l'emploi de la folie, je sois le bon chien qui
le mne  ta jolie mignone porte; et nous voil logs pour la vie.

SUZANNE, _riant_.

L'Amour et toi?

FIGARO.

Moi et l'Amour.

SUZANNE.

Et vous ne chercherez pas d'autre gte?

FIGARO.

Si tu m'y prends, je veux bien que mille millions de galans....

SUZANNE.

Tu vas exagrer; dis ta bonne vrit.

FIGARO.

Ma vrit la plus vraie!

SUZANNE.

Fi donc, vilain! en a-t-on plusieurs?

FIGARO.

Oh! que oui. Depuis qu'on a remarqu qu'avec le temps vieilles folies
deviennent sagesse, et qu'anciens petits mensonges assez mal plants ont
produit de grosses, grosses vrits; on en a de mille espces: et celles
qu'on sait, sans oser les divulguer: car toute vrit n'est pas bonne 
dire: et celles qu'on vante, sans y ajouter foi; car toute vrit n'est
pas bonne  croire: et les sermens passionns, les menaces des mres,
les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le
dernier mot de nos marchands; cela ne finit pas. Il n'y a que mon amour
pour Suzon qui soit une vrit de bon aloi.

SUZANNE.

J'aime ta joie, parce qu'elle est folle; elle annonce que tu es heureux.
Parlons du rendez-vous du Comte.

FIGARO.

Ou plutt n'en parlons jamais; il a failli me coter Suzanne.

SUZANNE.

Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu?

FIGARO.

Si vous m'aimez, Suzon; votre parole d'honneur sur ce point: qu'il s'y
morfonde; et c'est sa punition.

SUZANNE.

Il m'en a plus cot de l'accorder, que je n'ai de peine  le rompre: il
n'en sera plus question.

FIGARO.

Ta bonne vrit?

SUZANNE.

Je ne suis pas comme vous autres savans; moi, je n'en ai qu'une.

FIGARO.

Et tu m'aimeras un peu?

SUZANNE.

Beaucoup.

FIGARO.

Ce n'est gure.

SUZANNE.

Et comment?

FIGARO.

En fait d'amour, vois-tu, trop n'est pas mme assez.

SUZANNE.

Je n'entends pas toutes ces finesses; mais je n'aimerai que mon mari.

FIGARO.

Tiens parole, et tu feras une belle exception  l'usage. (_il veut
l'embrasser._)


_SCNE II._

FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.


LA COMTESSE.

Ah! j'avais raison de le dire; en quelque endroit qu'ils soient, croyez
qu'ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c'est voler l'avenir, le
mariage et vous-mme, que d'usurper un tte  tte. On vous attend, on
s'impatiente.

FIGARO.

Il est vrai, Madame, je m'oublie. Je vais leur montrer mon excuse.

(_Il veut emmener Suzanne._)

LA COMTESSE _la retient_.

Elle vous suit.


_SCNE III._

SUZANNE, LA COMTESSE.


LA COMTESSE.

As-tu ce qu'il nous faut pour troquer de vtement?

SUZANNE.

Il ne faut rien, Madame; le rendez-vous ne tiendra pas.

LA COMTESSE.

Ah! vous changez d'avis?

SUZANNE.

C'est Figaro.

LA COMTESSE.

Vous me trompez.

SUZANNE.

Bont divine!

LA COMTESSE.

Figaro n'est pas homme  laisser chapper une dot.

SUZANNE.

Madame! eh! que croyez-vous donc?

LA COMTESSE.

Qu'enfin, d'accord avec le Comte, il vous fche  prsent de m'avoir
confi ses projets. Je vous sais par coeur. Laissez-moi. (_elle veut
sortir._)

SUZANNE _se jette  genoux_.

Au nom du Ciel espoir de tous! vous ne savez pas, Madame, le mal que
vous faites  Suzanne! aprs vos bonts continuelles et la dot que vous
me donnez!...

LA COMTESSE _la relve_.

H mais... je ne sais ce que je dis! en me cdant ta place au jardin, tu
n'y vas pas, mon coeur; tu tiens parole  ton mari; tu m'aides  ramener
le mien.

SUZANNE.

Comme vous m'avez afflige!

LA COMTESSE.

C'est que je ne suis qu'une tourdie. (_elle la baise au front_) O est
ton rendez-vous?

SUZANNE _lui baise la main_.

Le mot de jardin m'a seul frappe.

LA COMTESSE, _montrant la table_.

Prends cette plume, et fixons un endroit.

SUZANNE.

Lui crire!

LA COMTESSE.

Il le faut.

SUZANNE.

Madame! au moins, c'est vous...

LA COMTESSE.

Je mets tout sur mon compte. (_Suzanne s'assied; la Comtesse dicte._)

_Chanson nouvelle, sur l'air:... Qu'il fera beau ce soir sous les grands
maronniers!... Qu'il fera beau ce soir..._

SUZANNE _crit_.

_Sous les grands maronniers!_... aprs?

LA COMTESSE.

Crains-tu qu'il ne t'entende pas?

SUZANNE _relit_.

C'est juste. (_elle plie le billet_) Avec quoi cacheter?

LA COMTESSE.

Une pingle, dpche; elle servira de rponse. cris sur le revers:
_renvoyez-moi le cachet_.

SUZANNE _crit en riant_.

Ah!... _le cachet_... celui-ci, Madame, est plus gai que celui du
brevet.

LA COMTESSE, _avec un souvenir douloureux_.

Ah!

SUZANNE _cherche sur elle_.

Je n'ai pas d'pingle  prsent!

LA COMTESSE _dtache sa lvite_.

Prends celle-ci. (_le ruban du Page tombe de son sein  terre_) Ah! mon
ruban!

SUZANNE _le ramasse_.

C'est celui du petit voleur! vous avez eu la cruaut!...

LA COMTESSE.

Fallait-il le laisser  son bras? c'et t joli! donnez donc.

SUZANNE.

Madame ne le portera plus, tach du sang de ce jeune homme.

LA COMTESSE _le reprend_.

Excellent pour Fanchette... le premier bouquet qu'elle m'apportera.


_SCNE IV._

UNE JEUNE BERGRE, CHRUBIN _en fille_; FANCHETTE, _et beaucoup de
jeunes filles habilles comme elle et tenant des bouquets._

LA COMTESSE, SUZANNE.


FANCHETTE.

Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous prsenter des
fleurs.

LA COMTESSE _serrant vte son ruban_.

Elles sont charmantes: je me reproche, mes belles petites, de ne pas
vous connatre toutes. (_montrant Chrubin_) Quelle est cette aimable
enfant qui a l'air si modeste?

UNE BERGRE.

C'est une cousine  moi, Madame, qui n'est ici que pour la noce.

LA COMTESSE.

Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, fesons honneur 
l'trangre. (_elle prend le bouquet de Chrubin, et le baise au front_)
Elle en rougit! (_ Suzanne_) Ne trouves-tu pas, Suzon... qu'elle
ressemble  quelqu'un?

SUZANNE.

 s'y mprendre, en vrit.

CHRUBIN, _ part, les mains sur son coeur_.

Ah! ce baiser-l m'a t bien loin!


_SCNE V._

LES JEUNES FILLES, CHRUBIN _au milieu d'elles_, FANCHETTE, ANTONIO, LE
COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.


ANTONIO.

Moi je vous dis, Monseigneur, qu'il y est; elles l'ont habill chez ma
fille; toutes ses hardes y sont encore, et voil son chapeau
d'ordonnance que j'ai retir du paquet. (_il s'avance, et regardant
toutes les filles il reconnat Chrubin, lui enlve son bonnet de femme,
ce qui fait retomber ses longs cheveux en cadenette; il lui met sur la
tte le chapeau d'ordonnance, et dit:_) Eh! parguenne, v'l notre
officier.

LA COMTESSE _recule_.

Ah! Ciel!

SUZANNE.

Ce friponneau!

ANTONIO.

Quand je disais l-haut que c'tait lui!...

LE COMTE, _en colre_.

H bien, Madame!

LA COMTESSE.

H bien, Monsieur! vous me voyez plus surprise que vous, et, pour le
moins, aussi fche.

LE COMTE.

Oui; mais tantt, ce matin?

LA COMTESSE.

Je serais coupable, en effet, si je dissimulais encore. Il tait
descendu chez moi. Nous entamions le badinage que ces enfans viennent
d'achever; vous nous avez surprises l'habillant; votre premier mouvement
est si vif! il s'est sauv, je me suis trouble; l'effroi gnral a fait
le reste.

LE COMTE, _avec dpit,  Chrubin_.

Pourquoi n'tes-vous pas parti?

CHRUBIN _tant son chapeau brusquement_.

Monseigneur...

LE COMTE.

Je punirai ta dsobissance.

FANCHETTE _tourdiment_.

Ah! Monseigneur, entendez-moi. Toutes les fois que vous venez
m'embrasser, vous savez bien que vous dites toujours: _Si tu veux
m'aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras_.

LE COMTE, _rougissant_.

Moi! j'ai dit cela?

FANCHETTE.

Oui, Monseigneur. Au lieu de punir Chrubin, donnez-le-moi en mariage,
et je vous aimerai  la folie.

LE COMTE, _ part_.

tre ensorcel par un page!

LA COMTESSE.

H bien! Monsieur,  votre tour; l'aveu de cette enfant, aussi naf que
le mien, atteste enfin deux vrits: que c'est toujours sans le vouloir,
si je vous cause des inquitudes, pendant que vous puisez tout, pour
augmenter et justifier les miennes.

ANTONIO.

Vous aussi, Monseigneur? Dame! je vous la redresserai comme seule sa
mre, qui est morte... Ce n'est pas pour la consquence; mais c'est que
Madame sait bien que les petites filles, quand elles sont grandes...

LE COMTE _dconcert,  part_.

Il y a un mauvais gnie qui tourne tout ici contre, moi!


_SCNE VI._

LES JEUNES FILLES, CHRUBIN, ANTONIO, FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE,
SUZANNE.


FIGARO.

Monseigneur, si vous retenez nos filles, on ne pourra commencer ni la
fte ni la danse.

LE COMTE.

Vous, danser! vous n'y pensez pas. Aprs votre chte de ce matin, qui
vous a foul le pied droit!

FIGARO, _remuant la jambe_.

Je souffre encore un peu; ce n'est rien. (_aux jeunes filles_) Allons,
mes belles, allons.

LE COMTE _le retourne_.

Vous avez t fort heureux que ces couches ne fussent que du terreau
bien doux!

FIGARO.

Trs-heureux, sans doute; autrement...

ANTONIO _le retourne_.

Puis il s'est pelotonn en tombant jusqu'en bas.

FIGARO.

Un plus adroit, n'est-ce pas, serait rest en l'air! (_aux jeunes
filles_) Venez-vous, Mesdemoiselles?

ANTONIO _le retourne_.

Et pendant ce temps le petit Page galopait sur son cheval  Sville?

FIGARO.

Galopait, ou marchait au pas...

LE COMTE _le retourne_.

Et vous aviez son brevet dans la poche?

FIGARO _un peu tonn_.

Assurment; mais quelle enqute? (_aux jeunes filles_) Allons donc,
jeunes filles!

ANTONIO, _attirant Chrubin par le bras_.

En voici une qui prtend que mon neveu futur n'est qu'un menteur.

FIGARO _surpris_.

Chrubin!... (_ part_) peste du petit fat!

ANTONIO.

Y es-tu maintenant?

FIGARO, _cherchant_.

J'y suis... j'y suis... H! qu'est-ce qu'il chante?

LE COMTE _schement_.

Il ne chante pas; il dit que c'est lui qui a saut sur les girofles.

FIGARO, _rvant_.

Ah! s'il le dit.... cela se peut; je ne dispute pas de ce que j'ignore.

LE COMTE.

Ainsi vous et lui?...

FIGARO.

Pourquoi non? la rage de sauter peut gagner: voyez les moutons de
Panurge; et quand vous tes en colre, il n'y a personne qui n'aime
mieux risquer....

LE COMTE.

Comment, deux  la fois!...

FIGARO.

On aurait saut deux douzaines; et qu'est-ce que cela fait, Monseigneur,
ds qu'il n'y a personne de bless? (_aux jeunes filles_) Ah a,
voulez-vous venir, ou non?

LE COMTE _outr_.

Jouons-nous une comdie? (_on entend un prlude de fanfare._)

FIGARO.

Voil le signal de la marche.  vos postes, les belles,  vos postes.
Allons, Suzanne, donne-moi le bras. (_Tous s'enfuient, Chrubin reste
seul la tte baisse._)


_SCNE VII._

CHRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE.


LE COMTE, _regardant aller Figaro_.

En voit-on de plus audacieux? (_au Page_) Pour vous, monsieur le
sournois, qui faites le honteux, allez vous rhabiller bien vte; et que
je ne vous rencontre nulle part de la soire.

LA COMTESSE.

Il va bien s'ennuyer.

CHRUBIN _tourdiment_.

M'ennuyer! j'emporte  mon front du bonheur pour plus de cent annes de
prison.

(_Il met son chapeau et s'enfuit._)


_SCNE VIII._

LE COMTE, LA COMTESSE.

(_La Comtesse s'vente fortement, sans parler._)


LE COMTE.

Qu'a-t-il au front de si heureux?

LA COMTESSE, _avec embarras_.

Son... premier chapeau d'officier, sans doute; aux enfans tout sert de
hochet.

(_Elle veut sortir._)

LE COMTE.

Vous ne nous restez pas, Comtesse?

LA COMTESSE.

Vous savez que je ne me porte pas bien.

LE COMTE.

Un instant pour votre protge, ou je vous croirais en colre.

LA COMTESSE.

Voici les deux noces, asseyons-nous donc pour les recevoir.

LE COMTE, _ part_.

La noce! il faut souffrir ce qu'on ne peut empcher.

(_Le Comte et la Comtesse s'asseyent vers un des cts
de la galerie._)


_SCNE IX._

LE COMTE, LA COMTESSE, _assis; l'on joue les folies d'Espagne d'un
mouvement de marche_. (Symphonie note.)

_MARCHE._

LES GARDES-CHASSE, _fusil sur l'paule_.

L'ALGUAZIL, LES PRUD'HOMMES, BRID'OISON.

LES PAYSANS ET PAYSANNES, _en habits de fte_.

DEUX JEUNES FILLES _portant la toque virginale,  plumes blanches_.

DEUX AUTRES, _le voile blanc_.

DEUX AUTRES, _les gants et le bouquet de ct_.

ANTONIO _donne la main _ SUZANNE, _comme tant celui qui la marie _
FIGARO.

D'AUTRES JEUNES FILLES _portent une autre toque, un autre voile, un
autre bouquet blanc, semblables aux premiers, pour_ MARCELINE.

FIGARO _donne la main _ MARCELINE, _comme celui qui doit la remettre
au_ DOCTEUR, _lequel ferme la marche, un gros bouquet au ct. Les
jeunes filles, en passant devant le Comte, remettent  ses valets tous
les ajustemens destins _ SUZANNE _et _ MARCELINE.

LES PAYSANS ET PAYSANNES _s'tant rangs sur deux colonnes  chaque ct
du sallon, on danse une reprise du fendango_ (air not) _avec des
castagnettes; puis on joue la ritournelle du_ duo, _pendant laquelle_
ANTONIO _conduit_ SUZANNE _au_ COMTE; _elle se met  genoux devant
lui._

_Pendant que le Comte lui pose la toque, le voile, et lui donne
le bouquet, deux jeunes filles chantent le_ duo _suivant._

(Air not.)

    Jeune pouse, chantez les bienfaits et la gloire
    D'un matre qui renonce aux droits qu'il eut sur vous:
    Prfrant au plaisir la plus noble victoire,
    Il vous rend chaste et pure aux mains de votre poux.

SUZANNE _est  genoux, et pendant les derniers vers du_ duo, _elle tire
le Comte par son manteau et lui montre le billet qu'elle tient; puis
elle porte la main qu'elle a du ct des spectateurs  sa tte, o le
Comte a l'air d'ajuster sa toque; elle lui donne le billet._

LE COMTE _le met furtivement dans son sein; on achve de chanter le_
duo; _la fiance se relve, et lui fait une grande rvrence._

FIGARO _vient la recevoir des mains du Comte et se retire avec elle, 
l'autre ct du sallon, prs de Marceline._

(_On danse une autre reprise du fendango pendant ce temps._)

LE COMTE, _press de lire ce qu'il a reu, s'avance au bord du thtre
et tire le papier de son sein; mais en le sortant il fait le geste d'un
homme qui s'est cruellement piqu le doigt; il le secoue, le presse, le
suce, et regardant le papier cachet d'une pingle, il dit:_

LE COMTE.

(_Pendant qu'il parle, ainsi que Figaro, l'orchestre joue pianissimo._)

Diantre soit des femmes, qui fourent des pingles par-tout! (_il la
jette  terre, puis il lit le billet et le baise._)

FIGARO, _qui a tout vu, dit  sa mre et  Suzanne_:

C'est un billet doux, qu'une fillette aura gliss dans sa main en
passant. Il tait cachet d'une pingle, qui l'a outrageusement piqu.

_La danse reprend; le Comte qui a lu le billet le retourne;
il y voit l'invitation de renvoyer le cachet pour rponse.
Il cherche  terre, et retrouve enfin l'pingle qu'il attache
 sa manche._

FIGARO, _ Suzanne et  Marceline_.

D'un objet aim tout est cher. Le voil qui ramasse l'pingle. Ah! c'est
une drle de tte!

_Pendant ce temps, Suzanne a des signes d'intelligence avec la
Comtesse. La danse finit; la ritournelle du_ duo _recommence._

(_Figaro conduit Marceline au Comte, ainsi qu'on a conduit Suzanne; 
l'instant o le Comte prend la toque, et o l'on va chanter le_ duo, _on
est interrompu par les cris suivans._)

L'HUISSIER, _criant  la porte_.

Arrtez donc, Messieurs, vous ne pouvez entrer tous... Ici les gardes!
les gardes! (_Les gardes vont vte  cette porte._)

LE COMTE, _se levant_.

Qu'est-ce qu'il y a?

L'HUISSIER.

Monseigneur, c'est monsieur Bazile entour d'un village entier, parce
qu'il chante en marchant.

LE COMTE.

Qu'il entre seul.

LA COMTESSE.

Ordonnez-moi de me retirer.

LE COMTE.

Je n'oublie pas votre complaisance.

LA COMTESSE.

Suzanne?... elle reviendra. (_ part  Suzanne_) Allons changer
d'habits. (_elle sort avec Suzanne._)

MARCELINE.

Il n'arrive jamais que pour nuire.

FIGARO.

Ah! je m'en vais vous le faire dchanter!


_SCNE X._

TOUS LES ACTEURS PRCDENS, _except la Comtesse et Suzanne_; BAZILE
_tenant sa guitare_, GRIPE-SOLEIL.


BAZILE _entre en chantant sur l'air du Vaudeville de la fin_. (Air
not.)

    "Coeurs sensibles, coeurs fidles,
    Qui blmez l'Amour lger,
    Cessez vos plaintes cruelles;
    Est-ce un crime de changer?
    Si l'Amour porte des ailes,
    N'est-ce pas pour voltiger?
    N'est-ce pas pour voltiger?
    N'est-ce pas pour voltiger?

FIGARO _s'avance  lui_.

Oui, c'est pour cela justement qu'il a des ailes au dos; notre ami,
qu'entendez-vous par cette musique?

BAZILE, _montrant Gripe-soleil_.

Qu'aprs avoir prouv mon obissance  Monseigneur, en amusant Monsieur,
qui est de sa compagnie, je pourrai  mon tour rclamer sa justice.

GRIPE-SOLEIL.

Bah! Monsigneu! il ne m'a pas amus du tout: avec leux guenilles
d'ariettes....

LE COMTE.

Enfin, que demandez-vous, Bazile?

BAZILE.

Ce qui m'appartient, Monseigneur, la main de Marceline; et je viens
m'opposer....

FIGARO _s'approche_.

Y a-t-il long-temps que Monsieur n'a vu la figure d'un fou?

BAZILE.

Monsieur, en ce moment mme.

FIGARO.

Puisque mes yeux vous servent si bien de miroir, tudiez-y l'effet de ma
prdiction. Si vous faites mine seulement d'approximer Madame....

BARTHOLO, _en riant_.

Eh pourquoi? laisse-le parler.

BRID'OISON _s'avance entre deux_.

Fau-aut-il que deux amis?...

FIGARO.

Nous amis!

BAZILE.

Quelle erreur!

FIGARO, _vte_.

Parce qu'il fait de plats airs de chapelle?

BAZILE, _vte_.

Et lui, des vers comme un journal?

FIGARO, _vte_.

Un musicien de guinguette!

BAZILE, _vte_.

Un postillon de gazette!

FIGARO, _vte_.

Cuistre d'oratorio!

BAZILE, _vte_.

Jockey diplomatique!

LE COMTE _assis_.

Insolens tous les deux!

BAZILE.

Il me manque en toute occasion.

FIGARO.

C'est bien dit, si cela se pouvait!

BAZILE.

Disant par-tout que je ne suis qu'un sot.

FIGARO.

Vous me prenez donc pour un cho?

BAZILE.

Tandis qu'il n'est pas un chanteur que mon talent n'ait fait briller.

FIGARO.

Brailler.

BAZILE.

Il le rpte!

FIGARO.

Et pourquoi non, si cela est vrai? es-tu un prince, pour qu'on te
flagorne? souffre la vrit, coquin! puisque tu n'as pas de quoi
gratifier un menteur: ou si tu la crains de notre part, pourquoi
viens-tu troubler nos noces?

BAZILE, _ Marceline_.

M'avez-vous promis, oui ou non, si dans quatre ans vous n'tiez pas
pourvue, de me donner la prfrence?

MARCELINE.

 quelle condition l'ai-je promis?

BAZILE.

Que si vous retrouviez un certain fils perdu, je l'adopterais par
complaisance.

_Tous ensemble._

Il est trouv.

BAZILE.

Qu' cela ne tienne.

_Tous ensemble, montrant Figaro._

Et le voici.

BAZILE, _reculant de frayeur_.

J'ai vu le diable!

BRID'OISON, _ Bazile_.

Et vou-ous renoncez  sa chre mre!

BAZILE.

Qu'y aurait-il de plus fcheux que d'tre cru le pre d'un garnement?

FIGARO.

D'en tre cru le fils; tu te moques de moi!

BAZILE, _montrant Figaro_.

Ds que Monsieur est de quelque chose ici, je dclare, moi, que je n'y
suis plus de rien.

(_Il sort._)


_SCNE XI._

LES ACTEURS PRCDENS, _except_ BAZILE.


BARTHOLO, _riant_.

Ha! ha! ha! ha!

FIGARO, _sautant de joie_.

Donc  la fin j'aurai ma femme!

LE COMTE, _ part_.

Moi, ma matresse. (_Il se lve._)

BRID'OISON, _ Marceline_.

Et tou-out le monde est satisfait.

LE COMTE.

Qu'on dresse les deux contrats; j'y signerai.

_Tous ensemble._

Vivat! (_Ils sortent._)

LE COMTE.

J'ai besoin d'une heure de retraite.

(_Il veut sortir avec les autres._)


_SCNE XII._

GRIPE-SOLEIL, FIGARO, MARCELINE, LE COMTE.


GRIPE-SOLEIL, _ Figaro_.

Et moi, je vas aider  ranger le feu d'artifice sous les grands
maronniers, comme on l'a dit.

LE COMTE _revient en courant_.

Quel sot a donn un tel ordre?

FIGARO.

O est le mal?

LE COMTE, _vivement_.

Et la Comtesse, qui est incommode, d'o le verra-t-elle l'artifice?
c'est sur la terrasse qu'il le faut, vis--vis son appartement.

FIGARO.

Tu l'entends, Gripe-soleil? la terrasse.

LE COMTE.

Sous les grands maronniers! belle ide! (_en s'en allant,  part_) Ils
allaient incendier mon rendez-vous!


_SCNE XIII._

FIGARO, MARCELINE.


FIGARO.

Quel excs d'attention pour sa femme! (_Il veut sortir._)

MARCELINE _l'arrte_.

Deux mots, mon fils. Je veux m'acquitter avec toi; un sentiment mal
dirig m'avait rendue injuste envers ta charmante femme: je la supposais
d'accord avec le Comte, quoique j'eusse appris de Bazile qu'elle l'avait
toujours rebut.

FIGARO.

Vous connaissiez mal votre fils, de le croire branl par ces impulsions
fminines. Je puis dfier la plus ruse de m'en faire accroire.

MARCELINE.

Il est toujours heureux de le penser, mon fils; la jalousie....

FIGARO.

....N'est qu'un sot enfant de l'orgueil, ou c'est la maladie d'un fou.
Oh! j'ai l-dessus, ma mre, une philosophie.... imperturbable; et si
Suzanne doit me tromper un jour, je lui pardonne d'avance; elle aura
long-temps travaill.... (_Il se retourne et aperoit Fanchette qui
cherche de ct et d'autre._)


_SCNE XIV._

FIGARO, FANCHETTE, MARCELINE.


FIGARO.

Eeeh.... ma petite cousine qui nous coute!

FANCHETTE.

Oh! pour a non: on dit que c'est malhonnte.

FIGARO.

Il est vrai; mais comme cela est utile, on fait aller souvent l'un pour
l'autre.

FANCHETTE.

Je regardais si quelqu'un tait l.

FIGARO.

Dj dissimule, friponne! vous savez bien qu'il n'y peut tre.

FANCHETTE.

Et qui donc?

FIGARO.

Chrubin.

FANCHETTE.

Ce n'est pas lui que je cherche, car je sais fort bien o il est; c'est
ma cousine Suzanne.

FIGARO.

Et que lui veut ma petite cousine?

FANCHETTE.

 vous, petit cousin, je le dirai.--C'est... ce n'est qu'une pingle que
je veux lui remettre.

FIGARO, _vivement_.

Une pingle! une pingle!... et de quelle part, coquine?  votre ge
vous faites dj un mt... (_il se reprend, et dit d'un ton doux_) Vous
faites dj trs-bien tout ce que vous entreprenez, Fanchette; et ma
jolie cousine est si obligeante....

FANCHETTE.

 qui donc en a-t-il de se fcher? je m'en vais.

FIGARO, _l'arrtant_.

Non, non, je badine; tiens, ta petite pingle est celle que Monseigneur
t'a dit de remettre  Suzanne, et qui servait  cacheter un petit papier
qu'il tenait; tu vois que je suis au fait.

FANCHETTE.

Pourquoi donc le demander, quand vous le savez si bien?

FIGARO, _cherchant_.

C'est qu'il est assez gai de savoir comment Monseigneur s'y est pris
pour t'en donner la commission.

FANCHETTE, _navement_.

Pas autrement que vous ne dites: _tiens, petite Fanchette, rends cette
pingle  ta belle cousine, et dis-lui seulement que c'est le cachet des
grands maronniers_.

FIGARO.

Des grands?...

FANCHETTE.

_Maronniers._ Il est vrai qu'il a ajout: _prends garde que personne ne
te voie_.

FIGARO.

Il faut obir, ma cousine: heureusement personne ne vous a vue. Faites
donc joliment votre commission; et n'en dites pas plus  Suzanne que
Monseigneur n'a ordonn.

FANCHETTE.

Et pourquoi lui en dirais-je? il me prend pour un enfant, mon cousin.
(_Elle sort en sautant._)


_SCNE XV._

FIGARO, MARCELINE.


FIGARO.

H bien, ma mre!

MARCELINE.

H bien, mon fils!

FIGARO, _comme touff_.

Pour celui-ci!... il y a rellement des choses...

MARCELINE.

Il y a des choses! h! qu'est-ce qu'il y a?

FIGARO, _les mains sur la poitrine_.

Ce que je viens d'entendre, ma mre, je l'ai l comme un plomb.

MARCELINE, _riant_.

Ce coeur plein d'assurance n'tait donc qu'un ballon gonfl? une pingle
a tout fait partir!

FIGARO _furieux_.

Mais cette pingle, ma mre, est celle qu'il a ramasse!...

MARCELINE, _rappelant ce qu'il a dit_.

La jalousie! oh, j'ai l-dessus, ma mre, une philosophie....
imperturbable; et si Suzanne m'attrape un jour, je le lui pardonne....

FIGARO, _vivement_.

Oh, ma mre! on parle comme on sent: mettez le plus glac des juges 
plaider dans sa propre cause, et voyez-le expliquer la loi!--Je ne
m'tonne plus s'il avait tant d'humeur sur ce feu!--Pour la mignonne aux
fines pingles, elle n'en est pas o elle le croit, ma mre, avec ses
maronniers! si mon mariage est assez fait pour lgitimer ma colre, en
revanche, il ne l'est pas assez pour que je n'en puisse pouser une
autre, et l'abandonner...

MARCELINE.

Bien conclu! abymons tout sur un soupon. Qui t'a prouv, dis-moi, que
c'est toi qu'elle joue, et non le Comte? L'as-tu tudie de nouveau,
pour la condamner sans appel? sais-tu si elle se rendra sous les arbres,
 quelle intention elle y va, ce qu'elle y dira, ce qu'elle y fera? je
te croyais plus fort en jugement.

FIGARO, _lui baisant la main avec respect_.

Elle a raison, ma mre, elle a raison, raison, toujours raison! mais
accordons, maman, quelque chose  la nature; on en vaut mieux aprs.
Examinons en effet, avant d'accuser et d'agir. Je sais o est le
rendez-vous. Adieu, ma mre.

(_Il sort._)


_SCNE XVI._

MARCELINE _seule_.

Adieu: et moi aussi, je le sais. Aprs l'avoir arrt, veillons sur les
voies de Suzanne; ou plutt avertissons-la; elle est si jolie crature!
Ah! quand l'intrt personnel ne nous arme pas les unes contre les
autres, nous sommes toutes portes  soutenir notre pauvre sexe opprim,
contre ce fier, ce terrible.... (_en riant_) et pourtant un peu nigaud
de sexe masculin.

(_Elle sort._)

_Fin du quatrime Acte._




ACTE V.

_Le thtre reprsente une salle de maronniers, dans un parc; deux
pavillons, kiosques, ou temples de jardins, sont  droite et 
gauche; le fond est une clarire orne, un sige de gazon sur le
devant. Le thtre est obscur._


_SCNE PREMIRE._


FANCHETTE _seule, tenant d'une main deux biscuits et une orange, et de
l'autre une lanterne de papier allume_.

Dans le pavillon  gauche, a-t-il dit. C'est celui-ci:--s'il allait ne
pas venir  prsent; mon petit rle.... Ces vilaines gens de l'office
qui ne voulaient pas seulement me donner une orange et deux
biscuits!--Pour qui, Mademoiselle?--H bien, Monsieur! c'est pour
quelqu'un.--Oh! nous savons;--et quand a serait; parce que Monseigneur
ne veut pas le voir, faut-il qu'il meure de faim?--Tout a pourtant m'a
cot un fier baiser sur la joue!... que sait-on? il me le rendra
peut-tre! (_elle voit Figaro qui vient l'examiner; elle fait un cri._)
Ah!... (_Elle s'enfuit, et elle entre dans le pavillon  sa gauche._)


_SCNE II._

FIGARO, _un grand manteau sur les paules, un large chapeau
rabattu_. BAZILE, ANTONIO, BARTHOLO, BRID'OISON, GRIPE-SOLEIL,
TROUPE DE VALETS ET DE TRAVAILLEURS.


FIGARO, _d'abord seul_.

C'est Fanchette! (_il parcourt des yeux les autres  mesure qu'ils
arrivent, et dit d'un ton farouche:_) bon jour, Messieurs; bon soir;
tes-vous tous ici?

BAZILE.

Ceux que tu as presss d'y venir.

FIGARO.

Quelle heure est-il bien  peu-prs?

ANTONIO _regarde en l'air_.

La lune devrait tre leve.

BARTHOLO.

Eh quels noirs apprts fais-tu donc? Il a l'air d'un conspirateur!

FIGARO, _s'agitant_.

N'est-ce pas pour une noce, je vous prie, que vous tes rassembls au
chteau?

BRID'OISON.

C-ertainement.

ANTONIO.

Nous allions l bas dans le parc, attendre un signal pour ta fte.

FIGARO.

Vous n'irez pas plus loin, Messieurs; c'est ici, sous ces maronniers,
que nous devons tous clbrer l'honnte fiance que j'pouse, & le loyal
Seigneur qui se l'est destine.

BAZILE, _se rappelant la journe_.

Ah! vraiment je sais ce que c'est. Retirons-nous, si vous m'en croyez:
il est question d'un rendez-vous: je vous conterai cela prs d'ici.

BRID'OISON, _ Figaro_.

Nou-ous reviendrons.

FIGARO.

Quand vous m'entendrez appeler, ne manquez pas d'accourir tous, et dites
du mal de Figaro, s'il ne vous fait voir une belle chose.

BARTHOLO.

Souviens-toi qu'un homme sage ne se fait point d'affaire avec les
grands.

FIGARO.

Je m'en souviens.

BARTHOLO.

Qu'ils ont quinze et bisque sur nous, par leur tat.

FIGARO.

Sans leur industrie, que vous oubliez. Mais souvenez-vous aussi que
l'homme qu'on fait timide, est dans la dpendance de tous les fripons.

BARTHOLO.

Fort bien.

FIGARO.

Et que j'ai nom _de Verte-allure_, du chef honor de ma mre.

BARTHOLO.

Il a le diable au corps.

BRID'OISON.

I-il l'a.

BAZILE, _ part_.

Le Comte et sa Suzanne se sont arrangs sans moi? Je ne suis pas fch
de l'algarade.

FIGARO, _aux Valets_.

Pour vous autres, coquins,  qui j'ai donn l'ordre, illuminez-moi ces
entours; ou, par la mort que je voudrais tenir aux dents, si j'en saisis
un par le bras...

(_Il secoue le bras de Gripe-Soleil._)

GRIPE-SOLEIL _s'en va en criant et pleurant_.

Ah, ah, oh, oh! damn brutal!

BAZILE, _en s'en allant_.

Le ciel vous tienne en joie, monsieur du mari!

(_Ils sortent._)


_SCNE III._


FIGARO _seul, se promenant dans l'obscurit, dit du ton le plus sombre_.

O femme! femme! femme! crature faible et dcevante!... nul animal cr
ne peut manquer  son instinct; le tien est-il donc de tromper?... Aprs
m'avoir obstinment refus, quand je l'en pressais devant sa matresse;
 l'instant qu'elle me donne sa parole; au milieu de la mme
crmonie.... Il riait en lisant, le perfide! et moi, comme un bent!...
non, monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas.... vous ne l'aurez pas.
Parce que vous tes un grand seigneur, vous vous croyez un grand
gnie!... noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si
fier! qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous tes donn la
peine de natre, et rien de plus; du reste homme assez ordinaire! tandis
que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu dployer
plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis
depuis cent ans  gouverner toutes les Espagnes; et vous voulez
joter.... On vient.... c'est elle.... ce n'est personne.--La nuit est
noire en diable, et me voil fesant le sot mtier de mari, quoique je ne
le sois qu' moiti! (_Il s'assied sur un banc_) Est-il rien de plus
bizarre que ma destine! fils de je ne sais pas qui, vol par des
bandits, lev dans leurs moeurs, je m'en dgote et veux courir une
carrire honnte; et par-tout je suis repouss! J'apprends la chimie, la
pharmacie, la chirurgie; et tout le crdit d'un grand seigneur peut 
peine me mettre  la main une lancette vtrinaire!--Las d'attrister des
btes malades, et pour faire un mtier contraire, je me jette  corps
perdu dans le thtre; me fuss-je mis une pierre au cou! Je broche une
comdie dans les moeurs du srail; auteur espagnol, je crois pouvoir y
fronder Mahomet, sans scrupule:  l'instant, un envoy.... de je ne sais
o, se plaint que j'offense dans mes vers, la sublime Porte, la Perse,
une partie de la Presqu'Isle de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de
Barca, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc: et voil ma comdie
flambe, pour plaire aux princes mahomtans, dont pas un, je crois, ne
sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant: _Chiens
de chrtiens!_--Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le
maltraitant.--Mes joues creusaient; mon terme tait chu: je voyais de
loin arriver l'affreux recors, la plume fiche dans sa perruque; en
frmissant je m'vertue. Il s'lve une question sur la nature des
richesses; et, comme il n'est pas ncessaire de tenir les choses, pour
en raisonner, n'ayant pas un sou, j'cris sur la valeur de l'argent, et
sur son produit net; si-tt je vois du fond d'un fiacre, baisser pour
moi le pont d'un Chteau-fort,  l'entre duquel je laissai l'esprance
et la libert. (_il se lve._) Que je voudrais bien tenir un de ces
Puissans de quatre jours; si lgers sur le mal qu'ils ordonnent; quand
une bonne disgrace a cuv son orgueil! je lui dirais.... que les
sottises imprimes n'ont d'importance qu'aux lieux o l'on en gne le
cours; que sans la libert de blmer, il n'est point d'loge flatteur;
et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits
crits.--(_il se rassied._) Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me
met un jour dans la rue; et, comme il faut dner; quoiqu'on ne soit plus
en prison, je taille encore ma plume, et demande  chacun de quoi il est
question; on me dit que pendant ma retraite conomique, il s'est tabli
dans Madrid un systme de libert sur la vente des productions, qui
s'tend mme  celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en
mes crits, ni de l'autorit, ni du culte, ni de la politique, ni de la
morale, ni des gens en place, ni des corps en crdit, ni de l'opra, ni
des autres spectacles, ni de personne qui tienne  quelque chose, je
puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois
censeurs. Pour profiter de cette douce libert, j'annonce un crit
priodique, et croyant n'aller sur les brises d'aucun autre, je le
nomme _Journal inutile_. Pou-ou! je vois s'lever contre moi, mille
pauvres diables  la feuille; on me supprime; et me voil derechef sans
emploi!--Le dsespoir m'allait saisir; on pense  moi pour une place;
mais par malheur j'y tais propre: il fallait un calculateur, ce fut un
danseur qui l'obtint. Il ne me restait plus qu' voler; je me fais
banquier de Pharaon: alors, bonne gens! je soupe en ville, et les
personnes dites _comme il faut_, m'ouvrent poliment leur maison, en
retenant pour elles les trois quarts du profit. J'aurais bien pu me
remonter; je commenais mme  comprendre que pour gagner du bien, le
savoir-faire vaut mieux que le savoir. Mais, comme chacun pillait autour
de moi, en exigeant que je fusse honnte, il fallut bien prir encore.
Pour le coup je quittais le monde, et vingt brasses d'eau m'en allaient
sparer, lorsqu'un Dieu bienfesant m'appelle  mon premier tat. Je
reprends ma trousse et mon cuir anglais; puis, laissant la fume aux
sots qui s'en nourrissent, et la honte au milieu du chemin, comme trop
lourde  un piton, je vais rasant de ville en ville, et je vis enfin
sans souci. Un grand seigneur passe  Sville; il me reconnat, je le
marie; et, pour prix d'avoir eu par mes soins son pouse, il veut
intercepter la mienne! intrigue, orage  ce sujet. Prt  tomber dans un
abyme, au moment d'pouser ma mre, mes parens m'arrivent  la file.
(_il se lve en s'chauffant._) On se dbat; c'est vous, c'est lui,
c'est moi, c'est toi, non ce n'est pas nous, eh mais qui donc? (_il
retombe assis._) O bizarre suite d'vnemens! Comment cela m'est-il
arriv? Pourquoi ces choses et non pas d'autres? qui les a fixes sur ma
tte? Forc de parcourir la route o je suis entr sans le savoir, comme
j'en sortirai sans le vouloir, je l'ai jonche d'autant de fleurs que ma
gaiet me l'a permis; encore je dis ma gaiet, sans savoir si elle est 
moi plus que le reste, ni mme quel est ce _Moi_ dont je m'occupe: un
assemblage informe de parties inconnues; puis un chtif tre imbcille;
un petit animal foltre; un jeune homme ardent au plaisir; ayant tous
les gots pour jouir; fesant tous les mtiers pour vivre; matre ici,
valet l, selon qu'il plat  la fortune! ambitieux par vanit,
laborieux par ncessit, mais paresseux... avec dlices! orateur selon
le danger, pote par dlassement, musicien par occasion, amoureux par
folles bouffes, j'ai tout vu, tout fait, tout us. Puis l'illusion
s'est dtruite; et trop dsabus.... dsabus!... Suzon, Suzon, Suzon,
que tu me donnes de tourmens!--J'entends marcher.... on vient. Voici
l'instant de la crise.

(_Il se retire prs de la premire coulisse  sa droite._)


_SCNE IV._

FIGARO, LA COMTESSE _avec les habits de Suzon_, SUZANNE _avec ceux de la
Comtesse_, MARCELINE.


SUZANNE, _bas,  la Comtesse_.

Oui, Marceline m'a dit que Figaro y serait.

MARCELINE.

Il y est aussi; baisse la voix.

SUZANNE.

Ainsi l'un nous coute, et l'autre va venir me chercher; commenons.

MARCELINE.

Pour n'en pas perdre un mot, je vais me cacher dans le pavillon.

(_Elle entre dans le pavillon o est entre Fanchette._)


_SCNE V._

FIGARO, LA COMTESSE, SUZANNE.


SUZANNE, _haut_.

Madame tremble! est-ce qu'elle aurait froid?

LA COMTESSE, _haut_.

La soire est humide, je vais me retirer.

SUZANNE, _haut_.

Si Madame n'avait pas besoin de moi, je prendrais l'air un moment sous
ces arbres.

LA COMTESSE, _haut_.

C'est le serein que tu prendras.

SUZANNE, _haut_.

J'y suis toute faite.

FIGARO, _ part_.

Ah oui, le serein!

(_Suzanne se retire prs de la coulisse, du ct oppos  Figaro._)


_SCNE VI._

FIGARO, CHRUBIN, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.

_Figaro et Suzanne retirs de chaque ct sur le devant._


CHRUBIN _en habit d'officier arrive en chantant gaiement la reprise de
l'air de la romance._

La, la, la, &c.

    J'avais une marraine,
    Que toujours adorai.

LA COMTESSE, _ part_.

Le petit Page!

CHRUBIN _s'arrte_.

On se promne ici; gagnons vte mon asyle, o la petite Fanchette....
C'est une femme!

LA COMTESSE _coute_.

Ah grands Dieux!

CHRUBIN _se baisse en regardant de loin_.

Me tromp-je?  cette coiffure en plumes qui se dessine au loin dans le
crpuscule, il me semble que c'est Suzon.

LA COMTESSE, _ part_.

Si le comte arrivait!...

(_Le Comte parat dans le fond._)

CHRUBIN _s'approche et prend la main de la Comtesse, qui se dfend_.

Oui, c'est la charmante fille qu'on nomme Suzanne; eh, pourrais-je m'y
m'prendre  la douceur de cette main,  ce petit tremblement qui l'a
saisie, surtout au battement de mon coeur! (_Il veut y appuyer le dos de
la main de la Comtesse; elle la retire._)

LA COMTESSE, _bas_.

Allez-vous-en.

CHRUBIN.

Si la compassion t'avait conduite exprs dans cet endroit du parc, o je
suis cach depuis tantt?

LA COMTESSE.

Figaro va venir.

LE COMTE, _s'avanant, dit  part_.

N'est-ce pas Suzanne que j'aperois?

CHRUBIN _ la Comtesse_.

Je ne crains point du tout Figaro, car ce n'est pas lui que tu attends.

LA COMTESSE.

Qui donc?

LE COMTE, _ part_.

Elle est avec quelqu'un.

CHRUBIN.

C'est Monseigneur, friponne, qui t'a demand ce rendez-vous, ce matin,
quand j'tais derrire le fauteuil.

LE COMTE, _ part avec fureur_.

C'est encore le Page infernal!

FIGARO, _ part_.

On dit qu'il ne faut pas couter!

SUZANNE, _ part_.

Petit bavard!

LA COMTESSE, _au Page_.

Obligez-moi de vous retirer.

CHRUBIN.

Ce ne sera pas au moins sans avoir reu le prix de mon obissance.

LA COMTESSE _effraye_.

Vous prtendez?...

CHRUBIN, _avec feu_.

D'abord vingt baisers, pour ton compte, et puis cent, pour ta belle
matresse.

LA COMTESSE.

Vous oseriez?

CHRUBIN.

Oh que oui, j'oserai; tu prends sa place auprs de Monseigneur; moi,
celle du Comte auprs de toi: le plus attrap, c'est Figaro.

FIGARO, _ part_.

Ce brigandeau!

SUZANNE, _ part_.

Hardi comme un page.

(_Chrubin veut embrasser la Comtesse._)

(_Le Comte se met entre deux et reoit le baiser._)

LA COMTESSE, _se retirant_.

Ah ciel!

FIGARO, _ part, entendant le baiser_.

J'pousais une jolie mignonne! (_Il coute._)

CHRUBIN, _ttant les habits du Comte_.

(_ part._) C'est Monseigneur. (_il s'enfuit dans le pavillon o sont
entres Fanchette et Marceline._)


_SCNE VII._

FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.


FIGARO _s'approche_.

Je vais....

LE COMTE, _croyant parler au Page_.

Puisque vous ne redoublez pas le baiser....

(_Il croit lui donner un soufflet._)

FIGARO _qui est  porte, le reoit_.

Ah!

LE COMTE.

....Voil toujours le premier pay.

FIGARO, _ part, s'loigne en se frottant la joue_.

Tout n'est pas gain non plus en coutant.

SUZANNE _riant tout haut, de l'autre ct_.

Ha, ha, ha, ha!

LE COMTE, _ la Comtesse qu'il prend pour Suzanne_.

Entend-on quelque chose  ce Page! il reoit le plus rude soufflet, et
s'enfuit en clatant de rire.

FIGARO, _ part_.

S'il s'affligeait de celui-ci!...

LE COMTE.

Comment! je ne pourrai faire un pas.... (_ la Comtesse_) mais laissons
cette bizarrerie; elle empoisonnerait le plaisir que j'ai de te trouver
dans cette salle.

LA COMTESSE, _imitant le parler de Suzanne_.

L'espriez-vous?

LE COMTE.

Aprs ton ingnieux billet.... (_Il lui prend la main._) Tu trembles?

LA COMTESSE.

J'ai eu peur.

LE COMTE.

Ce n'est pas pour te priver du baiser, que je l'ai pris.

(_Il la baise au front._)

LA COMTESSE.

Des liberts!

FIGARO, _ part_.

Coquine!

SUZANNE, _ part_.

Charmante!

LE COMTE _prend la main de sa femme_.

Mais quelle peau fine et douce, et qu'il s'en faut que la Comtesse, ait
la main aussi belle!

LA COMTESSE, _ part_.

Oh! la prvention!

LE COMTE.

A-t-elle ce bras ferme et rondelet? ces jolis doigts pleins de grce et
d'espiglerie?

LA COMTESSE, _de la voix de Suzanne_.

Ainsi l'amour?...

LE COMTE.

L'amour.... n'est que le roman du coeur: c'est le plaisir qui en est
l'histoire; il m'amne  tes genoux.

LA COMTESSE.

Vous ne l'aimez plus?

LE COMTE.

Je l'aime beaucoup; mais trois ans d'union, rendent l'hymen si
respectable!

LA COMTESSE.

Que vouliez-vous en elle?

LE COMTE, _la caressant_.

Ce que je trouve en toi, ma beaut....

LA COMTESSE.

Mais dites donc.

LE COMTE.

....Je ne sais: moins d'uniformit peut-tre; plus de piquant dans les
manires; un je ne sais quoi qui fait le charme; quelquefois un refus,
que sais-je? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant: cela dit
une fois, elles nous aiment, nous aiment! (quand elles nous aiment) et
sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et
sans relche, qu'on est tout surpris un beau soir de trouver la satit
o l'on recherchait le bonheur.

LA COMTESSE, _ part_.

Ah! quelle leon!

LE COMTE.

En vrit, Suzon, j'ai pens mille fois que si nous poursuivons ailleurs
ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles n'tudient pas assez
l'art de soutenir notre got, de se renouveler  l'amour, de ranimer,
pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la varit.

LA COMTESSE _pique_.

Donc elles doivent tout....

LE COMTE, _riant_.

Et l'homme rien? changerons-nous la marche de la nature? notre tche, 
nous, fut de les obtenir; la leur...

LA COMTESSE.

La leur?

LE COMTE.

Est de nous retenir: on l'oublie trop.

LA COMTESSE.

Ce ne sera pas moi.

LE COMTE.

Ni moi.

FIGARO, _ part_.

Ni moi.

SUZANNE, _ part_.

Ni moi.

LE COMTE _prend la main de sa femme_.

Il y a de l'cho ici; parlons plus bas. Tu n'as nul besoin d'y songer,
toi que l'amour a faite et si vive et si jolie! avec un grain de caprice
tu feras la plus agaante matresse! (_il la baise au front_) Ma
Suzanne, un Castillan n'a que sa parole. Voici tout l'or promis pour le
rachat du droit que je n'ai plus sur le dlicieux moment que tu
m'accordes. Mais comme la grce que tu daignes y mettre est sans prix,
j'y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l'amour de moi.

LA COMTESSE, _une rvrence_.

Suzanne accepte tout.

FIGARO, _ part_.

On n'est pas plus coquine que cela.

SUZANNE, _ part_.

Voil du bon bien qui nous arrive.

LE COMTE, _ part_.

Elle est intresse; tant mieux.

LA COMTESSE _regarde au fond_.

Je vois des flambeaux.

LE COMTE.

Ce sont les apprts de ta noce: entrons-nous un moment dans l'un de ces
pavillons pour les laisser passer?

LA COMTESSE.

Sans lumire?

LE COMTE _l'entrane doucement_.

 quoi bon? nous n'avons rien  lire.

FIGARO, _ part_.

Elle y va, ma foi! je m'en doutais. (_il s'avance._)

LE COMTE _grossit sa voix en se retournant_.

Qui passe ici?

FIGARO, _en colre_.

Passer! on vient exprs.

LE COMTE, _bas  la Comtesse_.

C'est Figaro!... (_il s'enfuit._)

LA COMTESSE.

Je vous suis.

(_Elle entre dans le pavillon  sa droite, pendant que le Comte se
perd dans le bois, au fond._)


_SCNE VIII._

FIGARO, SUZANNE, _dans l'obscurit_.


FIGARO _cherche  voir o vont le Comte, et la Comtesse qu'il prend pour
Suzanne_.

Je n'entends plus rien; ils sont entrs; m'y voil. (_d'un ton altr_)
Vous autres poux mal-adroits, qui tenez des espions  gages, et tournez
des mois entiers autour d'un soupon, sans l'asseoir; que ne
m'imitez-vous? ds le premier jour je suis ma femme, et je l'coute; en
un tour de main on est au fait: c'est charmant, plus de doutes; on sait
 quoi s'en tenir. (_marchant vivement_) Heureusement que je ne m'en
soucie gure, et que sa trahison ne me fait plus rien du tout. Je les
tiens donc enfin.

SUZANNE, _qui s'est avance doucement dans l'obscurit_.

(_ part._) Tu vas payer tes beaux soupons. (_du ton de voix de la
Comtesse._) Qui va l?

FIGARO, _extravagant_.

_Qui va l?_ Celui qui voudrait de bon coeur que la peste et touff en
naissant....

SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.

Eh! mais, c'est Figaro!

FIGARO _regarde, et dit vivement_.

Madame la Comtesse!

SUZANNE.

Parlez bas.

FIGARO, _vte_.

Ah! Madame, que le ciel vous amne  propos! o croyez-vous qu'est
Monseigneur?

SUZANNE.

Que m'importe un ingrat? Dis-moi....

FIGARO, _plus vte_.

Et Suzanne mon pouse, o croyez-vous qu'elle soit?

SUZANNE.

Mais parlez bas.

FIGARO, _trs-vte_.

Cette Suzon qu'on croyait si vertueuse, qui fesait la rserve! Ils sont
enferms l-dedans. Je vais appeler.

SUZANNE, _lui fermant la bouche avec la main, oublie de dguiser sa
voix_.

N'appelez pas.

FIGARO, _ part_.

Eh c'est Suzon! God-dam!

SUZANNE, _du ton de la Comtesse_.

Vous paraissez inquiet.

FIGARO, _ part_.

Tratresse! qui veut me surprendre!

SUZANNE.

Il faut nous venger, Figaro.

FIGARO.

En sentez-vous le vif dsir?

SUZANNE.

Je ne serais donc pas de mon sexe! Mais les hommes en ont cent moyens.

FIGARO, _confidemment_.

Madame, il n'y a personne ici de trop, celui des femmes... les vaut
tous.

SUZANNE, _ part_.

Comme je le souffleterais!

FIGARO, _ part_.

Il serait bien gai qu'avant la noce!

SUZANNE.

Mais qu'est-ce qu'une telle vengeance, qu'un peu d'amour n'assaisonne
pas?

FIGARO.

Par-tout o vous n'en voyez point, croyez que le respect dissimule.

SUZANNE, _pique_.

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi, mais vous ne le dites pas de
bonne grce.

FIGARO, _avec une chaleur comique,  genoux_.

Ah! Madame, je vous adore. Examinez le temps, le lieu, les
circonstances; et que le dpit supple en vous, aux grces qui manquent
 ma prire.

SUZANNE, _ part_.

La main me brle.

FIGARO, _ part_.

Le coeur me bat.

SUZANNE.

Mais, Monsieur, avez-vous song?...

FIGARO.

Oui, Madame, oui, j'ai song.

SUZANNE.

...Que pour la colre et l'amour...

FIGARO.

...Tout ce qui se diffre est perdu. Votre main, Madame?

SUZANNE, _de sa voix naturelle, et lui donnant un soufflet_.

La voil.

FIGARO.

Ah Demonio! quel soufflet!

SUZANNE _lui en donne un second_.

Quel soufflet! et celui-ci?

FIGARO.

_Et ques--quo!_ de par le diable! est-ce ici la journe des tapes?

SUZANNE _le bat  chaque phrase_.

Ah! _ques--quo?_ Suzanne: voil pour tes soupons; voil pour tes
vengeances et pour tes trahisons, tes expdiens, tes injures et tes
projets. C'est-il a de l'amour, dis donc comme ce matin?

FIGARO _rit en se relevant_.

_Santa barbara!_ oui c'est de l'amour.  bonheur!  dlices!  cent fois
heureux Figaro! frappe ma bien aime, sans te lasser. Mais quand tu
m'auras diapr tout le corps de meurtrissures, regarde avec bont,
Suzon, l'homme le plus fortun, qui fut jamais battu par une femme.

SUZANNE.

_Le plus fortun!_ bon fripon, vous n'en sduisiez pas moins la
Comtesse, avec un si trompeur babil, que m'oubliant moi-mme, en vrit,
c'tait pour elle que je cdais.

FIGARO.

Ai-je pu me mprendre, au son de ta jolie voix?

SUZANNE, _en riant_.

Tu m'as reconnue? Ah comme je m'en vengerai!

FIGARO.

Bien rosser et garder rancune, est aussi par trop fminin! Mais dis-moi
donc par quel bonheur je te vois l, quand je te croyais avec lui; et
comment cet habit, qui m'abusait, te montre enfin innocente....

SUZANNE.

Eh c'est toi qui es un innocent, de venir te prendre au pige apprt
pour un autre! Est-ce notre faute  nous, si voulant museler un renard,
nous en attrapons deux?

FIGARO.

Qui donc prend l'autre?

SUZANNE.

Sa femme.

FIGARO.

Sa femme?

SUZANNE.

Sa femme.

FIGARO, _follement_.

Ah Figaro, pends-toi; tu n'as pas devin celui-l!--Sa femme?  douze ou
quinze mille fois spirituelles femelles!--Ainsi les baisers de cette
salle?

SUZANNE.

Ont t donns  Madame.

FIGARO.

Et celui du Page?

SUZANNE, _riant_.

 Monsieur.

FIGARO.

Et tantt, derrire le fauteuil?

SUZANNE.

 personne.

FIGARO.

En tes-vous sre?

SUZANNE, _riant_.

Il pleut des soufflets, Figaro.

FIGARO _lui baise la main_.

Ce sont des bijoux que les tiens. Mais celui du Comte tait de bonne
guerre.

SUZANNE.

Allons, Superbe, humilie-toi.

FIGARO _fait tout ce qu'il annonce_.

Cela est juste;  genoux, bien courb, prostern, ventre  terre.

SUZANNE, _en riant_.

Ah! ce pauvre Comte! quelle peine il s'est donne...

FIGARO _se relve sur ses genoux_.

...Pour faire la conqute de sa femme!


_SCNE IX._

LE COMTE _entre par le fond du thtre, et va droit au pavillon  sa
droite_. FIGARO, SUZANNE.


LE COMTE, _ lui-mme_.

Je la cherche en vain dans le bois, elle est peut-tre entre ici.

SUZANNE, _ Figaro, parlant bas_.

C'est lui.

LE COMTE, _ouvrant le pavillon_.

Suzon, es-tu l-dedans?

FIGARO, _bas_.

Il la cherche, et moi je croyais....

SUZANNE, _bas_.

Il ne l'a pas reconnue.

FIGARO.

Achevons-le, veux-tu? (_Il lui baise la main._)

LE COMTE _se retourne_.

Un homme aux pieds de la Comtesse!... Ah! je suis sans armes. (_il
s'avance._)

FIGARO _se relve tout--fait en dguisant sa voix_.

Pardon, Madame, si je n'ai pas rflchi que ce rendez-vous ordinaire
tait destin pour la noce.

LE COMTE, _ part_.

C'est l'homme du cabinet de ce matin. (_il se frappe le front._)

FIGARO _continue_.

Mais il ne sera pas dit qu'un obstacle aussi sot aura retard nos
plaisirs.

LE COMTE, _ part_.

Massacre, mort, enfer!

FIGARO, _la conduisant au cabinet_.

(_bas._) Il jure. (_haut._) Pressons-nous donc, Madame, et rparons le
tort qu'on nous a fait tantt, quand j'ai saut par la fentre.

LE COMTE, _ part_.

Ah! tout se dcouvre enfin.

SUZANNE, _prs du pavillon  sa gauche_.

Avant d'entrer, voyez si personne n'a suivi. (_il la baise au front._)

LE COMTE _s'crie_.

Vengeance!

(_Suzanne s'enfuit dans le pavillon o sont entrs Fanchette, Marceline
et Chrubin._)


_SCNE X._

LE COMTE, FIGARO.

(_Le Comte saisit le bras de Figaro._)


FIGARO, _jouant la frayeur excessive_.

C'est mon matre.

LE COMTE _le reconnat_.

Ah sclrat, c'est toi! Hol, quelqu'un, quelqu'un!


_SCNE XI._

PEDRILLE, LE COMTE, FIGARO.


PEDRILLE _bott_.

Monseigneur, je vous trouve enfin.

LE COMTE.

Bon, c'est Pdrille. Es-tu tout seul?

PEDRILLE.

Arrivant de Sville  tripe cheval.

LE COMTE.

Approche-toi de moi, et crie bien fort.

PEDRILLE, _criant  tue tte_.

Pas plus de Page que sur ma main. Voil le paquet.

LE COMTE _le repousse_.

Eh, l'animal!

PEDRILLE.

Monseigneur me dit de crier.

LE COMTE, _tenant toujours Figaro_.

Pour appeler.--Hol quelqu'un; si l'on m'entend, accourez tous!

PEDRILLE.

Figaro et moi, nous voil deux; que peut-il donc vous arriver?


_SCNE XII._

LES ACTEURS PRCDENS, BRID'OISON, BARTHOLO, BAZILE, ANTONIO,
GRIPE-SOLEIL, _toute la noce accourt avec des flambeaux_.


BARTHOLO, _ Figaro_.

Tu vois qu' ton premier signal....

LE COMTE, _montrant le pavillon  sa gauche_.

Pdrille, empare-toi de cette porte.

(_Pdrille y va._)

BAZILE, _bas  Figaro_.

Tu l'as surpris avec Suzanne?

LE COMTE, _montrant Figaro_.

Et vous, tous mes vassaux, entourez-moi cet homme, et m'en rpondez sur
la vie.

BAZILE.

Ha! Ha!

LE COMTE _furieux_.

Taisez-vous donc. (_ Figaro d'un ton glac._) Mon Cavalier,
rpondez-vous  mes questions?

FIGARO, _froidement_.

Eh! qui pourrait m'en exempter, Monseigneur? Vous commandez  tout ici,
hors  vous-mme.

LE COMTE, _se contenant_.

Hors  moi-mme!

ANTONIO.

C'est  parler.

LE COMTE _reprend sa colre_.

Non, si quelque chose pouvait augmenter ma fureur! ce serait l'air calme
qu'il affecte.

FIGARO.

Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer, pour des intrts
qu'ils ignorent? je veux savoir, moi, pourquoi je me fche.

LE COMTE _hors de lui_.

O rage! (_se contenant._) Homme de bien qui feignez d'ignorer! Nous
ferez-vous au moins la faveur de nous dire quelle est la dame
actuellement par vous amene dans ce pavillon?

FIGARO, _montrant l'autre avec malice_.

Dans celui-l?

LE COMTE, _vte_.

Dans celui-ci?

FIGARO, _froidement_.

C'est diffrent. Une jeune personne qui m'honore de ses bonts
particulires.

BAZILE _tonn_.

Ha, ha!

LE COMTE, _vte_.

Vous l'entendez, Messieurs.

BARTHOLO _tonn_.

Nous l'entendons?

LE COMTE, _ Figaro_.

Et cette jeune personne a-t-elle un autre engagement que vous sachiez?

FIGARO, _froidement_.

Je sais qu'un grand seigneur s'en est occup quelque temps; mais, soit
qu'il l'ait nglige ou que je lui plaise mieux qu'un plus aimable, elle
me donne aujourd'hui la prfrence.

LE COMTE, _vivement_.

La prf.... (_se contenant._) Au moins il est naf! car ce qu'il avoue,
Messieurs, je l'ai ou, je vous jure, de la bouche mme de sa complice.

BRID'OISON _stupfait_.

Sa-a complice!

LE COMTE _avec fureur_.

Or quand le dshonneur est public, il faut que la vengeance le soit
aussi.

(_Il entre dans le pavillon._)


_SCNE XIII._

TOUS LES ACTEURS PRCDENS, _hors_ LE COMTE.

ANTONIO.

C'est juste.

BRID'OISON, _ Figaro_.

Qui-i donc a pris la femme de l'autre?

FIGARO, _en riant_.

Aucun n'a eu cette joie l.


_SCNE XIV._

LES ACTEURS PRCDENS, LE COMTE, CHRUBIN.


LE COMTE _parlant dans le pavillon, et attirant quelqu'un qu'on ne voit
pas encore_.

Tout vos efforts sont inutiles; vous tes perdue, Madame; et votre heure
est bien arrive! (_il sort sans regarder._) Quel bonheur qu'aucun gage
d'une union aussi dteste!...

FIGARO _s'crie_.

Chrubin!

LE COMTE.

Mon Page?

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE, _hors de lui_.

(_ part._) Et toujours le Page endiabl! (_ Chrubin._) Que
fesiez-vous dans ce sallon?

CHRUBIN, _timidement_.

Je me cachais, comme vous l'avez ordonn.

PEDRILLE.

Bien la peine de crever un cheval!

LE COMTE.

Entres-y toi, Antonio; conduis devant son juge, l'infame qui m'a
dshonor.

BRID'OISON.

C'est Madame que vous y-y cherchez?

ANTONIO.

L'y a parguenne, une bonne Providence; vous en avez fait tant dans le
pays....

LE COMTE _furieux_.

Entre donc.

(_Antonio entre._)


_SCNE XV._

LES ACTEURS PRCDENS, _except_ ANTONIO.


LE COMTE.

Vous allez voir, Messieurs, que le Page n'y tait pas seul.

CHRUBIN, _timidement_.

Mon sort et t trop cruel, si quelqu'ame sensible n'en et adouci
l'amertume.


_SCNE XVI._

LES ACTEURS PRCDENS, ANTONIO, FANCHETTE.


ANTONIO, _attirant par le bras quelqu'un qu'on ne voit pas encore_.

Allons, Madame, il ne faut pas vous faire prier pour en sortir,
puisqu'on sait que vous y tes entre.

FIGARO _s'crie_.

La petite cousine!

BAZILE.

Ha, ha!

LE COMTE.

Fanchette!

ANTONIO _se retourne et s'crie_.

Ah palsembleu! Monseigneur, il est gaillard de me choisir pour montrer 
la compagnie que c'est ma fille qui cause tout ce train-l!

LE COMTE, _outr_.

Qui la savait l-dedans?

(_Il veut rentrer._)

BARTHOLO, _au-devant_.

Permettez, monsieur le Comte, ceci n'est pas plus clair. Je suis de sang
froid, moi.

(_Il entre._)

BRID'OISON

Voil une affaire au-aussi trop embrouille.


_SCNE XVII._

LES ACTEURS PRCDENS, MARCELINE.


BARTHOLO, _parlant en dedans, et sortant_.

Ne craignez rien, Madame, il ne vous sera fait aucun mal; j'en rpons.
(_il se retourne et s'crie:_) Marceline!...

BAZILE.

Ha, ha!

FIGARO, _riant_.

H quelle folie! ma mre en est?

ANTONIO.

 qui pis fera.

LE COMTE, _outr_.

Que m'importe  moi? La Comtesse....


_SCNE XVIII._

LES ACTEURS PRCDENS, SUZANNE.

(_Suzanne, son ventail sur le visage._)


LE COMTE.

....Ah! la voici qui sort. (_Il la prend violemment par le bras._) Que
croyez-vous, Messieurs, que mrite une odieuse....

(_Suzanne se jette  genoux, la tte baisse._)

LE COMTE, _fort_.

Non, non.

(_Figaro se jette  genoux de l'autre ct._)

LE COMTE, _plus fort_.

Non, non.

(_Marceline se jette  genoux devant lui._)

LE COMTE, _plus fort_.

Non, non.

(_Tous se mettent  genoux, except Brid'oison._)

LE COMTE, _hors de lui_.

Y suffiez-vous un cent!


_SCNE XIX et dernire._

TOUS LES ACTEURS PRCDENS, LA COMTESSE _sort de l'autre pavillon_.


LA COMTESSE _se jette  genoux_.

Au moins je ferai nombre.

LE COMTE _regardant la Comtesse et Suzanne_.

Ah, qu'est-ce que je vois!

BRID'OISON, _riant_.

Eh pardi c'-est Madame.

LE COMTE _veut relever la Comtesse_.

Quoi c'tait vous, Comtesse? (_d'un ton suppliant._) Il n'y a qu'un
pardon bien gnreux....

LA COMTESSE, _en riant_.

Vous diriez, _non, non_,  ma place; et moi pour la troisime fois
d'aujourd'hui, je l'accorde sans condition.

(_Elle se relve._)

SUZANNE _se relve_.

Moi aussi.

MARCELINE _se relve_.

Moi aussi.

FIGARO _se relve_.

Moi aussi; il y a de l'cho ici! (_Tous se relvent._)

LE COMTE.

De l'cho!--J'ai voulu ruser avec eux; ils m'ont trait comme un enfant!

LA COMTESSE, _en riant_.

Ne le regrettez pas, monsieur le Comte.

FIGARO, _s'essuyant les genoux avec son chapeau_.

Une petite journe comme celle-ci, forme bien un ambassadeur!

LE COMTE _ Suzanne_.

Ce billet ferm d'une pingle?...

SUZANNE.

C'est Madame qui l'avait dict.

LE COMTE.

La rponse lui en est bien due.

(_Il baise la main de la Comtesse._)

LA COMTESSE.

Chacun aura ce qui lui appartient.

(_Elle donne la bourse  Figaro et le diamant  Suzanne._)

SUZANNE, _ Figaro_.

Encore une dot.

FIGARO, _frappant la bourse dans sa main_.

Et de trois. Celle-ci fut rude  arracher!

SUZANNE.

Comme notre mariage.

GRIPE-SOLEIL.

Et la jarretire de la marie, l'aurons-je?

LA COMTESSE _arrache le ruban qu'elle a tant gard dans son sein, et le
jette  terre_.

La jarretire? Elle tait, avec ses habits; la voil.

(_Les garons de la noce veulent la ramasser._)

CHRUBIN, _plus alerte, court la prendre et dit:_

Que celui qui la veut, vienne me la disputer.

LE COMTE _en riant, au Page_.

Pour un Monsieur si chatouilleux, qu'avez-vous trouv de gai  certain
soufflet de tantt?

CHRUBIN _recule en tirant  moiti son pe_.

 moi, mon Colonel?

FIGARO, _avec une colre comique_.

C'est sur ma joue qu'il l'a reu: voil comme les grands font justice!

LE COMTE, _riant_.

C'est sur sa joue? ha, ha, ha, qu'en dites-vous donc, ma chre Comtesse?

LA COMTESSE _absorbe revient  elle, et dit avec sensibilit_.

Ah! oui, cher Comte, et pour la vie, sans distraction, je vous le jure.

LE COMTE, _frappant sur l'paul du Juge_.

Et vous, Don-Brid'oison, votre avis maintenant?

BRID'OISON.

Su-ur tout ce que je vois, monsieur le Comte.... ma-a foi, pour moi je-e
ne sais que vous dire: voil ma faon de penser.

TOUS ENSEMBLE.

Bien jug!

FIGARO.

J'tais pauvre, on me mprisait. J'ai montr quelque esprit, la haine
est accourue. Une jolie femme et de la fortune....

BARTHOLO, _en riant_.

Les coeurs vont te revenir en foule.

FIGARO.

Est-il possible?

BARTHOLO.

Je les connais.

FIGARO, _saluant les Spectateurs_.

Ma femme et mon bien mis  part, tous me feront honneur et plaisir.

_On joue la ritournelle du Vaudeville._ (Air not.)


VAUDEVILLE.


BAZILE.

    PREMIER COUPLET.

    Triple dot, femme superbe,
    Que de biens pour un poux!
    D'un Seigneur, d'un Page imberbe,
    Quelque sot serait jaloux,
    Du latin d'un vieux proverbe,
    L'homme adroit fait son parti,

FIGARO.

Je le sais...

(_Il chante._) _Gaudeant bene_ nanti.

BAZILE.

Non....

(_Il chante._) _Gaudeat bene_ nanti.

SUZANNE.

    IIe COUPLET.

    Qu'un mari sa foi trahisse,
    Il s'en vante, et chacun rit;
    Que sa femme ait un caprice,
    S'il l'accuse, on la punit.
    De cette absurde injustice,
    Faut-il dire le pourquoi?
    Les plus forts ont fait la loi.... _bis_.

FIGARO.

    IIIe COUPLET.

    Jean-Jeannot, jaloux risible,
    Veut unir femme et repos;
    Il achte un chien terrible,
    Et le lche en son enclos.
    La nuit, quel vacarme horrible!
    Le chien court, tout est mordu,
    Hors l'amant qui l'a vendu.... _bis_.

LA COMTESSE.

    IVe COUPLET.

    Telle est fire et rpond d'elle,
    Qui n'aime plus son mari;
    Telle autre presque infidelle,
    Jure de n'aimer que lui.
    La moins folle, hlas! est celle
    Qui se veille en son lien,
    Sans oser jurer de rien.... _bis_.

LE COMTE.

    Ve COUPLET.

    D'une femme de province,
     qui ses devoirs sont chers,
    Le succs est assez mince;
    Vive la femme aux bons airs!
    Semblable  l'cu du prince,
    Sous le coin d'un seul poux,
    Elle sert au bien de tous.... _bis_.

MARCELINE.

    VIe COUPLET.

    Chacun sait la tendre mre
    Dont il a reu le jour;
    Tout le reste est un mystre,
    C'est le secret de l'amour.

FIGARO _continue l'air_.

    Ce secret met en lumire
    Comment le fils d'un butor
    Vaut souvent son pesant d'or.... _bis_.

    VIIe COUPLET.

    Par le sort de la naissance,
    L'un est roi, l'autre est berger;
    Le hasard fit leur distance;
    L'esprit seul peut tout changer,
    De vingt rois que l'on encense
    Le trpas brise l'autel;
    Et Voltaire est immortel.... _bis_.

CHRUBIN.

    VIIIe COUPLET.

    Sexe aim, sexe volage,
    Qui tourmentez nos beaux jours;
    Si de vous chacun dit rage,
    Chacun vous revient toujours.
    Le parterre est votre image;
    Tel parat le ddaigner,
    Qui fait tout pour le gagner.... _bis_.

SUZANNE.

IXe COUPLET.

    Si ce gai, ce fol ouvrage,
    Renfermait quelque leon,
    En faveur du badinage,
    Faites grace  la raison.
    Ainsi la nature sage
    Nous conduit, dans nos dsir,
     son but par les plaisirs.... _bis_.

BRID'OISON.

Xe COUPLET.

    Or, Messieurs, la co-omdie
    Que l'on juge en c-et instant,
    Sauf erreur, nous pein-eint la vie
    Du bon peuple qui l'entend.
    Qu'on l'opprime, il peste, il crie,
    Il s'agite en cent fa-aons;
    Tout fini-it par des chansons.... _bis_.

BALLET GENERAL.

_Fin du cinquime et dernier Acte._

_S'adresser, pour la musique de l'ouvrage,  M. BAUDRON,
chef d'orchestre du thtre franais._


_APPROBATIONS._


J'ai lu, par ordre, de M. le Lieutenant de Police, la pice intitule:
_La folle journe_, ou _le Mariage de Figaro_; et je n'y ai rien trouv
qui m'ait paru devoir en empcher l'impression et la reprsentation. 
Paris, ce vingt-huit fvrier mil sept cent quatre-vingt-quatre.

_Sign_, COQUELEY DE CHAUSSEPIERRE.

J'ai lu, par ordre de M. le Lieutenant gnral de Police, la pice
intitule: _La folle journe_, ou _le Mariage de Figaro_; et je n'y ai
rien trouv qui m'ait paru devoir en empcher la reprsentation et
l'impression.  Paris, ce vingt-un mars mil sept cent
quatre-vingt-quatre,

_Sign_, BRET.

Vu les approbations; permis d'imprimer et reprsenter.  Paris, ce
vingt-neuf mars mil sept cent quatre-vingt-quatre.

_Sign_, LENOIR.

* * *




_ERRATA._ (dj corrigs)


PRFACE.

_Page_
9, _ligne_ 8, ces fantmes, _lisez_, ses fantmes.

10, _ligne dernire_, n'existe, _lisez_, existe.

11, 2, les bons et les mauvais, _lisez_, bons et mauvais.

_ibid._ 24, ces grands coups, _lisez_, ses grands coups.

13, 9, de l'oeil de boeuf ou des carrosses, _lisez_,
de l'OEil-de-boeuf et des Carrosses.

26, 7, la coquette ou la coquine, _lisez_, la coquette ou coquine.

49, 6, espagnole, _lisez_, espagnol.


COMDIE.

_Page_
116, _ligne_ 2, dans lesquels vous mlerez, _lisez_, dans
lesquels on mlera.

175, 94, poursuivions, _lisez_, poursuivons.

178, 5, sont rentrs, _lisez_, sont entrs.

183, 23, les bois, _lisez_, le bois.





End of the Project Gutenberg EBook of La Folle Journe ou le Mariage de
Figaro, by Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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