The Project Gutenberg EBook of Un dilemme, by Joris-Karl Huysmans

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Title: Un dilemme

Author: Joris-Karl Huysmans

Release Date: December 20, 2007 [EBook #23940]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DILEMME ***




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                             J. K. HUYSMANS

                               Un dilemme

                                 PARIS
                             TRESSE & STOCK
                           Librairie-diteurs
               8, 9, 10, 11, GALERIE DU THTRE-FRANAIS
                              PALAIS-ROYAL

                                  1887
                         _Tous droits rservs_




A LA MME LIBRAIRIE:

Il a dj paru dans cette collection in-32  2 fr. le volume

    HENRI BEAUCLAIR. _Le Pantalon de Madame Desnou._
    LON HENNIQUE. _Poeuf._
    HENRI BEAUCLAIR. _Oh! l'artiste._
    PAUL ADAM. _La Glbe._


Dijon. Imp. Darantiere.


L'auteur et les diteurs dclarent rserver leur droit de traduction et
de reproduction.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en novembre 1887.


DU MME AUTEUR:

    MARTHE
    LES SOEURS VATARD
    EN MNAGE
    L'ART MODERNE
    A REBOURS
    A VAU-L'EAU
    CROQUIS PARISIENS
    EN RADE

_En prparation:_

    L-BAS


IL A T TIR  PART

_dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de Hollande et dix
exemplaires sur papier du Japon, numrots  la presse._




I


Dans la salle  manger meuble d'un pole en faence, de chaises cannes
 pieds tors, d'un buffet en vieux chne, fabriqu  Paris, rue du
Faubourg Saint-Antoine, et contenant, derrire les vitres de ses
panneaux, des rchauds en ruolz, des fltes  champagne, tout un service
de porcelaine blanche, liser d'or, dont on ne se servait du reste
jamais; sous une photographie de Monsieur Thiers, mal claire par une
suspension qui rabattait la clart sur la nappe, matre Le Ponsart et M.
Lambois plirent leur serviette, se dsignrent d'un coup d'oeil la
bonne qui apportait le caf et se turent.

Quand cette fille se fut retire, aprs avoir ouvert une cave  liqueur
en palissandre, M. Lambois jeta un regard dfiant du ct de la porte,
puis, sans doute rassur, prit la parole.

--Voyons, mon cher Le Ponsart, fit-il  son convive, maintenant que nous
sommes seuls, causons un peu de ce qui nous occupe; vous tes notaire;
au point de vue du droit, quelle est la situation exacte?

--Celle-ci, rpondit le notaire, en coupant avec un canif  manche de
nacre qu'il tira de sa poche, le bout d'un cigare: votre fils est mort
sans postrit, ni frre, ni soeur, ni descendants d'eux; le petit avoir
qu'il tenait de feue sa mre doit, aux termes de l'article 746 du Code
civil, se diviser par moiti entre les ascendants de la ligne paternelle
et les ascendants de la ligne maternelle; autrement dit, si Jules n'a
pas corn son capital, c'est cinquante mille francs qui reviennent 
chacun de nous.

--Bien.--Reste  savoir si, par un testament, le pauvre garon n'a pas
lgu une partie de son bien  certaine personne.

--C'est un point qu'il est, en effet, ncessaire d'claircir.

--Puis, continua M. Lambois, en admettant que Jules possde encore ses
cent mille francs, et qu'il soit mort intestat, comment nous
dbarrasserons-nous de cette crature avec laquelle il s'est mis en
mnage? Et cela, ajouta-t-il, aprs une minute de rflexion, sans qu'il
y ait, de sa part, tentative de chantage, ou visite scandaleuse venant
nous compromettre dans cette ville.

--C'est l le hic; mais j'ai mon plan; je pense expulser la coquine sans
grosse dpense et sans clat.

--Qu'est-ce que vous entendez par sans grosse dpense?

--Dame, une cinquantaine de francs au plus.

--Sans les meubles?

--Bien entendu, sans les meubles... Je les ferai emballer et revenir ici
par la petite vitesse.

--Parfait, conclut M. Lambois qui rapprocha sa chaise du pole  la
porte chatire duquel il tendit pniblement son pied droit gonfl de
goutte.

Me. Le Ponsart humait un petit verre. Il retint le cognac, en sifflant
entre ses lvres qu'il plissa de mme qu'une rosette.

--Fameux, dit-il, c'est toujours le vieux cognac qui vient de l'oncle?

--Oui, l'on n'en boit pas de pareil  Paris, fit d'un ton catgorique M.
Lambois.

--Certes!

--Mais voyons, reprit le notaire, bien que mon sige soit fait, comme
l'on ne saurait s'entourer de trop de prcautions, rcapitulons, avant
mon dpart pour la capitale, les renseignements que nous possdons sur
le compte de la donzelle.

Nous disons que ses antcdents sont inconnus, que nous ignorons  la
suite de quels incidents votre fils s'est pris d'elle, qu'elle est sans
ducation aucune;--cela ressort clairement de l'criture et du style de
la lettre qu'elle vous a adresse et  laquelle, suivant mon avis, vous
avez eu raison de ne pas rpondre;--tout cela est peu de chose, en
somme.

--Et c'est tout; je ne puis que vous rpter ce que je vous ai dj
racont; quand le mdecin m'a crit que Jules tait trs malade, j'ai
pris le train, suis arriv  Paris, ai trouv la drlesse installe chez
monsieur mon fils et le soignant. Jules m'a assur que cette fille tait
employe chez lui, en qualit de bonne. Je n'en ai pas cru un tratre
mot, mais, pour obir aux prescriptions du mdecin qui m'ordonnait de ne
pas contrarier le malade, j'ai consenti  me taire et, comme la fivre
typhode s'aggravait malheureusement d'heure en heure, je suis rest l,
subissant jusqu'au dnouement la prsence de cette fausse bonne. Elle
s'est d'ailleurs montre convenable, je dois lui rendre cette justice;
puis le transfert du corps de mon pauvre Jules a eu lieu sans retard,
vous le savez. Absorb par des achats, par des courses, je n'ai plus eu
l'occasion de la voir et je n'avais mme plus entendu parler d'elle,
lorsqu'est arrive cette lettre o elle se dclare enceinte et me
demande, en grce, un peu d'argent.

--Prludes du chantage, fit le notaire, aprs un silence.--Et comment
est-elle, en tant que femme?

--C'est une grande et belle fille, une brune avec des yeux fauves et des
dents droites; elle parle peu, me fait l'effet, avec son air ingnu et
rserv, d'une personne experte et dangereuse; j'ai peur que vous n'ayez
affaire  forte partie, matre Le Ponsart.

--Bah, bah, il faudrait que la poulette ait de fires quenottes pour
croquer un vieux renard tel que moi; puis, j'ai encore  Paris, un
camarade qui est commissaire de police et qui pourrait, au besoin,
m'aider; allez, si ruse qu'elle puisse tre, j'ai plusieurs tours dans
mon sac et je me charge de la mater si elle regimbe; dans trois jours
l'expdition sera termine, je serai de retour et vous rclamerai, comme
honoraires de mes bons soins, un nouveau verre de ce vieux cognac.

--Et nous le boirons de bon coeur, celui-l! s'cria M. Lambois qui
oublia momentanment sa goutte.

--Ah! le petit nigaud, reprit-il, parlant de son fils. Dire qu'il ne
m'avait point jusqu'alors donn de tablature. Il travaillait
consciencieusement son droit, passait ses examens, vivait mme un peu
trop en ours et en sauvage, sans amis, sans camarades. Jamais, au grand
jamais, il n'avait contract de dettes et, tout  coup, le voil qui se
laisse engluer par une femme qu'il a pche o? je me le demande.

--C'est dans l'ordre des choses: les enfants trop sages finissent mal,
profra le notaire qui s'tait mis debout devant le pole et, relevant
les basques de son habit, se chauffait les jambes.

En effet, continua-t-il, le jour o ils aperoivent une femme qui leur
semble moins effronte et plus douce que les autres, ils s'imaginent
avoir trouv la pie au nid, et va te faire fiche! la premire venue les
dindonne tant qu'il lui plat, et cela quand mme elle serait bte comme
une oie et malhabile!

--Vous aurez beau dire, rpliqua M. Lambois, Jules n'tait cependant pas
un garon  se laisser dominer de la sorte.

--Dame, conclut philosophiquement le notaire, maintenant que nous avons
pris de l'ge, nous ne comprenons plus comment les jeunes se laissent si
facilement enjler par les cotillons, mais lorsqu'on se reporte au temps
o l'on tait plus ingambe, ah! les jupes nous tournaient aussi la tte.
Vous qui parlez, vous n'avez pas toujours laiss votre part aux autres,
hein? mon vieux Lambois.

--Parbleu!--Jusqu' notre mariage, nous nous sommes amuss ainsi que
tout le monde, mais enfin, ni vous, ni moi, n'avons t assez godiches
pour tomber--lchons le mot--dans le concubinage.

--videmment.
Ils se sourirent; des bouffes de jeunesse leur revenaient, mettant une
bulle de salive sur les lvres goulues de M. Lambois et une tincelle
dans l'oeil en tain du vieux notaire; ils avaient bien dn, bu d'un
ancien vin de Riceys, un peu dpouill, couleur de violette; dans la
tideur de la pice close, leurs crnes s'empourpraient aux places
demeures vides, leurs lvres se mouillaient, excites par cette entre
de la femme qui apparaissait maintenant qu'ils pouvaient se dsangler,
sans tmoins,  l'aise. Peu  peu, ils se lancrent, se rptant pour la
vingtime fois leur got, en fait de femmes.

Elles ne valaient aux sens de Me. Le Ponsart que boulottes et courtes et
trs richement mises. M. Lambois les prfrait grandes, un peu maigres,
sans atours rares; il tait avant tout pour la distinction.

--Eh! la distinction n'a rien  voir l-dedans, le chic parisien, oui,
disait le notaire dont l'oeil s'allumait de flammches; ce qui importe,
avant tout, c'est de ne pas avoir au lit une planche.

Et il allait probablement exposer ses thories sensuelles quand un
coucou sonnant bruyamment l'heure, au-dessus de la porte, l'arrta net.
Diable! fit-il, dix heures! Il est temps que je regagne mes pnates si
je veux tre lev assez tt demain pour prendre le premier train. Il
endossa son paletot; l'atmosphre plus frache de l'antichambre
refroidit l'ardeur de leurs souvenirs. Les deux hommes se serrrent la
main, soucieux, sentant, maintenant que les visions de femmes s'taient
vanouies, leur haine s'accrotre contre cette inconnue qu'ils voulaient
combattre, pensant qu'elle leur disputerait chaudement une succession 
laquelle ce monument de justice qu'il rvraient,  l'gal d'un
tabernacle, le Code, leur donnait droit.




II


Matre Le Ponsart tait tabli, depuis trente annes, notaire 
Beauchamp, une petite localit situe dans le dpartement de la Marne;
il avait succd  son pre dont la fortune, accrue par certaines
oprations d'une inquitante probit, avait t, dans les lentes soires
de la province, un inpuisable aliment de commrages.

Une fois ses tudes termines, Me. Le Ponsart, avant de retourner au
pays, avait pass  Paris quelque temps chez un avou o il s'tait
initi aux plus perfides minuties de la procdure.

D'instincts dj trs quilibrs, il tait l'homme qui dpensait sans
trop lsiner son argent, jusqu' concurrence de telle somme; s'il
consentait, pendant son stage  Paris,  gaspiller tout en parties
fines, s'il ne liardait pas trop durement avec une femme, il exigeait
d'elle, en change, une redevance de plaisirs tarifie suivant un barme
amoureux tabli  son usage; l'quit en tout, disait-il; et, comme il
payait, pices en poches, il croyait juste de faire rendre  son argent
un taux de joies usuraire, rclamait de sa dbitrice un tant pour cent
de caresses, prlevait avant tout un escompte soigneusement calcul
d'gards.

A ses yeux, il n'y avait que la bonne chre et les filles qui pussent
reprsenter, en valeur, la dpense qu'elles entranaient; les autres
bonheurs de la vie dupaient, n'quivalaient jamais  l'allgresse que
procure la vue de l'argent mme inactif, mme contempl au repos, dans
une caisse; aussi usait-il constamment des petits artifices usits dans
les provinces o l'conomie a la tenacit d'une lpre; il se servait de
bobchons, de brle-tout, afin de consumer ses bougies jusqu' la
dernire parcelle de leurs mches, faisait, ne pouvant supporter sans
tourdissements le charbon de terre et le coke, de ces petits feux de
veuves o deux bches isoles rougeoient  distance, sans chaleur et
sans flammes, courait toute la ville pour acqurir un objet  meilleur
compte et il prouvait une satisfaction toute particulire  savoir que
les autres payaient plus cher, faute de connatre les bons endroits
qu'il se gardait bien, du reste, de leur rvler, et il riait sous cape,
trs fier de lui, se jugeant trs madr, alors que ses camarades se
flicitaient devant lui d'aubaines qui n'en taient point.

De mme que la plupart des provinciaux, il ne pouvait aisment dans un
magasin tirer son porte-monnaie de sa poche; il entrait avec l'intention
bien arrte d'acheter, examinait mticuleusement la marchandise, la
jugeait  sa convenance, la savait bon march et de meilleure qualit
que partout ailleurs, mais, au moment de se dcider, il demeurait
hsitant, se demandant s'il avait bien rellement besoin de cette
emplette, si les avantages qu'elle prsentait taient suffisants pour
compenser la dpense; de mme encore que la plupart des provinciaux, il
n'et point fait laver son linge  Paris par crainte des blanchisseuses
qui le brlent, dit-on, au chlore; il expdiait le tout en caisse, par
le chemin de fer,  Beauchamp, parce que, comme chacun sait,  la
campagne, les blanchisseuses sont loyales et les repasseuses
inoffensives.

En somme, ses penchants charnels avaient t les seuls qui fussent assez
puissants pour rompre jusqu' un certain point ses gots d'pargne;
singulirement circonspect lorsqu'il s'agissait d'obliger un ami, Me. Le
Ponsart n'et pas prt la plus minime somme  l'aveuglette, mais plutt
que d'avancer cent sous  un camarade qui mourait de faim, il et, en
admettant qu'il ne pt se drober  ce service, offert de prfrence 
l'emprunteur un dner de huit francs, car il prenait au moins sa part du
repas et tirait un bnfice quelconque de sa dpense.

Son premier soin, quand il revint  Beauchamp, aprs la mort de son
pre, fut d'pouser une femme riche et laide; il eut d'elle une fille
galement laide, mais malingre, qu'il maria toute jeune  M. Lambois qui
atteignait alors sa vingt-cinquime anne et se trouvait dj dans une
situation commerciale que la ville qualifiait de consquente.

Devenu veuf, Me. Le Ponsart avait continu d'exploiter son tude, bien
qu'il ressentt souvent le dsir de la vendre et de retourner se fixer 
Paris o la supercherie de ses adroites prvenances ne se ft pas ainsi
perdue dans une atmosphre tout  la fois lanugineuse et tide.

Et pourtant o et-il dcouvert un milieu plus propice et moins hostile?
Il tait le personnage le plus considr de ce Beauchamp qui ne lui
marchandait pas son admiration en laquelle entraient, pour dire vrai, du
respect et de la peur. Aprs les loges qui accompagnaient gnralement
son nom, cette phrase corrective se glissait d'habitude: C'est gal, il
fait bon d'tre de ses amis, et des hochements de tte laissaient
supposer que Me. Le Ponsart n'tait point un homme dont la rancune
demeurait inactive.

Son physique seul avertissait, tout en les dconcertant, les moins
prvenus; son teint aqueux, ses pommettes verges de fils roses, son nez
en biseau, relev du bout, ses cheveux blancs enrouls sur la nuque et
couvrant l'oreille, ses laborieuses paules de vigneron, sa familire
bedaine de cur gras, attiraient par leur bonhomie, incitaient d'abord 
se confier  lui, presque  lui taper gaiement sur le ventre, les
imprudents que glaaient aussitt l'tain de son regard, l'hiver de son
oeil froid.

Au fond, nul  Beauchamp n'avait pntr le vritable caractre de ce
vieillard qu'on vantait surtout parce qu'il semblait reprsenter la
distinction parisienne en province et qui n'avait nanmoins pas abdiqu
son origine, tant rest un pur provincial, malgr son sjour dans la
capitale.

Parisien, il l'tait au suprme degr pour toute la ville, car ses
savons et ses vtements venaient de Paris et il tait abonn  la Vie
Parisienne dont les lgances tolres allumaient ses prunelles graves;
mais il corrigeait ces gots mondains par un abonnement au Moliriste
une revue o quelques gaziers s'occupaient d'clairer la vie obscure du
grand Comique. Il y collaborait, du reste--la gaiet de Molire tant
pour lui comprhensible--et son amour pour cette indiscutable gloire
tait tel qu'il mettait le Bourgeois gentilhomme en vers; ce
prodigieux labeur tait sur le chantier depuis sept ans; il s'efforait
de suivre le texte mot  mot, recueillant une immense estime de ce beau
travail qu'il interrompait parfois cependant, pour fabriquer des posies
de circonstance qu'il se plaisait  dbiter, les jours de naissance ou
de fte, dans l'intimit, alors qu'on portait des toasts.

Provincial il l'tait aussi au degr suprme: car il tait tout  la
fois amateur de commrages, gourmand et liardeur; remisant ses instinct
sensuels qu'il n'et pu satisfaire sans un honteux fracas, dans une
petite ville, il avouait les charmes de la bonne chre et donnait de
savoureux dners, tout en rognant sur l'clairage et les cigares. Me. Le
Ponsart est une fine bouche, disaient le percepteur et le maire qui
jalousaient ses dners tout en les prnant. Dans les premiers temps, ce
luxe de la table et cet abonnement  un journal parisien, cher,
faillirent outrepasser la dose de parisianisme que Beauchamp tait 
mme de supporter; le notaire manqua d'acqurir la rputation d'un
roquentin et d'un prodigue; mais bientt ses concitoyens reconnurent
qu'il tait un des leurs, anim des mmes passions qu'eux, des mmes
haines; le fait est que, tout en gardant le secret professionnel, Me. Le
Ponsart encourageait les mdisances, se dlectait au rcit des petits
cancans; puis il aimait tant le gain, vantait tant l'pargne, que ses
compatriotes s'exaltaient  l'entendre, remus dlicieusement jusqu'au
fond de leurs moelles par ces thories dont ils raffolaient assez pour
les entendre quotidiennement et les juger toujours poignantes et
toujours neuves. Au reste, ce sujet tait pour eux intarissable; ici,
l, partout, l'on ne parlait que de l'argent; ds que l'on prononait le
nom de quelqu'un, on le faisait aussitt suivre d'une numration de ses
biens, de ceux qu'il possdait, de ceux qu'il pouvait attendre. Les purs
provinciaux citaient mme les parents morts, narraient des anecdotes
autant que possible malveillantes, scrutaient l'origine des fortunes,
les pesaient  vingt sous prs.

Ah! c'est une grande intelligence double d'une grande discrtion!
disait l'lite bourgeoise de Beauchamp. Et quel homme distingu!
ajoutaient les dames. Quel dommage qu'il ne se prodigue pas davantage!
reprenait le choeur, car Me. Le Ponsart, malgr les adulations qui
l'entouraient, se laissait dsirer, jouant la coquetterie, afin de
maintenir intact son prestige; puis souvent il se rendait  Paris, pour
affaires, et,  Beauchamp, la socit qui se partageait les frais
d'abonnement du Figaro, demeurait un peu surprise que cette feuille
n'annont point l'entre de cet important personnage dans la mtropole,
alors que, sous la rubrique: Dplacements et villgiatures elle notait
spcialement, chaque jour, les dparts et les arrives dans nos murs
des califes de l'industrie et des hobereaux, au vif contentement du
lecteur qui ne pouvait certainement que s'intresser  ces personnes
dont il ignorait, la plupart du temps, jusqu'aux noms.

Cette gloire qui rayonnait autour de Me. Le Ponsart avait un peu
rejailli sur son gendre et ami, M. Lambois, ancien bonnetier, tabli 
Reims, et retir, aprs fortune faite,  Beauchamp. Veuf de mme que son
beau-pre et n'ayant aucune tude  grer, M. Lambois occupait son
oisivet dans les cantons o il s'enqurait de la sant des bestiaux et
de l'ardeur  natre des crales; il assigeait les dputs, le prfet,
le sous-prfet, le maire, tous les adjoints, en vue d'une lection au
conseil gnral o il voulait se porter candidat.

Faisant partie des comits lectoraux, empoisonnant la vie de ses
dputs qu'il harcelait, bourrait de recommandations, chargeait de
courses, il prorait dans les runions, parlait de notre poque qui se
jette vers l'avenir, affirmait que le dput, mis sur la sellette, tait
heureux de se retremper dans le sein de ses commettants, prnait
l'imposante majest du peuple runi dans ses comices, qualifiait d'arme
pacifique le bulletin de vote, citait mme quelques phrases de M. de
Tocqueville, sur la dcentralisation, dbitait, deux heures durant, sans
cracher, ces industrieuses nouveauts dont l'effet est toujours sr.

Il rvait  ce mandat de conseiller gnral, ne pouvant encore briguer
le sige de son dput qui n'tait pas dupe de ses manigances et tait
bien rsolu  ne point se laisser voler sa place; il y rvait, non
seulement pour lui, dont les convoitises seraient exauces, mais aussi
pour son fils qu'il destinait au sacerdoce des prfectures. Une fois que
Jules aurait pass sa thse, M. Lambois esprait bien, par ses
protections, par ses dmarches, le faire nommer sous-prfet et puis
prfet. Il comptait mme agir si fortement sur les dputs, qu'ils le
feraient placer  la tte du dpartement de la Marne: alors, ce serait
son enfant  lui, Lambois, ex-bonnetier retir des affaires, qui
rgirait ses compatriotes et qui administrerait son dpartement
d'origine. Positivement, il et vu dans l'lvation de son fils  un si
haut grade, une sorte de noblesse dcerne  sa famille dont il vantait
pourtant la roture, une sorte d'aristocratie qu'on pourrait opposer  la
vritable, qu'il excrait, tout en l'enviant.

Mais tout cet chafaudage de dsirs avait croul; la mort de son enfant
avait obscurci cet avenir de vanit, brouill cet horizon d'orgueil.
puis, il avait ragi contre ce coup, et ses ambitions familiales
s'taient reverses sur ses ambitions personnelles et s'y taient
fondues. Avec autant d'pret, il souhaitait maintenant d'entrer au
conseil gnral et, soutenu par Me. Le Ponsart qui le guidait pas  pas,
il s'avanait peu  peu, sans encombre, souvent  plat ventre, esprant
une lection bnvole, sans concurrent srieux, sans frais svres. Tout
marchait suivant ses voeux, et voil que se levait la menace d'une
gourgandine ameutant la contre autour d'un petit Lambois, crou dans
la temporaire prison de son gros ventre!

Jules a d lui communiquer dans ses moments d'expansion mes projets, se
disait-il douloureusement, le jour o il reut la demande d'argent
signe de cette femme.

--Ah! c'est l notre point vulnrable, notre talon d'Achille, soupira le
notaire quand il lut cette missive, et tous deux, malgr les principes
dont ils faisaient parade, regrettaient les anciennes lettres de cachet
qui permettaient d'incarcrer, jadis, pour de semblables motifs, les
gens  la Bastille.




III


C'est un des meilleurs moments de la vie, rlait Me. Le Ponsart qui
avait copieusement djeun au Boeuf  la Mode et tait maintenant assis
dans la rotonde du Palais-Royal, le seul endroit o, de mme que tout
bon provincial, il s'imaginait que l'on pt boire du vrai caf. Il
soufflait, engourdi, la tte un peu renverse, sentant une dlicieuse
lassitude lui couler par tous les membres. Il avait eu de la chance, la
journe s'annonait bien; ds neuf heures du matin, il s'tait rendu
chez le notaire qui s'occupait  Paris des affaires de son petit-fils;
nulle trace de testament; de l, il avait couru au _Crdit Lyonnais_ o
tait plac cet argent dont la perte souponne troublait ses sommes: le
dpt y tait encore. Dcidment, le plus dur de la besogne lui tait
pargn; la femme avec laquelle il allait se mesurer ne possdait,  sa
connaissance du moins, aucun atout juridique.--Allons, a commence sous
d'heureux auspices, murmurait-il, poussant  petites bouffes bleues la
fume de son cigare.

Puis il eut ce retour philosophique sur la vie qui succde si souvent 
la premire torpeur des gens dont l'esprit se met  ruminer, quand
l'estomac est joyeux et le ventre plein. C'est gal, ce que les femmes
s'entendent  gruger les hommes! se disait-il, et il se complaisait dans
cette pense sans imprvu. Peu  peu, elle se ramifia, s'embranchant sur
chacune des qualits corporelles qui contribuent  investir la femme de
son inluctable puissance. Il songeait au festin de la croupe, au
dessert de la bouche, aux entremets des seins, se repaissait de ces
dtails imaginaires qui finirent par se rapprocher, se fondre en un
tout, en la femme mme, rotiquement nue, dont l'ensemble lui suscita
cette autre rflexion aussi peu indite que la premire dont elle
n'tait d'ailleurs que l'inutile corollaire: les plus malins y sont
pris.

Il en savait quelque chose, Me. Le Ponsart, dont le temprament sanguin
et la large encolure n'avaient pu s'amoindrir avec l'ge. La vue avait
bien baiss, aprs la soixantaine, mais le corps tait demeur vert et
droit; depuis la mort de sa femme, il souffrait de migraines, de menaces
de congestion que le mdecin n'hsitait pas  attribuer  cette
perptuelle continence qu'il devait garder  Beauchamp.

La soixante-cinquime anne tait sonne et des dsirs de paillardise
l'assigeaient encore; aprs avoir eu, pendant sa jeunesse et son ge
mur, un robuste apptit qui lui permettait de contenter sa faim, plus
par le nombre des plats que par leur succulence, des tendances de
gourmets lui taient venues avec l'ge; mais, ici encore, la province
avait faonn ses gots  son image; ses aspirations vers l'lgance
taient celles d'un homme loign de Paris, d'un paysan riche, d'un
parvenu qui achte du toc, veut du clinquant, s'blouit devant les
velours voyants et les gros ors.

Tout en sirotant sa demi-tasse, il voquait maintenant comme 
Beauchamp, alors qu'il digrait, assis  son bureau, devant un horizon
de cartons verts, ces raffinements particuliers qui le hantaient et qui
drivaient tous de cette Vie Parisienne qu'il recevait et lisait ainsi
qu'un brviaire, en la mditant. Elle lui ouvrait une perspective de
chic qui lui semblait d'autant plus dsirable que sa jeunesse  Paris
n'avait t ni assez inventive ni assez riche pour l'approcher. Il et
nanmoins hsit  vrifier ces opulences en s'y mlant car, malgr ses
convoitises, l'avarice native de sa race le dtournait de tels achats;
il se bornait  se susciter un idal qu'il consentait  croire
inaccessible,  souhaiter simplement de le frler, si faire se pouvait,
pour le moins cher et dans les conditions les moins humiliantes
possibles, car le bon sens du vieillard prcis, du notaire, refrnait
cette posie de lieux publics, en s'avouant trs franchement que l'ge
n'tait plus o il pouvait esprer de plaire aux femmes. Sans doute,
aprs le carme qu'il observait  Beauchamp, Me. Le Ponsart se croyait
encore en mesure de faire honneur au repas, pour peu qu'il ft prcd
de caresses apritives et dispos sur une nappe blanche dans un service
encore jeune, sans flures ni rides; mais il savait, par exprience
aussi, qu'il se trouverait forcment en face d'une invite qui ne
mangerait que du bout des lvres et  laquelle son apptit ne
communiquerait nulle fringale.

Ces penses lui revenaient surtout depuis qu'il tait  Paris, seul, 
l'abri des regards d'une petite ville, libre de ses actes, le
porte-monnaie bien garni, la tte un peu chauffe par du faux bordeaux.

Il avait lu le dernier numro de la Vie Parisienne et tout, depuis les
histoires pralines et les dessins dvtus des premires pages jusqu'aux
boniments des annonces, l'enthousiasmait.

Certes, les articles clbrant sans relche les victoires de la
cavalerie et les dfaites des grandes dames l'exaltaient, bien qu'il
doutt un peu que le faubourg Saint-Germain polissonnt de la sorte:
mais, plus que ces sornettes dont l'invraisemblance le frappait, la
rclame, prcise, nette, isole du milieu mensonger d'un conte, tait
pour lui ductile au rve. Quoiqu'il ft la part de l'exagration
ncessite par les besoins de la vente, il demeurait cependant surpris
et chatouill par l'imperturbable assurance de l'annonce vantant un
produit qui existait, qu'on achetait, un produit qui n'tait pas, en
somme, une invention de journaliste, un canard imagin en vue d'un
article.

Ainsi, tout en l'amenant  sourire, le lait Mamilla suggrait aussitt
devant ses yeux le dlicieux spectacle d'une gorge rebondie  point;
l'incrdulit mme qu'il pouvait ressentir, en y rflchissant, pour les
bienfaits si vivement affirms de cette mixture, aidait  l'emporter
dans un plaisant vagabondage, car il lisait distinctement entre les
lignes de la rclame la faon non crite d'employer ce lait, voyait
l'opration en train de s'accomplir, la gorge tire de la chemise,
doucement frotte, et la nudit de ces seins forcment plats acclrait
encore ses songeries, le menant, par des degrs intermdiaires
d'embonpoint,  ces nainais normes que ses mains charges aimaient 
tenir.

Sa vieille me gave de procdure, sature des joies de l'pargne, se
dtendait dans ce bain imaginatif o elle trempait, dans ce lavabo de
journal o s'talaient des rayons de parfumerie dont les tiquettes
chantaient sur un ton lyrique les discutables hosannas des peaux
rpares et revernies, des fronts dlivrs de rides, des nez affranchis
de tannes!

Je n'tais dcidment pas fait pour vivre en popote, au fond d'une
province, soupirait maintenant Me. Le Ponsart, bloui par ce dfil
d'lgances qui se succdaient dans sa cervelle;--et il sourit, flatt
au fond de constater, une fois de plus, qu'il possdait une me de
pote;--puis, l'association des ides le conduisit,  propos de femmes,
 penser  celle qui tait la cause de son voyage.--Je suis curieux de
voir la pronnelle, se dit-il; si j'en crois Lambois, ce serait une
apptissante gaillarde, aux yeux fauves, une brune grasse; eh, eh! cela
prouverait que Jules avait bon got. Il essaya de se la figurer, crant
de la sorte, au dtriment de la vritable femme qu'il devait fatalement
trouver infrieure  celle qu'il imaginait, une superbe drlesse dont il
dtailla les charmes dodus en frissonnant.

Mais cette dlectation spirituelle s'moussa et il reprit son calme. Il
consulta sa montre: l'heure n'tant pas encore venue de visiter la femme
de son petit-fils, il pria le garon de lui apporter des journaux; il
les parcourut sans intrt.--Despotiquement, la femme revenait  la
charge, culbutait sa volont de se plonger dans la politique, restait,
seule, implante dans son cerveau et devant ses yeux.

Il s'estima lui-mme ridicule, hocha la tte, regarda le caf pour se
distraire, puis il chercha en l'air les traces des tuyaux chargs
d'amener le gaz dans d'tonnants lustres  pendeloques qui descendaient
du plafond culott comme l'cume d'une vieille pipe, s'amusa  numrer
les cuillers, disposes en ventail, dans une urne de maillechort, sur
le comptoir; pour varier ses plaisirs il contempla, par les vitres, le
jardin qui s'tendait presque dsert,  cette heure, avec ses quelques
statues lpreuses, ses kiosques bigarrs, et ses alles plantes
d'arbres, aux troncs biscornus, frotts de vert; au loin, un petit jet
d'eau s'levait au-dessus d'une soucoupe, pareil  l'aigrette d'un
colonel: cela ressemblait  l'un de ces jardins de botes  joujoux qui
sentent toujours le sapin et la colle,  un jouet dfrachi de jour de
l'an, serr, de mme que dans une grande bote  dominos sans couvercle,
entre les quatre murs de maisons pareilles.

Ce spectacle le lassa vite; il revint  l'intrieur du caf: lui aussi,
tait  peu prs vide; deux trangers fumaient; trois messieurs
disparaissaient derrire des journaux ouverts, ne montrant que des mains
sur le papier et sous la table des pantalons d'o sortaient des pieds;
un garon billait sur une chaise, la serviette sur l'paule, et la dame
du caf balanait des comptes. Le vague relent de Restauration mlange
de Louis-Philippe que dgageait cet endroit plus  Me. Le Ponsart. L'me
de la vieille garde nationale, en bonnet  poils et en culotte blanche,
semblait revenir dans cette armoire ronde et vitre o les trangers et
les provinciaux qui s'y dsaltraient d'habitude ne laissaient aucune
manation d'eux, aucune trace. Il se dcida pourtant  partir; le temps
tait sec et froid; ses obsessions se dissiprent; le notaire ressortait
maintenant chez l'homme, la chicane reprenait le dessus, la digestion
s'achevait; il pressa le pas.

Je risque peut-tre de ne point la rencontrer, murmurait-il, mais mieux
valait ne pas la prvenir de ma visite; ses batteries ne sont sans doute
pas encore montes; j'ai plus de chance de les dmolir, en les
surprenant,  l'improviste.

Il trottait par les rues, vrifiant les plaques mailles des noms,
craignant de se perdre dans ce Paris qu'il ne connaissait plus. Il
parvint, tant bien que mal, jusqu' la rue du Four, examina les numros,
fit halte devant une maison neuve; les murs du vestibule stuqu comme un
nougat, les tapis  baguettes de cuivre, les pommes en verre de la
rampe, la largeur de l'escalier lui parurent confortables; le concierge
install derrire une grande porte  vantaux lui sembla prsomptueux et
svre, ainsi qu'un ministre de l'glise protestante. Il tourna le bec
de cane et son impression changea; ce pte-sec officiait dans une loge
qui empestait l'oignon et le chou.

--Mlle Sophie Mouveau? dit-il.

Le concierge le toisa, et d'une voix embrume par le trois-six: Au
quatrime, au fond du corridor,  droite, la troisime porte.

Me. Le Ponsart commena l'ascension, tout en dplorant le nombre exagr
des marches. Arriv au quatrime tage, il s'pongea, s'orienta dans un
couloir sombre, chercha  ttons le long des murs, dcouvrit la
troisime porte dans la serrure de laquelle tait fiche une clef, et,
ne dcouvrant ni sonnette ni timbre, il appliqua un petit coup sur le
bois, avec le manche de son parapluie.

La porte s'ouvrit. Une forme de femme se dessina dans l'ombre. Me. Le
Ponsart entrait en pleines tnbres. Il dclina son nom et ses qualits.
Sans dire mot, la femme poussa une seconde porte et le prcda dans une
petite chambre  coucher; l, ce n'tait plus la nuit, mais le
crpuscule, au milieu du jour. La lumire descendait dans une cour,
large comme un tuyau de chemine, se glissait, en pente, grise et sale,
dans la pice, par une fentre mansarde, sans vue.

--Mon dieu! et mon mnage qui n'est pas fait! dit la femme.

Me. Le Ponsart eut un geste d'indiffrence et commena:

--Madame, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, je suis le
grand-pre de Jules; en ma qualit de cohritier du dfunt et en
l'absence de M. Lambois dont je suis le mandataire, je vous demanderai
la permission d'inventorier tout d'abord les papiers laisss par mon
petit-fils.

La femme le considrait d'un air tout  la fois ahuri et plaintif.

--Eh bien? fit-il.

--Mais, je ne sais pas moi o Jules mettait ses affaires. Il avait un
tiroir o il serrait ses lettres; tenez, l, dans cette table.

Me. Le Ponsart acquiesa du chef, ta ses gants qu'il plaa sur le
rebord de son chapeau et prit place devant l'un de ces petits bureaux en
acajou couleur d'orangeade d'o l'on tire difficilement une planchette
revtue de basane. Il tait dj habitu  la brune de la pice et, peu
 peu, il distinguait les meubles. Au-dessus du bureau, pendait,
incline sur de la corde verte dont les noeuds passaient derrire les
pitons et le cadre, une photographie de Monsieur Thiers, semblable 
celle qui parait la salle  manger du pre,  Beauchamp,--cet homme
d'tat tant videmment l'objet d'une vnration spciale dans cette
famille;-- gauche, s'tendait le lit fourrag, avec les oreillers en
tapons;  droite se dressait la chemine pleine de flacons de pharmacie;
derrire Me. Le Ponsart,  l'autre bout de la pice, s'affaissait un de
ces petits canaps-lits tendu de ce reps bleu que le soleil et la
poussire rendent terreux et roux.

La femme s'tait assise sur ce canap. Le notaire, gn de sentir
quelqu'un derrire son dos, fit volte-face et pria la femme de ne pas
interrompre,  cause de lui, ses oprations domestiques, l'invita 
faire absolument comme si elle tait chez elle, appuyant un peu sur ces
expressions, prparant ainsi ses premiers travaux d'approche. Elle ne
parut pas comprendre le sens qu'il prtait aux mots et demeura, assise,
silencieuse, regardant obstinment la chemine dcore de fioles.

--Diable! fit Me. Le Ponsart, la mtine est forte; elle a peur de se
compromettre en ouvrant la bouche. Il lui tourna le dos, le ventre
devant la table; il commenait  s'exasprer de cette entre en matire;
tant admis le systme qu'il prsumait adopt par cette femme, il allait
falloir mettre les points sur les _i_, marcher de l'avant, 
l'aveuglette, attaquer au petit bonheur un ennemi retranch qui
l'attendait. Aurait-elle entre les mains un testament? se disait-il, les
tempes soudain mouilles de sueur.

L'extrieur de la femme qu'il avait dvisage, en se penchant vers elle,
l'inquitait et l'irritait tout  la fois. Impossible de lire sur cette
figure une ide quelconque; elle semblait ahurie et muette; ses yeux
fauves vants par M. Lambois taient dserts; aucune signification
prcise ne pouvait tre assigne  leur clat.

Tout en dpliant des liasses de lettres, Me. Le Ponsart rflchissait.
Le peu de bienveillance qu'il avait pu apporter avec la fin d'une
heureuse digestion disparaissait. C'tait, au demeurant, une souillon
que cette fille! bien btie, mais plutt maigre que grasse, elle tait
vtue d'un caraco de flanelle grise,  raies marron, d'un tablier bleu,
de bas de filoselle, emmanchs dans des savates aux quartiers rabattus
et crass par le talon.

L'indulgence instinctive qu'il et prouve pour la femme qu'il s'tait
imagine, pour une belle drlesse, grassouillette et fosselue, chausse
de bas de soie et de mules en satin, sentant la venaison et la poudre
fine, avait fait place  l'indiffrence, mme au mpris. Bon Dieu! que
ce pauvre Jules tait donc jeune! se disait-il, en guise de conclusion.
Subitement l'ide qu'elle tait enceinte lui traversa d'un jet la
cervelle.

Il mit ses lunettes qu'en vieux barbon il avait fait disparatre alors
qu'il pensait trouver une fille lgante et grasse, et, brusquement, il
se tourna.

Les hanches remontaient, en effet, largies un peu; sous le tablier, le
ventre bombait; examine avec plus de soin, la figure lui parut un peu
tale; dcidment, elle n'avait pas menti dans sa lettre. La femme le
regardait, surprise de cette insistance  la dvisager; Me. Le Ponsart
jugea utile de rompre le silence.

--Avez-vous un bail? lui dit-il.

--Un bail?

--Oui, Jules a-t-il sign avec le propritaire un engagement qui lui
assure, moyennant certaines conditions, la jouissance de ce logement,
pendant trois, six ou neuf ans?

--Non, Monsieur, pas que je sache.

--Allons, tant mieux.

Il lui tourna le dos derechef et, cette fois, commena la besogne.

Il vrifiait rapidement les lettres qu'il ouvrait: toutes taient sans
importance, ne renfermaient aucune allusion  cette femme dont les
antcdents inconnus le poursuivaient; d'autres liasses ne le
renseignrent pas davantage; il se contenta de noter l'adresse des gens
qui les avaient signes, se rservant de leur crire, de les consulter,
si besoin tait, en dernier ressort; enfin il scruta un paquet de
factures acquittes, class  part; celui-l, il le mit aussitt dans sa
poche. En somme, aucun papier n'tait l qui pt l'clairer sur les
volonts du dfunt; mais qui sait si cette femme n'avait pas enlev un
testament qu'elle se rservait de montrer, au moment propice? Il tait
sur des pines, exaspr contre son petit-fils et contre cette fille; il
rsolut de sortir de cette incertitude qui ajournait la mise en oeuvre
de son plan, et il hsitait nanmoins  poser brutalement la question,
apprhendant de laisser voir la partie faible de son attaque, d'avouer
sa crainte, redoutant aussi de mettre la femme sur une voie  laquelle
elle n'avait peut-tre pas srieusement song.

Oh! ce serait, en tout cas, improbable, murmura-t-il, se rpondant 
cette dernire objection; et il se dtermina.

--Voyons, ma chre enfant, et ce ton paternel tonna Sophie que glaait
en mme temps l'oeil taciturne de ce notaire; voyons, vous tes bien
sre que notre pauvre ami n'a pas conserv d'autres papiers, car,  ne
vous rien celer, je suis surpris de ne pas dcouvrir un bout de mot, une
ligne, qui ait trait  ses amis. Gnralement, quand on a du coeur,--et
mon cher Jules en tait abondamment pourvu,--on lgue un petit cadeau,
une babiole, un rien, ce couteau par exemple ou cette pelote, enfin un
souvenir, aux personnes qui vous aimaient. Comment peut-il se faire
qu'ayant eu tout le temps ncessaire pour prendre ses dispositions,
Jules soit mort ainsi, gostement, pour lcher le mot, sans penser aux
autres?

Il fixait attentivement la femme; il vit les larmes qui lui emplirent
soudain les yeux.

--Mais vous, vous qui l'avez soign avec tant de dvouement, il est
impossible qu'il vous ait oublie!--Et il eut un ton de chaleur presque
indigne.

Tant pis, se disait-il, je joue le tout pour le tout. Les pleurs aperus
l'avaient, en effet, brusquement dcid. Elle s'attendrit; elle va tout
avouer, si je la presse, pensa-t-il. Et il renversait sa tactique,
posait, contrairement  ce qu'il avait d'abord arrt, la question nette
mais adoucie, maintenant  peu prs certain d'ailleurs que la femme ne
dtenait aucun testament, car il ne songeait mme point qu'elle pt
pleurer au souvenir de son amant, et il attribuait, sans hsiter, son
chagrin au regret de ne pas possder ce titre.

--Oui, Monsieur, dit-elle, en essuyant ses yeux, quand il a t bien
malade, Jules voulait me laisser de quoi m'tablir, mais il est mort
avant d'avoir crit.

--La jeunesse est tellement inconsidre, profra gravement Me. Le
Ponsart.--Et il se tut, pendant quelques minutes, dissimulant l'intense
jubilation qu'il ressentait. Il avait un poids de cent kilos de moins
sur la poitrine; les atouts affluaient dans ses cartes. Toi, je vais te
faire chelem et sans plus tarder, se dit-il.

Il se leva, marcha de long en large, dans la pice, d'un air proccup,
regardant en dessous Sophie qui demeurait immobile, roulant son mouchoir
entre ses doigts.

Non, il manquait de raffinement, mon petit-fils, car elle est
singulirement rustique, la brave fille!--Et il lorgnait ses mains un
peu grosses,  l'index poivr par la couture, aux ongles dpolis par le
mnage et crnels par la cuisine. Mal mise, sans aucun chic, la poupe
 Jeanneton, pensait-il. Sans mme qu'il s'en rendt compte, cette
constatation aggravait auprs de lui la cause de la femme. Les cheveux
mal peigns qui lui tombaient sur les joues l'incitrent  se montrer
brutal.

--Mademoiselle,--et il s'arrta devant elle,--il faut que je vienne
pourtant au fait. M. Lambois, tout en reconnaissant les bons soins que
vous avez prodigus  son fils,  titre de bonne, ne peut naturellement
admettre que cette situation se perptue. Je vais donner cong  ce
logement aujourd'hui mme, car nous sommes le 15 et il est temps; demain
je ferai emporter les meubles; reste la question pcuniaire qui vous
concerne.

M. Lambois a pens, et cet avis est le mien, qu'tant donnes les
laborieuses qualits dont vous avez fait preuve, Jules ne pouvait avoir
une servante aussi dvoue,  moins de quarante-cinq francs par mois,
prix fort, comme vous ne l'ignorez pas,  Paris,--car, nous autres
campagnards, ajouta le notaire entre parenthses, nous avons chez nous
des domestiques,  un prix beaucoup moindre, mais peu importe.--Donc,
nous sommes le 15, c'est quinze jours plus huit d'avance que je vous
dois, soit trente-trois francs soixante-quinze centimes, si je sais
compter. Veuillez bien me signer le reu de cette petite somme.

Effare, la femme se leva.

--Mais, monsieur, je ne suis pas une bonne, vous savez bien comment
j'tais avec Jules; je suis enceinte, j'ai mme crit...

--Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Me. Le Ponsart. Si j'ai bien
compris vous tiez la matresse de Jules. Alors, c'est une autre paire
de manches: vous n'avez droit  rien du tout.

Elle demeura abasourdie par ce coup droit.

--Alors, comme a, fit-elle, en suffoquant, vous me chassez sans argent,
avec un enfant que je vais avoir.

--Du tout, mademoiselle, du tout; vous dplacez la question; je ne vous
chasse point, en tant que matresse: je vous donne vos huit jours, en
tant que bonne, ce qui n'est pas la mme chose. Voyons, coutez-moi
bien; vous avez t prsente en qualit de servante par Jules,  son
pre. Tout le temps que M. Lambois est rest ici, vous avez jou ce
rle. M. Lambois ignore donc ou est du moins cens ignorer les relations
que vous entreteniez avec son fils. tant actuellement souffrant, retenu
chez lui par une attaque de goutte, il m'a charg de venir  Paris, en
son lieu et place, afin de rgler les affaires laisses pendantes de la
succession, et, ncessairement, il a rsolu de se priver des services
d'une bonne puisque la seule personne qui pouvait les utiliser n'est
plus.

Sophie clata en sanglots.

--Je l'ai pourtant soign, j'ai pass les nuits, je le referais encore
si c'tait  refaire, car il m'aimait bien. Ah! lui, il avait bon coeur;
il se serait plutt priv de tout, que de me mettre dans la peine. Non,
pour sr, ce n'est pas lui qui aurait chass une femme qu'il aurait mise
enceinte!

Oh! cette question-l, nous la laisserons de ct, fit assez vivement le
notaire. En admettant, comme vous le prtendez, que vous soyez grosse
des oeuvres de Jules, ce n'est pas, vous en conviendrez,  un homme de
mon ge qu'il appartient de sonder les mystres de votre alcve; je me
rcuse absolument pour cette besogne. Au fait, reprit-il, frapp d'une
ide subite, vous tes grosse de combien de mois?

--De quatre mois, monsieur.

Me. Le Ponsart parut mditer. Quatre mois! mais Jules tait dj malade
et, par consquent, il devait s'abstenir, par raison de sant, de ces
rapprochements que les personnes bien portantes peuvent seules se
permettre. Il y aurait donc prsomption pour que ce ne ft pas lui...

--Mais il n'tait pas au lit il y a quatre mois, s'cria Sophie indigne
de ces suppositions; le mdecin n'tait mme pas venu... puis il
m'aimait bien et...

Me. Le Ponsart tendit la main.

--Bien, bien, fit-il, cela suffit, et, un peu vex d'avoir fait fausse
route et de n'avoir pu, avec le chiffre des mois, confondre la femme, il
ajouta aigrement: Je me doutais dj que des excs avaient d causer la
maladie et hter la mort de Jules, maintenant, j'en ai la certitude;
quand on n'est pas plus fort que n'tait le pauvre garon, c'est
vritablement malheureux de tomber sur une personne qui est... voyons,
comment dirais-je, trop bien portante, trop brune, fit-il, trs
satisfait de cette dernire pithte, qu'il estimait  la fois
concluante et exacte.

Sophie le regarda, stupfie par cette accusation; elle n'avait mme
plus le courage de rpondre, tant les actes qu'on lui reprochait lui
semblaient inous; cette ide qu'on pouvait imputer  son affection la
mort de cet homme qu'elle avait soign, jours et nuits, l'atterra; elle
trangla, puis ses larmes qui semblaient taries recoulrent de plus
belle.

Pendant ce temps, le notaire se faisait cette rflexion que ces pleurs
ne l'embellissaient pas: ce ventre qui sautait dans la saccade des
sanglots lui parut mme grotesque.

Cette rflexion ne le disposait pas  la clmence; cependant, comme le
dsespoir de la malheureuse augmentait, qu'elle pleurait maintenant 
chaudes larmes, la tte entre les mains, il s'amollissait un peu et
s'avouait intrieurement qu'il tait peut-tre cruel de jeter ainsi une
femme sur le pav, en quelques heures.

Il s'irrita, mcontent de lui; mcontent tout  la fois de l'action
qu'il allait commettre et du semblant de piti qu'il prouvait.

Involontairement, il cherchait un argument dcisif qui lui rendt cette
crature plus odieuse, un argument qui enforct et justifit sa duret,
qui le dbarrasst du soupon de malaise qu'il sentait poindre.

Il posa deux questions, mais, trichant avec lui-mme afin d'aider  se
convaincre et d'obliger la femme  rpondre dans le sens qu'il esprait,
il plaida le faux pour savoir le vrai.

--En rsum, ma chre enfant, fit-il, je n'ignore pas la faon dont mon
petit-fils vous a connue. Certes, cela n'te rien  vos mrites, mais
permettez-moi de vous le dire, il n'a pas t le premier qui ait dflor
ces charmants appas--et il salua galamment de la main--de sorte que,
comme nous disons, nous autres hommes de loi, l o il n'y a pas eu de
prjudice, il ne saurait y avoir de rparation.

Sophie continuait  pleurer doucement: elle ne rpondit point.

Bien, pensa Me. Le Ponsart, elle ne proteste pas; donc, j'ai touch
juste; Jules n'a pas t son premier amant--et d'une...

--En second lieu, reprit-il, vous pensiez bien, n'est-ce pas? que la
situation irrgulire dans laquelle vous viviez avec mon petit-fils ne
pouvait durer. D'une faon ou d'une autre, elle se serait rompue. Ou
Jules aurait t nomm sous-prfet dans une province et il se serait
honorablement et richement mari, ou pour une cause que l'avenir et pu
seul nous apprendre, il vous et quitte ou et t quitt par vous:
dans ces deux cas, votre liaison aurait forcment pris fin.

--Non, monsieur, fit-elle vivement, en levant sa tte, non, Jules ne
m'aurait pas abandonne. Il aurait pous la mre de son enfant; il me
l'a dit, combien de fois!

--Allons donc, mtine, murmura le notaire, voil ce que je voulais te
faire avouer. Cette fois, ses scrupules se mettaient  couvert; cette
fille, qui n'avait pas l'excuse de s'tre livre vierge  son
petit-fils, nourrissait le projet de se marier!

C'est un comble, se rptait-il; nous aurions eu ce torchon-l dans
notre famille! Il resta dconcert; en une rapide vision, il aperut
Jules amenant cette femme, traversant la localit, toute entire sur ses
portes, entrant au milieu de la famille consterne par cette
msalliance; il aperut cette femme, sans tenue, ne sachant ni manger,
ni s'asseoir, lchant des coq--l'ne, compromettant sa situation par le
ridicule de sa vie prsente et l'infamie de sa vie passe.--Ah bien,
nous l'avons chapp belle!

Sa rsolution tait, du coup, inbranlable.

--Voulez-vous signer, oui ou non, ce reu? dit-il, d'un ton bref.

Elle refusa d'un geste.

--Faites bien attention, je vous ouvre une porte de sortie, vous la
refusez; prenez garde que moi-mme je ne la ferme.

Puis, voyant qu'elle persistait  se taire, il ravala sa colre, se
croisa les bras et reprit, d'une voix paterne:

--Croyez-moi, ne soyez pas mauvaise tte; d'abord, cela ne vous
avancerait  rien; rflchissez: si vous refusez de signer ce reu, que
va-t-il se passer? vous allez vous trouver sur le pav, sans sou ni
maille, sans le temps de vous retourner pour en avoir; voyons, dans
l'intrt mme de ce petit innocent que vous portez dans vos entrailles,
ne vous enttez pas  rejeter cette offre qui est la seule acceptable,
car elle concilie les intrts des deux parties. Allons, un bon
mouvement...

Il lui mit le reu sous le nez.

Elle le repoussa de la main.--Non, je ne signerai pas, nous verrons;
aprs tout, je veux lever son enfant qui est le mien...

--Demandez-moi tout de suite de le tenir sur les fonts baptismaux et de
payer les mois de nourrice, dit Me. Le Ponsart qui goguenarda presque,
tant cette prtention lui parut baroque! Mais, ma chre, la recherche de
la paternit est interdite, il n'y a pas besoin d'tre un grand clerc
pour savoir cela.--Eh bien, nous dcidons-nous, car le temps me presse?
Pour la seconde et dernire fois, je vous le rpte: ou vous tes la
bonne de Jules, auquel cas vous avez droit  une somme de trente-trois
francs soixante-quinze centimes; ou vous tes sa matresse, auquel cas,
vous n'avez droit  rien du tout; choisissez entre ces deux situations
celle qui vous semblera la plus avantageuse.

--Et a s'appelle un dilemme ou je ne m'y connais pas, fit-il trs
satisfait, en apart. Il prit son parapluie et son chapeau.

Sophie s'exaspra.--C'est bien, je vais voir ce qui me reste  faire,
cria-t-elle.

--Rien, belle dame, croyez-moi. En attendant, vous avez jusqu' demain
midi pour rflchir. Pass ce dlai, je pars, enlevant les meubles, et
je remets la clef du logement au propritaire; la nuit porte conseil;
laissez-moi esprer qu'elle vous profitera, et que demain vous serez
revenue  des ides plus sages.

Et poliment, il la salua et l'invita ironiquement, la voyant immobile,
comme ptrifie,  ne point se dranger pour le reconduire, et il ouvrit
et referma, en homme bien lev, tout doucement la porte.




IV


Du haut de son comptoir, Mme Champagne aimait  s'couter parler. Elle
tait asthmatique et obse, blanche et bouffie, trop cuite. Dans ses
tissus relchs, des rides se croisaient en tous sens, zbrant le front,
lzardant les yeux, lacrant les joues; ces rides taient creuses sur
sa face, en noir, de mme que si la poussire des ges avait pntr
sous la peau et imprgn d'inneffaables raies, le derme.

Elle tait loquace et baguenaudire, convaincue de son importance,
rvre par le quartier qui la rputait influente et juste. Elle tait,
en effet, la providence des pauvres, rdigeant des placets qu'elle
adressait aux grands noms de France qui les accueillaient souvent, sans
qu'on st pourquoi.

En revanche, ses affaires personnelles russissaient moins; elle
exploitait, rue du Vieux-Colombier, prs de la Croix-Rouge, une boutique
mal achalande de papeterie et de journaux, gagnant assez pour ne pas
tre mise en faillite; mais elle s'estimait quand mme heureuse, car les
plus intimes de ses souhaits taient exaucs, ses penchants au cancanage
enfin satisfaits dans ce magasin qui simulait une vritable agence de
renseignements, une sorte de petite prfecture de police o, sur des
sommiers judiciaires parls, taient relats,  dfaut de condamnations
et de crimes, les cocuages et les disputes, les emprunts rendus et les
dettes inapaises des mnages.

En tte des pauvresses qu'elle protgeait et recommandait  la charit
des grandes dames, figurait Mme Dauriatte, une femme de soixante-huit
ans, maigre et vote, avec des yeux confits, une bouche vide et
rentre, une mine papelarde. Elle tenait de l'ancienne poseuse de
sangsues, mais plus encore de ces mendiantes qui sollicitent la charit
sous le porche des glises, et elle les frquentait, en effet, au mieux
avec les prtres de Saint-Sulpice, vivant d'une dvotion galement
rpartie sur Mme Champagne et sur la Vierge.

Ce jour-l, Mme Dauriatte, assise sur une chaise dans la boutique de la
papetire, se lamentait de ses jambes qui refusaient de la porter, de
ses pieds envahis par un potager d'oignons, de ses larges pieds cultivs
qui ncessitaient le constant usage de bottes munies de poches.

Mme Champagne hochait le chef, en guise de consolante adhsion, quand
soudain elle s'cria:--Tiens, mais c'est Sophie! Ah bien, vrai, elle en
a des yeux!

--O a? demanda Mme Dauriatte, en allongeant le cou.

La papetire n'eut pas le temps de rpondre; la porte s'ouvrit dans un
choc de timbre, et Sophie Mouveau, les paupires poches par les larmes,
entra et se prit  sangloter devant les deux femmes.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a? demanda Mme Champagne.

--Faut toujours pas pleurer comme a! fit en mme temps Mme Dauriatte.

Elles s'empressrent autour d'elle, la poussrent sur un sige, la
contraignirent  boire du vulnraire tendu d'eau afin de la
rconforter, et elles profitrent de l'occasion pour s'adjuger un petit
verre.--Nous pouvons tout entendre maintenant, dclara Mme Dauriatte qui
se passa le revers de la manche sur la bouche.

Et, harcele par les deux femmes dont les yeux grsillaient de
curiosit, Sophie raconta la scne qui avait eu lieu entre elle et le
grand-pre de Jules.

Il y eut un moment de silence.

--Vieux mufle, va! s'cria Mme Dauriatte, laissant chapper par cette
injure, comme par une soupape, l'indignation qui pressait sa vieille
me.

Mme Champagne, qui tait femme de sang-froid, rflchissait.

--Et il revient quand? dit-elle enfin  Sophie.

--Demain, avant midi.

Alors la papetire leva le doigt et, ainsi qu'un oracle, profra cette
sentence: Nous n'avons pas de temps  perdre; mais, c'est moi qui te le
dis, tu n'as rien  craindre. Tu es enceinte, n'est-ce pas? Eh bien
alors la famille te doit une pension alimentaire; je ne suis pas ferre
sur la justice, mais je sais tout cela; le tout est de ne pas se laisser
embobiner. Du reste, aussi vrai que je m'appelle Mme Champagne, je vas
lui montrer, moi  ce vieux crocodile, de quel bois je me chauffe!--Et
elle se leva.--Mon chapeau, mon chle, dit-elle  Mme Dauriatte, fige
d'admiration.--Elle les mit.--Je vous laisse la boutique en garde
jusqu' tout  l'heure, ma chre;--quant  toi, ma fille, ne t'abme pas
les yeux  pleurer et suis-moi: nous allons  ct, chez mon homme
d'affaires.

Devant l'assurance si virilement exprime par Mme Champagne, Sophie
renfona ses larmes.--C'est un homme trs bien, vois-tu, que M. Ballot,
disait la papetire, en route; cet homme-l, il ferait suer de l'argent
 un vieux mur, puis rien ne l'embarrasse, il sait tout, tu vas voir;
c'est l, montons, non, attends que je souffle.

Elles gravirent pniblement les trois tages, s'arrtrent devant une
porte dcore d'une plaque de cuivre dans laquelle tait incruste en
rouge et en noir cette inscription: Ballot, receveur de rentes, tourner
le bouton, s. v. p. Mme Champagne haletait, couche sur la
rampe;--c'est-il donc bte d'tre grosse comme cela, soupira-t-elle;
puis, elle rejeta prcipitamment des bouffes d'air, se moucha, et, la
mine recueillie, de mme que si elle ft entre dans une chapelle, elle
ouvrit la porte.

Elles pntrrent dans une salle  manger convertie en bureau, dont la
fentre tait obstrue par deux tables en bois peintes en noir, avec des
gens courbs dessus, l'un vieux, le crne garni de duvet de poule;
l'autre, jeune, rachitique et velu; aucun de ces deux employs ne daigna
tourner la tte.

--M. Ballot est-il visible? demanda Mme Champagne.

--Sais pas, fit le vieillard, sans bouger.

--Il est occup, jeta le jeune homme par-dessus son paule.

--Alors, nous attendrons.

Et Mme Champagne s'empara des chaises qu'on ne lui offrait point. Elles
s'assirent, sans parler; Sophie restait, les yeux baisss, incapable de
runir deux ides, mal remise encore du coup assn, le matin, par le
notaire; la papetire regardait la pice, meuble de casiers gris, de
cartons, de liasses attaches avec des sangles; a sentait les bottes
mal dcrottes, le graillon et l'encre sche;  certains instants, un
bruit de voix s'entendait derrire une porte  tambour vert, en face de
la croise.

C'est l qu'est son bureau, dit confidentiellement Mme Champagne  sa
protge que cette intressante rvlation ne dsoucia point.

Alors la papetire rcola dans sa cervelle les penses qu'elle
dlibrait d'mettre; puis, pour tuer le temps, elle considra les
souliers du vieil employ, leurs tiges dchires, leurs lastiques
tortills comme des vers, leurs talons gauchis; elle commenait 
s'endormir, quand le tambour vert s'carta devant l'homme d'affaires qui
reconduisit un client jusqu'au palier, avec force salutations, revint
et, reconnaissant Mme Champagne, la pria d'entrer.

Les deux femmes, debout, ds qu'il avait paru, le suivirent, sur la
pointe des pieds dans son cabinet; courtoisement, il leur dsigna des
chaises, se renversa sur son fauteuil d'acajou, en hmicycle, et, jouant
nonchalamment avec un norme coupe-papier en forme de rame, il invita
ses clientes  lui faire connatre l'objet de leur visite.

Sophie commena son histoire, mais Mme Champagne parlait en mme temps,
greffant de ses rflexions personnelles la narration dj confuse des
faits. Fatigu par cet inextricable verbiage, M. Ballot voulut poser les
questions, une  une et il supplia Mme Champagne de se taire et de
laisser d'abord s'expliquer la personne directement en cause.

--Et vous dsirez maintenant... fit-il aprs qu'il fut au courant de la
situation.

--Mais, nous dsirons qu'il lui soit rendu justice, s'cria la papetire
qui jugea le moment venu de prendre la parole. La pauvre enfant est
enceinte de ce garon; lui, il est mort, il ne peut plus rien pour elle,
a c'est clair, mais la famille lui doit, je pense bien, une petite
rente, quand a ne serait que pour payer les mois de nourrice et lever
le gosse! comme c'est des pouacres et des sans-coeur qui lui ont dit
qu'ils la mettraient comme a sur le pav, demain, je viens savoir ce
qu'il y aurait  faire.

--Rien, ma chre Dame.

--Comment, rien! s'exclama la papetire au comble de la stupeur.--Mais
alors, le pauvre monde, il ne serait donc plus protg! il y aurait donc
des gens qui pourraient mettre les autres sur la paille, quand a leur
dirait!

M. Ballot haussa les paules.--Le logement tait au nom du dfunt, les
meubles aussi, n'est-ce pas? bon;--d'autre part, M. Jules a des
hritiers, eh bien, ces hritiers ont le droit d'agir, dans espce,
ainsi que bon leur semble! Quant  cet enfant posthume qui vous parat
crer des titres  Mademoiselle, c'est une pure et simple erreur; rien,
absolument rien, vous m'entendez, ne peut les forcer  reconnatre que
la paternit de cet enfant appartient  M. Jules.

--Si c'est Dieu possible! touffa Mme Champagne.

--C'est ainsi; le Code est l et il est formel, dit l'homme d'affaires,
en souriant.

--Ah bien, il est propre, votre Code! je me demande ce qu'il y a dedans,
moi, si des situations comme celle de Sophie n'y sont pas rgles!

--Mais si, elles sont rgles, ma bonne dame Champagne, et la preuve est
qu'il est interdit  Mademoiselle de rclamer quoi que soit par les
voies lgales.

--Viens, viens, ma fille, cria la papetire qui s'exasprait. Elle se
leva.--On voit bien que les lois sont fabriques par les hommes; tout
pour eux, rien pour nous; je lui arracherais les yeux, moi, au
grand-pre de Jules, si je le tenais, ce serait toujours autant de
fait!--Et, pousse  bout par le rire narquois de M. Ballot, Mme
Champagne perdit compltement la tte et affirma que si jamais un homme
se permettait envers elle des abominations de la sorte, elle se
vengerait, cote que cote, quitte  passer en Cour d'assises; ajouta,
du reste, qu'elle se fichait, comme de Colin-Tampon, de la police, des
prisons, des juges, divagua pendant dix bonnes minutes, excite par M.
Ballot qui, ne voyant aucun profit  tirer de cette affaire, s'amusait
pour son propre compte, trs sympathique au fond  ce notaire de
province dont il apprciait, en connaisseur, l'adroit dilemme.

Quant  Sophie, elle demeurait immobile, cloue debout, les yeux fixes.
Depuis le matin, cette pense qu'elle allait rder, sans argent, sans
domicile, jete comme un chien dehors, s'tait mousse;  cette
souffrance prcise et aigu, avait succd une dsolation vague, presque
douce; elle dormait tout veille, incapable de ragir contre cet
alanguissement qui la berait. Elle ne pleurait plus, se rsignait,
s'abandonnait  Mme Champagne, remettant son sort entre ses mains, se
dsintressant mme de sa propre personne, s'apitoyant avec la papetire
sur le malheur d'une femme qui la touchait de trs prs, mais qui
n'tait plus absolument elle.

Ne comprenant pas cet amollissement, cette indiffrence hbte, qui
rsulte de l'excs mme des larmes, Mme Champagne s'agaa.

--Mais remue-toi donc, dit-elle; joue donc pas ainsi les
chiffes!--usant, dans cette exclamation, son reste de colre; puis elle
se remit un peu et, plus d'aplomb, s'adressa  l'agent d'affaires.

--Alors, Monsieur Ballot, c'est tout ce que vous pouvez nous dire?

--Hlas! oui, ma brave dame; je regrette de ne pouvoir vous assister
dans cette preuve, et il les poussa poliment vers la porte, protestant
d'ailleurs de son dvouement, assurant Mme Champagne, en particulier, de
sa haute estime.

Elles se retrouvrent, ananties, dans la boutique. Ce fut alors au tour
de Mme Dauriatte de s'emporter.--Mme Champagne gisait, dans son
comptoir, la tte entre les mains, secoue de temps  autre par les
vocifrations de sa vieille amie dont l'intelligence fut, ce jour-l,
plus spcialement incohrente. A propos de Sophie, elle en vint, sans
transition raisonnable,  parler d'elle-mme,  retracer la vie de feu
Dauriatte, son mari, un homme dont elle avait ignor ou oubli la
position sociale, car si elle se rappelait qu'il portait de l'or sur ses
habits, elle ne pouvait dire au juste s'il avait t marchal de France
ou tambour-major, vendeur de pte  rasoir ou suisse.

Cette douche d'histoires endormit la papetire que les motions avaient
brise; une cliente qui marchanda des plumes la rveilla.

Elle s'tira et songea au dner; l'heure s'avanait; on convint que Mme
Dauriatte irait chercher aux Dix-huit Marmites, une gargote situe rue
du Dragon, prs de la Croix-Rouge, deux potages et deux parts de gigot,
pour trois.--Je vais moudre le caf, tandis que vous achterez des
provisions, conclut Mme Champagne, et pendant ce temps Sophie mettra le
couvert.

Vingt minutes aprs, elles taient installes dans l'arrire-boutique,
exclusivement meuble d'une table ronde, d'une fontaine, d'un petit
fourneau et de trois chaises.

Sophie ne pouvait avaler; les morceaux lui bouchaient la gorge.

--Allons, ma belle, disait Mme Dauriatte, qui mangeait ainsi qu'un ogre,
il faut vous forcer un peu.

Mais la jeune fille secouait la tte, donnant  Titi, le petit
chien-loup de la papetire, la viande qui se figeait dans son assiette.

Et comme Mme Dauriatte insistait:--Laissez-la, le chagrin nourrit,
attesta judicieusement Mme Champagne qui n'ayant, elle aussi, ce
soir-l, aucun apptit, s'alimentait du moins avec des verres d'un
liquide rouge.

Mme Dauriatte opina du bonnet, mais ne souffla mot, car elle avait des
joues telles que des balles; et des rigoles de jus serpentaient jusqu'
son menton, tant elle se htait  torcher les plats.

--Voyons maintenant, fit la papetire qui teignit sa lampe  esprit de
bois et versa l'eau chaude sur le caf,--voyons, parlons peu, mais
parlons bien: Sophie, comment allez-vous faire demain?

La jeune fille eut un geste douloureux d'paules.

--Il faudrait peut-tre aller voir le propritaire, hasarda Mme
Champagne, et lui demander un rpit de quelques jours.

--Oh! c'est des bourgeois! ils s'entendent toujours entre eux contre le
pauvre monde! laissa chapper, dans une confuse lueur de bon sens, Mme
Dauriatte.

--Le fait est que le vieux lui a certainement rendu visite, afin de
pouvoir emporter demain les meubles, murmura Mme Champagne; il est mme
bien capable de lui avoir donn de l'argent pour qu'il vous
expulse.--Oh! les sans-coeur!--Eh bien, moi, c'est gal, je
m'empcherais, malgr toutes leurs lois, d'tre ainsi fichue dehors;
non, vrai, l, ils seraient trop contents!

Elle s'arrta net, regardant Sophie qui buvait son caf, goutte 
goutte, avec sa petit cuiller, et elle s'cria:

--Bois pas comme a, ma fille, a donne des vents!

--Puis elle demeura, pendant une seconde, absorbe, cherchant  relier
le fil de ses ides interrompu par ce conseil; n'y parvenant
pas:--Suffit, reprit-elle; ce que je voulais te dire, en somme, c'est
que quand il y en a pour deux, il en a pour trois; j'ai pas le sou, ma
fille, mais a ne fait rien; si l'on te chasse, tu viendras ici et
t'auras, en attendant, le vivre et la niche.

Soudain une nouvelle ide lui germa dans la cervelle.

--Tiens mais... comme tu n'es pas trs dbrouillarde, si demain c'tait
moi qui parlais  ta place au grand-pre de Jules; peut-tre qu'en le
raisonnant j'obtiendrais qu'il t'indemnise.

Sophie accepta avec empressement.

--Ah! madame Champagne, que vous tes donc bonne, fit-elle, en
l'embrassant; moi, toute seule, je ne m'en serais jamais tire.

Ce fut dans la sombreur de sa dtresse un jet de lumire. Persuade de
la haute intelligence de la papetire, convaincue de sa parfaite
ducation, elle n'hsitait pas  croire que sa prsence lui serait
prventive et propice; elle se rendait justice  elle-mme, s'avouait
peu comprhensive, peu adroite. Quand elle avait quitt son pays, un
petit village prs de Beauvais, elle ne savait rien, n'avait reu aucune
ducation de ses pre et mre qui la rouaient simplement de coups. Son
histoire tait des plus banales. Traque par le fils d'un riche fermier
et lche aussitt aprs le carnage saignant d'un viol, elle avait t 
moiti assomme par son pre qui lui reprochait de n'avoir pas su se
faire pouser; elle s'tait enfuie et s'tait place, en qualit de
bonne d'enfant,  Paris, dans une famille bourgeoise qui la laissait 
peu prs crever de faim.

Par hasard Jules la rencontra; il s'amouracha de cette belle fille
frache, qui tmoignait,  dfaut d'ducation, d'un caractre aimant et
d'un certain tact. Habitue aux rebuffades, elle s'prit  son tour de
ce jeune homme timide et un peu gauche qui la dorlotait au lieu de la
commander; joyeusement, elle accepta la proposition de vivre avec lui.
Leur mnage n'avait cess d'tre heureux; elle, attentive  plaire  son
amant, se dgrossissait, abandonnait peu  peu la quitude de ses
pataqus, savait  propos se taire; lui, qui dtestait les bals, les
cafs, les filles dlures devant lesquelles il perdait toute
contenance, tait satisfait de rester dans sa chambre prs d'une femme
dont la douceur un peu moutonnire l'enhardissait, en le mettant 
l'aise; puis le jour tait venu o elle s'tait sentie enceinte, et
l'enfant avait t bravement accept par Jules, flatt  son ge de
contracter dj de srieuses charges.

Tout  coup, sans qu'on st comment, le jeune homme tait tomb
gravement malade. Alors le gai train-train de la vie commune avait
cess. En sus des inquitudes, des tourments que lui inspirait cette
maladie, la probable arrive du pre de Jules l'pouvantait. Elle
s'tait ingnie  retarder sinon  parer cette menace; comme son amant
envoyait toujours son linge sale, en caisse, chez son pre, elle avait
d porter les chaussettes et les chemises empeses d'homme pour les
salir avant de les expdier  la campagne; ce subterfuge avait d'abord
russi, mais bientt M. Lambois, surpris de ne plus recevoir de lettres
rgulires de son fils, s'tait plaint; le malade avait runi ses forces
pour gribouiller quelques lignes dont la divaguante incertitude
changeait en alarme l'tonnement du pre; d'autre part, le mdecin,
jugeant son client perdu, avait cru ncessaire de prvenir la famille,
et M. Lambois tait aussitt arriv.

Elle s'tait renferme dans la cuisine, se bornant  un rle effac de
bonne, prparant les tisanes, ne desserrant pas les lvres, affectant,
malgr les sanglots qui lui montaient dans la gorge, l'indiffrence
d'une domestique contemporaine devant le moribond qu'elle mangeait de
caresses, ds que le pre retournait  son htel.

Mais, si bonasse, si simple qu'elle ft, elle comprenait bien, tout en
ignorant les aveux et les recommandations du mdecin au pre, que
celui-ci n'tait point dupe de son mange. Au reste, mille dtails
trahissaient le concubinage dans ce logement: le matelas enlev du lit
et install sur le parquet de la salle  manger, le logis dnu de
chambre de bonne, l'unique cuvette, les deux brosses  dents dans le
mme verre, le seul pot de pommade, en permanence sur la toilette. Elle
avait eu la prcaution d'enlever ses robes de l'armoire  glace; mais
elle n'avait d'abord pas song aux autres indices, tant cette subite
arrive du pre lui troublait la tte; peu  peu, elle s'aperut de ces
oublis, s'effora, dans sa maladresse, de cacher les objets
compromettants, ne s'imaginant pas qu'elle et dissip, par ce soin
mme, les derniers doutes de M. Lambois.

Lui, avait t on ne peut plus digne. Il acceptait les soins de Sophie,
se faisait, conomiquement, prparer son dner par elle, et il daignait
mme la complimenter de certains plats.

Jamais, il n'avait lanc une allusion au rle jou par cette femme;
aprs la mort de son fils seulement, il permit d'entendre qu'il
connaissait la vrit, car il remit  Sophie une photographie d'elle
qu'il avait trouve dans l'un des tiroirs entrebills du bureau, en lui
disant: Mademoiselle, je vous restitue ce portrait dont la place ne
saurait plus tre dsormais dans ce meuble.--Et, dans le tracas d'un
enterrement, d'un transport de corps en province, il l'avait en quelque
sorte oublie, ne lui envoyant ni argent, ni nouvelles.

Depuis ce jour, elle avait vcu dans un tat voisin de l'hbtude,
pleurant toutes les larmes de ses yeux sur son pauvre Jules, malade de
fatigue et tourmente par sa grossesse, vivant avec quelques sous par
jour, esprant encore que le pre de son amant lui viendrait en aide.
Puis,  bout de ressources, elle lui avait crit une lettre, vivant,
l'oreille au guet, dans l'espoir d'une rponse qui n'arriva pas et 
laquelle suppla la visite du terrible vieillard qui la chassait.

Enfin, la chance lui souriait tout de mme maintenant un peu; Mme
Champagne qu'elle avait connue, en achetant des journaux et de l'encre
et en se livrant chez elle  une causette quotidienne, le matin,
lorsqu'elle se rendait au march, consentait  la secourir. Outre
qu'elle avait une langue alerte et bien pendue et une grande habitude du
monde, songeait Sophie, c'tait une femme tablie, une commerante qui
avait t rellement marie. Ce n'tait plus une pauvre fille comme
elle-mme, qu'on pouvait rabrouer parce qu'elle tait sans situation
honorable, sans dfense, que le notaire allait avoir  combattre;
sautant d'un extrme  l'autre, du morne accablement au vif espoir,
Sophie tait certaine que sa misre tait sur le point de prendre fin,
et Mme Dauriatte, par platitude, exprima tout haut ce que la jeune fille
pensait tout bas.

--Votre affaire est dans le sac, ma petite, parce que, voyez-vous, entre
gens qui ont des positions convenables, on s'entend toujours; elle
ajouta qu'on s'tait sans doute exagr les menaces de ce notaire qui,
en raison mme de ses richesses qu'elle se figura tout  coup, sans
qu'on st pourquoi, incalculables, ne pouvait pas tre un mauvais homme;
et, de bonne foi, maintenant, par suite de cette fortune notariale
qu'elle voquait, Mme Dauriatte fut prise d'une immense considration
pour ce vieillard qu'elle avait jusqu'alors si durement honni.

De son ct, Mme Champagne ne laissait point que d'prouver un certain
orgueil  l'ide qu'elle parlerait  ce monsieur respectable, qu'elle
discuterait en femme du monde avec lui; puis, cette mission
l'investissait  ses propres yeux d'une grande importance. Quel sujet de
conversation pendant des mois! quel prestige dans le quartier qui
louerait son bon coeur, vanterait son ingniosit diplomatique,
clabauderait  perte de vue sur son comme il faut! Elle se perdait dans
ce rve, souriait batement, apprtant dj sur sa bouche, pour le
lendemain, d'heureux effets de cul de poule.

--Il n'est pas dcor? dit-elle tout  coup  Sophie. La jeune fille ne
se rappela pas avoir vu du rouge sur l'habit de cet homme. La papetire
en fut fche, car l'entrevue et t plus auguste, mais elle se
consola, en se rptant que, jamais dans sa vie, pareille occasion ne
s'tait prsente de montrer ainsi ses talents et de dployer ses
grces.

A la tristesse du premier moment avait succd dans la boutique une
expansion de joie.--Allons, un petit verre, ma belle, proposa Mme
Champagne  Sophie.--Et vous? ma chre, dit-elle  Mme Dauriatte.
Celle-ci ne se fit pas prier; elle tendit sa tasse, ne la retirant
point, esprant peut-tre qu'on la remplirait jusqu'au bord; mais la
papetire lui versa la valeur d'un d  coudre, et elles trinqurent
toutes les trois, se souhaitant ensemble longue sant et heureuse
chance.

Quand l'heure vint de clore les volets, Sophie rconforte, presque
tranquille aprs tant de sursauts, ne doutait plus du succs de
l'entreprise, supputait dj le chiffre de la somme qu'elle obtiendrait
et, d'avance, la divisait en plusieurs parts: tant pour la sage-femme,
tant pour la nourrice, tant pour elle-mme, en attendant qu'elle se
procurt une place.

--Tu feras bien de mettre aussi un peu de ct pour les cas imprvus,
recommanda sagement Mme Champagne, et elles rirent, pensant que la vie
avait du bon; Titi, le chien, que cette joie lectrisait, jappa, sauta
ainsi qu'un cabri sur la table, accrut encore l'hilarit, en balayant
avec le plumeau de sa queue la face rjouie des trois femmes.

--Une ide! s'exclama subitement Mme Dauriatte.

Elle se leva, chercha un vieux jeu de cartes et commena une
russite.--Tu vas voir, ma fille, que demain t'auras de la veine; coupe,
non, de la main gauche, parce que tu n'es pas marie.--Et elle tirait
trois cartes  la fois, examinait si deux d'entre elles appartenaient 
la mme srie et, dans ce cas, gardait et rangeait sur la table celle
qui tait la plus rapproche de son pouce.

--T'es la dame de trfle, vois-tu, car t'es brune, et la dame de pique
est bien brune aussi, mais elle ne peut tre qu'une veuve ou qu'une
mchante femme; ce qui ne serait pas vrai pour toi.

Elle puisa de la sorte, trois fois, le jeu de trente-deux cartes, en
rejetant une partie, dans sa jupe,  chaque coup; il restait sur la
table dix-sept cartes, l'indispensable nombre impair; et elle comptait
maintenant avec ses doigts, allant, de droite  gauche,  partir de son
hrone, la dame de trfle; une, deux, trois, quatre, cinq, s'arrtant
sur cette dernire carte. Un neuf de trfle! s'cria-t-elle
triomphalement, c'est de l'argent. Une, deux, trois, quatre, cinq, qui
sera donn par ce Roi, un homme srieux. Un, deux, trois, quatre,
cinq...

--Six! levez la chemise; sept, huit, neuf, tapez comme un boeuf! ajouta
Mme Champagne.

Mais, toute entire  sa russite, Mme Dauriatte ne daigna point relever
cette purile interruption.

--Cinq! reprit-elle, un neuf de carreau, c'est des papiers,  ct de ce
Roi de trfle, qui est un homme de loi. a y est! Tu peux dormir en paix
sur tes deux oreilles, ton sort est bon.

--Et demain, il fera jour, jeta Mme Champagne qui rafla toutes les
cartes d'un tour de main; allons coucher, car il faudra tre prte de
bonne heure! Elle serra la main de Mme Dauriatte qui promit de la
remplacer aussitt qu'on ouvrirait la boutique, et, embrassant Sophie
sur les deux joues, elle lui recommanda de nettoyer son mnage, de
s'habiller, de se mettre sous les armes, ds le matin. Elle-mme, mue
comme  la veille d'une partie de fte, songea qu'elle s'ornerait de
tous ses bijoux, qu'elle revtirait sa robe d'apparat, afin d'tre  la
hauteur des circonstances et d'en imposer  ce notaire qui ne pourrait
certainement qu'tre flatt de trouver une telle compagnie dispose  le
recevoir.




V


A son ge!--Avoir t la dupe d'une fille racole chez Peters! Me. Le
Ponsart regrettait sa mprise, cette pousse incomprhensible, ce
mouvement irraisonn qui l'avait, en quelque sorte, forc  offrir des
consommations  cette femme et  l'accompagner jusque chez elle.

Il n'avait pourtant eu la tte gaye par aucun vin; cette drlesse
tait venue se placer  sa table, avait caus avec lui de choses et
autres, non sans qu'il l'et loyalement prvenue qu'elle perdait son
temps; puis des messieurs taient entrs qui l'avaient salue et
auxquels elle avait tendu la main et parl bas. De ce fait sans
importance tait peut-tre issue, souterrainement, l'instinctive
rsolution de la possder; peut-tre y avait-il eu l une question de
prsance, un enttement d'homme arriv le premier et tenant  conserver
sa place, un certain dpit de se trouver en concurrence avec des gens
plus jeunes, un certain amour-propre de vieux barbon sollicitant de la
fille,  prix mme suprieur, une quasi-prfrence;--mais non, rien de
tout cela n'tait vrai; il y avait eu une impulsion irrsistible, un
agissement indpendant de sa volont, car il n'tait fru d'aucun dsir
charnel et le physique mme de cette femme ne rpondait  aucun de ses
souhaits; d'autre part, le temps tait sec et froid, et Me. Le Ponsart
ne pouvait invoquer  l'appui de sa lchet l'influence de ces chaleurs
lourdes ou de ces ciels mous et pluvieux qui nervent l'homme et le
livrent presque sans dfense aux femmes en chasse. Tout bien considr,
cette aventure demeurait incomprhensible.

En voiture, le long du chemin, il se disait qu'il tait ridicule, que
cette rencontre tait niaise, fertile en carottes et en dboires; et il
se sentait sans force pour quitter cette fille qu'il suivait
machinalement, mu par ce bizarre sortilge que connaissent les gens
attards, le soir, et qu'aucune psychologie n'explique.

Il s'tait mme retourn l'pingle dans la plaie, se rptant: Si l'on
me voyait! j'ai l'air d'un vieux polisson!--murmurant, tandis qu'il
payait le cocher et que la femme sonnait  sa porte: Voil l'ennui qui
commence; elle va me proposer de me tenir par la main pour que je ne me
casse pas le cou dans l'obscurit sur les marches et, une fois dans la
chambre, la mendicit commencera! Bon Dieu! faut-il que je sois
bte!--Et il tait quand mme mont et tout s'tait pass ainsi qu'il
l'avait prvu.

Il avait cependant prouv un certain ddommagement des tristesses
conues d'avance. Le logis tait meubl avec un luxe dont le mauvais
got lui chappait. La chemine enveloppe de rideaux en faux brocart,
les chenets  boules fleurdelyses, la pendule et les appliques en jeune
cuivre, munies de bougies roses que la chaleur avait courbes, les
divans recouverts de guipures au crochet, le mobilier en thuya et
palissandre, le lit debout dans la chambre  coucher, les consoles
pares de marmousets en faux saxe, de verreries de foire, de statuettes
de Grvin, lui semblrent dceler une apritive lgance et un
langoureux confort. Il regarda complaisamment la pendule arrte pendant
que la femme se dbarrassait de son chapeau.

Elle se tourna vers lui et parla d'affaires.

Le notaire tressaillit, lchant, un  un, des louis que la praticienne
lui extirpait tranquillement par d'insinuants et d'imprieux appels, se
consolant un peu de sa faiblesse de vieillard assis tardivement chez une
fille, par la vue du corsage qu'il jugeait rigide et tide et des bas de
soie rouges qui lui paraissaient crpiter, aux lueurs des bougies, sur
des mollets pleins et des cuisses fermes.

Afin d'acclrer la vendange de sa bourse, la femme se campa sur ses
genoux.

--Je suis lourde, hein?

Bien que ses jambes pliassent, il affirma poliment le contraire,
s'efforant de se persuader, du reste, pour s'gayer, que cette
pesanteur ne pouvait tre attribue qu'aux solides et copieuses
charnures qu'il piait, mais plus que cette perspective de pouvoir les
brasser, tout  l'heure,  l'aise, le calcul de ses dbourss, la
constatation raisonne de sa sottise et l'inexplicable impossibilit de
s'y soustraire, le dominaient et finissaient par le glacer.

Avec cela, la femme devenait insatiable; sous la problmatique assurance
d'idales caresses, elle insistait de nouveau pour qu'il ajoutt un
louis  ceux qu'il avait dj cds. La niaiserie mme de ses propos, de
ses noms d'amiti de mon gros loulou, de mon chri, de mon petit
homme, achevait de consterner le vieillard engourdi, dont la lucidit
doutait de la vracit de cette promesse qui accompagnait les
rquisitions: Voyons, laisse-toi faire, je serai bien gentille, tu
verras que tu seras content.

De guerre lasse, convaincu que les imminents plaisirs qu'elle annonait
seraient des plus mdiocres, il souhaitait ardemment qu'ils fussent
consomms pour prendre la fuite.

Ce dsir acheva de vaincre sa rsistance et il se laissa compltement
dpouiller.

Alors, elle l'invita  enlever son pardessus,  se mettre  l'aise.
Elle-mme se dshabillait, enlevant ceux de ses vtements qu'elle et pu
froisser. Il s'approcha, mais hlas! cet embonpoint qui l'avait un peu
dsafflig tait  la fois factice et blet!--Elle aggrava cette dernire
dsillusion par tout ce qu'une femme peut apporter de mauvaise grce au
lit, prtendant se desintresser de ses prfrences, lui repoussant la
tte, grognant: Non, laisse, tu me fatigues; puis, alors qu'il
s'agissait de lui, rpondant avec une moue mprisante et sche: Qu'il
s'tait tromp s'il l'avait prise pour une femme  a.

Il poussa un soupir d'allgement en gagnant la porte. Ah! pour avoir t
vol, il avait t bien vol!--Et le sang lui empourprait la face, alors
qu'il se rappelait les dtails grincheux de cette scne.

Puis, cet argent si malencontreusement extorqu l'touffait. Il arrivait
 se reprsenter les choses utiles qu'il aurait pu se procurer avec la
mme somme.

Il mditait cette rflexion strile des gens grugs: qu'on se prive
d'acheter un objet plaisant ou commode par conomie, alors qu'on
n'hsite pas  dpenser le prix qu'et cot cet objet, dans un intrt
infructueux et bte.

--Ah! toi..., je te conseille de filer doux, conclut-il, songeant  la
matresse de son petit-fils, confondant dans une mme rprobation les
deux femmes.

Il sourit pourtant, car il tait certain de juguler Sophie Mouveau,
d'exercer impunment des reprsailles, de se venger sur elle des
dboires infligs par la cupidit de son sexe. Le propritaire, enchant
de rentrer en possession immdiate de son logement, s'tait,--aprs
avoir, du reste, en sa qualit de pre de famille, exprim quelques
ides sans imprvu sur les dangers du libertinage et de la profonde
corruption du sicle,--montr tout dispos  seconder le notaire dans
ses entreprises, et le concierge s'tait respectueusement inclin, alors
que Me. Le Ponsart lui avait exhib l'ordre de laisser dmnager les
meubles, d'aider au besoin  l'expulsion de la femme et de garder la
clef; deux pices de cent sous, glisses dans la main, avaient mme
amolli sa mine et dtendu la rigidit luthrienne de son port.
Trente-trois francs soixante-quinze et dix francs font quarante-trois
francs soixante-quinze, pensait le notaire; c'est bien le chiffre que
j'ai annonc  mon vieux Lambois, une cinquantaine de francs au plus.

Toutes ses prcautions taient prises: les dmnageurs devaient se
trouver  midi prcis devant la porte, descendre le mobilier, l'expdier
par chemin de fer, dans la voiture mme, pose, sans roues,  plat sur
un camion de marchandises, jusqu' Beauchamp.

Une seule question demeurait encore pendante: Sophie paraissait  Me. Le
Ponsart singulirement retorse. Ce silence o elle se confinait le plus
possible, ce systme ininterrompu de pleurs interloquaient le notaire
qui attribuait  la finesse le profond dsarroi et la sottise accable
de cette fille. Il tait absolument persuad que cette larmoyante
stupeur cachait une embuscade et la crainte qu'elle ne vnt scandaliser
Beauchamp par sa prsence ne le quittait plus. Aprs mre dlibration,
il s'tait dtermin  recourir aux bons offices de son ancien ami, le
commissaire de police, s'tait abouch, grce  lui, avec son collgue
du VI^e arrondissement, et avait obtenu qu'on menat tout au moins la
femme des rigueurs de la justice, si elle ne consentait pas  rester
tranquille.

--Allons, il est temps d'achever la petite partie commence et
d'emballer rondement la donzelle, se dit Me. Le Ponsart, en consultant
sa montre. Et il s'achemina vers la rue du Four, se consolant de ses
ennuis, par la pense qu'il prendrait le train, le soir, et rentrerait
enfin dans ses pantoufles.

Le concierge baisa presque ses propres pieds, tant il se courba, ds
qu'il l'aperut. Me. Le Ponsart monta, s'arrta dans le couloir, et,
naturellement, sans y songer, il substitua au coup poli, discret, dont
il avait, la veille, toqu la porte, un coup imprieux et bref.

Il demeura surpris quand il eut pntr,  la suite de Sophie, dans la
chambre, de rencontrer une grosse dame.

Cette dame se souleva, esquissa une rvrence et se rassit. Qu'est-ce
que c'est que cela? se dit-il, en regardant cette bedonnante personne,
serre  voler en clats dans une robe d'un outremer atroce, sur le
corsage de laquelle tombaient les trois tages d'un menton en beurre.

En voyant les perles de corail rose qui coulaient des lobes cramoisis
des oreilles et une croix de Jeannette qui pantelait sous le va-et-vient
d'une ocanique gorge, il pensa que cette vieille dame tait une
harengre, vtue de ses habits de fte.

Trs mprisant, il dtourna les yeux et les reporta sur la jeune fille:
alors il frona le sourcil. Elle tait, elle aussi, en grande toilette,
pare de tous les bijoux que Jules lui avait donns, et, ainsi
pomponne, les seins bien ligns par le corsage, les hanches bien
suivies par la jupe de cachemire, elle tait charmante. Malheureusement
pour elle, cette beaut et ce costume qui eussent sans doute attendri le
vieillard, la veille, l'irritrent par le souvenir qu'ils voquaient
d'une soire maudite. La malechance s'en mlait; la tenue dbraille de
Sophie qui l'avait rpugn, lors de sa premire visite, tait la seule
qui et pu l'adoucir aujourd'hui.

De mme que, pour la premire fois, ses cheveux emmls sur le front
l'avaient induit  tre brutal, de mme aussi sa chevelure soigneusement
peigne l'incitait  tre cruel.

D'un ton dur, il lui demanda si elle tait dcide  signer le reu.

--Mon Dieu! Monsieur, dit la grosse dame qui intervint, permettez-moi de
faire appel  votre bon coeur; comme vous voyez, la pauvre enfant est
toute baubie de ce qui lui arrive... elle ne sait pas..., moi, je l'ai
assure que vous ne la laisseriez pas, comme a, dans la peine. Sophie,
que je lui ai dit, Monsieur Ponsart est une homme qui a reu de
l'ducation; avec ces gens-l qui ont de la justice, tu n'as rien 
craindre. Hein? dis, c'est-il vrai que je t'ai dit cela?

--Pardon, Madame, fit le notaire, mais je serais heureux de savoir  qui
j'ai l'honneur de parler.

La grosse dame se leva et s'inclina.

--Je suis madame Champagne, c'est moi qui tiens la maison de papeterie
au numro 4. M. Champagne, mon mari...

Me. Le Ponsart lui coupa la parole d'un geste et du ton le plus sec:

--Vous tes sans doute parente de Mademoiselle?

--Non, monsieur, mais c'est tout comme; je suis, comme qui dirait, sa
mre.

--Alors, Madame, vous n'avez rien  voir dans la question qui nous
occupe, permettez-moi de vous le dire; c'est donc  Mademoiselle seule
que je continuerai d'avoir affaire.--Il tira sa montre.--Dans cinq
minutes, les dmnageurs seront ici, et je ne sortirai de ce logement,
je vous prviens, que la clef en poche. En consquence, je ne puis,
Mademoiselle, que vous inviter  prparer un paquet des objets qui vous
appartiennent et  me faire dcidment connatre si, oui ou non, vous
acceptez les propositions que je vous ai soumises.

--Oh! Monsieur! c'est-il Dieu possible! soupira Mme Champagne atterre.

Me. Le Ponsart la fixa de son oeil d'tain et elle perdit son peu
d'assurance. Du reste, cette femme, d'habitude si loquace et si hardie,
semblait, ce matin-l, prive de ses moyens, dnue d'audace.

Et, en effet, l'un de ces irrparables malheurs qu'on croirait s'abattre
de prfrence, aux moments douloureux, sur les gens pauvres, lui tait
survenu, ds le lever.

Mme Champagne possdait, en haut de la bouche, sur le devant, deux
fausses dents qu'elle enlevait, chaque soir, et dposait dans un verre
d'eau. Ce matin-l, elle avait commis l'imprudence de tirer ce bout de
ratelier de l'eau et de le placer sur le marbre de sa table de nuit o
Titi, le chien, l'avait happ, s'imaginant sans doute que c'tait un os.

La papetire s'tait presque vanouie, en lui voyant ainsi broyer le
vulcanite, le faux ivoire, les attaches, tout l'appareil. Depuis ce
moment, elle pinait les lvres de peur de laisser voir les brches de
sa mchoire, parlait en crachotant de ct, tait anantie par cette
ide fixe qu'elle n'avait pas l'argent ncessaire pour combler ses
trous. Cette absorbante proccupation  laquelle se joignait la peur de
montrer au notaire les crneaux pratiqus dans ses gencives paralysait
ses facults, la rendait idiote.

La scheresse de ce vieillard, son verbe imprieux, le mpris dans
lequel il ne cessait de la tenir malgr ses frais de toilette achevrent
de la glacer, d'autant qu'elle n'avait mme pas dout, un seul instant
d'un accueil sympathique, d'une discussion aimable, d'un assaut de
courtoisies rciproques.

--Vous m'avez compris, n'est-ce pas? ajouta Me. Le Ponsart, s'adressant
 Sophie interdite.

Elle clata en sanglots et Mme Champagne, bouleverse, oublia sa bouche,
se prcipita vers la jeune fille qu'elle embrassa, en la consolant avec
des larmes.

Cette explosion crispa le notaire; mais il eut soudain un sourire de
triomphe: des pas de rouliers branlaient enfin les marches, au-dehors.
Un coup de poing s'abattit sur la porte qui roula ainsi qu'un tambour.

Le notaire ouvrit; des dmnageurs dj ivres emplirent les pices.

--Tiens, dit l'un, v'la la bourgeoise qui tourne de l'oeil.

--Bien, vrai, je ne sais pas si elle est pleine, fit un autre, en lui
regardant le ventre, et il s'avana, l'oeil gai, pour prendre dans ses
bras Sophie qui s'affaissait sur une chaise.

Mme Champagne carta d'un geste ces pandours.

--De l'eau! de l'eau! cria-t-elle, affole, tournant sur elle-mme.

--Ne vous occupez pas de cela et dpchons, dit Me. Le Ponsart aux
hommes;--je me charge de Mademoiselle; et pas de comdie, n'est-ce pas?
fit-il, marchant, exaspr sur la papetire dont il ptrit nerveusement
le bras;--allons, triez ses affaires et vite, ou moi j'emballe, au
hasard, le tout sans plus tarder.

Et il dcrocha, lui-mme, des jupons et des camisoles pendus  une
patre et les jeta dans un coin, tandis que Mme Champagne finissait de
frotter, en pleurant les tempes de la jeune fille.

Celle-ci revint  elle et alors, pendant que les hommes emportaient les
meubles, sous l'oeil vigilant du notaire qui surveillait maintenant la
descente, Mme Champagne comprenant que la partie tait perdue, tenta de
sauver la dernire carte.

Monsieur, dit-elle, rejoignant Me. Le Ponsart sur le palier, un mot,
s'il vous plat.

--Soit.

--Monsieur, puisque vous tes sans piti pour Sophie qui s'est tue 
soigner votre petit-fils, dit-elle d'une voix suppliante et basse,
laissez-moi au moins faire appel  votre esprit de justice. Si vous
voulez, ainsi que vous le dites, considrer Sophie comme une bonne,
pensez alors qu'elle n'a pas touch de gages tant qu'elle a t chez M.
Jules, et payez-lui les mois qu'elle a passs chez lui, afin qu'elle
puisse accoucher chez une sage-femme et mettre l'enfant en nourrice.

Le notaire eut un haut-le-corps; puis un rire narquois lui rida la
bouche.

--Madame, fit-il, avec un salut crmonieux, je suis au dsespoir de ne
pouvoir accueillir la requte que vous m'adressez; et cela, mon Dieu,
par une raison bien simple: c'est que vous ne ferez croire  personne
qu'une bonne soit reste dans une maison o son matre ne la payait pas.
Mademoiselle a donc, selon moi, par ce fait seul qu'elle n'a pas quitt
sa place, incontestablement touch, chaque mois, son d; j'ajouterai
qu'on ne demande pas de reus  une bonne, et que, par consquent, de
l'absence de ces reus, l'on ne saurait infrer que Mademoiselle demeure
crancire de la succession de M. Jules. J'en reviens donc, et pour la
dernire fois, Madame, car je suis las  la fin de rpter toujours la
mme chose,  inviter Mlle Sophie  liquider sa situation, en signant,
par drogation cependant  la rgle que j'ai pose, le prsent reu. En
change, je lui paierai la somme  laquelle je veux bien admettre
qu'elle ait droit.

--Mais c'est une infamie, Monsieur, une lchet, un vol, s'cria Mme
Champagne, jete hors d'elle.

Me. Le Ponsart pirouetta et lui tourna le dos, sans mme daigner
rpondre  ces violences.

--Quant  vous, fichez-moi la paix, dit-il, sur le palier, aux
dmnageurs qui tentaient de lui carotter un nouveau litre; et il rentra
dans le logis, l'oeil fronc, les mains derrire le dos.

Une sourde colre l'agitait; l'intrusion de la papetire dans une
question o elle n'avait, suivant lui, aucun motif de s'immiscer, avait
enforci ses rsolutions sur lesquelles appuyaient encore la hte d'en
finir, l'envie de quitter ce Paris qui lui tait, depuis la veille,
odieux, le dsir de regagner au plus vite son chez soi, par un train de
nuit. Puis, il s'enttait  ne pas dpasser ce chiffre de cinquante
francs qu'il avait fix comme maximum  M. Lambois; il se faisait un
point d'honneur de justifier ses prvisions, de montrer, une fois de
plus, combien il tait un homme prcis quand il s'agissait d'affaires;
cette conomie lui semblait aussi une juste compensation de ses
prodigalits de l'autre soir; aux femmes, aprs tout,  s'arranger entre
elles! Enfin la rapacit des dmnageurs l'avait outr; chacun voulait
tirer  boulets rouges sur sa bourse; eh bien, personne ne l'atteindrait
et personne n'aurait rien! Ces motifs qui s'entassaient dans son esprit
et se consolidaient les uns les autres, rendaient vaines les
supplications et les rages de Mme Champagne qui, aussitt que Me. Le
Ponsart revint dans la pice, perdit toute mesure et ne risquant plus de
gter une cause dj juge, passa aux menaces.

--Oui, Monsieur, oui, dit-elle, en sifflant des dents, j'irai, moi-mme,
dans votre pays, quand je devrais faire la route  pied, et je
chambarderai tout, vous m'entendez bien!--Je vous porterai l'enfant, je
dirai partout ce qui en est; je dirai que vous n'avez mme pas eu le
coeur de le faire venir au monde, cet enfant-l...

--Ta, ta, ta, interrompit le notaire qui ouvrit son portefeuille, le cas
tait prvu. Voici une assignation du commissaire de police qui invite
Mademoiselle  comparoir devant lui; un mot de plus, j'use de ce papier,
et je vous promets que Mademoiselle restera, si elle veut bouger de
Paris, tranquille; quant  vous, ma chre dame, je vais tre oblig de
vous faire assigner galement par ce magistrat qui vous mettra  la
raison, je vous le jure, si vous continuez de divaguer de la sorte. Au
reste, venez  Beauchamp, si le coeur vous en dit; je me charge, ds
votre arrive, de vous faire coffrer et vite...

--Oh! la crapule! a-t-il du vice! murmura Mme Champagne qui aperut,
pouvante, des enfilades de cachots sombres, les rats, le pain noir et
la cruche de Latude, tout un lamentable dcor de mlodrame.

Satisfait de son petit coup de thtre, Me. Le Ponsart descendit dans la
cour o l'on chargeait les derniers meubles; puis, lorsque tout fut bien
en ordre, il invita le concierge  le suivre et remonta les quatre
tages.

--Ah, ah! nous nous dcidons enfin, dit-il, voyant Mme Champagne qui
trempait une plume dans un encrier et la tendait  Sophie.

Et tandis que les mains tremblantes des deux femmes s'unissaient pour
dessiner un vague paraphe, au bas du papier, Me. Le Ponsart fit signe au
concierge de ficeler les frusques parses de la femme, et lui-mme prit
et serra ce rcpiss dans lequel Sophie dclarait avoir servi comme
bonne chez M. Jules Lambois, affirmait avoir reu le montant intgral de
ses gages, attestait ne plus avoir droit  aucune somme.

--Aprs cela, tu auras de la peine  nous faire chanter, se dit-il, et
il dposa sur la chemine la somme dont il tenait, depuis la veille, la
monnaie prte.

--Et maintenant, Mesdames, je suis  vos ordres. Et vous, si vous voulez
ranger ces paquets dans la cour,... reprit-il, s'adressant au concierge.

--Non, Monsieur, non, a ne vous portera pas bonheur, gmit, en secouant
la tte, Mme Champagne qui soutint Sophie par le bras et l'emmena, toute
dfaillante. Tu as bien tout ce qui t'appartient? et elle souleva le
couvercle d'un panier que la jeune fille avait, elle-mme, empli.

L'autre approuva de la tte et, lentement, elles descendirent.

--Ouf! Quel tintouin! s'exclama Me. Le Ponsart demeur seul matre de la
place. Il alluma un cigare qu'il s'tait refus, par galanterie, de
fumer, pour ne pas incommoder ces dames et il jeta un coup d'oeil sur
les murs nus; puis, par habitude de propret, il poussa du bout de sa
bottine, dans l'tre, des rognures de chiffons et de papiers qui
tranaient sur le plancher; un billet, pli en quatre, attira cependant
son attention; il le ramassa, et le parcourut; c'tait une ordonnance de
pharmacie: De l'eau distille de laurier cerise et de la teinture de
noix vomique. Il chercha, pendant une seconde, se rappela vaguement, en
sa qualit d'homme mari et de pre de famille, que cette potion aidait
 combattre les vomissements de la grossesse.

Diable! se dit-il, mais cette fille peut avoir besoin de cette
ordonnance!--Il ouvrit la fentre qui donnait sur la cour, attendit que
les deux femmes, descendues de l'escalier, parussent, toussa fortement
et lorsqu'elles levrent le nez, il jeta ce petit papier qui voleta et
s'abattit  leurs pieds.

--Je ne veux rien avoir  me reprocher, conclut-il, en tirant sur son
cigare. Il inspecta le local, une dernire fois, s'assura qu'il tait
dcidment vide, ferma soigneusement la porte et partit,  son tour,
restituant la clef au concierge.




VI


Huit jours aprs le retour de Me. Le Ponsart  Beauchamp, M. Lambois se
promenait dans son salon, en consultant d'un air inquiet la pendule.

Enfin! dit-il, entendant un coup de sonnette, et il se prcipita dans le
vestibule o, plus placide que jamais, le notaire accrochait son paletot
 une tte de cerf.

--Ah a, voyons, qu'est-ce qu'il y a? dit-il, en suivant M. Lambois dans
le salon o une table de whist tait prte.

--Il y a que j'ai reu une lettre de Paris, relative  cette fille!

--Ce n'est que cela, fit Me. Le Ponsart dont la bouche se plissa,
ddaigneuse; je croyais qu'il s'agissait de faits plus graves.

Cette assurance allgea visiblement M. Lambois.

--Lisons cette lettre avant que ces messieurs n'arrivent, reprit le
notaire, en regardant de ct les quatre chaises symtriquement ranges
devant la table.

Il chaussa ses lunettes, s'assit prs d'un flambeau de jeu et il tenta
de dchiffrer un griffonnage crit avec une encre aquatique, trs
claire, sur un papier trs glac, qui buvait par places.

MONSIEUR,

_J'ose prendre la libert d'crire  votre bon coeur, en vous suppliant
de vouloir bien prendre part  ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart
est venu et a emport les meubles, Sophie qui n'avait plus un endroit
pour reposer sa tte a t recueillie chez moi, comme l'enfant de la
maison; et elle en tait digne, Monsieur, par son bon coeur, bien que
Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu'elle croyait, mais
tout le monde ne peut pas tre louis d'or et plaire  tout le monde..._

--Quel style! s'exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et
arrivons au fait! Ah! nous y voil!

_Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse; elle tait dans
l'arrire-boutique o que je prpare mes petites affaires pour que la
boutique o l'on entre soit toujours propre, quand elle a t prise de
douleurs; Mme Dauriatte..._

--Qui est-ce, Mme Dauriatte? demanda M. Lambois.

Le notaire fit signe qu'il ignorait jusqu'au nom de cette dame et
poursuivit:

_Madame Dauriatte n'a pas cru d'abord qu'il y allait avoir une fausse
couche; elle pensait que le coup d'avoir t chasse par Monsieur
Ponsart lui avait tourn les sangs et elle est alle chez l'herboriste
chercher du sureau pour l'chauder et faire respirer  Sophie la fume,
qui enlverait l'eau qu'elle devait avoir dans la tte. Mais les
douleurs taient dans le ventre et elle souffrait tant qu'elle criait 
trangler; alors, j'ai t prise de peur et j'ai couru  la rue des
Canettes chez une sage-femme que j'ai ramene et qui a dit que c'tait
une fausse couche. Elle a demand si elle avait tomb ou si elle avait
bu de l'absinthe ou de l'ormoise; je lui ai dit que non, mais qu'elle
avait eu une grosse peine..._

--Au fait! passons ce fatras, dit M. Lambois impatient; nous n'en
sortirons pas avant l'arrive des amis et il est inutile de les mettre
au courant de cette sotte affaire.

Me. Le Ponsart sauta toute une page et reprit:

_... Elle est morte, comme cela, et l'enfant ne vaut pas mieux; alors,
comme j'avais mis ma croix de cou et mes boucles d'oreilles en gage,
j'ai pay la pharmacie et la sage-femme, mais je n'ai plus d'argent et
Mme Dauriatte non plus, car elle n'en a jamais._

_Aussi, je vous supplie  deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas
m'abandonner, je vous prie qu'elle ne soit pas dans la fosse commune
comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l'aimait tant pleurerait  la
savoir si malheureuse; je vous prie, envoyez-moi l'argent pour
l'enterrer._

_En comptant sur votre gnrosit..._ Bon et _et ctera_, dit le
notaire--et c'est sign: _Veuve Champagne._

M. Lambois et Me. Le Ponsart se regardrent; puis, sans dire mot, le
notaire haussa les paules, s'approcha de la chemine, activa les
flammes, plaa la lettre de Mme Champagne au bout des pincettes et,
tranquillement, la regarda brler.

--Classe, comme n'tant susceptible d'aucune suite, dit-il, en se
redressant et en remettant les pincettes en place.

--C'est trois sous de timbre qu'elle a bien inutilement dpenss,
remarqua M. Lambois que la placidit de son beau-pre achevait de
rassurer.

--Enfin, reprit Me. Le Ponsart, cette mort clt le dbat. Et d'un ton
indulgent, il ajouta:

--En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir  la pauvre
fille, malgr tout le tintouin qu'elle nous a donn.

--Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pcheur. Et, aprs
un temps de silence, M. Lambois insinua: Cependant il faut avouer que
notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-tre entache
d'gosme, car enfin, si nous, nous n'avons plus rien  craindre de
cette fille, qui sait si, au cas o elle et vcu, elle n'aurait pas de
nouveau jet le grappin sur un fils de famille ou sem la zizanie dans
un mnage.

--Oh!  coup sr, rpondit Me. Le Ponsart, la mort de cette femme n'est
pas bien regrettable; mais, vous savez, pour le malheur des honntes
gens, aprs celle-l, une autre; une de perdue...

--Dix de retrouves, ajouta M. Lambois, et il complta cette oraison
funbre, par un hochement attrist de tte.






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agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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