The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome II, by 
Antoine Vincent Arnault

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Title: Souvenirs d'un sexagnaire, Tome II

Author: Antoine Vincent Arnault

Release Date: December 21, 2007 [EBook #23953]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE ***




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SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE

TOME SECOND.

PAR A. V. ARNAULT,

DE L'ACADMIE FRANAISE

     Verum amo. Verum volo dici.

     PLAUTE. _Mostellaria_.

PARIS.

LIBRAIRIE DUFY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.




LIVRE V.

DU 1er JANVIER 1793 AU 29 JUILLET 1794.




CHAPITRE PREMIER.

Moeurs nouvelles.--Procs du roi.--Anecdote.--Travaux
littraires.--Opra-comique.--Partie de chasse.


De retour  Paris, je n'y reconnaissais plus rien, tant sa physionomie
avait chang en moins de quatre mois. Ainsi nous avons peine 
reconnatre les traits d'un ami dans un visage labour par une violente
maladie.

 mon dpart, la lutte des dmocrates contre les aristocrates, ou plutt
des rpublicains contre les royalistes, n'avait pas effac tout vestige
des anciennes moeurs: on retrouvait encore dans les discussions mme les
plus violentes l'indice des habitudes que donnent l'ducation et l'usage
du monde. Ce reste de politesse avait disparu depuis l'ouverture de la
_Convention_, o le pouvoir, que ne possda jamais la faction de _la
Gironde_, qui avait provoqu le renversement de la monarchie, fut
subitement usurp par la faction de _la montagne_ qui l'avait accomplie,
et qui affecta les formes brutales des brigands et des assassins qu'elle
s'tait donns pour allis.

Les formules consacres par l'usage avaient t proscrites par un dcret
spcial, et les appelations de _citoyen_ et de _citoyennes_ substitues
 celles de _monsieur_, _madame_ et _mademoiselle_. La loi ne dfendait
pas toutefois d'tre poli. Elle ordonnait seulement de l'tre d'une
autre manire. Les gens grossiers,  qui la dernire rvolution avait
donn le dessus, car, dans les orages, la bourbe monte  la surface de
l'eau, les gens grossiers firent de la loi l'interprte de leurs
habitudes. Ils prtendirent qu'tre poli c'tait tre mauvais Franais.
Non contens d'aggraver par l'accent avec lequel ils prononaient les
termes lgaux ce que l'omission des termes supprims avait d'incivil
pour de certaines oreilles, ils s'tudiaient  les convertir en injure,
ne les employant qu'avec le tutoiement, forme qui, lorsqu'elle n'est pas
l'expression de l'admiration ou de la tendresse, est celle du plus
outrageant mpris.

Toutes les modes se rglrent sur cette innovation. Les gens qui par
peur s'tudiaient  faire des fautes de franais, s'habillrent par peur
comme les gens dont ils avaient adopt le langage; ils endossrent la
carmagnole, ils se couronnrent du bonnet rouge, affectant les moeurs des
bourreaux pour les apitoyer, et se calomniant pour se justifier.

L'objet dont tous les esprits s'occupaient alors tait le procs de
Louis XVI. Persuads que pour tuer la monarchie il fallait tuer le
monarque, et que pour forcer la nation  rsister  toute l'Europe il
fallait la compromettre avec toute l'Europe, les vainqueurs du 10 aot,
runis en _Convention_, avaient dcid que le roi, dtrn par eux,
serait jug par eux. Cette dcision s'excutait, et dj ce grand procs
tait commenc quand je rentrai dans la capitale.

Les dbats auxquels il donna lieu, leur rsultat, sont trop connus pour
que j'en reproduise ici les dtails. Mais si je ne retrace pas ces faits
en totalit, du moins puis-je en rappeler quelques circonstances qui
constateront l'opinion de la grande majorit des habitans de Paris et de
la France. Rien ne prouve aussi videmment qu'en rvolution les plus
grands vnemens sont, la majeure partie du temps, l'ouvrage d'une
audacieuse minorit. Pendant toute la dure de ce procs, Paris semblait
douter de ce qu'il voyait; il ne concevait pas qu'on l'et commenc, il
n'imaginait pas qu'on ost l'achever; il en suivait la marche avec une
anxit toujours croissante. La majorit de la population tait contre
cette mesure. Les uns, ne voyant dans Louis XVI qu'un fonctionnaire
cras sous un fardeau que des paules plus fortes que les siennes
n'auraient peut-tre pas support, et ne trouvant dans les griefs qu'on
lui imputait que des fautes qui, si graves qu'elles fussent, taient
punies par la dchance, ne concevaient pas que, depuis qu'il tait
entr dans la classe commune, on poursuivt dans l'homme priv le
coupable qui avait t puni dans le roi: les autres, pensant que la
politique devait s'accorder avec la justice pour le protger contre la
fureur des montagnards, et que le coup dont on voulait le frapper ne
pouvant atteindre le prince qu'un usage immmorial appellerait au trne
aprs lui, croyaient qu'il valait mieux dtenir le monarque dchu que de
mettre en possession de ses droits le successeur qu'il avait au-del des
frontires. Quelques uns pensaient enfin qu'un roi dchu n'est plus 
craindre, et qu'il y aurait autant de dignit que de gnrosit 
constater, en dportant Louis, le peu d'inquitude que donnaient ses
ressentimens. Ces opinions, qui taient aussi celles de la majorit de
la Convention, n'y prvalurent cependant pas. La peur les touffa, et
l'arrt fatal fut port au grand tonnement de la plupart des juges qui
l'avaient rendu. Ce fut moins l'oeuvre de la conviction que celle de
l'audace et de la lchet.

Cet arrt une fois prononc, on eut impatience de le voir excuter, et
pour en assurer l'excution on recourut au moyen qui semblait le plus
propre  l'empcher. On fit prendre les armes  la garde nationale tout
entire. La plupart de ces gens qui, comme citoyens, eussent tent
peut-tre un effort pour sauver la victime, assurrent sa mort comme
soldats, chacun se dfiant de son voisin et craignant de manifester une
piti dont le premier mouvement aurait t puni sur-le-champ. Ainsi la
mort du plus malheureux des rois fut assure par des hommes qui en
avaient horreur.

Les dispositions de la multitude taient  peu prs les mmes. Les
bourreaux le savaient bien, et ce n'est pas sans cause qu'ils
ordonnrent au moment fatal le roulement de tambours dans lequel se
perdirent les dernires paroles du fils de saint Louis.

Louis XVI, qui portait jusqu'au sublime le courage passif, mourut en
martyr.

Le peuple surtout fut frapp de stupeur. Ce qui venait de s'accomplir
lui semblait impossible mme aprs l'accomplissement. Des mots de
diffrentes natures, mais tous galement expressifs, manifestrent les
sentimens de la halle, dont la population, moins froce que grossire, a
t souvent calomnie, et  qui l'on prte communment les discours et
les actions de cette populace errante qui colporte de rue en rue un
trafic qu'elle est prte  quitter ds que le dsordre lui offre quelque
chance de bnfice.

On a accus la politique anglaise d'avoir contribu par une influence
cruelle  la consommation d'un acte qu'elle a depuis affect de vouloir
venger, acte qui, frappant dans Louis XVI le protecteur de la rvolution
amricaine, satisfaisait  la rancune britannique; acte qui, devant
brouiller la France avec toutes les monarchies de l'Europe, assurerait
tout  la fois la ruine d'une nation que l'Angleterre enviait, et la
perte d'un prince qu'elle hassait. Je laisse aux politiques de
profession  discuter ces opinions. Je ne me sens pas fond suffisamment
 prononcer en cette circonstance sur les intentions d'un cabinet qui a
pu se souvenir de l'indiffrence avec laquelle celui du Louvre avait vu
tomber la tte de Stuart; mais ce que je puis certifier, c'est que, ds
le mois de septembre 1792, l'Angleterre montrait peu de compassion pour
le Bourbon dtrn par le 10 aot, et que les boutiques des marchands
d'estampes y taient tapisses de caricatures, par lesquelles on
appelait le ridicule sur la victime de ce terrible vnement. Quelques
unes mme semblaient en prdire la terrible consquence. J'ai racont le
propos que le portier de Covent-Garden m'adressa en m'annonant le sort
qui attendait Louis XVI; son opinion tait assez gnralement celle du
peuple de Londres.

Mais revenons  celui de Paris. Au coin d'une rue, le soir mme de
l'excution, j'entendis un mot touchant. Il fut dit par une marchande.
Quelqu'un venait de lui acheter des petits pains, _Dis donc, voisine_,
s'cria-t-elle sans s'inquiter qu'on l'entendt, et contemplant la
monnaie frappe  l'effigie du malheureux Louis, _dis donc, c'est avec
sa tte qu'ils achtent du pain!_

Dans ce terrible procs, o il fut dcid de la vie d'un roi par un
nombre de voix qui, d'aprs les lois alors en vigueur, et t
insuffisant pour la condamnation d'un simple citoyen  la moindre des
peines, quelques votes se firent remarquer, les uns par l'expression de
la plus inconcevable fureur, les autres par celle de la gnrosit la
plus courageuse.

L'histoire conservera ceux de Kersaint, de Lanjuinais, de Daunou, de
Bresson (des Vosges), de Marec (du Finistre), de Chiappe (de la Corse),
d'Himbert (de la Marne), et surtout celui de Rabaud de Saint-tienne.
_Je suis las de ma portion de despotisme; je suis fatigu, bourrel de
la tyrannie que j'exerce pour ma part_, s'criait-il en abdiquant sa
sanglante magistrature. Au pril de leur tte, les autres refusrent de
frapper celle de Louis XVI, opposant les principes invariables de
l'quit  ceux de la politique douteuse dont se prvalaient les
fauteurs de l'opinion adverse.

Quelques uns de ces derniers firent de la rhtorique  cette occasion.
Faire de l'esprit en pareille circonstance! Ce ne fut pas le tort de
Sieys. Il passe cependant pour avoir aggrav la rigueur de son opinion
par un trait qu'on lui a souvent reproch. Ce trait ne lui appartient
pas; je me fais un devoir de l'affirmer et de le dmontrer. Voici le
fait.

_Le Moniteur_, dans l'article o il rend compte de la fatale sance o
Louis fut condamn, et dans lequel il tient note des considrations sur
lesquelles plusieurs votans crurent devoir se fonder, dit, quand il en
vient au tour de Sieys: _Sieys_, LA MORT, (_sans phrase_). De cette
rflexion, qui est d'un journaliste, on a fait un appendice du vote d'un
juge. Sieys a toujours protest contre cette interprtation.

Pendant la dure de ce long procs, Louis parut d'autant plus noble
qu'il se montra plus simple. Repoussant tout moyen de dfense qui ne
rsulterait pas de la logique la plus svre, il permit  ses avocats de
convaincre ses juges, mais non de les attendrir; d'clairer leur
conscience, mais non d'mouvoir leur piti; de plaider dans l'intrt de
sa vie moins que dans celui de la justice. Il avait presque interdit
l'loquence  Me de Sze, qui lui a obi.

Mais c'est trop s'appesantir sur ces douloureux souvenirs. J'ajouterai
seulement  ce que j'ai dit sur cette grande catastrophe, que les
sentimens consigns ici sans intention de flatter ou d'offenser qui que
ce soit, me furent souvent imputs  crime par la faction qui osa
l'accomplir.

Je devais m'y attendre. Mais pouvais-je imaginer qu'on me dsignerait un
jour comme y ayant contribu? C'est pourtant ce qui est arriv. Cela ne
peut gure s'expliquer que par la difficult de justifier la perscution
dont j'ai t l'objet aprs la seconde restauration, et l'inscription de
mon nom sur les tables de 1815. On m'a imput un grand grief pour
disculper Louis XVIII d'une grande injustice, et parce qu'il tait plus
commode d'imputer un crime au perscut qu'un tort au perscuteur. Mais
ce crime, je n'ai pas mme eu occasion de le commettre, puisque je
n'tais pas membre de l'assemble qui l'a commis.

Quoi qu'il en soit, cette prvention  laquelle j'ai d des
complimens qui m'ont fait horreur, et des reproches qui m'ont fait
piti, s'tait tellement accrdite que c'est  elle qu'il faut surtout
attribuer la fureur avec laquelle les royalistes se dchanrent contre
le succs de _Germanicus_. Le fait suivant le dmontre d'une manire
assez plaisante.

Quinze jours aprs cette reprsentation, qui du thtre fit descendre la
tragdie dans le parterre, et dont le bruit tait parvenu jusque dans
les Pays-Bas que j'habitais depuis mon exil, je fis un voyage en
Hollande, o quelques affaires m'appelaient. Dans la diligence o je ne
connaissais personne, et o personne ne me connaissait, se trouvait un
officier franais venant de Paris. De caractre communicatif, comme il
nous avait mis au courant de sa marche, on l'accabla de questions sur ce
qui se passait en France, et l'article de _Germanicus_ ne fut pas
oubli. Ce qu'il dit de la pice littrairement n'tait pas de nature 
blesser l'amour-propre de l'auteur. Les meilleurs royalistes,
ajouta-t-il, se sont fait un devoir de rendre justice au mrite de cet
ouvrage; mais ils ont fait justice aussi de l'auteur, quand les jacobins
ont os le demander, et quand ils ont voulu que le nom de ce rgicide
ft proclam.--C'est donc un rgicide que cet auteur? dit un Hollandais
en secouant sa pipe.--Si c'est un rgicide? un conventionnel! autrement,
serait-il exil? La conversation, dont je me gardai bien de me mler,
changea ensuite de sujet.

Comme nous approchions de La Haye, Messieurs, dit l'officier franais
en s'adressant  moi comme aux autres, mon sjour dans ce pays-ci ne
sera pas long. Dans huit jours je dois tre de retour  Paris. Si
quelqu'un de vous avait quelque chose  faire dire dans ce pays-l,
qu'il dispose de moi. Chacun l'ayant remerci, Monsieur, dis-je, quand
vint mon tour, j'userai, moi, de votre obligeance. J'ai quelque chose 
faire dire dans ce pays-l. On n'y connat qu'une partie de l'histoire
de l'auteur de _Germanicus_. Permettez-moi de vous la faire connatre
tout entire, afin que vous puissiez la raconter  votre retour.
Personne mieux que moi ne sait ce qu'a fait et ce que veut faire cet
homme-l. Il ne rve qu' des crimes, c'est la vrit; et non pas
seulement  ces crimes qui n'ont pour objet que la ruine d'une famille
ou la mort d'un homme; c'est du renversement des tats, c'est de la mort
des princes, c'est de ces grands complots qui bouleversent l'ordre
social, qui dtrnent les dynasties, qui changent le destin des empires,
qu'il est incessamment occup. Il a ourdi je ne sais combien de
conspirations: tantt c'est une rpublique qu'il veut substituer  une
monarchie, tantt un empire qu'il veut substituer  une rpublique.
Faut-il se dlivrer d'un prince? tous les moyens lui sont bons. Au
moment mme o je vous parle, ne prpare-t-il pas le poison qui au
premier moment terminera les jours d'un personnage des plus
illustres!--Que me dites-vous l?--Rien qui ne soit exactement
vrai.--Notez toutefois que cet homme, si familiaris avec les
combinaisons les plus atroces, est d'ailleurs assez bon diable. Il n'est
pas mauvais mari, il est bon fils, bon pre, bon ami, bon matre, mme
pour son chien. Il ne ferait pas de mal  un enfant. Il n'a jamais tu
que des rois; c'est sa manie, mais que des rois de thtre. Voil ce que
je vous prie de vouloir bien dire  vos amis de Paris, sur mon
tmoignage; et je parle en connaissance de cause, car cet homme et moi
nous ne faisons qu'un.--Quoi! Monsieur?...--Oui, Monsieur, je suis
l'auteur de _Germanicus_.

On se figure l'impression que cette explication produisit sur les
auditeurs, et particulirement sur le personnage qui l'avait provoque.
Quoi! vous n'avez pas vot la mort du roi?--Aristocrate comme vous
alors, je n'tais pas mme membre de l'assemble qui l'a jug.

Je dois le dire  l'honneur de cet officier, il parut profondment
pntr du dsir de dtruire une erreur qu'il se dsolait d'avoir
partage.  mon retour  Paris, je ferai connatre la vrit, dit-il,
en me faisant affectueusement ses adieux.--Mais pourquoi donc tes-vous
exil? ajouta-t-il.--Tchez de le savoir, lui rpondis-je, et quand vous
le saurez, vous me l'apprendrez; c'est encore une obligation que je vous
aurai.

Le roi mort, les royalistes de l'intrieur ne songrent plus qu' se
faire oublier. Mais la France n'en fut pas moins agite. La division
clata bientt entre les rpublicains; division qui vengea le trne par
les calamits de tous les genres dont notre malheureuse nation fut
accable pendant trois ans, division dont la Gironde fut la premire
victime, division dans laquelle succomba l'excrable Marat, son premier
instigateur, division qui, au bout de son terme que l'on peut voir dans
le 10 thermidor o succomba Robespierre, sous lequel avait succomb
Danton, avait dvor successivement tous ses fauteurs.

Pendant cette terrible priode, je cherchai mon refuge dans les lettres.
Exempt de la rquisition comme homme mari, et peu jaloux d'occuper des
fonctions dans l'administration, je ne pris pas de service dans l'arme
qui combattait pour une cause o je ne voyais pas encore celle de la
France; je ne rclamai pas mme les attributions trs-modestes qui
m'avaient t donnes dans la fabrication du papier-monnaie. Je fis bien
quant  ce dernier objet. Si peu importante qu'elle ft, une place tait
toujours convoite par quelque individu occupant une place infrieure,
ou par quelque individu sans place. Le moindre employ se trouvait ainsi
en butte  des dnonciations de tous les genres; et pour peu qu'il ft
vulnrable, il finissait par recevoir sa destitution sur l'chafaud o
prit l'infortun La Marche, qui tait rest seul directeur de la
fabrication des assignats, d'o ses deux collgues s'taient
trs-prudemment retirs.

Avant mon voyage en Angleterre, c'est--dire pendant l't qui suivit la
premire reprsentation de _Lucrce_, je m'tais amus  composer non
pas un opra-comique, mais un drame lyrique, _drama per musica_, comme
disent les Italiens; et ce drame avait t reu  _la
Comdie-Italienne_, nom que portait alors notre second thtre lyrique.
Les acteurs m'ayant pri de mettre en vers le dialogue qui dans
l'origine tait en prose, et que depuis on m'a pri de remettre en
prose, je m'imposai ce travail dont le sujet n'a gure d'analogie avec
le caractre de l'poque o il fut achev. L'admiration que m'inspirait
le gnie de Mhul  qui ce sujet avait plu me donna le courage de le
remanier. Si affreuse que soit l'poque que me rappelle ce travail, je
ne le revois pas sans plaisir quand je songe qu'il fut l'occasion de ma
liaison avec un des hommes que j'ai le plus aims, avec un des hommes
les plus aimables que j'aie connus.

Mhul n'avait gure alors que trente ans. Il tait dou de l'imagination
la plus ardente et de la sensibilit la plus vive, facults qu'il
dpensait presque exclusivement dans la culture de son art, et qui,
runies  un jugement exquis et  un esprit suprieur, composaient son
gnie. Ambitieux de gloire au-del de toute ide, il sacrifiait  cette
ambition l'intrt mme, auquel  son ge on sacrifie toutes les autres;
il rservait, pour exprimer les passions, toute l'nergie avec laquelle
il les et senties s'il s'y fut abandonn.

Hors du monde, au milieu du monde mme, il tait tout  son art. Des
amis chez lesquels il s'tait mis en pension pourvoyant  ses besoins,
il ne sortait gure de la rclusion  laquelle il s'tait condamn pour
vivre dans la postrit, comme un cnobite pour gagner la vie ternelle,
qu'autant qu'il y tait contraint pour diriger ses rptitions.

Je ne crois pas que notre premire entrevue ait t mnage par un
mdiateur. Il me semble que, tout plein de l'impression qu'avaient
faites sur moi son _Euphrosine_ et sa _Stratonice_, je courus le
remercier de tout le bonheur que je lui devais.

 la nature des loges que je lui donnai, il reconnut que je l'avais
compris; et par suite de cette sympathie, ds cette premire entrevue,
nous prmes l'engagement de faire un opra ensemble. Rien de plus propre
 lier deux personnes qui ont quelque analogie morale, qu'un
rapprochement o, de coeur comme d'esprit, deux associs concourent  la
cration d'une mme oeuvre: voil un vritable mariage. C'est ce qui nous
arriva, et je ne le dis pas sans orgueil. Du premier jour que je vis
Mhul, se forma entre nous une liaison qui n'a fini qu'avec sa vie,
liaison dans laquelle, malgr la svrit de son caractre, il apportait
un charme auquel il tait impossible de rsister, et que le plus
indpendant des hommes, Hoffman lui-mme, a senti presque aussi vivement
que moi, quoiqu'il s'y soit peut-tre moins abandonn.

Je voyais Mhul presque tous les jours, soit  Paris pendant la mauvaise
saison, soit pendant la belle,  Gentilly, o il occupait un appartement
dans le vieux chteau, dont le parc tait  sa disposition.

Ceci me rappelle un fait assez singulier pour que je croie pouvoir le
consigner ici.

Gentilly n'est pas loign de Montrouge. Dans ce dernier village s'tait
retire la famille le Snchal, famille aussi aimable que respectable,
et avec les gots, les opinions et les affections de laquelle mes gots,
mes opinions et mes affections s'accordaient merveilleusement. Elle
habitait l une jolie maison entre deux jardins. Hors du foyer de la
rvolution, sans journaux, sans autre socit que celle de quelques amis
tels que Desfaucherets, Florian, Baraguey-d'Hilliers, Lacretelle le
jeune et celui qui crit ceci, exclusivement occupe des arts, elle
oubliait quelquefois un dsordre auquel elle n'assistait plus et un
bruit qu'elle n'entendait plus; ou plutt, comme des assigs qui,
familiariss avec les accidens d'un sige, finissent par n'en plus tenir
compte et par rentrer dans toutes leurs habitudes, elle revenait
quelquefois aux amusemens de l'extrme jeunesse,  ceux o l'on trouve
des distractions dans le mouvement et mme dans un exercice forc.

Les dames qui prenaient part  ces jeux, auxquels les enfans taient
admis comme de raison, aimaient surtout ceux o la ruse peut suppler la
vigueur. Tel tait le jeu _du cerf_, que nous avions modifi dans leur
intrt et pour le rendre plus facile et moins fatigant.

Le jardin, si grand qu'il ft, nous paraissant trop troit pour les
dveloppemens de notre tactique, et chacun, chiens comme gibier,
regrettant de n'avoir pas un parc  sa disposition, je pensai  celui de
Gentilly, dont Mhul pouvait disposer. La demande me parut d'autant plus
facile  faire que Mhul tait trs-connu de ces dames.  son dbut 
Paris, avant de travailler pour le thtre, il avait donn des leons de
musique, et elles avaient t ses premires colires. Quoique par suite
de la dtermination qu'il avait prise, de se livrer exclusivement  la
composition, il et cess de les voir, il ne leur en tait pas moins
dvou, elles ne lui en taient pas moins attaches. Nulle part son
gnie n'tait plus admir et ses hautes qualits mieux apprcies que
dans cette socit si gracieuse, si spirituelle, si accessible  toutes
les impressions du bon et du beau. Le parc, comme on le pense, fut mis 
la disposition des chasseurs. La meute dans laquelle Mhul s'enrla fut
augmente en raison de l'tendue du terrain, et divise en deux bandes,
 la tte desquelles on mit un piqueur muni d'un cornet  bouquin, dont
il devait sonner ds qu'il apercevrait la bte.

On en fora plus d'une, car la partie dura six heures au moins. Pendant
tout ce temps, les chiens ne cessrent pas de donner de la voix, et les
chasseurs de donner du cor ou du cornet.  la nuit, chiens, piqueurs,
gibier, chasseurs retournrent souper de compagnie  Montrouge, tout
aussi tonns qu'enchants d'avoir obtenu quelques heures de plaisir
dans un temps qui en promettait si peu. Baraguey-d'Hilliers surtout, que
les intrts de Custines, dont il tait aide de camp, retenaient
passagrement  Paris, et qui s'tait livr  ce jeu du meilleur coeur du
monde, ne concevait pas qu'on pt encore rencontrer d'aussi douces
distractions. Nous nous en tonnmes bien plus  notre retour. Pendant
que nous nous amusions  des jeux d'enfans, tout tait en rumeur dans la
capitale: Marat venait d'tre assassin.

Nous nous tions promis de recommencer la partie; il y fallut renoncer.
Ce meurtre, qui ne chagrinait pas mme les gens les plus ardens  le
venger, servit de prtexte  un accroissement de rigueurs contre les
royalistes. Apprenant de plus que les _jacobins_ de Gentilly, car il y
en avait partout, avaient tir de singulires conjectures des innocentes
fanfares dont retentissaient les chos de leur commune pendant que leur
monstrueuse idole tombait sous le poignard d'une hrone, nous ne crmes
pas prudent de nous exposer  tomber dans leurs filets, et nous ne
renoumes pas ces parties de chasse dont la cure aurait pu devenir
sanglante.




CHAPITRE II.

Rgne de la terreur.--Mes homonymes.--Danton s'oppose  mon dpart pour
Naples.--L'abb Delille.--Lemire.--Drames divers.--_L'Ami des
Lois_.--M. Laya.--Fabre d'glantine.


Les temps devenaient plus durs de jour en jour. La condamnation du roi,
 laquelle les Girondins eurent la faiblesse de consentir aprs avoir eu
le courage d'en dmontrer l'illgalit, leur avait ouvert le chemin de
l'chafaud; les misrables qui les y poussrent les y suivirent, et
Robespierre lui-mme y monta aprs Danton qu'il y avait pouss, et qui
avait rpondu  ceux qui l'avertissaient de son danger: _Robespierre ne
peut pas vouloir m'envoyer  l'chafaud; il sait trop que m'y faire
monter serait prouver qu'il y peut monter lui-mme_.

Pour chapper aux dangers dont tout le monde tait menac, le plus sage
tait d'en user comme dans les temps o la foudre gronde, et de
s'abstenir de mouvement autant que possible.

Je m'appliquai donc  ne me faire remarquer de quelque manire que ce
ft dans ma section. Supportant toutes les charges et ne recherchant
aucun bnfice, je ne portais ombrage  personne; bien plus, je m'tais
fait quelques amis parmi mes concitoyens du bas tage, parce que je me
faisais remplacer par eux dans le service de la garde nationale, et que
je payais grassement mes remplaans.

Je me souviens  cette occasion que dans les huit premiers mois qui
suivirent mon retour  Paris, les billets de garde venaient frquemment
me rclamer. Au lieu d'un que je devais recevoir par mois, j'en recevais
trois. Mon nom,  la vrit, n'tait pas orthographi sur tous de la
mme manire; sur un d'eux il tait termin par un _d_, sur un autre il
tait accol au nom _Cond_. Veulent-ils me rappeler par l mon
migration et mes relations avec les migrs? me disais-je; et je payais
sans contester, trouvant qu'il valait mieux sacrifier sa bourse
qu'exposer sa vie.

Un jour pourtant que je m'expliquais sur ce fait avec mon caporal, qui
tait mon portier, Je veux l'claircir, me dit-il; j'en parlerai au
sergent-major, qui tait notre savetier commun.  force de recherches,
ces militaires dcouvrirent que cela provenait d'une erreur du tambour
qui, charg de porter  domicile les billets de garde, portait chez moi
non seulement les billets qui m'taient destins, mais aussi ceux qui
s'adressaient  un citoyen _Arnaud_, notaire, demeurant comme moi rue
Sainte-Avoie, et  son frre qui, pour se distinguer de lui, avait
ajout  son nom ce _nom de Cond_ qui m'avait donn tant d'inquitude.
Ainsi je payais pour tous les _Arnault_ du quartier.

Ce qu'il y a de pis, c'est que, pendant ce temps-l, les bourriches qui
m'taient envoyes d'Amiens, de Chartres, et d'autres lieux o j'avais
des relations, prenaient une marche inverse de celle de ces billets de
garde, et allaient chez mes homonymes. Il y avait plus d'avantage alors
 tre connu des commissionnaires que des tambours.

Une fois enfin je me dterminai  mettre un terme  ces quiproquo. Un
exemplaire reli de ma tragdie de _Lucrce_, et reli par Bozrian,
avait t port chez ce notaire,  qui certes je ne le destinais pas, et
qui s'obstinait cependant  le garder. J'allai le rclamer moi-mme, et
comme il hsitait  me le rendre et me sommait de justifier de mes
titres  cette proprit: Ils sont sur le titre mme de l'ouvrage, lui
rpondis-je. Lisez: _Lucrce_, tragdie en cinq actes; ces actes l
sont-ils de ceux qui se font dans votre cabinet? Tenez-vous-en  vos
actes; s'ils valent moins que ceux-ci, ils rapportent davantage.

Toutes les puissances europennes n'taient pas entres d'abord dans la
coalition qui par suite de l'excution de Louis XVI s'tait forme
contre la France. Naples, Venise et Constantinople conservaient, en
apparence du moins, avec la rpublique les relations qu'elles avaient
eues avec la monarchie.

Trois nouveaux ambassadeurs furent envoys  ces trois gouvernemens, M.
Nol  Venise, M. Maret  Naples, M. de Smonville  Constantinople. M.
Nol seul parvint  sa destination. MM. Maret et Smonville, qui
voyageaient ensemble, furent arrts sur territoire neutre par les agens
de l'Autriche qui violait ainsi dans nos ambassadeurs les droits de
toutes les nations. Ce n'est pas, au reste, la seule fois que cela lui
est arriv.

Les deux ambassadeurs furent enferms dans la forteresse de Mantoue. Peu
s'en fallut que je ne partageasse leur sort. Maret,  qui j'avais
tmoign le regret de ne pouvoir aller  Naples avec lui, avait, sans
m'en parler, port mon nom sur la liste des personnes qu'il dsirait
emmener, liste qui devait tre soumise  la censure du comit de salut
public. _Rayez ce nom_, lui dit Danton qu'il consulta sur ses choix; _il
rveille des souvenirs qui vous compromettraient ainsi que celui qui le
porte_.

tranger aux factions qui se disputaient le sceptre, ou plutt la hache,
je n'ai rien de particulier  raconter sur les grandes querelles qui
alors ensanglantrent la France, sur cette guerre d'extermination entre
deux partis dont l'un en voulait faire une rpublique fdrative, et
l'autre une rpublique une et indivisible. Le premier succomba, et sa
chute aggrava nos maux. De cette poque date l'tablissement de ce
systme de gouvernement si bien nomm _la terreur_, gouvernement aux
yeux duquel c'tait tre suspect qu'tre modr, et criminel qu'tre
suspect. Pendant son rgne, les prisons, qui s'taient multiplies, ne
cessrent pas de se remplir au gr du hasard, et, semblables  l'antre
du cyclope, de se vider au caprice du froce Fouquier-Tainville, pour se
remplir encore.

La tactique dont les dputs dits _montagnards_ usrent pour assurer
l'arrestation des dputs dits _girondins_ et de leurs fauteurs est
aussi remarquable que celle dont ils avaient us pour assurer
l'excution de Louis XVI. Craignant des mouvemens en faveur des accuss,
ils firent ordonner  tous les gardes nationaux de se rendre  leurs
sections respectives, pour y attendre l'ordre de se porter o leur
prsence serait requise. L, sous l'empire de la discipline militaire,
et se surveillant les uns les autres, ils attendirent pendant trois
jours l'ordre de marcher, que ne leur envoyait pas le gouvernement, qui
cependant faisait arrter par des gardes d'lite les dputs signals.

Mlle Contat occupait pendant le printemps de cette anne 1793 un
appartement dans la dlicieuse retraite que Watelet s'tait faite dans
une le de la Seine vers Argenteuil, et qu'on appelait _Moulin-Joli_.
J'allai l'y voir souvent. J'y rencontrai  chaque voyage l'abb Delille,
 qui ce beau lieu doit une partie de sa clbrit, et qui s'efforait
d'y oublier Paris et ses horreurs. Tout  la posie, il y travaillait 
son pome de l'_Imagination_, dont il nous rcitait des fragmens sans
trop se faire prier. Vige s'y trouvait aussi. Entre eux et une des
femmes les plus spirituelles qui aient exist, je retrouvai l quelques
heures qui me semblaient appartenir  une autre poque.

Delille, alors clibataire, tait un homme de la socit la plus
aimable. Dou de l'humeur la plus facile et la plus gale, doux comme
une femme, gai comme un enfant, ingnu jusqu' la navet, avec un
esprit des plus vifs et des plus brillans, c'tait tout l'oppos de La
Harpe. Ne refusant pas des conseils, mais ne dictant pas de lois, et
aussi indulgent pour la jeunesse que son confrre lui tait svre, il
en tait aim presque autant que des femmes, et n'a eu pour ennemis que
les envieux que lui faisait son talent, dont il tait impossible de ne
pas lui pardonner la supriorit quand on connaissait l'excellence de
son caractre.

Quelques traits, qui trouveront ailleurs leur place, mettront le lecteur
 mme d'en juger.

J'allais souvent aussi, comme par le pass,  Saint-Germain. J'eus
plusieurs fois pour compagnon dans la voiture publique le bonhomme
Lemire, dont la famille habitait cette ville. Je le trouvai
singulirement affaibli; il tait presque tomb en enfance. Son me
honnte, plus encore qu'nergique, n'avait pu, sans en tre accable,
voir les terribles catastrophes qui venaient de se succder. Il ne
reconnaissait, dans les fureurs auxquelles sa patrie tait en proie, ni
les sentimens de ce Guillaume Tell, ni les vertus de ce Barnevelt dont
il avait t l'interprte. _La tragdie court les rues_, disait-il 
ceux qui lui demandaient pourquoi il ne faisait plus de tragdies. Cette
horreur avana le terme de sa vie.

Lemire, qu'on a beaucoup ridiculis, et c'est un des torts de Palissot,
a droit  plus d'un loge. Si dfectueux qu'ils soient, ses ouvrages
prsentent  ct des passages les plus rprhensibles des beauts d'un
ordre suprieur. Le nombre des beaux vers l'emporte de beaucoup chez lui
sur le nombre des mauvais. Il y a mme des morceaux de longue haleine
qui sont tout--fait irrprochables. Plusieurs de ses tragdies ont
long-temps occup la scne, et cela se conoit: on y trouve, dans des
scnes vraiment belles, des traits de dialogue dignes des grands
matres, et des effets dont il n'a pris le modle nulle part. Mais ce
n'est pas sous ce rapport qu'on se plat  le citer. L'entend-on nommer,
on s'arme contre sa mmoire de quatre ou cinq vers ridicules, et l'on ne
parle pas des autres.

Il runissait plus d'un genre d'esprit, et la force en lui n'excluait
pas toujours la grce. J'ai parl du quatrain qu'il crivit sur un
ventail, et dont on a fait honneur  _Monsieur_, depuis Louis XVIII, ce
qui n'est pas moins flatteur pour l'un que pour l'autre. Son pome sur
la peinture contient plusieurs morceaux non moins gracieux que celui-l
et d'une bien autre importance.

Lemire a dit quantit de mots heureux qui sont moins connus que
certains traits chapps  sa vanit nave. J'en citerai deux que je
tiens de son neveu, homme bien plus vain et bien moins spirituel que
lui.

Un soir que seul  minuit, en habit de taffetas, le chapeau sous le bras
et la brette au ct, il revenait de souper en ville, un homme dont il
lui tait permis de suspecter l'intention, venant droit  lui sous les
piliers des halles, lui demande d'un ton assez arrogant quelle heure il
est  sa montre: Regardez-y, voici l'aiguille, rpond Lemire en lui
prsentant la pointe de son pe.

Dj sur le retour, il avait pous une femme jeune et jolie. Rien
d'ingnieux comme la forme par laquelle il exprimait l'ide qu'il
voulait donner de la beaut de celle qui tait pour lui belle comme un
ange. _Tous les jours_, disait-il, _je passe ma main sur ses paules
pour sentir s'il ne lui vient pas des plumes_.

Les thtres cependant taient rests ouverts. Bien plus ils n'taient
pas dserts. Les muses dramatiques, au milieu de ces terribles
vnemens, n'taient restes ni striles ni muettes. Au second
Thtre-Franais, qui avait pris le nom de Thtre de la Rpublique, on
avait reprsent successivement _l'Intrigue pistolaire_ de Fabre
d'glantine, la _Virginie_ de La Harpe, le _Caus Gracchus_, le _Calas_
et le _Fnlon_ de Chnier.

On sait  quel genre de mrite _l'Intrigue pistolaire_ dut son succs;
c'est au _vis comica_ dont elle abonde. Quoiqu'elle ft l'oeuvre d'un
rvolutionnaire forcen, quoiqu'elle ait t joue dans des
circonstances o chaque auteur croyait devoir s'appuyer sur la
rvolution, et o c'tait en raison des allusions aux intrts du moment
qu'une pice russissait, cette pice tout--fait trangre aux
circonstances fut accueillie avec enthousiasme par un peuple qui aimait
 rire et qui voulait rire mme entre deux actes de barbarie. C'est,
aprs celles de Beaumarchais, une des pices d'intrigue les plus
amusantes qui soient au thtre; il ne lui manque qu'un meilleur style
pour tre excellente. _L'Intrigue pistolaire_ et _le Philinte_, je le
rpte, suffisent pour assurer  leur auteur une place des plus
honorables aprs Molire et avant Collin.

Fabre avait le gnie essentiellement comique. Entre le moment o je
vous donne cette tabatire et celui o vous me la remettrez, me
disait-il un jour, il y a une comdie; et tout en disant cela il
improvisait une intrigue sur ce fait. Il voyait la comdie partout.

La _Virginie_ de La Harpe, qui avait t joue sans succs avant la
rvolution, en obtint dans des circonstances avec lesquelles elle avait
quelque analogie. Ce n'est pas une bonne pice; mais elle contient de
bonnes scnes, elle en contient mme de belles: en tte il faut mettre
celle o le dcemvir et le tribun, o Appius et Icilius sont aux prises.
Cette scne contient des beauts d'un ordre suprieur. On y trouve entre
autres sur le despotisme un morceau rempli de penses aussi vraies
qu'nergiques, morceau non moins bien raisonn que bien crit, espce de
prdiction qu'on applaudissait par pressentiment, et dont la fin
dplorable de Robespierre et de ses collgues dmontra dix-huit mois
aprs la justesse.

La Harpe, qui avait gard l'anonyme lors de la premire apparition de
_Virginie_, avoua cette fois sa pice. Lorsqu'il se coiffait du bonnet
rouge, il pouvait accepter un triomphe rvolutionnaire. Ce succs est un
des pchs qu'il crut devoir expier dans le sac et dans la cendre  une
poque o il en fit de moins pardonnables.

Les trois pices de Chnier, malgr la faveur qui s'attachait  son
talent et  ses opinions, n'obtinrent pas toutes trois la mme fortune.
_Caus Gracchus_ et _Fnlon_ russirent pleinement; mais le succs de
_Calas_ fut moins complet.

_Caus Gracchus_, o l'on trouve une peinture des plus vives et des plus
animes des discussions du _forum_, discussions relatives aux intrts
avec lesquels ceux qui occupaient alors les esprits avaient tant de
rapport, _Caus Gracchus_, dis-je, devait plaire  un peuple qu'il
grandissait en le reprsentant. Aussi cette pice, qui pourrait paratre
froide aujourd'hui, mais qui brlait alors des passions du moment,
fut-elle accueillie avec transport et resta-t-elle  la scne jusqu'au
moment o la dmence rvolutionnaire convertie en rage ne permit plus
mme d'y prononcer le nom de loi. Tout considr, le succs de _Caus
Gracchus_ ne doit pas surprendre.

Mais on peut tre surpris de celui de _Fnlon_, ouvrage o les leons
de la philantropie la plus douce sont donnes par un homme appartenant
aux deux ordres qu'on poursuivait alors avec tant de fureur, par un
homme qui, tout  la fois noble et prtre, prche de parole et d'exemple
cette tolrance qu'alors on ne pouvait pas pratiquer sans crime. Par
quelle bizarrerie un public compos en partie de cannibales et d'athes
applaudissait-il  une pice qui, dans chacun de ses vers, contenait la
rprobation de ses principes et de ses actes? Ce n'est pas seulement
parce qu'elle est crite avec une grce particulire, parce que le rle
de Fnlon est plein d'onction, parce que Monvel le jouait avec un
talent admirable; c'est aussi, j'aime  le croire, parce que la vertu a
un charme auquel le sclrat lui-mme n'est pas insensible, et qu'une
bonne action commande l'admiration mme aux coeurs les moins capables de
l'imiter:

Video meliora proboque,
Deteriora sequor.          OVID.

Peut-tre est-ce aussi parce que les coeurs les plus durs ont besoin de
se reposer du mal.

La mme philosophie se retrouve dans _Calas_; mais l'action de ce drame
est moins attachante, indpendamment de ce qu'elle est trop lente. On y
trouve de fort belles scnes, mais point ou peu de mouvement. Il y a de
plus,  mon sens, un grand dfaut; c'est que le style y manque souvent
de vrit. Chnier, qui croyait que la tragdie ne pouvait pas tre
crite d'un style trop lev, et qui voulait que son _Calas_ ft une
tragdie, y prte parfois  ses personnages, qui sont nos contemporains,
un langage pareil  ceux des hros d'Athnes et de Rome; il semble mme
se complaire  enfler son style en raison de l'humilit des acteurs
qu'il fait parler, ou de la trivialit des ides qu'il veut rendre. Ce
dfaut a t plus senti que les beauts dont il a sem cette pice.
_Calas_ n'a pas pu rester au thtre.

Le Thtre-Franais, o l'anne prcdente on avait donn avec un grand
succs _le Vieux Clibataire_, fut assez abandonn ds la fin de 1792.
La tragdie s'y jouait pourtant avec plus d'ensemble qu'au Thtre de la
Rpublique, o Monvel et Talma n'taient que mdiocrement seconds, et
la comdie y tait incomparablement mieux joue aussi, Baptiste, Dugazon
et Grandmnil, soutiens de la nouvelle scne, n'y figurant qu'avec des
femmes fort infrieures en talent  Mlle Contat,  Mlle Joly,  Mlle
Devienne et  Mme Petit. N'importe: la rputation d'aristocratie dont
les ci-devant comdiens du roi taient entachs loignait d'eux plus de
monde que leur talent n'en attirait; et quoique merveilleusement joue
par la runion des plus jolies actrices qui fussent  leur thtre, o
elles abondaient, _les Femmes_, comdie de Desmoustiers, n'y rappelrent
gure que les vieux amateurs.

_L'Ami des Lois_ seul y avait ramen momentanment la foule. L'effet de
cette pice, o domine l'amour d'une libert sage, et qui exprimait par
cela mme l'opinion de la plus grande partie des Franais, fut
prodigieux. Heureux d'entendre ce qu'ils n'osaient dire, les honntes
gens accouraient y applaudir leurs secrtes penses, et manifester ainsi
leur horreur pour tout ce qui se faisait. Les anarchistes, qui s'y
virent dmasqus, hurlrent contre ce succs toujours croissant. La
commune de Paris en voulut arrter le cours; mais elle en fut empche
par la Convention, non que celle-ci tout entire approuvt l'esprit dans
lequel la pice tait compose, mais parce que les droits de l'auteur y
furent dfendus par les girondins qui professaient l'amour de l'ordre;
et plus encore peut-tre parce que les anarchistes de la Convention
s'indignaient que ceux de la commune rivalisassent avec eux de tyrannie.
Protg peut-tre moins par l'esprit de justice que par l'esprit de
rivalit, _l'Ami des Lois_ continua d'tre jou, mais ce triomphe fut
court; la mort de l'infortun Louis XVI y mit un terme, et Laya l'et
pay de sa tte, s'il ne se ft soustrait en se cachant aux vengeances
du parti dont il avait os livrer les atroces ridicules  la rise
publique.

Je me rappelle  cette occasion une conversation que j'eus avec Fabre de
_l'glantine_, ou d'_glantine_, surnom qu'il s'tait donn en mmoire
d'un prix remport par lui aux _jeux floraux_.

L'auteur de l'_Ami des Lois_ s'tait condamn depuis quelques mois  une
rclusion volontaire pour viter la prison que lui rservaient ses
ennemis, quand une personne qui lui portait un vif intrt me pria de
prendre des informations auprs des gens en place que je pourrais
connatre, pour savoir si les jours de Laya taient menacs, et s'il y
avait ncessit pour lui  se faire, en se privant de sa libert, plus
de mal que ses ennemis ne voulaient peut-tre lui en faire. Au fait, il
n'y avait pas de mandat lanc contre lui.

Rencontrant un soir aux Italiens d'glantine qui, ainsi que je l'ai dit,
s'tait montr obligeant pour moi lors de mon incarcration, je
l'abordai, et aprs l'avoir flicit de s'tre fait le patron des gens
de lettres auprs des comits de gouvernement, je lui parlai de quelques
uns d'entre eux qui ne se croyaient pas en sret, et entre autres de
Desfaucherets et de Laya. Desfaucherets, me dit-il, je ne vois pas
pourquoi il aurait de l'inquitude. Il ne nous aime pas, mais il ne l'a
pas prouv publiquement. On ne pense pas  lui. Qu'il n'y fasse pas
penser; qu'il ne se montre pas; on n'ira pas le chercher. S'il se
trouvait dans l'embarras, au reste, venez me le dire; je ferai ce que je
pourrai pour l'en tirer.--Bien; mais Laya?--Oh! pour Laya, c'est autre
chose. Laya qui a fait l'_Ami des Lois_!--N'aimeriez-vous pas les
lois?--Laya qui a attaqu Robespierre!--Vous aimez donc bien
Robespierre?--Robespierre! et me regardant avec les yeux les plus
expressifs: Savez-vous ce que c'est qu'attaquer Robespierre? peut-on se
cacher trop soigneusement quand on a attaqu Robespierre?--Est-ce donc
un crime de lse-majest que d'attaquer Robespierre? Robespierre est-il
un roi?--Robespierre... est Robespierre, rpliqua-t-il en levant
l'index de sa main droite dont il gesticulait. Attaquer Robespierre!
rpta-t-il d'une voix qui devenait plus grave  mesure qu'il rptait
ce nom. Je n'en pus pas obtenir d'autre rponse.

Je tirai de cela deux consquences qui, ce me semble, ne manquaient pas
de justesse: l'une, que le pauvre Laya tait infailliblement perdu si on
le dcouvrait: je le lui fis dire; l'autre, que Robespierre tait devenu
un objet d'inquitude et de jalousie pour ses noirs collgues; et que
n'osant encore l'accuser comme usurpateur de l'autorit, ils
s'tudiaient  le dsigner pour tel par la dfrence qu'ils affectaient
envers lui, par l'importance qu'ils feignaient d'attacher  sa personne.

Il me parut vident ds lors que la discorde tait dans le camp
d'Agramant, et qu'avant peu elle claterait. En effet, quelques mois
aprs, la faction de Danton, dont Fabre faisait partie, monta sur
l'chafaud, o, quelques mois aprs, Robespierre fut entran  son
tour. Fabre, dans notre conversation, prludait  l'accusation du tyran.




CHAPITRE III.

Thtre du faubourg Saint-Germain.--_Les Femmes_, de
Desmoustiers.--_Pamla_, de Franois de Neufchteau, etc.--_Le
Somnambule_.--Anecdote curieuse.--Les ci-devant comdiens ordinaires du
roi sont arrts.--Mlle Lange.--Manuscrit de l'auteur soustrait aux
scells.--Anecdotes.


 travers ces dsordres et ces horreurs, la littrature obissait encore
 l'impulsion qu'elle avait reue antrieurement  la rvolution, et
certains esprits s'obstinaient  lui conserver le caractre de recherche
et de galanterie qui lui avait t dernirement donn par Dorat. De ce
nombre tait notre ami Vige, qui se complaisait  rimer, d'aprs
Chapelle, des riens en rimes redoubles: c'tait pour lui le plus
brillant emploi que l'homme de lettres pt faire de son talent. Rien ne
contrastait avec les circonstances comme une ptre qu'il adressa 
_Mlle Contat_, et qui fut insre dans tous les journaux du temps.
C'tait presque une bouffonnerie que d'entendre les crieurs publics qui,
pour stimuler la curiosit, avaient l'habitude d'noncer le sommaire de
ce que leurs feuilles contenaient, annoncer dans leurs hurlemens, entre
_la grande colre du pre Duchne et le grand dcret de la Convention
nationale_, la petite ptre du citoyen Vige  _Louise Contat_. Le
pote fut plus flatt de cette publication que l'actrice qui, loin de
cacher son dpit, l'exprimait de la manire la plus piquante, et surtout
ne pouvait pas pardonner  Vige d'avoir employ en parlant d'elle le
pronom possessif _ma_, licence potique qui au fait prouvait en lui plus
d'imagination que de jugement. _Ma Louise_! rptait-elle. Vige en
effet, tout galant homme qu'il tait, ne manquait ni de pdanterie ni de
fatuit; ces deux dfauts ne s'excluent pas.

Vige crut racheter son tort, si tant est qu'il l'ait reconnu, en
composant pour Mlle Contat un acte intitul: _la Matine d'une jolie
femme_. Cette petite pice est faite sur le modle de _la Manie des
arts_, petite pice faite par Rochon de Chabanne sur le modle du
_Cercle_, petite pice de Poinsinet, que ces deux imitations sont loin
de valoir. Le talent de Mlle Contat ne put donner  l'oeuvre de Vige
qu'un succs phmre. On y venait voir l'actrice avec laquelle elle a
probablement disparu pour jamais de la scne, comme ont disparu de la
socit les moeurs qu'elle reproduisait. C'est, sans contredit, ce qu'a
fait de moins bon Vige,  qui le thtre est redevable de quelques
jolis ouvrages.

Si _musque_ qu'elle fut, cette pice paraissait toutefois svre
comparativement  celle qui fut joue immdiatement aprs elle; je veux
parler des _Femmes_, de Desmoustiers. Nulle oeuvre de l'poque n'est
moins empreinte de sa couleur que celle-l; on la croirait de la fin du
rgne de Louis XV; on la prendrait pour une oeuvre posthume de l'auteur
de _la Coquette corrige_, ou de celui de _la Feinte par amour_. Il faut
l'avouer pourtant, dans son style apprt, Desmoustiers exprime souvent
des ides justes, des sentimens vrais, et dveloppe parfois des
observations trs-fines. Les _Femmes_ sont d'un auteur  qui la
connaissance du coeur humain n'est pas trangre; mais cette pice est
trop vide d'action; la vrit du fond ne s'y retrouve pas assez souvent
dans les formes, et quelques traits heureux et naturels ne compensent
pas l'affterie qui rgne dans la majeure partie de cette composition.

Cette comdie qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, tait joue avec un
talent rare par des femmes charmantes, commenait  devenir  la mode
pour un certain monde, quand les _Franais_ qui, en multipliant les
nouveauts, s'efforaient de rparer le dficit que la dfection des
acteurs dissidens avait produit dans leur rpertoire, reprsentrent la
_Pamla_ de Franois de Neufchteau.

Sans tre un ouvrage du premier ordre, cette comdie, imite de Goldoni,
et faite sur le mme fond que _Nanine_, n'est pas dnue de mrite. Je
doute nanmoins qu'elle et produit une grande sensation dans une autre
circonstance que celle o elle a t joue. Elle est crite avec puret,
mais d'un style gnralement terne et rarement comique. L'action en est
lente, et ce n'est pas sans se traner qu'elle arrive au dnouement.

Le succs de _Pamla_ n'avait pas t trs-brillant, quoique cette pice
fut merveilleusement joue par Fleury et par cette Mlle Lange,  qui sur
sa figure on aurait donn son nom; cependant elle attirait quelque
attention parce que certains personnages s'y montraient dcors des
ordres anglais, appareil qui frappait d'autant plus les yeux que toutes
les dcorations franaises, mme celle de l'ordre de Saint-Louis,
avaient disparu, les institutions auxquelles elles appartenaient tant
proscrites par la nouvelle lgislation. Les rvolutionnaires se
prvalurent de cela pour imputer  l'esprit contre-rvolutionnaire le
succs de _Pamla_. Le Thtre-Franais fut ferm par ordre du comit de
salut public, et les comdiens ci-devant ordinaires du roi furent jets
en prison,  l'exception pourtant de Mol, qui, en considration de ses
opinions, eut le malheur d'tre exempt de la peine porte contre ses
camarades.

La reprsentation de _Pamla_ fut moins la cause que l'occasion de cet
acte de rigueur. C'tait le thtre par lequel avait t accueilli et
reprsent _l'Ami des Lois_ qu'on voulait dtruire. J'ajouterai qu'un
incident qui passa inaperu au milieu des faits monstrueux dont chaque
journe tait alors remplie, provoqua l'explosion d'un ressentiment que
les terroristes n'avaient jusqu'alors rprim qu'avec peine, et qui
n'attendait que le moment pour clater.

 la suite d'une reprsentation de _Pamla_, on avait donn _le
Somnambule_, de Pont de Veyle. Dans cette pice, un bonhomme tourment
de la manie de dtruire et de construire, ne pense qu'aux changemens
qu'il peut oprer dans ses jardins. Une montagne masque la vue de son
chteau. Comme il n'a que cette montagne en tte, dans un moment o il
s'agit de tout autre chose entre les personnages avec lesquels il est en
scne, il s'crie du ton le plus rsolu: _La montagne sautera_. Or on
dsignait dans le public, par la dnomination _montagne_, le groupe qui,
dans certaine partie de la salle o s'assemblait la Convention, formait
la faction qu'avait domine Marat, groupe au sommet duquel ce monstre
avait long-temps sig, et d'o s'exhalaient comme d'un volcan les
propositions les plus pouvantables et les plus atroces rsolutions.

Par un rapprochement subit, le parterre fit application  cette montagne
de la dtermination prise  propos de l'autre, et manifesta par des
applaudissemens redoubls le dsir qu'il avait de la voir _sauter_. On
devine le reste. Le parterre fut chti comme l'taient, disent les
bonnes gens, les fils de France, sur le derrire d'autrui. Les comdiens
payrent pour ce prince.

Je courus grand risque de partager leur sort. Voici comment:

J'avais rassembl dans un cahier quelques essais potiques de ma faon,
des pices fugitives, des romances, des chansons qui, dans le temps,
avaient obtenu quelques succs. Mlle Lange m'ayant tmoign le dsir de
lire ce recueil, je le lui prtai, et il tait en sa possession quand
elle fut arrte comme ses camarades. Or toutes les pices qu'il
contenait n'taient pas du genre le plus innocent. Quelques unes avaient
trait  ce qui se passait; et ce n'tait pas pour en faire l'loge que
j'en parlais. Il y avait entre autres certains couplets o la promotion
de Robespierre  la dignit de juge au tribunal de Versailles tait
clbre de manire  ne pas concilier au chansonnier la bienveillance
de ce lgislateur. C'est le prouver que dire qu'ils avaient t insrs
dans _les Actes des Aptres_. Au reste les voici:

Monsieur le dput d'Arras,
Versailles vous offre un refuge:
De peur d'tre jug l-bas,
Ici constituez-vous juge.
Juger vaut mieux qu'tre pendu
Je le crois bien, mon bon aptre;
Mais diffr n'est pas perdu,
Et l'un n'empchera pas l'autre.

On vous salarie en raison
Ou triste tat de nos finances;
Mais c'est sur le tour du bton
Que nous fondons nos esprances.
Lecointe[1] sait le produit net
Du poste brillant qu'il vous donne,
Et chacun de nous se promet
De vous mesurer  son aune.

Versailles, par cet heureux choix,
Moins  blmer qu'on ne le trouve,
Sert toute la France  la fois,
Et voici comment je le prouve:
En tout temps, brave homme, et surtout
Dans les prsentes conjonctures,
Il est bon d'avoir un gout
O pousser toutes les ordures.

La plaisanterie tait un peu vive. Quand j'appris que les scells
avaient t mis chez les acteurs arrts, il me parut impossible que le
maudit recueil chappt aux recherches des agens du gouvernement, et que
le salut de Mlle Lange ne fut pas compromis par cette dcouverte.

Ma perte d'autre part tait invitable. Bien que ce cahier, que je
possde encore, ne fut pas crit de ma main, et qu'il ne portt pas mon
nom, pouvais-je ne pas le rclamer? pouvais-je, par un lche silence,
laisser tomber sur la tte d'autrui une vengeance que j'avais provoque?

Tortur par ces ides, j'attendais depuis vingt-quatre heures le
rsultat des perquisitions de la police, quand mon manuscrit me fut
remis.

Au lever des scells, Mlle Lange avait eu l'adresse de l'escamoter,
comme Rosine escamote un billet sous les yeux mme de son tuteur. Plus
fire de son habilet qu'effraye de son pril, elle me le remit en
riant, et me rendit deux fois la vie, car ce tour de passe-passe ne
sauvait pas moins sa tte que la mienne.

Cette communaut de danger fortifia notre liaison, qui n'a fini qu'avec
sa vie; et cela se conoit, elle tait fonde sur la plus pure amiti.

Puisque j'en suis sur cet article, je veux le complter, et faire
connatre Mlle Lange, qui n'a pas toujours t juge avec justice.

Quant au physique, il n'est pas possible d'imaginer des traits plus
rguliers et plus gracieux que les siens. De grands yeux bruns, un nez
parfaitement dessin, une bouche admirable de forme et de fracheur et
orne de dents de la blancheur la plus blouissante et de la proportion
la plus rgulire, un teint dont l'clat tait encore relev par celui
de ses longs cheveux chtains, faisaient de sa tte une des plus
parfaites qui aient jamais repos sur des paules humaines. Ses mains,
ses pieds ne le cdaient  son visage ni en dlicatesse ni en blancheur;
elle et t la plus parfaite des cratures si les proportions de sa
taille eussent rpondu  l'lgance du reste de sa personne.

Quant au moral, elle n'avait qu' se louer aussi de la nature. Sans
avoir cet esprit qui dans Mlle Contat clatait en saillies si brillantes
et s'exprimait en traits si profonds, elle ne manquait ni de sagacit ni
de pntration. Elle possdait surtout cette vivacit d'intelligence qui
saisit toutes les finesses de la pense d'autrui, et rien ne lui
plaisait tant que la conversation de gens suprieurs. Doue d'ailleurs
d'une grande galit d'humeur, elle tait de la socit la plus douce,
quoiqu'elle ft un peu moqueuse. Enfin, si elle avait quelques dfauts,
ils taient assez rachets par ses qualits pour qu'elle ait russi  se
faire aimer de tout le monde, voire de la fille que son mari avait eue
d'un premier mariage.

Je ne me lassais pas de contempler cette tte charmante: en
conclura-t-on que je ne l'ai pas contemple impunment? On se trompera:
je la regardais comme je regarde un beau jardin qui ne m'appartient pas,
avec plaisir, mais sans envie, sans dsir de l'acqurir en change de la
modeste proprit qui s'accommode  toutes mes convenances, mais que je
ne connais pas seulement par ses qualits extrieures.

Je ne sache pas qu'il existe un portrait ressemblant de Mlle Lange. Un
grand artiste essaya de la peindre et n'y russit pas. tait-ce un
malheur rel pour lui? Ce portrait, d'ailleurs admirablement peint,
compromettait-il son talent? Il faut qu'il l'ait cru, car ce portrait
donna lieu  une aventure qui compromit assez fortement son caractre.
Voil un malheur vritable.

M. Simons, ngociant de Bruxelles, homme dont les dehors modestes
couvrent une haute capacit pour les affaires, avait pous Mlle Lange.
Il chargea Girodet d'en faire le portrait. Enchant d'avoir  reproduire
une si belle figure, Girodet se mit au travail avec enthousiasme, avec
amour. L'ouvrage fini, il porta la recherche jusqu' orner de cames le
cadre o il l'enferma, cames qui faisaient aux perfections de
l'original les allusions les plus flatteuses, puis il l'exposa au Salon.
Comme on l'a dj dit, le portrait ne ressemblait pas; tout le monde fut
de cet avis. Soit que Mme Simons ait t de l'avis de tout le monde,
soit qu'au prix qu'on mit  son tableau Girodet ait eu lieu de
s'apercevoir qu'on n'en tait pas entirement satisfait, prenant plus
d'humeur que de chagrin, il rsolut de se venger de l'injure qu'on
faisait  son talent, et redemanda son tableau sous le prtexte de le
retoucher, mais en ralit pour le mettre en pices; ce qu'il fit, aprs
avoir renvoy le prix qui lui en avait t donn.

Son dpit avait fait du bruit; mais on n'y pensait plus, quand au bout
de six semaines, dans le cadre mme o le portrait avait t expos, et
o les madrigaux peints taient remplacs par des cames satiriques, on
voit paratre au Salon un tableau allgorique des plus injurieux pour
Mme Simons. Pendant le temps qui venait de s'couler, renferm dans son
atelier, Girodet s'tait uniquement tudi  outrager avec le pinceau
dont il s'tait complu  la caresser, cette femme qu'il avait proclame
anglique. Le cri des honntes gens fit disparatre ce monument d'une
vengeance si indigne d'un artiste franais, quand mme elle aurait t
provoque par des torts suffisans, mais le souvenir en reste encore; il
a imprim  la mmoire de son auteur une tache proportionne  l'esprit
et au talent dont il fit preuve en cette circonstance, qui honore moins
son caractre que son esprit.

Le souvenir de ce fait se reprsentait toujours  moi quand je
rencontrais Girodet, et me donnait presque autant d'aversion pour sa
personne que j'avais d'admiration pour ses ouvrages. Il me semblait
incompatible surtout avec le sentiment qui lui a inspir son _Endymion_.
La tte o naquit une conception si suave concevoir une pareille
noirceur!

N avec un temprament bilieux, Girodet tait irritable au dernier
point. Sa haine pour la critique ne le tourmentait pas moins que son
amour pour la gloire. L'mulation n'tait en lui que de la jalousie; il
avait cependant assez de talent pour n'tre pas jaloux.

Mlle Lange, par le crdit de quelques amis, obtint la faveur d'avoir une
maison de sant pour prison. Ce mode de rclusion n'avait rien de
svre. Sauf la facult de sortir, la prisonnire tait aussi libre l
que chez elle; elle y vivait dans la meilleure compagnie, et recevait
qui elle voulait depuis neuf heures du matin jusqu' neuf heures du
soir. Runie  quelques autres dtenus, elle y tenait une table
excellente, o elle invitait qui elle voulait. J'y dnai plusieurs fois,
et je tiens note de ce fait, parce qu'il me mit en rapport avec
plusieurs personnages de haute distinction qu'hlas! je n'ai pas revus
depuis. De ce nombre tait le prsident de Nicola. Je le vis trop et
trop peu. Quelques mois aprs que j'eus fait connaissance avec lui, il
avait cess d'exister. Dans ces prisons, pas plus que dans les autres,
on n'tait  l'abri des rquisitions de l'atroce Fouquier-Tainville. Il
prenait aussi son horrible dme sur les privilgis qu'elles
renfermaient. Plus d'une fois le vide qu'un convive laissait  cette
table m'annona qu'il y avait attendu la mort moins tristement
qu'ailleurs, mais qu'il n'y avait pas chapp.

Bientt on envia aux prvenus les adoucissemens dont ils jouissaient
dans les maisons de sant, et l'accs en fut interdit  leurs amis, 
leurs parens mme, s'ils n'taient porteurs d'une permission qu'il
fallait aller chercher au comit de sret gnrale. Je ne revis Mlle
Lange,  dater de l, qu'aprs que la mort de Robespierre et rendu  la
vie tant d'infortuns qui attendaient sous clef le coup sous lequel tant
de ttes sont tombes, et qui ne respectait pas plus la beaut que le
gnie.

La galanterie n'tait pas plus  l'ordre du jour en ce temps-l que la
piti. Non seulement les bourreaux qui rgnaient se plaisaient  faire
tomber sous leur faux des ttes de femmes, comme un polisson  faucher
des roses avec sa baguette, mais ils les tourmentaient par les exigences
les plus ridicules dans la vie civile. Les femmes taient assujetties
comme les hommes  solliciter des comits de leurs sections respectives
des certificats de toute espce, soit pour voyager en paix, soit mme
pour vivre en paix dans le domicile o elles se renfermaient.

La mesure la moins ridicule de ce genre n'est pas celle par laquelle la
municipalit de Paris les astreignait, ainsi que les autres habitans de
quelque maison que ce fut,  consigner sur une affiche placarde  la
porte qui donnait sur la rue leurs noms, prnoms, surnoms et leur ge.
Quels mcontentemens cette taquinerie tyrannique ne provoqua-t-elle pas!
Je ne sache gure que l'affiche o le gnral Santerre proposait la
proscription des chiens qui en ait provoqu d'aussi grands.

Malgr le danger auquel on s'exposait en dsobissant  cet arrt, peu
de dames s'y conformrent exactement. Aucune n'en profita, il est vrai,
pour se donner, en se vieillissant, un caractre plus respectable, mais
beaucoup en usrent pour rapprocher leur ge de celui de l'innocence et
se rajeunir. Je me souviens qu'une femme fort jolie, et qui n'tait pas
 beaucoup prs d'ge  avoir intrt  mentir sur cet article,
saisissant cette occasion pour rformer son extrait de baptme, se
dbarrassa de quelques annes; si bien que nous n'tions plus du mme
ge, quoique deux ans auparavant, dans un moment o elle n'avait rien de
cach pour moi, elle se ft flicite d'tre ne la mme anne et je
crois aussi le mme jour que moi. Ainsi le temps ayant recul de deux
ans pour elle, tandis qu'il avait avanc de deux ans pour moi, nous nous
trouvions  quatre ans de diffrence. Comme je la flicitais d'avoir
rajeuni prcisment dans la mesure o j'avais vieilli: Mon ami, me
dit-elle, je compte bien, si cette vilaine loi dure, en profiter tous
les ans pour me rajeunir encore. Savez-vous bien que, dans dix ans,
l'affiche de cette anne fera autorit?




CHAPITRE IV.

Je fais reprsenter un vaudeville, un grand opra et un
opra-comique.--Censure dramatique.--Mort de Bailly.--Le chant du
dpart.--Chnier.--Mhul, Hoffmann, Rose Renaud.--Fte  l'tre-Suprme.


Cependant la rvolution prenait journellement un caractre plus
effroyable. Dbarrasse de toute opposition par l'arrestation de
soixante et onze membres du parti de la Gironde, et surtout par la mort
de Vergniaud, de Gensonn et de vingt autres individus qui prtaient 
cette faction l'importance attache  leur talent et  leur caractre,
la _montagne_ ne mettait plus de bornes  son despotisme, et quelle
fortune, quelle existence ne menaait-il pas?

Mais encore, tant qu'il vous laissait vivre, fallait-il trouver les
moyens de vivre. Ma ruine commence par les vnemens dont j'ai rendu
compte, avait t acheve par la dprciation des assignats. Ne voulant
pas servir un gouvernement que j'abhorrais, c'est dans mon industrie que
je cherchai des ressources contre les besoins de ma famille et les
miens. Je me livrai avec plus d'ardeur que jamais, par calcul,  un
travail que jusqu'alors je m'tais impos par got.

Depuis mon retour d'Angleterre, ou plutt depuis mon retour  Paris,
j'avais abandonn  la moiti du troisime acte ma _Znobie_, pour la
reprendre en des temps plus opportuns. La possibilit de reproduire des
rois sur la scne, sinon pour outrager la royaut, ne me paraissant pas
devoir revenir, je cherchai dans l'histoire un sujet analogue  l'esprit
du gouvernement qui me semblait devoir,  la longue, prvaloir en
France, le gouvernement rpublicain, que je voyais dans le lointain
succder aprs les avoir renverses, tant  la domination des
_montagnards_ qu' l'usurpation du comit de _salut public_.

Les projets ambitieux que Spurius Mlius cachait sous une apparence de
patriotisme; l'nergique caducit de Cincinnatus qui, pour sauver Rome,
laissait la charrue qu'il allait reprendre aprs avoir sauv Rome; le
zle imptueux de Servilius, l'hroque brutalit de ces rgnrateurs
d'une libert d'autant plus ombrageuse qu'elle venait d'chapper tout
rcemment au joug des dcemvirs, les moeurs si vigoureuses et si simples
de ces laboureurs et de ces soldats en toge, tout cela me parut avoir
avec l'tat de choses o nous tendions des rapports si frappans que,
sans gard pour le danger de traiter un tel sujet dans les circonstances
o nous tions, je me mis  l'ouvrage.

En faisant une pice, je m'occupais cependant de faire jouer les pices
que j'avais faites. Par suite du besoin d'chapper  un dsoeuvrement
absolu, mon travail sur _Phrosine et Mlidore_ achev, je m'tais mis 
composer un vaudeville, dont la tentation de saint Antoine tait le
sujet, et qui avait t reu au thtre de Barr. J'en suivais les
rptitions tout en suivant celles de _Phrosine_, qu'on venait aussi de
mettre  l'tude.

La tentation de saint Antoine, me dira-t-on, ne pouvait fournir matire
qu' une farce. Par quelle bizarrerie, auteur tragique, aviez-vous
trait un pareil sujet? Je rpondrai d'abord que les extrmes se
touchent; et puis je raconterai comment cette ide m'est venue en tte.

Un de mes amis de collge, M. de Soubeyran, entre un matin dans ma
chambre. J'tais au lit; bien plus, je dormais encore, et tout en
dormant je riais du meilleur coeur du monde. Comme ce rire se prolongeait
aprs mon rveil: Qu'est-ce donc, me dit-il, qui te rend si gai de si
bonne heure?--Un rve; car quelle autre chose, dans le temps o nous
sommes, peut nous donner occasion de rire?--Et ce rve, ne peux-tu le
raconter?--Je rvais que, rduits  se faire moines, de pauvres
comdiens jouaient  leur abb les tours que le diable joua jadis au
pre de tous les moines, et que par la malice des siens le pre gardien
des capucins tait soumis  toutes les preuves,  toutes les tentations
dont saint Antoine a triomph.--Sais-tu bien que voil une comdie toute
faite?--Une farce, un vaudeville; tu as ma foi raison.--Pourquoi ne le
ferais-tu pas?--Qui t'a dit que je ne le ferais pas?

Il me parut en effet piquant de mettre mon rve en action. Les ides qui
nous viennent les yeux ferms valent peut-tre bien celles qui nous
viennent les yeux ouverts, me disais-je; c'est aussi une inspiration
qu'un rve. Profitons de celle-ci.

Aussitt dit, aussitt fait: j'arrange mon plan; j'y mets en jeu les
personnages de la parade,  qui je fais dbiter sur les airs  la mode
toutes les niaiseries, toutes les calembredaines, tous les calembours
qu'on dbitait alors, car mme alors on en dbitait en face du supplice
et sur le supplice mme: enfin je fais un vaudeville. Barr,  qui je le
lis, en trouve l'ide comique, l'excution plaisante, le demande pour
son thtre, fait copier les rles, les distribue, et mon rve se joue.

La pice avait plu  tous mes amis. Quelques dtails assez gais,
quelques couplets assez plaisans, quelques scnes assez bien files leur
avaient fait croire qu'elle tait bonne. Je l'avais cru aussi. Le public
n'en jugea pas tout--fait de mme. La fable que j'avais imagine pour
mettre en scne le _pot-pourri_ de Sdaine ne lui parut pas heureuse. Il
le tmoigna sans trop de mnagemens. Malgr les applaudissemens qu'il
avait accords  plusieurs dtails, la pice, qui toutefois tait
arrive jusqu' la fin, allait tre probablement limine du thtre de
la manire la plus bruyante, quand le dernier couplet du vaudeville
final amena la plus singulire et la moins attendue des pripties.

_La comdie_, tel tait le refrain du vaudeville final rim sur l'air de
_la Croise_. Employant les phrases faites o figure ce mot, j'avais
fait dire trs-philosophiquement, je crois, au philosophe de la pice, 
M. Cassandre:

La vie est un drame moral;
Des acteurs le monde est l'cole.
C'est un thtre o, bien ou mal,
Chacun prtend jouer un rle.
Le sage observe dans un coin
Nos travers et notre folie.
Heureux qui peut en paix, de loin,
Juger la comdie!

Polichinelle avait bredouill trs-sagement aussi une sentence assez
plausible. Rappelant aux spectateurs la faveur avec laquelle il avait
t jadis accueilli par chacun d'eux, il ajoutait en la rclamant pour
lui en cette circonstance:

Heureux qui peut, comme un enfant,
Rire  la _comdie_!

Voici, dit au parterre Arlequin qui prit la parole aprs lui,

Voici l'instant o maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
Mes amis, bien qu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie,
Si nous ne vous amusons pas,
    _Sifflez la comdie_.

Par esprit de contradiction, le parterre fit le contraire de ce qu'on
lui demandait; il se mit  applaudir avec transport, et, grce 
quelques corrections, l'ouvrage obtint quelques reprsentations; mais ce
n'tait, tout bien considr, qu'un mauvais rve.

Parmi les passages qui furent accueillis avec faveur se trouve une
ronde, la ronde du _Diable_, qui de la scne a pass dans la socit, et
que quelques personnes ont jug  propos de s'attribuer; ce n'est pas la
dernire fois qu'on m'ait honor en me volant. Mme Gail[2], m'a plus
honor encore, en mettant sur les paroles de cette ronde un air
tout--fait original: c'tait faire d'une chenille un papillon; c'tait
lui donner des ailes.  la faveur de la musique, ces couplets ont t
partout o l'on chante.

C'est  peu prs tout ce qui me reste de cette factie[4]. Quand on
cessa de la reprsenter, j'en rclamai en vain le manuscrit. Le pauvre
diable qui remplissait alors au Vaudeville les fonctions de souffleur,
et qui en cette qualit avait souffl ma pice, me la souffla d'une
autre manire. Jamais je n'ai pu la retirer de son greffe. Peut-tre
l'aura-t-il dbite en dtail aux boulevards, pour les thtres desquels
il travaillait, et dont il tait un des fournisseurs les plus actifs. Si
cela est, Dieu pour l'amour duquel il travaillait lui fasse grce!

Avant de clore cet article, encore un fait, ce sera le dernier. J'avais
pari que mon vaudeville serait siffl. J'eus le bonheur de gagner, mais
je n'eus pas celui d'tre pay.

Les rptitions de _Phrosine_, ce drame lyrique que j'avais compos pour
Mhul, allaient cependant leur train. Mais ce n'est pas sans difficult
que nous parvnmes  faire reprsenter cet ouvrage que les acteurs
taient impatiens de mettre en scne. Qu'on me permette d'entrer dans
quelques dtails  ce sujet; cela peut contribuer  faire connatre
l'esprit du gouvernement de cette poque,  prouver qu'il ne ngligeait
pas plus la tyrannie de dtail que la tyrannie d'ensemble, et qu'il ne
laissait chapper aucun moyen, aucune occasion d'influencer l'opinion
publique et de forcer les arts  favoriser la propagation de ses
doctrines, ce qui n'est pas maladroit quand on le fait adroitement.

Mais ce n'tait pas par l'adresse que brillaient les agens de la commune
de Paris  qui appartenait la surveillance des thtres, et qui avaient
rtabli la censure  son profit. Invit par les comdiens et somm par
la police de soumettre mon ouvrage  l'examen pralable des censeurs si
je voulais qu'il ft reprsent, il fallut bien s'y rsigner. Le bureau
o se faisait cet examen, auquel tait prpos un homme de lettres nomm
Baudrais, se tenait dans la cour de la Sainte-Chapelle. J'y fis deux ou
trois voyages, circonstance dont je ne parle que parce qu'elle se lie 
un fait qui ne s'effacera jamais de ma mmoire, et qui va sans doute
entrer pour jamais dans celle de mon lecteur.

La premire fois que j'allai  ce bureau, je traversai les galeries du
Palais de Justice. Comme je descendais le grand escalier, une populace
nombreuse remplissait la cour. Le voil! le voil! s'criaient des
milliers de voix. La Conciergerie s'ouvre; une charrette en sort; dedans
tait un malheureux, dedans tait Bailly. Le col dgarni, les mains
lies derrire le dos, le corps  demi couvert d'une redingote grise,
expos  une pluie glaciale qui ne cessa pas de tomber pendant cette
affreuse matine, ce vieillard accueillit avec une imperturbable
indiffrence les outrages de la tourbe qui pressait son supplice avec
une rage gale  celle d'une meute qui demande la cure. Cette
constance, vraiment stoque, il la conserva jusqu'au dernier moment, et
on le lui fit long-temps attendre. Le physique seul ne fut pas
insensible en lui  tant de cruaut. Un des cannibales qui l'escortaient
s'en apercevant: _Tu trembles_, Bailly, lui cria-t-il avec une joie
froce. _J'ai froid_, rpondit Bailly. La contenance de Bailly au milieu
de ses bourreaux fut celle de Socrate devant ses juges, qui furent des
bourreaux aussi.

Le citoyen Baudrais,  qui j'avais remis mon ouvrage, me le rendit
quelques jours aprs. Il n'y avait rien trouv que d'innocent, ce que je
conois: Mais ce n'est pas assez, ajouta-t-il, qu'un ouvrage ne soit
pas contre nous, il faut qu'il soit pour nous. L'esprit de votre opra
n'est pas rpublicain; les moeurs de vos personnages ne sont pas
rpublicaines; le mot _libert!_ n'y est pas prononc une seule fois. Il
faut mettre votre opra en harmonie avec nos institutions.

Je ne savais comment m'y prendre pour satisfaire  cette exigence. S'il
n'et t question que de mes intrts en cette affaire, j'eusse renonc
 tre jou; mais cela et port un grave prjudice, aux intrts de
Mhul, qui avait fait sur mon pome une musique admirable; cela et
port un grave prjudice aussi aux intrts du public, qui se serait vu
priv d'un chef-d'oeuvre.

Legouv me tira d'embarras.  l'aide d'une dixaine de vers placs 
propos, il amena dans mon drame le mot _libert_ assez souvent pour
satisfaire aux exigences du citoyen Baudrais, et la reprsentation de
_Phrosine_ fut permise: on me fit observer cependant que tout auteur
comme tout artiste devait payer sa contribution patriotique en monnaie
frappe au coin de la rpublique; que jusqu' prsent je n'avais pas
satisfait  cette obligation, et que pralablement  la reprsentation
de _Phrosine_, il me fallait, de concert avec Mhul, fournir  la scne
un ouvrage rpublicain. Nouvel embarras. Je ne pouvais me rsoudre 
faire l'apologie de l'ordre ou plutt du dsordre prsent, et Mhul
n'tait pas plus port que moi  l'acte de complaisance o l'on voulait
nous amener.

J'imaginai pour me conformer au temps, sans droger  mes principes, de
choisir dans l'histoire un sujet analogue  la position o la France se
trouvait avec l'Europe coalise contre elle, ce qui, abstraction faite
des principes du gouvernement, me fournirait l'occasion de louer, dans
le patriotisme d'un ancien peuple, celui qui animait les armes
franaises. Les traits rels ou imaginaires attribus par la tradition 
_Mutius Scvola_,  _Horatius Cocls_, me semblrent de cette nature. Je
les dveloppai donc dans un acte lyrique dont Mhul composait la musique
 mesure que j'en composai les paroles. Le tout fut l'affaire de
dix-sept jours.

La musique de cet ouvrage est d'une extrme svrit; _c'est de la
musique de fer_, pour me servir de l'expression de son auteur qui,
s'tudiant  caractriser dans ses compositions les moeurs du peuple
qu'il faisait chanter, et l'poque o se passait l'action, avait port
cette fois un peu loin peut-tre l'application d'un excellent systme.
Ainsi en jugrent les oreilles du plus exigeant des rpublicains, les
oreilles de David. Il est vrai que, loin d'aimer dans la musique le
caractre qu'il donnait  la peinture, David n'aimait que la musique
effmine. Mais la musique italienne mme lui aurait-elle plu adapte 
des vers de ma faon,  des vers crits par une main qu'il voyait
toujours revtue de fleurs de lis?

Quoi qu'il en soit, la pice historique fut compte pour une pice
patriotique, et _Horatius Cocls_ ouvrit  _Phrosine_ l'accs du
thtre.

Le sujet de _Phrosine_ est emprunt  un pome de ce Bernard, surnomm
_Gentil_ par Voltaire. On a donn quelques loges au parti que j'en ai
tir. Je renvoie aux journaux de l'poque ceux de mes lecteurs qui
veulent savoir sans le lire ce qu'ils doivent penser de mon drame; je
les y renvoie aussi pour savoir l'effet que produisit la musique de cet
opra. Depuis Gluk, depuis le finale du premier acte d'_Armide_, on
n'avait rien entendu d'aussi nergique que le finale du premier acte de
_Phrosine_; il est  lui seul un ouvrage complet. Source des effets les
plus dramatiques, l'attendrissement et la terreur y sont ports au plus
haut degr. Aussi fut-il entendu avec le mme enthousiasme quarante fois
de suite.

On s'tonnera sans doute aprs cela que l'ouvrage ne soit pas rest au
thtre. Voici pourquoi. Le rle le plus difficile de la pice, le rle
de _Jules_, avait t donn  Soli, chanteur habile, acteur
intelligent, mais qui n'avait ni l'nergie morale, ni la vigueur
physique en dose suffisante pour le remplir; il passa ce rle  Elleviou
qui, alors dans toute la force de l'ge, pchait peut-tre par des
qualits opposes aux siennes. La pice y gagna plus que l'acteur, qui
se tuait en lui donnant une nouvelle vie. Survinrent cependant des
dissensions politiques dans lesquelles il se trouva compromis; car alors
tout le monde se mlait de tout. L'affaire de vendmiaire, je crois, lui
attira les ressentimens du parti vainqueur, et comme il tait de la
rquisition, on exigea qu'il se rendt  l'arme, exigence  laquelle il
satisfit de fort bonne grce.

Le cours des reprsentations de _Phrosine_ fut interrompu par cet
incident; et comme Mhul, de concert avec moi, ne voulait pas remettre
cet ouvrage en scne sans des changemens qui n'ont jamais t achevs,
il n'y a pas reparu, malgr le dsir que les acteurs avaient de le
rendre au public. C'est un chef-d'oeuvre perdu pour lui et pour eux,
chef-d'oeuvre musical, bien entendu.

Le succs de cet opra, qui fut jou six semaines ou deux mois avant la
chute de Robespierre, pensa nous compromettre, Mhul et moi, avec la
faction dominante. Ne pouvant trouver dans le pome et dans la musique
des bases d'accusation, on en chercha dans les accessoires, dans les
costumes, dans les oripeaux, dont les acteurs, aussi vains en ce
temps-l qu'en d'autres, avaient surcharg leurs habits; on nous dnona
pour ce luxe que nous n'avions pas prescrit, et dont le tailleur
lui-mme n'tait pas coupable, ou plutt n'tait que complice. Il nous
fallait un dfenseur dans le comit de salut public. Mhul me proposa de
venir avec lui chez Barrre qu'il connaissait. Nous exposmes le sujet
de notre inquitude  ce dernier, qui nous admit  son audience avant
trente ou quarante solliciteurs dont son antichambre tait remplie. Si
vous m'en croyez, nous rpondit-il, vous ne vous occuperez pas de cela.
Laissez votre opra suivre sa destine  travers les dnonciations. Vous
ne gagneriez rien  le retirer; on se prvaudrait mme de ce fait contre
vous; on affecterait d'y voir un aveu de vos intentions. Quiconque
appelle sur lui l'attention publique par le temps qui court n'est-il pas
expos  la dnonciation? Et puis, _ne sommes-nous pas tous au pied de
la guillotine, tous,  commencer par moi?_ ajouta-t-il du ton le plus
dgag.

Prenant exemple sur Barrre qui, au fait, dormait au pied de l'chafaud
comme un artilleur dort sur l'afft du canon qu'il a charg, nous
laissmes les choses aller leur train sans nous embarrasser du bruit, et
nous fmes bien.

Mhul, pensant  cette audience o Barrre, qui sortait du lit, s'tait
montr en robe de chambre et le col nu, me disait: Il me semblait,
quand il se plaait dans son discours au pied de la guillotine, qu'il
avait dj fait sa toilette pour y monter.

C'est alors que Mhul, qui avait mis en musique les choeurs du _Timolon_
de Chnier, composa ce chant qui, ainsi que _la Marseillaise_, a fait
avec nos victoires le tour de l'Europe, _le Chant du Dpart_. De cette
poque datent mes premiers rapports amicaux avec Chnier. Bien que j'en
aie parl dans une notice jointe  ses oeuvres, je crois devoir en parler
ici; je le fais par deux motifs: celui d'carter d'un homme d'un talent
suprieur une calomnie qui un moment appela l'horreur sur son nom, et
celui d'appeler sur les auteurs de cette calomnie toute l'indignation
qu'ils mritent.

Ce pauvre Mhul n'tait pas cavalier. Pendant huit jours il se vit
contraint  garder la chambre par suite d'un voyage  cheval que je lui
avais fait faire  Saint-Leu Taverny. Nos rptitions de _Phrosine_ en
souffraient, mais non sa partition qu'il revoyait pendant que se
gurissaient des blessures qui lui laissaient la tte parfaitement
libre.  genoux sur un coussin devant son piano, il ne pouvait jusqu'
parfaite gurison s'y placer d'autre manire; il s'amusait aussi 
composer des pices dtaches. Aprs m'avoir fait entendre une psalmodie
fort expressive qu'il avait faite sur une romance dont je lui avais
fourni les paroles, la romance d'_Oscar_: Que pensez-vous de ce
chant-ci? me dit-il, en me faisant entendre _le Chant du Dpart_.
Voil de bien belle musique et de bien belles paroles! m'criai-je;
car d'encore en encore, il m'avait chant toutes les strophes de ce
chant sublime. C'est de la musique de Thimote sur des vers de Tyrte.
Je comprends  prsent les prodiges que de pareils chants faisaient
faire aux Spartiates! Celui-ci fera le tour du monde. Quel est l'auteur
de ces belles paroles?--Un homme que vous n'aimez pas, rpondit Mhul,
un homme dont du moins vous dtestez les opinions.--Qu'est-ce
enfin?--C'est Chnier.--Cela ne change rien  mon opinion sur ce chant.
Jamais on n'a si bien fait; jamais on ne fera mieux; jamais, jamais on
ne conciliera les deux extrmes avec autant de got; jamais on ne sera
tout ensemble aussi noble et aussi populaire. Rptez-moi encore _le
Chant du Dpart_.

Aprs m'avoir satisfait de nouveau par orgueil peut-tre autant que par
complaisance, car il y avait aussi de l'auteur dans Mhul: Ceci n'est
pas seulement un chant de Tyrte, dit-il, c'est aussi un chant d'Orphe,
un chant compos pour attendrir les mnes autant que pour enflammer des
soldats. C'est surtout pour dsarmer les accusateurs, les juges, les
bourreaux de son malheureux frre, de ce pauvre Andr Chnier, que
Marie-Joseph l'a improvis; c'est pour flchir le comit de salut
public, insensible jusqu' prsent  ses supplications qu'il multiplie
sous toutes les formes.

Telle tait en effet la position de Chnier, qui, professant les
principes de la Gironde, n'tait pas moins odieux aux comits de
gouvernement que les Girondins qu'ils avaient gorgs. Sa gloire
littraire l'ayant protg jusqu'alors, ils faisaient tout pour
l'attnuer, tout pour faire disparatre les titres sur lesquels elle
tait fonde. Non contens d'interdire la scne  son _Timolon_, ils
avaient exig qu'il en anantt le manuscrit. Bien plus, pour faire
exclure du thtre celle de ses pices que l'esprit, ou disons mieux, le
fanatisme rpublicain dont elle brle semblait devoir y maintenir, lui
faisant un crime de croire la libert compatible avec l'humanit, quand
Gracchus s'crie: _Des lois et non du sang.--Du sang et non des lois_,
avait rpliqu un de leurs interprtes, c'tait un lgislateur! et  ce
hurlement le rideau tait tomb avec dfense de se relever pour ses
ouvrages. Attaquant enfin Chnier dans ses proches avant de le frapper
lui-mme, ils avaient arrt deux de ses frres, et tenaient suspendu
sur la tte du plus clbre le glaive que le malheureux Chnier
s'efforait de dtourner.

Comme Mhul me parlait encore de ces faits, Chnier entra. L'expression
de sa figure me fit piti; elle me disait tout ce que sa fiert me
taisait: elle me disait que cet homme qu'on croyait si puissant n'avait
que l'existence d'un suppliant, et qu'il tait accabl de ddains plus
rels que ceux qu'on l'accusait de prodiguer aux autres; elle me disait
que son coeur, tourment par d'ternelles terreurs, tait aussi tortur
par le dsespoir.

Tant que dura cette longue angoisse, qui ne cessa que par le coup mortel
qu'Andr reut la veille mme du jour o la hache quitable enfin fit
tomber la tte de Robespierre, Chnier revenait tous les jours rendre
compte  Mhul de ses inutiles dmarches, et chercher auprs du piano de
ce grand matre de nouvelles consolations. J'intervenais souvent dans
ces tte--tte. Comme j'tais cens ignorer ses douleurs, Chnier me
cachait ses larmes; mais je voyais au fond de ses yeux celles que
refoulait ma prsence, et qui n'attendaient que mon dpart pour
s'chapper.

Ds lors cessa l'aversion que j'avais ressentie jusque-l pour lui. Je
ne trouvai plus dans mon coeur, en dpit de mes prventions, qu'un
intrt irrsistible pour un homme frapp d'une infortune si terrible et
si complte; et ds ce moment s'tablirent insensiblement les rapports
qui servirent de base  notre amiti.

Qu'on juge d'aprs cela si, bien que cette amiti n'existt pas encore,
j'ai pu entendre et lire sans en tre indign les atroces imputations
dont un parti impitoyable, celui que reprsentait ds lors _la
Quotidienne_, accabla Chnier, dont il regardait l'inflexible
rpublicanisme comme un des obstacles les plus puissans qui
s'opposassent  ses projets. J'ai dit ailleurs[5] comment un homme
perfide avec gaiet, et cruel avec grce, se plaisait  justifier cette
calomnie, o il ne voyait qu'une espiglerie politique. Je renvoie le
lecteur  la notice que j'ai faite sur Chnier qui, ainsi que je l'ai
dit aussi, est encore plus entirement justifi par l'affection de sa
mre que par le tmoignage que je m'honore de lui rendre encore une
fois.

_Phrosine et Mlidore_ me mit en rapport avec un tre charmant. Je veux
parler de _Rose Renaud_, un des rossignols de cette couve qui brilla un
moment sur le thtre de l'Opra-Comique, qu'elle abandonna bientt pour
vivre en bonne mre de famille avec un homme qui, en lui donnant son
nom, l'associa  sa dtresse et croyait l'associer  sa fortune.

Rose, qu'elle pardonne  un vieil ami de la dsigner ainsi, Rose tait
jolie comme un ange et candide comme une jeune fille. Je ne sais si elle
avait de l'esprit et du got, mais je sais que tout ce qu'elle disait me
ravissait, que tout ce qu'elle admirait m'enchantait; je n'tais pas
amoureux d'elle, et cependant il n'y a pas de figure sur laquelle mes
yeux se soient reposs avec plus de plaisir, pas de voix que j'aie
entendue avec plus de dlices; quelquefois mme il m'est arriv de
donner involontairement son nom  une personne que j'aimais plus
qu'elle.

Sensible autant que moi aux grands effets de l'harmonie, la musique de
Mhul la transportait d'enthousiasme. La premire fois qu'elle entendit
le duo d'_Euphrosine_, le duo _gardez-vous de la jalousie_, dans son
transport elle brisa son ventail. Si Rose et t capable d'aimer une
autre personne que le pre de son enfant, elle et aim Mhul, chose que
j'eusse trouve toute naturelle, ce qui me prouve bien que je n'tais
pas amoureux d'elle. Elle raffolait de la musique de _Mlidore_. Cette
conformit de gots, cette analogie de sentimens devinrent les liens
d'une socit intime dont Hoffman, sur qui Rose tendait aussi son
empire, faisait le complment. Que d'heures dlicieuses Hoffman, Mhul
et moi, nous avons passes ensemble auprs de cette crature
enchanteresse, qui ne semblait satisfaite qu'autant que nous tions tous
trois auprs d'elle, et prs de qui nous ne semblions nous plaire
qu'autant que nous tions auprs d'elle tous les trois!  quoi cela
tenait-il? Jamais Hoffman ne fut plus piquant, plus original, plus
fcond en saillies que dans ces runions o Mhul contrastait avec lui
par sa haute raison et par sa mlancolie. Quant  moi, j'coutais en
regardant, ou je regardais en coutant.

Le jour o la France eut l'air de se rconcilier avec le sens commun, le
jour de _la fte_, non pas  _la Raison_, mais  _l'tre-Suprme_, nous
dnmes ensemble chez Mot en sortant des Tuileries, o Robespierre
s'tait si imprudemment signal  l'attention publique comme chef du
snat, comme souverain pontife, comme dictateur enfin, assumant ainsi la
responsabilit de tout ce qui se faisait. Son lvation nous prsagea sa
chute. Nous nous la prdmes rciproquement; nous la tnmes pour
certaine: ds lors il nous parut hors de la loi, par cela qu'il se
montrait au-dessus de la loi, par cela qu'il affectait l'empire. Deux
mois aprs, en effet, Robespierre n'tait plus. Cela prouve que nos
conversations, dans lesquelles rgnait le plus parfait accord, n'taient
pas toutes futiles.

Depuis ce jour je n'ai pas revu Rose. Le lendemain, seule avec l'enfant
qu'elle nourrissait, elle partit pour aller rejoindre son mari. Mais les
grces de sa figure, mais le charme de son caractre, mais ce mlange de
finesse, de navet et de bont dont se composait un des ensembles les
plus aimables qu'on puisse imaginer, tout cela m'est encore prsent
comme un rve de la nuit dernire, bien que quarante ans se soient
couls entre l'poque dont je parle et celle o j'cris. Si Rose existe
encore, puisse ce souvenir veiller doucement en elle celui du seul des
amis qui survive  ceux qu'elle lui prfrait, et c'tait juste!

Le second Thtre-Franais, ou si l'on veut le _Thtre de la
Rpublique_, rest matre de la scne tragique depuis la clture du
thtre des _Comdiens ordinaires du Roi_, reprsentait cependant avec
un succs soutenu une nouvelle tragdie de Legouv, _picharis_.

Cette pice, dont le plan n'est pas exempt de dfauts[6], les rachte
par de nombreuses beauts de dtail. Le rle de Lucain, qui n'est
peut-tre pas assez engag dans l'action, est rempli de fort beaux vers.
Ce mtromane tragique met au nombre de ses griefs contre Nron l'ennui
que lui causent les vers de cet empereur. Si ce sentiment n'est pas
tout--fait hroque, du moins n'en est-il pas ainsi du style dans
lequel il est exprim. Ce style, qui s'lve jusqu'au ton de l'pope,
n'en est que plus naturel dans l'auteur de _la Pharsale_.

_Nron_, disait Champfort, _vit un peu l_ sur sa rputation. En butte
 un complot ourdi par les compagnons de ses plaisirs, par les complices
de ses dbauches, il y est presque intressant. Soit; mais dans sa
scne avec picharis, au quatrime acte, ne le retrouve-t-on pas tout
entier, et les conjurs ne sont-ils pas justifis par les dveloppemens
de ce caractre non moins fourbe que cruel? Ce quatrime acte est fort
beau; mais un acte plus beau encore, c'est le cinquime.

Nron seul remplit cet acte sans action, mais non pas sans mouvement.
Proscrit par le snat, reni par l'arme, abandonn de sa cour,
abandonn du monde entier, except d'un seul esclave, il n'a pour refuge
qu'un cloaque, o tremblant et pleurant, il se cache aux excuteurs de
la sentence porte contre lui; et de son sort dpend encore celui de la
terre. Qu'il est beau ce long monologue o, mettant  nu ce coeur de
tigre, le pote nous le montre si froce dans ses esprances, si lche
dans son dsespoir, suivant que, sur la foi des bruits contradictoires,
il se croit ressaisi du sceptre imprial, ou se voit tombant sous les
fouets infmes par lesquels il doit expirer! Au spectacle de ses longues
angoisses et au tableau de sa lente et douloureuse agonie, on
s'apitoyait presque sur lui; mais bientt c'est pour l'univers que l'on
tremble, quand, se croyant sauv, et ne rvant dj plus que vengeance,
le monstre s'crie dans ses illusions:

Que d'chafauds dresss vont payer mes douleurs!
Il faut une victime  chacun de mes pleurs!

Rappellerai-je  cette occasion que des critiques trouvrent une faute
dans ce dernier vers? On compte des larmes et l'on ne compte pas des
pleurs, disaient-ils. C'est donc une faute que l'on admire dans ce
passage de Bossuet: L commencera _ce pleur ternel_, l ce grincement
de dents qui n'aura pas de fin[7]. Dieu veuille enrichir notre
littrature de beaucoup de fautes pareilles!

C'est lorsque la tyrannie de Robespierre tait arrive au plus haut
degr o puisse arriver la tyrannie, que cette pice, ardente de l'amour
de la libert, fut applaudie avec le plus de transport. Aussi les amis
du tyran prirent-ils ombrage de cette manifestation des sentimens du
peuple. Ne faudrait-il pas arrter cet ouvrage, lui dit un jour
Couthon?--Quand le moment sera venu, nous arrterons l'ouvrage et
l'auteur, rpondit Robespierre.

L'ouvrage et l'auteur ont vcu plus que lui; et chose singulire, le 9
thermidor, au moment o ce misrable tombait dans une situation pareille
 celle o expira Nron; au moment o il prouvait dj en ralit, sous
les verrous du Luxembourg, les tortures qu'au thtre infligeait  Nron
l'imagination du pote, on jouait _picharis_.




CHAPITRE V.

La terreur, les terroristes.--Marie-Antoinette.--_Apparent dir
facies_.--Danton, Robespierre, etc.


L'effroyable rgime, si justement caractris par le nom de _terreur_,
avait cependant envahi toute la France, augmentant chaque jour de fureur
et d'intensit. Rsolus de rgnrer la socit, c'est dans le sang que
ses excrables rformateurs la retrempaient. D'abord ils avaient
proscrit ceux qui les hassaient. Ils en vinrent bientt  proscrire
ceux qui devaient les har, ceux qui par suite de leur position
antrieure devaient dtester un systme qui les avait dpouills de leur
pouvoir, de leur crdit et de leur fortune. Des individus on passa aux
masses. Les membres de l'Assemble constituante, les parlemens, les
fermiers gnraux montrent  l'chafaud que Louis XVI avait consacr de
son sang, et que sanctifia aussi le sang de Malesherbes. Les membres les
plus obscurs de ces compagnies ne furent pas plus pargns que les plus
illustres. Si leur crime n'tait pas d'avoir men, leur crime tait de
s'tre laiss mener; leur crime tait d'avoir fait partie de telle ou
telle corporation, sans mme avoir pris part  ses actes, sans mme y
avoir sig; crime irrmissible, puisqu'il ne fut pas pardonn au gnie,
puisqu'il ne fut pas mme pardonn  Lavoisier. Sa tte, d'o tait
sortie une science nouvelle, sa tte, pleine encore de nouvelles
dcouvertes, sa tte dont l'intrt public rclamait  tant de titres la
conservation, ne fut pas pargne!

Eh! que pouvait respecter la hache, aprs s'tre abreuve du sang des
femmes? La beaut, les grces, la bont, la dignit, tout ce que les
hommes honorent, tout ce qu'ils adorent, avait-il cart de
Marie-Antoinette le coup dont Louis XVI avait t frapp?

Les erreurs de la politique peuvent jusqu' un certain point expliquer
la mort du roi. On crut frapper en lui la royaut. Mais qui frappait-on
dans la reine? tait-ce pour attirer sur la France la haine de toutes
les familles rgnantes de l'Europe qu'on rpandait ce sang, auquel le
sang de toutes les familles rgnantes de l'Europe tait ml?

Cette femme, que j'avais vue si belle de majest et de bonheur 
Versailles, o elle effaait par son clat celui de la plus brillante de
toutes les cours; o elle rflchissait la royaut dans toute sa
splendeur, la jeunesse dans toute sa magie; cette femme dont la nature
avait fait une grce, la fortune une reine, l'enthousiasme une divinit,
et dont la rage rvolutionnaire faisait une hrone, je la revis le 16
octobre 1793, veuve du roi et de la royaut, vtue d'habits d'emprunt,
sous lesquels ses bras taient garrotts, je la revis, mais trane dans
une charrette  la place encore teinte du sang d'Henri IV et de saint
Louis.

C'est en traversant une rue qui de la Halle aboutit  la rue de la
Fronnerie, que j'aperus de loin ce douloureux spectacle, aprs lequel
je ne songeais certes pas  courir. Une demi-heure aprs, le sang de
Marie-Thrse aussi coulait  la place de la Rvolution.

La faux rvolutionnaire finit mme par frapper  tort et  travers au
milieu de la multitude, comme la mitraille au milieu d'une arme, comme
la peste ou le flau rgnant aujourd'hui[8] au milieu de la gnration.
On parle des trente-deux prisons de Paris dans lesquelles taient
vacues toutes les prisons de la France, et qui ne s'vacuaient que
pour alimenter l'chafaud. Il y avait alors, dit-on, mille, dix mille,
cent mille prisons en France. Il n'y en avait qu'une, c'tait la France
entire. Les gens qui se croyaient libres n'taient pas plus  l'abri du
coup mortel que ceux qui l'attendaient dans les cachots. Il n'tait plus
ncessaire d'y passer pour monter au tribunal rvolutionnaire; maint
honnte homme est all de plein saut de son domicile au supplice, ne
s'arrtant devant les juges que le temps suffisant pour entendre son
arrt.

La diffrence des conditions n'en apportait pas plus sous ce rapport que
sous les autres dans les chances de longvit. Indiffremment choisis
pour la mort, le cocher de fiacre, le duc et pair, la grisette, la
princesse y taient conduits dans le mme tombereau, o l'galit
rgnait comme dans _la barque  Charon_; o les gens des moeurs les plus
diffrentes, o les partisans des opinions les plus opposes se
trouvrent runis, o l'irrprochable Elisabeth fut trane avec une
fille de joie, o d'Esprmesnil se rencontra avec Chappelier.

Pas de repos pour l'instrument du meurtre. Le 21 janvier 1794, jour de
divertissement (c'tait l'anniversaire de la mort de Louis XVI), on lui
donna toutes les effigies des rois  dcapiter, sans prjudice du
courant. Un sang nouveau inondait chaque jour la place o il rgnait. Un
jour pourtant, jour de la _fte  l'tre-Suprme_, il se reposa.
Dirai-je quel reproche des animaux firent aux hommes ce jour-l? Quand
les douze boeufs qui promenaient je ne sais quelle desse dont
Robespierre suivait le char, approchrent de cette place imprgne de
meurtre; bien qu'elle et t lave, bien qu'elle ft recouverte d'un
sable pais, ils s'arrtrent paralyss d'horreur, et ce n'est qu'
coups d'aiguillon qu'on les fora de passer outre. Cela donna  penser
au peuple, multitude oublieuse et imprvoyante, qui se divertissait
entre la boucherie de la veille et la boucherie du lendemain.

Les factions aussi couraient expirer, pousses les unes par les autres,
 cet horrible but qu'elles semblaient impatientes d'atteindre, et dont
elles se frayaient la route en l'ouvrant  leurs rivales. Aprs les
girondins y vinrent les dantonistes, et aprs ceux-ci les
robespierristes. En frappant Danton, leur chef avait prouv qu'aucune
tte n'tait invulnrable.

Je ne puis supporter la vue du sang, la vue d'un animal luttant contre
la mort; j'ai dit quelle circonstance avait contribu  exagrer en moi
l'horreur que la nature nous donne pour de tels spectacles. Je
franchissais donc de toute la vitesse de mes jambes la place de la
Rvolution, quand le hasard m'y conduisait  l'heure o des cannibales
amenaient l'offrande journalire  l'horrible simulacre qui, sous les
attributs de la libert, sigeait sur le socle o nagure s'levait
encore la statue de Louis XV,  l'heure o ils sacrifiaient  cette
effroyable idole qui, comme la desse de Tauride, se repaissait de
victimes humaines. Deux fois pourtant j'assistai volontairement  ces
hideuses hcatombes. J'ai vu, je vois Danton et Robespierre monter
successivement  cet chafaud au pied duquel deux sentimens trs-opposs
me conduisirent  leur occasion.

Pour concevoir ma curiosit, il faut connatre les circonstances qui
amenrent la mort de ces deux hommes. L'immortalit du crime est assure
 l'un et  l'autre; elle est due  la fureur avec laquelle ils
poursuivirent l'un et l'autre la domination,  laquelle ils aspirrent
toutefois dans un but diffrent, effet de la diffrence tablie entre
eux par leur organisation respective.

Dou d'une constitution athltique et du temprament le plus robuste,
Danton tait insatiable de volupt. C'tait pour satisfaire ses sens
toujours exigeans, c'tait pour assouvir ses apptits toujours
renaissans, qu'il ambitionnait l'argent qui donne le pouvoir, et le
pouvoir qui donne l'argent. Ayant pass sa jeunesse dans une condition
plus que mdiocre, il avait faim de tout ce que peut donner la fortune,
et tous les moyens lui paraissant bon pour obtenir ce bien qui
reprsente tous les biens, il se fit dmagogue. Le dsordre, la
confusion, le renversement de l'organisation sociale, pouvaient seuls le
porter au premier rang, si loin duquel sa naissance l'avait plac; il
les provoqua de toute son activit, poursuivant son but  travers les
pillages du 10 aot,  travers les massacres du 2 septembre, comme un
conqurant court  la gloire  travers les provinces dvastes, 
travers les murs en cendre et les campagnes jonches de cadavres.

Mais, une fois arriv  ce but, une fois gorg de plaisirs et d'argent,
Danton se serait arrt volontiers pour jouir de sa fortune, et aussi
pour jouir du repos; car il tait naturellement indolent. Satisfait de
n'tre pas domin dans une rpublique dont il et t le plus puissant
personnage, il aurait facilement consenti  maintenir entre ses
collgues et lui les apparences de l'galit, prfrant la suprmatie du
tribun  l'omnipotence du dictateur. Plus violent que cruel, il avait
recouru accidentellement  la proscription, comme on recourt  une
bataille; mais, la victoire gagne, rpugnant  prolonger le carnage, il
laissait entrevoir que le systme du comit de salut public le
fatiguait, et qu'il improuvait dans ses rigueurs tout ce qui tait de
prvention, et consquemment les institutions inquisitoriales sur
lesquelles s'appuyait ce gouvernement atroce. Il s'ensuivit qu'il
commenait  passer pour humain, parce qu'il tait las d'tre aussi
froce que ses comptiteurs. Bon vivant d'ailleurs, admettant ses
complices au partage de ses plaisirs, il s'tait fait des amis par son
got effrn pour toute sorte de dbauches; et le dvouement que
l'honnte homme n'obtient pas toujours par ses vertus, il l'avait obtenu
d'une partie de ses collgues par ses vices. Le public esprait presque
en lui quand il fut traduit au tribunal rvolutionnaire, tribunal, soit
dit en passant, institu sur sa proposition.

Son ami Camille Desmoulins y fut traduit avec lui. Le crime de celui-l
tait d'avoir publi, sous le titre du _Vieux_ CORDELIER, ainsi se
nommait le club dont lui et Danton avaient fait partie, une suite de
brochures o le rgime de la terreur tait attaqu avec un talent et un
courage remarquables. On en avait conclu que ce rgime tirait  sa fin.
L'arrestation de Danton et de Camille dissiprent cette illusion, et
furent presque une calamit publique.

Danton acheva de se concilier l'intrt gnral par le caractre qu'il
dveloppa devant ses juges, par la fiert de son attitude, par la
hauteur de ses rponses.

Ds qu'un prvenu est sur le banc des accuss, on oublie assez
volontiers la cause qui l'y amne, on n'y voit plus qu'un malheureux
sous le couteau, qu'un homme qui dfend sa vie. Dans ce combat de la
faiblesse contre la puissance, on aime  le voir s'lever, par la force
de son me, au-dessus des magistrats arms de toute la force de la loi.
 plus forte raison ces sentimens s'emparent-ils de nous lorsque c'est
avec des juges odieux, lorsque c'est avec un tribunal excr que
s'engage cette lutte hroque. L'accus devient alors le reprsentant de
la socit tout entire, ce sont ses propres sentimens qu'elle applaudit
dans les rponses par lesquelles il foudroie ces assassins de la
socit, par lesquelles il exprime l'horreur et le mpris que son coeur
lui inspire, et qui semblent s'exhaler de tous les coeurs.

Les feuilles du temps ont conserv les rponses quelque peu emphatiques
que Danton fit  ses juges quand il daigna leur rpondre. Je ne les
rpterai pas; mais je crois devoir consigner ici certains traits qui
lui chapprent au moment du supplice, et circulrent aussitt dans la
foule qui les recueillait avec avidit.

Comme Montfaucon, qui fut accroch aux fourches qu'il avait fait lever
non pour lui; comme Hugues Aubriot, qui fut enferm dans cette Bastille
qu'il avait fait construire pour y enfermer les autres, quand Danton eut
t condamn  mort par le tribunal qu'il avait institu, la foule se
porta sur la place pour repatre ses yeux de l'horrible spectacle que
les crieurs publics lui promettaient.

Je me rendais chez Mhul, qui demeurait alors rue de la Monnaie, quand
je rencontrai dans la rue Saint-Honor la charrette dans laquelle ce
hros rvolutionnaire prsidait pour la dernire fois son parti frapp
dans ses chefs. Il tait calme, entre Camille Desmoulins, qu'il
coutait, et Fabre d'glantine, qui n'coutait personne. Camille parlait
avec beaucoup de chaleur, et se dmenait tellement, que ses habits
dtachs laissaient voir  nu son col et ses paules, que le fer allait
sparer. Jamais la vie ne s'tait manifeste en lui par plus d'activit.
Quant  Fabre, immobile sous le poids de son malheur, accabl par le
sentiment du prsent et peut-tre aussi par le souvenir du pass, il
n'existait dj plus. Camille qui, en cooprant  la rvolution, avait
cru cooprer  une bonne oeuvre, jouissait encore de son illusion; il se
croyait sur le chemin du martyre. Faisant allusion  ses derniers
crits: _Mon crime est d'avoir vers des larmes!_ criait-il  la
foule. Il tait fier de sa condamnation. Honteux de la sienne, Fabre,
qui avait t pouss dans les excs rvolutionnaires par des intrts
moins gnreux, tait atterr par la conscience de la vrit: il ne
voyait qu'un supplice au bout du peu de chemin qui lui restait 
parcourir.

Une autre physionomie attira aussi mon attention dans cette charrete de
rprouvs, ce fut celle de Hraut de Schelles. La tranquillit qui
rgnait sur la belle figure de cet ancien avocat-gnral tait d'une
autre nature que la tranquillit de Danton, dont le visage offrait une
caricature de celui de Socrate. Le calme de Hraut tait celui de
l'indiffrence; le calme de Danton celui du ddain. La pleur ne
sigeait pas sur le front de ce dernier; mais celui de l'autre tait
color d'une teinte si ardente, qu'il avait moins l'air d'aller 
l'chafaud que de revenir d'un banquet. Hraut de Schelles paraissait
enfin dtach de la vie, dont il avait achet la conservation par tant
de lchets, par tant d'atrocits. L'aspect de cet goste tonnait tout
le monde: chacun se demandait son nom avec intrt, et ds qu'il tait
nomm il n'intressait plus personne.

Une anecdote. Quelques semaines avant ce jour si terrible pour lui, sur
la route qu'il suivait si douloureusement, Hraut avait rencontr dans
cette charrette o il devait monter, Hbert, Clootz et Ronsin qu'elle
menait o il est all. C'est par hasard que je me suis trouv sur leur
passage, disait-il  la personne de qui je tiens ce fait; je ne courais
pas aprs ce spectacle, mais je ne suis pas fch de l'avoir rencontr;
_cela rafrachit_.

Je montai chez Mhul, et, l'imagination pleine de ce que je venais de
voir: Tragdie bien commence! j'en veux voir la fin, lui dis-je aprs
avoir termin en trois mots l'affaire qui m'amenait. Ce Danton joue
vritablement bien son rle. Nous sommes tous  la veille du jour qui va
finir pour lui. Je veux apprendre  le bien passer aussi.--Utile tude,
me dit Mhul qui voyait les choses du mme oeil que moi, et qui m'et
accompagn s'il n'avait pas t en robe de chambre et en pantoufles.

Cependant la fatale voiture n'avait pas cess de marcher; l'excution
commenait quand, aprs avoir travers les Tuileries, j'arrivai  la
grille qui ouvre sur la place Louis XV. De l je vis les condamns, non
pas monter, mais paratre tour  tour sur le fatal thtre, pour
disparatre aussitt par l'effet du mouvement que leur imprimait la
planche ou le lit sur lequel allait commencer pour eux l'ternel repos.
Le reste de l'opration tait masqu pour moi par les agens qui la
dirigeaient. La chute acclre du fer m'annonait seule qu'elle se
consommait, qu'elle tait consomme.

Danton parut le dernier sur ce thtre, inond du sang de tous ses amis.
Le jour tombait. Au pied de l'horrible statue dont la masse se dtachait
en silhouette colossale sur le ciel, je vis se dresser, comme une ombre
du Dante, ce tribun qui,  demi clair par le soleil mourant, semblait
autant sortir du tombeau que prt  y entrer. Rien d'audacieux comme la
contenance de cet athlte de la rvolution; rien de formidable comme
l'attitude de ce profil qui dfiait la hache, comme l'expression de
cette tte qui, prte  tomber, paraissait encore dicter des lois.
Effroyable pantomime! le temps ne saurait l'effacer de ma mmoire. J'y
trouvais toute l'expression du sentiment qui inspirait  Danton ses
dernires paroles; paroles terribles que je ne pus entendre, mais qu'on
se rptait en frmissant d'horreur et d'admiration. N'oublie pas
surtout, disait-il au bourreau avec l'accent d'un Gracque, n'oublie pas
de montrer ma tte au peuple; elle est bonne  voir.

Au pied de l'chafaud il avait dit un autre mot digne d'tre recueilli,
parce qu'il caractrise et la circonstance qui l'inspira, et l'homme qui
l'a prononc. Les mains lies derrire le dos, Danton attendait son tour
au pied de l'chelle, quand y fut amen son ami Lacroix, dont le tour
tait venu. Comme ils s'lanaient l'un vers l'autre pour se donner le
baiser d'adieu, un gendarme, leur enviant cette douloureuse consolation,
se jette entre eux et les spare brutalement. Tu n'empcheras pas du
moins nos ttes de se baiser dans le panier, lui dit Danton avec un
sourire affreux.

Danton, je l'ai dit, prit par suite d'une scurit plus justifie par
la raison que par la politique. Averti des projets de Robespierre contre
lui: Robespierre ne me tuera pas, rpondit-il, Robespierre sait trop
bien qu'il ne pourrait m'envoyer  l'chafaud sans prouver qu'il y peut
tre envoy lui-mme. Se reposant sur cette ide, il se rendormit dans
la paresse et dans les plaisirs.

Avec Danton tombrent des hommes plus regrettables que lui; aux noms de
Camille Desmoulins et de Fabre d'glantine,  qui la postrit peut
accorder des regrets, il faut joindre celui de Philipeaux. Philipeaux,
comme Camille, fut puni pour avoir rvl les crimes du gouvernement,
pour avoir provoqu par une courageuse dnonciation le chtiment dont
furent frapps plus tard les bourreaux de la France et les siens.

Danton n'avait que trop particip  ces crimes. Ministre de la justice 
l'poque des massacres de septembre (c'tait dj un crime que d'exercer
en des temps pareils une pareille magistrature), il avait rpondu en
prsence d'un de mes amis,  quelqu'un qui le pressait d'user de son
autorit pour arrter l'effusion du sang: _N'est-il pas temps que le
peuple prenne enfin sa revanche?_ Mais encore la soif du sang
n'tait-elle pas continuelle en lui. C'tait un lion qui, press par la
faim, avait dchir sa proie, mais non pas un tigre comme Robespierre,
qui mme sans apptit aimait  voir le sang couler.

Je n'ai jamais eu de rapports directs avec l'un ni avec l'autre. Une
seule fois pourtant j'ai rencontr Danton, mais je n'eus pas  m'en
plaindre. C'tait au balcon du Thtre-Franais. Il assistait  je ne
sais quelle pice, et l'coutait attentivement. Plac derrire lui, je
m'occupais peu du spectacle, et suivant l'habitude de tant d'tourdis,
je jasais assez haut avec un de mes voisins. Danton, que cette
conversation amusait moins probablement qu'une bonne scne, se
retournant sans humeur: M. _Arnault_, me dit-il, permettez-moi
d'couter comme si on jouait une de vos pices.--C'est Danton, me dit
mon interlocuteur. Je ne me savais pas connu de Danton, que je ne
connaissais pas. Ce n'est pas sans quelque surprise que je m'entendis
interpeller si gracieusement par un homme que je ne croyais rien moins
que gracieux.

Bientt, ou plus tt bien tard, car plusieurs mois s'coulrent entre la
prdiction de Danton et son accomplissement, arriva pour Robespierre le
jour de la justice, jour appel par les voeux de tout ce qui vivait. Pour
faire connatre  quel point ce misrable mritait l'excration
publique, il suffit d'esquisser son portrait.

Dou du coeur le plus sec que la nature ait jamais form, plus pervers
que corrompu, plus cruel que violent, impassible en apparence, mais en
ralit insatiable de pouvoir; envieux de tout mrite, impatient de
toute supriorit, ambitieux de toute distinction, haineux, dissimul,
implacable, domin par l'gosme le plus troit, prenant pour vertu une
sobrit qui n'tait en lui que l'effet de son organisation, son
caractre diffrait de celui de Danton de toute la diffrence de leur
temprament.

C'est en prchant l'galit que cet homme, qui ne pouvait pas souffrir
d'gaux, s'leva au-dessus des autres et se fit porter par le peuple 
la toute-puissance. Jusqu'au moment o son ambition se manifesta tout
entire, on avait inclin  croire que c'tait  la libert qu'il
sacrifiait les hommes et les partis dont il provoquait la chute; on
avait vu un effet de sa passion pour le bien public dans ce qui n'tait
que l'effet d'une jalousie dissimule. Quelle apparence qu'un homme qui
n'avait pas de besoins, qu'un homme qui ddaignait l'argent et les
places, car il n'avait jamais voulu exercer le pouvoir proconsulaire, il
n'avait jamais accept une mission; quelle apparence, dis-je, qu'un
homme si modeste dans ses gots, si indiffrent pour les jouissances de
luxe, si simple dans ses habitudes prives, et  qui la famille du
menuisier, dont la maison lui suffisait, tenait lieu de socit intime,
songet  s'emparer de l'empire!

Tel fut pourtant, depuis l'ouverture de la Convention, le but constant
de ses actions. Son me aride n'eut qu'une passion, celle de la
domination qu'il exera tant qu'il n'eut pas l'air de la possder, tant
que, se contentant de la ralit, il n'en rechercha pas l'apparence, et
qu'il perdit ds qu'il en affecta les dehors. Dominant par le comit de
salut public, qu'il dominait comme Appius les dcemvirs, aprs s'tre
servi de cette autorit collective pour abattre tous les obstacles qui
se trouvaient entre lui et le pouvoir suprme, il ne s'occupait plus
qu' perdre ses agens en se sparant d'eux, en les dsignant par sa
retraite comme auteurs de tant de meurtres ordonns dans son intrt et
 son instigation, esprant se faire absoudre de sa part de cruaut par
la cessation des supplices qui signaleraient son arrive  la dictature.

Cette conception prouve qu'il avait plus de malice que de gnie. Ne
devait-il pas tomber par la chute de la vote dont il tait la clef? Les
pices par lesquelles il devait faire condamner ses collgues ne
devaient-elles pas aussi servir de base  sa condamnation?

Le public ne se laissa pas abuser par les bruits que Robespierre fit
rpandre. Sans lui tenir compte d'un changement de systme qui ne
provenait pas d'un changement de projet, il reconnut pour auteur de la
tyrannie l'homme  qui elle devait profiter, l'homme qui voulait tuer
ses complices pour s'emparer de leurs parts dans les produits de leur
atroce association, pour jouir seul de la proie commune. Les
imprcations universelles le poursuivirent jusque sur l'chafaud qu'il
avait fait dresser pour les restes du parti de Danton, et o il fut
pouss par eux, plus peut-tre dans l'intrt de leur propre
conservation que dans celui de la vengeance de leur chef, dont
s'accomplit ainsi la prdiction.

La plume ne peut donner qu'une ide imparfaite de ce qui se passa autour
de ce misrable, depuis le tribunal, o son identit fut constate,
jusqu' la place o il satisfit  la vindicte nationale. Dans cette
route, dserte encore la veille au passage des condamns, partout il
rencontrait la foule qui, pour le voir, se pressait jusque sous les
roues du tombereau, dont elle ralentissait la marche. Pas un regard qui
ne le foudroyt, pas une bouche qui ne l'invectivt, pas un poing qui ne
se levt pour le menacer. Les langues, si long-temps enchanes,
s'taient dlies; la haine avait rompu ce silence que la terreur
commandait depuis vingt mois: et comme chacun n'avait que peu de temps
pour satisfaire  de si longs ressentimens, chacun s'empressait
d'expectorer les maldictions amasses depuis si long-temps dans son
coeur. Effroyable concert! Jamais on n'avait vu l'exemple d'une pareille
unanimit: nulle voix ne s'levait pour le plaindre; nul visage
n'exprimait la compassion; et pourtant il tait dans un pitoyable tat!
Un coup de pistolet lui avait fracass la tte, et ne lui avait laiss
de vie qu'autant qu'il en fallait pour souffrir, pour sentir la douleur
de sa blessure et la terreur de son invitable destine. Isol au milieu
de son parti, il n'avait pas mme les amis que donne le crime. Frapps
du mme coup que lui, ses complices n'avaient pas plus piti de lui
qu'il n'avait piti d'eux.

Aussi froce que tout le monde, j'en conviens, je courus au lieu de
l'excution, moins toutefois pour repatre mes yeux des souffrances de
ce monstre que pour me convaincre par mes yeux de la mort de celui dont
la vie menaait celle de tout ce qui avait vie. J'y courais chercher la
certitude qu'il ne s'tait pas chapp comme la veille. Je l'eus. Un cri
que la douleur lui arracha, quand on lui enleva l'appareil qui
recouvrait sa blessure, interrompit pour la premire et la dernire fois
le silence qu'il gardait depuis vingt-quatre heures; et  l'instant, de
la mme place o j'avais vu disparatre Danton, je vis disparatre
Robespierre.

Ce jour n'arrta pas l'effusion du sang, mais de ce jour, du moins, le
sang innocent cessa-t-il de couler. Avant la tte de Robespierre,
plusieurs ttes taient tombes, et entre autres celles de l'orgueilleux
Saint-Just, du doucereux Couthon, de l'ignoble Henriot, et celle aussi
de Robespierre jeune, qui, complice de sa rvolte, ne l'avait pas t de
sa tyrannie. L'exaspration publique tait si grande en ce jour de
vengeance, qu'un dvouement si gnreux, quelque odieux qu'en ft
l'objet, n'obtint pas mme de la piti.

Aucune circonstance, aucun incident ne donna d'ailleurs  l'excution de
Robespierre un caractre diffrent de celui qu'elle devait avoir. Danton
s'ennoblit  ses derniers momens; Danton monta en hros sur les
horribles trteaux o l'avait conduit le crime; son courage en fit un
thtre. Ils ne furent qu'un chafaud pour Robespierre.

Le sentiment universel sur la fin de cet homme  jamais excrable est
assez bien exprim dans cette nave pitaphe:

Passant, ne pleure pas mon sort;
Si je vivais, tu serais mort.




LIVRE VI

AOUT 1794  NOVEMBRE 1795.




CHAPITRE PREMIER.

Suites du 10 thermidor.--Mes socits pendant la terreur. Caillot,
Hoffman, d'Avrigny.--_Timolon_, tragdie de Chnier.


L'effroyable tyrannie  laquelle le 10 thermidor mit un terme, c'tait
la rpublique! c'taient des rpublicains que les tyrans dont ce jour
fit justice! Voil pourtant les hommes et les temps dont quelques
insenss ont os se faire les apologistes! Voil pourtant les hommes et
les temps qu'ils se sont efforcs de nous rendre!

La mort de Robespierre fut suivie non seulement de celle de ses
partisans avous, mais aussi de celle d'une quantit de misrables que
le hasard avait fait ses complices. En sortant du Luxembourg, prison o
il avait t enferm par un dcret de la Convention et dont la volont
prive du concierge lui ouvrit les portes, il tait all se rfugier 
la commune de Paris.

Fleuriot, maire de la capitale, et Payan, agent national du dpartement
de la Seine, hommes  lui, dterminrent le conseil  se prononcer pour
sa cause; et peut-tre y auraient-ils entran les sections de Paris
qu'ils gouvernaient par leurs agens, si, proscrivant la municipalit qui
la proscrivait, la lgislature ne les et gagns de vitesse. Cette fois
l'audace de la peur l'emporta sur celle de l'ambition. Barras marche 
l'Htel-de-Ville. Tous les hommes qui dlibraient l avec Robespierre
sont arrts comme lui. On se saisit de la liste de prsence, qui est
porte au tribunal, et ses soixante-onze signataires sont envoys  la
mort sur cette seule pice de conviction! Les vengeances comme les
crimes, tout en cette rvolution porte le caractre de l'atrocit.

Grce  l'exigut de mon train et au peu de bruit que je faisais dans
mon quartier, je traversai les dix-huit mois que dura ce rgime sans
tre inquit par les autorits de ma section. On me conseillait de m'y
montrer pour ne pas paratre ennemi de ce qui s'y faisait. Il me sembla
prudent de n'en rien faire, et de ne pas m'offrir  l'attention des
personnages qui la dirigeaient, et particulirement  celle du citoyen
_Chalandon_, savetier plus ambitieux que Robespierre et plus froce que
Marat, savetier que le comit de salut public avait investi de pouvoirs
extraordinaires, savetier qui, du fond de son choppe, rgnait sur la
moiti de Paris[9] Le souvenir de mon excursion en Angleterre et suffi
pour me faire ranger dans la classe des _suspects_, et l'on sait ce qui
pouvait s'ensuivre. Sans affecter de me montrer et de me cacher, je me
bornai  supporter les charges auxquelles on ne pouvait pas se
soustraire, montant ma garde quand il le fallait, mais autant que je le
pouvais me faisant remplacer, ce qui me donnait pour amis maints hros
qui vivaient du mtier des armes.

Si ce n'et pas t un supplice que la douleur et l'effroi que pendant
dix-huit mois entretinrent dans mon coeur la perte de tant de personnes
regrettables; si j'eusse pu voir avec indiffrence la dsolation de tant
de familles dcimes par la faux rvolutionnaire, si j'eusse pu tre
tmoin insensible de tant de douleurs que je ne pouvais consoler, frapp
dans ma fortune, mais pargn dans les objets de mes affections
naturelles, mais pargn dans les miens, je dirais que ce rgime affreux
ne m'a pas atteint.

Menac de la mort tous les jours par la mort des autres, je ne pensais
pas plus  cet invitable danger qu'un soldat ne pense au sien quand il
voit tomber son camarade; et persuad comme lui qu'on n'chappe pas 
son sort, j'allais en avant avec plus d'indiffrence que de courage, ne
me permettant aucune bravade, mais me gardant de tout acte qui pt me
faire accuser de lchet ou de faiblesse.

 cette horrible poque plus d'un auteur paya son tribut  l'idole du
jour: Robespierre eut des pangyristes; Marat lui-mme trouva des
pindares. Je ne sacrifiai pas aux autels de Moloch, je n'encensai ni lui
ni ses rivaux, qui, pour tre moins cyniques en cruaut, n'en taient
pas plus humains.

Convaincu que toute tte qui s'levait au-dessus des autres, si peu que
ce fut, devait tomber tt ou tard sous l'infatigable faux qui nivelait
tout en France, et que ma tte mme finirait par se trouver dans sa
direction; pensant qu'il fallait me montrer digne de l'effroyable
honneur qui me menaait, en le provoquant par un service rendu  la
socit, je travaillais, ainsi que je l'ai dit,  ma tragdie de
_Cincinnatus_.  mesure que le personnage de Robespierre se dployait,
les ressources que j'avais entrevues dans mon sujet s'augmentaient, et
je trouvais des traits nouveaux pour peindre ces _tartufes_ politiques
qui se font porter au pouvoir par le peuple qu'ils flattent pour le
sduire, qu'ils affectent de servir pour parvenir  le dominer.

Je ne compose jamais en vers qu'en me promenant. Cette occupation
m'absorbait tout entier, soit dans les courses que je faisais
journellement dans Paris, soit dans mes voyages  Saint-Germain, o je
n'allais plus qu' pied, et d'o je rapportais toujours quelque nouvelle
scne. Pendant quatre ans je n'ai gure eu d'autre cabinet de travail
que l'alle de Neuilly, la plaine de Nanterre et le bois du Vezinet.

Puisque je fais de nouveau le voyage de Saint-Germain, qu'on me permette
de parler un moment d'un homme que j'y voyais souvent; il a obtenu dans
son temps assez de clbrit pour qu'on lui accorde aujourd'hui un
moment d'attention; c'est Caillot.

Ce nom, qui tait connu de tout le monde  une poque o le monde ne
s'occupait gure que du thtre, n'est gure connu que des amateurs de
thtre depuis que des intrts plus graves occupent l'attention
publique. Il est probable pourtant que sa mmoire se perptuera par un
effet mme du talent auquel il a d sa rputation. On dsigne encore 
l'Opra-Comique, par le nom de _Caillot_, l'emploi dans lequel cet
acteur excellait par sa franchise et par sa rondeur, par ce naturel
exquis que Michot a fait revivre au Thtre-Franais o il n'est pas
remplac. Rien de communicatif comme la gaiet dont le visage de Caillot
resplendissait, si ce n'est la sensibilit qui l'animait en scne, bien
entendu, car hors de l, si bonhomme qu'il fut, la sensibilit n'tait
pas son fort; d'ailleurs, bon vivant, convive aimable, chasseur
passionn, et le plus joyeux chanteur que j'aie entendu, moi qui ai
entendu Dsaugiers.

Aprs avoir joui pendant sa jeunesse de tous les succs qu'on peut
obtenir dans sa profession, ds qu'il eut atteint l'ge mr, il se
retira du thtre. En cela il fit preuve de bon sens. Il se sauva du
malheur de survivre  son talent, du malheur de se dgrader, soit en
consentant  descendre  des emplois infrieurs  celui qu'il avait si
bien rempli, soit en s'exposant, s'il le conservait,  se montrer
infrieur  lui-mme. Mari depuis  une femme jolie, spirituelle et
aimable, il vivait en bon pre de famille  Saint-Germain, dans le
voisinage duquel il possdait une jolie maison de campagne, et o il
avait rempli les fonctions de maire.

Je n'ai jamais vu Caillot en scne; mais ce qu'il tait dans nos soupers
me fait concevoir la nature et l'tendue de ses succs. Sa qualit
dominante n'tait pas l'esprit, mais l'intelligence, qui lui faisait
saisir avec une justesse extraordinaire l'esprit des autres.
Trs-diffrent de certains comdiens, de Dugazon par exemple, il
n'ajoutait rien  ce que l'auteur avait voulu dire, mais il ne laissait
rien perdre de ce que l'auteur avait dit. Dou d'ailleurs d'une
physionomie des plus heureuses et d'une belle voix, il dbitait et
jouait avec un naturel admirable ce qu'il sentait avec vrit. Il tait
dans l'opra-comique ce qu'tait Prville dans la comdie; ce que ne
sera jamais un acteur prtentieux.

Quand il tait au thtre, malgr les prjugs rgnant, il tait admis
dans la meilleure socit; il en fut recherch aprs sa retraite, et
cela se conoit; il y apportait une inaltrable gaiet. Personne n'a
chant plus heureusement les chansons de table, personne n'a port dans
sa tte un rpertoire de chansons plus complet. Coll, Panard, Vad,
l'abb de Voisnon, l'abb de l'Attaignant mme, taient partout  sa
disposition. Que de fois nous a-t-il fait oublier les heures fatales
dont se composaient alors chaque journe! que de fois nous a-t-il fait
oublier nos terreurs et mme nos douleurs!

Comme il avait peu ressenti les effets du systme en vigueur, philosophe
plutt que philanthrope, sans approuver ce qui se passait, il
s'inquitait mdiocrement d'une ruption qui ne le menaait pas. Il
tait, je le rpte, moins sensible que bon.

C'tait, on peut donner ce nom  un goste, un philosophe pratique.
Jean Jacques avec qui il tait li, et qui mieux que personne apprciait
un talent si naturel, lui voyant un couteau de chasse fort richement
mont, et lui tmoignant sa surprise de ce qu'un homme raisonnable avait
achet un ustensile aussi cher, quand il pouvait en avoir un aussi bon,
 si bon march: Je ne l'ai pas achet, lui rpondit Caillot; je l'ai
accept du prince de Conti.--Vous acceptez donc des cadeaux d'un prince?
vous que je croyais philosophe! Je n'en accepte pas, moi.--Et moi, je
fais le contraire. Vous tes un philosophe qui refuse; je suis un
philosophe qui accepte.

Mais revenons  _Cincinnatus_. Ce drame, qui fait une allusion
continuelle  la politique de Robespierre, n'tait pas encore achev
quand la mort de ce tyran dnoua si tragiquement le drame qu'il jouait
en ralit. C'est sous ce rapport seulement que cette catastrophe me
causa quelque contrarit. Que ne me serait-il pas arriv pourtant si,
lui rgnant, cette pice avait t prsente  un thtre o il avait de
chauds partisans? Je le rpte dans toute la sincrit de mon coeur,
c'est ce qui m'inquitait le moins. D'Avrigny, Legouv, Mhul et
Hoffman,  qui j'en rcitai le second acte dans les premiers jours de
thermidor, furent tonns de l'audace de mon intention. Cette pice
vous perdra si le monstre ne se perd pas avant vous, me dirent-ils
unanimement;--mais continuez, vous n'arriverez pas au dnouement avant
lui, si vite que vous alliez, ajouta Hoffman en bgayant.

C'tait un homme  part qu'Hoffman. J'ai connu peu d'hommes aussi
spirituels; plus spirituels, aucun. galement remarquable par
l'originalit de ses ides et par l'originalit de l'expression dont il
revtait les ides d'autrui, en disant mme ce qu'il empruntait, il ne
disait rien que de neuf. Rien d'aussi piquant que sa conversation, si ce
n'est les articles qu'il dispersa long-temps dans diffrens journaux, et
que, dans les dernires annes de sa vie, il ne plaa plus que dans le
_Journal des Dbats_[10]. Je ne crois pas que, depuis Voltaire, on ait
crit rien de suprieur en critique ou en satire; car ses articles sur
la littrature et sur la philosophie participent de ces deux caractres.
Il unissait  l'esprit le plus dli la raison la plus solide, et  tout
cela l'instruction la plus tendue. Personne n'apportait dans la
discussion une dialectique plus subtile et plus serre; personne non
plus ne prtait  des argumens plus puissans des formes plus mordantes,
plus incisives. L'ironie tait son arme familire. Les gens qu'il en a
frapps, si invulnrables qu'ils se croient, en gardent tous des
cicatrices plus ou moins profondes.

Je n'ai pas connu de caractre plus indpendant. Toute tyrannie lui
tait insupportable, toute sujtion mme. C'est pour cela que, sous tous
les rgimes, il fut de l'opposition, passant pour royaliste sous la
rpublique, et pour rpublicain sous la monarchie, parce qu'il tait
ennemi de tous les excs. Il admira long-temps Napolon sans l'aimer, et
quelque temps il aima Louis XVIII sans l'admirer, mais prt  le faire
si ce prince justifiait les esprances qu'il avait fondes sur lui.
Dsabus ds la premire restauration, avant la seconde il tait dans
l'opposition. Avant de rgner, me disait-il, Louis XVIII tait sage et
Napolon aussi; ds qu'ils ont port la couronne, tout a chang. Il
semblerait qu'il suffise qu'elle touche une tte pour qu'elle soit
frappe de dmence.

La franchise tait une de ses qualits dominantes, comme on en peut
juger par ce propos. En aucun temps, aucune considration n'a pu
l'astreindre  dissimuler ou  dguiser ses opinions; aucune, pas mme
la crainte de la mort. En 1793, pendant que la terreur enchanait toutes
les langues, la sienne, se donnant plus de libert que jamais, criblait
sans relche de sarcasmes les puissans du jour; et ce n'tait pas dans
une socit intime et sous la protection de portes bien fermes, mais au
foyer de la Comdie, mais devant l'auditoire que lui donnait le hasard,
qu'il leur livrait cette guerre qui faisait trembler pour lui tout le
monde, except lui. Son imprudence le sauva. Tu n'es pas un
conspirateur, toi, lui disait un jour je ne sais quel jacobin qu'il
persiflait; les gens qui se cachent sont les seuls que nous redoutions,
c'est eux que nous cherchons. Quant  toi, nous sommes srs de te
trouver quand nous voudrons te prendre, et de te trouver dclamant
contre nous  la Comdie.

Ils songeaient  le vouloir, et Hoffman, qui en avait t averti, ne
venait plus depuis quelques jours  la Comdie, quand leur mort prvint
la sienne.

Hoffman avait quelque difficult  s'noncer; il bgayait. Cela tenait,
je crois,  ce que l'activit de sa langue ne rpondait pas  la
rapidit avec laquelle se succdaient ses penses. Il s'ensuivait que,
dans cet encombrement d'ides, les mots se heurtaient et se gnaient
entre eux  leur sortie: de l une impatience qui lui faisait souvent
terminer en pigramme la phrase qu'il avait commence dans l'intention
la plus innocente.

Il allait peu dans le monde, o pourtant on ne fut jamais plus aimable
que lui.  l'heure du spectacle, on le trouvait ordinairement au foyer
de l'Opra-Comique, amassant autour de lui, sans trop y songer, un
cercle d'auditeurs qu'il captivait par une conversation pleine de
lumires et de saillies, et d'o il ne sortait gure que pour aller
retrouver ses livres, sa bonne et son chat, entre lesquels il passait la
plus grande partie de sa journe.

D'Avrigny ne pouvait tre compar  Hoffman, ni pour la porte de son
esprit, ni pour l'tendue de ses connaissances. Sa conversation tait
lourde et dogmatique, son dbit emphatique et apprt: il ne manquait
pas toutefois de talent. L'on trouve peu d'imagination dans ses
ouvrages; mais son style n'est dnu ni de chaleur ni de mouvement. Plus
redondant qu'harmonieux, peut-tre a-t-il moins le caractre dramatique
que le caractre pique, et satisfait-il moins l'esprit que l'oreille;
mais encore se recommande-t-il par le nombre, l'lgance et la
correction.

Au reste, tout tait d'accord dans d'Avrigny; les vers semblaient
naturels quand il les dclamait; et cela, sans doute, parce que rien
n'tait moins naturel que sa dclamation: sa voix puissante et accentue
semblait faite exprs pour dbiter de grands mots.

Peu de potes travaillaient avec moins de facilit et plus de
persvrance. Il a pass dix ou douze ans  faire, dfaire et refaire sa
_Jeanne d'Arc_, qui n'est pas une tragdie sans mrite,  beaucoup prs,
mais qui est plutt un produit de l'obstination que de l'inspiration.

Son esprit empes contrastait plaisamment avec l'esprit impatient
d'Hoffman. Rien ne m'amusait comme de les entendre discuter, mme
lorsqu'ils taient d'accord; car, s'ils l'taient quant au fond, ils ne
l'taient pas quant aux formes, et n'avaient pas raison de la mme
manire; Hoffman avait mieux raison que d'Avrigny.

D'Avrigny avait pous Mlle Renaud, soeur de Rose, et l'ane d'une
famille qui  elle seule composait une troupe complte d'opra-comique.
Sduit par l'admirable voix de Mlle Renaud, d'Avrigny l'pousa; mais ds
qu'il l'eut pouse, il ne lui permit plus de chanter, mme pour lui.
Mme d'Avrigny se soumit  tout. C'tait une femme d'une douceur
incomparable et d'une modestie que ses succs au thtre n'avaient mme
pas altre. Son calme imperturbable contrastait singulirement avec
l'imptuosit de son mari, l'un des hommes les plus violens qu'on pt
rencontrer, mais bon diable d'ailleurs.

Crole de la Martinique, d'Avrigny signait avant la rvolution dans
l'_Almanach des Muses_, dont il tait un des contribuables les plus
fconds, le chevalier de _l'Oeuillard_. Rose, en l'appelant le chevalier
_deux liards_, donnait  entendre que ce titre n'tait pas soutenu d'une
grande fortune.

Aristocrate comme Hoffman et comme moi, d'Avrigny abhorrait Robespierre,
que Mhul et Legouv n'aimaient pas plus, malgr leur patriotisme, qui
ressemblait fort  notre royalisme.

_Cincinnatus_ ne fut achev en effet qu'aprs la mort de Robespierre. Au
lieu d'tre un tableau de ce qui devait tre, ce ne fut plus qu'un
tableau de ce qui avait t. Les comdiens du Thtre de la Rpublique 
qui je le portai, le premier Thtre-Franais tant toujours ferm,
dcidrent que cette tragdie serait reprsente immdiatement aprs le
_Timolon_ de Chnier. Elle le fut en effet au commencement de l'hiver
qui suivit.

Son effet me prouva qu'une pice dont l'intrt porte sur une question
politique perd beaucoup de sa valeur au thtre hors de la circonstance
avec laquelle elle est en rapport. L'ouvrage, quoique applaudi, n'excita
pas  beaucoup prs l'enthousiasme sur lequel j'avais compt. On lui
accorda des loges, mais on vint peu lui en apporter. Il n'obtint gure
que ce qu'on appelle un succs d'estime. Peut-tre n'en est-il pas
indigne. Les moeurs et la politique de la vieille Rome, le caractre des
vieux Romains, ceux de Cincinnatus, de Mlius et de Servilius me
paraissent assez habilement tracs; la discussion du snat peut aussi
mriter des loges. Elle est conduite, ce me semble, avec art, et n'est
pas dnue d'loquence. Je n'ai pas regret  la peine que cette pice
m'a cote; mais encore une fois je n'ai pas recueilli le fruit que j'en
attendais, quoiqu'elle ft joue par Baptiste, Monvel et Talma.

Consignerai-je ici un trait qui prouve  quel point quelques uns de mes
auditeurs taient ignorans en matire d'histoire?

L'un d'eux demandait  un de mes amis,  Eusbe Salverte, si le _saint_
dont il s'agissait dans la pice n'tait pas celui qui avait donn son
nom  l'ordre de _Saint-Cinnatus_, qu'il croyait, comme l'ordre de saint
Louis, porter le nom d'un hros canonis?

Terminons ce chapitre en rendant compte aussi de l'effet de la
reprsentation de _Timolon_.

Malgr le luxe avec lequel cette pice avait t monte, malgr la belle
musique dont Mhul avait enrichi les choeurs, qu'excutaient les
chanteurs de l'Opra, malgr l'intrt qu'inspire un ouvrage dfendu,
l'effet de _Timolon_ fut autre qu'on ne l'attendait pendant la terreur.
On avait motiv tant d'atrocits par les intrts rpublicains, que le
public inclinait  croire qu'ils n'inspiraient rien que de cruel; le
sacrifice fait par Timolon  la libert de Corinthe fut jug avec cette
prvention. Quelque soin qu'et pris Chnier pour prouver que toute
ambition tait trangre au coeur de son hros, et que c'tait par un
effort de vertu qu'il avait assujetti sa tendresse  l'amour de la
libert, on ne vit dans l'acte de Timolon que le crime d'une ambition
dmesure. L'effet de la pice se ressentit de ce prjug, et la
rputation de l'auteur plus encore.

J'ai dit ailleurs quelle application lche et cruelle on fit  Chnier
de la situation du frre de Timophane; jamais application ne fut plus
gratuite. Ils le savaient tout aussi bien que moi les gens qui
renouvelaient _quotidiennement_ cette calomnie pour dpopulariser un
homme qu'ils ne pouvaient corrompre. Ils appelaient cela plaisanterie.
Quel temps que celui o l'on plaisante ainsi!

Ce n'est pas la dernire fois que j'exprimerai mon opinion sur cette
factie: leurs auteurs la rejetaient en riant sur les moeurs du temps; je
l'impute, moi,  leur caractre. Les moeurs du temps ne sauraient
justifier aux yeux d'un honnte homme l'emploi d'un moyen qui n'est pas
honnte. Je reviendrai l-dessus tant que l'occasion s'en prsentera. On
ne saurait trop signaler une pareille politique au mpris et 
l'indignation.




CHAPITRE II.

Socit de la rue Chantereine.--Talma et Julie sa premire femme,
Souques, Riouffe, Lenoir, Allard.--Mlle Desgarcins.--Fin dplorable de
Champfort.


Les tudes de _Cincinnatus_ m'avaient mis en relations frquentes avec
Talma; elles ne se bornrent pas long-temps  des intrts de thtre.
Il tait difficile de se trouver en contact avec Talma sans prendre un
vif attachement pour un homme dou de qualits si rares. L'ingnuit de
son esprit, la bont de son caractre exercrent bientt sur moi un
empire que le temps n'a fait que fortifier, et qui lui a toujours acquis
pour amis les admirateurs qu'attirait  lui son talent.

Ce talent est connu debout le monde. Produit de l'organisation la plus
heureuse, de l'intelligence la plus prompte, et de la sensibilit la
plus vive, il parut suprieur ds le moment mme o Talma dbuta. Au
fait il l'tait, comparativement  celui des acteurs avec lesquels il
entrait alors en concurrence; et il le devint relativement  lui-mme
quand il se fut perfectionn par trente ans d'exercice et
d'observations. Au bout de trente ans, Talma n'tait pas moins sensible
que dans son jeune ge, mais il rendait avec plus de vrit, mais il
exprimait avec plus de justesse les mouvemens et l'accent des passions,
qu'il avait mieux tudis, et sans moins remuer le coeur, il satisfaisait
plus la raison.

Fondant tous les talens dans le sien, il tait parvenu  se faire du
pathtique de Brizard, de la noblesse de Dufresne, de la profondeur de
Lekain, et de la sensibilit de Monvel, allis  sa propre nergie, et
modifis par les facults qui lui taient propres, le talent le plus
parfait qu'on puisse imaginer, talent qui se manifesta surtout dans le
rle de Charles VI, le dernier qu'il ait jou: ce fut vraiment le chant
du cygne.

C'est presque sans efforts qu'alors il produisit de si grands effets.
Dans ses dbuts, c'est par l'emploi de tous ses moyens qu'il avait
tonn le public.

Les ennemis que lui avaient suscits ses premiers succs s'en
prvalurent pour calomnier son caractre.  les entendre, Talma n'tait
qu'un Othello dbarbouill, qu'un Charles IX en frac. L'esprit de parti
surtout accrditait ces prventions; et le plus doux des hommes, pour
avoir embrass avec quelque chaleur celles des opinions gnreuses qui
provoqurent la rvolution, ne fut long-temps qu'un terroriste pour les
ennemis de la rvolution.

C'est ainsi que d'abord je le jugeai moi-mme, malgr la sympathie qui
m'entranait vers lui: je regrettais de ne pas pouvoir aimer un homme
qu'il m'tait impossible de ne pas admirer.  mesure que je le connus
mieux, les rapprochemens, multiplis par la circonstance dont il s'agit,
me dbarrassant de mes prventions, je reconnus que cet homme, si
terrible en scne, tait partout ailleurs le meilleur enfant du monde.

Il n'y avait pas d'humeur plus facile que la sienne. Obligeant,
indulgent, et trs loign de traiter les gens de l'opinion oppose  la
sienne comme il en avait t trait longtemps, il apportait dans le
commerce de la socit une candeur, une simplicit, une navet, que
j'ai retrouves rarement en d'autres personnes au mme degr, si ce
n'est en des enfans. Son beau talent prenait sa source dans une belle
me, me toutefois plus gnreuse qu'nergique, et plus sensible que
forte.

Quant au reste, se reposant dans le monde des fatigues du thtre, il y
semblait indiffrent  tout ce qui se passait autour de lui: mais
c'tait encore de son art qu'il s'occupait, dans l'espce de somnolence
o il paraissait plong. C'est en rapport avec cet art qu'il y voyait
tout, et qu'il observait surtout les terribles catastrophes qui se
multipliaient sous ses yeux. Un acte hroque, un sentiment sublime,
quel que ft l'homme auquel il appartnt, absorbait toute son attention.
Comme Joseph Vernet, qui s'tudiait  peindre la tempte au milieu d'une
tempte prte  l'engloutir, tudiant pour les reproduire au thtre les
scnes qui pendant la terreur s'improvisaient devant lui, il oubliait
qu'impliqu dans ces tragdies trop relles, il avait des motifs pour
trembler de ce qu'il admirait. Rpublicain comme un artiste, mais non
pas anarchiste, il avait dsir passer d'un ordre de choses dfectueux 
un meilleur; et croyant l'avoir trouv dans le systme rv par les
girondins, il s'tait hautement dclar pour leur doctrine, dtestant
tout haut les excs contre lesquels s'levait ce parti, qui tait devenu
celui de la modration, et surtout excrant les fureurs de Marat.

Ces opinions, auxquelles sa franchise avait donn de l'clat, pensrent
le perdre; son talent toutefois le sauva. Les juges de Louis XVI, les
juges du roi de France, hsitrent au moment de frapper un roi de
thtre. Malgr les dnonciations dont il avait t l'objet, Talma ne
fut pas compris dans la proscription qui atteignit presque tous les amis
des Vergniaux, des Gensonn, des Ducos, dont il professa toujours les
principes, dont il honora toujours la mmoire.

En cela il obissait, autant qu' son propre penchant,  l'impulsion que
lui donnait une femme au souvenir de laquelle je dois un tribut d'estime
et d'amiti.

Connue dans le monde sous le nom de Julie, cette femme, plus remarquable
encore par le charme de son caractre et de son esprit que par celui de
sa figure, tout agrable qu'elle ft, alliait  un physique presque
grle une me des plus nergiques. galement passionne pour les arts,
les lettres, la philosophie et la politique, aprs avoir runi chez
elle, sous l'ancien rgime, ce que la cour et la ville avaient de plus
aimable, elle y runissait, depuis la rvolution, aux littrateurs et
aux artistes les plus clbres, les plus clbres membres de la
lgislature.

Dire que dans son salon, o le vicomte de Sgur et le comte de Narbonne
se rencontraient avant 1789 avec Champfort et David, David et Champfort
s'taient rencontrs habituellement depuis avec Mirabeau, Vergniaux et
Dumouriez, c'est prouver qu' ces diverses poques ce salon avait t le
point de runion des hommes les plus remarquables.

Une me de la trempe de celle de Julie ne pouvait pas tre faiblement
mue par le talent de Talma, et Talma ne pouvait pas tre insensible 
la prfrence que montrait pour lui une femme si distingue. Il prit sa
reconnaissance pour un sentiment plus tendre, et dans la premire
jeunesse encore, il pousa cette femme qui, trop jeune de coeur
peut-tre, touchait presque  la maturit de l'ge, et dans ses
illusions se dissimula trop les consquences de cet acte, le moins
raisonnable de ceux qu'elle ait signs de sa vie.

Talma tait bon. Tant qu'il n'eut pour personne le sentiment qu'il
croyait avoir pour Julie, tout alla bien; mais quand une autre femme eut
fait natre en lui ce sentiment auquel Julie se croyait un droit
exclusif, la brouille se mit dans le mnage, et finit par amener une
sparation, au grand regret de leurs amis communs.

Les choses n'en taient pas l, ils vivaient mme dans l'accord le plus
parfait, quand je fus amen et retenu dans leur socit par un attrait
compos de ce que le coeur et l'esprit d'autrui pouvaient m'offrir de
plus sympathique avec mes gots et mes affections.

Quelles soires charmantes je passai dans cette douce socit! Les jours
o Talma avait jou, il tait rare que je ne me laissasse pas entraner
chez eux avec deux ou trois de leurs amis. Une fois l, il n'y avait
plus moyen de s'en loigner. On se mettait  table, et la conversation
s'tablissait pour finir quand il plairait  Dieu. Talma cessait bientt
d'y prendre part, mais non pas d'y assister: harass par plus d'une
fatigue,  peine le souper matriel tait-il termin; sans sortir de
table, il entrait dans un sommeil bien rel, que ne troublaient pas mme
les discussions les plus animes.

C'est dans ces discussions que j'ai eu lieu de reconnatre tout ce qu'il
y avait de finesse et de force, d'lvation et de gnrosit dans l'me
de sa femme. Elle discutait avec une gale lucidit les questions les
plus ardues de la politique et de la philosophie, mais dans les formes
convenables  son sexe, mais en se tenant galement loigne du
pdantisme et de la frivolit, mais sans se faire homme, mais en
unissant la puissance de la grce  celle de l'esprit et de la raison,
et tenant la balance entre l'homme d'tat, l'homme du monde et le
philosophe, comme autrefois Aspasie entre Alcibiade, Pricls et
Socrate.

C'est chez elle et d'elle que j'ai appris  connatre,  estimer et 
plaindre ces girondins que leur modration a conduits  la mort,  qui
l'on ne pourrait gure reprocher que des illusions, si la peur ne leur
avait pas arrach le vote qui a perdu Louis XVI sans les sauver; si
enfin, dans ce grand procs, ils avaient t aussi gnreux, aussi
courageux que ce Kersaint, qui partagea leur sort sans avoir partag
leurs opinions dans cette dernire circonstance.

La conversation nous menait quelquefois si avant dans la nuit que, vu la
distance o je me trouvais de mon domicile[11], il me fallait rester 
coucher chez Talma. L'illusion qui pendant le souper m'avait transport
en Grce, m'y retenait encore aprs le souper, la chambre qu'on me
rservait tant dcore  la grecque, et le seul lit grec qui ft alors
dans Paris tant celui o je m'endormais dans la pourpre, au milieu des
trophes.

Souques, Riouffe, Lenoir, Allard, tels taient les habitus de la
maison. Ce ne sont pas des hommes du commun; tous ont fait preuve d'une
rare capacit dans des facults diffrentes.

Girondin enthousiaste, quoique rien ne ft plus modr dans son
expression que cet enthousiasme, Souques avait t secrtaire de Brissot
de Warville. Lors de la proscription du parti dont ce rformateur tait
un des aptres les plus zls, il avait accompagn son patron dans sa
fuite. Arrt avec lui  Limoges, et ramen avec lui  Paris, il n'y fut
pourtant pas crou ainsi que Brissot. Les amis que son excellent
caractre lui avaient faits, mme parmi les proscripteurs, obtinrent des
comits de gouvernement qu'il attendrait son sort dfinitif en ville,
o, sans tre tout--fait libre et tout--fait prisonnier, il fut mis
sous la surveillance d'un gendarme qui ne le quittait ni jour ni nuit,
et qu'il appelait sa _bonne_.

Que de fois ne l'ai-je pas rencontr, dans les promenades, chez le
restaurateur ou dans les spectacles, accompagn de cette ombre qui,
attache  ses pas, s'associait  tous ses plaisirs! Quant  ses peines,
c'est autre chose. Je me souviens qu'un jour o je rencontrai ce pauvre
Souques, qui, mis en rquisition pour l'extraction du salptre, tranait
le camion dans la rue de la Verrerie, son insparable marchait librement
auprs de lui, comme un charretier  ct de la voiture,  laquelle il
s'tait bien gard de s'atteler. Je fis beaucoup rire ds le soir mme
avec cette histoire Talma et sa femme, en leur disant que j'tais charg
de leur faire des complimens de la part d'un cheval  qui j'avais donn
une poigne de main.

Il y avait eu quelque courage  le faire en public; mais il y en avait
bien plus au gnreux mnage qui m'en fit l'observation,  recevoir
journellement dans Souques un suspect qui devait appeler la suspicion
sur la seule maison o il fut admis, comme un pestifr porte la peste
dans le seul hospice qui lui soit ouvert.

Souques tait plus recommandable en socit par la bont de son coeur et
l'honntet de son me, que par la vivacit de son esprit. Quoiqu'il en
et dans une proportion remarquable, et il en a donn la preuve dans sa
comdie du _Chevalier de Canolle_; moins brillant que judicieux dans la
conversation, il tait plus enclin, chose assez rare,  admirer les
autres qu' se faire remarquer lui-mme. J'ai vu peu de gens aussi
dpourvus de prtentions; j'avouerai mme que, le prenant pour ce qu'il
se donnait, je ne l'apprciais pas d'abord ce qu'il valait.

Riouffe, au contraire, me parut ds le premier jour tout ce qu'il tait
et tout ce qu'il a t, c'est--dire un des esprits les plus vifs, les
plus faciles et les plus originaux qui fussent alors. Rien de plaisant,
de piquant, de brillant et quelquefois mme de profond comme sa
conversation; le feu d'artifice le plus tincelant, le plus blouissant,
n'en donnerait qu'une imparfaite ide. Ajoutez  cela que rien n'tait
moins apprt, et que ces formes, qu'un autre n'et trouves qu' force
de recherche, prenaient chez lui le caractre et le charme des
expressions les plus naturelles.

C'est  la diffrence qui existait entre l'esprit de Souques et l'esprit
de Riouffe qu'il faut attribuer celle du traitement qu'ils prouvrent
aprs la dfaite de leur parti. Plus spculatif qu'actif, Souques fut
mnag, parce qu'il s'tait attaqu  des opinions seulement. Quant 
Riouffe, qui s'tait aussi attaqu aux hommes, sa ptulance malicieuse
lui avait fait des ennemis implacables: les terroristes ne lui
pardonnaient pas les sarcasmes dont il les avait poursuivis de concert
avec Giret Dupr. Celui-ci les paya de sa tte. Autant en ft arriv 
Riouffe sans le 10 thermidor: ces Messieurs n'entendaient pas la
plaisanterie.

Si Riouffe et t moins paresseux, mais il l'tait _avec dlices_,
comme Figaro, il et acquis sans doute une rputation brillante en
littrature, o il ne s'est fait connatre que par des essais.

Le plus remarquable est l'histoire de sa longue dtention  la
Conciergerie, o il fut jet comme complice des _Girondins_. Je
n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi ce rcit, dont il
nous fit lecture chez Talma. C'est un morceau digne d'attention, tant
sous le rapport de l'intrt qu'on ne peut refuser aux faits qu'il
renferme, que relativement  la justesse des observations qui les
accompagnent, et de l'originalit du style dans lequel ils sont
raconts. Le style de Riouffe donne une ide de sa conversation, si
abondante en perceptions originales, si fconde en saillies imprvues.
Je le rpte, peu d'hommes ont eu autant d'esprit, moins encore en ont
eu davantage; mais cet esprit tait un trsor qu'il prodiguait pice 
pice en discours fugitifs, sans songer  laisser  la postrit un
monument qui constatt  quel point il tait riche.

Souques et Riouffe sont morts avant l'ge; l'un de chagrin et dans la
pnurie, aprs avoir sig dix ans au corps lgislatif; l'autre, d'une
maladie qu'il avait contracte en visitant les prisons de sa prfecture.
Pour un magistrat, c'est tre mort au champ d'honneur.

Lenoir, leur ami et le mien, vit encore; aussi spirituel que l'un et
l'autre, mais dou d'un genre d'esprit diffrent, ou plutt appliquant
la mme facult  des objets diffrens, il a droit aussi  une mention
particulire.

C'est un gnie  part que le gnie des affaires; gnie de les crer, et
qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit des affaires, avec
l'intelligence suffisante pour les conduire. Je ne l'ai trouv chez
personne  un degr plus minent que chez Lenoir. Personne plus que lui
ne m'a paru possder la facult d'apercevoir les rapports que pouvaient
avoir entre eux des objets sans valeur dans leur isolement, et qui par
leur rapprochement peuvent devenir des lmens de richesse. Personne
plus que lui ne m'a paru avoir le gnie de ces combinaisons qui
acquirent  leurs inventeurs des trsors non existans pour tout autre
que pour eux. L o le commun des spculateurs n'aperoit rien, il voit
des sources de bnfices qu'il ralise sans que jamais la probit puisse
improuver les procds par lesquels il asservit la fortune; il sait
l'art de l'enchaner sans lui faire violence, l'art de gagner sans
tricher, comme un joueur habile gagne de franc jeu.

Nanmoins il n'est pas riche. Bien plus, j'ai vu trois fois l'aisance
mme lui chapper: cela ne conclut pourtant pas contre ce que je dis.
L'art d'acqurir ne comporte pas toujours celui de conserver. Lenoir ne
s'est pas dit assez que le plus habile des spculateurs n'tant que
celui qui tablit ses succs sur le plus de chances possibles, il ne
saurait les combiner de manire  ce qu'il n'en ait aucune contre lui;
que si trois fois dans la vie on rencontre une de ces chances
dfavorables, si rares qu'elles puissent tre, on est ruin trois fois.
C'est ce qui lui est arriv dans ses oprations les plus importantes.
Comme le commerant qui remet toujours sa fortune sur l'eau; comme
Napolon, qui ne voyait dans les conqutes qu'il avait faites que des
moyens d'en faire de nouvelles,  force de dfier le sort il a fatigu
sa complaisance, et il ne peut plus gure donner, pour preuve de son
habilet, que les fortunes qu'il a fait faire, et qui survivent  celles
qu'il avait faites.

Rien de plus piquant que de lui entendre exposer ses thories
conomiques et financires. Tout ce que ces matires si arides de leur
nature ont d'abstrait et de fastidieux pour l'imagination, disparat
dans ses dmonstrations. Il vous amuse avec des calculs; il vous fait
rire avec des chiffres. Ces objets qui, avant que je l'entendisse,
n'avaient t pour moi que des sujets d'ennui, devenaient, grce  lui,
les objets les plus intressans de nos conversations.

Bien qu'il s'applique spcialement  ces matires, il n'en est pas une
qu'il ne puisse traiter et qu'il ne traite avec une gale sagacit, pas
une qu'il ne saisisse sous des rapports qui souvent ont chapp 
l'attention des doctes mme. Avec lui, une discussion sur un art
profitera toujours  l'homme de cet art; il s'y trouve toujours quelque
aperu neuf. Ainsi en est-il d'une discussion sur une science, en
matire d'acoustique ou d'optique, par exemple: tendant ce qu'il sait,
devinant ce qu'il n'a pas appris, unissant  l'intelligence l'esprit
d'application, il n'est pas de prestiges dont il n'ait dcouvert le
principe et perfectionn les procds.

J'ajouterai  ceci que son coeur vaut son esprit, et qu'il n'en est pas
de meilleur. J'en dis autant de son caractre; c'est celui du camarade
le plus gai, le plus amusant et le plus amusable que le sort puisse vous
donner.

Sans avoir une porte d'esprit aussi leve que les personnes dont je
viens de parler, Allard joignait aussi le got des arts  l'intelligence
des affaires. Leur consacrant sa vie, non tout entire, car il en
donnait le plus qu'il pouvait au plaisir, il tait surtout homme du
monde. Semblable  Souques en ce qu'il avait au plus haut degr le
sentiment de l'esprit d'autrui, il en diffrait en ce qu'il n'tait
appel  rien produire qui le mt dans les rangs des hommes qu'il
admirait. Il aimait passionnment le thtre. De l sa liaison intime
avec Talma et avec Chnier, de l sa liaison plus intime encore avec une
personne qui aussi avait obtenu de grands succs dans la tragdie, avec
Mlle Desgarcins. Cette dernire liaison, qui s'tait noue de la manire
la plus douce, se dnoua de la manire la plus douloureuse. Mlle
Desgarcins, souponnant qu'elle avait une rivale, elle ne se trompait
que quant au nombre, arrive un matin chez Allard pour le forcer 
s'expliquer. C'tait Hermione chez Pyrrhus. N'obtenant pas la
satisfaction qu'elle se croyait en droit d'exiger, comme la fille
d'Hlne elle se frappe de plusieurs coups de poignard.

Le pauvre Allard la soigna jusqu' parfaite gurison; mais plus effray
qu'attendri par cette catastrophe, il ne put se dterminer  reprendre
des chanes si pesantes; la fiert de sa matresse d'ailleurs l'en
dbarrassa. Cette aventure au reste ne lui nuisit pas auprs des dames.

     Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crdit!

     REGNARD.

Mlle Desgarcins quitta le thtre  cette occasion. Ce fut une perte
pour l'art. Cette actrice n'tait pas belle de figure, mais elle tait
faite  ravir; de plus elle avait une de ces voix qui attendrissent les
coeurs les moins sensibles, _nescia mansuescere corda_. Par cette mlodie
 laquelle M. Fontanes ne put pas rsister, elle dsarma des brigands
qui, aprs l'avoir enferme dans une cave pour l'assassiner, lui
permirent de ne mourir que de sa frayeur, ce qui arriva quelques mois
aprs.

Quelques autres personnes venaient parfois se mler  nos soupers, mais
ce n'taient gure que des oiseaux de passage amens l par le caprice
ou par la tempte, car cette maison tait ouverte surtout  quiconque
avait besoin d'un refuge.

C'est l que je fis connaissance avec M. Roederer, lorsque la mort de
Robespierre lui permit, au bout de deux ans, de sortir de la rclusion 
laquelle il s'tait condamn pour sauver sa tte. C'est l aussi que je
retrouvai Champfort, enfin dsabus de ses illusions.

Deux mots sur l'un et sur l'autre; tous deux chappaient  un sort
affreux. Le premier, aprs le 10 aot, s'tait trouv compromis avec
tous les partis par les vnemens de cette terrible journe. Procureur
syndic du dpartement de la Seine, et oblig par les devoirs de sa place
de faire respecter le domicile royal et de protger la personne du
monarque, comme il avait donn  la garde nationale accourue  la
dfense du chteau l'ordre de repousser la force par la force, le parti
populaire lui reprocha d'avoir fait tirer sur le peuple; d'un autre
ct, voyant que malgr ses efforts l'explosion qu'il esprait comprimer
allait clater, comme il avait conseill au roi d'aller chercher un
refuge dans le sein de l'Assemble lgislative, o Louis n'avait trouv
qu'une prison, le parti de la cour l'accusa d'avoir donn ce conseil
dans une perfide intention. Le sentiment de cette double injustice
n'aggrava pas peu le chagrin que lui donna son isolement. L'injustice
d'un parti se supporte avec fiert mme; mais il est difficile de ne pas
tre atterr par l'injustice de tous les partis[12]. Rentr enfin dans
la pleine possession de sa libert et dans le commerce des hommes, il
tait au reste plus sensible  cela pour le moment qu' tout. Attendant
sa justification de l'histoire qui, en dfinitive, revoit les jugemens
des contemporains et ne les confirme pas toujours, il jouissait de sa
rsurrection avec un sentiment qui se communiquait  toutes les
personnes qui l'approchaient.

Il n'en tait pas ainsi de Champfort; ses erreurs et ses malheurs lui
avaient laiss une morosit dont il ne pouvait s'affranchir, et 
laquelle la honte qu'il avait de lui-mme contribuait peut-tre autant
que l'horreur qu'il avait pour ses perscuteurs.

Retracerai-je les dtails de sa dplorable aventure? Champfort, qui
aimait la libert avec dlire, ne pouvait tolrer l'ignoble tyrannie qui
rgnait sous ce nom depuis l'assassinat des girondins. Comme il
s'exprimait sur les auteurs de son dsappointement avec toute l'humeur
d'un homme pris pour dupe, et que ce sentiment donnait encore plus
d'acrimonie  ses sarcasmes, qui d'ordinaire n'en manquaient pas, le
comit de sret gnrale lana un mandat en vertu duquel il fut men en
prison. Il n'y resta  la vrit que quelques jours, mais il s'y tait
trouv si mal qu'en sortant il avait jur de mourir plutt que d'y
rentrer jamais. Il tait rinstall chez lui sous la surveillance d'un
gendarme qu'il traitait sur le pied de l'galit la plus parfaite,
quand, tout en dnant avec lui, celui-ci lui apprit, sans aucun
mnagement, qu'il avait ordre de le reconduire en prison. En prison!
dit Champfort, et il se retire dans son cabinet sous prtexte de faire
ses prparatifs, mais dans une intention que rvla bientt un coup de
pistolet. On enfonce la porte qu'il avait ferme au verrou, et on le
trouve tendu sur le carreau, baign dans son sang et dfigur de la
plus horrible manire. Dirig par une main tremblante, le pistolet, mal
appuy sur son front, lui avait fracass l'os du nez, enfonc l'oeil
droit, mais ne l'avait pas tu, et il n'avait pas t mieux servi par le
rasoir avec lequel, furieux de s'tre manqu, il avait essay de se
couper la gorge; n'y russissant pas, il se vengeait sur lui-mme de sa
maladresse par d'autres maladresses, s'entaillant au hasard par tout le
corps avec le mme instrument, dans l'espoir de se couper les veines.

Champfort chappa  toutes ces tentatives, et il n'en fut que plus 
plaindre. Dfigur de la plus affreuse manire, affaibli par tant de
lsions, objet d'horreur pour ceux pour qui il n'tait pas objet de
piti, il trana pendant six mois, chez le peu d'amis qui lui restaient,
ce qui survivait de lui-mme, et, pour comble de malheur, il n'a pas
langui assez long-temps pour voir la chute de la tyrannie dont il avait
t le provocateur, mais dont il refusa d'tre le complice. En poussant
 la dmocratie, s'il avait appel la dmagogie, du moins ne voulut-il
pas tre dmagogue. Champfort traduisait cette formule: _fraternit ou
la mort_, par _sois mon frre ou je te tue_. C'est, disait-il, la
fraternit de Can et d'Abel. Il mourut peu de jours aprs le supplice
de frre Danton et peu de mois avant celui de frre Robespierre, qui
l'et consol du sien.




CHAPITRE III.

La valle de Montmorency.--Je commence une nouvelle
tragdie.--Picard.--Le 13 prairial.--Anecdote.--Regnauld de Saint-Jean
d'Angly.--Mme de Beaufort.--Le vicomte de Sgur.--Luce de
Lancival.--Encore Le Brun.


Immdiatement aprs la mort de Robespierre, on respira. Malgr le dsir
qu'ils avaient de maintenir la terreur, les comits de gouvernement
furent obligs de se relcher de cet horrible systme, et de recevoir de
la Convention le mouvement qu'elle recevait du public. L'humanit tait
devenue  la mode; ils furent obligs de s'y mettre. Soit pour expier le
pass, soit pour le faire oublier, les fauteurs les plus actifs de la
tyrannie s'empressrent d'en rparer les effets. Devenue terrible  ses
instituteurs et  ses directeurs, l'activit du tribunal rvolutionnaire
reut une autre direction. Les prisons se vidrent pour se remplir de
leurs anciens pourvoyeurs; et rendus les uns aux autres, les membres des
familles que le glaive rvolutionnaire n'avait pas ananties
s'occuprent  rparer leurs malheurs en attendant l'occasion de les
venger.

C'est alors que je me liai plus troitement avec une famille  laquelle
m'ont attach depuis les sentimens les plus tendres et les plus solides,
la famille de Mme de La Tour.

Trois traits suffiront  peindre cette excellente femme. Qu'on se figure
un ensemble form de l'esprit le plus vif, de l'intelligence la plus
tendue et de la bont la plus active; mais les faits la peindront mieux
encore.

Quand M. de Bonneuil, dont la fortune entire tait place chez les
princes, l'eut perdue par le fait de leur migration, Mme de La Tour,
qui avait pous un de ses neveux, le recueillit dans sa maison avec ses
trois filles,  qui leur mre venait d'tre enleve, Mme de Bonneuil,
compromise par son dvouement pour la famille des Bourbons, ayant t
jete dans une prison d'o elle semblait ne devoir sortir que pour aller
 l'chafaud. La bienveillance de Mme de La Tour s'tendit mme sur tous
les amis de la famille qu'elle avait adopte, et  ce titre je me vis
admis dans son intimit. C'est un des incidens les plus heureux de ma
vie. Ds lors commena cette liaison qui a eu sur ma destine une
influence si importante, si constante et si douce, liaison fonde sur
une conformit de gots, d'opinions, de sentimens entre cette excellente
femme et moi, entre moi et la famille dont elle tait la mre, et la
socit dont elle tait le centre.

Le got, ou plutt l'amour de tout ce qui est beau, de tout ce qui est
bon, de tout ce qui est grand, rgnait dans cette maison: c'tait le
temple des arts.

Que le temps s'coulait doucement dans cette runion de femmes
auxquelles les dons de l'esprit n'ont pas t moins prodigus que les
qualits du coeur et les charmes de la figure, et o la raison tait
orne de tant de grces! L'excution des partitions de Gluck, de Mhul,
de Pasiello, de Cimarosa, ne remplissait pas seule nos momens; la
littrature aussi contribuait  nos plaisirs journaliers, dont les
discussions sur la politique et la philosophie n'taient pas exclues.
Souvent nous revenions sur le pass, tchant d'y trouver l'explication
du prsent et de l'avenir que recouvrait un voile de sang. Ces
discussions avaient pour nous un tel intrt qu'elles ne finissaient
souvent qu' l'heure o les bals finissent, qu' l'heure o l'on ne
veille ordinairement qu'en bonne fortune. Mais n'en tait-ce pas une? Ne
puis-je pas donner ce nom  ces libres panchemens du coeur et de
l'esprit, bien qu'ils n'eussent pas lieu dans le tte--tte?

Mme de La Tour ds lors possdait une dlicieuse campagne dans la valle
de Montmorency. Au retour de la belle saison, j'y fis quelques voyages.
Ce n'tait d'abord que pour un jour ou deux que je quittais Paris. Petit
 petit je m'accommodai si bien des habitudes de cette maison que ce
n'tait plus que pour un jour ou deux que je quittais Saint-Leu.

L j'tais presque inaccessible aux inquitudes, ou plutt aux terreurs
si souvent renaissantes dont la capitale fut encore tourmente pendant
l'anne qui suivit _la terreur_; reste d'agitation semblable  celle qui
succde aux grandes temptes. Le vent a cess, et cependant le naufrage
est encore  craindre sur cette mer dont la turbulence survit  la cause
qui l'a provoque.

C'est alors que j'explorai dans toute son tendue cette valle si riante
pour les yeux, si ravissante pour l'imagination, cette valle o rgne
la mmoire de Catinat et celle de Rousseau, cette valle si riche en
sites dlicieux auxquels ce misantrope sublime attacha tant de
souvenirs.

Habitu  ne composer qu'en me promenant, j'avais fait de cette
admirable contre mon cabinet de travail; errant au hasard dans ses
vergers ou sous les bois qui les avoisinent, j'y passais les journes
entires dans une espce d'ivresse, gravissant les montagnes qui la
couronnent, m'enfonant dans les vallons qui la sillonnent, et tout
occup d'une tragdie nouvelle  laquelle je travaillais avec amour, et
o je reproduisais mes propres affections: c'est _Oscar_. Les scnes de
cet ouvrage, ses pripties, ses catastrophes sont si fortement lies
dans ma mmoire  ces localits, qu'aprs quarante ans je ne les revois
pas, quand le hasard m'y ramne, sans y retrouver mes motions dans
toute leur vivacit.

J'avais assez l'habitude de gesticuler et de dclamer en mditant. Cela
donna lieu  une assez plaisante mprise. Les femmes qui travaillaient
dans les bois ne s'imaginrent-elles pas, d'aprs ces indices, que
j'tais un prdicateur qui s'exerait  prcher dans le dsert! mprise
accrdite par la tonsure naturelle qui ds lors calomniait mon occiput.

Picard,  qui je racontai ce fait, l'a rappel dans ces vers de ses
_Amis de Collge_:

Les dvots du pays l'ont pris pour le vicaire
Rptant le sermon qu'il doit nous dire en chaire.

dit-il en parlant de _Clermont_, personnage qui, dans cette pice, est
reprsent promenant ou poursuivant comme moi ses ides par monts et par
vaux.

Ce fait m'en rappelle un autre, dans lequel figure encore ce bon Picard,
avec qui j'tais dj li, et dont la mmoire me sera toujours chre. Il
faisait alors ses comdies en vers, et il avait, ainsi que moi,
l'habitude de rimer en courant. Un beau jour de printemps, nous nous
rencontrons hors la barrire des Champs-lyses. O allez-vous comme
cela, me dit-il, Arnault?-- Saint-Germain, tout en faisant des vers de
tragdie. Et vous, Picard?-- Saint-Cloud, tout en faisant des vers de
comdie.--Eh bien! je vous accompagnerai jusqu' la porte du bois de
Boulogne.--Et moi jusqu' Neuilly.

Arrivs l tout en rvant chacun de notre ct: Il est fcheux,
reprit-il, que nous ne suivions pas la mme route; cela ne nous
empcherait pas de travailler, comme vous voyez, et nous dnerions
ensemble  Saint-Cloud; mais la route de Saint-Cloud n'est pas celle de
Saint-Germain.--Qui vous l'a dit? tout chemin mne  Rome. Je ne veux
pas tre en reste avec vous: au lieu d'arriver  Saint-Germain pour
dner, j'y arriverai pour souper.

Nous voil donc nous dirigeant vers Saint-Cloud,  travers les vignes,
tout en versifiant, lui pour Thalie, moi pour Melpomne; lui une scne
_des Conjectures_, moi une tirade _d'Oscar_.

Aprs un quart d'heure de silence: Mon ami, me dit-il, vous devriez
bien m'aider un peu.--En quoi?-- mettre en vers une maudite ide qui ne
s'y prte pas; je la tourne et la retourne dans ma tte depuis une
heure, et je n'en puis venir  bout.--Quelle est cette ide?--Je
voudrais exprimer par une mtaphore comment des contes, revenant aux
gens qui les ont mis en circulation, sont pris par eux pour des vrits:
cela est ncessaire, indispensable dans ma scne; mais il faudrait
l'exprimer avec concision: essayez.

J'essayai, et je fis les vers suivans avec la matire qu'il m'avait
fournie:

Ainsi, c'est un ruisseau qui retourne  sa source,
Grossi de tous les flots rencontrs en sa course.

_Conject._, acte Ier, scne VII.

Aprs avoir dn  Saint-Cloud en pique-nique et modestement, car nous
n'tions rien moins que riches, nous reprmes, lui le chemin de Paris,
moi celui de Saint-Germain. Picard m'a rappel plus d'une fois ce fait,
en me remerciant d'avoir contribu  la confection de _ses Conjectures_,
pour les deux vers qu'on y a le moins applaudis.

Cela se passait en 1795, poque de disette o le pain se distribuait 
la ration chez les boulangers. Cette ration ne suffisait-elle pas, on
recourait au ptissier, et faute de pain on mangeait de la brioche. Je
portais un pt  mes htes. Picard,  qui j'en fis la confidence, ne
voulut pas que la destination de ce pt ft change; je l'apportai donc
intact  Saint-Germain, aprs l'avoir promen sous mon bras l'espace de
huit lieues: il ne valait certes pas ce qu'il pesait.

Tourment cependant par les dernires convulsions de la faction
expirante, Paris tait prs de retomber sous le joug. Le coup qui avait
frapp la tte de Robespierre n'avait pas fait tomber toutes les ttes
de l'hydre. Plusieurs complices de ce tyran lui survivaient, soit dans
le comit de salut public, dont la majorit n'avait pas t atteinte par
la rvolution du 10 thermidor, soit dans le comit de sret gnrale,
qu'elle n'avait pas entam. La proscription, funeste  tant de
misrables sans importance et sans talent, avait pargn des hommes qui,
non moins froces que Robespierre, ne diffraient de lui que par la
manire dont ils croyaient que le mal devait tre fait, et qui n'taient
rien moins que partisans du systme des honntes gens, qui prenaient
enfin le dessus dans la Convention. Profitant des mcontentemens excits
par la pnurie, ces forcens soulevrent les habitans des deux faubourgs
les plus populeux de Paris, et les poussrent aux Tuileries, o, sous
prtexte de venir chercher du pain, ils apportaient la mort.

Les dtails des faits accomplis dans les premiers jours de prairial an
III sont trop connus pour que je croie devoir les retracer ici. Tout le
monde sait avec quelle violence une populace ivre de vin et altre de
sang s'ouvrit l'accs de la Convention; comment, dans son horrible
triomphe, elle y promena au bout d'une pique, parmi les lgislateurs, la
tte d'un lgislateur. Tout le monde sait quelle hroque
imperturbabilit Boissy d'Anglas, qui occupait le fauteuil de prsident,
opposa aux menaces et aux outrages de cette canaille furibonde; tout le
monde sait qu'intrpide au milieu de cette fort de piques, comme les
snateurs romains sous le glaive des soldats de Brennus, il ne sortit de
son immobilit que pour saluer la tte ple et sanglante que les
assassins se plaisaient  rapprocher de la sienne; mais ce que tout le
monde ne sait pas, c'est le trait que je vais raconter, trait qui prouve
que, dans ses garemens mme, l'homme n'est pas dpourvu de toute
gnrosit, et qu'en rvolution les plus grands excs pourraient bien
n'tre, chez certaines personnes, que les erreurs d'une vertu mal
applique.

Au nombre des conventionnels qui furent mis hors de la loi aprs que la
Convention se fut ressaisie de l'autorit que les terroristes avaient un
moment exerce, tait l'Auvergnat Soubrany. Plus habitu  combattre
qu' dlibrer, cet ardent dmagogue remplissait d'ordinaire les
fonctions de commissaire auprs des armes, o il donnait aux plus
braves l'exemple d'un dvouement sans bornes aux intrts de la
rpublique. Pour son malheur, il tait de retour  Paris depuis deux
jours quand la rvolte clata: les rvolts le nommrent leur gnral.
Associ  leur fortune pendant leur triomphe d'un moment, il fut compris
dans la liste de proscription quand la victoire leur chappa. Ignorant
l'tat des choses, il rentrait dans la salle au moment o le dcret
venait d'tre rendu, quand un de ses proscripteurs, Frron je crois,
court au-devant de lui: Que viens-tu faire ici? lui dit-il; nous venons
de te mettre hors de la loi.--Hors de la loi!--Oui: sauve-toi, ou plutt
viens te cacher chez moi; on ne te cherchera pas l; viens vite.--Je ne
puis.--Et pourquoi?--Il faut que je rentre chez moi.--Ce serait te jeter
dans la gueule du loup.--Il faut que je rentre chez moi.--Quelle
ncessit?--Un migr y est cach: j'ai seul le secret de sa retraite;
il y mourra de faim, si je ne l'en tire.

Il dit et part. Il arriva  temps pour sauver son migr; mais comme il
songeait enfin  se sauver lui-mme, les gendarmes l'arrtrent, et le
conduisirent en prison, d'o il sortit peu d'heures aprs pour aller 
l'chafaud. Il y fut port mourant: pour se soustraire au supplice, il
s'tait frapp du fer avec lequel, moins malheureux que lui, six de ses
complices avaient russi  se tuer en prsence de leurs juges, et qui,
de main en main, tait pass tout sanglant jusque dans la sienne.

On s'tonnera sans doute qu'un proscrit ait t averti de son danger par
un des hommes qui le proscrivaient. Ce fait n'est pas unique  cette
poque qu'il caractrise. Il caractrise aussi Frron que j'ai eu
occasion de connatre depuis dans sa seconde mission en Provence. L je
le vis accueillir le plus cordialement du monde ce mme Salicetti, qui,
aprs s'tre rfugi en Corse pour sauver sa tte compromise par une
tentative analogue  celle de prairial, rentrait en France, et venait
demander de l'emploi au Directoire o dominaient les chefs du parti
qu'il avait voulu renverser. Ces hommes si violens n'taient pas tous
implacables. Dans ces temps d'exaltation, les criminels avaient parfois
un tel semblant de gnrosit, que plusieurs de leurs actions, si l'on
en ignorait le principe, passeraient pour des actes de vertu.

La France n'a jamais couru peut-tre un danger plus grand, aprs le 10
thermidor, que celui dont elle fut sauve en prairial par le bataillon
de la butte des Moulins. Sans son intervention, la plus vile partie de
la population de Paris restait saisie du pouvoir, et la terreur se
rtablissait plus fangeuse, plus sanglante, plus hideuse que jamais.

Les quatre mois qui suivirent le 1er prairial furent tranquilles; mais
cette tranquillit tait celle qui spare deux convulsions, tranquillit
de la fatigue et non de la gurison. Le parti entre les mains duquel
passa la puissance semblait tendre  se venger des rvolutionnaires plus
qu' rgulariser la rvolution. Une constitution rpublicaine se
discutait,  la vrit, dans un comit spcial; mais partout ailleurs on
mettait en doute la dure de la rpublique; et les royalistes qui ne se
cachaient plus, regardant comme leurs allis tous les ennemis que la
faction dtrne avait faits  la Convention, conspiraient ouvertement
le rtablissement de la royaut.

Une nouvelle crise semblait imminente, invitable. J'en conviendrai,
dans la circonstance je ne savais gure de quel parti me ranger. Les
rvolutionnaires m'taient en horreur; mais leurs chefs n'existaient
plus, mais les conventionnels ne songeaient qu' faire oublier leurs
crimes; tous leurs efforts y tendaient; leur intrt rpondait de leur
modration. Il n'en tait pas ainsi des royalistes, desquels mes vieux
penchans me rapprochaient. Indpendamment de ce qu'ils avaient de longs
ressentimens  exercer, ils ne dissimulaient pas qu'une extrme rigueur
pourrait seule prserver  l'avenir le trne d'un mouvement pareil 
celui qui l'avait renvers, et leur politique ne portait rien moins que
le caractre de la modration. Dsirant par-dessus tout le repos de la
France, et comprenant ses vritables intrts, il me fut impossible de
faire mme des voeux pour les contre-rvolutionnaires. Je ne pus
cependant me dterminer  agir contre d'anciens amis. J'attendis en
consquence l'vnement sans le favoriser ou sans le contrarier,
observant en silence les causes qui le prparaient.

C'est dans cet intervalle de prairial  vendmiaire que commena ma
liaison avec Regnauld de Saint-Jean-d'Angly, que je n'avais connu
jusqu'alors que de rputation, et  qui devaient m'unir des liens de
famille et d'amiti. Il pousa vers la fin de l't la troisime fille
de Mme de Bonneuil, celle qui, sous le nom de _Laure_, fixait dj
l'attention publique par sa beaut.

Cependant les maisons de campagne dont est remplie la valle de
Montmorency, et qui pour la plupart avaient t dsertes sous le rgime
de la terreur, se repeuplaient. J'y fis connaissance avec quelques
personnes distingues; avec la Chabeaussire, possesseur  Margency
d'une maison o le got des lettres et celui du thtre avaient runi
long-temps une socit nombreuse, avec Mme de Beaufort, dj connue
avantageusement dans le monde par son roman de _Zilia_ et par les jolies
romances qui l'embellissent.

La conformit de nos gots me conduisait frquemment dans la petite
retraite que cette dame possdait  Saint-Prix, et o je rencontrais,
indpendamment de la matresse de la maison, la socit la plus aimable.
Le vicomte de Sgur y venait souvent avec Mme d'Avaux, et plus souvent
encore Luce de Lancival. Un mot sur l'un et sur l'autre.

Comme le comte de Sgur, son frre an, homme de cour avant la
rvolution, le vicomte de Sgur ambitionnait, surtout depuis la
rvolution, la rputation d'homme de lettres; il tait plus encore homme
d'esprit. De jolis couplets lui avaient fait une rputation de
chansonnier  Versailles; mais ces titres devenaient bien lgers depuis
qu'il avait t affili  la socit du Caveau, acadmie o il avait
pour collgue dans son ancien secrtaire un chansonnier plus fort que
lui. Des comdies mles de vaudevilles, des opras-comiques, des essais
en divers genres de littrature, et particulirement un livre intitul
_les Femmes_, quel que soit leur mrite, prouvent qu'il avait reu de la
nature un esprit moins tendu et moins solide que son frre: on trouve
dans ces diverses productions de la facilit, de la finesse, de la
grce; mais on y dsirerait plus de vigueur, plus de vivacit et surtout
plus d'originalit.

Ces deux dernires qualits ne lui manquaient pas, du moins dans la
conversation: personne plus que lui n'tait fcond en traits malins, en
reparties imprvues et gaies. Apprenant un jour que les revenus taient
frapps d'un impt quivalent au quart de leur intgrit: Messieurs,
disait-il,

Moi j'ai pay mon quart, et dis avec Voltaire:
 tous les coeurs bien ns que la patrie est chre!

Le _Cabriolet jaune_, opra-comique de sa faon, qu'il s'obstinait 
faire reprsenter, tait siffl chaque fois qu'on le reprsentait, bien
que pour le faire marcher, il s'y ft attel avec le musicien Tarchi.
Mettez, lui disait quelqu'un, votre _Cabriolet_ sous la remise; il
n'ira jamais.--Cela m'tonne d'autant plus, rpondit-il, qu'_on lui fait
tous les jours un nouveau train!_

Un acteur de beaucoup de talent, et par cela mme un peu gt du public,
le traitant, sans gard pour sa position antrieure, d'une manire par
trop lgre: Mon cher ami, oubliez-vous que depuis la rvolution nous
sommes gaux? lui dit modestement ce fils d'un marchal de France.

Ce trait vaut  mon gr tous ceux qu'on a recueillis de lui: les autres,
 tout prendre, sont des jeux de mots, des calembours; celui-ci est un
des mots les plus fins qui aient t dits. Tel tait, au fait, le genre
auquel l'esprit du vicomte de Sgur s'appliquait le plus heureusement:
ce qu'il a dit est beaucoup plus piquant que ce qu'il a crit; l'clat
de la superficie rachetait amplement en lui le dfaut de profondeur.
Personne n'tait plus brillant dans un salon: au milieu d'un cercle de
femmes, c'tait le premier homme du monde.

Trs-suprieur  lui comme homme de lettres, Luce de Lancival ne pouvait
lui tre compar sous aucun autre rapport. Plus remarquable par la
franchise que par l'lgance, ses manires se ressentaient des habitudes
des trois socits diverses qu'il frquentait: c'tait un mlange du ton
affirmatif d'un professeur, et du ton gaillard d'un bon vivant, alli
dans une certaine proportion avec celui de la bonne socit,  laquelle
Luce n'tait pas tranger. Mais de cet amalgame rsultaient quelquefois
des effets d'autant plus amusans pour l'observateur, que Luce, assez
tourdi de sa nature, ne songeait pas toujours  quel auditoire il avait
affaire, et oubliait assez habituellement qu'il avait t grand-vicaire.
Instruit en littrature, mais en littrature exclusivement, tout  la
rhtorique, il s'tait peu occup de philosophie et moins encore de
sciences; mais il crivait avec une gale facilit le latin et le
franais, en rhteur s'entend.

Comme prosateur, il n'a publi que des discours de collge, compositions
estimables dans leur genre, mais bornes par trop dans leurs
dveloppemens. Je crois qu'il pouvait mieux faire. Comme pote, il s'est
exerc dans plusieurs genres: il a fait un pome hroque, un pome
satirique, des idylles, des chansons. Il y a dans ces divers ouvrages de
la verve, de l'esprit, mais de l'esprit du monde moins que de l'esprit
de collge; il y jaillit de source. On y trouve plus de talent que de
grce, et moins de grce que d'affectation. Tel est surtout le caractre
de son _Achillide_, pome d'ailleurs fort estimable.

Son pome _De Folliculus_, satire compose contre Geoffroi, sent
lui-mme un peu le collge; mais l ce n'est pas un dfaut. N'est-ce pas
dans les formes avec lesquelles il attaquait, que ce pdant devait tre
attaqu? N'est-ce pas avec des verges de collge que ce cuistre devait
tre chti?

Luce a fait aussi plusieurs pices de thtre: la meilleure, celle qui
lui assure une rputation honorable et durable, est sans contredit la
_Mort d'Hector_. Cette tragdie, o l'_Iliade_ semble se reproduire tout
entire, cette tragdie, anime du gnie d'Homre, a obtenu un succs
aussi brillant que mrit; elle et infailliblement ouvert  son auteur
l'accs de l'Institut, si la mort prcipite du triomphateur ne l'et
empch de recueillir tous les fruits de son triomphe. Elle contribua du
moins  accrotre le bien-tre de Luce pendant les derniers temps de son
existence. Napolon,  qui cette tragdie plaisait singulirement parce
qu'elle tait plus propre  exalter l'enthousiasme militaire que les
passions politiques, et qui l'appelait _une tragdie d'avant-garde_,
gratifia Luce,  cette occasion, d'une pension de 6000 francs. Il ne lui
accorda pas cependant la Lgion-d'Honneur, quoique Luce la lui et fait
demander par plusieurs personnes en crdit, et particulirement par le
duc de Bassano,  qui j'avais fait connatre l'ardent dsir qu'avait
Luce d'obtenir une dcoration si honore alors. Cela, me disait Luce,
irait si bien avec ma jambe de bois! cela expliquerait ma blessure.

L'explication n'et t rien moins que vridique; ce n'tait pas aux
jeux de Mars qu'il avait perdu la jambe que cette bche remplaait.
Assez dsordonn dans sa manire de vivre, Luce courait au plaisir comme
un hros court  la gloire,  travers les dangers, les yeux ferms; son
sang, vici, communiqua un caractre si pernicieux  une contusion qu'il
s'tait faite au genou, qu'aprs avoir endur pendant deux ans les
angoisses du mal et les dgots du remde, il fut oblig de consentir 
l'amputation d'un membre qui se gangrenait. Il supporta cette opration
avec une admirable constance, riant au milieu des douleurs, et consolant
ceux qui souffraient en lui: sa gaiet naturelle sembla mme s'accrotre
par ce sujet de chagrin, et lui inspira plus d'un couplet. Tous les ans
 la saint Pierre, fte du docteur Le Breton qui l'avait opr, il
clbrait dans une chanson l'habilet de ce chirurgien, qui, disait-il,
_coupait une jambe aussi lestement que son patron coupait une oreille_.

Ce sacrifice prolongea de seize ans sa vie, qu'il acheva  _cloche-pied_
le plus joyeusement qu'il put; trop joyeusement mme, car il est
vraisemblable que les plaisirs, auxquels il se livrait en dsespr, en
avancrent le terme: il la fit courte et bonne.

L'amputation avait remdi  un effet du mal, mais elle n'en avait pas
dtruit le principe. Ce principe attaqua aussi la jambe qui lui restait,
et l'invasion s'tendit  tel point que le fer fut jug impuissant pour
l'arrter.

Luce mourut en 1810,  quarante-quatre ans, au moment o on lui
apportait une mdaille d'or, prix du discours latin qu'il avait compos
dans son lit de douleur, pour un concours ouvert par l'Universit,  la
proposition de M. de Fontanes, au sujet du mariage de Napolon et de
Marie-Louise. Son imperturbable philosophie ne l'avait pas abandonn un
seul instant: il mourut presque en riant.

Cet excellent homme n'affligea que cette fois-l seulement ses amis, au
nombre desquels taient tous ses lves; parmi eux on compte plus d'un
homme d'une haute distinction, M. Villemain entre autres.

Je retrouvai chez Mme de Beaufort le pote Le Brun; nulle part la
malignit de son caractre ne s'est manifeste aussi odieusement que l.
Objet d'une admiration peut-tre excessive, il ne rpondait que par des
pigrammes clandestines aux loges qu'on lui prodiguait. Et pourquoi ces
pigrammes? parce que la matresse de la maison donnait aussi des loges
aux vers de Thomas Dsorgues, pote qui, sans avoir le gnie de Le Brun,
avait son mrite  lui. Mais Le Brun n'en voulait que pour lui seul:
c'tait le Dieu jaloux; c'tait un fort mauvais homme: pas une personne
de sa connaissance, pas un de ses amis mme qu'il n'ait gratifi au
moins d'une pigramme posthume.

Cela me rappelle une anecdote assez plaisante. Quand ce bonhomme mourut,
le secrtaire perptuel de la classe de l'Institut,  laquelle il
appartenait, demanda, en nous annonant cette nouvelle, quels taient
ceux de nous qui voulaient assister  ses obsques? Silence universel
d'abord; puis le cardinal Maury, dans un lan de charit chrtienne:
Moi, quoiqu'il ait fait des pigrammes contre moi.--Et moi aussi,
malgr cela, dirent successivement tous les membres prsens.--Et moi
aussi,  cause de cela, dis-je quand vint mon tour. Si bien que, par
cette considration, il fut conduit en terre par l'Acadmie entire. Que
la terre lui soit lgre!




CHAPITRE IV.

Le 13 vendmiaire.--Regnauld de Saint-Jean-d'Angly, La Harpe et
d'Avrigny sont compromis.--Conduite gnreuse de Chnier.--Maison de
Talma ouverte aux proscrits de tous les partis.--Un royaliste et un
terroriste, tous deux hors la loi, se prennent de querelle entre la
poire et le fromage.--La seule spculation que j'aie faite dans ma vie.


Dans les temps de rvolution, la crise qui met le parti vainqueur en
pril drive souvent du principe mme de sa victoire. C'est ce qui
arriva immdiatement aprs les journes de prairial. Ce n'tait pas par
amour pour le gouvernement que la jeunesse parisienne s'tait rallie
aux troupes qui le dfendirent. Les terroristes abattus, les jeunes gens
dont la prsomption s'tait accrue par les loges exagrs que la
lgislature avait donns  leurs services, se crurent appels  rgler
dsormais les destines de la France. La partie de la Convention dont
ils avaient raffermi le pouvoir, ne leur paraissant pas valoir mieux que
celle qu'ils venaient d'craser, ils rsolurent de se dbarrasser aussi
de ces rvolutionnaires; et tant avec l'aide de certains rpublicains
aveugls par d'implacables ressentimens, qu'avec celui des royalistes
rests en France et des migrs rentrs depuis thermidor, ils tentrent
d'anantir la Convention et de rtablir la royaut sur les ruines de la
rpublique.

Ensanglante de nouveau, la France se vit en proie  toutes les fureurs
d'une raction; et rpts dans tous les dpartemens, les chants de
vengeance dont Paris retentissait furent pendant seize mois le signal de
massacres non moins odieux que les crimes qui les avaient provoqus.

Ce mouvement, produit par des intrts divers contre un ordre de choses
qui les blessait galement, pouvait bien en amener le renversement; mais
comme ces divers intrts poursuivaient chacun l'tablissement d'un
ordre de choses diffrent, le succs de cette coalition tait-il 
dsirer? Dans quel chaos ne retomberait-on pas aprs, la victoire?

Cette considration empcha quantit de bons esprits de seconder un
mouvement contraire aux intrts dfinitifs de la majorit de la France.
Comme il tait vident que la destruction de la libert suivrait la
ruine de la Convention, plusieurs ennemis mme de la Convention se
rallirent  elle pour conserver la libert.

Au fait, n'tait-ce pas de cela vritablement qu'il s'agissait? Le rgne
de la Convention tait arriv  son terme. La nouvelle constitution, qui
partageait entre deux conseils lgislatifs et un directoire excutif les
pouvoirs que ce snat avait runis en ses mains pendant sa longue
dictature, venait d'tre accepte par les assembles primaires.
N'allait-elle pas tre mise en activit, et ne procdait-on pas 
l'lection des membres qui devaient composer les deux conseils?

Cette opration mme fournit aux factieux l'occasion qu'ils attendaient
pour agir ouvertement. Ayant remarqu que la constitution de 1791 avait
t dtruite en 1792, parce que les membres de l'Assemble constituante,
consultant la dlicatesse plus que la politique, s'taient dclars
inhabiles  faire partie de l'assemble qui devait mettre cette
constitution en activit, les conventionnels avaient dcrt que les
deux tiers de la lgislature nouvelle seraient pris dans l'ancienne
lgislature. Leurs ennemis se prvalurent de cette disposition pour les
accuser dans les assembles primaires de vouloir se perptuer dans le
pouvoir, et la firent rejeter par les sections. La majeure partie de la
garde nationale, qui de fait n'tait que la majorit des lecteurs,
appuyant cette opinion, la Convention se vit menace par vingt-cinq
mille hommes auxquels elle n'avait que sept mille hommes  opposer.

On en vint aux mains. On sait quel fut le rsultat de cette lutte. Les
colonnes parisiennes qui, grce  l'impritie du gnral Menou, avaient
remport le 13 vendmiaire un avantage sur les troupes du gouvernement,
s'tant hasardes le 14  marcher sur les Tuileries, furent repousses
et disperses par suite des dispositions qu'avait prises le gnral que
Barras s'tait adjoint dans le commandement de l'arme de l'intrieur,
le gnral Bonaparte.

La Convention, qui se crut assez venge par le canon, n'abusa pas de la
victoire; nombre de personnes furent mises hors la loi  la vrit, mais
on ne les rechercha pas dans les retraites o elles se rfugirent. Une
seule tte qui vint se livrer tomba malgr les prcautions qu'une sage
politique avait prises pour n'en abattre aucune.

Les proscriptions n'avaient eu pour but que d'loigner des assembles
primaires, au moment des lections, les ennemis de la rpublique. Ce but
rempli, les proscrits reparurent bientt, grce  la facilit qu'ils
eurent de purger leur contumace d'aprs le systme d'indulgence adopt
par le nouveau gouvernement.

Pendant les lections, il et t dangereux toutefois pour eux de se
laisser prendre; c'est ce qui pensa arriver  Regnauld de Saint-Jean
d'Angly.

Sorti depuis le 10 thermidor de la cachette o il s'tait enferm depuis
le 10 aot, il en avait rapport une haine trop profonde contre le parti
qui l'avait forc  s'y rfugier, pour ne pas saisir avec avidit
l'occasion de la satisfaire. Aspirant ouvertement  se faire lire, par
suite de l'influence que lui avaient acquise sa rputation et ses
talens, il avait t nomm prsident de sa section, secrtaire d'une
assemble lectorale, et capitaine de grenadiers nationaux. Ces titres
divers, qui semblaient lui garantir sa nomination  la lgislature, le
rendaient aussi redoutable que qui que ce ft pour la Convention. Ses
dmarches, en consquence, avaient t attentivement surveilles; on
n'ignorait pas qu'aprs avoir chauff les esprits comme orateur, il
avait dirig comme officier sa compagnie contre le gouvernement tabli:
on avait en consquence donn ordre de l'arrter. Heureusement cet ordre
fut-il paralys dans son excution par la gnrosit de Chnier.

Malgr tant de raisons pour se tenir sur ses gardes et mme pour ne pas
se montrer, peu de jours aprs le 14 vendmiaire, Regnauld, ignorant
qu'un mandat avait t lanc contre lui, ou s'imaginant que braver le
danger c'tait le dtourner, ne s'avise-t-il pas d'aller 
l'Opra-Comique en loge dcouverte, avec sa femme dont la beaut
attirait tous les regards! Assez surpris de sa scurit, j'tais dans
cette loge avec eux, quand une personne que je ne connaissais pas se la
faisant ouvrir, m'engage  sortir, et me dit que quelqu'un dsirait me
parler au foyer. J'y cours, j'y trouve Chnier, avec qui je n'avais pas
eu de rapports depuis le 10 thermidor: N'tes-vous pas, me dit-il, avec
Regnauld de Saint-Jean d'Angly?--Oui.--Quel intrt prenez-vous 
lui?--Celui que je n'ai jamais cess de prendre  la famille o il est
entr en pousant une demoiselle de Bonneuil.--Cette belle personne qui
est avec lui?--Oui, la fille d'une dame que votre frre Andr a
perdument aime.--Allez donc dire  son mari de sortir d'ici sans
perdre un moment.--Et pourquoi?--Ignorez-vous qu'il est gravement
compromis dans l'affaire des sections? Il y a ordre de l'arrter partout
o on le trouvera: s'il reste un quart d'heure, une minute de plus ici,
il est perdu; le mandat d'arrt est sign. Qu'il se garde mme de
rentrer chez lui: peut-tre les gendarmes y sont-ils. Qu'il s'en aille;
qu'il se cache. Allez vite.

Regnauld, comme on le pense, se hta de profiter de l'avis que lui
donnait un homme qu'il aimait peu et qui ne l'aimait pas. Aprs le
combat, les haines se taisent dans les mes gnreuses, et l'homme du
parti vaincu n'est plus pour elles qu'un homme  plaindre. On mettait en
effet les scells chez Regnauld pendant qu'il s'attendrissait, en voyant
l'opra de _Philippe et Georgette_, sur une situation semblable  celle
o il se trouvait sans trop s'en douter.

Aprs quelques semaines, il recouvra la libert par l'effet de
l'amnistie qui signala l'installation du gouvernement directorial. Il
avait t cart de la lgislature; le but tait rempli.

Ce n'est pas le seul service de ce genre que Chnier rendit  cette
poque. D'Avrigny aussi s'tait prononc contre les conventionnels: non
content de prorer dans sa section, la section Le Pelletier, pouss par
un zle hroque, pendant que le prsident tait all prendre quelque
repas ou quelque repos, il avait occup le fauteuil; et pour que
l'assemble, qui s'tait dclare en permanence, ne restt pas sans
rgulateur, il avait port la main  la sonnette, insigne d'une autorit
fort dangereuse pour ce moment, insigne qui appelait la proscription sur
tous les imprudens qui pendant ces jours-l oseraient y toucher; et 
ces causes, il avait t arrt. Chnier, qu' la demande de cette bonne
Mme d'Avrigny j'allai prier d'intervenir en faveur de ce prsident
d'office, me promit de faire en sorte qu'on ne lui ft pas rigoureux. En
effet, malgr les dnonciations qui avaient t faites contre lui au
comit de gouvernement, d'Avrigny fut mis en libert au bout de quelques
jours, indulgence dont il tait presque tent de s'offenser quand il sut
que son librateur, pour la lui concilier, s'tait fond sur le peu
d'importance que son talent prtait  ses opinions. Chnier dsobligeait
quelquefois en obligeant.

Chnier prouva plus de difficults  garantir La Harpe des effets de
l'animosit provoque contre lui par ses dclamations. Converti par la
perscution, mais changeant de parti sans changer de caractre, depuis
sa sortie de prison cet homme immodr en tout attaquait la rvolution
avec toute la violence et toute l'acrimonie qu'il avait mises d'abord 
la dfendre. Il n'avait pas pror dans sa section, mais il avait fait
de la chaire du lyce de Paris une vritable chaire de paroisse, o, en
expiation de ses anciennes erreurs, provoquant de tous ses voeux la
contre-rvolution qu'il servait de tous ses moyens, il vouait 
l'excration non seulement les doctrines rvolutionnaires qu'il avait
exagres, et les doctrines philosophiques qu'il avait dshonores, mais
encore les philosophes qui, en dplorant l'abus qu'on avait fait de
leurs principes, ne croyaient pas devoir les abjurer.

Chnier, qu'il n'oubliait pas dans ses anathmes, mit toute sa vengeance
 dtourner de la tte de cet nergumne la proscription qu'il ne
cessait d'appeler sur la tte des autres. Il dfendit constamment dans
le comit La Harpe, qui dut plus d'une fois son salut  la gnreuse
obstination d'un homme qu'il n'a jamais cess d'outrager.

De toutes les sentences mortelles qui furent prononces pour faits
relatifs aux journes de vendmiaire, je l'ai dit, une seule fut
excute; elle frappait un homme pris les armes  la main  la tte d'un
rassemblement arm. Condamns par contumace, les autres ne furent pas
mme recherchs dans les retraites qu'ils avaient choisies.

Talma dont la maison, comme celle du bon Dieu, tait ouverte  tous les
pcheurs, et qui, aprs avoir recueilli plus d'un fdraliste au 31 mai,
hbergeait un terroriste depuis prairial, reut un royaliste qui,  la
suite des journes de vendmiaire, se crut oblig de se cacher.

Quoique l'homme de prairial appartnt  une faction qui l'avait proscrit
comme girondin, et l'homme de vendmiaire  un parti qui l'et proscrit
comme rvolutionnaire, ne voyant en eux que des proscrits, il leur
prodiguait tous les soins de l'hospitalit la plus attentive. Mais
craignant qu'ils fussent moins indulgent entre eux qu'il ne l'tait pour
eux, il leur laissait ignorer qu'galement misricordieux pour tout le
monde, il les logeait sous un toit commun; et comme le terroriste tait
cach au grenier, il avait cach le royaliste  la cave.

Julie ne m'avait pas mis d'abord dans la confidence. Quelque temps aprs
avoir recueilli le premier, comme elle dsirait procurer quelque
distraction  ce malheureux qui passait ses journes dans une solitude
absolue: Auriez-vous bien de la rpugnance, me dit-elle un soir, 
souper avec un terroriste?--Avec un terroriste!--Avec Fusil.--Fusil, qui
vous dnonait aux jacobins vous et votre mari?--Peut-tre.--Et par quel
hasard souperait-il chez vous?--Par le hasard qui fait qu'il y loge.--Et
par quel hasard le logez-vous?--Parce qu'il nous a demand asile contre
le dcret qui le met hors la loi. Il ne mourra pas sur l'chafaud, je
l'espre; mais j'ai peur qu'il ne meure d'ennui si je ne trouve quelque
moyen de le rcrer.  l'heure du souper, ma porte est ferme: il peut
venir ici sans risque. Il y vient quand nous sommes seuls; il y
viendrait ce soir, si vous n'aviez pas trop peur de lui.--Horreur,
voulez-vous dire. Mais quand vous vous montrez si gnreuse, quand vous
surmontez votre haine, pourrais-je ne pas surmonter une rpugnance?

Le terroriste ds ce soir-l prit place entre nous. Nous reconnmes
bientt avec plaisir que nos gards pour son malheur le touchaient,
l'apprivoisaient mme. S'il n'tait pas tout--fait dsabus de sa
doctrine, du moins avouait-il qu'il ne lui serait plus possible
dsormais de la pratiquer, qu'il ne s'en sentait plus le courage. tre
dgot d'une vertu pareille, c'tait presque en tre corrig.

 dater de ce jour, il venait donc souper tous les soirs en compagnie,
quand survint le proscrit de vendmiaire. Ses htes se crurent obligs
alors  plus de prcautions. Sans lui en expliquer la raison, ils
n'invitrent plus que de deux jours l'un le terroriste  souper, o le
royaliste tait invit aussi de deux jours l'un, mais de manire  ce
qu'ils ne pussent pas se rencontrer.

L'arrangement tait sage. On aurait bien fait de s'y tenir. Mais comme
il privait chacun des reclus de la moiti des adoucissemens qu'on
pouvait apporter  sa situation, Julie, au bout de quelques jours, se le
reprocha comme un excs de prudence, comme un acte de cruaut: Le
malheur, disait-elle, doit avoir dispos ces pauvres gens 
l'indulgence; ils seront srement l'un pour l'autre ce qu'ils sont l'un
et l'autre pour nous, un objet de piti. Nous leur faisons injure en les
croyant moins gnreux que nous, qui avons tant  nous plaindre de tous
deux. Il faut les faire souper ce soir ensemble.--Oui, il faut les faire
boire ensemble, dit Talma. Ils ne se connaissent pas: prsentons-les
l'un  l'autre comme des amis de la maison. Si la conversation
s'engageait sur les affaires publiques, nous ne la laisserions pas aller
trop loin; et puis rien ne serait plus facile que de les rconcilier. Le
verre  la main on se passe tout. Faisons-les souper ensemble, ce sera
drle!

Le projet s'excuta le soir mme. Ignorant qui ils taient, ces
Messieurs furent d'abord trs-polis, trs-prvenans entre eux. Leur
attitude toutefois tait tant soit peu diffrente. Celle du terroriste
avait ce caractre de modestie qui sied au soldat d'un parti battu.
Celle du royaliste, au contraire, tait aussi arrogante que s'il et t
le chef d'un parti vainqueur. Qu'tait-ce pourtant que ce royaliste? un
pauvre clerc de notaire, qui, prsident par _intrim_, comme d'Avrigny,
s'tait brl les doigts en touchant  la sonnette pendant l'incartade
des sections.

Tout se passait  merveille, quand au dessert un mot gta tout. Il n'y
a qu'un terroriste qui puisse penser ainsi, dit  je ne sais quel propos
l'ex-prsident.--Il n'y a qu'un royaliste qui puisse parler comme cela,
rplique le ci-devant bonnet rouge.--C'est parler comme un
misrable.--C'est penser comme un sclrat.--Si jamais nous avons le
dessus!--Si jamais nous prenons notre revanche! Et l'un et l'autre de
se lever, en disant qu'il aimait mieux perdre la vie que de se retrouver
avec un pareil monstre.

Ce ne fut pas sans peine que le matre et la matresse de la maison, qui
les prirent chacun en particulier, parvinrent  les reconduire dans
leurs loges, o ils les gardrent quelques semaines encore  l'insu l'un
de l'autre. De ces btes dchanes, le terroriste, je dois pourtant le
dire, n'tait pas la plus froce.

Les jours suivans, nous entendmes alternativement ces forcens, qu'on
s'tait bien gard de dsabuser, maudire le hasard qui les avait fait se
rencontrer, et se charger rciproquement d'imprcations qu'au fait ils
mritaient tous les deux; mais cela n'avait plus rien de tragique, aussi
nous permmes-nous d'en rire.

Depuis le 10 thermidor, les assignats, dont la valeur n'tait plus
soutenue par la violence, se dprciaient de jour en jour dans une
effrayante progression; mais comme cette dprciation tait moins rapide
 Paris que dans les dpartemens, et particulirement dans les villes de
commerce, il s'ensuivait que, par une opration facile, on pouvait faire
des bnfices considrables en allant acheter dans ces villes, avec du
numraire, du papier qu'on rapportait  Paris pour l'y changer contre
de l'or, qu'on retournait vite changer en province contre du papier,
ainsi de suite.  faire ces voyages le plus rapidement possible, on
gagnait mieux que ses frais de poste, et l'on gagnait d'autant plus que
la place o se faisait l'opration tait plus loigne de Paris.

Lenoir tait associ  une compagnie qui se livrait  ces spculations:
Viens souper avec nous, me dit-il un soir: tu te trouveras avec Talma
et avec sa femme,  laquelle tu feras tes adieux.--Et pourquoi?--Parce
que je l'emmne demain  Marseille.-- ce soir donc.--N'oublie pas cet
engagement. Je ne l'oubliai pas, et je vis qu'un doux engagement mne
quelquefois plus loin qu'on ne pense.

Avant de quitter Paris, esquissons la nouvelle physionomie que lui
imprimait l'trange manie qui s'emparait alors de presque toute sa
population. Aux fureurs politiques assoupies un moment avait succd la
fureur de l'agiotage; elle n'avait pas t plus active et plus gnrale
au temps de Law. Les denres seules conservant leur valeur, chacun se
htait d'changer son papier contre des denres, qu'il revendait au fur
et  mesure de ses besoins. Ce genre de trafic se faisait par tout le
monde et se faisait partout, au tribunal, dans les salons, dans les
thtres,  la Bourse, ailleurs mme. Les gens s'abordaient rarement
sans se proposer _une partie_ de sucre ou de percale, de caf ou
d'indigo, et sans tirer de leur poche, tout en se donnant une main, un
chantillon qu'ils se prsentaient de la main qu'ils ne se serraient
pas: puis, sans explication, sans discussion, sans l'intervention de
quelque courtier que ce ft, se consommait  l'instant mme le march,
que quelquefois  l'instant mme le contractant repassait  un autre
acheteur, qui traitait aussi sur chantillon. Ainsi le mme objet
pouvait changer dix fois d'acqureur en une journe, sans avoir une
seule fois chang de place.

Spculer n'est pas mon fort, en matire de commerce surtout: une fois
pourtant je me trouvai engag dans une spculation commerciale. Deux
dames, que la rvolution n'avait gure mieux traites que moi, me
proposrent de faire avec elles, _sur une partie de coton_, une
opration qui, disaient-elles, promettait un bnfice certain; mais il
fallait pour la faire un dbours de 50,000 francs. Je ne les avais pas:
un financier qui voulait faire ma fortune me les prta pour cinq jours.
Je ne conois pas la tranquillit de ceux qui se mettent  la merci de
la Fortune! Aussi malheureux que le savetier de La Fontaine, je ne
dormis pas de ces cinq jours-l.

L'opration toutefois fut des plus heureuses. Je ne sais pas au juste
quel produit nous en retirmes; mais je sais qu'il a suffi  l'achat
d'un cheval que nous donnmes au fils de l'une de mes associes, le
premier cheval sur lequel ce cavalier, devenu depuis colonel de
housards, ait fait ses exercices. On n'aurait pas aujourd'hui  moins de
dix cus une pareille monture chez un marchand de chevaux... de bois.




LIVRE VII.

NOVEMBRE 1795  MARS 1796.




CHAPITRE PREMIER.

Voyage dans le Midi.--Lyon, le Rhne, Marseille.


Talma, ainsi que je crois l'avoir dit, tait beaucoup moins g que sa
femme, ou, si l'on aime mieux, Julie tait tant soit peu moins jeune que
son mari. Ni l'un ni l'autre ne s'en tait aperu d'abord; mais petit 
petit leurs yeux se dessillrent. Julie remarqua que Talma ne rentrait
gure  la maison que pour dormir, long-temps mme avant l'heure o l'on
dort: cela lui donna des soupons; elle le fit pier, surprit des
secrets; on se brouilla, puis on se raccommoda pour se brouiller encore.
Bref, on commenait de part et d'autre  sentir qu'une union dans
laquelle l'un exigeait trop et l'autre n'accordait pas assez, n'tait
qu'un supplice; et des deux parts on pensait, sans se le dire,  se
dbarrasser d'une chane qui devenait de jour en jour plus lourde; Julie
pensait mme  une sparation, quand Lenoir, esprant qu'un voyage
pourrait apporter quelque changement dans cette dtermination, lui
proposa de venir avec lui  Marseille, o il ne comptait rester que peu
de jours: Vous verrez, lui disait-il, par l'effet de cette courte
absence, s'il vous est possible de vous passer de lui.

Dans son dpit, Julie avait accept la proposition; mais quand il fut
question d'en venir au fait, la rsolution l'abandonna: Me voil donc
oblig de partir seul, dit Lenoir.--Et pourquoi? rpliqua Julie. S'il
vous faut absolument un camarade de voyage, que n'emmenez-vous Arnault?
Il vous tiendra aussi bonne compagnie que moi.--Quelle ide!
m'criai-je.--Pas si mauvaise, reprit Lenoir, puisque Madame ne veut pas
tenir sa parole. Tout est prt: j'ai dans ma cour une bonne chaise de
poste; voil un passeport pour deux personnes, un ordre du gnral
Bonaparte pour avoir des chevaux.  six heures ils seront  la voiture,
et nous partons.--Mais je n'ai fait aucun prparatif: il est onze heures
passes.--Nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut. cris deux
mots chez toi; dis qu'on ne t'attende pas de quelques jours; que tu vas
 la campagne, que tu vas  Marseille. Demande ce qu'il te faut pour ce
temps-l. Mon domestique, qui va porter ton billet, rapportera ton
bagage; et en attendant tu dormiras ici sans t'inquiter de rien.

Tout le monde trouvant cet arrangement fort sens, j'crivis le billet,
et aprs avoir souhait le bonsoir  nos amis, qui me souhaitrent un
bon voyage, j'attendis en dormant le moment du dpart.

Au fait, aucune affaire n'exigeait pour le moment ma prsence  Paris;
ma tragdie d'_Oscar_ tait termine et reue, mais la reprsentation ne
pouvait pas avoir lieu avant quelques mois. J'avais besoin, sinon de
repos, du moins de distraction; je ne connaissais pas le midi de la
France; je n'aurais rien pu faire de mieux avec rflexion que ce que je
fis sans trop rflchir.

Je n'aurais rien pu faire de mieux par spculation que ce que je fis
sans calcul. Ce voyage, qui me procura tant d'agrment, ne fut pas sans
influence sur ma destine; il fut pour moi l'occasion d'une rencontre
dont je ressentirai  jamais les honorables consquences: j'allais sans
m'en douter au-devant de Bonaparte.

Rien de remarquable dans notre voyage de Paris  Lyon. Je le fis
trs-gaiement, car il n'est pas possible de se choisir un camarade plus
amusant que celui que m'avait donn le hasard. Nous roulions aussi
lestement que le permettait le dplorable tat des postes. Un petit
incident qui ne pouvait tre imput qu' nous-mmes retarda pourtant
notre marche, que nous ne pouvions trop acclrer, vu la nature de notre
opration et l'intrt que nous avions  ne pas tre devancs. Nous
tions arrivs  Mcon ds la seconde nuit,  trois heures du matin.
Lenoir, en payant le postillon, et en le payant en argent, monnaie
presque inconnue depuis trois ans, lui recommande de faire atteler
sur-le-champ, et s'endort. Je m'endors aussi. Au bout d'un certain temps
nous sommes rveills par je ne sais quel bruit de voix qui murmuraient
autour de nous; il nous semble mme entendre des clats de rire. O
sommes-nous? dit Lenoir en ouvrant les yeux.-- Lyon, rpondis-je. Nous
n'y tions pas encore: le grand jour nous permit de nous en convaincre.
Depuis trois heures du matin, notre chaise tait reste appuye sur un
trteau au milieu de la rue, et il tait huit heures passes. On riait
de nous: nous fmes comme tout le monde.

Le matre de poste s'excusa par le respect qu'on avait cru devoir garder
pour notre sommeil, et nous promit de nous faire regagner le temps
perdu. Nous arrivmes en effet assez promptement  Lyon pour que les
intrts de mon camarade n'en souffrissent pas.

Cette grande ville tait alors dans l'tat le plus dplorable. De toute
part on y retrouvait les traces de la fureur des partis; les quartiers
les plus beaux n'taient plus que des amas de ruines, des monceaux de
dcombres, monumens que la Convention s'tait levs  elle-mme avec
les dbris de tous les monumens; symboles d'un pouvoir infernal qui,
traitant les difices comme les institutions, et les institutions comme
les gnrations, dtruisait sous prtexte de rgnrer.

L'aspect de la place de Bellecourt me remplissait d'indignation. Celui
de la promenade dite les Brotteaux me pntrait de douleur. L des
monumens disperss sous l'ombrage, et dcors d'inscriptions touchantes,
me rappelaient que moissonne, soit par les boulets de l'arme
rvolutionnaire, soit par la mitraille des commissaires de la
Convention, l'lite de la population lyonnaise reposait sous les gazons
de cette promenade, qui nanmoins tait toujours ouverte aux plaisirs du
peuple. Le contraste de cette foule qui se livrait  la joie au milieu
de tant de sujets de tristesse, et qui dansait sur des tombes,
m'affligea vivement; aussi ne fis-je que traverser cette promenade.

Je compris l toutefois, en la dplorant, la fureur avec laquelle tant
de familles ont ragi aprs la chute du rgime de la terreur contre les
agens de la faction qui les avait dcimes. En rvolution les crimes
sont toujours doubles au moins, et la socit n'a pas moins  se garder
de la vengeance que de l'offense.

J'eus occasion de remarquer  Lyon, comme je l'avais dj fait  Paris,
que dans les ractions les gens les plus terribles ne sont pas ceux qui
pendant l'oppression s'taient montrs les plus courageux, et que les
ressentimens des lches sont plus implacables que ceux des braves. Cela
ne tiendrait-il pas  ce que le lche a un mal de plus que le brave 
venger, le mal que fait la peur?

Rien ne me fatiguait, ne m'impatientait comme je ne sais quel bourgeois,
clerc de notaire aussi, je crois, qui n'ouvrait jamais la bouche que
pour vanter la fureur qui ensanglantait de nouveau cette ville dj trop
ensanglante.  l'entendre, personne mieux que lui n'avait fait son
devoir en dpit des bombes. Il ne commenait jamais une phrase que par
ces mots, _dans le temps du sige_. Et que faisiez-vous dans le temps
du sige? lui dis-je une fois; combattiez-vous?--Je ne quittais pas ma
section, qui tait en permanence.--Et o tenait-elle ses sances?--Dans
la cave de mon patron, rpondit aussi firement que navement ce brave
homme. C'tait vrai.

La vengeance prend trop souvent le caractre du crime qu'elle punit.
Bnie soit donc la mmoire de l'homme qui a mis un terme  toutes les
ractions, et qui, tranger  tous les partis, les a comprims tous.
Celui-l est venu vritablement au nom du Seigneur.

Nous nous arrtmes  Lyon quatre jours, pendant lesquels Lenoir, qui
est Lyonnais, me fit voir ce qu'il y avait de plus curieux dans la ville
et dans les environs. Ce n'est pas sans un vif plaisir que je retrouvai,
prs du faubourg de la Guillotire, deux amis dans un mme mnage.
Buffaut, frre an de Mme de La Tour, lequel avait tout rcemment
pous l'ane des filles de Mme de Bonneuil, venait de s'tablir non
loin de l dans une manufacture sur le bord du Rhne. J'y passai avec
eux vingt-quatre heures, pendant lesquelles je me crus  Paris. Comme
ils me tmoignrent le dsir d'entendre en entier mon nouvel ouvrage,
dont ils ne connaissaient que des fragmens, cdant  leurs instances,
quoique j'eusse laiss mon manuscrit chez moi, je le leur rcitai tout
entier sans hsiter. C'est un de ces tours de force qu'il ne m'est plus
permis de tenter.

Notre trajet de Lyon  Avignon ne se fit pas sans aventure, sans pril
mme. On peut le faire en bateau par le Rhne sur lequel on embarque sa
voiture, et qui vous porte en moins de trente heures dans cette ville o
des chevaux ne vous mneraient pas en moins de deux jours. On trouve 
cette manire de voyager conomie de temps et d'argent, pourvu toutefois
qu'on ne soit pas contrari par le vent; car s'il passe au midi, pour
peu qu'il soit violent, il oppose  votre marche un obstacle que la
rapidit du courant ne saurait vaincre. Force vous est de descendre 
terre, et d'attendre dans une auberge qu'il souffle dans une direction
plus favorable.

Nous arrivmes assez rapidement devant Valence; mais  la hauteur de
cette ville le vent contraire s'leva soudain. Comme il tait accompagn
de pluie, le patron de la barque pensa qu'il s'apaiserait bientt, et
nous engagea  descendre et  dner pendant la dure de ce court orage.
Nous suivmes son conseil. Laissant  sa garde notre chaise de poste,
nous montmes  la ville, o nous dnmes  la premire auberge qui se
rencontra sur notre chemin.

Le dner fini, le vent nous paraissant moins fort, nous nous dcidmes 
repartir. Ce n'est pas sans difficult que le patron y consentit.
L'attrait d'une rcompense ayant triomph de sa rpugnance, nous nous
rembarquons, mais en vain. L'opposition du vent fut si violente qu'elle
ne put tre vaincue ni par la force du fleuve, ni par l'impulsion des
rames, et l'effet d'une rsistance gale  la puissance qui nous
poussait nous fit courir d'une rive  l'autre sans avancer ni reculer.

Cependant les secousses que recevait de ces deux forces combines notre
bateau, dont la construction tait des plus lgres, en altraient
videmment la solidit. De plus, les vagues entraient  bord avec assez
d'abondance pour que le chien du pilote s'y dsaltrt largement. Il
fallut en consquence, aprs une heure et demie de fatigue, revenir au
point d'o nous tions partis; ce  quoi nous ne russmes pas sans
peine. Nous l'avons chapp belle, dit le patron en sautant  terre.
Vous me donneriez tout ce qu'il y a dans votre cabriolet, que je ne me
remettrais pas en route tant que soufflera ce maudit _mistral_. Il
ignorait,  la vrit, qu'il y avait une cinquantaine de mille francs en
or dans ce cabriolet.

Cdant  la ncessit, nous retournmes  notre auberge, laissant dans
le bateau, que son propritaire amarra au rivage, notre voiture toute
charge, mais d'o Lenoir retira cette fois un havresac qu'il avait
quelque peine  porter. Je couche ici, nous dit le patron en
s'tablissant dans la voiture. Soyez tranquille: ds que le temps sera
meilleur, mon camarade ira vous avertir, et nous partons, quand ce
serait au milieu de la nuit.

Pendant une heure et demie, nous avions couru le danger auquel le grand
Cond fut expos sur le mme fleuve, et nous ne nous montrmes pas moins
imperturbables que lui. J'avouerai pourtant, quant  moi, que je ne fus
pas tout--fait aussi brave; car je n'avais aucune conscience du danger
que j'affrontais; je n'avais pas non plus, j'en conviens, la mme raison
que lui pour tre tranquille[13].

Il nous fallut attendre trois jours un temps meilleur, dans une ville
qui n'est rien moins que belle et que le mauvais temps n'embellissait
pas: heureusement est-elle voisine du clos de l'Ermitage. Des truffes et
du vin dlicieux nous firent prendre patience.

Au milieu de la troisime nuit, vers deux heures du matin, le vent
changea enfin. Fidle  sa parole, le patron vint nous rveiller. Un
quart d'heure aprs, nous tions  flot.

Il ne nous arriva rien de remarquable de Valence  Avignon, pas mme au
Pont-Saint-Esprit. Nous le passmes sans encombre, bien que nous ne
fussions pas descendus de bateau. Nous soupmes fort gaiement  Avignon,
grce surtout  un incident dont je ne me souviens pas sans rire. On
nous avait runis  d'autres voyageurs. Ces messieurs tant d'humeur
aussi facile que nous, nous nous trouvmes bientt  l'aise comme entre
vieilles connaissances. Mon camarade, qui est fort adroit quand il y
songe, s'amusait, en recevant les assiettes,  les faire voltiger
jusqu'au plafond, o elles s'levaient en faisant plusieurs rvolutions
sur elles-mmes, comme Paillasse quand il fait le saut prilleux; et aux
grands applaudissemens des convives, il les rattrapait dans leur chute
avec assez de dextrit pour n'en pas casser une. Ce tour est fort
joli, dit un des spectateurs, mais il n'est pas difficile 
faire.--Difficile! rpliqua l'escamoteur, dites qu'il est des plus
faciles. Tous les talens se trouvent dans tous les hommes.
Essayez.--Voil qui est bien dit, reprend notre homme en s'essayant avec
une assiette, qu'il casse.--Pas mal, pour un premier coup: essayez
encore. Nouvel essai, nouvelle assiette casse. Une seconde fois ne
compte pas. Je n'ai russi, moi, qu' la troisime fois, reprend le
professeur en recommenant son tour avec plus de facilit que jamais.
L'colier de recommencer, et de casser une troisime assiette plus
gauchement qu'auparavant. Courage, vous y viendrez. Voyez comme c'est
ais. Affriol par les encouragemens que lui donnait son perfide
matre, l'apprenti recommena vingt fois sa tentative sans plus de
succs; ce qui nous divertissait d'autant plus, qu'il ne manquait pas, 
chaque assiette casse, de demander papier, plume et encre, et de donner
un bon sur sa maison en disant: Qu'est-ce que cela me fait  moi? ne
suis-je pas fabricant en terre de pipe? Si on l'et pouss davantage,
il et renouvel toute la vaisselle de l'auberge. Le plancher tait tout
couvert de dbris. Comme il y avait long-temps que le jeu durait: En
voil assez pour une premire leon, lui dit Lenoir. Dans quinze jours
je reviendrai ici, et je vous en donnerai une seconde, si cela vous
amuse. En attendant, essayez-vous dans votre magasin. Et disant cela,
oubliant qu'il tenait  sa main un compotier, il le laissait tomber sur
son voisin; c'est qu'il n'est adroit que quand il plaisante.

Le lendemain nous allmes coucher  Aix, o nous arrivmes long-temps
aprs la chute du jour. Nous avions prouv un retard considrable au
passage de la Durance.

Que l'aspect de ses rives dsoles m'affligea! que celui de la Provence
rpondit peu d'abord  l'ide que je m'en tais faite! Je m'imaginais
entrer dans le printemps: au lieu de la verdure et des fleurs, je ne
rencontrais que l'olivier poudreux, dont le feuillage n'est gure moins
triste que la nudit de nos arbres forestiers.

La tideur de la temprature tait,  mon sens, le seul avantage que
nous et procur jusques alors la longue course que nous achevions sur
la terre aride qui recouvre les roches depuis Lambesc jusqu' Septem.

Ces roches,  travers lesquelles la grande route est creuse, et qui
s'tendent au loin  droite et  gauche dans des forts de pins, servent
souvent de retraite aux voleurs. Nous ne l'ignorions pas, grce 
l'attention qu'on avait  chaque poste de nous en avertir, pour nous
dterminer  prendre des escortes que les voleurs peut-tre nous
auraient fournies.

Lenoir s'y refusait constamment, moins par conomie que par suite d'un
systme trop singulier pour que je ne croie pas devoir le dvelopper.
Si nous prenons une escorte, me disait-il, nous donnerons  penser que
nous avons un grand intrt  le faire, et ce serait un avertissement
pour les voleurs, s'il y en a qui nous pient pendant que nous changeons
de chevaux. On croira au contraire que des gens qui ne prennent aucune
prcaution n'ont rien  perdre; et puis, si nous tions attaqus dans
ces rochers, deux hommes suffiraient-ils  nous dfendre? Il vaut mieux
s'en fier au hasard. Je crois d'ailleurs que tant de gens n'ont t
dpouills par les voleurs que pour s'y tre mal pris avec eux. Au lieu
de leur montrer le pistolet, que ne leur parlaient-ils raison? Il n'y a
pas d'homme qui n'entende raison. Je suis persuad qu'en pareille
rencontre j'amnerais ces gens-l, en leur parlant principes,  un
partage amiable, et  recevoir leur part, au lieu de la prendre.

Telle tait en bref la thorie que lui, propritaire, me dveloppait sur
la proprit, et cela le long du bois de la Taillade, vrai coupe-gorge,
o nous tions engags  la nuit noire. Heureusement gagnmes-nous la
couche sans avoir occasion d'en faire l'essai avec les philosophes de
grands chemins. Ce pauvre Lenoir croyait alors les bonnes gens eux-mmes
meilleurs qu'ils ne sont; il les croyait bons comme lui.

D'Aix  Marseille, le sol change de nature; plus on avance vers cette
dernire ville, plus il se couvre de verdure. Point de vue toutefois,
tant que vous n'tes pas parvenu au sommet d'une cte que les chevaux ne
gravissent qu'avec peine, et qu'on appelle _la Viste_. Mais de l quel
coup d'oeil ravissant! Le spectacle le plus inattendu se droule tout 
coup  vos yeux. Les prestiges s'oprent  l'aide des machines avec
moins de rapidit sur le plus merveilleux de nos thtres. Devant vous
une perspective sans autres bornes que le ciel et la mer;  vos pieds
Marseille et d'innombrables _bastides_ disperses autour d'elle comme
des satellites autour d'une plante. Je n'ai pas vu de paysage plus
enchanteur en Italie, mme sous le ciel de Naples, mme du sommet du
Vsuve, ou plutt aucun paysage, si magnifique qu'il soit, n'a produit
sur moi la mme impression.

Pour complter ce tableau, ajoutons que sur les points o la mer est
cache il est encadr dans des montagnes qui se dessinent sur le ciel
dans les formes les plus bizarres. Il en est mme dont la runion offre
l'aspect d'un gant couch. Puget avait demand aux tats de Provence
une somme assez modique pour rgulariser cette bauche de la nature, ce
Titan qui couvre de son corps autant de lieues peut-tre que du sien
couvrait d'arpens cet Encelade de gigantesque mmoire. Puget prtendait
raliser l le prodige de ce Grec qui voulait tailler en statue le mont
Athos.




CHAPITRE II.

Quatre mois de sjour dans le Midi.--Marseille.--Les perruques.--La
Titus.--Frron.--Leclerc.--Montpellier.--Toulon.--Le gnral
Bonaparte.--Un tour de Salicetti.


Je ne connaissais personne en arrivant  Marseille; mais la socit de
mon camarade devint aussitt la mienne. Il me prsenta le jour mme de
mon arrive chez M. Laugier, homme aimable et pre d'une famille non
moins aimable que lui, dont l'amiral Plville tait chef. J'y fus
accueilli comme un vieil ami.

M. Laugier partageait son temps entre les affaires et les plaisirs. La
journe appartenait aux spculations de commerce et de bourse, la soire
aux amusemens: cela le mettait en rapport avec toute la ville. Recevant
beaucoup de monde, il allait chez beaucoup de monde. Par gard pour lui,
tout ce monde-l nous fit fte; et bientt nous fmes aussi connus 
Marseille que si nous l'avions toujours habite.

Je dois le dire pourtant, les personnes qui nous recevaient ne le
faisaient pas toutes sans quelque rpugnance. L comme ailleurs on juge
les gens sur l'habit. Or notre toilette tait assez diffrente de celle
des aristocrates de profession: au lieu de l'habit carr, des culottes 
bouffettes et des souliers dcollets, nous portions la redingote
courte, le pantalon collant et les demi-bottes; au lieu de cheveux
tombant  droite et  gauche en oreilles de chien, et relevs en tresse
par derrire, le tout bien surcharg de poudre et bien mastiqu avec de
la pommade, nous portions les cheveux courts et lavs, nous tions
enfin coiffs _ la Titus_.

Grand sujet de scandale pour certaines gens, qui, jugeant moins des
choses avec leur raison qu'avec leurs prventions, et regardant comme un
indice d'opinion rvolutionnaire tout costume diffrent du leur, ne
pouvaient pas plus que les freluquets de Paris s'imaginer qu'on pt tre
honnte homme et ne pas enfariner sa tte.

Une certaine dame surtout,  qui notre socit ne dplaisait pas, et que
l'originalit de Lenoir divertissait fort, exprimait en toute occasion
ses regrets de ce que des gens aussi aimables fussent accoutrs et
accommods de la sorte. L'intrt qu'elle prenait  nous fut si grand,
que tout en chargeant un de ses amis, qui tait le ntre, de nous
rappeler qu'elle esprait bien que nous lui ferions l'honneur de ne pas
manquer de venir _ son jeudi_, elle l'engagea d'essayer, non de nous
convertir, car elle ne doutait pas de l'excellence de nos principes,
mais de nous faire entendre que notre toilette calomniait nos opinions,
et de nous insinuer que, pour plaire  tout le monde, il ne nous
manquait qu'un _oeil de poudre_[16].

Ce jour-l mme nous tions invits, chez la personne charge de cette
commission,  un djeuner o devait se trouver la plupart des jeunes
gens dont se composait la socit de la dame aux scrupules. Nous
rsolmes de profiter de l'occasion pour couper court  toutes ces
observations. Voici ce qu' cet effet nous imaginmes. Nous nous faisons
apporter par un perruquier deux tignasses de rebut, deux tignasses les
plus ignobles qui aient jamais embguin une tte humaine, en
recommandant de les bien accommoder, de n'y pargner ni le suif ni
l'amidon, et nous nous en couronnons: les cheveux ondoyans de mon
camarade disparaissent sons une perruque  marrons faite videmment pour
un matre cordonnier, et les miens, chtains alors, se cachent sous une
perruque  queue dont un crivain public avait probablement fait ses
beaux jours.

Rien de ridicule comme l'altration que ces tranges accessoires
produisaient dans nos physionomies; la disparate qu'ils faisaient avec
notre toilette, soigne d'ailleurs, frappait tout le monde. Les gens qui
ne nous connaissaient pas ne pouvaient nous regarder sans rire;  plus
forte raison ceux qui nous connaissaient. La bonne mascarade!
s'cria-t-on quand nous entrmes dans le salon. Excellent! charmant! Qui
aurait reconnu ces Messieurs sous une pareille coiffure? Les rires
cessrent cependant quand on s'aperut qu'au milieu de l'hilarit
gnrale nous conservions une imperturbable gravit.

Mes amis, nous dit l'amphitryon au bout de quelques minutes, l'effet
est produit: ces perruques doivent vous gner; passez dans mon cabinet
de toilette et dbarrassez-vous-en.--Quitter nos perruques! Nous savons
trop ce que nous devons  la socit,  la bonne socit! Avez-vous
oubli ce que nous portons sous ces perruques?--Eh! pardieu, vous portez
vos cheveux: comment l'oublier? ils s'chappent en mches de dessous
leur prison, et cela contraste de la manire la plus ridicule avec votre
fausse coiffure.--Ridicule! en quoi? parce que cette coiffure est aussi
poudre que la vtre? Il y manque  la vrit _le chemin de
Coblentz_[19], mais cela peut se rparer.--Faites comme il vous plaira:
gardez-la pendant tout le djeuner, si cela vous amuse.--Pendant toute
la journe, pendant l'ternit, s'il vous plat: telle est notre
rsolution.--Allons, vous plaisantez!--Pas du tout: vous le verrez ce
soir mme.--Comment, ce soir! Comptez-vous aller ainsi coiffs chez Mme
de Saint-G***?--N'est-ce pas elle qui nous a fait donner le conseil
auquel nous nous conformons? Nous devons bien, en conscience, lui donner
les prmices de notre dfrence.--Allons donc!--Bien plus, ne
devons-nous pas, par respect pour nous-mmes, garder nos
perruques?--Comment?--Puisque, malgr la connaissance qu'on a de nos
opinions, on nous juge moins sur ce que nous pensons que sur ce que nous
portons, puisqu'on en croit plus notre toilette que nos discours, nous
voulons dsormais afficher nos opinions; nous voulons nous en coiffer.
D'ailleurs, ne savons-nous pas qu'un peu de poudre suffit pour blanchir
l'homme le plus noir? Avec un peu de poudre, au fait, nous ne serons pas
moins estimables que tel terroriste qui n'a pas quitt la poudre. Voil
qui est dit, nous garderons la poudre tant que nous serons  Marseille.

Comme nous disions cela le plus srieusement du monde, et qu'on nous
savait assez fous pour tenir parole, il n'y eut pas de raisonnement
qu'on n'employt pour nous prouver que nous avions donn trop
d'extension  la rpugnance des dames de Marseille pour les cheveux
noirs, que la proscription dont elles les frappaient ne pouvait pas
s'tendre  des ttes trangres, qu'ils nous allaient  merveille, et
qu'on nous suppliait de les garder pour la satisfaction des autres comme
pour la ntre. Aprs nous tre bien fait prier, nous nous rendmes aux
instances de toute la socit, et pour preuve de la sincrit de notre
condescendance, nous fmes de nos crinires aristocratiques un sacrifice
 Vulcain, ce qui ne parfuma pas le salon, d'o nous passmes aussitt
dans la salle  manger.

Le soir nous emes lieu de reconnatre,  l'accueil qu'on nous fit 
l'assemble, que dans cette affaire qui tait sue de toute la ville, les
rieurs n'taient pas contre nous. De ce jour date le discrdit o la
poudre est tombe dans la capitale de la colonie phocenne.

J'ai nomm _Titus_  propos de cheveux. Expliquons ici ce que signifie
cette expression, dont le sens est assez gnralement mconnu. Ce n'est
pas  Titus fils de Vespasien,  Titus l'amour du genre humain, qu'elle
se rapporte; mais  Titus fils de Brutus: elle dsigne la coiffure que
s'ajustait Talma, dans ce dernier rle, sur ses cheveux poudrs, et
qu'il finit par porter  la ville, o  la longue elle fut adopte,
d'abord par quelques amis de l'antiquit, artistes ou gens de lettres,
et puis insensiblement par les jeunes gens de tous les partis. Les
cheveux des montagnards taient longs, plats et surtout trs-gras les
cheveux _ la Titus_, au contraire, lavs et parfums, taient
trs-courts.

Un coiffeur nomm _Duplan_,  qui Talma avait enseign cette faon de
couper les cheveux, fut long-temps le seul auquel on s'adressa pour tre
coiff d'une manire classique. Il y a peu de ttes remarquables  cette
poque,  commencer par celle de l'homme du sicle, par celle de
Bonaparte, qui n'aient t tondues par ses mains[20].

Plusieurs jeunes gens de Paris se trouvaient alors  Marseille: de ce
nombre tait Mchin, qui, bien jeune encore, tait dj vieux dans
l'administration. Lenoir, qui le connaissait, me le fit connatre. Nos
gots se trouvant d'accord comme nos opinions, ds lors commena entre
nous une liaison qui ne finira probablement qu'avec la vie, quarante ans
de dure n'ayant fait que la fortifier.

Mchin avait t envoy  Marseille par le gouvernement comme adjoint 
Frron,  qui tait adjoint aussi Julian, jeune homme qui s'tait fait
remarquer par son bon esprit et par le courage avec lequel il avait
servi les vritables intrts de la France, soit contre les terroristes,
soit contre les royalistes. Tous les deux avaient mission de travailler,
conjointement avec le commissaire,  calmer dans le Midi une raction
aussi cruelle que l'oppression  laquelle elle succdait.

Tous deux occupaient un appartement dans l'htel o la commission tait
tablie, et o logeait Frron lui-mme; il tait difficile de les voir
sans le rencontrer. Je me trouvai bientt en rapport avec Frron. Ayant
eu la facilit d'tudier tout  loisir cet homme qu'on a vu
successivement figurer  la tte des partis les plus opposs, et que ces
partis ont jug tour  tour avec une extrme svrit, je dirai avec
impartialit ce que j'en pense.

D'aprs mon aversion pour les excs, quelque part qu'ils se trouvent,
Frron m'avait t odieux jusque-l. Je n'aimais pas plus en lui le
protecteur des bandes furibondes qui avaient provoqu de nouveaux
massacres en hurlant le _Rveil du peuple_, que celui qui, en chantant
l'hymne des Marseillais, avait prsid  la destruction de Marseille et
souscrit aux excutions de Toulon: je n'aimais pas plus son repentir que
ses crimes.

Je croyais de plus qu'il venait dans le Midi se mettre de nouveau  la
tte d'un parti, et je frmissais des malheurs prts  fondre sur des
contres depuis si long-temps dsoles successivement, simultanment
mme, par la rage de tous les partis. Je reconnus bientt que mes
craintes taient injustes; que, loin de vouloir favoriser la raction
qui ensanglantait encore les dpartemens mridionaux, ou de songer  la
rprimer en provoquant  ragir la faction opprime, il tait venu avec
la ferme intention de mettre un terme  ces luttes meurtrires, et de
rprimer,  l'aide de l'autorit dont il tait arm, les ressentimens de
toutes les factions.

Il ne ngligea rien pour russir dans cette mission difficile, et il y
parvint. La modration avec laquelle il gouverna cette fois le Midi
compense, s'il est possible, les violences dont il fut complice pendant
la dure de son premier proconsulat. S'ils ne s'teignirent pas, les
lmens de discorde du moins s'assoupirent: petit  petit les
administrs s'apprivoisrent avec une administration rparatrice, petit
 petit le commerce et l'industrie reprirent de l'activit, et aussi les
plaisirs dont Marseille tait prive depuis si long-temps.

Frron n'tait rien moins qu'un mchant homme; ce n'tait pas mme un
homme ambitieux: l'indolence et l'insouciance formaient le fond de son
caractre, et le maintenaient habituellement dans un tat
d'engourdissement dont il ne pouvait sortir que par convulsion. Stimul
par des intrts de vengeance ou de conservation personnelle, par le
ressentiment d'un outrage ou par le sentiment d'un danger imminent, il
pouvait se porter aux extrmits les plus violentes; mais, la lutte
termine, il retombait dans l'inaction, dans l'apathie. Les plaisirs
qu'il aimait ne lui convenaient qu'autant qu'il les rencontrait: s'il
lui et fallu les aller chercher, il leur aurait prfr le repos, qu'il
prfrait mme  l'exercice du pouvoir.

Au reste, il tait du commerce le plus agrable dans les relations de
socit, et n'et laiss sans doute que la rputation d'un homme aimable
et spirituel, si la rvolution, dans laquelle il se jeta avec la fureur
d'un homme exaspr par des actes arbitraires dont il avait t l'objet,
ne l'avait pas distrait des occupations que lui donnait la rdaction de
_l'Anne littraire_, feuille priodique fonde par son pre, dont elle
avait fait la fortune et la rputation. Cet homme si terrible se
dlectait dans la lecture de Ptrarque; il en avait entrepris une
traduction. Le lugubre abb de Ranc, le rformateur de la Trappe, avait
traduit Anacron.

Toute l'activit de la commission rsidait dans Mchin,  qui
l'administration tait confie ou plutt abandonne, et qui, tout jeune
qu'il tait, la dirigeait avec autant d'habilet et de succs qu'un
vieux fonctionnaire. Il avait dj une grande exprience des hautes
fonctions: en 1792, ds l'ge de dix-neuf ans, il remplissait celles
d'ordonnateur en chef  l'arme du Nord. Fils d'un premier commis au
ministre de la guerre, Mchin avait t, ds sa premire jeunesse,
familiaris avec toutes les parties de cette administration.

C'est au chef-lieu de la commission que je fis connaissance avec deux
membres de la famille qui devait donner un matre  la France, 
l'Europe, au monde mme. Je m'y trouvais journellement avec Lucien
Bonaparte, alors commissaire des guerres, et j'y dnai une fois avec le
gnral Bonaparte, qui, en allant prendre le commandement de l'arme
d'Italie, s'arrta vingt-quatre heures  Marseille, o demeuraient alors
sa mre et ses trois soeurs.

Lucien vivait assez solitairement: la culture des lettres et un peu
aussi l'tude de la musique absorbaient les loisirs que lui laissaient
ses fonctions, et qu'il ne donnait pas aux dames dont se composait la
socit dans laquelle il se renfermait. Poli, mais peu communicatif avec
les hommes, il ne voyait gure les commissaires que pour les intrts de
son service. Il fut ds lors obligeant, prvenant mme pour moi.

Quant au gnral, on ne peut rien imaginer de plus grave, de plus
svre, de plus glacial que cette figure de vingt-sept ans, que ce front
dj rempli de tant de projets, dj sillonn par tant de mditations.
Il ne parla pas plus pendant le dner que lui donna le proconsul qu'il
ne parlait dans ceux qu'il donna quand lui-mme fut consul; et comme on
ne l'interpellait gure plus qu'on ne l'a fait depuis, tant il en
imposait  tous, le dner fut aussi srieux qu'aucun de ceux qui ont t
faits aux Tuileries: il n'y figura pas moins en matre qu' ceux-l,
quoiqu'il n'affectt pas de l'tre.

Il passa en revue la garnison de Marseille. En le voyant, les vieux
soldats se demandaient si on se moquait d'eux de leur envoyer un enfant
pour les commander... Un enfant!

De la mme poque date ma liaison avec le gnral Leclerc. Parti comme
volontaire dans le bataillon de Paris, il avait fait la guerre avec
assez de distinction en Savoie et  Toulon pour arriver, bien que
trs-jeune, au grade d'adjudant-gnral: c'est en cette qualit qu'il
commandait la place de Marseille. Il remplissait ses devoirs avec une
rare exactitude. Sa fermet ramena l'ordre dans cette ville si
turbulente. C'est aussi un de ces jeunes gens qui n'ont pas eu de
jeunesse.

Leclerc avait plus de jugement que d'esprit, et pourtant il n'tait pas
exempt de prsomption. Son importance allait au-del de sa capacit,
bien qu'il n'en manqut pas; son ambition surtout tait excessive; mais
tout cela tait recouvert par les dehors les plus graves: c'tait
d'ailleurs un honnte homme dans toute la force du terme.

Il avait auprs de lui comme adjudant un officier nomm Charles. Ce
jeune homme-l tait vraiment un jeune homme; il tait, lui, de toutes
nos parties. Je n'ai pas connu de meilleur camarade et de caractre plus
gal.

La vie de Marseille me plaisait assez. La maison Laugier, d'o nous
sortions peu, tait le centre de la socit la plus aimable et la plus
gaie. J'attendais donc assez patiemment l'poque de notre dpart, quand
Lenoir me proposa de faire avec lui une course jusqu' Montpellier, o
je ne sais quel intrt l'appelait. Je n'eus pas regret  ma
complaisance, je vis Nmes.

Il faut qu'un charme particulier soit rellement attach  certaines
proportions pour qu'elles produisent un effet si constant sur les gens
les moins instruits des principes de l'architecture. J'ai vu tous les
monumens de l'antique Italie, les temples de Pestum excepts, aucun n'a
excit en moi le genre d'admiration que j'prouvai en voyant ce petit
temple que les Nmois appellent la _Maison-Carre_. Je ne pouvais me
lasser de le regarder, tout en m'tonnant d'un plaisir que me donnait
l'aspect d'un difice dont l'architecte n'avait eu aucune difficult 
vaincre, d'un difice qui n'offrait rien d'extraordinaire, si ce n'est
l'admirable accord de toutes ses parties.

C'est avec un ravissement d'un autre genre que je contemplai les arnes
et le pont du Gard. Mais devant ces monumens-l je me rendais compte de
mon admiration. La puissance qui a transport les blocs normes dont ce
cirque est construit, la hardiesse qui a jet sur la valle du Gardon
cet aqueduc qui lie les deux montagnes entre lesquelles il coule, tout
cela saute aux yeux; l'impression que produisent sur nous ces
manifestations du gnie humain se conoit; mais l'extase o vous jette
l'aspect d'une petite chapelle pose sur le sol le plus uni, qui me
l'expliquera?

Les monumens de Montpellier me plurent moins que ceux de Nmes. C'en est
pourtant un digne de fixer l'attention que cette place du Prou, au
centre de laquelle rgne la statue leve  Louis XIV _aprs sa mort_,
comme le constate l'inscription. Mais comme,  cette poque de
destruction, cette statue avait t brise et fondue, cette place
n'tait plus qu'un corps sans me. La vue dont on jouit de l
m'enchanta. Je ne sais si la ligne onduleuse et bleutre qu'on me
montrait au sud-ouest tait dessine par les nuages ou par les Pyrnes,
mais c'tait bien la mer que cette nappe immense qui au midi se
dveloppait comme une gaze argente.

Malgr la contrarit que me donnait l'aqueduc qui vient en se cassant
dans sa direction s'appuyer  la montagne du Prou, la vue de cette
place me charma plus, j'en conviens, que celle d'un monument dont le
peuple de Montpellier me parut faire bien plus de cas, et qu'il appelle
_la Coquille_. Vous voulez sans doute voir _la Coquille_, nous avait dit
le postillon en entrant dans la ville; et nous conduisant  l'auberge
par le plus long, il nous fit faire un demi-quart de lieue de plus sur
le plus mauvais pav qui soit en France, pour nous faire voir _la
Coquille_.

Cette _coquille_ est une section de vote qui soutient l'angle d'une
maison qu'on a t oblig d'chancrer pour rendre praticable la rue sur
laquelle elle est projete.

En retournant  Marseille, nous traversmes le Rhne  Beaucaire. Devant
nous s'levait cette tour de Tarascon, de laquelle des prisonniers
avaient t prcipits par des hommes qui prtendaient venger
l'humanit, et se dployait la promenade d'o les dames de la bonne
socit, tout en prenant le frais, avaient tranquillement contempl ce
spectacle! Les rochers sur lesquels est assise cette prison me
semblaient encore sanglans; leurs cavits me semblaient retentir encore
de leurs cris. Laissant sur notre gauche ce thtre d'horreur, nous nous
dtournmes pour aller voir les antiquits de Saint-Remi, autres
tmoignages de la magnificence et de la domination romaine.

Il y avait peu de jours que nous tions de retour  Marseille, quand mon
camarade fut rappel tout  coup  Paris par les suites de l'opration
qu'il avait commence, et aussi par l'intention d'en lier une nouvelle
de mme nature. Comme le succs de ces sortes d'affaires exigeait une
grande clrit d'excution, et qu'il lui importait d'emmener avec lui
quelqu'un qui devait l'y aider, il m'engagea  l'attendre  Marseille
pendant les quinze ou vingt jours que durerait son absence, pour en
repartir ensemble aprs son retour. Restez avec nous, me dit Mchin,
vous ne connaissez pas la Provence. Nous ferons une tourne dans le
dpartement du Var et dans celui de Vaucluse, que la commission doit
visiter.

Nous touchions  la fin de dcembre. La veille mme de Nol, nous nous
mmes en route pour Toulon. Le temps tait magnifique; c'tait celui
d'un beau jour d'avril sous le climat de Paris. Quittant la voiture pour
monter un cheval qu'on avait mis  ma disposition, je pus jouir  l'aise
du spectacle que m'offrait une nature tout--fait nouvelle pour moi. Ces
pins que traverse la valle de Cuge, ces immenses rochers entre lesquels
est fraye la route d'Oulioule, tout cela me frappait d'tonnement. Il
redoubla quand, sorti de ces gorges, je vis Toulon se dessiner comme un
croissant entre les montagnes qui l'abritent du ct du nord, et la mer
qui baigne ses murs du cot du midi.

On m'expliqua sur les lieux mmes toutes les oprations du sige, et
particulirement celles qui avaient forc les Anglais  sortir de cette
ville qu'ils n'avaient pas prise, et qu'ils tenaient pour imprenable.
Une batterie qui foudroyait la rade o stationnait leur escadre opra ce
prodige. Le jeune capitaine qui avait conu cette combinaison me parut
un gnral. Un an aprs, toute l'Europe fut de cet avis.

J'employai en excursions les dix jours que je passai  Toulon. Aussitt
aprs le djeuner, je sortais de la ville avec Mchin, et nous allions
visiter les positions que l'ennemi avait occupes, telles que le pas _de
la Masque_ et le Mont-Faron, positions flanques et couronnes de
redoutes rputes inaccessibles, et o nous n'arrivmes qu'avec des
peines incroyables, quoique nous n'eussions rien  porter que le bton
qui nous soutenait; positions jusques auxquelles, le sac sur le dos et
le fusil sur l'paule, nos soldats avaient nanmoins gravi sous la
mitraille, et qu'ils avaient emportes  la baonnette.

Nous poussmes nos courses jusqu' la ville d'Hires o je passai une
nuit. M. Fille, propritaire des plus beaux bosquets d'orangers qui
soient dans cette moderne Hesprie, ne voulut pas que nous prissions
gte ailleurs que chez lui. L commena pour moi l'anne 1796, anne
sans hiver. Quand je me rveillai au rayon d'un soleil de printemps, de
mon lit, d'o j'apercevais le jardin, je me vis entour d'arbres
couverts d'or et d'argent, d'orangers chargs de fleurs et de fruits. Le
parfum qu'ils exhalaient, joint  celui d'un monceau de violettes que le
domestique de la maison m'avait apport de la part de son matre,
remplissait ma chambre o pntrait aussi la douce chaleur qui en
provoquait le dveloppement. Je m'habillai les fentres ouvertes,  une
poque o un habitant de Paris ne croit pas pouvoir calfeutrer assez
exactement les siennes.

 Toulon, o je retrouvai Frron  l'auberge, je fus tmoin d'une scne
qui, tout en peignant son caractre, peint aussi celui d'un homme qui
n'a pas moins marqu que lui  l'poque la plus dsastreuse de la
rvolution, mais qui s'est tir d'affaire avec plus d'habilet; scne de
comdie, bien que joue par des acteurs tragiques. Cet homme, dont j'ai
dj parl, est Salicetti.

Ce dput, qui avait t fortement compromis dans les troubles de
prairial, s'tait soustrait par la fuite au mandat lanc contre lui, et
tait all attendre en Corse le moment de reparatre sans danger sur la
scne politique. Ce moment lui paraissant arriv, car le gouvernement
directorial venait d'tre substitu  celui de la Convention, Salicetti,
protg d'ailleurs par l'amnistie, s'tait ht de revenir en France.
Dbarqu  Toulon, son premier soin fut d'aller saluer le commissaire du
gouvernement, c'est--dire le chef du parti qu'il avait voulu faire
proscrire et qui l'avait proscrit. Rien de plus cordial que leur
entrevue. On ne se serait pas dout que des hommes qui s'embrassaient si
affectueusement se fussent rciproquement disput leur tte. Frron
offre  dner  Salicetti; celui-ci accepte, et les voil buvant
ensemble aussi gaiement que deux housards qui viennent de se sabrer
boivent entre deux escarmouches, en attendant le signal de se sabrer de
nouveau. Au fait, il n'y avait pas plus de rancune entre eux qu'il n'y
en a entre deux joueurs d'checs, le jeu termin. Les haines de parti
n'entranent pas toujours des haines personnelles.

Aprs le dner, Salicetti,  qui Frron offrait un appartement, lui
dclara en le remerciant qu'il ne pouvait prolonger son sjour  Toulon,
et qu'il partait  l'instant mme pour Paris. Puis-je t'tre l de
quelque utilit? ajouta-t-il; dispose de moi. N'as-tu pas quelque
commission pour Barras? n'as-tu rien  lui demander? dpche-toi. Quand
on met en activit une organisation nouvelle, il faut, ds le premier
moment, s'y faire caser. Les places sont au premier occupant; pour peu
que vous tardiez, vous les trouvez toutes prises.--C'est  quoi je
pensais, dit Frron. Mes fonctions de commissaire du gouvernement ne
sont que temporaires; dans quelques mois ma mission sera termine. Je
n'ai pas t rlu, pas plus que toi,  la nouvelle lgislature; si je
ne prends mes mesures, je me trouverai tout--fait cart des affaires;
je me trouverai dans la rue. Mais j'ai jet mon dvolu sur certaine
place que Barras ne peut me refuser, celle de commissaire du
gouvernement auprs de l'arme d'Italie.--Excellente ide! s'crie
Salicetti. Au fait, le Directoire a intrt  mettre cette arme sur un
pied formidable. L'importance de cette place s'accrotra en raison de
celle de l'arme. Tu as sans doute dj crit  Barras  ce sujet?--Pas
encore; mais  mon retour  Marseille, o je lui rendrai compte de la
tourne que je fais, et  laquelle les intrts de l'arme d'Italie ne
sont pas trangers, tu penses bien que je n'oublierai pas de lui parler
de cet objet.--Bien; mais en attendant, je le prviendrai, moi, de ton
dsir. Rien de plus fond qu'une pareille demande; personne n'a plus de
droits que toi  cette place; personne n'y est plus propre. Avant peu tu
auras de mes nouvelles.

Cela dit, aprs avoir embrass derechef son ancien collgue, Salicetti
se jette dans sa chaise de poste.  Paris au plus vite, et par le plus
court, criait-il au postillon.

C'est vraiment un drle de corps que ce Salicetti! disait Frron.
Quinze jours aprs il en eut la preuve. Comme il n'tait jamais press,
il n'avait pas encore expdi ses dpches au Directoire, mais il
songeait srieusement  s'en occuper, quand  djeuner on lui apporte je
ne sais quel journal. Il y jette les yeux: Salicetti est nomm
commissaire du gouvernement prs de l'arme d'Italie! s'crie-t-il.
C'est vraiment un drle de corps que ce Salicetti! ajoute-t-il en
clatant de rire.

J'avais la facilit de voir dans tous leurs dtails les tablissemens
qui depuis plus d'un sicle faisaient de Toulon l'une des premires
villes maritimes du monde; j'en usai. Sur cette place, encombre de
ruines encore fumantes, ce qui avait chapp  une destruction absolue
excitait encore l'admiration.  ces immenses dbris on pouvait juger de
l'immensit de nos pertes. Et ce sont des Franais qui avaient livr
Toulon  l'tranger auteur de ces ravages! Si cet aspect n'excusait pas
l'atrocit de leur chtiment, du moins faisait-il concevoir le premier
emportement qui l'avait ordonn.

Quelques vaisseaux en construction avaient pourtant t sauvs des
flammes, tels que _le Thmistocle_, _le Franklin_, _le Guillaume-Tell_
et _le Sans-Culotte_, depuis nomm _l'Orient_; leurs carnes seules
taient termines. Grs et arms  l'occasion de l'expdition d'gypte,
ces btimens furent pris ou brls deux ans aprs dans la rade
d'Aboukir: leur sort tait de ne pas chapper aux Anglais.

Des constructions de Toulon, celles qui m'tonnrent le moins ne sont
pas les bassins de Brogniard; ateliers immenses btis dans la mer,
au-dessus du niveau de laquelle ils s'lvent. Leurs parois, qui
dessinent une ellipse, sont intrieurement faonnes en degrs; on se
croit l dans une arne antique jete au milieu des ondes. Dans
l'intrieur de ces bassins, qui, par le moyen des pompes et d'une
cluse, se vident et se remplissent  volont, se fabriquent  sec les
vaisseaux, qui s'y trouvent  flot ds qu'ils sont achevs. La
prcipitation avec laquelle l'ennemi fut oblig d'vacuer le port ne lui
permit pas de dgrader ces constructions, heureusement incombustibles.

Nous fmes aussi dans la campagne quelques promenades de pur agrment.
C'tait le moment de la cueillette des olives et de la fabrication de
l'huile. Les vendanges sont plus gaies, mme celles de Surne.




CHAPITRE III.

Excursion dans le Comtat.--La fontaine de Vaucluse.--Inconvniens de
l'excs de confiance.--Antiquits d'Orange.--Retour  Marseille.


Lenoir n'tait pas encore revenu de Paris quand je revins  Marseille.
Je l'y attendais, lorsque Mchin me proposa de l'accompagner dans une
tourne que la commission allait faire dans le dpartement de Vaucluse.

Vaucluse! quels souvenirs ce nom-l ne rveille-t-il pas dans la tte
d'un pote? J'acceptai la partie  condition que je ferais le voyage 
cheval. Je ne sache pas de meilleure manire de voir le pays. Le
lendemain nous allmes coucher  Aix. Comme je ne me mlais pas des
affaires, et qu'indpendamment de ce que je n'avais pas mission pour
cela, mon got ne m'y portait pas, pendant que le commissaire et les
fonctionnaires publics discutaient les mesures relatives au maintien de
l'ordre, je parcourais la ville avec Mchin, dont la prsence au conseil
n'avait pas t juge ncessaire.

Le Cours me parut d'une beaut remarquable: nulle part je n'ai vu
d'arbres comparables aux ormes plus que sculaires qui dessinent les
alles de cette promenade; mais malheureusement portaient-ils un
caractre de vtust qui peut-tre n'aura pas permis de les conserver
jusqu' ce jour. Beaucoup avaient perdu leur aplomb, et formaient avec
le niveau de la chausse un angle plus ou moins aigu: ainsi l'alignement
de leurs bases ne se retrouvait pas,  beaucoup prs,  leurs sommets.

La grande alle de ce Cours est orne de plusieurs fontaines
jaillissantes. L'une d'elles tait enveloppe d'une paisse vapeur:
instruit que cela provenait d'une source d'eau chaude qui alimente aussi
des bains, je rsolus d'en essayer.

Mchin partageant ma fantaisie, nous nous rendmes  ces bains. Ils sont
tablis, autant que je puis m'en souvenir, dans des chambres votes.
L'eau, ce dont je me souviens trs-bien, y coule incessamment dans des
cuves de marbre, et se maintient ainsi toujours  la mme temprature,
celle de 27 ou 28 degrs. Ces eaux, auxquelles on n'attribue aucune
vertu curative, sont nanmoins doues d'une singulire proprit: si
elles n'ont aucune action sur les corps malades, du moins
fortifient-elles les corps en sant. C'est ce  quoi faisait allusion un
_phallus_ en marbre qui, de la niche o il tait plac, semblait oprer
ce prodige. Des iconoclastes l'ont renvers de son trne; mais cette
onde, d'o il semblait aspirer une jeunesse toujours nouvelle, n'a rien
perdu de sa vertu, ainsi que le constate ce distique ou cette pitaphe
inscrite sur une tablette de marbre, et incruste  la place mme d'o
l'outrage l'a dtrn.

Prses phallus abest. Erasit barbara dextra,
Sed latet in tepidis ipse Priapus aquis.

D'Aix, nous nous rendmes le lendemain  Avignon.

Notre voyage se fit sans accident, mais non pas sans danger. Les
ressentimens provoqus contre Frron par la rigueur de sa premire
mission fermentaient encore dans les dpartemens o le rappelait une
mission pacifique. En sortant d'Orgon, bourg dont les habitans se sont
plus d'une fois signals par leur brutalit, les postillons culbutrent
sa voiture qu'ils firent passer au grand galop sur une borne, dans
l'intention vidente de la briser. Voyant le proconsul sorti de l sain
et sauf, le matre de poste, dont ils n'avaient fait qu'excuter les
ordres, leur reprocha, il est vrai, assez vivement leur maladresse; mais
dans quel sens l'entendait-il?

Cependant j'tais parti en avant sur un bidet que l'on m'avait donn
dans l'intention de me faire rompre le cou. Je ne conois pas comment
cela n'est pas arriv. N'ayant nul soupon du fait, je soutenais de mon
mieux cette misrable monture; et, tout en maudissant l'tat de cette
poste  laquelle j'imputais le tort de son matre, je gagnai
clopin-clopant le relai suivant, o le cortge ne me rejoignit que
long-temps aprs mon arrive. L, je reconnus qu'on avait eu l'intention
de me traiter comme complice du voyageur dont je n'tais pas mme le
camarade. Les apparences, au fait, m'avaient calomni auprs de cette
population, qui ne pouvait croire au repentir de Frron, et m'avait fait
une assez rigoureuse application du proverbe: _Dis-moi qui tu hantes, je
te dirai qui tu es._ Ce proverbe, au reste, aurait justifi Frron, si
on avait jug de ses sentimens par ceux des conseillers qui
l'assistaient alors, hommes modrs s'il en fut; mais les gens de parti
raisonnent peu, surtout en Provence, o ils ne raisonnent jamais.

Le proconsul reut  Avignon un accueil bien diffrent de celui qu'on
lui avait fait  Orgon. L c'est par un autre intrt que les ttes
taient exaltes. Les autorits locales l'attendaient hors de la ville,
o il entra escort d'une populace qui exprimait par les cris les plus
perans et par la pantomime la plus anime une joie qui avait tous les
caractres de la fureur.

J'aime  le dire, Frron ne se rendit pas digne de l'affreuse
reconnaissance dont ils lui escomptaient les tmoignages. Envoy pour
rprimer les haines et non pour les satisfaire, il le fit. Les patriotes
opprims par la compagnie du Soleil, par la compagnie de Jsus ou de
Jhu, descendant des bois du mont Ventoux qu'ils habitaient depuis
plusieurs mois, revinrent dans leurs domiciles; ils y furent protgs
contre leurs perscuteurs, mais non pas seconds pour les perscuter, ce
 quoi ils n'taient que trop ports.

 Avignon nous rencontrmes Lenoir qui revenait de Paris, o il avait
opr une nouvelle transmutation; il courait en entreprendre une autre 
Marseille, s'il y avait lieu, et rendre compte  ses associs. Comme ses
affaires devaient l'y retenir un mois au moins, il m'engagea  ne pas
interrompre ma tourne et  continuer de visiter le dpartement de
Vaucluse avec Mchin, qui lui promit que nous viendrions le rejoindre
ds que nous aurions vu la fontaine de Ptrarque et les antiquits
d'Orange.

Avignon est une jolie ville. Quoiqu'ils semblent faits avec du croquet,
ses remparts ne sont pas indignes des loges qu'on leur prodigue  Paris
sur la foi de M. d'Asnires. Entre eux et le Rhne est une fort belle
promenade. On trouve frquemment des tmoignages de la munificence
pontificale dans cette enceinte, plus riche toutefois en monumens du
moyen ge qu'en ruines romaines, et en vieilleries qu'en antiquits. La
prison qui fut le palais des papes, et o rsidait le vice-lgat, est
imposante par sa masse. Je la voulais visiter; mais je renonai  ce
projet quand j'appris que l s'tait dploye avec plus de rage que
partout ailleurs la fivre rvolutionnaire, dont les accs ont t si
terribles dans le Comtat; que l tait cette glacire, ce gouffre que le
froce Jourdan avait combl de ses victimes.

Avec quel empressement je m'chappai de cette lgante et malheureuse
cit, pour aller me reposer de ces douloureuses impressions dans le
vallon qu'habitait et qu'a clbr Ptrarque!

C'est bien du Comtat qu'on peut dire _paradis habit par des diables_.
Pas d'hiver pour cette heureuse contre. Nous tions  peine au
commencement de fvrier; dj les amandiers en fleur rendaient l'aspect
du printemps  ses prairies o la Sorgue, tendant ses bras, promne au
milieu d'une verdure ternelle des eaux que sans exagration potique on
peut dire argentes.  mesure qu'on se rapproche de sa source, la
Sorgue, qui se recueille en un seul lit, prend un caractre plus
tumultueux. Toujours rivire par sa profondeur, c'est avec le fracas
d'un torrent qu'elle prcipite de roc en roc ses eaux turbulentes, mais
encore limpides. En remontant son cours, nous arrivmes au bassin d'o
elles s'chappent. C'est ce qu'on appelle la fontaine de Vaucluse.

C'est entre deux montagnes des plus pres, vallon clos par un rocher non
moins aride et coup  pic[21], que surgit cette source merveilleuse.
L'aspect de Vaucluse varie suivant la saison: en t ses eaux ne
s'lvent pas,  beaucoup prs, au niveau des rochers qui bordent son
bassin, et le voyageur peut descendre jusqu' une certaine profondeur
dans le puits qui les renferme; en hiver, grossies par la fonte des
neiges et par les pluies, non seulement elles remplissent toute la
capacit de cet abme, mais, franchissant les plus hautes digues qu'il
leur oppose, elles en jaillissent en mille cascades avec un bruit que
les chos accroissent jusqu' vous assourdir.

Les eaux taient parvenues  leur plus haut degr d'lvation. C'est un
contraste singulier que leur tranquillit dans la vaste coupe o elles
semblaient dormir, et la turbulence avec laquelle elles en dbordent en
bouillonnant  travers les dbris couverts d'cume et de mousse et
envelopps d'une poussire humide. Cette nature sauvage me semblait plus
en harmonie avec une me forte qu'avec une me tendre; avec la passion
d'un amant au dsespoir, qu'avec celle d'un troubadour qui se
complaisait dans son martyre. Ignorant les faits, j'y aurais vu la
retraite de Dante plutt que celle de Ptrarque.

On nous fit remarquer  gauche, sur le penchant de la montagne, des
ruines qu'on nous dit tre celles du chteau o venait soupirer l'amant
de Laure. Ce gte ressemble plus au nid d'un milan qu' celui d'un
tourtereau. Sur la droite, dans une bicoque appele municipalit, on
nous montra le portrait de ce pote et celui de sa dame: s'ils
ressemblent, ils prouvent que Laure avait assez raison de ne pas aimer
Ptrarque, et que Ptrarque avait un peu tort de tant aimer Laure; celui
de Ptrarque prouve de plus que ce tendre chanoine n'tait rien moins
que maigre, ce qui contrarie un peu l'ide que je m'en tais faite; mais
l'obsit et la sensibilit ne sont pas absolument incompatibles, tmoin
M. de Lally.

Leclerc, dans cette excursion, fit preuve d'une double habilet. Rien
n'gale l'agilit avec laquelle il gravissait les pentes les moins
praticables; il courait comme un chamois  travers ces roches o nous
avions peine  marcher: deux ans de sjour sur le Mont-Cnis, o il
avait fait la guerre de montagne, lui avaient donn cette habitude; il
en avait aussi rapport un talent remarquable pour la cuisine militaire:
rien de meilleur que la soupe  l'ognon qu'il nous fit  Lille, o nous
djeunmes. Il est vrai que nous apportions  dguster ce mets spartiate
l'assaisonnement exig par Lycurgue, l'apptit.

De retour  Avignon, je fus fort surpris d'y retrouver Lenoir, et plus
surpris encore de ne pas le retrouver gai comme de coutume. En effet, il
n'avait pas lieu de l'tre; il me le prouva en trois mots: J'ai t
vol!

En rglant ses comptes  Marseille avec ses associs, il avait reconnu
que, sur 60,000 francs en or qu'il croyait rapporter, il lui en manquait
24,000; ils lui avaient t pris en route. Par qui? la justice ne le
sait pas encore; car la justice est souvent la dernire  savoir ce que
tout le monde sait. Mais voici les faits.

De Paris  Lyon, Lenoir tait venu en poste, et  Lyon il s'tait
embarqu sur le Rhne, non pas dans un bateau, comme  son premier
voyage, mais sur la barque publique, o il avait trouv grande
compagnie. On mit plusieurs fois pied  terre pendant le trajet, soit
pour attendre le vent, soit pour prendre ses repas. Comme il n'avait pas
amen de domestique, il accepta les services d'un passager catalan dont
la physionomie lui avait inspir au premier aspect la plus grande
confiance, et il le chargea, chaque fois qu'il descendait  terre, de
porter et de rapporter  sa suite un havresac de peau de veau dans
lequel tait renferm son trsor, compos de je ne sais combien de
rouleaux qui reposaient, non pas sous la protection d'une double
serrure, mais sous celle de trois ou quatre boucles. Arriv de nuit au
Pont-Saint-Esprit, le patron de la barque refusant de se hasarder avant
le jour dans ce passage difficile, ceux des voyageurs qui voulaient
passer une bonne nuit allrent attendre l'aurore  l'auberge. Lenoir fut
du nombre; il aime ses aises. Cette fois-l ne croyant pas ncessaire
d'emporter le havresac avec lui: tablis-toi dans mon cabriolet, dit-il
 son Catalan; tu y dormiras, et tout en dormant tu garderas les effets
qui s'y trouvent.

 Avignon, Lenoir s'tait spar, non sans lui laisser des preuves
gnreuses de son extrme satisfaction, du fidle serviteur que le
hasard lui avait donn, et le voil, toujours sans escorte, en route
pour Marseille, o il arriva encore sans mauvaise rencontre. Il n'oublia
pas de dire  ses associs combien ce brave Catalan lui avait t utile,
ne tarissant pas d'loges sur son compte: La probit, disait-il, est
bien plus commune, ou plutt la friponnerie est bien moins rare qu'on ne
le croit. Il ne fut plus de cet avis quand il eut reconnu le _dficit_
de sa caisse, _dficit_ qu'au reste il voulait supporter seul, ce  quoi
ses associs ne consentirent pas.

Il tait vident qu'averti par la pesanteur du sac de la valeur des
objets qu'il renfermait, le Catalan avait profit de la nuit o il lui
avait t absolument abandonn, pour en distraire quelques rouleaux. Il
avait mme opr avec discrtion, puisque, matre de tout prendre, il
s'tait content d'une partie de la somme. Cette circonstance frappa
singulirement Lenoir, qui, tout en me racontant le fait avec quelque
chagrin, me disait: Tu vois bien qu'il y a pourtant chez les coquins un
certain esprit de justice, et que tu avais tort de te moquer de moi
quand je te disais qu'on peut s'arranger avec eux.

On mit la police aux trousses du voleur. Il fut arrt  Nmes: on ne
trouva rien sur lui. D'aprs des renseignemens certains, il tait
vident nanmoins qu'il tait sorti de la barque pendant la nuit; et ses
propos donnaient lieu de croire que, pendant son absence du bord, il
avait enfoui dans un champ la somme distraite; mais on ne put pas
obtenir de lui l'aveu prcis de ce fait: la crainte et l'intrt y
furent impuissans; et, malgr sa conviction intime, le magistrat fut
oblig de faire relaxer le prvenu faute de preuves suffisantes.

Lenoir que j'avais accompagn  Nmes retourna  Marseille rendre compte
 ses cointresss du vain rsultat de ses recherches, et je ne l'y
rejoignis qu'aprs avoir t explorer avec Mchin les antiquits
d'Orange, le thtre et l'arc triomphal lev  la gloire du vainqueur
des Cimbres,  la gloire de ce _Marius_ dont j'ai essay de retracer la
terrible physionomie, et  qui je dois mon premier succs.

Frron tait  Orange. Je veux citer un trait de son obligeance. Un
ngociant m'avait pri de lui obtenir une permission pour importer de
Gnes  Marseille cinquante mille livres de cire. Je demandai cette
permission au proconsul. Mais comme j'tais trs-peu familiaris avec
ces sortes d'affaires, et que, n'ayant pas pris de note, je craignais de
rester au-dessous du nombre dsign, au lieu de cinquante mille livres,
je dis cinq cent mille. Cinq cent mille livres de cire! me dit Frron:
il y a l de quoi clairer toute la Provence. La permission n'en fut
pas moins dlivre, mais  moi, et non au spculateur pour qui je la
sollicitais. Je la lui remis toutefois, et ce n'est pas sans tonnement
qu'il se vit accorder dix fois plus qu'il ne demandait. Quel usage
a-t-il fait de cette pice? Je ne sais; je n'ai pas plus song  m'en
informer qu'on a song  m'en instruire. Je me souviens seulement que ce
service m'a valu un petit baril d'anchois, que la reconnaissance du
spculateur me fora d'accepter.

Je revins d'Orange  Marseille avec Mchin. Nous fmes la route avec les
mmes chevaux, tout d'une traite  peu prs; car nous ne nous arrtmes
que six heures  Orgon. Partis d'Orange  dix heures du matin, le
lendemain nous tions  Marseille  l'heure du spectacle, o nous nous
tions promis d'assister. Je ne sais pas comment nos montures et celles
de deux housards qui nous accompagnaient purent rsister  la fatigue
d'une course aussi extravagante.

Un intrt assez tendre stimulait, autant que je puis m'en souvenir,
l'activit de mon camarade. Quant  moi, rien ne me pressait que cette
impatience qui m'a toujours port  faire le plus de chemin possible
dans le moins de temps possible.




CHAPITRE IV.

La beaume de Roland.--Promenade  Aren.--Il neige.--M.
d'Offreville.--Richaud Martelli.--Factie.


Les six semaines que nous passmes encore  Marseille furent toutes
donnes au plaisir. La socit qui s'tait apprivoise avec nos cheveux
ne nous trouvait pas aussi diables que noirs. Plus de parties sans nous.
Au fait, sans nous, il y en avait peu de bonnes: je dis nous, parce que
Lenoir ne se sparait pas de moi, et qu'il animait tout de sa gaiet
originale et intarissable. C'tait invitation sur invitation; tantt 
la ville, tantt  la campagne; tantt dans une bastide, tantt dans une
autre. Chez le royaliste, comme chez le rpublicain, le plaisir avait
opr la fusion des partis. On n'avait plus d'opinion  table, et nous y
tions toujours.

Je ne sais qui nous donna  djeuner  Aren, petit village peu distant
de Marseille, et jet sur une plage o l'on va manger des coquillages,
et particulirement des oursins. Les Marseillais sont friands de ce
mets, qui est au fait trs-dlicat. Comme les aiguilles dont ils sont
recouverts les rendent difficiles et mme dangereux  ouvrir, et que les
cabaretiers d'Aren ont seuls ce talent, on va chez eux pour s'en
rgaler, comme on va se rgaler d'hutres au rocher de Cancale. Nous
mangemes aussi l d'autres mets de mme nature, des lpas, des clovis,
mais pas d'hutres; les hutres de la Mditerrane ne valent pas 
beaucoup prs celles de l'Ocan.

Tout en djeunant, nous faisions la conversation avec un vieux pcheur.
Il tait triste, mais de la tristesse la plus divertissante.  en croire
ce brave homme, qui n'tait rien moins qu'un _sans-culotte_, quoique la
partie infrieure de son vtement ne fut pas dans un complet tat de
conservation, son mtier tait moins productif que jamais. Le thon avait
dsert les ctes de Provence, la sardine y devenait rare; pas plus
d'anchois que sur ma main: Il n'y a plus de poisson dans la mer depuis
la rvolution! disait-il en soupirant.

Vous ne quitterez pas la Provence sans aller voir la _beaume de
Roland_, nous dit une Marseillaise fort gentille, qui, je crois, pouvait
se reprocher un peu la fatigue qui retenait encore nos chevaux sur la
litire.--Qu'est-ce que la beaume de Roland?--Une caverne immense
creuse par la nature dans des montagnes rocailleuses qui sont  une
lieue et demie de la ville.--Allons-y demain.--Le chemin est
impraticable pour les voitures et mme pour les chevaux.--Allons-y 
pied.--Mais qui nous montrera le chemin?--Moi, jusqu'au village le plus
proche de la montagne; l, vous trouverez des guides qui ont le fil de
ce labyrinthe et des flambeaux pour vous clairer.  dix heures
prcises, nous partirons. Il faut cinq heures tant pour le voyage que
pour visiter la grotte, et les jours sont courts.-- demain donc.--
demain.

Le lecteur a dj compris que _beaume_ en Provence est synonyme de
_caverne_, de _grotte_. De l le nom de Sainte-Beaume que porte la
retraite o Madeleine vint, dit la tradition, pleurer entre Marseille et
Toulon les doux pchs qu'elle avait commis  Jrusalem et  Jricho;
retraite souterraine, taille par la nature dans les bois de sapins qui
dominent la valle de Cuge, et  laquelle j'ai grand regret de n'avoir
pas pu faire un plerinage.

Le lendemain,  l'heure dite, nous nous trouvmes au rendez-vous, o la
dame nous rejoignit bientt avec une de ses cousines, autre Marseillaise
aussi belle que celle-ci tait jolie.

Aprs une heure et demie de marche, nous arrivmes au pied de la
montagne, monceau de roches qu'il nous fallut escalader, et que ces
dames gravissaient comme des chvres. Parvenus  une certaine hauteur,
nous nous trouvmes au bord d'une espce d'entonnoir, dans la profondeur
duquel nous descendmes, non pas sans trbucher. Vous tes  l'entre
de la beaume, nous dit-on quand nous fmes au fond. O donc est cette
entre? demandions-nous.

Nulle ouverture ne s'offrait  nos yeux.  genoux, Messieurs, nous
dirent ces dames.-- quatre pates, ajoutrent les guides en s'y
mettant; et nous voil suivant  quatre pates ces hommes qui se
glissaient sous une roche dont la base aplatie nous semblait poser sur
la terre quand nous tions debout, mais entre laquelle et le sol se
trouvait un passage de trois pieds de hauteur  peu prs, dont cette
roche, qui se dtachait comme un auvent du massif dont elle faisait
partie, nous avait drob la vue.

 mesure que nous nous enfoncions dans ce couloir, o les deux dames ne
voulurent passer que les dernires, il s'levait et s'largissait si
bien qu'aprs avoir ramp quelques toises, nous nous trouvmes dans une
chambre o nos guides allumrent leurs flambeaux  une lanterne qu'ils
avaient apporte, chambre dont les proportions dj imposantes nous
causrent quelque tonnement. Il devait augmenter, car nous n'tions
encore que dans le vestibule d'un souterrain de proportions tout--fait
gigantesque; on et dit un temple consacr aux dieux infernaux. Nous le
parcourmes dans toute son tendue.

crivant de souvenir, et sans notes, il me serait difficile, au bout de
trente-six ans, d'en tracer la mesure avec l'exactitude qu'y mettrait un
gomtre; mais j'en puis donner une ide approximative, mon imagination
me la reprsentant encore dans tous ses dtails comme si je venais d'en
sortir.

Qu'on se figure une nef de trente pieds d'lvation et flanque de
plusieurs autres semblables  des chapelles distribues autour d'une
enceinte couronne par une coupole. Cette nef, que n'a point fabrique
la main des hommes, semble nanmoins tre le produit de l'art du moyen
ge combin avec celui de l'antiquit, et participe tout  la fois du
style gothique et du style grec; du style gothique, par les courbes que
dcrivent les artes de ses votes, qui sous certains aspects
ressemblent aux arceaux de nos vieilles cathdrales; du style grec, par
les formes qu'affectent les normes stalactites qui sur plusieurs points
forment entre la vote  laquelle elles se tiennent et le sol sur lequel
elles s'appuient des colonnes d'une rgularit presque corinthienne.

Ces stalactites ne descendent pas toutes jusqu' terre, ni ne s'lvent
pas toutes jusqu' la vote. Dans le premier cas, les normes gouttes
qu'elles figurent ressemblent  ces ornemens qui se dtachent des ogives
de certaines glises, de celles de la cathdrale de Burgos par exemple;
dans le second, on les prendrait, suivant leur lvation plus ou moins
grande, pour des colonnes spares de leurs chapiteaux ou pour des
autels qui sortent de terre.

Au milieu d'une de ces chapelles  gauche, au sommet d'un plan inclin
qui s'lve  six ou sept pieds, est un autel de ce genre. Une partie de
notre socit s'tait par hasard groupe autour de ce singulier monument
qu'illuminaient nos torches funbres. On et dit un appareil invent
pour donner plus de solennit  un serment prt sur l'autel des Furies.
L'ingale distribution de la lumire, qui ne pntrait pas dans toutes
les anfractuosits de cette caverne, ses lueurs rougetres, l'opacit
des ombres au milieu desquelles elle oscillait, la pleur des visages
sur lesquels elle se refltait, tout concourait  donner  cette scne
fortuite un caractre funbre que compltait le vol de quantit de
chauves-souris qui se prcipitaient en tournoyant sur nos flambeaux.

Denon,  qui je fis quelques annes aprs, sur le lieu mme, une
description de cette scne pittoresque, en a trac un croquis qu'on
retrouvera dans son _Voyage en gypte_.

Pourquoi a-t-on donn  cette beaume le nom de Roland? Il me semble que
la description que donne l'Arioste d'une caverne o se rfugiaient les
brigands avec lesquels s'escrima ce paladin s'accorde assez avec celle
de la grotte que nous venons de parcourir[22]. Des voleurs ont bien pu
habiter ces catacombes, et je ne serais pas surpris qu'en des temps de
perscution elles eussent servi d'asile  plus d'un proscrit.

Dans sa partie la plus recule, au fond d'une grotte moins leve, par
une espce de soupirail qui n'est gure plus large que la forme d'un
chapeau, on entend le bruit d'un torrent souterrain. Nous y jetmes des
pierres; mais nous ne pmes juger par ce moyen de la profondeur de
l'abme o elles tombaient: le bruit des eaux absorbait tous les autres.

Aprs avoir dclam, chant, hurl tout  loisir dans cette singulire
dcoration, et fait avec quelques bouteilles de vin de Bordeaux des
libations aux divinits infernales, avertis par nos torches qu'il tait
temps de sortir, nous retournmes au jour par le mme chemin. Ce voyage
vaut bien celui des enfers, bien que les dmons que nous avions avec
nous n'eussent pas l'aspect trop terrible, et ne fussent rien moins que
des anges de tnbres.

L'hiver s'tait  peine fait sentir cette anne en Provence. Dans les
premiers jours de mars, le temps devint tout  coup assez rigoureux. Il
neigea.  l'aspect de ce phnomne, toute la population de Marseille me
parut atteinte de folie: chacun de ptrir la neige, et d'en former des
boules avec lesquelles on assaillait les passans. Malheur  qui
traversait la rue pour le quart d'heure: ni son rang, ni sa fortune, ni
son ge ne le protgeaient; il devenait le point de mire sur lequel se
dirigeaient ces projectiles improviss. D'en haut, d'en bas, de droite,
de gauche, en arrire, en face, de tous les cts, ils pleuvaient sur
lui dru comme grle. Les gens du peuple, les ouvriers, les servantes
surtout quittaient tout pour ce plaisir auquel le soleil de midi pouvait
mettre un terme, ce qui,  leur grand regret, arriva ds dix heures.

Nous employmes ce mois de mars  nous divertir, partageant notre temps
entre la promenade  cheval, le bal, le spectacle, et quelquefois aussi
le jeu, o nous ne comptions que par milliers de francs; mais cela
n'excdait pas les moyens du moins opulent d'entre nous.

Le thtre de Marseille a toujours t mont sur le pied le plus
magnifique. On y jouait tous les genres, depuis le grand opra jusqu'au
vaudeville, depuis la tragdie jusqu' la farce. Disons  cette occasion
que, pendant notre sjour, on y donna un ballet de _la Tentation_.
C'tait tout bonnement le pot-pourri de Sdaine traduit en pas de
rigaudons. Il n'y avait pas de paroles dans cette _Tentation_-l; elle
n'en tait pas pour cela plus mauvaise qu'une autre, pas plus mauvaise
que la mienne.

Parmi les acteurs tragiques, il s'en trouvait un qui avait jou  Rouen
dans mon _Marius_. Le directeur m'ayant tmoign le dsir de mettre
cette pice  l'tude, je consentis  en suivre les rptitions. Je
n'eus pas lieu de m'en repentir; elles me mirent en relation avec
quelques gens de talent, et particulirement avec un homme qui,  plus
d'un titre, jouissait de l'estime publique; c'est Richaud Martelli.

Martelli avait tudi pour tre avocat; mais un penchant invincible
l'entranant vers le thtre, il s'tait fait comdien. C'est un des
hommes qui aient le plus relev l'honneur de cette profession. Il dbuta
d'abord, non pas sans succs, dans le tragique. L'intelligence, la
profondeur, la noblesse, taient ses qualits dominantes; il ne manquait
pas non plus de sensibilit. Il m'avait enchant dans les rles de
Mahomet, de Ninias et d'Orosmane, qu'il jouait  Versailles en 1783;
mais cela ne prouve pas grand'chose. Je sortais du collge; tel acteur
que je trouvais sublime alors m'a paru dtestable depuis. On pouvait en
effet tre meilleur que Martelli dans le tragique, bien qu'il n'y ft
pas mauvais; on pouvait mme tre meilleur que lui dans le comique, o
il jouait aussi les premiers rles; mais encore n'a-t-il t donn qu'
peu de personnes de runir cette double aptitude. Moins ardent, moins
brillant que Mol, il le surpassait de beaucoup en justesse et en
vrit. Il frappait juste;  Paris nanmoins o il faut frapper fort, il
n'et t plac qu'auprs de Baptiste, homme d'un sens exquis, dont je
ne prtends pas rabaisser le talent par cette assimilation.

Martelli s'tait fait aussi une honorable rputation comme auteur
dramatique. Le plus connu de ses ouvrages est un imbroglio satirique
intitul _les Deux Figaro_. Cette pice, intrigue avec talent, est
dirige contre l'auteur du _Barbier de Sville_ et de _la Folle
Journe_, contre le pre mme de Figaro. Elle a t vivement applaudie.
Je doute nanmoins qu'elle et obtenu tant de faveur, si elle n'tait
pas remplie d'allusions plus malignes que justes contre un des auteurs
qui ont le plus irrit l'envie. J'ignore par quel motif Martelli, qui
tait bon et honnte, s'est acharn aprs un homme qui a fait tant
d'actions honntes et bonnes, et qui ne doit aprs tout qu' la runion
des facults les plus rares et les plus diverses ses nombreux succs
dont on commence  ne plus lui faire un crime, quoique ce soit le seul
dont on puisse le convaincre.

Martelli s'est aussi essay dans la fable. Ce genre tient  la comdie;
il exige ainsi qu'elle l'esprit d'observation. Le caractre des _Deux
Figaro_ ne se retrouve pas pourtant dans les fables de Martelli. Elles
se recommandent moins par la malice que par la simplicit, et par
l'esprit que par le jugement. Tel tait aussi le caractre de sa
conversation; elle abondait en traits plus senss que brillans; personne
d'ailleurs n'tait plus exempt que lui de cette prtention au bel
esprit, qui fait dire tant de sottises.

Je ne dirai pas la mme chose d'un certain M. d'Offreville, sot qui fut
sot  un tel degr de perfection, que je me crois oblig non seulement
de lui accorder, mais aussi d'appeler sur lui toute l'attention 
laquelle a droit tout phnomne.

Je connaissais ce d'Offreville ds ma plus tendre enfance. Gentilhomme
rimeur comme M. Desmazures, on l'aurait cru le type de cette autre
caricature, s'il et vcu soixante ans plus tt. Sachant que le comte de
Provence (Louis XVIII) aimait les lettres, lui aussi avait achet une
charge dans la maison de ce bon prince. Il s'en tait fait remarquer par
ses ridicules, quand un accident assez grave accrut l'extravagance 
laquelle il tait naturellement enclin. Aussi mauvais cavalier que
mauvais pote, un jour qu'en sa qualit de porte-manteau il suivait  la
chasse son seigneur qui alors jouissait de la facult locomotive, un
cheval trs-vif, que peut-tre on lui avait donn par malice, l'emporta
et le jeta par terre. L'aventure n'et t que plaisante, si le
malheureux ne ft pas tomb sur la tte: cela ne la raccommoda pas. Il
fallut le trpaner: cette opration lui rendit la vie, mais non pas le
jugement. Plus mtromane que jamais aprs sa gurison, il obsda
tellement le royal Mcne qu'il poursuivait de ses vers, que, se lassant
de ce qui l'avait d'abord amus, celui-ci, comme un enfant qui se
dgote d'un joujou gt, ordonna au pote de vendre sa charge. M.
d'Offreville, sans office, ne fut plus qu'un fou suivant la cour.

Douze ou quinze ans s'taient couls sans que je l'eusse revu, quand je
le retrouvai  Marseille. Je ne sais quel vent l'avait pouss si loin de
Dieppe, sa ville natale. Toujours le mme quant au physique, car il
avait une de ces figures qui ne changent pas: nez pat, menton de
galloche, bouche fendue jusqu'aux oreilles, petits yeux bords
d'carlate, et cet air de satisfaction qui sige ternellement sur une
sotte physionomie; au moral aussi, il tait ce qu'il avait t jadis,
n'ouvrant jamais la bouche que pour dire une sottise, mme en prose, et
l'ayant toujours ouverte.

Ce n'tait plus toutefois de petits vers qu'il dbitait, mais des
alexandrins aussi longs et parfois mme plus longs que possible.
Cherchant sur les traces de Corneille une clbrit encore plus grande
que celle qu'il avait trouve sur les traces de Chaulieu, et se jetant 
corps perdu dans le sublime, il avait compos des tragdies; et, dans
l'esprance d'obtenir un ordre en vertu duquel elles seraient
reprsentes sur le grand thtre de Marseille, il faisait  Frron une
cour obstine, lui adressant requte sur requte, requtes en vers comme
de raison. Peine perdue: renferm dans son cabinet, Frron n'y rpondait
pas, non qu'il ft trs-laborieux, mais parce qu'il tait prcisment le
contraire, et qu'il n'aimait rien tant que le _far niente_. D'Offreville
cependant passait la majeure partie de sa journe dans les salons
d'attente avec les agens des diffrens services, que faute de mieux il
prenait pour ses auditeurs: un jour on le surprit dclamant dans
l'antichambre, le manuscrit  la main, entre deux gendarmes endormis.

Comme les loges exagrs qu'on prodiguait  ses pices exaltaient sa
vanit, et que chacun tmoignait de jour en jour plus d'impatience de
les voir reprsenter: Si le commissaire du gouvernement, dit-il un
jour, trouve de l'inconvnient  donner au directeur l'ordre de les
jouer au grand thtre, ne peuvent-elles tre joues ailleurs? ne
peuvent-elles tre joues non plus que par des comdiens? Pourquoi,
puisque vous aimez les beaux vers, ne jouerions-nous pas mes pices
entre nous?

Chacun d'applaudir  cette proposition, et de s'engager  jouer dans sa
tragdie favorite, pice _tartare_, qui fut aussitt dpece et
distribue. On fut embarrass un moment pour les rles de femmes. Que
cela ne vous arrte pas. Chargez-vous du rle de l'Impratrice, dit je
ne sais qui  l'auteur; je me chargerai, moi, du rle de la confidente;
cela russira parfaitement dans ce pays-ci; on y est familiaris depuis
le roi Ren avec ces sortes de travestissemens.  la grande procession
d'Aix, n'tait-ce pas toujours le bedeau de la cathdrale qui faisait la
reine de Saba?

La chose une fois connue, les demandes se multiplirent; et, pour
satisfaire tout le monde, d'Offreville multipliait les rles  l'infini:
Je ferai pour vous un Tartare de plus, disait-il  chaque amateur; mais
quand me jouerez-vous donc?

Il rpta tant et tant de fois cette question, qu' la fin nous
rsolmes de le jouer rellement. Martelli composa  cet effet un
prologue dans lequel le schah de Perse, tourment d'insomnie, faisait
chercher partout un remde  son mal. La sultane favorite, qui le
tenait, disait-il, trop veill, et  qui pour cela il voulait faire
couper la tte, lui proposait un remde plus puissant que l'opium et que
tous les somnifres runis: Qu'est-ce?--Un grand pote est arriv
d'Occident. Il sait de ces paroles magiques qu'on n'entend pas sans
biller; j'en bille encore de souvenir. coutez-le, grand prince, et
que je meure si vous ne dormez!--Qu'on m'amne ce pote, disait le
schah; et alors d'Offreville, habill en mamamouchi, et qui ne devait
pas avoir eu communication de la pice, serait introduit sur le thtre,
et,  l'invitation de la sultane, dclamerait une tirade de sa tragdie.

Cette mystification eut un plein succs. C'est sur un fort joli thtre,
qui appartenait, je crois,  M. Clary, qu'elle s'excuta devant la
meilleure socit de Marseille. Introduit au milieu des applaudissemens,
d'Offreville dbite, avec l'emphase la plus ridicule, le plus ridicule
de ses monologues. Les applaudissemens de redoubler. Tomb de son trne,
o la puissance de ces vers l'avait assoupi, le roi de Perse proclame,
en se rveillant, l'auteur d'un morceau si sublime pote de l'empire
persan, et ordonne qu'il soit procd  l'instant mme  sa rception.
Elle se fit conformment au programme suivant, qui avait t ajout  la
pice de Martelli.

Grande ouverture compose de l'air des _Trembleurs_ et de l'air des
_Pendus_. Puis arrivaient sur deux files tous les personnages qui
avaient figur dans le prologue. L'orchestre excutait cependant la
gamme montante et descendante. Entre le grand-visir et le grand matre
des crmonies, marchait le pote laurat, sans turban, sans perruque.
Matre des crmonies, disait le roi de Perse, expliquez-nous les
secrets de l'art dans lequel ce grand homme excelle.

LE MATRE DES CRMONIES.

(AIR: _Un bandeau couvre les yeux_.)


a. b. c. d. e. f. g. h. i. k. l. m. n. o.
   Cela vous apprend comme
p. q. r. s. t. u. v. x. y. z., etc.,
   Sait parler ce grand homme.


LE ROI DE PERSE.

Redites-moi, s'il vous plat,
   Ce bel alphabet;
Je ne voudrais pas l'oublier,
Je veux l'apprendre tout entier.


LE MATRE DES CRMONIES.

      Trs-volontiers.

Et il rptait l'alphabet, que le choeur pelait avec lui ainsi que le
fait la belle Laurette dans la scne de _Richard-Coeur-de-Lion_, o elle
apprend le couplet improvis par Blondel.

LE ROI DE PERSE, _dans le ravissement_.

(AIR: _R'lan tan plan tire lire_.)

   Qu'on le dcore  l'instant,
Plein plan, r'lan tan plan tire lire en plan.
   Qu'on le dcore  l'instant
      Des ordres de l'empire.

LE CHOEUR.

Des ordres de l'empire!

LE ROI DE PERSE.

      R'lan tan plan tire lire!
   Et qu'il prte le serment,
R'lan tan plan rire lire en plan.
   Et qu'il prte le serment
      De ne jamais crire...

LE CHOEUR, _avec tonnement_.

De ne jamais crire!

LE ROI DE PERSE, _avec finesse_.

      R'lan tan plan tire lire!
   Que pour le peuple persan,
R'lan tan plan tire lire en plan,
   Que pour le peuple persan,
      Qui ne sait pas lire.

LE MATRE DES CRMONIES.

Je le jure pour lui.

LE ROI DE PERSE.

Comme les gens de son espce sont rares, et que je ne voudrais pas le
perdre, j'ordonne qu'on lui imprime sur le front,  l'instant mme, un
caractre qui serve  le faire reconnatre partout o on le rencontrera.
Visir, o est le grand sceau de l'tat, le plus grand?

LE GRAND VISIR, _tenant un bouchon brl_.

Le voil, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Allons, visir, remplissez les fonctions de votre charge.

LE GRAND VISIR, _aprs avoir dessin sur le front du rcipiendaire une
large mouche_.

C'est fait, Sire.

LE ROI DE PERSE.

Est-il timbr?

LE GRAND VISIR.

Il est timbr.

TOUS LES ACTEURS, L'UN APRS L'AUTRE.

Il est timbr!

LE ROI DE PERSE.

Il ne nous reste plus qu' clbrer ses louanges par des chants dignes
de lui.

Un vaudeville plus extravagant que ce qu'on vient de lire termina cette
factie,  laquelle succda un bal qui se prolongea assez avant dans la
nuit.

C'est ainsi que nous prmes cong d'une socit o nous avons trouv
autant de gaiet que nous y en avons apport. Ces saillies avaient
excit un rire si franc, qu'on n'examina pas si elles taient du got le
plus pur: on prit cela pour ce que nous le donnions, pour une
polissonnerie; et non seulement on nous la pardonna, mais on nous sut
gr du bon quart d'heure qu'on venait de passer aprs tant de mois
d'angoisses.

Quant  M. d'Offreville, il tait si content d'avoir occup de lui deux
cents personnes pendant toute une soire, qu'il et volontiers
recommenc le lendemain. Il avait, au fait, t fort divertissant cette
fois-l, divertissant comme ces instrumens qui ne vous amusent que quand
on les pince.




LIVRE VIII.

AVRIL 1796  AVRIL 1797.




CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.--La Rveillre, Barras, Carnot.--Soires chez
Lenoir.--Les amis.--Dpart de Leclerc pour l'Italie.--M. Petitain.


De retour  Paris, j'y trouvai un changement notable. Cinq mois avaient
opr une rvolution relle dans les moeurs.  la terreur  laquelle
cette grande ville avait t si long-temps en proie avait succd une
insouciance presque absolue pour tout, except le plaisir; c'tait un
besoin universel, et ce besoin tait insatiable: tout en jouissant du
prsent, on anticipait sur l'avenir et l'on se rcuprait du pass. On
avait  la vrit, en fait de plaisir, un fort arrir  recouvrer. Les
gens qui avaient sauv quelque fortune craignaient peut-tre encore d'en
donner la preuve, et vivaient modestement; mais ceux qui par d'heureuses
spculations s'taient enrichis au milieu des malheurs publics, et mme
par suite de ces malheurs, s'empressaient de jouir de leurs richesses,
comme s'ils eussent craint qu'elles ne leur chappassent, et prenaient
dans la socit, qui s'organisait d'aprs un nouveau principe,
possession du premier rang, d'o l'importance politique venait de
dchoir, du premier rang que la gloire militaire n'occupait pas encore,
et que la disparition de la noblesse semblait abandonner  l'opulence.

L'installation du Directoire contribuait aussi  cette rvolution. Le
Luxembourg, dont les cinq hommes avaient pris possession, tait dj
devenu ce que sera toujours le lieu o sige la puissance, une cour; et
comme il n'tait pas inaccessible aux femmes, avec elles y avaient
pntr des manires plus douces. Dpouillant leur brutalit, ces
rpublicains commenaient  concevoir que la galanterie pouvait tre
compatible avec les fonctions politiques; qu'il y avait mme quelque
habilet  s'en servir comme d'un moyen de gouvernement; et des ftes,
o les dames reprenaient l'empire dont elles avaient t dpossdes
pendant le long rgne de la Convention, prouvaient que les hommes du
pouvoir songeaient moins  dtruire les anciennes moeurs qu' les
ressusciter.

Le plus brillant ou plutt le moins terne de ces salons tait celui de
Barras. Plusieurs dames, remarquables  des titres diffrens, s'y
runissaient et y portaient un charme qui ne se trouvait pas dans ceux
de ses collgues. Les jeunes gens briguaient la faveur d'y tre admis.

Prsent par deux de ces dames  ce directeur, j'allais assez assidment
chez lui, et,  parler franchement, dans l'intrt d'y faire ma cour;
mais comme ce n'tait pas  lui, il me savait peu gr de cet
empressement; peut-tre mme le voyait-il avec quelque dplaisir: il
avait tort.

Nos relations, au reste, ne durrent pas long-temps, l'intrt qui les
avait provoques ayant bientt fait place  un intrt de mme nature
qui m'appelait ailleurs. Barras, ne me voyant plus, oublia facilement un
homme qui n'avait pas trop pens  lui, et depuis ne l'a revu qu'une
fois. Il ne m'a fait ni bien ni mal.

Que dirai-je de Barras? qu'il dut sa fortune  son habilet moins qu'
son caractre. Les crises du 10 thermidor et du 13 vendmiaire, o le
danger lui donna le courage qu'il avait enlev  la plupart de ses
collgues, pouvaient seules le porter au pouvoir. Au milieu de gens qui
ne savaient que parler, fait pour l'action, il ft rest sans
importance, si l'occasion d'agir ne se ft pas prsente. L'audace
militaire le tira de la foule des dputs, o il ne s'tait fait
remarquer ni par la science de l'administration, ni par des
connaissances en lgislation, ni par le talent de la parole; mais il
tait homme de rsolution, homme d'excution. Ne craignant pas la
mitraille et sachant monter  cheval, il agissait pendant que les autres
dlibraient. Ces qualits, dont il avait fait preuve devant Toulon, lui
firent confrer au 10 thermidor, par la Convention, le commandement des
troupes qui allrent enlever Robespierre  l'Htel-de-Ville, et, au 13
vendmiaire, celui des colonnes que la Convention opposa aux sections
rvoltes. On le crut le plus habile parce qu'il tait le plus
courageux, et on le nomma directeur pour honorer en lui les braves, et
leur donner un reprsentant dans le gouvernement.

Dans ce poste minent, Barras ne montra gure d'autre talent que celui
d'assurer sa fortune future et de prolonger sa fortune prsente. Tenant
une maison fastueuse et accueillant surtout les hommes d'pe, il sut
s'appuyer sur eux en s'en faisant l'appui. Plus que mdiocre dans le
gouvernement des affaires publiques, il eut l'adresse d'attirer  lui
des gens habiles, et de se faire une espce de gloire de la leur. C'est
lui qui porta le citoyen Talleyrand au ministre des relations
extrieures, et le gnral Bonaparte au commandement de l'arme
d'Italie.

Ce dernier choix surtout explique sa prosprit et ses revers. Tant
qu'il eut pour lui l'homme dont les talens supplaient  ceux qui lui
manquaient, il eut pour lui la fortune; mais ds qu'il eut contre lui
cet homme qui enchanait la destine, rduit  sa nullit naturelle, il
lui fallut cder sans combat un pouvoir qu'il avait exerc sans gnie.

Barras eut d'abord pour collgues dans l'exercice du _quinquemvirat_ La
Rveillre-Lpaux, Carnot, Rewbel et Le Tourneur de la Manche. Qu'on me
pardonne de ne parler que des deux premiers; je n'ai pas connu les
autres.

Dou de rectitude d'esprit moins que de raideur de caractre, citoyen
estimable, mais gouvernant dtestable et plus maussade encore
qu'austre, La Rveillre n'tait certes pas dnu de vertus; mais, dans
un homme d'tat, ses vertus avaient plus d'inconvniens que des vices.
Ce quaker sortit du Directoire avec la rputation d'un homme plus
honnte qu'habile. Sa philosophie n'tait cependant exempte d'aucune
ambition. Avec le pouvoir politique, qu'il ne ddaignait pas, il et
volontiers cumul le pouvoir religieux, et trouvait assez piquant, 
cette poque o l'on ne souffrait ni roi ni prtres, d'tre souverain
pontife en France, o il tait un cinquime de roi. Les thophilantropes
le regardaient comme leur pape; mais son glise n'tait pas assise sur
une pierre aussi solide que _la_ ou _le Pierre_ sur laquelle ou lequel
repose l'glise de Rome[23]. Simple dans sa doctrine, mesquine dans sa
liturgie, et fonde sur le sens commun, elle n'avait aucun attrait pour
la multitude, dont la crdulit veut des mystres, dont la pauvret veut
du luxe, dont la curiosit veut des spectacles. Comme elle ne s'appuyait
sur aucun intrt, elle devint, ds son origine l'objet de la rise des
indiffrens mme, et tomba avant son aptre sous les sifflets, comme une
mauvaise comdie.

Tel est au reste le sort qui attend aujourd'hui toute religion nouvelle.
Les gens qui ne croient pas ne l'accueilleront pas plus favorablement
que ne l'accueilleront les gens qui croient. Elle sera pour ceux-ci un
objet de ddain, comme pour ceux-l un objet d'horreur. Proposer  la
socit une religion nouvelle par le temps qui court, c'est pourvoir 
un besoin qui n'existe pas.

La cour la plus brillante aprs celle de Barras, tait la cour de
Carnot; celui-l avait t port au gouvernement par des titres un peu
plus positifs que son voluptueux collgue. C'est du cabinet d'o ce
tacticien faisait mouvoir nos quatorze armes qu'taient sortis en 1794
les plans qui ramenrent la victoire sous nos drapeaux  Fleurus, o,
forcs d'vacuer notre territoire, les Autrichiens perdirent cette
bataille qui nous rendit la Belgique, nous livra la Hollande et ouvrit
l'Allemagne aux armes de la rpublique. Moreau, Jourdan et Pichegru
durent leur premire rputation  l'habilet avec laquelle ils
excutrent les conceptions de Carnot qui, dans le comit de salut
public, avait la direction de la guerre.

Relativement  Bonaparte, Carnot prouva encore l'excellence de son
jugement. On sait que les oprations qui nous soumirent l'Italie avaient
t conues par le gnral qui les excuta. Au mrite de diriger les
autres gnraux, Carnot joignit celui de laisser toute libert  un
gnie qui n'avait pas besoin de guide.

Au reste, c'est surtout par sa modration que Carnot se fit remarquer au
Directoire. Il la porta assez loin pour se voir accuser par les
rpublicains de complicit avec les partis qui en 1797 conspiraient le
rtablissement de la royaut, laquelle n'en fut pas trs-reconnaissante
en 1815.

Au comit de salut public, pendant que ses collgues dressaient des
listes de proscriptions, Carnot organisait la victoire; au Directoire
aussi, il tait uniquement occup de la guerre, pendant que ses
collgues s'occupaient d'intrigues.

Carnot avait ainsi obtenu un grand crdit. Cela ne convint pas
long-temps  Barras, qui songea bientt  s'en dfaire. Carnot n'tant
pas toujours de l'avis de la majorit du Directoire sur les moyens de
sauver la rpublique, Barras se prvalut de cette opposition pour
l'accuser d'intelligence avec le parti qui voulait la perdre, et le fit
comprendre dans le dcret dont furent atteints les ennemis de la
libert; ainsi, aprs avoir t signal comme terroriste au 9 thermidor,
Carnot fut proscrit comme royaliste au 18 fructidor. Il n'avait t et
ne fut jamais que le plus intgre des patriotes.

Par suite des relations qui rsultrent de celles que j'avais formes
pendant mon sjour  Marseille, je me trouvai lanc dans une nouvelle
socit.  Paris aussi les amis de Lenoir devinrent les miens; hommes
d'esprit pour la plupart, et tous hommes de plaisir, ils se runissaient
souvent chez lui le soir: c'tait la maison de l'homme _aux quarante
cus_. Libre de toute affaire, on y soupait, on y prenait du punch, et
la conversation toujours piquante, quel qu'en ft le sujet, s'animant de
plus en plus, on ne se sparait que trs-tard.

Runions dlicieuses dont l'esprit fin et judicieux d'Andrieux fit plus
d'une fois le charme, et qu'il gayait par ses contes, aprs lesquels
les fables ingnieuses de M. Grenus taient encore entendues avec un vif
plaisir; runions au milieu desquelles l'incroyable navet de Petitain,
et les malicieuses turlupinades de Frogres et de Michot improvisrent
plus d'une comdie, qui paraissaient d'autant plus piquantes qu'elles
n'avaient pas t prpares; runions auxquelles Talma apportait le
tribut de sa bonhomie et Lenoir celui d'une originalit inpuisable
comme sa bont.

Leclerc qui, peu de temps aprs nous, avait quitt Marseille, et qui 
Paris avait t attach  l'tat-major de la place, venait quelquefois
aussi passer la soire avec nous. Quoiqu'il ft d'un caractre srieux,
il s'amusait assez de nos folies, et mme il nous en amusait en nous
racontant les extravagances que nous nous permettions quelquefois dans
nos excursions nocturnes, dont il avait t instruit par les rapports de
la police militaire.

Qu'as-tu de nouveau  nous apprendre de nous? lui dmes-nous un soir
qu'il tait venu d'assez bonne heure: as-tu quelque avis  nous donner?
--Non, mais je viens vous demander un conseil. Je suis dans une
position...--Fcheuse?--Nullement, mais embarrassante. Je suis entre les
offres de Barras et celles de Bonaparte.--Explique-toi.--L'un me propose
de rester  Paris, o il me donnerait, en qualit d'adjudant gnral, le
commandement de la garde du Directoire; et l'autre me presse de venir en
Italie, o il m'emploierait dans ce grade. Je ne sais,  parler
franchement, quel parti prendre.-- ta place, lui rpondis-je, mon parti
serait dj pris. Barras te propose de t'attacher  des hommes.
Bonaparte te propose de t'attacher  une arme. S'il y a d'un cot, sous
le rapport des appointemens et de la douceur du service, des avantages,
 quel prix ne les achteras-tu pas? C'est moins un service militaire
qu'un service domestique que tu accepterais. Es-tu d'ge et d'humeur 
ne camper que dans les antichambres? Les qualits qui t'ont fait arriver
si jeune au grade que tu as doivent te porter plus haut. Ne borne pas ta
carrire; parcours-la tout entire; continue  faire ton chemin l'pe 
la main. Le gnral Bonaparte ira loin: asssocie-toi  sa fortune. Il
est plus glorieux de servir sous lui que de commander les janissaires
des cinq hommes.--Il est vrai qu' leur suite tu auras moins  craindre
qu'un boulet ne vienne dranger tes combinaisons, ajouta Lenoir,
mais...--Vous m'expliquez tout ce que je pensais, reprit vivement
Leclerc. Je partirai demain.

Le lendemain, en effet, il partit pour l'Italie, d'o il revint treize
mois aprs pour apporter le trait de Loben. Combien de fois ne nous
a-t-il pas rpt alors: C'est vous autres qui m'avez dcid; c'est 
vous que je dois ma fortune!

On sait quelle a t cette fortune. Promu au grade de gnral de
brigade, aprs la campagne d'Italie, Leclerc obtint la main de Pauline,
soeur du gnral qu'il avait prfr  Barras; et, par suite de cette
alliance,  quel degr d'lvation ne se trouva-t-il pas port aprs la
rvolution du 8 brumaire? Que fut-il devenu alors s'il et t capitaine
des gardes de Barras?

J'ai nomm Petitain. Deux mots sur cet homme qui n'eut aucune
importance, mais qui, par la singularit de son caractre, a droit
nanmoins  quelque attention.

Petitain avait de l'instruction, et mme de l'esprit; mais l'absence
totale de jugement en faisait le niais le plus complet qu'on puisse
imaginer. Le petit Poisinet le lui cdait en crdulit. Pendant tout un
hiver, on lui fit prendre l'acteur Michot pour le tribun Baboeuf, et le
farceur Frogres pour un citoyen Boivin, ci-devant procureur, et
cependant il les voyait journellement en scne tous les deux. Prenant au
pied de la lettre les thories de l'un en matire de philantropie, et de
l'autre en matire de probit, il n'tait dsabus ni par les
propositions ridiculeusement atroces du premier, ni par les maximes
navement rvoltantes du second, mystifications si videntes, que
l'esprit le plus born ne pouvait y tre pris.

Un jour Michot ayant dit du ton le plus sentimental qu'il ne fallait
plus gure sacrifier que trois ou quatre cent mille ttes au bonheur de
l'humanit, et un rire universel ayant accueilli le soupir qui avait
accompagn cette profession de foi, Petitain ne put s'empcher de
dclarer qu'il ne trouvait pas  cela le mot pour rire. Mais ce fut bien
autre chose quand ce Mnechme de Baboeuf, que cette incartade n'avait pas
dconcert, pri de chanter au dessert, soupira de la voix la plus
douce, sur l'air _Pauvre Jacques_, le couplet suivant que le pote
lgiaque de l'poque lui soufflait:

Il faut du sang pour affermir la paix;
Il faut du sang pour finir nos misres;
Il faut du sang au bonheur des Franais;
Il faut s'gorger entre frres!

 ce dernier vers, se levant de table, Petitain protesta qu'il ne
pouvait rester plus longtemps auprs d'un homme qui dbitait de
pareilles maximes entre la poire et le fromage; et quand, deux ans
aprs, Baboeuf fut condamn  mort, par suite de ses extravagances
dmagogiques, Petitain s'en allait disant: Je l'avais bien prvu;
c'tait le moins qui pouvait arriver  un homme qui chantait de
pareilles romances.

Il traitait, il faut le dire, avec moins de svrit le faux procureur
dont la morale n'tait pourtant pas trs-svre, et qui se bornait 
dire qu'il n'y avait de mauvaise action que celle pour laquelle on avait
t pendu. Quand celui-l lui avait expliqu ses doctrines en matire de
proprit: Il est fcheux, disait Petitain, qu'un homme qui a tant
d'esprit n'ait pas plus de dlicatesse. S'tendant un jour sur le
chapitre de la bienfaisance, comme Frogres disait que c'tait un grand
plaisir que de faire du bien, et que l'homme qui pouvait s'abandonner 
un penchant si naturel tait vritablement heureux, Vous l'entendez,
dit Petitain, Boivin lui-mme connat tout le prix d'une bonne
action.--Sans contredit, rpondit Boivin, je me ruinerais en bonnes
actions, si j'en croyais mon coeur; mais je n'en crois que ma raison, et
j'en fais le moins que je puis.

C'est  soi-mme, ajouta-t-il, qu'il faut faire du bien avant tout, or
je ne connais pas d'autre moyen pour y russir aujourd'hui que de faire
des affaires. Faites comme moi, citoyen Petitain. Et  cette occasion
il lui proposait de faire en tiers, avec un capitaliste, une fourniture,
affaire un peu vreuse dont celui-ci fournirait les fonds, et dont ils
partageraient les bnfices en y apportant leur industrie, ce que
Petitain ne refusa pas.

Je ferais souponner ma vracit si je racontais toutes les
mystifications dont Petitain a t la dupe. Plusieurs ont t mises en
scne sur divers thtres: les spectateurs, qui les applaudissaient
comme des inventions, taient loin de s'imaginer que ces pices
n'taient que des reprsentations d'un fait rel. Tel est pourtant le
cas o se trouve, entre autres, _le Voyage  Dieppe_, qui a tant gay
les habitus de l'Odon; comdie qui ne diffre de celle dans laquelle
Petitain jouait sans le savoir, qu'en ce que c'est _le voyage d'Orlans_
qu'il fit sans sortir de Paris.

Le trait suivant donnera la mesure de la navet de cet homme singulier.
Aprs avoir tent pour se tirer d'affaire plusieurs moyens qui ne lui
russirent pas, il prit le parti d'tablir un pensionnat, qu'il
prtendait diriger sous le rapport de l'enseignement, de l'ducation et
de l'administration. Il y avait dj six mois que sa maison tait
ouverte quand Lenoir le rencontre: Eh bien! Petitain, comment va
l'entreprise?--Pas mal.--Les pensionnaires viennent-ils?--Eh!
oui.--Combien en avez-vous?--Dj trois.--Trois!--Trois: mon fils
d'abord, puis le fils de ma cuisinire, puis enfin le fils de la
bouchre, qu'elle m'a promis pour Pques. On tait alors  la
Toussaint.

Par une alliance de facults qui semblent s'exclure, et qui nanmoins se
sont rencontres plus d'une fois dans un mme sujet, Petitain unissait
quelque malignit  beaucoup de niaiserie; mais comme il tait
gauchement malin, cela ne tendait qu' le compromettre. Pour se
soustraire aux poursuites provoques par un libelle qu'il avait publi
contre le Directoire, il se crut oblig de se tenir cach. Leur ai-je
jou un bon tour! disait-il aprs avoir pass dans sa prison volontaire
trois grands mois, pendant lesquels personne n'avait pens  lui.
C'tait La Fontaine sans gnie.

Cette disparate de caractre ne surprendra que ceux qui prennent la
niaiserie pour de la bonhomie. Pour achever ce portrait, j'ajouterai que
Petitain tait fort instruit: c'tait ce qu'on appelle un rudit, une
tte farcie de grec et de latin, une tte o il y avait de tout, except
du jugement; marmite pleine, mais qui cuisait mal.




CHAPITRE II.

Mme Bonaparte.--Mme Tallien.--Le gnral Pichegru.--Le gnral
Hoche.--Le gnral Brune.--Premires victoires du gnral
Bonaparte.--Drapeaux prsents au Directoire par Murat.--Dpart de Mme
Bonaparte pour l'Italie.


Frron,  notre dpart de Marseille, nous avait chargs, Lenoir et moi,
d'une commission pour Tallien, trs-puissant alors au Directoire, car il
pouvait tout chez Barras, bien qu'il y et auprs de ce directeur
quelqu'un de plus puissant encore que lui. S'apercevant qu'il avait t
dup par Salicetti, et que petit  petit toutes les bonnes places se
distribuaient, Frron s'tait rveill; et, par un effort
extraordinaire, chargeant sa main d'une plume, il avait, dans le moins
de mots possible, somm Tallien de faire valoir ses droits auprs du
gouvernement, et de le rappeler  l'amiti de son ancien collgue, ou de
son ancien complice, et il nous avait pris de remettre cette lettre au
hros de thermidor.

Ce n'tait pas seulement pour nous acquitter de cette commission que
nous allmes  Chaillot, o demeurait Tallien: le dsir de voir de plus
prs l'ange qui lui avait inspir ses gnreuses rsolutions contribuait
aussi  l'empressement que nous mmes  la remplir. Nous n'emes pas
lieu de nous en repentir; nous fmes accueillis en vieux amis dans cette
maison o nous entrions pour la premire fois. Tallien se souvint
trs-bien de moi; et, tout grand personnage qu'il tait devenu, il fut
le premier  me rappeler les circonstances moins brillantes pour lui o
je l'avais vu, et  me parler de l'htel _de l'Union_, o nous nous
tions rencontrs en 1789, htel alors tenu par sa tante, Mme Imbert. Il
nous prsenta ensuite  sa femme et  Mme Bonaparte, insparable alors
de Mme Tallien, lesquelles nous prsentrent  Barras, qui fut bon
prince, et ne s'opposa pas  ce que nous accompagnassions ces dames au
Luxembourg. C'est ainsi que, sans y prtendre, nous nous trouvmes
introduits dans le salon de l'homme dans les mains duquel les caprices
de la rvolution avaient fait tomber les destins de la France.

J'usai de la permission pendant quelques mois. Mais ayant eu lieu de
reconnatre que Barras que j'aimais peu ne m'aimait pas, je me retirai
insensiblement d'une socit, ou si l'on veut d'une cour au milieu de
laquelle un homme tranger aux affaires ou aux intrigues devait bientt
se trouver dplac.

Je passais cependant presque tout mon temps dans la socit de ces
dames, soit chez l'une, soit chez l'autre; j'y rencontrai les
personnages les plus importans de l'poque.

Chez Mme Bonaparte, je dnai une fois avec le gnral Pichegru. On pense
bien que j'tudiai avec quelque attention cet homme qui n'tait clbre
alors que par de belles actions. Il me parut homme de sens plus qu'homme
d'esprit, et dou de plus de jugement que de gnie. loign de la
jactance autant que de la fausse modestie, grave dans son maintien,
mesur dans ses discours, tout portait en lui le caractre de la
prudence et de la circonspection; le caractre de la discrtion, mais
non de la dissimulation. J'aurais conu que les projets d'un pareil
homme fussent impntrables, mais je n'aurais jamais souponn qu'un
front aussi honnte reclt les projets d'un tratre.

Chez Mme Tallien, je rencontrai un homme non moins illustre, le gnral
Hoche. C'tait sous des dehors moins svres que celui-l cachait une
ambition dont sa capacit pouvait raliser tous les rves, si vastes
qu'ils fussent. Je m'tonnais de trouver en lui de si hautes qualits
runies aux avantages qui assuraient  un jeune homme des succs de
salon. Un esprit facile et lger, un ton de petit-matre que justifiait
assez sa taille et sa tournure, dont une veste de chasseur faisait
ressortir l'lgance; une figure enfin qu'un homme  bonnes fortunes
pouvait envier, tels sont les rapports sous lesquels il se faisait aussi
remarquer auprs d'une femme assez belle  la vrit pour faire perdre
chez elle  un hros mme toute autre ambition que celle d'tre aimable.
C'tait aussi un homme parfaitement matre de lui-mme. Avant son dpart
pour l'expdition d'Irlande, qui lui promettait tant de gloire, et  son
retour de cette expdition dont le rsultat avait mal rpondu  ses
esprances, la mme srnit rgnait sur son visage.

Chez Mme Tallien venait souvent aussi le gnral Brune. Peu clbre
alors, ce futur marchal n'tait rien moins qu'heureux. Revenu du Midi
o il avait prcd Frron, il attendait de l'emploi, et le Directoire
semblait peu dispos  lui en donner. Autant que j'ai cru m'en
apercevoir, on avait alors une ide peu favorable de sa capacit.
Frron, qui avait t envoy pour le relever ou le remplacer 
Marseille, disait que ce gnral n'tait venu aux bords de la
Mditerrane que _pour y faire des ronds comme ceux que faisait en
crachant dans un puits ce grand flandrin de vicomte dont il est question
dans le Misantrope_. tait-ce justice, tait-ce prvention? Cela
constate au moins qu'il n'y avait pas fait de mal; et je suis d'autant
plus port  le croire que, pendant les cinq mois que j'ai passs dans
le Midi, je ne lui ai entendu faire aucun reproche par la population
provenale, la plus rancunire peut-tre comme la plus irritable qui
soit au monde.

Brune,  qui j'ai trouv depuis des airs qui n'taient pas dnus de
vanit, tait alors simple et modeste. Tallien, qui aimait en lui un
vieil ami de Danton, parvint  le faire appeler  l'arme d'Italie, o
il prit aprs le trait de Campo-Formio le commandement de la division
Massena. Les vnemens depuis n'ont pas cess de le servir, et je le
mettrais au premier rang des hommes heureux, sans l'effroyable
catastrophe qui a termin sa vie.

Brune tait instruit. Il possdait assez bien les auteurs latins, et
comme Louis XVIII il aimait  citer Horace, qu'il entendait mieux que
lui. Avant d'entrer dans la carrire des armes que lui ouvrit la
rvolution, il avait t prote dans une imprimerie. Il avait t un des
membres les plus actifs de ce club des Cordeliers d'o sortait la
faction que Robespierre crut anantir avec Danton, et qui finit par
anantir Robespierre.

Marchant de succs en succs, Bonaparte cependant avait contraint le roi
de Sardaigne  demander la paix. La victoire lui avait ouvert les portes
de Milan. Murat, son premier aide de camp, qui vint apporter  Paris les
trophes de Montenotte, de Dgo, de Mondovi et de Lodi, remit  Mme
Bonaparte une lettre par laquelle le jeune conqurant la pressait de
venir le rejoindre.

Cette lettre qu'elle me fit voir portait, ainsi que toutes celles qu'il
lui avait adresses depuis son dpart, le caractre de la passion la
plus violente. Josphine s'amusait de ce sentiment, qui n'tait pas
exempt de jalousie; je l'entends encore lisant un passage dans lequel,
semblant repousser des inquitudes qui visiblement le tourmentaient, son
mari lui disait: _S'il tait vrai, pourtant! Crains le poignard
d'Othello_; je l'entends dire avec son accent crole, en souriant: _Il
est drle, Bonaparte!_ L'amour qu'elle inspirait  un homme aussi
extraordinaire la flattait videmment, quoiqu'elle prt la chose moins
srieusement que lui; elle tait fire de voir qu'il l'aimait presque
autant que la gloire; elle jouissait de cette gloire qui chaque jour
s'accroissait, mais c'est  Paris qu'elle aimait  en jouir au milieu
des acclamations qui retentissaient sur son passage  chaque nouvelle de
l'arme d'Italie.

Son chagrin fut extrme quand elle vit qu'il n'y avait plus moyen de
reculer. Pensant plus  ce qu'elle allait quitter qu' ce qu'elle allait
trouver, elle aurait donn le palais prpar  Milan pour la recevoir,
elle aurait donn tous les palais du monde pour sa maison de la rue
Chantereine, pour la petite maison qu'elle venait d'acheter de Talma.

C'est du Luxembourg qu'elle partit aprs y avoir soup avec quelques
amis du nombre desquels je me trouvai, emmenant avec _Fortun_, favori
dont j'aurai plus tard occasion de parler, son fils Eugne, qui n'tait
encore qu'un colier fort tourdi, fort inappliqu, et que son
instituteur dclarait n'tre bon  rien, parce qu'il ne faisait ni un
thme sans solcismes ni une version sans contre-sens. Pauvre femme!
elle fondait en larmes, elle sanglotait comme si elle allait au
supplice: elle allait rgner.

Le Luxembourg perdit alors une grande partie de son attrait pour moi; il
le tenait uniquement de la runion de trois femmes dont Josphine
n'tait pas sans doute la plus belle, mais tait sans contredit la plus
aimable: l'galit de son humeur, la facilit de son caractre, la
bienveillance qui animait son regard, et qu'exprimaient non seulement
ses discours, mais aussi l'accent de sa voix; certaine indolence
naturelle aux croles, qui se faisait sentir dans ses attitudes comme
dans ses mouvemens, et dont elle ne se dfaisait mme pas entirement
dans l'empressement qu'elle mettait  rendre un service; tout cela lui
prtait un charme qui balanait l'clatante beaut de ses deux rivales.

Entre ses deux rivales, au reste, quoiqu'elle et moins d'clat et de
fracheur qu'elles, grce  la rgularit de ses traits,  l'lgante
souplesse de sa taille,  la douce expression de sa physionomie, elle
tait belle aussi. Je les vois encore toutes les trois, dans la toilette
la plus propre  faire valoir leurs divers avantages, et la tte
couronne des plus belles fleurs, par un des plus beaux jours de mai,
entrer dans le salon o le Directoire devait recevoir les drapeaux de
Lodi: on et dit les trois mois du printemps runis pour fter la
victoire.

Mme Bonaparte m'avait amen  cette fte avec son beau-frre Joseph. Il
fallut m'asseoir auprs d'elle dans le fond de la voiture; Joseph se mit
sur l'estrapontin: l'tiquette a tant soit peu chang depuis l'ordre
tabli ce jour-l par la politesse.

J'eus plus d'une fois l'honneur de servir de cavalier  Josphine. Je me
souviens entre autres d'avoir assist  la premire reprsentation du
_Tlmaque_ de Le Sueur, au thtre de Faydeau, dans la loge de Mme
Bonaparte, avec Mme Tallien. Ce n'tait pas sans quelque orgueil, j'en
conviens, que je me voyais entre les deux femmes les plus remarquables
de l'poque; ce n'est pas mme sans quelque plaisir que je me le
rappelle; sentimens naturels dans un jeune homme passionn pour la
beaut et pour la gloire. Ce n'est pas Tallien que j'aurais aim dans sa
femme, mais c'tait bien srement Bonaparte que j'admirais dans la
sienne.

Josphine me donna en partant une nouvelle preuve de bont. Elle me
promit de s'intresser auprs de son mari pour mon frre que je
dterminai  partir pour l'Italie. Elle tint parole, et il y avait
mrite  elle, car elle oubliait aussi facilement qu'elle promettait.
Mon frre,  son arrive, ne se rclama pas vainement d'elle. Le gnral
le fit employer dans les bureaux de son tat-major, et l'employa
quelquefois mme dans son cabinet o M. de Bourienne n'tait pas encore
install; puis il le fit placer dans une des administrations de l'arme.
Aussi lger qu'il tait honnte, mon frre ne manquait ni d'intelligence
ni d'esprit; mais il n'tait rien moins qu'assidu: s'il et aim le
travail autant que le plaisir, s'il se ft donn corps et me, comme on
se donne  Dieu et au diable,  un homme qui voulait tre servi comme
eux sans rserve, sans partage, sa fortune tait faite.




CHAPITRE III.

Premire reprsentation d'_Oscar_.--Envoi de cette pice au gnral
Bonaparte.--Je suis millionnaire.--Dupont de Nemours.--MM. Maret,
Bourgoin, Smonville.--Dner  Charonne.--La famille Montholon.--Le
citoyen Beauregard.


On ne s'tonne pas qu'il soit souvent question de batailles dans les
Mmoires d'un homme de guerre, on ne s'tonnera pas qu'il soit souvent
question de reprsentations thtrales dans les Mmoires d'un homme de
lettres.

Revenons  la littrature. Ds mon retour de Marseille, _Oscar_ avait
t mis  l'tude. Talma s'tait charg du personnage dont le nom sert
de titre  la pice. Jamais acteur n'entra plus intimement dans les
intentions de l'auteur; jamais il ne se pntra mieux de l'esprit d'un
rle; jamais il n'en dveloppa plus habilement tous les sentimens: il
rpondait tout--fait  mon attente; il la surpassait mme.

Il en fut ainsi de l'actrice qui jouait le rle de _Malvina_, rle qui
exigeait plus de grce et de sensibilit que d'nergie. Je trouvai tout
cela, joint  une figure charmante et  une voix enchanteresse, dans
Mlle Simon, jeune actrice plus gracieuse et non moins sensible que Mlle
Desgarcins, qu'elle et fait oublier sans doute, si, pour son bonheur
plus que pour le ntre, elle n'avait pas renonc trop tt  la scne.

Ce n'est pas sans travail que je mis cette pice en tat d'tre joue,
ou dans l'tat o elle a t joue. Les rptitions font voir souvent
les compositions dramatiques sous un aspect tout diffrent de celui qui
d'abord s'tait prsent  l'imagination de l'auteur. Les effets qui
l'avaient sduit perdent quelquefois toute leur illusion quand on vient
 les excuter. Tel dveloppement qui lui avait paru ncessaire au
complment d'une scne, ne lui parat plus qu'une superftation: c'est
ce qui m'arriva. Il me fallut faire de grands sacrifices  l'intrt de
sa reprsentation. Changeant en grande partie l'conomie de ma pice,
j'en supprimai un acte entier et j'en refis deux nouveaux. Cette
opration, qui acclra la marche du drame dont elle resserrait
l'action, me cota quelques morceaux que je regrettai. Avais-je tort? on
peut s'en assurer en lisant les variantes qui sont  la suite de la
pice imprime.

_Oscar_ russit, mais non pas d'abord au gr de mon attente. Son premier
effet ne rpondit pas surtout au talent vraiment sublime qu'y dveloppa
mon premier acteur. Dans aucun rle il ne s'est montr plus pathtique
et plus terrible que dans celui d'Oscar, qu'il jouait d'ailleurs avec
une admirable simplicit. La supriorit dont il fit preuve fut bien
mieux apprcie six ans aprs, quand les acteurs remirent cette pice au
thtre o elle fut accueillie avec une faveur marque, et d'o elle a
disparu  la mort de Vanhove, qui m'enleva sinon un acteur sublime, du
moins un acteur utile. Elle n'y a pas reparu depuis, je ne sais pas trop
pourquoi; car  cette reprise les reprsentations en ont t aussi
productives au moins que celles des pices le plus en faveur.

Si les choses avaient toujours la valeur que leur prtent les mots,
_Oscar_ aurait fait ma fortune. Aprs dix ou douze reprsentations, le
caissier du thtre me remit treize ou quatorze cent mille francs pour
mes droits d'auteur. La France est plus pauvre que jamais, dis-je  ma
mre qui me demandait comment allaient les affaires.--Et pourquoi, mon
ami?--C'est que me voil millionnaire.

En effet, quand toute cette fortune eut t rduite  sa plus simple
expression, mes assignats, changs contre des mandats changs contre
de l'argent, me donnrent sept cents et quelques francs de produit net.
Si j'avais opr plus tt cette transmutation, elle m'et rapport
davantage: la veille mme du jour o elle se fit, j'en aurais retir
neuf cents francs au lieu de sept. La ngligence de l'agent charg de
cette opration me causa ce dommage. Malgr la dcadence du
papier-monnaie, qui pouvait s'attendre  une _dgringolade_ si rapide?
Il fallait tenir compte alors de l'intrt d'une heure, d'un quart
d'heure, d'une minute. Bien nous en prit de ne pas tarder davantage:
quatre ou cinq jours aprs, les papiers furent entirement dmontiss,
et les paiemens ne se firent plus qu'en argent.

_Oscar_ fut imprim par les presses de Dupont de Nemours, qui, pour
relever sa fortune, avait embrass la mme profession que Franklin; ce
n'tait pas le seul point par lequel il lui ressemblait. Cela me fit
connatre un des hommes les plus estimables, mais non pas des plus
raisonnables qui vcussent  cette poque. Avec les meilleures
intentions du monde, ternellement dupe de son coeur et de son esprit,
Dupont de Nemours a donn dans bien des erreurs. Partisan de la rforme
plus que de la rvolution, il fut cent fois au moment d'tre cras en
s'efforant d'arrter le mouvement qu'il avait provoqu. Deux fois
complice de conspirations ourdies pour le rappel des Bourbons, il s'est
vu, par l'effet de ces conspirations, oblig d'aller chercher deux fois
asile en Amrique, dans sa famille, _o il allait_, me disait-il,
_rgner pour vivre_; et cela pour cause de non russite d'abord, et puis
par suite du succs. Au reste, s'il a eu quelquefois  gmir de ses
fautes, il n'a jamais eu  en rougir: c'est toujours en honnte homme
qu'il s'engagea dans ces intrigues, dont il se retira toujours en
honnte homme quand il vit que le rsultat ne rpondait pas  ses
esprances. Plein d'esprit et d'imagination, aimable autant qu'on le
peut tre, Dupont n'a jamais chang; il mourut g, mais non pas vieux:
il comptait plus de quatre-vingts ans de jeunesse quand il expira
dcrpit.

J'adressai au vainqueur de Rivoli un exemplaire d'_Oscar_, avec cet
envoi:

Toi, dont la jeunesse occupe
Aux jeux d'Apollon et de Mars,
Comme le premier des Csars
Manie et la plume et l'pe;
Qui peut-tre au milieu des camps
Rdiges d'immortels Mmoires,
Drobe-leur quelques instans,
Et trouve, s'il se peut, le temps
De me lire entre deux victoires.

Pendant mon sjour dans le Midi, ramene par la politique  quelque
sentiment d'humanit, la Convention s'tait relche de ses rigueurs
envers le seul individu que renfermt encore la prison d'o Louis XVI,
Marie-Antoinette et l'irrprochable lisabeth taient sortis pour monter
sur un chafaud, et o l'enfant, proclam hors de France roi de France
sous le nom de Louis XVII, avait rgn trente mois sous la tyrannie du
plus ignoble et du plus impitoyable des geliers. MADAME avait t
rendue  la libert sur la demande de l'Autriche, qui, humaine par
politique aussi, croyait acqurir dans la petite-fille de Marie-Thrse
une femme pour un des frres de l'empereur Franois, et s'assurer ainsi
un mariage utile  ses vues sur la Lorraine et sur l'Alsace.

Huit rpublicains avaient t changs contre la fille des rois. De ce
nombre tait Maret que, par une double violation du droit des gens, les
Autrichiens avaient arrt sur territoire neutre, comme il se rendait 
Naples en qualit de ministre de France.

Je ne revis pas sans une vive motion cet ami que j'avais cru ne jamais
revoir, et qui peut-tre n'a d son salut qu' l'vnement qui semblait
devoir le perdre. Au fait, que serait-il devenu au milieu du froissement
de toutes les factions? Son habilet, sa capacit l'eussent fait
rechercher de toutes; sa droiture, sa modration l'eussent fait
proscrire par toutes. Le malheur qui l'a soustrait aux divisions qui
dcimaient la France lui a videmment sauv la vie.

Il a pass,  la vrit, dans l'isolement le plus absolu les deux ans et
demi que dura sa captivit; mais grce aux ressources d'une imagination
toujours active, et que la privation de tout moyen de distraction
forait de chercher ses ressources en elle-mme, sans manuscrits, sans
livres, et priv de tout ce qui est ncessaire pour crire, il chappa
aux supplices qui semblaient insparables de sa situation. Il sut, avec
des objets destins  tout autre usage, se fabriquer de l'encre et un
instrument avec lesquels il a crit sur un carr de papier, que le
hasard lui avait conserv, trois ouvrages dramatiques qu'il composa
pendant ses longues insomnies. Ces ouvrages sont _l'Infaillible_,
comdie en cinq actes et en vers, pice de caractre, pice remplie de
dveloppemens ingnieux et du comique le plus vrai; _l'Hritire_,
comdie en cinq actes et en vers aussi, pice d'intrigue, pleine
d'intrt, que ses amis reprsentrent chez Mme de Montesson, et dont le
sujet a t transport depuis avec succs sur divers thtres; la
troisime est une tragdie en un acte. La querelle hroque de _Damon et
Pythias_, qui en est le sujet, ne fournissait pas matire  un drame
plus long. Rien de surprenant, vu la finesse de l'criture, comme la
nettet de ce manuscrit trac dans les tnbres avec la plus imparfaite
des plumes dont jamais crivain se soit servi, avec un mauvais
cure-dents.

L'isolement aiguise l'esprit quand il ne l'teint pas. Le fait suivant
le prouve aussi. Aprs avoir dcouvert, par des inductions tires
d'indices presque insaisissables, que Smonville qui avait t arrt
avec lui en Suisse, et dont il avait t aussitt spar, non seulement
tait au fond du Tyrol, mais dans la mme prison que lui, mais dans la
chambre voisine de la sienne, Maret imagina le moyen de converser avec
son compagnon d'infortune, et de lui faire,  l'aide de coups frapps
contre le mur, des questions auxquelles celui-ci rpondit de manire 
constater du moins son existence. Ce fut une grande consolation pour
l'un et pour l'autre. Ds ce moment, ces deux amis s'taient retrouvs.

Maret me fit connatre Smonville, homme aimable s'il en fut, et de plus
excellent homme, ce qui est mieux. Ceux qui le jugent sous les rapports
politiques, s'tonnant de son habilet  maintenir sa fortune en dpit
de toutes les rvolutions, ne peuvent refuser des loges  la sagacit
avec laquelle il a prvu les catastrophes qui depuis quarante-cinq ans
ont renvers successivement tant de gouvernemens; ceux qui le
connaissent sous des rapports plus intimes, ne s'tonnent pas moins de
la constance de ses affections, de sa persvrance  obliger ceux de ses
anciens amis  qui les vnemens ont t moins favorables qu' lui. Il
tient  ses amis autant qu' sa fortune; ils semblent en faire partie.
J'aime  lui rendre ce tmoignage; j'en parle un peu par exprience.

Maret me fit connatre encore un homme d'un caractre diffrent, homme
d'un rare mrite aussi; c'tait l'honorable M. Bourgoin, qui, secrtaire
d'ambassade en Espagne avant la rvolution, o depuis il a t
ambassadeur, a postrieurement rempli les fonctions d'ambassadeur en
Danemarck, en Sude et en Saxe. Toute l'habilet qui peut se concilier
avec la droiture la plus inflexible, toute la complaisance que
l'habitude du grand monde peut prter au caractre le plus loyal, un
jugement solide, un esprit dli, telles taient les qualits qu'il
apportait dans le commerce de la socit ainsi que dans le maniement des
affaires. Comme il avait beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, sa
conversation tait des plus instructives et des plus attachantes.

J'eus lieu de le remarquer surtout un certain jour o, de compagnie
entre lui et Maret, j'allai dner  Charonne dans une maison de campagne
qu'y possdait Smonville. Grands marcheurs tous les trois, nous tions
convenus de faire le chemin en nous promenant; et c'est de la
Chausse-d'Antin que nous devions partir. Nous l'allongemes encore en
suivant les boulevards extrieurs, pour gagner les bosquets de
Romainville, alors couronns de lilas. Jamais chemin cependant ne me
parut plus court. La conversation de mes deux compagnons de voyage
m'aurait conduit sans fatigue jusqu'au bout du monde. Elle roula sur
tout ce qui peut intresser l'homme instruit et l'homme qui cherche 
s'instruire. On y traita _de omni re civili_; il y fut surtout question
de littrature, que Bourgoin cultivait aussi avec succs dans les
loisirs que lui laissaient les travaux du publiciste.

Il y avait grande socit  Charonne. La famille Montholon y tait
runie; plusieurs membres des deux conseils, et entre autres Lucien
Bonaparte, y taient aussi. Bien que ce dernier ne ft pas encore membre
du Corps-Lgislatif, il avait toute la gravit d'un lgislateur, et prit
peu de part  nos jeux, qui ne furent d'abord  la vrit que des jeux
de collge. Il fut tout aux dames, et il avait raison. Il tait
impossible d'en rencontrer de plus attrayantes, impossible de trouver un
interlocuteur plus aimable que Mme de Montholon, et des visages plus
jolis, plus frais, que ceux de ses deux filles. La dernire surtout
portait si gracieusement son nom de _Zphirine_! Je les ai vues
rarement. Le souvenir qui m'en reste est celui que laisse la fleur aprs
le printemps. Hlas! ces deux cratures angliques n'existent plus. La
dernire n'a fait que paratre, et pourtant, dans sa courte carrire,
elle a chang deux fois de nom, mais ce fut pour prendre des noms
hroques. Veuve de Joubert, elle est morte avec le nom de Macdonald.

Au nombre des adorateurs que lui attirait sa beaut, tait un certain
Monsieur, ou un certain citoyen Beauregard, homme qui, si l'on en croit
le bruit public, s'tait fait en peu de temps, par d'heureuses
spculations, une fortune qu'on disait immense. Se croyant ds lors au
niveau de tout ce qu'il y avait de plus honorable, et jaloux, en
s'alliant  une famille considre, d'acqurir la considration qui lui
manquait, il crut pouvoir prtendre  la main de Mlle de Montholon.

Une sage mre n'carte pas sans rflchir les prtentions d'un homme qui
compte par millions, d'un homme qui possde vingt htels plus beaux les
uns que les autres. Au nombre des proprits du citoyen Beauregard tait
cet htel de Salm, aujourd'hui palais de la Lgion-d'Honneur. Il y
donnait des ftes magnifiques. Il invita  celle qui devait avoir lieu
quelques jours aprs toute la socit qui se trouvait  Charonne ce
jour-l o il vint dner.

Une sage mre ne se presse pas non plus de conclure une affaire d'o
dpend le sort de sa fille. Mme de Montholon prit du temps pour
rflchir, et fit bien. Pendant qu'elle rflchissait, la fortune du
citoyen Beauregard s'vanouit comme elle s'tait forme, du jour au
lendemain.

Le lendemain du bal qu'il donna  ces dames, dans son palais, car il
tait homme de parole, il disparut. Qu'est-il devenu? Je ne sais. La
rivire coule pour tout le monde.




CHAPITRE IV.

Tendance de l'esprit public.--Bal funbre.--Modes bizarres.--Fortunes
nouvelles.


Cependant s'accomplissait la rvolution qui depuis le 13 vendmiaire
s'tait manifeste dans les moeurs; cette journe avait raffermi la
rpublique, mais cette rpublique n'tait pas celle de Sparte: c'tait
celle d'Athnes avec son got effrn pour le luxe et pour les plaisirs,
avec cet esprit licencieux et malin qui, ne mnageant ni les hros ni
les dieux, pargnait moins encore les hommes que l'intrigue, le hasard
ou mme le mrite avaient ports  la tte des affaires publiques.

Les cinq rpublicains dont la fortune avait fait des cinquimes de roi,
expiaient dj cette faveur qui leur donnait plus d'envieux que d'amis.
C'est contre eux surtout que se dirigeaient les attaques de la presse
qui, depuis le rgne du Directoire, se ddommageait, par tous les excs
de la licence, de l'esclavage excessif o elle avait t maintenue
pendant la tyrannie du comit de salut public. Comme on ne pouvait
impunment faire une guerre directe  la constitution, on la faisait aux
hommes sur qui reposait son existence, et on la leur faisait avec toute
la virulence qui, pendant la courte session de l'Assemble lgislative,
avait renvers les institutions de l'Assemble constituante. Mus par des
opinions diffrentes, mais tendant vers un pareil but, cent journaux
harcelaient de mille manires, pour renverser le pouvoir, les
dpositaires de ce pouvoir, enchans par des lois qui les livraient 
l'attaque et ne leur permettaient pas la dfense.

Ds lors il tait facile de prvoir que la stabilit des choses en
France ne reposait pas encore sur une base inbranlable; que la
rvolution qui avait donn naissance au Directoire ne serait pas la
dernire, et qu'en sparant le pouvoir excutif du pouvoir lgislatif,
si longtemps exercs simultanment par la Convention, on n'avait fait
que prparer une rvolution plus ou moins loigne, qui rendrait  ce
pouvoir trop faiblement organis le poids, l'nergie et l'intensit que
les auteurs de la constitution de l'an III lui avaient refuss ou
n'avaient pas os lui donner.

Soit par horreur du despotisme de la lgislature, soit par un effet des
anciennes habitudes, la majorit des Franais tendait videmment vers la
monarchie, mais elle y tendait sans trop y songer, par une pente douce,
 travers un chemin sem de fleurs.

Comme en certains pays, o tout enterrement est suivi d'une orgie, o la
joie succde brusquement aux larmes et se manifeste au milieu du deuil,
c'tait tous les jours  Paris une fte nouvelle. Les jardins publics ne
dsemplissaient pas; les salles de concert, les salles de bal, comme les
salles de spectacles, taient trop troites pour contenir la foule qui
s'y portait, foule d'autant plus avide de plaisirs qu'elle en avait t
plus long-temps prive; foule  laquelle ne ddaignaient pas de se mler
quantit de _ci-devant nobles_, pour parler le langage du temps,
lesquels, chapps  la faux rvolutionnaire, survivaient  leurs
familles massacres.

Mais, indpendamment des ftes publiques, ceux-ci avaient encore des
ftes particulires, et ce n'tait pas pour oublier leurs malheurs
qu'ils se rassemblaient aux accords du violon, quoique ce ne fut pas
pour s'en affliger. L'on n'tait admis  s'amuser dans ces runions
qu'en prouvant qu'on tait affect d'une douleur inconsolable, qu'on
avait quelque victime  pleurer, ou qu'on avait t soi-mme dsign
pour victime, ce que les hommes s'tudiaient  rappeler en portant leurs
cheveux natts et relevs en chignon, et les femmes par leur affectation
 n'orner d'aucune parure leur tte dont les cheveux taient coups.
Cela s'appelait tre coiff  la victime. Pas une tte de femme alors
qui ne fut tondue.

 cette mode succda bientt, il est vrai, une mode tout oppose, celle
de porter de longs cheveux qu'on laissait ngligemment flotter. Grand
bnfice pour les coiffeurs, qui revendirent aux dames ce dont leurs
ciseaux les avaient dbarrasses quelque mois auparavant. Alors fut
invente la perruque appele _cache-folie_, perruque dans laquelle il
n'entrait que des cheveux blonds, et pendant le rgne de laquelle la
femme la plus raisonnable aurait rougi d'tre brune.

Les vtemens du sexe cependant s'taient modifis sous une influence
tout oppose. Si le royalisme prsidait  l'arrangement des cheveux, du
moins l'intention qui dirigeait la coupe des robes tait-elle toute
rpublicaine. Ces robes taient de longues tuniques de mousseline ou de
percale blanche, ornes de bandes ou de broderies en laine (on avait
alors horreur de la soie), et soutenues par une ceinture qui s'attachait
sous la gorge. Recouvrant les formes sans les dguiser, cette tunique en
rvlait toutes les perfections au plus lger mouvement du corps; un
schall ngligemment jet sur le cou compltait cette toilette qui
n'tait rien moins que dnue de grce; toilette que je n'ai jamais
entendu critiquer par une femme bien faite, et qui n'tait rpute
indcente que par celles qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui
n'appartenait pas tout--fait  la vertu.

Ce costume, n de notre rpublique, fut insensiblement adopt chez les
nations les plus hostiles  notre rpublique, et finit par devenir une
mode europenne. Il ne tint pas aux belles dames qui donnaient alors le
ton  Paris d'en faire adopter un, sinon plus svre, du moins plus
rgulier encore, historiquement parlant.

Coiffes d'un rseau de pourpre qui derrire maintenait leurs cheveux
retenus devant par un diadme d'or enrichi de cames; chausses de
sandales fixes par des ligatures de pourpre dans les losanges
desquelles se dessinaient leurs jambes revtues d'un tricot couleur de
chair, et les doigts de leurs pieds orns de bagues; les paules 
demi-voiles par des manches courtes et fendues, d'o s'lanaient leurs
bras nus dans les trois quarts de leur longueur, et pars au-dessus du
coude d'un large bracelet d'or enrichi de pierreries; charges enfin
par-dessus la tunique, dont la ceinture tait attache sous le sein par
un came, d'un manteau de pourpre que tantt elles laissaient se
dvelopper comme celui d'une princesse tragique, ou qu'elles relevaient
tantt pour s'en draper comme une statue, l'grie de Tallien et ses
lgantes amies se montrrent dans les salons et mme au thtre dans
l'appareil que Mme Vestris et Mlle Raucourt talaient sur la scne. On
se pressait au sortir du spectacle pour contempler ces modernes Aspasie,
pour les admirer peut-tre: personne toutefois ne s'avisa de les imiter,
et toute leur bonne grce sous ce costume renouvel des Grecs ne put
accrditer une mode qui ne s'accordait ni avec l'tat prsent des
fortunes, ni avec les ternelles intempries du climat de Paris.

Personne, ai-je dit: je me trompe; je me rappelle qu'une Flamande, qu'il
serait peu charitable de nommer, n'eut pas peur d'endosser un habit si
peu favorable aux paules plates, aux jambes grles, aux bras dcharns.
Ces dames imitaient l'antiquit, celle-ci la parodiait.

Je les rencontrai toutes quatre un soir, au faubourg Saint-Honor, dans
un magnifique htel qu'un musicien venait d'acheter, maison ouverte 
tout venant, o, dans des ftes continuelles, il se htait de se
dbarrasser des immenses bnfices qu'il avait faits dans les
fournitures de l'arme. C'tait  qui l'y aiderait. Un ami en amenait un
autre; je ne sais qui ce soir-l y prsentait Talma lequel y prsentait
Lenoir qui m'y prsentait.  l'aspect de ces dames en toge, nous
regrettions de n'avoir pas revtu l'habit romain, et nous nous
promettions de rparer cette faute  la premire occasion; mais elle ne
se reprsenta pas. L'amphitryon ne nous laissa pas le temps de faire
notre toilette, il en fut de sa fortune comme de celle du citoyen
Beauregard, comme d'une dcoration de thtre: elle disparut pendant que
nous changions d'habits.

Rien de plus frquent alors que ces pripties. Chaque jour on voyait
disparatre des fortunes closes de la veille. Aucune poque n'avait t
plus favorable aux spculations;  celles qui se faisaient sur le
papier-monnaie, il faut joindre celles qui se faisaient sur les
fournitures de l'tat, qui n'a jamais eu plus de besoins et moins de
crdit. Pour approvisionner la capitale et les armes que n'alimentaient
plus les rquisitions, il fallait recourir aux traitans; Dieu sait s'ils
profitaient de l'occasion. Les uns, qui avaient t violemment
dpouills de leurs biens par le gouvernement rvolutionnaire, ne se
faisaient pas scrupule de regagner par la fraude ce que la violence leur
avait enlev; les autres prtendaient ne rien faire que de juste en
reprenant au gouvernement ce qu'il avait injustement acquis.

La pnurie o tombrent les propritaires de maisons fut aussi une
source de prosprit pour bien des gens. crass par les impositions de
toute espce dont taient chargs ces immeubles qui ne leur rapportaient
rien, ils se voyaient contraints de les vendre; et comme les paiemens se
faisaient en papier, quiconque avait de l'argent pouvait, en le
convertissant en papier, acqurir au plus bas prix des maisons
magnifiques, soit  la ville, soit  la campagne. Je sais un capitaliste
qui,  l'aide d'une opration semblable, avec mille louis d'or qu'il
avait enfouis pendant la prohibition du numraire, se procura les
millions exigs pour une proprit dont il a refus, il y a quelques
annes, quinze cent mille francs en argent.

C'tait en homme d'esprit avoir profit de la circonstance; mais tel
tait l'tat des choses, que la circonstance profitait souvent  des
gens qui n'avaient pas d'esprit. Ainsi, pour avoir soumissionn au
hasard, sans avoir un sou vaillant, un groupe de maisons dont il est
rest adjudicataire, faute d'avoir trouv  qui la revendre, un imbcile
est devenu millionnaire malgr lui.

On ne voyait qu'criteaux portant: _Maison  vendre_. Plus d'une maison
s'est vendue sur le pas de la porte. Sans mme y entrer, un passant
l'acheta sur la seule inspection, et la revendit, avant d'avoir tourn
le coin de la rue,  un passant qui ne l'avait mme pas regarde.

Le trafic des domaines nationaux enrichit aussi beaucoup de gens. Comme
la politique du gouvernement en rendait l'acquisition plus facile, en
raison de ce que l'opinion publique semblait plus le rprouver,
l'attrait d'un bnfice assur avait fini par triompher de la
dlicatesse d'un certain nombre de spculateurs. Les gens  scrupule
seuls restrent pauvres. Pauvres gens!




CHAPITRE V.

tat de la littrature.--Cration de l'Institut.--Conversion de La
Harpe.--Cantique.


Au milieu de la tourmente rvolutionnaire, la littrature n'tait pas
reste strile. Les ouvrages composs pour les circonstances abondaient
sans doute; mais tous les ouvrages ns pendant la rvolution n'taient
pas ns de la rvolution. Parmi tant de productions empreintes de son
esprit et animes de son dvergondage, on en voyait briller quelques
unes qui, exemptes de ce caractre, auraient obtenu  toute autre poque
les applaudissemens qu'elles obtinrent alors.

Tel est _l'Abufar_ de Ducis. Si ce n'est pas une tragdie parfaite dans
son ensemble, du moins y trouve-t-on plus d'une scne parfaite. Que de
beauts mme dans ses scnes les moins bonnes! Ces beauts furent
accueillies avec transport, et sauvrent cette pice de la chute 
laquelle quelques vices de contexture l'avaient expose.

Indpendamment du _Timolon_ de Chnier, le _Quintus Fabius_ de Legouv,
le _Lvite d'Ephraim_ de M. Lemercier, et son _Tartufe rvolutionnaire_,
prouvent que la rvolution n'avait pas rendu la scne inaccessible aux
ouvrages composs d'aprs les lois de la raison et du bon got, qui
n'est que la raison perfectionne. La rvolution avait chang, sous un
certain rapport, la direction de l'art dramatique, mais elle n'en avait
pas altr les principes. C'est plus tard, c'est aprs la
contre-rvolution, que des barbares devaient envahir le domaine de
Corneille et de Racine, et substituer aux chefs-d'oeuvre des matres des
monstruosits qu'eussent proscrites les sicaires de Marat et de
Robespierre, qui au moins respectrent les rois de la scne.

Les autres branches de la littrature avaient t cultives,  la
vrit, avec moins d'clat; mais encore est-ce pendant cette priode que
Le Brun avait publi, entre plusieurs odes rellement belles, celle qui
clbre l'acte hroque par lequel _le Vengeur_ chappa  la ncessit
d'humilier son pavillon devant le pavillon anglais, et que Chnier avait
compos _le Chant du Dpart_. L'esprit de parti ne m'a jamais aveugl au
point de me faire mconnatre dans ces chants vraiment patriotiques des
beauts qui les lvent au niveau des posies lyriques les plus
parfaites.

Dans le but de se rconcilier avec la civilisation, la Convention
affectait de relever l'honneur des lettres, soit en rorganisant
l'instruction publique sur un plan trop magnifique peut-tre, mais qu'il
suffisait de restreindre pour le perfectionner; soit en rtablissant
sous le nom collectif _d'Institut_ les acadmies dtruites. Le
traitement qu'attribuait son dcret  chacun des membres de ce corps ne
leur donnait pas l'aisance, mais du moins les a-t-il mis  l'abri du
besoin.

Le mme sentiment l'avait antrieurement porte  venir au secours des
littrateurs et des artistes les plus maltraits par la rigueur des
temps. Sur le rapport du comit d'instruction publique, dont Chnier fut
l'organe, elle avait dcrt que des secours seraient accords  une
certaine quantit d'individus dont les noms taient inscrits au rapport,
et en tte desquels se trouvait celui de La Harpe. Je ne sais trop qui
me fit porter sur cette liste. Quoique je ne fusse pas plus riche que la
plupart des gens qui s'y trouvaient, je ne crus pas devoir accepter ce
bienfait, qui au reste tait plus mesur aux besoins qu'au talent, et 
la rpartition duquel l'esprit de parti avait t absolument
tranger[24].

La mme impartialit prsida  la majorit des choix des membres de
l'Institut. Ce n'est certes pas en consquence de leurs opinions que
Delille et Fontanes furent appels dans la classe de la littrature
auprs de Ducis, de Chnier, d'Andrieux et de Le Brun, dit _Pindare_. Si
Marmontel et La Harpe n'y furent pas placs, il ne faut pas en conclure
qu'on ait mconnu leurs titres. La loi exige que tout membre de
l'Institut rside  Paris: or, Marmontel vivait dans une petite campagne
en Normandie: on ne put que le nommer correspondant. Quant  La Harpe,
qui, fanatique dans toutes ses opinions, avait pris, comme on l'a dit,
la rvolution dans une aversion gale  l'amour qu'il lui avait port
dans l'origine, et qui tendait cette aversion sur toutes les
institutions drives de cette source, le nommer de l'Institut, c'et
t lui offrir l'occasion de refuser d'en tre. On ne crut pas devoir
lui procurer ce plaisir.

Aucun crivain plus que La Harpe n'tait hostile aux ides nouvelles en
gnral, et au gouvernement en particulier. Sa haine pour eux semblait
s'accrotre en raison de la tendance qu'ils avaient  se rapprocher d'un
systme modr. Il leur faisait une guerre _incessable_[26] dans ses
discours et dans ses crits. Troquant son bonnet rouge contre un bonnet
carr[27], de la chaire  professer convertie en chaire  prcher, il
dclamait en vrai missionnaire contre le dveloppement des opinions  la
propagation desquelles il avait si ardemment contribu nagure, et
foudroyait de ses ternels anathmes non seulement la libert dont il
avait t un des plus exagrs apologistes, mais encore cette
philosophie dont il avait t un des aptres les plus fervens.

Les bons esprits rougissaient pour lui de ces contradictions. Ils
avaient dplor les emportemens de son zle ultra-philosophique; ils
dploraient ceux de son zle ultra-religieux. Ne dsesprant pas d'tre
ramens  un meilleur tat de choses par la tendance vidente de la
majorit des intrts, ils s'affligeaient des efforts qu' l'exemple de
certains ambitieux, aux opinions desquels il prtait la puissance de son
talent, tentait cet apostat de la rvolution, non pas pour rparer le
mal que la rvolution avait fait, mais pour rtablir les principes des
maux que la rvolution avait dtruits. Plus ils dsiraient
l'affermissement du systme conciliateur qui avait dict la constitution
de l'an III, plus ils redoutaient les tentatives qu'on faisait pour
empcher qu'il prvalt. Bien qu'il maintnt dans les fonctions
lgislatives deux tiers des membres de la Convention, ce systme leur
offrait plus de scurit qu'un renouvellement absolu de la lgislature;
ils craignaient moins les conventionnels, qui avaient des crimes  faire
oublier, que les royalistes, qui avaient tant de griefs  venger. En
poussant  une restauration, La Harpe leur semblait pousser  une
nouvelle terreur. Eux aussi prirent part aux rfutations que lui
attirrent ses homlies, et qui le poursuivirent sous toutes les formes.
Et ce n'est pas seulement par les fauteurs de ses anciens carts qu'il
se vit signal  la rise publique. Je suis  peu prs sr que l'auteur
de la pice qui suit n'tait rien moins qu'un rvolutionnaire,
quoiqu'elle soit d'un homme qui redoutait la contre-rvolution, non pour
lui toutefois, mais pour la socit, si fatigue par tant de
convulsions. Cette pice est indite,  ce que je crois.

LA VIE ET LA CONVERSION DU RVREND PRE HILARION.

Capucin, ci-devant Jacobin.

CANTIQUE POUR LA HARPE.

(_Air du Cantique de sainte Catherine_.)

Approchez-vous pour m'couter,
Bons Franais et bons catholiques,
Sur _la harpe_ je veux chanter,
Du ton de nos pieux cantiques,
La vie et la conversion
Du bienheureux Hilarion.

Comme la tienne,  mon Jsus!
Sa mre n'tait pas pucelle.
Nous naissons tous, du moins au plus,
Avec la tache originelle.
Mais comme toi, quoique petit.
C'tait un dmon pour l'esprit.

C'tait un prodige en raison.
Souvent, dans sa justice extrme,
Il disait avec Salomon,
En rflchissant sur lui-mme:
 vanit des vanits!
Tout en nous n'est que vanit!

Alors qu'il le vit dbuter,
Le monde le crut idoltre;
Mais c'tait pour en dgoter
Qu'il fit des oeuvres de thtre;
Voulant, d'aprs la sainte loi,
Unir les oeuvres  la foi.

Quel dsespoir pour le dmon!
Pour le saint quels succs rapides!
Aprs _Gustave et Pharamond_
Trouver encor les _Barmcides_[28]!
Leur nom seul faisait retourner
Le chrtien prt  se damner.

Cherchant l'humiliation
Par pur esprit de pnitence,
Dans la mortification
Ne perdant jamais patience,
Long-temps ainsi l'homme pieux
Travailla pour l'amour de Dieu.

Dans un accs de vanit,
S'il s'est dit encyclopdiste,
Dans un excs d'humilit
On sait qu'il s'est fait journaliste,
Faisant ce mtier, j'en conviens,
Pour nos pchs et pour les siens.

Dans ses discours, dans ses crits,
Tous les mots sont autant d'oracles.
Ce qui pourtant l'a fort surpris,
Il n'a jamais fait de miracles.
Il en faut un pour nous toucher;
Aussi dit-on qu'il va prcher.

On dit qu'il prchera souvent,
Qu'il prchera toujours de mme,
Qu'il prchera tout cet avent,
Qu'il prchera tout ce carme;
Nul orateur n'est plus disert:
C'est un saint Jean dans le dsert.

Pendant quelque temps Lucifer
Avait bien compt sur son me;
Le saint se crut mme en enfer
Tant qu'il vcut avec sa femme;
Mais une autre dame l'a mis
Dans le chemin du paradis.

Abjurant l'immortalit
Qu'une vaine gloire accompagne.
Pour la benote ternit
Que Dieu promit sur la montagne.
Il y va tout droit, car on dit
Qu'il a dj rendu l'esprit.




CHAPITRE VI.

Travaux littraires.--Je commence ma tragdie des _Vnitiens_;  quelle
occasion.--Retour de Leclerc  Paris.--Trait de Loben.--Ce que c'tait
alors qu'un bal.--Renseignemens sur quelques hros de l'anne
d'Italie.--Je pars pour l'Italie avec Leclerc.


Le second anniversaire du 13 vendmiaire fut clbr moiti chez
Tallien, moiti chez Barras. Tallien donna dans son jardin un grand
dner, dont le Directoire fit les frais; et Barras donna, aux frais du
Directoire aussi, un grand bal au Luxembourg. J'avais t invit au
dner, j'y allai; mais je refusai d'accompagner Mme Tallien au bal,
quoiqu'elle ft autorise  y mener sa socit tout entire. J'tais
assez connu de Barras pour qu'il m'invitt personnellement, et c'est, je
crois, parce qu'il me connaissait qu'il ne m'invita pas personnellement.
tre bienvenu chez Mme Tallien n'tait pas un motif pour tre bienvenu
de lui: cela me confirma dans la rsolution de ne plus retourner chez
lui. Je tiens note de ce fait, parce qu'il ne fut pas sans influence sur
mon avenir. C'est  cette occasion que je retournai dans la valle de
Montmorency, o je commenai une liaison que le temps n'a fait que
fortifier, liaison  laquelle j'ai d le complment de mon bonheur au
temps de ma prosprit, et mes plus douces consolations pendant mes
longues infortunes.

Je ne suis jamais rest long-temps inoccup: pour peu que mon coeur
laisst de libert  ma tte, un ouvrage fini, j'en entreprenais un
nouveau; quelquefois mme j'ai travaill en dpit de certaines
proccupations dont je n'ai pas t toujours exempt, et jusque sous leur
influence; les scnes dont je leur suis redevable ne sont pas les moins
bonnes que j'aie faites, si j'en ai fait de bonnes.

Vers la fin de l'automne de 1796, je commenai ma tragdie des
_Vnitiens_. C'est  une circonstance singulire que je dois le sujet de
cette pice. Aprs en avoir bauch successivement plusieurs autres, je
m'tais arrt sur un sujet qui m'avait t indiqu par ce pauvre
Florian; mon plan tait fait dans ma tte, comme d'habitude; dj j'en
avais versifi quelques scnes en arpentant la fort de Montmorency, et
mme le chemin de Paris, o je ne sais quelle affaire m'avait appel,
quand  mon arrive le hasard me fait rencontrer mon ami Maret.

Que fais-tu pour le moment? me dit-il. As-tu quelque ouvrage sur le
mtier?--Oui: j'ai enfin trouv un sujet qui me convient, un sujet neuf,
et je m'en occupe.--Un sujet neuf! j'en connais un: et si je t'avais
rencontr quelques heures plus tt...--Un peu plus tt, un peu plus
tard, qu'importe? Quel est ce sujet?--Un trait historique, un trait que
j'ai trouv dans un recueil priodique, _les Soires
littraires._--Prte-moi le volume.--Il n'est plus chez moi.--Ne peux-tu
me raconter ce trait?--Rien de plus facile; et il me le raconte[29].

Personne ne raconte avec plus de talent. Ma tte se montait  mesure
qu'il avanait dans sa narration: C'est en effet un sujet superbe!
m'criai-je: action intressante, catastrophe terrible; moeurs civiles et
politiques toutes particulires. C'est un sujet admirable! je m'en
empare.--Il n'est plus temps; j'ai racont hier ce trait dans une
socit o se trouvaient Legouv et Luce de Lancival...--Et Luce s'est
jet dessus?--Non; il ne croit pas que cela puisse s'adapter  la scne
franaise; mais Legouv n'en juge pas tout--fait de mme; il m'a dit
qu'il y penserait. N'y pense donc pas: je ne voudrais pas par une
tourderie vous avoir mis en rivalit.--Legouv ne traitera pas ce
sujet-l; il n'est ni dans la nature de son esprit, ni dans le genre de
son talent. Au premier aspect il n'a vu que les ressources; la rflexion
lui en fera voir les difficults; il reculera devant elles. Ce n'est, au
reste, qu' son dsistement que je m'en saisirai; je l'obtiendrai sans
le solliciter. Je cours chez lui. Chemin faisant, je ferai mon plan.
Adieu.

Ce que j'avais prvu arriva. Refroidi par la rflexion, Legouv avait
fini par penser comme Luce, et par trouver le sujet intraitable. Il
l'tait, en effet, pour l'auteur qui voudrait le traiter comme un sujet
de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, comme un sujet de
l'antiquit. Les formes, le ton, le style convenable  ces sortes de
sujets ne sauraient s'appliquer  des sujets modernes sans y produire
d'tranges disparates: convenables  des moeurs essentiellement
hroques,  des moeurs presque fictives, ces formes, ce ton, ce style,
seraient en continuel dsaccord avec les moeurs positives et moins
guindes des temps modernes. Tel a toujours t mon sentiment. Cet
inconvnient avait surtout frapp Legouv, qui  un beau talent joignait
un got un peu timide: trouvant que le ton habituel de la tragdie ne
convenait pas  ce sujet, si minemment tragique, et, n'osant pas le
traiter avec le ton convenable, il y renona. Je fus plus hardi.

Qu'on me permette de rappeler ici ce que j'ai dit  cette occasion dans
la prface des _Vnitiens_, en 1818. Penser qu'il n'y a qu'un ton et
qu'un style convenables  la tragdie, c'est faire de l'accessoire le
principal. N'est-ce donc pas la nature du sujet qui constitue la
tragdie? Qu'est-elle par elle-mme? sinon une action dont le but est
d'inspirer la terreur et la piti. Or les sujets de nature  produire ce
double effet pouvant se trouver chez les modernes comme chez les
anciens, il en rsulte que si l'essence de la tragdie est invariable,
sa forme ne l'est pas, et qu'elle doit tre modifie par les moeurs de
l'poque  laquelle appartient le sujet. En fait de tragdie, la forme
doit toujours tre noble comme les ides, comme les sentimens, comme le
style, parce que la noblesse tient  l'essence de ce genre; mais cette
noblesse n'exclut ni les intrts privs, ni les moeurs simples, ni le
dialogue naturel; et, soit dit en passant, si elle n'interdit pas
l'accs du thtre aux nobles avilis,  plus forte raison le permet-elle
aux personnages qui se montrent nobles dans des conditions infrieures.

Sur le refus de Legouv, je me livrai tout entier  l'excution de mon
plan que j'avais en effet combin tout en me rendant chez lui; mais je
ne me mis  crire qu'aprs avoir fait une tude approfondie des lois et
des constitutions vnitiennes. Le livre d'Hamelot de la Houssaie sur _le
gouvernement de Venise_, livre que feu le comte _Colchen_ d'obligeante
mmoire m'engagea  consulter,  tudier mme, et dont il me donna un
exemplaire, est la source o je puisai les documens les plus utiles sur
le but, le caractre et l'origine de ces institutions qui n'ont point eu
de modle.

J'achevai mes deux premiers actes au milieu des bals nombreux que l'on
donna cet hiver  Paris o j'tais revenu, et je comptais bien au
printemps aller faire les trois autres dans la valle qui m'tait
devenue plus chre; mais le sort en avait dcid autrement. Il tait
crit l-haut que ce serait sur les lieux mme o l'action que je
retraais s'tait accomplie que j'achverais de l'tudier, et qu'avant
de la peindre dans tous ses dtails, je visiterais dans tous leurs
dtours, dans toutes leurs profondeurs, les lieux terribles qui lui
avaient servi de thtre.

Vers la fin d'avril, le canon se fait entendre au milieu de la journe.
C'est probablement quelque nouvelle victoire de l'arme d'Italie, se
disait-on; car depuis que Moreau avait ramen son arme sur le Rhin, la
guerre ne se faisait plus activement qu'en Italie. On ne se trompait
pas. C'tait en effet une nouvelle de l'arme d'Italie que proclamait le
canon, et une nouvelle inespre; la nouvelle de la signature des
prliminaires de paix entre la rpublique franaise et l'empire
d'Allemagne  Loben.

Un officier gnral de l'arme de Bonaparte apportait ce trait, et cet
officier tait Leclerc.

C'est chez Mchin, qui donnait un bal  l'occasion de son mariage avec
la belle Mlle Raoul, que je retrouvai Leclerc. J'tais avec Lenoir. De
quel coeur il nous embrassa! Comme il se flicitait d'avoir suivi notre
conseil! Reprsentant pour le moment l'arme la plus illustre de
l'Europe, et combl des tmoignages que l'admiration publique prodiguait
aux glorieuses campagnes auxquelles il avait particip, comme il nous
savait gr de l'avoir arrach des antichambres du Directoire! comme il
nous remerciait de l'avoir pouss dans la carrire o il avait rencontr
tant d'honneurs!

L'honneur plus grand, si ambitieux que ft Leclerc, n'tait pas d'avoir
obtenu  vingt-cinq ans le grade de gnral de brigade: qu'tait-ce que
cela en comparaison du bonheur d'obtenir la main de la soeur de son
gnral, la main de cette _Paulette_ dont il tait amoureux depuis trois
ans; de cette _Paulette_ qui tait reconnue pour la plus jolie,  cette
poque si abondante en jolies femmes, de cette _Paulette_  laquelle la
haute renomme que son frre venait de conqurir donnait d'ailleurs un
prix si haut!

Leclerc venait faire  Paris ses affaires autant que celles de l'arme
d'Italie. Tout en ngociant avec le Directoire, il s'occupait des
prparatifs de son mariage qui devait se faire  son retour  Milan o
_Paulette_ l'attendait. Il dsirait avoir au moins un de nous deux pour
tmoin d'un bonheur auquel nous avions indirectement contribu. Lenoir
ne pouvait pas quitter Paris o de graves intrts le retenaient. Mais
toi, tu es libre, me dit-il, tu peux faire partout ce que tu as  faire;
je t'emmne.

Cette fois-l, si on ne me laissa pas le temps de me dterminer, on me
laissa du moins celui de faire mes apprts ou mes adieux. Je ne voulais
pas partir sans prendre cong de la famille qui dj m'avait adopt; il
me fallait pour cela retourner  Saint-Leu. Leclerc qui tait de
Pontoise, et voulait aussi aller voir sa famille, me proposa de l'y
accompagner. Chemin faisant, nous causerons, me dit-il. J'acceptai
avec d'autant plus de plaisir une place dans sa voiture, que ce voyage
se faisait  peu prs dans la direction du mien, et que de Pontoise je
pouvais en une heure de marche me rendre  Saint-Leu par mes bois
favoris: de l'un  l'autre endroit, il y a tout au plus deux lieues; ce
n'tait, ce ne serait encore pour moi qu'une promenade.

Cependant le bal allait son train; puisque nous y sommes encore, faisons
connatre ce que c'tait alors qu'un bal.

Qu'un bal diffrait alors de ces runions o dix ans avant j'avais pass
de si joyeuses soires, des nuits si joyeuses! Dans ma premire
jeunesse, le plaisir tait le seul objet qu'on chercht dans un bal. On
dansait pour se divertir, sans trop songer  ce qu'en penseraient les
gens qui regardaient; on dansait pour soi, non pas pour les autres:
danse sans prtention, mais non pas sans grce, danse qu'avait adopte
la cour,  l'exemple de cette gracieuse Marie-Antoinette, et qu'
l'imitation de la cour adoptait la bonne socit de Paris.

La rvolution, qui semblait devoir donner plus de gravit aux moeurs,
produisit un effet tout contraire. Des esprits en qui elle n'avait pas
dvelopp de hautes ambitions, tourments cependant du besoin de se
signaler par une supriorit quelconque, s'efforaient d'obtenir par
l'emploi de leurs facults physiques une clbrit qu'ils n'auraient pas
pu atteindre par l'emploi de leurs facults morales. La danse tait
devenue l'objet de l'application de ces gens incapables de s'appliquer 
autre chose; mais, et c'est le propre de la sottise qui gte tout ce
qu'elle croit perfectionner, ils en avaient dnatur le caractre.
Substituant aux grces simples et dcentes qu'elle avait antrieurement
dans les salons une imitation prtentieuse des formes qu'elle affecte
sur la scne, d'un amusement qu'elle avait t, ils en avaient fait un
travail; la salle de bal n'tait plus qu'un thtre o des cervels des
deux sexes venaient se disputer les applaudissemens des spectateurs,
qui, non moins frivoles qu'eux, montaient sur des banquettes, et de l
les jugeaient comme des loges on juge des sauteurs  gages.

Je serais fch qu'un homme qui m'intresserait figurt gauchement dans
un bal, et surtout assez gauchement pour plus amuser les autres qu'il ne
s'amuserait lui-mme; mais je serais plus fch encore qu'il excellt
dans un exercice aussi futile, au point de faire croire qu'il y aurait
donn le temps qu'on ne doit qu' d'utiles occupations; ses succs ne me
paratraient excusables qu'autant que sa supriorit dans une facult
grave, dans une honorable profession, prouverait que ce qu'on peut
regarder comme le produit d'une tude longue et srieuse n'est en lui
qu'un dveloppement de dispositions naturelles. Helvtius fut beau
danseur; mais il est permis de croire que l'acquisition de son talent
n'a prjudici en aucune manire  la culture de son esprit, et qu'il ne
lui donna que le temps que les hommes les plus svres ne peuvent
refuser  leurs dlassemens, le temps qu'sope employait  jouer aux
noix et Boileau  jouer aux quilles.

Ce prjug contre la perfection dans un art futile se rveille en moi
surtout quand je le trouve dans une femme. Ports  un certain point,
les succs d'une femme dans la pratique de certains arts m'inquitent
soit relativement aux causes qui ont pu la dterminer  s'y adonner si
passionnment, soit relativement aux consquences qu'ils peuvent
entraner. Sous ce rapport, je suis assez de l'avis de Salluste. Je
n'aime pas  voir une femme danser mieux qu'il ne convient  une honnte
femme, _saltare elegantis qum necesse est prob_. Une femme n'est pas
perdue, je le sais, pour possder ce talent au plus haut degr. Mais
port  ce degr-l, ce talent peut tre pour elle un instrument de
perte, _instrumentum luxuri_. (Catilina.)

La justesse de ces apprhensions n'a t que trop frquemment dmontre
 cette poque. Ce n'est pas  propos de danse seulement que les
danseuses les plus admires firent alors parler d'elles, et leur nom que
je ne prononcerai pas, dut au scandale aussi une clbrit qui
heureusement n'a gure excd la dure de quelques mois de carnaval.
Trenitz, le plus renomm des danseurs de ce temps-l, s'en est fait,
lui, une plus solide. Elle a dur autant que la contredanse  laquelle
il avait donn son nom, et qui n'a pas t  la mode moins de deux ans.
Ce Trenitz, qui avait tout son esprit dans ses jambes, a fait tourner
plus d'une tte: des femmes ont quitt leur mari, et, qui pis est, leurs
enfans, pour s'attacher  ses pas. Atteint du mal qu'il donnait aux
autres, il est mort fou  Charenton.

Mais les chevaux nous attendent. J'accompagnai Leclerc dans la visite
qu'il fit  sa mre. Prs d'elle se trouvait une jeune fille qui depuis
a pous le gnral Davoust. Sa toilette simple et modeste ne m'empcha
pas d'tre frapp de sa beaut, qui n'tait pas encore celle d'une femme
faite.

Mme Leclerc soutenait sa maison et sa famille avec les produits d'un
commerce des plus utiles, celui des farines. La _Biographie Universelle_
parle avec ddain de cette industrie. Celle  laquelle s'est livr
l'diteur de tant de notices calomnieuses est-elle plus honorable? lui
donne-t-elle le droit de mpriser quelque profession que ce soit? ne
vaut-il pas mieux vivre modestement d'une spculation qui nourrit les
hommes, que de s'enrichir en trafiquant de mensonges et de diffamations?

Cette faute n'est pas au reste la seule qui se trouve dans cette
Biographie  l'article _Leclerc_. Rdig aprs la chute de Napolon, il
l'est avec une malveillance facile  concevoir dans un homme de parti,
mais avec une inexactitude qu'on ne conoit pas dans un historien.

Tout en roulant, Leclerc me mit au courant de ce qui le concernait, et
aussi de ce qui concernait ses compagnons d'armes. Il me raconta
quantit de traits relatifs aux personnages qui entouraient le gnral
Bonaparte, et particulirement  Murat et  Lannes qu'il enviait plus
qu'il ne les aimait. Il n'avait pas une haute estime pour leur talent,
mais il avait la plus grande admiration pour leur bravoure: elle tait
en effet hors de toute comparaison.

Ce fou de Murat, me disait-il, pendant que l'ennemi nous canonnait et
nous fusillait du haut des murs de Gradisca, n'allait-il pas frapper aux
portes de cette ville avec la poigne de son sabre, en sommant, avec son
accent gascon, les bourgeois, qu'il appelait _pkins_, de les lui
ouvrir?

Et Lannes! de peur de n'tre pas reconnu  son uniforme et  son
charpe, cet autre Gascon a-t-il jamais manqu de marcher  la tte de
sa brigade avec un chapeau galonn et surmont d'un plumet plus haut et
plus touffu que celui d'un mulet de Provence? Aussi n'est-il jamais
revenu d'une affaire sans tre bless, et n'tait-il pas guri de sa
seizime blessure, quand, apprenant que le soldat hsitait  Arcole, il
endosse son uniforme, s'empanache de son chapeau, et court recevoir la
dix-septime.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Leclerc, plus flegmatique dans la
socit, tait tout aussi anim qu'eux dans l'action; mais les
militaires sont comme les femmes et comme les potes; il est rare que
les loges qu'ils donnent  leurs rivaux ne soient pas accompagns de
quelques correctifs. Leclerc me raconta aussi quelques particularits
sur Massna, sur Joubert, sur Augereau, sur Junot, sur Clarke le
ngociateur, sur Haller le financier, sur Collot le munitionnaire, gens
habiles dans leur partie respective, et servant avec autant de zle que
d'intelligence les projets du grand homme. Ainsi, avant de sortir de
France, je connaissais le personnel de l'arme d'Italie comme si j'en
avais fait partie depuis le commencement de la campagne.

Cette conversation m'apprit plusieurs anecdotes qui trouveront leur
place dans ces Mmoires, quand viendra leur tour: c'est ici la place de
celle qu'on va lire.

L'on venait d'apprendre  Paris que le 20 avril, reprenant enfin
l'offensive, et repassant le Rhin, le gnral Moreau avait enlev 
l'ennemi quatre mille hommes et vingt pices de canon. C'est  moi
qu'il est redevable de ce succs, me dit Leclerc. En vertu d'un
passeport qui m'a t dlivr  Loben par les Autrichiens, je suis venu
droit ici par l'Allemagne, et j'ai travers l'arme qu'ils ont sur le
Rhin. Ayant eu le loisir de prendre connaissance de ses positions, et de
remarquer qu' la nouvelle de la conclusion du trait que je portais 
la ratification du Directoire, tenant la paix pour certaine, elle
s'tait relche de sa vigilance, Ne pourriez-vous, ai-je dit  Moreau,
profiter de la circonstance avant que l'armistice soit proclam? Moreau
m'a compris, et il ne s'en trouve pas mal, comme tu vois.

Cette opration-l me semble plus habile que loyale, dis-je 
Leclerc.-- la guerre comme  la guerre; _dolus an virtus_, me
rpondit-il; Leclerc savait assez bien son Virgile.

Peu de jours aprs cette excursion, nous partmes pour l'Italie en
suivant la route du Bourbonnais.




NOTES.


[1: Marchand de toile qui avait fortement contribu  appeler
Robespierre au tribunal de Versailles. Il fut aussi dput  la
Convention.]

[2: Mme GAIL (Sophie Garre). Ne avec le got de tous les arts, elle
cultiva surtout la musique. Ses dispositions pour cet art se
manifestrent par des compositions pleines de grces qu'elle produisait
 un ge o d'ordinaire on a peine  concevoir les compositions des
autres. Quelques romances qu'elle publia en 1790 dans les journaux de
musique, et que les amateurs accueillirent, furent distingues des
connaisseurs. L'tonnement se serait ml au plaisir si on avait su
qu'elles taient l'ouvrage d'un enfant de douze ans.

Celui qui crit cette notice ne se rappelle pas sans motion les succs
prcoces d'un talent aux efforts duquel il se plaisait  fournir des
thmes, en s'essayant aussi.

C'est vers 1794 que Mlle Garre changea son nom contre celui qu'elle a
rendu plus clbre. Elle pousa  cette poque M. Gail, professeur ou
lecteur au collge de France. Cet hellniste jouissait ds lors de toute
sa rputation. Des travaux pnibles et utiles sur les langues anciennes,
des versions du grec en latin, des ditions correctes, lucides de
commentaires, fortifies de notes, et aussi, je crois, quelques doctes
querelles, l'avaient fait connatre dans le monde savant. Il mrita
d'obtenir Mlle Garre, puisqu'il avait apprci ses qualits. Leur
mariage ne fut pas heureux cependant. L'art et la science qu'il avait
rapprochs s'effarouchrent rciproquement.

Une sparation volontaire rompit, au bout de quelques annes, cette
union o l'un trouvait trop de distractions et l'autre trop peu
d'agrmens, et rendit les deux poux  leurs gots dominans. L'art et la
science y gagnrent. M. Gail acheva dans la retraite sa version de
Thucydide, et Mme Gail, rentre dans la socit, en fit les dlices par
des talens qui se perfectionnrent en s'exerant.

La vie dpendante et sdentaire convenait peu  une imagination aussi
active que la sienne. Libre une fois, c'est en voyageant qu'elle fit
l'essai de son affranchissement. Aprs avoir parcouru les provinces
mridionales de la France, elle voulut voir l'Espagne. En y cherchant le
plaisir, elle y trouva la gloire. C'est avec les yeux et les oreilles de
l'artiste qu'elle parcourait cette pninsule qui ne semble dshrite
des arts que parce qu'elle a renonc  faire valoir leur succession, et
o l'on retrouve si souvent leurs traces entre celles des Arabes et des
Goths.

L'accent et la modulation de la musique espagnole attirrent surtout
l'attention de la voyageuse, et restrent profondment gravs dans sa
mmoire. Ils se reproduisent frquemment dans ses compositions, mais
embellis par un talent plein de charmes, mais modifis par un got
exquis. Tel air des _deux Jaloux_, tel morceau de la _Srnade_ n'est
que le dveloppement d'un trait de ces chansons monotones et
mlancoliques que hurlent les Catalans, que lamentent les Andalous.
Modul par Mme Gail, ce chant, toujours original, se change en musique
des plus suaves.

Ce n'est qu'au retour de ses voyages que Mme Gail songea srieusement 
travailler pour la scne. Avant, elle s'tait bien essaye dans le genre
dramatique; un opra de sa composition, reprsent en socit, avait t
applaudi par Mhul lui-mme. Elle n'avait pu nanmoins se rsoudre 
offrir au public un ouvrage que ce grand matre ne trouvait pas exempt
de fautes. Une tude opinitre et plus approfondie de l'art lui donna
bientt les moyens d'exprimer ses ides avec autant de puret qu'elles
avaient de charmes, avec cette correction sans laquelle, dans tous les
arts, les succs du gnie mme sont incomplets.

C'est par un chef-d'oeuvre que Mme Gail dbuta. Peu d'opras ont t
entendus avec autant d'enthousiasme que _les deux Jaloux_. peu l'ont
autant mrit. Une musique neuve et non pas trange, originale et non
pas bizarre, gracieuse et non pas affecte, assure  cette jolie comdie
un succs aussi durable que celui dont jouissent les plus aimables
productions de Grtry[3].

On sait que cet opra est tir d'une comdie en cinq actes de Dufresny;
comdie rduite, avec beaucoup d'habilet, en un acte par M. Vial,
auteur de plusieurs autres ouvrages charmans aussi, et qui lui
appartiennent en entier.

Aprs cet opra, Mme Gail en fit reprsenter un autre encore en un acte,
intitul _Mlle de Launay  la Bastille_. Le fond en est tir des
mmoires de cette dame, plus connue sous le nom de Mme de Staal. C'est
une intrigue assez triste, dans laquelle le gouverneur mme de la
Bastille joue le rle de mdiateur entre cette prisonnire qu'il aime,
et un prisonnier qui en est aim. Prsente sous un aspect comique,
cette situation pouvait tre piquante: mais dans cet opra, qui tient
plus du drame que de la comdie, le gouverneur est martyr et non pas
dupe; or les martyrs ne sont pas gais.

Cet ouvrage eut peu de succs. La musique nanmoins ne diminua pas la
haute ide qu'on avait conue du talent de Mme Gail. Entre plusieurs
morceaux accueillis avec transports, on distingua la romance dlicieuse
que termine ce refrain: _ma libert! ma libert!_ ainsi chante Philomle
captive. Ces morceaux auraient maintenu la pice au thtre si, en
France, on ne voulait pas tre intress par le drame autant qu'enchant
par la musique.

_La Srnade_ est le dernier ouvrage dramatique de Mme Gail. Ce n'est
pas par dfaut de gaiet que pche cette comdie dont Regnard est
l'auteur, et dont on a fait un opra en la semant d'airs et de morceaux
d'ensemble. Nous ne ferons pas l'loge de cette dlicieuse production.
La musique de _la Srnade_ est dans la mmoire de tout le monde; celle
des _deux Jaloux_ ne lui est suprieure ni en facilit, ni en
originalit, ni en grces. Hlas! c'tait le chant du cygne.

Et la main qui tirait de la lyre des sons si harmonieux s'est glace! Et
la voix qui modulait des accens si mlodieux s'est teinte! Que ne
pouvait-on pas attendre d'un talent qui, dans l'espace de si peu
d'annes, avait donn des preuves si brillantes de son heureuse
fcondit, d'un talent dont les ressources se multipliaient  mesure
qu'il multipliait ses productions! Mme Gail s'occupait  consolider sa
gloire par des ouvrages de plus longue haleine, quand une maladie aigu
est venue l'enlever aux arts et  l'amiti. Elle tait tout au plus ge
de quarante-trois ans.

Quand on songe que si la jeunesse de l'artiste date de l'poque o il
commence  produire, elle ne finit qu' celle o il cesse de produire,
on peut dire que Mme Gail est morte dans la fleur de sa jeunesse; et si
l'on juge de ce qu'elle pouvait faire par ce qu'elle a fait, quelle
source de regrets pour les amis des arts que cette mort prmature!

Les chansons, les romances et autres compositions lgres de Mme Gail
auraient peut-tre suffi  lui acqurir la rputation que lui assurent
ses grandes compositions. Ces sortes de pices, qui sont en musique ce
que les pices fugitives sont en posie, suffisent aussi  la gloire de
leur auteur, quand elles portent le cachet du gnie. N'et-il fait que
ses posies lgres, Voltaire serait immortel. Saint-Aulaire s'est
immortalis par quatre vers. Tel homme en a fait quarante mille, et
n'est pas connu. L'important est de faire des vers et des chants qu'on
retienne: tel tait surtout le talent de Mme Gail.

Qui ne connat ses pices dtaches? De quel salon n'ont-elles pas fait
les dlices? De quelles runions, dans quelle solitude ne se sont-elles
pas fait entendre? Dans quelle partie du monde civilis n'ont-elles pas
t portes par la voix de l'art et de la beaut? Chacun les
redemandait, c'tait en faire l'loge. Garat les louait mieux que
personne, il les chantait. Aprs avoir excut les morceaux, les plus
pathtiques de Gluck, de Mozart, de Nazolini, il ne croyait un concert
complet que lorsqu'il avait fait entendre quelques productions de cette
verve gracieuse et facile. Qui ne lui a pas entendu chanter en duo, avec
sa femme, la jolie romance qui commence par ce vers: _La jeune et
sensible Isabelle_? Si Ptrarque n'a rien fait de plus ingnieux que ces
couplets qui sont de Mme de Bourdie, Cimarosa n'a rien compos de plus
gracieux que cet air qui est de Mme Gail.

Son talent faisait le charme continuel de la socit. Il se prtait 
tous les caprices, quelque acte de complaisance qu'on en exiget. Sous
les doigts de cette femme habile, le piano suffisait  tout ce que la
circonstance pouvait en rclamer. Que de fois, dans nos runions,
n'a-t-il pas tenu lieu d'orchestre! Les airs que Mme Gail improvisait
alors,  la demande des danseurs, retenaient dans le salon, comme
auditeurs, ceux-l mme pour qui la danse avait le moins d'attraits; et
ces airs qui,  son insu, bientt se rpandaient dans Paris, n'taient
pas moins originaux, pas moins mlodieux que ceux qu'elle travaillait 
loisir.

 ce talent si suprieur, Mme Gail joignait toutes les qualits d'une
femme aimable, tous les avantages d'une femme d'esprit. Ds sa premire
jeunesse, elle avait vcu dans la socit des littrateurs et des potes
les plus clbres de l'poque.  la ville, dans la maison de son pre,
elle avait vu souvent La Harpe; elle avait rencontr souvent aussi
Delille  la campagne, dans les bois de Meudon. Elle aimait la posie
avec passion; elle aimait avec passion tous les arts. Les talens, de
quelque nature qu'ils fussent, n'avaient pas d'apprciateur plus
dlicat, plus enthousiaste. Ils ne sauraient trop la regretter.

L'amiti l'a regrette plus encore. Mme Gail inspirait ce noble
sentiment aussi vivement qu'elle le ressentait. Nous jugeons par
nous-mmes de la douleur que sa perte laisse dans la socit intime dont
elle tait l'me, et qui se composait surtout de ses vieux amis.

Une circonstance toute particulire a ml une motion bien douce aux
sentimens douloureux que cette femme si sincrement aimante a d
prouver en se voyant arracher,  la force de l'ge,  tout ce qu'elle
aimait. L'unique fruit de son mariage, son fils s'tait montr digne
d'elle. Il avait remport le prix sur le sujet propos cette anne-l
par l'acadmie des belles-lettres. Le jour de deuil se changea pour
cette mre en un jour de triomphe; et ce n'est qu'aprs avoir vu les
lauriers sur le front de son enfant que ses yeux consols se sont ferms
pour jamais.

Ainsi mourut, heureuse encore, cette femme qui a mrit de l'tre, et de
l'tre plus long-temps; cette femme qui a travers la vie sans avoir
fait aucun mal; cette femme dont le passage en ce monde n'est signal
que par la production du talent le plus aimable; cette femme dont le
gnie ajoutait encore aux jouissances du bonheur mme; cette femme qui,
dans des temps de malheur et de perscution, a si souvent suspendu les
peines du proscrit que venaient charmer jusque dans les cachots, jusque
dans l'exil, ses chants qui dsormais ne seront plus entendus sans
douleur par un de ceux dont ils ont fait la consolation.

     A. V. A.

      Bruxelles, en 1819.
]

[3: Je m'imaginais, quand j'crivais cela en 1819, qu'une nouvelle
rvolution musicale tait prte  clater, et que Grtry comme
Pasiello, comme Piccini, comme Sacchini, comme Cimarosa, taient au
moment d'tre expulss de la scne que Mozart seul dispute encore 
Rossini.]

[4: Je retrouve dans un journal du temps l'analyse de cette factie. La
voici:

De pauvres diables de comdiens de campagne, auxquels leur directeur a
fait banqueroute, ne sachant que devenir, se rfugient dans un couvent
de capucins o le pre Barnabas, qui en est le gardien, les reoit avec
plaisir. Il y a dj quelque temps qu'ils y sont, lorsque les rvrends
pres Arlequin et Polichinelle s'aperoivent qu'ils s'ennuient. Or,
comme l'a dit Figaro, _l'ennui n'engraisse que les sots_. Nos comdiens
ne le sont pas, et c'est pour cela, et parce qu'ils avaient presque
tous, avant leur retraite, contract l'habitude des sept pchs mortels,
qu'ils ne peuvent plus vivre en reclus. D'ailleurs, une perptuelle
contrainte les ennuie, et vainement on voudrait tenter de faire oublier
au pre Gilles sa paresse, au pre Pantalon sa colre, au pre
Polichinelle sa gourmandise, au pre Scaramouche son orgueil, au pre
Cassandre son avarice, au pre Scapiu son envie, au pre Arlequin sa
luxure, et au rvrend pre Barnabas la runion de tous ces vices.

Cependant ce vnrable gardien a reu une lettre dans laquelle on lui
apprend qu'on va supprimer tous les couvens, et c'est ce qui lui fait
croire qu'il est ncessaire de prendre certaines prcautions.

Air: _du vaudeville de l'le des femmes_.

Faisons d'abord notre paquet
Sans accuser la Providence;
Et puis, lorsque nous l'aurons fait,
Mettons en Dieu notre esprance.
Comme la rsignation
Doit couronner la foi parfaite,
Disons avec soumission:
La volont de Dieu soit faite.

Mais il ne serait pas mal pour donner  ce paquet un embonpoint
convenable, d'y joindre la bourse de Cassandre. Ah! ce serait bien fait,
si cet avare Cassandre ne surveillait sans cesse son argent. En
attendant de pouvoir le lui escamoter, notre gardien entend la coulpe de
ses frres, et lorsqu'ils ont chacun fait leur acte d'humilit, ils vont
 l'glise pour chanter l'office.

C'est le tour du pre Arlequin d'tre portier, et il est, ma foi, bien
heureux, car il trouve l'occasion d'ouvrir la porte au plus joli
Rcollet du monde.

ARLEQUIN.

Air: _Jupiter un jour en fureur_.

Mon frre, on ne refuse pas
La porte  gens de votre mine.

COLOMBINE.

Quoi! si prs de sa Colombine.
Il ne la reconnat pas!

ARLEQUIN.

C'est un moine de contrebande
Et si j'osais en vrit...

COLOMBINE.

Faites-moi la charit.

ARLEQUIN.

Frre, je la demande.

Quel teint fleuri, quel air friand,
Et quelle fracheur de chanoine!
Jamais un aussi joli moine
N'est entr dans le couvent:
Aisment cela se devine,
 ce regard vif et fripon,
C'est l'amour en capuchon,
Ou bien c'est Colombine.

Lorsque la reconnaissance d'Arlequin et de Colombine est bien et dment
faite, le pre Cassandre survient, tout essouffl, et renouvelant,
jusqu' un certain point, la scne d'Harpagon, qui prtend que tout le
monde lui a vol son argent, il accuse tantt le pre Capucin, tantt le
frre Rcollet de lui avoir jou un semblable tour. On dcouvre bientt
que c'est au pre Barnabas seul qu'il faut l'attribuer. Eh bien! dit
Arlequin  toute la ci-devant troupe qui s'est rassemble, suivez-moi,
et nous allons le contraindre, non-seulement  rendre l'argent de
Cassandre, mais  nous livrer celui de la communaut.

Barnabas, qui ne souponne pas qu'on l'ait dcouvert, vient faire un
repas fraternel avec un cochon, qui, par parenthse, joue fort bien son
rle, et pour lequel il a la plus grande prdilection. Pendant qu'ils
mangent ensemble, Arlequin, Gilles, Polichinelle, Cassandre, Pantalon,
Scapin et Scaramouche, qui ont jet leurs frocs aux orties, paraissent
en habits de caractre; et comme ils ne se sont montrs qu'aprs une
vocation d'Arlequin, le rvrend pre Barnabas les prend naturellement
pour des diables. Ils font une entre terrible, et ils obligent le moine
 danser un rigaudon avec eux, pendant que Gilles chante la ronde
suivante, sur l'air: _L'autre jour le gros Ren_.

Tout atteste et reconnat
   Le pouvoir du diable;
Dans tout ce qu'on dit et fait,
   Est ml le diable.
Certain auteur l'a prouv,
   En vers  la diable
       gu!
   En vers  la diable.

L'homme d'esprit a, dit-on,
   Tout l'esprit d'un diable;
Nous disons d'un bon garon
   Qu'il est un bon diable,
Et de l'honnte homme  pied
   C'est un pauvre diable
       gu!
   C'est un pauvre diable.

Qui dsire tre cit.
   Mne un train de diable:
N'a pas qui veut pour beaut
   La beaut du diable;
Plus d'un ouvrage vant
   Ne vaut pas le diable
       gu!
   Ne vaut pas le diable.

Quel est l'homme qui jamais
   Ne se donne au diable?
Les trois quarts de nos projets
   O vont-ils? au diable;
Par la queue, ah! que j'en sais
   Qui tirent le diable
       gu!
   Qui tirent le diable.

Toutes ces diableries-l ne font pas perdre la tte au pre Barnabas,
et les diables se retirent. L'auteur, profitant du conseil que _Sdaine_
donne au diable dans son fameux _pot-pourri_, fait paratre l'aimable
Colombine, qui est vraiment un diable bien plus dangereux que tous les
autres pour le Gardien, puisqu'en lui faisant esprer de l'pouser, elle
le met dans le cas de lui donner son argent et de signer un contrat de
mariage qui n'est autre que celui d'Arlequin et de Colombine. Cette
comdie-parade finit par le couplet suivant adress au parterre, et
qu'il a fait rpter. Il est sur l'air _De la croise_.

Voici l'instant o maint auteur,
Pour obtenir votre suffrage,
Par maint couplet adulateur
Vous implore pour son ouvrage.
_Citoyens_, quoiqu'en pareil cas,
Nous disons avec bonhomie:
Si nous ne vous amusons pas,
   Sifflez la comdie.

Ici le public, qui avait pris cette libert avant qu'on se ft avis de
la lui donner, est revenu  des sentimens moins svres. Cette pice,
qu'on n'aurait d juger que comme une comdie-parade, pourra trs-bien
rester au thtre, lorsque l'auteur y aura fait quelques retranchemens,
et surtout lorsque les acteurs voudront bien employer, en la jouant, non
le srieux glaant que _Montauciel_ prtend n'tre bon qu'_ porter le
diable en terre_, mais cette prcieuse gaiet qui embellit toutes les
productions comiques.

(Extrait du _Journal des Spectacles_, qui s'imprimait chez VEZART et LE
NORMANT, rue des Prtres-Saint-Germain-l'Auxerrois.)

Aprs avoir relu cette analyse, je suis de l'avis du public,
c'est--dire de son premier avis, et je ne conois pas qu'il ait
support dix ou douze reprsentations d'un pareil fouillis.]

[5: Andr Chnier prit le 7 thermidor; et Marie-Joseph Chnier fut du
nombre des infortuns que la journe fatale au tyran vengea sans les
consoler.

Rintgr, par la rvolution du 9 thermidor, dans le crdit qu'il
n'avait perdu que parce qu'il avait os prcher la modration, Chnier
usa de ce crdit pour adoucir du moins les malheurs d'autrui. Personne
ne rclama vainement son appui. Que de familles durent  ses
sollicitations la prompte libert d'un pre, d'une mre ou d'un frre!
C'est en soulageant le malheur des autres qu'il cherchait  se distraire
du sien.

Il fut un des lgislateurs les plus ardens  poursuivre la punition des
fauteurs du comit de gouvernement; mais l'horreur qu'il portait  ces
prtendus rpublicains ne l'avait pas dtach de la rpublique. Les
hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvrent
donc en Chnier peu de complaisance pour leurs projets. D'atroces
accusations s'levrent ds lors contre lui. Diffamant l'homme qu'ils ne
pouvaient sduire, des crivains de parti accusrent Chnier d'avoir t
complice des tyrans dont il avait t victime. Entretenant en lui, par
une calomnie incessamment rpte, le souvenir d'un malheur qu'on
craignait qu'il oublit, un journal, que je n'ai pas besoin de nommer,
lui adressait tous les jours cette question que Dieu fit au premier
assassin: _Can, qu'as-tu fait de ton frre?_

C'est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne  publier, ne
ft-ce que parce qu'elle fait connatre dans quels excs on peut tre
entran par l'esprit de parti.

Le fondateur d'une des feuilles que je signale  l'indignation de tout
honnte homme, faisait chez moi, aprs la mort de Chnier, l'loge du
talent et aussi celui du caractre de ce grand crivain. Vous voil
donc enfin juste? dis-je  cet apologiste: L'esprit de parti ne vous
aveugle donc plus?--Il ne m'a jamais aveugl: telles ont toujours t
mes opinions sur Chnier, me rpondit en souriant ce galant
homme.--Mais, pendant dix-huit mois, ne l'avez-vous pas journellement
accus d'avoir fait gorger son frre? avez-vous donc cru ce fait
rel?--Moi! pas un moment.--Pourquoi donc ces accusations
_quotidiennes_?--Vous me le demandez! me dit-il avec on regard o se
peignait autant de malice que de piti; vous n'entendez rien  la
politique, je le vois.--Eh bien!--Sachez que, quand il s'agit de ruiner
dans l'opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens
sont bons. Chnier tait un des appuis du parti rpublicain; voulant la
ruine de ce parti, nous avons fait tout pour dcrditer un de ses chefs,
pour le _dmontiser_: voil toute l'histoire.

Cet aveu navement atroce, je ne suis pas la seule personne  qui il ait
t fait par l'homme en question. Feu Ginguen le reut aussi, et ce
n'est pas sans rougir, m'a-t-il dit: car, en fait de politique
semblable, il tait aussi novice que moi, soit dit sans le dprimer.

Chnier rfuta cette calomnie par des vers aussi touchans qu'harmonieux.
Il n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce
chant de gnie et de douleur.

Il y a trente ans que ces vers sont publis. Quoiqu'ils soient devenus
classiques, Mme de Genlis ne les avait probablement pas lus. Autrement,
aurait-elle os reproduire dans ses Mmoires les lches interprtations
que ces vers rfutent si puissamment?

Il a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette dame,  la suite de
quelques reproches qu'elle adresse  Chnier, de laisser prir son
malheureux frre, qu'_il aurait pu sauver_ en employant son crdit sous
le rgne de la terreur. On a mme dit gnralement qu'_il avait
particip  sa condamnation_: ce que je ne puis croire; mais cette
odieuse imputation fut accrdite dans le temps par son silence, car il
aurait pu sans danger se justifier autrement.

Renvoyons, pour toute rponse, Mme de Genlis  l'ptre sur _la
Calomnie_, publie  l'poque o Chnier est accus de s'tre tu; ou
plutt transcrivons ceux des vers de cette ptre qui sont relatifs au
fait que nous examinons ici. Si Mme de Genlis aime les bons vers, elle
ne lira pas ceux-l sans plaisir; et nous aurons flatt son got, tout
en clairant sa justice.

Narcisse et Tigellin, bourreaux lgislateurs,
De ces menteurs gags se font les protecteurs.
De toute renomme envieux adversaires,
Et d'un parti cruel plus cruels missaires,
Odieux proconsuls, rgnant par des complots,
Des fleuves consterns ils ont rougi les flots.
J'ai vu fuir  leur nom les pouses tremblantes;
Le _Moniteur_ fidle, en ses pages sanglantes,
Par le souvenir mme inspire la terreur,
Et dnonce  Clio leur stupide fureur.
J'entends crier encor le sang de leurs victimes;
Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes;
Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser!
Qu'ai-je dit? On les vante! et l'on m'ose accuser!
Moi! jouet si long-temps de leur lche insolence;
Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence;
Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix
Demandait  grands cris _du sang et non des lois!_
Ceux que la France a vus ivres de tyrannie,
Ceux-l mme, dans l'ombre armant la calomnie,
Me reprochent le sang d'un frre infortun,
Qu'avec la calomnie ils ont assassin!
L'injustice agrandit une me libre et fire.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussire,
En vain sment le trouble entre son ombre et moi:
Sclrats! contre vous elle invoque la loi.
Hlas! pour arracher la victime aux supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,
J'ai courb devant eux mon front humili;
Mais ils vous ressemblaient: ils taient sans piti.
Si, le jour o tomba leur puissance arbitraire.
Des fers et de la mort je n'ai sauv qu'un frre,
Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plong,
Et qui deux jours plus tard prissait gorg,
Auprs d'Andr Chnier avant que de descendre,
J'lverai la tombe o manquera sa cendre,
Mais o vivront du moins, et son doux souvenir,
Et sa gloire, et ses vers, dicts pour l'avenir.
L, quand de thermidor la septime journe
Sous les feux du Lion ramnera l'anne,
 mon frre! je veux, relisant tes crits,
Chanter l'hymne funbre  tes mnes proscrits.
L, tu verras souvent, prs de ton mausole,
Tes frres gmissans, ta mre dsole,
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs;
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.

Je le demande  Mme de Genlis: en conscience, l'auteur de ces vers-l
peut-il tre, de quelque faon que ce soit, coupable d'un fratricide?
Qu'elle ne s'obstine donc pas  se faire l'cho d'une calomnie dsavoue
par les gens mme qui l'ont fabrique, l'cho des plus dgotantes
dclamations rvolutionnaires. Tarder plus long-temps  se rtracter, ne
serait-ce pas manquer de bonne foi, et, qui pis est peut-tre pour une
dame de si bon ton, manquer de bon got?

Pour puiser tout ce qui nous reste  dire au sujet des attaques livres
par Mme de Genlis  la mmoire de Chnier, nous l'engagerons aussi 
s'assurer de la vrit des anecdotes dans lesquelles elle le fait
figurer, ou du moins  ne pas les dnaturer en altrant leurs dtails,
comme elle le fait dans l'anecdote suivante.

Cette horrible exagration d'une mauvaise action, dit-elle  la suite
de l'imputation que nous venons de signaler, donna lieu  une anecdote
trs-vraie et trs-curieuse. La clbre actrice Mlle Dumesnil existait
encore  cette poque; mais elle tait trs-vieille. M. Chnier, sans
l'avoir jamais vue, _sans se faire annoncer_, se rendit un matin chez
elle. Il la trouva dans son lit, et si souffrante quelle ne rpondit
rien  ce qu'il lui dit d'obligeant. Cependant M. Chnier la conjura de
lui dire uniquement un vers, un seul vers d'une tragdie, afin,
disait-il, qu'il pt se vanter de l'avoir entendue dclamer. Mlle
Dumesnil, faisant un effort sur elle-mme, lui adressa ce vers de l'un
de ses plus beaux rles:

     Approchez-vous, Nron, et prenez votre place.

Mme de Genlis aurait tort de mettre _historique_ au bas de cette
histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que
j'aie eu connaissance de la visite faite par Chnier  Mlle Dumesnil, le
jour mme o elle a eu lieu. J'en tiens le rcit de Dugazon, qui, avec
Mme Vestris, avait servi d'introducteur  Chnier prs de la camarade de
Lekain. Il en rsulte d'abord que Chnier ne se prsenta pas seul; il en
rsulte de plus que si, presse vivement par lui et par eux de dclamer
quelque chose, Mlle Dumesnil, qui les avait reus avec obligeance,
dclama le vers cit par Mme de Genlis, et le dclama avec un accent
admirable, ce fut sans aucune intention malveillante. Sa mmoire seule
plaa sur ses lvres ce vers qu'elle rcita pour complaire  un pote
illustre, dont elle rclamait en ce moment l'appui, par suite de l'tat
de dtresse o la rvolution l'avait jete. Peut-tre aussi Mlle
Dumesnil, dans l'isolement o elle vivait, ignorait-elle l'existence des
calomnies exhumes aujourd'hui par Mme de Genlis. Enfin, l'espce
d'nergie que supposerait l'intention qu'on lui prte est tout--fait
incompatible avec la bont qui faisait le fond de son caractre, bont
que le temps ne fait qu'accrotre dans les bons coeurs, et qui est la
vritable grce de la vieillesse.

Tout cela se passait, au reste, pendant que Mme de Genlis habitait
Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas l sans avoir t
altres par l'esprit de parti: elle est donc excusable d'avoir cru ces
faits quand on les lui a raconts; mais est-elle excusable, quand elle
s'est dtermine  les crire, de les avoir donns pour vritables, sans
s'tre assure s'ils taient en effet conformes  la vrit?

(_Extrait d'une lettre adresse, en 1826,  l'diteur des_ oeuvres
compltes de M. J. CHNIER.)

Je crois complter cette rfutation en y joignant le discours qui fut
prononc sur la tombe de Chnier; discours qui valut  son auteur les
flicitations d'un des complices de la calomnie quotidienne  laquelle
on vient de rpondre.

     Messieurs,

     Entre les pertes nombreuses que nous avons  dplorer depuis peu
     de temps, il n'en est pas de plus difficile  rparer que celle qui
     nous rappelle en ce lieu funbre. La mort ne saurait frapper au
     milieu de vous, que les lettres n'aient  gmir, que nous n'ayons 
     regretter un orateur, un philosophe, un littrateur ou un pote.
     Combien ses coups ne sont-ils pas cruels, quand toutes ces douleurs
     se renouvellent  la fois par la chute d'une seule tte!

     Il est inutile, je crois, de faire devant vous l'numration des
     droits de M. de Chnier aux regrets de quiconque aime ou cultive
     des lettres.

     Dou d'un esprit aussi tendu que dli, d'un jugement aussi
     pntrant que juste; dou d'une me brlante et de la plus ardente
     imagination, il excella dans toutes les parties o les succs
     durables ne s'obtiennent que par la runion si rare de facults si
     diverses.

     La tribune et le thtre retentissent encore de ses triomphes. La
     littrature et la philosophie lui sont redevables de plusieurs
     crits dicts par la critique la plus judicieuse, par le got le
     plus dlicat. Aux ouvrages qu'il a publis, il a d en ajouter
     beaucoup d'autres, si l'on en juge par l'insatiable amour qu'il
     avait pour l'tude, par l'infatigable activit de sa tte, dans
     laquelle, pendant la maladie qui le travaillait depuis onze ans, sa
     vie semblait s'tre rfugie.

     Eh! combien n'et-il pas augment le nombre des productions du
     gnie, si la rvolution qui l'a saisi dans la fougue de la
     jeunesse, si nos dissensions civiles, au milieu desquelles un
     esprit si ardent ne pouvait demeurer neutre, n'taient venues le
     disputer  ses travaux littraires,  l'instant mme o il s'y
     livrait avec cette passion que justifie un premier succs, avec
     cette imptuosit qui le caractrisa dans toutes les circonstances
     de sa vie!

     Les questions qui divisaient alors la France, ds long-temps
     prjuges par la raison, sont dcides aujourd'hui par
     l'exprience. De trop longs malheurs nous ont fait connatre quel
     systme de gouvernement convenait au gnie et aux intrts de notre
     nation, entre les systmes que les partis opposs voulaient ou
     conserver ou tablir dans notre malheureuse patrie.

     Si Chnier erra en politique, il n'erra point en morale. Le parti
     qu'il embrassa ne fut pas favorable  la monarchie, mais dans ce
     parti, divis aussitt aprs son dplorable triomphe, Chnier fut
     du petit nombre des hommes qui osrent lever la voix en faveur de
     l'ordre et de l'humanit.

     _Des lois et non du sang_, s'criait-il  cette poque o les
     tables de la loi disparaissaient sous les tables de proscriptions.

     C'tait tre rebelle alors qu'tre raisonnable, et tratre que de
     n'tre pas cruel. Chnier fut promis  l'chafaud; mais le coup qui
     n'et frapp que lui n'et pas satisfait la vengeance de ses
     froces ennemis. Sa tte ne devait tomber qu'aprs que son coeur
     aurait t dchir par les plus cruelles tortures. Chnier vit la
     fureur qu'il avait si noblement provoque s'tendre sur toute sa
     famille. Son orgueil, que rien jusqu'alors n'avait pu briser,
     s'humilia devant les bourreaux, et s'humilia en vain. Son frre,
     dont il admirait les talens, tout en combattant ses principes,
     tomba sous la hache des dcemvirs. N'esprant plus pour son frre,
     il n'esprait plus que la mort, quand une rvolution imprvue mit
     un terme  la plus sanglante des tyrannies dont l'histoire des
     hommes ait offert l'exemple.

     L, ses dangers finissent, mais non pas ses tourmens. chapp  la
     hache, Chnier n'chappa point  la calomnie. Des gens que le
     malheur rendait injustes confondirent dans leur haine tous les
     membres d'une assemble qui elle-mme avait t dcime par la
     tyrannie exerce en son nom.

     Chnier fut dsign comme complice d'un meurtre qu'il n'avait pu
     empcher, le meurtre de son frre! C'tait une consolation, pour
     des mes exaspres, que d'outrager la nature pour trouver un crime
     de plus dans le parti contraire. On osa ordonner le remords  un
     coeur dchir de regrets.

     Si ces regrets, que Chnier exprima depuis en vers si touchans,
     laissaient encore quelques doutes sur son innocence, s'il tait
     encore besoin de le justifier, aprs la plus loquente des
     justifications, j'ajouterais... mais non: laissons l de froids
     raisonnemens, qui ne feraient que provoquer des raisonnemens plus
     froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu'on a dit,
     que tout ce qu'on pourrait dire.

     Dans sa douleur, Chnier se rfugia entre les bras de sa mre, qui
     a vcu, qui est morte dans les siens. Mres, c'est vous que j'en
     atteste. Le sein d'une mre n'et-il pas t pour jamais ferm au
     repentir mme d'un fils, qui l'aurait si atrocement dchir?

     Depuis l'poque du 9 thermidor jusqu' celle du 18 brumaire,
     Chnier continua  se livrer presque exclusivement  la politique;
     mais s'il s'occupa peu des lettres pour sa gloire, il s'en occupa
     beaucoup pour leur utilit. Membre du comit d'instruction
     publique, il fut l'un des plus ardens provocateurs de ces dcrets
     par lesquels le gouvernement de cette poque signala son retour
     vers les ides sociales; de ces dcrets par lesquels l'tat vint au
     secours de tant d'hommes clbres tombs dans une pnurie
     dshonorante pour l'tat lui seul; de ces dcrets par lesquels les
     professeurs ont t rendus aux coles, l'instruction rendue aux
     lves: de ce dcret enfin par lequel l'Institut a t cr.

     L'anarchie avait succd  la tyrannie. Dans la grande journe qui
     mit un terme  tous les dsordres, dans cette journe du 18
     brumaire o tout bon citoyen fut soldat, Chnier, sans quitter la
     toge, marcha sous les drapeaux du librateur que la Providence nous
     ramenait du fond de l'gypte.

     La vrit veut que nous confessions qu'il servit moins vivement
     depuis la cause qu'il avait d'abord embrasse avec tout
     l'enthousiasme que lui inspirait le hros auquel il s'tait ralli.
     Imprudemment passionn pour cette libert absolue que tant de
     lgislateurs ont rve et qui n'a exist rellement chez aucun
     peuple, il sembla quelquefois oublier la triste preuve  laquelle
     la France avait t soumise.

     Les malheurs qu'il s'attira en quelques circonstances, par des
     carts auxquels son talent n'a donn que trop d'clat, furent
     bientt rpars par les bienfaits que son talent lui obtint.

     Ces bienfaits du souverain arrachrent au plus absolu dnment un
     homme qui avait particip pendant dix ans  la lgislation et au
     gouvernement de la France, un homme qui avait joui pendant la
     majeure partie de ce temps d'un crdit sans bornes, dont il n'usa
     que pour les autres, dont il usa non seulement pour l'intrt de
     quiconque le rclama, mais encore pour le salut de tant de
     personnes auxquelles il ne laissa pas le temps de le rclamer.

     Indpendamment de l'honorable pension qu'elle lui avait accorde
     sur son pargne, Sa Majest a voulu, par de nouveaux, tmoignages
     d'estime et de bienveillance, adoucir les derniers momens de notre
     illustre et malheureux confrre.

     La reconnaissance dont il tait pntr pour tant de gnrosit le
     suivit jusque dans ce tombeau. Il se plaisait  l'exprimer de sa
     voix affaiblie; et dans l'impossibilit o ses doigts glacs
     taient d'en tracer l'expression, il priait les amis qui
     l'assistaient dans ses douleurs, d'acquitter pour lui cette dette
     sacre.

     Il n'est pas mort non plus ingrat envers l'amiti. Rien de plus
     doux, rien de plus affectueux dans son intimit que cet homme si
     fougueux, si intraitable quelquefois dans ses relations publiques;
     que cet homme qui, passionn en tout, et non moins sensible au
     bienfait qu'irritable  l'injure, tirait ses dfauts du principe
     mme de ses qualits, ou chez qui, pour mieux dire, les dfauts
     n'taient que des qualits exagres. Ses dernires paroles ont t
     des bndictions pour les amis de toutes les classes dont son lit
     de mort fut entour, et quand la parole lui manqua, ses derniers
     regards achevrent les actions de grces que son coeur ne cessa de
     leur adresser que lorsqu'il a cess de battre.

     M. de Chnier avait  peine quarante-sept ans.

     Regrettons-le, Messieurs, pour notre gloire plus encore que pour
     la sienne! Il avait fait assez pour lui; mais il pouvait faire
     encore plus pour nous. Regrettons-le particulirement, nous qui
     sommes entrs dans l'une des carrires que cet homme, dont tant
     d'aptitudes diverses ont multipli l'existence, a si glorieusement
     parcourues! regrettons-le parce qu'il s'y montra suprieur  nous!
     regrettons-le parce qu'il pouvait s'y montrer suprieur  lui-mme!

     Aprs une vie orageuse, qu'il dorme en paix dans cette enceinte
     que notre choix a indique pour notre dernire runion! que la
     terre lui soit lgre! que nos adieux, que nos regrets lui portent
     la consolation jusque dans ce froid asile o toutes les passions
     viennent s'teindre, jusque sous la pierre funbre contre laquelle
     toutes les haines doivent se briser! que les calomniateurs surtout
     s'en cartent et respectent le sommeil de leur victime! Que dis-je?
     Eh! que lui importent dsormais la calomnie et ses clameurs! La
     voix de la calomnie peut-elle s'lever au-dessus de la grossire
     atmosphre qui environne cette terre de douleurs? le peut-elle
     atteindre jusque dans ces rgions clestes, o, dans le sein du
     Dieu de Fnlon, votre collgue oublie les injustices des hommes
     entre la mre qu'il a tant chrie et le frre qu'il a tant pleur?
]

[6: _Cette pice (Epicharis) dont le plan n'est pas exempt de dfauts_.
C'est sur le premier acte d'_Epicharis_ que porte particulirement cette
critique. Est-il bien vraisemblable que dans le lieu et au moment mme
o se passe l'orgie, est-il bien vraisemblable que dans ces jardins
remplis des familiers de Nron et o se trouve Nron lui-mme, Epicharis
exhale  haute voix l'indignation et les rsolutions que lui inspirent
les scnes dont elle est entoure? Ne doit-elle pas craindre d'tre
entendue par le premier individu que le hasard amnera dans le bosquet
obscur o elle dclame? Ne doit-elle pas craindre d'tre entendue par
quelque courtisan de l'empereur ou par l'empereur lui-mme? Qu'elle
sorte indigne de ce lieu d'ivresse et de prostitution, et que hors de
l elle fasse part  son intime amie de tous les sentimens qu'elle en
rapporte, c'est dans l'ordre. Mais qu'elle s'explique sur tout cela dans
ce lieu mme, cela n'est-il pas contre toute raison? Une femme outrage
peut manquer de prudence, mais non pas une femme qui conspire. L'intrt
de la russite ne la force-t-elle pas  quelque circonspection?

Une faute plus grande encore est celle qui se trouve dans la scne
suivante. Rvolt des tableaux tals sous ses yeux par tous les genres
de dbauche, Pison a rsolu de mettre un terme  l'avilissement de Rome;
il mdite la mort du monstre qui ensanglante et qui souille le trne du
monde; et dans un monologue o il rvle toute son indignation, il
s'exprime ainsi:

J'ai mdit long-temps la perte de Nron;
Nomm consul, il faut que mon bras l'excute:
Le jour de mes honneurs doit l'tre de sa chute.
Oui, d'un plus long repos j'aurais trop  rougir,
Citoyen je souffrais, consul je dois agir.
_Cherchons des conjurs:_ rien enfin ne m'arrte.

EPICHARIS, sortant du bosquet o elle s'est cache  l'arrive de Pison.

_Je viens vous en offrir un dont la main est prte;_

et le dernier vers du monologue de Pison provoque le dialogue qui
s'tablit entre le consul et cette hrone. Cela est-il admissible? Ce
monologue, Epicharis a-t-elle d l'entendre? Un monologue est-il autre
chose qu'un artifice  l'aide duquel le pote met le public dans la
confidence des secrtes penses du personnage en scne? Rien de plus
naturel que les rsolutions inspires  Pison par les circonstances;
elles doivent tre l'objet de ses mditations. Mais ces mditations sont
silencieuses, et personne ne doit entendre ces paroles qu'en ralit
Pison ne prononce pas: et c'est pourtant sur ces mots, _cherchons des
conjurs_ que se noue la conspiration!

Il est fcheux que cet acte, recommandable d'ailleurs par de brillans
dtails, n'ait pas t combin avec plus de justesse. Au reste, ces
dfauts, je le rpte, sont amplement compenss par les beauts dont
abondent les actes suivans et surtout le cinquime qui n'avait pas de
modle au thtre.

Je me plais  croire qu'on ne prendra pas le change sur la nature de
l'intrt qui dicta ces critiques, dont la franchise garantit la
sincrit des loges qu'elles accompagnent.]

[7: Orais. fun. d'Anne de Gonzagues.]

[8: 7 mars 1832.]

[9: _Rgnait sur la moiti de Paris._ Le savetier _Chalandon_ tait
prsident du comit rvolutionnaire de la section _de l'Homme Arm_,
qu'il gouvernait en dictateur du fond de son choppe. Malheur aux gens
dont il avait eu  se plaindre, aux gens qui lui avaient retir ou ne
lui avaient pas donn leur pratique! Ses dnonciations taient des
arrts de mort. La rue du _Grand-Chantier_, entre autres, fut presque
dpeuple par l'effet de son crdit. Son autorit n'tait pas renferme
dans les limites de sa section. En connaissance de son zle et de son
discernement, les comits de gouvernement lui avaient attribu droit de
surveillance sur toute la rive droite de la Seine. Il pouvait mme, au
besoin, oprer par-del les ponts. _Chalandon_ tait de plus membre de
la commune de Paris. Il chappa toutefois au dcret qui le 10 thermidor
fit si cruellement justice de cette commune complice de Robespierre.
Occup ailleurs, dans le mme intrt, plus heureusement pour lui que
pour les autres, ce misrable ne se trouvait pas  l'Htel-de-Ville
quand son hros vint y chercher un asile; et en consquence il n'avait
pas mis son nom sur la dclaration qu'avaient signe soixante et onze de
ses collgues, et qui fut convertie en liste de proscription.]

[10: _Franois Benot_ HOFFMAN naquit  Nancy en 1760, sous le rgne du
bon roi Stanislas dans la garde duquel servait son pre.

Ce prince aimait les lettres. Il comptait parmi ses courtisans ou plutt
parmi ses commensaux, Voltaire, le comte de Tressan, le marquis de
Saint-Lambert, le chevalier de Boufflers. Mme de Boufflers, Mme du
Chatelet, formaient sa socit intime. Le got qui dominait dans sa cour
s'tendit naturellement dans la ville o il tait stimul et entretenu
par l'tablissement d'une acadmie; il dirigeait les tudes de la
jeunesse lorraine. C'est sous cette influence qu'Hoffman fit les
siennes. Il tait dj connu par d'ingnieuses posies, quand il vint
habiter Paris en 1785.

Runissant en un volume ses pices parses dans diffrens journaux,
Hoffman les publia sous le titre de _Posies diverses_. Ce recueil fut
distingu de ceux dont la France tait alors inonde. On y reconnat
souvent, dit Grimm, ce ton aimable, ce ton ml de philosophie, de
finesse et de navet qui a fait remarquer les premiers essais de M.
Hoffman, et particulirement ses fables.

Parmi ces pices o l'pigramme s'allie presque toujours au madrigal, et
la malice du vaudeville  l'ingnuit de la romance, citons un morceau
pris au hasard; il prouvera que les loges de Grimm n'taient pas
exagrs.

J'aime l'esprit, j'aime les qualits,
Les grands talens, les vertus, la science,
Et les plaisirs enfans de l'abondance;
J'aime l'honneur, j'aime les dignits;
J'aime un ami presque autant que moi-mme,
J'aime une amante un sicle et par-del;
Mais dites-moi, combien faut-il que j'aime
Ce maudit or qui donne tout cela?

On trouve dans les posies d'Hoffman un grand nombre de pices aussi
piquantes que celle-ci. Elles portent toutes un vritable cachet
d'originalit.

Hoffman cependant travaillait  fonder sa rputation sur des titres plus
importans.

Un compositeur  qui la scne lyrique est redevable de plusieurs
ouvrages estimables, bien qu'ils en soient tous exils, Lemoine, venait
de dbuter par un opra d'_Electre_. Comme on lui reprochait d'avoir
appliqu une musique barbare  un sujet atroce, et d'avoir exagr
l'pret du systme de Gluck, il demandait aux potes un drame lyrique
qui lui fournt l'occasion de prouver que l'nergie n'excluait pas en
lui la grce, et qu'il possdait le langage de la sensibilit aussi bien
que celui de la fureur. Hoffman lui offrit l'opra de _Phdre_; et l'on
reconnut qu'un compositeur franais pouvait s'asseoir entre les matres
de l'cole allemande et ceux de l'cole d'Italie.

Le succs de _Phdre_ amena une liaison intime entre ses deux auteurs,
et tourna au profit du thtre pour lequel ils avaient travaill. Ils
firent ensemble le voyage d'Italie, o ils composrent leur opra de
_Nephte_, et d'o Lemoine, qui avait appris  dtendre son style,
rapporta la partition des _Prtendus_.

L'union d'Hoffman et de Lemoine, quoique cimente en terre papale,
n'tait pas indissoluble. Le divorce eut lieu ds qu'Hoffman eut
rencontr Mhul. Il quitta le talent pour le gnie.

Le premier produit de ce second mariage fut un chef-d'oeuvre. L'opra
d'_Euphrosine et Conradin_ parut en 1790 au milieu de la tourmente qui
agitait alors tous les esprits. tranger aux intrts de la rvolution,
il obtint nanmoins l'attention d'un peuple qui la refusait  tout ce
qui alors ne s'y rattachait pas. Grce aussi  l'habilet du pote qui
lui avait fourni l'occasion de se montrer tout  la fois comique et
pathtique, hroque et bouffon, Mhul prit place entre le Corneille et
le Molire de la musique, entre Gluck et Grtry.

On ne se maintient pas toujours  la hauteur o l'on a t port par un
premier lan. Mhul nanmoins ne descendit pas l'anne suivante du rang
o l'avait lev _Euphrosine_. Dans _Stratonice_, o il lutte de grce
et d'expression avec les plus heureux chants de Sacchini, il dmontra,
par l'effet, qu'il n'y a pas d'ide comme de sentiment, pas d'opration
de l'esprit comme d'affection du coeur, dont l'orchestre ne puisse
devenir l'interprte quand il parle sous l'inspiration d'un homme de
gnie; et c'est en dveloppant les situations qu'avait conues Hoffman,
que Mhul recula les bornes de l'art. Ils composrent ensemble
_Ariodant_, _le Jeune Sage et le Vieux Fou_, _Bion_, ouvrages qui
offrent tous des morceaux remarquables par leur originalit, effet de
l'attention qu'Hoffman apportait toujours  offrir des situations
originales  son musicien.

L'opra d'_Adrien_ est aussi un fruit de leur association. Heureuse
imitation de l'_Adriano in Siria_ de Mtastase, ce pome, non plus que
celui d'_Euphrosine_, n'avait aucun rapport avec les circonstances o se
trouvait alors la France: on tait en 1792; mais comme la reine aimait
les arts, comme elle avait parl du talent de Mhul avec estime; comme
sa voiture tait ordinairement trane par des chevaux blancs, et comme
on savait que des chevaux blancs devaient traner le char d'_Adrien_, le
bruit s'tant rpandu que la reine prtait ses chevaux pour la
reprsentation de cette pice, on en infra qu'elle tait videmment
faite dans les intrts de la cour, et on ordonna d'en suspendre les
tudes.

Cela ne rconciliait pas Hoffman avec la rvolution qu'il n'aimait dj
pas trop, quoiqu'il n'aimt pas trop non plus l'ancien rgime. On le
contrariait parce qu'on le croyait entich d'aristocratie; il s'entta
dans son aversion pour la dmocratie parce qu'on le contrariait.

Personne plus qu'Hoffman ne savait varier les formes de la satire. Le
Directoire, comme tous les gouvernemens au reste, tait assez friand
d'loges. Hoffman l'estimait peu, et pourtant il le louait tous les
jours sans mesure, dans une feuille qu'il publiait alors; le proclamant
juste  l'occasion d'une injustice, humain  l'occasion d'une
proscription, dsintress  l'occasion d'une concussion. Cependant
aucune des diatribes o ces mfaits taient dnoncs  l'indignation
publique ne se voyait accueillie des ennemis du Directoire avec la
faveur qu'ils accordaient aux pangyriques d'Hoffman. Il est vrai que
son journal tait intitul le _Menteur_.

La mme originalit s'tait fait remarquer antrieurement dans ses
critiques littraires.

Hoffman, qui pensait que les vers d'un opra-comique mme devaient avoir
la forme de vers, ne pardonnait pas  feu Sdaine de l'Acadmie
Franaise, la platitude des vers de _Richard Coeur-de-Lion_. Voici ce
qu'il imagina pour dmontrer  quel point cet acadmicien avait pouss
dans son chef-d'oeuvre le mpris de toute lgance potique.

Quelqu'un, disait-il, me soutenait l'autre jour, au caf de Foy, qu'il
y avait de l'exagration dans la critique que je faisais des vers de
_Richard Coeur-de-Lion_; et que, si ngligs qu'ils fussent, ils ne
l'taient pas plus que ceux du commun des opras comiques.--Je le nie,
rpliquai-je; on ne trouve des vers pareils dans aucun autre opra, pas
mme dans aucun autre opra de Sdaine. Bien plus, on n'en trouverait
pas de pareils parmi les vers qui servent d'enveloppe aux bonbons.--Oh!
pour cette fois, vous voulez rire.--Je parle trs-srieusement.--Vous
mriteriez qu'on vous prit au mot.--Essayez.--Tout de bon?--Tout de bon.
Faites venir deux sacs de bonbons de deux fabriques diffrentes, l'un de
pistaches  la rose du _Fidle Berger_, l'autre de pastilles au chocolat
du _Grand Monarque_. Si la majorit des vers du confiseur, que nous
prendrons au hasard dans ces sacs, est plus mauvaise que celle des vers
de l'acadmicien, que nous leur comparerons dans l'ordre o ils sont
rangs dans son _Richard_, je paie les bonbons; sinon, vous les
paierez.

Le pari accept, on procde au tirage; et aprs la comparaison faite,
les habitus du caf prononcent  l'unanimit que les vers de _Richard_
sont communment moins bons que ceux des deux potes de la rue des
Lombards.

Ce qui ajouta encore au piquant de cette factie, c'est qu'en la
racontant Hoffman avait soin d'intercaler dans son rcit le
procs-verbal des dbats, et d'y inscrire les vers sur le mrite
desquels l'audience avait prononc aprs confrontation.

Dialecticien non moins habile que critique ingnieux, il ne sortit
jamais sans honneur des polmiques o il se trouva engag. On comptait
parmi les antagonistes qu'il a compltement battus, ce _Clment_ qui
s'tait acharn sur Delille, Saint-Lambert et Voltaire, et ce _Geoffroi_
qui s'acharnait aprs tout le monde.

Dans sa querelle contre Clment, il dfendait les intrts d'autrui,
ceux de l'auteur des _Vnitiens_, dont le succs avait rveill l'humeur
hargneuse de ce vieux pdant. Les trois lettres qu'il publia dans cette
occasion sont des modles de critique judicieuse et de bonne
plaisanterie. Mais il s'tait content de repousser avec des armes
lgres le trait dcoch avec plus de malveillance que d'nergie par un
bras impuissant. _Telum imbelle sine ictu_.

Dans sa querelle avec Geoffroi, celle-l s'engagea  l'occasion de
l'acharnement avec lequel ce zole critiquait _Adrien_, il employa des
moyens plus puissans. On fut surtout tonn de l'tendue de l'rudition
qu'il dploya en cette occasion, o il ne ngligea pas toutefois
d'employer ses armes ordinaires.

Sa victoire sur le plus renomm des rdacteurs du _Journal des Dbats_
fut constate par les dmarches que les propritaires de ce journal
firent pour l'attacher  leur entreprise. La spculation leur fut
profitable.

Engageant son talent sans aliner son indpendance, Hoffman ne traitait
que des matires de son choix; mais par cela mme il les traitait avec
toutes les ressources que la conviction peut fournir  l'esprit.

Ennemi des paradoxes et des prjugs, il a fait une guerre infatigable 
tous les genres de charlatanisme. Le magntisme, la mnmonique, la
crnologie, le romantisme, ont t tour  tour l'objet de ses
railleries, et il ne les a pargnes ni  M. de Schlegel, ni  l'abb
Fenaigle, ni au docteur Gall, ni  Mme de Genlis.

S'il exigeait qu'on lui laisst toute libert pour attaquer, il voulait
aussi qu'on laisst toute libert aux autres pour rpondre: rien ne le
prouve comme le fait suivant.

Les directeurs d'un journal auquel il travaillait, lui ayant envoy un
article virulent dirig contre lui, et dont l'auteur rclamait
l'insertion dans leur feuille, il le leur rendit avec cette apostille:

     _Ai lu le prsent article, et n'y ai rien trouv qui m'ait paru
     devoir en empcher l'impression_.

     HOFFMAN.

Ce que Hoffman abhorrait plus que tout, c'est la compagnie de Jsus, ou
les _Jsuites_ si on l'aime mieux. Il leur avait jur une guerre
ternelle. Il est mort en la leur faisant. Il terminait un article
contre eux lorsqu'il a t saisi par la crise dans laquelle il a
succomb.

Au reste, il ne les redoutait pas moins qu'il ne les dtestait. Trois
ans avant sa mort, quand la restauration des enfans d'Ignace en France
paraissait assure, il songeait  leur cder la place et  aller
chercher un refuge contre eux, soit en Belgique, soit en Toscane. On a
trouv dans son testament des preuves de cette apprhension. Il y
demandait  n'tre enterr qu'aprs avoir t ouvert, persuad qu'il
serait empoisonn par ces bons pres. Cela explique pourquoi, mort le 25
avril, il n'a t inhum que le 28.

Ennemi de toute tyrannie, Hoffman n'aimait pas plus les exagrs de 1815
que ceux de 1795, et les _jacobins_  bonnet blanc que les _ultr_ 
bonnet rouge. La monarchie constitutionnelle est le gouvernement qu'il
prfrait  tous les autres. Ce n'est pas la preuve la moins vidente
qu'il ait donne de l'excellence de son jugement.

     A. V. A. (_indit_.)
]

[11: Je demeurais rue Sainte-Avoie, et Talma rue Chantereine.]

[12: Quiconque voudra prononcer en connaissance de cause sur cet article
doit lire l'ouvrage que M. le comte Roederer a publi l'anne dernire
(1832), et dans lequel sont exposs les faits qui ont prcd, prpar
et accompagn la rvolution du 10 aot. Rien de plus propre que cette
_Chronique_, o l'on n'avance rien qui ne soit appuy de pices
authentiques,  dissiper les incertitudes qui pourraient subsister
encore relativement  ce point d'histoire sur lequel les passions des
divers partis ont jet tant d'obscurit.]

[13: En 1645, le prince de Cond, celui qui cette anne-l mme avait
conquis, ou devait conqurir  Rocroi son premier titre au surnom de
_Grand_, surpris par l'ouragan sur le Rhne qu'il descendait avec le
marquis de La Moussaie, lui adressa ce couplet sur l'air _lon lan la
derirette_ qui,  en juger d'aprs cela, n'est pas neuf:

Carus amicus Mussus,
Ah! Deus bone! quod tempus!
Lon lan la derirette.
Imbre sumus perituri,
Landeriri.

Ce  quoi le marquis de La Moussaie, encore meilleur latiniste que le
prince, rpondit, sur le mme air:

_Secur sunt nostr vit,
Sumus enim Sodomit,
Lan lan la derirette,
Igne tantm perituri,
Landeriri_.

Le marquis de La Moussaie avait fait probablement ses humanits avec le
prince.

Cette pice, extraite d'un recueil de chansons historiques faites depuis
1617 jusqu'en 1725, c'est--dire depuis la rgence de Marie de Mdicis
jusqu'aprs celle du duc d'Orlans, le rgne de Louis XIV y compris,
n'avait pas t publie que je sache. Elle mritait de l'tre, sous ce
rapport qu'elle peint le caractre des hommes qui alors donnaient le ton
 la ville et  la cour, et pour qui fut invent le sobriquet de
_petits-matres_, et sous ce rapport aussi qu'elle donne une ide des
moeurs de ces ambitieux qui par ce dvergondage prludaient  celui de la
Fronde.

De plus, rien ne prouve comme le volumineux manuscrit sur lequel je l'ai
copie avec la plus scrupuleuse exactitude, que, sous les rois les plus
absolus, le gouvernement franais tait vraiment une _monarchie tempre
par des chansons_, et peut-tre aussi que les faits les plus graves
trouvent autant de parodistes que de pangyristes.

Puisque nous sommes encore sur le Rhne, qu'on me permette de le
remonter jusqu' Lyon, et d'y ramener un moment le lecteur. J'ai parl
des inscriptions qui ornaient les cnotaphes de gazon levs dans les
_Broteaux_[14] par les Lyonnais  la mmoire de ceux de leurs
concitoyens morts pendant le sige, ou  la suite du sige, soit sur le
champ de bataille, soit sur l'chafaud, victimes de la cause commune.
Voici ces inscriptions qu'une dame, tmoin des malheurs qu'elles
rappellent, nous a tout rcemment procures. Parmi ces pices, toutes
quatre empreintes du mme sentiment, il en est une surtout, la dernire,
qui porte le cachet d'un talent vritable. Je me rangerais volontiers de
l'opinion qui l'attribue  M. Fontanes.

I.

Lyonnais[15], venez souvent sur ce triste rivage
 vos amis rpter vos adieux;
Ils vous ont lgu leur courage:
Sachez vivre et mourir comme eux.

II.

Passant, respecte notre cendre;
Couvre-la d'une simple fleur.
 tes neveux nous te chargeons d'apprendre
Que notre mort acheta leur bonheur.

III.

Pour eux la mort tait une victoire.
Ils taient las de voir tant de forfaits.
Dans le trpas ils ont trouv la gloire,
Sous ce gazon ils ont trouv la paix.

IV.

Champ ravag par une horrible guerre,
Tu porteras un jour d'immortels monumens.
Hlas! que de valeur, de vertus, de talens
Sont cachs sous un peu de terre!
]

[14: Promenade de Lyon.]

[15: L'auteur a fait ce mot de deux syllabes.]

[16: _Un oeil de poudre_, expression consacre: pas plus de poudre qu'il
n'en fallait pour satisfaire l'opinion, ou bien autant de poudre qu'en
exigeait une demi-toilette.

Me pardonnera-t-on de reproduire ici le rsum de quelques recherches
sur ce mot _poudre_?

Il se reproduit  chaque instant dans la conversation; il entre dans la
composition de plusieurs proverbes. Examinons ses diffrentes
acceptions.

On donne le nom de _poudre_ aux dbris d'un solide divis en parties
aussi tnues que possible. _Poudre_ dans ce sens est employ pour
_terre_. Dieu dit  Adam qu'il avait tir de la boue qui n'est que de la
_poudre_ dlaye, _de limo terr_, tu es _poudre_ et ta redeviendras
_poudre_. Telle est en effet l'origine et la fin de tous les hommes,
les rois y compris. Les gyptiens pour y soustraire leurs Pharaons les
embaumaient:  force d'art, ils prolongeaient l'existence de ces nobles
cadavres. Mais encore le temps en vient-il  bout, et  la longue
fait-il tomber en poudre la momie d'un prince comme celle d'un chat.

_Poudre_ en ce sens est trs-potique. Racine, qui peut-tre est un
pote, dit en parlant de Dieu:

Il parle, et dans la _poudre_ il les fait tous rentrer.

Corneille avait fait dire avant lui  Camille, soeur des _Horaces_, dans
ses imprcations contre Rome:

Puiss-je de mes yeux y voir tomber le foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en _poudre_!

De l mettre en _poudre_, rduire en _poudre_.

Un imitateur de Corneille dit, en parlant de la premire msaventure du
gnral Mack, dans une ode qui peut se chanter sur l'air de _la pipe de
tabac_.

Vous qui deviez comme la foudre
Mettre la rpublique  sac,
Voil tous vos lauriers en _poudre_,
Vous pouvez les prendre en tabac.

     PONS DE VERDUN.

Ici _poudre_ est synonyme de _poussire_. La poussire a t plus d'une
fois d'un grand secours  la guerre pour le capitaine qui l'a su mettre
de son parti; c'est un des plus puissans auxiliaires qu'Annibal ait
employ contre les Romains  la bataille de _Cannes_.

Dans les sables de l'gypte, l'aventurier qui, sous le nom de l'ange
_Elmody_, souleva les fanatiques du Delta, s'en servit habilement aussi:
il faisait suivre ses soldats par une troupe de paysans qui, pour toute
arme, n'avaient qu'une pelle avec laquelle ils agitaient le sable.
D'autres cependant mettaient le feu aux rcoltes, et le vent, sous la
protection duquel l'ange avait soin de se ranger, chassait du cte des
Franais ces colonnes de poussire et de fume. Voil ce qui s'appelle
_jeter de la poudre aux yeux_.

 propos, quelle est l'origine de ce proverbe? n'aurait-il pas pris
naissance dans les camps?

Le chevalier de Bouflers me contait qu'autrefois  l'arme on jugeait de
loin au volume du tourbillon _de poudre_ (c'tait le mot consacr)
qu'levait un groupe de cavaliers, du grade de l'officier que ce groupe
accompagnait sur la ligne. _Poudre de marchal-de-camp_, disait-on,
_poudre de lieutenant-gnral_, _poudre de gnral_. Ce n'tait pas
raisonner absolument mal, le cortge d'un officier suprieur tant
proportionn en nombre  l'importance de son grade.

Cependant on peut tre induit en erreur par cet indice, et prendre des
animaux pour des hommes et des troupeaux pour des troupes, comme cela
est arriv  Don Quichotte, qui  la vrit s'est tromp quelquefois
plus lourdement. Un faquin entour de goujats peut _faire_ autant de
_poudre_ qu'un marchal de France. Quand on y tait pris, _ce drle nous
a jet de la poudre aux yeux_, disait-on.

On disait aussi dans ce sens _poudre de marchal_, ce qui est autre
chose que _poudre  la marchale_, autre espce de poudre dont
l'invention est attribue au marchal de Richelieu, qui a aussi
l'honneur d'avoir donn son nom  une nouvelle espce de boudin.

Une poudre plus fameuse encore, mais que ce hros n'a pas invente,
c'est ce mlange de soufre, de nitre et de charbon,  l'aide duquel les
nations civilises se foudroient  une lieue, et grce auquel on tue, 
cent pas, un lapin ou un homme.  qui appartient l'honneur ou l'horreur
de cette dcouverte que deux moines se disputent, qu'on attribue aux
Chinois, et que rclament les Barbaresques? Nous n'entreprendrons pas de
dcider cette question. Il nous serait plus facile de dsigner les gens
_qui n'ont pas invent la poudre_; mais employer notre temps et notre
papier  cette numration, _ce serait tirer sa poudre aux moineaux_.

Je ne sais sur quelle tombe on lit cette pitaphe compose par Pons de
Verdun:

Ci-git le bon monsieur des Coudres,
Renomm pour sa pesanteur:
S'il eut un emploi dans les poudres,
Ce ne fut pas comme inventeur.

Si des moines ont invent la poudre qui a fait rvolution dans l'art de
la guerre, c'est  des nones qu'on doit la poudre qui a fait rvolution
dans l'art de la toilette.

En 1593, crivait Pierre de l'toile, on vit  Paris des religieuses se
promener _poudres et frises_. La poudre remplaait-elle sur leurs
ttes dvotes les cendres de la pnitence?

La poudre passa des cellules dans les cabinets de toilette, mais ce ne
fut pas tout de suite. Porter de la poudre dans les premiers temps,
c'tait s'afficher pour un homme  bonnes fortunes. Le duc de Retz, dit
le prsident Bouhier, ayant un jour les cheveux trs-friss et
_tres-poudrs_, M. de Luynes lui dit en l'abordant, qu'on voyait bien
qu'il avait une matresse[17].

Il fallut plus d'un sicle pour mettre la poudre  la mode. Quelques
lgans l'avaient adopte sous Louis XIII,  en juger par ce vers de
Scarron:

     Maint _poudr_ qui n'a pas d'argent.

Vers la fin du rgne de Louis XIV, l'usage de la poudre s'introduisait 
la cour, si l'on en juge par ce passage de Saint-Simon (tome VI, chap.
32): Monseigneur l'alla chercher (le duc de Bourgogne), et revint
disant qu'il _se poudrait_.

Mais ce n'est que sous la rgence, quand le jeune duc de Richelieu
donnait le ton, que la poudre devint d'usage gnral. On y avait
long-temps rpugne comme  l'mtique; on avait repouss cette invention
frivole avec autant d'opinitret que si c'et t une dcouverte utile.
Quoique Louis XIV ne l'ait pas adopte dans sa vieillesse, je gagerais
que l'adoption de cette mode, qui blanchissait toutes les ttes, fut
favorise par plus d'un _ci-devant jeune homme_. Plus d'un personnage
qui la dcriait, il y a vingt-cinq ans, voudrait bien la remettre en
honneur aujourd'hui.

Des villes, la _poudre_ passa dans les villages. Un pote en capuchon
s'en plaint dans une glogue qui fut mentionne honorablement en 1784
par l'Acadmie franaise.

De nos jours on tage, on plisse les cheveux.
Par le ciel destine  de meilleurs usages,
Une poussire utile affadit les visages.
Comme de nos besoins la vanit se rit!
La farine vous poudre et le son vous nourrit.

      DOM GRARD.

Quelques uns ont cru que l'usage de la _poudre_ venait de Pologne, o
l'on s'en servait, disent-ils, pour cacher les effets d'une maladie qui
l s'attache aux cheveux, la _plica polonica_. Ne nous aurait-elle pas
t rapporte de ce pays par Henri de Valois? Autant vaut en attribuer
l'origine  la coquetterie des Ursulines ou des Visitandines.

Aprs la rvolution du 10 thermidor, la poudre faillit allumer  Paris
une guerre civile. Les gens qui en portaient tombaient  grands coups de
btons sur les gens qui n'en portaient pas, et rciproquement, comme
disent les mathmaticiens. Il y eut bien des ttes de fles, bien des
bras de casss avant qu'on entendt raison, et qu'on en vint de part et
d'autre  reconnatre que l'adoption d'une mode pouvait,  toute force,
n'tre pas une manifestation d'opinion.

On publia alors dans le journal de Paris la lettre suivante:

     3 germinal an III (25 mars 1795).

     Provoque par les terroristes, la jeunesse a repouss la force par
     la force. Les agresseurs avaient envelopp dans la proscription
     tout ce qui portait de la _poudre_; les attaqus tendirent la
     vengeance sur tout ce qui n'en portait pas. Les uns et les autres
     ont plus d'une fois frapp  faux. Il est poudr, donc il n'est pas
     jacobin. Il n'est pas poudr, donc il est jacobin! Je ne suis pas
     poudr, moi, mes frres; avant de me prendre aux cheveux,
     voulez-vous bien m'entendre?

     Il me semble d'abord que, sans offenser personne, on peut mettre
     en doute si le bon got, qui doit passer avant le bel usage; si
     l'lgance rpublicaine, qui ne doit pas tre esclave des modes,
     autorisent plus des hommes brillans de jeunesse  se faire des
     cheveux blancs que des brunes  porter des perruques blondes.

     Mais je laisse  l'cart cette grave question, et j'observe que
     d'excellens citoyens ont pu s'interdire l'usage de la poudre, tant
      cause de son excessive chert qui fait de sa consommation un
     impt onreux, que par cette considration digne de toucher les
     mes honntes, en ces temps de pnurie, que cinq coiffures
     dissipent la nourriture d'un homme pendant un jour.

     Il y a dix ans qu'un cnobite envoya au concours de l'Acadmie
     franaise une glogue intitule _le Patriarche_. Entre les vers
     pleins de sens qu'elle renfermait, j'ai remarqu et retenu celui-ci

     La farine vous poudre et le son vous nourrit.

     Ne pourrait-il pas servir aujourd'hui d'inscription  plus d'un
     cabinet de toilette et d'une salle  manger?

     Combien de fois avons-nous t tromps par l'apparence? combien de
     fois ne le serons-nous pas encore, si nous ne donnons pas une base
     plus raisonnable  nos jugemens? Le jacobin pourchass se fait
     blanc comme neige; et l'honnte homme, fort de sa conscience et de
     sa conduite ne se croit pas intress  jeter de la poudre aux
     yeux.

      l'oeuvre on connat l'artisan. tait-ce un ange que ce _Couthon_
     fris  l'oiseau royal, et portant la douceur dans tous ses traits?
     Et feu _Robespierre_, qui n'est pas tout--fait mort, n'tait-il
     pas, au milieu de ses noirs collgues, l'homme le mieux poudr de
     la France?

     Une anecdote, et je finis.--Cet homme a tout l'air d'un coquin,
     disait un ci-devant seigneur, en dsignant un porte-balle qui le
     traversait dans son chemin.--Ce Monsieur a tout l'air d'un honnte
     homme, rpliqua modestement le marchand; mais nous pourrions bien
     nous tromper tous les deux.

     A. V. A.

Quoi qu'il en soit, ces prjugs subsistrent long-temps. Long-temps on
prit la prsence de la poudre sur la tte pour l'tiquette du sac.
C'tait la couleur du parti. Certains politiques ne sortaient pas sans
avoir la perruque brune dans une poche et la bote  poudre dans
l'autre, pour pouvoir se coiffer, avant d'entrer dans la maison, de
l'opinion qui rgnait dans le salon ou dans la salle  manger. De l ce
quatrain:

Au gr de l'intrt passant du blanc au noir,
Le matin royaliste et jacobin le soir,
Ce qu'il blmait hier, demain prt  l'absoudre,
Il prit, quitta, reprit la perruque et la poudre.

 Athnes, les Canphores poudraient leurs cheveux avec de la farine
d'orge: tout est renouvel des Grecs[18].

Les Romains ne se poudraient pas avec de la farine, mais avec de l'or.
Les dames jettent aujourd'hui de la poudre d'or sur le papier. Celle
dont un prince galant se servit une fois tait plus brillante encore.

Voici  quelle occasion: Ayant obtenu la permission de faire peindre sur
une bague le serin d'une dame qu'il aimait perdument, et de le lui
envoyer en trennes, le prince de Conti avait fait recouvrir ce portrait
d'un diamant plat. Le portrait fut accept, mais on renvoya le diamant.
Son Altesse ne voulant pas le reprendre, que fit-elle pour le faire
accepter? Elle le fit rduire en poudre, et en _saupoudra_ le billet o
elle consigna ses excuses. C'tait un billet de prix que celui-l! Une
lettre de Voltaire ou de Svign, sche avec de la simple poudre de
buis, a peut-tre plus de prix encore.

Quand on crit  des femmes, a dit quelqu'un, il faut tremper sa plume
dans l'arc-en-ciel, et rpandre sur l'criture la poussire des ailes du
papillon. Ce quelqu'un-l n'est-ce pas Cottin?--Non, c'est Diderot.

Il y a des poudres de bien d'autres espces encore. Les unes s'avalent
comme le caf; d'autres se respirent comme le tabac, celle de toutes qui
vaut le moins et se paie le plus. Pas de charlatan qui n'ait la sienne
qu'il dbite le mieux qu'il peut: en faire l'numration ce serait 
n'en pas finir. Sans nous arrter  la _poudre de succession_, invente
par la Voisin, comme cela est constat par l'arrt de 1680, qui l'a
condamne  tre brle en Grve, passons  la poudre _d'escampette_ 
l'aide de laquelle force gens ont sauv la fortune qu'ils avaient gagne
 vendre de la poudre de _perlinpinpin_ ou de la poudre d'_oribus_,
comme l'a fait feu M. Law aprs avoir troqu son papier contre notre
argent. (_Extrait d'un portefeuille._)]

[17: _La Cour et la Ville_, par Barrire.]

[18: _Revue Britannique_, 5e anne n 50.]

[19: _Le chemin de Coblentz_. On appelait ainsi la raie que formaient
les cheveux distribus en parties gales et retombant en oreilles de
chien sur les oreilles d'une tte bien coiffe.]

[20: C'est  son retour d'Italie qu' l'instigation de Josphine, le
gnral Bonaparte se dtermina  quitter la poudre. Il fut aussitt
imit par son tat-major,  commencer par Berthier, qui jusqu'alors
avait t poudr comme lui. Cet exemple, qui conciliait la propret et
l'conomie, avait t adopt en gypte pour l'arme avant
l'tablissement du consulat: aprs, il fut suivi en France par tous les
courtisans qui n'avaient pas de cheveux gris.]

[21: De l le nom de _Vau-cluse_, vallon ferm.]

[22: Orlando furioso, cant. XXII.]

[23: Tu es Petrus, et saper hanc petram dificabo ecclesiam meam.]

[24: Voici la lettre que je crus devoir adresser  cette occasion au
prsident du comit, sur la proposition duquel cette distribution avait
t faite:

     Citoyen,

     Veuillez faire connatre au comit d'instruction publique ma
     renonciation  la part qui m'est attribue dans les nouveaux
     encouragemens dcrts en faveur des artistes.

     Mon refus, qui vous serait parvenu plus tt si j'eusse connu les
     intentions du comit, ne doit surprendre ni offenser personne.
     J'aime  croire que Lefvre (auteur de _Zuma_), Flins, Vige et
     Picard ne me feront pas l'injure de douter que je n'eusse t fier
     de me trouver plac prs d'eux, quelle que ft la classe dans
     laquelle on les et employs[25].

     Salut et fraternit.

     ARNAULT.

     Le 23 fructidor an III.

     _P. S._ Ne trouvez pas mauvais que je donne  cette lettre toute
     la publicit possible.
]

[25: Tous les noms auxquels le mien se trouvait accol n'taient pas 
la vrit aussi honorables que ceux-l.]

[26: Incessabili voce.]

[27: L'exagration en tout, mme en doctrine littraire, car le
rigorisme aussi est exagration; l'exagration, dis-je, tait le
caractre de La Harpe. Fanatique de sa nature, il le fut de la
rvolution comme il l'avait t de la philosophie, et de la
contre-rvolution comme il l'avait t de la rvolution. Si c'est par
figure qu'on l'affuble ici du bonnet carr, c'est trs-positivement
qu'on l'y montre embguin du bonnet rouge. En 1792, vers le 10 aot, au
lyce du Palais-Royal, o il professait, il en couronna ses ailes de
pigeon, et fut fort applaudi. Mais ce fut autre chose quand, dposant
presque aussitt cet insigne du jacobinisme, il dit: _Ce bonnet, qui
fortifie et raffermit tant de ttes, fait fondre la mienne_. Les frres
et amis prenant cette innocente vrit pour une pigramme, le hurent.
Cela ne refroidit pas cependant son zle. Quand les Prussiens entrrent
en Champagne, alliant au rle de Quintilien celui de Tyrte, sans
toutefois descendre de sa chaire, il appela tous les Franais  la
dfense du territoire. Ce n'est certes pas cela dont on le blme, mais
on peut regretter qu'il l'ait fait en vers si singuliers, qu'ils le
parurent mme aux patriotes dont ils exprimaient les sentimens:

Soldats, avancez et serrez:
Que la baonnette homicide
Au-devant de vos rangs tincelante, avide,
Heurte les bataillons par le fer dchirs.
Le fer, amis, le fer, il presse le carnage:
C'est l'arme du Franais, c'est l'arme du courage,
L'arme de la victoire et l'arbitre du sort.
Le fer! _il boit le sang, le sang nourrit la rage,
Et la rage donne la mort_.

Ces vers n'ont pas empch que La Harpe n'ait t jet en prison sous le
rgne de Robespierre,  qui pourtant il avait crit une lettre fort
longue et fort flatteuse qu'il se fit restituer aprs la mort de ce
_grand homme_, mais qui a t lue d'une personne trs-digne de foi, M.
Laya, de qui je tiens ce fait. Ces pchs, dont La Harpe a fait
pnitence dans le sac et dans la cendre, et en expiation desquels il a
traduit le Psautier et compos une quasi-Apocalypse, lui ont t remis
sur la terre comme dans le ciel, je le sais. Mais cela ne prouve-t-il
pas qu'il a trouv dans autrui plus de charit qu'il n'en a jamais eu
pour les autres?]

[28: Tragdies de La Harpe.]

[29: _Et il me le raconte_. Voici ce trait tel que je l'ai trouv dans
_les Soires littraires_[30] o mon ami l'avait lu vingt ans avant moi.

Sur la place Saint-Marc est un snateur que je ne vous nommerai pas;
son palais est contigu  celui d'un ambassadeur. Vous savez qu'il est
dfendu par nos lois  tout Vnitien d'avoir aucune communication avec
les ambassadeurs. Cependant il y a quelque temps qu'on vit un homme
grimper des toits de ce ministre tranger sur ceux du snateur. On
arrte cet homme; on le mne au conseil des Trois,  ce triumvirat
terrible, dont les membres, arbitres suprmes de la vie et de la mort,
sont d'autant plus effrayans qu'on ne les connat jamais, et que souvent
on est avec eux sans s'en douter. Cet tranger allait tre condamn 
mort, lorsqu'une jeune femme de la plus grande beaut se prsente et
demande  tre entendue dans l'affaire qu'on va juger. Elle est
introduite devant les trois juges, plus inflexibles que les trois juges
des enfers. Elle est  deux pas d'eux sans les voir, parce qu'un rideau
noir impntrable les drobe  tous les regards. Elle dit: Celui que
vous allez juger n'est pas criminel d'tat; il n'est coupable que d'un
crime trs-diffrent que je partage avec lui. Il m'aime, et c'est pour
m'en assurer qu'il venait cette nuit avec mon consentement dans ma
chambre. S'il est coupable, je le suis galement; faites donc tomber ma
tte avec la sienne, ou faites grce  tous deux. Elle dit; et son mari
tait l'un des trois. Elle ne le savait point; mais il reconnat sa
voix. Le dmon de la jalousie descend dans son coeur; il est arm du
glaive inflexible: son odieux rival prira; son odieuse pouse prira
avec lui. Pourquoi priront-ils? Quel est le barbare qui ne pardonne
pas  l'amour? Quel mortel pourrait se dfendre d'adorer mon pouse?
Moi-mme, en ce moment, malgr son crime qu'elle avoue, je brle encore
pour elle. Pendant que la gnrosit arrache ce pardon  l'poux
_maltrait_, ses deux collgues condamnent  mort les deux amans.
Arrtez! s'crie l'homme magnanime; moi je leur fais grce  tous deux;
voyons si vous osez tre plus svres que moi. En mme temps il tire le
rideau noir, et l'on reconnat sa femme; elle reconnat elle-mme son
poux. Les deux juges font grce; le jugement est prononc; les accuss
se retirent, et l'homme vertueux s'applaudit d'avoir fait une belle
action.]

[30: Tome III, p. 186.]





End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome II, by 
Antoine Vincent Arnault

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE ***

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