The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome III, by 
Antoine Vincent Arnault

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Title: Souvenirs d'un sexagnaire, Tome III

Author: Antoine Vincent Arnault

Release Date: January 21, 2008 [EBook #24383]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE

TOME TROISIME.

PAR A. V. ARNAULT,

DE L'ACADMIE FRANAISE

     Verum amo. Verum volo dici.

     PLAUTE. _Mostellaria_.

PARIS.

LIBRAIRIE DUFY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.

1833.




LIVRE IX.

AVRIL 1797 AU 15 SEPTEMBRE 1797.




CHAPITRE PREMIER.

Voyage de Paris  Milan.--La Savoie.--Le Mont-Cenis.--Visite 
Bonaparte; son quartier-gnral.--Conversation.


Sans m'arrter  dcrire un itinraire cent et cent fois dcrit, je
rendrai compte des impressions que fit sur moi l'aspect de tant d'objets
dont je n'avais qu'une connaissance imparfaite, celle qu'on acquiert
dans les livres.

Le jour commenait  poindre quand nous sortmes de Paris. Nous tions
dans la plus belle saison de l'anne, _mentre april e maggio_, dirait le
Tasse. Le printemps rhabillait les arbres, ressuscitait les fleurs,
rafrachissait la verdure, ravivait la nature entire. Je parcourais un
pays que j'avais travers l'anne prcdente, mais dans la mauvaise
saison; je ne m'y reconnaissais plus. La monotonie qui avait afflig mes
regards tait remplace par une srie non interrompue de tableaux varis
 l'infini. Quoi de magnifique comme la fort de Fontainebleau! Quoi de
riant comme le paysage  travers lequel on roule entre Nemours et
Montargis! Je revois encore les eaux limpides qui s'chappent de ces
bosquets, et surmontant leurs digues, s'panchent en cascades dans les
prairies verdoyantes qui bordent la route. Ces lieux-l me semblaient
avoir t dcrits par le chantre de _la Jrusalem_. Ces eaux si pures
sont celles de l'Oronte; ces frais bocages sont ns sous la baguette
d'Armide, et je croyais, en les regardant, entendre les accens les plus
mlodieux que Gluck ait moduls. Nous traversmes trop rapidement ces
dlicieuses contres.

 Roanne, o nous tions arrivs avec la vitesse de l'clair, il fallut
s'arrter un moment. Grossie par la fonte des neiges, la Loire coulait
avec une effrayante rapidit. Le service du bac tait interrompu. Les
bateliers assuraient que de vingt-quatre heures on ne pourrait le
rtablir.  les entendre, il y aurait pril de la vie pour quiconque
entreprendrait ce trajet tant que durerait cette crue, qui de minute en
minute s'accroissait encore.

Raison de plus pour passer  l'instant, dit Leclerc pour qui les
minutes avaient la valeur des heures. Trois louis offerts aux mariniers
triomphrent de leur frayeur. La voiture est embarque; et nous voil
dans le bac o aucun voyageur n'avait os nous suivre.

Le pril, au fait, tait imminent. Quand nous fmes au milieu du fleuve,
le cble, le long duquel filait le bac, formait, en s'cartant de la
ligne droite qu'il garde quand le fleuve est tranquille, un angle pareil
 celui que forme la corde d'un arc sous l'effort du plus vigoureux des
archers. Si ce cble se ft rompu, j'ignore o nous et ports le
courant. Les gens qui nous voyaient du rivage tremblaient pour nous.
Nanmoins nous contemplions assez tranquillement ce fleuve en colre;
mais pas plus tranquillement que ne le contemplait une petite femme que
nous devions dposer  Lyon entre les mains de sa famille, et qui, de
crainte de se mouiller les pieds, n'avait pas voulu descendre de la
voiture o elle tait monte en sortant du bal, sans se donner le temps
de changer de costume.

La traverse fut heureuse. Le fleuve franchi, nous montmes et
descendmes sans encombre la chane de Tarare, sur le sommet de laquelle
la nuit nous surprit; le lendemain, au jour naissant, nous entrions dans
Lyon, o nous ne nous arrtmes que le temps ncessaire pour remettre 
son adresse le joli paquet dont nous tions chargs.

Vingt-quatre heures aprs, nous gravissions la route qui traverse _les
chelles_, la route que depuis vingt sicles Annibal nous avait fraye 
travers le pays des Allobroges. L, tout tait nouveau pour moi, trange
mme. Rentrant dans l'hiver, nous avions plus froid  mesure que nous
nous loignions du nord. L'aspect des Alpes tait bien triste encore. Le
soleil qui brillait sur la cime des monts n'avait pas rchauff le sol
o s'appuyait leur base. La verdure commenait bien  percer quelque
couches de terre que le hasard avait plaques sur ces rochers  une
lvation o l'homme semble ne pas pouvoir atteindre, et qu'il va
pourtant cultiver dans la belle saison; mais la neige les partageait
encore avec elle; la neige recouvrait encore les sapins; seulement elle
avait chang sa blancheur clatante contre cette teinte sale et terne
qui annonce le dgel, et attriste l'oeil plus mme que l'hiver.

Grossis par les eaux qui descendaient des montagnes, les torrens
roulaient avec un fracas qui, ml  celui des cascades et des
avalanches, se propageait d'cho en cho dans toutes les sinuosits de
ces valles.

Quel contraste entre l'aspect de ces rgions pres, nbuleuses,
striles, et celui de la riche valle de Grsivaudan que, du haut des
Alpes, j'avais vue se dployer sous mes pieds!

La population chtive, infirme et stupide qui vgte en Savoie s'accorde
singulirement avec cette nature indigente: des gotreux, des
scrofuleux, des rachitiques, des crtins, voil ce qu'on rencontre 
chaque pas dans les villages clair-sems sur cette terre o tout animal
dgnre, except la marmotte.

La nuit nous avait surpris au-del de Saint-Jean-de-Maurienne. Quelque
terreur se mla bientt  l'tonnement dont jusqu'alors j'avais t
saisi: mes yeux ne m'expliquant plus ce qui affectait mes oreilles, tous
les bruits prenaient pour moi un caractre formidable. Sur ces
entrefaites, la lune se leva; sa lumire, qui me semblait paissir les
ombres des cavits o elle ne pntrait pas, ne diminua pas mes
inquitudes.

Je vis que nous courions de toute la rapidit des chevaux le long du
torrent qui gronde au fond d'un prcipice dont en plein jour l'oeil ne
peut mesurer la profondeur; je vis que, suivant l'habitude des gens pour
qui un danger couru tous les jours cesse d'tre un danger, les
postillons, pour faire preuve d'adresse, se rapprochaient le plus
possible de l'abme o chaque pas semblait devoir nous prcipiter.
J'tais d'autant plus fond  le craindre, que du fond de la voiture je
ne pouvais pas juger de la distance relle qui se trouvait entre nos
roues et la terrible ornire prte  nous engloutir. Je ne fermai pas
l'oeil de la nuit. Cependant mon camarade ronflait, et le postillon
sifflait.

Quand le jour se leva, nous descendions  Termignon, le plus triste
village de ces tristes contres. Nulle part, mme en Savoie, la nature
ne prsente un aspect plus dsol. Je me croyais dans la plus maussade
des valles du Dante.

Le mont Cenis, qui depuis s'est aplani sous la puissance de Napolon,
n'tait pas praticable alors pour les voitures. On dmonta la ntre 
Lanslebourg, et on la distribua en dtail sur des mulets, pour la
transporter  Suze o on devait la remonter. Nous suivmes  pied, mais
accompagns de montagnards munis de chaises portatives, et dont la
vigueur tait prte  suppler  la ntre si elle venait  nous manquer.

Le soleil, qui ne s'tait fait voir que par intervalles dans les rgions
dont nous nous chappions, se montrait dans toute sa splendeur sur
celles o nous nous levions; mais, sur ce vaste plateau, il brillait
plus qu'il n'chauffait; et sa lumire, rflchie par la neige, nous
blouissait plus qu'elle ne nous clairait. Suivant le cortge  la
voix, je marchais les yeux presque ferms; ils taient tellement irrits
par la rfraction, que j'en tais offusqu; les objets taient devenus
pour moi d'un rouge ros.

Le sommet du mont Cenis n'offrait alors aux regards qu'une immense
plaine de neige, qui n'avait pour bornes que l'horizon, et avec laquelle
se confondait la superficie du lac qui en occupe une partie, et que la
glace recouvrait encore. La topographie de ces lieux, nouvelle pour moi,
ne l'tait pas pour Leclerc. Pendant dix-huit mois, il avait camp sur
ces limites de la Savoie et du Pimont, qu'il dfendait contre les
avant-postes de l'arme sarde: aussi chaque pas lui rappelait-il le
souvenir d'un petit combat, d'une petite victoire, par lesquels il avait
prlud  de plus grands exploits. Aprs six ou sept heures de marche,
nous arrivmes  Suze.

Comme toutes celles du Pimont, depuis le trait de Cherascho, cette
place tait occupe par les troupes franaises. Le gnral qui la
commandait, c'tait, je crois, le gnral Duhesme, nous invita  dner
pendant qu'on remonterait notre voiture. Nous nous rendmes  ses
instances. Leclerc, qui avait grande impatience d'arriver  Milan, lui
dclara toutefois que, ds que notre quipage serait prt, nous
quitterions la table. Cela ne nous fut pas possible aussitt qu'il le
croyait: un orage, qui avait clat sous nos pieds pendant que nous
franchissions les Alpes, s'tait rpandu en torrens dans les plaines de
Rivoli; la route de Turin tait momentanment coupe par les eaux
dbordes. Tandis qu'elles s'coulaient, et que des ouvriers envoys
exprs rparaient le dgt, nous dnmes ou plutt nous soupmes avec
l'tat-major.

La chre tait excellente, les vins dlicieux; l'apptit ne me manquait
pas, mais j'avais encore plus besoin de dormir que de manger: aussi,
tout en mangeant, m'endormis-je si profondment, qu'on me dshabilla et
qu'on me mit au lit sans que je m'en aperusse.  quatre heures du
matin, les eaux retires et les chemins redevenus praticables, nous nous
remmes en route; et aprs avoir djeun et fait notre toilette  Turin,
o nous nous arrtmes un moment  l'enseigne de la _Bonne Femme_, qui
l comme partout est figure par une femme sans tte, nous nous rendmes
 Milan.

Le gnral en chef, le gnral Bonaparte, venait d'y arriver. Il
occupait le palais Serbelloni; Leclerc s'y rendit. Moi, je me fis
conduire chez Regnauld de Saint-Jean d'Angly, qui depuis six mois
remplissait les fonctions administrateur gnral des hpitaux  l'arme
d'Italie, et demeurait alors, avec sa femme,  la _Casa Greppi_. Je fus
reu l comme un frre.

Regnauld, qui, en qualit de chef de service, tait en relation
continuelle avec le gnral en chef, alla le soir prendre ses ordres;
et, en lui annonant mon arrive, lui parla du dsir que j'avais de lui
tre prsent: Amenez-le-moi sur-le-champ, s'il n'est pas trop
fatigu, rpondit le vainqueur de Rivoli. Il n'tait pas moins
impatient d'entendre un homme tout frais venu de Paris, que je ne
l'tais de voir l'homme dont tout Paris s'occupait. Presqu'en descendant
de voiture, je me trouvai donc en face du premier des gnraux franais,
du premier gnral du sicle, du gnral contre le gnie duquel toutes
les rputations autrichiennes venaient de se briser.

Le palais Serbelloni est un des plus magnifiques qui soient  Milan. Les
assises de granit qui servent de base  cette construction, et qui
s'lvent au-dessus du sol  une assez grande hauteur, sont roses et
semes de parties cristallises qui tincelaient aux rayons du soleil:
on et dit des blocs de sucre candi. Tel devait tre le palais du roi de
Cocagne.

La pice o le gnral recevait les visites tait une galerie divise,
ce me semble, comme le foyer de l'Opra de Paris, en trois compartimens,
par des colonnes; ceux des deux extrmits formaient des salons
parfaitement carrs; celui du milieu tait un long et large promenoir.

Dans le salon par lequel j'entrai taient avec Mme Bonaparte, Mme
Visconti, Mme Lopold Berthier, depuis comtesse de Lasalle, et Mme Yvan.
Prs de ces dames, sur le canap qui rgnait autour de cette pice,
plaisantait et riait comme un page Eugne de Beauharnais; de tous les
hommes qui se trouvaient l, lui seul tait assis. Par-del l'arceau qui
indiquait l'entre de la galerie, tait le gnral.

Autour de lui, mais  distance, se tenaient les officiers suprieurs,
les chefs des administrations de l'arme, les magistrats de la ville, et
aussi quelques ministres des gouvernemens d'Italie, tous debout comme
lui.

Rien de remarquable pour moi comme l'attitude de ce petit homme au
milieu de colosses domins par son caractre. Son attitude n'tait pas
celle de la fiert, mais on y reconnaissait l'aplomb d'un homme qui a la
conscience de ce qu'il vaut et qui se sent  sa place. Bonaparte ne se
haussait pas pour se mettre au niveau des autres; dj on lui vitait
cette peine. Personne de ceux avec qui il liait conversation ne
paraissait plus grand que lui. Berthier, Kilmaine, Clarke, Villemanzy,
Augereau mme, attendaient en silence qu'il leur adresst la parole,
faveur que tous n'obtinrent pas ce soir-l. Jamais quartier-gnral n'a
plus ressembl  une cour. C'tait ce qu'ont t depuis les Tuileries.

Toute personne qui, prcde de quelque rputation, se prsentait au
gnral Bonaparte, en tait accueillie d'ordinaire avec une politesse
qui n'tait pas exempte de coquetterie, soit que le mrite de l'homme
qu'il cherchait  se concilier ft incontestable, soit qu'il lui en
attribut plus qu'il n'en avait rellement: _la puissance de l'inconnu_,
disait-il, quand il lui convenait de s'expliquer  ce sujet.

Cette puissance, je l'exerai probablement sur lui ce jour-l, car je
fus l'objet de son attention particulire. M'emmenant avec Regnauld dans
la galerie, tout en s'y promenant il me questionnait; ce fut d'abord sur
l'tat de Paris. Je ne le lui dguisai pas. Il me semble, lui dis-je,
qu'il est tout--fait pareil  celui qui amena le 13 et le 14
vendmiaire. La faction battue et disperse dans ces journes se rallie,
et songe plus que jamais  recueillir les fruits du 10 thermidor; le
gouvernement directorial n'est pas moins menac qu'en vendmiaire ne
l'tait le gouvernement conventionnel; on l'attaque par les mmes
moyens, par la diffamation surtout. Vingt, trente, cinquante forcens
lui livrent une guerre quotidienne. Comment les fera-t-il taire? Et s'il
ne les fait pas taire, comment y rsistera-t-il?

Je n'aime pas les hommes de ce gouvernement, ajoutai-je. Mais j'aime
mieux ce gouvernement que celui qu'on a tu pour lui faire place, et que
celui qu'on voudrait ressusciter pour le lui substituer.

J'aime mieux ce pouvoir rgl par une constitution que le despotisme du
comit de salut public, et que celui de Louis XIV, quoiqu'il se soit
adouci quelque peu dans les mains de Louis XVI. Je doute pourtant qu'on
puisse se sauver de l sans se rfugier sous le pouvoir d'un seul, sous
le pouvoir d'un homme unique; mais cet homme unique, o est-il?

Pendant que je parlais ainsi, l'impassibilit de sa figure contrastait
singulirement,  ce que m'a dit Regnauld, avec l'expression qui animait
la mienne. Aprs quelques rflexions trs-circonspectes sur l'esprit de
Paris, il en vint naturellement  lui opposer l'esprit de l'arme; et
tout en rpondant  des questions qu'il semblait provoquer, il passa
successivement en revue ses oprations les plus brillantes, nous
dmontrant la justesse de ses principes, soit en tactique, soit en
politique, par l'application qu'il en avait faite aux circonstances
difficiles o il s'tait trouv, et par l'importance des rsultats qu'il
en avait obtenus. Cette conversation sera toujours prsente  ma
mmoire. Je n'ai presque fait que la transcrire dans mon chapitre sur la
leve du sige de Mantoue et les combinaisons qui dcidrent de la
victoire  Rivoli[1].

Il semait cette conversation d'anecdotes qui caractrisaient tout  la
fois ses soldats, ses compagnons et lui-mme.  peu d'exceptions prs,
disait-il, c'est  la troupe la plus nombreuse que la victoire est
assure. L'art de la guerre consiste donc  se trouver en nombre
suprieur sur le point o l'on veut combattre. Votre arme est-elle
moins nombreuse que celle de l'ennemi, ne laissez pas  l'ennemi le
temps de runir ses forces; surprenez-le dans ses mouvemens; et vous
portant avec rapidit sur les divers corps que vous aurez eu l'art
d'isoler, combinez vos manoeuvres de manire  pouvoir opposer dans
toutes ces rencontres votre arme entire  des divisions d'arme. C'est
ainsi qu'avec une arme moiti moins forte que celle de l'ennemi, vous
serez toujours plus fort que lui sur le champ de bataille; c'est ainsi
que j'ai successivement ananti les armes de Beaulieu, de Wurmser,
d'Alvinzi et du prince Charles.

Il ne faut pas hsiter non plus, ajoutait-il,  faire les sacrifices
exigs par la circonstance. Les avantages qui rsultent de la victoire
vous en indemniseront largement. C'est  un sacrifice de ce genre que
j'ai d la victoire que couronna la bataille de Castiglione.  la
nouvelle de la marche de Wurmser, je n'hsitai pas  lever le blocus de
Mantoue pour pouvoir oprer contre lui avec toutes mes forces. Il
fallait abandonner pour cela toute l'artillerie de sige, cent quarante
pices de canon. Quand je dclarai cette intention aux gnraux de
division, ils ne pouvaient s'y rsigner. Berthier en pleurait. Partons,
nous aurons bientt repris ce qui est ici et ce qui est l-bas, lui
dis-je en montrant la ville. Me suis-je tromp?

Il est des cas imprvus, poursuivait-il, o la prsence d'esprit peut
seule vous tirer d'affaire.  Lonato, si j'en avais manqu, j'tais pris
au milieu d'une victoire. Une colonne gare avait investi la place; le
gnral autrichien nous sommait de nous rendre. Devinant, par suite de
la connaissance que j'avais des mouvemens des diffrens corps, que cette
colonne n'tait pas soutenue:--C'est  votre gnral lui-mme  se
rendre, dis-je au parlementaire  qui je fais dbander les yeux;
aurait-il la prsomption d'esprer prendre le gnral en chef de l'arme
franaise? C'est lui qui est mon prisonnier. Si dans huit minutes il n'a
pas pos les armes, je ne fais grce  personne.--Quatre mille hommes se
rendent  douze cents.

Il y a dans toutes les affaires un moment qu'il faut savoir saisir et
aussi savoir attendre. Pendant qu'Alvinzi, engag entre l'Adige et le
lac de Garde, manoeuvrait pour nous tourner et pour dbloquer Mantoue,
comme il m'importait de connatre ses projets pour rgler mes mouvemens,
j'attendais qu'il les dmasqut; et en attendant, couch sur un matelas
 Vrone, je prenais quelque repos. Cependant Joubert qui, attaqu par
des forces suprieures, se croyait dans une situation des plus
critiques, m'envoyait aide de camp sur aide de camp, me pressant de
venir juger par moi-mme de sa position, et d'y apporter un prompt
remde. Je les laissais dire, et me retournant sur mon matelas, ds
qu'ils avaient fini, je me rendormais. On ne concevait rien  cette
tranquillit en pareille circonstance; mais un dernier rapport m'ayant
appris que l'ennemi, venu au point o je l'attendais, excutait une
manoeuvre qui ne laissait plus de doute sur ses intentions:  Rivoli!
dis-je. Toutes mes divisions marchent sur ce point, o je me rends
moi-mme au milieu de la nuit. La bataille ds lors tait gagne dans ma
tte. Vous savez le reste.

Dans cette conversation, il nous raconta aussi l'anecdote du chien de
Bassano. Je l'ai transcrite ailleurs, si ce n'est dans les termes dont
il s'est servi, du moins conformment  l'impression qu'a faite sur moi
son rcit. Peut-tre ne me saura-t-on pas mauvais gr de la rpter:

Curieux d'apprcier par moi-mme la perte de l'ennemi, disait-il, le
soir avec mon tat-major je parcourais le terrain o s'tait livr le
combat. Tandis que, avec cette impassibilit que donne la guerre, jeu
terrible o les hommes ne sont que des pions, les militaires comptaient
les victimes de cette journe, de cette foule silencieuse s'lvent tout
 coup des gmissemens ou plutt des hurlemens qui augmentaient  mesure
que nous approchions du point d'o ils partaient; c'taient ceux d'un
chien fidle  son matre mort, ceux d'un chien qui veillait sur le
cadavre d'un soldat. La rvolution que ce pauvre animal produisit sur
moi fut singulire. Rappel par lui  des sentimens naturels, je ne vis
plus que des hommes l o un moment avant je ne voyais que des choses.
_Mes amis_, dis-je en interrompant ce triste dnombrement,
_retirons-nous; ce chien nous donne une leon d'humanit_.

Ajoutez  l'intrt de ces rcits, faits tantt d'un ton grave, tantt
avec un accent anim, l'autorit que leur prtait une figure
singulirement mobile, une physionomie dont la svrit tait souvent
tempre par le sourire le plus gracieux, par un regard o se
rflchissaient les penses les plus profondes de la plus forte des
ttes, et les sentimens les plus vifs du coeur le plus passionn;
prtez-leur enfin le charme d'une voix mlodieuse et toutefois
masculine, et vous concevrez la facilit avec laquelle Napolon
conqurait dans la conversation tous ceux qu'il voulait sduire.

Il nous tint ainsi deux heures au moins sur nos jambes. Cependant les
courtisans, car il en avait mme dans les personnages les plus rudes
dont il tait entour, se tenaient aussi sur leurs jambes, et ne
parurent songer  se retirer que quand le gnral nous congdia. Ce ne
fut pas sans nous inviter  dner, non pour le lendemain, il devait,
nous dit-il, aller passer ce jour-l tout entier  la campagne, mais
pour le surlendemain, invitation que Josphine nous rpta de la manire
la plus gracieuse.

Tout ce que j'avais vu, tout ce que j'avais entendu chez Bonaparte
m'avait vivement frapp: ces deux heures m'avaient rvl sa destine
tout entire. Cet homme-l, dis-je  Regnauld en retournant chez nous
(car j'aurais tort de dsigner autrement sa demeure), cet homme-l est
un homme  part: tout flchit sous la supriorit de son gnie, sous
l'ascendant de son caractre; tout en lui porte l'empreinte de
l'autorit. Voyez comme la sienne est reconnue par des gens qui s'y
soumettent sans s'en douter, ou peut-tre en dpit d'eux. Quelle
expression de respect et d'admiration dans tous les hommes qui
l'abordent! Il est n pour dominer comme tant d'autres sont ns pour
servir. S'il n'est pas assez heureux pour tre emport par un boulet,
avant quatre ans d'ici, il sera en exil ou sur un trne. Au fait, il
rgnait dj.

Ceci n'est pas une prdiction faite aprs coup, mais une opinion
exprime ds lors dans mes lettres comme dans mes discours; plusieurs
personnes peuvent le certifier.




CHAPITRE II.

Bonaparte au chteau de Montebello.--L'ordonnateur Villemanzy me nomme
commissaire des guerres.--J'en refuse le
brevet.--Pourquoi.--Anecdote.--Histoire d'un favori.


Le dner n'eut pas lieu. La campagne que le gnral avait t voir la
veille lui avait plu; il y avait transport son quartier-gnral.

Cette campagne tait le chteau de Montebello, chteau magnifique, situ
 quatre lieues de Milan.

 la _Casa Greppi_, o demeurait Regnauld, demeurait aussi l'ordonnateur
de l'arme, M. de Villemanzy. L'accueil que j'avais reu du gnral
m'avait concili la bienveillance de tous les chefs de service: celui-ci
s'empressa de me donner des preuves de la sienne.

Votre intention, me dit-il, est de parcourir l'Italie: voulez-vous
accepter une fonction qui vous donnera les moyens de visiter les
principales villes de la Lombardie et des tats-Vnitiens sans qu'il
vous en cote rien? Voil un brevet de commissaire des guerres adjoint.
Le traitement qui y est attach n'est pas considrable; mais il
s'accrotra par les indemnits de voyage et par les gratifications que
vous mriterez certainement. J'aurai soin de vous employer de manire 
concilier vos intrts avec ceux du service.

Je reus comme je le devais cette proposition; mais, tout en lui
exprimant ma reconnaissance, je demandai  M. de Villemanzy la
permission de prendre  ce sujet l'assentiment du gnral en chef.
C'est, me rpondit-il, un des motifs pour lesquels je vous propose de
venir avec moi  Montebello demain matin.

Le lendemain nous tions  Montebello  neuf heures.

Avant de commencer son travail avec le gnral, l'ordonnateur, qui
m'avait introduit, parle de ce qu'il a fait pour moi, et de la condition
que j'avais mise et que je devais mettre  mon acceptation: C'est bien,
dit le gnral; nous en reparlerons. Il passera la journe avec nous.
Villemanzy lui ayant rpondu qu'il tait oblig de retourner  Milan
immdiatement aprs le djeuner:--N'importe; je me charge de le faire
reconduire; et un salut nous fit comprendre qu'il n'avait pas autre
chose  nous dire pour le moment.

Aprs le djeuner, Villemanzy tant parti, le gnral me fait appeler:
Vous voulez donc tre commissaire des guerres? me dit-il d'un ton assez
grave.--Je ne veux rien, gnral, que ce que vous voudrez: c'est moins
votre acquiescement que vos conseils que je viens chercher
ici.--coutez, et dcidez-vous d'aprs ce que vous aurez entendu.
C'tait sans doute un tat respectable que celui de commissaire des
guerres: institus pour pourvoir aux besoins de l'arme, ces
fonctionnaires ont droit  la plus haute considration lorsqu'en
remplissant ce devoir ils pargnent le pays; ils runissent ainsi 
l'estime les droits de l'intelligence et de la probit. Tels sont les
titres qui particulirement recommandent  la ntre Villemanzy; mais,
dans son corps, le nombre des gens qui lui ressemblent n'est pas grand.
Faisant le contraire de ce qu'ils devraient faire, la plupart de ses
agens laissent le soldat dans le besoin, et n'en mnagent pas plus pour
cela le pays conquis; ils se repaissent de la substance des habitans,
sans s'inquiter de la dtresse de l'arme, qui est oblige de se
procurer violemment ce qui devrait lui tre fourni, et enlve par la
maraude, aux paysans qui ont dj satisfait  une rquisition, ce qui
est chapp  l'avidit de ces exacteurs. Ces misrables sont plus
funestes au pays que le soldat: au lieu d'y tablir l'ordre, ils
aggravent dans une pouvantable proportion les malheurs de la guerre. Ce
sont eux qui font le mal, c'est nous qu'on maudit. Plusieurs ont acquis
ainsi une fortune considrable; mais quelle rputation ils ont acquise
au corps dont ils font partie! quel dshonneur ils ont appel sur
l'habit qu'ils portent! Et vous revtiriez cet habit-l!--Je n'en ai
certes pas l'envie, gnral. Je venais vous demander s'il vous convenait
que j'acceptasse la commission qui m'est offerte, et non vous dire que
je l'acceptais.--Ne l'acceptez pas, reprit-il avec plus de chaleur
encore. Accepter aujourd'hui le titre de commissaire des guerres, ce
serait entrer en partage de l'opprobre attach  ce titre, sans partager
les bnfices des gens qui l'ont dshonor. Ces Messieurs-l sont
chatouilleux pourtant! En voil un qu'on a pris la main dans le sac:
c'est le pillard en chef du mont-de-pit de Vrone; il est renvoy
par-devant une commission militaire pour tre jug. Ces Messieurs ne
prtendent-ils pas que cela porte atteinte  l'honneur du corps entier!
Comme si la peine tait plus infamante que le crime! Au reste, ils ont
bien tort de tant s'inquiter: un homme qui a un million est-il jamais
condamn? Ne recevez pas un titre port par un homme semblable. Voil ce
que je n'ai pas voulu vous dire devant Villemanzy. J'arrangerai la chose
avec lui; je lui dirai que j'ai d'autres vues sur vous. Vous voulez voir
l'Italie; je vous la ferai voir. En attendant, restez ici, restez avec
nous.

Comme je n'avais rien apport de ce qui m'tait ncessaire pour
sjourner  Montebello, je demandai au gnral la permission de
retourner le soir  Milan; il me l'accorda, en m'invitant de nouveau 
revenir au quartier-gnral le plus tt que je pourrais, et  m'arranger
de manire  pouvoir y passer quelques jours.

Pour terminer cet article, je dirai que les prvisions du gnral sur
l'issue du procs dont il est ici question furent  peu prs ralises.
Le conseil de guerre n'acquitta pas,  la vrit, l'accus; il le
condamna mme  quelques annes de galres. Mais comme on le conduisait
en France pour y subir sa peine, on trouva le moyen de le faire vader,
et _l'honneur du corps fut sauv_. Je dois le dire, le malheureux payait
pour tous. Il s'en fallait de beaucoup qu'il ft le seul qu'et enrichi
la spoliation du mont-de-pit de Vrone; d'autres personnages en
avaient aussi profit, et tous n'taient pas des commissaires des
guerres.

Parmi ceux-ci il s'en trouvait encore un  qui cette affaire pensa faire
tourner la tte. Il n'en avait pas tir un million: sa part de butin,
qui consistait en mauvais diamans, ne valait gure plus de cinquante
mille cus; mais enfin il y tenait autant que le maraud en chef tenait 
la sienne, et il tenait galement  la rputation d'honnte homme. Pour
ne pas la compromettre, il ne parla pas de cette lgre aubaine  son
secrtaire. Instruit des choses par une autre voix, ce secrtaire, homme
fort dlicat aussi, fut vivement affect de ce dfaut de confiance. Sur
ces entrefaites, le millionnaire dont j'ai parl plus haut est arrt:
il doit, dit-on, tre traduit par-devant une commission militaire. Ses
confrres se htent d'envoyer  Milan une dputation  l'ordonnateur en
chef, pour le supplier d'intervenir auprs du gnral, et d'obtenir,
pour _sauver l'honneur du corps_, que l'affaire ne soit pas instruite.
L'homme aux diamans est adjoint  cette dputation. Cela ne tourna ni au
profit du corps ni au sien. Aprs huit jours consomms en dmarches
inutiles, il revient  Vrone rendre compte  ses commettans du mauvais
rsultat de sa mission; mais avant tout, voulant en confrer avec son
secrtaire, il le demande. Aussitt aprs votre dpart, il a disparu,
lui rpondent ses domestiques.--Et o est-il all?--O vous avez voulu
qu'il allt?, a-t-il dit en nous remettant ce billet.

Le commissaire ouvre le billet et y lit ce qui suit: Citoyen, je
croyais, par ma discrtion, avoir acquis des droits  votre confiance
comme  votre gnrosit par mon dvouement. Je vois avec douleur que je
me suis tromp. Vous ne m'avez ni fait part de l'expdition qui s'est
faite au mont-de-pit de Vrone, ni fait une part dans celle que vous
en avez rapporte. Ne vous tonnez donc pas que, matre de votre butin,
je suive votre exemple, et que je m'empare de tout. Cela peut vous
donner quelque contrarit, mais vous en prendrez votre parti, j'en suis
sr, et vous ne ferez pas de bruit.  quoi le bruit vous mnerait-il?
serait-il dans votre intrt d'appeler l'attention sur cette affaire? Le
bien que vous rclameriez est-il le vtre? Seriez-vous sr enfin de ne
pas vous perdre en me perdant? Toutes rflexions faites, je suis assur
de votre discrtion par les raisons qui vous assurent de la mienne.
_Salut et fraternit_.

Il aurait pu ajouter _et la mort_, conformment  la formule en usage,
car si le bon patron ne mourut pas de rvolution  cette lecture, il
s'en fallut de bien peu. Le secrtaire, dcouvrant la cachette o les
diamans taient enferms, les avait en effet emports tous, 
l'exception de deux qui restaient entre les mains du commissaire, comme
des chantillons de sa fortune passe. Ce pauvre homme ne les
contemplait pas sans fondre en larmes: et il les contemplait quelquefois
pendant des heures entires. Quelle coquinerie, disait-il un jour, ces
diamans-l me rappellent! voil pourtant tout ce qui me reste d'une
honnte fortune avec laquelle je comptais me retirer auprs de mon
vertueux pre! Un brigand, un voleur, un sclrat, un drle, m'a tout
pris. Il n'y a plus de probit au monde!

L'homme qui se plaignait si navement ne croyait pas trop avoir manqu 
la probit en faisant en Italie ce qu'il aurait eu scrupule de faire en
France. En pays conquis, tout lui semblait acquis  son greffe par droit
de conqute. Ce principe, au reste, tait celui de bien des gens qui en
tirrent plus de profit, et qui, rentrs en France, reprirent leurs
habitudes honntes. La probit tait un bagage qu'ils avaient laiss en
dpt, comme un effet inutile, au pied des Alpes, pour le reprendre en
repassant.

Rien de plus ennuyeux qu'un quartier-gnral, quand on n'y a pas
d'occupation.  l'exemple du gnral et de Mme Bonaparte qui me dirent
_ tantt_, chacun, aprs le djeuner, se retira dans son appartement
pour y employer ou perdre le temps  sa manire. Rest seul dans le
salon, et n'ayant pas mme un livre, je ne sais trop comment j'aurais
pass les six heures qui s'coulrent entre le djeuner et le dner, si
je n'eusse pas emport dans ma tte un moyen d'occupation ou de
distraction qui m'a suivi partout, grce  l'habitude que j'ai de
composer sans avoir besoin d'crire.

Suis-je seul, je reprends un ouvrage commenc, ou je commence un nouvel
ouvrage. Me voil donc travaillant  mon troisime acte des _Vnitiens_
tout en parcourant les jardins de Montebello autour desquels rgnait une
alle couverte qui, tout--fait semblable aux berceaux de Marly,
m'offrait une vote impntrable aux rayons du soleil. Les heures
s'coulrent ainsi sans que je m'en aperusse, et je rapportai  Milan,
o j'avais laiss mes brouillons, une scne de plus. Ma journe n'avait
pas t absolument perdue.

Avant le dner, quand je revins dans le salon, il s'tait repeupl. J'y
retrouvai, avec Mme Bonaparte et Mme Berthier, cette jolie _Paulette_,
alors plus impatiente de devenir Mme Leclerc qu'elle ne l'a t depuis
d'tre princesse Borghse.

Tout prs de Mme Bonaparte, sur le mme canap, tait _Fortun_, ce
favori venu de Paris entre elle et son fils. L'affection qu'elle lui
portait n'tait pas diminue, et cette affection qu'elle ne craignait
pas de lui tmoigner, mme en public, tait des plus vives.
Pardonnons-la-lui; ne soyons pas moins indulgens que ne l'tait son
mari. Vous voyez bien ce Monsieur-l, me disait le gnral; c'est mon
rival. Il tait en possession du lit de Madame quand je l'pousai. Je
voulus l'en faire sortir: prtention inutile; on me dclara qu'il
fallait me rsoudre  coucher ailleurs, ou consentir au partage. Cela me
contrariait assez; mais c'tait  prendre ou  laisser. Je me rsignai.
Le favori fut moins accommodant que moi: j'en porte la preuve  cette
jambe.

Le lecteur est curieux peut-tre de savoir quels droits avait _Fortun_
pour tre trait ainsi. _Fortun_ n'tait ni beau, ni bon, ni aimable.
Bas sur pattes, long de corps, moins fauve que roux, ce carlin au nez de
belette ne rappelait sa race que par son masque noir et sa queue en
tire-bouchon. Comme bien d'autres, il n'avait pas tenu en grandissant ce
qu'il promettait tant petit; mais Josphine, mais ses enfans ne l'en
aimaient pas moins, quand une circonstance particulire le leur rendit
plus cher encore.

Arrte en mme temps que son premier mari le gnral Beauharnais,
Josphine languissait en prison, d'autant plus inquite, qu'elle
ignorait absolument ce qui se passait au dehors. Ses enfans avaient la
permission de la venir voir au greffe avec leur gouvernante. Mais
comment la mettre au fait? le concierge assistait  toutes leurs
entrevues. Comme _Fortun_ tait toujours de la partie, et qu'il ne lui
tait pas interdit d'entrer dans l'intrieur, la gouvernante imagina un
jour de cacher sous un beau collier neuf, dont elle le para, un crit
qui contenait ce qu'on ne pouvait dire  sa matresse. Josphine, qui ne
manquait pas de finesse, devina la chose, et rpondit au billet par le
mme moyen. Ainsi s'tablit entre elle et ses amis, sous les yeux mme
de son surveillant, une correspondance qui la tenait au courant des
dmarches qu'on faisait pour la sauver, et qui soutenait son courage. La
famille sut gr au chien du bien qui s'oprait par son entremise autant
que s'il se ft opr par sa volont; et il devint, pour les enfans
comme pour la mre, l'objet d'un culte que le gnral fut contraint de
tolrer. Ce culte dura jusqu' la mort de _Fortun_.

Cette mort fut des plus tragiques. Ce favori, comme de raison, tait
d'une arrogance extrme; il attaquait, il mordait tout le monde, les
chiens mme. Moins courtisans que les hommes, les chiens ne le lui
pardonnaient pas toujours. Un soir il rencontre dans les jardins de
Montebello un mtin qui, bien qu'il appartnt  un domestique de la
maison, ne se croyait pas infrieur au chien du matre: c'tait le chien
du cuisinier. _Fortun_ de courir sur lui et de le mordre au derrire:
le mtin le mord  la tte, et d'un coup de dent l'tend sur la place.
Je vous laisse  penser quelle fut la douleur de sa matresse! Le
conqurant de l'Italie ne put s'empcher d'y compatir: il s'affligea
sincrement d'un accident qui le rendait unique possesseur du lit
conjugal. Mais ce veuvage-l ne fut pas long. Pour se consoler de la
perte d'un chien, Josphine fit comme plus d'une femme pour se consoler
de la perte d'un amant: elle en prit un autre, un carlin; cette race
n'tait pas encore dtrne.

Hritier des droits et des dfauts de son prdcesseur. Carlin rgnait
depuis quelques semaines, quand le gnral aperoit le cuisinier qui se
promenait  la frache dans un bosquet assez loign du chteau. 
l'aspect du gnral, cet homme de se jeter dans l'paisseur du bois.
Pourquoi te sauver ainsi de moi? lui dit Bonaparte.--Gnral, aprs ce
qu'a fait mon chien...--Eh bien?--Je craignais que ma prsence ne vous
ft dsagrable.--Ton chien! est-ce que tu ne l'as plus, ton
chien?--Pardonnez-moi, gnral, mais il ne met plus les pates dans le
jardin,  prsent surtout que Madame en a un autre...--Laisse-le courir
tout  l'aise; il me dbarrassera peut-tre aussi de cet autre-l.

Je me plais  raconter ce trait, parce qu'il est caractristique, et
qu'il donne une ide de l'empire qu'exerait la plus douce et la plus
indolente des croles sur le plus volontaire et le plus despotique des
hommes. Sa rsolution, devant laquelle tout flchissait, ne pouvait
rsister aux larmes d'une femme; et lui qui dictait des lois  l'Europe,
chez lui ne pouvait pas mettre un chien  la porte.

 dner, je fus plac auprs de _Paulette_ qui, se souvenant de m'avoir
vu  Marseille, et d'ailleurs me sachant dans ses confidences puisque
j'tais dans celles de son futur poux, me traita en vieille
connaissance. Singulier compos de ce qu'il y avait de plus complet en
perfection physique, et de ce qu'il y avait de plus bizarre on qualits
morales! Si c'tait la plus jolie personne qu'on pt voir, c'tait aussi
la plus draisonnable qu'on pt imaginer. Pas plus de tenue qu'une
pensionnaire, parlant sans suite, riant  propos de rien et  propos de
tout, contrefaisant les personnages les plus graves, tirant la langue 
sa belle-soeur quand elle ne la regardait pas, me heurtant du genou quand
je ne prtais pas assez d'attention  ses espigleries, et s'attirant de
temps en temps de ces coups d'oeil terribles avec lesquels son frre
rappelait  l'ordre les hommes les plus intraitables. Mais cela ne lui
imposait gure; le moment d'aprs c'tait  recommencer, et l'autorit
du gnral de l'arme d'Italie se brisait aussi contre l'tourderie
d'une petite fille: bonne enfant d'ailleurs par nature plus que par
volont, car elle n'avait aucun principe; et capable de faire le bien
mme par caprice.

Les convives taient nombreux: la conversation gnrale n'tait pas
possible; la symphonie y supplait. Pendant le repas, les musiciens des
guides excutrent alternativement des marches militaires et des airs
patriotiques qui ne dplaisaient pas aux Italiens.

La chaleur tant tombe, on prit le caf et les glaces sur la terrasse,
et l'on ne rentra que tard dans les salons.  la brune, le gnral
devenu plus communicatif prit part  la conversation; il se mit mme 
diriger les amusemens de la socit, fit chanter des romances  Madame
Lopold, demanda des histoires au gnral Clarke, et se mit  en
raconter lui-mme. Les rcits fantastiques taient ceux qu'il
affectionnait; il prfrait mme les contes qui effrayaient
l'imagination,  ceux qui intressaient l'esprit ou le coeur; il
improvisait dans ce genre avec une facilit singulire, et se plaisait 
fortifier l'effet de ses narrations par tous les artifices qu'un acteur
habile peut trouver dans les inflexions de sa voix[2].

 dix heures, une des personnes qui taient venues dner  Montebello me
reconduisit  Milan. L'illumination imprvue qui se dployait alors au
milieu de l'obscurit me jeta dans une surprise qui tenait de
l'enchantement: les prairies mailles de fleurs, que j'avais traverses
le matin, tincelaient de l'clat d'un milliard de paillettes
voltigeantes ou d'un milliard de mouches phosphoriques qui semblaient
danser sur le gazon, et dont les bonds s'levaient  quatre ou cinq
pieds du sol. Ce phnomne, dont je n'avais pas d'ide, faisait  mes
yeux de la contre entire un pays de ferie: il tait produit par une
innombrable quantit de ces lampyres, appels en Italie _luciole_,
insectes qui  la plus brillante des proprits du ver luisant joignent
des ailes dont ceux-ci sont dpourvus.




CHAPITRE III.

Ma vie  Milan.--Le Dme, la rue des Orfvres.--Second voyage 
Montebello.--Le marquis del Gallo.--Les ngociateurs
vnitiens.--Portraits.--Clarke, Marmont.--Train habituel des Franais en
Italie.


Pendant les trois ou quatre jours qui sparrent mes deux courses au
quartier-gnral, je visitai la capitale de la Lombardie. Qu'on n'ait
pas peur d'en retrouver ici la description: elle serait au moins
inutile.

De ses monumens, celui que je frquentais le plus c'est la cathdrale ou
_le Dme_, pour me servir de l'expression du pays. Commenc au XIVe
sicle, cet difice, qui attendait la main de Napolon, n'tait pas
encore achev  la fin du XVIIIe, car les marbres qui revtent
aujourd'hui son clocher s'levaient  peine  la moiti de sa hauteur.
J'y allais tous les jours vers midi, mais, je dois l'avouer, dans un
intrt tant soit peu profane: comme les votes et les murs de cette
magnifique carrire sont impntrables  la chaleur, qui dj tait
excessive, j'en avais fait mon cabinet de travail comme des bosquets de
Montebello. Les gens qu'un intrt moins profane y amenait
habituellement s'tonnaient sans doute de trouver dans un Franais une
dvotion si recueillie; mais ils devaient s'tonner aussi que cette
dvotion ne lui permt pas de rester un moment en place et ne lui fit
jamais ployer les genoux.

Milan est entoure de promenades superbes, et traverse par de larges
rues bordes de palais et de boutiques magnifiquement pourvues: celles
de la rue des Orfvres offrent un aspect aussi riche que celles du quai
qui porte ce nom  Paris. Aussi les grenadiers franais,  qui le
pillage avait t permis pendant deux heures  Pavie, en punition de la
rvolte de cette ville, disaient-ils en traversant cette rue: _Est-ce
que ces sclrats ne se rvolteront pas?_

J'aime la musique avec passion, et avec prdilection la musique
italienne: sous ce rapport, tout ce que j'entendais tait pour moi sujet
de jouissance, tout, y compris ces _virtuosi ambulanti_, ces musiciens
ambulans, symphonistes de carrefours, choristes en plein vent,  qui il
est aussi difficile de faire un ton faux qu'aux ntres de faire un ton
juste.

L'on imagine bien que ma premire soire libre fut donne au thtre;
j'allai  celui _della Scala_. Ce vaste monument n'tait clair ni au
dehors, ni au dedans: entr l presque  ttons, je me crus d'abord dans
une caverne, dans la beaume de Roland; mais lorsque enfin mes yeux,
familiariss avec ces demi-tnbres, purent distinguer les objets, je
reconnus que j'tais au milieu d'un immense colombier, dans les parois
duquel sont pratiqus des trous disposs comme ceux qui reoivent les
nids des pigeons. Telle est en moi l'ide qu'veilla le premier aspect
des salles d'Italie, o les loges, loin de se dtacher en saillie, comme
dans nos thtres, sont creuses dans le mur comme des fentres sans
balcons.

Disposes ainsi pour la plus grande commodit des propritaires, qui
seuls en ont la clef, ces loges sont de vritables appartemens o leur
socit se rassemble pour causer, pour jouer, pour faire pis ou mieux,
sous la protection d'un rideau qui ne s'ouvre qu'au tintement de la
sonnette annonant la scne ou l'air favori: le morceau fini, le rideau
se referme. Le spectacle est l ce dont les spectateurs s'occupent le
moins.

S'il rend la salle extrmement triste, ce systme, qui rend les loges
extrmement gaies, a de plus l'avantage de jeter aussi une grande gaiet
sur le thtre: en raison de ce que la salle est plus sombre, la scne
parat plus claire, ce qui n'est pas peu favorable  l'effet des
dcorations. Les loges  Milan ne font pas, comme  Paris, spectacle
pour le parterre; mais le spectacle de la scne en est plus parfait:
favorable  tous les intrts, cette quasi-obscurit sert ceux qui
viennent l pour voir comme ceux qui viennent pour n'y tre pas vus.

Le rpertoire, comme on sait, ne varie pas en Italie ainsi qu'il varie
en France. Les salles y sont successivement occupes pour quelques
semaines par diverses troupes. Chacune arrive l avec son opra, qui,
pendant la dure de son bail, occupe exclusivement le thtre: tous les
soirs, c'est la mme pice joue par les mmes acteurs. J'en pris mon
parti. Alors on jouait un opra-buffa de Pasiello et un ballet hroque
en deux actes, comme le drame; mais concurremment et non pas
successivement, c'est--dire qu'un acte de l'opra tait suivi d'un acte
du ballet. Ainsi, les aventures tragiques d'_ponine_ et de _Sabinus_
servaient d'intermde  _la Pietra simpatica_, bouffonnerie dans
laquelle il tait enchevtr. Je laisse  penser quel effet produisait
un pareil salmis! Les Italiens s'en accommodaient; je fis comme eux.

De retour  Montebello, j'y trouvai compagnie nombreuse. Plusieurs
ngociations taient ouvertes: l'une avec l'Autriche pour convertir en
paix dfinitive le trait de Loben, l'autre avec le gouvernement de
Venise, qui implorait la protection de la France contre sa populace
rvolte.

Les dputs vnitiens taient les snateurs _Pisani_ et _Mocenigo_. La
rponse du gnral franais ne se fit pas attendre. Baraguey-d'Hilliers,
dont la division, campe en-de des lagunes, interceptait les
communications de Venise avec la terre ferme, reut, aprs huit jours de
blocus, ordre d'entrer dans cette grande ville pour y rtablir la
tranquillit, et le snat lui fournit les embarcations qui
transportrent la premire arme trangre qui soit entre dans cette
ville imprenable. C'est  la sollicitation de l'aristocratie que fut
prise cette mesure qui dtruisit  jamais la domination de
l'aristocratie la plus puissante qui ait exist.

Ces patriciens avaient quelque peu rabattu de leur fiert. Le doge de
Gnes ne s'est pas montr plus modeste devant Louis-le-Grand qu'eux
devant ce _petit caporal_ que le nom de grand attendait aussi.

Les ngociations ne se terminrent pas aussi lestement  beaucoup prs
avec l'Autriche qu'avec Venise. Il est douteux mme qu'elles fussent
dj ouvertes. Le marquis del Gallo, qui, bien que ministre de la cour
de Naples, tait envoy au quartier-gnral franais comme ministre de
la cour de Vienne, attendait les plnipotentiaires autrichiens qui
devaient lui tre adjoints. Tte  tte pour lors avec Clarke qui, sous
le titre de gnral, avait t envoy en Italie pour y remplir une
mission qui n'tait rien moins que militaire, ce marquis faisait de la
diplomatie provisoire, et pelotait, comme on dit, en attendant partie.

Le marquis del Gallo tait un homme beaucoup plus sage que la
protectrice qui l'avait mis en crdit auprs de l'empereur Franois II,
que la reine Caroline. Son esprit modr et conciliant perait dans
toutes ses habitudes; il plaisait videmment au gnral Bonaparte, dans
la socit duquel il introduisait des manires qui contrastaient tant
soit peu avec celles du quartier-gnral, mais qui pour cela peut-tre
n'en plaisaient que plus  Bonaparte et  Josphine,  qui elles
rappelaient celles de Versailles.

On en essayait dj des imitations  Montebello. Si vous aimez la
chasse, me dit le gnral en me revoyant, vous pourrez demain prendre
ici ce plaisir. Je croyais qu'il entendait par-l qu'arm d'un fusil et
conduit par un garde, il me serait permis de battre la plaine, o la
Providence avait probablement conserv quelques livres. Pas du tout.
C'est d'une chasse au sanglier qu'il s'agissait, chasse organise par
Berthier, qui, ainsi que moi, avait pass sa premire jeunesse 
Versailles et en conservait les gots. N'tant pas quip pour un pareil
exploit, je prfrai passer la matine au chteau avec les dames, et je
fis bien; car ces veneurs qui, faute de sanglier, avaient lanc un
cochon noir, furent  leur retour l'objet de la raillerie du gnral,
qui n'y allait pas de main-morte quand il s'y mettait. Il y en eut pour
toute la soire.

Les trois jours que je passai l ne furent qu'une rptition de celui
dont j'ai rendu compte. Mme vide entre les deux repas; mme moyen pour
chapper  l'ennui et  l'oisivet. Quelquefois, je dois le dire, je
rencontrais pourtant  qui parler dans le salon de service. J'y trouvai
tantt Eugne, tantt Marmont, tantt aussi le gnral Clarke.

Deux mots sur l'attitude de ce dernier auprs du gnral en chef de
l'arme d'Italie. Envoy en apparence comme ngociateur aux confrences
qui allaient s'ouvrir, il n'y devait tre en ralit qu'un observateur
charg de surveiller un gnral devenu suspect aux directeurs par une
ambition qui s'appuyait sur tant de victoires; il tait mme autoris 
s'assurer de sa personne si cela tait possible. Il fut devin ds son
arrive. Reconnaissant bientt qu'il avait affaire  plus fin comme 
plus fort que lui, Clarke aima mieux faire pacte avec un homme aussi
suprieur, que s'obstiner dans une lutte inutile; et comme il a fait
dans une circonstance plus rcente, il se donna tout entier  celui
contre lequel il devait oprer. Il faut qu'il ait jou ce double rle
avec bien de l'habilet; car quoique cette transaction ne fut ignore de
personne en Italie, le Directoire ne le rvoqua pas d'abord. N'en
pourrait-on pas conclure qu'il trompait galement les perscuteurs et le
perscut?

Quoi qu'il en soit, il avait pris le parti le plus conforme  ses
intrts. Bientt il en eut la preuve. Bonaparte n'abandonna jamais
l'homme qui s'tait donn  lui; il le maintint dans ses fonctions en
dpit du gouvernement, qui aprs le 18 fructidor l'avait rappel 
Paris; et aprs le 18 brumaire, il l'leva de fonctions en fonctions 
celles de ministre, et de dignits en dignits  celle de duc. Au reste,
ces faveurs taient justifies par la capacit, le dvouement et
l'assiduit laborieuse de l'administrateur  qui le souverain les
accorda.  l'exception du bton de marchal, qu'il ne tint pas de la
reconnaissance impriale, Clarke ne dut qu' des services honorables les
honneurs dont il fut combl.

Loin d'avoir alors les airs de suffisance qu'il prit  mesure qu'il
s'leva, il tait d'humeur prvenante et facile. Sa conversation,
aimable et instructive  la fois, abondait en observations judicieuses,
en anecdotes piquantes. Il avait le ton de la meilleure compagnie; ses
manires taient nobles sans affectation, et s'accordaient parfaitement
avec sa belle figure.

Je ne dirai pas la mme chose des manires de toutes les personnes qui
approchaient le gnral Bonaparte. Se composant sur lui, plus d'un de
ses aides de camp affectaient des airs de gravit qui contrastaient
assez singulirement avec des figures de vingt-cinq ou vingt-six ans.
Leclerc, ainsi que je l'ai dit, n'tait pas exempt de ce petit travers.
C'tait aussi celui de Marmont. Un mot sur lui.

Ce n'est pas  beaucoup prs un homme sans mrite que Marmont; mais si
grand que soit ce mrite, il est bien loin de celui qu'il s'attribue,
opinion au reste que les loges dont Napolon tait si prodigue dans ses
bulletins, envers les militaires qu'il aimait, n'ont pas peu contribu 
fortifier. Que de jugement ne faut-il pas  un homme vant par un tel
homme, pour ne pas se croire le premier aprs lui! Et quand  beaucoup
de prsomption il joint un esprit essentiellement faux, dans quels
carts peut-il ne pas donner? Rassasi d'honneurs, de richesses, mais
non de gloire, Marmont se crut un moment appel  sauver la France. De
l ses fautes. Il crut, en sacrifiant  ce grand intrt la fortune de
son ami, de son bienfaiteur, de son matre, faire un acte hroque. Son
coeur paie depuis 1814 les torts de son esprit, et les paie d'autant plus
chrement, qu'il n'est rien moins qu'insensible  l'opinion publique.
Que n'a-t-il pas fait pour la reconqurir? Mais le sort qui, dans ses
perscutions comme dans ses faveurs, semble se complaire  accabler les
objets de sa prfrence, a tout fait tourner contre lui. Poursuivi par
une espce de fatalit, ternellement compromis dans les vnemens par
la position que son faux esprit lui a faite, et non moins accus par le
parti des Bourbons que par le parti qu'il leur a sacrifi, Marmont doit
tre un des hommes les plus malheureux qui existent, un des hommes les
plus malheureux qui aient exist.

Simple aide de camp de son beau-pre, Eugne alors n'tait plus un
enfant, mais ce n'tait pas encore un homme. Des qualits qui depuis lui
ont acquis une si haute place dans l'estime du prince et dans celle du
public, sa bravoure et sa loyaut sont les seules qui se fussent dj
dveloppes.

Charg d'une mission auprs du snat de Venise, Junot, dont j'occupais
la chambre, tait alors en course ainsi que Lavalette qui, je crois,
remplissait dans l'intrt de Bonaparte, auprs du Directoire, une
mission assez semblable  celle dont Clarke avait t charg par le
Directoire auprs de Bonaparte.

Dans ce dnombrement n'oublions pas le citoyen Bourrienne. Des habitus
du quartier-gnral, c'est celui qu'on y rencontrait le moins souvent,
quoiqu'il n'en sortt jamais. Habituellement retenu dans le cabinet par
ses fonctions de secrtaire particulier, il ne se montrait gure qu'aux
heures des repas et de la promenade.  la manire dont son chef le
traitait, il tait vident qu'on ne considrait pas uniquement en lui
l'ami de collge. Intelligent, actif, infatigable, saisissant sur un mot
la pense d'un homme en qui les penses se succdaient avec une
incroyable rapidit, et la traduisant en une ligne, Bourrienne avait
incontestablement une partie des rares qualits qu'exigeaient les
fonctions de secrtaire auprs d'un gnie qui ne se reposait jamais; et
il est probable que Bonaparte, qui tenait tant  ses vieux amis, ou chez
qui l'habitude avait la force de l'affection, ne s'en serait jamais
spar, s'il et cru pouvoir le maintenir dans une place qui exigeait
tous les genres d'intgrit.

Dans mes conversations avec les uns et les autres, j'eus occasion de
recueillir encore sur le conqurant de l'Italie quelques unes de ces
anecdotes caractristiques qui prouvent qu'il n'tait pas moins homme
d'esprit qu'homme de gnie. Telle est l'allocution qu'il adressait  son
arme, quand du haut des Alpes il lui montrait les campagnes du Pimont:
Soldats, vous manquez de tout; les magasins de l'ennemi sont l:
marchons.

Tel est aussi le trait suivant: L'arme avait dj remport plusieurs
victoires, mais elles n'avaient pas t aussi productives que
l'exigeaient ses besoins. On n'avait pas pu encore renouveler
l'habillement. Dans une revue que passait le gnral en chef, un
grenadier sort des rangs, et lui montre avec humeur son habit qui
tombait en lambeaux. Qu'y faire? Lui accorder sa demande, c'tait en
provoquer une multitude de la mme nature, et l'on n'avait pas de drap.
Le gnral ne voulait cependant pas renvoyer ce soldat mcontent.
Citoyen, dit-il d'un ton assez dur au commissaire des guerres qui
l'accompagnait, peut-on laisser la troupe dans cet tat? Un habit  ce
brave et  tous ceux de ses camarades qui en demanderont. Le soldat de
porter la main au chapeau, et la troupe de crier: _Vive le petit
caporal!_ Le commissaire des guerres tait dj fort embarrass, quand
le _petit caporal_ rappelle notre homme. Dis-moi donc, lui dit-il, avec
ton habit neuf, toi qui viens de faire la campagne, ne crains-tu pas
d'avoir l'air d'une recrue?--Diable! rpond le soldat, je n'y pensais
pas. Que le commissaire garde son habit neuf; je ne veux pas avoir l'air
d'une recrue. Pas un soldat ne voulut d'habits neufs.

Cette dnomination de _petit caporal_ lui avait t donne par l'arme.
En usant avec lui comme l'autorit en use avec tout soldat qui se
distingue, l'arme,  chaque victoire nouvelle, l'levait  un grade
dans les grades infrieurs, s'entend. Le titre de _caporal_, qu'il
reut, je crois, aprs la bataille de Montenotte, est toutefois celui
par lequel il fut toujours dsign, dans les camps, quoi qu'il soit
parvenu un peu plus haut.

Si j'en crois une note qui m'a t donne par un Anglais fort instruit,
 qui nous devons une traduction des _Rminiscences d'Horace Walpole_,
l'arme anglaise en avait us de mme envers Marlborough; elle dsignait
aussi par le titre de _caporal_ le vainqueur de Blenheim.

Les soldats de Bonaparte taient  la hauteur de leur gnral; la
passion dont il tait dvor les animait.

Tu veux de la gloire, eh bien! nous t'en _donnerons_, lui dit un jour
de bataille, dans un langage moins chti qu'nergique, un grenadier qui
parlait pour tous ses camarades; c'tait  Castiglione. Ils tinrent
parole.

Bonaparte rapportait tout  la tactique et  la politique. Il y ramenait
insensiblement toutes les conversations, sur quelque sujet qu'elles se
fussent engages. Il y rattachait jusqu'aux contes qu'il improvisait. Un
jour aprs dner, les convives tant runis dans le salon: Il faut,
dit-il, que chacun conte son histoire.  vous  commencer, M. de Gallo.
M. de Gallo de s'excuser. Ce plnipotentiaire n'avait pas  beaucoup
prs, quant  cet article du moins, la facilit d'esprit de M. de
Cobentzel qui lui fut postrieurement adjoint. Eh bien! puisque vous ne
voulez pas nous dire une histoire, je vous ferai un conte; et devant ce
ministre chamarr de cordons et charg de la ngociation la plus grave,
le voil improvisant une allgorie sur la futilit des intrts humains,
sur le nant des grandeurs, sur la vanit des dcorations.

Il comparait la vie  un pont jet sur un fleuve rapide: des voyageurs
le traversent, les uns  pas lents, les autres au pas de course; ceux-ci
en ligne droite, ceux-l en serpentant; les uns, les bras ballans,
s'arrtent pour dormir ou pour voir couler l'eau; les autres, sans
prendre de repos et chargs de fardeaux, se fatiguent  poursuivre des
bulles de savon, des bulles de toutes les couleurs, que du haut de
trteaux richement dcors des charlatans enflent et lancent dans le
vide, et qui s'vanouissent en salissant la main qui les saisit. L'objet
de cette satire, dont la malice tait encore releve par une foule de
traits mordans, n'chappa  personne, car personne ne souriait, except
M. de Gallo, ce qui prouve que, bien qu'il ne st pas plaisanter, ce
diplomate savait entendre la plaisanterie.

Cela est plaisant; mais n'est-il pas plaisant aussi que l'auteur de ce
conte-l, quelques annes aprs, ait enfl lui-mme tant de bulles qui
s'changrent contre toutes les bulles dont il se moquait alors?

Il fit bien; au reste, comme souverain, de tirer parti d'un moyen qu'il
ddaignait comme philosophe. Ces bulles-l sont, aprs tout, une monnaie
avec laquelle le prince peut payer de grands services: pourquoi n'en
userait-il pas, puisque tant de bonnes gens s'en contentent? Mais qu'il
se garde bien de la prodiguer, car il en est de cette monnaie comme d'un
papier mis en circulation: pour qu'elle conserve sa valeur, il ne faut
pas trop la multiplier.

Mon tour vint. Je craignais de me jeter dans les difficults de
l'improvisation: le gnral m'en sauva en me demandant des vers. Ma
mmoire tait bonne alors; c'tait un livre toujours ouvert o je
pouvais puiser  loisir: le rcit d'un combat entre les Parthes et les
Romains me parut convenir plus que tout autre chose  la circonstance.
On l'accueillit favorablement; le gnral lui-mme ne lui refusa pas des
loges. Mais, avec lui, aux complimens succdaient toujours les
critiques: j'tais loin de prvoir les siennes.

Analysant mon plan de campagne, et le jugeant d'aprs les rgles de la
tactique, ne voil-t-il pas qu'il me demande compte de tous mes
mouvemens, discutant ma bataille comme une partie d'checs, et me
dmontrant par mille raisons qu'elle aurait d tre perdue par ceux qui
l'avaient gagne! Cette discussion littraire m'en a plus appris, en une
demi-heure, sur l'art militaire que tout ce que j'avais lu avant et tout
ce que j'ai lu depuis sur cette matire. Si jamais je fais une
description de bataille, je saurai ce que je dirai.

Ainsi se passait le temps  Montebello pour ceux qui n'y avaient rien 
faire: ils y rencontraient quelques bons quarts d'heure; mais on le
passait un peu plus agrablement  Milan, mme quand on y perdait sa
journe tout entire. J'y retournai au bout de trois jours, non sans
avoir promis au gnral, qui, me le rpta-t-il, avait des vues sur moi,
de revenir au premier moment prendre ses ordres.

 Milan, je repris mon train de vie accoutum:  l'glise le matin, le
soir au thtre, comme l'abb Pellegrin; m'occupant surtout de ma
tragdie, mais ne ngligeant pas la socit franaise, qui se composait
de ce qu'il y avait pour lors de plus aimable, soit parmi les
administrateurs, soit parmi les militaires qui se trouvaient dans la
place; et, tout en attendant mieux de l'avenir, trouvant le prsent
assez bon pour prendre patience.

Le prsent, au fait, tait assez doux. Plusieurs Franais,  l'exemple
de Regnauld, avaient fait venir leurs femmes  Milan, et y tenaient
maison. Les affaires finies, on se runissait tantt chez l'un, tantt
chez l'autre, et l'on ne se sparait que trs tard, en se donnant parole
pour le lendemain. Ces runions avaient lieu, soit  la _Casa Balabi_,
jolie maison que Regnauld venait de louer, soit  la _Casa Candiani_,
chez Mme Hamelin; soit  la _Casa Trivulci_, chez Mme Lopold Berthier;
soit enfin je ne sais o, chez l'ordonnateur Le Noble. Des hommes
distingus  des titres diffrens formaient le fonds de cette socit,
o je retrouvai plusieurs de mes amis de Marseille et de Paris, et o je
me liai avec l'honnte et bon Dessole, alors adjudant gnral, et avec
ce pauvre Livron, qui, aprs avoir chapp  tous les prils de la vie
la plus aventureuse, nous a t enlev, en 1832, d'une manire si fatale
et si imprvue.

Tout tait pour nous objet d'amusement; mais ce qui nous amusait
surtout, c'tait l'importance que se donnaient les autorits locales et
les officiers de la milice cisalpine, avec lesquels les militaires
franais taient en continuelle taquinerie.  la porte des thtres,
tous les jours nouvelles disputes, auxquelles tout ce qui parlait
franais prenait part. Au cri, _Franais,  moi!_ et-il t jet par un
cocher; civil comme militaire, petit comme grand, valet ou matre,
chacun se prcipitait vers le point d'o partait l'appel, et malheur 
l'Italien qui l'avait provoqu; il tait impitoyablement ross, quel que
fut son titre ou sa dignit. Nous trouvions fort ridicule que ces
gens-l se crussent indpendans parce qu'ils n'taient plus sujets d'une
monarchie, et militaires parce qu'ils portaient des uniformes. Le
caractre franais est toujours le mme; toujours le mme est aussi le
sort d'un peuple dont le pays est militairement occup.




CHAPITRE IV.

Je suis charg d'une mission pour les les Ioniennes.--Lodi, Mantoue, le
palais du T, Vrone, Venise.--Thtre de la Fenice.


Regnauld avait achet un fort joli cheval. Appel prcipitamment 
Vrone pour les intrts du service, il me recommanda en partant de
tenir sa monture en haleine. Comme je ne recevais pas de nouvelles de
Montebello, je dirigeai un soir ma promenade de ce ct-l. Il tait
sept heures quand j'arrivai. Vous venez  propos, me dit le gnral:
j'allais vous envoyer chercher. Il s'agit d'une mission importante.
Attendez un instant; vous allez recevoir vos instructions.

L'instant fut long:  minuit j'attendais encore. Le gnral me fait
appeler: Vous pouvez vous aller coucher, me dit-il. Demain je vous
dirai ce dont il est question.--Je pars donc pour Milan, o l'on doit
tre fort inquiet de moi, ou tout au moins de mon cheval, qui n'est pas
 moi.--Soit: allez coucher  Milan; mais revenez ici de bonne heure.

Il tait plus de deux heures du matin quand j'arrivai  Milan: on n'y
tait pas, en effet, sans inquitude pour mon compagnon de voyage. Je
dis pour expliquer mon retard ce que je savais, c'est--dire que je ne
saurais rien que le lendemain. Le lendemain  dix heures j'tais de
retour  Montebello.

Aprs le djeuner, vous aurez vos instructions, me dit le gnral. Je
ne les avais pas encore  l'heure du dner, pas mme encore  l'heure du
coucher.  une heure aprs minuit, enfin, le gnral me fait rveiller
dans le salon, o je m'tais endormi:--Rendez-vous  Venise au plus
vite; l vous trouverez le gnral Gentili, qui dirige les apprts d'une
expdition destine  prendre possession de Corfou et des les
Ioniennes. Vous suivrez cette expdition en qualit de commissaire du
gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous
organiserez, de concert avec le gnral, le gouvernement et
l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la
haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec
moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos oprations,
mais sur tout ce qui vous paratra digne de remarque. Vous vous
entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un
brave Corse! C'est un lve, un ami de Paoli. S'il y a des coups de
fusil  recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le
bruit du canon ne l'inquite gure, car il est sourd  ne pas
l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous tes
faits pour vous convenir.

Voil ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va
vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat
sur Haller, que vous irez voir  Milan, et qui vous paiera vos frais de
route. Partez  l'instant mme: vous devriez dj tre parti.

Comment partir? La personne qui m'avait amen tait retourne  la
ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait l Joseph
Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon
pour moi. Il mit  ma disposition une bastardelle qui lui appartenait,
en m'indiquant  Fusine une auberge o je pourrais la laisser en dpt.
Il y avait toujours une poste prs du quartier-gnral. On attle, et je
pars.

Je restai  Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi.
Bien que les matires de la monnaie ne manquassent pas au trsor de
l'arme, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en
rserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires rpandus
dans les pays conquis recueillaient dans les glises et dans les
couvens, et qu'on possdait les coins de la monnaie autrichienne, on
convertissait aisment en numraire, proportionnment au besoin, les
matires qu'une pieuse magnificence avait drobes  la circulation; et
les produits de la guerre subvenaient aux dpenses de la guerre. La
fabrication n'tant pas ce jour-l aussi rapide que la consommation, il
me fallut attendre quelques heures.

C'est avec des talaris frapps le matin que le soir je payai la poste.
Je la payais largement, trop largement mme par suite de l'ignorance o
j'tais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie franaise. Le
matre de poste de Crmone m'en avertit, quoique mon erreur ne dt pas
tourner  son dtriment  beaucoup prs. Cet avis me fut d'autant plus
utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer
long-temps  semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient
en France certains Anglais qui se montraient gnreux par pure
inadvertance.

Que de glorieux souvenirs rveillait en moi la route que je parcourais!
elle tait seme de victoires. Tout press que j'tais, je n'avais voulu
traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille
autrichienne nos bataillons avaient travers au pas de charge et sans
tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a
pas mesur des yeux ce passage troit et long que dfendaient trente
pices de canon dont le feu tait soutenu par celui de dix mille hommes,
n'a pas une juste ide de la valeur des troupes qui l'ont emport.

Mantoue aussi tait environne de la gloire franaise. Sous ces murs
assigs et conquis par notre arme, se livrrent les batailles de
Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accs.

Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visit le palais du T, palais
moins remarquable par la singularit de son plan trac d'aprs la figure
de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a dcor. Ces
peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphme
qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flte aux sept tuyaux.
L ce sont les Titans entassant Plion sur Plion, Ossa sur Ossa, pour
escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir
la foudre qui va les renverser. Cette scne qui, du sol au sommet de sa
vote, recouvre en totalit les parois d'un vaste salon, est d'un
formidable effet. On craint d'tre cras sous les masses souleves par
les fils de la terre; on craint d'tre ananti par les traits que va
lancer le matre des dieux.

En traversant la contre,

     Tardis ingens ubi flexibus errat
     Mincius, et tenera prtexit arundine ripas,

     Georg., lib. III.

je ne vis pas le vaste lac form par les panchements du Mincio, et les
flexibles roseaux dont ses rives sont revtues, sans penser au pote n
sur ce rivage, sans penser au plus parfait des potes. Je regrettai de
ne pas pouvoir me dtourner pour aller en plerinage au monument lev
sur les ruines d'Ands par le gnral Miolis  la gloire de Virgile et 
la sienne consquemment.

 Vrone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la
Providence semblait avoir envoy l tout exprs pour moi, un homme qui
joignait aux connaissances les plus tendues en littrature ancienne et
moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles,
 parler franchement, j'tais absolument novice. Je l'avais vu souvent 
Paris chez des amis communs; et j'avais t  mme de l'apprcier. Il
tait venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore
trouv. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme
secrtaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre  Venise et
m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arriv de moins heureux dans
mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honor dans l'Universit o j'ai
russi  le faire entrer lors de son organisation.

Trop press pour visiter les monumens de Vrone, je remis la chose  mon
retour. J'en usai de mme  Vicence que je n'admirai qu'en passant, 
Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrter mon
chemin jusqu' Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproch des
lagunes, et d'o Venise vous apparat au milieu de l'Adriatique, comme
une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie.

Aprs avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte  l'auberge
indique, je me jette dans une gondole qu' sa forme et  sa couleur
j'eusse prise pour un cercueil, et me voil voguant  Venise.

L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus tonnant
 mesure qu'on s'en approche. Environn par les flots qui viennent
battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'les sans rivages et
sans vgtation, sur lesquels domine une fort de clochers, ressemble
assez  une flotte  l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui
la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette
agglomration de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre
lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de
gravier qui long-temps ne furent disputs aux oiseaux de mer que par
quelques misrables pcheurs.

     All' Adria in seno
     Un popolo d'Eroi saduna, e cangia
     In asilo di pace
     L'instabile elemento.
     Con cento ponti e cento
     Le sparse isole unisce:
     Colle moli impedisce
     All' Ocean la libert dell' onde.
     E intanto su le sponde
     Stupido resta il pellegrin, che vede
     Di marmi adorne, e gravi
     Sorger le mura, ove ondeggiar le navi.

     Mtastase, Ezio, att. I.

Entr dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de
prdilection, je me laissais conduire par le gondolier  celle qu'il
affectionnait,  celle o descendit Thodore, _di corsica il re
posticio_, et o Candide soupa avec six ttes dcouronnes,  _l'Aigle
impriale_ enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je
m'entends appeler par mon nom.

C'tait un associ de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant
occup d'affaires  Milan, o je l'avais retrouv, je ne fus pas peu
surpris de le rencontrer  Venise: il y tait arriv la veille. Comme il
tait attach  une des administrations de l'arme, on lui avait assign
un logement au palais Justiniani. Ne nous sparons pas, me dit-il; je
suis l chez un bon abb  qui je ne cause pas grand embarras. Il ne
refusera pas de mettre  notre disposition une chambre de plus dans ce
vaste difice dont il n'occupe pas le quart, et o on pourrait lui
envoyer des htes plus incommodes que nous. En effet, il n'acceptait l
que l'hospitalit nue. Quelques instances qu'on lui et faites, il avait
refus d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre.

Me flicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville o je ne me
croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'_abbate_
Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en
face du palais Contarini, et  sa prire j'y pris domicile. Les amis de
mon ami furent les miens ds le jour mme. Il me fallut absolument
accepter  dner chez M. Pavy, ngociant de Lyon. Comme celui-l tait
tabli  Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-tre, ce
que je ne songeai pas  lui demander, il me mit, tout en dnant, au
courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais dj quel
emploi je devais faire de ma soire.

Le gnral Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie
de chasse de Gentilly, commandait  Venise. J'avais t le voir; il ne
m'avait pas reu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invit 
dner pour le lendemain dans une campagne dlicieuse qu'il occupait en
terre ferme. Instruit par lui que l'expdition ne pouvait pas tre prte
avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je rsolus d'employer
tout ce temps  mes plaisirs.

Les plus vifs mme aujourd'hui pour moi sont ceux du thtre. Ds le
soir, sans songer que j'avais pass deux nuits  peu prs sans dormir,
je courus au thtre de la _Fenice_, o l'on donnait, pour la dernire
fois, les _Orazi_ de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me
ressentais encore, soit parce que le caractre prt dans cet opra par
le compositeur aux hros de la vieille Rome, contrariait par trop celui
qui leur est donn par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus mme
insensible  la mlodie de certains morceaux qui, abstraction faite de
la couleur historique, m'ont charm depuis.

Je crois, au reste, que l'_opra seria_ n'est pas le genre auquel le
gnie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que
pathtique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comdie que ce
gnie le portait. Dans l'_opra seria_, il faisait quelquefois aussi
bien que les autres; dans l'_opra buffa_, personne ne faisait mieux que
lui.

Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas song  me prvenir, dut
aussi contribuer au peu d'effet que cette reprsentation produisit sur
moi. En Italie alors, des imberbes taient en possession des rles les
plus virils, des rles qui, sur la scne lyrique, sont aujourd'hui la
proprit des femmes: un hros de ce genre, ou plutt un hros qui
n'tait d'aucun genre, reprsentait Horace, personnage que nous avons vu
jouer  Mme Sessi sur notre thtre de Paris, o Crescentini, Mme Pasta
et Mme Malibran se sont succd dans le rle du tendre Romo, que je
n'ai jamais vu jouer non plus par un homme.

Ds le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la _Fenice_.
Les _Horaces_ de Cimarosa firent place  un opra de Zingarelli. Ce
n'tait pas Corneille, mais Racine que l'auteur du _libretto_ mettait 
contribution dans ce _Mithridate_, copie du ntre, au sublime prs. La
musique n'y compensait pas tout--fait le dommage que le pome avait
prouv; elle m'a laiss pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai
plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument ncessaire  qui
veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande
composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprcier toutes
les intentions, d'en juger toutes les beauts, dans une seule audition?
Les opras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que
j'ai compris le plus facilement.  la premire reprsentation,
l'_Otello_ de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant mme
qu'expressif, et le _Freischtz_ de Weber plus bizarre qu'original. Que
de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au _Don Giovanni_, pour dcouvrir
toutes les richesses entasses par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans
ce trsor inpuisable de mlodie et d'harmonie? C'est  force de les
entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, o chaque nouvelle
excution me fait dcouvrir de nouvelles beauts.

Le Mithridate tait reprsent aussi par un hros faonn  la manire
de l'Horace; l'un n'tait pas plus masculin que l'autre. On m'en vit
moins rire toutefois, non que je commenasse  me prter  l'illusion,
mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour
l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu' me faire
garder mon srieux, quand aprs avoir chant avec beaucoup d'expression
son dernier air, le roi de Pont qui s'tait poignard, ressuscitant  la
voix du parterre, se relve, salue, recommence son air, se poignarde de
nouveau, tombe et se relve encore pour rpondre par de nouvelles
salutations aux nouveaux tmoignages d'admiration qu'on ne se lassait
pas de lui prodiguer.

Il y a sept ou huit thtres  Venise. Celui de _San Chrisostome_ aussi
tait occup par une troupe d'_opera seria_, qui reprsentait la
_Mrope_ de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la _prima donna_
de cette troupe ft suprieure  celle de l'autre; c'tait la clbre
_Billington_. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que
celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile  excuter ces
_sonate di Gola_, que les compositeurs commenaient  jeter dans leurs
opras; elle surmontait avec une facilit singulire les difficults les
plus grandes, mais elle abusait de cette facilit. Son talent m'tonna
plus qu'il ne me charma.

 _San Samuel_ on jouait l'_opera buffa_. Les pices en vogue alors
taient le _Secreto_ de Mayer, et _gli Nemici generosi_ de Cimarosa,
ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcrot de plaisir que, dans
une de ces pices, je reconnus ce bon Rafanelli, le Prville de
l'Opra-Italien; l aussi je fis connaissance avec le talent ingal,
mais si tonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons
tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au thtre de la rue
Chantereine, alors rue de la Victoire.

La douce vie pour quelqu'un qui aimait  vivre et qui en avait le temps,
que celle qu'on menait alors  Venise! pas de plus molles habitudes,
mme en Orient! Entour de toutes les douces jouissances que peuvent
donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de
jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canaps ambulans,
qui, tout en vous berant au refrain d'une barcarole, vous transportent
d'un plaisir  un autre pendant le plaisir mme.

La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris
le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Ds que la chaleur
tait tombe, l, devant les cafs, sur plusieurs ranges de chaises, se
runissait l'lite de la socit, qui, tout en prenant des
rafrachissemens, se faisait spectacle  elle-mme.  neuf heures, on
sortait du caf pour aller au thtre, d'o l'on sortait  minuit pour
revenir au caf o l'on restait jusqu' la fin de la nuit. La nuit est
vraiment le temps de l'activit  Venise et dans toutes les villes
d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est
le temps du repos: ce n'est gure avant quatre heures aprs midi que
commence  circuler cette population, qui ne se couche qu' l'heure o
se lve la population du nord.

Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas tre entirement
imputes au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien
gouvernement vnitien. Ne permettant pas qu'on s'occupt de politique,
il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en libert, et lui
permettait mme des vices en change des vertus qu'il lui interdisait,
ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes.

Cette politique ne dplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait
exiles. Comme les consquences de cette mesure avaient perverti les
moeurs au lieu de les purer, se relchant de sa rigueur, non seulement
le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds
pour leur entretien, des maisons spciales qu'on appelait _case
rampane_. Effrays surtout de la propagation d'une certaine aberration
de got que l'absence de ces femmes avait provoque chez les jeunes
gens, les pres de la patrie, pour remettre en crdit l'amour honnte,
dcrtrent qu'il fallait remettre mme en honneur les femmes qui
n'taient pas honntes, et  cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la
Houssaie, de se montrer en public avec les _signore_. Quelles taient
les moeurs d'un peuple o les sages croyaient un tel exemple utile  la
rgnration des moeurs!

Pendant mon sjour  Venise, j'employai ainsi toutes mes soires. Quant
aux matines, car il y en avait mme l pour les Franais dont
l'activit ne pouvait se rsigner  rester oisive la moiti du jour,
quant aux matines, je les employais  parcourir la ville, et  visiter
les monumens dans un intrt auquel la politique n'tait pas trangre.




CHAPITRE V.

Palais Saint-Marc.--Salle de l'inquisition d'tat.--Le gnral
Gentili.--Julien et Matera.--Dpart de l'expdition.


Les circonstances favorisaient ma curiosit. Avec l'ancien gouvernement
taient tombs les verrous qui fermaient les portes du palais
Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un tranger
n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore os
dcrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique o dlibrait
le grand conseil, des salles o s'assemblaient le conseil des dix et
d'autres tribunaux, mais de celle o le conseil des trois tenait ses
terribles assises, et rendait ses arrts mystrieux. L, plus de cette
pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les
plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de
cuir noir placs sur une estrade de bois de chne pour les juges; dans
le parquet, une table de mme bois et un sige de mme toffe pour le
greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accus; du ct
oppos  une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles
de la pice, un rideau d'toffe sombre masquant une porte qui, par un
long corridor, communique avec les prisons; voil tout ce qui s'offrit 
mes regards dans ce local clbre. Je n'y trouvai pas ces tentures
noires dont il devait tre tapiss, d'aprs ce que m'avait dit mon ami
Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus
dans l'espce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens
de torture qui arrachaient des aveux aux accuss trop discrets 
l'interrogatoire, et le tourniquet fatal  l'aide duquel les jugemens du
tribunal s'excutaient  l'instant mme o ils taient prononcs.

Avait-on fait disparatre cette horrible partie du mobilier
inquisitorial, ou n'avait-il exist que dans l'imagination des
narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y rvoltt les yeux, bien
qu'aucune voix n'y affliget les oreilles, les souvenirs que rveille le
nom seul du tribunal qui sigea l pendant plus de cinq sicles n'en
faisaient pas moins pour moi un lieu formidable.

De l, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis
dans les cachots appels _Pozzi_ (les puits), cachots tablis au-dessous
du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal.

L'air pntre  peine dans ces tombeaux o le jour ne pntra jamais.
Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est  peu prs leur
dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le
prisonnier de l'humidit qui suinte ternellement  travers les murs, on
les avait recouverts en planches de chne. Mais ces planches
pouvaient-elles le protger? Pntres et amollies par la moiteur, elles
taient rduites en une espce de pte noire qui cdait sous les doigts
et en conservait l'empreinte. J'en dtachai un dbris que j'emportai.
Expos au grand air, il se scha, et ressemblait alors  un morceau de
charbon. Une dame vnitienne, Mme Michieli,  qui je le montrai, et qui,
bien que nice du doge dtrn, applaudissait plus que personne  la
ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un tmoignage de la cruaut
du gouvernement dchu.

Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots.
Les Franais,  leur arrive, y trouvrent pourtant deux prisonniers qui
gmissaient l, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans,
sans savoir pourquoi.

Sous les toits du mme palais, sont d'autres prisons, _i Piombi_ (les
plombs), o les dtenus taient exposs  un supplice d'un genre tout
contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres
troites et basses de vritables fournaises.

Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts
semblent s'tre puiss  le dcorer; le Tintoret, le Titien, Paul
Vronse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui
tapissent ses murs et ses votes.

Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinraire que j'cris
ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui
de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'tat que les
peintres s'appliquaient  retracer. La salle dite du _Squitinio_, peinte
en grande partie par Vronse, est un rsum de l'histoire de la
rpublique, comme la grande galerie de Versailles est un rsum de
l'histoire de Louis XIV.

Autour de cette vaste enceinte, sont reprsents les papes venant
chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance,
acceptant sa mdiation, ses flottes conqurant les les, ses armes
escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer,
et au point dominant de la vote ou plutt du plafond, comme du haut de
l'empyre, la rpublique de Venise, sous la figure d'une belle femme,
souriant au spectacle de sa gloire et de sa prosprit.

Autour de cette salle se dveloppe,  l'instar d'une frise, une srie de
portraits reprsentant les doges qui ont rgn depuis l'institution de
cette dignit jusqu' sa destruction, c'est--dire depuis Luc Anafeste,
lu en 697, jusqu' Manini que les Franais dtrnrent en 1797, ce qui
forme juste une priode de onze cents ans. Il est  remarquer que le
portrait de ce dernier occupait la seule place qui restt  remplir lors
de son lection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur;
singulier prsage!  son rang, dans un cadre sur lequel semblait tre
tir un voile funbre, on lisait en caractres rouges: _Locus Marini
Falieri decapitati pro criminibus_, place de Marin Falier, dcapit pour
ses crimes. Quelle leon pour ses successeurs!

Cdant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des matres de
l'cole vnitienne  l'admiration publique, je ne me permettrai pas de
leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi
par l'nergie de son dessin et par l'clat de ses couleurs, Paul
Vronse ne m'a pas moins surpris par la vrit des siennes et par la
simplicit de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a
paru avoir une capacit de conception suprieure encore  la leur. On
n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, o l'on ne
compte pas moins de quatorze cents ttes; ce que je rpte, au reste,
sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dnombrement. Je ne
crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le _Jugement dernier_
de Michel-Ange, conception  laquelle je ne prtends pas nanmoins
comparer celle-ci; conception bien autrement anime: tout est en action
dans le _Jugement dernier_, et cette action se communique au plus froid
des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et
ce calme vous gagne.

Les fortes motions naissent des situations fortes: voil pourquoi, dans
les arts, la reprsentation du bonheur ennuie  la longue; voil
pourquoi on lui prfre la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande
infortune. C'est par son _Enfer_ que le Dante est connu; on le relit dix
fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son
_Paradis_!

Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frapprent
mon attention. L'un reprsente, autant que je puis m'en souvenir, les
Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop
si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle
trs-bien que dj les ministres de ses volonts remplissent leurs
fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les
humains se sont rassembls au pied du trne. Dans la foule se trouve une
jeune femme, belle comme un ange, frache comme une nymphe; on voit bien
qu'elle n'est pas tout--fait innocente, et que ce n'est pas sans
quelque inquitude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-mme
ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout  la fois tendre
et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui
obtiendra grce devant celui qui a fait grce  Madeleine, et que dj
_remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multm_. (v. selon saint
Luc, c.v.)

Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la mme indulgence chez celui
qui rend  chacun selon ses oeuvres. Le jugement a t prononc, il
s'excute. Les boucs sont spars des brebis; l'enfer ouvert attend sa
proie: dj les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux
se retrouve la pcheresse, moins frache peut-tre, mais toujours belle,
mais toujours sduisante: c'est pour sa coquetterie, videmment, que la
pauvrette est damne; car tout en subissant la peine de son pch, elle
y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse  l'Ange
de tnbres porte minemment le caractre de l'agacerie et de la
sduction: le diable ailleurs sduit la femme, ici c'est la femme qui
sduit le diable.

Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on,
command au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma
plaa dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait
aim, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient
sduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau  peine fini, et
l'autre  peine commenc, le bonheur du peintre s'tant vanoui avec la
fidlit de sa matresse, pour la punir des tortures qu'elle lui
causait, l'artiste la condamna aux tortures ternelles, l'immortalisant
par sa vengeance comme il l'avait immortalise par sa tendresse.

L'glise Ducale, _la chiesa Ducale_, qui touche au palais Saint-Marc,
renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est
d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les
matires les plus prcieuses y ont t prodigues pour son
embellissement. Dpouilles de l'Attique, des colonnes d'albtre fleuri y
soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la vote sont incrusts de
mosaques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont
bien moins de prix pour les Vnitiens que le sarcophage qui contient le
corps de saint Marc.

Cette prcieuse relique appartenait jadis  l'glise d'Alexandrie
d'gypte. Elle fut apporte de l  Venise par des marchands vnitiens
qui s'en emparrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au
corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable,
quoiqu'il ait son mrite. Pour empcher les douaniers musulmans de
visiter  la sortie le panier dans lequel ce trsor tait enferm, nos
pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une chine de porc, chair
pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce
qu'il n'tait pas, grce  cette fraude ingnieuse, saint Marc chappa 
leur surveillance, et fut transport  Venise. Au dbarqu, proclam
patron de la rpublique par le peuple et par le snat, il fut log dans
une glise que Justinien Participatio fit btir  ses frais: c'est
l'glise Ducale. Cela se passait en 827.

Indpendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve  Venise
plusieurs dpouilles de la Grce. Les colonnes qui se dressent sur la
_Piacetta_ viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui
piaffent sur le portique de Saint-Marc, o ils sont revenus aprs avoir
t piaffer  Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions
de marbre qui sont assis  la porte de l'arsenal, gardaient jadis
l'entre du Pyre d'o ils ont t enlevs par Morosini le
Ploponsiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les
chevaux de Corinthe, car c'est  cette ville qu'avaient t
originairement enlevs les quadrupdes d'airain dont je viens de parler.
Les lions de l'arsenal sont plutt des monumens de la gloire vnitienne
que de l'habilet athnienne. Si c'taient des chefs-d'oeuvre de l'art,
il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien
endommags, car ce ne sont plus que des blocs  peu prs aussi informes
que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains
faenciers.

L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville  part. L se
construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant
de sicles dominrent l'Archipel et transportrent en Europe les
productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers
restes de cette marine qui, devenue franaise, devait conduire dans des
colonies qui avaient cess d'tre vnitiennes l'expdition dont je
faisais partie.

Parmi ces dbris d'une grandeur  jamais efface, se remarquait _le
Bucentaure_, galre semblable  celle de Cloptre, galre sculpte et
dore dans toute son tendue, qui tait immense, et dont tous les agrs
taient dors aussi. C'est sur ce btiment qu'une fois l'an, non point 
Pques, mais  l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler
son mariage avec la mer, pouse qui lui avait fait plus d'une
infidlit, et qui mme tait en divorce avec lui quand ce mariage, qui
avait t bni au XIIe sicle par le pape Alexandre III, fut cass au
XVIIIe par le gnral Bonaparte. Le projet tait alors d'envoyer ce
trophe en France  la remorque de quelque frgate. Mais pensant que
telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de
destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le
brler. On dut retirer un trsor de ses cendres.

On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire,  la
combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fume[5].

En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les
sinuosits que dcrit le grand canal  travers une masse d'difices
galement magnifiques par la matire et par l'art qui l'employa. Coup
par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est
bord, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent
pour la plupart le caractre de l'architecture italienne. Quelques uns
cependant offrent l'empreinte d'un style diffrent, style  qui l'on
doit les plus beaux monumens qui ont t construits entre l'poque o
l'architecture abandonna le systme des Grecs, et celle o prvalut le
systme de Palladio. On reconnat aussi dans plusieurs constructions
vnitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture
mauresque, dont les Vnitiens avaient contract le got par leurs
frquens rapports avec l'Orient. Ce mlange des magnificences de trois
sicles diffrens donne  Venise une physionomie toute particulire.

Il n'y avait pas d'autre promenade alors  Venise que la grande place
Saint-Marc et la petite, qui y est contigu. Par son tendue et par
l'architecture qui la dcore, la grande place, autour de laquelle on
peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos
promenades les plus frquentes. Sous le rapport de l'architecture,
c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux
jaillissantes. Au bout est l'glise Ducale.

La petite place, _la Piacetta_, ouverte du ct de la mer, semble tre
l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractre, et
qui ressemble moins  la rsidence d'un prince chrtien qu' celle d'un
prince maure. Sur le ct de la place qui regarde la mer, se dressent
deux grandes colonnes de marbre apportes de Constantinople au XIIe
sicle. Sur l'une tait perch ce lion ail qui est venu  Paris boire 
la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme
saint Simon stylite, non pas  cloche-pied pourtant, un guerrier qui,
au rebours des guerriers de tous les sicles, tient sa lance de la main
gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-l est saint Thodore.

Autour du palais sont plaqus plusieurs masques ou mascarons,  la
bouche bante; je les aurais pris pour des ouvertures de botes tablies
par la poste aux lettres, si une inscription grave sur une tablette de
marbre, et place au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'et indiqu
leur vritable destination. C'est par ces bouches que les dlateurs
s'entretenaient avec les inquisiteurs d'tat, ainsi que me l'apprirent
ces deux mots: _Denunzie secrete_. L'espionnage et la dlation taient
les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, prsent partout,
n'tait vu nulle part. Proccup comme je l'tais d'un sujet que je ne
pouvais traiter convenablement sans bien connatre les moeurs civiles et
politiques de la rpublique la plus singulire qui ait exist, je ne
voyais pas sans intrt, quoiqu'en frmissant, les vestiges de ses
anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une
tude.

Faisons encore un tour  la place Saint-Marc. C'tait le _forum_
vnitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes
galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espce. Toutes les
industries avaient des reprsentans au milieu de cet ternel carnaval,
et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoy une
fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur.

Au milieu des plaisirs, je sentais nanmoins qu'il me manquait quelque
chose  Venise. L, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien
qui vous rappelle la nature. Vous tes  Venise comme si vous tiez
embarqu. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu
un arbre; je n'y avais mme vu qu'un cheval qui, amen l par je ne sais
quel hasard, passait sa tte  une fentre, et tait l un objet de
curiosit, comme chez nous un chameau.

Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels
sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de
rjouissances publiques. Ajoutez  cela quelquefois un feu d'artifice
tir en plein jour pour prvenir les accidens que pourraient occasionner
les mouvemens de la foule resserre entre tant de canaux. C'est un luxe
dont on aurait bien pu faire l'conomie.

Cependant les apprts de l'expdition se poursuivaient. D'aprs des
confrences que j'avais eues avec le gnral Gentili, j'avais rdig en
franais et fait traduire en italien et en grec vulgaire les diffrentes
pices que nous voulions publier  notre arrive; je les avais mme fait
imprimer, car on nous avait prvenu que nous ne trouverions pas
d'imprimerie  Corfou; nulle part que ce soit, une rpublique ou un
monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon tait venu me
rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nomm
payeur de l'expdition, je fis de cette place celle de mon soi-disant
secrtaire,  qui j'en dlguai les molumens.

Avant de partir, j'adressai au gnral en chef, conformment aux
instructions que j'en avais reues, plusieurs lettres relativement 
tout ce qui m'avait frapp pendant mon sjour  Venise. C'est le
complment du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans
les notes qui suivent ce volume[8].

Dans un des cafs o, aprs le spectacle, j'allais achever, ou si l'on
veut commencer la journe, car minuit appartient autant  la veille
qu'au lendemain, je liai amiti avec quelques officiers recommandables 
plus d'un titre, et particulirement avec _Julien_, aide de camp du
gnral Bonaparte, qui l'avait envoy  Venise pour hter les apprts de
notre expdition, et avec _Matera_, Napolitain, qui avait pris du
service dans notre arme par suite de son attachement pour les principes
de notre rvolution, en consquence desquels il avait t contraint 
fuir de son pays.

Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-tre par
cela mme qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient
singulirement par leur conversation. Elle n'tait pas des plus graves,
mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de
l'tourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de
rien. Julien jouait avec Matera comme un colier joue avec un jeune
chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scnes
qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si
diffrent valaient pour moi la plus piquante des comdies. Pas de trve
 leurs saillies; pas de trve  leur rire,  ce rire que tout excite
dans un ge o l'on ne voit que sujet de gaiet dans ce qui plus tard
n'est que sujet de piti. Rire pour eux c'tait vivre, et ils se
htaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour,
en un mois, en une anne. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir
tait instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait
fournir une longue carrire. Deux ans s'taient  peine couls, que
Matera, rentr dans sa patrie  la suite de l'arme franaise, avait
pri misrablement lorsque cette arme fut oblige d'vacuer sa
conqute; et alors il y avait dj un an que Julien avait t assassin
en gypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur
gaiet, que je ne devais plus partager.

Le 13 juin, tous les apprts tant termins, bien que le vent ne ft pas
trs-favorable, nous nous embarqumes. Ce ne fut pas sans quelques
regrets que je dis adieu  Venise; mais je me consolai en pensant que
cet adieu ne serait peut-tre pas ternel. En effet j'y reviendrai avant
de retourner en France.




LIVRE X.

DE MAI 1797, AU MOIS D'AOT MME ANNE.




CHAPITRE PREMIER.

Considrations sur la chute de la rpublique vnitienne.--Trajet de
Venise  Corfou.--Le capitaine Bourd.--Le capitaine Standelet.--Arrive
des Franais dans les les Ioniennes.--Quel tait alors l'tat de
l'administration de ces colonies.


Je n'ai pas pris l'engagement d'crire l'histoire. Qu'on ne s'attende
donc pas  trouver ici celle de la chute de la rpublique de Venise.
Pour raconter comment elle s'est opre, il faudrait faire un livre. Si
j'en ai le loisir, je n'en ai pas la volont: j'ai peur des entreprises
de longue haleine. Mais pour expliquer ce fait, c'est diffrent;
quelques mots peuvent y suffire.

Cette catastrophe, invitable peut-tre dans le mouvement imprim 
l'Europe par la rvolution franaise, a t surtout dtermine par la
fausse politique du gouvernement vnitien.

Il avait t sage en refusant, avant l'invasion de nos troupes en
Italie, de s'allier contre la France qu'il ne redoutait pas, avec
l'Autriche qu'il redoutait; mais quand l'espace qui nous sparait des
tats Vnitiens eut t franchi par nos armes victorieuses, il fut bien
malavis de persister dans une neutralit qu'il n'avait pas les moyens
de faire respecter.

Les Autrichiens qui,  travers ces tats, allaient secourir leurs
provinces attaques, y amenrent ncessairement la guerre en se
retirant. Aprs leurs dfaites en Lombardie, Venise pouvait-elle
dfendre contre les vainqueurs ce territoire qu'elle n'avait pas pu
fermer aux vaincus? Les Franais en conquirent successivement toutes les
places en les prenant sur les Autrichiens.

Le snat avait peut-tre alors un moyen de prvenir la ruine de la
rpublique, c'tait de s'allier avec le plus fort contre le plus faible.
La crainte des principes franais l'en empcha. Il fit mme le contraire
en provoquant sous main dans ses provinces une rvolte gnrale contre
les Franais, et en autorisant leur massacre en-de des Alpes, quand il
crut leur arme compromise au-del.  son retour, l'arme  laquelle il
s'tait montr hostile ne vit plus en lui qu'un ennemi, et le traita
comme tel. N'tait-ce pas de droit?

Au reste, l'aristocratie vnitienne fut renverse plus encore par les
principes franais que par les armes franaises, et cela montre du
moins que ses apprhensions avaient t fondes; mais avec plus
d'habilet, si elle n'avait pas pu sauver la forme de son gouvernement,
ne pouvait-elle pas du moins conserver l'indpendance  la rpublique de
Venise?

Le sort des les vnitiennes suivit celui de Venise. Le gnral de
l'arme d'Italie s'empressa pour plus d'un motif d'en prendre
possession; elles lui assuraient la proprit de l'Adriatique dont
Corfou est la cl; elles ouvraient  notre flotte un port de plus dans
la Mditerrane; elles nous livraient le complment de la marine de
Saint-Marc dont nous n'avions trouv  Venise que des dbris, et dont le
reste devait se trouver  Corfou o stationnait l'arme navale.

De plus, il fallait, en usant de vitesse, prvenir les puissances  qui
ces les convenaient;  Naples qui songeait  faire valoir sur elles de
vieilles prtentions;  l'Angleterre qui ne tarderait gure  les
convoiter;  la Russie qui avait dj li des intelligences avec les
insulaires dont neuf diximes sont, ainsi qu'elle, de la communion
grecque.

L'escadre mit  la voile le 13 juin 1797. Elle tait compose de deux
frgates franaises, _la Sensible_ et _l'Artmise_, de plusieurs
vaisseaux vnitiens de diverses grandeurs, et mme de galres. Vu
l'urgence et vu le dpenaillement o se trouvait la marine ducale, on
avait arm tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait
quinze cents hommes. Les vaisseaux vnitiens taient commands par des
officiers vnitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade  la
circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre
d'amiral depuis la rvolution, prtendait en cette qualit commander la
flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut
nanmoins d'obir  un simple capitaine de frgate franais, qui
commandait _la Sensible_, le capitaine Bourd. La fermet que celui-ci
montra en cette occasion dmontra si pleinement  ce pantalon[10] la
vanit de ses prtentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la
campagne. L'amiral vnitien conut qu'il serait difficilement le matre
l o il y avait quinze cents Franais plus disposs  le jeter  la mer
qu' lui obir.

La traverse fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent,
soit parce que l'allure pesante des btimens de Saint-Marc secondait la
mauvaise volont du gouvernement provisoire qui les avait arms. Quand
on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui rgle
celui du convoi.

J'tais  bord de _la Sensible_; je n'eus que lieu de m'en fliciter. Le
capitaine Bourd tait un excellent homme.  l'instruction ncessaire
aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les
voyages. De plus, il avait le got de la littrature et se plaisait  en
entendre parler. Ses conversations abrgrent souvent pour moi l'ennui
de la route. Il ne ngligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre
agrable ou du moins supportable.

Un matin il m'veille: Voulez-vous voir une trombe? me dit-il. En
effet, il s'en formait une  l'horizon. Je la vis, tournoyant sur
elle-mme, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se
dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phnomne ne
menaait-il personne, et se manifestait-il  trois ou quatre lieues de
nous.

Rien de dsolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilit du
pnon qui pend perpendiculairement  la verge  laquelle il est attach,
vous dsespre. On aimerait mieux le voir agit par le vent contraire.
Sur treize jours nous en passmes huit au moins sans plus avancer qu'un
vaisseau  l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la
chaloupe en mer, et l'on se visitait rciproquement. Dans une de ces
visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait
_l'Artmise_; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le
prouve comme le rcit de ses aventures. En voici un chantillon.

Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine
marchande, et fait quantit de voyages sur des btimens de commerce. Il
avait mme, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la
dfection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la
majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nomm
capitaine d'un petit btiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais.
Il s'tait signal dans plusieurs rencontres par une habilet gale  sa
bravoure, et avait ramen plusieurs prises dans nos ports, quand attaqu
par un btiment de force suprieure au sien, il est pris  son tour. On
le conduisait avec deux de ses officiers  Plymouth, sur son propre
bord. Ne se dfiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui
commandait la prise, et dont l'quipage tait aussi nombreux que la
prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses
officiers. Le reste de son monde tait dans l'entrepont. Je me charge
de celui-l, chargez-vous de ceux-ci, dit Standelet  ses hommes; et
les trois Anglais sont jets  la mer; puis, fermant l'coutille, il
s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y
touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On
s'aborde. Standelet se bat en dsespr, tue encore quelques soldats au
roi George; mais, accabl par le nombre, et mis hors de combat par
plusieurs coups de sabres qui lui couprent les nerfs du bras droit, il
est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth.
Arriv l, il s'attendait  tre trait avec la dernire rigueur. Les
Anglais dlivrs criaient vengeance; l'amiraut ne leur donna cependant
pas satisfaction. Comme il tait constant que le capitaine franais
n'avait pas engag son honneur, Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?
leur rpondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous
les gards que rclamaient ses blessures et que commandait son courage.
Bien plus, aprs avoir reu sa parole, on lui permit d'aller  Londres
se faire traiter, et attendre qu'il ft chang. L, il fut l'objet de
la curiosit publique comme il l'avait t  Plymouth. Chacun voulait
voir un si brave homme. Il n'et pas t plus honor en France en y
amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, o il tait amen
prisonnier.

Le 16 juillet enfin, nous reconnmes les ctes de Corfou.

Ds que nous fmes entrs dans le canal qui spare cette le de l'pire,
impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps
tait superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier
l'aspect que la nature offrait ce jour-l. Jamais l'azur du ciel ne
m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'tait montre  moi teinte d'un
bleu aussi cleste. C'est ce jour-l que, pour la premire fois, je
compris le sens de _coeruleus_ que Virgile donne  l'Ocan, qui
jusqu'alors m'avait paru plus verdtre que bleutre. D'o lui venait
cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il rflchissait? L'illusion
tait si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de
ma main pour m'assurer que cette eau n'tait pas imprgne d'une matire
_crule_. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, mme dans le
flot qui oscillait prs des lames du cuivre rouge dont notre frgate
tait double.

J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'tait un
de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de
patrie relle; c'tait un de ces aventuriers que les tourmentes
populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils
viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils taient, deviennent en un
moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-l avait fortement
contribu  la rvolution de Venise, et son effroyable _libralisme_ lui
donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement
vnitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait
faire, s'tait empress de le rcompenser. Il avait permis qu'il prt
l'uniforme et les paulettes de je ne sais quel grade, dans une lgion
qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de
confiance, il l'avait envoy  Corfou, certain que l'autorit franaise
le mettrait  la raison, comme cela se fit.

On ne saurait se faire une ide exagre de la frocit de ce Maltais,
car il tait n  Malte. Aprs nous avoir racont quantit de prouesses
dont la plus honorable et mrit la corde, il en vint au chapitre des
haines et de la vengeance, de _la vendetta_.

J'avais jur de le tuer, dit-il avec une expression qui ne peut se
rendre, en terminant le rcit d'un dml qu'il avait eu avec un
misrable de son espce; j'avais jur de le tuer! Voyez si j'ai tenu
parole; et tirant de sa poitrine un lambeau qui tait suspendu  son
cou par un cordon, comme un scapulaire: Voil tout ce qui reste de
lui! poursuivit-il en dchirant avec les dents ce lambeau de chair
humaine. Ce misrable fit horreur mme aux plus grossiers de nos
matelots.

Quelques heures aprs nous arriva l'escadre. Le dbarquement s'opra
sans difficult. Le gnral Gentili prit, dans la citadelle, l'htel que
le provditeur gnral occupait. En qualit de commissaire du
gouvernement, je fus install dans le logement du provditeur de terre.

Digeon y vint habiter avec moi: je fus d'autant plus heureux de l'avoir
amen, qu'indpendamment d'un ami, je trouvai en lui un homme qui
entendait parfaitement la comptabilit. Sans lui, je ne sais comment je
me serais tir de la mienne.

Je ne puis rien faire de mieux, pour donner une ide de l'tat des
choses  Corfou lors de notre arrive, que de renvoyer le lecteur  la
lettre o j'en rendis compte au gnral en chef. Il la trouvera  la fin
de ce volume[13].

Le premier soin du gnral Gentili, aprs avoir assur la subsistance de
la troupe, fut d'organiser le gouvernement de l'le, opration 
laquelle je devais concourir. Comme nous tions d'accord sur les
principes, il s'en remit absolument  moi pour le reste.

Des despotismes, le plus dur, sans contredit, c'est celui des
rpubliques. Celui de Saint-Marc, si pesant pour les provinces de terre
ferme, l'tait bien plus encore pour les les. Pas d'autres lois l que
le bon plaisir des provditeurs, qui pouvaient tout ce que Verrs avait
pu en Sicile. Point de frein pour leur cupidit, point de bornes  leurs
exactions: tout y tait pour eux un objet de trafic, tout,  commencer
par la justice; tout y tait tax, l'impunit du crime  commettre comme
la rmission du crime commis. En vain les anciennes lois avaient-elles
soumis ces proconsuls  la surveillance de certains agens, qui, tous les
cinq ans, allaient juger par eux-mmes de l'tat des choses, et
recueillir sur les lieux les plaintes que les colons n'auraient pas pu
faire parvenir  la mtropole: ces nobles ne remplissaient pas toujours
leur mission avec scrupule. Indulgens pour des fautes qu'ils avaient
commises ou qu'ils pourraient commettre, ils passaient la rhubarbe dans
l'esprance qu'on leur passerait le sn; et, pour l'ordinaire, moins
svres pour la faute que pour la manire dont elle avait t commise,
ils ne dnonaient que le scandale. Comme il tait de notorit publique
qu'un noble n'tait envoy dans les les que pour y faire sa fortune, il
leur semblait injuste de le punir pour avoir rempli sa mission, pour peu
qu'il l'et fait dcemment. L'art consistait  faire concorder, dans
l'exploitation de sa place, la dcence avec la cupidit, et aussi avec
la clrit; car, ne pouvant pas rester plus de seize mois en place, il
n'avait pas de temps  perdre: il lui fallait mettre les morceaux
doubles.

     Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent,
     Dans le champ du public largement ils moissonnent,
     Assurs que chacun leur pardonne aisment,
     Esprant aprs eux un pareil traitement.

     CORNEILLE, _Cinna_.




CHAPITRE II.

Organisation de l'administration de Corfou.--meutes,
conspirations.--Pourquoi formes; comment djoues.


Corfou se trouvait soustraite au joug de cette odieuse aristocratie;
mais quel gouvernement substituer  celui des exacteurs vnitiens? En se
laissant aller  l'impulsion de la rvolution, on pouvait la placer sous
une autre tyrannie, sous celle de la dmagogie. Pour viter cet
inconvnient, le mieux tait de faire pour les les ce que le gnral
Bonaparte avait fait pour la mtropole, o l'autorit municipale avait
remplac celle du snat, mais n'avait, en ralit, que l'administration
de la ville o le gnral franais gouvernait.

Il fut donc convenu qu'une municipalit serait forme  Corfou, 
l'instar de celle de Venise, et qu'elle se composerait de citoyens
domicilis dans l'le, et connus par leurs lumires et leur droiture.
Nous en dterminmes le nombre  vingt-quatre. Pour populariser cette
institution, dont les membres devaient tre nomms par le gnral sur ma
proposition, je pensai qu'il ne fallait pas faire ce choix sans avoir
consult l'opinion publique; et, pour la connatre sans convoquer aucune
assemble de quelque, nature que ce ft, voici comment je m'y pris.

J'engageai dix des habitans les plus  mme de m'clairer sur ce choix,
 me donner chacun une liste de quarante citoyens des plus
recommandables par les qualits ci-dessus nonces; et aprs avoir
extrait de ces listes, qu'ils avaient faites  l'insu des uns des
autres, les vingt-quatre noms qui s'y trouvaient le plus frquemment
reproduits, j'en formai une liste dfinitive.

Par suite de l'esprit de justice qui m'avait suggr cette ide, j'avais
pens devoir admettre dans la composition de la municipalit les
sectateurs des croyances diverses dans une proportion  peu prs
semblable  celle o ces croyances entraient dans la population du pays,
qui se forme de catholiques romains, de schismatiques grecs et de Juifs,
mais qui pour la plus grande partie suit le rite grec. Ainsi quatre
mille Latins taient reprsents par quatre magistrats sur ma liste, o
deux seulement reprsentaient deux mille Juifs; les dix-huit autres noms
appartenaient  des Grecs. Ide plus philosophique que politique, ou
plutt mauvaise ide. C'tait seulement dplacer le centre d'oppression;
nous en emes bientt la preuve.

La municipalit ayant t nomme d'aprs la liste propose, nous
l'installmes solennellement. Nous ne ngligions cependant aucun moyen
de nous concilier la confiance de la population. Le gnral nous
conduisit le mme jour en visite chez les chefs respectifs des
diffrentes croyances, chez l'archevque, chez le proto-papa et chez le
rabbin, et aprs les avoir reus tous trois le mme jour  sa table, il
alla avec nous dner chez chacun d'eux successivement. Il et t 
dsirer qu' son exemple chacun de ces grands-prtres nous et runis
chez lui avec les chefs des religions rivales de la sienne, mais cela
et t trop beau; en les amenant  boire ensemble en maison tierce, on
avait fait plus qu'il ne semblait possible de faire.

Les choses nanmoins paraissaient marcher d'elles-mmes. Persuads que
la population ne pouvait qu'tre favorable  une administration tire de
son sein et nomme sous sa dicte, nous pensions n'avoir plus qu'
entretenir le mouvement imprim  l'administration, quand, trois jours
aprs l'installation de nos magistrats, clate la plus imprvue des
meutes[14].

La fermet du gnral Gentili rprima la sdition: sa douceur semblait
devoir en prvenir le retour; mais nous reconnmes bientt que l'esprit
de rsistance qui venait de se manifester tait plutt assoupi
qu'touff, et que les Grecs de cet ge ne le cdent en ruse et en
dissimulation ni aux Grecs du moyen ge, ni aux Grecs des temps
hroques. Comprenant mal la libert, et ne comprenant pas du tout
l'galit, de sujets des Vnitiens qu'ils taient, ils se croyaient
devenus leurs souverains. Pour eux, la libert tait le droit d'opprimer
leurs anciens oppresseurs; bien plus, le droit d'opprimer tout ce qui
n'tait pas de leur communion, ce que ne dmontrait que trop la duret
qu'ils tmoignaient pour les Latins, et le mpris qu'ils affectaient
pour les Juifs.

Notre systme ne les satisfaisait donc pas; il ne satisfaisait pas non
plus les Latins,  qui il donnait des gaux dans leurs infrieurs; il ne
satisfaisait pas mme les Juifs, qui n'avaient la prtention de s'galer
 personne. Rsigns, de temps immmorial,  la condition que le prjug
leur avait faite, mais dont les bnfices qu'ils recueillaient en
conscience aux dpens d'une nation trangre les ddommageaient
largement, les enfans d'Isral s'affligeaient qu'on penst  les en
tirer[15]. L'galit que la rvolution leur apportait, et que la
population leur contestait, ne valait pas pour eux la scurit qu'elle
leur cotait, et les honneurs o nous les appelions leur paraissaient
achets trop cher par les outrages qu'ils leur attiraient.

L'exprience nous dmontra que, tout en mcontentant les Latins, nous
avions trop fait pour les Juifs au sens des Juifs, et pas assez fait
pour les Grecs au sens des Grecs, s'entend. Ne ngligeant aucun moyen
pour s'emparer du pouvoir, les Grecs, qui voyaient en nous un obstacle
continuel  tout empitement sur les droits communs, pensrent qu'il
n'tait pas impossible de se dbarrasser de nous, et que soixante mille
hommes pouvaient venir  bout de quinze cents Franais. Une conspiration
se formait donc; mais comme la population, plus mnage par nous qu'elle
ne l'avait t par les Vnitiens, n'y serait pas facilement entre pour
des intrts purement politiques, on mit en jeu les intrts de la
religion.

Corfou possde une relique des plus vnre en Orient: c'est le corps
entier de saint Spiridion, lequel est encag sous glace, entre des
grilles qui permettent de le voir, mais qui ne lui permettent pas de
sortir; ce bon vque y dort sous la protection de trois serrures, dont,
et pour cause, les clefs taient dposes entre trois mains diffrentes:
l'une dans celle du provditeur gnral, l'autre dans celle du baile;
quant  la troisime, elle restait chez la famille _Hongaro_,  qui
appartenait ce squelette, et qui desservait la chapelle o il est
honor. Par la distribution des clefs, le gouvernement, en conservant 
cette famille une proprit qui n'est pas des moins productives,
empchait qu'elle n'en abust et qu'elle ne ft sortir cette sainte
carcasse de son cercueil, miracle qui ne se ft pas opr sans
inconvniens pour lui, car ce saint ne se dressait pas sur ses pieds,
dans les temps o cela lui tait permis, que tout n'entrt en danse dans
l'le; c'tait le signal d'un mouvement auquel les prtres grecs
donnaient la direction qu'il leur plaisait. Par suite de la prcaution
que les Vnitiens avaient prise, ce miracle ne pouvait plus s'oprer
qu'avec le concours de trois volonts; aussi ne s'oprait-il plus.

Les _Hongaro_,  la faveur de l'ignorance o nous pouvions tre de ces
faits, avaient essay de s'emparer de ces trois cls. Le baile, qui,
tout furieux, avait quitt Corfou  notre arrive, leur avait livr sa
cl dans l'esprance qu'ils en abuseraient. Mais le provditeur gnral,
homme plein de droiture et de probit, ne leur avait pas livr la
sienne[16]. Elle tait chez moi; ces capellans ne l'ignoraient pas et se
flattaient de me l'escamoter. Mais comme je savais de quelle importance
il tait de la garder, je m'tais constamment refus mme  la leur
laisser voir, quelques soins que leur chef, homme spirituel et instruit,
et rus surtout, qui tous les matins venait me parler d'Homre, se
donnt pour s'insinuer dans ma confiance.

Voyant qu'il leur fallait renoncer  faire un miracle, nos gens s'y
prirent d'une autre manire pour remuer la population. Feignant une
inquitude fonde, disaient-ils, sur des avis certains, ils me prient de
faire placer  la porte de leur chapelle un corps-de-garde pour empcher
qu'elle ne soit pille par des brigands avides des trsors qu'elle
renferme. En effet, elle contenait une quantit considrable de
chandeliers, de lampes et autres ustensiles ncessaires au culte, en
argent, en or mme, que les dvots y avaient apports de toutes les
parties de l'Orient.

Quoique ces craintes ne me parussent pas fondes, les croyant sincres,
je fis accorder  la famille _Hongaro_ la garde qu'elle demandait, et,
sur ses instances, je dcidai mme le gnral  venir, accompagn de son
tat-major, rendre avec moi visite  leur momie.

J'appris bientt dans quel but rel ils avaient sollicit cette faveur.
Plusieurs lettres, et une entre autres signe _Loverdo_[17],
m'engagrent  redoubler de surveillance. On me disait que des
missaires partis de la ville, et rpandus dans toute l'le, se
prvalaient du poste tabli auprs de la chapelle, et de la visite que
nous avions faite  saint Spiridion, pour nous accuser auprs des
habitans de la campagne de vouloir nous approprier ses richesses, dont
le gnral lui-mme avait t faire l'inventaire. Je savais d'ailleurs
que, profitant de l'ignorance o nous tions de leur dialecte, ces
promoteurs de sdition accrditaient ces bruits dans la ville en notre
prsence mme, et que, entre autres, un officier vnitien, nomm
_Danieli_, avait os nous imputer cette intention dans le caf le plus
frquent de Corfou, en prsence de la famille _Hongaro_ qui ne l'avait
pas dmenti. Ces tartufes se flattaient qu'au premier jour de march
claterait une insurrection plus grave que la premire, et que notre
extermination en serait la consquence.

Persuad qu'en circonstance pareille il vaut mieux djouer la ruse par
la ruse, que de recourir  la force, et qu'on est toujours le plus fort
ds qu'on est le plus fin, j'envoyai aux trois _Hongaro_ l'ordre de se
rendre chez moi, et j'eus avec le papa _Pietro_, chef de cette famille,
la conversation suivante en italien que je parlais fort mal, mais que
j'entends assez bien pour rpondre de la fidlit de cette traduction.

_Sior commissario_, me dit ce vieux matois, qui ressemblait
singulirement  feu de Lalande, car il ressemblait singulirement  un
singe[18], vous nous voyez tout surpris de l'ordre que nous venons de
recevoir. Pourquoi nous mander tous trois? Il n'y a pas un _Hongaro_
pour le moment  la chapelle.

--Papa _Piero_, c'est ainsi qu'on le nommait par syncope, papa _Piero_,
craindriez-vous pour votre chapelle? lui rpondis-je. N'avez-vous pas
tout auprs un corps-de-garde, comme vous l'avez dsir?--Sans doute, et
nous ne craignons plus d'tre pills... Mais le service de l'glise
presse. Voil bientt l'heure.--Nous n'avons pas l'intention de
l'interrompre, papa _Piero_. Tranquillisez-vous; je ne vous retiendrai
pas long-temps tous ici.--Comment tous?--Je dis tous, parce que
l'affaire dont je veux vous entretenir une fois termine, vos cousins
pourront se retirer; quant  vous, papa _Piero_, je vous
retiendrai.--Vous me retiendrez! rpta-t-il avec un accent
d'effroi.--Oui, je vous retiendrai.--_Ma perche, sior
commissario_?--Pour reprendre notre conversation sur Homre au point o
nous l'avons laisse l'autre jour, si cela vous convient s'entend, papa
_Piero_.-- vos ordres, rpondit-il en soupirant comme un homme qu'on
vient de dbarrasser d'un poids qui l'touffait.

Sur ces entrefaites, on m'annonce le capitaine _Danieli_, cet orateur de
caf que j'avais envoy chercher aussi, et que quatre fusiliers
escortaient. Il n'avait rien moins que l'air d'un militaire. Qu'on se
figure un sacristain sous l'uniforme. Aussi lche devant nous qu'il
tait hardi derrire, il tremblait de tous ses membres. Je le
questionnai en prsence de la sainte famille, et j'en obtins sans peine
l'aveu des griefs qui lui taient imputs. Vous vous tes mis, lui
dis-je, dans une fort mauvaise position: le gnral ordonne que vous
soyez traduit devant un conseil de guerre; puis je le renvoyai au
commandant de la place. Les _Hongaro_ cependant ouvraient de grands
yeux.

Cette rencontre de _Danieli_ et des _Hongaro_ n'tait pas un effet du
hasard, mais de mes combinaisons. Quand il fut sorti: Cet homme est
bien coupable, me dit papa _Piero_.--Qui le sait mieux que vous, papa?
lui rpondis-je.--Comment?--N'est-ce pas devant vous qu'il a tenu les
propos par lesquels il provoquait le peuple  la rvolte et pour
lesquels il va tre mis en jugement?--Devant moi?--Oui, papa, devant
vous. Hier,  l'heure o il nous calomniait, vous tiez dans le
caf...--_E vero, sior commissario_, et je ne puis vous dire  quel
point ses mensonges m'ont indign.--Je vous connais trop bien pour ne
pas le concevoir.--J'aime que vous me rendiez justice.--Mais alors,
pourquoi ne l'avoir pas dmenti?--J'en avais bien envie; mais
convenait-il  un homme de mon caractre, de ma robe, d'engager une
pareille discussion dans un lieu profane?--En quelque lieu que se trouve
un homme de votre caractre, n'est-il pas de son devoir de dfendre la
vrit? Votre silence ne pourrait-il pas vous compromettre avec des gens
moins confians que nous le sommes?--Vous croyez?--Non, je ne le crois
pas: je suis mme si persuad de votre innocence en tout ceci, que je me
suis port caution pour vous vis--vis de personnes qui, moins
confiantes en vous que moi, appelaient sur vous la svrit du
gnral...--Que vous avez bien fait, _sior commissario_!--Et que je me
suis engag  lui apporter une dclaration par laquelle, rparant le mal
qu'a fait hier votre silence, vous certifierez que rien n'est faux comme
ce qui a t avanc par ce mchant homme.--Mais convient-il  de pauvres
prtres comme nous de se mler des affaires de l'tat?--Pour les gter?
non; pour les raccommoder, oui; d'ailleurs, comme nous seuls aurions
droit de vous en faire un crime, vous pouvez tre tranquille.--Nous ne
savons dans quelle forme faire cette dclaration; veuillez l'crire,
nous la signerons.--Que me proposez-vous l, papa _Piero_? Comment, avec
l'esprit que vous avez, comment ne voyez-vous pas les inconvniens d'un
procd pareil? En voyant vos signatures au-dessous d'un crit de ma
main, n'en conclurait-on pas qu'elles vous auraient t extorques?
voulez-vous que cette dclaration ait son plein effet?--Sans
doute.--Alors, crivez-la tout entire.--Mais encore que voulez-vous que
nous disions?--La vrit. Est-il besoin que je vous la dicte?--Vous
m'obligerez fort en me la dictant.--Soit; crivez: libre  vous de ne
pas signer, si je ne vous y fais pas dire ce que vous pensez.

Il n'y avait plus  reculer. Le prtre se mit donc  mon bureau et
crivit sous ma dicte ce qui suit:

_Les religieux propritaires de l'glise de Saint-Spiridion  leurs
concitoyens_.

Des bruits injurieux aux Franais et  la vrit ont t rpandus parmi
le peuple. Des malveillans assurent que les richesses dposes par les
fidles en notre glise en ont t arraches par un abus de la force et
de l'autorit. Comme prtres et comme citoyens, nous attestons sur Dieu
et sur l'honneur que le trsor de Saint-Spiridion est entre nos mains
dans toute son intgrit, et que la bont du Ciel, qui a mis cette
sainte relique sous la garde vigilante des Franais et sous la
protection immdiate du gnral Gentili, en assure plus que jamais la
conservation.

Suivaient les signatures.

L'original de cet crit, que les signataires avaient traduit et
transcrit aussi en italien et en grec vulgaire, fut affich  la porte
mme de leur glise, et la conspiration, dconcerte d'ailleurs par des
mesures nergiques, s'vanouit avec le bruit qui y donnait lieu.

Cette pice signe, je congdiai mes cafards, et remettant  un autre
jour nos discussions sur Homre, j'engageai papa _Piero_  tudier le
caractre de Nestor: J'aime mieux sa simplicit, lui dis-je, que la
duplicit d'Ulysse.--Et moi aussi, me rpondit-il. Ulysse n'et pas
mieux rpondu.

Cependant le procs de _Danieli_ se poursuivait. Mais comme nous
n'avions que l'intention de lui faire peur, le conseil de guerre,
d'aprs les instructions du gnral, trouva le moyen de l'acquitter sur
la _question intentionnelle_, moyen alors donn par la loi et  l'aide
duquel on et acquitt le diable lui-mme, s'il et t mis en cause. Je
dois le dire, toutefois, l'intgrit du prsident de ce tribunal ne se
prta pas sans peine  cet acte d'indulgence. Savez-vous bien, me
disait ce soudart le plus srieusement du monde, que si ce drle est
renvoy absous, il faudra lui rendre son pe qui est fort belle, et qui
me revient de droit, s'il est fusill comme il le mrite?

Le mlange de finesse, de douceur et de fermet qui formait le caractre
du gnral Gentili, eut le rsultat que j'en attendais. Il nous fit
craindre sans nous faire har, et les gens les plus malintentionns
n'osrent plus se jouer  nous: nous mettions d'ailleurs tous nos soins
 prvenir et  rprimer les vexations que plusieurs de nos agens
taient assez enclins  se permettre.

 peine tions-nous dbarqus, que l'un d'eux, qui de son chef avait
dress  son profit une liste d'migrs, s'installant chez un
propritaire absent, s'tait empar de tout son mobilier; et comme il
avait trouv l un quipage tout mont, il s'y faisait promener dans la
ville et dans les environs par le cocher de la maison qu'il avait mis en
rquisition, ainsi que les chevaux, de son autorit prive. L'exemple
pouvait tre imit, et Dieu sait o cela nous aurait mens. Au lieu de
dnoncer le fait au gnral qui ne l'et pas pardonn, je pensai qu'il
valait mieux ramener le coupable  la raison d'une manire moins
srieuse. Le gnral chez qui nous dnions tous ce jour-l, me demandant
s'il y avait quelque chose de nouveau: Rien, gnral, si ce n'est que
notre ami un tel a pris carrosse.--Je lui en fais bien mon compliment,
si sa fortune le lui permet; mais je ne le croyais pas si riche, dit le
gnral en regardant le seul homme de la socit que cette saillie ne
faisait pas rire. Mais comme celui-ci tait un peu Gascon: Plaisanterie
du commissaire qui m'a rencontr hier dans un carrosse que mon hte m'a
prt.

Je ne poussai pas la plaisanterie plus loin, et je fis bien: la leon
avait profit. Le soir mme, l'quipage et la maison furent restitus 
leur vritable matre, qui, revenu de son effroi et revenu aussi de la
terre-ferme o il avait t chercher un refuge, fut ray de la liste
dresse par notre administrateur, qui,  la vrit, n'y avait encore
inscrit que ce pauvre homme.

Je me croyais dbarrass des chanoines de Saint-Spiridion: erreur. Ne se
tenant pas pour battus, ils revinrent encore  la charge, et se
rendirent si importuns, que, pouss  bout, le gnral  qui j'avais
remis la maudite clef, bien qu'il ft le plus patient des hommes, finit
par leur dire que, s'ils ne le laissaient pas tranquille, il ferait
embarquer leur patron, et l'enverrait  Paris tenir compagnie 
Notre-Dame de Lorette, qui n'avait alors pour chapelle que les greniers
du Directoire.




CHAPITRE III.

Notre manire de vivre  Corfou.--Excursion sur les ctes
d'pire.--Butrinto.--L'amiral Bruys.--Je pars pour Naples.


Une fois mise en mouvement, notre municipalit marcha tout aussi bien
qu'une autre; et l'autorit suprieure n'eut gure d'autres rapports
avec elle que ceux que ncessitait l'administration. Les soins
qu'exigeait la surveillance que j'exerais sur elle me laissaient assez
de loisir pour voir la socit. Je me fis prsenter dans quelques
maisons o l'on aimait les Franais et o l'on aimait la musique. J'y
allais aprs le dner, au coucher du soleil, et j'y restais jusqu'
l'heure du spectacle, car nous avions un spectacle  Corfou.

Mon bonheur ne voulut pas que ce ft une troupe chantante qui pour lors
y occupt la scne. J'eusse t trop heureux de m'enivrer tous les soirs
de la mlodie de Cimarosa ou de Pasiello, de la mlodie italienne,
quand mme leurs ouvrages auraient t faiblement excuts.

Le genre qu'exploitait la troupe qui se trouvait l avait toutefois pour
nous le mrite de la nouveaut. Elle se composait d'Arlequin, autrement
_Trufaldin_, de Pantalon, de _Brighula_, c'est notre Scapin; du
_dottore Tartaglia_, du seigneur _Landre_, de la signora _Rosaura_,
enfin de tous ces bouffons vnitiens, pour qui Goldoni lui-mme n'a pas
ddaign d'crire, mais qui jouent de prfrence ces farces improvises
auxquelles Carlin a d chez nous sa rputation, et qui ont fait
long-temps les dlices de nos pres. Ces baladins ne pouvaient se
comparer aux virtuoses que j'avais laisss en terre ferme. Je
conviendrai pourtant que leurs _imbroglio_, dont l'extravagance amne du
moins des situations plaisantes, leur dialogue ml de traits tantt
nafs, tantt satiriques, leurs scnes o faisant preuve d'une double
souplesse, les personnages disputaient de lazzi et de tours de force, me
faisaient passer le temps assez gaiement, plus gaiement mme que
certaines pices que j'ai vues sur notre thtre rgnr, et qui, bien
que plus draisonnables, ne sont pas aussi amusantes.

Un des hommes que je rencontrais avec le plus de plaisir dans une maison
que je frquentais surtout  cause de lui, quoique la patronne en fut
assez jolie, c'tait un abb nomm Duodo, chanoine latin. Indpendamment
de ce qu'il tait bon littrateur, il tait bon musicien, bon
compositeur mme; de plus, il tait d'une complaisance infatigable. Dieu
sait si j'en usais! Ds qu'il arrivait, je le conduisais au piano, le
meilleur interlocuteur qu'on puisse se donner  Corfou quand on veut
passer le temps sans faire des caquets. Une fois les mains sur son
clavier, le bon abb repassait la musique en vogue, profane comme
sacre, les opras comme les oratorios. Il portait mme la complaisance
jusqu' me seriner ceux des airs que je voulais retenir. C'est lui qui
le premier m'a fait entendre des fragmens du _Matrimonio secreto_, qui
tait alors dans sa nouveaut. Il m'a fait entendre aussi plusieurs
_canzonette_ dlicieuses, et entre autres _Ho sparso tante lagrime_,
romance de _Millico_, romance favorite de Garat, qui la chantait avec
une expression si touchante. Je l'ai encore copie de la main de ce bon
chanoine dans un cahier qui contient plusieurs morceaux de sa
composition, morceaux pleins aussi de ce charme qui tient  l'expression
simple d'un sentiment vrai.

Il y avait double bont  lui  se montrer si bon pour moi: notre
arrive l'avait ruin. Priv de son canonicat, il tait oblig d'aller
chercher fortune  Vienne; et pourtant jamais il ne lui chappait un mot
d'aigreur, jamais une plainte. Que j'eusse t heureux de pouvoir
rparer le tort que le hasard lui avait apport, et que je me reprochais
comme si j'en avais t l'auteur ou le complice!

Non seulement je donnais tous les soirs deux heures  cet excellent
homme, mais le vendredi je lui donnais la soire entire, les thtres
tant ferms ce jour-l en Italie, en commmoration du grand mystre qui
s'est accompli deux jours avant Pques.

Quand le soleil penchait vers l'horizon, j'allais souvent aussi me
promener hors des remparts. On me mena sur l'emplacement des jardins de
l'antique Alcinos. Je n'y vis rien qui distingue ce canton de ceux qui
environnent la ville. Elle est au fait le centre d'un verger des plus
pittoresques et des plus fertiles, grce aux bienfaits de la nature plus
qu'aux soins des jardiniers. La vigne, l'olivier, le mrier, le figuier
croissent l d'eux-mmes. Ils vous donnent spontanment les fruits les
plus dlicieux et en telle abondance, que pour la plus petite pice de
monnaie le propritaire vous en laisse manger  discrtion.

L'excessive chaleur ne permettant gure d'entreprendre, sous cette
latitude, de longues excursions dans les jours caniculaires, je remis 
l'automne la tourne que je devais faire dans l'intrieur de l'le. Je
ne crus pas cependant devoir ajourner  un si long terme la
reconnaissance que je devais faire sur la cte d'pire, o les Vnitiens
avaient des tablissemens, et dont Corfou n'est spar que par un canal
de trois lieues.

Un Grec, nomm Franguli, qui tenait  ferme les pcheries de Butrinto
(l'ancienne _Buthrote_), m'ayant propos de venir les visiter, un beau
matin, avant le lever du soleil, je me jetai avec Digeon et quelques
officiers dans une chaloupe, et trois heures aprs nous avions pris
terre dans les tats du fils d'Achille.

Ces lieux n'ont pas chang d'aspect depuis que Virgile les a dcrits.
Les dtails de la description qui en est faite dans le troisime livre
de _l'nide_ peuvent encore s'appliquer  la topographie actuelle.
Virgile en main, car mon Virgile tait du voyage, j'y retrouvai le faux
Simos prs duquel Andromaque faisait des libations sur le cnotaphe
qu'elle avait lev  Hector.

La situation de l'ancienne forteresse, et l'tendue circonscrite par ses
murs en ruines, justifient bien le nom de ville, _urbs_, et l'pithte
d'leve, _celsa_, donns par le pote  l'ancienne Buthrote:

     Et celsam Buthroti ascendimus urbem.

Mais rien ne justifie le nom de ville donn par les gographes 
Butrinto,  la Buthrote d'aujourd'hui, poste tabli de l'autre ct du
fleuve, et o notre hte faisait sa rsidence. La maison de ce fermier,
qui est aussi celle du gouverneur; une cour o cinquante Esclavons qui
formaient la garnison de la place avaient peine  faire l'exercice et 
dployer leurs ventails, car c'tait aussi une pice de leur
quipement; une enceinte ferme par de vieilles murailles et protge
par de vieilles tourelles que dfendaient quatre pices d'une livre de
balles, voil l'exacte description de Butrinto, dont le port n'est
accessible qu'aux petites embarcations.

Nous y fmes un excellent djeuner, o les vins grecs, et
particulirement le vin de Chypre, ne furent pas pargns; puis, pour ne
pas nous laisser aller au sommeil, ce qui, disait-on, nous et exposs 
prendre la fivre, nonobstant l'ardeur du soleil, nous allmes faire un
tour aux pcheries, vastes tangs aliments par les eaux du fleuve. Nous
les parcourmes dans tous les sens, sur des canots faits d'un seul tronc
d'arbre, comme ceux des sauvages, et qui ne peuvent contenir que deux
personnes. Traversant ensuite le Simos, Digeon et moi, nous poussmes
notre promenade  travers une plaine inculte, jusqu' un norme figuier
plant sur la limite qui sparait le territoire turc du territoire
vnitien.

Cette vaste plaine, comme les rives du fleuve que nous avions remont,
tait absolument dserte. Nulle trace d'industrie, nul indice de
population dans cette contre, jadis si florissante. Hors du fort, nous
ne rencontrmes pendant toute la journe que deux hommes: l'un tait un
misrable Turc, qui semblait n'avoir d'autre abri que le figuier dont
j'ai parl, et dont les haillons ne recouvraient pas toutes les plaies;
et l'autre un fier Albanais; qui, arm de toutes pices et assis sur un
rocher, semblait garder un champ de sable de l'aridit duquel sortaient
quelques brins de sarrasin. Nous fmes l'aumne au premier, et nous nous
estimmes heureux que l'autre ne nous et pas demand la bourse, car
nous tions sans armes. Ds qu'il nous avait vus, il avait tir un coup
de fusil. Qui voulait-il effrayer? nous ou les moineaux? Il avait l'air
d'une sentinelle soutenue par un poste cach: c'est sur les ruines de
l'ancienne Buthrote que nous rencontrmes ce hros-l.

Ces ruines n'ont aucun caractre; nous n'y retrouvmes pas le moindre
vestige de l'art: elles appartiennent videmment aux temps modernes. 
quelque distance de ces dbris, sont ceux d'une chapelle dont il ne
reste que les quatre murs; elle ressemble fort  celle que les dvots de
Nanterre et de Chatou ont btie  sainte Genevive. Parmi les
broussailles, s'levait un beau laurier: nos matelots le couprent et
l'emportrent pour en parer le mt de leur chaloupe.

En revoyant Corfou, o nous tions de retour avant la nuit, je fus
frapp de l'exactitude avec laquelle Virgile caractrise l'aspect des
normes rochers sur lesquels est assise sa citadelle, _aerias arces_. En
Italie, j'eus aussi l'occasion de reconnatre  quel point, sous ce
rapport, ce grand pote porte la fidlit.

Ces notions ne sont pas les seules que je rapportai de ma promenade en
pire: on en trouvera le complment dans une lettre que j'crivis de
Rome au gnral Bonaparte; mais qui sera place ailleurs, parce qu'elle
a trait aussi  d'autres objets[19].

Vers ce temps-l tait arrive  Corfou l'escadre de l'amiral Bruys;
elle venait s'y ravitailler: c'tait un pauvre qui demandait l'aumne 
un pauvre. Nous ne savions comment subvenir  ses besoins sans accrotre
les ntres, quand la Providence nous tira de peine[20].

Le gnral Gentili cependant avait li une correspondance avec Ali,
pacha de Janina, et se disposait mme  se rendre sur la cte d'pire
pour confrer avec lui sur des objets d'intrt rciproque. Il voulait,
en son absence, me charger du gouvernement; je ne crus pas devoir
accepter cet honneur, et je crois avoir bien fait.

Corfou tait en vritable tat de sige. Les militaires ne s'y seraient
pas vus soumis sans dplaisir  un fonctionnaire civil; car, bien que
j'eusse le rang de chef de brigade, ce n'tait que par assimilation; et
il n'tait pas un officier qui ne pt se croire fond  dcliner mon
autorit. Connaissant la disposition des esprits, je ne voulus pas
entrer en lutte avec eux. Si Gentili m'et propos de l'accompagner, j'y
eusse consenti volontiers; mais cela n'entrait pas dans ses vues: c'est
tte  tte qu'il voulait confrer avec le tyran de l'pire. Un seul
aide de camp devait l'accompagner. Je crus, en consquence, devoir
prendre cong de lui la veille mme du jour o il devait partir. Je
m'embarquai sur _la Junon_, qui allait s'tablir en croisire  l'entre
de l'Adriatique, et devait auparavant me remettre  Barletta.

Ma mission, au fait, tait remplie, dans son principal objet du moins.
Aprs avoir donn des lois  Corfou, laissant  d'autres l'honneur de
les faire excuter, j'abdiquai le pouvoir aussi hroquement que
Lycurgue et plus prudemment que Sancho, puisque je n'attendis pas pour
le rpudier que l'exprience m'en et dmontr tous les inconvniens.




CHAPITRE IV.

Encore un mot  propos de Corfou.--Ithaque, Otrante, Brindisi,
Canosa.--Champ de bataille de Cannes.--Venosa.--Les Apennins, Ordone,
Punte Bovino, Nola, Acera, Naples.


Aux motifs que j'ai dduits se joignaient d'autres motifs moins graves,
mais qui n'en contriburent pas moins  me fortifier dans la
dtermination de quitter Corfou. Nos acteurs allaient retourner 
Venise, et nous laissaient sans spectacle; mon chanoine, parti pour
Vienne, me laissait sans musique; et, pour surcrot de malheur, la glace
manquait!

Il faut avoir pass un t dans un climat pareil  celui de Corfou pour
connatre tout le prix de la glace, et avoir une ide du supplice
qu'entrane la disette de rafrachissemens. L, comme  Naples, la glace
est une denre de premire ncessit, et le gouvernement apporte autant
de soin, au moins,  s'en pourvoir qu' se pourvoir de bl. Le fait
suivant donnera une ide de l'intrt qu'il y doit mettre.  Naples,
disait un jour devant moi MONSIEUR, depuis Louis XVIII, l'on savait que
la ville n'tait gure approvisionne de grains que pour trois semaines,
et l'on ne s'en inquitait pas. Cependant le bruit s'tant rpandu qu'il
n'y avait pas de glace pour plus de six semaines dans les magasins, le
peuple se rvolta.

Les glaces et tous les rafrachissemens se faisaient  Corfou avec de la
neige recueillie sur les montagnes de l'pire par des femmes qui, aprs
l'avoir ptrie en boules, la chargeaient sur leur tte et la portaient 
Butrinto, o elles la vendaient sous cette forme aux pourvoyeurs des
les Ioniennes. Ce commerce avait cess tout d'un coup. Plus de glaces,
plus de sorbets, plus d'eau gele, plus d'autre limonade que la limonade
tide. La place n'tait plus tenable.

Ne quittons pas Corfou, c'est de la ville que je veux parler, sans dire
un mot de ses monumens. Le plus remarquable est la statue rige sur la
place d'Armes, par le snat de Venise, au marchal Schullembourg qui
dfendit Corfou contre les Turcs au commencement du sicle dernier,
statue moins prcieuse comme monument de l'art que comme monument de
reconnaissance. _Il n'y a que les rpubliques qui rendent de tels
honneurs; les rois ne donnent que des rcompenses_, dit Voltaire  ce
sujet.

Cette ville est btie dans le systme vnitien, mais sans magnificence.
Quelques unes de ses rues sont bordes de portiques sous lesquels, comme
 Bologne et  Padoue, on peut courir  couvert par la pluie et par le
beau temps, ce qui a l son agrment. Des glises pour les deux
communions chrtiennes, un thtre, et pas un difice remarquable, voil
le reste.

Corfou est dfendue par un systme de fortifications des plus vastes, et
mme trop vastes, vu la garnison qu'elle exige. C'est un camp retranch
fait pour recevoir une arme. Ces ouvrages taient, quand nous en prmes
possession, dans un tat dplorable. La plupart des sept cents bouches 
feu dont ils taient arms gissaient[21] sur l'herbe faute d'affts.

Sur les portes de la ville et sur tous les difices publics, comme dans
toutes les villes des tats Vnitiens, tait figur le Lion de
Saint-Marc tenant entre ses pates un livre sur lequel tait crit, _pax
tibi, Marce, evangelista meus_. La paix soit avec toi, Marc, mon
vangliste, ce qui pourrait aussi se traduire par, Marc, mon
vangliste, tiens-toi en paix. Malheureusement pour lui Marc n'a pas
pris dans ces derniers temps ces paroles-l pour paroles d'vangile.

La distance de Corfou aux ctes d'Italie peut se franchir en quelques
heures, par un vent favorable; mais ce vent-l ne soufflait pas pour
moi. Au lieu de nous porter au nord, le vent nous poussait au sud, ce
qui tait indiffrent au capitaine qu'il n'empcherait pas d'tablir sa
croisire et de courir des bordes  l'entre du golfe, mais non pour
moi qui devais remonter jusqu' Barletta.

Nous sortmes promptement du canal de Corfou. Aprs avoir salu de loin
les rochers d'Ithaque, _scopulos Ithacoe_, et le royaume du fils de
Larte, _Laertia regna_, nous entrmes dans l'Adriatique. Mais l'aquilon
nous contrariait si obstinment que tout ce que nous pmes faire en
louvoyant pendant cinq jours fut de parvenir  la hauteur d'Otrante.
Fatigu de la mer, je me dterminai  y descendre, pour de l me rendre
 Naples dans une voiture dont  cet effet je m'tais pourvu  Corfou.

Avant de faire dbarquer mon bagage, je descendis pour _raisonner_,
comme disent les marins, avec les inspecteurs de la sant. Bien me prit
d'avoir eu cette ide; car, malgr la patente par laquelle le consul
napolitain rsidant  Corfou certifiait cette le exempte de toute
contagion, ces inspecteurs nous dclarrent, moi et deux personnes qui
taient avec moi, sujets  la quarantaine: c'tait l'ordre tabli sur
toute la cte. Comme le lazaret d'Otrante n'tait pas habitable, je me
rembarquai pour gagner Brindisi o, disait-on, je trouverais un lazaret
ou plutt une prison plus commode; car peut-on donner un autre nom  la
maison, si belle qu'elle soit, o l'on doit subir les arrts
irrvocables du snat sanitaire?

Il ne me fut donc pas permis d'entrer dans la ville o les pas de saint
Pierre sont encore marqus: je m'en consolai. Des tours dmanteles, un
assemblage de maisons en ruine, de bicoques bties avec des dbris, tel
est l'aspect que de loin m'offrait cette capitale de la terre d'Otrante
que Napolon rigea en duch en faveur d'un ministre de sa police. Ce
que j'en voyais ne me donnait pas l'envie d'en voir davantage.

L'aspect de Brindisi, o j'arrivai quelques heures aprs, est tout
diffrent; il n'est mme pas dnu d'une certaine magnificence. Une
haute colonne de marbre qui du milieu des difices domine cette ville,
dessine en amphithtre, lui donne presque un caractre grandiose. Le
lazaret y est vaste et commode. Il se compose de plusieurs pavillons
isols, au milieu desquels s'lve un pavillon plus grand. Celui-l
venait d'tre construit tout rcemment pour recevoir le roi Ferdinand
qui pour la premire fois de sa vie avait eu cette anne-l l'ide de
visiter ses provinces de l'Adriatique. On le mit  ma disposition.
J'occupai, avec mon compagnon de voyage M. Hacquart, ce palais compos
d'une seule pice, salon sans cabinets et sans antichambre. On nous y
dressa des lits de camp. Un Vnitien, notre commun domestique, occupa un
des petits pavillons o on lui tendit ses matelas sur un banc. Il fut
log comme un seigneur, si je l'tais comme un roi.

La dure de notre quarantaine devait tre dtermine par le ministre de
Naples. Prsumant bien que l'intrt dans lequel on opposait cet
obstacle  notre marche ne tenait pas tout--fait  la crainte d'une
contagion physique, nous envoymes sur-le-champ un exprs au ministre
franais qui pour lors se trouvait  Naples, en le priant de hter le
terme de notre dtention.

Que faire en attendant sa rponse qui ne pouvait nous tre rendue avant
dix jours? Hacquart passa presque tout ce temps sur son lit, ne se
rveillant que pour prendre ses repas, aprs lesquels il se rendormait.
Quant  moi, luttant le plus que je pouvais contre la tendance qui me
portait  dormir aussi, je me retirais ds le matin dans un des
pavillons dont j'ai parl, et l, suivant mon habitude, tout en me
promenant au frais, je reprenais le travail que les soins de
l'administration m'avaient forc d'interrompre. C'est l que je terminai
mon troisime acte des _Vnitiens_, et que je fis la plus grande partie
du quatrime.

Cette pratique ne me prserva pas seulement de l'ennui; je lui dus aussi
la conservation de ma sant. Le bord de la mer que nous habitions est
fort mal sain. Ce n'est pas sans danger qu'on s'abandonne  l'indolence
sur cette plage infeste de l'air que les Italiens appellent _aria
cattiva_, air pernicieux. Notre domestique, ds les premiers jours, y
contractt une fivre que le voyage dveloppa, et  laquelle il succomba
 Naples; et ce n'est qu'au bout de quatre mois que mon camarade se
dbarrassa d'une fivre pernicieuse aussi qu'il rapporta de la
quarantaine. Une nourriture saine, et l'usage modr du vin, boisson que
Hacquart ne pouvait supporter si excellente qu'elle ft, contriburent
surtout  me prserver de la maladie qui les atteignit dans le lieu o
l'on nous enfermait pour garantir la socit d'une maladie que nous
n'avions pas.

Pendant le jour, les lois sanitaires de la quarantaine taient
svrement observes  notre gard. Le concierge qui tait aussi soldat,
et aussi cuisinier, cartait  coups de bton les curieux qui voulaient
admirer de trop prs les soldats de Bonaparte, c'est ainsi qu'on nous
dsignait, et en cela il ne songeait qu' se maintenir dans la confiance
de son gouvernement. La nuit venue, c'tait diffrent; comme nous tions
de bonnes pratiques et qu'il voulait se conserver notre bienveillance,
oubliant sa consigne, il n'agissait plus que dans l'intrt du
cuisinier, et nous laissait quelque libert. Nous en usions soit pour
nous promener dans la campagne avec un jeune Marseillais qui tait
employ l dans les douanes, soit pour nous promener dans la rade avec
les matelots qui pchaient au feu, genre de pche fort amusant.

Enfin, notre messager revint et nous rapporta de Naples, avec la
permission d'entrer dans le royaume, l'autorisation ncessaire pour
avoir des chevaux de poste. Mais ce n'est qu' Monopoli que nous devions
en trouver; et de Brindisi l, il y a douze grandes lieues. Pendant que
Hacquart, qui s'entendait mieux que moi  ces sortes d'arrangemens,
faisait ses conventions avec un muletier qui devait nous fournir des
chevaux jusqu'au premier relai, accompagn du jeune Marseillais, j'allai
visiter la ville. L'intrieur ne rpondit pas  l'ide que je m'en tais
faite de la mer.  l'exception de la colonne, je n'y trouvai aucun
monument digne d'attention.

Cette colonne, dont les dimensions sont considrables, et qui est tout
entire de marbre blanc, est couronne d'un chapiteau form, non pas de
feuilles d'acanthe ou de ttes de bliers, mais de dauphins. Auprs
tait une colonne semblable qu'un tremblement de terre a renverse, et
que le gouvernement a fait transporter  Lecce, capitale de la province
o se trouve Brindisi.

Ces deux monumens indiquaient le terme de la _via Appia_, qui de Rome
aboutissait  _Brundusium_, o les lgions romaines s'embarquaient pour
la Grce ou pour l'Orient. Telle est du moins l'opinion qu'en me
montrant sa collection d'antiquits me communiqua l'archevque de
Brindisi,  qui j'allai rendre la seule visite que j'aie faite dans son
diocse. Cette opinion m'a sembl trs-plausible.

En retournant au lazaret, je fus tmoin d'une scne fort singulire hors
de la ville. Dans un bosquet o quelques paysans taient runis, et
autour duquel taient dployes sur le gazon des pices d'toffes de
diverses couleurs, et des couleurs les plus clatantes, au son d'une
guitare, dansait de toutes ses forces une femme qui n'avait rien moins
que l'air de s'amuser. Elle dansera ainsi jusqu' ce qu'elle tombe de
fatigue, me dit mon guide. Elle est pique de la tarentule. Les gens du
pays sont persuads que de l'excessive transpiration provoque sous un
ciel aussi ardent par un exercice aussi violent, dpend, en pareil cas,
la gurison des malades. Je n'avais pas le temps de juger par moi-mme
de l'efficacit du remde. J'en fus fch.

 mon retour, tout tait prt. Mon camarade avait dj pris place dans
la voiture. Je m'y jetai  ct de lui avec la prcipitation d'un
colier qui part pour les vacances, ou d'un prisonnier qui court  la
libert; et au jour tombant, nous partmes au plus grand train de six
chevaux des plus vigoureux, pour Monopoli o nous devions tre rendus en
moins de quatre heures. Nous faisions  rebours le voyage d'Horace,
longeant de Brindes  Rome cette voie Appienne qu'il a suivie de Rome 
Brindes.

C'est un travail digne d'attention que celui auquel on est redevable de
ce chemin que tant de sicles n'ont pu dtruire et contre lequel tant de
chars sont venus se briser. Construit de pierres normes, mais dont les
formes irrgulires s'encastrent les unes dans les autres, on le
prendrait pour un ouvrage des cyclopes. Nous avions admir d'abord sa
solidit; bientt quelque dpit se mla  notre admiration. Emporte de
toute la vitesse des chevaux, notre voiture se heurte contre un des
rochers qui pavent cette chausse indestructible, l'essieu _crie et se
rompt_, et nous voil en pleine nuit forcs de nous arrter sur la
grande route,  distance gale de la ville d'o nous venions et de celle
o nous allions. Pas un endroit  porte o nous pussions trouver
secours ou abri.

Le bourg le moins loign du point o nous tions est Ostuni, mais il en
est distant de plusieurs milles. Que faire? attendre sur place le retour
du soleil, qui nous sembla ce jour-l moins press que jamais de
reparatre.

La Pouille, ainsi que les Calabres, est infeste de bandits. S'ils
venaient nous attaquer! me dit Hacquart.--S'ils venaient nous attaquer,
nous nous dfendrions, lui rpondis-je. Manquons-nous d'armes? notre
voiture est un vritable arsenal: deux paires de pistolets, deux sabres,
un yatagan et un tromblon, voil de quoi faire tte  qui se
prsenterait. Mais il serait bon, je crois, de faire sentinelle, de peur
de surprise; prenons nos pistolets, et vous, Jacomo, dis-je au
cuisinier, prenez le tromblon et faites la ronde autour de la voiture.
Or, Jacomo, qui tait du pays d'Arlequin, n'tait gure plus brave que
son compatriote; il avait autant peur de l'arme que je lui donnais pour
se dfendre, que si je m'en tais servi pour l'attaquer. Que
voulez-vous que je fasse de cela? me dit-il en soupirant.--Maudit
poltron! s'crie Hacquart, il n'ose toucher  cette arme, qui n'est pas
mme charge, je gage.--Ne gagez pas,  moins que vous n'ayez envie de
perdre, m'criai-je; ce tromblon est charg, et bien charg, j'en puis
rpondre, car j'ai surveill cette opration, et bien m'en a pris. Vous
rappelez-vous un certain officier vnitien qui me poursuivait de ses
offres officieuses? Comme il se trouvait chez moi au moment o je
faisais les apprts de mon dpart, et qu'il voulait absolument m'aider
en quelque chose: Chargez-moi cette arme, lui dis-je, un officier
d'artillerie doit s'y entendre; il ne s'y entendait gure pourtant;
car, comme tout en dirigeant une manoeuvre j'en surveillais une autre, je
m'aperus qu'il avait mis dans ce canon, qui se rtrcit par le milieu,
comme vous le voyez, un tampon d'toupe trop fort pour parvenir jusqu'
la poudre, et qu'il laissait videmment une chambre dans le tromblon: en
consquence, je retirai moi-mme cette toupe avec un tire-bourre, et
aprs en avoir diminu de moiti au moins le volume, je laissai mon
artilleur faire le reste. Il y a l-dedans, ma foi, la charge d'une
pice de quatre. Avec ce tromblon, j'attendrais une arme entire.

Heureusement pour nous, l'arme ne se prsenta pas. Une division de
dix-huit cents hommes, commande par un gnral Marulli, avait tout
rcemment nettoy la plaine pour assurer le passage du roi, et rejet
les brigands dans les montagnes.

Le jour se lve enfin. Nous reconnmes alors que l'avarie faite  notre
voiture ne pouvait tre rpare que par un charron, mais qu'il serait
possible de gagner Monopoli en ajustant  notre essieu, qui tait de
bois, une autre pice de bois qu'on assujettirait avec des cordes. Mais
o trouver du bois et des cordes?--Dans le hameau que vous voyez l-bas,
dis-je  nos conducteurs: que l'un de vous vienne avec moi; vous,
Hacquart, restez avec l'autre et votre aide de camp aux gros quipages.

Dans ce hameau, si l'on peut mme donner ce nom  quelques masures
environnes des dbris de fortifications qui appartenaient videmment au
moyen ge, ce n'est pas sans peine que nous trouvmes un homme. Les
premires cratures vivantes qui s'offrirent  nous taient une paysanne
et un enfant. L'lgance de leur costume me frappa: il consistait moins
dans la finesse des toffes que dans la forme des habits et dans l'clat
des couleurs. La femme ne portait pas de bonnet; mais ses cheveux,
natts et rassembls sur le sommet de la tte, o ils taient arrts
par une grosse pingle d'argent, donnaient un certain caractre
numismatique  son profil, par lui-mme assez rgulier. Quant 
l'enfant, qui ne me paraissait pas avoir plus de trois ans, son
habillement consistait en deux pices seulement, une chemisette, ou
plutt une brassire de toile, et une culotte bleue descendant jusqu'
ses chevilles, mais qui tait chancre de manire  ce qu'il pouvait
satisfaire  tous ses besoins sans se dshabiller, et  laisser voir ce
qu'on croit surtout devoir cacher en tout autre pays. Cette culotte,
assujettie par des bretelles de mme couleur, et qui se dtachaient sur
sa chemise blanche, lui formait un costume presque aussi pittoresque que
celui de sa mre.

 l'aspect de deux trangers, dont l'un tait arm, la mre prend entre
ses bras son enfant qui jetait des cris affreux, et s'chappe en criant
plus, fort que lui: c'tait Rachel fuyant devant les soldats d'Hrode.
Le muletier, qui la rattrapa, parvint pourtant  la rassurer et  tirer
d'elle les renseignemens dont nous avions besoin. Aprs s'tre procur
les objets ncessaires, des cordes et une forte branche d'olivier, que
nous paymes largement et qu'on nous aurait donne pour rien, nous
allmes rejoindre la voiture, qui, au bout d'une demi-heure, fut en tat
de poursuivre sa route tant bien que mal, en vitant, bien entendu, la
_via Appia_.

C'est pendant qu'on la rparait que je dcouvris la cause de notre
accident, et que je reconnus qu'il n'en fallait accuser que cette
construction romaine, fabrique pour des voitures un peu plus solides
que celle que nous avions achete tourdiment, sans mme l'examiner.

Nous arrivmes sans nouvel encombre, vers midi,  Monopoli.

Il parat que nous y tions attendus, et que le gouverneur de la ville
avait reu des instructions pour empcher, sans nous donner toutefois
lieu de nous plaindre, que nous nous missions en communication avec les
habitans attroups pour nous voir. Il nous fallut descendre chez lui, y
dner, et y passer tout le temps qu'exigrent les rparations, qui ne
furent pas termines avant la nuit. Tourment du besoin de dormir,
j'eusse prfr la plus mauvaise auberge au plus beau palais du monde,
mais force me fut de cder  ses instances.

Je ne trouvai pas cette politesse-l dans le gouverneur de la province,
vieillard orgueilleux et maussade, que les couleurs de nos cocardes et
de mon panache offusquaient, et qui videmment enrageait de ne pas
pouvoir nous empcher de passer outre: mais je la retrouvai chez le
gnral Marulli; il me dlivra, en visant mon passeport, une permission
pour avoir, ainsi que des chevaux, des escortes jusqu' Naples.

 mon retour, mon hte me fit entrer dans une chambre o tait un bon
canap de basane. Votre camarade dort, me dit-il; faites de mme; quand
le dner sera prt, on vous rveillera. Tout se fit comme il l'avait
dit. Au bout de quelques heures, car par gard pour nous on ne s'tait
pas press, on vint nous annoncer que le dner tait servi; il tait
excellent, et acheva de nous refaire: l'amphitryon, qui nous avait donn
quelques convives, le fit durer jusqu' l'heure o nous pmes remonter
en voiture. Voil ce qui s'appelle faire poliment la police.

Nous sortmes de table  dix heures du soir, et trois bons chevaux nous
menrent lestement  Bari, puis  Barletta. Jusque-l, nous avions couru
du sud au nord, dans la direction des ctes. Tournant tout  coup 
l'ouest, de Bari nous nous dirigemes vers Naples,  travers les
Apennins.

Depuis Ostuni jusqu' Monopoli, la chaleur nous avait excessivement
incommods. Comme celle d'un four, nous attaquant de tous les cts,
elle nous venait d'en bas aussi bien que d'en haut, elle nous venait de
tous les cts; car, sur une terre aussi ardente que le ciel le plus
ardent, nous traversions une contre en feu, l'usage des paysans tant,
aprs la rcolte, de brler, pour les empcher de se reproduire, les
herbes sches dont les champs sont couverts. Cependant nous tions
obligs de tenir nos glaces leves, pour fermer l'entre de notre
voiture  des essaims de gupes et de frelons irrits qui venaient y
chercher un refuge contre l'incendie. Nous touffions.

En traversant Barletta, j'entrevis un colosse de bronze qu'on dit tre
celui de l'empereur Hraclius. Nous passmes trop rapidement pour que je
pusse juger de la valeur de cet ouvrage sous le rapport de l'art.

Avant d'entrer dans les montagnes, nous traversmes Canosa, qu'il ne
faut pas confondre, ainsi que l'a fait le gographe Malte-Brun, avec
Canossa, l'ancien _Canusium_, ville situe sur l'Apennin dans le duch
de Reggio, ville clbre par les humiliations qu'y subit l'empereur
Henri IV, pour obtenir le pardon non moins humiliant que lui fit si
chrement acheter Grgoire VII. La campagne qui environne Canosa est 
jamais clbre par la bataille qui se livra sur les bords de l'Aufide
(_l'Ofanto_). Le champ que traverse cette petite rivire s'appelle
_pezzo di sangue_, champ du sang. Que de souvenirs rveilla en moi
l'aspect de ce paysage et ce nom de Cannes auquel se rattachent les noms
d'Annibal et de Scipion, les destines de Rome et de Carthage!

De Canosa nous nous rendmes  Venosa, o Varron trouva un refuge aprs
sa dfaite. Nous emes lieu de nous louer aussi de l'accueil que nous y
remes. Le jour commenait  tomber. Comme nous changions de chevaux
sur la place, plusieurs habitans sortis d'un caf vinrent  notre
voiture nous engager  descendre et  accepter l'hospitalit chez eux.
Ils nous reprsentrent qu'il n'tait pas prudent de s'engager de nuit
dans les Apennins, au milieu desquels se trouve _Ordone_ o nous devions
relayer. Le gnral Marulli, disaient-ils, a chass les brigands de la
plaine, raison de plus pour que les montagnes en soient infestes. Une
escorte mme serait insuffisante pour vous protger en cas de rencontre,
et vous n'en avez pas!

En effet, depuis Barletta, nous avions t obligs de nous en passer; et
c'est lorsqu'elles nous taient devenues ncessaires que l'on avait
cess de nous en fournir, quoique nous les payassions largement.

Comme ces braves gens nous virent dtermins  passer outre malgr la
justesse de leurs observations, ils firent apporter des glaces qu'il
nous fallut accepter, et nous recommandrent de la manire la plus
affectueuse aux soins du postillon et  la grce de Dieu.

Le gouvernement ne s'tait pas tromp en prsumant que notre passage
ferait quelque sensation dans ces contres, o, malgr toutes les
prcautions, le bruit des victoires de Bonaparte avait pntr. Un
Franais n'y tait pas vu sans admiration; un Franais y reprsentait la
France.

Il tait plus de minuit quand nous entrions dans _Ordone_. Autant qu'il
m'a t possible d'en juger  la lueur d'une torche, c'est un fort
pauvre village. Il et t triste d'y passer la nuit. C'est pourtant ce
qui nous serait arriv pour peu que nous eussions manqu de prsence
d'esprit et de fermet. J'avais pour habitude de ne jamais payer les
chevaux qui m'avaient amen, que ceux qui devaient m'emmener ne fussent
attels. Bien m'en prit en cette occasion. Il n'y a pas de chevaux, me
dit le postillon qui voulait retourner  Venosa.--Pas de chevaux, 
cette heure, sur une route si peu frquente! cela n'est pas possible.
Faites venir le _staliere_ (l'homme de l'curie).--Il dort dans l'curie
et ne veut pas se lever.--Il faudra bien qu'il se lve. Faisant allumer
le flambeau dont nous nous tions munis  tout hasard, et laissant de
nouveau  Hacquart et au cuisinier la garde des bagages, je me fais
conduire au lit du _staliere_. tendu sur une planche, au-dessous de la
niche d'une madone devant laquelle brlait une lampe, le _staliere_
dormait en effet profondment. Rveill par le fourreau de mon sabre:
Il n'y a pas de chevaux, me dit-il, et il se rendort. L'curie, au
fait, tait vide. S'il n'y a pas de chevaux ici, il y en a
ailleurs.--Nous verrons cela demain, rpond-il, et il me tourne de
nouveau le dos.--Nous verrons cela tout  l'heure, rpliquai-je
impatient et en appuyant cette assertion de trois ou quatre coups de
plat de sabre bien appliqus sur la face qu'il me prsentait. Rveill
tout de bon cette fois, il est saisi d'une terreur si forte  la lueur
rflchie par cette lame leve sur lui, que, se dressant d'un mme
mouvement sur ses genoux, puis sur ses pieds, il s'chappe en criant
misricorde!

Il va sans doute avertir le matre de poste, me disent des gens que
cette scne avait attirs, et qui, tout poltrons qu'ils taient, ne
pouvaient s'empcher de rire de sa poltronnerie.--Allons donc chez le
matre de poste, dis-je au postillon de Venosa. Pour arriver 
l'habitation du matre de poste, il nous fallut traverser un champ, o,
sans autre baldaquin que le ciel, sans autre couchette que la terre, des
hommes, des femmes, des chiens, des vaches, des enfans, des cochons mme
dormaient ple-mle sur la paille. Je ne traversai pas sans inquitude
cette litire, en songeant qu'une flamche, dtache de la torche qui me
prcdait, suffirait pour griller toute une population.

Le matre de poste partageait videmment l'effroi que cette apparition
produisait dans le canton. Sortant nanmoins de sa maison qui
retentissait de cris de femmes et d'enfans, il vint au-devant de moi, me
prenant trs-probablement pour un bandit. Mais, rassur bientt par
l'ordre dont j'tais porteur, il me dit qu'il allait me satisfaire. En
effet, il me conduisit  une curie spare, par la route, de celle
devant laquelle notre voiture tait arrte. Mais pourquoi, nous
disait-il en surveillant le postillon qui attelait trois chevaux qu'il
en tira, pourquoi vous engager pendant la nuit dans des chemins si
prilleux?--Je ne rponds pas de ne pas vous verser avant d'arriver 
_Ponte Bovino_, disait de son ct le postillon qui tremblait en montant
 cheval.--Si tu nous verses, rpliquai-je au postillon en lui montrant
le bout de mon tromblon, fais en sorte que je reste sur la place; car si
je m'en relve, tu ne t'en relveras pas.  cheval; et cinq francs _de
bona man_[22], ajoutai-je en soldant le postillon qui nous avait
amens: et nous voil courant,  travers des chemins pouvantables, de
toute la rapidit de chevaux talonns par un homme que talonnait la
peur. Le jour se levait quand nous nous arrtmes sains et saufs  la
poste de Bovino.

Le matre de poste, qui tait un gros cultivateur, parut fort surpris de
nous voir arriver de si bonne heure. Il ne pouvait concevoir que nous
eussions os franchir _Ordone_, et moins encore que nous n'eussions pas
t assassins dans le trajet. Sur dix personnes qui se hasarderaient de
nuit dans ces coupe-gorge, neuf, nous dit-il, y resteraient: c'est 
cette conviction qu'il fallait attribuer les difficults qu'on avait
faites de nous donner des chevaux.

Depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, en traversant la chane de
montagnes qui semble tre l'pine dorsale de l'Italie, nous vmes se
dvelopper sous nos yeux les sites les plus pittoresques et les plus
varis, roulant entre des rochers et des prcipices, tantt sous des
ombrages que le jour pntrait  peine, tantt  travers des dserts o
le soleil nous brlait de tous ses feux. Les villages qui semblaient
accrochs au milieu de la verdure, sur la croupe des montagnes, nous
offraient des tableaux tout--fait neufs.

On les disait peupls de brigands. Il y a donc des honntes gens
partout; car pendant que nous changions de chevaux dans un de ces
repaires, un paysan nous dit de prendre garde  un coffre qui tait
attach sur le devant de notre voiture. Nous y regardons. Que
voyons-nous? des sequins sortis du sac o nous les avions renferms se
montraient  travers les fentes de ce coffre, dans lesquelles le
mouvement les avait engags. Si, au lieu de nous avertir, l'auteur de
cet avis tait all se mettre  l'afft avec quelques amis dans un des
dfils par lesquels nous devions ncessairement passer, il tait bien
sr de ne perdre ni son temps, ni son plomb, ni sa poudre.

Descendus dans la Terre de Labour, nous la traversmes sans nous arrter
 Nola, la premire des villes d'Italie o l'on ait appel les fidles 
vpres avec des cloches, invention dont l'glise est redevable  saint
Paulin; Nola, o Auguste termina _la farce de sa vie_, pour me servir de
l'expression de M. de La Harpe, en invitant les spectateurs 
l'applaudir s'ils taient contens, _vos autem plaudite_; nous
traversmes sans nous y arrter non plus _Accera_, patrie d'un autre
farceur un peu plus gai et non moins fameux, patrie de _Punchinello_ ou
de _Pulcinella_, ou de Polichinelle.

Si solidement qu'elle et t raccommode, notre voiture ne put rsister
aux cahots qu'il lui fallut prouver pendant trente-six heures; l'essieu
pourtant ne se brisa pas, mais les soupentes ne soutenaient plus la
caisse; elle reposait sur deux traverses de bois, quand  deux heures du
matin nous entrmes dans Naples.

Comme nous approchions de cette ville, un phnomne nouveau pour nous
frappa notre attention. Le ciel tait pur; aucun nuage ne nous cachait
les toiles, qui scintillaient comme par la gele dans nos climats
septentrionaux, et cependant une lueur aussi vive que celle d'un clair
remplit tout  coup l'atmosphre; cette lueur qui se reproduisit
plusieurs fois, d'o provenait-elle?

Dans ces contres o fermentent tant de matires volcaniques, sur ce sol
imprgn de tant de substances incandescentes, dans cette atmosphre o
se confondent tant d'lmens de combustion, tait-ce un effet des gaz
mans de la terre ou du fluide lectrique qui jette parfois des clairs
dont la source se drobe aux yeux? Qu'un plus savant le dcide.

Je dirai seulement que, dans ces rgions vulcaniennes, ce phnomne
imprimait  mon imagination un mouvement qu'il m'et t difficile de
rprimer, et auquel mme j'aimais  m'abandonner. Il me semblait y voir
l'indice d'une prochaine explosion, et sans trop songer aux dsastres
qui pourraient en rsulter, je me flicitais d'arriver  Naples juste au
moment o le Vsuve allait lui tirer un si beau feu d'artifice.

Je m'endormis sur cette ide, et mon rve se ralisait quand les commis
de la douane ou de l'octroi, ouvrant brusquement la voiture, me
demandrent si je n'avais rien  dclarer, et me prouvrent par-l que
j'entrais dans Naples.

Le postillon,  qui nous n'avions pas indiqu l'auberge o nous voulions
descendre, nous conduisit _alle Crocelle_, auberge  laquelle il nous
avait vendus d'avance, et qui est situe sur le quai de Chiaja.




LIVRE XI.

AOT  DCEMBRE 1797.




CHAPITRE PREMIER.

Six semaines  Naples.--Mauvaises relations de la cour de Naples avec la
rpublique franaise.--La lgation franaise.--Le gnral Caudaux; le
chevalier Acton, premier ministre du royaume de Naples.--Le banquier
Berio.--Le chevalier Hamilton, ambassadeur d'Angleterre; lady Hamilton.


Bien qu'tendu dans un bon lit, me croyant encore en route, je me
sentais cahot dans les ravins des Apennins, quand mon camarade me
rveilla. N'entendez-vous pas le tonnerre? me criait-il.--Le
tonnerre!--Oui, le tonnerre. Il fait un vacarme affreux depuis une
demi-heure; et dans ce moment il pleut  verse.--Il pleut! je suis
curieux de voir cela. Depuis mon dpart de Venise, en effet, je n'avais
pas vu tomber une goutte d'eau. J'tais altr de tout mon corps. Me
jetant  bas du lit, je cours au balcon, et l,

                        dans le simple appareil
D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil,

je reois avec dlices les torrens d'eau tide que le ciel me
prodiguait. Comme personne ne courait les rues pendant ce dluge, ma
toilette ne scandalisa personne, en supposant que quelqu'un ft dispos
 s'en scandaliser, dans un pays o le quart de la population tait
encore moins vtu que moi.

Cet orage dura peu. Au bout d'une demi-heure le ciel tait tout--fait
nettoy, et le soleil brillait de tout son clat. Alors le tableau que
prsente le golfe de Naples se dveloppa devant moi dans toute sa
magnificence. Aprs en avoir joui pendant quelques instans, pensant
qu'il tait  propos de faire un peu plus de crmonie pour me prsenter
chez notre ambassadeur, j'endosse un habit bleu, j'ajuste  un ceinturon
aussi riche que celui d'un commissaire des guerres un sabre aussi grand
que celui d'un apprenti gnral; et coiff d'un chapeau militaire
surmont du panache qui m'avait attir tant de tmoignages d'estime sur
la route, je me rends chez le reprsentant de la rpublique franaise.

Ce poste tait alors rempli par le gnral Canclaux. De major au
rgiment de Conti qu'il tait lorsque la rvolution clata, ce
gentilhomme, qui n'avait pas cru utile d'migrer, ni honnte de quitter
les drapeaux, tait bientt parvenu au grade de gnral de division.
Envoy contre les Vendens, sans faire preuve d'un gnie suprieur, il
avait command avec succs l'arme de la Loire, et battu les rebelles 
plusieurs reprises. Servant toutefois encore mieux l'tat par son
caractre conciliant que par ses talens militaires, il avait fortement
contribu  cette pacification qui en 1795 semblait avoir rattach la
Vende  la rpublique.

Comme sous l'uniforme du nouveau rgime il conservait les habitudes de
l'ancien, le Directoire crut ne pouvoir rien faire de mieux que
d'envoyer  la cour de Naples un homme  qui les moeurs de la cour
n'taient pas trangres. Une autre considration avait aussi influ sur
ce choix: c'est la fortune personnelle de ce gnral. Son revenu, joint
au traitement d'ambassadeur, le mettait en effet  mme de reprsenter 
Naples plus convenablement qu'aucune autre personne. Le gouvernement
alors n'avait gure  sa disposition pour ces sortes de fonctions que
des hommes que la rvolution avait ruins, ou qu'elle n'avait pas encore
enrichis.

Ce calcul fut un peu djou par les calculs du citoyen Canclaux, qui
d'ailleurs, revenant  ses premires habitudes, se montrait plus
courtisan que rpublicain. Je m'aperus de cette tendance ds nos
premires conversations, ainsi qu'on peut le voir dans une lettre que
j'crivis au gnral Bonaparte peu de jours aprs mon arrive 
Naples[23].

Le gnrai Canclaux me reut avec une politesse qu'on ne trouvait pas
alors chez tous les agens suprieurs de la rpublique. Il m'invita 
dner pour le jour mme, et me proposa d'aller le lendemain faire visite
avec lui au chevalier Acton, alors premier ministre. J'tais trop
curieux de voir de prs ce visir, pour ne pas accepter la proposition.

Acton semblait avoir une soixantaine d'annes; il nous reut avec une
politesse froide, mais sans hauteur. Dans notre conversation qui fut
toute en franais, langue qu'il parlait et prononait avec puret, il me
tmoigna de l'estime pour le gnral Bonaparte; moins  la vrit par
esprit de justice que par calcul politique et pour en venir  l'article
des les Ioniennes sur lesquelles il avait des vues. Il esprait faire
accorder ces les au roi de Naples, en change des _prsides_ de
Toscane, ce que je n'ignorais pas; mais Bonaparte tait dtermin  les
conserver  la France, tout en acqurant les _prsides_, ce que je
n'ignorais pas non plus. Toutes les questions du ministre napolitain
taient dictes par cet intrt. Je pris quelque plaisir, j'en conviens,
 me jouer de ce vieux politique, en flattant et en contrariant
alternativement ses esprances: mais je doute qu'il s'en soit aperu. Je
conus facilement, d'aprs cet entretien, tout l'avantage qu'un esprit
aussi dli pouvait prendre sur la bonhomie de mon introducteur.

C'est la seule fois que j'aie vu le chevalier Acton, le seul des
ministres napolitains auquel j'aie cru convenable de me laisser
prsenter. En effet, pourquoi en aurais-je t visiter d'autres? quel
intrt m'aurait conduit, par exemple, chez le prince Castelcicala,
alors charg des affaires trangres, et cependant inconnu dans l'Europe
o deux ans aprs il acquit une si dplorable clbrit? Je n'avais rien
 dmler avec le gouvernement napolitain.

Rsolu  m'occuper uniquement de plaisirs et surtout de ceux que
procurent l'amour des arts et le got de l'antiquit, je comptais
employer  visiter les muses, les thtres et les monumens de Naples
tout le temps que je n'emploierais pas  explorer les merveilles que la
main de la nature a rpandues avec tant de prodigalit autour de
l'antique Parthnope, dans les champs phlgrens et dans la _Campagna
felice_, rivages tout  la fois terribles et dlicieux o l'on a le
paradis autour de soi et l'enfer sous ses pieds.

Ombrageux comme tous les gouvernemens despotiques, le gouvernement de
Naples me supposait probablement d'autres intentions. Il me fit
espionner, mais si maladroitement, qu'il m'tait impossible de ne pas
m'en apercevoir: il tomba ainsi dans l'inconvnient qu'il voulait
viter. Ne me croyant oblig  aucun gard vis--vis d'une cour qui n'en
gardait aucun avec moi, je ne laissai chapper aucune occasion de la
picoter, de la taquiner, et de taquiner par contre-coup notre
ambassadeur, qui songeait plus  plaire  la cour de Naples qu'aux
Franais qui taient  Naples.

Ces picoteries amenrent dfinitivement une rupture entre nous: voici 
quelle occasion. Une espce d'antiquaire, nomm Talani, me servait de
_cicerone_ et m'indiquait tout ce qu'il y avait de curieux dans la
ville. Il me dit un matin, en djeunant, qu'un certain marquis _Berio_
possdait un groupe de Canova qui mritait d'tre vu, et que le digne
propritaire de ce chef-d'oeuvre se faisait un plaisir de le montrer
lui-mme aux trangers qui demandaient  le voir. Tout rcemment
encore, ajouta-t-il, il en a us ainsi avec un Anglais qui s'est
prsent chez lui, mme sans l'avoir prvenu. Si vous m'en croyez, nous
irons l aprs djeuner.--Ne serait-ce pas un peu se hasarder? je suis
Franais, il serait possible que le marquis Berio n'et pas pour un
Franais autant de bienveillance que pour un Anglais; qu'aurai-je 
dire, s'il me fermait sa porte?-- un commissaire du gouvernement
franais! lui, banquier de la cour! cela n'est pas possible. Mais pour
vous tirer de doute, je vais prparer les voies: rapportez-vous-en 
moi. Et sans attendre ma rponse, il sort avec toute la prcipitation
d'un Italien qui veut vous obliger.

Une demi-heure aprs, il revient; mais il n'avait plus l'air de
confiance avec lequel il tait parti. Eh bien! lui dis-je, avez-vous
parl au marquis Berio?--Ne m'en parlez pas, Monsieur, c'est un
faquin.--Il me refuse la porte?--Il la refuse  vous et 
moi.--Comment?--Je lui ai demand la permission de lui amener le
commissaire du gouvernement franais.--Qu'a-t-il rpondu?--Il a rpondu
que sa maison n'tait pas ouverte  de pareilles gens.--Vous voyez, mon
cher, que j'avais raison de ne pas vouloir que vous fissiez cette
dmarche.--Mais il venait de recevoir un Anglais, pouvais-je croire
qu'il refuserait de recevoir un Franais, et surtout un commissaire du
gouvernement franais, lui, banquier de la cour!--Probablement a-t-il
espr ainsi se rendre agrable  la cour. Mais laissons cet homme et
son groupe, et allons ailleurs. Il y a ici assez de choses  voir. Il
tait vident qu'en ceci le Berio avait voulu plaire  la cour.

Au dpit que j'prouvai d'un outrage aussi gratuit, d'un outrage fait en
ma personne  ma nation, je reconnus qu'avant tout j'tais Franais, et
je me promis bien de prendre ma revanche, si jamais l'occasion s'en
prsentait; mais se prsenterait-elle?

Nous allmes ce matin-l aux _Studi_, o je vis, entre autres objets
curieux, l'Hercule-Farnse, chef-d'oeuvre de Miron; la coupe d'Alexandre,
taille dans une amthyste d'une prodigieuse dimension et d'un travail
admirable; et ce qui m'intressa plus encore peut-tre, un manuscrit
autographe du Tasse. De l, nous allmes au _Museum de Capodi Monte_,
o, parmi une multitude de tableaux d'une beaut rare, je remarquai une
Madeleine du Carrache, une Charit de Schedone, ouvrage non moins
recommandable par la noblesse des figures que par la fracheur et la
vrit du coloris, et un grand tableau du Dominicain, reprsentant un
jeune Enfant protg par un Ange contre les embches du Diable.
L'expression de ces trois ttes, dont l'une est le type de la confiance,
l'autre celui de la bont, et la dernire celui de la malice, me parut
d'une admirable excution. Ce chef-d'oeuvre avait t long-temps cach
dans une glise de village en Calabre.

Je remarquai l aussi une srie complte des portraits des douze Csars:
ils sont tous ressemblans, si j'en juge par celui de Vespasien  qui
j'ai retrouv ce visage historique, ce _vultus quasi nitentis_[24] que
lui donne Sutone, et qu'il conservait mme sur le trne du monde.

Sur ces entrefaites, des ngocians franais me prirent d'appuyer auprs
de notre lgation leurs rclamations contre les obstacles que ne cessait
d'opposer au dveloppement de leur commerce le gouvernement napolitain,
qui ludait en toute circonstance l'excution du dernier trait, et
affectait pour les ngocians anglais une prfrence tout--fait
injurieuse  la France. D'autre part on me priait aussi de stimuler
l'intrt de notre ambassadeur en faveur de quelques uns de nos
compatriotes arbitrairement dtenus au chteau Saint-Elme, o ils
taient indignement traits.

Quand j'abordai ces questions, le gnrai m'couta avec une indiffrence
singulire: Je ne me mle pas de ces choses-l, dit-il. Ces dtenus
sont sans doute de mauvais sujets dans les affaires desquels ma dignit
ne me permet pas d'intervenir. Quant aux ngocians, ces gens-l sont
d'une exigence qu'on ne saurait satisfaire. D'ailleurs un gouvernement
n'est-il pas matre de favoriser qui bon lui semble? et puis o sont
donc les preuves de la prdilection du gouvernement napolitain pour les
Anglais?--Dans tout ce qu'il fait, lui rpondis-je. En toute
circonstance, les prfrences ne sont-elles pas pour l'ambassadeur
anglais? Cette prdilection de la cour est si notoire, que les
courtisans qui veulent lui plaire ne croient pas pouvoir se montrer trop
malveillans envers nous. Et pour preuve de ce que j'avanais, je lui
racontai l'impertinence que, pour plaire  la cour, venait de me faire
le banquier de la cour. Charbonnier est matre chez soi, me
rpondit-il; voil encore de ces choses dont je ne puis pas me
mler.--Aussi ne vous priai-je pas de vous en mler. Je vous cite ce
fait comme un indice des dispositions o l'on est pour nous. C'est une
confidence et non pas une plainte que je vous fais. Quand il est
question de relever une impertinence, je n'ai pas l'habitude de recourir
au ministre d'autrui; c'est une de ces affaires que je fais moi-mme.
Au reste, quand les valets m'insultent, je ne leur fais pas l'honneur de
m'en prendre  eux. Patience.

L-dessus je le saluai. Nous nous quittmes assez froidement, comme on
l'imagine.

Quelques jours aprs, on donnait  un thtre de second ordre la
premire reprsentation d'un opra-buffa de Guglielmi, autant que je
puis m'en souvenir. La cour y assistait, faveur qui assurait  l'auteur
que sa pice serait entendue sans tre interrompue, car  Naples, tant
que le roi est au thtre, personne ne se permet d'y donner mme des
marques d'approbation; tout le monde s'y rgle sur l'exemple de Sa
Majest, _regis ad exemplar_; c'est  tel point que s'il se lve, on se
lve pour ne s'asseoir que quand il s'assied.

J'ignorais cet usage. Plac sur le devant, dans une loge dcouverte, je
prenais une glace pendant l'entr'acte. Je vois tout le monde se lever.
Pourquoi cela? demandai-je.--Parce que la cour est debout, me
rpondit-on. Dans une autre disposition d'esprit, j'eusse probablement
fait comme tout le monde par politesse pour tout le monde; mais bless
encore des tmoignages d'une malveillance que je n'avais pas provoque,
je ne fus pas fch de donner un tmoignage de mon ressentiment. Je
restai donc assis, au grand tonnement des spectateurs.

Notre ambassadeur, que je vis le lendemain, tait encore tout pouff de
cette incartade.  quoi donc pensiez-vous hier, de rester assis quand
le roi tait debout?--Je pensais que je n'tais pas chez le roi; je
pensais qu'on est chez soi dans sa loge, comme on est chez soi dans son
appartement, _et vous savez que charbonnier est matre chez soi_. Puis
je lui tirai ma rvrence, lui gardant toujours rancune.

Il m'en restait aussi, comme de raison, contre le banquier Berio.
Quelques jours aprs je trouvai l'occasion de satisfaire ces petits
ressentimens et de faire, comme on dit, d'une pierre deux coups.

Le chevalier Hamilton, ministre de l'Angleterre auprs de la cour de
Naples, possdait la plus belle collection de vases _trusques_ qui
existt aprs celle de Portici. Il possdait en outre une femme clbre
par sa beaut, par ses grces, et qui jusqu'alors n'avait donn lieu en
aucune manire de l'appeler cruelle. Envieux d'admirer de prs les
trsors de ce diplomate, et persuad qu'un homme d'esprit comme lui ne
pourrait qu'tre flatt de ma dmarche, je lui crivis le billet
suivant:

     Monsieur le chevalier, nos deux nations sont en guerre; nous
     pourrions nous regarder comme ennemis. Aussi est-ce comme ami des
     arts et des lettres que je vous adresse ma requte.  ce titre
     j'appartiens  une rpublique  laquelle vous appartenez aussi.

     Il n'est pas de cette rpublique-l ce M. _Berio_ qui ne permet
     pas  tout le monde de venir admirer le chef-d'oeuvre dont il est
     indigne possesseur. Persuad que vous ne sauriez l'imiter, je
     n'hsite pas, quoique Franais,  vous demander la permission de
     visiter votre cabinet le jour et  l'heure o je pourrai le faire
     sans vous importuner.

     Agrez, Monsieur le chevalier, l'assurance de la haute estime avec
     laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

     ARNAULT,

     _Commissaire de la rpublique franaise dans les les Ioniennes._

La rponse ne se fit pas attendre. Ds le matin mme, le chevalier
Hamilton m'invita  me prsenter chez lui. Je croyais que ce serait son
secrtaire ou tel autre dpositaire de sa confiance qui me ferait les
honneurs de son cabinet; je fus donc aussi surpris que flatt non
seulement d'tre reu par lui-mme, mais de voir que lady Hamilton
s'tait associe  lui pour cet acte de courtoisie. Non content de me
montrer dans le plus grand dtail sa nombreuse collection, il m'expliqua
avec une infatigable complaisance les diverses peintures dont ces vases
taient couverts et les ornemens qui les encadraient, ornemens qui, 
son sens, taient tous symboliques; ses interprtations ne me parurent
pas toutes galement justes, mais toutes taient ingnieuses.

Aprs la science vint la politique. Persuad qu'il ne se croirait pas
oblig de taire ce que je lui disais, je profitai de l'occasion pour
expliquer mon tonnement sur la gaucherie avec laquelle la cour en usait
avec nous, gaucherie qui n'tait bonne qu' changer en dispositions
hostiles les intentions trs-innocentes qui m'avaient port  m'arrter
 Naples. Au reste, ajoutai-je, les gards que les gouvernemens ont
pour les voyageurs dpendent beaucoup du degr de considration que
savent se concilier les ministres des nations auxquelles ces voyageurs
appartiennent. Oui, cela tient surtout  leur caractre. Par exemple, 
voir le crdit dont vous jouissez ici, Monsieur, ne croirait-on pas que
l'arme qui n'est qu' trente lieues de la frontire napolitaine est une
arme anglaise? Votre gouvernement doit vous savoir bien gr de ce que
vous savez tre ici ce qu'y devrait tre l'ambassadeur franais.

Il sourit  cette saillie qui m'chappa presque malgr moi; et aprs
m'avoir montr ses tableaux parmi lesquels tait une sibylle peinte par
Mme Lebrun, et dont il faisait d'autant plus de cas que c'tait le
portrait de lady Hamilton, il me demanda la permission de me quitter
pour aller au chteau o probablement les lettres que je venais de
mettre  la poste, ou, pour parler sans figure, les confidences que je
venais de lui faire arrivrent en mme temps que lui.

Rest seul avec lady Hamilton, je l'coutai moins que je ne la
regardais, et sa conversation me parut dlicieuse. Sur quoi
roula-t-elle? je n'en sais rien. Le charme qui animait alors cette
figure si belle et si piquante m'explique toute la passion qu'elle
inspirait au chevalier dont elle portait le nom, et qu'elle inspira
l'anne d'aprs au hros[25] qui regretta si vivement de n'avoir pu lui
donner le sien.

Le cabinet du chevalier Hamilton tait rang dans le plus bel ordre,
mais avec un certain esprit de recherche. En bon Anglais, il avait
meubl son appartement  la mode de son pays. Les canaps, les
fauteuils, dont les bois taient d'acajou, taient garnis d'toffe de
crin. Je remarquai mme dans la chemine, au milieu de l'appareil le
plus brillant du foyer britannique, un monceau de charbon de terre qu'on
n'a peut-tre jamais eu l'occasion d'allumer sous ce doux climat, et
dans les interstices duquel taient placs des paillons d'un rouge
ardent qui, lorsque le soleil s'y rflchissait, figuraient le feu 
faire illusion, et vous rappelaient l'hiver au milieu de l't. Cet
artifice et peut-tre t mieux plac chez un peintre de dcorations
que chez un philosophe.

Je ne fis pas  notre ambassadeur, comme on l'imagine, un secret de
cette visite. Le ministre d'Angleterre, notre ennemi, est un peu plus
poli pour nous, lui dis-je, que notre ami le banquier napolitain. Il m'a
reu aussi gracieusement que celui-ci reoit un Anglais.--Comment, vous
avez t chez le ministre d'Angleterre!--J'ai t chez le chevalier
Hamilton.--Peut-tre auriez-vous d m'en parler avant?--Eh! pourquoi
cela, s'il vous plat, citoyen?--Pour savoir si cela tait dans les
convenances.--Cela tait dans les miennes, et seul j'en suis
juge.--Ignorez-vous que je reprsente ici la nation franaise?--Vous l'y
reprsentez, parce qu'elle ne s'y trouve pas, et je dsire qu'elle soit
bien reprsente: quant  moi qui me trouve ici, je prfre me
reprsenter moi-mme.

 dater de ce jour je n'eus plus de rapport avec lui, si ce n'est ceux
que ncessita l'expdition d'un passeport et d'une permission pour avoir
des chevaux; faveurs que je ne pouvais obtenir que par l'intermdiaire
du ministre franais, et qu'il me fit accorder avec quelque plaisir, je
crois.




CHAPITRE II.

Le joaillier de la couronne.--Pasiello, Cimarosa, Piccini.--Les
thtres.--Mme Grassini.--Assassinat.--Polichinelle.


L'ambassadeur crivit au Directoire au sujet de notre dernire
discussion; il aurait pu s'pargner cette peine: car le gnral
Bonaparte envoyait  ce mme Directoire une lettre que je lui avais
crite sur le mme sujet, et dans laquelle je lui rendais compte de la
position des Franais  Naples[26]. Je regrette de n'avoir pas conserv
copie de cette lettre o je plaidais surtout la cause du commerce
franais, et o les consquences pernicieuses que la fausse politique
d'Acton devait avoir pour la cour de Naples taient dmontres avec
assez de justesse. Cette lettre qui, malheureusement pour M. de
Canclaux, s'accordait, ce que j'ai su depuis, avec l'opinion que Monge,
qui m'avait prcd  Naples, avait exprime sur lui, peut bien avoir
contribu  hter son rappel, que je ne songeais nullement  provoquer,
mais qui, dans l'tat des choses, ne pouvait pas tre diffr de
long-temps.

Si recommandable qu'il ft par sa capacit, dans la carrire qu'il avait
antrieurement parcourue, dans celle o on l'avait fait entrer
nouvellement, M. de Canclaux n'tait qu'un homme mdiocre. Quoiqu'il et
quelque exprience de la cour de Versailles, il tait plus dplac que
personne  la cour de Naples, cour plus vaine que fire,  laquelle il
n'imposait ni par ses dehors, ni par son caractre. Bien qu'il affectt
une certaine dignit dans son maintien, ses habitudes taient si
fortement empreintes de mesquinerie que cette dignit avait tout le
ridicule d'une prtention. Les Napolitains qui aiment le faste, et le
croient insparable de la condition d'ambassadeur, avaient surtout peine
 lui pardonner son conomie qu'ils caractrisaient d'un autre nom. En
effet, loin de rpondre aux vues du Directoire, et de dpenser ses
revenus conjointement avec son traitement, il conomisait sur son
traitement pour accrotre ses revenus.

L'influence d'une femme aurait pu contre-balancer cette tendance; mais
telle n'tait pas, dit-on, la tendance de l'ambassadrice. Parmi les
qualits dont elle tait pourvue, dominait celle qu'on reprochait comme
dfaut  son mari. Elle l'aimait tant, d'ailleurs, et elle lui devait
tant, qu'elle ne se serait pas pardonn de le contrarier.

En effet, elle lui devait beaucoup. De la condition de gouvernante d'une
fille qu'il avait eue d'un premier mariage, mariage plus convenable, le
gnral l'avait leve au rang de son pouse. N'tait-il pas naturel
qu'elle conservt, ne ft-ce que par coquetterie, dans son nouvel tat,
les gots modestes dont elle avait l'habitude, surtout quand ils se
trouvaient tre ceux de son mari? Peut-tre poussait-elle  l'excs le
dsir de lui complaire. Je serais tent de le croire, d'aprs l'aventure
suivante qui faisait le sujet de toutes les conversations de Naples
quand j'y arrivai.

Toute femme d'ambassadeur a, comme on sait, le droit de se faire
prsenter  la cour prs de laquelle son mari est accrdit; Mme
l'ambassadrice voulut, tout comme une autre, avoir cet honneur, honneur
prcieux, mais un peu cher, surtout  la cour de Naples, o, dans les
jours de crmonie, les femmes ne se montrent que couvertes de diamans.
Or, Mme l'ambassadrice n'avait pas de diamans. Elle paraissait
dtermine  s'en passer. Madame, lui dit son mari, il faut se
conformer partout  l'usage. Vous aurez des diamans... Et il mne
Madame chez le joaillier de la cour.

Comme il s'agissait d'une prsentation, celui-ci tale devant Mme
l'ambassadrice ce qu'il avait de plus beau. Choisissez, Madame, lui
dit l'ambassadeur. Rglant son exigence sur la gnrosit de son mari,
Madame qui, en examinant ces joyaux, consultait les regards de Monsieur,
finit par choisir une parure d'un prix mdiocre. L'ambassadeur en sera
quitte pour une quinzaine de mille francs. C'est beau pour le prix, dit
le joaillier, mais peut-tre n'est-ce pas assez beau pour la
circonstance. Au reste, si Mme l'ambassadrice changeait d'avis et
voulait quelque chose de mieux, nous nous arrangerions facilement.

M. l'ambassadeur n'avait pas les quinze mille francs sur lui. Le
joaillier ne l'en presse pas moins d'emporter l'crin. Le lendemain
Madame est prsente. Le joaillier avait dit vrai. Dans cette cour
resplendissante de toutes les pierreries de la noblesse napolitaine,
l'ambassadrice de la rpublique franaise avait l'air d'une nbuleuse au
milieu d'un ciel tincelant d'toiles. On parla beaucoup de sa
magnificence, mais non pas tout--fait de manire  ce que l'ambassadeur
franais, quoiqu'il ne se ft pas ruin, retirt en plaisir l'intrt de
son argent.

Cet argent, toutefois, n'tait pas encore sorti de ses mains. Rentrs 
l'htel, c'est le nom qu'ils donnaient  un casin o ils s'taient
installs  l'extrmit de Chiaja: Mon ami, dit Madame  Monsieur, tout
en se dbarrassant d'un luxe qui lui pesait, c'est un plaisir bien vain
que celui de la parure.--Sage rflexion, Madame, mais bien naturelle
dans une femme qui a moins besoin de parure que personne.--Cela est-il
donc si ncessaire pour plaire?--Sans cela, ma chre amie, vous ne me
plaisiez pas moins. Vous me plaisez, je crois, mme davantage.--Je
trouve au fait que cela ne me sied pas du tout. En me faisant ce cadeau,
vous avez fait une petite folie; soyons francs.--Il y a toujours un peu
de folie dans un sentiment pareil  celui que vous inspirez.--Eh bien!
je veux tre sage pour vous.--Comment?--Je ne prendrai pas ces
diamans.--Que dites-vous?--Que je ne les garderai pas, quand mme vous
me l'ordonneriez.--Moi, ordonner! je n'ai, vous le savez, de volonts
que les vtres.--La voiture est encore attele. Laissez-moi faire.

Aprs avoir repris une toilette plus modeste, Mme l'ambassadrice met
l'crin sous son schall: Chez le joaillier, dit-elle au cocher.--C'est
par trop vous presser, Madame, dit celui-ci, qui pensait que Madame lui
apportait ses quinze mille francs.--Je n'aime pas  garder ce qui
appartient  autrui.--Madame est-elle contente de sa parure?--Elle est
belle, sans contredit.--Elle est monte dans le dernier got.--Oui; mais
vous me l'aviez bien dit, elle n'est pas assez magnifique pour figurer 
ct des parures hrditaires dont les dames de votre cour sont
charges.--Madame, je le vois, en revient  mes ides. Elle veut quelque
chose de plus convenable  son rang: tout ce qui est ici est  sa
disposition; qu'elle choisisse.--C'est bien ce que je compte faire; mais
je veux commencer par vous remettre ce que j'ai  vous.--Je le rpte,
cela ne presse pas.--Voici votre crin.--Mon crin!--Je craindrais, en
le gardant: plus long-temps, de vous faire manquer l'occasion de le
placer.--De le placer! et comment voulez-vous que je le place,
Madame?--Cette parure est si lgamment monte!--Oui, mais vous avez
paru avec  la cour; tout le monde en parle.--Tout le monde la trouve
d'un got exquis.--Comment voulez-vous, Madame, que je vende sans perte
une parure que tout le monde a vue  votre cou et  vos oreilles?--Vous
trouverez, j'en suis sre, le moyen de la placer, rpliqua Mme
l'ambassadrice; et laissant l'crin sur le comptoir, quoique peu
lgre, elle s'lance d'un bond dans sa voiture, et laisse le joaillier
tout bahi dans son comptoir.

Je viens de vous gagner quinze mille francs, dit-elle en rentrant au
bon diplomate, qui l'embrasse pour rcompense. Au fait, tout tait pour
le mieux: Madame avait t prsente avec des diamans, ce qui
satisfaisait sa vanit, et ces diamans ne lui cotaient rien, ce qui
satisfaisait son conomie.

Le joaillier cependant n'tait satisfait en rien; il songeait  se
venger, sentiment naturel  quiconque est pris pour dupe, ne ft-il pas
Napolitain. Qu'imagine-t-il  cet effet l'impertinent? Il entretenait
une courtisane clbre par sa beaut. Un dimanche, jour o la haute
socit de Naples se rend en quipage  Chiaja, ce quai o, par
conomie, M. l'ambassadeur, au grand scandale de la cour, avait tabli
la lgation dans une petite maison jadis consacre aux plaisirs du
marquis de Caraccioli; un dimanche, dis-je, il va, en calche
dcouverte, avec la _donzela_ pare du collier et des boucles d'oreilles
de l'ambassadrice, et aprs l'avoir bien promene, il la conduit sous
les fentres de l'ambassadeur, o il fait stationner la voiture jusqu'
la nuit. Les malins, qu'il avait su mettre au courant, ne rirent pas
moins de la vengeance que de l'offense. Il tait assez plaisant, en
effet, de voir un simple marchand donner  sa matresse une parure qu'un
ministre avait trouve trop chre pour sa femme, et apprendre ainsi  la
cour que cette parure, avec laquelle cette citoyenne s'tait fait
prsenter, si mesquine qu'elle ft, ne lui appartenait mme pas.

Cette aventure jeta sur les deux poux quelque peu de ridicule; une
grande faute leur et port moins de prjudice.

Mais passons  un autre sujet. Il y avait alors  Naples des
personnages, sinon plus importans, plus intressans du moins que ceux
dont je viens de parler: occupons-nous-en.

Le premier tait le vieux Piccini. Ruin par la rvolution franaise,
qui ne lui avait laiss que sa haute renomme, Piccini tait venu
chercher  Naples, dans sa patrie, un refuge contre la misre. Sa
position n'tait pas heureuse. Pendant sa longue absence de nouveaux
talens s'taient dvelopps en Italie. La vogue avait pass  Pasiello
et  Cimarosa, et les faveurs de la cour comme celles du public se
reportaient sur eux. Rien d'ingrat comme les amis du plaisir. Ds que,
par une cause quelconque, on cesse de leur plaire, ils oublient qu'on
leur a plu. Les artistes qu'il favorise le plus sont exposs, s'ils ne
prennent pas leurs prcautions pour l'avenir,  finir comme tant de
beaux chevaux qui, de l'curie d'un prince, vont vieillir dans celle
d'un fiacre; ou comme tant de belles filles qui, aprs avoir rgn dans
des palais, vont mourir  l'hpital.

Les derniers jours de Piccini eussent t misrables, si la France o il
revint ne se ft pas montre plus reconnaissante envers lui que Naples
qui le laissa repartir. Aprs le 18 brumaire, Lucien Bonaparte, alors
ministre de l'intrieur, cra exprs et uniquement pour lui une
cinquime place d'inspecteur du Conservatoire. Cet illustre vieillard
n'a pas joui long-temps de l'aisance qu'elle lui procura. Il mourut dans
l'anne mme.

Piccini fut vivement touch de mon souvenir, je m'en aperus  ses yeux.
Je rendis aussi une visite  Cimarosa, visite aussi de reconnaissance;
que d'heures dlicieuses il m'avait fait passer! Il s'y cra de nouveaux
droits en me faisant entendre un air de _Gianina et Bernardone_, et une
nouvelle cavatine qu'il venait d'ajouter  l'_Italiana in Londra_. Il
fallait, pour bien apprcier sa musique, quel qu'en ft le caractre, la
lui entendre chanter. Rien ne compensait la puissance que lui prtaient
l'accent de son chant et l'expression de sa figure.  cela prs qu'il
avait plus de finesse que de malice dans la physionomie, il avait assez
de rapport avec Rossini,  qui il ressemblait aussi par la taille et la
corpulence. Le plaisir avec lequel il m'accueillit, l'enthousiasme avec
lequel il me parla de nos armes, m'expliquaient l'humeur que la cour
lui tmoignait dj et les perscutions dont il a t depuis l'objet,
quoiqu'il ne soit pas mort en prison, comme on l'a publi.

Pasiello, mieux vu de la cour  laquelle il tait attach comme matre
de chapelle, ne se trouvait pas pour lors  Naples. Mais quand mme il
s'y serait trouv, par discrtion je ne l'aurais pas t voir, quelque
envie que j'en eusse. Sa position me commandait plus de circonspection
que celle de Cimarosa.

Pasiello, le premier, m'avait fait connatre la puissance de la musique
italienne. _Il Mondo della Luna_, _il Marchese Tulipano_, _la
Frascatana_, _il Re Teodoro_, _la Nina_, _la Molinara_, et tant d'autres
ouvrages faisaient depuis long-temps mes dlices de jeunesse! Je n'ai vu
leur auteur que huit ans aprs, quand il fut appel  Paris par Napolon
et qu'il y composa l'opra de _Proserpine_; il tait alors sur son
dclin. Cette dernire partition ne vaut ni celle de l'_Olympiade_, ni
celle de l'_Antigono_, ni surtout celle de cette _Elfrida_ que je n'ai
pu me lasser d'entendre. Je connais peu de compositions musicales o la
vrit de l'expression soit allie  plus de mlodie. Je regrette de
n'avoir pas pu dterminer Pasiello  adapter  notre grande scne
lyrique ce chef-d'oeuvre fait sur un pome de _Calsabigi_[27]; il y
aurait eu plus de succs que la musique qu'il composa sur le pome de
Quinault.

L'opra qui pour lors occupait le thtre de Saint-Charles tait un
_Gonsalve de Cordoue_ dont je n'ai conserv aucun souvenir, sinon qu'il
tait d'une longueur et d'une monotonie insupportables. Il tait excut
pourtant par les premiers virtuoses de l'Italie appels  Naples 
l'occasion du mariage du fils an du roi alors rgnant, mariage d'o
est ne la duchesse de Berri. Cet opra tait chant par David, pre du
tnor actuel, et qui avait t le premier tnor de son temps; par
Mattuci, dont la voix de fabrique napolitaine, convenait aussi bien au
moins  des rles de femme, que celle de Mlle Pasta convient  des rles
d'homme; et, enfin, par Mme Grassini. Cette cantatrice, qui n'avait pas
alors vingt ans, unissait  un contre-alto magnifique, la figure la plus
suave, la taille la plus noble et la plus lgante. Jamais crature
aussi ravissante ne s'tait offerte sur la scne. Ce qu'elle
reprsentait, elle l'tait; c'tait Didon, c'tait Armide, c'tait
Juliette.  la voir, les passions les plus romanesques paraissaient
naturelles, et les fictions devenaient des ralits. J'allais la voir
toutes les fois qu'on donnait _Gonsalve_, dont je n'ai manqu aucune
reprsentation, mais que je n'ai t voir, lui, qu'une seule fois.

Je ne revis cette belle actrice que huit ou dix ans aprs, sur le
thtre des Tuileries. Quant  David et  Mattuci, je les retrouvai 
Naples mme, dans un concert que M. de Canclaux donnait  Madame, ou que
Mme de Canclaux donnait  Monsieur,  l'occasion d'une fte de mnage.

David, dont la voix tait aussi belle que celle de Lays, chantait avec
une habilet qu'on ne connaissait pas alors en France. Mattuci
rivalisait de flexibilit avec Crescentini. Il n'avait pas l'accent
nasillard qu'on pouvait reprocher  ce dernier; mais il n'avait pas non
plus cette expression si anime, si passionne, qui semble incompatible
avec les voix d'un certain genre et d'une certaine faon.

Ce soir-l, ils chantrent un duo du _Mithridate_ de Nasolini (_io son
tradito_), et ils le chantrent d'une manire si ravissante, qu'il fut
unanimement redemand avec enthousiasme. Ils le recommenaient, quand un
accident funeste interrompit tout  coup le concert. Des cris horribles
se font entendre sous la fentre mme du salon, o une foule nombreuse
tait rassemble: c'taient ceux d'une famille dont le chef venait
d'tre assassin; et pourquoi? pour quelques _granis_, pour quelques
centimes que lui disputait un misrable aussi pauvre que lui!

Mais voici qui peint les moeurs de la canaille napolitaine: les sbires
accourent pour se saisir du meurtrier. Croyez-vous que le peuple qui
l'entourait, et qui se montrait compatissant au malheur de la famille
plore, ait livr ce misrable  la justice? erreur! En pareil cas, la
piti publique, changeant subitement d'objet, se reporte de l'assassin
sur l'assassin: chacun s'empresse de lui faciliter l'accs de l'glise
prochaine, o il trouvera un asile inviolable; et si quelqu'un demande
de quoi il s'agit: C'est un pauvre malheureux qui vient de tuer un homme
(_E un povereto che ha amazato un uomo_), lui dit-on dans le jargon de
Polichinelle.

 propos de Polichinelle, ne lui dois-je pas aussi un petit article? Ce
farceur napolitain n'a gure que le nom de commun avec le hros de nos
marionnettes: c'est un garon tout aussi droit qu'un autre, et qui, non
moins fcond en saillies que quelque bouffon que ce soit, les dbite
sans plus bredouiller que le plus disert des arlequins. Il est vtu
d'une large camisole blanche, sans fraise et sans manchettes, laquelle
tombe jusqu'au milieu de ses cuisses sur un pantalon blanc aussi, et qui
est ceinte d'une corde  laquelle pend une clochette. Il est chauss de
souliers et non pas de sabots, et coiff d'un haut bonnet de feutre
gris, sans bords et  forme ronde; enfin son visage est couvert d'un
demi-masque de couleur basane, et remarquable par un nez long et
crochu.

Les savans du pays, loin de regarder ce personnage grotesque comme
d'invention moderne, prtendent que c'est un mime antique, qui tait
antrieurement dsign par le nom de _mimus albus_, le bouffon
blanc[28], et qu'il jouissait jadis  _Atella_, o les paysans
improvisaient les scnes bouffonnes et satiriques qui conservent leur
nom, d'une considration pareille  celle dont il jouit aujourd'hui 
Naples. Cette considration tait donc bien grande; car Polichinelle est
l'individu que Naples estime le plus aprs saint Janvier.

Comme le feu roi Ferdinand IV, Polichinelle n'a jamais parl que le
patois napolitain.




CHAPITRE III.

Les lazzaroni.--Excursion aux environs de Naples.--Le
Pausilippe.--Pouzzolles.--Le lac d'Averne.--La grotte de la
Sibylle.--Baja.--Le Falerne.--Les Champs-lyses.--La Solfatarre.--Le
temple de Srapis.--Anecdote.


Qui donc  Paris ne connat pas aujourd'hui Naples? tant de Parisiens
ont t  Naples! et puis Naples n'est-elle pas venue trouver ceux qui
n'ont pas pu l'aller chercher? Les panoramas, les dcorations donnent de
cette ville et de ses environs une ide si prcise! Quiconque a vu le
troisime acte de la _Muette_, connat Naples comme s'il y avait
demeur, et le peuple dont elle fourmille comme s'il avait vcu au
milieu de lui.

Peuple heureux! si le bonheur consiste dans les jouissances animales.
Sous un ciel toujours clment, quelques aunes de toile suffisent pour
vtir le Napolitain, comme quelques pices de basse monnaie qu'il gagne
sans fatigue lui suffisent pour se procurer la nourriture que prodigue
presque spontanment le sol le plus fertile, et mme pour se procurer la
glace, objet pour lui de premire ncessit. Et le logement? me
direz-vous. Il le trouve sous les porches des grandes maisons, sous le
pristyle des glises; quarante mille individus vivent et pullulent 
Naples comme les chiens dans les rues de Constantinople, sans avoir de
domicile.

Heureux en effet, parce qu'il n'a pas de besoins qu'il ne puisse
satisfaire, le Napolitain ne travaille qu'autant qu'il le faut pour
gagner les deux ou trois sous qui lui procureront la poigne de
macaroni, le quartier de pastque, et le verre d'eau glace dont se
compose son repas; aprs quoi il s'tend sur le parapet du quai pour
digrer en dormant, se jette  la mer pour se rafrachir, et puis
revient s'tendre sur la mme pierre pour se scher, passant ainsi du
soleil  la mer et de la mer au soleil, jusqu' l'heure o la fracheur
du soir lui permet d'achever dlicieusement la journe en sautant aux
accords de la guitare.

Qu'on ne s'attende donc pas  trouver ici une nouvelle description de
Naples. Quand j'aurai parl des catacombes de Saint-Janvier, il me
restera peu de choses  dire sur cette ville qui n'ait t dit et mieux
dit que je ne pourrais le faire.

Ces catacombes sont des carrires  plusieurs tages, dont les
ramifications n'ont pas moins de deux milles de longueur et s'tendent
au loin dans la campagne. Ont-elles servi d'asile aux chrtiens en des
temps de perscution? Je ne le crois pas. Ce n'est pas dans un lieu
connu de tous et accessible  tous que pour l'ordinaire on se cache.
L'autorit aurait bientt dcouvert et troubl les mystres des
imprudens qui seraient venus chercher l un temple et une retraite.

Les croix et les inscriptions dont les parois de ces cavernes sont
recouvertes, n'indiquent rien,  mon sens, que la conscration donne
par la religion aux spultures qu'on y a creuses dans le roc o l'on a
pratiqu quantit d'excavations de capacit suffisante pour recevoir un
cadavre. Je suis entr dans ce labyrinthe souterrain, o j'tais conduit
par des guides munis de flambeaux. Tout m'a convaincu qu'il avait
long-temps servi de cimetire public. Dans un fond assez recul, j'ai
trouv mme une telle quantit de dbris humains amoncels au hasard,
que je me croyais abus par une vision pareille  celle d'Ezchiel. Je
demandai comment ces ossemens arides se trouvaient l runis. Ce sont,
me dit-on, les restes de plusieurs milliers de malheureux morts dans une
peste qui a dvor, il y a plusieurs sicles, une partie de la
population de Naples. Je rebroussai chemin aprs avoir jet un coup
d'oeil sur cette gnration dcharne.

Ce spectacle m'inspira quelque horreur. Je l'avouerai pourtant, j'aime
mieux, tout hideux qu'il soit, le dsordre des catacombes de Naples, que
l'arrangement symtrique qui rgne dans les catacombes de Paris. Ces
colonnes, ces chapiteaux, cet autel construits avec des os placs
d'aprs les dessins d'un architecte, offrent  mon regard je ne sais
quoi de mesquin et de puril. Ces os me semblent avoir t manis par
des tourdis qui ne savaient ce qu'ils touchaient, et pour qui la mort
n'a rien de grave. J'aime qu'on ne craigne pas la mort, mais je n'aime
pas qu'on en joue. Cette recherche me semble une profanation. Au
contraire, je trouve je ne sais quoi de pieux dans le respect gard par
les Napolitains pour la forme donne par le hasard  cette moisson que
la contagion faucha sans ordre et sans choix dans ses formidables
caprices.

 l'entre des catacombes taient ranges debout, dans des cercueils
ouverts, des carcasses vtues en religieuses. Dessches par la nature
du sol, elles avaient chapp  la corruption; le peuple en concluait
qu'elles appartenaient  des saintes, et les vnrait comme telles.
Sainte Catherine n'a pas, au fait, d'autres titres  la
canonisation[30]. Mais ces symptmes de saintet s'vanouissent bientt
au grand air, comme parfois la saintet elle-mme devant un examen
judicieux.

Quand Rome manquera de matire  reliques, quand ses catacombes ne lui
en fourniront plus, elles peut envoyer fouiller celles de Naples. L, il
n'y a qu' se baisser et prendre.

Savez-vous bien que voil dix jours que je suis emprisonn dans Naples?
dis-je  Talani en sortant des catacombes. Je voudrais bien faire
connaissance avec ses environs, et explorer enfin cette Campanie o
chaque objet est une merveille de la nature ou de l'art, o chaque ruine
vous rappelle un grand vnement ou un grand homme, un souvenir de la
fable ou de l'histoire.

Il fut convenu que le lendemain, sans plus tarder, il viendrait me
prendre avant le jour, de faon  ce que nous arrivassions au jour
naissant  Pouzzoles, o nous laisserions notre voiture, pour gagner 
pied la cte de Baja,  travers les champs Phlgrens, aprs avoir
visit le lac d'Averne.

Mon camarade de voyage ne fut pas de la partie, quoiqu'elle et t
diffre pour lui. Ds le surlendemain de notre arrive, une fivre
continue, qu'il avait probablement rapporte de Brindisi, s'tait
dveloppe avec un caractre d'autant plus alarmant, qu'elle offrait les
symptmes de celle que notre cuisinier avait contracte dans le mme
endroit, et  laquelle ce pauvre diable venait de succomber.

Si quelque chose me rassurait sur le compte du malade, c'est qu'il tait
soign par le plus habile mdecin de la ville, par l'un des plus habiles
mdecins de l'Europe, par ce docteur Cirillo, qui doit aussi  un
caractre hroque la grande rputation qu'il a laisse.

Il n'tait pas jour encore quand nous sortmes de la grotte de
Pausilippe. C'est  la lueur des torches allumes  la lampe qui brle
ternellement devant la madone protectrice de cette caverne, que nous la
traversmes au milieu d'un nuage de poussire.  qui les Napolitains
sont-ils redevables de ce chemin creus en ligne droite sous une
montagne qu'autrement il leur faudrait gravir ou tourner? Ils ne le
savent. Ils en jouissent comme de tous les biens qui les environnent,
sans s'inquiter d'o cela leur vient.

 Pouzzoles commena notre vritable voyage. Le soleil n'enflammait pas
encore la contre qu'il clairait. Laissant l notre voiture, nous
traversmes lestement  pied la campagne brle qui spare cette ville
du lac d'Averne et du lac Lucrin, du sein duquel s'est lev en une nuit
le _Monte-Novo_[33].

Le lac d'Averne est un vaste entonnoir creus par la nature ou par des
convulsions volcaniques au milieu d'une chane circulaire de collines,
que nous avions franchie sans trop de peine; la pente qui nous menait au
lac est trs-rapide. Je me rappelais, en la descendant quelquefois plus
vite que je ne le voulais, ce passage de Virgile, qui s'est videmment
complu  dcrire dans le sixime livre de l'nide la topographie de
cette contre,

     Facilis descensus Averni[34].

Je me rappelai aussi, quand je me vis au fond de ce bassin, le passage
suivant:

     Sed revocare gradum superasque evadere ad auras,
     Hoc opus, hic labor est[35].

Les oiseaux traversent aujourd'hui l'Averne impunment, car il tait
couvert de canards.

Aprs avoir joui quelque temps de l'aspect mlancolique de ce paysage,
intressant aussi par les souvenirs qu'il rveille, je ne croyais pas
qu'il ft possible, sans beaucoup de fatigue, de sortir du cirque o
nous tions enferms, quand mon guide prit sa direction vers un point o
cette enceinte,  peu prs coupe  pic, semblait ne pas pouvoir tre
escalade; puis se jetant dans un antre dont l'ouverture est peu
apparente de loin: Nous voici, me dit-il, chez la Sibylle.

Un des deux guides que nous avions pris  Pouzzoles battit le briquet et
alluma des chandelles, sans la clart desquelles il nous et t
impossible de nous reconnatre dans ce ddale; l'autre, homme robuste et
trapu, qui s'appelait _Tobia_, me prit sur ses paules; et me portant
comme ne porta jadis Anchise, il me fit traverser les flaques d'eau
que l'on rencontre d'intervalle  intervalle dans ce souterrain.

Nous cartant un moment de la ligne que suivait l'alle, nous nous
jetmes dans un couloir qui se prsenta sur notre droite, et, de chambre
en chambre, nous arrivmes dans celle qu'avait habite la Sibylle,
vilain sjour taill dans le roc, ainsi que le lit qui s'y trouve:
c'tait videmment une chambre de baigneur. Il y a l un pied d'eau pour
le moins; mais j'en sortis  sec sur les reins de mon cheval baptis.

Au bout du droit chemin dans lequel nous tions rentrs, s'offrit  nous
le riant tableau que forment la cte et le golfe de Baja; Baja dont les
dlices ont t clbres, non seulement par Horace, mais par Snque.

     Nullus in orbe sinus Baiis prlucet amoenis[36].

     HORAT. Epist. I, lib. I.

L'on conoit que tous les matres du monde aient voulu se faire des
palais sur cette plage o tant de dieux ont eu des temples, o les
philosophes eux-mmes venaient chercher des retraites, et que les
plaisirs eussent l plus d'attraits et l'tude plus de charmes. Les
dbris des palais de Nron, de Marius, de Cicron, de Domitien, de
Pompe, de Csar, de Lucullus gissent mls  ceux des temples de
Mercure, de Vnus, de Diane, de Cyble, sur ce rivage o l'on pouvait
tre appel aussi par des intrts d'hygine. Le golfe de Baja est une
vritable chaudire chauffe par un fourneau toujours ardent. Plongez
votre main dans la mer, le sable que vous en retirez vous brle.
L'action non interrompue de ce foyer sous-marin se manifeste surtout
dans les tuves de Tritoli, autrement dites les bains de _Nron_.

Les constructions antiques leves par les Romains prs de la source
bouillante qui leur fournissait son eau m'intressrent moins que la
source elle-mme. Pour parvenir  cette source, il faut grimper par une
voie troite et raide, taille dans le roc, dont le pied plonge dans la
mer. Arriv  une grotte autour de laquelle sont quelques blocs disposs
 recevoir des matelas, le guide ouvre une porte  claire-voie qui ferme
l'entre d'un corridor de six  sept pieds de hauteur sur trois de
largeur, et par lequel on descend jusqu' la source. Ce n'est pas sans
peine que j'y parvins  travers la vapeur touffante qui s'exhale de
cette source. La transpiration qu'elle provoque est si abondante, qu'en
moins de deux minutes un pantalon de nankin, seul vtement que j'eusse
gard, semblait avoir t tremp dans l'eau. On ne peut excuter ce
trajet, si vigoureux qu'on soit, qu'en se courbant et en rasant le sol
le plus possible, la chaleur augmentant d'intensit  mesure qu'on monte
vers la vote.

Parvenu  la source, le guide y plongea un seau, jeta dans l'eau dont il
le remplit des oeufs frais ou non, qu'il avait eu soin d'apporter, et se
hta de remonter. Pendant le peu de temps que nous mmes  remonter, ces
oeufs devinrent durs.

En sortant de cette tuve on ne saurait trop se couvrir. Si chaude
qu'elle soit, la temprature extrieure vous parat glaciale. Le
voyageur, en cette circonstance, ne peut rien faire de mieux que de se
rgler sur son guide.

Il tait plus de neuf heures du matin; en me montrant des oeufs, on me
fit sentir que j'avais faim. Nous ne nous tions pas embarqus sans
biscuit; j'avais fait mettre dans un panier du pain, des viandes
froides, quelques bouteilles de vin de Bordeaux. Nous nous tablmes le
plus commodment que nous pmes sur les ruines du tombeau d'Agrippine,
et sans trop songer  l'horrible fait qu'il rappelait, nous djeunmes
avec un apptit dont le lecteur ne peut se faire une ide exagre. On
ne mange pas sans boire. Comme je dcoiffais une bouteille de lafitte:
Entour d'antiquits, boire du vin moderne, du vin qui n'a pas plus de
huit ans, quel anachronisme! me dit Talani; voil le vin qu'il vous
faut: c'est celui que buvaient  Baja les plus voluptueux des hommes;
c'est le vin d'Horace, de Phdre et d'Apicius; c'est du Falerne. Et
tirant une bouteille qu'il avait cache au fond du panier: Buvez, c'est
une surprise que j'ai voulu vous mnager.

Quelle surprise! Mon respect pour Horace et pour Phdre, et pour tous
les gourmets de l'antiquit, ne put pas me faire partager leur passion
pour la lie paisse et violtre dont leur admirateur avait rempli mon
verre: je n'ai jamais rien bu de plus dtestable.

Le Falerne se recueille non loin de Capoue, sur les bords du Volturne.
A-t-il perdu sa qualit, ou le got des modernes est-il autre que celui
des anciens? j'inclinerais pour cette dernire opinion. Au tmoignage de
Pline, le Falerne, pour devenir bon, devait tre attendu quinze ans, et
de plus tre _dulcor_ avec du miel. Qui de nos jours ne renverrait pas
 la pharmacie un breuvage ainsi frelat? Serait-il potable pour un
palais familiaris avec les vins de cette Gaule o la vigne, transporte
par Probus, s'est si singulirement amliore depuis qu'Horace a cess
de boire et de chanter? Vive les anciens, en fait de vers! mais en fait
de vins, vive les modernes!

Le djeuner fini, nous reprmes le cours de nos explorations. Les
vestiges de Nron, qui avait fait de cette contre le thtre de ses
crimes, de ses jeux, de toutes ses volupts, s'y retrouvent  chaque
pas, en supposant qu'il ait vritablement bti tous les monumens qu'on
lui attribue.

taient-ce les celliers o se bonifiaient ses vins, taient-ce les
rservoirs qui lui fournissaient de l'eau, taient-ce les prisons o il
renfermait les victimes de sa tyrannie, que ces _cento camerelle_, ce
labyrinthe souterrain, assemblage de chambres votes, communiquant
toutes par des corridors communs?

Que celui qui dcidera cette question veuille bien me dire aussi par qui
a t construit l'immense rservoir connu sous le nom de _Piscina
mirabile_? Que ce soit par Agrippa ou par Lucullus, ce n'en est pas
moins un ouvrage admirable et de la plus belle conservation. Les eaux
ont dpos sur ses parois un sdiment de la nature de la stalactite,
auquel les parcelles de brique qui s'y trouvent incrustes donnent une
couleur toute particulire. On fabrique de jolies tabatires avec des
fragmens de cette matire qu'on ne peut dtacher qu'avec le fer, des
murailles auxquelles elles adhrent; mais on court quelque risque  le
faire. Les indiscrets qui par amour de l'antiquit dgradent ainsi les
antiquits, s'exposent  de graves punitions: s'ils y sont pris, il n'y
va pas pour eux moins que des galres. Et qu'on dise que la cour de
Naples n'aimait pas les arts!

De Baja nous montmes au cap _Misne_, ainsi nomm par ne en mmoire
du trompette qu'il y fit inhumer.

     Qui nunc Misenus ab illo
     Dicitur, ternumque tenet per scula nomen[37].

C'est sur ce promontoire que Lucullus avait assis cette _villa_ qui
depuis devint celle de Tibre: position admirable, qui d'un ct regarde
la mer de Sicile et de l'autre la mer de Toscane,

     Qu, monte summo posita Luculli manu,
     Prospectat Siculum, et prospicit Tuscum mare.

     PHD., lib. II, fab. 5.

Les campagnes dlicieuses qui se dploient sur ce plateau sont les
Champs-lysens. Doivent-elles ce nom  la beaut du site ou aux
tombeaux antiques et aux nombreuses spultures qu'on y rencontre? Elles
le doivent  l'une et  l'autre cause, sans doute. Ce sjour des ombres
heureuses n'est pas born par le Lth, mais par la mer qui se montre
par intervalles  travers les arceaux que les vignes dcrivent en jetant
d'un ormeau  l'autre leurs guirlandes o des grappes d'un raisin gros
et violet comme des prunes taient alors suspendues.

Quand je revins  Baja, le soleil tait  son znith. Je succombais sous
le poids de la fatigue autant au moins que de la chaleur, et pourtant je
n'tais pas au bout de ma course. Pour regagner Pouzzoles, au lieu de
suivre  pied les sinuosits de la baie, nous la traversmes dans une
barque: c'tait se reposer en marchant. Je trouvai pendant ce trajet le
moyen de me rafrachir aussi. Assis sur le bord de la barque, les jambes
pendantes dans la mer, je prenais ainsi sans fatigue un bain qui acheva
de me dlasser. Un marinier cependant me retenait par la ceinture de mon
pantalon, et bien m'en prit, car je m'endormis si profondment dans
cette attitude, que sans lui je serais infailliblement tomb dans les
flots o se noya l'altire Agrippine. Or, je ne nageais pas mme comme
elle. Je fus rveill par une secousse qu'prouva notre embarcation en
heurtant un dbris du pont de Caligula. De la barque, je ne fis qu'un
saut dans une _sdiole_, petite voiture, qui passe l o une calche
n'aurait pas pu passer, et je partis  l'instant pour Cumes.

Je ferais peu de plaisir au lecteur en dcrivant ces ruines que j'ai
vues sans plaisir: c'est un amas de dcombres avec lesquels
l'imagination la plus complaisante ne saurait reconstruire le labyrinthe
de Ddale, de fabuleuse mmoire, et auxquels ne se rattache aucune
grande renomme historique: en fait de pierres, je n'aime que les
pierres qui me parlent. Celle qui recouvrait la spulture de Scipion
n'et pas t muette pour moi, peut-tre l'aurais-je retrouve 
quelques lieues de Cumes, aux champs o fut _Linternum_, aujourd'hui
_Patria_[38]; mais je ne m'en savais pas si prs.

De Cumes revenant sur nos pas, nous montmes  la Solfatarre, volcan
qu'on dit prs de s'teindre, et qui semble toujours prt  se rallumer,
atelier o le soufre s'labore continuellement, s'vaporant par les
gerures, par les crevasses dont la terre blanchtre qui recouvre ce
cratre est sillonne; il se condense en aiguille et s'attache au
premier solide qu'il rencontre. Sur cette crote dnue de toute
vgtation, je me sentais entre le ciel et l'enfer. Appliquais-je
l'oreille aux soupiraux que les vapeurs se sont ouverts, j'entendais
bouillonner les torrens souterrains; laissais-je tomber un corps pesant
sur le sol, sa chute produisait sous mes pieds un retentissement pareil
 celui d'un coup de canon tir dans le lointain et rpercut par un
corps sonore: je me croyais sur une mine prs de faire explosion.

De l nous allmes visiter le temple de Srapis, monument qui fut
magnifique,  en juger par les proportions de ses colonnes et par le
diamtre de l'enceinte qu'elles dessinent. Mesure de la hauteur d'o les
autres sont tombes, plusieurs d'entre elles sont encore debout. On me
fit remarquer que leurs fts portent jusqu' une certaine lvation des
traces vermiculaires dans lesquelles sont incrustes des coquilles. Ces
indices, qui constatent l'action des vers marins, ne permettent gure de
douter que les eaux de la mer n'aient long-temps recouvert ces belles
ruines: la mer n'a toutefois apport aucune altration aux marbres dont
elles sont paves.

Aprs une course aussi longue, j'avais besoin de repos. La calche, que
nous vnmes reprendre  Pouzzoles, nous ramena lestement  Naples. Il
faisait assez jour encore pour que je pusse discerner les objets: je
reconnus facilement pour la voiture de notre ambassadeur une voiture que
je rencontrai; elle tait attele de deux chevaux magnifiques, qui lui
avaient t donns  son passage en Lombardie par le gnral Bonaparte,
et flanque de deux _volanti_, espce de laquais qui suivent  pied le
train des chevaux, comme autrefois en France le faisaient les levrettes,
les coureurs et les chiens danois.

Monge ne pardonnait pas  un ministre de la rpublique franaise ce luxe
qui faisait de l'homme un chien  deux pates, et contrastait quelque peu
avec les principes d'galit qu'il professait trop svrement peut-tre.
C'tait, au reste, le seul luxe que se permettait notre ministre, qui
rduisait sa dpense  tel point, qu'il n'a jamais pay un rapporteur,
ou, pour parler plus intelligiblement, lui espion, bien qu'il n'eut pas
d'autre moyen, la plupart du temps, pour dcouvrir les projets de la
cour contre la France et contre lui-mme.

Un jour que je lui rvlais un fait assez grave dont le hasard m'avait
donn connaissance, comme il me tmoignait sa surprise de me voir mieux
instruit que lui, Vous seriez au courant de toutes ces manoeuvres, lui
dis-je, si vos agens vous servaient avec plus de zle ou plus
d'intelligence.--Mes agens! qu'entendez-vous par-l?--Eh! mais vos
espions.--Mes espions! je n'en ai jamais us et n'en userai jamais, s'il
plat  Dieu! Jamais ils ne me coteront un sou, me donnt-on le
quadruple de ce qu'on me passe pour cet article: c'est un moyen trop
immoral.--Je conois votre rpugnance, gnral; et je vous fliciterais
de n'y pas droger, si les autres diplomates taient aussi scrupuleux
que vous; mais il n'en est pas ainsi. Or, en diplomatie comme en
tactique, ne faut-il pas connatre avant tout le terrain sur lequel on
marche? Ne faut-il pas savoir ce qui se fait sous terre? Vouloir faire
de la diplomatie sans espions, c'est vouloir faire la guerre sans
soldats.

Ce n'tait pas le moyen, mais la dpense qui lui rpugnait.




CHAPITRE IV.

Voyage au Vsuve.--Herculanum.--Portici.--Pompi.--Le tombeau de
Virgile.--Le lac d'Agnano.--La grotte du Chien.


J'ai parl d'espions: les rapports de ceux dont la police napolitaine
m'entourait, et  la tte desquels je devais mettre le domestique et le
cocher qui me servirent pendant toute la dure de mon sjour  Naples,
devaient fort rassurer le gouvernement sur le but vritable de mon
voyage, et lui prouver que je ne m'occupais gure de lui que lorsqu'il
s'occupait trop visiblement de moi. Except les heures que je passais 
l'Opra, mes heures les plus douces taient, sans contredit, celles que
j'employais  courir les champs,  chercher les vestiges des grands
vnemens,  tudier l'histoire sur ce terrain o elle est crite par
tant de monumens. Je n'y lisais pas non plus sans un vif intrt les
effets des grands phnomnes par lesquels la terre de Naples a t si
frquemment retourne. Comme la cte de Portici n'est pas moins riche,
sous ce rapport, que celle de Pouzzoles, je ne ngligeai pas d'y faire
une excursion.

Talani me dirigea encore dans ce voyage, qui devait tre plus long que
l'autre, puisqu'il embrassait plus d'objets et une carte plus tendue
que le premier. Il nous prit deux journes, l'une pour descendre dans
Herculanum et visiter le Musum de Portici; l'autre pour gravir le
Vsuve et parcourir les fouilles de Pompi.

Herculanum, qui est construit sur la lave, est  plusieurs toises
au-dessous de la lave sur laquelle est construite Rsina. Quoiqu'il y
ait long-temps que l'on travaille  dcouvrir cette ville, on n'en voit
qu'une trs-petite partie, la ncessit de soutenir Resina, qui
autrement s'croulerait dans Herculanum, obligeant de combler les
vieilles fouilles  mesure qu'on en ouvre de nouvelles, et ds qu'on en
a extrait les objets qui peuvent en tre transports. C'est le thtre
qu'on dblayait alors: une partie de la scne seulement tait visible.
Pour y arriver il me fallut descendre  soixante-dix pieds sous le sol.
Je fus frapp de la vivacit et de l'lgance des peintures dont ses
murs taient orns, et particulirement de certaines figures de
danseuses, qui se dessinaient dans leurs divers compartimens. Je n'en
parlerai pourtant pas plus au long, ces objets ayant t dcrits et mme
copis cent et cent fois.

Le mme motif me dispense de promener le lecteur dans le Musum de
Portici, o sont recueillis les objets dcouverts tant  Herculanum qu'
Pompi. Je dois dire toutefois que, parmi les fresques antiques qui s'y
trouvent, il en est plusieurs qui me frapprent par les ides
ingnieuses et naves qu'elles expriment.

N'est-ce pas l que j'ai vu, si je l'ai jamais vu, une jeune fille qui,
la ligne  la main, assise sur un rocher, pche, non pas des poissons,
mais des amours qui se jouent autour de l'amorce, et se disputent  qui
s'y prendra le premier? Je n'ai de ce tableau qu'un souvenir vague comme
celui d'un rve; peut-tre mme n'est-ce que le rve d'une imagination
moderne, de la mienne mme. Il me semble nanmoins l'avoir vu ce symbole
de la coquetterie, cette allgorie empreinte,  mon sens, de ce
caractre de finesse et de justesse qui se retrouve dans certaines
productions de l'antiquit, et particulirement dans le tableau de cette
marchande d'amours dont l'original est  Portici, composition que les
modernes ont reproduite de tant de manires, composition aussi
spirituelle et aussi gracieuse que la plus aimable fiction d'Anacron.

Le voyage du Vsuve ne prend gure moins de huit heures, et
l'exploration de Pompi pas moins de quatre: voulant faire tout cela
dans la mme journe, nous couchmes  Portici, au pied du volcan.

Par une mesure trs-sage, le gouvernement napolitain ne donne qu' des
gens dont il est sr le privilge de conduire au cratre les voyageurs,
de la tte desquels ils rpondent sur la leur. Ces bonnes gens, qui se
chargent de pourvoir  tout, vinrent nous rveiller le lendemain avant
le jour. Comme la famille qui m'avait donn l'hospitalit devait tre de
la partie, les abords du Vsuve tant inaccessibles aux voitures et peu
praticables pour les chevaux, ils amenrent autant de montures qu'il en
fallait pour toute la socit, o l'on comptait ainsi autant d'nes que
de personnes. Ces prcautions taient commandes par la ncessit: la
course devait tre longue, et la chaleur pouvait tre excessive.

Aprs quelques heures de marche  travers les laves et les scories qui
roulaient sous les pieds de nos quadrupdes, sans toutefois les faire
broncher, nous parvnmes  la rgion des cendres. Il tait jour.
Tournant le dos  la montagne aride qui nous restait  gravir, nous
portmes alors nos regards sur le golfe de Naples dont ils embrassaient
toute l'tendue; sur cette mer d'o sortent les les verdoyantes
d'Ischia, de Nisita, de Procida et de Capri au front chauve et
sourcilleux comme celui du tyran qui l'habitait; sur cette mer qui, unie
en ce moment comme une glace, rflchissait l'azur du ciel le plus pur
et toute la splendeur du soleil levant.

L'admirable tableau que celui  qui les ctes riantes de Baja et de
Sorrento servent de cadre, et autour duquel se dessinent les quais de
Naples et de Portici!

Aprs avoir respir quelque temps l'air dlicieux du matin, satisfaite
de ce qu'elle voyait, la majeure partie de la troupe, effraye de la
fatigue qu'il fallait se donner pour monter plus haut, prit la route de
l'ermitage o nous devions nous runir pour djeuner. Quant  moi, plus
stimul qu'pouvant par les difficults, je persistai dans la
rsolution de gravir jusqu'au cratre, et accompagn de deux guides, je
poursuivis mon chemin  travers les cendres.

Rien de laborieux comme la marche dans ces cendres o je m'enfonais
jusqu' mi-jambes, et qui s'boulant sous mes pieds, me faisaient perdre
 chaque pas la moiti de l'espace que je venais d'enjamber. Dieu sait
que de temps il m'et fallu, tout alerte que j'tais, pour arriver par
ce chemin mouvant au sommet de la montagne qui devenait de plus en plus
escarpe, si mes deux compagnons ne m'eussent prt aide et appui. Pour
ces hommes robustes et adroits, et dont les pieds offraient  la cendre
une surface au moins double des miens, courir o je pouvais  peine
marcher, avancer o je ne pouvais m'empcher de reculer, n'tait qu'un
jeu. Me plaant entre eux deux, l'un,  la ceinture duquel j'tais
accroch, m'entranait en avant, et l'autre, me soutenant les reins, me
poussait par derrire; si bien qu'en moins d'une heure je parvins au
sommet du Vsuve.

Il tait calme alors; et comme le soleil donnait  plomb dans le
cratre, mes regards plongrent sans difficult dans toute la profondeur
de cet immense entonnoir. Je n'y vis rien que de la cendre  travers
laquelle s'chappaient des fuses d'une fume blanchtre et lgre.
J'esprais en voir davantage: les contours de ce cne, quoi qu'il ne ft
pas coup paralllement  l'horizon, me paraissant praticables, je
dclarai vouloir en faire le tour. Quand j'aurais annonc la volont de
descendre dans l'abme, mes guides ne m'auraient pas tourdi de cris
plus lamentables. Observations, supplications, larmes mme, ils
employrent tout pour me faire renoncer  cette rsolution, et voyant
qu'ils n'y pouvaient russir, ils me quittrent en dclarant qu'ils
n'taient plus responsables des accidens qui m'arriveraient, et en me
recommandant  Dieu et surtout  saint Janvier.

Je n'ai pas prouv deux fois un sentiment pareil  celui qui s'empara
de moi quand seul, du haut de ce belvder colossal, je promenai mes
regards sur un horizon qui n'avait de bornes que celles o la faiblesse
de mes organes le circonscrivait. Le Mont-Cnis est beaucoup plus lev
que le Vsuve. Arriv l, je me savais bien haut; mais ma raison seule
me le disait. Au sommet du Vsuve, que rien ne domine, je voyais une
contre immense se dployer autour et au-dessous de moi comme une carte
de gographie. Je ne puis dire  quel point ce spectacle exaltait ma
pense. Et de quel bien-tre je jouissais dans cette atmosphre si
lgre et si pure! mes organes semblaient s'y perfectionner: je
respirais avec plus de facilit; j'entendais avec plus de finesse: rien
n'chappait  mes regards dans cette vaste scne frappe dans tous ses
dtails par les rayons du soleil qui m'clairait sans me brler.

Trois quarts d'heure de marche me ramenrent sans accident au point d'o
j'tais parti. Au fait, je n'avais couru aucun danger. Le sol sur lequel
j'avais march tait aussi ferme que le chemin le plus frquent, et ne
m'avait offert aucune gerure assez large pour que je ne pusse pas la
franchir sans lan.

Le tour du cratre achev, je me dirigeai vers _Monte-Somma_ o se
trouve l'ermitage. Une valle spare ce volcan teint du volcan
trs-allum d'o je descendais par une pente presque perpendiculaire. La
tte en arrire, les jarrets tendus, le corps raide, et pesant tout
entier sur les talons, je descendis promptement et sans fatigue cette
pente, en me laissant glisser avec les cendres mises en mouvement par
mon propre poids.

Forme d'une lave aride et raboteuse, la superficie de cette valle
ressemble  celle de la boue durcie par la gele; elle me rappelait
aussi une de celles que Dante a dcrites. J'tais l seul, absolument
seul. Depuis deux heures je n'avais pas vu une crature anime. Un
lzard tout  coup s'offre  moi. Ce ne fut pas sans une douce motion,
je l'avoue, que je rencontrai cet tre dou de la facult de sentir et
de se mouvoir; ce n'est pas sans un vif plaisir non plus que j'aperus
le premier brin de verdure qui pointait  travers ce sol brl. Ce
plaisir est celui qu'apporte la premire gorge d'eau  un palais
dessch par la soif. Sans trop m'en rendre compte, j'tais attrist par
l'absence des tres organiss. Par la mme raison, le chant du premier
oiseau que j'entendis fut pour mon oreille une musique dlicieuse; ce
n'tait pourtant que le cri d'un moineau.

Le silence de cette valle maudite n'est pourtant pas si absolu qu'il ne
soit interrompu quelquefois, mais c'est par des dtonations qui se font
dans les entrailles du volcan. J'entendis plusieurs fois ce bruit
formidable; plusieurs fois pendant mon trajet il branla le terrain sur
lequel je courais.  en croire les guides, c'taient des symptmes d'une
ruption prochaine. Le Vsuve ne sortit pourtant que plusieurs annes
aprs du calme qu'il gardait dj depuis plusieurs annes[39].

Comparativement au Vsuve, Monte-Somma est un paradis terrestre. Revtu
de quelque verdure, il est ombrag de quelques arbres sous lesquels
l'ermite s'est tabli. Le djeuner tait prt; j'y fis honneur. Sept
heures de fatigue n'taient pas ncessaires  l'assaisonnement des
provisions que nous avions apportes, mais elles m'eussent fait trouver
dlicieuse la cuisine de l'ermite, si dtestable qu'elle soit. Je
m'accommodai mme de ses oeufs, qui n'taient pas des plus frais. Mais je
ne pus m'accommoder de son vin, quoiqu'il l'ait baptis du nom de
_Lacryma Christi_. Si le Christ a jamais rpandu de pareilles larmes, ce
ne peut tre que dans l'accs d'une douleur bien amre. Je ne sache
gure que le Falerne de plus dtestable que la liqueur ou plutt la lie
paisse et brune qui remplissait une bouteille qu'il nous apporta avec
solennit et qu'il nous fit payer en consquence du prix qu'il affectait
d'y mettre. Heureusement nous tions-nous pourvus d'excellent Malaga;
nous en fmes notre ordinaire.

L'ermite, ou l'individu  qui l'on donnait ce nom, tait un drle de
cinq pieds six pouces pour le moins. Un froc qui lui tombait un peu
au-dessous du jarret, et laissait voir nues ses jambes nerveuses, ne lui
donnait rien moins qu'un air respectable. Son teint enlumin, sa barbe
noire, son regard assur, taient d'un pcheur plus que d'un pnitent;
aussi se trompe-t-on quand on prend ces gens-l pour des anachortes. Ce
sont des sculiers, qui n'ont du moine que l'habit, et que le
gouvernement autorise  demeurer l, soit pour recevoir les trangers,
soit pour lui rendre compte de l'tat du volcan. Plus d'un aventurier
franais s'est accommod de cette place: celui qui nous reut tait
Picard. Nos comptes rgls  sa satisfaction, il nous invita  ne pas
partir sans avoir inscrit nos noms sur son registre. Il est peu de
voyageurs qui,  cette occasion, n'aient consign l quelque rflexion,
soit sur le but, soit sur le rsultat de leur voyage. Par dfrence pour
cet usage moins peut-tre que par taquinerie, je griffonnai sur ce
livre, que je savais devoir tre prsent  la police, des vers dont
voici  peu prs le sens:

     Soldat du fier Bonaparte,
     Avec l'altier panache o resplendit sa gloire,
     Au sommet du Vsuve aujourd'hui j'ai port
     Les trois couleurs de la victoire,
     Les couleurs de la libert.

La voiture m'attendait  Portici. Elle m'eut bientt conduit  Pompi.

La plus grande partie de cette ville que les Franais devaient exhumer
tait encore ensevelie sous les cendres. L'activit avec laquelle
Charles III avait commenc ce dblai n'avait pas t imite par
Ferdinand. Le petit nombre d'ouvriers qu'il y avait d'abord employs
avait t retir insensiblement. Il n'y en avait plus un seul quand
j'entrai dans ces ruines.

Sans empiter sur les droits des naturalistes, puis-je dire mon
sentiment sur les causes de la catastrophe dans laquelle disparut
Pompi? Elle me semble provenir uniquement des cendres dlayes dans de
l'eau non bouillante que le Vsuve rejette quelquefois aprs avoir vomi
ses dernires laves. Cela seul peut expliquer la facilit de cette
matire  s'insinuer dans toutes les cavits des difices qu'elle
recouvre, et l'exactitude avec laquelle enveloppant les formes des
objets qu'elle rencontre elle les reproduit avec la fidlit d'un moule,
telle que cette empreinte d'un sein de femme qu'on admire  Portici.
Cela peut expliquer encore la parfaite conservation de certains objets
demeurs intgres dans cette boue consolide et que l'action de l'eau
bouillante et infailliblement altre. Il faut aussi que cette ruption
se soit faite avec une effroyable rapidit, puisque les squelettes qu'on
a retrouvs dans les fouilles de Pompi taient debout et semblaient
avoir t surpris dans leur fuite.

Les maisons de Pompi, toutes faites  peu prs sur le mme modle, sont
petites, mais distribues avec got et dcores avec lgance; leurs
murs sont revtus de peintures  fresque auxquelles le temps n'a pas
tout--fait enlev leur clat, puisqu'il suffit d'un seau d'eau pour les
raviver; elles sont paves gnralement en mosaque.  l'entre de
quelques vestibules est figur en mosaque aussi un chien monstrueux, et
dans tous on lit sur le seuil de la porte ces paroles que le matre de
la maison adresse depuis tant de sicles  quiconque se prsente: _Salve
hospes_, salut  l'hte, paroles qui semblent aujourd'hui sortir d'un
tombeau.

Aprs avoir parcouru les rues dsertes de cette ville muette, aprs
avoir visit dans tous ses recoins le temple d'Isis, le thtre,
l'amphithtre, le camp des soldats, le palais de Diomde, la _villa_
qui peut-tre appartenait  Cicron qui, comme le marquis de Carabas,
avait des proprits partout, je songeai  revenir  Naples. Comme pour
rejoindre ma voiture je traversais un champ de vignes, j'y remarquai des
pignons en brique et en mortier qui peraient le sol. Il se pourrait
bien que ce fussent ceux de quelques unes des maisons dblayes depuis
par le roi Joseph ou par le roi Joachim, qui mirent aussi leur gloire 
finir ce que Charles III avait si glorieusement commenc.

J'aurais bien dsir voir les temples de Pestum. Mais les bandits, et
_l'aria cattiva_ plus redoutables qu'eux, infestaient la contre o sont
ces ruines. Y aller en septembre, c'est aller chercher la fivre, et je
ne m'en souciais gure en songeant  l'tat dplorable o elle avait mis
mon pauvre camarade. Je n'entrepris donc plus d'autre incursion que
celle qui devait me faire connatre quelques parties des champs
Phlgrens, que je n'avais pas eu le temps de voir dans mon premier
voyage, telles que le lac d'Agnano, _les pisciarelli_, _le stuffe_ (les
tuves) _de San Germano_ et la grotte du Chien, qui sont  peu de
distance de Pouzzoles.

Il me fallut traverser de nouveau le Pausilippe. Avant d'y entrer, je me
dtournai un peu du chemin pour aller faire une station au tombeau de
Virgile ou sur les ruines qu'on dcore de ce nom. Rien de remarquable
dans cette cave remplie de dcombres et dont la vote est couverte de
broussailles. Rien de remarquable non plus sur le monticule sous lequel
elle est ensevelie. J'y cherchai vainement ce laurier qui, dit-on, se
reproduit depuis tant de sicles sur la cendre du prince des potes.
_C'est l_, me dit mon _cicerone_, en me montrant une place vide et non
pas nette; et, sous des herbes brles par le soleil, je dcouvris, non
sans peine, un chicot de bois sec gros comme le petit doigt, et, non
sans peine, une feuille de laurier plus sche encore. tait-ce la
dernire, tait-ce la seule qu'et porte cet avorton? Je la recueillis
religieusement, et l'envoyai  Legouv, qui peut-tre ne l'a pas reue,
car il ne m'en a jamais parl.

En passant par Pouzzoles, Talani ne ngligea pas de nous procurer un
chien, pauvre animal aux dpens duquel le gardien de la grotte 
laquelle il donne son nom dmontre aux voyageurs la proprit dltre
du gaz qu'elle exhale; pauvre animal qu'il tue et ressuscite, pour vous
amuser, avec autant d'indiffrence qu'il teint et rallume une chandelle
et qu'il dcharge un pistolet dont il a soin de se munir aussi.

On conoit, d'aprs cela, qu' Pouzzoles un chien soit une proprit
utile, un fonds qui rapporte; aussi les paysans spculent-ils sur cette
exprience, et vous louent-ils pour un cu leur meilleur ami. Mais les
chiens qui, l, ont autant d'esprit qu'ailleurs, ne portent pas le
dvouement jusqu' se prter deux fois  cette spculation; rien de plus
difficile que de rattraper ceux qui ont dj fait une fois le voyage. Au
bruit d'une voiture, ils disparaissent tous. Celui qu'on nous livra se
fit chercher pendant plus d'une demi-heure.

Lorsque nous arrivmes au lac d'Agnano, le soleil avait parcouru plus
des trois quarts de sa course, et dj se cachait derrire les montagnes
qui forment le bassin de ce vaste rservoir. Sans trop rembrunir la
verdure, il amortissait l'clat de quelques ctes blanchtres que la
vgtation ne recouvrait pas. De brlant qu'il avait t, l'air devenait
tide; et le ciel, toujours pur, le beau ciel d'Italie se rflchissait
dans les eaux limpides que le vent du soir ridait  peine.

Je ne puis exprimer le charme que j'prouvais  contempler ce tableau
paisible. Ce n'est pas sans contrarit que je me sentis arracher  ma
rverie par le physicien de service, qui ne concevait pas qu'on pt
s'occuper l d'autre chose que de l'exprience qu'il allait rpter pour
la centime fois, et qui d'ailleurs tait press d'en finir avec le
chien qui le mordait.

Nous entrons enfin dans la grotte dont il tient la clef; tout s'y passa
comme  l'accoutume. La chandelle qu'il alluma finit par s'teindre
aprs avoir perdu graduellement son clat,  mesure qu'il la rapprochait
du sol; le pistolet qui, au niveau de la terre, n'avait pas fait feu,
plac  dix pouces au-dessus, avait dtonn; par la mme cause, le
chien, aprs s'tre dbattu, tomba dans une immobilit absolue. Il n'en
serait jamais sorti si on ne se ft press de le porter au bord du lac.
L'eau dont on l'inonda le rappela  la vie, mais non sur l'heure. Les
pulsations du coeur ne se rtablirent que petit  petit. Il billa
d'abord, puis il ternua, puis il ouvrit les yeux, puis il tendit ses
pates, puis il fit quelques efforts pour se relever, et retomba; puis
s'tant tran jusqu' l'eau et ayant bu, il se leva tout--fait, secoua
les oreilles, prit sa course et disparut.

Ce pauvre animal avait pass par toutes les angoisses de l'asphyxie.
Elles sont terribles, ainsi que l'a certifi je ne sais quel Anglais,
qui, faute d'autre animal, fit l'exprience sur lui-mme.

Cependant la nuit tait venue. La lune montait sur l'horizon, et
rpandait une douce clart sur ce site mlancolique. Je retombai dans ma
rverie pour n'en sortir qu'au thtre de Saint-Charles, o je revis,
pour la dixime fois, _Gonzalve de Cordoue_ que je n'entendis pas plus
qu' l'ordinaire.




CHAPITRE V.

Le came.--Le docteur Cirillo.--Mission pour Mana.--Adieux 
Naples.--Caserte.--Minturne.--Mola di Gate.--Rve qui n'en est pas
un.--Les marais Pontins.--Alba.--Rome.


Je rentrai cette fois  Naples pour n'en plus sortir que le jour o je
lui ferais mes adieux, pour toujours peut-tre! qu'on me pardonne cette
expression d'un regret sincre. Je passais l si dlicieusement mon
temps que je n'tais pas oblig d'employer! Tout au prsent qui
m'environnait des merveilles de la nature et des arts, ravi de tout ce
que je voyais, de tout ce que j'entendais, de tout ce que je sentais
mme, du spectacle d'un ciel toujours pur, d'une mer toujours
tranquille, du charme d'une mlodie qui se reproduit jusque dans les
chants improviss par le peuple, du parfum des fleurs plus suave dans
cette contre que dans aucune contre de l'Europe; j'aspirais le plaisir
par tous mes sens, je le savourais de toutes les facults de mon me; si
j'avais eu  Naples ce qui m'tait plus cher que Naples, je n'en serais
sorti de ma vie.

Le plaisir qu'on prouve loin de ceux avec qui on voudrait le partager,
est toujours ml d'une secrte amertume. Tout en apprciant les heures
qu'il enchante, on a quelque impatience de les voir finir, comme on
dsire arriver au terme de sa course, si fleurie que soit la route qui
vous y conduit.

Je dsirais donc me remettre en route. Mais il ne m'tait pas possible
de dterminer l'poque de mon dpart. Hacquart tait toujours au lit; un
moment mme sa fivre avait pris un caractre si pernicieux que j'avais
craint qu'il ne succombt. Sorti de cette crise, il tait hors de
danger, mais non pas hors de maladie. L'abandonner dans cet tat, c'et
t provoquer une rechute. Il me priait, me suppliait de ne pas partir
sans lui. En effet, sans moi que deviendrait-il? il ne connaissait
personne  Naples, si ce n'tait moi et son mdecin, si ce n'tait le
citoyen Arnault et le docteur Cirillo.

Cirillo! que de souvenirs rveille ce nom-l! Il n'en est pas de plus
honorable. On sait quelle affreuse catastrophe a termin sa vie; on sait
que la premire restauration napolitaine osa frapper d'un arrt de mort
cet homme qui, soit comme mdecin, soit comme magistrat, consacra tous
les momens de son existence au service de l'humanit; on sait qu'un
infme supplice fut la rcompense du dvouement qui, malgr sa
rpugnance pour le pouvoir, ne lui avait pas permis de refuser les
hautes fonctions auxquelles l'estime des Franais et celle de ses
compatriotes l'avaient appel pendant la courte dure de la rpublique
parthnopenne; on sait enfin avec quel ddain il refusa sa grce, qui
lui tait assure s'il consentait  dsavouer comme un crime l'acte de
rsignation que lui avait inspir un effort de vertu.

Je ne m'tendrai donc pas sur ces faits, qui d'ailleurs sont postrieurs
 l'poque o je le voyais tous les jours. Mais je dirai que Cirillo,
reconnu ds lors pour un des plus habiles mdecins de l'Europe, donnait
tous ses soins  mon pauvre camarade, qu'il fut pour lui ce que Jsus
fut pour Lazare, et mme plus, car, bien que ses ressources fussent
moins tendues, il opra une rsurrection tout aussi complte.

Les vnemens ont manifest depuis tout ce qu'il y avait de grand dans
son me. Cette circonstance me rvla tout ce qu'il y avait de bon dans
son coeur. S'affectionnant  son malade en raison de la gravit de la
maladie et aussi de l'isolement o il se trouvait par suite de mes
courses, il venait le voir autant pour le consoler que pour le
mdicamenter, et n'tait pas moins le mdecin du moral que celui du
physique.

Lors de ses visites, quand je me trouvais prs du malade, je faisais
tout ce qui dpendait de moi pour en prolonger la dure; et je ne
remarquais pas sans quelque orgueil qu'il ne semblait pas port 
l'abrger. J'eus avec lui plus d'une conversation, mais dans notre
langue, car il s'en fallait de beaucoup que je parlasse l'italien comme
il parlait le franais. Je n'ai rencontr dans qui que ce soit plus de
savoir uni  moins de prsomption, et plus de rectitude unie  un esprit
plus tendu. Ses opinions sur les objets les plus graves, soit en
morale, soit en politique, taient absolument les miennes; mais il me le
prouvait plus qu'il ne me le confiait. L'aveu qu'il ne me faisait pas se
retrouvait dans toutes ses actions, aveu que je craignais presque de
provoquer. Cirillo tait mdecin de la cour, et de quelle cour! Je
sentais tout ce que cette place lui prescrivait de circonspection, et
j'en faisais la rgle de la mienne.

Pendant que Hacquart gurissait, je passais avec des artistes le temps
o je n'tais pas prs de lui. Quand le spectacle ne m'offrait rien
d'attrayant, j'allais voir les Coltelini, famille aimable, compose de
deux soeurs dont l'une, non moins recommandable par ses qualits que par
ses talens, aprs avoir pris rang parmi les virtuoses du thtre de
Naples, fut pouse par un riche ngociant  qui elle avait inspir
autant d'estime que d'amour; et l'autre, cantatrice moins brillante,
mais nanmoins habile musicienne, tait, indpendamment de cela, une
femme excellente. Dieu sait  quelles preuves je mettais sa
complaisance, et combien de partitions je lui ai fait dchiffrer! Ces
dames avaient un frre qui tournait les vers avec facilit et avec
grce. C'est lui qui composa la _canzonetta_ sur laquelle Millico a fait
la dlicieuse musique que Garat chantait avec une expression si suave.

Le matin je ne sortais gure que pour aller  un atelier, celui de Mme
Talani, femme du _cicerone_ dont j'ai parl. Voici quel intrt
m'amenait l: cette dame travaillait la pierre dure avec habilet, et
gravait sur l'onix des portraits fort ressemblans. On m'avait engag 
lui laisser faire le mien, je m'y prtais. Ce travail est assez long;
mais heureusement n'exige-t-il pas jusqu' la fin la prsence de
l'original. La tte une fois bauche en cire, on la reproduit en
pierre, d'aprs ce modle qu'on ne peut pas excuter avec trop de soin.

Mme Talani travaillait avec ardeur  ce came. Quelque peine qu'elle se
donnt, elle ne put pourtant pas l'achever avant mon dpart. Aprs le
lui avoir pay, je partis donc, en la priant de le remettre  notre
secrtaire de lgation, qui se chargea de me le faire parvenir  Paris.

Raconterais-je la suite de mes relations avec cette dame? Pourquoi pas?
Indpendamment de ce qu'elles sont honorables pour cette artiste, elles
ont un caractre romanesque assez singulier pour qu'un Molire ou un
Marivaux du vaudeville en fasse son profit.

Revenu de Naples depuis plus de dix-huit mois, et n'ayant pas entendu
parler de ce came, je regardais mon argent comme perdu, et je n'y
pensais plus, quand je reus avec une petite bote une lettre crite en
italien, et conue  peu prs en ces termes: Que pensez-vous de moi,
Monsieur? Vous avoir fait attendre plus d'un an un travail dont j'avais
reu le prix! Voici l'explication de ce fait. Votre came, excut sur
la pierre que vous avez choisie, tait fini; je me disposais  vous
l'envoyer quand il m'a t vol. Jugez de mon chagrin. Quel remde 
cela? En faire un autre. Vous trouverez dans la bote jointe  cette
lettre un second portrait que je vous prie d'agrer en change de celui
que je vous devais, et dont vous auriez t satisfait, j'en suis
certaine.

     _Maria-Theresa_ TALANI.

J'y trouvai en effet un came bien empaquet dans du coton. La pierre en
tait moins belle que la premire; la ressemblance y tait moins exacte;
mais en pareille circonstance on n'y regarde pas de si prs. Je le
donnai  qui il appartenait.

Deux ans aprs, ce came dormait encore dans le coton, quand quelqu'un
remit  ma femme, de la part d'une dame qu'elle avait connue dans son
enfance, et que depuis elle avait perdue de vue, un came  peu prs
semblable. Si vous y trouvez la ressemblance que j'y trouve, il vous
appartient, lui fit-elle dire par l'ami commun qu'elle avait charg de
cette commission.

Ce came, sign _Talani_, tait en effet le mien. Comment avait-il pass
dans les mains de Mme Marmont, aujourd'hui duchesse de Raguse, car c'est
elle qui le rendait si gracieusement  sa premire destination? Voici ce
que m'a racont  ce sujet ce pauvre Allard en nous le remettant.

Pendant un sjour qu'elle avait fait  Milan, o son mari avait eu le
commandement aprs la bataille de Marengo, Mme Marmont dsirant
complter, pour s'en faire un collier, une collection de cames
reprsentant les premiers Csars, et n'en ayant que onze, faisait
chercher de tous cts celui qui lui manquait pour complter sa
douzaine. Un jour on le lui apporte  sa toilette: Madame, lui dit le
brocanteur, voil votre Titus, ou votre Nron, votre empereur.--Un
empereur, cela! dit-elle  Allard; qu'en pensez-vous?--Je pense que
c'est un empereur, s'il y en a un qui ressemble  Arnault.--C'est ce que
je pense aussi. Tchez donc de me trouver une autre tte, dit-elle au
marchand. Je garde nanmoins celle-ci, mais ce n'est pas pour moi. On
sait le reste.

J'aime  raconter ce fait; il signale  la fois un bon coeur et un esprit
aimable. Mais par quel hasard tais-je ainsi devenu objet de commerce?
Mon _cicerone_ manquait d'ordre. Dans un pressant besoin peut-tre
aura-t-il fait monnaie de ma tte, et, de revendeur en revendeur, je
serai pass entre les mains de celui qui a eu de moi plus que je ne
valais.

Quoi qu'il en soit, ma femme possde ces deux portraits, qui ne se
ressemblent gure, mais qui, dit-on, me ressemblent, et sont venus de
Naples se rejoindre  Paris dans le mme crin par des chemins bien
diffrens.

Il y avait long-temps que j'avais rompu tout rapport avec l'ambassadeur,
quand on m'apporta une lettre de sa part. Cette lettre venait de Corfou.
Elle tait de Digeon, qui m'envoyait un arrt par lequel le gnral
Bonaparte me chargeait d'une mission auprs du bey de Mana, et pour
laquelle il m'adjoignait un mdecin corse nomm Stephanopoli, Grec
d'origine. Cette mission, sous l'apparence de rpondre aux prvenances
des Manotes, pouvait bien avoir pour but de prparer l'mancipation
future de l'ancien Ploponse. Le concours de Stephanopoli m'et t
d'autant plus utile  cet effet, que j'ignorais absolument le jargon des
descendans d'Agsilas et de Lycurgue, qui lui tait trs-familier. Je
serais revenu sur mes pas pour la remplir, si le terme fix par le
gnral n'et t pass depuis long-temps. D'ailleurs, comme il
m'annonait qu' mon retour de Mana il me ferait revenir par l'Italie,
je crus ne pas contrarier ses ides en anticipant sur l'poque de mon
rappel[40].

Le docteur Cirillo ne trouvant plus d'inconvnient  ce que le
convalescent qui, depuis quelques jours sortait en voiture, entreprt le
voyage de Rome, nous nous arrangemes pour le faire de concert avec M.
Bidois, banquier de Paris, qui avait t charg de recouvrer les
contributions qu'en vertu des traits la cour de Naples devait payer 
la France. Ce banquier, homme fort aimable, voyageait avec une dame fort
belle et au moins aussi aimable que lui: c'tait sa femme.

La chose convenue, je m'adressai  notre ministre pour avoir un
passeport du ministre napolitain, service qu'il me rendit avec
empressement; je lui offris, en reconnaissance, de me charger de ses
dpches pour Rome et pour Florence, offre qu'il accepta avec
empressement aussi; et le 12 septembre, charg de son esprit, je me suis
mis en route pour la capitale du monde.

Comme il nous fallait traverser les Marais-Pontins, et que l'on ne fait
pas ce trajet sans se prmunir contre la fivre, le bon docteur avait
indiqu  son client quelques prservatifs. Et vous, me dit-il
obligeamment, vous ne feriez pas mal de prendre aussi quelque
prcaution.--Et laquelle, docteur?--Quelques grains de tartre
stibi.--Quelques grains d'mtique! Me donner une maladie certaine pour
viter une maladie douteuse!--L'mtique vous rpugne donc bien
fort?--Il me tue.--Munissez-vous alors du meilleur vin possible, du vin
de Bordeaux le plus vieux.--Cette mdecine-l ne me rpugne pas. Je vous
promets de me conformer  l'ordonnance. Je vous dirai mme, entre nous,
que c'est un rgime auquel je me suis mis ds long-temps, par instinct
sans doute.

Ce bon docteur sourit  mon hygine, et nous quitta en nous souhaitant
un bon voyage. En change, nous lui souhaitmes tout le bonheur que
mritait le meilleur des hommes. Deux ans aprs pourtant... je
n'imaginais pas que les larmes pussent jamais me venir aux yeux en me
rappelant ces adieux-l.

Le premier prservatif qu'il m'avait prescrit est au reste tellement en
usage dans le pays de Naples et dans les tats romains, que peu de
personnes sortent sans avoir sur elles de l'mtique dos. prouve-t-on
la plus lgre incommodit en promenade? vite on court au premier
ruisseau; on y puise de l'eau dans le creux de sa main, et l'on avale
sur place le spcifique qu'on y a dlay; et l'effet produit, on
continue sa route comme si de rien n'tait. C'est ainsi que Talani en
usait et me proposait d'en user dans nos courses. Ouvrant  chaque pas
son portefeuille, _per l'aria cattiva_, me disait-il, en m'offrant une
prise d'mtique comme on offre une prise de tabac.

De Naples nous nous rendmes  Capoue, dont les dlices ne nous
retinrent pas si long-temps qu'Annibal, car nous n'y restmes que le
temps ncessaire pour changer de chevaux; avant d'y arriver nous nous
tions dtourns de la route pour aller voir Caserte, difice construit
avec les marbres les plus rares, dcor avec les statues et les tableaux
les plus prcieux, palais o rien ne manquait, except des meubles. Ceux
de l'appartement du roi et de la reine, qui couchaient dans la mme
chambre, taient des plus mesquins; deux petits lits en tombeaux
semblaient y avoir t oublis et s'y perdaient dans l'immensit.

Sur les rayons d'une bibliothque peu nombreuse, je trouvai les oeuvres
compltes d'un auteur franais.--Les oeuvres de Voltaire?--Non.--De
Buffon?--Non.--De Rousseau, de Montesquieu?...--Non, non, non; les
oeuvres compltes d'Arnaud-Baculard. Dans un cabinet tait un mauvais
tableau o la reine Caroline d'Autriche, en costume tragique,
contemplant avec plus de fureur que d'attendrissement les bustes de
Louis XVI et de Marie-Antoinette, leur promettait vengeance en fort
mauvais vers inscrits sur un ruban qui lui sortait de la bouche. Ce
tableau, aussi mal peint qu'il tait mal conu, me parut une vritable
profanation, une ridicule parodie d'un sentiment aussi noble que
naturel.

Nous avions calcul notre marche de faon  traverser le lendemain les
Marais-Pontins aprs le lever du soleil. Nous allmes en consquence
coucher  _Mola di Gate_. Avant d'y arriver, on traverse le
_Garigliano_ (l'ancien _Liris_), petit fleuve dont les eaux forment les
marais d'o sortait Minturne, et dans la fange desquels Marius chercha
un asile contre la proscription. Quand je traais cette scne terrible,
je ne m'imaginais pas voir jamais le thtre o elle s'tait passe.

Cette contre est illustre aussi par un autre vnement non moins
tragique. C'est aux environs de Mola, autrefois _Formi_, que Cicron
proscrit fut assassin.

 Mola, nous descendmes dans une vaste auberge o nous soupmes assez
bien et fort gaiement avec l'aimable mnage qui faisait route avec nous.
Le sujet de la conversation pendant une partie du repas avait pourtant
t assez triste. Les postillons nous avaient racont force histoires de
bandits, exagrant le danger peut-tre, pour nous dtourner de l'ide de
voyager de nuit.  propos, dis-je  un domestique que j'avais pris 
Naples, ayez soin de tirer les armes de notre voiture et de les mettre
dans ma chambre: surtout n'oubliez pas le tromblon; car s'il prenait 
ces Messieurs fantaisie de nous faire visite cette nuit, encore
faudrait-il avoir de quoi rpondre  leur politesse.

Sur ces entrefaites, le _staliere_ tant venu prendre nos ordres: 
quatre heures du matin les chevaux, dit Bidois; ayez soin aussi de
m'veiller  cette heure, en frappant  la porte n 4; je me charge,
moi, d'veiller ces Messieurs.

Pour comprendre ce qui va se passer, il faut avant tout connatre les
localits. Toutes les chambres de l'auberge communiquaient les unes avec
les autres par des portes garnies des deux cts de verrous que chacun
pouvait fermer  volont, et elles avaient toutes sortie sur un corridor
commun. Le souper fini, nous nous retirmes dans nos chambres dont nous
laissmes les communications ouvertes dans l'intrieur, mais que nous
fermmes  la clef du ct du corridor. La chambre de Bidois portait,
ainsi qu'on l'a dit, le n 4, et celle que j'occupais avec Hacquart, le
n 1.

Dans cette chambre taient deux lits, l'un prs de la fentre, dans
lequel Hacquart se coucha; l'autre o je me blottis tait prs de la
porte, laquelle donnait sur le corridor: tout prs de moi, sur une
commode, on avait dpos nos armes.

Plong dans le sommeil de l'insouciance qui n'est pas moins profond que
celui de l'innocence, je faisais le plus doux des rves, quand tout 
coup j'entends  mon chevet un bruit formidable: on enfonait la porte
qui paraissait prs de cder. Me jeter  bas du lit, me saisir du
tromblon, et le diriger machinalement vers le point menac, fut
l'affaire d'un moment. Que faites-vous? me crie Hacquart, qui ne
dormait pas, et  qui le crpuscule permettait de voir ce qui se
passait.  ses cris, toujours endormi, je me retourne de son ct, et
croyant que l tait le point d'attaque, je braque sur lui l'arme
terrible. Heureusement Bidois survient-il, Qu'est-ce qu'il y a?
qu'est-ce que c'est?--C'est lui qui veut me tuer.--Je veux tuer les
bandits.--O diable voyez-vous des bandits?--Cette chambre en est
pleine.--Il n'y en a que dans votre tte.--Ils ont enfonc la
porte.--Enfoncez-vous dans votre lit, si vous ne voulez pas gagner un
rhume, car vous n'tes nullement quip pour faire la guerre avec des
armes  feu, ajouta Bidois en clatant de rire. C'tait vrai.

La fracheur du carreau cependant m'avait rveill. Comme il faisait
tout--fait jour, jetant les yeux sur moi, je reconnus que je n'tais
pas plus vtu que l'Apollon du Belvdre, au manteau prs, et pas plus
cuirass que le Lonidas de David. Dposant donc les armes, sans
rpliquer, je remonte dans mon lit et me rendors d'un si bon somme qu'on
eut grand'peine  me rveiller quand il fallut partir.

D'o venait tout ce bruit? de l'erreur du valet, qui au lieu de frapper
au n 4, avait frapp au n 1, et rveill ainsi les ides qu'avait fait
natre en moi la conversation de la veille. Nous rmes beaucoup le
lendemain de ce rve qui n'en tait pas tout--fait un. Hacquart se
flicita d'avoir chapp  la dcharge du tromblon. On verra par la
suite qu'il n'tait pas le seul que cette arme terrible avait menac.

 peu de distance de Mola, sur la route d'Itri, sont des ruines
consacres par le nom de Cicron. Le nom de ce grand citoyen vit encore
l dans toutes les mmoires, il est encore l dans toutes les bouches,
mme dans celle des paysans. Ces ruines ne sont pas toutefois celles de
sa maison, qui tait plus proche de Gate, mais celles du monument que
lui leva la pit de ses affranchis sur le lieu mme o il tendit la
gorge au poignard des sicaires d'Antoine.

Conformment  nos calculs, aprs avoir pass Terracine, et reconnu le
rocher de Circe, nous traversmes les Marais-Pontins lorsque le soleil
tait  son plus haut degr d'lvation. Je ne pouvais concevoir, en
voyant les visages blmes des habitans de cette contre, qu'un individu
qui n'y est pas contraint y rsidt. La sant semble n'tre l le
partage que des buffles, animaux stupides, errans par troupeaux dans les
fanges, moins stupides toutefois que les hommes, puisqu'ils y
engraissent.

Cette route est fort unie; on la franchit rapidement, mais trop
lentement encore au gr des voyageurs. Il nous avait t expressment
dfendu par le docteur de manger et de dormir pendant ce trajet.
L'apptit m'tant venu, je mangeai; l'envie de dormir s'tant fait
sentir, je dormis, et je n'en arrivai pas moins bien portant  Rome, o
mon pauvre camarade fut repris plus fortement de sa fivre, quoiqu'il
n'et ni mang ni dormi.

Je ne traversai pas Albano sans faire attention  une masse de dcombres
qui se voit  droite de la route dans le sens o nous la parcourions,
tombeau d'Ascagne, suivant les uns, tombeau des Horaces, suivant les
autres; et puis fondez votre immortalit sur la dure des monumens!

Il tait onze heures du soir quand nous entrmes dans la ville sainte:
on nous conduisit place d'Espagne, chez Sarmiente, en face de la
_barcaccia_.




LIVRE XII.

DE LA MI-SEPTEMBRE  LA FIN DE DCEMBRE 1797.




CHAPITRE PREMIER.

Quinze jours  Rome.--Le Forum.--Le Capitole.--Joseph Bonaparte et sa
famille.--Lettres de Bellrophon.--Le chef de brigade Suchet.--Les
Buratini.


Quand on est arriv de nuit  Rome, on se lve de bonne heure le
lendemain. Ds le matin, j'tais au pied du Capitole. Pourquoi pas au
Vatican, me dira-t-on? Parce que la demeure des papes, tout bon
catholique que je sois, m'intressait moins que la ville des Csars;
parce que c'taient des ruines plus que des difices, et la Rome des
Romains plus que celle des Italiens que j'tais impatient de voir.

J'tais sans _cicerone_; mais en a-t-on besoin  Rome? Le premier venu
m'indiquait tout; les enfans me nommaient tout; les restes du temple de
la Concorde, ceux du temple de Jupiter tonnant, l'arc de Septime-Svre,
l'arc de Tite, le temple de la Paix, la place o furent les Rostres,
celle o tait le gouffre de Curtius, le temple d'Antonin et de
Faustine, l'arc de Constantin, le Mont que recouvrait le palais des
Csars, la Voie Sacre, le Colosse, que nous appelons le Colyse.

Je l'avouerai, ces dbris de la grandeur romaine ne rpondirent pas 
l'ide que je m'en tais faite.  l'exception de ceux du Colyse dont
l'tendue donne la mesure de la puissance qui l'a fait, et de la
population pour laquelle il a t fait, ils me semblrent appartenir 
des monumens de proportion mdiocre.

Je ne pouvais retrouver le gouffre de Curtius dans une mare d'eau
verdtre; le _Forum_ dans le _Campo vaccino_; la Maison Dore dans les
broussailles qui recouvrent le mont Palatin; la Voie Sacre dans le
sentier hriss de ronces et de chardons qui traverse la vaste solitude
o jadis se dcidaient les destins du monde, et o l'on ne s'assemble
aujourd'hui que pour vendre ou pour acheter des vaches.

Ce n'est pas sans quelque contrarit non plus que je voyais les
monumens antiques appropris  des institutions modernes: l'inquisition
tablie dans le temple de Minerve, le collge des apothicaires dans le
temple d'Antonin, l'autel de Jupiter, l'_ara coeli_, devenu celui du
_bambino_ (le marmot), ou, autrement pour le franais, l'Enfant Jsus;
le temple de tous les Dieux chang en temple de tous les Saints, le
Cirque de Vespasien transform en Calvaire, et la croix arbore sur tous
ces difices. Cela me semblait non seulement une profanation de ce
signe, mais encore un acte d'usurpation. Les papes, en l'attachant aux
temples du paganisme, me rappelaient la prtention de ces filous qui
croient acqurir la proprit d'un mouchoir parce qu'ils y mettent leur
marque.

 la nuit pourtant ces objets reprirent  mes yeux leur caractre; effet
sans doute de mon imagination qui, plus libre  la clart vague de la
lune, leur retrouva les formes et les proportions qu'elle leur avait
prtes d'abord, et put repeupler de hros, de consuls, de tribuns et de
citoyens cette place o le jour ne m'avait fait voir que des bouviers,
des mendians et des moines.

Je ne revins pas chez moi sans avoir vu le Capitole, et mesur des yeux
la Roche Tarpienne. Quoique ce Capitole soit l'oeuvre de Michel-Ange, il
ne me satisfit pas: il manque du grandiose qui dans ma pense signalait
le premier des monumens de la premire ville du monde. Mais est-ce au
Capitole qu'il faut chercher aujourd'hui le centre du pouvoir de Rome?

Au Capitole de Vespasien, au Capitole de Sylla,  celui des Tarquins
mme appartenait le caractre que je cherchais dans celui-ci. La Roche
Tarpienne ne me prsenta pas non plus cet escarpement formidable que
lui donne l'histoire: pas un grenadier qui ne parvnt aujourd'hui, d'un
lan, au sommet de cette roche devant laquelle s'arrta celui des Sabins
et des Gaulois; pas un colier qui ne ft impunment le saut qui cota
la vie  Manlius.

Rien de cela ne m'mut. Mais je me sentis pntr de respect et
d'admiration  l'aspect de la statue questre de Marc-Aurle. Le
caractre de ce philantrope, de ce philosophe couronn, respire sur ce
visage, o la sagesse et la bont s'allient  la majest la plus douce.
Je ne m'tonnai plus en le voyant que des gens du peuple l'eussent pris
pour un saint et invoqu comme tel: on en invoque de pires.

Je ne m'tonnai pas non plus, en voyant le cheval qui le porte, qu'aprs
l'avoir tabli sur sa base, Michel-Ange lui ait dit: _Souviens-toi que
tu vis, marche_.

Quand l'heure o l'on pouvait se prsenter sans indiscrtion chez le
ministre de France fut venue, je courus chez lui. C'tait alors Joseph
Bonaparte. Pendant mon sjour  Corfou, de la lgation de Parme il avait
pass  celle de Rome. J'en reus l'accueil le plus affectueux. Le
palais qu'il devait habiter n'tant pas encore prt  le recevoir, il
logeait provisoirement dans une belle auberge qu'il occupait en entier
avec sa chancellerie. Me tmoignant le regret de ne pouvoir m'hberger,
il m'invita  regarder sa table comme la mienne, et  venir y prendre
place ds le jour mme.

Dans cette premire entrevue, si press qu'il ft, car il expdiait un
courrier  son frre, il me fit plusieurs questions relativement  la
position des Franais  Naples. La lettre du ministre de France vous en
dira probablement sur ce sujet plus que je n'en pourrais dire,
rpondis-je, en lui remettant la dpche dont celui-ci m'avait charg;
et lui laissant terminer sa correspondance, j'allai m'occuper de la
mienne et crire au gnral en chef la lettre que j'ai cru devoir
consigner dans mes notes, parce qu'elle contient sur la mission que je
venais de remplir des renseignemens qui en compltent l'histoire, et que
je ne crois pas dnus d'intrt[41].

 l'heure du dner, la famille du ministre tait runie dans le salon:
c'est l que je vis pour la premire fois Mme Joseph Bonaparte, femme
excellente, femme dont les grandeurs n'altrrent pas la simplicit, et
dont l'infortune n'a pas pu aigrir l'anglique bont. J'y vis pour la
premire fois aussi Caroline Bonaparte; enfant encore, elle ne laissait
pas deviner tout ce qu'elle a de viril dans le coeur, mais elle portait
dj sur son visage de petite fille l'indice d'une beaut qui aurait peu
de rivales: ni l'une ni l'autre ne se croyait destine  rgner dans le
royaume sur la frontire duquel nous nous trouvions.

Aprs m'avoir prsent  sa femme, ce bon Joseph me prit en particulier.
Vous avez vit, me dit-il, de vous expliquer sur notre ministre 
Naples, il n'est pas aussi rserv  votre gard; lisez. Et il me remit
la lettre que je lui avais apporte de la part de ce ministre. Je lus,
et je ne vis pas sans quelque surprise que c'tait une dnonciation en
forme contre moi.

Que ce diplomate crt devoir donner  un confrre un avis charitable,
c'tait chose toute simple, mais qu'il me ft porteur de cette lettre o
il me signalait avec tant de bienveillance, c'tait peut-tre pousser un
peu loin l'habilet diplomatique. Je ne m'en fchai pas pourtant, au
contraire: Je n'ai rien  rpondre  cela, dis-je  Joseph Bonaparte en
la lui rendant, si ce n'est que notre ministre  Naples est encore plus
malin que je ne croyais. Ce tour-ci est plaisant; ceux qu'il fait
d'ordinaire sont moins spirituels, mais peut-tre sont-ils plus risibles
encore.--Voulez-vous parler de son conomie? Monge m'en a dj cont de
ce genre, reprit Joseph. J'en sais aussi qui se sont passs sous mes
yeux quand je le reus  Parme. La libralit n'est pas dans ses
habitudes: sous ce rapport, rien ne me surprendra de lui; mais ce qui me
surprend, c'est cette perfidie: je le croyais bonhomme.--Je crois,
rpliquai-je, qu'elle ne se borne pas  ce seul fait, et qu'une autre
lettre dont je me suis charg pour notre ministre  Florence, est un
duplicata de celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre. Je vous
remercie de m'avoir mis dans cette confidence: j'aurai quelque plaisir 
tudier sur la figure de cet autre diplomate l'effet que produira sur
lui la lecture de cette circulaire, si, comme je l'espre, il la lit en
ma prsence; ce sera une vritable comdie. Ds ce moment, au fait, il
me fut impossible de penser sans rire  une malice qui tournait  la
confusion de son auteur.

Parmi les convives, il se trouva plus d'une personne qui ont depuis
acquis une grande illustration, non seulement par le rang o elles sont
parvenues, mais par les titres qui les y ont portes: tel tait le
capitaine Arrighi, aujourd'hui duc de Padoue; tel tait un chef de
brigade que la runion si rare des qualits du militaire et de
l'administrateur, et que des services si divers et si minens ont lev
 la plus haute des dignits de l'arme.

Je m'explique. Quatre mois avant, quand je me rendais de Milan  Venise,
je remarquai entre Vrone et Vicence un officier qui, en voiture
dcouverte, faisait ainsi que moi, et concurremment avec moi, cette
route de toute la vitesse de la poste. Le caractre de sa figure  la
fois noble et franche m'avait frapp: l'attrait qu'elle avait pour moi
me faisait dsirer,  mon insu, qu'elle appartnt un jour  un de mes
amis. Le lendemain, ce n'est pas sans plaisir que je rencontrai la mme
figure  Venise, chez le commissaire-ordonnateur, o mes affaires
m'avaient appel. L'officier qui la portait m'avait remarqu de son
ct; il me le prouva en me rendant avec bienveillance le salut
bienveillant aussi que je lui fis. Mais  cela se bornrent nos premiers
rapports; nous n'emes ni le temps ni l'intention peut-tre de nous
parler. Je le vis partir sans savoir qui il tait; sans avoir rien
appris, si ce n'est qu'il y avait au monde une personne de plus qui me
plaisait, et ne l'ayant pas rencontr depuis, je n'y avais plus pens.
Quel fut mon tonnement de le reconnatre dans le chef de brigade
Suchet, qui me fut prsent par Joseph ou auquel Joseph me prsenta!
C'est alors que nous nous prmes la main pour la premire fois, et que
nous formmes tacitement un pacte qu'il n'a jamais reni, quelque
intrt qu'il ait eu  le faire dans les rapports o des destines si
diffrentes nous ont jets depuis.

Les thtres n'taient pas ouverts. Pour y suppler et amuser les dames,
le ministre fit venir les _buratini_, marionnettes fabriques avec un
peu plus d'art que les ntres, et jouant quelquefois des drames
meilleurs que les ntres aussi. Je ne me rappelle pas trop celui qu'ils
jourent sur leur thtre portatif; mais je me rappelle trs-bien qu'il
m'amusa beaucoup, et qu'avec leur visage de bois, ces comdiens m'ont
paru valoir au moins telle marionnette  visage de chair, tel automate
qui se meut sans y tre contraint par le fil de Brioch.




CHAPITRE II.

La fontaine grie.--Les catacombes de Saint-Sbastien.--La Basilique de
Saint-Pierre.--Le Vatican.--La chapelle Sixtine.--Une batification.--La
_villa Albani_.--Tivoli.--Dpart pour Florence.


Je ne tranerai pas le lecteur de muse en muse; ce serait lui donner
toute la fatigue que j'ai eue  les parcourir dans le court espace de
temps que je passai  Rome, et lui faire un ennui de l'admiration.
L'abondance des chefs-d'oeuvre est l si grande qu'ils se nuisent quand
on ne met pas quelque intervalle dans ses visites. De ces sensations si
rapproches rsulte pour les yeux une lassitude semblable  celle que
donne  l'oreille un concert trop long, si brillant qu'il soit; dans le
premier cas on finit par avoir besoin de ne plus voir, comme dans le
second de ne plus entendre! L o tout est galement beau, rien ne
parat beau: Rome ressemble  une table trop splendidement servie, o
les repas se succdent si rapidement que l'apptit n'a pas le temps de
renatre: on y est rassasi sans avoir mang.

Qu'on me pardonne donc de ne pas rentrer dans ces muses dont
l'inventaire d'ailleurs a t fait par tout le monde, et de m'occuper
moins de Rome que de ses environs.

En prenant  son origine, c'est--dire au pied du Capitole, cette _via
Appia_, contre laquelle ma voiture s'tait brise en sortant de
Brindisi, j'arrivai par la porte dite autrefois _Capena_, 
Saint-Sbastien, hors des murs. Dans cette antique glise est l'entre
des Catacombes romaines, mine inpuisable de reliques, terre sanctifie
par le sang de cent soixante dix-huit mille et un martyrs. La dvotion,
je l'avouerai, m'entranait encore l moins que la curiosit, moins que
le dsir de connatre ces souterrains si fortement recommands  tout
voyageur franais, par le danger qu'y courut le peintre Robert, et aussi
par les vers que ce danger inspira au pote Delille, qui faisait de
beaux vers, n'en dplaise  tels et tels versificateurs, qui,  la
vrit, font les vers tout autrement.

Ces Catacombes, qui n'ont pas t formes, comme celles de Naples et de
Paris, par des extractions de pierre, n'offrent pas  l'oeil l'aspect
menaant, mais pittoresque de votes formes de masses irrgulires
toujours prs de se dtacher. Rien n'y rappelle l'art de l'architecte.
Creuses dans une terre brune, elles semblent moins avoir t fouilles
avec le fer qu'avec les ongles: c'est un vritable terrier dont les
alles basses et troites ont t pousses dans mille directions. Plus
attrist qu'effray, je me croyais l dans le royaume des taupes. Je
conus pourtant quel danger il y aurait  s'engager sans guide dans cet
obscur labyrinthe.  mesure que je m'y enfonais, l'aventure de notre
Robert se reprsentait  ma mmoire avec plus de force et me faisait
frissonner: je n'attendis pas pour en sortir que les bougies qui
m'clairaient tirassent  leur fin.

J'ai cru retrouver quelque ressemblance entre les carrires des Gobelins
 Paris et les Catacombes de Rome,  la couleur prs.

Au retour, aprs avoir pass au pied de la tour de _Cecilia Metella_,
appele _Capo di Bove_ par le peuple, qui n'est frapp que des ttes de
boeuf figures dans la frise dont ce monument est orn, j'allai voir la
fontaine grie. Dpouille du prestige que lui prtait la tradition, ce
n'est plus aujourd'hui qu'une grotte muette et solitaire, tapisse de
scolopendres et de capillaires, o de la niche d'une statue mutile
s'chappe ou plutt s'panche  travers des marbres briss une source
des plus limpides. La nymphe n'a pas t dgote par un saint.

Je sais d'autant plus mauvais gr aux Romains modernes de drober les
monumens de Rome ancienne aux dieux auxquels ils taient consacrs, que
les chrtiens n'ont pas besoin de recourir  cet expdient pour donner 
leur culte des temples dignes de sa sublimit: c'est ce que je me disais
en voyant Saint-Jean-de-Latran, et surtout aprs avoir vu Saint-Pierre.

Saint-Pierre! La tte de l'homme a-t-elle jamais rien conu de si vaste,
la main de l'homme a-t-elle jamais rien construit de si grand! quel
temple que celui o le plus grand des temples antiques ne figure que
comme accessoire, et dont le dme gale, surpasse mme en diamtre la
totalit du Panthon. Dans ce monument tout est colossal: tant que
l'homme ne s'y prsente pas, tout y parat pourtant de grandeur
naturelle, tout, jusqu'aux supports de la coquille o l'eau bnite vous
est offerte, tout jusqu' ces enfans auprs desquels le plus haut des
soldats du pape semble un pygme.

Comme la foi qui s'y manifeste, l tout sera ternel: le temps est sans
puissance mme contre les dcorations des chapelles dont l'intrieur de
ce temple est entour, et qui ont chacune la dimension d'une glise: les
objets, figurs ailleurs sur la toile par le pinceau, sont colors par
les marbres dans ces tableaux qui n'ont pas t peints, mais btis;
tableaux inaltrables comme le bronze qui les encadre, comme la pierre
qu'ils recouvrent.

Que l'homme est petit dans cette immense production de son gnie, sous
ces arceaux dont son oeil peut  peine mesurer la hauteur, dans cette nef
dont son regard embrasse  peine l'immensit, sous ces votes o la
foule qui accompagne la marche triomphale du souverain pontife se perd
comme une procession de fourmis, et o le souverain pontife lui-mme ne
semble qu'un point, malgr les artifices employs pour lui donner plus
de volume sur le palanquin o on le promne, o on l'exalte en brlant
sous son nez des toupes, symboles de sa gloire phmre, comme le lui
rappellent ces paroles: _Sic transit gloria mundi_ (ainsi passe la
gloire de ce monde), paroles que lui font corner par un porte-voix ses
envieux et mme ses courtisans le jour de son exaltation.

Le saint qui donne son nom  cette basilique, le prince des aptres, y
occupe, comme de raison, une place minente. Le bronze dont sa statue
est forme est, dit-on, celui de l'ancien Jupiter Capitolin. La destine
de ce mtal, qui, aprs avoir t ador comme matre des dieux, l'est
comme prince des aptres, me rappelait celle de plus d'un personnage
qui, se maintenant dans la mme position sous tous les rgimes, semblent
tre aussi des idoles inamovibles.

Prs de ce monument de la pit universelle, prs de cette mtropole de
la catholicit, est le Vatican, sjour des papes, sige du pouvoir
pontifical, atelier o se tissent les dcrets qui gouvernent l'glise,
arsenal o se forgent les foudres qui la dfendent. La magnificence de
ce palais n'est pas moindre que celle du temple.

On ne concevrait pas comment le trsor de l'glise de Rome aurait pu
suffire  tant de dpenses, si depuis dix sicles il n'tait aliment
par les contributions des peuples et des rois. Cette rflexion m'en
suggra une autre: que les zlateurs d'une religion subviennent aux
besoins du premier pontife de cette religion, et qu'ils y subviennent
largement, c'est juste, sauf toutefois  discuter ses besoins. Mais cela
pos, ne s'ensuit-il pas que tous les contribuables devraient participer
 l'lection du fonctionnaire qu'ils soldent, et n'est-il pas singulier
que le chef de l'glise universelle ne soit lu que par quelques
cardinaux qui, pour la plupart Italiens, ont pour principe de ne choisir
qu'un cardinal et qu'un Italien?

Les chefs-d'oeuvre accumuls dans Saint-Pierre et dans le Vatican ont t
numrs et dcrits mille fois. Je ne referai pas ce qui a t fait le
mieux possible; je dirai seulement que la fcondit du gnie qui a
satisfait  tant de demandes n'est pas moins surprenante que la
prodigalit qui a pu satisfaire  tant de dpenses.

Parmi ces chefs-d'oeuvre, deux prodiges surtout m'ont confondu: la
fcondit de Raphal prouve par tant d'ouvrages; la fcondit de
Michel-Ange prouve par un seul, _le Jugement dernier_.

Dans ces diverses excursions, je fus surpris de trouver certains
quartiers de Rome absolument dserts. Ses habitans, me dit-on, vont
passer ce mois-ci ailleurs.--Et pourquoi?--_Perch? l'aria cattiva_. En
effet,  commencer par le pape, qui  des poques dtermines va
chercher, dans un quartier diffrent de celui qu'il habitait, un air
plus sain, un habitant de Rome, pour peu qu'il craigne la fivre, change
de domicile  ces poques. Ainsi tous les quartiers de Rome ne sont pas
simultanment habits toute l'anne; il en est mme qui sont absolument
abandonns: ce qui explique le peu de rapport qu'il y a entre l'tendue
de la ville et le nombre de sa population.

D'antiques monumens, dcors surtout par de grands souvenirs; des
difices modernes enrichis par tous les arts, et ne rappelant gure que
les prodigalits du npotisme; le luxe au-dehors des maisons; la misre
dans l'intrieur; bien plus, la misre et la gueuserie dans les rues
sous l'habit ecclsiastique qui l est revtu par toutes les
professions, voire les plus profanes; telle est, en rsum, la Rome
matrielle, vaste sminaire, immense hpital entretenu par les aumnes
de la catholicit.

Quant  la Rome morale, Masson de Morvillers en a bauch assez
plaisamment la miniature dans ces vers qu'il aimait  rciter et que
j'ai retenus:

     Aujourd'hui cette triste Rome
     Arme d'_agnus_ ses fantassins,
     Ce Capitole, qu'on renomme,
     Est gard par des capucins,
     Et l'on y fait encor des saints,
     Ne pouvant plus y faire un homme.

Averti un matin qu' midi prcis on faisait un saint  ma porte, dans
l'glise du coin, et curieux de savoir comment on s'y prenait pour cela,
j'y courus.

Ce n'tait pas toutefois de canonisation qu'il s'agissait, mais de
batification, choses diffrentes, la canonisation tant l'acte par
lequel le pape dclare, en consquence de miracles dment constats, que
le prdestin dont ils manent _doit_ tre honor comme saint dans toute
la catholicit, et la batification un acte par lequel Sa Saintet,
l'avocat du diable entendu, et nonobstant son opposition, se borne 
dclarer que l'individu en question est admis au nombre des bienheureux,
et qu'il _peut_ tre honor comme saint, bien qu'il ne soit pas inscrit
aux sacrs diptyques.

Pour arriver  la canonisation, il faut passer par la batification,
comme il faut avoir t compagnon pour tre reu matre: mais cela ne se
faisant pas sans frais pour la patrie du canonis, l'une ne suit pas
toujours l'autre. Voil pourquoi Benot Labre, de Boulogne-sur-Mer, ne
sera jamais qu'un bienheureux. La France, qui n'a plus d'argent de trop,
fournirait-elle aujourd'hui cent mille cus pour faire un saint de ce
gueux-l?

Le batifi tait Espagnol: l'Espagne ne lsina pas; aussi tout
alla-t-il au mieux. Le pape officia lui-mme dans l'glise o se fit la
solennit.

Sa Saintet s'y rendit dans un carrosse  huit chevaux, conduits par un
cocher et des postillons habills en damas cramoisi, chausss de bottes
de maroquin rouge, et dont les doigts, surchargs de cames, se
perdaient sous des manchettes de dentelle comme le jabot dans lequel ils
se rengorgeaient. Coiffs en ailes de pigeon, poudrs  frimas, et
laissant leurs cheveux flotter librement par derrire, comme autrefois
les procureurs et les conseillers au Parlement, ces serviteurs du
_serviteur des serviteurs_ portaient le chapeau sous le bras, bien que
le soleil tombt  plomb sur leur tte d'o ruisselaient la sueur et la
pommade. Le cortge pontifical tait ouvert par le porte-croix, dont le
mulet blanc me parut tout aussi noir que celui qu'il montait  Paris. Ce
cavalier-l tait ecclsiastique et en portait l'habit. Cet appareil
m'inspira plus de gaiet que de vnration.

Pendant la messe, une excellente musique fut excute par des abbs des
deux sexes; quelque nature de voix qu'on possde, on ne peut chanter
devant Sa Saintet qu'en culottes, bien plus, qu'en habit
ecclsiastique, l'habit ecclsiastique tant  Rome ce qu'est l'habit
militaire  Berlin, l'habit par excellence.

C'est  cette crmonie que je vis Pie VI. Aucun de ses prdcesseurs
n'eut plus que lui la reprsentation d'un souverain pontife. C'tait un
homme grand, trs-droit, quoiqu'il et alors prs de quatre-vingts ans.
Il portait avec une dignit remarquable sa tte pleine de noblesse et de
bont. Sa jambe n'tait pas moins belle, disaient les dames romaines.

Pas de fte  Rome sans fuses. Le soir, on tira devant l'glise o la
batification s'tait faite un beau feu d'artifice. La place tait
entoure d'chafauds levs  la hte pour les curieux. Ces
amphithtres ont quelquefois plus de capacit que de solidit. Une
Franaise, femme trs-remarquable par sa figure et par son esprit, et
trs  la mode ds ce temps-l, prit place sur un de ces chteaux
branlans parmi l'lite de la socit romaine. Elle avait, je crois, pour
cavalier, Auguste Colbert, ce militaire dont la destine fut si courte
et si brillante, et qui, brave comme Achille, tait beau comme l'Amour
grec. La rsistance n'tant pas en rapport avec le poids, l'chafaud
s'croule. Les accidens les plus graves devaient s'ensuivre. Pas du
tout: la dame, qui n'est pas tombe sur la tte, est fort surprise de se
trouver assise sur la face rebondie d'un abb qui se dgageant sans trop
d'empressement de dessous un si doux fardeau, s'vade en s'poussetant
et sans se plaindre, aprs avoir ramass son chapeau. En effet, il
n'avait pas la figure trop meurtrie.

Tous les jours du nouveau, et tous les jours la mme chose; des monumens
le matin, et des jardins le soir. Aprs avoir vu sans me donner un
moment de relche les fresques du Vatican, les statues du Capitole, le
Muse Clmentin, le Muse Braschi, la villa Albani, o les chefs-d'oeuvre
de l'art antique sont amasss, sont entasss avec tant de magnificence,
la _villa Borghse_ o ils sont disperss avec tant de got dans un
jardin si pittoresque, la _villa Pamphili_, o l'eau module des concerts
et chante au lieu de murmurer; rassasi des merveilles de l'art, je
soupirais aprs d'autres objets d'admiration, j'avais besoin de reposer
mes yeux, j'avais besoin de revoir la nature; je partis pour Tivoli.

     Ille terrarum prter omnes
     Angulus ridet:

ce petit coin de terre me plat plus qu'aucun autre, dit Horace.
Prfrence facile  concevoir pour quiconque a parcouru la contre o
vaticinait la sibylle Tiburtine, et que domine encore son temple, la
contre que le Tverone anime et rafrachit de ses cascades, la contre
o l'eau d'or[42] promne une eau si salubre, et o jaillit cette
fontaine de Blandusie dont les eaux sont presque aussi pures, dont le
murmure est presque aussi doux que les vers qu'elle a inspirs.

Pendant deux jours je parcourus ce pays enchant.  chaque pas je
rencontrais Horace sur l'antique terre des Sabins, comme dans la
Campanie  chaque pas j'avais rencontr Virgile. Qu'il tait bien choisi
le site o cet picurien avait tabli sa maison prs de la grotte
retentissante des flots de l'Albune, prs des bosquets de Tibur, prs
des vergers o l'Anio se prcipite et qu'il arrose de ses eaux rapides!

     Domus Albane resonantis,
     Et prceps Anio, et Tiburni lucus, et uda
     Mobilibus pomaria rivis.

Horace avait trouv l'lyse sur terre: la preuve en est que des
capucins ont fait de sa maison leur paradis.

Ce petit voyage me fut d'autant plus agrable, que je trouvai 
l'auberge o j'tais descendu la dame dont j'ai parl plus haut, femme
aussi spirituelle qu'il se puisse, femme qui ne sent rien modrment et
qui n'exprime rien qu'avec passion. Rien d'aussi piquant que sa
conversation pleine de mouvement et d'esprit, si ce n'est sa
physionomie.

Nous parcourmes ensemble les ruines de la _villa Adria_, moi  pied,
elle sur un ne; celui-l n'tait pas tonsur. Notre conversation tait
d'autant plus gaie qu'avec nous marchait une espce d'Allemand, qui par
sa navet prtait sans cesse un nouveau sujet d'amusement 
l'intarissable malice de la plerine.

Les ruines de la _villa Adria_ donnent une grande ide de sa
magnificence et de l'tendue de cette retraite que se btit Adrien, et
que ce philosophe s'est faite avec les trsors d'un empereur. Il n'y
reste toutefois aucun des ornemens que sa passion pour les arts y avait
accumuls, si ce n'est le stuc dont ces murs sont enduits, et qui depuis
dix-sept cents ans rsiste  l'intemprie des saisons. Les objets
prcieux qu'on y a trouvs sont disperss dans les Muses de Rome.

Remarquons  cette occasion que la plupart de ces objets sont des
marbres. Les bronzes y taient rares, et c'est tout simple: ce mtal
ayant une valeur indpendante de la forme que l'art peut lui prter, les
barbares (et il faut mettre  leur tte le pape Urbain VIII, qui, pour
armer le chteau Saint-Ange, fit convertir en canons les bronzes dont la
vote du Panthon tait orne); les barbares, dis-je, n'ont pas respect
cette forme; ils ont d fondre tout le bronze qui n'a pas t enfoui.
Quant aux marbres sculpts, ils ne se donnaient pas toujours la peine de
les dshonorer. Ainsi est rest intact le ft de la colonne Trajane, du
haut de laquelle a t prcipit le bronze qui reprsentait le meilleur
des hommes.

Le choix de la matire n'importe pas peu  la conservation des monumens;
c'est de l surtout qu'elle dpend, et l'action du temps est moins 
redouter encore pour elle que la cupidit des hommes. Le plus solide des
monumens de Paris, la colonne napolonienne, en est le moins durable par
cela mme que la matire en est plus prcieuse.

Le pauvre Hacquart cependant s'tait remis au lit; la fivre l'avait
repris plus vivement que jamais. Plus prudent  Rome qu' Naples, il me
dclara  mon retour qu'il reconnaissait l'impossibilit de se remettre
en route avec moi, et l'impossibilit o j'tais d'attendre pour partir
qu'il ft en tat de me suivre; en consquence, il me rendit ma libert.

Rien ne me retenant  Rome, et plus d'un intrt me rappelant au
quartier-gnral qui tait transport aux extrmits du Frioul, j'allais
partir seul, quand Suchet me demanda si je voulais lui donner deux
places jusqu' Padoue o il avait laiss sa demi-brigade, et faire
mnage avec lui pendant le voyage. Sa proposition fut accepte avec
joie, comme on l'imagine.

Suchet n'tait pas encore ce qu'il a t depuis; mais on ne pouvait pas
trouver dans un compagnon plus brave un coeur plus loyal, un caractre
plus aimable. Aprs avoir pris cong de l'ambassadeur et de son
excellente femme, nous partmes pour Florence le 29 septembre.

Pendant mon sjour dans la ville sainte, je n'eus qu' me louer du
gouvernement romain, car je n'eus pas  m'en plaindre. Je ne sais s'il
fit attention  moi, mais je sais qu'il ne me fora pas une seule fois 
faire attention  lui, et que je vcus  Rome comme j'avais espr vivre
 Naples, occup d'arts et de plaisirs, sans tre entrav dans mes
jouissances par aucune distraction suscite par la police. Les Romains
me semblaient avoir abjur cette fureur anti-rvolutionnaire qui avait
antrieurement assassin Basseville, et qui quatre mois aprs assassina
Duffault; les affaires allaient alors chez eux comme dans le bon temps,
comme au temps de Benot XIV, qui dfinissait ainsi la constitution
romaine: _Le pape ordonne; les cardinaux n'obissent pas, et le peuple
fait ce qu'il veut_.

Cette tranquillit des esprits tait alors d'autant plus remarquable,
qu'en consquence du trait de Tolentino, le pape, pour s'tre ml des
affaires de ce monde, payait je ne sais combien de millions; que des
commissaires franais venaient d'enlever de la capitale des arts cent
chefs-d'oeuvre tant de la sculpture antique que de la peinture moderne;
que la Transfiguration et la Communion de saint Jrme taient en route
pour Paris avec le Laocoon et l'Apollon, et que le Capitole, comme au
jour de la dsolation le temple de Jrusalem, retentissait de ces
paroles, _les Dieux s'en vont_[43].




CHAPITRE III.

Considrations gnrales sur les monumens de Rome.--Du trait de
Tolentino.--Ptition des artistes franais contre un article de ce
trait.--Rflexions sur cette ptition.--Comparaison des monumens
romains avec quelques monumens franais, et particulirement avec le
palais et les jardins de Versailles.


En rsum, Rome, c'est de la reine du monde que je veux parler d'abord,
excita mon tonnement plus que mon admiration.  voir tant de monumens
accumuls par tant de sicles dans une mme enceinte, il y a de quoi
s'tonner, mais admirer, c'est autre chose. Ce dernier sentiment n'a
gure t excit en moi que par les ruines du Colyse: celles-l
rpondaient  mon attente: elles m'ont dit ce que c'tait que la Rome
ancienne, elles m'en ont donn la mesure, elles m'ont donn une ide
approximative de sa puissance et de sa population[44]; j'y ai reconnu
l'oeuvre des Flaviens, l'oeuvre des matres de la terre, l'oeuvre des
courtisans du peuple-roi. Ces tmoignages-l sont complets pour moi; en
face d'eux mon imagination ne peut pas aller plus loin que la ralit.

Je n'en puis dire autant des dbris d'aucun autre difice de la Rome
antique, pas mme de ce Panthon, si parfait dans son ensemble. Ce
temple, o les dieux de toutes les nations taient hbergs, est bien
troit pourtant de locataires, et Michel Ange l'a rduit  de bien
petites proportions quand il en a fait un accessoire d'un difice
moderne, quand il l'a transport sur la basilique de Saint-Pierre dont
la coupole, modele sur lui, ainsi que je l'ai dit, lui est gale au
moins en hauteur et en diamtre.

Plus grande est l'ide qui se rattache  ces monumens, moins ils me
semblaient grands. Ils me rappelaient des prodiges et ne m'en montraient
pas. Ils me contrariaient en ce qu'ils me rapetissaient la Rome que je
m'tais btie, et qu'ils me foraient  rapetisser mes Romains pour les
proportionner  la Rome qu'ils me montraient.

Le dsappointement que j'prouvai tient peut-tre aux ides fausses que
nous prenons des peuples anciens dans nos premires tudes; mettant les
monumens d'accord avec leurs actions, nous prtons  ces monumens un
caractre gigantesque qui trs-rarement s'y retrouve.

C'est hors de Rome surtout qu'il faut aller chercher aujourd'hui des
vestiges de la grandeur romaine. C'est dans les voies qui traversant en
tous les sens les provinces de l'empire, comme les artres s'tendent du
coeur aux extrmits du corps, du Capitole s'tendaient au Rhin, 
l'Ocan,  la Propontide, aux limites de l'univers connu; c'est dans ces
aqueducs qui foraient les rivires  venir,  travers mille obstacles
et en dpit de l'loignement, assainir et embellir la capitale du monde,
qu'on reconnat l'empreinte de son ancienne domination; ce sont les
ossemens d'aprs lesquels on peut juger de l'immensit du corps dont ils
dessinent le squelette; ce sont les ressorts sur la proportion desquels
on peut estimer l'nergie du moteur dont ils transmettaient la volont 
tous les membres de l'automate romain.

Il en est autrement de la Rome moderne. Si ses monumens sont en
discordance avec sa grandeur relle, ce n'est certes pas en ce qu'ils la
diminuent; l'intrt des arts cart, c'est leur magnificence qu'on
accuserait.

La basilique de Saint-Pierre est sans comparaison le plus beau temple
qui existe, le plus beau qui ait exist: que de trsors il me
reprsente! que de richesses y sont tales, enfouies, englouties! Si,
comme le temple de Jrusalem, ce temple, consacr au Dieu unique, tait
unique en Isral, on pourrait applaudir sans rserve aux efforts et aux
sacrifices qui ont concouru  sa construction, et j'aimerais  voir en
lui le produit d'une pieuse et libre cotisation de tous les fidles.
Mais est-ce l l'ide que rveille l'aspect de ce produit d'extorsions
et de dceptions, de ce produit du honteux trafic de la misricorde
cleste, de ce produit de la vente des indulgences! D'ailleurs rien l
qui ne vous entretienne de saint Pierre, vicaire de Dieu, et du pape,
vicaire de saint Pierre; mais de Dieu, c'est autre chose. C'est moins la
puissance divine que la puissance pontificale qu'atteste ce monument
construit avec les tributs de la crdulit plus que de la pit.

Le luxe des glises et des couvens provoque les mmes rflexions. C'est
moins  Dieu qu' saint Dominique, ou  saint Franois, ou  saint
Romuald, que sont consacrs ces difices plus magnifiques que les palais
de plus d'un souverain, et btis par des moines qui font voeu de
pauvret!

Mais cartons ces ides, et ne considrons que dans l'intrt des arts
ces asiles que les modernes ont ouverts aux dbris de l'antiquit.
N'importe, aprs tout, pour quel motif les colonnes qui ornaient les
temples des dieux, et les pierres mme qui furent ces dieux, sont
conserves, pourvu qu'on nous les conserve. C'est  lui que l'Europe est
redevable de la renaissance des arts; c'est par lui que, bien que dchue
de l'empire, Rome est encore la premire ville du monde. La lgitimit
des tributs qui  ce titre lui sont ports par les nations civilises,
ne peut tre conteste. Ils honorent galement la ville qui les reoit
et les nations qui les paient.

L'homme du sicle,  Tolentino, constatait la valeur de ces trsors-l,
quand il les prfrait aux millions dont le gouvernement romain restait
dbiteur envers la France, aux termes des traits. Avoir souscrit 
cette compensation est un des hommages les plus clatans qui aient t
rendus aux arts, en quelque temps que ce soit. Jamais proprit ne fut
plus noblement et plus lgalement acquise que celle de ces objets.
Nanmoins on a dit, pour justifier la violence avec laquelle, au mpris
des capitulations, ils ont t enlevs de notre Musum en 1815, qu'on
n'avait fait en cela que nous imiter. Le droit qui nous les avait
appropris n'tait-il donc pas consacr par les traits? n'tait-il pas
reconnu par le pape lui-mme, qui est infaillible, comme on sait?

Quand je prsentai le trait de Tolentino  la sanction de Pie VI,
alors rgnant, non seulement il ne montra aucune rpugnance pour
l'excution de l'article relatif aux monumens, m'crivait M. Miot, alors
ministre de France auprs de Sa Saintet, mais il s'exprima en ces
termes: _Questo  una cosa sacro-santa, ceci est une chose sacre_;
j'ai donn mes ordres pour que cet article soit strictement excut.
Rome, aprs ce sacrifice, sera encore assez riche en monumens, et il
n'est pas trop cher pour assurer la paix et le repos de mes sujets.

Ces objets reprsentaient cinq millions, dont on allgea la contribution
qui avait t frappe sur les tats romains. Quelle somme
remplacrent-ils quand le duc de Wellington, qui prtendait _donner une
leon de morale  la France_, spoliait notre Muse dont la conservation
tait mise par les capitulations sous la protection de sa loyaut? Le
duc de Wellington diminua-t-il en rien les exactions qu'il fit supporter
 la France en rcompense de la dynastie qu'il lui ramenait?

Que les nations jalouses nous aient enlev ces trophes, et que Rome ait
envoy le sculpteur Canova pour emballer l'Apollon qu'elle a repris,
mais non pas reconquis, cela se conoit. Mais conoit-on qu'au moment o
nos armes nous les donnaient, des Franais, bien plus, des artistes
franais, aient fait tout ce qui dpendait d'eux pour nous faire
rpudier ces dons de la victoire?

Ds que les dispositions du trait de Tolentino furent connues  Paris,
une espce de vertige s'empara de l'esprit de quelques individus, parmi
lesquels il y en avait de sages pourtant, quand ce ne serait que mon ami
Vincent. Leur deuil,  cette nouvelle, fut plus grand que celui des
Romains qui virent migrer leurs pnates avec assez d'indiffrence; ils
se runirent, non pour voter des flicitations et des actions de grces
au gnral qui dotait le Louvre des dpouilles du Capitole et du
Vatican, mais pour protester en quelque sorte contre une stipulation qui
l'enrichissait, et pour aviser aux moyens d'en empcher l'excution. Par
une ptition signe d'un certain nombre de peintres, le gouvernement
tait pri de ne pas souffrir que ces objets sortissent de Rome, et de
rvoquer le dcret d'exil qui les arrachait  la terre classique des
arts, au ciel rayonnant de l'Italie,  son climat conservateur, et les
exposait aux dangers d'un long voyage pour les transporter sur le sol
fangeux de Paris, sous le ciel brumeux des Gaules. Si telle n'tait la
lettre de la requte, tel en tait le sens.

Heureusement n'y fit-on pas droit. Le voyage des dieux de Rome ne fut
pas contremand; et loin d'improuver un hros qui, aprs tout, ne
faisait en Italie que ce que les Romains avaient fait en Grce, que ce
que les Vnitiens avaient fait  Constantinople, le Directoire fit de la
rception de ces nobles trophes l'objet d'une solennit digne galement
d'eux et du peuple qui les avait conquis. Cette fte, que tous les arts
s'empressrent d'embellir, et  laquelle le triomphateur lui seul
manquait, rappela ces triomphes o les Paul mile, o les Lucullus
talaient aux yeux du peuple-roi les statues, les marbres, les bronzes,
les tableaux, les trpieds, dpouilles des nations vaincues; et Paris,
recueillant presque malgr lui les chefs-d'oeuvre de l'art antique et de
l'art moderne, n'eut plus rien  envier  Rome, qui cessa un moment
d'tre la capitale des arts.

Rome cependant ne perdait pas tout attrait pour le voyageur et pour
l'artiste. Ce ciel si pur, objet de l'admiration de nos peintres, cette
terre si riche en beauts naturelles, si abondante en monumens et en
souvenirs, ne sont-ce pas l des trsors dont l'avidit des conqurans,
pas plus que leur barbarie pu mme leur admiration, ne saurait la
dshriter? Tivoli et ses cascades, Albano et son lac, Frascati et ses
ombrages, richesses inhrentes  cette terre qui la porte et
l'environne, y existaient avant les biens qu'elle tenait des arts et de
la guerre; elles leur survivront tant que les volcans que recouvre
l'antique Latium, et dont la prsence se fait reconnatre sur tant de
points de la pninsule, n'en auront pas boulevers la surface.

Parlerai-je des monumens de la Rome moderne? Je suis loin de me donner
pour connaisseur en matire d'architecture. Je n'ai point tudi cet
art; je n'en juge gure que par impression, que par sentiment; mais cela
m'terait-il le droit d'en dire mon avis? L'homme le moins instruit dans
un art n'est pas toujours celui qui en juge le plus mal. S'il est dnu
de principes, du moins est-il exempt de prjugs; s'il ne sait pas
dmontrer les moyens de bien faire, du moins reconnat-il les produits
auxquels ces moyens ont t appliqus, et distingue-t-il entre ce qui
est bien et ce qu'il y a de mieux. Indispensable pour professer et pour
pratiquer, la thorie d'un art ne l'est pas pour le sentir, pas plus que
le gnie n'est ncessaire pour sentir les productions du gnie.
Autrement le Bramante, Raphal, Michel Ange, le Poussin auraient-ils
tant d'admirateurs? La science seule peut produire et enseigner comment
on produit. L'ignorance peut, quoique les secrets de l'art lui soient
cachs, en apprcier les rsultats. Ce qui est vraiment beau l'est pour
tout le monde. Je n'hsite donc plus  rendre compte de mes sensations,
sans avoir, bien entendu, la prtention de donner des rgles.

Je le rpte, j'ai t plus tonn qu'enchant de la Rome des papes.
Nulle part je n'ai trouv une aussi grande quantit de monumens sacrs
ou profanes entasss, presss dans une mme enceinte; mais le
rapprochement de tant d'difices magnifiques est prcisment ce qui pour
moi nuisait  leur effet.

Indpendamment de ce qu'elles s'clipsent rciproquement, accumules
ainsi sur un point, les choses les plus rares, les plus prcieuses,
semblent communes et vulgaires. Dans une runion de gans on ne verra
que des hommes ordinaires, s'il ne se trouve auprs d'eux un homme de
grandeur commune qui puisse servir de point de comparaison pour les
mesurer.

Il est encore un rapport sous lequel l'aspect de Rome me fatiguait
aussi: c'est la prodigalit avec laquelle toutes les richesses de
l'architecture y sont dployes dans les monumens modernes. Partout des
faades surcharges de sculpture; partout les trois ordres entasss les
uns sur les autres; luxe importun  l'oeil, luxe semblable  celui de ces
habits surchargs de broderies, qui sont relgus par le bon got dans
la garde-robe du _buffo carricato_.

Les anciens s'y prenaient autrement pour exciter l'admiration. C'est
dans l'opposition de l'ensemble avec les dtails, et de la simplicit du
fond avec l'lgance des accessoires, qu'alliant l'conomie  la
magnificence, ils cherchaient, ils obtenaient les plus grands effets.
Dans le Panthon, par exemple, avec quel discernement les ornemens ne
sont-ils pas distribus? Ils ne manquent nulle part o l'oeil les attend,
et ne se montrent nulle part o il les repousserait. Rien de plus simple
et rien de plus grand tout ensemble. Dans les monumens, comme dans les
hommes, c'est un des premiers attributs de la vritable grandeur que la
simplicit. Voil sans doute pourquoi le Panthon et certain petit
temple de Vesta avaient plus de charmes pour moi que les somptueux
difices, dont la pit pontificale les a environns.

Cette conomie, j'aime encore  la retrouver dans la distribution des
accessoires qui meublent un intrieur. Les statues, les bas-reliefs, les
vases, les tableaux, perdent aussi de leur prix pour moi l o ils
foisonnent. Sollicite par tant d'objets, mon attention ne peut
s'arrter sur aucun; aprs avoir vu mille chefs-d'oeuvre, sans en avoir
rellement vu un, je sortais des muses plus fatigu que satisfait.
J'avais vritablement besoin de repos quand je quittai cette Rome, o
les plus beaux produits de l'art antique et de l'art moderne, entasss
plutt qu'exposs, semblent attendre, comme dans une boutique ou dans un
garde-meuble, qu'on en fasse l'emplette ou l'emploi.

Cette fatigue, toutefois, je ne l'prouvai pas dans mes promenades au
Vatican. L ces ornemens sont distribus avec une logique, passez-moi
l'expression, qui ne se retrouve pas ailleurs; l les tableaux se
tiennent comme des chapitres d'une mme histoire; l il y a runion et
non pas confusion, et consquence de ce que vous avez vu; l ce que vous
voyez est une prparation  ce que vous allez voir.

Qu'on remarque bien qu'ici je parle de l'effet des objets et non de leur
valeur; Dieu me garde de la contester. Le bon got veut de l'conomie
dans la prodigalit mme.

Cette alliance de l'conomie avec la prodigalit caractrise,  mon
avis, la beaut de Versailles. Toutefois, familiaris ds l'enfance avec
le luxe de son palais et de ses jardins, je n'avais rien vu d'abord de
prodigieux dans tout cela, et je le tenais moins pour beau que je ne
tenais pour vilain ce qui ne lui ressemblait pas.  mon retour d'Italie,
j'en jugeai autrement. C'est  Rome que j'ai appris  estimer
Versailles. Mais il m'a fallu faire sept  huit cents lieues pour savoir
ce que valait ce qui tait  ma porte.

Depuis, je ne revois pas sans admiration ce que d'abord j'avais vu avec
indiffrence. Je ne connais pas de palais qu'on puisse comparer 
celui-l du ct du jardin. Nulle part la magnificence ne se concilie
mieux avec la raison. Cette immense faade ne se compose pas comme celle
de tant d'difices romains de plusieurs tages, de colonnes d'ordres
divers, entes les unes sur les autres, comme les divisions d'un mt ou
comme les tubes d'une lunette, mais d'une colonnade supporte par un
soubassement qui, en lui donnant de l'lgance, donne aussi le caractre
de la solidit  ce vaste difice charg de trophes qui signalent les
victoires dont s'enorgueillissait la France  l'poque o il fut
construit, et la gloire dont resplendit l'intrieur de ce monument que
s'est lev le plus superbe des rois.

Les jardins de Versailles ne sont pas moins tonnans que son palais, et
le gnie de Le Nostre n'est pas moins prodigieux que celui de Mansart.
Du haut de cette lvation qu'il taille, qu'il manie  sa fantaisie, et
sur laquelle est assise la rsidence royale, avec quel art il s'empare
de tout le pays qui l'environne! avec quel art il en rattache tous les
dtails  ce centre commun! Comme des rayons mans d'un mme foyer, de
longues et larges alles, diriges dans tous les sens, vous donnent une
ide de ce parc immense sans vous en donner la mesure, car vos yeux n'en
peuvent apercevoir les bornes. N'est-ce pas l l'emblme du pouvoir
royal tel qu'il existait alors, du pouvoir que Louis XIV s'tait fait,
et que ne circonscrivait aucune limite?

J'entends tous les jours reprocher aux jardins de Le Nostre la symtrie
de ses plans, et regretter qu'aux alles rgulires qui caractrisent
son systme, on ne substitue pas ces alles sinueuses qui serpentent
dans certains labyrinthes qu'on appelle jardins pittoresques. Cela,
dit-on, est bien plus conforme  la nature. Je ne sais pas si cet
argument est bien concluant quand il s'agit des jardins d'un palais. Si
le luxe dans ses jardins doit toujours prendre la nature pour modle,
pourquoi ne se contente-t-il pas de la nature mme? pourquoi ne se
contente-t-il pas du site qu'elle a fait  son habitation? Mais dans le
jardin mme d'une maison bourgeoise la nature veut tre orne:  plus
forte raison doit-elle tre orne autour d'un chteau, et d'un chteau
royal. Il y faut l plus de faon; il faut que l'accessoire s'accorde
avec le principal.

Rservons pour les habitations d'un ordre infrieur l'emploi du systme
irrgulier, de ce systme qui, par d'heureux artifices, sait dguiser
l'exigut du terrain qu'il embrasse. Dans un petit terrain, le but de
l'art est d'en montrer un grand. Mais permettons  un palais, centre
d'o l'on doit tout voir, et qui doit tre vu de partout, de dployer
dans toute leur tendue les dpendances qui l'environnent. Ce principe
est applicable surtout aux jardins que la munificence royale ouvre au
public. Quant  ceux o le prince se rfugie et vient vivre en
particulier et chercher le repos ou cacher son oisivet, c'est
diffrent. Comme c'est pour lui seul qu'ils sont faits, comme c'est
l'isolement qu'il leur demande, que l'art multiplie les moyens de l'y
soustraire aux regards importuns, c'est dans l'ordre. Rien ne convient
mieux que le systme anglais  cet intrt qui, auprs du parc de
Versailles, a plant les bosquets de Trianon.

Revenons  Rome. Ses plus beaux jardins, tels que ceux du Quirinal et du
Vatican, tels que ceux de la _villa Albani_ et de la _villa
Pamphili_[45], sont dessins  la franaise. Celui de la _villa
Borghse_ seul, par exception, offrait dans cette ville un chantillon
du genre anglais, comme en Angleterre le parc de Kinsigton, dessin par
Le Nostre, offre un chantillon du genre franais. Ne dcrions donc pas
 Paris ce qu'on ne ddaigne pas  Londres et ce qu'on admire mme 
Rome.

On ne conclura pas, j'espre, de ceci, que j'aie la prtention de faire
prvaloir un genre sur l'autre: tous deux ont un mrite qui leur est
propre; mais il faut savoir les adapter aux convenances. Employons-les
avec discernement, et n'en proscrivons aucun; je serais aussi fch de
voir dtruire Windsor, que je l'ai t de voir dtruire Marly.

Et la dmolition de Versailles, que de fois ne l'a-t-on pas demande!
Spculation de la bande noire, de ces gens qui ne voient dans un
monument que des matriaux, si beau que soit l'ordre dans lequel l'art
les a rangs. Conservons Versailles, ne ft-ce que comme un tmoin de la
puissance de l'art et du gnie. Les temps antiques, non plus que les
temps modernes, n'ont rien  mettre en comparaison avec ces jardins o
la nature est partout vaincue, ces jardins o des marais impurs ont fait
place  des parterres orns de fleurs et de bassins, et des plaines
arides  des bosquets gays, rafrachis par des eaux jaillissantes, et
anims par une population de chefs-d'oeuvre, ces jardins o les flancs
d'une montagne ouverte pour abriter une fort d'orangers se revtent de
la base au fate de degrs de marbre qui vous portent  des terrasses
plus magnifiques que celles dont les traditions ornent les jardins de
Smiramis.

Enfant encore, j'ai vu tomber sous la coigne les vieux arbres plants
par Louis XIV. Ceux par lesquels Louis XVI les a remplacs sont
aujourd'hui dans toute leur vigueur. Puisse la manie de dtruire sous
prtexte de renouveler, respecter ces restes d'une magnificence qu'a
pargns la rvolution!

Critiquer le chteau de Versailles, le dmolir d'un mot, c'est la mode.
Ces critiques, pour la plupart, me rappellent le propos d'un cadet de
Gascogne qui, ayant perdu son argent au jeu de la cour, s'criait en se
retirant: _Le diable emporte la fichue baraque!_ Monsieur le garde, lui
dit Louis XV qui l'entendit, comment sont donc faits les chteaux dans
votre pays?




CHAPITRE IV.

Viterbe.--Montefiascone.--Le cardinal Maury.--Sienne.--Florence.--Le
citoyen Cacaut.--Aventure.--Dpart de Florence.


La voiture dans laquelle nous voyagions tait une calche que j'avais
achete  Naples. Nous y tions cinq; en dedans Suchet, un jeune
Vnitien qu'il promenait pour le dniaiser, et moi; en dehors un maudit
Allemand  qui j'avais permis de venir sur le sige, de Naples  Rome,
et qui  Rome m'avait pri de lui permettre de m'accompagner ainsi
jusqu'au quartier-gnral, o il esprait se placer comme domestique;
fonction qu'il remplissait auprs de moi, malgr moi, car je n'avais en
lui nulle confiance.

De conserve avec nous marchait Suchet le jeune, qui venait de remplir 
Rome, en qualit d'agent militaire, une mission pareille  celle que
Bidois avait remplie  Naples. Il nous suivait dans une chaise avec son
secrtaire. Cela formait une caravane de sept personnes alertes et en
tat de se prter main-forte en cas d'vnement. Les armes ne nous
manquaient pas, comme on sait. L'arsenal que j'avais apport de Corfou
tait dans ma voiture; notre chef de brigade, indpendamment d'un sabre
qu'il savait manier, tait muni d'une excellente paire de pistolets; et
notre financier, qui emportait avec lui des valeurs considrables, avait
pris ses mesures pour les dfendre contre quiconque viendrait les lui
disputer.

Nous arrivmes sans malencontre  Viterbe le jour mme de notre dpart,
 onze heures du soir. Comme nous ne lsinions pas, les postillons nous
avaient mens lestement. On nous proposa de coucher. Des chevaux, vite
des chevaux, rpondit Suchet.--_Presto, adesso, subito, excellenza_,
rpliqua le _staliere_ en courant  l'curie. Une demi-heure se passe
pourtant, et les chevaux ne paraissent point. Suchet de ritrer ses
instances. Le valet de ritrer ses protestations. Les choses cependant
n'en allaient pas plus vite. Ennuy de cette lenteur, Suchet saute en
bas de la voiture, et s'aperoit que le cercle des oisifs que le bruit
de notre arrive avait attirs se divertissait de notre patience, et que
le valet s'en divertissait aussi. Son sang-froid n'y tint pas. Tirant
son sabre, il en administre avec le plat, bien entendu, au malavis
palefrenier une correction qui d'ordinaire en terre papale leur est
administre avec le bton. Le procd russit. Aux cris de ce drle, le
postillon accourt avec ses chevaux; une minute suffit pour atteler; le
fouet rsonne. Le cercle qui s'tait largi  l'aspect de l'pe
flamboyante, se spare, et nous partons.

Comme s'il voulait regagner le temps perdu, le postillon met en partant
ses chevaux au galop. Nous tions dj hors de la ville, quand de fortes
clameurs se font entendre derrire nous. Suchet s'aperoit alors que la
voiture de son frre ne suit pas la ntre. Il tait probable que la
canaille de Viterbe, trop lche pour nous attaquer quand nous tions
runis, prenait sa revanche sur le tranard. Ordre en consquence au
postillon de retourner sur ses pas; et dtermins  dgager notre ami ou
 le venger, nous prenons nos armes.

Voil votre arme  vous, jeune homme, dit Suchet  son pupille en lui
remettant le tromblon dont il a t dj question, et dont il avait
renouvel l'amorce.  mesure que nous approchions de Viterbe, les
clameurs augmentaient; nous rejoignons cependant notre camarade  peu de
distance de la porte.

Ce que nous avions prsum tait vrai. Dj Viterbe nourrissait la haine
qu'elle a fait clater si violemment depuis contre les Franais. C'est
le pistolet  la main que Suchet le jeune s'tait fait jour  travers la
populace qui l'avait assailli ds que nous nous tions loigns, et
l'avait poursuivi jusque hors de la ville en lui jetant des pierres et
en le chargeant d'injures et d'imprcations. Au bruit de notre marche
rtrograde, elle disparut, et avec elle un danger encore plus grand,
plus rel que celui que nous venions affronter. Je vous expliquerai cela
quand nous serons  Padoue.

Je ne sais si  Montefiascone le service de la poste se fit plus
lestement. Comme nous nous arrtmes pour souper, nous fmes moins
presss et moins pressans. Nous gotmes le vin du pays. Il nous parut
meilleur que celui de Surne, mais non que celui d'pernay. Nous nous
trouvions l dans le diocse d'un de mes amis. J'eus un moment la
fantaisie d'aller faire visite  Monseigneur; c'tait l'abb, ou plutt
le cardinal Maury. Mes camarades m'auraient accompagn volontiers; mais
 deux heures du matin est-on bien sr de ne pas contrarier, je ne dis
pas la personne, mais l'homme avec qui l'on va renouveler connaissance?
Son minence,  qui je parlai depuis de cette vellit, me dit que
j'avais eu grand tort de n'y pas cder.

Au fait, Maury tait bon diable. Des Franais! prires, sommeil,
j'aurais tout interrompu pour les recevoir. J'tais si altr de voir
des Franais! disait-il avec un accent qui ne permettait pas de douter
de sa sincrit: Vous pouvez m'en croire, ajoutait-il; je ne mens qu'en
chaire. Je me contentai de proposer sa sant aux convives, qui la
portrent de bon coeur.

Je ne dcrirai pas les bords du lac de Bolsena. Je ne l'ai pas vu; mais
pendant toute la nuit j'ai senti la fracheur de ses manations. Je ne
conois pas que nous ayons travers impunment cette zone glaciale et
brumeuse. Nous avions grand besoin d'tre rchauffs quand nous
arrivmes au relai. Ce qu'un feu de fagots n'avait fait qu' demi, le
soleil toscan l'acheva pendant que nous gravissions la montagne de
Radicofani.

Nous nous arrtmes quelques instans  Sienne, non pas pour nous
reposer. L aussi je vis de belles choses; des fresques, des mosaques,
des statues qui me parurent aussi parfaites que tout ce que j'avais vu
ailleurs. La place publique de cette ville attira mon attention par la
singularit de sa forme. Si ma mmoire ne me trompe pas, c'est une
espce d'amphithtre creus en bassin, un arc qui va en se rtrcissant
 mesure qu'il se rapproche de la corde. C'est un _forum_ modle: de la
maison commune qui domine sur cette place, le tribun du jour devait
facilement se faire entendre du peuple au temps o Sienne tait en
rpublique. Au milieu est une fontaine orne des trois Vertus
thologales, tandis que dans la sacristie est un groupe reprsentant les
trois Grces. Si l'adjectif doit s'accorder avec le substantif, il y a
l, ce me semble, un double solcisme. La chose n'est pas
trs-catholique, mais en Italie les arts sont idoltres.

Avant la chute du jour nous entrions  Florence o nous logemes chez
Piot,  je ne sais quel Aigle, car rien n'est plus  la mode dans cette
ville que ces oiseaux-l. Il y en a de toutes les formes et de toutes
les couleurs.

Ds le lendemain matin nous nous prsentmes chez le ministre de France.
C'tait alors le bon, l'honnte citoyen Cacaut, homme d'un esprit droit
et d'un caractre sage et conciliant, et sous sa simplicit apparente
diplomate assez rus. Peut-tre se montrait-il presque aussi prudent que
le militaire qui nous reprsentait  Naples; mais au moins tait-ce dans
un motif tout--fait oppos  celui qui rglait la politique du gnral
Canclaux, et ne faisait-il qu' l'intrt de la France les concessions
que l'autre faisait  l'intrt de sa conservation. Quoiqu'en Italie le
mot Cacaut ne commande pas absolument le respect[46], le citoyen Cacaut
y jouissait d'une vritable considration.

Il nous accueillit avec cordialit. Je lui remis la missive du ministre
_gallo-napolitain_, et puis une lettre de Joseph. L'effet de l'une
contre-balana videmment l'effet de l'autre; car aprs avoir lu la
dernire, sa figure reprit sa srnit, que la lecture de la premire
avait tant soit peu altre.

Quelque dsir que nous eussions de ne pas aliner notre libert, il
fallut accepter sa table pendant les trois ou quatre jours que nous
comptions passer  Florence, et nous laisser prsenter au marquis de
Manfredini, premier ministre du grand-duc, ou plutt son ministre
unique. La rception gracieuse dont nous honora Son Excellence servit de
rgle probablement  la haute socit, car nous fmes invits  venir
passer la soire au Casin des nobles, tout rpublicains que nous tions.

Nous y allmes ainsi que la politesse l'exigeait; mais ce ne fut
qu'aprs l'opra. Depuis mon dpart de Naples, je n'avais pas entendu
d'autres chanteurs que ceux du pape, pas vu d'autres acteurs que des
marionnettes. On donnait  _la Pergola_, le premier des thtres
lyriques de Florence, l'_Alzira_ de Nazolini. J'y courus, non pas seul,
car mes camarades aussi taient impatiens d'entendre des virtuoses sans
rabats.

Nous n'emes pas lieu de regretter l'emploi de notre temps. Sans tre un
ouvrage du premier ordre, l'opera n'tait pas mauvais; il tait
d'ailleurs chant  merveille par la Bertinoti, une des cantatrices les
plus gracieuses et des actrices les plus jolies que j'aie vues en
Italie, et par Crescentini, l'un des chanteurs les plus parfaits qui
soient sortis des coles et des manufactures italiennes.

Deux noms rgnent  Florence: celui de Mdicis et celui de Michel-Ange,
protecteurs, protg, qu'immortalisent les mmes monumens. Nous ne
ngligemes pas de porter  ces chefs-d'oeuvre le tribut de notre
admiration. Je ne crois pas ncessaire de rendre compte de ce que j'ai
vu dans la galerie et dans la tribune. Dessins dans la mmoire de
quiconque n'est pas absolument tranger aux arts, la _Vnus_, le
_Faune_, les _Lutteurs_, sont dcrits ds qu'on les nomme; ainsi en
est-il de la _Famille de Niob_, tragdie en marbre, srie de scnes
aussi pathtiques, aussi terribles, aussi parfaites qu'aucune de celles
qu'ait produites le gnie antique.

Plutt suggres par le gouvernement qu'inspires par une bienveillance
spontane, les prvenances du Casin des nobles n'exprimaient pas leurs
vritables sentimens. Pendant le peu de jours que nous passmes 
Florence, nous emes occasion de reconnatre que l aussi on voyait
impatiemment tout ce qui rappelait la gloire franaise.

Des promenades dont cette ville est entoure, la plus belle et la plus
frquente est celle qu'on appelle les _Caccine_. Comme nos
Champs-lyses, comme notre bois de Boulogne, c'est le rendez-vous de la
plus brillante partie de la population, le rendez-vous des oisifs 
pied,  cheval, en voiture, le rendez-vous de quiconque veut voir ou
veut tre vu. En sortant de chez le bonhomme Cacaut, un soir nous y
allmes faire un tour avant le spectacle. Quelle fut notre surprise de
voir  la tte et  la queue de plusieurs chevaux des cocardes pareilles
 celles que nous portions,  celle que portait le vainqueur de
l'Italie, des cocardes tricolores!

Indigns de tant d'insolence, nous nous consultions sur ce que nous
devions faire, quand une calche, remarquable par son lgance et par la
beaut des chevaux qui la tiraient et qui se pavanaient aussi sous nos
couleurs, passe  ct de nous.

Je n'y pus pas tenir. L'ami! criai-je au cocher, tout en lui montrant
notre cocarde, pourquoi mettre aux oreilles de vos chevaux ce que nous
portons aux ntres?--Parce que tel est le got de mon matre,
rpondit-il en ricanant.--Votre matre a l un got tant soit peu
dangereux.--Et pourquoi, s'il vous plat?--Parce que cela compromet les
oreilles de ses chevaux et les siennes, et les vtres aussi.

Notre voiture cependant s'tait arrte. Nous descendons, rsolus de
demander raison de cet outrage au matre de la calche, lequel pendant
ce colloque se tenait coi. Nous te servirons de second, me disait
Suchet qui croyait devoir me cder l'honneur de mettre  fin l'aventure
que j'aurais d lui laisser commencer. Mais pendant que nous mettions
pied  terre, le bel quipage s'loignait au grand trot: bientt nous le
perdmes de vue.

Pensant alors n'avoir rien de mieux  faire que de demander au
gouvernement florentin la satisfaction que nous n'avions pu obtenir de
son sujet, nous nous rendons au plus vite chez notre ministre, pour lui
faire rapport du fait. Que voyons-nous  sa porte? la calche que nous
cherchions, et dans son salon le matre mme de cette calche, M.
Delfini. Ce galant homme se plaignait d'avoir t insult par nous, et
pourquoi? parce que ses chevaux portaient les rubans  la mode!

Aprs avoir rtabli les faits et le dialogue dans leur vrit, que le
dposant avait tant soit peu altre en omettant tout ce qui blessait sa
fiert, comme il fermait toujours l'oreille  nos propositions, aprs
lui avoir bien rpt que nous demeurions  l'Aigle de je ne sais quelle
couleur, chez Piot, nous demandmes que rapport de la chose ft fait 
M. de Manfredini, pour qu'il nous ft justice d'un homme qui refusait de
nous faire raison.

Je savais tout cela, mais j'avais l'air de l'ignorer, mais j'avais
l'air de ne pas m'en apercevoir, nous dit le citoyen Cacaut ds que
notre homme se fut retir, ce qu'il ne tarda pas  faire. Certainement
ce gentilhomme a tort, tout--fait tort. Mais n'avez-vous pas, vous,
quelque tort aussi, de ne pas faire comme moi? Savez-vous bien que cette
querelle pouvait vous attirer toute la ville sur les bras? et pour le
moment il n'y a que vous trois de Franais dans Florence.--C'est
justement pour cela, lui rpondis-je, que nous avons relev l'injure. L
o il y a un Franais, la France ne doit pas tre impunment insulte;
il en est des Franais d'aujourd'hui comme des Romains d'autrefois: un
Franais, mme isol, est une puissance.--Ces sentimens-l, reprit le
ministre, sont plus hroques que politiques; ils sont de ceux qu'en
littrateur j'applaudis au thtre...--Et qu'en diplomate vous blmez
dans le cabinet.

Ce bon Cacaut tait videmment en peine de la manire dont il
prsenterait l'affaire au grand-duc. M. de Manfredini, par sa
prvoyance, le tira de perplexit. Instruit de la querelle par la voix
publique, ds le lendemain le gouvernement dfendit d'employer les
couleurs sacres  l'usage par lequel on avait essay de les
profaner[47].

Aprs avoir attendu vingt-quatre heures et trs-inutilement des
nouvelles de M. Delfini, nous prmes cong du ministre, qui, je crois,
nous vit partir sans trop de chagrin. Notre susceptibilit patriotique
contrariait, comme on en a pu juger, sa circonspection diplomatique.

Mais d'o me venait  moi cette susceptibilit? En m'interrogeant je ne
me trouvais pas plus d'affection pour les doctrines rvolutionnaires que
je n'en avais eu dans l'origine; mais je commenais  tenir  quelques
consquences de la rvolution, en raison du prix qu'elles nous avaient
cot. Orgueilleux de notre gloire militaire, je ne pouvais souffrir
qu'un rsultat si chrement achet nous ft contest; il m'tait
insupportable de voir des gens qui, sur le champ de bataille, n'avaient
pu soutenir l'aspect de nos drapeaux, insulter dans leurs promenades 
ses couleurs hroques. Ce sentiment, que je n'avais pas prouv en
France o elles n'avaient jusqu'alors t pour moi que les insignes d'un
parti, me domina ds que je fus chez l'tranger, parce que je n'y vis
plus que les couleurs de ma nation.

C'est  Florence que nous apprmes la nouvelle de la rvolution du 18
fructidor. Elle y arriva le jour mme de notre aventure, et influa
probablement sur la promptitude avec laquelle le grand-duc ordonna de
respecter une cocarde qui la veille lui commandait peut-tre  lui-mme
moins de respect. Cette catastrophe ne me surprit pas: je l'avais prvue
avant de quitter Paris. L'audace du parti clichien la rendait
ncessaire; le Directoire tait perdu s'il ne la faisait pas; et il fut
perdu pour l'avoir faite.




CHAPITRE V.

Les Mascarelle.--Bologne.--Monlice.--Dupuis, chef de la
trente-deuxime.--Padoue.--Le tromblon.--Cesaroti.--La trombola.--La
Brenta.--Encore Venise.--Codropo.


Le trajet de Florence  Padoue, quoique moins long que celui de Rome 
Florence, ne se fait gure plus promptement. Les Apennins ne
s'escaladent pas moins difficilement que Radicofani. Le jour de notre
dpart, nous allmes coucher au milieu de ces montagnes dans un hameau
nomm les _Mascarelle_, nom qui lui vient de ce que,  en croire la
tradition populaire, des femmes masques errent pendant la nuit dans les
gorges dont il est entour. C'est pour la mme cause qu'un dfil, qui
se trouve dans les montagnes qui dominent Toulon et que l'on prtend
frquent la nuit par le spectre d'une femme, s'appelle le _Pas de la
Masque_.

De l nous nous rendmes  Bologne o nous ne nous arrtmes que le
temps ncessaire pour entendre la _Capriciosa correta_, jolie
composition de Fioraventi, et pour souper chez un ami de Suchet, ou
plutt chez une femme charmante o cet officier tait colloque par
billet de logement, comme Lindor chez Bartholo, mais o il n'y avait
entre lui et Rosine que le plus commode des maris.

Le lendemain nous traversmes Ferrare, Rovigo, Monlice, villes o nos
troupes taient cantonnes, et nous allmes souper  Padoue aprs avoir
djeun quatre fois pour rpondre aux politesses des commandans de place
que nous rencontrions  chaque tape, et dn une fois comme quatre chez
Dupuis, chef de la fameuse demi-brigade sur le drapeau de laquelle
taient inscrites ces paroles de Bonaparte: _J'tais tranquille, la
trente-deuxime tait l._

La dame chez laquelle demeurait Suchet ne voulut pas permettre que je
prisse un logement ailleurs que dans sa maison, maison spacieuse et
dcore avec toute l'lgance italienne. Grand'mre du jeune homme
auquel il avait fait voir Rome, elle aurait t la mre de Suchet et
mme la mienne: l'extrme intrt qu'elle lui portait tenait donc  la
reconnaissance pour les gards qu'avait pour elle cet excellent homme
qui tait plutt une protection qu'une charge pour cette maison.

Avant de remiser la calche, on en tira les armes. Pensant que le
tromblon tait charg depuis prs de deux mois: Mettez cette arme de
ct, dis-je  mon domestique; demain matin, avant d'entrer chez moi,
vous la porterez chez l'armurier pour qu'il la dcharge avec un
tire-bourre.

Pendant le souper qui fut excellent, nous amusmes notre htesse du
rcit de nos aventures. Celle des _Caccine_ ne fut pas oublie, celle de
Viterbe non plus. Je croyais bien, disait Suchet, que notre jeune homme
ferait l ses premires armes.

Nous tions fatigus. Immdiatement aprs le souper, chacun se retira
chez soi. Je n'eus pas besoin, ce soir-l, de lire pour m'endormir. Le
lendemain matin, quoique le jour ft lev, je dormais encore, quand une
effroyable dtonation se fait entendre, dtonation semblable  celle de
la poudrire de Grenelle,  ce qu'il me semblait du moins. Je me jette
sur les sonnettes; elles ne rpondaient point, les ressorts taient
briss. Me jetant  bas de mon lit, je m'affuble  la hte d'une
redingote, impatient de savoir la cause de ce fracas, quand parat mon
Allemand; ple, tremblant, respirant  peine, il ne profrait que des
mots sans liaisons... _L'Esclafon... che ne foulais pas... la rosse
pistolet... quel malheir!_... Voil tous les claircissemens que je
tirai d'abord de ce baragouineur.  force de le questionner pourtant, je
finis par comprendre, en traduisant son jargon par sa pantomime, qu'on
avait, malgr mon ordre, tir le tromblon au lieu de le faire dbourrer
par un armurier. Le domestique de Suchet m'explique bientt comment la
chose s'est passe. Voil tout ce qui reste de ce maudit tromblon,
dit-il en m'en prsentant le canon qui tait dchir et soulev dans une
partie de sa longueur, de manire que cet cartement figurait deux
parenthses. Plus de batterie, plus de crosse, je ne sais ce qu'elles
sont devenues; on n'en trouve pas plus les restes que ceux de la main de
l'Esclavon.--Que dites-vous? la main de l'Esclavon!--Si ce malheureux
est estropi, poursuit-il, c'est bien lui qui l'a voulu. J'ai t tmoin
du fait, votre Allemand n'a pas de tort, pas le moindre. Ce matin, comme
il traversait la cour avec le tromblon  la main: O portes-tu cela?
lui dit l'Esclavon.--Chez l'armurier, pour le faire dcharger avec le
tire-bourre.--Ce n'est pas la peine d'aller si loin, donne-le-moi.--Mon
matre m'a dit de le porter chez l'armurier.--Je te dis, moi, de me le
donner, rplique l'Esclavon, en lui allongeant une tape, et il s'empare
du tromblon.

C'tait un homme d'une taille gigantesque que cet Esclavon qui, du
service de la rpublique vnitienne avait pass  celui de la rpublique
franaise; il avait plus de six pieds, et sa force tait proportionne 
sa taille. Pour en donner une ide, il suffit de dire qu'il prenait une
pice du calibre d'une livre, la plaait sur sa main comme sur un afft
aprs l'avoir charge, et la tirait sans que le poids et la dtonation
fissent flchir ou reculer son poignet. Tirer le tromblon n'tait donc
qu'un jeu pour lui. Malheureusement ce tromblon, malgr la leon que
j'avais donne  mon artilleur vnitien, n'avait-il pas t mieux charg
la seconde fois que la premire. L'toupe, qu'il n'avait pas divise en
portions assez tnues, s'tait arrte  la partie la plus troite du
canon, qui tait trangl par le milieu, et elle y avait form une
chambre; de l l'effroyable explosion qui avait mis l'arme en pices et
emport la main et le poignet  l'imprudent Esclavon.

Cet accident nous affligea pour lui d'abord, puis il nous fit frmir
pour nous-mmes quand nous nous rappelmes les dispositions que Suchet
avait faites pour repousser la canaille de Viterbe. Si nous eussions t
attaqus, la France compterait un hros de moins.

Ainsi, sans m'en douter, j'avais promen la mort avec moi depuis
Brindisi jusqu' Padoue; et ce qui faisait ma scurit et fait ma
perte, non seulement  Viterbe, mais aussi  _Mola di Gata_, o
l'inadvertance du valet de l'auberge vint si mal  propos troubler mon
sommeil et me faire prendre, au grand effroi d'Hacquart, une si
dangereuse dfensive.

Je profitai de deux ou trois jours que je passai  Padoue la docte, pour
aller voir ses monumens, l'glise du saint Antoine qu'elle a donn au
calendrier, l'glise de Sainte-Justine et la maison de Tite-Live,
_Titi-Livii Patavini_, qu'on dit tre aussi celle o Ptrarque alla
finir en chanoine une vie commence en troubadour.

Le traducteur de l'_Iliade_ et des _Chants de Selma_, Cesaroti, vivait
alors et rsidait dans cette ville. Je me prsentai chez lui. Il mit le
comble  la politesse affectueuse avec laquelle il me reut, en me
priant d'accepter un exemplaire de son _Ossian_. Le soir j'allais finir
au thtre, avec les Suchet, une journe partage entre les arts et
l'amiti, une journe consacre tout entire aux plaisirs.

Il n'y avait pas d'Opra pour lors  Padoue; mais on y jouait tantt la
tragdie et tantt des farces vnitiennes. Cela ne me contrariait pas.
J'avais trouv l'opra partout, et jusqu'alors je n'avais rencontr la
tragdie nulle part. Des acteurs, qui n'taient pas mauvais, nous
reprsentrent un _Agis_ de je ne sais quel auteur, mais ce n'tait pas
celui d'Alfieri. Cette pice, qui m'avait intress d'abord, finit par
ne plus m'inspirer que de l'horreur. Trouvant la strangulation trop
roturire, et croyant anoblir sa catastrophe en substituant la hache au
lacet, non seulement le pote y faisait dcapiter le roi de Sparte, mais
il conduisait le spectateur au pied de l'chafaud sur lequel on voyait
rouler la tte sanglante du hros. On n'a pas fait mieux depuis  Paris.

_Arlequin chef de voleur_, et _Arlequin matre d'cole_, que nous donna
sur le mme thtre la mme troupe qui

     Passait du grave au doux, du plaisant au svre,

me plurent davantage. Ces farces, improvises et lardes de traits fort
plaisans, taient joues avec autant d'aisance que de gaiet; j'aimais 
y retrouver ce mlange de malice et de navet qui caractrise le peuple
de Venise et me formait un genre de comdie tout--fait neuf.

Comme les pices dclames taient peu en faveur, le directeur employait
un singulier subterfuge pour attirer chez lui le public. Il annonait
qu'aprs le spectacle on tirerait _la trombola_.

_La trombola_, autant que je m'en souviens, est un jeu semblable au
loto. Aprs avoir distribu, pour un cu, des tableaux  qui en voulait,
l'on procdait au tirage, et l'on remettait  celui des joueurs qui
amenait la chance dtermine le produit des mises. On ne se fait pas une
ide du silence que le parterre observait jusqu'au moment o le gagnant
proclamait son bonheur par le cri _trombola! Trombola!_ rptait
l'assemble entire.

Cette loterie ne produisait au directeur aucun bnfice direct; mais il
en retirait un grand de l'affluence des spectateurs qu'attirait chez lui
l'espoir de gagner ce lot unique qui pouvait tre considrable.

Regnauld tait  Venise, o je devais l'aller rejoindre pour de l me
rendre avec lui dans le Frioul au quartier-gnral. On me conseilla de
laisser ma voiture dans la maison o j'avais t si bien reu, et de
m'embarquer sur la Brenta. Je suivis ce conseil, et j'eus lieu de m'en
applaudir.

Rien de plus riant que la contre baigne par cette rivire. L'art et la
nature y dploient tout leur luxe. Tantt ce sont des bosquets o la
vigne, se mariant aux arbres les plus hauts, charge de ses grappes leurs
rameaux striles, et jette d'un orme  l'autre le pampre et les raisins;
tantt ce sont des jardins, o prodiguant les marbres et le bronze, les
nobles vnitiens luttent de magnificence avec les souverains de
l'Europe. Cet aspect me ravissait; couch sur le maroquin dont la
gondole tait garnie, j'en jouissais avec ivresse, et ce n'tait pas
sans effort que j'en dtournais mes yeux pour les reporter tantt sur un
Ptrarque, tantt sur un Dante et quelquefois aussi sur un Mtastase,
les seuls compagnons qui fussent enferms avec moi dans ce cabinet
flottant. Quoiqu'il ait dur plusieurs heures, jamais voyage ne m'a
sembl plus court que celui-l.

J'eus quelque plaisir  revoir Venise. Baraguey-d'Hilliers y commandait
encore. J'y fus reu comme une vieille connaissance par lui et par les
amis que je m'tais faits pendant mon premier sjour. Mme Michieli eut
la bont de mettre  ma disposition un casin qu'elle avait sur la place
de Saint-Marc; sans son obligeance, il m'et fallu bivouaquer sur la
place mme, les auberges regorgeant de monde.

Il s'tait dj fait quelques changemens dans la ville pendant mon
absence, non pas  son avantage. Le palais ducal avait t en partie
dmnag. Les plus beaux tableaux taient en route pour Paris, ainsi que
les chevaux et le lion de Saint-Marc.

Les thtres lyriques taient ferms; il fallut se contenter des farces
pareilles  celles que j'avais vues  Corfou et  Padoue. Je commenai 
m'en lasser.

C'est par mer que nous fmes le trajet de Venise au port du Frioul, le
plus rapproch du quartier-gnral de l'arme franaise, et o nous
retrouvmes une voiture que Regnauld y avait laisse en dpt. Nous ne
nous tions pas embarqus sans provisions, et c'tait bien fait;
autrement je ne sais de quoi nous aurions soup dans la misrable
auberge o il nous fallut passer la nuit. Regnauld, qui s'entendait 
tout, fit la cuisine, et la fit bien. L'heure du coucher arrive, on
nous mena dans deux chambres spares. Regnauld fit garnir son lit de
draps qu'il avait apports; sage prcaution, car ceux du grabat qu'on
m'avait rserv n'taient rien moins que blancs.

Ce n'est pas sans peine nanmoins que je parvins  en obtenir d'autres.
J'avais beau montrer des preuves de l'insigne malpropret du dormeur qui
les avait salis; _nessun ha dormito qu ch'il prete_, personne n'a
couch ici qu'un prtre, me rpondait l'aubergiste qui adorait le grand
Lama jusque dans ses reliques.

Quoique nous ne fussions pas encore dans la saison des pluies, les
chemins taient souvent coups par des fondrires. Ce n'est pas sans
peine que nous en sortmes, et que nous arrivmes  Codropo, o taient
tablis les services de l'arme, et o Regnauld avait lou une maison.




CHAPITRE VI.

Bonaparte  Passeriano.--M. de Cobenzel.--Le jeu de l'oie.--Udine.--_La
Mort de Csar_.--Souper  Pordenone.--Bernadotte.--Massena.--Retour 
Milan.--Mme Leclerc.


Le gnral en chef ne rsidait pas  Codropo, mais  Passeriano,
chteau distant d'un quart de lieue de ce bourg, et qui appartenait 
l'ex-doge Manini. Mme Bonaparte y tait aussi. Les dames de sa socit
logeaient dans les environs.

Les confrences pour la paix, reprises avec plus d'activit aprs le 18
fructidor, se tenaient alternativement  Passeriano chez le gnral
Bonaparte, et  Udine chez le comte de Cobenzel, qui tait adjoint au
marquis del Gallo en qualit de plnipotentiaire de l'empereur Franois.

Ds le lendemain de mon arrive, je me prsentai chez le gnral, qui me
retint pour la journe, afin de pouvoir, ds qu'il serait libre, jaser 
loisir de tout ce que j'avais vu dans mes courses.

Le marquis del Gallo avait djeun ce jour-l chez le gnral. Il vint 
moi ds qu'il m'aperut. Vous n'avez donc pas t content de notre
cour? me dit-il aprs les premiers complimens.--Eh! comment le
savez-vous?--Je le sais.--Je n'en disconviendrai pas, j'ai t peu
content de votre cour. Il est difficile  un Franais, pour peu qu'il
ait du coeur, de se rsigner  la condition qu'on veut nous faire 
Naples. Votre gouvernement se dit notre ami: en toute occasion, il nous
est hostile. Qu'il use de prudence, je le conois; le hasard peut
conduire  Naples des gens malintentionns: mais y a-t-il prudence 
outrager et  faire outrager un homme inoffensif? Je ne me fusse pas
occup de lui, je vous le jure, s'il ne se ft pas occup de moi. Je
n'ai rien avanc d'ailleurs qui ne soit fond sur des faits, et je n'ai
pas tout dit.

Le marquis en convint, et me dit avoir adress  ce sujet des
observations  sa cour: mais il me parut douter qu'elle en tnt compte.

Ce n'est qu'aprs sa confrence avec les ngociateurs que le gnral me
fit appeler. Pendant les cinq ou six heures qu'il me fallut attendre
cette audience, j'aurais retrouv  Passeriano tout l'ennui de
Montebello, si je n'avais eu les mmes moyens de m'y soustraire. Tout en
parcourant le parc, qui tait dcor avec plus de luxe que de got, je
repris le travail que j'avais interrompu depuis Brindisi, et j'ajoutai
quelques vers  mes _Vnitiens_.

Admis enfin dans le cabinet o se discutaient les intrts de l'Europe,
je donnai au gnral, sur l'tat des les vnitiennes et sur les objets
de ma correspondance, des renseignemens qui compltaient ce que j'avais
dit, et j'y ajoutai, sur les dispositions des trois cours que j'avais eu
l'occasion d'observer, des rflexions qu'il trouva judicieuses. Tout en
approuvant ce que j'avais fait, il parut regretter cependant que je n'en
eusse pas fait davantage: Pourquoi, me dit-il, n'avez-vous pas t en
pire avec Gentili? C'est vous qui deviez traiter avec le pacha; cela
tait essentiellement dans vos attributions.--Cela, gnral, n'tait pas
dans mes instructions. J'aurais accompagn le gnral Gentili s'il m'y
avait invit; mais il avait sans doute des motifs pour ne pas le faire.
Quant au gouvernement de l'le, qu'il a voulu me confier pendant son
absence, je n'ai pas cru devoir l'accepter, et vous savez pourquoi.--De
quoi diable, sourd comme il l'est, Gentili s'avisait-il? Que vous n'ayez
pas pris le gouvernement, je le conois; mais, encore une fois, c'est
vous que ces ngociations regardaient: en remplissant cette mission,
vous auriez eu l'occasion de juger par vous-mme de l'tat de l'pire,
et de savoir au juste ce que c'est que cette guerre entre le pacha de
Janina et le pacha de Delvino.  propos, vous n'avez donc pas t
content du gouvernement napolitain? Cela ne m'tonne pas: les rapports
de Monge, qui vous a prcd  Naples, sont tout--fait conformes aux
vtres; ils sont mme plus svres. Ces gens-l ont perdu la tte;
Canclaux aussi.--Gnral, me permettrez-vous de vous faire part,  ce
sujet, de mon tonnement?--Et de quoi?--M. de Gallo est au courant de ce
que je vous ai crit sur Naples: d'o peut-il le savoir?--Et de qui, si
ce n'est pas de moi? Votre lettre m'est parvenue fort  propos; elle m'a
servi dans une circonstance o le marquis me croyait dupe des
protestations d'amiti dont son cabinet n'est pas avare. Je la lui ai
lue devant Cobenzel, et j'avais mes raisons; et puis je l'ai envoye 
Paris: le Directoire en fera son profit. Je suis content de votre
correspondance... Resterez-vous ici quelque temps?--J'attendrai que
Regnauld ait termin ses affaires pour retourner avec lui  Milan, et de
l  Paris.--Vous savez bien que votre couvert est toujours mis ici. En
attendant le dner, vous trouverez  qui parler dans le salon: Monge
doit y tre.  tantt.

En attendant le dner, j'eus en effet une longue conversation avec
Monge, que je voyais pour la premire fois. Comme elle portait sur des
objets dont j'ai entretenu dj le lecteur, je n'en donnerai pas
l'analyse. Je dirai seulement qu'en cherchant avec moi les moyens
d'employer l'arme franaise aprs la paix, dont la prochaine conclusion
lui paraissait assure, il me parla de la conqute de l'gypte, mais
comme d'une expdition possible et non comme d'une expdition rsolue.

Aprs le dner, on se rassembla dans le salon. C'est l que je fis
connaissance avec le comte de Cobenzel, homme d'esprit, qui parlait
notre langue avec autant de puret que d'lgance, et qui prfrait
notre littrature  toutes les autres. Il contait fort agrablement, et
savait sur toutes les cours de l'Europe, et particulirement sur celle
de Russie, des anecdotes fort piquantes. C'tait un homme de la socit
la plus amusante.

Quand il fut parti pour Udine, o il retournait tous les soirs avec M.
de Gallo, comme il fallait occuper tout le monde, Mme Bonaparte proposa
une partie de vingt-un. Le gnral n'en voulut pas tre: Voil mon jeu
 moi, me dit-il en me faisant signe de venir auprs de lui; le
savez-vous? voulez-vous faire une partie? Ce jeu tait prcisment
celui que je sais le mieux: me voil donc jouant avec l'arbitre de
l'Europe,  quoi? aux checs? aux dames? aux dominos? non, lecteur, 
l'oie. C'est tout de bon qu'il y jouait. Comptant les cases avec sa
marque comme un colier, et se dpitant comme un colier aussi quand les
ds ne lui taient pas favorables; n'entrant au _cabaret_ qu'avec
humeur, et trichant de peur de tomber dans le _puits_ ou d'aller en
_prison_; quant  la _mort_, comme il tait sr d'en revenir, il
l'affrontait gaiement comme sur le champ de bataille. Je ne puis dire
combien m'amusait cette partie, o son caractre se dployait tout
entier: j'y prenais d'autant plus de plaisir, que je n'tais pas l plus
complaisant pour mon adversaire que le sort, et que je ne lui passais
rien: Gnral, lui disais-je, il n'en est pas de ce jeu-ci comme de
celui de la guerre, le gnie n'y peut rien; j'y suis tout aussi fort que
vous.

Aprs avoir tent deux ou trois fois la Fortune au noble jeu renouvel
des Grecs, il porta toute son attention sur une discussion assez anime
qui s'tait leve entre quelques personnes qui ne jouaient pas, telles
que Regnauld, Duveyrier, Clarke et un certain citoyen Comeiras ou de
Comeiras, qui venait de remplir une mission diplomatique chez les
Grisons, homme assez infatu de son mrite, et qui n'en manquait pas,
quoiqu'il en et moins que de prsomption. La discussion dgnra
quelquefois en dispute, ce qui ne parut pas contrarier le matre de la
maison, qui de temps en temps y plaait son mot pour la rallumer, comme
on souffle sur un feu prs de s'teindre, et riait de bon coeur  voir et
 entendre Comeiras, qui tait seul de son avis, se dmenant, faisant
feu des quatre pieds au milieu de ce conflit, comme le _peccata_ harcel
par des dogues. Telle est, en rsum, l'histoire de toutes les journes
que je passai  Passeriano. Un voyage  Udine interrompit la monotonie
de cette manire de vivre: voici quelle fut l'occasion de ce voyage.
Allard, qui tait venu aussi en Italie, o Haller l'employait en qualit
d'agent militaire, se trouvait alors dans cette dernire ville. Possd
de la manie de dclamer, ne s'tait-il pas imagin de jouer la tragdie!
Second de quelques artistes de son espce, il avait annonc qu'il
jouerait _la Mort de Csar_ sur le grand thtre d'Udine, que le
commandant de la place avait fait mettre  sa disposition.

Tout ce qu'il y avait d'officiers et d'employs franais dans la ville
et aux environs se fit un devoir d'assister  cette reprsentation, que
les ngociateurs voulurent aussi honorer de leur prsence. Le gnral en
chef et sa femme vinrent  cet effet dner chez le marquis de Gallo. On
pense bien que je ne manquai pas une si bonne fte.

Peu de reprsentations dramatiques m'ont fait autant de plaisir: ce
plaisir n'tait pas,  la vrit, tout--fait celui que l'on attend
d'une tragdie, mais il n'en tait pas moins vif pour cela. Except
Allard, ou Csar, qui tait de Paris, pas un personnage de la pice qui
n'et un accent  lui propre: chaque province de France avait son
reprsentant  la cour du dictateur. Brutus tait Provenal, Cassius
Normand, Cimber Picard, Antoine Alsacien, Dolabella Gascon, Dcime
Prigourdin; et chacun d'eux traduisait en patois de son pays les beaux
vers de Voltaire: c'tait la confusion des langues, c'tait la tour de
Babel.

Ajoutez  cela l'embarras de ces dbutans, qui, peu familiariss avec
une si nombreuse compagnie, se troublaient  chaque instant, manquaient
de mmoire  chaque vers, trbuchaient  chaque pas. Csar, qui, pour ne
pas commettre un anachronisme, n'avait pas mis ses besicles, pensa
tomber dans le trou du souffleur; ne sachant que faire de leurs bras,
les Romains osaient  peine se remuer dans leur accoutrement emprunt 
la friperie de l'Opra italien, qui pour lors se piquait peu de fidlit
en fait de costume. Cet accoutrement ne contribuait pas peu  fortifier
l'effet de la reprsentation. Pas un Romain qui ne ft en habit de
guerre de satin bleu, rose ou feuille-morte, et coiff d'un casque de
mme toffe et de mme couleur que sa tunique. Csar, qui avait t
contraint, faute de pourpre, de se vtir en couleur de rose, avait, il
est vrai, une coiffure plus svre; il tait couronn de lauriers.

Je profitai de l'occasion pour visiter Udine. L'htel-de-ville est ce
que j'y ai vu de plus remarquable. Peu de jours aprs, les affaires qui
retenaient Regnauld au quartier-gnral tant termines, nous prmes
cong et partmes pour Milan, de concert avec Duveyrier. Impatiens que
nous tions de quitter Codropo, sjour assez maussade, et trop confians
dans la prvoyance des aubergistes, nous n'avions pas fait de
provisions; nous nous en serions mal trouvs sans la prsence d'esprit
de Regnauld.

Aprs avoir travers les bras de ce Tagliamento que Bonaparte venait
d'illustrer par une clatante victoire, nous tions arrivs  Pordenone,
mourant de faim. Trois broches garnies de volailles nous promettaient l
un bon souper. Croyant le tenir, nous demandons au cuisinier quelle part
il peut nous donner dans un rti aussi abondant? Tout cela est retenu,
nous dit-il schement.--En ce cas-l donnez-nous autre chose.--Je n'ai
pas autre chose, rpond-il sur le mme ton.--Et qu'est-ce donc que cela?
s'crie Regnauld en s'emparant d'une guirlande d'ognons accroche  la
muraille; avec du beurre, voil dj de quoi faire de la soupe.--Je n'ai
pas de beurre.--Tu n'as pas de beurre! et qu'est-ce donc que cela?
reprend Regnauld qui, furetant partout, avait dcouvert une montagne de
beurre dans une armoire o le cuisinier la croyait bien cache. Je vois
bien, poursuivit-il, que tu ne veux rien nous donner parce que nous
sommes des Franais; eh bien! nous nous ferons notre part, puisque tu ne
veux pas nous la faire, et nous saurons aussi faire notre cuisine. Ce
disant, il chasse le cuisinier avec la cuillre  pot, place nos
domestiques en sentinelle auprs du rti, en leur donnant pour consigne
de ne laisser emporter aucune pice; et mettant habit bas, il taille la
soupe, pendant que les marmitons, pntrs de respect, pluchent les
lgumes.

Le matre de l'auberge se prsentant alors, et le suppliant de lui
permettre de remplir ses engagemens avec les voyageurs qui taient
entrs chez lui avant nous, nous tenons conseil, et nous arrtons que
l'embargo serait lev pour les Franais, mais non pour les Vnitiens,
les gens du pays ayant pour se procurer du rti des ressources que nous
n'avions pas. En consquence, une commission est nomme pour suivre
chaque pice jusqu' la table sur laquelle elle doit tre servie. Un
poulet cependant part pour sa destination. Duveyrier et moi, en
excution de l'arrt prcit, nous l'escortons: c'tait pour un
Franais qu'il avait cuit. Nous nous retirions assez dsappoints,
quand, instruit de notre dtresse, notre compatriote nous offre
obligeamment de mler nos soupers. Grce  un saucisson de Bologne que
le domestique avait retrouv dans notre voiture, et  quelques
bouteilles de bon vin de Bordeaux, ce souper ne fut pas mauvais; la
soupe  l'ognon mme ne le gta pas. Mange sur le champ de bataille o
on l'avait conquise, elle nous parut excellente. Partout ailleurs elle
nous et paru dtestable, et  parler franchement elle l'tait; mais la
gloire et l'apptit l'assaisonnaient.

Pendant la nuit nous passmes la Piave, et le lendemain, au point du
jour, nous entrions dans Trvise. C'est l que je vis Bernadotte pour la
premire fois. Ses manires me frapprent; elles s'accordaient peu avec
celles de plusieurs militaires et surtout avec celles d'Augereau, qui
semblait croire la politesse incompatible avec l'hrosme. Rien de plus
juste que le mot de Bonaparte sur Bernadotte, qui alors n'tait pas
moins patriote qu'aucun d'eux. _C'est_, disait-il, _un rpublicain ent
sur un chevalier franais_.

De Trvise nous allmes  Padoue o la division Massna tait cantonne.
Le hros de Rivoli ne nous reut pas moins amicalement que celui du
Tagliamento. Il ne voulut nous laisser partir qu'aprs dner. Ce n'est
pas sans intrt que j'examinai cette grande physionomie. Quoiqu'il
n'et pas encore command en chef, Massna avait dj pris rang parmi
les grands capitaines. Pour se mettre au niveau de Moreau, pour prendre
la premire place aprs celui dont il tait le digne lieutenant, il ne
lui manquait que l'occasion qu'il rencontra deux ans aprs sous les murs
de Zurich.

De Padoue, o je retrouvai ma voiture et mon bagage, nous allmes 
Vrone dont nous visitmes le cirque. Il est magnifique; il m'tonna
moins toutefois que les arnes de Nmes. De l, sans nous arrter, nous
nous rendmes  Milan. Je n'y restai que peu de jours. Nous touchions 
la fin d'octobre. Plus d'un intrt me rappelait au-del des monts. Je
me htai de les passer avant que les neiges en eussent rendu l'accs
plus difficile.

Regnauld, croyant devoir attendre, pour rgler sa marche, la conclusion
des confrences de Passeriano, je le laissai en Italie d'o je sortis
avec autant de plaisir que j'y tais entr.

Avant de partir, j'allai voir Leclerc. Je lui devais plus d'un
compliment. Nomm gnral, il s'tait mari pendant que je courais la
Calabre. Je le trouvai dans son mnage et enivr de son bonheur.
Amoureux et ambitieux, il y avait de quoi. Sa femme me parut fort
heureuse aussi, non seulement d'tre marie  lui, mais aussi d'tre
marie; son nouvel tat ne lui avait pas donn tant de gravit qu' son
mari  qui j'en trouvai plus que de coutume. Quant  elle, toujours la
mme folie. N'est-ce pas un diamant que vous avez l? me dit-elle, en
dsignant un brillant des plus modestes que je portais en pingle; je
crois que le mien est encore plus beau. Et elle se met  comparer avec
quelque vanit ces deux pierres, dont la plus belle n'tait gure plus
grosse qu'une lentille.

J'ai ri souvent du souvenir de cet enfantillage, en la voyant couverte
de diamans parmi lesquels le plus beau des ntres n'et pas t aperu.
Son crin s'est un peu augment depuis ce jour-l: quant au mien, il est
toujours le mme, toujours compos d'une seule pierre, que je tiens de
la mre de mon pre.




CHAPITRE VII.

Retour en France.--Aventures diverses.--Un mois de sjour  Lyon.--J'y
termine _les Vnitiens_.--Paix de Campo-Formio.--Vers adresss au
gnral Bonaparte  ce sujet.--Retour  Paris.


Je ne partis pas seul. Un ami que je retrouvai  Milan m'ayant propos
de revenir avec moi en France,  frais communs, j'acceptai cet
arrangement qui me donnait pour camarade, jusqu' Lyon, un jeune homme
de l'esprit le plus piquant, de l'humeur la plus gaie, et de plus,
autant que moi enthousiaste de la musique qu'il savait comme un matre
et que je ne savais pas mme comme un colier. C'tait enfin le fils de
l'excellente femme qui s'tait faite mre de la famille qui est devenue
la mienne.

Il ne nous arriva rien de bien remarquable dans le trajet du Pimont. Il
n'tait bruit que des mauvaises rencontres que l'on pouvait faire entre
Novarre et Suze. C'est  cela sans doute qu'il faut attribuer la
rpugnance que montraient les postillons  voyager de nuit, et les ruses
qu'ils employaient pour rendre rtifs le soir leurs chevaux, qui le
matin redevenaient dociles. Un d'eux nous fora ainsi de retourner
coucher  Novarre d'o nous n'avions pu le faire partir, la nuit tombe,
que par un ordre exprs du cardinal-gouverneur qui pour le donner
interrompit sa partie de piquet. Le lendemain, nous gagnmes nanmoins
le Mont-Cenis sans avoir t attaqus, quoique nous eussions couru une
partie de la nuit. Peut-tre avons-nous d notre salut  une pluie
affreuse, qui nous accompagna depuis Turin jusqu' Suze: les voleurs
craignent plus l'eau que le feu.

Il tait deux heures du matin quand notre voiture s'arrta devant la
meilleure auberge de Suze o il pourrait bien n'y en avoir qu'une.
Transis de froid, mourans de faim, nous tions impatiens de nous
rchauffer et de souper. Le postillon frappe; personne ne rpond; il
frappe, frappe et frappe encore; pas un mot. Dans l'intrieur, ni bruit,
ni mouvement, ni lumire. Le postillon, qui, expos  la pluie, avait au
moins autant d'intrt que nous  faire ouvrir, ne laisse pas reposer le
marteau, il en jouait  rveiller toute la ville: la maison semblait
tre en tat de sige. Au bout d'une demi-heure, la porte enfin
s'entr'ouvre. Que voulez-vous? nous dit un _cameriere_.-- souper et 
coucher, rpond mon camarade, et non pas moi, le froid et l'humidit
m'ayant donn une extinction de voix des plus compltes.--Patience,
reprend le _cameriere_ qui tait sorti pour ouvrir les deux battans,
mais qui ne se pressait pas. J'tais saut cependant  bas de la
voiture. Un peu plus vite, lui dis-je  l'oreille, avec un accent
d'impatience que mon enrouement augmentait peut-tre; un peu plus vite,
nous sommes presss.--Si vous tes presss, je ne le suis pas, me
rpondit-il en croisant les bras.

Je me trouvais juste dans la position o Suchet s'tait trouv 
Viterbe, et je n'tais gure plus patient que lui. Comme lui, tirant mon
sabre, et ne l'employant que du plat, j'en applique quelques coups sur
les paules du _cameriere_, qui, devenu plus alerte, ouvre enfin la
porte, nous introduit dans une chambre o il allume un fagot, et nous
sert un souper passable pour la circonstance. Mais tout en faisant son
service, il nous annonce que le commandant de la place, qui devait viser
nos passe-ports, logeait dans cette auberge, et qu'il lui porterait ses
plaintes. Cette menace ne nous empcha ni de manger ni de dormir. Le
lendemain, au jour naissant, le _cameriere_, conformment  l'ordre que
nous lui avions donn, vient nous rveiller. La voix m'tait revenue.
N'oublie pas, lui dis-je, de nous mener chez le commandant de la
place. Il nous y mne. Cet officier, qui tait au lit, nous fait ses
excuses de nous recevoir ainsi, appose son _visa_ sur nos papiers  la
lueur d'une chandelle que tenait notre introducteur, et nous congdie en
nous souhaitant bon voyage.

Voyant alors les choses sous un aspect diffrent, j'eus quelque regret
de ce que j'avais fait la veille; et comme le _cameriere_ nous suivait,
je lui donnai, indpendamment de la _bona man_ que nous lui laissmes en
soldant notre compte, un cu de six francs. Je craignais qu'il ne le
refust; bien loin de cela: _grazie, excellenza_, me dit-il, en baisant
la main qui l'avait ross. Sa reconnaissance me donna peut-tre plus
d'humeur que son impertinence ne m'en avait donn; pour rien, j'aurais
recommenc.

Comme nous gravissions le Mont-Cenis, la neige tombant par flocons, nous
entrmes dans un cabaret,  la Novalze, pour nous dgourdir. Quelques
soldats franais, qui allaient rejoindre l'arme d'Italie, s'y
rchauffaient et se rafrachissaient par la mme occasion. Le vin de
Pimont, avec lequel ils faisaient connaissance, leur plaisait assez;
ils taient gais, mais non jusqu' la turbulence. Nous admirions ce
phnomne, quand tout  coup s'lve une vive altercation.

Vous vous _fichez_ de nous, la bourgeoise, de nous demander a, pour du
sacr vin de pays. Croyez-vous que nous ne savons pas ce que a vaut?
Est-ce que vous nous prenez pour des recrues? Du _fichu_ vin  deux
sous, n'avez-vous pas honte d'en demander six?-- deux sous, M. le
soldat! il n'y a pas de vin  deux sous ici, rpond l'htesse. D'abord
le vin en vaut trois dans le vignoble: ajoutez  cela les frais pour le
monter jusqu'ici, et puis les droits du roi...--Les droits du roi!
reprend le soldat; les droits du roi! Elle est bonne, avec son roi, la
sorcire! Les droits du roi! est-ce qu'il y a un roi? est-ce que la
Convention ne l'a pas supprim, ton roi? les droits du roi! tu m'as tout
l'air d'une aristocrate, avec tes droits du roi! tu mriterais bien que
nous _fichissions_ le feu  ta _fichue_ baraque... et a ne sera pas
long encore, ajouta-t-il en passant tout  coup du conditionnel au
positif, et se saisissant d'un tison.

Nous crmes alors devoir intervenir dans une querelle qui s'chauffait
par trop. Nous reprsentmes  ce rpublicain que cette bonne femme
n'avait pas tout--fait tort; qu'elle tait sujette du roi de Sardaigne
sur le territoire duquel nous nous trouvions; qu'elle devait lui payer
l'impt comme en France on le payait  la rpublique, et qu'elle ne
pourrait pas le payer si on lui prenait son vin  si bas prix; que ce
roi, depuis que nous l'avions battu, tait devenu notre ami, notre bon
ami, notre meilleur ami, et qu'en consquence nous devions traiter ses
sujets comme nos amis.--Nous ne sommes donc plus en France,
citoyen?--Vous tes ici chez le roi des marmottes.--Chez le roi des
marmottes! J'aurais d m'en douter  la figure de cette vieille. Chez le
roi des marmottes! c'est diffrent. Et payant le prix contest: Voil
pour le roi des marmottes.  la sant du roi des marmottes, dit-il 
ses camarades en leur versant une dernire rasade. Et puis ils se
remirent gaiement en route, en criant: Vive le roi des marmottes!

Si le hasard ne nous avait pas amens l, le cabaret tait flamb.

Le surlendemain nous arrivmes  Lyon o nous logemes au milieu des
ruines de la place Bellecourt. Mon camarade m'ayant quitt pour se
rendre sans dlai auprs de sa mre, et mon intention tant de faire
quelque sjour en cette ville, j'acceptai une chambre chez Buffaut, qui
dirigeait alors prs du faubourg de la Guillotire une manufacture
appartenant  sa famille, et o sa femme et les deux soeurs de sa femme,
c'est--dire trois des filles de Mme de Bonneuil, se trouvaient runies
pour le moment.

Il tait convenu que nous ne retournerions  Paris qu'avec Regnauld. Il
se passa encore un mois avant qu'il pt quitter l'Italie: ce mois
s'coula de la manire la plus douce pour nous tous peut-tre, pour moi
srement. Je retrouvai l ma vie de Saint-Leu. Me runissant  la
socit aux heures des repas, et donnant  la promenade et au travail,
pour moi c'est tout un, l'intervalle du djeuner au dner qui n'avait
lieu qu' la nuit, je repris pour ne plus la quitter ma tragdie des
_Vnitiens_, et la tte toute pleine des observations et des impressions
que je venais de recueillir sur les lieux, j'eus peu de peine 
l'achever.

La saison, quoique nous fussions en novembre, tait belle encore. Je
passais rgulirement six heures de la journe dans la campagne, suivant
le cours du Rhne, et jouissant tout  la fois et des tableaux que se
crait mon imagination, et de ceux que la contre dveloppait sous mes
yeux, et des scnes que le hasard me faisait rencontrer.

En voici une qui mriterait d'tre dessine. Dans une des prairies qui
bordent le fleuve, une petite fille et un petit garon gardaient les
moutons. La fille pouvait avoir dix ans, le garon douze. Gentils, bien
faits sous leurs habits grossiers qu'ils ne portaient pas sans quelque
grce, ils semblaient s'en apercevoir mutuellement, car ils ne pouvaient
se quitter. Je les retrouvais toujours ensemble, mais toujours jouant;
les attentions du petit ptre pour sa compagne taient sensibles: il
imaginait mille moyens pour l'amuser, et il y russissait; des clats du
rire le plus franc me le prouvaient chaque fois que je passais.

Un jour je m'tonnai de voir la petite fille, que les plis du terrain me
cachaient  moiti, courir avec tant de rapidit, que le petit garon
avait peine  la suivre. D'o lui venait cette vitesse? qui la lui
imprimait? deux bliers sur lesquels son camarade l'avait assise et
qu'il gouvernait  l'aide d'une corde attache  leurs cornes. Je n'ai
rien vu de plus gracieux que l'attitude de ces deux enfans, rien de plus
naf que l'expression de ces deux figures. La satisfaction de l'une, la
sollicitude de l'autre, tout cela est plus facile  imaginer qu'
rendre: c'taient Daphnis et Chlo sous la bure, c'taient leurs jeux,
c'taient leurs amours peut-tre; il faudrait la plume d'Amyot pour les
traduire, le pinceau de Grard pour les peindre.

Les auteurs traitent souvent leurs amis comme les apothicaires leurs
chiens: c'est sur eux qu'ils font l'essai de leurs drogues.  mesure que
j'avanais dans ma tragdie, je donnais communication de mon travail 
la socit dans l'intimit de laquelle je vivais. Ces dames furent moins
tonnes que je ne le croyais des innovations que je m'tais permises en
traitant un sujet o les intrts de famille sont si intimement lis 
l'intrt de l'tat, et qui n'appartenant pas aux temps hroques, me
semblait ne pas comporter l'emphase tragique. Le ton simple que j'ai cru
devoir prendre leur paraissait d'autant plus convenable, qu'il n'exclut
pas la noblesse et qu'il est celui du pathtique. Les malheurs de mes
deux amans leur inspirrent un intrt qui s'accrut jusqu' la fin du
cinquime acte. Mais quand, arriv au dnoment, je leur annonai qu'il
serait funeste aux amours qui les avaient tant intresses, elles se
rcrirent tout d'une voix contre cette catastrophe qui, disaient-elles,
ne serait pas supportable. Je me rendis; je leur accordai la grce de
Blanche et celle de Montcassin, acte de faiblesse qui heureusement
n'tait pas irrvocable.

Autre anecdote qui se rapporte  la mme tragdie. Mme Buffaut tait
enceinte alors. Persuade qu'elle accoucherait d'une fille, elle
cherchait quel nom elle lui donnerait, tout en travaillant  sa layette.
Lasse des noms de la Fable et des noms de roman, elle en voulait un qui,
le prt-on dans le calendrier, ft simple sans tre commun. Appelez-la
_Blanche_, lui dis-je.--Vous avez raison.--Mais n'est-ce pas se hasarder
un peu? reprend son mari.--Et pourquoi?--Si ta fille tait brune, tu ne
lui aurais donn qu'un sobriquet.

L'observation tait juste:  nommer sa fille, _Aime_, _Amable_,
_Modeste_ ou _Prudence_, ou _Constance_, on court en effet des risques.
Que de noms gracieux,  ne considrer que les sujets qui les portent, ne
sont que des antiphrases! Mme Buffaut, quoiqu'elle entende quelquefois
raison, n'en dmordit pas. Sa fille future fut appele _Blanche_.
Celle-l n'a pas donn un dmenti  son nom. C'est Mme de _Sampayo_.

Sa soeur, Mme de Cubires, avait dj deux ans. Je l'entends encore
chantant de sa voix enfantine:

     Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
     Dans' bien mieux qu'ceux d'la Villette.
     Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
     Dans' bien mieux que ceux d'chez nous.

C'tait sa chanson favorite; et comme elle la rptait souvent pendant
que je mettais ma tragdie au net, il m'est arriv plus d'une fois d'en
intercaler des passages dans mes tirades. Je n'imaginais pas alors que
cet enfant prendrait rang un jour parmi nos meilleurs romanciers,
qu'aprs s'tre place ds son dbut par _Marguerite Aimon_, au niveau
de l'auteur des lettres de miss _Fanny Butler_, elle s'lverait  la
hauteur de celui d'_Amlie Mansfield_ par deux ouvrages o l'esprit
d'observation est alli au tact le plus dlicat et  la sensibilit la
plus profonde, et qui, ds qu'elle croira convenable de les publier,
fixeront sa place entre les auteurs qui ont le plus illustr ce genre de
littrature.

Ainsi s'coula pour moi le mois de novembre, au milieu des affections
les plus douces et des plus douces occupations.

Vers le milieu d'octobre, la paix de Campo-Formio avait t conclue
enfin; j'en flicitai le signataire par les vers suivans:

     AU GNRAL BONAPARTE.

     Aucune gloire dsormais
     Ne vous sera donc trangre;
     Et vous savez faire la paix
     Comme vous avez fait la guerre.

     Autant que l'intrpidit
     Qui vengea l'honneur de la France,
     J'admire au moins cette prudence
     Qui lui rend sa tranquillit;

     Qui dans le chemin des conqutes
     A su s'arrter  propos,
     Et prfrer notre repos
      tant de palmes toutes prtes.

     L'art des illustres meurtriers
     A son prix au temps o nous sommes.
     J'en conviens, mais les grands guerriers
     Ne sont pas toujours de grands hommes.

     L'olivier, au front de Pallas
     Votre modle et votre emblme,
     Avec le laurier des combats
     Ne formaient qu'un seul diadme.

     Ceignez ces feuillages rivaux
     Que vous dcernent les suffrages
     De la desse des hros;
     C'tait aussi celle des sages.

     Si la valeur, l'humanit,
     Sont les vrais titres  la gloire,
     Chaque page de votre histoire
     Contient votre immortalit.

Ces vers, qui furent publis par tous les journaux du temps, plurent
moins peut-tre au ngociateur qu'ils ne dplurent au guerrier. Je suis
d'autant port  le croire, qu'il ne m'en a jamais parl.

Regnauld tant venu nous rejoindre au commencement de dcembre, nous
partmes tous peu de jours aprs pour Paris, tous, y compris Mme
Buffaut, qui voulait y passer l'hiver avec ses soeurs, et voulait voir
aussi la _Psych_ que Grard venait d'exposer au Salon, modle qu'elle
tudia si bien, qu'elle en reproduisit une copie dans cette _Blanche_,
qui ne vit le jour que cinq mois aprs.




CHAPITRE VIII.

Supplment  l'histoire des institutions et des usages
rvolutionnaires.--Cultes et idoles qui se succdrent pendant la
terreur.--Marat.--Lepelletier.--La desse de la Raison.--La femme
Momoro.--Mlle Aubri.--L'tre-Suprme.--La thophilantropie.--Des ftes
publiques soit annuelles, soit ventuelles.--Translation des cendres de
J. J. Rousseau au Panthon.--Anecdote.--Le dcadi  quoi consacr.--Des
actes de l'tat civil; clbration des ftes morales.--Modes.--Costumes
des diffrens partis.--Costume rpublicain dessin par David et port
par Talma.--Anecdote.


Nous approchons de l'poque o une nouvelle rvolution va, sinon mettre
un terme aux convulsions de la socit franaise, la reconstituer du
moins dans des formes plus compatibles avec ses anciennes habitudes.
Avant de terminer ce volume, achevons de faire connatre les moeurs que
les rformateurs s'taient efforcs de substituer  celles que la
terreur avait fait disparatre, mais qu'elle n'avait pas dtruites; nous
complterons ainsi la tche que nous nous sommes surtout impose en
recueillant nos _Souvenirs_, celle de donner une ide prcise de cette
partie de l'histoire de la socit franaise pendant la priode
rvolutionnaire; elle est moins connue que les faits.

Une socit ne saurait se passer de religion; elle ne saurait non plus
se passer de culte.

C'est par la pratique des vertus, c'est par des actes de bienfaisance,
plus que par des dmonstrations extrieures, que les esprits d'un ordre
lev honorent l'auteur de tout bien, l'tre crateur et conservateur,
le Dieu trs-grand et trs-bon, le Dieu de Mose, de Socrate et de
Fnlon; mais ce culte dnu d'ostentation, et qui consiste surtout dans
des oeuvres secrtes, ne suffit pas  la multitude; de mme qu'il faut
matrialiser Dieu pour qu'elle le comprenne, il faut matrialiser la
religion pour qu'elle la conoive. C'est  ses sens qu'il faut parler
pour convaincre son intelligence. De mme qu'il existe en elle une somme
de crdulit qui veut des idoles, des superstitions, il existe en elle
une somme de curiosit qui veut des dmonstrations extrieures, des
chants, des cloches, des crmonies, des processions, une liturgie
enfin, religion qu'elle croit concevoir parce qu'elle la voit, et qui
lui semble prouve parce que ses yeux la lui montrent.

De plus, s'il faut une pture  la crdulit du vulgaire, ne faut-il pas
aussi une occupation aux loisirs du peuple? La clture des glises et
des temples avait pour la tranquillit publique plus d'un inconvnient.
Des dsordres graves rsultrent du dsoeuvrement o elle jetait dans les
jours de repos la classe ouvrire, pour laquelle le service paroissial
tait un plaisir. Ceux qu'elle lui substitua furent quelquefois moins
innocens.

Les gouvernemens qui se succdrent pendant les dix terribles annes
dont on retrace ici les extravagances; les tyrannies les plus absurdes
mme reconnurent ces inconvniens et tentrent d'y parer, en offrant 
la crdulit publique des simulacres de divinits, des parodies de
solennits religieuses; supplant par un paganisme sans grce le
christianisme que proscrivait la plus stupide intolrance.

Les effigies de Marat et de Lepelletier remplacrent d'abord l'image du
Christ; et comme les noms du _Pre et du Fils_ sont rappels dans toutes
les prires du chrtien, les noms de _Marat_ et de _Lepelletier_, qui
eurent leurs dvots, furent insrs dans les formules que les prsidens
des clubs rvolutionnaires adressaient aux visiteurs trangers en leur
donnant l'accolade fraternelle. C'tait aux noms de _Marat_ et de
_Lepelletier_ qu'on les avait salus: c'tait aux noms de _Marat_ et de
_Lepelletier_ qu'ils rendaient la politesse.

On honorait ces martyrs du culte de dulie, bien qu'ils n'eussent pas
fait de miracles. Si grands saints qu'ils fussent, ce n'taient
cependant pas des divinits; or la populace voulait une divinit. On lui
donna la RAISON pour idole, faute de mieux. Celle-l avait du moins un
des attributs divins, celui de faire parler de soi partout et de ne se
montrer nulle part.

Elle se manifestait toutefois aux sens. Travestie en _Raison_, la
premire femme venue, pour peu qu'elle ft complaisante et passablement
tourne, tait intronise sous ce nom, soit sur un autel o on
l'encensait, soit sur un brancard o on la promenait. Pieds nus, bras
nus, la tte orne du seul diadme qui ost alors se montrer en France,
elle recevait les hommages des mortels, except toutefois de ceux qui,
n'oubliant pas qu'elle tait leur voisine ou leur commre, la
dsignaient par des noms qui n'taient ni moraux ni potiques. La femme
de _Momoro_ l'imprimeur[48] dbuta la premire dans ce rle auquel la
nature ne l'avait pas appele, autant que j'en ai pu juger en 1800,
quand elle vint rclamer dans mes bureaux[49], en qualit de ci-devant
divinit, son traitement de rforme, ou sa pension de retraite. Elle me
parut difforme, grossire et passe comme le rgime qu'elle
reprsentait.

Plus d'une personne lui succda dans les honneurs divins. Entre celles
qui parurent y avoir du moins les droits de la beaut, on remarqua Mlle
_Aubri_, belle et bonne fille, qui reprsentait aussi la Gloire dans les
dnomens  l'Opra. Ce dernier rle lui profita moins que celui de la
Raison; elle s'y cassa le cou[50]. La gloire a ses dangers, de quelque
faon qu'on l'entende.

Le respect qu'on portait  des desses qui, semblables  celles de la
fable, s'humanisaient quelquefois avec leurs adorateurs, s'usa bientt.
Comme ce paysan qui ne pouvait croire  la vertu d'un saint qu'il avait
vu poirier, le peuple ne pouvait croire  des divinits sur la nature
desquelles il avait tant de certitudes.

 ces desses, inventes par Chaumette, Robespierre substitua son
_tre-Suprme_, tre qui, dpouill de tout symbole, se prsentait sous
la forme la plus abstraite. Je crois qu'en cela ce politique fit une
faute; mais je suis certain qu'il en fit une plus grande en
s'attribuant, lors de l'inauguration du nouveau culte, les fonctions de
souverain pontife. N'tait-ce pas donner  penser qu'il avait intention
d'unir le sacerdoce  l'empire, et de se faire pape en France o il
tait dj dictateur? Que telle ait t ou non son ambition, cette
dmonstration le perdit. Il est heureux qu'il ait voulu tre prophte en
son pays.

Ce culte populaire qu'il cherchait, aucun des rformateurs de l'poque
ne l'a trouv. L'apostolat de Larveillre-Lpeaux ne fut gure plus
heureux que celui de Maximilien Robespierre, bien qu'il ait fini moins
srieusement. Les _thophilantropes_ n'eurent tout juste que le temps
d'tre ridicules. Plus ennuye qu'difie de ce culte sans pompe, la
populace traita ces sacristains en houppelandes comme elle a trait
depuis les _Saint-Simoniens_ qui, dans leur philantropie, sont moins
philantropes peut-tre. Les _thophilantropes_ se croyaient respectables
parce qu'ils taient maussades, et graves parce qu'ils taient ennuyeux.
Les sifflets, les poires molles et les pommes cuites en firent justice 
travers les vitres de Saint-Mry. Quelque affam de religion que ft le
peuple, il ne put goter la cuisine de ces bons aptres.

Que voulait-il? autre chose que ce qu'on lui servait, sans vouloir ce
qu'on lui avait t. L'apostasie des prtres avait discrdit l'ancienne
religion; le peuple n'tait plus chrtien; mais il ne voulait pas tre
paen, et il ne pouvait pas tre philosophe. Il fallait amuser cet
enfant avide de spectacles et incapable de rflexion. On le rgala de
ftes publiques;  tout propos on en inventait. Une victoire, un
supplice, une apothose, un sujet de deuil ou d'allgresse, tout
devenait l'occasion d'une solennit. Les factions s'emparaient tour 
tour de ce moyen d'influence. Les amis de l'ordre avaient clbr par
une fte le patriotisme du maire d'tampes, qui s'tait fait tuer en
rclamant respect pour la loi; les amis du dsordre clbrrent par une
fte la rvolte du rgiment de Chteauvieux; et tout cela  la grande
satisfaction de la multitude pour qui ces pompes, qui dfilaient sur le
boulevard, remplaaient les processions de Saint-Roch et de
Saint-Eustache.

On occupait par ce moyen l'imagination du peuple, et on l'occupait des
intrts actuels.

Ces ftes avaient le caractre de l'vnement auquel elles se
rattachaient. Celle du 14 juillet 1793 semblait avoir t ordonne par
des cannibales. L'arc, lev au milieu d'une voie triomphale dont les
colonnes occupaient le boulevard italien, tait orn de bas-reliefs
peints qui retraaient les massacres du 6 octobre et du 10 aot, et de
trophes, models en pte de carton, o se groupaient les dpouilles des
gardes-du-corps, surmontes des ttes de ces malheureux auxquelles on
avait laiss leurs cadenettes ou leurs queues, de peur qu'on ne les
reconnt pas. J'en parle pour l'avoir vu.

Somptueuses  Paris et dans les grandes villes, dans les petites ces
ftes se ressentaient de la pnurie locale.  Saint-Germain-en-Laye, par
exemple, o  l'instar de la capitale on clbra par une crmonie de ce
genre la reprise de Toulon, faute d'artillerie on remplaa par des
tuyaux de pole les canons reconquis sur les Anglais, et les
conventionnels Beauvais et Moyse Bayle, que cette victoire avait tirs
des cachots o les insurgs les tenaient enferms, furent reprsents
par deux invalides bien maigres qui se tranaient en robe de chambre et
en pantoufles au milieu des reprsentans de l'arme libratrice, figure
par les bisets du lieu; notez que pour avoir l'air d'avoir pti ils
s'taient jauni et grim la figure comme l'acteur qui joue le rle de
Gronte dans le _Lgataire universel_.

La fte de Jean-Jacques Rousseau, car il eut sa fte comme Voltaire, la
fte de Jean-Jacques Rousseau, au lieu de ce belliqueux caractre, eut
un caractre quasi-pastoral. C'tait aprs la rvolution de thermidor;
la disposition des esprits tait change. La Convention s'efforait de
se rconcilier avec l'humanit: cette intention se manifesta dans la
solennit dont ce philantrope fut l'objet, je ne sais trop  quel
propos, ses cendres tant dj dans le Panthon. _La famille de
Voltaire_, devenue celle de Rousseau[51], quoique ces philosophes ne
fussent pas cousins, ayant t requise d'accompagner le cortge, je me
runis  elle pour remplir ce pieux devoir. Dans cette famille, 
laquelle s'tait affili quiconque avait tourn une phrase ou align
deux vers, se trouvaient des personnes d'opinions assez diffrentes.
Hoffman, Sedaine et le vicomte de Sgur, tout rcemment sorti de prison,
marchaient ainsi que moi avec le citoyen Baudrais, le chevalier de Piis
ou tel autre crivain non moins rvolutionnaire,  la suite de Thrse
Levasseur, qu'entourait un groupe de nourrices, derrire le char qui
promenait le long des ruisseaux de Paris _l'le des peupliers_ au milieu
de laquelle s'levait un sarcophage.

La crmonie faite, je ne sais quel membre de _la famille_ proposa de ne
point se sparer, et d'achever par un banquet fraternel une journe si
heureusement commence. Quinze ou vingt personnes acceptent et se
rendent chez Beauvilliers. Tout alla d'abord pour le mieux; on ne
tarissait pas en loges sur la solennit, sur la cuisine qui avait bien
aussi son mrite, et sur le vin qu'on n'pargnait pas; on s'accordait
sur tout enfin, quand, sur la proposition de boire  la rconciliation
gnrale, le vicomte, qui pendant dix-huit mois de rclusion avait conu
quelque rancune contre les terroristes, s'exprimant sur leur compte avec
une franchise des plus nergiques, dclara n'avoir pas soif. Le citoyen
Baudrais, qui n'avait pas soif non plus, n'exprima pas avec plus de
modration la haine qu'il conservait aux aristocrates: voeux mis de part
et d'autre pour l'entier et prompt anantissement de la faction oppose.
Bref, ce banquet fraternel allait finir comme celui des Centaures et des
Lapithes, et fournir au restaurateur l'occasion de renouveler sa
vaisselle, si nous n'eussions tranch court  la dispute, en levant la
sance avant le caf. On s'tait promis cependant tolrance rciproque.
Cette scne, qui fit trembler quelques uns de nos convives, me fit rire:
elle avait au fait son ct plaisant, et j'en avais vu de plus
srieuses.

Rappelons,  l'occasion de l'apothose de Rousseau, que le mme honneur
fut dcern quelque temps aprs  la charogne, c'est le mot propre,  la
charogne de Marat; il est vrai qu'elle ne fit gure que traverser le
Panthon pour aller se mler quelques mois aprs aux immondices de
l'gout Montmartre. Mais par quelle trange politique lui permit-on de
passer par-l?

Deux polissons aussi ont t admis dans ce temple ouvert  l'hrosme
par _la patrie reconnaissante_: _Barra_ et _Viala_ y entrrent en vertu
d'un dcret solennel. Tous deux avaient t tus par les insurgs du
Midi, l'un pour avoir battu hroquement du tambour dans le poulailler
d'une commune rvolte; l'autre en punition d'une espiglerie encore
plus hroque. Prsentant  nu son dos  l'ennemi qui tait de l'autre
ct de la Durance, ce gamin reut dans la tte une balle qui ne pouvait
pas l'atteindre au visage.

Ces dcrets avaient t rendus sur la proposition de Robespierre, dont
la politique envieuse aimait mieux ouvrir le Panthon  des petits
garons qu' de grands hommes.

Les grandes poques de la rvolution, telles que le 14 juillet et le 10
aot, taient clbres par des anniversaires. Le 21 janvier aussi fut
six ans de suite un jour de solennit. Le rayer de la liste des ftes
nationales fut un des premiers actes du consulat de Bonaparte.

Depuis la promulgation du calendrier rpublicain, qui rduisit  trois
par mois le nombre des jours de repos, le dcadi remplaait le dimanche;
mais ce dimanche sans messe, sans vpres et sans pain bnit ne
satisfaisait pas aux exigences du peuple. Pour remplacer ces
institutions et offrir un aliment  la curiosit de la foule inoccupe,
on imagina de consacrer le dcadi aux crmonies qui antrieurement
appelaient les familles dans les paroisses, dpositaires alors des
registres de l'tat civil. C'est ce jour-l seulement que se recevaient
les dclarations de naissance, et que les mariages se contractaient au
nom de la loi: cela donna au dcadi une certaine importance.

Les deux tmoins qui devaient certifier la condition de l'enfant se
rendaient  cet effet  la municipalit avec les parens, et
remplaaient, bien qu'ils fussent tous deux du mme sexe, le parrain et
la marraine. Je me rappelle avoir t invit par un de mes confrres, M.
Alexandre Duval,  remplir,  l'occasion de la naissance d'une de ses
filles, cette fonction avec mon confrre Andrieux. Des circonstances
imprvues ne me permirent pas,  mon grand regret, de remplir ce devoir
qui m'et fait compre d'un des hommes les plus estimables que je
connaisse: tout tait pourtant arrang au mieux, Andrieux devait tre la
commre.

C'est dans ces crmonies qu'on donnait un prnom aux enfans; plusieurs
n'ont reu  cette occasion que des sobriquets. Comme tout prnom
paraissait excellent hors ceux qui taient consigns dans le calendrier
romain, les uns allaient en chercher dans le _Dictionnaire historique_,
les autres dans le _Dictionnaire du parfait Jardinier_, que les
rdacteurs du calendrier rpublicain avaient mis aussi  contribution.
C'est comme cela que tel individu qui n'a jamais t baptis s'appelle,
sur son extrait de baptme, _carotte_ ou _Scvola_, _Brutus_ ou
_chou-fleur_. Le ridicule se mlait parfois  l'atroce dans ces temps-l
o l'on s'ingniait  rgulariser le dsordre, et o les novateurs
travestissaient ce qu'ils croyaient remplacer.

Le gouvernement directorial, mettant  excution ce qu'avait conu
Robespierre, institua de plus, pour chaque dcadi, une fte relative 
une vertu morale, et fit composer pour chacune de ces ftes, en
l'honneur de la vertu du jour, par les potes alors en rputation, une
hymne que les plus grands compositeurs furent chargs de mettre en
musique. Colportes et _serines_ dans toute la rpublique par des
turlutaines et des orgues de Barbarie fabriques aux frais de l'tat,
ces hymnes devaient tenir lieu de vpres et de complies.

Les sermons ne manquaient pas plus que l'office  ces jours-l. Des
instructions rdiges dans le but d'clairer les citoyens sur leurs
droits, remplaaient le prne, et la lecture des principaux faits de la
rvolution la lecture de l'vangile: c'tait bien imagin. Mais comme
tout cela se dbitait en franais, cela eut peu de succs: le peuple
n'coute gure que ce qu'il ne comprend pas.

La manie de tout rformer s'tendit jusque sur les modes. Les femmes,
quant  cet article, se rglaient, ainsi que je l'ai dit, sur les
costumes de thtre; les hommes s'en rapprochrent moins. Le pantalon
collant, les demi-bottes, le gilet  larges revers, un frac ou une
courte redingote, telle tait la toilette de l'homme qui n'affichait
aucune opinion. Mais cette mode tait exagre par les jeunes gens de
partis; les ractionnaires portaient, avec des habits trs-lches
auxquels ils adaptaient des collets de velours vert ou noir, des
culottes attaches au-dessous du genou avec des touffes de cordons, et
ils surchargeaient leur chevelure,  faces pendantes et  chignons
tresss, de pommade de senteur et de poudre odorante, d'o leur vint le
nom de _muscadins_.

Les jacobins, au contraire,  l'exemple des puritains d'Angleterre,
affectaient dans leur costume la plus grande simplicit, lors mme
qu'ils se permettaient d'tre propres; ils portaient sur le gilet et le
pantalon, en guise d'habit, une veste sans basques qu'on appelait
_carmagnole_, et par-dessus tout cela une houppelande d'toffe
grossire; enfin ils couronnaient leurs cheveux longs, gras et non
poudrs, d'un bonnet  poil.

David,  qui la lgislation de cette partie avait t abandonne, ou qui
se l'tait attribue, avait essay, ds 1792, de nous donner un costume
national. Par-dessus le pantalon et le gilet, il avait ajust un habit
court croisant sur les cuisses qu'il recouvrait, comme la tunique
romaine, et il y avait ajout un manteau; tout lgante qu'elle tait,
cette mode ne prit pas. En vain Talma qui, dans la circonstance, s'tait
prt  lui servir de mannequin, se promenait-il dans cet accoutrement,
complt par une toque  aigrette de trois couleurs, et que relevaient
les grces de sa jeunesse, la rgularit de ses traits et la noblesse
rpandue dans toute sa personne; on le regarda sans songer  l'imiter.
Je me trompe: Baptiste cadet, qui, en son temps, fut joli garon aussi,
se risqua  endosser ce costume. Il ne le porta pas long-temps. La
moindre chose irritait alors l'inquitude du peuple. Comme nous
traversions le Palais-Royal, le peuple, nous voyant ainsi fagots, me
disait Talma, nous prit pour des trangers, pour des Autrichiens, pour
des Turcs, pour des _espions dguiss_. On nous avait entours, et l'on
nous jetait dans le bassin du jardin, si le commandant d'une patrouille
qui survint fort  propos, nous tirant des mains des patriotes, ne nous
et sauvs, en promettant sur son honneur que le commissaire chez qui
l'on nous conduisit ferait de nous bonne et prompte justice. Le peuple,
qui avait descendu la lanterne, attendait encore l'effet de cette
promesse trois heures aprs qu'on la lui avait faite; mais nous tions
sortis de l en uniformes de garde nationale. Ce costume, que j'ai cd
 la direction de notre thtre, ajoutait Talma, habille depuis ce
jour-l un des comparses dans _Robert chef de brigands_.

 quelques modifications prs, c'est l'habit qui fut adopt en 1795 pour
les membres des deux conseils lgislatifs; c'est ce froc que, le 19
brumaire, ils jetrent aux orties du parc de Saint-Cloud.




NOTES.

[1: Voir la _Vie politique et militaire de Napolon_.]

[2: Voir, au sujet des rcits fantastiques improviss par le
gnral Bonaparte, la note (_b_) du premier volume, au sujet d'un conte
intitul _Julio_, qui lui est attribu par l'diteur des Mmoires de M.
_Bourrienne_.]

[3: Voici le texte de ces instructions dont je possde encore
l'original:

     RPUBLIQUE FRANAISE.

     LIBERT, GALIT.

     Au quartier-gnral de Montebello, le 8 prairial an V de la
     rpublique une et indivisible.

     BONAPARTE, GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE,

     AU CITOYEN ARNAULT.

Vous voudrez bien, citoyen, vous rendre dans le plus court dlai
possible  Venise, o vous vous embarquerez avec le gnral Gentili pour
les les du Levant. Vous jouirez des rations et du traitement de chef de
brigade.

Vous serez spcialement charg:

1 De la recherche des objets relatifs aux sciences et aux arts qui
pourraient mriter une attention particulire;

2 D'aider le gnral Gentili et les commissaires envoys par la
municipalit de Venise dans les mesures de gouvernement relatives aux
les du Levant;

3 De veiller aux intrts de la rpublique, soit dans la confiscation
des marchandises appartenant aux Anglais et aux Russes, soit aux prises
qui pourraient tre faites des vaisseaux de guerre monts par les gens
de l'ancien gouvernement de Venise.

Vous aurez soin de tenir un journal de toutes les oprations relatives
 l'expdition dont vous faites partie, de m'crire exactement dans
toutes les occasions qui se prsenteront, et surtout de m'envoyer une
description politique, gographique et commerciale des les du Levant
vnitiennes.

Vous vous entendrez, du reste, avec le gnral Gentili; vous vous
prsenterez  l'tat-major, qui vous fera donner la gratification de
campagne de chef de brigade et vos frais de poste jusqu' Venise.

     BONAPARTE.
]


[4: Voir le chap. Ier du IIe vol., page 21].

[5: LE BUCENTAURE. On ignore, dit mon trs-cher et
trs-regrettable confrre PIERRE DARU[6], je le dsigne par les noms
qu'il aimait  prendre en tte de ses ouvrages; on ignore, dit-il,
l'tymologie de ce nom. Les uns le font driver de la particule
augmentative _bu_ et de _Centaure_, qui tait le nom d'un vaisseau
fameux dans l'antiquit; d'autres y reconnaissent le vaisseau d'ne,
qui portait le nom de _bis Taurus_; d'autres enfin ont cru que
_Bucentaurum_ n'tait que la corruption de _Ducentaurum_, c'est--dire
btiment  deux cents rameurs.

C'tait pour faire un acte de souverainet que tous les ans, le jour de
l'Ascension, le doge, entour de toute la noblesse, sortait du port de
Venise sur le _Bucentaure_, et s'avanait jusqu' la passe du Lido, o
il jetait dans la mer un anneau bni, en prononant ces paroles:
_Desponsamus te, mare, in signum veri perpetuique dominii_. (Mer, nous
t'pousons en signe de souverainet positive et perptuelle.) Mariage
qui, dit je crois Voltaire, comme celui d'Arlequin, n'tait qu' moiti
fait, vu qu'il y manquait le consentement de la future; mariage dont les
ambassadeurs de tous les souverains, et le nonce du pape lui-mme, en
assistant  cette crmonie, semblaient toutefois reconnatre la
validit, observe judicieusement PIERRE DARU.

Cette prise de possession, dans des formes pareilles, tait une
consquence des paroles que, dans sa gratitude, le pape Alexandre III,
qui avait trouv un refuge  Venise, avait adresses au doge: _Que la
mer vous soit soumise comme l'pouse l'est  son poux_, lui avait-il
dit en lui donnant un anneau. Le snat de Venise prit le pape au mot, et
les noces se firent. Tous les successeurs d'Alexandre ne reconnurent pas
toutefois la lgitimit de ce mariage. Jules II demanda mme un jour 
l'ambassadeur de Venise o tait inscrit le contrat qui dotait la
rpublique de la proprit du golfe Adriatique? Il est au dos de la
donation du domaine de saint Pierre, faite au pape Sylvestre par
Constantin, rpondit Jrme Donato.]

[6: Lisez le comte, si vous voulez.]

[7: Le _Rialto_.]

[8:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Venise, le 17 prairial an V (5 juin 1797.)

Jaloux de remplir vos intentions, j'ai cru devoir attendre la
clbration de la fte qui a eu lieu hier pour vous faire part de mon
opinion sur la situation des esprits  Venise. Si, dans cette occasion,
l'homme public se fait un rle, le peuple du moins fait-il franchement
le sien: lui seul se montre  dcouvert; et c'est lui particulirement
que je voulais tudier.

Il ne prend aucune part active  ce qui se passe ici. Il a vu tomber les
lions sans donner aucune marque de joie; et, dans un peuple aussi mou,
cela n'quivaut-il pas  des marques de tristesse?

L'appareil de la fte, la destruction des attributs de l'ancien
gouvernement, la combustion du Livre-d'Or et des ornemens ducaux, n'ont
excit en lui aucun enthousiasme: quelques cris se faisaient bien
entendre de temps en temps, mais encore n'taient-ils prononcs que par
le petit nombre, parmi des spectateurs d'ailleurs peu nombreux.

Le sentiment le plus gnral dans les individus de toutes les classes
est l'inquitude.

L'insuffisance du gouvernement provisoire est mme avoue par lui. La
municipalit, faible et divise, ne se regarde pas comme suffisamment
constitue, et ses oprations se ressentent de ce dfaut de confiance;
compose d'un grand nombre d'hommes timides et de quelques hommes trop
hardis, elle donne peu  esprer, et beaucoup  craindre; livre 
elle-mme, elle passerait facilement de son inaction actuelle au plus
terrible abus de l'autorit rvolutionnaire.

Toutes les esprances se tournent vers vous, gnral. Grands ou petits,
tous vous appellent: vous seul devez dcider du sort de l'tat, et
mettre un terme aux prtentions secrtes des diffrens partis.

Quelques mots relatifs  l'esprit dans lequel avait t dispose la fte
ne seront peut-tre pas dplacs ici. J'ai vu avec plaisir qu'en
exposant au peuple les bienfaits de la rvolution vnitienne, on ne lui
laissait pas oublier que c'tait  l'nergie franaise qu'il en tait
redevable. Les monumens de l'aristocratie ont t consacrs  la
reconnaissance comme  la libert.

Sur l'une des colonnes de Saint-Marc, pare des couleurs franaises, se
lisait cette inscription: _Agli Francesi regeneratori dell' Italia,
Venezia riconoscente_; et sur le revers, _Bonaparte_. Sur l'autre
colonne, un crpe funbre surmontait cette autre inscription: _All'
ombre delle vittime dell' oligarchia, Venezia dolente_; et de l'autre,
_Laugier_[9].

Ces deux colonnes, conquises par les Vnitiens quand, d'accord avec les
Franais, ils s'emparrent de Constantinople, me rappellent qu'elles
furent accompagnes de quatre chevaux, grecs d'origine, et
successivement romains et vnitiens par droit de conqute. Ces chevaux
sont placs sur le portail de l'glise ducale; les Franais n'ont-ils
pas quelque droit  les revendiquer, ou du moins de les accepter de la
reconnaissance vnitienne? Ne serait-il pas raisonnable aussi de les
faire accompagner par les lions que Morosini fit enlever au Pire? Paris
ne peut pas refuser un asile  ces pauvres proscrits, plus
recommandables pourtant par leur antiquit que par leur beaut.

Je ne finirai pas cette lettre, gnral, sans vous parler de notre
expdition. On s'occupe activement de tous les prparatifs; le gnral
Gentili presse et travaille sans relche. On dit dans ce moment que la
flottille, commande par le capitaine Bourd, est  la vue du port.
Cette arrive inespre hterait sans doute notre dpart; mais nous
n'avons pas encore de certitude. Je recueille, en attendant le moment de
l'embarquement, toutes les instructions qui peuvent m'tre utiles dans
la mission que vous m'avez confie. J'ai trouv quelques livres; mais la
circonspection des anciens crivains nous prive d'une partie des
ressources que nous devrions y trouver. J'ai t assez heureux pour
mettre la main sur le seul Anacharsis qui ft peut-tre ici. Je fais
chercher Homre, que je veux accoler  l'Ossian de Cesarotti, dont je me
suis dj pourvu. J'ai fait enfin la rencontre d'un homme instruit, qui
voyageait en Italie par mission de l'Acadmie des sciences; il sera
probablement attach  l'expdition comme mdecin. Sous ce rapport et
sous celui de savant dans plus d'une partie, il nous sera d'une grande
utilit; il se nomme _Lasteyrie_.

Croyez, gnral, que je saisirai toutes les occasions de justifier, par
mon zle, la confiance dont vous m'honorez; croyez aussi  ma profonde
reconnaissance: elle vous est aussi justement acquise que l'admiration
de l'Europe au vainqueur de l'Italie.

     ARNAULT.

     AU GNRAL EN CHEF.

     Venise, le 19 prairial an V (7 juin 1797.)

Tout se dispose pour le dpart; l'arrive du capitaine Bourd a lev la
majeure partie des obstacles; l'article seul des vivres nous arrte
encore. La municipalit de Venise et les fournisseurs ont eu toutes les
peines du monde  se mettre en mouvement. Las de tant de lenteurs, le
gnral Baraguey-d'Hilliers a montr les dents: ds lors tout a march.

J'ai rdig, de concert avec le brave gnral Gentili, la proclamation
que nous rpandrons en dbarquant; j'ai tch d'y runir un peu
d'lvation  beaucoup de simplicit. Les Grecs auxquels nous avons
affaire ne sont pas des Euripides ou des Platons: on les dit fort
simples sous quelques rapports, si doubles qu'ils soient par caractre.

Les Vnitiens qui servent sur la flotte montrent la meilleure volont,
ils ne dsirent rien plus que d'tre commands par des Franais; et
peut-tre, gnral, serait-il possible de se les attacher tout--fait en
les mettant  la solde franaise. Cette mesure, que le gnral Gentili
voudrait tendre  tous les matelots des pays allis et de Malte mme,
donnerait le moyen de remonter promptement la marine de la Mditerrane.

Je n'ai rien de nouveau  vous mander sur l'esprit public: il s'est
montr, dans les deux ftes qui ont suivi la premire, tel qu'il avait
paru d'abord. Les rpublicains sont dans la haute classe: c'est ce que
mon admission dans quelques maisons nobles m'a mis  mme de juger. J'ai
trouv beaucoup de lumires, beaucoup de philosophie dans plusieurs
individus de cette socit: je regrette que mon prochain dpart ne me
permette pas de les connatre plus  fond. On trouverait en eux de
grandes ressources s'il tait question de donner une constitution
particulire au peuple vnitien, qu'ils connaissent parfaitement:
l'ex-provditeur Battaa est un de ceux dont je veux parler.

Je finis cette lettre chez le gnral Baraguey-d'Hilliers, o se trouve
le gnral Gentili. Le dpart est dfinitivement fix  aprs-demain;
d'ici  cette poque, si je remarquais quelque chose qui ft digne de
votre attention, je m'empresserais de vous en instruire.

Agrez l'assurance de ma reconnaissance et de mon dvouement comme
Franais.

     ARNAULT.
]

[9: Capitaine d'un btiment dont l'quipage venait d'tre
massacr dans le port de Venise.]

[10:

     AU GNRAL EN CHEF.

      bord de _la Sensible_, le 25 prairial an V (13 juin 1797.)

Les nouvelles de l'Istrie, que le gnral Baraguey-d'Hilliers vient de
me communiquer, dterminent le gnral Gentili  mettre  la voile sans
dlai. Vous serez surpris sans doute qu'il se soit coul trois jours
entre notre dpart et notre embarquement: la lenteur avec laquelle les
provisions ont t dlivres en est l'unique cause.

La mauvaise volont des Vnitiens perce de toutes parts. Rien de ce qui
tait ncessaire n'avait t fourni; l'on n'en rpondait pas moins aux
demandes des diffrens officiers que tout tait livr et qu'il y avait
dfense de rien faire de plus pour l'expdition. Voulait-on remonter 
la source de cette dfense, tous les comits la dsavouaient, et l'on en
tait pour le temps perdu. Ce n'est qu'en parlant vertement, qu'en
menaant mme, que le gnral Baraguey-d'Hilliers est parvenu  arracher
les moyens insuffisans avec lesquels nous partons. On serait tent de
conclure, en rapprochant la conduite des Vnitiens et celle de
l'empereur, qu'il y a intelligence secrte entre eux, et que notre
expdition pourra devenir moins facile qu'elle ne le paraissait d'abord.
Comptez nanmoins sur le zle des troupes et sur l'activit prudente de
celui qui les commande.

La conduite du vice-amiral Tomasi[11], sur le vaisseau duquel est mont
Gentili, est  peine convenable. Il n'a pas eu honte de laisser notre
vieux gnral passer la nuit sur une planche comme un mousse, sans lui
offrir ni lit ni vivres. Il ne lui a rendu aucun honneur. Vous prsumez
qu'il a t fortement relev. D'Arbois[12] s'est plaint  Gondolmer, et,
depuis les ordres nouveaux de l'amiral vnitien, le vice-amiral met
autant de platitude dans sa conduite qu'il y avait mis d'abord
d'insolence. Ces Messieurs comptaient prendre le commandement.

Je ne recevrai l'ordre que de _la Gloria_, disait au capitaine Bourd
le commandant de _l'ole_. Et votre commandant le recevra de moi,
rpondit schement Bourd.

Je dois, avant de terminer cette lettre, vous reprsenter, gnral, que
les moyens pcuniaires donns au chef de l'expdition ne sont rien moins
que suffisans. Il ne peut disposer que de mille cus, et vous savez
qu'il doit tablir une correspondance entre l'Italie, la Turquie et les
les.

Je n'ai rien  ajouter  ceci. Je tiens un journal exact de tout ce qui
concerne l'expdition: cette lettre en est l'extrait. Comptez, gnral,
sur mon exactitude comme sur mon ternelle reconnaissance.

     ARNAULT.
]

[11: Capitaine de vaisseau marchand, lev tout rcemment au
rang d'officier gnral dans la marine militaire.]

[12: Chef de l'tat-major de l'expdition.]

[13:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Corfou, le 17 messidor an V (5 juillet 1797.)

Nous sommes arrivs dans l'le le 9 messidor. Votre renomme avait
aplani tous les obstacles. Le peuple, qu'on avait cherch  pouvanter,
nous a reus d'abord avec le silence de l'inquitude; les cris de joie
se sont bientt fait entendre lorsque notre proclamation a fait
connatre nos principes et l'esprit de notre mission.

Les Grecs ont facilement senti qu'ils gagnaient tout  notre arrive.
Soixante mille individus, asservis par une centaine de tyrans, avaient
besoin que nous vinssions du bout du monde les instruire de leurs droits
et les avertir de leur force. Aujourd'hui qu'ils les connaissent, tout
ce qui n'est pas vnitien abhorre non seulement l'ancien gouvernement,
mais mme tout rapport avec la mtropole: dites un mot, cette le est
franaise.

Le gnral Gentili s'occupe en ce moment de la cration d'un
gouvernement provisoire: il a eu la bont de m'appeler pour l'aider dans
ce travail. Le peu de connaissance que nous avons des individus m'a
dtermin  proposer, pour diriger nos choix, une mesure que le gnral
Gentili a adopte. Nous demandons des listes de candidats aux hommes les
plus clairs et les mieux intentionns. Les individus qui se trouvent
ports sur le plus grand nombre de listes seront ceux que nous porterons
 la municipalit.

Notre projet est aussi de ne composer les corps administratifs que de
gens attachs par intrt  la rvolution, et d'y appeler les hommes de
diffrens rites, en raison du rapport de ces rites avec la population.

Je ne crois pas qu'on puisse former plus d'une municipalit pour l'le;
les moyens de correspondance ne seront pas mme faciles avec
l'arrondissement hors de Corfou. La chose la plus rare est de rencontrer
ici un homme qui sache lire.

Le gnral Gentili vous a sans doute fait part, gnral, de l'embarras
o nous jette la subsistance des troupes. Les rquisitions sont
impossibles: les munitionnaires sont sans fonds; la caisse ne contient
que la solde de l'arme pour deux mois.

L'on a pass un march avec un Juif de ce pays, qui s'engage  nous
alimenter pour trois mois; mais une des clauses de ce march porte une
avance considrable de notre part sous un terme trs-prochain.

C'est en vain que l'on a voulu recourir aux caisses publiques: non
seulement nous n'y trouvons rien, mais les fermiers sont en avance avec
l'ancien gouvernement.

Le gnral a pralablement ordonn que les versemens fussent faits
dornavant  la caisse de l'arme, mois par mois. Mais nos besoins sont
de tous les jours, et cette mesure ne procurera que des recouvremens
insuffisans.

Ce n'est pas, gnral, que cette le n'offre des ressources
considrables; mais les entraves que les Vnitiens mettaient au commerce
de l'huile, qui devait avant tout tre porte  Venise, privaient Corfou
de la majeure partie du produit de la vente de cette denre. Elle tait
soumise  double droit:  un droit de sortie, d'abord peru  Corfou par
une douane qui constatait la quantit exporte par chaque btiment; et 
un autre droit de sortie, dont l'exportation de l'huile en terre ferme
tait greve  Venise, qui seule avait le droit de commercer librement
de cette marchandise.

Rendez aux habitans de Corfou la libert absolue du commerce, en
maintenant le droit de sortie qui se percevait ici, non seulement vous
vous assurerez des moyens suffisans  la solde des troupes et au salaire
des officiers publics, mais, de plus, vous enrichirez cette le de
l'immense bnfice que la mtropole et quelques ngocians retiraient de
la seconde vente, au dtriment de la colonie et du cultivateur. Cette
opration, galement avantageuse aux Franais et aux habitans, semble
tre d'ailleurs la consquence de la libert, qui ne peut gure se
concilier avec la dpendance injurieuse dans laquelle Venise tiendrait
plus long-temps Corfou sous ce rapport.

Si vous adoptiez cette ide, gnral, la perception de ce droit serait
sur-le-champ attribue aux receveurs des autres impositions d'aprs les
modes dj existans.

L'occupation que me donne l'tat de dlabrement o sont toutes les
parties de l'administration ne m'a pas empch de faire des recherches
relatives aux objets soumis  la confiscation; Je n'ai rien trouv
jusqu' prsent. Il n'y a aucun magasin appartenant aux puissances
coalises. Depuis plus d'un an, l'on n'a pas vu d'Anglais  Corfou. Le
consul russe y est presque aussi misrable que le consul franais, et ce
n'est pas peu dire.

Je n'ai rien  ajouter pour le prsent aux objets contenus dans cette
lettre. Mon rapport sur les arts ne sera ni difficile ni long. Cette
ville ne renferme qu'un monument lev, dans la citadelle, au marchal
Schullembourg, qui la dfendit contre les Turcs: c'est sa statue
pdestre. Point de statue hors celle-l; point de tableau, point de
bibliothque: une salle de spectacle et pas d'imprimerie. La seule
raret que j'ai rencontre est l'glise de Saint-Spiridion: c'est une
mine d'argent.

Le peuple est superstitieux et lche. Le marchand de figues et le garon
boucher sont galement arms: rien n'tait plus commun que les
assassinats; mais la corruption de l'ancien gouvernement porte  croire
que leur multiplicit pouvait tre galement impute aux gouvernans et
aux gouverns.

On trafiquait galement de la mort et de la vie d'un homme avec le juge
et l'assassin. Saint Spiridion, qui a fait encore un miracle il y a
trois semaines, en opre encore, moins souvent toutefois qu'un autre
saint, devant lequel tout le monde est  genoux ici: ce saint s'appelle
_Denaro_ (l'argent).

Je dois aller voir au premier jour les fameux jardins d'Alcinos et la
pierre sur laquelle lavait Nausicaa. Je ne sais si les princesses sont 
la campagne, ce qu'il y a de sr, c'est qu' la ville nous ne voyons
gure que des blanchisseuses.

Je ne puis terminer, gnral, sans vous ritrer mes remercimens, et
pour la mission dont vous m'avez honor, et pour les relations o je
suis avec les hommes estimables auxquels vous m'avez associ.
Permettez-moi aussi de vous renouveler, ainsi qu' Mme Bonaparte,
l'assurance de ma reconnaissance et de mon entier dvouement.

     ARNAULT.

_P. S._ Gnral, le gnral Gentili me charge de vous parler
particulirement de trois personnes: d'abord du citoyen d'Arbois, du
service duquel il a beaucoup  se louer, et pour lequel il dsire un
grade dont il a joui il y a quatre ans, le grade d'adjudant-gnral.
Cette faveur aplanirait d'ailleurs de petites difficults qui s'lvent,
en fait de service, entre le commandant de la place, qui, comme chef de
brigade, rpugnerait  faire ses rapports au chef de l'tat-major, qui
n'est que chef de bataillon.

Les autres personnes sont le brave capitaine Bourd, qui, par l'habilet
de ses manoeuvres, a suppl au bon vent qui nous a toujours manqu; et
le consul franais  Corfou, que sa dtresse et les dsagrmens qu'il a
prouvs de la part des Vnitiens rendent dignes de considration.]

[14:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Corfou, le 23 messidor an V (11 juillet 1797).

Notre municipalit est installe depuis le 10 de ce mois; le choix que
nous en avons fait a paru plaire  la majorit.

Nous avions pour but de contenter toutes les classes et tous les rites;
et cependant  notre grand tonnement, cette prcaution, qui devait
assurer la tranquillit de l'le, l'a trouble hier pour quelques
instans.

Un prtre grec nous dclare tout  coup que les saints ou sacrs canons
ne lui permettent pas de prendre une place dans le gouvernement: notez
en passant que ce prtre entretient _una ragazza_ (une fille). Il cite
les conciles dans un court mmoire, et y joint sa dmission. La
municipalit, sur mon avis, l'accepte par respect pour la libert de
conscience; mais il en rsulte que les Grecs, de ce qu'un de leurs
prtres ne croit pas pouvoir siger  la municipalit, concluent que
l'archevque latin et les Juifs,  plus forte raison, doivent s'en
retirer. Par une consquence de nos principes, nous avions nomm deux
Juifs dans la municipalit.

Les esprits fermentent; des gens, connus par leur turbulence, les
excitent et rpandent quelque argent. Hier, enfin, la municipalit se
trouve investie ou plutt assaillie dans le lieu de ses sances. Un
mauvais sujet exige au nom du peuple, dans un mmoire sign de lui seul,
l'expulsion des Juifs. La municipalit se tait; le prsident ne sait que
dire. Les Grecs battent les Juifs: et les Juifs, qui ne sont pas Grecs,
se sauvent.

On m'avertit de ce tumulte. J'y cours sans armes et accompagn de deux
Franais. Je n'ai jamais entendu des cris pareils: _Vivent les Franais!
point d'Hbreux!_ Nous marchons droit  la municipalit; cinq cents
piaillards nous suivent. La municipalit tait ferme et les membres
disperss. Il nous faut, en consquence, rester seuls au milieu de cette
populace forcene, criant  tue-tte dans son jargon, et n'entendant pas
un mot de notre langue.

Les sditieux demandaient non seulement que les Hbreux, _qui,  les
entendre, sont des chiens_, fussent exclus du corps municipal, mais
qu'il leur ft mme prescrit de ne porter la cocarde qu'au bras.

J'essayai de rpondre  cette requte par un beau discours, o
j'expliquai que la libert apporte par les Franais tait un bien
commun  tous; qu'un Juif ne devait pas plus tre un chien pour un Grec
qu'un Grec pour un Latin. Un gros officier vnitien, qui prtendait
parler le grec vulgaire, me traduisait pour l'utilit de la canaille;
mais il me traduisait d'une manire si inintelligible, qu'on le
comprenait moins encore que moi, et que je fus oblig de dire simplement
que la municipalit allait se rassembler et rpondrait.

Cinq cents hommes occupent la place. Une patrouille de cinq soldats
parat enfin! je leur ordonnai de diviser le rassemblement avec le plus
de prcaution possible, et dans le fait elle y avait russi, quand
cinquante grenadiers que j'avais requis vinrent s'emparer des postes.

Il fallait runir la municipalit. Je parvins  dterrer un de ses
membres, que je chargeai par crit, sur sa responsabilit, de convoquer
ses collgues sous une heure.

Cependant, le gnral Gentili, averti, descend sur la place, fait au
peuple une harangue  la fois paternelle et militaire, promet protection
 tous les bons citoyens, et menace de faire fusiller le premier qui
manquera de respect aux officiers municipaux. On se tait; je cours
chercher les Juifs, que je trouve cachs dans la forteresse; ils
s'accrochent  mon bras, et me suivent plus morts que vifs, en
m'assurant que tout est crit l-haut, et qu'on ne peut fuir sa
destine. J'invite la municipalit, rassemble non sans peine,  tenir
dsormais une contenance plus digne des magistrats du peuple,  procder
sur l'heure  la nomination d'un comit de salut public, qui
rechercherait les auteurs de la sdition, et  se confier dans la force
des Franais. L commence la comdie. Tous les membres voulaient des
gardes: l'un parce qu'il tait Latin, l'autre parce qu'il tait Grec,
l'autre enfin parce qu'il tait Juif. S'il fallait, pour vous garder,
autant de braves gens qu'il y a chez vous de poltrons, rpondis-je 
l'archevque, qui voulait pour lui seul une division tout entire,
l'arme d'Italie n'y suffirait pas; d'ailleurs vous n'tes pas Juif. Il
convint du fait, et n'en fut pas moins prsenter sa requte  Gentili,
qui le reut  peu prs comme moi.

Telle est, gnral, l'histoire de cette grande journe. Un des
principaux instigateurs du trouble est arrt; il a paru fort tonn
qu'un gentilhomme ft mis au cachot. Cet homme, nomm Danieli, est le
chef d'une famille connue par son insolence et ses vexations, et qui se
faisait fort de son crdit auprs de l'ancien gouvernement.

Le gnral Gentili a fait publier une proclamation dans laquelle il
rappelle ce qu'il promettait dans la premire, et dclare qu'il
maintiendra de toute sa force la validit du contrat pass entre le
peuple corfiote et nous le jour de notre arrive. Tout est calme
aujourd'hui, et nous esprons que ce mouvement sera le dernier. Ce
peuple est aussi lche qu'ignorant.

Je remplis auprs du corps municipal l'office de commissaire du
gouvernement; je le redresse toutes les fois qu'il veut s'carter de la
ligne. Le secrtaire me donne tous les jours copie du procs-verbal de
la sance.

J'espre, gnral, que vous approuverez la conduite que j'ai tenue dans
cette circonstance, et que vous voudrez bien nous faire connatre au
plus tt vos intentions sur la destine de Corfou. Nous ne savons si
nous sommes chez des Vnitiens ou chez des Franais.

Veuillez aussi, gnral, me faire connatre votre dcision relativement
au projet dont je vous ai fait part. Les besoins augmentent tous les
jours, et nos ressources  Zante et  Cphalonie sont aussi nulles qu'
Corfou. Toutes les caisses sont vides.

J'ai pri Leclerc de vous prsenter une requte en mon nom. La
difficult du voyage de Grce me ferait prfrer de revenir prs de vous
par l'Italie mridionale. Nous ne sommes qu' vingt-cinq lieues
d'Otrante. Si je pouvais vous tre de quelque utilit  Naples, ce
serait avec un double plaisir que je ferais ce voyage.

Mon sjour ici n'est plus d'une grande utilit, et je n'aurai plus rien
 faire dans les les du Levant quand j'aurai vu Zante et Cphalonie. Me
procurer les moyens de voir le tombeau de Virgile, dont j'ai vu le
berceau, serait vous crer de nouveaux droits  ma reconnaissance, qui
pourtant ne peut pas tre augmente.

     ARNAULT.
]

[15:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Corfou, le 11 thermidor an V (29 juillet 1797).

Gnral, les principes d'insurrection qui s'taient manifests dans
l'le sont tout--fait touffs. Il est probable que le clerg grec, qui
les avait provoqus, ne reviendra plus  la charge. Nous avons montr
assez de sagacit pour qu'il ne recoure plus  des ruses qui dsormais
ne seraient pas impunies, et les agens qu'il a compromis, si tmraires
ou si stupides qu'ils puissent tre, ont vu le danger de trop prs pour
s'y exposer de nouveau.

Le prtexte de l'insurrection, qui devait soulever l'le tout entire,
tait que nous avions l'intention de nous emparer du trsor de saint
Spiridion, saint dont Corfou possde les reliques, et dont la chapelle
est orne d'_ex-voto_ du plus grand prix, qui lui sont envoys par les
chrtiens, ou, si vous voulez, par les schismatiques grecs, non
seulement de tous les points de la Turquie, mais du fond mme de la
Russie.

Le clerg grec, qui, par suite de la conformit de croyance, est
trs-port pour la Russie, et voudrait voir les les passer sous la
protection de l'autocrate, avait imagin, pour soulever la population
contre nous, de rpandre le bruit que le _corps-de-garde_, qu' sa
demande expresse j'avais fait placer  ct de l'glise de
Saint-Spiridion, pour en protger le trsor, n'tait l que pour enlever
ce mme trsor. Le massacre ou tout au moins l'expulsion des Franais
devait prvenir cette spoliation.

Instruit  temps de cette perfidie, je fis arrter les propagateurs de
ces nouvelles, qui se dbitaient mme en notre prsence, dans les cafs,
 la faveur d'un jargon que nous n'entendons pas. De plus je fis venir
les desservans de la chapelle de Saint-Spiridion, auteurs de la
calomnie, et j'exigeai d'eux une dclaration qui a t affiche et
publie dans la ville et dans toutes les parties de l'le.

Cette mesure, jointe  la fermet que nous avons dploye, a tout calm.
Les complots se sont vanouis en fume, et les Grecs, qui voient que les
plus forts sont aussi les plus fins, n'y reviendront plus.

Le gnral Gentili est dans l'intention de profiter de la tranquillit
qui rgne dans l'le pour se rendre  Butrinto, o il doit avoir une
entrevue avec Ali, pacha de Janina, et lier avec lui des rapports plus
troits. Cela ne nous sera pas d'une faible utilit. C'est de chez Ali
que nous avons tir jusqu' prsent l'approvisionnement de notre flotte.
Il ne rclame pas d'argent: une corvette et de la poudre en change des
boeufs qu'il nous a fournis et des denres qu'il nous fera fournir, voil
ce qu'il voudrait.

Le gnral doit aller ensuite visiter les tablissemens que nous
possdons sur le continent, tels que Prevesa, Vonizza, Santa-Maura. Il
visitera aussi les les de Zante, Cphalonie, et poussera peut-tre
jusqu' Cerigo.

Il persistait  vouloir qu'en son absence je me chargeasse du
gouvernement gnral de Corfou. Cela est-il possible, gnral? Vous
connaissez l'esprit militaire. Des militaires obiront-ils volontiers 
un agent civil? Accepter cette commission, ne serait-ce pas, en me
compromettant, compromettre les intrts de l'expdition?

Charg par vous d'organiser le gouvernement des les ioniennes, je l'ai
fait le mieux que j'ai pu. La constitution que je leur ai donne n'est
pas plus mauvaise qu'une autre, si elle n'est pas meilleure. Ma tche
est remplie. J'ai donc insist pour que le gnral Gentili ne mt pas
mon dvouement  une plus dangereuse preuve, et me permt de retourner
auprs de vous.

Je profiterai du dpart de _la Junon_, qui va croiser dans l'Adriatique.
Elle me descendra  Otrante, d'o je me rendrai  Naples.

Permettez-moi de suivre l'exemple de Lycurgue, homme de sens, qui aimait
mieux donner des lois que de les faire excuter. Ds qu'il faut
gouverner, j'abdique.

Veuillez agrer l'hommage de mon respectueux dvouement.

     ARNAULT.
]

[16: Il se nommait Vidiman.]

[17: Voici la traduction de cette lettre, dont l'original est en
italien.

     AU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT FRANAIS PRS LES LES DU LEVANT,

     _Le secrtaire du comit de salut public de la municipalit de
     Corfou_.

Citoyen, lisabeth Caime Nouhiera, demeurant dans la vieille forteresse,
s'tant prsente  l'glise de Saint-Spiridion pour faire l'offrande
d'un cierge: Ma chre, lui dit le sacristain  qui elle le remit,
gardez cela, tout est perdu. Les Franais sont venus hier peser ici
l'argenterie de l'glise; demain, ils l'emporteront. Cette femme,
afflige et effraye, rpte ce propos  qui veut l'entendre.

Je crois devoir vous avertir en outre, citoyen, que les desservans du
saint sont en possession de celle des clefs de la chsse qui tait entre
les mains du baile, et qui devrait tre remise  la municipalit.

     Salut et fraternit.

     Des bureaux du comit, le 3 thermidor, an 1er de la libert
     corcyrenne.

     Loverdo.

J'ignore si le signataire de cette lettre est l'officier gnral inscrit
encore aujourd'hui sous ce nom sur l'tat de l'arme franaise.]

[18: _M. de Lalande_. Presque aussi clbre comme astronome que comme
athe, c'tait le savant le plus laid de son sicle. Peut-tre est-ce 
l'humeur que cela lui donnait qu'on doit attribuer son athisme. Si
violente que fut sa rancune contre Dieu, il faut convenir qu'elle tait
motive. Comme il la manifestait en toute occasion, et qu'un jour, dans
une socit illustre, une querelle des plus vives s'tait engage  ce
propos entre lui et Delille de Salle, qui tenait pour l'opinion oppose
et appelait Dieu son _auguste client_, un confrre d'opinion neutre
demanda qu'on mit fin  ces dbats en dcidant que, dans cette socit,
_il ne serait plus question de Dieu, soit en bien soit en mal_.

_M. de Lalande_ tait d'ailleurs digne d'estime; la science lui a des
obligations tant pour les travaux qu'il a faits que pour ceux qu'il a
fait faire. Il a fond un prix annuel pour l'auteur de l'_observation la
plus intressante_, ou du _Mmoire le plus utile aux progrs de
l'astronomie_.

Il mangeait les araignes, mais il secourait les hommes; et tous les
ans,  la semaine sainte, il se faisait lire la _Passion_, qu'il
n'entendait pas sans un profond attendrissement.

On croit que c'est  son sujet que fut compos le quatrain suivant:

     Un jour qu'il avait du courage,
     Jrme, en voyant son portrait,
     Disait: Dieu doit tre bien laid,
     Si l'homme est fait  son image.
]

[19:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Corfou, le 28 messidor an V (16 juillet 1797).

Tout est tranquille depuis que j'ai eu l'honneur de vous crire. Les
chefs du seul mouvement qui ait eu lieu ici sont encore en prison: ils
en sortiront aprs avoir pass  une commission militaire, qui n'attend
que le rapport pour commencer.

Nous plantons aujourd'hui l'arbre de la libert. Le pavillon tricolore
remplacera partout le lion, que l'on doit brler solennellement sur la
grande place.

Le peuple montre la plus grande joie et un vritable attachement pour
les Franais.

Je vous ai fait part, dans ma correspondance, de l'tat de dnment o
nous nous trouvions. Nous ne saurions o donner de la tte, si la
municipalit de Venise, ou plutt la Providence, ne nous avait envoy
quelques secours. Une somme mdiocre, destine  l'acquittement d'une
dette, se verse en ce moment, par ordre du gnral Gentili, dans la
caisse de l'arme; mais cette ressource n'est que prcaire. L'escadre de
l'amiral Bruys, qui croit devoir attendre de nouveaux ordres dans la
rade de Corfou, nous ronge et nous jettera incessamment dans un embarras
pire que celui dont nous avons cru un moment sortir. Veuillez donc,
gnral, vous occuper de nos besoins, et vous rappeler que c'est de la
terre ferme seulement que nous pouvons tirer nos ressources.

J'ai fait, il y a trois jours, une descente sur les ctes de l'pire.
Les Vnitiens avaient un petit tablissement prs des ruines de
l'ancienne Buthrote, que j'ai parcourues dans tous les sens. Si ces
ruines sont peu prcieuses, au moins ont-elles le mrite d'tre
environnes d'un lac d'eau douce, dont la pche appartient au
gouvernement, et est afferme  son profit. Les Albanais, anciens sujets
des Vnitiens, sont venus s'offrir aux Franais; et, ce qui nous a paru
plus plaisant encore, les Albanais, sujets des Turcs, et des Turcs
mmes, nous ont presss de les adjoindre  la rpublique. La More tout
entire est dans cette disposition.

Je compte, avant de partir de Corfou, faire une tourne dans l'le, et
la parcourir dans tous les points. Veuillez, gnral, faire droit  ma
premire requte, et me mettre  mme de vous prsenter incessamment mon
journal et les nouvelles assurances d'une reconnaissance qui ne finira
qu'avec ma vie.

     ARNAULT.
]

[20:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Corfou, le 3 thermidor an V (21 juillet 1797).

D'aprs l'valuation faite des fonds verss par les commissaires
vnitiens dans la caisse de la division, le gnral Gentili a eu 
disposer de la somme de sept cent mille francs  peu prs.

Voici l'emploi que l'on en a fait par son ordre.

Une somme de trois cent soixante mille francs a t mise d'abord  la
disposition des administrateurs des vivres, sauf  eux  en compter.
Cette somme fait face  l'arrir, et assure pour deux mois la
subsistance de l'arme et de la division maritime attache
particulirement  l'expdition.

Eu gard  la ncessit o la flotte de Toulon se trouvait d'attendre
ici vos ordres dfinitifs, le gnral, forc de fermer les magasins de
terre aux marins qui nous dvoraient, a mis entre les mains du
contre-amiral une somme de cinquante mille fr., dont ce dernier s'est
rendu comptable.

Une autre somme de cent soixante-dix mille francs est mise en rserve
pour payer pendant deux mois les troupes franaises et vnitiennes.
Soixante mille francs de plus sont destins  faire face aux dpenses
extraordinaires,  celles des hpitaux, et aux besoins particuliers du
gnral. Le reste s'emploie dans ce moment  la liquidation de la dette
vnitienne. Un comit, compos de Franais et des commissaires
vnitiens, examine les titres des crances, qui sont acquittes par le
payeur sur les ordonnances du gnral. Les matelots et les soldats sont
exactement pays. Quant aux officiers de mer, l'on a arrt qu'on
s'acquitterait avec eux en traites sur Venise, qui est encore redevable
envers cette le d'une somme de trois mille sequins.

Ces mesures, agrables au peuple autant qu'avantageuses  l'arme, ne
contribuent pas peu  consolider la tranquillit dont nous jouissons.
Les hommes les moins clairs, les villageois, classe plus opinitrement
attache  l'ancien gouvernement, qui pourtant pesait plus
particulirement sur elle, commencent  reconnatre les avantages du
nouveau. Le scrupule avec lequel nous observons tous les engagemens
contracts par notre premire proclamation, la conduite des chefs et des
subalternes, l'administration rellement paternelle du gnral, nous
concilient tous les esprits, et nos ennemis sont en si petit nombre
qu'ils ne peuvent ni se cacher dans la foule ni nous nuire.

Le voeu gnral appelle ici le gouvernement franais. Je crois, dans le
fait, gnral, qu'il serait aussi avantageux pour la France de
s'acqurir les les, qu'avantageux pour les les d'tre protges par
les Franais. Le commerce rciproque y gagnerait. Nous nous assurerions
la proprit de l'Adriatique et la domination de l'Archipel, et le
ngoce du Levant ne serait plus expos aux pirateries des Barbaresques
et des Turcs, contre lesquels les habitans des les n'esprent aucune
protection de la rpublique vnitienne.

La municipalit marche  merveille; elle est institue de manire  ne
pouvoir faire le mal et  l'empcher. Les tribunaux rendent la justice
d'aprs les nouvelles formes: ils ne dsemplissent pas. Les sectateurs
des diffrens cultes vivent, si ce n'est en bonne intelligence, du moins
sans querelles.

Je crois, vu l'tat des choses, pouvoir regarder ma prsence ici comme
inutile. Ma sant s'altre, gnral, et je sens que je ne supporterais
pas impunment plus long-temps l'extrme chaleur  laquelle nous sommes
exposs. J'ai pri le gnral Gentili de me permettre de retourner
auprs de vous. Je pars au premier jour, pour Naples, o je sjournerai
quelque temps; je me rendrai de l  Rome, puis  Florence. Je
continuerai  vous instruire exactement de tout ce que je croirai digne
de votre attention, et  m'occuper de la recherche de tous les objets
utiles aux arts, recherche vaine jusqu'ici.

J'espre que mon journal, qui jusqu' prsent n'est qu'un procs-verbal
fort sec, s'enrichira  mesure que je m'approcherai de l'ancienne
capitale du monde.

Le gnral Gentili, dont je ne puis trop me louer, voudrait me charger
du gouvernement de l'le pendant son voyage  Cphalonie; mais cette
tche excde ma mission et mes forces. Je l'ai pri de confier
l'autorit  des mains plus habiles, et de ne pas retarder si tristement
le bonheur que j'aurai  parcourir cette terre des hros, o l'on n'en
connat plus qu'un;  admirer cette Rome que vous n'avez pas voulu
prendre, et ce Capitole o vous n'avez pas daign monter.

     ARNAULT.
]

[21: _Gissante_, du latin _jacens_. Ce mot, dont la
prononciation rappelle l'tymologie, s'crit pourtant avec une seule
_s_,  laquelle on doit donner la valeur d'une _s_ double, bien que
place entre deux voyelles, cette _s_ doive avoir la valeur d'un _z_;
aussi nombre de gens la lui donnent-ils. Si des Franais s'y trompent,
comment des trangers ne s'y tromperaient-ils pas? Pour trancher cours 
ces difficults, nous avons cru devoir crire _gissante_ comme on crit
_gissement_, autre driv du verbe _gir_, driv de _jacere_. En cela
nous satisfaisons  tous les intrts, sans mme nous permettre une
innovation. _Gissant_ s'crivait jadis comme nous l'crivons ici; tmoin
l'pitaphe d'Antoine de Bourbon, pre de notre Henri IV, pre qui ne
valait pas son fils. Ce prince, dconsidr par son indcision, mourut
d'une blessure qu'il reut au sige de Rouen pendant qu'il _s'amusait_,
comme dit Sganarelle, _ expulser le superflu de la boisson_. Un pote
du temps composa ce distique, qui rappelle cette circonstance peu
hroque:

     Ami Franais, le prince ici _gissant_
     Vcut sans gloire et mourut en...

Nous nous prvalons de l'exemple de Jean-Jacques pour achever ce vers,
qui rime aussi richement que possible avec celui qui le prcde. Nous
invitons les lexicographes  ne pas oublier cet exemple; il est de
quelque autorit dans la question.]

[22: De guide.]

[23:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Naples, le 2 fructidor an V (19 aot 1797).

Gnral, je suis ici depuis quelques jours. Je n'ai pas voulu vous
crire avant d'avoir eu le temps de bien connatre les vritables
dispositions de la cour de Naples  notre gard: elles ne sont rien
moins que bienveillantes; cela se manifeste jusque dans les plus petites
circonstances.

Je dbarquai d'abord  Otrante. Muni d'une patente du consul de Naples,
laquelle constatait que les les taient exemptes de toute contagion, je
croyais qu'on m'accorderait la pratique sans difficult. Je m'abusais.
Le bureau de sant me dclara que je ne pourrais communiquer avec la
terre qu'aprs avoir fait une quarantaine dont la dure serait
dtermine par le ministre napolitain,  qui on allait en crire. La
contagion que l'on craignait n'tait pas celle dont j'tais reconnu
exempt. Voyant qu'il me fallait attendre au lazaret la rponse de
Naples, et le lazaret d'Otrante tant plus pouvantable qu'une prison,
je me suis fait transporter  Brindisi, o l'on vient d'en construire un
qui est fort propre et fort lgant. Il a servi de palais  la cour de
Naples pendant le sjour que le roi a fait dans cette ville il y a
quelques mois.

Arriv l, j'ai dpch au gnral Canclaux, notre ambassadeur, un
exprs, qui, dix jours aprs, m'a rapport le passeport et les
permissions dont j'avais besoin pour me rendre  Naples en poste.

En qualit de commissaire du gouvernement franais, j'tais recommand 
tous les gouverneurs des villes, et particulirement  M. Marulli, qui a
t envoy dans ces provinces avec une petite arme, pour les purger des
brigands dont elles sont infestes. Ce gnral m'a fort bien reu, et
m'a dlivr un ordre pour avoir des escortes. Pass Barletta, il a fallu
toutefois s'en passer: c'est l pourtant qu'elles sont vraiment
ncessaires. On ne traverse pas les Apennins tranquillement, mme en
plein jour. Nous les avons traverss de nuit sans faire de mauvaises
rencontres. Votre fortune nous protgeait.

Il faisait jour encore quand je suis pass prs de Cannes. En voyant les
bords de l'Aufide et cette plaine  jamais signale par la victoire, ce
n'tait pas  Annibal seulement que je pensais.

Je ne dois pas oublier de vous dire, gnral, qu' Monopoli, j'ai t
oblig de m'arrter six heures pour faire raccommoder ma voiture, qui
s'tait rompue contre les dbris de la _voie Appienne_, sur lesquels
nous avons roul un moment. Le gouverneur de la ville a voulu que je
quittasse l'auberge, et que je vinsse passer chez lui le temps
qu'exigeait la rparation. Il m'a fallu mme, bon gr mal gr, y
accepter  souper; mais ces civilits n'avaient rien d'affectueux; et
comme les habitans regardaient avec une curiosit mle de quelque
admiration le seul Franais qui, depuis vos victoires, ait travers la
Pouille, je pense qu'on usait de ce procd surtout pour m'empcher
d'entrer en communication avec ces bonnes gens, et que la politique y
avait autant de part que la politesse.

Les esprits, en effet, sont trs-favorablement disposs pour nous dans
ces contres.  Venosa, pendant que je changeais de chevaux, des
bourgeois, sachant que j'tais envoy par le gnral Bonaparte, sont
venus me complimenter, m'ont forc d'accepter des rafrachissemens, et
ne m'ont laiss partir qu'aprs avoir fait tous les voeux possibles pour
que mon voyage fut heureux.

Il l'a t. Aprs trois jours de fatigues, je suis arriv dans la
capitale. Je loge au bord de la mer, dans un htel tenu par un Franais.
De l ma vue embrasse le golfe dans toute son tendue.  ma gauche le
Vsuve et Herculanum,  ma droite le Pausilippe et le tombeau de
Virgile, devant moi l'le de Capre et les ruines du palais de Tibre:
voil le spectacle qui s'est offert  mes yeux au lever du soleil, quand
j'ai ouvert ma fentre pour contempler Naples, o j'tais entr de nuit.

Mon premier soin a t d'aller rendre visite  notre ambassadeur. C'est
un homme recommandable  plus d'un titre. Personne ne sait mieux que
vous, gnral, ce qu'il vaut comme militaire; mais a-t-il autant de
valeur comme diplomate? Monge parat en douter. Des manires
distingues, de la droiture d'esprit, sont sans doute des qualits
prcieuses dans un homme charg des fonctions qu'il remplit ici; mais
a-t-il assez de pntration pour dmler,  travers leurs
dmonstrations, les dispositions des gens auxquels il a affaire? Le
vieil Acton est un ministre bien rus, pour ne pas dire plus. La reine
n'est notre amie que de nom, et le roi, qui nous hait moins, est nul.

Il est vident pour tout le monde, notre ambassadeur except, que,
force de recevoir un envoy de la rpublique franaise, la cour de
Naples s'tudie  contre-balancer, par la condition subalterne o elle
s'efforce de le maintenir, l'effet que sa prsence ici pourrait produire
sur le peuple, qui n'est pas si indiffrent qu'on le dit  la libert.
Toutes les prvenances sont pour le ministre d'Angleterre. On ne laisse
gure  celui de France que ce qu'on ne peut pas lui ter; et, chose
singulire, il semble ne pas s'en offenser; il semble mme plus occup
de complaire  la cour de Naples que de contenter le gouvernement de
Paris. Tiendrait-il plus  sa place qu' l'honneur de sa place?

Au reste, si l'ambassadeur manque d'nergie, on ne peut faire ce
reproche au secrtaire de lgation; peut-tre celui-l pcherait-il par
l'excs contraire. Le citoyen Trouv, qui remplit ce poste, o il a t
port sur la proposition du directeur Larveillre-Lpeaux, est un des
rpublicains les plus fermes et les plus chauds qu'on puisse rencontrer.
Soit comme journaliste, soit comme pote, il n'a consacr sa plume qu'
la libert. Comme journaliste, il a rdig _le Moniteur_ pendant
plusieurs annes; et comme pote, il a compos une tragdie sur la mort
d'_Ancastrom_, et une autre tragdie sur la mort de _Pausanias_. Voil
ce qu'on peut appeler des tragdies rpublicaines! Dans la dernire, il
fait allusion  la tyrannie de Robespierre, quoique celui-ci n'ait
jamais tir une pe. N'importe. S'il n'y a pas parit de condition
entre ces deux tyrans, du moins y a-t-il parit de situation. Cela ne
suffit-il pas? Les rois n'ont pas d'ennemi plus implacable que le
citoyen Trouv. Il est fait pour aller trs-loin, si la rpublique se
consolide bien entendu; car il lui serait impossible de s'arranger de
tout autre gouvernement. Sans tre aussi grand rpublicain que lui,
gnral, je me crois tout aussi bon Franais, et je vous rponds de
soutenir en toute occasion l'honneur de ce nom, que vous avez tant
agrandi.

Le citoyen Kreutzer, qui a t envoy dans ce royaume par la commission
des arts pour visiter les tablissemens de musique et faire des
acquisitions dans le but de complter la bibliothque du Conservatoire
de Paris, doit retourner au premier jour  Rome. Je le chargerai d'une
lettre, qui sera le complment de celle-ci, et contiendra les
observations qu'un plus long sjour dans cette ville me permettra de
vous communiquer avec plus de confiance.

Agrez, gnral, l'expression de mon respect et de mon dvouement.

     ARNAULT.
]

[24: Sutone, _in vita Vespasiani_.]

[25: Nelson.]

[26: Cette lettre dont j'ai perdu la copie ne peut se retrouver
que dans les archives du ministre des relations extrieures,  qui le
gnral en chef la renvoya, comme le constate la lettre suivante:

     AU MINISTRE DES RELATIONS EXTRIEURES.

     Passeriano, le 27 fructidor an V.

Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je reois du citoyen
Arnault. La cour de Naples est gouverne par Acton. Acton a appris l'art
de gouverner sous Lopold  Florence, et Lopold avait pour principe
d'envoyer des espions dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y
passait.

Je crois qu'une petite lettre de vous  Canclaux, pour l'engager 
montrer un peu plus de dignit, et une plainte  Acton sur ce que les
ngocians franais ne sont pas traits avec gard, ne feraient pas un
mauvais effet.

     BONAPARTE.

(_Extrait de la correspondance de l'arme d'Italie_.)]

[27: _Ranieri Calsabigi_, pote dramatique, consacra, comme
Apostolo-Zeno et comme Mtastase, son talent  la scne lyrique. Il a
compos, sous le titre d'_azione teatrale_, de _dramma_ ou de _tragedia
per musica_, six ouvrages pour le thtre italien: _Orfeo e Euridice_,
_Alceste_, _Paride e Elena_, _le Danaidi_, _Elvira_, _Elfrida_.

Ces diverses pices ont servi de thme aux plus grands compositeurs du
dix-huitime sicle, et plusieurs d'entre elles ont t adaptes au
thtre de notre opra. Tels sont _Orphe_ et _Alceste_, opras composs
d'abord sur des paroles italiennes par Gluck, qui a mis aussi en musique
le _Paride_. La tragdie des _Danades_, o _Salieri_ se montre tour 
tour rival de Gluck et de Sacchini, est calque sur les _Danaidi_ de
_Calsabigi_.

L'_Elvira_ et l'_Elfrida_ avaient t faites pour Pasiello. Je ne
connais que le dernier de ces deux opras. J'ai entendu peu de musique
aussi mlodieuse et aussi touchante que celle de l'_Elfrida_; et je n'en
ai pas entendu de plus simple.

_Calsabigi_ mrite la place honorable qu'il occupe parmi les auteurs
lyriques. Habilement coups, ses drames sont crits avec la mollesse que
rclame le genre, sans manquer toutefois d'nergie quand la situation
l'exige; son style est lgant et pur.

Nourri des modles que nous ont laisss les anciens, et simple comme eux
dans ses compositions, ce pote reproduit souvent avec succs leurs
traits les plus heureux. On reconnat quelque chose d'Horace dans ces
vers d'_Elfrida_.

     Di furor per me s'accenda,
     Arda il volto de' tiranni;
     Alle pene ed agli affanni
     Mi condanni il mondo il ciel:
     Frema il mar, tremi la terra,
      tranquilla un' alma forte:
     Non vacilla in faccia a morte
     Core intrepido e fedel.

Ces stances par lesquelles Orphe dplore la mort d'Eurydice mritent
aussi d'tre cites.

     I.

     Chiamo il mio ben cosi
     Quando si monstra il di
     Quando s'asconde.
     Ma oh vano il mio dolor!
     L'idolo del mio cor
     Non mi risponde.

     II.

     Cerco il mio ben cosi,
     In queste ove mori
     Funeste sponde.
     Ma, sola al mio dolor
     Perch connobe amor
     L'eco risponde.

     III.

     Piango il mio ben cosi
     Se il sol indora il di
     Se va nell' onde.
     Pietoso al pianto mio
     Va mormorando il rio
     E mi risponde.

C'est sur ces vers, inspirs par Virgile et parodis par M. Molines, que
Gluck a soupir l'air: _Objet de mon amour_, air qui ne saurait vieillir
pas plus que le coeur humain.

_Calsabigi_ tait dj mort quand j'arrivai  Naples. On a recueilli en
deux volumes ses oeuvres, qui renferment, indpendamment de ses ouvrages
dramatiques, quelques dissertations judicieuses.]

[28: Je retrouve dans mes paperasses la dissertation suivante
dont les principaux documens m'ont t fournis par le chevalier _De
Angely_, Napolitain recommandable  plus d'un titre, et vers dans tous
les genres d'rudition; qu'on me permette de la reproduire dans la forme
sous laquelle elle a t publie dans un journal tranger:

     SUR POLICHINELLE.

Tout le monde connat Polichinelle, on sait qu'il vit, mais c'est tout;
on ne s'inquite gure d'en savoir davantage. Son histoire mrite
pourtant qu'on s'en occupe. Quand un individu fixe sur lui l'attention,
et  plus forte raison l'admiration publique, il n'est pas indiffrent
de savoir d'o il vient et de quels parens il sort, soit pour le louer
d'avoir soutenu l'honneur d'une race illustre, soit pour le fliciter
d'avoir appel la gloire sur une famille ignore avant lui.

Polichinelle est d'origine napolitaine, je le savais; mais j'ignorais 
quelle province il appartenait, et  quelle poque il tait apparu pour
la premire fois sur la scne du monde. J'avais consult Bayle, Morri,
Montfoncon, le nobiliaire du pre Anselme, le dictionnaire de la Fable,
le dictionnaire de la Bible, la Biographie universelle, peine inutile!
Mes recherches sur cet objet ne me conduisaient  rien. De guerre lasse,
je me disposais  sortir de la bibliothque royale o cet intrt
m'avait conduit, quand un personnage dont la physionomie srieuse
portait cependant je ne sais quel caractre de malice, et qui prenait
des notes  ct de moi, m'adressa une question,  quel propos?
n'importe. Remarquant que cet homme, qui ne prononce pas aussi
correctement qu'il s'exprime, avait un certain accent tranger, l'accent
italien, et lui ayant entendu dire qu'il tait de l'acadmie _des
Arcades de Rome_, je prsumai qu'il pourrait me donner satisfaction sur
l'objet qui m'occupait; je ne me trompais pas.

--L'origine de Polichinelle, me rpond-il, est plus ancienne que celle
des plus nobles familles de l'Europe, et elle se prouve par des monumens
plus authentiques encore que ceux dont celles-ci se prvalent.

Les rudits ne sont pourtant pas tous d'accord sur ce point, tout
incontestable qu'il me paraisse. Exposons leur opinion avant de vous
donner la mienne.

Vous avez sans doute entendu parler de l'abb Galiani qui fut homme
d'esprit, quoique rudit, ou rudit, quoique homme d'esprit. Il est du
nombre de ceux qui prtendent que Polichinelle n'est qu'un homme
nouveau. Dans un ouvrage trs-original, qui a pour titre _del Dialetto
Napolitano_, du patois napolitain, ce docte veut que Polichinelle, dont
c'est la langue primitive, ne soit qu'un paysan qui pendant les
vendanges parcourait les environs de Nola avec une troupe de paysans
ivres comme lui, divertissant les passans par ses quolibets et par ses
bouffonneries. Ainsi la farce et la tragdie auraient la mme origine,
et Polichinelle aurait commenc comme Eschyle.

Il y a bien quelque chose de vrai l-dedans quant au fait; mais quant 
l'poque il y a erreur. Que de sicles cette opinion n'enlve-t-elle pas
 l'antiquit de Polichinelle qui, si elle s'accrditait, pourrait 
peine entrer dans un chapitre noble d'Allemagne!

Les philosophes du dernier sicle, avec lesquels Galiani tait
intimement li, avaient introduit dans la critique de l'histoire un
scepticisme qui en dtruisait le merveilleux. Polichinelle n'est pas le
seul personnage important  qui cette manie, introduite par Bayle et
propage par Voltaire, ait port prjudice, et puis il n'est pas rare de
voir un homme d'esprit se faire le dfenseur d'un paradoxe dans l'unique
intention de briller.

Nous fondant sur des preuves irrfragables, nous dfendrons, nous, les
droits que le caprice d'un abb conteste  Polichinelle, et nous
esprons nous en tirer  notre honneur.

Le Polichinelle napolitain, mon cher Monsieur, descend en droite ligne
d'un histrion antique connu sous le nom de _Mimus Albus_, l'histrion
blanc, nom qu'il tenait de son costume qui, jadis, comme aujourd'hui en
Italie, tait aussi blanc que l'habit de votre Gille.

En 1797, dans une fouille faite  Rome prs de l'Esquilin, on trouva
une statue de bronze reprsentant un ancien mime masqu, qui avait,
disent les archologues, _in utroque oris angulo sann_, aux deux coins
de la bouche des grelots _seu globuli argentei_, ou des globules
d'argent; de plus il tait _gibbus in pectore et in dorso_, bossu par
devant et par derrire, _in pedibusque socci_, et il tait chauss d'un
brodequin.

Aux bosses prs, que n'a pas conserves notre Polichinelle (c'est un
Napolitain qui parle), n'est-ce pas l son portrait physique? On
retrouve aussi son portrait moral dans celui qu'Apule fait du mme
personnage _in Apologia_, dans son Apologie; il l'y appelle _maccum_,
mot qui au sens de Juste Lipse, jadis professeur  Louvain, signifie
_bardum_, un balourd, _fatuum_, un sot, _stolidum_, un imbcile. Nos
Polichinelles modernes sont-ils autre chose?

Le _Mimus Albus_ jouait un rle important dans les _Atellanes_, espce
de comdie particulire aux anciens Romains, et qui tait pour eux ce
que sont pour vous les _farces_. Ses fonctions dans les _Atellanes_
taient de faire rire les spectateurs par sa mise ridicule, ses
grimaces, ses contorsions et ses saillies, tantt licencieuses et tantt
satiriques. _Homines absurdo habitu oris, et reliqui corporis cachinnos
 natur excitantes_. Il tait originaire d'Atella, ville du pays des
Osques, laquelle tait place entre Naples et Capoue, et qui se vantait
d'avoir t le berceau des Atellanes. Or cette ville, qui existe encore,
se trouve dans le voisinage d'Acerra, patrie du Polichinelle moderne.
N'est-il pas vident que celui-ci n'est que le _Mimus Albus_ ressuscit?

--Sans contredit, _signor_, rpondis-je  cet acadmicien. Mais comment
le _Mimus Albus_, l'histrion blanc, a-t-il reu le nom de Polichinelle?
Cette question me semble un peu plus difficile  rsoudre que la
premire.

--Point du tout, me rpliqua l'historiographe de Polichinelle:
l'tymologie du nom de Polichinelle, que nous appelons _Pullicinella_,
n'est pas plus difficile  trouver que la gnalogie de sa personne;
j'espre vous en convaincre.

Mais poursuivons. J'ai omis de citer  l'appui de mon opinion sur
l'origine de Polichinelle une assertion de M. Schlgel qui, dans la
circonstance, peut faire autorit, puisqu'il ne s'agit pas ici de got.
Notez qu'il affirme, dans son Cours de littrature, avoir vu sur
quelques uns de ces _vases campaniens_, plus connus sous la fausse
dnomination de _vases trusques_, des figures grotesques et masques,
portant des pantalons  larges plis, et une veste  manches, ce qui leur
compose un habillement tout--fait tranger aux Grecs et aux Romains.
N'est-ce pas l le costume du Polichinelle napolitain? Notez qu'il
affirme aussi avoir trouv dans les fresques de Pompe la figure d'un
mime antique parfaitement ressemblante au Polichinelle de nos jours.

--D'aprs ces autorits, rpondis-je, je tiens Polichinelle pour
antique; mais il n'en peut pas tre ainsi de son nom: ce nom n'est pas
aussi vieux que sa personne. Polichinelle ne peut pas tre un nom latin.

--C'est ce qui vous trompe, me repartit l'Arcadien. Ce nom est latin,
trs-latin, tout aussi latin que le nom par lequel Horace et Virgile
dsignaient un poulet.

--Un poulet, m'criai-je, s'appelait _pullus gallinaceus_ dans la
langue du sicle d'Auguste, _in sterquilinio dum qurit escam pullus
gallinaceus_, dit le fabuliste. Or, je ne vois gure plus de rapport
entre _pullus gallinaceus_ et _pullicinella_ qu'entre _Alfana_ et
_equus_, que des tymologistes font driver l'un de l'autre.

--Distinguons, rpliqua le savant; le poulet s'appelait aussi en latin
_pullicenus_, dans la langue du sicle de Diocltien, si ce n'est dans
celle du sicle d'Auguste. Lampride dit en parlant de la passion
d'Alexandre Svre pour les oiseaux, et elle tait grande puisqu'il
comptait vingt mille ramiers dans sa volire, indpendamment des paons,
des faisans, des poules; des canards et des perdrix qu'il faisait
lever; Lampride dit que pour que cette manie impriale ne ft pas
onreuse au public, ce prince y satisfaisait par la vente de ses oeufs,
de ses poulets et de ses pigeonneaux: _ex ovis_ et _pullicionis_ et
_pipineonibus_ (_Lamp. in vita Alex. Sev., cap. 41_). N'y a-t-il pas
plus que de l'analogie entre _pullicenus_ et _pullicinella_? Ce dernier
mot ne parait-il pas tre un diminutif du premier? Aussi ces
archologues prtendent-ils que ce nom fut donn au _Mimus Albus_ en
raison de la conformit de son nez saillant et crochu avec le bec des
gallinaces.

_Pullicinell speciatim excellant adunco prominenteque naso, rostrum
pullorum imitante._

Cette conformit est frappante surtout entre le nez de Polichinelle et
le bec du dindon, _gallus Indicus_. Mais le dindon n'est connu que
_depuis l'institution des jsuites_, dont la clbrit est bien plus
jeune que celle de Polichinelle.

Les mmes archologues affirment aussi que _pullicinella_ n'est qu'une
traduction du mot _maccus_, qui signifiait dans le jargon des Osques ce
que signifiait l'autre mot dans le jargon campanien,  qui le patois
napolitain l'a emprunt. _Maccus in vetere lingu osc_ et
_Pullicinella, vox italica ex dialecto Campani deducta unum et idem
sunt._

--Je suis oblig d'en convenir, cette tymologie est tout--fait
plausible. Le Polichinelle du midi est un vieux citoyen romain. Mais le
Polichinelle du nord, si diffrent du vtre par son costume, par sa
taille et par sa figure, par sa face enlumine, par son habit bariol,
par ce chapeau  deux cornes, d'o sort une pyramide, et par sa double
bosse, notre Polichinelle, dis-je, est-il autre chose qu'un badaud de
Paris? L'invention de ce bouffon-l est videmment moderne. Ne nous la
contestez pas.

--J'en suis au dsespoir, reprit mon rudit, mais je ne puis mme vous
concder l'honneur de l'avoir cr. Le type de votre Polichinelle ne se
reconnat-il pas dans la figure grotesque que M. Schlgel a dcouverte
sur les murs de Pompe? ne se reconnat-il pas dans le personnage figur
sur le vase extrait des fouilles faites  l'Esquilin? Rappelez-vous que
ce personnage est _gibbus in pectore et in dorso_, c'est--dire bossu
par devant et par derrire, et qu'il portait  la bouche _in utroque
oris angulo sann_, instrumens propres  accompagner ses bouffonneries,
et qui pourraient bien avoir t remplacs chez le Polichinelle gaulois
par cet instrument qui modifie si plaisamment sa voix, et qu'on appelle
vulgairement _pratique_. La haute forme du chapeau de ce farceur ne
rappelle-t-elle pas le bonnet phrygien que porte notre _Pullicinella_,
et que portait le bouffon d'Atella? C'est ce bonnet dont vous avez
largi et relev les bords en les galonnant ou les brodant avec du point
de Hongrie.

Cette dmonstration me parut sans rplique.

Je ne suis pas de ceux qui prtendent que les modernes ont moins de
gnie que les anciens. Ils en ont autant qu'il en faut pour inventer
Polichinelle et l'_nide_. Mais malheureusement cela tait fait quand
ils sont venus au monde. Il n'en est pas des arts comme des sciences,
dont les progrs ne connaissent pas de limites. En matire d'art, on
croit avoir invent une chose quand on n'a fait que la retrouver. Nous
ne crons pas, nous exhumons. La farce et la tragdie nous sont venues
de l'antiquit dans le mme tombereau. Il y a trois mille ans que la
premire pope est sortie du cerveau d'Homre; trois mille deux cents
que Palamde jouait aux checs sous les murs de Pergame; le cheval de
Troie a t fabriqu avant les joujous de Nuremberg, et le jeu d'oie
lui-mme est renouvel des Grecs.

Polichinelle rgne dans tous les pays civiliss, comme il a rgn 
toutes les poques de la civilisation. Il a des thtres chez tous les
peuples lettrs. Sous des habits et sous des noms diffrens il joue
partout les mmes farces. On en pourra juger par l'extrait suivant, que
le prince _Plucher Muscau_ a donn d'une tragdie anglaise dont
Polichinelle est le hros, et qui est videmment traduite du rpertoire
de nos marionnettes. Nous faisons tous les jours assez d'emprunts au
rpertoire britannique, pour lui pardonner d'avoir us une fois de
reprsailles, y et-il plus que compensation.

En Angleterre, Polichinelle s'appelle _Punch_, abrviation vidente du
nom _Puncinella_ que les Napolitains lui donnent aussi.

Quand la toile se lve (c'est le prince qui parle), on entend _Punch_
fredonner derrire la scne l'air franais de Malborough, sur quoi il
arrive en dansant, et fait connatre aux spectateurs, en vers
burlesques, quelle espce d'homme il est. Il se dit un bon luron qui
aime  plaisanter, mais ne souffre point qu'on le plaisante, et qui
n'est doux que vis--vis du beau sexe. Il dpense librement son argent,
et n'a d'autre but dans le monde que de rire et de devenir aussi gras
que possible. Il est hardi comme un page et grand sducteur de jeunes
filles, amateur de la bonne chre quand sa bourse est remplie, et quand
elle est vide, prt  vivre, s'il le faut, de l'corce des arbres; s'il
meurt, eh bien! qu'importe? tout sera fini pour _Punch_.

Aprs ce monologue, il appelle _Judy_, sa jeune pouse, qui fait
semblant de ne pas l'entendre, et finit par lui envoyer son chien.
_Punch_ caresse l'animal; mais celui-ci, dans son humeur hargneuse, le
mord au nez et ne veut point lcher prise, jusqu' ce qu'enfin, aprs
une bataille bouffonne et plusieurs plaisanteries un peu fortes de
_Punch_, celui-ci parvient  se dlivrer du chien, qu'il chtie comme il
le mrite.

Pendant ce vacarme, l'ami de la maison, _Scaramouche_ arrive avec un
grand fouet, et demande  _Punch_ pourquoi il s'est permis de rosser le
chien favori de _Judy_, qui ne mord jamais personne. Pas plus que moi
je ne rosse les chiens, reprend _Punch_. Mais, poursuit-il, que
tenez-vous l  la main, mon cher _Scaramouche_?--Oh! rien qu'un violon:
auriez-vous envie d'en essayer le ton? Venez par ici, et coutez ce
superbe instrument.--Merci, merci, mon cher _Scaramouche_; je distingue
les sons parfaitement de loin. _Scaramouche_ ne se laisse pourtant pas
rabrouer, et se mettant  danser et  chanter, il fait claquer son fouet
en guise d'accompagnement, puis passant devant _Punch_, il lui en lance
comme par mgarde un grand coup dans la figure. _Punch_ fait semblant de
ne pas s'en apercevoir; et commenant aussi  danser de son ct, il
saisit un moment favorable pour arracher le fouet des mains de
_Scaramouche_, et lui donne, pour commencer, un coup si bien appliqu
avec le manche, qu'il lui abat la tte. Ah! ah! s'crie-t-il en riant,
as-tu entendu le violon, mon bon _Scaramouche_? et que penses-tu du son?
tant que tu vivras tu n'en entendras pas de plus beau... Mais que fait
ma _Judy_, ma douce _Judy_? pourquoi ne viens-tu pas?

En attendant, _Punch_ a cach le corps de _Scaramouche_ derrire un
rideau, et bientt on voit paratre _Judy_, vritable contre-partie
femelle de son mari, avec autant de bosses que lui et un nez plus
monstrueux encore. Suit une scne comique de tendresse, aprs laquelle
_Punch_ demande  voir son enfant. _Judy_ sort pour le chercher, et
_Punch_, dans un second monologue, s'extasie sur le bonheur dont il
jouit comme poux et comme pre. Aussitt que le petit monstre est
arriv, les parens ne se sentent pas de joie, et lui prodiguent les plus
doux noms et les plus tendres caresses. _Judy_ sort et laisse le
nourrisson dans les bras de son pre, qui veut imiter la nourrice et
jouer avec l'enfant; mais comme il s'y prend d'une manire fort
maladroite, celui-ci se met  crier comme un possd. _Punch_ cherche
d'abord  le calmer, puis il s'impatiente, le frappe, et l'enfant, comme
de raison, n'en crie que plus fort; il finit mme par faire une
incongruit dans la main de son pre, qui, furieux, le jette par la
fentre d'o le petit malheureux vient se casser le cou dans la rue.
_Punch_ se penche en avant pour le regarder, fait quelques grimaces,
puis se met  rire et chante en dansant:

     Dodo, l'enfant do;
     Va-t'en, petit saligot;
     En faire un autre est ais,
     Le moule n'est pas bris.

_Judy_ revient, et demande o est son enfant: Il est all dormir,
reprend _Punch_ avec le plus grand sang-froid. Mais  force d'tre
questionn, il avoue que pendant qu'il jouait avec lui l'enfant est
tomb par la fentre. _Judy_ au dsespoir s'arrache les cheveux et
accable son mari des reproches les plus amers. C'est en vain qu'il la
cajole; elle ne veut pas l'couter, et sort en lui faisant les plus
terribles menaces. _Punch_ se tient les ctes  force de rire, danse
comme un fou, et bat la mesure avec la tte contre le mur, en chantant:

     Qu'elle est folle en son chagrin!
     Que de bruit pour un bambin!
     Ah! je saurai, sur mon me,
     Bien morigner ma femme.

_Judy_ revient avec un manche  balai, et tombe sur _Punch_  bras
raccourcis. Il commence par lui parler avec douceur; il promet de ne
plus jamais jeter d'enfans par la fentre, et la prie de ne pas prendre
la plaisanterie si fort au srieux; mais quand il voit que rien n'y
fait, il perd patience et finit comme avec _Scaramouche_, par tuer
_Judy_. Maintenant, dit-il de l'air le plus amical, notre querelle est
termine, ma chre _Judy_; si tu es contente, je le suis aussi: allons,
relve-toi, bonne _Judy_: ne fais pas la sotte: c'est encore l une de
tes simagres. Quoi! tu ne veux pas te relever? eh bien! va donc
retrouver ton enfant, et il la jette par la fentre.

Il ne se donne pas mme la peine de regarder aprs elle, et, poussant un
de ses grands clats de rire, il s'crie: C'est une bonne fortune que
de perdre une femme; on est bien fou de la garder, quand on peut s'en
dbarrasser  l'aide d'un couteau ou d'un bton, et puis la jeter  la
mer.

Au second acte nous trouvons _Punch_ en partie fine avec sa matresse
_Polly_,  qui il ne fait pas la cour d'une manire trs-dcente, et 
qui il assure qu'elle seule peut le rendre heureux, ajoutant que s'il
avait autant de femmes que Salomon, il les tuerait toutes par amour pour
elle. Un ami de _Polly_ vient lui faire une visite. Il ne le tue pas,
mais il se moque de lui; et comme il s'ennuie et que le temps est beau,
il dclare qu'il veut en profiter pour faire une promenade  cheval.

On amne un talon fougueux sur lequel il caracole pendant quelques
minutes d'une manire ridicule, mais qui,  force de ruer, finit par le
jeter par terre. Il crie au secours, et son ami le _docteur_, qui par le
plus heureux hasard vient prcisment  passer, accourt  son aide.
_Punch_ est couch presque sans vie, et gmit d'une manire terrible. Le
_docteur_ s'efforce de le consoler; il lui tte le pouls, et lui dit:
O tes-vous bless? Ici?--Non, plus bas.-- la poitrine?--Non, plus
bas.--Vous tes-vous cass la jambe?--Non, plus haut.--O donc?[29] En
ce moment, _Punch_ donne au docteur un grand coup sur une certaine
partie du corps, se lve en riant, et se met  danser et  chanter cet
impromptu:

     C'tait l que j'tais bless;
     Mais ma gurison est entire:
     Sur le doux, gazon renvers,
     Pensez-vous que j'tais de verre?

Le _docteur_, furieux, se sauve, mais revient au bout d'un instant, avec
sa grande canne  pomme d'or, et dit: Tenez, mon cher _Punch_, je vous
apporte une mdecine excellente et qui ne convient qu' vous. Puis il
fait aller sa canne sur les paules de _Punch_ bien plus vigoureusement
que la dfunte _Judy_.

Oh! l! l! s'crie celui-ci; mille remercimens, je suis dj
parfaitement guri. D'ailleurs, mon estomac ne supporte pas la mdecine;
elle me donne tout de suite mal  la tte et aux reins.--Oh! c'est
seulement parce que la dose n'a pas t assez forte! interrompt le
docteur: prenez-en encore un peu, et vous vous sentirez beaucoup
mieux.--C'est ce que vous autres docteurs dites toujours; mais
essayez-en un peu vous-mme.--Nous autres docteurs ne prenons jamais nos
propres mdecines; quant  vous, il ne vous en faut plus que quelques
doses.

_Punch_ parait vaincu; il se laisse tomber et demande grce; mais
l'imprudent docteur se penchant sur lui, _Punch_, avec la promptitude de
l'clair, se jette dans ses bras, lutte avec lui, et finit par s'emparer
de la canne, dont il se sert selon sa coutume.

Maintenant, s'crie-t-il, j'espre que vous voudrez aussi goter un peu
de votre merveilleuse mdecine, mon cher docteur; un tout petit peu
seulement, mon digne ami..., comme ceci... et comme cela...  mon Dieu!
il me tue, s'crie le docteur.--Cela ne vaut pas la peine d'en parler;
c'est l'usage; les docteurs meurent toujours quand ils prennent leurs
propres drogues. Allons, encore un coup, cette pillule sera la
dernire. En disant ceci, il lui enfonce la canne dans l'estomac en
disant: Sentez-vous le bon effet de cette mdecine dans vos
entrailles. Le _docteur_ tombe mort, et _Punch_ dit en riant: Mon bon
ami, gurissez-vous si vous le pouvez, et il sort en dansant et en
chantant.

La justice se rveille enfin, et envoie un constable pour arrter
_Punch_; il le trouve de la meilleure humeur du monde, et occup  faire
ce qu'il appelle de la musique avec une grosse cloche  boeufs.

M. _Punch_, dit le constable, laissez l pour un moment la musique et
le chant, car je viens pour vous faire dchanter.--Que diable tes-vous
donc, mon ami?--Ne me connaissez-vous pas?--Pas le moins du monde, et
n'ai aucune envie de vous connatre.--Je suis le constable.--Et
permettez-moi de vous demander qui vous a envoy chercher?--C'est moi
qui suis envoy pour vous chercher.--Allons, je n'ai pas besoin de vous,
je puis faire mes affaires tout seul. Je vous remercie bien.--Oui, mais
par hasard le constable a besoin de vous.--Diantre! eh pourquoi donc,
s'il vous plat?--Oh! seulement pour vous faire pendre; vous avez tu
Scaramouche, votre femme, votre enfant, le docteur!...--Que diantre cela
vous fait-il? Si vous restez encore ici, il vous en arrivera tout
autant.--Ne plaisantez pas, vous avez commis des meurtres, et voici le
mandat d'amener.--Moi j'ai aussi un mandat pour vous, que je vais vous
signifier tout  l'heure.

Ici _Punch_ prend la cloche qu'il a tenue jusqu'alors cache derrire
lui, et frappe un coup si fort sur le derrire de la tte du constable,
que celui-ci tombe mort. _Punch_ se sauve en faisant un entrechat et en
chantant:

     Tant va la cruche  l'eau qu'enfin elle se casse;
     Mais un joyeux luron de rien ne s'embarrasse.

L'exempt qui, aprs la mort du constable, est envoy pour arrter
_Punch_, a le mme sort que lui, et enfin le bourreau est oblig de se
charger lui-mme de l'expdition. Cette fois _Punch_ est pris par sa
propre faute; car, sans y faire attention et sans voir le bourreau, il
se jette lui-mme dans ses bras. Pour la premire fois cette rencontre
semble l'abasourdir; il s'humilie et va jusqu' faire la cour  _Jack
Casch_: il l'appelle son vieil ami, et lui demande des nouvelles de son
pouse mistriss _Casch_. Mais le bourreau lui fait bientt comprendre
que dsormais il ne peut plus y avoir d'amiti entre eux; il tche de
lui faire sentir l'normit de son crime en tuant tout le monde, et mme
sa femme et son enfant.--Quant  ceux-ci, dit _Punch_, ils taient 
moi, et chacun a le droit d'en user comme il lui plat.--Et pourquoi
avez-vous tu le pauvre docteur?--J'tais dans le cas de lgitime
dfense, mon cher M. _Casch_, car il voulait me tuer.--Comment?--Oui,
m'offrant de ses drogues. Mais tous les prtextes ne servent de rien;
trois  quatre valets de bourreau arrivent qui lient _Punch_ et
l'entranent dans la prison.

Dans la scne suivante nous le voyons dans le fond du thtre, avanant
la tte devant une grille de fer et se frottant le long nez contre les
barreaux. Il est trs-chagrin et trs-fch, ce qui ne l'empche pas de
chanter une chanson  sa faon pour passer le temps. M. _Casch_ et ses
valets dressent une potence devant la prison. _Punch_ devient triste;
mais au lieu, de se repentir, il n'prouve qu'un accs d'amour pour sa
_Polly_. En attendant, il ne tarde pas  reprendre courage, et dbite
mme plusieurs bons mots sur la beaut de la potence, qu'il compare  un
arbre que l'on a sans doute plant devant sa fentre pour lui procurer
une agrable perspective: Qu'il sera beau, ajoute-t-il, quand il
commencera  porter des feuilles et des fruits! Quelques hommes
apportent une bire qu'ils dposent au pied de la potence. Eh bien!
qu'est-ce que cela veut dire? demande _Punch_. Ah! c'est sans doute la
corbeille pour dposer le fruit de cet arbre.

Dans l'intervalle, _Casch_ est revenu; il salue _Punch_ et ouvre la
porte de la prison en lui disant poliment que tout est prt, et qu'il
n'attend que ses ordres. On pense bien que celui-ci n'est pas trop
press d'accepter l'invitation. Aprs une assez longue discussion,
_Casch_ s'crie enfin: Il faut que vous sortiez pour qu'on vous
pende.--Vous ne serez pas assez cruel pour cela, dit _Punch_.--Pourquoi
avez-vous t assez cruel pour tuer votre femme et votre enfant?--Mais
cela n'est pas une raison pour que vous aussi soyez cruel et m'tiez la
vie! _Casch_ tire _Punch_ par les cheveux, et c'est en vain que
celui-ci demande grce et promet de se corriger. Non, mon cher _Punch_,
dit froidement _Casch_, ayez seulement la bont de placer votre tte
dans ce noeud coulant, et tout sera fini.

_Punch_ feint de la maladresse et place toujours sa tte de travers.
Mon Dieu, s'crie _Casch_, que vous tes maladroit! Voici comment il
faut s'y prendre.

Le bourreau lui montre comment il faut faire. Je comprends, dit
_Punch_, et puis il faut tirer. Aussitt, serrant ferme le bourreau, il
le pend lui-mme et se cache derrire le mur. Cependant deux hommes
arrivent pour enlever le pendu; et, convaincus que c'est le criminel,
ils le mettent dans la bire et l'emportent pendant que _Punch_ rit dans
sa barbe et danse de joie.

Mais le diable arrive en personne pour s'emparer de lui. C'est en vain
que _Punch_ lui fait la trs-juste observation qu'il est bien bte de
vouloir emporter le meilleur ami qu'il ait sur la terre, le diable
n'entend pas raison et tend sur lui ses longues griffes. Il parat dj
sur le point de partir avec sa proie, comme jadis avec Faust; mais
_Punch_ ne se laisse pas si facilement imposer. Il saisit courageusement
son fouet meurtrier et dfend sa peau mme contre le diable. Une
bataille terrible s'engage, et... qui se le serait imagin! _Punch_, si
souvent prs de sa fin, reste vainqueur; il embroche le noir dmon sur
la pointe de son fouet, le lve en l'air, et, dansant joyeusement avec
lui, il chante:

     _Punch_ n'a plus dsormais rien  craindre du sort;
     Il peut vivre content, puisque le diable est mort.

La demeure de _Punch_ est une boite place sur quatre pieds, et dcore
 l'intrieur d'une manire convenable. Ce thtre se dresse en peu de
secondes en tel lieu qu'on dsire, et cache sous la draperie l'me de
_Punch_.

Ce spectacle, qui se joue tous les jours dans la rue, varie selon les
talens de celui qui sert d'interprte  _Punch_ auprs du public.
(_Extrait des Voyages du prince_ PLUCHER MUSCAU.)

Polichinelle se retrouve en Espagne, en Portugal et aussi en Allemagne.
Empreint du caractre national, en Allemagne, o il s'appelle
_Casparelle_, c'est un philosophe, un mtaphysicien presque aussi
profond que le docteur _Faust_ qui figure comme lui sur le thtre des
Marionnettes, si l'on en croit Mme de Stal.

En Portugal, Polichinelle conserve ses moeurs; mais c'est un inquisiteur
qui l remplace le diable, dans les griffes duquel cette espce de don
Juan finit toujours par tomber, ainsi que le veut la morale.

Compltons cette notice par deux mots sur le Polichinelle en gnral.
Applique  un sujet si intressant, l'rudition ne saurait tre
fatigante.

Polichinelle est le type du laid. En fait de difformits, il doit tre
ce qu'est l'Apollon en fait de perfections; comme, en fait de gaucherie,
ce qu'est Terpsichore en fait de grce. Bossu par derrire et par
devant, juch sur ses jambs de hron, arm des bras du singe, il doit
se mouvoir avec cette raideur sans force, cette souplesse sans ressort
qui caractrise le jeu d'un corps qui n'a pas en soi le principe du
mouvement, et dont les membres, mis en action par des fils, et non par
des nerfs, ne sont pas attachs au tronc par des articulations, mais par
des chiffons.

Dans notre sicle, o tant de gens sont sortis de leur sphre, on a vu
Polichinelle se produire sur le plus magnifique de nos thtres, sur le
thtre de l'Opra. Le danseur qui s'tait charg de ce rle est un des
hommes les plus merveilleux qui aient paru sur cette scne si fconde en
merveilles. Il mettait  imiter la marionnette encore plus de fidlit
que la marionnette n'en met  imiter l'homme. Il n'avait rien d'humain.
 la nature de ses mouvemens et de ses chutes, on ne l'et pas cru de
chair et d'os, mais de coton et de carton: rien de plus savant que ses
gestes et que ses attitudes, soit quand, adoss  la coulisse, il y
semblait accroch plutt qu'appuy, soit quand, s'affaissant tout  coup
sur lui-mme, il semblait avoir t abandonn par la main ou par le clou
qui le soutenait. Son visage tait un vrai visage de bois; il faisait
illusion  tel point que les enfans le prenaient pour une marionnette
qui avait grandi.]

[29: Ceci est videmment pris d'une tragdie de Shakespeare;
dans _Henry V_, une vivandire donne des dtails  peu prs pareils de
l'tat o elle a trouv sir John Falstaff.]

[30: _Sainte Catherine_. Au neuvime sicle, des moines
trouvent au mont Sina un cadavre pargn par la corruption, effet que
plus d'une cause naturelle peut produire. Cette momie est aussitt
proclame vierge, martyre et sainte, sous le nom d'_Aicatarine_, ce qui
veut dire _pure et sans tache_, et vite on lui btit une chapelle; mais
il lui fallait une lgende. Voici celle que lui a rdige le cardinal
Baronius, l'un des plus judicieux lgendaires:

Catherine naquit,  Alexandrie d'une famille noble et mme royale,
puisque Ceste, son pre, tait tyran d'Alexandrie, qualit qui, au sens
de _Simon Mtaphraste_, l'un de ses pieux historiens, quivaut  celle
de roi. Suivant Pierre _de natalibus_, ou tout bonnement Pierre _Nol_,
autre historien de mme espce, une vision dtermina Catherine  se
faire baptiser. Ayant rv que la bonne Vierge la prsentait  l'enfant
Jsus, qui la repoussait parce qu'elle n'avait pas reu le baptme, elle
se hta de recevoir ce sacrement, et, sans trop s'en douter, fit, comme
on dit, d'une pierre deux coups, car elle reut tout d'un temps le
sacrement de mariage; l'enfant Jsus se montrant de nouveau  elle, la
prit pour pouse en prsence de sa mre et des anges, et en signe de ce
mariage, auquel il ne manquait que le contrat, il lui mit au doigt un
anneau qu'elle y retrouva  son rveil. Catherine avait un esprit
trs-pntrant; elle tudia la thologie, et, qui plus est, la comprit:
elle eut t en tat d'argumenter en Sorbonne. Aussi dans Alexandrie, o
les ergoteurs n'taient pas rares, ergotait-elle avec le premier venu,
comme de nos jours Mme de Krudner, de mystique mmoire, avec le premier
qu'elle rencontrait. De l ses trois _colloques_ avec Maximin.

Maximin II commandait alors en gypte. Paen comme l'avait t
Constantin son collgue, il perscuta d'abord les chrtiens, en faveur
desquels il finit aussi par donner un dit, quand il crut, comme
l'autre, avoir intrt  se les concilier. La fureur commence les
perscutions, la politique les termine.

Avant d'en venir l, et dans le dessein de forcer les chrtiens 
apostasier, Maximin ordonna un jour des sacrifices extraordinaires
auxquels ses sujets eurent ordre d'assister sous peine de mort:
lui-mme, dans le temple de Srapis, prsidait  cette solennit. C'est
 cette occasion que Catherine, qui a trois fois argument contre cet
empereur, eut avec lui son premier _colloque_. Elle entreprit de lui
prouver la supriorit du christianisme sur le paganisme. Maximin
n'tait pas un docteur. Fils d'un ptre et ptre lui-mme, et puis
soldat, il n'avait appris ni dans les tables, ni dans les camps, 
raisonner _in modo et figura_. Mais comme il avait des gens qui
pensaient ou parlaient pour lui, il mit Catherine aux prises avec eux.
Ces thologiens suivant la cour n'taient pas moins de cinquante. La
jeune fille leur fit tte. Un ange tait venu lui promettre la victoire;
elle fut complte. Appuye de l'autorit de Socrate, de Platon,
d'Aristote et de la Sibylle, Catherine dmontra si videmment
l'excellence du christianisme, que le doyen de la facult s'avoua battu,
et, qui plus est, converti. Les quarante-neuf autres docteurs s'tant
rangs de l'avis du doyen, Maximin les fit tous jeter au feu; manire de
rpondre qui fut long-temps en usage. Le bcher respecta le corps des
docteurs aprs leur mort. C'est un miracle, sans doute. Un miracle qui
les eut sauvs et t encore plus concluant pour leur cause. L'auteur
de la lgende aurait bien d y penser. Mais pense-t-on  tout?

Catherine avait propos  l'empereur de se faire chrtien, si elle
mettait les docteurs _a quia_, et l'empereur avait trouv sa proposition
fort impertinente; l'argumentatrice ne fut pourtant pas comprise dans
_l'auto-da-f_. Tout colre qu'il tait, Maximin, de complexion fort
amoureuse, s'tait pris de belle passion pour elle pendant le
_colloque_, disant comme Pyrrhus:

     Brl de plus de feux que je n'en allumai.

Il proposa  Catherine de la prendre sur l'heure pour femme, quoiqu'il
ft mari, et que les lois romaines, dont la sagesse autorisait le
divorce, ne permissent pas la bigamie. Mais, ainsi que l'a prouv le
gnral Sarrazin[31], cela n'arrte pas un grand capitaine. Catherine
qui, comme on l'a vu, tait marie aussi de son ct, rejeta la
proposition de l'empereur. Celui-ci, pour l'attendrir, la livra aux
bourreaux. La vierge, tendue sur le chevalet qui lui disloqua tous les
membres, fut fouette jusqu'au sang pendant deux heures avec des
_scorpions_[32], et puis jete dans un cul de basse-fosse, pour y mourir
de faim. Cela fait, Csar, pour se distraire, alla faire un tour dans
ses provinces.

Cependant sa femme, l'impratrice Faustine, eut une vision. Catherine la
faisait asseoir auprs d'elle, et lui mettant une couronne sur la tte,
elle lui disait: _Auguste, c'est mon poux qui vous donne cette
couronne_. _Auguste_ voulut voir l'pouse de celui qui lui faisait ce
cadeau-l, et pria Porphyre, capitaine de la garde impriale, de lui
procurer ce plaisir. Porphyre le lui procura. Il l'introduisit auprs de
Catherine, qui de ce cul de basse-fosse o elle avait t jete toute
rompue, tout corche, et o elle n'avait ni bu ni mang, tait sortie
plus frache et plus grasse que jamais! En reconnaissance de tant de
politesse, elle promit  l'impratrice et au capitaine, que ses paroles
avaient convertis, qu'ils mourraient sous trois jours; ce qui arriva.
Maximin, apprenant cette conversion, ne laissa pas chapper une si belle
occasion de se mettre en rgle. L'impratrice et le capitaine sont
envoys au martyre.

Une fois veuf, Csar comptait trouver moins de scrupules dans Catherine:
mais elle n'tait pas veuve, elle. Rien n'ayant pu branler sa fidlit,
Csar, dans un mouvement d'humeur, lui fit couper la tte.

Ce ne fut qu' la suite de leur troisime _colloque_ qu'il lui donna
cette preuve de passion. Le second _colloque_, qui avait eu lieu
immdiatement aprs le retour de cet empereur, et dans lequel il avait
ritr  Catherine l'offre de partager la couche impriale, avait eu
aussi d'assez tristes consquences. Maximin, qui ne ngligeait rien pour
en venir  ses fins, avait fait passer Catherine par les _oubliettes_;
mais les roues, armes de rasoirs et de dards, l'eurent  peine touche,
que se brisant contre le corps qu'elles devaient dchirer, elles
allrent tuer de leurs clats les bourreaux en pargnant l'empereur,
dont ces pauvres gens excutaient les ordres, ce qui, juridiquement
parlant, laisse aussi quelque chose  dsirer en ce miracle,  moins
qu'il n'ait eu pour but de prouver ce grand principe, que
l'inviolabilit du prince ne marche pas sans la responsabilit des
ministres.

Catherine avait  peine dix-neuf ans lorsqu'elle se signalait par tant
de merveilles. C'est le 25 dcembre 307 qu'elle alla rejoindre son
cleste poux. Elle ne fut pas plutt  la noce, que les anges
transportrent son corps au mont Sina, o il fut retrouv entier six
cents ans aprs. Il y allaient de temps en temps faire de la musique,
ainsi que l'attestent les chevaliers ou les moines qui se sont vous 
la garde de cette sainte relique.

Quelques circonstances de cette fable peuvent tre vraies. Maximin fut,
dit-on, pris d'une gyptienne remarquable par sa science et par sa
beaut; mais cette femme se nommait _Dorothe_. Dans _Dorothe_ trouver
_Catherine_, c'est trouver _Platon_ dans _Scaramouche_, mais la
crdulit n'y regarde pas de si prs.

Quoi qu'il en soit, sainte Catherine a trouv beaucoup de dvots. Saint
Louis, qui avait fait connaissance avec elle en terre sainte, l'honorait
d'un culte particulier. Jeanne d'Arc avait aussi beaucoup de foi dans
ses reliques. C'est avec une pe prise dans une glise consacre 
cette vierge, l'glise de Fierbois, et  l'aide de ses conseils, que la
_Pucelle_, chassant les Anglais devant elle, rtablit Charles VII sur le
trne, _et le fit oindre au matre-autel de Reims_.

La saintet de Catherine, son existence mme, ont cependant trouv des
incrdules:  leur tte il faut mettre le docteur Launoy. Cet homme,
tout  la fois raisonnable et pieux, n'apportait pas  l'examen des
titres sur lesquels les gens avaient t admis au Paradis moins de
scrupule que les d'Hozier et les Chrin n'en apportaient  l'examen des
titres sur lesquels les ambitieux se fondaient pour monter dans les
carrosses du roi. Comme il en avait fait sortir quelques intrus, on
l'appelait le _dnicheur de saints_. Launoy avait ray Catherine de son
calendrier, et le jour de la fte de cette sainte il lui faisait chanter
une messe de _requiem_.  quoi bon, si elle n'a pas exist?

Launoy tait docteur de Sorbonne et vivait au dix-septime sicle, _quod
est notandum_.

Comme Catherine, dont il est le diminutif, _Catin_ signifie _pure et
sans tache_. N'est-il pas singulier que la joyeuse partie de la
population  laquelle nous donnons ce nom-l soit prcisment celle qui
ne fait pas voeu de chastet?

     ARNAULT.
]

[31: Ci-devant Pre de l'Oratoire de Jsus.]

[32: Instrument de supplice.]

[33: Le 30 septembre 1538.]

[34: La descente de l'Averne est facile.]

[35: Mais revenir sur ses pas, mais revenir respirer sous le
ciel, voil le difficile, etc...]

[36: Rien de plus dlicieux au monde que le golfe de Baja.]

[37: Qui du jour de la mort de Misne a pris son nom, qu'il ne
perdra jamais. NIDE, liv. VI.]

[38: _Linterne_, _Liternum_ ou _Linternum_, ancienne ville de la
Campanie,  l'embouchure du Clanis (le Clanio), et auprs d'un marais
appel par Stace _Linterna palus_.

C'est  Linterne que Scipion l'_Africain_, indign de l'ingratitude de
ses compatriotes, acheva dans l'tude une vie consacre d'abord  la
dfense de la patrie; c'est l que, dans une modeste retraite, mourut le
hros de Zama, le vainqueur d'Annibal.

On grava sur la tombe de Scipion ces paroles qu'il avait prononces en
quittant Rome: _Ingrata patria, nequidem habebis ossa mea_ (patrie
ingrate, tu ne possderas pas mme mes os).

Cette inscription fut mutile par les Vandales, de manire qu'il n'en
resta plus que le mot _patria_. De l nom de _Torre di Patria_, Tour de
la Patrie, rest  la forteresse leve prs de ce tombeau, et le nom de
_Patria_ donn dfinitivement par les Italiens, qui abrgent tout, au
bourg ou plutt aux ruines de _Linterne_.]

[39: La dernire ruption tait celle de 1794.]

[40:

     RPUBLIQUE FRANAISE.

     LIBERT, GALIT.

     Quartier-gnral de Milan, le 12 thermidor an V de la rpublique
     une et indivisible.

     BONAPARTE, GNRAL EN CHEF DE L'ARME D'ITALIE,

     Au CITOYEN ARNAULT.

J'ai reu, citoyen, votre lettre du 17 messidor. J'expdie sur-le-champ
ma rponse par le retour du mme chbek qui m'a apport les dpches du
gnral Gentili.

Je dsirerais que vous tablissiez  Corfou une imprimerie grecque, d'o
vous tabliriez votre correspondance avec les Manottes, et avec
l'Albanie par les habitations que nous possdons, de manire  pouvoir y
faire passer de temps en temps des crits qui puissent clairer les
Grecs et prparer la renaissance de la libert dans cette partie si
intressante de l'Europe.

Le citoyen Stephanopoli, qui arrivera en mme temps que la prsente
lettre, est un Grec trs-patriote, trs-attach  la France. Je vous
l'envoie, parce qu'il peut vous tre utile et vous conduire dans le pays
de ces anctres, qu'habitent aujourd'hui les braves descendant des
Lacdmoniens.

Je dsire que vous vous embarquiez avec lui sur une corvette, et que
vous vous rendiez l afin de connatre la situation et la force de ce
petit peuple, et mme de faire en Grce des incursions qui vous mettent
 mme de bien observer l'esprit de ses habitans, et de savoir ce qu'on
pourrait en esprer si jamais l'empire ottoman prouvait une secousse.

Je vous prie galement de m'envoyer une description dtaille des quatre
les, un aperu de la Grce, de l'Albanie, et de tout ce que vous
parcourrez.

     BONAPARTE.
]

[41:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Rome, le 30 fructidor an V (16 septembre 1797.)

C'est au moment o je quittais Naples que votre lettre du 12 thermidor
m'est parvenue, je l'ai lue avec plaisir et peine: il m'est doux de
trouver dans la seconde mission que vous me confiez l'approbation de la
manire dont j'ai rempli la premire; il m'est dur de me trouver dans
une situation qui m'oblige de cder  un autre l'honneur d'excuter vos
vastes ides.

La division franaise tait dans la plus heureuse situation  l'poque
de mon dpart; non seulement les les vnitiennes, mais les
tablissemens des Vnitiens dans le continent, s'taient rallis au
nouveau gouvernement, et, de concert avec les les, demandaient 
arborer exclusivement l'tendard franais.

De lgers troubles avaient t excits  Zante par un mdecin russe,
qui, sans partisans, sans moyens, et dsavou de son consul mme, avait
arbor le pavillon de sa nation. Le calme s'est rtabli sur-le-champ.
Cet extravagant arrivait comme prisonnier  Corfou le jour o j'en suis
parti.

 Corfou, on avait tent de porter le peuple  la rvolte, en profitant
de sa haine contre les Juifs.

Vous avez vu, dans une de mes prcdentes lettres, avec quelle facilit
nous rprimmes ce mouvement, dont l'instigateur, traduit  une
commission militaire, a t acquitt sur la question intentionnelle.

L'on essaya encore depuis de soulever le peuple, en l'inquitant sur le
trsor de Saint-Spiridion, auquel,  la prire du papa, nous avons donn
une garde extraordinaire; les prtres du rit grec, qui ne valent pas
mieux que ceux du rit latin, rpandaient sous main ces bruits injurieux,
que d'imbciles Vnitiens appuyaient hautement dans les lieux publics.
Ces manoeuvres ont encore t djoues, et le gnral Gentili a applaudi
aux moyens par lesquels j'arrachai, ou plutt j'escamotai aux prtres de
Saint-Spiridion une dclaration publique absolument oppose  leurs
insinuations secrtes.

Les secours arrivs de Venise ont mis l'arme pour deux mois  l'abri du
besoin; le soldat content, l'habitant heureux et tranquille, je crus
pouvoir commencer le voyage de la terre sacre.

Les nouvelles rcemment arrives de Constantinople ne me permettaient
pas de croire  la possibilit d'un voyage dans les provinces ottomanes.

Je partis pour l'Italie; j'avais besoin de respirer l'air de la terre
ferme. Ma sant, qui n'tait rien moins que bonne, se rtablit ici,
tandis que l'un de mes deux camarades de voyage ne peut se dbarrasser
de la fivre,  laquelle l'autre, qui tait notre domestique commun, a
succomb  Naples, climat moins salutaire que je ne croyais pour les
rpublicains.

Les soins administratifs auxquels j'tais oblig de me livrer tout
entier, et l'intemprie du climat, qui rendait impossible le voyage par
terre, sont cause que je ne pourrai pas vous donner les dtails
gographiques que vous dsirez.

D'Arbois se propose de faire cet automne une tourne dans l'intrieur de
l'le, et il vous satisfera sur cet objet. Quant aux questions que vous
me faites sur l'Albanie, il en est, gnral, auxquelles je ne puis
rpondre, et je vous offrirai tout ce que j'ai pu recueillir sur les
moeurs de son peuple, plus barbare que ceux que nous appelons sauvages en
Amrique.

On se tromperait, gnral, si l'on croyait pouvoir tablir entre la
colonie franaise et les Albanais d'autres rapports que ceux d'un
commerce trs-born; ils ont constamment dtruit les tablissemens qu'on
avait tent d'lever chez eux; Lasalle, constructeur franais, fut
lui-mme victime, il y a peu d'annes, d'une tentative de ce genre.

Les bois de construction et les bestiaux sont la principale richesse de
l'Albanie, habite par des bordes de brigands et de pasteurs. Ces
pasteurs, diffrens des confrres d'Apollon, de ceux qui peuplaient les
rives de l'Alphe et les bords de l'Amphrise, ont quitt la houlette et
la panetire de leurs aeux pour le fusil et la giberne. Le figuier
sauvage autour duquel ils se runissent est un vritable corps-de-garde,
o veille toujours une sentinelle.

L'esprit de brigandage est port  tel point chez les Albanais, que le
droit d'aubaine, droit de profiter des dbris d'un naufrage, s'tend
jusque sur le naufrag. Un galon d'or, un bouton d'argent, l'objet de la
moindre valeur, excitent leur cupidit et dcident la mort d'un homme.

L'aspect de l'Albanais est bizarre et terrible; son costume est l'ancien
costume grec, auquel il ajoute une norme capote d'un drap grossier et
tir  poil, qui, lorsqu'il s'en enveloppe, lui donne  peu prs la
figure d'un bouc. Sa chemise, de grosse toile,  larges manches et
tombant  la hauteur des genoux par-dessus le pantalon, ressemble
parfaitement  l'ancienne tunique. Sa chaussure, comme l'ancien
brodequin, est attache  la jambe avec des courroies. Deux normes
moustaches coupent son visage brl par le soleil. Deux pistolets et un
poignard passs dans la ceinture, un long sabre suspendu  son ct, la
poigne tourne vers la terre, un fusil port transversalement derrire
le dos, un tui  pipe, des botes  tabac,  plomb,  poudre, voil son
quipage complet. L'Albanais est un arsenal ambulant. Laboureur,
brigand, pasteur, tout Albanais porte les armes  feu, et s'en sert avec
une adresse qui ralise le prodige de cet homme qui fendait une balle en
deux parties gales en tirant sur une lame de couteau.

Quelques villages albanais dpendent des possessions vnitiennes, et
sont dans ce moment soumis au gouvernement provisoire de Corfou. Le
reste de la haute et basse Albanie appartient aux Turcs. Gouvernes par
deux pachas ennemis, ces provinces partagent les affections et la
fortune de ces chefs, dont l'un, Ali, pacha de Janina, est en rvolte
ouverte contre la Porte; et l'autre, Mustapha, pacha de Delvino, tient
pour son souverain. On combat souvent et avec fureur. De frquens
incendies contribuent aussi  dpeupler ces dserts, ensanglants par
une guerre aussi obscure que dsastreuse.

Les deux partis cherchent galement l'appui des Franais. Ali-Pacha nous
a fait particulirement de grandes avances; je crois vous avoir dit
qu'il a demand et obtenu une entrevue, sur l'objet et l'issue de
laquelle le gnral Gentili peut seul vous donner des lumires.

Outre la guerre de pacha  pacha, il existe encore en Albanie des
guerres de pacha  particulier. Je vis, dans la petite excursion que je
fis sur les ctes de l'pire, un papa qui jouissait d'un tel crdit au
milieu de ses paroissiens, que, sur sa simple rquisition, tout prenait
les armes dans le canton. Ali, qui n'a jamais pu le rduire, offre un
prix norme de sa tte.

Ce prtre soldat, suivi de son clerg ou de son tat-major, est venu me
visiter et me demander l'amiti des Franais.

Les Albanais ne parlent ni le grec, ni le turc, ni l'italien; ils ont un
idiome particulier, que nous expliquaient les Corfiotes qui tenaient 
ferme les domaines du gouvernement vnitien dans le continent. Il serait
difficile, gnral, de lier avec eux le moindre rapport par le moyen de
l'imprimerie, la facult de lire et d'crire tant plus rare encore chez
eux que dans les les, o nous ne correspondons avec les villages que
par l'intermdiaire des prtres.

Voil, gnral, ce que j'ai recueilli sur l'Albanie. Je me suis aussi
procur de srs renseignemens relatifs  l'tat actuel de la More; et
c'est par eux que je terminerai cette lettre, dj trop longue
peut-tre.

La gloire de l'arme franaise, le bruit de votre nom a retenti dans les
ruines de Sparte et d'Athnes; mais ne croyez pas que les Grecs soient
nos plus francs admirateurs. Les Grecs (j'en excepte les Manottes),
avilis et dnaturs par la sujtion dans laquelle les tiennent les
Turcs, s'occupent exclusivement de la culture et du commerce, ddaigns
par les musulmans.

Voleurs, perfides, inhospitaliers, ils ne voient dans l'tranger qu'un
ennemi ou une proie; les Turcs seuls vous attendent; ils vous nomment
avec enthousiasme, et,  la honte du peuple opprim, la libert en Grce
n'a de sectateurs que chez le peuple tyran.

C'est ici, gnral, que je regrette de n'avoir pu profiter du moyen que
me crait votre seconde mission: quelques semaines auraient suffi  ce
voyage intressant, d'o j'aurais apport des notions galement
importantes pour moi et pour ma patrie. Cependant, si je n'ai pas rempli
d'une manire indigne de votre confiance le premier objet dont vous
m'avez charg; si quelquefois oblig de reprsenter la rpublique
franaise et le vainqueur de l'Italie, je ne l'ai pas fait d'une manire
indigne et de l'une et de l'autre, rcompensez-m'en par votre
approbation; autorisez-moi  dire,  mon retour en France, dt cette
assertion glorieuse vouer ma tte  la proscription: Et moi aussi je
suis l'ami de Bonaparte, et moi aussi je fus de l'arme d'Italie!

     ARNAULT.
]

[42: _L'acqua d'oro_.]

[43: Tacite, Hist. liv. XV,  19.]

[44: Il pouvait contenir de cent dix  cent vingt mille
spectateurs, c'est--dire un huitime de la population de Paris; le
chevalier _Vasi_ dit sept cent sept mille. Erreur n'est pas compte.]

[45: Les jardins de la _villa Pamphili_ sont l'ouvrage de Le
Nostre.]

[46:  cause de sa conformit avec la premire personne de
l'indicatif prsent d'un verbe qui se conjugue sur _amare, amo_.]

[47:

     AU GNRAL EN CHEF.

     Florence, le 13 vendmiaire an V (4 octobre 1797.)

Gnral, me voil  Florence depuis trois jours; j'y suis venu avec deux
braves jeunes gens, les frres Suchet, dont l'un est chef de brigade et
l'autre agent des finances. Je les avais rencontrs chez votre frre
Joseph,  Rome, o le militaire est venu pour son plaisir, et o le
financier avait t envoy par le citoyen Haller, pour recouvrer les
contributions dues par le pape.

Vu l'accord de nos humeurs et de nos opinions, nous ne pouvions mieux
faire que de voyager ensemble.

Notre voyage, dont la tranquillit pensa tre trouble  Viterbe, o
l'on ne parait pas trs-favorablement dispos pour les Franais, se
passa nanmoins sans accident.

Nous avons t accueillis ici de la manire la plus cordiale par le
citoyen Cacaut, ministre de la rpublique auprs du grand-duc. Il nous a
prsents  ce prince et  M. de Manfredini, qui, de tout temps son
gouverneur, gouverne de plus aujourd'hui le grand-duch.

Le ministre et le souverain nous ayant traits avec distinction, leur
exemple a t imit par la haute socit. Le jour mme nous avons t
invits  venir au casin des nobles.

Nous pensions, d'aprs cela, que les Franais ne pouvaient rencontrer
ici que des tmoignages de la considration que leur ont acquise vos
victoires. Une assez singulire aventure nous a prouv pourtant qu'il ne
fallait se fier qu'avec rserve  ces dmonstrations.

(Ici se trouve consign le fait dont on a rendu compte dans le chapitre
auquel se rattache cette note. La lettre se terminait ainsi:)

Je me plais  croire que vous ne trouverez rien, dans ma conduite, qui
ne convienne  un homme que vous avez charg de reprsenter notre
nation,  qui vous avez donn le droit d'tre si fire.

Demain nous traverserons les Apennins pour nous rendre, par Bologne et
par Ferrare,  Padoue. De l j'irai rejoindre Regnault de
Saint-Jean-d'Angly  Venise, d'o nous irons ensemble  Passeriano, o
je vous porterai un compte dtaill de ma mission.

Agrez, gnral, l'hommage de mon admiration et de mon respect.

     ARNAULT.
]

[48: MOMORO, imprimeur et graveur en caractres. C'tait un des
membres les plus violens du club des Cordeliers. Arrt en mars 1791,
comme un des chefs de l'attroupement qui s'tait port au Champ-de-Mars
pour y signer, sur l'autel de la patrie, une ptition par laquelle on
demandait  l'Assemble constituante la dchance de Louis XVI, ptition
 la rdaction de laquelle il avait coopr, il fut nanmoins presque
aussitt relch. Aprs le 10 aot, il fit partie de la commission qui
remplaa le directoire du dpartement de la Seine. Envoy, en 1793, par
le conseil excutif dans les provinces de l'Ouest, pour y presser la
leve des bataillons, il y provoqua un tel dsordre en prchant la loi
agraire, que les autorits de Lisieux le firent arrter. Remis en
libert par ordre de la Convention, il revint  Paris, se lia d'troite
amiti avec Hbert et Chaumette, et fut un des plus ardens auteurs de la
perscution que ces misrables suscitrent contre les prtres; il se
signala aussi par son acharnement contre les Girondins; il avait t en
rapports intimes avec Danton et Robespierre; mais, comme il s'tait
loign d'eux pour servir les projets de la Commune contre la
Convention, ils le firent comprendre dans le dcret rendu contre Hbert
et autres sclrats de mme espce, avec lesquels il mourut sur
l'chafaud le 4 germinal an II.

Momoro ne manquait ni de talens, ni de connaissances, ni d'esprit; mais
il tait absolument dnu de probit. Un littrateur de mes amis, auquel
il devait de l'argent, s'tant prsent chez lui  l'chance d'un
billet qu'il avait reu en paiement, Momoro, sans lui laisser le temps
de parler, prit un pistolet et le chargea en disant: Voil, pour
rpondre  tous les porteurs de traite, et je ne sais pas si ce n'tait
pas avec la traite elle-mme qu'il avait bourr le pistolet. Momoro
tait un brigand dans toute la force du terme.]

[49: _La femme_ MOMORO _vint rclamer dans mes bureaux son
traitement de rforme_. Alors chef de la division d'_instruction
publique_ au ministre de l'intrieur, et charg de distribuer des
secours  des gens ncessiteux, je faisais payer la pension alimentaire
 de pauvres artistes,  de pauvres professeurs,  de pauvres prtres,
et mme  de pauvres divinits, comme on voit.]

[50: _Mlle Aubri_, danseuse et figurante  l'Opra, tait
remarquable par la beaut de ses formes. C'est elle qui, pendant quinze
ans, sous le costume de Diane, descendait dans les nuages toutes les
fois qu'elle en tait requise pour le salut d'Iphignie, soit en Aulide,
soit en Tauride. En 1795, quand des nergumnes tentrent de substituer
leur paganisme au christianisme, ils la mirent en rquisition pour
reprsenter la desse du jour dans leur crmonie, le rle, au fait,
tait de son emploi. Ce rle, qui se jouait terre  terre, fut moins
dangereux pour elle que celui de la Gloire dont elle tait aussi charge
habituellement  l'Acadmie de musique et de danse. Une des cordes
auxquelles tait suspendu le char arien qui la portait s'tant rompue
un beau soir comme elle jouait ce dernier personnage, la pauvre Gloire
tomba des nues et se cassa une aile ou un bras. Pour ses services comme
Gloire, Mlle Aubri obtint une pension. On ne dit pas qu'elle ait rien
gagn  jouer la Raison.]

[51: Voir la page 248 du 1er volume.]









End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagnaire, Tome III, by 
Antoine Vincent Arnault

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGNAIRE ***

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