The Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa dcouverte
jusqu' nos jours. Tome I, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Histoire du Canada depuis sa dcouverte jusqu' nos jours. Tome I

Author: Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

Release Date: November 2, 2008 [EBook #27131]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA--1 ***




Produced by Rnald Lvesque and the Online Distributed
Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This
book was created from images provided by Bibliothque et
Archives nationales du Qubec.)







                               HISTOIRE

                                 DU

                               CANADA

              DEPUIS SA DCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.


                                PAR

                          F. X. GARNEAU.


                           TOME PREMIER.



                              QUBEC:
          IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.

                               1845.




Il y a peu de pays en Amrique sur les commencemens desquels l'on ait
tant crit que sur ceux du Canada, et encore moins qui soient, aprs
tout, si pauvres en histoires; car on ne doit pas prendre pour telles,
plusieurs ouvrages qui en portent le nom, et qui ne sont autre chose que
des mmoires ou des narrations de voyageur, comme, par exemple,
l'Histoire de l'Amrique septentrionale par la Potherie.

Pendant longtemps l'on vit paratre en France une foule de livres dans
lesquels tait soigneusement recueilli tout ce qui se passait dans cette
nouvelle contre, o une lutte sanglante s'tait engage entre la
civilisation et la barbarie. Mais ces oeuvres avaient pour la plupart
peu de mrite littraire, quoiqu'elles continssent, en revanche, une
multitude de choses singulires et intressantes qui les faisaient
rechercher en Europe avec avidit. Peu  peu, cependant, cette ardeur
s'affaiblit avec la nouveaut des scnes qu'elles retraaient, et le
Canada occupait  peine l'attention de la France, lorsque le sort des
armes le fit passer en d'autres mains. Aprs cet vnement, les
crivains, qui laissent des matriaux pour l'histoire canadienne de leur
temps, deviennent encore plus rares.

Parmi les auteurs dont nous venons de parler, et qui sont antrieurs 
la conqute, il ne faut pas confondre, cependant, le clbre Jsuite
Charlevoix. Le plan tendu de son Histoire de la Nouvelle-France,
l'exactitude gnrale des faits qu'il dveloppe, son style simple et
naturel, lui ont assur depuis longtemps un rang distingu en Amrique;
et le Canada le rclame encore aujourd'hui comme le premier de ses
historiens.

Il faut reconnatre nanmoins qu'il s'abandonne quelquefois  une pieuse
crdulit, et que ses affections exercent sur lui une influence 
laquelle il ne peut pas toujours se soustraire. Mais cela est bien
pardonnable dans celui dont l'tat imposait des obligations que le
caractre d'historien ne pouvait mme faire rompre.

Du reste, il parle des hommes et des choses avec autant de modration
qu'il sait, en gnral, juger avec sagesse et impartialit. Ses rapports
intimes avec la cour de France lui ont procur l'avantage de puiser 
des sources prcieuses; et notre histoire, qui n'tait jusqu' lui qu'un
squelette informe, a pris, sous sa plume, le dveloppement et les
proportions d'un ouvrage complet, le meilleur qui et t crit
jusque-l sur l'Amrique septentrionale. C'est  ce titre, que cet
auteur doit d'tre appel le crateur de l'histoire du Canada. S'il est
tomb dans quelques erreurs sur les voyages de Jacques Cartier, et sur
les premiers temps de la colonie, en pouvait-il tre autrement  une
poque o les matriaux dont il avait besoin, taient pars ou inconnus
pour la plupart, et qu'il n'a d rassembler qu' grands frais et aprs
des recherches immenses?

Cependant le but et le caractre de l'Histoire de la Nouvelle-France, ne
conviennent plus  nos circonstances et  notre tat politique. Ecrite
principalement au point de vue religieux, elle contient de longues et
nombreuses digressions sur les travaux des missionnaires rpandus au
milieu des tribus indiennes, qui sont dnues d'intrt pour la
gnralit des lecteurs. En outre, l'auteur, s'adressant  la France, a
d entrer dans une foule de dtails ncessaires en Europe, mais inutiles
en Canada; d'autres aussi ont perdu leur intrt par l'loignement des
temps.

Les documents historiques dcouverts depuis, et la centralisation des
ouvrages relatifs au Nouveau-Monde, dans les bibliothques publiques et
des socits savantes, permettent de combler quelques lacunes, que
l'absence d'informations certaines avait forc de laisser, et de
rectifier des faits qui taient rests envelopps dans l'obscurit. Dans
ces bibliothques figurent toujours au premier rang les crits dont nous
avons parl en commenant, et surtout les prcieuses relations des
Jsuites, auxquelles les meilleurs historiens amricains se plaisent 
payer un juste tribut d'loges. Qubec possde deux collections
d'ouvrages sur l'Amrique, qui s'accroissent tous les jours; l'une a t
forme sous les auspices de la Socit littraire et historique, et
l'autre, sous ceux de la Chambre d'assemble,  laquelle elle
appartient.[1] La science ne peut avoir trop d'obligation aux auteurs de
ces louables entreprises, et l'on doit esprer que la lgislature
continuera d'affecter des fonds, pour enrichir ces collections et faire
imprimer des manuscrits, ou de nouvelles ditions d'anciens ouvrages,
qui deviennent de plus en plus rares, relatifs au pays.

[Note 1: Depuis que ceci a t crit, cette dernire collection a suivi
la Chambre d'assemble  Montral, nouvellement rig en ville
capitale.]

Le plan de cet ouvrage a d occuper notre attention trs-srieusement,
vu surtout la diffrence des thtres sur lesquels se passe l'action
multiple de la colonisation de la Nouvelle-France, dont Qubec tait le
grand centre. Quoique par son titre cette histoire ne paraisse embrasser
que le Canada proprement dit, elle contiendra en ralit celle de toutes
les colonies franaises de cette partie de l'Amrique jusqu' la paix de
1763. L'unit de gouvernement et les rapports intimes qui existaient
entre ces diverses provinces, ne permettent point d'en sparer
l'histoire sans diminuer essentiellement l'intrt de l'ensemble, et
s'exposer  mal reprsenter l'esprit du systme qui les rgissait.
Nanmoins, nous ne mnerons pas toujours de front les vnemens de ces
diffrents lieux, parce que cela nous parat sujet  plusieurs
inconvniens, dont le moindre est de causer des interruptions frquentes
qui deviennent  la longue fatigantes pour le lecteur. Nous rapporterons
ceux qui se passaient dans chaque colonie, sparment et  part, autant
que cela pourra se faire sans nuire  l'enchanement et  la clart.
Ainsi l'histoire de l'Acadie formera gnralement des chapitres qui,
selon le besoin, s'arrteront en de, ou descendront au del, des
poques correspondantes de celle du Canada proprement dit.

Dans le mme systme de prsenter les faits comme par tableaux o l'on
puisse voir leur ensemble d'un coup-d'oeil l'aperu des moeurs des
Indiens et celui du rgime civil et ecclsiastique du Canada, la
relation des dcouvertes dans l'intrieur du continent, etc., formeront
autant de chapitres ou groupes; ce qui ajoutera  l'intrt et permettra
en mme temps d'abrger, lorsqu'il s'agira des provinces qui dpendaient
autrefois du gouvernement canadien, et qui s'en sont ensuite spares,
par exemple la Louisiane, dont l'histoire ne nous intresse gure plus
que d'une manire gnrale.

Lorsque nous arriverons  l'poque mmorable de l'tablissement du
gouvernement constitutionnel en ce pays, nous recueillerons, avec soin
et impartialit les actes des corps lgislatifs, qui doivent prendre
place dans l'histoire. Cet vnement est aussi pour nous un sujet de
rminiscence; il nous rappelle un de ces actes glorieux dont toute une
race, jusque dans ses plus lointaines ramifications, aime  s'honorer:
et nous devons l'avouer, nous portons nos regards sur ceux qui ont
conquis autrefois la charte des liberts anglaises, et dont la victoire
devait ainsi nous profiter, avec d'autant plus de vnration que la race
normande, d'o sortent la plupart des Canadiens, est celle qui a dot
l'Angleterre de ce bienfait, principale cause de sa gloire et de sa
puissance.[2] L'histoire de cette colonie redouble d'intrt  partir de
ce moment. L'on voit en effet les sentimens, les tendances et le gnie
du peuple, longtemps comprims, se manifester soudainement et au grand
jour; de grandes luttes politiques et de races agiter la socit, le
gouvernement et les reprsentans populaires combattre, sur les limites
extrmes de leurs pouvoirs respectifs, pour des droits et des privilges
toujours contests; enfin tout attache dans le spectacle anim de ces
joutes paisibles de l'intelligence et de la raison, dont l'amlioration
du pays et le bien-tre de ses habitans, constituent l'objet. Cette
partie de notre tche ne sera ni la moins difficile ni la moins
importante.

[Note 2: Tous les barons qui ont forc le roi Jean-sans-terre  signer
la Grande-Charte, crite en franais et en latin, portent en apparence
des noms franais. Thierry: _Histoire de la conqute de l'Angleterre par
les Normands_.]




                         DISCOURS PRLIMINAIRE.


L'histoire est devenue, depuis un demi sicle, une science analytique
rigoureuse; non seulement les faits, mais leurs causes, veulent tre
indiqus avec discernement et prcision, afin qu'on puisse juger des uns
par les autres. La critique svre rejette tout ce qui ne porte pas en
soi le cachet de la vrit. Ce qui se prsente sans avoir t accept
par elle, discut et approuv au tribunal de la saine raison, est trait
de fable et relgu dans le monde des crations imaginaires. A ce double
flambeau s'vanouissent le merveilleux, les prodiges, et toute cette
fantasmagorie devant laquelle les nations  leur enfance demeurent
frappes d'une secrte crainte, ou saisies d'une purile admiration;
fantasmagorie qui animait jadis les sombres forts du Canada dans
l'imagination vive de ses premiers habitans, ces indignes belliqueux et
sauvages dont il reste  peine aujourd'hui quelques traces.

Cette rvolution, car c'en est une, dans la manire d'apprcier les
vnemens, est le fruit incontestable des progrs de l'esprit humain et
de la libert politique. C'est la plus grande preuve que l'on puisse
fournir du perfectionnement graduel des institutions sociales. Les
nuages mystrieux qui enveloppaient le berceau de la Grce et de
Rome,[3] perdent de leur terreur; l'oeil peut oser maintenant en scruter
les terribles secrets; et s'il pntre jusqu' l'origine du peuple
lui-mme, il voit le merveilleux disparatre comme ces lgers
brouillards du matin aux rayons du soleil. Car bien qu'on ait donn aux
premiers rois une, nature cleste, que l'adulation des zlateurs de la
monarchie, les ait envelopps de prodiges, pour le peuple, aucun acte
surnaturel ne marque son existence; sa vie prosaque ne change mme pas
dans les temps fabuleux.

[Note 3: Les historiens de ce continent sont affranchis des difficults
qui ont embarrass pendant longtemps ceux de l'Europe par rapport  la
question de l'origine des races dont descendent les diffrens peuples
coloniaux amricains. Ils peuvent en effet indiquer sans peine le point
de dpart des flots d'migrans dans les diverses contres de l'Ancien
Monde, et suivre leur route jusque dans la plus obscure valle o un
pionnier ait lev sa hutte dans le nouveau. S'ils veulent remonter
au-del, ils trouveront tout fait par l'ardeur avec laquelle les
Europens ont travaill  rgler dfinitivement la question de leur
origine. Mais si cette grande tche est accomplie pour eux, il en reste
une autre semblable  finir pour les Indignes de l'Amrique, qui offre
peut-tre encore plus de difficults, et qui a dj exerc l'ingnuit
de beaucoup de savans.]

A venir jusqu' il y a  peu prs trois sicles une ignorance
superstitieuse obscurcissait et paralysait l'intelligence des peuples.
Les trois quarts du globe qu'ils habitent taient inconnus; ils
ignoraient galement la cause de la plupart des phnomnes naturels qui
les ravissaient d'admiration ou les remplissaient de crainte; les
sciences les plus positives taient enveloppes de pratiques
mystrieuses; le chimiste passait pour un devin ou sorcier, et souvent
il finissait par se croire lui-mme inspir par les esprits.

L'invention de l'imprimerie et la dcouverte du Nouveau-Monde
branlrent, sur sa base vermoulue, cette divinit qui avait couvert le
moyen ge de si paisses tnbres. Colomb livrant l'Amrique  l'Europe
tonne, et dvoilant tout  coup une si grande portion du domaine de
l'inconnu, lui porta peut-tre le coup le plus funeste.

La libert aussi, quoique perdue dans la barbarie universelle, ne
s'tait pas tout  fait teinte dans quelques montagnes isoles; elle
contribua puissamment au mouvement des esprits. En effet, l'on peut dire
que c'est elle qui l'inspira d'abord, et qui le soutint ensuite avec une
force toujours croissante.

Depuis ce moment, la grande figure du peuple apparat dans l'histoire
moderne. Jusque-l, il semble un fond noir sur lequel se dessinent les
ombres gigantesques et barbares de ses matres, qui le couvrent presque
en entier. On ne voit agir que ces chefs absolus qui viennent  nous
arms d'un diplme divin; le reste des hommes, plbe passive, masse
inerte et souffrante, semble n'exister que pour obir. Aussi les
historiens courtisans s'occupent-ils fort peu d'eux pendant une longue
suite de sicles. Mais  mesure qu'ils rentrent dans leurs droits,
l'histoire change quoique lentement; elle se modifie quoique l'influence
des prjugs conserve encore les allures du pass  son burin. Ce n'est
que de nos jours que les annales des nations ont rflchi tous leurs
traits avec fidlit; et que chaque partie du vaste tableau a repris les
proportions qui lui appartiennent. A-t-il perdu de son intrt, de sa
beaut? Non. Nous voyons maintenant penser et agir les peuples; nous
voyons leurs besoins et leurs souffrances; leurs dsirs et leurs joies;
ces masses, mers immenses, lorsqu'elles runissent leurs millions de
voix, agitent leurs millions de penses, marquent leur amour ou leur
haine, produisent un effet autrement durable et puissant que la tyrannie
mme si grandiose et si magnifique de l'Asie. Mais il fallait la
rvolution batave, la rvolution de l'Angleterre, des tats-Unis
d'Amrique, et surtout celle de la France, pour rtablir solidement le
lion populaire sur son pidestal.

Cette poque clbre dans la science de l'histoire en Europe, est celle
o paraissent les premiers essais des historiens amricains de quelque
rputation. On ne doit donc pas s'tonner si l'Amrique, habite par une
seule classe d'hommes, le peuple, dans le sens que l'entendent les
vieilles races privilgies de l'ancien monde, la _canaille_ comme
dirait Napolon, adopte dans son entier les principes de l'cole
historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout
pouvoir.

Les deux premiers hommes qui ont commenc  miner le pidestal des
idoles mythiques, de ces fantmes qui dfendaient le sanctuaire
inaccessible de l'inviolabilit et de l'autorit absolue contre les
attaques sacrilges du grand nombre, sont un Italien et un Suisse, ns
par consquent dans les deux pays alors les plus libres de l'Europe.
Laurent Valla donna le signal au 15e. sicle. Glareanus, natif de
Glaris, marcha sur ses traces. La Suisse est un pays de raisonneurs.
Malgr cette gigantesque posie des Alpes, le vent des glaciers est
prosaque; il souille le doute.[4]

[Note 4: Michelet: _Histoire Romaine_. Nous suivons ici les donnes de
ce savant et ingnieux historien, et Niebuhr.]

L'histoire des origines de Rome exera leur esprit de critique. Erasme,
Scaliger et d'autres savans hollandais vinrent aprs eux. Le Franais,
Louis de Beaufort, acheva l'oeuvre de destruction; il fut le vritable
rformateur; mais s'il dmolit, il n'difia point. Le terrain tant
dblay, le clbre Napolitain, Vico, parut et donna (1725) son vaste
systme de la mtaphysique de l'histoire[5] dans lequel, dit Michelet,
existent dj en germe du moins, tous les travaux de la science moderne.
Les Allemands saisirent sa pense et l'adoptrent; Niebuhr, est le plus
illustre de ses disciples.

[Note 5: Son livre ddi au pape Clment XII, porte le titre de la
Nouvelle Science (_Scienza nuova_). La Biographie universelle contient
un article trs-dtaill sur cet auteur et ses ouvrages.]

Cependant la voix de tous ces profonds penseurs fut peu  peu entendue
des peuples, qui proclamrent, comme nous venons de le dire, l'un aprs
l'autre, le dogme de la libert. De cette cole de doute, de
raisonnement et de progrs intellectuels, sortirent Bacon, la dcouverte
du Nouveau-Monde, la mtaphysique de Descartes, l'immortel ouvrage de
l'esprit des lois, Guisot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un
plaidoyer loquent en faveur du pauvre peuple tant foul par cette
fodalit d'acier jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que
quelques troncs dcrpits et chancellans, comme ces arbres frapps de
mort par le fer et par le feu qu'on rencontre quelquefois dans un champ
nouvellement dfrich.

Il est une remarque  faire ici, qui semble toujours nouvelle tant elle
est vraie. Il est consolant pour le christianisme, malgr les normes
abus qu'on en a faits, de pouvoir dire que les progrs de la
civilisation, depuis trois ou quatre sicles, sont dus en partie 
l'esprit de ce livre fameux et sublime, la Bible, objet continuel des
mditations des scolastiques et des savans qui nous apparaissent au
dbut de cette poque mmorable  travers les dernires ombres du moyen
ge. La direction qu'ils ont donne  l'esprit humain, n'a pas cess
depuis de se faire sentir; ils ont continu l'oeuvre de la
gnralisation du Christ, et leurs paroles, qui s'adressaient toujours 
la multitude, ne faisaient que se conformer au systme du matre. Le
Rgnrateur-Dieu est n au sein du peuple, n'a prch que le peuple, et
a choisi, par une prfrence trop marque pour ne pas tre
significative, les disciples de ses doctrines dans les derniers rangs de
ces Hbreux infortuns, gmissant dans l'esclavage des Romains, qui
devaient renverser aussi bientt aprs leur antique Jrusalem. Ce fait
plus que tout autre explique les tendances humanitaires du
christianisme, et l'empreinte indlbile qu'il a laisse sur la
civilisation moderne.[6]

[Note 6: L'ordre de St.-Benoit donna au monde ancien us par l'esclavage
le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Cette
grande innovation sera une des bases de l'existence moderne (MICHELET).
Cet ordre clbre fond Italie  la fin du 5e. sicle servait d'asile 
ceux qui fuyaient la tyrannie du gouvernement Goth et Vendale. Ce sont
les bndictins qui ont perptu dans leurs clotres le peu de
connaissances qui restaient chez les barbares.]

C'est sous l'influence de cette civilisation et de ces doctrines que
l'Amrique septentrionale s'est peuple d'Europens.

Une nouvelle phase se passa alors dans l'histoire du monde. C'tait le
deuxime dbordement de population depuis le commencement de l're
chrtienne. Le premier fut, on le sait, l'irruption des barbares qui
prcipita la chute de l'empire romain; le second fut l'migration
europenne en Amrique, qui prcipita  son tour la ruine de la
barbarie.

S'il est vrai que le spectacle tant vari de l'histoire excite
constamment notre intrt, soit qu'on assiste aux poques o les nations
sont  leur plus haut degr de grandeur, ou penchent vers leur dclin,
soit que, se plaant  leur naissance, l'on jette de ce point ses
regards sur la longue chane d'vnemens heureux et malheureux qui
signalent leur passage sur la scne du monde; combien cet intrt ne
dut-il pas redoubler lorsqu'il y a trois sicles, on vit sortir de
diffrens points de l'Europe, pour se diriger au-del des mers de
l'occident, ces longues processions d'humbles mais industrieux colons,
dont l'avenir, enseveli dans le mystre, donnait  la fois tant
d'inquitude et tant d'esprance. L'pe avait jusque-l fray le chemin
de toutes les migrations. La guerre seule a dcouvert le monde dans
l'antiquit. L'intelligence et l'esprit de travail sont les seules
armes des hardis pionniers qui vont prendre aujourd'hui possession de
l'Amrique. Leurs succs rapides prouvrent l'avantage de la paix et
d'un travail libre sur la violence et le tumulte des armes pour fonder
des empires riches et puissans.

L'tablissement du Canada date, des commencemens de ce grand mouvement
de population vers l'ouest, mouvement dont on a cherch  apprcier les
causes gnrales dans les observations qui prcdent, et dont la
connaissance intresse le Canada comme le reste de l'Amrique. Nous ne
devons pas en effet mconnatre le point de dpart et la direction du
courant sous-marin qui entrane la civilisation amricaine. Cette tude
est ncessaire  tous les peuples de ce continent qui s'occupent de leur
avenir.

Tel est donc, nous le rptons, le caractre de cette civilisation, et
de la colonisation commence et active sous son influence
toute-puissante. Entre les tablissemens amricains, ceux-l ont fait le
plus de progrs qui ont t le plus  mme d'en utiliser les avantages.
Le Canada, quoique fond, pour ainsi dire, sous les auspices de la
religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette
influence, pour des raisons qu'on aura lieu d'apprcier plus d'une fois
dans la suite. C'est pourquoi aussi y a-t-il peu de pays qui, avec une
population aussi faible, aient dj pass par tant de guerres, d'orages
et de rvolutions.

Au surplus, dans une jeune colonie chaque fait est gros de consquences
pour l'avenir. L'on se tromperait fort gravement si l'on ne voyait dans
le planteur qui abattit les forts qui couvraient autrefois les rives du
Saint-Laurent, qu'un simple bcheron travaillant pour satisfaire un
besoin momentan. Son oeuvre, si humble en apparence, devait avoir des
rsultats beaucoup plus vastes et beaucoup plus durables que les
victoires les plus brillantes qui portaient alors si haut la renomme de
Louis XIV. L'histoire de la dcouverte et de l'tablissement du Canada,
ne le cde en intrt  celle d'aucune autre partie du continent. La
hardiesse de Cartier qui vient planter sa tente au pied de la montagne
d'Hochelaga, au milieu de tribus inconnues,  prs de trois cents lieues
de l'Ocan; la persvrance de Champlain qui lutte avec une rare
nergie, malgr la faiblesse de ses moyens, contre l'apathie de la
France et la rigueur du climat, et qui, triomphant enfin de tous les
obstacles, jette les fondemens d'un empire dont les destines sont
inconnues; les souffrances des premiers colons et leurs sanglantes
guerres avec la fameuse confdration iroquoise; la dcouverte de
presque tout l'intrieur de l'Amrique septentrionale, depuis la baie
d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'aux
nations qui habitaient les rives occidentales du Mississipi; les
expditions guerrires des Canadiens dans le Nord, dans l'le de
Terreneuve, et jusque dans la Virginie et la Louisiane; la fondation,
par eux ou leurs missionnaires, des premiers tablissemens europens
dans les Etats du Michigan, de l'Ouisconsin, de la Louisiane et dans la
partie orientale du Texas, voil, certes, des entreprises et des faits
bien dignes de notre intrt et de celui de la postrit, et qui donnent
aux premiers temps de notre histoire, un mouvement, Une varit, une
richesse de couleurs, qui ne sont pas, ce nous semble, sans attraits.

Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, depuis
Champlain jusqu' nos jours, on voit qu'elle se partage en deux grandes
phases que divise le passage de cette colonie de la domination franaise
 la domination anglaise, et que caractrisent, la premire, les guerres
des Canadiens avec les Sauvages et les provinces qui forment aujourd'hui
les tats-Unis; la seconde, la lutte politique et parlementaire qu'ils
soutiennent encore pour leur conservation nationale. La diffrence des
armes, entre ces deux poques militantes, nous les montre sous deux
points de vue bien distincts; mais c'est sous le dernier qu'ils
m'intressent davantage. Il y a quelque chose de touchant et de noble 
la fois  dfendre la nationalit de ses pres, cet hritage sacr
qu'aucun peuple, quelque dgrad qu'il ft, n'a jamais os rpudier
publiquement. Jamais cause, non plus, et plus grande et plus sainte n'a
inspir un coeur haut plac, et mrit la sympathie des hommes gnreux.

Si la guerre a fait briller autrefois la bravoure des Canadiens avec
clat;  leur tour, les dbits politiques ont fait surgir, au milieu
d'eux, des noms que respectera la postrit; des hommes dont les talens,
le patriotisme ou l'loquence, sont pour nous  la fois un juste sujet
d'orgueil, et une cause de digne et gnreuse mulation. Les Papineau,
(pre), les Bedard, les Stuart, descendus dans la tombe entours de la
vnration publique, ont  ce titre pris la place distingue que leurs
compatriotes leur avaient assigne depuis longtemps dans notre histoire,
comme dans leur souvenir.

Par cela mme que le Canada a t soumis  de grandes vicissitudes, qui
ne sont pas de son fait, mais qui tiennent  la nature de sa dpendance
coloniale, les progrs n'y marchent qu' travers les obstacles, les
secousses sociales, et une complication qu'augmentent, de nos jours, la
diffrence des races mises en regard par la mtropole, les haines, les
prjugs, l'ignorance et les carts des gouvernant et quelquefois des
gouverns. L'union des Canadas, surtout, projete en 1822, et excute
en 1839, n'a t qu'un moyen adopt pour couvrir d'un voile lgal une
grande injustice. L'Angleterre, qui ne voit, dans les Canadiens
franais, que des colons turbulens, entachs de dsaffection et de
rpublicanisme, oublie que leur inquitude ne provient que de
l'attachement qu'ils ont pour leurs institutions et leurs usages
menacs, tantt ouvertement, tantt secrtement par l'autorit
proconsulaire. L'abolition de leur langue, et la restriction de leur
franchise lectorale pour les tenir, malgr leur nombre, dans la
minorit et la sujtion, ne prouvent-ils pas que trop, du reste, que ni
les traits, ni les actes publics les plus solennels, n'ont pu les
protger contre les attentats commis au prjudice de leurs droits.

Mais quoiqu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi
facile qu'on pourrait se l'imaginer; et la perspective qui se prsente
aux Canadiens, est, peut-tre, plus menaante que rellement dangereuse.
Nanmoins, il est des hommes que l'avenir inquite, et qui ont besoin
d'tre rassurs; c'est pour eux que nous allons entrer dans les dtails
qui vont suivre. L'importance de la cause que nous dfendons nous
servira d'excuse auprs du lecteur. Heureux l'historien qui n'a pas la
mme tche  remplir pour sa patrie!

L'migration des les britanniques, et l'acte d'union des Canadas dont
on vient de parler, pass en violation des statuts impriaux de 1774 et
1791, sont, sans doute, des vnemens qui mritent notre plus srieuse
attention. Mais a-t-on vraiment raison d'en apprhender les rvolutions
si redoutes par quelques uns de nous, tant dsires par les ennemis de
la nationalit franco-canadienne? Nous avons plus de foi dans la
stabilit d'une socit civilise, et nous croyons  l'existence future
de ce peuple dont l'on regarde l'anantissement, dans un avenir plus ou
moins loign, comme un sort fatal, invitable. Si je m'abandonnais,
comme eux,  ces penses sinistres, loin de vouloir retracer les
vnemens qui ont signal sa naissance et ses progrs, et de me
complaire dans la relation des faits qui l'honorent, je ne trouverais de
voix que pour gmir sur son tombeau. Je me couvrirais la tte pour ne
pas voir agoniser ma patrie, expirer ma race. Non, homme d'esprance,
l'on n'entendra jamais ma voix prdire le malheur; homme de mon pays;
l'on ne me verra jamais, par crainte ou par intrt, calculer sur sa
ruine suppose pour abandonner sa cause.

Mais, dans le vrai, cette existence du peuple canadien n'est pas plus
douteuse aujourd'hui, qu'elle ne l'a t  aucune poque de son
histoire. Sa destine est de lutter sans cesse, tantt contre les
barbares qui couvrent l'Amrique, tantt contre une autre race qui,
jete en plus grand nombre que lui dans ce continent, y a acquis depuis
longtemps une prpondrance, qui n'a plus rien  craindre. Mais qui peut
dire que ces luttes aient retard essentiellement sa marche? C'est
pendant celle dont on craint les plus funestes rsultats, que son
extension a pris les plus grands dveloppemens. Dans les 152 ans de la
domination franaise, la population du Canada n'a atteint que le chiffre
de 80,000 mes environ, tandis que dans les 83 ans de la domination
anglaise, ce chiffre s'est lev  plus de 500,000, et le pays s'est
tabli dans sa plus grande tendue. On voit donc que les frayeurs dont
l'on vient de parler, sont plus chimriques que relles.

En effet, ce qui caractrise la race franaise, par-dessus toutes les
autres, c'est cette force secrte de cohsion et de rsistance, qui
maintient l'unit nationale  travers les plus cruelles vicissitudes et
la relve triomphante de tous les obstacles. La vieille tourderie
gauloise, dit un auteur[7], a survcu aux immuables thocraties de
l'Egypte et de l'Asie, aux savantes combinaisons politiques des
Hellnes,  la sagesse et  la discipline conqurante des Romains. Dou
d'un gnie moins flexible, moins confiant et plus calculateur, ce peuple
antique et toujours jeune quand retentit l'appel d'une noble pense ou
d'un grand homme, ce peuple et disparu comme tant d'autres plus sages
en apparence, et qui ont cess d'tre parce qu'ils ne comprenaient qu'un
rle, qu'un intrt ou qu'une ide.

[Note 7: M. Mailler: _De la puissance et des institutions de l'Union
Amricaine_.]

Rien ne prouve que les Franais tablis en Amrique aient perdu, au
contraire, tout dmontre qu'ils ont conserv, ce trait caractristique
de leurs pres, cette puissance nergique et insaisissable qui rside en
eux-mmes, et qui, comme le gnie, chappe  l'astuce de la politique
comme au tranchant de l'pe. Il se conserve, comme type, mme lorsque
tout semble annoncer sa destruction. Un noyau s'en forme-t-il au milieu
des races trangres, il se propage, en restant comme isol, au sein de
ces populations avec lesquelles il peut vivre, mais avec lesquelles il
ne peut gure s'amalgamer. Des Allemands, des Hollandais, des Sudois se
sont tablis par groupes dans les tats-Unis, et se sont insensiblement
fondus dans la masse sans rsistance, sans qu'une parole mme rvlt
leur existence au monde. Au contraire, aux deux bouts de cette moiti du
continent, deux groupes franais ont pareillement pris place, et non
seulement ils s'y maintiennent comme race, mais on dirait qu'une nergie
qui est comme indpendante d'eux, repousse les attaques diriges contre
leur nationalit. Leurs rangs se resserrent, la fiert du grand peuple
dont ils descendent et qui les anime alors qu'on les menace, leur fait
rejeter toutes les capitulations qu'on leur offre; leur esprit de
sociabilit, en les loignant des races flegmatiques, les soutient aussi
dans les situations o d'autres perdraient toute esprance. Enfin cette
force de cohsion, dont nous venons de parler, se dveloppe d'autant
plus que l'on veut la dtruire.

La nationalit d'ailleurs n'est pas un fruit artificiel; c'est le don
de Dieu; personne ne peut l'acqurir, et il est impossible de le
perdre.[8] Les six sicles de perscution, d'esclavage et de sang de
l'Irlande sont une preuve mmorable des dangers de la
_dnationalisation_, qu'on me passe ce terme, force et violente d'un
peuple civilis par un autre peuple civilis.

[Note 8: _De la philosophie catholique en Italie_, (M. Ferrari).--Revue
des deux Mondes.]

Les hommes d'tat minens qui ont tenu le timon des affaires de la
Grande-Bretagne aprs la cession du Canada en 1763, comprirent que la
situation particulire des Canadiens, dans l'Amrique septentrionale,
tait un gage de leur fidlit; et cette prvision n'a t qu'une des
preuves de la sagacit que le cabinet de cette puissance a donnes en
tant d'occasions.

Livrs aux rflexions pnibles que leur situation dut leur inspirer
aprs la lutte sanglante et prolonge dans laquelle ils avaient montr
tant de dvouement  la France, les Canadiens jetrent les yeux sur
l'avenir avec inquitude. Dlaisss par la partie la plus riche et la
plus claire de leurs compatriotes qui, en abandonnant le pays, les
privrent du secours de leur exprience; faibles en nombre et mis un
instant pour ainsi dire  la merci des populeuses provinces anglaises
auxquelles ils avaient rsist pendant un sicle et demi avec tant
d'honneur, ils ne dsesprrent pas, nanmoins, de leur position. Ils
exposrent au nouveau gouvernement leurs voeux en rclamant les droits
qui leur avaient t garantis par les traits; ils reprsentrent avec
un admirable tact que la diffrence mme qui existait entre leur langue
et leur religion et celles des colonies voisines, les attacherait plutt
 la cause mtropolitaine qu' la cause coloniale: ils avaient devin la
rvolution amricaine.

Le hasard a fait dcouvrir dans les archives du secrtariat provincial 
Qubec, un de ces mmoires, crit avec beaucoup de sens, et dans lequel
l'auteur a fait des prdictions que les vnemens n'ont pas tard 
raliser. En parlant de la sparation probable de l'Amrique du nord
d'avec l'Angleterre, il observe que s'il ne subsiste pas entre le
Canada et la Grande-Bretagne d'anciens motifs de liaison et d'intrt
trangers  ceux que la Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la
sparation, proposer au Canada, la Grande-Bretagne ne pourra non plus
compter sur le Canada que sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un
paradoxe d'ajouter, dit-il, que cette runion de tout le continent de
l'Amrique forme dans un principe de franchise absolue, prparera et
amnera enfin le temps o il ne restera  l'Europe de colonies en
Amrique, que celles que l'Amrique voudra bien lui laisser; car une
expdition prpare dans la Nouvelle-Angleterre sera excute contre les
Indes de l'ouest, avant mme qu'on ait  Londres, la premire nouvelle
du projet.

S'il est un moyen d'empcher, ou du moins, d'loigner cette rvolution,
ce ne peut-tre que de favoriser tout ce qui peut entretenir une
diversit d'opinions, de langage, de moeurs et d'intrt entre le Canada
et la Nouvelle-Angleterre.

La Grande-Bretagne influence par ces raisons qui tiraient une nouvelle
force des vnemens qui se prparaient pour elle au-del des mers, ne
balana plus entre ses prjugs et une politique dicte si videmment
dans l'intrt de l'intgrit de l'empire. La langue, les lois et la
religion des Canadiens furent conserves dans le temps mme o il aurait
t comparativement facile pour elle d'abolir les unes et les autres,
puisqu'elle possdait alors la moiti de toute l'Amrique. Elle eut
bientt lieu de se rjouir de ce qu'elle avait fait cependant. Deux ans
 peine s'taient couls depuis la promulgation de l'acte de 1774, que
ses anciennes colonies taient toutes en armes contre son autorit, et
faisaient de vains efforts pour s'emparer du Canada, qu'elles disaient
n'avoir aid  conqurir que pour l'intrt et la gloire de
l'Angleterre.

Les Canadiens appels  dfendre leurs institutions et leurs lois
garanties par les traits et par ce mme acte de 1774, que le congrs
des provinces rebelles avait maladroitement dclar injuste,
inconstitutionnel, trs dangereux et subversif des droits amricains,
se rangrent sous le drapeau de leur nouvelle mre-patrie, qui profita
ainsi plus tt qu'elle ne l'avait pens, de la sagesse de sa politique,
politique sanctionne depuis par le parlement imprial, en deux
occasions solennelles, savoir: en 1791, en octroyant une charte
constitutionnelle  cette province; et, en 1828, en dclarant que les
Canadiens d'origine franaise ne devaient pas tre inquits le moins du
monde dans la jouissance de leurs lois, de leur religion et de leurs
privilges, tel que cela leur avait t assur par des actes du
parlement britannique.

Si cette politique, qui a dj sauv deux fois le Canada, a t mconnue
et rpudie par l'acte d'union, il n'est pas improbable que les
vnemens y fassent revenir, et qu'on s'aperoive que les Canadiens, en
s'amplifiant, ne deviennent rien moins qu'Anglais. Rien n'indique que
l'avenir sera diffrent du pass; et ce retour pourrait tre command
par le progrs des colonies qui restent encore  la Grande-Bretagne dans
ce continent, et par la perspective d'une rvolution semblable  celle
qui a fray le chemin  l'indpendance de l'Union amricaine.

S'il en tait autrement, il faudrait croire que le cabinet de Londres a
jug d'avance la cause de la domination britannique dans cette partie du
monde, et qu'il la regarde comme dfinitivement perdue. Mais l'on doit
prsumer qu'il y connat fort bien la situation des intrts anglais;
qu'il a dj jet les jeux sur l'avenir, comme on peut l'infrer de
quelques passages qui se trouvent dans le rapport de lord Durham sur le
Canada, et qu'il dsire enfin le dnoment le moins prjudiciable  la
nation. La Grande-Bretagne tient notre sort entre ses mains; et selon
que sa conduite sera juste et claire, ou rtrcie et tyrannique, ces
belles et vastes provinces formeront, lorsque le temps en sera venu, une
nation indpendante et une allie utile et fidle, ou elles tomberont
dans l'orbite de la puissante rpublique qui semble destine  lui
disputer l'empire des mers. Cette question mrite l'attention grave des
hommes d'tat mtropolitains et coloniaux; plusieurs peuples sont
intresss  sa solution.

Dans les observations ci-dessus, nous avons nonc franchement et sans
crainte nos vues sur un sujet qui doit proccuper tous les Canadiens
dans la situation exceptionnelle o ils se trouvent comme peuple. Nous
l'avons fait, parce que nous croyons que nos lecteurs avaient droit de
connatre notre opinion  cet gard; nous avons d aussi exprimer nos
esprances que nous croyons bien fondes parcequ'elles procdent des
dductions les plus svres des faits historiques dont nous allons
drouler le riche et intressant tableau.




                         HISTOIRE DU CANADA.



                            INTRODUCTION.




                          CHAPITRE PREMIER.


                      DCOUVERTE DE L'AMRIQUE.

                             1492-1534.

De l'Amrique; a-t-elle t connue des
anciens?--L'Atlantide.--L'Amrique n'tait pas connue des
modernes.--Dcouvertes des Portugais et des Espagnols.--Christophe
Colomb; sa naissance, sa vie; il s'tablit  Lisbonne; va en Espagne;
Ferdinand et Isabelle  qui il fait part de son projet d'aller aux Indes
par l'Ouest, lui donnent trois btimens.--Il dcouvre l'Amrique--Son
retour; rception magnifique qu'on lui fait  la cour.--Suite de ces
dcouvertes.--Envoy en Espagne dans les fers par Bovadilla.--Caractre
de Colomb.--Continuation des dcouvertes des Espagnols et des
Portugais.--Sbastien Cabot, Vnitien, dcouvre la Floride, Terreneuve
et les ctes de Labrador pour Henri VII d'Angleterre.--Verazzani, au
service de Franois I, ctoie l'Amrique, depuis Floride jusqu'
Terreneuve.--Les pcheurs basques, bretons et normands faisaient la
pche de la morue sur les bancs de Terreneuve depuis longtemps.


Les Grecs et les Romains, qui divinisaient tout ce qui porte un
caractre de grandeur et de beaut, mettaient les fondateurs de leur
patrie au rang des dieux. Chez eux Colomb et t plac  cot de
Romulus. Le hasard auquel sont dues tant de dcouvertes, n'a t pour
rien dans celle de l'Amrique. Colomb seul a eu la magnifique ide
d'aller sonder les mystres qui sommeillaient sur les limites
occidentales de la mer Atlantique, vers lesquelles l'Europe jetait, en
vain, un oeil scrutateur depuis tant de sicles; lui seul, il a su
retrouver un monde perdu depuis des milliers d'annes peut-tre. Ce
continent qui forme presqu'un tiers du globe habitable, a t entrevu, 
ce qu'il parat, de quelques peuples anciens de l'Europe, et
probablement en relation avec les nations plus anciennes encore, qui y
avaient prcd ceux-ci. Les traditions gyptiennes parlent d'une le
nomme Atlantide situe au couchant des colonnes d'Hercule dans l'Ocan,
et que les Phniciens disent avoir aussi visite.

Le premier auteur qui en fasse mention est Platon dans deux de ses
dialogues, dont l'un est intitul: Timee, et l'autre Critias. Sur une
tradition qui a un fond de vrit, il brode un vnement qui parat fait
pour flatter la vanit nationale des Grecs. Solon voyageait en Egypte.
Un prtre de ce pays, parlant des antiquits d'Athnes, lui dit: Il y a
longtemps qu'Athnes subsiste. Il y a longtemps qu'elle est civilise.
Il y a longtemps que son nom est fameux en Egypte par des exploits que
vous ignorez, et dont l'histoire est consigne dans nos archives: c'est
l que vous pouvez vous instruire dans les antiquits de votre ville...
C'est l que vous apprendrez de quelle manire glorieuse les Athniens,
dans les temps anciens, rprimrent une puissance redoutable qui s'tait
rpandue dans l'Europe et l'Asie, par une irruption soudaine de
guerriers sortis du sein de la mer Atlantique. Cette mer environnait un
grand espace de terre, situ vis--vis de l'embouchure du dtroit appel
les colonnes d'Hercule. C'tait une contre plus vaste que l'Asie et la
Lybie ensemble. De cette contre au dtroit il y avait nombre d'autres
les plus petites. Ce pays dont je viens de vous parler, ou l'le
Atlantide, tait gouverne par des souverains runis. Dans une
expdition, ils s'emparrent d'un ct de la Lybie jusqu' l'Egypte, et
de l'autre ct de toutes les contres jusqu' la Tirhnie. Nous fmes
tous esclaves, et ce furent vos ayeux qui nous rendirent la libert: ils
conduisirent leurs flottes contre les Atlantes et les dfirent. Mais un
plus grand malheur les attendait. Peu de temps aprs leur le fut
submerge; et cette contre plus grande que l'Europe et l'Asie ensemble
disparut en un clin d'oeil.

Les annales de Carthage rapportent qu'Himilcon vit une nouvelle terre
dans les mmes rgions. L'an 356 de la fondation de Rome, un vaisseau
Carthaginois ayant pris sa route vers le couchant, pntra dans une mer
inconnue, o il dcouvrit fort loin de la terre une le dserte,
spacieuse, arrose de grandes rivires, couverte de forts, dont la
beaut semblait rpondre de la fertilit du sol. Une partie de
l'quipage ne put rsister  la tentation de s'y tablir. Les autres
tant retourns  Carthage, le Snat auquel ils rendirent compte de leur
dcouverte, crut devoir ensevelir dans l'oubli, un vnement dont il
craignit les suites. Il fit en consquence donner secrtement la mort 
ceux qui taient revenus dans le vaisseau; et ceux qui taient rests
dans l'le demeurrent sans ressource pour en sortir.[9] Il semble assez
certain aujourd'hui que cette le est le Nouveau-Monde.

[Note 9: Aristote, Thophraste. La coutume de la cupide Carthage tait
de faire prir ainsi tous ceux qui pouvaient sciemment ou non nuire 
ses intrts ou exciter les soupons du Conseil des cent, image du
Conseil des dix de Venise. Carthage, dit Montesquieu, avait un
singulier droit des gens; elle faisait noyer tous les trangers qui
trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule.]

Ces rapports ou traditions ont pris la consistance de la vrit depuis
les dcouvertes archologiques faites dans l'Amrique centrale par
Antonio del Rio et autres; dcouvertes qui donnent aussi plus de
probabilit que jamais  l'hypothse que les Atlantes taient des
habitans de ce continent. Mais en quel temps ont-ils exist? Quelques
crivains veulent que ce soit avant le dluge.[10] Quoiqu'il en soit, il
est probable qu' l'poque de l'existence de cet ancien peuple,
l'Amrique tait en communication avec l'Europe. Les ruines majestueuses
de Palenque et de Mitla, dans les forts du Yucatan, o l'on trouve des
pyramides, des restes d'difices aussi vastes qu'imposans, des idoles de
granit, des bas-reliefs colossaux, des hiroglyphes, &c., tmoignent
qu'il avait atteint un haut degr de civilisation.[11]

[Note 10: Le bailli d'Engel:--_Essai sur cette question, quand et
comment l'Amrique a-t-elle t peuple d'hommes et d'animaux?_]

[Note 11: Diodore de Sicile. Isoard Delisle.--_Histoire des Atlantes._]

Au reste, il n'existait plus au temps des Carthaginois, qui ne
trouvrent dans ce continent, comme Colomb, que des forts sans le
moindre vestige d'art ni d'industrie.

Tels sont les tmoignages de l'antiquit sur l'existence de l'Atlantide
qui demeura toujours cependant un objet de spculation parmi les savans,
anciens et modernes, jusqu'au 15e. sicle. A cette poque, les peuples
de l'Europe avaient les ides les plus confuses des pays avec lesquels
ils n'taient pas immdiatement en rapport. Les contemporains de Colomb
croyaient encore que la Zone torride, brle par les rayons qui
tombaient perpendiculairement du soleil, tait inhabitable.
L'imagination se plaisait  peupler d'tres extraordinaires et
merveilleux les contres inconnues; et l'on tait plus empress de
croire des relations fabuleuses, que de les critiquer ou d'aller en
reconnatre la vrit sur les lieux-mmes.

Malgr toutes les fables que l'on dbitait sur l'Occident, il est
certain que jusqu' Colomb, personne n'avait pens  aller explorer ces
rgions des mers, et qu'au commencement du quinzime sicle les savans,
perdus au milieu des dbris des connaissances gographiques qu'ils
avaient amasses avec peine, taient dans une ignorance profonde 
l'gard de cette partie du globe.[12]

[Note 12: Washington Irving:--_Histoire de Christophe Colomb_.]

L'on ne s'arrtera pas aux expditions supposes des Gaulois, des
Scandinaves, et d'autres peuples septentrionaux, en Amrique. Le hasard
peut les avoir conduits jusque dans le Groenland, jusque dans ce
continent mme.

Mais quoiqu'il soit probable que les Danois ou les Norvgiens aient
colonis cette le  une poque recule,[13] leurs voyages taient
inconnus dans le reste de l'Europe, ou les contres qu'ils frquentaient
taient regardes comme des les avances qui hrissaient les bords
orientaux de l'Ocan.

[Note 13: La Peyrre rapporte que les Norvgiens dcouvrirent en passant
par l'Islande le Groenland en 770.--_Relation de l'Islande_.]

Enfin, les temps taient arrivs o les hommes, sortis des tnbres de
l'ignorance, allaient prendre un nouvel essor.

Le commerce et l'esprit d'aventures surtout, entranaient depuis bien
des annes les navigateurs au-del des anciennes limites connues. On dit
que les Normands, conduits par le gnie inquiet et entreprenant qui les
distinguait, avaient pntr jusqu'aux les Canaries, o les avaient
devancs les Espagnols, et mme plus au sud, dans leurs expditions
commerciales, ou  mains armes pour piller les habitans. Jean de
Bthencourt, baron normand, ayant conquis les Canaries, les possda 
titre de fief relevant de la couronne de Castille, et les laissa  ses
enfans. Ces les taient fameuses chez les anciens qui y avaient plac
le jardin des Hesprides, alors les bornes du monde connu. Telle fut la
premire navigation importante faite sur l'Ocan par les modernes; elle
servit  enhardir les navigateurs, et  exciter leur mulation dans
leurs courses maritimes.

Le Portugal, l'un des plus petits pays de l'Europe, tait destin 
ouvrir la carrire des dcouvertes gographiques qui devaient illustrer
l'esprit curieux et insatiable des modernes. Ses capitaines avaient dj
fait des progrs dans celle nouvelle voie, lorsque Henri parut, prince 
jamais mmorable dans les annales de la navigation et du commerce: il
donna  tout un nouvel essor. Profondment vers dans toutes les
sciences qui ont rapport  la marine, il forma le projet d'envoyer des
navires en Asie en leur faisant doubler le continent africain, et
d'ouvrir ainsi au commerce des Indes, un chemin plus expditif et moins
dispendieux que celui de la mer Rouge. Les Carthaginois avaient
autrefois entrepris ce mme voyage. S'il russissait, lui, il faisait du
Portugal le centre du commerce et des richesses de l'Europe. Cette ide
tait digne de son gnie qui tait bien en avant de son sicle.

Sous ses auspices, les navigateurs portugais doublrent le cap Bojador,
pntrrent dans les rgions redoutables du Tropique, et explorrent les
ctes de l'Afrique jusqu'au cap Vert, entre le Sngal et la Gambie,
qu'il dcouvrirent en 1474. Presque dans le mme temps Gonzalo Vello
dcouvrit les les Aores  360 lieues de Lisbonne entre l'Europe et
l'Amrique; mais Henri mourut au milieu de ces dcouvertes, et plusieurs
annes avant que Vasquez de Gama pt doubler le cap de Bonne-Esprance.
Nanmoins l'honneur de cette grande entreprise lui appartient tout
entier.

Les dcouvertes des Portugais excitrent bientt l'attention de toute
l'Europe.[14] Le bruit de leurs expditions lointaines, et les relations
presque merveilleuses de leurs voyageurs, se rpandirent dans tous les
pays. Les hommes les plus hardis se dirigrent sur le Portugal, pour
aller chercher fortune ou des aventures dans les rgions nouvelles vers
lesquelles les marins de cette nation, s'lanaient avec ardeur.
Christophe Colomb tait de ce nombre; il vint  Lisbonne en 1470.[15]

[Note 14: Herrera.]

[Note 15: Son fils Ferdinand dit que c'est un accident fortuit qui
l'amena  Lisbonne. A la suite d'un engagement avec des galres de
Venise, entre cette ville et le cap St.-Vincent, le vaisseau de son pre
et celui de son ennemi prirent feu, et Colomb fut oblig de se jeter 
la mer et atteint heureusement le rivage qui tait  plus de deux
lieues. _Histoire de l'Amiral_, ch. 5.]

Colomb, dont le nom est  jamais li  l'histoire du Nouveau-Monde, est
n, suivant la supposition la plus vraisemblable,  Gnes, vers 1435 ou
36. Son pre tait rduit  vivre du travail de ses mains. Il ne put
faire donner  son fils qu'une ducation mdiocre. Le jeune Colomb
montra de bonne heure du penchant pour la science gographique; et la
mer eut pour lui un attrait irrsistible. Il entra dans cette carrire
prilleuse  l'ge de 14 ans. Les premires annes de sa vie maritime
sont enveloppes de beaucoup d'obscurit. Il parait nanmoins qu'il prit
part  plusieurs expditions de guerre, soit contre les barbaresques,
soit contre des princes d'Italie. Il servit aussi sous Jean d'Anjou dans
la guerre de Naples, et sous Louis XI, les rois de France tant dans
l'usage  cette poque de prendre des navires de Gnes  leur solde.
Dans ces diverses courses, il dploya de l'habilet et un grand courage,
qualits qu'il fit briller surtout dans l'expdition de Naples.[16]

[Note 16: _Histoire de l'Amiral_ (C. Colomb). BOSSI.]

Pendant sa rsidence  Lisbonne, il s'occupa de sa science favorite, et
se rendit familier avec toutes les dcouvertes des Portugais, et avec
les auteurs anciens et modernes qui traitaient de la cosmographie. Il
fit avec les premiers plusieurs voyages sur les ctes de la Guine, et
un en Islande en 1477. Ses travaux et ses tudes le mirent aussi en
relation avec plusieurs savans de l'Europe, et des navigateurs qui
avaient pris part aux voyages qui s'taient faits depuis le prince
Henri. C'est en vivant au milieu de ce monde, dont l'imagination
s'exaltait au rcit des dcouvertes journellement annonces, qu'il
conut, en 1474, le dessein d'aller aux Indes en cinglant droit 
l'ouest. Ce projet, dans ses ides, n'avait rien que de raisonnable,
parce qu'il s'tait convaincu, contre l'opinion des partisans du systme
de Ptolme, alors reu partout, que la terre tait ronde, ainsi que
plusieurs anciens l'avaient pens, et qu'allait l'enseigner Copernic
dans le nord de l'Europe, quelques annes plus tard.

Vers cette poque, sous Jean II de Portugal, l'on appliqua  la
navigation l'astrolabe, qui est devenu l'octant par les amliorations du
clbre Auzout. Cet instrument avec la boussole qui commenait 
s'introduire, permit aux navigateurs de s'loigner sans crainte des
routes traces.

Il fit part de son projet  la cour du Portugal, et sollicita vainement
le roi Jean II, de lui donner quelques vaisseaux pour tenter une
entreprise dont le succs jetterait une gloire ineffaable sur son
rgne. Refus par ce prince, il partit pour l'Espagne en 1484, avec son
fils Digue, afin de faire les mmes propositions  Ferdinand et
Isabelle. Aprs huit ans de sollicitations auprs de ces monarques,
durant lesquels il passa par toutes les preuves, et eut  lutter contre
tous les obstacles que l'ignorance et l'incrdulit peuvent inventer;
son gnie persvrant triompha. Tout le monde connat le fameux examen
qu'on lui fit subir devant les thologiens d'Espagne qui voulaient lui
prouver, la Bible  la main, son erreur. Presque dans le mme temps, les
rois de France et d'Angleterre, auprs desquels il avait fait faire des
dmarches, par son frre Barthlemi, envoyaient des rponses favorables.
Ferdinand et Isabelle lui donnrent trois petits navires, dont deux sans
pont, et le plus gros ayant nom _Santa Maria_, avec le titre d'Amiral
des terres qu'il pourrait dcouvrir. Il fit voile de Palos le 3 aot
1492, accompagn des trois frres Pinon, qui voulurent hasarder leur
vie et leur fortune dans cette expdition.

La petite escadre avait  bord pour douze mois de provisions, et portait
quatre-vingt-dix hommes, la plupart marins, avec quelques aventuriers
qui suivaient la fortune de Colomb. La traverse ne fut pas orageuse;
mais une crainte superstitieuse qui s'tait empare de l'esprit des
matelots, leur faisait voir sans cesse mille dangers imaginaires. Cette
crainte fut encore augmente par les variations du compas remarques
alors pour la premire fois, et qui leur firent croire que les lois de
la nature changeaient  mesure qu'ils avanaient. Tantt ils tombaient
dans le plus grand dcouragement; tantt, perdant patience, ils
poussaient des cris de rvolte, et allrent mme un jour jusqu' menacer
Colomb de le jeter  la mer. Le gnie ferme de ce capitaine ne
l'abandonna point, et il russit  les matriser, et  relever leur
courage. Il y avait 70 jours qu'ils avaient quitt Palos, lorsque, dans
la nuit du 12 octobre, une lumire qui allait et venait  quelque
distance des btimens, frappa tout--coup la vue de Colomb, qui, n'osant
s'en rapporter  ses yeux, la fit observer  un homme qui tait prs de
lui. L'on attendit le jour avec la plus grande anxit. Ds qu'il
commena  poindre, on aperut la terre. A ce spectacle, tout le monde
fut transport d'une vive allgresse sur les trois navires; l'on entonna
 haute voix le _Te Deum_ en action de grces; des larmes de joie
coulaient de tous les yeux.

Quand le soleil fut lev, on lana toutes les chaloupes  l'eau, et on
les arma: chacun mit ses plus beaux habits. Colomb fit dployer les
tendards, et donna l'ordre de ramer vers le rivage aux accens d'une
musique guerrire. Il fut le premier qui y mit le pied, tenant une pe
nue  la main. Tous les Espagnols tombrent  genoux et baisrent cette
terre qu'ils dsiraient si ardemment et depuis si longtemps. Ils
plantrent ensuite une croix et prirent possession du pays au nom de la
couronne de Castille et de Lon. La terre o ils dbarqurent est une
des les Lucayes, ou Bahama, que Colomb nomma San-Salvador.

Les Espagnols trouvrent la rive couverte de Sauvages qui manifestaient,
par leurs gestes et par leurs attitudes, leur profond tonnement. La
blancheur de la peau des Europens, leur costume, leurs armes, leurs
navires, tout excitait l'admiration des naturels qui les prirent pour
les fils du soleil, qui venaient visiter la terre. Les armes  feu des
Espagnols, les canons surtout dont l'explosion imite le bruit du
tonnerre, en les remplissant d'pouvante, contriburent  leur persuader
davantage que ces nouveaux venus taient d'origine cleste. D'un autre
ct, si les aborignes taient dans l'tonnement, les Espagnols
n'taient pas moins surpris de tout ce qui frappait leurs regards. Sans
parler des habitans, de leur teint cuivr, de leur mine farouche, il n'y
avait pas jusqu'aux arbres et aux plantes qui ne prsentassent une
diffrence avec ceux de l'Europe. Du reste le climat tait agrable, et
le sol paraissait d'une grande fertilit, quoiqu'il ne portt aucune
marque de culture.

Colomb continua ses dcouvertes. Il visita les les Lucayes, et ensuite
celles de Cuba et de St. Domingue o il trouva le tabac dont les
Indignes faisaient usage pour fumer, pratique inconnue des Europens,
et la pomme de terre, humble tubercule peu apprci alors, dit
Washington Irving, mais dont l'acquisition fut plus prcieuse pour
l'homme que toutes les pices de l'Orient. Il prit encore possession de
ces nouvelles conqutes pour l'Espagne.

Colomb fut bien accueilli par les diffrentes peuplades qu'il visita.
Ayant perdu un de ses navires sur l'le de St. Domingue, il se dtermina
 y laisser une partie de ses quipages. Il obtint du cacique de la
contre, la permission de btir un fort, qu'il appela de la Nativit, 
condition, que la garnison qu'il y mettrait lui prterait secours contre
les Carabes peuple froce et pillard qui habitaient les les les plus
mridionales. Les Indiens travaillrent eux-mmes, avec un aveugle
empressement  lever ce fort, qui fut le premier monument de leur
servitude. Le 4 janvier 1493 Colomb remit  la voile pour l'Europe. Son
petit navire, aprs une traverse orageuse, rentra le 16 mars dans le
port de Palos aux acclamations de la population.

L'immortel navigateur partit immdiatement pour aller rendre compte de
ses dcouvertes  Ferdinand et Isabelle. Son voyage de cette ville 
Barcelone o tait la cour, fut une marche triomphale au milieu des
populations accourues de toutes parts sur son passage pour le voir.

Les deux monarques voulurent le recevoir avec une pompe royale, et le
trne fut dress devant le peuple sous un dais magnifique. Le roi et la
reine, entours des grands de la nation, se levrent  l'approche de
Colomb, qui entra suivi d'une foule de seigneurs entre lesquels il se
distinguait par un port noble et imposant, et une chevelure blanche qui
tombait sur ses paules. Aprs l'avoir fait asseoir en leur prsence,
honneur accord trs-rarement mme aux plus grands de l'Espagne, les
deux monarques lui firent raconter les vnemens les plus remarquables
de son voyage, rcit qu'ils coutrent avec l'motion la plus profonde.
Quand il eut fini, ils se jetrent tous deux  genoux, et levant les
mains vers le ciel, ils le remercirent, en versant des larmes de joie
et de reconnaissance, d'avoir couronn leur entreprise d'un succs aussi
clatant qu'il tait inattendu. Tous ceux qui taient prsens les
imitrent, et un enthousiasme profond et solennel s'empara de cette
auguste assemble.

Colomb fut anobli, lui et toute sa postrit.

La nouvelle de ses dcouvertes se rpandit aussitt dans le reste de
l'Europe, o elle causa un tonnement extrme. Les savans capables d'en
apprcier la grandeur et les effets, se flicitrent de vivre  l'poque
o cet vnement extraordinaire venait de reculer si loin les bornes des
connaissances et des observations de l'esprit humain.[17]

Colomb fit encore trois voyages dans le Nouveau-Monde,[18] dans lesquels
il dcouvrit presque toutes les les de l'archipel du Mexique. Dans le
dernier, il ctoya le continent mridional, depuis la baie de Honduras
jusqu'au golfe de Darien. Il aborda galement  la cte de la
Terre-Ferme et explora le golfe de Paria. C'est dans une de ces
expditions que Franois de Bovadilla, gouverneur de St-Domingue, et
ennemi de Colomb, le fit arrter et osa l'envoyer charg de fers en
Espagne. Le Roi lui fit des excuses; mais Colomb n'oublia jamais ce
trait de noire ingratitude. Il portait ces fers partout o il allait
avec lui, et il ordonna qu'ils fussent mis dans son tombeau aprs sa
mort.

[Note 17: Robertson. Herrera.]

[Note 18: L'un de 1493  96; le second en 1498, et le dernier de 1502 
1504.]

Colomb tait de haute stature, avait le visage long et de bonne mine, le
nez aquilin, les yeux bleus, le teint blanc, tirant sur le rouge
enflamm. Il avait eu les cheveux roux dans sa jeunesse; mais les prils
o il s'tait trouv, et ses travaux, les firent bientt devenir blancs.
Il avait l'air gracieux, parlait bien et avec beaucoup d'loquence. Il
tait avec cela dou d'un grand courage.

Tandis qu'il continuait ses conqutes dans les les de la baie du
Mexique, d'autres voyageurs, mules de sa gloire, tentaient des routes
nouvelles dans le mme hmisphre. Pinon dcouvrit, en 1500, le fleuve
des Amazones et une partie du Brsil. Cabral en revenant de Calicut,
prenant trop au large pour doubler le cap de Bonne-Esprance, arriva en
prsence de terres inconnues, qui se trouvrent tre une partie des
ctes du Brsil. Ainsi, comme l'observe Robertson, si Colomb n'eut pas
dcouvert l'Amrique en 1492, le hasard l'aurait probablement indique 
l'Europe cinq ans plus tard.

Ces brillantes dcouvertes des Portugais et des Espagnols rveillrent
enfin les autres nations de leur long assoupissement. Une noble
mulation commena  s'emparer d'elles, et leurs marins prirent le
chemin de ces mers mystrieuses sur lesquelles leur imagination ne
plongeait nagure encore qu'avec effroi. Sbastien Cabot, Vnitien,[19]
au service de Henri VII, roi d'Angleterre, fit un voyage, en 1497,  la
recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest. Il s'leva au nord
jusque par le 58e degr de latitude, et dcouvrit la Floride, Terreneuve
et Labrador. Il fut le premier navigateur qui frquenta les mers de
l'Amrique septentrionale.[20] Les Espagnols et les Anglais, qui se sont
partags presque tout ce continent, doivent ainsi ces vastes contres au
gnie italien.

[Note 19: Quelques auteurs prtendent qu'il est n A Bristol; mais la
lettre qu'il crivit au nonce d'Espagne, contient ces mots qui dcident
la question. Quand mon pre partit de Venise pour s'tablir en
Angleterre... il m'emmena avec lui, j'tais fort jeune alors. Quant 
la date de son voyage en Amrique, un grand nombre d'anciens crivains
disent que ce fut de 1507  1516, comme Herrera, Lopez de Gomera,
Corneille Wytfliet, Antoine Magin, R. Thorne, &c.]

[Note 20: Hackluit.]

Cependant l'on croyait universellement que les terres dcouvertes au
couchant, formaient partie du continent asiatique, quoiqu'elles ne
rpondissent point aux descriptions des Indes que l'on cherchait. On ne
s'imaginait pas encore qu'elles pussent former un continent  part,
c'est pourquoi on leur donna d'abord le nom d'_Indes occidentales_. L'on
resta dans cette erreur jusqu'en 1513, que Vasco de Nunez aperut du
haut des montagnes du Mexique, la mer Pacifique dont lui avait parl un
chef indien quelque temps auparavant. Dj vers cette poque, l'on
commenait  donner  une portion du Brsil, le nom d'Amrique, qui
s'tendit petit  petit dans la suite  tout le continent. Voici comment
s'introduisit cette appellation. Amric Velpuce, de Florence, accompagna
Alonzo de Ojeda dans une expdition  la Terre-Ferme en 1499. Il fit
deux ans aprs un autre voyage sur les ctes du Brsil, et ensuite un
troisime dans la mme contre, o il dcouvrit la baie de tous les
Saints pour le roi de Portugal. Il publia  Strasbourg, en 1505, et 
St.-Diez en Lorraine deux ans aprs, deux relations de ses voyages, dans
la dernire desquelles il prtend avoir dcouvert la Terre-Ferme en
1497, l'anne mme o Colomb y aborda pour la premire fois. Presque
tous les auteurs, s'appuyant sur des documens contemporains, regardent
cette dernire relation, que Velpuce a donne, sous la forme d'une
lettre au Prince Ren de Lorraine, comme l'histoire de ses aventures
particulirement dans le voyage qu'il fit avec Ojeda.[21] Nanmoins
comme ses deux relations furent longtemps les seules rendues publiques
sur le Nouveau-Monde, son nom resta attach  ce continent, et fut
ensuite consacr par l'usage.

[Note 21: Tmoignages dans le procs du fils de Colomb avec le roi,
1508. Las Casas, Al. Sanchez de Carvajal, Herrera.]

Trois ans aprs le voyage de Cabot, il parat que les ctes de
Terreneuve et de Labrador furent visites par un Portugais nomm
Cortral; mais il n'y fit point d'tablissement, du moins rien ne
l'indique.

Nous touchons enfin  l'poque o nous trouvons les Basques, les Bretons
et les Normands faisant tranquillement la pche de la morue sur le grand
banc de Terreneuve et sur les ctes du Canada. Charlevoix nous assure
avoir vu, dans des mmoires, qu'un habitant de Honfleur, nomm Jean
Denis, avait trac une carte d'une partie du golfe St.-Laurent en 1506.
L'on peut raisonnablement se demander comment ils ont pu se mettre en
possession, simultanment et si peu de temps aprs le voyage du
navigateur vnitien, de cette branche d'industrie. Il semble qu'il
aurait fallu  cette pche plus d'une dizaine d'annes pour acqurir
l'tendue et l'importance qu'elle avait dj. C'est ce qui a fait croire
 quelques crivains, que les navigateurs franais connaissaient les
parages dont nous parlons depuis longtemps. Quelques uns mme l'assurent
positivement, comme l'auteur des Us et coutumes de la mer, ouvrage
estim.--(_V. appendice A_).

Il est certain que, lorsque Sbastien Cabot visita Terreneuve, les
naturels qu'il vit sur le rivage lui dirent que cette le se nommait
_Bacaleos_ du nom d'un poisson qui frquentait ces mers. Ce mot qui
n'est pas sauvage, mais basque, est le nom que la morue porte dans cette
langue. Nous livrons du reste ces rflexions au lecteur qui en tirera
les conjectures qu'il croira les plus raisonnables.

Cependant, malgr l'intrt que plusieurs autres nations prenaient aux
dcouvertes d'outre-mer, le gouvernement franais ne fit aucune
attention  l'Amrique jusqu'en 1523. Les seuls rapports que la France
avait eus jusque-l avec ces nouvelles contres, avaient t tablis par
des particuliers et dans l'intrt de leurs entreprises commerciales. Il
est probable qu'il entrait dans leurs calculs de se tenir autant que
possible dans l'ombre du secret. Nanmoins, en 1518, le baron de Lri,
m par le bien public et la gloire de la nation, et sans doute aussi par
l'exemple des Espagnols, essaya de fonder un tablissement dans le nord
de l'Acadie. C'tait un homme de courage et qui brlait du dsir de se
distinguer par de grandes choses. Il partit pour le Nouveau-Monde afin
d'y commencer une colonie; son dessein tait de s'y fixer lui-mme. Mais
les vents et d'autres obstacles firent chouer son entreprise.

Franois I venait de succder  Louis XII. Les guerres et la svre
conomie du feu roi, qui n'avait d'autre pense que celle d'allger les
charges qui pesaient sur ses peuples, l'empchrent d'envoyer des
expditions dans le Nouveau-Monde, soit pour y faire des dcouvertes, ou
y fonder des colonies. Franois I, quoique moins homme d'tat que
guerrier, avait nanmoins des qualits plus brillantes, et quelques unes
de celles qui distinguent un grand prince. Il aimait les entreprises qui
pouvaient jeter de l'clat sur sa couronne; et au milieu de la guerre
acharne qu'il soutenait contre Charles-Quint, dont les vastes Etats
menaaient l'indpendance de l'Europe, il ne perdit point de vue
l'Amrique. Il excita l'mulation de ses sujets pour le commerce et la
navigation, comme il le faisait pour les lettres et les beaux arts.
Verazzani, navigateur italien  son service, fut charg d'aller
dcouvrir de nouvelles terres dans le Nouveau-Monde, dans la vue d'y
ouvrir des tablissemens si le sol et le climat taient favorables. Ce
capitaine fit avec quatre vaisseaux, en 1523, un voyage dont la relation
ne nous est pas parvenue. Il en parle dans la lettre qu'il adressa au
roi aprs son second voyage; mais comme il le suppose instruit de ses
premires dcouvertes, il n'entre dans aucun dtail sur les pays qu'il
avait visits.

Il partit l'anne suivante pour sa seconde expdition avec deux navires,
dont il laissa un, la Normande, sur les ctes d'Espagne, et continua
seul sa route avec la Dauphine, ayant  bord 50 hommes d'quipage. Aprs
50 jours de traverse, il atteint une terre peu leve qu'il ctoya
l'espace d'environ 50 lieues en se dirigeant vers le sud. Ne trouvant
point de havre, il vira de bord, et vint jeter l'ancre en pleine mer
devant une cte droite et rgulire, par les 34 degrs de latitude nord,
ou  peu prs. Les Indignes, comme ceux de San Salvador, accoururent
sur le rivage, et manifestrent,  la vue des Europens et de leur
vaisseau, autant de surprise que d'admiration. Il croissait dans leur
pays des palmiers, des cyprs d'une grande hauteur, des lauriers, et
plusieurs sortes d'arbres inconnus en Europe, qui rpandaient un doux
parfum sur la mer.

Dployant de nouveau ses voiles, le navigateur franais s'leva au nord
jusqu'aux terres dcouvertes, dit-il, au temps pass par les Bretons,
sous le 50e degr de latitude.[22]

[Note 22: Charlevoix et l'Escarbot ne s'accordent pas sur l'tendue de
pays ctoye par Verazzani; mais sa relation est, a semble, assez
claire: la Floride et Terreneuve sont les deux points extrmes de sa
course.]

Le roi fut si content du rapport qu'il lui fit  son retour en France,
qu'il lui donna ordre de prparer une nouvelle expdition. Ce clbre et
infortun voyageur repartit, suivant l'ordre de son matre, et l'on n'a
plus entendu parler de lui depuis.

Le sort funeste de cette expdition interrompit le projet qu'on avait
form d'aller profiter des immenses territoires que le hasard venait de
livrer  l'entreprise et  la cupidit europenne au-del des mers.
D'ailleurs, la nation tant encore moins maritime que commerante, l'on
ne pensait pas en France qu'il ft de quelque utilit d'avoir des
possessions dans les rgions loignes.

Une autre circonstance qui entrava longtemps la fondation des colonies,
c'est l'tat agit de la France dans ce sicle. Cet tat, on ne peut
mieux le peindre, qu'en empruntant les paroles philosophiques de
l'historien des deux Indes: Des troubles intrieurs, dit-il, la
dtournaient (la France) encore plus des grands objets d'un commerce
tendu et loign, et de l'ide d'aller chercher des royaumes dans les
deux Indes.

L'autorit des rois n'tait pas formellement conteste. Mais on lui
rsistait, on l'ludait. Le gouvernement fodal avait laiss des traces;
et plusieurs de ses abus subsistaient encore. Le prince tait sans cesse
occup  contenir une noblesse inquite et puissante. La plupart des
provinces qui composaient la monarchie, se gouvernaient par des lois et
des formes diffrentes. La machine du gouvernement tait complique. La
nation ngociait sans cesse avec le prince. L'autorit des rois tait
illimite, sans tre avoue par les lois; la nation souvent trop
indpendante n'avait aucun garant de sa libert. De l on s'observait,
on se craignait, on se combattait sans cesse. Le gouvernement s'occupait
uniquement, non du bien de la nation, mais de la manire de
l'assujettir.

Franois I est un des rois qui eurent la moins de difficults et de
dissensions intrieures  combattre. Cependant la rvolte du fameux
conntable de Bourbon, et des meutes populaires au sujet des impts,
troublrent son rgne. Les discordes civiles et religieuses auraient t
probablement beaucoup plus srieuses sans ses guerres avec le puissant
Charles-Quint, dans lesquelles les grands comme les petits voyaient
l'intrt de la France profondment engag.

A l'poque du dpart de Verazzani pour son troisime voyage, l'on tait
dans le fort de la guerre; et aprs la fin dsastreuse de cette
expdition, jusqu'au rtablissement de la paix, tout projet de
colonisation parut abandonn.




                              CHAPITRE II.


                         DCOUVERTE DU CANADA.

                               1534-1543.

Paix de Cambrai.--Projet d'tablissement en Amrique.--Jacques Cartier
est nomm pour commander la 1re. expdition; il explore le golfe
St.-Laurent; son retour en France.--Second voyage de Jacques Cartier; il
dcouvre le fleuve St.-Laurent.--_Stadacon_ (Qubec)--Beauts
naturelles du pays.--_Hochelaga_ (Montral).--Cartier hiverne dans la
rivire St. Charles.--Le scorbut parmi les Franais; il en meurt
26.--Dpart de Cartier pour la France.--La guerre fait suspendre les
expditions en Amrique.--Roberval est nomm gouverneur du Canada au
rtablissement de la paix.--Troisime voyage de Jacques Cartier; il
remonte le St.-Laurent jusqu'au lac St.-Louis et hiverne au
Cap-Rouge.--Il part pour l'Europe et rencontre Terreneuve Roberval qui
allait au Canada et qu'il refuse de suivre.--Roberval au Cap-Rouge; il
s'y fortifie et y passe l'hiver.--Maladie qui emporte 50
personnes.--Cartier vient le chercher pour le ramener en France sur
l'ordre du Roi qui le fait mander, la guerre tant de nouveau dclare
avec l'empereur.


Le trait de Cambrai avait rendu la paix  la France. Philippe de
Chabot, amiral du royaume voyant le succs des Portugais et des
Espagnols dans l'Amrique centrale et mridionale, o ils soumettaient
d'immenses pays  leur domination, avec autant de facilit qu' peu de
frais, proposa au roi de reprendre ses desseins sur le Nouveau-Monde,
d'o il pourrait tirer comme eux de grandes richesses. Les pcheries
considrables qu'on avait sur les ctes de Terreneuve, taient dj un
premier acheminement vers cette rgion.

Le monarque qui avait le got des entreprises lointaines, se voyant en
paix, agra ce projet, et choisit Jacques Cartier, habile navigateur de
St.-Malo, pour le mettre  excution. Lorsque la nouvelle en parvint aux
rois d'Espagne et de Portugal, ils firent tous deux grand bruit de
l'empitement des Franais. _Eh quoi!_ dit en riant Franois I, quand on
lui raconta leurs prtentions, _ils partagent tranquillement entre eux
toute l'Amrique sans souffrir que j'y prenne part comme leur frre! Je
voudrais bien voir l'article du testament d'Adam qui leur lgue ce vaste
hritage?_

Cartier partit de St.-Malo dans le printemps de 1534, avec deux btimens
de 60 tonneaux chacun et 61 hommes d'quipage, et arriva, au bout de 20
jours,  Terreneuve, d'o il pntra par le dtroit de Belle-le dans le
golfe St.-Laurent. Il parcourut une partie des ctes de cette mer
intrieure de 106 lieues de long sur 79 de large, trafiquant avec les
Indignes et examinant le pays attentivement. Il employa deux mois et
demi  cette exploration.

Dans ce premier voyage, il ne fit aucune dcouverte importante, la
plupart des parages qu'il visita tant dj connus des pcheurs franais
qui y avaient mme donn des noms  plusieurs caps.[23] Il reconnut la
cte aride et dsole du Labrador, longea Terreneuve jusqu'au cap de
Raye, passa devant les les de la Magdeleine et entra dans la baie des
Chaleurs,  laquelle il donna le nom qu'elle porte aujourd'hui,  cause
du chaud excessif qu'il y prouva. Selon la coutume europenne, il prit
possession du pays pour Franois I, en levant, malgr les protestations
d'un vieux chef indien, une croix sur une pointe de terre situe
probablement entre cette baie et le cap des Rosiers.

[Note 23: Comme le cap Royal, le cap d'Orlans prs de Miramichi, le cap
de Montmorenci, etc. V. _Voyages de dcouvertes au Canada entre les
annes_ 1534, _et_ 1542, _par Jacques Cartier_, imprims  Qubec, en
1843, sons la direction de la Socit littraire et historique de cette
ville.]

Toutefois, cette expdition ne fut pas sans fruit, puisqu'elle le
conduisit  la dcouverte du St.-Laurent. Deux naturels de Gasp qu'il
emmena en France, sont les premiers,  ce qu'il parat, qui lui
donnrent connaissance de l'existence de ce fleuve; et nous sommes port
 croire, par la route qu'il a suivie, que son second voyage a eu
principalement pour objet la vrification de ce rapport des Indiens, qui
lui donnrent aussi des informations sur les contres que ce fleuve
traverse depuis Montral jusqu' la mer.[24]

[Note 24: Il y a entre les terres du sud et du nord, environ 30 lieues,
et plus de 200 brasses de profond. Et nous ont les Sauvages certifi
tre le chemin et commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ et chemin
du Canada, lequel allait toujours en troississant jusque  Canada; et
puis que l'on trouve l'eau douce au dit fleuve, qui va si loin que
jamais homme n'avait t au bout qu'ils eussent ou, et qu'autre passage
n'y avait que par bateaux. Et voyant leur dire, et qu'ils affirmaient
n'y avoir autre passage, ne voulut le dit capitaine passer outre
jusqu'aprs avoir vu le reste des ctes au nord et au sud. _Second
voyage de Cartier._]

Cependant la cause de la colonisation ralliait tous les jours de
nouveaux amis et d'utiles dfenseurs. A Philippe de Chabot,  qui l'on
devait la reprise de ces voyages, vint se joindre Charles de Mouy, sieur
de la Mailleraie, vice-amiral, qui s'en montra l'un des plus actifs
partisans, et les encouragea de toute son influence. Il obtint pour
Cartier des pouvoirs beaucoup plus amples que ceux de l'anne
prcdente, et il lui fit donner trois navires et de bons quipages.

Suivant l'usage  cette poque de fervente pit lorsqu'on commenait
quelque grande entreprise, Cartier et ses compagnons implorrent, avant
de s'embarquer, l'aide et la protection du matre de toutes choses. Ils
se rendirent en corps  la cathdrale de St.-Malo, o, aprs avoir
assist  une messe solennelle et communi trs-dvotement, l'vque,
revtu de ses habits pontificaux et entour de son clerg, leur donna sa
bndiction qu'ils reurent tous avec un pieux recueillement.

L'escadre portant 110 hommes et des provisions pour un long voyage,
ouvrit enfin, aprs quelques jours d'attente, ses voiles  un vent
favorable dans le mois de mai (1535). Elle se composait de la
Grande-Hermine de 100  120 tonneaux, sur laquelle Cartier arbora son
pavillon, comme capitaine gnral; de la Petite-Hermine et de
l'merillon, commands, l'un par Guillaume Le Breton, et l'autre par
Marc Jalobert. Plusieurs gentilshommes servaient  bord en qualit de
volontaires. Dans la traverse qui fut longue, la petite flotte fut
disperse par les vents. Cartier n'arriva qu'en juillet dans la baie des
Chteaux, dans une le situe entre Terreneuve et Labrador, qu'il avait
donne pour rendez-vous; et les deux autres btimens que 10 jours aprs.

Le capitaine franais entra dans le fleuve du Canada par le nord de
l'le d'Anticosti. Il s'arrta quelque temps dans une baie que l'on
suppose tre l'embouchure de la rivire St. Jean, et  laquelle il donna
le nom de St.-Laurent, appellation qui s'est tendue dans la suite  ce
fleuve et au golfe dans lequel il se jette.

Conduit par ses deux Sauvages qu'il avait ramens avec lui, il le
remonta plus de 200 lieues  partir de l'Ocan, jusqu'au pied d'un le
agrablement situe (l'le d'Orlans). Selon leur rapport ce pays se
divisait en trois provinces. Le Saguenay s'tendait depuis l'le
d'Anticosti jusqu' l'le aux Coudres. Le Canada, dont la principale
bourgade tait _Stadacon_ (Qubec), commenait  cette dernire le et
se prolongeait en remontant le fleuve jusque vers Hochelaga, qui formait
la dernire province et la portion la plus riche et la plus populeuse de
toute la contre.

Le nom de _Canada_, donn ici par les Indignes  une partie du pays 
la totalit duquel il s'tend maintenant, ne permet point d'avoir de
doutes sur son tymologie. L'on doit donc rejeter les hypothses de ceux
qui veulent lui donner une origine europenne. L'on sait du reste que ce
mot signifie, en dialecte indien, amas de cabanes, village.

Cartier fit mettre alors ses guides  terre pour s'aboucher avec les
naturels, qu'il vit bientt s'approcher de ses navires dans de nombreux
canots d'corce, et offrir aux Franais des poissons, du mas et des
fruits: il les reut avec politesse et leur fit distribuer des prsens.

Le lendemain, l'_Agouhanna_, ou chef du pays, qui rsidait  Stadacon,
descendit avec douze canots pour visiter les trangers qui entraient sur
le territoire de la tribu. L'entrevue fut amicale; et les Europens et
les Sauvages se sparrent fort contens les uns des autres. Avant de
partir le chef indien demanda la permission de baiser les bras du
capitaine franais; ce qui tait une des plus grandes marques de respect
chez ces peuples.

Cependant, ce dernier, aprs avoir reconnu le fleuve jusqu'au bassin de
Qubec, voyant la saison avance, prit la rsolution hardie d'y passer
l'hiver. En consquence, il fit monter ses vaisseaux dans la rivire
St.-Charles, nomme par lui, Ste.-Croix, sous la bourgade de Stadacon
qui couronnait une montagne du ct du sud, pour les mettre en
hivernage. Cet endroit du St.-Laurent est,  cause de ses points de vue,
l'un des sites les plus grandioses et les plus magnifiques de
l'Amrique.

Les deux rives du fleuve depuis le golfe ont un aspect imposant, mais
triste. Sa grande largeur  son embouchure, quatre vingt dix milles, les
dangers de ses nombreux cueils et ses brouillards en en faisant un lieu
redoutable pour les navigateurs, contribuent encore  augmenter cette
tristesse. Les ctes escarpes qui le bordent pendant l'espace de plus
de cent lieues; les montagnes couvertes de sapin noir, qui resserrent au
nord et au sud la valle qu'il descend et dont il occupe par endroit
presque tout le fond; les les aussi nombreuses et varies par leur
forme, que dangereuses aux marins, et dont la multitude augmente 
mesure qu'on avance; enfin tous ces dbris pars des obstacles qu'il a
rompus et renverss pour se frayer un passage  la mer, saisissent
l'imagination du voyageur qui le remonte pour la premire fois autant
par leur majest que par la solitude profonde qui y rgne.

Mais  Qubec la scne change. Autant la nature est pre et sauvage sur
le bas du fleuve, autant elle est ici varie et pittoresque, sans cesser
de conserver un caractre de grandeur.

A peine d'anticiper sur le temps, reproduisons le tableau qu'en fait un
des auteurs qui aient le mieux crit sur l'Amrique britannique,
aujourd'hui que la main de la civilisation a rpandu partout sur cette
scne l'art, le mouvement et la vie.

En remontant le fleuve, dit M. McGregor, le spectateur n'aperoit la
ville qu'au moment ou il est presqu'en ligne avec l'extrmit suprieure
de l'le d'Orlans et la pointe de Lvy. Alors Qubec et les beauts
sublimes qui l'environnent lui apparaissent tout  coup. Le grand et
vaste tableau qui s'offre  ses regards frappe d'une manire si
irrsistible qu'il est rare que ceux qui l'ont vu une fois oublient la
majest de cette scne et l'impression qu'ils en ont reue. Un
promontoire abrupte de 350 pieds de hauteur, couronn d'une citadelle
imprenable (le Gibraltar du Nouveau-Monde) et entour de fortes
murailles sur lesquelles flotte tous les jours la bannire britannique;
les clochers des cathdrales et des autres glises dont la couverture en
fer blanc tincelle au soleil; la rsidence des vice-rois soutenue par
de solides contreforts et suspendue au bord du prcipice; les maisons et
les magasins qui se pressent dans la basse-ville; le nombre de navires
qui couvrent la rade, ou gisent le long des quais; les bateaux--vapeur
qui sillonnent le port dans tous les sens; des multitudes d'embarcations
de toutes les formes; des vaisseaux en construction, ou qu'on lance dans
les ondes; la cataracte de Montmorency dont l'eau se prcipite cumante
d'une hauteur de 220 pieds dans le St.-Laurent; les glises, les
maisons, les champs et les bois de Beauport et de Charlesbourg derrire
lesquels s'lvent les montagnes qui bordent l'horison; la cte escarpe
et les clochers du village de St.-Joseph, et au pied les tentes et les
canots d'corce parpills sur le rivage; d'immenses radeaux de bois
descendant sur le noble fleuve et venant des forts des Outaouais; tout
cela peut donner une ide du panorama qui se dploie aux yeux du
spectateur qui remonte le St.-Laurent, lorsqu'il aperoit pour la
premire fois la capitale de l'empire britannique dans l'Amrique du
nord.

S'il tait permis  Cartier de sortir du tombeau et de contempler
maintenant le vaste pays qu'il a livr, couvert de forts et de hordes
barbares et misrables,  l'entreprise et  la civilisation europenne,
ce spectacle suffirait bien, ce semble, pour le rcompenser de ses
travaux et des inquitudes de ses dangereuses navigations.

Impatient de voir Hochelaga dont on lui avait fort exagr l'tendue, il
partit le 29 septembre avec les gentilshommes et une partie des
matelots; il mit treize jours  y parvenir. L'on sait que cette bourgade
occupait  peu prs l'emplacement o est aujourd'hui Montral.

A l'apparition du capitaine franais et de sa suite, une grande foule
d'hommes, de femmes et d'enfans vint au devant de lui et le reut avec
les marques de la plus grande joie. Le lendemain, il entra dans la
bourgade suivi des gentilshommes et des marins qui n'taient pas rests
 la garde des embarcations, tous vtus de leurs plus beaux habits. Elle
se composait d'une cinquantaine de maisons en bois de 50 pas de longueur
sur douze ou quinze de largeur, et couvertes d'corces cousues ensemble
avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait plusieurs chambres
distribues autour d'une grande salle carre, o toute la famille se
tenait habituellement, et o se faisait aussi l'ordinaire.

La ville tait entoure d'une triple enceinte circulaire de palissades,
perce d'une seule porte fermant  barre. Des galeries rgnaient au haut
de cette enceinte en plusieurs endroits et au dessus de la porte, avec
des chelles pour y monter. Des amas de pierre y taient dposs pour la
dfense. Dans le milieu de la bourgade se trouvait une grande place.
C'est l o l'on fit arrter les Franais. Aprs les saluts d'usage
parmi ces nations, les Sauvages s'accroupirent autour d'eux. Aussitt
des femmes apportrent des nattes qu'elles tendirent sur le sol, et y
firent asseoir les trangers. L'_agouhanna_ arriva peu de temps aprs,
port par une dizaine d'hommes. Une peau de cerf fut dploye par terre,
et on le dposa dessus. Il paraissait g d'environ 50 ans, et perclus
de tous les membres. Un bandeau rouge de fourrure ceignait son front.
Aprs avoir salu le capitaine et ceux qui l'accompagnaient, il exprima
par des signes combien leur arrive lui faisait de plaisir. Comme il
souffrait beaucoup, il montra  Cartier les bras et les jambes, le
priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses mains. Le chef
sauvage prit alors le bandeau qu'il avait sur la tte et le lui
prsenta. Aussitt de nombreux malades et infirmes entourrent le
capitaine franais et se pressaient les uns les autres pour le toucher.

Aprs avoir fait distribuer des prsens, il se fit conduire  une
montagne qui tait  un quart de lieue de l. Du sommet, il dcouvrit un
vaste pays s'tendant de tous cts jusqu'o l'oeil peut atteindre,
except vers le nord-ouest o l'horison est born dans le lointain par
des montagnes bleutres. Vers le centre de ce tableau que traverse le
St-Laurent, grand, large et spacieux, s'lvent quelques pics isols.
Les Sauvages lui montrrent de la main la direction que suit le fleuve
qui vient du couchant, et les endroits o la navigation en est
interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre  la
culture. Dans la direction du nord-ouest, ils lui indiqurent la rivire
des Outaouais, dont un bras baigne le pied des Deux-Montagnes; et lui
dirent que pass les rapides du St.-Laurent, l'on pouvait naviguer trois
lunes en le remontant, et qu'il y avait vers sa source des mines
d'argent et de cuivre.

Enchant de la vue tendue qu'on a du haut de cette montagne, Cartier la
nomma Mont-Royal.

De retour  la rivire St. Charles, ayant quelque soupon sur les
dispositions des Sauvages, il fit renforcer les palissades que ses gens
avaient leves, pendant son absence, autour des vaisseaux, et garnies
de canons. Il s'occupa ensuite des moyens de conserver la sant de ses
quipages pendant l'hiver qu'il avait  passer dans le pays. Mais malgr
tous ses soins, le scorbut clata parmi eux ds le mois de dcembre avec
une extrme violence, et l'on ne trouva d'abord aucun remde pour
arrter cette maladie qui tait encore peu connue. La situation des
Franais devint dplorable.

Dans cette calamit, la fermet et le courage de Cartier ne se
dmentirent pas un instant. Le froid fut excessif; la glace qui
entourait ses vaisseaux avait deux brasses d'paisseur; et il y avait
quatre pieds de neige sur la terre; elle tait plus haute que les bords
des navires. Sur 110 hommes, il n'y en eut que trois ou quatre pendant
quelque temps qui fussent en sant; et dans un des vaisseaux il ne resta
personne capable de prendre soin des malades. Trop faibles pour creuser
la terre gele, ceux qui pouvaient marcher enterraient leurs compagnons
morts sous la neige. Vingt six personnes succombrent jusqu'au mois
d'avril; et la plupart des autres taient mourantes, lorsqu'un Indien
rencontra par hasard Cartier atteint lui-mme de la contagion, et lui
indiqua un remde, qui en quelques jours gurit compltement non
seulement les simples scorbutiques, mais encore ceux qui taient
attaqus avec cela du mal vnrien.

La belle saison, qui contribua peut-tre autant que le remde du Sauvage
 la gurison des malades, arriva enfin. L'on se prpara pour le dpart,
et le 16 mai Cartier, abandonnant la Petite-Hermine aux naturels faute
d'hommes pour la manoeuvre,[25] commena  redescendre le fleuve,
emmenant avec lui pour les prsenter au roi, quelques Sauvages au nombre
desquels tait Donnacona, qui se vantait d'avoir beaucoup voyag, et
d'avoir vu dans les pays occidentaux des hommes portant des vtemens de
laine.

[Note 25: En 1843, sur les indices de quelques chasseurs, M. Hamel,
inspecteur-voyer de Qubec, a dcouvert les dbris d'un vieux btiment
enfouis dans la terre  l'embouchure du ruisseau St.-Michel qui tombe
dans la rivire St.-Charles  l'endroit, ou  peu prs, o Cartier a
pass l'hiver de 1535-6. Plusieurs personnes instruites pensent que ces
dbris sont ceux de la Petite-Hermine, d'autant plus qu'on a trouv
quelques projectiles de guerre grossirement couls et trs anciens au
milieu de ces restes. M. Sheppard, prsident de la socit littraire et
historique de cette ville, incline  croire, d'aprs l'opinion de
constructeurs de navires qui ont fait une descente sur les lieux, que le
vaisseau en question est d'une date plus rcente. D'autres personnes de
l'art sont d'une opinion contraire. L'on peut consulter sur cette
dcouverte intressante: le _Canadien_ du 25 aot 1843, et le _Journal
de Qubec_ du 10 du mme mois 1844, qui contient une dissertation sur
cette matire lue par M. A. Berthelot devant la socit de discussion et
qui mrite toute l'attention des archologues. L'opinion de ce savant
doit avoir d'autant plus de poids que jusqu' la publication de son
mmoire dit sur le canon de bronze, l'on croyait gnralement dans le
pays que Cartier avait hivern  l'entre de la rivire qui porte son
nom  10 lieues de Qubec; il prouva dans ce mmoire que l'illustre
navigateur de St.-Malo ne pouvait avoir hivern que dans la rivire
St.-Charles.]

Cartier trouva  son retour la France en proie aux perscutions
religieuses, et engage dans une guerre terrible avec Charles-Quint. Ds
l'anne prcdente, des lois svres avaient t dcrtes contre les
nouveaux sectaires; des chafauds et des bchers couvraient le royaume.
Pendant ce temps-l, l'empereur avait su, par une politique habile,
endormir son rival dans ses conqutes en Italie, et il en profitait pour
fondre  la fois sur le nord et sur le sud de ses Etats, que ses vastes
provinces enveloppaient des deux cts jusqu' l'Ocan. La voix de
Cartier fut perdue dans le fracas des armes; le gouvernement n'eut pas
le temps de penser  l'Amrique.

Il fallut attendre un moment plus favorable. Ds l'anne suivante
cependant, le succs de Franois I amena une trve qui fut ensuite
prolonge; mais ce ne fut que vers 1540 qu'on s'occupa srieusement de
la dcouverte du clbre navigateur malouin. Tout en France a ses
ennemis acharns; mme les choses les plus utiles. Le rsultat de la
dernire expdition rveilla le parti oppos  la colonisation; il fit
sonner bien haut la rigueur du climat des contres visites par Cartier;
son insalubrit qui avait fait prir d'une maladie affreuse une partie
des Franais, enfin l'absence de mines d'or et d'argent. Ces assertions
et bien d'autres encore laissrent une impression dfavorable dans
quelques esprits. Mais les amis des colonies repoussrent toutes ces
attaques, et firent valoir les avantages que l'on pourrait tirer du
commerce de pelleteries avec les Indignes. D'ailleurs, disait-on,
l'intrt de la France ne permet point que les autres nations partagent
seules la vaste dpouille du Nouveau-Monde.

Le parti du progrs l'emporta pour le moment. Dans ce parti se
distinguait par dessus tous les autres, Franois de la Roque, seigneur
de Roberval, que Franois I appelait le petit roi de Vimeu.

Ce seigneur, qui avait su conqurir l'estime du monarque par sa bravoure
et par sa fidlit, demanda et obtint le gouvernement des pays
nouvellement dcouverts. Cartier fut en mme temps nomm
capitaine-gnral de l'escadre qui devait y transporter les colons; car
l'on avait dcid d'y former sans dlai un tablissement. La difficult
de runir tout ce qu'il fallait pour l'entreprise, retarda cependant le
dpart de Roberval; Cartier prit les devans avec cinq vaisseaux au
commencement de l't de 1541, et aprs avoir attendu vainement 
Terreneuve le gouverneur qui devait le suivre  quelques jours de
distance, il continua sa route et vint jeter l'ancre dans l'embouchure
de la rivire du Cap-Rouge,  trois lieues de Qubec, donnant la
prfrence  cette rivire sur celle de St.-Charles,  cause de
l'excellente position dfensive qu'offre l'lvation d'un de ses bords,
qui commande aussi le fleuve trs rtrci vers cet endroit.

Il fortifia ce poste et fit commencer les dfrichemens tandis qu'il
allait inutilement tenter une seconde fois, avec le vicomte de Beaupr,
de remonter le fleuve au-dessus du Sault-St-Louis.

L'hiver se passa assez tranquillement; mais au printemps les secours
qu'on attendait ne parurent point; et les Sauvages commencrent 
devenir menaans. Dans ces circonstances Cartier ne vit pas d'autre
parti  prendre que de se rembarquer pour la France.

Cependant Roberval n'avait pu faire voile pour le Canada qu'en 1542,
avec trois vaisseaux portant 200 personnes des deux sexes et plusieurs
gentilshommes. Le hasard fit que les deux escadres se rencontrrent 
St.-Jean de Terreneuve; mais Cartier, pour des motifs que nous ne
connaissons pas, ne voulut point retourner sur ses pas et suivre le
gouverneur, qui n'arriva au Cap-Rouge que vers le milieu de l't.
Cartier avait nomm ce lieu _Charlesbourg-Royal_, celui-ci le nomma
_France-Roy_.

Il fit aussitt commencer de grands travaux pour mettre les colons 
l'abri des injures de l'air et des attaques des Indignes.[26] Dans
l'automne, il renvoya deux de ses vaisseaux en France, pour informer le
roi de son dbarquement et demander des secours de vivres pour l'anne
suivante.

[Note 26:--Le gnral susdit, aussitt son arrive, fit btir un joli
fort, proche et un peu  l'ouest du Canada (Qubec sans doute), lequel
tait beau  voir, et d'une grande force, sur une haute montagne, dans
lequel il y avait deux corps de logis, une grosse tour, et une autre de
la longueur de 40 ou 60 pieds, o il y avait diverses chambres, une
salle, une cuisine, des chambres d'office, des celliers haut et bas, et
proche d'iceux il y avait un four et des moulins, aussi un pole pour y
chauffer les gens, et un puits au devant de la maison. Le btiment tait
situ sur la grande rivire du Canada, appel _France-Prime_ par M. de
Roberval. Il y avait aussi au pied de la montagne un autre logement,
dont partie formait une tour  deux tages, avec deux corps de logis, o
l'on gardait toutes les provisions et tout ce que nous avions apport;
et prs de cette tour il y a une autre petite rivire. Dans ces deux
endroits, tant en bas qu'en haut, furent logs les gens du commun.
_Voyage de Roberval._]

Le Cap-Rouge, comme la plupart des lieux o l'on a commenc des colonies
en Amrique, dut payer le tribut  la mort. Cinquante colons prirent
dans le cours de l'hiver. Le printemps seul mit un terme  cette
effrayante mortalit.

Dans le mois de juin, le gouverneur partit avec 70 hommes pour tcher de
remonter le fleuve jusqu' sa source, o les Indiens disaient que l'on
trouvait des pierres prcieuses et des mines d'or abondantes. Mais il
parat qu'il n'eut pas plus de succs que Cartier; du moins c'est ce que
l'on doit infrer du silence qui rgne  cet gard; car, quoique la fin
de la relation de son voyage soit perdue, s'il et fait quelque nouvelle
dcouverte, il nous en serait sans doute parvenu quelque chose.

Cependant, la nouvelle de son dbarquement en Canada tait arrive 
Paris juste au moment o la guerre allait se dclarer de nouveau entre
Franois I et Charles-Quint; et le roi, au lieu de lui envoyer les
secours qu'il demandait, chargea, au rapport de Lescarbot, Cartier en
1543 de le ramener en France,[27] o sa valeur et son influence sur les
populations de la Picardie, qui allait devenir le thtre de la lutte,
pourraient lui tre utiles, comme en effet elles le furent  ce
monarque. La colonie entire se serait rembarque avec lui.

[Note 27: On met en doute ce quatrime voyage du navigateur de St.-Malo,
auquel Lescarbot seul parat avoir fait attention, et qui depuis a t
perdu de vue. Mais l'auteur prcit dit positivement: Le roi occup 
de grandes affaires qui pressaient la France pour lors, il n'y eut moyen
d'envoyer, nouveau rafaichissement de vivres  ceux qui devaient avoir
rendu le pays capable de les nourrir... et que le dit de Roberval fut
mand pour servir le Roi par de: car _je trouve par le compte du dit
Quartier qu'il employa huit mois_  l'aller qurir, aprs y avoir
(Roverval) demeur dix sept mois. _Histoire de la nouvelle France_ par
Lescarbot (1618). La relation de Roberval confirme cet historien en ce
qui concerne la demande de vivres:--Roberval renvoya en France deux
navires... afin de donner avis au roi, et de revenir l'anne suivante
avec des victuailles et autres fournitures ainsi qu'il plairait au
roi.]

Ainsi finit le premier essai de colonisation fait par la France dans
l'Amrique septentrionale il y a plus de trois cents ans, si l'on
excepte toutefois celui du baron de Lry. C'est la guerre avec
Charles-Quint qui amena l'abandon du Cap-Rouge: premier exemple du
funeste effet du systme politique europen des Franais pour leurs
possessions d'outre-mer.

Le nom de Jacques Cartier, immortalis par la dcouverte du Canada,
disparat de l'histoire aprs ce voyage. Rien n'indique nanmoins que ce
navigateur cesst de ce moment d'avoir des rapports avec l'Amrique. Si
l'on en croit les reprsentations que firent ses neveux prs d'un demi
sicle aprs, pour obtenir la continuation des privilges accords 
leur oncle, l'on doit supposer qu'il y fit encore longtemps la traite
des pelleteries.

Cartier s'est distingu dans ses expditions au Canada par son habilet
et par son courage. Aucun navigateur n'avait encore os de son temps, si
rapproch de Colomb, pntrer aussi loin que lui dans l'intrieur du
Nouveau-Monde. En s'aventurant dans le climat rigoureux du Canada, o la
terre est couverte de neige et les communications fluviales interrompues
durant six mois de l'anne; en hivernant deux fois au milieu de
peuplades barbares dont il pouvait avoir tout  craindre, il a donn une
nouvelle preuve de l'intrpidit des marins de cette poque.

Avec lui commence la longue srie de voyageurs qui ont dcouvert
l'intrieur de l'Amrique du Nord. Le St.-Laurent qu'il remonta jusqu'au
Sault-St.-Louis fut la grande voie qu'il indiqua aux Franais, et qui
les conduisit successivement dans la valle du Mississipi, dans le
bassin de la baie d'Hudson, et jusque dans les immenses contres que
baigne la mer Pacifique.

Pour rcompense de ses dcouvertes, il fut anobli, dit-on, par le roi de
France.[28] Mais sa gloire la plus durable sera toujours celle d'avoir
plac son nom  la tte des annales canadiennes, et ouvert la premire
page d'un nouveau livre dans la grande histoire du monde.

[Note 28: Recherches de M. Cunat sur Jacques Cartier, consignes dans
une annexe au procs-verbal de la commission nomme par M. Hovius, chev.
de la lgion d'honneur, maire de St.-Malo, pour recevoir et reconnatre
les dbris de la Petite-Hermine, le 13 dcembre 1843; duquel
procs-verbal copie est dpose dans les archives de la socit
littraire et historique de Qubec.]




                             CHAPITRE III.


                    ABANDON TEMPORAIRE DU CANADA.

                              1543-1603.

Roberval part pour l'Amrique aprs la guerre, et prit avec tous ceux
qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le
Brsil; la dsunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la
Caroline dans la Floride.--Massacre des Franais de cette colonie par
les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Mdicis, rgente, nglige
d'en demander satisfaction.--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps
on ne pense plus en France aux colonies.--Observations  cet gard.--Les
troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrs des pcheries et
du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un
tablissement en Acadie; il choue.--40 colons abandonns dans l'le de
Sable, prissent, except 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq
ans.--De la Roche, ruin par son entreprise, meurt de
chagrin.--Obstacles qu'prouvait alors la colonisation.


La guerre dura plusieurs annes entre Franois I et l'Empereur
Charles-Quint. Comme cela tait dj arriv, et devait arriver encore,
on oublia le Canada dans le tumulte des camps.

Enfin la paix tant rtablie, Roberval, dont la rputation de bravoure
s'tait encore accrue, travailla sans perdre de temps  former une
nouvelle expdition pour retourner en Amrique. Il s'adjoignit  cet
effet son frre, soldat trs brave que le roi, bon juge en cette
matire, avait surnomm le _Gendarme d'Hannibal_. Il fit voile en 1549,
sous le rgne de Henri II, et prit dans le voyage avec tous ses
compagnons, sans qu'on ait jamais su comment tait arriv ce malheur,
qui fit abandonner entirement le Canada, et qui aurait eu probablement
l'effet de dgoter pour longtemps la France de ces hasardeuses
entreprises, sans l'Amiral de Coligny, qui tourna l'attention vers
d'autres climats.

En 1555, ce chef des Huguenots, un des gnies les plus tendus, dit
l'abb Raynal, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais
illustr ce puissant empire; grand politique, citoyen jusque dans les
horreurs des guerres civiles, proposa  Henri II de former une colonie
dans quelque partie du Nouveau-Monde, o ses sujets de la religion
rforme pourraient se retirer pour exercer leur culte librement et en
paix. Le roi approuva ce dessein. Heureux pour la France s'il et t
rig en systme et suivi fidlement. Quelles sources de richesses et de
puissance il lui et assures! et combien il et fait viter peut-tre
de discordes civiles et de dsastres! Mais  cette poque de haineuses
passions, l'on sacrifiait avec dlices les plus chers intrts du pays
aux fureurs du fanatisme et aux apprhensions d'une tyrannie goste et
souponneuse.

Nicolas Durant de Villegagnon, chevalier de Malte, et vice-amiral de
Bretagne, imbu des doctrines nouvelles, s'offrit pour conduire les
colons dans le Brsil, contre que sa temprature faisait prfrer au
Canada. Cet tablissement choua nanmoins. Villegagnon tant revenu au
catholicisme, la dsunion se mit parmi les Franais et ils ne purent se
maintenir dans le pays.

Cependant les dissensions religieuses allaient toujours croissantes en
France. L'effroyable boucherie des Vaudois (1545) avait rempli les
protestans d'une secrte terreur. La guerre civile allait se rallumer.
Coligny songea encore plus srieusement qu'auparavant  trouver un asile
pour ses co-religionnaires, sur lesquels on avait recommenc  faire
peser les rigueurs d'une sanglante perscution. Il profita d'une espce
de trve, en 1562, pour intresser la cour au plan d'tablissement qu'il
avait projet pour eux dans la Floride. Charlevoix assure que, selon
toutes les apparences, il ne dcouvrit pas ce dessein au roi; et qu'il
ne lui fit envisager son projet que comme une entreprise avantageuse 
la France; mais il est difficile de croire qu'il pt en imposer  la
cour  cet gard. Charles IX n'ignorait point, et il fut fort aise en
effet de voir que Coligny n'employait  cette expdition que des
calvinistes, parce que c'tait autant d'ennemis dont il purgeait l'Etat.
Les catholiques firent bientt nanmoins changer cette sage et prudente
politique.

L'amiral fut laiss matre de toute l'entreprise. Il donna le
commandement de l'expdition  Jean de Ribaut, de Dieppe, bon marin,
lequel partit, en 1562, pour la Floride, et jeta les fondemens d'un
tablissement qu'il nomma Charlesfort, dans une le de Port-Royal
(Caroline du sud) au septentrion de la rivire Savannah. Deux ans plus
tard, Laudonnire  qui le roi avait fait compter cinquante mille cus,
arrivant avec de nouveaux colons, fit abandonner ce poste et lever un
autre fort dans un endroit plus avantageux sur la rivire Alatamaha
(Gorgie)  deux lieues de la mer.

Cette colonie nomme la Caroline, qui serait devenue un empire
florissant si elle et t suffisamment protge,[29] a fini par un
vnement tragique trop clbre pour le passer sous silence. Trois ans
aprs sa fondation, elle fut attaque par une flotte espagnole de six
vaisseaux commande par Don Pedro Menendez. Philippe II ayant appris que
les Franais avaient fond un tablissement dans la Floride, qu'il
prtendait appartenir  sa couronne, avait rsolu de les en chasser, et
cette flotte tait envoye pour excuter la volont du farouche
monarque. Le fort des Franais fut surpris, et tous ceux qui ne purent
s'chapper, hommes, femmes et enfans, furent massacrs avec cette
cruaut froide qui distingue les Espagnols. Les dtails des actes de
barbarie commis par eux font frmir d'horreur. Les prisonniers furent
fusills, ou pendus  un arbre, sur lequel on mit par drision une
inscription portant ces mots: _Ceux-ci n'ont pas t traits de la
sorte en qualit de Franais, mais comme hrtiques et ennemis de
Dieu_. Presque tous les colons prirent dans cette catastrophe:
quelques uns seulement russirent  se sauver avec leur chef,
Laudonnire. Les vainqueurs gardrent leur conqute, et s'y fortifirent
avec l'intention de rester dans le pays.

[Note 29: Bancroft:--_History of the United States_.]

Lorsque la nouvelle de ce massacre arriva en France, elle y excita au
plus haut point l'indignation publique. Tous les Franais, de quelque
religion qu'ils fussent, regardrent cet acte comme une insulte  la
nation, et brlaient de la venger. Mais la cour fut d'une opinion
contraire, et, en haine de Coligny et des Huguenots, Charles IX, ou
plutt Catherine de Mdicis, car c'tait elle qui gouvernait l'Etat, le
roi n'ayant encore que 15 ans, fit semblant de ne pas s'apercevoir de
cet affront. Le monarque oubliant ainsi son devoir, un simple individu
prit entre ses mains la dfense de l'honneur national et la vengeance de
la France. Cet homme tait le chevalier Dominique de Gourgues d'une
famille distingue de la Gascogne, et en outre bon catholique. C'tait
un officier de la plus grande distinction, et qui avait t prouv par
des revers de fortune. Il soutint prs de Sienne en Toscane, avec un
dtachement de 30 hommes, longtemps les efforts d'une partie de l'arme
espagnole; tous ses soldats ayant t tus, il fut fait prisonnier et
envoy aux galres. La galre dans laquelle il tait fut prise par les
Turcs, et ensuite reprise par les chevaliers de Malte. Ce dernier
vnement l'ayant rendu  la libert, il se mit  voyager, et visita
toutes les parties du globe. Il devint l'un des marins les plus habiles
et les plus hardis de son sicle. Vivement mu au rcit du massacre des
Franais  la Caroline, il jura de les venger. Il vendit pour cela tout
son bien, et arma trois navires monts par 80 matelots et 150 soldats,
la plupart gentilshommes.

Rendu  l'le de Cuba, il assembla toutes ses gens, et leur retraa sous
les plus vives couleurs le tableau des cruauts inoues que les
espagnols avaient exerces sur les Franais de la Floride. Voil,
ajouta-t-il, mes camarades le crime de nos ennemis. Et quel serait le
ntre, si nous diffrions plus longtemps  tirer justice de l'affront
qui a t fait  la nation franaise? C'est ce qui m'a engag  vendre
mon bien; c'est ce qui m'a ouvert la bourse de mes amis; j'ai compt sur
vous, je vous ai cru assez jaloux de la gloire de votre patrie pour lui
sacrifier jusqu' votre vie en une occasion de cette importance; me
suis-je tromp? J'espre donner l'exemple, tre partout  votre tte,
prendre pour moi les plus grands prils; refuserez-vous de me suivre?

L'on rpondit par des acclamations  cette allocution noble et
chaleureuse; et, ds que le temps le permit, l'on cingla vers la
Floride. Les Sauvages taient mal disposs contre les Espagnols. De
Gourgues en profita et forma une ligue avec eux. Sans perdre de temps,
il fit les dispositions ncessaires pour attaquer les ennemis, qui
avaient ajout deux forts  celui qu'ils avaient enlev aux Franais. On
garda le plus grand secret pour ne pas leur donner l'veil.

De Gourgues divisa ses troupes en deux colonnes pour l'attaque, et
marcha, aid des Sauvages, contre le premier fort. La garnison qui tait
de soixante hommes, l'ayant abandonn, tomba entre les deux colonnes, et
fut presque toute dtruite au premier choc. Le second fort fut pris
aprs quelque rsistance de la part de ses dfenseurs, qui dans leur
fuite furent aussi cerns et taills en pices. Le troisime fort, la
Caroline, tait plus grand que les autres, et renfermait deux cents
hommes. Le commandant franais ayant rsolu de l'escalader, avait
dispos des troupes autour de la place, lorsque les assigs firent une
sortie avec 80 arquebusiers, ce qui avana leur perte. On les attira par
stratagme loin de leurs murailles, et on leur coupa la retraite.
Assaillis de tous cts, ils furent tous tus aprs avoir offert la plus
vigoureuse rsistance. Les soldats qui formaient le reste de la
garnison, effrays, voulurent se sauver dans les bois; mais ils
tombrent aussi sous le fer des Franais et des Indiens, except
quelques uns que l'on rserva pour une mort plus ignominieuse. On fit un
butin considrable. Les prisonniers furent amens au lieu o les
Franais avaient subi leur supplice, et o Menendez avait fait graver
sur une pierre ces mots: _Je ne fais ceci comme  des Franais, mais
comme  des Luthriens._ De Gourgues leur fit des reproches sanglans sur
leur cruaut et sur leur manque de foi, et ensuite les fit pendre  un
arbre, sur lequel il fit mettre  la place de l'ancienne inscription,
celle-ci crite sur une planche de sapin: _Je ne fais ceci comme 
Espagnols; mais comme  tratres, voleurs et meurtriers_.

Trop faibles pour garder le pays, les Franais rasrent les forts et
mirent  la voile pour la France, o le peuple accueillit avec
satisfaction la nouvelle du succs de leur entreprise, qui fut regarde
comme un acte de justes reprsailles. Mais la reine-mre et la faction
des Guises auraient sacrifi de Gourgues au ressentiment du roi
d'Espagne, sans des amis, et le prsident de Marigny qui le cacha 
Rouen. Sa conduite reut hautement l'approbation des autres nations, et
la reine d'Angleterre, Elizabeth, alla jusqu' lui offrir un poste
avantageux dans sa marine. Il remercia cette princesse de ses offres
gnreuses, le roi lui ayant rendu ses bonnes grces.

Il se prparait  aller prendre le commandement de la flotte de don
Antoine, qui disputait  Philippe II, la couronne du Portugal, lorsqu'il
mourut  Tours en 1567. Il emporta dans la tombe le regret gnral, et
laissa aprs lui la rputation d'un des meilleurs capitaines du sicle,
aussi habile sur mer que sur terre.

La faiblesse de Catherine de Mdicis dans cette affaire, sembla
autoriser les bruits que les Espagnols faisaient courir pour attnuer
l'odieux de leur conduite. Ils assuraient que Charles IX s'tait entendu
avec leur roi, son beau-frre, pour exterminer les Huguenots tablis 
la Floride. Quoiqu'il se soit refus  demander satisfaction de cette
horrible violation du droit des gens, et que d'autres actes de son rgne
ternissent encore beaucoup plus sa mmoire, il est impossible d'ajouter
foi  de pareils rapports sans des tmoignages clairs et prcis qui les
rendent indubitables.

En formant des tablissemens de protestans franais dans le
Nouveau-Monde, Coligny excutait un projet patriotique, projet dont
l'Angleterre sut ensuite profiter, et dont nous voyons aujourd'hui les
immenses rsultats. Il voulait ouvrir en Amrique  tous ceux qui
s'taient spars de la religion tablie du royaume, un asile, o, tout
en formant partie du mme empire, et en augmentant son tendue et sa
puissance, ils pourraient jouir des avantages que possdaient les
fidles de l'ancienne religion dans la mre-patrie. Ce projet est
vraiment une des plus belles et des plus nobles conceptions modernes; et
s'il n'a pas russi, quoiqu'il et d'abord l'appui du gouvernement,
c'est parce que le parti catholique, qui eut toujours la principale
influence sur le trne, s'y opposa sans cesse, tantt sourdement, tantt
ouvertement. Il en fut ainsi surtout vers le temps o nous sommes
arriv. La longue priode qui s'coula depuis l'expdition de Roberval
jusqu' celle du marquis de la Roche en Acadie, en 1598, est entirement
remplie par la lutte avec l'Espagne et l'Empire, et par les longues et
sanglantes guerres de religion rendues si tristement fameuses par le
massacre de la St.-Barthlemi, et que termina le trait de Vervins.
Durant tout ce temps, l'attention des chefs de l'Etat fut absorbe par
ces vnemens mmorables, qui branlrent la France jusqu'en ses
fondemens.

Ce ne fut qu'aprs cette triste poque, et lorsque Henri IV fut
solidement tabli sur le trne, que l'on revint aux desseins que l'on
avait forms sur le Canada et les pays voisins, et auxquels on parat en
gnral avoir tenu jusque-l plus par esprit d'imitation et par
fantaisie, que par ambition ou par intrt bien entendu.

Mais tandis que le reste des Franais travaillait  s'entre-dtruire
avec un acharnement qu'on a peine  concevoir aujourd'hui, pour des
croyances dont ces massacres mmes prouvaient que Dieu seul pouvait tre
le juge, et qui devront servir de salutaire exemple dans tous les temps
aux peuples de ce continent, o il y a tant de religions diverses, les
Normands, les Basques et les Bretons continuaient de faire la pche de
la morue et de la baleine, comme si leur pays et joui de la plus grande
tranquillit. Tous les jours ils agrandissaient le cercle de leur
navigation. C'tait  eux que l'on devait cette pche qu'ils avaient
cre  une poque recule, et qui augmentait d'une manire si
considrable l'industrie franaise. Ils l'avaient d'abord commence sur
le grand banc de Terreneuve; ils l'tendirent graduellement sur les
ctes voisines et dans le golfe et le fleuve St.-Laurent. En 1578, cent
cinquante navires franais vinrent  Terreneuve. Un autre ngoce non
moins profitable qui s'tait tabli avec les Indignes des ctes, est
celui des pelleteries, lequel se faisait avec une grande facilit et
avec avantage pour la France. Les trafiquans de fourrures furent attirs
 la recherche de cette marchandise, le long d'une grande partie des
rivages de l'Amrique du nord, et dans les rivires qui tombent dans la
mer. Ils remontaient le fleuve St.-Laurent jusqu'au-dessus de Qubec,
ctoyaient les les du golfe et des environs, et les pays voisins. C'est
 ce commerce enfin que sont ds en grande partie les premiers
tablissemens que l'on va voir bientt se former au Canada et dans
l'Acadie.

Jacques Nol et Chton, neveux et hritiers de Cartier, avaient continu
ses entreprises, et s'taient livrs au commerce des pelleteries qui
rendait de grands bnfices; ils excitrent  tel point la jalousie des
autres traitans, que ceux-ci brlrent trois ou quatre de leurs
pataches. Afin de ne plus tre exposs aux mmes attaques, ils
sollicitrent du roi le renouvellement des privilges qui avaient t
accords  leur oncle, dans la vue de former une habitation dans la
Nouvelle-France, avec le droit exclusif de commercer avec les Sauvages
durant 12 ans, et d'exploiter les mines qu'ils avaient dcouvertes. En
considration des services de leur oncle, des lettres-patentes leur
furent accordes  cet effet en 1588. Cependant, ds que les marchands
de St.-Malo eurent appris ce qui venait de se passer, et l'existence du
privilge qui les privait d'un ngoce lucratif, ils se plaignirent
hautement. Ils se pourvurent au conseil priv du roi, pour faire
rvoquer les lettres-patentes, et obtinrent un arrt favorable  leur
demande sans beaucoup de difficults.

Dans l'anne mme du rtablissement de la paix (1598), le marquis de la
Roche, de la province de Bretagne, se fit confirmer par le roi dans la
charge de lieutenant-gnral du Canada, de l'Acadie et des pays
adjacens, que lui avait accorde Henri III, et dont les troubles du
royaume l'avaient probablement empch de prendre possession. Ses
pouvoirs avaient la mme tendue que ceux de Roberval. Il tait autoris
 prendre dans les ports de France, les navires, capitaines et matelots
dont il pourrait avoir besoin;  lever des troupes, faire la guerre et
btir des villes dans les limites de sa vice-royaut;  y promulguer des
lois et les faire excuter;  concder les terres aux gentilshommes, 
titre de fiefs, seigneuries, baronnies, comts, etc. Le commerce tait
laiss galement sous son contrle absolu.

Revtu ainsi d'une autorit aussi despotique que vaine et imaginaire, il
partit pour le Nouveau-Monde avec 60 hommes. Aucun marchand n'osa lever
la voix contre le monopole accord  ce seigneur, comme on l'avait fait
contre les neveux de Cartier: son rang leur imposa silence.

Le marquis de la Roche, soit qu'il craignit la dsertion de ses gens,
composs de repris de justice, soit qu'il crut ce lieu plus  la main en
attendant qu'il et trouv dans la terre ferme un territoire propre 
son dessein, les dposa dans l'le de Sable. Cette le, en forme de
croissant, troite, aride et d'un aspect sauvage, ne porte ni arbres, ni
fruits; il n'y pousse qu'un peu d'herbe, et l'on n'y trouve qu'un lac
d'eau douce au centre.

Aprs avoir ainsi dbarqu ses colons sur cette terre dsole, entoure
d'cueils battus par la mer, il passa en Acadie. En revenant, il fut
surpris par une furieuse tempte qui le chassa en dix ou douze jours sur
les ctes de France. Il n'eut pas plutt mis pied  terre, qu'il se
trouva envelopp dans une foule de difficults. Le duc de Mercoeur, qui
commandait en Bretagne, le garda aussi prisonnier quelque temps. Ce ne
fut que cinq ans aprs, qu'il put raconter au roi qui se trouvait 
Rouen, ce qui lui tait arriv dans son voyage. Le monarque, touch du
sort des malheureux abandonns dans l'le de Sable, ordonna au pilote
qui y avait conduit le marquis de la Roche, d'aller les chercher. Il
n'en trouva plus que douze sur quarante qui y avaient t dbarqus.

Ds qu'ils avaient t livrs  eux-mmes, ces hommes, accoutums 
donner libre cours  la fougue de leurs passions, n'avaient plus voulu
reconnatre de matre. La discorde les avait arms bientt les uns
contre les autres, et plusieurs avaient pri dans des querelles qui
empirrent encore leur triste position. A la longue cependant la misre
dompta leur caractre farouche, et ils prirent des habitudes plus
paisibles, et que ncessitait d'ailleurs l'intrt de leur conservation.

Ils se construisirent des huttes avec les dbris d'un navire chou sur
les rochers de la plage, et vcurent pendant quelque temps de la chair
des animaux que le baron de Lry y avait dbarqus 80 ans auparavant, et
qui s'y taient propags (Lat.--_Histoire de l'Amrique_). Ils en
avaient aussi apprivois quelques uns qui leur fournissaient des
laitages; mais bientt cette ressource leur manqua, et il ne leur resta
plus que la pche pour fournir  leur subsistance. Lorsque leurs habits
furent uss, ils s'en firent de peaux de loup-marin. A leur retour,
Henri IV voulant les voir dans le mme tat dans lequel on les avait
trouvs, on les lui prsenta avec les vtemens dont l'on vient de
parler. Leur barbe et leurs cheveux qui taient d'une longueur dmesure
et fort en dsordre, donnaient un air rude et sauvage  leur figure. Le
roi leur fit distribuer  chacun cinquante cus, et leur permit de
retourner dans leurs familles sans pouvoir tre recherchs de la justice
pour leurs anciennes offenses.

Cependant, le marquis de la Roche qui avait engag sa fortune dans cette
entreprise, la perdit toute entire par suite des malheurs qui ne
cessrent de l'accabler. Ruin et sans esprance de pouvoir reprendre un
projet qu'il avait toujours  coeur, le chagrin s'empara de lui et le
conduisit lentement au tombeau. L'histoire des traverses et de
l'infortune de cet homme et des colons qui le suivirent dans l'le de
Sable, forme un pisode digne d'exercer la plume d'un romancier.

On a reproch  M. de la Roche plusieurs fautes. Sans nous arrter 
blmer des plans qu'il n'a pas eu le temps de dvelopper, nous devons
dire que, comme victime de ses efforts pour la cause de la colonisation,
il a laiss un nom qui sera toujours respect en Amrique.

Plusieurs causes contribuaient  cette poque  ces insuccs.
L'insurbordination, et le choix d'hommes de guerre n'ayant d'autre
exprience que celle de l'pe, pour conduire ces entreprises, sont
parmi les principales. Dans toutes les tentatives faites jusqu'alors, ni
rgle, ni ensemble n'a t suivi; et toujours le manque de prvoyance
l'a disput  l'inconstance et  l'apathie des gouvernemens; aux
divisions et  la faiblesse de moyens des individus. Au reste, les
mutineries et les dsordres taient le mal des populations du temps,
fruit sans doute des agitations sociales qui bouleversaient l'Europe
depuis prs d'un sicle.

La France n'est pas le seul pays qui ait eu de ces obstacles  vaincre.
L'histoire des tats-Unis nous apprend que l'Angleterre s'y prit
plusieurs fois avant de pouvoir russir  se fixer dans ce continent,
d'une manire solide et durable. Sans parler de la premire colonie
qu'elle y envoya en 1579, et que les Espagnols, matres de la mer et
jaloux des entreprises que les autres nations pouvaient faire dans le
Nouveau-Monde, attaqurent en route et forcrent  rebrousser chemin
(_Oldys. American Annals_), l'on sait que ds quatre ans aprs, le
chevalier Humphrey Gilbert alla commencer un tablissement dans l'le de
Terreneuve,  St.-Jean; et que, malgr les esprances qu'on en conut
d'abord, l'indiscipline des colons amena une fin dsastreuse; que le
clbre Walter Raleigh, lve de Coligny, dont il avait contract
l'esprit de persvrance, voulant continuer les desseins de son
beau-frre Gilbert, n'eut pas plus de succs  Roenoke dans la Floride,
et qu'au bout de trois ans l'amiral Drake fut oblig de ramener dans
leur patrie les colons qu'il y avait dbarqus[30]; qu'en 1587 une autre
plantation fut commence dans la Virginie, dont tous les habitans
moururent de misre, ou furent massacrs par les Indignes; qu'en 1602
encore l'on ne fut pas plus heureux dans un nouvel essai fait sur les
ctes de la Nouvelle-Angleterre, qu'enfin, il en fut ainsi de plusieurs
autres entreprises du mme genre dans la suite, parmi lesquelles
plusieurs cependant ont t plutt des expditions commerciales que des
tentatives srieuses d'tablissement.

[Note 30: R. Beverley:--_The History of Virginia_.]




                               HISTOIRE
                                  DU
                                CANADA.




                            LIVRE PREMIER.

             TABLISSEMENT PERMANENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.




                             CHAPITRE I.


                    ACADIE--(Nouvelle-Ecosse.)

                             1603-1613.

Observations sur la civilisation de l'Europe  cette poque.--Importance
des colonies pour la France.--M. Chauvin,  la suggestion de Pontgrav,
se fait nommer lieutenant-gnral du Canada et de l'Acadie, et obtient
le privilge exclusif d'y faire le commerce des pelleteries.--Il
meurt.--Le commandeur de Chaste lui succde; il forme une socit de
commerce pour faciliter la colonisation.--Pontgrav et Champlain font un
voyage en Canada. Le Commandeur tant mort, M. de Monts, calviniste, est
nomm lieutenant-gnral de cette contre o l'on permet aux protestans
de s'tablir.--Expdition de M. de Monts en Acadie, province dcouverte
par les Franais.--De Monts et Champlain dcouvrent la baie de Fundy, et
les rivires St.-Jean, Penobscot et Knbec. Les colons dbarquent 
l'le Ste.-Croix--Champlain explore les ctes jusqu' 20 lieues au sud
du cap Cod.--De Monts, ou plutt le baron de Poutrincourt fonde
Port-Royal; il retourne en France.--Port-Royal concd au baron de
Poutrincourt.--Lescarbot.--Progrs de Port-Royal.--Retrait du privilge
accord  de Monts.--Dissolution de la socit des pelleteries.--Abandon
temporaire de Port Royal.--Poutrincourt y retourne en 1610.--Il refuse
d'y mener des Jsuites.--Assassinat de Henri IV.--La marquise de
Guercheville achte les droits des associs de de Monts pour envoyer des
Jsuites en Acadie.--Difficults entre les colons et les Jsuites.--Mde.
de Guercheville les envoie fonder St.-Sauveur sur la rivire
Penobscot.--Les Anglais de la Virginie dtruisent St.-Sauveur et
Port-Royal, en pleine paix.--Le gouvernement franais ne s'intresse
point au sort de ces deux colonies qui n'tait que des entreprises
particulires.


Nous sommes enfin parvenu  l'poque  laquelle on peut fixer le
commencement des succs permanens de la colonisation franaise. Bien des
obstacles et bien des calamits en arrteront encore le cours,
paratront mme l'interrompre; mais ils ne cesseront pas d'tre rels;
ils seront comme la lumire qui parat et disparat vacillante au
souffle du vent; elle brle toujours quoiqu'elle semble quelquefois
s'teindre.

Cette poque correspond au rgne d'Henri IV, l'un des plus grands rois
qu'ait eus la France, et  celui de son successeur, Louis XIII. La
guerre civile avait fait place  la guerre trangre; et Richelieu
achevait l'abaissement de la maison d'Autriche, et de la noblesse du
royaume que les guerres de religion avaient divise et affaiblie. Le
caractre national s'tait retremp dans ces longues et sanglantes
disputes; son nergie s'tait rveille. Rendue  la paix, la France eut
besoin de nouvelles carrires pour donner cours  son activit.

La marche de la civilisation ne s'tait pas ralentie en Europe. La
grande lutte religieuse o le principe protestant avait triomph, avait
donn, si je puis m'exprimer ainsi, plus de ressort et plus d'tendue 
l'esprit humain, en agrandissant le champ de son exprience et en
dtruisant ses prjugs.

La France, l'Angleterre et les Provinces-Unies avaient pris un
accroissement rapide de population, de richesse et de grandeur.

Henri IV police et fait fleurir son royaume, rtablit l'ordre dans les
finances, rforme la justice, oblige les deux religions de vivre en
paix; encourage l'agriculture et le commerce, tablit des manufactures
de drap d'or et d'argent, de tapisseries, de glaces. C'est aussi sous
lui que les vers  soie sont introduits en France et qu'on y creuse le
canal de Briare.

Le commerce tablissait dj des communications entre tous les pays,
mettait en regard leurs moeurs et leurs usages. L'imprimerie qui se
propageait, en gnralisant les connaissances, appelait les hommes de
gnie  clairer leurs concitoyens prts  recevoir l'impulsion qui leur
serait donne et  marcher dans la voie des progrs. Les classes
moyennes ayant acquis par l'industrie de l'importance, de la libert et
des richesses, reprenaient le rang qu'elles doivent occuper dans la
socit dont elles sont la principale force. En repoussant du poste
qu'elle occupait depuis des sicles cette noblesse guerrire qui ne
s'tait distingue que par la destruction et l'effusion du sang, elles
allaient introduire dans l'Etat des principes plus favorables  sa
puissance et  la libert des peuples. Tout progrs, en effet, dit
Lamennais, se rsout dans l'extension de la libert, car le progrs ne
peut tre conu que comme un dveloppement plus libre ou plus complet
des puissances propres des tres. Or, dans l'ordre social, nulle libert
sans proprit: elle seule affranchit pleinement l'homme de toute
dpendance.

La dcouverte du Nouveau-Monde avait activ ce grand mouvement. Les
nations s'taient mises  coloniser, les unes pour se dbarrasser de
sectaires remuans, d'autres pour ouvrir un champ aux travaux des
prdicateurs chrtiens, toutes pour se crer des sources de richesse et
de puissance. La France s'est surtout distingue par ses efforts pour
convertir les infidles, et l'on peut dire  l'honneur de sa foi,
qu'aucun autre peuple n'a tant fait pour cette cause toute de saintet
et de philantropie. C'est par cela probablement que l'on peut expliquer
l'estime que toutes les nations indiennes ont eue dans tous les temps
pour elle sur tous les autres peuples.

Cette conduite de la France, envisage sous le rapport politique, ne
mrite pas les mmes louanges, surtout  cause de la pernicieuse
influence qu'elle exera sur la police des colonies. En Canada, par
exemple, de peur de scandaliser les Sauvages par le spectacle de
plusieurs religions, l'on persuada au gouvernement de n'y laisser passer
que des migrans catholiques. Ainsi le catholicisme forc de laisser
subsister la religion protestante  ct de lui dans la mtropole, eut
encore assez de force cependant pour le faire exclure dans les
plantations d'outre-mer, exclusion qui annonce dj l'arrire pense qui
devait se manifester plus tard par la rvocation de l'dit de Nantes, et
qui devait aussi altrer le systme de gouvernement intrieur adopt par
Henri IV et Sully. Les tendances librales et quelque peu rpublicaines
des Huguenots, les rendirent d'ailleurs redoutables  la cour, qui
voyait d'un tout autre oeil la soumission des catholiques et du haut
clerg aussi hostile pour le moins que le pouvoir royal aux liberts
populaires.

Tel tait l'tat de l'Europe et particulirement celui de la France,
lorsque s'ouvrit le dix-septime sicle.

Le commerce de pelleteries et la pche de la morue prenant de jour en
jour plus de dveloppement, il devenait aussi d'une grande importance
pour cette nation de s'assurer de la possession des pays o se faisaient
ces deux ngoces si avantageux pour sa marine. D'ailleurs le systme
colonial de l'Espagne s'agrandissait rapidement; l'Angleterre persistait
 s'tablir dans la Floride en dpit de ses checs. Elle ne pouvait donc
rester tranquille en Europe, pendant que ses ennemis ou ses rivaux
cherchaient  se fortifier en Amrique. Elle se mit aussi en frais plus
srieusement qu'elle ne l'avait fait jusque l, d'y avoir au moins un
pied  terre. Mais les premiers hommes  qui elle confia cette tche
aprs la mort du marquis de la Roche, en firent simplement un objet de
spculation.

Pontgrav l'un des principaux ngocians de St.-Malo, forma le vaste
projet d'accaparer la traite des fourrures en Canada et en Acadie. Pour
le raliser, il jeta les yeux sur un capitaine de vaisseau nomm
Chauvin, qui avait des amis puissans  la cour, et qui se recommandait
en outre par les services qu'il avait rendus au roi dans les dernires
guerres. Cet officier obtint facilement les pouvoirs qui avaient t
accords  la Roche. Mais il mourut aprs avoir dbarqu  Tadoussac une
douzaine de colons qui seraient morts de faim dans l'hiver sans les
Sauvages qui les recueillirent dans leurs cabanes.

Le commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, succda  ses privilges.
Il parat que le commerce n'tait pour lui qu'un objet secondaire; mais
Pontgrav, qui n'entrait dans ces entreprises que pour s'enrichir, lui
dmontra la ncessit de la traite pour subvenir aux dpenses de premier
tablissement toujours si considrables. Le nouveau gouverneur forma, 
sa suggestion, une socit dans laquelle entrrent plusieurs personnes
de qualit et les principaux marchands de Rouen.

Sur ces entrefaites, Samuel de Champlain, capitaine de vaisseau,
officier distingu, nouvellement arriv des Indes occidentales, se
trouva  la cour o Henri IV le retenait prs de lui. A la demande du
commandeur il voulut bien accompagner l'expdition qu'on envoyait en
Canada.

La petite flotte qui consistait en barques de douze  quinze tonneaux
seulement, fit voile en 1603. Champlain remonta le St.-Laurent avec
Pontgrav jusqu'au Sault-St.-Louis, et de retour en France, il montra au
roi la carte et la relation de son voyage. Henri en fut si content qu'il
promit de favoriser l'entreprise de tout son pouvoir; et le commandeur
tant mort pendant ce temps-l, il donna sur le champ sa commission 
Pierre Dugua, sieur de Monts, de la province de Saintonge, gentilhomme
ordinaire de sa chambre et gouverneur de Pons, avec le privilge
exclusif de faire la traite depuis le cap de Raze, en Terreneuve,
jusqu'au 50e degr de latitude nord. Les Huguenots eurent la libert de
professer leur religion dans les colonies qu'on tablirait tout comme en
France; mais les Indignes devaient tre instruits dans la foi
catholique.

On attendait beaucoup des talens et de l'exprience de M. de Monts, qui
avait toujours montr un grand zle pour la gloire de son pays.

La socit forme par son prdcesseur fut continue et mme augmente
par l'adjonction de plusieurs marchands de la Rochelle et d'autres
villes du royaume. Cet accroissement permit de faire un armement plus
considrable qu' l'ordinaire. Quatre vaisseaux furent donc quips,
dont un pour faire la traite  Tadoussac; un autre pour visiter les
ctes maritimes de la Nouvelle-France et saisir les btimens qui
trafiqueraient avec les Sauvages en contravention  la dfense du roi;
et les deux derniers pour transporter les colons et chercher un lieu
propre  leur tablissement. Nombre de gentilshommes et d'hommes de
mtier s'embarqurent sur ces navires avec quelques soldats.

On a dj pu remarquer avec quelle ardeur les jeunes gens de famille
noble se jetaient dans ces entreprises. Cartier et Roberval furent
accompagns par des gentilshommes dans tous leurs voyages. L'esprit
inquiet et aventureux qui a distingu  un si haut degr la noblesse
franaise du moyen ge, alors la premire du monde, et dont les exploits
depuis les bords brumeux d'Albion jusqu'aux rochers arides du Jourdain,
formeraient un livre si intressant et si dramatique, cet esprit,
disons-nous, semblait chercher en Amrique un nouvel lment  son
activit, et l'occasion de se soustraire  la sujtion que la politique
du souverain faisait peser de plus en plus sur cette caste, dont
l'ambition et l'indpendance avaient t pendant si longtemps pour la
royaut un objet de souci et de crainte.

Champlain s'embarqua de nouveau avec le baron Jean de Poutrincourt pour
l'Amrique, o ce dernier avait dessein de s'tablir avec sa famille.
Partis en mars 1604, du Havre-de-Grce, les vaisseaux chargs d'migrans
des deux religions avec leurs prtres et leurs ministres, se dirigrent
vers l'Acadie, dont de Monts prfrait le climat  celui du Canada,
qu'il trouvait trop rigoureux.

L'Acadie  peine connue, n'tait frquente que par les traitans.
C'tait le plus beau pays de la Nouvelle-France du ct de l'Ocan; il y
a plusieurs ports excellens, o l'on entre, et d'o l'on sort par tous
les vents, et le climat y est tempr et fort sain. Le long de la mer le
sol est rocheux et aride; mais dans l'intrieur il est de la plus grande
fertilit, et l'on y a dcouvert des mines de cuivre, de fer, de charbon
et de gypse. Le poisson de toute espce abondait sur les ctes, comme la
morue, le saumon, le maquereau, le hareng, la sardine, l'alose, etc. Le
loup-marin, la vache-marine, ou phoque, et la baleine y taient aussi en
grande quantit. Les Micmacs, ou Souriquois, qui habitaient cette
contre quoique trs-braves avaient des moeurs fort douces, et ils
accueillirent les Franais avec beaucoup de bienveillance.

Outre l'avantage du climat et de la pche, l'Acadie possde encore sur
le Canada celui d'une situation plus heureuse pour le commerce maritime;
la navigation y est ouverte dans toutes les saisons. Tout contribuait
donc  justifier le choix de cette contre.

On fit terre d'abord dans un port de l'Acadie qui fut nomm de
Rossignol, aujourd'hui _Liverpool_. De l l'on ctoya toute la
presqu'le acadienne jusque dans le fond de la baie de Fundy, appele
par de Monts la baie Franaise.

L'on entra, chemin faisant, dans un bassin spacieux, entour de collines
d'o coulaient plusieurs rivires. Le baron de Poutrincourt, enchant de
la beaut de ce port et des terres qui l'environnent, en obtint la
concession, et le nomma Port-Royal. Il devint et demeura le chef-lieu de
l'Acadie durant toute la dure de la domination franaise.

L'on descendit ensuite vers le sud en longeant les ctes du
Nouveau-Brunswick, o Champlain qui avait pris les devans, dcouvrit la
rivire St.-Jean et lui donna ce nom qu'elle conserve encore. A une
vingtaine de lieues de l, l'on atteignit l'le de Ste.-Croix
(maintenant _Boon_ ou _Doceas Island_) dans l'embouchure d'une grosse
rivire (Ste.-Croix ou Schoodic) o M. de Monts rsolut de placer sa
colonie, la saison commenant  tre avance. Cette petite le tait
facile  dfendre, et le sol, comme celui du pays environnant,
paraissait d'une grande fertilit.

Les Indignes furent enchants des manires des Franais et de la
douceur de leurs moeurs. M. de Monts surtout captiva tellement leur
confiance qu'ils le choisissaient pour juge des diffrends qui
s'levaient entre eux, et se soumettaient volontiers  ses dcisions.

Cependant l'hiver fit bientt apercevoir les inconvniens du poste qu'on
avait choisi. L'on se trouva sans eau et sans bois dans l'le, et ce
n'tait qu'avec des peines infinies qu'on pouvait s'en procurer de la
terre ferme. Le scorbut, dont trente six personnes moururent, vint
encore aggraver la situation des Franais. L'on rsolut ds lors d'aller
s'tablir ailleurs ds que la belle saison serait venue.

Aprs avoir explor les ctes jusqu'au cap Cod (dans l'Etat du
Massachusetts), et que Champlain qui avait pouss en chaloupe jusqu'
une vingtaine de lieues au del, appelle cap Mallebarre, de Monts ne
trouvant point de localit qui runt tous les avantages qu'il dsirait,
songea  retourner en Acadie.

Sur ces entrefaites, Pontgrav arriva d'Europe avec 40 nouveaux colons.
Ce secours, venu fort  propos, releva tous les courages que les
fatigues de l'hiver coul, et surtout les ravages du scorbut, avaient
trs-abattus. La colonie se transporta  Port-Royal sur la rivire de
l'Equille, o l'on jeta les fondemens (1604) de la ville qu'on appelle
maintenant Annapolis.

Dans l'automne M. de Monts tant pass en France, trouva les esprits
prvenus contre son entreprise, par suite des bruits que les gens
intresss  la traite de la pelleterie, et que son privilge avait
privs de ce ngoce, faisaient courir contre le climat de l'Acadie et
l'utilit de ces tablissemens dispendieux. Il craignit un moment de
voir sa socit se dissoudre; mais le baron de Poutrincourt, repass en
Europe, vint  son aide, et se chargea du gouvernement de la colonie
naissante pour laquelle il partit sans dlai. Il tait temps qu'il
arrivt en Amrique, car les colons, se croyant dlaisss, s'taient
dj embarqus pour repasser dans leur pays natal.

Celui qui rendit alors les plus grands services  Port-Royal, fut le
clbre Lescarbot, homme trs-instruit et le premier qui indiqua les
vrais moyens de donner  un tablissement de ce genre une base durable.
Il reprsenta que la culture de la terre tait la seule garantie de
succs; qu'il fallait s'y attacher particulirement, et donna lui-mme
l'exemple aux colons. Il animait les uns, dit un auteur, il piquait les
autres d'honneur, il se faisait aimer de tous, et ne s'pargnait
lui-mme en rien. Il inventait tous les jours quelque chose de nouveau
pour l'utilit publique, et jamais l'on ne comprit mieux de quelle
ressource peut tre dans un nouvel tablissement un esprit cultiv par
l'tude, que le zle de l'Etat engage  se servir de ses connaissances
et de ses rflexions. C'est  lui que nous sommes redevables des
meilleurs mmoires que nous ayons de ce qui s'est pass sous ses yeux,
et d'une histoire de la Floride franaise. L'on y voit un auteur exact
et judicieux, un homme qui a des vues, et qui et t aussi capable
d'tablir une colonie que d'en crire l'histoire.

Une activit aussi intelligente porta bientt ses fruits. L'on fabriqua
du charbon de bois; des chemins furent ouverts dans la fort; un moulin
 farine, m par l'eau, fut construit sur la rivire et pargna beaucoup
de fatigues aux colons qui avaient t jusque-l obligs de moudre leur
bl  bras, opration des plus pnibles; l'on fit des briques et un
fourneau dans lequel on monta un alambic pour clarifier la gomme de
sapin et en faire du goudron. Les Indiens taient tout tonns de voir
natre tant d'inventions qui taient des merveilles pour eux. Ils
s'criaient dans leur admiration, Que les Normands savent beaucoup de
choses! C'est ainsi qu'ils appelaient les Franais, parceque la plupart
des pcheurs qui frquentaient leurs ctes taient de cette partie de la
nation.

Mais tandis que les amis de l'tablissement se flicitaient du succs
qui avait enfin couronn trois ans de pnibles efforts, deux accidens
vinrent dtruire de si belles esprances. Toutes les pelleteries de la
socit acquises dans une anne de trafic, furent enleves par les
Hollandais conduits par un transfuge; ce qui lui causa une perte  peine
rparable. Et dans le mme temps, les marchands de St.-Malo, obtinrent
la rvocation du privilge exclusif de la traite accorde  M. de Monts,
son chef, qui ne reut en retour qu'une indemnit imaginaire.

Ces deux vnemens, arrivs coup sur coup, amenrent la dissolution de
la socit. Les lettres qui contenaient ces nouvelles furent lues
publiquement  Port-Royal, o elles causrent un deuil universel. L'on
abandonnait en effet l'entreprise au moment o le succs paraissait
assur, car ds l'anne suivante la colonie aurait pu suffire  ses
besoins.

Poutrincourt s'tait fait chrir des Indignes. Ils versrent des larmes
en le reconduisant sur le rivage, larmes qui font le plus bel loge de
sa conduite et de son humanit. Tel tait leur respect pour les Franais
qu'ils ne drangrent rien dans les habitations qu'ils avaient
abandonnes; et que, quand ils revinrent trois ans aprs, ils trouvrent
le fort et les maisons dans l'tat dans lequel ils les avaient laisss,
les meubles tant mme encore  leur place. C'est en 1607 que Port-Royal
fut ainsi abandonn.

Mais Poutrincourt tait parti avec la rsolution de revenir, s'il
pouvait trouver quelque citoyen riche pour s'associer  son entreprise,
de Monts s'en tant retir tout--fait. Des personnes de qualit
l'amusrent d'abord pendant deux ans de leurs vaines promesses. Voyant
que ces ngociations n'avaient aucun rsultat, il tourna les yeux
ailleurs, et forma enfin un trait avec deux riches ngocians de Dieppe,
nomms Dujardin et Duqune. Le coeur plein de joie, il remit  la voile
pour l'Acadie (1610) avec bon nombre d'artisans et de personnes
appartenant aux classes les plus respectables.

Dans la mme anne fut assassin Henri IV. Cette calamit nationale eut
encore des suites plus funestes pour la lointaine et faible colonie de
la baie Franaise, que pour le reste du royaume. L'intrigue et la
violence qui firent place, sous Marie de Mdicis et son ministre
Concini,  la politique conciliante du feu roi, vinrent troubler
jusqu'aux humbles cabanes de Port-Royal, o elles jetrent la confusion,
et dont elles causrent la ruine plus tard.

Ds que le ministre italien fut au pouvoir, les Jsuites eurent assez
d'influence pour forcer le baron de Poutrincourt de les recevoir dans
son tablissement en qualit de missionnaires. Ses associs qui taient
huguenots, ou qui avaient des prjugs contre ces religieux, qu'ils
regardaient comme les auteurs de la ligue et de l'assassinat de Henri,
prfrrent se retirer de la socit que d'y rester si l'on persistait 
les admettre dans la colonie. Ils y furent remplacs sur le champ par la
marquise de Guercheville qui s'tait dclare la protectrice des
missions de l'Amrique: c'tait tout ce que l'on demandait. La marquise
acheta en outre les droits que de Monts avait sur toute l'Acadie, et
qu'elle se promettait de faire revivre. Poutrincourt se trouva
compltement  sa merci. Son fils signa un arrangement avec elle, par
lequel la subsistance des missionnaires devait tre prise sur le produit
de la pche et du commerce des pelleteries.

Cette dame qui ne faisait rien sans l'avis des Jsuites, les fit entrer
encore dans le partage des profits de la traite, tant ainsi, selon
Lescarbot,  ceux qui auraient eu la volont d'aider  l'entreprise, le
moyen d'y prendre part. S'il fallait donner quelque chose, continue ce
judicieux crivain, c'tait Poutrincourt, et non au Jsuite qui ne peut
subsister sans lui. Je veux dire qu'il fallait premirement aider 
tablir la rpublique, sans laquelle l'Eglise ne peut tre, d'autant
que, comme disait un ancien vque, l'Eglise est en la rpublique, et
non la rpublique en l'Eglise.

Les profits que rendaient les pelleteries se trouvrent ainsi en partie
absorbs pour le soutien des missions au dtriment de Port-Royal. Les
protestans et les catholiques, partisans de la politique de Sully,
composaient ce qu'il y avait de plus industrieux en France, et taient
par cela-mme plus favorables aux amliorations que leurs adversaires,
auxquels ils durent cependant cder le pas dans les plantations comme
ailleurs, depuis l'avnement de Marie de Mdicis aux affaires. L'intrt
du pays fut ainsi sacrifi  la dvotion sublime, mais outre du 17e
sicle.

Les dissensions ne tardrent pas  clater en Acadie. Les Jsuites,
agissant au nom de celle qui les y avait envoys et maintenus, firent
saisir les vaisseaux de Poutrincourt; il s'en suivit des emprisonnemens
et des procs qui le ruinrent, et rduisirent les habitans de
Port-Royal auxquels il ne put envoyer des provisions,  vivre de glands
et de racines durant tout un hiver.

La marquise de Guercheville se retira alors de la socit, et avisa aux
moyens d'tablir les Jsuites ailleurs. Champlain fit tout ce qu'il put
pour l'engager  se lier avec de Monts; mais elle refusa constamment de
s'associer avec un calviniste. Au reste les Jsuites espraient
peut-tre former en Acadie un tablissement semblable  celui qu'ils
avaient dj dans le Paraguay, et qui ft entirement sous leur
contrle; mais leur tentative eut les suites les plus funestes.

Leur protectrice fit armer  ses frais un vaisseau  Harfleur, dpense 
laquelle la reine-mre voulut bien contribuer; et de la Saussaye, un de
ses favoris, fut choisi pour le commander. Il alla prendre les Jsuites
de Port-Royal et continua sa route vers le Mont-Dsert, o il entra dans
la rivire Penobscot (Pentagot), que le P. Biart avait explore l'anne
prcdente, et commena sur la rive gauche un tablissement qu'il nomma
St.-Sauveur (1613).

Tout marcha d'abord comme on pouvait le dsirer; et l'on se flattait
dj d'un succs qui dpasserait toutes les esprances, lorsqu'un orage,
parti du ct d'o l'on devait le moins l'attendre, vint fondre sur la
nouvelle colonie et l'touffer dans son berceau. Voici ce qui donna lieu
 cet vnement.

L'Angleterre rclamait le pays jusqu'au 45e. degr de latitude
septentrionale, c'est--dire, une grande portion de l'Acadie. La France,
au contraire, prtendait descendre vers le sud jusqu'au 40e. degr. Il
rsultait de ce conflit que, tandis que la Saussaye se croyait dans les
limites de la Nouvelle-France  St.-Sauveur, les Anglais l'y regardrent
comme empitant sur leur territoire.

Aussi le capitaine Argall de la Virginie, n'eut-il pas t plutt
inform de son apparition sur la rivire Penobscot, qu'il rsolt
d'aller le dloger. L'espoir d'y faire un riche butin fut nanmoins pour
beaucoup dans cet accs de patriotisme.

Il parut devant St.-Sauveur avec un vaisseau de 14 canons, et jeta la
terreur dans la place qui tait sans dfense, et qui le prit d'abord
pour un corsaire. Le P. Gilbert du Thet voulut opposer de la rsistance
avec quelques habitans et fut tu. Argall s'empara alors de
l'tablissement et le livra au pillage, donnant lui-mme le premier
l'exemple.

Pour lgitimer cet acte de piraterie, il droba la commission que la
Saussaye tenait du roi de France, et feignit de le regarder, lui et les
siens, comme des gens sans aveu; il se radoucit cependant lorsqu'il eut
pris tout ce qu'il avait trouv  sa guise, et rendit les prisonniers 
la libert, en proposant  ceux qui avaient des mtiers de le suivre 
Jamestown, d'o, aprs y avoir travaill un an, on les transporterait
dans leur patrie. Une douzaine acceptrent cette offre. Les autres avec
la Saussaye et le P. Masse, prfrrent se risquer sur une frle
embarcation pour atteindre la Hve, o ils trouvrent un btiment de St.
Malo qui les ramena en France.

Ceux qui s'taient fis  la parole d'Argall, furent bien surpris en
arrivant  Jamestown de se voir jeter en prison et traiter comme des
pirates. Ils rclamrent vainement l'excution du trait conclu avec
lui, et furent condamns  mort. Celui-ci qui n'avait pas song que la
soustraction de la commission de la Saussaye finirait d'une manire
aussi tragique, et ne voulant point prendre sur lui la responsabilit de
l'excution des condamns, la remit au gouverneur, le chevalier Thomas
Dale, et avoua tout.

Ce document et les renseignemens puiss dans le cours de l'affaire,
engagrent le gouvernement de la Virginie  chasser les Franais de tous
les points qu'ils occupaient au sud de la ligne 45. En consquence, une
escadre de trois vaisseaux sous les ordres du mme Argall, fut charge
d'aller excuter cette rsolution. Les prisonniers de St.-Sauveur y
furent embarqus, et entre autres le P. Biart, qu'on accuse avec trop de
prcipitation sans doute d'avoir servi de pilote aux ennemis 
Port-Royal, en haine de Biencourt, qui en tait gouverneur, et avec
lequel il avait eu des difficults en Acadie.

La flotte alla ruiner d'abord tout ce qui restait de l'ancienne
habitation de Ste.-Croix, vengeance inutile puisqu'elle tait abandonne
depuis plusieurs annes; elle cingla ensuite vers Port-Royal, o elle ne
trouva personne en arrivant, tout le monde tant aux champs  deux
lieues de l. En moins de deux heures toutes les maisons et le fort
furent rduits en cendre. Alors le P. Biart voulut vainement persuader
aux habitans, attirs par la fume et les flammes qui dvoraient leurs
asiles, de se retirer avec les Anglais; que leur chef tait ruin et ne
pourrait plus les soutenir; ils repoussrent cet avis avec mpris, et
l'un d'eux leva mme une hache sur ce Jsuite et menaa de le tuer, en
l'accusant d'tre la cause de leurs malheurs.

Aprs la destruction de Port-Royal, une partie des habitans se dispersa
dans les bois ou se mla avec les naturels; une autre gagna
l'tablissement que Champlain avait fond sur le fleuve St.-Laurent. Ce
dsastre acheva d'puiser les ressources du baron de Poutrincourt, qui,
l'amertume dans l'me et n'ayant plus aucune esprance, abandonna pour
jamais l'Amrique.

De retour en France il prit du service, et dans les troubles qui
survinrent  l'occasion du mariage du roi, il fut charg de s'emparer de
Mri-sur-Seine et de Chteau-Thierri. Il fut tu au sige de la premire
ville qui fut prise, et son corps fut enterr  St.-Just en Champagne.
On peut le regarder  juste titre comme le vritable fondateur de
Port-Royal ou Annapolis. Sa persvrance assura le succs de
l'tablissement de l'Acadie; car la destruction de Port-Royal n'amena
pas l'abandon de cette province, qui continua d'tre occupe par la
plupart des anciens colons, auxquels vinrent bientt se joindre de
nombreux aventuriers.

Le gouvernement franais, qui n'avait pris aucun intrt direct  cette
colonie, n'eut pas mme l'ide de venger les actes de piraterie
d'Argall. La cour de la rgente, livre aux cabales et aux factions des
grands qui finirent par se soulever, et mirent la monarchie sur le bord
de l'abme,[31] avait d'ailleurs bien autre chose  faire qu' prendre
en main la cause des pauvres planteurs de l'Acadie. Poutrincourt n'avait
pas assez d'influence auprs de Marie de Mdicis pour esprer qu'elle se
charget de la dfense de ses intrts, et il ne fit aucune dmarche
auprs d'elle. Il se contenta d'adresser des plaintes inutiles contre le
P. Biart  l'amiraut de Guyenne.

[Note 31: L'ambassadeur d'Espagne voyant ce dchanement presque
gnral crivait  son roi de profiter de cette circonstance pour
dmembrer la France, au lieu de lui procurer, par le mariage de sa
fille, une tranquillit dont la monarchie espagnole pourrait
souffrir.--Anquetil.]

La marquise de Guercheville envoya la Saussaye  Londres pour y demander
rparation des dommages qu'on lui avait faits contre le droit des gens;
elle fut indemnise d'une partie de ses pertes par l'appui qu'elle reut
sans doute de la part de l'ambassadeur de France. Elle reconnut alors,
mais trop tard, la faute qu'elle avait faite de ne pas suivre l'avis de
Champlain qui la rejette indirectement sur le P. Cotton, confesseur de
Louis XIII. Mais y aurait-il eu bien de la sret rpte-t-on  confier
 un calviniste la direction d'un tablissement dont le principal objet
tait de rpandre la foi catholique parmi les tribus de la
Nouvelle-France? Ce que l'on peut rpondre  cela, c'est qu'il est bien
fcheux que l'intrt des colonies et celui de la religion, n'aient pas
toujours t identiques.

Malgr la nullit de ses rsultats aujourd'hui, l'on ne peut s'empcher
cependant d'admirer un enthousiasme religieux comme celui qui animait
madame de Guercheville, et qui la portait  sacrifier une partie de sa
fortune pour la conversion des infidles. Mais en lui rendant toute la
justice qui lui est due pour un dvouement qui doit paratre sublime
dans ce sicle de froid calcul et d'goste avidit, l'on peut se
demander pourquoi est-il rest sans fruit, et ultrieurement sans
avantage pour la France. Il est vrai qu' cette poque l'exprience
n'avait pas encore appris que l'intrt religieux mme exigeait
imprieusement que tout ft sacrifi  l'avancement et  la
consolidation des colonies; car celles-ci tombant, la ruine des missions
devait en tre la suite, ou du moins leur succs devenait fort
problmatique.




                               CHAPITRE II.


                                 CANADA.

                                1603-1628.

M. de Monts abandonne l'Acadie pour le Canada.--Fondation de
Qubec.--Conspiration contre Champlain punie.--Alliance avec les
Algonquins et leurs allis.--1re expdition contre les Iroquois.--2me
expdition contre les mmes.--De Monts se retire des affaires du
Canada.--Le comte de Soissons le remplace comme lieutenant-gnral.--Il
meurt.--Le prince de Cond lui succde.--Champlain forme une socit qui
obtient le privilge exclusif de la traite des pelleteries.--Opposition
que ce privilge fait natre.--Le prince de Cond vend sa lieutenance
gnrale au duc de Montmorenci.--Trait de Champlain avec les
Hurons.--Il explore la rivire des Outaouais, et dcouvre le lac Ontario
et le lac Nipissing.--3me expdition contre les Iroquois.--Paix entre
les Algonquins et leurs allis et les cinq cantons.--Le duc de
Ventadour lieutenant-gnral de la Nouvelle-France.--Arrive des
Jsuites en Canada.--Champlain passe deux ans en France.--Richelieu
dissout la compagnie du Canada, et forme celle dite des cent associs.


Nous avons vu dans le chapitre prcdent que M. de Monts avait abandonn
l'Acadie, aprs le retrait de son privilge exclusif de la traite en
1607. Il tourna alors entirement ses regards du ct du Canada, o deux
motifs le firent persister dans son entreprise: l'augmentation des
possessions franaises, et l'espoir de pntrer quelque jour par le
St.-Laurent jusqu' la mer occidentale, et de l  la Chine. Le passage
au grand Ocan par le Nord-Ouest, est un problme dont on cherche la
solution depuis Colomb, et qui n'a t rsolu que de nos jours.

Ayant obtenu du roi le renouvellement de son privilge pour un an, afin
de s'indemniser de ses dpenses, il nomma Champlain pour son lieutenant;
et arma en 1608, avec ses associs, deux navires, dont l'un pour
trafiquer  Tadoussac, et l'autre pour porter les colons qui devaient
commencer l'tablissement qu'il avait projet dans le St.-Laurent.

Champlain arriva  Qubec le 3 juillet, et dbarqua sur une pointe
qu'occupe aujourd'hui la Basse-Ville. La nature avait form l'le de
terre qu'entourent le fleuve St.-Laurent et les rivires du Cap-Rouge et
St.-Charles, pour tre le berceau de la colonie; et en effet depuis
Cartier les avantages de cette situation frappaient tous ceux qui
remontaient le fleuve. Il y fit lever une habitation fortifie et
spacieuse, et tout le monde fut mis  dfricher la terre, ou employ 
d'autres travaux. Ainsi le bruit et le mouvement remplacrent le silence
qui avait rgn jusque-l sur cette plage dserte et solitaire, et
annoncrent aux Sauvages l'activit europenne, et la naissance d'une
ville qui devait devenir l'une des plus fameuses du Nouveau-Monde.

L'tymologie du nom de Qubec a t, comme celle du nom du Canada, un
objet de discussion parmi les savans. Malheureusement pour les amateurs
d'origines romanesques ou singulires, nous sommes forc bien malgr
nous de dtruire encore ici une de leurs illusions. Qubec ne doit le
nom qu'il porte, ni au cri d'admiration d'un Normand enthousiasm, ni 
la pit patriotique d'un colon transportant soigneusement avec lui une
appellation propre  rveiller dans son coeur les souvenirs de son pays
natal. Champlain nous dit positivement qu'il dbarqua dans un lieu que
les Indignes nommaient Qubec, mot sauvage qui signifie _dtroit_, et
qui dsigne en effet le rtrcissement du St.-Laurent sur ce point de
son cours, o (au Cap-Rouge) il n'a pas plus de 900 verges de
largeur.[32]

[Note 32: Le mot _Qubec_ prononc _Ouabec_ dans la langue algonquine,
dit M. Sta.-Vassal, signifie dtroit. Ce Monsieur, n d'une mre
abnaquise et qui parle plusieurs dialectes des Indignes au milieu
desquels il a pass la plus grande partie de sa vie, m'assure que ce mot
est purement sauvage.

M. Malo, missionnaire en 1842 chez les tribus du golfe St.-Laurent, et
dont j'ai eu le plaisir de faire la connaissance en descendant du
Haut-Canada, m'assure pareillement que le mot Kibec dans l'idiome Micmac
a la mme signification. Ce M. qui voudra bien me pardonner d'avoir fait
usage de son nom, n'a aucun doute que celui de notre ancienne capitale
est d'origine indienne.]

A peine pouvait-on dire que la colonie existt, qu'une conspiration
faillit de la dtruire de fond en comble. La discipline svre maintenue
par son chef, servit de prtexte  un serrurier normand, nomm Jean
Duval, pour se dfaire de lui. Cet homme, d'un caractre dtermin, qui
avait t bless dans la guerre avec les Sauvages de la
Nouvelle-Angleterre pendant son sjour en Acadie, entrana plusieurs
personnes dans son complot. Les conjurs aprs avoir fait prir le
gouverneur, soit en l'tranglant dans son lit, soit en le tuant  coup
d'arquebuse si le premier moyen ne russissait pas, devaient piller les
magasins et se retirer en Espagne avec leurs dpouilles. Quatre jours
avant l'excution du projet, un d'entre eux, tourment de remords, vint
tout avouer et nomma ceux de ses complices qui lui taient connus.
Quatre des principaux furent arrts sur le champ; et dans l'ignorance
o l'on tait de l'tendue des ramifications, on les envoya  Tadoussac
afin de rompre entirement la trame, et d'ter  leurs associs l'envie
mme de les dlivrer.

Lorsqu'on et pris les mesures de sret ncessaires, et organis le
conseil pour faire leur procs, on les ramena  Qubec, o ils
confessrent leur crime et furent condamns  mort. Duval seul fut
excut; les autres ayant t reconduits en France, y reurent leur
grce. Cette prompte justice en imposa aux mcontens et la paix ne fut
plus trouble.[33]

[Note 33: Champlain, Lescarbot.]

Le gouverneur avait t revtu des pouvoirs excutif, lgislatif et
judiciaire les plus amples, qui passrent ensuite  ses successeurs. La
colonie resta soumise  ce despotisme pur jusqu'en 1663, sans qu'il y
ft fait presqu'aucune modification. Alors il fut circonscrit dans son
action par des formes qui en limitrent l'abus. Ces pouvoirs sont
consigns dans la commission que le fondateur du Canada reut du roi en
partant pour ce pays, laquelle peut tre  ce titre regarde comme la
premire constitution qu'il ait tenue des Europens. Voici quelques unes
des principales dispositions de ce document, que nous reproduisons dans
leur vieux style et textuellement.

En paix, repos, tranquillit, y commander (le gouverneur) tant par mer
que par terre: ordonner, dcider, et faire excuter tout ce que vous
jugerez se devoir et pouvoir faire, pour maintenir, garder, et conserver
les dits lieux sous notre puissance et autorit, par les formes, voies
et moyens prescrits par nos ordonnances. Et pour y avoir gard avec
nous, commettre, tablir et constituer tous officiers, tant s affaires
de la guerre que de justice et police pour la premire fois, et de l en
avant nous les nommer et prsenter, pour en tre par nous dispos, et
donner les lettres, titres et provisions tels qu'ils seront ncessaires.
Et selon les occurrences des affaires, vous-mme avec l'avis de gens
prudens et capables, prescrire sous notre bon plaisir, des lois, statuts
et ordonnances, autant qu'il se pourra conformes aux ntres, notamment
s choses et matires, auxquelles n'est pourvu par icelles.

Les gouverneurs n'avaient pour temprer leur volont, que les avis d'un
conseil de leur choix, et qu'ils n'taient pas tenus de suivre. Tout
cela tait bien vague et bien fragile. Mais tels sont  peu prs les
pouvoirs qui ont t dlgus  tous les fondateurs de colonies dans
l'Amrique septentrionale, sauf quelques rares exceptions dans les
provinces anglaises. Ce systme avait peu d'inconvniens dans le
commencemens, parce que la plupart des planteurs taient aux gages d'un
gouverneur ou d'une compagnie sous les auspices desquels se formait
l'tablissement. Mais  mesure que les colonies prenaient de
l'extension, leurs institutions se formulaient sur celles de leurs
mres-patries respectives, dont elles prenaient plus ou moins la
physionomie et le caractre.

Champlain trouva que depuis Jacques Cartier, le Canada avait t
boulevers par des rvolutions. Stadacon et Hochelaga n'existaient
plus; et il parat aussi que ce n'tait plus les mmes habitans qui
occupaient le pays. Ces bourgades avaient-elles t renverses par la
guerre ou transportes ailleurs par suite des vicissitudes de la chasse
ou de la pche? Colden[34] rapporte que les cinq nations iroquoises
avaient occup autrefois les environs de Montral, et qu'elles en
avaient t chasses par les Algonquins; c'tait l, dit-il, une
tradition accrdite chez ces nations elles-mmes. Il est tout probable
en effet qu'au moins une partie a possd cette contre dans un pass
plus ou moins loign.

[Note 34: _History of the five Indian nations of Canada._]

Les rvolutions de cette nature n'taient pas rares chez les nations
indiennes, qui erraient dans leurs vastes forts sans laisser ni
monument de leur existence, ni trace de leur passage.

D'aprs les relations de Cartier l'on serait port  croire cependant,
que la lutte entre les Iroquois et les autres Sauvages du Canada n'tait
pas encore commence de son temps. Il ne parle que des _Toudamens_,
tribus tablies sur les bords de la mer, entre la N. Ecosse et la N.
York, lesquels traversaient les Alleghanys pour venir porter leurs
ravages dans la valle du St.-Laurent.

A l'poque de l'arrive de Champlain le pays tait occup par des
peuplades encore plus barbares que celles qui existaient au temps de
Cartier, et qui luttaient avec difficult contre des ennemis qui leur
taient suprieurs, sinon par le courage du moins par l'habilet et par
la prudence. Ces peuples dsesprs s'empressrent d'accourir au devant
de lui et de briguer son alliance contre les Iroquois qui occupaient les
forts situes  l'occident du lac Ontario. Ces Sauvages, de la famille
des Hurons, formaient cinq nations confdres; et chacune d'elle tait
partage en trois tribus qui portaient les noms allgoriques de la
_Tortue_, de _l'Ours_ et du _Loup_ (Cadwallader Colden.)

Ignorant la force et le caractre de cette confdration, Champlain
accepta peut-tre trop prcipitamment des offres dont l'effet fut de
doter la colonie d'une guerre qui dura plus d'un sicle. Il pensait
qu'en ayant pour allis toutes les tribus du pays, il pourrait subjuguer
facilement, non seulement cette confdration, mais encore toutes les
peuplades qui voudraient entraver ses projets par la suite. Jusqu'alors
les autres nations europennes, n'avaient trouv que des ennemis dans
les Indiens parmi lesquels elles taient venues s'tablir; il dut
croire, lui, en les voyant rechercher son amiti, qu'avec leur appui le
succs de son entreprise n'tait que plus assur. Il ne savait pas
encore que d'autres Europens, rivaux de la France, taient dj tablis
 ct des Iroquois, et prts  les soutenir dans leurs luttes.

On explique ainsi l'origine de la guerre entre ces Sauvages et les
autres tribus canadiennes, les Algonquins, les Hurons et les Montagnais.

Une anne, il arriva qu'un parti d'Algonquins, peu adroits ou peu
exercs  la chasse, y russit mal. Les Iroquois qui les suivaient,
demandrent la permission d'essayer s'ils seraient plus heureux. Cette
complaisance qu'on avait eue quelquefois, leur fut refuse. Une duret
si dplace les aigrit. Ils partirent  la drobe pendant la nuit, et
revinrent avec une chasse trs abondante. La confusion des Algonquins
fut extrme. Pour en effacer jusqu'au souvenir, ils attendirent que les
chasseurs iroquois fussent endormis, et leur cassrent  tous la tte.
Cet assassinat fit du bruit. La nation offense demanda justice. Elle
lui fut refuse avec hauteur. On ne lui laissa pas mme l'esprance de
la plus lgre satisfaction.

Les Iroquois, outrs de ce mpris, jurrent de prir ou de se venger;
mais n'tant pas assez forts pour tenir tte  leur superbe offenseur,
ils allrent au loin s'essayer  s'aguerrir contre des nations moins
redoutables. Quand ils eurent appris  venir en renards,  attaquer en
lions,  fuir en oiseaux, c'est leur langage, alors ils ne craignirent
plus de se mesurer avec l'Algonquin. Ils firent la guerre  ce peuple,
avec une frocit proportionne  leur ressentiment. (Raynal)[35]

[Note 35: Charlevoix:--_Journal historique d'un voyage de l'Amrique._
Colden.]

Gonfls par des succs inous, ils se considrrent comme suprieurs au
reste des hommes, et s'appelrent orgueilleusement _Ongue honwe_,
c'est--dire, hommes qui surpassent les autres hommes.

Ils devinrent la terreur de toutes les nations de l'Amrique
septentrionale. Lorsque les Agniers prenaient les armes contre les
tribus de la Nouvelle-Angleterre, un seul de leurs guerriers
paraissait-il parmi elles, aussitt le terrible cri d'alarme s'levait
de colline en colline, un Iroquois! un Iroquois! Et saisies d'pouvante,
toutes les tribus, hommes, femmes et enfans, prenaient la fuite comme un
timide troupeau de moutons poursuivis par des loups. Cette terreur de
leur nom, ils mettaient le plus grand soin  la rpandre en cherchant en
toutes occasions  persuader aux autres peuples qu'ils taient
invincibles.

Pontgrav lui ayant amen  Qubec deux barques remplies d'hommes,
Champlain repartit aussitt avec ses nouveaux allis et une douzaine de
Franais pour marcher contre eux. Il les rencontra sur les bords du lac
auquel il a donn son nom. Les deux armes se trouvrent en prsence le
29 Juillet (1609) et se prparrent au combat. Les Sauvages passrent
toute la nuit  danser,  chanter et  se provoquer d'un camp  l'autre
 la faon des Grecs et des Troyens d'Homre. Les Franais pour qui les
usages des Indignes taient nouveaux, regardaient tout cela avec une
curiosit mle de surprise.

Le lendemain matin, les Indiens sortirent de leurs retranchemens et se
rangrent en bataille. Les Iroquois au nombre de 200 s'avancrent au
petit pas avec beaucoup de gravit et d'assurance, sous la conduite de
trois chefs que distinguaient de grands panaches. Champlain n'avait que
deux Franais avec lui, les autres tant rests en arrire. Ses allis
se sparrent en deux corps et le mirent en avant  leur tte, tandis
que ses deux compagnons se placrent sur la lisire du bois avec
quelques Sauvages. On lui dit de tirer sur les chefs. Les ennemis
s'arrtrent  30 pas de lui, et le contemplrent quelque temps avec
surprise; alors les deux partis firent une dcharge de flches, et dans
le mme temps tombrent raides morts deux chefs Iroquois frapps par les
balles, et un troisime mortellement bless. Les allis poussrent un
cri de joie; les ennemis saisis d'pouvante, prirent la fuite et se
dispersrent dans les bois, mais non sans avoir encore perdu plusieurs
guerriers qui furent tus ou faits prisonniers.

Cette victoire ne cota que 15 ou 16 blesss aux vainqueurs qui, aprs
avoir pill le camp des vaincus, o ils trouvrent du mas et des armes,
commencrent une retraite prcipite le jour mme. Le soir ils prirent
un de leurs prisonniers et lui commandrent d'entonner le chant de mort.
Ensuite, suivant la coutume de ces barbares, il lui firent souffrir les
plus affreux tourmens. Champlain, rvolt de leur cruaut, n'obtint la
permission d'achever ce pauvre misrable qu'aprs qu'ils furent las de
le torturer, et que le sang eut satisfait leur vengeance.

Vers l'automne le gouverneur s'embarqua pour l'Europe, et se rendit 
Fontainebleau o tait Henry IV, qui le reut trs bien, et couta avec
intrt le rapport qu'il lui fit de la situation de la Nouvelle-France,
nom que ce grand roi donna alors au Canada.

De Monts fit d'inutiles efforts pour faire renouveler son privilge de
la traite; des intrts trop puissans s'y opposaient pour qu'il pt
russir. Nanmoins ses associs ne l'abandonnrent pas encore tout 
fait aprs cet chec, esprant pouvoir dans la concurrence gnrale
retirer des pelleteries de quoi couvrir les dpenses de la colonie
naissante. Le Gendre et Collier furent ceux qui secondrent son zle
avec le plus d'ardeur. Il put, grce  leur appui, expdier dans le
printemps (1610) deux navires sur l'un desquels revint Champlain, qui
trouva les habitans de Qubec dans les dispositions les plus
encourageantes, la sant publique ne s'tant pas un instant altre, et
la rcolte ayant produit abondamment de manire  rpondre aux
esprances les plus ambitieuses.

Les Indignes attendaient son retour avec impatience pour entreprendre
une nouvelle expdition contre leurs ennemis qu'ils ne craignaient plus
maintenant d'aller attaquer chez eux. A peine donc fut-il dbarqu et
eut-il donn ses ordres, qu'il partit pour se mettre  la tte de leur
arme runie  l'embouchure de la rivire Richelieu.

On ne marcha pas longtemps sans rencontrer les Iroquois que l'on croyait
bien plus loin. Ils s'taient fortement retranchs pour se mettre 
l'abri des armes meurtrires des Europens, dont ils avaient vu l'effet
au combat de l'anne prcdente, et ils repoussrent leurs assaillans
dans une premire attaque. A la seconde cependant, le feu de la
mousqueterie dcida la victoire qui fut longtemps dispute. Champlain et
un de ses gens y furent blesss. Les ennemis furent taills en pices,
et ceux qui chapprent au casse-tte prirent dans une rivire dans
laquelle ils furent culbuts. Deux cents Hurons arrivrent aprs le
combat. La plupart d'entre eux n'ayant jamais vu d'Europens regardaient
les Franais, leurs habits, leurs armes, avec tonnement.

La libert du commerce des pelleteries ayant t promulgue dans tous
les ports de mer du royaume, plusieurs navires vinrent en Canada pour
faire la traite. Ils apportrent la nouvelle de la mort de Henri IV. Ce
tragique vnement y rpandit la mme consternation qu' Port-Royal.
Tout le monde sentait la perte qu'on venait de faire, et surtout
Champlain qui avait joui de la protection et de l'amiti de cet
infortun monarque. Il partit presque immdiatement pour la France, afin
de veiller aux intrts de Qubec qui auraient pu se trouver gravement
compromis dans les dissensions que faisaient redouter cette catastrophe.

L'esprit du nouveau gouvernement et la libert entire de la traite, qui
ds lors donna lieu  une concurrence trs-vive, obligrent de Monts 
abandonner tous ses projets, faute de moyens pour les continuer, ayant
mme eu de la peine  subvenir aux dpenses de la colonie dans le temps
qu'il tait en possession du monopole de son commerce. Il fallut donc
songer  adopter un nouveau systme; et Champlain, aprs en avoir
confr avec lui  Pons, travailla  former une nouvelle compagnie et 
mettre le Canada sous la protection de quelque grand personnage de la
nation, comme le moyen le plus propre  lui assurer les dispositions
favorables de la cour. L'exemple de l'influence de la marquise de
Guercheville dans les affaires de l'Acadie, lui semblait prouver la
ncessit d'une pareille protection,  laquelle la couronne montrait
beaucoup d'gards, pour rcompenser sans doute et encourager la fidlit
de la noblesse, avec laquelle elle voulait se mettre en faveur comme
elle faisait avec le clerg.

Charles de Bourbon, comte de Soissons, se chargea  sa prire des
intrts du Canada. Il s'en fit nommer par la rgente lieutenant-gnral
 la place de M. de Monts, et choisit Champlain pour son lieutenant, par
ses lettres du mois d'octobre 1612. A peine cette commission tait-elle
signe que ce prince mourut. Ce capitaine allait retomber dans son
premier embarras, lorsqu'heureusement le prince de Cond accepta la
charge vacante par la mort du comte de Soissons, et le continua dans ses
fonctions.

La commission de ce dernier lui ordonnait de saisir tous les btimens
qui feraient la traite, sans permission, depuis Qubec en remontant le
fleuve. C'tait abolir, pour ces limites, la libert du commerce
accorde par Henri IV. Lorsque cette commission fut publie dans les
havres et ports du royaume, elle souleva une opposition formidable.
Champlain montra dans cette circonstance les ressources de son esprit
ingnieux. Il proposa d'tablir une association pour coloniser le
Canada, et y faire le commerce des pelleteries, dans laquelle tous les
marchands auraient droit d'entrer. Il voulait assurer par ce plan le
succs de sa colonie, et rendre en mme temps le commerce libre  tous
ceux qui le faisaient, sous certaines conditions. Ce projet tait bon;
nanmoins les marchands de la Rochelle refusrent de se prter  son
excution. Ils avaient t pris de se trouver  Fontainebleau pour
signer l'acte de socit, ils n'y vinrent point; ceux de Rouen et de
St.-Malo seulement s'y rendirent. Malgr cela, il fut dcid de leur
laisser le droit d'entrer dans la compagnie pour un tiers, s'ils
venaient  changer d'avis; mais ne s'tant point conforms aux articles
proposs dans le temps donn, l'acte fut clos, et les deux dernires
villes y furent parties chacune pour moiti. Fait pour onze annes, il
fut ratifi par le Prince de Cond et confirm par le roi. Les
Rochellois regrettrent alors leur obstination, parceque la libert du
commerce se trouva abolie par cette confirmation royale,  laquelle,
sans doute, ils ne s'attendaient pas. Ils continurent toutefois par
contrebande la traite sur un pied considrable sans qu'on pt y mettre
fin,  cause de l'impossibilit  cette poque de garder les ctes du
Canada.

Dans la prvision d'une pareille association, Champlain avait fait faire
des dfrichemens dans le voisinage de Montral, pour lever un petit
fort afin de protger le comptoir de la compagnie, qui pourrait tre
avantageusement tabli dans cette le. C'est pendant qu'il tait occup
 ce travail qu'il fut visit par 200 Hurons avec lesquels il fit un
trait d'alliance et de commerce, et qu'il obtint la permission de
former des tablissemens dans leur pays s'il en trouvait le sol
convenable.

En 1613, tromp par un imposteur qui disait tre parvenu avec les
Algonquins fort loin dans le nord, jusque sur les bords d'une mer o il
avait vu les dbris d'un navire anglais, il partit pour aller vrifier
ce fait, que la dcouverte de la baie d'Hudson peu d'annes auparavant
(1602) rendait trs probable. Il remonta la rivire des Outaouais jusque
dans le voisinage de sa source sans rien trouver; et les Sauvages
l'ayant convaincu de la fausset de ce rapport, il revint sur ses pas.
Avec de bons guides il aurait pu cependant atteindre la baie d'Hudson en
peu de temps, puisqu'avec un canot lger l'on peut, dit-on, s'y rendre
des Trois-Rivires par celle de St.-Maurice en 15 jours. L'anne 1615
est remarquable dans les annales de la colonie par la dcouverte du lac
Ontario, la premire de ces quatre grandes mers intrieures qui
distinguent l'Amrique septentrionale. Champlain se trouvant au
Sault-St.-Louis, les Hurons et les Outaouais rclamrent encore son
secours contre les Iroquois, qui leur barraient le chemin pour venir
vendre leurs pelleteries aux comptoirs franais. Dans l'intrt de la
traite et de ses projets de dcouverte, il consentit  aller se mettre 
leur tte, et se rendit quelque temps aprs de sa personne  _Cahiagu_,
o les allis devaient runir leurs forces. Il prit la route de la
rivire des Outaouais, parvint jusqu'au lac _Nipissing_,  environ 60
lieues au nord-est du lac Huron, puis descendant vers le sud, il arriva
sur les bords du lac Ontario  la fin de juillet. Il est le premier
Europen qui ait contempl cette _mer douce_, comme il l'appelle, ce lac
ocanique que ne sillonnaient encore que les fragiles esquifs de
l'Indien, qui ne rflchissait que les sombres forts de ses rives
solitaires; mais qui devait baigner dans la suite tant de villes
florissantes, et porter sur son sein les plus gros navires qu'ait
invents l'industrie humaine.

Il trouva dans une bourgade 14 Franais qui taient partis avant lui de
Montral; il traversa cinq autres villages tous dfendus par de triples
palissades, et entra enfin dans celui de _Cahiagu_ qui renfermait 200
cabanes. Il fut reu avec la plus grande distinction par toute la tribu.

Cependant l'arme barbare ne tarda pas  se mettre en marche; l'on
traversa le St.-Laurent par le 43e. degr de latitude. L'ennemi prvenu
de l'invasion, avait eu le temps de prendre ses mesures et de se mettre
en tat de dfense. Solidement retranch, il repoussa toutes les
attaques des allis qui furent faites sans ordre et avec une confusion
trange, malgr les efforts des Franais pour rgulariser les mouvemens
de ces hordes indociles, qui passrent alors de l'excs de la
prsomption au plus profond dcouragement. Il fallut songer  la
retraite qui s'opra nanmoins avec rgularit et sans perte.

Champlain qui avait reu deux blessures dans cette campagne, demanda,
lorsqu'il fut assez rtabli pour supporter les fatigues du voyage, des
guides pour le reconduire  travers les forts  Montral. On les lui
refusa sous divers prtextes, et il fut oblig de passer l'hiver chez
ces peuples. Mettant ce dlai  profit, il tendit ses courses au midi
du lac Ontario, et visita la nation neutre, tribu populeuse qui, malgr
sa position intermdiaire entre les parties belligrentes, conservait
des relations amicales avec tous ses voisins. Il ne fut de retour au
Sault-St.-Louis que dans le mois de juin suivant. Le bruit avait t
rpandu qu'il tait mort; ce fut donc avec la plus grande joie que ses
compatriotes le virent arriver sain et sauf au milieu d'eux, aprs avoir
fait des dcouvertes qui devaient ajouter encore une nouvelle clbrit
 son nom.

En 1618, les Etats du royaume tant assembls, les dputs de la
Bretagne russirent  faire accepter par le conseil l'article de leurs
cahiers qui demandait la libert du commerce des pelleteries en Canada,
fait qui dmontre l'importance que ce ngoce avait prise du moins dans
cette province de France. Champlain qui tait pass en Europe en partie
pour veiller aux intrts de la colonie dans les troubles qui agitaient
encore le royaume, comme il l'avait dj fait lors de la mort de Henri
IV, fit revenir sur cette mesure, qui sappait par sa base la socit du
Canada qu'il avait eu tant de peine  former; et aprs une discussion
approfondie o tous les intresss furent entendus, elle fut retire.
Des procs et des difficults sans nombre assaillissaient de toutes
parts cette compagnie, qui, n'ayant que des motifs de lucre, se ft
bientt dgote d'une entreprise ingrate sans Champlain qui, mettant
tour  tour en jeu l'intrt, le patriotisme et l'honneur, russit
encore  l'empcher de se dissoudre et  conserver ce qu'il regardait
comme la sauvegarde de la colonie. Aprs avoir ainsi assur l'existence
de cette socit, il la pressa de travailler avec zle  la
colonisation; elle lui fit des promesses qu'elle se donna bien de garde
d'excuter. Au reste il eut bientt lieu d'en prouver lui-mme les
bonnes volonts, et de se convaincre de la manire dont elle entendait
acquitter ses obligations.

Comme il se prparait  passer  Qubec avec toute sa famille, elle
voulut l'employer seulement  des voyages de dcouverte pour lier de
nouvelles relations commerciales avec les nations qu'il pourrait
dcouvrir; et charger de l'administration de la province Pontgrav,
homme facile et tout  fait selon ses vues, et qui ne s'tait jamais
intress qu' la traite. Il refusa de consentir  cet arrangement. L
dessus s'leva une contestation qui fut porte devant le conseil du roi,
lequel par un arrt rendu en 1619, maintint Champlain  la tte du
gouvernement de la Nouvelle-France pour laquelle il ne put partir
cependant qu'en 1620  cause de toutes ces difficults. A peu prs dans
le mme temps le prince de Cond qui avait t emprisonn pendant les
troubles, fut rendu  la libert et cda la lieutenance-gnrale de ce
pays, dont il tait charg depuis quelques annes, au duc de Montmorenci
pour 11,000 cus; d'o l'on peut conclure que le patronage du Canada
valait dj quelque chose. Champlain fut confirm dans ses fonctions, et
reut ordre de btir un fort  Qubec. M. Dolu, grand audiencier, fut
charg en France des affaires du Canada, auxquelles le duc de
Montmorenci parut prendre plus d'intrt que son prdcesseur. Les
associs voulurent encore partager le commandement de Champlain; mais
les ordres du roi les restreignirent  leur commerce seul, et placrent
la colonie sous l'administration exclusive de ce capitaine.

C'est  son retour  Qubec qu'il fit commencer la construction du
chteau St.-Louis, sur la cime du cap, chteau devenu clbre pour avoir
servi de rsidence aux gouverneurs du Canada jusqu'en 1834, qu'il fut
entirement dtruit par un incendie. Tous leurs actes taient
gnralement dats de cette demeure vice-royale, qui n'a pas t
rebtie.[36]

[Note 36: On a conserv ce nom  un btiment bti  la fin du dernier
sicle pour servir de dpendance au chteau, et que le feu a pargn.]

Les Rcollets commencrent aussi  se construire cette anne un couvent
sur la rivire St.-Charles, quoique la population de Qubec ne dpasst
pas encore une cinquantaine d'mes, en y comprenant mme ces moines.
Mais tel tait l'esprit de dvotion en France que diffrens ordres
religieux purent, par les libralits des personnes pieuses, lever au
milieu des forts du Canada, qu'ils taient obligs de dfricher pour en
poser les fondations, les vastes tablissemens scolaires et de
bienfaisance qui font aujourd'hui encore l'honneur de ce pays. Des corps
religieux les Rcollets qui y sont venus les premiers, sont aussi les
premiers qui en ont disparu. Ce qui frappait davantage autrefois
l'tranger en arrivant sur ces bords, c'taient nos institutions
conventuelles, comme dans les provinces anglaises, c'taient les
monumens du commerce et de l'industrie: cela tait caractristique de
l'esprit des deux peuples. Tandis que nous rigions des monastres, le
Massachusetts se faisait des vaisseaux pour commercer avec toutes les
nations.

L'anne suivante, Champlain promulgua des ordonnances et des rglemens
pour la bonne conduite des colons et le maintien de l'ordre. Ce petit
code de lois, le premier qui ait t fait pour le Canada, ne parat pas
avoir t conserv. Ce serait une pice curieuse pour l'histoire des
premiers jours de la colonie. Il n'est pas non plus indigne de cette
histoire de mentionner que c'est vers cette poque qu'il commence  y
avoir des habitans qui vivent du produit de leurs terres; et les Hbert
et les Couillard sont les plus notables de ceux dont l'on trouve le nom
dans nos anciennes annales: c'est en 1628 seulement qu'on laboura pour
la premire fois avec des boeufs. La plupart des Franais passs en
Canada taient encore alors employs  la traite des pelleteries, dont
Tadoussac, Qubec, les Trois-Rivires et le Sault-St.-Louis taient les
principaux comptoirs.

Cependant les Sauvages qui avaient toujours continu de se faire la
guerre, soupiraient depuis longtemps aprs la paix. Les deux partis
fatigus d'une lutte sanglante qui, selon leur rapport, durait depuis
plus de 50 ans, avaient en effet tacitement consenti  une espce de
trve, qui fut suivie ensuite d'un trait solennel ratifi en 1622.

D'un autre ct, la traite tait un objet continuel de disputes entre
les ngocians qui y taient engags, ou entre ces ngocians et le
gouvernement. La socit forme entre Rouen et St.-Malo en 1616, avait
t supprime par le roi, faute par elle d'avoir rempli ses obligations
relativement  la colonisation du pays; et une nouvelle association
s'tait,  ce qu'il parat, organise avec les frres de Caen  sa tte.
Il s'leva aussitt des procs entre l'ancienne et la nouvelle compagnie
au sujet de rclamations litigieuses. Le tout fut port devant le
conseil du roi, et se termina par la runion des deux socits.

Il est souvent difficile de dmler la complication des socits
commerciales qui exploitaient alors la colonie; mais il importe peu
qu'elles fussent composes de tels ou tels hommes, portassent tels ou
tels noms, ou eussent telles ou telles obligations  remplir envers
elle; il suffit de savoir que toutes elles se ressemblaient sous un
point, c'est--dire, qu'elles ne faisaient rien ou presque rien pour le
Canada. Elles n'avaient pas fait dfricher un seul arpent de terre; et
il est constant qu'elles regardrent, en Canada comme en Acadie,
l'tablissement du pays comme destructif de la traite.[37]

[Note 37: Voir ce que M. Denis dit sur la conduite de d'Aunay en Acadie:
_Description de l'Amrique Septentrionale_, chap. III.]

Le duc de Montmorenci fatigu comme vice-roi de tous ces dbats, cda
pour une certaine somme sa charge  Henri de Lvis, duc de Ventadour. Le
roi fit en consquence expdier en 1625 ses lettres patentes nommant
lieutenant-gnral de la Nouvelle-France ce dernier duc, qui dgot du
monde tait entr dans les ordres sacrs. Son but en acceptant cette
charge tait de travailler bien moins  l'tablissement de la colonie
qu' la conversion des idoltres. Aussi fit-il peu de chose pour elle;
mais s'il y envoya peu ou point de colons, en revanche il y fit passer,
dans l'anne mme et  ses propres frais, cinq Jsuites: c'taient les
P. P. Lallemant, Brboeuf,[38] Masse et deux autres religieux. Tout
louable qu'tait ce dessein, cela donnait peu d'espoir  ceux qui
dsiraient voir avancer le Canada en population, en industrie et en
richesses. Mais Champlain veillait sur lui, et s'il ne faisait pas de
progrs, du moins sa main l'empchait de tomber.

[Note 38: Le P. Brboeuf tait d'une ancienne famille normande de la
souche de laquelle descendent les Arundels d'Angleterre. _Dict.
Historique._]

A la fin outr de la coupable indiffrence de la nouvelle compagnie, il
l'accusa auprs du duc de Ventadour, et peignit  ce seigneur avec
nergie l'abandon dans lequel elle laissait languir cette province, qui
ne demandait qu'un peu d'aide pour fleurir et prosprer. Ces plaintes
parvinrent aux oreilles de Richelieu charg alors des destines de la
France. En apprenant le mal, il avisa au remde avec sa dcision et sa
promptitude ordinaires.

Ce ministre que l'Europe s'accorde  regarder comme le plus grand homme
d'tat moderne, tait parvenu au timon des affaires en 1624. Crature du
marchal d'Ancre, il sut acqurir les bonnes grces de la reine mre,
dont il fut dans la suite un ennemi acharn. Il s'employa activement
pour rtablir la paix entre elle et le roi son fils; pour l'en
rcompenser, elle lui fit obtenir le chapeau de cardinal et une place
dans le conseil, qu'il assujettit bientt  ses volonts par sa fermet
et par ses talens. Il introduisit un systme de politique qui changea la
face de l'Europe. Ce puissant gnie, dit l'abb Millot, gouvernant la
monarchie franaise, matrisant la faiblesse du monarque, subjuguant
l'audace des calvinistes et l'ambition sditieuse des grands, tonna le
monde par l'clat de ses entreprises. Il fit couler des fleuves de sang,
il gouverna avec un sceptre de fer, il rendit la France malheureuse, il
fut craint et ha autant qu'admir; mais son ministre fera une des
principales poques de l'histoire par les rvolutions et les vnemens
clbres qu'il a produits.

C'est sous ce ministre que commencrent  natre la marine et le
commerce extrieur du royaume. Une des grandes ides qui le
proccupaient, c'tait bien de donner  la France une marine importante
et redoutable; il sut aussi entrevoir, pour excuter ce projet, quelles
taient les mesures les plus sages et les plus efficaces. Au lieu de
construire des vaisseaux de guerre et d'employer une portion des revenus
publics  les quiper, il commena par amliorer les ports de mer sur
les ctes de la France, et il se fit donner les fonctions de
surintendant des affaires des colonies dont ils connaissait plus que
personne l'importance; il voulut lui-mme encore les encourager par
l'influence de son nom; mais l'esprit absorb par les rvolutions que
son gnie faisait subir au monde, et par les luttes intestines de la
monarchie, il ne travailla pas assez constamment  jeter les bases d'un
systme colonial qui pt augmenter la puissance de la mre-patrie. Il
parat plutt qu'il avait pour principe d'affranchir le gouvernement du
soin de coloniser l'Amrique, et d'abandonner cette tche  des
compagnies particulires, ne rservant pour ainsi dire  la couronne
qu'une redevance et une autorit nominale. Ds 1625, il mit ce principe
en pratique pour Saint-Christophe, la premire des les de l'Archipel du
Mexique, o les Franais aient fond un tablissement. Il fit la mme
chose pour la Nouvelle-France. Ainsi les colonies retombaient encore
sous le monopole. Le gouvernement ne faisant rien pour elles, il fallait
donner des avantages commerciaux aux compagnies qui se chargeaient de
les peupler. D'ailleurs c'tait l'usage d'un temps o la navigation et
le commerce n'avaient pas encore assez de vigueur pour tre abandonns 
la libert des particuliers.

Instruit par les reprsentations de Champlain de l'tat du Canada, il
jugea que, pour donner l'essor  cette colonie qui languissait dans son
berceau, et la faire progresser, il tait ncessaire de former une
compagnie puissante et qui et un grand capital, parce que l'exprience
du pass, en France et ailleurs, avait appris que la classe des migrans
n'tait pas en tat, par ses seules ressources et sans secours
trangers, de se transporter en Amrique, d'y ouvrir des terres et
d'attendre le moment o elles lui fourniraient de quoi subsister.

En outre, les difficults nombreuses qui s'levaient tous les jours
entre le pouvoir politique et les socits qui exploitaient les
colonies, le dterminrent  y tablir une seule autorit afin d'viter
des collisions fcheuses, personne plus que lui ne sentant l'importance
de l'unit de pouvoir et d'action. Pour parer donc  ces deux
inconvniens, il forma une association connue sous le nom des cent
associs, et il lui concda  perptuit la Nouvelle-France et la
Floride,  la rserve de la foi et hommage au roi, et de la nomination
des officiers de la justice souveraine, qui devaient tre toutefois
dsigns et prsents par la compagnie, lorsqu'elle jugerait  propos
d'en tablir. L'acte de son tablissement fut confirm par les lettres
patentes du roi du 6 mai 1628. Ainsi cette contre passa du rgime royal
 celui d'une compagnie qui devint le modle de ces socits puissantes
dites des Indes, qui ont brill avec tant d'clat, et dont celle
d'Angleterre surtout a acquis de nos jours un si vaste empire en Asie.




                             CHAPITRE III.


       NOUVELLE-FRANCE JUSQU'A LA PAIX DE ST.-GERMAIN-EN-LAYE.

                              1613-1632.

Les perscutions politiques et religieuses et la conqute trangre
dterminent les migrations: exemple, les Irlandais et les
Ecossais.--Les Huguenots formellement exclus de la N.-France.--Grandes
esprances que donne en France la compagnie des cent associs.--Elle
envoie un armement considrable  Qubec, sous les ordres de
Roquemont.--Acadie: le chevalier Alexander obtient de Jacques I la
concession de cette province pour la peupler d'Ecossais; et une partie
reoit alors le nom de Nouvelle-Ecosse.--Une colonie y est envoye et
s'en revient sans avoir dbarqu.--Cration d'une chevalerie 
l'occasion de cette contre.--Guerre entre la France et l'Angleterre.
Kirtk s'avance contre Qubec, puis abandonne son entreprise.--Il
rencontre en se retirant dans le bas du fleuve l'escadre de Roquemont et
s'en empare.--Qubec rduit  la famine par cette perte, se rend l'anne
suivante  Louis et Thomas Kirtk, ses frres, qui secourent les habitans
mourant de faim.--Le Cap-Breton pris par une partie de la flotte de
Kirtk, est repris par le capitaine Daniel.--Le chevalier la Tour attaque
le fort du cap de Sable dfendu par son propre fils, et est
repouss.--Le chevalier Alexander lui cde la N.-Ecosse, except
Port-Royal.--La France et l'Angleterre occupent en mme temps
l'Acadie.--Trait de St.-Germain-en-Laye.


Si l'on ne russit pas, dit Lescarbot en parlant de colonisation, il
faut l'attribuer partie  nous mme qui sommes en trop bonne terre pour
nous en loigner, et nous donner de la peine pour les commodits de la
vie. L'on a en effet reproch aux Franais de n'tre pas un peuple
migrant; que leur passion pour les charmes de la socit l'emportait
sur le dsir d'amliorer leur condition, lorsqu'il fallait pour pour
cela sacrifier une jouissance qui leur tait si douce; que leur
attachement enfin pour leur pays natal a form un grand obstacle 
l'avancement de leurs colonies. Mais ce sentiment est commun  tous les
peuples, mme  ceux qui sont  demi-nomades. _Dirons-nous_, rpondait
le chef d'une peuplade indienne dont l'on voulait prendre le territoire,
_dirons-nous aux os de nos pres, levez-vous et marchez_. Il y a tout un
monde de souvenirs dans cette parole que nous rvle le pass sons la
forme la plus vraie et la plus expressive. La pense de quitter pour
jamais la patrie est douloureuse pour tous les hommes; par cet exil qui
ne doit pas finir mille liens, qui les attachent d'une manire
imperceptible mais presqu'indissoluble au sol qui les a vus natre, sont
froisss et briss tout d'un coup. Il n'y a que les motifs les plus
imprieux qui puissent les engager  rompre ainsi avec tout ce qui leur
a t cher, pour ne plus songer qu' l'avenir avec ses chances et ses
craintes, ses illusions et ses cruels mcomptes. Aussi, si l'on examine
attentivement l'histoire des migrations qui ont pour ainsi dire signal
chaque sicle, l'on trouve qu'elles ont eu toutes pour motifs une
ncessit absolue; tantt c'est une guerre funeste, tantt c'est
l'oppression la plus intolrable, une autre fois c'est une misre
tellement profonde que l'abandon de son pays pour s'en racheter est
vraiment un lger sacrifice.

Lorsque dans un pays existent quelques unes de ces causes, et que
l'esprit d'migration se manifeste, la seule chose qui reste  faire au
gouvernement, c'est de chercher  diriger le flot de population qui
s'exile de manire que l'Etat non seulement n'en souffre point, mais au
contraire qu'il en retire encore des avantages.

Le dix-septime sicle fut pour la France l'poque la plus favorable
pour coloniser,  cause des luttes religieuses du royaume, et du sort
des vaincus, assez triste pour leur faire dsirer d'abandonner une
patrie qui ne leur prsentait plus que l'image d'une perscution
finissant souvent par l'chafaud ou le bcher. Si Louis XIII et son
successeur eussent ouvert l'Amrique  cette nombreuse classe d'hommes,
le Nouveau-Monde compterait aujourd'hui un empire de plus, un empire
franais! Malheureusement l'on adopta une politique contraire; et malgr
tous les avantages qu'on pt offrir aux catholiques, ceux-ci se trouvant
bien dans leur patrie, ne se levrent point pour migrer, Il en fut
ainsi en Angleterre des classes favorises; elles ne bougrent pas,
tandis que les rpublicains vaincus, les catholiques perscuts, les
dissidens fouls et mpriss, recevaient comme une faveur la permission
de passer dans le Massachusetts et la Virginie, o l'on s'empressa par
politique de laisser couler ces mcontens si nuisibles dans la
mtropole  la marche et aux projets du gouvernement.

Dj le joug tranger chassait depuis longtemps les Irlandais et les
Ecossais de leur patrie. Ds 1620, les derniers pour se soustraire au
joug des Anglais, migraient dans la Pologne, dans la Sude et dans la
Russie. Leurs conqurans eux-mmes qui ont senti la pesanteur du joug
des Normands jusque dans le 14e sicle, et qui se sont ensuite
prcipits dans les orages des rvolutions politiques, n'ont
probablement pas chapp  cette influence attidissante, lorsqu'ils
voyaient encore les sommits sociales de leur pays occupes par des
hommes de cette race, sous laquelle leurs pres avaient souffert tant de
maux. Cela joint aux perscutions religieuses dont une partie d'entre
eux tait l'objet, devait diminuer leurs regrets en quittant un pays
dont le prsent et le pass leur prsentaient de si sombres images.

Richelieu fit donc une grande faute, lorsqu'il consentit  ce que les
protestans fussent exclus de la Nouvelle-France; s'il fallait expulser
une des deux religions, il aurait mieux fallu, dans l'intrt de la
colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui migraient
peu; il portait un coup fatal au Canada en en fermant l'entre aux
Huguenots d'une manire formelle par l'acte d'tablissement de la
compagnie des cent associs.

Jusqu' cette poque, il est vrai, ils en avaient t tenus loigns
d'une manire sourde et systmatique,[39] tout comme aprs la conqute
on a longtemps repouss les Canadiens franais du gouvernement, et comme
ils le sont encore aujourd'hui de certains dpartemens publics; mais il
s'en introduisait toujours quelques uns. Ce ne fut que quand Richelieu
et cras les Huguenots  la Rochelle, qui fut prise en 1628, que l'on
ne se crut plus oblig de les mnager, et qu'ils furent sacrifis  la
vengeance de leurs ennemis victorieux. Le systme colonial franais et
eu un rsultat bien diffrent, si on et lev les entraves qu'on mettait
pour loigner ces sectaires du pays, et si on leur en et laiss les
portes ouvertes.

[Note 39: Il parat enfin qu'il fut conclu (1616)... qu' l'avenir les
Huguenots en fussent exclus...

_Premier tablissement de la foi dans la N.-F_, par le P. Leclerc.]

L'on va voir tout  l'heure que le premier fruit de cette funeste
dcision, fut la conqute du Canada, au profit de l'Angleterre, par ces
mmes Huguenots qu'on perscutait dans la mre-patrie et que l'on
excluait de ses possessions d'outre-mer.

Nous avons dj expos les motifs de la formation de la compagnie des
cent associs,  laquelle furent abandonnes toutes les colonies
franaises de l'Amrique.

Elle obtint en mme temps le droit de les fortifier et de les rgir 
son gr; de faire la guerre et la paix;  l'exception de la pche de la
morue et de la baleine, qu'on rendit libre  tous les citoyens, tout le
commerce qui pouvait se faire par terre et par mer, lui fut cd pour
quinze ans. La traite du castor et des pelleteries, lui fut accorde 
perptuit.

A tant d'encouragemens, on ajouta d'autres faveurs. Le roi fit prsent
de deux gros vaisseaux  la socit, compose de 107 intresss. Douze
des principaux obtinrent des lettres de noblesse. On pressa les
gentilshommes, le clerg mme, de participer  ce commerce. La compagnie
pouvait envoyer, pouvait recevoir toutes sortes de denres, toutes
sortes de marchandises, sans tre assujettie au plus petit droit. La
pratique d'un mtier quelconque, durant six ans dans la colonie, en
assurait le libre exercice en France. Une dernire faveur, fut l'entre
franche de tous les ouvrages qui seraient manufacturs dans ces contres
loignes. Cette prrogative singulire, dont il n'est pas ais de
pntrer les motifs, donnait aux ouvriers de la Nouvelle-France, un
avantage incomparable sur ceux de l'ancienne, envelopps de pages, de
lettres de matrise, de frais de marque, de toutes les entraves que
l'ignorance et l'avarice y avaient multiplies  l'infini.

Pour rpondre  tant de preuves de prdilection, la compagnie qui avait
un fond de cent mille cus, s'engagea  porter dans la colonie, ds l'an
1628, qui tait le premier de son privilge, deux ou trois cents
ouvriers des professions les plus convenables, et jusqu' seize mille de
l'un et l'autre sexe avant 1643.[40] Elle devait les loger, les nourrir,
les entretenir pendant trois ans, et leur distribuer ensuite une
quantit de terres dfriches, suffisante pour leur subsistance, avec le
bl ncessaire pour les ensemencer la premire fois. (Raynal) Les colons
devaient tre Franais et catholiques. Richelieu, le Marchal Defiat, le
commandeur de Razilli et Champlain taient au nombre de ses membres; le
reste se composait de nobles, de ngocians et de bourgeois des
principales villes du royaume.

[Note 40: Charlevoix et Raynal disent 16000; mais l'acte de
l'tablissement de la compagnie dit 4000. Voyez _Edits et ordonnances_
p. 3.]

Une association revtue d'aussi grands privilges, et forme de tant de
personnes riches et puissantes, ayant pour chef le premier ministre du
roi, rveilla les esprances de tous les amis des colonies. En effet le
succs ne parut plus douteux. Elle prit sur le champ des mesures pour
secourir Qubec, menac de la famine. Plusieurs navires furent quipps
et mis sous les ordres de Roquemont, l'un des associs. Quantit de
familles et d'ouvriers, pleins d'espoir et de courage, s'embarqurent
pour le Canada avec des provisions de toute espce. Cet armement mit 
la voile en 1628; mais il ne devait pas parvenir  sa destination.

Aprs la destruction de Port-Royal par Argall, les Anglais abandonnrent
l'Acadie. Ce ne fut que huit ans aprs, en 1631, que le chevalier
Guillaume Alexander, obtint de Jacques I la concession de cette province
pour y tablir des Ecossais. Cette concession embrassait tout le pays
situ  l'est d'une ligne tire depuis la rivire Ste.-Croix jusqu'au
fleuve St.-Laurent, dans la direction du nord. Cette contre reut le
nom de _Nouvelle-Ecosse_. C'est ainsi que l'on donna naissance  la
confusion qui causa tant de difficults dans la suite entre la France et
l'Angleterre, l'une soutenant que la Nouvelle-Ecosse et l'Acadie taient
deux noms qui dsignaient une seule et mme province; l'autre, qu'ils
dsignaient deux pays distincts, parce que les limites de chacun
n'taient pas semblables.

L'anne suivante, le chevalier Alexander envoya des migrans pour
prendre possession du pays; mais ils partirent si tard qu'ils furent
obligs de passer l'hiver  Terreneuve. Ils abordrent au printemps de
1623 au Cap-Breton; et de l ctoyant l'Acadie, ils arrivrent aprs
avoir visit deux ou trois ports, au cap de Sable, o ils trouvrent les
Franais qui n'avaient pas cess d'occuper la contre depuis l'invasion
d'Argall, et quantit d'aventuriers qui s'taient joints  eux. Ils
n'osrent dbarquer, et revinrent en Angleterre, o ils firent la
peinture la plus exagre de la beaut et de la salubrit de l'Acadie
ainsi que de la fertilit du sol. L'on crut sur leur parole que c'tait
un vrai paradis terrestre. Il y eut un instant d'engouement. Le
chevalier Alexander se hta de faire confirmer sa concession par Charles
I, qui fonda aussi l'ordre des chevaliers baronnets de la
Nouvelle-Ecosse, dont le nombre ne devait point excder cent cinquante.
Cette chevalerie nouvelle fut pendant longtemps l'objet des railleries
des plaisans, qui la ridiculisrent dans leurs crits et dans leurs
discours. Pour pouvoir y tre admis, il fallait travailler 
l'tablissement de la Province. Cette condition remplie, le candidat
obtenait une concession de terre assez considrable, et un certificat du
gouverneur, qui lui donnait le droit de recevoir les honneurs de la
chevalerie, dont les lettres patentes devaient tre confirmes par le
parlement. Aujourd'hui elles sont expdies dans la mme forme que
celles des autres ordres; et le nombre des chevaliers n'est plus limit.

La guerre entre les catholiques et les huguenots se ralluma en France.
Buckingham, qui tait  la tte du cabinet de Londres, plein de
prsomption, et aussi jaloux de Richelieu qu'il lui tait infrieur en
gnie, ne manqua point l'occasion de secourir ces derniers, reculs dans
la Rochelle, et de montrer ainsi sa haine contre le cardinal. Il vint
avec une arme formidable pour faire lever le sige de cette ville, et
envahir la France, se vantant d'aller dicter la paix  Paris. Mais son
arme ayant t battue dans l'le de Rh, il eut la mortification d'tre
oblig de se retirer, et de voir triompher son rival. La guerre ainsi
commence entre les deux couronnes plus par vengeance personnelle que
par intrt d'tat, fut porte en Amrique.

Le chevalier Alexander, devenu ensuite comte de Sterling, encourag par
la cour, saisit ce moment de reconqurir l'Acadie, avec l'aide du
chevalier David Kirtk, calviniste franais, natif de Dieppe. Dix-huit
vaisseaux sortirent des ports d'Angleterre pour fondre  la fois sur
tous les tablissemens de la Nouvelle-France. Kirtk, suivi de plusieurs
rfugis de sa nation, et entre autres du capitaine Michel, associ de
de Caen, et qui commandait en second sous lui, fut charg de prendre
Qubec. Il s'empara dans le golfe St.-Laurent d'un des navires de la
nouvelle socit, et de plusieurs autres btimens qui y faisaient la
traite et la pche. Rendu  Tadoussac, il crivit le 8 juillet 1628, une
lettre trs-polie  Champlain, dans laquelle il lui disait qu'il tait
inform de la disette qui rgnait dans la colonie; que, comme il gardait
le fleuve avec ses vaisseaux, il ne devait pas attendre de secours, et
que s'il rendait la place, il lui accorderait les conditions les plus
favorables. Il envoya porter cette lettre par des Basques, enlevs dans
le golfe, et qui taient chargs aussi de lui remettre les prisonniers
faits  la ferme du Cap-Tourmente incendie par un dtachement qu'il
avait envoy pour cela.

Champlain qui avait appris la veille l'arrive de Kirtk, jugea, aprs
avoir lu sa sommation, qu'il menaait de trop loin pour tre  craindre;
et il lui fit une rponse si fire qu'en effet l'amiral anglais n'osa
pas venir l'attaquer. En mme temps pour dissimuler la disette qui
rgnait dans la ville, il lit faire bonne chre aux envoys qu'il garda
jusqu'au lendemain. Les habitans taient alors rduits chacun  sept
onces de pois par jour, et il n'y avait pas 50 livres de poudre dans les
magasins. Kirtk n'aurait eu qu' se prsenter devant la place pour s'en
rendre matre; mais tromp par l'attitude de Champlain, il brla toutes
les barques et autres petits vaisseaux qu'il y avait  Tadoussac, et
regagna le bas du fleuve.

Dans le mme temps Roquemont, comme nous l'avons dj dit plus haut,
parti de France aprs la conclusion de la paix, et qui ne s'attendait
probablement pas  rencontrer d'ennemis, entrait dans le golfe o il
apprit des Sauvages que Qubec tait tomb aux mains des Anglais. A
cette nouvelle, il dpcha sur le champ onze hommes dans une embarcation
avec ordre de remonter jusqu' cette ville pour s'assurer de la vrit
de ce rapport. Cette barque s'tait  peine loigne, qu'elle aperut
six vaisseaux ennemis, et le lendemain entendit une vive canonnade.
C'tait Kirtk qui en tait venu aux mains avec Roquemont dont les
btimens plus petits, pesamment chargs et manoeuvrant difficilement,
furent pris avec tous les colons qu'il y avait dessus. Ce capitaine
oubliant qu'il portait toute la ressource d'une colonie prte 
succomber, loin de chercher  viter le combat, parut vouloir le
dsirer. Son imprudente ardeur laissa Qubec en proie  la famine, et
fut cause de sa reddition l'anne suivante. Tel fut le rsultat de cette
expdition qui devait sauver le Canada, et qui, abandonn aux soins d'un
chef inexpriment, acclra sa ruine.

Le gouverneur, auquel le rapport de la barque dtache par Roquemont,
avait fait pressentir la perte des secours qui lui taient envoys par
la nouvelle compagnie, ne fut point cependant dcourag par ce malheur,
aggrav encore par le manque des rcoltes. Il prit des mesures pour
faire durer ce qui lui restait de vivres aussi longtemps que possible.
Il acheta du poisson, que les Indiens, profitant de sa situation, lui
firent payer bien cher, et renvoya une partie de ses gens chez les
Sauvages afin de diminuer le nombre de bouches durant l'hiver qui
approchait.

Au moyen de ces arrangemens, l'on put  force de privations atteindre le
printemps. Ds que la neige fut disparue tous ceux qui taient encore en
tat de marcher, se mirent  courir les bois pour ramasser quelques
racines pour vivre. Beaucoup cependant ne pouvaient suffire  en trouver
assez pour satisfaire les demandes de leurs familles puises par la
faim. Champlain, ne se traitant pas mieux que le plus misrable des
colons, donnait l'exemple de la patience et excitait tout le monde 
supporter avec courage des souffrances qui devaient, sans doute, bientt
finir.

Chacun avait l'espoir que des secours seraient envoys de France ds le
petit printemps; de fait l'on n'avait aucun doute  cet gard. Ds que
le fleuve fut libre de glaces, la population impatiente et les yeux
tourns vers le port, s'attendait donc  les voir paratre  tout
moment. Mais aucun navire ne se montrait. L'on resta dans cette pnible
anxit jusqu'au mois de juillet, en proie  une famine qui allait
toujours croissante, car les racines qu'on allait chercher jusqu'
plusieurs lieues, devinrent extrmement rares. Enfin trois vaisseaux
parurent derrire la Pointe-Levy. La nouvelle s'en rpandit
immdiatement avec la rapidit de l'clair; mais la joie qu'elle causa
ne fut pas de longue dure, car bientt l'on reconnut avec douleur un
drapeau ennemi au bout des mts. Cependant, dans l'tat auquel l'on
tait rduit, personne ne songea  se dfendre. Louis et Thomas Kirtk
qui commandaient cette escadre, furent reus plutt comme des
librateurs que comme des ennemis. Les prliminaires de la capitulation
ne furent pas longs. La ville fut rendue le 29 juillet 1629; et aussitt
les provisions y abondrent. Les conditions accordes  la colonie et le
bon traitement que les habitans prouvrent de la part de Louis Kirtk,
les dterminrent  y rester pour la plupart. La population de Qubec ne
dpassait pas alors cent mes.

L'amiral David Kirtk tait rest Tadoussac avec le gros de son escadre,
qui tait compose runie, des trois btimens qui avaient pris Qubec,
portant 22 canons, et de cinq vaisseaux de trois  quatre cents
tonneaux, monts chacun de cent vingt hommes.

Louis, son frre, resta charg du commandement de la ville. Champlain
descendit avec Thomas  Tadoussac en route pour l'Europe. En descendant,
ils rencontrrent de Caen qui arrivait de France avec des provisions et
qui ne pouvant les viter fut pris aprs un combat opinitre. Le
chevalier Kirtk fit voile en octobre pour l'Angleterre, o Champlain,
dbarqua, afin de rendre compte  l'ambassadeur de France de ce qui
s'tait pass en Amrique, et de le presser de rclamer Qubec, dont on
s'tait empar deux mois aprs la conclusion de la paix. Kirtk, en
arrivant  Plymouth, apprit que les diffrends entre les deux cours
taient rgls. Mais il parat qu'il en avait t inform avant la prise
de Qubec. Croyant y trouver de riches dpouilles, il avait feint de
l'ignorer, pour tomber  l'improviste sur cette ville laisse sans
dfense. Il fut bien tonn de voir qu'il ne s'tait empar que d'un
rocher habit par une centaine d'habitans puiss par une longue famine,
et  qui il fallait commencer par donner de quoi vivre. N'ayant presque
rien trouv non plus dans le magasin des pelleteries, tout le fruit de
sa mauvaise foi fut de s'tre ruin, sans avoir mme t utile au prince
qu'il servait.

Cependant la prise de Qubec n'entrana pas la perte de toute la
Nouvelle-France, car plusieurs points taient encore occups par les
Franais en Acadie; l'le du Cap-Breton avait t reconquise aussitt
que perdue. La compagnie avait donn ordre  Roquemont avant de partir
d'aller  Brouage, ou  la Rochelle, se mettre sous la protection de
l'escadre du commandeur de Rasilli, qui devait le convoyer jusqu'en
Canada. Mais la paix ayant t conclue sur ces entrefaites, le
Commandeur avait t envoy contre le Maroc dont l'empereur avait
mcontent la France; et le btimens de la compagnie, aprs l'avoir
attendu quarante jours, partirent sous les ordres du capitaine Daniel,
en juin. Sans ce dlai, Qubec eut t ravitaill et renforc avant
l'arrive de Kirtk. Une tempte dispersa sur les bancs de Terreneuve,
les vaisseaux de Daniel qui se trouva seul. Comme il approchait de la
terre, un navire anglais vint se mettre le long de lui  porte de
pistolet avec l'intention de l'attaquer; mais lorsqu'il eut aperu 16
pices de canon en batterie sur le pont de Daniel, il voulut vainement
s'esquiver; celui-ci l'accrocha et le prit  l'abordage sans difficult.

Il cingla ensuite vers le Grand-Cibou, sur la cte orientale du
Cap-Breton, pour avoir des nouvelles de Qubec. Il apprit l d'un
capitaine de Bordeaux, que lord Jacques Stuart, ayant sous ses ordres
trois vaisseaux, s'tait empar deux mois auparavant d'un btiment
pcheur de St.-Jean-de-Luz; et qu'il l'avait envoy avec deux des siens
 Port-Royal; que lui-mme, rest avec un vaisseau, avait construit un
fort au port aux Baleines, prtendant que l'le du Cap-Breton
appartenait  la Grande-Bretagne. A cette nouvelle Daniel rsolut sur le
champ de s'emparer du fort de Stuart, et de remettre l'le sous la
domination franaise. Il arriva devant la place dans le mois de
septembre, et dbarqua  la tte de cinquante-trois hommes compltement
arms et munis d'chelle pour l'escalade. L'attaque fut vive et la
garnison se dfendit avec un grand courage; mais les portes ayant t
enfonces  coups de hache, Daniel y pntra un des premiers et fit le
capitaine Stuart prisonnier avec une partie de ses gens. Dans le mme
temps un drapeau blanc s'levait sur une autre partie du rempart.

Daniel rasa le fort, et en fit btir un autre  l'entre de la rivire
Grand-Cibou, qu'il arma de 8 pices de canon. Il y laissa une garnison
de 38 hommes avec les PP. Vimont et Vieuxpont, Jsuites. Mettant ensuite
 la voile pour la France, il dbarqua en passant  Falmouth
quarante-deux de ses prisonniers et emmena le reste au nombre d'une
vingtaine avec leur chef,  Dieppe.[41]

[Note 41: Champlain: mmoire  la fin de l'dition de 1632.]

Le capitaine Stuart formait probablement partie de la flotte de l'amiral
Kirtk, qui, au rapport d'Haliburton, soumit le Cap-Breton sans prouver
de rsistance, et y btit un fort avant de remonter le St.-Laurent.

Tandis que Kirtk s'emparait de Qubec, et que son lieutenant perdait le
Cap-Breton, l'extrmit sud de l'Acadie repoussait les attaques de deux
vaisseaux de guerre commands par Claude de la Tour, protestant franais
rcemment pass au service de l'Angleterre.

Cet homme d'un esprit entreprenant et qui possdait une grande fortune,
avait t fait prisonnier sur un des navires de Roquemont et conduit 
Londres o il avait t fort bien accueilli  la cour. Il y pousa une
des dames d'honneur de la reine, et fut fait baronnet de la
Nouvelle-Ecosse. Tant de marques d bienveillance achevrent d'teindre
le reste d'attachement qu'il avait pour sa patrie. Ayant obtenu la
concession d'une trs-grande tendue de terre sur la rivire St.-Jean,
il prit des arrangemens avec le chevalier Alexander pour y tablir des
colons cossais, et en mme temps pour amener la soumission de son fils
qui commandait un fort au cap de Sable.

Pour l'excution de ce dernier dessein, l'on mit deux vaisseaux de
guerre sous ses ordres, et il partit avec sa nouvelle pouse pour
l'Acadie. Rendu au cap de Sable, il eut une entrevue avec son fils, dans
laquelle il lui peignit la rception flatteuse qu'on lui avait faite en
Angleterre, les honneurs dont on l'avait combl, et les nombreux
avantages qui l'attendaient lui-mme, s'il voulait passer au service de
la Grande-Bretagne et placer son fort sous le sceptre de cette
puissance. Dans ce cas, ajouta-t-il, je suis autoris  vous en
conserver le commandement, et  vous confrer de plus l'ordre d'une
chevalerie. A cette proposition inattendue, le jeune de la Tour fit une
rponse pleine de noblesse. Si l'on m'a cru, dit-il, capable de trahir
mon pays mme  la sollicitation de l'auteur de mes jours, l'on s'est
trangement tromp. Je n'achterai pas les honneurs qu'on m'offre au
prix d'un crime. Je sais apprcier l'honneur que veut me faire le roi
d'Angleterre; mais le prince que je sers est assez puissant pour payer
mes services, et dans tous les cas ma fidlit me tiendra lieu de
rcompense. Le roi mon matre m'a confi cette place, je la dfendrai
jusqu' mon dernier soupir. Le pre dsappoint par cette rponse 
laquelle il ne s'attendait pas, retourna  bord de ses navires.

Le lendemain il adressa  son fils une lettre crite dans les termes les
plus pressans et les plus tendres, sans plus de succs; il employa alors
la menace qui fut aussi inutile. Ayant chou dans toutes ses ouvertures
pacifiques, il fut contraint de recourir  la force, et ayant fait
dbarquer ses soldats avec un corps de matelots, il attaqua le fort avec
une extrme vivacit. Repouss une premire fois, il renouvela ses
attaques pendant deux jours avec un acharnement inou, jusqu' ce
qu'enfin ses troupes rebutes refusrent de s'exposer davantage. Force
lui fut de les faire rembarquer, confus et mortifi d'avoir subi une
dfaite en combattant et contre son propre sang et contre sa patrie.

N'osant reparatre ni en France, ni en Angleterre, il resta en Acadie
avec son pouse qui ne voulut pas l'abandonner dans ses malheurs. Son
fils craignant de l'admettre dans le fort, eut cependant piti de lui;
il lui fit btir une petite maison trs-proprement meuble  ct de
lui, sur le bord de la mer, o il demeura quelques annes. Il y fut
visit en 1635 par l'auteur de la description gographique etc. des
ctes de l'Amrique septentrionale, M. Denis.

Le chevalier Alexander, qui tait son ami, le chargea de reprendre la
colonisation de Port-Royal, o arrivrent quelques migrans cossais. Il
en mourut trente du scorbut ds le premier hiver. Dcourag par les
dpenses normes qu'entranait l'tablissement de cette province,
Alexander la cda toute entire, except Port-Royal,  la Tour  la
charge de relever de la couronne d'Ecosse (1631).

A peu prs dans le mme temps, la compagnie des cent associs expdiait
deux navires pour secourir le fort du Grand-Cibou au cap Breton; et deux
autres chargs de colons pour la cap de Sable. Ainsi la France et
l'Angleterre travaillaient, chacune de son ct,  l'tablissement de
l'Acadie.

Cependant l'invasion du Canada aprs la conclusion de la paix, fit
d'abord jeter les hauts cris aux Franais, parceque l'on crut l'honneur
du royaume engag; mais aprs rflexion, une partie du conseil opina
pour ne pas demander la restitution de Qubec, disant que l'on n'avait
rien perdu en perdant ce rocher, que le climat y est trop rigoureux, que
l'on ne pourrait peupler un pays si vaste sans affaiblir le royaume; et
de quelle utilit serait-il si l'on ne le peuplait pas? L'Asie et le
Brsil ont dpeupl le Portugal; l'Espagne voit plusieurs de ses
provinces presque dsertes depuis la conqute de l'Amrique. Charles V,
avec tout l'or du Prou, n'a pu entamer la France, tandis que Franois
I, son rival, a trouv dans ses coffres de quoi tenir tte  un prince
dont l'empire tait plus vaste que celui des premiers Csars? cherchons
plutt  amliorer la France disait le parti de l'abandon.[42]

[Note 42: Charlevoix.]

L'on rpondit  ces raisons que le climat du Canada est sain, le sol
trs fertile et capable de fournir toutes les commodits de la vie; que
c'tait la retraite des Maures qui avait puis la pninsule espagnole
d'hommes; qu'il ne fallait faire passer qu'un petit nombre de familles
et de soldats rforms tous les ans dans la N.-France; que la pche de
la morue tait capable d'enrichir le royaume, et que c'tait une
excellente cole pour former des matelots; que les forts les plus
belles de l'univers, pourraient alimenter la construction des vaisseaux;
enfin, que le seul motif d'empcher les Anglais de se rendre trop
puissans en Amrique, en joignant le Canada  tant d'autres provinces o
ils avaient dj de bons tablissemens, tait plus que suffisant pour
engager le roi  recouvrer Qubec,  quelque prix que ce ft.

Ces raisons, dont on avait dj fait valoir plusieurs du temps de
Jacques Cartier, ne persuadrent pas tout le conseil. Il n'y eut que des
motifs d'honneur et de religion qui dterminrent Louis XIII  ne point
abandonner le Canada. Peut-tre aussi que l'orgueil du ministre qui
gouvernait la France, et qui regardait l'irruption des Anglais, comme
son injure personnelle, tant  la tte de la compagnie, fit-il changer
d'avis comme l'avance Raynal. Quoiqu'il en soit, le roi d'Angleterre en
promit la restitution; mais Richelieu voyant cette affaire traner en
longueur, afin d'activer les ngociations, fit armer six vaisseaux qu'il
mit sous les ordres du commandeur de Rasilli. Cette dmonstration eut
son effet; et par le trait de St.-Germain-en-Laye, sign le 29 mars
1632, l'Angleterre abandonna tous ses droits sur les provinces qui
composaient la Nouvelle-France. De ce trait malheureux, dit Chalmers,
l'on peut dater le commencement d'une longue suite de calamits pour la
Grande-Bretagne et pour ses colonies, et les difficults provinciales
qui s'levrent plus tard, et en quelque sorte le succs de la
rvolution amricaine.

Il reste  faire une observation sur la conduite des protestans franais
dans cette guerre. Si les perscutions dont ils taient l'objet doivent
tre rprouves, ils ne sont pas moins condamnables eux-mmes, pour
avoir port les armes contre leur patrie. Le rcit de cette guerre nous
montre continuellement des Franais arms contre des Franais,
dpouillant la France au profit de ses ennemis, avec une espce
d'ennivrement et  l'envi les uns des autres.

Richelieu, en excluant les Huguenots du Canada, commit, sans doute, un
acte de criante tyrannie; mais leur conduite ne l'autorisait-elle pas,
ou du moins ne lui donnait-elle pas, un prtexte plausible d'en agir
ainsi. Elle ajoutait de la force aux assertions des catholiques qui ne
cessaient de rpter qu'il n'y avait pas de sret  les laisser
s'tablir dans le voisinage des colonies protestantes anglaises, parce
qu' la moindre difficult avec le gouvernement, ils se joindraient 
elles: le chevalier Claude de la Tour en tait un exemple.




                                LIVRE II.




               DESCRIPTION DU CANADA. NATIONS INDIGNES.


Nom donn aux premires terres dcouvertes dans l'Amrique
septentrionale.--Frontires des colonies mal dfinies; sujet de beaucoup
de contestations.--Description du Canada.--Tableau des populations
indiennes de l'Amrique du Nord, et en particulier des tribus du
Canada.--Leur nombre.--Description de leur personne, de leurs vtemens,
de leurs armes.--Leur manire de faire la guerre et la
chasse.--Gouvernement des Sauvages.--Ils n'ont pas de religion.--Leurs
devins.--Leur respect pour les morts; leurs funrailles.--Leurs
ftes.--Ils sont fort passionns pour le jeu et peu pour les femmes;
mais trs attachs  leurs enfans. Eloquence figure des Sauvages.
--Formation de leurs langues: ils ne connaissaient point les lettres:
caractre synthtique des langues indiennes.--Facults intellectuelles
de ces peuples.--Leur origine.--Descendent-ils de nations qui ont t
civilises?


Lorsque les Europens visitrent pour la premire fois l'Amrique du
Nord, n'ayant aucun nom pour dsigner les diverses contres o ils
abordaient, ils leur donnrent l'appellation gnrale de terres neuves.
Du temps de Franois I ce nom dsignait tout aussi bien la Floride, le
Canada, que le Labrador et l'le de Terreneuve qui seule l'a conserv en
propre. A mesure que ces pays devinrent mieux connus, ils prirent des
dnominations particulires qui servirent  les distinguer les uns des
autres, mais qui furent souvent changes. D'ailleurs les limites des
contres qui les portaient, taient incertaines et presque toujours
confondues par les diffrentes nations: de l naquit la confusion qui,
dans la suite, enfanta tant de difficults entre la France, l'Angleterre
et l'Espagne au sujet des frontires de leurs colonies.

Vers le commencement du dix-septime sicle le nom de Nouvelle-France
fut donn  l'immense contre qui embrassait le Canada, la baie
d'Hudson, le Labrador, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et une
portion des tats-Unis.[43] A cette poque la pninsule de la
Nouvelle-Ecosse commena  porter le nom de Cadie ou Acadie; et celui du
Canada fut conserv au pays que nous habitons, mais avec des bornes
beaucoup plus tendues dans toutes les directions.

[Note 43: Lescarbot lui donne une bien plus grande tendue. Notre
Nouvelle-France, dit-il, a pour limites du ct d'ouest les terres
jusqu' la mer dite Pacifique au-de du tropique du Cancer; au midi les
les de la mer Atlantique; au levant la mer du Nord; et au septentrion
cette terre qui est dite inconnue, vers la mer glace jusqu'au ple
Arctique. Mais ces limites taient plus imaginaires que relles,
puisque l'on ne connaissait pas alors mme la valle entire du
St-Laurent.]

La Nouvelle-France, avant la dcouverte du Mississipi,  la valle
duquel ce nom s'tendit ensuite, embrassait donc tout le bassin du
St.-Laurent et tout celui de la baie d'Hudson. Ce dernier fleuve qui a
plus de sept cents lieues de cours, et qui se jette dans l'Ocan par un
golfe qui est lui-mme une mer, prend sa source sous le nom de rivire
St.-Louis, par le 48e. 30' de latitude nord, et le 93e. de longitude
ouest,[44] sur le grand plateau central, o naissent aussi le Mississipi
qui coule vers le sud, et les rivires qui versent leurs eaux vers le
nord dans la baie d'Hudson. Le bassin, ou la valle que le St.-Laurent
parcourt, faisant un coude au midi pour embrasser le lac ri, s'lve
par gradin de la mer au plateau dont on vient de parler, et qui, comme
le reste des rgions septentrionales de ce continent, a peu d'lvation.
Le lac Suprieur, presque de niveau avec ce plateau, n'est qu' six cent
vingt-sept pieds au-dessus de l'Ocan.[45] L'inclinaison longitudinale
du bassin plus considrable vers le haut, diminue graduellement jusqu'
la mer.

[Note 44: Bouchette:--_Possessions britanniques dans l'Amrique
septentrionale._]

[Note 45: Bayfield:--_Gologie du lac Suprieur. Transactions de la
Socit littraire et historique de Qubec_, vol. I. Cet auteur en
value la profondeur  200 brasses; le fond en serait alors  prs de
600 pieds au-dessous du niveau de l'Ocan. On n'a pas pu atteindre le
fond du lac Ontario, au centre, avec une sonde de trois cents brasses.

Voici quelles sont les hauteurs au dessus de la mer des quatre
principaux lacs du grand bassin du St.-Laurent, et leur plus grande
longueur et largeur, d'aprs Bouchette:--

                              Longueur,                 Largeur.
Lac Suprieur, 627 pieds,      360 milles gogra.        140 m.g.
Lac Huron,     590   "         210          "            220
Lac Eri,      565   "         265          "             63
Lac Ontario,   231   "         172          "             59

Cette chane n'ayant pas de nom propre et reconnu, nous lui donnons
celui de _Laurentides_, qui nous parat bien adapt  la situation de
ces montagnes qui suivent une direction parallle au St.-Laurent. Un nom
propre est ncessaire afin d'viter les priphrases toujours si
fatigantes et souvent insuffisantes pour indiquer une localit, un
fleuve, une montagne, etc. Quant  l'euphonie, nous esprons que le nom
que nous avons choisi satisfera l'oreille la plus dlicate, et formera
une rime assez riche pour le pote qui clbrera les beauts naturelles
de notre patrie.]

Il est born vers le nord par la chane des Laurentides, montagnes qui
sparent les eaux qui se versent dans le St. Laurent de celles qui
tombent dans la baie d'Hudson.[46] Cette chane, qui sort du Labrador,
se prolonge jusqu'au dessus du lac Suprieur; et ses rameaux couvrent et
rendent strile une grande tendue de pays, quoique cependant les
valles qui en sparent les nombreux mamelons, sont pour la plupart plus
ou moins cultivables. Elle baigne ses pieds dans les eaux du St.-Laurent
au Cap-Tourmente, o elle a de 1500  2000 pieds de hauteur, traverse la
rivire des Outaouais au-dessus du lac des Chats et forme la rive
septentrionale du lac Huron. Les Allghanys dont l'on voit trs-bien la
cime des hauteurs de Qubec, limitent ce bassin au sud jusqu'au lac
Champlain. Cette chane de montagnes, dont le versant oriental jette ses
eaux dans l'ocan Atlantique, part du golfe St.-Laurent, longe le sud du
lac Champlain, traverse la rivire Hudson et se prolonge jusque dans la
Virginie. Depuis le lac Champlain, cette limite est forme par les
hautes terres dont les eaux coulent au sud dans le Mississipi.

Tout le Canada parat tre assis sur un vaste banc de granit qui forme
la charpente des plus hautes montagnes, et se montre  nu sur le lac
Suprieur et le lac Huron,  Kingston et dans plusieurs autres endroits
du Haut-Canada; sur la rivire St.-Maurice,  Beauport,  Tadoussac, 
Kamouraska, au Labrador, &c. Ces granits portent des couches de
diffrentes espces de roches, dont les plus abondantes sont les
schistes, les calcaires, les grs, comme la grauwacke, etc, etc.[47]

[Note 46: Qubec est bti sur un banc de schiste argileux auquel
s'adosse vers le Cap-Rouge une couche de grauwacke. Beauport prsente
d'abord un calcaire reposant sur une strate mince de roche clastique
(conglomrats) qui est appuye elle-mme sur le gneiss, ou granit
schisteux. Voir pour la gologie du pays la _Bibliothque canadienne_
Vol. 1, p. 9, 41, 73, et les Transactions de la Socit litt. et hist.
de Qubec, etc.]

[Note 47: Voici la liste abrge des diffrentes espces de mtaux
trouves jusqu' prsent en Canada, principalement dans les localits
dont suivent les noms:

FER.

_Le fer magntique ou oxidul._ Baie St.-Paul, Batiscan, (St.-Maurice,
_sable ferrugineux_) Marmora (H.C.) etc. etc.

_Le fer hydroxid_ (_ocre jaune_) Lac Calvaire, St.-Augustin, lac Huron,
lac Suprieur, etc. etc. (_le limoneux ou de marais_) Baie St.-Paul,
Champlain, Marmora, et en plusieurs autres endroits du Bas et du
Haut-Canada.

_Le fer carbonat._ Cap-Rouge, Marmora etc. etc.

_Le sulfure de fer._ (pyrites) Dans un grand nombre d'endroits du Bas et
du Haut-Canada.

_L'oxide de manganse terreux._ Sillery, prs de Qubec.

CUIVRE.

_Le cuivre natif._ Lac Suprieur, ct sud.

_Le sulfure de cuivre._ Cuivre pyriteux. En plusieurs lieux du
Haut-Canada; lac Huron, lac Suprieur, etc., en petites quantits.

_Le cuivre carbonat_, (vert) Lac Suprieur, etc.

ZINC.

_Le sulfure de zinc_, (blende noire et jaune) Lac Ontario, etc.

PLOMB.

_Le sulfure de plomb_, (galne) rivire Nicolet, et en quelques autres
localits du Bas et du Haut-Canada.

Pour plus amples dtails, voir _l'Essai sur les minraux mtalliques des
Canadas_, par le lieutenant Baddeley. I. R: Transaction de la Socit
littraire et historique de Qubec, v. II.]

Le Canada est riche en minerais de fer. Deux mines sont exploites,
celles des Trois-Rivires, dont le fer est suprieur  celui de la
Sude, et celle de Marmora, dans le Haut-Canada. Le cuivre, le zinc, le
plomb, le titane et le mercure s'y montrent quelque fois, mais en
petites quantits; mais des explorations et des tudes plus rigoureuses
que celles qu'on a faites jusqu' prsent, augmenteront beaucoup sans
aucun doute nos richesses mtalliques. Le gouvernement franais a donn
plus d'attention  ce sujet que le gouvernement actuel; mais les
rapports de ses explorateurs ne sont pas venus jusqu' nous. Cependant
il n'y a aucun doute qu'ils avaient dcouvert la plus grande partie des
mines mentionnes aujourd'hui par nos gologues. La plupart de ces mines
n'attendent que la main de l'industrie pour tre utilises.

Le sol de ce pays est gnralement fertile, surtout dans la partie
suprieure o le climat est tempr et o l'on trouve d'immenses plaines
 crales. Dans la partie infrieure la temprature est beaucoup plus
froide, et les Allghanys et les Laurentides avec leurs nombreux rameaux
occupent, particulirement les dernires, un vaste territoire qui
diminue considrablement la surface cultivable. Ainsi la grande et
pittoresque contre du Saguenay est traverse du nord au sud  peu prs
par un rameau de cette dernire chane de montagnes, qui descend
jusqu'au fleuve. Dans quelque rvolution physique, ce rameau s'est fendu
en deux dans sa longueur, pour donner passage  une rivire trs
profonde, et borde de chaque ct par des parois verticales d'une
grande hauteur formes par cette brisure. Rien n'est  la fois plus
grandiose et plus sauvage que ces rives hardies et tourmentes; mais
elles n'acquirent ce caractre qu'aux dpens de leur vertu
fertilisante. C'est encore  un des ramaux de cette chane, qui court en
remontant le long du fleuve depuis Prescott jusqu' la baie de Quint
sur le lac Ontario, sans jamais s'lever beaucoup au-dessus du sol, que
l'on doit attribuer le peu de fertilit de cette partie de la province
suprieure. En revanche, dans les contres montagneuses les valles sont
arroses par de nombreux cours d'eau qui les fertilisent, et qui
contribuent puissamment  cette croissance rapide de la vgtation
canadienne, si remarquable sur le bas St.-Laurent.

Le bassin du St.-Laurent ayant, comme on l'a dit, la forme d'un angle
dont le sommet est tourn vers le midi, ses deux extrmits qui se
terminent  peu prs dans la mme latitude, possdent aussi le mme
climat. Le maximum du froid est  Qubec de 30 degrs sous zro et
quelquefois plus, et du chaud de 97  103 au-dessus, thermomtre de
Fahrenheit. La temprature de l'hiver s'adoucit jusqu' l'extrmit
suprieure du lac Eri. Sous le 42. de latitude, l'extrme du froid est
de 20 degrs sous la glace, mais cela est rare; et de la chaleur de 103
au-dessus. L'on voit que quant  la chaleur il n'y a pas de diffrence
sensible; mais elle ne dure pas si longtemps dans le Bas-Canada que vers
le centre du Haut. Au reste, la diffrence du climat entre ces deux
parties du pays se comprendra encore mieux en comparant leurs
productions et la longueur de leurs hivers.

Les parties habites des deux Canadas, dit Bouchette, sont situes entre
le 42e et le 48e degr de latitude nord; et si d'autres causes que celle
de leur distance de l'quateur et du ple, n'exeraient pas d'influence
sur leur temprature, elles devraient jouir d'un climat analogue  celui
de l'Europe centrale et mridionale, tandis qu'au contraire le froid et
la chaleur y sont beaucoup plus considrables. A Qubec, (latitude 46e.
48' 49") les pommes viennent en abondance; mais les pches et le raisin
ne russissent pas;  Montral, (latitude 45e. 30') ces fruits
parviennent  leur maturit. Mais  Toronto et plus au sud, les pches,
le raisin et l'abricot atteignent toute leur perfection. On peut ajouter
que l'Acacia qui ne peut rsister au climat de Qubec en pleine terre,
commence  se montrer  Montral et devient plus commun  mesure que
l'on approche du Dtroit.

Dans le Bas-Canada, l'hiver commence vers le 25 novembre  Qubec et
dure jusque vers le 25 avril, que l'on reprend les travaux des champs;
et la neige qui demeure sur la terre de 5 mois  5 mois et demi, et
quelquefois plus, atteint une hauteur de trois  quatre pieds dans les
bois. A Montral l'hiver dure 3  quatre semaines de moins, et il y
tombe aussi moins de neige. Enfin dans la partie mridionale du
Haut-Canada l'hiver est beaucoup plus court; les traneaux n'y servent
que deux mois, et souvent moins, pendant que l'usage en est gnral dans
le Bas cinq mois et plus.

Mais partout dans cette vaste contre, sous le ciel rigoureux du
Bas-Canada, ou sur les bords plus favoriss du Haut, l'air est salubre
et agrable en t. L'excs du froid sur le bas St.-Laurent parat d,
moins  la hauteur de sa latitude, qu' l'absence de montagnes
trs-leves du ct du nord, et au voisinage de la baie d'Hudson dans
laquelle les vents du ple s'engagent pour venir dborder dans les
rgions de ce fleuve, en mme temps qu'ils y arrivent saturs d'humidit
et de froid des mers du Labrador. Cela parat d'autant plus
vraisemblable qu' l'ouest des Allghanys, le nord-est est plutt sec
qu'humide, parceque, dit Volney, ce courant d'air l comme en Norvge,
n'arrive qu'aprs avoir franchi un rempart de montagnes, o il se
dpouille dans une rgion leve des vapeurs dont il tait gorg.[48]

[Note 48: Le pic le plus lev de ces montagnes dans l'Etat de la
Nouvelle-York, a 3549 pieds de hauteur, celui de Killington dans l'Etat
de Vermont, a 3454 pieds; et la hauteur des montagnes Blanches dans le
New-Hampshire, est estime  7800 pieds.

Les Laurentides sont encore moins leves. Le Cap-Tourmente n'a
qu'environ 2000 pieds d'lvation; et le rameau qui parat s'tre ouvert
longitudinalement et au centre duquel coule le Saguenay, a une hauteur
de 200  1000 pieds. Le capitaine Bayfield dit que la montagne la plus
leve de cette chane sur le lac Suprieur, n'a pas plus de 2100 pieds
au-dessus du niveau de la mer.]

Ces contres si varies, si tendues, si riches en beauts naturelles,
et qui portent, pour nous servir des termes d'un auteur clbre,
l'empreinte du grand et du sublime, taient habites par de nombreuses
tribus nomades qui vivaient de chasse et de pche, et formaient partie
de trois des huit grandes familles indiennes qui se partageaient le
territoire situ entre le Mississipi, l'Ocan et la terre des Esquimaux.

Ces grandes familles sont les Algonquins, les Hurons, les Sioux, les
Chrokis, les Catawbas, les Uches, les Natchs et les Mobiles. Elles
sont ainsi divises d'aprs les langues qu'elles parlent, et que l'on a
appeles mres, par ce qu'elles n'ont aucune analogie entre elles, et
qu'elles ont un grand nombre de mot imitatifs qui peignent les choses
par le son. Tous les idiomes des diverses tribus sauvages dans les
limites de ce territoire, drivent de ces huit langues; et gnralement
tous ceux qui parlaient des idiomes de la mme langue-mre,
s'entendaient entre eux, quelqu'loignes les unes des autres que
fussent d'ailleurs leurs patries respectives.

Cette grande agrgation d'hommes tait ainsi dispose sur le sol de
l'Amrique.

Les Mobiles possdaient toute l'extrmit sud de l'Amrique
septentrionale, depuis la baie du Mexique jusqu' la rivire Tenesse et
le cap Fear. Les Uches et les Natchs, peu nombreux, taient enclavs
dans cette nation; les Natchs avaient un petit territoire born par le
Mississipi; les Uches taient plus vers l'est, et joignaient les
Chrokis. Le pays des Chrokis tait galement loign de la baie du
Mexique que du lac Eri, de l'Ocan que du Mississipi. Cette nation
avait pour voisins les Mobiles et les Uches au nord, et les Catawbas 
l'est. Les Catawbas possdaient une contre peu tendue au sud des
Mobiles et  l'ouest des Chrokis. La grande famille Algonquine occupait
prs de la moiti de l'Amrique du nord, au levant du Mississipi. Son
territoire joignant les Mobiles au sud, s'tendait dans le nord, jusqu'
celui des Esquimaux, sur la largeur qu'il y a du Mississipi 
l'Ocan.[49] La superficie en tait de 60 degrs de longitude et de 20
de latitude.

[Note 49: A. Gallatin: a _Synopsis of the Indian Tribes_.]

Les Hurons, dont le vritable nom est Yendats, mais auxquels les
Franais donnrent celui de Hurons, du mot _hure_,  cause de leur
manire particulire de s'arranger les cheveux, se trouvaient au milieu
d'elle sur les bords du lac Ontario, du lac Eri et du lac qui porte
leur nom. Les Sioux dont la vaste contre tait  l'ouest du Mississipi,
possdaient un petit territoire sur le lac Michigan au couchant. Ainsi
comme la Nouvelle-France embrassait le St.-Laurent et tous les lacs,
elle renfermait une partie des peuples qui parlaient des dialectes des
trois langues mres, la Siouse, l'Algonquine et la Huronne. A partir du
lac Champlain et du sud de la rivire des Outaouais en gagnant le nord,
le dialecte Algonquin tait parl dans l'origine; mais dans la suite des
migrations en sens contraire de peuples des deux autres dialectes,
portrent ces langues en diverses parties du Canada.

Les principales tribus de la langue Algonquine qui habitaient la
Nouvelle-France, taient au sud du St.-Laurent:

Les Micmacs, ou Souriquois, qui occupaient la Nouvelle-Ecosse, Gasp et
les Iles adjacentes. Ils taient peu nombreux; leur nombre n'a jamais
dpass 4000.

Les Etchemins: ils habitaient les contres que baignent la rivire
St.-Jean, la rivire Ste.-Croix, et qui s'tendent au sud jusqu' la
mer.

Les Abnaquis taient entre les Micmacs et les Etchemins, le
St.-Laurent, la Nouvelle-Angleterre, et les Iroquois.

Les Sokokis vinrent des colonies Anglaises se mettre sous la protection
des Franais en Canada; ils taient allis aux Agniers.

Au nord du fleuve:

Les Montagnais habitaient les bords du Saguenay et du lac St.-Jean,
ainsi que les Papinachois, les Bersiamites, la nation du Porc-Epic, et
plusieurs autres tribus.

Les Algonquins, ou Lenni-Jenappes proprement dits, taient rpandus
depuis un peu plus bas que Qubec jusqu' la rivire St.-Maurice. Une de
leurs tribus tait en possession de l'le de Montral et de ses
environs.

Les Outaouais erraient d'abord dans la contre qu'arrose la rivire qui
porte leur nom, au-dessus de Montral, et s'tendirent ensuite jusqu'au
lac Suprieur.

Les tribus de la langue Huronne taient:

Les Hurons ou Yendats, qui rsidaient sur les bords septentrionaux du
lac Huron, du lac Eri et du lac Ontario, dont ils furent chasss
bientt aprs l'arrive des Europens par les Iroquois. Ne pouvant leur
rsister, ils furent repousss d'un ct vers le bas St.-Laurent, de
l'autre au-del du lac Suprieur dans les landes arides qui sparaient
les Chippaouais de leurs ennemis occidentaux. Ramens ensuite par les
armes puissantes des Sioux, on les vit au Sault-Ste.-Marie, 
Michilimackinac et enfin prs du Dtroit.

La bourgade des Hurons de Lorette  6 milles de Qubec, est un des
dbris de cette nation jadis si puissante, et  laquelle les Iroquois
ses vainqueurs, et plusieurs autres tribus devaient leur origine. Cette
bourgade ne renferme  cette heure qu'un Huron pur sang; il est le fils
d'un des chefs, et est consquemment chef lui-mme. Il tait n pour
avoir le malheur de survivre  sa nation.

Au sud du lac Eri, du lac Ontario et du fleuve St.-Laurent jusqu' la
rivire Richelieu, dans le voisinage des Abnaquis, dominait la fameuse
confdration Iroquoise. Le nom propre des Iroquois tait
_Agonnonsionni_: faiseurs de cabanes, parce qu'ils les faisaient plus
solides que les autres. Le premier nom leur a t donn par les
Franais, et est form du mot _Hiro_, avec lequel ils finissaient leurs
discours, et qui quivaut, : _J'ai dit_, et de celui de Kou, cri de
joie ou de tristesse, selon qu'il tait prononc long ou court. Cette
confdration tait compose des Agniers ou Mohawks, des Onnontagus,
des Goyogouins, des Onneyouths et des Tsonnonthouans.

Les Eris et les Andastes dominaient autrefois entre le lac Eri et les
Iroquois; mais il n'existait plus que quelques restes de ces deux
nations infortunes au temps de la dcouverte du Canada, lesquels ne
pouvant rsister  leurs puissans voisins, furent bientt aprs
impitoyablement dtruits.

Les contres que baignent le lac Suprieur, le lac Michigan et le lac
Huron taient encore habites ou frquentes par les Nipissings, les
Outaouais, les Mimis que refoulrent vers le nord les Pouteouatamis
venant du sud; par les Illinois, les Chippaouais, les Outagamis ou
Renards, peuple pillard et cruel, les Kikapous, les Mascontins, les
Sakis, les Malhomines, les Osages, les Missouris, les Menomonis, toutes
tribus de la langue Algonquine, et enfin par les Kristinots ou
Kilestinots de la langue siouse.

Une foule d'autres tribus appartenant soit  la famille des Sioux, soit
 celle des Hurons, soit  celle des Algonquins, habitaient des contres
plus ou moins recules, et venaient quelquefois se montrer aux
missionnaires et aux trafiquans europens sur les bords des lacs pour se
renfoncer ensuite dans les forts et ne plus reparatre; tandis que
d'autres galement inconnues venaient  main arme prendre la place de
plus anciennes, qui taient forces de reculer et d'abandonner leur
territoire.[50]

[Note 50: Les recherches intressantes de M. Gallatin, intitules: _A
synopsis of the Indian Tribes_ contiennent de grands dtails sur les
diverses nations sauvages de l'Amrique septentrionale; elles se
trouvent dans le 2e. vol. des Transactions of the American Antiquarian
Society.]

Il serait impossible de pouvoir tablir aujourd'hui quelle tait la
population indienne de la Nouvelle-France  l'poque de l'apparition de
Cartier. Si l'on en jugeait d'aprs la varit des tribus, on serait
port  croire qu'elle tait considrable; mais des calculs sur lesquels
on peut se reposer avec confiance, la rduisent  un chiffre peu lev.
Les tribus sauvages ne sont jamais nombreuses. Quelques voyageurs s'en
laissrent d'abord imposer  cet gard par le langage mtaphorique de
ces peuples, qui taient d'ailleurs accoutums  regarder une bourgade
de 1000 mes, comme une ville considrable, et qui ne pouvaient encore
indiquer ce nombre que par une expression figure. C'est ainsi que
longtemps encore aprs, en 1753, ils rapportrent au colonel Washington,
que les Franais venaient l'attaquer avec une arme aussi nombreuse que
les feuilles des forts; et cette arme tait compose de quelques
centaines d'hommes.

Des valuations de population ont t faites avec le plus grand soin
pour les contres situes entre le St.-Laurent et le Mississipi. Ces
calculs indiquent le chiffre de la population il y a deux cents ans, et
ils sont plutt au-dessus qu'au-dessous de la ralit. Ils portent la
famille Algonquine, qui est de beaucoup la plus considrable,  90,000
mes; celle des Sioux orientaux  moins de 3000; celle des Hurons, y
compris les Iroquois,  environ 17,000; celle des Catawbas  3000; celle
des Chrokis  12,000; celle des Mobiles  50,000; celle des Uches 
1000, et celle des Natchs  4000. Ce qui donne seulement 180,000 mes
pour toute la population, preuve qu'elle tait extrmement
disperse.[51] En effet, les peuples chasseurs ont besoin d'immenses
domaines; et malgr la vaste tendue des forts de l'Amrique, les
tribus sauvages y manquaient souvent de subsistance, faute de trouver
assez de gibier. D'ailleurs si la population et t dense, comment les
Iroquois, qui ne comptaient que 2200 guerriers en 1660[52], auraient-ils
pu se promener en conqurants depuis la Caroline jusqu'au fond de la
baie d'Hudson, et faire trembler au seul bruit de leur nom tous les
peuples de ces contres?

[Note 51: Volney. _Tableau des tats-Unis._]

[Note 52: Les Relations des Jsuites pour 1659-60 n'en portent le nombre
qu' 1900.]

Cartier ne vit dans tout le Canada que quelques rares bourgades, dont la
plus considrable renfermait seulement cinquante cabanes; et le plus
grand rassemblement d'hommes qui eut lieu  Stadacon dans l'hiver qu'il
passa sur la rivire St.-Charles, resta bien au-dessous de 1000. Il
aperut dans les autres parties du pays  peine  et l quelques traces
d'habitation. Joliet et le P. Marquette, Jsuite, parcoururent une
grande partie du Mississipi sans rencontrer la prsence d'un seul homme.

Nous avons dit que la comparaison des diffrens dialectes parls dans
l'Amrique septentrionale,  l'est de ce dernier fleuve, avait fait
dcouvrir huit langues-mres, et que l'on y avait divis la population
en autant de grandes familles. D'aprs ces huit divisions radicales
d'une partie des hommes de la race rouge, qui sembleraient militer
contre l'hypothse d'une seule voie d'immigration asiatique par le
nord-ouest de l'Amrique, ou peut-tre mme contre l'hypothse de toute
immigration quelconque, on s'attendrait  trouver aussi des diffrences
entre eux tant sous le rapport physique que sous le rapport moral.
Cependant il n'en est rien; et la plus grande similitude rgnait  cet
gard. La diffrence entre les Sauvages du Canada et ceux de la Floride
tait  peine sensible.[53] Leurs personnes, leurs moeurs, leurs
institutions avaient le mme caractre et la mme physionomie. En
traant le portrait des uns l'on fait celui des autres.

Ils taient tous en gnral d'une belle stature. Elevs et sveltes,
indices de l'agilit plutt que de la force, ils avaient cet air
farouche que donnent l'habitude de la chasse et les prils de la
guerre.[54]

[Note 53: Charlevoix. Volney prtend qu'il y a une diffrence notable
dans les traits de chaque nation sauvage de l'Amrique septentrionale,
cela peut tre vrai; mais elle n'est pas assez grande pour faire dire
que chacune d'elles sort d'une race distincte: elle est peut-tre plus
lgre que celle qui distingue entre eux les peuples europens. Ce ne
sont que des nuances du type de la race rouge.]

[Note 54: Raynal.]

Les traits des Sauvages ne prsentaient pas la mme beaut. La figure
plus ronde qu'ovale, le teint cuivr, ils avaient les pommettes des
joues leves et saillantes; leurs yeux noirs ou chtains, petits et
enfoncs, brillaient dans leurs orbites. Le front troit, ils avaient le
nez plat, les lvres paisses, les cheveux gros et longs. Les hommes
avaient peu de barbe et ils se l'arrachaient soigneusement  mesure
qu'elle paraissait, tant ils en avaient horreur. C'tait un usage
universel en Amrique.[55] Les hommes difformes taient extrmement
rares parmi eux. Ils avaient la vue, l'oue, l'odorat et tous les sens
d'une sensibilit exquise.

[Note 55: Cela a t mis en doute; mais outre le tmoignage des
meilleurs voyageurs, j'ai l'assurance positive de M. Stanislas Vassal,
que j'ai dj nomm ailleurs.]

La mme ressemblance existait dans leurs vtemens, avec la diffrence
que pouvait apporter celle des climats. L't, ils allaient presque nus.
L'hiver, ils ceignaient une peau d'lan ou d'autre bte sauvage, autour
de leurs reins; et une autre tombait de leurs paules. Les griffes d'un
ours formaient des agraffes dignes d'un chef de guerre  ces manteaux
peints de diverses couleurs, et sur lesquels ils reprsentaient souvent
l'histoire de leurs exploits. Des espces de boyaux ou gutres de peaux
repasses, et ornes d'une broderie en poils de porc-pic, couvraient
leurs jambes, tandis qu'une belle chaussure de peau de chevreuil,
garantissait leurs pieds de la rigueur du froid. Cependant beaucoup
d'entr'eux en Canada se couvraient  peine le corps, mme l'hiver, comme
l'atteste Jacques Cartier.

Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient un costume qui diffrait
peu de celui des hommes, except qu'elles avaient la tte et les bras
nus. Elles portaient des colliers de coquillages, dont elles
distribuaient aussi des branches sur le devant de leurs vtemens
resplendissant de couleurs brillantes, o le rouge prdominait.

C'est dans la manire de se parer que se distinguaient les Sauvages des
diverses tribus. Ils se peignaient le visage et le corps, soit pour se
reconnatre de loin, soit pour se rendre plus agrables dans l'amour ou
plus terribles dans la guerre. A ce vernis, ils joignaient des frictions
de graisse de quadrupde ou d'huile de poisson, usage familier et
ncessaire pour se garantir de la piqre insoutenable des moucherons et
des insectes qui couvrent tous les pays en friche.[56] Ils se
couvraient le corps de figures d'animaux, de poissons, de serpens, etc.,
avec des couleurs trs vives et varies, selon leurs caprices. Ils
aimaient beaucoup le vermillon. Les uns se peignaient le nez en bleu;
les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, et le reste de la
figure en rouge; les autres se traaient des bandes rouges, noires et
bleues d'une oreille  l'autre, et de plus petites sur les joues. Les
hommes s'arrangeaient les cheveux diversement, tantt relevs ou
applatis sur la tte, tantt pendans par tresses. Ils y ajoutaient des
plumes d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, et des touffes de poils
d'animaux, le tout plac de la manire la plus trange. Ils portaient
des pendans aux narines et aux oreilles, des brasselets de peaux de
serpent aux bras; des coquilles leur servaient de dcorations.

[Note 56: Raynal.]

Les Indiens n'avaient pour armes offensives que la flche, espce de
javelot hriss d'une pointe d'os ou de pierre, et un casse-tte de bois
extrmement dur, ayant un ct tranchant. Leurs armes dfensives
consistaient en une espce de cuirasse de bois lger, dont l'usage fut
abandonn lors de l'introduction des armes  feu, et quelquefois en un
long bouclier de bois de cdre qui couvrait tout le corps.[57] Elles
parurent peu dangereuses aux Europens qui ignoraient leur manire de
combattre. Mais l'art de ces barbares consistait  surprendre leurs
ennemis et non  les attaquer de pied ferme; le casse-tte devenait une
arme terrible dans une attaque subite o le guerrier assommait d'un seul
coup son antagoniste endormi ou dsarm.

[Note 57: Relation des Jsuites (1633)]

Le mot seul de guerre excitait chez les jeunes Sauvages une espce de
frmissement plein de dlices, fruit d'un profond enthousiasme. Le bruit
du combat, la vue d'ennemis palpitans dans le sang, les enivraient de
joie; ils jouissaient d'avance de ce spectacle, le seul qui ft capable
d'impressionner leur me placide. Et comment en pouvait-il tre
autrement? C'tait la seule de leurs fibres qu'on et excite depuis
qu'ils taient capables de sentir. Toute leur me tait l.
L'imagination excite par le rcit des exploits de leurs anctres, ils
brlaient de se distinguer comme eux.

Les causes de guerre taient peu nombreuses, mais frquentes entre les
nations sauvages. Le droit de chasser ou de passer dans certaines
limites, la dfense de leur propre territoire, ou la vengeance d'un
compatriote aim, voil ce qui donnait naissance ordinairement aux
luttes destructives de ces barbares. Mais chaque individu tant
parfaitement indpendant, il pouvait  tout moment, soit par amour des
combats ou du pillage, soit par haine ou vengeance, compromettre la paix
entre deux tribus et les entraner dans une guerre mortelle: c'tait
probablement l la cause de la plupart de celles qui se faisaient en
Amrique, et qui finissaient souvent par la destruction ou l'expulsion
de la tribu vaincue. Ainsi, la paix tait sans cesse compromise, et
depuis le Mexique jusqu' la baie d'Hudson, les peuples taient dans un
tat continuel d'hostilit.

Tous ceux qui taient capables de porter les armes, taient guerriers,
et avaient droit d'assister aux assembles publiques et d'exprimer leur
opinion sur les matires en dlibration. La guerre ne se dcidait que
par la nation runie: toutes les raisons taient peses avec maturit.
Si elle tait dcide, les anciens s'adressaient  leurs guerriers pour
les exciter  combattre. Les os de nos frres blanchissent encore la
terre, disaient-ils, ils crient contre nous; il faut les satisfaire.
Peignez vous de couleurs lugubres, saisissez vos armes qui portent la
terreur, et que nos chants de guerre et nos cris de vengeance
rjouissent les ombres de nos morts, et fassent trembler les ennemis
dont le sang va bientt inonder la terre. Allons faire des prisonniers
et combattre tant que l'eau coulera dans les rivires, que l'herbe
crotra dans nos champs, que le soleil et la lune resteront fixs au
firmament.

Aussitt le chant de guerre tait entonn par tous les combattans, qui
demandaient qu'on les ment  l'ennemi. Ils se choisissaient un chef; et
leur choix tombait toujours sur celui que distinguaient d'anciens
exploits, une taille imposante, ou une voix forte et qui pt se faire
entendre dans le tumulte des combats et exciter l'ardeur des guerriers.
Le chef lu tchait de se rendre favorable le Grand-Esprit, et le dieu
du mal par de longs jenes; il tudiait ses rves qui taient pour lui
des oracles. Enfin aprs avoir rpt tous ensemble une prire, ils
commenaient la danse de guerre, l'image la plus nergique et la plus
effrayante de ces luttes mortelles. Tout se terminait par un festin
solennel o l'on ne servait que de la chair de chien. Le chef y
racontait ses exploits et ceux de ses anctres.

Dans leurs campagnes, les Indiens, tant qu'ils sont sur leur territoire,
marchent sans prcaution, et disperss pour la commodit de la chasse,
et se runissent pour camper le soir; mais ds qu'ils mettent le pied
dans le pays ennemi, ils ne se sparent plus, et n'avancent qu'avec la
plus grande circonspection pour viter les embuscades. Ils ne chassent
plus, n'allument plus de feu et se parlent par signes. Ils tudient le
pays qu'ils traversent; et ils dployent en cela une sagacit
inconcevable. Ils devinent une habitation de trs loin par l'odeur de la
fume. Ils dcouvrent la trace d'un pas sur l'herbe la plus tendre comme
sur la substance la plus dure, et ils lisent dans cette trace, la
nation, le sexe et la stature de la personne qui l'a faite, et le temps
qui s'est coul depuis qu'elle a t forme.[58] Ils s'appliquent 
dissimuler la route qu'ils suivent, et  dcouvrir celle de leur ennemi.
Et ils emploient pour cela divers stratagmes. Ils marchent sur une
seule file l'un devant l'autre, mettant les pieds dans les mmes traces,
que le dernier de la file recouvre de feuilles. S'ils rencontrent une
rivire, ils cheminent dedans. Cette tactique est facile pour les
Sauvages, parcequ'ils sont peu nombreux dans leurs expditions Ce sont
gnralement des partis de trente, quarante, cinquante hommes; rarement
excdent-ils deux ou trois cents.

[Note 58: McIntosh. _Manners of the Indians._]

Lorsqu'ils atteignent leurs ennemis sans tre dcouverts, le conseil
s'assemble et forme le plan d'attaque. Au point du jour, et lorsqu'ils
les supposent encore plongs dans le sommeil, ils se glissent dans leur
camp, font une dcharge de flches en poussant de grands cris, et
tombent sur eux le casse-tte  la main. Le carnage commence. Tel est le
systme de guerre des Indiens; ils ne s'attaquent que par surprise; ils
tuent ceux qu'ils ne peuvent emmener, et leur enlvent la chevelure. La
retraite se fait avec prcipitation, et ils tchent de la cacher, s'ils
ont lieu d'apprhender une poursuite. S'ils sont presss de trop prs,
les prisonniers sont gorgs, et chacun se disperse. Dans le cas
contraire, ceux-ci sont gards avec soin et attachs la nuit  des
piquets de manire qu'ils ne puissent remuer sans rveiller leurs
vainqueurs. C'est dans ces longues nuits qu'ils entonnent le chant de
mort, et que leur voix mle, mais triste, rsonne dans la profondeur des
forts. C'est dans cette situation affreuse que l'Indien dploie son
hrosme, et qu'il brave la cruaut de ses bourreaux. Je vais mourir,
dit-il, mais je ne crains point les tortures que m'infligeront mes
ennemis. Je mourrai en guerrier, et j'irai rejoindre dans le pays des
ombres les chefs qui ont souffert avant moi.

La bourgade va au devant des vainqueurs, qui annoncent de loin leur
arrive par des cris. On fait passer les prisonniers entre deux files
d'hommes qui les frappent avec des btons; Ceux qui sont destins  la
mort sont livrs au chef de guerre, les autres au chef de la tribu. Les
premiers sont attachs  des poteaux, et l'on commence leur supplice qui
se prolonge quelquefois plusieurs jours. Mais si les bourreaux sont sans
piti, la victime ne montre aussi aucune faiblesse; elle se fait gloire
de ses tourmens; elle vante ses victoires, compte les chevelures qu'elle
a enleves, dit comment elle a trait ses prisonniers, et reproche  ses
vainqueurs qu'ils ne savent pas torturer. Elle pousse quelquefois le
sarcasme si loin, que ceux-ci perdant patience, terminent ses jours d'un
coup de casse-tte. Voil jusqu'o les Indiens portaient le mpris des
souffrances, ou plutt le fanatisme de la mort.

Il n'y avait gnralement que les chefs qui taient torturs ainsi. L'on
brlait les autres; ou quelquefois on les gardait pour en faire des
esclaves. Les missionnaires franais firent tout ce qu'ils purent pour
faire adopter aux Indiens un systme plus humain, et c'est dans cette
vue qu'ils introduisirent l'usage de vendre les prisonniers, afin de les
arracher  la mort.

Ceux qui avaient t livrs au chef de la nation, taient destins 
remplacer les guerriers tus sur le champ de bataille. Ils taient
adopts par les familles des dfunts, qui leur portaient toute la
tendresse et tous les gards qu'elles avaient pour ceux dont ils
tenaient la place.

Il est impossible de dire si les prisonniers ainsi adopts, ou rduits
en esclavage, n'taient pas plus malheureux que ceux qui avaient t
sacrifis  la cruaut de leurs vainqueurs. Ils ne devaient plus songer
 revoir leurs parens, leurs amis, leur patrie, enfin tout ce qu'ils
avaient de plus cher, leurs femmes et leurs enfans. Ils devaient
s'incorporer  leur nouvelle famille et  leur nouvelle tribu,  tel
point qu'ils pussent har tout ce qu'elles abhorraient, ft-ce mme leur
propre patrie, ft-ce mme leur propre sang.

Mais telle tait l'organisation des Indiens, la placidit de leur
temprament, que cet usage tait reu universellement parmi eux. Ils
oubliaient tous leurs anciens souvenirs; ceux de la patrie qui sont
gravs si profondment dans le coeur des hommes de la race europenne,
disparaissaient de leur mmoire comme s'ils ne s'y taient jamais
arrts. Ce caractre particulier qui permettait de rompre sans grande
secousse les liens du sang les plus rapprochs, contribua sans doute 
la conservation d'une coutume  laquelle toutes ces peuplades libres se
soumettaient sans mme pousser un murmure.

Les animosits nationales taient hrditaires et difficiles  teindre;
mais enfin on se lassait de verser le sang, et la paix devenait
ncessaire. La tribu qui en avait le plus de besoin devait faire les
premires dmarches; ce qui demandait beaucoup de prudence. Il fallait
vaincre dans cette mesure prliminaire la rpugnance d'un ennemi
vindicatif, et employer toutes les raisons d'quit et d'intrt qui
pouvaient dsarmer sa vengeance. Lorsqu'une tribu avait rsolu de faire
les premiers pas, quelques uns de ses principaux chefs, accompagns de
ceux qui devaient servir de mdiateurs, se rendaient chez la nation avec
laquelle ils voulaient traiter de la paix. Le calumet tait port devant
eux. Ce symbole inviolable est une pipe de quatre pieds de long, dont la
tte de marbre rouge, est fixe  un tuyau de bois, orn de plumes et
d'hiroglyphes de diverses, couleurs, le rouge indiquant l'offre d'un
secours, le blanc et le gris, de la paix.[59]

[Note 59: De la Potherie.]

Lorsque la dputation est rendue dans le camp des ennemis, un des chefs
infrieurs remplit le calumet de tabac; et aprs y avoir mis le feu, il
l'lve vers le ciel, puis le baisse vers la terre, et le prsente 
tous les points de l'horison, en invitant tous les esprits qui sont dans
le ciel, sur la terre et dans les airs  tre prsens au trait. Il
l'offre ensuite au chef hrditaire qui en tire quelques bouffes de
fume, et les lance vers le ciel, et autour de lui vers la terre. Le
calumet est alors pass  tous les chefs suivant leur rang, qui le
touchent des lvres. Un conseil est immdiatement tenu o le trait est
discut. Si la paix est conclue, l'on enterre une hache rouge, crmonie
qui est le symbole de l'oubli de l'animosit qui a rgn jusque-l entre
les deux parties contractantes. L'change des colliers qui taient chez
ces peuples l'expression patente du trait, mettait le dernier cachet 
la transaction.

Les deux tribus se faisaient alors rciproquement des prsens; c'taient
des calumets, des peaux de daim ornes d'un beau travail, et d'autres
objets de prix. La coutume de se faire ainsi des prsens est une de
celles qui sont rpandues chez tous les peuples de la terre.

La guerre termine, le Sauvage rentrait dans son repos lthargique. Le
travail chez les tribus indiennes tait une occupation dshonorante
qu'ils abandonnaient aux femmes comme indigne de l'homme indpendant.
Leur plus vive imprcation contre un ennemi mortel, c'tait qu'il ft
rduit  _labourer_ un champ; la mme que celle que Dieu pronona contre
le premier homme. Mais bientt la faim venait le troubler dans sa hutte
d'corce, et le faisait de nouveau sortir de son inaction. Alors cet
homme qu'on voyait, assis les jambes et les bras croiss, garder une
attitude immobile et stupide des journes entires, sortait de sa
lthargie, s'animait tout  coup, car la chasse tait aprs la guerre la
seule occupation noble  ses yeux, il pouvait y acqurir de la gloire;
et  ce nom l'Indien apathique devenait un tout autre homme, il bravait
tout pour elle, les fatigues, la faim, et mme la mort. La chasse ne se
faisait ordinairement que pendant l'hiver, parceque l't le poisson
suffisait  la subsistance, et que d'ailleurs la fourrure des animaux
est moins belle alors que dans la saison froide. Toute la nation y
allait comme  la guerre; chaque famille, chaque cabane, comme  sa
subsistance. Il fallait se prparer  cette expdition par des jenes
austres, n'y marcher qu'aprs avoir invoqu les dieux. On ne leur
demandait pas la force de terrasser les animaux, mais le bonheur de les
rencontrer. Hormis les vieillards arrts par la dcrpitude tous se
mettaient en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour
le porter et le scher. Au gr d'un tel peuple, l'hiver tait la belle
saison de l'anne: l'ours, le chevreuil, le cerf et l'orignal, ne
pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse,  travers quatre  cinq
pieds de neige. Ces Sauvages que n'arrtaient ni les buissons, ni les
ravins, ni les tangs, ni les rivires, et qui passaient  la course la
plupart des animaux lgers, disaient rarement une chasse malheureuse.
Mais au dfaut de gibier, on vivait de gland. Au dfaut de gland, on se
nourrissait de la sve ou de la pellicule qui nat entre le bois et la
grosse corce du tremble et du bouleau. (Raynal).

Dans ces expditions, la tribu se campait dans le voisinage d'un lac ou
d'une rivire, o elle se construisait des huttes  la hte. En un clin
d'oeil une bourgade s'levait au-dessus des neiges qui recouvraient
bientt celle qu'elle avait abandonne. C'est ainsi que partout dans
l'Amrique du nord, la population et les villes changeaient
continuellement de place, attires qu'elles taient par l'abondance de
la chasse ou de la pche, qui variait tous les jours dans chaque
localit.

Un peuple qui n'tait point ainsi fix au sol, devait jouir de la plus
grande libert; et, en effet, chacun vivait avec toute l'indpendance
qu'un homme peut possder dans la socit la plus libre.

La coutume et l'opinion, voil quel tait le gouvernement des tribus
sauvages. Il n'y avait point de lois crites. On suivait les usages
traditionnels et l'instinct de la raison et de l'quit. D'ailleurs
l'autorit publique, le gouvernement, n'tait appel  agir que trs
rarement, comme lorsqu'il fallait faire la guerre ou la paix, lire un
chef, ou enfin traiter avec une autre tribu pour quelque sujet que ce
soit; ou bien encore rgler la marche d'une crmonie publique, &c.;
mais jamais, ou presque jamais, ne statuait-il sur les matires
intrieures, c'est--dire, relatives  la conduite des citoyens; son
pouvoir n'allait pas jusque-l. La volont gnrale, dit l'historien des
deux Indes, n'y assujettissait pas la volont particulire. Les
dcisions taient de simples conseils qui n'obligeaient personne, sous
la moindre peine.[60] Si dans une de ces singulires rpubliques, on
ordonnait la mort d'un homme, c'tait plutt une espce de guerre contre
un ennemi commun, qu'un acte judiciaire exerc sur un sujet ou un
citoyen. Au dfaut de pouvoir coercitif, les moeurs, l'exemple,
l'ducation, le respect pour les anciens, l'amour des parens,
maintenaient en paix ces socits sans lois comme sans biens.

[Note 60: Relation des Jsuites (1644 et 45 p. 143.)]

On voit que le lien moral faisait toute la force de ces associations.
Dans les assembles, chacun avait droit d'opiner sur les affaires
publiques et d'mettre son opinion selon son ge ou ses services. Dans
une socit o les richesses taient inconnues, l'intrt ne pouvait
faire dvier les hommes de leurs devoirs; et comme jamais l'Indien ne
donnait rien aux anciens, ni  ses chefs lectifs ou hrditaires, le
dsintressement comme la cupidit n'influaient point sur leur jugement.

L'un des plus forts liens qui tenaient les socits indiennes ensemble,
c'est le respect que la tribu avait pour chacun de ses membres. Il n'y
avait d'exception  cet gard que pour les services rendus  la chose
publique et pour le gnie; la considration qu'ils attiraient tait
toute personnelle, et n'entranait aucune charge ni obligation onreuse:
c'tait le fruit moral de la reconnaissance.

Ces gards, les tribus, les nations, les observaient entre elles en
temps de paix; les envoys et les ambassadeurs taient reus avec
distinction, et placs sous la protection et la sauvegarde de celles
chez lesquelles ils venaient pour ngocier. Cependant les passions
humaines venaient jeter quelquefois la perturbation dans ces socits si
simples et si patriarcales. Comme elles n'avaient point de code, que
les lois prohibitives n'taient point sanctionnes par l'usage,
l'homme ls se faisait gnralement justice lui-mme. La tribu
n'intervenait que quand l'action d'un de ses membres lui portait
directement un prjudice grave, alors le coupable livre  la vindicte
publique, prissait sous les coups de la multitude. Mais cela tait
extrmement rare. Il rsultait de cette indpendance individuelle qui ne
voulait point reconnatre d'autorit suprieure pour juger les actes
privs, des inconvniens srieux.

Il semblerait impossible qu'une socit assise sur des bases aussi
fragiles, pt se maintenir; mais comme tous ces peuples menaient une vie
vagabonde, il n'y avait ni commerce, ni transaction d'aucune espce,
circonstance qui, jointe  l'absence de lois prohibitives, rduisait la
liste des offenses  trs peu de chose. Aussi ces socits ne comptaient
point d'officiers civils; il n'y avait ni juges, ni prisons, ni
bourreaux.

L'absence de toute espce de tribunaux judiciaires laissant  chacun le
soin de venger ses injures, enfanta l'esprit vindicatif qui
caractrisent les Sauvages. Une insulte ne restait pas sans vengeance,
et le sang ne pouvait se laver que par le sang. Cependant les querelles
particulires taient excessivement rares, et quoique le corps de l'tat
n'et aucun pouvoir sur les individus, il russissait ordinairement 
les apaiser. Car en sacrifiant sa vengeance prive au bien gnral qui
ne se sent pas agrandi? Et le Sauvage est trs sensible  l'honneur.

Mais si le sang avait t vers, l'ombre du dfunt ne pouvait tre
apaise que par des reprsailles. Un parent se chargeait de ce devoir
sacr. Il traversait s'il le fallait des contres entires, souffrait la
faim et la soif, endurait avec plaisir toutes les fatigues pour
satisfaire l'ombre sanglante d'un frre ou d'un ami. La vengeance tire
appelait une autre vengeance, et ainsi de famille en famille et de
nation en nation se continuait la lutte mortelle.

Cependant la raison des Sauvages leur avait laiss un moyen d'y mettre
fin, et de pacifier les cabanes en hostilit. Les prsens apaisaient
l'ombre de celui qui tait tomb sous les coups d'un meurtrier
repentant.

Chez les tribus indiennes, les ramifications des familles taient
tendues et se suivaient fort loin. Des liens troits resserraient ainsi
toute la peuplade. L'on avait le plus grand respect pour ses parens; et
les noeuds du sang taient sacrs, tellement que le frre payait la
dette du frre dcd, et embrassait sa vengeance comme si elle et t
la sienne propre. Les mendians taient inconnus. La tribu recueillait
les orphelins.

Dans les peuplades o le chef l'tait par droit d'hrdit, ce droit
s'acqurait par la descendance fminine, c'est  dire par la mre. Cette
loi de succession tait trs gnralement rpandue.

Chaque tribu, chaque village vivait dans une entire indpendance. Et
toutes les tribus prsentaient la mme uniformit dans leur organisation
sociale. Si dans quelques unes le chef tait hrditaire, c'tait plutt
un privilge nominal que rel, parceque la mesure de son autorit tait
toujours proportionne  ses qualits,  son gnie. Le chef indien
n'avait ni couronne, ni sceptre, ni gardes, et son pouvoir n'tait que
l'expression populaire. Il n'tait en ralit que le premier des hommes
libres de la peuplade. Cependant il n'en avait pas moins de fiert. Ne
savez-vous pas, disait un d'eux  un missionnaire, que je commande
depuis ma jeunesse, que je suis n pour commander, et que sitt que je
parle tout le monde m'coute.[61]

[Note 61: Relation des Jsuites.]

Dans une socit ainsi constitue, la religion devait avoir peu
d'influence, ou plutt son organisation est un indice certain qu'elle
n'avait pas de religion rgulire ayant ses formes et ses crmonies.
Les premiers Europens qui ont visit les Sauvages s'accordent presque
tous  dire qu'ils ne professaient aucun culte. Les Micmacs et leurs
voisins n'avaient ni adoration, ni crmonies religieuses.[62] A l'gard
de la connaissance de Dieu, dit Joutel, il ne nous a pas paru que les
Cnis en aient aucune notion certaine; il est vrai que nous avons trouv
des tribus sur notre route, qui, autant que nous le pouvions juger,
croyaient qu'il y avait quelque chose de relev qui est au-dessus de
tout; ce qu'ils faisaient en levant les mains et les yeux au ciel, dont
nanmoins ils ne se mettaient pas en peine; parcequ'ils croyaient aussi
que cet tre relev ne prend aucun soin des choses d'ici bas. Mais
d'ailleurs, comme ceux-l, non plus que ceux-ci, n'ont ni temples, ni
crmonies, ni prires, qui marquent un culte divin, on peut dire de
tous qu'ils n'ont aucune religion.[63]

[Note 62: Champlain.]

[Note 63: Les adorateurs du soleil, comme les Natchs, forment exception
 cette rgle gnrale.]

On pouvait dj anticiper ces tmoignages, par l'absence de toutes lois
prohibitives ou obligatoires chez ces peuples, qui ne faisaient que ce
qui tait juste  leurs propres yeux. L'existence d'un culte rgulier
et entran  sa suite certaines rgles de morale qui auraient influ
sur la socit civile. Mais l'indpendance du Sauvage rejetait les
restrictions imposes par une religion, comme il repoussait celles du
pouvoir civil: il voulait tre lui-mme son grand prtre comme il tait
son roi, son lgislateur et son juge.

Quoique les Sauvages de l'Amrique du nord ne pratiquassent point de
religion, ils reconnaissaient nanmoins l'existence d'tres suprieurs
et invisibles, auxquels ils adressaient leurs prires spontanment
lorsqu'ils voulaient viter un mal ou acqurir un bien. Ceux du Canada
disaient  Champlain, que chacun priait son dieu en son coeur comme il
l'entendait. Leurs prires n'avaient pas pour objet la possession du
bonheur dans une autre vie, parcequ'ils n'avaient aucune ide de la
moralit. Le succs, les grandes actions, indpendamment du droit et de
la justice, taient les seuls titres qui leur ouvraient, aprs leur
mort, ce paradis dans lequel le guerrier qui s'tait distingu par des
exploits, trouvait tout ce qui pouvait flatter ses sens, allumer son
imagination avide de jouissances. Une terre sans animaux ni ombrage,
frappe de strilit, de maladies et de dsolation, tait la triste
patrie de l'homme vieilli dans l'indolence et mort sans gloire.

Etonn de la majest de la nature qui se dploie  ses yeux avec tant de
richesses, de la marche invariable et rgulire des astres qui ornent la
vote des cieux, l'homme demeure comme ananti dans sa faiblesse. Sa
raison consterne a besoin de croire  l'existence d'une cause premire
qui rgle et maintienne l'ordre de l'univers dans l'immensit duquel il
est comme perdu. Le Sauvage, qui n'a encore que des ides matrielles,
se plat  se crer des liens avec les divinits qu'il voit dans tous
les tres dont il ne peut comprendre la nature. C'est ainsi que son
intelligence trop borne pour concevoir un tre infini, ternel et
unique, qui gouverne le monde, voit cet tre dans le soleil, dans les
fleuves, dans les montagnes, et mme dans les animaux, mais sans liaison
ni rapport ensemble, comme se le reprsente le panthisme; chacun de ces
tres est l'manation d'une divinit. Le bruissement des flots, c'est le
dieu de l'onde qui gmit; le murmure du feuillage, c'est la divinit des
bois qui soupire; le souffle du vent, c'est l'haleine de l'esprit
cleste qui passe. Il personnifie tout: un dieu habite dans sa cabane;
un autre foltre autour de son front et abaisse sa paupire dans le
sommeil (Bancroft). Quoiqu'il n'ait ni culte, ni temple, ni autel, l'on
reconnat facilement dans cette conception la base de la mythologie
payenne. Si les Indiens eussent fait un pas de plus, lev des temples 
leurs dieux, la similitude aurait t frappante; mais le culte des
Grecs, par exemple, annonait un peuple avanc dans la civilisation;
parceque l'on n'a pas encore trouv de nation civilise sans religion.

Le Sauvage croyait que le ciel et la terre avaient t crs par un tre
tout-puissant; l'on peut infrer de l qu'il devait avoir une ide d'une
divinit suprme,  laquelle toutes les autres taient soumises, et
cette croyance vague tait devenue plus dfinie, aprs que les
missionnaires lui eurent enseign l'existence d'un seul Dieu, sous le
nom de Grand-Esprit. Il embrassa ce dogme sans peine, parcequ'il ne
faisait que prciser une ide dont il tait imbu dj, il se rpandit
parmi toutes les nations indiennes avec rapidit; ce qui l'a fait
prendre par quelques voyageurs comme une partie intgrante de leur foi
primitive.

Tous les tres crs ayant ainsi leurs divinits, l'Indien a d les
rvrer ou les craindre selon le bien ou le mal qu'il croyait en
recevoir. Le chrtien aime et adore Dieu, parcequ'il est son crateur.
Le Sauvage n'a point tabli cette relation entre lui et la divinit. Il
aime une divinit si elle lui fait du bien, pour le bien qu'elle lui
fait; il la craint si elle lui fait du mal, et tche de se la rendre
favorable par des prires et des sacrifices, que quelques auteurs ont
voulu transformer en culte, mais qui n'en taient que des germes
trs-loigns. Il n'y avait que l'actualit d'un bien ou d'un mal qui
excitt le Sauvage  tourner sa pense vers le _Manitou_. Si la moisson,
ou la chasse, tait abondante, il l'attribuait au manitou. Si un malheur
lui arrivait, il l'attribuait de mme au courroux de ce dieu. O
Manitou! s'criait un pre, entour de sa famille, et dplorant la perte
d'un fils, tu es courrouc contre moi; dtourne ta colre de ma tte et
pargne le reste de mes enfans.

Lorsque les Indiens partaient pour quelque expdition, ils tchaient de
se rendre les esprits favorables par des prires et des jenes. S'ils
allaient  la chasse, ils jenaient pour se rendre propices les esprits
tutlaires des animaux qu'ils voulaient poursuivre, et ensuite ils
donnaient un festin dans lequel ils prenaient garde de profaner les os
de cette mme espce d'animaux; en donner aux chiens, c'et t
s'exposer  de grands malheurs.[64] S'ils allaient  la guerre, ils
recherchaient, comme on l'a vu dj, la faveur d'Areskoui, si c'taient
les Hurons, dieu des combats, par des sacrifices et des mortifications.
Lorsqu'ils taient en marche, la grandeur ou la beaut d'un fleuve, la
hauteur ou la forme d'une montagne, la profondeur d'une crevasse dans le
sol, le bruit d'une chute ou d'un rapide, frappaient-ils leur
imagination, ils offraient des sacrifices aux esprits de ces fleuves et
de ces montagnes. Ils jetaient du tabac ou des oiseaux dont ils avaient
coup la tte dans leurs eaux, ou vers leurs cimes. Les Cnis et les
Ayennis offraient les prmisses de leurs champs en sacrifice.

[Note 64: Leclerc. Ils les jettent au feu ou dans la rivire, ou les
enterrent... Pour les btes qui n'ont point d'esprit, c.--.d. qui se
laissent prendre aisment, ils mprisent leurs os et les jettent aux
chiens. _Relation des Jsuites_.]

Le dieu du mal[65] et celui de la guerre ne voulaient que des sacrifices
sanglans. Les Hurons offraient des chiens en holocauste. Les victimes
humaines n'ensanglantaient les ftes des Sauvages qu'aprs une victoire.
Jogues rapporte que lorsqu'il tait chez les Iroquois, ils sacrifirent
une femme algonquine en honneur d'Agreskou, leur dieu de la guerre.
Agreskou s'crirent-ils, nous brlons cette victime en ton honneur;
repais-toi de sa chair, et accorde nous de nouvelles victoires.

[Note 65: _Atahensic_ tait le dieu du mal chez les Iroquois, et
_Jouskeka_ le dieu du bien.]

Le Sauvage qui avait mis la nature anime et inanime sous l'influence
de nombreuses divinits, qui rglaient dans leur domaine invisible, le
destin de toutes choses, devait dsirer avoir, lui aussi, un ange
tutlaire qui l'accompagnt partout et veillt sur lui. Le jeune
Chipaouais se peignait le visage de noir, et renferm dans une hutte de
branches de cdre btie sur la cime d'une montagne, il jenait des
semaines entires, jusqu' ce qu'tant affaibli par les veilles et la
faim, et l'esprit en proie  une excitation fbrile, il vt un dieu en
songe. Ce dieu qui se manifestait  lui quelquefois sous la forme d'une
tte d'oiseau, d'un pied d'animal, etc., tait son ange gardien pour le
reste de sa vie.

Un peuple qui n'avait pas de culte, n'avait pas besoin de prtres. Si
quelqu'un appelait une divinit  son aide, et voulait se la rendre
propice, il offrait lui-mme son sacrifice. Lorsque c'tait la tribu, le
chef accomplissait cette oeuvre de propitiation.

Plus les hommes sont ignorans, et plus ils sont superstitieux. Les
Sauvages ajoutaient foi aux songes; ils croyaient que les tres
suprieurs profitaient de leur sommeil pour leur communiquer des
avertissemens, ou des ordres. Ils s'empressaient de se rendre aux voeux
des esprits invisibles, et comme ils taient persuads que les plus
grands malheurs seraient la suite d'une dsobissance, nul sacrifice ne
leur cotait pour se conformer  la voix venue d'en haut. Cependant
chacun restait libre d'interprter ses visions  son gr, et s'il ne
voulait pas convenir que son gnie avait raison, l'Indien rejetait ses
augures, ou mme prenait un autre gnie tutlaire plus favorable  ses
dsirs; jamais il n'tait perscut pour avoir mpris des croyances
regardes comme sacres. C'est cette libert qui empcha de natre parmi
eux le scepticisme et l'incrdulit, ces deux anges de tnbres enfants
par la perscution et la haine. On a remarqu que les nations qui
jouissaient d'une grande libert religieuse, taient celles-l mme qui
avaient le plus de religion. En effet, la religion doit tre fonde sur
l'opinion; et il n'y a plus d'opinion ds qu'il n'y a plus de libert.
Jamais la France n'a t plus irrligieuse qu'aprs la rvocation de
l'dit de Nantes jusqu'au commencement de ce sicle. Il en a t de mme
en Angleterre sous Charles II, alors que le peuple sceptique tait
gnralement indiffrent sur la religion que le gouvernement lui
ordonnerait d'embrasser (Lingard).

Les Indiens qui avaient peupl l'univers de divinits, et qui ne
portaient qu'avec une crainte superstitieuse leur pense sur ce monde
invisible qui les environnait de toutes parts, devaient croire que la
nature avait dou quelques hommes du don d'en sonder les profonds
mystres. Ces hommes privilgis taient connus dans les forts sous le
nom de devins, vulgairement jongleurs, et sous celui de mdecins. Ils
prtendaient avoir une communication plus intime avec les esprits que
les autres hommes. Leur empire s'tendait sur toute la nature; ils
pouvaient faire tomber l'eau du ciel qui en refusait  la terre altre,
dtourner la foudre et prdire l'avenir. Ils avaient aussi le pouvoir de
favoriser les chasseurs en faisant tomber sous leurs flches heureuses
un gibier abondant, ou d'attendrir le coeur d'une femme insensible aux
soupirs d'un amant dsespr. Ces grands avantages les rendaient un
objet de respect pour la multitude.

Ils ne soignaient qu'avec des simples, et accompagnaient
l'administration de leurs remdes de crmonies ridicules qui en
imposaient  la superstition du malade. Ils interrogeaient leurs dieux,
afin de savoir s'il gurirait ou non.

Le diable tait toujours  leur service pour faire des prophties. Ils
n'avaient qu' s'enfermer dans une cabane, faire des contorsions,
pousser des cris, l'esprit des tnbres soudain leur apparaissait; alors
le jongleur lui attachait une corde au cou, et le forait, ainsi
enchan,  lui dvoiler l'avenir. Cet emploi que la crdulit vulgaire
rendait profitable, passait de pre en fils chez les peuplades de
l'Acadie (Lescarbot).

Nous avons vu plus haut quelle est la croyance des Sauvages touchant une
autre vie. Le grand dogme de l'immortalit de l'me tait rpandu chez
tous les peuples de l'Amrique. La nature de l'homme se refuse  croire
que chez lui tout doit prir; et en effet s'il en devait tre ainsi,
comment aurait-il jamais pu concevoir une immortalit qui aurait t si
trangre au but de sa cration. L'Indien, l'homme sauvage, trouvait
toute naturelle une vie qui ne finissait point; mais il ne pouvait
comprendre comment un esprit pouvait mourir. Sa foi tait bien contraire
 celle du matrialiste civilis, qui ne peut comprendre, lui, comment
il peut toujours exister.

Mais si les Sauvages croyaient  l'immortalit de l'me, ils ne
pouvaient la concevoir spare d'un corps; tout dans leur esprit prenait
des formes sensibles; c'est pourquoi ils allaient dposer religieusement
des vivres sur la tombe d'un parent ou d'un ami dcd; ils croyaient
qu'il fallait plusieurs mois pour se rendre dans le pays des mes, qui
tait vers l'Occident, et dont le chemin tait rempli d'obstacles et de
dangers.

Ils avaient le plus grand respect pour leurs morts, et les funrailles
taient accompagnes de beaucoup de crmonies. Ds qu'un Indien tait
expir, les parens faisaient entendre des cris et des gmissemens qui
duraient des mois entiers. Le dfunt tait revtu de ses plus beaux
habits; on lui peignait le visage, et on l'exposait  la porte de sa
hutte ses armes  ct de lui. Quelqu'un de sa famille clbrait ses
exploits  la chasse et  la guerre. Dans quelques tribus les femmes
pleuraient, dansaient et chantaient incessamment.

Au bout d'un certain temps, les amis procdaient  l'inhumation du
corps, qui tait plac assis dans une fosse profonde et tapisse de
fourrures. Ils lui mettaient une pipe  la bouche, et l'on disposait
devant lui son casse-tte, son manitou ou dieu pnate, et son arc tout
band. On le recouvrait de manire  ne pas le toucher. On plantait
ensuite une petite colonne sur sa tombe,  laquelle on suspendait toutes
sortes d'objets pour manifester l'estime que l'on avait pour le dfunt.
Quelquefois on y mettait son portrait taill en bois,[66] avec des
signes indicatifs de ses hauts faits. Cette figure s'appelait
_Tipaiatik_, ou ressemblance du mort.

Ceux qui mouraient en hiver ou  la chasse, taient exposs sur un grand
chafaud dress dans la fort, en attendant le printemps, ou qu'on les
rapportt dans leur village pour les y enterrer.[67] Ceux qui mouraient
 la guerre taient brls, et leurs cendres ramasses soigneusement
pour tre dposes avec celles de leurs anctres. D'autres fois le corps
tait sch, et gard dans un cercueil jusqu' la fte des morts, qui
avait lieu tous les 8 ou 10 ans. C'tait la crmonie la plus clbre
chez les Indiens.

[Note 66: Relation des Jsuites, Lallemant. (1646)]

[Note 67: Relation des Jsuites (1653).]

Lorsque l'poque de cette fte lugubre tait arrive, ils se
runissaient pour nommer un chef. Ce chef faisait inviter les villages
voisins. Au jour fix, tout le monde plong dans la plus grande
tristesse, se rendait en procession au cimetire, o l'on dcouvrait
tous les tombeaux qui taient livrs de nouveau  la lumire du jour et
aux regards des vivans. La foule contemplait longtemps dans un morne
silence ce spectacle, si bien fait pour inspirer les rflexions les plus
srieuses, tandis qu'une femme poussait des cris plaintifs. Ensuite l'on
ramassait les os des morts, aprs en avoir enlev avec de l'eau, les
chairs non encore rduites en cendres. Ces ossemens taient recouverts
avec soin de peaux de castor; et l'on chargeait sur ses paules les
prcieux restes de ses parens, et la procession regagnait le village aux
accords des instrumens et des voix les plus belles. Chacun dposait en
arrivant dans sa hutte ce fardeau sacr avec tous les signes de la
douleur, et donnait un festin en mmoire des dfunts de la famille. Les
jours suivans taient remplis par des ftes, des danses funbres, et des
combats, espces de tournois o se donnaient des prix. De temps en temps
l'on entendait des cris, que l'on appelait le cri des morts.

Pour assister  cette grande solennit, les Sauvages venaient d'une trs
grande distance, quelquefois de 150 lieues. Ils taient reus avec toute
l'hospitalit qui distinguait les Indiens; on leur faisait des prsens;
ils en donnaient  leur tour.

Aprs avoir accompli tous les devoirs imposs dans cette occasion, l'on
reprenait les ossemens, et on allait les porter dans la salle du
Grand-Conseil, o ils taient suspendus aux parois. Un chef entonnait
alors le beau chant des funrailles: Os de mes anctres, qui tes
suspendus au-dessus des vivans, apprenez-nous  mourir et  vivre! Vous
avez t braves, vous n'avez pas craint de piquer vos veines; le matre
de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a donn une heureuse chasse
dans l'autre monde.

La vie est cette couleur brillante du serpent, qui parat et disparat
plus vite que la flche ne vole; elle est cet arc-en-ciel que l'on voit
 midi sur les flots du torrent; elle est l'ombre d'un nuage qui passe.

Os de mes anctres, apprenez au guerrier  ouvrir ses veines, et 
boire le sang de la vengeance.

Dans bien des contres on les portait en procession de village en
village. Enfin la solennit finie, on allait les dposer dans une grande
tombe tapisse des pelleteries les plus belles et les plus rares, o ils
taient placs en rang  la suite les uns des autres. Les Sauvages y
dposaient tout ce qu'ils possdaient de plus prcieux. Tandis qu'ils
descendaient ainsi, dans leur demeure commune, les restes de leurs
parens, les femmes se rpandaient en gmissemens et en lamentations.
Chacun prenait ensuite un peu de terre dans la fosse, et la gardait
soigneusement prtendant qu'elle lui porterait chance au jeu.

Dans cette crmonie, tout se passait avec ordre, modestie et dcence.
Aucune nation n'a de solennit plus imposante, et qui soit faite pour
inspirer autant de respect pour la mmoire de ses ayeux, que la fte des
morts des Indiens. Cette pompe lugubre, ces chants graves et tristes,
ces dpouilles de tant de tombeaux, cette douleur universelle enfin,
devaient laisser dans l'me l'impression la plus profonde! Seule la
sombre majest des forts est en harmonie avec un spectacle aussi
loquent, et dont la grandeur semble tre si au-dessus de nos moeurs
artificielles et de convention.

Les Sauvages avaient plusieurs sortes de ftes; des danses, des jeux. La
fte des songes n'tait autre chose que des saturnales, dans lesquelles
ils s'abandonnaient  tous les carts d'hommes ivres ou insenss. Ils
allaient, dans leurs accs d'trange folie, jusqu' brler leurs
villages. Heureusement qu'un village indien tait reconstruit
presqu'avec autant de rapidit qu'il tait dtruit.

Ces peuples avaient une passion singulire pour les jeux de hasard. Le
plus clbre tait celui des osselets, qui se joue  deux, avec de
petits os  six facettes ingales, dont une noire, et une jaune-blanche.
Ces joueurs les faisaient sauter dans un bassin; et celui qui d'un coup
amenait tous les osselets la mme facette en haut, gagnait la partie. Le
perdant tait remplac par un autre joueur. Ainsi tout le village y
passait. Quelquefois la lutte s'engageait entre deux villages. Dans tous
ces combats, les Sauvages montraient une ardeur effrne. Ils
invoquaient les dieux, leur promettaient des sacrifices, leur
demandaient de bons rves, indices certains, suivant eux, du succs. Ils
se portaient des dfis en jouant, se querellaient, se battaient. Les
grandes parties duraient plusieurs jours, au milieu du bruit, des
applaudissemens, ou des imprcations. Tantt la foul immobile suivait
la partie avec une attention intense, tantt, comme une mer trouble
jusqu'en ses fondemens, elle se dbattait, se heurtait avec une
pouvantable confusion. Il semblait que les mes de ces barbares fussent
agites par mille passions diverses.

Ces hommes si passionns pour le jeu, l'taient faiblement pour les
femmes. Plusieurs auteurs ont voulu fonder sur cette singularit qui
s'explique facilement, des hypothses plus ou moins vraisemblables, et
sont parvenus seulement  pervertir la vrit. L'amour devient une
passion chez les Europens  mesure qu'il rencontre des obstacles. Chez
les Sauvages, les plaisirs de l'amour y taient trop faciles pour y
exciter puissamment les dsirs.

Ds que l'ge le permettait, les deux sexes pouvaient satisfaire leurs
dsirs sans blesser les usages reus. Ils ne pensaient pas mal faire
(Lescarbot). C'est dans cette libert que l'on doit chercher les raisons
du manque de fcondit des femmes indiennes, et aussi dans l'usage o
elles taient d'allaiter leurs enfans plusieurs annes, pendant
lesquelles elles n'approchaient pas du lit de leurs maris; peut-tre
encore dans la difficult de nourrir une grande famille. Au reste, le
mariage tait une institution reconnue. Celui qui voulait prendre une
pouse, s'adressait  son pre et lui offrait un prsent. Si le prsent
tait accept, la fille devenait sa femme. Cependant il tchait quelque
fois aussi de se la rendre agrable, et lui faisait la cour six mois ou
un an avant de la prendre dans sa maison.

La polygamie tait permise; mais ceux qui avaient plusieurs femmes
taient assez rares,  cause probablement des dpenses que causait un
mnage nombreux. Le divorce tait aussi reu, et le mari avait le droit
de rpudier ou de tuer sa femme adultre. Les enfans resserraient
gnralement les liens du mariage, et rarement le divorce avait lieu
entre le mari et la femme lorsqu'il leur en tait n.

Les Sauvages taient trs attachs  leurs enfans;[68] ceux qui
n'taient pas en ge de marcher, ne laissaient point leurs mres qui ne
les perdaient jamais de vue. Elles ignoraient l'usage de les nourrir du
lait d'une trangre, abus si gnralement rpandu chez les nations
civilises. Elles les allaitaient elles-mmes jusqu' trois ou quatre
ans, et quelquefois plus, et elles les portaient dans des espces de
maillots fortifis d'un ct par une petite planche, et que l'amour
maternel se plaisait  orner des ouvrages les plus dlicats. Dans leur
marche, elles les suspendaient sur leurs dos; pendant l'ouvrage,  une
branche d'arbre prs d'elles o ils taient bercs par la brise. S'ils
venaient  mourir, les parens les pleuraient amrement. On voyait
quelquefois deux poux aller, aprs six mois, verser des larmes sur le
tombeau d'un enfant, et la mre y faire couler du lait de ses mamelles.

[Note 68: Relation des Jsuites, (1639.)]

Ds que les enfans pouvaient marcher, on les affranchissait de toute
gne; on les abandonnait  leur jeune et capricieuse volont[69]. Ils
contractaient ainsi ds l'ge le plus tendre cet amour de la libert et
de l'indpendance que la civilisation n'a jamais pu dompter. Si
quelquefois les missionnaires en runissaient quelques uns pour les
enseigner, tout  coup ils les voyaient s'enfuir, bondissant de joie en
brisant un joug qu'ils trouvaient insupportable. Le P. Daniel avait
tabli pour eux une classe dans le collge de Qubec, lors de sa
fondation; il crut un moment avoir triomph des rpugnances des Hurons
chrtiens  y envoyer leurs enfans; mais cette tentative n'eut aucun
succs. L'air des forts fut toujours fatal  celui de l'cole. Ds
qu'un jeune Sauvage est capable de manier l'arc, il s'accoutume 
l'usage des armes, et se forme en grandissant sur l'exemple de ses
pres, dont l'histoire des hauts faits dj fait battre son jeune coeur.
La passion des combats touffe en lui souvent celle de l'amour; il ne
rve qu' se distinguer, afin de pouvoir,  l'instar des guerriers les
plus renomms de la tribu, clbrer ses exploits dans les ftes
publiques.

[Note 69: Relation des Jsuites, (1633).]

Dans les intervalles des expditions de guerre ou de chasse, les
Sauvages s'levaient des huttes ou se confectionnaient des armes, se
creusaient des pirogues ou se modelaient des canots d'corce de bouleau.
Ils aidaient aussi quelquefois aux femmes  cultiver les champs; mais
cela tait rare, parceque le travail tait dshonorant pour un guerrier.

Les Sauvages aimaient beaucoup  entendre raconter. Rangs en cercle
autour de leur feu, ou accroupis au pied d'un arbre qui les couvrait de
son ombrage, ils prtaient une oreille attentive  des histoires
d'autrefois, dans lesquelles le narrateur, inspir par l'intrt de son
sujet et l'amour du merveilleux, mlait les peintures potiques, les
prodiges, les vnemens extraordinaires, enfin tout ce qui pouvait faire
une vive impression sur l'esprit superstitieux de son auditoire. Souvent
des cris de surprise, d'enthousiasme ou d'admiration, venaient
l'interrompre. C'est ainsi que, dans la fort, l'on oubliait les longues
journes qui ne se passaient pas  la chasse ou  la guerre.

Le don de l'loquence est d'un immense avantage chez un peuple ignorant
ou barbare, o la parole est le seule vhicule pour la communication des
penses. Si celui qui le possdait chez les Indiens runissait avec cela
le courage, il pouvait esprer de devenir un des chefs de la tribu. Le
simple narrateur finissait souvent par devenir un orateur influent. La
langue indienne, pleine de figures, se prtait admirablement 
l'loquence.

L'histoire de la civilisation et des moeurs d'un peuple peut donner
d'avance une ide de la perfection de son langage; ce que nous avons
dj dit dans ce livre, peut aider  faire juger de l'tat dans lequel
se trouvaient les dialectes parls en Amrique lors de sa dcouverte.
Nous ne devons pas nous attendre  trouver des idiomes perfectionns et
enrichis par les dcouvertes qui sont le fruit des progrs de la
civilisation; mais en mme temps nous les verrons en possession d'une
organisation complte et soumis  des rgles exactes.[70] Nulle horde
n'a t trouve avec une langue informe, compose de sons incohrens et
comme sortant des mains du chaos. Aucune langue sauvage ne porte les
marques d'une agrgation arbitraire, produit pnible et lent du travail
et de l'invention humaine. Le langage est n tout fait avec l'homme. Les
dialectes des tribus sauvages portent bien l'empreinte, si l'on veut, de
l'tat dans lequel elles vivaient; mais ils sont clairs, uniformes, et
peuvent sans avoir t rgulariss par le grammairien, servir de
vhicule  la prcision de la logique, et  l'expression de toutes les
passions. Tous ceux qui ont t analyss, abondent en formules comme en
combinaisons, en drivs comme en composs. De mme que toutes les
plantes qui tirent leur sve de la terre, ont des racines et des
vaisseaux capillaires, de l'corce et des feuilles, de mme chaque
langue possde une organisation complte, embrassant les mmes parties
du discours. La raison et la parole existent partout lies ensemble
d'une manire indissoluble. L'on n'a pas plus trouv de peuple sans
langue forme, que sans perception et sans mmoire. (Bancroft).

[Note 70: Qu'on les appelle barbares tant qu'on voudra (les Sauvages)
leur langue est fort rgle.--Relation des Jsuites, (1633).]

Tous les hommes ont les organes de la voix forms de la mme manire; de
l vient qu'ils sont susceptibles d'apprendre toutes les langues, les
sons primitifs tant essentiellement semblables. Cela est si vrai que
l'alphabet de notre langue peut servir  exprimer presque tous les sons
de celles des Sauvages avec quelques lgres variations comme celles-ci.
Les Onneyouths changent l'_r_ en _l_. Ils disent Lobert au lieu de
Robert. Le reste des Iroquois rejette la lettre _l_, et tous, ils ne se
servent point de l'_m_, et n'ont aucune labiale. Des idiomes de cette
confdration, celui des Onneyouths est le plus doux, tant le seul qui
admette la lettre _l_, et celui des Tsonnonthouans le plus dur et le
plus nergique. Les dialectes Algonquins sont remplis de consonnes, et
par consquent sans douceur; nanmoins il y a des exceptions, comme
l'Abnaquis abondant en voyelles, et qui pour cette raison est plus
harmonieux.

Les Indiens ne connaissaient point les lettres, ni consquemment
l'criture, ni les livres. Toutes leurs communications se faisaient par
le moyen de la parole, ou de figures hiroglyphiques grossirement
traces. Nous pourrions conclure que les signes alphabtiques drivent
de figures semblables, modifies, abrges dans l'origine d'une manire
infinie par le gnie des peuples. La figure d'un animal grave sur une
feuille d'corce de bouleau, indiquait  un Indien le symbole de sa
tribu, et les autres marques traces autour renfermaient un message de
ses amis. Tels taient les signes qui constituaient l'criture des
peuples de l'Amrique. Ce systme tait bon pour communiquer
laconiquement quelques sentences; mais il tait insuffisant pour
exprimer une suite de raisonnemens, ou mme les faits de l'histoire; du
moins ils ne savaient pas en faire usage pour un objet aussi important.

Le Sauvage qui peignait sa pense sur l'corce d'un arbre par une image,
employait aussi un style figur dans la parole. Son intelligence n'tait
point forme  l'analyse, il avait peu d'ides complexes et de
conceptions purement mentales. Il pouvait exprimer par des mots les
choses qui tombent sous les sens; mais il en manquait pour exprimer les
oprations de l'esprit. Il n'avait pas de nom pour dsigner la justice,
la continence ou la gratitude. Cependant les lmens de son idiome
n'attendaient que l'appel de l'esprit, pour lui fournir les expressions
dont il pourrait avoir besoin.

Mais si sa langue n'tait point surcharge de termes mtaphysiques,
d'expressions complexes, elle possdait en revanche un coloris frais et
pittoresque avec ces grces simples et naves que donne la nature.
C'tait le pinceau de Rubens, dont les couleurs brillantes et habilement
mnages font oublier les dfauts qui peuvent se trouver d'ailleurs dans
le tableau. Ses expressions hardies et figures, et son allure libre et
toujours logique, la rendaient trs propre  l'loquence, et aux
rparties nobles et incisives  la fois.

Le geste, l'attitude, et l'inflexion de la voix, si naturels chez les
Sauvages, donnaient aussi beaucoup de force  l'expression de leurs
penses. Ils employaient les mtaphores les plus belles ou les plus
nergiques. Chaque mot qu'ils disaient allait au but; ils avaient le
secret de la vritable loquence.

S'il est quelque chose qui distingue les langues amricaines, c'est le
mode synthtique. L'Indien ne spare pas les parties constituantes de la
proposition qu'il nonce; il n'analyse jamais; ses penses sont
exprimes par groupes et font de suite un tableau parfait. L'absence de
toute raison rflchie, de toute analyse logique d'ides, forme le grand
trait caractristique des idiomes sauvages[71]. Toutes les expressions
doivent tre dfinies, et les Algonquins ni les Iroquois, ne peuvent
dire _pre_, sans ajouter le pronom, _mon_, _notre_, _votre pre_, etc,.
Ils ont trs peu de termes gnriques. Chaque chose est dsigne par un
nom propre; ils n'ont pas de mots pour indiquer l'espce, mais
l'individu. Ils disent bien un _chne blanc_, _rouge_; mais ils n'ont
pas de terme pour exprimer simplement un _chne_. Ils en ont une foule
pour exprimer la mme action modifie par le changement d'objet. De l
une prcision tonnante dans leur langage.

La nature des langues indiennes permet de ne faire qu'un seul mot du
nom, du pronom et de l'adjectif, et ce compos peut ensuite prendre les
formes du verbe, et subir tous les changemens et comprendre en lui-mme
toutes les relations que ces formes peuvent exprimer.[72] Cette
proprit a l'effet de varier  l'infini les expressions.

[Note 71: Bancroft.]

[Note 72: Spencer. _Smith's History of New-York._]

Les terminaisons des verbes ne changent jamais, les variations
s'expriment par des mots ajouts. Il y a souvent des transpositions
singulires de syllabes de diffrens mots; en voici un exemple. _Ogila_
signifie feu, et _Cawaunna_, grand; au lieu d'ajouter au premier mot, le
dernier, pour dire un grand feu, on mle les deux ensemble pour n'en
faire qu'un seul, et l'on dit _Co-gila-waunna_. Il existe entre toutes
les langues indiennes depuis la baie d'Hudson jusqu'au dtroit de
Magellan une analogie qui mrite d'tre observe; c'est une disparit
totale dans les mots  ct d'une grande ressemblance dans la structure.
Ce sont comme des matires diffrentes revtues de formes analogues. Si
l'on se rappelle que ce phnomne embrasse presque de ple  ple tout
un ct de notre plante, si l'on considre les nuances qui existent
dans les combinaisons grammaticales (dans les genres appliqus aux trois
personnes du verbe, les rduplications, les frquentatifs, les duels),
on ne saurait tre surpris de trouver chez une portion si considrable
de l'espce humaine une tendance uniforme dans le dveloppement de
l'intelligence et du langage. (_Voyage de Humboldt et Bonpland_).

Gallatin va encore plus loin; il est d'opinion que l'uniformit de
caractre dans les formes grammaticales et la structure de toutes les
langues indiennes, indique une origine commune  une poque trs
recule.

De tout cela, l'on peut conclure avec Duponceau que les formes
grammaticales qui constituent l'ordre, l'ensemble d'une langue, ne sont
pas l'ouvrage de la civilisation, mais de la nature; et qu'elles sont
une consquence de notre organisation. Le caractre synthtique des
langues sauvages nous permet, selon les uns, de tirer une autre
conclusion encore plus certaine, c'est que les anctres des Indiens ne
descendent pas de nations plus civilises qu'eux. Leurs langues
porteraient en elles-mmes la preuve qu'elles n'ont jamais t parles
que par des peuples plongs dans des tnbres, o n'avait jamais lui la
lumire de la civilisation.

D'autres, parmi lesquels il faut compter Alexandre de Humboldt, disent
qu'aucune des langues de l'Amrique n'est dans cet tat d'abrutissement,
que longtemps et  tort on a cru caractriser l'enfance des peuples; et
que plus on pntre dans la structure d'un grand nombre d'idiomes, et
plus on se dfie de ces grandes divisions de langues, en langues
synthtiques et langues analytiques, qui n'offrent qu'une trompeuse
simplicit.[73]

[Note 73: On lit dans le second entretien du comte de Maistre, que le
Sauvage est le descendant dgnr d'un homme civilis. Par une suite
de la mme erreur on a pris, dit-il, les langues de ces Sauvages pour
des langues commences, tandis qu'elles sont et ne peuvent tre que des
dbris de langues antiques, _ruines_ s'il est permis de s'exprimer
ainsi, et dgrades comme les hommes qui les parlent. C'est  ce sujet
que cet crivain plein d'imagination exprime l'opinion, que les castors,
les hirondelles et les abeilles sont des tres dgnrs! _Soires de
St.-Petersbourg._]

On s'est demand quelquefois si les hommes de la race rouge taient
dous de facults intellectuelles aussi puissantes que ceux de la race
europenne. Si la mme question avait t faite aux Romains, sur les
barbares qui envahissaient leur empire, ils auraient probablement
rpondu comme nous le faisons aujourd'hui  l'gard des Sauvages. En
vain veut-on tirer des dductions, pour expliquer les efforts
infructueux qu'on a faits pour les civiliser, de la conformation
physique de leur crne et de leur figure, mme de leur teint, elles
seront toujours entaches de l'esprit de systme, rpudi avec raison de
nos jours dans la solution de questions de cette nature. Combien
n'a-t-il pas fallu de gnrations pour civiliser les barbares qui
inondrent l'Europe dans les premiers sicles de l're chrtienne? Et
ils taient venus s'asseoir au sein de populations polices et trs
nombreuses; ils taient entours des monumens que les arts et les
sciences avaient levs dans la Grce, en Italie, dans les Gaules et en
Espagne. Si, au lieu d'avoir tous les jours sous les yeux une
civilisation aussi avance, et vers laquelle ils taient entrans comme
malgr eux, puisqu'ils vivaient sous son influence immdiate, ils
n'avaient trouv que des forts et des btes sauvages, pourrait-on
calculer le temps qu'il leur aurait fallu pour sortir de la barbarie.

Rien n'autorise donc  croire que les facults intellectuelles des
Indiens fussent infrieures  celles des barbares qui ont renvers
l'empire Romain. S'ils ont succomb devant la civilisation, c'est que
cette civilisation leur est apparue tout  coup, sans transition, avec
toute la hauteur qu'elle avait acquise dans quinze sicles. On a voulu
leur enseigner en quelques annes, ce qu'on avait mis soi-mme tant de
temps  apprendre. Il aurait fallu les former graduellement, et non pas
faire briller tout  coup sur leur intelligence encore si faible, tout
l'clat des feux tincellans du gnie moderne.

Si les Indiens n'ont jamais t civiliss, s'ils taient avec cela
susceptibles de le devenir, il est impossible non plus de croire qu'ils
soient venus mme en contact avec aucune autre nation plus avance
qu'eux, car ils en auraient conserv quelque chose. Ils ne connaissaient
point la vie pastorale; ils n'avaient ni vaches, ni moutons, et ils
ignoraient l'usage du lait pour la nourriture.[74] La cire leur tait
galement inconnue de mme que le fer. Ils n'auraient jamais perdu
l'usage de ce mtal, qui et t d'un si grand avantage pour eux, s'ils
en eussent une fois acquis la connaissance. Doit-on infrer de l que
leurs anctres n'ont pas migr de l'Asie, o toutes ces choses sont
connues et utilises? D'o viennent donc les hommes de la race rouge?
Sont-ils les propres enfans du sol amricain? Mais, d'un ct,
l'Amrique centrale aurait t jadis civilise; les ruines de Palenque
et de Mitla sur le plateau du Mexique indiquent l'existence d'une nation
trs avance dans les arts; et de l'autre, la race rouge offre une
ressemblance frappante avec la race mogole. M. Ledyard, voyageur
amricain, crivait de la Sibrie, que les Mogols ressemblaient sous
tous les rapports aux Aborignes de l'Amrique. Ces diverses
circonstances runies et compares semblent appuyer et dtruire  la
fois les diverses hypothses de l'ingnuit humaine. L'on a dcouvert
dans l'Amrique les traces d'un courant d'migration venant du
nord-ouest et allant vers l'est et le sud. Les Tschukchi du nord-est de
l'Asie et les Esquimaux de l'Amrique paraissent avoir la mme origine,
comme semble le prouver l'affinit de leurs langues. On a remarqu que,
quoique les Tschukchi et les Tungousses n'entendent rien  la langue des
Esquimaux, ceux-ci les regardaient nanmoins comme des peuples de la
mme race qu'eux[75]. Les Tungousses de la Sibrie sont l'image de nos
Indiens; et si nous parcourons l'Amrique en partant du nord, nous
trouvons plus de langues primitives vers le golfe du Mexique que partout
ailleurs,[76] comme si les nations, arrtes par le rtrcissement
soudain du continent en cet endroit, s'taient prcipites les unes sur
les autres. Nanmoins aucune de ces langues n'a d'analogie avec celles
de l'Asie ou de l'Europe. Si l'on adopte l'hypothse de l'migration
asiatique,[77] il faut supposer que les Esquimaux et les Tschukchi
formaient la queue de cet immense torrent de population, qui s'est
arrt au moment o ces deux peuples taient, l'un sur la rive de
l'Amrique, et l'autre sur celle de l'Asie, spars au dtroit de
Behring par un bras de mer de quarante quatre milles gographiques de
largeur seulement. Les Californiens et les Aztques prtendent, d'aprs
leurs traditions, venir du nord.[78] On a invent bien des systmes pour
expliquer l'origine des Indiens; les uns les font descendre des tribus
perdues d'Isral,[79] les autres des peuples de l'Atlas,[80] ceux-ci des
Chinois, ceux-l des nations polynsiennes; et en effet nous ignorons
combien le globe a subi de rvolutions physiques dans les mers du sud et
dans l'ocan Pacifique et Atlantique[81]; des continens peuvent y avoir
t submergs, et qui sait si les nombreuses les qu'on y rencontre,
n'en sont pas des dbris? Suivant la tradition des Indous, il existait
autrefois une rgion nomme Atala, laquelle s'est abme dans la
mer[82]. Mais,  l'aide de ces suppositions, on peut enfanter ainsi bien
des hypothses, sans que les unes jettent plus de lumire sur la
question qui nous occupe que les autres. Jusqu' ce que l'on ait des
donnes plus certaines; que l'tude compare des races et des langues
amricaines et asiatiques soit plus approfondie; que l'archologie nous
ait mieux fait connatre, par ses dcouvertes, tous les secrets que peut
renfermer ce continent sur son ancienne histoire, il est donc plus sage
de se ranger  l'opinion qui parat la plus vraisemblable, d'aprs
toutes les connaissances qui ont t recueillies jusqu' ce jour,
savoir; que les Sauvages de l'Amrique septentrionale ont eu leur
berceau dans les dserts de la Tartarie.

[Note 74: Il existe entre les Sauvages amricains et les
Arabes-Bdouins d'Afrique et d'Asie, cette diffrence essentielle, que
le Bdouin vivant sur un sol pauvre d'herbage, a t forc de rassembler
prs de lui, et d'apprivoiser des animaux doux et patiens, de les
traiter avec conomie et douceur, et de vivre de leur produit, lait et
fromage, plutt que de leur chair; comme aussi de se vtir de leur poil
plutt que de leur peau; en sorte que par la nature de ces circonstances
topographiques, il a t conduit  se faire pasteur et  vivre
frugalement sous peine de prir tout  fait: tandis que le Sauvage
amricain, plac sur un sol luxuriant d'herbes et de bocages, trouvant
difficile de captiver des animaux toujours prts  fuir dans la fort,
trouvant mme plus attrayant de les y poursuivre, et plus commode de les
tuer que de les nourrir, a t conduit par la nature de sa position 
tre chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair.
Volney:--_Tableau des tats-Unis._]

[Note 75: G. P. Muller: _Voyages et dcouvertes des Russes._]

[Note 76: Gallatin.]

[Note 77: Le P. Acosta supposait que l'Amrique avait t peuple par le
nord de l'Asie ou de l'Europe ou par les terres qu'il supposait voisines
du Dtroit de Magellan.]

[Note 78: Les _Chichimques_ qui s'tablirent sur le lac de Mexico, et
les Mexicains qui les subjugurent, venaient de la Californie. _Herrera,
&c._]

[Note 79: Arias Montanus, et une foule d'autres jusqu' Adair, &c.]

[Note 80: Grotius.]

[Note 81: J. H. McCulloch: _Researches on America_, p. 35.]

[Note 82: Recherches Asiatiques.]




                              LIVRE III.




                             CHAPITRE I.


                        DISPERSION DES HURONS.

                             1632-1663.

Louis Kirtk rend Qubec  la France en 1632.--Champlain revient en
Canada comme gouverneur, et travaille  s'attacher les Indignes plus
troitement que jamais.--Collge des Jsuites construit  Qubec.--Mort
de Champlain, (1635).--M. de Montmagny le remplace.--Guerre entre la
confdration iroquoise et les Hurons; les succs sont partags.--Le P.
Le Jeune tablit le village indien de Sillery.--Fondation de Montral
(1641), par M. de Maisonneuve.--Fondation de l'Htel-Dieu et du couvent
des Ursulines.--Paix entre toutes les nations indiennes; elle est rompue
par les Agniers.--M. d'Aillebout relve M. de Montmagny comme gouverneur
de la Nouvelle-France.--La guerre devient extrmement vive entre les
Iroquois et les Hurons: succs prodigieux des premiers; les Hurons ne
pouvant leur tenir tte sont disperss, les uns vers le lac Suprieur,
d'autres vers la baie d'Hudson, le reste vers le bas St.-Laurent
(1649-50).--La Nouvelle-Angleterre fait proposer au Canada un trait de
commerce et d'alliance perptuelle.--M. de Lauson succde  M.
d'Aillebout.--Les Iroquois aprs leurs victoires sur les Hurons, lchent
leurs bandes sur les tablissemens franais.--M. d'Argenson vient
remplacer M. de Lauson.--Le dvouement de Daulac sauve le Canada.--Les
Iroquois demandent et obtiennent la paix.--Le baron d'Avaugour arrive
comme gouverneur  Qubec; remontrances nergiques qu'il fait  la cour
sur l'abandon de la colonie; on y envoie 400 hommes de
troupes.--Dissensions entre le gouverneur et l'vque, M. de
Ptre.--Clbre tremblement de terre de 1663.--Rappel de M. d'Avaugour
auquel succde M. de Msy.--La compagnie des cent associs rend le
Canada au roi et se dissout (1663).


Le Huguenot, Louis Kirtk, garda Qubec environ trois ans pour
l'Angleterre, et rendit cette ville  M. de Caen, conformment au trait
de St.-Germain-en-Laye, en 1632. La compagnie des cent associs ne s'en
mit en possession cependant que l'anne suivante. Champlain, nomm de
nouveau gouverneur, arriva avec une escadre richement charge, et
dbarqua en Canada, o il trouva tout comme il l'avait laiss; il reprit
l'administration comme aprs une absence ordinaire. Une garde de soldats
arms de piques et de mousquets, entra tambour battant dans le fort
St.-Louis, qui fut remis  M. du Plessis Bochard.

Voyant le peu d'efforts que la France avait faits pour dfendre ce pays,
il chercha suivant son ancien systme,  s'attacher plus troitement que
jamais les populations indiennes, surtout les Hurons. Il leur envoya des
missionnaires pour leur porter l'Evangile. Ces missionnaires taient les
Jsuites, qui avaient remplac les Rcollets, exclus sous prtexte que,
dans une nouvelle colonie, ces moines mendians sont plus  charge
qu'utiles.

En mme temps que la cour donnait des ordres trs stricts pour dfendre
l'exercice de tout autre culte que du culte catholique, elle n'envoyait
que des colons industrieux et de bonnes moeurs. De cette manire
l'migration se composa ou d'ouvriers utiles, ou de personnes de bonne
famille, qui s'y transportaient dans la vue d'y jouir plus
tranquillement de leur religion, qu'elles ne pouvaient le faire dans les
provinces du royaume o les protestans taient en majorit. Elle fut
plus abondante que de coutume. Le pays sembla enfin prendre une nouvelle
vigueur.

C'est vers cette poque,  la fin de 1635, que l'on commena la btisse
du collge de Qubec. Cet difice fut fond par le Jsuite, Ren de
Rohaut, fils du marquis de Gamache, et plac sous l'administration de
son ordre, spcialement pour l'ducation. Le gouvernement y ajouta
ensuite de grands biens, et l'ordre lui-mme en acheta d'autres.

Lors de l'extinction complte de cette communaut, en 1801, par dcret
du gouvernement britannique, l'administration militaire s'empara du
collge; et le reste des biens fut abandonn  la rgie d'une
commission, en violation des traits et du droit de proprit
prive[83]. Cependant, sur les remontrances de la chambre d'assemble du
Bas-Canada, Guillaume IV reconnut la destination de cette fondation, et
ordonna que les revenus en fussent laisss  la disposition des
chambres; mais l'on ne voulut restituer le collge, dont on avait fait
une caserne, qu' la condition que la province ferait btir un autre
local pour loger les troupes.

[Note 83: Un salaire de 200 fut pris sur les revenus de ces biens, pour
payer un ministre protestant en qualit de chapelain du collge!]

A peine venait-on de jeter les fondemens de ce premier temple lev  la
science dans ce pays, que la joie publique fut trouble par la mort de
Champlain, arrive le 25 dcembre, (1635.)

Natif de Brouage en Saintonge, (Charente-Infrieure,) il embrassa, comme
beaucoup de ses concitoyens, le mtier de la mer, et se distingua au
service d'Henri IV. Sa conduite ayant attir sur lui l'attention du
commandeur de Chaste, celui-ci lui fournit l'occasion d'entrer dans une
carrire qui devait le mener  l'immortalit.

Champlain avait toutes les qualits ncessaires pour remplir la mission
dont il fut charg. A un jugement droit et perspicace,  un grand
courage et une persvrance dont prs de 30 ans d'efforts pour fonder
cette vaste province, sont la preuve, il joignait le don prcieux, pour
un homme dans sa situation, d'une grande dcision de caractre, personne
mieux que lui ne sachant prendre un parti dans une occasion difficile et
qui ne souffrait point de dlai. Son gnie pratique pouvait concevoir et
suivre sans jamais s'en carter un plan compliqu. Il assura ainsi  son
pays la possession des immenses contres de la N.-France, sans le
secours presque d'un seul soldat, et par le seul moyen des missionnaires
et d'alliances contractes  propos. Il a t blm de s'tre dclar
contre les Iroquois; mais l'on ne doit pas oublier que la guerre
existait entre les Indignes lorsqu'il arriva dans le pays, et qu'il ne
cessa jamais de faire des efforts pour les maintenir en paix. Sa mort
fut un grand malheur pour les Hurons, qui avaient beaucoup de confiance
en lui, et qu'il aurait peut-tre arrachs  la destruction qui vint
fondre sur eux peu de temps aprs.

On lui a reproch aussi de ne pas s'tre impos de suite comme mdiateur
entre les parties belligrantes. Mais on oublie qu'il tait impossible
alors de forcer les Indignes  reconnatre une suprmatie; il fut
oblig de subir les consquences des vnemens qu'il ne pouvait
matriser, dans l'intrt de la conservation de son tablissement.

Comme crivain, il ne peut tre jug avec svrit. Ce n'est pas dans un
marin du 17e sicle, que l'on doit chercher un littrateur lgant. Mais
on trouve en lui un auteur fidle et un observateur judicieux et
attentif, rempli de dtails sur les moeurs des Sauvages et la gographie
du pays. Il tait bon gomtre. L'esprit naturellement religieux, et
touch de l'humilit de l'cole contemplative, il choisit de prfrence
pour sa colonie, des moines de l'ordre de St.-Franois, parcequ'ils
taient, disait-il, sans ambition. Les Jsuites firent tant  la cour,
qu'ils obtinrent ensuite de les remplacer; et, quelque soit le motif qui
les fit agir, il n'est pas douteux que leur influence fut d'un grand
service  Champlain. Plus d'une fois les rois de France, sur le point
d'abandonner la colonie, en furent empchs principalement par des
motifs de religion; et dans ces momens-l, les Jsuites, intresss au
Canada, en secondrent puissamment le fondateur.

Champlain avait une belle figure et un port noble. Une constitution
vigoureuse le mit en tat de rsister  toutes les fatigues de corps et
d'esprit qu'il prouva dans sa rude carrire. Il traversa l'Atlantique
plus de vingt fois, pour aller dfendre les intrts de Qubec  Paris.
En perdant Henri IV, deux ans aprs la fondation de cette colonie, il
perdit un ami et un bon matre, qu'il avait fidlement servi, et qui lui
aurait t d'un grand secours.

On lui donna pour successeur M. de Montmagny, chevalier de Malte, qui
rsolut de marcher sur les traces de son prdcesseur.

L'tablissement de la compagnie des cent associs avait fait tant de
bruit, que les Hurons en avaient conu les plus vastes esprances. Loin
de suivre les avis prudens que Champlain leur avait si souvent donns,
relativement  la conduite qu'ils devaient tenir avec la confdration
iroquoise, ils s'abandonnrent, dans l'attente de secours imaginaires, 
une prsomption fatale qui fut cause de leur perte.

Leur ennemi usa d'abord de stratagme, et les divisa pour les dtruire
plus facilement. Il fit une paix simule avec le gros de la nation, et,
sous divers prtextes, attaqua les bourgades loignes[84]. L'on ne
dcouvrit la perfidie que lorsque le cri de guerre retentit pour ainsi
dire au coeur de la nation. Elle n'tait pas prpare  repousser les
attaques d'un ennemi implacable, qui marchait prcd de la terreur. Les
Hurons perdirent la tte, et toutes leurs mesures se ressentirent du
trouble de leur esprit: ils marchaient de faute en faute. Rien n'humilie
davantage aujourd'hui, dit Charlevoix, les foibles restes de cette
nation, que le souvenir d'un si prodigieux aveuglement.

[Note 84: Relation des Jsuites, (1640).]

Cependant, cette guerre entre les Sauvages suffit pour dsabuser ceux
qui croyaient que la colonie pouvait faire la loi  toutes les nations
de l'Amrique depuis l'existence de la nouvelle compagnie; elle fit voir
que ce grand corps, qui en imposait tant de loin, n'tait que nant, et
que rien n'tait plus fallacieux que ses promesses.

C'est en 1636, que les Iroquois tentrent une irruption dans le coeur du
pays des Hurons. Quatre ans plus tard, la guerre recommena avec plus de
vigueur que jamais; mais ceux-ci, instruits par leurs malheurs et
devenus plus circonspects, tenaient tte  leur ennemi, sur lequel ils
remportaient quelquefois des avantages signals, car ils ne lui en
cdaient point en courage. Leurs dsastres provenaient de leur
indiscipline et de leur trop grande prsomption. Voyant cette opposition
inattendue, les Iroquois, toujours plus habiles, voulurent unir la
politique aux armes, et feignirent de menacer les Trois-Rivires, o
commandait M. de Champflour, et lorsqu'on s'y attendait le moins, ils
demandrent la paix au gouverneur-gnral, et rendirent les prisonniers
franais. Mais ce dernier ne tarda pas  reconnatre leur mauvaise foi,
et rompit la ngociation.

Cependant sa situation tait des plus pnibles, se trouvant pour ainsi
dire rduit  tre tmoin de la lutte des Sauvages, et expos  leurs
insultes, sans pouvoir  peine, faute de troupes, faire respecter son
pavillon qu'ils venaient braver jusque sous le canon des forts, et
encore moins tenir la balance entre les deux partis. L'tat de faiblesse
dans lequel on le laissait languir tait un sujet d'tonnement pour tout
le monde; et l'on ne savait que penser de la conduite de la fameuse
compagnie des cent associs, qui donnait  peine signe d'existence. Le
progrs que faisait alors le Canada tait d entirement  des efforts
individuels. L'tablissement de Sillery et celui de Montral furent
commencs par des particuliers.

Le commandeur de Sillery qui voulait,  la suggestion des Jsuites,
fonder une colonie compose exclusivement de Sauvages chrtiens,
chargea, en 1637, le P. Le Jeune de cette entreprise; lequel choisit un
emplacement  4 milles de la ville sur le bord du fleuve pour les y
tablir. Ce lieu conserve encore le nom du commandeur; mais le village
indien a t transfr  St.-Ambroise de Lorette, en arrire, vers le
pied des Laurentides.

L'tablissement de l'le de Montral fut commenc quatre ans aprs
(1641). Les premiers missionnaires avaient voulu engager la compagnie du
Canada  occuper cette le, dont la situation tait avantageuse et pour
contenir les Iroquois et pour l'oeuvre des missions; mais elle n'avait
point got leur plan. Enfin, ce projet avait t repris par M. de la
Dauversire, receveur-gnral de la Flche en Anjou, et il s'tait
form, sous ses auspices, une association de 35 personnes puissantes et
pieuses, pour faire en grand  Montral ce qui avait t fait en petit 
Sillery. Elle obtint en 1640 la concession de cette le, et l'anne
suivante Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, gentilhomme de
Champagne, et l'un des associs, arriva  Qubec avec plusieurs
familles; il fut dclar gouverneur de Montral le 15 octobre 1642. Il y
leva une bourgade palissade et  l'abri des attaques des Indiens,
qu'il nomma Ville-Marie, pour les Franais. Les Sauvages chrtiens, ou
voulant le devenir, devaient occuper le reste de l'le, o l'on
travaillerait  les civiliser graduellement et  leur enseigner l'art de
cultiver la terre. Ainsi Montral devint  la fois une cole de
civilisation, de morale et d'industrie, destination noble qui fut
inaugure avec toute la pompe et la splendeur de l'glise. Peu de temps
aprs, il y arriva un renfort sous la conduite de M. d'Aillebout de
Musseau, qui fut suivi d'un second l'anne suivante.

La mme entreprise se continuait alors  Qubec. Une petite colline
boise sparait le collge des Jsuites de l'Htel-Dieu. L'on avait bti
des maisons  l'europenne de chaque ct sous les murs de ces
monastres, pour loger les Sauvages et les accoutumer  vivre  la
manire des Franais. Les Montagnais et les Algonquins aidrent 
ceux-ci  dfricher une partie du plateau sur lequel est assise la ville
haute; mais cette tentative n'eut pas plus de succs que les autres de
ce genre qu'on faisait ailleurs.

M. de Maisonneuve voulant visiter la montagne de Montral, fut conduit
sur la cime par deux vieux Indiens qui lui dirent, qu'ils taient de la
nation qui avait autrefois habit ce pays. Nous tions, ajoutrent-ils,
en trs grand nombre, et toutes les collines que tu vois au midi et 
l'orient, taient peuples. Les Hurons en ont chass nos anctres, dont
une partie s'est rfugie chez les Abnaquis, d'autres se sont retirs
dans les cantons iroquois, quelques-uns sont demeurs avec nos
vainqueurs. Ce gouverneur touch du malheur qui avait frapp cette
nation, leur dit de tcher d'en rassembler les dbris; qu'il les
recevrait avec plaisir dans le pays de leurs pres, o ils seraient
protgs et ne manqueraient de rien; mais tous leurs efforts ne purent
runir les restes d'un peuple dont le nom mme tait oubli. Ce peuple
tait-il le mme que celui que Cartier avait visit  Hochelaga plus de
cent ans auparavant? Les annales des Sauvages remontent peu loin sans se
perdre; les premiers voyageurs ne pouvaient faire un pas dans les forts
de l'Amrique sans entendre parler de tribus qui avaient exist dans des
temps peu reculs, selon nos ides, mais dj bien loin dans celles de
ces peuples, dont chaque sicle rvolu couvre l'histoire d'un profond
oubli. Il est au moins certain que la description de cette bourgade par
Cartier correspond  celle des villages iroquois.[85]

[Note 85: Gallatin. Colden. Ce dernier rapporte qu'il existait une
tradition chez les Iroquois, que leurs anctres avaient habit les
environs de Montral.]

La sollicitude individuelle se portait non seulement sur les Aborignes,
les Franais en taient aussi l'objet. On a dit comment le collge des
Jsuites avait t fond. Un couvent pour l'ducation des filles et un
hpital furent encore tablis de la mme manire. Presque tous les
tablissemens de ce genre que possde le Bas-Canada, sont dus  cette
inpuisable gnrosit. En 1639 l'Htel-Dieu de Qubec fut fond par la
duchesse d'Aiguillon, et le couvent des Ursulines par une jeune veuve de
distinction, madame de la Peltrie. Elle y employa sa fortune et vint
elle-mme s'y renfermer pour le reste de ses jours, qu'elle passa dans
l'exercice de toutes les vertus. Quel titre plus digne de respect peut
prsenter leurs noms  la vnration de la postrit!

Cependant le chevalier de Montmagny luttait de toutes ses forces contre
les difficults et les embarras de sa situation. Les colons ne
ramassaient pas encore assez sur leurs terres pour subsister toute
l'anne, et toute tranquillit avait disparu du pays. Il fallait qu'il
protget les tribus amies contre les tribus hostiles, qu'il prvit les
attaques diriges contre les habitations, enfin, qu'il et l'oeil
partout  la fois; tout le monde tait arm, et le laboureur ne
s'aventurait plus dans son champ sans emporter son fusil avec lui. (Le
P. Vimont, 1642-3.)

Voyant crotre l'audace des Iroquois dont les bandes se glissaient ainsi
furtivement jusque dans le voisinage de Qubec, et semaient l'alarme sur
les deux rives du St.-Laurent, il prit la rsolution de mettre un frein
 leurs courses, et de btir un fort  l'embouchure de la rivire
Richelieu, par laquelle ils s'introduisaient dans la colonie. Les
barbares apprenant cela, runirent leurs efforts pour empcher la
construction de cet ouvrage, et ayant form un corps de 700 guerriers,
ils fondirent sur les travailleurs. Mais quoiqu'attaqus  l'improviste,
ceux-ci les repoussrent avec perte.

Cependant, ils prenaient tous les jours sur les Hurons une supriorit
dcide, que l'usage des armes  feu vint encore accrotre. Les
Hollandais, les premiers fondateurs de l'Etat de la Nouvelle-York, alors
Nouvelle-Belgique, avaient commenc  en vendre aux Iroquois[86]. Le
chevalier de Montmagny fit des reprsentations  cet gard au gouverneur
de cette province, qui se contenta de rpondre en termes vagues, mais
polis, sans changer de conduite. On le souponna mme d'exciter
secrtement les Iroquois  la guerre, quoique les deux gouvernemens
fussent en paix. L'usage des nouvelles armes rendait ces barbares encore
plus redoutables. Les Hurons, qui ne paraissaient plus que l'ombre
d'eux-mmes, s'aveuglaient sur l'orage qui les menaait. Le fer et la
flamme dsolaient leurs frontires, dont le cercle se rapetissait chaque
jour, et ils n'osaient remuer de peur de rveiller la colre de leur
ennemi, qui voulait, disait-il, aprs avoir abattu la plupart de leurs
guerriers, ne faire avec eux qu'un seul peuple et qu'une seule terre.
Le gouverneur franais n'ayant point de troupes pour aller les dfendre
dans leur pays, crut n'avoir rien de mieux  faire qu' tcher de leur
obtenir la paix, en employant pour cela l'influence que lui donnait la
supriorit du gnie europen,  laquelle l'Iroquois mme ne pouvait
entirement se soustraire. Il s'aperut que les deux partis avaient
besoin de repos. Il renvoya un des prisonniers iroquois, et le chargea
d'informer les cantons que s'ils voulaient sauver la vie aux autres, il
fallait qu'ils envoyassent sans dlai des chargs de pleins pouvoirs
pour traiter de la paix. Cette menace eut son effet. Des ambassadeurs
vinrent la signer aux Trois-Rivires dans une assemble solennelle et
nombreuse tenue sur la place d'armes du tort, en prsence du
gouverneur-gnral. Un d'entre eux portant la parole, se leva, regarda
le soleil, puis ayant promen ses regards sur l'assemble, Ononthio,
dit-il, prte l'oreille, je suis la voix de mon pays. J'ai pass prs du
lieu o les Algonquins nous ont massacrs ce printemps; j'ai pass vite,
et j'ai dtourn les yeux pour ne point voir le sang de mes
compatriotes, pour ne point voir leurs corps tendus dans la poussire.
Ce spectacle aurait excit ma colre. J'ai frapp la terre, puis prt
l'oreille; et j'ai entendu la voix de mes anctres, qui m'a dit avec
tendresse: calme ta fureur; ne pense plus  nous, car on ne peut plus
nous retirer des bras de la mort; pense aux vivans, arrache au glaive et
au feu ceux qui sont prisonniers; un homme vivant vaut mieux que
plusieurs qui ne sont plus. Ayant entendu cette voix, je suis venu pour
dlivrer ceux que tu tiens dans les fers. Il s'tendit ensuite sur le
sujet de son ambassade, et parla longtemps avec une grande loquence.

[Note 86: Relation des Jsuites, et lettre du P. Jogues prisonnier des
Iroquois.]

Ce chef sauvage tait bien fait de sa personne et de haute stature; il
avait de grands talens oratoires, tait brave, hardi; mais fourbe et
railleur. Il revint plusieurs fois en Canada dans la suite charg de
missions publiques.

Les Algonquins, les Montagnais, les Hurons, les Attikamgues furent
parties au trait. Parmi les Iroquois, il n'y eut que le canton des
Agniers qui le ratifia, parceque c'tait aussi le seul avec lequel la
colonie fut en guerre ouverte.

Jusqu' la fin de 1646, rgna la paix la plus profonde. Toutes les
tribus faisaient la chasse et la traite ensemble, sans que la meilleure
intelligence cesst d'exister entre elles. Les missionnaires qui avaient
pntr chez les Iroquois aprs la guerre, contribuaient beaucoup au
maintien de cet heureux tat de chose, et paraissaient mme avoir chang
les dispositions malveillantes des Agniers. Mais la paix avait dj trop
dur au gr de ces peuples; et dans le temps o les hostilits
recommenaient entre les Hurons et les quatre cantons de la
confdration qui n'avaient pas sign le trait, une pidmie clatait
qui fit de grands ravages dans le cinquime, tandis que les vers y
dtruisaient aussi les moissons. La multitude crut que le P. Jogues,
l'un des missionnaires, tait la cause de ces malheurs, et qu'il avait
jet un sort sur la tribu. Un Iroquois superstitieux et fanatique le tua
d'un coup de casse-tte. Un jeune Franais qui l'accompagnait subit le
mme sort; on leur coupa  tous deux la tte et on les exposa sur une
palissade. Leurs corps furent jets  la rivire.

Aprs une violation aussi flagrante du droit des gens, les Agniers,
certains qu'il n'y avait plus de paix possible, prvinrent leurs ennemis
et se mirent de toutes parts en campagne, gorgeant tout ce qui se
rencontrait sur leur passage. Des femmes algonquines, chappes comme
par miracle de leurs mains, apportrent aux Franais la nouvelle de ce
qui se passait. C'tait  l'poque o le chevalier de Montmagny tait
rappel et remplac par M. d'Aillebout. Ce rappel inattendu avait caus
de la surprise. Voici ce qui y donna lieu. Le commandeur de Poinci,
gouverneur-gnral des les franaises de l'Amrique, avait refus de
rendre les rnes du gouvernement  son successeur, et s'tait maintenu
dans sa charge contre l'ordre du roi. Cette espce de rebellion avait eu
des imitateurs. Pour couper court au mal, le conseil de sa Majest avait
dcid, que dsormais les gouverneurs seraient changs tous les trois
ans; et c'est en consquence de cette rsolution que le chevalier de
Montmagny tait mis  la retraite.

Plusieurs vnemens importans ont signal l'administration de ce
gouverneur, parmi lesquels l'on doit compter l'tablissement de l'le de
Montral, et le commencement de la destruction des Hurons, qui sera
consomme sous celle de son successeur. Les Jsuites tendirent aussi de
son temps fort loin le cercle des dcouvertes dans le nord et dans
l'ouest du continent. Tel tait leur zle, que le P. Raimbaut avait mme
form le dessein de pntrer jusqu' la Chine en vanglisant les
nations, et de complter ainsi le cercle des courses des missionnaires
autour du monde. Quoique les conqutes de ces intrpides aptres se
soient faites en dehors de l'action de son gouvernement, elles n'en
jettent pas moins de l'clat sur lui.

Ce gouverneur chercha  imiter la politique de Champlain; et comme lui
il travailla constamment  tenir les Sauvages en paix. S'il n'a pas
toujours russi, il faut en attribuer la cause  l'insuffisance de ses
moyens pour en imposer  ces barbares et mettre un frein  leur
ambition. Nanmoins il sut, par un heureux mlange de conciliation et de
dignit, se faire respecter d'eux, et suspendre longtemps la marche
envahissante des Iroquois contre les malheureux Hurons.

D'Aillebout, son successeur, tait venu en Canada avec des colons pour
l'le de Montral qu'il avait gouverne en l'absence de Maisonneuve. Il
avait t ensuite promu au commandement des Trois-Rivires, poste alors
plus important que cette le, de sorte qu'il devait connatre le pays et
ses besoins; mais il prenait les rnes du gouvernement  une poque
critique. Et ne recevant point de secours, il ne put conjurer l'orage
qui allait clater sur ses allis avec une furie dont on n'avait pas
encore en d'exemple.

En 1648, les Iroquois portrent toutes leurs forces contre les Hurons,
qui perdaient un temps prcieux en ngociations avec les Onnontagus qui
les amusaient  dessein. Ce peuple infortun avait mme refus
l'alliance des Andastes, qui lui aurait assur la supriorit sur ses
ennemis; et il tait retomb dans sa premire scurit. Les Agniers
n'attendaient que cela pour fondre sur lui  l'improviste. La bourgade
de St.-Joseph, ainsi nomme par les missionnaires, et situe sur les
rives du lac Huron, fut surprise et brle, et sept cents personnes, la
plupart vieillards, femmes et enfans, les guerriers tant absens, furent
impitoyablement gorges. Le P. Daniel qui y tait depuis 14 ans, mourut
hroquement au milieu de ses ouailles: il refusa de les abandonner, et
resta au milieu du carnage administrant le baptme et l'absolution.
Aprs avoir engag ceux de ses nophytes qui taient prs de lui  se
sauver dans le bois, il s'avana tranquillement au devant des ennemis
comme pour attirer sur lui toute leur attention, et reut la mort en
proclamant la parole de Dieu.

Dans le mois de mars suivant une autre bourgade, celle de St.-Ignace,
fut surprise et 400 personnes furent tailles en pices; il ne se sauva
que trois hommes qui donnrent l'alarme  la bourgade de St.-Louis, dont
les femmes et les enfans eurent seulement le temps de prendre la fuite;
quatre-vingts guerriers restrent pour la dfendre; ils repoussrent
deux attaques successives; mais l'ennemi ayant pntr dans le village 
la troisime, ils furent tus ou pris, aprs avoir combattu avec la plus
grande valeur. C'est au sac de ce village que les PP. Brboeuf et
Lallemant furent faits prisonniers. On sait avec quel courage ces deux
missionnaires moururent, aprs avoir endur les tourments les plus
affreux que peut inventer la cruaut raffine des barbares.

Ces massacres furent suivis de plusieurs combats o le succs fut
d'abord partag; mais  la fin l'avantage resta aux Iroquois, qui
gagnrent une bataille o les principaux guerriers hurons succombrent
accabls sous le nombre. Aprs d'aussi grands dsastres, les dbris de
la nation, saisis d'une terreur panique, abandonnrent leur pays. En
moins de huit jours toutes les bourgades furent dsertes, except celle
de Ste.-Marie, la plus considrable de toutes, et que la famine fit
bientt galement vacuer. Les habitants se retirrent dans la
profondeur des forts, ou chez les peuples voisins. Les gnreux
missionnaires ne quittrent point ces restes infortuns d'une grande
nation, et partagrent avec eux leur exil. Ils proposrent l'le de
Manitoualin (Ekaentouton) dans le lac Huron, pour retraite. C'est une
le de 40 lieues de longueur, mais troite, qui tait inoccupe, et o
la pche et la chasse taient abondantes. Les Hurons ne purent se
rsoudre  s'expatrier si loin; ils ne voulurent pas mme quitter
entirement leur patrie, et se rfugirent dans l'le de St.-Joseph, peu
loigne de la terre ferme, le 25 mai 1649. Ils formrent une bourgade
de 100 cabanes, les unes de 8 les autres de 10 feux, sans compter un
grand nombre de familles qui se rpandirent dans les environs et le long
de la cte pour la commodit de la chasse. Mais le malheur les
poursuivait partout.

Comptant sur la chasse et la pche, ils semrent peu de mas; mais la
chasse fut bientt puise et la pche ne produisit rien; de sorte
qu'avant la fin de l'automne les vivres commenaient  manquer. Quelle
perspective pour un long hiver! L'on fut bientt rduit  la dernire
extrmit,  toutes les horreurs de la famine. L'on dterrait les morts
pour se nourrir de leurs chairs corrompues; les mres mangeaient leurs
propres enfans expirs sur leur sein faute de nourriture. Les liens du
sang et de l'amiti furent oublis; et pour conserver des jours
presqu'teints le fils se repaissait avec une effrayante nergie du
cadavre de l'auteur de ses jours. Les suites ordinaires de ce flau ne
se firent pas attendre. Les maladies contagieuses clatrent et
emportrent une partie de ceux que la faim avait pargns. Les
missionnaires, comme toujours, se comportrent en vritables hommes de
Dieu au milieu de ces scnes de dsolation. Leur noble et gnreuse
conduite repose la vue dans ce lugubre tableau.

Dans leur dsespoir, plusieurs des malheureux Hurons attribuaient leur
situation  ces aptres dvous. Les Iroquois nos ennemis mortels,
s'criaient-ils avec douleur, ne croient point en Dieu, ils n'aiment
point les prires, leurs mchancets sont sans bornes, et nanmoins ils
prosprent. Nous, depuis que nous abandonnons les coutumes de nos
anctres, ils nous tuent, ils nous massacrent, ils nous brlent, ils
renversent nos bourgades de fond en comble. Que nous sert de prter
l'oreille  l'vangile, puisque la foi et la mort marchent ensemble.
Depuis que quelques uns de nous ont reu la prire, on ne voit plus de
_ttes-blanches_, ajoutaient-ils dans leur expressif langage, nous
mourrons tous avant le temps. (_Relation des Jsuites_ 1643-4).

En effet, des tribus qui comptaient huit cents guerriers taient
rduites  trente; il ne restait que des femmes et quelques vieillards.

Tandis que la faim et la maladie dcimaient ainsi la population de l'le
St.-Joseph, les Iroquois, au nombre de trois cents, s'taient mis en
campagne, et l'on ignorait de quel ct ils porteraient leurs coups. La
bourgade de St.-Jean tait la plus voisine depuis l'vacuation de celle
de Ste.-Marie, et on y comptait 600 familles. L'irruption des Iroquois y
fut regarde comme une bravade, et l'on marcha au-devant d'eux pour leur
donner la chasse. Ceux-ci les vitrent par un dtour, et se
prsentrent tout  coup au point du jour  la vue de St.-Jean. Ils
firent leur cri et tombrent sur la population perdue le casse-tte 
la main. Tout fut massacr ou tran en esclavage. Le P. Garnier prit,
comme le P. Daniel, au milieu de ses nophytes. Mais rien n'branlait le
courage de ces religieux dvous. Cependant les Hurons de l'le de
St.-Joseph taient rduits  300. Qu'taient devenus les autres? La
famine et l'pidmie avaient chass ceux qu'elles n'avaient pas tus, et
qui ne quittrent ce lieu que pour aller mourir plus loin. Une partie
s'enfona et prit dans les glaces en voulant gagner la terre ferme; les
autres, diviss par troupes, s'taient rfugis dans des lieux carts
et dans les montagnes inaccessibles du Nord; mais les Iroquois comme des
loups altrs de sang les poursuivirent dans leur retraite, et firent un
affreux carnage de ces misrables puiss par les souffrances inoues
qu'ils avaient endures. Ceux qui survivaient  St-Joseph ne s'y croyant
plus en sret, et s'attendant  tre attaqus d'un moment  l'autre,
supplirent le P. Ragueneau et les autres missionnaires de se mettre 
leur tte, de rassembler leurs compatriotes disperss, et d'aller
solliciter du gouverneur franais une retraite o ils pussent cultiver
tranquillement la terre, sous sa protection. Ils prirent la route du lac
Nipissing et de la rivire des Outaouais afin d'viter les Iroquois,
route carte dans laquelle cependant ils trouvrent encore de terribles
marques du passage de ces barbares; et aprs avoir t deux jours 
Montral, o ils ne se croyaient pas en sret tant leur terreur tait
profonde, ils arrivrent  Qubec en juillet 1650, o le gouverneur les
reut avec beaucoup de bienveillance.

De ceux qui ne les avaient pas suivis, les uns se mlrent avec des
nations voisines sur lesquelles ils attirrent la haine des Iroquois;
d'autres allrent s'tablir jusque dans la Pensylvanie; ceux-ci
remontrent au-dessus du lac Suprieur, et ceux-l enfin se prsentrent
 leurs vainqueurs, qui les reurent et les incorporrent avec eux. De
sorte que non seulement leur pays, mais encore tout le cours de la
rivire des Outaouais nagure trs-peupl, ne prsentrent plus que des
dserts et des forts inhabites. Les Iroquois avaient mis douze ans
pour renverser les frontires des Hurons, et ensuite moins de deux ans
pour disperser cette nation aux extrmits de l'Amrique.

A l'poque o d'Aillebout prenait les rnes du gouvernement, un envoy
diplomatique de la Nouvelle-Angleterre arrivait  Qubec pour proposer
au Canada un trait de commerce et d'alliance perptuelle entre les deux
colonies, subsistant indpendamment des guerres qui pourraient survenir
entre les deux couronnes, et  peu prs semblable  celui qui venait
d'tre conclu avec l'Acadie. Cette proposition occupa quelque temps les
deux gouvernemens coloniaux. Le Jsuite Druillettes fut mme dlgu 
Boston pour cet objet en 1650 et 1651; mais les Franais, dont le
commerce tait gn par les courses des Iroquois, voulaient engager la
Nouvelle-Angleterre dans une ligue offensive et dfensive contre cette
confdration indienne. Cette condition fit manquer la ngociation. Les
Anglais n'avaient point d'intrt  se mler de cette guerre, et ils ne
voulaient pas courir le risque d'attirer sur eux les armes de ces
Sauvages. (_Voyez_ dans l'Append. (B.) la rponse du gouvernement
fdratif de la Nouvelle-Angleterre).

Cette anne si funeste par la destruction de presque toute la nation
huronne, finit par la retraite de M. d'Aillebout, qui s'tait vu avec
douleur rduit  tre le tmoin inutile de cette grande catastrophe. Il
s'tablit et mourut dans le pays. M. de Lauson lui succda. C'tait un
des principaux membres de la compagnie des cent associs, et il avait
toujours pris une grande part  ses affaires. Il se montra aussi
incapable dans son administration que cette compagnie s'tait montre
peu zle pour le bien de la colonie, qu'il trouva dans un tat
dplorable. Les Iroquois, enhardis par leurs succs inous dans les
contres de l'ouest du Canada, se rabattirent sur celles de l'est, et
leurs bandes se glissaient  la faveur des bois jusque dans le voisinage
de Qubec. Ils turent M. Duplessis Bochart, gouverneur des
Trois-Rivires et brave officier, dans une sortie qu'il faisait contre
eux. Mais ils s'aperurent bientt cependant qu'ils n'auraient rien 
gagner contre les Franais. Ils prirent en consquence le parti de
demander la paix, qui fut signe et ratifie en 1653 et 1654. Elle
rpandit une joie universelle parmi les Indiens, et ouvrit de nouveau
les cinq cantons au zle des missionnaires[87].

[Note 87: Les PP. Lemoine, Chaumonot, Dablon, Lemercier, Mesnard, Fremin
y vanglisrent.]

Cette paix en rendant libres toutes les communications, dvoila de
nouveaux intrts et fit natre de nouvelles jalousies. Les quatre
cantons suprieurs, en faisant le commerce des pelleteries avec les
Franais, excitrent l'envie des Agniers, voisins d'Orange, qui ds lors
dsirrent la guerre, pour mettre fin  un ngoce qu'ils regardaient
comme leur tant prjudiciable. Pour des raisons contraires ceux-l ne
voulaient pas rompre avec le Canada avec lequel ils pouvaient
communiquer plus facilement qu'avec la Nouvelle-Belgique. Dans cet tat
de choses, la paix ne pouvait durer longtemps; et les Agniers qui
l'avaient signe malgr eux, n'attendaient qu'un prtexte pour se mettre
en campagne; ils le trouvrent bientt.

Vers 1655, la confdration acheva de dtruire les Eris, qui habitaient
les bords mridionaux du lac qui porte leur nom. Le canton des
Onnontagus vit dans cet vnement une nouvelle raison de resserrer
d'avantage son alliance avec les Franais; et inspir par les
missionnaires, il pria M. de Lauson de former un tablissement dans le
pays, chose que l'on dsirait depuis longtemps. L'anne suivante, le
capitaine Dupuis partit pour s'y rendre avec 50 colons. Les habitans de
Qubec, rpandus sur le rivage, les regardrent s'loigner comme des
victimes livres  la perfidie indienne, et qu'ils ne comptaient plus
revoir. Cette petite colonie s'arrta sur le lac Gannentaha (Salt Lake),
dans l'endroit o est aujourd'hui le village de Saline (Nouvelle-York).
Elle ne fut pas plutt au milieu des Onnontagus qu'ils en devinrent
jaloux. Les Agniers avaient,  la premire nouvelle du dpart de Dupuis,
envoy 400 hommes pour la surprendre en route et la dtruire toute
entire s'il tait possible; mais ils n'avaient pu l'atteindre. Ce
guet-apens fit reprendre les armes; et la guerre recommence mit fin 
tous les avantages que les quatre cantons attendaient de leur trait
avec le Canada; les Onnontagus se refroidirent d'abord, et ensuite
conspirrent contre leurs htes.

Les Hurons descendus avec le P. Ragueneau avaient t tablis dans l'le
d'Orlans, o ils cultivaient la terre. Un jour une bande d'Agniers en
surprit 90 de tout ge et de tout sexe, en tua une partie et fit le
reste prisonnier. Ces malheureux ne se croyant plus en sret dans
l'le, revinrent  Qubec, et de dpit de ce que les Franais,  leur
gr, ne leur accordaient pas assez de protection, une partie d'entre eux
se donna tout  coup et sans rflchir aux Agniers, puis ensuite
regretta sa prcipitation. Ce peuple semblait avoir perdu la capacit de
se gouverner. Ils finirent les uns par passer aux Onnontagus, les
autres aux Agniers, et le reste par demeurer au milieu des Franais.
C'est  cette occasion que les Agniers envoyrent une dputation de 30
dlgus  Qubec, pour rclamer les Hurons qui s'taient donns  eux.
Elle eut l'audace de demander au gouverneur d'tre entendu dans une
assemble gnrale des blancs et des Indiens, et celui-ci eut la
faiblesse de l'accorder. Elle parla avec insolence  cet homme incapable
qui ne savait pas mme se faire respecter, et qui sembla dans cette
circonstance recevoir humblement la loi d'une simple peuplade iroquoise.

Ce gouverneur, dnu de toute nergie, eut pour successeur le vicomte
d'Argenson, qui dbarqua  Qubec en 1658. C'tait au moment o la
guerre devenait la plus vive. Dupuis arrivait du lac Gannentaha. Il
avait t inform dans l'hiver par un Sauvage mourant, de ce que des
mouvemens de guerriers dans les cantons lui avaient dj fait
pressentir, que la destruction de sa colonie avait t rsolue. N'tant
pas assez fort pour rsister, il dut songer au moyen de s'chapper. A
cet effet ds que le petit printemps fut venu, il donna un grand festin
aux Iroquois; et pendant qu'ils taient encore plongs dans le sommeil
et dans l'ivresse, il partit par la rivire Oswego, avec tout son monde
dans des canots qu'il avait fait construire secrtement.

Le vicomte d'Argenson trouva le Canada en proie aux courses et aux
dprdations des Sauvages. On ne marchait plus qu'escort et arm dans
la campagne. Les annales de cette poque contiennent des relations de
nombreux faits d'armes et d'actes de courage individuel extraordinaires:
tout le monde tait devenu soldat.

En 1660, 17 colons, commands par Daulac, furent attaqus par 500 ou 600
Iroquois dans un mauvais fort de pieux au pied du Long-Sault; ils
repoussrent, aids d'une cinquantaine de Hurons ou Algonquins, tous
leurs assauts pendant dix jours. Abandonns  la fin par la plupart de
leurs allis, le fort fut emport et ils prirent tous. Un des quatre
Franais qui restaient avec quelques Hurons lorsque l'ennemi pntra
dans l'intrieur de la place, voyant que tout tait perdu, acheva 
coups de hache ses camarades qui n'taient que blesss, pour les
empcher de tomber vivans entre les mains du vainqueur.[88]

[Note 88: Relation des Jsuites.]

Le dvouement de Daulac et de ses intrpides compagnons, sauva le pays,
ou du moins arrta les premiers efforts de l'orage qui allait clater
sur lui, et en dtourna le cours. En effet, les ennemis, dont la perte
avait t trs-considrable, furent si effrays de cette rsistance,
qu'ils abandonnrent une grande attaque qu'ils s'en allaient faire sur
Qubec, o la nouvelle de leur approche avait jet la consternation.
Leur projet tait, aprs s'tre empar de cette ville, de mettre tout 
feu et  sang dans le pays. Tous les couvens qui taient de pierre 
Qubec furent fortifis, percs de meurtrires, et arms. Une partie des
habitans se retira dans les forts; les autres mirent leurs maisons en
tat de dfense. L'on se barricada de tous cts dans la basse ville, o
l'on posa plusieurs corps de garde. Toute la population tait sous les
armes et veillait nuit et jour, chacun tant dtermin de vendre
chrement sa vie.

Un Huron, le seul des compagnons de Daulac qui s'chappa, informa le
premier les habitans de la retraite des Iroquois. On chanta le _Te Deum_
dans les glises en action de grces; mais l'on ne fut compltement
rassur que longtemps aprs, car l'on craignait encore que ces barbares
ne vinssent dans l'automne ravager les campagnes.

Cependant ils se lassrent encore une fois d'une guerre dans laquelle
ils n'avaient de succs que sur des hommes isols, et qui leur cotait
beaucoup de monde. Ils commencrent par retirer leurs partis du Canada,
et les cantons d'Onnontagu et de Goyogouin envoyrent des dputs 
Montral pour demander la paix. Quoique l'on et peu de confiance dans
la parole de ces Sauvages, le gouverneur pensa qu'une mauvaise paix
valait encore mieux qu'une guerre avec des ennemis qu'il ne pouvait
atteindre ni aller attaquer dans leur pays, faute de soldats. Ces deux
cantons, o il y avait plusieurs chrtiens, demandaient aussi un
missionnaire. Le P. Lemoine s'offrit d'y aller; il fut charg de la
rponse du gouverneur et des prsens qu'il leur envoyait.

La ngociation en tait l, lorsque le baron d'Avaugour arriva en 1661,
pour relever le vicomte d'Argenson que la maladie, les difficults et
les dgots dcidrent  demander sa retraite avant le temps. L'on porta
sous son administration les dcouvertes, d'un ct jusqu'au de l du lac
Suprieur chez les Sioux, et de l'autre chez les Esquimaux de la baie
d'Hudson.

Le nouveau gouverneur tait un homme rsolu et d'un caractre
inflexible. Il s'tait distingu dans les guerres de la Hongrie; et il
apporta dans les affaires du Canada la roideur qu'il avait contracte
dans les camps.

En arrivant, il visita tous les postes de la colonie, et admira les
plaines charges de bl. Il dit qu'on ne connaissait pas la valeur de ce
pays en France; que sans cela on ne le laisserait pas dans le triste
tat dans lequel il le trouvait. Il crivit  la cour ce qu'il avait vu,
et demanda les secours en troupes et en munitions qu'on lui avait
promis. C'est alors qu'on reut des nouvelles du P. LeMoine.

Dans une assemble solennelle des dputs d'Onnontagu, de Goyogouin et
de Tsonnonthouan, il communiqua la rponse qu'il tait charg de faire,
et dposa les prsens pour les cantons. Quelques jours aprs, ils
l'informrent qu'ils allaient envoyer une ambassade  Qubec, dont
Garakonthi serait le chef. Ce Sauvage avait beaucoup d'estime pour les
Franais. C'tait un homme dou d'un grand talent naturel, et qui avait
acquis beaucoup de crdit dans sa nation par son intrpidit  la
guerre, sa sagesse et son loquence dans les conseils; ce choix tait
d'un bon augure. Garakonthi fut trs bien reu  Montral par le
gouverneur, dont il agra toutes les propositions. Le trait fut ratifi
vers 1662.

Cependant M. d'Avaugour, d'aprs les avis qu'il recevait de la
confdration, dont deux cantons avaient refus de prendre part  la
paix, ne croyait pas  sa dure. Il fit les remontrances les plus
nergiques au roi sur l'tat du Canada, et le pria trs instamment de
prendre cette colonie sous sa protection. Toutes les personnes en place
crivirent dans le mme sens  la cour. Le gouverneur des
Trois-Rivires, M. Boucher, fut charg d'aller y porter ces
reprsentations. Le roi lui fit un trs bon accueil, et envoya
immdiatement 400 hommes de troupes  Qubec. Il nomma en mme temps M.
de Monts pour aller examiner l'tat de la colonie par ses yeux et lui en
faire rapport. Une pareille commission annonce ordinairement un
changement de politique; l'arrive de M. de Monts, qui avait pris
possession du fort de Plaisance au nom de la couronne, en passant 
Terreneuve, causa une grande joie aux habitans, qui commencrent enfin 
croire que le roi allait s'intresser tout de bon  leur sort.

C'est dans cette mme anne qu'clatrent les dissensions entre le
gouverneur et l'vque de Ptre, M. de Laval, dissensions qui
troublrent toute la colonie. Mais il est ncessaire de reprendre  ce
sujet les choses d'un peu plus haut.

Depuis l'tablissement du pays, faute de juges et d'autres
fonctionnaires publics, le gouvernement ne subvenant point aux dpenses
d'une administration civile rgulire, les missionnaires s'taient
trouvs insensiblement et par consentement tacite, chargs d'une partie
des devoirs de ces officiers dans les paroisses. Jets ainsi hors du
sanctuaire, ces ecclsiastiques acquirent, par leur ducation et par
leur bonne conduite, une autorit dont ils finirent par se croire les
lgitimes possesseurs, mais dont la jouissance excita bientt la
jalousie des gouverneurs et du peuple, surtout depuis l'arrive de M. de
Ptre, dont l'esprit dominateur avait excit d'avance les prventions
de M. d'Avaugour, le dernier homme au monde qui et voulu laisser gner
sa marche par un corps qui lui semblait sortir de ses attributions.

Lors de son arrive, l'on avait remarqu qu'il avait visit les Jsuites
sans faire la mme faveur  l'vque, et que bientt aprs il avait
nomm leur suprieur  son conseil, quoique depuis l'rection du
vicariat gnral, il y et t remplac par ce mme vque[89]. On usa
d'abord de part et d'autre de certains mnagemens; mais un clat devint
invitable, et la traite de l'eau de vie en fut le prtexte. Ainsi
commencrent ces longues querelles entre l'autorit civile et l'autorit
ecclsiastique qui se rptrent si souvent dans ce pays sous la
domination franaise.

[Note 89: _Journal des Jsuites._ Ce manuscrit de la main des PP. J.
Lallemant, Ragueneau et Lemercier, suprieurs successifs des Jsuites en
ce pays, de 1645  1672, m'a t procur par M. G. B. Faribault, bien
connu pour l'ardeur avec laquelle il s'occupe depuis plusieurs annes 
recueillir et tirer de l'oubli divers matriaux propres  l'histoire du
Canada; et auteur d'un catalogue raisonn d'ouvrages sur l'Amrique.]

De tout temps la vente des boissons aux Sauvages y avait t, sur les
reprsentations des missionnaires, dfendue par des ordonnances
trs-svres et souvent renouveles, ainsi qu'en font foi les actes
publics. Le gouvernement, tout entier  son zle religieux, avait oubli
qu'en se mettant ainsi  la discrtion du clerg, il ouvrait la porte 
mille difficults, en ce qu'il assujtissait l'un  l'autre deux
pouvoirs qui doivent tre indpendans[90].

[Note 90: _Vide Etat prsent de l'Eglise et de la colonie Franaise dans
la Nouvelle-France_, par M. l'Evque de Qubec, (St. Vallier) Ils (les
habitans de Port-Royal) me parurent sincrement disposs  modrer,
nonobstant leurs intrts, le commerce de l'eau-de-vie avec les Sauvages
si on le jugeait ncessaire, me conjurant mme d'obtenir sur cela de
nouvelles ordonnances, et de tenir la main  l'excution de celles que
le roi a dj faites dans toute la colonie, pour ne pas retarder la
conversion de tant de barbares, qui semblent n'avoir que ce seul
obstacle  rompre pour devenir des parfaits chrtiens.]

D'abord les inconvniens se firent peu sentir; mais lorsque le pays
commena  prendre de l'accroissement, qu'il fut gouvern par des hommes
jaloux de leur autorit, et que les Indiens purent se procurer des
spiritueux dans la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre, o ce
ngoce, malgr les dfenses, n'prouvait aucune entrave relle, l'on
dcouvrit la position anormale dans laquelle on s'tait plac.
L'obligation qu'on avait pour ainsi dire contracte envers le
sanctuaire, se trouva mettre obstacle, dans l'opinion de quelques uns
des administrateurs, au commerce de la colonie et au systme d'alliance
avec les Indignes adopt par la France.

Quelques gouverneurs pour sortir d'embarras voulurent _composer_ avec
l'vque, offrant de faire des rglemens pour arrter les dsordres;
mais le clerg catholique, dont le chef sigeant  Rome, et jaloux avec
raison de l'indpendance de la religion, transige rarement avec la
raison d'tat des divers peuples soumis  son pouvoir spirituel, exigea
sans rserve l'accomplissement de cette obligation, et parut ainsi
intervenir dans l'action de l'autorit politique. Les gouverneurs pieux
ne virent dans cette intervention que la rclamation d'un droit; ceux
qui pensaient que l'action du gouvernement doit tre absolument
indpendante du sacerdoce, la regardrent comme une prtention
dangereuse. M. d'Avaugour tait du nombre de ces derniers.

Ainsi la question se prsentait sous deux aspects, selon qu'on la
regardait sous le point de vue religieux, ou sous le point de vue
politique. Mais il tait facile de la simplifier. Ds que le Canada
cessa d'tre une mission et devint une socit de colons europens, le
gouvernement civil devait reprendre tous ses droits et toute son
autorit. Cette politique, la seule logique, et mis fin aux
rclamations du clerg qui n'aurait plus eu de prtexte pour empiter
dans une sphre qui lui tait trangre. Nul doute, du reste, que la
conduite du gouvernement dans cette question n'aurait pas t diffrente
de ce qu'elle a t; c'est--dire, que la traite des liqueurs fortes
n'aurait jamais t rendue libre chez les Indiens, car l'intrt
politique et commercial commandait imprieusement la plus grande
circonspection  cet gard. Aussi les colonies anglaises avaient-elles
des lois prventives, tout comme le Canada, quoique pour des motifs
diffrens; mais elles les observaient plus ou moins strictement selon
l'urgence des circonstances.

Quoi qu'il en soit, les difficults commencrent entre le baron
d'Avaugour et M. de Ptre  l'occasion d'une veuve qui vendait de l'eau
de vie aux Sauvages en contravention aux lois. Cette femme fut jete en
prison. Un Jsuite voulut intercder pour elle et la justifier. Le
gouverneur qui venait de faire fusiller trois hommes pour la mme
offense (_Journal des Jsuites_), et troubl peut-tre par le remords
d'avoir laiss infliger une peine qui tait hors de toute proportion
avec le crime, s'cria avec colre, que puisque la traite de l'eau de
vie n'tait pas une faute pour elle, elle ne le serait  l'avenir pour
personne, et _qu'il ne voulait plus tre le jouet de ces
contradictions_.

L'vque de son ct croyant l'honneur de sa mitre offens par cette
boutade, prit la chose avec hauteur. Le dbat s'envenima. D'un ct, les
prdicateurs tonnrent dans les chaires, les confesseurs refusrent
l'absolution; de l'autre, les citoyens embrassant la cause du
gouverneur, se rvoltrent et poussrent des clameurs contre ces
derniers. Les choses en vinrent au point que le prlat se vit oblig de
saisir les foudres de l'glise, ces foudres qui faisaient tomber
autrefois le front des peuples et des rois dans la poussire. La mitre
au front, la crosse  la main, environn de son clerg, il monte en
chaire; et aprs un discours pathtique, il fulmine les excommunications
contre tous ceux qui refusent de se soumettre aux dcrets contre la
traite de l'eau-de-vie. Cet anathme solennel qui avait coutume de jeter
le trouble dans la conscience publique, qui enveloppait indirectement M.
d'Avaugour, ne fit, contre son attente qu'empirer le mal. Les
excommunications excitrent des accusations injurieuses contre le
clerg, qui se formulrent ensuite en remontrances contre l'vque
lui-mme au conseil du roi.

Pour se justifier et porter ses propres plaintes, M. de Ptre passa en
France, o, non seulement il gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs
qu'il dsirait relativement au commerce de l'eau de vie, mais fit encore
rappeler le baron d'Avaugour, et dsigna au roi son successeur.

Dans la chaleur des discussions, l'on exagra singulirement les
dsordres causs par ce commerce, dsordres en effet qui taient si peu
de chose, qu'ils avaient entirement cess lorsque M. de Ptre revint
en Canada. Personne ne voudra croire aujourd'hui que les tablissemens
isols et ncessairement pauvres encore que fondaient alors nos
industrieux anctres sur le St.-Laurent, prsentassent, comme le
disaient les partisans de l'vque, des scnes de dbauche et de
dissolution qui auraient rappel les temps les plus corrompus de Rome!
Cela n'est pas croyable d'habitans dans chacun desquels, au rapport
d'un vieux et vnrable missionnaire contemporain, l'on voyait un dsir
ardent de son salut et une tude particulire de la vertu. (Relation
des Jsuites, 1642-3.)

C'est pendant que le pays tait encore agit par ces discordes, que le 5
fvrier (1663) une forte secousse de tremblement de terre se fit sentir
dans presque tout le Canada, et dans une partie de la Nouvelle-York et
de la Nouvelle-Angleterre[91], laquelle fut suivie par d'autres plus
faibles qui se succdrent, dans la premire province,  des intervalles
plus ou moins loigns jusque vers le mois d'aot ou septembre.[92] Le
mal qu'elles causrent fut moins grand que n'aurait pu le faire croire
la dure de ces perturbations de la nature si rares dans nos climats; il
se borna  la chute de quelques ttes de chemines, et  des boulemens
de rochers dans le St.-Laurent au-dessous du Cap-Tourmente, dont le
savant Sudois, Kalm, a cru reconnatre des traces lorsqu'il visita
cette localit en 1749[93].

[Note 91: Morton et Josselyn.]

[Note 92: Les jours gras qui furent signals entre autres par le
tremblement de terre effroyable et surprenant qui commena une demy
heure aprs la fin du salut du Lundy 5 de fvrier, jour de la feste de
nos Saints-Martyrs du Japon, savoir sur les 5 h.  et dura environ 2
miserere; puis la nuit et ensuite les jours et nuits suivantes 
diverses reprises, tantt plus fort et tantt moins fort: cela fit du
mal  certaines chemines, et autres lgres pertes et dommages; mais un
grand bien pour les mes... cela dura jusques au 15 de mars ou environ
assez sensiblement. _Journal des Jsuites_.]

[Note 93: _Voyages dans l'Amrique du Nord. &c._]

Les Sauvages dans les bois disaient que c'taient les mes de leurs
anctres qui voulaient revenir sur la terre; et ils prenaient leurs
fusils et faisaient des dcharges en l'air comme pour les effrayer et
les faire rentrer dans leur cleste demeure, craignant que leur nombre,
s'ils descendaient ici-bas, n'puist le gibier et n'affamt le pays.
Ces phnomnes, dont la rptition excitait de plus en plus la surprise
et l'tonnement des colons, achevrent aussi de leur faire oublier les
diffrends qui divisaient les grands fonctionnaires, et qui dans le fond
n'intressaient qu'un petit nombre de traitans; outre les menaces des
Iroquois qui, en rdant sans cesse sur la lisire des bois, obligeaient
toutes les habitations franaises de se tenir sur leur garde.

Cependant ds l'anne prcdente, et lorsqu'on tait dans le fort des
dmls, le gouverneur avait jug ncessaire de refaire son conseil, que
les troubles dsorganisaient. Tous les anciens membres furent mis  la
retraite, et il en nomma de nouveaux, dont les opinions taient plus en
harmonie avec les siennes. Il opra encore d'autres changemens qui
firent une grande sensation  cause surtout de leur nouveaut; tout le
monde en regardait l'auteur comme un homme fort hardi, et ceux qui en
taient les victimes feignirent de croire que cela tait un exemple
dangereux  donner dans le systme franais de gouvernement partout
assez peu mobile de sa nature, et qui n'avait pas chang de caractre en
Canada[94].

[Note 94: Ce moys icy il y eut changement de conseil, monsr. le
gouverneur en ayant de son authorit cass ceux qui y estaient, et
institu 10 autres 4  4 pour chaque quatre moys de l'anne, ensuite les
syndics ont t casss et plusieurs autres choses nouvelles tablies.
_Journal des Jsuites, avril_ 1662.]

Mais son rappel vint l'interrompre au milieu de sa carrire de rforme.
Il fut remplac (1663) par M. de Msy. De retour en France, il passa au
service de l'empereur d'Allemagne, et fut tu l'anne suivante en
dfendant glorieusement le fort de Serin, sur les frontires de la
Croatie, emport d'assaut par les Turcs commands par le grand vizir
Kouprouli en personne, peu de temps avant la fameuse bataille de
St.-Gothard.

L'administration de ce gouverneur est remarquable par les changemens
qu'elle dtermina dans la colonie. Le baron d'Avaugour contribua
beaucoup par sa droiture et par son nergie,  dcider le roi 
travailler srieusement  l'avancement de ce pays, et  y tablir un
systme plus propre  le faire prosprer. N'et-il fait pour cela que
renverser les obstacles qu'opposait la petite oligarchie qui s'tait
empare alors de l'influence du gouvernement, il aurait encore bien
mrit du pays. Les querelles avec M. de Ptre firent aussi ouvrir les
yeux sur les graves inconvnient de l'absence d'une administration
judiciaire, inconvniens que l'vque lui-mme reconnut le premier, et
qu'il contribua efficacement  faire disparatre en appuyant, sinon en
suggrant, le projet d'tablissement d'un conseil souverain.
Dsintress dans la compagnie des cent associs, le gouverneur n'avait
point non plus de motif pour la mnager.

Aussi sa retraite marqua-t-elle le terme de l'existence de cette
compagnie qui ne comptait plus que 45 associs. Sur le dsir du roi, le
24 fvrier 1663, elle fit acte de dmission que le monarque accepta en
mars suivant. Cet vnement fut accompagn d'un changement radical dans
l'administration tant civile que politique du pays, qui avait t tmoin
peu d'annes auparavant d'une pareille rvolution dans ses affaires
ecclsiastiques.




                              CHAPITRE II.



                       GUERRE CIVILE EN ACADIE.

                               1632-1667.

La France redevenue matresse de toute l'Acadie par le trait de
St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concde au commandeur de
Rasilli, gouverneur,  Charles Etienne de la Tour et  M. Denis.--Ces
concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se
font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts
qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; rponse
favorable.--Trait de paix et de commerce entre l'Acadie et la
Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonn.--Hrosme de sa femme qui
repousse deux fois les troupes de Charnis, successeur de
Rasilli.--Trahie par un tranger qui se trouve parmi ses suivans, elle
tombe avec le fort qu'elle dfend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre
ses soldats, et l'oblige elle-mme d'assister  l'excution une corde au
cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en
Acadie.--Cromwell y envoie une expdition qui s'empare de Port-Royal et
de plusieurs autres postes [1654]; et il concde  la Tour, qui se met
sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et  Brown,
cette province qui fut ensuite rendue  la France par le trait de Breda
en 1667.


Richelieu se fit rendre par le trait de St.-Germain-en-Laye les
portions de l'Acadie dont l'Angleterre s'tait empare; mais il n'avait
pas encore l'intention srieuse de coloniser cette contre, qui fut
abandonne aux traitans. Laisss  leur propre cupidit, sans frein pour
rprimer leur ambition dans ces dserts lointains o ils rgnaient en
chefs indpendants, ceux-ci s'armrent bientt les uns contre les
autres, et renouvelrent en quelque sorte les luttes des chtelains du
moyen ge. Heureusement ils ne faisaient encore gure de mal qu'
eux-mmes.

L'Acadie fut divise en trois provinces, dont le gouvernement et la
proprit furent donns au commandeur de Rasilli,  Charles tienne de
la Tour, fils de Claude, et  M. Denis. Au premier chut Port-Royal et
tout ce qui est au sud jusqu' la Nouvelle-Angleterre; le second eut
depuis Port-Royal jusqu' Canceau; et le troisime, la cte orientale du
Canada, depuis Canceau jusqu' Gasp. Rasilli fut nomm gouverneur en
chef de toutes ces provinces.

La Tour, dsirant faire confirmer par le roi de France la concession de
terre faite  son pre en 1627, sur lu rivire St. Jean, demanda et
obtint des lettres patentes  cet effet, et en outre la concession, en
1634, de l'le de Sable, de dix lieues en carr sur le bord de la mer 
la Hve, et enfin de dix autres lieues en carr  Port-Royal, avec les
les adjacentes. Mais le commandeur de Rasilli fut si enchant, en
arrivant  la Hve, des beauts naturelles de ce lieu et des avantages
que prsentait pour le commerce le havre assez grand pour contenir mille
vaisseaux, qu'il la demanda  la Tour qui la lui cda. Il fortifia le
port et y tablit sa rsidence.

Ayant reu ordre de la cour de prendre possession de tout le pays
jusqu' la rivire Knbec, il y envoya une frgate, qui trouva un petit
fort  Pemaquid (Penobscot) que les colons anglais de Plymouth avaient
lev pour y dposer leurs marchandises de traite. La frgate s'en
empara et y laissa garnison, emportant les marchandises  la Hve; ce
poste avait dj t pill en 1632 par un corsaire franais. Peu de
temps aprs cette capture Rasilli mourut, et ses frres cdrent ses
possessions d'Acadie  M. d'Aulnay de Charnis, qui reut aussi en 1647
les provisions de gouverneur gnral de cette province.

Son premier acte, en prenant les rnes du gouvernement, fut d'abandonner
la Hve l'un des plus beaux ports de la Province et o le commandeur
avait fait un tablissement florissant et  grands frais, et d'en
transporter tous les habitants  Port-Royal. Mais, soit rivalit dans la
traite des pelleteries o ils avaient tous deux engag des sommes
considrables, soit mal-entendu au sujet des limites de leurs terres,
soit enfin jalousie de voisinage, la msintelligence se mit bientt
entre Charnis et la Tour; elle alla si loin qu'ils ne trouvrent point
d'autres moyens de vider leurs diffrends, qu'un appel aux armes. En
vain, Louis XIII crivit-il une lettre au premier en 1638, pour fixer
les limites de son gouvernement  la Nouvelle-Angleterre d'un ct, et 
une ligne tire du centre de la baie de Fundy  Canceau de l'autre, le
pays situ  l'ouest de cette ligne restant  son adversaire, except la
Hve et Port-Royal, qu'il garderait en change du fort de la rivire
St.-Jean retenu par la Tour; cette lettre ne fit point cesser les
difficults. Ils continurent  s'accuser mutuellement auprs du roi; et
Charnis, ayant russi  noircir son antagoniste dans l'esprit du
monarque, reut l'ordre de l'arrter et de l'envoyer prisonnier en
France. Il alla en consquence mettre le sige devant le fort de
St.-Jean.

La Tour attaqu, tourna les yeux vers les colonies anglaises et
rechercha l'alliance des habitans de Boston. Comme les deux nations
taient en paix, le gouverneur de cette ville n'osa point le soutenir
ouvertement; mais il voyait avec un secret plaisir les colons franais
de l'Acadie se dchirer entre eux. Tant, crivait Endecott  ce
gouverneur, tant que la Tour et d'Aulnay seront opposs l'un  l'autre,
ils s'affaibliront rciproquement. Si la Tour prend le dessus nous
aurons un mauvais voisin; je craindrais que l'on et peu de sujet de se
rjouir d'avoir eu affaire avec ces Franais idoltres[95].

[Note 95: Lettre de John Endecott au gouverneur Winthrop, 19 avril 1643.
_Collections of Original papers relative to the History of the colony of
Massachusetts Bay._]

Cependant M. Winthrop permit peu de temps aprs  la Tour de prendre les
volontaires qui voudraient bien le suivre sur leur propre
responsabilit. Celui-ci nolisa de suite quatre vaisseaux et engagea 80
hommes dans le Massachusetts, lesquels, runis aux cent quarante
protestans Rochellois qu'il avait dj, le mirent en tat non seulement
de faire lever le sige  Charnis, mais de le poursuivre jusqu'au pied
des murailles de son propre fort.

Ce secours indirect ne lui fut pas donn sans susciter dans la
Nouvelle-Angleterre de l'opposition. De part et d'autre, en bons
puritains, l'on fit un trange abus de la Bible pour prouver qu'on avait
raison et que son adversaire avait tort. Mais l'on russit  dmontrer
seulement qu'il est dangereux de laisser l'application de l'criture
sainte  ceux qui sont intresss  la mal interprter. Le gouverneur
Winthrop, malgr ses beaux prceptes, avait su consulter les intrts
matriels de sa province, et il ne put le dissimuler longtemps. Le
doute pour nous, dit-il  ceux qui blmaient sa conduite, tait de
savoir s'il tait plus sr ou plus juste et plus honorable d'arrter le
cours de la divine providence qui nous offrait l'occasion de secourir un
voisin infortun en affaiblissant un ennemi dangereux, que de la laisser
marcher vers son but. Nous avons prfr la dernire alternative. Tout
cela tait pour se justifier d'avoir donn des soldats, des vaisseaux et
des armes au sujet rebelle d'un prince avec lequel on professait d'tre
en paix!

Les tats-Unis doivent une partie de leur grandeur au privilge qu'a eu
la Bible de fanatiser, pour ainsi dire, l'esprit de la nation plus
encore pour les choses de la terre que pour celles du ciel. Grands
lecteurs de l'ancienne loi des Juifs, ils montrent la mme ardeur que
ceux-ci pour acqurir des richesses. Doit-on attribuer  cette lecture
la supriorit que les populations protestantes ont en gnral sur les
populations catholiques en matire de commerce, d'industrie et de
progrs matriels? La concidence nous parat assez frappante pour
mriter d'tre remarque.

Charnis se plaignit de l'agression commise par des sujets anglais en
pleine paix. Le gouverneur de Boston rpondit en lui proposant un trait
de paix et de commerce entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre. Ce
trait accept avec empressement par Charnis, qui entrevit ds lors
l'occasion de tirer vengeance de son ennemi, fut sign  Boston le 8
octobre 1644, et ratifi ensuite par les commissaires des colonies
confdres, le Massachusetts, le Connecticut, le New-Haven et Plymouth.

Bientt aprs, le gouverneur de l'Acadie apprenant que la Tour tait
absent de son fort, y courut pour le surprendre; mais madame la Tour,
qui a acquis tant de clbrit dans cette guerre civile par son courage,
anima la garnison et fit une dfense si vigoureuse que Charnis, aprs
avoir perdu 33 hommes, dont 20 tus sur la place, eut la mortification
d'tre oblig de lever le sige et de fuir devant une femme. Les
Bostonnais continuaient de fournir des secours  la Tour en secret. Son
rival irrit de sa dfaite, les accusa de violer leur parole et les
menaa; et pour leur faire voir en mme temps que ces menaces n'taient
pas vaines, il prit un de leurs vaisseaux. Cette espce de reprsailles
eut l'effet qu'il en attendait; la Tour ne fut plus secouru et le trait
fut de nouveau confirm.

Quelque temps aprs Charnis retourna, pour la troisime fois, mettre le
sige devant le fort de la rivire St.-Jean, dans lequel il avait appris
que madame la Tour se trouvait encore seule avec une poigne d'hommes.
Il se flattait enfin de pouvoir s'en emparer facilement; mais l'hrone
qui le dfendait, repoussa ses attaques pendant trois jours de suite; il
commenait  dsesprer du succs, lorsqu'un tratre qu'il y avait dans
la place l'y introduisit secrtement le jour de Pques. Madame la Tour
voulait encore se dfendre, et il fut oblig de lui accorder les
conditions qu'elle demandait. Mais quand il vit le peu de monde qui
l'avait repouss, honteux d'avoir accord une capitulation si honorable,
il prtendit avoir t tromp, et fit pendre sur le champ les braves qui
avaient dfendu le fort, et obligea madame la Tour d'assister  leur
supplice une corde au cou[96].

[Note 96: _Description de l'Amrique septentrionale_, par M. Denis.]

Tant d'efforts et de soucis avaient altr la constitution de cette
dame; le sort funeste de ses compagnons et la ruine de sa fortune
achevrent de l'puiser et conduisirent lentement au tombeau une femme
dont les talens et le courage mritaient un meilleur sort.

Depuis ce moment son mari erra en diffrentes parties de l'Amrique. Il
vint  Qubec en 1646, o il fut salu  son arrive par le canon de la
ville et log au chteau St.-Louis. Il passa une couple d'annes en
Canada. Aid de quelques amis de la Nouvelle-Angleterre, il recommena
la traite des pelleteries et visita la baie d'Hudson. La nouvelle de la
mort de Charnis l'ayant rappel en Acadie en 1651, il pousa la veuve
de son ennemi et entra en possession de tous ses biens par l'abandon
qu'en firent ses hritiers, recueillant ainsi l'hritage d'un homme qui
avait pass sa vie  tramer sa perte. Mais ses menes avec les Anglais
l'avaient rendu lui-mme suspect  Mazarin; et un nomm le Borgne,
crancier de Charnis, ayant obtenu un jugement en France, se fit
autoriser  se saisir des hritages dlaisss par son dbiteur en
Acadie, et cela  main arme s'il tait ncessaire. Cet homme se crut en
droit de s'emparer de toute la province. Il commena par attaquer M.
Denis, qu'il surprit et qu'il envoya charg de fers  Port-Royal, aprs
s'tre rendu matre de son tablissement du Cap-Breton. Del, il alla
incendier le port de la Hve, o il n'pargna pas mme la chapelle. Il
faisait ses prparatifs pour attaquer la Tour au fort de St.-Jean, quand
un vnement inattendu vint l'arrter dans ses desseins. Cromwell
voulant reprendre la Nouvelle-Ecosse, chargea de cette entreprise en
1664, le major Ledgemack, qui surprit d'abord la Tour. Cet officier
cingla ensuite vers Port-Royal, qu'il prit aussi sans coup-frir, ainsi
que le Borgne, qui finit par une lchet une carrire o il ne s'tait
distingu que par le pillage et l'incendie. Son fils et un nomm
Guilbaut, marchand de la Rochelle, ayant peu aprs lev un petit fort
de pieux  la Hve, y furent attaqus par les soldats du Massachusetts.
Guilbaut les repoussa avec perte de leur commandant; mais voyant la
supriorit de leurs forces et n'ayant point d'autre intrt dans la
place que ses marchandises, la rendit  condition qu'il emporterait tout
ce qui lui appartenait.

Cependant M. Denis, tant retourn  Chedabouctou, o il vivait en bonne
intelligence avec les Anglais, ne tarda pas  tre attaqu par ses
propres compatriotes. Un nomm de la Giraudire obtint, sous de faux
prtextes, de la compagnie de la Nouvelle-France la concession de
Canceau. Ce nouveau prtendant commena par s'emparer d'un des navires
de Denis et de son comptoir du Cap-Breton; puis il vint l'investir dans
son fort. Cela fut pour ce dernier la cause d'un procs dont les frais
et les pertes occasionnes par la suspension de son commerce, se
montrent  15,000 cus. Un incendie qui dvora tout son tablissement
peu aprs, acheva de le ruiner. Il s'loigna pour toujours de l'Acadie
pour laquelle sa retraite fut une vritable perte. Il y avait form
plusieurs pcheries, ouvert des chantiers de bois de construction dont
il exportait en Europe des quantits considrables, et tabli des
comptoirs pour la traite des pelleteries.

La Tour, mcontent du gouvernement, se mit sous la protection de
l'Angleterre ds qu'elle fut matresse du pays, et en obtint de Cromwell
la concession conjointement avec le chevalier Thomas Temple et William
Crown, en 1656. Temple acheta ensuite la part du premier et dpensa plus
de 16,000 livres sterling pour rdifier des forts, &c., dans cette
province, qui fut cependant rendue  la France onze ans aprs, en 1667,
par le trait de Brda.

Malgr les reprsentations et les prires de ses habitans, l'Acadie
avait t nglige, oublie de tout temps par la mre-patrie. Matresse
de la plupart des ctes nombreuses qui avoisinaient les lieux o se
faisait la pche, celle-ci s'tait persuade qu'elle ne lui serait pas
de sitt d'une grande ncessit. Aussi froide et moins fertile que le
Canada, et beaucoup plus expose que lui aux attaques de l'ennemi, cette
pninsule ne lui paraissait de quelque prix que par sa situation
gographique  l'entre de la valle du St.-Laurent, et par l'usage
qu'elle en pourrait faire dans l'avenir comme station navale pour
laquelle elle est en effet admirablement adapte, afin d'observer les
mers du nord-est de l'Amrique. En ayant donc ajourn indfiniment
l'tablissement, depuis Henri IV cette mtropole avait daign  peine y
jeter les yeux. L'usurpation de son autorit, la guerre civile, la
trahison des traitans, elle souffrait tout; tour  tour ces derniers
appelaient l'ennemi dans cette contre sans dfense qui devenait
toujours la proie du premier envahisseur.

Le commerce des fourrures et la pche taient les seuls appts qui y
attirassent les Franais. Les traitans, fidles au systme qu'ils ont
suivi dans tous les temps et dans tous les lieux o ils ont t,
faisaient tous leurs efforts pour entraver les tablissemens et
dcourager les colons. Charnis, craignant qu'on n'loignt la chasse et
qu'on ne lui fit concurrence dans son ngoce, ne fit passer personne en
Acadie, et emmena les habitans de la Hve  Port-Royal, o il les tint
comme en esclavage, ne leur laissant faire aucun profit, et maltraitant
ceux qu'il croyait capables de favoriser l'tablissement du pays par
leur exemple (_Denis_).

Ainsi cette province dj dprcie dans l'opinion publique, et victime
de gens qui, dans leur folle et coupable ambition, finirent par se
ruiner eux-mmes et par ruiner le peu de laboureurs qui cultivaient le
sol  l'ombre de leurs forts, ne pouvait prendre d'essor ni entrer dans
une voie progressive. Lorsque le grand Colbert prit le timon des
affaires coloniales, il y arrta un moment ses regards. Mais les
possessions franaises taient d'une trop grande tendue en Amrique, et
l'migration trop faible pour peupler diverses contres  la fois; il
prfra acheminer les colons sur le Canada seul. L'Acadie se trouva
ainsi abandonne  elle-mme, Colbert se contentant de la protger
contre l'agression trangre.




                             CHAPITRE III.


                    GOUVERNEMENT CIVIL DU CANADA.

                                1663.

Le chevalier de Msy arrive en Canada; motifs de sa nomination comme
gouverneur gnral.--Il fait une rponse menaante aux ambassadeurs
iroquois qui s'en retournent dans leur pays.--Efforts et plan de Colbert
pour peupler la colonie.--Sa population en 1663; manire dont s'y
forment les tablissemens; introduction du systme fodal; tenures en
_franc-alleu_ et  titre de _fief_ et _seigneurie_, emportant les mmes
privilges et les mmes servitudes  peu prs qu'en France; le roi se
rserve la suzerainet; mais accorde le droit de haute, moyenne et basse
justice  la plupart des seigneurs, qui cependant ne s'en prvalent
point.--Pouvoir absolu des gouverneurs.--Administration de la justice
jusqu'en 1663.--Arrive de M. Gaudais, commissaire royal.--Nouvelle
organisation du gouvernement.--Erection du conseil souverain par lequel
doivent tre enregistrs les dits, ordonnances &c, pour avoir force de
loi.--Sparation des pouvoirs politique, administratif et
judiciaire.--Introduction de la coutume de Paris.--Cration de tribunaux
infrieurs pour les affaires civiles et criminelles  Montral et aux
Trois-Rivires, sous le nom de juridictions royales.--Nomination d'un
Intendant: ses fonctions embrassent l'administration civile, la police,
la grande et la petite voierie, les finances et la marine.--Cour de
l'intendant.--Juge-consul.--Justices seigneuriales.--Commissaires des
petites causes.--Election d'un maire et de deux chevins qui sont
remplacs par un syndic dit des habitations.--Cours prvtales tablies
en Canada.--Mesures de prcaution prises par les rois de France pour
empcher les ides de libert et d'indpendance de natre dans les
colonies.


Le chevalier de Msy, major de la citadelle de Caen en Normandie, fut
nomm pour remplacer le baron d'Avaugour; et il fut charg de
l'inauguration du nouveau systme de gouvernement auquel on a fait
allusion dans le dernier chapitre. Il avait t dsign par M. de Ptre
au choix du roi qui avait pouss la complaisance jusqu' ce point, afin
d'assurer autant qu'il tait en lui l'harmonie en Canada, en y envoyant
un homme du got de l'vque, et dont les principes et les sentimens
s'accordassent avec les siens.

Peu de gouverneurs ont d leur lvation aux motifs qui ont dtermin
celle de M. de Msy. Ayant men autrefois une vie fort dissipe, rien ne
le recommandait  l'attention du prlat qu'une conversion clatante, et
une humilit singulire qui lui faisait rendre aux pauvres les services
les plus humbles, jusqu' les porter sur ses paules dans les rues d'une
grande ville (_Histoire de l'Htel-Dieu_). Ces qualits taient, il faut
l'avouer, un titre nouveau pour recommander un candidat au gouvernement
d'une province! Comme il tait charg de dettes, le roi lui accorda des
gratifications considrables pour le librer; et il partit avec son
protecteur, qui crut emmener dans un homme si humble une crature docile
et obissante.

Le nouveau gouverneur trouva tout tranquille en arrivant  Qubec,
l'agitation cause par la question de la traite de l'eau de vie s'tant
apaise graduellement. L'une des premires choses dont il eut 
s'occuper en prenant les rnes du gouvernement, ce fut de terminer les
ngociations commences pour la paix avec les cantons iroquois qui
avaient envoy des ambassadeurs. Il dveloppa dans cette affaire un
caractre qu'on ne lui connaissait pas, et qui dut surprendre ceux qui
comptaient sur sa faiblesse.

Il reut avec beaucoup d'gards le chef qui lui prsenta des colliers de
la part de tous les cantons, except de celui d'Onneyouth; mais il lui
rpondit que l'histoire du pass lui faisait une loi de ne plus compter
sur eux; que les Iroquois ne se faisaient aucun scrupule de violer la
foi jure, et il donna  entendre qu'il tait dcid  se dfaire une
bonne foi d'ennemis avec lesquels il n'y avait pas de paix possible.
Aprs une rponse aussi menaante, l'envoy indien reprit le chemin de
son pays, effray des prparatifs que l'on faisait pour la guerre.

En effet, M. de Msy tait arriv non seulement avec des gens de robe et
des familles qui venaient pour s'tablir dans le pays; mais il avait
emmen avec lui des troupes et quantit d'officiers militaires; et
d'autres secours de la mme nature l'avaient encore suivi peu de temps
aprs. Tout ce mouvement et les esprances que l'on commenait 
concevoir en Canada (o l'on en forme toujours si vite), et que l'on ne
cachait pas, remplirent d'tonnement et de crainte ces Sauvages chez
lesquels ces nouvelles arrivaient grossies par l'exagration.

L'tablissement rapide du pays occupait l'attention du grand Colbert. Il
avait rsolu d'y faire passer trois cents personnes tous les ans; et
d'engager chez les anciens habitans celles d'entre elles qui ne seraient
pas au fait de l'agriculture, afin de leur faire servir un apprentissage
de trois ans, au bout desquels il leur serait distribu des terres dans
les seigneuries.

Ds cette mme anne, 1663, trois cents colons furent embarqus  la
Rochelle; mais 75 ayant t laisss  Terreneuve, et une soixantaine
tant morts dans la traverse, il n'en dbarqua que 159  Qubec entre
lesquels il y avait plusieurs filles. La plupart taient des jeunes
gens, clercs, coliers ou de cette classe dont la meilleure partie
n'avait jamais travaill. Il en mourut encore  terre; mais ceux qui
survcurent, pleins de coeur et de courage, s'accoutumrent en assez peu
de temps  la vie rude et laborieuse qu'ils avaient embrasse et
devinrent des cultivateurs utiles et intelligens.

Les deux lettres adresses au roi et  Colbert par le conseil souverain
en 1664, d'o nous tirons ces dtails, demandaient nanmoins des hommes
habitus au travail comme tant plus solides et plus rsistables dans ce
climat. L'on voit par ces lettres que le pays produisait alors plus de
bl qu'il ne lui en fallait pour sa subsistance, car on y priait le
gouvernement d'envoyer de l'argent au lieu de vivres pour au moins la
moiti de l'approvisionnement des troupes, afin d'introduire du
numraire dans le pays, dont l'absence se faisait sentir dans toutes les
transactions, et nuisait gravement au commerce, surtout depuis la chute
du prix du castor cause par l'irruption des laines de Moscovie sur les
marchs de France et ailleurs, o elles avaient pris en partie la place
de cette pelleterie.

La population du Canada tait  cette poque de 2000  2500 mes,
disperse sur diffrents points, depuis Tadoussac jusqu' Montral,[97]
dont 800  Qubec. L'on ignorerait de quelle manire s'tendaient les
tablissement sur les bords du St.-Laurent, si les concessions des
seigneuries ne venaient  notre secours, et n'indiquaient comment
l'immigration prenait place sur le sol. Quoiqu'elles n'aient pas toutes
t tablies immdiatement aprs leur octroi, ou dfriches avec la mme
rapidit, ces concessions peuvent aider  juger approximativement de
l'extension progressive des habitations.

[Note 97: Boucher:--_Histoire vritable et naturelle &c. de la
Nouvelle-France. Journal des Jsuites:_ 2000 mes. La mission de
Beauport jusqu'au Cap-Tourmente en y comprenant l'le d'Orlans comptait
en 1648, 200 mes dont 140 adultes. Le P. Leclerc: 2500 mes.]

Pendant quelques annes les colons restrent  Qubec ou dans le
voisinage[98]; ensuite ils s'loignrent et commencrent  dfricher les
seigneuries, dont 29 furent concdes par le roi jusqu'en 1663, savoir:
17 dans le district ou dpartement de Qubec, 6 dans celui des
Trois-Rivires, et 6 dans celui de Montral. Le premier fief dont les
registres de ce pays fassent mention est celui de St.-Joseph, sur la
rivire St.-Charles, lequel fut concd en 1626  Louis Hbert, sieur de
l'Espinay[99]. Le monarque faisait  ses officiers civils ou militaires,
et  d'autres de ses sujets qu'il voulait rcompenser ou enrichir, des
concessions qui avaient depuis deux jusqu' dix lieues en carr. Ces
grands propritaires hors d'tat par la mdiocrit de leur fortune, ou
par leur peu d'aptitude  la culture, de mettre en valeur de si vastes
possessions, furent comme forcs de les distribuer  des soldats
vtrans o  d'autres colons pour une redevance perptuelle.

[Note 98: Le premier mariage qui se soit fait en Canada a t clbr en
1617. Ce fut entre le sieur Etienne Jonquest, natif de Normandie, et la
fille ane du sieur Hbert, lequel maria quelques annes aprs sa
seconde fille au sieur Couillard, dont la postrit est devenue si
nombreuse en Canada, qu'on en compte actuellement plus de deux cent
cinquante personnes, et plus de neuf cens qui sont allis  cette
famille de laquelle quelques descendans ont obtenu des lettres de
noblesse, et les autres se sont signals dans l'ancienne et la nouvelle
France par des services considrables. _Le P. Leclerc._]

[Note 99:

1626  St.-Joseph                   District ou dpartement de Qubec.
     N. D. des Anges                                      
1633  Rivire du Loup (d'en haut)                    Trois-Rivires.
1634  Trois-Rivires
(600  arpens aux Jsuites)                                 
1635 Beauport                                        Qubec.
1636 Lauson                                                
    Beaupr                                               
1637 Ste.-Croix                                            
1638 Grondines (partie ouest)                              
    Dautr (partie ouest)                           Montral.
1638 Godefroi                                        Trois-Rivires.
    Ile aux Reaux                                   Qubec.
1639 Batiscan                                              
1640 St.-Sulpice                                     Montral.
1646 Rivire du Sud, avec les
     les aux Grues et aux Oies                      Qubec.
1647 St.-Gabriel                                           
    Portneuf, Baronie de                                  
    Laprairie                                       Montral.
    Lachenaie                                             
    Dautr (partie est)                                   
    Bcancour                                       Trois-Rivires.
1651 Cap de la Magdelaine                                  
1652 Deschambault                                    Qubec.
    Lachevrotire                                         
1653 Mille-Vaches                                          
    Pointe aux Trembles                                   
1656 St.-Roch                                              
1659 Jacques-Cartier                                       
1661 Montarville                                     Montral.]

Chacun de ces vassaux recevait ordinairement 90 arpens de terre, et
s'engageait  donner annuellement  son seigneur un ou deux sols par
arpent, et un demi minot de bl pour la concession entire; il
s'engageait  moudre  son moulin, et  lui cder pour droit de mouture
la 14e. partie de la farine; il s'engageait  lui payer un douzime pour
les lods et ventes, et restait soumis au droit de retrait (Raynal).
Quant aux lods et ventes, il est bon d'observer qu'il n'en devait point
pour les hritages recueillis par lui en ligne directe.

La loi canadienne n'a considr d'abord le seigneur que comme un fermier
du gouvernement, charg de distribuer des terres aux colons  des taux
fixes. Cela est si vrai que sur son refus, l'intendant pouvait concder
la terre demande, par un arrt dont l'expdition tait un titre
authentique pour le censitaire. Depuis la conqute cependant, nos cours
de justice se sont cartes de cette sage jurisprudence; et chose
singulire,  mesure que nos institutions sont devenues plus librales,
ces mmes cours sont devenues plus rigoureuses  l'gard du
concessionnaire qu'elles ont livr sans protection  la cupidit des
seigneurs.

Dans ce systme de tenure emprunt  la fodalit, le roi est le
seigneur suzerain de qui relvent toutes les terres accordes  titre de
_franc-aleu_, de _fief_ et de seigneurie. Il n'y a que deux fiefs en
franc-aleu en Canada, Charlesbourg et les Trois-Rivires. A chaque
mutation  laquelle la vente ou la donation donne lieu, le seigneur
suzerain a droit au quint, qui est le cinquime de la valeur du fief;
mais l'acqureur jouit d'une remise d'un tiers s'il le paie
immdiatement. Lorsque le fief passe aux mains d'un hritier collatral,
il est soumis au droit de _relief_, qui est la valeur d'une anne de son
revenu. Il ne doit rien s'il descend en ligne directe. Le nouveau
seigneur doit aussi  son suzerain la _foi_ et _hommage_ et _l'aveu_ et
_dnombrement_; c'est--dire, une description de tout ce qui est contenu
en son fief. Les droits du seigneur sont ceux que nous avons dj
spcifis en parlant du censitaire. Il possdait autrefois celui de
haute, moyenne et basse justice, mais il a t aboli par la conqute.

Tel est en peu de mots le systme de tenure foncire qui a t introduit
dans ce pays par les Franais, et qui existe encore dans les anciens
tablissemens. Dans les nouveaux forms par les Anglais, une tenure plus
libre a t adopte, dont nous parlerons en son lieu, remettant  alors
 exposer nos observations sur les effets des deux systmes pour la
prosprit publique.

L'on a reproch aux Canadiens d'avoir mal form leurs tablissemens, et
d'avoir plac leurs habitations  une telle distance les unes des autres
qu'elles n'avaient point de communication; qu'elles taient hors d'tat
de se secourir contre les attaques des Sauvages. L'on sait que le
premier besoin du cultivateur est une communication facile pour
transporter ses denres au march. Le St.-Laurent se trouva pour lui une
route toute faite, sur les bords de laquelle le sol tait en outre d'une
extrme fertilit; les tablissemens au lieu de s'tendre dans toutes
les directions autour d'un centre commun, se dissminrent naturellement
le long de ce fleuve. L'exprience du reste a dmontr qu'en gnral ce
systme tait le meilleur, et que plus on a parpill les tablissemens
dans un vaste cercle, plus leurs progrs ont t rapides, parcequ'une
fois les noyaux forms, ils grossissaient ensuite simultanment et en
peu de temps: tmoin les tats-Unis o plusieurs provinces ont t
fondes  la fois, et mme le Bas-Canada, qui est de toutes les colonies
commences par Louis XIV et ses prdcesseurs, celle o l'on trouve la
plus forte population franaise.

Depuis la fondation de Qubec, les gouverneurs runissaient, dans leurs
mains non seulement l'administration politique et militaire, mais encore
la judiciaire avec les seigneurs qui avaient droit de justice dans leurs
domaines. Ne pouvant tout faire par eux-mmes, ils employrent des
dputs, et, dans les matires civiles, le ministre des prtres et des
Jsuites, comme on l'a dit ailleurs. Mais si d'un ct la volont du
chef ou de ses lieutenans tait un oracle qu'on ne pouvait mme
interprter, un dcret terrible qu'il fallait subir sans examen, s'il
tenait dans ses mains les grces et les peines, les rcompenses et les
destitutions, le droit d'emprisonner sans ombre de dlit, le droit plus
redoutable encore de faire rvrer comme des actes de justice, toutes
les irrgularits de son caprice; de l'autre, les contestations furent
rares pendant longtemps. Dans la gnralit des cas, la justice
s'exerait par la voie d'amiables compositeurs que se choisissaient les
parties; et ce n'tait que lorsque ce moyen n'avait pas russi, qu'on
avait recours au gouverneur et  son conseil, dont les arrts paraissent
avoir t dicts, trs en gnral, par le bon sens et l'quit naturelle
plutt que par les lois. Le clbre baron d'Avaugour s'tait acquis une
grande rputation de sagesse en ce genre, fait qui dtruit ce que ses
ennemis ont dit de sa violence et de ses prjugs, et qui confirme
l'ide favorable que les rsultats de son administration nous donnent de
ses talents.

Au reste, les colons, quoique de race normande pour la plupart,
n'avaient nullement l'esprit processif et aimaient mieux pour
l'ordinaire cder quelque chose de leur bon droit que de perdre le temps
 plaider. Il semblait mme que tous les biens fussent communs dans
cette colonie: du moins on fut assez longtemps sans rien fermer sous la
clef, et il tait inou qu'on en abust. Vers 1639, fut nomm, l'on ne
sait  quel propos, un grand snchal pour la Nouvelle-France, dont
ressortissait la juridiction des Trois-Rivires. Cette espce de
magistrat d'pe tait subordonn dans ses fonctions aux gouverneurs
gnraux.

Dans les affaires importantes, politiques ou autres, ceux-ci, d'aprs
les termes de leur commission, taient tenus de prendre l'avis de gens
prudents et capables. Dans les derniers temps, ce conseil se composait
du grand snchal, de l'vque, ou suprieur des Jsuites, et de
quelques habitans notables, qui recevaient le titre de conseillers. Mais
ce conseil ne durait qu'autant que le gouverneur le voulait bien; il
pouvait le dissoudre ou le changer  volont, et rien ne l'obligeait 
en suivre les dcisions. Le baron d'Avaugour usa de ce droit plus
qu'aucun autre. Mcontent de la manire dont les affaires se
conduisaient dans la colonie, il le changea entirement en 1662. L'on
pouvait appeler de ce conseil au parlement de Rouen, qui jugeait en
dernier ressort. Cependant l'union qui avait rgn entre les premiers
habitans ne pouvait pas toujours durer; elle diminuait effectivement peu
 peu  mesure que la colonie augmentait et que les affaires se
multipliaient et devenaient plus difficiles. Les plaideurs se montraient
plus artificieux et moins traitables, les recours au parlement de Rouen
jetaient dans des frais immenses et des longueurs infinies (_Mmoires
sur M. de Laval_). On saisit l'occasion que le Canada retombait entre
les mains du roi, pour gurir un mal qui ne pouvait aller qu'en
augmentant, et pour substituer  un systme devenu insuffisant, un autre
plus conforme aux besoins et aux circonstances du pays, et qui et du
moins pour lui l'avantage d'tre appuy sur un code de lois positives et
connues, la plus forte et la plus constante protection des citoyens. Les
inconvniens de l'ancien systme, paraissaient d'autant plus graves que
le clerg prenait part aux affaires temporelles et  l'administration de
la justice. Bien des gens taient convaincus que les secrets du
confessionnal devaient influer sur la conduite des ecclsiastiques
vis--vis des justiciables qui tombaient dans leur disgrce, et qu'ils
ne pouvaient se soustraire  cette juridiction antique de l'Eglise qui
juge et doit juger de l'acte par l'intention, et confond l'absolution
avec la rhabilitation politique. Ainsi ces juges, au moyen de leur
double tribunal, taient selon eux, revtus de deux pouvoirs redoutables
qui s'aidaient l'un l'autre, et qui devaient causer un juste effroi aux
habitans[100]. Pourrait-on concevoir, en effet, rien de plus exorbitant
que la runion de deux pouvoirs aussi essentiellement absolus que
l'taient alors le gouvernement politique et le gouvernement religieux
du Canada, tous deux commandant la soumission la plus illimite, l'un
par la force et l'autre par la foi. Il n'en fallait pas tant pour
exciter les soupons du peuple. Mais heureusement que ce systme tait
vu par la cour elle-mme avec suspicion, et qu'elle n'attendait que le
dveloppement de la colonie et une occasion favorable pour y mettre fin;
ce qui faisait que l'autorit de ceux qui taient ainsi prposs pour
rendre la justice n'tant pas avoue universellement, les jugemens qui
intervenaient, demeuraient le plus souvent sans excution.

[Note 100: Talon: _Mmoire sur l'tat du Canada._]

Colbert avait envoy avec M. de Msy un commissaire royal, M. Gaudais,
pour examiner l'tat du pays touchant sa situation gographique, son
climat, sa fertilit, sa population, ses moyens de dfense contre les
Iroquois, son commerce, &c, et lui eu faire rapport, ainsi que de la
manire dont serait reu par les habitans l'tablissement de la haute
cour dont on va parler tout  l'heure. Ce grand ministre faisait
chercher dans toutes les parties du monde des renseignemens qui pussent
tre avantageux pour la France et ses colonies sous le rapport du
commerce.

Aprs avoir repris le Canada entre ses mains, Louis XIV commena par y
tablir un gouvernement royal, et ensuite une cour suprieure[101], sous
le nom de Conseil souverain de Qubec, pour y tenir  peu prs la
place que tenait le Parlement  Paris, et auquel fut dfr le rglement
suprme de toutes les affaires de la colonie tant administratives que
judiciaires. Ce conseil qui jouissait des mmes droits que les cours
souveraines en France, et qui devait enregistrer, sur l'ordre du roi
seulement, tous les dits, ordonnances, dclarations, lettres patentes
&c., pour leur donner force de loi, ou un caractre d'authenticit, fut
d'abord compos du gouverneur, de l'vque, de cinq conseillers _nomms
par eux conjointement_ et annuellement, et d'un procureur du roi; et
revtu du droit de connatre de toutes les causes civiles et criminelles
et d'y juger souverainement et en dernier ressort selon les lois et
ordonnances du royaume de France, et les formes suivies dans les cours
de parlement. L'intendant n'est pas nomm dans cette premire liste,
parceque M. Robert, conseiller d'tat, qui avait t pourvu de cette
nouvelle charge, ne vint point en Canada. Ce n'est que deux ans aprs
que Talon, l'un des plus habiles administrateurs qu'ait eus ce pays,
dbarqua  Qubec revtu du mme emploi et prit place au conseil. Ce
fonctionnaire avait des pouvoirs trs-tendus; ils embrassaient
l'administration civile, la police, la voierie, grande et petite, les
finances et la marine. Il n'est pas tonnant qu'il ait exerc une
influence si considrable sur le sort de la colonie, en bien ou en mal,
selon les qualits et les talens dont il tait dou.

[Note 101: Ordonnance du mois d'avril 1663.]

Dans la suite, le nombre des conseillers fut port jusqu' douze; et en
1675 l'intendant en devint prsident par droit d'office. Il y fut ajout
aussi un conseiller-clerc, et des conseillers-assesseurs qui avaient
voix dlibrative dans les procs dont ils taient nomms rapporteurs,
et consultative seulement dans les autres affaires.

Le conseil sigeait tous les lundis au palais de l'intendant. Le
gouverneur, plac  la tte de la table, avait l'vque  sa droite et
l'intendant  sa gauche tous trois sur une mme ligne. Le procureur
gnral donnait ses conclusions assis. Les conseillers se plaaient
selon leur ordre de rception. Il n'y avait pas d'avocats; les
procureurs et les parties plaidaient leurs causes debout derrire les
chaises des juges. La justice s'y rendait gratuitement. Les officiers
n'avaient point d'habits particuliers, mais sigeaient avec l'pe. Il
fallait au moins cinq juges dans les causes civiles. Ce tribunal ne
jugeait qu'en appel.

La disposition des deniers publics lui fut aussi laisse, ainsi que le
rglement du commerce intrieur; mais ce droit fut presqu'ananti
l'anne suivante par l'tablissement de la compagnie des Indes
occidentales, pour reprendre sa force nanmoins aprs l'extinction de
cette compagnie.

Il eut encore le droit d'tablir  Montral, aux Trois-Rivires et dans
tous les autres lieux o cela serait ncessaire, des justices
particulires et subalternes, pour juger en premire instance et d'une
manire sommaire.

Deux autres institutions que le pays dut peut-tre au gnie de Colbert,
mais dont le principe ne lui profita pas, furent celle des commissaires
pour juger les petites causes; et celle des _syndics des habitations_.
Ces commissaires taient les cinq conseillers dont il est parl plus
haut; et un de leurs devoirs consistait  tenir la main  l'excution
des choses juges au conseil souverain, et de prendre une connaissance
plus particulire des affaires qui devaient y tre proposes en y
_rapportant celles dont ils taient chargs de la part des syndics des
habitations_.

Les syndics des habitations taient une espce d'officiers municipaux
lus pour la conservation des droits de la communaut et intrts
publics. Ces officiers avaient dj exist; mais le gouverneur les
avait supprims de sa propre autorit vers 1661. Sur la rquisition du
procureur gnral, le conseil convoqua deux ans aprs les citoyens pour
procder  l'lection d'un maire et de deux chevins. Les habitans les
plus considrables de Qubec et de la banlieue s'tant assembls,
choisirent Jean Baptiste Legardeur, cuyer, sieur de Repentigny pour
remplir la premire charge, et Jean Madry et Claude Charron les deux
secondes. Le conseil accepta nanmoins dans la mme anne la rsignation
de ces officiers, et statua que, vu la _petitesse de l'tendue du pays
en dserts et nombre de peuple_, il serait plus  propos de se contenter
d'un seul syndic, dont il ordonna sur le champ la nomination.

Une assemble publique eut lieu dans le mois d'aot 1664, et Claude
Charron fut lu  la pluralit des voix[102]. Cependant cette lection
fut encore mise  nant par le conseil sous prtexte que la nomination
avait mal satisfait le peuple, et le syndic lu ayant t pri de
rsigner, remit sa charge. Une nouvelle assemble publique fut
convoque; mais le parti de l'vque, que le registre du conseil appelle
une cabale, intimida le peuple au point qu'elle fut peu nombreuse et
n'adopta aucune rsolution. Le gouverneur en convoqua une autre par des
billets adresss aux personnes _non suspectes_. L'lection se fit en sa
prsence. M. de Charny, prtre[103] de la Fert son beau-frre, et
d'Auteuil, s'y opposrent vainement et protestrent.[104]

[Note 102: Personnes prsentes  l'assemble: MM. de Repentigny, de
Villie, Chartier, Madry, de la Chenaye, Aubert, Lemire, Levasseur,
Thierry de Lestre, Bertrand Chesnay, Kambert, Jacques Ratt, Charles
Amiot de Villeneuve, Louis Sedillot, G. Fournier, G. Normand, N. Morin,
N. Bonhomme, J. Chesnier, N. Gaudry, J. Marette, Sr. de Maure et P.
Pellerin. _Registre du conseil_.]

[Note 103: Reprsentant l'vque absent, dont le sige pouvait tre en
ce cas occup par un grand vicaire, ou par quelque autre ecclsiastique
envoy par le sminaire.]

[Note 104: Les feuillets du registre d'o cet faits sont tirs, ont t
_btonns_ par ordonnance de MM. de Tracy, Courcelles et Talon en 1666.]

A cette opposition d'une partie de son conseil, le gouverneur proposa 
M. de Ptre d'en changer les membres; mais le prlat s'y refusa
constamment, comme on devait s'y attendre. A partir de ce moment l'on
n'entend plus parler de municipalits en Canada; mais la charge de
syndic continua de subsister encore. Nous nous sommes tendus sur cette
importante institution, parceque c'est la seule lective qui fut tablie
dans ce pays. Le germe de libert qu'elle renfermait lui suscita toutes
sortes d'obstacles, et l'on est fch de voir que M. de Ptre tait du
nombre de ses ennemis; du moins c'est de la part de son parti qu'elle
rencontra toutes les entraves dont nous venons de parler.

Il est digne de remarque que l'ordonnance ne parle point de l'impt. La
mtropole fut-elle arrte par le principe, consacr en France comme en
Angleterre, que la taxe doit tre consentie par le peuple, ou par le
souverain lorsqu'il est le seul dpositaire de la puissance publique?
Nul doute ne peut exister  cet gard. Louis XIV en disant, l'Etat c'est
moi, n'avait pas prononc un vain mot; et il en exera tous les pouvoirs
sous ce rapport en Canada, au conseil duquel il ne dlgua jamais le
droit de taxer. Lorsqu'il fut question de fortifier Montral vers 1716,
il imposa lui-mme une contribution de 6000 livres sur les habitans de
cette ville, dont personne ne fut exempt, pas mme les nobles. Deux
milles livres furent payes par le sminaire de St.-Sulpice, comme
seigneur du lieu, et le reste par les autres communauts religieuses et
par les habitans. Ce prcdent servit de rgle dans la suite pour
subvenir  des dpenses spciales; car le Canada ne fut jamais impos
d'une manire gnrale et permanente sous le gouvernement franais.

Ce grand principe fut toujours maintenu par les rois de France, et ils
ne voulurent point s'en dpartir pour aucune considration que ce ft.
Les gouverneurs et intendans n'ont pas le pouvoir, dit l'ordre de Louis
XV de 1742[105], de faire des impositions; c'est un droit de
souverainet que sa Majest ne communique  personne; il n'est pas mme
permis aux habitans des colonies de s'imposer eux-mmes, sans y tre
autoriss. D'un autre ct les rois de France ont dans tous les temps
dclar et fait abandonner, pour l'entretien des colonies, les revenus
de leurs domaines situs dans ces mmes possessions.

[Note 105: _Gouvernement des colonies franaises_, par M. Petit.]

L'ordonnance garde aussi le silence sur les justices seigneuriales; mais
en 1679, Louis XIV rendit un dit, par lequel il ordonna que les
appellations des justices seigneuriales ressortiraient des cours royales
ou du conseil souverain. Toutes les seigneuries  peu d'exceptions prs
possdaient le droit redoutable de haute, moyenne et basse justice, qui
s'acqurait par une concession expresse du roi, (Cugnet) et qui en
rendait pour ainsi dire les propritaires matres de la vie et de la
fortune de leurs censitaires, quoique les juges seigneuriaux et les
officiers de leurs cours eussent besoin d'tre approuvs par la justice
royale, qui leur faisait prter serment de remplir fidlement leur
devoir. La plupart des seigneurs qui avaient ce droit ne l'exeraient
pas cependant, parcequ'ils ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas,
subvenir aux frais d'un tablissement judiciaire, comme d'une maison de
justice, d'une prison, d'un juge, &c.; car, pour mettre un frein aux
dangers de ce systme, un arrt du conseil souverain de 1664 avait
dfendu aux juges subalternes et procureurs fiscaux de prendre aucun
salaire ni molumens sur peine d'tre traits comme concussionnaires,
sauf  eux  se faire donner des appointemens par ceux qui les avaient
pourvus de leurs charges. A. ces cours seigneuriales appartenait la
connaissance de toute espce d'offenses, except le crime de
lse-majest divine et humaine, fausse monnaie, port d'armes, assembles
illicites et assassinats: exception qui laissait certes encore une
autorit dangereuse, exorbitante  des sujets; nanmoins la vrit
historique oblige de dire, que ce systme, qui n'a t mis en pratique
que partiellement, ne parat avoir excit aucune plainte ni fait natre
aucun abus srieux; surveilles d'un oeil jaloux par l'autorit royale,
ces cours n'ont laiss dans l'esprit des habitans ni dans la tradition
aucun de ces souvenirs haineux qui rappellent une ancienne tyrannie.

En 1664, la mme ordonnance qui tablit la compagnie des Indes
occidentales, rigea Qubec en prvt, et introduisit la coutume de
Paris, avec dfense d'en invoquer d'autre pour viter la diversit. La
tentative que la compagnie des cent associs avait faite d'tablir celle
du Vexin-le-Franais fit probablement motiver cette dclaration. Lors de
la suppression de la compagnie, le sige de la prvt fut teint; mais
il fut rtabli par l'dit royal rendu en 1677. Ce tribunal, qui exista
jusqu' la conqute, connaissait en premire instance de toutes matires
tant civiles que criminelles, et en appel relevait du conseil souverain.
Il se composait d'un lieutenant gnral civil et criminel, d'un
lieutenant particulier, d'un procureur du roi et d'un greffier.

C'est en 1717 que fut tabli la premire cour d'amiraut dont le juge
portait aussi le nom de lieutenant gnral, selon l'usage militaire
franais.

Les justices particulires et subalternes de Montral et des
Trois-Rivires, distingues par le nom de juridictions royales, taient
des cours civiles et criminelles, organises de la mme manire que
celle de la prvt, except qu'il n'y avait point de lieutenant
particulier aux Trois-Rivires. Toutes ces cours tenaient audience deux
fois par semaine, outre les audiences extraordinaires.

L'intendant, comme chef de la justice et de la police, tenait aussi une
cour pour les affaires civiles, criminelles et de police; il prenait
connaissance de toutes les matires qui concernaient le roi, ou des
difficults qui s'levaient entre le seigneur et le censitaire. Il
nommait des subdlgus qui dcidaient sommairement les petites
affaires, depuis vingt sous jusqu' cent francs; et l'on pouvait appeler
de leurs dcisions  lui-mme. Il n'y avait point de frais de procdures
dans la cour de ce grand fonctionnaire, qui jugeait aussi les affaires
de commerce, et faisait en Canada les fonctions de juge-consul. Il y
avait appel de ses arrts, comme de ceux du conseil souverain, au
conseil d'tat  Paris.

Tel est le systme judiciaire qui a exist en ce pays jusqu'en 1760. La
justice y tait administre en gnral d'une manire impartiale et
claire, et surtout  bon march. La jurisprudence, appuye sur les
bases solides introduites par la clbre ordonnance de 1667, n'tait
point soumise  ces variations,  ces contradictions, qui ont fait
tomber depuis l'administration de la justice dans l'incertitude et le
discrdit. L'on n'y voyait point, comme aujourd'hui, deux codes en lutte
partager les tribunaux et les plaideurs, selon que l'un ou l'autre se
montre plus favorable  leurs avis ou  leurs prtentions, deux codes
d'autant plus diffrens d'ailleurs que l'un est formel, stable, positif,
et l'autre facultatif, vague et mobile comme les passions des temps et
les lumires des juges sur les dcisions desquels il est fond[106].

[Note 106: Ces dcisions qui prennent dans la technologie lgale
anglaise le nom de _prcdents_, peuvent tre aussi diverses qu'il y a
de jugemens; et aussi disparates que l'opinion publique et les ides
morales changent d'un jour  l'autre selon le calme ou le trouble qui
rgne dans la socit.]

L'administration de la justice ayant t ainsi confie  des tribunaux
rguliers, obligs de suivre un code de lois crites, le pays n'eut plus
rien  dsirer raisonnablement sous ce rapport; il se trouva aussi bien
pourvu que la plupart des provinces de France.

La partie administrative du gouvernement fut abandonne  l'intendant
dont nous avons numr plus haut les diverses fonctions, qui
embrassaient mme l'administration militaire. Cette nouvelle
distribution de l'autorit, dont avaient joui sans partage jusqu'alors
les gouverneurs, leur aurait laiss rellement peu de pouvoir si le pays
et t dans d'autres circonstances, et si les lmens de la population
ne leur eussent permis d'exercer une influence toute-puissante sur elle.
Elle tait encore trop faible et trop pauvre pour faire, lorsque
l'occasion s'en prsentait, de l'opposition  aucun des pouvoirs publics
quelqu'infrieurs qu'ils fussent avec aucune chance de succs; car la
puissance de la mtropole, toujours prte  les soutenir, tait
constamment en face d'elle dans la personne du gouverneur, comme dans
celle du dernier huissier d'un tribunal subalterne, j'ajouterai mme
comme dans celle de ses partisans.

En effet, les gouverneurs ne conservaient qu'une espce de droit de
_veto_ sur certaines mesures civiles, le commandement militaire et la
gestion des affaires extrieures, comme l'entretien des relations avec
les autres gouvernemens coloniaux, soit qu'ils relevassent de celui de
Qubec ou non, avec les nations indiennes, et enfin avec la mtropole;
encore l'intendant partageait-il cette dernire partie de ses fonctions;
et le gouverneur avait-il quelquefois le dsagrment de voir adopter les
recommandations de cet officier secondaire et rejeter les siennes.

Dans ce partage des pouvoirs publics le peuple n'eut rien. L'on crut
faire une grande faveur aux habitans de Qubec en leur permettant
d'lire un syndic pour reprsenter et soutenir leurs intrts auprs du
conseil souverain; c'tait tout ce qu'on avait pu introduire dans le
pays des institutions municipales de France; et ce fragile scion ne
tarda pas  prir.

L'on peut dire en rsum que le gouvernement rsidait dans le
gouverneur, l'intendant et le conseil souverain, tous  la nomination
directe du roi; et que les habitans du Canada n'avaient, pour garantie
de sa bonne conduite, que l'honntet et les talens de ceux qui le
composaient; il n'y avait pas l'ombre de responsabilit  ceux pour
lesquels il tait institu, c'est--dire, au peuple. Le gouvernement
politique tait simple comme tous les gouvernemens absolus; aucun rouage
compliqu n'en embarrassait la marche, ni n'opposait d'obstacles bien
srieux aux hommes chargs de le faire fonctionner, soit qu'ils
voulussent abuser de leur position pour satisfaire leurs passions ou
leurs intrts, soit qu'ils dsirassent en profiter pour travailler 
l'avancement du pays.

L'on ne devait pas attendre non plus de Louis XIV, du monarque le plus
absolu qui ait rgn sur la France, des institutions qui portassent en
elles-mmes seulement le germe d'une libert fort loigne. Tandis qu'il
arrachait  la mre-patrie les derniers privilges qu'elle avait
conservs jusque-l, il n'tait pas probable qu'il suivt une conduite
contraire pour des possessions dont il craignait l'esprit de libert,
tellement qu' la fin de son rgne, lorsqu'il ne gouvernait plus que du
fond du cabinet de madame de Maintenon, il voulut que le nom du conseil
souverain ft chang en celui de conseil suprieur, afin d'ter toute
ide d'indpendance, en cartant jusqu'au terme de souverainet dans un
pays loign, o les rvoltes auraient t si faciles  former, et si
difficiles  dtruire. Ce sont dans les mmes vues qu'on n'a choisi
pendant longtemps pour les premires places que des gens ns en France,
et dont les familles fussent une espce d'otage de leur fidlit. On ne
mettait aussi dans les secondes, non plus que dans le clerg, que peu de
Canadiens. On devint nanmoins plus facile dans la suite, et l'on ne se
fit plus scrupule de leur donner les premires charges comme on le verra
dans le cours de cette histoire, lorsqu'ils en avaient l'aptitude.

Le conseil souverain form de cinq, puis de douze membres, nomms tous
les ans parle gouverneur et l'vque en vertu des pouvoirs  eux
dlgus par le roi, ne pouvait tre compos naturellement que de leurs
cratures.

Tant que M. de Ptre balana l'autorit et le pouvoir des gouverneurs,
il y eut une opposition dans le conseil, qui se trouva partag en deux
partis; mais aucun de ces partis n'tait rellement un parti populaire,
quoique l'un ou l'autre s'appuyt alternativement de l'opinion publique.
Lorsque le prlat eut perdu son influence  la cour, le conseil devint
entirement la crature du reprsentant du roi, qui ne rencontra plus
d'obstacle srieux dans l'excution de ses volonts et des ordres de la
mtropole. Si, dans quelques rares occasions, ce corps osa diffrer
d'opinion d'avec son chef sur quelque point important, l'on peut dire
presqu'avec certitude que ce dernier attaquait l'intrt de
l'oligarchie, espce de caste privilgie qui s'implante dans toutes les
colonies qu'elle exploite et gouverne, et  laquelle ce pays doit
principalement le rsultat de la guerre de 1755, et les troubles qui ont
de nos jours ensanglant ses rives paisibles, sur lesquelles ne s'tait
encore jamais lev un murmure dsaffectionn ou rvolutionnaire,
quoiqu'il comptt deux sicles et demi d'existence coloniale. Alors le
gouverneur circonvenu, paralys par l'insurrection gnrale des hommes
qui remplissaient tous les emplois, occupaient toutes les avenues, et
dont les ramifications et l'influence s'tendaient jusqu' Versailles,
le gouverneur, dis-je, ainsi envelopp devait cder ncessairement 
l'orage. Mais, comme on l'a dit, cette opposition tait un vnement
insolite, extraordinaire. Le corps d'o elle partait, trop clair sur
ses intrts pour abuser de sa force, ne l'exerait que pour sa dfense.
Hors ce cas il se montrait constamment soumis et dvou  la volont des
chefs envoys par la mtropole. Ainsi l'on peut donc dire que ceux-ci
rgnaient sans apposition et d'une manire absolue en Canada.




                             CHAPITRE IV.


              GOUVERNEMENT ECCLSIASTIQUE DU CANADA.

                                1663.

Missions tablies en Canada; elles sont desservies d'abord par les
Franciscains (Rcollets), et plus tard par les Jsuites, et relvent de
l'archevch mtropolitain de Rouen.--La Nouvelle-France est rige en
vicariat apostolique (1657), puis en vch (1670).--M. de Laval premier
vque de Qubec; caractre de ce prlat.--Opposition et difficults que
suscite sa nomination.--M. de Queylus refuse de le
reconnatre.--Etablissement du sminaire de Qubec, auquel toutes les
dmes du pays sont affectes  condition qu'il pourvoira  la
subsistance des curs.--Ces dmes, fixes au 13me par l'vque, sont
rduites au 26me pair le conseil souverain.--Les Rcollets s'offrent 
desservir les paroisses gratis.--Les curs d'abord amovibles sont rendus
inamovibles par l'dit de 1679, qui confirme en outre l'arrt du conseil
souverain touchant la quotit des dmes.--Depuis la conqute les curs
sont nomms sujets  rvocation.--Opinions diverses sur les avantages et
dsavantages de ce systme.--Fabriques paroissiales.--Contributions pour
la btisse des glises.--Institutions de bienfaisance et
d'ducation.--L'ducation populaire extrmement nglige.--Caractre du
clerg canadien sous le rgime franais.--Les dbats au sujet des
liberts de l'Eglise gallicane n'ont point d'cho en
Canada.--Jansnisme.--Quitisme.--Ils font quelques adeptes en  Canada.


Le Canada fut dans l'origine un pays de missions, desservi d'abord par
les Franciscains (Rcollets) qui y vinrent vers 1615, ensuite par les
Jsuites, enfin par un clerg sculier ayant pour chef un vque. Ce
pays, ayant t mis, pour le civil, par les lettres patentes du roi de
1629 sous la juridiction du parlement de Rouen, l'archevque de cette
ville le regarda comme une dpendance de son diocse, et y exera les
pouvoirs piscopaux; pouvoirs cependant qui lui furent contests plus
tard comme on le verra tout  l'heure. Les Jsuites vinrent en Canada en
1633, en qualit de vicaires de l'archevque, et y furent les seuls
missionnaires jusqu' l'arrive de M. de Ptre en 1659. Les Rcollets
et les Jsuites recevaient les ordres de leurs suprieurs respectifs
revtus  cet effet de l'autorit ncessaire; et les arrondissemens
qu'ils desservaient se nommaient missions; mais  mesure que la
population y augmenta, et qu'il s'y leva des glises, elles prirent par
le fait le nom de paroisses et de cures, et ce nom fut ensuite consacr
par l'usage et par les actes publics.

Le Canada fut rig par le pape en vicariat apostolique en 1657, et en
vch sous le nom de Qubec quelques annes aprs; et, afin d'en mettre
les titulaires en tat de se maintenir suivant leur rang, eux et le
chapitre institu pour leur servir de conseil, le roi les dota d'abord
des deux menses abbatiales de Maubec; et ensuite,  la sollicitation de
M. de St.-Vallier, second vque de Qubec, du revenu de l'abbaye de
Bnvent. Ces dotations sont depuis longtemps teintes.

Le premier vque du Canada fut Franois de Laval, abb de Montigny,
appartenant  l'une des plus illustres maisons de France, celle des
Montmorenci. Il faut attribuer principalement  la hauteur de son sang,
l'influence considrable que ce prlat exera dans les affaires de la
province, faisant et dfaisant les gouverneurs  son gr, et selon ce
qu'il concevait tre l'intrt de son sige, quoique ce ne ft pas
toujours celui de la colonie. Il tait dou de beaucoup de talens et
d'une grande activit; mais son esprit tait absolu et dominateur; il
voulait faire plier tout  ses volonts. Le zle religieux confirma
encore chez lui ce penchant, qui sur un petit thtre dgnra souvent
en querelles avec les hommes publics, les communauts religieuses, et
mme avec les particuliers. Il s'tait persuad qu'il ne pouvait errer
dans ses jugemens, s'il agissait dans l'intrt de l'Eglise. Cette ide
lui fit entreprendre les choses qui auraient paru les plus exorbitantes
en Europe. En montant sur son sige piscopal, il travailla  faire de
tout son clerg une milice passive, obissant  son chef comme les
Jsuites  leur gnral. Il voulut mme rendre le pouvoir civil
l'instrument de ses desseins, ou le dsarmer, en lui faisant dcrter
l'amovibilit des cures et le payement des dmes  son sminaire. Mais
cette entreprise tait trop vaste pour ses forces, et il choua; il
trouva des ennemis invincibles dans les gouverneurs, tous plus ou moins
jaloux de l'influence qu'il possdait dj. Du reste, M. de Ptre
menait une vie austre et veillait avec une sollicitude vigilante au
soin de son diocse.

Il fut sacr vque par le nonce du pape sous le nom titulaire de Ptre
in _partibus infidelium_; et muni d'un bref de vicaire apostolique avant
son dpart pour la colonie. Lors de la cration du diocse de Qubec, en
1670, il en fut nomm vque suffragant de Rome par une bulle de Clment
X; mais cette bulle ne fut expdie de la chancellerie de sa Saintet
qu'en 1674.

Sa nomination fit natre une foule de difficults. Le choix des vicaires
apostoliques chez les idoltres appartenant au pape, la cour de Rome ne
voulut pas assujettir l'vque de Qubec  la nomination du roi, ni le
soumettre  la prestation du serment, quoique le Canada ft une colonie
franaise, qu'une partie de ses habitans fussent des Franais, et que la
plupart des peuples indignes, d'aprs le droit public du temps, dussent
tre considrs comme des sujets de la couronne de France. Aprs bien
des pourparlers, le St.-Sige consentit  abandonner une partie de ses
prtentions, en admettant le serment; mais il persista obstinment dans
la rsolution de faire dpendre l'Eglise de la colonie immdiatement de
Rome, et il y russit malgr les arrts des Parlemens de Paris et de
Rouen et les voeux du roi! Il est singulier de voir le St.-Sige
soutenir le principe que le roi n'a pas les mmes pouvoirs, quant  ce
qui concerne le religieux, dans ses possessions d'outre-mer que dans le
reste de ses Etats, et que les liberts de l'glise de la mre-patrie ne
s'tendent point jusqu' ses colonies. En cherchant  se soustraire
ainsi au contrle des monarques franais, Rome devait affaiblir
l'autorit royale sur les colons, et montrait du moins qu'en tout ces
colons n'avaient point des droits identiques  ceux de leurs
compatriotes de la mre-patrie relativement  leur commun souverain;
l'on pouvait dire mme que c'tait un petit pas de fait vers la libert;
et que l'histoire de l'Europe fournit de nombreux exemples de ce genre.
Cependant cela n'influa en rien dans le pays sous ce rapport. La cour de
Rome, de tout temps trop habile pour laisser prcher des doctrines qui
pourraient tre retournes contre elle, pouvait facilement justifier aux
yeux des peuples une mesure qu'elle considrait comme utile  l'Eglise.
A cet gard l'Angleterre monarchique, toute protestante qu'elle est, n'a
que des avantages  retirer du catholicisme dans les colonies qui lui
restent sur ce continent rpublicain. Tant que le pape sera prince
temporel, et surtout prince absolu, elle ne devra avoir rien  craindre,
quoique d'ailleurs les doctrines dogmatiques de l'Eglise soient
peut-tre plus rpublicaines que monarchiques. La politique du pape en
insistant pour que l'Eglise canadienne relevt de Rome, doit paratre
aujourd'hui moins blmable vu les rvolutions et les changemens de
matres auxquels sont exposes ces possessions lointaines. Le passage du
Canada dans les mains des Anglais n'a entran aucune confusion dans ses
affaires ecclsiastiques; le rsultat aurait pu tre diffrent si le
diocse de Qubec et relev d'une glise mtropolitaine de France.

Le nouvel vque prouva encore de l'opposition de la part du
mtropolitain de Rouen, qui regardait l'tablissement du vicariat comme
un dmembrement de son diocse.

D'aprs l'usage, les missionnaires, partant pour des pays lointains,
prenaient leurs pouvoirs de l'vque du lieu de l'embarquement; et comme
la plupart des partances pour le Canada taient de Normandie, ceux qui
s'en allaient vangliser dans cette contre s'adressaient 
l'archevque de Rouen, qui s'accoutuma  regarder insensiblement le
Canada comme une partie de son diocse. Les mmes motifs avaient engag
le roi  mettre la jeune colonie sous la juridiction du parlement de
Rouen, par lequel il fit mme enregistrer en 1626 les lettres
d'tablissement de la compagnie des cent associs. Les pouvoirs
qu'assumait ainsi l'archevque n'avaient pas nanmoins toujours t
reconnus; et l'on avait quelques annes auparavant refus de recevoir en
Canada M. de Queylus comme son vicaire gnral. Il parat que les
vques de Nantes et de la Rochelle avaient les mmes prtentions que
lui. Mais malgr l'appui qu'il reut du Parlement de Rouen, qui de son
ct commenait  craindre pour sa juridiction temporelle, et leur
runion au parlement de Paris dans leurs motifs d'opposition, le nouveau
vicaire apostolique partit pour le Canada et commena  y exercer ses
fonctions.

Le grand vicaire, M. de Queylus, qui avait brigu vainement la mitre de
M. de Ptre, plein de dpit ne voulut point le reconnatre[107]. Il
croyait avoir d'autant plus de droit au nouvel vch qu'il venait de
fonder le sminaire de St.-Sulpice de Montral, en connexion avec le
sminaire principal cr  Paris par M. Olier quelques annes
auparavant, et dont il relevait.

[Note 107: _Journal des Jsuites.--Ecrits de M. Noiseux. Notice
historique manuscrite de M. I. Viger._]

Persistant dans sa rbellion, une lettre de cachet fut obtenue pour le
faire repasser en France; mais inutilement. Il fallut l'interdire en
1661, et toute rsistance cessa ds-lors. Le gouvernement de l'Eglise
passa aprs cela tranquillement des mains des Jsuites dans celles du
clerg sculier (1659). L'vque se mit aussitt en frais d'organiser
son clerg et de pourvoir  la desserte des cures et des missions qui
manquaient de pasteurs.

Les cures taient encore trop petites et trop pauvres pour subvenir 
leurs dpenses; il fallut chercher ailleurs de quoi fournir  la
subsistance des ministres; le roi voulut bien y contribuer lui-mme.
Lorsque M. de Ptre passa en France  l'occasion de ses difficults
avec le baron d'Avaugour, il obtint de sa Majest, afin de faire face
aux demandes croissantes de la jeune Eglise, la permission d'riger un
sminaire  Qubec pour y former des ecclsiastiques, et d'y affecter
pour toujours toutes les dmes de quelque nature qu'elles fussent, _tant
de ce qui nat par le travail des hommes que de ce que la terre produit
d'elle-mme_, dans toutes les circonscriptions paroissiales du pays, 
condition qu'il pourvoirait  la subvention des prtres nomms pour les
desservir, lesquels seraient toujours amovibles et rvocables au gr des
vques et du sminaire.

Ces dmes furent fixes au treizime, proportion exorbitante qui souleva
une opposition gnrale dans la colonie. Cette taxe n'exista que quatre
ans. Le conseil souverain prit sur lui, en 1667, de rduire les dmes au
vingt-sixime, et d'en affranchir les terres nouvellement dfriches
pendant cinq annes; mais alors elles devaient se payer en grain et non
en gerbes. Cet arrt, confirm par l'dit de 1679, a toujours depuis
fait partie de notre droit, malgr l'opposition de ceux qui soutiennent
cette prtention, qui doit sonner si mal aux oreilles d'un peuple libre,
que l'imposition de la dme est une matire purement spirituelle dont
les lois civiles ne peuvent connatre.

M. de Ptre n'avait eu que des motifs louables pour demander une
pareille contribution, car l'on savait qu'il sacrifiait tout ce qu'il
avait pour supporter son clerg; mais il s'tait mpris sur les
ressources des habitans, et sur l'effet dsastreux qu'aurait pour eux
une taxe qui absorberait d'un coup le treizime de tous les produits de
la terre, ou 8 pour cent sur le revenu net du cultivateur.

Les Rcollets profitant de cette espce d'insurrection, offrirent pour
se mettre plus en faveur auprs du peuple, de desservir les cures
gratuitement; cet excs de zle imprudent ne fit qu'augmenter
l'loignement que le clerg sculier avait dj pour ces religieux, qui
dans toutes les difficults penchaient pour les laques.

En vertu de l'approbation donne par le roi  l'tablissement du
sminaire de Qubec, l'vque continua de dlguer, pour remplir les
fonctions curiales dans les diffrentes paroisses du pays, des prtres
qu'il changeait ou rvoquait  son gr. Son but en tenant ainsi le
clerg sous sa main tait, comme on l'a dj dit, d'en faire une milice
parfaitement soumise. Il voulait que sa maison ft la maison commune de
tous les ecclsiastiques et le centre du temporel comme du spirituel de
l'Eglise. En tablissant cette espce de gouvernement absolu, il
esprait entretenir entre eux l'union et la dpendance, et maintenir les
particuliers par les liens de la subordination. (Mmoires sur M. de
Laval). Ce systme qu'il voulait tendre jusque sur les laques, qui se
seraient trouvs ainsi envelopps dans une vaste rseau invisible, se
fermant ou s'ouvrant au mot d'ordre sorti du palais piscopal, ce
systme, dis-je, qui devait embrasser aussi les communauts religieuses,
ne put se raliser  cause mme de sa trop grande tendue; il suscita
les jalousies de l'autorit politique et des habitans; et d'ailleurs il
tait contraire au droit commun de la France en cette matire. Les
habitans et les curs, sujets franais, avaient d transporter en Canada
les droits et les immunits dont ils jouissaient dans leur ancienne
patrie: c'est l un principe reconnu de toutes les nations[108]. Ils
pouvaient donc exiger qu'on les ft jouir des avantages que leur qualit
de Franais leur aurait assur dans leur pays natal, quoique le
St.-Sige et insist pour que l'vque de Qubec relevt de la cour de
Rome.

[Note 108: _Commentaries on the constitution of the U. States_, par M.
Story, vol. I, p. 132-140.]

Les colons firent parvenir leurs plaintes  la cour, et certes le temps
tait favorable pour le faire. Elles arrivaient au moment o l'on
combattait et restreignait les prtentions exagres de la cour de Rome,
et o Bossuet motivait ainsi les bases des liberts de l'Eglise de
France: Que le pape n'a d'autorit que dans les choses spirituelles,
que dans ces choses mmes les conciles gnraux lui sont suprieurs et
que ses dcisions ne sont infaillibles qu'aprs que l'Eglise les a
acceptes. Sur leurs reprsentations on s'empressa de rendre les cures
fixes en les faisant confrer  des titulaires perptuels. C'tait
sapper le plan de M. de Ptre par sa base.

Louis XIV rgla ainsi d'une manire dfinitive, par son dit du mois de
mai 1679, qui est toujours demeur depuis en pleine vigueur en ce pays,
la question des dmes et de l'inamovibilit des cures[109].

[Note 109: Quelques casuistes qui subissent avec peine le joug du
pouvoir civil, maintiennent encore, malgr cet dit, l'amovibilit des
cures; mais il n'y a qu'une opinion  cet gard entre les hommes de loi
canadiens. Voir les _Notes sur l'inamovibilit des curs_, par M.
Lafontaine, avocat, et au bas les consultations de de MM. Duval, Morin
et le juge Stuart, quatre des principaux jurisconsultes de ce pays.]

Nous ayant t rapport, dit le roi dans le 1er article de cet dit
important, que divers seigneurs et habitans de notre pays de la
Nouvelle-France, dsiraient avoir des curs fixes pour leur administrer
les sacremens, au lieu de prtres et curs amovibles qu'ils avaient eu
auparavant, nous aurions donn nos ordres et expliqu nos intentions sur
ce sujet les annes dernires, et tant ncessaire  prsent de pourvoir
 leur subsistance et aux btimens des glises et paroisses...nous
ordonnons ce qui suit:

Les dmes, outre les oblations et les droits de l'Eglise, appartiendront
entirement  chacun des curs dans l'tendue de la paroisse o il est,
et o il sera tabli perptuel, au lieu du prtre amovible qui la
desservait auparavant.

L'article deux confirme le rglement du conseil souverain au sujet de la
quotit des dmes.

L'article quatre ordonne que, si cette dme ne suffit pas pour
l'entretien du cur, le seigneur et les habitans fourniront ce qui y
manquera.

L'article cinq enfin, statue que dans les cas de subdivisions des
paroisses, les dmes de la portion distraite appartiendront au nouveau
cur, sans que l'ancien puisse prtendre de ddommagement.

Les ordres de la cour taient positifs, il fallut obir. L'vque parut
consentir  tout. Des curs furent tablis en titre; la dme fut
maintenue au 26me des produits du grain, avec un supplment en argent
l o elle n'tait pas suffisante. L'on ne tarda pas cependant  trouver
moyen de se soustraire  l'effet de la loi; et plus tard, lorsque le
rglement de la question des liberts de l'Eglise gallicane eut loign
de son attention les affaires religieuses, la cour ferma les yeux sur
cette infraction. Petit  petit les curs qui avaient t fixes
redevinrent amovibles comme auparavant, quoique le clerg continut de
reconnatre l'dit comme loi du pays ainsi qu'il ressort de plusieurs
faits constants[110], surtout depuis l'arrt du roi de 1692, rendu sur
les motifs de l'archevque de Paris et du P. de la Chaise qui avaient
dclar, au sujet de l'amovibilit des curs en Canada, qu'on y devait
se conformer  la dclaration royale de 1686, donne pour tout le
royaume, dclaration qui dfendait de nommer des curs amovibles.

[Note 110: Le chapitre et le sminaire de Qubec lui donnaient en effet
vers le milieu du sicle dernier, la mme interprtation que nos
lgistes lui donnent aujourd'hui. Dans les difficults survenues entre
ces deux corps, relativement  l'glise paroissiale, le chapitre dans sa
requte au roi, signifie au sminaire en 1753, expose, article 15me
que... C'est par cette maxime et pour exercer leur empire, qu'ils ont
introduit un usage qu'ils soutiennent encore, qui est de tenir tous les
curs amovibles... A quoi le sminaire rpond: Cela est faux. Cela ne
dpend point du sminaire qui n'a aucun pouvoir en cela. Ils se sont
toujours, en ce qui les regarde, conforms  l'dit du roi de 1679,
particulier pour cette colonie. La preuve est vidente: la cure de
St.-Franois de Salles de l'Ile-Jsus, qui est  la nomination du
sminaire, a toujours t, et est encore aujourd'hui pourvue d'un cur
en titre dit vulgairement fixe.... _Manuscrit dpos dans les archives
de la fabrique de Notre Dame de Qubec._]

Depuis la conqute, le principe de l'amovibilit est cependant devenu
gnral, sans que les curs, ni les paroissiens aient manifest aucune
opposition  cet gard. Afin d'luder les dispositions de l'dit de
Louis XIV, l'vque se rserve, dans ses lettres de nomination, le droit
de rvoquer le cur qu'il pourvoit d'un bnfice. Cette condition
accepte semble en effet mettre ces deux parties en dehors de l'action
de la loi, qui subsiste toujours nanmoins pour les paroissiens s'ils
jugent  propos de s'en prvaloir[111].

[Note 111: _Lettre par laquelle l'vque de Montral confre une cure 
un prtre._

Monsieur,

Par la prsente, je vous donne, jusqu' rvocation de ma part, ou de
celle de mes successeurs, les pouvoirs ordinaires des curs de ce
diocse pour la paroisse de.... Vous aurez aussi le droit d'y percevoir
les dmes et oblations des fidles.]

L'extinction du chapitre de la cathdrale de Qubec suivit aussi bientt
la chute du gouvernent franais. Etabli lors de l'rection du Canada en
vch, et n'tant point lectif comme en France, ce chapitre se
composait d'un doyen, d'un grand chantre, d'un archidiacre, d'un
thologal, d'un grand pnitencier et d'une douzaine de chanoines. Le roi
nommait aux deux premires charges, et l'vque aux autres. Aprs cette
extinction, l'vque administra seul son diocse, sur lequel, au moyen
de l'amovibilit des curs, il rgna d'une manire absolue. Il y a loin
de l au systme quasi-rpublicain de la primitive Eglise; mais la
prudence et les vertus qui ont distingu les vques du Canada jusqu'
ce jour, les ont empchs d'abuser d'une aussi grande autorit.

Les opinions sont partages aujourd'hui non sur le droit, mais sur
l'expdience d'assimiler l'organisation ecclsiastique du Canada  celle
de l'Eglise en Europe. L'inamovibilit des curs et l'existence des
chapitres ont t partout regardes comme une garantie de stabilit, et
comme un frein contre les abus de pouvoir. L'exprience a fait
connatre, dit un auteur grave, combien l'tat fixe d'un bnficier
charg du soin des mes tait utile  l'Eglise, et combien au contraire
une amovibilit purement arbitraire lui tait prjudiciable. C'est
d'aprs ces vues que les cardinaux prposs  l'explication du concile
de Trente, dcidrent que nonobstant toute coutume, mme immmoriale,
les bnfices-cures ne devaient se donner qu' perptuit.

En Canada, il y aurait, suivant les uns, du danger  laisser  un seul
homme, quelles que soient d'ailleurs ses lumires et sa sagesse, la
direction d'une Eglise place au milieu d'un continent presque tout
protestant, sous un gouvernement protestant, en butte en outre  la
propagande et aux jalousies des nombreuses sectes qui regardent la forte
discipline de l'Eglise de Rome avec un oeil de jalousie et de crainte.
L'exprience a prouv que les conseils composs d'hommes choisis,
offrent, dans les affaires religieuses comme dans les affaires
politiques, les plus fortes garanties de modration et de fermet dans
toutes les circonstances qui peuvent se prsenter. La masse du bas
clerg est, en outre, comme le peuple, plus difficile  corrompre, 
dnationaliser et  pervertir, que le haut clerg qui a de grands
emplois ou de grandes richesses  conserver.

D'autres assurent que cette situation particulire mme ncessite une
dpendance complte de la part des curs; que la subordination serait
plus difficile si un cur ne pouvait tre destitu qu'aprs un jugement
en forme, qui ne pourrait jamais s'obtenir qu' la suite de longs dbats
et de beaucoup de scandale peut-tre; que toutes les paroisses attaches
 leurs pasteurs seraient comme autant de petites rpubliques, qui
rclameraient dans l'occasion une libert intolrable, et qu'elles
auraient d'autant plus de chance d'obtenir, qu'elles seraient favorises
par les protestans, &c. Dans l'tat actuel des choses tout cela est
vit, et si un ministre manque  ses devoirs, l'vque remdie au mal
avec promptitude et sans clat. Par ce moyen l'harmonie qu'on voit
rgner parmi les catholiques n'est presque jamais trouble.

Sans entrer dans l'apprciation de ces deux systmes, nous devons dire
que les Canadiens auront naturellement plus de confiance dans celui qui
a t consacr par l'exprience des peuples et des sicles, que dans un
autre qui sera tout  fait contraire  l'esprit de leurs institutions
politiques; car ils doivent dsirer avant tout que leurs ministres et
leurs autels soient autant que possible hors des atteintes de
l'intimidation. D'aprs l'alliance intime qui existe entre leur
religion, leurs lois et leur nationalit[112], ils ont droit de rclamer
aussi qu'un rempart infranchissable environne les institutions
nationales qu'ils tiennent de leurs pres.

[Note 112: On se plaint que le couvent des Ursulines se dnationalise.
L'on peut dire  ce sujet, que tant que nos institutions conventuelles,
qui sont des fondations prives franaises, se renfermeront dans la
nationalit canadienne, elles pourront esprer de se conserver; mais une
fois qu'elles sortiront de l, elles subiront probablement le sort du
collge du roi de Toronto. Il n'y a que le grand attachement des
Canadiens pour elles qui les rende encore pour ainsi dire inviolables.]

Nous avons parl plusieurs fois du sminaire de Qubec, auquel M. de
Ptre voulait faire jouer un grand rle dans son plan de gouvernement
ecclsiastique. Cet utile tablissement fond par lui, comme on l'a dit
en 1663, fut dot richement en terres qu'il acheta dans le pays, et
qu'il affranchit des dmes, faveur qu'il prit sur lui, mais nous ne
savons avec quel droit, d'accorder aussi  toutes celles des communauts
religieuses. Bientt il l'unit avec celui des missions trangres de
Paris. Cette union exista jusqu' la conqute.

Cinq ans aprs l'tablissement de ce sminaire, qui tait un grand
sminaire, il en tablit un petit pour donner aux enfans les lmens de
la grammaire et les conduire jusqu' la thologie. Cette nouvelle
cration, qui excita la jalousie du collge des Jsuites, a rendu,
surtout depuis l'extinction de ces derniers, des services minens au
pays, et a mrit  son auteur une ternelle reconnaissance. Plus de
trois cents lves y reoivent aujourd'hui une ducation classique.

En parlant du gouvernement ecclsiastique du Canada, il nous semble
ncessaire de dire quelque chose sur la manire dont les biens affects
au culte sont administrs, comme les temples, les cimetires, les
presbytres, etc. Cette partie fort importante du service religieux,
nous rvle d'ailleurs une organisation administrative trs-ancienne, et
appuye sur les principes qui font aujourd'hui la base de gouvernemens
autrement plus vastes et plus compliqus que celui d'une paroisse.
L'Eglise catholique a fourni des modles et des principes de plus d'un
genre  l'organisation sociale moderne; mais aussi il fut une poque o
elle avait besoin d'autant et de plus de libert que les peuples
aujourd'hui. Ce qu'elle imagina alors pour sa conservation et sa sret
est ce qu'il y a de prfrable dans la vieille organisation catholique;
ce qu'il y a de plus libral dans le sens actuel du mot. L'on voudra
bien nous pardonner ces rflexions  l'occasion des humbles fabriques;
nous avons voulu seulement montrer un exemple d'un fait d'ailleurs assez
commun que des plus petites choses proviennent souvent les plus grandes.

Le systme suivi par les fabriques paroissiales de France fut adopt
dans ce pays; et il y subsiste encore pour servir de modle  toutes les
autres sectes religieuses, et mme aux catholiques de la langue
anglaise, en ce qui regarde la rgie des biens de la paroisse
ecclsiastique. Cette administration se divise en deux branches, toutes
deux sous le contrle de l'vque diocsain. L'une, temporaire et
n'existant que pour un objet spcial, comme lorsqu'il s'agit de btir
une glise, etc., et de prlever une contribution sur les paroissiens,
est une espce de commission dont les membres portent le nom de
_syndics_ ou chevins d'glise. L'autre, permanente et uniforme, est
charge de la recette des revenus, de la rgie et de l'entretien des
biens de cette glise, et s'appelle _oeuvre et fabrique_. Les membres
qui la composent sont le cur et les marguilliers, et leurs droits et
leurs pouvoirs sont galement dfinis par les lois.

Les marguilliers sont lus pour trois ou quatre ans d'exercice, selon le
nombre de ceux qui sont en activit de service et sigent au banc
d'oeuvre, un sortant tous les ans. Tant que dure cet exercice, ils sont
dsigns sous le nom de nouveaux marguilliers; lorsqu'il expire, ils
tombent dans la catgorie des anciens. Chacun d'eux devient  son tour
le marguillier en charge et comptable dans sa dernire anne de prsence
au banc d'oeuvre. Dans la gnralit des paroisses ils sont lus par les
anciens et nouveaux marguilliers seulement, sur la convocation du cur;
dans les autres par les fabriciens et par les principaux habitans. A
Qubec ces assembles furent gnrales dans l'origine; mais M. de
Ptre, toujours peu ami du suffrage populaire, ordonna en 1660 que les
anciens et nouveaux marguilliers seuls feraient ces lections. Quoiqu'il
ne parat pas qu'il et le pouvoir de faire une pareille ordonnance,
elle a nanmoins toujours t observe jusqu' ce jour. Les marguilliers
en charge sortans sont obligs de rendre compte de leur gestion dans une
assemble de fabrique o le cur tient la premire place (_arrt du
conseil souverain_, 1675); et dans ses visites l'vque diocsain, ou un
grand vicaire  sa place, a droit de se faire reprsenter ces comptes.
Enfin les marguilliers ne peuvent accepter aucune fondation sans l'avis
du cur, ni aliner les biens des fabriques sans ncessit et sans avoir
accompli les formalits indiques par la loi. Prises dans leur ensemble
les fabriques, ou les paroisses ecclsiastiques, sont donc de vritables
corporations sous le contrle salutaire de l'vque.

Lorsqu'il s'agit de rparations considrables ou de constructions
nouvelles, les fabriciens doivent obtenir au pralable la permission de
l'vque et le consentement de la majorit de la paroisse assemble,
surtout s'il faut lever une contribution pour excuter ces travaux.
Alors les paroissiens dans une assemble gnrale lisent des syndics
qui sont chargs de concert avec le cur de faire une rpartition de la
somme requise entre les habitans, en observant certaines formes obliges
dans la confection des rles. C'est par eux aussi que se fait le
prlvement et l'emploi de ces deniers, dont ils sont obligs de rendre
compte ensuite aux contribuables.

Nous avons dit que dans la plupart des paroisses de ce pays, les
lections de marguilliers se faisaient par les anciens et nouveaux
seulement. Il y a quelques annes plusieurs localits du Canada prirent
la lgislature de passer une loi afin de rendre les assembles de
fabrique pour l'lection des marguilliers gnrales. Cette question en
apparence si minime, si indiffrente en elle-mme, causa une agitation
profonde dans le pays, et faillit amener une division entre les
Canadiens, qui aurait t bien  dplorer. Ce qui occasionna
principalement cette effervescence, ce fut l'attitude que prit le clerg
d'un bout de la province  l'autre au premier bruit de cette mesure;
cent vingt-trois curs rpondirent  la chambre reprsentative et se
prononcrent plus ou moins fortement contre le projet. C'tait plus
qu'il n'en fallait pour troubler la conscience de la pieuse population
canadienne. Le gouvernement en lutte avec la chambre depuis longues
annes se garda bien d'appuyer les paroissiens; et le parti anglais,
quoique en gnral mal dispos contre nos anciennes institutions, ou
indiffrent  leur gard, se montra tout  coup en cette occasion l'ami
zl des fabriciens et soutint le clerg. Comme l'on devait s'y
attendre, la mesure choua devant toutes ces oppositions, non sans
laisser des germes de rancune et de mcontentement dans les esprits.
Depuis ce temps l, l'ancien ordre de chose n'a pas t inquit. Il
faut avouer aujourd'hui que cette mesure fut amene intempestivement, et
qu'elle fut inspire plus par mauvaise humeur, rsultat d'une lutte
politique prolonge et aride que par besoin senti, pressant; car dans
toutes les paroisses les fabriciens sont tirs de la classe la plus
respectable des habitans, et il est trs rare que leurs gestions ne
soient pas marques au coin d'une bonne conomie et de la plus parfaite
honntet.

L'histoire du gouvernement ecclsiastique nous conduit naturellement 
parler des autres institutions religieuses places sous sa surveillance,
et qui sont pour ainsi dire des annexes du sacerdoce.

La charit ou l'amour des lettres a fond tous les grands tablissemens
destins  l'instruction de la jeunesse, ou au soulagement de l'humanit
souffrante. Comme on l'a dj dit, le collge de Qubec est d  la
libralit du Jsuite de Rohaut; l'Htel-Dieu  celle de la duchesse
d'Aiguillon, nice du cardinal de Richelieu, qui y envoya des
hospitalires de Dieppe en 1639; l'Htel-Dieu de Montral  madame de
Bullion et Mlle. Manse; le couvent des Ursulines  madame de la Peltrie.
Il en fut de mme encore de l'Hpital gnral tabli  Qubec vers 1692
par M. de St.-Vallier, pour remplacer le bureau des pauvres que les
citoyens de la ville avaient tabli quatre ans auparavant, parce qu'il
tait dfendu de mendier.

Mais si tous ces monastres durent leur origine  des personnes
puissantes, qui pouvaient en mme temps aider leurs fondations de leur
bourse, et leur assurer la protection du gouvernement, l'institution de
la congrgation de Notre-Dame pour l'ducation des jeunes filles du
peuple, n'eut point cet avantage; elle fut l'oeuvre d'une personne plus
humble; la soeur Bourgeois, native de Troyes en France, tait une pauvre
religieuse inconnue, sans influence, sans amis et sans fortune. Ayant
visit le Canada une premire fois, elle y revint en 1659, et jeta 
Montral les fondemens de cette congrgation si utile  tout le pays.
Quoiqu'elle n'et que dix francs, dit-on, quand elle commena son
entreprise, son dvouement et son courage lui mritrent l'encouragement
des personnes riches ici et en France, o elle fit plusieurs
voyages[113]. La congrgation possde aujourd'hui de vastes coles dans
les villes et dans les campagnes. Ces coles, dans lesquelles on
enseigne  lire et  crire, ont fait plus de bien dans leur humble
sphre qu'on n'et pu en attendre de fondations beaucoup plus
ambitieuses. Il est  jamais regrettable qu'une institution de cette
nature n'ait pas t forme en mme temps pour l'ducation des garons.
Le respect dont les soeurs de la congrgation ont t l'objet dans tous
les temps de la part du peuple, est une preuve de leur mrite et de leur
utilit. Leur digne fondatrice en Canada fut rcompense de ses nobles
travaux par une longue vieillesse; elle mourut en 1700, entoure de la
vnration et des regrets des Canadiens.

[Note 113: _Vie de la vnrable soeur Bourgeois, etc._]

L'ducation des jeunes garons fut abandonne entirement  la direction
du clerg, qui fut le seul corps enseignant  peu d'exception prs avec
les religieux sous la domination franaise. Le gouvernement ne s'occupa
jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit dsir
de plaire au sacerdoce, en lui lguant l'enseignement, il laissa le
peuple dans l'ignorance; car alors, il faut bien le reconnatre, les
clergs comme les gouvernemens sous lesquels ils vivaient, considraient
l'instruction populaire comme plus dangereuse qu'utile. Le Canada fut
encore moins exempt de ce prjug funeste que plusieurs autres pays. Il
n'y fut jamais question de plan gnral d'ducation; il n'y eut jamais
d'coles publiques dans les paroisses, qui restrent plonges dans les
tnbres; et chose inoue, l'imprimerie ne fut introduite en Canada
qu'en 1764, ou 156 ans aprs sa fondation.

Les maisons d'ducation, ncessairement peu nombreuses taient en
gnral confines aux villes. Les sminaires de Qubec et de Montral
ouvrirent des classes pour les enfans. Les Rcollets firent aussi
l'cole dans leur monastre. Mais les Jsuites taient ceux qui, par
tat, devaient se placer  la tte de l'enseignement et lui donner de
l'impulsion. Ils furent moins heureux en Canada qu'ailleurs; leurs
classes furent de tout temps peu considrables; on n'y comptait qu'une
cinquantaine d'lves du temps de l'vque de St-Vallier. Aucun d'eux
n'a laiss un nom dans les lettres. Contens d'une certaine mesure de
connaissances suffisantes pour le courant des emplois, ils n'ont produit
en aucun genre de science des hommes profonds: il faut mme convenir
qu'il y avait peu de secours, peu de livres, et peu d'mulation. Le
gouvernement se donnait bien de garde de troubler un tat de choses qui
rendait les colons moins exigeans, moins ambitieux, et par consquent
plus faciles  conduire, car l'ignorance et l'esclavage existent
toujours ensemble. Telle est en peu de mots l'histoire de l'ducation en
Canada durant le premier sicle et demi de son existence: c'est la page
la plus sombre de nos annales; et nous en sentons encore les pernicieux
effets. La mtropole fut punie la premire de son oubli coupable et
impolitique  cet gard; si le peuple et t plus clair lorsque la
guerre de 1755 clata, il aurait t plus industrieux, plus riche, plus
populeux, et il aurait pu en consquence opposer une rsistance non pas
plus longue, car la guerre dura six ans et avec acharnement, mais plus
efficace et plus heureuse,  ses ennemis.

Le gouvernement ecclsiastique a conserv jusqu'aprs la conqute  peu
prs la forme qui lui avait t donne lors de l'rection de l'vch de
Qubec. Quoique relevant immdiatement du St.-Sige, les prlats
canadiens furent toujours pris dans le clerg de France, de mme que les
curs. La politique de la mtropole de ne choisir que des sujets ns
dans son sein pour remplir les emplois publics de ses possessions
d'outre-mer, afin d'tre plus sre de leur fidlit, s'tendait jusqu'au
sanctuaire, comme on l'a observ ailleurs; de sorte qu'il y et peu de
prtres canadiens sous l'ancien rgime, et que le sacerdoce servait ici
les vues exclusives et souponneuses de la politique.

Aprs cela il n'est pas trange que ce clerg, ainsi compos, ait
introduit  sa suite en Amrique les ides, les prtentions et l'esprit
inquiet et turbulent de celui de France, constitu en pouvoir politique
et par consquent accoutum  se mler activement des affaires de
l'Etat. Chacun sait que par suite de cette position, ce clerg,
d'ailleurs si illustre, a pris part  toutes les grandes rvolutions qui
ont agit cet ancien peuple, au grand dtriment de la religion. Une
pareille conduite, vu les lmens de la socit amricaine, ne pouvait
se prolonger au-del d'un certain terme en Canada, terme que la conqute
est venue prcipiter. Depuis cet vnement, les prtres et les vques
tant devenus insensiblement canadiens, cet esprit a heureusement
disparu. Nulle part aussi le clerg n'est plus influent ni plus aim que
dans ce pays. Sa sagesse l'loignera toujours sans doute de l'arne
politique o s'agitent tant d'intrts et tant de passions; arne dans
laquelle d'ailleurs il ne pourrait descendre sans compromettre gravement
sa mission. Le grand exemple de la France, au dernier sicle, est l
pour prouver la vrit de cette assertion. En outre, l'accablante
majorit des populations protestantes dans cette partie du continent, o
l'ardeur des mthodistes n'est pas moins grande que celle des plus zls
catholiques, lui fait une loi d'agir avec la plus grande prudence et la
plus grande rserve. Le martyre obtenu dans des luttes entre des
chrtiens, ne doit tre  aucun titre dsirable; et les proclamations
journalires de triomphes d'un autel sur l'autre, dans un pays o il y
en a tant, sont des actes qui annoncent plus de fanatisme que de saine
raison.

Les dissensions religieuses qui ont clat en France au sujet des
liberts de l'Eglise gallicane, n'ont gure troubl les populations du
Canada. Le St.-Sige en faisant relever de lui l'Eglise canadienne,
l'avait soustraite aux avantages que le gnie de Bossuet avait arrachs
au pape pour celle de France, et l'avait dsintresse dans ces dbats
ds lors trangers pour elle.

Mais le Jansnisme, avec sa dialectique rigide et son front svre,
pntra, lui, un instant sur nos bords, et en agita en passant la
surface religieuse, jusqu'alors si calme et si douce. Personne n'aurait
cru que mme l'ombre d'une hrsie et pu l'obscurcir et s'y arrter.
C'est pourtant ce qui arriva. D'abord quelques livres infects des
doctrines de Pascal et d'Arnault s'y glissrent clandestinement, et y
rpandirent leur venin; ensuite de leurs adeptes s'y introduisirent de
la mme manire, malgr la vigilance du clerg. M. Varlet, vque de
Babylone et archevque dpos d'Utrecht, passa par le Canada pour se
rendre dans les missions du Mississipi. Il laissa aprs lui des
proslites  l'hrsie. M. de Villermaula, du sminaire de Montral, M.
Thibout, cur de Qubec, M. Glandelet, doyen du chapitre, eurent le
malheur de penser comme l'auteur des lettres provinciales!

En 1714, un religieux inconnu, parut tout  coup en Canada, et proclama
l'intention d'y fonder un monastre pour s'y renfermer le restant de ses
jours. L'on observa que quelque chose de mystrieux et de gn
enveloppait la conduite de cet tranger, qui se retira durant quelque
temps dans les forts de Kamouraska, o il s'leva une cabane  la
manire des anachortes. Cachant soigneusement ses principes et son nom,
il y vivait en ermite, se prosternant devant tous ceux qu'il rencontrait
et leur baisant les pieds avec grand accompagnement de paroles
difiantes. Mais le Canada n'est pas un pays favorable aux ermites; un
hiver de six mois, et quatre pieds de neige sur le sol en chasseront
toujours les mystiques contemplateurs du dsert. Sous prtexte que sa
cabane avait pris feu, l'inconnu fut bien aise d'abandonner sa retraite
pour aller vivre  Qubec, dont tant d'institutions religieuses et
monacales devaient lui rendre le sjour agrable. Il trouva moyen de
s'introduire dans les principales familles et dans les couvens, qu'il
frquentait avec une grande assiduit, lorsqu'une lettre d'Europe arrive
au gouverneur. Cette lettre dvoila tout. Il fut reconnu pour Dom George
Franois Paulet, bndictin corrompu par les pernicieuses maximes
jansnistes, et redemand par le suprieur de son monastre, dont il
s'tait secrtement chapp.

De ce moment toutes les portes lui furent fermes. En vain voulut-on
l'engager  se soumettre  la constitution _unigenitus_, ferme dans sa
croyance comme le grand Arnault et le P. Quesnel, dont il avait t le
disciple, il s'y refusa constamment. Ne pouvant flchir ce coeur
endurci, l'vque l'excommunia. Partout fui et perscut, il fut enfin
banni du Canada comme hrtique[114].

[Note 114: Histoire de l'Htel-Dieu. Mmoires sur la vie de M. de Laval.
Gazette d'Amsterdam du 14 avril 1719.]

Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du Jansnisme,
dit l'auteur du sicle de Louis XIV, il y eut encore une division en
France sur le Quitisme. C'tait une suite malheureuse des progrs de
l'esprit humain dans le sicle de ce monarque, que l'on s'effort de
passer presqu'en tout les bornes prescrites  nos connaissances; ou
plutt, c'tait une preuve qu'on n'avait pas fait encore assez de
progrs.

Cette secte, car on lui a donn ce nom, se jeta dans la _spiritualit_;
elle atteignit l'illustre auteur du Tlmaque, qui, sans tomber dans les
rveries de madame Guyon, avait nanmoins du penchant pour la
contemplation et les ides mystiques. Il parat que plusieurs personnes
furent imbues de son esprit en Canada. On assure que madame d'Aillebout,
la femme du gouverneur, s'tait voue  Jsus-Christ ds sa jeunesse,
inspire par le culte intrieur, et l'amour pur et dsintress, et que,
malgr son mariage, elle conserva jusqu' la fin de ses jours sa puret
virginale. Devenue veuve, elle fut recherche en mariage par le
gouverneur, M. de Courcelles, et par M. Talon, intendant; mais 
l'exemple de la fondatrice du Quitisme, elle refusa constamment les
partis les plus avantageux. Cette femme qui avait de grands biens, les
partagea entre l'Hpital gnral et l'Htel-Dieu o elle mourut. Dieu
lui avait donn, dans le langage de ces rveurs, l'esprit de prophtie,
le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres
grces gratuites.

Le tremblement de terre de 1663 fut le plus beau temps du Quitisme en
Canada. Ce phnomne, en effet, mit en mouvement l'imagination ardente
et mobile de ses adeptes; les apparitions furent nombreuses,
singulires, effrayantes, et les prophties se multiplirent. Jamais
l'on n'aurait tant vu de prodiges si l'on en croit les relations
monacales du temps; non des prodiges rians et agrables comme en rvent
les heureux habitans des contres mridionales o croissent l'alos et
l'oranger; mais des apparitions sombres et menaantes comme en voient
les tristes imaginations des enfans du Nord, ns au milieu des frimats
et des temptes.

La suprieure de l'Htel-Dieu et la clbre Marie de l'Incarnation,
suprieure des Ursulines, partagrent ce dlire de la dvotion; mais la
dernire est celle qui donna le plus d'clat dans ce pays au culte de la
spiritualit, pieuse chimre qui affecta pendant longtemps plusieurs
intelligences tendres et romanesques, surtout parmi les personnes du
sexe. Le clerg se contenta d'observer une rserve respectueuse devant
ce phnomne moral, n'osant blmer ce que quelques uns pouvaient prendre
pour de saintes inspirations, et d'autres, pour des illusions innocentes
causes par un excs de fausse pit.

Depuis que le Canada jouit d'institutions libres, le clerg a mrit
l'attachement du peuple, en se mettant  la tte de l'ducation si
nglige, comme on l'a vu, sous l'ancien rgime; et en embrassant
franchement et sans arrire-pense, l'esprit d'une libert qui est le
fruit de la civilisation, et qui n'a jamais t contraire aux doctrines
vangliques, quoique des intrts rien moins que religieux aient voulu
les interprter autrement dans quelques pays europens, et aient en
consquence attir sur les catholiques la haine des sectes protestantes.
On ne peut trop persuader aux chrtiens de ce continent, spars de
l'Eglise de Rome, que les catholiques sont aussi favorables qu'eux 
toutes les institutions propres  assurer le bonheur et  rehausser la
dignit de l'homme; et qu'ils sont aussi attachs qu'eux  cette libert
pour la conqute de laquelle la France, l'Espagne, le Portugal, et
l'Amrique du Sud, tous pays catholiques, ont fait tant de sacrifices.

L'on dira dans son lieu ce que notre clerg a fait pour l'instruction de
la jeunesse, objet de sa sollicitude, lors mme que le gouvernement et
le peuple ne s'en occupaient encore que trs faiblement, ou demeuraient
dans une coupable indiffrence  cet gard.




                               LIVRE IV.




                              CHAPITRE I.


                  LUTTES DE L'TAT ET DE L'GLISE.

                              1663-1682.

Le conseil souverain: division au sujet du syndic des habitations.--M.
de Msy suspend les conseillers de l'opposition.--Moyen trange qu'il
veut employer pour les remplacer.--Nouveaux membres nomms.--M. de
Villeray passe en France pour porter les plaintes contre lui.--Il est
rvoqu; sa mort.--M. de Courcelles lui succde.--Arrive de M. de
Tracy, vice-roi, de M. de Courcelles et de M. Talon 1er. intendant, d'un
grand nombre d'migrans et du rgiment de Carignan.--La libert du
commerce est accorde  la colonie, sauf certaines rserves.--Guerre
contre les Iroquois.--Deux invasions de leurs cantons les forcent 
demander la paix.--M. de Tracy repasse en France.--Le projet de
franciser les Indiens choue.--L'intendant suggre de restreindre
l'autorit du clerg dans les affaires temporelles.--Travaux et activit
prodigieuse de Talon; impulsion qu'il donne  l'agriculture et au
commerce.--Licenciement du rgiment de Carignan  condition que les
soldats s'tabliront dans le pays.--Talon passe en France.--Le
gouverneur empche les Iroquois d'attirer la traite des pays occidentaux
 la Nouvelle-York; et apaise les Indiens prts  se faire la
guerre.--Mortalit effrayante parmi eux.--Talon, revenu en Canada, forme
le vaste projet de soumettre  la France tout l'occident de
l'Amrique.--Trait du Sault-Ste.-Marie avec les nations occidentales
qui reconnaissent la suprmatie franaise.--Fondation de Catarocoui
(Kingston).--Le comte de Frontenac remplace M. de Courcelles: ses
talens, son caractre.--Discours qu'il fait au conseil souverain.--Lois
nombreuses dcrtes touchant l'administration de la justice et d'autres
objets d'utilit publique.--Suppression de la compagnie des Indes
occidentales.--Division entre M. de Frontenac et M. Perrot gouverneur de
Montral; celui-ci est emprisonn au chteau St.-Louis.--Le clerg
appuie M. Perrot. Le conseil souverain est saisi de l'affaire qui est
finalement renvoye au roi.--M. Duchesneau relve M. Talon.--Querelles
avec M. de Ptre au sujet de la traite de l'eau-de-vie.--Dissensions
entre le gouverneur et M. Duchesneau: ils sont rappels tous
deux.--Rivalit de l'Eglise et du gouvernement.--Arrive de M. de la
Barre qui vient remplacer M. de Frontenac.


Nous avons laiss le gouverneur aux prises avec une partie de son
conseil au commencement de l'avant-dernier chapitre. L'opposition que le
prtre de Charny, reprsentant M. de Ptre, la Fert, son beau frre,
et d'Auteuil, faisaient  l'lection d'un syndic des habitations,
lection recommence par trois fois, acheva de brouiller tout  fait M.
de Msy et l'vque.

Le premier, voyant l'opinitret de la faction, c'est ainsi qu'il
s'exprime, demanda l'ajournement du conseil, o il s'tait rendu, pour
recevoir le serment du syndic lu. Mais s'tant ravis, dans une sance
subsquente il procda  l'accomplissement de cette formalit, malgr
les protestations de M. de Charny et des autres membres de l'opposition,
auxquels il fut rpondu que la convocation des assembles publiques
n'tait pas de la comptence du conseil.

Cette opposition se composait des membres dj nomms, de Villeray et du
procureur gnral Bourdon. Ils tenaient pour M. de Ptre, qui se
trouvait ainsi avoir la majorit dans le conseil, le gouverneur n'ayant
pour lui que le Gardeur et d'Amours. Le peuple tait bien aussi pour ce
dernier, mais le peuple tait sans influence sur ce corps; de sorte
qu'il ne restait plus  M. de Msy d'autre alternative que de se
soumettre  la volont de son adversaire, ou de se faire une majorit en
essayant les chances d'un coup d'tat, dernier refuge d'une
administration chancelante. Il prit ce dernier parti qui tait plus
conforme  son caractre, et il suspendit de leurs fonctions tous les
membres partisans de M. de Ptre, donnant pour raison que celui-ci les
avait dsigns  son choix, parcequ'il les connaissait pour tre de ses
cratures; et qu'ils avaient voulu se rendre les matres et sacrifier
les intrts du roi et du public  ceux des particuliers.

Le roi, soit par dfiance des gouverneurs, soit pour captiver la bonne
volont du clerg, soit enfin pour se conformer  l'esprit de la
constitution politique du royaume, o le clerg comme corps formait un
des pouvoirs de l'Etat conjointement avec la noblesse et le peuple,
avait adjoint  ces mmes gouverneurs le chef du sacerdoce, toujours si
puissant, pour faire, comme nous l'avons dj dit, la nomination
annuelle des membres du conseil. Ce partage d'autorit jetait l'vque
dans l'arne politique, en mme temps qu'il en faisait un gal, ou
plutt un rival et un observateur du chef du gouvernement de la colonie
dans l'exercice de l'une des prrogatives les plus importantes de la
couronne. Ce systme dfectueux devait tre, et fut en effet, la cause
d'une foule de difficults.

M. de Msy, en suspendant de sa propre et seule autorit la majorit des
membres du conseil, avait viol l'dit constitutif de ce corps; car s'il
n'en pouvait nommer les membres sans le concours de l'vque, ce
concours devait tre aussi ncessaire pour les suspendre, et il lui
avait t refus.

Pour remplacer les conseillers interdits, il voulut employer un moyen
qui doit nous paratre assez trange, vu la nature du gouvernement
d'alors, mais qui montre combien il dsirait obtenir l'appui du peuple,
en le faisant intervenir dans les affaires politiques. Il proposa de
convoquer une assemble publique pour procder, par l'avis des habitans,
 la nomination des nouveaux conseillers; et il motiva cet appel au
peuple de manire  faire entendre qu'il avait t induit en erreur lors
du premier choix, et que, ne connaissant pas encore assez les hommes et
les choses dans la colonie, il avait besoin d'tre clair par une
expression solennelle de l'opinion publique.

Comme on devait s'y attendre, et  cause de la nature de la convocation,
et  cause des accusations qu'elle comportait, M. de Ptre refusa de
donner son consentement[115]; et l'assemble n'eut pas lieu.

[Note 115: M. l'vque se refuse  la sommation d'un procureur-gnral
et des conseillers au lieu et place de ceux que le gouverneur prtend
tre interdits; que sa conscience, ni son honneur, _ni sa fidlit au
pouvoir du roi_, ne le pouvaient permettre jusqu' ce que les dits
officiers du dit conseil fussent convaincus des crimes dont la dite
ordonnance d'interdiction les accuse. _Registre du conseil souverain_.]

Les choses en restrent l jusqu' la fin de l'anne des conseillers,
c'est--dire jusqu' l'poque o il fallait renouveler leur nomination.
Alors, le gouverneur, aprs avoir fait inviter au conseil M. de Ptre,
qui s'excusa de ne pouvoir s'y rendre, remplaa les membres suspendus
par MM. Denis, de la Tesserie et Pronne Demaz. Il rvoqua aussi le
procureur-gnral Bourdon, qui tait prsent, et qui lui nia le droit de
le destituer. En effet, l'dit de cration du conseil en dcrtant la
nomination annuelle des membres, gardait le silence sur ce
fonctionnaire. Le gouverneur lui ordonna de se retirer, et il nomma sur
le champ  sa place M. Chartier de Lotbinire. Le greffier en chef, M.
Peuvret, subit le mme sort, et eut pour successeur M. Fillion, notaire.

Ces discordes avaient leur contre-coup au dehors; le public tout en
blmant la violence de M. de Msy, violence qui l'entranait au del des
bornes de la lgalit, inclinait pour lui cependant contre M. de Ptre,
que la question des dmes rendait alors trs impopulaire. Le clerg au
contraire prit la dfense de son chef, et les chaires retentirent de
nouveau au bruit des disputes politiques.

Pendant ce temps l M. de Villeray tait pass en France pour porter
devant le roi les accusations de l'vque, des conseillers suspendus et
les siennes propres, contre le gouverneur. Elles furent accueillies par
la mtropole comme le sont en gnral celles qui viennent du parti le
moins exigeant en fait de libert dans une colonie.

Les vellits librales de M. de Msy, ses appels au principe lectif et
au peuple, eurent alors leur rcompense. Louis XIV dut voir, et il vit
en effet, d'un mauvais oeil cette conduite de son reprsentant, qu'il
sacrifia sans hsitation et sans regret  la satisfaction du prlat.
Ainsi celui-ci triomphait une seconde fois des gouverneurs de la
colonie; mais la disgrce de M. de Msy sembla encore plus complte que
celle du baron d'Avaugour.

Colbert tira nanmoins pour conclusion de toutes ces querelles, que les
laques ne se soumettraient jamais paisiblement au pouvoir que voulait
s'arroger M. de Ptre dans les affaires temporelles. Il crut donc qu'il
fallait prendre de bonnes prcautions pour mettre des bornes  la
puissance des ecclsiastiques et des missionnaires suppos qu'on
vrifit qu'elle allait trop loin; et dans cette vue, il songea 
choisir pour la colonie des chefs, qui fussent de caractre  ne donner
aucune prise sur leur conduite, et  ne pas souffrir qu'on partaget
avec eux une autorit, dont il convenait qu'ils fussent seuls
revtus[116].

[Note 116: Charlevoix  qui nous empruntons ces dernires paroles, garde
le silence sur le sujet rel de la dispute et sur tous les dtails que
nous venons de donner, qu'il ignorait probablement, et que nous n'avons
trouvs, nous, que dans les registres du conseil souverain dposs aux
archives de la province.]

Cependant le Canada avait t concd de nouveau  la compagnie des
Indes occidentales en toute seigneurie, proprit et justice par
l'dit du roi du mois de mai 1664. Cette compagnie gigantesque se trouva
par cet acte matresse de toutes les possessions franaises dans les
deux hmisphres. A sa demande, le roi nomma les premiers gouverneurs
provinciaux et un vice-roi pour l'Amrique. Alexandre de Prouville,
marquis de Tracy, lieutenant-gnral dans les armes, fut choisi pour
remplir ce dernier poste, avec ordre de se rendre d'abord dans les les
du golfe du Mexique, et ensuite en Canada qu'il devait travailler 
consolider au dedans et au dehors. C'est pendant qu'il se rendait en
Amrique que les plaintes contre M. de Msy taient parvenues  la cour.
On faisait demander en mme temps, pour peupler le pays, des familles de
la Normandie, de la Picardie, de l'le de France et des provinces
circonvoisines, au lieu de celles du Sud, o il y avait beaucoup de
protestans et moins de gens propres  la culture des terres.

Daniel de Rmi, seigneur de Courcelles, fut nomm pour remplacer M. de
Msy, et M. Talon, intendant en Hainaut, M. Robert, qui n'tait, comme
on l'a dit, jamais venu en Canada. Ils furent chargs conjointement avec
le marquis de Tracy d'informer contre le gouverneur rvoqu et de lui
faire son procs; mais Dieu, observe le doyen du chapitre de Qubec,
termina tout heureusement par la pnitence et la mort du coupable,
paroles d'une vengeance satisfaite, et qui montrent jusqu'o l'esprit du
parti tait mont.

Avant d'expirer, M. de Msy dont ses ennemis ont cherch  outrer tantt
les emportemens et tantt la faiblesse, crivit une lettre au vice-roi
dont une partie se trouve dans les procs-verbaux du conseil souverain,
dans laquelle il proteste que dans tout ce qu'il a fait, il n'a t
guid que par l'intrt de sa majest, et le dsir d'avancer le
bien-tre de la colonie. Vous claircirez, dit-il, bien mieux que moi
les choses que j'aurais pu faire savoir au roi touchant la conduite de
M. de Ptre et des Jsuites dans les affaires temporelles. Je ne sais
nanmoins si je ne me serais point tromp en me laissant un peu trop
lgrement persuader par les rapports qu'on m'a faits sur leur compte.
Je remets toutefois  votre prudence et  vos bons examens le rglement
de cette affaire. (_Voir_ la lettre de M. de Msy, Appendice C.)

Il laissa les rnes du gouvernement jusqu' l'arrive de M. de
Courcelles  M. de la Potherie, auquel l'on refusa le droit de siger au
conseil, par suite d'une interprtation fort rigoureuse, ce nous semble,
des pouvoirs de dlgation du gouverneur dfunt.

Pendant que ceci se passait, des commandemens avaient t reus de la
cour afin de faire tous les prparatifs ncessaires pour la guerre que
l'on voulait pousser avec vigueur contr les Iroquois. Une leve des
habitans du pays fut ordonne, et le rgiment de Carignan, qui venait
d'arriver en France de la Hongrie o il s'tait beaucoup distingu
contre les Turcs, reut ordre de s'embarquer immdiatement pour
l'Amrique.

Le marquis de Tracy arriva  Qubec dans le mois de juin (1665), venant
de la baie du Mexique, o il avait repris Cayenne sur les Hollandais, et
remis plusieurs les de l'archipel au pouvoir du roi. Il dbarqua au
milieu des acclamations de la population qui l'accompagna jusqu' la
cathdrale; l'vque de Qubec vint processionnellement le recevoir  la
tte de son clerg sur le parvis, et le conduisit au pied du choeur o
un prie-dieu lui avait t prpar. Le pieux vice-roi le refusa et
voulut s'agenouiller humblement sur le pav nu de la basilique. Aprs le
chant du _Te Deum_, le prlat le reconduisit avec les mmes honneurs.
Toutes les autorits de la colonie allrent ensuite lui prsenter leurs
hommages.

Quatre compagnies du rgiment de Carignan taient dj dbarques; il en
arriva encore de juin  dcembre vingt autres avec leur colonel, M. de
Salires. Les vaisseaux qui les amenaient, portaient aussi M. de
Courcelles et M. Talon, un grand nombre de familles, d'artisans et
d'engags; des boeufs, des moutons, et les premiers chevaux qu'on ait vu
dans le pays. Ce noble animal excitait particulirement l'admiration des
Sauvages, qui s'tonnaient de le voir si traitable et si souple  la
volont de l'homme.

Ds que le vice-roi eut reu ses renforts, il songea  mettre un terme
aux dprdations que continuaient de faire les Iroquois, et  excuter
les ordres de la cour; mais cette tche tait difficile dans l'tat o
se trouvait le pays. Il fit lever, pour commencer, trois forts sur la
rivire Richelieu qui tait la route que suivaient ordinairement ces
barbares, et o l'on avait dj construit quelques ouvrages plusieurs
annes auparavant; il les plaa l'un  Sorel, l'autre  Chambly, et le
troisime  trois lieues plus loin, et y laissa pour commandans des
officiers dont ces lieux tiennent leurs noms. D'autres postes fortifis
furent encore tablis peu de temps aprs  Ste.-Anne et  St.-Jean. Ces
petits ouvrages en imposrent d'abord aux Iroquois, mais ils se
frayrent bientt de nouvelles routes et l'on put s'apercevoir qu'un bon
fort jet dans le coeur de la confdration, leur et inspir une
terreur plus durable et plus salutaire, en mme temps qu'il et paralys
leurs mouvemens. Nanmoins cette anne-l les rcoltes se firent assez
tranquillement.

Pendant que le vice-roi prenait ainsi des mesures pour mettre la colonie
 l'abri des ennemis, M. Talon, rest  Qubec, s'occupait de
l'administration infrieure, examinant et apprciant tout, afin d'en
faire rapport  Colbert. La mort de M. de Msy ayant mis fin aux
accusations portes contre lui, et dbarrass la nouvelle administration
d'une affaire difficile, elle put s'occuper de suite de choses plus
utiles pour le pays. L'intendant avait des vues leves et de
l'indpendance dans le caractre: il jugea au premier coup-d'oeil de
quelle importance le Canada tait pour la mtropole, et il rclama la
libert du commerce pour les colons qui avaient dj fait des
reprsentations  cet gard par leur syndic M. Jean Le Mire au conseil
souverain (1668). Il insista sur leur mancipation de la compagnie des
Indes occidentales qui voulait faire peser sur eux un affreux monopole.
Si sa majest, dit-il dans son rapport du mois d'octobre 1665, veut
faire quelque chose du Canada, il me parat qu'elle ne russira, qu'en
le retirant des mains de la compagnie; et qu'en y donnant une grande
libert de commerce aux habitans,  l'exclusion des seuls
trangers[117]. Si au contraire elle ne regarde ce pays que comme un
lieu propre  la traite des pelleteries et au dbit de quelques denres
qui sortent de son royaume, elle n'a qu' le laisser entre les mains de
la compagnie. Mais en ce cas, elle pourrait compter de le perdre; car
sur la premire dclaration que cette compagnie y a faite d'abolir toute
libert commerciale, et d'empcher les habitans de rien importer
eux-mmes de France, mme pour leur subsistance, tout le monde a t
rvolt. Au reste une pareille politique enrichirait, il est vrai la
compagnie, mais ruinerait les colons canadiens, et serait par cela mme
un obstacle  l'tablissement du pays.

[Note 117: Une lettre du conseil souverain  M. Colbert qui se trouve au
long dans ses procs-verbaux de 1668, contient entre autres choses la
mme recommandation.]

Ces reprsentations si sages ne furent pas sans effet. Ds le 8 avril
suivant, par un arrt du conseil du roi, la compagnie abandonna  la
colonie la traite des pelleteries avec les Sauvages telle qu'elle lui
avait t concde par l'ancienne socit, et lui rendit la libert du
commerce avec la France, se rservant le droit du quart sur les castors,
du dixime sur les orignaux et la traite de Tadoussac, mais encore
s'obligeant de payer, pour cette rserve, les juges ordinaires, dont,
suivant M. Gaudais, la subvention se montait  48,950 livres, monnaie
d'alors.

Il tait grandement temps que cette rforme commerciale s'effectut.
Tout tait tomb dans une langueur mortelle. Le conseil souverain avait
t oblig de faire rglemens sur rglemens pour satisfaire les habitans
qui poussaient de grandes clameurs; et d'une ordonnance  l'autre le
commerce s'tait trouv soumis  un vritable esclavage. Le conseil
voulut limiter, par exemple, par un tarif le prix des marchandises dont
la compagnie des Indes occidentales avait le monopole, et qui taient
devenues d'une chert excessive; tout de suite elles disparurent du
march, et l'on ne pouvait s'en procurer  quelque prix que ce ft. Cet
tat de choses, qui ne pouvait durer sans remettre en question
l'existence de la colonie, cessa ds que le commerce avec les Indignes
et avec la France redevint libre, tant il est vrai que l o il n'y a
pas de libert, il ne peut y avoir de ngoce.

Sur la fin de l'anne, trois des cinq cantons de la confdration
iroquoise envoyrent des dputs avec des prsens pour solliciter la
paix. Le chef Garakonthi en formait partie; c'tait, comme on sait, un
ami des Franais. Le marquis de Tracy lui montra beaucoup d'amiti, et
la paix fut conclue  des conditions honorables pour les deux parties.
Les dputs s'en retournrent dans leur pays chargs de prsens. Les
Agniers et les Onneyouths taient rests chez eux. L'on prit
immdiatement les moyens d'aller porter la guerre au milieu de ces
tribus, pour les chtier de leurs brigandages et les forcer  demander
aussi la paix. Deux corps de troupes commands, l'un par le gouverneur,
M. de Courcelles, et l'autre par M. de Sorel, se mirent en marche dans
le cours de l'hiver.

Effrays, les Onneyouths s'empressrent d'envoyer des ambassadeurs 
Qubec, pour conjurer l'orage. Ils taient aussi, dit-on, chargs des
pleins pouvoirs des Agniers, dont les bandes continuaient cependant la
guerre, et venaient de massacrer encore trois officiers qu'ils avaient
surpris, dont un neveu du vice-roi. Malgr cela, la ngociation aurait
probablement russi, sans l'insolence barbare d'un chef Agnier qui
s'tait joint  la dputation, et qui tant  table un jour chez le
marquis de Tracy, leva le bras en disant que c'tait ce bras qui avait
tu son neveu. Ce propos excita l'indignation de tous les assistans. Le
vice-roi lui rpondit qu'il ne tuerait plus personne, et  l'instant
mme des gardes l'entranrent hors de la salle, et il fut trangl par
la main du bourreau. Cette justice qui ne peut tre justifie que par la
ncessit o l'on tait d'en imposer  ces barbares par la frayeur, ne
laissa pas, toute sommaire qu'elle tait, que d'avoir un bon effet.

Cependant M. de Courcelles, ignorant ce qui se passait dans le capitale,
parvint chez les Agniers aprs une marche pnible de 700 milles au
milieu des forts et des neiges, se tenant toujours  la tte de ses
troupes et portant ses provisions et ses armes comme le dernier des
soldats. La milice canadienne qui s'est tant distingue depuis par sa
bravoure, par la patience avec laquelle elle supportait les fatigues, et
par la hardiesse de ses expditions, commence  paratre ici sur la
scne du monde. Elle tait commande dans cette campagne par la
Vallire, St.-Denis, Giffard et le Gardeur, tous braves gentilshommes.

L'on trouva toutes les bourgades du canton dsertes. La plupart des
guerriers qui ne s'attendaient pas  une invasion dans cette saison de
l'anne, taient  la chasse; et les femmes, les enfants et les
vieillards avaient pris la fuite  la premire apparition des Franais.
De sorte qu'on ne put tirer la vengeance que l'on mditait d'eux;
cependant cette brusque attaque, faite au sein de l'hiver, causa de
l'tonnement chez les Iroquois, tonnement que la campagne entreprit
contre eux l't suivant changea en une terreur salutaire.

Le marquis de Tracy quoiqu'g de soixante et quelques annes, voulut
commander lui-mme en personne cette nouvelle expdition, forte de 600
soldats de Carignan, de presque tous les habitans capables de porter les
armes, puisqu'on y comptait 600 Canadiens, et d'une centaine de
Sauvages.

L'arme, retarde dans sa marche par le passage des rivires et les
embarras de forts paisses qu'on tait oblig de traverser, puisa ses
provisions avant d'atteindre l'ennemi; et sans un bois de Chtaigniers
qu'elle rencontra sur son chemin et dont les fruits la sustentrent,
elle allait tre oblige de se dbander pour trouver de quoi vivre.

Les Agniers n'osrent pas attendre les Franais, qui traversrent
tambour battant, drapeaux dploys, tous leurs villages. Au dernier, ils
firent un instant mine de vouloir livrer bataille; mais  la vue de nos
prparatifs pour le combat, le coeur leur manqua et ils prirent la
fuite. L'on pilla leurs provisions dans les cabanes et dans les caches
sous terre, o l'on savait qu'ils en conservaient de grandes quantits,
surtout de mas; l'on en emporta ce que l'on put, et le reste fut
dtruit ainsi que toutes les bourgades du canton qui devinrent la proie
des flammes.

Ces pertes abattirent l'orgueil de ces barbares accoutums depuis
longtemps  faire trembler leurs ennemis. Ils vinrent demander
humblement la paix  Qubec; et c'tait tout ce que l'on voulait: nous
n'avions intrt qu' maintenir la bonne intelligence entre toutes les
nations indiennes. Elle fut signe en 1666 et dura jusqu'en 1684, alors
que les Anglais, matres depuis quelques annes de la Nouvelle-Belgique,
commencrent  faire une concurrence active aux Canadiens dans la traite
avec les Indignes, et  travailler  leur dtacher les Iroquois.

M. de Tracy repassa en France l'anne suivante (1667) aprs avoir mis la
compagnie des Indes occidentales en possession des droits qui lui
avaient t reconnus par l'arrt du 8 avril 1666. Le gouvernement de cet
actif vieillard, aid de M. Talon, fut marqu par deux vnemens qui
eurent des consquences heureuses pour la colonie, savoir: la conclusion
de la paix avec la confdration iroquoise, qui laissa jouir le Canada
pendant longtemps d'une profonde tranquillit, et lui permit de faire
les dcouvertes les plus brillantes dans l'intrieur du continent,
dcouvertes dont nous parlerons ailleurs; et l'abolition du monopole que
la nouvelle compagnie y avait organis, et qui avait eu l'effet de nous
placer dans la plus funeste servitude.

L'on avait form  Paris le projet de franciser les Indiens, et M. Talon
avait t charg par la cour d'engager les missionnaires  entreprendre
cette oeuvre difficile, en instruisant les enfans dans la langue
franaise, et en les faonnant  la manire de vivre des Europens.
Toutes les tentatives chourent. Le marquis de Tracy fit  cet gard
des reprsentations dont Colbert reconnut la sagesse, et l'on abandonna
un projet qui ne prsentait en effet que des dangers.

Malgr la rorganisation du conseil souverain auquel furent nomms de
nouveau tous les anciens membres suspendus par M. de Msy, et M. le
Barrois, agent de la compagnie des Indes occidentales, et malgr le
rtablissement de MM. Bourdon et de Peuvret dans leurs charges
respectives de procureur-gnral et de greffier en chef du conseil, ce
qui semblait donner compltement gain de cause au parti de M. de Ptre,
le ministre n'en chercha pas moins  restreindre l'autorit du clerg
dans les affaires temporelles, et  suivre les conseils que le
gouvernement local lui adressait, lorsqu'ils lui paraissaient dicts par
la raison et une prudence claire[118].

[Note 118: On peut voir  ce sujet le Mmoire que Talon adressait 
Colbert en 1667, et que la Socit littraire et historique a publi en
1840 dans sa Collection de mmoires et relations sur les premiers temps
du Canada.]

La religion a jou un grand rle dans l'tablissement du Canada; et ce
serait manquer de justice que de ne pas reconnatre tout ce qu'elle a
fait pour lui, mme dans les temps les plus critiques. Le missionnaire a
march cte  cte avec le dfricheur dans la fort pour le consoler et
l'encourager dans sa rude tche; il a suivi et quelquefois devanc le
traitant dans ses courses lointaines et aventureuses; il s'est tabli au
milieu des tribus les plus recules pour y annoncer la parole de Dieu, y
rpandre la civilisation, et on l'a vu tomber hroquement sous la hache
des barbares qui avaient dclar une guerre mortelle et  ses doctrines
et aux nations qui avaient eu le malheur de les recevoir.

Le dvouement du missionnaire catholique a t enfin sans borne dans
l'accomplissement de cette tche sainte; jamais ce dvouement ne sera
surpass.

Mais si son influence est indispensable au dbut de la civilisation; si
la religion est ncessaire aux peuples civiliss dont elle est le bien
le plus prcieux, l'exprience semble prouver aussi que le clerg doit
autant que possible se tenir loign des affaires et des passions du
monde, afin de conserver ce caractre de dsintressement et
d'impartialit si ncessaire  ceux qui sont tablis pour instruire les
hommes sur leurs devoirs moraux, ou pour les juger.

Talon parat avoir t pntr de cette vrit, et tout en entourant le
clerg de respect et de considration, et tout en inspirant ces
sentimens au peuple, il traait les bornes qui ne devaient pas tre
dpasses par les ecclsiastiques. Mais il fallut encore une longue
exprience, et des collisions souvent rptes pour convaincre la cour
de la sagesse de cette politique, la cour, elle, accoutume  voir ce
corps puissant jouer un si grand rle dans l'Etat depuis l'origine de la
monarchie.

Cependant la paix, qui tait rtablie au dedans et au dehors, favorisait
l'intendant dans ses projets d'amlioration  la ralisation desquels il
travaillait avec une ardeur extraordinaire; il ne cessait pas de vanter
 Colbert tous les avantages qu'on pourrait retirer du pays si on savait
les utiliser. La colonie du Canada, crivait-il encore, peut aider par
ses productions  la subsistance des Antilles, et leur devenir un
secours assur si celui de France venait  leur manquer; elle pourrait
leur fournir de la farine, des lgumes, du poisson, des bois, des
huiles, et d'autres choses qu'on n'a pas encore dcouvertes.

A mesure qu'elle recevra des accroissemens, elle pourra, par ses peuples
naturellement guerriers et disposs  toutes sortes de fatigues,
soutenir le partie franaise de l'Amrique mridionale, si l'ancienne
France se trouvait hors d'tat de le faire, et cela d'autant plus
aisment qu'elle aura elle-mme des vaisseaux. Ce n'est pas tout,
continuait l'intendant, si son commerce et sa population augmentent,
elle tirera de la mre-patrie tout ce qui pourra lui manquer, et par ses
importations du royaume elle contribuera  l'accroissement du revenu du
roi, et accommodera les producteurs franais en achetant le surplus de
leurs marchandises.

Au contraire, si la Nouvelle-France n'est pas soutenue, elle tombera
entre les mains des Anglais, ou des Hollandais ou des Sudois; et
l'avantage que l'on perdra en perdant cette colonie, n'est pas si peu
considrable que la compagnie ne doive convenir que cette anne il passe
de la nouvelle en l'ancienne France pour prs de cinq cent cinquante
mille francs de pelleteries.

Par toutes ces raisons, comme par celles qui sont connues dont on ne
parle pas, ou qui sont caches et que le temps fera seul dcouvrir, l'on
doit se convaincre que le Canada est d'une utilit inapprciable.

L'intendant dont tous les actes nous rvlent un homme  vues larges, 
connaissances positives, avait l'oeil  tout, embrassait tout, donnait
de la vie  tout. Entre autres soins, il faisait faire des recherches
mtallurgiques. En venant de France, il s'tait fait dbarquer lui-mme
 Gasp, o il dcouvrit du fer. L'anne suivante, en 1666, il avait
envoy un ingnieur, M. de la Tesserie,  la baie St.-Paul, lequel
rapporta en avoir trouv une mine trs abondante; il esprait mme y
trouver du cuivre et peut-tre de l'argent. Lorsque M. Talon passa en
France, deux ans aprs, il engagea Colbert  faire continuer ces
explorations. M. de la Potardire fut en consquence envoy en Canada,
o on lui prsenta des preuves de deux mines que l'on venait de
dcouvrir aux environs des Trois-Rivires. Ayant visit les lieux, il
dclara qu'il n'tait pas possible de voir des mines qui promissent
davantage, soit pour la bont du fer, soit pour l'abondance. Ce fer est
en effet suprieur  celui de la Sude.

Talon qui tait par dessus tout un homme essentiellement pratique, ne
s'en tenait pas  des recherches,  des tudes,  des rapports. Il fonda
ou encouragea une foule d'industries, fit faire de nombreux essais de
culture, tablit de nouvelles branches de commerce, noua des
correspondances avec la France, les Antilles, Madre, et d'autres places
dans l'ancien et le nouveau monde, ouvrit des pches de toutes sortes de
poissons dans le St.-Laurent et ses nombreux affluens. La pche du
loup-marin fut encourage, et bientt elle produisit de l'huile non
seulement pour la consommation du pays, mais encore pour l'exportation
en France et dans les Antilles, colonies avec lesquelles il voulait
tablir un commerce trs actif, et o il fit passer du poisson, des
pois, du merrain et des planches, le tout cru du pays.

Mais comme la pche sdentaire devait tre ncessairement l'me de ce
ngoce, il travailla  en tablir une, et pour en assurer le succs, il
projeta de former une compagnie qui et les capitaux suffisans pour la
mettre de suite sur un pied solide et tendu, ne doutant point que en
peu de temps elle ne ft des profits considrables. La pche au marsouin
blanc, exigeant peu de dpense, devait produire aussi des huiles
excellentes pour la manufacture et en trs grande quantit. Il fit
encore couper des bois de toutes sortes, et entre autres des mtures,
dont il envoya des chantillons  la Rochelle pour servir  la marine.

Outre les grains ordinaires qui avaient t cultivs jusqu'alors, il
encouragea la culture des chanvres entirement nglige aujourd'hui,
afin de fournir  la consommation du pays, et aux demandes du commerce
extrieur. Une tannerie, la premire qu'ait eue le Canada, fut tablie
prs de Qubec et eut un plein succs. Enfin sous sa main cratrice tout
prit une nouvelle vigueur, et changea compltement de face dans un court
espace de temps. Il entrait dans le dtail des moindres choses, invitait
les habitans chez lui, ou allait les visiter; il clairait leur
industrie, favorisait leur commerce et encourageait ainsi tout le monde.
En 1668, l'on vit onze vaisseaux mouills dans la rade de Qubec,
chargs de toutes sortes de marchandises, proportion plus grande
relativement  la population, que les 1200 navires qui frquentent
annuellement nos ports aujourd'hui; c'tait le fruit  la fois et de
l'impulsion claire donne par Talon, et de la libert du commerce qui
venait d'tre accorde  la colonie; libert, cependant, qui n'tait pas
gale en toutes choses, puisqu'une ordonnance du conseil souverain fut
passe dans l'anne mme pour dfendre dans la province, ds qu'il y
aurait t tabli des brasseries, l'entre des vins et des eaux-de-vie
sans un permis du roi. C'tait une nouvelle manire de mettre en vigueur
les dfenses de vendre des boissons fortes aux Indignes; manire
tyrannique si l'on veut, mais qui devait atteindre srement son but.

Cependant, comme l'migration n'tait pas aussi considrable qu'on s'y
tait attendu, l'on prit le sage parti d'y licencier le beau rgiment de
Carignan,  condition que les soldats prendraient des terres et s'y
tabliraient, politique qu'on ne saurait trop louer, sous le rapport
militaire surtout, parceque l'on ne combat jamais mieux que lorsque
c'est pour dfendre son bien. Six compagnies qui taient repasses en
France avec le vice-roi, revinrent  cet effet en Amrique. Les
officiers, dont la plupart taient gentilshommes, obtinrent des
seigneuries en concession, dans lesquelles leurs soldats se fixrent.
Ces vieux guerriers de Turenne qui avaient couru les chances et les
prils de la guerre ensemble, voulurent partager aussi le mme sort dans
une nouvelle carrire et dans une nouvelle patrie. Un sentiment
d'attachement rciproque continua de subsister entre eux, devenus, les
uns seigneurs, les autres censitaires. L'estime contracte sur les
champs de bataille s'teint difficilement. En effet, elle leur survcut
et passa  leurs enfans. Ce n'est que de nos jours que cette harmonie a
t trouble, depuis qu'on permet  certains spculateurs trangers et
autres d'lever les rentes de leurs concessions au-dessus des taux
usits et d'ajouter de nouvelles charges aux anciennes.

Le rgiment de Carignan faisait partie des 4000 hommes de pied envoys
par la France au secours de Lopold, contre les Turcs en 1664, et
commands par les comtes de Coligny et de la Feuillade. A la journe
dcisive de St.-Gothard, o Montcuculi dfit compltement le grand
visir Ahmed Kouprouli, les Franais repoussrent les Turcs des bords du
Raab, et soutinrent le centre des Allemands, prt  tre enfonc. De la
gauche qu'ils occupaient, ils se portrent sur ce point, et tombant avec
furie sur les janissaires, ils leur arrachrent une victoire que ceux-ci
proclamaient dj. Par le dtail que Montcuculi nous a laiss de cette
action, dans ses mmoires, on peut juger  combien peu tient souvent le
sort des combats. Il avoue, en effet que, sans la valeur prouve des
Franais et de quelques rgimens de l'empereur, qui permit d'opposer
l'art et le courage aux efforts de la multitude, l'arme tait prise en
flanc sur les ailes, et la bataille infailliblement perdue. Les troupes
franaises prirent quantit de drapeaux et onze pices de canon. Les
Turcs perdirent 8000 hommes tus ou noys (Anquetil)[119].

[Note 119: La nouvelle de cette victoire causa une grande joie en
France. On y frappa une mdaille en mmoire de cet vnement. On y voit
la victoire: elle porte un voile sem de fleurs de Lys, tient une palme
d'une main et une couronne de l'autre, et foule aux pieds un turban, des
arcs et des flches, avec cette lgende: _Germania Servata_, et
l'exergue, _Turcis ad arabonam Casis._--Brusen de la Martinire.]

Ce rgiment dont descend une grande partie des Canadiens, avait pris
part aussi  la guerre de la Fronde et aux sanglans combats d'Etampes et
du faubourg St.-Antoine  Paris (1652), pour les royalistes; de sorte
que l'on pouvait compter sur l'attachement et sur la fidlit des colons
qu'on tirerait de ses rangs. Plus tard Turenne le commanda encore 
l'attaque d'Auxerre.

C'est vers cette anne que des affaires de famille, et peut-tre
quelques difficults avec le gouverneur, provenant moins de la
diffrence de vues que de la diffrence de caractre engagrent Talon 
repasser en France, mais avec l'intention de revenir en Canada. Il se
plaignit, dit-on,  la cour des manires de M. de Courcelles  son
gard. Ce dernier dou de grands talens administratifs et qui a eu la
gloire de gouverner le Canada pendant l'une des priodes les plus
intressantes de son histoire, manquait quelquefois d'activit.
L'intendant au contraire concevait et excutait rapidement, il ne
pouvait rester un instant dans l'inaction. Il dcidait bien des choses
sans en communiquer avec M. de Courcelles, afin d'viter un retardement
prjudiciable au service du roi et au bien de la colonie. L'on conoit
facilement qu'une telle conduite tait de nature  dplaire au
gouverneur, qui parat aussi n'avoir pas toujours t d'un commerce
gal, et qui de plus n'approuvait pas la politique de mnagemens de
l'intendant pour le clerg contre lequel il s'tait laiss prvenir,
quoiqu'au fond l'opinion de ces deux hommes ft la mme sur cette
matire. Seulement Talon, plac entre le gouverneur et M. de Ptre,
avait plus de motifs de se comporter avec prudence, chose ncessaire
d'ailleurs  la tranquillit du pays et  l'excution des projets dont
nous parlerons plus tard et qu'il mditait dj. M. de Bouteroue vint
remplacer Talon; c'tait un homme savant, poli, gracieux, grand et bien
fait de sa personne; mais il lui tait difficile de surpasser, d'galer
mme son prdcesseur. Il avait ordre particulirement de modrer avec
sagesse la grande svrit des confesseurs et de l'vque, et de
maintenir la bonne intelligence entre tous les ecclsiastiques du pays.
L'on devine aisment que toutes ces recommandations avaient t
inspires par le mmoire que Talon avait adress  la cour l'anne
prcdente.

C'est en 1670 que l'on s'aperut pour la premire fois que les cinq
nations cherchaient  engager les Outaouais  porter leurs pelleteries
chez elles, dans l'intention de les revendre aux Anglais, qui occupaient
la Nouvelle-Belgique depuis six ans, et dont ils avaient chang le nom
en celui de Nouvelle-York. Cette province avait t dcouverte en 1609
par Jean Hudson, qui tait entr dans la rivire sur laquelle sont btis
aujourd'hui Albany et New-York la plus grande ville de l'Amrique du
Nord. Il cda sa dcouverte  la Hollande, qui y envoya des colons en
1614, tandis que tes Sudois s'tablissaient dans la partie mridionale
de cette contre, qui forme  prsent la Pennsylvanie. Ces deux nations
restrent en paix avec les Anglais jusque vers 1654. Leurs tablissemens
commenant alors  se toucher, des difficults ne tardrent pas 
clater entre elles. Les Anglais, qui convoitaient depuis longtemps la
Nouvelle-Belgique, trouvrent un prtexte en 1664 pour y envoyer des
commissaires et des troupes, qui s'emparrent de la colonie sans
coup-frir, les Hollandais ayant  peine tir l'pe pour se dfendre.
Plus amoureux de leur bien-tre que sensibles  l'honneur national, ils
acceptrent volontiers un nouvel tat de choses qui leur permettait du
moins de commercer en paix. L'Angleterre acquit ainsi  peu de frais une
belle province, en retour de laquelle elle cda la plantation de Surinam
dans le voisinage de la Guyanne. C'est ainsi qu'elle devint notre
voisine immdiate dans la valle du St.-Laurent. M. de Courcelles, qui
surveillait la conduite des Sauvages d'un oeil vigilant, vit de suite le
danger de la dmarche des Iroquois. En effet, s'il permettait aux tribus
des bords du St.-Laurent et des rivires qui s'y dchargent de porter
leurs pelleteries ailleurs, le commerce du Canada, form alors
principalement de cette marchandise, se trouverait ananti, et, ce qui
tait aussi essentiel, l'alliance de ces peuples gravement compromise.
Il ne balana donc pas un instant  partir pour leurs cantons; et, afin
de leur faire voir qu'on pouvait aller chez eux par eau, et que les
obstacles de la communication n'taient pas tels qu'ils n pussent tre
vaincus, soit pour le commerce, soit pour la guerre, il remonta en
bateau tous les rapides, de Montral au lac Ontario. Son voyage eut un
plein succs; mais les fatigues qu'il y avait endures, altrrent
tellement sa sant, qu'il fut oblig de demander son rappel, afin,
disait-il dans sa lettre au ministre, que s'il avait le bonheur de
recouvrer ses forces, il pt aller se faire tuer pour le service du roi,
comme avaient dj fait tous ses frres. Il ne repassa en France
cependant qu'en 1672.

Le sjour que fit M. Talon  Paris, ne fut pas inutile au Canada. Il s'y
occupa activement des intrts de cette colonie, et surtout des moyens
de grossir l'migration, qui marchait beaucoup trop lentement  son gr.
Le roi lui permit d'y envoyer sans dlai cinq cents familles. Les
Rcollets profitrent de sa prsence pour solliciter de la cour la
permission de retourner en Canada, dont les Jsuites, comme nous l'avons
dj dit, avaient eu l'adresse de les faire exclure. Ils obtinrent ce
qu'ils demandaient avec d'autant plus de facilit qu'ils furent
probablement appuys par lui. En 1669, Talon repartit pour l'Amrique
emmenant un grand nombre de familles et quelques Franciscains; mais
aprs trois mois de la navigation la plus orageuse, le vaisseau qui les
portait fut oblig de relcher  Lisbonne, d'o ayant fait voile pour
retourner  la Rochelle, il prit presqu' la vue du port. L'on ne put
sauver qu'une partie des passagers. Talon fut plus heureux l'anne
suivante; il dbarqua  Qubec avec quantit de soldats du rgiment de
Carignan, qui taient repasss en France, et qui revenaient pour
s'tablir dans le pays. (_Voir_ Appendice D.) Les Rcollets qui le
suivirent furent mis en possession du terrain qu'ils avaient occup
avant leur expulsion. L'dit de leur rtablissement est de l'anne 1669.

Jusque l l'on avait t trs scrupuleux sur le choix des migrans
destins pour cette contre, regarde plutt comme une mission que comme
une colonie. Ce systme qui l'avait prive de beaucoup d'habitans, tait
certainement des plus vicieux; car l'exprience a dmontr que les
moeurs des migrs s'purent  mesure qu'ils acquirent de l'aisance, et
que la pauvret et la misre, qui sont les causes dterminantes du
relchement des moeurs dans les classes qui alimentent l'migration,
disparaissant, leurs vices les quittent galement. L'on jugea donc alors
 propos de se dpartir d'une svrit dont les avantages n'taient que
temporaires, tandis que les inconvniens taient irrparables. Le
nouveau systme permit de trouver des colons en plus grand nombre.

A peu prs vers ce temps-ci la paix avec les Indiens fut mise en danger
par quelques pillards franais qui assassinrent un chef Iroquois et six
Mahingans, pour avoir leurs pelleteries. Lorsque la nouvelle en parvint
dans les bourgades des Sauvages assassins, elles entrrent en fureur,
et menacrent d'en tirer une vengeance clatante. Il n'y avait pas un
moment  perdre. M. de Courcelles partit sur le champ pour Montral, o
se trouvaient heureusement entre beaucoup d'autres tribus, des gens de
ces mmes villages. Il les assembla aussitt, et aprs leur avoir
dmontr la ncessit de rester unis avec nous, il fit venir trois des
meurtriers et leur fit casser la tte en leur prsence; il assura en
mme temps  ces Sauvages que tous les complices du crime subiraient le
mme sort, si on parvenait a s'en saisir. Des prsens leur furent
ensuite offerts pour les ddommager des pelleteries voles. Une si
prompte justice les apaisa.

Le gouverneur eut encore plusieurs autres affaires  rgler avec ses
allis qu'il avait pour politique invariable de maintenir en paix
ensemble. Il obligea les cinq cantons et les Outaouais, qui faisaient
des courses les uns sur les autres,  poser les armes; il pacifia
galement (1671) les Tsonnonthouans et les Pouteouatamis, quoique les
premiers n'adhrrent  sa dcision qu'en murmurant. Le rglement de
toutes ces difficults l'occupa jusqu' la fin de son administration.
Les Iroquois chrtiens, tant exposs aux insultes de leurs compatriotes
demeurs idoltres, demandrent la permission de s'tablir parmi les
Franais. Il les reut  bras ouverts, comptant avec raison qu'ils
formeraient dans la suite une barrire contre les irruptions de leurs
anciens compatriotes. Ils furent placs d'abord  la prairie de la
Magdelaine, et ensuite au Saul-St.-Louis, o l'on en voit encore
quelques restes. Le temps tait propice pour faire tous ces arrangemens;
le flau qui dcimait alors les Indignes les rendait plus conciliants
et plus raisonnables. La terrible anne de 1670 fut une poque de deuil
et de dsolation pour eux. Ils furent frapps d'une mortalit effrayante
cause par la petite vrole qui enleva des tribus entires, et dpeupla
presque compltement le nord du Canada. Les Attikamgues disparurent
comme nation. Tadoussac, o l'on voyait au temps de la traite de 1000 
1200 Sauvages, fut, depuis ce moment, presqu'abandonn. Quelques annes
aprs, cette maladie, si funeste  tous les Indiens, fit littralement
un vaste tombeau de la bourgade de Syllery. Quinze cents Sauvages en
furent atteints et pas un seul ne gurit (Charlevoix). C'est aprs ces
ravages que le P. Chaumonot rassembla les Hurons qui avaient t
pargns et fonda avec eux le village de Lorette,  2 lieues de Qubec.

Cependant le moment tait arriv o Talon allait raliser un projet
qu'il avait form lors de sa premire intendance en Canada; et qui
consistait  faire passer les vastes contres de l'Ouest, dont l'on
ignorait encore toute l'tendue, sous la suprmatie de la France qui
ambitionnait l'honneur d'tendre son influence jusqu'aux dernires
limites du continent. Il y avait de la grandeur et de la politique dans
un pareil dessein, qui tmoigne du gnie de son auteur. Louis XIV
l'avait accueilli avec beaucoup de faveur pendant le sjour de Talon 
Paris; et celui-ci, sr maintenant de l'appui du roi, ne fut pas plus
tt de retour  Qubec qu'il s'occupa des moyens de le mettre 
excution.

L'on a vu dans un autre chapitre que les nombreuses tribus de la grande
famille algonquine occupaient une portion considrable du continent 
l'est du Mississipi, avec les Hurons, et que tous ces peuples taient
trs attachs aux Franais dont ils aimaient les moeurs agrables et le
caractre chevaleresque, et auxquels ils se regardaient comme redevables
du repos dont ils jouissaient. Talon profita adroitement de cette
circonstance pour les engager  reconnatre la suprmatie du roi et  se
mettre sous sa protection. Les missionnaires et les traitans, qui
avaient dj tendu leurs courses fort loin, facilitrent aussi ses
vues,  la ralisation desquelles les premiers reurent ordre de
travailler en tendant leurs prdications[120]. Mais pour ouvrir la
ngociation qui devait amener un rsultat dfinitif, il fallait trouver
une personne propre  remplir officiellement cette mission dlicate et
difficile avec les tribus occidentales. Personne ne lui parut plus
capable qu'un voyageur renomm, Nicolas Perrot, homme assez instruit, de
beaucoup d'esprit, et parlant bien la langue de ces peuples parmi
lesquels il avait acquis une grande influence. Ce voyageur, ayant reu
ses instructions, partit avec l'ordre de pousser aussi loin que possible
ses dcouvertes; il visita un grand nombre de peuplades, et pntra
jusque chez les Mimis,  Chicago, dans le fond du lac Michigan, par
lesquels il fut reu comme l'envoy d'un grand roi et avec toute
l'ostentation que pouvaient mettre ces barbares. Il les invita tous au
nom du grand _Ononthio_, c'est ainsi que les Indiens dsignaient
toujours le roi de France,  envoyer des dputs pour rencontrer les
siens, et dlibrer sur les matires importantes qui leur seraient
soumises, le printemps suivant, au Sault-Ste.-Marie, au pied du lac
Suprieur, o se faisaient alors les assembles gnrales de toutes les
nations,  cause de la prodigieuse abondance de la pche qui pouvait
nourrir de grandes runions d'hommes. Tous promirent de se trouver au
rendez-vous. M. de St.-Lusson y arriva  la fin de mai 1671, charg des
pleins pouvoirs du roi. Il y trouva les chefs d'une multitude de tribus
qui habitaient les bords du lac Suprieur, du lac Huron et le fond de la
baie d'Hudson. Le pre Allouez fit un discours en langue algonquine,
pour expliquer l'objet de l'assemble, et demander leur acquiescement
aux propositions du monarque qui leur faisait offrir sa puissante
protection, et dont il exalta la gloire et la magnificence. Les dputs
s'crirent tous qu'ils ne voulaient plus avoir d'autre pre que le
grand _Ononthio_ des Franais. Alors Perrot creusa un trou dans la
terre, et y leva une croix aux armes de France, pour scler par ce
signe la prise de possession du pays, que M. de St.-Lusson dclara tre
dsormais sous la protection du roi, au bruit de la mousqueterie et aux
acclamations de cette foule ignorante qui venait de se donner un matre.

[Note 120: Relation des Jsuites (P. Dablon 1670-1).]

Talon, voyant le succs qui avait couronn cette premire entreprise,
rsolut de ne pas s'arrter en aussi beau chemin, et fit continuer les
dcouvertes jusqu'au dernier moment de son sjour dans le pays. Les
Indiens occidentaux rapportaient qu'il y avait un grand fleuve, nomm
Mississipi,  l'est du Canada; il ne voulut point laisser la colonie
sans avoir clairci ce point important. Le P. Marquette et M. Joliet, de
Qubec, furent chargs par lui d'aller en faire la recherche; l'on verra
dans le chapitre suivant comment ils s'acquittrent de cette entreprise.

Nous avons dit que M. de Courcelles avait demand d'tre rappel; le roi
choisit pour le remplacer, le comte de Frontenac, qui arriva en Canada
en 1672, prcd d'une rputation qui fit dsirer  Talon de remettre
aussi sa charge. Il avait jug en effet qu'il y aurait de l'imprudence 
se commettre avec le nouveau gouverneur dans une colonie trop petite
pour donner des occupations spares  deux hommes qui n'taient pas
d'humeur  dpendre l'un de l'autre, et par consquent  agir en tout
avec ce concert qui exige des concessions rciproques. Il demanda en
consquence sa retraite. Un des derniers actes administratifs de M. de
Courcelles fut une convention qu'il conclut avec les Iroquois pour la
fondation de Catarocoui, aujourd'hui Kingston. Ces barbares, aprs une
guerre de plusieurs annes o les succs avaient t longtemps balancs,
venaient de vaincre les Andastes et les Chaouanons, qui furent
presqu'entirement extermins. Cette victoire les avait gonfls
d'orgueil, et l'on ne savait pas o s'arrterait leur ambition. M. de
Courcelles pensa qu'il tait temps de se mettre en garde contre les
entreprises qu'ils pourraient tenter contre la colonie, n'ayant plus
rien pour s'occuper au dehors. Il convoqua dans cette vue une assemble
de leurs chefs  Catarocoui o il se rendit lui-mme; et il leur dclara
qu'il allait btir un fort pour qu'ils pussent y faire la traite plus
commodment avec les Franais. Soit qu'ils ne comprissent pas le but du
gouverneur, soit qu'ils s'abusassent sur leurs propres forces, ils
trouvrent ce projet trs bien imagin; mais avant que celui-ci put
faire commencer les travaux, arriva, comme on vient de le dire, M. de
Frontenac qui comprit de suite l'importance de l'entreprise. Il se
transporta de sa personne sur les lieux l'anne suivante, et ordonna la
construction du fort au confluent de la rivire Catarocoui avec le
St.-Laurent. Telle fut l'origine de la ville qui vient d'tre
temporairement la capitale du Canada.

Le dpart de M. de Courcelles qui devait entraner plus tard celui de
Talon fut une perte pour le pays. Les qualits de ce gouverneur
n'taient pas aussi brillantes que celles de son successeur; mais avec
beaucoup d'exprience et de fermet, il possdait cette sagesse si
prcieuse aux hommes d'tat, qui leur fait prvenir les difficults.
D'une part, en retenant avec une main ferme, mais douce, les prtentions
du clerg dans de justes bornes, il avait su se concilier l'appui des
missionnaires qui ont rendu de tout temps de si grands services  la
colonie, et qui contribuaient alors  faire respecter par les Indiens sa
personne et son gouvernement. De l'autre, aucun gouverneur n'a dploy
une politique plus habile que la sienne  l'gard de ces peuples, et il
est regrettable que plusieurs de ceux qui vinrent aprs lui, n'aient pas
toujours partag ses vues  cet gard et suivi ses traces. On doit aussi
lui tenir compte d'avoir eu le bon esprit de tolrer en gnral l'espce
d'indpendance que prenait quelquefois M. Talon, dont le gnie suprieur
ne pouvait jeter que de l'clat sur son administration. Le caractre
particulier de ces deux hommes, l'activit de l'un supplant  la
nonchalance de l'autre, a fait qu'ils ont pu marcher ensemble malgr les
brouilles qu'inspirait quelquefois peut-tre l'amour-propre bless, mais
que faisaient taire bientt des ides plus gnreuses, la gloire et
l'amour de leur patrie. Les regrets des colons accompagnrent le retour
de M. de Courcelles en France.

Cependant le rang, l'influence et la rputation de son successeur leur
firent esprer que l'on ne cesserait point de travailler  l'avancement
de la colonie avec la mme activit, et qu'elle serait toujours l'objet
de la mme attention de la part du roi. Petit fils d'un chevalier des
ordres fort dvou  la cause de Henri IV dans la guerre de la ligue, le
comte (Louis de Buade) de Frontenac avait suivi la carrire de ses
anctres, et tait parvenu au grade de lieutenant-gnral dans les
armes; il avait l'esprit pntrant, fertile en ressources et orn par
l'tude, mais on lui reproche de l'ambition et de la hauteur; et l'on
remarqua en Canada qu'il tait d'autant plus fier pour les grand qu'il
tait poli et affable pour le peuple, ce qui dut lui faire des ennemis
puissans. Extrmement jaloux du pouvoir, il en usa despotiquement. Il
avait appris le mtier des armes sous le fameux Maurice, prince
d'Orange; et ayant obtenu le commandement du rgiment de Normandie, il
avait servi en France, en Allemagne, et en d'autres pays de l'Europe, et
avait eu l'honneur d'tre dsign, par Turenne, au roi pour commander
les secours qu'il envoyait  Candie assige par les Turcs[121].

[Note 121: Oraison funbre du comte de Frontenac prononce le 19
dcembre 1698 par le P. Olivier Goyer, Recollet (Manuscrit,
_Bibliothque du Sminaire de Qubec_).

Ce pangyrique qui, comme tous les pangyriques, peint celui qui en est
l'objet sous les couleurs les plus favorables, est accompagn de notes
qui en font une peinture toute contraire, mais dans un langage qui est
de nature  dtruire l'effet que l'auteur attendait de sa critique.]

En prenant les rnes du gouvernement, il voulut assembler le conseil
souverain d'une manire solennelle; et contre l'usage ordinaire, il lui
adressa un discours que nous reproduirons ici, et dans lequel on
reconnat le soldat qui aime  voir dans le succs des armes la grandeur
de sa patrie. Cette harangue est peut-tre la premire qui ait t
prononce par le reprsentant du roi dans cette colonie, en pareille
circonstance; et  ce titre, nous avons cru devoir conserver des paroles
qui se sont rarement rptes sous le gouvernement franais. Aprs vous
avoir remerci, dit le nouveau gouverneur, de toutes les civilits que
j'ai reues de vous, et vous avoir tmoign la joie que je ressens
d'tre au milieu de mes conseillers, je vous avouerai que je n'en ai pas
une mdiocre de ce qu'en vous faisant part des ordres de sa Majest,
j'ai  vous apprendre l'heureux succs de ses armes et  vous annoncer
ses victoires.

Elle dsire que vous enregistriez la dclaration de la guerre qu'elle a
faite par mer et par terre contre les Hollandais; mais vous ne saurez
pas plutt par l qu'ils sont ses ennemis, que je vous dirai qu'ils sont
devenus ses sujets, et qu'elle a pouss ses conqutes avec tant de
rapidit qu'en un mois de temps elle s'est assujetti des peuples qui,
pendant plus de cent annes, avaient rsist  toute la puissance de la
maison d'Autriche, lors mme qu'elle tait dans le plus haut point de sa
grandeur et de son lvation.

Tous ces prodiges qui n'ont presque point d'exemples, doivent augmenter
l'amour et la vnration que nous sommes obligs d'avoir pour cet
incomparable monarque, que nous voyons tre favoris de Dieu si
visiblement, et nous engager  lui donner de plus en plus de grandes
preuves de notre obissance et de notre fidlit.

Quoique sa Majest n'a jamais eu lieu de douter de la vtre, elle m'a
command nanmoins qu' mon avnement dans ce pays, je vous fisse prter
un nouveau serment entre mes mains, et que je vous excitasse  vous
acquitter du devoir de vos charges avec toute sorte de vigilance et
d'intgrit.

C'est par la justice que les Etats les mieux tablis se conservent, et
ceux qui ne font encore que de natre ont encore plus de besoin qu'on la
rende avec exactitude et clrit.

C'est pourquoi vous devez, messieurs, appliquer tous vos soins 
rpondre en cela aux intentions de sa Majest, puisque c'est une des
choses qui peuvent le plus contribuer aux progrs de cette colonie dont
elle souhaite fort l'accroissement.

Pour moi j'essaierai de vous en donner l'exemple en ne faisant aucune
acception de personne, en protgeant toujours le pauvre et le faible
contre ceux qui les voudraient opprimer, et en cherchant avec soin les
moyens de procurer l'avantage et la satisfaction de toutes les personnes
que je verrai tre bien intentionnes pour le bien du pays et pour le
service de sa Majest.[122]

[Note 122: _Rgistre du Conseil Souverain_, sance du 17 septembre 1672,
anne de son arrive au Canada.]

Aprs ce discours tous les membres du conseil levrent la main et firent
serment.

Le comte de Frontenac trouva la colonie et les nations indiennes dans
une paix profonde qui dura plusieurs annes. La dclaration de guerre
contre la Hollande qu'il fit proclamer en Canada, n'tait qu'une pure
formalit qui intressait tout au plus quelques marchands. Il n'avait
donc qu' s'occuper de l'avancement du pays, et du perfectionnement de
ses jeunes institutions, qui avaient besoin de beaucoup d'amliorations.
L'administration de la justice fut particulirement l'objet de sa
sollicitude; et en cela il ne fit que suivre les tendances du
gouvernement de Louis XIV pour la France elle-mme. En homme habile, ce
monarque qui avait fait atteindre le plus haut degr de centralisation 
la monarchie, qui avait cras la puissance pontificale et l'opposition
protestante, chercha  couvrir ses usurpations par une administration
plus rgulire et plus claire de la justice. Ainsi l'on a vu de nos
jours Napolon, aprs avoir renvers la constitution de sa patrie,
constitution il est vrai qui menaait ruine, on l'a vu, dis-je,
promulguer un code de lois qui lui a acquis une gloire immortelle.

Le gouverneur tout en marchant sur les traces de son matre, oprait ces
changemens avec des formes et des manires si hautaines et si
despotiques, que malgr sa grande influence, et sa grande capacit, il
se fit des ennemis nombreux et implacables. Si l'on voulait en croire
tout ce qu'en disent ses contemporains, l'on serait trs en peine de le
juger, car sa conduite a t attaque avec autant de virulence qu'elle a
t dfendue avec enthousiasme. Nous tcherons d'viter ces deux
extrmes, et nous jugerons des actes de cet administrateur par les
rsultats qu'ils ont eus pour notre patrie.

Quoique M. Talon et demand son rappel en mme temps que M. de
Courcelles, il ne fut relev qu'en 1675; de sorte qu'il resta trois ans
avec le nouveau gouverneur auquel il fut sans doute trs utile. Il
parat que la bonne intelligence ne cessa pas de rgner entre ces deux
grands fonctionnaires. Comme l'intendant, le comte de Frontenac tudia
et connut bientt les vrais intrts de la colonie  la prosprit de
laquelle il travailla avec ardeur. Personne ne sut mieux que lui prendre
sur les colons et sur les Sauvages cet ascendant si ncessaire pour les
retenir dans le devoir et le respect; et il traitait ses allis et ses
ennemis avec une hauteur mle de noblesse qui en imposait aux barbares
et leur donnait une haute ide de la France.

Aprs avoir mis la dernire main aux traits conclus avec ces peuples,
et s'tre assur de leurs bonnes dispositions qu'il sut affermir par sa
politique, il porta les yeux sur les affaires intrieures du pays.
Plusieurs gouverneurs avaient voulu signaler le commencement de leur
administration par la promulgation de rglemens pour la bonne conduite
des habitans, nomms rglemens de police; mais qui avaient souvent une
bien plus grande porte. Dans le mois de mars 1673, de nouveaux
rglemens furent passs par le conseil souverain en 31 articles, dont
plusieurs pourraient tre encore adopts aujourd'hui avec avantage. Le
premier portait que trois chevins seraient lus  la pluralit des
suffrages des habitans de Qubec, pour agir comme juges de police et
veiller  l'excution des lois. Trois ans aprs, ces rglemens subirent
une nouvelle rvision et furent trs-tendus, quelques uns embrassant
mme les Sauvages qu'ils firent tomber sous l'action des lois franaises
pour les offenses criminelles graves. Dfense fut pareillement faite aux
marchands forains de traiter avec les Indignes; et il fut pourvu  ce
que le lieutenant gnral tint deux assembles de police gnrale par
an, le 15 novembre et le 15 avril, o les principaux habitans de Qubec
seraient appels, pour aviser, entre autres choses, aux moyens
d'augmenter et d'enrichir la colonie.

En 1674, le roi se rendant enfin aux voeux des Canadiens, supprima
totalement la compagnie des Indes occidentales, qui ne remplissait
aucune de ses obligations envers le pays, et remboursa aux membres les
fonds qu'ils avaient mis dans la socit. Il parat, par l'dit de
rvocation, que la population des colonies franaises en Afrique et en
Amrique, tait  cette poque de plus de 45,000 mes, et que leur
commerce employait environ 100 navires, sans compter sans doute ceux qui
taient engags dans la pche de la morue et de la baleine, et dont le
nombre tait beaucoup plus considrable.

L'absence d'une cour en premire instance pour connatre des matires
civiles et criminelles entranant des inconvniens, le sige de la
prvot et justice ordinaire fut rtabli  Qubec, ainsi qu'on l'a
rapport ailleurs, en 1677. Cette amlioration fut suivie l'anne
d'aprs de l'introduction de la fameuse ordonnance de 1667 touchant
l'administration de la justice. Cette ordonnance, l'un des plus grands
bienfaits qui aient t confrs  ce pays sous l'ancien rgime, n'y a
eu de pendant depuis en matires lgales, que le code criminel anglais
introduit par la conqute.

L'anne 1679 vit paratre, elle, l'important dit concernant les dmes
et les cures fixes dont on a parl assez au long dans le chapitre sur le
gouvernement ecclsiastique; et une ordonnance non moins intressante
pour la libert des citoyens, par laquelle il tait dfendu aux
gouverneurs particuliers d'emprisonner personne. Ce droit fut rserv
seulement au gouverneur en chef, au lieutenant-gnral civil et au
conseil souverain. Il n'est pas improbable que cette loi salutaire ait
t suggre par ce qui venait de se passer entre M. de Frontenac et M.
Perrot, gouverneur de Montral, et dont nous allons maintenant parler.

Tous les changemens, toutes les amliorations qu'on vient d'noncer se
faisaient au bruit des querelles qui avaient marqu les premiers pas de
l'administration de M. de Frontenac. Ds 1673, ce gouverneur tait en
guerre ouverte avec celui de Montral, dont le satirique La Hontan
disait, que n'ayant que mille cus d'appointemens, il avait trouv le
moyen d'en gagner cinquante mille par son commerce avec les Sauvages en
peu d'annes. Soit  tort ou  raison, M. de Frontenac crut que M.
Perrot n'observait pas les ordonnances et les instructions du roi, et il
lui envoya pour lui porter ses commandemens  cet gard un lieutenant de
ses gardes. Celui-ci reut fort mal cet officier, et le fit jeter mme
en prison.

[123]Cette conduite inqualifiable attira sur lui toute la colre du
comte dj prvenu, qui fit aussitt assembler extraordinairement le
conseil souverain pour aviser aux moyens  prendre en prsence d'un acte
d'insubordination qu'il regardait comme un attentt contre l'autorit
royale. Le substitut du procureur-gnral fut charg de commencer
l'instruction de cette affaire de suite, et de se transporter  Montral
s'il tait ncessaire.

[Note 123: Nous tirons tous les dtails qui suivent du rgistre du
conseil souverain dpos aux archives du secrtariat provincial. Aucun
historien que nous sachions ne les a connus.]

Cependant Perrot voyant que l'affaire prenait une tournure plus srieuse
qu'il ne l'avait pens, tait descendu  Qubec dans l'espoir peut-tre
de trouver assez d'influence pour dtourner l'orage qui le menaait;
mais cela ne fit qu'avancer sa disgrce; il y fut arrt au commencement
de janvier (1674) et enferm au chteau St.-Louis, o il fut dtenu plus
d'un an prisonnier, refusant de reconnatre l'autorit du gouverneur
gnral et du conseil souverain pour le juger.

Malheureusement cette affaire, dj assez grave, se compliqua dans le
cours de l'hiver par la part qu'y voulurent prendre quelques membres du
sminaire de St.-Sulpice, dont l'un, M. l'abb de Salignac Fnlon,
tait cur de Montral. Cette intervention mal avise ne ft, comme on
devait le supposer, qu'augmenter le mal en mlant le clerg  la
querelle. L'abb Fnlon blma hautement, dans son sermon du jour de
Pques, la conduite du gouverneur gnral, qu'il qualifia de tyrannique
et de violente; il ne s'arrta pas l, il recueillit dans la ville des
signatures  une remontrance au roi contre lui. Dans un temps o la
libert tait inconnue, cette hardiesse parut un second outrage  M. de
Frontenac; et l'ordre fut donn sur le champ d'assigner le bouillant
abb, qui tait peut-tre en partie la cause, par ses conseils, de la
rbellion de M. Perrot,  venir expliquer sa conduite devant le conseil
souverain, et plusieurs de ses collgues  comparatre en tmoignage
contre lui.

Aprs avoir fait plusieurs fois dfaut, ces messieurs se prsentrent
enfin; mais ce fut pour dcliner la juridiction du conseil sur eux,
prtendant qu'ils ne pouvaient tre jugs ou assigns en tmoignage que
par leur vque. L'abb Fnlon se conduisit surtout avec une grande
audace. Il rclama le droit que possdaient les ecclsiastiques en
France de parler assis et couverts en prsence des conseils souverains,
et ajoutant l'action  la parole, il s'avana vers les membres et se
couvrit avec un geste de vivacit insultant comme pour braver le comte
de Frontenac, qui prsidait alors le conseil, et qui aprs lui avoir
fait remarquer avec beaucoup de modration l'inconvenance de sa
conduite, le fit retirer dans une salle voisine sous la garde de
l'huissier, en attendant que le conseil et opin sur ce qu'il y avait 
faire dans cette urgence. Ce corps dcida tout d'une voix que la
prtention de M. l'abb Fnlon ne pouvait tre admise d'autant plus
qu'il comparaissait comme accus. Il fut ramen devant le conseil; mais
persistant  ne pas le reconnatre comme son tribunal lgitime, et 
refuser de rpondre  ses interrogatoires, il fut mis aux arrts.

La situation des choses en Canada dans le moment, montrait le danger de
la doctrine invoque par les ecclsiastiques de ne reconnatre pour juge
lgitime que leur vque. Lorsqu'un violent antagonisme divisait le
gouverneur et cet vque jusqu'au point d'entraner des voies de fait
chez leurs partisans, si chacun des deux rivaux avait eu un tribunal
pour juger ses amis et ses cratures, quelle justice, quelle unit
aurait-on pu en attendre? Il est vident qu'il y aurait eu ds lors deux
pouvoirs en opposition dans l'Etat, et que la socit aurait t en
consquence bouleverse.

D'un autre ct, comme les offences de M. Perrot et de l'abb Fnlon
taient personnelles au comte de Frontenac, celui-ci parut exercer un
pouvoir exorbitant et dangereux, en cumulant avec ses autres fonctions
celles de prsident du conseil, o il semblait tre  la fois dans ce
cas-ci accusateur et juge. Il ne faut pas croire nanmoins, comme
Charlevoix, qu'il et usurp cette prsidence; il l'a remplissait par
droit d'office, et conformment  l'usage tabli, les gouverneurs en
commenant par M. de Tracy ayant les uns aprs les autres prsid ce
corps depuis sa cration, et sign les procs-verbaux de ses
sances[124].

[Note 124: _Registre du conseil souverain_. La formule ordinaire des
procs-verbaux contenait ces mots: Le conseil assembl auquel prsidait
haut et puissant seigneur M. de Tracy, ou bien, o prsidait M. le
gouverneur, etc. La commission de M. Duchesneau comme intendant portait
expressment qu'il _prsiderait au conseil souverain en l'absence du dit
sieur da Frontenac_. Les procs-verbaux sont signs par tous les
gouverneurs jusqu' M. de Frontenac inclusivement, qui les a signs
jusqu'en septembre, 1675.]

Cependant M. Perrot persistait toujours obstinment  ne pas reconnatre
la comptence du conseil. Dans ses objections il s'en trouva de bien
fortes et qui influrent puissamment sur la dcision qui fut adopte
plus tard. Il reprsenta, entre autres choses, que se trouvant accus
directement par le gouverneur gnral qui tait son ennemi personnel, il
ne pouvait consentir  mettre son sort entre les mains d'un tribunal
dont ce gouverneur tait prsident; qu'en outre plusieurs des membres du
conseil taient intresss  sa perte, en ce que la personne qui avait
t nomme pour le remplacer dans le gouvernement de Montral, leur
tait troitement allie par le sang, et que c'est ce qui expliquait
l'acharnement avec lequel ils travaillaient contre lui. Pour ces raisons
donc, il rcusait nommment M. de Frontenac et tous les autres membres
auxquels il avait fait allusion, et en appelait au conseil d'tat 
Paris.

Le sulpicien, l'abb Fnlon, qui souffrait de se voir ainsi traner
devant un tribunal civil, qu'il savait mal dispos contre lui, adopta la
mme tactique et commena aussi  rcuser ses juges. Sa cause devint ds
lors commune avec celle de M. Perrot, auquel l'influence du clerg qui
commena  se remuer fut fort avantageuse. Nul doute que l'opinion
publique n'ait t aussi pour quelque chose dans l'espce de changement
que l'on croit apercevoir alors dans les dispositions de la plupart des
membres du conseil et du gouverneur lui-mme. Les membres rcuss
voulurent s'abstenir de siger; et le gouverneur fut comme emport par
le torrent; car il chercha d'abord  justifier sa prsence en prtendant
qu'il n'tait pas plus intress dans le procs que le roi lui-mme dont
il tait le reprsentant; ce qui tait plausiblement vrai. Le conseil ne
se trouvant plus en nombre aprs la retraite des membres en question, il
en fut nomm d'autres spcialement pour continuer les procdures contre
les accuss; et aprs plusieurs sances, ne demandant pas mieux que de
se dbarrasser d'une affaire complique, ils firent droit sur les causes
de rcusation, et ordonnrent que le tout serait soumis au roi pour sa
dcision, avec prire, en outre,  sa majest de faire connatre si le
conseil devait continuer d'tre ou non prsid  l'avenir par le
gouverneur gnral.

L'anne suivante une rponse relative au dernier point fut donne par
Louis XIV dans la dclaration qui rgla la question des prsances au
conseil. La premire et la seconde places y furent rserves au
gouverneur et  l'vque, et la troisime  l'intendant, mais avec la
prsidence puisqu'on lui en confrt les fonctions, quoiqu'il lui ft
dfendu d'en prendre le titre, comme pour mnager l'amour propre du
comte de Frontenac. De ce moment M. de Ptre, qui ne paraissait plus
depuis longtemps au conseil, commena  y revenir. Ds que quelque nuage
s'levait entre lui et le gouverneur, il avait pour politique de
s'abstenir d'assister aux sances de ce corps, o il se faisait
remplacer par quelque prtre vigilant. Aussi quand il commenait 
s'absenter pouvait-on prdire en toute assurance quelque nouvel orage.

Quant  M. Perrot et  l'abb Fnlon qui avaient t la cause
principale de tout ce fracas, il parat que leur affaire, qui avait
divis tout le pays, fut touffe; et que l'un alla reprendre son
gouvernement et l'autre sa cure. La procdure qui les concernait resta
probablement oublie dans quelque coin du ministre des colonies.

A peine cependant cette difficult fut-elle termine qu'il s'en leva
d'autres qui ne finirent, celles-l, que par le rappel de M. de
Frontenac et de l'intendant. Un esprit querelleur, rancuneux,
intolrant, semblait s'tre empar de tout le monde.

L'ternelle question de la traite de l'eau-de-vie n'avait pas cess
d'agiter sourdement le pays sous l'administration de M. de Courcelles.
Ce gouverneur ainsi que l'intendant, M. Talon, taient favorables  ce
ngoce exerc parmi les Franais seulement; et mme le dernier avait
obtenu une lettre du ministre qui le rendait libre entre les colons.
Mais l'vque n'avait rien relch de sa fermet; il avait continu son
opposition par des mandemens et des excommunications tout en faisant
entendre ses plaintes  la cour. Plus tard, c'est--dire  l'poque o
nous sommes parvenus, le nouvel intendant, M. Duchesneau, qui s'tait
dj brouill avec le gouverneur, touchant la prsidence du conseil et
d'autres questions d'administration locale, appuya les plaintes du
clerg, peut-tre pour s'assurer des bonnes grces de ce corps influent
en pousant ses intrts, quoiqu'il se dclart nanmoins contre lui
dans la question des dmes et des cures, rgle par l'ordonnance de
1679.

Le gouverneur, qui avait dj pris les devans  Paris, rpondit que les
plaintes de M. de Ptre taient mal fondes, que la traite de
l'eau-de-vie, restreinte dans de justes bornes, tait ncessaire pour
s'attacher les Indignes, et qu'au surplus, le zle des ecclsiastiques
 cet gard ne servait gure que de prtexte pour perscuter ceux qui
les empchaient de dominer dans le pays et pour solliciter leur
rvocation. Il faisait allusion par ces paroles aux gouverneurs dj
rappels et  lui-mme, ne se croyant pas plus  l'abri de ces attaques
dissimules que ses prdcesseurs. Toute fortuite qu'tait cette
supposition, il y avait bien de l'apparence que cette nouvelle
difficult allait soulever une tempte plus violente encore que toutes
celles que l'on avait vues en Canada,  cause surtout de l'irritation
qui tait reste dans les esprits  la suite des longs dmls que nous
avons rapports plus haut.

Pour y mettre fin du coup, Colbert ordonna  M. de Frontenac de
convoquer une assemble de vingt des principaux habitans de la colonie,
afin d'avoir leur avis sur ce commerce et sur les consquences qui en
dcoulaient pour elle. Le rsultat de leurs dlibrations, favorable 
la traite, fut envoy  Paris. M. de Ptre, dont cette dcision
loignait plus que jamais la ralisation d'un projet qui avait fait
l'occupation d'une partie de sa vie, passa exprs en France en 1678 pour
en arrter l'effet. Selon Charlevoix, le roi ayant voulu que
l'archevque de Paris et le P. de la Chaise, confesseur de sa majest,
donnassent leur jugement dfinitif; l'un et l'autre aprs en avoir
confr avec l'vque de Qubec, avaient jug que la traite de
l'eau-de-vie dans les bourgades indiennes devait tre dfendue sous les
peines les plus rigoureuses; et une ordonnance avait t dcrte pour
appuyer ce jugement. Suivant une autre version, celle de l'auteur des
mmoires sur la vie de M. de Laval, la cour fatigue de cette lutte
entre l'autorit civile et l'autorit ecclsiastique, aurait reu le
prlat canadien avec beaucoup de froideur; et aprs deux ans de vaines
sollicitations et de dboires, celui-ci aurait t t oblig de revenir
dans ce pays sans avoir presque rien obtenu. Le fait est que l'vque
russit en partie dans ses prtentions, et que l'ordonnance dont parle
Charlevoix fut en effet rendue. Mais un demi triomphe tait regard par
M. de Ptre et ses partisans presque comme une dfaite, eux qui avaient
t jusque l accoutums  remporter des succs complets, et  renverser
tous les obstacles que rencontrait l'Eglise dans ses volonts.

Ce rsultat, d'un autre ct, ne contribua qu' augmenter l'loignement
du gouverneur gnral pour M. Duchesneau qui avait appuy, comme on l'a
dit, l'vque dans cette question. Il se conduisit envers lui comme il
faisait envers ceux qu'il regardait comme ses ennemis, avec une grande
hauteur. La msintelligence, s'accrut tous les jours de plus en plus
entre eux; et malgr les recommandations de la cour, les choses en
vinrent  tel point qu'il fallut les rappeler en 1682[125].

[Note 125: Charlevoix rapporte qu' la suite de la passation de
l'ordonnance de 1675 relative au conseil souverain, le comte de
Frontenac, outr d'avoir chou dans ses prtentions, exila sous
diffrens prtextes de sa propre autorit le procureur gnral et deux
conseillers. Ce fait ne parait pas correct. Dans les actes qui se
trouvent dans le livre des _Edits et Ordonnances_, c'est le substitut du
procureur-gnral qui agit de 1668  1674, auprs de ce conseil; de 1675
 1682 et plus tard encore, c'est le procureur gnral, M. Ruette
d'Auteuil, nomm en 1674 par M. de Frontenac lui-mme. Cet officier se
trouvant constamment inscrit, comme prsent, dans les procs-verbaux du
conseil entre ces deux poques, n'a donc pu tre exil aprs 1675 par le
gouverneur.]

Le gouverneur quittait la colonie au moment o elle avait le plus de
besoin de ses talens. Outre l'incendie du 5 aot (1682) qui avait rduit
la plus grande partie de Qubec en cendres, ruin le commerce et fait
subir des pertes immenses au pays[126], l'on s'attendait  tout instant
 avoir les Iroquois sur les bras. L'influence du voisinage des Anglais,
commenait  changer les dispositions de la confdration, qui, dans la
prvision d'une guerre prochaine, s'appliqua  nous enlever ou  nous
rendre inutiles nos allis. Le colonel Dongan travailla activement 
mettre ces barbares dans les intrts de l'Angleterre, et il avait
plusieurs moyens de russir. L'accroissement qu'avait pris le commerce
de cette puissance lui permettait dj dans ce temps l de vendre ses
marchandises aux Sauvages  meilleur march que les Canadiens, qui
malgr la dissolution de la socit des Indes occidentales, taient
rests soumis au monopole du fermier du droit appel le quart des
castors et le dixime des orignaux, ainsi que de la traite de Tadoussac.
Ce fermier achetait toutes les pelleteries  un prix trs modique, 
cent soixante pour cent de moins que ne les payaient les Anglais. Il est
vident par cela que, puisque ces derniers pouvaient vendre leurs
marchandises aux Indiens  beaucoup meilleur compte que nous, et acheter
leurs pelleteries  cent ou cent-soixante pour cent de plus, ils
devaient s'emparer insensiblement de toute la traite des contres
occidentales.

[Note 126: Dans la Basse-Ville qui tait btie en bois il ne resta
qu'une seule maison, celle d'un riche marchand, M. Aubert de Lachenaye,
qui avait l'me noble et gnreuse dit un contemporain, et, qui aida
de son argent ses concitoyens  se rebtir. Qubec a t jusqu' ce jour
ravag par trois grands incendies: celui dont nous venons de parler;
celui qui clata lors du bombardement de la ville par les Anglais en
1759, et dans lequel plusieurs centaines de maisons furent brles; et
enfin le plus terrible de tous, celui du 28 mai 1845. Dans ce dernier en
moins de 8 heures plus de mille maisons (on a dit 1600; mais ce nombre
est exagr) et leurs dpendances, trois glises ou chapelles, une halle
de march; de nombreuses tanneries, brasseries, distilleries; une grande
quantit de magasins, des fonderies, des savonneries, des chantiers de
construction de navires, des quais, quelques vaisseaux, &c., devinrent
la proie des flammes, et de 10  12 mille personnes se trouvrent sans
gite.]

En outre de ces motifs commerciaux et pcuniaires que les Anglais
avaient soin de faire valoir habilement parmi les nations sauvages, et
de leur expliquer tous les jours  l'occasion de chaque fait nouveau qui
en dmontrait la justesse, motifs puissans en effet, qui devaient les
rapprocher d'eux, les difficults fcheuses survenues entre notre
commandant  Michilimackinac et les indignes,  l'occasion de
reprsailles uses par lui pour venger la mort de quelques uns de ses
compatriotes, avaient presque dtach ces peuples de la cause franaise.
Avec d'aussi grands dsavantages, il fallait donc une grande habilet
dans M. de Frontenac non seulement pour viter une rupture, mais mme
pour conserver le commerce de ces nations. En arrivant en Canada il
s'tait occup  raffermir l'alliance qui existait avec elles, et 
paralyser l'effet de l'influence anglaise; et ce n'tait qu' force
d'adresse et de prsens qu'il avait atteint ce but difficile, et pu
assurer la paix qui avait dur, comme on l'a dj dit, tout le temps de
son administration. Ce n'est qu' l'heure de son dpart que l'on aperut
des symptmes d'agitation chez les Iroquois qui annonaient la guerre.
Recherchs  la fois par les Franais et par les Anglais, qui les
obsdaient constamment, ces barbares, naturellement fiers et ambitieux,
augmentaient d'audace et levaient leurs prtentions. Ils n'y mettaient
plus de bornes surtout depuis que le gouverneur de la Nouvelle-York
s'tait mis  flatter leur orgueil,  vanter leurs prouesses, et  leur
promettre l'appui de l'Angleterre. En vain le comte de Frontenac eut-il
des confrences avec les ambassadeurs des cinq cantons; avec ceux des
Hurons, des Kikapous et des Mimis, elles n'eurent aucun rsultat. Il
quitta donc le Canada, comme nous le disions, au moment o nous avions
le plus grand besoin de son nergie, et de son exprience, car la guerre
tait imminente, non une guerre partielle entre les Franais et la
confdration iroquoise seulement, mais une guerre gnrale qui allait
s'tendre  toutes les nations de l'Ouest et compromettre notre systme
d'alliances, si essentiel au commerce et  la paix du Canada.

C'est en 1682 que le comte de Frontenac s'embarqua pour la France. Son
dpart tait au fond un nouveau triomphe pour le parti de M. de Ptre;
mais c'tait le dernier. Le rappel presque successif de trois
gouverneurs avait suffisamment constat sa puissance et ses prtentions.
L'administration des deux premiers n'avait dur ensemble que quatre ans;
celle de M. de Frontenac en avait dur dix; ses talens et son influence
 la cour avaient seuls pu le maintenir si longtemps dans un poste aussi
difficile. Il tait parent, nous croyons, de madame de Maintenon,
charge alors de l'ducation des enfans que le roi avait eus de madame
de Montespan; et c'est probablement par son influence qu'il fut nomm de
nouveau gouverneur de la Nouvelle-France en 1689, ainsi que nous le
verrons plus tard. Les successeurs qu'on lui donna s'tant montrs des
administrateurs mdiocres, l'on sentit plus que jamais la ncessit de
soutenir contre les cabales coloniales les gouverneurs qui travaillaient
avec le plus de succs  l'agrandissement de ces importantes
possessions. Quoique ses dmls avec l'intendant fussent la cause
immdiate et ostensible de la rvocation de M. de Frontenac, il a t
facile de se convaincre, en lisant l'histoire de son administration, que
le pays tait alors divis en deux grands partis dont le gouverneur et
l'vque taient les chefs, et qui prenaient pour cette raison les
dsignations de parti des laques et de parti des ecclsiastiques. La
lutte se continua toujours sous diffrens prtextes et sous diffrens
noms; et dans toutes les difficults de M. de Frontenac, soit avec M.
Perrot ou M. Duchesneau, soit avec M. l'abb de Salignac Fnlon ou M.
de Ptre, l'influence ecclsiastique fut constamment mise en oeuvre
contre lui. Si cette lutte et eu pour objet un intrt purement
colonial, l'amlioration politique et matrielle du pays, comme on
prtendait qu'elle avait pour fin l'intrt religieux, nous nous
rallierions de bon coeur, comme Canadien,  ceux qui l'encourageaient;
mais comme elle ne produisit que du mal en semant la division partout,
qu'elle ne fit que retarder le dveloppement de la colonie en distrayant
les habitans de travaux plus essentiels  leur bien tre, enfin, qu'elle
n'avait pour but que de satisfaire les prtentions plus ou moins
raisonnables, plus ou moins exagres, des chefs de ce nouveau pays sur
lequel chacun voulait exercer sa domination, un sentiment de regret est
seul permis en prsence de ces funestes dissentions.

M. de la Barre vint remplacer le comte de Frontenac comme gouverneur
gnral de la Nouvelle-France. C'tait un excellent marin, qui s'tait
distingu par des faits d'armes glorieux contre les Anglais dans
l'archipel du Mexique, o il s'tait empar d'Antigua et de Montserrat,
mais qui se montra en Canada un administrateur mdiocre, manquant  la
fois de cette souplesse qui lude les obstacles, et de cette grandeur
qui en impose, ncessaires pour ngocier avantageusement avec les
Indiens.

La premire nouvelle qu'il apprit en mettant le pied  terre, c'est que
la guerre tait commence entre les cinq cantons et les Illinois allis
de la France. L'on s'attendait  tout instant  voir paratre les bandes
des premiers dans la colonie. Dans ces circonstances, loin d'apaiser les
dissentions qui y rgnaient encore, et de rallier tous les partis  lui,
il se laissa prjuger contre les amis de son prdcesseur, parmi
lesquels se trouvaient des hommes habiles et qui justifiaient la
rputation de leur chef; et il ne cacha point ses prventions  leur
gard. Cette politique ne pouvait tre plus malheureuse. Il rejeta avec
une lgret inconcevable la cause de la guerre sur M. de la Salle qui
venait d'achever la dcouverte du Mississipi. Et pourtant, loin de
pouvoir dsirer la guerre, ce voyageur clbre devait la redouter plus
que personne, puisque tous ses projets se trouvaient ruins par elle;
mais ce ne fut l qu'une des moindres erreurs de M. de la Barre. Mais il
est temps de revenir sur nos pas pour reprendre la chane de nos
dcouvertes dans l'intrieur de l'Amrique, dcouvertes qui ne sont pas
une des moindres parties de la gloire franaise, et qui n'avaient pas
cess de s'tendre sous l'administration de M. de Frontenac qui les
avait encourages comme M. Talon. Il avait protg d'une manire
spciale M. la Salle dont il aimait l'esprit hardi et aventureux, et
auquel il avait afferm le fort de Catarocoui au pied du lac Ontario en
1675. Ces dcouvertes en augmentant les possessions des Franais, les
avaient mis en relation avec un grand nombre de peuples inconnus
jusque-l, avaient compliqu leurs alliances, leurs intrts, et accru
par l mme les causes de guerre.





                              CHAPITRE II.


                       DCOUVERTE DU MISSISSIPI.

                             17 Juin, 1673.

Des dcouvertes des Franais dans l'intrieur de l'Amrique
septentrionale.--Voyageurs et missionnaires.--Les Jsuites: activit et
courage des missionnaires de cet ordre.--Voyages au Nord: le P. Le Quen
dcouvre le lac St.-Jean (Saguenay), 1647; et Desprs Couture pntre
pur cette route  la baie d'Hudson (1663).--Voyages dans l'Est et dans
l'Ouest: le P. Druillettes va du St.-Laurent  la mer par les rivires
Chaudire et Knbec.--Les lacs Eri, Huron et Michigan sont
successivement visits.--Deux jeunes traitans se rendent en 1659  la
tte du lac Suprieur et jusqu'aux Sioux; nombreuses tribus de ces
contres.--Excursions apostoliques des PP. Raimbault, Jogues et Mesnard;
les PP. Allouez et Dablon s'avancent jusqu'aux limites de la valle du
Mississipi, o ils sont informs par les Indignes qu'elle est arrose
par un grand fleuve.--Le P. Marquette et Joliet, de Qubec, choisis par
Talon pour aller reconnatre la vrit de ce rapport, parviennent  ce
fleuve le 17 juin 1673, et le descendent jusqu' la rivire des
Arkansas.--Sensation que fait en Canada cette dcouverte.--La Salle
rsout de descendre le nouveau fleuve jusqu' la mer.--Il btit 
Niagara le premier vaisseau (le Griffon) qui ait navigu sur les lacs
Eri, Huron et Michigan; il construit le fort des Mimis, et le fort de
Crvecoeur sur la rivire des Illinois.--Le P. Hennepin remonte le
Mississipi jusqu'au Sault-St.-Antoine, et tombe entre les mains des
Sioux--Difficults et embarras de tous genres de la Salle, qui triomphe
de tous les obstacles et russit enfin  reconnatre le Mississipi
jusqu' la mer en 1682, et donne le nom de Louisiane aux immenses
contres que traverse ce fleuve.--Il va rendre compte de ses dcouvertes
 Louis XIV, aprs s'tre fait prcder  Paris par le P. Mambr;
gracieux accueil qu'il reoit du roi.


Si nous voulions caractriser en peu de mots ce qui a amen les
Europens en Amrique, nous dirions que les Espagnols y vinrent pour
chercher de l'or, les Anglais la libert civile et religieuse, et les
Franais pour y rpandre les lumires du christianisme. Leurs
missionnaires, ayant leur point d'appui  Qubec, se rpandirent en
effet de l parmi toutes les tribus indiennes, depuis la baie d'Hudson
jusque dans les contres qu'arrosent les eaux du bas Mississipi. Un
brviaire suspendu au cou et une croix  la main, ils ont souvent
devanc nos plus intrpides voyageurs. On leur doit la dcouverte de
plusieurs vastes pays, avec les peuples desquels ils formaient alliance
au nom de cette mme croix qu'ils mettaient entre eux et le ciel.
L'effet que cet emblme religieux produisait sur l'esprit des Sauvages,
devait avoir, au milieu des forts sombres et silencieuses du
Nouveau-Monde, quelque chose de triste et de touchant qui dsarmait, qui
amollissait leurs coeurs farouches, mais neufs et sensibles aux
sentimens profonds et vrais. C'taient dans ces sensations que le
missionnaire franais fondait l'amiti qui le faisait rechercher de
l'homme des bois. Les doctrines douces qu'il enseignait, contribuaient
aussi  resserrer les noeuds qui l'unissaient  ses nophytes. Del les
facilits qu'il trouvait pour pntrer d'une cabane  une autre cabane,
d'une peuplade  une autre peuplade, jusque dans les contres les plus
recules.

Ces missionnaires, dont quelques uns taient Rcollets, appartenaient
pour la plupart  la fameuse compagnie de Jsus, qui n'tait jamais plus
grande que quand elle employait ses lumires pour rpandre la
civilisation chez les peuples barbares de toutes les parties du monde.
Cet ordre fut tabli, comme l'on sait, dans le temps de l rformation,
 la fois pour mettre un frein au bouleversement que cette grande
rvolution morale avait caus dans les ides religieuses, et pour aller
prcher la foi aux infidles. Ses rgles ne permettaient d'admettre que
des hommes dvous, qui, tout en ayant une grande nergie mentale,
devaient faire abngation d'eux-mmes et se soumettre  un joug absolu.
Les intrts particuliers taient sacrifis  la volont d'un seul, le
pape, et  l'avantage de la compagnie. C'est cette obissance aveugle 
un souverain tranger, au pontife Romain, qui dtermina probablement
dans la suite l'abolition de la socit dans la plupart des Etats
catholiques, jointe si l'on veut  la passion de trop faire sentir son
influence, qui s'empara de l'ordre ds qu'il connut ce qu'il pouvait
oser et ce qu'il pouvait faire.

Cet ordre en effet, devait, par son organisation, acqurir une puissance
morale prodigieuse. Faisant voeu de pauvret, de chastet et
d'obissance absolue, et se livrant exclusivement  l'enseignement,  la
prdication et  la confession, les Jsuites se mettaient du coup au
dessus du clerg sculier qu'ils devaient finir par matriser. Dirigs
par la main habile de Rome qu'ils reconnaissaient pour seule matresse,
avec ces trois grands moyens, l'cole, la chaire et le confessionnal,
que ne pouvaient-ils pas esprer? Leurs couvens devinrent en peu de
temps les meilleures coles de l'Europe. Spars du monde, ils formrent
une espce de rpublique intellectuelle, soumise  la discipline la plus
stricte, et dont le mot d'ordre tait obi d'une extrmit de la terre 
l'autre, partout o elle avait des membres. Son influence s'tendit en
peu de temps sur les savans et sur les ignorans, sur les trnes les plus
levs et sur les plus humbles chaumires. Les Jsuites prsentrent
pour la seconde fois le phnomne d'hommes qui, saisis d'une ambition et
d'un hrosme religieux qui mprisait tous les obstacles, allaient
soumettre les infidles  la foi, non pas comme les croiss, par le fer
et la flamme, mais comme le Christ, par une loquence persuasive qu'ils
portrent, au milieu des fatigues et des dangers, jusqu'aux extrmits
du monde. Ils firent briller la croix des rives du Japon aux forts du
Nord-Ouest de l'Amrique, et depuis les glaces de l'Islande jusqu'aux
les de l'Ocanie. De quelque manire que l'on envisage un pareil
dvouement, l'on ne peut s'empcher d'admirer une rsignation si
profonde chez des hommes dont les lumires et les talens devaient
dissiper tout fanatisme crdule, tout sentiment d'obissance aveugle et
sans but. Ces hommes dont l'existence tait toute intellectuelle,
s'taient donc fait une image bien parfaite des dogmes religieux et
sociaux, puisqu'ils allaient si loin et enduraient tant de fatigues pour
les rpandre, sans en retirer aux yeux du monde des avantages quivalens
pour eux-mmes.

C'est ce dvouement hroque et humble tout  la fois, qui a tonn le
philosophe et conquis l'admiration des protestans, qui ont voulu aussi
les imiter. C'est lui qui a inspir de si belles pages  M. Bancroft,
l'loquent historien des colonies qui forment maintenant les tats-Unis,
 la noblesse des sentimens, et  l'impartialit duquel en ce qui touche
le Canada, je me plais  rendre ici hommage. Ecoutons ce qu'il dit des
missionnaires infatigables de la Nouvelle-France:--Trois ans aprs la
seconde occupation de ce pays (1636), le nombre des Jsuites s'levait
dans la province  quinze; et toutes les traditions rendent tmoignage 
leur mrite. Ils avaient les dfauts qui drivent d'une superstition
asctique; mais ils supportaient les horreurs d'une vie canadienne dans
le dsert avec un courage passif invincible et une profonde tranquillit
d'me. Privs des choses qui rendent la vie agrable, loigns des
occasions de satisfaire une vaine gloire, ils taient morts au monde, et
leur me jouissait d'une paix inaltrable. Le petit nombre de ceux qui
ont vcu vieux, courbs sous le poids de longs travaux, tait encore
anim d'une ferveur, d'un zle tout apostolique. L'histoire des travaux
des missionnaires se rattache  l'origine de toutes les villes clbres
de l'Amrique franaise; pas un cap n'a t doubl, pas une rivire n'a
t dcouverte, sans qu'un Jsuite en ait montr le chemin.

De leur ct, les voyageurs guids tantt par le dsir de s'illustrer
par de brillantes dcouvertes, tantt par un esprit aventureux et avide
de nouveauts, tantt enfin par l'amour des richesses tout  la fois et
de l'indpendance, ont sur plusieurs points, devanc les missionnaires.
Les plus clbres sont, Champlain lui-mme, Perrot, Joliet et la Salle.

Nous avons vu dj que le fondateur de Qubec a dcouvert pour sa part
le lac Champlain, le lac Ontario, le lac Nipissing au nord du lac Huron,
et remont une grande partie de la rivire des Outaouais. Tandis qu'il
agrandissait ainsi vers l'Ouest le champ de la gographie amricaine, le
P. d'Olbeau, en mission chez les Montagnais de Tadoussac, parcourait les
pays montagneux et pittoresques qu'arrosent les eaux du Saguenay. Il
visita les Betsiamites et d'autres tribus qui habitaient les contres
situes au septentrion du golfe St.-Laurent; mais il ne parat pas qu'il
ait, lui, remont bien haut vers la source du Saguenay. Ce n'est qu'en
1647 que le lac St.-Jean, que traversait cette rivire au sein de la
nation du Porc-Epic, fut dcouvert par le P. Le Quen. Plus tard les PP.
Druillettes et Dablon s'levrent jusqu' la source de la rivire
Nekouba, un peu plus qu' mi-chemin entre le St.-Laurent et la baie
d'Hudson, cherchant  pntrer dans la mer du Nord, dont les nations
avaient fait demander un missionnaire aux Franais et la traite. L'on
reprit ce projet dans la suite avec plus de succs comme on va le voir.

La recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest avait amen la
dcouverte de la baie d'Hudson. C'est au vnitien Cabot qu'est d
l'honneur de la premire tentative  cet gard; il dcouvrit le
Labrador. Alphonse de Xaintonge, celui-l mme qui avait accompagn
Roberval en Canada, marcha sur ses traces; Frobisher, navigateur
anglais, le suivit; Davis, sans voir la baie d'Hudson, pntra en 1585,
jusqu'au col de celle de Baffin; et enfin Hudson, homme de mer habile et
hardi, se plongea dans la vaste baie qui porte son nom vers 1610, et
longea une partie de ses ctes arides. C'est dans ce voyage que ce
clbre navigateur prit victime de la mutinerie de son quipage. Jean
Bourdon, montant un petit btiment de 30 tonneaux, osa s'avancer
jusqu'au fond de cette baie en 1656, pour lier commerce avec les
indignes. Ce navigateur prit possession du pays au nom de la France,
qui, quelques annes aprs, crut devoir faire renouveler cette
crmonie.

A cet effet Desprs Couture, qui avait accompagn Druillettes et Dablon
dans leur expdition au Saguenay, fut choisi pour s'y rendre par terre.
Plus heureux qu'eux, il parvint enfin  la mer dans le fond de la baie,
en 1663, et eut l'honneur de terminer glorieusement une entreprise o
plusieurs avaient chou avant lui. Comme l'embouchure du Saguenay
tait, depuis la dcouverte du Canada, un poste de traite considrable,
l'on avait toujours dsir tablir des relations plus intimes avec les
peuples qui habitaient et les contres o cette rivire prend sa source,
et celles beaucoup plus recules de la baie d'Hudson: l'on venait donc
de faire un grand pas. Mais les Anglais, ainsi qu'on le verra ailleurs,
conduits par deux transfuges huguenots, profitrent les premiers de ces
dcouvertes, et des relations tablies avec les naturels, pour y former
des tablissemens; mais ils prouvrent bientt aprs de la part de
leurs conducteurs la mme trahison dont ceux-ci s'taient rendus
coupables envers leur patrie pour les mettre en possession de cette
contre.

Au sud du St.-Laurent, le P. Druillettes est le premier Europen qui se
soit rendu de ce fleuve  l'Atlantique en remontant la rivire Chaudire
et en descendant celle de Knbec qui se jette dans la mer dans l'Etat
du Maine (1646). Il fut l'aptre des Abnaquis dont il mrita l'estime
et la vnration; et il rendit de grands services  la colonie en
cimentant l'amiti qui unit ensuite les Franais  cette nation
intrpide que les Iroquois mme n'osrent jamais attaquer.

Cependant les traitans et les missionnaires s'enfonant toujours plus
avant dans l'intrieur de l'Amrique en remontant le cours du fleuve
St.-Laurent, taient parvenus jusqu' l'extrmit suprieure du lac
Huron. Les PP. Brboeuf, Daniel, Lallemant, Jogues, Raimbault et
plusieurs autres membres de leur ordre, avaient fond les villages
chrtiens, entre autres, de St.-Joseph, St.-Michel, St.-Ignace, et de
Ste.-Marie. Ce dernier plac sur la dcharge du lac Huron dans le lac
Eri, fut longtemps le point central des missions de cette partie
recule du pays. Plus tard, en 1671, les dbris des Hurons, fatigus
d'errer de contres en contres, se fixrent  Michilimackinac au pied
du lac Suprieur, sous la conduite du P. Marquette[127]. C'est le
premier tablissement fond par un Europen dans l'Etat du Michigan. Les
Indiens qu'on trouva domicilis dans le voisinage, reurent des Franais
le nom de Sauteurs  cause de leur proximit du Sault-Ste.-Marie; ils
taient de la famille algonquine.

[Note 127: Le nom de cette localit vient d'une le petite, mais fameuse
autrefois dans ces contres, et d'une si grande hauteur qu'on l'aperoit
 une distance de 12 lieues; elle se trouve au point de jonction des
lacs Huron, Michigan et Suprieur.]

Dans l'espace de treize ans, (de 1634  1647) ces vastes pays furent
visits par dix-huit missionnaires Jsuites outre plusieurs Franais
attachs  leur ministre, qui entrans par leur zle, se rpandirent
parmi toutes les tribus huronnes dont Charlevoix exagre beaucoup la
population en la portant  quarante ou cinquante mille mes. L'hostilit
des Iroquois, rendant la navigation du lac Ontario dangereuse, obligeait
pour atteindre ces contres de passer par la rivire des Outaouais; de
sorte que la nation Neutre visite par Champlain, et le sud du lac Eri
au-del de Buffalo, taient rests presqu'inconnus; on rsolut vers 1640
d'y envoyer les PP. Chaumonot et Brboeuf, et leur voyage complta la
reconnaissance de la grande valle du St.-Laurent, depuis le pied du lac
Suprieur jusqu' l'Ocan.

Les deux Jsuites, Charles Raimbault et Isaac Jogues, envoys vers le
lac Suprieur, aprs une navigation de dix sept jours, dont une partie
au milieu des les nombreuses et pittoresques du lac Huron, trouvrent
au Sault-Ste.-Marie un assemblage de deux mille Indiens, par lesquels
ils furent trs bien accueillis. A mesure que l'on avanait, les bornes
du continent amricain semblaient reculer; ils apprirent l les noms
d'une foule de nations qui habitaient les contres du Sud et de l'Ouest,
et qui n'avaient jamais vu d'Europens; et entre autres les Sioux dont
le pays tait  dix-huit jours de marche du lac Suprieur. On leur parla
aussi de tribus guerrires vivant de la culture du sol, dont la race et
la langue taient inconnues. Ainsi, observe un auteur amricain, le
zle religieux des Franais avait port la croix sur les bords du
Sault-Ste.-Marie et sur les confins du lac Suprieur, d'o elle
regardait dj la terre des Sioux dans la valle du Mississipi, cinq ans
avant qu'Elliot, de la Nouvelle-Angleterre, et adress seulement une
parole aux Indiens qui taient  six milles du havre de Boston.

L'on peut dire qu' cette poque (1646) la force du Canada rsidait
compltement dans les missionnaires, qui conservaient dans son alliance
toutes les nations indignes, except les Iroquois. La colonie
languissante et sans moyens menaait ruine; oublie de la mtropole, sa
population augmentait  peine, et son commerce tait presqu'ananti;
sans soldats et sans argent, elle tait  la merci des Sauvages au
milieu desquels elle avait t jete. Les cinq cantons se vantaient mme
hautement de chasser bientt Montmagny et les Franais au de l de la
mer, d'o ils taient venus. Mais l'activit et la hardiesse des
missionnaires et des traitans, que l'on trouvait partout sur les bords
de la baie d'Hudson, sur les ctes du golfe St.-Laurent, et jusqu'
l'entre des forts du Michigan, donnaient aux peuplades qu'ils
visitaient une haute ide de la nation franaise. Elles ne pouvaient
voir en effet sans une espce d'tonnement, ses prtres et ses voyageurs
s'abandonner seuls au milieu de leurs forts,  la recherche de tribus
inconnues, et s'enfoncer courageusement vers le nord, vers le midi, vers
le couchant, dans des contres que leur imagination leur peignait
remplies de dangers et peuples d'hommes et d'animaux cruels et froces.
Le merveilleux dont l'ignorance aime  envelopper tout ce qu'elle ne
connat pas, s'attachait  la personne mme des Franais par cela seul
qu'ils taient supposs avoir vu des choses extraordinaires, et leur
donnait une influence salutaire qu'ils savaient mettre  profit pour
l'avantage de la colonie. La crainte des Iroquois faisait aussi
rechercher par les tribus indiennes l'alliance du Canada, alliance qui,
rduite en systme appuy sur les missions, tait devenue  son tour la
sauvegarde de ce mme pays.

En 1659, deux jeunes traitans[128], entrans par la curiosit et leur
esprit aventureux, se mlrent  quelques bandes algonquines et
ctoyrent avec elles les bords du lac Suprieur o ils passrent
l'hiver. Les yeux fixs sur les immenses solitudes de l'Ouest, ils
recueillirent avec avidit ce qu'une bourgade huronne, qu'ils trouvrent
tablie  l'extrmit suprieure du lac, leur dit des Sioux  peine
connus des Indiens dont nous avons parl jusqu' prsent, et ils
rsolurent de les visiter. Ils virent dans leur route de nombreux dbris
des nations vaincues et disperses par la confdration iroquoise,
tranant dans les forts une existence misrable. Les Sioux leur
parurent un peuple puissant, dont les moeurs taient plus douces que
celles des Sauvages de l'Est. Ils taient partags en quarante bourgades
trs populeuses. Un missionnaire qui est all ensuite dans leur pays, a
tmoign  l'historien de la Nouvelle-France, qu'ils taient dous d'un
trs bon sens naturel, qu'ils n'exeraient point envers leurs
prisonniers ces cruauts qui dshonoraient la plupart des autres nations
du continent, et qu'ils avaient conserv une connaissance assez
distincte d'un seul Dieu. Il parat que leur manire de croire avait
quelque ressemblance avec celle des Tartares. Ces deux intrpides
voyageurs revinrent  Qubec en 1660, escorts de soixante canots
algonquins remplis de fourrures. Ils confirmrent ce que deux autres
Franais, qui s'taient rendus jusqu'au lac Michigan quatre ans
auparavant, avaient rapport de la quantit de tribus qui erraient dans
toutes ces contrs, et des Kristinots dont les cabanes s'levaient
jusqu' la vue des mers du Nord.

[Note 128: Relation des Jsuites (1659-1660).]

Le P. Mesnard partit cette anne l avec les Algonquins dont nous venons
de parler, pour aller prcher l'Evangile aux Outaouais et aux autres
peuplades rpandues sur le lac Suprieur[129]. Il s'arrta d'abord huit
mois dans une baie qu'il nomma Ste.-Thrse, probablement la baie de
Kiwina sur la rive sud de ce lac, o il ne trouva pour nourriture que du
gland et de l'corce d'arbres pile. Del, invit par les Hurons, il
partit pour la baie de Cha-goua-mi-gong, ou du St.-Esprit, 
l'extrmit occidentale du lac, o le dfaut de chasse et l'loignement
mettaient ces Sauvages  l'abri des atteintes des Iroquois; mais tandis
que son compagnon de voyage tait occup  leur canot, il entra dans le
bois et ne reparut plus. Cet homme avait une grande rputation de
saintet parmi les Indiens, dans l'esprit desquels il avait su
s'insinuer. Plusieurs annes aprs l'on reconnut sa soutane et son
brviaire chez les Sioux, qui les conservaient comme des reliques et
leur rendaient une espce de culte. Les Sauvages avaient un respect
superstitieux pour les livres qu'ils prenaient pour des esprits. Quatre
ou cinq ans aprs la mort du P. Brboeuf et du P. Garnier, que les
Iroquois avaient fait prir, un missionnaire trouva entre les mains de
ces barbares qui les conservaient soigneusement un Testament et un livre
de prires qui leur avaient appartenus.

[Note 129: Relation des Jsuites (1660).]

Ds ce temps recul les traitans et les missionnaires savaient dj que
l'Amrique septentrionale tait spare du vieux monde par la mer. La
relation des Jsuites de 1650-1660 contient ces paroles:--Au levant, au
sud, au couchant et au nord, ce continent tant entour d'eau, doit tre
spar du Groenland par quelque trajet dont on a dj dcouvert une
bonne partie; et il ne tient plus qu' pousser encore quelques degrs
pour entrer tout  fait dans la mer du Japon.

C'est en 1665 que le P. Allouez partit pour le lac Suprieur. La
magnificence du spectacle que prsente l'entre de ce vaste bassin de
notre globe, rarement surpasse par la nature grandiose et tourmente
des pays du Nord, dut exciter son admiration. Aprs avoir long les
montagnes de sable que les vents et les flots ont souleves le long du
rivage, et suivi l'espace de douze milles, un cap form par l'extrmit
ouest des Laurentides, de trois cents pieds de hauteur, dans lequel la
violence des vagues a taill des arches, des cavernes, des tours
gigantesques, et dont le pied est jonch de dbris qui semblent de loin
des murailles, des difices en ruine, des colonnes, etc., il arriva,
aprs un court sjour  Ste.-Thrse,  Cha-goua-mi-gong, o il y avait
un grand village de Chippaouais (que les Jsuites nomment Outchibouec).
Il y btit une chapelle. Il prcha en langue algonquine devant douze ou
quinze tribus qui entendaient cet idiome. Sa rputation se rpandit au
loin, et les guerriers de diffrentes nations se mirent en marche pour
venir voir l'homme blanc; les _Pouteouatamis_ des profondeurs du lac
Michigan, les _Outagamis_ et les _Sakis_ des dserts qui s'tendent du
lac Michigan au Mississipi, les Kristinots, nomms _Criques_ par les
Canadiens, des forts marcageuses du Nord, les Illinois des prairies
aujourd'hui couvertes de si abondantes moissons, et enfin les Sioux;
tous admirrent l'loquence du missionnaire. Ils lui donnrent des
informations sur les moeurs, la puissance et la situation de leurs
diffrentes contres. Les Sioux arms seulement d'arcs et de flches,
lui dirent qu'ils couvraient leurs huttes de peaux de cerfs, et qu'ils
habitaient de vastes prairies sur les bords d'un grand fleuve qu'ils
nommrent Mississipi. C'est ainsi que les Franais acquirent la
premire ide de l'existence du fleuve dont la dcouverte devait
immortaliser Joliet et son compagnon. Pendant son sjour dans cette
contre, Allouez poussa ses courses trs loin dans le Nord, o il trouva
des Sauvages Nipissings que la frayeur des Iroquois avait conduits
jusque dans ce pays recul et rigoureux. Il tcha de consoler ces
fugitifs qui prsentaient l'tat le plus dplorable. Allouez parcourut
ainsi plus de deux mille lieues dans ces vastes forts, souffrant la
faim, la nudit, les naufrages, les fatigues et les perscutions des
Idoltres.

A cette poque, la paix rtablie entre toutes les nations indiennes,
permettaient aux traitans d'agrandir le cercle de leurs courses, et aux
missionnaires de se rpandre dans les riches et fertiles contres
situes  l'ouest du lac Michigan. Allouez, Marquette et Dablon
s'illustrrent, moins encore par les services qu'ils rendirent  la
religion, que par ceux qu'ils ont rendus  la science. Ce dernier fut le
premier auteur de l'expdition du Mississipi; les termes avec lesquels
les naturels parlaient de la magnificence de ce fleuve, ayant excit
puissamment sa curiosit, il avait rsolu d'en tenter la dcouverte en
1669[130]; mais il en fut empch par ses travaux vangliques,
quoiqu'il s'approcha assez prs de ce fleuve. Allouez et Dablon
pntrrent dans leurs courses, entre 1670 et 1672, jusque dans le
Ouisconsin et le nord de l'Etat de l'Illinois, visitant les Mascontins
(ou nation du feu), les Kikapous et les Outagamis sur la rivire aux
Renards qui prend sa source du ct du Mississipi et se dcharge dans le
lac Michigan. L'intrpide Dablon avait mme rsolu de pntrer jusqu'
la mer du Nord, pour s'assurer si l'on pouvait passer de l  la mer du
Japon[131].

[Note 130: Relation des missions aux Outadoaks des annes 1669 et
1670.]

[Note 131: _Ibid._ Lettre d'Allouez et de Dablon.]

Le nouvel lan qui avait t donn au Canada par le gnie de Colbert et
de Talon, commenait  porter ses fruits; le commerce se ravivait,
l'immigration devenait plus considrable, et les Indignes craignaient
et respectaient partout la puissance franaise. L'on a vu ailleurs les
motifs qui avaient engag le gouvernement canadien  envoyer Perrot chez
les nations du Couchant; que ce clbre voyageur fut le premier Europen
qui se soit rendu jusqu'au fond du lac Michigan, chez les Mimis, et que
des dputs de toutes les nations des sources du Mississipi, de la
rivire Rouge et du St-Laurent, s'taient rendus  son appel au
Sault-Ste.-Marie. De dcouverte en dcouverte, l'on s'tait depuis le
trait conclu en cet endroit avec les Indiens, avanc de plus en plus
dans l'Occident, et le temps tait arriv o l'on allait rsoudre le
problme de l'existence du fleuve Mississipi et de la direction de son
cours. Il paraissait certain que ce fleuve, s'il tait aussi grand que
le faisaient les naturels, ne coulait ni vers l'est, ni vers le nord, et
qu'il fallait qu'il se jett dans la baie du Mexique ou dans la mer
Pacifique. La solution de ce problme allait mettre celui qui la
trouverait  la tte des plus clbres voyageurs qui avaient fait des
dcouvertes dans l'intrieur de ce continent. Talon lui-mme se faisait
un orgueil d'encourager une entreprise dont le succs non seulement
retournerait  sa gloire et  celle de son pays, mais dont les avantages
pour le commerce et la navigation pouvaient tre incalculables. Il
choisit pour excuter son dessein le P. Marquette, le premier auteur du
projet, et M. Joliet, de Qubec, homme dou d'esprit et de courage, qui
avait beaucoup voyag chez les Outaouais dans les contres du lac
Suprieur, et qui par consquent possdait toute l'exprience
ncessaire. Ces deux voyageurs partirent en 1673.

Les Pouteouatamis que Marquette avait visits comme missionnaire, et qui
avaient beaucoup d'attachement pour lui, apprirent avec tonnement une
entreprise aussi audacieuse. Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces
nations loignes n'pargnent jamais les trangers; que les guerres
qu'elles se font infestent leurs frontires de hordes de pillards; que
la Grande-Rivire abonde en monstres qui dvorent les hommes et les
canots; et que les chaleurs excessives y causent la mort?.

Rendu au dernier village visit par Allouez sur la rivire aux Renards,
dans lequel Kikapous, Mascontins et Mimis vivaient ensemble comme des
frres, et chez lesquels le Jsuite que l'on vient de nommer avait jet
les premires semences de l'Evangile, les deux voyageurs furent reus
par le conseil des anciens avec distinction; ils demandrent deux guides
qui leur furent accords. Nul Europen n'avait encore pntr au del de
cette bourgade.

Ils en partirent le dix juin au nombre de neuf personnes,  savoir:
Marquette, Joliet, et cinq autres Franais et les deux Indiens qui leur
servaient de guides. Ils chargrent sur leurs paules leurs canots pour
faire le court portage qui spare la source de la rivire aux Renards de
celle de la rivire Ouisconsin qui coule vers l'Occident. L, les deux
guides, effrays de cette entreprise, dsertrent les Franais, qui, se
mettant entre les mains de la providence dans cette terre inconnue,
s'abandonnrent au cours de la rivire au milieu des solitudes profondes
qui les environnaient Ils entrrent au bout de sept jours, dans le
Mississipi dont on parlait depuis si longtemps. Ils salurent ce fleuve
magnifique avec tous les sentimens d'une joie inexprimable: sa grandeur
ne laissait aucun doute sur la ralit de leur dcouverte, et
correspondait avec la description qu'en faisaient les Indignes. Les
deux canots ouvrant alors leurs voiles sous de nouveaux cieux et  de
nouvelles brises, descendirent le cours calme et majestueux du
tributaire de l'Ocan, tantt glissant le long de larges bancs de sable
aride, refuge d'innombrables oiseaux aquatiques, tantt longeant les
les qui s'lvent du sein du fleuve et que couronnaient d'pais massifs
de verdure, tantt enfin fuyant entre les vastes plaines de l'Illinois
et de l'Iowa, couvertes de forts magnifiques, ou parsemes de bocages
jets au milieu de prairies sans bornes, comme pour prsenter leur
ombre aux passans qui dsiraient se rafrachir contre les ardeurs du
soleil. Ils firent ainsi soixante lieues sans rencontrer la prsence
d'un seul homme, lorsque tout  coup ils aperurent sur la rive droite
du fleuve la trace de pas humains sur le sable, et ensuite un sentier
qui menait  une prairie. Les voyageurs allaient-ils se risquer au
milieu de la tribu inconnue qui habitaient ce pays? Joliet et Marquette
hasardrent cette entrevue. Prenant le sentier, ils marchrent six
milles et se trouvrent devant une bourgade situe sur la rivire
Mongona, qu'on appelle des Moines par corruption. Ils s'arrtrent et
appelrent  haute voix. Quatre vieillards sortirent au devant d'eux
portant le calumet de paix; ils reurent les trangers avec distinction.
Nous sommes des Illinois, dirent-ils, nous sommes des hommes[132], soyez
les bienvenus dans nos cabanes. C'tait la premire fois que le sol de
l'Iowa tait foul par des blancs.

[Note 132: Le chanoine Corneille de Pauw rapporte dans ses recherches
philosophiques sur les Amricains, qu'un Pape fit une bulle pour
reconnatre les Amricains pour des hommes vritables. Il n'y a pas
d'exemple, dit cet auteur aussi malin qu'incrdule, d'une pareille
dcision depuis que ce globe est habit par des hommes et par des
singes.]

Ces Indiens qui avaient entendu parler des Franais, dsiraient depuis
longtemps leur alliance, car ils les savaient ennemis des Iroquois qui
commenaient  faire des excursions aussi dans leur pays. Ces derniers
avaient su inspirer une telle frayeur partout o ils allaient, que les
Illinois, comme les autres, recherchrent l'alliance d'une nation qui
avait seule pu leur rsister jusqu' prsent, et qui venait de les
chtier encore, ainsi que Joliet le leur rapporta. Les Franais aprs
s'tre reposs quelques jours chez ce peuple qui leur donna un grand
festin, continurent leur route. Le chef de la tribu, suivi de plusieurs
centaines de guerriers vint les reconduire sur le rivage, et pour
dernire marque de son amiti, il passa dans le cou de Marquette un
calumet orn de plumes de diverses couleurs, passeport assur chez les
nations indiennes.

Le bruit que les eaux du Missouri, nomm sur les vieilles cartes
Pekitanoni, font en se jetant dans celles du Mississipi, leur annona de
loin l'approche de cette rivire. Aprs une navigation de quarante
lieues, depuis la rivire des Moines, ils passrent celle de la
Ouabache, ou de l'Ohio, qui baigne la contre des Chouanons on Chanis.
L'aspect du pays changea; au lieu de vastes prairies, ils ne virent plus
que des forts paisses. Ils trouvrent aussi une autre race d'hommes
dont ils ne connaissaient point la langue; ils taient sortis des terres
de la grande famille algonquine, bornes par l'Ohio de ce ct-ci, et
touchaient  la race mobilienne, dont les Chickasas, chez lesquels ils
venaient d'entrer, formaient partie. Les Dahcotas, ou Sioux, habitaient
le sud du fleuve. Ainsi les Franais avaient besoin d'interprtes pour
se faire entendre des deux cts du Mississipi, o se parlaient deux
langues-mres diffrentes de celles des Hurons ou des Algonquins, dont
ils savaient la plupart des dialectes.

Ils continurent  descendre le fleuve jusqu' la rivire des Arkansas
vers le 33me. degr de latitude, rgion que le clbre voyageur
espagnol, Soto, venant du sud, avait, dit-on, visite. Le calumet que le
chef des Illinois leur avait donn les fit accueillir partout avec
bienveillance; et les Indignes envoyrent dix hommes, dans une pirogue,
pour les escorter jusqu'au village des Arkansas, situ  l'embouchure de
la rivire dont l'on vient de parler. Le chef de cette bourgade vint au
devant d'eux, et leur offrit du pain de mas. La richesse de ces
barbares consistait en peaux de bison, et ils avaient des haches
d'acier, preuve qu'ils commeraient avec les Europens. Ils ne pouvaient
donc pas tre loin des Espagnols et de la baie du Mexique. La chaleur du
climat en tait une nouvelle preuve; ils taient parvenus dans les
rgions o l'on ne connat l'hiver que par les pluies abondantes qui y
rgnent dans cette saison.

Ne doutant plus que le fleuve Mississipi ne se dcharget dans la baie
du Mexique, et non dans l'Ocan Pacifique, comme rien jusqu'alors
n'empchait de le supposer, et d'ailleurs les munitions commenant aussi
 leur manquer, ils ne crurent pas devoir avec cinq hommes seulement
aller plus loin dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitans.
Ils avaient constat que ce fleuve ne coulait pas vers l'ouest, et que
par consquent il n'offrait point de passage  la mer des Indes: ce
problme rsolu, ils retournrent sur leurs pas jusqu' la rivire des
Illinois qu'ils remontrent et qui les conduisit  Chicago. Ils
dcouvrirent dans cette navigation le pays le plus fertile du monde,
arros par de belles rivires; des bois remplis de vignes et de
pommiers; des prairies superbes couvertes de bisons, de cerfs, de
canards, d'oies, de dindes sauvages et de perroquets d'une espce
particulire. Cette contre d'une fertilit prodigieuse exporte
aujourd'hui une immense quantit de bl, dont une partie, depuis
l'ouverture des canaux du St.-Laurent, passe par le Canada pour les
marchs de l'Europe. Marquette et Joliet prvoyaient-ils alors qu'un
jour l'on pourrait descendre de Chicago  Qubec dans le mme btiment?

Toute cette contre tait habite, comme on l'a dj dit, par les
Mimis, les Mascontins, ou nation du feu, les Pouteouatamis et les
Kikapous. Allouez et Dablon en avaient dj visit une partie; Marquette
de retour du Mississipi resta parmi les Mimis au nord de la rivire des
Illinois. Joliet descendit immdiatement  Qubec pour porter la
nouvelle de leur grande dcouverte  Talon qu'il trouva parti pour la
France. L'encouragement que cet intendant avait donn  cette
expdition, lui en fait  juste titre partager la gloire: on ne peut
trop honorer la mmoire des hommes qui ont su utiliser, pour l'honneur
et pour davantage de leur patrie, la position leve que la fortune leur
a faite dans l'Etat.

Marquette resta deux ans dans cette mission, et partit en 1675 pour
Mackina  l'entre du lac Michigan. Dans la route, il fit arrter son
canot  l'embouchure d'une petite rivire du ct oriental du lac, pour
y lever un autel et clbrer la messe. Ayant pri ses compagnons de
voyage de le laisser quelques instans seul, ils se retirrent  quelque
distance, et quand ils revinrent il n'existait plus.

Le dcouvreur du Mississipi fut enterr en silence dans une fosse que
ses compagnons creusrent dans le sable sur la lisire de la fort et
sur le bord de la petite rivire dont nous venons de parler, et 
laquelle on a donn son nom. Les Amricains de l'Ouest doivent, dit-on,
lever un monument  cet illustre et pieux voyageur. Le nom de Joliet a
t aussi donn  une montagne situe sur le bord de la rivire des
Plaines, un des affluens de celle des Illinois, et  une petite ville
qui est  quelques milles de Chicago.

La nouvelle de la dcouverte du Mississipi fit une grande sensation dans
la colonie, quoique l'on y ft accoutum depuis longtemps  de pareils
vnemens; car il ne se passait pas d'annes sans qu'on annont
l'existence de nouvelles contres et de nouvelles nations. Chacun se mit
donc  calculer les avantages que l'on pourrait retirer du fleuve et de
l'immense territoire que nos deux illustres voyageurs avaient lgus 
la France. L'on formait dj en imagination de vastes projets. Le
Mississipi tombait dans le golfe du Mexique, il n'y avait pas  en
douter; les possessions franaises allaient donc avoir deux issues  la
mer Atlantique, et embrasser entre leurs deux fleuves gigantesques, la
plus belle et la plus large portion du nouveau continent.

Nanmoins tant que l'on n'aurait point descendu le Mississipi jusqu' la
mer, il resterait toujours des doutes quant  savoir dans quel ocan,
Atlantique ou Pacifique, il se jetait; car enfin l'on ne connaissait
point les pays qu'il traversait depuis l'Arkansas en descendant, et les
suppositions qu'on avait formes touchant la conformation de l'Amrique
dans cette latitude, du ct du couchant, pouvaient bien tre errones.
C'tait un point qu'il restait  claircir; et celui qui se chargerait
de cette tche devait partager la gloire de Marquette et de son
compagnon. Nous allons voir comment cela s'effectua.

La Nouvelle-France comptait alors au nombre de ses habitans un Normand
nomm La Salle (Robert Cavalier de), possd de la double passion de
foire une grande fortune et de parvenir  une rputation brillante. Ce
personnage avait acquis dans la socit des Jsuites, o il avait pass
sa jeunesse, l'activit, l'enthousiasme, le courage d'esprit et de
coeur, que ce corps clbre savait si bien inspirer aux mes ardentes,
dont il aimait  se recruter. La Salle prt  saisir toutes les
occasions de se signaler, impatient de les faire natre, audacieux,
entreprenant, voyageur enfin devenu aussi clbre par ses malheurs et
son courage indomptable pour les surmonter, que par ses dcouvertes,
tait depuis quelques annes  Qubec (1677), lorsque Joliet arriva de
son expdition du Mississipi. Il avait l'esprit cultive et tendu, et
le rapport de celui-ci fut pour son gnie un jet de lumire. Il forma de
suite un plan vaste sur lequel il appuya sa fortune et sa renomme
future, plan qu'il suivit jusqu' sa mort avec une persvrance
incroyable.

Il tait venu en Canada avec le projet de chercher un passage au Japon
et  la Chine par le nord ou par l'ouest de cette colonie; pauvre, il
n'avait rien apport avec lui que son nergie et ses talens, et
cependant son entreprise exigeait de grands moyens. Il commena donc par
se faire des amis et des protecteurs, et sut captiver les bonnes grces
du comte de Frontenac, qui aimait en lui la hardiesse des ides,
l'esprit entreprenant et courageux, et ce caractre ferme et rsolu qui
le distinguait lui-mme.

Favoris par Courcelles et Talon, en arrivant dans le pays il tablit un
comptoir pour la traite prs de Montral,  Lachine, nom qu'on prtend
avoir t donn  ce lieu par allusion satirique  l'entreprise qu'il
avait forme d'aller en Asie par le Nord-Ouest. Il visite pour son
commerce le lac Ontario et le lac Eri. La dcouverte du Mississipi le
trouva comme on vient de le dire  Qubec. Saisissant avec avidit le
moment o tout le Canada tait encore dans l'excitation cause par cet
vnement, il communiqua ses vues au comte de Frontenac. Il se flattait
qu'en remontant jusqu' la source du fleuve nouvellement dcouvert, il
pourrait trouver un passage qui le conduirait  l'Ocan, objet principal
de son ambition; dans tous les cas, la dcouverte de son embouchure ne
serait pas sans gloire ni sans avantage. Voulant faire en mme temps une
entreprise de commerce et de dcouverte, il jugea que le fort de
Frontenac lui tait ncessaire pour servir de base  ses oprations.
Fortement recommand par son protecteur, il passa en France; le marquis
de Seignelay qui avait remplac son pre, le grand Colbert, dans le
ministre de la marine, le reut trs bien et lui fit obtenir tout ce
qu'il dsirait. Le roi l'anoblit, lui accorda le fort de Frontenac 
condition qu'il le rebtirait en pierre, et lui donna enfin tous les
pouvoirs ncessaires pour faire librement le commerce et pour continuer
les dcouvertes commences. Cette concession quivalait  un commerce
exclusif avec les cinq nations.

La Salle, anim d'une vive esprance et le cour plein de joie, partit de
la Rochelle le 14 juillet 1678, emmenant avec lui trente hommes, marins
et ouvriers, des ancres, des voiles, etc. pour quiper des navires sur
les lacs. En arrivant  Qubec, il s'achemina vers Catarocoui sans
perdre de temps, avec les marchandises qu'il apportait pour trafiquer
avec les Indiens. Sa brlante nergie donna de l'activit  tout. Ds le
18 novembre, le premier brigantin qu'on et encore vu sur le lac
Ontario, sortait du port de Catarocoui (Kingston)  grandes voiles
charg de marchandises et d'objets ncessaires pour la construction d'un
fort et d'un nouveau vaisseau  Niagara, second poste dont son
entreprise ncessitait l'tablissement. Cette premire navigation fut
assez heureuse. Lorsqu'on arriva  la tte du lac Ontario, les Sauvages
de ces quartiers restrent longtemps dans l'tonnement et l'admiration
devant le navire; tandis que de leur ct les Franais qui n'avaient pas
vu la chute de Niagara, ne pouvaient cacher leur profonde surprise 
l'aspect de tout un fleuve se prcipitant d'un seul bond dans un abme
de 160 pieds, avec un bruit qui s'entend  plusieurs lieues de distance.

Cependant la Salle fit dbarquer et transporter la cargaison du
brigantin au pied du lac Eri, pour commencer la construction du fort et
du vaisseau. Mais lorsque les Indignes virent s'lever le fort, ils
commencrent  craindre et  murmurer. Afin de ne point s'attirer ces
barbares sur les bras, la Salle se contenta de le convertir en une
habitation entoure de simples palissades, pour servir de magasin. On
tablit dans l'hiver un chantier  deux lieues au-dessus de la chute, et
l'on construisit un btiment de soixante tonneaux. Ces travaux se
faisaient sous les ordres immdiats du chevalier de Tonti, que le prince
de Conti, ami de la Salle, lui avait recommand. Cet Italien avait eu
une main emporte d'un clat de grenade, dans les guerres de la Sicile,
et il s'en tait fait mettre une de fer couverte ordinairement d'un
gant, dont il se servait avec facilit; les Sauvages le redoutaient
beaucoup et l'appelaient bras de fer. Il fut trs utile  la Salle
auquel il demeura toujours fidlement attach. Il a t publi sous son
nom un ouvrage sur la Louisiane qu'il a dsavou.

L'activit de la Salle redoublait  mesure que la ralisation de ses
desseins semblait devenir plus probable. Il envoya dans l'hiver Tonti et
le franciscain Hennepin, devenu clbre par ses voyages en Amrique, en
ambassade chez les Iroquois pour rendre ces barbares favorables  son
entreprise; il les visita lui-mme ensuite, ainsi que plusieurs autres
nations avec lesquelles il voulait tablir des relations commerciales.

La Salle fut le premier fondateur europen de Niagara, et le premier
aussi qui construisit un navire sur le lac Eri. Le Griffon, c'est le
nom qu'il donna  ce vaisseau, voulant, disait-il, faire voler le
griffon par dessus les corbeaux par allusion  ses ennemis que ses
projets avaient rendus fort nombreux, fut lanc sur la rivire Niagara
en 1679, au milieu d'une salve d'artillerie, des chants du _Te Deum_ et
des cris de joie des Franais, auxquels vinrent se mler ceux
qu'arrachait la surprise superstitieuse des Indignes, qui appelaient
les premiers _Otkon_, c'est--dire, esprits perans.

Le 7 aot de la mme anne, le Griffon arm de 7 pices de canon et
charg d'armes, de vivres et de marchandises, portant en outre trente
deux hommes, et deux missionnaires, entra dans le lac Eri au milieu des
dtonations de l'artillerie et de la mousqueterie, dont le bruit
frappait pour la premire fois les chos de ces contres dsertes et
silencieuses. La Salle triomphant de l'envie de ses ennemis et de tous
les autres obstacles inhrens  son entreprise, salua de son bord, au
bout de quelques jours de passage, avec un secret plaisir les rives du
Dtroit, dont l'aspect enchanta tous ses compagnons: chaque point de vue
leur sembla autant de lieux de plaisance et de belles campagnes. Ceux,
dit Hennepin, qui auront le bonheur de possder un jour les terres de
cet agrable et fertile pays, auront de l'obligation aux voyageurs qui
leur en ont fray le chemin, et qui ont travers le lac Eri pendant
cent lieues d'une navigation inconnue. C'est la Salle qui donna en
passant au lac qu'il y a vers le milieu du Dtroit, le nom de
Ste.-Clair. Le 23 aot, il entra dans le lac Huron, et arriva cinq jours
aprs  Michilimackinac aprs avoir essuy une grosse tempte. Les
naturels en voyant s'lever  l'horison le vaisseau couvert de sa haute
voilure blanche, furent tout interdits, et le bruit du canon acheva de
les jeter dans une pouvante extraordinaire.

Le chef franais couvert d'un manteau d'carlate bord de galon d'or, et
suivi d'une garde, alla entendre la messe par terre  la chapelle des
Outaouais: il y fut reu avec beaucoup de politesse et de considration.

Le Griffon continuant son voyage, jeta enfin l'ancre heureusement dans
la baie des Puans, sur la rive occidentale du lac Michigan, dans le mois
de septembre. Telle fut la premire navigation d'un vaisseau de haut
bord sur les lacs du Canada. Les partis que La Salle entretenait dans
ces contres pour faire la traite, lui ayant ramass un chargement de
pelleteries, il renvoya son navire avec une riche cargaison  Niagara,
afin de payer ses cranciers. Le Griffon fit voile le 18 septembre, et
l'on n'en a plus entendu parler depuis. Cette perte considrable ne fut
pas de moins de 50,000  60,000 francs.

Cependant La Salle aprs le dpart de son vaisseau, continua sa route
jusqu'au village de St.-Joseph au fond du lac Michigan, o il lui avait
donn ordre de monter  son retour de Niagara. Il emmenait avec lui une
trentaine d'hommes de diffrens mtiers avec des armes et des
marchandises. Rendu dans ce village, il fit btir dans les environs une
maison et un fort pour la sret de ces marchandises, et en mme temps
pour servir de retraite  ses gens; il lui donna le nom de Fort des
Mimis. Cette fortification occupait la cime d'une montagne escarpe en
forme de triangle, baigne de deux cts par la rivire des Mimis, et
dfendue de l'autre par une profonde ravine. Il fit baliser
soigneusement l'entre de la rivire dans l'attente du vaisseau sur la
sret duquel dpendait en partie le succs de son entreprise, et il
envoya deux hommes expriments  Michilimackinac pour le piloter dans
le lac. Mais aprs l'avoir attendu longtemps, il commena  craindre
quelque malheur. Quoique trs inquiet de ce retard, l'hiver approchant
il se dcida  pntrer chez les Illinois; et laissant dix hommes pour
garder le fort, il partit accompagn de Tonti, de Hennepin avec deux
autres missionnaires, et d'une trentaine de suivans. Il remonta la
rivire des Mimis, et aprs beaucoup de fatigues et de dangers, arriva
vers la fin de dcembre dans un village indien situ sur la rivire des
Illinois, probablement dans le comt qui porte aujourd'hui son nom. La
tribu tait absente  la chasse du bison, et le village compltement
dsert.

Les Franais continurent  descendre la rivire, et ne dcouvrirent les
Illinois qu'au lac _Peoria_, qu'Hennepin appelle _Pimiteoni_, o il y en
avait un camp nombreux. Ce peuple de moeurs douces et pacifiques, les
reut avec une gnreuse hospitalit, et leur frotta les jambes, selon
son usage lorsqu'il recevait des trangers qui arrivaient d'une longue
marche, avec de l'huile d'ours et de la graisse de taureau sauvage pour
les dlasser. La Salle lui fit des prsens et contracta une alliance
durable avec lui. Ce fut avec un plaisir extrme que cette nation apprit
que les Franais venaient pour fonder des colonies sur son territoire.
Comme les Hurons du temps de Champlain, elle tait expose aux invasions
des Iroquois; les Franais seraient donc aussi pour elle un alli utile
contre ces barbares avides et ambitieux, tandis qu' son tour la Salle
pourrait compter sur les dispositions bienveillantes de ce peuple. Les
Illinois font leurs cabanes de nattes de jonc plat, doubles et cousues
ensemble. Ils sont de grande stature, forts, robustes, adroits  l'arc
et  la flche; mais quelques auteurs les reprsentent comme errans,
paresseux, lches, libertins et sans respect pour leurs chefs. Ils ne
connaissaient point l'usage des armes  feu lorsque les Franais
parurent au milieu d'eux.

Dj les hommes de la Salle commenaient  murmurer, et disaient que
puisqu'on ne recevait point de nouvelles du Griffon, c'est qu'il s'tait
perdu. Le dcouragement gagna ainsi une partie de sa troupe, et six
hommes dsertrent dans une nuit. L'entreprise qui avait eu un
commencement heureux, semblait maintenant tendre vers un dnouement
contraire. Depuis quelque temps des obstacles naissaient chaque jour
sous les pas de la Salle, et il fallait toute sa force d'me pour les
surmonter, et toute son loquence pour rassurer sa petite colonie, 
laquelle il fut enfin oblig de promettre la libert de retourner en
Canada au printemps, si les choses ne recevaient point de changement
favorable. Afin d'occuper les esprits, et loigner d'eux l'ennui et les
mauvaises passions de l'oisivet, il se dtermina  btir un fort sur
une minence qu'il trouva  quatre journes au dessous du lac, sur la
rivire des Illinois, et qu'il nomma le Fort de Crvecoeur, pour marquer
la rigueur de sa destine et les angoisses cuisantes qui dchiraient
alors son me. Il mit aussi une barque en construction afin de descendre
le Mississipi, tant il s'opinitrait  son dessein: les difficults
augmentaient son nergie.

Ayant besoin de grement pour ce vaisseau, et ne sachant encore ce
qu'tait devenu le Griffon qui devait lui apporter les choses qu'il
avait juges ncessaires  son entreprise, il prit la rsolution
dsespre de retourner lui-mme  pied au fort de Frontenac, dont il
tait loign de douze  quinze cents milles, pour faire acheminer ces
objets vers le Mississipi. Il chargea avant de partir le P. Hennepin de
descendre dans ce fleuve pour remonter aussi haut que possible vers sa
source, et examiner les contres qu'il arrose dans ses rgions
suprieures; et aprs avoir donn le commandement du fort  Tonti, il se
mit en marche lui-mme le 2 mars 1680, arm d'un mousquet et accompagn
de quatre Franais et d'un Sauvage, pour Catarocoui[133].

[Note 133: Charlevoix, en suivant la relation suppos de Tonti, est
tomb dans plusieurs erreurs sur l'expdition de la Salle  la rivire
des Illinois, que l'on reconnatra facilement. Hennepin, tmoin
oculaire, est ici la meilleure autorit, corrobore qu'elle est par les
lettres et la relation du P. Znobe Mambr. Voir: _Premier tablissement
de la Foi dans la Nouvelle-France_.]

Hennepin s'tait mis en chemin cependant le 29 fvrier. Il descendit la
rivire des Illinois jusqu'au Mississipi, fit diverses courses dans
cette rgion, puis remonta le fleuve jusqu'au dessus du
Sault-St.-Antoine et tomba entre les mains des Sioux. Pendant sa
captivit, ces barbares s'amusaient  lui faire crire des mots de leur
langue qu'il avait commenc  tudier: ils appelaient cela mettre du
noir sur du blanc. Quand ils le voyaient consulter le vocabulaire qu'il
s'tait fait des termes de leur idiome, pour leur rpondre, ils se
disaient entre eux: il faut que cette chose blanche soit un esprit,
puisqu'elle lui fait connatre tout ce que nous lui disons. Combien
d'hommes civiliss sont encore sauvages pour des choses encore plus
simples et plus faciles, et mettent dans leur ignorance sans cesse
obstacle  des inventions et  des pratiques utiles.

Au bout de quelques mois les Sauvages permirent aux trois captifs
franais de retourner parmi leurs compatriotes, sur la promesse qu'ils
leur firent de revenir l'anne suivante. Un des chefs leur traa la
route qu'ils devaient suivre sur un morceau de papier, et cette carte,
dit Hennepin, nous servit aussi utilement que la boussole aurait pu le
faire. Ils parvinrent, par la rivire Ouisconsin qui tombe dans le
Mississipi, et la rivire aux Renards qui coule vers le ct oppos, 
la mission de la baie du lac Michigan.

Telle fut l'expdition du P. Hennepin, qui reconnut, lui, le Mississipi
depuis l'embouchure de l'Ohio jusqu'au Sault-St.-Antoine en remontant
vers sa source, et qui entra probablement dans le Missouri un des grands
affluens de ce fleuve. En revenant, il ne fut pas peu tonn de
rencontrer vers le Ouisconsin, sur les bords du Mississipi, des traitans
conduits par un nomm de Luth qui l'avaient probablement devanc dans
ces rgions lointaines.

Tandis que Hennepin explorait le haut du Mississipi, les affaires de la
Salle empiraient de jour en jour  Crvecoeur o commandait Tonti. Mais
pour bien comprendre la cause des vnemens qui obligrent celui-ci 
vacuer finalement ce poste, et celle des obstacles qui surgirent autour
de la Salle, il est ncessaire de dire quelque chose de sa position en
Canada, et des craintes qu'y excitaient dans le commerce les grands
projets qu'il formait sans cesse touchant les contres de l'Ouest.
Arriv dans le pays, comme je l'ai dit, sans fortune, mais avec une
vaste ambition et des recommandations qui lui donnrent accs auprs des
personnes en autorit, et dont il cultiva l'amiti avec le plus grand
soin, il devint bientt l'objet de leur faveur spciale, tandis que ses
projets de dcouvertes et de colonisation excitaient contre lui l'envie
des hommes mdiocres et la jalousie des traitans, qui tremblrent pour
leurs intrts. Cette crainte n'tait pas en effet chimrique, puisqu'il
obtint, avec la concession du fort de Frontenac, le privilge exclusif
de la traite dans la partie suprieure du Canada. Ce monopole si
injudicieusement donn, ameuta contre lui et les marchands et les
coureurs de bois. Pendant qu'il tait encore sur la rivire des
Illinois, les premiers firent saisir tout ce qu'il possdait et avait
laiss  leur porte; ils lui firent prouver par l de grandes pertes
en affaiblissant son crdit. De leur ct les derniers indisposaient
contre lui les tribus sauvages, et intriguaient auprs de ses propres
gens pour les faire dserter et pour faire manquer l'entreprise de leur
chef[134]. Ils excitrent ainsi les Iroquois et les Mimis  prendre les
armes contre les Illinois ses allis, par des correspondances qu'ils
entretenaient chez ces peuples. Rien n'galait l'activit de ces
traitans; ils suivaient la Salle  la piste, ils faisaient une espce de
concurrence sourde  son privilge chez toutes les nations sauvages, et
semaient par tous les moyens que l'intrt peut suggrer, des obstacles
 l'accomplissement de ses desseins. A cette opposition intrieure,
venaient se joindre les intrigues des colonies anglaises, qui voyaient
naturellement d'un mauvais oeil les dcouvertes et l'esprit
d'agrandissement des Franais; aussi encouragrent-elles les Iroquois 
fondre sur leurs allis dans la valle du Mississipi. Il n'est donc pas
surprenant si, ayant  lutter contre une opposition aussi nombreuse et
aussi formidable, la Salle n'a pu excuter qu'une partie d'un plan qui
tait d'ailleurs au-dessus des forces d'un simple individu, et s'il a 
la fin entirement succomb.

[Note 134: Leclerc et Znobe Mambr:--L'entreprise qui devait tre
soutenue par toutes les personnes bien intentionnes pour la gloire de
Dieu et pour le service du roi, avait produit des dispositions et des
effets bien contraires, dont on avait dj imprim les sentimens aux
Hurons, aux Outaouais de l'Ile, et aux nations voisines pour leur causer
de l'ombrage: le sieur de la Salle y trouva mme encore les 15 hommes
qu'il avait envoys au printemps (1679) prvenus  son dsavantage, et
dbauchs de son service; une partie de ses marchandises dissipe, bien
loin d'avoir pouss aux Illinois, pour y faire la traite suivant l'ordre
qu'ils en avaient, le sieur de Tonti qui tait  leur tte ayant fait
inutilement tous ses efforts pour leur inspirer la fidlit.]

Cependant Tonti qu'il avait t charg de la garde du fort de
Crvecoeur, travaillait  s'attacher les Illinois en parcourant leurs
bourgades. Ayant appris que les Mimis voulaient se joindre aux Iroquois
pour les attaquer, il se hta d'enseigner aux nouveaux allis des
Franais l'usage des armes  feu pour les mettre sur un pied d'galit
avec ces deux nations qui avaient adopt le fusil. Il leur montra aussi
la manire de se fortifier avec des palissades, et rigea sur un rocher
de deux cents pieds de hauteur, baign par une rivire qui coule au
pied, un petit fort. Il tait ainsi occup  ces travaux lorsque presque
tous les hommes qu'il avait laisss  Crvecoeur, travaills par
quelques mcontens qui rveillrent leur ennui et leurs soupons,
pillrent les munitions et les vivres et dsertrent.

Il n'y avait plus  en douter maintenant, les ennemis de la Salle
avaient russi  armer les cinq nations, qui parurent  l'improviste
dans le pays des Illinois dans le mois de septembre (1680), et jetrent
ce peuple mou et faible dans la plus grande frayeur. Cette invasion
mettait dans le plus grand danger les Franais. Tonti s'empressa
d'intervenir, et l'on fit une espce de paix, que les envahisseurs,
voyant la crainte qu'on avait d'eux, ne se firent aucun scrupule de
violer; ils commirent des hostilits, dterrrent les morts, dvastrent
les champs de mas, etc. Les Illinois, retraitant vers le Mississipi, se
dissiprent peu  peu et laissrent les Franais seuls au milieu de
leurs ennemis. Tonti n'ayant avec lui que cinq hommes et deux Rcollets,
rsolut d'abandonner la contre. Les dbris de cette petite colonie
partirent sans provisions, dans un mchant canot d'corce, se reposant
sur la chasse et sur la pche pour vivre en chemin.

Tandis qu'ils descendaient par le ct nord le lac Michigan, la Salle le
remontait par le ct sud avec un renfort d'hommes et des agrs pour son
brigantin. Il ne trouva en consquence personne au poste qu'il avait
tabli sur la rivire des Illinois. Cela lui fit perdre une autre anne,
qu'il passa en diverses courses: il visita un grand nombre de tribus,
entre autres les Outagamis et les Mimis, qu'il russit  dtacher de
l'alliance des cinq nations, qui aprs le dpart de Tonti, avaient  ce
qu'il parat chass une partie des Illinois au-del du Mississipi chez
les Osages. Il retourna ensuite  Catarocoui et  Montral pour mettre
ordre  ses affaires qui taient fort dranges. Il avait fait des
pertes considrables[135]. Il russit cependant  s'entendre avec ses
cranciers, auxquels il laissa la libert du commerce dans les immenses
pays qui dpendaient de sa concession du fort de Frontenac, et reut
mme d'eux en retour de nouvelles avances pour continuer ses
dcouvertes. Il abandonna le plan trop vaste qu'il avait form d'tablir
des forts et des colonies sur divers points de sa route en gagnant la
mer. Prvoyant mme des embarras, il prit le parti de continuer son
voyage dans les esquifs lgers et rapides des Indignes.

[Note 135: Un vaisseau charg de vingt deux milles livres de
marchandises pour son compte venait de prir dans le golfe St.-Laurent;
des canots montant de Montral au fort de Frontenac, chargs
pareillement de marchandises, s'taient perdus dans les rapides. Il
disait qu' l'exception de M. le comte de Frontenac, il semblait que
tout le Canada et conjur contre son entreprise; que l'on avait
dhanch ses gens qu'il avait amens de France, dont une partie s'tait
chappe avec ses effets par la Nouvelle Hollande, et qu' l'gard des
Canadiens qui s'taient donns  lui, l'on avait trouv moyen de les
dgoter et de les dtacher de ses intrts. Dans tous ses malheurs,
dit un missionnaire, je n'ai jamais remarqu en lui la moindre
altration, paraissant toujours dans son sang froid et sa possession
ordinaire, et je le vis plus rsolu que jamais de continuer son ouvrage
et de pousser sa dcouverte.]

Il repartit donc avec Tonti et le P. Mambr, 24 Franais et 18 Sauvages
aguerris, tant Mahingans ou Loups qu'Abnaquis, les deux peuples les
plus braves de l'Amrique, et atteignit le Mississipi le 6 fvrier
(1682).

Comme Marquette il s'abandonna au courant du grand fleuve. La douceur du
climat et la beaut du pays rveillaient,  mesure qu'il avanait, ses
anciennes esprances de fortune et de gloire. Il reconnut les Arkansas
et d'autres tribus visites par Marquette, et il traversa, en approchant
de la mer, une foule de nations qui le considraient avec surprise,
entre autres les Chicasaws, les Taensas, les Chactas, et enfin les
Natchez rendus si clbres par les crits de Chateaubriand. S'tant
arrt plusieurs fois, il ne parvint  l'embouchure du fleuve que vers
le 9 avril, qu'il aperut enfin l'Ocan se dployer majestueusement
devant lui sous le beau ciel chaud ds rgions voisines du tropique. Un
cri d'enthousiasme et de triomphe s'chappa de sa bouche! Il avait donc
atteint le but de plusieurs annes de soucis, de travaux et de dangers,
et assur par sa persvrance une noble conqute  sa patrie. Il prit
solennellement possession de la valle du Mississipi pour la France, et
donna le nom de Louisiane  cette contre en l'honneur de Louis XIV, nom
conserv aujourd'hui au riche Etat situ sur le golfe du Mexique, dont
la Nouvelle Orlans, fonde par un de nos compatriotes, est la capitale.

Ainsi fut complte la dcouverte du Mississipi, qui fut reconnu par les
Franais depuis le Sault-St.-Antoine jusqu' la mer, c'est--dire
pendant l'espace de plus de six cents lieues.

La Salle revint alors sur ses pas, et envoya en France le P. Mambr pour
rendre compte des rsultats de son voyage au roi. Le franciscain
s'embarqua sur le vaisseau qui tait venu chercher le comte de
Frontenac, et qui fit voile de Qubec le 17 novembre. La Salle lui-mme
resta l't et l'hiver suivant parmi les Illinois et dans les rgions du
lac Michigan, pour y former des tablissemens et y faire la traite. Mais
ayant eu connaissance des mauvaises dispositions du nouveau gouverneur 
son gard, il rsolut de passer en France pour contrecarrer l'effet des
rapports qui y avaient t envoys relativement  ses courses dans
l'Ouest. L'on sait dj que M. de la Barre avait crit au ministre que
c'tait l'imprudence de la Salle qui avait allum la guerre entre les
Franais et la confdration iroquoise, et que la colonie pourrait bien
tre attaque avant qu'elle ft en tat de se dfendre; il crivit
encore aprs la dcouverte de l'embouchure du Mississipi, que le P.
Mambr, qui venait d'arriver  Qubec pour passer en Europe, n'avait
voulu lui rien communiquer de l'expdition de la Salle; qu'il ne croyait
pas qu'on pt ajouter beaucoup de foi  ce que ce religieux en dirait,
et que la Salle lui-mme paraissait avoir de mauvais desseins; qu'il
tait avec une vingtaine de vagabonds, franais et sauvages, dans le
fond de la baie du lac Michigan, o il tranchait du souverain, pillait
et ranonnait les gens de sa nation, exposait les peuples aux incursions
des Iroquois, et couvrait toutes ses violences du prtexte de la
permission qu'il avait du roi de faire seul le commerce dans les pays
qu'il pourrait dcouvrir. Ces reprsentations sans cesse rptes par la
plus haute autorit de la colonie, et qui furent suivies de la mise sous
le squestre des forts de Frontenac et de St.-Louis aux Illinois,
tendaient videmment  mettre la fidlit de la Salle en question.
Celui-ci partit de Qubec dans le mois de novembre 1683.

C'tait  l'poque o Louis XIV au comble de la gloire, et reconnu pour
le prince le plus puissant de la chrtient, ne mettait plus de bornes 
son ambition. Vainqueur de l'Europe coalise, il lui avait dict des
lois  Nimgue en 1678. Tout semblait favoriser les plans de conqute de
ce monarque altier. La dcouverte du Mississipi vint lui donner encore
des droits sur un nouveau pays, et flatter d'une autre sorte son amour
propre royal, lui qui ambitionnait toutes les gloires. L'on devait donc
supposer que, malgr les rapports du gouverneur du Canada, il aurait des
gards pour la Salle qui avait si puissamment contribu  lui assurer
cette nouvelle acquisition de territoire. Quoique le grand Colbert ft
descendu dans la tombe, l'impulsion qu'il avait donne au commerce, 
l'industrie et  la colonisation lui survivait, et le peuple recevait
avec un orgueil bien louable la nouvelle des extensions que l'on donnait
tous les jours aux possessions franaises dans l'intrieur de
l'Amrique. M. de Seignelay, aprs avoir confr avec notre voyageur
qu'il couta avec un grand intrt, vit bien que M. de la Barre avait
t induit en erreur. Il ne put rien refuser  celui qui venait de doter
la France d'un des plus beaux pays du monde, et lui, aussi bien que le
roi, se prta facilement  la proposition qu'il leur fit d'y tablir
immdiatement des colonies. La Salle fut sensible  ces marques de
bienveillance, qui annonaient que l'on savait apprcier ses vues et son
gnie, et il se mit sur le champ en frais d'excuter une entreprise pour
laquelle le gouvernement s'obligea de lui fournir tout ce qui pourrait
lui tre ncessaire.




                             CHAPITRE III.


                        LE MASSACRE DE LACHINE.

                              1682-1689.

Administration de M. de la Barre: caractre de ce gouverneur; il se
laisse prvenir contre les partisans de M. de Frontenac, et
particulirement contre la Salle. La guerre tant imminente, il convoque
une assemble des notables; leurs cahiers; l'on demande des colons au
roi.--Louis XIV, qui force par la rvocation de l'dit de Nantes 500,000
Huguenots  s'expatrier, n'a que 200 hommes  envoyer au
Canada.--Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, malgr les ordres de sa
cour, excite les Iroquois  la guerre.--La Barre s'en laisse imposer par
les barbares qui le trompent, et qui lvent enfin le masque en attaquant
le fort de Crvecoeur aux Illinois.--Maladresse de Dongan qui veut
runir tous les cantons contre les Franais.--Le gouverneur part de
Montral avec une arme pour attaquer les Iroquois; lenteur et dsordre
de sa marche; il arrive  la baie de la Famine (lac Ontario); disette
dans le camp; paix honteuse avec l'ennemi.--M. de la Barre est rappel
et remplac par le marquis de Denonville dont l'administration n'est
encore plus malheureuse que celle de son prdcesseur.--Il veut exclure
les traitans anglais et les chasseurs iroquois de la rive gauche du
St.-Laurent et des lacs.--Dongan rassemble les chefs des cantons 
Albany et les engage  reprendre les armes.--M. Denonville, instruit de
ces menes par le P. Lamberville, se dcide  les prvenir.--Sous
prtexte d'une confrence, il attire plusieurs chefs de ces tribus en
Canada, les saisit et les envoye chargs de fers en France.--Noble
conduite des Onnontagus envers le P. Lamberville, instrument innocent
de cette trahison.--On attaque les Tsonnonthouans avec 2700 hommes; ils
tendent une ambuscade; l'on rduit tous leurs villages en cendres.--On
ne profite point de la victoire.--Fondation de Niagara.--Pourparlers
inutiles pour la paix; perfidies profondment ourdies de le Rat, chef
huron, pour rompre les ngociations: la guerre continue.--Le chevalier
de Callires propose la conqute de la Nouvelle-York.--Calme trompeur
dans la colonie: massacre de Lachine le 24 aot (1689). Ineptie du
gouverneur; il est rvoqu.--Guerre entre, la France et
l'Angleterre.--M. de Frontenac revient en Canada; il tire le pays de
l'abme, et le rend par ses talens et par sa vigueur bientt victorieux
de tous ses ennemis.


Cependant, tandis que M. de la Barre crivait  la cour que rien n'tait
plus imaginaire que les dcouvertes de la Salle, et qu'il s'emparait des
forts de Frontenac et de St.-Louis appartenant  ce voyageur clbre,
acte de spoliation fort blm dans le temps, les affaires ne
s'amlioraient pas dans la colonie. Ce gouverneur avait des ides assez
librales en matires d'administration, et c'est qui l'avait fait jeter
dans les bras des partisans de la traite libre et des ennemis du
monopole. Il est vrai que rien  cette poque n'aurait t plus
avantageux pour le Canada, que l'entire libert du ngoce; mais il ne
chercha pas mme  y faire reconnatre ce principe par la cour, et
encore bien moins  le mettre en pratique,  en faire la base du systme
commercial du pays. Il parat au contraire, si l'on en croit quelques
chroniqueurs, comme l'abb de Belmont, que l'intrt priv n'tait pas
tranger aux motifs de sa conduite, et que non seulement il faisait
lui-mme le commerce des pelleteries, mais qu'il tirait encore de grands
bnfices de la vente des congs de traite. Quoiqu'il en soit, c'est
dans l'excution qu'il part que M. de la Barre manquait gnralement
d'nergie; et s'il avait des vues heureuses, la nature semblait lui
refuser les qualits ncessaires pour mener  bonne fin les affaires
compliques et qui demandaient  la fois une excution prompte et de la
dcision. Cette ingalit dans la force de son intelligence tait encore
accrue par l'ge. Les rnes du gouvernement canadien,  l'entre d'une
guerre qu'on s'attendait  voir clater d'un jour  l'autre, taient
donc tombes dans des mains incapables de porter un si pesant fardeau.
L'on va voir bientt quel fut le fruit de cette faiblesse de
l'administration du gouvernement.

M. de la Barre, aprs avoir pass les affaires du pays en revue, sentit
toutes les difficults de sa position, sur laquelle il ne s'aveugla pas.
Suivant un usage de la mre-patrie dans les circonstances critiques, il
convoqua une assemble des notables pour prendre leur avis sur ce qu'il
y avait  faire. L'intendant, l'vque, plusieurs membres du conseil
suprieur, les chefs des juridictions subalternes, le suprieur du
sminaire et celui des missions, y furent convis avec les principaux
officiers des troupes. Il parat qu'il n'y fut point appel de citoyens
non lis au gouvernement. Dans le rgime du temps, l'on donnait  une
pareille runion un titre qu'elle n'aurait sans doute pas comport sous
un gouvernement libre.

Cette assemble de notables exposa au gouverneur la situation du Canada
dans un rapport qui fut immdiatement envoy  Paris. Elle disait que la
Nouvelle-York voulant attirer  elle tout le commerce des Sauvages,
excitait les Iroquois  nous faire la guerre, que l'Angleterre tait en
consquence notre premire ennemie; que les cinq nations pour n'avoir
point  lutter contre plus fort qu'elles, travaillaient  nous dtacher
nos allis ou  les dtruire les uns aprs les autres; qu'elles avaient
commenc par les Illinois qu'il tait trs important pour nous
d'empcher de succomber, mais que la chose tait difficile, parceque la
colonie n'tait pas capable de mettre plus de mille hommes sous les
armes[136], et qu'il faudrait encore, pour cela, interrompre une partie
des travaux de la campagne; qu'avant de prendre les armes, il fallait
avoir des vivres et des munitions de guerre dans le voisinage de
l'ennemi, parcequ'il ne s'agissait plus de l'effrayer, comme du temps de
M. de Tracy, mais bien de le rduire au point qu'il ne pt plus faire de
mal; que le fort de Catarocoui serait trs commode pour cela, puisque de
ce poste on pouvait, en quarante huit heures, tomber sur le canton des
Tsonnonthouans, le plus loign de tous, et sur lequel il fallait
d'abord porter le premier coup de la guerre. L'assemble dclara aussi
qu'avant de s'engager dans une pareille entreprise, il fallait demander
au roi deux ou trois cents soldats, dont une partie serait mise en
garnison  Catarocoui et  la Galette (Prescott), pour garder la tte de
la colonie, tandis que toutes les forces dont on pouvait maintenant
disposer, marcheraient  l'ennemi; et en outre le supplier d'envoyer
dans le pays mille ou quinze cents engags pour cultiver les terres
pendant l'absence des habitans partis pour l'arme, et des fonds pour
les magasins et pour la construction de trois ou quatre barques sur le
lac Ontario, qui seraient affectes au passage des troupes et de leur
matriel.

[Note 136: D'aprs le rle contenu dans l'Appendice D  la fin de ce
volume, il paratrait qu'il y avait deux mille hommes en tat de porter
les armes ds 1668; mais l'assemble supposait avec raison qu'une partie
seulement de la population mle pouvait aller porter la guerre au loin.]

Elle terminait son cahier par appuyer sur la ncessit d'engager le roi
 faire cotte dpense, de l'instruire de l'urgence de la guerre, de la
vritable situation du Canada et de son insuffisance pour la soutenir
seul; et de lui reprsenter surtout que le dfaut des secours de France
commenait  nous attirer le mpris des Indiens; que si la confdration
iroquoise voyait arriver des troupes franaises, elle n'oserait pas nous
attaquer, et que nos allis s'empresseraient de prendre les armes contre
une nation qu'ils redoutent, et dont ils se croiraient assurs de
triompher s'ils nous savaient en tat de les secourir puissamment.

Le cahier des notables ne contenait rien d'entirement tranger  la
question de la guerre. La demande assez mal motive de quinze cents
colons pour remplacer les habitans partis pour l'arme, resta sans
rponse et sans fruit. Et pourtant c'tait dans le temps mme que les
Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission d'aller s'tablir
dans le Nouveau-Monde, o ils promettaient de vivre en paix  l'ombre du
drapeau de leur patrie, qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer; c'tait dans
le temps, dis-je, qu'on leur refusait une prire dont la ralisation et
sauv le Canada, et assur pour toujours ce beau pays  la France. Mais
Colbert avait perdu son influence  la cour, et tait mourant. Tant que
ce grand homme avait t au timon des affaires, il avait protg les
calvinistes qui ne troublaient plus la France, mais l'enrichissaient. Sa
mort arrive en 1684 les livra entirement au chancelier Le Tellier et
au farouche Louvois. Les dragonades passrent sur les cantons
protestans, terribles pronostics de la rvocation de l'dit de Nantes.
Le roi montrait avec un secret plaisir, dit un crivain distingu, sa
puissance en humiliant le pape et en crasant les Huguenots. Il voulait
l'unit de l'Eglise et de la France, objet des dsirs des grands hommes
de l'poque  la tte desquels tait Bossuet.

Madame de Maintenon, calviniste convertie, et devenue secrtement son
pouse (1685), l'encourageait dans ce dessein, et lui suggra ce moyen
cruel, celui d'arracher les enfans  leurs parens pour les lever dans
la foi catholique; ce moyen qu'elle n'et jamais recommand sans doute,
si elle et t mre.

Les vexations, les confiscations, les galres, le supplice de la roue,
le gibet, tout fut employ inutilement pour les convertir. Les
malheureux protestans ne songrent plus qu' chapper  la main qui
s'appsantissaient sur eux; on eut beau leur dfendre de laisser le
royaume et punir des galres ceux qui trempaient dans leur vasion, cinq
cents mille s'enfuirent en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, et
dans les colonies amricaines de cette nation. Ils y portrent leurs
richesses, leur industrie, et, aprs une pareille sparation, des
ressentimens et une soif de vengeance qui coutrent cher  leur patrie.
Guillaume III chargea plus d'une fois les troupes franaises  la tte
de rgimens franais, et l'on vit des rgimens catholiques et huguenots,
en se reconnaissant sur le champ de bataille, s'lancer les uns sur les
autres  la bayonnette avec cette fureur et cet acharnement que ne
montrent point des soldats de deux nations diffrentes. De quel avantage
n'eut pas t une une migration faite en masse et compose d'hommes
riches, clairs, paisibles, laborieux, comme l'taient les Huguenots,
pour peupler les bords du St.-Laurent, ou les fertiles plaines de
l'Ouest? Du moins ils n'auraient pas port  l'tranger le secret des
manufactures de France, et enseign aux diverses nations  produire des
marchandises qu'elles taient accoutumes d'aller chercher dans les
ports de celle-ci. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux
vues exclusives d'un gouvernement arm, par l'alliance du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, d'une autorit qui ne laissait
respirer ni la conscience ni l'intelligence. Si vous et les vtres ne
vous tes convertis avant tel jour, l'autorit du roi se chargera de
vous convertir, crivait Bossuet aux schismatiques. Nous le rptons,
sans cette politique, nous ne serions pas, nous Canadiens, rduits 
dfendre pied  pied contre une mer envahissante, notre langue, nos
lois, et notre nationalit? Comment jamais pardonner au fanatisme les
angoisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a rendu la
destine si douloureuse et si pnible, dont il a compromis si gravement
l'avenir.

Louis XIV qui avait des myriades de dragons pour massacrer les
protestans, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, ce
monarque enfin qui dominait sur l'Europe n'et que deux cents soldats 
envoyer  Qubec pour protger une contre quatre fois plus vaste que la
France, une contre qui embrassait la baie d'Hudson, l'Acadie, le
Canada, une grande partie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York et
de toute la valle du Mississipi. Il crivit au gouverneur-gnral au
mois d'aot 1683, que le roi de la Grande-Bretagne,  qui il avait fait
probablement des reprsentations, avait donn des ordres trs prcis 
son reprsentant dans la Nouvelle-York, le colonel Dongan, d'entretenir
la bonne intelligence avec les Franais; et qu'il ne doutait pas que cet
agent ne s'y conformt. Mais Dongan, qui avait rsolu de partager les
avantages de la traite avec les Canadiens, n'eut garde de se conformer
aux instructions de sa cour. Il ne cessa point d'exciter secrtement les
Iroquois, et il avait gagn  les dcider  lever la hache contre les
Mimis et les Outaouais, lorsque la nouvelle en tant parvenue  M. de
la Barre, celui-ci leur dpcha en toute hte un homme sr, qui arriva
chez les Onnontagus la veille du jour o ils allaient se mettre eu
marche.

Cet envoy fut bien reu. Les Iroquois, qui n'avaient point intention de
tenir leurs promesses, consentirent  tout ce que l'on voulut, et
s'obligrent mme  envoyer des dputs  Montral dans le mois de juin
suivant; mais ds le mois de mai, huit cents hommes des cantons
d'Onnontagu, de Goyogouin et d'Onneyouth tombaient sur les Hurons, les
Mimis et les Outaouais: et l'on et bientt aprs la nouvelle que les
autres cantons allaient, de leur ct, lancer leurs bandes sur les
habitations canadiennes mmes. Le gouverneur s'empressa d'informer le
roi de l'tat des choses. Il lui manda que Dongan se servait de
transfuges franais pour conduire ses ngociations avec les cantons;
qu'il fallait se rsoudre  abandonner le Canada, ou  faire un effort
pour dtruire les Tsonnonthouans et les Goyogouins, les plus anims
contre nous; et qu'il fallait pour cela lui envoyer 400 hommes de bonne
heure le printemps suivant. Tandis qu'il faisait ces instances en France
qui respiraient la guerre, ses dmarches auprs des Indiens, dont il
mconnaissait entirement le caractre, faisaient supposer qu'il ne
redoutait rien tant que la reprise des armes. Il ignorait qu'en
recherchant avec trop d'ardeur leur amiti, il ne faisait qu'accrotre
leur orgueil et s'attirer leur mpris. Les dlgus qu'ils devaient
envoyer en juin ne paraissant point, il les fit inviter de venir dgager
leur parole  Montral. Ils rpondirent, en faisant les surpris, qu'ils
ne se rappelaient pas d'avoir donn cette parole; et que si l'on avait
quelque chose  leur communiquer, l'on pouvait bien venir les trouver
chez eux.

Afin de s'attacher les cantons plus troitement, la Nouvelle-York leur
donnait, par un stratagme commercial bien connu, ses marchandises 
perte dans le dessein de ruiner les traitons franais, ou de les leur
rendre odieux, en disant qu'ils ne cherchaient qu' les dpouiller de
leurs pelleteries. On sut aussi qu'elle les excitait sans cesse 
exterminer toutes les tribus avec lesquelles nous faisions quelque
ngoce; et que tous les cantons se prparaient  faire une guerre  mort
au Canada. La cupidit armait tout le monde, et deux nations europennes
et hostiles venaient en concurrence commerciale, la pire de toutes, sous
les huttes de ces Sauvages. Quelle facilit n'y avait-il pas de mettre
en jeu les moyens les moins avouables au milieu de populations plonges
dans les tnbres de l'ignorance? Que de crimes ne pouvait-on pas cacher
 la faveur de leur barbarie? Au reste, pour contrebalancer l'influence
anglaise d'une manire efficace et permanente, la France n'avait autre
chose  faire, qu' mettre ses marchands en tat d'acheter aussi cher et
de vendre  aussi bas prix, que leurs adversaires; mais c'est  quoi
elle ne songeait pas.

Quoique travaills par ces motifs intresss, et excits par les
promesses, les louanges, les menaces mmes de la Nouvelle-York, les
Iroquois craignaient beaucoup plus les Franais qu'ils ne voulaient le
faire paratre, et ils ne pouvaient s'empcher d'observer  leur gard
certaines convenances qui leur taient inspires par un reste de respect
et de crainte; mais c'tait tout. Ils envoyrent des dputs  Montral
pour renouveler leurs protestations d'amiti; l'on ne put rien tirer de
plus de cette ambassade. Il tait vident qu'ils voulaient seulement,
par cette tactique qui prsentait un dehors de modration, conserver les
apparences et gagner du temps en trompant le gouverneur sur leurs
projets. Tout le monde en tait convaincu. Les missionnaires et tous
ceux qui connaissaient ces Sauvages, l'avertissaient de se tenir sur ses
gardes; l'on sut qu'ils s'taient mme approch du fort de Catarocoui
pour le surprendre si l'occasion s'en fut prsent; mais rien ne put
faire sortir M. de la Barre de ses illusions; il reut les dputs
iroquois le mieux qu'il put, leur fit mille caresses et les renvoya
combls de prsens. Cette conduite parat d'autant plus trange, qu'elle
tait en contradiction, comme on vient de le dire, avec ce qu'il pensait
et avec ce qu'il crivait en France.

Enfin les Iroquois levrent le masque. Alors il n'y eut plus qu'un cri
dans la colonie contre l'ineptie du gouverneur. Les moins violens
disaient hautement que son grand ge le rendait crdule lorsqu'il devait
se dfier, timide lorsqu'il fallait entreprendre, ombrageux et dfiant 
l'gard de ceux qui mritaient sa confiance. La reprise seule des armes
dans les cantons vint le tirer de sa torpeur et de son inaction. Ils
donnrent le signal en envoyant une arme pour s'emparer du fort de
St.-Louis, o M. de Baugy, lieutenant de ses gardes, commandait depuis
qu'il avait fait retirer ce poste des mains de la Salle. Cette attaque
fut repousse. M. de la Barre devait, dans les circonstances o il se
trouvait, frapper fort et surtout frapper vite, car l'on disait que
l'ennemi avait envoy jusque chez les Sauvages de la Virginie pour
renouveler la paix avec eux, afin de n'avoir rien  craindre pour ses
derrires, ce qui annonait une grande rsolution de sa part. Le
gouverneur jugea avec raison qu'il valait mieux aller porter la guerre
chez lui, que de l'attendre dans la colonie; mais ayant reu peu de
secours de France, il voulut engager ses allis  joindre leurs forces
aux siennes. De la Durantaye et de Luth, chargs de cette ngociation,
eurent beaucoup de peine  dcider les tribus des lacs  prendre part 
une attaque combine; ils n'y auraient peut-tre pas russi sans le
clbre voyageur Perrot, dont l'influence sur ces peuples fit triompher
les raisons d'ailleurs plausibles qu'on leur prsentait. La Durantaye
partit pour Niagara avec deux cents Canadiens et cinq cents guerriers,
Hurons, Outaouais, Outagamis et autres Indiens du Michigan; il devait y
trouver le gouverneur avec les troupes parties de Qubec et de Montral.
Mais l'on peut juger du mcontentement de ces diffrentes peuplades, qui
n'avaient march qu' contre coeur, lorsque loin de trouver M. de la
Barre au rendez-vous, elles apprirent quelques jours aprs que la paix
tait faite avec les Iroquois. Elles s'en retournrent le coeur plein
d'un dpit qu'elles ne cachaient gure, quoiqu'on leur assurt que le
trait leur tait favorable.

On va voir  quelles conditions cette paix fut conclue. Les troupes
avaient ordre de s'assembler  Montral o le gouverneur arriva bientt;
mais au lieu de partir sur le champ pour se rendre  un point donn dans
le voisinage du pays  attaquer, et del, aprs avoir t joint par ses
auxiliaires, fondre sur les ennemis avec toutes ses forces, il s'amusa 
envoyer un exprs au colonel Dongan, afin de lui demander de se joindre
 lui, ou du moins de ne point traverser son expdition. Il savait bien
pourtant que la politique de ce gouverneur tait de faire chouer son
entreprise, et c'est aussi  quoi il travaillait activement sans
s'occuper beaucoup des injonctions contraires du duc de York. Il avait,
pour cela, fait offrir aux Iroquois un secours considrable; mais
heureusement qu'il voulut y mettre des conditions qui choqurent
l'orgueil de plusieurs des cantons, qui ne voulurent plus l'couter.

La ngociation ainsi rompue avec la Nouvelle-York, ils envoyrent des
ambassadeurs vers M. de la Barre pour traiter de la paix. Ils
n'ignoraient pas qu'ils taient incapables de tenir tte  l'orage, et
que si l'arme franaise tait bien conduite, tout leur pays ne ft
ravag. Le gouverneur franais n'avait fait cependant que seconder la
politique du colonel Dongan en retardant la marche de son arme, 
laquelle enfin il donna l'ordre du dpart. Cette expdition se composait
de 700 Canadiens, 130 soldats et 200 Sauvages, diviss en trois corps;
le premier command par le baron de Bcancour, le second, par M.
d'Orviliers, et le troisime, par Dugu. Cette petite arme quitta
Montral le 26 ou le 27 juillet (1684); elle avait perdu dix ou douze
jours dans cette ville pour attendre le rsultat de l'ambassade envoye
auprs du gouverneur de la Nouvelle-York; elle perdit encore deux
semaines entires  Catarocoui. Aprs tous ces dlais, elle traversa le
lac. Toute la colonie murmurait hautement contre M. de la Barre. Cette
lenteur devint en effet funeste  l'expdition. Les vivres, par leur
mauvaise qualit, remplirent l'arme de maladies, et pour comble de
disgrce manqurent bientt; la disette rduisit en peu de jours les
troupes campes  l'entre des cantons  l'tat le plus dplorable.
Avant mme d'avoir vu l'ennemi elles allaient tre, faute de provisions,
obliges de battre honteusement en retraite. C'est dans cette
circonstance critique que les dputs de trois des cinq nations
arrivrent, malgr les sollicitations de Dongan qui n'avait russi 
empcher que les Agniers et les Tsonnonthouans de consentir  la paix.
Ils rencontrrent M. de la Barre  quatre ou cinq lieues au dessous de
la rivire Oswgo, dans une anse  laquelle l'on a donn le nom de la
_Famine_ qu'elle conserve encore, pour commmorer les privations qu'on y
avait endures. Le gouverneur ne put cacher sa joie en voyant arriver
ces ambassadeurs, qui comprirent  l'aspect des Franais que les rles
taient changs, et qu'au lieu de solliciter humblement la paix, ils
devaient parler en vainqueurs. Ils refusrent hautement de comprendre
les Illinois dans le trait; ils allrent jusqu' dire qu'ils ne
poseraient point les armes qu'un des deux partis, les Iroquois ou les
Illinois, n'et dtruit l'autre. Cette insolence excita l'indignation
dans le camp; mais M. de la Barre se contenta d'observer que du moins
l'on prit garde qu'en voulant frapper les Illinois la hache ne tombt
sur les Franais qui demeuraient avec eux, rponse peu noble qui
rappelle celle que Pitt fit dans la chambre des communes  l'occasion du
dsastre de Quiberon; et qui lui attira cette belle exclamation de Fox,
clbre dans l'histoire: Non, le sang anglais n'a pas coul; mais
l'honneur anglais a coul par tous les pores.

La paix fut conclue  la seule condition que les Tsonnonthouans
indemniseraient les traitans franais qu'ils avaient pills en allant
faire la guerre aux Illinois. Le gnral s'obligea de se retirer ds le
lendemain avec son arme. Il partit lui-mme sur le champ, aprs avoir
donn ses ordres pour l'excution de ce dernier article. Ainsi choua,
par la lenteur et la pusillanimit du gnral, une expdition qui, si
elle et t bien conduite, aurait eu des rsultats bien diffrens; et
les cinq nations eurent la gloire de repousser avec mpris les
propositions avilissantes des Anglais, et de signer avec le gouverneur
du Canada, lorsque son arme tait  leurs portes, un trait dshonorant
pour les Franais.

A peine le gouverneur tait-il arriv  Qubec, qu'un renfort de soldats
venant de France entra dans le port. Quoique la paix ft faite, ce
secours ne fut pas regard comme inutile, parceque l'on comptait peu sur
sa dure, et qu'on la regardait plutt comme une espce de trve que
comme un trait dfinitif. Tout le monde fut d'opinion que l'intrt de
la colonie exigeait imprieusement que l'on dfendt  quelque prix que
ce ft les Illinois, abandonns  la vengeance de leurs ennemis par le
trait, et qu'il fallait tre prt  la guerre, parce qu'ils pouvaient
tre attaqus au premier moment. Cette ncessit n'avait pas chapp 
la perspicacit des Iroquois eux-mmes, qui ne crurent pas plus  la
conservation de la paix que le Canada. C'est ce qui fut confirm par
deux lettres reues l'anne suivante du P. Lamberville, missionnaire
chez les Onnontagus, o il tait en grande vnration.

Ce religieux mandait que les Tsonnonthouans n'taient pas sortis de leur
canton de l'hiver pour aller  la chasse, de peur que nous ne le
surprissions pendant leur absence, et qu'ils se plaignaient d'avoir t
attaqus par les Mascontins et les Mimis, fiers de notre protection;
que les cinq cantons avaient resserr leur alliance entre eux dans
l'apprhension d'une rupture, et que les Mahingans leur avaient promis
un secours de douze cents hommes, et les Anglais un plus considrable
encore avec toutes sortes d'armes et de munitions; qu'ils avaient dj
attaqu les Mimis; que les Tsonnonthouans refusaient, sous divers
prtextes, de livrer les mille peaux de castor, premier terme du
paiement de l'indemnit qu'ils devaient aux Franais; enfin, qu'ils
prtextaient encore plusieurs autres raisons de ne pas descendre 
Qubec pour prendre avec le gouverneur les mesures que pourrait
ncessiter la situation des affaires entre les deux nations.

Il n'y avait que quelques jours que le gouverneur avait entre les mains
ces lettres, qui lui dmontraient d'une manire si irrfragable la
fragilit de la base qu'il avait donne au trait lorsqu'un successeur
lui arriva avec six cents hommes de troupe. La nouvelle de la conclusion
de la paix, porte par le retour des vaisseaux qui avaient amen 
Qubec les renforts dont on a parl tout  l'heure, avait tonn 
Paris; mais les conditions auxquelles elle avait t faite, lorsqu'elles
furent connues, surprirent encore bien plus. Quelques tribus sauvages
dicter  la nation qui faisait trembler alors l'Europe entire, c'tait
un vnement trop extraordinaire pour ne pas en faire rechercher la
cause, qu'on ne fut pas longtemps sans trouver. Il fut rsolu de
rvoquer de suite M. de la Barre; et le marquis de Denonville, colonel
de dragons, fut choisi pour le remplacer; mais la saison tant trop
avance, il ne put partir pour le Canada que le printemps suivant.
C'tait un homme brave de sa personne, plein de pit et distingu par
ce sentiment exquis de l'honneur et de la politesse que la noblesse
franaise, encore si grande et si fire, regardait comme un de ses plus
beaux attributs. L'on verra cependant que de fausses ides, et une
connaissance imparfaite du caractre des relations politiques des
Franais avec les Indiens, surtout les cantons iroquois, lui firent,
malgr cela, commettre des actes qu'aucune justice ne peut excuser. Il
ne vint en Canada, comme je viens de le dire, que le printemps suivant.
Il resta seulement quelques jours  Qubec pour se reposer des fatigues
d'une traverse trs orageuse, et partit pour Catarocoui o commandait
M. d'Orviliers. Il chercha d'abord  convaincre les cinq nations de la
sincrit de ses dispositions pacifiques; mais il ne tarda pas 
dcouvrir que, loin de nous craindre, la fiert et l'insolence de ces
barbares ne connaissaient plus de bornes, et qu'il fallait les humilier
pour les rendre plus traitables. Il crivit  Paris que les hostilits
qu'ils commettaient sur les Illinois taient un motif suffisant pour
leur dclarer la guerre; mais qu'il fallait tre prts comme eux, et
qu'ils l'taient toujours. Chaque jour le persuadait d'avantage qu'on
devait se dfaire  tout prix de cette nation, ou la rduire  un tel
degr de faiblesse qu'elle ne pt plus rien entreprendre; car il tait
impossible d'esprer de l'avoir jamais pour amie. La mme suggestion
avait dj t faite plusieurs fois au roi, et le moment favorable
paraissait venu de l'excuter. L'Angleterre, la seule allie sur
laquelle les cantons pouvaient compter, tait  la veille d'une
rvolution; et les troubles qui la dchiraient dj, suffisaient pour
paralyser son action en Amrique et l'empcher de donner aucun secours.
Des forces mues par un chef habile, jetes au milieu des Iroquois,
devaient en deux ans anantir leur puissance et les obliger mme 
chercher une autre patrie.

Mais tandis que tout le monde indiquait le remde  apporter au mal, il
ne se trouvait personne capable de l'appliquer, et d'excuter un projet
qui demandait par-dessus tout de l'nergie et de la promptitude.

Pendant qu'on passait son temps  faire des suggestions, et  parler au
lieu d'agir, les traitans anglais, attirs  Niagara et jusqu'
Michilimackinac, travaillaient avec ardeur  dtacher des Franais les
Sauvages de ces contres. Le marquis de Denonville, pour exclure ces
traitans, et matriser les Iroquois, proposa en 1686 au ministre de
btir un fort en pierre  Niagara, capable de contenir quatre  cinq
cents hommes. Ce fort  la tte du lac Ontario, avec celui de Frontenac
au pied, en face des cinq nations, devait rendre le Canada matre des
lacs en temps de guerre comme en temps de paix, et placer les Iroquois 
sa discrtion pour la chasse et la traite qu'ils faisaient au nord du
St.-Laurent, leur propre pays tant puis de gibier. Cette exclusion
aurait entran une perte de quatre cent mille francs pour la
Nouvelle-York tous les ans. Quoique ce projet ft ajourn, le colonel
Dongan n'en fut pas plutt instruit qu'il protesta contre les grands
approvisionnemens que l'on faisait  catarocoui, et contre la
construction d'un fort  Niagara qu'il prtendait tre dans les limites
de la Nouvelle-York. Le gouverneur franais rpondit  toutes ces
protestations, et observa, quant au dernier point, que l'Angleterre
tait mal fonde dans ses prtentions sur les terres des cinq cantons,
et qu'on devait savoir que les Franais en avaient pris possession mme
avant qu'il y et des Anglais dans la Nouvelle-York, ce qui tait vrai.

Le colonel Dongan n'en resta pas l; il convoqua une assemble des
dputs de toute la confdration iroquoise  Albany, dans laquelle,
aprs leur avoir dit que les Franais se prparaient  leur faire la
guerre, il les engagea  les attaquer sur le champ et  l'improviste,
eux et leurs allis qui seraient facilement vaincus n'tant point sur
leurs gardes, et qu' tout vnement il ne les abandonnerait pas. Le P.
Lamberville, qui tait chez les Onnontagus, fut instruit de cette
dlibration; il se mit aussitt en frais de combattre les suggestions
de l'Anglais dans cette tribu, et cela avec assez de succs; et aprs
avoir eu parole des chefs de ne consentir  aucune hostilit pendant son
absence, il alla faire part de tout ce qu'il savait au marquis de
Denonville. Dongan, inform de son dpart, en devina le motif et pressa
les cantons de prendre les armes. Il voulut aussi armer les Iroquois
chrtiens du Sault-St.-Louis et du lac des Deux-Montagnes, et se faire
remettre le P. Jacques, frre du P. Lamberville, qui tait rest en
otage dans le canton d'Onnontagu; mais il ne russit dans aucune de ces
tentatives. Dongan faisait alors en petit ce qu'on a vu faire depuis en
grand  Pitt en Europe, il cherchait partout des ennemis  la France, ne
pouvant la vaincre seul.

 la suite de l'entrevue d'Albany les cantons avaient attaqu les
Outaouais dans l'anse de _Sanguinam_, sur le lac Huron, o ils faisaient
la chasse; et les traitans anglais s'tant prsents au poste mme de
Michilimackinac pendant l'absence de M. de la Durantaye qui y
commandait, avaient publi qu'ils donneraient leurs marchandises  bien
meilleur march que les Franais. Le gouverneur  cette nouvelle se
dcida d'attaquer sans dlai les Tsonnonthouans, entremetteurs de toutes
ces menes, et les plus mal disposs des cinq cantons contre nous.

Afin de tromper cette tribu sur les prparatifs que l'on faisait pour
l'attaquer, le P. Lamberville fut renvoy chez les Onnontagus avec des
prsens pour les chefs qu'il pourrait conserver dans l'intrt des
Franais. La prsence de ce missionnaire vnr, qui ignorait et les
projets du gouverneur et le rle qu'il lui faisait jouer, dissipa tous
les soupons que les avertissemens de Dongan leur avait inspirs; ils
rappelrent mme les guerriers qu'ils avaient envoys en course  la
sollicitation de celui-ci. Dans le mme temps les agens franais
s'efforaient de reconqurir la bonne amiti des tribus des lacs,
branles par les intrigues de la Nouvelle-York. L't de 1686 se passa
ainsi en prparatifs pour la guerre et en ngociations pour la paix. Les
Iroquois ne pouvant rester longtemps tranquilles recommencrent leurs
courses; leurs bandes attaqurent les allis de la colonie, ce qui
facilita les dmarches que l'on faisait auprs des Mimis, des Hurons et
des Outaouais pour les engager, eux aussi,  reprendre les armes. Les
cinq cantons n'ont en vue, crivait le marquis de Denonville dans sa
lettre du 8 novembre  M. de Seignelay, que de dtruire les autres
Sauvages pour venir ensuite  nous. Le colonel Dongan caresse beaucoup
nos dserteurs, dont il tire de grands services, et je suis moi-mme
oblig de les mnager jusqu' ce que je sois en tat de les chtier.
J'apprends que les cinq cantons font un gros parti contre les Mimis, et
les Sauvages de la baie: ils ont ruin un village de ceux-ci; mais les
chasseurs ont couru sur eux et les ont bien battus; ils veulent avoir
leur revanche. Ils ont fait depuis peu un grand carnage des Illinois,
ils ne gardent plus aucune mesure avec nous, et ils pillent nos canots
partout o ils les trouvent.

Les commandans des forts Michilimackinac et du Dtroit avaient reu
ordre de mettre ces postes en tat de dfense, et d'y faire des amas de
provisions pour la campagne de l'anne suivante. Ils devaient descendre
 Niagara avec les Canadiens et les Sauvages dont ils pourraient
disposer. Tous ces ordres furent excuts avec le plus grand secret.

Les renforts demands par le gouverneur arrivrent de France de bonne
heure dans le printemps de 1687: c'tait 800 hommes de mauvaises recrues
commands par le chevalier de Vaudreuil, marchal des logis des
mousquetaires, qui s'tait distingu  la prise de Valenciennes (1677),
et dont plusieurs descendans ont depuis gouvern la colonie. Une partie
monta immdiatement  Montral pour servir dans le corps qui se
rassemblait dans l'le de Ste.-Hlne, sous les ordres de M. de
Callires. Cette petite arme se trouva bientt compose de 832 nommes
de troupes rgles, d'environ 1000 Canadiens et de 300 Sauvages. Avec
cette supriorit de forces, Denonville eut pourtant la malheureuse ide
de commencer les hostilits par un acte qui dshonora le nom franais
chez les Sauvages, ce nom que, malgr leur plus grande fureur, ils
avaient toujours craint et respect. Peut-tre crut-il aussi par ce
procd frapper les Iroquois de terreur. Quoiqu'il en soit, en envoyant,
l'automne prcdent, le P. Lamberville dans les cantons, il l'avait
charg d'inviter les chefs de ces tribus  se rendre au printemps 
Catarocoui, afin de le rencontrer pour terminer leurs diffrends dans
une confrence. Ces Sauvages, qui avaient une confiance sans borne dans
leur missionnaire, le crurent; mais  peine eurent-ils mis le pied en
Canada, qu'ils furent saisis, garrotts et envoys en France pour servir
sur les galres.

La nouvelle de cette trahison, dsapprouve hautement dans toute la
province, poussa au comble de la fureur les Iroquois, qui ne songrent
plus qu' en tirer une vengeance dont on se souviendrait longtemps. L'on
trembla pour le P. Lamberville instrument innocent de cette action. Les
anciens d'Onnontagu le firent appeler.--Tout nous autorise  te
traiter en ennemi, lui dirent-ils, mais nous ne pouvons nous y rsoudre.
Nous te connaissons trop, ton coeur n'a point eu de part  l'insulte
qu'on nous a faite. Nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un
crime que tu dtestes autant que nous et dont tu n'as t que
l'instrument innocent. Mais il faut que tu nous quittes. Tout le monde
ne te rendrait peut-tre pas justice ici. Quand la jeunesse aura entonn
le chant de guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livr
nos chefs  un rude et indigne esclavage; elle n'coutera plus que sa
fureur  laquelle nous ne serions plus les matres de te soustraire.
Aprs ce discours dont la simplicit n'est gale que par la grandeur et
la noblesse du sentiment qui l'inspire, ces Sauvages donnrent au
missionnaire des conducteurs qui prirent par des routes dtournes, et
ne le quittrent qu'aprs l'avoir mis hors de danger. Un autre Jsuite,
le P. Millet, qui se trouvait aussi alors dans les cantons, fut adopt
par une femme qui l'arracha de cette manire au supplice du feu.

Le roi de France, ds que cette nouvelle lui parvint, s'empressa de
dsavouer la conduite du gouverneur, que semblait autoriser cependant
une lettre que ce monarque avait fait adresser  M. de la Barre, dans
laquelle il lui ordonnait d'envoyer les prisonniers iroquois aux
galres, les regardant comme des sujets rvolts. Mais l'on n'avait
point suivi ces injonctions dans le temps; et dans le cas actuel, loin
de s'y tre conform, l'on s'tait empar des chefs de cette nation par
un guet-apens odieux; l'on avait viol dans leurs personnes le caractre
sacr et inviolable d'ambassadeurs. L'on s'empressa donc de les renvoyer
en Canada pour dtruire les funestes effets de cette perfidie, tant par
rapport  la religion, que par rapport  la guerre; car, comme dit trs
bien Charlevoix, il devenait plus difficile de subjuguer entirement une
nation, qu'un coup d'un si grand clat devait nous rendre
irrconciliable et porter aux plus grands excs de fureur; et des deux
cts l'on courut aux armes.

L'arme campe dans l'le de Ste.-Hlne se mit en marche le onze de
juin sur quatre cents berges ou canots. M. Denonville en avait pris le
commandement. Les Canadiens, diviss en quatre bataillons, taient sous
les ordres immdiats de Dugu, Berthier, Verchres et Longueuil. Le
nouvel intendant, M. de Champigny, qui avait succd  M. de Meules,
accompagna l'arme, qui dbarqua le dix juillet  la rivire aux Sables
sur le bord du lac Ontario, au centre des ennemis, o elle se forma un
camp palissad. Le mme jour, elle fut rejointe par la Durantaye, Tonti
et de Luth, qui amenaient environ 600 hommes de renfort du Dtroit, et
une soixantaine de prisonniers anglais que le premier avait faits sur le
lac Huron, o ils les avaient rencontrs s'en allant traiter 
Michilimackinac, en contravention au trait conclu entre les deux
couronnes[137].

[Note 137: Smith (_History of New-York_) prtend que cette attaque tait
une infraction du trait de Whitehall de 1686, par lequel il avait t
convenu que la _traite avec les Sauvages serait libre aux Anglais et aux
Franais_. Nous ne trouvons rien de semblable dans le trait en
question, qui contient au contraire cette clause expresse: V. Et que
pour cet effet les sujets et habitans, marchands, capitaines de
vaisseaux, pilotes et matelots des royaumes, provinces et terres de
chacun des dits rois respectivement, _ne feront aucun commerce_ ni pche
_dans tous les lieux_ dont l'on est ou l'on sera en possession de part
et d'autre dans l'Amrique; c'est  savoir, que les sujets de sa Majest
trs-chrtienne ne se mleront d'aucun trafic, ne feront aucun commerce
et ne pcheront point dans les forts, rivires, baies, etc., ou autres
lieux qui sont ou seront ci-aprs possds par sa Majest britannique en
Amrique; et rciproquement les sujets de sa Majest britannique ne se
mleront d'aucun trafic, etc. _Mmoires des commissaires du Roi_, &c.
Vol. II p. 126.]

L'arme s'branla le 12 vers le soir pour aller chercher les ennemis. M.
de Callires commandait l'avant-garde. Il fit une chaleur excessive le
lendemain; et le soldat eut  souffrir beaucoup de la soif. Le pays o
elle s'avanait est montagneux et entrecoup de ravines et de marais, et
favorable par consquent aux ambuscades; il fallait marcher avec une
grande circonspection. Les Iroquois furent informs de l'arrive des
Franais par deux Sauvages qui avaient dsert dans la nuit de leur camp
 la rivire aux Sables, et donn l'alarme aux Tsonnonthouans, qui, sur
ce premier avis, brlrent leur village et prirent la fuite; mais le
premier moment de frayeur pass, ils rsolurent de profiter des
avantages du terrain. Ils placrent trois cents hommes dans un ruisseau
coulant entre deux collines boises, en avant de leur bourgade, et cinq
cents autres dans un marais couvert de broussailles paisses qui tait
au pied  quelque distance, et dans cette position ils attendirent les
Franais.

Ceux-ci se fiant  certains indices trompeurs, sems sur leur route
exprs par l'ennemi, prcipitaient leur marche dans un vallon troit et
rempli d'arbres touffus, croyant le surprendre tranquille dans sa
bourgade, quand leur avant-garde, trs-loigne du corps de bataille,
arriva prs du ruisseau. Les Iroquois qui y taient cachs, avaient reu
ordre de laisser passer toute l'arme franaise et de l'assaillir par
derrire; cette brusque attaque devait la jeter dans la seconde et
principale ambuscade dans le marais. Heureusement que ces barbares
prirent cette avant-garde pour l'arme entire, et croyant en avoir bon
march comme elle tait presque toute compose d'Indiens, ils poussrent
leur cri et firent feu. A cette attaque inattendue par des hommes qu'ils
ne voyaient pas, la plupart des Sauvages allis lchrent le pied et le
dsordre se communiqua, dans le premier moment de surprise, aux troupes
du corps de l'arme, composes d'hommes qui n'taient pas accoutums 
combattre dans les bois. Mais les Sauvages chrtiens et les Abnaquis
tinrent fermes; et Dugu  la tte de quelques uns des bataillons de
milice rtablit le combat. Les ennemis entendant alors les tambours
battre la charge, l'pouvante s'empara d'eux  leur tour, et ils
abandonnrent leur position et s'enfuirent vers ceux qui taient
embusqus dans le marais, et qui, atteints aussi d'une terreur panique,
disparurent en un clin d'oeil, laissant derrire eux leurs couvertes et
des armes. La perte fut peu considrable du ct des Franais; les les
Iroquois eurent quarante cinq tus et une soixantaine de blesss. L'on
coucha sur le champ de bataille crainte de nouvelle surprise.

Le 14, l'arme parvint  la bourgade incendie sur la cime d'une petite
montagne, qui paraissait de loin couronne de nombreuses tours qui se
dessinaient sur le ciel d'une manire pittoresque; c'taient des
greniers dans lesquels il y avait encore une grande quantit de bl
qu'on n'avait pas eu le tems de brler, besogne dont le vainqueur
s'acquitta pour eux. Du reste, il n'y avait rien d'entier dans le
village que le cimetire et les tombeaux. L'on pntra ensuite plus
avant dans le pays, que l'on ravagea pendant dix jours. L'on brla 3 
400 mille minots de mas, et l'on tua un nombre prodigieux d'animaux. On
n'y rencontra pas une me. Toute la population se retirait chez les
Goyogouins, ou passait au del des montagnes dans la Virginie. Un grand
nombre de personnes prirent de misre dans les bois. Ce dsastre
rduisit de moiti la nation des Tsonnonthouans, et humilia profondment
l'orgueilleuse confdration dont elle faisait partie.

Cependant au lieu de marcher contre les autres cantons, comme tout le
monde s'y attendait, surtout les Sauvages allis, et d'anantir la
puissance des Iroquois tandis qu'ils taient encore terrifis, le
gouverneur, laissant sa conqute inacheve, se rapprocha de la rivire
Niagara, o il fit lever un fort et laissa pour le garder cent hommes
sous les ordres du chevalier de Troye. La maladie s'tant mise dans
cette petite garnison, elle prit toute entire; de sorte que ce fort ne
ft plus bientt qu'un grand tombeau au milieu d'une fort.

Les rsultats de cette campagne ne furent point du tout proportionns
aux prparatifs qu'on avait faits, ni aux esprances qu'on avait
conues. Un gnral plus habile eut termin la guerre avec elle; ses
heureux commencemens le faisaient augurer; mais le gouverneur s'arrta
trop longtemps dans le canton conquis lorsqu'il en restait d'autres 
vaincre; mais il s'arrta au milieu de sa conqute pour btir un fort
inutile  son plan; mais il n'avait, ni l'activit, ni la clrit
propres  faire valoir ce premier succs. Tandis qu'il rflchissait
comme si le temps n'et pas press la campagne se trouva finie sans
aucun avantage permanent. Comme on l'a dj dit, le dfaut de vigueur a
caractris tout le cours de l'administration de M. Denonville. Peu de
gouverneurs ont tant crit, tant fait de suggestions que lui, la plupart
trs sages sur le Canada, et peu l'ont laiss dans un tat aussi
dplorable lorsqu'on a t oblig de le rappeler. L'administrateur, le
gouvernant, doit tre essentiellement un homme d'action, s'occupant
plutt  mettre en pratique des moyens possibles et ralisables, qu' en
suggrer sans cesse de toutes sortes, sans se donner le temps d'en faire
l'application.

La retraite des Franais fut le signal des invasions des Iroquois,
sanglantes reprsailles qui rpandirent un juste effroi dans toute la
colonie. La rage dans le coeur, ces barbares portrent le fer et le feu
dans tout le Canada occidental. Le colonel Dongan les animait avec art.
Il promit de les soutenir, mais il y mit pour condition qu'ils ne
devaient pas aller  Catarocoui, ni recevoir de missionnaires franais.
Il offrit des Jsuites anglais aux Iroquois du Sault-St.-Louis, et leur
promit, s'ils voulaient se rapprocher de lui, de leur donner un
territoire plus avantageux que celui qu'ils occupaient. Il voulut aussi
se porter mdiateur entre les parties belligrantes, et  cet effet il
fit des propositions, au nom des cantons, qu'il savait bien que les
Franais rejetteraient. Il alla jusqu' dire au P. Le Vaillant de
Guesles, qu'ils ne devaient point esprer de paix qu' ces quatre
conditions: 1. qu'on ferait revenir de France les Sauvages qu'on y
avait envoys pour servir sur les galres, 2. qu'on obligerait les
Iroquois chrtiens du Saul-St.-Louis et de la Montagne  retourner dans
les cantons, 3. qu'on raserait les forts de Niagara et de Catarocoui,
4. qu'on restituerait aux Tsonnonthouans tout ce qu'on avait enlev
dans leurs villages. Il invita ensuite les anciens des cantons de le
rencontrer, et leur dit que le gouverneur franais demandait la paix; il
leur expliqua les conditions qu'il exigeait, et ajouta; Je souhaite que
vous mettiez bas la hache, mais je ne veux point que vous l'enterriez,
contentez vous de la cacher sous l'herbe. Le roi mon matre m'a dfendu
de vous fournir des armes si vous continuez la guerre; mais si les
Franais refusent mes conditions, vous ne manquerez de rien. Je vous
fournirai de tout plutt  mes dpens, que de vous abandonner dans une
aussi juste cause. Tenez vous sur vos gardes de peur de quelque nouvelle
trahison de la part de l'ennemi, et faites secrtement vos prparatifs
pour fondre sur lui par le lac Champlain et par Catarocoui quand vous
serez oblig de recommencer la guerre.

Les Indiens des lacs s'taient de leur ct beaucoup refroidis pour les
Franais; les Hurons de Michilimackinac surtout entretenaient des
correspondances secrtes avec les cantons, quoiqu'ils se fussent battus
contre eux dans la dernire campagne. Ces nouvelles jointes  l'pidmie
qui clata dans le Canada aprs le retour de l'arme, et qui y causa de
si grands ravages, firent abandonner au gouverneur le projet de porter
une seconde fois la guerre chez les Iroquois, dont les bandes avaient
dj insult le fort de Frontenac, et celui de Chambly qui, assig tout
 coup par les Agniers et les Mahingans, n'avait d son salut qu' la
promptitude avec laquelle les habitans taient accourus  son secours.
Cela n'tait que les signes avant-coureurs des terribles irruptions des
annes suivantes.

Le tableau que le gouverneur fait de cette lutte indienne[138], peint
vivement la situation de nos anctres, les dangers qu'ils ont courus et
le courage avec lequel ils les bravaient. Les Sauvages, dit-il, sont
comme des btes farouches rpandues dans une vaste fort, d'o ils
ravagent tous les pays circonvoisins. On s'assemble pour leur donner la
chasse, on s'informe o est leur retraite, et elle est partout; il faut
les attendre  l'affut, et on les attend longtemps. On ne peut aller les
chercher qu'avec des chiens de chasse, et les Sauvages sont les seuls
lvriers dont on puisse se servir pour cela; mais ils nous manquent, et
le peu que nous en avons ne sont pas gens sur lesquels on puisse
compter; ils craignent d'approcher l'ennemi, et ont peur de l'irriter.
Le parti qu'on a pris, a t de btir des forts dans chaque seigneurie,
pour y rfugier les peuples et les bestiaux; avec cela les terres
labourables sont cartes les unes des autres, et tellement environnes
de bois, qu' chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir
tes travailleurs.

[Note 138: Lettre  M. de Seignelay du 10 aot 1688.]

L'hiver (1687-8) se passa en alles et venues et en confrences inutiles
pour la paix, qui se prolongrent dans l't. Les cantons envoyrent des
dputs  Montral, qui furent escorts jusqu'au lac St.-Franois par
douze cents guerriers de la confdration. Une escorte aussi redoutable
porta l'pouvante dans l'le de Montral, et semblait autoriser la
hauteur avec laquelle ils parlrent au gouverneur. Cependant, contre
toute attente, on crut un instant que la paix allait se faire; les
dputs d'Onnontagu, d'Onneyouth et de Goyogouin acceptrent les
conditions que Denonville leur proposa: 1. que tous ses allis y
seraient compris, 2. que les cantons d'Agnier et de Tsounonthouan lui
enverraient aussi des dputs pour signer la paix, 3. que toute
hostilit cesserait de part et d'autre, 4. qu'il pourrait en toute
libert ravitailler le fort de Catarocoui. Une trve fut conclue sur le
champ. Cinq Iroquois restrent en otages jusqu' la fin de la
ngociation. Pendant que ces confrences avaient lieu, diverses troupes
de barbares erraient sur diffrens points du pays et commettaient des
assassinats et des brigandages; mais elles disparurent insensiblement de
la colonie.

Tous les allis du Canada ne voyaient pas cependant cette paix du mme
oeil. Les Abnaquis firent une irruption dans le canton des Agniers et
jusque dans les habitations anglaises o ils levrent des chevelures.
Les Iroquois du Sault et de la Montagne les imitrent; mais les Hurons
de Michilimackinac que l'on avait cru opposs  la guerre, furent
ceux-l mme qui mirent le plus d'obstacles  la paix et qui la
traversrent avec le plus de succs.

Pendant qu'on ngociait, un Machiavel n dans les forts, dit l'auteur
de l'histoire philosophique des deux Indes, Kondiaronk, nomm le Rat par
les Franais, qui tait le Sauvage le plus intrpide, le plus ferme, et
du plus grand gnie, qu'on ait jamais trouv dans l'Amrique
septentrionale, arriva au fort de Frontenac avec une troupe choisie de
Hurons, rsolu de faire des actions clatantes et dignes de la
rputation qu'il avait acquise. Le gouverneur ne l'avait gagn qu'avec
peine; car il avait t d'abord contre nous, on lui dit qu'un trait
tait entam et fort avanc, que les dputs des Iroquois taient en
chemin pour le conclure  Montral, et qu'ainsi il dsobligerait le
gouverneur franais s'il continuait les hostilits.

Le Rat tonn, se possda nanmoins, et quoiqu'il crt qu'on sacrifiait
sa nation et les allis, il ne lui chappa point une seule plainte. Mais
il tait vivement offens de ce que les Franais faisaient la paix sans
consulter leurs allis, et il se promit de punir cet orgueil outrageant.
Il dressa une ambuscade aux dputs des diverses nations indiennes
disposes  traiter; les uns furent tus, les autres faits prisonniers.
Il se vanta aprs ce coup d'avoir tu la paix. Quand ces derniers lui
dirent le sujet de leur voyage, il fit semblant de montrer le plus grand
tonnement, et leur assura que c'tait Denonville qui l'avait envoy 
l'anse de la Famine pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu'au
bout, il les relcha tous sur le champ, except un seul qu'il garda pour
remplacer un de ses Hurons tus dans l'attaque. Il se rendit ensuite
avec la plus grande diligence  Michilimackinac, o il fit prsent de
son prisonnier au commandant, M. de la Durantaye, qui ne sachant pas
qu'on traitait avec les Iroquois, fit passer ce malheureux Sauvage par
les armes. L'Iroquois protesta en vain qu'il tait ambassadeur, le Rat
fit croire  tout le monde que la crainte de la mort lui avait drang
l'esprit. Ds qu'il et t excut, le Rat fit venir un vieux Iroquois,
depuis longtemps captif dans sa tribu, et lui donna la libert pour
aller apprendre  ses compatriotes, que tandis que les Franais
amusaient leurs ennemis par des ngociations, ils continuaient  faire
des prisonniers et les massacraient. Cet artifice, d'une politique
vraiment diabolique, russit au gr de son auteur; car quoi qu'on part
avoir dtromp les Iroquois sur cette prtendue perfidie du gouverneur,
ils ne furent pas fchs d'avoir un prtexte pour recommencer la guerre.
Les plus sages cependant qui voulaient la tranquillit, avaient gagn 
faire envoyer de nouveaux dputs en Canada, mais comme ils allaient
partir, un exprs du chevalier Andros, qui avait remplac le colonel
Dongan dans le gouvernement de la Nouvelle-York, arriva et dfendit aux
Iroquois de traiter avec les Franais sans la participation de son
matre. Il leur dit que le roi de la Grande Bretagne les prenait sous sa
protection.

Ce gouverneur qui avait embrass en tout la politique de son
prdcesseur, relativement aux Iroquois, crivit en mme temps au
marquis de Denonville, que ces Indiens dpendaient de la couronne
d'Angleterre, et qu'il ne leur permettrait de traiter qu'aux conditions
proposes par le colonel Dongan. Toutes les esprances de paix
s'vanouirent alors, et la guerre recommena avec acharnement. Elle fut
d'autant plus durable que l'Angleterre, aprs sa rupture avec la France
arrive  peu prs vers ce temps-ci,  l'occasion du dtrnement de
Jacques II, se trouva naturellement et ouvertement l'allie des cantons.

Tandis que le chevalier Andros se donnait pour le matre et le
protecteur des nations iroquoises, il cherchait  dtacher les Abnaquis
de l'alliance de la France; mais ce peuple s'exposa plutt aux plus
grands prils que d'abandonner la nation qui lui avait communiqu les
lumires de l'Evangile; il forma toujours du ct de l'est une barrire
qui ne put jamais tre franchie par toutes les forces de la
Nouvelle-Angleterre, qu'il attaqua au contraire peu de temps aprs, et
qu'il fora par ses irruptions  solliciter le secours des Iroquois,
secours nanmoins qui lui fut refus dans les confrences tenues  ce
sujet, en septembre 1689  Albany, entre les commissaires de
Massachusetts, Plymouth et Connecticut et les envoys des cinq nations.

La dclaration d'Andros et la conduite des Iroquois, tout en remplissant
la colonie d'apprhensions sinistres relativement  ces derniers, dont
on avait raison de craindre les brigandages et la barbarie, inspirrent
un de ces projets, fruit de l'nergie que donne  un peuple une
situation dsespre; c'tait de se jeter sur les colonies anglaises, et
d'attaquer le mal dans sa racine. Le chevalier de Callires, aprs avoir
communiqu un plan pour la conqute de la Nouvelle-York au marquis de
Denonville, passa en France pour le proposer au roi, comme l'unique
moyen de prvenir l'entire destruction du Canada.

Il exposa  ce monarque que l'histoire du pass devait convaincre que la
Nouvelle-York soutiendrait toujours les prtentions des cantons, et que
ceux-ci ne feraient par consquent jamais de paix solide avec les
Franais tant qu'ils auraient cet appui; que le seul moyen de conserver
le Canada, c'tait de s'emparer de cette province. Qu'on me donne,
disait-il, treize cents soldats et trois cents Canadiens, j'y pntrerai
par le lac Champlain. Orange (Albany) n'a qu'une enceinte de pieux, non
terrasse, et un petit fort  quatre bastions o il n'y a que 150
soldats; cette ville contient trois cents habitans. Manhatte (New-York)
en a quatre cents diviss en huit compagnies, moiti cavalerie et moiti
infanterie. Elle n'a qu'un fort de pierre avec du canon. Cette conqute
rendrait matre d'un des plus beaux ports de l'Amrique ouvert en toutes
saisons, et d'un pays fertile jouissant d'un climat superbe. Le roi
approuva ce projet; mais il voulut en confier l'excution  un autre
qu'au marquis de Denonville, que sa campagne chez les Tsonnonthouans
avait fait juger, et dont la conduite depuis avait dtermin le rappel.
Il tait temps en effet que l'on mt dans des mains plus habiles les
rnes du gouvernement canadien abandonnes  des administrateurs
dcrpits et incapables depuis le dpart de M. de Frontenac: une plus
longue persistance dans la politique des deux derniers gouverneurs
pouvait compromettre d'une manire irrparable l'avenir de la colonie.

Les derniers jours de l'administration de M. Denonville furent marqus
par des dsastres inous, et qui font de cette poque une des plus
funestes des premiers temps du Canada.

Contre toute attente, depuis plusieurs mois le pays jouissait d'une
tranquillit profonde, que des bruits sourds qui circulaient ne purent
troubler, quoiqu'on se prt quelquefois  s'tonner de ce calme dans
lequel, sans la lassitude gnrale, l'on aurait pu voir quelque chose de
sinistre. L'on dormait sur la croyance que la paix ne serait pas
interrompue avant que des indices certains annonassent le pril.
D'ailleurs l'esprit s'tait familiaris depuis longtemps avec les
irruptions passagres des Indiens; et comme le marin qui, insoucieux de
la tempte, s'endort tranquillement sur l'lment perfide sur lequel il
a pass sa vie, les premiers colons du Canada s'taient accoutums aux
dangers que prsentait le voisinage des barbares, et ils vivaient
presque dans l'oubli de la mort qui pouvait fondre sur eux  l'instant
qu'ils y penseraient le moins.

L'on tait rendu au 24 aot, et rien n'annonait qu'il dt se passer
d'vnement extraordinaire, quand soudainement 1400 Iroquois traversent
le lac St.-Louis dans la nuit, au milieu d'une tempte de pluie et de
grle qui favorise leur dessein, et dbarquent en silence sur la partie
suprieure de l'le de Montral. Avant le jour, ils sont dj placs par
pelotons, en sentinelles  toutes les maisons sur un espace que des
auteurs portent  sept lieues. Tous tes habitans y taient plongs dans
le sommeil, sommeil ternel pour un grand nombre. Les barbares
n'attendent plus que le signal qui est enfin donn. Alors s'lve un
effroyable cri de mort; les maisons sont dfonces et le massacre
commence partout; on gorge hommes, femmes et enfans; et l'on met le feu
aux maisons de ceux qui rsistent afin de les forcer  sortir, et ils
tombent entre les mains des Sauvages qui essayent sur eux tout ce que la
fureur peut inspirer. Ils dchirent le sein des femmes enceintes pour en
arracher le fruit qu'elles portent; ils mettent des enfans tout vivans 
la broche et forcent leurs mres  les tourner pour les faire rtir. Ils
s'puisent pendant de longues journes  inventer des supplices. Quatre
cents personnes de tout ge et de tout sexe prirent ainsi sur la place,
ou sur le bcher dans les cantons o on les emmena. L'le fut inonde de
sang, et ravage jusqu'aux portes de la ville de Montral.

La nouvelle de ce tragique vnement, qui a fait donner  1689 le nom
funbre de l'anne du massacre, jeta le pays dans la plus grande
consternation. Le gouverneur qui tait  Montral avait donn ordre au
premier bruit de ce qui se passait,  quarante hommes commands par
LaRobeyre, lieutenant rform, de se jeter dans un petit fort, qu'il
craignait de voir tomber aux mains de l'ennemi;  peine y taient-ils
rendus, qu'ils furent attaqus, et ces braves en combattant avec le
courage du dsespoir prirent tous except leur chef qui tomba vivant,
mais bless, au pouvoir des indiens, qui se rpandirent ensuite comme un
torrent dans toutes les parties de l'le, laissant partout des traces
sanglantes de leur frocit. Ils restrent matres de la campagne jusque
vers la mi-octobre qu'ils disparurent.

Alors le gouverneur envoya de Luth et de Mantet  la dcouverte pour
s'assurer de la retraite de l'ennemi, afin de donner du repos aux
troupes qui depuis deux mois taient jour et nuit sous les armes. Ils
rencontrrent dans le lac des Deux-Montagnes vingt deux Iroquois. Les
Canadiens taient  peu prs le mme nombre dans deux canots; ils
essuyrent le feu de l'ennemi, puis sur l'ordre de de Luth, ils
l'abordrent et chacun prenant son homme, dix huit ennemis tombrent 
la premire dcharge. L'on gota aprs cette escarmouche d'un peu plus
de tranquillit.

Quoiqu'il soit difficile de se mettre en garde contre les irruptions
soudaines des Sauvages dans un vaste pays couvert encore en grande
partie de forts; et qu'on ait dit aussi que la catastrophe dont nous
venons de parler, ne pouvait tre attribue  la faute da marquis de
Denonville, l'on ne peut s'empcher nanmoins de se demander comment il
se fait qu'il n'ait pu prvoir une invasion de la part d'un ennemi dont
les surprises taient plus  craindre que la bravoure dans le combat; et
comment surtout a-t-il pu se trouver sans moyens efficaces pour
l'arrter lorsqu'elle a eu lieu. En gnral l'insuccs en matires
militaires et gouvernementales est dj une forte prsomption
d'incapacit; et dans le cas actuel l'on doit tre forc d'avouer, que
si quinze cents barbares se sont promens en vainqueurs au milieu de la
colonie pendant deux mois, c'est que l'on n'avait pas pourvu 
l'organisation de sa dfense.

C'est pendant que le Canada dplorait le massacre de Lachine que le
comte de Frontenac arriva pour remplacer M. Denonville. Les Canadiens
qui connaissaient la capacit de leur ancien gouverneur, osrent alors,
et alors seulement, se livrer  des esprances; ils le reurent avec des
dmonstrations de joie extraordinaires. Il dbarqua  8 heures du soir,
le 15 octobre,  Qubec au bruit du canon et de la mousqueterie, et fut
reu au flambeau par le conseil souverain et par tous les habitans qui
taient sous les armes. Les feux de joie furent accompagns
d'illuminations  toutes les fentres des maisons de la ville, il fut
compliment le soir mme par tous les corps publics, et surtout par les
Jsuites, qui avaient travaill avec tant d'ardeur quelques annes
auparavant pour le faire rappeler. Les nobles, les marchands, les
habitans, les Sauvages allis, tous l'attendaient depuis longtemps comme
le seul homme qui pt sauver le pays; il fut accueilli de manire  le
convaincre qu'il est des temps o le gnie triomphe des factions, des
haines, des jalousies, et de toutes les mauvaises passions humaines.

L'administration du marquis de Denonville avait dur quatre ans. Il
tait venu avec une grande rputation de capacit. M. l'vque de
St.-Vallier n'avait pas pour lui assez de louanges; malheureusement
l'exprience vint bientt donner un cruel dmenti  tous ces tmoignages
adulateurs. L'tat dans lequel il laissa le Canada sera toujours la
mesure de ses talens, d'aprs laquelle on devra le juger. Il fut presque
toujours malheureux dans ses actes; il rechercha sans cesse l'amiti des
tribus indiennes, et perdit leur confiance; il fit de grands prparatifs
de guerre et se trouva sans soldats au moment du danger. Il manquait de
persvrance, de fermet et de vigueur, et connaissait peu les hommes.
On lui reproche aussi de ne s'tre pas mis assez au fait des affaires du
pays, et d'avoir donn sa confiance  des gens qui ne la mritaient pas,
et qui en abusaient pour faire suivre leurs ides ou pour servir leurs
intrts. Sa faiblesse lui attira le mpris des Indiens, et exposa la
colonie aux ravages d'une pidmie, par suite de la ngligence avec
laquelle il avait laiss faire le service des vivres, pendant sa
campagne dans les cantons. Quelque soit leur mrite d'ailleurs, la
condition du succs chez les gouvernans devrait tre la seule admissible
pour obtenir les suffrages des peuples, parceque de lui dpend leur
sret. Tacite raconte que les troupes romaines s'tant laiss battre
par les Africains, L. Apronius les fit dcimer, punition, dit-il, tombe
en dsutude, mais qu'il emprunta  la mmoire des anciens. Qui doute
que la puissance de Rome ne soit due en partie  cette condition
indispensable, le succs, que ce grand peuple exigeait de ses chefs pour
obtenir le droit de lui commander. Malgr ce qu'on peut dire de M.
Denonville pour attnuer ses fautes, jug d'aprs ce principe, il sera
toujours regard comme un des gouverneurs les plus malheureux du Canada.

La guerre avait t dclare  l'Angleterre dans le mois de juin; le
comte de Frontenac eut ainsi  lutter  la fois et contre les colonies
britanniques et contre la confdration iroquoise. L'on verra que son
nergie et son habilet triomphrent de tous les obstacles; que cette
guerre fut une des plus glorieuses pour le Canada, si faible en
comparaison de ses adversaires, qui en regardaient la conqute comme
assure, et que loin de succomber, il les attaqua bientt lui-mme, et
porta la terreur sur toutes leurs frontires et jusque dans le coeur de
leurs tablissemens les plus reculs.

FIN DU PREMIER VOLUME.

[Illustration: Dcoration]




                               APPENDICE.

                                  (A)

Page 53. Extrait de l'ouvrage qui a pour titre: _Us et Coutumes de la
mer_. Quand le grand banc de Terreneuve a-t-il t dcouvert par les
Basques, les Bretons et les Normands?

_Article 44 des jugemens d'Olron, n. 30 et suivans._ L'auteur des Us
et Coutumes de la mer, ouvrage estim, rapporte que les grands profits
et la facilit que les habitans du Cap-Breton prs Bayonne, et les
Basques de Guyenne, ont trouv  la pcherie de la baleine, ont servi de
leurre et d'amorce,  les rendre si hasardeux en ce point, que d'en
faire la qute sur l'Ocan par les longitudes et latitudes du monde. A
cet effet ils ont ci-devant quipp des navires pour chercher le repaire
ordinaire de ces monstres. De sorte que, suivant cette route, ils ont
dcouvert, cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le grand
et petit banc des morues, les terres de Terreneuve, de Cap-Breton et de
Bacaleos, (_qui est  dire morue en leur langue_), le Canada, ou
Nouvelle-France: et si les Castillans n'avaient pris  tche de drober
la gloire aux Franais, ils avoueraient, comme ont fait Christophe
Wytfliet et Antoine Magin, cosmographes Flamands, ensemble Frs. Antoine
de S. Roman, religieux de S. Benot, (_Historia general de la India Liv.
1. Chap. ii. p. 8_) que le pilote, lequel porta la premire nouvelle 
Christophe Colomb, et lui donna la connaissance et l'adresse de ce monde
nouveau, fut un de nos Basques Terreneuviers.

                                  (B)

P. 274. Rponse du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre  l'ultimatum
du Canada au sujet d'un trait de paix et de commerce entre ces deux
colonies (1650-1).

Copy of a letter from the Commissioners of the United Colonies to the
Governor of Canada (M. d'Aillebout).

Most illustrious sir and much honoured Gentleman.

We have received your several letters, perused your commissions,
presented by your honoured agents, and seriously considered what hath
been by them either in writing or conference, propounded, concerning
those injurious and hostile attempts made by the Mohawks (Agniers) upon
some of your neighbouring Eastern Indians, of whom (as we are informed)
some are converted to the Christian faith, and others are willing to be
taught and may in time prove disciples to our saving Lord and master,
and as such we pity them, but see not how we can protect or afford the
help desired, without exposing the small English plantations and our own
neighbouring Indians (of which some also profess christianity) to
danger; we give due credit to your deputies, and can conceive you may
have just ground for a war, but we have yet no just cause of quarrel
with the Mohawks, nor is it safe for us to engage in a controversy which
we neither do nor have means satisfyingly to understand, the Mohawks
neither being in subjection to nor in any confederation with us; we are
free to hold a neighbourly correspondance with you, and would have
settled a free commerce betwixt the English and French colonies, but
your agents thought it either unseasonable till matters were composed
betwixt the Mohawks and your Indians, or else propounded such
restrictions as would have taken away all convenience and freedom from
the trade. What hath hindred our present closing, the enclosed writing
will shew, but if a fitter opportunity be offered we shall not be
wanting to contribute to a more satisfying issue. In the mean time we
rest, &c.

New Haven, September 6. 51 (1651).

Voici la substance de la rponse que les commissaires anglais firent aux
propositions des envoys du Canada. Elle est tire de Hutchinson. Je
l'ai vrifie sur la rponse qui se trouve en entier dans la Collection
des papiers relatifs  l'histoire du Massachusetts p. 240, et suivantes.

The commissioners having duly weighed the proposals, returned (in 1651)
an answer, in substance as follows, viz:--

That they were willing to admit that the French and Eastern Indians
might have just grounds to their own satisfaction, for war against the
Mohawks. That they looked upon all such Indians, as received the Yoke of
Christ, with another eye than upon others who worship the Devil. That
they desired, by all just means, to keep peace, if it may be, with all
men, even with these barbarians. That the Mohawks living at a distance
from the sea, have little intercourse with these parts, but in the war
the English had with the Pequods, 14 or 16 years before, the Mohawks
shewed a real respect and had offered no hostilities since. That the
English engaged in no war before they had full and satisfying evidence
that it was just, nor before peace, upon just terms, had been offered
and refused. That the Mohawks, not being subject to them, nor in league
with them, they could not require an account of their proceedings, and
had no means of information what they had to say for themselves. That to
make war with the Mohawks, would expose the Indians, who were neighbours
to the English, some of whom professed christianity, etc. That although
they were ready to perform all neighbourly offices of righteousness and
peace to the French colony, yet they could neither permit volunteers to
be taken up, nor the French and Eastern Indians to pass thro' the
English jurisdiction to invade the Mohawks, lest they should expose, not
the Indians only, but the smaller English plantations to danger. That
the English were much dissatisfied with that mischievous trade the
French and Dutch have had and still continue, by selling guns, powder
and shot to all the Indians, which rendered them insolent, etc. That if
all other difficulties were removed, yet they had no such short and
convenient passage, either by land or water, as might be had by Hudson's
river, to and beyond Aurania fort possessed by the Dutch. That the
commissioners conceived the French deputies might proceed to settle a
trade; but if they thought proper to limit it under such restrictions, a
fitter season for these treaties must be attended, which the
commissioners would readily improve whensoever it presented.

                                  (C)

Lettre crite  M. de Tracy par M. de Msy avant de mourir.

A Qubec ce 26 avril 1664.

_Monseigneur_,

J'aurais eu une consolation trs grande si votre arrive en ce pays
avait prcd ma mort, d'autant qu'elle m'aurait fourni avec joie les
moyens de rendre toute l'obissance que je dois  l'autorit de votre
charge et au mrite particulier d'une personne que j'honore infiniment
comme vous. La connaissance que j'avais que ma vie ne serait pas longue,
par les accidens qui sont arrivs  ma maladie, me faisait souhaiter
votre retour avec empressement, pour vous entretenir avant de mourir des
affaires principales de ce pays du Canada, dont j'ai fait connatre au
roi les plus grandes particularits tant pour ce qui touche la gloire de
Dieu, les intrts de sa Majest, que ceux du public; mais Dieu ayant
dispos de mes jours pour m'appeler  lui, m'a fait prier M. de Tilly,
conseiller du roi, de vous donner les lumires et les crits de ce que
j'ai fait savoir au roi l'anne dernire, et de ce qui s'est pass
ensuite entre M. l'vque de Ptre, les PP. Jsuites et moi. Votre
arrive assurment en ce pays m'a donn beaucoup de joie avant ma mort,
puisque vous claircirez bien mieux que moi les choses que j'aurais pu
faire savoir au roi touchant leur conduite dans les affaires
temporelles. Je ne sais nanmoins si je ne me serais point tromp en me
laissant un peu trop lgrement persuader au rapport qu'on m'en avait
fait. Je remets toutefois  votre prudence et aux bons examens que vous
en ferez le rglement de cette affaire..... Pourquoi Monseigneur, si
vous trouvez dans mon procd quelque manque dans le gnral, je vous
conjure de le faire connatre  sa Majest afin que ma conscience n'en
puisse tre charge avec le particulier. Mon intention selon mon avis
n'ayant jamais t que de servir fidlement le roi et maintenir
l'autorit de la charge dont il m'a fait l'honneur de m'honorer en ce
pays. Le reste de la lettre a rapport  son testament.

                                  (D)

P. 404. L'tat suivant est tir des papiers dposs au bureau de la
secrtairerie d'Etat  Albany par M. Brodhead, qui avait t envoy en
Europe pour y recueillir des documens historiques concernant l'Amrique,
et en particulier la Nouvelle-York. Ce monsieur, trs vers dans
l'histoire de son pays, a rapport une collection prcieuse. Le
gouvernement franais s'est empress de lui ouvrir l'accs des archives
publiques; et celles du ministre de la marine et des colonies  Paris
ont surtout enrichi sa collection. La pice que je donne ici, et qui a
dj t publie, ne fait que confirmer les recherches que j'avais
faites moi-mme dans les archives  Qubec sur l'objet auquel elle a
rapport; mais je l'insre ici comme un rsum statistique officiel.


TATS abrg du contenu au rle des familles de la
Nouvelle-France, 1667.

                          FAMILLES             749
Total des personnes qui les composent        4,312
Hommes capables de porter les armes          1,566
Garons en tat d'tre maris                   84
Filles qui passent 14 ans                       55

DNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES
BESTIAUX.

Terres en culture, arpens                   11,174
Btes  cornes                               2,136

                       --------------
                          1668.

                          FAMILLES           1,139
Total des personnes qui les composent        5,870
Hommes capables de porter les armes          2,000
Arpens de terres dcouvertes                15,642
Btes  cornes                               4,300
Minots de grains reus                     130,978


Les 412 soldats qui se sont habitus cette anne au dit pays, non plus
que les 300 des 4 compagnies restes au Canada, ne sont pas compris dans
le prsent rle.

A true extract from the Paris documents in the office of the Secretary
of State of the State of New-York.

E. B. O'CALLAGHAN.

                             -----------

                           DOCUMENT INDIT.

Le mmoire suivant qui termine cet appendice, est celui dont nous avons
parl dans le discours prliminaire  la p. 27. Ce document, dcouvert
en 1843, et ne portant ni date, ni signature, a d tre prsent au chef
de l'excutif entre 1763 et 1775. Il rvle une rare sagacit dans
l'auteur, et une connaissance des vues et de la situation des colonies
anglaises d'alors qui ferait croire que celui qui l'a conu n'tait pas
tranger aux projets des meneurs du peuple amricain. Au reste, il
rsume parfaitement les dsirs et la politique des Canadiens.

                               MMOIRE.

Quelques ides sur la question suivante:

Si l'Angleterre pouvait d'un seul mot rendre protestans le Canada et
tous les pays cds, serait-il de son intrt de le faire?

Je supposerai que les administrateurs d'un Etat doivent porter leur vue
jusque dans l'avenir le plus recul, travailler  prvenir les maux
loigns, comme les plus prochains, et mnager des ressources que la
postrit serait en droit de leur reprocher d'avoir eues dans leurs
mains et de n'avoir pas conserves.

Il est dans la progression naturelle des choses, que la
Nouvelle-Angleterre devienne d'abord un Etat indpendant, et ensuite un
des puissans empires qui aient jamais exist; il aura mme sur tous les
autres, l'avantage d'tre ncessit  se former sur un plan qui ne lui
laissera rien  esprer, ni par consquent  craindre, de la
superstition; on sait par quels matres il aura t instruit, et il ira
plus loin que ses matres en brisant les entraves qu'ils se sont
donns[139].

[Note 139: Le serment du Test.]

Il est tout aussi vrai que la Nouvelle-Angleterre, abandonne
aujourd'hui  elle-mme, a dj fait tous les progrs ncessaires pour
arriver seule au but; dnue des secours trangers qu'on se gardera
cependant bien de lui refuser, elle n'y parviendrait qu'un peu plus
tard, et le refus des nouvelles complaisances qu'elle croira toujours
tre en droit d'exiger, ne l'obligerait qu'un peu plus tt  tourner
toutes ses vues vers le projet d'indpendance qui sera son premier pas;
si elle se trompe sur le moment propre  l'excution, on se trouvera
toujours trop heureux de lui pardonner ses carts et de la ramener par
la promesse de tout ce qu'elle aura demand; il faudra mme que le
commerce de Londres songe  lui chercher des dbouchs pour les
marchandises de son cru; et lorsque la voie en sera ouverte et connue;
elle ne gotera certainement pas un systme qui l'astreindra 
entreposer  Londres, ce qu'elle pourra elle-mme porter ailleurs; il
lui paratra injuste qu'on la prive de ce bnfice, et qu'on
l'asservisse ainsi  des augmentations de frais, qui seront pour elle
une diminution de profits.

Dans cette position elle verra bientt que l'Amrique a moins besoin de
l'Europe, que l'Europe n'a besoin de l'Amrique: quelle doit tre alors
sa premire dmarche? de se tranquilliser du seul ct d'o elle peut
craindre une opposition vigoureuse et continuelle; elle invitera donc le
Canada  secouer le joug, et  figurer lui-mme dans la confdration;
si le systme de cette confdration est non seulement de permettre
l'exercice de toutes les religions, mais encore de les admettre
indiffremment dans l'administration du gouvernement, n'est-il pas bien
probable que les catholiques romains d'Angleterre, d'Irlande et
d'Ecosse, les protestans de France, les juifs enfin de toute l'Europe,
courront en foule dans un pays o ils seront invits  venir rentrer
dans tous les droits de l'homme et du citoyen?

Mais on me demandera quelle est donc la raison qui empche tous les
protestans de France de venir en Angleterre, et tous les catholiques
romains d'Angleterre de se retirer en France; je rpondrai que c'est une
raison que le fanatisme seul (et il n'y en a plus) peut surmonter,
savoir, la diffrence de ces misrables coutumes qui ne sont rien et qui
sont tout, et bien plus encore la diffrence de langage et tous les
inconvniens qui en rsultent: sans cet obstacle, il ne resterait pas un
protestant en France et pas un catholique romain en Angleterre. Tout
obstacle sera lev lorsque les juifs et les protestans de France auront
la perspective d'tre citoyens dans le Canada devenu indpendant, et que
les juifs et les catholiques romains d'Angleterre pourront participer 
tout dans les colonies anglaises de l'Amrique. Lorsque les
presbytriens furent tourments en Angleterre, ils ne se retirrent pas
 Genve, dont ils ignoraient la langue, ils allrent peupler le
Maryland et les autres provinces de ce continent, et crurent ne pas
changer de pays, tant fiers de trouver dans celui o ils se retiraient,
leurs moeurs, leur langage et de plus la libert.

Les catholiques romains d'Angleterre savent qu'ils seraient bien reus
en France, et qu'ils pourraient y prtendre  tout, ils restent en
Angleterre o ils ne peuvent prtendre  rien; les protestans de France
savent qu'ils seraient bien reus en Angleterre et qu'ils y seraient
citoyens, ils restent en France, o ils n'ont point d'tat; mais qu'on
dsigne en France, qu'on dsigne en Angleterre, une province o il n'y
ait que le gnie, l'industrie et les richesses, qui mettent une
diffrence entre les hommes, croit-on que la province libre dans chaque
royaume tarderait longtemps  tre la plus riche et la plus peuple.
Ainsi dans le cas propos l'Amrique s'enrichira, se peuplera aux dpens
de l'Europe.

Or s'il ne subsiste pas entre le Canada et la Grande-Bretagne d'anciens
motifs de liaison et d'intrt, trangers  ceux que la
Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la sparation, proposer au
Canada; la Grande-Bretagne ne pourra non plus compter sur le Canada que
sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un paradoxe d'ajouter, que cette
runion de tout le continent de l'Amrique form sur un principe de
franchise absolue, prparera et amnera enfin le temps o il ne restera
 l'Europe de colonies en Amrique, que celles que l'Amrique voudra
bien lui laisser; car une expdition prpare dans la
Nouvelle-Angleterre sera excute contre les Indes de l'Ouest, avant
mme qu'on ait  Londres la premire nouvelle du projet.

S'il est un moyen d'empcher, ou du moins d'loigner cette rvolution,
ce ne peut-tre que de favoriser tout ce qui peut entretenir une
diversit d'opinions, de langage, de moeurs et d'intrt entre le Canada
et la Nouvelle-Angleterre, d'entretenir les Canadiens dans leurs
anciennes ides de distinctions d'tat, de rang de naissance, d'y
laisser subsister la langue franaise, d'y tablir un systme qui ne
leur permette pas de croire qu'il y et pour eux le moindre avantage 
se faire protestans; d'y attirer enfin de nouveaux colons catholiques
romains par tous les moyens si bien connus d'un sage gouvernement, et
surtout par la libert la plus parfaite sur l'article de la religion, et
l'on sent parfaitement que ce ne serait pas avoir la libert d'tre
catholique romain, que de ne pouvoir l'tre sans perdre tout ce qui peut
attacher les hommes  la patrie.

Il serait donc, ce me semble, de l'intrt de l'Angleterre de ne pas
abolir la religion romaine dans le Canada, quand mme elle le pourrait;
mais il s'en faut de beaucoup que ce projet d'abolition soit facile 
excuter.

Qui sont ceux qui forment les 100,000 mes du Canada? Ce n'est pas
assurment quelques gens riches qu'on pourrait esprer de faire turcs,
si leur intrt l'exigeait, parce qu' la longue, l'on fait toujours
tout ce qu'on veut des gens riches: les 100,000 mes du Canada sont
formes par le peuple qui n'entend jamais de plaisanterie sur l'article
de sa religion, et qui ne pouvant avoir aucun intrt  changer, sera
ferme en sa croyance, en proportion de ce qu'il s'imaginera entrevoir de
desseins de la dtruire.

Le bas peuple d'Irlande n'a point chang; ce n'est pas cependant manque
de lois faites dans cette vue; le peuple du Canada ne changera pas plus
aisment, et qui doute que dans le moment que la Nouvelle-Angleterre
voudrait se sparer de la vieille, son plus victorieux argument pour
dterminer le Canada  secouer aussi le joug, ne ft la plus grande
libert de la religion romaine annonce au peuple, et le droit d'avoir
autant d'vques, d'archevques, de cardinaux, etc., qu'il voudrait.
L'Angleterre serait-elle reue  faire alors la mme offre?

Il faudrait donc ce me semble accorder aux Canadiens la jouissance de
tous les privilges de citoyens, et favoriser leur religion, bien loin
de travailler  la dtruire, mme parmi les gens riches, par le moyen
sourd mais infaillible des exclusions.

Il est par la mme raison de l'intrt de la Grande-Bretagne de
conserver dans les Indes de l'Ouest le plus grand nombre de colonies
catholiques romaines, et de les engager  se regarder comme runies
d'intrt et dans le mme point de vue avec les Canadiens, dont l'vque
devrait tre  l'avenir celui des colonies anglaises catholiques
romaines.

Je m'expliquerai en moins de mots sur le problme suivant:

Si quelque puissance trangre est jalouse de la fortune de
l'Angleterre, peut-elle dsirer que les nouveaux sujets soient confirms
dans les privilges de citoyens qu'ils rclament?

Rponse, non.




                              SOMMAIRES.


AVANT-PROPOS.

DISCOURS PRLIMINAIRE.

INTRODUCTION.

CHAP. 1. _Dcouverte de l'Amrique_ 1492-1534.

DE L'AMRIQUE; a-t-elle t connue des
anciens?--L'atlantide.--L'Amrique n'tait pas connue des
modernes.--Dcouvertes des Portugais et des Espagnols.--Christophe
Colomb; sa naissance, sa vie; il s'tablit  Lisbonne; va en Espagne;
Ferdinand et Isabelle  qui il fait part de son projet d'aller aux Indes
par l'Ouest, lui donnent trois btiments.--Il dcouvre l'Amrique.--Son
retour; rception magnifique qu'on lui fait  la cour.--Suite de ses
dcouvertes. Envoy en Espagne dans les fers par Bovadilla.--Caractre
de Colomb.--Continuation des dcouvertes des Espagnols et des
Portugais.--Sbastien Cabot, Vnitien, dcouvre la Floride, Terreneuve
et les ctes de Labrador pour Henri VII d'Angleterre.--Verazzani, au
service de Franois I, ctoie d'Amrique, depuis la Floride jusqu'
Terreneuve.--Les pcheurs basques, bretons et normands faisaient la
pche de la morue sur les bancs de Terreneuve depuis longtemps.

CHAP. II.--_Dcouverte du Canada_.--1534-1543.

PAIX DE CAMBRAI.--Projet d'tablissement en Amrique.--Jacques Cartier
est nomm pour commander la 1re expdition; il explore le golfe
St.-Laurent; son retour en France.--Second voyage de Jacques Cartier; il
dcouvre le fleuve. St.-Laurent.--_Stadacon_ (Qubec)--Beauts
naturelles du pays.--_Hochelaga_ (Montral.)--Cartier hiverne dans la
rivire St.-Charles.--Le scorbut parmi les Franais; il en meurt
26.--Dpart de Cartier pour la France.--La guerre fait suspendre les
expditions en Amrique.--Roberval est nomm gouverneur du Canada au
rtablissement de la paix.--Troisime voyage de Jacques Cartier; il
remonte le St.-Laurent jusqu'au lac St.-Louis et hiverne au
Cap-Rouge.--Il part pour l'Europe et rencontre;  Terreneuve Roberval
qui allait en Canada, et qu'il refuse de suivre.--Roberval au Cap-Rouge;
il s'y fortifie et y passe l'hiver.--Maladie qui emporte 50
personnes.--Cartier vient le chercher pour le ramener en France sur
l'ordre du Roi qui le fait mander, la guerre tant de nouveau dclare
avec l'empereur.

CHAP. III.--_Abandon temporaire du Canada_.--1543-1603.

Roberval part pour l'Amrique aprs la guerre, et prit avec tous ceux
qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le
Brsil; la dsunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la
Caroline dans la Floride.--Massacre des Franais de cette colonie par
les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Mdicis, rgente, nglige
d'en demander satisfaction--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps on
ne pense plus en France aux colonies.--Observations  cet gard.--Les
troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrs des pcheries et
du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un
tablissement en Acadie; il choue.--40 colons abandonns dans l'le de
Sable, prissent, except 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq
ans.--De la Roche, ruin par son entreprise, meurt de
chagrin.--Obstacles qu'prouvait alors la colonisation.

LIVRE PREMIER.

TABLISSEMENT PERMANENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

CHAP. I.--_Acadie.--(Nouvelle-Ecosse_.)--1603-1613.

Observations sur la civilisation de l'Europe  cette poque.--Importance
des colonies pour la France.--M. Chauvin,  la suggestion de Pontgrav,
se fait nommer lieutenant-gnral du Canada et de l'Acadie, et obtient
le privilge exclusif d'y faire le commerce des pelleteries.--Il
meurt.--Le commandeur de Chaste lui succde; il forme une socit de
commerce pour faciliter la colonisation.--Pontgrav et Champlain font un
voyage en Canada. Le commandeur tant mort, M. de Monts, calviniste, est
nomm lieutenant-gnral de cette contre, o l'on permet aux protestans
de s'tablir.--Expdition de M. de Monts en Acadie, province dcouverte
par les Franais.--De Monts et Champlain dcouvrent la baie de Fundy, et
les rivires St.-Jean, Penobscot et Knbec. Les colons dbarquent 
l'le Ste.-Croix.--Champlain explore les ctes jusqu' 20 lieues au sud
du cap Cod.--De Monts, ou plutt le baron de Poutrincourt fonde
Port-Royal: il retourne en France.--Port-Royal concd au baron de
Poutrincourt.--Lescarbot.--Progrs de Port-Royal.--Retrait du privilge
accord  de Monts.--Dissolution de la socit des pelleteries.--Abandon
temporaire de Port-Royal.--Poutrincourt y retourne en 1610.--Il refuse
d'y mener des Jsuites.--Assassinat de Henri IV.--La marquise de
Guercheville achte les droits des associs de M. de Monts pour envoyer
des Jsuites en Acadie.--Difficults entre les colons et les
Jsuites.--Mde. de Guercheville les envoie fonder St.-Sauveur sur la
rivire Penobscot.--Les Anglais de la Virginie dtruisent St.-Sauveur et
Port-Royal, en pleine paix.--Le gouvernement franais ne s'intresse
point au sort de ces deux colonies, qui n'taient que des entreprises
particulires.

CHAP. II.--_Canada_.--1608-1628.

M. de Monts abandonne l'Acadie pour le Canada.--Fondation de
Qubec.--Conspiration contre Champlain punie.--Alliance avec les
Algonquins et leurs allis.--1re expdition contre les Iroquois.--2de
expdition contre les mmes.--De Monts se retire des affaires du
Canada.--Le comte de Soissons le remplace comme lieutenant-gnral.--Il
meurt.--Le prince de Cond lui succde.--Champlain forme une socit qui
obtient le privilge exclusif de la traite des pelleteries.--Opposition
que ce privilge fait natre.--Le prince de Cond vend sa lieutenance
gnrale au duc de Montmonrenci.--Trait de Champlain avec les
Hurons.--Il explore la rivire des Outaouais et dcouvre le lac Ontario
et le lac Nipissing.--3me expdition contre les Iroquois.--Paix entre
les Algonquins et leurs allis et les cinq cantons.--Le duc de Ventadour
lieutenant-gnral de la Nouvelle-France.--Arrive des Jsuites en
Canada.--Champlain passe deux ans en France.--Richelieu dissout la
compagnie du Canada, et forme celle dite des cent associs.

CHAP. III--_Nouvelle-France jusqu' la paix de
St.-Germain-en-Laye_.--1613-1632.

Les perscutions politiques et religieuses et la conqute trangre
dterminent les migrations: exemple, les Irlandais et les
Ecossais.--Les Huguenots formellement exclus de la N.-France. Grandes
esprances que donne en France la compagnie des cent associs.--Elle
envoie un armement considrable  Qubec, sous les ordres de
Roquemont.--Acadie: le chevalier Alexander obtient de Jacques I la
concession de cette province pour la peupler d'Ecossais, et une partie
reoit alors le nom de Nouvelle-Ecosse.--Une colonie y est envoye et
s'en revient sans avoir dbarqu.--Cration d'une chevalerie 
l'occasion de cette contre.--Guerre entre la France et l'Angleterre.
Kirtk s'avance contre Qubec, puis abandonne son entreprise.--Il
rencontre en se retirant dans le bas du fleuve l'escadre de Roquemont et
s'en empare.--Qubec rduit  la famine par cette perte, se rend l'anne
suivante  Louis et Thomas Kirtk, ses frres, qui secourent les habitans
mourant de faim.--Le Cap-Breton pris par une partie de la flotte de
Kirtk, est repris par le capitaine Daniel.--Le chevalier la Tour attaque
le tort du cap de Sable dfendu par son propre fils, et est
repouss.--Le chevalier Alexander lui cde la N.-Ecosse, except
Port-Royal.--La France et l'Angleterre occupent en mme temps
l'Acadie.--Trait de St.-Germain-en-Laye.

LIVRE II.

_Description du Canada. Nations Indignes._

Nom donn aux premires terres dcouvertes dans l'Amrique
septentrionale.--Frontires des colonies mal dfinies, sujet de beaucoup
de contestations.--Description du Canada.--Tableau des populations
indiennes de l'Amrique du Nord, et en particulier des tribus du
Canada.--Leur nombre.--Description de leur personne, de leurs vtemens,
de leurs armes.--Leur manire de faire la guerre et la
chasse.--Gouvernement des Sauvages.--Ils n'ont pas de religion.--Leurs
devins.--Leur respect pour les morts; leurs funrailles.--Leurs
ftes.--Ils sont fort passionns pour le jeu et peu pour les femmes;
mais trs attachs  leurs enfans.--Eloquence figure des
Sauvages.--Formation de leurs langues; ils ne connaissaient point les
lettres: caractre synthtique des langues indiennes.--Facults
intellectuelles de ces peuples.--Leur origine.--Descendent-ils de
nations qui ont t civilises?

LIVRE III.

CHAP. I.--_Dispersion des Hurons_.--1632-1663.

Louis Kirtk rend Qubec  la France en 1632.--Champlain revient en
Canada comme gouverneur, et travaille  s'attacher les Indignes plus
troitement que jamais.--Collge des Jsuites construit  Qubec.--Mort
de Champlain, (1635).--M. de Montmagny le remplace.--Guerre entre la
confdration iroquoise et les Hurons; les succs sont partags.--Le P.
Le Jeune tablit le village indien de Sillery.--Fondation de Montral
(1641), par M. de Maisonneuve.--Fondation de l'Htel-Dieu, et du couvent
des Ursulines.--Paix entre toutes les nations indiennes: elle est rompue
par les Agniers.--M. d'Aillebout relve M. de Montmagny comme gouverneur
de la Nouvelle-France.--La guerre devient extrmement vive entre les
Iroquois et les Hurons: succs prodigieux des premiers; les Hurons ne
pouvant leur tenir tte sont disperss, les uns vers le lac Suprieur,
d'autres vers la baie d'Hudson, le reste vers le bas St.-Laurent
(1649-50).--La Nouvelle-Angleterre fait proposer au Canada un trait de
commerce et d'alliance perptuelle.--M. de Lauson succde  M.
d'Aillebout.--Les Iroquois aprs leurs victoires sur les Hurons, lchent
leurs bandes sur les tablissemens franais.--M. d'Argenson vient
remplacer M. de Lauson.--Le dvouement de Daulac sauve le Canada.--Les
Iroquois, demandent et obtiennent la paix.--Le baron d'Avaugour arrive
comme gouverneur  Qubec; remontrances nergiques qu'il fait  la cour
sur l'abandon de la colonie; on y envoie 400 hommes de
troupes.--Dissentions entre le gouverneur et l'vque, M. de
Ptre.--Clbre tremblement de terre de 1663.--Rappel de M. d'Avaugour
auquel succde M. de Msy.--La compagnie des cent associs rend le
Canada au roi et se dissout (1663). p. 219.

CHAP. II.--_Guerre civile en Acadie_.--1632-1667.

La France redevenue matresse de toute l'Acadie par le trait de
St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concde au commandeur de
Rasilli, gouverneur,  Charles Etienne de la Tour et  M. Denis.--Ces
concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se
font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts
qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; rponse
favorable. Trait de paix et de commerce entre l'Acadie et la
Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonn.--Hrosme de sa femme qui
repousse deux fois les troupes de Charnis, successeur de
Rasilli.--Trahie par un tranger qui se trouve parmi ses suivans, elle
tombe avec le fort qu'elle dfend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre
ses soldats, et l'oblige elle-mme d'assister  l'excution une corde au
cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en
Acadie.--Cromwell y envoie une expdition qui s'empare de Port-Royal et
de plusieurs autres postes [1654]; et il concde  la Tour, qui se met
sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et  Brown,
cette province qui fut ensuite rendue  la France par le trait de Brda
en 1667.

CHAP. III.--_Gouvernement Civil du Canada_.--1663

Le chevalier de Msy arrive en Canada; motifs de sa nomination comme
gouverneur gnral.--Il fait une rponse menaante aux ambassadeurs
iroquois qui s'en retournent dans leur pays.--Efforts et plan de Colbert
pour peupler la colonie.--Sa population en 1663; manire dont s'y
forment les tablissemens; introduction du systme fodal; tenures en
_franc-aleu_ et  titre de _fief_ et _seigneurie_, emportant les mmes
privilges et les mmes servitudes  peu prs qu'en France; le roi se
rserve la suzerainet; mais accorde le droit de haute, moyenne et basse
justice  la plupart des seigneurs, qui cependant ne s'en prvalent
point.--Pouvoir absolu des gouverneurs,--Administration de la justice
jusqu'en 1663,--Arrive de M. Gaudais, commissaire royal--Nouvelle
organisation du gouvernement.--Erection du conseil souverain par lequel
doivent tre enregistrs les dits, ordonnances, &c, pour avoir force de
loi--Sparation des pouvoirs politique, administratif et
judiciaire.--Introduction de la coutume de Paris.--Cration de tribunaux
infrieurs pour les affaires civiles et criminelles  Montral et aux
Trois-Rivires, sous le nom de juridictions royales.--Nomination d'un
Intendant: ses fonctions embrassent l'administration civile, la police,
la grande et la petite voierie, les finances et la marine.--Cour de
l'intendant.--Juge-consul.--Justices seigneuriales.--Commissaires des
petites causes.--Election d'un maire et de deux chevins qui sont
remplacs par un syndic des habitations.--Cours prvtales tablies en
Canada,--Mesures de prcaution prises par les rois de France pour
empcher les ides de libert et d'indpendance de natre dans les
colonies.

CHAP. IV.--_Gouvernement Ecclsiastique du Canada_. 1663.

Missions tablies en Canada; elles sont desservies d'abord par les
Franciscains [Rcollets], et plus tard par les Jsuites, et relvent de
l'archevch mtropolitain de Rouen.--La Nouvelle-France est rige en
vicariat-apostolique [1657], puis en vch [1670].--M. de Laval premier
vque de Qubec; caractre de ce prlat.--Opposition et difficults que
suscite sa nomination.--M. de Queylus refuse de le
reconnatre.--Etablissement du Sminaire de Qubec, auquel toutes les
dmes du pays sont affectes  condition qu'il pourvoira  la
subsistance des curs.--Ces dmes, fixes au 13me par l'vque, sont
rduites au 26me par le conseil souverain.--Les Rcollets s'offrent 
desservir les paroisses gratis.--Les curs d'abord amovibles sont rendus
inamovibles par l'dit de 1679, qui confirme en outre l'arrt du conseil
souverain touchant la quotit des dmes.--Depuis la conqute les curs
sont nomms sujets  rvocation.--Opinions diverses sur les avantages et
dsavantages de ce systme.--Fabriques paroissiales.--Contributions pour
la btisse des glises.--Institutions de bienfaisance et
d'ducation.--L'ducation populaire extrmement nglige.--Caractre du
clerg canadien sous le rgime franais.--Les dbats au sujet des
liberts de l'Eglise gallicane n'ont point d'cho en
Canada.--Jansnisme.--Quitisme.--Ils font quelques adeptes en Canada.

LIVRE IV.

CHAP. I.--_Luttes de l'Etat et de l'Eglise_.--1663-1682.

Le conseil souverain: division au sujet du syndic des habitations.--M.
de Msy suspend les conseillers de l'opposition.--Moyen trange qu'il
veut employer pour les remplacer.--Nouveaux membres nomms.--M. de
Villeray passe en France pour porter les plaintes contre lui.--Il est
rvoqu; sa mort.--M. de Courcelles lui succde.--Arrive de M. de
Tracy, vice-roi, de M. de Courcelles et de M. Talon 1er intendant, d'un
grand nombre d'migrans et du rgiment de Carignan.--La libert du
commerce est accorde  la colonie, sauf certaines rserves.--Guerre
contre les Iroquois.--Deux invasions de leurs cantons les forcent 
demander la paix.--M. de Tracy repasse en France.--Le projet de
franciser les Indiens choue.--L'intendant suggre de restreindre
l'autorit du clerg, dans les affaires temporelles.--Travaux et
activit prodigieuse de Talon: impulsion qu'il donne  l'agriculture et
au commerce.--Licenciement du rgiment de Carignan  condition que les
soldats s'tabliront dans le pays.--Talon passe en France.--Le
gouverneur empche les Iroquois d'attirer la traite des pays occidentaux
 la Nouvelle-York; et apaise les Indiens prts  se faire la
guerre.--Mortalit effrayante parmi eux.--Talon, revenu en Canada, forme
le vaste projet de soumettre  la France tout l'occident de
l'Amrique.--Trait du Sault-Ste.-Marie avec les nations occidentales
qui reconnaissent la suprmatie franaise.--Fondation de Catarocoui
(Kingston).--Le comte de Frontenac remplace M. de Courcelles: ses
talens, son caractre.--Discours qu'il fait au conseil souverain.--Lois
nombreuses dcrtes touchant l'administration de la justice et d'autres
objets d'utilit publique.--Suppression de la compagnie des Indes
occidentales.--Division entre M. de Frontenac et M. Perrot gouverneur de
Montral; celui-ci est emprisonn au chteau St.-Louis.--Le clerg
appuie M. Perrot. Le conseil souverain est saisi de l'affaire qui est
finalement renvoye au roi.--M. Duchesneau relve M. Talon.--Querelles
avec M. de Ptre au sujet de la traite de l'eau-de-vie.--Dissensions
entre le gouverneur et M. Duchesneau: ils sont rappels tous
deux.--Rivalit de l'Eglise et du gouvernement.--Arrive de M. de la
Barre qui vient remplacer M. de Frontenac.

CHAP. II.--_Dcouverte du Mississipi_.--17 _juin_, 1673.

Des dcouvertes des Franais dans l'intrieur de l'Amrique
septentrionale.--Voyageurs et missionnaires.--Les Jsuites: activit et
courage des missionnaires de cet ordre.--Voyages au Nord: le P. Le Quen
dcouvre le lac St.-Jean (Saguenay) 1647; et Desprs Couture pntre par
cette route  la baie d'Hudson(1663).--Voyages dans l'Est et dans
l'Ouest: le P. Druillettes va du St.-Laurent  la mer par les rivires
Chaudire et Knbec.--Les lacs Eri, Huron et Michigan sont
successivement visits.--Deux jeunes traitans se rendent en 1659  la
tte du lac Suprieur et jusqu'aux Sioux; nombreuses tribus de ces
contres.--Excursions apostoliques des PP. Raimbault, Jogues et Mesnard;
les PP. Allouez et Dablon s'avancent jusqu'aux limites de la valle du
Mississipi, o ils sont informs par les Indignes qu'elle est arrose
par un grand fleuve.--Le P. Marquette et Joliet, de Qubec, choisis par
Talon pour aller reconnatre la vrit de ce rapport, parviennent  ce
fleuve le 17 juin 1673, et le descendent jusqu' la rivire des
Arkansas.--Sensation que fait en Canada cette dcouverte.--La Salle
rsout de descendre le nouveau fleuve jusqu' la mer.--Il btit 
Niagara le premier vaisseau (le Griffon) qui ait navigu sur les lacs
ri, Huron et Michigan; il construit le fort des Mimis, et le fort de
Crvecoeur sur la rivire des Illinois.--Le P. Hennepin remonte le
Mississipi jusqu'au Sault-St.-Antoine, et tombe entre les mains des
Sioux.--Difficults et embarras de tous genres de la Salle, qui triomphe
de tous les obstacles et russit enfin  reconnatre le Mississipi
jusqu' la mer en 1682, et donne le nom de Louisiane aux immenses
contres que traverse ce fleuve.--Il va rendre compte de ses dcouvertes
 Louis XIV, aprs s'tre fait prcder  Paris par le P. Mambr;
gracieux accueil qu'il reoit du roi.

CHAP. III.--_Le massacre de Lachine_.--1682-1689.

Administration de M. de la Barre: caractre de ce gouverneur; il se
laisse prvenir contre les partisans de M. de Frontenac, et
particulirement contre la Salle. La guerre tant imminente, il convoque
une assemble des notables; leurs cahiers; l'on demande des colons au
roi.--Louis XIV, qui force par la rvocation de l'dit de Nantes 500,000
Huguenots  s'expatrier, n'a que 200 hommes  envoyer au
Canada.--Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, malgr les ordres de sa
cour, excite les Iroquois  la guerre.--La Barre s'en laisse imposer par
ces barbares qui le trompent, et qui lvent enfin le masque en attaquant
le fort de Crvecoeur aux Illinois.--Maladresse de Dongan qui veut
runir tous les cantons contre les Franais.--Le gouverneur part de
Montral avec une arme pour attaquer les Iroquois; lenteur et dsordre
de sa marche; il arrive  la baie de la Famine (lac Ontario); disette
dans le camp; paix honteuse avec l'ennemi.--M. de la Barre est rappel
et remplac par le marquis de Denonville, dont l'administration est
encore plus malheureuse que celle de son prdcesseur.--Il veut exclure
les traitans anglais et les chasseurs Iroquois de la rive gauche du
St.-Laurent et des lacs.--Dongan rassemble les chefs des cantons 
Albany et les engage  reprendre les armes.--M. Denonville, instruit de
ces menes par le P. Lamberville, se dcide  les prvenir.--Sous
prtexte d'une confrence, il attire plusieurs chefs de ces tribus en
Canada, les saisit et les envoye chargs de fers en France.--Noble
conduite, des Onnontagus envers le P. Lamberville, instrument innocent
de cette trahison.--On attaque les Tsonnonthouans avec 2700 hommes; ils
tendent une ambuscade; l'on rduit tous leurs villages en cendres.--On
ne profite point de la victoire. Fondation de Niagara.--Pourparlers
inutiles pour la paix; perfidies profondment ourdies de le Rat, chef
huron, pour rompre les ngociations: la guerre continue.--Le chevalier
de Callires propose la conqute de la Nouvelle-York.--Calme trompeur
dans la colonie: massacre de Lachine le 24 aot (1689).--Ineptie du
gouverneur; il est rvoqu.--Guerre entre la France et l'Angleterre.--M.
de Frontenac revient en Canada; il tire le pays de l'abme, et le rend
par ses talens et par sa vigueur bientt victorieux de tous ses ennemis.


FIN DES SOMMAIRES.



                                 ERRATA.

[Note du transcripteur: Les erreurs typographiques cites ici ont t
corriges dans le texte.]












End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Canada depuis sa
dcouverte jusqu' nos jours. Tome I, by Franois-Xavier Garneau (1809-1866)

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CANADA--1 ***

***** This file should be named 27131-8.txt or 27131-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/7/1/3/27131/

Produced by Rnald Lvesque and the Online Distributed
Proofreading Canada Team at http://www.pgdpcanada.net (This
book was created from images provided by Bibliothque et
Archives nationales du Qubec.)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
