The Project Gutenberg EBook of Jours d'preuve, by Paul Margueritte

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Title: Jours d'preuve
       Moeurs bourgeoises

Author: Paul Margueritte

Release Date: November 7, 2008 [EBook #27186]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'PREUVE ***




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                            PAUL MARGUERITTE

                            JOURS D'PREUVE

                           MOEURS BOURGEOISES




                                 PARIS
                         ERNEST KOLB, DITEUR




 MAURICE BOUCHOR

_Svres-Paris_, 1886.




PREMIRE PARTIE




I


L'Amour!--Peu de chose! pensa Andr.

Des joies  fleur de peau, des chagrins  fleur d'me, le rve d'une
Elvire et l'treinte des filles, un besoin de pleurer, l'envie de rire,
et du vague  l'me par les nuits d't; bref, une dception immense.

Pourtant ai-je assez aspir, navement, aux douleurs et aux volupts de
l'Amour, tel que le chantent les potes et que le subissent les hommes,
l'Amour pour qui l'on vole, l'on trahit, l'on tue, et qu'attestent et
glorifient les chefs-d'oeuvre de l'art.

Existe-t-il seulement?

Ne ressemble-t-il pas  ce livre qu'Hamlet feuillette: Que lisez-vous
l, monseigneur?--_Des mots! Des mots!_

Qu'importe, si ces mots reclent une force magique, la vertu d'un
charme qui enlve l'homme aux mesquines ralits, et l'enivre?

Mais pourquoi ne la rencontrai-je jamais, cette ivresse?

Scheresse du coeur?--Non. Malchance?--Peut-tre.

De mes rares bonnes fortunes, il ne me reste que de l'indiffrence, ou
des regrets, et dans ce que j'ai prouv de meilleur, pas une joie
pleine...

Ainsi ressassait-il le nant de sa vie, morne, regardant de son bureau
un grand mur en moellons rugueux, qui barrait le ciel, le jour, et comme
la vie splntique de l'employ.

Des monceaux de paperasses s'croulaient devant lui. D'normes bches,
dans la chemine, ptillaient toutes rouges, empourprant le visage d'un
vieil homme, courb sur des registres. Les cartons, le long du mur,
sentaient la poussire.

Andr s'tira, les doigts crisps, avec un billement de bte en cage,
et brusque s'accouda, regardant devant lui, sans voir:

Eh bien! il faut, si l'on n'aime pas, avoir l'illusion d'aimer. Vivre
sans femme, sans une douce et continue prsence, cela se peut-il? Quelle
tristesse, le clibat! Et possder des matresses de rencontre, espacer
les jours et compter les heures, c'est tre seul; on s'en lasse.

Plus tt, plus tard, l'habitude enfin s'impose, qui rive la chane.
Pourquoi pas tout de suite?--Mariage, concubinage: mme chose. L'un,
jeune et libre, mais menaant de reprsailles futures, de fausses
hontes. L'autre grave, comme tout devoir et toute responsabilit, mais
gros de joies intimes, conjugales, paternelles. Ah! la femme,
l'entendre, la frler, la chrir, dans le bruissement de ses robes et la
grce de ses gestes, manger, vivre et dormir avec elle,  tout prix,
demain, Andr l'exigera.

Depuis longtemps cette rsolution couvait en lui. Sa mre en aurait un
grand chagrin. Seule, maladive et jalouse, elle l'aimait d'une affection
dvoue, troite et goste aussi.

Mais que faire? se demanda-t-il.

Si l'on ne doit pas attendre de l'amour la joie de passions fortes,
d'motions violentes, du moins lui peut-on demander la douceur des
intimits, le quotidien cte--cte, par lequel on supporte mieux les
chagrins de la vie; et ils ont tellement accabl Andr, que la solitude
lui fait horreur. Il veut quelqu'un  qui parler. Sa vie de sensations
et de sentiments rentrs l'touffe. Devant ce mur qui lui coupe la vue,
et qui peu  peu a pris pour lui un sens hostile et symbolique, il
prouve un furieux besoin de s'vader, hors d'ici, et de lui-mme.

Il a vingt-cinq ans, porte un des vieux noms de France: du Guaspre de
Mercy, est grand et fort, quoiqu'anmi, assez beau, malgr la tristesse
des yeux et le pli tombant de la bouche. Bachelier, s'il n'tait
paresseux, il aurait, comme tant d'autres, licences et doctorats.
D'intelligence saine, de gots dlicats, malgr l'troitesse de quelques
ides, il est quelqu'un, de par la probit de son caractre. Il pourrait
tre haut plac, et ne serait point dplac. Il l'est, dans ce bureau.
Pourquoi?--Parce qu'il est pauvre.

Ce mot lui suggra des rflexions amres.

On croit que pauvret signifie dguenillement, mansardes et pain noir.
On ne s'imagine la misre que repoussante. Celle des gueux, oui. Mais il
y a celle des riches: humiliante, parce qu'elle se cache sous les dehors
du bien-tre, cruelle, parce qu'elle dgrade et dmoralise des tres qui
n'taient point faits pour la connatre.--Et Andr la connat.

Faire tinter le premier du mois quelque argent, et le lendemain plus un
liard, parce qu'on a pay les fournisseurs, s'abstenir de tout plaisir,
petit ou grand, relever ses pantalons quand il pleut, mettre son vieux
chapeau et son pardessus rp, si l'on sort le soir, ne jamais entrer au
caf, craindre qu'on ne vous emprunte, parce qu'il faudrait refuser,
regarder aux trois sous d'un omnibus, d'un journal, pratiquer cent
privations, moins pnibles que ridicules, et, sentant que l'on n'en
impose  personne, soutenir, avec une dignit comique, l'hypocrisie des
convenances, ah! la piteuse existence!

Il pensa:--Ai-je donc l'me vulgaire? Est-ce mon amour-propre qui
souffre? Suis-je trop dlicat?--Fi donc!

Il voudrait ne plus mentir seulement. C'est mentir que d'tre ainsi
vtu, log, nourri, quand on est pauvre. Il aimerait mieux promener avec
insouciance un manteau dchir et un feutre bossu, que de lisser tous
les jours du coude son chapeau haut de forme, et de garder
prcieusement, pour ne les mettre qu'aux grandes occasions, une paire de
gants nettoys. S'il ne respectait sa mre, il rougirait, car elle a
gard le culte des apparences, fait des visites  des gens riches qui la
ddaignent, aime le monde, o elle a brill, jeune femme, et dont elle
ne veut pas voir la nullit et la sottise.

Sa mre, Andr l'aime; comment ne l'aimerait-il pas? Et cependant il
accepte l'ide de la laisser seule, s'il se marie: seule moralement, car
il ne saurait la quitter. Est-ce que, quand mme il y consentirait sans
remords, la pauvret le leur permettrait?... Mais alors, la prsence
d'une trangre vincera la domination maternelle. Il se produira des
tiraillements. Combien les deux femmes seront jalouses! Andr s'en
attrista. Du moins, il pouserait une fille d'me douce et forte, apte 
tenir un mnage et  lever des enfants.

Mais ce droit mme de disposer de lui, l'a-t-il?--Il s'interrogea avec
angoisse.

Vis--vis de lui-mme, il est rassur. Il se sent capable de remplir son
devoir, et ne craint pas d'abattre plus de besogne, afin de nourrir sa
femme et ses petits. Seulement est-il libre? Ne se doit-il plus  sa
mre, qui a tant fait pour lui?

Il rcapitula le pass.

Qu'il tait triste! Sa jeunesse lui apparut, trane sur le cours d'une
petite ville de l'Ouest, enferme dans un collge, toute pleine de gris,
sans joies. Son pre, ruin par les procs, demi-fou et inoffensif, le
faisait sortir, le dimanche. On trouvait  la maison, revenues de la
messe, la mre et la fille, pauvre Lucy, douce soeur qui le rconfortait,
dj malade. Le pre mort, la mre, condamne  la retraite, aprs une
vie futile et des succs mondains, venait, avec ses deux enfants, 
Paris. Et Lucy, en trois ans, poitrinaire, mourait. Elle avait des
prvoyances d'enfant mrie par le malheur et la maladie, et--Andr n'y
pouvait penser sans angoisse--elle s'tait teinte sans regrets, presque
avec joie, comme avec la conscience que sa mort allgerait le mnage, et
qu'aussi, destine  vieillir sans dot, esprant peu se marier selon son
coeur, elle prfrait mourir toute jeune, toute jolie, sans souffrir plus
longtemps.

On dmnagea, rendus plus riches--ralit cruelle!--parce qu'on tait un
de moins; et Andr et sa mre vcurent, dans un petit appartement, au
quatrime. Les fentres s'ouvraient, d'un ct, sur un horizon de toits
et de chemines, de l'autre, sur les marronniers du Luxembourg.

Depuis commena une vie monotone, et les jours s'coulrent pareils,
amenant le retour, une fois la semaine, de visites rendues  Mme de
Mercy. Rarement dnait-elle en ville. Bien qu'elle vt beaucoup
d'indiffrents, une ou deux maisons, celles des Damours et de Mme
d'Ayral, puis l'abb Lurel, bornaient son intimit.

Ses examens passs, Andr avait d prendre une carrire. C'tait son
grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il tre autre
chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possd un
uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie et t rgle, sa
pauvret honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et
avec la conscience d'tre  sa place, que le nom des Guaspre de Mercy
tait virilement port. Mais sa mre!...

Par ses prires, ses sanglots, pouvante de rester seule, elle l'avait
dtourn d'un dsir si naturel. N'tait-il pas dispens dj par la loi,
comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des
garnisons lointaines?... Il cda, par faiblesse, mais comme beaucoup de
caractres bons et timors, ne se rsigna point et, malgr son respect,
attrista plus d'une fois sa mre, par l'amertume de ses regrets.

Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les
bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en
intriguant si pniblement. Quand il y songeait, et  la tristesse des
quatre annes perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la
honte l'touffait.

Ah! certes oui, tout pes, il ne doit plus rien  sa mre; il lui a
sacrifi l'tat militaire, il a accept la vie sans ressources, sans
avenir, sans fiert, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de
plus? Etrangler le besoin qui le torture d'chapper  cette solitude, 
ce nant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employ, puisque
c'est correct, puisqu'il ne peut tre marchand ou industriel, puisqu'il
se doit  son nom. Hlas! aura-t-il assez sacrifi son bonheur  cette
lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre!

Et ce cri lui chappe, irrflchi et soudain:

J'pouserai Germaine!

Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parl tout haut.

L'incendie des bches s'teignait; et le vieil employ, courb sur les
registres, gardait son attitude falote, la plume  la main, comme s'il
crivait.

Germaine!--Et Mariette?

Le premier nom appelle le second. Andr voit les deux femmes, quoique,
par dlicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pense. Malgr
lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire
son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La
douce amie, Germaine? ou la matresse, Mariette?

Il les voque.

Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon
lgant habille, un petit tre dlicat,  qui il faut un nid capitonn.
Son pre, un avocat, trs dvou aux Mercy, la gte trop. Les lundis
soir, Andr va prendre le th chez eux et, dans un coin, prs de la
mre, femme efface et maladive, il regarde travailler les doigts blancs
de Germaine, dans le cercle de clart que projette la lampe. Son front
et ses yeux restent dans l'ombre, ses lvres et son menton sont
lumineux. Quand elle le regarde, il se sent dlicieusement troubl. Et
pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme mnagre qu'il
voudrait: contradiction ternelle entre le rve et la ralit!
N'importe! Charm par la grce frle, un peu factice, de son joujou, il
se dit chaque fois, sans penser aux difficults, au consentement douteux
des parents: J'pouserai Germaine!

Et Mariette?

Il l'aime aussi, cette fantasque fille  l'accent du faubourg, qu'il
rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait
une robe d'ouvrire et,  chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait
reconduite jusqu' sa porte. Le lendemain, ils s'taient revus. Un soir,
ils s'taient aims. Tous les jours, il allait l'attendre,  la sortie
de son atelier. Puis elle l'avait plant l, pour un protecteur. S'tant
rencontrs ils s'taient repris, aims, querells, quitts, repris. Et
maintenant excde de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se
disait prte  quitter tout, acceptant de demeurer avec Andr. Elle
travaillerait;  eux deux ils gagneraient le ncessaire. Un peu honteux
 cette ide, pourtant aux heures mauvaises, o l'existence lui pesait,
il se disait tout bas: Je vivrai avec Mariette.

Sentant la ncessit d'opter, il pensa:

Vivre avec elle, quitter ma mre, serait mal et aussi imprudent.
L'acoquinement  une femme, je dois l'envisager comme un malheur
possible, engendr par une longue habitude; je ne puis l'accepter,
immdiat. Mon labeur pour nourrir ma matresse couvrirait mal
l'indignit de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une me de
fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union
temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut
se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien,  elle, tandis que
j'ai avou  Germaine que je l'aimais.

Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis li
envers elle... Seulement Germaine,... est-elle bien la femme qui me
convient? Si dlicate, habitue au bien-tre, enfant gte, sera-t-elle
bonne mnagre, sera-t-elle bonne mre?

 l'ide des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite
amie soignant de gros bbs, lui semblait saugrenue, et improbable.

Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement
rciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il
allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se
disait: Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est mdiocre; mais c'est
bien mon dsir: pouser une fille riche, non!

Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours
compt sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle
entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens
particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur,
l'abb Lurel. Andr n'y pouvait penser sans colre. Une haine
instinctive s'levait en lui contre un march qu'il jugeait honteux.

--Monsieur de Mercy?

Il sursauta, tir de sa rverie, sentant vaguement qu'on l'appelait pour
la seconde ou la troisime fois; le vieil employ tait devant lui.

--Pardon, mais il est quatre heures. Voulez-vous que je porte au chef
votre besogne, en mme temps que la mienne?

Et ramassant les dossiers pars, il les mit sur son bras, avec dfrence
pour son collgue.

--Merci, Malurus.

Il le regarda et, pour la millime fois, revit un corps maigre, dans une
redingote lime, un gilet sale, et un pantalon recroquevill, tout
bossu aux rotules.

Hors d'une cravate roule en corde, sortait une face bilieuse, glabre
d'acteur, use comme un vieux sou, plaque de cheveux gristres,
attriste par deux yeux bleus teints, fendue par une bouche mince et
dcolore. L'individu qui se tenait l, dans la ridicule livre de son
habit noir, tait funbre et cocasse comme son nom: Malurus. Digne avec
cela, il reprsentait le spectre lamentable du vieil employ de
ministre, dont la vie s'est coule entre les cartons, les pieds dans
le feu, les doigts dans l'encre, le nez dans du papier: type fossile de
suffisance, de misre et d'abrutissement.

Et tandis que le pauvre hre emportait les dossiers, Andr le suivait du
regard, ironiquement:

Il me respecte, parce qu'il me croit riche;  ses yeux, je promets
peut-tre un chef de bureau!

Quatre heures sonnrent. Il se leva, fit ses prparatifs de dpart,
regardant le calendrier, dont les mois et les jours futurs
s'allongeaient, tristes.

Encore un d'coul, pensa-t-il, un de moins  vivre, et je ne l'ai
gure vcu!

Si encore, j'tais mari, le temps passerait plus vite. Et il ne me
semblerait plus que ce grand vilain mur m'touffe, de son poids et de
son ombre.

Il sortit.




II


Le soir, en se mettant  table, il ngligea, soucieux, de baiser la main
de sa mre, selon son habitude. Mme de Mercy, trs formaliste, fut
imperceptiblement froisse.

--Es-tu indispos, Andr?

Ces mots, et le ton avec lequel elle les prononait toujours,
l'agacrent d'avance; il rpondit:

--Non!

Elle le regarda, frappe de la scheresse de la rponse, et eut
l'imprudence de dire:

--Tu es de mauvaise humeur, tout au moins?

Il leva la tte, souffrant, et se mit  manger silencieusement; mais
elle jeta ces mots:

--Tu es peu prvenant, Andr; j'avais ma migraine, aujourd'hui.
Cependant je suis sortie pour rendre visite aux d'Aiguebre,  qui j'ai
parl de toi.

De nouveau il regarda sa mre. Les tres qui vivent ensemble contractent
un tact subtil et affin qui les claire sur les demi-mots, les
sous-entendus, et leur montre, sous le moelleux des discours, la griffe
des intentions. Il faillit rpondre:

Je ne suis pas oublieux, comme tu m'en accuses, et je suis fort triste
que tu aies la migraine, mais quant aux d'Aiguebre, dont tu brigues la
protection, je ne puis te remercier, parce que je dsapprouve ta
dmarche.

Il se retint:

--Iras-tu chez les Damours, ce soir?

--Moi?--fit-elle d'un air surpris et avec une affectation
visible,--pourquoi irais-je? Je trouve ces gens communs, et je m'tonne
que tu trouves du plaisir... Ah! je sais, Germaine! mais...

Sur ces rticences, elle s'arrta.

Andr pensait, avec une colre sourde:

Oh! sans doute, ils sont communs. Le pre est fils de paysans, il s'est
instruit tout seul; mais les Damours ont du coeur, les d'Aiguebre n'en
ont pas. Les uns se mettraient au feu pour nous, tandis que les
autres... Quant  Germaine, ma mre a bien fait de n'en pas dire de mal,
je ne l'aurais pas support.

Il dit tout haut:

--J'irai seul, en ce cas.

--Va, mon enfant.

Et elle eut un sourire mlancolique qui toucha Andr, mais elle ajouta:

-- mon ge, je sais rester seule.

Et le ton de ces mots le peina.

--Eh bien!--fit-elle pour changer de conversation--as-tu fait beaucoup
de besogne au ministre?

--Oh! sans doute! j'ai taill trois crayons, chang deux fois de plume,
rgl du papier blanc, copi des paperasses, fait des taches d'encre,
us ma gomme et cass mon grattoir.

Mme de Mercy porta son mouchoir  ses yeux:

--Andr, pourquoi me fais-tu de la peine?

Bien que cette scne ne ft pas nouvelle pour lui, il courut
l'embrasser.

--Ne pleure pas, j'ai tort.

--Non! c'est moi, je te fais du chagrin, je le vois bien.

--Tais-toi! tais-toi!--disait-il en l'embrassant.

--Mais, continua-t-elle, si tu souffres de ta position fausse, crois-tu
que je ne la dplore pas? Avec ton nom, tu devrais tre autre chose
qu'un employ. Pourquoi ne veux-tu pas aller dans le monde, solliciter
une place digne de toi? Si encore tu me laissais faire, mais non, tu
prfres rester obscur, dans ton coin.--Est-ce l place d'un de Mercy?

Mais lui:

--Que veux-tu, je voulais tre soldat...

Elle se rembrunit et pina les lvres. Encore des rcriminations! Andr
est impitoyable, pensa-t-elle. Mais il n'appuya point.

--C'tait mon got. Tu n'as pas voulu; que ta volont soit faite. Mais
songe que n'tant pas soldat, et que n'ayant pas voulu tre magistrat
(toi-mme m'en as dissuad), ou prtre (et je n'avais nullement la
vocation), songe qu'alors je ne pouvais rien tre du tout que ce que tu
as fait de moi, un employ.

--Mais tu deviendras bientt sous-chef de bureau, mon enfant! il est
impossible que tes chefs ne te remarquent pas.

Il renona  la dtromper. Depuis quatre ans qu'il occupait la mme
place, dans le mme bureau, Andr avait jug son avenir: il serait nul,
faute de protections.

Un long silence, depuis qu'ils taient sortis de table, durait entre Mme
de Mercy et son fils. Il se leva tout d'un coup, entendant sonner la
pendule.

--Tu me quittes dj?

--Excuse-moi, un rendez-vous...

--Il est cependant trop tt pour aller chez les Damours? fit-elle avec
intention.

Il rougit, et lui en voulut d'appuyer l-dessus.

--Oh! garde ton secret! mon ami!

Et son ton parut injuste  Andr:

--Mais je n'ai aucun secret.

--Bien, bien. On quitte les vieux pour les jeunes, c'est la rgle de ce
temps-ci... Eh bien, tu ne m'embrasses pas.

Il le fit, de mauvaise grce.

--Si ton pre tait l, tu ne m'abandonnerais pas ainsi.

Un pareil reproche, dont elle avait l'habitude, horripilait d'ordinaire
Andr: Suis-je un enfant? Fais-je mal? se rptait-il.

Il prit schement cong. Sa mre en eut conscience et se dit: Mon fils
est bien chang pour moi!--Ce qui n'tait pas exact.

Lui, dans la rue, fouettait l'air de sa canne, avec colre, en jurant:
Au diable! Nous ne pouvons viter de nous faire du mal. Nos nerfs
s'exasprent, quand nous sommes l'un prs de l'autre. Tour  tour, nous
manquons de patience, nous sommes agressifs ou boudeurs. Et pourquoi?
pour des riens. Comment se peut-il que l'on se rende aussi malheureux?
Je ne sais, mais il me semble que cela fait du bien  ma mre de nous
disputer. Moi, je m'en passerais si volontiers!

Mais l non plus, Andr n'tait pas vridique. Sans s'en douter, il
provoquait souvent ces petites querelles. Et il conclut:

Il faut sortir de l. Encore un argument en faveur du mariage, auquel
je n'avais pas song. Mais se peut-il,--ajouta-t-il avec effroi,--que
l'on se fasse autant de chagrin, lorsque l'on est mari et femme?

Non! ma mre a beaucoup souffert; elle est faible, bonne, pleine de
scrupules; c'est par excs de conscience qu'elle se tourmente. Puis
quelle dlicatesse! quel dvouement! Quand a-t-elle eu une pense qui ne
ft pour nous?

Se rappelant tous les sacrifices, toutes les bonts de Mme de Mercy, et
le culte fervent que sa soeur avait vou  leur mre, il se prit  penser
 Lucy, la regrettant plus amrement que jamais.

Se serait-il jamais mari, elle vivante? Non, peut-tre. Elle lui et
tenu lieu de compagne, et et combl ce besoin d'intimit, de confiance
et de tendresse, dont l'absence le faisait tant souffrir. Elle tait
srieuse, peu semblable aux autres femmes, point coquette, et pourtant
si gracieuse, avec ce charme quasi-surnaturel qu'ont les tres grandis
vite et que la mort attend.

Quelle douce affection, la leur! que de rveries et de confidences! Il
s'attendrit; le souvenir de Lucy lui tait bienfaisant. Par une crainte
mystique, souvent il s'abstenait du mal, comme si elle et pu tre l,
et le voir. Morte, il lui prtait une vie d'me mystrieuse; et son
souvenir lui tenait lieu de remords. Bien qu'il ne crt point, il entra
dans une glise.

Il ne s'inclina pas, ne croyant plus que sa prire monterait, efficace,
vers un Dieu; mais, s'enfonant dans l'ombre de la nef, attir par les
faibles lumires qui palpitent aux pieds des madones, dans le
recueillement du silence et l'odeur de l'encens, il s'avanait  pas
lents, laissant aller sa pense de tendresse et de regrets vers
l'absente.

Il lui semblait l'honorer mieux, en l'glise, o si souvent elle venait,
croyante, s'agenouiller. Il regrettait alors la foi perdue, enviait
l'espoir de ceux qui, estimant l'me immortelle, s'affligent moins de la
sparation, certains de se retrouver en une existence meilleure, plus
belle.

Malgr lui, de ces ides, il tirait une comparaison dfavorable pour sa
mre. Lucy, bonne pour son frre, le voyant sincre dans son manque de
foi, le plaignait, sans jamais lui dire de ces mots aigres ou cruels
qu'ont les dvotes. Mme de Mercy, au contraire, le harcelait
d'objections, d'pigrammes, de reproches, croyant bien faire; et son
intolrance vaine le fatiguait.--Il s'attarda, absorb dans ses
rveries.

En sortant, il hta le pas. Un malaise singulier, comme une pudeur 
aller en ce moment voir Mariette, le troubla. Pourtant il avait promis
d'y passer quelques instants. Tout le temps du trajet, il se dit: Je ne
monterai pas. Il s'enfonait davantage dans le souvenir du pass,
essayant de le retenir, trouvant cet effort plus digne que l'abandon de
son coeur, prs d'une fille. Mais, quand il fut devant la porte, il ne
pensa plus qu' la beaut de sa matresse; il monta.

Comme il gravissait l'escalier, tout le besoin de tendresse qui
sommeillait en lui s'veilla, et sa pense courut vers la jeune femme.
Andr tait encore enfant, bien qu'il se crt blas. C'tait toujours
avec trouble qu'il abordait Mariette; un curieux dsir, ml de crainte,
l'agitait, de pntrer ce mystre, cette apparence d'nigme, sous
laquelle toute crature aime se replie. Ses tristesses lui pesaient sur
le coeur; et il avait besoin qu'on l'aimt, qu'on le comprt surtout.

La sonnette tinta longuement; personne n'tant venu, il sonna encore.

Au lieu de la bonne, ce fut Mariette, les cheveux emmls, les pieds nus
dans des savates, qui lui ouvrit, maussade.

--Tiens, c'est toi?

--Oui, c'est moi.

Et il se sentit gn, comme un intrus, oubliant qu'on l'attendait; mais
la conscience de sa pauvret ne le quittait pas, l'empchait d'tre
heureux; et un rien, un regard, un mot, ravivaient son malaise, dans cet
appartement qu'un autre avait meubl, devant cette femme qu'un autre
entretenait.

--Je ne t'attendais plus, dit-elle, pourquoi n'es-tu pas venu me mener
dner au restaurant? J'ai chass la bonne, j'ai mang toute seule, du
pain et des sardines.

Elle manquait d'argent; Andr rougit, comme s'il eut t coupable. Quand
Mariette babillait, avenante, il croyait l'aimer; mais ds qu'elle
s'exprimait d'une certaine faon aigre, toute sa tendresse tombait, et
dpays comme chez une trangre, il se taisait,  l'afft d'un prtexte
pour se retirer.

--Je ne t'en veux pas,--continua-t-elle, en le regardant en face, de ses
grands yeux verts brillant dans une figure ple; et assez grande, elle
se cambrait, tirant ses bras, faisant pointer sa gorge et onduler sa
taille. Tu n'avais pas le sou, n'est-ce pas, mon ami?

Et aussitt, elle se coula dans les bras du jeune homme avec une grce
de chatte:

--Pauvre Rr, ce n'est pas ta faute, mais crois-tu que mon imbcile
d'amant m'a fait une scne? Comme a tombait!

Et elle clata en dolances rageuses qui atteignant Andr, l'nervaient
ce soir, plus que jamais.

Toute son affection, les baisers qu'il apportait, son besoin d'aveux,
avaient fui, s'taient taris, et il ne tenait plus Mariette sur ses
genoux, demi-nue sous son peignoir, qu'avec une indiffrence et presque
une stupeur, de se trouver l.

Elle lui dit:

--Embrasse-moi donc, Rr.

Il lui baisa la joue, machinalement. O taient les fivres de la
veille? les caresses emportes qu'il lui faisait? Pourquoi son coeur,
battant hier avec violence, semblait-il arrt, ce soir?

Comment ai-je pu penser  mler ma vie  la sienne?--se disait-il--me
suis-je leurr  ce point? N'est-il pas clair qu'elle n'aime rien, que
l'argent?

Et presque aussitt il se trouva absurde; pouvait-elle tre autrement?

La regardant, et pris d'une soudaine piti pour sa beaut, il lui
caressa les cheveux. Au milieu de ses mpris, un lent dsir lui venait
d'aimer encore cette fille. Que son coeur lui semblait trange et
compliqu! Parce qu'il la dsirait, il se donnait le change, oubliait le
dcor qui l'humiliait et n'entendait plus les paroles dont la niaiserie
l'irritait. Une vague tendresse lui noyait le coeur. Il ne raisonna
point, n'analysa plus. Ses mains, frmissantes, se resserrrent sur le
corps de femme, qu'un prestige vivifia, ennoblit.

--Andr, dit-elle, si je te disais que je t'aime!...

Comme s'ils sonnaient lgrement faux, ces mots le refroidirent.

Mensonge! pensa-t-il.

Et il rpondit pourtant avec un sourire hsitant:

--C'est moi qui t'aime!

Mais aussitt, un pre retour d'injustice et d'oubli crispa ses nerfs;
et il baissa le front sous les lvres de Mariette, afin que le, baiser
tombt dans ses cheveux.

Je ne l'aime pas! pensait-il. Mais alors pourquoi viens-je de lui dire
le contraire?

Il releva les yeux et vit dans les siens une expression froide et
distraite; ses penses taient ailleurs.

Il se sentit trop loin d'elle pour la dsirer. Il devint maussade. Elle
bouda. Et ils se quittrent mal.




III


N'tant rest chez Mariette que quelques instants, il avait encore toute
sa soire devant lui.

L'esprit rassis, il s'tonnait, en arpentant le boulevard, d'avoir t
remu ainsi, alors qu'il se sentait maintenant, si indiffrent. L'air
frais de mars lui rafrachissait les tempes, et il s'interrogeait, ne
s'expliquant pas ce ddoublement singulier, qui fait qu'une moiti de
nous agit, tandis que l'autre moiti la juge, la blme ou l'encourage.

Ainsi, il se rendait rsolument chez les Damours, il y serait dans un
quart d'heure, et sa conscience lui disait: C'est mal, au sortir de
chez ta matresse, d'aller voir ton innocente fiance.--Bah! ripostait
l'amour-propre, cela se fait tous les jours! Et la volont, engourdie,
abdiquait tout effort, tandis qu'un mauvais petit sentiment perait,
ml de honte et d'orgueil.

En htant le pas il fit, devant la possibilit d'un mariage avec
Germaine, un rapide examen de conscience. Il l'avait retard jusqu'
prsent, touffant ses doutes, ses scrupules, mais cette fois, prt
d'agir, s'tant lui-mme mis au pied du mur, il s'analysa avec
sincrit.

Est-ce que je l'aime vraiment? En laissant de ct ce qu'elle peut
valoir, comme femme et comme mre, en la supposant, ce qui est douteux,
vaillante, conome, prte  supporter la pauvret, et m'aimant, non d'un
caprice d'enfant, mais pour toute la vie, et en mettant les choses au
mieux, moi, oui, moi, est-ce que je l'aime?

Depuis quand cette affection soudaine? Depuis un mois,  peine. Qui l'a
provoque? Un accs de jalousie. Jadis, j'allais chez les Damours, sans
ennui ni plaisir. Germaine, je ne la considrais que comme une enfant
qu'elle tait, hum! qu'elle est encore et... qu'elle sera toujours! Un
jeune homme fris, qu'elle recevait, me parut familier avec elle et,
sans raison, absurde comme tous les hommes, moi, qui n'aimais point
Germaine, je devins subitement furieux et jaloux.

Elle n'aime pas le jeune fris, c'est entendu. Elle me prfre, et
depuis un mois, nous nous promettons le mariage...

Mon Dieu! s'cria mentalement Andr, est-ce que tout cela ne serait
qu'un enfantillage?

Est-ce que, tromp par mon dsir de prendre femme, je me serais mis,
navement,  courtiser la premire venue? Mais raisonnons! Germaine m'a
troubl par ses grands yeux d'enfant prcoce, le charme de sa taille
mince. Est-ce que je ressentirais, sans m'en douter, une affection
dprave? Peut-tre que je la dsire, seulement? Alors, c'est mal. Et
quant  l'pouser, ne serais-je pas bien imprudent? Elle-mme, sait-elle
 quoi elle s'engage, connat-elle la valeur des paroles, le danger des
aveux? C'est une enfant, je le vois bien. Mais pourquoi en ai-je
seulement conscience, _aujourd'hui_?

Est-ce parce que la ncessit d'agir me dgrise? ou que je sors,
l'esprit rassis, de chez une autre? Ah! ce qui est misrable, c'est que
nous prenions pour de l'amour vrai, passionn, ternel, ces
sollicitations troubles de la chair, ces vagues ardeurs de l'me, tout
ce qui s'agite en nous de vain et de tumultueux!

Cinq minutes aprs, il entrait chez les Damours plus irrsolu que
jamais.--Il salua l'avocat, changea un regard avec Germaine, souriante.
Et cela suffit  le rendre de nouveau amoureux, au point de vouloir
pressentir le pre, le soir mme. mu,  cette ide, il laissa causer
les quelques personnes qui taient l, et silencieux regarda,  la
drobe, Damours.

C'tait un homme lourd, d'encolure plbienne,  la voix forte, au
visage rouge et barbu, que caractrisaient la lvre infrieure en lippe,
d'normes sourcils, et un regard bon. Imprieux pour les siens, passant
pour brutal auprs des autres, il tmoignait  Andr une politesse mle
de dfrence, qui recouvrait beaucoup d'intrt et d'amiti.

Le comte de Mercy avait patronn l'tudiant en droit  ses dbuts,
l'avait aid de sa bourse. De pre en fils, les de Mercy, dans leurs
terres, avaient protg les Damours, paysans et fermiers. L'avocat ne
reniait pas cette espce de vasselage; il avait plaid dans plusieurs
procs pour le pre d'Andr, et report en affection sur le fils la
reconnaissance qu'il gardait au pre.

Gagnant largement sa vie, grce  son nergie, son labeur rude, il
pensait, avec malaise et timidit,  la pauvret des de Mercy; il et
voulu les obliger, leur tre utile, mais comment? Il avait song  ce
qu'Andr fit son droit, travaillt prs de lui; il lui cderait un jour
sa clientle: projet irralisable. La fiert de Mme de Mercy ne se
serait jamais accommode de ce que son fils ft avocat, mme riche et
considr.

L'ide qu'Andr poust Germaine ne lui tait pas venue. Mari  une
femme de chtive sant, souvent alite, il ne pouvait croire que sa
fille le quitterait. Il l'aimait passionnment; c'tait le seul gosme
de cet homme de travail et de sacrifice. Puis il ne se croyait pas assez
riche, il rvait une fortune pour son enfant. Enfin, il la jugeait avec
raison trop jeune; la marier dj lui et sembl un crime.

Germaine et Andr s'taient isols, dans le salon. Trois ou quatre
personnes graves jouaient  l'cart, l'adolescent fris tait au piano,
deux jeunes filles causaient, avec des petits rires touffs, et Damours
passa dans la chambre de sa femme, souffrante.

En face l'un de l'autre, noyant leurs yeux et leurs penses, Andr et
Germaine se regardaient, sans s'tre encore dit un mot: lui, heureux et
ne songeant plus qu' plaire  cette mignonne fille; elle, trouble sans
doute, indfinissablement, mais surtout tonne, et ne ressentant rien
encore que le vague et lent veil de ses premires sensations de vierge.

--Germaine, balbutia-t-il, m'aimez-vous?

Elle baissa la tte, et si bas qu'il se demanda s'il ne rvait pas la
rponse:

--Oui.

--Voulez-vous que je parle  votre pre ce soir mme?

Elle releva vivement le front, lui jeta un joli regard effray, et
avertie par son instinct:

--Non! Laissez-moi faire...

--Mais bientt, n'est-ce pas?

Elle hsita; sans doute son coeur n'avait pas encore parl; et pourtant
avec une assurance de femme, lui mentant et se mentant  elle-mme:

--Oui! bientt!

--Vous me le promettez?

--Je vous le promets.

--Je suis pauvre, vous le savez, je vis avec ma mre; il vous faudra de
la bont, du courage, et...--Il n'osa parler des enfants; Germaine
rougissait. La ralit de ces choses l'effarait, elle aimait mieux
l'entendre parler clinement; elle sentait bien qu'elle ne saurait
encore tre femme ni mre: une petite amoureuse oui, c'tait si
charmant. Et comme Andr continuait, elle eut un air d'ennui, de
crainte, et prestement:

--Chut! papa!--et elle s'esquiva.

Andr pensa, regrettant son aveu: J'ai fait une sottise, n'avais-je pas
devin ses craintes, ses doutes? nous ne nous aimons pas! Et cependant
il disait  Damours,  tout hasard:

--Je veux me marier, la solitude me pse, ma vie d'employ me harasse;
la ncessit de soutenir un mnage me donnera le ressort ncessaire, me
fera faire des efforts vigoureux; je sortirai de mon atonie; il est
grand temps: c'est devenu pour moi une question de vie et de mort.

L'avocat devint grave, et passant son bras sous celui d'Andr:

--Mon cher enfant, dit-il, les vnements n'ont pas march selon notre
dsir. Vous avez aujourd'hui une position faite, mais fausse. Un peu,
beaucoup par votre faute. On arrive dans les administrations par la
faveur: ah! le mot vous irrite! mais en somme, vos parents ont rendu des
services  l'tat, cette faveur n'est que de la justice. Trois fois j'ai
voulu vous faire mieux placer, vous avez refus. Si vous tes dans les
mmes intentions, et je le crois,--fit-il avec un sourire,--car je vous
sais entt comme votre pre...--Bonjour, mon ami!... et Damours
s'interrompit pour serrer la main  son neveu, jeune officier
d'artillerie qui venait d'entrer;--je vous approuve donc, continua-t-il,
de vous marier;  une condition: c'est que vous fassiez un mariage digne
de votre nom et de votre position sociale.

--Un mariage riche! s'cria Andr avec rpulsion.

--Permettez! je ne vous conseille ni un march ni une msalliance. Mais
un de Mercy se doit d'pouser qui le vaut. Il vous faut quinze mille
livres de rentes. Vous le devez  votre mre,  vous-mme. Vous vous
tes mal embarqu dans la vie, voil le moyen d'en sortir.

--Non! non!--rpta Andr, avec des coups de tte rsolus.

--Croyez-vous donc que vous serez l'oblig de votre femme? Estimez-vous
plus haut! D'ailleurs, un seul mot, pesez-le. Riche, ayant pous une
fiance jeune et digne de vous, vous tes matre de votre existence. Qui
vous empche de rendre votre femme heureuse? Sera-t-elle moins aimable
pour quelques misrables sacs d'cus? Pauvre, mari d'une pauvresse, vous
mnerez une vie lamentable, sans noblesse, sans dignit, et sans amour.
Autant vous mettre une pierre au cou, et vous jeter  l'eau!

Pendant ce temps, l'officier d'artillerie causait familirement,
galamment avec Germaine, et celle-ci, intimide, mue, rougissait, comme
prise par des sentiments soudains, nouveaux. Andr sans rpondre, les
observait.

--Allons,--dit Damours, le croyant branl parce qu'il se
taisait,--voulez-vous que je vous cherche femme? ce sera avec une joie
sincre.

Germaine souriait, les yeux troubles. Elle ne regardait personne, que le
jeune officier. Elle avait un air de chatte, allche par un bol de lait
chaud, et qui en mme temps reste dfiante, comme si elle avait peur de
se brler. tait-il sincre, ce beau garon, qui lui laissait entendre,
depuis plusieurs jours, qu'elle tait jolie, charmante, et qui
cavalirement, la regardait dans les yeux?

--Voulez-vous? rpta Damours.

--Non!--et Andr pour attnuer ce que sa voix avait de dur, ajouta:--Je
ne peux vous expliquer a, c'est plus fort que moi; je me mpriserais,
d'pouser une femme d'argent!

--Eh! mon cher!...--et l'avocat, avec un regard de confesseur et un
sourire sceptique, pensait: Ce ne serait pourtant pas une si mauvaise
affaire!

Andr se mprit et rpliqua avec chaleur:

--Croiriez-vous donc que je cde  une arrire-pense goste? qu'en
prfrant une femme sans fortune, je spcule sur sa reconnaissance? que
je veuille en faire mon oblige, ma servante? Ce serait une faiblesse
bien pire! Je ne l'ai pas.

--Mais!... Tant mieux!

Et l'avocat rougit un peu, parce qu'il ne pensait pas  cela, et qu'on
interprtait mal son sourire, frapp par l'ide mise, il rpta:

--Tant mieux!

--D'ailleurs, je rflchirai.

Andr prit cong, salua Germaine qui parut interdite  sa vue, comme si
elle reconnaissait ses torts et sa lgret, mais il lui sourit, ainsi
qu' l'officier.

Sa belle passion tait tombe.

Hier le fris, moi aujourd'hui, demain le lieutenant, ces petites
filles, pensa-t-il, n'aiment personne; seulement d'instinct elles aiment
l'amour.

Il rentra se coucher, et ne put dormir. Il se sentit horriblement
fatigu; outre ces grands projets qu'il agitait, ces doutes cruels d'o
devait dpendre le bonheur ou le malheur de sa vie, que de sensations,
d'impressions varies, complexes, contradictoires, avait-il, dans ce
seul jour, prouves!

 deux femmes qu'il n'aimait pas, il avait dit qu'il les aimait. Et
pourquoi? Tout se brouillait dans sa tte. Que devait-il faire? o
taient la vrit, le bien, le juste? Qui pouvait le conseiller?

Il se promit de s'entretenir, longuement, avec sa mre. Pourquoi, malgr
les termes de froideur et de rserve o il se tenait avec eux, ne
demanderait-il pas leur appui  l'abb Lurel et  Mme d'Ayral.

Dans son insomnie, il se reprsenta dans la matine du lendemain, assis
prs du chevet de Mme de Mercy. Il voqua le petit salon glacial du
prtre, homme souple, grave et intrigant, puis le boudoir tendu de
vieilles soies, de Mme d'Ayral, bienveillante sous ses bandeaux blancs.
D'avance, il les couta, imaginairement.

Tous parlaient comme Damours.

Seulement sa mre le suppliait de ne se point marier si jeune. Le prtre
lui conseillait de demander  Dieu d'clairer ses doutes.

Mme d'Ayral le plaignait, avec une lgret de vieille coquette,
d'abdiquer sitt sa jeunesse et sa libert.

Andr se dit alors:

 quoi bon parler?

Il ajouta:

--Je ne me marierai point.

Et le lendemain, il retourna  son bureau. Il reprit son travail
monotone et vide, couta les rabchages de Malurus, et, pendant des
semaines et des mois continua  vivre, d'une vie morne et ferme,
rgulire et cruelle, les yeux carquills sur le grand mur qui lui
cachait le ciel.




IV


Un jour vint o tout courage lui manqua.

Il eut alors des ides morbides, de maladie et de mort.

Ce n'tait pas la premire fois qu'il prouvait cette consomption
morale, ce dgot quotidien, chaque jour plus amers. Dj, adolescent,
aprs la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces
obsessions funbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles.
Et il avait t long  gurir.

Aujourd'hui, qu'il tait homme, le mme mal l'envahissait.

 tort ou  raison, il croyait sa carrire faite, et sans issue.

De quel ct se tournerait-il, en effet?

Le mariage, cet espoir auquel il s'tait rattach, lui semblait
dsormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui
convenait point. Certes, il tait d'autres femmes, mais o les trouver?
comment les connatre? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon?
Andr n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui
auraient pu l'aider ne se prtaient point  un mariage d'amour pauvre.
Puis, timide, il se dfiait de lui-mme. Prt  se contenter du lot de
bonheur que le hasard ou l'amiti lui et procur, il n'et point su se
tailler lui-mme,  travers les vnements, sa part de gloire, de
richesse ou d'amour.

Il attendait et, rien ne venant, la patience lui chappait devant
l'avenir, les annes mortes.

De plus, avec sa mre, il en tait arriv  un tat de crise aigu; ce
n'taient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois,
plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-mme dpouillait
son ton acerbe; mais bientt, cessant de s'entendre, ils recommenaient
 souffrir.

Le bureau enfin lui parut intolrable.

Quel cauchemar: les rues o l'on passe, l'heure exacte, l'entre au
ministre, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poigne de
main de Malurus, l'ternel: Vous allez bien!--Et vous mme?,
l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la
copie d'expditions, le dpart de midi et chaque fois: --Je vais
djeuner et Malurus invariablement:--Bon apptit! la sortie, le
djeuner en hte, la fuite, la rentre au bureau, copies sur copies,
l'change de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remus, la
petite toux sche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui
s'coule si lentement, la sortie hbte de cinq heures, le retour  la
maison, la lecture d'un livre, le dner, puis la rclusion dans une
chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le
lendemain, d'une existence exactement pareille!...

Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos,
toujours les mmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hrdit, encore
faible, d'une maladie de foie, Andr, condamn  une vie malsaine,
devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombs. S'il tait
assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement.
Il faisait, dans l'touffant rduit, quelques pas, sortait dans le
corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front
dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entre frquente du sous-chef
empchait de lire. Et les journaux ne l'intressaient gure. Les yeux
fatigus de la pice o il s'tiolait, il tisonnait dans la chemine,
regardait la face blme du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus
ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements,
insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avanc
ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux
fle sonnait alors, fausse  entendre, comme ces grincements qui
agacent les dents. Aprs vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et
force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se
dgageait de lui et de la pice mme. La peur de devenir fou, par
contagion, commena de hanter Andr.

Ds lors tout l'aigrit, l'exaspra!

C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout
en lui se rvoltait: la sant compromise, le cerveau fatigu, les nerfs
malades et l'me dprime; car il avait le sentiment d'une dchance, et
cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain,
aprs, toujours, vgter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps
ratatin, y vieillir!...--Et l'ide des innombrables jours qu'il
tranerait ainsi, lui crasait l'me, comme une montagne de pierres.

Il connaissait une autre souffrance, la solitude.

Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement
chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis,
comme si tacitement ils avaient reconnu leur mprise. Mais mme
lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, prs d'elles ne
s'tait-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce
qu'il souffrait?--N'tre pas compris, par les tres qui semblent le
mieux faits pour vous deviner, parat dur.

Physiquement aussi, il dprissait,

Mariette disparue, il sentait se rveiller en lui, au bout de quelques
semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et
inextinguible besoin d'aimer.

Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les
jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancs, les poux et
mme les adultres. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres,
joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une
joie mystrieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis
niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement
d'une robe balance mollement, l'clair entrevu d'un bas de soie.

Il suivait des femmes qu'il trouvait lgantes. Combien peu semblaient
d'une race d'lite, raffines, dsirables surtout pour leur grce et
leur puret, comme ces femmes d'Orient, baignes continuellement en des
bassins d'eau vive. Les sens d'Andr contractrent alors une dlicatesse
maladive. Des dgots le prirent. Il subissait des suggestions
grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les gots se dpravent,
quand elles sont enceintes.

Et peu  peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des
jeunes hommes, logiquement, fatalement,  Andr persuad de
l'impossibilit de sortir de la vie o il tournait sur lui-mme, venait
une ide de libration, de salut: mourir.

Le mot de suicide s'enveloppait de prjugs religieux, philosophiques,
sociaux, qu'il discuta avec sang-froid.

Sentant profondment et avec passion, comme sa mre, il tenait de son
pre un esprit de raisonnement et de rflexion.

Si donc il voulait se soustraire  la vie, c'tait d'instinct, par
l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y drober; par
rflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun dbouch, il jugeait
inutile de prolonger son angoisse secrte.

Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis--vis de lui mme,
il pesait ses droits, sa libert, et ne voulait mourir, qu'absous.

Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait
pas.

L'ide qu'il serait lche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que
d'une faon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se
soustrairait, volontairement,  l'accomplissement de son devoir moral.
Car d'tre lche, comme l'entend le vulgaire, il tait bien difficile de
dire s'il y avait plus de bravoure  supporter les peines de l'existence
qu' s'en affranchir, et si vritablement, du moins pour la foule des
hommes, ce n'est point par lchet, prcisment, qu'ils prfrent une
longue agonie, les misres, et la souffrance,  la libration
courageuse, qui dpend d'un bout de corde, ou de la dtente d'un
pistolet.

Le trouble d'Hamlet ne pouvait non plus manquer de l'branler. De ce
qu'il ne crt pas  l'immortalit de l'me, il ne pouvait infrer
qu'elle mourt: sa croyance n'engendrait pas la ralit ignore. Mourir
entirement et abolir la dtestable conscience de soi, et toute douleur
et toute joie, c'tait bien. Mais se survivre, quelle stupeur, quel
effroi?--Soit! il en courrait le risque, estimant que tout vaudrait
mieux que l'heure actuelle, jouant, en cas de survie, son bonheur sur un
coup de ds.

Ainsi Andr se jugeait libre de mourir, s'en croyait le droit,
s'absolvait.

Mais il sentait que ses raisonnements n'avaient point de valeur, et que
la vraie raison de vivre n'en tait pas moins l, rigoureuse et
formelle. Qu'importaient les thories, philosophiques ou religieuses?
quand, vivant avec sa mre, il se disait: Je puis la tuer du mme
coup!

D'ailleurs, vivrait-elle, quelle lchet de la laisser ainsi seule,
infortune!

Rien que pour elle, il n'avait pas le droit de disposer de sa vie.

 l'ide de sa mre, se joignait celle de la socit, car Mme de Mercy,
crucifie dans sa tendresse, le serait presque autant, plus peut-tre,
dans l'opinion du monde qu'elle redoutait pardessus tout.

Il carta d'abord cette objection, comme la plus faible.

Le monde, qu'avait-il fait pour sa mre, pour lui? Combien d'imbciles,
de mchants, de dbauchs, grossis par une infime fraction d'honntes
gens, composent ce que l'on appelle le monde? Il le mprisa.

Mais sa mre, la laisser seule, vieillissante dj?

Ce fut, dans sa conscience, un dbat long et cruel.

Il ne se croyait pas les moyens de sortir de son enfer; il regardait,
navement peut-tre, mais sincrement, toute brigue, toute humilit,
tout qumandage, et d'autre part aussi une alliance riche, comme choses
honteuses. Et entre la mort et la honte, ces deux mots pompeux, et qui
flattent l'imagination d'un jeune homme, il n'hsitait pas.

Un ami l'et clair. Il n'en avait pas.

Mais sa mre!

 ce moment-l, Andr avait oubli tous ses griefs contre elle, et il ne
s'en servit point pour se consoler. Il l'envisagea avec une tendresse et
une reconnaissance ardentes, et attendri, il renona presque  son
projet pendant quelques semaines, en disant: C'est impossible!

Mais pas plus qu'il ne s'tait rsign  son triste emploi, et  sa
solitude, il n'eut le courage de chasser l'obsession morbide.




V


Alors, l'ide de mourir le hanta, elle vivait avec lui, peuplait ses
cauchemars. Il se sentit moins triste.  penser qu'il serait libr,
plus tard, un jour, bientt peut-tre, et que cela dpendait, en somme,
d'une dtermination suprme, il se sentait plus calme, presque heureux.
Puis l'habitude, il le savait, mousse les sensations et les sentiments
les plus vivaces. Ce qui semblait absurde ou monstrueux la veille,
devient au bout de quelques jours, acceptable et possible. Andr, et il
en rougissait, s'habitua  l'ide du dsespoir qu'il causerait  sa
mre. Alors il laissa place, dans son esprit, aux sophismes.

Elle est pieuse, elle priera, elle trouvera la paix, la rsignation,
elle se consolera.

Puis:

Elle est si bonne, elle me pardonnera, elle dplorera le sort, mais
elle reconnatra que c'tait invitable.

Et peu aprs:

Sera-t-elle si seule que je le crains? Mme d'Ayral lui offrira
peut-tre de vivre avec elle; l'abb Lurel a pour elle une vieille
affection. Tous trois se comprennent mutuellement, beaucoup plus que ma
mre et moi ne nous sommes jamais compris.

Il s'arrta court, se sentant injuste, et percevant la vrit, par un
contre-coup soudain:

--C'est mal, c'est mal! cria-t-il. Je ne puis faire cela!

Mais alors, la conscience de son ennui amer, de sa pauvret
irrmdiable, et de l'avenir pareil  vivre, le rejeta dans une angoisse
extrme. Plus la vie lui semblait mauvaise, plus la mort lui
apparaissait dsirable. Il la jugeait belle, simple; il l'appelait. Il
se voyait enterr, avec joie. C'tait la vie qui le dgotait. Et le ver
du tombeau et l'horreur de la chair dissoute, lui semblait bons,  ct
d'elle.

C'est ainsi que peu  peu, les derniers sentiments qui le retenaient,
s'teignirent, s'vanouirent.

Quoiqu'il ne mt aucun dandysme  mourir, il songea  la faon dont il
disparatrait et  faire, en quelque sorte, sa toilette suprme.

Comment mourir? pensait-il, et le choix  faire lui inspirait une
volupt douloureuse. Mais le fait mme du suicide, il l'envisageait avec
indiffrence, et et cru bien misrable de s'apitoyer sur lui-mme, de
se faire, par ses regrets, une oraison funbre anticipe. S'tant
condamn, il n'avait pas cette piti que les hommes communs ont pour
eux-mmes. Le _moi_ qu'il allait anantir, ne lui inspirait plus
d'intrt.

Bien diminus et appauvris, ses scrupules n'taient plus que matriels:
il ne pensait plus qu' l'ennui qu'il donnerait  sa mre, qu'au
tumulte et aux bavardages ridicules, qu'aux constatations banales
auxquelles donne lieu tout accident. Il se reprsenta Mme de Mercy, non
plus dsole, mais effare; il pensa aux dpenses que coterait son
enterrement: les pompes funbres sont chres, l'glise aussi, si elle
lui accordait une messe. Par sentiment des convenances, Andr et voulu
disparatre, qu'on ne le revt jamais, que son corps, tomb au fond d'un
tourbillon, dans la vase d'un fleuve, ou enfoui dans une carrire,
n'appart point dans sa laideur.

Cette sombre coquetterie, ce dgot des ennuis matriels que sa mort
imposerait, firent qu'il balana peu sur le choix des moyens.

La vision de la Morgue, d'un corps ballonn et bleui par l'eau du
fleuve, lui fit horreur. La pendaison anglaise lui sembla d'un comique
rpugnant. Un coup de couteau, et c'tait fait! Il pousserait la lame
lentement, aprs avoir cherch du doigt l o le coeur bat le plus fort;
mais si la douleur l'effrayait, et qu'il se blesst seulement!... Une
balle dans la tte tait plus sre, mais quelle laideur brutale que ce
crne entr'ouvert, la cervelle parse, le sang gicl. Une balle au coeur
tait mieux, car le poison est trompeur, son agonie ignoble. Et Andr
ramena d'un tiroir un revolver de calibre moyen, dont les cinq coups
taient chargs.

La fentre tait ouverte.

On apercevait un horizon de toits et de chemines. En face, dans une
mansarde, o il piait, souvent, l'apparition d'une jeune ouvrire, des
oiseaux en cage ppiaient. Le soleil baignait d'or,  perte de vue, ce
grand dcor de maisons, de rues et d'arbres. Que de gens vivaient l,
parqus dans une chambre troite, grouillant sous les grandes btisses 
six tages. Que de misres, de labeurs, que de naissances quotidiennes,
hlas, et que de morts!  des fentres poussaient des fleurs en caisse,
 d'autres, flottaient des linges sales. Des vitres, dans un mur plein
de crasse et de sueur, s'encastraient, avec d'ironiques reflets d'or.
D'autres s'ouvraient, sur des coins de chambre vides, et tout noirs.

D'en bas, montait le tumulte de la rue, roulements d'omnibus, cris de
marchands poussant leurs voitures, et comme un bourdonnement de cent
mille voix. Des marronniers, dont on apercevait trs loin la cime,
attestaient le printemps.

Andr, qui tenait son revolver en main, se sentit de l'orgueil, devant
cette vie sourde et ces rumeurs. Plaignant les efforts de cette humanit
misrable, il sourit, fier d'oser s'affranchir de cette vie de cloporte
et de fourmi. Que d'humiliations il vitait par l, que de rancoeurs, de
dgots, et la maladie rebutante et la vieillesse hbte, et la mort
laide, semblable  un huissier qui vous saisit, en dernire forme de
procs.

Ma mre est absente, je suis seul, je n'ai qu' presser cette dtente,
je suis libre!

Il admira avec quelle facilit l'homme peut se dlivrer, par le suicide,
et s'tonna que si peu y succombassent; car la mort est l partout,
invitante. Enjamber une fentre ou un parapet, attendre le passage d'un
train, attacher une corde  un clou, quoi de plus simple, de plus
facile?

Et Andr, sr de pouvoir mourir quand il le voudrait, remit son arme
dans le tiroir, s'accouda sur un livre, et rva au printemps.

Soudain il prit son chapeau, et alla au Luxembourg.

Le grand jardin tait plein d'oiseaux, d'ombre et de fracheur.

Une foule s'y pressait. Des petits garons lanaient sur le bassin de
frles bateaux. Des fillettes poussaient leur cerceau, ou jouaient  la
balle, avec de petits cris aigus. Des jeunes filles, se tenant par le
bras, changeaient des confidences, d'un air grave, en regardant en
dessous les passants. Des mres, une broderie sur leurs genoux,
regardaient, avec un joli sourire, leur enfant, l'appelaient, et aprs
un baiser, lui essuyaient le front et lui parlaient bas.

Des employs, sortant de leur bureau, marchaient vite, d'un pas
rgulier, comme s'ils y retournaient. Des troupiers flnaient, les mains
ballantes, l'air doux et niais. Prs de la fontaine de Mdicis, une
femme en noir, belle, errait mlancoliquement. Plus loin, un individu 
cheveux longs,  figure simple, aux gestes secs, jetait, d'un pain qu'il
cassait, les morceaux aux oiseaux; et eux, sautillants et familiers,
voletaient vers le poing du charmeur. Des tudiants, avec des figures
bonasses, ou plisses et jauntres, passaient d'un air important, une
serviette sous le bras, frls par des maons. Un acteur de l'Odon et
une actrice, bras  bras, se souriaient comme en scne; et leurs paroles
semblaient des rpliques. Des potes aux cheveux flottants regardaient
de ples ouvrires, qui, ralentissant le pas, se moquaient de filles
empanaches, ddaigneuses.

Andr pensa:

Tout cela souffre, et dans cette foule compose d'tres si diffrents,
o se coudoient riches et pauvres, heureux et misrables, combien
mourraient volontiers, ce soir? Pas un, peut-tre. Si on leur offrait
cette dlivrance, ils pliraient, et vous taxeraient de folie ou de
cruaut. Est-ce donc l'esprance qui soutient ces employs ncessiteux,
ces potes amaigris, ces ouvriers extnus, ces filles de peine, ou
simplement l'instinct stupide de l'existence? Alors moi, pourquoi donc
ne pens-je pas comme eux? Je ne suis pas un philosophe pessimiste
pourtant. Je n'ai pas lu Schopenhauer, et j'aimerais tant la vie si elle
tait meilleure!

Une grande amertume l'envahissait, d'tre isol et sentant autrement que
tous les autres. La vie, qui autour de lui, bruissait et s'agitait,
commena de l'angoisser pniblement.

Il prouva, avec une intensit funraire croissante, combien le soleil
tait sombre, le ciel vide, les femmes sans beaut. Le printemps lui
sembla amer. Un levain de rancoeur et de dgot fermenta brusquement dans
son coeur. C'tait une horreur physique, une nause. Il s'tonna d'avoir
accept, si longtemps, des jours de laideur, au bureau, tant de
discussions striles, avec sa mre; et s'en voulut, de cet imbcile
espoir dans l'avenir, qui jusqu'alors l'avait leurr. Il lui vint une
rpulsion aristocratique pour toutes les petites misres, les petites
souffrances, les petites malproprets de la vie pauvre. Ballott,
coudoy dans cette foule, il souffrit, trouvant hostiles les visages
d'homme, ineptes les visages de femme.

L'odeur des arbres l'irritait; il et voulu pleurer. Il se hta de
rentrer  la maison, et couch sur son lit,  plat-ventre, il
sanglotait.

--Andr!--dit une voix dchirante.--Mon Dieu! Andr!...

Il se retourna: sa mre tait devant lui, les traits tirs, les yeux
fixes, dsole, dans ses vtements d'ternel deuil; elle n'en dit pas
plus et se mit  pleurer aussi, debout, comme si elle devinait que son
fils allait l'abandonner et qu'elle dplort dj son cruel veuvage.

De la voir en larmes, il s'attendrit et, essayant de sourire, il lui
prit les mains, honteux qu'elle et assist  cette preuve de faiblesse,
ce dsespoir enfantin.

--Qu'as-tu, mon Andr, est-ce que Germaine?...

Il la rassura tendrement.

--Mais alors?...--et elle n'osa s'expliquer.

Il comprit, voquant Mariette; mais elle tait loin, il l'oubliait, et
il jura qu'il ne souffrait pas d'amour.

Mais sa mre restait inquite, le regardant avec des yeux tristes, une
majest de noble femme, jadis belle; et elle l'interrogeait, se refusant
 croire qu'Andr--un homme--et pleur pour autre chose qu'une douleur
profonde. Sombre, elle prsageait un secret, irrite de ne pas le
connatre. Qu'tait-ce? Elle et voulu consoler son enfant, qu'il ft
heureux. Elle le supplia de se confesser, s'agenouilla presque,
inclinant ses bandeaux gris, et la raie qui les sparait, une triste
raie agrandie, qui inspirait de la piti.

Andr lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau
et, pour une fois, forc d'tre sincre et prolixe, il dit, avec une
violence telle, ses amertumes et ses dgots quotidiens, son labeur
bte, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleverse par cette
confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlt si
longtemps coeur  coeur, s'cria:

--Tu n'iras plus, reste avec moi!

Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait
l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la
tte, berant sa mre de paroles douces, en refusant.

--Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! rptait-elle; nous
sommes pauvres, mais grce  Dieu! nous pouvons le devenir encore plus.
Le peu que j'ai est  toi, donne ta dmission! S'il le faut, nous irons
nous enterrer dans un petit coin, en province, l o la vie sera la
moins chre. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus.

--Je ne souffrirai plus,--dit Andr et il regarda sa mre, pour voir si
elle comprenait le sens cach de ces mots; mais elle insistait, ne
pensant qu' lui:

--Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algrie, une mauvaise
affaire que ton pre a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous
aurions, si on vendait les terres, une somme bien infrieure  la valeur
relle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et
obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre,
ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et
nous le ferons! Donne ta dmission, mon chri!

H! pensa-t-il, est-ce que cela ne se rsout pas  tre plus pauvres
encore? Ma pauvre mre, dans la sincrit de son coeur, m'offre une vie
bien plus misrable. Quant  tre entretenu par elle, sans rien gagner
de mon ct, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant
une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas
tomb l. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront,
elle sera mme plus  l'aise; quand Lucy est morte, nous avons t plus
riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!

Il remercia sa mre avec effusion, elle en fut touche. La bonne, une
vieille servante dvoue, les prvint que le repas tait servi; et ils
dnrent, l'me un peu allge, satisfaits navement, l'une d'avoir
offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refus.

Mais quand,  dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retire dans sa
chambre, Andr s'habilla, sortit.

La ncessit d'chapper  cette situation fausse, le frappait 
l'vidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit dsert, ou sur une
berge, afin que son corps tombt dans l'eau: peut-tre le
garderait-elle.

Quoiqu'il et jug plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas
laiss sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mre.
Quel rveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait
son fils et ne le trouverait pas.

Andr erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumire crue de
certains endroits,  l'obscurit d'autres; il longea les quais, d'o
s'exhalait la fracheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrta, regarda la
rivire: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les rverbres y
miraient leurs clarts, qui se prolongeaient en tremblantes fuses d'or.

Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avanaient
d'un mouvement rapide, ou s'loignaient. Des points de lumire
s'espaaient  l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre
et roux semblait reflter un perptuel incendie; et toutes les vitres
claires, dcoupaient, du haut en bas des maisons, des rectangles
lumineux o se profilaient des ombres.

Andr s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opra, et aux boulevards.
Il donna un regret  l'affiche des thtres, et aussi aux livres neufs,
brillant dans leur vitrine. Il et aim ces joies intellectuelles, que
satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveauts fades d'un
cabinet de lecture insipide,  bas prix.

Comme dans les thtres, o  la lumire se dorent les dcors ignobles,
les vtements salis, le paillon, Paris,  la clart de ses milliers de
becs de gaz, se parait d'une beaut ferique, o le tournoiement, le
va-et-vient des lumires et des gens, prenaient une intensit
surprenante, dgageaient le rve et la griserie.

Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura Andr. Heureux ceux qui
s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les
puissants, les riches!

Et le spectacle de ces rues agites qu'il voyait pour la dernire fois,
l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacit de son chagrin. Par un
revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait
une dernire fois se mler, se frotter  la vie.

Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins
que son coeur, dans ce dsir suprme d'amour.

La nuit s'avana, les heures passrent. Andr reculait de se tuer. J'ai
le temps, se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu 
peu des vitres s'teignirent; le mouvement des voitures se ralentissait,
les passants taient moins nombreux, certaines rues dsertes, tous les
magasins ferms. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait.

Machinalement, Andr marchait vers sa maison, comme s'il ne ft sorti
que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes
les toiles; la ville tait plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait.
Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et Andr ne savait
quel tait ce sentiment de mollesse qui l'empchait de mourir. Il n'osa
rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa
rsolution, pourquoi donc balancer?

Il entra dans un caf, et sans voir s'accouda, l'me accable, coutant
le roulement mourant d'un fiacre, et un clat de rire nerveux, prolong,
qui, passant par la muraille, arrivait, nervant, sans qu'on sut qui le
poussait, et si c'tait un rire de joie, ou s'il prludait, maladif, 
de brusques sanglots de douleur. Tout  coup, ce rire cessa.

Il ne restait plus dans le caf qu'une femme, assez jolie, qui, lasse
d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques,
regardait Andr avec intrt.

Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vtue
sans excentricit, ple, et d'une beaut sensuelle, elle s'approcha et
au moment de lui parler, hsita, sortit.

Il la suivit, mu comme un enfant par la simplicit de sa dernire
conqute. Une nuit d'amour, puis la mort! se dit-il; il savait des
passages de _Rolla_ par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue,
acceptant cette dernire ivresse, comme un tourdissement qui lui
donnerait la force, le courage indispensables. Il prouvait pour cette
passante qui, misricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit 
vivre, une reconnaissance confuse et mlancolique.

Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mlait  sa
tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: Lche! qui a eu
peur de se tuer!

Cette ide lui devint intolrable; il voulut s'y soustraire, la nia.
Elle revint, s'ancra en lui; elle le perscutait, il la discuta.

Oui, il avait t lche, il en convint et cela l'accabla.

Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait,
il le sentit, viter le suicide. S'il le regardait comme invitable, le
retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matriel?
Mais alors, il serait lche en face d'une pe, dans un duel? lche sous
les balles, devant l'ennemi? Sa fiert se rvolta, et n'acceptant point
que sa chair pt dominer son esprit, il raidit sa volont, pour mourir,
comme un autre l'et raidie, pour vivre.




VI


Huit jours aprs, ayant djeun avec sa mre, Andr, au lieu de rentrer
 son bureau, gagna  pied l'avenue des Champs-Elyses, comptant en
finir, au bois de Boulogne, dans un fourr cart.

Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalit crbrale
dcuple. Jamais il ne s'tait senti si calme, si rsolu. Il jouissait
de cette lucidit, de cette rapidit de sensations, que l'on prouve
dans les circonstances extrmes. Il se vit dans une glace,--il n'tait
point ple,--et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien
pour lui aujourd'hui.

 quoi tient donc le courage ou l'hrosme?  une disposition de nos
nerfs,  l'tat de notre estomac? Andr souriait; en ce moment, au lieu
de retarder la dernire minute, il avait une envie purile de l'avancer.
 quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un
banc? pourquoi mme n'tre pas rest chez lui, dans sa chambre?

Alors l'ide des ennuis matriels que sa mort causerait, le harcela de
nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garon,
le lit troit, la petite table charge de livres, devant la fentre.
Dans une hallucination, il vit sa mre: elle entrait, pleine d'angoisse
parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur
la table apercevait une lettre. C'tait l'adieu, les douces et vaines
paroles dernires. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait
vanouie.

Andr tressaillit, arrach  sa vision, et secoua le front, pour la
chasser. Il se dit:  quoi bon? ce qui doit tre, sera. On ne fuit pas
l'invitable!

Et voici qu'il revit, dans un rve veill, la jeune femme qui, cette
nuit, l'avait sauv, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras
un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lche.

Il l'loigna. Mais d'autres passrent: Lucy, avec son regard de soeur,
vision douce et lamentable; puis les indiffrentes, Mariette, Germaine.
Il les chassa. Il carta aussi toute circonstance accessoire se
rapportant  sa mort, et la supposition mme de ce qui adviendrait
ensuite; il s'absorba dans l'ide prcise et fixe, de l'instant dcisif
qui le librerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de
dlivrance:

--Dans une demi-heure  peine, dit-il.

Soudain, il fit un cart violent.

Une voiture de matre courait sur lui  grandes guides, sans qu'il
entendt les cris du cocher; elle allait l'craser, il fit de ct un
saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il
traversa en courant la chausse.

En sret, il s'arrta et se mit  rire, de mauvaise grce, puis
franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dgot, voil que
la mort courait sur lui, et il s'tait sauv comme un enfant. C'est
qu'il avait t surpris, sa volont avait t viole, la faute tait 
cet instinct stupide de la conservation quand mme. Il hta le pas vers
le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.

--Encore un quart d'heure!

Arriv, il ne put trouver un coin dsert. Les routes taient pleines
d'quipages, de cavaliers; dans les alles se pressaient des familles
entires; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins
loigns, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes
ignobles, venus au milieu de cette beaut du Bois et cette lgance du
monde, on ne sait dans quels buts quivoques.

Il regretta de n'avoir pas t  Vincennes, ou plus loin; un instinct
aristocratique l'avait guid ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se
l'avouait, il regardait dans leurs voitures lgres, les femmes, sous
leurs chapeaux de fleurs.

Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je
n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?--Mais
est-ce bien possible?

Il s'loigna du ct de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.

Allons, pensa-t-il, voici l'instant.

Il tta son portefeuille, o l'on trouverait ses cartes et son adresse,
il dboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il
avait aussi chang de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il tait
debout, il s'assit, comme bien fatigu de sa marche, et aussi de toute
sa vie passe. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit
battre. Je vis! pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la
conscience de son existence et la certitude de sa mort. Je vis encore!
mais dans trois secondes, je ne vivrai plus! et avec stupeur et piti,
il entendait le tic-tac persistant de son coeur. Je vais mourir!
murmura-t-il. Dj je ne vis presque plus. Si! si! encore!...--Et cette
sensation palpitante et obstine lui devint pnible, oppressive,
angoissante, intolrable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui
rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et
en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la dtente.

       *       *       *       *       *

Le chien s'tait abattu avec un bruit mat, le coup avait rat.

Andr, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations
normes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amnerait une nouvelle
cartouche sous le chien, mais auparavant il dlibra, pensif, presque
ironique:

Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de
moi. La capsule tait mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair.
Pourtant, n'est-ce pas trange? avant-hier, j'allais mourir, une
passante dont je ne sais mme plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je
presse la dtente contre ma poitrine, le coup rate.

Et indfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son
coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'preuve tait faite, qu'on
ne trompe point la fatalit, que les efforts pour devancer l'avenir
restent striles.

Cela se dbattait, d'une faon trouble encore, dans son cerveau, tandis
qu'il revenait, mal encore, de sa surprise.

Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son
revolver dans sa poche, pensant:

J'attendrai qu'ils soient passs.

Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aigu le dchirait de
recommencer l'preuve, tant voluptueux avait t ce cruel instant. Les
gens disparurent.

Mais ils furent suivis aussitt d'un jeune homme de l'ge d'Andr, et
qui lui ressemblait assez de taille et de visage;  son bras s'appuyait
une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les prcdait. Ils
dfilrent, dtachant leurs profils jeunes sur la verdure baigne de
soleil.

Andr crut, hallucin, se voir dans le chemin: cette femme tait la
sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui
parut une promesse pour l'avenir.

Le hasard, murmura-t-il, est bien trange! Pourquoi sont-ils venus
_maintenant_, ces tres que j'envie? Tout  l'heure, ils m'eussent
dsespr et pouss  me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne
sais quel espoir, et quels rves impossibles.

Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'tais-je pas bien sr
que le coup partirait, tout  l'heure? et cependant...

Il songeait toujours  faire un second essai, celui-l russirait, il le
sentait; une rpugnance invincible l'arrta. Manquerait-il de courage?
mais la preuve venait d'tre faite, il n'avait ni pli ni trembl, que
fallait-il de plus?

Alors, pour la premire fois depuis trois mois, peut-tre depuis cinq
ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira
avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur
en tait profond, doux et immacul. Les arbres vigoureux tendaient
leurs grands feuillages. De nouveau Andr se sentit vivre, et cette
fois, avec joie, il couta les palpitations heureuses de son coeur.

Vritablement il ressuscitait.

Craignant que sa mre ne trouvt la lettre d'adieu qu'il lui avait
crite, il hta le pas. Le soleil dclinait, moins chaud; les voitures
et les gens rentraient dans Paris. Andr suivit le flot: lui aussi
rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins
ne lui semblaient plus irrmdiables, et il se sentit natre un ple
espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du
soleil de reflets d'or et de pourpre.

Il dna de grand apptit, fut gai et expansif, et passa avec sa mre une
des meilleures soires de sa vie.

En brlant la lettre dsespre, qu'il avait laisse dans un livre, il
pressentit que c'tait fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque
qu'une fois, qu'il vivrait, dsormais.

Il ne put s'empcher de rire, en s'endormant:

Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tent une seconde preuve?

--Qu'importe! se rpondait-il, puisque j'ai courageusement fait la
premire. Ce n'est pas ma faute si le coup a rat. Et d'ailleurs tant
mieux!

Un moment aprs il rpta, avec rflexion:

Oui, tant mieux!




VII


Le lendemain au ministre, il fut appel chez son chef.

--Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,--hier, vous avez
manqu le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute
t faire une petite promenade?

Andr se mit  rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne
s'tait-il pas born  une petite promenade?

Il trouva chez lui un rdacteur d'un autre service, qui attendait un
renseignement. L'administration comptait tant d'employs que la plupart
ne se connaissaient point.

L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se
leva en souriant:

--Monsieur de Mercy?

Et il se prsenta:

--Sylvestre Crescent.

Tandis qu'Andr donnait les explications attendues, Crescent le
regardait, le voyant pour la premire fois, avec une instinctive
sympathie.

Il lui trouvait l'air distingu, la main blanche et la moustache fine.
Il le vit triste et s'en demanda la cause.

Andr constata que Crescent tait court, commun, nglig; mais le visage
lui plut: c'tait une grosse tte ronde, aux traits accentus, dont les
yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perptuel de la
bouche.

Tous deux se convinrent. Ils s'tonnaient, sans se le dire, de ne s'tre
jamais rencontrs avant ce jour. Crescent, son affaire rgle, ne s'en
allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il tait l depuis dix-sept ans,
rdacteur  trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef... Il
avait conquis une libert relative; son travail tant intermittent, il
le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait
du temps qui lui restait. Il eut de la peine  se lever, et pressa
longuement la main d'Andr, comme s'il ne pouvait se dcider  le
quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'cria:

--Allons, au revoir!

Drle de bonhomme, pensa Andr, il est mari, je crois qu'il a parl de
ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'anne et avec cela il
a l'air heureux; comment fait-il?

Il reprit sa besogne avec mlancolie.

On dirait un brave homme!--Et il mit dans son jugement un peu de
bienveillance protectrice, car Andr, accus  tort de fiert, ne se
dpartait cependant pas d'une rserve assez froide. Sa poigne de main,
au lieu d'attirer la familiarit, la coupait court.

Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce... Crescent, pour
la premire fois? Alors si je m'tais tu hier, il aurait trouv
aujourd'hui visage de bois?... C'est comique, le hasard! Et qui sait o
je serai, ce que ferai dans six mois?

Ma foi! c'est la premire figure supportable que j'aperoive ici!

Cette pense lui fit bien accueillir le rdacteur, lorsqu'il revint, le
surlendemain, sans prtexte, uniquement pour causer. Andr lui rendit sa
visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor
encombr de cartons et de liasses ficeles, une petite pice, o l'on se
croyait au bout du monde. Devant la fentre en tabatire, se balanaient
des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde.

Plusieurs fois, il passa prendre Andr,  cinq heures. Ils
s'accompagnaient un moment. Isols tous deux dans l'administration, ils
contractrent, malgr la diffrence de leurs ges, une affection simple
et cordiale.

Andr, invit  dner pour la troisime fois, accepta. Un scrupule lui
venait, de n'avoir pu prsenter Crescent  Mme de Mercy, mais tait-ce
possible? Aurait-elle compris que son fils se sentt  l'aise, confiant
et familier, avec un homme du commun?

Et cette diffrence mme entre les deux hommes, donnait quelque naf
plaisir de vanit  Andr, car il s'estimait suprieur  ces honntes
gens.

Il alla donc dner chez eux.

Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison  immense cour,
o une herbe rase pointait entre les pavs. L'escalier avait de grandes
marches de pierres, comme en province.

Il sonna: un vacarme s'leva, bruit de chaises, rires et cris; on
dverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit
garon joufflu, tandis qu'un jeune homme ple et sa soeur, s'empressant,
introduisaient Andr.

Crescent tait dans le salon, tout rjoui:

--Monsieur Andr de Mercy, mon amie.

--Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que
je vous les prsente! ce grand-l, mon an, se prpare pour
Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois
demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait
encore que fureter dans les armoires; quant  celui-ci,--il montra un
poupon que sa femme berait,--c'est le plus mchant de la famille, il
crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau!

 ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages
rpandirent une telle gat franche autour d'Andr, que son coeur se
dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en tait peu
ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebre. Ici,
plus de figures rogues et de gestes compasss, de jeunes filles sches,
anmiques et ddaigneuses; tous les tres respiraient la sant et la
vigueur.

Le fils an, un peu pli par ses tudes, mais trapu et fort d'paules,
avait la bonne figure du pre, un oeil intelligent et clair de
mathmaticien; la fille, Marie, n'tait pas jolie, mais quel joli
sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes
taient roses, avec des yeux bruns pareils, la mme bouche ouverte sur
de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup.

Quant  Thom, abrviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de
s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur
paraissaient l'hypnotiser et lui suggrer des ides d'une profondeur
infinie.

--Pas cette chaise!--s'cria Crescent, en la retirant des mains d'Andr,
et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle
d'quilibre: un pied manquait.

--Asseyez-vous plutt l, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin.
Fanny, ma chre, trouve un sige pour M. de Mercy! Attendez que je
dbarrasse le canap.

Et il se rua sur le meuble, enlevant des vtements, des papiers, des
rgles plates et jusqu' un flacon vide, oubli l.

--Le dner est servi, dit Marie.

Dans la pice voisine o tait mis le couvert, les enfants prirent leurs
places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attabl le
premier, et  qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles
d'ne, engloutissait,  l'aide d'une norme cuiller, son potage, tout en
roulant des yeux effars.

--Il n'a que quatre ans!--dit le pre avec orgueil.

Andr observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une
sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon  sa
mre, et l'alla coucher. Andr regardait Mme Crescent; belle
certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien
l'avaient fatigue. Elle gardait de beaux cheveux cendrs, un teint
anim et un doux sourire.

Le dner fut gai, troubl seulement par une querelle entre deux des
petites soeurs; l'une, vive, avait renvers de la sauce sur la jupe de sa
soeur, et l'autre, avec dsolation, se lamentait, criant que la robe
tait perdue. Marie lava la tache.

Comme on prenait le caf, le bb poussa des cris gutturaux, d'une
violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et Andr
allrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie
nettoyait les couverts et que le fils an, sur un coin de table, le nez
sur un livre et le crayon  la main, se remettait obstinment 
travailler.

Seul  seul, Crescent regarda Andr avec un bon sourire, et quittant le
ton de crmonie:

--Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma
femme va revenir; tant d'enfants, vous savez...

Il sembla  Andr que cet homme pensait bonnement: Que de tracas, de
soucis, n'importe, la vie est bonne!

--Tant d'enfants!--rpta Crescent avec un geste d'excuse,--que
voulez-vous, les gens riches conomisent l dessus, ils me font rire
avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, l, entre
nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une
abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,--dit-il avec
nergie,--non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux tre  ma
place qu' la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la
traiter en matresse. Que diable!...

Il s'arrta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourre, elle lui
prsenta un papier enflamm, puis disparut.

Les deux hommes s'taient assis.

Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, Andr,
redevenu mlancolique, fumait sa cigarette, sans parler.

--Vous tes triste, monsieur Andr, je n'ose pas vous demander pourquoi?

--Je suis pauvre, rpondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de
famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu...

L'ennui d'avoir  s'exprimer longuement pour tre compris, le fit taire.

--Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en mritais.
Fanny,--il baissa la voix,--appartenait  une des meilleures familles du
pays,--elle est de la Sane-et-Loire,--son pre s'tait remari. La
belle-mre, trs mauvaise, prit tant d'ascendant sur le pre, qu'il
refusa tous les prtendants de sa fille; il dclara que l'argent seul
les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant  une faible
rente. Fanny tait trs malheureuse. J'tais alors employ  la
sous-prfecture; nous nous sommes aims, bien innocemment; tout s'est
dcouvert. Le pre tait furieux, mais la martre, trop heureuse d'un
mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!)
a consenti avec empressement. Nous nous sommes maris. La premire
anne, la rente a t paye; puis au premier prtexte on s'est brouill.
Depuis ce temps, nous n'avons pas reu un centime. Nous sommes venus 
Paris, ma femme tait enceinte, nous avons pass un dur hiver, je
donnais des leons par-ci par-l; elle faisait le mnage et vendait des
ouvrages de dentelle.  la fin, j'ai pu me caser au ministre, les
enfants sont ns  la grce de Dieu, et en dpit des soucis, et malgr
tout ce que notre vie a de prcaire, je me trouve content.

Oh! j'avais rv autre chose,  vingt ans. J'tais ou je me croyais
peintre, je dessinais toute la journe, je voulais conqurir la gloire
artistique: tout cela s'est apais. Apparemment, ce n'tait pas ma
vocation; et quand bien mme, il faut se rsigner, n'est-ce pas? J'ai un
exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle tait de riche famille
et elle m'a pous, moi fils de pauvres gens. Elle a t tendre et bonne
pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme,
monsieur, qui avait une sant dlicate, des mains blanches, ne craint
pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du mnage!

Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mlancolique sourire, elle
mit la main sur l'paule de son mari, et doucement:

--Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?

--Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir
dans sa vie une femme et des enfants, des proccupations et des devoirs.
Je suis sr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convnt, il
la prendrait de nos mains, sans hsiter, tout de suite. Est-ce vrai?

Et il regarda avec malice Andr, qui s'tonna d'tre devin et compris.

Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le dsir d'Andr: il
n'tait pas facile de le satisfaire.

Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille  marier, elle et son
mari, d'instinct, cartaient, par dlicatesse, l'ide et jusqu' la
possibilit de cette union.

Elle rpondit:

--M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parl de
vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par
bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas
tout  fait de mme.

--Comment cela?

--Excusez-moi, encore une fois, de me mler de ce qui ne me regarde pas.
Sylvestre vous voit mari, avec une fille de notre milieu; moi, je crois
que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans
votre monde,  titre gal et  fortune gale.

Andr fit un geste.

--Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une
autre alliance dsolerait, je le crains, madame votre mre, et vous
mettrait, vis--vis d'elle et de vous-mme, dans une position fausse et
pnible. tes-vous sr que vous ne reprocherez pas un jour, malgr vous,
 votre femme, d'tre sinon un obstacle, du moins un retard  votre
ambition? Ne craignez-vous pas qu'un mnage et des enfants ne vous
soient autant de chanes trs lourdes  porter. Il faut tant de courage
pour mener une vie semblable!...

Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'branler
Andr, le raffermit.

--Ma chre, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissip, il a des
sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me
ferais une joie de l'aider  tre heureux, si mes faibles moyens m'en
donnaient le pouvoir.

Les enfants, sur ce mot, entrrent, guids par Marie et souhaitrent le
bonsoir; ils avaient des cheveux emmls et des yeux gros de sommeil.
Leur vivacit tait tombe; debout, les bras ballants, ils se tenaient
dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire.

La porte referme, l'entretien reprit; et peu  peu, gagn  la
sympathie franche de ces honntes gens, Andr se confessa entirement,
et s'adressant surtout  Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il
dit sa situation particulire, vis--vis du monde et de sa mre, combien
il tait seul, et  bout de courage. Une pudeur l'empcha d'avouer qu'il
venait d'chapper au suicide: il l'et dit au mari, il n'osa le dire 
la femme.

Il y avait tant de sincrit dans sa voix, une si grande lassitude
morale, et en mme temps, une telle bonne volont  lutter pour
l'avenir, que les Crescent, touchs, changrent un regard, et le mari
s'cria:

--Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album!

Elle partit d'un clat de rire encore jeune et clair, et regardant Andr
surpris et souriant, elle dit:

--Mais tu n'y penses pas, mon ami.

--Pourquoi pas? nous avons presque tout Chteaulus dans notre album; et
d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien
le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.--Donne-moi l'album!

Alors on le chercha partout et on le dcouvrit, gliss derrire une
commode.

Sous la lampe, l'album fut plac devant Andr; des figures dfilrent.

Et comme des montreurs de curiosits, les Crescent faisaient une glose,
 chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents:

--Mon pre!

--Ma mre!

Devant une photographie prtentieuse,  la figure hypocrite et mchante,
ils tournrent la page, sans rien dire. C'tait la martre de Mme
Crescent.

Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchs,
ils se tenaient raides; et leur visage revtait une solennit de
circonstance.

Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; 
mots entrecoups, ils se remmorrent, en se coupant la parole, une
histoire incomprhensible Puis ils devinrent graves:

--Celle-ci est lise, une amie de ma femme, elle est morte  vingt-six
ans.--Et lise disparut, sans qu'Andr en st jamais plus sur son
compte.

Passrent des communiants, un bb gras, un sous-lieutenant en buste,
une jeune fille en pied, mince comme une perche.

--Pas celle-l, monsieur Andr, elle est un peu maigre.

Sur chaque personne, des dtails grossissaient, reliant les
photographies entre elles, voquant peu  peu, pour Andr, toute la
socit de Chteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales.

--Ah! fit Crescent, Jeanne Lnizeul?

C'tait une belle personne, qui souriait avec affectation.

--Elle n'est pas assez riche, mon ami.

La page tourna.

--Et celle-ci?

Mme Crescent hsita:

--Tu sais, sa mre, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?...

Passons! passons!--dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans
qu'Andr pt connatre l'histoire des boucles d'oreilles.

--Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que... Ah! Mme de Saintr;
celle-l ferait l'affaire?

Elle avait la pleur d'une vierge prte  prendre le voile; son visage
d'un blanc mat, non sans noblesse, tait clair par deux grands yeux
pensifs, ses lvres restaient fermes.

Mme Crescent baissa la voix.

--On craint pour sa sant, le docteur la disait poitrinaire.

--Hum!

D'autres passrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme
avait une objection.

Tout  coup Andr remarqua une petite photographie mal faite, casse
dans le coin. Il en reut comme un regard vivant qui lui plut; dj la
feuille avait tourn, sans que les Crescent eussent nomm la jeune
fille.

Ils tombrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse,
fille d'un gros propritaire. On ne pouvait lui opposer que la fille
d'un ancien magistrat, riche aussi.

Mais ces belles offres laissaient Andr froid, et il avait envie de
revoir la petite photographie casse, dont on ne lui avait pas dit le
nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver.

--Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indiffrent.

--Oh! c'est Toinette,--dit Crescent d'un air dtach.

Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce
ft un mariage trop pauvre, ou mprisable.

--Toinette qui?--demanda Andr,  qui la simplicit de la pose, la
navet du regard, la grce du corsage inspiraient un obscur dsir que
cette jeune fille ft  marier.

--Antoinette Rosin,--dit Mme Crescent,--c'est une parente loigne de
Sylvestre, elle achve ses examens, afin d'tre institutrice.

--Cette figure me plat, dit Andr.

--Pauvre petite!--dit Crescent pensif,--elle ne se doute gure qu'en ce
moment un beau monsieur de Paris la dvisage; oui, celle-l vous aurait
convenu, mais...

--Elle n'a pas de fortune,--dit Mme Crescent avec un ton ferme qui
masquait un attendrissement, car elle aussi s'tait marie pauvre.

--C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur Andr, et si un mariage,
socialement, est impossible pour vous, c'est celui-l,--dit Crescent.

--Pourquoi donc?

--Votre mre n'y consentira jamais. D'ailleurs,--ajouta Mme
Crescent,--on nous a crit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas,
Sylvestre?

--Oui, sans doute, je crois!--balbutia-t-il, gn par un mensonge qu'il
reconnaissait ncessaire, car Andr, pensif et l'oeil brillant,
contemplait fixement le portrait.

L'album, retir doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il
lui sembla que son bref bonheur s'vanouissait. On lui remontra les deux
demoiselles riches, on renchrit sur leur compte.

--Laquelle prfrez-vous?

--Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur.

Les Crescent se mirent  rire, et elle:

--J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes
filles de notre pauvre ville ne vous plat?

--Si, dit Andr, Mlle Toinette.

--Bah! elle est peut-tre fiance  l'heure qu'il est, demain vous n'y
penserez plus!

Andr sourit, d'un air gn, et prit cong; il tait tard.

Dans l'antichambre, ils trouvrent le fils an; il avait suspendu au
mur un tableau noir et, un morceau de craie  la main, il y traait de
formidables quations algbriques, tandis que Marie,  la clart d'une
bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier
endormi.

Elle leva les yeux sur Andr et rougit.




VIII


Le lendemain ni les jours suivants, l'image de Toinette Rosin ne
s'effaa du souvenir d'Andr. pouser une provinciale nave, d'honnte
famille, pourvu qu'elle ft bonne, intelligente et saine, n'avait  ses
yeux rien que de naturel et de trs tentant. Aussi son dsir bientt
devint-il ide fixe.

Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il tait
dans des conditions dplorables pour agir, et qu'il allait, avec un
empressement irrflchi, aussi bien vers son malheur peut-tre, que vers
son bonheur. Nulle force humaine cependant n'et pu l'arrter. Il ancra
au plus profond de lui-mme le portrait et la vision de la jeune fille,
devine plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que
ce mariage, pour invraisemblable qu'il part, s'accomplirait.

Il ne s'tonnait point d'en remettre ainsi sa vie future  un coup de
ds,  la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amus de se choisir
ainsi, par sa volont, une femme vivant  une centaine de lieues et
ignorante de sa destine, peu  peu en y pensant, il trouva cela tout
simple.

Tout mariage,--arguait-il,--hors le cas o les fiancs se sont connus
ds l'enfance, ou pendant de longues annes,--n'est-il pas tout aussi
improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on pouse
aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indiffrents mme
qui ngocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et
qui ne se seraient jamais connus?

tudier longuement une jeune fille, discerner ses qualits et ses
dfauts, dans quel milieu est-ce possible? l'ducation franaise ne s'y
oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un  l'autre, se sentant observs l'un
par l'autre, les fiancs sont-ils sincres, se montrent-ils tels qu'ils
sont? Jamais. On s'pouse donc sans se connatre, et au lendemain
seulement des noces, le masque dont on s'est par tombe, et les
vritables caractres sont aux prises.

Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf
exception, est une loterie, dont le rsultat est chanceux.

Cette jeune fille me plat! Il me semble que son image rvle des
qualits simples, douces et fortes, de la sant, de la franchise. Si ses
parents sont sortables, pourquoi balancerais-je?

C'est trange,--ajouta-t-il-- moins d'vnements que je ne puis
deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non,
j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon
pouvoir: sa destine de vierge, de femme, de mre est dans mes mains,
dpend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle pousera un
autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?--Que je le
veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et... sera-t-elle plus heureuse?...

Cette pense l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur goste;
dcid  plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur
d'une femme, il cessa d'hsiter et passa  l'action.

Il annona  sa mre qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une
jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle,
de rflchir et de consentir.

Ces paroles tombrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de
Mme de Mercy. Elle devint si ple qu'Andr crut qu'elle allait mourir.
Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une me ulcre au plus
profond. L'air de rsolution froide d'Andr la mettait hors d'elle. S'il
avait suppli en pleurant, peut-tre attendrie et-elle prt les mains
 tout. Mais l'ide que son fils allait revendiquer cette libert si
longtemps retarde, pouser une trangre, et quitter celle qui l'aimait
plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur
aussi de l'avenir, bouleversrent cette femme, que le malheur et la
ruine avaient intrieurement brise, et qui ne vivait plus que par
devoir et religion. Elle se rpandit en paroles amres.

Fort de son droit, et la jugeant injuste, il rpliqua, mais sans
mnagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le
sentiment des mres. Une scne affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut
prise d'une attaque de nerfs.

Ah!--rptait Andr avec rage, quand sa mre, soutenue par la vieille
servante, eut regagn sa chambre,--nous nous aimons! et voil le mal que
nous nous faisons!... Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'prouver
l'un pour l'autre que de l'indiffrence? Si je suis coupable, est-ce de
prfrer la vie  la mort? car si m'vader de l'existence que je mne
est impossible, je prfre me faire sauter la cervelle, et cette fois le
coup ne manquera pas!...

Puis il compta qu'aprs cette grande motion, le lendemain, sa mre,
plus calme, se rsignerait et mme, les jours suivants, accepterait la
possibilit d'un tel vnement.

Il ne la vit point au djeuner, mais au dner elle lui tendit la main,
trs ple sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une
illusion singulire, il crut tout termin.

De son ct, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu
d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence mu
d'Andr la trompa, mais aux premires paroles, le malentendu
s'claircit; voyant que de part et d'autre rien n'tait chang, le fils
et la mre se rembrunirent, et gardrent un silence plein de rancoeur, de
lassitude et de tristesse.

D'instinct ils supprimrent la familiarit, l'intimit des entretiens.
Et les mots qu'ils changeaient avec une gravit acerbe, leur
retombaient sur le coeur.

Une semaine s'coula ainsi, puis une autre.

Cependant Andr, s'enttant d'autant plus qu'il prouvait une
rsistance, obsdait Crescent de questions sur sa parente, et le
suppliait de s'employer pour lui.

N'ayant cru d'abord qu' un caprice, le brave homme s'tait prt  ce
jeu, entretenant par l sans s'en douter, la curiosit naissante
d'Andr. Les Rosin, une vieille famille de Chteaulus, avaient trois
enfants: un fils an, une fille veuve, et Toinette. Le pre tait
sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-pre Rosin, ancien
fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mre, une femme concentre,
dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses tudes au pensionnat
d'une ville voisine.

Ces dtails, l'imagination d'Andr les grossissait, et il en pressait
Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait srieusement, en
devenait d'autant moins empress, par scrupule. Toinette tant sa
parente loigne, il n'et point voulu sembler capter l'engoment du
jeune homme. Puis la pauvret de cette enfant, marie  celle dont Andr
se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa
femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car
par l n'endossait-il pas une responsabilit terrible? Malheureux, le
jeune mnage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune?

Cependant elle parlait ainsi comme  regret, et sans doute, ayant
bravement lev ses enfants et soutenu son mnage, trouvait-elle simple
et louable, que chacun en ft autant; ou, attendrie pour Andr, dont la
grce et la politesse l'avaient touche, s'assurait-elle, en son for
intrieur, qu'il serait droit, vaillant, honnte et ne faillirait point
 sa tche.

Crescent, lui, n'tait que trop port  contribuer au bonheur de son
ami. C'est ainsi que peu  peu, vaincus par Andr, ils furent amens 
l'aider, et enfin  ngocier son mariage.

Mme Crescent y mit une condition: l'adhsion de Mme de Mercy. Cette
exigence, lgitime et digne, parut lourde  Andr, dont les rapports
avec sa mre devenaient de plus en plus sombres et taciturnes.

Tous deux s'observaient et, se voyant souffrir mutuellement se
plaignaient, sans consentir pourtant, l'un ou l'autre,  cder.

Il s'irritait, de ce silence gard, et Mme de Mercy s'en pouvantait;
connaissant l'enttement de son fils, elle n'osait s'avouer sa peur,
qu'il ft capable de passer outre, de faire les sommations lgales.  la
vrit, il n'y aurait jamais pens, se fut jug cruel d'agir ainsi.

Mais ignorant cela, elle tremblait. Et dans son esprit, imbu des ides
de respect filial et d'autorit maternelle, la pense d'une telle injure
l'indignait plus que tout ce qu'elle pouvait craindre et dplorer d'un
tel mariage, que le bonheur douteux de son fils, sa pauvret, sa
msalliance, et l'obscurit  laquelle il se vouait.

Aussi, n'y pouvant tenir, un soir, avec un accent solennel, elle
l'adjura de dclarer, quelle qu'elle ft, la vrit:

--Si je refuse mon consentement, Andr, passeras-tu outre?

Il eut envie, par rvolte, de rpondre:--Oui! mais par pudeur, et aussi
sincre, il rpondit tristement:

--Tu sais bien que non! jamais.

Et il s'agenouilla prs d'elle, comme s'il la suppliait, sans parler.

Ces seuls mots la bouleversrent; et touche plus par l que par mille
explications, ne raisonnant point, tout emporte par le sentiment, elle
dit d'un trait:

--Eh bien, marie-toi donc! et sois heureux!

 peine eut-elle dit cela, qu'elle s'en repentit amrement, sentant
qu'il tait trop tard, et que ces mots, arrachs  son motion, avaient
une force sacramentelle, absolue.

--Ah! mchant, enfant! tu veux donc me quitter?

Et ce dernier regret o elle cria sa solitude et son veuvage, fit
rpondre  Andr:

--Jamais! jamais! nous serons trois, et nous t'aimerons tant.

Ils btirent, dans la nuit, mille projets d'avenir et force plans
impossibles.

Avec cette mobilit d'esprit qu'ont les femmes, Mme de Mercy esprait,
tait presque joyeuse, et les objections graves, profondes, qu'elle
semblait ne faire plus que pour la forme, Andr, d'un baiser ou d'une
parole, les dissipait, soufflait dessus, comme sur des bulles de savon.

Le lendemain, il courut chez les Crescent. Il tait ivre de joie, et
leur assura que sa mre tait ravie; ils ne refusrent plus alors de
s'entremettre pour lui, mais ils restrent pensifs, comme s'ils
craignaient un revirement et que, maintenant acculs, ils eussent
presque peur de l'avenir. Mais Andr, devinant leur souci, les rassura
gament. Enthousiaste, il ne voyait rien autour de lui, parlait
d'abondance, sans prter d'attention aux petites filles qui, bahies,
contemplaient cet homme si triste devenu tout d'un coup si gai, ni 
Marie, qui, les yeux baisss et un peu ple, fermait les lvres, comme
sur un secret candide et tendre, qu'Andr n'avait pas devin et qu'il ne
saurait jamais.

       *       *       *       *       *

--Mon cher ami,--disait quelques jours aprs Mme de Mercy, avec un
sourire un peu sceptique,--nous nous sommes laisss aller, toi  ton
enthousiasme, moi,  ma faiblesse, et j'ai cd pour que tu sois
heureux. Maintenant parlons affaires, et si tu m'en crois, tablis ton
budget.

--Mais, mre, est-ce que nous ne vivrons pas ensemble? je te donnerai
tout le peu que je gagne, et tu...

--Mon enfant, je n'habiterai pas avec vous.

--Comment! Pourquoi?--Et Andr, dans un gosme involontaire, se sentait
presque heureux et confus de cette solution, qu'il n'et os esprer et
encore moins proposer, et il ne comprenait pas que sa mre si seule, si
triste, prfrt vivre abandonne, qu'avec eux.

--J'ai longuement rflchi, dit-elle, j'ai demand  l'abb Lurel de
m'clairer, et Mme d'Ayral pense comme moi. Vois-tu, j'ai une vie qui
n'est plus que l'ombre de celle que j'avais autrefois, mais si peu qu'il
me reste de mes habitudes, j'y tiens. Que ta femme entre ici, et notre
vie sera bien diffrente, car il est probable,--fit-elle avec une moue
de ddain,--que ta femme (le mot passa difficilement) aura des gots
diffrents des miens; avec sa naissance, sa famille, son ducation...
donc,--abrgea-t-elle,--nous nous sparerons. Et comment ferez-vous pour
vivre?

Comme Andr allait rpondre, elle le fit pour lui, d'une voix assez
ferme et avec bont.

--Je vais te le dire: ton traitement, tes gratifications, plus les
rentes qui te reviennent sur la ferme d'Algrie, font deux mille six
cent francs. Voil ton avoir lgal; si la jeune fille ne t'apporte rien,
comment vivras-tu avec cela?

--Mais, dit Andr, des gens plus pauvres que nous...

--Mon ami, habiteras-tu dans une mansarde, vous priverez-vous de viande?
Ta femme fera-t-elle tous les nettoyages? la transformeras-tu en
servante, en cuisinire et en frotteuse? J'admets,--fit-elle pour
rpondre  un geste d'Andr,--j'espre mme qu'elle fera la cuisine et
quelques petits savonnages; il vous faudra, pour le moins, une femme de
mnage, un appartement dcent, une nourriture saine et des vtements
propres. Pardon si ces dtails te rpugnent, ils me choquent, moi, bien
davantage!

Voici ce que je compte faire.

La maison de Mdah vaut une vingtaine de mille francs. Il se prsente
un acqureur et je vais la vendre. Elle m'appartient en toute proprit,
nous partagerons le prix de la vente, et ce sera, si ton argent est bien
plac, quatre ou cinq cents francs de rentes  ajouter  ton petit
revenu. Voil mon cadeau de noces.

--Mais toi, mre?...

--Moi, mon cher enfant,--fit-elle avec une tendresse infinie,--je
restreindrai un peu plus mes dpenses, je suis seule, je vivrai
petitement, parmi mes vieux meubles, avec mes souvenirs, et ma vieille
Odile qui me soignera. Je n'implore qu'une chose,--et elle dit cela d'un
ton solennel et inquiet--, quand tu seras mari, que ta vie sera
organise, ne me demande pas au del de ce dont nous sommes convenus. Je
ne le pourrais pas, mon cher enfant, et il faudra que vous ayez un ordre
et une conomie extrmes pour vivre avec 3.000 francs par an. Songe que
ta femme peut devenir grosse, les mdecins cotent cher. Sois prudent et
ferme, car les jeunes maries sont souvent coquettes, et il faut que la
jeune Mme de Mercy soit vaillante et sage. Ainsi ne me demandez jamais
plus rien, car si tu me ruines de mon vivant, que trouveras-tu aprs ma
mort? Tu es un honnte garon, j'espre que tu ne feras pas de dettes et
de folies, comme ton malheureux pre, si bon, mais si lger. Tche que
ta femme t'aime, car alors elle m'aimera peut-tre. D'ailleurs, je ne
lui demande rien. Nous nous verrons autant qu'il vous plaira, pas
davantage. Vous aurez votre libert, moi la mienne.

Et tche d'tre heureux, mon pauvre ami!

Troubl par ces graves dernires paroles, il ne put, deux larmes lui
coulant le long des joues, que baiser longuement les mains de sa mre.

--Ne faites donc pas de dettes, je ne pourrais pas les payer. Dans
quelques semaines, si les circonstances s'y prtent, et si cette jeune
fille te convient, votre mariage se fera. Je compte ne pas y assister;
tu me diras malade. Et ce ne sera pas mentir, car je serai bien triste,
bien abattue. Vois-tu, il me semble que tu agis  faux, que tu n'pouses
pas qui tu devrais. Je ne parle pas de l'honntet de cette famille, il
ne manquerait plus que cela... Mais assister au mariage, serait me
rendre complice de ton coup de tte. Non! Que ceci d'ailleurs ne
t'afflige point; de retour  Paris, j'ouvrirai les bras  ta femme.

Mme de Mercy s'arrta, car l'motion la gagnait; levant les yeux vers
le ciel et runissant les mains, elle s'cria:

--Mon Dieu! nous levons nos enfants, nous leur donnons notre me, et
c'est alors, au moment o ils pourraient nous payer de nos soins et de
nos souffrances, qu'ils nous quittent pour ne plus revenir!

Ingrat! dit-elle  Andr, ingrat! me diras-tu tes peines au moins? car
tu en auras!...

Un mois aprs, Crescent, de concert avec sa femme, prit un cong au
ministre, et alla voir ses vieux parents,  Chteaulus, Andr devait
arriver trois jours aprs, comme de passage, et loger chez Crescent;
tout ce qui serait alors possible, on le tenterait.

Ce fut avec un sentiment d'angoisse inexprimable et une joie sourde et
fbrile, qu'Andr, l'heure venue, se jeta dans le train qui l'emporta, 
toute vapeur, vers la ville o ignorante de ses destines, en province,
Antoinette Rosin vivait.




IX


Sautant de wagon, Andr tomba dans les bras de Crescent, qui le mena
chez son pre.

--Tout va bien, rpondait-il, j'ai sond les parents. Quoique leur fille
soit un peu jeune, ils consentiraient  un bon mariage. Nous irons dans
la journe leur rendre visite.

--Et... se doute-t-elle?

--Ah! sait-on jamais? avec les jeunes filles...

Le long des vieilles rues cahoteuses, paves de cailloux pointus, Andr,
frapp de la vie morte de Chteaulus, prouvait un indfinissable
malaise.

Loin de Paris, agissant si singulirement, et entr dans l'inconnu, il
s'tonnait, doutant de son identit, se demandant s'il rvait et si
c'tait bien lui, Andr de Mercy, qui volontairement venait chouer en
ce coin, pour y chercher un bonheur troit et un amour de province. Puis
il se troublait, pensant:

Elle vit donc ici! Dans laquelle de ces maisons? Peut-tre vais-je la
rencontrer tout  coup. Qu'prouverai-je alors? Et sera-t-elle conforme
 mon idal?

Cela surtout l'inquitait; car Andr, comme chacun, portait en lui
l'image d'une femme imaginaire. Cet idal, fait ordinairement de
rminiscences de tableaux, de statues, de beaux vers, de souvenirs et de
rves, s'incarnait pour lui dans l'vocation d'une grande jeune femme
blonde,  la voix musicale et cline; vision si prcise, que peintre il
en et fix immdiatement les traits. Il savait quel esprit elle avait,
quels dfauts mme, ses gestes habituels et tous ses charmes.

Sans doute, en voyant pour la premire fois le petit portrait de
Toinette, avait-il trouv qu'elle diffrait de son rve, mais non
absolument. Et peu  peu, sans qu'il s'en doutt, son idal blond, blanc
et vaporeux, s'tait model, conform aux traits vagues et indcis de la
photographie. Mais tait-elle ressemblante?--Non, disait les Crescent.
Et il craignait que la jeune fille ne lui plt pas.

La journe lui parut ternelle. Ne sachant comment tromper son
impatience, il crivit  sa mre quatre pages d'aveux et de tendresses;
jamais il ne s'tait montr si expansif et si confiant. Mais cette
lettre, qui l'et ravie, il ne l'envoya point, par une pudeur bizarre.

Enfin vers quatre heures, Crescent, qui le remorquait, s'arrta et sonna
 la porte d'une maison blanche. Un petit chien aboya. Une servante
ouvrit. Et ils passrent d'un couloir obscur et frais  une grande pice
claire. L, trois femmes qui cousaient se levrent, saluant Crescent et
regardant avec curiosit l'inconnu.

D'abord Andr ne vit rien, qu'une taille de jeune fille et un visage
rose; puis ayant rapidement dvisag la mre, une femme sche et brune,
et la soeur ane, assez belle personne en deuil, il ramena les yeux,
invinciblement, sur Antoinette Rosin.

Elle ne ressemblait pas  sa photographie!

Elle ne ressemblait pas davantage  l'idal d'Andr!

Il se fit alors comme un silence, dans les sentiments tumultueux qui
l'agitaient; et dtournant la tte, il se mla  la conversation, tcha
de deviner l'me et l'esprit de ces gens, qui joueraient, s'il se
dcidait, un si grand rle dans sa vie. Et du coin de l'oeil, il
observait la jeune fille. Ingnue, elle souriait  Crescent, et
regardait, sans savoir ni pressentir rien, Andr,  la drobe.

Elle me trouve laid, absurde! pensa-t-il, soudain gn, et il essaya
de sourire, d'tre spirituel; mais un malaise l'oppressait, de s'agiter
ainsi sous les yeux de cette enfant, qu'il n'avait encore pu contempler
en face, deux minutes. Il se retenait de crier aux parents: Allez-vous
en donc! Ce n'est pas pour vous que j'ai fait ce voyage. Laissez-moi lui
parler, lui plaire!

--Toinette, dit Mme Rosin, sers  ces messieurs des rafrachissements.

Aide de sa soeur, elle tira d'un placard, de la chartreuse et de
l'anisette, courut emplir une carafe  la fontaine.

Les regardant aller et venir, Andr trouva que l'ane, Mme Berthe tait
belle, et que Toinette tait jolie. La jeune veuve avait un port fier et
un air de femme faite. Sa soeur sduisait par sa frache jeunesse, sa
sant, ses mains un peu rouges, sa robe qui l'habillait mal.

Et Andr ne pensait plus au choc prouv  premire vue, se disait: Il
faut voir, rflchir!--En mme temps, il sentait que c'tait inutile,
tout vu et tout rflchi dj, qu'il s'habituerait vite, qu'elle lui
plaisait enfin. Seulement, qu'il y avait loin entre la jeune femme
blonde et sraphique de son rve, et cette fracheur paysanne, cette
ingnuit provinciale!

Tandis que sa soeur offrait un verre  Crescent, elle-mme en prsenta un
 Andr. Droite devant lui, avec un sourire, elle lui entrait dans les
yeux un beau regard franc, coul par deux yeux bruns. Sa gorge bien
faite se soulevait lgrement. Elle avait tant de bonne grce simple,
qu'il faillit la serrer entre ses bras, pour un baiser de fianailles.
Il prit le verre, gauchement.

Dj il ne pouvait plus, qu' grand'peine, dtacher ses regards d'elle;
mais Crescent bientt se levait et l'arrachait  ses premires
impressions. On les invita  diner pour le lendemain.

Dans la rue, Andr marcha, rveur, confus de n'avoir pas trouv une
parole.

--Eh bien? dit son compagnon.

Andr le regarda, sourit et ne rpondit pas.

Ils visitrent l'glise, quelques monuments. Crescent, rudit, donnait
des renseignements, que l'autre distrait, n'coutait pas. Il songeait 
Toinette.

Il dormit mal et fit des rves saugrenus.

Le lendemain, il alla se promener seul dans la ville. Elle tait laide.
Derrire les vitres, des tremblements de rideaux trahissaient
l'espionnage. Il devinait sa prsence, sa visite chez les Rosin
commentes. Il lisait, dans les yeux des passants, l'ironie, la stupeur
ou l'envie. Il tait l'tranger, l'ennemi. Il voyait dfiler des
dvotes; un livre de messe  la main, elles lui glissaient de ct un
regard renchri. Les chiens grognaient  son passage. Des gamins sortant
de l'cole, le regardrent avec impudence. Il se mira dans une glace,
craignant que quelque chose en lui ft ridicule. Un gros homme, sur le
trottoir, s'arrta, les yeux carquills. Et trois vieillards qui
gagnaient ensemble, pniblement, un banc au soleil, tordirent leur cou,
pour le voir, comme de vieux perroquets.

La journe s'coula avec une lenteur intolrable.

Tout  coup, Andr qui se tenait  la fentre de sa chambre, vt passer
Mme Berthe. Crescent parla d'elle. Un trs malhonnte homme l'avait
pouse, rendue malheureuse, et laisse veuve, sans fortune. Rentre
chez ses parents,--dit Crescent avec un lger embarras,--elle n'y tait
pas trs bien, souffrait de leur humeur. Le grand-pre Rosin, en payant
une pension pour elle, lui assurait le gte et la table.

Mme Rosin, dut-il avouer aussi, aimait peu ses filles, et idoltrait son
fils, un garon d'une trentaine d'annes, employ dans une maison de
banque. Il avait fait des folies btes, et si ses soeurs n'avaient point
de dot, c'est qu'il la leur avait mange. La mre en prenait son parti.
Le pre manquait d'autorit. Le vieux passait pour original; bien qu'il
l'et peu vu, Crescent en pensait du bien.

En allant dner, Andr se sentit mal  l'aise. Sa destine allait se
dcider l. Ferait-il un pas en avant? Son dpaysement s'accroissait.
Quelle morne petite ville! S'accommoderait-il de cette famille
trangre?--Mais Toinette, avec son frais visage, lui faisait franchir
ses doutes. Toutes les villes de province se ressemblent. Ses
beaux-parents ne seraient-ils pas les mmes, pires peut-tre, ailleurs?
On les disait honntes, que fallait-il de plus! Puis, avait-il le droit
d'tre trop difficile? Enfin, ce dner ne l'engageait  rien. Il
tudierait, observerait simplement.

Il fut tout surpris, au bout de ces rflexions, coupes de rpliques
distraites  Crescent, de se trouver devant la porte, et une minute
aprs, dans le salon, assis entre M. Rosin et sa femme.

--Mes filles sont sorties, dit-elle, elles vont rentrer.

Et presque aussitt elle se leva et disparut pour vaquer au dner.

Crescent causait avec le pre, Andr l'examina. Chauve, gras et blme,
parlant d'une voix blanche et sans ressort, il ouvrait de gros yeux
bleus fixes, et laissait pendre sa lvre infrieure. Il ne rpondait 
une question qu'une minute aprs, comme si un travail difficile se ft
opr dans son cerveau. On le disait ordinairement fort absorb,
surcharg de besogne. Trs born, en ralit, il n'imposait que par sa
tenue soigne, et le masque de sa figure fige. Quand sa femme tait l,
il ne la quittait pas du regard, comme un enfant qui a peur d'tre puni.
La prsence d'un tranger l'intimidant toujours, il affectait de ne pas
voir Andr, et presque entirement tourn vers Crescent, il
l'entretenait avec obstination.

Mme Berthe entra, soutenant son grand-pre.

--Serviteur!--fit-il, avec un brusque salut, et il s'assit, courbant son
grand corps maigre.

--Ma soeur arrive,--dit la veuve en regardant Andr.

Les yeux du vieillard allrent dans la mme direction, se fixrent sur
le visage du jeune homme, et le toisrent de la tte aux pieds, sans
curiosit apparente, avec un sourire mince; puis il baissa la tte, et
muet s'enfona dans une immobile rverie.

Il avait un grand nez courbe, de petits yeux brillants, le menton
relev, l'air goguenard. Son fils le craignait, sa bru s'en mfiait,
seules ses petites-filles l'aimaient, et il ne parlait gure qu' elles.
Il regardait peu M. Rosin, avait pour Mme Rosin de brefs regards qui
rduisaient l'altire femme  des silences enrags; quant  son
petit-fils, il ne pouvait le sentir.

Celui-ci justement poussa la porte et entra.

C'tait un laid gros petit homme,  paupires bouffies,  mauvaise
bouche, et bedonnant dj. Il s'avana, pouss par Mme Rosin, qui
s'criait avec orgueil:

--Guigui! voil Guigui!

Il salua d'un air maussade et dplut  Andr. Par bonheur, aussitt
Antoinette entrait.

Elle offrit son front au vieillard qui la retint, la regarda dans les
yeux, puis la laissa aller avec un sourire teint.

Le coeur d'Andr se mit  battre. Les beaux yeux de Toinette venaient,
subitement, de le rendre tout joyeux; mais quand elle fut prs de lui,
troubl, il ne sut rien lui dire, balbutia et adressa la parole, non 
elle, mais  sa soeur.

Pendant cinq minutes, ils parlrent de choses banales, de riens, mais un
sourire, un mot leur prtait un charme infini; Andr souriait, ravi; il
cherchait le regard de l'enfant, et quand il l'avait rencontr, il
touffait avec peine le brusque, le jaillissant aveu de ses lvres.

Le dner fut servi.

Un talage extraordinaire de plats surprit Andr; il remarqua que
profitant de la bonne aubaine, Rosin et son fils se gorgeaient.

Le grand-pre s'abstenait: Mme Rosin, ses htes servis, rservait de
bons morceaux, et elle les empilait sur l'assiette de son fils.

On parla des voisins avec des allusions perfides; les deux jeunes femmes
coutaient attentivement. Mme Berthe, d'un air paisible, Toinette avec
une curiosit enfantine; peut-tre cachait-elle ainsi le malaise que lui
causaient les yeux d'Andr, constamment fixs sur elle.

Il tait d'autant plus frapp par le milieu o il se trouvait, qu'il
l'observait pour la premire fois. Ses inductions taient assez justes,
comme il arrive, lorsque pntrant soudain parmi des trangers, on prend
garde  des menus faits, des intonations, des gestes que l'on ne
remarquerait pas, huit jours aprs.  examiner tous les visages,
l'intuition qu'il eut de la manire dont tous ces tres vivaient, et de
leurs rapports entre eux, l'effraya bien un peu.

Seule, livre  elle-mme, ayant vcu loigne dans un couvent, voyant 
la maison tous les soins et gards aller  son frre, et imprgne du
plus pur esprit de province, Toinette ne devait-elle pas avoir des
dfauts ou des prjugs invtrs, qui rendraient la communion d'ides
difficile, impossible peut-tre, entre mari et femme?--Puis sa jeunesse
et son ingnuit plaidaient pour elle; le transplantement brusque ne lui
ferait-il pas du bien? Ne s'assimilerait-elle pas des ides
nouvelles?--Si! pensa-t-il.

Et il la regardait toujours, songeant:

M'aimera-t-elle? M'aime-t-elle? Comment serait-ce possible, depuis
hier? J'en aurai le coeur net!--puis avec hsitation: Il me semble que
moi je l'aime, oui, certainement!...

Et comme s'il en doutait, il murmura mentalement avec force: Mais oui,
je l'aime! mais oui!

Et il se dit:

Je vais la regarder, si nos yeux se rencontrent, c'est qu'elle m'aimera
aussi!

Il se tourna vers elle: le nez baiss, elle mangeait des cerises, avec
un petit air srieux.

Andr se dit:

Elle ne m'aime pas.--Et il se sentit  la fois triste et absurde.

Mais pendant la soire, il se rapprocha, et s'assit prs d'elle.
Toinette fut trouble. Le pied du jeune homme frlait le sien. Elle
n'osa le retirer. Elle rougissait, n'ayant plus sa srnit coutumire.
La visite de la veille l'avait laisse indiffrente. Aujourd'hui, prise
par un obscur et indfinissable intrt, elle faisait, inconsciemment,
plus attention  lui,  ses paroles,  ses regards. Des choses qu'il
avait dites lui revenaient, et ce qu'elle n'en comprenait pas
sollicitait sa curiosit.

Elle entra un peu dans l'me d'Andr: il paraissait, malgr sa gaiet
apparente triste au fond pourquoi? Il ne ressemblait gure aux jeunes
gens qu'elle connaissait. Il paraissait d'une autre race, plus dlicat,
mieux lev. Mais n'tait-il pas ironique? Peut-tre se moquait-il
d'eux, et d'elle-mme? Elle ne le trouvait pas beau, mais aimable.

Tout cela, elle le pensait  mesure et confusment, sans rien prvoir,
mue, souffrant d'un doux malaise. Il la regardait depuis deux heures,
obstinment; pourquoi? Lui plaisait-elle,  lui? tait-ce cela? Oui!
elle le sentit.

Quelle folie! pensait-elle.

Et le soir, les impressions plus fortes qu'elle ressentait,
s'largissaient dans son esprit dormant, que la venue d'Andr avait
frapp, comme ces grands cercles dans l'eau o une pierre est tombe.

La soire cependant s'avanait, et Andr ne lui avait encore rien dit de
net et de clair. Une insurmontable peur l'oppressait. Enfin, voyant que
Crescent lui faisait un signe de dpart, il s'effora et dit  la jeune
fille, avec une angoisse purile:

--Vous vous plaisez beaucoup ici? mademoiselle?

--Oui!--dit-elle en rougissant, parce qu'elle n'avait pas le courage et
le droit de dire non  un tranger.

--Et,--continua-t-il dconcert,--vous auriez beaucoup de peine 
quitter cette ville? Vous auriez horreur d'habiter Paris, par exemple?

--Mais non!--dit-elle vivement.--Paris me plairait beaucoup...--Mais
subitement elle se tut, confuse. Un rapprochement se faisait dans son
esprit. Crescent, la surveille, lui avait fait la mme question. Et le
malaise de la jeune fille s'accrut, son coeur commena de battre, elle
s'attendit  quelque rvlation grave, qu'elle et voulu retarder et
que, cependant, elle tait aise d'entendre; voici qu'Andr, trs ple,
lui disait:

--Je vous connais depuis longtemps, mademoiselle, je vous ai vue 
Paris?

--Moi?--fit-elle avec surprise,--je n'y suis jamais alle.

--Et cependant je vous ai vue, regarde et admire bien souvent. Vous ne
devinez pas? Chez les Crescent.

--Comment donc?--demanda-t-elle, inquite.

--Dans leur album... votre portrait!...--et il baissa la voix, en la
regardant dans les yeux.

Elle devint toute rose.

--Je l'ai aim tout de suite; il m'a sembl que celle qu'il reprsentait
devait tre bonne, charmante, et que je ne pourrais la voir sans
l'aimer!...

Toinette se taisait, ne sachant que rpondre; elle avait jet un regard
de dtresse  sa soeur, assise  l'autre bout de la salle; maintenant,
elle baissait les yeux, et dlicieusement trouble, la bouche mi-close,
elle gardait un sourire d'enfant, tandis que ses seins, lentement,
soulevaient son corsage troit.

Andr se mprit, se crut ddaign, et la voix tremblante, malgr son air
enjou:

--Je ne sais pas,--dit-il,--la sympathie (il n'osa dire: l'amour) vient
peut-tre plus vite aux garons qu'aux filles?

Elle lui jeta un vif regard, et il lui chappa:

--Vous pourriez vous tromper!

Elle vit la joie de ses yeux et, confuse, s'loigna de lui.

On parlait fort; ils coutrent: Crescent conviait les Rosin  un
djeuner  la campagne, le lendemain. Son ami partirait le soir mme,
dans la nuit. Les Rosin hsitaient, parce qu'Alphonse ne serait pas
libre.

Mais Crescent insista; tous promirent de venir, sauf le grand-pre, trop
fatigu.

Crescent et Andr s'en allaient; on les accompagna dans la cour. La nuit
tait pleine d'toiles. Andr serra fortement les mains des deux soeurs;
en se retournant encore, il vit les doux et lumineux yeux de Toinette,
et sans savoir pourquoi il s'loigna mlancolique. Un doute le
tourmentait. Les Rosin se doutaient-ils de quelque chose? jouaient-ils
une comdie d'amabilits? Toinette elle-mme?...

Non! non!--se disait-il, avec un petit sentiment de vanit,--elle ne
sait rien.

Par une association d'ides involontaire, une rminiscence absurde de
collge lui vint, le mot de Csar, qui s'implanta, comme une obsession
ironique dans son cerveau:

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu!

Et il ne pouvait chasser cette phrase bte.




X


Un beau soleil se leva sur la troisime journe. En homme avis,
Crescent avait command deux voitures. Ses parents et lui montrent dans
l'une, on combla les vides avec le grand-pre Rosin, qui au dernier
moment, ragaillardi par le beau temps, voulut venir. On mit Alphonse
prs de lui.

Dans l'autre voiture s'empilrent M. Rosin, sa femme, ses filles et
Andr. Les cochers firent claquer leurs fouets, et l'on partit.

Andr tait maussade; il avait pour vis--vis Mme Rosin, qui lui
embotait les genoux avec une force terrible. Tout le long du trajet
elle s'inquita:

--Mon Dieu! pourvu que Guigui ne tombe pas! Il doit tre bien mal, le
pauvre enfant!

Et pas un regard pour ses filles ni son mari qui, indispos par le
mouvement de la voiture, laissait pendre tristement sa lvre infrieure
et gardait un silence de carpe.

La campagne o l'on allait djeuner appartenait aux parents de Crescent.
C'tait un pavillon d't, fort simple,  un tage; une immense cuisine
 l'tre norme occupait le rez-de-chausse. Autour, un clos herbeux,
entour de grands arbres.

Ds l'arrive, Crescent courut ouvrir les portes et les fentres de la
maisonnette. Son pre, courbant sa taille vote, ramassa du bois mort,
prs d'un hangar; alerte et vigoureuse, sa mre, avec une grce de
petite vieille, allumait le feu, brandissait les poles. Chacun se
multiplia.

On tira les paniers de provisions entasss dans les voitures. Et le
grand-pre Rosin, avec prcaution, transportait les bouteilles de vin et
les trempait dans un seau d'eau de la citerne, tir de mauvaise grce
par Alphonse.

Plus d'une fois, les mains de Toinette et d'Andr se rencontrrent. Ils
se regardaient en dessous, avec des yeux tendres et parlants; ils
riaient sans cause, avec un air qu'ils s'efforaient de rendre naturel,
et regardaient autour d'eux, craignant d'tre devins.

Ils trouvrent le djeuner bien long. Elle allait tre  eux, cette
moiti de journe, puis Andr partirait. Quand reviendrait-il? Si tout
allait  son gr, toutefois il faudrait le temps...

On ne se levait pas de table; griss par le grand air, les vins, le
repas, les Rosin s'appesantissaient, les yeux las. Dj, prestement, la
mre Crescent rinait les couverts et desservait, aide de son fils. Mme
Rosin, prtextant une migraine, accepta de dormir  l'tage au-dessus,
sur un vieux lit  ramages. Son mari et Alphonse se couchrent dans
l'herbe. Les deux grands-pres allrent sur un banc fumer lentement
leurs pipes, cte  cte, au soleil, tandis que les cochers
s'empiffraient, prs des chevaux.

Les deux jeunes femmes et Andr se sauvrent au fond du clos; Mme
Berthe, en arrire, cueillait des violettes. Toinette et Andr
poussrent la clture et se trouvrent sur un chemin de mousse, qui
s'enfonait en se rtrcissant, sous un dme de verdure inond de
soleil, jusqu' un lointain arceau de jour bleu.

Des insectes d'or voletaient, avec un bruissement d'ailes de gaze, des
papillons blancs s'envolaient des fleurs en grappe, et une odeur
d'herbes chaudes parfumait la sente.

Ils gardrent assez longtemps le silence; leurs bras pendaient, leurs
fronts s'inclinaient comme alourdis par un secret; puis, si brusquement
qu'il en fut tonn, Andr dit:

--Prenez mon bras?

Elle s'appuya sur lui.

Il la regarda dans les yeux. Elle, ne cilla point, mais son bras,
lgrement, tremblait.

--Je vous aime bien! dit-il.

Aprs une pause, il reprit avec motion:

--Je ne suis pas riche, je vis seul, il faudra beaucoup de courage  la
femme qui consentira  m'pouser. Je suis triste et malheureux; il
faudra qu'elle soit gaie et consolante. Il me semble que si vous
m'aimiez un peu, cela irait facilement?

Il sentit le bras d'Antoinette presser le sien instinctivement.

--Voulez-vous tre ma femme?--dit-il avec douceur.

Elle baissa la tte et d'une voix indistincte:--Je veux bien.

Leur bonheur tait si rapide, si facile, qu'ils en furent tonns.

Doucement il lui passa les bras  la taille et l'embrassa.

Aussitt, comme s'il craignait que leurs paroles se fussent envoles, il
rpta comme un enfant:

--Vous m'aimez? bien vrai?

--Et vous?

--Moi, je vous aime.

Rapprochant leurs ttes, ils mlrent leurs regards, et leurs lvres
s'unirent mollement.

--Oui! je vous aime, rptait Andr.

Et il sentit que ces mots, si souvent profans,  cette heure taient
sacramentels, absolus. Alors, toutes les femmes, dont il avait eu le
dsir ou la possession, les Mariette, les Germaine du pass, devinrent
vagues et s'vanouirent, puriles,  ct de la douce et frache vierge,
dont l'me, ingnue encore, serait toute  lui, en mme temps que la
beaut neuve de son corps. Ce qu'il prouvait tait sans nom, la joie
d'un arrt dans le cours des vnements, d'une halte brve coupant
l'aride route, d'une ivresse unique qui jamais plus ne reviendrait.

Il s'abandonna  ces sensations ailes, fugitives, dlicieuses.

Son coeur se dilata, sa poitrine aspira l'air pur, et son me s'ouvrit 
un bonheur parfait.

Il se sentait jeune, il se sentait fort. Ses anciens chagrins, la
monotonie du bureau, la pauvret quotidienne, la vie, tantt aigre,
tantt douce, auprs de sa mre, son suicide manqu, tout cela tait
vieux, se perdait dans le pass, comme un cauchemar presque oubli.

Alors il prouva un furieux besoin de vivre. Il dit  Toinette ses
rves, son espoir, comment leur existence pouvait tre gaie, bonne. Il
entra dans les dtails, parla de Mme de Mercy, dit, imprudemment,
qu'elle l'avait fait souffrir, et aussitt il ajouta qu'elle tait
tendre, si dvoue. Il supplia la jeune fille de l'aimer, d'tre douce
pour elle. Ensuite il parla de lui-mme, de souvenirs d'enfance, du
bureau. Il mla tout, embrouilla tout, et crut qu'elle avait compris,
parce qu'elle acquiesait  tout.

Mais, tandis qu'il croyait  une communion de leurs mes, ses penses 
elle taient bien loin. Les phrases de son amoureux, murmures avec
tendresse, la beraient comme une musique, mais elle n'en comprenait le
sens que peu et mal. Son pass flottait dans son esprit: des souvenirs
de petite fille, la mort de la grand'mre Rosin, une vieille acaritre,
le temps du pensionnat, les soeurs qui l'instruisaient, sa grande amie,
soeur Flore, et les parloirs, les sorties, puis le mariage de sa soeur et
comme elle venait souvent pleurer  la maison, les folies d'Alphonse,
des dettes stupides, payes par la dot des filles, la mort du mari de
Berthe et, depuis, leur vie commune, promenades du dimanche sur le
cours, visites cancanires, jours monotones couls sans trop d'ennui,
dans l'attente de l'avenir, jusqu' hier, o l'inconnu avait surgi. Et
elle regardait Andr, l'examinant, dans l'ingnuit de son jeune coeur,
avec une inquite curiosit.

Il pensait:

C'est la femme qu'il me faut, dvoue, rsigne.

Toinette n'y songeait gure. Peut-tre serait-elle tout cela si la vie
l'exigeait, mais en attendant, elle rvait un avenir chimrique, fait de
surprises agrables, et o se mlaient le plaisir de porter des chapeaux
de dame, de sortir seule, et d'avoir un appartement  soi.

Andr rvait de beaux enfants, il n'osa en parler. Toinette pensait 
une amie de couvent, marie l'an pass, et qui avait reu de beaux
bijoux. Elle n'osa en parler.

Si loin l'un de l'autre par leurs penses, leur ducation, leur
caractre, leurs habitudes, leurs qualits et leurs dfauts, cependant
ils taient prs, et se touchaient en un point: ils s'aimaient.

Mme Berthe, qui les surveillait de loin, les rappela. Sa soeur
l'embrassa; elles se comprirent.

Ils regagnrent les voitures, attrists de rentrer sous la surveillance
indiffrente des parents. Mais la mre exigea qu'Alphonse montt dans la
mme voiture qu'elle. Toinette et Andr grimprent vite dans l'autre, et
le grand-pre Rosin aussi.

C'tait une joie inattendue. Ils se regardrent malicieusement. Au bout
de quelques minutes, le vieillard parut s'assoupir; aussitt, ils
entrelacrent leurs mains; leurs genoux se frlaient. Ils parlaient bas.
Le soir frachissait, le vent rougissait leurs joues. Ils ne
souhaitaient rien, sinon que le trajet durt longtemps, ainsi. Mais
bientt parurent les premires maisons de la ville.

Comme on arrivait, le grand-pre leva la tte, et regarda les mains
unies des deux enfants. Ils tressaillirent et dgagrent leurs doigts,
mais dj il avait referm les yeux, et ils prfrrent croire qu'il
n'avait rien vu, quoiqu'un bon sourire errt sur ses vieilles lvres.

En descendant de voiture, les Rosin,  leur tour, insistrent pour
garder Crescent et Andr  dner; c'tait impossible, les prparatifs du
dpart n'tant point faits. Ils offrirent alors de conduire  dix
heures,  la gare, Andr, qui accepta.

Rentr chez les Crescent, il les remercia de leur affectueuse
hospitalit, il bouscula ses effets, boucla sa valise, dna mal et
attendit l'heure. On sonna  la porte.

Mme Berthe et sa soeur entrrent, suivies du pre. Mme Rosin tait reste
 la maison.

Sur le quai de la gare, dans la nuit trs sombre, tandis qu'appuy sur
le bras de sa fille ane, M. Rosin, habitu  se coucher tt, marchait
d'un pas lourd et endormi, en profilant sur le mur l'ombre d'un nez et
d'une lvre dmesurs, Toinette et Andr se tenant par le bras, se
promenaient lentement, le coeur serr. Crescent  l'cart, pensif,
regardait les rails lumineux se prolonger sur la voie.

Andr eut un remords. Si ce mariage se faisait, ne le devrait-il pas 
Crescent? Il se rappela leur maison de Paris, et qu'il y avait dn,
tant de fois triste. En le voyant si discret, si peu gnant, se retirant
presque, sa promesse accomplie, il s'approcha vivement, et lui montrant
Toinette:

--Je vous devrai mon bonheur, dit-il.

Crescent eut un geste de modestie; et il y avait dans son sourire
quelque regret peut-tre. Si ces jeunes gens n'taient pas heureux, plus
tard?... Ce sentiment lui tant une souffrance, il rpondit, l o Andr
attendait toute autre parole:

--Avez-vous pris votre billet? je crois qu'il est temps!

Andr y courut.

En l'attendant, Crescent et Toinette, cte  cte, se taisaient, par une
gne inconsciente. La nuit tait frache, des rumeurs confuses couraient
dans la campagne. Pntrs par la mlancolie de cette sparation, ils
prouvrent la mme inquitude, sans se l'avouer. Andr reviendrait-il?
N'tait-ce pas un caprice? un engoment de sa part? Personne ne
l'influencerait-il?

Il reparut, avec un bon sourire.

Un quart d'heure aprs, le train gronda, siffla, s'arrta brusquement.

Andr serra des mains tendues, embrassa Toinette en l'treignant bien
fort, puis il sauta dans un compartiment; le train,  un appel de
cloche, siffla, s'branla lentement, acclra sa marche. On ne vit plus
que les lanternes rouges du dernier wagon, puis elles s'teignirent,
tout bruit mourut, Andr tait loin.




XI


Aprs les premiers entretiens avec Mme de Mercy qui, rsigne, reculait
devant un voyage, mais se dcida  crire, et  faire remettre par
Crescent la demande en mariage, Andr alla rendre visite aux Damours; ne
le devait-il pas  l'avocat, si bon pour lui?

Il le trouva soucieux; la sant de sa femme empirait, et Germaine tait
souffrante. Il craignait pour elle l'hrdit d'une maladie de coeur,
transmise par la mre. Ds qu'Andr parla mariage, il se mit  rire.

--Pourquoi riez-vous?

--Parce que j'en sais plus que vous, mon ami, Vous avez t 
Chteaulus, chez les Rosin, une famille assez mal compose, pas plus
d'ailleurs que beaucoup d'autres...

Et il lui dpeignit les membres de la famille, avec assez d'exactitude.

--Vous les connaissez donc?

--N'est-ce pas mon mtier d'avocat de tout savoir?--fit-il en riant. Et
il ajouta:--Pensez-vous que Mme de Mercy vous et laiss marier sans
prendre de renseignements?

Damours au reste n'en avait que d'une faon vague, par un ami.

--Alors vous la connaissez, elle?

--Oui, Andr, je crois que vous auriez pu plus mal choisir, peut-tre
mieux aussi, C'est une enfant, et vous tes presque aussi jeune qu'elle.
Enfin! le sort en est jet.--Et lui mettant sa grosse main sur l'paule,
il ajouta avec tristesse:--L'exprience, voyez-vous, ne sert qu' celui
qui l'acquiert  ses dpens, jamais aux autres. Mariez-vous donc, et
tchez d'tre heureux. Souvenez-vous que vous avez en moi un ami sr,
et...

Allons voir Germaine!--dit-il en se levant brusquement.

Ils la trouvrent sur une chaise longue, dans une jolie chambre, pleine
de bibelots. Elle sourit  Andr, qui fut mu.

En coutant son babil d'oiseau, il l'admirait, frle, avec ses grands
yeux  la fois prcoces et ignorants, tout son petit tre troublant, et
il faisait une comparaison goste entre elle et Toinette, autrement
vigoureuse et frache.

Tout  coup, sans motif, un des clats de rire de Germaine se brisa en
sanglots. Andr fut confondu. Mais dj Germaine s'essuyait les yeux,
souriait. Il prit cong et, dans l'antichambre, il interrogea l'avocat,
qui eut un geste rude et hsitant:

--Est-ce qu'on sait? Elle est si sensible! De vous avoir vu
peut-tre?...

Dans la rue, Andr pensa que cela pouvait tre vrai; enfin, il l'avait
aime, autrefois!

Et Mariette? pensa-t-il. Qu'est-elle devenue? voyage-t-elle toujours?
ou de retour  Paris, a-t-elle pour protecteur quelque triste individu,
qui la bat?--Puis cette curiosit tomba.

Huit jours aprs arriva une lettre de Crescent. Les Rosin consentaient
au mariage.

 partir de ce jour, il se fit de grands prparatifs: l'achat du
trousseau, la publication des bans.

Accompagnant sa mre, charge d'acheter le mobilier et les robes, Andr
mlait, dans ses lettres  Toinette, aux protestations d'amour, des
explications dtailles sur la couleur d'un tapis ou les galons d'un
corsage.

Le temps, toutefois, lui semblait long, surtout au bureau; il y
travaillait de faon distraite et inconsciente.

Un jour, las de regarder le mur et d'en compter les moellons, il fut
pris d'une joie goste et d'un besoin de la crier. Il regarda son
compagnon, Malurus, qui, le teint jaune de bile et les yeux gonfls,
ouvrait des cartons poudreux et toussait d'une toux fle.--Pauvre
diable! pensa-t-il, et il lui cria:

--Je vais me marier, Malurus!

L'employ tourna vers lui sa figure use, et lugubre dans ses haillons
noirs, cocasse comme un huissier des pauvres, il regarda son collgue,
en faisant une grimace triste:

--Je vous flicite, monsieur de Mercy.

Et une grande minute aprs:

--Moi aussi, j'ai t mari.

Il dit cela d'un ton si trange, que l'autre sentit un frisson de
malaise. Que savait-il au juste sur ce pauvre diable? Rien. Avait-il une
famille, des enfants? Sa femme l'avait-elle plant l? On ne savait lire
sur cette face morne. Andr regretta de lui avoir annonc son mariage.

Malurus s'tait approch de lui, un point brillait dans ses yeux
vitreux, et ses lvres tremblaient, comme si des paroles muettes encore
y remontaient. Il frona le sourcil, devint verdtre, et murmura avec
effort:

--Monsieur de Mercy...

Puis d'une voix change:

--Voulez-vous me prter votre grattoir?

Et vite, il retourna dans son coin, o il fit, tout le jour, un grand
bruit de cartons et de paperasses.

Andr avait lou, dans le quartier Saint-Sulpice un appartement cher,
qu'il meubla coquettement. Dans la chambre  coucher, assez vaste, il y
eut un grand lit  ruelles, une psych, un secrtaire et des meubles,
pareils aux tentures, de perse bleue  dessins. Point de salon, un tout
petit cabinet de travail tendu de bleu, une salle  manger meuble en
vieux chne et la cuisine.

Plus d'une fois, Mme de Mercy avait dit avec une voix de reproche:

--Andr! Andr!...

Elle tait soucieuse de l'avenir; bien que les Rosin eussent promis une
rente de quatre cents francs par an, elle restait inquite. Les derniers
jours, elle gardait Andr avarement, le couvrait de caresses, avait des
paroles tendres, qui imploraient.

tait-il donc si malheureux, pour la quitter, l'ingrat?

L'aimerait-il encore, quand une autre, trangre, serait l? Du moins
tait-il heureux? Les annes qu'ils ont vcues, mre et fils, ensemble,
ont t pourtant douces! (Elles le paraissent surtout,  ce moment
final.) Ils n'ont rien  se reprocher l'un  l'autre, n'est-ce pas?

Et elle voquait des souvenirs, le pass; ils parlaient de Lucy, leur
chre morte. Qu'elle serait heureuse, maintenant, de voir son frre se
marier, qu'elle aimerait sa belle-soeur!...

--Mais elle nous voit,--disait Mme de Mercy en levant les yeux. Andr
baissait la tte.

Le jour du dpart arriva enfin.

Andr et sa mre devaient quitter Paris, le mme jour, lui pour
Chteaulus, elle pour aller passer quelque temps  Compigne, dans la
maison de campagne de Mme d'Ayral.

Le soir venu, il conduisit Mme de Mercy  la gare.

Elle partit sans pleurer; tous deux furent fermes quoique, au fond, prs
de sangloter.

--Adieu, mre, cria-t-il.

Il lui sembla qu'ils taient spars, pour toujours, que sa vie se
brisait en deux: derrire lui tait le pass maternel, devant, l'avenir
conjugal. Il lui vint des regrets, presque des remords.

Il arriva  la gar une heure trop tt. L son attente s'ternisa. Rien
de triste comme ces halls immenses o se presse la foule. Sur les bancs
des soldats dorment, des paysannes rigides patientent, de gros paniers
entre les jambes, des lgantes, sentant l'iris, sous des manteaux de
voyage, passent au bras d'hommes corrects, des familles endormies se
tassent autour du mari, qui s'loigne en courant, revient et fait des
gestes dsesprs, parce qu'on a oubli quelque objet sans importance.
Plus tristes encore, les salles d'attente, le quai, la voie o circulent
des trains, lentement, avec le fanal rouge qui grossit ou diminue avec
eux, triste le wagon o Andr se blottit.

Une lchet le prend, de ne point partir, mais elle l'empche de se
lever; les portires se ferment, et l'on roule. Andr rve, soulag, et
peu  peu le mouvement acclr du train le berce et l'gaie. Il a
franchi ses doutes et il a soif d'action. Le train court, l'emporte vers
la vie nouvelle.

La nuit s'coula.--Chteaulus!

Toinette est l, qui l'attend, et ils s'treignent, ardemment.

Elle a embelli, son teint  une animation fivreuse, ses yeux brillent;
dans l'enfant presque gauche,  l'allure provinciale, un invisible rien
a chang le tour des cheveux, assoupli la dmarche et chang presque en
femme, la vierge.

Andr n'entrevit ses beaux-parents et Berthe, qu' travers une brume: il
ne vit que Toinette, elle seule emplit les cinq jours d'attente qui les
sparaient du mariage. Il logeait chez les Rosin, on l'installa dans une
grande chambre, o la fentre s'ouvrait sur la campagne.

Du matin au soir, il ne quitte pas Antoinette.

Le pre est au bureau, le fils aussi. Le grand-pre passe les aprs-midi
dehors, ou enferm  lire. Berthe gne, s'efface. La mre,
indiffrente, vaque  ses affaires et les deux fiancs restent seuls,
dans le salon.

Quand ils sont las de parler, de se regarder, ils s'embrassent.

Un grand canap les attire: s'y tenant par la taille, ils semblent
vivre, les yeux noys, dans un rve.

Toinette est confiante, nave, et rougit  peine, sous les lvres
chaudes de son ami.

Vierge et toute pure, elle ne sait rien du mal, n'a pas d'hypocrites
pudeurs. Ses yeux sont beaux. Sa bouche est frache comme un fruit.

Les aveux coulent de leurs livres.

Que le temps a t long? Qu'ont-ils faits, loin l'un de l'autre.

Ils se le disent.

Puis ce sont des riens, des enfantillages, la joie des repas, des
promenades, o il faut garder un air srieux. Toinette rit, car son
soudain mariage a mis la ville en tumulte. Leur maison n'a pas dsempli
de visiteurs. Des amies se sont fches. Personne n'a voulu croire  une
union si rapide; en province,  Chteaulus surtout, on reste deux ans,
trois ans fiancs; les familles se brouillent, se raccommodent, les
enfants en souffrent; qu'importe! c'est la coutume.

Et dans la rue, Andr reoit d'tranges regards qui lui arrivent, comme
des coups. Il sent qu'on le hait, qu'on le dnigre. On n'aime pas que
l'tranger vienne prendre les filles; n'appartiennent-elles pas de droit
au groupe de la jeunesse fainante, cancanire et stupide, qui perd son
temps au caf et au cercle?

De retour  la maison, les amoureux sont aux bras l'un de l'autre.

Mais Andr devient impatient, inquiet; il est homme, il sait ce que
l'enfant ignore, et le sang lui bat,  coups saccads, aux tempes et au
poignet. Il souffre, du supplice de Tantale.

Une fois, il a dnou ses bras de la taille de Toinette, comme honteux:

--Qu'avez-vous? dit-elle, vous ai-je fait de la peine?

Et ingnue, elle le regarde, trouble.

--Il me tarde que nous soyons tout l'un  l'autre--dit-il en rougissant.
Et  voix basse:--Ne trouvez-vous pas le temps bien long?

--Oh si!

Et elle rougit, comme lui, sans avoir bien compris.

Depuis ce jour, un instinct s'veilla en elle. Toinette n'embrassa plus
son ami, comme si elle pressentait que ses caresses lui faisaient mal,
et qu' leur bonheur pour qu'il ft entier et libre, manquait encore la
sanction des hommes et de Dieu.

Le surlendemain, le mariage se fit,  la mairie. On y alla par petits
groupes; personne n'y assista que les tmoins.

Mais le soir, les Rosin n'avaient pu se priver d'inviter une quinzaine
de personnes. La messe serait dite  minuit. Les maris aussitt aprs
partiraient pour Paris.

Le dner, command  l'htel, fut servi. Le repas fut long. On tait en
vtements de noces. Bien qu'Andr, qui passa pour fier, empcht par son
air rserv, d'clater cette gaiet triviale propre aux petits mariages
bourgeois, cependant il la sentait latente. Des visages trangers,
vits par lui jusqu' prsent, entraient de force, ce soir, dans sa vie
et sa pense. Il en eut, injustement peut-tre, un retour de ddain et
d'orgueil, et souffrit.

Immdiatement il pensa  sa mre. Seule, l-bas, elle devait tre bien
triste. Et il songeait: Combien elle souffrirait davantage ici,
vraiment ce n'est point sa place, et sa fiert serait humilie. Ce
souvenir donn  l'absente, il se retrouva, comme rveill, au milieu du
bruit, des rires, des lumires: quel malaise! Et ses yeux faisaient le
tour de la table.

Ses beaux-parents, il les subissait, ne faisait plus attention  eux;
mais les autres... Si restreinte que ft la noce, il s'y trouvait des
trangers, leurs femmes, des enfants. Tous les yeux taient fixs sur
lui; il dtournait la tte. Toinette tait prs de lui, ce qui le
consolait, mais il la trouvait moins bien, dans cette robe blanche, que
dans sa simple petite robe brune de tous les jours.

En face d'eux, un juge de paix cramoisi, au visage couvert de loupes
phnomnales, susurrait  Mme Berthe des galanteries de mauvais got.

Un jeune homme barbu, le cousin de Rosin,  tte piriforme et  l'air
mticuleux, coupait son pain en petits cubes. Une vieille femme,  face
bestiale, dvorait.

Andr et pu lire sur les visages ce que chacun pensait.

L'un le dnigrait, l'autre enviait Toinette; et on disait d'eux tout le
mal possible.

Les chansons, ds qu'on eut port la sant des maris, commencrent. Un
avou chanta Mimi Pinson. Le cousin, un refrain d'oprette  la mode de
l'an pass. Mlle Ambroisie, soeur du juge de paix, pousse par un groupe
de gens hostiles aux maris, se leva, dressant sa tte presque sans
cheveux, et roulant des yeux verdtres, cria d'une voix aigrelette une
complainte monotone, et  laquelle sans doute elle attribuait un sens
mchant, car  chaque refrain, elle regardait en face les maris avec un
mauvais sourire.

Puis elle se rassit, au milieu d'applaudissements.

Ds qu'ils le purent, Antoinette et Andr quittrent la table.

Au salon, des gens fumaient, gorgs de nourriture. Dans la cuisine, des
hommes mrs et Alphonse embrassaient les servantes. Ailleurs, des femmes
jacassaient.

Ils poussrent la porte de la cour.

Elle tait solitaire. La petite ville dormait. La brise d't roulait
une odeur de fleurs. Un chat miaulait d'amour, au loin. Dans un coin, un
puits couvert d'un treillage de feuilles, blanchissait sous la pleine
lune; elle oscillait, dans un seau d'eau, comme un disque d'argent
liquide.

Longtemps ils se rappelrent la sensation ineffable de cette minute
perdue, o ils ne parlaient point et se regardaient gravement.

On les appela. L'heure de la messe approchait. Une voiture les mena
devant la cathdrale. Au son des cloches, et comme les douze coups de
minuit sonnaient, les larges vantaux s'ouvrirent. Toinette et Andr
s'avancrent dans une nuit profonde; au loin seulement brlaient deux
cierges. Puis ils tournrent et virent, dans un des bas-cts, une
petite chapelle illumine.

Ils attendirent. Une clochette tinta. Le prtre clbra la messe.
Bientt l'alliance d'or cercla leur doigt, comme l'anneau d'une chane
nouvelle, qu'ils porteraient ensemble, jusqu' la mort.

Toinette, abme dans ses voiles et prosterne, priait. Andr songeait.

Une fracheur emplissait la petite chapelle, mais ailleurs et partout la
cathdrale tait sombre. C'tait bien dans la vie obscure et froide,
l'arrt lumineux et ferique d'une heure unique, inoubliable.

Toinette dans la sacristie, chancelait, un peu ple.

--Ne partons pas, dit Andr, restons ce soir, voulez-vous?

--Oui,...--Et elle l'en remercia d'un sourire.

Alors, chez les Rosin, dans la plus belle chambre, on leur dressa un
lit. Mme Berthe, qui occupait la pice voisine, aidait aux prparatifs,
pensive, se souvenant d'elle-mme. Mais Andr devint triste, regretta de
n'tre point parti. La mre mettait les draps avec lassitude; ses yeux
ternes n'avaient pas d'expression.

Songeant qu'elle allait lui confier sa fille, Andr eut une impression
inattendue qui le surprit, et se demanda pourquoi tant de vieilles
femmes ont sur leur visage us, et dans leurs yeux teints, l'air
dplaisant de vieilles entremetteuses.

En bas, Toinette s'arrachait aux baisers envieux des femmes et des
filles; Andr descendit. Sur l'escalier, le grand-pre Rosin le croisa
et, avec un sourire un peu triste et une expression singulire, lui fit
un signe de tte amical, en levant un doigt en l'air, comme s'il
l'avertissait... de quoi?

Toinette tait sa prfre. Le signe s'adressait-il  toute leur vie
future? Qui le savait?... Et Andr, troubl, revit le doigt maigre lev,
qui s'agitait, pour un conseil ou un avertissement.

Toinette n'tait plus en bas, on la dshabillait, chez Berthe.

Quand elle entra dans la chambre nuptiale, aux bras de sa mre et de sa
soeur, un peu ple et vtue d'un peignoir blanc, le coeur dfaillit 
Andr. Ainsi on la lui livrait, elle tait  lui, et c'tait le prix du
march conclu. Mme Rosin se retira, Berthe passa dans la chambre  ct.
Deux heures sonnrent, mlancoliques dans la nuit; et debout, prs du
lit entr'ouvert, Andr et Toinette se regardrent. Ce qu'ils
prouvaient, tait sans paroles et mme sans penses. Pleine
d'apprhensions devant l'inconnu, l'me trouble, elle souriait, avec un
imperceptible tressaillement nerveux. Lui plein d'angoisse devant la
vierge, cherchait de vaines paroles, et boulevers d'amour et de peur,
il souriait aussi, confus. Les mots expiraient  leurs lvres. Alors en
silence, il lui tendit les bras, puis les lvres; et ils s'treignirent
frissonnants, elle toute enfant, lui redevenu enfant, pour cette nuit de
tendresses et de caresses, pour cette nuit unique au monde.




DEUXIME PARTIE




I


Huit jours aprs, un matin, ils se rveillrent  Paris, comme au sortir
d'un songe. Leur dpart, le voyage, les heures coules, dfilaient
devant eux d'une faon confuse. Le coeur gonfl de tendresse, doucement
ivres, ils ne savaient si leur arrive tait bien relle, et s'ils ne
dormaient point encore.

Pourtant, descendus sur le quai de la gare, et entrs dans la grande
ville bruyante, ils se secourent, regardrent autour d'eux, et se
sourirent. Ils s'occuprent enfin de leurs bagages et d'une voiture.
Mais cela les tonnait d'agir, et ce fut d'une voix indcise qu'Andr
cria au cocher l'adresse.

Le fiacre roula; bercs doucement, ils retombrent  leur molle ivresse.
Ils se contemplaient, perdus dans une pense douce, ils se trouvaient
beaux, admiraient leurs yeux battus et brillants, leur visage pli par
l'amour; ils se tenaient la main et se taisaient, tant leur bouche avait
profr de fois les aveux, les appels, les caressantes paroles.

La voiture s'arrta brusquement; ils sursautrent. On tait arriv, ils
se mirent  rire.

--Montez,--dit Andr en dsignant un escalier, dans la cour. Il la
suivit, regardant la robe qui dpassait, sous le manteau de voyage.

Ma femme! c'est ma femme! rptait-il, et au sentiment dlicieux de
l'avoir possde, s'ajoutait la joie de l'avoir sienne  jamais, de
l'introduire dans l'existence nouvelle, de lui faire, dans l'appartement
o elle vivrait, la surprise des meubles frais, de lui dire: Vous voici
chez vous, c'est bien modeste, mais j'espre que vous vous y plairez.

--L!--et il introduisit la clef dans la serrure--nous sommes au
premier!

Cela dj lui semblait une aubaine; tant de Parisiens habitent au
cinquime. Mais Toinette, habitue  vivre dans une grande maison, ne
prta aucune attention  cet avantage. Elle s'tonnait mme qu'on pt
vivre, tant de locataires ensemble, entasss les uns sur les autres.

Le concierge dposa les malles. Andr ferma la porte.

--La domestique ne viendra que demain, dit-il. Nous sommes seuls, nous
mangerons dehors, cela vous dplat-il?

--Mais non!

--Vous voici chez vous, c'est bien modeste, mais...

Et il rpta la phrase qu'il pensait dans l'escalier. Elle sourit,
tonne, et s'avana rapidement, par curiosit enfantine; elle ne jeta
qu'un coup d'oeil: le cabinet de travail d'Andr lui plut, mais elle et
prfr un salon, elle aima la chambre  coucher, dont la grandeur
imposante ne lui parut que raisonnable, elle traversa deux grands
cabinets  portes vitres, passa dans la cuisine qu'elle trouva sombre,
et dans la salle  manger, sombre aussi. Il lui semblait avoir tourn
sur elle-mme, et due:

--Comme c'est petit! s'cria-t-elle.

Timidement, elle regarda Andr avec regret, et le voyant gn,
l'embrassa.

--Chre, chrie! nous ne sommes pas en province. Cet appartement,
voyez-vous, est trs grand pour notre budget, et mme trs grand pour
Paris.

Et il entra dans des dtails qui firent hocher la tte  la jeune femme;
elle se rsignait, sans tre convaincue.

--Bah! fit-elle, a ne nous empchera pas d'tre heureux?

--Mais viens voir, regarde en dtail, est-ce que le papier de ta chambre
te plat?

--Attends que je me mette  l'aise.

Et tout de suite aprs, elle alla regarder aux vitres, vit une grande
cour et, sur trois cts, des murs percs de fentres; tout en haut,
s'ouvrait un carr de ciel bleu; en face d'elle, par del un mur sur
lequel un chat promenait sa silhouette maigre, montait une maison de
pauvres gens, noire de suie.

Andr comprit le regard de la jeune femme.

--Oui, je sais, c'est un peu triste une cour, mais que voulez-vous?
l'appartement est si avantageux.

Ce n'tait pas trop l'avis de Toinette; elle se laissa prendre aux bras
du jeune homme.

--Vois-donc, disait-il tendrement, aimes-tu ces meubles?

--Oui.

--Et ce lit?

--Aussi.

--Cette psych?

--Oui,--dit-elle en hsitant; elle aurait prfr une armoire  glace.

--J'ai fait de mon mieux, tes-vous contente?

--Je vous remercie,--dit-elle trs bas, car depuis leur mariage, ils se
tutoyaient dans les moments d'expansion, mais revenaient au vous
malgr eux, presque aussitt. C'tait leur pudeur mutuelle qui
s'exprimait ainsi, avec une contrainte et une crmonie involontaires.

Car telle tait la bizarrerie de leur situation, commune  tous les
jeunes maris: ils ne se connaissaient qu' peine, et d'autre part, lis
par la possession amoureuse, ils ne pouvaient tre plus intimes. De l,
chez eux, un mlange ingnu de chatteries, d'effusions et de rserves
subites, de gnes dlicates.

Toinette et Andr prirent possession de leur appartement, ouvrirent les
armoires, mirent les mains sur tout; elle s'assit  un petit bureau de
laque et crivit  ses parents, la plume grinait; lui prit un livre et
le lut, sans intrt: leur dpaysement ne pouvait de sitt cesser, il
leur faudrait des jours et des mois avant qu'ils se sentissent chez eux.

Andr, en regardant crire sa femme, gotait d'avance les plaisirs de
l'intimit, des matins d't dans la chambre ensoleille, des soirs
d'hiver, quand ptillerait la flamme.

Ils sortirent sur la place Saint-Sulpice; Andr dsigna l'glise:

--Veux-tu entrer?

--Oui.

Devant une des petites chapelles consacres  la Vierge, elle
s'agenouilla. Debout et en arrire, il la regardait, penche, le front
dans ses mains; les cheveux bruns, durement tordus, dgageaient la nuque
frache, d'un blanc d'ivoire. Il resta pensif; que de fois il avait vu
sa soeur Lucy, prosterne ainsi en de longues prires, lui revenir avec
des yeux d'extase et une clart sur le visage. Mais Toinette se signa
rapidement, lui prit le bras en souriant.

Frapps par la mme ide, ils se rappelaient la messe de leur mariage,
et leurs impressions troubles, en cet instant.

Ils djeunrent dans un restaurant cher. Toinette avait faim. Pleine de
curiosit, elle regardait autour d'elle les couples assis  de petites
tables. Le tumulte de la rue branlait les vitres; grise de couleurs et
de bruits, elle murmura avec tonnement:

--C'est drle, Paris!

--Prfres-tu Chteaulus?

--Oh non!

La note l'pouvanta.

--Mais on te vole!

--Je le sais bien.

--Refuse de payer!

Il se mit  rire:

--Pour une fois... nous ne dnerons pas souvent ici, ni chez Bignon, va.

Ils prirent une voiture qui les mena au bois.

Andr indiquait au passage, les monuments, les rues; Toinette distraite,
regardait les voitures de matre, tournant autour du lac. Pourquoi
tait-elle en fiacre? Et avec une ignorance enfantine du prix de
l'argent, la jeune femme trouvait sa robe trop simple. Elle se consola
en ddaignant les omnibus et les pitons.

De temps en temps, elle dsignait  son mari une dame empanache ou
quelque fille au chignon dor, conduisant un dog-car:

--Connais-tu cette dame?

... comme s'ils eussent t sur le cours d'une ville de province. Les
rponses d'Andr l'effrayrent. Personne ne les connaissait. Ils ne
connaissaient personne. Quelle solitude! Elle garda le silence.

-- quoi penses-tu? demanda-t-il.

-- rien.

Car elle pensait  trop de choses  la fois, voyait trouble. Aux images
vagues et pompeuses d'un avenir inconnu, se mlaient l'impression
tourbillonnante du prsent, et les vocations prcises du pass.

Andr, dj las de ce spectacle monotone, avait grand'hte d'tre chez
eux. Sa femme, dans le plein air de Paris, semblait lui appartenir
moins. Des gens la regardaient; il en tait froiss.

--Veux-tu que nous dnions chez nous? Ce sera une conomie.

Elle battit des mains:

--C'est cela! tu verras la bonne cuisine que je sais faire!

Ravis  l'ide de cette dnette, courant les magasins, ils entrrent
dans les plus beaux.

Toinette, qui s'empara du porte-monnaie, acheta une livre de fraises,
des oeufs, une bouteille de Mdoc, un pt fin.

On n'oublia que le pain, Andr ressortit.

Dj Toinette avait mis la table; la vue de leur porcelaine, de leurs
couverts, les ravit.

Il n'y avait pas d'eau, Andr alla emplir une carafe dans la cour.

Ce fut un gracieux dner, leurs verres se touchaient, leurs chaises se
rapprochrent. Les bougies jetaient sur les murs des clarts amies. La
porte, ferme  double tour, les isolait du reste des vivants. Ils
connurent, pour la premire fois, avec une intensit dcuple par leur
amour, l'goste confort de famille quand, les rideaux tirs, on se
replie en soi-mme, laissant passer les heures. Ils mangeaient
lentement, Andr s'cria:

--Ne sommes-nous pas mieux ici, tout seuls?

--Si!

Elle tait sincre. Chaque impression nouvelle mettait une empreinte en
elle, comme dans de la cire.

L'heure tait douce et pntrante. Ils inaugurrent, avec une ivresse
sourde, ce premier soir de leur vie future. Leurs mains se mlaient sur
les meubles et les objets. Dsormais tout leur serait commun, jusqu'au
grand lit vierge, cach dans l'ombre des rideaux.




II


Ils dormaient profondment, le lendemain, quand sept  huit coups de
sonnette, retentissant chaque fois plus stridents, rveillrent
brusquement Toinette. Effare, elle jeta autour d'elle le regard surpris
des gens qui s'veillent pour la premire fois, dans un lieu inconnu,
elle frotta ses yeux, tressaillit, secoua son mari, qui murmura
tranquillement:

--C'est la bonne, je vais y aller.

--Non, non, dormez!--dit-elle avec importance,--c'est mon affaire.--Elle
courut  la porte, et recula tonne.

Portant un grand chapeau de crpe, une vieille dame aux yeux rougis par
les larmes, les mains enfouies dans un manchon  longs poils jaunes, fit
une rvrence, en disant poliment:

--Madame de Mercy, je crois?

Toinette fit un signe d'assentiment.

--Madame Ouflon...--dit la vieille dame en se nommant.--On peut
m'appeler aussi Marie.

--Ah!--dit Toinette trouble--trs bien! trs bien!--et elle introduisit
la bonne.

Mon Dieu! pensait-elle, pourquoi Andr a-t-il pris cette dame-l? Je
n'oserai jamais la commander.

La vieille la couvait d'un bon regard, comme si elle comprenait:

--Monsieur a peut-tre dit  madame, que je n'ai pas toujours t en
condition? J'ai longtemps habit le Nord, j'avais une belle maison et
des champs, madame. Mon mari a tout bu, tout perdu, il est mort avec
tant de dettes, que nous n'avons su, mon fils et moi, comment nous
retourner. Mais maintenant Polyte,--c'est pour abrger, remarqua-t-elle
avec beaucoup d'amnit,--Hippolyte est dans les chemins de fer, et ds
qu'il sera sous-chef de gare...

Elle n'acheva pas; un avenir divin s'talait devant ses yeux. Elle tira
un grand mouchoir et s'essuya les yeux.

--Madame sera contente de moi, j'espre? Je dois dire que madame me
plat beaucoup. Faut-il faire du chocolat?

--Attendez, oui, ayez l'obligeance de prparer le chocolat!--dit
Toinette d'un petit air entendu, et elle courut rejoindre Andr, qui ne
put se tenir de rire.

--Chrie, dit-il, il parat que c'est une personne sre; si vous saviez
comme c'est rare  Paris; j'espre qu'elle vous conviendra?

--Mais je n'oserai pas la commander.

--Par exemple!--Et il sonna:

--Bonjour, Marie, vous m'apporterez de l'eau chaude pour ma barbe.

--Bien, monsieur.

Une demi-heure aprs, le chocolat parut. Mme Ouflon le portait avec un
petit sourire gourmand, de l'air de quelqu'un qui transporte son
djeuner dans une chambre voisine, afin de le dguster plus  son aise.

Le chocolat tait dtestable.

--Bah! fit Andr, c'est la premire fois...

Et il cria:

--Eh bien, Marie, et cette eau chaude?

--Voil, monsieur.

L'eau tait froide.

--Sapristi!

Toinette se mit  rire; ils se regardrent, un peu penauds.

--Il faudra la dresser, dit-il avec conviction.

--Comptez sur moi!

Le cong d'Andr touchait  sa fin. Il employa les quelques jours qui
lui restaient  promener sa femme dans Paris. Elle s'arrtait devant
tous les magasins; des toffes, des bijoux la tentaient. Il les lui
promettait pour plus tard, ds qu'ils seraient riches.

Ce mot n'avait aucun sens pour elle. N'taient-ils pas riches,
puisqu'ils dpensaient de l'argent, prenaient des voitures, allaient au
thtre. Elle trouvait cela tout simple. Dans sa facile vie de province,
n'ayant pas de besoins, elle n'avait manqu ni souffert de rien.
Pourquoi n'en serait-il pas de mme  Paris?

Mme de Mercy avait crit plusieurs fois, souhait de loin la bienvenue 
sa belle-fille. Son retour ne pouvait tarder.

Andr,  la veille de rentrer au bureau, fit ses comptes.

--Il est temps que ma mre revienne, je n'ai plus un sou!

--Ah! mon Dieu!

--Elle a encore cinq mille francs  moi, elle me les garde, je lui
parlerai.

Le lendemain, il alla  son ministre. Les jours d'aprs furent
pnibles.

Andr fut malheureux. Avant son mariage, la ncessit de griffonner des
paperasses lui pesait. Maintenant, au contraire, il et voulu plus de
besogne, et gagner bravement sa vie. N'tait-ce pas absurde qu'il ft
l, riv  son pupitre, astreint  une exactitude niaise, n'ayant qu'une
besogne inutile de copiste? Il et travaill gament du matin au soir,
pour gagner davantage que ses cent soixante francs de salaire. Comment
vivre, avec cette somme drisoire?

Le bureau, que jusqu' prsent Andr avait support avec ennui, redevint
pour lui une proccupation irritante, pnible.

Encore, s'il avait pu se retirer et gagner sa vie autrement. Mais
comment? L'Administration donnait le gagne-pain incomplet, mais
immdiat.  l'ge d'Andr, entr dans une carrire, on n'en sort point,
quand on est pauvre. Rigide sur certains points et fier, il ne voulait
demander ni devoir rien  personne. D'ailleurs qu'et-il su faire? Avec
cet enseignement classique, qui fait tout au plus des hommes de lettres
ou des rats,  quoi et-il t bon?

Il n'y avait donc rien  faire qu' attendre, continuer sa vie purile
et vide, sortir rp, et manger peu.

Mais, auraient-ils de quoi vivre?

Deux ou trois annes taient presque assures, grce  la moiti restant
des dix mille francs donns par sa mre. Ensuite l'on verrait, quitte 
vivre en province, dlgu dans quelque emploi. Andr se disait cela
pour se donner espoir, mais cette perspective lui faisait horreur; en
effet, la libert de Paris serait loin. Ici il avait, en dehors de
l'Administration, une indpendance relle. Que deviendrait-elle,
ailleurs?

Toinette s'accoutumait.

Prise dans des liens d'habitude douce, elle vivait d'une vie tendre,
facile et calme. Les heures, l'aprs-midi, lui paraissaient longues.
Elle n'avait pas l'habitude de lire, n'aimait ni coudre ni broder; Andr
tcha de lui inspirer ces gots. Il n'aimait pas que l'esprit des femmes
se perdt en rvasseries inutiles. Il voulait que Toinette sentt
toujours l'obligation, l'utilit d'un travail, si petit ft-il.

Leurs rapports taient bons, leurs caractres ne s'taient pas encore
heurts. Ils se cdaient toujours.

Au lieu de s'approfondir, ils reculaient l'un devant l'autre.  tout ce
que sa femme disait, Andr rpondait _amen_; et il se croyait sincre.
Ils se faisaient ces concessions mutuelles, o la raison n'est pour
rien, toutes de sentiment et qui cessent, ds que l'esprit et le
caractre, tt ou tard, revendiquent leur indpendance. Alors naissent
les petits heurts, les raisonnements striles, les abdications sans
conviction, les enttements btes, les bouderies cruelles sans le
savoir, les mots brutaux sans le vouloir, mille discussions o la femme,
vaincue, est humilie, o vainqueur, l'homme est amoindri.

Car tout se combat, dans les deux tres que la vie a associs: les
origines, l'ducation et l'instruction, tout, jusqu'aux prjugs et aux
manies.

Chez les tres les mieux dous d'intelligence et de coeur, ce n'est qu'au
contact journalier, aprs des mois et des annes, que les caractres
s'assouplissent, se conforment l'un  l'autre; la tche est rude,
quotidienne, fastidieuse.

Souvent l'amour y sombre. Et ce jeu cruel et irritant, o parfois aux
mauvaises heures, mari et femme semblent se complaire, met en cause le
bonheur de toute la vie, et l'avenir des enfants.

Toinette et Andr n'en taient point l encore; cependant ils n'taient
pas tellement enivrs, endormis par leur tendresse, qu'ils ne
pressentissent pas dj, l'un chez l'autre, des malentendus, peut-tre
ternels.

Andr tait si affectueux, si prvenant qu'elle le trouvait trop bon et
lui baisait la main de force, avec une tendresse reconnaissante; il lui
semblait suprieur aux hommes, aux parents qu'elle avait connus.

Andr jugeait Toinette assez intelligente, peu instruite, et fine; car
elle avait ce tact fminin d'couter sans comprendre, et de sourire 
propos.

Ils s'admiraient, se flattaient l'un l'autre, car la vie leur tait
douce. L'intrt, ni le sacrifice, ni la pauvret mesquine n'avaient
encore ouvert leurs yeux, ni rveill leur gosme endormi.

Ils perdaient la conscience de leur moi. Andr tait Toinette, et
Toinette tait Andr. Ils vivaient l'un par l'autre, mais c'tait
l'homme qui s'abandonnait le plus, car ayant vcu et souffert, il avait
besoin d'effusions. Ignorante, expectante, Toinette se livrait moins.

Andr l'tonnait par ses phrases srieuses, son dsir d'tre clin, sa
tendresse nerveuse. Elle l'aimait tout uniment parce qu'il tait jeune
et aimant. Elle ne comprenait gure ce qu'il lui disait, ou souvent
l'interprtait  ct, peu perspicace d'ailleurs, ou peu curieuse de
deviner l'esprit de son mari. Elle ne pensait point, elle sentait.

Quand elle le regardait avec de beaux yeux tendres, et qu'elle lui
caressait les cheveux, il lui confiait souvent d'amers chagrins, ou des
projets d'avenir, et lui demandait si elle pensait comme lui; elle
rpondait:

--Oui!

... d'une voix doucement grave; et Andr se sentait le coeur rchauff;
mais Toinette, le plus souvent, avait parl d'instinct, sans comprendre.

Qu'importait? puisque leurs yeux se cherchaient, puisque leurs lvres se
souriaient, puisque l'ardeur de la jeunesse les jetait aux bras l'un de
l'autre, puisqu'ils s'aimaient.

Leurs nuits taient douces et longues. Une veilleuse emplissait la
chambre d'une faible clart amie. Leurs sommeils amoureux s'veillaient
en un sourire, tandis que Mme Ouflon, tirant gravement les rideaux, leur
prsentait le chocolat, devenu meilleur.

Ils paressaient encore, n'avaient pas besoin de parler: se regarder et
se sourire suffisait. Ils lisaient le journal, distraits; elle pensant 
des emplettes, car bien que rien ne manqut, chaque jour elle s'avisait
d'un bibelot nouveau; lui, inquiet et parlant d'conomie, car il ne
restait presque rien du traitement du premier du mois.

Ils se levaient, s'habillaient lentement, et Andr partait pour le
bureau. Toinette s'occupait du djeuner, envoyait Mme Ouflon plusieurs
fois dehors, car la vieille n'avait pas plus de mmoire que la jeune.
Vers onze heures on entendait un pas dans l'escalier. Toinette se jetait
sur la nappe, mettait en hte le couvert.

--Un petit moment, mon ami! criait-elle.

Les premiers jours, le repas avait tant tard, qu'Andr, en retard  son
bureau, avait t admonest. Toinette dsole pressait le service, Mme
Ouflon cassait des assiettes, et le repas tait  peine cuit, peu
mangeable. Puis une raction vint. Toinette se levait tt, bousculait la
vieille dame, et quand Andr arrivait, on lui servait des viandes
calcines, des sauces glatineuses. L'quilibre fut long  se faire.

Un soir que Mme Ouflon tait monte se coucher, Toinette qui furetait
dans les armoires, poussa un cri, Andr accourut. Dans un petit buffet
de cuisine, comme un gros chat qui a trop mang, l'indicible manchon 
poils jaunes de Mme Ouflon reposait sur une montagne de crotes de pain.
Il y en avait pour plusieurs livres, en fragments secs, en blocs de mie,
en crotons fantastiques.

Le lendemain Toinette constatait le dsordre, l'excs des dpenses, elle
eut une svre explication avec la bonne, et l'accompagna dans ses
achats. Elle fut vite difie.

Mme Ouflon ne pouvait se passer d'un bonnet neuf, elle marchait, dans la
rue,  petits pas, d'un air indiffrent, comme une vieille dame sortie
en coiffure du matin.

Trs digne, elle achetait ce qu'il y avait de meilleur, comme pour elle,
sans marchander; les fournisseurs la prenaient pour une rentire.

Toinette s'apercevant du mange, bouscula Mme Ouflon, mais celle-ci se
mit  sangloter dans la rue, disant qu'elle n'avait pas t toujours en
condition, et que quand Polyte serait sous-chef de gare, elle partirait
avec lui dans un fiacre  deux chevaux.

Toinette ne la gronda plus.

Mais c'tait elle-mme qu'Andr reprenait doucement. Il sentait leur
petit mnage aller  la drive, les dpenses s'accumuler; beaucoup de
provisions taient perdues, on laissait la bonne les revendre. Elle
troquait ainsi au march, des portions de viande, de poisson, contre des
assiettes de moules, qu'elle dgustait avec ravissement, en essuyant ses
yeux rouges, et en soupirant aprs un avenir meilleur.

Malgr leur tendresse, Toinette et Andr sentaient bien que les choses
allaient de travers, et qu'il fallait enrayer. Ils avaient t souvent
au thtre; maintenant que l'argent manquait, ils passaient leurs
soires ensemble. Il lisait tout haut, elle n'coutait pas. Rarement ils
parlaient du dsarroi de leur petit mnage, mais ils y songeaient. Une
fois Andr s'cria, en pensant au besoin d'argent:

--Ouf! il est temps que ma mre revienne!

Toinette lui jeta un regard vif comme un clair, et s'enferma dans un
silence ttu. Avait-elle cru  une arrire-pense d'Andr, et qu'il
souhaitait que sa mre diriget leurs affaires? Les jeunes femmes ont de
ces dfiances. D'ailleurs c'tait avec apprhension qu'elle attendait de
connatre Mme de Mercy. Que seraient-elles, l'une pour l'autre? Et sans
savoir, d'avance, elle aimait peu sa belle-mre inconnue.

Andr murmura, pensif:

--Elle a t souffrante, sans cela elle et t  Paris, pour nous voir,
au premier jour. Avec cela, tu sais, trs fire, trs rserve. Elle a
trop peur de paratre gnante, de s'imposer  nous. Elle a l'me trs
haute, vois-tu, et ds qu'elle te connatra, vous vous entendrez si
bien; n'est-il pas vrai, ma chrie?

Toinette ne rpondit point, et baissa le capuchon de la lampe, car le
regard franc d'Andr gnait le sien. Elle avait presque envie de
pleurer; pourquoi donc?

Il continua:

--Si tu savais comme elle est bonne, et affectueuse. Elle a toutes les
politesses du temps pass, elle est trs dlicate sur les convenances;
un rien lui fait de la peine, mais un rien lui fait plaisir. Tu seras
bonne pour elle?

Elle se leva, cherchant la laine de sa tapisserie, qui tait tombe.

Andr parlait toujours; la mlancolie qui passait parfois sur son front,
Toinette l'attribua  l'absence de Mme de Mercy. Elle faillit rpliquer:

--Elle vous manque, avouez-le? elle a t toute votre vie; et moi que
suis-je, si peu de chose encore?

Elle aurait dit cela avec dpit, mais Andr l'aurait rassure
tendrement; elle l'aurait cru.

Elle ne parla point, c'tait le tort de son caractre ferm; les
malentendus commencent ainsi. Pour se soustraire  la conversation, elle
billa:

--Tu as sommeil?

--Non,--dit-elle par contradiction.

Et cependant, quelques minutes aprs, elle tait couche.

Quand Andr fut seul, il passa la main sur son front, chercha un livre,
le lut mal, respira une ou deux fois, comme oppress, puis pensant aux
tendresses,  la jeunesse d'Antoinette, il sourit et passa dans chambre
 coucher.

Elle avait les yeux ouverts;  la vue de son mari, elle les ferma, puis
les rouvrit, silencieuse.

-- quoi penses-tu? dit-il.

Et il pressentit qu'elle allait rpondre:

 rien!--Et effectivement:

-- rien! dit-elle.

--Tu n'as pas de chagrin?

--Pourquoi en aurais-je?--et sa voix tait sche.

Ce ton dplut  Andr, qui se contint et dit:

--Embrasse-moi!

Elle se laissa embrasser, passivement, immobile comme une souche.

--Bonsoir! dit-il.

--Bonsoir!--dit-elle, avec une imperceptible rancune.

Il y eut un long silence, ni l'un ni l'autre ne dormaient; ils n'avaient
pas de cause  rupture, et cependant, comme dans un ciel bleu,
d'invisibles souffles d'orage passaient.

--Voyons!--fit-il brusquement,--qu'as-tu? parle-moi! qu'est-ce qui te
peine?

Elle ne rpondit pas.

--Parle! fit-il vivement, je t'aime, explique-toi, pas de malentendu,
parle!

Muette, elle se mit  pleurer, tendue sans bouger, et de grosses larmes
lui coulaient le long de la figure.

--Voyons! fit Andr tendrement, voyons! je ne t'ai jamais gronde,
qu'est-ce que tu as? est-ce que tu me crois fch, parce que nous
dpensons trop?

Elle pleurait toujours.

--Est-ce que tu as peur que ma mre ne nous gronde, qu'elle ne s'en
prenne  toi? tu n'as pas  le craindre!

Les larmes de Toinette coulrent plus fort.

--Est-ce que tu n'as pas confiance en moi? tu ne sais donc pas combien
je t'aime? Tu ne m'aimes donc plus? Es-tu jalouse de ma mre? la pauvre
femme!...

 toutes ces questions, Toinette ne pouvait rpondre, elle et voulu
crier:

--Ce n'est rien, tu as raison, j'ai confiance, dirige-moi,
protge-moi.

Mais un cadenas fermait sa bouche; c'tait plus fort qu'elle; et elle
eut le triste courage de se taire, de voir Andr souffrir, s'irriter,
plir; ce ne fut qu' la fin, trs tard, qu'elle finit par sourire,
calme.

Alors il dit, pour tout reproche:

--Ah! folle, pauvre petite folle!

Il l'embrassa, et l'endormit comme une enfant. Elle reposait, soulage,
paisible, elle ne souffrait pas. Mais lui avait reu un coup cruel, car
alors qu'elle ne pensait plus  rien, la peine qu'elle lui avait faite,
volontairement ou non, s'agrandissait dans ce coeur d'homme. Inquiet, il
soupira.

Toinette tait jalouse, injustement jalouse; serait-il, entre elle et sa
mre, comme le fer battu et ptri, entre le marteau et l'enclume? Ces
deux tres qu'il aimait meurtriraient-ils son coeur?

Peut-tre, ce soir de la premire scne, eut-il l'intuition de tous les
chagrins, de tous les malentendus  venir; peut-tre osa-t-il aller au
fond de sa pense, et reconnatre l'inintelligence cruelle de sa femme;
mais cartant ses pressentiments, il se dit avec un soupir:

C'est l le mariage!

Et il ne dsira plus tant que sa mre revint.

       *       *       *       *       *

Les jours suivants il se sentit accapar.

Il n'tait plus lui. La ncessit de toujours penser, sourire, parler 
sa femme, avait comme rapetiss son esprit. Sans vouloir se l'avouer, il
respirait plus largement dehors, dans les rues; il se reprenait, avec la
peur vague que le mariage ne l'absorbt, ne confisqut l'indpendance de
ses ides.

Toutefois il n'entendait pas l'appel de sa vie passe, n'tant pas de
ceux que le bonheur rassasie, et qui retournent  des amours vulgaires
ou  des camaraderies banales; il n'avait aucun regret du clibat, qui
avait t pour lui solitaire, spleentique et pauvre; mais il s'tirait,
la tte lourde, comme quelqu'un qui a dormi un peu trop longtemps dans
un lit de plume.

Et ne pas penser de la journe  Toinette, le soulageait.

Puis, le soir, repos d'me et fatigu de corps, c'est presque gament
qu'il rentrait chez lui; avant qu'il n'et sonn, il devinait que sa
femme tait derrire la porte, l'entendant, l'attendant; la porte
s'ouvrait, et les soucis du jour s'en allaient entre deux baisers.




III


Ils taient maris depuis cinq semaines, lorsque Mme de Mercy parut et
entra dans leur vie.

Depuis trois jours elle tait  Paris, o personne ne souponnait sa
prsence. Elle voulut, le premier soir, courir embrasser ses enfants,
mais elle se retint. Une pudeur singulire, presque invincible,
l'empchait de pntrer brusquement chez le jeune mnage, de s'annoncer
en disant: C'est moi! Il lui semblait tre devenue une trangre pour
son fils, depuis qu'il lui avait prfr une autre femme.

Deux journes s'coulrent pour elle en rflexions douloureuses. Son me
tait dvore par le scrupule; dans son esprit, pour la moindre chose,
que de tergiversations, de doutes: elle s'tait rendue ainsi longtemps
malheureuse. Seuls, les vnements graves, les ncessits violentes, lui
rendaient une nergie subite, une volont robuste et entte.

Elle se disait, aux cours des heures intolrablement longues:

Ai-je tort? je devrais tre dans leurs bras! Pourquoi ai-je pass en
deuil un temps prcieux, qui aurait d tre fte pour moi?...

Le regard surpris de sa vieille servante, Odile, la gnait alors.

Si elle leur crivait son retour? ou qu'Andr et l'esprit de le
deviner? Il accourrait, la serrerait dans ses bras, lui confierait bien
des choses. Elle avait tant besoin de le voir seul, de l'entendre, de le
retrouver!

Alors elle se levait, prte  courir chez lui, mais une mlancolie
poignante l'arrtait:

Il n'est plus seul, mon grand garon!... Mon Dieu!--s'cria-t-elle avec
ferveur,--faites qu'il soit heureux!

La prcipitation de ce mariage l'avait assombrie. Quelles tristes
journes passes chez Mme d'Ayral! L-bas, le jour o son fils se
mariait, elle n'avait fait que pleurer. Elle regrettait de n'avoir pas
assist aux crmonies; quels vains scrupules, quelle gne mauvaise l'en
avaient donc empche? n'tait-ce pas mal d'avoir ainsi voulu dgager sa
responsabilit? Mais non, celle-ci lui restait entire. Alors  quoi bon
cette abstention? Elle savait trop bien  quelles suggestions d'orgueil
elle avait obi; et ses prjugs incurables, reprenant le dessus, elle
s'cria:

--Mon Dieu, pourvu que cette personne soit bien leve, qu'elle fasse
honneur  Andr dans le monde!

Le monde; Andr ne comptait pas y aller.

Le troisime jour, Mme de Mercy n'y tint plus; ayant communi le matin,
afin que son me, lave de toute pense trouble ou injuste, ft ouverte
 toutes les tendresses et  tous les pardons, elle rassembla son
courage, et se rendit chez ses enfants.

Le coeur lui battait fort, quand elle demanda  Mme Ouflon:

--Madame de Mercy?

Elle fut tonne, ces paroles dites, d'avoir prononc son propre nom. Il
existait donc, maintenant, une seconde Mme de Mercy?

Elle attendit dans le cabinet de travail d'Andr, regardant les murs
avec curiosit, comme si elle ne reconnaissait pas cet appartement,
qu'elle avait lou, meubl, orn avec lui, pour lui.

La portire se souleva, Toinette parut, interdite, devina l'trangre en
deuil, puis aprs cinq ou six secondes de silence, les deux femmes
s'embrassrent, trop mues pour parler.

--Andr qui n'est pas l!--balbutiait Toinette, le coeur gros, comme si
c'et t sa faute.

--Je le sais, ma chre. Je ne suis pas venue pour lui, c'est vous que je
veux connatre et aimer.

Et les yeux de Mme de Mercy, fans et fatigus, s'animrent d'un beau
reflet, en regardant la jeune femme, dont elle tenait les mains dans les
siennes.

--Mais asseyez-vous,--murmura Toinette, toute gauche.

--Mon Dieu! que vous tes frache et jolie!--dit la mre.

Toinette rougit, puis sourit, gagne par la bienveillance empreinte sur
le visage, encadr de cheveux gris, de la vieille femme.

--Voulez-vous m'aimer?--dit celle-ci en l'attirant.

Toinette l'embrassa:

--tes-vous gurie au moins, vous avez t malade?

--Oui,--dit Mme de Mercy qui hsita, avec la confusion de ne pas dire
vrai,--oui! mais maintenant je vais mieux, trs bien mme; regardez-moi
encore: vos yeux sont bons, ils sont francs, vos lvres sont belles;
vous avez une blancheur de peau qu'envierait la comtesse de Suzy, une
beaut blonde, pourtant. Allons, ma chre, vous tes parfaite, et la
vraie femme d'Andr! il sera heureux!

Toinette sourit.

--Ah! maligne, vous me jugez goste pour mon fils, comme toutes les
mres; hlas! mon pauvre Andr n'est pas parfait, lui mais tel qu'il
est, il vous aime bien...--Et vous?

Toinette n'osant rpondre, baissa les yeux, toute rose; l'ide qu'elle
rougissait la fit rougir plus fort, et toute perdue, elle jeta son
visage, empourpr jusqu'aux paules, contre le sein de Mme de Mercy.
C'est dans les bras l'une de l'autre, causant, les mains unies, mais
l'esprit en veil, et s'observant dj mutuellement, qu'Andr les
trouva, en rentrant, une heure aprs.

Il exigea que sa mre dnt avec eux. Et Toinette discrtement sortit,
les laissant seuls.

Souvent, au sortir d'un dner d'apparat, Andr avait vu le visage de
commande et le sourire mondain de sa mre, faire place  une expression
d'amertume et de vieillesse; il eut la mme impression quand, d'un
mouvement spontan, elle lui prit la main, lui jetant, avec un clair
dans les yeux, ce seul mot pre:

--Eh bien?

Tout un monde de questions tenait l.

--Eh bien,--rpondit-il doucement,--tu as vu ma femme? (Ce mot faisait
mal  l'oreille de sa mre.) Tu vois comme elle est tendre, bonne, jeune
de coeur et d'esprit; elle t'adore dj, sois-en sre.

Mme de Mercy eut un fin mouvement de lvres, et son regard impatient
sembla dire:

--Ensuite?

--Je suis heureux,--dit Andr, mais tu nous as bien manqu; un mois et
demi sans venir! Vite, parle-moi de toi?

Mme de Mercy se leva, et tirant avec soin des crins d'un petit sac en
cuir de Russie:

--Tiens, Andr, tu donneras ces bijoux  ta femme. Une vieille femme
comme moi n'en a plus besoin, cache-les,--dit-elle en les mettant dans
un tiroir.

--Maman!...

--Je te les aurais donns plus tt, mais je n'tais pas l; puis tiens!
je voulais avoir vu ta femme. Ces bijoux-l,--dit-elle avec un
indfinissable orgueil de caste,--n'iraient pas  tout le monde. Tu vas
dire que je suis folle, Andr, car je me sens toute triste.

--Pourquoi, bonne mre?

--Vous tes, nous sommes si pauvres, mon enfant. Aurez-vous la sagesse,
l'conomie? Il vous faudra presque vivre comme des ouvriers. Soyez donc
un de Mercy, pour mener une vie semblable!

--Ah!--dit-il gament, mais son sourire n'tait pas trs net,--tu parles
 propos, je n'ai plus d'argent, veux-tu m'en donner?

--Plus d'argent, Andr?...

Et l'angoisse s'empreignit sur le ple visage maternel.

--Oui, fit-il avec embarras; pardonne-moi, les premiers jours, le
mnage, un peu de thtre...

--De thtre,--dit Mme de Mercy qui venait de faire un long trajet dans
un compartiment de secondes.--Bien!

Et aprs avoir repris un visage calme, et s'efforant de sourire:

--Veux-tu tout ton argent demain!

--Oh non!--dit Andr, qu'une si grosse somme effraya, cent francs
suffiront.

--Je serai donc votre caissire,--dit-elle avec un sourire forc, et
voyant son fils attrist:

--Cet argent est  vous,--dit-elle,--puisque je vous l'ai donn; et tu
es assez grand pour savoir ce que tu dois en faire, mon bon ami.

Aprs le dner, o tout le monde se fora  tre gai et expansif, Andr
fit  sa femme, affole de trouble et de joie, la surprise des bijoux
donns; et il ramena sa mre chez elle. Elle eut la dlicatesse de ne
pas lui reparler d'argent; pensive, elle dit seulement quand ils se
sparrent:

--Rien encore?

--Ce serait trop tt, mre, laisse-nous nous aimer un peu auparavant..

Mais les enfants naissent, en dpit des dsirs ou des non-vouloirs; et
chaque mois qui s'coulait, devait donner aux deux jeunes maris
l'espoir d'une maternit future: sentiment ml de peur et de nave
fiert.

Andr sut se rsigner  quelques visites. Mais il ne satisfit point sa
mre; elle et voulu qu'il proment sa femme dans le salon des
d'Aiguebre et chez beaucoup d'autres. Il refusa, mais vit les Damours.

La mre tait de plus en plus malade, l'avocat soucieux, pensant 
quitter Paris,  mener sa femme  Alger, et  s'y faire une haute place
comme avocat. Germaine, mieux portante, les reut avec une grce de
petite fille; ses robes l'ajustaient comme une poupe; elle avait un
sourire vague et un bleu d'mail dans les yeux. Elle et Andr se
regardaient  la drobe.

En sortant, Toinette, par une trange intuition, dit brusquement:

--Pourquoi ne l'avez-vous pas pouse plutt que moi?

--Je ne l'aimais pas, chrie.

--Oh!--fit-elle avec incrdulit. Et Andr rougit, craignant qu'elle
n'et pressenti presque toute la vrit passe.

--Mais vous?--dit-il, taquin, pour dtourner la conversation,--vous avez
pens  quelqu'un, avant moi?

--Mon Dieu, non! rpliqua-t-elle avec franchise.

Les de Mercy visitrent aussi et reurent les Crescent, dont ils ne
purent assez louer l'affection cordiale et la discrtion.

Leur propre vie s'organisa, s'quilibra au bout de quelques mois.

       *       *       *       *       *

Andr se rsignait presque  son bureau. Toinette s'habitua  employer
les heures de solitude. Elle s'installait dans sa chambre, prs d'une
fentre dont, avec curiosit, par dsoeuvrement, elle relevait le rideau,
si quelqu'un traversait la cour. Elle faisait quelque tapisserie ou
lisait. Mais le got des livres ne lui tait pas encore venu; la
diversit des oeuvres la stupfiait, et toute tension d'esprit lui tait
pnible. Souvent mme, elle ne pouvait suivre les conversations qu'Andr
tenait avec elle; pass un certain point, elle manquait d'attention,
perdait le fil; souvent elle posait des questions qui embarrassaient son
mari. D'autres fois, des mots qu'elle n'avait jamais entendus frappaient
son oreille, et leur sens inconnu la tourmentait, sans qu'elle ost
s'informer.

Le retour d'Andr vers cinq heures, la tirait d'une demi-torpeur o elle
vivait. Elle le caressait,  table lui disait souvent les histoires de
la maison, recueillies par Mme Ouflon; ou ils s'bahissaient sur le prix
des choses et la chert du mnage. Mais ces riens ne leur paraissaient
pas dnus de posie, parce qu'ils taient mls  leur vie mme, qu'ils
faisaient, en quelque sorte, partie d'eux-mmes.

Toinette d'abord avait soutenu une correspondance assidue avec ses
parents, mais les Rosin rpondirent trs mollement. Le pre, tous les
deux mois, n'exprimait que des penses banales et soporifiques. La mre
n'avait pas le temps. Quant  Berthe, secoue par le mariage de sa soeur,
elle semblait retombe  une apathie provinciale. Elle n'avait rien 
dire, ne voyait rien qui pt les intresser; son coeur et son esprit
s'taient rendormis.

Mme de Mercy dnait souvent chez ses enfants; eux aussi, chez elle.

Aprs cinq ou six mois de bons rapports entre la mre et la fille, les
caractres peu  peu reprirent leur naturel. Celui de Toinette montra
ses dfauts. Elle tait trs jalouse, redoutait que son mari ne subt
l'influence maternelle. Mme de Mercy, conseillre, prchait l'conomie.
Il et fallu que Toinette ft bien avise et prudente, pour ne pas avoir
ni montrer d'amour-propre.

Andr, dont les sentiments les plus intimes, les plus dlicats, taient
en jeu, se tut, gardant une neutralit dont ne pouvait s'accommoder
personne. Par gard encore pour lui, sa mre et sa femme gardrent le
silence, imitrent sa froideur; seulement, si Mme de Mercy souffrit sans
se plaindre, Toinette sans parler, leur visage, leurs regards, leur
mutisme avaient une cruelle loquence. Toinette avait des raidissements
d'me, des enttements de silence cruels. Puis ces bouderies se
rsolvaient en sanglots rageurs. Toute seule, Mme de Mercy versait des
larmes rares et cres. Qui des deux avait raison? Aucune, toutes deux.
Toinette tait injuste, et se dfiant  tort de son mari. Mme de Mercy
tait trop timore; ses conseils, fatigants  la longue, taient sans
porte, parce que ce n'taient qu'insinuations et rticences.

Tout  coup Mme de Mercy crut avoir l'explication de ce changement:
Toinette tait enceinte.

Cela suffit pour que sa belle-mre oublit tous ses griefs.
Malheureusement la grossesse ne faisait qu'accrotre chez la jeune
femme, les dispositions naturelles de son caractre.

Pourtant telle est la force de la jeunesse, que malgr ces points noirs,
malgr le plus sombre:--l'argent coulant aux ncessits journalires,
deux mille francs nouveaux dpenss en six mois, rien que pour
vivre,--malgr ces soucis, ces craintes, Toinette et Andr taient
encore heureux.

Seule, Mme de Mercy atterre, pensait, voyant s'accrotre les dpenses:

Que feront-ils, une fois ruins? Ah! je suis trop faible; pourquoi
ai-je consenti  ce mariage?

Regrets striles. L'ide qu'elle serait grand'mre lui fut une nouvelle
proccupation; pour les jeunes maris, c'tait une grande joie
naissante.

Ils escomptaient trop vite leur bonheur. Toinette se fatigua, fit une
fausse couche, heureusement peu avance.

Alors, ce furent des larmes et des lamentations, puis des journes de
repos qu'imposa le mdecin, un homme maigre, petit et vtu de noir. Il
employait des termes de la vieille cole, avait une politesse grave. Ses
reproches, et le chagrin d'Andr, firent sur Toinette une grande
impression.

Ainsi elle aurait t mre et, par sa faute, voil qu'elle avait
compromis sa sant future. Elle pleura longtemps le petit tre informe,
le dbile germe d'homme ou de femme, ce rien qui s'en allait, et qui
pourtant avait un nom. Elle l'et appel Andr; aucun de ses enfants 
venir ne porterait ce nom, comme s'il et t celui d'un rel petit
mort.

Elle se remit, resta grave, songeuse, se reprocha d'tre tourdie,
purile.

C'tait terrible, le mariage, elle n'tait qu'une enfant; elle le
reconnaissait. Et cependant, un jour, bientt peut-tre, elle serait
mre d'un bb vivant, appel  grandir! Elle le voyait  l'cole, puis
homme fait. tait-ce possible? Quel mystre que celui de cette vie
mystrieuse, transmise de pre en fils, de gnration en gnration!

Elle eut conscience de la responsabilit qui pesait sur elle, et sentit
le devoir s'imposer  son existence instinctive et vide, de jeune fille
ou de jeune marie. Car Toinette tait  cet tat incertain o les
grces folles de la vierge d'hier se mlent aux gravits prcoces de la
femme d'aujourd'hui.

Elle devint un peu plus srieuse, s'attacha  la lecture, couta avec
plus de patience les conseils de Mme de Mercy.




IV


Toinette tenait un de ces petits almanachs, alors  la mode, illustrs
par Kate Greeneway.

--Il y a dj quatorze mois, mon cher mari, que vous tes venu 
Chteaulus.--Et d'un lent mouvement de femme souffrante, elle se coula
prs de lui:

--Te rappelles-tu?

Et passant  une autre ide:

--Dis, sera-ce une fille ou un garon?

--Je ne sais pas...

--Oh, mon Dieu, je vais devenir laide, tu ne m'aimeras plus?

--Mais si! bien plus.

--Et pendant que... je serai malade, tu ne penseras pas  voir d'autres
femmes?

--Veux-tu bien! vilaine.--Et il l'embrassa.

--Oui, tu dis cela!... L'aimeras-tu au moins, ton enfant?

--Non, c'est toi que j'aimerai en lui.

--Ah! que c'est long: encore cinq mois, crois-tu? Souffrir tout le
temps, de ces horribles maux de coeur! C'est qu'il pse dj, je
t'assure. Non? Si, il pse, je le sens bien.

Elle babillait avec des intonations d'enfant gte, quand sa voix
changea, devenant srieuse:

--Andr, c'est terrible, j'ai fait les comptes du mois, c'est cher!
c'est cher!

--Oui, mon amie, je sais que tu fais ton possible, ne te chagrine pas,
je tcherai d'avoir au ministre du travail supplmentaire. Le tout,
vois-tu, est d'quilibrer nos dpenses, d'arriver  une moyenne fixe
chaque mois.

Mais cette moyenne ne se rencontrait jamais.

Toinette se plaignait ainsi souvent, accusant les fournisseurs, la
maladresse de Mme Ouflon, etc. Elle-mme ne pouvait savoir. Ce n'tait
pas sa faute.

--Eh non, qui t'accuse?--finissait par dire Andr avec un peu
d'impatience.

--Toi, tu m'accuses,--reprenait-elle en boudant un peu.

--Je ne dis rien!

--Mais tu n'as pas l'air content?

Alors force lui tait de rire.

Deux mois plus tard, Toinette eut une grande joie, son enfant avait
remu; puis elle douta, jusqu' ce que de nouveaux, frquents, intimes
tressaillements, l'assurassent qu'il tait l, bien vivant. Chaque
secousse lui causait une douleur, qui se transformait en joie, aprs.

Et il fallait la rappeler  l'ordre, la supplier d'tre sage, de ne se
point fatiguer. Car elle avait des jours de turbulence o elle courait
les rues, regardait les magasins; des semaines de langueur et maussades
succdaient. La tte emplie de rvasseries vaines et de terreurs
vulgaires, elle voulait se faire tirer les cartes, ou craignait d'avoir
des envies.

Elle n'en eut aucune.

Elle et son mari parlaient le moins possible de Mme de Mercy. Andr
avait reconnu la jalousie des deux femmes. Comment arriverait-il  les
faire s'aimer, s'entendre? car il le fallait  tout prix, pour le
bonheur commun.

Quand sa belle-mre venait, Toinette se montrait avenante, aimait 
parler,  rire. Mais ds que, les nouvelles changes, la conversation
se ralentissait, pour peu que Mme de Mercy s'adresst  Andr, Toinette
s'enfonait en des mutismes dfiants; si sa belle-mre touchait 
quelque objet ou drangeait un meuble, Toinette, aprs son dpart,
remettait, sans parler, les choses  leur place. D'autres fois, ses
prventions injustes tombaient. Elle se montrait alors affectueuse et
douce.

Mme de Mercy supportait ces carts de caractre avec une grandeur d'me
exagre.

Elle disait tout bas  Andr:--C'est pour toi que je souffre sans me
plaindre!--Puis elle offrait  Dieu ses chagrins.

Quand Toinette avait t raisonnable, elle guettait un regard
reconnaissant de son mari. Et lui, sentant qu'il tait la cause
involontaire du conflit ou de l'accord entre ces deux femmes, souffrait
en silence, s'efforant de se rsigner, et de penser  autre chose. Il
comptait sur le temps, qui teint les passions vives; parfois il et
voulu tre plus vieux, avoir des enfants grands, vivre calme.

Il s'isolait dans son cabinet de travail, aprs avoir, d'une main rapide
de copiste, fait quelques travaux obtenus, non sans peine, au ministre,
et assur par l un petit supplment d'argent  la fin du mois. En
entendant dans la chambre voisine sa femme se mouvoir, donner des ordres
 Mme Ouflon, il pensait:

Il y a deux ans, j'tais seul, malheureux. Aujourd'hui le dcor de cet
appartement, ces meubles, cette vie nouvelle, et la jeune femme qui est
l, qui porte mon nom, et va avoir un enfant de moi, tout, jusqu' la
servante qui l'coute, c'est moi qui, par ma volont, l'ai cr.

Rien de cela n'existait. J'ai voulu que cela ft: Cela est!

Il ajouta: Cela est mien, et cependant distinct de moi: un petit monde
qui marche avec moi, que j'entrane. Peut-tre sera-ce lourd plus tard?
Et il entrevit une responsabilit, des devoirs lourds.

Sans oser se demander s'il tait plus ou moins heureux qu'auparavant,
cartant ce doute, il ne pouvait s'empcher d'admirer le pouvoir que
l'on a de diriger sa vie dans un sens ou dans l'autre, et d'tre, selon
son plus ou moins de sagacit ou de raison, l'artisan de sa joie ou de
sa douleur.

Mais la vie n'aurait-elle pu tourner autrement?

Il en doutait. Tous les vnements, les accidents qui l'avaient heurt,
il les reconnaissait invitables et croyait  la fatalit. En cela, il
diffrait de sa mre, me tourmente, toujours prte  dplorer sa
faiblesse,  s'accuser comme d'un crime de ce qu'elle avait fait ou
laiss faire.

Tout ce qu'Andr prouvait, il le renfermait en lui, par pudeur. Mme de
Mercy ne sut jamais rien de ses troubles secrets. Bien que Crescent ft
d'ge mr et de bon conseil, Andr jamais ne lui confia le fond de ses
penses.

Au ministre, Crescent, soucieux, lui disait, un matin:

--Voil le pre de ma femme trs malade; vous savez qu'il n'a jamais
rien fait pour sa fille, et que sa femme le mne. Il parat qu'il
s'affaiblit beaucoup. Moi qui ai une vie trs rude, et l'avenir de mes
enfants  assurer, je me demande si le pre aura t subjugu par cette
femme au point de dpouiller compltement sa fille, j'en ai peur.

Et aprs un moment de silence:

--Enfin! on travaillera encore.--Et il regardait Andr avec un bon
sourire, tout en soufflant d'un air fatigu.

Crescent, outre son travail au ministre, donnait des leons; il se
levait  cinq heures, se couchait  onze, avec un fonctionnement de
machine. Mais  la fin il s'usait; et toujours cette expression de
lassitude rsigne et courageuse avait frapp Andr.

Il en parla  sa femme.

--Pourquoi travaille-t-il tant?--demanda-t-elle ingnument.

--Et vivre, ma chre, et nourrir les enfants?

Elle hocha la tte et couta une lecture qu'Andr reprit tout haut, des
vers de Victor Hugo. En dessous, il observait sa femme, prt 
s'interrompre, craignant que son esprit ne ft ailleurs ou qu'elle ne
comprt pas.

--Andr, je voudrais tant savoir, apprends-moi, je t'en prie?

--Quoi donc?

--Tout, je sais si peu de chose, on ne m'a rien enseign.

Alors il lui pardonna ses inattentions. Peut-tre devait-il lui faire
des lectures plus simples. Mais lesquelles? Balzac n'intressait pas la
jeune femme. Et elle n'avait mme pas achev les _Trois Mousquetaires_.

D'abord dconcert, il en avait pris son parti. Pourtant, il trouvait
pnible de ne pouvoir parler  son gr, et qu'elle ne le comprt pas.
Parfois il se rsignait, comptait qu'elle serait bonne mre, bonne
mnagre, n'en demandait pas plus.

Il la regarda. Paisible et fatigue, elle tirait la laine de sa
tapisserie.

Ah! les beaux, essors du rve, les passions de roman, ce menteur idal
sacrifi courageusement en se mariant, tourmentaient encore Andr. Il
pensait aux heurts de l'amour et de la jalousie, aux enlvements, 
l'adultre, aux douleurs tragiques,  la passion. Cela, il ne le
goterait jamais! Mais n'tait-ce pas chimrique? et n'avait-il pas pris
le meilleur lot, le bonheur terre  terre, strict et rsign, mais sr?

 quoi pensait-elle en ce moment?

Suivait-elle les mmes rflexions mlancoliques, regrettait-elle un
idal cavalier, une vie de rve, tout un romanesque de jeune fille? Il
voulut le savoir et se penchant, lui prit la tte, la leva vers lui et
la regarda.

Sous le jour qui tombait, il se vit reflt dans les prunelles de sa
femme, comme en un miroir: impression douloureuse. Pourquoi ne
pouvait-il pntrer au fond de ces beaux yeux bruns? pourquoi, alors
qu'il voulait la connatre, tait-ce lui-mme qu'il rencontrait, dans ce
reflet? Il pensa que Toinette, de mme, se mirait dans ses yeux  lui,
et il sentit qu'ils taient  mille lieues l'un de l'autre, que mme aux
heures o se mariait leurs mes, ils taient deux, et ne pourraient
jamais, jamais tre un! Cette constatation le rendit goste, et il eut
des regrets, mais elle, dont le regard ne l'avait pas quitt, lui dit:

--N'est-ce pas que tu m'aimes, _tout de mme_?.

Hasard ou divination, la pense de Toinette avait rpondu  la sienne.
Troubl, il sentit des larmes lui monter aux yeux, et plein de piti
pour elle, pour lui, il la prit dans ses bras, brusquement.

--Prends garde! fit-elle.

Il eut horriblement peur:

--Pardon!

--C'est pass!

L'ide que sa femme serait bientt mre l'attendrit; cela lui crait de
nouveaux devoirs. Alors il congdia les rves impossibles, les espoirs
trahis, les voeux striles; il s'en fit ensuite un mrite, et d'instinct,
et par raisonnement, se dit qu'il fallait accepter la vie, ne lui rien
demander d'impossible, et en tirer ce qu'elle contient de bon.

Dj elle s'annonait inquite, ncessiteuse.

Le terme d'octobre approchait.

Ils connaissaient dj ce souci priodique dont on s'effraye d'avance,
pour en rire aprs: comme beaucoup de gens, ils n'avaient pas la somme
ncessaire pour le payer. Seulement, cette fois sa mre ne pouvait
avancer  Andr de l'argent; il le savait. Elle-mme vivait
parcimonieusement, se privant de robes et allant en omnibus; elle
craignait d'tre rencontre par les d'Aiguebre ou par d'autres.

Ce fut Toinette qui, avec un sens inquiet de mnagre, et sachant
qu'Andr n'avait nul moyen de se procurer de l'argent, et qu'il ne
voulait pas emprunter, lui dit:

--Voici le terme, comment ferons-nous?

Il essaya de plaisanter.

--Si nous profitions de l'occasion pour rappeler humblement  tes
parents la modeste pension qu'ils nous ont promise? Soit dit sans
reproche,--ajouta-t-il avec la secrte rancune qu'on a pour les mauvais
payeurs,--il s'est dj coul plusieurs mois sans qu'ils aient daign
nous manifester leur bon vouloir.--Il s'arrta, regrettant ces mots;
Toinette toute rouge se retenait de pleurer.

--Pardonne, dit-il, ce n'est pas ta faute, mais songe aux sacrifices que
ma mre a faits; eux, l-bas, vivent tranquilles, gostement. Tu es
fire, n'est-ce pas, autant pour ton mari que pour tes parents?--Puis
avec la lassitude soudaine d'un homme dlicat que ces sujets rvoltent:

--N'en parlons plus, c'est trop mesquin.

--Ce n'est pas cela, dit Toinette, c'est que je leur ai dj crit,
et...

--Et?

--Ils ne m'ont pas rpondu.

--Qu' cela ne tienne!--fit-il vivement,--je m'en charge...

Puis il hsita, en proie  des scrupules, et parlant haut comme pour
penser clair, il allait et venait dans l'appartement.

--Voyons, d'abord, amie, ne t'afflige pas, cela arrive dans tous les
mnages. Les beaux-parents transports de joie promettent, puis ne
tiennent pas; moi je ne leur demanderais rien, si je m'coutais.
Cependant ils ont promis, donc ils doivent.  tel point que cet argent,
tu t'en souviens, tait destin  payer nos termes. Si j'tais plus
riche, j'aurais l'orgueil de ne jamais rclamer un sou. Le puis-je ici?
le dois-je? Non, que diable. Il est juste que tes parents nous aident
dans la mesure du possible. Est-ce vrai?

--Oui, dit-elle, sans conviction.

D'autant plus, n'osa-t-il dire tout haut, que ma mre se sacrifie bien,
elle qui n'a rien promis, qui ne doit rien.

Il reprit:

--Dans tous les pays du monde, on aide les enfants.

--Chez moi,--dit-elle tristement,--ce sont les hommes qu'on aide, vois
Guigui, il a mang tout l'argent de ma soeur et le mien.

--Oui, dit Andr, aussi je n'en fais gure compliment aux tiens. Que
faire? Dicte-moi ma conduite, vois, dcide.

--cris!--dit sa femme. Et lui passant les bras autour du cou, elle
abdiqua bravement ce qu'elle avait d'orgueil et
d'amour-propre.--Seulement, ajouta-t-elle, cris gentiment!

Andr s'adressant aux Rosin, fit valoir dignement ses droits, rappela
leur promesse, dit combien les difficults d'un jeune mnage taient
pressantes, imprieuses, fit appel  leur tendresse et  leur
dvouement.

Ce fut le pre qui rpondit. Sa lettre portait comme toujours l'en-tte
des Chemins de fer, et calligraphie et paraphe taient d'une nettet et
d'un calme admirables. Il faisait l'tonn. Les jeunes gens n'taient
donc pas assez riches? Quoi! ils demandaient  des gens plus vieux
qu'eux, et qui avaient toujours travaill? Il les exhortait avec bont 
ne pas se dcourager, et il leur envoyait sa bndiction paternelle.

De la rente promise, pas un mot.

--C'est fort! dit Andr.

--Maman a dict,--dit la jeune femme, et elle se sentit triste et
honteuse des siens. Leur mauvaise foi la frappait. Andr ne l'aimerait
plus. Il la serra fortement dans ses bras, et dit, comme par acquit de
conscience.

--crirai-je  ta mre?

--Si tu veux!...--Elle n'esprait plus.

La rponse de Mme Rosin fut un chef-d'oeuvre.

Andr parlait d'une rente, l'avait-on stipule? Elle en doutait, car
nul souvenir ne lui tait rest. D'ailleurs, quatre cents francs par an
taient une somme norme, crasante; o aurait-elle pu les prendre? Elle
tait la plus malheureuse des mres, elle en pleurait,--il y avait en
effet des taches d'humidit sur le papier--elle aurait donc toujours des
chagrins? Ah! si elle n'avait pas de consolation dans son propre fils...
Il allait bien. Dimanche dernier, on avait fait une partie aux environs,
c'est Alphonse qui avait le mieux dn, il avait chant des chansons 
faire mourir de rire. Elle embrassait ses enfants de Paris en leur
recommandant de travailler, d'tre sages, et surtout de ne pas se
tracasser; les ennuis s'en vont comme ils viennent, mon Dieu!

Cette lettre jeta Andr dans une stupeur qui se changea vite en colre,
mais Toinette le calma. Elle avait l'habitude de ses parents. C'tait
ainsi, on n'y pourrait rien changer.

Alors tous deux se rsignrent.

Mais ces lettres changes devaient longtemps leur rester sur le coeur.
Si Andr et sa femme s'taient moins aims, la malpropre question
d'argent les aurait aigris. Ils vitrent cette brouille et se serrrent
plus fort l'un contre l'autre.

Mais ce ne fut pas sans souffrir.

Ne parlaient-ils plus de cela, ils en gardaient le poids sur la
poitrine. En parlaient-ils, leurs paroles taient choisies, mais
acerbes. Et Andr s'inquitait. Toinette, qui maintenant souffrait de
ses parents, ne se laisserait-elle pas reprendre un jour  l'habitude?
Alors, excusant les siens, c'est son mari qu'elle blmerait, pour ses
paroles justes, mais pres.

Les Rosin, dans leur gosme, ne se souciaient gure de cela. Ils
crivirent depuis sans jamais parler des conventions faites, comme s'ils
ne doutaient pas que leurs enfants fussent heureux, prospres, trs
enviables.

Le terme chut.

Toinette demanda avec anxit:

--Qu'allons-nous faire?

Andr se mit  rire.

--Je prterai ma montre  une administration bienveillante, qui me
comptera une centaine de francs en change; que veux-tu?--fit-il en la
voyant humilie,--plus d'un Parisien y passe. Et puis personne ne le
sait. Enfin est-ce que devoir  un ami ne te gnerait pas davantage?

Toinette pensive ouvrit un crin, choisit un bracelet et ajoutant sa
petite montre de jeune fille:

--Va, dit-elle, porte cela, mais confie-moi ta montre, je ne veux pas
que tu l'engages.

Le dbat fut long, Andr cda et porta les bijoux de sa femme au
Mont-de-Pit.  sa gratitude attendrie, s'ajoutait un peu d'orgueil.
Elle comprenait donc son devoir. Elle se dvouait. Il l'en aima
davantage.

Le terme fut pay, mais d'autres dpenses surgirent, et comme on avait
l un moyen commode de trouver de l'argent, peu  peu, en moins d'un
trimestre, tous les bijoux partirent. Toinette semblait fire de ce
sacrifice. Mais Andr en souffrait, humili et chagrin.

Il travailla double, en revanche. Mais avec tout le mal qu'il se donnait
et des travaux supplmentaires, il n'levait pas son salaire mensuel 
plus de deux cent cinq francs par mois. Des rformes s'tant faites dans
le ministre, Andr retomba  cent soixante francs pour vivre.

Dur problme, insoluble. Le peu qui lui restait des sommes donnes par
Mme de Mercy fondrait avant six mois.

Toinette, qui avait support patiemment les premiers mois de sa
grossesse, trouvait les suivants pnibles. Le dernier surtout fut
intolrable. Cependant elle avait bon espoir. La jeune sage-femme qui
l'assistait tait contente.




V


Un soir que Mme de Mercy devait dner chez eux, vers six heures,
Toinette ressentit les premires douleurs.

Elles taient courtes, lancinantes et espaces. Tandis qu'Andr gardait
sa femme, la mre, monte dans un fiacre, courut chercher la sage-femme.

D'abord vaillante, Toinette riait, bravant les douleurs qui se
rapprochaient, plus vives. Au bout d'une demi-heure, elle eut peur que
la sage-femme n'arrivt trop tard. Ce que lui disait Andr pour la
tranquilliser tait vain. Elle prtait l'oreille au bruit des voitures,
et debout, nerveuse, s'impatientait. Trois quarts d'heure passrent
ainsi en un long silence. Toinette s'tait assise, un peu ple.

Sur sa figure fatigue passait, par clairs, l'expression d'une douleur
aigu. Se retenant de crier, elle soupirait doucement.

Une sueur perla au front d'Andr. Il allait, son devoir l'exigeait,
assister au plus abominable spectacle, celui de la douleur ravageant et
dfigurant la femme qu'on aime, un pauvre tre faible qui va, dans la
torture, donner la vie  un tre plus faible encore. Toute quitude le
quitta, ainsi que l'image de leur bonheur et de leurs tendresses
passes. Il ne songea plus qu' l'preuve qu'ils devaient tous deux
subir, lui spectateur, non moins cruellement qu'elle; d'avance, il fut
pntr de l'effroi des souffrances, et dchir  l'ide de la mort
possible.

Deux coups de sonnette presss retentirent. Andr courut  la porte, Mme
de Mercy tait l, contrarie. Elle lui souffla  l'oreille:

--La jeune sage-femme n'a pu venir, c'est la mre que j'ai amene, aie
confiance, mais prviens ta femme.

Quand elle sut que ce ne serait pas Mme Rollin qui l'assisterait,
Toinette poussa un cri, trpigna et se refusa absolument  recevoir la
vieille; et ce gros chagrin et ce refus entt s'exhalaient en mots
colres, que la matrone, dans la pice  ct, entendait sans
sourciller, avec la philosophie d'une femme qui en a vu bien d'autres.

Une nouvelle douleur, bien mieux que toute exhortation, coupa court au
dbat. Toinette chancela, les yeux pleins de larmes, et dit, avec cet
air de souffrance animale qui attendrit les plus forts:

--Faites de moi ce que vous voudrez. Ah! mon Dieu!

Trois minutes aprs, elle et Mme Pquot taient bonnes amies.

--Rien  craindre avant cinq ou six heures,--dit la grosse femme, en
sortant de la chambre,  Andr et  Mme de Mercy qui, debout, anxieux,
se regardaient sans parler.

--Faut-il qu'elle se couche?

--Non, elle peut marcher, nous avons du temps devant nous.

--Alors,--proposa insidieusement Mme Ouflon, montrant sa figure
digne,--on pourrait peut-tre dner?

La sage-femme y consentit tout de suite, et l'on s'attabla sans
crmonies. Mme de Mercy fit en cela preuve d'une condescendance relle.
Car, elle n'ignorait pas que, dans les chteaux o la sage-femme se
vantait d'tre continuellement appele, il est sant de servir  part;
mais quoi! l'on tait pauvre, il fallait s'accommoder, et elle dcoupa
elle-mme, dnant peu, toute trouble. Mme Pquot mangea placidement,
avec une expression de srnit tout  fait rassurante. Andr ne put et
ne voulut rien prendre; il trouvait cruel de dner, comme si rien ne se
passait, sous les yeux de sa femme, qui allait et venait, s'asseyant
prs de lui, voulant le servir.

Aprs le repas, on prit les dispositions d'usage.

Le grand lit, dans le fond, resta vide. Toinette s'tendit sur un petit
lit bas, un drap jet sur elle. Dans le foyer, de grosses bches se
consumaient doucement, toutes rouges. Point d'autre bruit dans la pice
aux rideaux tirs et aux tentures closes, que le tic-tac rgulier d'un
cadran. Une lampe sur la chemine tombait d'aplomb sur le lit; seule la
tte de la femme restait dans l'ombre; une veilleuse perdue dans un
coin, clairait vaguement ses traits, qui plissaient  chaque minute
davantage.

Peu  peu les gros soupirs d'enfant, devenus une plainte, un sanglot
rauque, se changrent en cris forts, plaintifs. Rien ne pouvait soulager
Toinette; elle devait, selon la parole cruelle, enfanter dans la
douleur. Andr lui avait livr sa main et son poignet; et cette main
d'homme et ce poignet vigoureux, Toinette les broyait par instants, dans
une treinte violente, o les ongles crevaient la chair. Il la sentait,
cette pression dsespre, et il souffrait d'tre impuissant; une colre
sourde montait en lui, contre l'injuste douleur. Le silence lui semblait
aussi trop calme, et l'immobilit des personnages l'angoissait. Il les
voyait, rigides dans l'ombre: Mme de Mercy ple comme du marbre, avec
des yeux brillants et un sourire crisp; la sage-femme tendue dans un
fauteuil, tournant benotement ses pouces et dodelinant de la tte, dj
presque assoupie.

Toinette aussi avait vu cela, et une colre et un chagrin lui
emplissaient le coeur. Comment pouvait-on tre aussi indiffrent? Mais la
vue de son mari la consola: il tait blme et inond de sueur.

Elle lui sourit, et ce faible sourire fit monter des larmes aux yeux
d'Andr. Une douleur la tordit, et elle poussa un grand cri.

--Oh! madame Pquot! madame Pquot--rptait-elle avec une intonation
enfantine, tout  fait navrante.

La sage-femme s'approcha et se pencha sur le lit, masquant la lumire;
alors dans l'obscurit monta une plainte horrible et une voix aigu de
petite fille:

--Non, non! ne me touchez pas, je ne veux pas! je ne veux pas!--Et la
rvolte mourut en un sanglot bris; Toinette murmurait avec une douleur
monotone:

--Oh! que je souffre! oh! que je souffre!

--Courage, madame,--disait la bonne crature,--tout va bien, pensez au
bb.

--Oui, madame Pquot. Oh!...

Andr serra ses dents  les briser. Toinette lui racla le poignet contre
le pied du grand lit, et le mal qu'elle lui faisait le soulageait un
peu.

Une heure s'coula, minute par minute: un sicle. Mme de Mercy tisonna
le feu, puis se rassit. Et le temps tait comme arrt. Le cadran avait
des tic-tac ralentis. Le drap du lit, agit de tressaillements nerveux,
semblait vivre, s'enfler d'une vie douloureuse; soudain la lampe baissa
brusquement, s'teignit, troublant la somnolence de la sage-femme; et
dans cette obscurit de nouveaux cris clatrent, coup sur coup.

Tandis que Mme Ouflon apportait une autre lampe, mettait devant le feu
une bassine d'eau chaude, la sage-femme s'approchait de Toinette et
disait:

--Courage, madame!

Et se tournant vers Andr, elle lui fit signe que le moment approchait.

--Le champagne est-il l?--demanda-t-elle.

On prit la bouteille, dont le bouchon partit avec un bruit de fte.

--Qu'on lui en donne un verre, tenez, madame!

Andr, avec malaise, reprit le verre vide aux lvres de sa femme; on la
soutenait, on la grisait pour qu'elle souffrt moins!

--Andr, viens! viens!

Il accourut, et les ongles rentrrent dans sa chair, son poignet fut
tordu par une force surhumaine.

--Allons, madame, aidez-nous!

Les yeux de Toinette se convulsrent, une plainte sourde, puis une
clameur prolonge, sortirent de sa bouche, horriblement tordue. Et Andr
regardait cela, les mains tremblantes, avec rage et piti.

L'enfant ne venait pas. La sage-femme leva un front rouge et,
mcontente, changea avec Mme de Mercy un mauvais regard, qu'Andr
surprit.

Alors il se fit un grand froid en lui, ses yeux se brouillrent; la vie
qu'ils attendaient tait douteuse, perdue peut-tre; il eut la vision du
mdecin appel en hte, de l'extraction par les fers, d'horreurs
glaantes; et il lui sembla que, dans la chambre sombre o montaient aux
rideaux des reflets d'aube, dans deux heures, avec le jour, ce n'tait
point la vie qui entrerait, mais la mort. Il dtourna la tte, et ne
raisonna plus. Un dsespoir sans penses, un dsert de tnbres
l'envelopprent; alors ses yeux malgr lui, se fixrent sur sa jeune
femme.

Elle claquait des dents, en mme temps que de grosses gouttes de sueur
coulaient sur sa figure, comme des larmes. Andr prenant un grand
ventail, l'venta machinalement. La matrone versa dans un nouveau verre
de champagne une poudre rousstre, et s'approcha.

Mais les douleurs arrtes reprirent avec violence. Trois cris se
succdrent, le dernier dsespr sans rien d'humain, pouvantable. Mme
de Mercy maintenait sous le drap Toinette ple comme une femme qu'on
assassine; puis il y eut un de ces silences qui suivent le dernier
soupir, et tout  coup de cette mort, s'leva un vagissement de vie,
rauque et joyeux.

Tous trois comprirent, et Andr, le coeur retourn comme par une main de
fer, se mit  trembler de tous ses membres.

La sage-femme dj donnait ses soins  l'enfant.

Une angoisse tourmenta le pre, tait-ce un garon ou une fille?
Toinette n'y pensait pas... elle demanda seulement d'une voix faible:

--Est-il beau?

--Trs beau, madame, ne vous agitez pas!

Elle regarda son mari, le fit se pencher  ses lvres et, trs bas, avec
des lvres qui claquaient encore, elle lui dit des mots qu'il n'entendit
pas.

Pour ne pas la fatiguer, il rpondit:

--Oui, oui! repose-toi, ma chrie.

Et les vagissements continuaient, et un petit corps vivant, net et
chevelu, se battait avec la sage-femme, qui l'essuya, aprs l'avoir
baign. Alors Andr fut infiniment soulag, la chambre lui parut un
palais; par les fentres, o le jour blanchissait, ce qui tait entr
n'tait point la mort, mais la vie!

La vie sous sa forme la plus belle, l'enfant, chair et me nouvelles,
nes de deux chairs et de deux mes, l'enfant, joies et chagrins, soucis
et espoirs, l'enfant, tout l'avenir!

Il tait n! Il tait l, tout grouillant de vie! Quel doux mystre!

On le donna  garder  Andr, qui s'assit sur une chaise basse, le
tenant gauchement dans ses bras.  sa joie succdait une stupeur presque
pnible.

Comment! c'tait  lui, ce pauvre tre grimaant,  la face indcise et
rouge, et dont il ne pouvait seulement deviner le sexe?... Il regarda
sa mre; penche vers lui, elle le baisa longuement au front, en disant
tout bas, afin que Toinette n'entendit pas:

--Une fille!

--Ah!...--Et il ne fut ni content ni fch; c'tait un enfant, le sien:
dans ce mot tenait tout son bonheur. Toinette le regardait, et d'une
voix douce et tranante:

--On ne veut pas me dire ce que c'est; je vous assure que a m'est bien
gal; je n'ai pas du tout de prfrence!

On finit par lui avouer une petite fille:

--Ah! tant mieux,--dit-elle. Et elle ferma les yeux, tout heureuse;
pourtant elle avait rv un garon; mais en ce moment de calme, aprs de
si terribles preuves, elle tait bien contente que ce ne fut qu'une
fille.

--Montrez-la moi, dit-elle; si je lui donnais le sein?

On lui apporta l'enfant, qui ne devait boire jusqu'au lendemain que des
petites cuilleres d'eau sucre.

Alors elle se tourmenta de savoir si elle serait bonne nourrice.

Ce ferme dsir, cette conscience qu'il tait beau et ncessaire  une
mre, aprs avoir donn la vie  son enfant, de la lui donner
doublement, c'est Andr qui l'avait inspir  Toinette. Ce n'tait pas
la coutume dans la famille Rosin; seul, Alphonse avait t nourri par sa
mre, avec une telle frnsie maladive qu'elle avait t mauvaise
nourrice, et avait toujours dissuad ses filles de l'imiter.

--Monsieur va m'aider,--dit la sage-femme-- transporter madame dans le
grand lit.

Andr prit Toinette dans ses bras, elle se suspendit  lui, puise et
tendre. Plein d'angoisse, il porta ce corps meurtri, dont la tte ple,
renverse en arrire, souriait, avec l'expression d'accablement d'un
enfant qui a failli mourir.

Alors, un calme singulier, emplissant la chambre, pntra les coeurs. On
teignit la lampe et le feu fut couvert; une ombre blme envahit la
pice, le berceau fut approch, et les grands rideaux du lit tombrent
sur le sommeil de la mre et de l'enfant.

La sage-femme s'tendit dans un fauteuil; l'heure du repos tait venue.

 pas muets, Andr et sa mre passrent dans le cabinet de travail, ils
causrent bas, longtemps,  la clart d'une bougie, prs des cendres.
Ils firent des rves d'avenir, pour l'enfant  peine n. Ils prouvaient
un accablement dlicieux, et une surprise infinie de leur situation
nouvelle.

Lui tait pre; cela le vieillissait, lui imposait des charges, une
responsabilit. Elle tait grand-mre, une vieille femme dj, et elle
fit de ce jour le sacrifice du peu de jeunesse qui lui restait. Son
deuil mme deviendrait plus austre, plus simple, comme si une dernire
coquetterie l'avait quitte.

Ils causrent du pass perdu, plus riche et plus beau, rsumrent leur
vie aise dans la maison de province, la mort du pre, la liquidation
ruineuse et les procs perdus. Cela dfila, mais avec moins d'amertume
qu'autrefois, car ils sentaient bien qu'en change du pass, il venait
de leur natre un peu d'avenir et d'espoir, dans l'attendrissante petite
personne de l'enfant.

La vie tait prcaire, il fallait la subir. Le mariage d'Andr, en
somme, avait t ncessaire  ce garon, diffrent des autres. Mme de
Mercy le comprit alors, et mieux, depuis que l'enfant tait l, dans son
berceau, rendant irrvocable l'union du pre et de la mre, la scellant
 jamais.

Cet entretien pacifia leur me. Mais leur inquitude resta entire pour
l'avenir. La pauvret croissante menaait:

--Que faire? demanda-t-elle.

Le jour entrait, un rayon de soleil ple filtra dans la chambre o
mourait la flamme incolore d'une bougie, qu'Andr souffla. L'inquite
demande de Mme de Mercy resta sans rponse.




VI


La journe fut bonne, la mre raisonnable. Mme Pquot ne revint pas, et
ce fut  sa fille que Toinette rendit avec reconnaissance une relique de
Sainte-Marguerite, que la grosse sage-femme avait, avant l'accouchement,
gliss sous le chevet, avec l'adresse d'un escamoteur.

Mme Rollin loua tout et trouva l'enfant superbe.

La fivre de lait fut intense et l'enfant, ayant tt un peu trop tt,
attira une grande quantit de lait dans les seins gonfls qui, presque
aussitt, gercrent. Andr, de plus, par imprudence fora sa femme 
prendre des bouillons gras, trop nourrissants, qui acclrrent
dangereusement la scrtion lacte.

Cependant on n'avait point d'inquitude encore.

Dclarer sa fille, en prsence de tmoins, la montrer au mdecin de la
mairie venu exprs  la maison, un pauvre homme las, qui mit dans un
coin sa canne et fit tenir son chapeau dessus, occuprent
prodigieusement Andr. Sa vie lui parut toute change. Sur un petit lit
dress dans le cabinet de travail, il se rveillait la nuit, prtant
l'oreille, pris de peurs sans cause. Entendre pleurer l'enfant lui
semblait doux: ce bruit attestait que l'on vivait  ct.

Marthe fut baptise selon le rite catholique. On dut attendre longtemps
le prtre  l'glise. Mme de Mercy fut marraine avec Crescent,
reprsentant le grand'pre Rosin, absent. On ramena du baptistre
l'enfant  sa mre. Elle s'tait leve pour la premire fois. On eut le
tort de la laisser dner. Andr lui versa du bordeaux; elle prouvait
une ivresse inconnue, sachant sa fille baptise. Le lendemain elle tait
malade.

Les seins tumfis versaient, du ct droit, un lait rare et difficile,
 travers les gerures innocemment faites par les lvres de l'enfant, et
qui arrachaient  Toinette des cris de douleur. Un abcs se forma.

Chose trange, la petite fille, venue au monde ses mamelles pleines de
lait, que l'on pressait chaque jour et qui se remplissaient le
lendemain, avait bientt elle aussi, au mme sein que la mre, un abcs.

Devant la crainte de tous, l'impuissance de Mme Rollin, l'appel brusque
du mdecin, Mme de Mercy prit un grand parti et dit  son fils: Une
garde est indispensable. Je vais crire aux soeurs du Bon-Secours de
Reims.

Le lendemain sonnait  la porte et entrait, joviale, une grosse soeur
sans ge, rougeaude et puissante, aux yeux malicieux et fureteurs. La
soeur Ursule aussitt, avait avant toute chose fait son lit
minutieusement, congdi Mme de Mercy puise de fatigue, et djeun de
grand apptit, montrant dans tous ses actes l'habitude de la rgle, et
cette pratique des religieuses, qui, habitues  veiller jour et nuit
les malades, mnagent leur sant afin de rendre des services durables. 
Andr, elle dit pour premier mot:

--Cette petite femme ne pourra pas nourrir.

Gros crve-coeur pour le jeune mari. Et une tristesse plus grande
l'envahissait, de voir l'enfant rejeter le lait maternel trop chauff,
et pleurer et crier, pendant des heures. Sur sa plate petite poitrine
pointait dj un deuxime abcs. Le mdecin opra la mre, et pensif,
sachant bien que c'tait une triste et coteuse ncessit, il dclara 
regret:

--Il faut que vous preniez une nourrice.

Mme de Mercy leva les yeux et dit simplement:

--Il y en aura une dans une heure.

Et vaillamment, courant  pied chez elle prendre de l'argent, elle
emmenait soeur Ursule, qui exigea, d'abord, un grand bureau; elle y
choisit, naturellement, une femme marie, une paysanne ple,  qui l'on
promit soixante-cinq francs par mois: chiffre exorbitant. Mme de Mercy,
par un grand sacrifice, se disait:

--C'est moi qui paierai.

Elle ne pensa pas un instant  loigner la petite,  la confier  une
mercenaire de la banlieue, sachant combien frquents, affreux,
arrivaient chez elles les accidents. Puis, priver les parents de leur
enfant, n'tait-ce pas bien dur? Et elle se disait, goste
volontairement, et comme pour donner le change  son dvoment:

C'est pour moi que j'agis, c'est pour jouir de cette petite chrie!

Et elle se sentait une tardive, une nouvelle maternit. Au retour, elle
trouva Toinette ple, gardant le froid du bistouri entr dans sa chair;
elle examinait avec Andr, douloureusement, la poitrine de leur fille,
dont le sein portait maintenant trois gros abcs, livides et ferms. 
dmailloter le triste petit corps, ils dsespraient: les ctes,
souleves par la respiration saccade, semblaient prtes  trouer la
peau maigre; les cuisses et les jambes dj s'atrophiaient.

L'enfant cria, la mre l'approcha de ses seins tumfis et gercs, mais
il ne put tter, sans force.

 ce moment entra la nourrice. Toinette tristement, sans la regarder,
lui tendit l'enfant. La nourrice le mit  ses mamelles; et il but;
avidement, la bouche en suoir, les yeux dmesurment ouverts. Le lait,
soulevant sa gorge, descendait avec un petit bruit dans tout son corps;
 cette vue, Toinette ne put rprimer ses regrets, et elle clata en
sanglots.

Le lendemain, un quatrime abcs venait  la petite. Mcontent, gardant
un silence de mauvais augure, le mdecin donna deux coups de bistouri
dans cette chair d'enfant. Puis il regarda la nourrice et hocha la tte.

Dans l'antichambre il dit  Andr la vrit.

--C'est bien grave, bien dur, quatre abcs pour un si pauvre petit
corps. Si l'enfant ttait pourtant... elle est entre la mort et la vie.

Dures paroles, qui firent qu'Andr resta morne, n'osant rentrer, le coeur
touff, dans la chambre des malades. Quelles graves responsabilits
pesaient maintenant sur lui! Comme cette femme, cet enfant, tout cet
entourage qu'il avait cr par sa volont seule, retombaient de tout
leur poids sur lui!...

La vie l'emporta, grce au rgime suivi par la soeur, une vieille
exprimente; les abcs sous des cataplasmes coulrent d'eux-mmes.
Marthe vcut. La mre se remit. Le docteur, discrtement, se retira en
se frottant les mains. Seule la soeur Ursule restait quelques jours
encore. Et elle faisait plaisir  voir.

Rassure et rassurante, elle n'avait plus sa figure de gendarme, ne
grondait plus Toinette, la bordait doucement, et aprs l'avoir irrite
et choque, elle faisait maintenant sa conqute.

Prs de la petite fille, tre sans plainte, rsign et pourtant obstin
 vivre, dont la peau devenait blanche, le sourire plaisant, et les
sombres yeux bleus attentifs  la flamme des bougies, la soeur avait un
verbiage, des mots rpts qui frappaient l'enfant; sa virginit
religieuse faisait place  une maternit provisoire, attendrie et
babillarde. Marthe souriait vaguement, comme si elle avait conscience
qu'elle revenait de bien loin. Alors l'expression srieuse qui montait 
son petit visage, expression vieillotte qu'ont certains petits enfants,
troublait Andr et le bouleversait jusqu'au fond de l'me.

La soeur Ursule faisait de bons sommes, abandonnait le soir les deux
jeunes gens pour aller au salut, surveillait la nourrice, djeunait et
dnait largement, avec une bonhomie souriante; et sa grande joie
enfantine tait qu'on lui servt de la salade de pissenlits. Elle
fredonnait alors, de sa grosse voix, avec un sourire sur sa figure sans
ge, une chanson de son pays qui se rapportait  cela.

Un soir elle s'en alla, paye pour son couvent, et contente.

Tous les jours, sur la recommandation du mdecin, on pesait la petite.
Quelques grammes de plus accuss par l'aiguille sur le cadran,
remplissaient de joie Andr, et Toinette debout et rtablie.

La nourrice n'tait plus ple; arrive de son pays extnue et
taciturne, elle reprenait des forces, des couleurs.

Toinette faisait la toilette de la petite, et lui donnait des bains:
l'enfant y tmoignait un calme heureux, des battements de bras, et dans
les yeux tonns le reflet d'une joie animale.

Mais une maternit violente s'tait empare de Toinette, au point de
frapper et de peiner son mari. Il semblait n'tre plus rien  sa femme.
S'il lui parlait, elle tait distraite ou dsobissante. Pour son
enfant, elle avait des crises de tendresse, des touffements de baisers,
qui marquaient en rouge dans la cire moite du petit visage; et Andr
reconnaissait, avec malaise, chez sa femme, une brusque apparition de
l'hrdit maternelle, croyait revoir Mme Rosin, si frue de son
Alphonse. Il restait troubl devant cette manifestation physiologique o
la volont de sa femme n'tait pour rien, et qui l'envahissait et la
dominait toute.

Cela allait jusqu' nerver Toinette si son mari prenait l'enfant. Elle
tait pleine de dfiance; il la tenait mal. Longtemps elle resta
bouleverse ainsi, s'tonnant d'tre devenue mauvaise; puis, au bout
d'un ou deux mois, ces fcheuses dispositions cessrent; elle reparut
bonne et tendre, se laissa reprendre, cline, aux bras d'Andr.

       *       *       *       *       *

Mme de Mercy, discrte, tant rentre dans l'ombre, Toinette accepta le
sacrifice de sa belle-mre, les mille francs nouveaux dont elle se
priverait pour eux. Il fallut, trois mois aprs, payer le mdecin, le
pharmacien.

Andr apprit alors qu'il ne restait rien des dix mille francs que lui
avait donns sa mre; et qu'elle-mme, vaillante pour les grandes
choses, si elle dfaillait souvent pour les petites, avait dbours plus
de deux mille francs  elle, prlevs sur le maigre capital qu'elle
possdait.

Elle en parla froidement, noblement. Mais l'avenir de misre n'en tait
pas moins l, menaant.

Mon Dieu! disait-elle tout bas, pourvu qu'ils n'aient pas de sitt un
enfant!

Voeu lgitime, mais ingnument absurde. Les jeunes gens, maris de la
veille, se priveraient-ils donc  jamais de s'aimer? fermeraient-ils
leurs lvres? desserreraient-ils leurs bras? seraient-ils, dans leur
propre maison, des trangers l'un  l'autre?

Andr, bien des fois, l'avait trouve horrible et contre nature cette
peur bourgeoise des enfants, et quand sa mre tout bas lui dit:

--Mon Dieu! puissiez-vous n'en pas avoir pendant quelques annes!

... Andr, tout homme et expriment qu'il ft, ouvrit de grands yeux
clairs, puis baissa la tte, et il lui sembla que sa mre et lui, sans
le vouloir, remuaient des choses louches. Il rougit, et riant:

--Ah! a, vois-tu, on n'y peut rien...

Mme de Mercy faillit rpondre, puis elle se tut, tant la matire tait
pnible et dlicate.

Ses craintes n'taient que trop justifies. Trois mois, aprs la
naissance du premier enfant, Toinette redevint enceinte.

De ce jour, ils prirent le grand parti de dmnager, d'habiter un
appartement moins cher, loign.

Tout absorbe qu'elle ft par son mnage, le soin de nourrir
suffisamment la nourrice, fort exigeante, Toinette n'accepta pas
qu'Andr s'occupt seul du choix d'un logement. Elle l'accompagnait  sa
sortie du bureau. Longuement ils exploraient des quartiers diffrents.
Un besoin de luxe la poussait vers les grandes maisons neuves en pltre
humide, du ct du Trocadro, et vers les avenues dsertes aboutissant 
l'Arc de Triomphe, o s'alignent des htels, loin des fournisseurs et
des marchs. Il combattit difficilement ces gots, et ramena Toinette
vers les centres populeux o abonde et grouille la vie. La rue
Saint-Antoine lui plut par sa vie ouvrire, ses ressources et le bon
march des loyers. Ils se logrent  la Bastille, dans un coin de rue
coupe par le boulevard Henri IV. L'endroit calme aboutissait au canal.
Les maisons ne longeaient qu'un trottoir; en face, de grands entrepts
de bois de dmolition tageaient des amoncellements rectangulaires. Sur
le trottoir, tout le jour, des polissons jouaient  la marelle, tandis
que, d'un cabaret aux murs peints en vert-pomme, sortaient des chocs de
verre et des clameurs d'hommes.

Plus que son mari, Toinette discuta les prix, inspecta l'appartement,
petit et donnant sur la cour, auquel on arrivait difficilement, en
suivant plusieurs escaliers numrots.

La maison, immense, divise en plusieurs corps de logis, tait bonde de
petits bourgeois, d'ouvriers descendant le matin, avec un bruit de gros
souliers. Dans l'escalier noir on frlait toujours, sans savoir qui, des
femmes plaques contre le mur, des vieillards raides, et des enfants qui
dgringolaient  toutes jambes.

Tout cela dplaisait  Toinette, mais non  Andr.

Il avait, dans sa pauvret dcente, souffert de la maison de
Saint-Sulpice, o il sentait les rserves faites par les concierges. Il
aimait mieux vivre ici, au troisime, dans une maison pleine de vie, au
milieu de ces mnages pauvres. Socialement, c'tait descendre, mais qui
donc viendrait le voir? Sa mre?--Elle reconnaissait, la pauvre femme,
au prix du peu d'argent qui lui restait, la ncessit formelle pour son
fils de restreindre au plus strict ses dpenses.

Le logement tant vacant, ils se prparrent  dmnager. Faute
d'argent, ils durent supporter les papiers vilains des murs, mais Andr,
ingnieux, utilisa de vieilles toffes, des soies teintes dont Mme de
Mercy gardait une malle pleine, reliques du beau temps; il les drapa aux
murs et, tirant parti de ce pitre dcor, au grand tonnement de
Toinette joyeuse, il le rendit fort acceptable.

Seule Mme Ouflon se prtait avec regret  ce changement de vie; sa
dignit en tait offusque. Elle commena  ngliger son service et
parut absorbe. Elle cassa de nouvelles assiettes avec un mpris
tranquille, comme si elle en avait plusieurs services de rechange. Tous
les jours le facteur lui apportait une lettre, et, ds qu'elle l'avait
lue, Mme Ouflon fondait en larmes, puis essuyait ses yeux rouges et
grimaait de bonheur. Elle mettait plus de distance entre ses matres et
elle. Elle reparlait plus que jamais du temps o elle tait dame, et de
sa proprit dans le Nord, et de son mari, qui l'avait battue et ruine;
elle s'animait  ces dtails, les ressassait avec satisfaction, comme si
rien ne lui avait t plus agrable.

L'avant-veille de leur installation dfinitive, et comme il ne restait
plus dans l'appartement quitt que les gros meubles et les malles,
Toinette et Andr, assez intrigus, entendirent sonner  la porte.

Mme Ouflon, pare d'un cachemire, orne d'un chapeau, et les mains dans
le manchon jaune, fit la rvrence et entra.

--Excusez-moi, madame,--dit-elle avec crmonie, et passant dans le
cabinet de travail, elle s'assit sur une chaise qu'on ne lui offrait
point. L, prenant un air de visite, souriante, elle dit, avec beaucoup
de dignit:

--Mon fils est nomm sous-chef de gare, madame, j'irai le rejoindre
demain. Quels regrets pour moi d'interrompre nos bonnes relations!
J'espre que nous ne nous oublierons pas. Pour moi, je garderai un
excellent souvenir de vous, madame, et de monsieur,--fit-elle en
saluant.--Je compte partir demain soir.

Et se levant, Mme Ouflon salua crmonieusement, ouvrit la porte
elle-mme et, au lieu de disparatre, alla droit  la cuisine, o, tant
cachemire, chapeau et manchon, elle se mit  plucher des navets et 
plumer un canard.

Quelque fiert que lui et cause sa visite, elle daigna servir  table,
et, pour couronner son temps d'preuves et sceller son affranchissement,
calme, avec un bon sourire d'indiffrence, elle cassa en deux le grand
saladier.




VII


Ce dmnagement, et aussi la sant de Toinette, modifirent fcheusement
son caractre. Dj sa premire maternit, dveloppant la femme, lui
avait fait perdre ce qu'elle gardait encore d'enfantin. Ses habitudes,
ses instincts, ses dfauts, refrns les deux premires annes, se
manifestrent, sous le coup de l'irritation sourde o la jetaient
l'exigut de leurs ressources, et le rapetissement progressif de leur
vie. Alors elle montra de la scheresse, devint impatiente et
volontaire, comme si le sacrifice lui pesait, et qu'il lui fallt le
temps de s'habituer au devoir et  l'abngation.

C'tait par un matin d'octobre. Ils s'veillrent.

Peu faits encore  leur nouveau logis, ils eurent ensemble le mme
dpaysement, et ce malaise qui accompagne le rveil dans les auberges
inconnues. Ils se sentirent  l'troit dans ce logis trs petit.
Toinette en souffrait, ce qui se traduisit sur-le-champ en mauvaise
humeur et en paroles pointues;  propos de quoi? elle-mme n'en savait
rien.

Taciturne, Andr d'abord ne rpondit pas, puis, haussant les paules, il
l'invita  supporter la situation, puisqu'il le fallait. Aprs tout, ils
taient comme des milliers de gens, et, mme ainsi, plus heureux et plus
riches que tant d'employs et de petits bourgeois. Raisonnements dont la
justesse agaait Toinette, qui sentait, et ne raisonnait point.

--Et pas de bonne!--fit-elle avec exaspration. (On venait d'en
congdier une, au bout de huit jours.)--Oh! je n'irai pas au march
toute seule, la nourrice m'accompagnera, je ne porterai pas le panier!

--Peuh!--dit Andr, qui n'avait pas ces scrupules,--dans le quartier
tout le monde fait ses affaires, on ne te regardera seulement pas. Nous
ne sommes pas  Chteaulus!

Ce lger sarcasme manqua son but, et suggra  Toinette d'pres regrets.
 Chteaulus, elle n'avait jamais t au march. C'tait bon pour la
cuisinire. Elle ne se promenait que sur le cours, et en toilette de
dimanche. Elle regretta sa province.

--Eh bien! emmne la nourrice,--dit Andr qui cdait toujours pour les
petites choses,--mais l'enfant?

--Vous le garderez bien?--dit-elle avec intrpidit.

Et elle le laissa seul. D'abord, il marcha dans la pice, le front
soucieux, puis se rapprochant du berceau, il regarda la petite Marthe
dormir.

Les premiers jours, dconcert par ses sensations nouvelles, il n'avait
su aimer l'enfant. Maintenant, elle l'attirait, par ses vagues sourires,
ses regards srieux, et ses remuantes petites mains qui semblaient
dvider un perptuel cheveau de fil.

Un rayon de soleil taquinant le visage blanc et paisible, il alla tirer
le rideau et se rassit, mu. L'enfant dans le sommeil se contournait,
les doigts perdus dans les plis de la couverture. Sa respiration
s'entendait  peine, entre les lvres rouges, ouvertes comme une petite
fleur. Andr se sentit triste, sans savoir pourquoi. Dans la solitude
momentane, naissent ces impressions brves, tant l'homme est habitu 
voir et  entendre vivre autour de lui...

Pauvre petite Marthe! venue au monde pour on ne sait quelle destine
singulire. Serait-elle heureuse? Qui pouserait-elle? Ces penses
vieillirent soudain Andr, et le transportrent dans l'avenir. Sa
mlancolie s'accrut. Il entrevit son existence probe, troite,
laborieuse. Serait-il sous-chef de bureau  telle poque? Il songea aux
maigres appointements,  la vie sans aises. Sa femme, ingnument
coquette, n'aurait pas souvent, des robes neuves.

Il pensa aux jupes que porterait Marthe, ces jupes qui, aprs deux ou
trois ans, trop courtes, attestent la pauvret. Et il chercha, pour la
baiser, la petite main de l'enfant.

L'ide du prochain bb le harcela, lancinante. C'tait trop! Et
toutefois que faire? N'aimait-il pas sa femme; elle et lui taient
jeunes, pourtant.

Il tourna court, parce que ces penses, l'attristaient et l'inquitaient
toujours.

 qui ressembleraient les petits? De qui tiendraient-ils?

Il cherchait sur le visage de Marthe une ressemblance impossible encore.
Jamais la conscience des diffrences existant entre sa femme et lui,
n'avait surgi si nette.

Si les enfants tiennent d'elle, pensa-t-il, ils seront vifs, lgers,
colres, sanguins.

S'ils tiennent de moi, ils seront froids, mlancoliques, rveurs,
patients.

Puis il sentit qu'il s'arrtait aux qualits et aux dfauts
superficiels, et que, pour lui comme pour sa femme, il n'osait pousser
jusqu'au fond de sa pense.

Sa tristesse grandit: c'tait un malaise gros de choses qu'il ne voulait
pas s'avouer, clair d'une vidence contre laquelle il se dbattait. Il
n'tait pas heureux. Mais elle-mme, Toinette n'tait pas heureuse,
certainement!

Mais la cause? Il n'osa reconnatre qu'elle tait en eux-mmes, car ce
n'est que tard qu'on fait cette constatation cruelle; il se dit
seulement:

Notre pauvret est seule coupable. Tout nous la rappelle. Elle nous
condamne  une promiscuit de petits actes. Je ne puis prendre trois
sous dans la bourse, sans que Toinette ne le remarque, et moi de mme
pour elle... Cependant on pourrait tre heureux tant pauvres. Les
Crescent sont l'un et l'autre.

Marthe s'veilla, il eut peur qu'elle ne pleurt, et que sa femme ne
s'en prt  lui, mais la petite fille sourit, s'agita; se penchant sur
le berceau, il lui fit des risettes et, pendant deux ou trois minutes,
il fut joyeux, oublia.

Une clef grina dans la serrure, Toinette parut les joues en feu, suivie
de la nourrice rechigne.

--Regarde Marthe, comme elle me rit gentiment,--dit Andr.

Toinette passa sans regarder, mcontente, prouvant, si peu que ce ft,
de la jalousie.

--Qu'as-tu donc?--demanda-t-il, passant dans la chambre voisine.

Elle ne rpondit pas.

--Voyons, Toinon, dis-moi ce que tu as?

--J'ai que je ne sortirai plus sans bonne, que la nourrice ne veut pas
porter le panier, et que j'ai l'air de je ne sais quoi...

Il n'essaya mme pas de combattre l'amour-propre de sa femme.

--Une bonne,--dit-il,--justement je voulais t'en parler. Cela nous
coterait trop cher  nourrir; o la coucherions-nous d'ailleurs? Ne
penses-tu pas...

Elle lui coupa la parole, le dvisageant:

--Vous croyez que je vais faire la cuisine? Ah non! par exemple!

--Qui te parle de cela? tu pourrais avoir une femme de mnage qui
viendrait  l'heure des repas?

--Il est trop tard, dit Toinette, le boucher m'a recommand une bonne,
elle viendra cet aprs-midi.

--Sans me consulter?--dit-il doucement.

--Je regrette,--fit-elle d'un ton sec.

--Eh bien! tu la remercieras,--dit Andr d'un ton calme et dcid;--je
n'ai pas de quoi la payer, nous prendrons une femme de mnage.

Toinette faillit se rvolter, mais le regard de son mari lui fit baisser
les yeux; elle se vengea en bousculant la nourrice, qui se plaignit
amrement.

Voil, pensa Andr, le front aux vitres, elle est goste... Et aprs
un temps d'arrt: Elle est jeune, on l'a gte, elle se corrigera.

Mais de toute la journe, il resta srieux, le coeur triste.

       *       *       *       *       *

Entre  la maison, si maigre et avec si peu de lait, que la soeur Ursule
avait failli la congdier, la nourrice, autrefois assise continuellement
avec une pose raide et un profil maladif, devenait rapidement,  force
de nourriture dont elle se crevait, une rougeaude commre remuante,
poussant partout sa courte et grosse personne. Polie et timide nagure,
elle acqurait de l'aplomb, rpliquait. Et la femme de mnage la gta
compltement.

lisa, une maigre et sche femelle d'ouvrier use par le labeur, avait
une figure plate, le nez pointu, et des lvres fendues au couteau.

D'abord obsquieuse et prolixe, elle devint muette, fit son service avec
une prcipitation, une rage froide, toute due de ne pouvoir glaner
dans le petit mnage, un reste de pain ou d'os, car la nourrice,
bouleverse par des fringales imaginaires, dvorait tout.  elles deux,
elles emplissaient la cuisine. S'tant dplues d'abord, bientt elles
s'associrent.

Ce furent des causeries interminables, o elles s'excitaient  demander
des gages plus forts.

Quand les matres s'absentaient, elles passaient la revue des buffets,
des armoires. Marthe, quelquefois, criait dans le berceau, lisa en
blmissait de colre.

Elle avait trois enfants, dont un boiteux, et un mari qui la battait.
Elle tait bilieuse, mchante et fausse. La nourrice la craignit; lisa
la mprisa. Mais leurs rancunes communes contre le servage, les liaient.

Andr ne s'occupait point des domestiques; il partait tt pour son
bureau, rentrait tard.

Mais Toinette ne ddaignait pas d'entendre causer les femmes;  travers
les murs, les cancans de la maison lui arrivaient; et elle s'y
intressait, comme en province.

Elle annona  Andr que le petit mnage d'en face tait juif; un petit
garon leur tait n, le rabbin tait venu, on avait circoncis l'enfant,
tellement, parat-il, qu'il avait failli mourir.

Andr souriait, indiffrent.

La cour de la maison tait pleine de musiciens ambulants; tous les
dimanches un groupe d'Italiens revenait, jouant les mmes airs. Une
fentre s'ouvrait, une ple figure de femme se penchait, coutant la
musique:

--C'est l'Italienne,--disait vivement Toinette,--elle est spare de son
mari, tu sais qu'elle leur jette chaque fois une pice d'or.

--Pas possible!

--Il n'y a rien de plus vrai, elle est poitrinaire, elle regrette son
pays, vois comme elle leur sourit.

Et quelques semaines aprs:

--Tu sais, la dame est morte, elle a laiss par testament sa fortune aux
musiciens qui venaient chanter, eh bien! le mari, crois-tu, le mari a
dfendu au concierge de dire aux Italiens qu'elle tait morte, parce
qu'ils rclameraient la fortune, tu comprends?

--Quelles bourdes!

--Ah! toi, tu ne crois  rien!--et de dpit elle haussait les paules.
Ces purilits l'occupaient.

lisa prenait de l'influence. Quand elle tait maussade, elle ne
desserrait pas les dents, servait d'un air grognon. Alors Toinette la
dsarmait par un petit cadeau, qui faisait ouvrir des yeux de boeuf  la
nourrice.

Andr, forc de reconnatre la purilit de sa femme, compta sur le
sevrage prochain, le soin de deux enfants, la ncessit de les lever.
D'ailleurs si Toinette, mdiocre mnagre, prfrait faire une jolie
tapisserie que de ravauder des bas, elle flattait, par certains cts,
son amour-propre. Elle tait gracieuse, coquette. Ses rapports avec Mme
de Mercy taient bons; bons, parce que celle-ci n'apportait plus dans le
mnage ses observations inquites, ses suggestions craintives, mles de
remarques vexes. Mais ce silence gard pesait  Mme de Mercy; ses yeux,
malgr elle, prenaient une expression de svrit ou de blme, ses mains
fines et maigres, sa bouche avaient d'imperceptibles tressaillements
nerveux. Son air affect d'indiffrence dcelait l'agitation de son
esprit. Toinette voyait cela, et intrieurement en ressentait des
petites joies mauvaises. Andr, par une lchet qui tait de la
lassitude, fermait les yeux, et se drobait en termes vagues, quand sa
mre, s'ils taient seuls, se plaignait des dpenses. N'taient-elles
pas invitables? On ne mangeait cependant qu' sa faim.

Et sourdement irrit contre les deux femmes, il leur donnait dans sa
pense successivement tort. Il excrait leur politesse menteuse qui
recouvrait tant de sentiments amers ou injustes, qu'il prsageait
grandir avec l'ge, et contre lesquels nul raisonnement n'aurait prise.

Cependant, par cela mme qu'il fuyait les explications, vitait
d'accepter  djeuner seul, chez sa mre, force lui fut de s'avouer
l'accaparement de plus en plus grand qu'il subissait. D'autres petits
faits lui revinrent. Rentrait-il tard du bureau, invariablement Toinette
s'en tonnait, le questionnait sur l'emploi du temps, l'usage de cinq
sous, les gens vus par lui et ce qu'ils lui avaient dit. Ce besoin
jaloux, qu'elle avait de savoir et de dominer, l'inquita, et il voulut
y chapper.

La premire anne, il s'tait montr doux, patient, poli, craignant
toujours de blesser sa femme. Nanmoins il avait eu alors le verbe franc
et clair, n'avait pas craint d'exposer sa faon de voir, d'imposer sa
faon de faire.

Maintenant, il en convint, il avait chang, s'tait amoindri; ses
rserves, ses concessions ne partaient plus du mme motif: elles avaient
pour cause, moins une dlicatesse exagre, qu'une fatigue, une soif de
repos. C'tait une abdication: cder pour avoir la paix.

Mais n'avait-il pas tort? ne manquait-il pas  son devoir? N'avait-il
pas charge d'mes? Ayant pous une femme, n'en avait-il pas la
responsabilit?

Si; mais comment agir? Est-on le matre des petits vnements? comment
modifier des caractres vieillis comme celui de sa mre, dj forms par
vingt ans d'ducation, comme celui de Toinette?

Au bout de ces rflexions, il trouva le mot qui le condamnait: sa
faiblesse.

Bon et tendre, comment n'et-il pas t faible? Par pudeur, par dignit
mme, il souffrait en silence. Son grand malheur tait de voir dans sa
femme son gale, de la traiter et de lui parler en consquence; mais
tout jeune mari n'y est-il pas port? D'ailleurs, le mal accept,
Toinette envisage avec ses qualits et ses dfauts, comment
faire?--Accepter la situation. Pour romanesque ou inconsidr qu'il
avait pu tre, ce mariage, consomm maintenant, scell par la naissance
d'un enfant, et bientt d'un second, lui crait des devoirs invitables.
Il se rsigna donc, et compta sur l'avenir, c'est--dire sur l'inconnu.

Mais rien n'advint. On se raidit ainsi bien souvent en pure perte. Et
tandis qu'Andr se prparait  des situations extrmes, sa femme,
ennuye, maussade ou tendre, selon la couleur du temps et le jour de la
semaine, allait et venait d'un air pensif, ou assise, les traits
fatigus, billait joliment, en agaant du pied, sur le tapis, Marthe,
roule en boule comme une chatte.




VIII


--Il me semble,--dit une fois son mari,--qu'il y a longtemps que tu n'as
vu Mme Crescent?

--C'est possible.

--Est-ce que tu n'iras pas un de ces jours?

--Je ne sais pas.

--Vas-y, je t'en prie. Ce sont d'excellents coeurs, je ne voudrais pour
rien au monde qu'ils te crussent un peu... fire; songe,--ajouta-t-il
vivement,--que c'est  eux que je dois mon mariage, et tu admets,
n'est-ce pas, que je leur en aie un peu de gratitude?--fit-il en
souriant.

--Mon mariage! mais c'est Sylvestre qui l'a fait, sa femme n'y est pour
rien.

--Sans doute!--et il admira comme les femmes rpondent toujours  ct
de la question,--ce n'est pas une raison pour ne pas la voir, elle est
trs bien leve, trs bonne, trs maternelle.

Toinette objecta:

--Elle est beaucoup plus vieille que moi.

--Raison de plus, elle ne peut te dire que des choses bonnes et utiles.

--Oh! je n'ai besoin de personne!--Et le petit ton sec reparut.

Mais encore une fois, pensa-t-il, est-ce une raison pour dlaisser une
femme excellente? Que diable! on a un peu plus de chaleur au coeur!...
Et mcontent, il prit son journal.

Le lendemain Toinette alla chez Mme Crescent et resta deux heures. Vite
regagne par la bienveillante causerie de celle-ci, elle rit, causa,
passa une excellente journe, joua avec Thomas qu'elle emmena acheter un
superbe polichinelle; puis le soir,  Andr:

--J'ai fait votre volont, j'ai t voir Mme Crescent--et cartant la
tte du baiser affectueux qu'il lui donnait:

--Ah! tenez, il y a l une lettre de faire-part. Monsieur Damours a
perdu quelqu'un,--et mchamment:--Est-ce sa fille ou sa femme?

--Ah!...

Andr dplia avec angoisse le papier mortuaire.

--C'est sa femme, n'est-ce pas?--dit Toinette qui le savait bien.

--Oui.--Et il resta frapp, pensant au chagrin de son vieil ami:

--Pauvres gens! je m'tais habitu  penser qu'elle vivrait encore
longtemps! c'est un rude coup!

Aprs un moment de silence:

--Nous irons  l'enterrement, c'est  onze heures.

Et il se tut. La mort venue chez des amis inquite davantage, il semble
qu'elle ait pass plus prs de nous. Andr songeait  l'avocat si
paternel, si dlicat, si rserv. De la morte, entrevue rarement, il
n'avait qu'un souvenir vague, douteux.

Il regretta d'avoir peu vu Damours les derniers temps et que Toinette
mme et nglig des visites. Peut-tre ce simple faire-part au lieu
d'une lettre tait-il un reproche? Toinette ne pensait pas  cela, mais:

--Je ne pourrai pas aller avec toi demain,--dclara-t-elle.

--Pourquoi donc?

--Je n'ai pas de chapeau de crpe...

--Mais...--Et Andr se tut, tonn qu'elle penst  cela.

--Qu'importe, fit-il. Nous leur devons une marque d'affection; tu as un
chapeau de velours fonc.

--Oh! ce ne serait pas convenable! dit-elle.

Le lendemain elle eut la migraine. Andr partit seul.

Au seuil, tendu de noir, reposait la bire entre des lueurs ples de
cierges, qu'un peu de vent agitait; les passants se dcouvraient; des
femmes, sortant de la maison, aspergrent le cercueil d'eau bnite. Dans
l'escalier stationnaient des gens en deuil. Andr se fraya difficilement
un passage et, en levant la tte, il aperut Damours, dfait, les yeux
rouges et la face bouleverse.

Damours aussi le vit et tous deux se regardrent d'une faon pntrante
et pnible. En se serrant les mains, ils ne trouvrent pas une parole,
comme si leurs yeux avaient tout dit. Damours tira Andr par le bras, et
de ses robustes paules que le chagrin votait, il fendit la foule des
invits qui s'cartrent, et passa dans une chambre pleine de femmes. Au
fond, sur une chaise, Germaine sanglotait, la tte dans la poitrine
d'une parente.

 la vue d'Andr, elle eut une petite inclination de tte, un sanglot
plus douloureux, et elle reprit sa pose d'abandon aux bras de la
cousine, une grande femme,  l'air plus maussade qu'afflig.

Andr se retira; ml  la foule des invits, il passait en revue les
visages qu'il ne connaissait pas, et lisait sur tous l'ennui et
l'indiffrence.

Il avait chang un salut avec une ou deux personnes, quand Damours
revint et d'une voix touffe:

--Seul! J'espre que...

--Ma femme est un peu souffrante,--dit-il, honteux de ce petit mensonge.

--Ah!--fit Damours distraitement; et sans transition:

--En deux jours, mon ami, en deux jours... et ma pauvre fille est
orpheline maintenant.

Aussitt Andr revit Germaine et sa pauvre figure de petite poupe en
deuil; il s'en voulut de cette ide, de ce mot qui dprciait la jeune
fille, et cependant il n'en pouvait trouver un autre.

Le matre des crmonies, en bas de soie et chapeau  claque, un manteau
sur l'paule, salua gravement.

--Messieurs, quand il vous fera plaisir!

 ce moment, Andr se sentit donner une tape sur l'paule; une voix trs
forte lui disait:

--Bonjour, Mercy!

Il se retourna; un grand garon aux yeux insolents et au sourire
singulier, lui dit:

--Comment vas-tu?

Andr hsita un moment devant la main tendue, puis s'cria:

--Tiens!

Et vivement il pressa la main de son cousin, Hyacinthe de Brulle, perdu
de vue depuis des annes et dont il ne conservait qu'un mdiocre
souvenir.

Ralentissant le pas, ils laissrent passer du monde devant eux.

--Tu n'as pas chang,--dit de Brulle,--j'arrive de New-York, et toi?

Andr, en quelques mots, le mit au courant.

--Ah! tu es mari? J'espre que j'aurai l'honneur de prsenter mes
hommages  Mme de Mercy?

Andr,  qui la question dplut, affirma que ce serait pour lui un grand
plaisir.

--Te souviens-tu, quand nous tions au collge ensemble?

Andr s'en souvint dsagrablement. Aux rcrations, son cousin le
bousculait, le bafouait. Aux sorties, chez les de Mercy qui lui
servaient de correspondants, il brisait tout, taquinait Lucy. On l'avait
expuls du collge pour avoir jet un encrier  la tte d'un pion.
Depuis, trop gt par son pre, un veuf, vieux viveur, de Brulle, tt
ruin, s'tait jet aux passions et aux aventures. Son pre mort, des
hritages de temps  autre le remontaient. Puis il disparaissait,
voyageait. Cette vie excessive et cette morale relche en avaient fait
un aventurier sans fiel, mais sans bont, aussi capable d'une bonne que
d'une mauvaise action.

Tout cela, Andr le dmla peu  peu, en combinant ses souvenirs et en
coutant parler de Brulle:

--Maintenant, je suis fatigu, je veux mener une vie calme, je vieillis,
regarde!

Andr le toisa, tonn qu' trente-cinq ans Hyacinthe et les yeux si
perants, les cheveux si noirs, un tel air de jeunesse virile, tandis
que lui-mme,  vingt-six ans, se sentait las, avait quelques cheveux
blancs. L'orgie, les passions, conservaient-elles donc mieux que le
repos et la vie chaste?

 l'glise, ils se turent. Puis l'on se dirigea vers le cimetire. Bien
qu'il ne voult pas se montrer expansif, et gardt une instinctive
dfiance envers son cousin, questionn par lui avec une curiosit
chaude, mensongre au fond, Andr dit sa vie et, par fiert, la
dpeignit telle qu'elle tait, troite, prcaire, rsigne.

De Brulle, plein d'tonnement, le regardait en dessous d'un air narquois
et protecteur, en pinant les lvres sous sa longue moustache.

--Et tu as une femme?--dit-il d'un ton dont l'inconscient cynisme blessa
Andr.

... Et une fille? Allons, tous mes compliments!

Andr ne se sentait aucun plaisir  lui annoncer son prochain enfant; il
se tut.

Le silence tomba entre les deux hommes, comme lorsqu'on a trop parl et
qu'on le regrette.

Cependant, sur la fin de la crmonie, ils reparlrent, puisqu'il le
fallait, de choses quelconques; leurs voix avaient repris une tonalit
indiffrente.

Andr, gn par le tutoiement, demanda avec un srieux poli, et de l'air
qu'il aurait dit Vous:

--Restes-tu longtemps  Paris?

L'autre haussa les paules, ignorant:

--J'irai voir ta mre, rpondit-il, adieu!

--Bonjour!

Et ils se sparrent.

Rentr chez lui, Andr fit  sa femme, qui l'exigea, le rcit dtaill
de sa matine, sans omettre la rencontre de de Brulle, qu'il dpeignit
en quelques mots svres. S'apercevant que Toinette s'y intressait, il
se tut.

--Andr,--disait le surlendemain Mme de Mercy,--sais-tu que j'ai trouv
Hyacinthe bien chang et tout  son avantage. Je l'ai vu quelques
instants chez les d'Aiguebre; il a t charmant. Je l'ai invit  dner
mardi; sais-tu ce que tu devrais faire? venir, avec ta femme?

--Mais je ne sais,--et il chercha, irrsolu, le regard de Toinette qui
sourit, disant:

--Moi, je ne demande pas mieux.

Cela fit grand plaisir,  sa belle-mre; elle se rpandit en louanges
sur de Brulle, et parla de ses folies passes avec cette indulgence
singulire qu'ont pour les libertins les femmes les plus vertueuses.
Pour la premire fois peut-tre, Toinette l'couta attentivement, au
lieu d'aller et de venir dans l'appartement. Mme de Mercy y vit une
marque de dfrence pour elle, et s'en rjouit.

Quoi qu'Andr lui et pu dire, Toinette s'tait, pour le dner, mise en
grande toilette; le corsage troit la gnait, la jupe  tablier plat
soulignait sa grossesse avance. Devant un magasin, elle entra
rsolument, disant: J'en ai besoin! et paya une paire de gants  cinq
boutons, beaucoup plus cher qu'au _Bon March_.

Ils arrivrent de bonne heure chez leur mre. Dans la salle  manger
toute claire, la vieille Odile tournait autour de la table.  sept
heures prcises, de Brulle arriva, baisa la main de Mme de Mercy, et
salua Toinette crmonieusement. Du premier coup d'oeil il vit sa taille
dforme. Son sourire n'en resta pas moins, mais son oeil prit une
expression indiffrente.

Au dner, il fut aimable, spirituel, mais un involontaire changement
s'tait fait en lui. D'un coup d'oeil, il fit l'inventaire de la salle 
manger, inspecta sa tante, svrement, simplement vtue, prta 
Toinette une attention polie, et parla avec bienveillance  Andr. Il
semblait se rserver pour une soire meilleure, et n'tre aimable que
par le sentiment de sa supriorit. Il parla de son dernier voyage en
Amrique, avec une insouciance affecte. En eux-mmes, Andr et sa mre
sentaient une petite gne inexplicable. Toinette plus jeune, attribuait
les faons d'tre de de Brulle,  l'effet qu'elle devait avoir produit
sur lui. Trouble par ce qu'il disait, elle le regardait  la drobe,
admirant son teint fauve et ses yeux un peu durs.

Puis, comme Andr, jaloux, l'observait, elle baissa les yeux, feignit de
l'indiffrence.

De Brulle consentit  chanter, au piano, quelques airs singuliers qu'il
avait retenus d'un voyage en Asie.

C'taient des sons tristes et pntrants, soutenant des paroles
inconnues. L'imagination de Toinette s'envola, elle et voulu voir des
pays lointains; ce jeune homme n'et-il pas t un compagnon doux et
terrible? Il avait d avoir des passions, courir des dangers.

Elle tait encore sous le charme, quand il se leva, ravi d'avoir fini sa
corve, et se retira, avec empressement.

Toinette, en le saluant, reut un regard si froid qu'elle en ressentit
l'impression glace; son enthousiasme tomba soudain, et elle se rappela
que de Brulle, ds son entre, l'avait, du premier regard, presque
dshabille. Comprit-elle qu'il n'avait vu en elle qu'une bourgeoise en
position intressante? En tout cas, son rve mourut. De Brulle partit
huit jours aprs pour Londres, et elle ne le revit jamais. Si
quelquefois elle pensait  lui, c'tait avec un malaise et une pudeur
physique, qui lui rendaient cruel ce souvenir.

Andr avait un peu souffert, il oublia.




IX


Sa grande proccupation tait pour le mois de janvier. Serait-il
augment au ministre? Dans les bureaux, chacun pensait  cela et
discutait les chances, les droits, avec une mlancolie inquite. Le
manque de fonds au budget retardait, depuis longtemps dj, l'avancement
rglementaire, situation fausse,  laquelle les ministres,  tour de
rle, ne remdiaient point, et dont les employs, anxieux, souffraient
sans se plaindre.

Et comment se fussent-ils plaints?--pensait Andr,--quiconque et
murmur se ft vu rvoqu le lendemain: clibataires pauvres, pres de
famille prolifiques, les employs ne pouvaient pas mme se mettre en
grve, comme les ouvriers. Et cependant il fallait vivre; tait-ce
possible avec des traitements drisoires, sur lesquels on retenait
encore quelque menue monnaie pour la retraite?

C'taient thmes  longues causeries, dans le petit bureau de Crescent.

--Convenez-en,--disait Andr,--la position des employs est fausse et
injuste.

--Injuste, non; pourquoi prennent-ils ce mtier?

--Soit, mais enfin, ils l'ont, ils le font!

--Vous savez ce qu'on rpond; leur travail est maigre et le temps qu'ils
dpensent minime.

--Ah! voil ce que j'attendais, dit Andr; les employs sont des
paresseux, ils sont assez pays pour ce qu'ils font; je vous dirai comme
dans Molire: Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut pas
manger? D'abord je vous ferai observer que dans certains bureaux, le
mien, par exemple, la besogne n'a jamais manqu. Ensuite, croyez-vous
que les employs, tous sans exception, n'aimeraient pas mieux double
besogne et double salaire? N'est-il pas indcent de recevoir cent
soixante-deux francs par mois, quand on a une femme et des enfants 
nourrir?

--Ne vous mariez pas.

--Tant pis pour les pauvres, n'est-ce pas? Eh bien! non, c'est bte, je
le dis. Un employ jeune, intelligent, bachelier ou licenci,  quoi
l'emploie-t-on?  compulser des registres comme vous, ou  copier des
paperasses comme moi! ce qu'un garon de bureau pourrait faire!

--Peut-tre avez-vous raison de penser cela, mon ami, mais vous avez
tort de le dire, les murs ont des oreilles.

--Mais enfin,--dit Andr en baissant la voix,--est-ce juste, est-ce
moral? Le rglement veut que je sois augment tous les trois ans; si je
ne le suis pas en janvier, comme j'ai cinq ans de service, c'est deux
ans qu'on me vole; si je suis augment, c'est deux ans de perdus. Sortez
de l!

Crescent se mit  rire, ses contradictions n'taient pas srieuses, mais
il tait devenu sceptique:

--Il y a dix ans, je parlais comme vous. Aujourd'hui je suis rsign. Si
pnible que soit votre situation, estimez-vous encore heureux qu'il ne
vous arrive rien de pire. C'est ma devise, vous savez!

Andr pensif, regagna son bureau. Et pendant toute la semaine, il se
dit:

Serai-je ou non augment! Ce souci est grotesque? Non: vingt-cinq
francs de plus par mois sont une somme norme dans un petit mnage.
Puis il haussait les paules, trouvant la vie trop mesquine.

Janvier arriv, Andr n'eut pas d'avancement. Peu d'autres en eurent,
mais cela lui semblait plus amer  lui, qui avait de lourdes charges.
Crescent non plus n'eut rien. Peut-tre malgr ses objections d'une
bonhomie sceptique, s'tait-il attendu  une augmentation mrite; car
ce jour-l, il semblait, assis dans un fauteuil, plus fatigu, malgr
son bon sourire, avec sa respiration courte, annonant l'asthme.

Plusieurs mois passrent.

Un dimanche les Damours djeunaient chez les de Mercy.

Le pre et la fille taient arrivs en noir, contrastant tellement entre
eux, qu'on ne leur trouvait aucun air de famille. D'abord rgnait un
silence pnible, tandis que Toinette empresse aidait Germaine  ter
son chapeau. Damours se dgantait lentement, avec pesanteur, comme s'il
faisait un effort extraordinaire. Ses gants tirs, il parut soulag,
regarda autour de lui les murs du petit cabinet de travail d'Andr:

--Ah! voil votre pre, dit-il, il est bien ressemblant!--Et pour mieux
voir la photographie, il se leva. Son dos vot inspirait de la
tristesse. Cependant Toinette pressait le djeuner, qu'on servit.

--Des hutres!--fit Damours avec un sourire vague.--Ah! vous nous avez
gts!

Ils s'attablrent. Damours mangea de grand apptit.

--Je n'ai pas grand'faim,--disait-il.

Germaine mangeait comme un oiseau; elle avait pli et semblait plus
petite, plus mignonne.

Quoi! pensait Andr, si je m'tais obstin, elle serait ma femme,
aujourd'hui, tout ce qui m'entoure lui appartiendrait, je l'aurais l,
assise, en deuil, toute triste; mais alors Toinette?... Et il lui vint
au coeur un malaise indfinissable. Certes, Germaine n'tait pas la femme
qui lui et convenu, mais Toinette l'tait-elle plus?

Peut-tre elle et lui... s'taient-ils mpris? Triste ide!...

--Oui, mon cher, disait Damours, nous partirons  la fin du mois;
Germaine a besoin de distraction: nous ferons un voyage  Alger; de tout
temps j'ai voulu le faire, et mme si j'avais cru les mdecins, j'y
aurais men plus tt (il touffa sa voix) ma pauvre femme. Oui, j'aurais
d, peut-tre cela aurait-il (il toussa, comme trangl) prolong sa
vie!...--Mais les affaires, le travail, l'argent, tout cela m'a retenu;
nous sommes de misrables gostes.

Il s'arrta indcis, vit son verre et le vida.

--C'est un voyage ncessaire, nous en avons tous deux besoin.--Il
regarda Germaine,  qui les larmes montaient aux yeux.

--Ma mre a une proprit dans la plaine du Chlif,--dit Andr
vivement;--la visiterez-vous?

--Certainement.

--C'est un coin de terre, mais je ne crois pas que cela rapporte ce que
cela devrait donner; les fermiers, vous savez... et puis nous n'avons
pas un contrle bien sr, l-bas. Vous qui vous y connaissez,
voulez-vous vous rendre compte de ces choses? cela m'obligera, et ma
mre surtout.

--De grand coeur,--dit l'avocat. Et il y eut un silence.

 cet instant une musique se fit entendre dans la cour.

--Oh! ce sont les Italiens,--cria Toinette,--venez-vous voir? ils ont un
singe.

Germaine la suivit, bien quelle n'en eut gure envie. Tout le temps du
repas,  la drobe, elle avait examin Toinette, sa faon de se tenir,
de parler; elle-mme tait reste distraite, parlant peu.

Seuls, Andr offrit  Damours de fumer.

--Je ne fume plus, dit celui-ci.

--Comment, vous qui fumiez toute la journe!

--Oui,--et il fut embarrass,--Germaine est beaucoup plus seule, vit
davantage avec moi et elle... Bref, je ne fume plus; c'est une mauvaise
habitude de perdue.

Andr regarda son vieil ami et fut touch; cet homme,  quarante-six
ans, se privait d'une habitude invtre, par tendresse pour sa fille.

--Vous ne fumez pas, d'ailleurs,--dit Damours; et d'un air vague:--Les
jeunes gens fument moins que de mon temps. Affaire de mode, sans doute?

Le silence retomba. Derrire la porte on entendait les femmes. L'avocat
leva les yeux sur Andr comme pour une confidence; mais gn il se tut:

--Madame de Mercy est charmante,--dit-il enfin,--vous tes heureux!

Andr sourit, sans conviction, acquiesant, comme par politesse.

--Votre petit appartement est trs bien arrang,--et Damours se remua
sur sa chaise, regardant autour de lui.

Andr souriait toujours, muet.

Damours devint rouge.

--Je pense que vous tes parfaitement satisfait? sans soucis d'aucune
sorte, n'est-ce pas? Ma vieille amiti, et bref,--dit-il en rougissant
encore,--si jamais... vous aviez besoin d'argent, un jour... (il perdait
pied), j'en ai, moi...--dit-il brutalement.

--Mon ami!... Et Andr fit un geste confus.

--Ne m'en veuillez pas. J'ai t l'ami de votre pre, je suis le vtre;
et si vous m'estimez un peu et qu'un jour... Eh bien! ne vous adressez
qu' moi!

--Merci de coeur, mon bon cher ami, mais je vous proteste...

--Oh! je sais!...--s'cria l'avocat, se dfendant de paratre avoir
devin l'tat prcaire du jeune mnage.--Mais enfin, avec la politique
du jour, les changements de ministre...

--Qu'ai-je  craindre?

--Sans doute, sans doute; enfin, ne m'oubliez pas! Voil ce que je
voulais vous dire, je m'y suis mal pris, je n'ai pas de dlicatesses.
Votre main, voulez-vous?

Leur treinte fut silencieuse et forte.

Peu de jours aprs, les Damours partaient pour l'Algrie.

--Les voil embarqus, dit Andr;  l'heure qu'il est, ils sont en
pleine mer, demain matin, ils verront la cte d'Algrie. Quel beau pays
ce doit tre! Mon pre en parlait avec admiration. La mer y est bleue;
mais le soir on respire dans les jardins; les bananes, les goyaves, les
ananas y poussent. Les Arabes aussi sont beaux.

S'apercevant qu'il avait parl avec emphase, il s'arrta court.
taient-ce seulement des rminiscences qui flottaient en lui? Non, mais
l'attrait du merveilleux, des pays inconnus.

Toinette semblait distraite. Il reprit:

--Sais-tu ce que disait mon pre, quand j'tais encore au collge?

Quand nous serons ruins (il tait dj accabl de procs), nous nous
en irons tous  Alger, nous habiterons la ferme et nous cultiverons la
terre; nous serons des gentilshommes paysans!--Cette ide, m'est
souvent revenue! Ah! si je savais seulement distinguer le bl de
l'avoine, si nous pouvions nous rsigner  vivre l-bas, ce ne serait
pas si sot!

--Je ne vous vois pas en paysan,--dit Toinette;--et moi je ne me vois
pas en paysanne.

tonn de cette voix sche qui coupait toujours son rve:

--Peut-tre,--dit Andr. Et il parla d'autre chose.



X


Forc d'apporter beaucoup de circonspection aux amitis de sa femme, il
s'tonnait qu'elle ne se lit pas davantage avec les Crescent. Quant 
s'pancher avec Mme de Mercy,  tcher, au moins par devoir, d'gayer un
peu la solitude de la vieille femme, Toinette, l-dessus, ne donnait
aucun espoir.

Ses relations se bornaient  deux ou trois jeunes femmes, dont Andr, au
cours de la vie, avait rencontr les maris. De loin en loin les de Mercy
offraient une tasse de th, ou, sans crmonie, perdaient la soire chez
les uns ou chez les autres. Parmi les femmes, pas plus que parmi les
hommes, aucune figure saillante, aucun esprit qui dpasst la moyenne.
C'taient de ces personnages qui donnent la rplique, jouent dans
l'existence un rle de comparses. L non plus, Toinette ne se fit pas
d'amie.

Pour Andr, il vivait dans une solitude d'esprit douloureuse. La
lecture, qu'il aimait passionnment, emplissait pour lui des heures, et
longtemps dans la nuit. Il regrettait de n'tre ni peintre, ni musicien;
il et voulu savoir crire, mais n'avait point l d'ambitions vulgaires;
un instinctif respect des choses de la pense et des arts l'empchait de
s'y essayer.

Son coeur, bien que mal rempli, avait au moins de l'affection pour sa
femme et sa mre. Mais son esprit restait solitaire; il remuait des
penses pour lesquelles un confident manquait, et que n'et compris
personne de son entourage.

Il lisait le matin le journal avec dtachement, s'intressant peu aux
articles de premire page, o s'puise la chronique quotidienne; il
parcourait rapidement la gazette des thtres, dans lesquels il n'allait
plus du tout,--grande privation pour Toinette!--il s'arrtait aux
articles de biographie, rares, courts, faits  la diable. Ce qui
l'attirait de prfrence tait la gazette des tribunaux, souvent
intressante comme un roman.

Une fois, il dit ngligemment:

--Tiens! nous avons un nouveau ministre.

--Pourvu qu'on t'augmente!

--C'est peu probable, ma chre; les employs n'existent gure pour un
ministre; il ne nous connat pas, n'a pas affaire  nous.

--Comment est-il, ce nouveau?

Andr fit un geste de parfaite ignorance.

--Je ne sais pas, je ne l'ai jamais vu; ce que je pourrais te dire,
c'est comment est son cocher!

--Pourquoi?

--Parce que la voiture de Son Excellence attend dans la cour prs du
perron; si je ne connais pas le ministre, je connais le cocher; or tu
sais qu'on dit: Tel matre, tel valet! Eh bien! mon avant-dernier
cocher tait un petit homme gros, rouge, clatant dans sa culotte,
tandis que le dernier tait grand comme un cierge et glabre comme un
prtre.

Toinette sourit et elle fit, en lui montrant ses dents blanches:

--Tu es drle!--du mme ton qu'elle aurait dit: Tu es bte.

D'abord on ne s'aperut gure, dans les bureaux, du changement
ministriel; tout allait comme devant, les paperasses ne s'augmentaient
ni ne diminuaient. Quant au nouveau cocher, il tait sec, sombre, tout
pareil  son cheval, un grand trotteur noir  l'oeil mchant.

Le ministre tait install depuis huit jours quand un effroi bouleversa
l'administration; on parlait d'purations de personnel, de renvois, de
mises  la retraite; un grand vent de terreur courbait les ttes. Les
employs, tremblants et ples, apportaient plus d'application  leur
besogne; leur criture devenait meilleure, leur exactitude exagre.

Et, coup sur coup, l'orage clata. De vieux commis, sous-chefs et chefs,
qui s'ternisaient sur leurs ronds de cuir, furent mis  la retraite, de
jeunes employs auxiliaires congdis comme inutiles, des employs
anciens rvoqus  la suite de dnonciations viles, qui amenrent des
pugilats. Andr figurait sur la liste de renvoi, un des premiers.

Ce n'tait pas qu'on et  se plaindre de lui, mais son nom avait attir
l'attention:

--Bon! un noble, un ractionnaire!

Et sans en savoir plus, le ministre l'avait biff.

Andr, dans son bureau, causait avec Malurus tout blme, tout remu par
ces excutions sans cause, quand le chef de bureau entra annonant la
mauvaise nouvelle.

C'tait un homme grand et fort; il bredouillait en jetant autour de lui
des regards de livre. Il expdia les regrets, les condolances, puis se
sauva.

Malurus et Andr, seuls, se regardrent.

Le vieil employ avait un tremblement nerveux, l'oeil atone.

--Heuh! heuh!--Et il fut pris d'un accs de toux sche, pniblement,
regardant Andr faire ses prparatifs de dpart.  ce moment, Crescent
entra rouge, indign, la bouche ouverte; mais voyant Malurus, il se tut,
par prudence.

Andr tait ple. Que faire? Il avait envie de se prcipiter dans les
couloirs, de forcer les portes, de parler de force au Ministre et de lui
rclamer, avec colre, son gagne-pain perdu; une haine le soulevait
contre ce politique riche qui, bien assis dans un fauteuil, rayait, d'un
seul coup de plume, des existences entires. Si encore Andr s'tait
affich d'une faon quelconque; mais, depuis son mariage surtout, il
travaillait avec patience, enferm dans sa besogne.

Il serra ses affaires, endossa son paletot, tandis que sans parler, dans
le grand silence du ministre terrifi, Crescent et Malurus le
regardaient.

Ce qui treignait Andr  la gorge tait la ncessit de rentrer chez
lui, d'annoncer sa rvocation  sa femme, de lui dire: Je n'ai plus
d'emploi. Et demain il faudrait vivre. Comment?

Il se couvrit, jeta un regard  la salle triste, o moisissaient les
cartons,  la chemine o rtissaient d'normes bches,  son bureau
d'une propret neutre et triste, aux plumes dont il s'tait servi comme
un manoeuvre, et au grand mur de moellons qui, maintenant, semblait le
narguer encore.

Il serra la main de Malurus, accompagna Crescent dans un couloir. L,
ils se sparrent, encore stupides de ce coup imprvu; puis Andr, sans
dire adieu  personne, descendit par un obscur petit escalier de
service, et blme comme quelqu'un qu'on chasse, s'en fut. Comme il
passait le porche, il recula; un coup tran par un cheval noir,
conduit par un cocher qu'il reconnut, entrait: le Ministre, dans sa
voiture, et l'employ  pied se regardrent sans se connatre, d'un oeil
vide.

Andr n'osait pas rentrer chez lui. L'humiliation tait trop forte:
quoi! il avait diminu, raval son existence afin de ne devoir rien 
personne; il vivait modeste et laborieux, et on lui enlevait sans
raison, par arbitraire, son strict gagne-pain! Il erra par les rues; le
temps lui semblait ne vouloir passer.

Alors, par faiblesse, ou par cette confiance qui fait qu'on aime mieux
chagriner le coeur prouv d'une mre que celui, incertain encore, d'une
jeune femme, Andr monta chez Mme de Mercy et lui dit tout.

Elle ne pleura pas.

Il l'avait souvent vue gmir ou rcriminer pour des faits sans
importance; mais l, elle se leva stoque, et se raidissant contre la
douleur:

--Va, Andr, va retrouver ta femme, nous arrangerons cela, mon enfant!

Et sa voix, dcisive le raffermissait, sans qu'il st pourtant vers quel
espoir se tourner.

--N'y pense pas trop, dit-elle, il viendra un temps meilleur.

Et elle se tut, ayant besoin de toute sa force.

Ils s'embrassrent. Alors, un peu soulag, mais fivreux, Andr alla 
pied vers la Bastille. Qu'allait dire sa femme? Et un doute cuisant lui
tenait au coeur. Serait-elle  la hauteur de l'preuve? Allait-elle se
rpandre en dolances inutiles? Hlas! c'est  cette heure qu'il
sentait, quoique innocent, la responsabilit terrible de ses devoirs de
mari et de pre. Cet entourage qui ne vivait que parce que sa propre
volont l'avait cr, cette femme aux qualits et aux dfauts d'enfant,
cette petite fille frle, ces deux servantes mercenaires, cet
appartement plein de meubles familiers, tous les tres et les choses qui
entouraient Andr, qu'allaient-ils devenir?

Et dans le brouillard de la fin d'hiver, trbuchant sur le pav gras, il
remuait mille doutes, souffrait mille angoisses.

Il monta rsolument l'escalier, puis s'arrta, n'osant sonner, devant la
porte.

Elle s'ouvrit. Toinette, derrire, avait devin sa prsence. Elle le
regarda aux yeux, le vit furieux, navr, et se jetant dans ses bras:

--Qu'y a-t-il? Un malheur?

--Oui! on m'a rvoqu de ma place, sans cause, par btise, parce que je
porte un nom noble.

--Oh!--fit-elle atterre.

Il se dgagea, jetant avec violence son chapeau. Quoi! ne le
comprenait-elle pas? Allait-elle pleurer maintenant? Elle ne le lchait
point, tout contre lui, elle le prservait de ses bras contre un malheur
pire.

--Andr,--cria-t-elle et de tout son coeur,--ne te fais pas de chagrin,
a n'est rien!

Et comme il se taisait, elle l'embrassa doucement, le mena  un
fauteuil. Une maternit nouvelle, une piti douce; se rvlaient en
elle. Elle courut chercher l'enfant, l'apporta sur les genoux d'Andr,
et murmura:

--Petit pre, ne vous faites pas de chagrin; ayez courage, petit pre;
embrassez-nous, petit pre.

Il regarda sa femme et son enfant, puis il les embrassa gauchement et
laissant tomber sa tte sur l'paule de Toinette, il pleura, doucement.

Quand il fut plus calme, et plus tard quand des scnes pnibles, comme
dans tous les mnages, clatrent, Andr se souvint de cet instant de
tendresse. Et parce qu'elle n'avait pas dout de lui  ce moment cruel,
et qu'elle avait mis ses lvres, avec piti, sur ses yeux pleins de
larmes, il lui pardonna beaucoup et ne cessa point de l'aimer.

Ce soir-l, ils n'osrent ou ne purent prendre de rsolutions. Ils se
sentaient seuls, abandonns, et pour la premire fois, avaient
conscience du peu que tient la vie d'une famille dans la grande mle
des hommes.

Des roulements de voitures leur mouraient aux oreilles. Tout se taisait
dans la maison, le feu s'teignait dans la chemine, la lampe baissait,
les choses elles-mmes taient tristes. Et eux restaient assis, les
mains ouvertes, trompant leur angoisse par de vaines paroles.

Pour viter le supplice de se sentir vivre ainsi,  vide, ils se
couchrent, se pressant dans leur faiblesse, l'un contre l'autre.

--Andr,--disait Toinette,--tchons de dormir.

Et ils feignirent le sommeil, avec la respiration pnible des gens
veills. Tous deux ressassaient l'intolrable question:

--Que devenir?




XI


Andr, le lendemain, se mit en qute d'une place. De huit jours il ne
trouva rien. Un homme intelligent pouvait donc mourir sur le pav de
Paris, sans avoir su gagner un morceau de pain!

Toinette d'elle-mme dit:--La nourrice cote trop cher, Marthe va bien,
sevrons-la.

Cela fut fait, malgr les gmissements de l'norme femme,  qui la
colre faillit donner un transport au cerveau. Bien que, par Mme Rollin,
une autre place lui ft trouve dans la journe, elle ne dcolra pas,
et partit en jetant des injures, entre les portes qui claquaient.

Toinette passa les nuits, se rveillant toutes les heures, piant le
souffle de l'enfant, pour lui prsenter,  son premier cri, du lait
tide. Le sevrage russit. La petite fille s'accoutuma; aussitt les
dents commencrent  la faire souffrir. Aprs un souci, l'autre.

Quinze jours aprs:-- quoi sert lisa, disait Toinette, ne pouvons-nous
faire le mnage nous-mmes?--Ainsi fut fait.

Le soir, un peu tard, on sonna  la porte; fatigus, ils faillirent ne
pas ouvrir.

Crescent parut, disant  Andr, sans prambule et d'un air gn:

--Voulez-vous me rendre un service?

--Certes! fit l'autre tonn.

--Je suis souffrant, accabl par mes leons,--Crescent en donnait
beaucoup,--je n'ose les perdre et cependant je ne puis les mener toutes
de front.

Il s'arrta, visiblement dconcert.

--J'ai pens,... ne voudriez-vous pas m'aider... en vous chargeant d'une
partie, moi de l'autre? ce serait un vritable service que...

--Je ne suis pas dupe,--dit Andr en se levant, et il serra la main de
Crescent:

--J'accepte, et merci!

Il s'tonna de ne ressentir nulle honte, comme si entre braves gens, la
reconnaissance tait lgre, agrable.

Par un camarade, Andr obtint aussi quelques travaux de librairie, une
soixantaine de francs par mois.

Dj Mme de Mercy avait apport sa part de dvouement, et pris une
rsolution grave pour elle, qui n'aimait que Paris. Elle donna cong de
son appartement, quoi que son fils lui pt dire, et fut s'installer en
Seine-et-Marne,  la campagne, dans une petite maison de paysans.

--Vois-tu, disait-elle, l je dpenserai moins, car je suis  bout de
ressources. Quand l'enfant natra, vous me le confierez, je le mettrai
en nourrice au village, je le verrai plusieurs fois par jour, et vous
n'aurez pas  vous en occuper.

--Mais, mre, vous ne pensez pas rester toute votre vie l?

--Mon enfant, quand vous n'aurez plus besoin de moi, je pense qu'avec
mes faibles revenus, je prendrai pension dans un couvent; ce sera mon
dernier morceau de pain, et je sais que vous ne me l'enlverez pas.

Ce n'tait pas un reproche; et que sa mre sauvegardt un jour la
dignit de ses dernires annes, Andr l'entendait bien ainsi; toutefois
il souffrit, se reconnaissant la cause, bien qu'involontaire, de ces
privations.

Donc il avait eu tort de se marier? Les gens pauvres ne se marient
point! Que ne s'tait-il teint, dans une pauvret fire, ne lguant 
personne le poids de son nom?

Ces penses l'eussent assombri; l'activit force  laquelle il tait
condamn le sauva; certes,  cette heure douloureuse, chacun fit son
devoir, mais fbrilement, comme lorsqu'on traverse une priode de
transition: si cela avait dur, tous le sentaient, la persvrance et
t impossible.

Toinette se levait  six heures du matin. Aide, d'Andr, elle faisait
la chambre, habillait l'enfant, sortait faire son march, servait le
djeuner, passait sa journe  coudre ou  frotter les meubles,
entretenait, par orgueil provincial, une propret exagre, puis on
dnait, et Andr et elle, sitt Marthe couche, lavaient la vaisselle.

Ils avaient beau s'aimer, l'amour fut parti au bout de quelques mois.

Quoique leur orgueil les raidt, ils ressentaient une humiliation, se
sentaient dchus, devant leur pass commun de douceur relative, leur
pass de matres.  prsent, ils taient domestiques.

Cette humiliation sourde, Andr l'prouvait aussi en courant Paris pour
donner des leons; il se trouvait cuistre, s'amoindrissait,  ce mtier,
car il n'avait pas la bonne humeur philosophique de Crescent. Pourtant,
 la pense que ces leons, Crescent les avait prleves sur les
siennes, Andr oubliait sa peine, mu de reconnaissance. Le soir, il
corrigeait des preuves d'imprimerie ou rdigeait des compilations.

Les silences qui duraient alors entre sa femme et lui, avaient quelque
chose d'orgueilleux et d'amer. Ils se taisaient, contre l'injustice du
sort.  la drobe, ils se considraient. Lui, souffrait de voir les
mains de Toinette rougir: elle, plaignait les yeux cerns, la fatigue de
son mari.

Mme Crescent avait dit des prires pour eux, plant deux cierges 
Sainte-Antoinette et  Saint-Andr. Car elle tait d'une pit nave,
trouvait des joies d'enfant aux petites pratiques du culte, et ne
pouvait s'expliquer la froideur religieuse de la jeune femme.

Toinette en effet, pratiquant comme jeune fille, avait, au courant de
son mariage, dlaiss peu  peu ses habitudes pieuses. Elle avait fait,
d'elle-mme,  son mari, le sacrifice de la confession; peut-tre
avait-elle des pudeurs dlicates, elle aussi, ou le souvenir pnible
d'un prtre indiscret. Elle suivit d'abord la messe, peut-tre, pour se
prouver qu'elle tait ferme dans sa foi. Andr, avec son respect des
croyances, la laissait libre, et quelquefois l'accompagnait.

Peu  peu les besoins du mnage absorbant Toinette, elle manquait la
messe. Quand elle sortait au bras de son mari, devant le portail d'une
glise il lui disait:

--Veux-tu entrer?

Elle acceptait, et tandis qu'il regardait les grands vitraux, vite
agenouille sur un prie-Dieu, devant quelque petite chapelle illumine,
elle rcitait une prire, et l'on sortait.

Mais il ne voyait point dans ses yeux cette flamme dont il avait vu,
autrefois, le visage de sa mre ou de sa soeur s'clairer.

Toinette, dont la foi tait toute de superstition, de pratiques, et sans
racines, entra moins dans les glises, cessa d'y aller.

Cette crise qu'ils traversaient, la ramnerait-elle  la religion des
femmes: simulacres dvots, petites prires, bonnes rsolutions, qu'on
oublie par lgret, une fois dehors?--Il n'en fut rien.

Il s'en tonna, sans s'en rjouir; sur quoi s'appuierait Toinette?
Pourrait-elle, sans ides fortes et profondes, marcher cependant droit?
Il y repensait souvent, s'tonnait de l'incurie d'me, de l'indiffrence
de la jeune femme sur ces questions ternelles qui rglent et
dterminent notre vie.

Mme de Mercy s'tait dcide pour Chartrettes, un joli village, sur un
coteau, dominant la Seine et la plaine de Bois-le-Roi. Elle ne serait
pas trop loin de Paris.

La solitude lui semblait cruelle  son ge, mais elle, qui n'et su
modifier les petits dfauts de son caractre, tait capable des plus
grands sacrifices. Aussi bien les chagrins ne lui avaient pas manqu.
L'abb Lurel tait parti. Sa vieille amie Mme d'Ayral, perdue au fond
d'un chteau de Bretagne, y vivait, paralyse, attendant sa fin.

Ses chres affections se dtachaient d'elle.

La meilleure, Andr, ne lui appartenait plus. Il tait  une autre, et
cette autre, hlas! n'aimait point la mre de son mari.

Mme de Mercy avait prouv un grand trouble en embrassant Marthe pour la
premire fois. Un moment, elle avait espr rattacher sa vie dracine 
la frle existence de l'enfant. Elle et voulu que celle-ci grandt vite
et l'aimt. Elle cherchait sur le petit visage la ressemblance d'Andr,
sa ressemblance  elle-mme. Mais comment assouvir sa soif de tendresse?
le bb tait encore dans les limbes, de ples sourires erraient sur son
petit visage, ses mains s'agitaient  vide, dans une vie inconsciente et
heureuse. Alors elle s'attendrissait:

Pauvre petite, que de peines elle aura; sans fortune, trouvera-t-elle
un mari? sera-t-elle heureuse?

Quand Marthe eut six mois, et qu'elle commena  rire et  reconnatre
les figures, c'et t pour Mme de Mercy une joie douce de la prendre,
de la faire sauter, de la couvrir de baisers; mais Toinette
l'abandonnait rarement  sa grand'mre; d'un air mfiant elle regardait
celle-ci porter l'enfant, et s'il pleurait, elle le reprenait vite,
accusant tout bas la vieille femme de maladresse, injuste elle-mme,
cruelle, sans s'en douter. Et sous les yeux ternes de sa belle-mre,
Toinette secouait alors follement sa fille, la roulait par terre,
relevait en l'air, avec des cris de tendresse, l'exaltation d'un amour
goste, tandis que Mme de Mercy, le coeur gros, souffrait d'tre si peu
comprise.

Aussi tait-elle bien change, plie. Les craintes de l'avenir, le
chagrin de voir le mnage de son fils si pauvre, l'avaient rapidement
vieillie et comme use. Malgr son effroi devant les lourdes dpenses
d'un accouchement, elle attendait que l'enfant, un garon,
esprait-elle, ft n.

Un garon! Il saurait agir, se dbrouiller plus tard, servirait d'aide
et de protection  sa soeur. Et d'abord ce petit serait  sa grand'mre,
 elle seule, au moins pendant une anne. Elle l'aurait sous la main,
dans le village, elle lui tricoterait des bas et des guimpes, elle seule
aurait ses sourires, ses pleurs, elle le consolerait, le ferait rire.

Le neuvime mois tant venu, les couches de Toinette furent heureuses.

Andr n'avait eu que le temps de courir chercher et de ramener la jeune
sage-femme. Elle et lui prparrent le lit;  peine tait-on prt  le
recevoir que l'enfant naquit. Mme Rollin, selon son habitude,
dissimulant le sexe, ces retards alarmrent l'accouche, Andr et
surtout la grand-mre. Ils eurent un pressentiment.

C'est une fille, pensaient-ils, et l'ide d'en lever une seconde les
effrayait.

Mais la sage-femme dit:

--C'est un garon!

Alors un beau sourire fier claira le visage de Toinette, Andr se
frotta nerveusement les doigts, Mme de Mercy soupira, et ses traits
s'animrent d'une tardive esprance.

Jacques-Jean de Mercy, hritier du nom, s'agitait, dmesurment petit,
dans des langes trop larges, et criait avec une vivacit colre. La
petite Marthe rveille dans son berceau se mit  pleurer aussi. La vue
de son frre l'indigna. Elle se refusa  l'embrasser, et elle se
reculait avec peur aux bras de son pre. On la recoucha. Le nouveau-n
s'endormit aux bras de sa grand'mre. Et le calme et le repos
descendirent encore une fois dans la famille augmente. Le surlendemain,
arrivrent la nourrice de la campagne, et pour garde une soeur novice.

Toutes deux, prenant possession de leurs fonctions se tenaient au pied
du lit de Toinette, la dvisageant.

La nourrice grande, jeune, belle, avait des joues rouges et d'admirables
seins. Mme de Mercy,  qui les propritaires de sa petite maison et le
cur de Chartrettes l'avaient fait trouver, en tait toute fire.

La novice tait ple, chtive, avec la poitrine rentre, l'oeil ple et
le regard indfinissable des phtisiques.

--Ma soeur, voulez-vous donner l'enfant  la nourrice, que je le voie
tter?--demanda la jeune femme.

La novice, rigide dans sa robe noire, prit gauchement l'enfant, et le
tendit  la nourrice, dont apparut la gorge blanche et le sein au
mamelon pointu. Et les deux femmes se regardrent. La nourrice souriait
avec un orgueil naf, pleine de vie. La soeur semblait ravaler le dgot,
l'horreur physique que lui inspirait la vie grouillante de l'enfant, et
la mamelle gonfle de la femme.

Deux jours aprs, la nourrice et Mme de Mercy partirent; ce fut un
dchirement, mais on devait se revoir.

Dans le cabinet de travail:

--Tiens, Andr, dit sa mre, voici pour Mme Rollin, voici pour le
pharmacien, et rien pour toi, mon pauvre garon. Courage!--Et elle
disparut. Andr referma la porte. La vie lui semblait trange.

Par sa faute, sa mre, rduite  des rentes drisoires, allait vgter
dans un trou de campagne; un nouvel enfant venait ajouter aux soucis
d'hier des dpenses et des chagrins.

Cependant l'orgueil d'avoir un fils lui releva la tte: Jacques serait
grand, puissant et riche. Il relverait le nom, ferait des coups
d'clat.

Voeux ridicules! Andr, ex-copiste, scribe dans un bureau, baissa le
front: que lguerait-il  son fils, en vrit?

 cet instant, par une fentre mal ferme, s'engouffra une bouffe
d'air, et Andr eut une aspiration suprme, violente comme l'effort d'un
prisonnier pour desceller les barreaux de sa prison.

Ah! s'en aller, murmura-t-il, en tendant les bras dans un geste de
fatigue coeure, chercher une vie nouvelle, tre paysan, plutt qu'un
monsieur ridicule comme moi, habill d'une redingote rpe, et mpris
par son concierge!...

Et sans qu'il st d'o lui venait cette association d'ides, il pensa 
Damours qui tait en Algrie et  la terre que Mme de Mercy y possdait.
Mais avant d'avoir suivi le fil de son rve, Andr s'arrta: Il ferait
un triste fermier, vraiment!

--Mais il y a un courant d'air ici!--cria une voix, et la soeur parut,
fermant la fentre.

Andr frissonna avec malaise et crut sentir retomber sur lui le
couvercle de sa vie ferme.

Bien diffrente, la soeur novice, de la gaillarde soeur Ursule, qui avait
rgent toute la maison, soeur Louise, asservie  la rgle, faisait son
service strictement, mais elle ne parlait ni ne mangeait, et se mouvait
sans gat. Quand le mdecin tait l, incapable de lui faire un
rapport, elle baissait les yeux, rpondant par monosyllabes.

Les regards la gnaient. Elle n'avait point de sympathie pour la petite
Marthe, devenue cependant gentille. Plus que la rgle religieuse,
quelque chose d'invisible la sparait de la vie et des vivants; et
c'tait le mal qui ne pardonne point, dont elle se mourait.

Quand elle grenait son chapelet et que les prires couraient sans bruit
sur ses lvres, Andr, glac par ce dtachement froid, impassible, des
tres et des choses, devinait lointaine, ailleurs, la pense de la soeur;
ses yeux semblaient dire: Que m'importe tout cela? puisque je vais
mourir.

Il eut un soulagement quand elle partit. Elle aussi parut allge. Elle
souffrait dans les intrieurs bourgeois, elle soignait de prfrence les
misres populaires dans des chambres froides et infectes.

Quelques mois aprs, la suprieure, qui pendant son sjour venait
l'inspecter, apprit  Toinette, rencontre dans la rue, la mort de soeur
Louise.

Une femme de mnage provisoire, engage pour le temps des relevailles,
fut congdie. Alors Toinette et son mari reprirent leur vie impossible.
Elle leur parut beaucoup plus lourde. L'ide qu'ils faisaient leur
devoir les consolait bien un peu mais l'avenir restait effrayant, sans
scurit, sans issue. Andr, bachelier, ne pouvait aller bien loin en
donnant des leons; et ses travaux de librairie, peu pays, taient
alatoires.




XII


Depuis quelques jours, Crescent vitait, par dlicatesse, Andr, dont la
scrupuleuse amiti voulait rendre des comptes et n'accepter que moiti
du prix des leons.

On le vit pour le baptme, car il fut parrain: attention qui le toucha
plus que toute autre. Ensuite il disparut jusqu' un certain premier
mars dont Toinette se souvint toute sa vie.

Crescent la trouva seule; il avait un air mystrieux qui intrigua et
mut la jeune femme.

--Vous apportez une bonne nouvelle?

--Bonne, c'est selon, a dpend d'Andr.

--Comment?

--Auriez-vous du plaisir  le voir rentrer dans l'Administration?

--Mais...--Toinette devint rouge, sans qu'on st si c'tait de plaisir
ou d'humiliation.--Expliquez-vous.

--Eh bien, les mesures prises par le Ministre ont soulev des
protestations; l'influence de plusieurs snateurs et dputs a fait dj
rintgrer quelques employs. Le ministre a fait soigneusement reviser
le dossier des rvoqus, bref, celui d'Andr est bon, sans grief  sa
charge, et  l'heure qu'il est, Andr est rtabli dans ses fonctions,
appointements, etc..--Voici le papier, je m'en suis procur copie.

--Ah!--dit Toinette songeuse: cette rparation tardive lui faisait
sentir plus vivement l'injustice rcente.--Le coup a t dur pour lui,
on ne s'est pas souci de savoir s'il aurait du pain; les puissants
agissent sans rflchir assez.

Elle se tut:

--Conseillez-moi?

--Tout dpend d'Andr. Son orgueil et son coeur ont souffert, veut-il
continuer  ne demander de ressources qu' lui-mme, qu' son nergie,
je ne pourrais l'en blmer, d'autre part, c'est chanceux. Prfre-t-il
rentrer dans la maison d'o il est sorti, c'est humiliant peut-tre,
mais il gagnera moins pniblement sa vie, il aura moins d'imprvu.

--Mais, dit Toinette, si un autre ministre?...

--Je ne le crois pas, ces mesures radicales pouvantent les nouveaux
venus. Le ntre est une exception, heureusement. Andr peut rentrer sans
crainte... Ah! je sais bien,--fit-il avec une pause, que l'avenir
politique est incertain, mais quoi...--Et brusquement:--Je me sauve!

--Attendez Andr.

--Peut-tre vaut-il mieux que vous lui expliquiez
vous-mme!...--Toinette comprit la dlicatesse de leur ami.

--Si j'osais vous donner un conseil, dit-il, n'influencez pas trop votre
mari, qu'il prenne librement son parti et surtout qu'il ne songe qu'
lui, qu' vous...--Et honteux d'en avoir dit tant Crescent se sauva,
laissant sur la table l'arrt ministriel.

Toinette le relut, le palpa.

C'tait une belle feuille double, frappe d'un timbre incrustant le
papier; une belle criture de scribe la paraphait, indiffrente.

On ne doute de rien, pensait-elle. Si Andr refusait pourtant!

Quand il rentra, elle dit:

--Quelqu'un est venu te voir. Devine?

--Ah! Qui donc?

--Devine?... Crescent!

--Qu'est-ce qu'il voulait?

--Te montrer quelque chose.

Et Toinette, en hsitant, prsenta le papier, qu'Andr lut
attentivement, plia et mit dans sa poche. Il parut honteux et sifflota
pour dissimuler ses impressions.

Il tait las de ses leons et crott de boue. Son visage trahissait la
fatigue et l'coeurement; Toinette n'osa l'interroger. D'ailleurs le
dner l'occupa. Andr, ayant chang de vtements, jouait dans le cabinet
de travail, avec la petite Marthe. L'enfant, qu'on n'avait jamais
emprisonne dans un maillot, avait, dans la libert de la layette
anglaise, dvelopp ses petits membres remuants. De jolis rires lui
partaient des lvres, tandis que devant le feu, son pre, agenouill, la
chatouillait.

Toinette ouvrit la porte et regarda son enfant et son mari; se demandant
quelles penses il roulait dans sa tte, elle attendit qu'il levt les
yeux.

Il enleva Marthe et l'installa dans sa chaise. Le dner fut silencieux.
Toinette comprit qu'il ne fallait pas forcer Andr  peser tout haut ses
doutes et ses rsolutions. Il souffrait; elle le voyait  de soudains
assombrissements passant sur sa figure. Pourtant, sans savoir ce qu'il
ferait, elle esprait un avenir meilleur.

Le sommeil d'Andr fut agit; au matin il s'habilla, se brossa
soigneusement, et demanda que le djeuner ft avanc.

--O vas-tu donc?--fit Toinette avec vivacit.

--Au bureau,--rpondit-il.

Cette placidit apparente mut et dconcerta la jeune femme. Il y avait
beaucoup de rsignation dans ce ton simple. Andr apprenait quelque
chose aux preuves de la vie.

Il rentra par la grande porte et, froidement, alla saluer ses chefs,
serra la main de Malurus, suspendit son chapeau, pousseta son pupitre
et demanda de la besogne.

Malurus ne put se dcider tout de suite  lui en donner. Il le regardait
avec tonnement et malaise comme s'il n'et jamais cru le revoir. Alors
aussi Andr fut frapp de la mauvaise mine du commis: il s'tait vot,
cass, son oeil se brouillait davantage, ses vtements noirs taient
aussi plus piteux, comme si, frapp par le dsarroi soudain de
l'Administration, il avait cr sa dernire heure arrive. Sa toux sonna
plus fle encore.

--Heuh! heuh! monsieur de Mercy, de la besogne? Grce  Dieu, il n'en
manque pas, j'ai t trs accabl, monsieur, pendant votre absence. Et
son regard semblait lancer un reproche, comme si Andr se ft prlass
en cong.--Voici donc du travail!

On et cru qu'il allait soulever une montagne de paperasses, mais il
apporta quelques expditions.

Allons, pensait Andr, rien n'a chang.

Et il se remit  son insipide besogne, heureux de pouvoir restituer 
Crescent les leons si gnreusement prtes.

       *       *       *       *       *

La vie reprit, monotone, rgle. Du moins Andr ne s'excdait plus de
fatigue; il conserva ses travaux de librairie, c'tait un surplus pour
le mnage. Puis au bout de trois mois, comme compensation minime et que
cependant l'on fit sonner bien haut, on lui accorda une augmentation de
trois cents francs.

Ils continurent  se passer de bonne. Une vieille femme de mnage
seulement venait pendant deux heures le matin.

Si pauvres qu'ils fussent, Toinette voulut fter le troisime
anniversaire de leur mariage. Ce fut un dner d'amis. Le lendemain, ils
en regrettrent la dpense. Dans les fausses pauvrets, les plaisirs du
coeur ne sont jamais francs, la question d'argent les diminue, les salit.

Ils ne parlrent bientt plus du ministre; c'tait la scurit, faute
de mieux ils s'y rsignaient.

Andr n'avait mme plus ses anciennes mlancolies devant le mur,
l'horizon ferm. Au bout de six mois, compltement remis  la tche
journalire, il avait pris ses aises; son travail fini, il lisait des
livres d'histoires ou de philosophie, tchait de s'instruire, de
s'intresser  autre chose qu' lui-mme et qu' sa vie manque.

Il et voulu faire le moins attention possible aux misres quotidiennes,
largir son esprit et hausser son me au del des questions terre 
terre. Il demanda aux livres de pense de l'affranchir de ses tristes
proccupations. Par la force de la volont, il y arriva presque, se
dveloppa, se mrit. Il s'assimila beaucoup de choses, sans se faire des
ides personnelles et originales.

Quand il ne lisait pas, il jouait avec sa fille. La voyant peu  peu,
gracieuse, balbutier des mots, il pensait au temps o elle serait jeune
fille,  la ncessit de la marier. Et cette poque lointaine parfois
lui semblait proche; il avait une peur comique de la rapidit de la vie.

Envisage ainsi, sa position lui cota moins; il se rsigna aux tristes
heures du bureau; son voisin de chane n'tait pas gnant.

Hors les minutes o il remuait de vieux cartons, Malurus restait des
heures assis devant son pupitre, immobile, le nez sur le papier, la
plume au bout du dernier mot crit. Dans ces mutismes, parfois l'appel
d'un timbre lectrique le faisait tressaillir. C'taient des sursauts
profonds, maladifs, un rveil effar de la conscience perdue; et pendant
un instant, ses lvres battaient l'une contre l'autre, peureusement.

 quoi pensait-il dans ces moments de stupeur? Le long pass d'une
pauvret prudhommesque et navrante s'affichait dans ses tristes loques,
et sa laideur falote d'homme sans ge.

Un aprs-midi, Andr  demi retourn vers Malurus, se faisait toutes ces
questions. Avoir dit de l'employ: Bah! un fou! ou bien: Un crtin!
n'tait pas expliquer grand'chose. Il devait y avoir eu sous ce crne
dprim des douleurs muettes, l'angoisse d'une vie rate, des tendresses
peut-tre striles, la honte de se sentir chaque jour ratatiner le corps
et l'me.

Et Andr se disait:  quoi et  qui peut donc servir une existence
pareille?.

 ce moment le timbre du chef de bureau eut un appel sec et pressant.

Andr s'attendit  voir frissonner Malurus qui ne bougea point.

La sonnette lectrique vibrait imprieusement.

--Malurus, on sonne!

Le vieux restait immobile, Andr cria:

--Malurus!

Pas de rponse.

--Est-ce qu'il dort? ce serait la premire fois.

Et s'approchant du commis qui s'appuyait sur le coude, il le toucha.

Le bras s'abattit roide, la tte choqua la table, avec un bruit sourd.

Andr devint ple, crut  un vanouissement, releva Malurus par les
paules, mais le corps se renversa, les bras pendirent, la tte se
rabattit en arrire, montrant un cou saillant, une bouche grande
ouverte, des narines noires et, dans la lividit du visage,
l'pouvantable regard mort des prunelles.

Andr cria, appela au secours.

On enterra Malurus le surlendemain. Aucun membre de la famille ne parut,
malgr le fait divers des journaux. On ne trouva rien dans ses papiers.

La pice o habitait Andr lui sembla insupportable; qu'on lui mit un
compagnon, cela lui paraissait galement pnible.

Par bonheur, il obtint d'tre plac seul, dans un sombre petit rduit,
donnant sur une cour troite et vitre. Le relent des cabinets voisins
rendait l'endroit plus malsain encore.

Du moins Andr y tait seul. Et il ne voyait plus le grand mur.

Aprs six ans d'Administration, ce lui fut une grande joie. Il ne
prsageait pas que cette solitude lui deviendrait, plus tard, un
supplice.

On ne le drangeait gure. Il avait  l'anciennet acquis le droit
d'tre tranquille. Il tait exact aux heures et au travail. On l'oublia.

L'hiver, il avait trop chaud, touffait, se prservait mal du feu par un
grand paravent verdtre; l't, il suffoquait. Par la porte et la
fentre passait l'odeur des plombs. Son bureau, sa chaise tenaient
presque toute la place. Sur la chemine, il y avait une cuvette, dans la
cuvette une carafe. Des cartons vides occupaient les murs. Dans un des
cartons moisissait un vieux pot de confitures. C'est tout ce que trouva
Andr, dans l'inventaire qu'il fit de son nouveau bureau.

Il tcha de s'y accommoder comme un homme qui sait qu'il doit vivre l
des annes.




TROISIME PARTIE




I


Une fois par mois, les de Mercy allaient  Chartrettes voir le petit
Jacques. D'un de ces voyages, Andr garda un pntrant souvenir, plein
de douceur et de mlancolie.

Le printemps tait revenu.

Descendu  la gare, seul, le matin, Andr suivait la grand'route
ensoleille. Il avait plu pendant la nuit, et la terre exhalait un arme
trange. Les arbres, sous la feuille neuve, d'un vert ple, dressaient
leurs troncs noirs. Les feuilles, menues comme celles du cresson,
dcoupaient, palpitantes sur l'azur clair, leur dlicieuse verdure d'or.
Et ce feuillage enfant avait l'humidit d'une couleur frache, prte 
rester aux doigts.

Dans les fosss, l'eau bruissait, rapide et sourde. Arriv au pont,
Andr s'arrta, regardant la Seine paisible couler, sous un flot de
soleil.  un endroit transparent, le fond d'herbes et de sable
apparaissait; des poissons fendaient cette zone, lumineux, puis se
fondaient dans l'eau sombre. Un vent frais la ridait, la brisait en
cailles qui miroitaient. Un peu de vapeur bleue, presque invisible,
s'vaporait sur la cime des bois, et  la mlancolie d'une heure sonne,
grene par un cadran d'glise, rpondait, trs faible, un cho de
sonnailles, agites par des btes que l'on ne voyait pas.

Andr remonta la Seine en ctoyant la berge haute. De grandes herbes
embarrassaient ses pieds; un oiseau s'envolait, ou un poisson, jailli de
l'eau, tincelait dans un clair. Les champs, pleins de rose,
s'tendaient  perte de vue, bruns ou verts. La terre tait pleine de
promesses; des carrs de bl,  tige courte, montaient.

Le coeur d'Andr se dilata. Il se grisait d'air et de lumire. Par un
gosme involontaire, il se rjouissait d'tre seul. Il oubliait bien
des soucis, des petites douleurs, un terre  terre mesquin et trivial.
Il ne pensait  rien, sentait l'odeur des herbes, respirait  pleins
poumons.

Bientt les maisons sur la hauteur parurent, plus blanches, plus
grandes. Il retomba sur la route, gravit un raidillon, se trouva 
l'entre du village et s'arrta  une petite maison de peu d'apparence.

Un voile de dentelle sur la tte, une femme en vieille robe de chambre,
courbe sur les fleurs d'un troit jardin, arrachait, avec un sarcloir,
les mauvaises herbes. Andr reconnut sa mre.

Il voyait ses cheveux gris, une partie de sa figure blme. Elle semblait
si calme, si rsigne, qu'il se sentit honteux et triste. Comme elle
avait vieilli! Il n'osait bouger. Et pourtant elle allait le voir, elle
aurait une grosse motion et cette surprise lui ferait mal. Tout  coup
des suggestions folles lui traversrent l'esprit; pour la premire fois
des ides de mort lui vinrent, dans le gai matin. Elle mourrait, la
pauvre femme, un jour il la verrait mourir! Une angoisse indicible lui
tordit le coeur; il poussa un cri:

--Maman!

Elle se retourna, comme si on l'et frappe:

--Toi!...--Et elle courut  lui, bouleverse de joie, de surprise.--Tu
vas bien? Et Marthe? Et... ta femme? Mais entre donc, mon pauvre ami!

Dans la cuisine, la vieille bonne sourit  Andr.

--Mon Dieu! y aura-t-il de quoi djeuner? dit Mme de Mercy.

--Eh oui! eh oui!--bougonna Odile enchante.

La fentre de la chambre, au premier, regardait les champs, par del la
rivire, les bois. Andr fut frapp, plus qu' l'ordinaire, de la nudit
de la pice. Un paravent peint masquait le foyer; sur la chemine
reposaient deux grosses coquilles de mer; une vieille pendule, sous
verre, dormait, arrte. Un petit lit trs simple occupait un des cts
de la pice, un fauteuil tait prs d'une table portant une critoire et
quelques livres familiers. Le papier de tenture,  fleurs bleues, se
dchirait par places, sur le pltre du mur.

Le parquet de bois blanc tait propre, mais de tous les meubles paysans
et de l'armoire s'exhalait une odeur un peu sure. Andr rechercha des
objets dlicats dont sa mre se servait  Paris; elle les y avait
laisss. C'tait une privation pour elle, mais son mobilier si ancien,
si ruin, serait plus en sret au Garde-meuble, que heurt en des
dmnagements provisoires.

Ce djeuner fut intime et cordial, parce que Andr et sa mre vitrent
de parler de choses qui les attristaient toujours; Mme de Mercy tait
heureuse; il lui semblait qu'Andr lui revenait, tait garon, lui
appartenait. Mais aussitt on parlait du petit Jacques, et reprise du
bonheur d'tre grand'mre, elle s'criait:

--Tu vas le voir, on l'apportera aprs le djeuner, il est si gentil, si
tu savais, il rit, m'appelle gand'me, crois tu?  son ge?...

Et Andr souriait, ravi de parler de son fils. Un fils! Ce mot rsonnait
 son oreille plus grave que le mot de fille; son fils, qui raliserait
les ambitions paternelles, qui... Pauvre tre encore, petite chair
dbile!

--Et il est fort! colre! il faut faire tout ce qu'il veut!

Le pre souriait, fier que son fils et dj une volont.

--Allons le voir!--dit-elle impatiente, et lisant le mme dsir dans les
yeux d'Andr.

Dans la rue une douce paix rgnait. Des chiens dormaient au soleil. Les
portes de bois taient closes, le village semblait dsert. Quelquefois
un rideau se soulevait; on distinguait un visage indcis, deux yeux
curieux. Sur un banc,  l'ombre, un vieux tout cass, regardait sans
voir le clocher de l'glise, marquant une heure.

Mme de Mercy poussa une porte  claire-voie, entra dans une cour. Prs
d'un tas de fumier, des canards barbotaient dans une mare noire, des
poules picoraient, des poussins se pressaient autour d'elles et deux
coqs, la tte en l'air, se promenaient, provocateurs. L'un d'eux avait
le cou et le corps  demi plums par son rival. Dans l'encadrement d'une
porte, une vieille femme parut, mettant une main sur ses yeux.

C'tait la mre de la nourrice; on la salua. Placide, elle les
introduisit dans une salle basse, carrele; une grande horloge  poids
et  balancier faisait entendre de lents et gros tic-tac. Le grand-pre,
un vieil homme djet comme un cep de vigne, se leva, souriant dans sa
barbe frise, couleur de mousse roussie.

La nourrice arriva, tenant l'enfant. Il venait de s'veiller, il riait.
Andr, doucement, dlicatement le prit, sans que Jacques pleurt. Les
paysans s'extasirent sur la ressemblance. tait-ce vrai? Il chercha sur
la figure, dans les yeux troubles, quelque chose de lui-mme. Et ce
qu'il prouvait tait amer et doux.

On leur proposa de passer au jardin. Des rosiers y poussaient ple-mle
avec les choux et toutes sortes de lgumes. Les roses n'avaient pas
encore fleuri. Mais les pchers et les abricotiers taient en fleur,
roses et blancs. Au vent frais qui les secouait, les ptales, comme une
neige parfume, tombaient sur Andr et l'enfant. Mme de Mercy se
taisait. La nourrice rcoltait sur la haie des pices de lessive qui
avaient sch; au bout d'une heure, Jacques ayant pleur, elle lui donna
 tter.

L'enfant avait un mouvement de cou joyeux, on sentait le lait descendre
en lui, gonfler sa petite poitrine.

--Il boit bien!--dit Mme de Mercy avec admiration.

--Oh! il boit!--reprit la nourrice avec nergie, comme si on et pu en
douter.

-Il boit!--faisait Andr en hochant la tte d'un air bat.

Le temps passa trop vite. Andr embrassa l'enfant et prit cong. Les
vieux parents firent un mouvement.

--Va devant!--dit Mme de Mercy.

Il l'attendit dehors, un instant.

--Eh bien?

--Rien! rien!--dit-elle. Mais pendant le trajet elle parla peu; elle
pensait aux exigences des paysans qui, n'osant grossir le prix convenu,
rclamaient des complments en nature.

De nouveau, ils se retrouvrent dans la petite chambre de Mme de Mercy;
l'heure de partir tait venue.

Dj!

Le ciel tait aussi bleu, le soleil aussi beau, et Andr se sentait
triste, profondment triste.

Une angoisse poignante le suffoquait maintenant, dans ce dpaysement de
la campagne, de la maison pauvre, des meubles laids. La grandeur, la
simplicit du sacrifice de Mme de Mercy, lui apparurent entires. Et du
pass se levaient tous les dvoments, tous les hrosmes maternels; ils
pesaient sur lui, l'accablaient. Il sentit que sa mre morte, il ne
serait jamais quitte envers elle, ne lui aurait jamais rendu le quart de
ce qu'elle avait fait pour lui.

Il craignit qu'elle ne le devint; aussi se dtournait-il vers la
fentre. Il pensa:

Non, je ne m'acquitterai pas envers elle, mais envers mes enfants. Le
dvoment ne se paye pas  qui en fait preuve, mais  ceux qui en ont
besoin  leur tour. La loi du devoir se transmet de pre en fils, et
c'est ainsi que je paierai ma dette.

Alors il se sentit plus calme et son chagrin n'et plus rien d'amer. Sa
mre n'tait-elle pas rsigne? Lui de mme devait l'tre, et les
enfants, en grandissant, bnficieraient de leur mutuel amour.

--Adieu, mre, il est temps.

--Je vais t'accompagner un peu.

Ils descendirent, suivant la grand'route. Des nuages blancs moutonnaient
dans le ciel. Bien qu'ils marchassent lentement, on arriva au tournant,
et Mme de Mercy fatigue s'arrta.

Ils se dirent adieu.

Longtemps, en se retournant, Andr l'aperut, immobile dans la
poussire, et qui lui faisait signe de la main. Quand il franchit le
pont, il ne la vit plus. Alors, il hta le pas, sans regarder autour de
lui.




II


Quelques mois plus tard, il retrouva des joies dans ce pays. Il
jouissait de son cong; tous trois logeaient chez leur mre. Toinette
sevra le petit Jacques qui, g de seize mois, se portait  merveille.

Marthe courait toute seule, chancelant parfois sur ses petites jambes.
Elle daignait s'humaniser pour son frre, voulait le porter, comme une
poupe aussi grande qu'elle, et trop lourde. Elle s'tait fait tout un
vocabulaire enfantin, estropiait les mots, avec de jolies intonations.
Une grce de petite femme fleurissait en elle, ses gestes avaient une
coquetterie ingnue, dont les parents s'extasiaient.

Le mois de vacances se passa l, et malgr le repos qu'ils gotrent
tous, et leur libert, grce  la rserve et dlicate hospitalit de
Mme de Mercy,--Toinette et son mari restaient pourtant soucieux.
L'impossibilit de vivre sans dettes  Paris leur tait bien dmontre,
ou alors c'tait une vie troite, misrable, d'ouvriers. Tout les
inquitait, jusqu' l'exigut de leur appartement. Les enfants y
vivraient serrs, sans air. Pendant l'hiver, Marthe rarement sortie,
avait gard un teint d'anmie, une pleur mate.

Si heureusement qu'il se laisst sevrer, Jacques subirait vite
l'influence de l'appartement. Et que de difficults  Paris, o le lait
cotait si cher, les oeufs frais aussi. Autant de proccupations.
Toinette surtout y songeait, et cela la rendait grave, mais non plus
nerveuse. Elle tait moins agressive, moins boudeuse qu'autrefois; elle
aussi la vie la modifiait. Andr le constatait avec plaisir.

Ils envisagrent ds lors la ncessit d'un parti dcisif. Plusieurs se
prsentaient.

Vivre en province, ils ne pouvaient s'y rsoudre. Ils aimaient Paris.
Bien qu'ils ne vcussent pas de sa vie bruyante et affaire, ils
respiraient son air, marchaient dans ses rues, coudoyaient sa
population. Ils y possdaient une indpendance relative; leur pauvret y
tait moins pnible qu'ailleurs; perdue entre tant d'autres, on ne la
remarquait pas. En province, ils rentraient dans la hirarchie, selon
l'emploi qu'Andr y tiendrait; puis quelle existence pnible! Cependant
ne serait-ce pas plus sage?

Que Mme de Mercy continut ses sacrifices, impossible! elle tait  bout
de ressources. Rduite strictement  trois mille francs de rente, elle
ne pouvait plus que prendre pension dans quelque couvent,  moins qu'ils
ne vcussent tous ensemble, unissant leurs efforts et leur mdiocrit?
Le fils et la mre eurent le courage d'y renoncer. Andr expia ainsi,
tardivement, son dsir d'autrefois, son besoin de s'vader de la maison
maternelle. Aujourd'hui, Toinette n'ayant su comprendre ni aimer sa
belle-mre, il tait trop tard pour tenter la vie commune.

Mais alors n'tait-il pas juste, Mme de Mercy s'tant sacrifie sans
rserve, que les parents de Toinette  leur tour aidassent le jeune
mnage? C'taient des ngociations  renouer. Depuis quatre ans et demi
que leur fille tait marie, les Rosin avaient de moins en moins donn
signe de vie. C'est par Crescent, qui tous les ans, allait voir les
siens,  Chteaulus, qu'on avait des nouvelles. Ce fut lui qu'on chargea
de rappeler nettement aux Rosin, leur devoir.

Au retour de son voyage, il vint passer une journe  Chartrettes. Il
tait gn et soucieux; cependant sa franchise l'emporta, et comme il
tait en ce moment seul avec Andr:

--Loin des yeux, loin du coeur! dit-il. J'ai trouv Rosin trs affaibli,
il baisse beaucoup. D'ailleurs, domin par sa femme, il n'a jamais eu
voix au chapitre; elle, est trs affecte,  cause de son fils. Il va
bien, Alphonse! il dpense de l'argent, o le prend-il? il fait des
scandales! La mre est furieuse, mais son amour jaloux s'en accrot.
Elle vendra sa dernire chemise pour ce chenapan. N'esprez rien!

--Ah!--fit Andr avec calme, quoiqu'il sentt bien le coup--et pourtant
vous avez parl?

--Parl, cri, pri, mais, mon ami, je vais dire le mot terrible: ils ne
comprennent pas. Leurs sentiments sont atrophis. La mre n'a jamais
aim ses filles, elle se soucie bien qu'elles soient malheureuses. En ce
moment, inconsciente, elle pousse au mariage de Berthe, et Dieu sait...

--Comment, elle se remarierait?

--Ah! dans de tristes conditions. Depuis son veuvage, elle a toujours
t  charge  ses parents; au figur, car le grand-pre payait son
entretien. Elle est recherche depuis quelques semaines par un vieillard
riche, trs connu dans Chteaulus. Sa famille est peu honorable. C'est
un homme us, fltri par la dbauche. Berthe est encore une belle femme.
Comment en est-il devenu amoureux? Sans doute par le dgotant calcul
d'acheter pour rien des plaisirs qui lui reviennent fort cher.

--Et Berthe accepte... cela?

--Eh! mon cher!--dit Crescent avec amertume--le prestige de l'or! Elle
sera riche, dominera le vieillard, l'enterrera, n'est-ce pas?

--Et les parents?

--Ravis. Tous, le frre en tte, clbrent les louanges du vieux, c'est
Alphonse d'ailleurs qui a ngoci ce mariage.

--Joli! fit Andr. Pouah! Et le grand'pre Rosin?

--Il attend sa troisime attaque de paralysie, il ne peut remuer le
visage ni les mains. Comprend-il? Peut-tre, alors il doit bien
souffrir.

Il se tut, et il y eut un long silence, comme pour laisser  ces ides
pnibles, agites dans leur cerveau, le temps de se tasser.

--Mais enfin,--dit Andr,--j'ai donc affaire  une famille
exceptionnelle?

--Eh non! La province...

Et Crescent raconta  son ami des histoires effrayantes et grotesques,
la lgende invraisemblable d'une petite ville mise  nu, de ses
habitants dvoils dans leur btise, leur mchancet, leurs vices.

--Bref, il n'y a rien  esprer d'eux?--dit Andr.

L'autre haussa les paules, et soupira.

Andr mit Toinette au courant, en lui dguisant ce que la vrit avait
de trop cruel. La jeune femme pleura. Elle aimait ses parents, aprs
tout. Elle ne les avait pas revus depuis longtemps. Dans l'absence et
l'loignement, un prestige les revtait. Elle oubliait leurs dfauts,
parlait avidement de les revoir, enseignait  Marthe leurs noms, et
celui de son frre, heureuse quand l'enfant rptait bien: Gui-gui.

Elle se rsigna.

Ils s'arrtrent alors  l'ide d'habiter la campagne. Toinette s'y
tait toujours refuse, ce fut elle qui le proposa.

Mlancolique, elle voquait de laides banlieues, des avenues vides, des
terrains vagues ou bien des rues populaires, grouillantes et empestes.
Ils pensrent  l'invitable Levallois,  Saint-Mand, aux tramways o
l'on s'entasse, et devant lesquels, les jours de fte, on se bouscule un
numro en main, pendant des heures.

Puis la raison, une raison de pauvre, sans fiert et comme amoindrie,
faisait valoir l'absence des octrois, le meilleur march du vin et des
denres.

Andr avait peine  se rsoudre; il demanda:

--Pourquoi ne pas aller loin? l o l'air est plus pur? Avec les chemins
de fer et les bateaux, pour un prix fixe, on peut tout aussi facilement
aller  Paris. Au lieu d'un appartement, nous pourrions avoir une
maison?

Et brusquement dcids, laissant les enfants  la grand'mre, mari et
femme se mirent en qute. La ligne de Saint-Lazare tait bien
frquente, desservant beaucoup de petits coins charmants, trop chers
peut-tre. La gare Montparnasse fut prfre. Clamart parut trop prs,
Meudon leur plut, mais les belles maisons qu'ils y virent, ainsi qu'
Bellevue, les effrayrent. Il descendait du train un public de femmes en
toilette, de fonctionnaires en redingote.

Ils poussrent plus loin, vers Svres, et l toute la journe
cherchrent. D'abord ils ne virent que des villas trop riches. Puis tout
 coup, ils dbouchrent sur une plaine en triangle, o des chevaux
paissaient. Plus loin, des enfants se roulaient dans l'herbe. Une avenue
descendait obliquement vers le parc de Saint-Cloud.

Cette plaine libre avait quelque chose de naf, d'invitant.

--Les petits seraient bien l?--dit Toinette.

--J'y pensais.

Sur un coteau plein d'arbres, des maisons s'tageaient. D'abord aucune
ne convint. Puis Andr en vit une, toute petite,  volets ferms et 
criteau.

--Tiens, vois donc!

Et Toinette montra, sur la porte du jardin, un papier dchir, o tait
crit: S'adresser au n 10.

--Allons demander!

Ils allrent au 10. Une grosse dame leur dit:

--Nous pouvons visiter. Les propritaires sont mes amis (elle cita leur
nom), vous les connaissez?

--Non!--dit Andr.

Cela l'tonna beaucoup; comment ne connaissait-on pas ses amis? Elle
prcisa: de gros commerants? rue du Sentier? leur fille avait t
malade? et l'ignorance persistante d'Andr lui inspirait de la dfiance.

Elle ouvrit la porte. Quelques marches donnaient sur une petite
terrasse, en hauteur sur la rue. On monta par un escalier cach par la
verdure.

--Le jardin d'abord, n'est-ce pas?

Il n'tait pas grand, mais on avait une tonnelle, deux ou trois grands
arbres, tout un joli coin frais de feuillage.

Derrire, tait un potager, avec des pommes de terre. Le long des
alles, mrissaient des poires et des pommes. La dame dsigna un
cerisier, un abricotier et deux pruniers. Le long du mur grimpait une
vigne.

En haut du jardin, une haie et une petite porte donnaient sur une
ruelle.

--La sente des Lilas, en trois minutes, vous tes au chemin de fer!

Prs de la maison, Toinette, en femme pratique, s'cria:

--Tiens! une pompe!

--On a de trs bonne eau de citerne.

On visita la cuisine, la salle  manger. Un escalier de bois mena  deux
chambres. Le second tage contenait, sous le toit plat, deux petites
pices, dont on ouvrit les fentres.

--Ah!... firent  la fois Andr et Toinette, et ils eurent peine 
cacher leur surprise joyeuse.

Une vue immense s'ouvrait devant eux.

En bas, la plaine; et encadrant  droite et  gauche le dcor, deux
collines boises: l'une, ancien domaine de matresse royale, l'autre, le
parc de Saint-Cloud. Entre ces deux portants d'une immense scne de
thtre, se droulait l'horizon, maisons et arbres, banlieues d'o
montaient des fumes d'usine, panorama confus, arrt par une grande
toile de fond, le ciel, sur lequel se dtachaient nettement l'Arc de
Triomphe et le Trocadro, tout petits.

Ils se nommaient tout cela, aids par la dame qui rformait leurs
erreurs. Les fournisseurs, assurait-elle, taient proches. Le parc
attendait les enfants,  dfaut la plaine ou le jardin. Ils devinaient,
 voir passer les gens, une vie simple et libre. L'espace leur
emplissait les yeux, l'air les frappait au visage. Il ferait bon vivre,
respirer ici.

Cependant leur guide les inspectait en dessous, sceptique, ennuye
d'avance de son drangement inutile. Leur silence paraissait de mauvais
augure.

--Nous disons que le loyer?...--demanda Andr.

--Six cents francs!--dit la grosse dame, en faisant une petite bouche,
comme pour diminuer la valeur du chiffre.

--Six cents francs!--s'cria-t-il, ravi du bon march.

--Mon Dieu!--balbutia-t-elle confuse,--je vous assure, voyez! tout est
propre, les papiers sont presque neufs; peut-tre obtiendrez-vous une
diminution!...

--En ce cas, nous pourrions consentir  un bail,--dit majestueusement
Toinette.

--Peuh!--dit Andr,--en conscience, la maison ne vaut que cinq cents
francs, et encore!...

Huit jours aprs, le bail tait sign  ce prix, pour trois ans.




III


Une anne passa.

Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait
de-ci de-l des regards proccups, distraits, il entendait mal les
questions, haussait les paules avec un petit rire touff. Et soudain
il redevenait grave, comme un colier pris en faute.

Trs intrigu, Andr lui demanda:

--Qu'avez-vous donc, Crescent?

Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit:

--Je me moque de moi!

--De vous?

--De moi! en qui je dcouvre des sentiments bien singuliers.
Figurez-vous, le pre de ma femme est  la mort, n'est-ce pas! le
chagrin de sa fille une fois puis, car moi j'en aurai peu, je suis
franc, la question sera de savoir si nous hriterons en partie ou si sa
seconde femme aura tout dtourn. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de
mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colre
d'tre vinc, le regret de n'avoir pas t plus politique. Ah! non, le
coeur de l'homme est bien curieux!

Et Crescent ricana encore:

--Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a
deux mille francs d'appointements comme directrice d'cole maternelle,
mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au
lyce. Donc je n'ai besoin de rien, et voil que btement je m'meus, 
propos de cette fortune.

--Mais,--dit Andr,--cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent
devrait revenir  votre femme; une spoliation n'est jamais agrable.

--Dites ce que vous voudrez,--fit Crescent avec une svrit
comique,--ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!

Trois jours aprs il se prcipita dans le bureau d'Andr. Il semblait
partag entre des sentiments contraires qui donnaient  son visage une
expression extraordinaire.

--_Il_ est mort!--dit-il.

--Ah!

Et il y eut un silence.

--Oui, _il_ a peu souffert.

--Ah!

Et le silence recommena.

--Nous hritons!--dit Crescent avec un soupir.

--Ah!--fit Andr.

--Le croiriez-vous? mon beau-pre a tout laiss  sa fille et rien  sa
femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voil sur le pav!
Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille
livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navre, elle
aimait son pre quand mme. Pour moi, je suis honteux de ce que
j'prouve, car enfin j'ai vcu sans dsirs, laborieusement, et
croiriez-vous que cet or me donne une joie grossire, immense. Tenez,
c'est trop bte!

Il but  mme  la carafe et s'essuya le front. Peu  peu la rougeur de
son visage, la fivre de son regard disparurent et sur les traits agits
par une motion trop forte, Andr, peu  peu, vit revenir la bonne
expression paisible, un peu fatigue, du Crescent qu'il connaissait.

--Vous ne deviez rien comprendre  mon agitation, tous ces jours-ci? Je
n'aurais jamais cru que la fortune pt troubler le cerveau  ce point.
Sans doute, je peux m'en rjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais
non, je sens bien que j'en ai une joie goste pour moi-mme, pour le
plaisir d'tre riche.

Andr raisonna Crescent, le rassura. N'tait-il pas piquant que ce ft
le pauvre qui consolt le riche.

--Mais,--continuait Crescent,--croyez-vous que cela me rende plus
heureux? Que me manquait-il?

Andr se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus
librale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.

--Oui, peut-tre,--dit l'autre, et il se laissait convaincre.

--Tenez,--reprit-il,--je suis comme un homme qui aurait mis en t une
pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me
gne! si je la refusais?

--Mais non,--s'criait Andr. Et il le sommait en riant d'accepter.

Que de faons! pensait-il. Ou bien par dlicatesse vis--vis de moi, ou
un peu d'orgueil vis--vis de lui-mme, veut-il nous prouver qu'il est
au-dessus de son bonheur?

Crescent se rsigna  sa fortune et Andr  sa pauvret. Il n'avait pas
d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue
aux uns les gros lots, aux autres rien?

Il le mrite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa
femme et ses enfants. Ce n'est que juste!

Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgr lui, pourquoi les
oeuvres ne portaient pas en elles-mmes leur rtribution, pourquoi la
justice n'tait pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empchait
point de se rpter cette phrase concluante: Cinq cent mille francs
font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de
Chteaulus, dans le chteau qu'occupait le mort, c'est plus que
l'aisance, c'est l'opulence.--Eh bien! tant mieux,  quoi vais-je
penser?

Mais pendant quelque temps, Andr imitant  son tour Crescent, s'en
voulait furieusement du comique bouleversement de ses ides; plusieurs
fois par jour il se prenait  rpter mentalement: Cinq cent mille
francs font vingt-cinq mille livres de rente!

Cette obsession, il la chassa  la suite d'une sensation singulire. Il
djeunait chez Crescent. Dj mieux dispos, leur appartement
s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le
caf, on prsenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrtaire.
Instinctivement, les yeux d'Andr s'y portrent.

Il le connaissait, ce vieux secrtaire. Autrefois le tiroir en tait
vide ou contenait des papiers d'affaire. Andr y vit des titres de rente
et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de
banque et en remit un  sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le
tiroir ouvert et surprit le regard d'Andr attach  l'argent.

Aussitt Crescent devint rouge; sa dlicatesse le traita tout bas de
parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser
Andr, ni le laisser ouvert, de peur d'taler sa richesse. Dans ce
conflit, il regarda Andr qui, avec une indiffrence voulue, tapotait
sur la table lgrement.

Andr lut, sur la face tourmente de Crescent et sur ses lvres, ces
mots du coeur: Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune,
si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me
ferait tant de plaisir!

Andr sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu.

--Eh bien! et ma monnaie!--cria-t-il gament, et il la jeta dans le
tiroir qu'il referma en haussant les paules.

Oui, c'tait impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir
ni l'autre accepter. Dans un temps plus recul, c'et t tout simple,
mais la socit avait cr l'amour-propre et fauss l'amiti. Tant pis.

Depuis ce jour, Andr ne pensa plus qu'avec une joie sincre 
l'hritage de ses amis.




IV


Le couvent o Mme de Mercy se retira et prit pension, quelques mois
aprs l'installation de ses enfants  la campagne, tait une maison
triste, aux murs blafards, proche l'Observatoire. La grand'porte en fer,
surmonte d'un linteau de pierre orn d'une croix, tait toujours close.

Une soeur tourire introduisait les visiteurs dans le parloir, puis
d'escaliers en corridors, les conduisait au petit logement de Mme de
Mercy: une grande chambre  coucher et un petit salon. Les fentres se
fermaient sur la rue silencieuse. Une chambre assez loigne servait 
la vieille Odile.

Des soeurs converses apportaient les plats de la cuisine.

Rien ne troublait le recueillement de la maison, que la cloche sonnant
les offices ou tintant des appels pour les soeurs. L'aumnier plut  Mme
de Mercy; ancien officier noble, il avait, dans des circonstances
cruelles, perdu sa femme et ses enfants. Plus rien ne le rattachant au
monde, il s'tait donn  Dieu.

Les premiers temps, la tristesse du couvent pesa sur elle. Plus que
jamais, elle se sentait seule. Quelques entretiens avec les soeurs, la
conversation de l'aumnier, la lecture de quelques livres pieux
bornrent sa vie. Peu  peu la religion prit et absorba son me
dlaisse, son coeur meurtri. Elle pensa  son salut. De ce jour elle
souffrit moins, s'humilia et, par amour et sacrifice, s'offrit au
Seigneur comme elle s'tait donne  son fils, comme elle se serait
donne, mieux comprise,  sa belle-fille aussi.

Elle devint plus calme et regretta moins un pass sur lequel elle ne
pouvait rien. Ce qui la tirait de son demi-repos religieux, c'taient
les visites d'Andr, surtout quand il amenait la petite Marthe.

Alors l'amour maternel la ressaisissait tout entire, et elle avait des
heures dont elle gardait des souvenirs de joie ineffables, purils et
attendrissants.

Toinette et Andr s'accoutumaient  leur nouvelle vie.

L'hiver leur parut dur.

La campagne, si remplie l't, se dpeuplait l'automne. Le parc,
solennel et vide, n'avait plus d'amoureux errant  l'cart, de familles
mangeant sur l'herbe. Les maisons, avec leurs volets clos, leurs
tonnelles de lattes vertes, inspiraient la tristesse. Vinrent les
brouillards, la pluie, enfin la neige.

Calfeutrs dans leur petite maison, les de Mercy essuyaient aux vitres
la bue, et regardaient au loin la plaine dtrempe d'eau ou toute
gele. La neige paisse stationnait longtemps sans fondre;  peine y
avait-il des sentiers frays.

C'tait une solitude absolue, inconnue encore pour Toinette, qui la
subissait en souffrant. Toutefois, elle se plaignait moins. Sa petite
maison, les soins du mnage, ses enfants l'occupaient, et Andr constata
qu'elle y prenait got. Une petite bonne, nomme Flicie, les aidait,
seconde le samedi par sa mre; c'taient alors de grands nettoyages.
Toinette se mlait de cuisine, surveillait tous les apprts, et le soir,
les enfants endormis, elle cousait sous la lampe, enfilant l'aiguille au
bout de ses doigts fins.

 quoi pensait-elle, durant ces longs silences? Andr cherchait  les
interprter et  lire dans l'esprit de sa femme.

Maintenant qu'ils taient plus seuls encore, livrs  eux-mmes, il
esprait qu'une rvolution se ferait en Toinette. Faible et tendre,
moins tiraill dans ses sentiments depuis l'absence de sa mre, aimant
et ayant besoin d'tre aim, il cherchait  sa femme des qualits. Il
voulait s'expliquer pourquoi elle n'avait su comprendre ni aimer Mme de
Mercy. Il y cherchait sinon des excuses, du moins une explication
satisfaisante.

Lui ayant offert de l'pouser, elle, ignorante de la vie, avait accept,
se fiant  lui. Comment et-elle pu supposer qu'il se mariait
imprudemment, avec des ressources insuffisantes? Sans doute, elle avait
vite souffert dans son amour-propre, son orgueil provincial. Les
sacrifices de Mme de Mercy pour le mnage ne lui avaient point inspir
de reconnaissance, mais de l'humiliation: ils taient pour Andr, non
pour elle, en somme. Et peu  peu, les lgers torts de sa belle-mre
l'avaient indispose.

C'tait cela, il le devinait.

Mais alors quelle duret, quelle scheresse chez une si jeune femme.
Quoi! ne savoir accepter ce qui tait donn de si grand coeur! ne pouvoir
supporter de lgers conseils, d'amicales observations, toute une
bienveillance insidieuse, mais au fond si maternelle!

Ah! par gard pour lui, n'et-elle pas d tre meilleure, plus
patiente? Car enfin ne devinait-elle pas combien il en souffrait?...

Il la regardait; les enfants, Marthe dans son petit lit, Jacques dans
son berceau, faisaient entendre leur respiration gale, et la mre,
parfois, levant les yeux, pensive, les coutait.

Enfin Toinette tait sa femme, et la mre de ces petits-l!  cette
pense, le coeur du pauvre homme s'amollissait. Il les aimait, eux trois,
d'une affection glisse peu  peu en lui, invtre maintenant, comme
une habitude qu'on ne peut arracher, sans en mourir. Il s'accusait:

C'est moi qui ai eu tous les torts. C'tait  moi  connatre la vie, 
apporter  Toinette l'aisance et le luxe qu'elle aimait. J'tais un fou,
un enfant alors, maintenant j'ai vieilli. Me voici plus raisonnable.

Mais elle? sera-t-elle sage, comprendra-t-elle les ncessits de la
vie, renoncera-t-elle au bonheur impossible qu'elle rve peut-tre, se
rsignera-t-elle  tirer de l'existence tout le bien qu'elle contient.
N'aurons-nous plus de batailles?

Et il se penchait pour la mieux voir.

La tte baisse elle tirait patiemment l'aiguille, d'un mouvement sec et
long; par moment sa respiration plus forte soulevait son corsage. Elle
avait les lvres fermes, obstinment, et un pli au front se dessinait,
comme une barre d'enttement et d'orgueil. Sa figure ovale tait un peu
triste.

Pauvre enfant, pensait-il, elle ne me demandait pas, elle m'ignorait,
c'est moi qui ai t la chercher, l'pouser. Puisse-t-elle tre
heureuse!

Heureuse, Toinette et pu l'tre; son mari l'aimait, aprs tout.

Mais, fidle  Andr, elle ne lui savait pas autrement gr de sa
fidlit  lui. D'ailleurs raisonnait-elle comme lui? Non, elle tait
d'instinct et sentait. Elle ne s'expliquait pas en vertu de quoi elle
agissait. Souvent, lui ayant fait de la peine, elle en souffrait, mais,
pour rien au monde elle ne lui et demand pardon, ou ne se ft prive
de recommencer. Le raisonnement mme, ni le sentiment n'avaient de prise
sur elle. Andr lui criait-il: Je souffre, tu as tort de me faire du
mal, cela la troublait, mais sa conscience ne lui reprochait rien. Elle
se sentait instable, rveuse, passionne. Des entranements subits, des
rvoltes sans cause soulevaient son coeur. Le soleil, la pluie, les
accidents, jusqu'aux plus petits faits l'nervaient ou l'exaltaient:
c'taient en elle comme de grands mouvements, striles.

Cependant elle avait des qualits: un sens pratique, une franchise qui
la rendait brutale plutt qu'hypocrite; sa rserve mme, ses silences
taient souvent comme une pudeur. Elle aimait Andr, certainement, comme
elle aimait ses enfants. C'taient des tres, des choses lui
appartenant, qui gravitaient autour d'elle.

Elle n'prouvait pas le besoin de se donner toute, de s'assimiler  un
homme, de vivre en lui, pour lui.

Certains cts d'esprit d'Andr la droutaient. Elle ne s'expliquait pas
plus son mari, que lui-mme ne la comprenait.

Souvent Toinette parlait, et dans le sourire d'Andr, ou l'ironie
amicale de son regard, elle devinait qu'il ne pensait pas comme elle, et
cela l'agaait, la rendait injuste.

Et que de fois, parlant  sa femme de l'avenir, ou lui exposant une
faon de voir, lui indiquant tendrement sa volont, Andr se disait, en
la voyant distraite: Elle ne comprend pas, cela n'entre pas, ne peut
pas entrer dans sa tte.

Tous deux avaient raison, mais leurs griefs ne tenaient point, car la
promiscuit de la vie de tous les jours, de tous les instants, les
rapprochait quand mme; vivant ainsi mls, ils ne pouvaient que se har
ou s'aimer bien. Ils ne se hassaient pas.

L'hiver ne finissait point. Tous les matins, Andr sorti vers neuf
heures et demie de la maison, aprs un djeuner rapide, descendait le
jardin, et traversait la plaine tantt gele ou couverte de neige, trop
souvent dfonce par les pluies, transforme en bourbier.

Il relevait le bas de son pantalon, marchant avec des prcautions
risibles. Parfois une petite voiture de matre, attele d'un petit
cheval, emportait au trot un grand domestique au march; la boue
rejaillissait, et le drle avait l'air heureux.

Andr descendait la grand'rue, jusqu' la Seine, toute froide,  reflets
jauntres. Sur le ponton, o soufflait une bise aigre, il regardait une
le o frissonnaient en t des bouleaux et des saules; toute nue, elle
dressait ses squelettes d'arbres; au loin, dans le dcor rtrci de
Saint-Cloud, le bateau venait, tout petit et peu  peu grossissant.

Dedans rgnait une chaleur pesante, plus pnible les jours de pluie.
C'tait toujours le mme public, un soldat ou un prtre, une bonne femme
avec de gros paniers, des employs, quelques femmes seules, des mres
avec des enfants remuants qui aplatissaient leur petit nez aux vitres.

Puis il descendait et gagnait vite son bureau au ministre.

La petite pice sombre, entre ses casiers de cartons poudreux, exhalait
une tristesse indfinissable.  deux heures, Andr demandait la lampe.
Et avec un rtrcissement d'ides, un besoin lche de se blottir, son
travail fini, il s'asseyait devant les braises,  tisonner et  rvasser
comme un vieux.

Presque personne ne venait le dranger, comme si,  la longue, il avait
conquis le droit de vivre dans son coin, dlaiss.

Bien des souvenirs lui revenaient,  ces heures crpusculaires,
silencieuses: toute sa vie d'employ repassait devant ses yeux. Son
entre  vingt ans, et depuis huit ans les jours innombrables qui
s'taient couls, la besogne de copiste toujours la mme. Si indcise,
si peu caractristique cette existence, qu'Andr ne parvenait pas 
fixer les traits mme des gens qu'il voyait ordinairement. Aucune parole
n'en sortait que des phrases verbeuses, tristes comme la pluie. Depuis
huit ans rien n'tait advenu, sinon le dmnagement d'une pice dans
l'autre, l'enlvement, chaque jour, d'une feuille du calendrier, et la
mort de Malurus, dont la face se dtachait nigmatique dans le pass.

L'avenir? Il serait pareil, coul aux mmes jours, aux mmes heures. Et
l'ge venu, l'intelligence s'atrophierait. Aprs les malheurs
invitables de la vie, les grandes dceptions, il marierait ses filles 
quelque rdacteur laborieux, ou elles vieilliraient dans un froid
clibat. Lui-mme peu  peu deviendrait un employ ventru, ou trop
maigre, une silhouette falote et ridicule.

tait-ce possible?

Il ne pouvait rpondre. De quel autre ct se retourner? Quel emploi
trouver? Comment quitter, mme pour un jour, son bureau, son salaire?

Sa vie tait manque; il tait trop tard pour la refaire.

 cela prs, mon Dieu! les enfants ne donnaient-ils pas des joies? Sa
femme ne lui tait-elle pas fidle? Tous les soirs, en rentrant, aprs
avoir pataug dans la boue, le coeur navr de mlancolie, ne trouvait-il
pas sa petite maison, dont les vitres au loin brillaient, clatantes? La
chemine tait pleine de braises et le dner apparaissait, cuit  point
sur la table, au tumulte joyeux des enfants?

Presque toujours on peut choisir son bonheur. Andr avait choisi.
Pourquoi se plaindre? Aux autres l'ambition, l'intrigue, la dbauche,
les aventures. Jeune homme, il avait repouss cela, et voulu autre
chose. Il l'avait, cet autre chose. Tant pis pour lui, si cela ne
comblait pas son coeur.




V


Le printemps vint, qui lui apporta les bourdonnements de tte, la
nostalgie des voyages, et aussi les dlicieuses promenades,  travers
les taillis jeunes clabousss de soleil, et les sous-bois humides
exhalant l'odeur des champignons. Il fut plus gai. Depuis qu'il habitait
la campagne, ses soucis d'argent taient moindres; on liait presque les
deux bouts. Mais on se privait, lui, de camaraderies, de dners en
ville; Toinette, de robes neuves, de chapeaux. Il en avait pris son
parti, mais elle, souffrait vraiment, et faisait un sacrifice mritoire.
Quand ils allaient au parc, par les alles solitaires sous les arbres
rajeunis, elle se retournait parfois, entendant un pas, craignant qu'on
ne regardt sa robe fatigue.

Les enfants taient encore petits; si petits et si charmants. Marthe
avait deux ans et demi. Vtue de rouge avec un grand chapeau de paille,
sous ses cheveux d'un blond fonc, elle montrait une figure d'un blanc
de lait, des yeux bleu-pense, une petite bouche ouverte sur des dents
pointues. Une vie prcoce couvait en elle. Aux vivacits passionnes de
la mre, elle joignait des silences rveurs et pensifs du pre. Cline
et colre, avec un grand front dvelopp et des mains mignonnes, elle
frlait tour  tour les mains caressantes, ou frappait les choses
hostiles. Des mots estropis, gentiment dits, lui faisaient un
rpertoire enfantin, et  chaque impression nouvelle, un mot, un rire,
on voyait dans l'iris des grands yeux sombres, la prunelle tressaillir,
changer de couleur, et la nerveuse enfant frmir toute, comme une
sensitive effleure.

Andr l'adorait; elle tait si femme, avait de si beaux petits regards,
tressaillait si joliment au moindre reproche. Il vitait de la regarder
trop: ce regard d'enfant parfois le gnait, comme si elle et pu lire en
lui des penses au-dessus de son ge. Sa paternit tait dlicate,
tendre et inquite, comme la petite fille elle-mme.

Pour son fils, un moutard trapu, au nez imprieux et aux cris sauvages,
il l'aimait autrement, ne craignait point de le faire taire, se
promettait de le mater, de le diriger. Son orgueil tait satisfait; il
en ferait un homme.

Puis Andr souriait, retombait de ses rves et, regardant jouer les
pauvres petits, il accusait le temps, qui ne les faisait pas grandir
plus vite.

Toinette les gardait de prfrence, assise sur la terrasse en bas du
jardin. Tandis qu'ils s'amusaient avec du gravier ou, juchs sur une
chaise, regardaient dans la plaine courir un cheval ou un chien, leur
mre, habille comme pour sortir, des gants de Sude aux mains, un ruban
dans les cheveux, examinait les passants, s'intressait  eux.

Parfois elle amusait les enfants, les levait dans ses bras avec une
tendresse extraordinaire; plus souvent, elle les grondait, excde de
leurs cris ou de leurs mouvements. Elle billait, regardait au loin
Paris, ou, longtemps rveuse, elle suivait de l'oeil un officier 
cheval, regagnant au petit trot une caserne d'o partaient des appels de
trompette.

Elle lisait des romans: des hommes distingus, beaux comme des tnors
d'opra-comique, y enlevaient des femmes du monde, sphinx incompris, et
taient tus par des maris vulgaires. Andr, en revenant le soir
pensait: C'est pour moi qu'elle est l.

De loin, la robe de Marthe lui semblait un coquelicot, celle de Jacques
un point blanc. Toinette n'allait point  sa rencontre. Elle
l'interrogeait, curieuse, le forait  dtailler sa journe. Et comme
rien ne s'y passait, l'imagination de la jeune femme tournait  vide,
comme une meule sans grains.

Des vols commis dans le voisinage dcidrent Andr  accepter un chien
offert par un jardinier. Tob tait fils d'une pagneule et d'un chien de
garde. Tout petit, il jappait en remuant la queue, il suivait les
enfants et les lchait. Il grandit vite, devint larron et aboya de
toutes ses forces. Pour les enfants, il restait bon, se laissait tirer
les oreilles, fermer les yeux. Il grattait dans le jardin; Toinette ne
se plaignait pas trop.

Plus tard, une chatte perdue, toute noire avec des yeux verts lumineux,
venant quotidiennement errer dans le jardin, Andr l'adopta, et comme
elle avait de longs poils d'essuie-plume, on la nomma: Plume.

Au bout de quelques jours, Tob et Plume s'entendirent.

Une fois, Toinette  son poste d'observation, rappelait le chien, vad
dans la plaine, o il gambadait follement, quand le bruit d'une petite
voiture lui fit tourner la tte. Un gentleman tenant les rnes, pinc
dans une redingote et coiff d'un chapeau gris, levait les yeux sur
elle, la regardait fixement. Toinette se rassit, trouble. Ce regard,
qui tenait  la fois du maquignon et du viveur, tait amical et
insolent. Toinette se promit de ne pas se tenir l, le lendemain. Elle y
vint; mais la petite voiture ne passa plus.

Un jour, des propos tenus par une couturire  la journe, dtachaient
subitement la pense de Toinette du gentleman correct.

Pendant quelque temps elle alla au bateau le soir avec les enfants,
attendre Andr. Il prenait le petit Jacques dans ses bras; on s'en
revenait doucement. Toinette se faisait tendre, plus cline, comme si,
par une compensation bien fminine, elle s'accusait d'avoir pens, si
peu que ce ft,  un autre.

Andr, touch de cette affection, y rpondit avec le besoin d'aimer et
d'tre aim qui dormait en lui.

Bientt Toinette craignit de devenir mre. Alors tandis qu'ils
doutaient, n'osant, quel que ft le rsultat prochain, se rjouir ou
s'affliger, Andr prouva un haut-le-coeur, une indignation.

Quoi, leur vie prcaire les rduisait  considrer comme un accident,
un malheur, cette probabilit douce, ce bonheur, l'espoir d'un enfant?
Ah! qu'il naqut seulement, bienvenu serait-il, ce pauvre fruit d'un
amour de pauvres!

Puis lui revenaient en mmoire la naissance de sa petite fille, sa
maladie et celle de la mre, les brches d'argent, les mmoires de
mdecin, de garde et de pharmacien; puis la seconde naissance, non moins
ruineuse; et tout ce que cotaient les enfants, de plus en plus, en
grandissant.

Mais quand la froide raison avait dit cela  Andr, une rvolte lui
faisait souhaiter que Toinette, cote que cote, ft mre. Elle ne
devait pas l'tre; alors, tel est le coeur humain, il s'en rjouit avec
elle, tristement.

Les Crescent avaient quitt Paris depuis six mois, rgl toutes leurs
affaires, accord une pension honorable  la martre, malgr ses torts.
Sduits par la grande maison du mort, la Meulire, et le bois et les
terres environnants, ils s'y installrent, satisfaisant l le rve de
repos de toute leur vie. Lui,  cinquante ans passs, tait las de se
lever le matin  cinq heures, de partager sa vie entre le ministre et
les leons. Ils se reposrent. Crescent crivait souvent; c'est par lui
qu'Andr tait tenu au courant des faits et gestes de la famille Rosin.

Le mariage de Berthe tait presque conclu: il se fit. Crescent fut
tmoin, il crivit les dtails, mais avec une rserve qui forait Andr
de lire entre les lignes. Berthe engraisse tait devenue trs
provinciale. Le triste vieillard, son mari, tait au comble du bonheur,
mais maladif, souffl de graisse. Un jour ou l'autre elle serait riche.
_Amen_!

Je vois de temps  autre le grand'pre Rosin, crivait Crescent dans
une dernire lettre, et je lui parle de Toinette, de vous. Il parat
comprendre. Ses yeux, dans sa figure paralyse, ont gard une expression
lucide. On ne me laisse jamais seul avec lui. J'ai  ce sujet des choses
bien singulires  vous dire de vive voix.

Nous allons bien, cependant depuis que je me repose, il me semble que je
suis plus fatigu et que, le croiriez-vous, je m'ennuie mme un peu? Je
vais m'occuper de grer nos biens, afin d'occuper utilement mon esprit.
Quand donc viendrez-vous nous voir? Ma femme serait si heureuse. La
fortune ne l'a pas change: elle ne s'habille pas de la journe, et en
simple robe de chambre, elle soigne son jardin, qui est une bien petite
partie du jardin, et fait elle-mme ses confitures. Nous en envoyons
sept  huit pots  Marthe et  Jacques.




VI


Andr, sur la fin de l't, se sentait de plus en plus fatigu. Les
soucis, gros ou petits, l'nervaient, l'irritaient davantage. Rsign et
patient  l'ordinaire, il manquait de courage, souffrait des variations
du temps, passait des nuits mauvaises. Et Toinette semblait traverser,
moralement, une crise analogue. Si elle ne rvait plus sur la terrasse,
et si elle lisait moins de romans, elle avait l'humeur plus ingale, et
elle en fit souffrir ses enfants et son mari. Elle se plaignait plus
fort de leur vie close et s'insurgeait contre les privations.

Elle et voulu des robes, des plaisirs de coquetterie, d'amour-propre.
Une lassitude des petites corves quotidiennes la rendait plaintive ou
agressive. Et comme une protestation sourde, des regrets de jeune fille
lui venaient aux lvres, injustes, inutiles. Elle tendait les bras
dsesprment, disant:

Oh! je m'ennuie! je m'ennuie!...

... Tandis que Marthe, dj maligne, l'entendait et semblait comprendre.

Cela irritait Andr. De ce ct, les proccupations ne finiraient-elles
donc jamais? Il s'tait bien rsign, lui; pourquoi sa femme n'en
ferait-elle pas de mme? Quel meilleur sort et-elle eu, vieille fille
en province? Au lieu de lui, porteur d'un nom et d'une pauvret sans
reproche, quel cuistre et-elle pouse? Mais, il se l'avouait, les
provinciales se dtachent difficilement de la crotte des rues natales. 
quoi servait-il  Toinette de s'appeler Mme de Mercy? qui le savait? que
lui en valait-il? tandis qu' Chteaulus, elle tait quelqu'un;
passait-elle le dimanche sur le Cours, on disait: Ah! voil
mademoiselle Rosin. Elle a mis sa robe bleue, etc.-- cela,
pensait-il, je ne peux rien.

Mais pourquoi ne pas accepter notre vie, puisqu'elle est fatale,
invitable?

Oui, lui, l'homme, qui avait du jugement et quelque exprience, pouvait
raisonner ainsi, mais elle, encore presque enfant, ignorante de tout,
loin de trouver les choses  son gr, les jugeait au contraire par trop
diffrentes du vague idal qu'elle s'en tait fait.

Des souvenirs de couvent lui revenaient, et elle les disait  Andr,
avec excs.  la longue cela l'agaait. Il n'osait rpondre:

Oui, mais pendant ce temps-l, vous n'aviez rien  faire qu'a savoir
vos petites leons, pianoter, et caqueter avec vos amies, sans devoir ni
responsabilit. Vous en avez aujourd'hui.

Ou bien elle disait:

--Ah! quelle fatigue, il m'a fallu changer deux fois de pantalon 
Jacques; j'ai recousu trois paires de bas, j'en ai mal  la tte.

Parbleu! pensait-il, moi aussi j'ai mal  la tte!

Dans ces dispositions mutuelles, Toinette et Andr s'aigrirent, un
mauvais vent souffla sur eux. Elle surtout tait agressive, mchante.
Dans les discussions elle rpondait  ct, blessante souvent. Jamais
elle ne revenait la premire. Andr, las, cessa d'tre faible, commanda.
Elle dut se taire, cder; mais lui, piant les regards hargneux et
sournois de sa femme, se disait:

Je suis peut-tre trop dur? Et non! il faut tre le matre.

Et en mme temps il trouvait cette ide prudhommesque, ridicule.

Le matre! Et il pensa  tous les compromis,  toutes les lchets de
l'homme, aux surprises du coeur et des sens, aux raccommodements sur
l'oreiller...

Un jour, au bureau, il se sentit la tte lourde; un peu de fivre le
prit. Il se disait, portant la main  son front:

Pourquoi donc ai-je si mal?

Et par moments, il s'arrtait dans son travail, plein de stupeur,
hbt.

Le lendemain, il dormait encore, d'un sommeil lourd de cauchemar, que
les rideaux taient tirs, Toinette debout, et les enfants habills.

--Eh bien Andr!--cria-t-elle, et elle le secoua lgrement.

Il ouvrit des yeux effars, dont l'expression vague tait douloureuse et
suppliante.

--Qu'est-ce que tu as?

--Mais rien, rien.--Et il fit effort pour se lever.

--Tu es malade?--Toinette lui prit les mains.

--Mais non, un peu fatigu, tout au plus.

La nuit, il eut une fivre ardente, dont Toinette, presque hors du lit,
sentait la chaleur, comme prs d'un brasier. Au matin elle ne voulut pas
le laisser se lever, et envoya chercher un mdecin.

Andr avait la fivre typhode.

Toinette le soigna, ngligeant par accaparement jaloux, de prvenir sa
belle-mre, pour ne pas l'inquiter inutilement. Elle avait relgu
les enfants dans une chambre, au second. Et redevenue calme, aprs le
bouleversement caus par la dclaration du mdecin, elle s'installa au
chevet d'Andr et ne le quitta plus. Leur bonne, Flicie, la secondait.
Sa mre gardait les petits.

Les deux ou trois premires nuits laissrent peu de repos  Toinette.
Elle sommeillait sur un fauteuil, par instants.

Ses griefs contre son mari n'taient plus si nets; elle se disait
encore:

Comme il tait devenu grondeur. Mais elle ajoutait: C'est que la
maladie couvait en lui. Puis elle reconnaissait presque ses propres
torts.

Andr eut le dlire. Une nuit que Toinette relayait la bonne, elle eut
horriblement peur; il jetait des mots sans suite; elle entendit son nom
et des reproches incohrents, l'appel de ses enfants jets d'une voix
brve et sans timbre, qui l'pouvantait, dans le silence de la petite
maison. Elle n'osait s'approcher de lui, craignant qu'il ne la frappt.

--Toinette!... rptait-il dans le dlire.

Elle crut qu'il l'appelait; alors avec la mme intonation que certains
jours:

--Tu me fais mal!--disait-il,--tu as tort!... Tu as bien tort!

Elle le regarda encore et, vaincue par la piti, honteuse jusqu'au fond
d'elle-mme, elle s'approcha, et de son mouchoir essuya la sueur qui
coulait sur cette figure dcompose.

Il se tut, devint plus calme.

Quoi, mme dans le dlire, il criait ces mots qu'il avait dits dj,
autrefois, quand elle tait dure ou injuste pour lui. Il fallait donc
qu'il souffrt bien! Oh oui! elle avait tort, elle le sentait
violemment. Il tait si bon, si dvou, si laborieux. Elle, tait
injuste, demandait trop.--Et soudain ces mots d'Andr: Tu as tort!...
tu me fais mal!... tintrent  son oreille, lui parurent avoir un sens
terrible. Mon Dieu! si Andr tait trs malade? le mdecin avait l'air
bien grave; se faisait-elle illusion? s'il allait mourir!...

--Andr! Andr! cria-t-elle.

Il ne rpondit pas, immobile et rigide.

--Andr! rponds-moi! mon Andr!

Il y eut un silence.

Alors l'ide terrible lui entra dans le coeur. Andr pouvait mourir! Et
ce serait de sa faute  elle, peut-tre! mais seule au monde, que
deviendrait-elle, avec ses deux enfants? Ce n'est pas ses parents qui la
nourriraient; mendierait-elle aux Crescent l'aumne?  cette ide
Toinette souffrit mille morts, elle se prcipita sur le lit de son mari,
mit la tte sur sa poitrine, pia son souffle; des larmes jaillissaient
de ses yeux, coulaient sur son visage, l'aveuglaient.

--Mon Dieu! mon Dieu!--rptait-elle et elle ne savait dire que cela.
Soudain elle se jeta  genoux, balbutiant  voix basse des prires
rapides, avec de grands soupirs. Reprise aux superstitions de son
enfance, elle invoquait Jsus, Marie et les Saints, leur promettait des
cierges. Elle se releva soulage, sans oser croire  l'efficacit de ses
prires.

Ce ne fut que trois jours aprs que le mdecin rpondit d'Andr. Ensuite
vint la convalescence, longue. La premire fois que son mari, aprs le
temps d'un rgime svre, put sucer une ctelette, Toinette pleura de
joie. Les enfants taient sur le lit,  ct de leur pre, tonns. Car
il lui tait pouss une barbe brune et drue, et ses yeux, cercls de
bleu dans une figure jaune, avaient le regard d'un homme qui revient
d'un long voyage, en des pays mortels.

Toinette, malgr ses bons sentiments, ne lui demanda point pardon. Son
dvoment avait parl pour elle.  son tour, elle tomba malade, de
fatigue. Des soins la remirent.

La vie reprit son cours; en apparence rien n'tait chang. Mais leurs
mes avaient support une preuve salutaire. Toinette pensait: Dire
qu'il aurait pu mourir, pauvre Andr; que serions-nous devenus! Et
comme le mdecin et le pharmacien purent tre pays sans trop de peine,
elle eut une petite joie d'orgueil, comme mnagre, et ne trouva plus la
vie si rude.

Andr se disait:

Si pourtant j'tais mort, que seraient-ils devenus? Et la vie, le
travail,  cette ide, lui semblrent doux.

Un des derniers beaux jours d'octobre, il se promenait avec Toinette,
dans le parc. Les feuilles sches criaient sous leurs pas, l'automne
pandait autour d'eux une froide mlancolie.

--Te souviens-tu, demanda Andr, de notre premire promenade, ensemble,
aux portes de Chteaulus,  la campagne des Crescent?--Nous tions gais
et heureux alors.

--Nous tions jeunes,--dit Toinette; et elle crut avoir dit une
niaiserie, mais le sentiment qu'elle exprimait tait juste.

--Oui, dit Andr, et maintenant nous sommes plus srieux, n'est-ce pas?

--Oui,--fit elle, rveuse.

De nouveau ils se regardrent: ils avaient chang.

Sa barbe vieillissait Andr, mais lui donnait l'air plus mle, plus
fort; il avait un regard bon, comme autrefois, mais plus grave.

Elle plus faite, plus forte, avait un charme de jeune femme, de jeune
mre.

Ils se sourirent, car ils taient jeunes encore, aprs sept ans de
mariage, et ils prouvaient un obscur dsir, un besoin irrflchi
d'action, de lutte et d'nergie. En eux-mmes, ils sentaient que leurs
belles forces ne pouvaient tre perdues, que quelque chose arriverait,
ils ne savaient quoi, qu'une vie nouvelle occuperait leur volont, leurs
efforts. C'tait en eux le mystrieux pressentiment d'un inconnu
certain.

Et Toinette murmura:

--Nous nous souviendrons de cette promenade.

Ils n'eurent pas besoin d'en dire plus, car les rves qu'ils eussent
formuls en ce moment eussent t impossibles ou risibles, tandis que
dans le silence, de vagues esprances les flattaient.

--Voici bientt l'hiver,--dit Toinette en montrant de sombres nuages.

--Le printemps reviendra, dit Andr.

Et l'espoir qui les berait, tait presque aussi net que cette
certitude, qu'aprs les jours de gel et de boue, apparatraient les
jours de soleil.

Un soir, au retour du bureau, voyant sa femme ranger des papiers, il eut
envie d'en faire autant; les tiroirs de son secrtaire taient bourrs,
et il n'attendait qu'une occasion.

Entre beaucoup de lettres qu'il brla, certaines lui parurent
intressante, elles taient de Damours.

Successivement, l'avocat y annonait que son voyage  Alger s'tait bien
effectu, que les distractions, les excursions avaient fait grand bien 
Germaine.

Puis venait une interruption, une ou deux lettres perdues.

Celle-ci, trs longue, annonait l'intention de se fixer  Alger, d'y
vivre. La rputation de Damours lui garantissait une grande clientle,
trs vite, une des premires places. Andr se rappelait mme avoir dit 
Toinette:

--C'est une bonne ide.

 quoi elle avait rpondu:

--Vous ne regrettez pas de ne pas avoir pous Germaine?

--Pourquoi donc?

Elle n'avait pas os rpondre: Parce qu'elle est riche! sentant bien
que ce serait une mchancet injuste.

Dans une autre lettre, venaient, selon la promesse donne, des
apprciations sur la proprit des de Mercy, sise dans la plaine du
Chlif. L'avocat y constatait en substance, la beaut des terres, le bon
tat de la ferme, mais aussi la mauvaise foi du fermier, le peu de
contrle exerc par l'intendant d'une grande proprit, appartenant 
une ancienne amie de Mme de Mercy. Cet homme, ne dpendant pas d'elle,
acceptait des pots-de-vin, sa surveillance tait nulle. Il est
malheureux, crivait Damours, que vous ne puissiez grer votre terre
vous mme, elle rapporterait le double.

Ces lignes, Andr s'en souvenait, l'avaient frapp alors, comme meuvent
certains rves, avant que le rveil n'en montre l'inanit.

Et pourtant, ce mot d'Alger, et l'vocation de ce pays, le troublaient
de loin en loin, mystrieusement.

Andr, rest songeur pendant quelques jours, crivit confidentiellement
 Damours, qui ne rpondit pas directement, mais pourquoi Andr, jeune
encore, ne s'intresserait-il pas  l'agronomie, ne s'assimilerait-il
pas des connaissances dont il ne pourrait que profiter, cette petite
proprit devant, par la force des choses, lui revenir un jour?

Andr eut alors un intrt dans sa vie, mais il n'osa s'en ouvrir  sa
femme.




VII


Sur la fin de l'hiver, on apprit la mort du grand-pre Rosin.

Toinette pleura beaucoup. Il avait toujours t bon pour elle.

Ses parents hritaient d'une quinzaine de mille francs. Toinette, elle,
de quatre mille, comme legs particulier. Crescent, qui tint Andr au
courant de tout, lui transmit des dtails  la fois rpugnants et
grotesques. Les Rosin avaient t plus dsols par les quatre mille
francs de leur fille; que rjouis par leurs quinze mille. Berthe,
horriblement vexe, s'tait renferme dans sa maison. Et Crescent
disait toute l'pret de ces provinciaux, leur joie cupide, leurs
colres honteuses, tout ce qui s'agitait de sordide dans leur me.

Quand ils touchrent l'argent, les de Mercy eurent la sagesse de le
placer. Andr avait offert  sa femme des robes, des chapeaux, des
futilits tant convoites jadis; elle le remercia.

Les mois de nouveau passrent.

Toinette ne sortait point, s'occupait de Marthe et de Jacques, si
absorbants dj.

Le petit garon s'tait empar  son tour du vocabulaire de sa soeur;
mais elle, dj n'estropiait plus les mots, les prononait avec des
inflexions mignardes qui ravissaient Andr. Puis elle faisait des
questions auxquelles il devait rpondre. Ses quatre ans taient curieux,
prcoces et charmants. Cline dj comme une femme, souvent boudeuse ou
rebelle envers sa mre, elle rservait  son pre des baisers mignons,
des frlements de tte contre son paule.

Bien des fois, il rentrait du bureau extnu, et rien ne le ranimait
mieux que de bercer Marthe sur ses genoux ou de faire sauter Jacques en
l'air. Toinette, dans la journe, apprenait  sa fille  lire, et le
soir, Andr coutait avec bonheur l'enfant redisant les lettres d'une
voix hsitante, et que le sommeil teignait; puis la leon finie, elle
se renversait en arrire, les cheveux au vent, rveille avec un petit
clat de rire triomphant.

O elle tait belle aussi, c'tait le soir, dshabille, tendant, hors
de sa longue chemise flottante, ses bras nus aux baisers. Toute
endormie, elle rptait une enfantine prire, aux rimes navement
absurdes:

     Petit Jsus, mon Sauveur,
     Venez natre dans mon coeur,
     Ne tardez pas tant
     Parce que la petite Marthe vous attend.
     Mon Dieu, donnez la sant  papa,  maman
     Et  tous mes parents,
     Faites-moi grande et sage,
     Comme une image.
     Au nom du Pre et du fils et du Saint-Esprit,

     Ainsi-soit-il.

Andr obtint qu'on y substitua _Notre Pre qui tes aux Cieux_. Peu 
peu ses ides avaient perdu de leur absolu. Avait-il eu lieu de
regretter que Toinette ne ft pas plus fervente? Peut-tre. Souvent la
religion, par sa rgle rigide, l'espoir du Paradis, la crainte de
l'Enfer, maintenait dans le bien ceux qui manquaient d'intelligence ou
de courage pour marcher droit, seuls.

Et n'tait-ce pas beaucoup aussi que tant d'mes meurtries trouvassent
l un dernier refuge, un baume  la souffrance de vivre, un grand
courage pour mourir?

Que deviendraient sans la foi, des mes comme celle de sa mre? Trop
mondaines jadis, et restes trop vaines pour se rsigner  la vie telle
qu'elle est et se contenter de la satisfaction austre du devoir
accompli, incapables de renoncer  une sanction aprs leur mort, avides
d'idal et de justice, n'tait-il pas heureux que la religion leur fit
une existence tolrable, une agonie presque douce?

Ces impressions, la dernire visite qu'Andr avait faite  sa mre avec
la petite Marthe, les avait renforces.

Il l'avait trouve trs affaiblie; les rideaux  demi ferms au jour
d'hiver, ne laissaient passer que peu de clart. Elle se tenait assise,
droite, comme elle s'tait tenue toute sa vie, avec des regards perdus
vers un coin de la chambre, o, sur le mur, un christ d'ivoire tordait
ses bras.

--C'est toi, Andr,--dit-elle d'une voix sans timbre,--bonjour, mon
enfant.

La petite Marthe,  qui, s'il tait seul, son pre parlait frquemment
de sa grand'mre, s'avana les bras tendus.

Mme de Mercy l'embrassa sur le front.

--Ta fille a grandi,--et elle tendit la main vers une vieille
bonbonnire d'o elle tira quelques anis.

--Plume va bien?--demanda-t-elle, avec intrt,--son fils est en bonne
sant;--et elle appela son chat, donn jadis tout petit par Andr; il
sortit de l'obscurit, miaula et sauta sur les genoux de la vieille dame
qui le caressait.

--Et l'autre, le petit Jacques, on ne me l'a pas amen?

--Il est enrhum!

Elle ne rpondit pas, comme si elle n'et pas entendu, et sans voir
Andr ni Marthe, elle caressait le chat, une bte mascule, soyeuse,
aux yeux verts; elle lui passait la main sur le dos avec tendresse, sans
se lasser, comme si le dernier besoin d'amour dont son coeur de mre et
d'aeule tait plein, se reportait sur cet animal.

--L'aumnier est bien excellent, dit-elle, le connais-tu? il n'est pas
encore veau me voir aujourd'hui. Il dirige ma conscience. Je m'en trouve
bien. Reste-l, mon pauvre chri,--dit-elle au chat qui voulait s'en
aller.

Un malaise oppressait le coeur d'Andr, dans cette grande chambre sombre,
prs de sa mre si vieille, si jaunie, et dont les regards n'avaient
plus d'expression pour lui, pour la petite fille; il en souffrait, et
Marthe ouvrait de grands yeux tonns. Andr sentit qu'on ne l'aimait
plus; c'tait le chtiment.

--Ma mre, dit-il, en lui prenant la main, je t'aime bien!

Elle abaissa sur lui ses yeux errants, et son visage,  cette voix
chre, parut se souvenir.

--Je le sais, moi aussi, je vous aime, mon pauvre enfant!

Andr plit, mu par ce mot, o il y avait bien de la piti; il tait
donc  plaindre; il serra plus fort la main de sa mre.

--Marthe lit  livre ouvert, crois-tu,--dit-il avec un sourire forc.

--Ah!--Et comme si seulement elle rentrait en elle-mme:--Mais je ne
l'ai pas encore bien vue, tire donc les rideaux, Andr!

Il s'empressa d'obir.

--Mais,--dit Mme de Mercy en croisant les mains--qu'elle est belle!
m'aimes-tu donc aussi, toi, mon petit ange?

--Oui!--cria Marthe, avec un accent indfinissable, comme si elle
comprenait.

--Oh! la mignonne!--s'cria la grand'mre--viens donc m'embrasser?

Et laissant tomber le chat, ses amours, elle treignit fivreusement
l'enfant, lui baisa coup sur coup les yeux. Elle redevenait elle-mme;
elle causa et sortit par une fivre du noir spleen dvot qui
l'enveloppait. Elle rajeunissait de dix ans. Elle exigea qu'Andr
envoyt une dpche  sa femme et acceptt  dner. Elle bourra l'enfant
de confitures, et Marthe, par compensation, bourra le chat de meringues.

Mais il fallait partir.

Andr, dans le train qui le ramenait  la campagne la nuit, tenant dans
ses bras l'enfant endormie, roulait des penses pnibles. Des visites
pareilles tueraient peu  peu sa mre; le lendemain quelle prostration,
quel ennui reprendraient la pauvre femme! Et  l'ide de cette solitude,
qu'emplissaient les paroles d'un aumnier et l'amour d'une bte, il
frmit de piti. Ah! pensa-t-il, pour ces mes dsoles et presque
mortes, il n'y a plus que Dieu!

Et regardant aux vitres les toiles, il se sentit dvor de tristesse
sans pouvoir pleurer; il et voulu lui aussi esprer et croire.

--Enfin,--s'cria Toinette en les entendant rentrer,--une autre fois tu
auras l'obligeance de me prvenir; je le savais bien que tu dnerais 
Paris. Ce n'tait pas la peine de dpenser une dpche.

Il haussa les paules. Eh quoi! toujours jalouse! de qui donc? mon
Dieu! D'une morte bientt. Toute la nuit il eut des songes funbres!




VIII


 mesure que l'anne s'coulait, le ministre semblait plus lourd 
Andr. Ces longs trajets pour y aller, le temps btement perdu lui
cotaient. Il avait bien renonc au bateau peu coteux, mais trop long,
et pris le chemin de fer. Mais c'tait une autre monotonie.

Sorti par la porte du haut jardin, pniblement, par des sentes en pente
raide, il atteignait la gare. Sur la voie il attendait  la minute fixe
sur le cadran, le train. Il se reculait quand la locomotive arrivait sur
lui, avec un sourd grondement, un dplacement d'air dont il sentait le
souffle. Une fascination lui faisait craindre de tomber sous les roues.
Ce serait un suicide si court, presque un accident; et chaque fois, il
montait dans un wagon avec l'ide qu'on ne devait pas souffrir de cette
mort. Mais un jour, un pauvre diable d'employ qu'il connaissait bien,
ayant t surpris, cartel, jet en pices  vingt pas par un express
passant  toute vapeur, Andr n'eut plus qu'une horreur mle d'effroi
pour les monstrueuses machines. Il s'loignait des rails; un froid lui
courait le long des vertbres.

Le trajet, coup d'arrts frquents, aux grincements stridents des
freins qu'on serre, lui semblait interminable. Il l'occupait en lisant.
Puis descendu, il allait  pas presss vers son bureau.

Il connaissait son chemin, comme un prisonnier connat tous les pavs de
la cour de gele.  tel endroit coulait une fontaine o les bonnes
jacassaient; plus loin, des voitures en plein vent promenaient dans une
rue populaire le va et vient, le brouhaha d'un march. Dans une grande
rue triste, il n'tait d'autre boutique qu'une boulangerie devant
laquelle chaque fois, il se mirait, dans la grande glace de devanture.

Et ds qu'il avait referm fa porte de sa petite pice, il sentait le
spleen coutumier le reprendre. La solitude lui pesait alors, il
prouvait l'angoisse de la rclusion force, ne se souvenait plus des
longs et oiseux tte--tte avec Malurus. Pendant des heures, nul bruit
ne s'entendait, que la toux dsespre d'un vieil asthmatique, enfoui
comme lui dans quelque trou perdu. Il pensait:

Je pourrais mourir l, aprs avoir remis ma besogne et personne ne s'en
apercevrait avant le lendemain. Je mourrais inutile. Un autre et aussi
bien griffonn les montagnes de paperasses que j'ai amonceles depuis
que je suis ici. Dans le temps j'avais Crescent, maintenant je n'ai plus
personne.

Alors il ressentait un triste et furieux besoin de vivre.

Il croupissait, agonisait: ah! de l'air, du mouvement, une vie autre, si
l'on ne voulait pas qu'il devnt fou, enrag. Il pensait  sa jeunesse,
 son essai de suicide, et regrettait qu'il et manqu.

Puis au dehors, l'heure du dpart sonne, il rentrait dans le cruel bon
sens qui fait se rsigner, lchement.

C'est qu'alors il pensait au pain quotidien, aux enfants,  la femme.

Cependant, pour anormale qu'elle part, la suggestion de Damours n'avait
pas t perdue. Bien souvent l'ide d'aller en Algrie, d'migrer,
revenait  Andr. Tout  coup, il se mit rsolument  apprendre
l'agronomie,  s'en assimiler les thories. Dans un cabinet de lecture
spcial, il trouva les livres ncessaires. Puis il s'en allait dans les
champs de grand matin, il s'intressait  la valeur du sol, aux
promesses du bl et aux poques o il pousse vert clair, puis tout d'or.
Les semailles et la moisson, la fenaison, les labours, tous les grands
travaux des saisons l'occuprent. C'tait bien sans application
immdiate; peut-tre cela ne lui servirait-il jamais? du moins tait-ce
une occupation, un intrt. Il apprit ainsi peu  peu  distinguer les
graines, les racines, les herbes, les arbres. Puis, il connut les
mthodes d'irrigation, de boisement, etc., et il s'intressait  ses
progrs, il en avait un faible orgueil.  trente et un ans pouvait-il se
laisser enterrer vivant? Non! Par la pense et le travail, sinon par
l'action, il combattrait la torpeur qui l'envahissait et qui l'et enfin
amoindri, teint.

Il exerait ses bras, trompant ainsi son dsir d'agir. Il bchait son
jardin et il y rcolta des pommes de terre, des haricots et des pois.
Toinette, bonne mnagre, s'intressa  la rcolte. Elle s'agitait en
peignoir ou en robe de maison, faisait la rcolte des fruits, les
comptait, les mettait dans le cellier. Elle avait un livre  cet effet;
puis elle se mit rsolument aux confitures. Elle resta trois mois sans
aller  Paris, qui jadis  l'horizon l'attirait, la fascinait. Elle
sortait tous les jours avec les enfants, aguerrissait leurs petites
jambes. Andr faisait de grandes marches. C'tait une vie saine; ils
s'en trouvrent bien, et leur sant devint forte.

Le parc de Saint-Cloud, solitaire, semblait leur appartenir, et aussi, 
l'entour les grandes plaines de bl et d'orge, de sarrazin, de trfle.
Et Andr parfois, par l'illusion d'un esprit simple et imaginatif, se
disait:

Mais n'est-ce pas  moi tout cela, pourquoi dsirer autre chose? qui
m'empche de croire que c'est pour moi que ces paysans labourent, que
ces vaches paissent, que dans la fort, les gardes-chasse battent les
taillis? Mais cette faon trop sommaire de raisonner, ne le contentait
pas. Il rvait quelque coin o il pt vivre, libre chez soi, travaillant
sans devoir rien  personne.

Un peu de ses proccupations  l'gard de Toinette cessait; elle lui
donnait plus de joie, et mme quelque fiert. En tout ce qui ne touchait
pas ses sentiments froids pour sa belle-mre, la jeune femme peu  peu
avait chang. Le sjour  la campagne lui faisait du bien. Elle
semblait, avec ses caprices, son injustices, l'enfantillage de ses
raisonnements, comme ces malades envers qui les remdes semblent
impuissants; puis un beau jour la campagne, la nature oprent une
gurison sourde, et c'est  vue d'oeil que leur sant refleurit.

De mme, pour Toinette, la sant morale semblait lui venir.

Elle-mme n'et su dire ce qu'elle prouvait. Sans doute, elle avait
encore bien des accs d'impatience, bien des mouvements irrflchis,
mais elle les sentait plus rares. Son esprit, presque ferm  l'heure de
son mariage, s'ouvrait un peu; elle voulait comprendre des livres et des
choses, qui, il y a trois ans, restaient clos pour elle. Elle s'tonnait
de ne plus voir son mari du mme oeil, de ne plus le traiter avec une
familiarit d'enfant tour  tour cline, gte, colre; sa tendresse
pour lui prenait racine profondment. La maladie d'Andr l'avait
claire; elle l'aimait davantage, et mieux, comme le pre des enfants,
le matre du foyer, son matre  elle.

Aussi la question de prdominance s'tait enfin rsolue, sans
affirmations despotiques, sans rcriminations insultantes, par la force
et la raison des choses. S'intressant davantage  son mnage et  ses
enfants, Toinette comprenait quel vide ce lui serait, si tout cela lui
manquait soudain. Son rle d'honnte femme et de bonne mre commena 
lui suffire, ds qu'elle l'et reconnu assez beau par lui-mme.

Elle n'avait plus ces aspirations vagues, ce rve d'un bonheur infini et
romanesque. Des livres d'amour et d'aventures qu'elle avait lus avec
rage, il ne lui restait qu'une fatigue. Peu  peu sous l'influence des
paroles d'Andr, de ses actes, l'esprit de Toinette, sorti du chaos,
s'ordonnait. Dj des penses fortes mrissaient en elle: la conscience
du devoir et l'esprit de famille; sentiments neufs pour elle, et qui
prendraient sans doute la vigueur des plantes vierges.

De gros soucis, des chagrins purils, des choses qui l'nervaient
autrefois, la laissaient froide; des partis pris dont elle avait
souffert s'vanouissaient, comme des fantmes au soleil.

Elle pensait, raisonnait par elle-mme davantage.

C'tait une initiation mystrieuse, une vie d'me nouvelle.

Dj elle acceptait tacitement la vie, elle savait le prix de sa
jeunesse, et vivait au jour le jour, sans dplorer le pass,
indiffrente  l'avenir.

Enfin dans ce cerveau d'enfant, dbarrass peu  peu des empreintes
provinciales, se dveloppait, comme en une terre sarcle et fconde,
assez d'intelligence pour subir la vie, assez de tendresse pour en
jouir, assez d'esprit pour en faire, jouir les autres.

Toutes ces impressions, Toinette et t incapable de les formuler, d'en
analyser la millime partie, mais elles se traduisaient,
significativement, dans sa faon d'tre, plus courageuse et plus tendre,
plus rsigne, plus gaie, plus saine.

Andr la regardant, pensait:

--Ah! elle n'est plus la mme; pourquoi donc? m'tais-je tromp sur
elle? est-elle arrive  un moment de crise,  une pubert de l'esprit?
Je ne puis croire que ce soit moi qui aie eu quelque influence sur elle?

Il tait devenu modeste, c'tait beaucoup; et son esprit aussi avait
donc mri et gagn; mais il se trompait, car peu  peu, de concert avec
les vnements, il avait modifi sa femme, moins par ses paroles que par
sa faon d'tre et d'agir. Son calme, sa bont, son travail avaient  la
longue plus fait sur elle que les raisonnements et les supplications.

Mais, pensait-il, ces bonnes dispositions continueront-elles?... Oui!
car maintenant c'est  moi de les entretenir...--Un triste sourire
passa sur ses lvres:

Mieux vaut tard que jamais! mais c'est bien tard, non pour moi ni les
enfants qui avons la vie devant nous, mais pour ma mre, elle avait le
droit d'tre heureuse, pourtant! Ah! j'ai t trop faible!

Et Andr songea, avec amertume, que le bonheur des uns s'achte avec le
malheur des autres, et qu'il avait fallu que Toinette ft susceptible,
sotte et injuste, afin de l'tre moins aujourd'hui, et de ne l'tre plus
demain.




IX


Les animaux donnaient  Andr, un jour, l'impression qu'il vieillissait.

Plume tait grand'mre. Elle avait des airs poss, des mouvements
alourdis; sa fourrure lustre revtait des formes grasses. De tous les
chats et chattes qu'elle avait engendrs, il restait un petit-fils, un
souple et comique animal, couleur de lait, charmant  voir batifoler,
blanc, avec sa grand'mre noire.

Tob tait un bon chien: ses yeux bruns avaient une expression humaine;
vif et joueur avec ses matres, il se laissait tyranniser parles enfants
et, sans se plaindre, lchait leurs petites mains.

Habitu aux chats, il jouait avec eux avec condescendance ou, fatigu,
regardait avec fixit des canaris en cage, suspendus  la fentre de
Toinette. Heureuse de jouir d'un plaisir sans en avoir la peine, elle
laissait l'entretien des oiseaux  Flicie qui, ravie d'avoir btes et
gens  soigner, disait:

--Ici, c'est la maison du bon Dieu.

Un soir d't, une fracheur commenait  sortir du gazon; Toinette
appela la bonne pour qu'elle passt aux enfants des vtements plus
chauds.

Flicie accourut. Elle les prit avec tendresse et les emporta comme
s'ils ne pesaient rien; ils riaient dans ses bras, heureux d'tre aims.

--Brave fille! dit Andr.

Toinette en convint; depuis plus de deux ans qu'elle tait  leur
service, elle s'tait attache  eux de plus en plus. Pendant la maladie
d'Andr, elle s'tait multiplie. On n'avait jamais de reproches  lui
faire.

Nature peuple,  la fois rude et bonne, de corps trapu, de figure forte
et sans beaut, o une bont de chien s'exprimait par les yeux, humides,
elle se tuait de travail, afin de s'en porter mieux. Tendre pour les
animaux, l'hiver, dans sa chambre, elle laissait dormir Plume sous
l'dredon, et Tob sur une natte. Elle les puait dans ses moments de
loisir, ou lisait un vieil almanach de Lige, qui composait toute sa
bibliothque.

Elle aimait les enfants, Jacques surtout, d'une passion sourde, qui
dominait en elle toutes les autres; elle servait madame avec des soins
touchants; pour monsieur, elle brossait dlicatement ses vtements,
cirait frntiquement ses souliers. Sans le savoir, elle aimait son
matre.

Andr pressentait en elle un secret de jeunesse, une liaison avec un
bourgeois ais, qui l'avait ensuite honteusement abandonne. Il estimait
surtout sa probit.

Toinette avait t longue  se rendre,  convenir des rares qualits de
Flicie; mais ce qui,  la fin, l'avait conquise, c'est que la servante,
vivant de caf au lait et d'un peu de lgumes, ne touchait jamais  la
viande ni au vin.

Sa seule gourmandise tait des galettes en pte leve, et toute la
maison aimait tant ces gteaux qu'il en restait  peine  Flicie; tre
ainsi prive faisait sa joie.

Ses gages taient exigus, et elle ne demandait rien; avec cela, elle
conomisait.

Ses matres l'admiraient presque, souhaitaient qu'elle ne les quittt
point, qu'elle ft et devnt pour eux une de ces servantes du vieux
temps qui voyaient natre les enfants, les servaient devenus hommes, et
morts leur fermaient les yeux.

Aprs le dner, quand Marthe et Jacques furent couchs, Toinette et
Andr ne purent se rsigner  remonter si tt. Il avait fait pendant le
jour une chaleur touffante; ils respiraient seulement  cette heure la
fracheur nocturne. La lune, toute ronde, clairait le jardin de ses
rayons bleus, les alles luisaient, blanches.

Le silence planait sur le village et la campagne. L'horizon de Paris
tait piqu de points de feu, comme une illumination lointaine. Des vers
luisants brillaient dans l'herbe, de grosses phalnes voletaient.

Depuis longtemps Toinette et Andr n'avaient eu une soire pareille, ils
en gotaient le charme tendre et vivifiant.

Ils se taisaient; Andr avait pass son bras autour de la taille de
Toinette. Un nuage, comme un crpe noir, passa devant la lune; tout fut
sombre. Il chercha la joue de la jeune femme, et celle-ci ne dtourna
point les lvres. Ils sentaient dans le renouveau de cette belle nuit,
parmi les roses en fleur, qu'ils s'aimaient encore et toujours, quand
mme, hlas! et malgr tout!

Les chagrins, les mprises invitables qu'ils tranaient  leur suite,
n'empchaient pas leur tendresse, lui donnaient, au contraire, une
saveur plus grande, un peu amre. Quand la lune reparut versant sa
lumire, il leur sembla que ses rayons entraient dans leur coeur.

De la terre, ils avaient peu  peu lev leurs yeux vers le ciel d'un
azur sombre, o la Voie lacte jetait un voile de gaze; tous les astres
tremblotaient dans la clart lunaire.

--Que d'toiles, mon Dieu!--murmura la jeune femme,--alors ce sont des
mondes?

--Oui, dit Andr, des mondes.

--Sont-elles habites?

--On peut le croire pour certaines.

--Les a-t-on comptes?

--Elles sont innombrables.

--Mais le ciel finit bien quelque part?

--Non, c'est l'infini, il n'a ni commencement ni fin, ni haut, ni bas.

--Mais enfin, un Dieu a cr cela?

--Oui, une force inconnue a vivifi la matire, mais la matire peut
aussi bien avoir exist de toute ternit.

--Qui donc a cr la religion?

--Ce sont les hommes, il y a autant de religions que d'poques, que de
peuples.

--Crois-tu que Dieu nous entende, qu'il exauce nos prires, qu'il fasse
des miracles?

--Non,--dit Andr,--les lois de la nature sont immuables.

--Mais alors, pourquoi vivons-nous?

--Nous vivons, c'est assez: le mot du mystre nous chappe, mais une
intelligence moyenne, mise en prsence de la nature et des hommes, peut
comprendre que nous avons un devoir  remplir.

--Lequel Andr? celui de vivre?

--Tout simplement, de vivre selon les ides de bien et de justice qui
sont innes en nous, et que l'ducation dveloppe.

--Mais Andr, aprs la mort?...

--Eh bien?

--Tout sera donc fini?

--Pourquoi serait-ce fini? Rien ne meurt, tout se compose et se
dcompose.

--Mais notre me, notre conscience, meurt-elle ou nous survit-elle?

--Je ne peux pas te rpondre, chacun peut suivre l'espoir qui le flatte
le plus.

--Et toi, que voudrais-tu, Andr?

--Me reposer, ce doit tre si bon, aprs la vie.

--Et une rcompense ou un chtiment?

--La conscience nous la donne de notre vivant.

--Mais les pauvres gens, Andr, ceux qui n'ont jamais eu de joie?

Il soupira et dit:

--Regarde une fort, les grands arbres touffent les petits; regarde les
animaux, les gros mangent les petits. Le mal est ncessaire, il est la
condition de la vie.

--Andr, est-ce que tu ne penses jamais  la mort?--Et Toinette eut un
frisson lger.

--Souvent!--dit-il.

--Et elle ne t'effraye pas?

--Non, chre femme, je ne la souhaite pas, tant que les miens auront
besoin de moi, ni mme tant que je pourrai tre utile  quelqu'un; mais
vieux, la tche finie, sans gros remords, ayant fait de ses enfants des
tres vigoureux et honntes, ne crois-tu pas que ce soit un grand
soulagement que de s'teindre?

--On doit bien souffrir?

--C'est un moment; il n'est terrible que pour notre imagination.

--Nous mourrons ensemble, Andr?

--Esprons-le, ma chre!...

La nuit devenait frache; ils rentrrent, pensifs.

Les enfants dormaient, d'un gros sommeil, en souriant. Penchs aux
chevets de Marthe et de Jacques, premiers-ns de leur tendresse, chair
de leur chair, ils ne purent s'en loigner.

--Comme ils nous ressemblent?--disait-elle.

--Ils sont nous!--rpondait-il.

C'tait vrai; tout le jour dans leurs jeux, leurs impatiences, leurs
fougues, Marthe et Jacques, en plus des ressemblances physiques
accusaient dj l'hrdit du geste, de la voix, de l'me.




X


Un matin Andr dormait encore, quand un employ du tlgraphe apporta
une dpche. Flicie remit l'insolite papier bleu  Madame qui le prit,
le retourna et le jeta sur la table.

Cependant la curiosit l'emportant, elle releva le rideau afin qu'un
rayon de soleil tombt dans le visage d'Andr, dont les paupires
troubles s'ouvrirent.

--Il y a l un tlgramme.

--Ah! donne!

Et dans le court instant qui s'coula, il sentit battre son coeur et eut
l'intuition d'un malheur; toute dpche arrivant brusquement l'tonnait
ou l'inquitait; mais jamais il n'avait prouv une telle crainte. Il
ouvrit, et une expression de douleur, comme une grimace effare, passa
sur son visage; on l'appelait en hte au couvent.

--Tiens, lis...

... Et prcipitamment, il s'habilla.

Toinette restait muette, la mauvaise nouvelle dans les mains.

--Pauvre femme! rptait Andr, pauvre femme!

--Andr, veux-tu que j'aille avec toi?

--Non, merci! o est ma cravate? vite, mes bottines! Et il rptait:

Ah! pauvre femme!--d'une voix tremblante qui bouleversa Toinette.

--Ne t'effraye pas, la dpche ne dit pas que ta mre...

--Sans doute! oui!...--Et fbrilement il se vtait, tournant dans la
chambre avec une angoisse indicible.

Non, la dpche ne disait rien, mais il devinait, elle tait bien
malade, elle allait mourir. Mon Dieu! pourvu qu'il arrivt  temps.

--Andr, prends quelque chose, ne t'en va pas  jeun!

--Oui, oui!...--En mme temps il descendait l'escalier quatre  quatre.

--Flicie, ayez bien soin de Madame, ma mre va peut-tre mourir!

--Jsus!--murmura la pauvre crature. Et le coeur subitement retourn,
elle regarda Andr fuir vers le chemin de fer.

Il courut comme un fou, sauta dans un wagon. Ses oreilles bourdonnaient.
Il se rptait: Elle va mourir! et le bruit des roues sur les rails,
comme un refrain obsdant et monotone, ronronnait:

Elle va mourir, mourir, mourir!

Et ce mot funbre se rptait de plus en plus vite, torturant comme un
cauchemar. Andr s'enfona la tte dans les mains, se boucha les
oreilles. Il tait seul.

Quand il releva les yeux, une valle creuse tait pleine de soleil, des
maisons blanches se dtachaient entre les arbres, la Seine, au loin,
brillait comme un ruban d'argent, les jardins taient en fleur. tait-ce
possible, la mort?

Et de rpugnants dtails proccupaient, hantaient Andr: les
dclarations officielles, le choix des tentures funbres, l'enterrement;
il se voyait tte nue, suivant le cercueil. Cette pense l'touffait.

Et tout  coup il se moqua de lui-mme. Il relut la dpche, elle
n'tait pas signe: Votre mre trs malade, venez vite. Trs malade?
lui aussi avait t prs de mourir! Elle vivrait. Pourquoi
s'effrayait-il tant? Il n'avait qu' rejeter ce poids crasant qui lui
pesait sur le coeur.

Il n'y parvint pas.

Hors du train, il sauta dans une voiture.

Elle ne marche pas, pensait-il! Et il grinait des dents. Puis il eut
peur qu'elle n'arrivt trop tt, car il se sentait lche devant le
spectacle qui l'attendait. Il carta les visions mortuaires. Tout ceci
est un rve, murmurait-il. La rapidit de l'vnement le confondait.
Quel stupide cauchemar!

Mais depuis huit jours il ne l'avait pas vue. Elle tait bien plie
alors, il s'en souvenait! Comment et-il pu se douter, pourtant!...

La voiture s'arrta devant la porte  linteau de pierre orne d'une
croix.

C'est vrai! c'est vrai! murmura Andr et, pour payer le cocher, sa
main tremblait.

Il sonna. La soeur tourire, qui l'introduisit, avait une mine grave.
Elle parla de la misricorde de Dieu, puis d'un ton trs simple:

--Oh! elle est tout  fait mal! dit-elle.

Andr s'lana dans l'escalier, la prcdant. Au fond du corridor il vit
la porte entrebille; une odeur d'ther tranait. Et devant cette porte
presque ouverte, il n'osa entrer, se jeta dans le petit salon  ct,
cherchant Odile.

Elle parut, les yeux rouges.  la vue d'Andr, elle faillit laisser
tomber la tasse qu'elle portait et hocha la tte avec reproche:

--Ah bien! il est grand temps! elle mourrait toute seule, comme un
chien!

Ce mot injuste le bouleversa.

--Odile, je n'ai la dpche que de tout  l'heure!

Et il s'accusait tout bas: C'est vrai, depuis huit jours; ah! goste,
mauvais coeur!

--Peut-on la voir?

Elle eut piti de son tat et s'effaa devant lui. Il entra dans la
grande pice sombre,  l'air rarfi. Tout au fond, dans la blancheur
des draps, Mme de Mercy reposait, livide.

Il s'avana; le sol manquait sous ses pieds. Il vit le docteur de la
famille assis prs d'elle.

Ils changrent un signe de tte. Andr, tout prs du lit, vit que sa
mre reposait. Son nez s'tait pinc, ses yeux cavs, une sueur perlait
sur son visage ossifi.

Il eut presque un soulagement de voir qu'elle, dormait.

Le docteur s'tait lev, il s'approchait de la fentre.

--Eh bien!--dit Andr avec anxit, mais n'esprant dj plus.

--Elle meurt d'une maladie de coeur. Depuis un an qu'elle souffrait
beaucoup, elle ne m'a pas fait demander une seule fois. Voil trois
jours qu'elle est au plus mal; on ne m'a fait prvenir qu'hier soir!

Sans parler, Andr le regardait avec angoisse.

Le mdecin haussa les paules tristement, et ajouta pour dire quelque
chose:

--Quand la lampe est use, que l'huile manque...

Il agita les lvres, comme s'il soufflait une, lumire.

--Alors... quand?...--Et Andr n'osa prciser. Le mdecin n'osa
comprendre; il alla prendre son chapeau disant:

--Quand je reviendrai? Ce soir.

--Que faudra-t-il faire?

Rien! pensait le mdecin. Il dit vasivement:

--Toutes les deux heures, une cuillere de la potion alcoolique. La
bonne est au courant.

Il hsitait comme s'il avait encore quelque chose  dire, mais il
prfra se taire, et avec un geste d'impuissance, il serra correctement
la main d'Andr et sortit.

Andr le remplaa au chevet du lit.

Cinq jours, s'il tait venu cinq jours plus tt il l'aurait trouve
alite, il et immdiatement fait appeler le docteur, il... mais non,
puisqu'elle tait condamne! Pauvre mre!... Il se la rappelait quand il
tait petit enfant, plus tard jeune homme. Qu'elle tait faible! C'est
elle qui avait consenti  ce mariage dont elle n'avait retir que
dboires! Et sa douleur s'avivait par le remords de n'tre pas venu la
voir. Maintenant perdue, parlerait-elle, retrouverait-elle quelque
force, la lucidit ncessaire? Par sa faute, il avait perdu le meilleur
d'elle, ses adieux de tendresse, ses recommandations suprmes. Et comme
une litanie qu'il ne pouvait touffer, revenait ce mot:

--Ah! pauvre femme!

Comme les dfauts de son caractre paraissaient petits, nuls  cette
heure dernire,  ct de ses qualits aimantes de son dvouement. Et
Andr se sentit dchir de remords. Aurait-il d la quitter jamais?
Elle, veuve, encore jeune, avait repouss plusieurs partis, afin de se
consacrer  ses seuls enfants. Sa fille Lucy, sa chre tendresse, tait
morte. Puis son fils l'avait quitte, pour une trangre.

Telle est la vie, soufflait une voix  Andr. Mais il s'indignait de
cette rponse bte, trop facile et pourtant vraie.

Pour sortir de sa torpeur, pour chapper au suicide, Andr trop jeune
avait d se marier. C'tait la vie! Sa femme, enfant elle-mme, n'avait
su comprendre, ni aimer sa belle-mre: c'tait la vie! Et seule, aprs
tant de sacrifices de tendresse et d'argent, la vieille femme devait
mourir sans la consolation d'tre aime, sauf par son fils, de la
famille nouvelle que son dvouement avait fait subsister: c'tait la
vie! l'troite, l'inepte et inexorable vie!...

Cette pense lui dchira le coeur; il pleura.

Mme de Mercy, au bout d'une heure, sortit de sa prostration; il se
pencha sur elle:

--Mre, dit-il doucement, mre, c'est moi, ton fils.

Il rencontra un oeil sans pense; la bouche livide resta muette. Odile
fit prendre  sa matresse la potion ordonne, carta Andr du lit,
donna quelques soins minutieux.

Quand ce fut fait, il revint et se rassit accabl.

 deux heures, il n'avait encore rien pris. La vieille bonne, qui s'en
doutait, le tira par la manche et, dans le salon  ct, lui servit un
bouillon.

--Merci, Odile,--dit Andr, et il ne put manger.

--Allons,--dit-elle bourrue,--dpchez-vous, ce sera froid!

Il obit comme un enfant, mais les premires cuilleres l'touffrent et
il se mit  pleurer. Attendrie, elle le regardait, avec des lvres
balbutiant  vide:

--Ah c'est un grand malheur que Madame soit venue ici, c'tait du
mauvais air pour elle.

Et avec une cruaut inconsciente qui dchira le coeur d'Andr, elle
racontait les jours de spleen de Mme de Mercy, ses dvotions, ses
pnitences, ses longs entretiens avec l'aumnier, sa dfense formelle
qu'on prvnt son fils.

Maintenant, il comprenait; tant qu'un devoir continu, un service 
rendre, un sacrifice  faire avaient raidi sa mre, elle avait vcu.
Puis tout lui avait manqu, et depuis son entre dans le couvent, elle
s'tait abandonne au mal, laisse mourir, ne pensant plus qu' son
salut.

Il rentra dans la chambre. Le temps s'coula. L'tat de prostration de
la moribonde la tenait blme, rigide et cadavrique; le drap dessinait
sur elle des plis mortuaires, et dans les orbites caves taient deux
taches d'ombre, comme les trous d'une tte de mort. Des plaintes
d'enfant montaient de cette bouche ferme, des rles sortaient de ce
pauvre corps en dtresse; et Andr jugeait son impuissance lamentable et
grotesque. Parfois, les paupires s'ouvraient lentement, un oeil perdu,
aux rayons vagues, apparaissait sans voir, puis les paupires
s'abaissaient lourdement, et il semblait qu' chaque fois, un peu d'elle
s'en allt, pris par la mort.

Vers quatre heures, Andr entendit un bruit de voix touffes dans la
pice voisine. Il y courut: sa femme tait l avec les enfants; timides,
ils levrent sur lui leurs yeux inquiets; il les embrassa, le coeur bien
gros.

--Eh bien!--fit Toinette d'un air d'angoisse.

Il ouvrit les bras et les laissa retomber.

--Pauvre Andr!--dit-elle, et des larmes faciles lui vinrent aux yeux.

Elle attendait, prte  entrer, s'il le demandait; il bredouilla.

--Elle n'a pas sa connaissance, elle est bien bas!... bien bas... Je
vais passer la nuit, toi tu vas retourner avec...

Il s'interrompit, le mdecin entrait; il salua.

--Rien de nouveau?

--Rien, docteur!

--Allons!

Et il passa dans la chambre; Andr le suivit, laissant Toinette et les
enfants. La jeune femme tait ple; elle s'assit dpayse, prta
l'oreille, n'entendit aucun bruit. Derrire elle parut Odile. Toutes
deux se dvisagrent, elles ne s'aimaient pas; mais la vieille servante
baissa les yeux, toute remue par la vue des petits.

Elle les embrassa, et de ses mains tremblantes chercha dans un placard
des gteaux secs. Le silence des enfants l'attendrissait.

--Pauvres petits! on dirait qu'ils comprennent.

Voyant le visage de Toinette tout chang, elle eut piti et dit:

--Madame ne devrait pas quitter Monsieur cette nuit.

--Oh! oui, Odile, n'est-ce pas. Il est malade de chagrin. Comment faire?

--Je vais btir un lit pour les mignons, ils coucheront ici. Madame
dormira bien sur le canap? pour une fois?...

--Oh! je ne dormirai pas!--dit-elle avec vivacit. Et elle se sentait
heureuse et soulage.

Andr rentra seul; le docteur tait sorti par l'autre porte. Il avait
constat un lger mieux, avant-coureur de la mort.

--Nous restons, dit Toinette, je ne te quitterai pas.

--Ah!...--dit Andr, qui d'un coup d'oeil vit les prparatifs. Cela le
touchait et le gnait  la fois; il et voulu tre seul, et que sa
famille ne l'envaht point au moment o sa mre allait mourir. Il ne
rpondit pas et s'assit prs de la fentre, regardant sans voir les
maisons voisines; son accablement tait extrme.

Une heure aprs, Odile, qui venait de garder sa matresse, fit signe 
Andr: il s'empressa.

--Elle reprend connaissance.

Il se prcipita dans la chambre, vint au lit; une vie blme semblait
remonter au visage de Mme de Mercy. Ses yeux teints s'animrent; ses
bras s'agitrent faiblement.

--Andr, c'est toi?

--Oui, mre, je suis l...

Elle se laissa baiser le front, inerte; une expression trange passa sur
ses traits, et d'une voix brise, sourdement:

--Je ne croyais pas revenir... j'tais morte, Andr... Dieu allait me
juger... Quelle angoisse!

Epuise, elle soupira tout bas, comme en rve;

--L'heure n'est pas encore venue...

Il y eut un silence. Puis d'une voix forte:

--Qu'on aille chercher M. l'Aumnier!

Odile y courut.

--Mre, souffrez-vous?

--Beaucoup... mais pas trop...--Et son oeil gar ajoutait au mystre de
sa parole.

--Mre, vos petits-enfants sont l!

Il n'osa nommer sa femme.

--Voulez-vous embrasser Marthe et Jacques?

--Ah! plus tard!--dit-elle; et tout d'un coup des larmes commencrent de
couler une  une, lentement, sur ses joues maigres.

--Mre, ne pleure pas! mre, ne pleure pas!--cria Andr en suffoquant.

Mais les larmes tombaient toujours, sans qu'elle parlt; et  chacune
les sanglots d'Andr redoublaient. Elles lui semblaient, ces larmes
d'agonie, protester contre toute une vie de souffrances, et aussi contre
cette mort abandonne. Elles taient terribles, ainsi inexpliques.

On toussa discrtement  la porte; le prtre entra. C'tait un vieil
homme au visage dur et triste. Il s'approcha lentement; son regard,
aussi expert que celui du mdecin, jugeait l'tat de l'agonisante:

--Ma soeur,--dit-il d'une voix affectueuse et touffe,--je suis prt 
vous entendre...

Elle s'agita  cette voix, ses larmes tarirent, et d'une bouche
articulant avec peine, elle dit le mot: Confession.

Le prtre regarda Andr, qui s'loigna lentement. Il trouva les enfants
assis autour de la table; Odile leur avait nou de grandes serviettes
autour du cou; ils dnaient. Toinette ne prit presque rien, Andr ne put
manger. Il se mit la tte dans les mains, et s'absorba dans la
contemplation des petits. Dpayss, condamns au silence, plots, ils
avaient, entre deux cuilleres, des tours de tte effars, des
espigleries qui faisaient place  une gravit subite; et cette parodie
inconsciente du chagrin sur ces petits visages tait comiquement
lugubre. Les yeux de Jacques taient pleins de sommeil; il se laissa
pencher en avant et s'endormit dans ses grands cheveux, la joue sur la
table.

Marthe vint instinctivement rder prs de son pre, guettant un sourire;
ds qu'elle en vit un, elle sauta dans ses bras, s'installa sur ses
genoux, et lui tout doucement lui fit faire  cheval, tandis que
Toinette discrte, ajoutait des points  une broderie, qu'elle avait
toujours dans sa poche.

Andr, parmi les siens, dans ce calme cercle de famille, touffait,
pensant  l'_autre_, qui,  ct, solitaire, agonisait. Impatient, il
attendait que le prtre se retirt. Celui-ci, introduit par Odile,
s'inclina devant la jeune femme, sourit aux enfants et s'adressant 
Andr:

--Du courage, monsieur. Dieu vous prouve cruellement, mais votre mre
est une sainte, et la misricorde ternelle lui rend justice en
l'appelant au ciel!--Il changea de ton et plus bas:

Je vais revenir administrer les derniers sacrements!

Andr le suivit dans le corridor, il aperut des robes de religieuses
attires par la mort, il ne trouva rien  dire au prtre, qui s'en alla
 grands pas, comme si l'heure pressait.

Il rentra chez sa mre; elle avait un air de beaut calme, de repos et
de mditation. Il n'osait la troubler; ce fut elle qui, sans bouger la
tte, dirigeant seulement son regard vers lui, murmura:

--Andr!

Il s'agenouilla, elle sourit lentement.

--Courage, Andr! ce n'est qu'une sparation. Je dirai  Lucy que tu
l'aimes toujours. Je sais que tu m'aimes moi, et je m'en vais
tranquille. Tu es un bon mari, sois un bon pre... allons, enfant, ne
pleure pas... Qu'est-ce qu'un voyage? quelques annes  peine?

Et calme, comme pour un dpart ordinaire, elle ajouta d'une voix trs
simple:

--Tous mes papiers sont dans le portefeuille  ferrure. Pas
d'invitations, aucune crmonie...--et accentuant les mots:

--Ceci est ma dernire volont!

--Aprs,--dit-elle, ses derniers sentiments mondains reprenant le
dessus,--envoie des lettres de faire-part  tout le monde, la liste est
faite.

Elle ferma les yeux, puise; aprs un long instant:

--Ta femme est l?

Il fit un signe affirmatif.

--Venez tous,--dit-elle.

Alors Toinette entra, tenant Jacques endormi; Andr portait Marthe
veille.

 la vue de sa belle-mre, Toinette devint affreusement ple; une piti
lui mordit le coeur, et peut-tre connut-elle le remords d'avoir t
lgre, injuste et sans bont, pour sa bienfaitrice.

Le regard de l'agonisante, son sourire, remurent plus cruellement la
jeune femme que des paroles. Longtemps elle devait revoir, avec un
malaise indicible, l'nigmatique regard et le sourire de la mourante.

Cependant elle s'approcha.

Mme de Mercy lui dit:

--Embrassons-nous!

Et les deux femmes se baisrent sur les lvres, comme pour un grand
pardon.

--Marthe!--appela la grand'mre.

L'enfant pencha sa tte, ses grands yeux remplis de terreur; cramponne
au bras de son pre, elle palpita tout entire, comme un oiseau effray,
au contact des lvres froides.

--Jacques!--soupira la grand'mre.

Toinette inclina l'enfant; il ouvrit deux yeux effars, ivres de
sommeil, sourit, et se rendormit.

--Andr!--dit sa mre.

C'tait le dernier appel, il se pencha sur elle, convulsivement secou
et l'embrassa pour la dernire fois.

Alors retentirent des pas, une clochette tintait, la porte s'ouvrit, on
vit deux enfants de choeur portant des cierges, une odeur d'encens se
rpandit, et le prtre en habit d'officiant parut. Les enfants furent
emports par leur mre, dans la chambre  ct; la petite Marthe
sanglotait tout bas comme une femme. Toinette revint prs de son mari.
Le prtre se htait, la vie quittait rapidement le visage de la
moribonde; elle parut revivre un quart de minute pour recevoir dans
l'hostie, le corps divin de Jsus-Christ. Puis les enfants de choeur
retirs, les cierges disparus, le prtre dpouill de ses vtements
sacerdotaux et rcitant des prires tandis que la nuit entrait peu  peu
dans la chambre, l'agonie se prcipita, et Mme de Mercy mourut vers
trois heures du matin.




XI


Ce dont Andr se souvint toujours avec reconnaissance, fut la faon
discrte,  la fois grave et tendre, dont sa femme soigna le profond
chagrin qui le dvorait.

Elle ne le plaignait pas, et n'eut point d'apitoiement, d'expansions
familires, de rappels maladroits du pass, toutes ces vocations
charitables, qui font momentanment revivre la mort. Mais, srieuse,
elle le forait en quelque sorte  vivre, et n'appelant point
l'attention sur elle-mme, elle lui jetait dans les bras ses enfants, le
prenant ainsi par sa plus intime tendresse; et lui, sans voir le pige,
les caressait, prenait chaque jour plus d'intrt  leurs jeux. Alors,
il en vint  regarder sa femme, il la vit plie, et comme dsormais plus
grave, matresse d'elle-mme, menant la maison avec ordre. Il sentit les
soins dlicats dont elle l'entourait; et il en fut touch.

C'tait surtout seul, au bureau, qu'il souffrait. Souvent il tait forc
de n'y point paratre. Car aprs l'preuve des crmonies mortuaires, il
avait l'odieux tracas des affaires, de signatures  donner, une vente de
meubles en perspective, le renvoi dans son pays de la vieille Odile, 
qui Mme de Mercy lguait une petite rente.

Mais quand il tait livr  lui-mme, que personne prs de lui ne
distrayait sa douleur, il la ressentait, pre et cuisante.  ces
moments, le regret de la morte tait si fort, qu'Andr ne trouvait de
prix  rien, souhaitait de ne plus vivre, ou que quelque chose d'inconnu
adouct son amertume. De quoi lui servaient les trois mille francs de
rente dont il hritait? Cette somme, dont il lui fallait toucher les
semestres, l'indignait, comme un bien ayant appartenu  un autre et
auquel il n'avait aucun droit.

Six mois s'coulrent, trs lents, trs sombres; puis un matin il
s'tonna de se lever moins triste. Des oiseaux becquetaient le gazon. Le
chat et le chien se poursuivaient dans les alles. Les enfants, assis
prs de Flicie, lui faisaient raconter une histoire; alors, cessant de
regarder  la fentre, Andr se retourna, surprit sa femme qui, derrire
lui, l'piait, avec un visage inquiet et suppliant.

Ils s'embrassrent. Andr, les jours suivants, se montra un peu plus
gai.

De nouvelles lettres de Damours venaient de loin en loin, tomber dans la
bote fixe  la porte du jardin, o le facteur les annonait par un
double coup de sonnette. L'avocat avait t trs afflig de la mort de
Mme de Mercy. Crescent serait venu, sans une chute douloureuse o il
s'tait dmis le pied et qui exigeait du repos.

Pourquoi, insistait affectueusement Damours, Andr ne quitterait-il pas
la France avec sa famille, ne viendrait-il pas s'installer en Algrie,
habiter lui-mme sa proprit? Qui l'empcherait d'en tirer quatre ou
cinq mille livres de rente, d'avoir de bons travailleurs sous la main,
au besoin de garder un an encore le fermier, afin de s'instruire par la
pratique?

Andr resta songeur, puis au bout d'un mois, l'ide prit corps en lui;
il sentit se raliser ce trouble et confus dsir d'une vie nouvelle,
d'un pays plus heureux, d'un labeur diffrent. S'en aller!... Ce rve
lui souriait, comme une chose improbable, longtemps souhaite.

Il fallut qu'il s'en entretnt avec sa femme, dont le sens pratique
s'effraya de l'incertain. La contradiction affermit le dsir d'Andr; il
rflchit, chercha, trouva de bonnes raisons d'agir:

--Que faire ici? n'es-tu pas lasse de la vie que nous menons. Veux-tu
qu' soixante ans, je sois un vieux scribe hbt? L'avenir nous attend
l-bas. Au moins, nous vivrons chez nous, sous un beau ciel.

Toinette peu  peu se laissait convaincre. Mais Andr n'osait croire
qu'il allait bientt rompre ses chanes. Quand la certitude l'en
frappait, il tait tout mu.

Quoi! pensait-il, ce rve que j'avais fait, il faut que ce soit elle,
la pauvre morte, qui le ralise, encore, comme par un suprme
sacrifice!

Il songea qu'il allait la laisser. Reviendrait-il jamais avec Toinette
au cimetire. O tait son pre? Dans un cimetire de province. O
l'enterrerait-on, lui, sa femme et ses enfants?

Qu'importe, se disait-il, il faut vivre.

Et les annes qu'il avait vcues, si abominablement lentes, il les
trouva courtes, en se retournant vers le pass. Tant d'preuves, de
rares plaisirs, des semaines, des mois, des annes, des sicles o il
avait pens, senti, souffert, tout cela lui paraissait tenir dans le
creux de sa main.

J'ai trente ans, se disait-il, nous voil, ma femme et moi, arrivs au
milieu de notre vie. Que ce pass nous serve et nous enseigne l'avenir.
Nous avons, avant d'arriver  la vieillesse inactive, si la sant ne
vous fait dfaut, une trentaine d'annes encore devant nous: marchons!

Un an aprs la mort de sa mre, Andr, ayant longuement pes le pour et
le contre, tait rsolu  partir.

Il donna sa dmission.

Quand il sortit pour la dernire fois du ministre, il prouva peu de
joie, et presque une involontaire mlancolie. Il avait pli, touff
dans sa cellule, mais au dehors, quand il se dit; Je ne rentrerai
jamais plus ici, jamais plus, il fut triste.

Au tournant de la rue, il se consola et en rentrant chez lui, il prit
Toinette par la taille et l'embrassa. Aussitt lui revint, comme une
douleur perante, le souvenir de sa mre. Il l'avait donc oublie un
instant. On pouvait donc ne plus penser aux morts qu' travers une
rverie et un souvenir rsigns? Cette preuve lui fut utile. Sa douleur
se transforma peu  peu en une tendresse pure, un culte grave.

Le dpart fut fix au 1er septembre.

Il fallut penser aux prparatifs. Alors, sur la rserve des quatre mille
francs du grand-pre Rosin, on prit quelques cents francs pour les
achats.

Plusieurs fois de suite, Toinette alla dans les grands magasins o l'on
vend ple-mle lingerie, mercerie, papeterie, vtements, joyaux,
chaussures, robes, etc. Jamais elle n'y terminait ses emplettes, elle
revenait le lendemain. Plus d'une fois Andr l'accompagna.

touffant vite dans l'air chaud, pouss, press par une foule compacte
et moutonnante, les yeux aveugls par les couleurs, le ple-mle des
objets, il suivait sa femme avec une curiosit effare. Il avait
remarqu l'effet produit sur elle par les tentations perptuelles de ces
bazars monstres. Il voyait lui monter aux yeux une lueur de dsir fixe,
comme il en vient au visage des femmes enceintes. Il l'appelait, elle ne
se retournait pas; il lui parlait, les mots ne lui entraient pas dans
l'oreille; et par de brusques carts elle s'loignait de lui, palpant
une toffe, remuant un objet de luxe, caressant un chapeau, avec des
sourires d'enfant, des regards humides, une expression de tristesse et
de convoitise.

--Oh! ce n'est pas cher! Andr, regarde, c'est pour rien!

Tout autour de lui, il entendait des exclamations pareilles; les femmes,
de tout rang et de toute condition, se bousculaient, rouges et affoles:
le mme dsir ardent, imprcis, l'envie de tout prendre, de tout
emporter, passaient dans tous les yeux, ceux la modeste petite femme 
voilette baisse, des demi-mondaines empanaches, et des cuisinires en
cheveux.

Andr suivait Toinette patiemment; elle le promenait, de-ci de-l, par
mille dtours, dpensant une heure pour un achat de quelques francs.

Et quand, enfin, son mari l'arrachait de l, elle tait nerveuse,
distraite; l'affolement subit qui lui tait mont au cerveau tait long
 disparatre.

Il fut heureux que ces impressions malsaines prissent fin; le jour du
dpart approchait.

Aprs quelques rflexions les de Mercy convinrent de ne rien laisser
derrire eux. Ils vendirent leur mobilier, trop vieux pour tre emport.
Ce ne fut pas sans tristesse; beaucoup de leur vie intime tenait l; ce
fut une grande piti de voir ces meubles amis s'en aller aux mains des
trangers. Ils gardrent la table  ouvrage de Toinette, un grand
fauteuil rouge o chacun  son tour s'tait repos, et les petits lits
d'enfant.

Mais ils ne purent se rsigner  quitter aussi les tres qui avaient
vcu avec eux; Plume tait morte d'un refroidissement; on convint
d'emmener le chat son petit-fils, et le chien. Quant  Flicie, elle
n'hsitait point et et t en Amrique; par son dvoment elle entrait
dans la famille.

Pendant les derniers jours on logea  l'htel.

Andr, avant de quitter leur petite maison, y revint, en parcourut les
pices vides: trois annes de leur vie s'taient coules l. Il monta
au second, longtemps regarda entre les deux collines l'horizon de Paris:
la ville s'talait au loin, sous un dme de nuages violets que frangeait
l'or du soleil couchant. Andr sentit combien il est difficile de se
dtacher du pass, mme quand il a t cruel: cependant, pourquoi
tarder? La rsolution prise, il fallait agir. Alors, d'un mouvement
brusque, il ferma les volets, redescendit.

En bas, Toinette, accompagne des petits, tenait un gros bouquet de
soucis et d'anmones; elle le fit sentir  Andr, avec un sourire
d'intelligence: il lui sembla respirer l'me du jardin o ses enfants
avaient grandi.




XII


Trois jours aprs ils couraient en chemin de fer.

Jamais Marthe et Jacques n'avaient t si heureux; agenouills devant
les vitres ils regardaient, avec des cris de joie, dfiler le paysage,
ou bien ils s'enquraient du chat que Flicie gardait dans un grand
panier, sur ses genoux. L'animal tait fort mcontent de voyager ainsi;
un peu de mou frais, offert  propos, l'apaisa. Le pauvre Tob s'ennuyait
dans un compartiment de chiens.

On arriva  Chteaulus  neuf heures du matin. Bien que les Rosin
fussent prvenus, personne n'attendait  la gare. On mit les bagages 
la consigne, on rendit sa libert  Tob, et Flicie suivit ses matres,
tenant toujours le chat dans son panier.

Ce fut seulement  cet instant, boitant sur les pavs pointus de la
petite ville, tranant ses enfants entre les maisons, que Toinette se
reconnut diffrente d'elle-mme, du temps o elle avait quitt
Chteaulus, jeune fille, femme de la veille. Elle se sentait bien
change, tout autre, mrie.

Chteaulus, dont elle avait souvent rv, et que, pleine de souvenirs
d'enfance, elle croyait plus beau, plus grand dans son imagination, elle
le vit alors petit, vulgaire et laid. Aussi marchait-elle sans parler.
Andr, qui n'avait jamais eu d'illusions sur cette triste ville,
s'tonnait de la trouver pareille, immuable, tandis que lui ressemblait
si peu  l'Andr d'autrefois. Il s'irritait un peu que les Rosin ne
vinssent pas  sa rencontre.

Peut-tre ne se soucient-ils pas de nous voir? Toinette elle-mme n'y
tient que par convenance, afin de leur montrer les petits et de leur
dire adieu avant un lointain voyage. Ouf!--pensait-il, en trouvant lourd
un sac de nuit qu'il tenait  la main--je voudrais bien tre chez les
Crescent.

On arriva devant la maison, une femme les regardait venir: Mme Rosin.
Elle tait toute grise de cheveux, blmie, trs vieille. Sa robe, d'une
couleur sombre, tait use.

--Vous voil, bonjour ma fille,--et elle l'embrassa.--Bonjour... (et
elle fit un effort de mmoire) Andr! Ah! voil vos enfants, bonjour
petit, et toi, Madeleine?

--Elle s'appelle Marthe, maman.

Mme Rosin, sans rpondre, hochait la tte.

--Ah!--dit-elle enfin--je n'ai envoy personne, je n'ai pas t non plus
 la gare, il vaut mieux laisser les gens se dbrouiller tout seuls.
Restez-vous longtemps ici?

--Mais non, maman, dans ma lettre...--fit Toinette, trs tonne.

--Ah! je vous dis a... Vous savez que Guigui n'est pas l, il voyage!

On trouva dans un fauteuil le pre Rosin tendu, goutteux, faible de
tte. Sa lvre infrieure pendait, presque morte. La paralysie
hrditaire le menaait. Il dodelina de la tte, se laissa embrasser, et
sa main, une main molle, d'un blanc de cire, caressa les cheveux des
enfants.

Tandis que Mme Rosin, avec un air distrait installait les arrivants,
Toinette et son mari se regardaient, pleins de stupeur.

La maison tait froide, les murs nus. On servit le djeuner, maigre, et
le pain,  la fin, manqua. Cependant la mre, comme un robinet d'eau
ouvert, laissait tomber les faits et dires d'Alphonse, mais son regard
tait fuyant, et elle n'exaltait plus son fils: c'tait un bavardage
puril, la rptition monotone de penses, de tours de phrases qui
revenaient d'eux-mmes; elle subissait l'obsession de l'ide fixe, les
premires atteintes de la monomanie.

Le pre Rosin tait de plus en plus vague; sa femme lui mesurant le pain
et le vin, le surveillait d'un air renfrogn.

Du dpart de leurs enfants, les Rosin en parlrent  peine, comme si
cela ne les intressait point. Et cette scheresse faisait grandir dans
le coeur d'Andr et de Toinette, le malaise dont ils souffraient depuis
leur arrive, tant ils taient dpayss, incapables de communiquer avec
les deux vieillards. La pendule avait de si longs tic-tac emplissant la
maison vide, il tombait un tel spleen des murs, que les jeunes gens
avaient l'envie irrsistible de se lever et de se sauver, leurs enfants
entre les bras.

Si indiffrents, si gostes qu'eussent t les Rosin pour eux, au
moment o le jeune mnage restait en dtresse, pourtant c'taient le
pre et la mre de la femme, les grands-parents des enfants; et en les
voyant si desschs, si racornis, si rtrcis d'ides et pauvres de
sentiment, Toinette et Andr prouvaient pour eux une piti dcourage,
triste comme les choses qui les entouraient.

Andr se leva.

--Eh bien!--dit Toinette,-- tout  l'heure, nous allons visiter ma
soeur, puis nous reviendrons vous dire adieu. Les Crescent nous ont fait
promettre de dner avec eux. Est-ce loin d'ici, la Meulire?

Personne ne rpondit, les Rosin taient devenus lugubres. La femme dit:

--Crescent! bien mal pour Guigui!--puis elle fit demi-tour et sortit.
Rosin dodelinait de la tte d'un air d'acquiescement.

-- tout  l'heure, papa,--cria Toinette.

--Ou-i,--pronona difficilement le pre.

Dehors, devant les enfants, ils n'osrent, par pudeur, changer leurs
impressions. Andr serra le bras  sa femme; elle essuya une larme, et 
voix basse:

--Si changs,--dit-elle,--oh! je suis sre que c'est Alphonse qui les
rend comme a. As-tu vu ma mre, elle ne parat plus avoir sa tte 
elle. Et la maison, on dirait qu'on a vendu la moiti des meubles.

C'est le chtiment de leur faiblesse, pensa Andr. Il dit vasivement:

--Ils ont vieilli, en effet.

Ils arrivrent devant la porte des Chabanne, qu'on leur indiqua. Leur
maison grande et neuve donnait sur la promenade. Ils sonnrent.

On les introduisit prs d'un gros petit vieillard, aux joues pendantes,
si grosses qu'on ne voyait plus ses yeux. Il se mit  grogner, et
commena de tourner ses pouces en les regardant d'un air profond;  la
fin, aprs beaucoup d'efforts, il parvint  dire, en appuyant sur le
premier mot.

--_Elle_ va venir.

Enchant de sa phrase, il rpta:

--_Elle_ va venir.

Puis il se mit les doigts sous le nez, les sentit, et parut tout
absorb, comme s'il cherchait  dterminer leur odeur. Toinette et Andr
se regardaient  la drobe, les lvres pinces pour ne pas rire;
Jacques et Marthe, d'abord hbts, commenaient  se pousser du coude.

Il y eut un bruissement de robe, et Berthe, majestueuse et empte,
entra, avec un air de dignit bourgeoise.

Andr, qui l'avait connue belle, pour qui elle avait t cordiale, au
moment du mariage, ne se lassait pas de la regarder. Il espra la
retrouver dans ses paroles, mais aprs les compliments, les premiers
mots de Mme Chabanne lui parurent aussi singuliers, aussi faux et
pauvres de ton, que les ronds de laine verte, sur lesquels il posait les
pieds, et les horribles gravures qu'il voyait au mur.

--J'espre, dit-elle, que vous accepterez demain  dner? je pourrai
vous montrer ce qu'il y a de mieux dans la bonne socit de Chteaulus.

Ils refusrent, ce qui la mortifia; elle dut se rsigner.

--Ah! vous allez en Afrique?--dit-elle;--on dit qu'il y a beaucoup de
serpents dans ce pays-l!

Et, d'un regard svre, elle intimida les enfants que le mari amusait
beaucoup. Il faisait maintenant une grimace risible, un sourire
lastique qui tendait jusqu' clater ses normes joues.

--Monsieur Chabanne!--s'cria Berthe.

Le vieux redevint sage.

--Il est trs malade,--dit-elle avec sang-froid.--Alors vous partez
aujourd'hui?

--Oui, les Crescent nous ont fait promettre de passer un jour avec eux.

--Ce sont des personnes trs distingues,--dit-elle avec rserve,--mais
 mon sens, ils vivent trop  l'cart; quand on est du monde, on a des
devoirs.

Andr croyait rver, il avait gard le souvenir d'une autre femme. Huit
ans de province avaient eu raison d'elle. Du moins en pousant le pre
Chabanne, avait-elle fait une bonne affaire. Gav de mangeaille,
engraiss comme une oie, combl de tendresses, il n'tait plus qu'un
gteux bnvole. Sa femme, matresse absolue des biens, enrichissait les
prtres, donnait le pain bnit, et faisait de bons repas.

--Peut-tre tes enfants,--dit-elle  Toinette,--accepteraient-ils un peu
de friandises?

Elle sonna vigoureusement, fit apporter un service de table en argent:
quand tout fut dpos sur la table, elle coupa elle-mme deux petites
tartines et y mit de la confiture avec ostentation.

Puis elle pressa sa soeur et son beau-frre d'accepter quelque chose.
Vers la fin de la visite, sa morgue tait tombe, et elle apparaissait
peu  peu ce qu'elle tait: une femme sans mchancet, gonfle par sa
richesse, goste en sa vie troite, un de ces tres incomplets que les
petites villes lvent sur le pavois pour leur fortune, et qui subissent
alors, par rciproque, toute les tyrannies de la province.

Berthe fut mue au moment de la sparation; mais en songeant que le
refus des de Mercy l'avait empche de les livrer, le lendemain soir,
dans un somptueux dner,  la curiosit et aux commrages de toute la
ville, elle leur en voulut.

Dehors, Toinette et Andr souffraient d'un malaise inexprimable, comme
si tout ce qu'ils voyaient n'tait pas assez gai pour les faire rire, ni
assez triste pour les faire pleurer. En rentrant chez les Rosin, la vue
de Crescent qui les attendait leur causa un grand soulagement, comme la
vue d'un homme sain au sortir d'un hpital ou d'une maison de fous. Les
Rosin, indiffrents, assistrent aux effusions d'Andr et de Crescent;
puis les de Mercy embrassrent leurs parents. Ceux-ci leur rendirent
leur treinte, les yeux secs. Toinette pleurait. Crescent pressa les
adieux, fit monter la jeune femme, les enfants, Flicie portant le chat,
enfin Tob, dans le breack qui attendait devant la porte. Lui et Andr
grimprent sur le sige; le fouet claqua.

--Adieu!--cria Toinette, et jusqu'au dtour de la rue, elle vit Mme
Rosin debout, qui, avec des yeux sans lucidit, regardait sans voir,
comme si elle attendait que son fils rentrt.

En cinq minutes, on fut hors de Chteaulus, en pleine campagne; les de
Mercy respirrent, Tob aboya, les enfants se mirent  rire et 
jacasser. Andr souriait  la brise comme un homme qui chappe  un
mauvais rve, et Crescent tournant sa bonne figure, demandait:

--tes-vous bien, madame!... Eh! Jacques, tu as bien grandi, mon
garon!--et il faisait une risette  Marthe, un signe de tte  Flicie,
et il disait de Tob:

--C'est un beau chien.

Et quand il vit le chat sortir la tte du panier, il se mit  rire de si
bon coeur que tout le monde en fit autant, puis il souffla, toussa et
respira lentement: l'asthme le tenait.

--Je suis bien content,--disait-il  Andr,--vous allez voir quelles
mines nous avons. Toute la famille est runie, cela tombe bien, les
enfants sont en vacances... Ma femme? elle va trs bien, je vous
remercie. Allez! Blanchet!

Le cheval reprit un trot rapide, aprs une monte.

--Vous resterez bien quelques jours avec nous?

--Non, mon ami, nous partons demain soir.

--Bah! on dit cela... Quelle bonne ide vous avez d'aller en Algrie,
beau climat, bonne terre.

--Il faudra venir nous voir?

--Je ne dis pas, eh! eh!

Et leur causerie courait,  btons rompus, toute joyeuse.

--Quand nous aurons pass ce bois, vous verrez la Meulire.

--Vous y tes bien?

--Trop bien, mon ami, nous ne mritons pas cette fortune.

Ce que Crescent ne dit pas, c'est que par leurs soins, il n'y avait pas
de pauvres dans le canton, ni dans les cantons immdiatement voisins.
Une grande part de leurs revenus passait en charits, en oeuvres utiles.

--On a voulu me nommer maire, j'ai refus.

--Et vous avez eu tort,--dit Andr,--vous vous devez  tout le monde.

Crescent baissa la tte, il savait bien qu'il aurait d accepter; sa
bonhomie, le dsir du repos l'avaient emport; il en serait quitte pour
accepter dans deux ans.

--Ah! voil ma femme, les enfants!

Et trs vite, le breack s'arrta.

Mme Crescent simplement mise, avec son air de bont habituelle, ouvrit
ses bras  Toinette, serra vigoureusement la main d'Andr, embrassa les
enfants  tour de bras. Pendant ce temps, Andr donnait un vigoureux
shake-hands aux jeunes filles,  Thomas, le lieutenant du gnie; la
fille ane, Marie, tait devant lui, rougissante. Il l'embrassa. Elle
avait son air sage, son sourire ami. Elle s'empara de Jacques.

Le coeur de Toinette et d'Andr se dilata, dans cet accueil si franc, si
simple. On les mena  leur chambre. Le soir, le repas fut large, mais
sans recherche; et d'un bout de la table  l'autre, les Crescent et les
de Mercy se regardaient, avec de bons sourires.

Ils se trouvaient tous changs.

Les Crescent avaient pris de l'ge: elle, avait des cheveux blancs sur
les tempes; lui, grossissait. Ils admiraient les de Mercy, trouvaient
Andr mri, largi, homme fait, et Toinette plus femme, dveloppe
d'esprit et de corps. Quant aux enfants, ils les jugeaient charmants,
parce que les enfants leur paraissaient toujours charmants.

Aprs le dner, Andr causa avec le fils an, son pre en tait fier.
Marie avait cd  la prire de ses parents, quitt sa place, elle
servait d'institutrice  ses soeurs. Elle avait refus deux partis, se
disait heureuse ainsi. Thomas avait eu les prix d'histoire, d'allemand,
de mathmatiques.

Toinette et Mme Crescent devisaient: prs d'elles, Marie, de loin,
regardait sans qu'il la vt, Andr, avec une expression pensive. Elle se
sentait toute gaie, ce soir.

Le lendemain, les de Mercy persistrent dans leur rsolution de partir,
puis au dernier moment, cdrent pour un jour encore, puis pour un
troisime. L'hospitalit de leurs amis tait si peu importune, les
laissait si libres d'aller et de venir, de se promener ou de se tenir, 
leur gr, dans leur chambre ou au salon.

Andr eut de grands entretiens avec Crescent. Sa femme apprit  Toinette
des recettes inconnues, et insinua plus d'un conseil pratique, dont la
finesse et le bon sens frapprent la jeune femme.

Jacques tait le grand ami de Marie, il ressemblait beaucoup  son pre.
Marthe tait la prfre de Mme Crescent, Le chat, trop gt, eut des
indigestions. Tob engraissa. Flicie tait heureuse.

Enfin les de Mercy dcidrent qu'il fallait partir, et leurs amis
n'insistrent plus.

Quelque chose tourmentait Andr et Toinette; les folies d'Alphonse
Rosin, et la peur qu'il ne dnut de tout ses vieux parents.

--Comptez sur moi!--dit Crescent, et il leur serra significativement la
main.

Le lendemain matin, toute la famille d'Andr tait  Marseille, prte 
prendre le paquebot.




XIII


La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les
remplit d'admiration. Ils aimrent cette vie nergique. Des voiles au
loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers  panache de
fume emportaient des centaines d'existence.

On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des
mots de toutes les langues; il flottait aux mts des drapeaux de toutes
les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passrent l, eurent
l'allure d'un cauchemar; c'tait un entassement de visions, une
succession htive d'ides et de sensations. Ils htrent leur djeuner,
leurs prparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient 
l'heure  laquelle ils arriveraient,  Damours, qui serait l pour les
attendre et les piloter.

Vers cinq heures, Andr, Toinette, les enfants, Flicie et les btes,
aprs avoir suivi une jete en planches, pntraient dans le bateau, et
on leur assignait leur cabine. Elle tait assez grande, mais avec ses
couchettes superposes, son odeur de vernis et de renferm, elle leur
parut peu agrable.

Andr remont sur le pont, assista aux prparatifs du dpart. Il
trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement
avec un gros bruit de machine, le bateau drapa, prit la mer. Une
demi-heure aprs, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille,
apparaissaient, diminus, dans le dcor net du ciel. Andr s'accouda aux
bastingages, il tait  l'arrire; prs de lui, des passagers fumaient.
La mer tait lgrement houleuse.  ce moment se tenant  la rampe de
cuivre, accompagne de ses enfants, Toinette parut.

Elle avait un sourire franc, et le coeur d'Andr s'ouvrit  une motion
virile. Elle vint prs de lui, vaillante. Marthe et Jacques,
merveills, admiraient les nuages. Alors Andr les embrassa tous du
regard, cette famille qu'il avait cre, qui tait sienne, dont il tait
le chef, et qu'il emportait avec lui  travers les aventures, vers
l'avenir.

Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.

--Eh bien,--dit-il  sa femme,--es-tu contente?

--Oui, dit-elle.

Et ce oui, ferme, le rassrna.

Toinette et lui se regardrent, et pour la premire fois peut-tre, se
comprirent. Ensemble ils regardrent fuir, diminuer la terre de France.
Elle avait t peu tendre pour eux. Dans l'agglomration des hommes, la
bataille pour la vie, parmi les efforts gostes de chacun, faibles, ils
eussent succomb dans ce Paris norme... Mais pourquoi maudire la mre
patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?

L aussi l'inconnu les attendait.

Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des
inquitudes et des dboires; mais du moins leur labeur serait celui de
gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tte, avec leurs
bras; et ce ne serait plus la tche malpropre d'un copiste
recroquevill.

Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement,
se disputeraient; la paix et la tolrance n'taient pas encore tablies
dans leurs me; il y aurait sans doute entre eux des incomprhensions,
de mme qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilits, des
points o leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait
cela? ou plutt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils
devaient se rsigner  ce qu'ils ne pouvaient empcher, du moins
sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.

 cette heure, ils ne regrettaient pas de s'tre maris jeunes et
pauvres, car toute une vie robuste, par cela mme, s'ouvrait encore
devant eux.

Pleins de rsignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en
leurs vtements de deuil, en leur mlancolie d'migrants. Fermes de
coeur, Andr et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants,
changrent un tendre et mystrieux regard. L-bas, ils auraient des
enfants encore; leur jeunesse en rpondait; ils n'auraient point  se
dire: Nourrirons-nous celui qui viendra? Ils donneraient  Marthe des
soeurs et  Jacques des frres. Il sortirait d'eux toute une race, et
c'tait la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le
voyaient  l'vidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les
entourait.

Ils soupirrent en apercevant de plus en plus indcise et nuageuse la
cte de France, la terre d'preuves. Maintenant, ils en avaient
conscience, les, jours d'preuve taient finis. Finis, car Toinette et
Andr se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils
avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obissait 
son mari, et il respectait en elle la mre de ses enfants. S'ils ne
s'aimaient plus d'amour, leur srieuse tendresse n'en valait que mieux.
De grands principes moraux s'taient ancrs en eux; et ils tcheraient
de faire de leurs enfants des gens instruits et honntes.

Au milieu du grand voyage,  mi-chemin, avec leur exprience achete au
prix d'une moiti de leur existence, dornavant, ils pourraient marcher
sans doutes ni hsitations, tout droit.

Flicie avait descendu les enfants, car le froid venait.

Mais soudain la terre disparut; Andr donna une dernire pense  sa
mre et  sa soeur perdues,  sa vie morte d'employ.

Puis mari et femme se serrrent longuement la main.

Un peu de houle s'leva. Le mal de mer allait les prendre. Ils
sourirent.











End of the Project Gutenberg EBook of Jours d'preuve, by Paul Margueritte

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURS D'PREUVE ***

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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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