The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
1 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 1 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: December 1, 2008 [EBook #27380]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                   TOME PREMIER




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845




PARIS, IMPRIM PAR PLON FRRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.

[Illustration: A. THIERS.]




LIVRE PREMIER.

CONSTITUTION DE L'AN VIII.

     Entre en fonctions des Consuls provisoires.--Partage
     d'attributions entre M. Sieys et le gnral Bonaparte.--Le gnral
     s'empare de l'administration des affaires, et laisse  M. Sieys le
     soin de rdiger la nouvelle Constitution.--tat de la France en
     brumaire an VIII.--Dsordre de l'administration et des
     finances.--Profonde misre des armes.--Troubles en
     Vende.--Agitation du parti rvolutionnaire dans quelques villes du
     midi.--Premiers efforts des Consuls provisoires pour remettre
     l'ordre dans les diverses parties du gouvernement.--Nomination de
     MM. Cambacrs au ministre de la justice, Laplace, au ministre de
     l'intrieur, Fouch, au ministre de la police, de Talleyrand, au
     ministre des affaires trangres, Berthier, au ministre de la
     guerre, Forfait, au ministre de la marine, Gaudin, au ministre
     des finances.--Premires mesures financires.--Suppression de
     l'emprunt forc progressif.--Cration de l'agence des contributions
     directes, et confection immdiate des rles arrirs depuis
     plusieurs annes.--Cration des obligations des receveurs
     gnraux.--La confiance commence  se rtablir, les banquiers de
     Paris prtent au gouvernement les premiers fonds dont il a
     besoin.--Envoi d'un secours aux armes.--Actes politiques des
     Consuls provisoires.--Rvocation de la loi des otages,
     largissement des prtres dtenus, et des naufrags de
     Calais.--Pourparlers avec les chefs du parti royaliste.--Suspension
     d'armes en Vende, conclue avec MM. de Bourmont, d'Autichamp et de
     Chtillon.--Commencement de relations avec les cabinets
     trangers.--tat de l'Europe.--L'Angleterre et l'Autriche rsolues
      continuer la guerre.--Paul Ier, irrit contre ses allis, est
     dispos  se retirer de la coalition, et  se rattacher au systme
     de neutralit, adopt par la Prusse.--Importance de la Prusse en ce
     moment.--Le gnral Bonaparte envoie  Berlin son aide-de-camp
     Duroc.--Bruits de paix.--Sensible amlioration dans l'tat matriel
     et moral de la France, par suite des premiers actes des Consuls
     provisoires.--On commence  s'occuper de la Constitution.--Projet
     de M. Sieys conu et mdit depuis long-temps.--Les listes de
     notabilit, le Snat conservateur, le Corps Lgislatif, le
     Tribunat, le grand lecteur.--Dsaccord entre M. Sieys et le
     gnral Bonaparte, relativement  l'organisation du pouvoir
     excutif.--Danger d'une rupture entre ces deux personnages.--Des
     intermdiaires les rapprochent.--Le grand lecteur est remplac par
     trois consuls.--Adoption de la Constitution de l'an VIII, et sa
     mise en vigueur fixe au 4 nivse an VIII.


[En marge: Nov. 1799.]

La journe du 18 brumaire venait de mettre fin  l'existence du
Directoire.

[En marge: Ce qu'avait t le Directoire.]

Les hommes qui, aprs les orages de la Convention, avaient imagin
cette espce de rpublique, n'taient pas bien convaincus de
l'excellence et de la solidit de leur ouvrage; mais au sortir du
rgime sanglant qu'ils avaient travers, il leur tait difficile de
faire mieux ou autrement. Il tait impossible, en effet, de songer aux
Bourbons, que le sentiment universel repoussait; il tait galement
impossible de se jeter dans les bras d'un gnral illustre, car, 
cette poque, aucun de nos hommes de guerre n'avait acquis assez de
gloire pour subjuguer les esprits. D'ailleurs, toutes les illusions
n'taient pas encore dissipes par l'exprience. On venait d'chapper
aux mains du Comit de Salut Public; on n'avait essay que la
rpublique sanglante de quatre-vingt-treize, consistant dans une
assemble unique, qui exerait tous les pouvoirs  la fois; il restait
un dernier essai  faire, celui d'une rpublique modre, dans
laquelle les pouvoirs seraient sagement diviss, et dont
l'administration serait confie  des hommes nouveaux, trangers 
tous les excs qui avaient pouvant la France. On imagina donc le
Directoire.

Ce nouvel essai de rpublique dura quatre annes, depuis le 13
brumaire an IV jusqu'au 18 brumaire an VIII. Il fut entrepris avec
bonne foi et bonne volont, par des hommes dont la plupart taient
honntes, et anims d'excellentes intentions. Quelques personnages
d'un caractre violent, ou d'une probit suspecte, comme le directeur
Barras, avaient pu se mler  la liste des gouvernants, qui, pendant
ces quatre annes, se transmirent le pouvoir; mais Rewbell, La
Reveillre-Lepeaux, Le Tourneur, Carnot, Barthlemy, Roger-Ducos,
Sieys, taient des citoyens probes, quelques-uns trs-capables, et le
dernier, M. Sieys, un esprit tout  fait suprieur. Et cependant, la
rpublique directoriale n'avait bientt prsent qu'une dsolante
confusion: moins de cruaut, mais plus d'anarchie, tel avait t le
caractre du nouveau gouvernement. On ne guillotinait pas, on
dportait. On n'obligeait point  recevoir les assignats sous peine de
mort, mais on ne payait personne. Nos soldats, sans armes et sans
pain, taient vaincus au lieu d'tre victorieux.  la terreur avait
succd un malaise intolrable. Et comme la faiblesse a aussi ses
emportements, cette rpublique modre d'intention avait fini par deux
mesures tout  fait tyranniques, l'emprunt forc progressif, et la loi
des otages. Cette dernire mesure surtout, quoiqu'elle n'et rien de
sanguinaire, tait l'une des vexations les plus odieuses inventes par
la cruelle et fconde imagination des partis.

Est-il tonnant que la France,  laquelle les Bourbons ne pouvaient
pas tre prsents en quatre-vingt-dix-neuf, et qui, aprs le mauvais
succs de la constitution directoriale, commenait  ne plus croire 
la Rpublique, est-il tonnant que la France se jett dans les bras de
ce jeune gnral, vainqueur de l'Italie et de l'gypte, tranger 
tous les partis, affectant de les ddaigner tous, dou d'une volont
nergique, montrant pour les affaires militaires et civiles une
aptitude gale, et laissant deviner une ambition qui, loin d'effrayer
les esprits, tait alors accueillie comme une esprance? Il aurait
suffi de moins de gloire qu'il n'en avait pour s'emparer du
gouvernement, car, quelque temps auparavant, on avait envoy le
gnral Joubert  Novi, afin qu'il pt y acqurir les titres qui lui
manquaient encore, pour faire la rvolution appele depuis, dans nos
annales, le 18 brumaire. L'infortun Joubert avait t vaincu et tu 
Novi; mais le jeune Bonaparte, toujours heureux et victorieux, du
moins alors, chappant aux dangers de la mer comme aux dangers des
batailles, tait revenu d'gypte en France d'une manire presque
miraculeuse, et,  sa premire apparition, le Directoire avait
succomb. Tous les partis taient accourus  sa rencontre, lui
demandant l'ordre, la victoire et la paix.

Cependant ce n'tait pas en un jour que l'autorit d'un seul pouvait
remplacer cette dmagogie, o tout le monde, alternativement opprim
ou oppresseur, avait joui un instant de la toute-puissance. Il
fallait mnager les apparences, et, pour amener au pouvoir absolu la
France fatigue, la faire passer par la transition d'un gouvernement
glorieux, rparateur et demi-rpublicain. Il fallait, en un mot, le
Consulat, avant d'aboutir  l'Empire.

C'est cette partie de notre histoire contemporaine que je vais
raconter aujourd'hui. Quinze ans se sont couls depuis que je
retraais les annales de notre premire rvolution. Ces quinze annes,
je les ai passes au milieu des orages de la vie publique; j'ai vu
s'crouler un trne ancien, et s'lever un trne nouveau; j'ai vu la
Rvolution franaise poursuivre son invincible cours: quoique les
spectacles auxquels j'ai assist m'aient peu surpris, je n'ai pas la
prtention de croire que l'exprience des hommes et des affaires n'et
rien  m'apprendre; j'ai la confiance, au contraire, d'avoir beaucoup
appris, et d'tre ainsi plus apte, peut-tre,  saisir et  exposer
les grandes choses que nos pres ont faites, pendant ces temps
hroques. Mais je suis certain que l'exprience n'a point glac en
moi les sentiments gnreux de ma jeunesse; je suis certain d'aimer,
comme je les aimais, la libert et la gloire de la France.

Je reprends mon rcit au 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).

[En marge: Runion des trois Consuls provisoires au Petit-Luxembourg.]

La loi du 19 brumaire, qui instituait le Consulat provisoire, tait
rendue; les trois nouveaux consuls, Bonaparte, Sieys et Roger-Ducos,
quittrent Saint-Cloud pour se transporter  Paris. MM. Sieys et
Roger-Ducos, anciens membres du Directoire, taient dj tablis au
palais du Luxembourg. Le gnral Bonaparte abandonna sa petite maison
de la rue de la Victoire, et vint avec sa femme, ses enfants adoptifs
et ses aides-de-camp, fixer sa demeure dans les appartements du
Petit-Luxembourg. L, rapproch de ses deux collgues, entour des
dbris du dernier gouvernement et des lments du gouvernement
nouveau, il mit la main  l'oeuvre, avec cette intelligence sre et
rapide, avec cette activit extraordinaire, qui avaient signal sa
manire d'agir  la guerre.

[En marge: Rles de M. Sieys et du gnral Bonaparte.]

On lui avait associ deux collgues, MM. Roger-Ducos et Sieys, tous
deux pris dans le Directoire, et tous deux fort employs  dtruire ce
gouvernement, qu'ils mprisaient. M. Sieys, surtout, avait t plac
 ct du gnral Bonaparte, parce qu'il tait le second personnage de
la Rpublique. Auteur des plus grandes et des meilleures conceptions
de la Rvolution franaise, telles que la runion des trois ordres, la
division de la France en dpartements, l'institution des gardes
nationales, M. Sieys, dpourvu d'loquence, avait rivalis avec
Mirabeau dans les premiers jours de notre rvolution, alors que la
puissance de la parole tait la premire de toutes; et aujourd'hui que
la guerre universelle assignait au gnie militaire la premire place,
M. Sieys, qui n'avait jamais port une pe, tait presque l'gal du
gnral Bonaparte, tant est grande la puissance de l'esprit, mme sans
l'accompagnement des talents qui le rendent utile ou applicable. Mais
maintenant qu'il fallait mettre la main aux affaires, M. Sieys, qui
tait paresseux, chagrin, absolu dans ses ides, irrit ou boulevers
par la moindre contradiction, M. Sieys ne pouvait rivaliser
long-temps d'influence avec son jeune collgue, qui tait capable de
travailler jour et nuit, qu'aucune contradiction ne troublait, qui
tait brusque, mais point chagrin; qui savait charmer les hommes quand
il le voulait, et, lorsqu'il ngligeait de s'en donner la peine, avait
toujours la ressource de les dominer par la force.

[En marge: M. Sieys charg de faire la nouvelle Constitution.]

Il y avait toutefois un rle qu'on assignait gnralement  M. Sieys,
c'tait de prparer la nouvelle Constitution, que les Consuls
provisoires taient chargs de rdiger, et de proposer  la France
dans un dlai prochain. On tait encore un peu imbu  cette poque des
ides du dix-huitime sicle; on croyait moins, mais on croyait trop
encore, que les institutions humaines pouvaient tre un pur ouvrage de
l'esprit, et que la constitution d'un peuple pouvait sortir toute
faite de la tte d'un lgislateur. Assurment, si la Rvolution
franaise avait d avoir un Solon ou un Lycurgue, M. Sieys tait
digne de l'tre; mais il n'y a qu'un vritable lgislateur dans les
temps modernes, c'est l'exprience. On ne pensait pas cela autant que
nous le pensons aujourd'hui, et il tait universellement admis que M.
Sieys devait tre l'auteur de la nouvelle Constitution; on
l'esprait, on le disait: on prtendait qu'il en possdait une,
longuement mdite, que c'tait une oeuvre profonde, admirable, et
que, dbarrass aujourd'hui des obstacles que les passions
rvolutionnaires lui avaient opposs, il pourrait la produire; qu'il
serait le lgislateur, et le gnral Bonaparte l'administrateur du
nouveau gouvernement, qu' eux deux ils rendraient la France
puissante et heureuse. Chaque poque de la Rvolution avait eu ses
illusions: l'poque actuelle devait aussi avoir les siennes; ce
devaient tre, il est vrai, les dernires.

[En marge: Le gnral Bonaparte charg d'administrer.]

Il fut donc convenu, d'un commun accord, que M. Sieys s'occuperait de
la Constitution, et que le gnral Bonaparte gouvernerait. Il tait
urgent, en effet, de gouverner, car la situation sous tous les
rapports tait dplorable; le dsordre moral et matriel tait  son
comble.

[En marge: tat de la France en l'an VIII.--Le parti rvolutionnaire.]

Les rvolutionnaires ardents, battus  Saint-Cloud, avaient encore des
partisans dans la socit dite _du Mange_, et dans les socits
analogues rpandues en France. Ils avaient  leur tte peu d'hommes
marquants des deux assembles; mais ils comptaient parmi eux quelques
officiers assez estims dans nos armes: Bernadotte, personnage
ambitieux, nourrissant des prtentions que son rang dans l'arme ne
justifiait pas; Augereau, vrai soldat, dpourvu de raison, mais plein
de bravoure, et n'ayant aucune influence; enfin, Jourdan, bon citoyen,
bon gnral, que ses infortunes militaires avaient aigri, et jet dans
une opposition exagre. On pouvait craindre que les fugitifs du
conseil des Cinq-Cents ne se runissent dans une ville considrable,
n'y formassent une sorte de corps lgislatif et de directoire, et ne
ralliassent autour d'eux les hommes qui conservaient encore toute
l'ardeur des sentiments rvolutionnaires, les uns parce qu'ils taient
compromis par des excs ou qu'ils possdaient des biens nationaux, les
autres parce qu'ils aimaient le systme rpublicain, pour lui-mme,
et qu'ils craignaient de le voir succomber sous la main d'un nouveau
Cromwell. Une pareille tentative et t un embarras grave, dans une
situation dj trs-difficile; on n'tait pas sans inquitude de la
voir essayer  Paris mme.

[En marge: Le parti royaliste.]

De la part de la faction oppose, on pouvait aussi concevoir des
craintes srieuses, car la Vende tait de nouveau en feu. M. de
Chtillon sur la rive droite de la Loire, M. d'Autichamp sur la rive
gauche, Georges Cadoudal dans le Morbihan, M. de Bourmont dans le
Maine, M. de Frott sur les ctes de Normandie, tous, excits et
soutenus par les Anglais, avaient recommenc la guerre civile. La loi
des otages, la faiblesse du gouvernement, les dfaites de nos armes,
tels taient les motifs qui les avaient ports  reprendre les armes.
M. de Chtillon avait un instant occup Nantes; il n'y tait pas
demeur, mais il y tait entr. Cet accident avait suffi pour que les
grosses communes du pays se couvrissent de retranchements levs  la
hte, et s'entourassent de palissades, quand elles ne pouvaient pas
s'entourer de murailles. Quelques-unes, afin de pourvoir  leur propre
dfense, retenaient le peu de fonds que les provinces insurges
versaient dans les caisses publiques, disant que, puisque le
gouvernement ne songeait pas  les protger, elles devaient
elles-mmes se charger de ce soin.

[En marge: La loi des otages.]

Le Directoire, quoique rsolu  se garder des excs de la Convention,
n'avait pu rsister  toutes les propositions violentes que la guerre
de la Vende, ds qu'elle renaissait, inspirait ordinairement au parti
rvolutionnaire. Entran par le mouvement des esprits, il avait
rsolu la loi dite des otages, en vertu de laquelle tous ceux qui
taient ou parents, ou complices supposs des Vendens, devaient tre
dtenus, et punis de certaines peines, en rpression des actes qui se
commettaient dans les localits, dont ils rpondaient comme otages.
Cette loi injuste et violente n'avait fait qu'irriter les passions,
sans dsarmer un seul bras dans la Vende; et elle avait excit contre
le Directoire un dchanement inou.

[En marge: Guerre extrieure.]

[En marge: Misre des armes.]

La guerre extrieure avait t un peu moins malheureuse vers la fin de
la dernire campagne. La victoire du gnral Massna devant Zurich,
celle du gnral Brune au Texel, avaient repouss l'ennemi assez loin
de nos frontires; mais nos soldats se trouvaient dans un dnment
absolu. Ils n'taient ni pays, ni habills, ni nourris. L'arme qui
avait vaincu en Hollande les Anglo-Russes, ayant l'avantage d'tre
entretenue par la Rpublique batave, tait moins malheureuse que les
autres; mais l'arme du Rhin, qui avait perdu la bataille de Stokach,
celle d'Helvtie, qui avait gagn la bataille de Zurich, taient
plonges dans la misre. L'arme du Rhin, place sur le sol franais,
y exerait sans mesure, et sans fruit, le systme des rquisitions;
celle d'Helvtie vivait au moyen de contributions de guerre, frappes
sur Ble, Zurich, Berne, contributions mal perues, mal employes, et
qui, trs-insuffisantes pour nourrir nos soldats, rvoltaient
l'indpendance et l'esprit d'conomie du peuple suisse. L'arme
d'Italie, depuis les dsastres de Novi et de la Trebbia, replie sur
l'Apennin, dans un pays strile, ravag par la guerre, tait en proie
aux maladies et  la disette la plus affreuse. Ces soldats, qui
avaient soutenu les plus grands revers sans en tre branls, et
avaient montr, dans la mauvaise fortune, une constance  toute
preuve, couverts de haillons, consums par la fivre et la faim,
demandaient l'aumne sur les routes de l'Apennin, rduits  dvorer
les fruits peu nourrissants que portent les terres arides de ces
contres. Beaucoup d'entre eux dsertaient, ou allaient grossir les
bandes de brigands, qui, dans le midi comme dans l'ouest de la France,
infestaient les grandes routes. On avait vu des corps entiers quitter
leurs postes sans ordre des gnraux, et aller en occuper d'autres, o
ils espraient vivre moins misrablement. La mer, garde par les
Anglais, ne leur montrait en tous sens qu'un pavillon ennemi, et ne
leur apportait jamais aucune ressource. Il y avait des divisions qui
taient prives de solde depuis dix-huit mois. On levait quelques
vivres au moyen des rquisitions; mais, quant aux fusils, aux canons,
aux munitions de guerre, qu'on ne se procure pas avec des
rquisitions, nos soldats en manquaient totalement. Les chevaux, dj
insuffisants pour les services de l'artillerie et de la cavalerie,
avaient t presque tous dtruits par les maladies et par la faim.

Tels taient les rsultats d'une administration faible, dsordonne,
et surtout d'une affreuse gne financire. Les armes de la Rpublique
avaient vcu des assignats et de la victoire, pendant plusieurs
annes. Les assignats n'taient plus; et la victoire, aprs nous avoir
tout  coup abandonns, venait  peine de se montrer  nos lgions,
mais sans leur ouvrir encore les plaines abondantes de l'Allemagne et
de l'Italie.

[En marge: tat des finances.]

Il est ncessaire de donner ici une ide de notre situation
financire, cause principale des maux de nos armes. Cette situation
dpassait tout ce qu'on avait vu aux poques antrieures. L'Assemble
Constituante avait commis deux fautes, auxquelles on avait par,
jusqu' un certain point, au moyen des assignats, mais auxquelles il
ne restait plus de palliatif, depuis la chute de ce papier-monnaie.
Ces deux fautes taient, premirement, la suppression des
contributions indirectes, assises sur les boissons, sur le sel, sur
les consommations en gnral; secondement, le soin laiss aux
administrations municipales de faire elles-mmes les rles de la
contribution foncire, et des autres contributions directes.

[En marge: Arrir dans la rentre des contributions.]

Par la suppression des contributions indirectes, le trsor avait
perdu, sans compensation, le tiers de ses revenus. Le produit des
domaines de l'tat tant presque annul par une mauvaise
administration, celui de l'enregistrement par le dfaut de
transactions particulires, celui des douanes par la guerre, les
contributions directes formaient  peu prs la seule ressource du
trsor; mais ces contributions, qui reprsentaient 300 millions
environ dans un budget de 500, taient extraordinairement arrires.
Il y avait des dbets pour l'an V, l'an VI et l'an VII. Les rles pour
l'an VI n'taient pas achevs; pour l'an VII, il en restait encore un
tiers  terminer; et, pour l'anne courante, c'est--dire pour l'an
VIII (1799), ils taient  peine commencs. Grce  ce retard dans la
confection des rles, on ne pouvait pas percevoir les contributions
courantes, et l'accumulation des contributions arrires faisait
natre de nouvelles difficults de perception, parce qu'il fallait
souvent demander aux contribuables l'acquittement de plusieurs annes
 la fois. Cet tat de choses provenait de l'adoption d'un principe,
en apparence juste, mais en ralit funeste: c'tait de laisser les
administrations locales s'imposer, en quelque sorte, en dressant
elles-mmes les rles. Les administrations dpartementales et
municipales taient alors collectives, comme chacun sait. Au lieu des
prfets, sous-prfets et maires, qui furent institus plus tard, il y
avait auprs de toutes ces administrations des commissaires du
gouvernement, ayant voix consultative, et la mission de provoquer, de
solliciter l'acclration des travaux administratifs, mais non celle
de les excuter eux-mmes. Le systme des municipalits de canton,
runissant les quarante-quatre mille communes de France en cinq mille
communes collectives, avait ajout au dsordre. Toutes les affaires
locales se trouvaient abandonnes; mais, ce qui tait un malheur plus
grave, les deux grandes affaires de l'tat, le recrutement de l'arme
et la perception de l'impt, taient compltement ngliges. Pour
suppler  ce dfaut d'action administrative, on avait attribu aux
cinq mille commissaires placs auprs des municipalits de canton, le
soin d'acclrer la confection des rles; mais ils n'avaient pas le
seul pouvoir qui pt tre efficace, celui de faire eux-mmes; et
d'ailleurs, partags entre mille occupations diverses, ils ne
donnaient qu'une attention mdiocre  l'oeuvre importante de la
confection des rles. L'indemnit qu'on leur accordait pour ce
travail, beaucoup plus coteuse que ne l'a t depuis la rtribution
de la rgie des contributions directes, tait pour le trsor une
grosse dpense sans compensation.

[En marge: Double cause du dficit.]

Ainsi, les contributions directes, la principale branche du revenu de
l'tat, n'taient point perues. Outre ce dficit permanent, provenant
du dfaut de recettes, il y en avait un autre provenant de l'tendue
des dpenses, alors fort suprieures aux ressources. La dpense
ordinaire aurait pu se solder au moyen d'un revenu de 500 millions
environ, mais la guerre l'avait porte  prs de 700 millions. Il ne
restait comme supplment que les biens nationaux, absorbs en majeure
partie, d'ailleurs trs-difficiles  vendre avantageusement, parce que
le triomphe dfinitif de la Rvolution prsentait encore de grands
doutes.

Cet tat de choses avait amen des abus rvoltants, et une situation
qu'il faut faire connatre, pour l'instruction des peuples et des
gouvernements.

Les assignats, ainsi que nous venons de le dire, n'existaient plus
depuis long-temps. Les mandats, qui les avaient remplacs, avaient
disparu aussi. Le papier-monnaie tait donc compltement abandonn;
et, quelque grand que ft le vide, il valait mieux encore ne pas le
remplir du tout, que de le remplir comme on avait fait auparavant,
avec un papier forc, qui n'tait gure admis dans les payements
quoique forc, et qui donnait inutilement lieu  toutes les rigueurs
de la loi pour le faire admettre. On supplait de la manire suivante
 ce papier-monnaie supprim.

[En marge: Divers Papiers circulants.]

D'abord on se dispensait de payer, mme en papier, les fonctionnaires,
qui, en brumaire an VIII, n'avaient rien reu depuis dix mois.
Cependant il fallait donner quelque chose aux rentiers et aux
pensionnaires de l'tat. On leur dlivrait des _bons d'arrrage_, dont
l'unique valeur consistait  tre reus comme argent, dans le payement
des contributions. On n'acquittait pas la solde, mais on payait ce que
les armes prenaient sur les lieux pour vivre, au moyen de _bons de
rquisition_, recevables galement en acquittement des impts. Les
compagnies charges de pourvoir  quelques-uns des besoins du soldat,
excutant mal leur service, et quelquefois pas du tout, se faisaient
dlivrer, au lieu d'argent, des _dlgations_ sur les premires
rentres du trsor; et, grce  ces espces de titres, accords fort
arbitrairement, elles mettaient la main sur presque tout le numraire
qu'on parvenait  faire arriver dans les caisses publiques. Enfin des
_rescriptions_ sur les biens nationaux, recevables en payement de ces
biens, taient un dernier papier ajout  tous ceux que nous venons
d'numrer, et contribuant au plus affreux agiotage.

[En marge: Agiotage.]

Ces valeurs, en effet, n'avaient pas cours forc, comme autrefois les
assignats; mais, jetes dans la circulation, sans cesse achetes et
vendues sur la place de Paris, s'levant ou s'abaissant au moindre
souffle d'une nouvelle heureuse ou malheureuse, elles taient le sujet
d'une ruineuse spculation pour l'tat, et d'une affreuse
dmoralisation pour le public. Les gens d'affaires, dpositaires de
tout le numraire, pouvaient se les procurer  fort bon march. Ils
les rachetaient des mains des rentiers, des fournisseurs et autres
dtenteurs, au taux le plus bas, les faisaient ensuite prsenter au
trsor en payement des contributions, et versaient pour cent francs ce
qui leur en avait cot tout au plus quatre-vingts, et quelquefois
soixante ou cinquante. Les comptables se livraient eux-mmes  ce
genre de spculation, et, tandis qu'ils recevaient de l'argent d'une
partie des contribuables, ils versaient au pair, dans les caisses de
l'tat, du papier qu'ils avaient acquis au plus vil prix. Aussi, fort
peu de gens payaient-ils leurs contributions en numraire; il y avait
trop d'avantage  les acquitter en papier. De la sorte, le trsor ne
recevait presque pas de valeurs relles, et sa dtresse s'augmentait
chaque jour.

[En marge: L'emprunt forc progressif, sujet d'un vif mcontentement.]

De mme que l'irritation contre les Vendens avait produit la loi des
otages, l'irritation contre les faiseurs d'affaires avait inspir la
mesure de l'emprunt forc progressif, destine  frapper les gros
capitalistes, et  leur faire supporter les frais de la guerre.
C'tait ce qu'on avait appel en France l'impt sur les riches,
pendant les jours de la terreur; c'est ce qu'en Angleterre on appelait
l'_income-tax_, impt dont M. Pitt se servait alors, pour alimenter la
guerre acharne qu'il soutenait contre la France. Cet impt,
proportionn, non pas  l'tendue des proprits immobilires, ce qui
constitue une base certaine, mais  la richesse suppose des
particuliers, tait praticable, quoique avec beaucoup de peine, en
Angleterre, dans un tat rgulier, o la fureur des partis ne faisait
pas de l'valuation des fortunes un moyen de vengeance. Mais il tait
en France impraticable, car, au milieu des dsordres du temps, le jury
taxateur tait une espce de comit rvolutionnaire, imposant
capricieusement la richesse ou la pauvret, au gr de ses passions, et
ne passant jamais pour juste, mme quand il l'tait, ce qui quivaut
presque  ne pas l'tre. On n'avait pas os prsenter cette mesure,
comme autrefois, sous la forme pure et simple d'un impt: on l'avait
dissimule sous le nom d'_emprunt forc_, remboursable, disait-on, en
biens nationaux, et devant tre rparti, suivant les facults
supposes de chacun, par un jury taxateur. Aussi cette mesure
tait-elle devenue l'une des calamits du moment. Elle formait, avec
la loi des otages, les deux griefs le plus souvent allgus contre le
Directoire. Elle n'tait pas cause, comme on le disait, de la misre
du trsor, misre due  un ensemble de circonstances; mais elle avait
loign les riches spculateurs, dont le secours tait indispensable
au gouvernement, et desquels il fallait qu'il se servt, ne ft-ce
qu'un moment, afin de pouvoir se passer d'eux plus tard.

[En marge: La situation financire principale cause des revers de nos
armes.]

[En marge: Dispositions des puissances trangres.]

[En marge: L'Autriche.]

[En marge: L'Angleterre.]

Cette situation financire tait, comme nous l'avons dit, la cause
principale du dnment et des revers de nos armes. Parfaitement
connue des puissances trangres, elle leur inspirait la confiance de
nous vaincre avec un peu de persvrance. Sans doute les deux
victoires de Zurich et du Texel avaient un peu loign ces puissances
du but qu'elles poursuivaient, mais ne les en avaient pas dtournes.
L'Autriche, fire d'avoir reconquis l'Italie, tait dcide 
combattre  outrance plutt que de la cder de nouveau. Elle s'y
conduisait dj en souveraine absolue. Occupant le Pimont, la
Toscane, les tats-Romains, elle n'avait rappel ni le roi de
Sardaigne  Turin, ni le grand-duc de Toscane  Florence, ni le
gouvernement pontifical  Rome. La dfaite de Korsakoff et de Suwarow
 Zurich, la touchait moins qu'on ne l'aurait cru. C'tait  ses yeux
un chec pour les armes russes, et non pour les armes autrichiennes,
une faute des gnraux Korsakoff et Suwarow, un vnement militaire
d'ailleurs fort rparable, trs-fcheux seulement s'il dgotait les
Russes de la guerre. Mais elle esprait bien, avec l'influence et les
subsides britanniques, les ramener sur le champ de bataille. Quant 
l'Angleterre, riche de l'_income-tax_, qui produisait dj plus de 200
millions par an, bloquant Malte, qu'elle esprait bientt prendre par
famine, interceptant l'envoi de tout secours  notre arme d'gypte,
qu'elle esprait rduire prochainement par les privations et par la
force, l'Angleterre tait bien rsolue  poursuivre tous les rsultats
dont se flattait sa politique, avant de dposer les armes. Elle
comptait d'ailleurs sur une espce de dissolution sociale en France,
qui changerait bientt notre pays en un pays ouvert, accessible  qui
voudrait y entrer.

[En marge: La Prusse et l'Espagne.]

La Prusse, la seule des puissances du Nord qui n'eut pas pris part 
la guerre, observait  l'gard du gouvernement franais une rserve
pleine de froideur. L'Espagne, oblige par le trait d'alliance de
Saint-Ildephonse  faire cause commune avec nous, semblait trs-fche
de cette communaut d'intrts. Tout le monde paraissait se soucier
fort peu d'avoir des rapports avec un gouvernement prt  succomber.
Les victoires de Zurich et du Texel lui avaient rendu les gards
extrieurs, mais non la confiance des cabinets, avec lesquels il tait
en paix ou en alliance.

Ainsi, au dedans la Vende de nouveau insurge, au dehors les
principales puissances de l'Europe en armes, rendaient le pril de la
guerre doublement pressant. Il fallait, par la cration de quelques
moyens financiers, envoyer un premier secours aux armes affames; il
fallait les rorganiser, les reporter en avant, les bien commander,
ajouter de nouvelles victoires  celles qu'on avait remportes  la
fin de la dernire campagne; il fallait surtout enlever aux cabinets
trangers cette ide d'une prochaine dissolution sociale en France,
qui rendait les uns si confiants dans le rsultat de la guerre, les
autres si dfiants dans leurs relations avec nous; et tout cela ne
pouvait s'obtenir que d'un gouvernement fort, qui st contenir les
partis, et imprimer aux esprits l'unit d'impulsion, sans laquelle il
n'y a dans les efforts qu'on tente pour se sauver, ni ensemble, ni
nergie, ni succs.

[En marge: Ressources qui restaient alors en France.]

On tait arriv  cet excs du mal, qui souvent amne le retour du
bien,  une condition toutefois, c'est qu'il reste des forces au corps
malade dont on attend la gurison. Heureusement les forces de la
France taient grandes encore. La Rvolution, quoique dcrie par
ceux qu'elle avait froisss, ou dont elle n'avait pas ralis les
illusions, n'en tait pas moins, aprs tout, la cause de la justice et
de la raison, et elle inspirait encore l'attachement qu'une grande
cause inspire toujours. Elle avait d'ailleurs de nombreux intresss,
lis  son sort, dans tous ceux qui avaient acquis des situations
nouvelles, achet des biens d'migrs, ou jou un rle compromettant.
Enfin la nation n'tait pas assez puise, moralement et physiquement,
pour se rsigner  voir les Autrichiens et les Russes envahir son
territoire. Elle s'indignait, au contraire,  cette ide; ses armes
fourmillaient de soldats, d'officiers, de gnraux admirables, qui
n'avaient besoin que d'une bonne direction. Toutes ces forces taient
prtes  se runir spontanment dans une seule main, si cette main
tait capable de les diriger. Les circonstances favorisaient donc
l'homme de gnie qui allait se prsenter, et le gnie lui-mme a
besoin de circonstances.

[En marge: Avantage offert par les circonstances au gnie du gnral
Bonaparte.]

Que le jeune Bonaparte, par exemple, se ft offert en 1789, mme avec
ses talents et sa gloire, pour saisir la socit franaise, tendant
alors de toutes parts  se dissoudre, parce que les lments en
taient devenus incompatibles, il aurait eu beau la serrer dans ses
bras puissants, ses bras d'homme n'auraient rien pu contre les forces
de la nature. En ce moment, au contraire, o cette vieille socit,
brise comme il fallait qu'elle le ft avant d'tre refaite sur un
modle nouveau, ne prsentait plus que des lments pars, mais
tendant eux-mmes  se rapprocher, elle allait se prter  tous les
efforts de la main habile qui saurait s'en saisir. Le gnral
Bonaparte avait donc pour lui et son gnie, et la faveur des
circonstances. Il avait toute une socit  organiser, mais une
socit qui voulait tre organise, et qui voulait l'tre par lui,
parce qu'elle avait en lui une confiance immense, inspire par des
succs inous.

[En marge: Pouvoirs des Consuls provisoires et des commissions
lgislatives.]

La loi qui dcrtait le Consulat provisoire, attribuait aux trois
Consuls de vastes pouvoirs. Cette loi les investissait de la plnitude
du _pouvoir directorial_; les chargeait spcialement de _rtablir
l'ordre dans toutes les parties de l'administration_, de _rtablir la
tranquillit intrieure_, et de _procurer  la France une paix honorable
et solide_. Elle leur adjoignait deux commissions lgislatives, de
vingt-cinq membres chacune, choisies dans le Conseil des Anciens et dans
celui des Cinq-Cents, charges de remplacer le Corps Lgislatif, et de
donner le caractre lgal aux actes des Consuls. Elle autorisait ces
deux commissions  dcrter toutes les mesures ncessaires, sur la
proposition de l'autorit excutive. Elle leur confiait, en outre, le
soin si important de prparer la nouvelle Constitution. Et cependant,
comme on ne pouvait pas leur attribuer de tels pouvoirs pour une dure
de temps illimite, la mme loi statuait que, le 1er ventse prochain,
les deux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents se runiraient de plein
droit, si une nouvelle Constitution n'avait t promulgue et accepte.
Pour ce cas les membres du Corps Lgislatif actuel demeuraient revtus
de leurs pouvoirs, sauf soixante d'entre eux, rays de la liste des
Conseils par mesure extraordinaire. La runion ventuelle tant fixe
au 1er ventse, la dictature confie aux Consuls provisoires tait
limite  trois mois. C'tait, en effet, une vritable dictature qu'on
leur avait dfre; car ces commissions dlibrant  huis-clos, divises
en diverses sections de finances, de lgislation, de Constitution, ne se
runissant que pour lgaliser ce que le gouvernement avait  leur
proposer, taient les instruments les plus srs, les plus commodes pour
agir avec promptitude. Il n'tait au reste gure  craindre qu'on abust
de tels pouvoirs, car lorsqu'il y a tant de bien  faire, et si vite,
les hommes ne perdent pas leur temps  faire le mal.

[Illustration: Bonaparte.]

[En marge: Premire dlibration des trois Consuls au
Petit-Luxembourg.]

Le jour mme de leur entre au Luxembourg, les trois Consuls
provisoires s'assemblrent pour dlibrer sur les plus pressantes
affaires de l'tat. C'tait le 11 novembre 1799 (20 brumaire). Il
fallait choisir un prsident, et bien que l'ge et la situation de M.
Sieys semblassent appeler cette distinction, Roger-Ducos, quoique son
ami, et comme entran par le sentiment du moment, dit au gnral
Bonaparte: Prenez le fauteuil et dlibrons.--Le gnral Bonaparte le
prit  l'instant mme. Cependant les actes des Consuls provisoires ne
portrent aucune mention d'un prsident. On fit un premier examen
sommaire de la situation. Le jeune Bonaparte ignorait encore beaucoup
de choses, mais il devinait celles qu'il ne savait pas. Il avait fait
la guerre, pourvu  l'entretien d'armes nombreuses, administr des
provinces conquises, ngoci avec l'Europe: c'tait l le meilleur
des apprentissages dans l'art de gouverner. Pour les esprits
suprieurs, mais pour ces esprits seulement, la guerre est une
excellente cole: on y apprend  commander,  se dcider, et surtout 
administrer. Aussi le nouveau Consul parut-il avoir sur toutes choses,
ou une opinion faite, ou une opinion qui se faisait avec la rapidit
de l'clair, surtout aprs avoir entendu les hommes spciaux, qui
taient les seuls qu'il coutt, et uniquement sur l'objet qui
concernait leur spcialit.

Un genre de connaissance, fort regrettable dans l'exercice de
l'autorit suprme, lui manquait alors, c'tait la connaissance, non
pas des hommes, mais des individus. Quant aux hommes, en gnral, il
les connaissait profondment; mais, ayant toujours vcu aux armes, il
tait tranger aux individus qui avaient figur dans la Rvolution. Il
y supplait en s'aidant du tmoignage de ses collgues. Mais, grce 
une pntration rapide,  une mmoire prodigieuse, il allait connatre
bientt le personnel du gouvernement, aussi bien que celui de son
arme.

Aprs cette premire confrence, les rles taient pris et accepts.
Le jeune gnral, sans attendre l'avis de ses collgues, donnait le
sien  l'instant mme, rsumait et rglait chaque affaire, avec la
dcision d'un homme d'action. Il tait vident que l'impulsion allait
partir de lui seul. On se retira aprs tre convenu des choses les
plus urgentes  faire, et M. Sieys, avec une rsignation qui honore
sa raison et son patriotisme, dit le soir  MM. de Talleyrand et
Roederer: Nous avons un matre qui sait tout faire, qui peut tout
faire, et qui veut tout faire.--Il en conclut sagement qu'on devait le
laisser agir, car, dans ce moment, des rivalits personnelles auraient
perdu la France. Il fut convenu de nouveau, par une sorte de partage
d'attributions toute volontaire, que, pendant cette dictature qu'il
fallait rendre courte et fconde, le gnral Bonaparte gouvernerait,
et que M. Sieys s'occuperait de la Constitution. C'tait, comme on
l'a dj dit, un soin que l'opinion publique adjugeait  ce dernier,
et, dans l'accomplissement duquel son collgue n'tait pas dispos 
le contrarier beaucoup, un seul point except, l'organisation du
pouvoir excutif.

[En marge: Composition du ministre.]

Ce qui pressait le plus tait la composition du ministre. Ce sont les
premiers hommes d'un pays qu'on y appelle dans une monarchie. Dans une
rpublique, ces premiers hommes tant devenus les chefs mmes de la
rpublique, il ne reste pour le ministre que des hommes de second
ordre, de vrais commis, sans responsabilit aucune, parce que la
responsabilit relle est monte plus haut. Quand des personnages
comme M. Sieys et le gnral Bonaparte, taient consuls, des
personnages mme fort distingus, comme MM. Fouch, Cambacrs,
Reinhart, de Talleyrand, ne pouvaient tre de vritables ministres.
Leur choix n'avait d'autre importance qu'une certaine signification
politique, et la bonne expdition des affaires. Sous ce rapport
seulement, ces choix prsentaient une sorte d'intrt.

Le jurisconsulte Cambacrs, homme savant et sage, que nous ferons
connatre plus tard, fut maintenu sans contestation au ministre de la
justice. M. Fouch, aprs vive discussion entre les Consuls, conserva
le ministre de la police. M. Sieys ne voulait pas de lui, parce que
c'tait, disait-il, un homme peu sr, et une crature du directeur
Barras. Le gnral Bonaparte le soutint, et le fit maintenir. Il se
croyait engag  son gard par les services qu'il en avait reus
pendant les vnements du 18 brumaire. De plus, M. Fouch joignait 
un esprit fort pntrant une connaissance profonde des hommes et des
choses de la Rvolution. Il tait alors le ministre indiqu de la
police, comme M. de Talleyrand, avec son habitude des cours, sa
pratique des hautes affaires, son esprit fin et conciliant, tait le
ministre indiqu des relations extrieures. M. Fouch fut maintenu;
mais le dchanement des rvolutionnaires contre M. de Talleyrand
tait si grand, soit  cause de ses liaisons constantes avec le parti
modr, soit  cause de son rle dans les derniers vnements, qu'on
fut oblig de diffrer de quelques semaines son retour au ministre
des relations extrieures. M. de Reinhart fut, pour une quinzaine
encore, maintenu dans ce poste. Le gnral Berthier, fidle compagnon
du vainqueur de l'Italie et de l'gypte, son chef d'tat-major
insparable, qui savait si bien comprendre et rendre ses ordres, le
gnral Berthier reut le portefeuille de la guerre, qu'on retirait 
M. Dubois-Cranc, jug beaucoup trop ardent dans ses opinions. Au
ministre de l'intrieur, on remplaa M. Quinette par un savant
illustre, M. de La Place. C'tait un grand et juste hommage rendu  la
science; mais ce ne fut pas un service rendu  l'administration. Ce
beau gnie tait peu propre au dtail des affaires. Un habile
ingnieur des constructions navales, M. Forfait, remplaa M. Bourdon
de Vatry au ministre de la marine. En ce moment, le choix le plus
important peut-tre tait celui du ministre des finances. Dans les
dpartements dj indiqus, les Consuls pouvaient suppler les
ministres, notamment dans les deux plus considrables, la guerre et
les relations extrieures: le gnral Bonaparte, en effet, pouvait
parfaitement suppler MM. Berthier et de Reinhart. Mais il n'en tait
pas ainsi aux finances. C'est l une matire o les connaissances
spciales sont indispensables; et il n'y avait dans le ministre qui
s'en allait avec le Directoire, aucun homme qui pt utilement
travailler  une rorganisation des finances, devenue ncessaire et
urgente. Il existait un ancien premier commis, esprit peu brillant,
mais solide, et fort expriment, qui avait rendu, soit sous l'ancien
rgime, soit mme pendant les premiers temps de la Rvolution, de ces
services administratifs, obscurs mais prcieux, dont les gouvernants
ne sauraient se passer, et dont ils doivent tenir grand compte. Le
premier commis dont il s'agit ici, tait M. Gaudin, depuis duc de
Gate. M. Sieys, fort en tat de juger les hommes, quoique peu
capable de les manier, avait discern M. Gaudin, et avait voulu lui
confier le portefeuille des finances vers la fin du Directoire. M.
Gaudin, bon financier, mais citoyen timide, n'avait pas voulu
accepter l'offre qui lui tait faite, sous un gouvernement expirant,
auquel il manquait la premire condition du crdit, la force et
l'apparence de la dure. Mais quand le pouvoir parut choir, sans
contestation,  des mains habiles et fortes, il ne pouvait plus
prouver les mmes rpugnances. Le gnrai Bonaparte, ayant un got
trs-dcid pour les hommes pratiques, partagea sans hsiter l'avis de
son collgue Sieys, et offrit  M. Gaudin l'administration des
finances. M. Gaudin accepta ce poste, o il n'a cess, pendant quinze
ans, de rendre d'minents services.

Le ministre se trouvait ainsi complt. Une dernire nomination fut
ajoute aux prcdentes, ce fut celle de M. Maret, depuis duc de
Bassano, qui devint secrtaire des Consuls, sous le titre de
secrtaire d'tat. Charg de prparer pour les Consuls les lments de
leur travail, de rdiger souvent leurs rsolutions, de les communiquer
aux chefs des divers dpartements, de garder tous les secrets de
l'tat, il avait une espce de ministre, destin quelquefois 
suppler,  complter,  contrler les autres. Un esprit cultiv, une
certaine connaissance de l'Europe, avec laquelle il avait dj trait,
notamment  Lille avec lord Malmesbury, une mmoire sre, une fidlit
 toute preuve, le destinaient  devenir auprs du gnral Bonaparte
l'un de ses compagnons de travail les plus commodes, et les plus
constamment employs. Le gnral Bonaparte prfrait chez ceux qui le
servaient l'exactitude et l'intelligence,  l'esprit. C'est le got
des gnies suprieurs, qui ont besoin d'tre compris et obis, et
point suppls. Ce fut l le motif de la grande faveur du gnral
Berthier, pendant vingt annes. M. Maret, sans l'galer  beaucoup
prs, eut dans la carrire civile quelques-uns des mrites de cet
illustre chef d'tat-major dans la carrire militaire.

Le gnral Lefebvre fut maintenu dans le commandement de la 17e
division militaire. On se souvient qu'il avait d'abord, dans la
matine du 18 brumaire, montr quelque hsitation, et qu'il s'tait
ensuite aveuglment jet dans les bras du nouveau dictateur. Il en fut
rcompens par la 17e division militaire, et par le gouvernement de
Paris. On pouvait compter dsormais sur sa fidlit.

[En marge: Envoi d'agents dans les provinces.]

Des membres des deux Conseils, signals par leur coopration au 18
brumaire, furent envoys dans les provinces, pour expliquer et
justifier cet vnement, et, au besoin, pour remplacer ceux des agents
de l'autorit, qui auraient pu se montrer ou rcalcitrants, ou
insuffisants. L'vnement du 18 brumaire tait partout accueilli avec
joie; nanmoins le parti rvolutionnaire avait, dans les hommes
compromis par leurs excs, des sectateurs qui pouvaient devenir
dangereux, surtout du ct des provinces du midi. L o ils se
montraient, la jeunesse qu'on avait appele dore, tait toute prte 
en venir aux mains avec eux. La dfaite ou la victoire des uns ou des
autres aurait entran de graves inconvnients.

[En marge: Distribution des grands commandements militaires.]

Il fut apport quelques changements dans la distribution des grands
commandements militaires. Le gnral Moreau, profondment irrit
contre le Directoire, qui avait si mal rcompens son dvouement
patriotique pendant la campagne de 1799, avait consenti  se faire le
lieutenant du gnral Bonaparte, pour l'aider  consommer la
rvolution du 18 brumaire.  la tte de 300 hommes, il tait descendu
au rle de gardien du Luxembourg, palais dans lequel les directeurs se
trouvaient prisonniers, tandis que leur dchance se dcidait 
Saint-Cloud. Le gnral Bonaparte, qui, en flattant habilement
l'orgueil et les ressentiments de Moreau, l'avait conduit  accepter
ce rle singulier, lui devait un ddommagement. Il runit en une seule
les deux armes du Rhin et de l'Helvtie, et lui en confra le
commandement. C'tait la plus nombreuse, la plus belle arme de la
Rpublique, et on ne pouvait la mettre en de meilleures mains. Le
gnral Moreau avait jet peu d'clat dans la dernire campagne. Ses
services trs-rels, surtout quand avec une poigne d'hommes il arrta
la marche victorieuse de Suwarow, n'taient cependant pas des
victoires, et ne furent pas apprcis  leur juste valeur.  cette
poque la bataille de Zurich avait tout effac. De plus, la conduite
politique de Moreau dans l'affaire du 18 fructidor, lorsqu'il dnona
Pichegru, ou trop tt ou trop tard, lui avait nui dans l'opinion, et
l'avait fait juger comme un caractre faible, tout  fait au-dessous
de lui-mme, quand il tait hors du champ de bataille. Le gnral
Bonaparte le relevait donc beaucoup en lui dcernant un si vaste
commandement, et il prenait en outre une dtermination fort sage. Les
lgions du Rhin et de l'Helvtie contenaient les plus chauds
rpublicains de l'arme, et beaucoup d'envieux de la gloire acquise en
Italie et en gypte. Massna les commandait, et il aimait peu le
gnral Bonaparte, quoique subjugu par son gnie. Il passait tour 
tour,  son gard, de l'admiration  la mauvaise humeur. On pouvait
craindre de sa part quelque fcheuse dmonstration,  l'occasion du 18
brumaire. Le choix de Moreau coupait court  toutes les manifestations
possibles, et enlevait  une arme mcontente un gnral mal dispos.
Ce choix tait galement bon sous le rapport militaire; car cette
arme du Rhin et d'Helvtie tait destine, si la guerre recommenait,
 oprer en Allemagne, et personne n'avait aussi bien tudi que
Moreau cette partie du thtre de la guerre.

Massna fut envoy  l'arme d'Italie, sur des lieux et parmi des
soldats qui lui taient parfaitement connus. Il tait honorable pour
lui d'tre choisi comme rparateur des fautes commises en 1799, et
comme continuateur des exploits du gnral Bonaparte en 1796. Spar
de l'arme au milieu de laquelle il venait de vaincre, de se crer des
appuis, il allait tre transport au milieu d'une arme nouvelle, 
laquelle le Directoire tait odieux, et o il ne devait trouver que
des approbateurs du 18 brumaire. Ce choix, comme le prcdent, tait
parfaitement entendu sous le rapport militaire. C'tait l'Apennin
qu'il fallait disputer aux Autrichiens, et pour une guerre de ce
genre, sur ce thtre d'oprations, Massna n'avait pas son pareil.

[En marge: Premires mesures financires.]

[En marge: Suppression de l'emprunt forc progressif.]

Aprs avoir pourvu  ces nominations indispensables, les Consuls
durent s'occuper d'une affaire au moins aussi pressante, c'tait celle
des finances. Avant d'obtenir de l'argent des capitalistes, il fallait
leur donner la satisfaction de supprimer l'emprunt forc progressif,
qui partageait avec la loi des otages la rprobation universelle.
L'emprunt forc, comme la loi des otages, tait loin d'avoir produit
tous les maux qu'on lui attribuait. Mais ces deux mesures, fort
mesquines sous le rapport de l'utilit, avaient le tort, sous le
rapport moral, de rappeler les souvenirs les plus odieux de la
terreur. Aussi tout le monde tait-il d'accord pour les condamner. Les
rvolutionnaires eux-mmes qui, dans leur ardeur patriotique, les
avaient demandes au Directoire, par un retour fort ordinaire aux
partis, s'taient subitement prononcs contre ces mesures, ds qu'ils
en avaient vu le mauvais succs.

[En marge: Subvention de guerre.]

 peine install, le ministre Gaudin, sur l'ordre des Consuls,
prsenta aux commissions lgislatives une rsolution, dont l'objet
tait la suppression de l'emprunt forc progressif. Cette suppression
eut lieu aux applaudissements universels. On remplaa l'emprunt forc
par une subvention de guerre, consistant en une addition de 25
centimes au principal des contributions foncire, mobilire et
personnelle. Cette subvention tait payable, comme les autres
contributions, en argent ou en papiers de toute espce; mais, vu
l'urgence, on exigea que la moiti ft acquitte en numraire.

[En marge: Secours immdiat de 12 millions fournis par les banquiers
de la capitale.]

La subvention de guerre qu'on venait de substituer  l'emprunt forc
progressif, ne pouvait pas donner des ressources immdiates, car elle
ne devait tre perue que sur les rles des contributions directes, et
en mme temps que ces contributions, dont elle n'tait, en ralit,
que l'augmentation dans la proportion d'un quart. Il fallait, pour le
service courant, et surtout pour les armes, quelques fonds, verss
tout de suite au trsor. M. Gaudin, en raison de ses nouveaux actes,
destins surtout  plaire aux grands capitalistes, fit un appel aux
principaux banquiers de la capitale, et leur demanda un secours, dont
l'urgence frappait tous les esprits. Le gnral Bonaparte intervint
directement auprs d'eux, et une somme de 12 millions en numraire fut
immdiatement prte au gouvernement. Elle devait tre rembourse sur
les premires rentres de la contribution de guerre.

Ce secours tait un grand bienfait, et il honorait le bon esprit des
banquiers de la capitale. Mais ce n'tait qu'un aliment de quelques
jours. Il fallait des ressources plus durables.

[En marge: Rorganisation des finances.]

On a vu au commencement de ce livre, comment la suppression des
contributions indirectes, rsolue au dbut mme de la Rvolution,
avait rduit le trsor au seul revenu des contributions directes;
comment ce revenu tait lui-mme presque annul par le retard dans la
confection des rles; comment enfin les assignats, moyen ordinaire de
combler tous les dficits, ayant totalement disparu, on faisait le
service avec des papiers de diverse nature, qui, n'ayant pas cours
forc de monnaies, ne gnaient plus, comme auparavant, les
transactions particulires, mais laissaient le gouvernement sans
ressources, et donnaient naissance au plus hideux agiotage. Il fallait
sortir de cet tat, et rorganiser la perception, si on voulait
rouvrir les sources du revenu public, et, avec les sources du revenu
public, celles du crdit.

[En marge: Moyens employs pour assurer la perception.]

Dans tout pays o il existe des contributions sur les proprits et
les personnes, ce que nous nommons en France contributions directes,
il faut un tat des proprits avec valuation de leur produit, un
tat nominatif des personnes avec valuation de leurs facults
pcuniaires; il faut tous les ans modifier ces tats, suivant la
translation des proprits de main en main, suivant la naissance, la
mort, le dplacement des personnes; il faut ensuite rpartir tous les
ans, entre les proprits et les personnes, la somme d'impts qui a
t dcrte; il faut enfin une perception tout  la fois exacte et
prudente: exacte, pour assurer les rentres; prudente, pour mnager
les contribuables. Rien de tout cela n'existait en l'an VIII (1799).

Le cadastre, ouvrage des quarante annes coules, n'tait pas
commenc. Il y avait d'anciens livres terriers dans quelques communes,
et un tat gnral des proprits, entrepris sous la Constituante. Ces
donnes, fort peu exactes, taient cependant mises  profit. Mais les
oprations qui consistent  rviser les tats des proprits et des
personnes suivant leurs mutations incessantes, et  rpartir
annuellement entre elles la somme dcrte de l'impt, ces oprations,
qui constituent proprement ce qu'on appelle la confection des rles,
taient livres aux administrations municipales, dont nous avons dj
fait connatre la dsorganisation et l'incurie.

La perception n'tait pas dans un moindre dsordre. Elle tait adjuge
au rabais,  ceux qui offraient de percevoir  moindres frais. Ces
adjudicataires versaient les fonds perus dans les mains de prposs,
qui servaient d'intermdiaires entre eux et le receveur gnral. Ils
taient les uns et les autres en dbet. Le dsordre qui prsidait 
toutes choses ne permettait gure de les surveiller. D'ailleurs la
non-confection des rles leur fournissait toujours une excuse
plausible pour le retard des versements, et l'agiotage un moyen de
s'acquitter en papiers dprcis. En un mot, ils recevaient peu, et
versaient encore moins.

[En marge: Cration de l'agence des contributions directes.]

Sur l'avis de M. Gaudin, les Consuls ne craignirent pas de revenir 
certaines pratiques de l'ancien rgime, que l'exprience avait
dmontres bonnes et utiles. Sur le modle amlior de l'ancienne
administration des vingtimes, on cra l'agence des contributions
directes, toujours repousse jusque-l, par la fcheuse ide de
laisser aux administrations locales le soin de s'imposer elles-mmes.
Un directeur et un inspecteur par dpartement, 840 contrleurs
rpandus, en plus ou moins grand nombre, dans les arrondissements,
devaient excuter eux-mmes le travail des rles; c'est--dire
composer la liste des proprits et des personnes, constater les
changements survenus dans l'anne, et leur appliquer la portion de
l'impt qui leur revenait. Ainsi, au lieu des cinq mille commissaires
cantonaux, rduits  solliciter auprs des communes la confection des
rles, on devait avoir 99 directeurs, 99 inspecteurs, et 840
contrleurs, excutant eux-mmes le travail, et cotant  l'tat 3
millions au lieu de 5. On esprait qu'en six semaines cette
administration serait compltement organise, et qu'en deux ou trois
mois, elle aurait achev le tiers restant  faire des rles de l'an
VII (anne coule), tous ceux de l'an VIII (anne courante), enfin
tous ceux de l'an IX (anne prochaine).

Il fallait le courage de vaincre quelques prventions, et le gnral
Bonaparte n'tait pas homme  s'arrter devant des prventions. Les
commissions lgislatives, discutant  huis-clos, adoptrent le projet
propos, aprs quelques observations. Des garanties furent accordes 
ceux des contribuables qui auraient des rclamations  lever;
garanties qui se trouvrent assures depuis, avec plus de prcision,
au moyen de l'institution des conseils de prfecture. La base de toute
contribution rgulire se trouva ainsi rtablie.

Cela fait, il fallait organiser la perception, et la rentre des fonds
au trsor.

[En marge: Cration des obligations des receveurs gnraux.]

Aujourd'hui, grce  l'ordre parfait que l'Empire et les gouvernements
postrieurs ont successivement introduit dans nos finances, le
recouvrement des fonds du trsor s'excute avec une facilit et une
rgularit, qui ne laissent plus rien  dsirer. Des percepteurs
reoivent, mois par mois, les _contributions directes_, c'est--dire les
impts assis sur la terre, les proprits bties et les personnes, les
versent au receveur particulier plac dans chaque chef-lieu
d'arrondissement, et celui-ci dans les mains du receveur gnral, plac
au chef-lieu du dpartement. Les receveurs des _contributions
indirectes_, lesquelles se composent des droits de douane tablis aux
frontires sur les marchandises trangres, des droits d'enregistrement
tablis sur les mutations de proprits ou sur les actes judiciaires,
enfin des droits tablis sur les consommations de tout genre, telles que
boissons, tabac, sel, etc., les receveurs de ces contributions en
versent le produit, au fur et  mesure des recettes, dans les mains du
receveur particulier, celui-ci encore dans les mains du receveur
gnral, vrai banquier de l'tat, charg de centraliser les fonds, et de
les mouvoir suivant les ordres qu'il reoit de l'administration du
trsor.

L'gale rpartition des charges publiques, et l'aisance gnrale ont
rendu l'acquittement de l'impt si facile aujourd'hui; de plus, la
comptabilit, qui n'est que la description de toutes les oprations
relatives  la recette et  la dpense, est devenue si claire, que les
fonds arrivent au jour dit, souvent plus tt, et qu'on sait en outre
l'instant prcis de leur entre et de leur sortie. On est donc parvenu
 tablir un systme, fond sur la vrit mme des faits,  mesure
qu'ils s'accomplissent. Il est dans la nature des _contributions
directes_, assises sur la proprit et sur les personnes, et qui sont
comme une espce de rente, de pouvoir tre fixes d'avance, quant au
montant, et quant au terme du paiement. On les exige donc par douzime
et par mois. On en _dbite_, ce qui veut dire qu'on en constitue
dbiteurs, les comptables, tous les mois. Mais on suppose qu'ils ne
les ont reues que deux ou trois mois aprs le douzime chu, afin de
leur laisser le moyen de mnager les contribuables, et de leur crer
en mme temps  eux-mmes un motif de faire rentrer l'impt; car,
s'ils le reoivent avant le terme auquel le versement en est d, ils
recueillent une jouissance d'intrt proportionne  la clrit du
recouvrement. Il est, au contraire, de la nature des _contributions
indirectes_, qui ne sont perues qu'au fur et  mesure de l'entre en
France des produits trangers, au fur et  mesure des mutations de
proprits, ou des consommations de tout genre, de n'arriver
qu'irrgulirement, et suivant le mouvement des choses sur lesquelles
elles sont assises. On en _dbite_ donc, c'est--dire qu'on en
constitue dbiteurs, les comptables, au moment mme o elles arrivent
chez eux, et non par douzime et par mois, ainsi qu'on le pratique
pour les _contributions directes_. Tous les dix jours, le receveur
gnral est constitu dbiteur de ce qui est entr dans la dizaine
coule.

Ds qu'il est _dbit_, n'importe pour quelle espce de contribution,
le receveur gnral paie intrt pour les sommes dont il est
_dbit_, jusqu'au jour o il les verse pour l'acquittement des
services publics. Le jour, au contraire, o il paie une somme
quelconque, pour le compte de l'tat, et avant de la devoir, l'tat 
son tour lui tient compte de l'intrt. On compense ensuite les
intrts dus par le receveur gnral, pour les sommes qui ont sjourn
chez lui en dehors du temps prescrit, et les intrts dus par le
trsor, pour les sommes qui lui ont t avances: de la sorte, il n'y
a pas un jour d'intrt perdu, ni pour l'un ni pour l'autre; et le
receveur gnral devient un vrai banquier, en compte courant avec le
trsor, oblig de tenir toujours  la disposition du gouvernement les
fonds que les besoins du service peuvent exiger, n'importe dans quelle
proportion.

Tel est le systme que l'exprience d'une part, et l'aisance
croissante chez les contribuables de l'autre, ont successivement amen
dans le recouvrement des fonds du trsor.

Mais  l'poque dont nous racontons l'histoire, l'impt rentrait mal,
et la comptabilit tait obscure. Le comptable qui n'avait pas vers,
pouvait allguer le retard dans la confection des rles, la dtresse
des contribuables; il pouvait, en outre, dissimuler ses recettes,
grce au dfaut de clart dans la description des oprations. Le
gouvernement ne savait pas, comme aujourd'hui, ce qui se passe, chaque
jour, dans les quelques mille caisses, grandes ou petites, composant
la caisse gnrale de l'tat.

M. Gaudin proposa, et fit accepter au gnral Bonaparte, un systme,
emprunt en grande partie  l'ancien rgime, systme ingnieux, qui
nous a conduits insensiblement  l'organisation actuellement tablie.
Ce systme fut celui des _obligations_ des receveurs gnraux. Ces
receveurs, vrais banquiers du trsor, comme nous les avons appels,
devaient souscrire des obligations, chant mois par mois, pour toute
la valeur des contributions directes, c'est--dire pour 300 millions,
sur 500 millions composant alors le budget de l'tat. Ces
_obligations_,  leur chance, taient payables  la caisse du
receveur gnral. Pour reprsenter le retard apport par le
contribuable  verser son impt, on supposait chaque douzime acquitt
quatre mois environ aprs l'poque o il tait d. Ainsi, les
_obligations_ pour le douzime chu au 31 janvier, devaient tre
souscrites  chance du 31 mai, de faon que le receveur gnral,
ayant devant lui un terme de quatre mois, avait  la fois le moyen de
mnager le contribuable, et un stimulant pour faire rentrer l'impt;
car s'il le faisait rentrer en deux mois au lieu de quatre, il gagnait
deux mois d'intrt.

Cette combinaison, outre l'avantage de mnager le contribuable, et
d'intresser le comptable  la rentre de l'impt, avait le mrite
d'interdire aux receveurs gnraux les retards de versement, car le
trsor avait sur leur caisse des lettres de change  chance fixe,
qu'ils taient forcs d'acquitter sous peine de prott. Il est vrai
qu'une telle combinaison n'tait possible, qu'aprs avoir assur la
confection des rles et la perception, les receveurs gnraux ne
pouvant verser exactement, que s'ils avaient touch exactement. Mais,
cela fait par les moyens que nous avons indiqus, le systme des
obligations tait ais  tablir; et il avait, indpendamment des
avantages dj numrs, celui de mettre, le premier jour de l'anne,
 la disposition du trsor, les 300 millions des contributions
directes, en lettres de change d'un escompte sr et facile.

[En marge: Cration de la caisse d'amortissement.]

Pour donner crdit  ce papier, destin  remplir l'office que les
bons royaux remplissent aujourd'hui en France, et les bons de
l'chiquier en Angleterre, on imagina la caisse d'amortissement. Cette
caisse, qui devait recevoir bientt toutes les attributions relatives
 la dette publique, n'eut d'autre objet, dans ce premier moment, que
celui de soutenir les _obligations_ des receveurs gnraux. Voici
comment on s'y prit. Les comptables, pour garantie de leurs
oprations, ne fournissaient alors qu'un cautionnement en immeubles.
Ce genre de cautionnement, exposant l'tat aux difficults d'une
expropriation force, quand il avait  exercer des recours, ne
remplissait pas suffisamment l'objet de son institution. On songea
donc  demander aux comptables un cautionnement en argent. Ils
faisaient tous alors d'assez gros bnfices, par suite de l'agiotage
tabli sur l'impt mme, pour se soumettre volontiers  une telle
condition, plutt que de rsigner leurs charges.

Ces cautionnements, verss  la caisse d'amortissement, taient
destins  servir de garantie aux _obligations_. Toute _obligation_, 
son chance, devait tre paye  la caisse du receveur gnral, ou, 
dfaut,  la caisse d'amortissement, qui devait acquitter  l'instant
mme l'effet protest, sur le cautionnement du comptable.
L'_obligation_, par ce moyen, galait sur-le-champ en solidit le
meilleur papier de commerce. Ce n'tait pas le seul avantage de cette
combinaison. Probablement une faible portion des cautionnements devait
suffire, pour soutenir le crdit des _obligations_, car peu de
receveurs gnraux seraient tents de laisser protester leur papier;
le surplus restait ds lors  la disposition du trsor, qui en pouvait
tenir compte  la caisse, en lui cdant des immeubles ou des rentes.

On avait donc, par cette institution, l'avantage de donner cours
assur aux _obligations_, et de se procurer une certaine somme de
numraire, ralisable sur-le-champ, ressource qui, dans le moment,
venait trs  propos.

Tel fut le systme de perception et de versement, qui ramena en peu de
temps l'aisance au trsor. Il consistait, comme on le voit,  dresser
les rles des contributions, et  les mettre en recouvrement, avec
exactitude et clrit;  tirer ensuite des lettres de change sur les
principaux comptables, pour la valeur totale de l'impt, lettres de
change d'un escompte facile, grce aux moyens imagins pour que les
receveurs gnraux pussent acquitter eux-mmes leurs _obligations_, ou
que la caisse d'amortissement pt les acquitter pour eux.

Nous n'avons parl que des contributions directes. Quant aux
contributions indirectes, ne rentrant ni rgulirement, ni par
douzime, les receveurs gnraux devaient, aprs la recette faite,
mais seulement aprs, envoyer au trsor des _bons  vue_ sur leur
caisse, valeur qui ne devenait ainsi disponible qu'aprs que le
comptable en avait reu le montant. Cette partie du service qui
laissait encore aux receveurs gnraux de trop grandes jouissances de
fonds, fut perfectionne plus tard.

Il y a, au moment de l'introduction de tout systme nouveau, des
embarras de transition, naissant de la difficult d'ajuster l'tat
prsent des choses avec l'tat prochain qu'on veut crer. Ainsi les
_bons d'arrrages_, dlivrs aux rentiers, les _bons de rquisition_,
dlivrs aux fermiers dont on avait pris les denres sur les lieux,
enfin les _dlgations_ sur les fonds  rentrer dans les caisses,
dlivres  certains fournisseurs avec une coupable licence, pouvaient
dranger tous les calculs. On s'y prit de diffrentes manires, pour
parer aux inconvnients qui rsultaient de la prsence de tous ces
papiers dans la circulation. Les _bons d'arrrages_, fournis aux
rentiers, eurent seuls la faveur d'tre reus encore en payement de
l'impt; mais on en connaissait le montant pour l'anne courante, et
on diminua d'autant la somme des obligations que devaient souscrire
les receveurs gnraux.

Quant aux _bons de rquisition_ et aux _dlgations_, papiers
d'origine suspecte, et dont le montant tait inconnu, on les soumit 
une liquidation particulire. On les remboursa plus tard, partie en
biens nationaux, partie en valeurs de diffrente nature, et avec une
suffisante quit.

En payant les rentiers en argent, comme on se proposait de le faire
bientt, des que la rentre des contributions serait assure; en
nourrissant les armes, et en les dispensant de recourir au systme
des rquisitions; en refusant obstinment aux fournisseurs les
dlgations abusives qu'on leur dlivrait auparavant sur les recettes
du trsor, on devait tarir la source des papiers, et rtablir partout
la perception en numraire.

 ces moyens, imagins pour assurer les revenus de l'tat, on joignit
quelques mesures, les unes fort lgitimes en tout temps, les autres
ayant encore le caractre d'expdients, et l'excuse de la ncessit.
Les acqureurs de domaines nationaux, faisant comme tout le monde
alors, c'est--dire, n'excutant pas les lois, n'acquittaient pas le
prix des immeubles qu'ils avaient achets. Ils furent astreints  le
verser dans un dlai de quatre mois, sous peine de dchance. Cette
obligation devait faire rentrer une grande partie des papiers
circulants, qui taient spcialement recevables en payement des biens
nationaux. Certaines classes d'acqureurs devaient solder en numraire
une portion du prix d'achat. On les obligea  souscrire pour cette
portion des engagements ngociables. C'taient des valeurs assez
bonnes et d'un placement facile, car ceux qui les avaient souscrites
taient menacs de perdre leurs biens, s'ils laissaient protester
leurs engagements.

Il existait encore trois ou quatre cents millions de domaines
nationaux non vendus. Cette valeur tout  fait hypothtique, fonde
sur les estimations de 1790, pouvait, si on savait attendre des temps
meilleurs, doubler, tripler, et mme augmenter davantage. Ne pas
aliner et mieux valu. Cependant l'urgence des besoins fit recourir 
une nouvelle alination. On dcida que des _rescriptions_,
reprsentatives du prix des biens qu'il s'agissait de vendre, seraient
ngocies  des spculateurs pour une somme de 150 millions.
Heureusement qu'une trs-petite partie de cette somme fut mise en
mission.

Enfin on imagina de reprsenter aussi par des titres du mme genre, le
capital de certaines rentes foncires, appartenant  l'tat, et dont
les lois antrieures avaient permis le rachat aux dbiteurs. C'tait
une ressource d'environ 40 millions. Les dbiteurs de ces rentes ne
les servaient plus, sans en avoir cependant opr le rachat. Il fut
mis des titres, destins  reprsenter ce capital de 40 millions, et
ngociables, comme les _rescriptions_ sur les biens nationaux, par le
moyen des agents d'affaires.

Ces crations de valeurs artificielles taient la dernire concession
faite  des besoins urgents. Alines  des spculateurs, elles
taient destines  procurer quelques ressources, en attendant le
rtablissement des finances, qu'on devait esprer de la confection
ponctuelle des rles, et du systme des _obligations_ des receveurs
gnraux. Du reste, ces valeurs, comme on le verra plus tard, furent
mises avec une grande rserve, et n'eurent pas leurs inconvnients
ordinaires, qui sont la dprciation, et l'alination  vil prix des
ressources de l'tat.

[En marge: Un conseil de finances tenu chaque semaine.]

Ces divers projets, quoique bons, ne pouvaient valoir que ce que
vaudrait le gouvernement lui-mme. Fonds sur le retour suppos de
l'ordre, ils donneraient les rsultats qu'on s'en promettait, si
l'ordre renaissait en effet; si le pouvoir excutif apportait de la
vigueur et de la suite dans l'excution de ses plans; s'il organisait,
vite et bien, la nouvelle rgie des contributions directes; s'il
mettait un soin constant  exiger que les rles fussent faits et mis
en recouvrement dans le temps prescrit, que les _obligations_ des
receveurs gnraux fussent souscrites et payes  chance, que les
cautionnements, verss promptement, fussent dposs  la caisse
d'amortissement, en somme suffisante pour soutenir le crdit des
_obligations_; s'il abandonnait enfin pour toujours ces expdients
ruineux, tels que _bons d'arrrages_, _bons de rquisition_,
_dlgations_, auxquels il s'tait promis de renoncer. Si tout cela se
ralisait, on tait certain d'obtenir les rsultats heureux qu'on
attendait du nouveau systme de finances. Il tait permis de l'esprer
ainsi de l'intelligence et de la fermet du gnral Bonaparte. Tous
ces projets, il les avait discuts, approuvs lui-mme, souvent
modifis et amliors; il en comprenait l'importance et le mrite, et
il tait parfaitement rsolu de veiller  leur stricte excution. 
peine arrts, on les envoyait aux commissions lgislatives, qui les
convertissaient en lois, sans qu'il y et un moment perdu. Vingt jours
suffirent  les concevoir,  les rdiger,  les revtir du caractre
lgal,  en commencer l'excution. Le gnral Bonaparte travaillait
lui-mme plusieurs fois par semaine avec le ministre des finances, et
il prit ainsi le meilleur moyen de mettre fin  ces funestes
_dlgations_, qu'on accordait souvent aux instances ou  l'influence
corruptrice des fournisseurs. Chaque semaine il se faisait apporter,
par les divers ministres, l'tat de leurs dpenses ncessaires; il le
plaait en regard de l'tat des recettes probables, fourni par le
trsor, et faisait, en proportion des besoins de chacun, la
distribution des ressources relles. Il ne disposait donc que de ce
qu'on tait certain de percevoir, et, grce  cette fermet, le
principal abus, celui des _dlgations_, devait bientt disparatre.

[En marge: Ressources des premiers moments, en attendant
l'tablissement du nouveau systme.]

En attendant la confection des rles, leur mise en recouvrement, la
remise au trsor et l'escompte des _obligations_ des receveurs
gnraux, on avait pour vivre, outre les 12 millions prts par
quelques banquiers, le versement des nouveaux cautionnements, la
ngociation aux gens d'affaires des valeurs rcemment cres, enfin la
perception courante, dont, tout imparfaite qu'elle tait, on avait
vcu jusque-l. La confiance dont les Consuls provisoires taient
investis, ramenait les gens d'affaires, et on trouvait  ngocier
auprs d'eux les valeurs nouvelles, qui, quelques jours auparavant,
n'auraient t acceptes par personne.

[En marge: Premiers secours envoys aux troupes.]

C'est avec ces moyens runis qu'on put venir au secours des armes
nues et affames, et leur procurer un premier soulagement, dont elles
avaient un urgent besoin. Le dsordre tait si grand qu'il n'y avait
pas mme au ministre de la guerre des tats des troupes, de leur
nombre et de leur emplacement. Le bureau de l'artillerie tait le
seul qui possdt des tats de ce genre, pour les troupes de son arme.
Mais comme on ne nourrissait et n'habillait pas l'arme, comme les
bataillons de conscrits levs dans les dpartements, et quips avec
des _bons de fournitures_, avaient t le plus souvent organiss sans
l'intervention de l'autorit centrale, celle-ci ne savait presque rien
de ce qui les concernait. Le gnral Bonaparte fut oblig d'envoyer
des officiers d'tat-major sur les lieux, pour se procurer les
documents qui lui manquaient. Il adressa en mme temps aux divers
corps d'arme quelques secours, mais fort insuffisants par rapport 
l'tendue de leurs besoins. Leur parlant, dans une proclamation, ce
langage qu'il savait si bien tenir aux soldats, il les conjura de
prendre patience encore quelques jours, et de dployer dans les
souffrances le mme courage qu'ils avaient dploy dans les combats:

Soldats, leur disait-il, vos besoins sont grands; toutes les mesures
sont prises pour y pourvoir. La premire qualit du soldat est la
constance  supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est que
la seconde. Plusieurs corps ont quitt leurs positions; ils ont t
sourds  la voix de leurs officiers. La 17e lgre est de ce nombre.
Sont-ils donc tous morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de
Neumarck? Ils eussent pri plutt que de quitter leurs drapeaux; et
ils eussent ramen leurs jeunes camarades  l'honneur et  leur
devoir. Soldats! vos distributions ne sont pas rgulirement faites,
dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les 4e et 22e lgres, les
18e et 32e de ligne, vous vous fussiez trouvs au milieu du dsert,
sans pain ni eau, mangeant du cheval et des mulets? _La victoire nous
donnera du pain_, disaient-elles; et vous, vous quittez vos drapeaux!

Soldats d'Italie! un nouveau gnral vous commande; il fut toujours 
l'avant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le
de votre confiance; il ramnera la victoire dans vos rangs.

Je me ferai rendre un compte journalier de la conduite de tous les
corps, et spcialement de celle de la 17e lgre et de la 63e de
ligne; elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles.

[En marge: La loi des otages rapporte.]

L'administration des finances et des armes n'tait pas la seule des
parties du gouvernement, qui rclamt d'une manire pressante
l'attention des nouveaux Consuls. Il fallait tout  la fois rvoquer
ces rigueurs, indignes d'un gouvernement sage et humain, que la
violence des partis avait arraches  la faiblesse du Directoire
expirant; il fallait maintenir l'ordre menac, ici par les Vendens en
armes, l par les rvolutionnaires exasprs de la rvolution du 18
brumaire.

La premire mesure politique des nouveaux Consuls fut relative  la
loi des otages. Cette loi, qui rendait responsables les parents des
Vendens et des chouans, des actes commis dans les provinces
rvoltes, frappait les uns de dtention, les autres de dportation.
Elle partageait avec la loi de l'emprunt forc progressif, et  bien
plus juste titre, l'animadversion publique. Il fallait, en effet, les
passions aveugles de ce temps, pour qu'on ost rendre les parents des
insurgs, responsables d'actes qu'ils n'avaient pas commis, bien
qu'ils en souhaitassent le succs. Les Consuls agirent  l'gard de
cette loi comme ils avaient agi  l'gard de la loi de l'emprunt forc
progressif: ils en proposrent la rvocation aux commissions
lgislatives, qui la prononcrent sur-le-champ. Le gnral Bonaparte
alla lui-mme  la prison du Temple, o beaucoup de ces otages taient
dtenus, pour briser leurs fers de ses mains glorieuses, et recueillir
ces nombreuses bndictions, qu'inspira si constamment et si justement
le pouvoir rparateur du Consulat.

[En marge: largissement des prtres.]

 cette mesure s'en joignirent d'autres du mme genre, qui marquaient
d'un caractre tout  fait pareil la politique des Consuls
provisoires. Beaucoup de prtres, bien qu'ils eussent prt  la
constitution civile du clerg le serment, qui tait devenu l'origine
du schisme, avaient t cependant perscuts. Ces prtres, qu'on
qualifiait du titre d'_asserments_, se trouvaient, les uns cachs ou
fugitifs, les autres dtenus aux les de R et d'Olron. Les Consuls
ordonnrent l'largissement de ceux qui taient encore dtenus. Cette
mesure devait faire rentrer en France ou reparatre au jour, tous les
prtres de la mme classe, qui avaient cherch leur salut dans la
fuite ou la retraite.

[En marge: Les naufrags de Calais.]

Plusieurs migrs, naufrags dans les environs de Calais, taient
depuis quelque temps, pour l'opinion publique, l'objet d'un vif
intrt. Ces malheureux, placs entre les horreurs du naufrage et la
rigueur des lois sur l'migration, n'avaient pas hsit  se jeter sur
le rivage de France, n'imaginant pas que leur patrie pt tre aussi
cruelle envers eux que la tempte. Les partisans des mesures de
rigueur disaient, et la chose tait  peu prs certaine, que ces
migrs allaient en Vende, pour y prendre part au renouvellement de
la guerre civile, et ils en concluaient qu'il fallait leur appliquer
les lois terribles du temps contre l'migration. Mais l'humanit
publique, heureusement rveille, rpugnait  une telle manire de
raisonner. La question avait t plusieurs fois rsolue en sens
contraire. Les nouveaux Consuls firent dcider que ces migrs
seraient largis, mais transports hors du territoire de la
Rpublique. Parmi eux on comptait quelques membres des plus grandes
familles de France, et notamment ce duc de Choiseul, que nous avons
toujours trouv depuis, au nombre des constants amis d'une libert
sage, la seule que les honntes gens puissent aimer et dfendre.

Les actes que nous venons de rapporter, furent universellement
applaudis. Admirez la diffrence qu'il peut y avoir entre un
gouvernement et un autre! manant du Directoire, ces actes auraient
t qualifis d'indignes concessions, faites au parti de l'migration:
manant du nouveau gouvernement consulaire,  la tte duquel figurait
un gnral illustre, dont la prsence, quelque part qu'il se trouvt,
faisait natre tout de suite l'ide de la force, ces actes taient
pris pour les signes d'une politique forte et modre. Tant il est
vrai que, pour tre modre avec honneur et avec fruit, il faut tre
puissant!

[En marge: Faute et rigueur  l'gard du parti rvolutionnaire.]

Dans ce premier moment, la politique des Consuls provisoires ne manqua
de sagesse qu' l'gard du parti rvolutionnaire. C'est avec ce parti
qu'on avait eu  lutter, dans les journes rcentes des 18 et 19
brumaire. C'est contre lui naturellement qu'on prouvait de
l'irritation et de la dfiance, et, au milieu de ces actes d'une
politique conciliante et rparatrice, il n'y eut de rigueur que pour
lui seul. La nouvelle du 18 brumaire avait fort mu les patriotes du
midi. Les socits affilies  la socit-mre du _Mange_ qui
sigeait  Paris, avaient redoubl d'emportement. On annonait que les
dputs privs, par la loi du 19 brumaire, de leur qualit de membres
du Corps Lgislatif, allaient se runir  Toulouse, pour y rinstaller
une espce de Directoire. Le gnral Bonaparte, maintenant qu'il avait
en main le gouvernement et l'arme, ne craignait plus rien. Il avait
montr, au 13 vendmiaire, comment il savait rprimer les
insurrections, et il n'tait gure inquiet de ce que pourraient faire
quelques patriotes exalts, sans soldats. Mais ses collgues, Sieys,
Roger-Ducos, ne partageaient pas sa confiance. Plusieurs ministres se
joignirent  eux, et on lui persuada qu'il fallait prendre des
prcautions. Enclin, du reste, aux mesures nergiques par caractre,
quoique port  la modration par politique, il consentit  faire
prononcer la dportation contre trente-huit membres du parti
rvolutionnaire, et la dtention  la Rochelle contre dix-huit
autres. Il y avait dans le nombre, des misrables, et un notamment qui
se vantait d'tre l'assassin de la princesse de Lamballe; mais il y
avait aussi d'honntes gens, des membres des deux Conseils, et surtout
un personnage illustre et respectable, le gnral Jourdan. Son
opposition publique au 18 brumaire, avait dans le moment inspir
quelques craintes. Inscrire un tel homme sur une telle liste, tait
une faute dans une faute.

L'opinion publique, quoique mal dispose pour les rvolutionnaires,
accueillit cette mesure avec froideur, et presque avec blme. On
craignait tant les rigueurs, les ractions, qu'on n'en voulait plus,
mme contre ceux qui s'taient tout permis en ce genre. Des
rclamations vinrent de toutes parts, et quelques-unes de trs-haut,
en faveur de certains noms ports sur cette liste de proscription. Le
tribunal de cassation rclama pour un de ses membres, le sieur Xavier
Audouin, qui n'avait pas mrit qu'on prt  son gard de telles
prcautions. M. de Talleyrand, toujours doux par caractre, toujours
adroit dans ses dmarches, M. de Talleyrand, que le parti
rvolutionnaire contribuait, par son aversion,  tenir loign du
ministre des affaires trangres, eut le bon esprit de rclamer en
faveur d'un nomm Jorry, qui l'avait publiquement offens. Il rclama,
de peur, disait-il, qu'on n'attribut  une vengeance de sa part,
l'inscription de ce vulgaire offenseur sur la liste des nouveaux
proscrits. Sa lettre publie lui fit honneur, et sauva son recommand.
Une sorte de cri public fit rayer aussi le gnral Jourdan.
Trs-heureusement la tournure prompte et favorable que prirent les
vnements, permit de rvoquer cet acte, qui n'tait qu'un cart
accidentel, dans une marche d'ailleurs ferme et droite.

[En marge: Prompte soumission des rvolutionnaires exalts.]

Le gnral Bonaparte avait envoy son lieutenant dvou, le gnral
Lannes,  Toulouse.  la simple apparition de cet officier, toutes les
tentatives de rsistance s'vanouirent. La ville de Toulouse rentra
dans le calme; les succursales de la socit du Mange furent fermes
dans toutes les villes du midi. Les rvolutionnaires exalts voyaient
bien que l'opinion, ragissant contre eux, avait cess de leur tre
favorable, et ils apercevaient  la tte du gouvernement, un homme
auquel personne n'esprait pouvoir rsister. D'ailleurs les plus
raisonnables ne pouvaient oublier que c'tait ce mme homme, qui, au
13 vendmiaire, avait dispers les bandes royalistes des sections de
Paris, souleves contre la Convention, et qui, sous le Directoire, en
prtant main-forte au gouvernement, lui avait fourni les moyens de
faire le 18 fructidor. Ils se soumirent donc, les plus violents, en
profrant quelques cris de rage bientt touffs, les autres, en
esprant qu'au moins, sous le gouvernement militaire du nouveau
Cromwell, comme ils l'appelaient alors, la Rvolution et la France ne
seraient pas vaincues au profit des Bourbons, des Anglais, des
Autrichiens et des Russes.

Un seul acte de rsistance, non point par la force, mais par les
moyens lgaux, fut oppos au 18 brumaire. Le prsident du tribunal
criminel de l'Yonne, le sieur Barnab, renouvelant l'exemple des
anciens parlements, refusa d'enregistrer la loi du 19 brumaire,
constitutive du gouvernement provisoire. Ce magistrat, dfr aux
commissions lgislatives, fut accus d'avoir forfait  ses devoirs,
suspendu, et loign de son sige. Il subit du reste sa condamnation
avec soumission et dignit.

[En marge: Rvocation de l'acte de rigueur, adopt contre les
rvolutionnaires exalts.]

La prompte fin de ces tentatives de rsistance, permit au gouvernement
de revenir sur une mesure, qui tait en contradiction avec sa sage
politique. Sur un rapport du ministre de la justice Cambacrs,
portant que l'ordre tait rtabli dans les dpartements, que les lois
s'excutaient partout sans obstacle, la dportation prononce contre
trente-huit individus, et la dtention  La Rochelle contre dix-huit
autres, furent changes en simple surveillance. La surveillance
elle-mme fut bientt supprime.

[En marge: tat de la Vende.]

Cet acte avait t bientt effac par la suite des actes senss,
habiles et vigoureux, qui signalaient le nouveau gouvernement. La
Vende  son tour avait attir toute son attention. Une rcente leve
de boucliers venait d'y tre essaye, vers la fin du Directoire. Mais
l'avnement du gnral Bonaparte changeait compltement la face des
choses, et la direction des esprits dans toutes les parties de la
Rpublique. Les chefs de la nouvelle insurrection royaliste avaient
t excits  prendre les armes, autant par les dernires rigueurs du
Directoire, que par l'esprance du renversement prochain de ce
gouvernement. Mais, d'une part, la rvocation de la loi des otages,
l'largissement des prtres, la vie accorde aux migrs naufrags,
ramenaient les esprits  la conciliation; et, d'autre part, la
prsence au pouvoir du gnral Bonaparte, faisait vanouir l'esprance
de voir tomber en dissolution l'ordre de choses sorti de la
Rvolution. Le 18 brumaire avait donc modifi les ides dans la Vende
comme ailleurs, et fait natre des dispositions toutes nouvelles.

[En marge: Ouvertures des chefs royalistes au gnral Bonaparte.]

Les chefs royalistes, dont quelques-uns combattaient dans les
campagnes de la Vende, dont les autres taient  Paris occups
d'intrigues politiques, livrs, comme tous les partis qui cherchent 
renverser un gouvernement,  une continuelle activit d'esprit, et
sans cesse en qute de nouvelles combinaisons pour faire triompher
leur cause, imaginrent que peut-tre il y aurait quelque moyen de
s'entendre avec le gnral Bonaparte. Ils pensaient qu'un personnage
aussi minent, ne pouvait avoir grand got  figurer quelques jours
sur la scne mobile de la Rvolution franaise, pour disparatre
ensuite comme ses prdcesseurs dans l'abme ouvert sous leurs pas, et
qu'il aimerait bien mieux prendre place dans une monarchie paisible et
rgulirement constitue, dont il serait l'ornement et l'appui. Ils
furent, en un mot, assez crdules pour esprer que le rle de Monk
conviendrait  un personnage, qui ne trouvait pas mme celui de
Cromwell assez grand pour lui. Ils profitrent de l'intermdiaire de
l'un de ces ministres de la diplomatie trangre, qui, sous prtexte
d'tudier le pays o ils sont accrdits, ont la main dans toutes les
menes des partis, et se firent introduire auprs du gnral
Bonaparte. Ce furent, parmi les royalistes, MM. Hyde de Neuville et
d'Andign, qui se chargrent de cette dmarche.

[En marge: Erreur commise par les royalistes sur les dispositions du
gnral Bonaparte  leur gard.]

Il n'est pas besoin de dmontrer  quel point cette manire de juger
le gnral Bonaparte tait errone. Cet homme extraordinaire, sentant
alors sa force et sa grandeur, ne voulait tre le serviteur d'aucun
parti. S'il n'aimait pas le dsordre, il aimait la Rvolution; s'il ne
croyait pas  toute l'tendue de libert qu'elle avait promise, il
voulait tout entire cette rforme sociale qu'elle avait pour but
d'accomplir. Il dsirait donc le triomphe de cette Rvolution; il
dsirait la gloire de la terminer, de la faire aboutir  un tat de
choses paisible et rgulier; il dsirait en rester le chef, sous
n'importe quel titre, avec n'importe quelle forme de gouvernement:
mais tre l'instrument d'aucun autre pouvoir que celui de la
Providence, il avait dj trop de gloire et de conscience de ses
forces pour y consentir!

[En marge: Entrevue du gnral Bonaparte avec quelques-uns des chefs
royalistes.]

Il reut donc MM. Hyde de Neuville et d'Andign, couta leurs
insinuations plus ou moins claires, leur dclara franchement ses
intentions, qui taient de faire cesser les perscutions, de
rapprocher tous les partis du gouvernement, mais de n'en faire
triompher aucun autre que celui de la Rvolution elle-mme, de la
Rvolution entendue dans son meilleur sens. Il leur dclara sa volont
formelle de traiter avec les chefs de la Vende  des conditions
raisonnables, ou de les exterminer jusqu'au dernier. Cette entrevue
n'aboutit donc  rien, qu' faire mieux connatre le gnral
Bonaparte au parti royaliste.

Tandis que ces communications s'tablissaient  Paris, entre le
gnral Bonaparte et quelques amis des Bourbons, il s'en tablissait
d'autres dans la Vende mme, entre les chefs de l'insurrection et les
gnraux de la Rpublique. Vers la fin du Directoire, quand on ne
savait plus  qui obir, une sorte de relchement, voisin de
l'infidlit, s'tait introduit dans l'arme qui gardait la Vende, et
plus d'un officier rpublicain, doutant de l'existence prochaine de la
Rpublique, avait tourn les yeux vers le parti royaliste. Tout ayant
chang  l'avnement du gnral Bonaparte, ces communications, qui
allaient devenir dangereuses, devinrent utiles au contraire, et les
pourparlers prirent une nouvelle direction. Les chefs royalistes, qui
attiraient  eux les officiers de l'arme rpublicaine, furent attirs
 leur tour par ces mmes officiers vers le gouvernement de la
Rpublique. On leur fit sentir le peu d'espoir de vaincre le vainqueur
de l'Italie et de l'gypte, l'esprance d'obtenir de lui un rgime
doux et rparateur, qui rendrait la condition de tous les partis
paisible et acceptable. Ce langage ne resta pas sans succs. Il y
avait dans le moment,  la tte de l'arme de l'ouest un gnral sage,
conciliant et fidle, fort employ par le gnral Hoche, lors de la
premire pacification de la Vende, c'tait le gnral Hdouville. Il
se saisit de tous ces fils, et offrit de les remettre dans la main du
nouveau Consul.

[En marge: Dc. 1799.]

[En marge: Suspension d'armes dans la Vende.]

Celui-ci s'en empara sur-le-champ, et ordonna au gnral Hdouville de
traiter avec les chefs vendens. Ces chefs, intimids par la prsence
du gnral Bonaparte au pouvoir, se montraient disposs  pactiser. Il
tait difficile de signer tout de suite une capitulation, et de se
mettre d'accord sur les articles de cette capitulation; mais une
suspension d'armes ne prsentait pas les mmes difficults. On offrit
d'en signer une sur-le-champ. Elle fut accepte du ct du
gouvernement, et en peu de jours MM. de Chtillon, d'Autichamp et de
Bourmont signrent une suspension d'armes pour la Vende et une partie
de la Bretagne. Il fut convenu qu'on s'adresserait  Georges Cadoudal
et  M. de Frott, pour leur proposer d'en adopter une pareille dans
le Morbihan et la Normandie.

Cet acte du nouveau gouvernement ne s'tait pas fait attendre, car il
s'accomplit au commencement de frimaire, une vingtaine de jours aprs
l'installation des Consuls provisoires. Il inspira une satisfaction
gnrale, et fit supposer la pacification de la Vende plus prochaine
qu'elle ne pouvait tre.

Quelques bruits du mme genre,  l'gard des puissances trangres,
firent aussi esprer, de l'heureuse toile du gnral Bonaparte, un
prompt rtablissement de la paix europenne.

[En marge: Premires ngociations avec l'Europe.]

[En marge: Irritation de Paul Ier contre la coalition.]

Comme on l'a dit au dbut de ce livre, la Prusse et l'Espagne taient
seules en paix avec la France, la premire se montrant toujours
froide, la seconde toujours embarrasse de sa communaut d'intrts
avec nous. La Russie, l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les petites
puissances  leur suite, soit en Italie, soit en Allemagne,
soutenaient une lutte acharne contre la Rpublique franaise.
L'Angleterre, pour laquelle la guerre n'tait qu'une question de
finances, avait rsolu cette question pour elle-mme, en tablissant
l'_income-tax_, qui donnait dj d'abondants revenus. Elle voulait
donc continuer les hostilits pour avoir le temps de prendre Malte,
qu'elle bloquait, et de rduire, en la bloquant aussi, l'arme
franaise d'gypte. L'Autriche, en possession de toute l'Italie,
voulait tout risquer plutt que de rendre cette conqute. Mais le
chevaleresque Paul Ier, qui s'tait jet dans la guerre par une
inspiration de son fol enthousiasme, venait de voir ses armes
humilies  Zurich, et il en avait conu un vif ressentiment contre
tout le monde, mais surtout contre l'Autriche. On lui avait persuad
que celle-ci tait la cause unique de ce malheur, car ses soldats,
devant, en vertu d'un mouvement convenu, se porter sur le Rhin, et
cder la Suisse aux Russes, avaient abandonn trop tt la position de
Zurich, laiss Korsakoff expos seul aux coups de Massna, qui,
vainqueur de Korsakoff, avait eu ensuite bon march de Suwarow. Paul
Ier voyait l un acte de mauvais alli, peut-tre une perfidie. La
dfiance une fois excite, tout devait lui apparatre sous un jour
fcheux. Il n'avait pris, disait-il, les armes que pour protger les
faibles contre l'oppression des forts, et replacer sur leurs trnes
les princes que la Rpublique franaise en avait prcipits. Or,
l'Autriche avait partout arbor son drapeau en Italie, et n'avait
rappel dans cette contre aucun des princes dtrns. Il commenait
 se dire qu'agissant par gnrosit pure, il tait dupe d'allis qui
agissaient uniquement par intrt. Mobile  l'excs, il se livrait 
ces nouveaux sentiments, aussi violemment qu'il s'tait d'abord livr
aux sentiments contraires. Un dernier fait l'avait exaspr au plus
haut point: c'tait le pavillon russe abattu  Ancne, et remplac par
le pavillon autrichien. Ce n'tait l que le tort d'un officier
infrieur; mais ce tort, quel qu'il ft, avait t senti
trs-vivement.

Les sentiments des princes absolus, malgr leurs prtentions au
secret, clatent aussi vite que les sentiments des peuples libres; les
uns, en effet, ne se contiennent gure plus que les autres. On
commenait  connatre, dans toute l'Europe, ce nouveau rsultat de la
bataille de Zurich, et ce n'tait pas le moins heureux pour nous.

L'Autriche et l'Angleterre,  cette nouvelle, avaient redoubl de
soins auprs de Paul Ier. On avait combl Suwarow, Suwarow
l'invincible (comme on l'appelait avant qu'il et rencontr Massna),
on l'avait combl de distinctions de tout genre. Mais on n'avait pas
plus calm la douleur du gnral russe, que le ressentiment du czar.
Une manifestation toute nouvelle de la part de Paul Ier, fit surtout
apprhender qu'il n'abandonnt bientt la coalition.

Dans le premier lan de son zle pour la coalition, il avait dclar
la guerre  l'Espagne, parce que celle-ci faisait cause commune avec
la France, et avait mme failli la dclarer  la Sude, au Danemark,
 la Prusse, parce que ces puissances voulaient rester neutres. Il
avait rompu toute relation avec la Prusse. Depuis les derniers
vnements, il paraissait fort radouci  l'gard des cours, contre
lesquelles il tait si mal dispos d'abord, et venait notamment
d'envoyer  Berlin un diplomate de sa confiance, M. de Krudener, qui
devait s'y rendre en simple voyageur, mais avec la mission secrte de
rtablir les rapports entre les deux cours de Prusse et de Russie.

[En marge: Importance de la cour de Prusse en ce moment.]

Nous avions alors  Berlin un agent sage et habile, M. Otto, qui
depuis a su attacher son nom aux actes les plus importants de cette
poque. Il avait averti le gouvernement du nouvel tat des choses. Il
tait vident, en effet, que, si on inclinait  la paix plutt qu' la
guerre, la clef de la situation tait  Berlin. L'Espagne, jete  une
extrmit de l'Europe par sa position gographique, et de la politique
par la faiblesse de son gouvernement, l'Espagne ne pouvait tre
d'aucune utilit. Mais la Prusse, place au milieu des puissances
belligrantes, reste neutre malgr leurs vives instances, mal vue
d'abord de tous les cabinets dans la premire chaleur de la coalition,
mieux juge par eux depuis qu'on tait plus calme, la Prusse devenait
un centre d'influence, surtout depuis que la Russie paraissait lui
revenir. Ce qu'on avait appel chez elle pusillanimit commenait 
passer pour sagesse. Cette cour, si elle prenait avec force le rle
qui semblait lui tre dvolu par les vnements, pouvait servir de
lien entre la France et l'Europe, pouvait mme imposer sa mdiation,
cette manire, tant employe depuis, et avec tant de profit,
d'intervenir  propos entre des adversaires fatigus, et de recueillir
tous les fruits de la guerre qu'on n'a pas faite, et de la paix qu'on
a dicte. Si elle avait os agir ainsi, elle n'aurait pas depuis les
jours du grand Frdric jou un plus beau rle.

[En marge: Frdric-Guillaume et M. d'Haugwiz.]

Il y avait  cette poque sur le trne de Prusse un roi jeune,
honnte, plein de bonnes intentions, qui aimait la paix avec passion,
et qui ne cessait de dplorer la faute que son pre avait commise, en
dissipant, dans une guerre folle contre la Rpublique franaise, la
gloire militaire et le trsor accumuls par le grand Frdric.
Aujourd'hui, replac dans des relations pacifiques avec la Rpublique
franaise, il en profitait pour refaire par ses conomies le trsor
laiss par son grand-oncle, et dvor par son pre. Auprs de ce roi
tait un ministre spirituel, habile, M. d'Haugwiz, dou au plus haut
point du talent d'luder les difficults, partisan, comme son matre,
de la politique pacifique, mais plus ambitieux que lui, et croyant que
de la neutralit bien dirige on pouvait tirer pour la Prusse de plus
vastes agrandissements que de la guerre elle-mme. Alors, en effet,
cela pouvait tre vrai. Il poussait donc son roi  prendre activement
le rle de mdiateur, et de pacificateur du continent. Le rle sans
doute tait bien grand pour le jeune et timide Frdric-Guillaume,
mais ce prince pouvait le remplir avec plus ou moins d'tendue, et en
assumer une partie, sinon le tout.

[En marge: Envoi de Duroc  Berlin.]

Le gnral Bonaparte ayant aperu tout cela, mit aussitt un grand
soin  caresser la cour de Prusse. Il lui avait t commode autrefois
d'tre membre de l'Institut, pour ne figurer qu' ce titre dans
certaines solennits, o il ne voulait pas figurer politiquement,
notamment aux ftes clbres le 21 janvier; il lui tait commode
aujourd'hui d'tre gnral, et d'avoir des aides-de-camp  envoyer o
bon lui semblerait. L'ide lui vint de suivre l'exemple des princes
qui montent sur le trne, et qui annoncent leur avnement par l'envoi
de grands dignitaires. Il fit en effet la mme chose avec moins
d'apparat, en dpchant  Berlin un de ses aides-de-camp, ce qu'un
chef d'tat tout militaire pouvait assurment se permettre, sans
paratre excder son rle. Parmi ceux qui le servaient  ce titre,
s'en trouvait un, sage, discret, intelligent, joignant  un extrieur
agrable une tenue parfaite: c'tait Duroc, revenu d'gypte avec son
gnral, et ayant sur son front quelque reflet de la gloire des
Pyramides. Le nouveau Consul lui ordonna de se rendre tout de suite 
Berlin, d'aller y complimenter le roi et la reine de Prusse, de s'y
prsenter comme charg uniquement d'une mission de courtoisie et de
dfrence, mais de profiter de l'occasion pour expliquer la dernire
rvolution qui venait de s'accomplir en France, pour la prsenter
comme un retour  l'ordre,  toutes les saines traditions, et surtout
aux ides pacifiques. Duroc devait flatter le jeune roi, et lui
laisser apercevoir qu'on le ferait volontiers, s'il le voulait,
l'arbitre de la paix future. La Rpublique, appuye sur les victoires
du Texel et de Zurich, et sur toutes celles dont le nom du gnral
Bonaparte tait le gage dans l'avenir, pouvait, sans crainte pour sa
dignit, se prsenter l'olivier de la paix  la main.

[En marge: Entre de M. de Talleyrand aux affaires trangres.]

Tandis qu'il dpchait Duroc vers Berlin, le gnral Bonaparte fit, au
nom des Consuls provisoires, plusieurs actes qui devaient avoir au
dehors la mme signification. D'abord, aprs avoir diffr quelque
temps l'entre de M. de Talleyrand aux affaires trangres, il l'y
appela enfin. On ne pouvait y placer un personnage plus conciliant,
plus propre  traiter avec l'Europe, plus habile  lui plaire,  la
flatter mme, sans faire descendre le cabinet franais de sa position
leve. Nous aurons d'autres occasions de peindre ce caractre
singulier et remarquable; il suffira de dire en ce moment que le choix
seul de ce personnage prouvait clairement que, sans passer de
l'nergie  la faiblesse, on passait de la politique des passions  la
politique du calcul. Il n'y avait pas jusqu' cette lgance exquise
de moeurs, particulire  M. de Talleyrand, qui ne ft un avantage
pour la nouvelle situation qu'on voulait prendre  l'gard des
puissances trangres.

[En marge: Le gnral Beurnonville nomm ambassadeur  Berlin.]

Le gnral Bonaparte fit quelques autres nominations diplomatiques,
conues dans le mme esprit. Quoique M. Otto, charg d'affaires 
Berlin depuis que M. Sieys avait quitt ce poste, ft un agent
excellent, nanmoins ce n'tait qu'un simple charg d'affaires. On lui
assigna une autre destination, dans laquelle il sut bientt se rendre
fort utile, et on nomma ministre  Berlin le gnral Beurnonville,
ministre de la guerre sous la Convention, long-temps prisonnier de
l'Autriche, et qui avait ds 1789 sincrement embrass la cause de la
Rvolution. Le gnral Beurnonville tait un franc militaire, loyal,
ouvert, modr d'opinion, et parfaitement propre  bien reprsenter le
nouveau gouvernement. L'Autriche, dont il avait t long-temps le
prisonnier, lui inspirait une haine qui tait une sorte d'-propos 
Berlin, o l'on prouvait  l'gard de cette puissance,  peu prs les
mmes sentiments que du temps du grand Frdric.

[En marge: M. Alquier nomm ambassadeur  Madrid.]

Nous avions pour reprsentant  Madrid un ancien dmagogue, dpourvu
de toute influence, et qui n'a laiss aucun nom dans la carrire
diplomatique, o les vnements l'avaient jet par hasard. On le
remplaa par un Constituant, homme sage, spirituel, instruit, qui a
figur avec honneur dans la diplomatie de ce temps, c'tait M.
Alquier. Enfin,  Copenhague, o les principes de la neutralit
maritime, ouvertement viols par l'Angleterre, pouvaient faire natre
en notre faveur des sentiments qu'il tait bon de cultiver, on nomma
M. Bourgoing, en place de M. Grouvelle, qui y avait t envoy par le
Directoire. Tous ces choix taient excellents, et parfaitement propres
 indiquer l'esprit de prudence et de modration, qui commenait 
prvaloir dans les relations de la France avec les puissances
trangres.

[En marge: Mesures bienveillantes  l'gard des chevaliers de Malte et
des Danois.]

 ces choix, les Consuls voulurent ajouter quelques actes qui pussent
servir de rponse  un reproche fort rpandu dans les cours de
l'Europe, et consistant  dire que la Rpublique franaise violait
sans cesse le droit des gens, ou les traits conclus avec elle.
Assurment, elle avait moins viol le droit des gens et les traits
que l'Autriche, l'Angleterre, et toutes les cours en guerre avec nous;
mais c'tait l'usage de prtendre qu'on ne pouvait avoir de rapports
avec un gouvernement mobile, passionn, reprsent sans cesse par des
hommes nouveaux, qui ne se regardaient jamais comme lis par leurs
engagements, ou par les traditions du droit public europen. Le
reproche pouvait tre renvoy avec plus de fondement aux cabinets de
l'Europe, qui avaient fait pis, sans avoir l'excuse ni des passions
rvolutionnaires, ni des changements de gouvernement continuels. Pour
donner une ide meilleure de la politique des Consuls, le gnral
Bonaparte fit un premier acte de justice envers les malheureux
chevaliers de Malte, auxquels on avait promis, en prenant leur le, de
ne pas traiter en France comme migrs, ceux d'entre eux qui
appartenaient  la _langue franaise_. Ils n'avaient pu jusqu'ici
jouir de cette condition de leur capitulation, ni sous le rapport de
leurs personnes, ni sous le rapport de leurs biens. Le gnral
Bonaparte leur fit rendre tout entier le bnfice de cette
capitulation.

Il prit  l'gard du Danemark une mesure d'un excellent effet, et
d'une quit bienveillante. Il y avait dans les ports de France
beaucoup de btiments danois arrts sous le Directoire, par suite de
reprsailles  l'gard des neutres. On leur reprochait de ne pas faire
respecter en eux les droits de la neutralit maritime, de se laisser
visiter par les Anglais, et de permettre que les proprits franaises
dont ils taient porteurs fussent saisies sur leur bord. Le Directoire
avait dclar qu'on exercerait envers eux exactement les mmes
violences qu'ils souffriraient de la part des Anglais, pour les
obliger  dfendre avec plus d'nergie les principes du droit des
gens, en vertu desquels ils naviguaient. C'et t justice assurment,
si, ayant la force de se faire respecter, ils n'avaient pas voulu
l'employer; mais les malheureux faisaient comme ils pouvaient, et il
tait dur de les punir de la violence des uns par la violence des
autres. En consquence de ce systme, on avait arrt beaucoup de
leurs navires marchands. Le gnral Bonaparte les fit relcher tous,
en signe d'une politique plus quitable et plus modre.

[En marge: Succs de la mission de Duroc.]

Duroc, envoy  Berlin, y arriva promptement, et fut prsent par M.
Otto, qui s'y trouvait encore. D'aprs les rgles rigoureuses de
l'tiquette, Duroc, simple aide-de-camp, ne pouvait entrer en rapport
direct avec la cour. Toutes ces rgles furent mises de ct pour un
officier attach  la personne du gnral Bonaparte. Il fut reu par
le roi, par la reine, et invit sans cesse  Potsdam. La curiosit
avait autant de part que la politique  cet empressement, car la
gloire, outre son clat, a aussi ses avantages matriels dans les
affaires. Voir, entendre l'aide-de-camp Duroc, c'tait pour ainsi dire
approcher, quoique de loin, l'homme extraordinaire qui occupait le
monde. Duroc avait assist aux batailles des Pyramides, du
Mont-Thabor, d'Aboukir. On lui adressa mille questions, et il y
rpondit sans exagration, avec mesure et simplicit. Il parut doux,
poli, modeste, profondment soumis  son gnral, et donna l'ide la
plus avantageuse de la manire d'tre que ce gnral imposait  tous
ceux qui l'entouraient. Le succs de Duroc  Berlin fut complet. La
reine lui tmoigna la plus grande bienveillance, et de toutes parts on
commena  parler de la Rpublique franaise en meilleurs termes.
Duroc trouva le jeune roi fort content de voir enfin s'lever  Paris
un gouvernement fort et modr, flatt surtout d'tre  la fois
l'objet des recherches de la Russie et de la France, dsirant beaucoup
jouer le rle de mdiateur, mais en ayant le dsir plus encore qu'il
n'en avait la force, montrant toutefois beaucoup de zle et d'ardeur 
le remplir.

[En marge: Bruits de paix.]

[En marge: Armistice sur le Rhin.]

Le succs de ce voyage occupa les cours de l'Europe, et retentit
jusqu' Paris mme. L'ide d'une paix prochaine commena bientt  se
rpandre dans les esprits. Une circonstance fort spcieuse, et en soi
de peu de consquence, contribua singulirement  propager cette ide.
Les armes franaises et autrichiennes taient en prsence le long du
Rhin, et sur les crtes des Alpes et de l'Apennin. Sur le Rhin elles
taient arrtes par un obstacle suffisant pour empcher toute
opration srieuse; car un passage du Rhin, par les uns ou par les
autres, tait une entreprise majeure, qu'on ne tente que lorsqu'on
veut entrer en campagne. Or, on tait en frimaire, c'est--dire en
dcembre; on ne pouvait donc pas y songer. Les escarmouches sur les
bords du fleuve devenaient ds lors une effusion inutile de sang. On
convint d'un armistice pour cette frontire. Quant  celle des Alpes
et de l'Apennin, il en tait autrement. Au milieu de ce pays
accident, une opration bien combine dans telle ou telle valle,
pouvait procurer une position enviable pour la reprise des oprations.
On ne voulut donc pas se lier les mains de ce ct, et il n'y eut pas
d'armistice. Mais on ne fit attention qu' celui qui venait d'tre
sign sur le Rhin; et, au nombre des changements heureux qu'on se
plaisait alors  attendre du nouveau gouvernement, on rangea la
possibilit, la probabilit mme d'une paix prochaine.

[En marge: Confiance gnrale.]

Il y a toujours dans les maux publics un mal rel et un mal
d'imagination, l'un contribuant  rendre l'autre insupportable. C'est
beaucoup de faire cesser le mal d'imagination, car on diminue le
sentiment du mal rel, et on inspire  celui qui souffre la patience
d'attendre la gurison, et surtout la disposition  s'y prter. Sous
le Directoire, c'tait un parti pris de ne plus rien esprer d'un
gouvernement faible, dconsidr, qui, pour rprimer les factions,
allait jusqu' la violence, sans obtenir aucun des effets de la force.
On prenait tout de lui en mauvaise part, on ne voulait en attendre
aucun bien, on ne voulait pas mme y croire quand, par hasard, il en
ralisait quelque peu. La victoire, car elle avait paru lui revenir
vers les derniers jours de son existence, la victoire, qui aurait valu
de la gloire  d'autres, n'avait pas mme servi  le faire honorer.

L'avnement du gnral Bonaparte, dont on s'tait habitu  tout
attendre, en fait de succs, avait chang cette disposition. Le mal
d'imagination tait guri; on avait confiance, on prenait tout en
bonne part. Assurment les choses taient bonnes en soi, car il tait
bon de dlivrer les otages, d'largir les prtres, de montrer des
dispositions pacifiques  l'Europe; mais on tait surtout dispos 
les considrer comme telles. Un signe de rapprochement comme l'accueil
fait  un aide-de-camp, un armistice sans consquence comme celui qui
venait d'tre sign sur le Rhin, passaient dj pour des gages de
paix. Tel est le prestige de la confiance! Elle est tout pour un
gouvernement qui commence, et envers celui des Consuls elle tait
immense. Aussi l'argent arrivait-il au trsor, du trsor aux armes,
qui, contentes de ces premiers soulagements, attendaient avec patience
ceux qui leur taient promis plus tard. En prsence d'une force
rpute suprieure  toutes les rsistances, les partis se
soumettaient: les partis oppresseurs sans prtention d'opprimer
encore, les partis opprims avec confiance de ne plus l'tre. Le bien
accompli tait dj grand sans doute; mais tout ce que le temps
n'avait pas permis de faire, l'esprance l'ajoutait.

[En marge: Effet produit sur ceux qui l'approchaient par l'esprit du
gnral Bonaparte.]

Une chose se rpandait dj de toute part, sur le rapport quotidien de
ceux qui avaient travaill avec le jeune Consul: on disait que ce
militaire, au-dessus duquel on ne mettait aucun gnral dans le temps
prsent, et presque aucun dans les temps passs, tait de plus un
administrateur consomm, un politique profond. Tous les hommes
spciaux dont il s'tait entour, qu'il avait couts avec attention,
souvent clairs eux-mmes par la justesse et la promptitude de ses
aperus, qu'il avait en outre protgs contre des rsistances de toute
espce, ne sortaient d'auprs de lui que subjugus, saisis
d'admiration. Ils le disaient d'autant plus volontiers, que c'tait
devenu en quelques jours une mode de le penser et de le dire. On voit
quelquefois un faux mrite, qui a su capter un moment le public,
fasciner les esprits, et leur arracher les plus incroyables
exagrations, mais quelquefois aussi il arrive au mrite vrai, au
gnie, d'inspirer cette sorte de caprice, et ce caprice devient alors
une passion. Il n'y avait qu'un mois que le gnral Bonaparte s'tait
saisi des affaires, et dj l'impression produite autour de lui par
cet esprit puissant, tait gnrale et profonde. Le bon Roger-Ducos
n'en revenait pas; l'humoriste Sieys, peu enclin  cder  la mode,
surtout quand il n'en tait pas le favori, reconnaissait la
supriorit, l'universalit de ce gnie de gouvernement, et lui
rendait le plus pur des hommages en le laissant faire. Aux prneurs
convaincus, se joignaient les prneurs intresss, qui, voyant dans le
gnral Bonaparte le chef vident de la nouvelle rpublique, ne
mettaient aucune mesure dans l'expression de leur enthousiasme. Le
gnral Bonaparte avait parmi ses admirateurs, du reste, fort
sincres, MM. de Talleyrand, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Roederer,
Boulay (de la Meurthe), Defermon, Ral, Dufresne, etc., qui rptaient
partout, qu'on n'avait jamais vu, ni une telle promptitude, ni une
telle sret, ni une telle tendue d'esprit, ni une activit aussi
prodigieuse; et il est bien vrai que ce qu'il avait dj accompli en
un mois dans toutes les parties du gouvernement, tait immense, et que
la ralit, ce qui est rare, galait cette fois les inventions de la
flatterie.

De tout ct on le regardait comme l'homme auquel la nouvelle
Constitution devait attribuer la plus grande part du pouvoir excutif.
On ne voulait pas d'un Cromwell, il faut le reconnatre,  l'honneur des
gens honntes de ce temps-l; et les amis du gnral disaient tout haut
que les rles de Csar, de Cromwell _taient des rles uss_, indignes
du gnie et des vertus du jeune sauveur de la France. On voulait qu'une
concentration suffisante de l'autorit dans ses mains, avec certaines
garanties pour la libert, lui permt de gouverner la Rpublique,
heureusement et grandement. C'tait l le voeu des rvolutionnaires
modrs, alors les plus nombreux. Les rvolutionnaires exalts,
s'obstinant  voir dans le jeune gnral un Cromwell et un Csar,
dsiraient cependant, pour garantir leur tte ou leurs biens nationaux,
qu'il et le temps d'loigner les Bourbons et les Autrichiens. Les
royalistes lui demandaient de les sauver des rvolutionnaires, et de
reconstituer le pouvoir; ils n'taient pas mme sans quelque vague
esprance qu'il le leur rendrait, aprs l'avoir reconstitu; et ils
taient disposs en ce cas  lui en payer la restitution, ft-ce du rle
de conntable de Louis XVIII, s'il le fallait.

Ainsi tout le monde lui accordait la suprme puissance, plus ou moins
compltement, pour plus ou moins long-temps, et dans des vues
diffrentes. Le nouveau lgislateur Sieys avait donc  lui faire sa
place dans la constitution qu'il prparait. Mais M. Sieys tait un
lgislateur dogmatique, travaillant pour la nature des choses, au
moins comme il l'entendait, et non pour les circonstances, encore
moins pour un homme, quel qu'il pt tre. On en va juger par ce qui
suit.

[En marge: Projet de constitution long-temps mdit par M. Sieys.]

M. Sieys, pendant que son infatigable collgue gouvernait, s'tait
enfin occup de la tche qui lui tait assigne. Donner une
constitution  la France, non pas une de ces constitutions phmres,
produits ridicules de l'ignorance et des passions des partis, mais une
constitution savante, fonde sur l'observation des socits et les
leons de l'exprience, tait le rve de sa vie. Dans ses mditations
solitaires et chagrines, il s'en occupait sans cesse. Il y avait pens
au milieu des entranements sincres, mais irrflchis, de la
Constituante, au milieu des sombres fureurs de la Convention, au
milieu des faiblesses du Directoire.  chaque poque il avait remani
son ouvrage; enfin il s'tait fix, et une fois fix, il ne voulait
rien changer  son plan. Il n'en voulait rien sacrifier aux
circonstances du temps, pas mme  la principale de ces circonstances,
au gnral Bonaparte, dont il fallait cependant prparer la place,
d'une manire assortie au gnie et au caractre de celui qui devait
l'occuper.

Ce lgislateur singulier, mditant toujours, mais n'crivant pas
beaucoup plus qu'il n'agissait, n'avait jamais crit sa constitution.
Elle tait dans sa tte, et il fallait l'en faire sortir. Cela
n'tait pas facile pour lui, quelque dsir qu'il et de la voir
produite au dehors, et convertie en loi. On le pressait beaucoup de la
faire connatre, et il se dcida enfin  communiquer sa pense  un de
ses amis, M. Boulay de la Meurthe, qui se chargea de la transcrire au
fur et  mesure des entretiens qu'ils auraient ensemble. C'est ainsi
que cette conception remarquable a pu tre recueillie avec exactitude,
et conserve  la postrit, dont elle est digne.

M. Sieys avait fait un puissant effort d'esprit pour concilier la
rpublique et la monarchie, pour emprunter  l'une et  l'autre ce
qu'elles avaient d'utile et de ncessaire; mais en leur faisant des
emprunts, il s'tait fort dfi de toutes deux. Il avait pris des
prcautions infinies contre la dmagogie d'une part, contre le pouvoir
royal de l'autre. Il avait produit ainsi une oeuvre savante et
complique, mais o toutes choses se tenaient; et si cette
constitution, remanie par, et pour le gnral Bonaparte, tait prive
de l'un de ses contre-poids, elle pouvait, contre l'intention de son
auteur, aboutir tout simplement au despotisme.

Le premier soin de M. Sieys dans ses combinaisons, avait t de se
garder des passions dmagogiques. Sans dpouiller compltement la
nation de cette immense participation aux affaires publiques, dont
elle avait joui si malheureusement pour elle-mme, il voulait lui
laisser un pouvoir dont elle ne pt pas abuser. Un mot qui, pour la
premire fois peut-tre, se trouvait dans toutes les bouches, celui
de _gouvernement reprsentatif_, donne une ide exacte de l'tat des
esprits  cette poque. On entendait par ce mot que la nation devait
prendre part  son gouvernement, seulement par intermdiaires,
c'est--dire qu'elle devait tre _reprsente_; et, comme on va le
voir, c'tait trs-indirectement qu'on voulait qu'elle le ft.

Les lections sous le Directoire avaient tour  tour amen, les
royalistes  une poque, les Jacobins  une autre, et il avait fallu
exclure violemment les premiers au 18 fructidor, les seconds au 22
floral. Aussi le systme des lections, et surtout des lections
directes, tait-il fort suspect  tout le monde. Peut-tre, si on
avait os rduire le nombre total des lecteurs  cent cinquante ou
deux cent mille, aurait-on essay de braver encore une fois les
agitations lectorales. Mais un corps lectoral rduit  peu prs aux
proportions du ntre, aurait bless les esprits et ne les aurait pas
rassurs. Deux cent mille lecteurs accords  une nation qui venait
de jouir du suffrage universel, auraient paru une aristocratie; et, en
mme temps, des lecteurs, quelque peu nombreux qu'ils fussent,
nommant directement leurs mandataires, avec libert de cder  toutes
les passions du moment, auraient paru un renouvellement des ractions
continuelles, dont on avait t tmoin sous le Directoire. L'lection
directe, mais restreinte, comme elle existe aujourd'hui parmi nous,
tait donc hors de toutes les combinaisons. M. Sieys, avec son
dogmatisme habituel, s'tait fait une maxime: _La confiance_,
disait-il, _doit venir d'en bas, et le pouvoir d'en haut._ Il avait
donc imagin, pour raliser cette maxime, le systme de reprsentation
nationale dont on va lire l'expos.

[En marge: Listes de notabilit.]

Tout individu g de vingt et un ans, ayant la qualit de Franais,
tait oblig, s'il voulait jouir de ses droits, de se faire inscrire
sur un registre qu'on appelait registre civique. Cela pouvait former
un nombre de cinq ou six millions de citoyens, admis  exercer leurs
droits politiques. Ils devaient se runir par arrondissement (cette
circonscription, qui n'existait pas encore, allait tre propose), et
dsigner le dixime d'entre eux. Cette dsignation du dixime devait
donner une premire liste de cinq  six cent mille individus. Ces cinq
 six cent mille individus se runissant  leur tour par dpartement,
et choisissant encore le dixime d'entre eux, taient appels  former
une seconde liste, forte de cinquante  soixante mille citoyens.
Ceux-ci faisant enfin un dernier triage, et se rduisant encore au
dixime, formaient la dernire liste, qui se trouvait restreinte 
cinq ou six mille candidats. Ces trois listes s'appelaient listes de
notabilit.

La premire, de cinq  six cent mille individus, s'appelait la liste
de la notabilit communale; on devait y prendre les membres des
administrations municipales, ceux des conseils d'arrondissement, et
les administrateurs qui leur correspondaient, tels que les maires, les
fonctionnaires que nous appelons aujourd'hui sous-prfets, les juges
de premire instance, etc. La seconde liste, de cinquante  soixante
mille individus, s'appelait la liste de la notabilit dpartementale,
et c'tait dans celle-l qu'il fallait choisir les membres des
conseils de dpartement, les fonctionnaires appels depuis prfets,
les juges d'appel, etc., en un mot tous les fonctionnaires de cet
ordre. Enfin, la dernire et troisime liste, de cinq  six mille
individus, constituait la liste de la notabilit nationale, et on
devait y prendre, obligatoirement, tous les membres du Corps
Lgislatif, tous les fonctionnaires d'un ordre lev, conseillers
d'tat, ministres, juges du tribunal de cassation, etc., etc. M.
Sieys, empruntant une figure  la gomtrie pour donner une ide
exacte de cette reprsentation nationale, large  la base, troite au
sommet, l'appelait une pyramide.

On voit que, sans attribuer  la nation le droit de dsigner elle-mme
les mandataires chargs de la reprsenter, ou les fonctionnaires
chargs de la gouverner, M. Sieys rduisait son rle  former une
liste de candidats, dans laquelle on devait puiser  la fois les
reprsentants du pays, et les agents du gouvernement. Chaque anne la
masse des citoyens devait se runir pour exclure de ces listes les
noms qui n'taient plus dignes d'y figurer, et pour les remplacer par
d'autres. Il est  remarquer que si, d'une part, ce pouvoir de
dsignation tait fort indirect, de l'autre il embrassait
non-seulement les membres des assembles dlibrantes, mais les
fonctionnaires excutifs eux-mmes. C'tait moins et plus que ce qui
existe ordinairement dans le systme reprsentatif monarchique.
Toutefois les agents appels  remplir des fonctions tout  fait
spciales, et qui ne supposent aucune confiance politique, tels que
les comptables, par exemple; ou bien les agents appels  remplir des
fonctions tellement difficiles, que le mrite, quand il se rencontre,
doit tre pris quelque part qu'on le trouve, comme les gnraux et les
ambassadeurs, ces agents n'taient pas choisis obligatoirement sur les
listes de notabilit.

Nous venons de montrer comment M. Sieys, suivant sa maxime, faisait
_venir la confiance d'en bas_: nous allons exposer maintenant comment
il faisait _descendre le pouvoir d'en haut_.

Sous l'empire des impressions du moment, il redoutait l'lection,
parce qu'il venait de voir des lecteurs passionns, nommer des
reprsentants aussi passionns qu'ils l'taient eux-mmes. Il y
renonait donc, et voulait que, dans ces listes de notabilit, formes
par la confiance publique, le pouvoir lgislatif et le pouvoir
excutif pussent dsigner leurs propres membres, et se composer ainsi
eux-mmes. Il ne leur imposait d'autre limite que celle de choisir
dans les listes de notabilit. Mais, avant de faire connatre le mode
de formation des pouvoirs, il faut dcrire leur organisation.

Le pouvoir lgislatif devait tre organis comme il suit: d'abord le
Corps Lgislatif proprement dit, plac entre deux corps opposs, le
Tribunat et le Conseil d'tat; puis,  part et au-dessus, le Snat
conservateur.

[En marge: Le Corps Lgislatif.]

Le Corps Lgislatif devait tre compos de 300 membres, entendant
discuter les lois, ne les discutant pas eux-mmes, et les votant
silencieusement. Voici comment, et entre qui, se passait la
discussion.

[En marge: Le Tribunat.]

Un corps de 100 membres, appel Tribunat, charg de reprsenter dans
cette constitution l'esprit libral, novateur, contradicteur, recevait
communication des lois, les discutait en public, et mettait un vote,
uniquement pour savoir s'il en poursuivrait devant le Corps Lgislatif
l'adoption ou le rejet. Il nommait ensuite trois de ses membres, pour
aller soutenir devant le Corps Lgislatif l'avis qui avait prvalu
dans son propre sein.

[En marge: Le Conseil d'tat.]

Un Conseil d'tat, origine de celui qui existe aujourd'hui, mais plus
considrable en importance et en attributions, tait plac auprs du
gouvernement pour rdiger les projets de lois; il les prsentait au
Corps Lgislatif, et envoyait trois de ses membres pour les discuter
contradictoirement avec les orateurs du Tribunat. Ainsi, le Conseil
d'tat plaidant _pour_, le Tribunat _contre_ (si toutefois celui-ci
avait repouss la loi), le Corps Lgislatif votait en silence
l'adoption ou le rejet. Son vote seul donnait le caractre de loi aux
propositions du gouvernement. Le Conseil d'tat devait en outre
complter les lois, par les rglements ncessaires  leur excution.

[En marge: Le Snat conservateur.]

Venait enfin le Snat. Ce corps, compos de 100 membres, ne prenait
aucune part  ce travail lgislatif. Il tait charg, spontanment, ou
sur la dnonciation du Tribunat, de casser toute loi ou tout acte du
gouvernement, qui lui paraissait entach d'_inconstitutionnalit_. Il
s'appelait pour ce motif Snat _conservateur_. Il devait tre compos
d'hommes ayant atteint l'ge mr, privs, par le seul fait de leur
entre au Snat, de toute fonction active, tant par consquent
renferms exclusivement dans leur rle de conservateurs, et ayant  le
bien remplir un intrt considrable, car M. Sieys voulait qu'on les
dott richement.

[En marge: Mode de formation des pouvoirs de l'tat.]

Telles taient les attributions des pouvoirs dlibrants. Voici leur
mode de formation.

Le Snat se composait lui-mme, en lisant ses propres membres dans la
liste de la notabilit nationale. Il nommait encore les membres du
Corps Lgislatif, du Tribunat, du Tribunal de cassation, en les
choisissant au scrutin, dans cette mme liste de la notabilit
nationale.

Le pouvoir excutif tait aussi l'auteur de sa propre formation, en
choisissant tous ses agents dans celle des trois listes de notabilit,
qui correspondait aux fonctions auxquelles il s'agissait de pourvoir.
Il prenait les ministres, les conseillers d'tat, les agents
suprieurs enfin, dans la liste de la notabilit nationale. Il prenait
dans la liste de la notabilit dpartementale, d'abord les conseillers
de dpartement, qui, de mme que le Conseil d'tat, taient considrs
comme des autorits purement administratives; il y prenait, en outre,
les prfets et les fonctionnaires de cette circonscription; il allait
enfin chercher dans la liste de la notabilit communale les conseils
municipaux, les maires, et tous les fonctionnaires du mme ordre.

Ainsi, comme le voulait M. Sieys, _la confiance venait d'en bas, le
pouvoir venait d'en haut_.

[En marge: Le Grand lecteur.]

Mais, de mme qu'au-dessus du pouvoir lgislatif il y avait un
crateur suprme, qui tait le Snat, de mme il fallait, au-dessus du
pouvoir excutif, un crateur suprme qui nommt les ministres,
lesquels devaient ensuite nommer les fonctionnaires subordonns
jusqu'au dernier degr de la hirarchie.  la tte de ce pouvoir
excutif devait donc se trouver un pouvoir gnrateur. M. Sieys lui
avait donn un nom analogue  sa fonction, il l'avait appel le
_Grand-lecteur_. Ce magistrat suprme tait rduit exclusivement  un
acte: il devait lire deux agents suprieurs, seuls de leur rang et de
leur espce, appels, l'un Consul de la paix, l'autre Consul de la
guerre. Ceux-ci nommaient ensuite les ministres, qui, sous leur
responsabilit personnelle, choisissaient dans les listes de
notabilit tous les agents du pouvoir, gouvernaient, administraient,
graient, en un mot, les affaires de l'tat.

Une existence magnifique tait destine  ce Grand-lecteur. Il tait
le principe gnrateur du gouvernement, et il en tait aussi le
reprsentant extrieur. Cette inaction  laquelle M. Sieys avait
voulu rduire les snateurs pour assurer leur impartialit, et qu'il
avait dote d'un revenu annuel de cent mille livres en domaines
nationaux, cette inaction, impose au Grand-lecteur pour un motif
semblable, tait encore plus richement dote chez lui que chez les
snateurs, car sa mission tait de reprsenter la Rpublique tout
entire. M. Sieys voulait lui assigner un traitement de six millions,
des habitations somptueuses, telles que les Tuileries  Paris, et
Versailles  la campagne, plus une garde de trois mille hommes. C'est
en son nom que la justice devait tre rendue, que les lois devaient
tre promulgues, et les actes du gouvernement excuts. C'est auprs
de lui que les ministres trangers devaient tre accrdits; c'est de
sa signature que les traits de la France avec les puissances
trangres devaient tre revtus. En un mot, il joignait, 
l'importante mission de choisir les deux chefs actifs du gouvernement,
l'clat, vain si l'on veut, de la reprsentation extrieure; en lui
devait briller tout le luxe d'une nation polie, lgante et
magnifique.

Ce Grand-lecteur lui-mme, il fallait le demander ou  l'lection ou
 l'hrdit. Dans le dernier cas, c'tait un roi, et on avait rtabli
la monarchie en France. Mais M. Sieys, qu'il la voult ou non,
n'aurait pas os la proposer ouvertement. Il faisait donc lire par le
plus impartial des corps de l'tat, par le Snat, ce magistrat
suprme, qui lui-mme n'tait plac si haut, que pour tre dans ses
deux choix, aussi impartial que possible.

Une dernire et redoutable disposition compltait cette oeuvre si
complique.

[En marge: Pouvoir d'absorber dfr au Snat.]

Le Snat, qui pouvait casser tout acte inconstitutionnel, loi ou
mesure du gouvernement, recevait, en outre, la facult d'arracher le
Grand-lecteur  ses fonctions, en le nommant snateur malgr lui.
C'tait ce que M. Sieys appelait _absorber_. Le Snat en pouvait
faire autant  l'gard de tout citoyen, dont l'importance ou les
talents causeraient des ombrages  la Rpublique. On donnait ainsi au
citoyen, qu'on frappait d'inaction force en l'absorbant dans le
Snat, on donnait en ddommagement l'importance, la riche oisivet,
des membres d'un corps, qui ne pouvait pas agir par lui-mme, mais qui
pouvait, par son _veto_, empcher toute action quelconque.

[En marge: Analogies de la Constitution de M. Sieys avec les
constitutions connues.]

Dans cette conception singulire, mais profonde, qui ne reconnat une
image, efface, obscurcie peut-tre  dessein, de la monarchie
reprsentative? Ce Corps Lgislatif, ce Snat, ce Grand-lecteur,
c'taient bien une chambre basse, une chambre haute, un roi, le tout
reposant sur une sorte de suffrage universel, mais avec de telles
prcautions que la dmocratie, l'aristocratie, la royaut, admises
dans cette constitution, y taient aussitt annules qu'admises. Ces
listes de notabilit, dans lesquelles on devait puiser  la fois les
corps dlibrants et les fonctionnaires excutifs, c'tait le suffrage
universel, universel mais nul, car elles constituaient un cercle de
candidature si vaste, que l'obligation de choisir dans ce cercle,
tait un pouvoir absolu d'lire, dfr au gouvernement et au Snat.
Ce Corps Lgislatif muet, entendant discuter la loi, mais ne la
discutant pas lui-mme, ayant  ses cts le Tribunat, charg de la
discuter contradictoirement avec le Conseil d'tat, tait une espce
de chambre des communes, coupe en deux, l'une ayant le vote, l'autre
la parole, et toutes deux annules par cette sparation mme; car la
premire tait expose  s'endormir dans le silence, la seconde 
s'puiser dans de striles agitations. Ce Snat se nommant lui-mme et
tous les corps dlibrants, nommant le chef du pouvoir excutif, et
au besoin l'absorbant dans son sein, ce Snat pouvant tout cela, mais
priv de fonctions actives, ne prenant aucune part  la loi, se
bornant  la casser si elle tait inconstitutionnelle, ce Snat,
rduit ainsi  une sorte d'inaction pour qu'il ft plus dsintress,
et anim seulement du sentiment de la conservation, ce Snat tait
bien l'imitation savante, mais exagre, d'une pairie aristocratique,
prenant peu de part au mouvement des affaires, l'arrtant quelquefois
par son _veto_, et recevant dans son sein les hommes qui, aprs une
carrire agite, viennent se reposer volontiers au milieu d'un corps
grave, influent et honor. Ce Grand-lecteur enfin, c'tait bien la
royaut, rduite au rle peu actif, mais considrable, de choisir les
chefs agissants du gouvernement; c'tait la royaut, mais avec des
prcautions infinies contre son origine et sa dure, car elle sortait
de l'urne du Snat et pouvait s'y ensevelir au besoin. En un mot, ce
suffrage universel, ce Corps Lgislatif, ce Tribunat, ce Snat, ce
Grand-lecteur, ainsi constitus, nervs, neutraliss les uns par les
autres, attestaient un prodigieux effort de l'esprit humain, pour
runir dans une mme constitution toutes les formes connues de
gouvernement, mais pour les annuler ensuite  force de prcautions.

Il faut l'avouer, la monarchie reprsentative, avec moins de peine et
d'effort, en se confiant davantage  la nature humaine, procure depuis
deux sicles une libert anime, mais point subversive,  l'une des
premires nations du monde. Simple et naturelle en ses moyens, la
constitution britannique admet la royaut, l'aristocratie, la
dmocratie; puis, aprs les avoir admises, elle les laisse agir
librement, ne leur imposant d'autre condition que de gouverner d'un
commun accord. Elle ne limite pas le roi  tel ou tel acte, elle ne le
fait pas sortir de l'lection pour s'y abmer ensuite, elle n'interdit
pas  la pairie les fonctions actives, elle ne prive pas de la parole
l'assemble lective, elle n'accorde pas le suffrage universel pour le
rendre nul ensuite en le rendant indirect: elle laisse sortir la
royaut et l'aristocratie de leur source naturelle, l'hrdit; elle
admet un roi, des pairs hrditaires, mais en revanche elle laisse 
la nation le soin de dsigner directement, suivant ses gots ou ses
passions du jour, une assemble qui, matresse de donner ou de refuser
 la royaut les moyens de gouverner, l'oblige ainsi  prendre pour
chefs dirigeants du gouvernement, les hommes qui ont su captiver la
confiance publique. Tout ce que recherchait le lgislateur Sieys
s'accomplit ainsi presque infailliblement. La royaut, l'aristocratie
n'agissent pas plus qu'il ne le souhaitait, elles modrent seulement
une impulsion trop rapide; l'assemble lective, pleine des passions
du pays, mais contenue par deux autres pouvoirs, choisit, en ralit,
les vrais chefs de l'tat, les porte au gouvernement, les y maintient,
ou les renverse, s'ils ont cess de rpondre  ses sentiments. C'est
l une constitution simple, vraie, parce qu'elle est le produit de la
nature et du temps, et non pas, comme celle de M. Sieys, l'oeuvre
savante, mais artificielle, d'un esprit dgot de la monarchie par le
rgne des derniers Bourbons, et effray de la rpublique par dix
annes d'orages.

[En marge: Vritable caractre de la Constitution de M. Sieys.]

Maintenant, supposons des temps plus calmes, supposons cette
Constitution de M. Sieys mise paisiblement en pratique  une poque
o le besoin d'une main puissante, comme celle du gnral Bonaparte,
n'aurait pas domin toutes les combinaisons; supposons cette vaste
notabilit tablie, ce Snat puisant librement en elle les corps de
l'tat et le chef du gouvernement, que serait-il arriv?... Bientt la
nation n'et mis aucun intrt  renouveler des listes, qui n'taient
qu'un moyen impuissant d'exprimer son voeu; ces listes seraient
devenues presque permanentes; le Snat y et puis  son gr les corps
de l'tat, le Grand-lecteur; et, nommant le chef du pouvoir excutif,
pouvant le faire disparatre  chaque instant, le tenant sous sa
dpendance absolue, il aurait t  peu prs tout; il aurait t,
quoi? L'aristocratie vnitienne, avec son livre d'or, avec son doge
fastueux et nul, charg, tous les ans, d'pouser la mer Adriatique.
Spectacle curieux, et digne d'tre mdit! M. Sieys, esprit profond
et lev, sincrement attach  la libert de son pays, avait
parcouru, en dix ans, ce cercle d'agitations, de terreurs, de dgots,
qui avaient conduit la plupart des rpubliques du moyen ge, et la
plus clbre d'entre elles, celle de Venise, au livre d'or et  un
chef nominal. Il avait abouti  l'aristocratie vnitienne, constitue
au profit des hommes de la rvolution, car pendant dix ans il
attribuait  ceux qui avaient exerc des fonctions depuis 1789, le
privilge de figurer de droit sur les listes de notabilit; et il
voulait, en outre, se rserver  lui-mme et  trois ou quatre
personnages principaux du temps, la facult de composer pour une
premire fois tous les corps de l'tat.

Mais on n'improvise pas l'aristocratie, on n'improvise que le
despotisme. Cette socit tourmente ne pouvait se reposer que dans
les bras d'un homme puissant. On allait tout admirer, tout admettre,
dans cette Constitution extraordinaire, tout, sauf le Grand-lecteur
richement dot, et en apparence oisif. On allait le remplacer par un
chef actif et nergique, par le gnral Bonaparte; et, un seul ressort
chang, cette Constitution devait, sans aucune complicit de la part
de son auteur, aboutir au despotisme imprial, que nous avons vu, avec
un Snat conservateur, avec un Corps Lgislatif muet, gouverner,
quinze ans, la France d'une manire glorieuse, mais despotique.

[En marge: M. Sieys communique son projet aux commissions
lgislatives.]

Lorsque M. Sieys, aprs un grand effort sur lui-mme, tait parvenu 
tirer du fond de sa pense toutes ces combinaisons, qui, depuis
long-temps, y taient comme enfouies, il les exposait  son ami M.
Boulay de la Meurthe, qui les crivait, et  divers membres des deux
commissions lgislatives, qui les rpandaient autour d'eux. Les deux
commissions lgislatives s'taient divises en sections, et, dans
chacune des deux, se trouvait une section de Constitution. C'est  ces
deux sections runies que M. Sieys, quand il pouvait se rendre
matre de sa pense, exposait son systme. Ce systme saisissait les
esprits par la nouveaut, la singularit, et l'art infini des
combinaisons.

D'abord les intrts des auditeurs de M. Sieys taient fort
satisfaits, car il avait, ainsi que nous venons de le dire, adopt une
disposition transitoire, tout  fait ncessaire. Dans le but de sauver
la Rvolution, en maintenant au pouvoir les hommes qui l'avaient
faite, il proposait une rsolution,  peu prs semblable  celle par
laquelle la Convention s'tait perptue dans les deux Conseils des
Anciens et des Cinq-Cents. Il voulait que tous les hommes qui, depuis
1789, avaient exerc des fonctions publiques, qui avaient t membres
des diverses assembles, lgislatives, dpartementales ou municipales,
fussent de droit ports sur les listes de notabilit, et que ces
listes ne fussent pas remanies avant dix annes. De plus, MM. Sieys,
Roger-Ducos, et le gnral Bonaparte, devaient composer pour la
premire fois le personnel des corps de l'tat, en vertu du droit
qu'ils s'attribuaient de faire la nouvelle Constitution. Cette
disposition tait hardie, mais indispensable; car il est  remarquer
que tous les hommes nouveaux qui arrivaient par les lections, anims
d'un esprit de raction alors gnral, cdant d'ailleurs au got
ordinaire de blmer ce qu'on n'a pas fait, affichaient une haine
ouverte contre les actes et les hommes de la Rvolution, mme quand
ils en partageaient les principes. M. Sieys avait donc pris ses
prcautions contre la ncessit d'un nouveau 18 fructidor, en
assurant pour dix ans la mise en pratique de sa Constitution par des
mains dont il tait sr. Les ides de M. Sieys devaient convenir 
tous les intrts. Dj chacun se croyait assur d'tre snateur,
lgislateur, conseiller d'tat ou tribun; et ces charges taient
richement rtribues.

[En marge: Accueil fait aux ides de M. Sieys.]

Intrt  part, les combinaisons semblaient aussi neuves qu'habiles.
Les hommes s'enthousiasment facilement pour le gnie militaire, mais
ils s'enthousiasment tout aussi facilement pour ce qui a l'apparence
de la profondeur d'esprit. Le lgislateur Sieys avait ses
enthousiastes, comme le gnral Bonaparte avait les siens. Les listes
de notabilit paraissaient la plus heureuse des combinaisons, surtout
dans l'tat de discrdit o tait tomb le systme lectif, depuis les
lections qui avaient donn les _Clichiens_ exclus par la rvolution
de fructidor, et les Jacobins exclus par le moyen des _scissions_. Le
Conseil d'tat et le Tribunat, plaidant l'un _pour_, l'autre _contre_,
devant un Corps Lgislatif muet, plaisaient  des esprits fatigus de
discussions, et demandant le repos avec instance. Le Snat, plac si
haut, et dans un rle si utile au maintien de l'ensemble, pouvant
frapper d'ostracisme les citoyens minents et dangereux, tout cela
trouvait de nombreux admirateurs.

Le Grand-lecteur, seul, paraissait une singularit  des hommes qui,
n'ayant pas encore rflchi beaucoup  la Constitution anglaise, ne
comprenaient pas une magistrature, rduite au rle unique de choisir
les agents suprieurs du gouvernement. Ils trouvaient que c'tait
trop peu de pouvoir pour un roi, et trop de reprsentation pour un
simple prsident de rpublique. Personne, enfin, ne trouvait la place
adapte  celui qui devait la remplir, c'est--dire au gnral
Bonaparte. Cette place avait trop d'apparence, et pas assez de pouvoir
rel: trop d'apparence, car il fallait viter d'effaroucher les
imaginations, en rendant trop manifeste le retour  la monarchie; pas
assez de pouvoir rel, car il fallait une autorit presque sans bornes
 l'homme qui tait charg de rorganiser la France. Certains esprits,
incapables de comprendre le dsintressement d'un penseur profond, qui
n'avait song qu' faire concorder ses conceptions entre elles, et
nullement  combiner les ressorts de sa Constitution dans un intrt
personnel, certains esprits affirmaient que le Grand-lecteur n'avait
pu tre invent pour un caractre aussi actif que le gnral
Bonaparte, et que ds lors M. Sieys n'avait pu l'imaginer que pour
lui-mme, qu'il se rservait cette place, et qu'il destinait  son
jeune collgue celle du Consul de la guerre. C'tait l une conjecture
mesquine et malveillante. M. Sieys joignait  une grande force de
pense une finesse d'observation remarquable, et il jugeait trop bien
sa position personnelle et celle du vainqueur de l'Italie, pour croire
qu'il pt tre, lui, cette espce de roi lectif, et le gnral
Bonaparte simplement son ministre. Il avait en ceci uniquement obi 
l'esprit de systme. D'autres interprtateurs, moins malveillants,
croyaient,  leur tour, que M. Sieys destinait en effet la place de
Grand-lecteur au gnral Bonaparte, mais dans le but de lui lier les
mains, et surtout de le faire prochainement _absorber_ par le Snat
conservateur. Les amis de la libert ne lui en savaient pas mauvais
gr. Les partisans du gnral Bonaparte ne pouvaient parler de cette
invention du Grand-lecteur sans jeter les hauts cris; et, parmi eux,
Lucien Bonaparte, qui a tour  tour contrari ou servi le chef de sa
famille, mais toujours capricieusement, sans -propos, sans mesure,
jouant tantt le frre passionn pour la grandeur de son frre, tantt
le citoyen ennemi du despotisme, Lucien Bonaparte dclamait avec
violence contre le projet de M. Sieys. Il disait hautement qu'il
fallait un prsident de la Rpublique, un Conseil d'tat, et pas
grand'chose avec; que le pays tait fatigu des bavards, et qu'il ne
voulait plus que des hommes d'action. Ces propos inconsidrs taient
de nature  produire le plus fcheux effet; heureusement on
n'attachait pas une grande importance aux paroles de Lucien.

[En marge: Fcheux dissentiment entre M. Sieys et le gnral
Bonaparte.]

Le gnral Bonaparte avait, au milieu de ses travaux incessants,
recueilli les rumeurs rpandues autour de lui sur le projet de M.
Sieys. Il laissait faire son collgue, par une sorte de partage
d'attributions convenu entre eux, et il ne voulait se mler de la
Constitution, que lorsqu'il serait temps de la rdiger dfinitivement,
se promettant bien alors d'assortir  son got la place qui lui tait
destine. Cependant les rapports qui lui venaient de tout ct
finirent par l'irriter, et il exprima son dplaisir avec la vivacit
ordinaire de son langage, vivacit regrettable, et dont il n'tait
pas toujours le matre.

La dsapprobation dont il frappait quelques ides du projet de
Constitution arriva jusqu' son auteur. M. Sieys en conut une vive
peine. Il craignait en effet qu'aprs avoir perdu, par l'ignorance et
la violence des temps antrieurs, l'occasion de devenir le lgislateur
de la France, il ne la perdt encore une fois par l'humeur despotique
du collaborateur qu'il s'tait donn en faisant le 18 brumaire.
Quoique dpourvu d'intrigue et d'activit, il s'attacha davantage 
conqurir un  un les membres des deux sections lgislatives.

[En marge: Entrevue imagine pour rapprocher M. Sieys et le gnral
Bonaparte.]

[En marge: Mauvais succs de l'entrevue propose.]

Cependant son ami, M. Boulay de la Meurthe, et deux intimes du gnral
Bonaparte, MM. Roederer et de Talleyrand, dsirant maintenir la bonne
harmonie entre des hommes si importants, s'employrent activement 
les mettre d'accord. M. Boulay de la Meurthe avait accept la mission
de transcrire les ides de M. Sieys, et il tait devenu ainsi le
confident de son projet. M. Roederer tait ancien Constituant, homme
d'esprit, vritable publiciste  la faon du dix-huitime sicle,
aimant beaucoup  raisonner sur l'origine et l'organisation des
socits, et  faire des projets de constitution, joignant  cela des
penchants monarchiques trs-prononcs. M. de Talleyrand, capable de
comprendre et de goter les esprits, mme les plus contraires au sien,
tait galement touch et du gnie agissant du jeune Bonaparte, et du
gnie spculatif du philosophe Sieys; il avait du penchant pour tous
deux. Il croyait d'ailleurs que ces deux hommes avaient besoin l'un
de l'autre, et mettait un grand intrt  faire russir les affaires
du nouveau gouvernement. MM. Boulay de la Meurthe, Roederer et de
Talleyrand s'employrent donc  rapprocher le gnral et le
lgislateur. Une entrevue fut prpare; elle devait avoir lieu chez le
gnral Bonaparte, en prsence de MM. Roederer et de Talleyrand. La
chose se fit, et ne russit gure. Le gnral Bonaparte tait sous
l'impression des rapports qu'on lui avait faits sur le Grand-lecteur
inactif et expos  tre absorb par le Snat; M. Sieys tait tout
plein des propos improbateurs qu'on prtait au gnral, et qu'on avait
sans doute exagrs. Ils s'abordrent avec de mauvaises dispositions,
ne se montrrent que leurs dissentiments, et s'adressrent les propos
les plus aigres. M. Sieys, qui avait besoin de calme pour produire
ses ides, ne les exposa point, cette fois, avec la clart et la suite
convenables. Le gnral Bonaparte, de son ct, fut impatient et
brusque: ils se traitrent mal, et se sparrent presque brouills.

Les conciliateurs, effrays, se remirent au travail pour rparer le
mauvais effet de cette entrevue. On dit  M. Sieys qu'il devait
discuter avec patience, se donner la peine de convaincre le gnral,
et surtout faire des concessions; on dit au gnral qu'il fallait ici
plus de mnagements qu'il n'en mettait, que sans l'appui de M. Sieys,
et son autorit sur le Conseil des Anciens, lui, gnral Bonaparte,
n'aurait jamais pu obtenir, dans la journe du 18 brumaire, le dcret
qui lui avait mis la force en main; que M. Sieys, comme personnage
politique, avait un crdit immense sur les esprits, et que, dans le
cas d'un conflit entre le lgislateur et le gnral, beaucoup de gens
se prononceraient pour le lgislateur, comme le reprsentant de la
Rvolution et de la libert, opprimes par un homme d'pe. Le premier
moment n'tait pas favorable pour amener un rapprochement; il fallut y
mettre un peu de temps. MM. Boulay de la Meurthe et Roederer
imaginrent de nouveaux modles de pouvoir excutif, qui levassent les
deux difficults sur lesquelles le gnral Bonaparte paraissait
inflexible, l'inaction du Grand-lecteur, et la menace d'ostracisme
suspendue sur sa tte. Ils songrent d'abord  un Consul, aid de deux
collgues qui devraient l'assister, puis  un Grand-lecteur, comme
l'avait voulu M. Sieys, qui nommerait les deux Consuls de la paix et
de la guerre, assisterait  leurs dlibrations et prononcerait entre
eux. Ce n'tait pas assez pour satisfaire le gnral Bonaparte, et
c'tait beaucoup trop pour M. Sieys, dont le projet tait ainsi
renvers. Chaque fois qu'on proposait  M. Sieys de faire participer
au gouvernement le chef du pouvoir excutif, c'est de l'ancienne
monarchie, disait-il, que vous voulez me donner; et je n'en veux
pas.--Il n'admettait, en effet, que la royaut d'Angleterre, en lui
retranchant encore le titre de roi, l'inamovibilit et l'hrdit. On
tait loin de compte, et M. Sieys, avec cette promptitude de
dcouragement propre aux esprits spculatifs, quand ils rencontrent
les obstacles que leur oppose la nature des choses, M. Sieys disait
qu'il allait renoncer  tout, quitter Paris, se rfugier  la
campagne, et laisser le jeune Bonaparte tout seul, avec son despotisme
naissant, rvl  tous les yeux. Il veut partir, disait le gnral,
qu'il s'en aille; je vais faire rdiger une Constitution par Roederer,
la proposer aux deux sections lgislatives, et satisfaire l'opinion
publique, qui demande qu'on en finisse. Il se trompait en parlant de
la sorte, car il tait encore trop tt pour montrer  la France son
pe toute nue; il et rencontr autour de lui des rsistances
inattendues.

[En marge: Les sections lgislatives se chargent du soin de faire la
Constitution, en prenant pour base le projet de M. Sieys.]

Cependant, ces deux hommes, qui, malgr des rpugnances instinctives,
avaient russi  s'entendre un moment pour consommer le 18 brumaire,
devaient s'entendre encore une fois pour faire une constitution. Les
bruits qui s'taient rpandus avaient donn l'veil aux commissions
lgislatives; elles savaient quels propos tenait Lucien Bonaparte,
quel ton dcid prenait le gnral sur tout cela, quelle disposition 
tout abandonner montrait M. Sieys; elles se dirent avec raison, qu'en
dfinitive, c'tait  elles que le soin de faire une constitution
tait spcialement confi; qu'il fallait accomplir leur devoir,
rdiger un projet, le prsenter aux Consuls, et les mettre forcment
d'accord, aprs avoir opr entre eux une transaction raisonnable.

[En marge: Commencement de rapprochement entre M. Sieys et le gnral
Bonaparte.]

Elles se mirent donc  l'oeuvre; et comme plusieurs des membres qui
les composaient avaient eu communication des ides de M. Sieys, et
les avaient gotes, elles adoptrent son plan comme base de leur
travail.  l'gard d'un esprit systmatique, adopter toutes ses ides
moins une, c'est lui causer presque autant de chagrin que si on les
rejetait toutes. C'tait cependant un point important que de prendre
le projet de M. Sieys pour base de la nouvelle Constitution: aussi
finit-il par se calmer un peu; et le gnral Bonaparte, en voyant les
commissions s'emparer de leur rle, et le remplir rsolument, se
radoucit lui-mme d'une manire sensible. On saisit ce moment pour
amener un nouveau rapprochement. Il y eut une seconde entrevue entre
M. Sieys et le gnral, en prsence de MM. Boulay (de la Meurthe),
Roederer et de Talleyrand. Cette fois, les deux principaux
interlocuteurs taient plus calmes, et plus disposs  s'entendre. Au
lieu de se heurter comme la premire fois, en se montrant de
prfrence leurs dissentiments, ils cherchrent au contraire  se
rapprocher, en se montrant le ct semblable de leurs opinions. M.
Sieys fut modr et plein de tact: le gnral dploya son bon sens,
son originalit d'esprit ordinaires. Le sujet de l'entretien fut
l'tat de la France, les vices des constitutions prcdentes, et les
prcautions  prendre dans une constitution nouvelle, pour prvenir
les dsordres passs. Sur tout cela on devait tre d'accord. On se
retira donc satisfait, et on se promit, ds que les sections auraient
achev leur travail, de les runir, pour adopter ou modifier leurs
propositions, et sortir enfin du provisoire, qui commenait  dplaire
 tout le monde. M. Sieys avait dsormais la certitude que, sauf son
Grand-lecteur et quelques attributions du Snat conservateur, il
ferait adopter sa Constitution tout entire.

Dans les dix premiers jours de frimaire (du 20 novembre au 1er
dcembre), les sections eurent achev leur projet. Le gnral
Bonaparte les appela chez lui  des runions auxquelles devaient
assister les Consuls. Quelques membres des sections trouvaient cette
convocation peu conforme  leur dignit, et, cependant, dcid qu'on
tait  passer par-dessus beaucoup de difficults,  concder beaucoup
 l'homme qui tait si ncessaire, on se rendit chez lui.

[En marge: Runions des sections lgislatives chez le gnral
Bonaparte.]

Les sances commencrent immdiatement.  la premire, M. Sieys fut
charg d'exposer son plan, puisque ce plan tait la base mme du travail
des commissions. Il le fit avec une force de pense et de langage, qui
produisit sur les assistants la plus vive impression.--Tout cela est
beau et profond, dit le gnral; cependant, il y a plusieurs points qui
mritent une discussion srieuse. Mais procdons avec ordre; traitons
chaque partie du projet l'une aprs l'autre, et choisissons un
rdacteur. Citoyen Daunou, prenez la plume.--M. Daunou devint ainsi le
rdacteur de la nouvelle Constitution. Ce travail dura plusieurs
sances, et l'on convint des dispositions suivantes.

[En marge: Dispositions du projet de M. Sieys qui sont dfinitivement
adoptes.]

Les listes de la notabilit communale, dpartementale, et nationale,
furent successivement adoptes. Elles rduisaient trop l'action
populaire, en la rendant indirecte, pour ne pas convenir, et aux
apprhensions du moment, et aux gots du gnral Bonaparte. Deux
dispositions accessoires, l'une conforme, l'autre contraire aux ides
de M, Sieys, furent adoptes. On dclara que les fonctionnaires de
tout genre ne seraient obligatoirement choisis sur les listes de
notabilit, que lorsque la Constitution les aurait nominativement
dsigns. Qu'on y prt, en effet, les membres des corps dlibrants,
les consuls, les ministres, les juges, les administrateurs,  la bonne
heure; mais des gnraux, des ambassadeurs! cela parut exorbitant. On
fut d'accord sur ce point. La seconde disposition tait relative, non
pas au fond du projet, mais  la ncessit de l'adapter  l'tat
prsent des choses. Au lieu de remettre le remaniement des listes 
dix ans, on l'ajourna  l'an IX, c'est--dire  une anne, et il fut
arrt que l'on nommerait aujourd'hui tout le personnel ds grands
corps de l'tat, par un acte du pouvoir constituant, et que les
individus ainsi nomms, seraient ports de droit sur les premires
listes. La rvision, au lieu d'tre annuelle, dut tre triennale.

On passa ensuite  l'organisation des grands pouvoirs. La maxime de M.
Sieys: _La confiance doit venir d'en bas, le pouvoir doit venir d'en
haut_, prvalut tout  fait. C'est en haut que fut plac le droit
d'lire, mais avec obligation de choisir dans les listes de
notabilit. On adopta le Snat de M. Sieys, ainsi que le Corps
Lgislatif, plac entre le Conseil d'tat et le Tribunat. Le Snat dut
choisir, sur les listes de notabilit, d'abord les snateurs
eux-mmes, puis les membres du Corps Lgislatif, du Tribunat, du
Tribunal de cassation, de la Commission de comptabilit (depuis Cour
des Comptes), et enfin le chef ou les chefs du pouvoir excutif.
Toutefois, et c'tait l une rduction d'attributions considrable, le
Snat ne dut nommer les snateurs que sur la prsentation de trois
candidats, dont l'un tait dsign par les Consuls, l'autre par le
Corps Lgislatif, le troisime par le Tribunat. Quant au Conseil
d'tat, ce corps, faisant partie du pouvoir excutif, devait tre
nomm par ce pouvoir mme. Indpendamment de la facult de faire les
nominations les plus importantes, le Snat reut l'attribution suprme
de casser les lois ou les actes du gouvernement, entachs
d'inconstitutionnalit. Il ne devait, du reste, avoir aucune part  la
confection des lois, ses membres ne pouvaient exercer de fonctions
actives.

Le Corps Lgislatif muet, comme le voulait M. Sieys, dut entendre
contradictoirement trois conseillers d'tat, trois tribuns, et voter
ensuite, sans discussion, sur les propositions du gouvernement.

Le Tribunat eut seul la facult de discuter publiquement les lois;
mais il ne dut les voter que pour savoir quels avis il soutiendrait
auprs du Corps Lgislatif. Son vote, mme ngatif, n'empchait pas
que la loi ft loi, si le Corps Lgislatif l'avait adopte. Le
Tribunat n'avait pas l'initiative des propositions lgales, mais il
pouvait mettre des voeux, il recevait des ptitions, et les renvoyait
aux diverses autorits qu'elles concernaient.

Le Snat dut se composer de 80 membres au lieu de 100, comme le
voulait d'abord M. Sieys: 60 devaient tre nomms tout de suite, 20
dans les dix annes qui suivraient. Le Corps Lgislatif dut se
composer de 300 membres, le Tribunat de 100. Les snateurs avaient 25
mille francs de dotation annuelle; les lgislateurs, 10 mille; les
tribuns, 15 mille. Jusque-l le plan de M. Sieys tait adopt en
entier, sauf quelques rductions dans l'autorit du Snat. Mais ce
plan allait subir une altration considrable dans l'organisation du
pouvoir excutif.

[En marge: Organisation dfinitive du pouvoir excutif.]

C'tait l le point capital, et sur lequel le gnral Bonaparte tait
inflexible. M. Sieys, dj rsign  voir cette partie de son plan
carte, fut cependant invit  exposer ses ides. Il proposa donc,
devant les commissions runies, l'institution du Grand-lecteur.
Personne, il faut le dire, pas mme le gnral Bonaparte, n'avait
alors assez rflchi sur l'organisation des pouvoirs, dans un
gouvernement libre, pour comprendre ce qu'il y avait de profond dans
cette conception, et pour saisir l'analogie qu'elle prsentait avec le
roi de la monarchie anglaise. Mais le gnral Bonaparte, et-il arrt
son esprit  considrer la question sous ce rapport, n'en aurait voulu
 aucun prix, par des motifs tout personnels, et faciles  comprendre.
Il fit avec verve la critique de ce Grand-lecteur. Il dit, sur sa
riche oisivet, ce que disent tous les rois, seulement, avec moins
d'esprit que lui, et moins de fondement, car en prsence d'une socit
bouleverse  rorganiser, de factions sanguinaires  soumettre, du
monde  vaincre, il tait excusable de vouloir se rserver l'emploi
tout entier de son gnie. Mais si dans ces premiers jours du Consulat,
o tant de choses taient  faire, il avait peut-tre raison de ne pas
laisser enchaner ses talents, depuis, sublime infortun 
Sainte-Hlne, il a d regretter la libert qui lui fut donne de les
exercer sans mesure. Gn dans l'emploi de ses facults, il n'aurait
pas sans doute accompli d'aussi grandes choses, mais il n'en aurait
pas tent d'aussi exorbitantes, et probablement son sceptre et son
pe seraient rests, jusqu' sa mort, dans ses glorieuses mains.

--Votre Grand-lecteur, dit-il  M. Sieys, est un roi fainant, et le
temps des rois fainants est pass. Quel est l'homme d'esprit et de
cour, qui voudrait subir une telle oisivet, au prix de six millions,
et d'une habitation aux Tuileries! Quoi! nommer des gens qui agissent,
et ne pas agir soi-mme! c'est inadmissible. Et d'ailleurs vous croyez
par ce moyen rduire votre Grand-lecteur  ne pas se mler du
gouvernement? Si j'tais ce Grand-lecteur, je me chargerais bien de
faire encore tout ce que vous ne voudriez pas que je fisse. Je dirais
aux deux Consuls de la paix et de la guerre: Si vous ne choisissez pas
tel homme, ou si vous ne prenez pas telle mesure, je vous destitue. Et
je les obligerais bien de marcher  ma volont. Je redeviendrais le
matre par un dtour.--

Ici, le gnral Bonaparte lui-mme, avec sa sagacit ordinaire,
rentrait dans la vrit, et reconnaissait que cette inaction du
Grand-lecteur n'tait point un tat de nullit, car ce magistrat
suprme, avait,  certains moments, le moyen de reparatre
tout-puissant dans l'arne ou les partis se disputent le pouvoir, en
venant le retirer aux uns pour le confrer aux autres. Mais cette
haute surveillance de la royaut anglaise sur le gouvernement, rduite
 jeter quelquefois entre les ambitions le poids dcisif de sa
volont, ne pouvait convenir  cet ardent jeune homme; et il faut le
lui pardonner, car ce n'tait ni le lieu ni le moment de la royaut
constitutionnelle.

[En marge: L'institution du Grand-lecteur repousse par le gnral
Bonaparte.]

Le Grand-lecteur prit sous les sarcasmes du jeune gnral, et sous
une puissance beaucoup plus grande que celle des sarcasmes, la
puissance de la ncessit prsente. Il fallait en effet, alors, une
vritable dictature, et l'autorit attribue au Grand-lecteur tait
loin de suffire aux besoins des circonstances.

Il y eut une autre partie de l'institution propose par M. Sieys, que
le gnral Bonaparte repoussa galement, parce qu'il s'obstinait  y
voir un pige: c'tait la facult d'absorption dvolue au Snat,
non-seulement  l'gard du Grand-lecteur, mais de tout citoyen
notable, dont la grandeur inspirerait des ombrages.

Le gnral ne voulait pas qu'aprs quelques annes d'minents
services, on pt l'ensevelir tout vivant au sein du Snat, et le
rduire  une oisivet force, moyennant une pension de vingt-cinq
mille francs. Il obtint satisfaction sous ce nouveau rapport, et voici
quelle fut l'organisation dfinitive du pouvoir excutif.

[En marge: Forme dfinitivement donne au pouvoir excutif. Cration
d'un Premier Consul.]

On adopta un Premier Consul, accompagn de deux autres, pour
dissimuler un peu la toute-puissance du premier. Ce premier Consul
avait la nomination directe, et sans partage, des membres de
l'administration gnrale de la Rpublique, des membres des Conseils
dpartementaux et municipaux, des administrateurs appels depuis
sous-prfets et prfets, des agents municipaux, etc. Il avait la
nomination des officiers de terre et de mer, des conseillers d'tat,
des ministres  l'tranger, des juges civils et criminels, autres que
les juges de paix et les membres du Tribunal de cassation. Il ne
pouvait pas rvoquer les juges, une fois nomms: l'inamovibilit fut
ainsi substitue  l'lection, comme garantie d'indpendance.

Outre la nomination du personnel administratif, militaire et
judiciaire, le Premier Consul avait le gouvernement tout entier, la
direction de la guerre et de la diplomatie; il signait les traits,
sauf leur discussion et leur adoption par le Corps Lgislatif, dans la
mme forme que les lois. Dans ces diverses fonctions il devait tre
assist des deux autres Consuls, qui avaient seulement voix
consultative, mais qui pouvaient constater leur opinion sur un
registre de dlibrations tenu  cet effet. videmment, ces deux
Consuls se trouvaient l pour dissimuler l'immense autorit dfre au
gnral Bonaparte, autorit dont la dure tait assez longue, et
pouvait mme devenir perptuelle, car les trois Consuls taient lus
pour dix ans, et de plus indfiniment rligibles. Quelque chose resta
de l'_absorption_ imagine par M. Sieys. Le Premier Consul, sortant
par dmission ou autrement, devenait snateur de plein droit,
c'est--dire, tait exclu  l'avenir des fonctions publiques. Les deux
autres Consuls, n'ayant pas exerc la plnitude du pouvoir,
demeuraient libres de ne pas accepter cette opulente annulation, et ne
devenaient snateurs que s'ils consentaient  l'tre.

Le Premier Consul devait avoir 500 mille francs de traitement; les
deux autres, 150 mille francs chacun. Ils devaient loger tous les
trois aux Tuileries, et avoir une garde consulaire.

[En marge: La nouvelle constitution qualifie dans nos annales
CONSTITUTION DE L'AN VIII.]

Telles furent les principales dispositions de la clbre Constitution
de l'an VIII. M. Sieys vit ainsi rduire les attributions du Snat,
et substituer un chef tout-puissant  son Grand-lecteur inactif; ce
qui a fait aboutir plus tard sa Constitution, non pas 
l'aristocratie, mais au despotisme.

[En marge: Dispositions gnrales.]

Cette Constitution ne renfermait pas de dclaration des droits, mais
au moyen de certaines dispositions gnrales, elle garantissait la
libert individuelle, l'inviolabilit du domicile du citoyen, la
responsabilit des ministres, et celle des agents infrieurs, sauf, 
l'gard de ceux-ci, l'approbation pralable des poursuites par le
Conseil d'tat; elle stipulait qu'une loi pourrait, dans certains
dpartements, et dans certains cas extraordinaires, suspendre l'action
de la Constitution, ce qui revenait  ce que nous avons appel,
depuis, la mise en tat de sige; elle assurait des pensions aux
veuves et aux enfants des militaires, et enfin, par une sorte de
retour  des ides long-temps proscrites, elle posait, en principe,
qu'il pourrait tre accord des rcompenses nationales aux hommes qui
auraient rendu d'minents services. C'tait le germe d'une
institution clbre depuis, celle de la Lgion-d'Honneur.

Le projet de M. Sieys contenait deux fortes et belles ides qui,
toutes deux, sont demeures dans notre organisation administrative: la
circonscription d'arrondissement et le Conseil d'tat.

M. Sieys devait ainsi tre l'auteur de toutes les circonscriptions
administratives de la France. Il avait dj imagin, et fait adopter
autrefois la division en dpartements; il voulut en cette occasion
qu'on substitut aux administrations cantonales, qui existaient au
nombre de cinq mille, les administrations d'arrondissement, qui,
beaucoup moins nombreuses, taient un intermdiaire plus convenable
entre la commune et le dpartement. Le principe seul en fut pos dans
la Constitution; mais on convint que bientt une loi rformerait, sur
ce principe, le systme administratif de la France, et ferait cesser
l'anarchie communale dont on a vu plus haut le tableau affligeant. Il
dut y avoir un tribunal de premire instance par arrondissement, et un
tribunal d'appel pour plusieurs dpartements runis.

[En marge: Gloire particulire  M. Sieys.]

La seconde des crations de M. Sieys, qui lui appartient en propre,
est le Conseil d'tat, corps dlibrant attach au pouvoir excutif,
prparant les lois, les soutenant auprs du pouvoir lgislatif, y
ajoutant les rglements qui doivent accompagner les lois, et rendant
la justice administrative. C'est la plus pratique de ses conceptions,
et elle devait, avec la prcdente, traverser le prsent, subsister
dans l'avenir. Disons-le  l'honneur de ce lgislateur: le temps a
emport toutes les Constitutions phmres de la Rvolution, mais les
seules parties de ces Constitutions qui aient survcu, ont t son
ouvrage.

Ce n'tait pas tout que d'arrter les dispositions de la Constitution
nouvelle, il tait indispensable d'y ajouter le personnel des
pouvoirs, de le chercher dans les hommes de la Rvolution, et de le
dsigner mme dans l'acte constitutionnel. Il fallait donc, aprs la
rdaction de toutes les dispositions qui viennent d'tre numres, il
fallait s'occuper du choix des personnes.

[En marge: Personnel choisi pour former les pouvoirs de l'tat. Le
gnral Bonaparte nomm Premier Consul pour dix ans.]

[En marge: MM. Cambacrs et Lebrun nomms seconds Consuls.]

Le gnral Bonaparte fut nomm Premier Consul pour dix ans. On ne peut
pas dire qu'il fut choisi, tant il tait indiqu par la situation: on
le reut des mains de la victoire et de la ncessit. Sa situation une
fois fixe, il s'agissait d'en trouver une pour M. Sieys. Ce grand
personnage aimait peu les affaires, et encore moins les rles
secondaires. Il ne lui convenait pas d'tre l'assistant du jeune
Bonaparte, et il refusa, par consquent, d'tre second Consul. On
verra tout  l'heure quelle place, plus conforme  son caractre, lui
fut assigne. On choisit pour second Consul M. Cambacrs,
jurisconsulte minent, qui avait acquis une grande importance parmi
les personnages politiques du temps, par beaucoup de savoir, de
prudence et de tact. Il tait,  cette poque, ministre de la justice.
M. Lebrun, crivain distingu, rdacteur autrefois des dits Maupeou,
rang, dans l'ancien rgime, parmi les hommes disposs  de sages
rformes, fidle toujours  la cause de la Rvolution modre,
trs-instruit dans les matires financires, et trop doux pour tre
un contradicteur incommode, M. Lebrun fut le troisime Consul dsign.
M. Cambacrs pouvait trs-bien suppler le gnral Bonaparte dans
l'administration de la justice; M. Lebrun pouvait le seconder
utilement dans l'administration des finances, et tous deux l'aider
beaucoup sans le contrarier aucunement. Il tait impossible de mieux
associer des hommes destins  composer le nouveau gouvernement, et de
ces choix devaient dcouler tous les autres dans l'organisation du
pouvoir excutif.

[En marge: M. Sieys charg de composer le Snat.]

Il fallait procder  la composition des corps dlibrants. L se
trouvait indiqu le rle naturel de M. Sieys. On avait crit dans la
Constitution, que le Snat lirait les membres de tous les corps
dlibrants. Il s'agissait de savoir qui composerait le Snat, une
premire fois. On statua, par un article particulier de la
Constitution, que MM. Sieys et Roger-Ducos, qui allaient cesser
d'tre Consuls, runis  MM. Cambacrs et Lebrun, qui allaient le
devenir, nommeraient la majorit absolue du Snat, laquelle tait de
31 membres sur 60. Les 31 snateurs, lus de la sorte, devaient
ensuite lire au scrutin les 29 snateurs, restant  dsigner. Le
Snat, une fois complt, devait composer le Corps Lgislatif, le
Tribunat, le Tribunal de cassation.

Au moyen de ces diverses combinaisons, le gnral Bonaparte se
trouvait chef du pouvoir excutif, mais on observait en mme temps une
sorte de convenance, en l'excluant de la composition des corps
dlibrants appels  contrler ses actes; on laissait ce soin
principalement au lgislateur de la France,  M. Sieys, dont le rle
actif tait dsormais fini, et on assurait, comme retraite,  celui-ci
la prsidence du Snat. Les positions taient ainsi convenablement
faites, et les apparences sauves.

Il fut dcid que la Constitution serait soumise au voeu national, au
moyen de registres ouverts dans les mairies, les justices de paix, les
notariats, les greffes des tribunaux, et qu'en attendant une
acceptation, dont on ne paraissait pas douter, le Premier Consul, les
deux Consuls sortants, et les deux Consuls entrants, procderaient aux
choix dont ils taient chargs, pour que, le 1er nivse, les grands
pouvoirs de l'tat fussent constitus, et prts  mettre en pratique
la nouvelle Constitution. C'tait indispensable pour faire cesser
cette dictature des Consuls provisoires, dont quelques esprits
commenaient  s'offusquer, et pour satisfaire l'impatience gnrale
qu'on prouvait de voir tablir enfin un gouvernement dfinitif. Tout
le monde, en effet, souhaitait avec ardeur un gouvernement stable et
juste, qui assurt la force et l'unit du pouvoir, sans touffer toute
libert; auprs duquel les hommes honntes et capables, de tous les
rangs, de tous les partis, trouvassent la place qui leur tait due.
Ces voeux, il faut le reconnatre, n'taient pas impossibles  exaucer
sous la Constitution de l'an VIII; elle les aurait mme satisfaits
compltement, sans les violences que lui fit subir plus tard un gnie
extraordinaire, qui, du reste, favoris comme il l'tait par les
circonstances, serait venu  bout de bien plus fortes barrires que
celles que pouvait lui opposer l'oeuvre lgislative de M. Sieys, ou
toute autre qu'on aurait pu imaginer alors.

[En marge: Promulgation de la Constitution de l'an VIII.]

La Constitution, arrte dans la nuit du 12 au 13 dcembre (21 au 22
frimaire), fut promulgue le 15 dcembre 1799 (24 frimaire an VIII), 
la grande satisfaction de ses auteurs, et du public lui-mme.

Elle charma les esprits par la nouveaut des ides, par l'habilet des
artifices. Tout le monde commena  esprer en elle, et dans les
hommes qui allaient la mettre  excution.

Elle tait prcde du prambule suivant:

Citoyens, une Constitution vous est prsente.

Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire
mettait dans les relations extrieures, dans la situation intrieure
et militaire de la Rpublique.

Elle place, dans les institutions qu'elle tablit, les premiers
magistrats dont le dvouement a paru ncessaire  son activit.

La Constitution est fonde sur les vrais principes du gouvernement
reprsentatif, sur les droits sacrs de la proprit, de l'galit, de
la libert.

Les pouvoirs qu'elle institue seront forts et stables, tels qu'ils
doivent tre pour garantir les droits des citoyens, et les intrts de
l'tat.

Citoyens, la Rvolution est fixe aux principes qui l'ont commence;
ELLE EST FINIE.

Deux hommes tels que le gnral Bonaparte et M. Sieys, s'criant en
1800: La Rvolution est finie! quelle singulire preuve des illusions
de l'esprit humain! Cependant, il faut le reconnatre, il y avait
quelque chose de fini, c'tait l'anarchie.

Chez tous ceux qui avaient mis la main  cette oeuvre, la joie de la
voir acheve tait grande. Quelques-unes des ides de M. Sieys
avaient t repousses; cependant, sa Constitution presque tout
entire tait adopte, et,  moins d'une puissance absolue comme celle
de Solon, de Lycurgue ou de Mahomet, puissance que dans nos temps de
doute, o tout prestige individuel est dtruit, aucun homme ne saurait
obtenir, il n'tait gure possible de faire passer une plus grande
portion de sa pense dans la Constitution d'un grand peuple. Et telle
qu'elle tait, si le vainqueur de Marengo n'y avait apport plus tard
deux changements considrables, l'hrdit impriale de plus, le
Tribunat de moins, cette Constitution aurait pu fournir une carrire
qui n'et pas t le triomphe du pouvoir absolu.

[En marge: Le gnral Bonaparte fait dcerner  M. Sieys la terre de
Crosne.]

M. Sieys, aprs avoir mis  la main du gnral Bonaparte l'pe qui
avait servi  renverser le Directoire, aprs avoir fait une
Constitution, allait livrer la France  l'activit dvorante du jeune
Consul, et se retirer, quant  lui, dans cette oisivet mditative,
qu'il prfrait au mouvement agit des affaires. Le nouveau Premier
Consul voulut donner au lgislateur de la France un tmoignage de
reconnaissance nationale; il fit proposer aux commissions lgislatives
de lui dcerner en don la terre de Crosne. Ce don fut dcrt, et
annonc  M. Sieys avec les plus nobles expressions de la gratitude
publique. M. Sieys prouva une vive satisfaction, car, malgr une
incontestable probit, il tait sensible aux jouissances de la
fortune, et il dut tre touch aussi des formes leves et dlicates
avec lesquelles cette rcompense nationale lui fut dcerne.

On disposa ensuite toutes choses pour mettre la Constitution en
vigueur dans les premiers jours de janvier 1800 (nivse an VIII),
c'est--dire dans les premiers jours de l'anne, qui allait clore ce
grand sicle.

FIN DU LIVRE PREMIER.




LIVRE DEUXIME.

ADMINISTRATION INTRIEURE.

     Constitution dfinitive du gouvernement consulaire.--Composition du
     Snat, du Corps Lgislatif, du Tribunat et du Conseil
     d'tat.--Dclaration du Premier Consul aux puissances de
     l'Europe.--Offres publiques de paix  l'Angleterre et 
     l'Autriche.--Proclamation adresse  la Vende.--Ouverture de la
     premire session.--Opposition naissante dans le Tribunat.--Discours
     des tribuns Duveyrier et Benjamin Constant.--Une majorit
     considrable accueille les projets des Consuls.--Nombreuses lois
     d'organisation.--Institution des prfectures et des
     sous-prfectures.--Cration des tribunaux de premire instance et
     d'appel.--Clture de la liste des migrs.--Rtablissement du droit
     de tester.--Loi sur les recettes et les dpenses.--Banque de
     France.--Suite des ngociations avec l'Europe.--Refus par
     l'Angleterre d'couter les proposions de paix.--Vive discussion 
     ce sujet dans le parlement britannique.--L'Autriche fait un refus
     plus doux, mais aussi positif que celui de l'Angleterre.--Ncessit
     de recommencer les hostilits.--Ne pouvant ramener les puissances
     belligrantes, le Premier Consul tche de s'attacher la Prusse, et
     s'explique franchement avec elle.--Il s'applique  terminer la
     guerre de la Vende avant d'ouvrir la campagne de 1800.--Situation
     des partis en Vende.--Conduite de l'abb Bernier.--Paix de
     Montfaucon.--MM. d'Autichamp, de Chtillon, de Bourmont, Georges
     Cadoudal se rendent  Paris et voient le Premier Consul.--M. de
     Frott est fusill.--Soumission dfinitive de la Vende.--Les
     troupes sont achemines vers la frontire.--Fin paisible de la
     session de l'an VIII.--Rglement de police relatif  la
     presse.--Crmonie funbre  l'occasion de la mort de
     Washington.--Le Premier Consul va s'tablir au palais des
     Tuileries.


Le 4 nivse an VIII (25 dcembre 1799) tait le jour fix pour
l'entre en fonctions des Consuls, et pour la premire runion du
Snat conservateur. De nombreuses nominations devaient prcder ce
moment, car il fallait constituer  la fois le pouvoir excutif et le
Snat, avant de les faire agir.

[En marge: Sollicitation de tout genre pour trouver place dans le
nouveau gouvernement.]

Le gnral Bonaparte, charg de nommer les agents du pouvoir excutif;
MM. Sieys, Roger-Ducos, Cambacrs et Lebrun, chargs d'lire les
membres du Snat, lesquels devaient,  leur tour, composer le Corps
Lgislatif et le Tribunat, taient assigs de sollicitations de tout
genre. Il s'agissait en effet, pour les solliciteurs, d'obtenir des
fonctions de snateurs, de membres du Corps Lgislatif, de tribuns, de
conseillers d'tat, de prfets; et ces hautes fonctions, toutes 
donner  la fois, toutes largement rtribues, avaient de quoi tenter
les ambitions. Beaucoup de rvolutionnaires ardents, ennemis du 18
brumaire, taient dj fort apaiss. Beaucoup de ces incertains, qui
ne se dcident qu'aprs le succs, commenaient  se prononcer
hautement. Il y avait alors, comme toujours, une expression courante,
qui peignait parfaitement l'tat des esprits. Il faut _se montrer_,
disait-on; il faut prouver que loin de vouloir crer des obstacles au
nouveau gouvernement, on est prt au contraire  l'aider  vaincre
ceux qui l'entourent: ce qui signifiait qu'on dsirait attirer sur soi
l'attention des cinq personnages chargs de toutes les nominations. Il
y avait mme des solliciteurs qui, pour obtenir leur admission au
Tribunat, promettaient leur dvouement au gouvernement consulaire,
quoique fort rsolus d'avance  lui faire essuyer les contrarits les
plus vives.

Lorsque, dans les rvolutions, le feu des passions commence 
s'teindre, on voit l'avidit succder  la violence, et de l'effroi
on passe presque subitement au dgot. Si des actes d'une haute
vertu, si des faits hroques, ne venaient pas couvrir de leur clat
de tristes dtails, et surtout, si les vastes et bienfaisants
rsultats que les rvolutions sociales procurent aux nations, ne
venaient pas compenser le mal prsent par l'immensit du bien  venir,
il faudrait dtourner les yeux du spectacle qu'elles offrent au monde.
Mais elles sont l'preuve  laquelle la Providence soumet les socits
humaines pour les rgnrer, et on doit ds lors en observer avec
soin, et, si l'on peut, avec fruit, le tableau tour  tour repoussant
ou sublime.

Il parat que ce mouvement de toutes les ambitions fut assez grand,
pour frapper les crivains, et occuper leur plume. Le _Moniteur_
lui-mme, qui n'tait pas encore journal officiel, mais qui le devint
quelques jours aprs (le 7 nivse), le _Moniteur_ crut devoir fltrir
ces bassesses:

Depuis que la Constitution a cr, disait-il, une quantit de places
richement dotes, que de gens en mouvement! que de visages peu connus
qui s'empressent de se montrer! que de noms oublis qui s'agitent de
nouveau sous la poussire de la Rvolution! que de fiers rpublicains
de l'an VII se font petits pour arriver jusqu' l'homme puissant qui
peut les placer! que de Brutus qui sollicitent! que de petits talents
on exalte! que de minces services on exagre! que de taches sanglantes
on dguise! Ce prodigieux changement de scne s'est opr en un
moment. Esprons que le hros de la libert, celui qui n'a encore
marqu dans la Rvolution que par des bienfaits, verra ces manoeuvres
avec le dgot qu'elles inspirent  toute me leve, et qu'il ne
souffrira pas qu'une foule de noms obscurs ou fltris cherchent 
s'envelopper des rayons de sa gloire, (_Moniteur_ du 3 nivse.)

Faisons cependant la juste part du bien et du mal, et ne croyons pas
que ce tableau fut celui de la nation tout entire. S'il y avait des
hommes qui s'abaissaient, ou d'autres qui, sans s'abaisser,
s'agitaient au moins; quelques-uns attendaient dignement l'appel que
le gouvernement allait faire  leurs lumires et  leur zle. Si M.
Constant, par exemple, sollicitait, avec instance et avec de grandes
assurances de dvouement  la famille Bonaparte, son admission au
Tribunat, MM. de Tracy, Volney, Monge, Carnot, Ginguen, Ducis, ne
sollicitaient pas, et laissaient  la libre volont du pouvoir
constituant, le soin de les comprendre dans cette vaste distribution
des fonctions publiques.

[En marge: Premire runion, le 24 dcembre, pour la composition des
principales autorits.]

Le 24 dcembre (3 nivse), les nouveaux Consuls se runirent pour
procder  la composition du Conseil d'tat, et se mettre ainsi en
mesure d'installer le gouvernement le lendemain, 25 dcembre (4
nivse). MM. Sieys, Roger-Ducos, Consuls sortants, MM. Cambacrs et
Lebrun, Consuls entrants, se rendirent ensuite au Luxembourg, pour
nommer la moiti plus un des membres du Snat, afin que le Snat pt
aussi se runir le lendemain, se complter, et procder  la
composition des grands corps dlibrants.

[En marge: Organisation du Conseil d'tat.]

Le Conseil d'tat fut divis en cinq sections: la premire des
finances, la seconde de lgislation civile et criminelle, la troisime
de la guerre, la quatrime de la marine, la cinquime de l'intrieur.
Chaque section devait tre prside par un conseiller d'tat, le
Conseil tout entier par le Premier Consul, ou, en son absence, par
l'un de ses deux collgues, Cambacrs ou Lebrun.

Chaque section devait rdiger les projets de loi, ou les rglements
relatifs aux matires de sa comptence. Ces projets et rglements
devaient tre ensuite dlibrs en assemble gnrale de toutes les
sections runies. Le Conseil d'tat tait charg, en outre, de
prononcer sur le contentieux administratif, et de dcider les conflits
de comptence, entre l'administration et les tribunaux. Ce sont l les
attributions dont il jouit encore aujourd'hui; mais il avait alors la
rdaction oblige des lois, leur discussion exclusive devant le Corps
Lgislatif, plus enfin la connaissance des grandes questions de
gouvernement, quelquefois mme celles de politique extrieure, comme
on en verra certains exemples plus tard. Le Conseil d'tat tait donc
 cette poque, non pas seulement un conseil d'administration, mais un
vrai conseil de gouvernement.

Quelques membres de ce corps taient chargs, en outre, dans divers
ministres, de certaines administrations spciales, auxquelles on
avait voulu attribuer une importance plus grande, ou assurer des soins
plus particuliers: c'taient l'instruction publique, le trsor, le
domaine de l'tat, les colonies et les travaux publics. Les
conseillers d'tat chargs de diriger ces diverses parties, taient
placs sous l'autorit du ministre comptent. Les membres du Conseil
d'tat, grandement rtribus, devaient recevoir chacun 25 mille francs
d'appointements, et les prsidents, 35 mille. De telles valeurs, comme
on sait, taient alors fort suprieures  ce qu'elles seraient
aujourd'hui. On ambitionnait les places au Conseil d'tat, plus que
les places au Snat, car, avec des traitements gaux  ceux des
snateurs, et une considration aussi grande, les conseillers d'tat
taient admis, autant que les ministres eux-mmes, au maniement des
plus hautes affaires.

[En marge: Premiers membres du Conseil d'tat.]

Les membres principaux de ce grand corps furent,  la section de la
guerre, MM. Lacue, Brune, Marmont;  la section de la marine, MM. de
Champagny, Ganteaume, Fleurieu;  la section des finances, MM.
Defermon, Duchtel, Dufresne;  la section de la justice, MM. Boulay
de la Meurthe, Berlier, Ral;  la section de l'intrieur, MM.
Roederer, Cretet, Chaptal, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, Fourcroy.
Les cinq prsidents dsigns furent MM. Brune, Ganteaume, Defermon,
Boulay de la Meurthe et Roederer. On ne pouvait assurment pas
composer ce corps de noms plus considrs, de talents plus rels et
plus divers. Il faut dire que la Rvolution franaise avait t
prodigieusement fconde en hommes, dans tous les genres, et que, si on
voulait surtout ne plus tenir compte des exclusions prononces par les
partis, les uns  l'gard des autres, on avait le moyen de composer
le personnel de gouvernement, le plus vari, le plus capable,
ajoutons, le plus glorieux. C'est ce que fit le nouveau Consul; il
choisit, par exemple, pour la section des finances, M. Devaisnes, fort
accus alors de royalisme, mais ayant, dans la partie dont il
s'occupait, des connaissances pratiques, qui avaient t, et qui
furent depuis fort utiles.

[En marge: Premire composition du Snat.]

Ce mme jour 24 dcembre (3 nivse), MM. Sieys, Roger-Ducos,
Cambacrs et Lebrun, se runirent pour dsigner les vingt-neuf
snateurs, qui, avec les deux Consuls sortants, faisaient le nombre de
trente-un. La liste avait t naturellement prpare  l'avance; elle
contenait les noms les plus respectables, MM. Berthollet, Laplace
(celui-ci rcemment sorti du ministre de l'intrieur), Monge, Tracy,
Volney, Cabanis, Kellermann, Garat, Lacpde, Ducis. Ce dernier
n'accepta pas.

[En marge: Installation du nouveau gouvernement consulaire, le 25
dcembre 1799.]

Le lendemain 25 dcembre (4 nivse), le Conseil d'tat se runit pour
la premire: fois. Les Consuls, accompagns des ministres, assistaient
 la sance. On dlibra sur un projet de loi destin  rgler les
rapports des grands corps de l'tat entre eux; on convint, aussi des
projets qu'il faudrait prparer pour les prsenter  la prochaine
session du Corps Lgislatif.

Le Snat s'assembla de son ct au Palais du Luxembourg, et se
complta par l'lection de vingt-neuf membres nouveaux, lesquels,
ajouts aux trente-un dj choisis, portrent  soixante le nombre
total des snateurs. On se rappelle que ce nombre devait tre lev
plus tard  quatre-vingts. On comptait encore de belles renommes dans
cette liste complmentaire: MM. Lagrange, d'Arcet, Franois de
Neufchteau, Daubenton, Bougainville, le banquier Perregaux, et enfin
un nom trs-ancien, M. de Choiseul-Praslin.

[En marge: Composition du Corps Lgislatif.]

Les jours suivants le Snat s'occupa de la composition du Corps
Lgislatif et du Tribunat. On plaa dans le Corps Lgislatif des
hommes modrs de toutes les poques, des membres de l'Assemble
constituante, de l'Assemble lgislative, de la Convention nationale,
enfin des dputs aux Cinq-Cents. On eut soin de choisir dans ces
diverses assembles les hommes qui avaient peu recherch le bruit, le
succs, l'agitation des affaires, rservant pour le Tribunat ceux qui
taient connus pour avoir les gots contraires. Les trois cents noms
composant le Corps Lgislatif ne pouvaient donc tre des noms bien
clatants, et, dans cette liste nombreuse, il serait difficile d'en
trouver deux ou trois qui soient connus encore aujourd'hui. On y
remarquait le modeste et brave Latour-d'Auvergne, hros digne de
l'antiquit par ses vertus, ses exploits et sa noble fin.

[En marge: Composition du Tribunat.]

Les cent noms du Tribunat, choisis avec l'intention toute naturelle,
mais bientt suivie d'amers regrets, de donner place aux esprits
actifs, remuants, amoureux de renomme, ces cent noms contenaient des
clbrits dont quelques-unes sont dj un peu effaces, mais point
oublies au jour o nous crivons: c'taient MM. Chnier, Andrieux,
Chauvelin, Stanislas de Girardin, Benjamin Constant, Daunou, Riouffe,
Brenger, Ganilh, Ginguen, Laromiguire, Jean-Baptiste Say,
Jacquemont, etc.

La composition de ces corps une fois termine, on prpara le local qui
leur tait destin. Les Tuileries furent rserves aux trois Consuls;
le Luxembourg fut affect au Snat, le Palais-Bourbon au Corps
Lgislatif, et le Palais-Royal au Tribunat.

On consacra une somme de quelques cent mille francs  rendre les
Tuileries habitables; et, en attendant l'achvement des travaux
ncessaires, les Consuls demeurrent au Petit-Luxembourg.

Le gnral Bonaparte avait dj beaucoup fait depuis son retour
d'gypte: il avait renvers le Directoire, et s'tait acquis une
autorit, infrieure en apparence, suprieure en ralit,  celle de
la royaut constitutionnelle. Mais il venait  peine de se saisir de
cette autorit, et il fallait en lgitimer la possession par d'utiles
travaux, de grandes actions. Il lui restait donc immensment  faire,
et ses premiers essais de rorganisation n'taient qu'un effort, dj
heureux sans doute, mais qui laissait encore dans le pays de grands
dsordres, de profondes souffrances, la gne au trsor, la misre aux
armes, les feux de la guerre civile en Vende, l'incertitude chez les
puissances neutres, un vritable acharnement  prolonger la lutte chez
les puissances belligrantes. Et cependant, cette prise de possession
du pouvoir, venant aprs ses premiers travaux, et prcdant les
travaux immenses qu'il avait la confiance d'excuter bientt, charma
son coeur ambitieux.

[En marge: Diverses mesures politiques, qui accompagnent
l'installation du gouvernement consulaire.]

Il fit, pour clbrer l'installation de son gouvernement, une suite
d'actes soigneusement accumuls, dans lesquels peraient une politique
profonde, une joie sensible, et cette gnrosit que le contentement
inspire  toute me vive et bienveillante. Ces mesures se succdrent
depuis le 25 dcembre (4 nivse), jour de l'installation du
gouvernement consulaire, jusqu'au 1er janvier 1800 (11 nivse), jour
de l'ouverture de la premire session lgislative.

[En marge: Les parents d'migrs et les ci-devant nobles, admis aux
fonctions publiques.]

D'abord, un avis du Conseil d'tat du 27 dcembre (6 nivse) dcida
que les lois qui excluaient les parents d'migrs et les ci-devant
nobles des fonctions publiques, tombaient de droit, vu que ces lois
taient contraires aux principes de la nouvelle Constitution.

[En marge: Rappel des proscrits du 18 fructidor.]

Un certain nombre d'individus, appartenant au parti rvolutionnaire,
devaient, comme nous l'avons dit, tre dports ou dtenus, par suite
d'une mesure peu rflchie, prise quelques jours aprs le 18 brumaire.
La dportation et la dtention avaient t changes en surveillance de
la haute police. Cette surveillance elle-mme fut supprime par un
arrt du 5 nivse. Aprs cette rparation accorde  ceux qui avaient
failli essuyer ses rigueurs, le Premier Consul en accorda une plus
importante, et plus ncessaire, aux victimes du Directoire, et des
gouvernements antrieurs. Les dports sans jugement rgulier furent
autoriss  rentrer en France, sauf l'obligation de sjourner dans des
lieux indiqus. Cette disposition s'appliquait  des proscrits de tous
les temps, mais surtout  ceux du 18 fructidor. MM. Boissy d'Anglas,
Dumolard, Pastoret, taient rappels et autoriss  sjourner, le
premier  Annonay, le second  Grenoble, le troisime  Dijon. MM.
Carnot, Portalis, Quatremre-Quincy, Simon, Villaret-Joyeuse,
Barb-Marbois, Barrre, rappels aussi, taient autoriss  habiter
Paris. Le soin de placer dans la capitale, quoiqu'elle ne ft pas leur
pays natal, des hommes tels que MM. Carnot, Simon et Portalis,
indiquait assez que le gouvernement avait des vues sur eux, et se
disposait  employer leurs talents.

[En marge: Restitution des glises aux prtres.]

D'autres mesures furent prises relativement au culte et  son libre
exercice. Le 28 dcembre (7 nivse), il fut arrt que les difices
destins aux crmonies religieuses continueraient  recevoir cette
destination, ou la recevraient de nouveau, s'ils n'avaient pas t
rendus aux ministres des divers cultes. Certaines autorits locales,
voulant gner l'exercice du Catholicisme, dfendaient l'ouverture des
glises le dimanche, et ne l'autorisaient que les jours de dcadi. Les
Consuls cassrent les arrts municipaux de cette espce, et
ajoutrent  la restitution des difices religieux, la libre facult
d'en jouir les jours indiqus par chaque culte. Cependant on n'osa pas
encore interdire les crmonies des thophilanthropes, qui avaient
lieu dans les glises, certains jours de la semaine, et qui, aux yeux
des catholiques, passaient pour des profanations.

[En marge: La promesse de fidlit  la Constitution substitue pour
les prtres au serment.]

Les Consuls firent modifier la formule de l'engagement exig de la
part des prtres. On leur demandait auparavant un serment spcial 
la constitution civile du clerg, serment qui les obligeait 
reconnatre une lgislation contraire, suivant quelques-uns, aux lois
de l'glise. On imagina de leur imposer une simple promesse
d'obissance  la Constitution de l'tat, ce qu'aucun d'eux ne pouvait
raisonnablement hsiter  faire,  moins de refuser l'_obissance 
Csar_, rigoureusement prescrite par la religion catholique. C'est l
ce qu'on appela depuis la _promesse_, par opposition au _serment_, et
ce qui ramena sur-le-champ un grand nombre de prtres  l'autel. Les
_asserments_ avaient dj obtenu la faveur du gouvernement; c'tait
le tour aujourd'hui des _non-asserments_.

Enfin, aux mesures de cette nature, le nouveau Premier Consul en
ajouta une, qui devait, aux yeux de tout le monde, lui appartenir plus
directement, parce qu'elle rappelait des relations qui lui taient en
quelque sorte personnelles. Il avait ngoci avec Pie VI, le pape
dfunt, et sign, aux portes de Rome, le trait de Tolentino: il
avait, ds l'anne 1797, affect de montrer de grands gards pour ce
chef de l'glise catholique, et en avait reu des tmoignages marqus
de bienveillance. Pie VI, mort  Valence en Dauphin, n'avait pas
encore obtenu les honneurs de la spulture. Ses restes mortels taient
dposs dans une sacristie. Le gnral Bonaparte, revenant d'gypte,
vit le cardinal Spina  Valence, apprit ces dtails, et se promit de
rparer bientt un oubli tout  fait inconvenant.

Aussi, ds le 30 dcembre (9 nivse), il fit prendre par les Consuls
un arrt, appuy sur les plus nobles considrations.

[En marge: Honneurs funbres dcerns  Pie VI.]

Les Consuls, disait cet arrt, considrant, que le corps de Pie VI
est depuis six mois en dpt dans la ville de Valence, sans qu'il lui
ait t accord les honneurs de la spulture;

Que, si ce vieillard, respectable par ses malheurs, a t un moment
l'ennemi de la France, ce n'a t que sduit par les conseils des
hommes qui environnaient sa vieillesse;

Qu'il est de la dignit de la nation franaise, et conforme  son
caractre, de donner des marques de considration  un homme qui
occupa un des premiers rangs sur la terre;

Les Consuls arrtent...... etc., etc. Suivaient les dispositions,
qui ordonnaient  la fois des honneurs funbres pour le pontife, et un
monument qui ft connatre la dignit du prince enseveli.

Cette dmonstration produisit plus d'effet, peut-tre, que les mesures
les plus humaines, parce qu'elle frappait, tonnait les imaginations,
habitues  d'autres spectacles. Aussi une foule immense accourut-elle
 Valence, pour profiter de l'autorisation qui lui tait donne de
faire une manifestation religieuse.

[En marge: Abolition de la fte du 21 janvier.]

Le catalogue des ftes rvolutionnaires en renfermait une bien
malheureusement imagine, c'tait celle qu'on clbrait le 21 janvier.
Quel que ft le sentiment des hommes de tous les partis,  l'gard du
tragique vnement rappel par cette date, c'tait une fte barbare,
que celle qui avait pour objet la commmoration d'une catastrophe
sanglante. Le gnral Bonaparte, sous le Directoire, avait dj montr
une vive rpugnance  y assister, non pas qu'il songet ds lors 
honorer la royaut qu'il devait un jour rtablir  son profit, mais il
aimait  braver publiquement les passions qu'il ne partageait pas.
Devenu chef du gouvernement, il fit dcider par les commissions
lgislatives, qu'il n'y aurait plus que deux ftes: celle du 14
juillet, anniversaire du premier jour de la Rvolution, et celle du
1er vendmiaire, anniversaire du premier jour de la Rpublique. Ces
journes, disait-il, sont imprissables dans la mmoire des citoyens;
elles ont t accueillies par tous les Franais avec des transports
unanimes, et ne rveillent aucun souvenir qui tende  porter la
division parmi les amis de la Rpublique.

Il fallait toute la puissance, toute la hardiesse du chef du nouveau
gouvernement, pour se permettre une suite de mesures qui, bien que
justes, politiques et morales en elles-mmes, paraissaient cependant 
beaucoup d'esprits exalts, autant d'actes prcurseurs d'une
contre-rvolution complte. Mais, en faisant tout cela, le gnral
Bonaparte avait soin, tantt de donner lui-mme le premier exemple de
l'oubli des haines politiques, tantt de rveiller avec clat ce
sentiment de la gloire, par lequel il conduisait les hommes du temps,
et les arrachait aux basses fureurs des partis. Ainsi, le gnral
Augereau l'avait offens par une conduite inconvenante au 18 brumaire;
nanmoins il le nomma commandant de l'arme de Hollande.

Montrez, lui crivait-il, dans une lettre qui fut publie, montrez
dans tous les actes que votre commandement vous donnera lieu de faire,
que vous tes au-dessus de ces misrables divisions de parti, dont le
contre-coup a t malheureusement, depuis dix ans, le dchirement de
la France... Si les circonstances m'obligent  faire la guerre par
moi-mme, comptez que je ne vous laisserai pas en Hollande, et que je
n'oublierai jamais la belle journe de Castiglione.

[En marge: Institution des armes d'honneur.]

En mme temps il prluda  la fondation de la Lgion-d'Honneur, en
instituant les armes d'honneur. Cette dmocratie franaise, aprs
avoir affich l'horreur des distinctions personnelles, pouvait tout au
plus admettre alors des rcompenses pour les actions militaires. Comme
consquence d'un article de la Constitution, le Premier Consul fit
dcider que, pour toute action d'clat, il serait dcern un fusil
d'honneur aux fantassins, un mousqueton d'honneur aux cavaliers, des
grenades d'honneur aux artilleurs, et, enfin, des sabres d'honneur aux
officiers de tous les grades.  l'institution qui fut dcrte le 25
dcembre (4 nivse), le Premier Consul ajouta des faits positifs. Le
lendemain, il dcerna au gnral Saint-Cyr un sabre pour un combat
brillant que ce gnral venait de livrer dans l'Apennin. Recevez, lui
dit-il, comme tmoignage de ma satisfaction, un beau sabre que vous
porterez les jours de combat. Faites connatre aux soldats qui sont
sous vos ordres que je suis content d'eux, et que j'espre l'tre
davantage encore.

 ces actes, qui annonaient la prise de possession du pouvoir, qui
marquaient le caractre de son gouvernement, et faisaient ressortir sa
disposition  se mettre au-dessus de toutes les passions des partis,
le Premier Consul joignit immdiatement des dmarches d'une importance
plus considrable, tant  l'gard de la Vende que des puissances de
l'Europe.

Une suspension d'armes avait t signe avec les Vendens, des
pourparlers entams avec eux, et cependant la pacification n'avanait
pas. Le gnral Bonaparte avait laiss peu de doutes aux royalistes,
qui s'taient adresss  lui pour sonder ses intentions, et savoir
s'il ne lui suffirait pas d'tre le restaurateur, le soutien, le
premier sujet de la maison de Bourbon. Il les avait dtromps en se
montrant irrvocablement attach  la cause de la Rvolution
franaise. Cette franchise dans ses dclarations, n'avait pas rendu
plus facile le rapprochement commenc. Les chefs vendens hsitaient;
ils taient placs entre la crainte que leur inspirait la vigueur du
nouveau gouvernement, et les instances des migrs de Londres,
autoriss  leur promettre, de la part de M. Pitt, des armes, de
l'argent et des dbarquements.

C'tait sur une nouvelle insurrection en Vende que l'Angleterre
comptait particulirement. Elle projetait de faire sur cette partie de
nos ctes, une tentative semblable  celle qui avait t essaye en
Hollande. Le mauvais succs de cette dernire ne l'avait pas
dcourage, et elle demandait avec instance  l'empereur Paul le
concours de ses troupes, sans beaucoup de chances, il est vrai, de
l'obtenir. La Prusse, qui commenait  tmoigner pour le gouvernement
consulaire une sorte d'intrt, la Prusse ne cessait de rpter 
l'aide-de-camp Duroc et au charg d'affaires de France, M. Otto:
Finissez-en avec la Vende, car c'est l qu'on vous prpare les coups
les plus sensibles.--

Le gnral Bonaparte le savait. Indpendamment du tort que la Vende
faisait aux armes de la Rpublique, en absorbant une partie de leurs
forces, la guerre civile lui semblait non-seulement un malheur, mais
une sorte de dshonneur pour un gouvernement, car elle attestait un
tat intrieur dplorable. Il avait donc pris, pour en finir, les
mesures les plus efficaces. Il avait fait revenir de Hollande une
partie de l'arme qui, sous le gnral Brune, venait de vaincre les
Anglo-Russes; il y avait joint une partie de la garnison de Paris,
qu'il lui importait peu de diminuer considrablement, supplant  la
force matrielle par le prestige de son nom, et de la sorte il tait
parvenu  runir dans l'Ouest une arme excellente, d'environ 60 mille
hommes. Le gnral Brune fut mis  la tte de cette arme, avec
recommandation de garder pour son principal lieutenant, le sage et
conciliant Hdouville, qui tenait tous les fils de la ngociation avec
les royalistes. Le nom du gnral Brune tait une rponse  ceux qui
comptaient sur une nouvelle descente des Anglo-Russes. Mais, avant de
frapper un coup dcisif, si les conditions de la pacification
n'taient pas enfin acceptes, le Premier Consul crut devoir
s'adresser aux Vendens, le jour mme de son installation.

Le 29 dcembre (8 nivse), il fit parvenir aux dpartements de l'Ouest
une proclamation, et un arrt des Consuls; il leur disait:

[En marge: Proclamation adresse  la Vende.]

Une guerre impie menace d'embraser une seconde fois les dpartements
de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la Rpublique est
d'en prvenir les progrs, et de l'teindre dans son foyer; mais ils
ne veulent dployer la force qu'aprs avoir puis les voies de la
persuasion et de la justice.

Distinguant entre les hommes criminels, vendus  l'tranger,  jamais
irrconciliables avec la Rpublique, et les citoyens gars, qui
n'avaient voulu en faisant la guerre civile, que rsister  des
perscutions cruelles, le Premier Consul rappelait tous les actes qui
devaient rassurer ces derniers et les ramener au gouvernement nouveau,
tels que la rvocation de la loi des otages, la restitution des
glises aux prtres, la libert laisse  chacun d'observer le
dimanche; il promettait ensuite pleine et entire amnistie  ceux qui
se soumettraient, abandonneraient les rassemblements d'insurgs, et
dposeraient les armes fournies par l'Angleterre. Mais il ajoutait
qu'on svirait immdiatement par la force, contre ceux qui
persisteraient dans l'insurrection. Il annonait la suspension de la
Constitution, c'est--dire l'emploi des juridictions extraordinaires,
dans les lieux o les bandes insurges continueraient  se montrer en
armes. Le gouvernement, disait en finissant la proclamation des
Consuls, pardonnera; il fera grce au repentir; l'indulgence sera
entire et absolue; mais il frappera quiconque, aprs cette
dclaration, oserait encore rsister  la souverainet nationale....
Mais non, nous ne connatrons plus qu'un sentiment, l'amour de la
patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de
la rconciliation et de la concorde. Qu'ils parlent aux coeurs le
langage qu'ils apprirent  l'cole de leur matre; qu'ils aillent dans
ces temples qui se rouvrent pour eux, offrir le sacrifice qui expiera
les crimes de la guerre, et le sang qu'elle a fait verser.

Cette manifestation, appuye sur une force redoutable, tait de nature
 produire effet; surtout de la part d'un gouvernement nouveau,
compltement tranger aux excs et aux fautes, qui avaient servi de
prtexte  la guerre civile.

Aprs avoir ainsi procd  l'gard des ennemis du dedans, le Premier
Consul, s'adressant aux ennemis du dehors, rsolut de faire une
dmarche solennelle auprs des deux puissances qui n'avaient encore
donn aucun signe de retour vers la France, et qui semblaient, au
contraire, acharnes  la guerre: nous voulons parler de l'Autriche et
de la Grande-Bretagne.

La Prusse avait parfaitement accueilli, comme on l'a vu,
l'aide-de-camp Duroc, et ne cessait de donner chaque jour des
tmoignages de sympathie plus expressifs au Premier Consul. Satisfaite
de ses rapports avec lui, elle souhaitait des succs  son
gouvernement contre l'anarchie, des succs  ses armes contre
l'Autriche. Quant au projet de se porter mdiatrice, elle en caressait
toujours la pense, mais elle n'osait faire le premier pas, croyant le
moment de la paix encore loign, et ne voulant pas s'engager, si tt,
dans une dmarche dont il n'tait pas possible de prvoir la porte.
Quiconque, en effet, observait bien l'tat des choses en Europe,
pouvait facilement entrevoir que, pour dnouer les liens, qui
attachaient l'Angleterre et l'Autriche, il faudrait encore une
campagne. La cour de Madrid avait vu aussi avec satisfaction
l'avnement du gnral Bonaparte, parce qu'avec lui l'alliance de
l'Espagne et de la France semblait  la fois plus honorable et plus
profitable. Mais l'horizon ne s'claircissait nulle part d'une manire
complte. Le gnral Bonaparte rsolut donc, le jour mme o la
Constitution l'investissait officiellement d'une autorit nouvelle, de
s'adresser aux puissances, dcidment ennemies, pour leur offrir la
paix, et pour les mettre ainsi publiquement dans leur tort, si elles
la refusaient. Aprs cela, il pourrait entreprendre la guerre, en
ayant l'opinion du monde pour lui.

D'abord, il donna des ordres de dpart  tous les agents franais
nomms prcdemment, et qui n'avaient pas encore quitt Paris, parce
qu'on voulait qu'ils fussent accrdits au nom d'un gouvernement
dfinitivement constitu. Le gnral Beurnonville se mit en route pour
Berlin, M. Alquier pour Madrid, M. de Smonville pour La Haye, M.
Bourgoing pour Copenhague. Le gnral Beurnonville fut charg d'une
adroite flatterie envers le roi de Prusse, ce fut de lui demander un
buste du grand Frdric, afin de placer ce buste dans la grande
galerie de Diane aux Tuileries. Le Premier Consul faisait disposer
dans cette galerie les images de tous les grands hommes, objets de sa
prdilection. M. Alquier, en portant  Madrid les paroles les plus
caressantes pour le roi et pour la reine, tait charg d'y joindre un
cadeau pour le prince de la Paix, qui exerait une influence
considrable, quoiqu'il ne ft plus ministre. Ce cadeau consistait en
belles armes fabriques dans la manufacture de Versailles, clbre
alors dans toute l'Europe par la perfection de ses produits.

[En marge: Offre publique de paix adresse  l'Angleterre et 
l'Autriche.]

Cela fait, le Premier Consul s'occupa de la dmarche projete 
l'gard des deux cours ennemies, l'Angleterre et l'Autriche. En
gnral, on a coutume de dissimuler de telles dmarches, de les faire
prcder de tentatives indirectes, pour s'pargner l'humiliation d'un
refus. Le gnral Bonaparte, en parlant  l'Angleterre et 
l'Autriche, voulait parler au monde, et pour cela il lui fallait une
ouverture solennelle, qui sortt tout  fait des formes accoutumes,
qui pt s'adresser au coeur des souverains eux-mmes, les flatter ou
les embarrasser. En consquence, au lieu de faire parvenir des notes 
lord Grenville, ou  M. de Thugut, il crivit directement au roi
d'Angleterre et  l'empereur d'Allemagne, deux lettres, que les
ministres de ces cours furent chargs de transmettre  leurs
souverains.

La lettre destine au roi d'Angleterre tait ainsi conue:

                         Paris, 5 nivse an VIII (26 dcembre 1799).

[En marge: Lettre au roi d'Angleterre.]

Appel, Sire, par le voeu de la nation franaise  occuper la
premire magistrature de la Rpublique, je crois convenable, en
entrant en charge, d'en faire directement part  Votre Majest.

La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
doit-elle tre ternelle? n'est-il donc aucun moyen de s'entendre?

Comment les deux nations les plus claires de l'Europe, puissantes
et fortes plus que ne l'exigent leur sret et leur indpendance,
peuvent-elles sacrifier  des ides de vaine grandeur, le bien du
commerce, la prosprit intrieure, le bonheur des familles? comment
ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins, comme la
premire des gloires?

Ces sentiments ne peuvent pas tre trangers  Votre Majest, qui
gouverne une nation libre, et dans le seul but de la rendre heureuse.

Votre Majest ne verra dans cette ouverture, que mon dsir sincre de
contribuer efficacement, pour la seconde fois,  la pacification
gnrale, par une dmarche prompte, toute de confiance, et dgage de
ces formes, qui, ncessaires peut-tre pour dguiser la dpendance des
tats faibles, ne dclent dans les tats forts que le dsir mutuel de
se tromper.

La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
long-temps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
l'puisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
civilises est attach  la fin d'une guerre, qui embrase le monde
entier.

                                        Sign BONAPARTE,
                        _Premier Consul de la Rpublique franaise_.

Le mme jour, le Premier Consul adressa la lettre suivante 
l'empereur d'Allemagne:

[En marge: Lettre  l'empereur d'Allemagne.]

De retour en Europe aprs dix-huit mois d'absence, je retrouve la
guerre allume entre la Rpublique franaise et Votre Majest.

La nation franaise m'appelle  occuper la premire magistrature.

tranger  tout sentiment de vaine gloire, le premier de mes voeux
est d'arrter l'effusion du sang qui va couler. Tout fait prvoir que
dans la campagne prochaine, des armes nombreuses et habilement
diriges tripleront le nombre des victimes, que la reprise des
hostilits a dj faites. Le caractre connu de Votre Majest ne me
laisse aucun doute sur le voeu de son coeur. Si ce voeu est seul
cout, j'entrevois la possibilit de concilier les intrts des deux
nations.

[En marge: Janv. 1800.]

Dans les relations que j'ai eues prcdemment avec Votre Majest,
elle m'a tmoign personnellement quelque gard. Je la prie de voir
dans la dmarche que je fais, le dsir d'y rpondre, et de la
convaincre de plus en plus de la considration toute particulire que
j'ai pour elle.

                                        Sign BONAPARTE,
                        _Premier Consul de la Rpublique franaise_.

Telle tait la manire dont le Premier Consul annonait son avnement,
soit aux partis qui divisaient la France, soit aux cabinets coaliss
contre elle. Il offrait la paix, se disposant  la conqurir par la
force, s'il ne pouvait l'obtenir par des dmarches amicales. Son
intention tait d'employer l'hiver  faire une campagne courte et
dcisive en Vende, afin de pouvoir ensuite, au printemps, reporter
sur le Rhin et sur les Alpes, les troupes, qui, aprs la fin de la
guerre intrieure, seraient devenues disponibles pour la guerre
extrieure.

[En marge: Ouverture du Corps Lgislatif.]

En attendant le rsultat de ses dmarches, il ouvrit le 1er janvier
1800 (11 nivse an VIII) la session lgislative, et rsolut de
consacrer cette session de quatre mois,  prparer par de bonnes lois
la rorganisation administrative de la France, qui tait  peine
commence. Il venait de substituer, dans le ministre de l'intrieur,
au savant Laplace, son frre Lucien; dans le ministre de la justice,
 M. Cambacrs, devenu Consul, M. Abrial, trs-honnte homme et
trs-appliqu au travail.

Le 1er janvier 1800, le Snat, le Corps Lgislatif, le Tribunat
s'assemblrent. Le Snat lut M. Sieys pour prsident, le Corps
Lgislatif lut M. Perrin des Vosges, le Tribunat, M. Daunou. De
nombreux projets de lois furent immdiatement prsents au Corps
Lgislatif.

Il rgnait une sorte d'anxit  la vue de ces assembles dlibrantes,
de nouveau runies. On tait fatigu d'agitations, on avait soif de
repos, on tait revenu de ce got si vif pour l'loquence politique, que
la France avait prouv en quatre-vingt-neuf, lorsque Mirabeau, Barnave,
Maury, Cazals, lui ouvrirent une carrire de gloire toute nouvelle,
celle de la tribune. Le dchanement contre les avocats tait gnral;
il n'y avait de faveur que pour les hommes d'action, capables de
procurer  la France la victoire et la paix. Cependant on n'avait pas
encore pris son parti de l'tablissement du pouvoir absolu; on ne
souhaitait pas l'touffement de toute libert, de toute discussion sage.
Si la puissance d'action, qu'un nouveau lgislateur venait de placer,
dans la Constitution, en crant un Premier Consul, et en choisissant
pour cette magistrature le plus grand capitaine du sicle, si cette
puissance tait incompatible avec la libert, on tait prt  sacrifier
celle-ci: mais tout le monde et t charm que la conciliation de la
libert et d'un pouvoir fort ft possible. Ce n'taient pas les
agitateurs vulgaires, ou les rpublicains obstins, qui pensaient ainsi;
c'taient les esprits sages, clairs, qui n'auraient pas voulu que la
Rvolution se dmentt elle-mme sitt, et si compltement. Aussi les
indiffrents se demandaient-ils avec curiosit, les bons citoyens avec
une inquitude vritable, comment le Tribunat, seul corps qui et la
parole, se comporterait  l'gard du gouvernement, et comment le
gouvernement supporterait une opposition, s'il venait  s'en produire
une.

Quand une raction se prononce, quelque gnrale que soit cette
raction, elle n'entrane pas tout le monde; et elle irrite, rvolte
mme, ceux qu'elle n'entrane pas. MM. Chnier, Andrieux, Ginguen,
Daunou, Benjamin Constant, qui sigeaient au Tribunat, MM. de Tracy,
Volney, Cabanis, qui sigeaient au Snat, tout en dplorant les crimes
de la Terreur, n'taient pas disposs  penser que la Rvolution
franaise et tort contre ses adversaires. Les doctrines monarchiques
et religieuses, qui revenaient  vue d'oeil, les froissaient, surtout
par la prcipitation immodre avec laquelle s'oprait ce retour aux
anciennes ides. Ils en prouvaient un mcontentement qu'ils ne
prenaient aucun soin de dguiser. La plupart taient sincres.
Fortement attachs  la Rvolution, ils en voulaient presque tout,
sauf le sang et les spoliations, et ne voulaient gure ce qu'on
croyait entrevoir dans la pense profonde du nouveau dictateur. Qu'on
ne perscutt pas les prtres, soit; mais qu'on les favorist jusqu'
les remettre  l'autel, c'tait trop pour ces fidles sectateurs de la
philosophie du dix-huitime sicle. Qu'on rendt un peu plus d'unit
et de force au pouvoir, soit encore; mais qu'on pousst ce soin
jusqu' rtablir l'unit monarchique au profit d'un homme de guerre,
c'tait encore beaucoup trop  leurs yeux. Du reste, comme il arrive
toujours, leurs motifs taient divers: si c'taient l les opinions
de MM. Chnier, Ginguen, Daunou, Tracy, Cabanis, ce ne pouvaient tre
celles de M. Constant, qui n'avait puis assurment, dans la socit
de la famille Necker, o il vivait, ni l'aversion des ides
religieuses, ni le got exclusif de la Rvolution franaise. Arriv au
Tribunat, grce aux sollicitations de ses amis, il n'en tait pas
moins devenu, en quelques jours, le plus remuant, et le plus spirituel
des nouveaux opposants. Il tait m par son humeur railleuse, mais
surtout par le mcontentement de la famille Necker, qu'il partageait.
Madame de Stal, qui reprsentait alors  elle seule cette famille
illustre, avait fort admir le gnral Bonaparte; et il et t facile
 celui-ci de conqurir une personne dont la vive imagination tait
sensible  tout ce qui tait grand. Mais, quoique dou d'autant
d'esprit que de gnie, il avait bless, par des propos peu sants, une
femme qui lui dplaisait, parce qu'il trouvait en elle des prtentions
au-dessus de son sexe; et il avait produit dans son coeur une
irritation, sinon redoutable, au moins fcheuse. Toute faute, mme
lgre, porte ses fruits. Le Premier Consul allait recueillir le fruit
de la sienne, en rencontrant une opposition fort incommode, de la part
de ceux qui taient placs sous l'influence de l'esprit entranant de
madame de Stal. M. Constant tait du nombre.

[En marge: Premires sances du Tribunat.]

On avait tabli le Tribunat au Palais-Royal, sans aucune intention
assurment, et uniquement par ncessit. Les Tuileries avaient t
rendues au chef du gouvernement. Le Luxembourg, prcdemment affect
au Directoire, avait t donn au Snat. On avait laiss le
Palais-Bourbon au Corps Lgislatif. Il ne restait que le Palais-Royal
qu'on pt affecter au Tribunat. La disposition  prendre en mauvaise
part les actes les plus simples, tait telle chez certains esprits,
qu'ils se plaignaient amrement du choix de ce palais, et prtendaient
qu'on avait voulu rabaisser le Tribunat, en le plaant dans l'asile
ordinaire du dsordre et de la dbauche. On discutait, le 2 et le 3
janvier, dans cette assemble, certains articles du rglement,
lorsque, tout  coup, un de ses membres, M. Duveyrier, prit la parole
pour se plaindre de quelques mesures, qui nuisaient, disait-il, 
plusieurs propritaires d'tablissements, existant depuis longues
annes dans le Palais-Royal. Les rclamants taient peu intressants,
et d'ailleurs ils avaient t indemniss. Le tribun Duveyrier rclama
vivement contre ces prtendues injustices, et dit qu'on ne devait pas
dpopulariser la reprsentation nationale, en la rendant responsable
des rigueurs commises en son nom. Puis, passant au choix du local: Je
ne suis pas de ceux, s'cria-t-il, qui sont offenss de ce qu'on a
choisi pour y tablir le Tribunat, un lieu, thtre ordinaire de
dsordres et d'excs de tout genre; je n'y vois ni danger ni allusion
fcheuse pour nous. Je rends hommage, au contraire,  l'intention
populaire de ceux qui ont voulu que les tribuns du peuple sigeassent
au milieu du peuple, que les dfenseurs de la libert fussent placs
dans les lieux tmoins du premier triomphe de la libert. Je les
remercie de nous avoir mnag le moyen d'apercevoir de cette tribune
mme, l'endroit o le gnreux Camille Desmoulins, donnant le signal
d'un mouvement glorieux, arbora cette cocarde nationale, notre plus
beau trophe, notre signe ternel de ralliement, cette cocarde qui vit
natre tant de prodiges,  laquelle tant de hros doivent la clbrit
de leurs armes, et que nous ne dposerons qu'avec la vie. Je les
remercie de nous avoir fait apercevoir ces lieux qui, si l'on voulait
lever une idole de quinze jours, nous rappelleraient la chute d'une
idole de quinze sicles.

Cette attaque si brusque produisit une vive sensation dans
l'assemble, et bientt dans Paris. Le Tribunat passa  l'ordre du
jour, la majorit de ses membres improuvant une telle sortie. Mais
l'effet n'en fut pas moins grand, et c'tait un mauvais dbut pour une
assemble, qui, si elle voulait sauver la libert des dangers dont la
menaait une raction alors gnrale, avait des mnagements infinis 
garder, soit envers des esprits prompts  s'alarmer, soit envers un
chef de gouvernement prompt  s'irriter.

Une telle scne ne pouvait manquer d'avoir des suites. La colre du
Premier Consul tait vive, et les humbles adorateurs de sa puissance
naissante jetaient les hauts cris. MM. Stanislas de Girardin, de
Chauvelin et quelques autres, qui, sans vouloir abdiquer toute
indpendance en prsence du nouveau gouvernement, dsapprouvaient
cependant cette opposition intempestive, prirent la parole dans la
sance suivante, et proposrent, pour corriger l'effet du discours du
tribun Duveyrier, de prter une espce de serment  la Constitution.

Avant de procder  nos travaux, dit M. de Girardin, je pense que
nous devons donner  la nation un tmoignage clatant de notre
attachement  la Constitution. Je ne vous proposerai pas d'en jurer le
maintien. Je connais et vous connaissez comme moi l'inutilit des
serments; mais je crois qu'il est utile, en acceptant des fonctions,
de promettre de les remplir loyalement. Suivons l'exemple du Snat
conservateur et du Conseil d'tat, et nous fixerons ainsi l'opinion
qu'on doit se faire de nous-mmes; nous ferons taire la malveillance
qui rpand dj que le Tribunat est une rsistance organise contre le
gouvernement. Non, le Tribunat n'est point un foyer d'opposition, mais
un foyer de lumires; non, le Tribunat ne veut pas combattre sans
relche les actes du gouvernement; il est prt, au contraire,  les
accueillir avec joie quand ils seront conformes  l'intrt public. Le
Tribunat s'appliquera  calmer les passions au lieu de chercher  les
irriter. Sa modration doit se placer entre toutes les factions, pour
les runir et les dissoudre. Ce sont les modrs qui ont fait le 18
brumaire, cette journe salutaire et glorieuse, qui a sauv la France
de l'anarchie intrieure et de l'invasion trangre. Retournons, pour
sauver la Rpublique, aux principes qui l'ont fonde, mais vitons le
retour des excs qui ont si souvent failli la perdre. Si nous voyons
d'ici la place o l'on a arbor pour la premire fois le signe de la
libert, d'ici nous voyons galement la place o ont t conus les
crimes qui ont ensanglant la Rvolution. Je suis loin de m'applaudir,
quant  moi, du choix qu'on a fait de ce palais pour y fixer le lieu
de nos sances; je le regrette, au contraire; mais, du reste, les
souvenirs qu'il rappelle sont heureusement loin de nous. Le temps des
harangues vhmentes, des appels aux groupes sditieux du
Palais-Royal, est pass. Toutefois, si certaines dclamations ne
peuvent plus nous perdre, elles peuvent encore retarder le retour au
bien. En retentissant de cette tribune dans Paris, de Paris dans toute
l'Europe, elles peuvent alarmer les esprits, fournir des prtextes, et
retarder cette paix que nous dsirons tous!... La paix, ajoutait M. de
Girardin, la paix doit proccuper sans cesse notre pense; et, quand
nous aurons toujours prsent ce grand intrt, nous ne nous
permettrons plus des expressions semblables  celles qui l'autre jour
ont chapp  l'un de nos collgues, et qu'aucun de nous n'a releves
parce qu'elles taient sans application, car nous ne connaissons point
d'idole en France.

L'orateur termina ce discours en demandant que chaque tribun ft la
dclaration suivante: _Je promets de remplir avec fidlit les
fonctions que la Constitution m'a attribues._

Cette proposition fut adopte. M. Duveyrier, fch du scandale produit
par son discours, tcha de s'excuser, et voulut tre le premier 
faire la dclaration dont M. de Girardin avait donn l'ide. Tous les
membres du Tribunat s'empressrent de la rpter aprs lui.

L'effet de cette premire scne fut donc un peu rpar. Le Premier
Consul en conut nanmoins pour le Tribunat une aversion
insurmontable, qu'il aurait prouve, du reste, pour toute assemble
libre, usant et abusant de la parole. Il fit insrer dans le
_Moniteur_, des observations trs-amres sur les tribuns de France et
les tribuns de Rome.

[En marge: Projet du gouvernement sur le mode de discussion des
lois.--Attaques contre ce projet.]

Les sances suivantes amenrent de nouvelles manifestations, tout
aussi regrettables que les prcdentes. La premire proposition du
gouvernement avait pour but de rgler les formes  suivre dans la
prsentation, la discussion et l'adoption des projets de lois. C'tait
l'un des sujets ngligs par la Constitution de l'an VIII, et
abandonns  la lgislature. Le Tribunat n'tait pas, dans les
dispositions proposes, l'objet de beaucoup d'gards. Le projet du
gouvernement statuait que les lois seraient portes par trois
conseillers d'tat au Corps Lgislatif, communiques ensuite au
Tribunat, et qu' un jour fix par le gouvernement, le Tribunat
devrait tre prt  les discuter, par l'organe de ses trois orateurs,
en prsence du Corps Lgislatif. Toutefois le Tribunat tait admis 
demander un dlai au Corps Lgislatif, qui devait dcider si ce dlai
pouvait tre accord. Il faut convenir qu'on traitait ici le Tribunat
fort lgrement, car on voulait qu'il et rempli sa tche  jour fixe,
comme on oserait  peine l'exiger d'une section du Conseil d'tat, ou
des bureaux d'un ministre. Personne aujourd'hui ne se permettrait de
fixer  une assemble dlibrante le jour et le terme d'une
discussion; c'est un soin qu'on laisse  son intelligence et  son
zle, s'il y a urgence. Mais les convenances parlementaires qui sont,
comme la politesse, le fruit de l'usage, ne pouvaient prcder chez
nous la pratique du gouvernement reprsentatif. De la violence
rvolutionnaire on passait presque sans transition  la brusquerie
militaire. Les commissions qui venaient, pendant un mois, d'exercer le
pouvoir lgislatif, avaient, par leur discussion  huis clos, et leur
expdition des lois en vingt-quatre heures, dvelopp davantage les
gots du Premier Consul, voulant toujours tre servi et satisfait sur
l'heure. C'est l ce qui explique, sans les excuser, les inconcevables
dispositions du projet du gouvernement.

[En marge: Discours de M. Constant.]

L'opposition naissante du Tribunat, en combattant ce projet, avait
donc raison; mais, aprs avoir dbut par une scne inconvenante,
c'tait un malheur pour elle d'avoir  combattre la premire
proposition mane des Consuls, car cela faisait croire  un parti
pris de tout attaquer; et  ce malheur elle ajouta encore le tort de
la forme, qui fut fcheuse. L'attaque la plus vive vint de M.
Constant. Dans un discours spirituel et ironique, comme il savait les
faire, il demanda que le Tribunat et un temps dtermin pour examiner
les projets de lois qui lui seraient soumis, et qu'il ne ft pas tenu
de les examiner en courant. Il rappelait  ce sujet le danger _des
lois d'urgence_, rendues pendant la Rvolution, lesquelles avaient
toujours t des lois dsastreuses; il demandait pourquoi on mettait
tant de soin  en finir si rapidement avec le Tribunat, pourquoi on le
considrait dj comme tellement hostile, qu'on voult abrger le
plus possible la traverse que les lois feraient dans son sein. Tout
cela tient, ajoutait-il,  la fausse ide que nous ne sommes qu'un
corps d'opposition, destin  ne pas faire autre chose,  contrarier
sans cesse le gouvernement; ce qui n'est pas, ce qui ne saurait tre,
ce qui nous affaiblirait dans l'opinion. Cette fausse ide a empreint
tous les articles de ce projet d'une impatience inquite et dmesure;
on nous prsente pour ainsi dire les propositions au vol, dans
l'esprance que nous ne pourrons pas les saisir; on veut leur faire
traverser notre examen comme une arme ennemie, pour les transformer
en lois sans que nous ayons pu les atteindre.

Beaucoup de rflexions piquantes se mlaient  ce long discours, qui
produisit une assez grande sensation. M. Constant avait mis un soin
extrme  soutenir que le Tribunat n'tait pas un corps spcialement
vou  la contradiction, qu'il ne contredirait que lorsque l'intrt
public l'y forcerait, mais il avait rpt ces protestations d'une
manire et d'un ton  n'y pas faire croire, et  rendre vidente
l'intention d'opposition systmatique qu'il mettait tant de soin 
nier.

[En marge: Discours du tribun Riouffe.]

Le tribun Riouffe, connu par son amiti fidle et courageuse pour les
Girondins proscrits, tait l'un de ces hommes que les horreurs de
quatre-vingt-treize avaient tellement mus, qu'ils taient prts  se
jeter aveuglment dans les bras du nouveau gouvernement, quoi que ce
gouvernement pt faire. Il voulut donc repousser les attaques, selon
lui inconvenantes, de M. Benjamin Constant.

Des mfiances, dit-il, aussi injurieuses que celles qui ont t
manifestes hier, suffiraient pour rompre toute communication
ultrieure, dans des rapports d'homme  homme; et il serait impossible
que des autorits, destines  vivre ensemble, pussent long-temps
traiter les unes avec les autres, si les gards n'taient pas un
devoir sacr dont elles ne dussent jamais s'carter.

L'orateur dclara ensuite qu'il avait, quant  lui, une confiance
absolue dans le gouvernement; et il entreprit un loge vrai du Premier
Consul, mais trop long, et trop peu mnag dans les termes. Quand tel
orateur, dit-il, loue ici Camille Desmoulins, et tel autre, la
Convention nationale, je ne m'enfermerai pas dans un _silence
conspirateur_; je louerai aussi, moi, celui que l'univers loue;
n'ayant clbr jusqu'ici que la vertu proscrite, j'aurai un genre de
courage nouveau, celui de clbrer le gnie dans le sein de la
puissance et de la victoire; je m'honorerai de voir  la tte de la
Rpublique celui qui a conquis  la nation franaise le titre de la
Grande Nation; je le proclamerai grand, clment et juste.... M.
Riouffe, poursuivant, comparait le gnral Bonaparte  Csar et
Annibal; et par ce langage d'une admiration lgitime, mais
inopportune, provoqua une manifestation assez fcheuse. Plusieurs voix
l'interrompirent: Parlez de la loi, lui dit-on.--Je veux, rpliqua M.
Riouffe, parler de l'homme que l'univers admire...--Parlez de la loi,
lui rptrent les interrupteurs, et il fut oblig de rentrer dans son
sujet.

[En marge: Discours de M. de Chauvelin.]

Soit que M. Riouffe et provoqu par l'expression sincre, mais
diffuse et maladroite, de ses sentiments, l'impatience des
interrupteurs, soit que l'admiration qu'il prouvait ne ft pas
partage au mme degr par les membres du Tribunat, l'effet produit
par son discours ne fut pas heureux. M. de Chauvelin essaya de
corriger cet effet par un discours en faveur du projet de loi.

Il en avoua les dfauts; mais les circonstances, dit-il, les
circonstances qui nous environnent, l'tat de plusieurs dpartements,
qui peuvent exiger des mesures promptes, et mme urgentes; de
puissantes considrations politiques; la calomnie qui nous pie; les
divisions dont elle se plat dj  supposer l'existence; le besoin si
pressant de l'union entre les pouvoirs, tout nous engage  voter
l'adoption du projet qui nous est prsent.

Le projet fut en effet mis aux voix, et adopt  une majorit qui
aurait d rassurer et calmer le gouvernement: 54 voix contre 26
dcidrent que les orateurs du Tribunat, chargs de porter la parole
devant le Corps Lgislatif, appuieraient la loi propose. Le Corps
Lgislatif l'accueillit encore plus favorablement, et l'adopta  la
majorit de 203 voix contre 23. On ne pouvait pas dsirer mieux, car
enfin une majorit des deux tiers dans le Tribunat (corps dont
l'opposition ne dcidait rien, puisqu'il ne votait pas les lois), une
majorit des neuf diximes dans le Corps Lgislatif (seul corps dont
le vote ft dcisif), devaient satisfaire le Premier Consul et ses
adhrents, et les rendre faciles pour cette dernire manifestation
d'esprit libral, indulgents pour des torts de forme, qui, aprs
tout, taient un droit de la libert mme. Mais le Premier Consul, qui
ne pouvait pas tre srieusement alarm, paraissait cependant piqu au
vif, et s'exprimait sans mnagement. Il commenait  se servir
beaucoup de la presse, et, quoiqu'il l'aimt peu, il savait cependant
en user  son profit. Il fit insrer dans le _Moniteur_ du 8 janvier
(18 nivse) un article tout  fait inconvenant, o lui-mme
s'attachait  dmontrer le peu de porte de cette opposition,  faire
voir qu'elle ne tenait  aucun projet arrt de contrarier le
gouvernement, et l'attribuait chez quelques esprits  un dsir de
perfection impossible dans les lois humaines, chez quelques autres au
dsir de faire du bruit. Ainsi, ajoutait le journal officiel, tout
permet de conclure qu'il n'existe point dans le Tribunat d'opposition
combine et systmatique, en un mot de vritable opposition. Mais
chacun a soif de gloire, chacun veut confier son nom aux cent bouches
de la Renomme, et quelques gens ignorent encore qu'on parvient moins
srement  la considration par l'empressement  bien dire, que par la
constance  servir utilement, obscurment mme, ce public qui
applaudit et qui juge.

Cette manire de traiter un grand corps de l'tat tait peu sante;
elle prouvait de la part du Premier Consul la disposition  tout se
permettre, et de la part de la France la disposition  tout souffrir.

[En marge: Projets de loi relatifs  l'organisation administrative et
judiciaire de la France.]

Cependant ces impressions firent promptement place  d'autres. Les
vastes travaux du gouvernement, auxquels le Corps Lgislatif et le
Tribunat taient appels  participer, attirrent bientt l'attention
des esprits, et l'occuprent exclusivement. Le Premier Consul fit
prsenter au Corps Lgislatif deux projets de loi de la plus haute
importance. L'un avait pour objet l'administration dpartementale et
municipale, et devint la fameuse loi du 28 pluvise an VIII, qui a
constitu en France la centralisation administrative; l'autre avait
pour objet l'organisation de la justice, organisation qui existe
encore aujourd'hui.  ces deux projets s'en joignirent d'autres sur
les migrs, dont il tait urgent de rgler le sort; sur le droit de
tester, dont toutes les familles demandaient le rtablissement; sur le
tribunal des prises, qu'il fallait constituer dans l'intrt de nos
relations avec les neutres; sur la cration de nouveaux comptables
reconnus ncessaires; enfin sur les recettes et dpenses de l'an VIII.

[En marge: tat de dsordre o se trouvait l'administration en 1799.]

L'administration de la France, comme nous l'avons expos plus haut, se
trouvait, en 1799, dans un dsordre affreux. Il y a, en tout pays,
deux genres d'affaires  expdier: celles de l'tat, qui sont le
recrutement, l'impt, les travaux d'utilit gnrale, l'application
des lois; celles des provinces et des communes, qui consistent dans la
gestion des intrts locaux de toute espce. Si on livre un pays 
lui-mme, c'est--dire s'il n'est pas rgi par une administration
gnrale,  la fois intelligente et forte, les premires de ces
affaires, celles de l'tat, ne se font pas; les secondes rencontrent,
dans l'intrt ou provincial ou communal, un principe de zle, mais
d'un zle capricieux, ingal, injuste, rarement clair. Les
administrations provinciales ou communales ne manquent assurment pas
de got pour s'occuper de ce qui les concerne particulirement; mais
elles sont prodigues, vexatoires, toujours ennemies de la rgle
commune. Les singularits tyranniques du moyen-ge n'ont pas eu, en
Europe, une autre origine. Ds que l'autorit centrale se retire d'un
pays, il n'est sorte de dsordres auxquels les intrts locaux ne
soient prts  se livrer, leur propre ruine comprise. En 1789, partout
o les communes avaient joui de quelque libert, elles taient en tat
de banqueroute. La plupart des villes libres d'Allemagne, quand elles
ont t supprimes en 1803, taient compltement ruines. Ainsi, sans
une forte administration gnrale, les affaires de l'tat ne se font
pas, les affaires locales se font mal.

[En marge: Mauvais succs des municipalits cantonales.]

L'Assemble constituante et la Convention nationale, aprs avoir
successivement remani l'organisation administrative de la France,
avaient abouti  un tat de choses qui tait l'anarchie mme. Des
administrations collectives,  tous les degrs, dlibrant
perptuellement, n'agissant jamais, ayant  leurs cts des
commissaires du gouvernement central chargs de solliciter auprs
d'elles, ou l'expdition des affaires de l'tat, ou l'excution des
lois, mais privs du pouvoir d'agir eux-mmes, tel tait au 18
brumaire le rgime dpartemental et municipal en vigueur. Quant au
rgime municipal en particulier, on avait imagin un genre de
municipalits cantonales, qui ajoutaient encore  cette confusion
administrative. On avait trouv le nombre des communes trop grand, car
il tait de plus de 40 mille. Assurment, la surveillance d'un tel
nombre de petits gouvernements locaux, dj fort difficile en
elle-mme, devenait impossible pour des autorits constitues comme
l'taient les autorits de ce temps. Les prfets y suffisent
aujourd'hui avec l'aide des sous-prfets,  la condition de s'y
appliquer beaucoup. Mais qu'on suppose les prfets, les sous-prfets
de moins, et  leur place de petites assembles dlibrantes, et on
comprendra quel dsordre devait rgner dans une telle administration.
Ces quarante et quelques mille communes furent donc rduites  cinq
mille municipalits cantonales, composes de la runion de plusieurs
communes en une seule. On crut, en runissant ainsi plusieurs communes
sous un mme gouvernement, leur donner un gouvernement d'abord, et
puis les placer plus prs de l'autorit centrale, plus  porte de sa
surveillance. Il en rsulta bientt une confusion plus affreuse que
celle qu'on avait le dsir de faire cesser. Ces cinq mille
municipalits cantonales taient trop nombreuses et trop loignes de
l'autorit centrale, pour tre aperues d'elle; et, sans les avoir
assez rapproches du gouvernement, on les avait fcheusement loignes
de la population qu'elles taient destines  rgir. L'administration
communale est faite pour tre place le plus prs possible des lieux.
Le magistrat qui constate les naissances, les morts, les mariages;
qui veille  la police,  la salubrit de la cit; qui entretient la
fontaine, l'glise, l'hospice du village ou de la ville, doit rsider
dans le village ou la ville mme, vivre enfin au milieu de ses
concitoyens. Ces municipalits cantonales avaient donc abouti  un
inutile dplacement de l'autorit domestique, sans avoir port les
affaires locales assez prs de l'oeil du gouvernement pour qu'il pt
les saisir. Ajoutez que rien ne se faisait bien alors, grce au
dsordre des temps, et on comprendra ce que le vice de l'institution,
aggrav par le vice des circonstances, devait entraner de confusion.

Une dernire cause de dsordre s'tait encore ajoute  toutes les
autres. Il faut non-seulement administrer pour le compte de l'tat et
des communes, il faut aussi juger, car les citoyens peuvent avoir  se
plaindre, tantt qu'en traant une rue ou un chemin on empite sur
leur proprit, tantt qu'en valuant leurs biens pour les imposer, on
les value injustement. Dans l'ancien rgime, la justice ordinaire,
seul frein alors de l'autorit excutive (ce qu'exprimait trs-bien la
rsistance des parlements  la cour), la justice ordinaire s'tait
empare de tout ce qu'on appelle le contentieux administratif. C'tait
un inconvnient grave, car les juges civils rendent mal la justice
administrative, faute d'avoir l'esprit de la chose. Nos premiers
lgislateurs de la Rvolution, sentant trs-bien cet inconvnient,
avaient cru pouvoir rsoudre la difficult en abandonnant tout le
contentieux administratif aux petites assembles locales, auxquelles
ils avaient livr l'administration. Qu'on se figure donc ces
administrations collectives, remplaant ce que nous appelons
aujourd'hui les prfets, sous-prfets, maires, charges de faire tout
ce qu'ils font, et de juger en outre tout ce que jugent les conseils
de prfecture, et on aura une ide  peu prs juste de la confusion
qui rgnait alors. Mme avec l'esprit d'ordre qui prvaut aujourd'hui,
le rsultat serait le chaos; qu'on y ajoute les passions
rvolutionnaires, et on comprendra quel autre chaos ce devait tre.
C'est ainsi que les rles des contributions ne s'achevaient point, que
la perception de l'impt se trouvait arrire pour plusieurs annes,
que les finances taient en ruine, les armes dans la misre. Le
recrutement seul s'excutait quelquefois, grce aux passions
rvolutionnaires, qui avaient fait le mal, mais qui avaient contribu
en partie  le rparer; car ayant pour principe un amour dsordonn,
mais ardent, de la France, de sa grandeur et de sa libert, elles
poussaient violemment la population aux armes.

[En marge: Institution des prfets, sous-prfets et maires.]

[En marge: Suppression des municipalits cantonales, et adoption de la
circonscription d'arrondissement.]

C'est pour une telle situation que le Premier Consul tait, on peut le
dire, un vritable envoy de la Providence. Son esprit simple, juste,
guid par un caractre actif et rsolu, devait le conduire  la vraie
solution de ces difficults. La Constitution avait plac  la tte de
l'tat un pouvoir excutif et un pouvoir lgislatif: le pouvoir
excutif, concentr  peu prs dans un chef unique, et le pouvoir
lgislatif divis en plusieurs assembles dlibrantes. Il tait
naturel de placer  chaque degr de l'chelle administrative, un
reprsentant du pouvoir excutif spcialement charg d'agir, et  ses
cts, pour le contrler ou l'clairer seulement, mais non pour agir 
sa place, une petite assemble dlibrante, telle qu'un conseil de
dpartement, d'arrondissement ou de commune. On dut  cette ide
simple, nette, fconde, la belle administration qui existe aujourd'hui
en France. Le Premier Consul voulut dans chaque dpartement un prfet,
charg, non de solliciter auprs d'une administration collective
l'expdition des affaires de l'tat, mais de les faire lui-mme;
charg en mme temps de grer les affaires dpartementales, mais
celles-ci d'accord avec un conseil de dpartement, et avec les
ressources votes par ce conseil. Comme le systme des municipalits
cantonales tait universellement condamn, et que M. Sieys, l'auteur
de toutes les circonscriptions de la France, avait, dans la
Constitution nouvelle, pos le principe de la circonscription par
arrondissement, le Premier Consul voulut l'employer pour se passer des
administrations de canton. D'abord l'administration communale fut
replace o elle doit tre, c'est--dire dans la commune mme, ville
ou village; et entre la commune et le dpartement, il fut cr un
degr administratif intermdiaire, c'est--dire l'arrondissement.
Entre le prfet et le maire, il dut y avoir le sous-prfet, charg,
sous la surveillance du prfet, de diriger un certain nombre de
communes, soixante, quatre-vingts ou cent, plus ou moins, suivant
l'importance du dpartement. Enfin, dans la commune mme, il dut y
avoir un maire, pouvoir excutif aussi, ayant  ses cts son pouvoir
dlibrant dans le conseil municipal, un maire, agent direct et
dpendant de l'autorit gnrale pour l'expdition des affaires de
l'tat, agent de la commune quant aux affaires locales, grant les
intrts de celle-ci d'accord avec elle, sous la surveillance
toutefois du prfet et du sous-prfet, par consquent de l'tat.

Telle est cette admirable hirarchie,  laquelle la France doit une
administration incomparable pour l'nergie, la prcision de son
action, la puret des comptes, et qui est si excellente qu'elle suffit
en six mois, comme on le verra bientt, pour remettre l'ordre en
France, sous l'impulsion, il est vrai, d'un gnie unique, le Premier
Consul, et avec une faveur des circonstances, unique aussi, car on
avait partout horreur du dsordre et soif de l'ordre, dgot du
bavardage, got des rsultats prompts et positifs.

[En marge: Cration des conseils de prfecture.]

Restait la question du contentieux, c'est--dire de la justice
administrative, charge de faire que le contribuable ne soit pas
impos au del de ses facults, que le riverain d'un ruisseau ou d'une
rue ne soit pas expose des empitements, que l'entrepreneur des
travaux de la ville ou de l'tat trouve un juge de ses marchs avec la
commune ou le gouvernement: question difficile, les tribunaux
ordinaires tant reconnus impropres  rendre ce genre de justice. Le
principe d'une sage division des pouvoirs, fut encore employ ici avec
grand avantage. Le prfet, le sous-prfet, le maire, chargs de
l'action administrative, pouvaient tre suspects de partialit,
enclins  faire prvaloir leurs volonts, car le justiciable froiss a
ordinairement  rclamer contre leurs propres actes. Les conseils de
dpartement, d'arrondissement, de commune, pouvaient et devaient
paratre suspects aussi, car ils ont le plus souvent un intrt
contraire au rclamant. Rendre la justice d'ailleurs est un travail
long et continuel; or, on ne voulait plus ni des conseils de
dpartement, ni des conseils communaux permanents. Le Premier Consul
les dsirait une quinzaine de jours par an, tout juste le temps de
leur soumettre leurs affaires, de prendre leurs avis, de leur faire
voter leurs dpenses. Il fallait, au contraire, un tribunal
administratif sigeant sans interruption. On tablit donc une justice
spciale, un tribunal de quatre ou cinq juges, sigeant  ct du
prfet, jugeant avec lui, espce de petit Conseil d'tat, clairant la
justice du prfet, comme le Conseil d'tat claire et redresse celle
des ministres, soumis d'ailleurs  la juridiction de ce Conseil
suprme, par la voie des appels. Ce sont ces tribunaux qu'on nomme
encore aujourd'hui conseils de prfecture, et dont l'quit n'a jamais
t conteste.

Tel fut le gouvernement provincial et communal en France: un chef
unique, prfet, sous-prfet, ou maire, expdiant toutes les affaires;
un conseil dlibrant, conseil de dpartement, d'arrondissement ou de
commune, votant les dpenses locales; puis un petit corps judiciaire,
plac  ct du prfet seulement, pour rendre la justice
administrative: gouvernement subordonn d'une manire absolue au
gouvernement gnral pour les affaires de l'tat, surveill et dirig,
mais ayant ses vues propres, pour les affaires dpartementales et
communales. L'ordre n'a pas cess de rgner, pas plus que la justice,
depuis que cette belle et simple institution existe parmi nous,
c'est--dire depuis prs d'un demi-sicle: bien entendu que les mots
d'ordre et de justice, comme tous les mots des langues humaines, n'ont
qu'une valeur relative, et veulent dire qu'il y a eu en France, sous
le rapport administratif, aussi peu de dsordre, aussi peu
d'injustice, qu'il est possible de le souhaiter dans un grand tat.

[En marge: Nomination de tous les agents de l'administration, et de
tous les membres des conseils locaux, dfre au Premier Consul.]

Le Premier Consul voulut naturellement que les prfets, sous-prfets,
maires, fussent  la nomination du pouvoir excutif, car ils taient
ses agents directs, ils devaient tre pleins de sa volont; et, quant
aux affaires locales, qu'ils avaient  grer selon les vues locales,
il fallait qu'ils les grassent aussi suivant l'esprit gnral de
l'tat. Mais il n'et pas t naturel que le pouvoir excutif nommt
les membres des conseils de dpartement, d'arrondissement et de
commune, chargs de contrler les agents de l'administration, et de
leur voter des fonds. C'est la Constitution qui le conduisit  cette
prtention, et qui la justifia. _La confiance doit venir d'en bas_,
avait dit M. Sieys, _le pouvoir doit venir d'en haut_. D'aprs cette
maxime, la nation donnait sa confiance par l'inscription sur les
listes de notabilit; l'autorit suprieure confrait le pouvoir, en
choisissant ses agents dans ces listes. Le Snat tait charg d'lire
tous les corps dlibrants politiques. Mais les conseils occups des
intrts locaux, tant censs faire partie de l'administration
gnrale de la Rpublique, le pouvoir excutif, d'aprs la
Constitution, devait les nommer en les prenant dans les listes de
notabilit. En vertu donc de l'esprit, et mme de la lettre de la
Constitution, le Premier Consul dut choisir, dans les listes de la
notabilit dpartementale, les membres des conseils de dpartement;
dans les listes de la notabilit d'arrondissement, les membres des
conseils d'arrondissement; enfin, dans les listes de la notabilit
communale, les membres des conseils municipaux. Ce pouvoir, excessif
en temps ordinaire, tait en ce moment ncessaire. L'lection, en
effet, tait impossible pour la formation des conseils locaux, tout
comme pour la formation des grandes assembles politiques. Elle
n'aurait donn que des agitations funestes, de petits triomphes
alternatifs  tous les partis extrmes, au lieu d'une fusion paisible
et fconde de tous les partis modrs, fusion qui tait indispensable
pour fonder la socit nouvelle avec les dbris runis de la socit
ancienne.

[En marge: L'organisation judiciaire.]

L'organisation judiciaire ne fut pas moins bien imagine. Elle eut
pour double but de placer la justice plus prs des justiciables, et de
leur assurer cependant au-dessus de la justice locale, s'ils voulaient
y recourir, une justice d'appel, loigne, mais haut place, et ayant
des lumires, de l'impartialit, en raison de la hauteur de sa
position.

Nos premiers lgislateurs rvolutionnaires, par l'aversion
qu'inspiraient les parlements, avaient supprim les tribunaux d'appel,
et plac un seul tribunal par dpartement, prsentant un premier degr
de juridiction pour les justiciables du dpartement, et un second
degr de juridiction, un tribunal d'appel, pour les dpartements
voisins. L'appel avait lieu, non pas de tribunal infrieur  tribunal
suprieur, mais de tribunal voisin  tribunal voisin. Au-dessous
taient les justices de paix, au-dessus le tribunal de cassation. Le
tribunal unique par dpartement se trouvant trop loign des
justiciables, on avait tendu la comptence des justices de paix, de
manire  dispenser les citoyens de se transporter, trop souvent, au
chef-lieu. On avait aussi cr quatre ou cinq cents tribunaux
correctionnels, chargs de rprimer les petits dlits. Le jury
criminel sigeait au chef-lieu, prs du tribunal central.

Cette organisation judiciaire avait aussi peu russi que les
municipalits cantonales. Les justices de paix, dont on avait trop
tendu la comptence, taient au-dessous de leur tche. La justice du
premier degr se trouvait place trop loin en rsidant au chef-lieu;
la justice d'appel devenait  peu prs illusoire, car l'appel ne se
conoit que lorsqu'il y a recours  des lumires suprieures. Des
cours souveraines, comme autrefois les parlements, comme aujourd'hui
les cours royales, runissant dans leur sein des magistrats minents,
auprs d'elles un barreau renomm, prsentent une supriorit de
savoir,  laquelle on peut tre tent de recourir; mais appeler d'un
tribunal de premire instance  un autre tribunal de premire
instance, ne se conoit pas. Les tribunaux de police correctionnelle
taient aussi trop nombreux, et borns d'ailleurs  un seul emploi. Il
fallait videmment reformer cette organisation judiciaire. Le Premier
Consul, adoptant les ides de son collgue Cambacrs, auquel il prta
en cette occasion l'appui de son bon sens et de son courage, fit
adopter l'organisation qui existe encore de nos jours.

[En marge: Cration des tribunaux de premire instance et d'appel.]

La circonscription d'arrondissement, qu'on venait d'imaginer pour
l'administration dpartementale, prsentait une grande commodit pour
l'administration judiciaire. Elle offrait le moyen de crer une
premire justice locale, place trs-prs du justiciable, sauf 
recourir  une justice d'appel, place plus loin et plus haut. On cra
donc un tribunal de premire instance par arrondissement, formant un
premier degr de juridiction; puis, sans crainte de paratre rtablir
les anciens parlements, on prit le parti de crer des tribunaux
d'appel. Un par dpartement, c'tait trop comme nombre, trop peu comme
importance et lvation de juridiction. On en cra vingt-neuf, ce qui
leur donnait  peu prs l'importance des anciens parlements, et ils
furent placs dans les lieux, qui avaient autrefois joui de la
prsence de ces cours souveraines. C'tait un avantage  restituer aux
localits qui en avaient t prives. C'taient de vieux dpts de
traditions judiciaires, dont les dbris mritaient d'tre recueillis.
Les barreaux d'Aix, de Dijon, de Toulouse, de Bordeaux, de Rennes, de
Paris, taient des foyers de science et de talent qu'il fallait
rallumer.

Les tribunaux de premire instance tablis dans chaque arrondissement,
furent chargs en mme temps de la police correctionnelle, ce qui leur
procurait une double utilit, et plaait la justice civile et
rpressive au premier degr, dans l'arrondissement. La justice
criminelle, toujours confie au jury, dut rsider seule au chef-lieu
du dpartement, au moyen de juges se dtachant des tribunaux d'appel,
et venant diriger le jury, tenir en un mot des assises. Cette partie
n'a t complte que plus tard.

La justice de paix devait, par suite des dispositions prcdentes,
tre ramene  une comptence plus borne. La loi destine  la
rformer fut remise  la session suivante, car il tait impossible de
tout faire  la fois. Mais on voulait conserver, en la perfectionnant,
cette justice du peuple, paternelle, expditive et peu coteuse.
Au-dessus de l'difice judiciaire, fut maintenu avec quelques
modifications, et une juridiction rpressive sur tous les magistrats,
le Tribunal de Cassation, l'une des plus belles institutions de la
Rvolution franaise, tribunal qui n'est pas destine  juger une
troisime fois ce que les tribunaux de premire instance et d'appel
ont jug dj deux fois, mais qui, laissant de ct le fond du litige,
n'intervient que lorsqu'il y a doute lev sur le sens de la loi,
dtermine ce sens par une suite d'arrts, et ajoute ainsi  l'unit du
texte man de la lgislature, l'unit d'interprtation manant d'une
juridiction suprme, commune  tout le territoire.

C'est donc de cette anne 1800, anne si fconde, que date notre
organisation judiciaire: elle a consist depuis, en prs de deux mille
juges de paix, magistrats populaires, rendant  peu de frais la
justice au pauvre; en prs de trois cents tribunaux de premire
instance, un par arrondissement, rendant la justice civile et
correctionnelle au premier degr; en vingt-neuf tribunaux
souverains[1] rendant la justice civile en appel, et la justice
criminelle par des juges dtachs, qui vont tenir des assises au
chef-lieu de chaque dpartement; enfin en un tribunal suprme, plac
au-dessus de toute la hirarchie judiciaire, interprtant les lois, et
compltant l'unit de la lgislation par l'unit de la jurisprudence.

[Note 1: Nous ne donnons ici que des quantits approximatives,
parce que le nombre des tribunaux a vari sans cesse depuis cette
poque, par suite des changements de territoire que la France a subis.
Il n'y a plus aujourd'hui, par exemple, que 27 cours royales, ou
tribunaux d'appel.]

[En marge: Adoption des lois proposes sur l'organisation
administrative et judiciaire.]

Les deux lois dont il s'agit taient trop urgentes, trop bien conues,
pour rencontrer de srieux obstacles. Elles essuyrent cependant plus
d'une attaque au Tribunat. Des objections assez mesquines furent
leves contre le systme administratif propos. On se plaignit peu de
la concentration d'autorit dans la main des prfets, sous-prfets,
maires, car cela tait conforme aux ides du moment, et imit de la
Constitution, qui plaait un chef unique  la tte de l'tat; mais on
se plaignit de la cration de trois degrs dans l'chelle
administrative, le dpartement, l'arrondissement, la commune. On
prtendit surtout qu'il ne fallait pas reconstituer la commune, car on
ne trouverait pas de maires assez clairs. C'tait pourtant la
restauration de l'autorit domestique, et, sous ce rapport, la
conception la plus populaire qui pt tre imagine. Quant 
l'organisation judiciaire, on cria  la restauration des parlements;
on se plaignit surtout de la juridiction attribue au Tribunal de
cassation sur les magistrats infrieurs, toutes objections peu dignes
de mmoire. On adopta nanmoins les deux lois proposes. Les vingt ou
trente voix, composant le fond de l'opposition au Tribunat, se
prononcrent contre ces lois, mais les trois quarts se prononcrent en
leur faveur. Le Corps Lgislatif les adopta presqu' l'unanimit. La
loi relative  l'administration dpartementale prit la date, reste
clbre, du 28 pluvise an VIII. Celle qui tait relative 
l'organisation judiciaire prit la date du 27 ventse an VIII.

[En marge: Nomination du personnel administratif et judiciaire.]

Le Premier Consul ne voulant pas les laisser comme une lettre morte au
Bulletin des lois, nomma sur-le-champ les prfets, sous-prfets et
maires. Il tait expos  commettre plus d'une mprise, comme il
arrive toujours lorsqu'on choisit prcipitamment beaucoup de
fonctionnaires  la fois. Mais un gouvernement clair et vigilant
rectifie bientt l'erreur de ses premiers choix. Il suffit que
l'esprit gnral en ait t bon. Or, l'esprit de ces choix tait
excellent: il tait  la fois ferme, impartial et conciliant. Le
Premier Consul rechercha dans tous les partis les hommes rputs
honntes et capables, n'excluant que les hommes violents, adoptant
mme quelquefois ces derniers, si l'exprience et le temps les
avaient ramens  cette modration, qui faisait alors le caractre
essentiel de sa politique. Il appela aux prfectures, qui taient des
places importantes et bien rtribues, car les prfets devaient
recevoir 12, 15 et jusqu' 24 mille francs d'appointements (ce qui
valait le double de ce que de tels appointements vaudraient
aujourd'hui), il appela des personnages qui avaient figur
honorablement dans les grandes assembles politiques, et qui faisaient
ressortir clairement l'intention de ses choix, car les hommes, s'ils
ne sont ni les choses, ni les principes, les reprsentent du moins aux
yeux des peuples. Le Premier Consul nomma  Marseille, par exemple, M.
Charles Lacroix, ex-ministre des relations extrieures;  Saintes, M.
Franais, de Nantes;  Lyon, M. Verninac, ancien ambassadeur; 
Nantes, M. Letourneur, ancien membre du Directoire;  Bruxelles, M. de
Pontcoulant;  Rouen, M. Beugnot;  Amiens, M. Quinette;  Gand, M.
Faypoult, ancien ministre des finances. Tous ces hommes, et d'autres,
qu'on allait chercher dans la Constituante, la Lgislative, la
Convention, les Cinq-Cents, qui taient pris parmi les ministres, les
directeurs, les ambassadeurs de la Rpublique, taient faits pour
relever les nouvelles fonctions administratives, et donner au
gouvernement des provinces l'importance qu'il mrite d'avoir. La
plupart ont occup leurs places pendant tout le rgne du Premier
Consul et de l'Empereur. L'un d'eux, M. de Jessaint, tait prfet
encore il y a quatre ans. Le Premier Consul choisit pour la prfecture
de Paris M. Frochot. Il lui donna, comme collgue  la prfecture de
police, M. Dubois, magistrat dont l'nergie fut utile, pour purger la
capitale de tous les malfaiteurs, que les partis avaient vomis dans
son sein.

Le mme esprit prsida aux nominations judiciaires. Des noms
honorables, pris dans l'ancien barreau, dans l'ancienne magistrature,
furent mls autant que possible  des noms nouveaux, ports par des
gens honntes. Quand il put orner ce personnel de noms clatants, le
Premier Consul n'y manqua pas, car il aimait l'clat en toutes choses,
et le moment tait venu o l'on pouvait, sans trop de danger, faire
des emprunts au pass. Un magistrat du nom de d'Aguesseau ouvrait la
liste des nominations judiciaires, en qualit de prsident du tribunal
d'appel de Paris, aujourd'hui Cour royale. Ces fonctionnaires  peine
nomms, avaient ordre de partir  l'instant mme pour aller prendre
possession de leurs siges, et contribuer, chacun de leur ct, 
l'oeuvre de rorganisation, dont le jeune gnral faisait son
occupation constante, dont il voulait faire sa gloire, et qui, mme
aprs ses prodigieuses victoires, est reste, en effet, sa gloire la
plus solide.

[En marge: Clture de la liste des migrs. Dispositions lgales 
l'gard des migrs, inscrits ou non inscrits.]

Il fallait toucher  tout en mme temps, dans cette socit
bouleverse de fond en comble. L'migration,  la fois si coupable et
si malheureuse, juste objet d'intrt et d'aversion, car dans ses
rangs se trouvaient des hommes cruellement perscuts, et de mauvais
Franais qui avaient conspir contre leur patrie, l'migration
mritait l'attention particulire du gouvernement. D'aprs la
dernire lgislation, il suffisait ou d'un arrt du Directoire, ou
d'un arrt des administrations dpartementales, pour porter tout
individu absent sur la liste des migrs; ds lors les biens de cet
absent taient confisqus, et, s'il tait retrouv sur le sol de la
Rpublique, la loi prononait sa mort. Une foule d'individus,
vritablement migrs, ou seulement cachs, n'ayant pas t inscrits
sur la fatale liste, soit qu'ils eussent t oublis, soit qu'ils
n'eussent pas trouv un ennemi pour les dnoncer, pouvaient tre
inscrits encore. Il suffisait, pour qu'ils le fussent, que cet ennemi
se rencontrt une fois, et ils tombaient alors sous le coup des lois
de proscription. Beaucoup de Franais vivaient ainsi dans une anxit
continuelle. Quant  ceux qui avaient t inscrits, dment ou
indment, ils arrivaient en grand nombre, afin d'obtenir leur
radiation. Leur empressement tmraire attestait la confiance qu'on
avait dans l'humanit du gouvernement, mais offusquait certains
rvolutionnaires, dont les uns avaient des excs  se reprocher envers
les migrs rentrants, dont les autres avaient acquis leurs biens.
C'tait une nouvelle occasion de dsordre, et, s'il ne fallait pas
continuer  proscrire, il ne fallait pas non plus exposer  vivre dans
l'inquitude, les hommes qui avaient pris part  la Rvolution, mme
violemment. On devait,  tous ceux qui s'taient compromis pour elle,
une scurit entire; car malheureusement, les hommes sont le plus
souvent, ou de froids gostes, ou des partisans passionns de la
cause qu'ils ont embrasse, et dans ce dernier cas, la modration
n'est pas leur mrite ordinaire.

Il tait urgent de porter remde  un tel tat de choses. Le
gouvernement prsenta un projet de loi, dont la premire disposition
avait pour but de clturer la fameuse liste des migrs.  partir du 5
nivse an VIII (25 dcembre 1799), jour de la mise en vigueur de la
Constitution, la liste fut dclare close, c'est--dire que tout fait
d'absence, postrieur  cette poque, ne pouvait plus tre qualifi
d'migration, poursuivi des mmes peines. Il tait permis,  l'avenir,
de s'absenter, d'aller de France  l'tranger, de l'tranger en
France, sans que ce ft l un fait condamnable; car il est vrai que,
pendant dix ans, s'absenter avait t un crime. La libert d'aller et
de venir fut donc rendue  tous les citoyens.

 cette premire disposition fut ajoute la suivante: les individus
plus ou moins accusables d'migration, dont les uns avaient quitt
momentanment le territoire, dont les autres s'taient simplement
cachs pour se soustraire  la perscution, et qui avaient t
heureusement omis sur la liste des migrs, ne pouvaient plus tre
inscrits qu'en vertu d'une dcision des tribunaux ordinaires,
c'est--dire du jury. C'tait, pour ceux-l aussi, clore en quelque
sorte la liste, car il n'y avait pas danger de la voir s'accrotre de
nouveaux noms, avec l'esprit actuel des tribunaux.

Enfin, tandis qu'on dfrait aux tribunaux ceux qui n'avaient pas
encore t inscrits, leur assurant ainsi les garanties de la justice
ordinaire, on dfrait  l'autorit administrative ceux qui, ayant
t indment inscrits, ou prtendant l'avoir t de la sorte,
voulaient rclamer leur radiation. Ici perait l'intention indulgente
du nouveau gouvernement  leur gard; car les nouvelles autorits
administratives, formes par lui, pleines de son esprit, ne pouvaient
manquer d'accueillir avec facilit les rclamations de ce genre. Il
suffisait en effet de prsenter des certificats de rsidence dans un
lieu quelconque de la France, certificats souvent faux, pour prouver
qu'on avait t injustement dclar absent, et se faire radier. Avec
la complaisance gnrale  violer des lois tyranniques, ce moyen de se
faire radier ne devait pas manquer aux rclamants. Il tait permis en
outre aux migrs qui voulaient obtenir leur radiation, d'entrer en
France, sous la surveillance de la haute police. Dans la langue du
temps, on appelait cela obtenir des _surveillances_: on en dlivrait
beaucoup, et les migrs les plus presss avaient ainsi un moyen de
devancer le moment de leur radiation. Ces _surveillances_ devinrent
mme, pour la plupart de ceux qui en usrent, leur rappel dfinitif.

Quant aux migrs dont les noms ne pouvaient tre retranchs de la
fatale liste,  cause de la notorit de leur migration, les lois
existantes furent maintenues  leur gard. L'esprit du temps tait tel
qu'on ne pouvait faire autrement; car, si on avait piti des
malheureux, on tait irrit contre les coupables qui taient sortis du
territoire, pour porter les armes contre leur patrie, ou pour appeler
sur elle les armes de l'tranger. Du reste, dans tous les cas, rays
ou non rays, n'avaient plus de recours sur leurs biens vendus. Les
ventes taient irrvocables, soit en vertu de la Constitution, soit en
consquence des dispositions de la loi nouvelle. Ceux qui obtenaient
leur radiation, et dont les biens taient squestrs, sans avoir t
vendus, pouvaient seuls aspirer  se les faire rendre.

Telle fut la loi propose, et adopte  une immense majorit, malgr
quelques critiques dans le Tribunat, de la part de ceux qui trouvaient
que c'tait trop de faveur, ou pas assez,  l'gard de l'migration.

[En marge: Rtablissement du droit de tester.]

Au nombre des dispositions lgales, alors en vigueur, qui paraissaient
une tyrannie insupportable, se trouvait l'interdiction du droit de
tester. Les lois existantes ne permettaient de disposer en mourant,
que du dixime de sa fortune si on avait des enfants, du sixime si on
n'en avait pas. Ces dispositions avaient t le rsultat de la
premire indignation rvolutionnaire contre les abus de l'ancienne
socit franaise, socit aristocratique, dans laquelle la vanit
paternelle, voulant tantt constituer un an, tantt contraindre les
affections de ses enfants par des unions mal assorties, dpouillait
les uns au profit des autres. Par un emportement ordinaire  l'esprit
humain, au lieu de rduire la puissance paternelle  de justes
limites, on l'avait compltement enchane. Un pre ne pouvait plus
rcompenser ou punir. Il ne pouvait, s'il avait des enfants, disposer
de rien, ou  peu prs, en faveur de celui qui avait mrit toutes ses
affections; et, ce qui est plus extraordinaire, s'il n'avait que des
neveux, prochains ou loigns, il ne pouvait donner qu'une partie 
peu prs insignifiante de sa fortune, c'est--dire, un sixime.
C'tait l un vritable attentat au droit de proprit, et l'une des
rigueurs les plus senties du rgime rvolutionnaire; car la mort
frappe tous les jours, et des milliers de mourants expiraient sans
pouvoir obir au penchant de leur coeur, envers ceux qui les avaient
servis, soigns, consols dans leur vieillesse.

Il n'tait pas possible, pour une telle rforme, d'attendre la
rdaction du Code civil. Une loi fut porte pour rtablir le droit de
tester, dans de certaines limites. En vertu de cette loi, le pre
mourant qui avait moins de quatre enfants, put disposer par testament
du quart de sa fortune, du cinquime s'il en avait moins de cinq, et
ainsi de suite en observant la mme proportion. Il put disposer de la
moiti, lorsqu'il n'avait que des ascendants ou collatraux, de la
totalit lorsqu'il n'avait pas de parents aptes  succder.

Cette mesure fut la plus attaque au Tribunat; elle le fut surtout par
le tribun Andrieux, honnte homme, sincre, mais plus spirituel
qu'clair. Il prtendit qu'on revenait aux abus du droit d'anesse,
aux violences de l'ancien rgime sur les enfants de famille, etc.
Cette loi passa comme les autres,  une immense majorit.

[En marge: Tribunal des prises.]

Le gouvernement institua, par une loi encore, un tribunal des prises,
devenu indispensable, pour rendre aux neutres une justice impartiale,
et les ramener  la France par de meilleurs traitements. Enfin on
appela l'attention des deux assembles sur les lois de finances.

[En marge: Lois de finances.]

[En marge: Montant du budget de 1800.]

Il y avait peu  dire sur ce sujet au Corps Lgislatif, les deux
commissions lgislatives ayant dj rendu les lois ncessaires. Les
travaux administratifs que le gouvernement avait entrepris, en
consquence de ces lois, dans le but de rorganiser les finances,
n'taient gure une matire  discussion. Toutefois il fallait
arrter, ne ft-ce que pour la forme, le budget de l'an VIII. Si la
perception avait exist rgulirement, si les impts tablis avaient
t pays exactement, et non-seulement pays par les contribuables,
mais fidlement verss par les dpositaires des deniers publics, les
finances de l'tat auraient t dans une situation supportable. Les
impts ordinaires pouvaient donner 430 millions environ; et c'tait le
chiffre auquel on esprait ramener les dpenses publiques en temps de
paix; on se promettait mme de les faire descendre  beaucoup moins.
L'exprience prouva bientt qu'il n'tait pas possible, mme en temps
de paix, de les ramener  moins de 500 millions; mais elle prouva
aussi qu'il tait facile de porter les impts  cette somme, sans
augmenter les tarifs. Nous supposons les frais de perception en
dehors, ainsi que les dpenses locales, ce qui porte le budget de
cette poque en comptant comme on le fait aujourd'hui,  600 ou 620
millions.

L'insuffisance des recettes n'tait grande et certaine, que par
rapport aux dpenses de la guerre; et cela n'a rien de bien
extraordinaire, car il en est ainsi partout. On ne peut jamais en
aucun pays, soutenir la guerre avec les revenus ordinaires de la paix.
Si on le pouvait, ce serait une preuve qu'en temps de paix les impts
auraient t inutilement augments. Mais, grce au dsordre du pass,
on ne savait si, avec la guerre, le budget s'lverait  600, 700 ou
800 millions. Les uns disaient 600, les autres 800. Chacun,  cet
gard, faisait des conjectures diffrentes. L'exprience prouva encore
qu'avec 150 millions environ, ajouts au budget ordinaire, on pourrait
suffire aux besoins de la guerre, toutefois avec des armes
victorieuses, qui vcussent sur le sol ennemi. Le budget de l'anne
fut donc valu  600 millions, en dpenses et en recettes. Les
revenus ordinaires montant  430 millions, on se trouvait en arrire
de 170 millions. Mais l n'tait pas la difficult vritable. C'et
t trop de prtentions, au sortir du chaos financier, de vouloir
atteindre tout de suite l'quilibre des recettes et des dpenses. Il
fallait auparavant faire rentrer l'impt ordinaire. Si on arrivait 
ce premier rsultat, on tait certain d'avoir promptement de quoi
faire face aux besoins les plus urgents, car le crdit devait s'en
ressentir bien vite, et, avec les valeurs de diffrentes espces dont
nous avons ailleurs numr la cration, on avait dans les mains le
moyen d'obtenir des capitalistes les fonds ncessaires  tous les
services. C'est  quoi travaillait sans relche M. Gaudin, second,
contre toutes les difficults qu'il rencontrait, par la volont forte
et soutenue du Premier Consul. La direction des contributions
directes, rcemment tablie, dployait la plus grande activit. Les
rles taient fort avancs, et dj mis en recouvrement. On commenait
 voir arriver dans le portefeuille du trsor les obligations des
receveurs gnraux, et  les escompter  un intrt qui n'tait pas
trop usuraire. La difficult pour l'tablissement de ce systme des
obligations, consistait toujours dans la quantit des papiers
circulants, difficile  fixer, surtout par rapport  chaque recette
gnrale. Un receveur qui devait percevoir 20 millions, par exemple,
ne pouvait souscrire des obligations pour cette somme, s'il devait lui
arriver pour 6 ou 8 millions de valeurs mortes, en bons d'arrrage, en
bons de rquisition, etc. Le ministre s'appliquait  retirer ces
papiers,  valuer ce qui pouvait en arriver dans chaque recette
gnrale, et  faire souscrire des obligations aux receveurs gnraux,
pour la somme de numraire qu'il supposait devoir entrer dans leur
caisse.

[En marge: Institution des receveurs particuliers d'arrondissement.]

On cra, dans cette mme session, une nouvelle, espce de comptables,
destins  accrotre l'exactitude dans le versement des fonds du
trsor: ce furent les receveurs d'arrondissement. Jusque-l il n'y
avait d'autre intermdiaire, entre les percepteurs placs prs des
contribuables, et le receveur gnral plac au chef-lieu, que des
prposs aux recettes, agents du receveur gnral, dpendants de lui,
ne disant la vrit qu' lui. C'tait cependant l'un des points de
passage, o l'on pouvait le mieux observer, et constater l'entre des
produits dans les caisses publiques. Ce point tait malheureusement
nglig. On cra des receveurs particuliers dans chaque
arrondissement, dpendants de l'tat, lui devant le compte de ce
qu'ils recevaient et de ce qu'ils versaient au receveur gnral,
tmoins informs et dsintresss du mouvement des fonds, car ce
n'est pas eux qui faisaient le bnfice de la stagnation des deniers
publics, dans les caisses des comptables. On avait par cette cration
l'avantage d'tre instruit plus exactement de l'tat des recettes, et
de toucher de nouveaux cautionnements en numraire, ce qui serait
indiffrent aujourd'hui, ce qui ne l'tait pas alors; on avait enfin
l'avantage de trouver un nouvel emploi de la circonscription par
arrondissement, rcemment imagine. Dj la justice civile et
correctionnelle, et une partie considrable de l'administration
communale, avaient t tablies au centre de l'arrondissement; en y
fixant encore une partie de l'administration financire, on donnait
une utilit de plus  cette circonscription,  laquelle certains
esprits reprochaient de n'tre qu'une subdivision arbitraire du
territoire. Puisque, sous certains rapports, elle avait t juge
indispensable, on ne pouvait mieux faire que d'en multiplier l'usage,
et de la rendre relle, d'artificielle qu'on l'accusait d'tre. Les
prfets, les sous-prfets avaient ordre de se rendre auprs des
receveurs, et de veiller eux-mmes, par l'inspection des livres, 
l'exactitude des versements. Nous n'en sommes plus l aujourd'hui,
heureusement; mais dans ce moment, o tout n'tait qu'en bauche,
c'taient d'utiles stimulants  employer auprs des comptables, que
d'envoyer les prfets et sous-prfets  leurs caisses.

La rorganisation des finances ne pouvait donc marcher plus vite. Mais
les assembles n'apprcient que les rsultats raliss. On ne voyait
pas tout ce qui se faisait de vritablement utile, dans l'intrieur
de l'administration. On disserta  perte de vue, au sein du Tribunat,
sur la grande question de l'quilibre des recettes et des dpenses; on
se plaignit du dficit, on produisit mille systmes, et il y eut
quelques esprits assez peu senss, pour vouloir refuser le vote des
lois de finances, jusqu' ce que le gouvernement prsentt un moyen de
mettre en quilibre les dpenses et les recettes. Mais toutes ces
propositions n'aboutirent  aucun rsultat. Les lois proposes furent
adoptes,  une grande majorit dans le Tribunat,  la presque
unanimit dans le Corps Lgislatif.

[En marge: Cration de la Banque de France.]

Une institution, digne d'tre mentionne par l'histoire, vint
s'ajouter  toutes celles dont nous avons dj racont la cration: ce
fut la Banque de France. Les anciens tablissements d'escompte avaient
succomb au milieu des dsordres de la Rvolution; il n'tait
cependant pas possible que Paris se passt d'une banque. Dans tout
centre commercial, o rgne une certaine activit, il faut une monnaie
commode pour les payements, c'est--dire, la monnaie de papier, et un
tablissement qui escompte en grand les effets de commerce. Ces deux
services se prtent mme un mutuel secours, car les fonds dposs en
change des billets circulants, sont ceux-l mmes qu'on peut prter
au commerce par la voie de l'escompte. Partout, en effet, o il y a un
mouvement d'affaires, tant soit peu considrable, une banque doit
russir, si elle n'escompte que de bon papier, et si elle n'met pas
plus de billets qu'il ne faut; en un mot, si elle proportionne ses
oprations aux besoins vrais de la place o elle rside. C'est ce
qu'il fallait faire  Paris, et ce qui devait russir si on le
faisait bien. Cette nouvelle banque devait avoir, outre ses affaires
avec les particuliers, ses affaires avec le trsor, et par consquent
autant de bnfices  recueillir que de services  rendre. Le
gouvernement suscita les principaux banquiers de la capitale,  la
tte desquels se plaa M. Perregaux, financier dont le nom se rattache
 tous les grands services rendus alors  l'tat, et on forma une
association de riches capitalistes, pour la cration d'une banque,
appele Banque de France, la mme qui existe aujourd'hui. On lui
constitua un capital de 30 millions; elle dut tre gouverne par
quinze rgents et un comit gouvernant de trois personnes, comit
remplac depuis par un gouverneur. Elle devait, suivant ses statuts,
escompter les effets de commerce rpondant  des affaires lgitimes et
non collusoires, mettre des billets circulants comme monnaie, et
s'interdire toutes les spculations trangres  l'escompte et au
commerce des mtaux. Fidle  ses statuts, elle est devenue le plus
bel tablissement de ce genre connu dans le monde. On verra bientt ce
que fit le gouvernement pour imprimer aux oprations de cette banque
le mouvement rapide, qui la fit prosprer ds les premiers jours de
son existence.

Pendant que le gouvernement consulaire, de concert avec le Corps
Lgislatif, se livrait  ces vastes travaux d'administration
intrieure, les ngociations avec les puissances, amies ou
belligrantes, avaient t continues sans interruption. La lettre du
Premier Consul au roi d'Angleterre venait d'tre suivie d'une rponse
immdiate. Le Premier Consul avait crit le 26 dcembre (5 nivse); on
lui rpondait le 4 janvier (14 nivse): c'est que le parti du cabinet
anglais tait pris d'avance, et que pour lui il n'y avait pas 
dlibrer. L'Angleterre, en effet, avait pu, en 1797, songer 
traiter, et envoyer lord Malmesbury  Lille, alors que ses finances
taient embarrasses, que l'Autriche tait oblige de signer 
Campo-Formio la paix du Continent; mais aujourd'hui que la cration de
l'_income-tax_ ramenait l'aisance  l'chiquier, aujourd'hui que
l'Autriche, replace en tat de guerre avec nous, avait port ses
armes jusqu' nos frontires, aujourd'hui qu'il s'agissait de nous
enlever les positions capitales de Malte et de l'gypte, de venger
l'affront du Texel, la paix devait tre peu du got de cette
puissance. Elle avait d'ailleurs une raison plus forte encore de la
refuser, c'est que la guerre convenait aux passions et aux intrts de
M. Pitt. Ce clbre chef du cabinet britannique, avait fait de la
guerre  la France sa mission, sa gloire, le fondement de son
existence politique. Si la paix devenait ncessaire, il fallait
peut-tre qu'il se retirt. Il apportait, dans la lutte, cette
tnacit de caractre, qui, jointe  ses talents oratoires, en avait
fait un homme d'tat, peu clair mais puissant. La rponse ne pouvait
tre douteuse; elle fut ngative et dsobligeante. On ne fit pas au
Premier Consul l'honneur de lui adresser directement cette rponse:
s'appuyant sur la coutume, du reste excellente, de communiquer de
ministre  ministre, on rpondit par une note de lord Grenville  M.
de Talleyrand.

[En marge: Note de l'Angleterre.]

Cette note laissait voir maladroitement le dplaisir qu'avait caus 
M. Pitt, ce dfi, non de guerre, mais de paix, adress par le Premier
Consul  l'Angleterre. Elle contenait une rcapitulation,
ternellement reproduite depuis quelques annes, des commencements de
la guerre: elle imputait la premire agression  la Rpublique
franaise, lui reprochait, dans un langage violent, les ravages commis
en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie, parlait mme de
rapines exerces par ses gnraux dans ce dernier pays; elle joignait
 ce reproche celui de vouloir renverser, partout, le trne et les
autels; puis, arrivant aux dernires ouvertures du Premier Consul, le
ministre anglais disait que ces feintes dmonstrations pacifiques
n'taient pas les premires du mme genre; que les divers
gouvernements rvolutionnaires successivement levs et renverss
depuis dix annes, en avaient fait plus d'une fois de semblables; que
S. M. le roi de la Grande-Bretagne ne pouvait voir encore dans ce qui
se passait en France, un changement de principes, capable de
satisfaire et de tranquilliser l'Europe; que le seul changement qui
pourrait la rassurer compltement serait le rtablissement de la
maison de Bourbon, qu'alors seulement l'ordre social pourrait ne plus
paratre en danger; que du reste on ne faisait pas du rtablissement
de cette maison la condition absolue de la paix avec la Rpublique
franaise, mais que jusqu' de nouveaux symptmes, plus significatifs
et plus satisfaisants, l'Angleterre persisterait  combattre, tant
pour sa sret que pour celle de ses allis.

[En marge: Rplique du Premier Consul.]

Cette note inconvenante, qui fut dsapprouve par les hommes senss de
tous les pays, faisait peu d'honneur  M. Pitt; elle annonait chez
lui plus de passion que de lumires. Elle prouvait qu'un gouvernement
nouveau, pour se faire respecter, a besoin de beaucoup de victoires,
car le gouvernement actuel en avait dj remport de nombreuses, et
d'clatantes; mais videmment il lui en fallait de plus grandes
encore. Le Premier Consul ne se dconcerta pas, et, voulant profiter
de la bonne position que lui donnait, aux yeux du monde, la modration
de sa conduite, il fit une rponse douce et ferme, non plus en forme
de lettre au roi, mais en forme de dpche adresse au ministre des
affaires trangres, lord Grenville. Rcapitulant en peu de mots les
premiers vnements de la guerre, il prouvait, avec une grande rserve
de langage, que la France avait pris les armes uniquement pour
rsister  une conspiration europenne, trame contre sa sret;
concdant les malheurs que la Rvolution avait entrans pour tout le
monde, il insinuait, en passant, que ceux qui avaient poursuivi la
Rpublique franaise avec tant d'acharnement, pouvaient se reprocher 
bon droit d'tre la vraie cause des violences si souvent
dplores.--Mais, ajoutait-il,  quoi bon tous ces souvenirs? Voici
aujourd'hui un gouvernement dispos  faire cesser la guerre: la
guerre sera-t-elle sans fin, parce que tel ou tel aura t
l'agresseur? Et si on ne veut pas la rendre ternelle, ne faut-il pas
en finir de ces incessantes rcriminations? Assurment on n'espre pas
obtenir de la France le rtablissement des Bourbons: est-il ds lors
convenable de faire des insinuations, semblables  celles qu'on s'est
permises? Et que dirait-on si la France, dans ses communications,
provoquait l'Angleterre  rtablir sur le trne cette famille des
Stuarts, qui n'en est descendue que le sicle dernier? Mais laissons
de ct ces questions irritantes, ajoutait la note dicte par le
Premier Consul; si vous dplorez, comme nous, les maux de la guerre,
convenons d'une suspension d'armes, dsignons une ville, Dunkerque,
par exemple, ou toute autre,  votre choix, afin d'y rassembler des
ngociateurs; le gouvernement franais met  la disposition de la
Grande-Bretagne des passe-ports, pour les ministres qu'elle aura
revtus de ses pouvoirs.--

Cette attitude si calme produisit l'effet ordinaire qu'un homme de
sang-froid produit sur un homme en colre; elle provoqua de lord
Grenville une rplique plus vive, plus amre, plus mal raisonne que
sa premire note. Dans cette rplique, le ministre anglais cherchait 
pallier la faute qu'il avait commise en parlant de la maison de
Bourbon, rpondait que ce n'tait pas pour elle qu'on faisait la
guerre, mais pour la sret de tous les gouvernements, et dclarait de
nouveau que les hostilits seraient continues sans relche. Cette
dernire communication tait du 20 janvier (30 nivse). Il n'y avait
pas un mot de plus  dire. Le gnral Bonaparte en avait assez fait:
confiant dans sa gloire, il n'avait pas craint d'offrir la paix; il
l'avait offerte sans beaucoup d'espoir, mais de bonne foi; et il
avait gagn  cette dmarche le double avantage de mettre a
dcouvert, tant aux yeux de la France qu'aux yeux de l'opposition
anglaise, les passions draisonnables de M. Pitt. Heureux si, dans
tous les temps, il avait joint  sa puissance cette modration de
conduite, si habilement calcule!

[En marge: Rponse de l'Autriche, plus modre, mais galement
ngative.]

Les communications de l'Autriche furent plus convenables, sans laisser
plus d'esprances de paix. Cette puissance, n'imaginant pas que les
intentions du Premier Consul, quoique trs-pacifiques, pussent aller
jusqu' l'abandon de l'Italie en sa faveur, tait rsolue  continuer
la guerre; mais connaissant le vainqueur de Castiglione et de Rivoli,
sachant qu'il ne fallait pas trop compter sur la victoire quand on
l'avait pour adversaire, elle ne voulait pas fermer toute voie  des
ngociations ultrieures.

Comme si l'Autriche se ft entendue avec l'Angleterre quant  la
forme, la rponse de l'empereur au Premier Consul tait une dpche de
M. de Thugut  M. de Talleyrand. Cette dpche portait la date du 15
janvier 1800 (25 nivse). Le fond en tait le mme que celui des notes
anglaises. On ne faisait la guerre, disait-on, que pour garantir
l'Europe d'un bouleversement universel; on ne dsirait pas mieux que
de voir la France dispose  la paix, mais quelle garantie
donnait-elle de ses nouvelles dispositions? On accordait cependant
que, sous le Premier Consul, plus de modration au dedans et au
dehors, plus de stabilit dans les vues, plus de fidlit aux
engagements pris, taient  esprer, et qu'il en rsulterait ds lors
plus de chances pour une paix solide et durable. On attendait cet
heureux changement de ses grands talents, mais sans le dire, on
donnait  entendre que lorsqu'il serait compltement effectu, on
songerait alors  ngocier.

[En marge: Insistance du Premier Consul pour obliger l'Autriche 
s'expliquer catgoriquement.]

[En marge: Offre de prendre le trait de Campo-Formio pour base des
ngociations.]

Le Premier Consul, agissant avec l'Autriche comme avec l'Angleterre,
ne s'en tint pas  cette explication vasive, et, ne se laissant pas
dcourager par le vague de la rponse, voulut placer le cabinet de
Vienne dans l'obligation de s'expliquer positivement, et de refuser ou
d'accepter la paix d'une manire catgorique. Le 28 fvrier (9
ventse), M. de Talleyrand fut charg d'crire  M. de Thugut, pour
lui offrir de prendre pour base des ngociations, le trait de
Campo-Formio. Ce trait, lui disait-il, avait t un acte de grande
modration de la part du gnral Bonaparte, envers l'empereur
d'Autriche; car matre, en 1797, d'exiger de ce prince de grands
sacrifices, par la position menaante de l'arme franaise aux portes
de Vienne, il avait, dans l'espoir d'une paix durable, prfr des
avantages modrs  des avantages plus tendus; il avait mme,
ajoutait le ministre franais, encouru, par ses mnagements pour la
cour impriale, le blme du Directoire. M. de Talleyrand dclarait
enfin que la maison d'Autriche recevrait en Italie les ddommagements
qui, par le trait de Campo-Formio, lui taient promis en Allemagne.

Pour comprendre la porte des propositions du Premier Consul, il faut se
rappeler que le trait de Campo-Formio accordait  la France la Belgique
et le Luxembourg;  la Rpublique Cisalpine, la Lombardie, le Mantouan,
les Lgations, etc., et que l'Autriche recevait, en ddommagement,
Venise et la plus grande partie des tats vnitiens. Quant  la ligne du
Rhin, embrassant, outre la Belgique et le Luxembourg, les pays compris,
entre la Meuse, la Moselle, le Rhin, en un mot, ce que nous appelons
aujourd'hui les Provinces Rhnanes, l'Autriche devait s'entremettre pour
les faire concder  la France par l'empire germanique. Dans le moment,
l'Autriche cdait, quant  elle, le comt de Falkenstein, situ entre la
Lorraine et l'Alsace, et s'engageait  ouvrir aux troupes franaises les
portes de Mayence, qu'elle occupait pour le compte de l'empire.
L'Autriche, en compensation, devait recevoir l'vch de Salzbourg du
ct de la Bavire, lorsque les provinces ecclsiastiques seraient
scularises. Ces divers arrangements devaient tre ngocis au congrs
de Rastadt, termin si tragiquement, en 1799, par l'assassinat des
plnipotentiaires franais. Tel tait le trait de Campo-Formio.

En offrant ce trait pour base d'une nouvelle ngociation, le Premier
Consul ne tranchait donc pas la question de la ligne du Rhin, en ce
qui concernait les provinces rhnanes; il ne dcidait que la question
de la Belgique, irrvocablement cde  la France, abandonnant la
question, des Provinces Rhnanes  une ngociation ultrieure avec
l'empire; et en offrant en Italie les ddommagements autrefois
stipuls en Allemagne, il insinuait que les succs obtenus par
l'Autriche en Italie, seraient pris en considration, pour lui
mnager en ce pays un tat meilleur. Il ajoutait que, pour les
puissances secondaires de l'Europe, il serait stipul _un systme de
garanties, propre  rtablir dans toute sa force, ce droit des gens,
sur lequel reposaient essentiellement la sret et le bonheur des
nations_. C'tait une allusion  l'invasion de la Suisse, du Pimont,
de la Toscane, des tats du pape et de Naples, tant reproche au
Directoire, et prise pour prtexte de la seconde coalition; c'tait
une offre assez claire de rtablir ces divers tats, et de rassurer
ainsi l'Europe contre les prtendus envahissements de la Rpublique
franaise.

On ne pouvait pas accorder davantage: il fallait mme le besoin que la
France avait alors de la paix, pour amener le Premier Consul  de
telles offres. Et comme il ne faisait pas les choses  demi, il
adressait  l'Autriche, ainsi qu' l'Angleterre, la proposition
formelle d'une suspension d'armes, non-seulement sur le Rhin, o cette
suspension existait dj, mais encore sur les Alpes et l'Apennin, o
elle n'existait pas encore.

[En marge: Rponse de l'Autriche. Elle demande une ngociation
gnrale.]

Le 24 mars (3 germinal), M. de Thugut rpondit, en termes d'ailleurs
fort modrs, que le trait de Campo-Formio, viol aussitt que
conclu, ne contenait point un systme de pacification, capable de
rassurer les puissances belligrantes; que le vrai principe, adopt
dans toutes les ngociations, tait de prendre pour base l'tat dans
lequel la fortune des armes avait laiss chaque puissance; que c'tait
la seule base que l'Autriche pt accepter. M. de Thugut ajoutait
qu'avant d'aller plus loin, il avait une explication  demander,
relativement  la forme de la ngociation; qu'il lui importait de
savoir si la France voudrait admettre les ngociateurs de tous les
tats en guerre, afin d'arriver  une paix gnrale, la seule qui ft
loyale et sage, la seule  laquelle l'Autriche pt accder.

Ce langage prouvait deux choses: premirement que l'Autriche, en
voulant pour point de dpart, l'tat actuel, c'est--dire la situation
dans laquelle la dernire campagne avait laiss chaque puissance,
nourrissait de grandes prtentions en Italie; secondement qu'elle ne
se sparerait pas de l'Angleterre,  laquelle des traits de subsides
la liaient troitement. Cette fidlit  l'Angleterre tait de sa part
un devoir de position, qui influa, comme on le verra plus tard, sur le
sort des ngociations et de la guerre.

Une telle rponse, quoique convenable dans les termes, laissait peu
d'espoir de s'entendre, puisqu'elle faisait dpendre la conduite d'une
puissance dispose  couter quelques paroles de paix, de la conduite
d'une puissance rsolue  n'en couter aucune. Toutefois le gnral
Bonaparte fit de nouveau rpondre qu'en offrant en Italie les
ddommagements, stipuls autrefois en Allemagne, il proposait
implicitement de partir, non pas du _status ante bellum_, mais du
_status post bellum_, c'est--dire de tenir compte des succs de
l'Autriche en Italie; que les ouvertures par lui faites 
l'Angleterre, prouvaient son dsir de rendre la paix gnrale; qu'il
esprait peu, du reste, d'une ngociation commune  toutes les
puissances belligrantes, car l'Angleterre ne voulait pas
d'accommodement; mais qu'il admettait purement et simplement les
propositions de l'Autriche; qu'il attendait, en consquence, la
dsignation du lieu o l'on pourrait traiter, et que, puisqu'on
voulait continuer  combattre, il fallait le fixer hors du thtre de
la guerre.

L'Autriche dclara que, telles tant les intentions du cabinet
franais, elle allait s'adresser  ses allis, mais qu'avant de les
avoir consults, il lui tait impossible de faire aucune dsignation
prcise. C'tait remettre la ngociation  un terme inconnu.

[En marge: Ncessit vidente de continuer la guerre, et d'acheter la
paix par de nouvelles victoires.]

Le Premier Consul, en adressant ces ouvertures  l'Angleterre et 
l'Autriche, ne s'tait fait aucune illusion sur leur rsultat; mais il
avait voulu tenter une dmarche pacifique, premirement, parce qu'il
dsirait la paix, la regardant comme ncessaire  l'organisation du
nouveau gouvernement; secondement, parce qu'il jugeait que cette
dmarche le plaait mieux, dans l'esprit de la France et de l'Europe.

[En marge: Vive discussion dans le Parlement britannique, au sujet des
offres de paix repousses.]

Ses calculs furent compltement justifis par ce qui se passa dans le
Parlement d'Angleterre. M. Pitt, par sa brutale manire de rpondre
aux ouvertures de la France, s'attira des attaques violentes et
parfaitement fondes. Jamais l'opposition de MM. Fox et Shridan
n'avait t plus noblement inspire; jamais elle n'avait jet autant
d'clat, et mrit plus justement l'estime des honntes gens de tous
les pays.

[En marge: Langage des ministres anglais dans le Parlement.]

La continuation de la guerre, en effet, tait fort peu motive, car
l'Angleterre se trouvait en position d'obtenir alors tout ce qu'il
tait raisonnable de souhaiter: sans doute elle n'aurait pas obtenu
l'abandon de l'gypte, mais rsigne, quelques mois aprs,  nous la
laisser (les ngociations ultrieures le prouveront), elle pouvait y
consentir tout de suite, et,  ce prix, elle aurait conserv ses
conqutes, les Indes comprises; elle se serait pargn les immenses
dangers, auxquels son enttement l'exposa plus tard. Ce n'tait donc
au fond qu'un intrt ministriel, qui portait le cabinet britannique
 soutenir la guerre avec cet acharnement. Les interpellations de
l'opposition furent vives, et incessamment rptes. Elle exigea et
obtint le dpt des pices relatives  la ngociation, et il s'engagea
 leur sujet les plus violentes discussions. Les ministres soutenaient
qu'on ne pouvait ngocier avec le gouvernement franais, parce qu'il
n'y avait pas sret  traiter avec lui; qu'il s'tait successivement
attir, par son dfaut de foi, la guerre avec tout le monde, le
Danemarck et la Sude seuls excepts, et que ses rapports taient mme
altrs avec ces deux derniers pays; que la paix avec ce gouvernement
tait trompeuse et funeste, tmoin les tats d'Italie; qu'aprs avoir
t l'agresseur envers les princes de l'Europe, il voulait les
dtrner tous, car il tait dvor du besoin incessant de dtruire et
de conqurir; que le gnral Bonaparte n'offrait pas plus de
garanties que ses prdcesseurs; que si le nouveau gouvernement
franais n'tait plus terroriste, il tait toujours rvolutionnaire,
et qu'avec la Rvolution franaise, on ne devait esprer ni paix ni
trve; que, si on ne pouvait l'anantir, il fallait l'puiser du
moins, jusqu' ce qu'on l'et tellement affaiblie qu'elle ne ft plus
 craindre. Les ministres anglais, notamment lord Grenville,
employrent,  l'gard du Premier Consul, le langage le plus
outrageant. Ils n'avaient pas autrement trait Robespierre.

[En marge: Rponse de l'opposition aux ministres anglais.]

MM. Fox, Shridan, Tierney, le duc de Bedford, lord Holland,
rpondirent avec la plus haute raison  toutes ces allgations.--Vous
demandez quel a t l'agresseur, disaient-ils, et qu'importe cela?
vous dites que c'est la France; la France dit que c'est l'Angleterre:
faudra-t-il donc s'entre-dtruire jusqu' ce qu'on soit d'accord sur
ce point d'histoire? Et qu'importe l'agresseur, si celui que vous
accusez de l'avoir t, offre le premier de dposer les armes? Vous
dites que l'on ne peut pas traiter avec le gouvernement franais; mais
vous-mmes avez envoy lord Malmesbury  Lille, pour traiter avec le
Directoire! La Prusse, l'Espagne, ont trait avec la Rpublique
franaise, et n'ont pas eu  s'en plaindre. Vous parlez des crimes de
ce gouvernement; mais votre allie, la cour de Naples, en commet qui
sont plus atroces que ceux de la Convention, car elle n'a pas l'excuse
des entranements populaires. Vous parlez d'ambition; mais la Russie,
la Prusse et l'Autriche ont partag la Pologne; mais l'Autriche vient
de reconqurir l'Italie, sans rendre leurs tats aux princes que la
France avait dpossds; vous-mmes, vous vous emparez de l'Inde,
d'une partie des colonies espagnoles, et de toutes les colonies
hollandaises. Qui osera se dire plus dsintress qu'un autre, dans
cette lutte de colre et d'avidit, engage entre tous les tats? Ou
vous ne traiterez jamais avec la Rpublique franaise, ou vous ne
trouverez jamais un moment plus favorable que celui-ci, car un homme
puissant et obi vient de se saisir du pouvoir, et semble dispos 
l'exercer avec justice et modration. Est-il bien digne du
gouvernement anglais, de couvrir d'outrages un personnage illustre,
chef de l'une des premires nations du monde, et qui est du moins un
grand capitaine, quels que soient les vices ou les vertus que le temps
pourra plus tard faire clater en lui?  moins de dire qu'on veut
puiser la Grande-Bretagne, son sang, ses trsors, toutes ses
ressources les plus prcieuses, pour le rtablissement de la maison de
Bourbon, on ne peut pas donner une bonne raison du refus de traiter
aujourd'hui.--

[En marge: Motion de M. Tierney contre la maison de Bourbon.]

Il n'y avait rien  rpondre  une argumentation aussi pressante et
aussi vraie. M. Tierney, profitant de la faute qu'avait commise le
ministre anglais, en parlant dans ses notes du rtablissement de la
maison de Bourbon, fit une proposition spciale contre cette maison.
Il proposa d'mettre un voeu formel, celui de sparer la cause de
l'Angleterre de la cause de ces Bourbons, si funestes aux deux pays, 
la Grande-Bretagne, s'criait-il, autant qu' la France!--J'ai
entendu, continuait-il, j'ai entendu bien des partisans de
l'administration de M. Pitt, dire que le gouvernement franais n'ayant
pas offert une ngociation collective, on avait pu tre fond 
refuser une ngociation isole, qui nous affaiblissait en nous
sparant de nos allis; mais je n'en ai vu aucun qui ne blmt
svrement cette manire de fixer le terme de la guerre au
rtablissement de la maison de Bourbon!--Et il est vrai, comme le
disait M. Tierney, que tout le monde avait blm cette faute, et que
le cabinet de Vienne, moins passionn que le cabinet britannique,
s'tait bien gard de l'imiter. Les ministres anglais rpondaient,
qu'ils n'avaient pas prsent cette condition comme absolue et
indispensable; mais on leur rpliquait avec raison qu'il suffisait de
l'indiquer pour violer le droit des gens, et attenter  la libert des
nations.--Et que diriez-vous, s'criait M. Tierney (rptant ici
l'argument du cabinet franais), que diriez-vous si le gnral
Bonaparte, victorieux, vous dclarait qu'il ne veut traiter qu'avec
les Stuarts? D'ailleurs, ajoutait-il, est-ce par reconnaissance pour
la maison de Bourbon, que vous prodiguez notre sang et nos trsors?
Souvenez-vous de la guerre d'Amrique! Ou bien n'est-ce pas plutt
pour le principe qu'elle reprsente? Vous allez donc dchaner contre
vous toutes les passions qui ont soulev la France contre les
Bourbons? vous allez attirer sur vos bras, tous ceux qui ne veulent
plus de nobles, tous ceux qui ne veulent plus ni des dmes, ni des
droits fodaux; tous ceux qui ont acquis des biens nationaux, tous
ceux qui ont port les armes dix ans pour la Rvolution franaise?
Vous voulez donc puiser jusqu' la dernire goutte, le sang de tant
de Franais, avant de songer  ngocier? Je demande formellement,
concluait M. Tierney, que l'Angleterre spare sa cause de celle de la
maison de Bourbon.--

[En marge: Discours de M. Shridan.]

Dans une autre motion, le clbre Shridan, toujours le plus hardi, le
plus poignant des orateurs, Shridan porta le dbat sur le point le
plus sensible au cabinet britannique, l'expdition de Hollande,  la
suite de laquelle les Anglais et les Russes, vaincus par le gnral
Brune, avaient t rduits  capituler.

--Il parat, disait M. Shridan, que si notre gouvernement ne peut pas
conclure avec la Rpublique franaise des traits de paix, il peut du
moins conclure des capitulations. Je lui demande qu'il nous explique
les motifs de celle qu'il a signe pour l'vacuation de la
Hollande.--M. Dundas, interpell, avait donn trois motifs de
l'expdition de Hollande: le premier, de dtacher les Provinces-Unies
de la France; le second, de diminuer les moyens maritimes de la France
et d'augmenter ceux de l'Angleterre, en prenant la flotte hollandaise;
le troisime, de faire une diversion utile aux allis; et il ajoutait
que le cabinet britannique avait russi en deux choses sur trois,
puisqu'il tenait la flotte, et qu'il avait contribu  faire gagner la
bataille de Novi, en attirant en Hollande les forces destines 
l'Italie. Le ministre avait  peine achev, que M. Shridan, se
prcipitait sur lui, avec une verve sans gale, lui disait: Oui, vous
avez cru des rapports d'migrs, et vous avez risqu sur le continent
une arme anglaise pour la couvrir de honte. Vous avez voulu dtacher
la Hollande de la France, et vous la lui avez attache plus que
jamais, en la remplissant d'indignation, par l'enlvement inique de sa
flotte et de ses colonies. Vous tenez, dites-vous, la flotte
hollandaise; mais par un procd inou, odieux, en provoquant la
rvolte de ses quipages, et en donnant un spectacle des plus
funestes, celui de matelots se rvoltant contre leurs chefs, violant
cette discipline qui fait la force des armes de mer, et la grandeur
de notre nation. Vous avez ainsi drob ignominieusement cette flotte,
mais pas pour l'Angleterre, en tout cas, pour le stathouder; car vous
avez t obligs de dclarer qu'elle tait  lui et non 
l'Angleterre. Enfin, vous avez rendu un service  l'arme autrichienne
 Novi, cela est possible; mais vantez-vous donc, ministres du roi de
la Grande-Bretagne, d'avoir sauv une arme autrichienne, en faisant
gorger une arme anglaise!--

[En marge: Malgr les efforts de l'opposition, M. Pitt obtient tous
les moyens de continuer la guerre.]

Ces attaques si virulentes n'empchrent pas M. Pitt d'obtenir
d'immenses ressources financires, onze cents millions environ
(presque le double du budget de la France  cette poque);
l'autorisation de donner des subsides  l'Autriche et aux tats de
l'Allemagne mridionale; d'importantes additions  l'_income-tax_, qui
dj produisait 180 millions par an; une nouvelle suspension de
l'_habeas corpus_, et enfin la grande mesure de l'union de l'Irlande.
Mais les esprits, en Angleterre, taient profondment mus de tant de
raison et d'loquence. Les hommes raisonnables dans toute l'Europe,
taient frapps aussi des torts qu'on se donnait envers la France, et
bientt, la victoire se joignant  la justice, M. Pitt devait expier
par de cruelles humiliations la jactance de sa politique envers le
Premier Consul. Cependant M. Pitt tait en mesure de fournir  la
coalition les moyens d'une nouvelle campagne; campagne, il est vrai,
la dernire,  cause de l'puisement des parties belligrantes, mais
la plus acharne, par cela mme qu'elle devait tre la dernire.

[En marge: Le Premier Consul, avant de reprendre les hostilits, veut
tirer de la Prusse tout ce qu'on en peut obtenir dans le moment.]

Dans cette grave conjoncture, le Premier Consul voulut tirer de la
cour de Prusse toute l'utilit qu'on en pouvait attendre dans le
moment. Cette cour n'aurait pu, en prsence d'adversaires si
puissants, ramener la paix qu'en la leur imposant au moyen d'une
mdiation arme; rle non pas impossible pour elle, mais tout  fait
hors des vues du jeune roi, qui s'appliquait  refaire son trsor et
son arme, tandis que tout le monde s'puisait autour de lui. Dj ce
prince avait sond les puissances belligrantes, et les avait trouves
si loin de compte, qu'il avait renonc  s'interposer entre elles.
D'ailleurs, le cabinet prussien avait lui-mme ses vues intresses.
Il voulait bien que la France puist l'Autriche, et s'puist
elle-mme dans une lutte prolonge; mais il aurait souhait qu'elle
renont  une partie de la ligne du Rhin, que, se contentant de la
Belgique, du Luxembourg, de ce ct, elle n'exiget pas les provinces
rhnanes. Il le conseillait fort au Premier Consul, disant d'abord que
la France et la Prusse, moins rapproches, en seraient plus d'accord,
et que les cabinets europens, rassurs par cette modration, en
seraient plus enclins  la paix. Mais bien que le Premier Consul et
mis une grande rserve  s'expliquer  cet gard, au fond il y avait
peu d'espoir de le dcider  ce sacrifice, et le cabinet prussien ne
voyait pas, dans tout cela, une paix qui le satisft assez pour s'en
mler beaucoup. Il donnait donc quantit de conseils, envelopps d'une
forme dogmatique, quoique trs-amicale, mais il n'agissait pas.

Toutefois ce cabinet pouvait tre utile  maintenir la neutralit du
nord de l'Allemagne,  faire entrer le plus grand nombre possible de
princes allemands dans cette neutralit, enfin  dtacher entirement
l'empereur Paul de la coalition. Quant  ces choses, il les faisait
avec zle, parce qu'il voulait assurer et agrandir la neutralit du
nord de l'Allemagne, et surtout amener la Russie  son systme. Paul,
toujours extrme en ses sentiments, s'tait de jour en jour irrit
davantage contre l'Autriche et l'Angleterre; il disait tout haut qu'il
obligerait bien l'Autriche  replacer les princes italiens sur les
trnes d'Italie, qu'elle avait reconquis avec les armes russes,
l'Angleterre  replacer l'ordre de Malte dans cette forteresse
insulaire, dont elle tait prte  s'emparer; il montrait pour ce
vieil ordre de chevalerie une passion trange, et s'en tait fait le
grand-matre. Il blmait la manire dont on avait reu  Vienne et 
Londres les ouvertures du Premier Consul, et dans ses confidences
devenues intimes avec la Prusse, laissait entrevoir qu'il aurait bien
voulu qu'on lui adresst de pareilles ouvertures. Le Premier Consul,
en effet, ne l'avait pas os, par crainte de ce qui pouvait en arriver
avec un caractre comme celui du czar. La Prusse, avertie de toutes
ces particularits, en informait le cabinet franais, qui en faisait
son profit.

[En marge: Explication du Premier Consul avec M. de Sandoz, ministre
de Prusse.]

Avant d'ouvrir la campagne, car la saison des oprations militaires
approchait, le Premier Consul fit appeler auprs de lui M. de Sandoz,
ministre de Prusse, et eut avec lui, le 5 mars (14 ventse), une
explication positive et complte. Aprs avoir rcapitul longuement
tout ce qu'il avait fait pour rtablir la paix, et tout ce qu'on lui
avait oppos de mauvais procds ou d'obstacles invincibles, il exposa
l'tendue de ses prparatifs militaires, et, sans dvoiler ses
profondes combinaisons, laissa entrevoir au ministre prussien la
grandeur des ressources qui restaient  la France; il lui dclara
ensuite que, plein de confiance dans la Prusse, il attendait d'elle de
nouveaux efforts pour rapprocher les puissances belligrantes, pendant
qu'on serait occup  combattre; qu' dfaut de la paix gnrale, peu
probable avant une nouvelle campagne, il esprait du roi
Frdric-Guillaume deux services: la rconciliation de la Rpublique
avec Paul Ier, et une tentative directe auprs de l'lecteur de
Bavire, pour arracher ce prince  la coalition.--Raccommodez-nous
avec Paul, dit le gnral Bonaparte, dcidez en mme temps l'lecteur
de Bavire  refuser ses soldats et son territoire  la coalition, et
vous nous aurez rendu deux services dont il vous sera tenu grand
compte. Si l'lecteur accde  nos demandes, vous pouvez lui
promettre tous les gards dsirables pendant la guerre, et les
meilleurs traitements  la paix.--

Le Premier Consul exposa ses vues ultrieures  l'envoy de Prusse. Il
lui dclara que le trait de Campo-Formio tant la base offerte pour
la future ngociation, la frontire du ct du Rhin serait une
question  traiter plus tard avec l'Empire; que l'indpendance de la
Hollande, de la Suisse, des tats italiens serait formellement
garantie. Sans s'expliquer sur le point o le Rhin cesserait d'tre la
frontire franaise, il dit seulement que personne ne pouvait croire
que la France n'exiget pas au moins jusqu' Mayence, mais
qu'au-dessous de Mayence, la Moselle, la Meuse pourraient servir de
limite. La Belgique et le Luxembourg taient toujours hors de
contestation. Il ajouta enfin que si la Prusse rendait  la France les
services qu'elle tait en position de lui rendre, il s'engageait 
laisser au cabinet de Berlin une influence considrable dans les
ngociations de la paix. C'tait en effet le point auquel la Prusse
tenait le plus, car elle dsirait se mler de ces ngociations, pour
faire tracer les frontires allemandes de la manire qui conviendrait
le mieux  ses vues.

Cette communication, pleine d'-propos et de franchise, eut le
meilleur effet  Berlin. Le roi rpondit qu' l'gard de l'empereur
Paul, il avait dj employ ses bons offices, et les emploierait
encore pour le rapprocher de la France; qu' l'gard de la Bavire,
enveloppe de tout ct par l'Autriche, il ne pouvait rien; mais que
si l'empereur Paul se prononait, on parviendrait peut-tre, avec le
double secours de la Prusse et de la Russie,  retirer l'lecteur de
la coalition.

Il ne restait, aprs toutes ces dmarches fort sagement concertes,
qu' ouvrir les hostilits le plus promptement possible. Cependant la
saison n'en tait pas tout  fait venue, et elle devait arriver cette
anne plus tard que de coutume, parce que la France avait 
rorganiser ses armes en partie dissoutes, et que l'Autriche avait 
combler le vide laiss par la Russie dans les cadres de la coalition.
Le Premier Consul pensa que le moment tait arriv d'en finir avec la
Vende: premirement, pour faire cesser le spectacle odieux de la
guerre civile; secondement, pour rendre disponibles, et transporter
sur le Rhin et les Alpes, les troupes excellentes que la Vende
retenait dans l'intrieur de la Rpublique.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour terminer la guerre civile,
avant de reprendre la guerre extrieure.]

Les significations par lui adresses aux provinces insurges,
concurremment avec les offres de paix faites aux puissances, y avaient
produit le plus grand effet. Ces significations avaient t appuyes
d'une force imposante, de 60 mille hommes environ, tirs de la
Hollande, de l'intrieur, et de Paris mme. Le Premier Consul avait
pouss la hardiesse jusqu' rester dans Paris, rempli alors de l'cume
de tous les partis, avec 2,300 hommes de garnison; et cette hardiesse
mme, il l'avait pousse jusqu' la publier. Pour rpondre aux
ministres anglais, qui prtendaient que le gouvernement consulaire
n'tait pas plus solide que les prcdents, il fit imprimer un tat
comparatif des forces qui se trouvaient  Londres et  Paris. Il en
rsultait que Londres tait gard par 14,600 hommes, et Paris par
2,300. C'tait  peine de quoi fournir aux postes de simple police,
qui veillent sur les grands tablissements publics et sur la demeure
des hauts fonctionnaires. videmment, le nom du gnral Bonaparte
gardait Paris.

Quoi qu'il en soit, les provinces insurges se virent enveloppes 
l'improviste par une arme redoutable, et se trouvrent ainsi places
entre une paix immdiate et gnreuse, ou la certitude d'une guerre
d'extermination. Elles ne pouvaient tarder  prendre un parti. MM.
d'Andign et Hyde de Neuville, aprs avoir vu de prs le Premier
Consul, taient revenus de toutes leurs illusions, et ne croyaient
plus qu'il voult un jour rtablir les Bourbons. Ils ne croyaient pas
davantage qu'on pt russir  vaincre un tel homme. M. Hyde de
Neuville, envoy par le comte d'Artois pour juger de l'tat des
choses, se dcida  retourner  Londres, ne voulant pas quant  lui
abandonner le parti des Bourbons, mais reconnaissant l'impossibilit
de continuer la guerre, et laissant  tous les chefs le conseil de
faire ce que la ncessit des temps et des lieux commanderait  chacun
d'eux. M. d'Andign retourna en Vende rapporter ce qu'il avait vu.

[En marge: Courtes incertitudes des royalistes.]

La dure de la suspension d'armes allait expirer. Il fallait que les
chefs du parti royaliste, ou signassent une dfinitive, ou se
dcidassent  entreprendre sur-le-champ une lutte  mort avec une
arme formidable. En 1793, dans le premier enthousiasme de
l'insurrection, ils n'avaient pu vaincre les 16 mille hommes de la
garnison de Mayence, et n'avaient russi qu' livrer des combats
hroques et sanglants, pour finir par succomber. Que pouvaient-ils
aujourd'hui contre 60 mille hommes de troupes, les premires de
l'Europe, dont une moiti seulement venait de suffire pour jeter  la
mer les Russes et les Anglais? Rien videmment, et cette opinion tait
universelle dans les provinces insurges. Toutefois elle tait plus ou
moins partage dans chacune d'elles. Sur la rive gauche de la Loire,
entre Saumur, Nantes et les Sables, en un mot dans la vieille Vende,
puise, d'hommes et de toutes choses, on prouvait une fatigue
extrme; on y jugeait cette dernire prise d'armes, qui n'avait t
amene que par la faiblesse et les rigueurs du Directoire, pour ce
qu'elle valait, c'est--dire pour une folie. Sur la rive droite,
autour du Mans, pays qui avait t aussi le thtre d'une lutte
dsespre, ces sentiments dominaient. En Basse-Normandie, o
l'insurrection tait de date plus rcente, o M. de Frott, jeune
chef, actif, rus, ambitieux, menait les royalistes, on montrait plus
de disposition  continuer la guerre. Il en tait de mme dans le
Morbihan, o l'loignement de Paris, le voisinage de la mer, la nature
des lieux, offraient plus de ressources, et o un chef d'une nergie
froce et indomptable, Georges Cadoudal, soutenait les courages. Dans
ces deux dernires provinces, les communications plus frquentes avec
les Anglais, contribuaient  rendre la rsistance plus opinitre.

[En marge: Efforts des migrs, agents de l'Angleterre, pour empcher
la pacification.]

D'un bout  l'autre de la Vende et de la Bretagne, on confrait sur
le parti  prendre. Les migrs pays par l'Angleterre, dont le
dvouement consistait en alles et venues continuelles, et qui
n'avaient pas  souffrir toutes les consquences de l'insurrection,
taient en vive contestation avec les gens du pays, sur lesquels
pesait sans relche le fardeau de la guerre civile. Ceux-l
soutenaient qu'il fallait continuer la lutte, et ceux-ci au contraire
qu'il fallait y mettre fin. Ces reprsentants d'un intrt plus
anglais que royaliste disaient que le gouvernement des Consuls allait
prir, comme les autres gouvernements rvolutionnaires, aprs quelques
jours d'apparence trompeuse, qu'il allait prir par le dsordre des
finances et de l'administration; que les armes russes et anglaises
devaient envoyer un dtachement en Vende, pour tendre la main aux
royalistes franais, qu'il ne fallait plus  ceux-ci que quelques
jours de patience, pour recueillir le fruit de huit ans d'efforts et
de combats, et qu'en persistant ils auraient probablement l'honneur de
conduire  Paris les Bourbons victorieux. Les insurgs qui n'allaient
pas habituellement se rfugier  Londres, et y vivre de l'argent
anglais, qui restaient sur les lieux avec leurs paysans, qui voyaient
leurs terres ravages, leurs maisons incendies, leurs femmes et leurs
enfants exposs  la faim et  la mort, ceux-l disaient que le
gnral Bonaparte n'avait jamais chou dans ce qu'il avait entrepris;
qu' Paris, au lieu de croire que tout tombait en dissolution, on
croyait au contraire que tout se rorganisait sous la main heureuse du
nouveau chef de la Rpublique; que cette Rpublique, qu'on disait
puise, venait de leur envoyer une arme de 60 mille hommes; que ces
Russes et ces Anglais tant vants venaient de poser les armes devant
une moiti de cette mme arme; que c'tait chose facile de faire 
Londres de beaux projets, de parler de dvouement, de constance, quand
on tait loin des lieux, des vnements, et de leurs consquences;
qu'il fallait  cet gard mnager ses discours, en prsence de gens
qui, depuis huit annes, enduraient seuls les maux de la plus affreuse
guerre civile. Parmi ces royalistes puiss, on allait jusqu'
insinuer que le gnral Bonaparte, dans son entranement vers le bien,
aprs avoir rtabli la paix, fait cesser la perscution, relev les
autels, relverait peut-tre aussi le trne; et on rptait les fables
qui n'taient plus admises chez les principaux royalistes, depuis les
entrevues de MM. d'Andign et Hyde de Neuville avec le Premier Consul,
mais qui, dans les derniers rangs du peuple insurg, avaient conserv
quelque crance, et contribuaient  rapprocher les esprits du
gouvernement.

[En marge: L'abb Bernier, cur de Saint-Laud.]

[En marge: L'abb Bernier dispose la rive gauche de la Loire  mettre
bas les armes.]

[En marge: Paix de Montfaucon.]

Il y avait au sein de la vieille Vende, un simple prtre, l'abb
Bernier, cur de Saint-Laud, destin bientt  prendre part aux
affaires de la Rpublique et de l'Empire, lequel, par beaucoup
d'intelligence et d'habilet naturelle, avait acquis un grand
ascendant sur les chefs royalistes. Il avait vu de prs cette longue
insurrection qui n'avait abouti  rien, qu' des malheurs; il jugeait
la cause des Bourbons perdue, pour le moment du moins, et croyait
qu'on ne pouvait sauver du bouleversement gnral produit par la
Rvolution franaise, que le vieil autel des chrtiens. clair sous
ce dernier rapport par les actes du Premier Consul, et par des
communications frquentes avec le gnral Hdouville, il n'avait plus
de doute, et il comptait qu'en se soumettant on obtiendrait la paix,
la fin des perscutions, et la tolrance au moins, sinon la protection
du culte. Il conseilla donc la soumission  tous ces vieux chefs de la
rive gauche, et par son influence fit taire les porteurs de paroles,
allant et venant de la Vende  Londres. Une runion eut lieu 
Montfaucon, et l, dans un conseil des officiers royalistes, l'abb
Bernier dcida M. d'Autichamp, jeune gentilhomme plein de bravoure,
mais docile aux lumires d'autrui,  mettre bas les armes, pour le
compte de la province. La capitulation fut signe le 18 janvier (28
nivse). La Rpublique promettait amnistie entire, respect pour le
culte, abandon de l'impt pour quelque temps dans les provinces
ravages, radiation de tous les chefs de la liste des migrs. Les
royalistes promettaient, en retour, soumission complte, et remise
immdiate de leurs armes.

Ce mme jour 18 janvier, l'abb Bernier crivit au gnral Hdouville:
Vos voeux et les miens sont accomplis. Aujourd'hui,  deux heures, la
paix a t accepte avec reconnaissance  Montfaucon, par tous les
chefs et officiers de la rive gauche de la Loire. La rive droite va
sans doute suivre cet exemple, et l'olivier de la paix remplacera sur
les deux bords de la Loire les tristes cyprs que la guerre et fait
crotre. Je charge MM. de Bauvollier, Duboucher et Renou, de vous
porter cette heureuse nouvelle. Je les recommande  la bienfaisance
du gouvernement et  la vtre. Inscrits faussement sur la liste fatale
de 1793, ils se sont vu dpouiller de leurs biens. Ils ont fait ce
sacrifice  la ncessit des circonstances, et n'en ont pas moins
dsir la paix. Cette paix est votre ouvrage; maintenez-la, gnral,
par la justice et la bienfaisance. Votre gloire et votre bonheur y
sont attachs. Je ferai, pour remplir vos vues salutaires, tout ce qui
dpendra de moi: la sagesse le commande, l'humanit le veut.... Mon
coeur est tout entier au pays que j'habite, et sa flicit est le
premier de mes voeux.

                                        Bernier.

[En marge: La rive droite dpose aussi les armes.]

Cet exemple produisit son effet. Deux jours aprs, les insurgs de la
rive droite, commands par un vieux et brave gentilhomme, M. de
Chtillon, et dgots comme lui de servir les vues de l'Angleterre
plutt que la cause du royalisme, se rendirent: toute l'ancienne
Vende se trouva ainsi pacifie. La joie fut extrme, soit dans les
campagnes o rgnait le royalisme, soit dans les villes o rgnait au
contraire l'esprit de la Rvolution. En plusieurs villes, telles que
Nantes et Angers, les chefs royalistes, portant la cocarde tricolore,
furent reus en triomphe, et fts comme des frres. De toutes parts
on commena  rendre les armes, et  se soumettre de bonne foi, sous
l'influence d'une opinion qui peu  peu devenait gnrale, c'est que
la guerre, sans ramener les Bourbons, n'aboutirait qu' l'effusion du
sang, au ravage du pays; et que la soumission, au contraire,
procurerait repos, scurit, rtablissement de la religion, chose de
toutes la plus dsire.

[En marge: Continuation de la guerre en Bretagne.]

Cependant la pacification rencontrait plus d'obstacles en Bretagne et
en Normandie. La guerre de ces cts tait plus rcente, comme nous
venons de le dire, et avait moins puis les courages; d'ailleurs elle
y procurait de honteux bnfices, tandis qu'en Vende elle ne
rapportait que des souffrances. C'tait dans le centre de la Bretagne,
et vers la Normandie, que s'taient rfugis tous les chouans,
c'est--dire les hommes que l'insurrection avait habitus au
brigandage, et qui ne savaient plus s'en passer. Ils faisaient
beaucoup plus la guerre aux caisses des comptables, aux diligences,
aux acqureurs de biens nationaux, qu' la Rpublique. Ils taient en
rapport avec une troupe de mauvais sujets tablis  Paris, et
recevaient d'eux les avis qui les guidaient dans leurs expditions.
Enfin, dans le Morbihan, o tait le sige de l'insurrection la plus
tenace, Georges, le seul implacable des chefs vendens, recevait des
Anglais l'argent, les ressources matrielles, qui pouvaient seconder
sa rsistance: aussi tait-il fort peu dispos  se soumettre.

[En marge: Quelques combats en Bretagne.]

[En marge: Soumission de M. de Bourmont.]

Mais les prparatifs taient faits pour craser ceux des chefs
royalistes qui ne voudraient pas se rendre. Le 21 janvier (1er
pluvise), le gnral Chabot, rompant la suspension d'armes, marcha
sur les bandes du centre de la Bretagne, commandes par MM. de
Bourmont et de La Prvalaye. Prs la commune de Mlay, il joignit M.
de Bourmont qui,  la tte de 4 mille chouans, se dfendit avec
vigueur, mais fut cependant oblig de cder aux rpublicains, habitus
 vaincre d'autres soldats que des paysans. Lui-mme, aprs avoir
couru le plus grand danger, ne parvint qu'avec beaucoup de peine  se
sauver. Oblig bientt de reconnatre qu'il ne pouvait plus rien pour
sa cause, il rendit les armes le 24 janvier (4 pluvise).

[En marge: Soumission de Georges.]

Le gnral Chabot marcha ensuite sur Rennes, pour se porter de l vers
le fond de la Bretagne, o le gnral Brune concentrait de grandes
forces. Le 25 janvier (5 pluvise), plusieurs colonnes parties de
Vannes, d'Auray, d'Elven, sous les gnraux Harty et Gency,
rencontrrent  Grandchamp les bandes de Georges. Les deux gnraux
rpublicains avaient achemin sur Vannes des convois de grains et de
bestiaux, qu'ils avaient enlevs dans les campagnes insurges. Les
chouans ayant voulu reprendre ce convoi, les colonnes d'escorte les
envelopprent, et, malgr la plus vigoureuse rsistance, leur turent
400 hommes, plusieurs chefs, et les mirent compltement en droute. Le
surlendemain 27, un combat trs-violent  Hennebon fit encore prir
300 chouans, et acheva de dtruire toutes les esprances de
l'insurrection. Il y avait tout prs des ctes un vaisseau anglais de
80 et quelques frgates, qui purent voir combien taient chimriques
les illusions dont on avait berc le gouvernement britannique. Du
reste, on s'tait tromp rciproquement, le gouvernement britannique
en promettant une nouvelle expdition comme celle de Hollande, les
Bretons en annonant une leve en masse. Des royalistes rcemment
dbarqus eurent quelque peine  rejoindre en chaloupe la division
anglaise, et furent reus comme des migrs qui ont beaucoup promis et
peu fait. Georges se vit rduit  dposer les armes, et livra 20 mille
fusils et 20 pices de canon, qu'il venait de recevoir des Anglais.

Dans la Basse-Normandie, M. de Frott, jeune chef fort dvou  sa
cause, tait, avec Georges, le plus rsolu des royalistes  continuer
la guerre. Il fut poursuivi par les gnraux Gardanne et Chambarlhac,
dtachs de la garnison de Paris. Plusieurs rencontres trs-vives
eurent lieu sur divers points. Le 25 janvier (5 pluvise), M. de
Frott fut joint par le gnral Gardanne aux forges de Coss, prs de
la Motte-Fouquet, et perdit beaucoup de monde. Le 26 (6 pluvise), un
des chefs, nomm Duboisgny, fut attaqu dans son chteau de Duboisgny,
prs Fougres, et essuya comme M. de Frott une perte considrable.
Enfin le 27 (7 pluvise), le gnral Chambarlhac enveloppa, dans les
environs de Saint-Christophe, non loin d'Alenon, quelques compagnies
de chouans, et les fit passer par les armes.

[En marge: Arrestation et mort de M. de Frott.]

M. de Frott, voyant, comme les autres, mais malheureusement trop
tard, que toute rsistance tait impossible devant les nombreuses
colonnes qui avaient assailli le pays, M. de Frott pensa qu'il tait
temps de se rendre. Il crivit, pour demander la paix, au gnral
Hdouville, qui, dans le moment, tait  Angers, et, en attendant la
rponse, il proposa une suspension d'armes au gnral Chambarlhac.
Celui-ci rpondit que, n'ayant pas de pouvoirs pour traiter, il
allait s'adresser au gouvernement pour en obtenir, mais que dans
l'intervalle il ne pouvait prendre sur lui de suspendre les
hostilits,  moins que M. de Frott ne consentt  livrer
immdiatement les armes de ses soldats. C'tait justement ce que M. de
Frott redoutait le plus. Il consentait bien  se soumettre, et 
signer une pacification momentane, mais  condition de rester arm,
afin de saisir plus tard la premire occasion favorable de recommencer
la guerre. Il crivit mme  ses lieutenants des lettres dans
lesquelles, en leur prescrivant de se rendre, il leur recommandait de
garder leurs fusils. Pendant ce temps, le Premier Consul, irrit
contre l'obstination de M. de Frott, avait ordonn de ne lui point
accorder de quartier, et de faire sur sa personne un exemple. M. de
Frott, inquiet de ne pas recevoir de rponse  ses propositions,
voulut se mettre en communication avec le gnral Guidal, commandant
le dpartement de l'Orne, et fut arrt avec six des siens, tandis
qu'il cherchait  le voir. Les lettres qu'on trouva sur lui,
lesquelles contenaient l'ordre  ses gens de se rendre, mais en
gardant leurs armes, passrent pour une trahison. Il fut conduit 
Verneuil, et livr  une commission militaire.

[En marge: Fv. 1800.]

La nouvelle de son arrestation tant venue  Paris, une foule de
solliciteurs entourrent le Premier Consul, et obtinrent une
suspension de procdure, qui quivalait  une grce. Mais le courrier
qui apportait l'ordre du gouvernement arriva trop tard. La
Constitution tant suspendue dans les dpartements insurgs, M. de
Frott avait t jug sommairement, et quand le sursis arriva, ce
jeune et vaillant chef avait dj subi la peine de son obstination. La
duplicit de sa conduite, bien que dmontre, n'tait cependant point
assez condamnable, pour qu'on ne dt pas regretter beaucoup une telle
excution, la seule, au reste, qui ensanglanta cette heureuse fin de
la guerre civile.

[En marge: Fin de la guerre civile.]

Ds ce jour les dpartements de l'Ouest furent entirement pacifis.
La sagesse du gnral Hdouville, la vigueur, la promptitude des
moyens employs, la fatigue des insurgs, le mlange de confiance et
de crainte que leur inspirait le Premier Consul, amenrent cette
pacification si rapide. Elle tait compltement termine  la fin de
fvrier 1800 (premiers jours de ventse). Le dsarmement s'oprait
partout; il restait seulement des voleurs de grande route, dont une
justice active et impitoyable devait bientt venir  bout. Les troupes
employes dans l'Ouest se remirent en marche vers Paris, pour
concourir aux vastes desseins du Premier Consul.

[En marge: Les chefs royalistes viennent  Paris, et voient le Premier
Consul.]

La Constitution, suspendue dans les quatre dpartements de la
Loire-Infrieure, d'Ille-et-Vilaine, du Morbihan et des Ctes-du-Nord,
fut remise en vigueur, et la plupart des chefs qui venaient de dposer
les armes, furent successivement attirs  Paris, dans l'intention de
les mettre en rapport avec le Premier Consul. Celui-ci savait bien
qu'il ne suffisait pas de leur arracher les armes des mains, mais
qu'il fallait s'emparer de ces mes portes  l'exaltation, et les
diriger vers un noble but. Il voulait entraner les chefs royalistes
avec lui, dans l'immense carrire ouverte en ce moment  tous les
Franais, les conduire  la fortune,  la gloire, par ce chemin des
dangers, qu'ils taient habitus  parcourir. Il les fit inviter 
venir le voir. Sa renomme, qui inspirait un vif dsir de l'approcher
 tous ceux qui en avaient l'occasion; sa bienfaisance, trs-vante
dj dans la Vende, et qu'on avait  invoquer en faveur des
nombreuses victimes de la guerre civile, taient pour les chefs
royalistes autant de motifs honorables de le visiter. Le Premier
Consul reut et accueillit fort bien, d'abord l'abb Bernier, puis MM.
de Bourmont, d'Autichamp, de Chtillon, et enfin Georges Cadoudal
lui-mme. Il distingua l'abb Bernier, et rsolut de se l'attacher en
l'employant aux difficiles affaires de l'glise. Il entretint
frquemment les chefs militaires, les toucha par son noble langage, et
en dcida quelques-uns  servir dans les armes franaises. Il russit
mme  gagner le coeur de M. de Chtillon. Celui-ci rentra dans sa
retraite, se maria, et devint l'intermdiaire ordinaire, et toujours
cout, de ses concitoyens, quand ils avaient quelque acte de justice
ou d'humanit  solliciter du Premier Consul. C'est avec la gloire, la
clmence et la bienfaisance qu'on termine les rvolutions.

[En marge: Rsistance de Georges Cadoudal  l'influence du Premier
Consul.]

Georges seul rsista  cette haute influence. Quand il fut conduit aux
Tuileries, l'aide-de-camp charg de l'introduire conut  son aspect
de telles craintes, qu'il ne voulut jamais refermer la porte du
cabinet du Premier Consul, et qu'il venait  chaque instant jeter 
la drobe quelques regards pour voir ce qui s'y passait. L'entrevue
fut longue. Le gnral Bonaparte fit en vain retentir les mots de
patrie, de gloire aux oreilles de Georges, il essaya mme en vain
l'amorce de l'ambition sur le coeur de ce farouche soldat de la guerre
civile; il ne russit point, et fut convaincu lui-mme qu'il n'avait
pas russi, en voyant le visage de son interlocuteur. Georges, en le
quittant, partit pour l'Angleterre avec M. Hyde de Neuville. Plusieurs
fois, racontant son entrevue  son compagnon de voyage, et lui
montrant ses bras vigoureux, il s'cria: Quelle faute j'ai commise de
ne pas touffer cet homme dans mes bras!--

[En marge: Nouveaux bruits dont la pacification de la Vende est
l'occasion.]

Cette prompte pacification de la Vende produisit un grand effet sur
les esprits. Quelques malveillants, qui ne voulaient pas l'expliquer
par ses causes naturelles, c'est--dire par l'nergie des moyens
physiques, par la sagesse des moyens moraux, et surtout par
l'influence du grand nom du Premier Consul, prtendaient qu'il y avait
eu avec les Vendens des conventions secrtes, dans lesquelles on leur
promettait quelque importante satisfaction. On ne disait pas
clairement, on insinuait que ce serait peut-tre beaucoup plus que le
rtablissement des principes de l'ancien rgime, mais celui des
Bourbons eux-mmes. C'taient les nouvellistes du parti
rvolutionnaire qui dbitaient ces fables ridicules; mais les gens
senss, apprciant mieux les actes du gnral Bonaparte, se disaient
qu'on ne faisait pas de si grandes choses pour autrui, et croyaient
que, s'il ne travaillait pas uniquement pour la France, c'tait du
moins pour lui-mme, et non pour les Bourbons. Du reste, aux yeux de
tout le monde, la pacification de la Vende tait un vnement des
plus heureux, prsageant une paix plus importante et plus difficile,
la paix avec l'Europe.

[En marge: Fin de la session de l'an VIII.]

[En marge: Mars. 1800.]

[En marge: Rappel en France de nouvelles listes de proscrits.]

[En marge: L'ex-directeur Barthlemy introduit au Snat.]

[En marge: L'ex-directeur Carnot appel au ministre de la guerre.]

Le Premier Consul se hta, avant d'ouvrir la campagne de cette anne,
de clore la session du Corps Lgislatif, et de presser l'adoption des
nombreux projets de lois qu'il avait prsents. Quelques membres du
Tribunat se plaignaient de la rapidit avec laquelle on les faisait
discuter et voter. Nous sommes, disait le tribun Sedillez, homme
impartial et modr, nous sommes entrans dans un _tourbillon
d'urgence_, dont le mouvement rapide se dirige vers le but de nos
voeux. Ne vaut-il pas mieux cder  l'imptuosit de ce mouvement, que
de s'exposer  en entraver la marche? L'anne prochaine nous
examinerons avec plus de maturit les projets prsents, nous
rectifierons ce qui aurait besoin de l'tre. Tout marchait, en effet,
rapidement vers le but que le Premier Consul s'tait propos. Les lois
votes taient mises  excution; les fonctionnaires nomms se
rendaient  leur poste. Les nouveaux prfets entraient en charge, et
l'administration reprenait de toute part un ensemble, une activit
qu'on ne lui avait jamais vus. Les contributions arrires rentraient
dans les caisses du Trsor, depuis que la confection des rles
permettait de se prsenter avec un titre lgal aux contribuables.
Chaque jour de nouvelles mesures signalaient plus clairement la marche
politique du gouvernement. Une seconde liste de proscrits venait
d'obtenir le bienfait du rappel. Les crivains y figuraient en grand
nombre. MM. de Fontanes, de La Harpe, Suard, Sicard, Michaud, Five,
taient rappels de leur exil, ou autoriss  sortir de leur retraite.
Les membres de l'Assemble Constituante, connus pour avoir vot
l'abolition des institutions fodales, taient exempts de toutes les
rigueurs dont on les avait frapps sous la Convention et le
Directoire. Un proscrit fameux du 18 fructidor, ngociateur et
signataire du premier trait de paix de la Rpublique, l'ex-directeur
Barthlemy, tait, sur la proposition des Consuls, nomm snateur.
Enfin, un autre proscrit de la mme date, Carnot, rcemment tir de
l'exil, puis nomm inspecteur aux revues, venait d'tre appel au
ministre de la guerre,  la place du gnral Berthier, partant pour
prendre le commandement de l'une des armes de la Rpublique. Le nom
de Carnot tait alors un grand nom militaire, auquel se rattachait le
souvenir des victoires de la Convention en quatre-vingt-treize; et,
bien que le nom du gnral Bonaparte ft suffisant pour faire trembler
la coalition, celui de Carnot, s'ajoutant au sien, produisit encore
une vritable sensation sur les tats-majors trangers.

[En marge: Dernire entreprise de l'opposition dans le Tribunat.]

La session tendant  sa fin, l'opposition du Tribunat fit une dernire
tentative, qui causa quelque agitation, bien qu'elle ft repousse par
une grande majorit. Le Corps Lgislatif ne devait siger que quatre
mois. Il n'y avait pas de terme assign aux sessions du Tribunat. Ce
dernier pouvait donc se runir, bien que la vacance du Corps
Lgislatif le laisst sans ouvrage. On lui proposa de se crer un
emploi de son temps, au moyen des ptitions qu'il tait seul charg de
recevoir, et des voeux qu'il tait autoris  mettre sur les objets
d'intrt gnral. M. Benjamin Constant proposa de livrer ces
ptitions  des commissions distinctes, de les soumettre  un travail
continuel, et de se mnager par ce moyen, non-seulement la discussion
de tous les actes du gouvernement, chose en soi fort lgitime, mais
leur discussion permanente pendant les douze mois de l'anne. Cette
proposition fut repousse dans ce qu'elle avait de grave. Il fut
dcid que le Tribunat se runirait une fois par quinzaine, pour
entendre un rapport de ptitions, et que ce rapport serait fait par le
bureau de l'assemble, compos du prsident et des secrtaires.
Rduite  ces termes, la proposition n'avait plus rien d'inquitant.

Sauf cette dernire tentative, la fin de la session fut parfaitement
paisible, mme au Tribunat. Les projets du gouvernement y avaient
obtenu une telle majorit, qu'il fallait une bien grande
susceptibilit, pour en vouloir  ce corps de l'opposition d'une
vingtaine de ses membres. Le Premier Consul, quelque dispos qu'il ft
 ne rien supporter, prit le parti de n'en tenir aucun compte. Aussi
cette premire session, dite de l'an VIII, ne rpondit-elle aucunement
aux craintes que certains propagateurs de mauvaises nouvelles
affectaient de rpandre. Si plus tard les choses en taient restes
l, on se serait accommod de ce dernier simulacre des assembles
dlibrantes. Cette gnration alarme, et le chef qu'elle avait
adopt, les auraient galement supportes.

[En marge: Rglement de police  l'gard de la presse priodique.]

Un peu avant la clture de la session, le Premier Consul prit, 
l'gard de la presse priodique, une mesure qui aujourd'hui ne serait
rien moins qu'un phnomne impossible, mais qui alors, grce au
silence de la Constitution, tait une mesure tout  fait lgale, et,
grce  l'esprit du temps,  peu prs insignifiante. La Constitution,
en effet, ne disait rien  l'gard de la presse priodique, et il
paratra tonnant qu'une libert aussi importante que celle d'crire,
n'et pas mme obtenu une mention spciale dans la loi fondamentale de
l'tat. Mais alors la tribune, tant celle des assembles que celle des
clubs, avait t pour les passions rvolutionnaires le moyen prfr
de se produire, et on avait tant us du droit de parler, qu'on avait
tenu peu de compte du droit d'crire.  l'poque du 18 fructidor, la
presse fut un peu plus employe, mais particulirement par les
royalistes, et elle excita contre elle un tel soulvement chez les
rvolutionnaires, qu'elle leur inspira depuis un mdiocre intrt. On
souffrit donc qu'elle ft proscrite au 18 fructidor, et que, dans la
rdaction de la Constitution de l'an VIII, elle ft omise, et livre
ds lors  l'arbitraire du gouvernement.

[En marge: Liste des journaux seuls autoriss  paratre.]

Le Premier Consul, qui avait dj support avec peu de patience les
attaques des journaux royalistes lorsqu'il tait simple gnral de
l'arme d'Italie, commenait  s'inquiter aujourd'hui des
indiscrtions que la presse commettait  l'gard des oprations
militaires, et des attaques virulentes qu'elle se permettait contre
les gouvernements trangers. S'appliquant d'une manire toute
particulire  rconcilier la Rpublique avec l'Europe, il craignait
que les feuilles rpublicaines, fort dchanes contre les cabinets,
surtout depuis le refus des offres de la France, ne rendissent vains
tous ses efforts de rapprochement. Le roi de Prusse, notamment, avait
eu  se plaindre de quelques journaux franais, et en avait exprim
son dplaisir. Le Premier Consul, qui voulait effacer partout les
traces de la violence, et qui n'tait pas retenu d'ailleurs,  l'gard
de la libert de la presse, par une opinion publique ferme et arrte,
telle que celle qui existe aujourd'hui, prit une dcision, par
laquelle il supprima une grande quantit de journaux, et dsigna ceux
qui auraient le privilge de continuer  paratre. Ces dispositions
devaient demeurer en vigueur jusqu' la paix gnrale. Les journaux
maintenus taient au nombre de treize. C'taient: le _Moniteur
universel_.--Le _Journal des Dbats_.--Le _Journal de Paris_.--Le
_Bien-inform_.--Le _Publiciste_.--L'_Ami des lois_.--La _Clef du
cabinet_.--Le _Citoyen franais_.--La _Gazette de France_.--Le
_Journal des hommes libres_.--Le _Journal du soir_.--Le _Journal des
dfenseurs de la Patrie_.--La _Dcade philosophique_.

Ces journaux favoriss taient en outre avertis que ceux qui
publieraient des articles contre la Constitution, contre les armes,
leur gloire ou leur intrt, qui publieraient des invectives contre
les gouvernements trangers, amis ou allis de la France, seraient
immdiatement supprims.

Cette mesure, qui paratrait si extraordinaire aujourd'hui, fut
accueillie sans murmure et sans tonnement, car les choses n'ont de
valeur que par l'esprit qui rgne.

[En marge: Dpouillement des votes recueillis dans toute la France, 
l'occasion de la nouvelle Constitution.]

Les votes demands aux citoyens, au sujet de la nouvelle Constitution,
avaient t recueillis et compts. Le rsultat de ce dpouillement fut
communiqu au Snat, au Corps Lgislatif, au Tribunat, par un message
des Consuls. Aucune des constitutions antrieures n'avait t accepte
par un aussi grand nombre de suffrages.

On avait compt, en 1793, pour la Constitution de cette poque, 1,800
mille suffrages favorables, et 11 mille suffrages contraires; en 1795,
pour la Constitution directoriale, un million 57 mille suffrages
favorables, et 49 mille contraires. Cette fois il se prsenta plus de
3 millions de votants, sur lesquels 3 millions adoptrent la
Constitution, 15 cents seulement la repoussrent[2]. Assurment, ces
vaines formalits ne signifient rien pour les esprits srieux. Ce
n'est pas  ces signes vulgaires et souvent mensongers, c'est  son
aspect moral qu'on juge de la volont d'une socit. Mais la
diffrence dans le nombre des votants avait ici une incontestable
signification. Elle prouvait au moins combien tait gnral le
sentiment qui appelait un gouvernement fort et rparateur, capable
d'assurer l'ordre, la victoire et la paix.

[Note 2: Voici les nombres exacts: en 1793, 1,801,918 suffrages
favorables et 11,610 contraires; en 1795, 1,057,390 suffrages
favorables et 49,955 contraires; en 1800, sur 3,012,569 votants,
3,011,007 favorables et 1,562 contraires.]

[En marge: Le Premier Consul va s'tablir au Palais des Tuileries.]

Le Premier Consul, avant son dpart pour l'arme, se dcida enfin 
une dmarche importante: il alla s'tablir aux Tuileries. Avec la
disposition des esprits  voir en lui un Csar, un Cromwell, destin 
terminer le rgne de l'anarchie par le rgne du pouvoir absolu, cet
tablissement dans le palais des rois tait une dmarche hardie et
dlicate, non  cause des rsistances qu'elle pouvait provoquer, mais
de l'effet moral qu'elle tait dans le cas de produire.

[En marge: Crmonie funbre en l'honneur de Washington.]

Le Premier Consul la fit prcder d'une crmonie imposante, et
habilement imagine. Washington venait de mourir. La mort de cet
illustre personnage, qui avait rempli de son nom la fin du dernier
sicle, avait t un sujet de regrets pour tous les amis de la libert
en Europe. Le Premier Consul, jugeant qu'une manifestation  ce sujet
tait opportune, adressa aux armes l'ordre du jour suivant:

Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie;
il a consolid l'indpendance de sa patrie. Sa mmoire sera toujours
chre au peuple franais, comme  tous les hommes libres des deux
mondes, et spcialement aux soldats franais, qui, comme lui et les
soldats amricains, se battent pour l'galit et la libert.

En consquence, dix jours de deuil furent ordonns. Ce deuil devait
consister en un crpe noir suspendu  tous les drapeaux de la
Rpublique. Le Premier Consul ne s'en tint pas l: il fit prparer une
fte simple et noble dans l'glise des Invalides, glise appele, dans
la langue fugitive du temps, _le temple de Mars_. Les drapeaux conquis
en gypte n'avaient pas encore t prsents au gouvernement. Le
gnral Lannes fut charg de les remettre, en cette occasion, au
ministre de la guerre, sous le dme magnifique lev par le grand roi
 la vieillesse guerrire.

Le 9 fvrier (20 pluvise), toutes les autorits tant runies aux
Invalides, le gnral Lannes prsenta au ministre de la guerre
Berthier 96 drapeaux, pris aux Pyramides, au Mont-Thabor,  Aboukir.
Il pronona une harangue courte et martiale. Berthier lui fit une
rponse du mme genre. Celui-ci tait assis entre deux invalides
centenaires, et il avait en face le buste de Washington, ombrag des
mille drapeaux, conquis sur l'Europe par les armes de la France
rpublicaine.

[En marge: loge de Washington par M. de Fontanes.]

Non loin de l une tribune tait prpare. On y vit monter un proscrit,
qui devait sa libert  la politique du Premier Consul: c'tait M. de
Fontanes, crivain pur et brillant, le dernier qui ait fait usage de
cette langue franaise, autrefois si parfaite, et emporte aujourd'hui
avec le dix-huitime sicle dans les abmes du pass. M. de Fontanes
pronona en un langage tudi, mais superbe, l'loge funbre du hros de
l'Amrique. Il clbra les vertus guerrires de Washington, sa valeur,
sa sagesse, son dsintressement; il plaa fort au-dessus du gnie
militaire, qui sait remporter des victoires, le gnie rparateur qui
sait terminer les guerres civiles, fermer les plaies de la patrie, et
donner la paix au monde.  ct de l'ombre de Washington, il voqua
celles de Turenne, de Catinat, de Cond, et, parlant en quelque sorte au
nom de ces grands hommes, il donna, sous la forme la plus dlicate et la
plus digne, des louanges, qui cette fois taient pleines de noblesse,
parce qu'elles taient pleines de sages leons.

Oui, s'criait-il en finissant, oui, tes conseils seront entendus, 
Washington!  guerrier!  lgislateur!  citoyen sans reproche! Celui
qui, jeune encore, te surpassa dans les batailles, fermera, comme toi,
de ses mains triomphantes, les blessures de la patrie. Bientt, nous
en avons pour gages sa volont, et son gnie guerrier, s'il tait
malheureusement ncessaire, bientt l'hymne de la paix retentira dans
ce temple de la guerre; alors le sentiment universel de la joie
effacera le souvenir de toutes les injustices et de toutes les
oppressions ... dj mme les opprims oublient leurs maux, en se
confiant  l'avenir!........ Les acclamations de tous les sicles
accompagneront le hros qui donnera ce bienfait  la France, et au
monde qu'elle branle depuis trop long-temps.

Ce discours termin, des crpes noirs furent attachs  tous les
drapeaux, et la Rpublique franaise fut cense en deuil du fondateur
de la Rpublique amricaine, comme les monarchies qui se mettent en
deuil, les unes pour les pertes que font les autres. Que manquait-il 
cette pompe, pour qu'elle et la grandeur de ces scnes funbres, o
Louis XIV venait entendre l'loge de l'un de ses guerriers, de la
bouche de Flchier ou de Bossuet? Ce n'tait pas sans doute la
grandeur des choses et des hommes, car on parlait de Washington devant
le gnral Bonaparte, on parlait au milieu d'une socit qui avait vu
aussi des Charles Ier monter sur l'chafaud, et mme des femmes
couronnes les y suivre! On pouvait y prononcer  chaque instant les
mots de Fleurus, d'Arcole, de Rivoli, de Zurich, des Pyramides, et ces
mots magnifiques pouvaient assurment agrandir un discours aussi bien
que ceux des Dunes et de Rocroy! Que manquait-il donc  cette
solennit pour tre tout  fait grande? Il y manquait ce que le plus
grand des hommes lui-mme n'y pouvait mettre: il y manquait la
religion d'abord, non pas celle qu'on s'efforce d'avoir, mais celle
qu'on a vritablement, et sans laquelle les morts sont toujours
froidement clbrs: il y manquait le gnie des Bossuet, car il est
des grandeurs qui ne reviennent pas chez les nations, et si les
Turenne, les Cond ont des successeurs, les Bossuet n'en ont pas: il y
manquait enfin une certaine sincrit, car cet hommage  un hros,
renomm surtout par le dsintressement de son ambition, tait trop
visiblement affect. Cependant n'allons pas croire, avec la foule des
interprtateurs vulgaires, que tout ft ici de l'hypocrisie pure: sans
doute il y en avait; mais il y avait aussi les illusions ordinaires
du temps, et de tous les temps! Les hommes, en effet, se trompent
plus souvent eux-mmes qu'ils ne trompent les autres. Beaucoup de
Franais, comme les Romains sous Auguste, croyaient encore  la
Rpublique, parce qu'on en prononait soigneusement le nom; et il
n'est pas bien certain que l'ordonnateur de cette fte funbre, que le
gnral Bonaparte lui-mme, ne s'abust en clbrant Washington, et
qu'il ne crt effectivement qu'on pouvait en France comme en Amrique,
tre le premier, sans tre roi ou empereur.

[En marge: Travaux excuts aux Tuileries pour y recevoir les
Consuls.]

Cette crmonie tait le prlude de l'installation des trois Consuls
aux Tuileries. Depuis long-temps on faisait  ce palais les
rparations ncessaires; on effaait les traces que la Convention y
avait laisses, on supprimait les bonnets rouges qu'elle avait fait
placer au milieu des lambris dors. Le Premier Consul devait occuper
l'appartement du premier tage, celui mme que la famille royale,
aujourd'hui rgnante, occupe pendant les rceptions du soir. Sa femme
et ses enfants devaient tre logs au-dessous de lui,  l'entresol. La
galerie de Diane tait, comme  prsent, le vestibule qu'il fallait
traverser pour arriver  la demeure du chef de l'tat. Le Premier
Consul la fit dcorer avec des bustes reprsentant une suite de grands
hommes, et s'attacha  marquer, par le choix de ces bustes, les
prdilections de son esprit: c'taient Dmosthne, Alexandre, Annibal,
Scipion, Brutus, Cicron, Caton, Csar, Gustave-Adolphe, Turenne,
Cond, Duguai-Trouin, Marlborough, Eugne, le marchal de Saxe,
Washington, le Grand-Frdric, Mirabeau, Dugommier, Dampierre,
Marceau, Joubert; c'est--dire des guerriers et des orateurs, des
dfenseurs de la libert et des conqurants, des hros de l'ancienne
monarchie et de la Rpublique, enfin quatre gnraux de la Rvolution,
morts au feu. Runir autour de lui les gloires de tous les temps, de
tous les pays, comme autour de son gouvernement il voulait runir tous
les partis, tel tait  chaque occasion le penchant qu'il aimait 
manifester.

Mais il ne devait pas occuper seul les Tuileries. Ses deux collgues
devaient les occuper avec lui. Le Consul Lebrun fut log au pavillon
de Flore. Quant au Consul Cambacrs, qui avait rang avant le Consul
Lebrun, il refusa de prendre place dans ce palais des rois. Ce
personnage, d'une prudence consomme, le seul peut-tre des hommes de
ce temps qui ne se soit livr  aucune illusion, ce personnage dit 
son collgue Lebrun: C'est une faute d'aller nous loger aux Tuileries;
cela ne nous convient point  nous, et, pour moi, je n'irai pas. Le
gnral Bonaparte voudra bientt y loger seul; il faudra alors en
sortir. Mieux vaut n'y pas entrer.--Il n'y alla pas, et se fit donner
un bel htel sur la place du Carrousel, qu'il a gard aussi long-temps
que Napolon a gard l'Empire.

Lorsque tout fut dispos, et quelques jours aprs la crmonie funbre
des Invalides, le Premier Consul rsolut de prendre publiquement
possession des Tuileries. Il le ft avec une grande solennit.

[En marge: Les Consuls se rendent en grand cortge du Luxembourg aux
Tuileries.]

Le 19 fvrier (30 pluvise), il quitta le Luxembourg, pour se rendre
 son nouveau palais, prcd et suivi d'un cortge imposant. Les
beaux rgiments qui avaient pass de Hollande en Vende, de la Vende
 Paris, et qui allaient s'illustrer pour la centime fois dans les
plaines de l'Allemagne et de l'Italie, ces rgiments, commands par
Lannes, Murat, Bessires, ouvraient la marche. Puis venaient dans des
voitures, presque toutes d'emprunt, les ministres, le Conseil d'tat,
les autorits publiques, enfin dans un beau carrosse, attel de six
chevaux blancs, les trois Consuls eux-mmes. Ces chevaux avaient un
-propos particulier, dans cette circonstance: c'taient ceux que
l'Empereur d'Allemagne avait donns au gnral Bonaparte,  l'occasion
de la paix de Campo-Formio. Le gnral avait reu aussi de ce prince
un magnifique sabre dont il eut soin de se parer ce jour-l. Il
talait ainsi autour de lui tout ce qui rappelait le guerrier
pacificateur. La foule rpandue dans les rues, et sur les quais qui
aboutissent aux Tuileries, accueillit sa prsence avec de vives
acclamations. Ces acclamations taient sincres, car on saluait en lui
la gloire de la France, et le commencement de sa prosprit. Arrive
au Carrousel, la voiture des Consuls fut reue par la garde
consulaire, et passa devant deux corps-de-garde construits, l'un 
droite, l'autre  gauche de la cour du palais. Sur l'un des deux tait
reste cette inscription: LA ROYAUT EN FRANCE EST ABOLIE, ET NE SE
RELVERA JAMAIS.

 peine entr dans la cour, le Premier Consul monta  cheval, et passa
en revue les troupes qui taient ranges devant le palais. Arriv en
prsence des drapeaux de la 96e, de la 43e et de la 30e demi-brigades,
drapeaux noircis, dchirs par les balles, il les salua, et fut salu
 son tour par les cris des soldats. Aprs avoir parcouru leurs rangs,
il se plaa devant le pavillon de Flore, et les vit dfiler devant
lui. Au-dessus de sa tte, sur le balcon du palais, se trouvaient les
Consuls, les principales autorits, sa famille enfin, qui commenait 
avoir rang dans l'tat. La revue termine, il monta dans les
appartements; le ministre de l'intrieur lui prsenta les autorits
civiles, le ministre de la guerre lui prsenta les autorits
militaires, le ministre de la marine tous les officiers de mer se
trouvant pour le moment  Paris. Dans la journe, il y eut banquet aux
Tuileries et chez les ministres.

[En marge: Service intrieur du palais consulaire.]

Le service du palais consulaire fut rgl comme suit: un conseiller
d'tat, ancien ministre de l'intrieur, M. Bnezech, tait charg de
l'administration gnrale de ce palais. Les aides-de-camp, et surtout
Duroc, devaient en faire les honneurs, et remplacer cette multitude
d'officiers de tout genre, qui ordinairement remplissent les vastes
appartements des royauts europennes. Tous les quinze jours, le 2 et
le 17 de chaque mois, le Premier Consul recevait le corps
diplomatique. Une fois par dcade,  des jours diffrents et  des
heures dtermines, il recevait les snateurs, les membres du Corps
Lgislatif, du Tribunat, du Tribunal de cassation. Les fonctionnaires
qui avaient  l'entretenir, devaient s'adresser aux ministres dont ils
dpendaient, pour lui tre prsents. Le 2 ventse (21 fvrier), deux
jours aprs son installation aux Tuileries, il donna audience au corps
diplomatique. Entour d'un nombreux tat-major, et ayant les deux
Consuls  ses cts, il reut les envoys des tats qui n'taient pas
en guerre avec la Rpublique. Introduits par M. Bnezech, prsents
par le ministre des relations extrieures, ils remirent leurs lettres
de crance au Premier Consul, qui les transmit au ministre,  peu prs
comme font les souverains dans les gouvernements monarchiques. Les
agents trangers qui figurrent  cette audience taient M. de
Musquiz, ambassadeur d'Espagne; M. de Sandoz-Rollin, ministre de
Prusse; M. de Schimmelpenninck, ambassadeur de Hollande; M. de
Serbelloni, envoy de la Rpublique Cisalpine; enfin les chargs
d'affaires de Danemark, de Sude, de Suisse, de Bade, de Hesse-Cassel,
de Rome, de Gnes, etc. (_Moniteur_ du 4 ventse an VIII).

La prsentation termine, ces divers ministres furent introduits
auprs de madame Bonaparte.

[En marge: Revues de troupes au Carrousel.]

Tous les cinq jours, le Premier Consul passait en revue les rgiments
qui traversaient Paris pour se rendre aux frontires. C'tait l qu'il
se laissait voir aux troupes et  la multitude, toujours presse
d'accourir sur ses pas. Maigre, ple, pench sur son cheval, il
intressait et frappait  la fois, par une beaut grave et triste, par
une apparence de mauvaise sant dont on commenait  s'inquiter
beaucoup, car jamais la conservation d'un homme n'avait t autant
dsire que la sienne. Aprs ces revues, les officiers des troupes
taient admis  sa table. Les ministres trangers, les membres des
assembles, les magistrats, les fonctionnaires, taient appels  des
repas o rgnait un luxe dcent. Il n'y avait encore  cette cour
naissante ni dames d'honneur, ni chambellans; la tenue y tait svre,
mais dj un peu recherche. On s'y gardait volontiers des usages du
Directoire, sous lequel une imitation ridicule des costumes antiques,
jointe  la dissolution des moeurs, avait t toute dignit  la
reprsentation extrieure du gouvernement. On tait silencieux, on
s'observait, on suivait des yeux le personnage extraordinaire qui
avait dj excut de si grandes choses, et qui en faisait esprer de
plus grandes encore. On attendait ses questions, on y rpondait avec
dfrence.

Le lendemain du jour o il s'tait tabli aux Tuileries, le gnral
Bonaparte, les parcourant avec son secrtaire, M. de Bourrienne, lui
dit: Eh bien, Bourrienne, nous voil donc aux Tuileries!...
Maintenant il faut y rester.

FIN DU LIVRE DEUXIME.




LIVRE TROISIME.

ULM ET GNES.

     Prparatifs de guerre.--Forces de la coalition en 1800.--Armes du
     baron de Mlas en Ligurie, du marchal de Kray en Souabe.--Plan de
     campagne des Autrichiens.--Importance de la Suisse dans cette
     guerre.--Plan du gnral Bonaparte.--Il forme la rsolution de se
     servir de la Suisse pour dboucher dans le flanc de M. de Kray, et
     sur les derrires de M. de Mlas.--Rle qu'il destine  Moreau, et
     qu'il se destine  lui-mme.--Cration de l'arme de
     rserve.--Instructions  Massna.--Commencement des hostilits.--Le
     baron de Mlas attaque l'arme de Ligurie sur l'Apennin, et la
     spare en deux moitis, dont l'une est rejete sur le Var, l'autre
     sur Gnes.--Massna, renferm dans Gnes, s'y prpare  une
     rsistance opinitre.--Description de Gnes.--Combats hroques de
     Massna.--Instances du Premier Consul auprs de Moreau, pour
     l'engager  commencer les oprations en Allemagne, afin de pouvoir
     secourir Massna plus tt.--Passage du Rhin sur quatre
     points.--Moreau russit  runir trois corps d'arme sur quatre, et
     tombe  Engen et Stokach sur les Autrichiens.--Batailles d'Engen et
     de Moesskirch.--Retraite des Autrichiens sur le Danube.--Affaire de
     Saint-Cyr  Biberach.--M. de Kray s'tablit dans le camp retranch
     d'Ulm.--Moreau manoeuvre pour l'en dloger.--Plusieurs faux
     mouvements de Moreau, qui ne sont heureusement suivis d'aucun
     rsultat fcheux.--Moreau enferme dfinitivement M. de Kray dans
     Ulm, et prend une forte position en avant d'Augsbourg, afin
     d'attendre le rsultat des vnements d'Italie.--Rsum des
     oprations de Moreau.--Caractre de ce gnral.


Aprs avoir adress  l'Europe de vives instances pour obtenir la
paix, instances qui n'taient convenables que de la part d'un gnral
couvert de gloire, il ne restait au Premier Consul qu' faire la
guerre, prpare du reste avec une grande activit pendant tout
l'hiver de 1799  1800 (an VIII). Cette guerre fut  la fois la plus
lgitime, et l'une des plus glorieuses de ces temps hroques.

[En marge: Faute de l'Autriche d'avoir voulu continuer la guerre.]

L'Autriche, tout en observant, dans les formes, plus de mesure que
l'Angleterre, avait cependant abouti aux mmes conclusions, et refus
la paix. Le vain espoir de conserver en Italie la situation
avantageuse qu'elle devait aux victoires de Suwarow, les subsides
anglais, l'opinion errone que la France, puise d'hommes et
d'argent, ne pouvait pas fournir une campagne de plus, mais surtout
l'obstination fatale de M. de Thugut, qui reprsentait le parti de la
guerre  Vienne avec autant d'enttement que M. Pitt  Londres, et qui
apportait dans cette question beaucoup plus de passion personnelle que
de vritable patriotisme, toutes ces causes runies avaient amen le
cabinet autrichien  commettre une faute politique des plus graves,
celle de ne pas profiter d'une bonne situation pour ngocier. Il
fallait un bien grand aveuglement pour croire que les succs qu'on
avait dus  l'incapacit du Directoire, on les obtiendrait encore en
face d'un gouvernement nouveau, dj compltement rorganis, actif
jusqu'au prodige, et dirig par le premier capitaine du sicle.

[En marge: L'archiduc Charles improuve la guerre.--Il est remplac 
la tte des armes impriales par M. de Kray.]

L'archiduc Charles, qui joignait  de vritables talents militaires
beaucoup de modration et de modestie, avait signal tous les dangers
attachs  la continuation de la guerre, et la difficult de tenir
tte au clbre adversaire qui allait rentrer dans la lice. Pour
unique rponse, on lui avait retir le commandement des armes
autrichiennes, et on s'tait ainsi priv du seul gnral qui pt les
diriger avec quelque chance de succs. Sa disgrce avait t
dissimule sous le titre de gouverneur de la Bohme. L'arme impriale
regrettait ce prince amrement, bien qu'on lui et donn pour
successeur le baron de Kray, lequel s'tait fort distingu dans la
dernire campagne d'Italie. M. de Kray tait un officier brave,
capable, expriment, qui ne se montra pas indigne du commandement
qu'on venait de lui confier.

[En marge: Subsides donns aux princes allemands, pour les engager 
lever de nouveaux contingents.]

Pour remplir le vide laiss par les Russes dans les rangs de la
coalition, l'Autriche, seconde par les subsides de l'Angleterre,
obtint des tats de l'Empire un supplment de forces assez
considrable. Un trait particulier, sign le 16 mars par M. de
Wickham, ministre britannique auprs de l'lecteur de Bavire, obligea
ce prince  fournir, outre son contingent lgal comme membre de
l'Empire, un corps supplmentaire de 12 mille Bavarois. Un trait du
mme genre, sign le 20 avril avec le duc de Wurtemberg, procura un
autre corps de 6 mille Wurtembergeois  l'arme coalise. Enfin, le 30
avril, le mme ngociateur obtint de l'lecteur de Mayence un corps de
4  6 mille Mayenais, aux mmes conditions financires. Outre les
frais de recrutement, d'quipement, d'entretien de leurs troupes,
l'Angleterre garantissait aux princes allemands coaliss, qu'on ne
traiterait pas sans eux avec la France, et s'engageait  leur faire
restituer leurs tats, quel que ft le sort de la guerre; elle leur
faisait promettre en retour de n'couter aucune proposition de paix
spare.

De ces troupes allemandes, les bavaroises taient les meilleures;
venaient aprs celles du Wurtemberg; mais les troupes mayenaises
taient des milices sans discipline et sans valeur. Indpendamment de
ces contingents rguliers, on avait excit les paysans de la
Fort-Noire  prendre les armes, en les effrayant des ravages des
Franais, qui,  cette poque, dvastaient beaucoup moins que les
Impriaux les champs cultivs de la malheureuse Allemagne.

[En marge: Arme impriale de Souabe.]

[En marge: Arme impriale de Lombardie.]

L'arme impriale de Souabe, tous ces auxiliaires compris, s'levait 
peu prs  150 mille hommes, dont 30 mille enferms dans les places,
et 120 mille prsents  l'arme active. Elle tait pourvue d'une
artillerie nombreuse, bonne quoique infrieure  l'artillerie
franaise, et surtout d'une superbe cavalerie, comme il est d'usage
d'en avoir dans les armes autrichiennes. L'Empereur avait en outre
120 mille hommes en Lombardie, sous le baron de Mlas. Les flottes
anglaises, runies en nombre considrable dans la Mditerrane, et
croisant sans cesse dans le golfe de Gnes, appuyaient toutes les
oprations des Autrichiens en Italie. Elles devaient leur apporter un
corps auxiliaire d'Anglais et d'migrs, runi alors  Mahon, et qui
s'levait, disait-on,  20 mille hommes. Il tait convenu que ce corps
serait dpos  Toulon mme, dans le cas o l'arme impriale charge
d'oprer contre l'Apennin, aurait russi  franchir la ligne du Var.

On avait espr joindre quelques troupes russes  quelques troupes
anglaises, et les dposer sur les ctes de France, pour exciter des
soulvements en Belgique, en Bretagne, en Vende. L'inaction
trs-volontaire des Russes, et la pacification de la Vende, avaient
fait manquer cette opration, sur laquelle les allis comptaient
beaucoup.

[En marge: Total des troupes coalises.]

C'tait donc une masse de 300 mille hommes  peu prs, 150 mille en
Souabe, 120 mille en Italie, 20 mille  Mahon, seconds par toute la
marine anglaise, qui devait poursuivre la guerre contre la France.
Cette force, il faut le dire, et t bien insuffisante contre la
France rorganise et en possession de tous ses moyens; mais contre la
France  peine sortie du chaos o l'avait jete la faiblesse du
Directoire, c'tait une force considrable, et avec laquelle on aurait
pu obtenir de grands rsultats, si on avait su l'employer. Il faut
ajouter que c'tait une force relle, expose  subir peu de dchet,
parce que les 300 mille hommes dont elle se composait taient rompus
aux fatigues, et transports sur la frontire mme qu'ils devaient
attaquer: circonstance importante, car toute arme qui dbute rsiste
difficilement aux premires preuves de la guerre, et, si elle a de
plus un long trajet  faire pour aller combattre, diminue en
proportion des distances  parcourir.

Il faut faire connatre la distribution des troupes coalises, et le
plan d'aprs lequel elles devaient agir.

[En marge: Plan de la coalition.]

M. de Kray,  la tte des 150 mille hommes qu'il commandait, occupait
la Souabe, plac au milieu de l'angle que le Rhin forme en cette
contre, lorsque, aprs avoir coul de l'est  l'ouest, depuis
Constance jusqu' Ble, il se dtourne brusquement pour couler au
nord, de Ble  Strasbourg. (Voir la carte n 1.) Dans cette
situation, M. de Kray, ayant sur son flanc gauche la Suisse, sur son
flanc droit l'Alsace, observait tous les dbouchs du Rhin par
lesquels les armes franaises pouvaient pntrer en Allemagne. Il
n'avait pas la prtention de franchir ce fleuve pour envahir le sol de
la Rpublique; son rle, pour le dbut de la campagne, devait tre
moins actif. L'initiative des oprations tait rserve  l'arme
d'Italie, forte de 120 mille hommes, et transporte, par suite des
avantages qu'elle avait obtenus en 1799, jusqu'au pied de l'Apennin.
Elle devait bloquer Gnes, l'enlever s'il tait possible, franchir
ensuite l'Apennin et le Var, et se prsenter devant Toulon, o les
Anglais, les migrs du Midi, dirigs par le gnral Willot, l'un des
proscrits de fructidor, avaient rendez-vous avec les Autrichiens. Une
nouvelle invasion dans la province de France qui contenait notre plus
grand tablissement maritime, tait fort du got des Anglais; et c'est
 eux que doit tre attribu, en grande partie, ce plan si fort
critiqu depuis. Quand l'arme autrichienne d'Italie, laquelle, grce
au climat de la Ligurie, pouvait commencer la campagne avant celle de
Souabe, aurait pntr en Provence, on supposait que le Premier Consul
dgarnirait le Rhin pour couvrir le Var, et que le marchal de Kray
aurait alors le moyen d'entrer en action. La Suisse, se trouvant ainsi
dborde et comme trangle entre deux armes victorieuses, devait
tomber naturellement, sans qu'on et besoin de renouveler contre elle
les efforts impuissants de la campagne prcdente. Les exploits de
Lecourbe et de Massna dans les Alpes avaient fort dgot les
Autrichiens de toute grande opration spcialement dirige contre la
Suisse. On voulait,  l'gard de cette contre, se borner  la simple
observation. L'extrme gauche du marchal de Kray devait se charger de
ce soin en Souabe; la cavalerie du baron de Mlas, inutile dans
l'Apennin, devait se charger du mme soin en Lombardie. Le plan des
Autrichiens consistait donc  temporiser en Souabe,  oprer de bonne
heure en Italie,  s'avancer de ce ct jusqu'au Var, puis, quand les
Franais attirs sur le Var dgarniraient le Rhin,  franchir ce
fleuve,  s'avancer alors en deux masses, l'une  l'est par Ble,
l'autre au midi par Nice, et  faire tomber ainsi, sans l'attaquer, la
formidable barrire de la Suisse.

Les juges en fait d'oprations militaires ont beaucoup blm
l'Autriche d'avoir nglig la Suisse; ce qui permit au gnral
Bonaparte d'en dboucher pour se jeter sur le flanc du marchal de
Kray et sur les derrires du baron de Mlas. Nous croyons, comme on
pourra en juger bientt par l'expos des faits, qu'aucun plan, tout 
fait sr, n'tait possible, en prsence du gnral Bonaparte, et avec
l'inconvnient irrparable de la Suisse reste aux mains des Franais.

Pour bien saisir cette mmorable campagne, et juger sainement les
dterminations des parties belligrantes, il faut se figurer
exactement la position de la Suisse, et l'influence qu'elle devait
avoir sur les oprations militaires, au point surtout o ces
oprations en taient arrives.

[En marge: Description de la chane des Alpes. Oprations que peuvent
faire la France et l'Autriche des deux cts de cette chane.]

C'est vers les frontires orientales de la France que les Alpes
commencent  surgir du milieu du continent europen. Elles se
prolongent ensuite vers l'est, sparant l'Allemagne de l'Italie,
jetant d'un ct le Danube et ses affluents, de l'autre le P et
toutes les rivires dont ce grand fleuve se compose. La partie de ces
Alpes la plus voisine de la France est celle qui forme la Suisse. Leur
prolongement constitue le Tyrol, appartenant depuis des sicles 
l'Autriche. (Voir la carte n 1.)

Quand les armes autrichiennes s'avancent vers la France, elles sont
obliges de remonter la valle du Danube d'un ct, la valle du P de
l'autre, spares en deux masses agissantes par la longue chane des
Alpes. Tant qu'elles sont en Bavire et en Lombardie, ces deux masses
peuvent communiquer  travers les Alpes par le Tyrol, qui est 
l'Empereur; mais quand elles arrivent en Souabe sur le haut Danube, en
Pimont sur le P suprieur, elles se trouvent spares l'une de
l'autre; sans communication possible  travers les Alpes, parce que la
Suisse, indpendante et neutre, leur est ordinairement interdite.

Cette neutralit de la Suisse est un obstacle, que la politique de
l'Europe a sagement plac entre la France et l'Autriche, pour diminuer
les points d'attaque entre ces deux redoutables puissances. Si, en
effet, la Suisse est ouverte  l'Autriche, celle-ci peut s'avancer
avec ses armes, en communiquant librement de la valle du Danube 
la valle du P, et en menaant les frontires de la France depuis
Ble jusqu' Nice. C'est pour la France un immense danger, car elle
est oblige d'tre en mesure partout, depuis les bouches du Rhin
jusqu'aux bouches du Rhne; tandis que, si les Alpes Suisses sont
fermes, elle peut concentrer toutes ses forces sur le Rhin,
ngligeant l'attaque qui vient par le midi, vu que jamais une
opration sur le Var n'a russi aux Impriaux,  cause de la longueur
du dtour. L'avantage de la neutralit suisse est donc grand pour la
France.

[En marge: Importance capitale de la Suisse.]

Mais il n'est pas moins grand pour l'Autriche; il l'est peut-tre
davantage. Si, en effet, la Suisse devient le thtre des hostilits,
l'arme franaise peut l'envahir la premire, et, comme ses fantassins
sont intelligents, agiles, braves, et aussi propres  la guerre de
montagnes qu' celle de plaine, elle a beaucoup de chances de s'y
maintenir. La preuve en est dans la campagne mme de 1799. Si, en
effet, les Alpes sont attaques par la grande chane, du ct de
l'Italie, elle oppose la rsistance que Lecourbe opposa  Suwarow dans
les gorges du Saint-Gothard; si elles sont attaques du ct de
l'Allemagne, par la partie basse, elle oppose derrire les lacs et les
fleuves la rsistance que Massna opposa derrire le lac de Zurich, et
qui se termina par la mmorable bataille de ce nom. Or, quand l'arme
franaise est reste matresse de la Suisse, elle a une position des
plus menaantes, et de laquelle on peut profiter pour amener des
rsultats extraordinaires, comme on va le voir bientt, par le rcit
des oprations du gnral Bonaparte.

En effet, les deux armes autrichiennes, qui sont, l'une en Souabe,
l'autre en Pimont, spares par le massif de la Suisse, n'ont aucun
moyen de communiquer entre elles, et les Franais, dbouchant par le
lac de Constance d'un ct, par les grandes Alpes de l'autre, peuvent
se jeter, ou sur les flancs de l'arme de Souabe, ou sur les derrires
de l'arme d'Italie. Ce danger est impossible  viter, quelque plan
qu'on adopte,  moins de revenir  cinquante lieues en arrire, de
rtrograder jusqu'en Bavire d'un ct, jusqu'en Lombardie de l'autre.

[En marge: Des trois partis que les Autrichiens avaient  prendre.]

Il aurait donc fallu que les Autrichiens fissent l'une des choses que
voici: ou que, perdant les avantages de la dernire campagne, ils nous
abandonnassent  la fois la Souabe et le Pimont; ou que, se refusant
 un tel sacrifice, ils essayassent d'enlever la Suisse par une
attaque principale, ce qui ne pouvait pas leur russir, car c'tait
attaquer de front un obstacle  peu prs insurmontable, contre lequel
on avait dj chou; ou enfin qu'ils se divisassent en deux grandes
armes, comme ils firent, restant spars par la Suisse, qui se
trouvait ainsi place sur leurs flancs et sur leurs derrires. Ils
auraient pu, il est vrai, en suivant ce dernier parti, diminuer
beaucoup l'une des deux armes pour grossir l'autre, et par exemple ne
laisser au baron de Mlas que peu de moyens, assez seulement pour
contenir Massna, et porter  200 mille hommes l'arme de Souabe; ou
faire le contraire, en runissant leurs principales forces en
Pimont. Mais, dans un cas, c'tait livrer l'Italie, l'Italie, but
unique et prix ardemment dsir de la guerre; dans l'autre, c'tait
abandonner sans combat le Rhin, la Fort-Noire, les sources du Danube,
et abrger d'autant pour les Franais la route de Vienne; c'tait
enfin, dans les deux cas, faire la chose du monde la plus avantageuse
pour nous, car en portant l'une des deux armes  200 mille hommes, on
donnait la victoire  celle des deux puissances qui avait le gnral
Bonaparte pour elle. Il tait en effet le seul gnral qui pt alors
commander 200 mille hommes  la fois.

Il n'y avait donc aucun plan parfaitement sr pour l'Autriche, quand
les Franais taient matres de la Suisse, ce qui, pour le dire en
passant, prouve que la neutralit suisse est trs-bien invente, dans
l'intrt des deux puissances. Elle ajoute, en effet,  leurs moyens
dfensifs en diminuant leurs moyens offensifs; c'est--dire qu'elle
donne  leur sret tout ce qu'elle enlve  leur puissance agressive.
On ne saurait mieux faire dans l'intrt de la paix gnrale.

Les Autrichiens n'avaient donc pas beaucoup de partis  prendre, et,
quoi qu'on ait dit, ils prirent peut-tre le seul possible, en se
dcidant  temporiser en Souabe,  oprer vivement en Italie, restant
spars par l'obstacle de la Suisse, qu'il leur tait impossible de
faire disparatre. Mais dans cette position il y avait plus d'une
manire de se conduire, et il faut reconnatre qu'ils n'adoptrent pas
la meilleure, qu'ils ne surent mme prvoir aucun des dangers qui les
menaaient. S'obstinant  croire les armes franaises puises; ne
supposant pas que celle d'Allemagne ft capable de prendre l'offensive
et de passer le Rhin devant 150 mille Autrichiens posts dans la
Fort-Noire; supposant encore moins qu'on pt franchir les Alpes, sans
route, et dans la saison des neiges; ne voyant pas d'ailleurs la
troisime arme qui pourrait tre tente de les franchir, ils
s'abandonnrent  une confiance qui leur devint fatale. Il faut
reconnatre encore, pour tre juste, que bien des gens y auraient t
tromps comme eux, car leur scurit reposait sur des obstacles en
apparence invincibles. Mais l'exprience leur apprit bientt que,
devant un adversaire tel que le gnral Bonaparte, toute scurit,
mme fonde sur des barrires insurmontables, fleuves ou montagnes de
glaces, tait trompeuse, et pouvait devenir mortelle.

La France avait deux armes: celle d'Allemagne, porte, par la runion
des armes du Rhin et d'Helvtie,  130 mille hommes; celle de
Ligurie, rduite  40 mille au plus. Il y avait dans les troupes de
Hollande, de Vende et de l'intrieur, les lments pars, loigns,
d'une troisime arme; mais une habilet administrative suprieure
pouvait seule la runir  temps, et surtout  l'improviste, sur le
point o sa prsence tait ncessaire. Le gnral Bonaparte imagina
d'employer ces divers moyens comme il suit.

[En marge: Vaste projet du gnral Bonaparte.]

Massna, avec l'arme de Ligurie, point augmente, secourue seulement
en vivres et en munitions, avait ordre de tenir sur l'Apennin entre
Gnes et Nice, et d'y tenir comme aux Thermopyles. L'arme
d'Allemagne, sous Moreau, accrue le plus possible, devait faire sur
tous les bords du Rhin, de Strasbourg  Ble, de Ble  Constance, des
dmonstrations trompeuses de passage, puis marcher rapidement derrire
le rideau que forme ce fleuve, le remonter jusqu' Schaffouse, jeter
l quatre ponts  la fois, dboucher en masse sur le flanc du marchal
de Kray, le surprendre, le pousser en dsordre sur le haut Danube, le
gagner de vitesse s'il tait possible, le couper de la route de
Vienne, l'envelopper peut-tre, et lui faire subir l'un de ces
dsastres mmorables, dont il y a eu dans ce sicle plus d'un exemple.
Si l'arme de Moreau n'avait pas ce bonheur, elle pouvait toutefois
pousser M. de Kray sur Ulm et Ratisbonne, l'obliger ainsi  descendre
le Danube, et l'loigner des Alpes, de manire  ce qu'il ne pt
jamais y envoyer aucun secours. Cela fait, elle avait ordre de
dtacher son aile droite vers la Suisse, pour y seconder la prilleuse
opration dont le gnral Bonaparte se rservait l'excution. La
troisime arme, dite de rserve, dont les lments existaient 
peine, devait se former entre Genve et Dijon, et attendre l l'issue
des premiers vnements, prte  secourir Moreau, s'il en avait
besoin. Mais si Moreau avait russi, dans une partie au moins de son
plan, cette arme de rserve, se portant, sous le gnral Bonaparte, 
Genve, de Genve dans le Valais, donnant la main au dtachement tir
de l'arme d'Allemagne, passant ensuite le Saint-Bernard sur les
glaces et les neiges, devait, par un prodige plus grand que celui
d'Annibal, tomber en Pimont, prendre par derrire le baron de Mlas,
occup devant Gnes, l'envelopper, lui livrer une bataille dcisive,
et, si elle la gagnait, l'obliger  mettre bas les armes.

Assurment, si l'excution rpondait  un tel plan, jamais plus belle
conception n'aurait honor le gnie d'aucun homme de guerre, ancien ou
moderne. Mais c'est l'excution seule qui donne aux grandes
combinaisons militaires leur valeur, car prives de ce mrite, elles
ne sont que de vaines chimres.

L'excution, ici, consistait dans une infinit de difficults 
vaincre: dans la rorganisation des armes du Rhin et de Ligurie, dans
la cration de l'arme de rserve, dans le secret  garder sur la
cration et la destination de celle-ci; enfin, dans le double passage
du Rhin et des Alpes, le second gal  tout ce que l'art de la guerre
a jamais tent de plus extraordinaire.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour mettre les armes franaises
en tat d'entrer en campagne.]

Le premier soin du gnral Bonaparte avait t d'abord de recruter
l'arme. Les dsertions  l'intrieur, les maladies, le feu, l'avaient
rduite  250 mille hommes, ce que l'on croirait  peine, dans un
moment o l'on tenait tte  une coalition gnrale, si des documents
certains ne l'attestaient. Heureusement c'taient 250 mille hommes
parfaitement aguerris, tous capables de lutter contre un ennemi double
en nombre. Le Premier Consul avait demand 100 mille conscrits au
Corps Lgislatif, qui lui avaient t accords avec un vritable
empressement patriotique. La guerre tait si lgitime, si videmment
ncessaire, aprs les offres de paix refuses, qu'une simple
hsitation et t criminelle. Il n'y avait du reste pas  la
craindre, et l'empressement du Corps Lgislatif et du Tribunat alla
jusqu' l'enthousiasme. Ces 100 mille jeunes conscrits, combins avec
250 mille vieux soldats, devaient former une composition d'arme
excellente. Les prfets nouvellement institus, et dj rendus  leur
poste, imprimaient au recrutement une activit qu'il n'avait jamais
eue. Mais ces conscrits ne pouvaient tre prsents  leurs corps,
instruits, propres  servir avant cinq ou six mois. Le Premier Consul
prit le parti de retenir dans l'intrieur les corps puiss par la
guerre, et de les employer comme des cadres, dans lesquels il
placerait la nouvelle leve. Il achemina au contraire vers la
frontire, les corps capables d'entrer en campagne, en ayant soin de
verser, des rangs de ceux qui devaient rester  l'intrieur, dans les
rangs de ceux qui allaient combattre, tous les soldats en tat de
servir. C'est  peine, si, en agissant ainsi, il pouvait trouver 200
mille hommes  porter immdiatement en ligne. Mais cela suffisait sous
sa main puissante et habile.

[En marge: Appel aux volontaires.]

Il fit appel en mme temps aux sentiments patriotiques de la France.
S'adressant aux soldats des premires rquisitions, que le
dcouragement gnral, suite de nos revers, avait ramens dans leurs
foyers, il fit rejoindre forcment ceux qui taient partis sans
congs, et s'effora de rveiller le zle de ceux qui avaient des
congs rguliers. Il tcha d'exciter les gots militaires chez tous
les jeunes gens, dont l'imagination tait enflamme par le nom du
gnral Bonaparte. Bien que l'enthousiasme des premiers jours de la
Rvolution ft refroidi, la vue de l'ennemi sur nos frontires
ranimait les coeurs; et ce n'tait pas un secours  ddaigner que
celui qu'on pouvait tirer encore du dvouement des volontaires.

[En marge: Cration des inspecteurs aux revues.]

[En marge: Rforme importante  l'gard des charretiers de
l'artillerie.]

 ces soins donns au recrutement, le Premier Consul ajouta quelques
rformes utiles sous le rapport de l'administration et de la
composition de l'arme. D'abord il cra des inspecteurs aux revues,
chargs de constater le nombre des hommes prsents sous les armes, et
d'empcher que le trsor ne payt des soldats qui n'taient prsents
que sur le papier. Il fit dans l'artillerie un changement de la plus
grande importance. Les voitures d'artillerie taient tranes alors
par des charretiers appartenant  des compagnies de transports,
lesquels, n'tant pas retenus par le sentiment de l'honneur, comme les
autres soldats, coupaient, au premier danger, les traits de leurs
chevaux, et s'enfuyaient, laissant leurs canons aux mains de l'ennemi.
Le Premier Consul pensa que le conducteur charg d'amener la pice au
lieu du combat, rend un service aussi grand que le canonnier charg
d'en faire usage, qu'il court le mme danger, et a besoin du mme
mobile moral, c'est--dire l'honneur. Il convertit donc les
charretiers d'artillerie en soldats revtus de l'uniforme, et faisant
partie des rgiments de cette arme. C'taient dix ou douze mille
cavaliers, qui devaient apporter autant de zle  conduire leurs
pices devant l'ennemi, ou  les enlever rapidement, que les servants
en mettaient  les charger,  les pointer,  les tirer. Cette rforme
n'tait que commence, et ne pouvait donner que plus tard toutes ses
consquences utiles.

[En marge: Leve force de chevaux.]

L'artillerie et la cavalerie avaient aussi besoin de chevaux. Le
Premier Consul, n'ayant ni le temps ni les moyens d'excuter des
achats, ordonna une leve force et extraordinaire du trentime
cheval. C'tait une dure mais invitable ncessit. Les armes
devaient se pourvoir d'abord autour d'elles, et puis, de proche en
proche, dans les provinces environnantes.

[En marge: Malheureux tat de l'arme de Ligurie.]

Le Premier Consul avait envoy  Massna les fonds dont on pouvait
disposer pour venir au secours de la malheureuse arme de Ligurie. De
60 mille hommes dont elle se composait par la runion de l'arme de
Lombardie et de celle de Naples, aprs la sanglante bataille de la
Trebbia, elle tait, par la misre, rduite  40 mille hommes au plus,
ne prsentant que 30 et quelques mille combattants. Les bls, ne
pouvant venir ni du Pimont, occup par les Autrichiens, ni de la mer,
garde par les Anglais, taient fort rares. Ces malheureux soldats
n'avaient, pour se nourrir, que les rcoltes de l'Apennin,  peu prs
nulles, comme tout le monde le sait. Ils ne voulaient pas entrer dans
les hpitaux, o l'on manquait des premiers aliments; et on les
voyait, sur la route de Nice  Gnes, dvors par la faim et la
fivre, prsentant le plus douloureux des spectacles, celui de braves
gens que la patrie qu'ils dfendent laisse mourir de misre.

Massna, muni des fonds envoys par le gouvernement, avait pass
quelques marchs  Marseille, acquis tous les bls que contenait
cette ville, et les avait dirigs sur Gnes. Malheureusement, pendant
cet hiver, les vents aussi rigoureux que l'ennemi, ne cessaient de
contrarier les arrivages de Marseille  Gnes, et remplaaient en
quelque sorte le blocus, que les Anglais ne pouvaient continuer dans
la mauvaise saison. Cependant, quelques cargaisons ayant russi 
passer, le pain venait d'tre rendu aux troupes de la Ligurie. On leur
avait envoy des armes, des souliers, quelques vtements, et des
esprances. Quant  l'nergie militaire, rien n'tait  faire pour la
leur inspirer; car jamais la France n'avait vu des soldats endurer de
tels revers avec une telle fermet. Ces vainqueurs de Castiglione,
d'Arcole, de Rivoli, avaient support sans s'branler les dfaites de
Cassano, de Novi, de la Trebbia; la trempe qu'ils avaient acquise
n'avait pu s'altrer sous les coups de la fortune. Au surplus, la
prsence du gnral Bonaparte  la tte du gouvernement et du gnral
Massna  la tte de l'arme, leur aurait remont le coeur s'ils en
avaient eu besoin. Il ne fallait que les nourrir, les vtir, les
armer, pour en tirer les plus grands services. On fit  cet gard le
mieux qu'on put. Massna, par quelques actes de svrit, rtablit la
discipline, branle parmi eux, et runit 30 et quelques mille hommes,
impatients de retrouver sous ses ordres la route de la fertile Italie.

[En marge: Conduite prescrite  Massna.]

Le Premier Consul lui prescrivit une conduite habilement conue. Trois
passages troits conduisaient  travers l'Apennin, du versant
continental sur le versant maritime: c'tait le passage de la
Bocchetta, dbouchant sur Gnes; celui de Cadibona, sur Savone; celui
de Tende, sur Nice. (Voir la carte n 3.) Le Premier Consul enjoignit
 Massna de ne laisser que de faibles dtachements au col de Tende et
au col de Cadibona, tout juste assez pour les observer, et de se
concentrer, avec 25 ou 30 mille hommes, sur Gnes. Cette ville tant
fortement occupe, l'invasion du midi de la France tait peu
prsumable, et, en tout cas, peu  craindre; car les Autrichiens ne
seraient pas assez tmraires pour s'avancer, au del du Var, sur
Toulon et les Bouches-du-Rhne, en laissant Massna sur leurs
derrires. Massna pouvait d'ailleurs tomber avec ses 30 mille hommes
runis sur les corps qui auraient franchi les dfils de l'Apennin. Il
tait difficile, vu la nature des lieux troits et escarps, qu'il
rencontrt plus de 30 mille hommes  la fois. Il avait donc le moyen
de faire partout face  l'ennemi. Ce plan excellent n'tait
malheureusement excutable que par un gnral qui aurait eu la
prodigieuse dextrit du vainqueur de Montenotte. Le Premier Consul
tait, du reste, assur d'avoir dans Massna un dfenseur opinitre
des hauteurs de l'Apennin, et de prparer au baron de Mlas des
occupations qui le retiendraient en Ligurie, pendant tout le temps
ncessaire aux savantes combinaisons du plan de campagne.

Nanmoins, il faut le dire, l'arme de Ligurie fut un peu traite en
arme sacrifie; on ne lui envoya pas un homme de plus, on ne lui
donna que du matriel, et mme, sous ce rapport, le ncessaire
seulement. C'est ailleurs que se dirigeaient les principaux efforts du
gouvernement, parce que c'est ailleurs que devaient se porter les
grands coups. L'arme de Ligurie tait expose  prir, pour donner 
d'autres le temps d'tre victorieuses. Telle est cette dure fatalit
de la guerre, qui passe de la tte des uns sur la tte des autres,
obligeant ceux-ci  mourir pour que ceux-l vivent et triomphent.

[En marge: L'arme du Rhin.]

[En marge: Raisons qui firent donner 130 mille hommes au gnral
Moreau.]

L'arme traite avec un soin tout particulier fut celle qui, sous les
ordres de Moreau, tait destine  oprer en Souabe. On lui envoya
tout ce qu'on put en hommes et en matriel. On fit les plus grands
efforts pour lui assurer une artillerie complte et de grands moyens
de passage, afin qu'elle se trouvt en mesure de franchir le Rhin 
l'improviste, et, s'il tait possible, sur un seul point. Le gnral
Moreau, dont on a dit le Premier Consul si jaloux, allait donc avoir
sous ses ordres la plus belle, la plus nombreuse arme de la
Rpublique, cent trente mille hommes environ, tandis que Massna n'en
devait avoir que trente-six, et le Premier Consul tout au plus
quarante. Ce n'tait point, au surplus, une vaine caresse adresse 
l'orgueil de Moreau. Des motifs plus srieux avaient dtermin cette
distribution des forces. L'opration destine  jeter M. de Kray sur
Ulm et Ratisbonne, tait de la plus haute importance pour le succs
gnral de la campagne; car en prsence de ces deux puissantes armes
autrichiennes qui s'avanaient vers nos frontires, il fallait d'abord
avoir loign l'une, pour pouvoir franchir les Alpes sur les derrires
de l'autre. Cette premire opration devait donc tre tente par des
moyens dcisifs, qui en rendissent la russite infaillible. Le Premier
Consul, tout en estimant Moreau, s'estimait lui-mme beaucoup plus;
et, s'il fallait que l'un des deux se passt de grands moyens, il
croyait pouvoir s'en passer plus que Moreau. Le sentiment qui le
dirigeait dans cette occasion tait un sentiment meilleur, dans les
grandes affaires de l'tat, que la gnrosit elle-mme, c'tait
l'amour de la chose publique; il la mettait au-dessus de tout intrt
particulier, que ce ft celui des autres ou le sien.

[En marge: Lecourbe.]

[En marge: Richepanse.]

[En marge: Saint-Cyr.]

[En marge: Ney.]

[En marge: Moreau.]

Cette arme du Rhin, quoique portant, comme les autres armes de la
Rpublique, les haillons de la misre, tait superbe. Quelques
conscrits lui avaient t envoys, mais en petit nombre, tout juste
assez pour la rajeunir. Elle se composait en immense majorit de ces
vieux soldats, qui, sous les ordres de Pichegru, Klber, Hoche et
Moreau, avaient conquis la Hollande, les rives du Rhin, franchi
plusieurs fois ce fleuve et paru mme sur le Danube. On n'aurait pas
pu dire, sans injustice, qu'ils taient plus braves que ceux de
l'arme d'Italie; mais ils prsentaient toutes les qualits de troupes
accomplies: ils taient sages, sobres, disciplins, instruits et
intrpides. Les chefs taient dignes des soldats. La formation de
cette arme en divisions dtaches, compltes en toutes armes, et
agissant en corps spars, y avait dvelopp au plus haut point le
talent des gnraux divisionnaires. Ces divisionnaires avaient des
mrites gaux, mais divers. C'tait Lecourbe, le plus habile des
officiers de son temps dans la guerre des montagnes, Lecourbe, dont
les chos des Alpes rptaient le nom glorieux: c'tait Richepanse,
qui joignait  une bravoure audacieuse une intelligence rare, et qui
rendit bientt  Moreau, dans les champs de Hohenlinden, le plus grand
service qu'un lieutenant ait jamais rendu  son gnral: c'tait
Saint-Cyr, esprit froid, profond, caractre peu sociable, mais dou de
toutes les qualits du gnral en chef: c'tait enfin ce jeune Ney,
qu'un courage hroque, dirig par un instinct heureux de la guerre,
avait dj rendu populaire dans toutes les armes de la Rpublique. 
la tte de ces lieutenants tait Moreau, esprit lent, quelquefois
indcis, mais solide, et dont les indcisions se terminaient en
rsolutions sages et fermes, quand il tait face  face avec le
danger. La pratique avait singulirement form et tendu son coup
d'oeil militaire. Mais, tandis que son gnie guerrier grandissait
chaque jour au milieu des preuves de la guerre, son caractre civil,
faible, livr  toutes les influences, avait succomb dj, et devait
succomber encore aux preuves de la politique, que les mes fortes et
les esprits vraiment levs peuvent seuls surmonter. Du reste, la
malheureuse passion de la jalousie n'avait point encore altr la
puret de son coeur et corrompu son patriotisme. Par son exprience,
son habitude du commandement, sa haute renomme, il tait, aprs le
gnral Bonaparte, le seul homme capable alors de commander  cent
mille hommes.

[En marge: Plan particulier trac par le Premier Consul  Moreau.]

Le plan de dtail que lui avait prescrit le Premier Consul, consistait
 dboucher en Souabe par le point qui lui permettrait le mieux d'agir
sur l'extrme gauche du marchal de Kray, de manire  dborder
celui-ci,  le couper de la Bavire,  l'enfermer entre le haut
Danube et le Rhin; auquel cas l'arme autrichienne de Souabe tait
perdue. Pour y russir, il fallait passer le Rhin, non pas sur deux ou
trois points, mais sur un seul, le plus prs possible de Constance;
opration singulirement hardie et difficile, car il s'agissait de
mettre au del d'un fleuve, et en prsence de l'ennemi, cent mille
hommes  la fois, avec tout leur matriel: et on doit avouer qu'avant
Wagram, aucun gnral n'avait pass un fleuve avec cet ensemble et
cette rsolution. Aussi fallait-il beaucoup d'adresse pour tromper les
Autrichiens sur le lieu qu'on choisirait; avec beaucoup d'adresse,
beaucoup d'audace dans l'excution du passage, et enfin, ce qu'il faut
toujours, du bonheur. Le Premier Consul avait ordonn de runir dans
les affluents du Rhin, dans l'Aar particulirement, une masse
considrable de bateaux, pour jeter trois ou quatre ponts  la fois, 
la distance de quelques cents toises les uns des autres. Restait 
faire entrer de telles combinaisons dans l'esprit froid et peu
audacieux de Moreau.

Aprs ces soins, donns avec un zle de tous les moments aux troupes
de Ligurie et d'Allemagne, le Premier Consul s'tait appliqu  tirer
du nant une arme, qui bientt accomplit les plus grandes choses,
sous le titre d'arme de rserve.

[En marge: Cration de l'arme de rserve.]

Pour qu'elle remplit son objet, il fallait non-seulement la crer,
mais la crer sans que personne voult y croire. On va voir de quelle
manire il s'y prit, pour obtenir ce double rsultat.

Le Premier Consul avait su trouver en Hollande, et dans les forces
accumules  Paris par le Directoire, les moyens de pacifier la Vende
en temps utile: il sut trouver dans la Vende pacifie les ressources
ncessaires pour crer une arme, qui, jete  l'improviste sur le
thtre des oprations militaires, y devait changer les destines de
la campagne. En crivant au gnral Brune, commandant suprieur dans
l'Ouest, il lui adressait ces belles paroles, qui exprimaient si bien
sa manire d'oprer, et celle des grands matres en fait
d'administration et de guerre: Faites-moi connatre si,
indpendamment des cinq demi-brigades que je vous ai demandes par mon
dernier courrier, vous pouvez encore disposer d'une ou deux
demi-brigades, sauf  les faire revenir dans trois mois. _Il faut nous
rsoudre  arpenter la France comme autrefois la valle de l'Adige; ce
n'est jamais que le rapport des dcades aux jours._ (14 ventse an
VIII.--5 mars 1800. Dpt de la Secrtairerie d'tat.)

Quoique les Anglais dussent tre dgots de nouvelles descentes sur
le continent depuis leur aventure du Texel, et surtout depuis la
sparation des Russes de la coalition, on ne pouvait leur livrer la
vaste tendue de nos ctes, du Zuiderze jusqu'au golfe de Gascogne,
sans aucun moyen de dfense, la pacification de la Vende tant
d'ailleurs si rcente. Le Premier Consul laissa donc en Hollande une
force moiti franaise, moiti hollandaise, pour garder ce pays si
prcieux; il en donna le commandement  Augereau. Elle tait forme en
divisions actives, compltes en toutes armes, et prtes  marcher.
Lorsqu on serait bien assur, par la suite des oprations, qu'on
n'avait pas de descente  craindre, ce corps d'Augereau devait
remonter le Rhin, et couvrir les derrires de Moreau, en Allemagne.
Dans les soixante mille hommes runis depuis les ctes de la Normandie
jusqu' celles de la Bretagne et du Poitou, le Premier Consul choisit
les demi-brigades les plus puises, et les chargea de veiller sur le
pays insurg. Il eut soin d'en rduire encore l'effectif, en faisant
passer  l'arme active les soldats capables de servir, et les rendit
ainsi propres  recevoir un plus grand nombre de conscrits, qu'elles
devaient instruire tout en gardant les ctes. Il les forma en cinq
petits camps, runissant artillerie, cavalerie, infanterie, pouvant
marcher au premier signal, et commands par de bons officiers. Il y
avait deux de ces camps en Belgique, un  Lige, un autre 
Mastricht, tous deux destins  contenir cette contre travaille par
les prtres, et  concourir, s'il tait besoin,  la dfense de la
Hollande. Il y en avait un  Lille, prt  se jeter sur la Somme et la
Normandie, un  Saint-L, un, enfin,  Rennes. Ce dernier tait le
plus nombreux: il comptait de 7  8 mille soldats. Les autres taient
de 4  5 mille. Ces camps employaient environ 30 mille hommes. Ils
allaient tre ports au double au moins, par l'arrive de la
conscription. Ils devaient faire,  la fois, la police dans les pays
rcemment conquis, tels que la Belgique, et dans les pays rcemment
pacifis, tels que la Normandie, la Bretagne, le Poitou. Le Premier
Consul avait ordonn de fouiller les bois pour y chercher les armes
caches. Il avait commenc  former, par l'appt d'un traitement
avantageux, trois ou quatre bataillons, composs de tous les individus
qui avaient contract dans la guerre civile des habitudes
aventureuses, et il voulait, sans le dire, les envoyer en gypte.
Quant aux chefs, il leur avait assign  tous des rsidences loignes
du thtre de la guerre civile, et avait adouci l'amertume de cet
exil, par des pensions trs-suffisantes pour leur procurer un
vritable bien-tre.

Ces dispositions faites, il restait, sur les soixante mille hommes
runis pour la pacification de l'intrieur, environ 30 mille soldats
excellents, encadrs dans les demi-brigades qui avaient le moins
souffert. Les uns taient revenus  Paris aprs l'opration excute
en Normandie contre M. de Frott. Les autres taient en Bretagne et en
Vende. Le Premier Consul en forma trois belles divisions de guerre,
deux en Bretagne,  Rennes et  Nantes, la troisime  Paris. Ces
divisions devaient se complter en toute hte, se pourvoir du matriel
qu'elles auraient sous la main, et se procurer le reste en route, par
les moyens que nous allons faire connatre. Elles avaient ordre de se
rendre  la frontire de l'est, arpentant la France, suivant le
langage du Premier Consul, comme autrefois l'arme d'Italie arpentait
la valle de l'Adige. Leur arrive en Suisse tait certaine pour le
mois d'avril.

Il existait une autre ressource, c'taient les dpts de l'arme
d'gypte, stationns dans le midi de la France, et n'ayant jamais pu
envoyer des recrues  leurs corps par l'impossibilit de traverser la
mer, toujours garde par les Anglais. On pouvait, en versant dans ces
dpts quelques conscrits, en tirer quatorze bataillons trs-beaux,
trs-propres  faire la guerre. L'ordre fut donn de les acheminer
vers Lyon, ds qu'ils seraient complts. C'tait une quatrime
division excellente, et capable de rendre de bons services.

Ce qu'il y a de plus difficile, de plus long dans la composition d'une
arme, c'est l'organisation de l'artillerie: le Premier Consul,
voulant former cette arme de rserve  l'est, avait, dans les dpts
d'Auxonne, de Besanon, de Brianon, les moyens de runir, en
personnel et en matriel, une force de soixante bouches  feu. Deux
officiers d'artillerie trs-habiles, et qui lui taient dvous, les
gnraux Marmont et Gassendi, furent dpchs de Paris, avec ordre de
prparer ces soixante bouches  feu dans ces divers dpts, sans dire
o elles seraient concentres et runies.

[En marge: Moyens employs pour dissimuler la formation de l'arme de
rserve.]

Restait  indiquer un lieu de rendez-vous  toutes ces forces parses.
Si on avait cherch  cacher par le silence de tels prparatifs, on
aurait, au contraire, donn l'veil. Le Premier Consul voulut tromper
l'ennemi par le bruit mme qu'il allait faire. Il insra au _Moniteur_
un arrt des Consuls, portant cration d'une arme de rserve, qui
devait tre forme  Dijon, et se composer de soixante mille hommes.
Berthier partit en poste pour Dijon, afin d'en commencer
l'organisation. On doit se souvenir, en effet, que Berthier tait
devenu libre par l'entre de Carnot au ministre de la guerre. Un
appel chaleureux fut fait aux anciens volontaires de la Rvolution,
qui, aprs une ou deux campagnes, taient revenus dans leurs foyers.
On les engageait  se rendre  Dijon. On y envoya avec beaucoup
d'ostentation un peu de matriel et quelques conscrits. De vieux
officiers, dirigs sur ce point, prsentrent une apparence de cadres
pour commencer l'instruction de ces conscrits. Les journalistes,  qui
la mention des affaires militaires n'tait permise qu'avec beaucoup de
sobrit, eurent carrire sur l'arme qui s'organisait  Dijon, et
purent remplir leurs feuilles des dtails qui la concernaient. C'en
tait assez pour attirer l les espions de toute l'Europe, qui ne
manqurent pas, en effet, d'y accourir en grand nombre.

Si les divisions formes  Nantes, Rennes et Paris avec les troupes
tires de la Vende; si la division forme  Toulon, Marseille,
Avignon, avec les dpts de l'arme d'gypte; si l'artillerie prpare
 Besanon, Auxonne, Brianon, avec les ressources de ces arsenaux,
eussent t runies  Dijon, c'en tait fait du secret du Premier
Consul; tout le monde croyait  l'existence de l'arme de rserve.
Mais il se garda bien d'en agir ainsi. Ces divisions furent achemines
sur Genve et Lausanne par des routes diffrentes, de telle manire
que l'attention publique ne fut particulirement attire sur aucun
point. Elles passaient pour des renforts destins  l'arme du Rhin,
laquelle, tant rpandue depuis Strasbourg jusqu' Constance, pouvait
bien paratre le but vers lequel marchaient ces renforts. Ces
prparatifs en matriel, ordonns dans les arsenaux d'Auxonne et de
Besanon, passaient pour un supplment d'artillerie, destin  la mme
arme. Ceux qui se faisaient  Brianon taient censs appartenir aux
troupes de Ligurie. Le Premier Consul fit envoyer des eaux-de-vie 
Genve; envoi qui n'indiquait pas mieux son but, puisque notre arme
d'Allemagne avait sa base d'oprations en Suisse. Il fit fabriquer
dans les dpartements riverains du Rhne deux millions de rations en
biscuit, destines  nourrir l'arme de rserve au milieu de la
strilit des Alpes. 1,800 mille rations remontrent secrtement le
Rhne vers Genve; 200 mille furent envoyes avec ostentation 
Toulon, pour faire supposer que ces fabrications inusites avaient t
faites pour le compte de la marine. Enfin, les divisions en marche,
conduites lentement, et sans les fatiguer, vers Genve et Lausanne
(elles avaient en effet la moiti de mars et tout avril pour faire le
trajet), recevaient pendant la route mme ce qui leur manquait, en
souliers, vtements, fusils, chevaux. Le Premier Consul ayant arrt
dans son esprit la route qu'elles devaient suivre, et constat
soigneusement la nature de leurs besoins, faisait trouver sur chaque
lieu qu'elles avaient  traverser, tantt une espce de secours,
tantt une autre, en se gardant bien d'veiller l'attention par une
grande runion de matires sur un seul point. La correspondance
relative  ces prparatifs avait t soustraite aux bureaux de la
guerre. Elle tait renferme entre lui et les chefs de corps, et
porte par des aides-de-camp srs, qui allaient, venaient en poste,
voyaient tout de leurs yeux, faisaient tout directement, arms des
ordres irrsistibles du Premier Consul, et ignorant d'ailleurs le plan
gnral auquel ils concouraient.

[En marge: Railleries de toute l'Europe au sujet de l'arme de
rserve.]

Le secret, renferm entre le Premier Consul, Berthier, et deux ou
trois gnraux du gnie et de l'artillerie, qu'on avait t forc
d'initier au plan de campagne, tait profondment gard. Aucun d'eux
ne l'aurait compromis, parce que le secret est un acte d'obissance
qu'obtiennent les gouvernements, en proportion de l'ascendant qu'ils
exercent.  ce titre, celui du Premier Consul n'avait aucune
indiscrtion  craindre. Les espions trangers accourus  Dijon, n'y
voyant que quelques conscrits, quelques volontaires, quelques vieux
officiers, se crurent bien fins, en dcouvrant qu'il n'y avait l rien
de srieux, que le Premier Consul videmment ne faisait tout ce bruit
que pour effrayer le baron de Mlas, pour l'empcher de pntrer par
les bouches du Rhne, et lui persuader qu'il trouverait dans le midi
de la France une arme de rserve capable de l'arrter. La chose fut
ainsi comprise de tous les gens qui se croyaient bons juges en cette
matire, et les journaux anglais se remplirent bientt de mille et
mille railleries. Les dessinateurs de caricatures en firent une sur
l'arme de rserve: elle reprsentait un enfant donnant la main  un
invalide  jambe de bois.

Il n'en fallait pas davantage au Premier Consul: tre raill tait,
dans le moment, son unique dsir. En attendant, ses divisions
marchaient, son matriel se prparait vers les frontires de l'est,
et, dans les premiers jours de mai, une arme improvise tait prte,
ou  seconder Moreau, ou  se jeter au del des Alpes, pour y changer
la face des vnements.

[En marge: Quelques secours accords  la marine.]

Le Premier Consul n'avait pas nglig la marine. Depuis la course que
l'amiral Bruix avait faite l'anne prcdente dans la Mditerrane,
avec les forces combines de France et d'Espagne, la grande flotte
qu'il avait dirige tait rentre dans Brest. Elle se composait de
quinze vaisseaux espagnols et d'une vingtaine de vaisseaux franais,
en tout pas loin de quarante. Vingt vaisseaux anglais la bloquaient
dans le moment. Le Premier Consul profita des premires ressources
financires qu'il avait russi  crer, pour envoyer quelques vivres,
et une partie de la solde arrire,  cette flotte. Il lui enjoignit
de ne pas se laisser bloquer, quand on serait trente contre vingt; de
sortir  la premire occasion, fallt-il livrer bataille; et, si on
pouvait tenir la mer, de passer le dtroit, de paratre devant Toulon,
d'y rallier quelques btiments chargs de secours pour l'gypte,
d'aller ensuite dbloquer Malte et Alexandrie. Les routes ouvertes, il
suffisait du commerce seul pour ravitailler les garnisons franaises
rpandues sur les bords de la Mditerrane.

[En marge: Rsistance de Moreau au plan qui lui est propos.]

Tels furent les soins consacrs aux affaires militaires par le Premier
Consul, tandis qu'il tait, avec MM. Sieys, Cambacrs, Talleyrand,
Gaudin, et autres collaborateurs de ses travaux, occup  rorganiser
le gouvernement,  rtablir les finances,  crer une administration
civile et judiciaire,  ngocier enfin avec l'Europe. Mais ce n'tait
pas tout que de concevoir des plans, d'en prparer l'excution; il lui
fallait faire entrer ses ides dans la tte de ses lieutenants, qui,
quoique soumis  son autorit consulaire, n'taient pas toutefois
aussi compltement subordonns alors qu'ils le furent plus tard,
lorsque, sous le titre de marchaux d'Empire, ils obissaient  un
Empereur. Le plan prescrit  Moreau, surtout, avait boulevers cette
tte froide et timide. Ce gnral tait effray de la hardiesse de
l'opration qui lui tait ordonne. Nous avons dj parl du pays sur
lequel il devait oprer. (Voir la carte n 2.) Le Rhin, avons-nous
dit, coule de l'est  l'ouest, de Constance  Ble, se redresse  Ble
pour couler au nord, passant par Brisach, Strasbourg et Mayence. Dans
l'angle qu'il dcrit ainsi se trouve ce qu'on appelle la Fort-Noire,
pays bois et montagneux, coup de dfils qui conduisent de la valle
du Rhin  celle du Danube. L'arme franaise et l'arme autrichienne
occupaient en quelque sorte les trois cts d'un triangle: l'arme
franaise en occupait deux, de Strasbourg  Ble, de Ble 
Schaffouse; l'arme autrichienne un seul, de Strasbourg  Constance.
Celle-ci avait donc l'avantage d'une concentration plus facile. M. de
Kray, ayant sa gauche sous le prince de Reuss, aux environs de
Constance, sa droite dans les dfils de la Fort-Noire jusque vers
Strasbourg, son centre  Donau-Eschingen, au point d'intersection de
toutes les routes, pouvait se concentrer rapidement devant l'endroit
mme que Moreau choisirait pour passer le Rhin, que ce ft de
Strasbourg  Ble ou de Ble  Constance. C'tait l le sujet des
inquitudes du gnral franais. Il craignait que M. de Kray, se
prsentant en masse au point du passage, ne rendt ce passage
impossible, peut-tre mme dsastreux.

Le Premier Consul n'apprhendait rien de pareil. Il croyait, au
contraire, que l'arme franaise pouvait trs-facilement se concentrer
sur le flanc gauche de M. de Kray, et l'enfoncer. Pour cela il
dsirait, comme nous l'avons dj dit, que, profitant du rideau qui la
couvrait, c'est--dire du Rhin, elle remontt ce fleuve 
l'improviste, qu'elle se runt entre Ble et Schaffouse, qu'avec des
bateaux secrtement disposs dans les affluents, elle jett quatre
ponts en une matine, et qu'elle dboucht, au nombre de 80 ou 100
mille hommes, entre Stokach et Donau-Eschingen, donnant dans le flanc
de M. de Kray, le coupant de ses rserves et de la gauche, prcipitant
ses dbris sur le haut Danube. Il pensait que, cette opration
excute avec promptitude et vigueur, l'arme autrichienne d'Allemagne
pouvait tre crase. Ce qu'il a fait plus tard en partant d'un point
diffrent, mais dans les mmes lieux, autour d'Ulm, ce qu'il fit cette
anne mme par le Saint-Bernard, prouve que ce plan n'avait rien que
de trs praticable. Il croyait que l'arme franaise, n'oprant pas
sur le sol ennemi, puisqu'elle remontait par la rive gauche, n'ayant
qu' marcher sans combattre, pourrait, avec certaines prcautions,
drober deux ou trois marches,  M. de Kray, et qu'elle serait au lieu
du passage avant que ce gnral et runi assez de moyens pour
l'empcher.

C'est l le plan qui avait troubl l'esprit de Moreau, peu habitu 
ces hardies combinaisons. Il craignait que M. de Kray, averti  temps,
ne se portt avec la masse de ses forces  la rencontre de l'arme
franaise, et ne la jett dans le fleuve. Moreau aimait mieux profiter
des ponts existants  Strasbourg, Brisach et Ble, pour dboucher en
plusieurs colonnes sur la rive droite, il voulait ainsi diviser
l'attention des Autrichiens, les attirer principalement vers les
dfils de la Fort-Noire correspondants aux ponts de Strasbourg et de
Brisach, puis, aprs les avoir amens dans ces dfils, se drober
tout  coup, longer le Rhin avec les colonnes qui auraient travers ce
fleuve, et venir se placer devant Schaffouse pour y couvrir le
dbouch du reste de l'arme.

Le plan de Moreau n'tait pas sans mrite, mais il n'tait pas non
plus sans de graves inconvnients, car, s'il tendait  viter le
danger d'un seul passage excut en masse, il avait, en divisant cette
opration, l'inconvnient de diviser les forces, de jeter sur le sol
ennemi deux ou trois colonnes dtaches, de leur faire excuter une
marche de flanc dangereuse jusqu' Schaffouse, o elles devaient
couvrir le dernier et le plus grand passage du fleuve. Enfin ce plan
avait le dsavantage de donner peu ou point de rsultats, car il ne
jetait pas l'arme franaise tout entire et toute  la fois, sur le
flanc gauche du marchal de Kray; ce qui et t le seul moyen de
dborder le gnral autrichien, et de le couper de la Bavire.

[En marge: Le gnral Dessoles appel  Paris.]

[En marge: Belles paroles du Premier Consul  l'occasion du refus de
Moreau.]

[En marge: Avril 1800.]

[En marge: Convention avec Moreau.]

C'est un spectacle digne des regards de l'histoire que celui de ces deux
hommes, opposs l'un  l'autre dans une circonstance intressante,
laquelle faisait si bien ressortir les diversits de leur esprit et de
leur caractre. Le plan de Moreau, comme il arrive souvent aux plans des
hommes de second ordre, n'avait que les apparences de la prudence; mais
il pouvait russir par l'excution, car, il faut le redire sans cesse,
l'excution rachte tout: elle fait quelquefois chouer les meilleures
combinaisons, et russir les plus mauvaises. Moreau persistait donc dans
ses ides. Le Premier Consul, voulant le persuader par le moyen d'un
intermdiaire bien choisi, fit venir  Paris le gnral Dessoles, chef
d'tat-major de l'arme d'Allemagne, esprit fin, pntrant, digne de
servir de lien entre deux hommes puissants et susceptibles; car il avait
le got de concilier ses suprieurs, que n'ont pas toujours les
subordonns. Le Premier Consul l'appela donc  Paris vers le milieu de
mars (fin de ventse) et l'y retint plusieurs jours. Aprs lui avoir
expliqu ses ides, il les lui fit parfaitement comprendre, et mme
prfrer  celles de Moreau. Mais le gnral Dessoles n'en persista pas
moins  conseiller au Premier Consul d'adopter le plan de Moreau, parce
qu'il fallait, suivant lui, laisser le gnral qui opre agir selon ses
ides et son caractre, lorsque c'tait d'ailleurs un homme digne du
commandement qu'on lui avait confi.--Votre plan, dit-il au Premier
Consul, est plus grand, plus dcisif, probablement mme plus sr; mais
il n'est pas adapt au gnie de celui qui doit l'excuter. Vous avez une
manire de faire la guerre qui est suprieure  toutes; Moreau a la
sienne, qui est infrieure sans doute  la vtre, mais excellente
nanmoins. Laissez-le agir; il agira bien, lentement peut-tre, mais
srement; et il vous procurera autant de rsultats qu'il vous en faut
pour le succs de vos combinaisons gnrales. Si, au contraire, vous lui
imposez vos ides, vous le troublerez, vous le blesserez mme, et vous
n'obtiendrez rien de lui, pour avoir voulu trop obtenir.--Le Premier
Consul, aussi vers dans la connaissance des hommes que dans celle de
son art, apprcia la sagesse des avis du gnral Dessoles, et se
rendit.--Vous avez raison, lui dit-il; Moreau n'est pas capable de
saisir et d'excuter le plan que j'ai conu. Qu'il fasse comme il
voudra, pourvu qu'il jette le marchal de Kray sur Ulm et Ratisbonne, et
qu'ensuite il renvoie  temps son aile droite sur la Suisse. Le plan
qu'il ne comprend pas, qu'il n'ose pas excuter, je vais l'excuter,
moi, sur une autre partie du thtre de la guerre. Ce qu'il n'ose pas
faire sur le Rhin, je vais le faire sur les Alpes. Il pourra regretter
dans quelque temps la gloire qu'il m'abandonne.--Parole superbe et
profonde, qui contenait toute une prophtie militaire, comme on pourra
en juger bientt[3].

[Note 3: J'ai eu l'honneur, dans ma jeunesse, de recueillir ce
rcit de la bouche mme du gnral Dessoles.]

La manire de franchir le Rhin laisse ainsi  Moreau, il restait un
autre point  rgler. Le Premier Consul aurait fort souhait que
l'aile droite, commande par Lecourbe, restt en rserve sur le
territoire suisse, toute prte  seconder Moreau si celui-ci en avait
besoin, mais ne pntrt pas en Allemagne si sa prsence n'y tait pas
indispensable, afin de n'avoir pas  revenir en arrire pour se
reporter vers les Alpes. Il savait d'ailleurs combien c'est chose
difficile d'arracher  un gnral en chef un dtachement de son arme,
lorsque les oprations sont une fois commences. Moreau insista pour
avoir Lecourbe, s'engageant  le rendre au gnral Bonaparte ds qu'il
aurait russi  pousser le marchal de Kray sur Ulm. Le Premier Consul
se rendit  ce dsir, rsolu  tout concder pour maintenir la bonne
harmonie; mais il voulut que Moreau signt une convention, par
laquelle il promettait, aprs avoir jet les Autrichiens sur Ulm, de
dtacher Lecourbe avec 20 ou 25 mille hommes vers les Alpes. Cette
convention fut signe  Ble entre Moreau et Berthier, ce dernier
considr officiellement comme gnral en chef de l'arme de rserve.

[En marge: Vives instances du Premier Consul auprs de Moreau pour le
dcider  ouvrir la campagne.]

Le gnral Dessoles tait parti de Paris aprs avoir compltement
rgl avec le Premier Consul les points en discussion. On tait
d'accord; tout tait prt pour l'entre en campagne, et il importait
de commencer immdiatement les oprations, pour que, Moreau ayant
excut de bonne heure la partie du plan qui le concernait, le Premier
Consul pt se jeter au del des Alpes, et dgager Massna avant que
celui-ci ft cras, car il luttait avec 36 mille hommes contre 120
mille. Le Premier Consul voulait que Moreau agt  la mi-avril, ou, au
plus tard,  la fin de ce mois. Mais ses instances taient vaines;
Moreau n'tait pas prt, et n'avait ni l'activit, ni l'esprit de
ressources qui supplent  l'insuffisance des moyens. Tandis qu'il
diffrait, les Autrichiens, fidles  leur plan de prendre
l'initiative en Italie, se jetaient sur Massna, et commenaient avec
ce gnral une lutte, que la disproportion des forces a rendue digne
d'une mmoire immortelle.

[En marge: Commencement des hostilits en Ligurie.]

L'arme de Ligurie prsentait tout au plus 36 mille hommes en tat de
servir activement, et distribus de la manire suivante. (Voir la
carte N 3.)

Treize ou 14 mille hommes, sous le gnral Suchet, formant la gauche
de l'arme, occupaient le col de Tende, Nice et la ligne du Var. Un
corps dtach de cette aile, fort de 4 mille hommes environ, sous les
ordres du gnral Thureau, tait post sur le mont Cenis. C'taient
par consquent 18 mille hommes consacrs  garder la frontire de
France du mont Cenis au col de Tende.

[En marge: Distribution des deux armes le long des Apennins.]

Dix ou 12 mille hommes, sous le gnral Soult, formant le centre de
l'arme, dfendaient les deux principaux dbouchs de l'Apennin, celui
qui, par la haute Bormida, tombe sur Savone et Finale, celui de la
Bocchetta, qui tombe sur Gnes.

Sept ou 8 mille hommes  peu prs, sous l'intrpide Miollis, gardaient
Gnes, et un col qui dbouche prs de cette ville, sur le ct oppos
 celui de la Bocchetta. Ainsi, la seconde moiti de cette arme, 18
mille hommes  peu prs, sous les gnraux Soult et Miollis,
dfendaient l'Apennin et la Ligurie. Le danger d'une sparation entre
ces deux portions de l'arme, celle qui occupait Nice et celle qui
occupait Gnes, tait vident.

Ces 36 mille Franais avaient en prsence les 120 mille Autrichiens du
baron de Mlas, parfaitement reposs, nourris, ravitaills, grce 
l'abondance de toutes choses en Italie, grce aux subsides que
l'Angleterre fournissait  l'Autriche. Le gnral Kaim, avec la grosse
artillerie, la cavalerie et un corps d'infanterie, en tout 50 mille
hommes, avait t laiss en Pimont, pour y servir d'arrire-garde, et
observer les dbouchs de la Suisse. Le baron de Mlas avec 70 mille
hommes, la plus grande partie en infanterie, s'tait avanc sur les
dbouchs de l'Apennin. Il avait, outre la supriorit du nombre,
l'avantage de la position concentrique; car Massna tait oblig, avec
30 mille hommes (le surplus occupant le mont Cenis), de garder le
demi-cercle que forment les Alpes maritimes et l'Apennin, de Nice 
Gnes, demi-cercle qui n'a pas moins de quarante lieues de
circonfrence. Le gnral de Mlas, au contraire, plac de l'autre
ct des monts, au centre de ce demi-cercle, entre Coni, Ceva, Gavi,
n'avait que peu de chemin  parcourir pour se porter  l'un ou l'autre
des points qu'il voulait attaquer. Il pouvait facilement faire de
fausses dmonstrations sur l'un de ces points, pour se reporter
rapidement sur l'autre, et y agir en masse. Massna, menac de la
sorte, avait quarante lieues  faire pour aller de Nice au secours de
Gnes, ou de Gnes au secours de Nice.

[En marge: Beaux conseils du Premier Consul  Massna.]

C'est sur l'ensemble de ces circonstances qu'taient fonds les
conseils donns par le Premier Consul  Massna, conseils dj
rapports plus haut d'une manire gnrale, mais qu'il faut faire
connatre ici avec un peu plus de dtail. Trois routes propres 
l'artillerie conduisaient d'un revers des monts  l'autre: celle qui,
par Turin, Coni et Tende, dbouche sur Nice et le Var; celle qui,
remontant la valle de la Bormida, donne par le col de Cadibona sur
Savone; enfin celle de la Bocchetta, qui, par Tortone et Gavi, descend
sur la gauche de Gnes, dans la valle de la Polcevera. Le danger
tait de voir le baron de Mlas se porter en masse sur le dbouch du
milieu, couper l'arme franaise en deux, et la jeter moiti sur Nice,
moiti sur Gnes. Apercevant ce danger, le Premier Consul adressait 
Massna, dans des lettres pleines d'une admirable prvoyance (5 et 12
mars), des instructions dont voici la substance:--Gardez-vous, lui
disait-il, d'avoir une ligne trop tendue. Ayez peu de monde sur les
Alpes, et au col de Tende, o les neiges vous dfendent. Laissez
quelques dtachements sur Nice et les forts environnants; ayez les
quatre cinquimes de vos forces  Gnes et aux environs. L'ennemi
dbouchera sur votre droite vers Gnes, sur votre centre vers Savone,
probablement sur ces deux points  la fois. Refusez une des deux
attaques, et jetez-vous avec toutes vos forces runies sur l'une des
colonnes de l'ennemi. Le terrain ne lui permettra pas d'user de sa
supriorit en artillerie et en cavalerie, il ne pourra vous attaquer
qu'avec de l'infanterie; la vtre est infiniment suprieure  la
sienne, et, favorise par la nature des lieux, elle pourra suppler au
nombre. Dans ce pays accident, si vous manoeuvrez bien, vous pouvez
avec 30 mille hommes en battre 60 mille; et pour porter 60 mille
fantassins en Ligurie, il faut que M. de Mlas en possde 90 mille, ce
qui suppose une arme totale de 120 mille hommes au moins. M. de Mlas
n'a ni votre activit ni vos talents; vous n'avez aucune raison de le
craindre. S'il parat vers Nice, vous tant  Gnes, laissez-le
marcher, ne vous branlez pas: il n'osera pas cheminer bien loin quand
vous resterez en Ligurie, prt  vous jeter ou sur ses derrires, ou
sur les troupes laisses en Pimont.--

Diverses causes empchrent Massna de suivre ces sages conseils.
D'abord il fut surpris par la brusque irruption des Autrichiens, avant
qu'il et pu rectifier l'emplacement de ses troupes, et arrter ses
dispositions dfinitives; secondement il n'avait pas assez
d'approvisionnements dans la ville de Gnes pour y concentrer toute
son arme. Craignant d'y dvorer les vivres dont la place avait grand
besoin en cas de sige, il voulait se servir des ressources de Nice,
qui taient beaucoup plus abondantes. Enfin, nous devons le dire,
Massna ne comprenait pas assez toute la profondeur des instructions
de son chef, pour passer par-dessus les inconvnients, d'ailleurs
trs-rels, d'une concentration gnrale sur Gnes. Massna tait
peut-tre le premier des gnraux contemporains sur le champ de
bataille; il tait, sous le rapport du caractre, l'gal des plus
fermes gnraux de tous les temps; mais, quoiqu'il et beaucoup
d'esprit naturel, l'tendue des vues n'galait pas chez lui la
promptitude du coup d'oeil et l'nergie de l'me.

[En marge: Combats sur la haute Bormida. La ligne franaise est coupe
en deux.]

Ainsi, faute de temps, faute de vivres, faute aussi d'en sentir assez
l'importance, il ne se concentra pas assez tt sur Gnes, et fut
surpris par les Autrichiens. Ceux-ci entrrent en action le 5 avril
(15 germinal), c'est--dire bien avant l'poque qu'on aurait cru
pouvoir assigner  la reprise des hostilits. Le baron de Mlas
s'avana avec 70 ou 75 mille hommes environ, pour forcer la chane de
l'Apennin. Ses lieutenants Ott et Hohenzollern furent dirigs avec 25
mille hommes sur Gnes. Le gnral Ott, avec 15 mille, remontant la
Trebbia, se prsenta par les cols de Scoffera et de Monte-Creto, qui
dbouchent sur la droite de Gnes; le gnral Hohenzollern, avec 10
mille hommes, menaa la Bocchetta, qui dbouche sur la gauche de cette
place. Le baron de Mlas, avec 50 mille hommes, remonta la Bormida, et
attaqua simultanment toutes les positions de la route que nous avons
appele route du milieu, laquelle, par Cadibona, aboutit  Savone. Son
intention, comme l'avait prvu le Premier Consul, tait de forcer
notre centre, et de sparer le gnral Suchet du gnral Soult, qui
se donnaient la main vers ce point. Une lutte violente s'engagea donc,
depuis les sources du Tanaro et de la Bormida, jusqu'aux sommets
escarps qui dominent Gnes. Les gnraux Elsnitz et Mlas soutinrent
des combats acharns contre le gnral Suchet,  Rocca-Barbena, 
Sette-Pani,  Melogno,  Saint-Jacques; contre le gnral Soult, 
Montelegino,  Stella,  Cadibona,  Savone. Les soldats de la
Rpublique, profitant de ce pays montagneux, se couvrant de tous les
accidents du terrain, se dfendirent avec une bravoure incomparable,
firent perdre  l'ennemi trois fois plus de monde qu'ils n'en
perdirent eux-mmes, car leur feu plongeait sur des masses paisses et
profondes; mais, obligs de combattre sans cesse contre des troupes
toujours renouveles, ils se virent forcs de cder le terrain,
vaincus par l'puisement et la fatigue plus que par les Autrichiens.
Les gnraux Suchet et Soult furent contraints de se sparer, et de se
retirer, l'un sur Borghetto, l'autre sur Savone. La ligne franaise se
trouva donc coupe, comme il tait facile de le prvoir; moiti de
l'arme de Ligurie fut jete sur Nice, moiti fut condamne 
s'enfermer dans Gnes.

[En marge: Investissement de Gnes. Massna renferm dans la place
avec 18 mille hommes.]

Du ct de Gnes mme les succs avaient t balancs. L'attaque de la
Bocchetta, tente par le comte d'Hohenzollern avec trop peu de forces
pour vaincre les Franais, c'est--dire avec 10 mille hommes  peu
prs contre 5 mille, fut repousse par la division Gazan. Mais,  la
droite de Gnes, c'est--dire vers les positions du Monte-Creto et de
Scoffera, qui donnent accs dans la valle du Bisagno, le gnral Ott,
vainqueur de la division Miollis, qui n'avait pas 4 mille hommes 
opposer  15 mille, descendit sur les revers de l'Apennin, et,
enveloppant tous les forts qui couvrent la ville, montra les couleurs
autrichiennes aux Gnois pouvants. L'escadre anglaise, se dployant
au mme instant, dans la place leur fit voir le pavillon britannique.
Si les habitants de la ville taient patriotes et partisans des
Franais, les paysans des valles voisines, attachs au parti
aristocratique, comme les Calabrais, dans le royaume de Naples,
l'taient  la reine Caroline, comme les Vendens, en France,
l'taient aux Bourbons, se soulevrent  la vue des soldats de la
coalition. Ils sonnaient le tocsin dans tous les villages. Un certain
baron d'Aspres, attach au service imprial, et jouissant de quelque
influence dans la contre, les excitait  la rvolte. Le 6 avril au
soir, les malheureux bourgeois de Gnes, voyant sur les montagnes
environnantes les feux des Autrichiens, sur la mer le pavillon dploy
des Anglais, en taient  craindre que l'oligarchie, dj folle de
joie, ne rtablt, sous peu de jours, son empire abhorr.

Mais l'intrpide Massna tait au milieu d'eux. Bien que spar du
gnral Suchet par l'attaque dirige sur son centre, il comptait
encore 15  48 mille hommes; et, appuy sur une telle garnison, il
pouvait dfier quelque ennemi que ce ft, d'enfoncer sous ses yeux les
portes de Gnes.

[En marge: Description de Gnes.]

Pour faire comprendre les oprations que le gnral franais excuta
pendant ce sige mmorable, il faut dcrire le thtre sur lequel il
tait plac. (Voir la carte n 4.) Gnes est situe au fond mme du
beau golfe qui porte son nom, au pied d'un contrefort de l'Apennin. Ce
contrefort, en s'avanant du nord au sud, au milieu des eaux, se
partage, avant d'y plonger, en deux artes, l'une dirige au levant,
l'autre au couchant, et forme ainsi un triangle inclin, dont le
sommet est li  l'Apennin, dont la base s'appuie  la mer. C'est vers
la base de ce triangle, et, bien entendu, avec l'irrgularit
ordinaire  la nature, que Gnes se dploie en rues allonges, bordes
de palais magnifiques. La nature et l'art avaient beaucoup fait pour
sa dfense. Du ct de la mer deux mles, se dirigeant l'un vers
l'autre presque jusqu' se croiser, formaient le port, et le
dfendaient contre les escadres ennemies. Du ct de la terre, une
premire enceinte bastionne enveloppait, en la serrant de prs, la
partie btie et peuple de la ville. Une seconde enceinte plus vaste,
et bastionne comme la prcdente, tait trace sur ces hauteurs, qui
dcrivent, ainsi que nous venons de le dire, une figure triangulaire
autour de Gnes. Deux forts, disposs en tage l'un au-dessus de
l'autre, les forts de l'peron et du Diamant, taient placs au sommet
de cette figure triangulaire, et couvraient de leur feu dominateur
tout l'ensemble de la fortification.

Mais ce n'tait pas tout ce qu'on avait fait pour tenir l'ennemi  une
grande distance. Si on tourne le dos  la mer, et si on regarde Gnes,
on a le levant  droite, le couchant  gauche. Deux petites rivires,
celle du Bisagno au levant ou  droite, celle de la Polcevera au
couchant ou  gauche, baignent les deux cts de l'enceinte
extrieure. Le Bisagno descend de ces hauteurs mmes du Monte-Creto et
de Scoffera, qu'il faut franchir quand on vient du revers de l'Apennin
en remontant la Trebbia. Le ct de la valle du Bisagno, qui est
oppos  la ville, s'appelle le Monte-Ratti, et prsente diverses
positions, du sommet desquelles on aurait pu causer de grands dommages
 Gnes, si elles n'avaient t occupes. Aussi avait-on eu grand soin
de les couronner par trois forts, ceux de Quezzi, de Richelieu, de
Sainte-Tcle. La valle de la Polcevera, au contraire, qui est place
 gauche de Gnes, et descend des hauteurs de la Bocchetta, n'offre
aucune position dominante que l'art et  occuper pour protger la
ville. Mais un long faubourg, plac au bord de la mer, celui de
Saint-Pierre-d'Arena, composait un amas de maisons, utile et facile 
dfendre.

Ainsi la fortification de Gnes prsentait un triangle, inclin de 15
degrs  l'horizon, ayant neuf mille toises de dveloppement, se
rattachant par son sommet  l'Apennin, baign  sa base par la mer, et
bord sur ses deux cts par le Bisagno au levant, par la Polcevera au
couchant. Le fort de l'peron, et au-dessus de l'peron celui du
Diamant, couvraient son sommet. Les forts de Richelieu, de
Sainte-Tcle, de Quezzi empchaient que, des flancs du Monte-Ratti,
des feux destructeurs ne fussent dirigs sur la cit aux palais de
marbre.

Telle tait Gnes alors; telles taient ses dfenses, que l'art, le
temps, les contributions imposes  la France, ont beaucoup
perfectionnes depuis.

Massna pouvait runir encore 18 mille hommes. Si, avec une pareille
garnison, dans une si forte place, il avait eu des vivres en
suffisante quantit, il et t invincible. On va voir ce que le
caractre peut faire  la guerre, pour rparer une faute de
combinaison ou de prvoyance.

[En marge: Plan de dfense du gnral Massna.]

Massna, rsolu  opposer  l'ennemi une rsistance nergique, voulut
sur-le-champ faire deux choses fort importantes: la premire
consistait  rejeter au del de l'Apennin les Autrichiens, qui
serraient Gnes de trop prs; la seconde consistait  se relier au
gnral Suchet, par un mouvement combin avec ce gnral, le long de
la route de la Corniche.

[En marge: Massna par une premire sortie rejette les Autrichiens
loin de Gnes.]

Pour excuter son premier dessein, il fallait qu'il rament les
Autrichiens le long du Bisagno d'un ct, de la Polcevera de l'autre,
et qu'il les renvoyt, par le Monte-Creto, par la Bocchetta, sur le
revers des monts d'o ils taient venus. Sans perdre un jour, le
lendemain mme de leur premire apparition, c'est--dire le 7 avril
(17 germinal), il sortit de Gnes par le ct du levant, et traversa
la valle du Bisagno, suivi de la brave division Miollis, celle qui
avait t oblige l'avant-veille de se retirer devant les forces trop
suprieures du gnral Ott. Il la renfora d'une partie de la rserve,
et se mettant  sa tte marcha sur deux colonnes: celle de droite,
sous le gnral d'Arnaud, longeait la mer et se dirigeait vers Quinto;
celle de gauche, sous Miollis, se dirigeait sur les escarpements du
Monte-Ratti. Une troisime colonne, sous le gnral Petitot, suivait,
en la remontant, le fond de la valle du Bisagno, qui circule au pied
du Monte-Ratti. La prcision de mouvement de ces trois colonnes fut
telle, que leur feu se fit entendre au mme instant sur tous les
points  la fois. Le gnral d'Arnaud par un revers, le gnral
Miollis par l'autre, abordrent les hauteurs du Monte-Ratti, avec la
plus grande vigueur. La prsence de Massna lui-mme, le dsir de se
venger de la surprise de la veille, animaient les soldats. Les
Autrichiens furent culbuts dans les torrents, et perdirent toutes
leurs positions. Le gnral d'Arnaud passa outre, et, en suivant la
crte des hauteurs, se porta au sommet mme de l'Apennin, au col de
Scoffera. Massna, suivi de quelques compagnies de rserve, descendit
dans la valle du Bisagno pour joindre la colonne Petitot. Cette
dernire colonne, ainsi renforce, repoussa partout l'ennemi, et,
remontant la rivire, vint seconder le mouvement du gnral d'Arnaud
sur Scoffera. Prcipits dans ces valles tortueuses, les Autrichiens
laissrent  Massna 1,500 prisonniers, et  leur tte ce baron
d'Aspres, l'instigateur de la rvolte des paysans de la Fonte-Buona.

Quand, le soir du mme jour, Massna rentra dans Gnes aprs avoir
dlivr les Gnois de la vue des ennemis, et amenant prisonnier
l'officier dont on annonait la prochaine arrive triomphale, la joie
de la population patriote, qui tait la plus nombreuse, fut extrme.
On le reut avec des acclamations. Les habitants avaient prpar des
brancards pour porter les blesss, du vin et des bouillons pour les
nourrir. Partout on se disputait l'honneur de les recevoir.

[En marge: Opration tente par Massna pour se remettre en
communication avec le gnral Suchet.]

Aprs cet acte de vigueur du ct du levant, le plus important 
dgager, parce que de ce ct seulement les Autrichiens serraient la
ville de prs, Massna voulut profiter du rpit que lui assurait le
dernier avantage obtenu, pour faire un effort au couchant,
c'est--dire vers Savone, et rtablir par ce moyen ses communications
avec le gnral Suchet. Afin de garantir Gnes de toute attaque
pendant son absence, il divisa les troupes qui lui restaient en deux
corps: l'un de droite, sous le gnral Miollis, l'autre de gauche,
sous le gnral Soult. Le corps du gnral Miollis tait destin 
garder Gnes avec deux divisions. La division d'Arnaud devait dfendre
le ct du levant, faisant face au Bisagno; la division Spital, celui
du couchant, faisant face  la Polcevera. Le corps de gauche, sous le
gnral Soult, tait charg de tenir la campagne avec les deux
divisions Gardanne et Gazan. C'est avec cette force, d'environ 10
mille hommes, que Massna projeta de se rapprocher de Savone, en
ordonnant  Suchet, par un avis secret, de tenter un mouvement
simultan sur le mme point. La division Gardanne fut dirige le long
de la mer, et la division Gazan sur les crtes de l'Apennin, dans
l'intention d'amener l'ennemi, par la vue de deux colonnes spares, 
se diviser lui-mme. Manoeuvrant ensuite avec rapidit sur ce terrain,
dont il avait une grande connaissance, Massna voulait, selon les
circonstances, runir ses deux divisions en une seule, de manire 
craser, ou sur les hauteurs de l'Apennin ou le long de la mer, le
corps ennemi qui serait le plus expos  ses coups. Il commandait en
personne la division Gardanne. Il avait confi au gnral Soult la
division Gazan. Son projet tait de suivre le littoral par Voltri,
Varaggio, Savone; son lieutenant, le gnral Soult, avait ordre de
s'lever, par Aqua-Bianca et San-Pietro-del-Alba, sur Sassello. (Voir
la carte n 4.)

Le 9 avril au matin, nos troupes commencrent leur mouvement. Le baron
de Mlas, aprs avoir coup en deux l'arme franaise, voulait
renfermer Massna dans Gnes, et resserrer en mme temps sa propre
ligne, qui tait trop tendue; car elle embrassait, depuis la valle
du Tanaro jusqu' celle de la Trebbia, un espace de quinze lieues au
moins. Les deux armes se rencontrrent dans leur mouvement, et il en
rsulta sur ce terrain si accident la lutte  la fois la plus vive et
la plus confuse. Tandis que Massna marchait sur deux colonnes, le
baron de Mlas marchait sur trois, et le comte de Hohenzollern, en
formant une quatrime, essayait une nouvelle attaque sur la
Bocchetta. 10 mille Franais allaient rencontrer plus de 40 mille
ennemis.

Le gnral Soult, filant par Voltri, aperut sur sa droite les
Autrichiens, qui avaient dpass la Bocchetta, et couronnaient les
hauteurs environnantes. Arrivs  un lieu nomm Aqua-Santa, ils
pouvaient menacer les derrires des colonnes franaises, et leur
interdire le retour sur Gnes. Le gnral Soult crut prudent de les
repousser; il leur livra, en consquence, un combat brillant, dans
lequel le colonel Mouton, depuis marchal et comte Lobau, commandant
la 3e demi-brigade, se conduisit avec la plus grande valeur. Le
gnral Soult prit du canon, fit des prisonniers, et parvint, 
travers une nue d'ennemis,  gagner la route montagneuse de Sassello.
Cependant, le temps employ  ce combat, qui, du reste, n'empcha
point les progrs ultrieurs des Autrichiens, sur les derrires de nos
colonnes, fut cause que le gnral Soult ne put arriver  Sassello, de
l'autre ct de l'Apennin, au moment o le gnral Massna l'y
attendait. Celui-ci avait march le long de la mer, et le lendemain,
10 avril, il tait aux environs de Varaggio, form sur deux colonnes,
et cherchant  entrer en communication par les hauteurs avec le corps
du gnral Soult, qu'il supposait  Sassello. L'ennemi dont les forces
taient dcuples des ntres, essaya d'envelopper les deux petites
colonnes de Massna, et notamment celle de gauche, qu'il commandait en
personne. Massna, comptant sur sa colonne de droite et sur le
mouvement du gnral Soult vers Sassello, rsista long-temps avec
1,200 hommes  un corps de 8  10 mille, et dploya en cette occasion
une fermet extraordinaire. Oblig de battre en retraite, et ayant
perdu de vue sa colonne de droite, qui tait reste en arrire par
suite d'une distribution tardive de vivres, il se jeta pour la
chercher  travers des prcipices affreux et des bandes de paysans
rvolts. Ayant russi  la rejoindre, il la ramena vers le reste de
la division Gardanne, qui n'avait cess de suivre la mer par Varaggio
et Cogoletto. La difficult de concerter ses mouvements au milieu de
cette foule d'ennemis, et dans un pays aussi accident, ayant empch
la rencontre en temps utile du corps du gnral Soult avec le corps du
gnral Massna, celui-ci rsolut de rallier ses troupes, de gravir
par sa droite la crte de l'Apennin, de se runir  son lieutenant, et
de tomber ainsi sur les corps autrichiens disperss dans ces valles.
Mais nos troupes harasses s'taient rpandues sur les routes, et ne
pouvaient pas tre rallies  temps. Massna prit alors le parti
d'envoyer au gnral Soult tout ce qui tait en tat de marcher, pour
lui servir de renfort; et avec le reste, qui tait compos de blesss
et de soldats puiss, il regagna, toujours en suivant le bord de la
mer, les approches de Gnes, afin de couvrir la retraite du corps
d'arme, et d'en assurer la rentre dans la place. Rduit  une
poigne d'hommes, il eut  soutenir plusieurs fois les combats les
plus disproportionns; et dans une de ces rencontres, un bataillon
franais surpris, ayant cd devant une charge des hussards de
Seckler, il chargea lui-mme ces hussards avec 30 cavaliers, et les
ramena. Il vint enfin se placer  Voltri pour y attendre le retour du
gnral Soult. Celui-ci, jet dans les montagnes, au milieu de
dtachements ennemis cinq ou six fois suprieurs en nombre, y courut
de grands dangers, et, aprs les efforts les plus glorieux, aurait
fini par succomber, sans le secours que Massna lui avait envoy si 
propos. Renforc  temps, il put regagner la route de Gnes, aprs
avoir soutenu avec avantage la lutte la plus difficile et la plus
ingale. Il rejoignit enfin son gnral en chef, et tous deux
rentrrent dans Gnes, en se faisant jour, et en ramenant devant eux 4
mille prisonniers. Le gnral Suchet avait essay de son ct de
rejoindre son gnral en chef; mais il n'avait pu percer la masse
norme de l'arme autrichienne.

[En marge: Rentre de Massna dans Gnes.]

Les Gnois furent transports d'admiration  la vue du gnral
franais, rentrant pour la seconde fois dans leur ville, prcd par
des colonnes de prisonniers. Son ascendant tait devenu tout-puissant.
L'arme et la population lui obissaient avec la plus parfaite
soumission.

Massna devait, ds ce moment, se considrer comme dfinitivement
renferm dans Gnes. Mais il n'entendait pas s'y laisser serrer de
trop prs. Son projet tait de tenir l'ennemi toujours loign des
murs, de l'puiser dans des combats continuels, de l'occuper tellement
qu'il ne pt ni forcer le Var, ni retourner en Lombardie, ni s'opposer
 la marche projete du Premier Consul  travers les Alpes.

[En marge: Police tablie dans Gnes.]

 peine rentr, le 18 avril (28 germinal), il s'occupa de la police
intrieure, et de l'approvisionnement de la place. Craignant les
trahisons que pouvaient pratiquer les nobles gnois, il prit ses
prcautions contre toute surprise de leur part. La garde nationale,
compose des patriotes liguriens, soutenue par une force franaise,
qui campait sur la principale place de la ville, ayant la mche de ses
canons allume, la garde nationale devait se runir ds que la
gnrale serait battue.  ce signal, les habitants qui n'en faisaient
point partie avaient ordre de se retirer dans leurs maisons. La troupe
arme tait seule autorise  circuler dans les rues. En temps
ordinaire, les habitants devaient tre rentrs dans leurs demeures 
dix heures du soir, et ne pouvaient jamais se permettre aucun
rassemblement.

[En marge: Recherche des vivres existants dans Gnes.]

Massna avait fait recueillir les bls existants dans Gnes, offrant
de les payer, et les payant en effet, quand on les apportait de bonne
volont; s'en emparant, au moyen de visites domiciliaires, quand on
refusait de les livrer. Aprs s'tre saisi de tous les grains, il
avait mis l'arme et le peuple  la ration, et s'tait ainsi procur
de quoi soutenir ses soldats et les habitants pauvres, pendant les
quinze premiers jours du sige. Ces quinze jours taient dj presque
couls; mais il restait encore des vivres, que l'or des riches
faisait sortir  grand prix de certains dpts cachs, et pour leur
seul usage. Sur l'ordre de Massna, de nouvelles recherches furent
faites, et on trouva, en menus grains de toute espce, seigle, avoine
et autres, de quoi nourrir le peuple et l'arme avec de mauvais pain,
pendant quinze autres jours. On se flattait de quelque heureux coup
de vent, qui, loignant les Anglais, amnerait des chargements de
vivres. On comptait pour cela sur les corsaires corses et liguriens,
auxquels avaient t dlivres des lettres de marque, pour courir sur
les btiments chargs de grain. Enfin Massna tait rsolu  recourir
aux dernires extrmits, et il tait dcid, plutt que de se rendre,
 nourrir ses troupes avec le cacao, dont les magasins de Gnes
taient abondamment pourvus. Muni de quelque argent envoy par le
Premier Consul, il en faisait la ressource des cas extrmes, et s'en
servait aussi pour consoler de temps  autre ses infortuns soldats de
leurs cruelles souffrances. Dj, dans cette suite de rencontres,
plusieurs mille hommes avaient t mis hors de combat, et un bon
nombre taient aux hpitaux. Il restait, dans les forts, sur les deux
enceintes de la place, et en rserve, une force active de 12 mille
combattants environ.

Au milieu de ces horribles conjonctures, Massna, montrant tous les
jours un front calme et serein, finissait par inspirer aux autres le
courage dont il tait anim. Son aide-de-camp Franceschi se jeta dans
une nacelle pour aller rejoindre la cte de Nice, et se rendre auprs
du Premier Consul, afin de lui faire connatre les douleurs, les
exploits et les dangers pressants de l'arme de Ligurie.

[En marge: Grande attaque du 30 avril, repousse par Massna.]

Le 30 avril au matin (10 floral), une canonnade gnrale,
retentissant sur tous les points  la fois, au levant, du ct du
Bisagno, au couchant, du ct de la Polcevera, enfin le long de la
mer elle-mme, par la prsence d'une division de chaloupes
canonnires, annona un grand projet de l'ennemi. En effet, les
Autrichiens dployrent dans la journe de grandes forces. Le comte de
Hohenzollern attaqua le plateau des Deux-Frres, sur lequel tait
tabli le fort du Diamant. Aprs de vifs efforts, il russit  enlever
ce plateau, et somma le fort du Diamant. Le brave officier qui le
commandait rpondit  la sommation, en dclarant qu'il ne rendrait le
poste confi  son honneur qu'aprs avoir succomb sous une attaque de
vive force. Ce fort avait la plus grande importance, puisqu'il
dominait celui de l'peron, et, par suite, toute l'enceinte. Le camp
autrichien de la Coronata, situ sur les rives de la Polcevera, vers
le front du couchant, ouvrit un feu violent sur le faubourg de
Saint-Pierre-d'Arena, et plusieurs attaques furent tentes en mme
temps pour resserrer le terrain que nous occupions en cet endroit. Du
ct oppos, c'est--dire vers le Bisagno, l'ennemi enveloppa le fort
de Richelieu, et enleva malheureusement le fort de Quezzi, qui n'tait
pas entirement termin quand le sige avait commenc. Enfin il
s'empara du village de Saint-Martin-d'Albaro, plac sous le fort de
Sainte-Tcle, et il tait prs d'occuper une position redoutable,
celle de la Madona-del-Monte, de laquelle on pouvait foudroyer la
ville de Gnes. Dj les soldats du gnral d'Arnaud avaient abandonn
les dernires maisons du village de Saint-Martin-d'Albaro; ils ne
gardaient presque plus leurs rangs; beaucoup d'entre eux taient
disperss en tirailleurs. Massna, accouru sur les lieux, les rallia
lui-mme, rtablit le combat, et arrta l'ennemi.

La moiti du jour tait dj coule; il tait temps de rparer le
mal. Massna rentra  l'instant dans Gnes, et fit les dispositions
convenables. Il confia au gnral Soult la 73e et la 106e
demi-brigades, et lui ordonna de reprendre le plateau des Deux-Frres.
Mais voulant auparavant reconqurir le fort de Quezzi, et faire
vacuer Saint-Martin-d'Albaro, il dirigea lui-mme sur ce point la
division Miollis, aprs l'avoir renforce de bataillons emprunts  la
2e et  la 3e de ligne.

La division d'Arnaud, ramene en avant, tourna Saint-Martin-d'Albaro,
rejeta l'ennemi, qui l'avait occup, dans le ravin de la Sturla, lui
fit des prisonniers, et couvrit ainsi la droite des colonnes
franaises, qui s'avanaient sur le fort de Quezzi. Pendant que le
brave colonel Mouton,  la tte de deux bataillons de la 3e, attaquait
de front ce fort de Quezzi, l'adjudant-gnral Hector tait charg de
tourner le Monte-Ratti, par les hauteurs du fort de Richelieu. Malgr
des efforts inous, le brave colonel Mouton fut repouss; mais il ne
cda le terrain qu'aprs avoir t perc d'une balle qui lui traversa
la poitrine, et le laissa presque mort sur le champ de bataille.
Massna, qui n'avait plus que deux bataillons, en poussa un sur le
flanc droit de la position occupe par l'ennemi, et dirigea la moiti
de l'autre sur le flanc gauche de cette mme position. Un combat
violent s'engagea autour de ce fort de Quezzi. Trop rapprochs les
uns des autres pour faire feu, les combattants luttaient  coups de
pierres et  coups de crosse de fusil. Nos soldats taient prts 
cder sous le nombre. Massna prit alors le demi-bataillon qui lui
restait, s'lana  sa tte, et dcida la victoire. Le fort de Quezzi
fut reconquis. Les Autrichiens, rejets de position en position,
laissrent en grand nombre des morts, des blesss et des prisonniers.
En cet instant, Massna, qui avait diffr l'attaque sur le plateau
des Deux-Frres, profita de l'effet produit par ces avantages, et fit
porter au gnral Soult l'ordre de l'enlever. Le gnral de brigade
Spital eut la mission d'attaquer ce plateau, qui fut long-temps
disput. Enfin nos soldats le reprirent, et ainsi, aprs une journe
entire de combat, ils eurent recouvr tout  la fois le plateau des
Deux-Frres, qui commandait le point extrme de la place, le fort de
Quezzi, les postes de Saint-Martin-d'Albaro et de la Madona-del-Monte,
toutes les positions dcisives enfin, sans lesquelles le sige de
Gnes tait impossible pour les Autrichiens. Massna rentra le soir
dans Gnes, portant les chelles que l'ennemi avait prpares pour
escalader les murs. Les Autrichiens avaient perdu dans cette journe
1,600 prisonniers, 2,400 morts ou blesss, environ 4 mille hommes. En
comptant ces derniers, Massna leur avait pris ou tu 12 ou 15 mille
hommes, depuis l'ouverture des hostilits; et, ce qui tait plus grave
encore, il avait puis le moral de leur arme, par les efforts inous
qu'il les avait obligs  faire.

On se hta de rparer le fort de Quezzi. Cet ouvrage, qui ne semblait
pas excutable en un mois, fut achev en trois jours, au moyen de cinq
 six cents tonneaux de terre, qui furent transports par les soldats,
et servirent  lever des retranchements. Le 5 mai (15 floral), un
petit btiment charg de grains apporta des vivres pour cinq jours. Ce
fut un supplment prcieux pour la masse fort rduite des
approvisionnements. Mais il devenait urgent de secourir la place, sans
quoi elle ne pouvait tenir long-temps. Le pain allait bientt manquer.

[En marge: Position du gnral Suchet sur le Var.]

Le gnral Suchet, de son ct, se voyant dbord par les crtes de
l'Apennin, avait t oblig de quitter la position de Borghetto,
d'abandonner mme la Roya, qui n'tait plus tenable, l'ennemi marchant
en pleine libert par le col de Tende, et menaant Nice et le Var.
Nice fut mme occupe par le baron de Mlas, qui entra triomphalement
dans cette ville, joyeux de fouler un sol que la Rpublique avait
dclar territoire franais. Mais le gnral Suchet se rallia derrire
le Var, dans une position depuis long-temps tudie par nos officiers
du gnie. Le pont de Saint-Laurent, sur le Var, couvert par une tte
de pont, prsentait un dfil de 400 toises  traverser, et pouvait
passer pour un obstacle insurmontable. Toute la rive droite, garde
par les Franais, tait couverte de batteries depuis l'embouchure du
fleuve jusqu'aux montagnes. Les forts de Montalban, de Vintimille,
situs en avant du Var, avaient t occups par des garnisons
franaises, au moment de l'vacuation de Nice. Celui de Montalban,
plac sur les derrires des Autrichiens,  une hauteur qui le rendait
visible du camp des Franais, tait surmont d'un tlgraphe, au moyen
duquel le gnral Suchet recevait avis de tous les mouvements de
l'ennemi. On lui avait amen des dpartements environnants ce qu'il y
avait de disponible en troupes de toutes armes; et il comptait encore
14 mille soldats, lesquels, abrits par de bons retranchements,
taient dans une position difficile  forcer.

[En marge: En recevant les nouvelles de Gnes, le Premier Consul
presse Moreau d'ouvrir les hostilits sur le Rhin.]

En recevant ces nouvelles de la Ligurie, le Premier Consul adressa de
vives instances  Moreau, pour le dcider  commencer les hostilits.
Il y avait un mois que tout tait convenu entre eux, et qu'aucune
difficult, imputable au gouvernement, n'arrtait plus l'arme du
Rhin. Mais Moreau, de sa nature un peu lent, ne voulant se
compromettre sur le territoire ennemi qu'avec toute certitude de
succs, diffrait  tort le commencement des oprations. Tout retard
apport, en effet,  son entre en campagne, tait un retard apport 
l'entre en campagne de l'arme de rserve, et une cruelle
prolongation des extrmits que Massna endurait avec ses braves
soldats.--Htez-vous, crivait-on de Paris  Moreau, htez-vous, par
vos succs, d'avancer le moment o Massna pourra tre dgag. Ce
gnral manque de vivres; depuis quinze jours il soutient, avec des
soldats extnus, une lutte dsespre. On s'adresse  votre
patriotisme,  votre propre intrt, car si Massna finissait par
capituler, il faudrait vous enlever une partie de vos forces pour
courir sur le Rhne, au secours des dpartements mridionaux.--Enfin
on lui donna l'ordre formel, par le tlgraphe, de passer le Rhin.

Les raisons qui empchaient Moreau d'entrer en action auraient t
bonnes dans une circonstance moins urgente. L'Alsace tait puise; la
Suisse surtout, foule depuis deux ans par les armes de toute
l'Europe, se trouvait entirement dnue de ressources. On y tait
rduit  transporter des troupes d'enfants, des cantons pauvres dans
les cantons riches, faute de pouvoir les nourrir. Les familles ruines
les confiaient ainsi  la bienfaisance des familles qui possdaient
encore quelques moyens de subsistance. On ne pouvait rien demander 
un tel pays, que d'ailleurs il ne fallait point exasprer, car il
tait le point d'appui de nos deux principales armes. Moreau, comme
nous l'avons dit, vivait sur les approvisionnements de sige de nos
places du Rhin. Nanmoins ce n'tait pas l le vritable motif de ses
retards; c'et t un motif, au contraire, d'aller au plus tt se
nourrir en pays ennemi; mais son artillerie et sa cavalerie taient
prives de chevaux. Il n'avait point d'effets de campement, point
d'outils; c'est tout au plus s'il avait de quoi jeter un pont.
Cependant, vu l'urgence des circonstances, il consentit  se passer de
tout ce qui lui manquait encore, sauf  se le procurer en route. Son
arme tait si bien compose, qu'elle pouvait suppler  ce qu'elle
n'avait pas, s'en passer, ou le conqurir.  la fin d'avril (premiers
jours de floral) Moreau se dcida donc  commencer cette campagne, la
plus belle de sa vie, l'une des plus mmorables de nos annales.

Il disposait, comme on l'a vu, d' peu prs 130 mille hommes, plutt
plus que moins. 30 mille hommes environ occupaient les places de
Strasbourg, Landau, Mayence, les ttes de pont de Ble, Brisach, Kehl,
Cassel. Sur ces 30 mille, six ou sept mille, sous le gnral Moncey,
gardaient les valles du Saint-Gothard et du Simplon, pour les fermer
aux Autrichiens, en cas qu'ils voulussent y pntrer. Il restait 100
mille hommes  l'arme active, prts  entrer en campagne.
L'infanterie surtout tait superbe; elle comptait 82 mille hommes;
l'artillerie 5 mille, servant 116 bouches  feu; la cavalerie, 13
mille. Comme on le voit, les deux armes de l'artillerie et de la
cavalerie se trouvaient fort au-dessous des proportions ordinaires;
mais elles taient parfaitement composes, et la qualit de
l'infanterie permettait d'ailleurs de se passer de toutes les armes
auxiliaires.

[En marge: Distribution de l'arme de Moreau.]

Moreau divisa son arme en quatre corps: Lecourbe commandait la
droite, forte de 25 mille hommes, et stationne depuis le lac de
Constance jusqu' Schaffouse. (Voir la carte n 2.) Un second corps,
qualifi du titre de rserve, s'levant  30 mille hommes  peu prs,
et plac directement sous les ordres de Moreau, occupait le territoire
de Ble. Un troisime, de 25 mille hommes, formant le centre sous les
ordres de Saint-Cyr, tait rpandu autour du Vieux et du Nouveau
Brisach. Enfin le gnral Sainte-Suzanne,  la tte de 20 mille hommes
environ, aprs tre remont de Mayence jusqu' Strasbourg, occupait
Strasbourg et Kehl, et formait la gauche de l'arme.

[En marge: Inconvnient des corps spars, complets en toutes armes.]

Moreau avait depuis long-temps adopt cette division en corps spars,
complets en infanterie, artillerie et cavalerie, pouvant se suffire 
eux-mmes partout o ils se trouvaient, mais ayant l'inconvnient,
comme l'exprience le dmontra bientt, de s'isoler volontiers, et
d'agir pour leur propre compte, surtout quand le gnral en chef
n'exerait pas son autorit avec assez de vigueur pour les rattacher
sans cesse  une action commune. Cet inconvnient s'aggrava encore par
une disposition particulire que Moreau adopta dans cette campagne: ce
fut de s'attribuer le commandement direct de l'un de ces corps
d'arme, sous le nom de rserve. Saint-Cyr, qui avait long-temps servi
avec Moreau, et qui jouissait auprs de lui d'un assez grand crdit,
s'opposa fortement  cette combinaison[4],  laquelle il reprochait
d'absorber le gnral en chef, de le faire descendre  un rle qui
n'tait pas le sien, et surtout de nuire aux autres parties de
l'arme, rarement aussi bien traites que les troupes places
directement sous l'tat-major gnral. Mais ces critiques, dont la
justesse fut plus d'une fois vrifie dans cette campagne, ne
prvalurent point. Moreau persista dans sa rsolution, par
complaisance pour des intrts de coterie. Ayant dj confi la
direction de son tat-major au gnral Dessoles, et voulant nanmoins
faire une place au gnral Lahorie, l'un des amis dangereux qui
contriburent  le perdre plus tard, il lui donna le commandement en
second de la rserve. Cette circonstance fit natre entre Moreau et
Saint-Cyr une froideur qui se changea bientt en brouille ouverte.

[Note 4: Voir  cet gard les Mmoires du marchal Saint-Cyr,
campagne de 1800.]

[En marge: Distribution de l'arme autrichienne.]

M. de Kray, oppos  Moreau, avait, comme nous l'avons dit, 150 mille
hommes, dont 40 mille dans les places du Rhin et du Danube, et 110
mille  l'arme active. L'infanterie, mle de Bavarois, de
Wurtembergeois, de Mayenais, tait mdiocre. La cavalerie tait
superbe; elle comptait 26 mille chevaux. L'artillerie, nombreuse et
bien servie, comptait 300 bouches  feu. La droite des Autrichiens
observait le cours du Rhin, sous les ordres de M. de Sztarray, entre
Mayence et Rastadt, se liant  des leves de paysans mayenais,
commandes par le baron d'Albini. (Voir la carte n 2.) Le gnral de
Kienmayer couvrait le dbouch de Strasbourg, en avant de la Kinzig.
Le major Giulay avec une brigade tenait le Val-d'Enfer, et observait
le Vieux-Brisach. Le gros de l'arme autrichienne tait camp en
arrire des dfils de la Fort-Noire,  Donau-Eschingen et Villingen,
au point de jonction des routes qui du Rhin aboutissent au Danube.
Quarante mille hommes taient runis sur ce point. M. de Kray avait
plac dans les villes forestires une forte avant-garde sous
l'archiduc Ferdinand, avec mission d'observer la route de Ble; il
avait laiss une nombreuse arrire-garde sous le prince Joseph de
Lorraine  Stokach, pour couvrir ses magasins, tablis dans cette
ville, garder les routes d'Ulm et de Munich, et se lier au lac de
Constance, o l'Anglais William commandait une flottille. Enfin le
prince de Reuss,  la tte de 30 mille hommes, tant rgiments
autrichiens que milices tyroliennes, occupait le Rheinthal, depuis
les Grisons jusqu'au lac de Constance. Celui-ci tait considr comme
la gauche de l'arme impriale. M. de Kray, au milieu de ce rseau
tendu autour de lui, se flattait d'tre instruit du moindre mouvement
des Franais.

[En marge: Premiers mouvements de Moreau.]

[En marge: Passage du Rhin sur trois points.]

Le plan de Moreau expos ci-dessus, et consistant  dboucher par les
trois ponts de Strasbourg, Brisach, Ble, pour se drober ensuite, et
remonter le Rhin jusqu' Schaffouse, avait t adopt sans
modification[5]. Le 25 avril, Moreau mit ses troupes en mouvement. Il
s'tait port de sa personne  Strasbourg, au milieu du corps de
Sainte-Suzanne, pour faire croire, par sa prsence sur ce point, que
son intention tait d'agir par la route directe de Strasbourg, 
travers la Fort-Noire. Il avait pris une autre prcaution pour mieux
cacher ses mouvements, c'tait de ne pas faire ses rassemblements 
l'avance. Les demi-brigades partaient de leurs cantonnements mmes,
pour se rendre  l'endroit o elles devaient passer le Rhin, et se
ralliaient ainsi en route au corps dont elles faisaient partie. Tout
tant ainsi calcul, trois imposantes ttes de colonne, agissant
simultanment dans un espace de trente lieues, franchirent au mme
instant les ponts de Strasbourg, de Vieux-Brisach et de Ble. C'tait
le 25 avril. (Voir la carte n 2.)

[Note 5: Le marchal Saint-Cyr dans ses Mmoires parat dans
l'erreur  cet gard. Le Premier Consul avait adopt le plan en
entier. Cette circonstance est constate par une lettre du gnral
Dessoles, contenue au Mmorial de la Guerre, et par la correspondance
manuscrite.]

Le gnral Sainte-Suzanne, qui commandait l'extrme gauche et partait
de Strasbourg, balaya tout ce qui se trouvait devant lui. Il rencontra
 et l quelques corps dtachs, dont la rsistance ne fut pas
grande. Cependant, ne voulant pas s'engager dans des combats srieux,
il s'arrta entre Renchen et Offenbourg, menaant  la fois les deux
valles de la Renchen et de la Kinzig, mais cherchant surtout 
persuader aux Autrichiens que son intention tait de gagner le Danube
par la Fort-Noire, en suivant la valle de la Kinzig. Au mme
instant, Saint-Cyr dboucha de Vieux-Brisach, et s'avana jusqu'
Fribourg, poussant brusquement les dtachements ennemis devant lui,
mais observant, comme Sainte-Suzanne, la prcaution de ne pas
s'engager trop avant. Il trouva quelque difficult devant Fribourg.
Les Autrichiens avaient retranch les hauteurs qui environnent cette
ville, et avaient plac derrire les retranchements des troupes de
paysans, levs dans les montagnes de la Souabe, sous prtexte de
dfendre leurs chaumires contre les ravages des Franais. Tout cela
ne pouvait tenir. Fribourg fut occup en un clin d'oeil. Quelques-uns
de ces malheureux paysans furent sabrs, et on ne revit plus les
autres du reste de la campagne. Saint-Cyr se plaa de manire  faire
supposer qu'il voulait s'engager dans le Val-d'Enfer.

La rserve dboucha ce mme jour par le pont de Ble, sans trouver
d'obstacle, et porta une division, celle de Richepanse, vers
Schliengen et Kandern, pour tendre la main au corps de Saint-Cyr, qui
allait remonter le Rhin sous deux jours.

Pendant toute la journe du 26 avril (6 floral) Sainte-Suzanne resta
en position en avant de Strasbourg, Saint-Cyr en avant de Brisach. La
rserve, qui avait dbouch de Ble, acheva de se dployer, attendant
le mouvement des deux corps destins  remonter le Rhin jusqu' sa
hauteur. Moreau quitta Strasbourg de sa personne, pour se rendre  son
quartier-gnral, qui tait plac au milieu de la rserve.

[En marge: M. de Kray induit en erreur par les faux mouvements de
Moreau.]

La journe du 27 fut encore employe  tromper l'ennemi sur la
direction de nos colonnes. Les Autrichiens devaient croire  un
mouvement dcid par la Kinzig et le Val-d'Enfer. Ces deux dfils
sont, en effet, la route la plus directe pour une arme qui du Rhin
veut se porter sur le Danube, car ils s'ouvrent  quelque distance
l'un de l'autre, courent dans la mme direction, et viennent se runir
enfin entre Donau-Eschingen et Hufingen, pas loin de Schaffouse, point
o se trouvait le corps du gnral Lecourbe. Il tait naturel de
supposer que les deux fortes colonnes de 20  25 mille hommes chacune,
qui se prsentaient  l'entre de ces dfils, allaient vritablement
s'y engager, pour venir donner la main  Lecourbe. Afin de les mieux
garder, M. de Kray dtacha de Villingen 12 escadrons et 9 bataillons,
et les envoya comme renforts au gnral Kienmayer. Il fut oblig
d'affaiblir Stokach, pour remplacer  Villingen les troupes qu'il en
dtachait.

Mais dans la nuit du 27, et dans la journe du 28, tandis que M. de
Kray donnait dans le pige, la direction des colonnes franaises fut
tout  coup change. Sainte-Suzanne se replia sur Strasbourg, repassa
le Rhin avec tout son corps, et remonta par la rive gauche, pour
n'avoir pas  faire, sur le sol ennemi, un mouvement de flanc trop
allong. Arriv  Neuf-Brisach, il passa de nouveau sur la rive
droite, et remplaa Saint-Cyr devant Fribourg, comme s'il allait
s'engager dans le Val-d'Enfer. Saint-Cyr, de son ct, faisant un
-droite, mais sans quitter la rive allemande, ctoya le Rhin avec son
artillerie, sa cavalerie, ses bagages; et tandis que ses gros
transports suivaient ainsi le plat pays, une grande partie de son
infanterie marcha sur le flanc des montagnes, par Saint-Hubert,
Neuhof, Todnau et Sainte-Blaise. Moreau, par cette disposition, avait
voulu ne pas encombrer les bords du Rhin, clairer les hauteurs de la
Fort-Noire remplies de dtachements autrichiens, et passer, plus prs
de leur source, les rivires qui de ces hauteurs descendent dans le
Rhin,  travers le territoire des villes forestires. Ces rivires
sont la Wiesen, l'Alb, la Wutach. Malheureusement on avait suppos des
routes qui n'existaient pas; Saint-Cyr fut oblig de traverser des
pays affreux, toujours prs de l'ennemi, et sans artillerie. Cependant
il ne fut pas trop retard, ni rduit  l'impossibilit d'arriver 
Saint-Blaise, sur l'Alb, au jour convenu.

[En marge: Mai 1800.]

En mme temps Moreau remonta le Rhin avec la rserve, en restant comme
Saint-Cyr sur la rive allemande. Richepanse, qui dirigeait
l'avant-garde, aprs avoir vu dboucher l'artillerie et la cavalerie
de Saint-Cyr, lesquelles suivaient, comme on vient de le voir, les
bords du Rhin, se mit en route pour Saint-Blaise, afin de se lier,
dans les montagnes,  l'infanterie du mme corps. Les gnraux Delmas
et Leclerc, qui commandaient les deux autres divisions de la rserve,
furent dirigs sur Soeckingen, et puis sur l'Alb, devant le pont
d'Albruck. Ce pont tait couvert de retranchements. L'adjudant-gnral
Cohorn, marchant  la tte d'un bataillon de la 14e lgre, de deux
bataillons de la 50e et du 4e de hussards, s'avana en colonnes sur
les retranchements, et les emporta. Il sauta ensuite sur les paules
d'un grenadier, passa l'Alb de la sorte, et ne laissa pas  l'ennemi
le temps de dtruire le pont. Il prit du canon et fit des prisonniers.

[En marge: L'arme entire se trouve le 1er mai au del du Rhin.]

Le 29 avril (9 floral), le centre sous Saint-Cyr, la rserve sous
Moreau, taient en ligne sur l'Alb, depuis l'abbaye de Saint-Blaise
jusqu' la rencontre de l'Alb avec le Rhin; Sainte-Suzanne arrivait 
Neuf-Brisach par la rive gauche;  notre extrme droite Lecourbe
rassemblait son corps entre Diesenhofen et Schaffouse, prt  excuter
son passage, quand Saint-Cyr et Moreau auraient remont le Rhin
jusqu' sa hauteur. Le 30 avril, Sainte-Suzanne passa le Rhin, et se
montra  l'entre du Val-d'Enfer. Saint-Cyr resta dans les environs de
Saint-Blaise, Moreau se porta en avant sur la Wutach. Enfin le 1er mai
(11 floral) l'arme fit le dernier pas, le plus dcisif, et le fit
heureusement. M. de Kray avait commenc  s'apercevoir de son erreur,
et  rappeler  lui les corps trop engags dans les dfils de la
Fort-Noire. Sainte-Suzanne, destin  traverser le Val-d'Enfer,
lequel dbouche sur les positions mmes que l'arme franaise devait
occuper, quand elle aurait achev son mouvement, trouva les troupes de
Kienmayer en retraite, et les suivit pas  pas. Saint-Cyr ne cessa de
ctoyer le corps de l'archiduc Ferdinand, et le poussa de Bettmaringen
 Sthlingen sur la Wutach, o il arriva dans la soire. Les troupes
de Moreau passrent la Wutach sans essuyer beaucoup de rsistance,
rtablirent le pont, auquel il manquait  peine quelques madriers, et
cherchrent  se lier par leur droite avec Schaffouse, o se trouvait
Lecourbe, et par leur gauche avec Sthlingen, o se trouvait
Saint-Cyr. C'est le moment que Lecourbe, tabli prs de Schaffouse,
devait choisir pour traverser le Rhin. Ds le matin du 1er mai,
trente-quatre pices d'artillerie furent places sur les hauteurs de
la rive gauche du fleuve, pour balayer de leur feu les environs du
village de Reichlingen. Vingt-cinq bateaux transportrent sur la rive
droite le gnral Molitor avec deux bataillons, pour protger
l'tablissement d'un pont, depuis long-temps prpar dans l'Aar. En
une heure et demie ce pont fut jet. Le gnral Vandamme y passa avec
une grande partie des troupes du corps de Lecourbe, et occupa en un
instant les routes qui conduisent  Engen et Stokach, points
importants de la ligne ennemie. Il prit la petite ville de Stein et le
fort de Hohentwiel, rput imprenable, et fort bien approvisionn,
tant en vivres qu'en artillerie. La brigade Goulu, passant en mme
temps vers Paradis, rencontra au village de Busingen une assez vive
rsistance, dont elle eut bientt triomph. Enfin la division Lorges
entra le soir dans Schaffouse, et fit sa jonction avec les troupes de
Moreau.

Ainsi le 1er mai au soir, l'arme entire se trouvait au del du Rhin.
Les trois corps principaux, ceux de Saint-Cyr, Moreau, Lecourbe,
formant une masse de 75  80 mille hommes, occupaient une ligne qui
passait par Bondorf, Sthlingen, Schaffouse, Radolfzell, jusqu' la
pointe du lac de Constance. Ils taient prts  marcher sur Engen et
Stokach, menaant  la fois la ligne de retraite et les magasins de
l'ennemi. Sainte-Suzanne avec la gauche, forte de 20 mille hommes,
suivait les Autrichiens dans le dfil du Val-d'Enfer, attendant pour
dboucher sur le haut Danube et pour se runir au gros de l'arme
franaise, que celle-ci et dbloqu le dfil en se portant en avant.

[En marge: Rsultat gnral de l'opration de Moreau.]

Ce mouvement s'tait donc opr en six jours, et de la manire la plus
heureuse. Moreau, prsentant trois ttes de colonnes par les ponts de
Strasbourg, Brisach, Ble, avait attir l'ennemi sur ces trois
dbouchs; puis, se drobant tout  coup, et marchant par sa droite le
long du Rhin, deux de ses corps sur la rive allemande, un sur la rive
franaise, il tait remont jusqu' la hauteur de Schaffouse, o il
avait couvert le passage de Lecourbe. On avait fait 1,500 prisonniers,
enlev 6 pices de campagne avec leurs attelages, 40 pices de
position dans le fort de Hohentwiel, et quelques magasins. Les troupes
avaient montr partout un aplomb, une rsolution, qu'on ne pouvait
attendre que de vieilles bandes, pleines de confiance en elles-mmes
et dans leurs chefs.

Toutes les critiques adresses  ce plan tombent sans doute devant le
succs. Il est impossible de voir des mouvements plus compliqus
russir avec plus de bonheur, l'ennemi s'y prter avec plus de
crdulit, les chefs de corps y concourir avec plus de prcision.
Cependant ce plan du sage Moreau prsentait au moins autant de dangers
que celui du Premier Consul, repouss comme trop tmraire; car
Saint-Cyr et Moreau avaient prt le flanc plusieurs jours de suite,
dans une marche le long du Rhin, serrs entre les montagnes et le
fleuve; Saint-Cyr avait t un instant spar de son artillerie, et
maintenant Sainte-Suzanne marchait seul dans le Val-d'Enfer. Si le
marchal de Kray, soudainement inspir, s'tait jet sur Saint-Cyr,
Moreau ou Sainte-Suzanne, il avait la chance d'craser un corps
dtach, ce qui aurait pu amener un mouvement rtrograde de toute
l'arme franaise. Mais Moreau avait pour lui deux avantages:
premirement il prenait l'offensive, ce qui dconcerte toujours
l'ennemi; secondement il avait des troupes excellentes, qui taient
capables de rparer tout accident imprvu par leur fermet, qui
rparrent mme, comme on le verra bientt, plus d'une faute du
gnral en chef par leur vigueur dans les combats.

[En marge: Prochaine rencontre des deux armes.]

Le moment approchait o les deux armes, aprs avoir manoeuvr, l'une
pour passer le Rhin, l'autre pour empcher ce passage, allaient enfin se
rencontrer au del du fleuve. Le 2 mai (12 floral) Moreau se prparait
 cette rencontre; mais, ne la supposant pas aussi prochaine qu'elle le
fut en effet, il ne prit des mesures de concentration, ni assez promptes
ni assez compltes. Il imagina de porter Lecourbe avec ses 25 mille
hommes sur Stokach, o se trouvaient  la fois l'arrire-garde des
Autrichiens, leurs magasins, leurs communications avec le Vorarlberg et
le prince de Reuss. C'tait l'excution rigoureuse du plan convenu avec
le Premier Consul; car M. de Kray, coup de Stokach, tait dtach du
lac de Constance, et, par suite, des Alpes. Moreau ordonna donc 
Lecourbe de partir le 3 mai (13 floral) au matin pour enlever Stokach
au prince de Lorraine-Vaudemont, qui, avec 12 mille hommes, gardait ce
point important. Quant  Moreau, il s'achemina lui-mme, avec toute la
rserve, sur Engen, ayant l'oeil sur Lecourbe, et prt  venir  son
secours si cela devenait ncessaire. Il enjoignit  Saint-Cyr de se
porter en avant, en tenant une position allonge depuis Bettmaringen et
Bondorf jusqu' Engen, de manire  se lier avec lui d'une part, et 
donner la main de l'autre  Sainte-Suzanne, lequel devait bientt sortir
du Val-d'Enfer.

Moreau marchait ainsi en bataille, ayant le dos au Rhin, la droite au
lac de Constance, la gauche aux dbouchs de la Fort-Noire,
prsentant un front de quinze lieues, exactement parallle  la ligne
de retraite que devaient parcourir les Autrichiens, s'ils se
retiraient de Donau-Eschingen  Stokach, o beaucoup d'intrts les
appelaient. C'tait une position bien tendue, surtout si prs de
l'ennemi, et qui, devant un adversaire actif et rsolu, aurait expos
l'arme franaise  de graves consquences. Heureusement pour nous,
l'arme de M. de Kray tait encore moins concentre que celle de
Moreau. M. de Kray, dont la position se prtait d'abord plus que la
ntre  une concentration rapide, puisqu'il occupait de Constance 
Strasbourg la base d'un triangle dont nous occupions les deux cts,
M. de Kray surpris aujourd'hui par notre mouvement, ayant dj sur son
flanc gauche les Franais runis aux trois quarts et tout transports
au del du fleuve, tait dans une situation difficile. Il avait donn
aux dtachements de l'arme autrichienne, qui se trouvaient prs du
Rhin, des ordres prcipits pour les ramener par la Fort-Noire sur le
Haut-Danube; mais une rsolution prompte et bien concerte pouvait
seule le tirer de pril. Il faut, pour bien saisir cette situation,
jeter les yeux sur le thtre de ces oprations compliques. (Voir la
carte n 2.)

[En marge: Caractre du sol de la Souabe, et nature des oprations
militaires qu'on y peut excuter.]

Cette contre montagneuse et boise qu'on appelle la Fort-Noire,
autour de laquelle le Rhin tourne sans la pntrer, et de laquelle il
s'loigne pour couler au nord, cette contre produit, sous la forme
d'une simple source, un fleuve fort modeste  sa naissance, quoique
destin  devenir l'un des grands fleuves du monde, c'est le Danube.
Elle le verse  l'est, o il se dirige, en inclinant toutefois un peu
au nord, projet dans cette dernire direction par le pied allong des
Alpes, qu'il parcourt jusqu' Vienne. Il recueille dans son cours
toutes les eaux qui descendent de cette longue chane de montagnes,
ce qui est la cause de sa subite grandeur, aprs une si mdiocre
origine.

[En marge: Deux manires de dfendre la valle du Danube.]

Les gnraux autrichiens qui dfendent contre les Franais la valle
du Danube, chemin ordinaire de leur patrie, ont deux plans  suivre.
Ils peuvent, quand les Franais ont russi  y pntrer par la Suisse
et la Fort-Noire, ils peuvent, ou longer le pied des Alpes, appuyant
leur gauche aux montagnes, leur droite au Danube, et dfendant
successivement toutes les rivires qui s'y jettent, telles que
l'Iller, le Lech, l'Isar, l'Inn; ou bien abandonner les Alpes, se
placer  cheval sur le Danube, en descendre le cours, s'arrtant sur
les grandes positions qu'il prsente, comme celles d'Ulm, de
Ratisbonne, etc., prts  se couvrir de son lit, devenu successivement
plus large, ou  se jeter sur l'adversaire imprudent qui aura fait une
fausse manoeuvre. Cette dernire marche a t plus ordinairement
prfre par eux.

[En marge: M. de Kray ne prend que des demi-partis.]

Le marchal de Kray pouvait adopter l'une ou l'autre, s'appuyer aux
Alpes, ou manoeuvrer sur le Danube. En s'appuyant aux Alpes, il
contrariait,  son insu, le plan du Premier Consul, qui, pour
descendre en sret de ces hautes montagnes sur les derrires du baron
de Mlas, dsirait loigner de la Suisse et du Tyrol l'arme impriale
de Souabe; mais il sacrifiait son aile droite engage fort avant sur
les bords du Rhin, sans savoir ce qu'elle deviendrait. En adoptant, au
contraire, le parti de manoeuvrer sur les deux rives du Danube, il
ralliait certainement son aile droite, mais se sparait de son aile
gauche commande par le prince de Reuss, toutefois sans la sacrifier,
car elle avait dans le Tyrol un asile et un emploi de ses forces. Il
se prtait,  la vrit, toujours sans le savoir, aux vues du Premier
Consul, en s'loignant des Alpes; mais le mal n'tait pas grand, car,
mme en s'y appuyant, il n'aurait probablement pas song  se jeter en
Lombardie au secours du baron de Mlas. Le plan qui prsentait donc le
moins d'inconvnient, qui s'accordait le mieux avec la marche
ordinaire des armes impriales, tait de se concentrer sur le
Haut-Danube. Mais, pour russir, ce parti devait tre adopt
promptement et rsolument. Malheureusement pour lui, M. de Kray avait
d'immenses magasins  Stokach, prs du lac de Constance, avec une
forte arrire-garde de 12 mille hommes, sous les ordres du prince de
Lorraine-Vaudemont. Il fallait donc qu'il rament sur-le-champ son
arrire-garde de Stokach sur le Haut-Danube, et qu'il s'y portt
lui-mme, sacrifiant ses magasins, qu'on ne pouvait avoir, dans aucun
cas, le temps d'vacuer. Ce n'est pas ce qu'il fit; et, avec
l'intention cependant de manoeuvrer plus tard sur le Danube, il porta
M. de Nauendorff avec le centre de l'arme autrichienne sur Engen,
afin de secourir Stokach. Il ordonna au prince Ferdinand, qui tait
dans la Fort-Noire, de se rendre sur le mme point, et  sa droite,
sous MM. de Sztarray et de Kienmayer, de quitter le Rhin pour le
rejoindre en toute hte.

[En marge: Avantages et inconvnients des grands magasins.]

C'est un grave inconvnient attach  ces vastes magasins de vivres,
en usage chez les Allemands, que de leur subordonner ainsi les
mouvements d'une arme. Les franais se passent de magasins, se
rpandent le soir dans la campagne pour y vivre, sans que la
discipline en souffre trop sensiblement. Ils sont actifs, industrieux,
savent tre  la fois  la maraude et au drapeau. Les troupes
allemandes sont rarement exposes  une telle preuve sans se dbander
et se dsorganiser. Il y a toutefois un avantage  possder des
magasins, c'est de peser moins lourdement sur le pays occup, et de ne
pas l'exasprer contre l'arme envahissante.

Moreau, marchant avec sa droite sur Stokach, avec sa rserve sur
Engen, tandis que le corps de Saint-Cyr s'allongeait pour donner la
main  Sainte-Suzanne, allait donc rencontrer l'arrire-garde de M. de
Kray  Stokach, son centre  Engen, et ctoyer les troupes du prince
Ferdinand, qui taient en route pour rejoindre le gros de l'arme
autrichienne. Une bataille inattendue devait rsulter de cette
rencontre, ce qui arrive souvent  la guerre, quand les vnements ne
sont pas conduits par des esprits suprieurs, capables de les prvoir
et de les diriger.

[En marge: Bataille d'Engen, livre le 3 mai 1800.]

[En marge: Lecourbe enlve Stokach.]

[En marge: Rsultats obtenus par Lecourbe du ct de Stokach.]

Ds le matin, Lecourbe marcha vers Stokach, jetant  gauche, pour se
lier avec Moreau, la division Lorges, poussant directement devant lui,
sur la grande route de Schaffouse  Stokach, la division Montrichard
avec la rserve de cavalerie de Nansouty, portant enfin la division
Vandamme  droite, entre Stokach et le lac de Constance. (Voir la
carte n 5.) Celle-ci fut partage en deux brigades. L'une, sous le
gnral Leval, manoeuvrant de manire  couper Stokach du lac de
Constance, par Bodmann et Sernadingen, ne trouva pas d'obstacle, car
le prince de Reuss, qui aurait pu se montrer l, se donnait peu de
peine pour communiquer avec son gnral en chef: l'autre, sous le
gnral Molitor, dirige par Vandamme en personne, s'achemina sur les
derrires de Stokach, par un chemin de traverse, tandis que Nansouty
et Montrichard y marchaient tout droit par la grande route de
Schaffouse. On aperut, dans l'paisseur des bois, de l'infanterie qui
se repliait, de la cavalerie qui clairait la campagne en se repliant
aussi. On arriva enfin aux positions que les Autrichiens semblaient
vouloir dfendre. Montrichard les trouva en bataille au del du
village de Steusslingen, couverts par un gros corps de cavalerie.
L'infanterie franaise traversa ce village en deux colonnes, et se
dploya  droite et  gauche, menaant l'ennemi sur ses flancs. Au
mme instant, la cavalerie de la division Montrichard, appuye par
toute la rserve de Nansouty, dboucha de Steusslingen, chargea
vigoureusement et culbuta les Impriaux, qui se retirrent 
Neuzingen. Cette position tait la seconde, et la principale de celles
qui couvraient Stokach. Elle s'appuyait  celle de Wahlwyes, que
Vandamme menaait dans le moment avec la brigade Molitor. On aperut
une nombreuse infanterie, barrant le fond du village de Neuzingen,
appuye de droite et de gauche  des bois, et couverte par du canon.
Il fallut un assez grand effort pour la dposter. Montrichard la fit
tourner, par une hauteur appele le Hellemberg, tandis que Vandamme,
ayant franchi Wahlwyes, dbouchait sur les derrires de Neuzingen. La
position fut emporte, et tout le corps de Lecourbe runi dboucha en
masse sur Stokach, dont il s'empara. Les Autrichiens voulurent
s'arrter encore une fois au del de Stokach, pour nous tenir tte.
Ils prsentrent 4 mille hommes d'infanterie en bataille, couverts par
toute leur cavalerie. Les rgiments de Nansouty chargrent cette
cavalerie et la jetrent en dsordre sur l'infanterie, qui cette fois
ne songea plus qu' se rendre. Lecourbe fit 4 mille prisonniers,
enleva 8 pices de canon, 500 chevaux et les immenses magasins de
Stokach. Il n'en pouvait tre autrement. Lecourbe, avec des troupes
capables de se battre contre un ennemi qui leur aurait t fort
suprieur en nombre, avait en outre deux fois plus de monde que le
prince de Lorraine, bien qu'il et dtach la division Lorges pour se
lier  Moreau. Sa tche tait termine de bonne heure, et si une
direction vigoureuse avait prsid  l'ensemble des oprations, il
aurait pu et d tre employ ailleurs, comme on le verra tout 
l'heure.

[En marge: Attaque de Moreau sur Engen.]

La division Lorges, destine  servir d'intermdiaire entre Lecourbe
et Moreau, s'tait partage en deux brigades. La brigade Goulu avait
march sur Aach, pour clairer l'intervalle compris entre Stokach et
Engen, n'avait trouv personne  combattre, et s'tait rabattue sur
Stokach, o elle devint inutile. Le gnral Lorges, avec le reste de
sa division, s'tant joint aux troupes de Moreau, les accompagna vers
Engen.

Moreau, avec tout ce qu'on appelait le corps de rserve, tait en
marche depuis le matin sur Engen. M. de Kray, au mme instant,
traversait ce bourg pour se rendre  Stokach, au secours de ses
magasins. Il s'aperut bientt, au nombre des troupes qui se
dployaient devant lui, qu'on allait avoir une bataille au lieu d'une
reconnaissance, et il s'arrta tout court pour combattre, se fiant 
la masse de 40 mille hommes qu'il avait sous la main, et  la force
des positions sur lesquelles le hasard venait de le conduire. (Voir la
carte n 5.) En quittant, vers Schaffouse, les bords du Rhin pour ceux
du Danube, dans cette rgion confuse, tourmente, dont les pentes sont
indcises, on trouve une petite valle, celle de l'Aach, qui porte au
lac de Constance les eaux qui ne vont ni au Rhin ni au Danube. Le
bourg d'Engen est dans cette valle. Il faut, pour descendre sur
Engen, franchir une suite de hauteurs boises, d'un abord assez
difficile. Les Autrichiens occupaient ces hauteurs avec leur
infanterie. Ils avaient leur cavalerie dans la plaine d'Engen. Il
fallait que Moreau leur enlevt d'abord ces hauteurs, puis qu'il
descendt dans la plaine pour y culbuter la cavalerie impriale. Il
marchait lui-mme  la tte des divisions Delmas et Bastoul, et de la
moiti de la division Lorges. Il avait dirig sur sa gauche, par la
route dite de Blumenfeld, la division Richepanse. Celle-ci, en
s'engageant dans une suite de vallons, devait tourner les positions de
l'ennemi par des accs moins dfendus; et tous ensemble, s'ils
russissaient, devaient ensuite descendre en masse sur Engen.

Lorges, qui avait devanc un peu les troupes de la rserve, trouva un
gros d'ennemis prs de Wolterdingen, et avant d'attaquer il attendit
la division Delmas, qui arriva bientt. Ils chargrent alors tous
ensemble, et dlogrent les Autrichiens. Parvenus  ce point, ils
avaient  gravir les hauteurs qui entourent Engen et, pour cela, il
fallait qu'ils franchissent des plateaux assez escarps, domins 
droite par une position dite le Maulberg,  gauche par un pic
trs-lev, connu sous le nom de pic de Hohenhewen. Lorges fut charg
d'attaquer le Maulberg. Aprs une lgre canonnade, il marcha en
avant. L'ennemi cda. Alors Delmas prenant  gauche se dirigea sur un
bois qui entourait le pic de Hohenhewen, et qui tait occup par huit
bataillons d'infanterie ennemie. Deux bataillons de la 46e
s'avancrent sur ce bois sans tirer, tandis que le gnral Grandjean
et l'adjudant-gnral Cohorn le tournaient avec un dtachement. Les
deux bataillons de la 46e avaient  peine essuy une dcharge qu'ils
fondirent sur l'ennemi la baonnette baisse. Les huit bataillons
autrichiens, se voyant si franchement attaqus de front, et tourns
sur leur droite, abandonnrent le bois. Nos troupes, ayant conquis les
principales positions qui dfendaient les abords de la valle d'Engen,
n'avaient plus qu' descendre dans cette valle, traverse par un gros
ruisseau. L'ennemi s'tait retir sur le pic de Hohenhewen; il avait
plac son artillerie et son infanterie sur des pentes, et rang en
bataille dans la plaine d'Engen 12 mille hommes de cavalerie. Moreau
voulut d'abord enlever le pic de Hohenhewen, et il ordonna
sur-le-champ  la division Delmas de l'assaillir. La division Delmas,
au sortir du bois dont elle s'tait empare, fut expose  un feu
meurtrier. Elle le supporta bravement. Le gnral Jocopin, se mettant
 la tte de l'infanterie, gravit les pentes du pic, et eut la cuisse
perce d'un coup de feu. Mais le gnral Grandjean tourna la position;
l'adjudant-gnral Cohorn, que nous avons vu passer l'Alb sur les
paules d'un grenadier, s'lana sur la cime avec un bataillon, et
dlogea les Autrichiens. Nos troupes furent alors en possession de
toutes les hauteurs qui commandaient la plaine d'Engen, et purent s'y
dployer sans difficult. L'ennemi se retira de l'autre ct de cette
plaine, au del du ruisseau qui la traversait, et au pied d'une chane
de coteaux qui en formaient le bord oppos. Il avait rang en avant sa
nombreuse cavalerie avec la plus grande partie de son artillerie, et
en arrire, dans le creux d'un vallon,  l'entre duquel se trouve le
petit village d'Ehingen, une forte rserve de grenadiers. Telle tait
la masse de forces qu'il fallait culbuter, pour terminer la bataille 
notre avantage.

Pendant ce temps, on entendait de l'autre ct du pic de Hohenhewen,
et fort au del, le long de cette ceinture de hauteurs boises qui
entourent Engen, un feu trs-vif. C'tait la division Richepanse aux
prises avec les troupes dont M. de Kray avait couronn cette partie du
champ de bataille. Le gnral Richepanse avait t oblig de partager
sa division en deux brigades pour enlever deux positions, l'une dite
de Leipferdingen, l'autre de Waterdingen, au fond mme des vallons
dans lesquels il s'tait engag. Il soutenait l un combat opinitre
et ml de chances diverses, quand, trs-heureusement pour lui,
commencrent  paratre les premires troupes du corps de Saint-Cyr.
Ces troupes arrivaient fort tard, par suite d'un dfaut d'ensemble
dans les dispositions de Moreau. Saint-Cyr avait d tendre la main 
Sainte-Suzanne par une de ses divisions; il avait t contraint
d'attendre Ney, retard par le manque de vivres, d'attendre mme son
artillerie, toujours reste en arrire depuis le passage du Rhin; il
avait en outre rencontr sans cesse le prince Ferdinand sur ses pas,
et, n'ayant  lui opposer qu'une division sur trois, il s'tait vu
oblig de marcher avec mesure et prcaution. Il arrivait enfin au
secours de Richepanse, au moment o M. de Kray tentait sur celui-ci un
dernier et vigoureux effort, pour l'empcher de dboucher sur Engen.

[En marge: Les troupes franaises un moment repousses au village
d'Ehingen.]

Moreau, jugeant  la vivacit du feu le danger de Richepanse, voulut
attirer les Autrichiens sur leur gauche, et, pour cela, crut devoir
attaquer ce village d'Ehingen, qui formait l'appui de leur position de
l'autre ct de la plaine. On vient de voir que l'ennemi avait plac
l, au pied d'une chane de coteaux, son artillerie, sa cavalerie,
plus une rserve de grenadiers, dans un vallon dont le village
d'Ehingen formait l'entre. Le gnral Bontemps s'y porta avec la 67e
demi-brigade, deux bataillons de la 10e lgre, et deux escadrons du
5e de hussards. Le gnral d'Hautpoul le suivait avec la rserve de
cavalerie. Ces troupes, marchant en colonnes dans la plaine, sous le
feu d'une batterie de 12 pices de canon, arrivrent bravement sur le
village d'Ehingen, et l'emportrent. Mais, tout  coup, les huit
bataillons de grenadiers en rserve furent lancs sur elles. La
cavalerie autrichienne appuya par une charge vigoureuse les huit
bataillons de grenadiers, et, sous cet orage inattendu, nos soldats
furent obligs de cder le village. La cavalerie du gnral d'Hautpoul
fut ramene par la grande masse de la cavalerie impriale. Le brave
gnral Bontemps reut une blessure grave au milieu de cette
confusion. Dans ce moment, le feu redoublait  notre gauche par del
le pic de Hohenhewen, ce qui annonait les dangers de Richepanse,
s'obstinant, sans y avoir russi encore,  forcer la ceinture des
hauteurs.

[En marge: Moreau dcide la victoire  la tte de quelques compagnies
de grenadiers.]

Moreau, qui dans les moments difficiles avait la fermet d'une me
vraiment guerrire, apprcie sur-le-champ la gravit de cette
situation, et se dcide  un coup de vigueur, pour demeurer matre du
champ de bataille. Il fait avancer les restes de la division Bastoul,
prend lui-mme quelques compagnies de grenadiers qu'il avait sous la
main, les anime, les porte en avant, refoule tout ce qu'il rencontre,
et ramne nos troupes victorieuses dans Ehingen. Tandis qu'il fixe la
fortune sur ce point, Richepanse fait de son ct des prodiges de
bravoure. Saint-Cyr, rejoint par Ney, et dfinitivement dlivr de
l'archiduc Ferdinand, envoie en avant la brigade du gnral Roussel.
Celle-ci rivalise de courage avec les troupes depuis long-temps
engages de Richepanse, et les aide  conqurir les hauteurs si
vivement disputes. L'action se dcide donc de tous les cts en notre
faveur, mais au prix de beaucoup d'efforts et de sang vers. La 4e
demi-brigade venait de perdre  elle seule, dans ces combats, 5  600
hommes.

La nuit commenait  se faire; les Franais redoublaient d'ardeur,
tandis que les Autrichiens, apprenant la nouvelle de la ruine du
prince de Lorraine-Vaudemont,  Stokach, commenaient  se dcourager.
M. de Kray, craignant d'tre tourn par Stokach, ordonna la retraite.
Il se hta de regagner le Danube par Tuttlingen et Liptingen.

[En marge: Rsultats de la bataille d'Engen.]

[En marge: Fautes de Moreau dans cette journe.]

Les pertes de l'arme franaise dans cette suite de combats acharns
taient assez considrables. Elle avait eu 2 mille hommes hors de
combat, tant tus que blesss; mais l'arme autrichienne en avait eu 3
mille, plus 4  5 mille prisonniers rests entre nos mains. Les
troupes franaises, par leur rare bravoure, avaient corrig les
dfectuosits du plan gnral. Ce plan, en effet, laissait beaucoup 
dsirer, et on peut maintenant en apprcier les cts faibles. D'abord
il est facile de juger, par les rsultats eux-mmes, l'inconvnient
d'avoir pass le Rhin sur plusieurs points. Par suite de cette manire
d'oprer, on n'avait eu que trois corps prts  marcher ensemble, et
encore le troisime, celui de Saint-Cyr, avait-il t paralys par la
ncessit de donner la main au quatrime, demeur en arrire. On
devait en outre,  ce systme de passage sur plusieurs points, le
retard de l'artillerie de Saint-Cyr, ce qui n'avait pas peu contribu
 diffrer le secours donn  Richepanse. Quant  la bataille mme,
Moreau, avec 25 mille hommes, avait t oblig d'en combattre 40 mille
 Engen, tandis que Lecourbe, avec 20 mille, n'en avait que 12 mille 
combattre  Stokach, et que Saint-Cyr tait presque inoccup, ou
rduit  un rle de simple observation. Celui-ci, accus d'tre arriv
trop tard, affirmait n'avoir pas reu, dans la journe, un seul
aide-de-camp du quartier-gnral. On ne verra jamais, ou bien
rarement, de telles choses sur les champs de bataille o commandait le
Premier Consul. Toutefois, pour agir comme agissait Moreau, il fallait
encore tre un gnral d'un haut mrite. Une fois en prsence du
danger, il s'tait comport avec le calme, la vigueur, qui ne
l'abandonnaient jamais; et, second par la valeur des troupes, il
avait, aprs tout, remport la victoire, et acquis sur l'ennemi une
supriorit dcide.

[En marge: M. de Kray se retire sur le Danube et Moreau l'y suit.]

Il fit camper son arme sur le champ de bataille. Si le lendemain il
et pouss vivement M. de Kray par la route de Stokach au Danube, il
l'y aurait probablement jet en dsordre. Mais Moreau n'avait pas
assez d'ardeur dans le caractre, et mnageait trop ses troupes, pour
excuter de ces mouvements rapides, qui sans doute fatiguent un moment
les hommes, mais qui en ralit conomisent leur sang et leurs forces,
en prcipitant les rsultats. La journe du 4 mai (14 floral) fut
employe  rectifier la position de l'arme, et  marcher lentement
vers le Danube. Saint-Cyr y marcha par Tuttlingen, Moreau et Lecourbe
par Moesskirch, veillant toujours sur leur droite et sur les dbouchs
du Vorarlberg, d'o le prince de Reuss aurait pu venir.

M. de Kray n'tait pas encore rsign  cder le terrain sans
combattre. Son arme tait dj fort trouble, et affaiblie d'ailleurs
de prs de dix mille hommes. Il eut le tort de vouloir l'exposer  une
nouvelle rencontre avec les Franais, avant d'avoir pass le Danube,
et ralli les gnraux Kienmayer et Sztarray, lesquels revenaient des
bords du Rhin  travers la Fort-Noire, en mme temps que le corps
franais de Sainte-Suzanne. Il aurait fallu l'abri d'un grand fleuve,
quelques jours de rpit, et des renforts, pour que le moral de l'arme
autrichienne pt se remettre. La position de Moesskirch, sur laquelle
Moreau lui laissa le temps de se rasseoir, inspira  M. de Kray la
rsolution imprudente, mais courageuse, de combattre encore une fois.

Cette position de Moesskirch est en effet trs-forte. (Voir la carte
n 6.) La grande route qui, par Engen et Stokach, va joindre le
Danube, passe, un peu avant d'tre  Moesskirch, sous le feu d'un
plateau large et lev, qu'on appelle le plateau de Krumbach. Elle le
laisse  gauche, puis s'enfonce dans un terrain couvert de bois, et y
forme un long dfil. Elle dbouche ensuite sur un terrain dcouvert,
au fond duquel on aperoit la petite ville de Moesskirch  droite, et
le village de Heudorf  gauche. Derrire Moesskirch rgne une ligne de
hauteurs, qui se continuent de Moesskirch  Heudorf, puis de Heudorf
viennent se rejoindre en arrire et  gauche au plateau de Krumbach:
de faon que la route, passant d'abord sous le plateau de Krumbach,
puis s'engouffrant dans un bois, dbouche enfin  dcouvert, sous le
feu des hauteurs qui s'tendent de Moesskirch  Heudorf.

M. de Kray avait couronn cette position d'une artillerie formidable,
le prince de Lorraine, formant la gauche des Autrichiens, occupait
Moesskirch et les hauteurs environnantes. M. de Nauendorff, formant
leur centre, tait dploy au-dessus de Heudorf, ayant une rserve de
grenadiers en arrire. M. de Wrde, avec les Bavarois, l'archiduc
Ferdinand et le gnral Giulay runis, composait la droite de l'arme
impriale, sur le plateau de Krumbach.

[En marge: Bataille de Moesskirch, livre le 5 mai.]

Moreau ne comptait pas beaucoup plus sur une bataille  Moesskirch,
qu'il n'y avait compt  Engen. Se doutant cependant qu'il pourrait
rencontrer quelque rsistance  Moesskirch, il en avait prvenu
Lecourbe, et lui avait mand qu'un effort serait peut-tre ncessaire
sur ce point, sans lui donner nanmoins les ordres prcis de
concentration, que comporte l'imminence d'une grande bataille.
Lecourbe tenant la tte de l'arme, et marchant avec trois divisions,
avait jet un peu au loin sur sa droite la division Vandamme, toujours
pour observer les mouvements du prince de Reuss vers le Vorarlberg.
Une partie de cette division sous le gnral Molitor devait se
diriger, par la route de Pfullendorff et Klosterwald, sur le flanc de
Moesskirch. Lecourbe, avec les divisions Montrichard et Lorges, avec
la rserve de cavalerie, devait s'avancer par la grande route que
nous venons de dcrire, et qui aprs avoir pass sous Krumbach,
dbouche  travers les bois, en face de Moesskirch. Moreau suivait la
mme route, se tenant  quelque distance en arrire. Saint-Cyr
flanquait au loin la gauche de Moreau, se trouvant  cheval sur le
Danube, vers Tuttlingen. Ce n'taient certainement pas l des
dispositions pour une grande bataille. Vandamme n'aurait pas d tre
jet seul, avec une demi-division, sur le flanc de la position de
Moesskirch. Il aurait fallu diriger de ce ct Lecourbe avec tout son
corps. Moreau n'aurait pas d partir si tard, ni s'entasser avec
Lecourbe sur une mme route, et dans le dfil d'un bois. Saint-Cyr
enfin n'aurait pas d tre laiss si loin.

Quoi qu'il en soit, Lecourbe s'branla ds le matin, conformment aux
dispositions adoptes. Arriv  la hauteur de Krumbach, il laissa ce
plateau sur sa gauche, et s'engagea dans le dfil du bois. Quelques
avant-gardes rencontres dans ce long dfil furent promptement
replies, et on arriva au dbouch. Alors on aperut le terrain
dcouvert au fond duquel se trouve Moesskirch, bord de tous cts de
hauteurs que couronnait l'artillerie des Autrichiens. Ds que les
ttes de colonnes parurent, cinq pices d'artillerie tirant de face du
ct de Moesskirch, vingt autres tirant de flanc du ct de Heudorf,
vomirent une grle de boulets et de mitraille. Deux bataillons
d'infanterie lgre se placrent  la lisire du bois, et trois
rgiments de cavalerie, le 9e de hussards, le 12e de chasseurs, le 11e
de dragons, se portrent rapidement en avant pour protger
l'tablissement de notre artillerie. Sous le feu de ces vingt-cinq
pices, qui les foudroyaient en tous sens, nos escadrons furent
obligs de se replier. Quinze pices de canon, que le gnral
Montrichard avait voulu opposer  l'artillerie autrichienne, furent en
partie dmontes. L'infanterie lgre fut elle-mme oblige de se
couvrir par les bois. La cavalerie autrichienne essaya de nous charger
 son tour, mais on la ramena vivement. Cependant chaque fois que le
gnral Montrichard voulait dboucher des bois, un feu violent
arrtait ses colonnes. Il devint bientt vident que ce n'tait pas l
le vrai point d'attaque pour forcer Moesskirch, que c'tait, au
contraire, par la droite, en suivant la route transversale de
Klosterwald, par laquelle s'avanait Vandamme. Mais celui-ci n'tait
pas prs d'arriver encore,  cause de la distance  parcourir. En
attendant, Lecourbe se dcida  faire une tentative sur Heudorf, en
filant par sa gauche le long de la lisire des bois. La 10e lgre,
malgr un feu violent d'artillerie et de mousqueterie, entra dans le
village de Heudorf; mais elle fut repousse par des forces
suprieures; et, tandis que la cavalerie accourait  son soutien,
l'artillerie autrichienne, place sur l'escarpement en arrire de
Heudorf, la rduisit  faire un mouvement rtrograde. Cette seconde
tentative pour dboucher sur la gauche, ne fut donc pas plus heureuse
que celle qu'on avait faite pour dboucher directement sur Moesskirch.

Encourags par notre chec, les Autrichiens veulent alors prendre
l'offensive, et essaient de dboucher du village de Heudorf sur la
division Lorges. Mais c'tait trop tenter contre de si braves troupes.
La 38e se forme en colonne et marche en avant. Huit pices
d'artillerie la couvrent de mitraille. Elle s'avance avec un
sang-froid admirable, et pntre, baonnette baisse, dans Heudorf.
Sur le terrain escarp qui s'levait derrire ce village se trouvaient
des bois, et dans ces bois les masses serres de l'infanterie
autrichienne. Des forces suprieures se prcipitent sur cette brave
demi-brigade: elle est accable par le nombre, elle cde. Mais la 67e
arrive  son secours, et la rallie aussitt. Toutes deux chargent de
nouveau. La division entire accourt, dborde le village, franchit ces
redoutables hauteurs, et s'empare de cet asile bois, d'o l'ennemi
vomissait sur nous mille feux. Tandis que ce terrible combat s'engage
 notre gauche, autour du village de Heudorf, Vandamme,  notre
droite, dbouche enfin sur Moesskirch,  la tte de la brigade
Molitor. Il la dispose habilement pour l'attaque, malgr l'infanterie
autrichienne, qui fait du faubourg de Moesskirch un feu meurtrier.
Cette brave troupe charge avec fureur, pntre dans Moesskirch,
pendant que deux bataillons tournent la position par les hauteurs.
Montrichard, toujours enferm dans les bois, choisit ce moment pour
dboucher sur le terrain dcouvert, qui avait commenc par nous tre
si fatal. Il se prcipite sur quatre colonnes, et en face de
l'artillerie des Autrichiens, dj un peu branls par le spectacle de
ces attaques simultanes. Les quatre colonnes de Montrichard arrivent,
passent un ravin qui rgne au pied des hauteurs, et gravissent le
plateau de Moesskirch,  l'instant o les troupes de Vandamme, entres
dans Moesskirch, commenaient  en dboucher. Les Autrichiens sont
partout mis en fuite. Leur rserve, place un peu en arrire, 
Rohrdorf, veut alors agir  son tour; mais elle est contenue par les
divisions Vandamme et Montrichard runies.

Nous tions matres  cette heure de toute la ligne de Moesskirch 
Heudorf. Mais M. de Kray, jugeant alors avec une grande justesse de
coup d'oeil le point vulnrable de notre position, drobe une partie
de ses forces, et les porte  notre gauche sur le plateau de Krumbach,
d'o il menace notre flanc et nos derrires. La division Lorges, qui
occupait Heudorf, courait la chance d'tre accable. La rserve des
grenadiers autrichiens s'tait jete tout entire sur cette
malheureuse division, qui, aprs avoir pris et repris Heudorf
plusieurs fois, tait puise de fatigue. Elle se trouvait crase 
la fois sous le feu de l'artillerie, et sous la masse de l'infanterie
autrichienne. Heureusement, Moreau, averti par la violence de la
canonnade, avait ht sa marche. Il arrive enfin  l'entre du bois
avec son corps, form des divisions Delmas, Bastoul et Richepanse. Il
se hte de porter  gauche sur Heudorf la division Delmas au secours
de la division Lorges. Cette brave troupe change la face des choses,
culbute les grenadiers autrichiens, et reprend Heudorf ainsi que les
bois au-dessus. Mais s'il nous vient des secours, il en arrive aussi 
M. de Kray. Sa droite, compose de l'archiduc Ferdinand et du gnral
Giulay, que Saint-Cyr suivait pied  pied depuis le commencement des
oprations, mais suivait de trop loin, cette droite, rapidement amene
sur le champ de bataille, est dirige entre Heudorf et Krumbach, sur
le flanc mme de la division Delmas, et la met en danger d'tre
enveloppe. Une partie de celle-ci fait aussitt face  gauche. La
57e, qui avait en Italie mrit le surnom de la Terrible, se forme en
bataille, lutte durant plus d'une heure contre les masses
autrichiennes, foudroye par seize pices d'artillerie, auxquelles le
gnral Delmas ne peut en opposer que cinq, bientt dmontes. Cette
hroque troupe reste inbranlable sous ce feu pouvantable, et
russit  arrter l'ennemi. Moreau, courant d'un corps  l'autre pour
les placer ou les soutenir, amne la division Bastoul au secours de la
division Delmas. Il arrive au moment mme o les Autrichiens, ne
pouvant culbuter la division Delmas, cherchaient  la priver du
secours de la division Bastoul, en se dployant sur le plateau de
Krumbach, pour intercepter nos communications. Dj mme ils
descendent de ce plateau sur la route, et viennent se mler  la
colonne de nos quipages. Ainsi, la bataille, aprs avoir commenc 
Moesskirch, s'est tendue  Heudorf, de Heudorf  Krumbach, embrassant
l'angle entier de cette vaste position; le couvrant de feu, de sang et
de dbris. Dans cette circonstance critique, la division Bastoul
soutient dignement les efforts de la division Delmas; mais elle va
tre enveloppe, si l'ennemi russit  descendre du plateau de
Krumbach, et  s'emparer de la grande route, par laquelle nos troupes
arrivent. Heureusement la division Richepanse, amene  temps au point
dcisif, se forme en colonnes d'attaque, gravit sous un feu plongeant
le plateau de Krumbach, et dborde l'archiduc Ferdinand, qui voulait
nous dborder. Aprs cet effort, il ne restait plus personne  M. de
Kray pour agir contre Richepanse, et il est oblig de donner le signal
de la retraite. De Krumbach  Heudorf, de Heudorf  Moesskirch, nous
sommes partout victorieux.

[En marge: Inaction de Saint-Cyr dans cette journe.]

Dans ce moment le corps de Saint-Cyr tait  quelques lieues, 
Neuhausen-ob-Eke. S'il avait dbouch, l'arme autrichienne tait
crase, et, au lieu d'une victoire ordinaire, nous remportions une de
ces victoires clatantes qui terminent une campagne. Quelle fatale
inaction le retenait donc inutile, si prs du lieu o il pouvait
dcider du destin de la guerre? C'est l ce qui est difficile 
expliquer. Saint-Cyr prtendit le lendemain qu'on ne lui avait point
envoy d'ordre. Moreau rpondit qu'il lui en avait envoy par
plusieurs aides-de-camp. Saint-Cyr rpliqua qu'il tait si prs du
lieu o l'on combattait, que, si on lui avait dpch un seul
officier, cet officier serait infailliblement arriv. La coterie de
Moreau rpondit que Saint-Cyr, mauvais frre d'armes, avait voulu
laisser craser ses voisins,  Moesskirch comme  Engen.

Ainsi dans la vie militaire comme dans la vie civile, on se jalouse,
on s'accuse, on se calomnie! Les passions humaines sont partout les
mmes, et la guerre n'est pas capable assurment de les refroidir, de
les modrer, de les rendre justes. Ce qui est vrai, c'est que
Saint-Cyr, mcontent de la coterie qui s'tait empare de Moreau,
affectait de se renfermer dans le commandement de son corps,  la tte
duquel il oprait avec une rare perfection, mais ne supplait jamais
au commandement en chef, et attendait pour agir, des ordres qu'un
lieutenant doit savoir prvenir, surtout quand il entend le canon.
Saint-Cyr, qui allguait la proximit pour prouver que, si on lui
avait envoy des ordres, il les aurait reus, s'accusait lui-mme; car
la proximit le rendait inexcusable de ne pas arriver avec une
division au moins, l o une effroyable canonnade signalait une lutte
violente, et probablement de graves dangers. Il allait, du reste,
racheter bientt par de grands services, les torts qu'il s'tait
donns en cette circonstance.

Franais et Autrichiens taient puiss  la fin de cette journe. On
ne sait jamais exactement, au milieu de la confusion des batailles, le
nombre des morts et des blesss. Ce nombre devait tre grand 
Moesskirch. Trois mille hommes avaient d succomber dans l'arme
franaise, et prs du double dans l'arme autrichienne. Mais l'arme
franaise tait pleine de confiance; elle avait conquis le champ de
bataille, et elle voulait en partir le lendemain pour continuer cette
suite de combats, qui, sans lui procurer jusqu'ici des rsultats
dcisifs, lui assuraient cependant sur l'ennemi une supriorit
soutenue. L'arme autrichienne, au contraire, profondment branle,
n'tait pas capable de poursuivre long-temps une pareille lutte.

Tout le monde devine, aprs le rcit que nous venons de faire, les
critiques leves contre les oprations de Moreau[6]. Il avait march
sur un champ de bataille sans le reconnatre d'avance; il avait dirig
trop peu de forces sur le vrai point d'attaque, qui tait la route de
Klosterwald  Moesskirch, donnant sur le flanc de cette petite ville;
il avait march tard; engag toutes ses divisions  la suite les unes
des autres dans un bois, d'o l'on ne pouvait dboucher sans perdre
beaucoup d'hommes; enfin il n'avait pas amen Saint-Cyr sur le terrain
o la prsence de celui-ci et tout dcid. M. de Kray, de son ct,
aprs avoir bien dirig son effort, sur le point vulnrable, sur notre
gauche, avait eu le tort de laisser prendre Moesskirch; mais, il faut
dire, pour sa justification, que ses troupes taient loin d'galer les
troupes franaises sous le rapport de l'intelligence et de la fermet.
D'ailleurs elles commenaient  perdre confiance, et il n'tait plus
facile de leur faire supporter la vue et le choc des Franais.

[Note 6: Voir les Mmoires de Saint-Cyr, p. 215 et suiv., t. VI,
campagne de 1800.]

[En marge: Fausse position des Autrichiens  Sigmaringen dont on ne
sait pas profiter.]

Le lendemain 6 mai (16 floral), M. de Kray se hta de se porter
derrire le Danube, pour s'attacher enfin  cette grande ligne
d'oprations. C'tait le cas de s'y jeter  sa suite, pour lui rendre
le passage du fleuve impossible, ou difficile au moins. Moreau marcha
en ligne, la gauche au Danube, tout prs du point o passaient les
Autrichiens, pouvant les craser, s'il s'tait soudainement rabattu
sur sa gauche: Saint-Cyr formait dans le moment l'aile appuye au
Danube. N'ayant pas donn la veille, il tait en mesure d'agir, et en
avait le dsir. Il vit de ses yeux les troupes impriales s'amasser
avec une sorte de prcipitation sur le point de Sigmaringen. (Voir la
carte n 2.) Le Danube, formant l un contour, prsente un
renfoncement, dans lequel l'arme autrichienne s'tait accumule,
presse qu'elle tait de passer sur l'autre rive. Saint-Cyr
l'apercevait distinctement,  petite porte de canon, dans un espace
qui aurait pu suffire  peine  une division, et tellement surprise 
la vue des Franais que, devant une simple brigade de Ney, elle
suspendit son passage, se mit en bataille, et se couvrit du feu de
soixante pices de canon. Saint-Cyr, en la voyant ainsi accumule et
trouble, avait la certitude de la culbuter dans le Danube, par une
seule charge de tout son corps. Il fit avancer quelques pices
d'artillerie dont chaque coup emportait des files entires, mais qui
ne pouvaient avoir la prtention de rester en batterie devant les
soixante bouches  feu de M. de Kray. Il esprait attirer l'attention
de Moreau par le bruit de cette canonnade, et l'amener, du corps de
rserve, au corps de gauche. Ne le voyant pas arriver, il lui envoya
un officier pour l'avertir, et obtenir l'ordre d'attaquer. Mais
l'union n'existait plus. On crut  l'tat-major, ou l'on feignit de
croire, que Saint-Cyr voulait encore appuyer  gauche pour s'isoler
davantage et agir seul. On lui rpondit par l'ordre d'appuyer 
droite, pour se lier, plus troitement qu'il n'avait coutume de le
faire, au corps de rserve, qui formait le centre de l'arme.--Cette
mesure est indispensable, lui disait-on, afin que le gnral en chef
puisse disposer de votre troupe au besoin[7].--Le sens de cet ordre
indiquait assez clairement l'humeur du gnral en chef et de son
entourage. Il est vident que Moreau se laissait absorber par le
commandement d'un seul corps, et que sa faiblesse de caractre donnait
naissance aux divisions intestines, funestes en tout lieu, mais plus
funestes encore aux armes que partout ailleurs.

[Note 7: Saint-Cyr, p. 201, volume indiqu.]

M. de Kray put donc s'enfuir sans danger, et rallier son arme au del
du Danube. M. de Kienmayer venait de le rejoindre avec les troupes
arrivant des bords du Rhin; M. de Sztarray suivait de prs.

L'arme de Moreau avait trouv  Stokach,  Donau-Eschingen, de vastes
magasins; rien ne lui manquait; elle tait anime par le succs, et
par l'offensive continuelle qu'elle avait prise. Le 7 et le 8 mai (17
et 18 floral), Moreau continua de marcher, la gauche au Danube,
prsentant une ligne de bataille toujours trop tendue, et faisant de
petites tapes, pour donner  Sainte-Suzanne le temps de rejoindre.

Le 9 (19 floral), Moreau, sachant que Sainte-Suzanne, venu par la
rive gauche du Danube, se trouvait enfin  la hauteur de l'arme,
quitta pour un jour le quartier-gnral, et passa le Danube afin
d'aller inspecter les troupes nouvellement arrives. Ces troupes
formaient dornavant son aile gauche, tandis que Saint-Cyr devenait le
centre, et que le corps de rserve allait jouer vritablement le rle
d'une rserve, conformment  son titre. D'aprs toutes les
probabilits, M. de Kray, occup  faire reposer son arme, devait se
tenir au del du Danube, et nous pouvions continuer  faire le 9 une
marche en avant, sans rencontrer l'ennemi. Moreau prescrivit  la
droite, c'est--dire  Lecourbe, de se porter le 9 entre Wurzach et
Ochsenhausen;  la rserve, de se rendre  Ochsenhausen mme; enfin au
centre, c'est--dire  Saint-Cyr, de dpasser Biberach, la gauche en
observation vers le Danube. L'arme s'avanait ainsi assez prs de
l'Iller, dcrivant une ligne parallle  cet affluent du Danube.
Moreau partit le 9 au matin, croyant pouvoir consacrer une journe
entire au corps de Sainte-Suzanne.

Mais M. de Kray avait t amen  prendre une rsolution nouvelle et
inattendue, par l'avis d'un conseil de guerre, qui avait jug
convenable de sauver les immenses magasins de Biberach, pour ne pas
les livrer comme ceux d'Engen et de Stokach aux Franais. Il repassa
donc avec toute son arme sur la rive droite du Danube, par
Riedlingen, et vint se placer en avant et en arrire de Biberach. Ce
lieu avait dj t le thtre d'une bataille gagne en 1796 par
Moreau, grce surtout  Saint-Cyr. Ce thtre fut encore heureux pour
l'arme, et pour Saint-Cyr lui-mme.

[En marge: Affaire de Biberach.]

Biberach est plac dans le vallon inond de la Riess. Ce vallon est
tellement marcageux qu'un homme  cheval ne peut pas s'y engager
sans pril, et qu'on est oblig de passer par Biberach mme, et par le
pont qui tient  cette petite ville. On pntre dans ce vallon, en
franchissant une espce de dfil pratiqu entre des hauteurs, celles
du Galgenberg d'un ct, celles de Mittelbiberach de l'autre. Ce
dfil franchi, Biberach s'offre tout  coup. On passe le marcage de
la Riess sur le pont qui tient  la ville, et au del de ce marcage
se prsente une superbe position, dite du Mettenberg, sur laquelle une
arme bien pourvue en artillerie peut prendre une forte assiette. M.
de Kray n'entendait pas se mettre en avant du dfil, ayant une issue
aussi troite pour retraite; il ne pouvait se placer qu'en arrire de
Biberach, au del de la Riess, sur le Mettenberg mme. Mais il ne
pouvait pas non plus laisser Biberach  dcouvert. En consquence,
aprs avoir tabli le gros de son arme sur la position du Mettenberg,
il plaa un corps de 8  10 bataillons et d'une douzaine d'escadrons,
en avant du dfil de Mittelbiberach, pour retarder la marche des
Franais, et avoir le temps d'vacuer ou de dtruire la plus grande
partie de ses magasins.

Ce projet tait prilleux, surtout avec une arme dmoralise.
Saint-Cyr, ayant eu ordre d'aller coucher un peu au del de Biberach,
dcouvrit bientt la position que les Autrichiens avaient prise. Il
tait dsol de n'avoir pas auprs de lui le gnral en chef, ou du
moins son chef d'tat-major, pour faire donner les ordres convenables,
et tirer parti de cette rencontre. Moreau tait absent; le gnral
Dessoles n'tait pas l. Si Saint-Cyr avait eu ses forces runies, il
n'et pas hsit  risquer une attaque avec son corps tout seul;
malheureusement elles taient en partie disperses. Oblig d'observer
le Danube par sa gauche, il avait consacr  cet objet la meilleure de
ses divisions, celle de Ney. Il envoya plusieurs officiers  la
recherche du gnral Ney; mais celui-ci, engag le long des sinuosits
du fleuve,  travers des routes pouvantables, n'tait pas facile 
joindre et  ramener. Saint-Cyr n'avait pour aborder une masse de 60
mille hommes au moins, que les deux divisions Tharreau et
Baraguay-d'Hilliers, avec la rserve de cavalerie du gnral Sahuc,
attache  son corps. La dmoralisation de l'ennemi le tentait fort,
mais la disproportion des forces le faisait hsiter, quand on entendit
tout  coup les feux du gnral Richepanse, qui, ayant ordre de se
maintenir en communication avec Saint-Cyr, et de passer au del de la
Riess sur le pont de Biberach, arrivait au mme point par une route
transversale, celle de Reichenbach. Saint-Cyr, ayant  sa disposition
la belle division Richepanse, et pouvant remplir le vide laiss dans
son corps par l'absence de Ney, n'hsita plus. Il pensa que si le
dtachement laiss en avant du dfil qui prcdait Biberach, tait
culbut, la dfaite de ce corps de huit  dix mille hommes, serait
quelque chose de plus grave que la dfaite d'une simple avant-garde,
et que le moral de l'ennemi en pourrait tre profondment branl.
Aussi, ne se donnant pas mme le temps de disposer ses troupes pour
une attaque, il fit prendre le pas acclr aux 18 bataillons et aux
24 escadrons qui taient sous sa main, et les poussa sur les dix
mille Autrichiens qui barraient le passage du dfil. Renverss par ce
choc si brusque, les Autrichiens se prcipitrent ple-mle dans
Biberach et dans le vallon de la Riess. Il tait facile de les prendre
presque tous; mais Saint-Cyr ne le voulut pas, craignant, s'il
permettait  ses soldats de les poursuivre, de ne pouvoir plus rallier
ses divisions pour les faire concourir  l'opration principale. Il se
contenta d'entrer dans Biberach, de s'y tablir et d'assurer la
conservation des magasins. Aprs avoir bien occup ce point, et s'tre
mnag une retraite  tout vnement, il passa la Riess. Richepanse
venait d'arriver sur sa droite par la route de Reichenbach. Renforc
de cette nouvelle division, Saint-Cyr passa la Riess, par le pont de
Biberach, et se porta en avant, de sa personne, pour observer la
position de l'ennemi. Dans ce moment, les quelques mille hommes si
brusquement jets dans la Riess, remontaient  travers les rangs de
l'arme autrichienne, qui s'ouvrait pour les laisser passer, et,  son
aspect, on pouvait facilement reconnatre combien cette arme tait
trouble. Saint-Cyr envoya un certain nombre de tirailleurs, qui
allrent insulter l'ennemi sans que d'autres tirailleurs parussent
pour les jeter dans le ravin. On rpondait  ces soldats dtachs par
des dcharges gnrales, comme fait une troupe effraye, qui cherche 
se rassurer avec du bruit. Saint-Cyr tait, sur le terrain, l'un des
tacticiens les plus habiles qui aient paru parmi nous. En voyant cet
tat de l'arme autrichienne, son parti fut pris sur-le-champ. Il fit
ranger les divisions Tharreau et Baraguay sur deux colonnes, en forma
une troisime de la division Richepanse, et plaa la cavalerie en
chelons sur les ailes. Quand ce dploiement fut fait, il branla
toutes ses colonnes  la fois. Elles franchirent les pentes du
Mettenberg avec un aplomb sans pareil. Les Autrichiens,  la vue de
ces soldats gravissant avec tant de calme une position formidable, et
d'o une arme trois fois suprieure en nombre pouvait les prcipiter
dans les marcages de la Riess, furent saisis d'tonnement et
d'pouvante. M. de Kray ordonna un mouvement rtrograde; ses soldats
ne l'excutrent pas comme il l'aurait voulu, car, aprs quelques
feux, ils cdrent le terrain du Mettenberg, et finirent par fuir en
dsordre, laissant au corps de Saint-Cyr plusieurs mille prisonniers,
et des magasins immenses qui servirent  nourrir long-temps l'arme
franaise. La nuit empcha la poursuite. Moreau survint sur ces
entrefaites, et, quoique en froideur avec Saint-Cyr, lui rendit le
lendemain, en prsence de Carnot, ministre de la guerre, un clatant
tmoignage de satisfaction. Moreau, dbarrass en ce moment des
fcheux amis dont il tait obsd au quartier-gnral, sut tre juste
pour un lieutenant qui avait vaincu, sans sa prsence et sans ses
ordres.

[En marge: M. de Kray se retire sur Ulm.]

L'arme franaise tait pleinement victorieuse; les Autrichiens
n'taient plus capables de l'arrter, et elle n'avait qu' marcher en
avant. M. de Kray avait fait, on ne comprend pas pourquoi, un
dtachement pour dfendre les magasins de Memmingen. Memmingen tait
sur la route de Lecourbe. Cette place fut occupe, le dtachement
cras, et les magasins pris. C'tait le 10 mai (20 floral). Le 11,
le 12 M. de Kray se retira dfinitivement sur Ulm, et Moreau marcha
toujours sur une longue ligne  peu prs perpendiculaire au Danube. Le
13 mai il tait au del de l'Iller, sans avoir rencontr de rsistance
srieuse au passage de cette rivire. La droite et la rserve taient
 Ungerhausen, Kellmntz, Iller-Aicheim, Illertissen. Saint-Cyr fut
plac au confluent de l'Iller et du Danube,  cheval sur l'Iller,
occupant le pont d'Unterkirchberg, et se liant avec Sainte-Suzanne,
qui s'avanait par la rive gauche du Danube. De l'abbaye de Wiblingen,
o se trouvait la division Ney, et o Saint-Cyr avait son
quartier-gnral, on pouvait voir distinctement les troupes
autrichiennes dans le vaste camp retranch d'Ulm.

[En marge: tat des deux armes aprs ces premires oprations.]

Les deux armes venaient d'tre rejointes par tous leurs corps
dtachs. Le marchal de Kray avait ralli  lui M. de Kienmayer les
jours prcdents, et, depuis, M. Sztarray. Moreau, ayant sous sa main
le corps de Sainte-Suzanne, se trouvait maintenant au grand complet.
Les deux armes avaient fait des pertes; mais celles des Autrichiens
taient de beaucoup plus considrables que les ntres. On les estimait
 30 mille hommes en prisonniers, morts ou blesses. L'histoire est
rduite  cet gard aux conjectures, car le jour des batailles les
gnraux attnuent toujours les pertes, et quand il faut rclamer des
secours de leur gouvernement, exagrent constamment le nombre des
morts, des blesss et des malades. On ne sait donc jamais avec une
entire exactitude le total des soldats vritablement prsents sous
les armes. M. de Kray, entr en campagne avec 110 ou 115 mille hommes
 l'arme active, et 35 ou 40 mille dans les places, devait en avoir,
tout au plus, 80 mille aujourd'hui, mais extnus de fatigues et
compltement dmoraliss.

On estimait la perte de l'arme franaise  4 mille morts, 6 ou 7
mille blesss, quelques fivreux, quelques prisonniers, en tout 12 ou
13 mille hommes, actuellement hors de service, sur lesquels l'arme
devait en recouvrer 4  5 mille aprs un peu de repos. Ce calcul
rduisait pour le moment  90 mille soldats, ou un peu moins, l'arme
active de Moreau. Mais il allait tre oblig de faire un grand
dtachement, conformment  la convention signe avec le gnral
Berthier  l'ouverture de la campagne. On avait stipul dans cette
convention que, M. de Kray une fois pouss  huit ou dix marches du
lac de Constance, Lecourbe se replierait sur les Alpes, pour se
joindre  l'arme de rserve. Les dangers de Massna rendaient urgente
l'excution de cet engagement, et ce n'tait pas le vain motif
d'arrter Moreau au milieu de ses succs qui faisait redemander le
corps de Lecourbe, c'tait la plus lgitime des raisons, celle de
sauver Gnes et la Ligurie. L'arme de rserve, runie avec tant
d'efforts, ne contenait pas plus de 40 mille hommes de troupes
aguerries; il lui fallait bien un renfort pour la mettre en mesure de
tenter l'opration extraordinaire qu'elle devait essayer au del des
Alpes.

[En marge: Mission de Carnot auprs de Moreau.]

Le Premier Consul, qui tait press d'agir du ct de l'Italie,
voulant tout  la fois mnager Moreau et assurer cependant l'excution
de ses ordres, fit choix du ministre de la guerre lui-mme, de Carnot,
pour porter au quartier-gnral de l'arme du Rhin l'injonction
formelle de dtacher Lecourbe vers le Saint-Gothard. Les lettres qui
accompagnaient cet ordre taient pleines de cordialit et
irrsistibles de raison. Le Premier Consul savait bien que ce ne
serait pas Lecourbe et 25 mille hommes qu'on lui enverrait; mais si on
lui en envoyait 15 ou 16 mille seulement, il se tenait pour satisfait.

Moreau reut Carnot avec chagrin; il excuta nanmoins avec fidlit
les ordres que ce ministre lui apportait. Carnot, en bon citoyen,
dissipa les nuages qui auraient pu s'lever dans cet esprit faible et
facile  tromper, et fit renatre en lui la confiance envers le
Premier Consul, que de dtestables brouillons cherchaient  dtruire.

[En marge: Dtachement de l'arme du Rhin envoy vers les Alpes.]

Quelques historiens flatteurs de Moreau, mais flatteurs depuis 1815,
ont lev  25 mille hommes le dtachement enlev  l'arme
d'Allemagne. Moreau lui-mme, rpondant au Premier Consul, ne
l'valuait pas au del de 17,800; et ce nombre tait exagr. Il ne
passa pas en Suisse pour franchir le Saint-Gothard plus de 15  16
mille soldats. Il resta donc  Moreau 72 mille combattants environ, et
bientt 75 par le mouvement des hpitaux[8]. C'tait plus qu'il n'en
fallait pour battre 80 mille Autrichiens. M. de Kray n'en avait pas
davantage, en effet, et ils taient entirement abattus, incapables de
supporter la moindre rencontre srieuse avec les Franais.

[Note 8: C'est d'aprs la correspondance mme de Moreau que
j'tablis ces nombres. Tous les calculs de cette correspondance sont
exagrs au profit de Moreau. Il estime pour lui-mme les bataillons 
650 hommes, et  700 pour le dtachement envoy en Italie. Le calcul
ne saurait tre vrai, car, envoyant les corps tels qu'ils taient, si
les bataillons se trouvaient rduits  650 dans son arme, ils ne
pouvaient pas tre  700 dans le corps qu'on en dtachait.]

Moreau, pour ne pas amoindrir son arme aux yeux de l'ennemi, en
laissa subsister la composition actuelle, et prit les 16 mille hommes
qu'il destinait au Premier Consul sur tous les corps existants. Chacun
de ces corps fournit son contingent, et on dissimula ainsi le mieux
qu'on put cette diminution de forces. Moreau voulut garder Lecourbe,
qui,  lui seul, valait bien des mille hommes. Lecourbe lui fut
laiss, et le brave gnral Lorges dut commander le dtachement.
Carnot repartit immdiatement pour Paris, aprs avoir vu s'acheminer
les troupes destines  passer le Saint-Gothard.

Cette opration se fit pendant les 11, 12 et 13 mai (21, 22 et 23
floral). L'arme franaise resta forte de 72 mille combattants
environ, sans compter les garnisons des places, la division
d'Helvtie, et ce que les hpitaux devaient lui rendre. Elle se
retrouvait, du reste, au mme effectif qu'avant l'arrive du corps de
Sainte-Suzanne, effectif qui lui avait suffi pour tre toujours
victorieuse.

M. de Kray s'tait tabli  Ulm, o, depuis long-temps, tait prpar
un camp retranch destin  servir d'asile aux troupes impriales. Des
deux systmes de dfense dont nous avons parl, celui de longer le
pied des Alpes en se couvrant de tous les affluents du Danube, ou de
se tenir  cheval sur ce fleuve pour manoeuvrer sur ses deux rives, le
second avait t prfr par le conseil aulique, et fut parfaitement
suivi par M. de Kray. Le premier serait bon dans le cas o l'on
voudrait tenir en communication permanente les deux armes d'Italie et
d'Allemagne. Il prsente peu de force dans ses premiers chelons, car
l'Iller, le Lech, l'Isar, l'Inn, ne deviennent que successivement des
obstacles de quelque valeur, et le dernier seul est un obstacle
considrable, point invincible toutefois, car il n'y en a pas de ce
genre  la guerre. Mais une arme qui, renonant aux communications
avec l'Italie, se place sur le Danube mme, ayant tous les ponts  sa
disposition, les dtruisant successivement  mesure qu'elle se retire,
pouvant passer sur l'une ou l'autre rive, tandis que l'ennemi est fix
sur une seule; pouvant, si cet ennemi veut percer directement sur
Vienne, le suivre  l'abri du Danube, et se jeter sur ses derrires
pour le punir de la premire faute qu'il aura commise, une arme ainsi
place est dans la position, gnralement juge la meilleure pour
couvrir l'Autriche.

[En marge: Position de M. de Kray  Ulm.]

M. de Kray s'tait donc plac  Ulm, o de grands travaux avaient t
faits pour le recevoir. (Voir la carte n 7.) On sait que, sur ce
point, la rive gauche du Danube, forme des premiers escarpements des
montagnes de Souabe, domine toujours la rive droite. Ulm est au pied
des hauteurs de la rive gauche, sur le Danube mme. L'enceinte en
avait t rpare. Une tte de pont avait t construite sur la rive
oppose. Toutes les hauteurs en arrire d'Ulm, notamment le
Michelsberg, taient couvertes d'artillerie. Si les Franais se
prsentaient par la rive droite, l'arme autrichienne appuyant l'une
de ses ailes  Ulm, l'autre au couvent lev d'Elchingen, couverte par
le fleuve, et labourant de ses boulets le terrain, plat de la rive
droite, tait inattaquable. Si les Franais se prsentaient par la
rive gauche, alors l'arme autrichienne avait une position tout aussi
assure. Il faut, pour le comprendre, savoir que la position d'Ulm est
couverte sur la rive gauche par la rivire de la Blau, qui descend des
montagnes de Souabe, pour se jeter dans le Danube, tout prs d'Ulm, en
formant un ravin profond. Si donc les Franais passaient le Danube
au-dessus d'Ulm, pour attaquer par la rive gauche, l'arme
autrichienne changeait de position. Au lieu de faire face au cours du
Danube, elle lui tournait le dos, et se couvrait par le cours de la
Blau. Elle avait son aile gauche  Ulm, son centre au Michelsberg, son
aile droite  Lahr et Jungingen. Il fallait faire plusieurs marches
sur la rive gauche, pour tourner cette nouvelle position, et
abandonner alors entirement la rive droite, ce qui pouvait renverser
toutes les combinaisons de la campagne, car on dcouvrait la route des
Alpes. Tel fut le camp o les soldats puiss de M. de Kray trouvrent
asile pour quelque temps.

[En marge: Proposition d'enlever Ulm de vive force, faite par
Saint-Cyr, refuse par Moreau.]

Saint-Cyr tait au couvent de Wiblingen. Des fentres de ce couvent
il voyait distinctement, mme sans le secours des lunettes d'approche,
la position des Autrichiens. Plein de confiance dans l'audace des
Franais, il offrait, et plusieurs gnraux offraient avec lui,
d'enlever le camp ennemi de vive force. Ils en rpondaient sur leur
tte, et il faut convenir que si on pouvait se dfier de l'audace de
quelques-uns d'entre eux, comme Ney ou Richepanse, le tacticien
Saint-Cyr, esprit froid, mthodique et sr, mritait toute confiance.
Mais Moreau tait trop prudent pour hasarder un assaut de cette
nature, et pour fournir  M. de Kray l'occasion de gagner une bataille
dfensive. Il est vrai que si Moreau tait vainqueur, l'arme
autrichienne, jete dans le Danube, devait tre  moiti dtruite, et
la campagne termine. Mais Moreau chouant dans son attaque, il
fallait rtrograder; la campagne d'Allemagne tait compromise; et,
plus que tout cela, la campagne dcisive d'Italie tait peut-tre
rendue impossible. Moreau agissait,  la guerre, sans grandeur, mais
avec sret. Il laissa dire les braves gens qui rpondaient de
culbuter les Autrichiens, et refusa de tenter une attaque de vive
force. Restait la guerre de manoeuvres. On pouvait passer sur la rive
gauche au-dessus d'Ulm, mouvement que nous venons de dcrire; mais il
fallait alors, pour tourner les Autrichiens dans cette position,
s'engager tellement sur la rive gauche, que la Suisse cessait d'tre
couverte, et que le dtachement envoy vers les Alpes tait compromis.
On pouvait, en restant sur la rive droite, descendre le Danube fort
au-dessous d'Ulm, le passer loin des Autrichiens, et faire tomber
leur position en les coupant du bas Danube. Mais en descendant le
fleuve on livrait les derrires de l'arme, on laissait encore
dcouverte la route de la Suisse. Moreau renona donc  dloger M. de
Kray par aucun de ces moyens; et, bien qu'avec la qualit de ses
troupes il pt tout hasarder, on ne saurait le blmer de tant de
mesure, surtout de tant de scrupule  suivre le plan qui couvrait le
mieux les oprations du Premier Consul, son chef, mais son mule.

Il rsolut alors de faire une manoeuvre qui tait la vritable,
c'tait de se diriger sur Augsbourg, c'est--dire de ngliger le cours
du Danube, pour traverser ses affluents, et faire tomber toutes les
lignes de dfense des Autrichiens par une marche directe sur le coeur
de l'empire. Cette manoeuvre, srieusement excute, aurait
infailliblement dtach M. de Kray du Danube et de son camp d'Ulm pour
l'attirer  la suite de l'arme franaise. Elle tait trs-hardie,
sans toutefois dcouvrir les Alpes, puisqu'elle plaait Moreau
toujours  leur pied. Mais il n'y avait pas de demi-parti  prendre:
il fallait ou rester immobile devant Ulm, ou se porter rsolument sur
Augsbourg et sur Munich; car une simple dmonstration n'tait pas
capable de tromper M. de Kray, et pouvait seulement exposer les corps
laisss en observation prs d'Ulm. Moreau commit ici une faute qui
faillit avoir de graves consquences.

[En marge: Mouvement de Moreau sur Augsbourg.]

Les 13, 14 et 15 mai, il dpassa le cours de l'Iller. Laissant
Sainte-Suzanne seul sur la gauche du Danube, et Saint-Cyr au confluent
de l'Iller et du Danube, il porta le corps de la rserve sur la
Guntz,  Babenhausen, Lecourbe au del de la Guntz,  Erkheim, un
corps de flanqueurs  Kempten, route du Tyrol. (Voir la carte n 2.)
Dans cette position singulire, tendue de vingt lieues, touchant 
Ulm d'un ct, menaant Augsbourg de l'autre, il ne pouvait pas
tromper M. de Kray sur le danger d'une marche sur Munich, et devait
lui inspirer tout au plus la tentation de se jeter en masse sur le
corps de Sainte-Suzanne, rest seul  la gauche du Danube. Si M. de
Kray et cd  cette dernire tentation, en y employant toutes ses
forces, Sainte-Suzanne tait perdu.

[En marge: Danger de Sainte-Suzanne, laiss seul  la gauche du
Danube.]

Les ordres donns le 15 (25 floral)  Saint-Cyr s'excutaient le 16
au matin, quand Sainte-Suzanne fut assailli  Erbach par une masse
norme de cavalerie. Sa division de droite, commande par le gnral
Legrand, tait  Erbach et Papelau, le long du Danube; sa division de
gauche, commande par Souham, tait  Blaubeuren,  cheval sur la
Blau; la rserve, sous le gnral Colaud, un peu en arrire des deux
divisions. Le combat commena par une nue de cavaliers, qui de tous
cts envelopprent nos colonnes. Tandis que nos soldats taient
chargs par de nombreux escadrons, des masses d'infanterie, sorties
d'Ulm et remontant le Danube, prparaient une attaque plus srieuse.
Deux colonnes d'infanterie et de cavalerie se dirigrent l'une sur
Erbach, pour assaillir et envelopper les deux brigades dont se
composait la division Legrand, l'autre sur Papelau, pour couper la
division Legrand de la division Souham. Le gnral Legrand fit alors
oprer un mouvement rtrograde  ses troupes. Elles se retirrent
lentement  travers des bois, puis eurent  dboucher sur des plateaux
entre Donaurieden et Ringingen. Les troupes excutrent ce mouvement
de retraite avec un aplomb remarquable. Elles mirent plusieurs heures
 cder un terrain peu tendu, s'arrtant  chaque instant, se formant
en carr, et renversant sous un feu terrible la cavalerie qui les
poursuivait. La division Souham, assaillie sur ses deux flancs, fut
oblige d'excuter un mouvement semblable, et de se concentrer sur
Blaubeuren, derrire la Blau, jetant dans le profond ravin que forme
cette rivire les Autrichiens qui la serraient de trop prs.

C'est la division Legrand qui se trouvait le plus en danger, parce
qu'elle tait place prs du Danube, et que, pour ce motif, l'ennemi
voulait l'accabler, afin d'intercepter tous les secours qui pouvaient
arriver de l'autre rive du fleuve. Les deux brigades dont elle se
composait se dfendaient toujours vaillamment, lorsque, dans un moment
o l'infanterie se retirait, et o l'artillerie lgre remettait ses
pices sur l'avant-train pour se retirer aussi, la cavalerie ennemie,
revenant  la charge, fondit tout  coup sur cette malheureuse
division. Le brave adjudant-gnral Levasseur, qui avait t dmont
dans une charge, se saisit d'un cheval, courut au 10e rgiment de
cavalerie, qui s'loignait du champ de bataille, le ramena  l'ennemi,
chargea les escadrons autrichiens, dix fois suprieurs en nombre, et
arrta leur marche. L'artillerie eut le temps d'enlever ses pices,
de prendre une position en arrire, et de protger  son tour la
cavalerie qui venait de la sauver.

Dans cet intervalle de temps, le gnral Sainte-Suzanne tait arriv,
avec une partie de la division Colaud, au secours de la division
Legrand. Le gnral Decaen, avec le reste, tait all au secours de la
division Souham,  Blaubeuren. Le combat se rtablit donc; mais il
pouvait, malgr ce renfort, finir d'une manire dsastreuse, car on
avait  craindre que l'arme autrichienne ne se jett en masse sur le
corps de Sainte-Suzanne. Heureusement Saint-Cyr, plac de l'autre ct
du Danube, ne laissant pas cette fois craser ses camarades, comme on
l'en a souvent accus, accourait en toute hte. Entendant la canonnade
sur la rive gauche, il avait fait partir aides-de-camp sur
aides-de-camp pour ramener ses divisions des bords de l'Iller aux
bords du Danube. Il avait ordonn de ne pas perdre de temps, de
replier sur-le-champ les postes avancs, mais de faire partir
immdiatement le gros des troupes sans attendre ces postes. Un corps
laiss en arrire devait les recueillir. Quant  lui, plac sur le
pont d'Unterkirchberg, qui se trouve sur l'Iller, ds qu'un corps
arrivait, infanterie, cavalerie ou artillerie, il le lanait  la
course sur le Danube, aimant mieux ce dsordre d'un moment qu'une
perte de temps. Il s'tait ensuite rendu de sa personne sur le bord
mme du Danube. L'ennemi, se doutant que Sainte-Suzanne pourrait tre
secouru, avait rompu tous les ponts jusqu' la hauteur de Dischingen.
Voyant Saint-Cyr qui faisait effort pour trouver un gu ou rtablir
un pont, il avait rang une partie de ses troupes le long de la rive
gauche, afin de faire face  celles de Saint-Cyr arrivant par la rive
droite. Il avait de plus engag une vive canonnade,  laquelle
Saint-Cyr s'tait mis  rpondre en toute hte. Ce combat  coups de
canon, engag d'une rive  l'autre, inspira aux Autrichiens sortis
d'Ulm des craintes pour leur retraite, les ramena en arrire, dgagea
un peu Sainte-Suzanne, et rpandit dans les rangs de nos malheureux
soldats, qui depuis douze heures soutenaient un combat dsespr, une
joie des plus vives, une ardeur toute nouvelle. Ils demandrent 
Sainte-Suzanne de se reporter en avant, ce qui leur fut accord. Alors
toutes nos divisions s'branlrent  la fois; on ramena les
Autrichiens sous le canon d'Ulm; mais, en parcourant le champ de
bataille, qu'on tait si joyeux de reconqurir, on le trouva couvert
de nos morts et de nos blesss. Du reste, la perte des Autrichiens
n'tait pas moindre que la ntre. Quinze mille Franais s'taient
battus toute une journe contre 36 mille hommes, dont 12 mille de
cavalerie. M. de Kray n'avait cess d'tre prsent sur le champ de
bataille.

Sans la bravoure des troupes, l'nergie et les talents des gnraux,
la faute qu'avait commise Moreau et t punie de la perte de notre
aile gauche. Moreau se rendit immdiatement  cette aile, et, comme si
sa pense et t attire subitement de ce ct par un pur accident,
il rsolut de faire passer son arme tout entire sur la rive gauche
du fleuve.

[En marge: Moreau passe sur la rive gauche avec toute son arme.]

Le 17 (27 floral), laissant Sainte-Suzanne se reposer dans les
positions de la veille, il ramena le corps de Saint-Cyr entre l'Iller
et le Danube. Il porta la rserve qui tait sous ses ordres 
Unterkirchberg, sur l'Iller mme, et ordonna  Lecourbe de se rabattre
entre la Guntz et Weissenhorn. Le 18 l'arme fit un second mouvement
vers sa gauche: Sainte-Suzanne fut port au del de la Blau, Saint-Cyr
au del du Danube, la rserve  Gocklingen, sur le Danube mme, prte
 franchir le fleuve. Le 19 la manoeuvre fut encore plus prononce:
Sainte-Suzanne avait compltement tourn Ulm, il avait son
quartier-gnral  Urspring; Saint-Cyr tait sur les deux rives de la
Blau, son quartier-gnral  Blaubeuren; la rserve avait pass le
Danube entre Erbach et la Blau; Lecourbe tait prt  franchir ce
fleuve.

[En marge: Ttonnements de Moreau. Il repasse de nouveau sur la rive
droite.]

Tout semblait annoncer une attaque de vive force sur le camp retranch
d'Ulm. Dans cette position nouvelle, M. de Kray avait sa gauche  Ulm,
son centre sur la Blau, sa droite  Elchingen. Il avait ainsi le dos
au Danube, et dfendait le revers de la position d'Ulm. Moreau, aprs
avoir fait une reconnaissance attentive, trompa l'attente de ses
lieutenants, qui croyaient voir dans ce mouvement sur la gauche un
projet srieux, et qui dsiraient d'ailleurs une entreprise hardie sur
le camp des Autrichiens, parce qu'ils en regardaient le succs comme
infaillible. Saint-Cyr insista de nouveau, et ne fut point cout,
Moreau prit le parti de s'en aller, ne voulant pas hasarder une
attaque de vive force le long de la Blau, ne voulant pas non plus
tourner tout  fait la position par sa gauche, de crainte de trop
dcouvrir la Suisse. Il prescrivit encore une fois  toute l'arme de
repasser sur la rive droite. Le 20 mai et les jours suivants, l'arme
dcampa, au grand dplaisir des soldats et des gnraux, qui
comptaient sur un assaut, et au grand tonnement des Autrichiens, qui
le redoutaient.

Ces faux mouvements eurent le grand inconvnient de relever un peu le
moral de l'arme autrichienne, sans abattre toutefois celui de l'arme
franaise, qu'il tait difficile d'branler, tant elle avait le
sentiment de sa supriorit. Moreau et pu tenter un mouvement que
nous avons indiqu plus haut, et qui, excut plus tard, lui valut un
beau triomphe. C'tait de descendre le Danube, de menacer M. de Kray
d'un passage au-dessous d'Ulm, et de l'obliger  dcamper, en lui
donnant des inquitudes sur sa ligne de communication. Mais Moreau
craignait toujours de dcouvrir la route des Alpes. Il eut donc la
pense de faire une seconde dmonstration sur Augsbourg, pour essayer
encore une fois de tromper les Autrichiens, et de leur persuader que,
laissant Ulm en arrire, il marchait dfinitivement sur la Bavire,
peut-tre mme sur l'Autriche. Le 22 mai (2 prairial), toute l'arme
franaise avait repass le Danube; Lecourbe, avec l'aile droite,
menaait Augsbourg par Landsberg, et Sainte-Suzanne, avec l'aile
gauche, se tenait  quelque distance du Danube, entre Dellmensingen et
Achstetten. Ce mme jour, 22, le prince Ferdinand,  la tte de 12
mille hommes, dont moiti au moins de cavalerie, soit pour nous
retenir prs d'Ulm, soit pour reconnatre nos intentions, fit sur
Sainte-Suzanne une attaque qui fut chaudement repousse. Les troupes
s'y comportrent avec leur vigueur accoutume, et le gnral Decaen
s'y distingua. Les jours suivants, Moreau continua son mouvement. Le
27 mai (7 prairial), Lecourbe s'empara avec autant de hardiesse que
d'intelligence du pont de Landsberg sur le Lech, et le 28 entra dans
Augsbourg. M. de Kray ne se laissa point branler par cette
dmonstration, et resta obstinment dans Ulm. C'est, il faut le dire,
la meilleure de ses dterminations, et celle qui fait le plus
d'honneur  sa fermet et  son jugement.

[En marge: Position dfinitive de Moreau en avant d'Augsbourg, en
attendant les vnements d'Italie.]

Ds ce moment, Moreau se renferma dans une inaction calcule. Il
rectifia sa position et la rendit meilleure. Au lieu de former une
longue ligne dont l'extrmit seule touchait au Danube, position qui
exposait notre corps de gauche  des combats ingaux avec l'arme
autrichienne tout entire, il excuta un changement de front, et
dsormais faisant face au Danube, il se rangea paralllement  ce
fleuve, mais  une assez grande distance, sa gauche appuye  l'Iller,
sa droite  la Guntz, son arrire-garde occupant Augsbourg, et un
corps de flanqueurs observant le Tyrol. L'arme franaise prsentait
ainsi une masse assez resserre pour ne plus avoir  craindre de
combat isol sur l'une de ses ailes, et ne pouvait courir d'autre
chance que celle d'une grande bataille, que tout le monde souhaitait
dans nos rangs, car elle et t la perte dfinitive de l'arme
impriale.

Dans cette position, maintenant irrprochable, Moreau avait
l'intention d'attendre les rsultats de la campagne que le Premier
Consul tentait en ce moment au del des Alpes. Ses lieutenants le
pressant vivement de sortir de son inaction, il s'obstinait  leur
rpondre que ce serait une imprudence d'en faire davantage, avant
d'avoir des nouvelles d'Italie; que, si le gnral Bonaparte
russissait sur cette partie du thtre de la guerre, on essayerait
alors, contre M. de Kray, une manoeuvre dcisive; mais, que si l'arme
franaise n'tait pas heureuse au del des Alpes, on serait bien
embarrass des progrs mme qu'on aurait faits en Bavire.
L'entreprise du gnral Bonaparte, dont le secret tait connu de
Moreau, avait quelque chose d'extraordinaire pour un esprit comme le
sien; il n'est donc pas tonnant qu'il cont des inquitudes, et
qu'il ne voult pas se porter en avant sans connatre avec certitude
le sort de l'arme de rserve.

Moreau, par suite de ces rsolutions, eut de vives altercations avec
certains de ses lieutenants, notamment avec Saint-Cyr. Celui-ci se
plaignait de l'inaction dans laquelle on se renfermait, et surtout de
la partialit qui rgnait dans les distributions faites aux divers
corps d'arme. Le sien, disait-il, manquait souvent de pain, tandis
que celui du gnral en chef,  ct duquel il tait plac, vivait
dans l'abondance. Ce n'taient pas les ressources qui manquaient
depuis la prise des magasins de l'ennemi, mais les moyens de
transport. Saint-Cyr eut  ce sujet plus d'une contestation; il tait
videmment brouill avec l'tat-major qui entourait Moreau, et c'tait
l le motif principal de ces fcheuses msintelligences. Le gnral
Grenier venait d'arriver. Saint-Cyr voulait que Moreau donnt  ce
gnral le commandement de la rserve, pour qu'il pt s'affranchir des
proccupations et de la partialit, consquences invitables d'un
commandement particulier. Moreau, malheureusement, n'en voulut rien
faire; Saint-Cyr alors se retira sous prtexte de sant, et priva
l'arme du plus habile de ses officiers gnraux. Du reste, Saint-Cyr
tait fait pour commander seul, et non pour obir. Le gnral
Sainte-Suzanne se retira aussi par suite des mmes msintelligences.
Il fut envoy sur le Rhin pour former un corps destin  couvrir les
derrires de l'arme d'Allemagne, et  contenir les forces du baron
d'Albini. Le gnral Grenier prit la place de Saint-Cyr, et Richepanse
celle de Sainte-Suzanne. Moreau, dont les soldats taient assez bien
pourvus de vivres, et qui tait fortement tabli dans sa nouvelle
position, prit le parti d'attendre, et crivit au Premier Consul les
paroles suivantes, qui peignent parfaitement sa situation et ses
intentions:

                        Babenhausen, 7 prairial an VIII (27 mai 1800).

Nous attendons avec impatience, citoyen Consul, l'annonce de vos
succs. M. de Kray et moi nous ttonnons ici, lui, pour tenir autour
d'Ulm, moi, pour qu'il quitte le poste...

Il et t dangereux, pour vous surtout, que je portasse la guerre
sur la rive gauche du Danube. Notre position actuelle a forc M. le
prince de Reuss  se porter aux dbouchs du Tyrol, aux sources du
Lech et de l'Iller; ainsi, il n'est pas dangereux pour vous.

Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et mandez-moi tout ce
qu'il est possible de faire pour vous.....

Si M. de Kray vient  moi, je recule encore jusqu' Memmingen; je m'y
fais joindre par le gnral Lecourbe, et nous nous battrons. S'il
marche sur Augsbourg, j'y marche galement; il quittera son appui
d'Ulm, et puis nous verrons ce qu'il y aura  faire pour vous couvrir.

Nous aurions plus d'avantages  guerroyer sur la rive gauche du
Danube, et  faire contribuer le Wurtemberg et la Franconie; mais cela
ne vous arrangerait pas, puisque l'ennemi pourrait faire descendre des
dtachements en Italie, en nous laissant ravager les princes d'empire.

Recevez l'assurance de mon attachement,

                                        Sign MOREAU.

[En marge: Caractre des oprations que venaient d'excuter Moreau.]

Un mois et deux jours s'taient couls, et si Moreau n'avait pas
obtenu de ces rsultats prompts et dcisifs, qui terminent d'un coup
toute une campagne, comme il l'aurait pu en passant le Rhin sur un
seul point vers Schaffouse, en se jetant en masse sur la gauche de M.
de Kray, et en livrant les batailles d'Engen et de Moesskirch avec ses
forces runies; comme il l'aurait pu encore en culbutant l'arme
autrichienne dans le Danube  Sigmaringen, en l'enlevant de vive force
dans le camp d'Ulm, ou en l'obligeant  dcamper par une manoeuvre
dcide sur Augsbourg; nanmoins il avait rempli la condition
essentielle du plan de campagne, il avait pass le Rhin sans accident,
en prsence de l'arme autrichienne; il lui avait livr deux grandes
batailles, et, bien que la concentration des forces et t
insuffisante, il avait gagn ces batailles par sa fermet, son bon
jugement sur le terrain; enfin, malgr ses ttonnements devant Ulm, il
avait cependant enferm les Autrichiens autour de cette place, et les
y tenait bloqus, leur coupant la route de la Bavire et du Tyrol, et
pouvant lui-mme attendre dans une bonne position le rsultat des
vnements d'Italie. Si on ne trouve pas l cet esprit suprieur,
dcid, qui constitue les grands capitaines, on y trouve un esprit
sage, calme, rparant par son aplomb les fautes d'une intelligence
trop peu tendue et d'un caractre trop peu rsolu; on y trouve enfin
un excellent gnral, comme il faut en souhaiter souvent aux nations,
comme l'Europe n'en avait pas un pareil: car il avait t donn  la
France  cette poque,  la France, qui avait dj le gnral
Bonaparte, de possder encore Moreau, Klber, Desaix, Massna,
Saint-Cyr, c'est--dire les meilleurs gnraux du second ordre; et il
faut ajouter qu'elle avait dj produit Dumouriez et Pichegru! Temps
de prodigieuse mmoire, qui doit nous inspirer quelque confiance en
nous-mmes, et prouver  l'Europe que toute notre gloire dans ce
sicle n'est pas due  un seul nomme, qu'elle n'est pas le produit de
ce hasard si rare qui enfante des gnies tels qu'Annibal, Csar ou
Napolon.

Ce qu'on pouvait surtout reprocher  Moreau, c'tait le dfaut de
vigueur dans le commandement; c'tait de se laisser entourer, dominer,
par une coterie militaire; c'tait de permettre aux msintelligences
de natre autour de lui, de se priver ainsi de ses meilleurs
officiers, et de ne pas savoir corriger, par la force de sa volont,
une organisation d'arme vicieuse, qui portait ses lieutenants 
l'isolement et  des actes de mauvaise confraternit militaire.
Moreau, comme nous l'avons dit bien des fois, comme nous aurons trop
souvent  le redire, pchait par le caractre. Que n'avons-nous devant
les yeux un voile, qui nous cache  nous-mme, qui puisse cacher aux
autres, la triste suite des temps, et nous permette de jouir, sans
mlange, des nobles et sages exploits de ce guerrier, dont la jalousie
et l'exil n'avaient pas encore altr le coeur!

Il faut nous transporter maintenant sur un thtre diffrent, pour y
tre tmoins d'un spectacle fort diffrent aussi: la Providence, si
riche en contrastes, va nous montrer un autre esprit, un autre
caractre, une autre fortune, et, pour l'honneur de notre pays, des
soldats toujours les mmes, c'est--dire toujours intelligents,
dvous et intrpides.

FIN DU LIVRE TROISIME.




LIVRE QUATRIME.

MARENGO.

     Le Premier Consul attend avec impatience les nouvelles
     d'Allemagne.--Ces nouvelles arrives et annonant des succs, il se
     dcide  partir pour l'Italie.--Dtresse de la garnison de Gnes
     porte au comble.--Constance de Massna.--Le Premier Consul se hte
     de venir  son secours, en excutant le projet de passer les
     grandes Alpes.--Dpart du Premier Consul, sa feinte apparition 
     Dijon, son arrive  Martigny, dans le Valais.--Choix du
     Saint-Bernard pour franchir la grande chane.--Moyens imagins pour
     transporter l'artillerie, les munitions, les vivres et tout le
     matriel.--Commencement du passage.--Difficults inoues surmontes
     par le dvouement des troupes.--Obstacle imprvu du fort de
     Bard.--Surprise et douleur de l'arme  la vue de ce fort, jug
     d'abord imprenable.--L'infanterie et la cavalerie font un dtour,
     et vitent l'obstacle.--L'artillerie, trane  bras, passe sous le
     feu du fort.--Prise d'Ivre, et dploiement de l'arme dans les
     plaines du Pimont, avant que les Autrichiens se soient douts de
     son existence et de sa marche.--Passage simultan du Saint-Gothard
     par le dtachement form des troupes d'Allemagne.--Plan du gnral
     Bonaparte une fois descendu en Lombardie.--Il se dcide  se rendre
      Milan pour rallier les troupes venues d'Allemagne, et envelopper
     ensuite M. de Mlas.--Longues illusions de M. de Mlas dtruites
     tout  coup.--Douleur de ce vieux gnral.--Ses ordres incertains
     d'abord, puis positifs, d'vacuer les bords du Var et les environs
     de Gnes.--Dernires extrmits, de Massna.--L'impuissance absolue
     de nourrir les soldats et le peuple de Gnes, l'a rduit  se
     rendre.--Belle capitulation.--Gnes prise, les Autrichiens se
     concentrent en Pimont.--Importance de la route d'Alexandrie 
     Plaisance.--Empressement des deux armes  occuper Plaisance.--Les
     Franais y arrivent les premiers.--Position de la Stradella,
     choisie par le Premier Consul pour envelopper M. de Mlas.--Attente
     de quelques jours dans cette position.--Croyant que les Autrichiens
     lui ont chapp, le Premier Consul va les chercher, et les
     rencontre  l'improviste dans la plaine de Marengo.--Bataille de
     Marengo, perdue et regagne.--Heureuse inspiration de Desaix et sa
     mort.--Regrets du Premier Consul.--Dsespoir des Autrichiens, et
     convention d'Alexandrie, par laquelle ils livrent l'Italie et
     toutes ses places  l'arme franaise.--Quelques jours, employs 
     Milan, par le Premier Consul,  rgler les affaires
     d'Italie.--Conclave  Venise, et promotion de Pie VII  la
     papaut.--Retour du Premier Consul  Paris.--Enthousiasme excit
     par sa prsence.--Suite des oprations sur le Danube.--Passage de
     ce fleuve au-dessous d'Ulm.--Victoire d'Hochstedt.--Moreau
     conquiert toute la Bavire jusqu' l'Inn.--Armistice en Allemagne
     comme en Italie.--Commencement des ngociations de paix.--Arrive 
     Paris de M. de Saint-Julien, envoy par l'empereur
     d'Allemagne.--Fte du 14 juillet aux Invalides.


[En marge: Le Premier Consul attend les nouvelles d'Allemagne avant de
quitter Paris.]

[En marge: Noble rponse de Massna  une bravade du gnral Ott.]

Le Premier Consul n'attendait que le succs de l'arme du Rhin pour
descendre dans les plaines de l'Italie; car il ne pouvait, avant ces
succs, demander  Moreau un dtachement de ses troupes, et M. de Kray
n'tait pas assez compltement spar de M. de Mlas, pour qu'on pt
tout entreprendre sur les derrires de celui-ci. Le Premier Consul les
attendait donc avec une vive impatience, rsolu  quitter Paris et 
prendre le commandement de l'arme de rserve, ds qu'il aurait des
nouvelles certaines et tout  fait rassurantes des oprations de
Moreau. Le temps pressait en effet, vu que Massna tait rduit, dans
Gnes, aux plus cruelles extrmits. Nous l'y avons laiss luttant
contre toutes les forces des Autrichiens avec une arme extnue de
fatigues, et, malgr sa prodigieuse infriorit, faisant essuyer tous
les jours,  l'ennemi, des pertes considrables. Le 10 mai, le gnral
Ott s'tant permis une bravade inconvenante, et ayant annonc 
Massna qu'il tirait le canon pour une victoire remporte sur le
gnral Suchet, nouvelle d'ailleurs fausse, l'illustre dfenseur de
Gnes prpara une rponse clatante  cette bravade. Il sortit de
Gnes sur deux colonnes. L'une de gauche, commande par le gnral
Soult, remonta le Bisagno et tourna le Monte-Ratti; l'autre, commande
par Miollis, attaqua le Monte-Ratti de front. Les Autrichiens,
assaillis avec vigueur, furent prcipits dans les ravins, perdirent
cette position importante et 1,500 prisonniers. Massna rentra le soir
triomphant dans la ville de Gnes, et, le lendemain matin, crivit au
gnral Ott qu'il tirait le canon pour sa victoire de la veille:
vengeance hroque, et digne de ce grand coeur!

[Illustration: Massna. (Au sige de Gnes.)]

[En marge: Attaque malheureuse sur le Monte-Creto.]

Mais c'tait l le terme de ses succs, car ses soldats puiss
pouvaient  peine soutenir le poids de leurs armes. Le 13 mai (23
floral), cet homme si nergique, cdant  un avis de ses gnraux,
consentit presque malgr lui  une opration dont le rsultat fut des
plus malheureux: cette opration avait pour but d'enlever le
Monte-Creto, position importante, qu'il et t sans doute fort
dsirable d'arracher aux Autrichiens, car ils auraient t alors
rejets bien loin de Gnes; mais on avait malheureusement peu de
chances d'y russir. Massna, qui certes ne se dfiait pas de son
arme, car chaque jour il en exigeait et en obtenait les plus grands
efforts, ne la croyait plus capable d'emporter une position, que
l'ennemi dfendrait avec toutes ses forces. Il prfrait faire une
expdition sur Porto-Fino, le long de la mer, pour s'emparer d'un
grand convoi de vivres qu'il savait exister de ce ct. Il cda
cependant, contre son usage,  l'avis de ses lieutenants, et, le 13 au
matin, marcha sur le Monte-Creto. Le combat fut d'abord trs-brillant;
par malheur un orage pouvantable, qui dura quelques heures, brisa les
forces de nos troupes. L'ennemi avait concentr sur ce point des corps
nombreux, et il repoussa dans les valles nos soldats mourants de
faim et de fatigue. Le gnral Soult, tenant  honneur de faire
russir une expdition qu'il avait conseille, rallia autour de lui la
3e demi-brigade, la ramena bravement  l'ennemi, et et russi
peut-tre si un coup de feu, lui fracassant la jambe, ne l'avait
renvers sur le champ de bataille. Ses soldats voulurent l'enlever,
mais ils n'en eurent pas le temps, et ce gnral, qui avait
parfaitement second Massna pendant tout le sige, resta aux mains de
l'ennemi.

[En marge: Famine dans Gnes. meutes des femmes.]

[En marge: Ncessit de dbloquer Gnes avant le 20 mai.]

L'arme rentra fort attriste dans Gnes; mais cependant elle ramenait
encore des prisonniers. Pendant qu'elle combattait, une meute de
femmes avait clat dans l'intrieur de la ville. Ces malheureuses,
pousses par le besoin, parcouraient les rues avec des sonnettes, en
demandant du pain. Elles furent disperses, et le gnral franais eut
ds lors  s'occuper presque uniquement du soin de nourrir la
population de Gnes, qui lui montrait d'ailleurs le plus noble
dvouement. Il s'tait successivement procur, comme on a vu, des
grains pour quinze jours d'abord, puis pour quinze jours encore. Enfin
un btiment entr dans Gnes  l'improviste, en avait apport pour
cinq, ce qui lui avait fourni de quoi vivre pendant plus d'un mois.
Bloqu depuis le 5 avril, ces ressources l'avaient conduit jusqu'au 10
mai. Voyant ses approvisionnements diminuer, il avait rduit la ration
donne quotidiennement au peuple et  l'arme. On y supplait au moyen
d'une soupe faite avec de l'herbe et un peu de viande restant dans la
ville. Les habitants riches trouvaient bien encore  se nourrir, en
achetant au poids de l'or quelques vivres cachs, que les
investigations de la police n'avaient pu dcouvrir pour les consacrer
 la nourriture commune. Aussi Massna n'avait-il  s'inquiter que
des pauvres, auxquels la disette se faisait particulirement sentir.
Il avait impos  leur profit une contribution sur la classe opulente,
et les avait mis ainsi du parti des Franais. Du reste, la majorit de
la population, redoutant les Autrichiens et le rgime politique dont
ils taient les dfenseurs, tait dcide  seconder Massna par sa
rsignation! Frappe de l'nergie de son caractre, elle avait pour
lui autant d'obissance que d'admiration. Toutefois le parti
oligarchique, se servant de quelques malheureux affams, lui suscitait
tous les embarras imaginables. Massna, pour les contenir, faisait
bivouaquer une partie de ses bataillons, avec la mche de leurs canons
allume, sur les principales places de la ville. Mais le pain dont on
vivait encore, et qui tait fait avec de l'avoine, des fves, et tous
les grains qu'on avait pu se procurer, allait s'puiser: on allait
aussi manquer de viande. Au 20 mai il ne devait plus rester que des
matires presque impossibles  employer comme aliments. Il tait donc
urgent de dbloquer la place avant le 20 mai, si on ne voulait voir
Massna fait prisonnier avec toute son arme, et le baron de Mlas,
pouvant ds lors disposer de trente mille hommes de plus, revenir en
Pimont, pour fermer les dbouchs des Alpes.

[En marge: Le Premier Consul acclre autant que possible les
prparatifs de son entre en campagne.]

L'aide-de-camp Franceschi, charg de porter des nouvelles au
gouvernement, et ayant russi,  force d'adresse et d'audace, 
passer  travers les Autrichiens et les Anglais, avait fait connatre
au Premier Consul l'tat dplorable de la place de Gnes. Aussi le
Premier Consul ne ngligeait-il rien pour mettre l'arme de rserve en
mesure de franchir les Alpes, C'est pour ce motif qu'il avait envoy
Carnot en Allemagne, avec un ordre formel des Consuls, de faire partir
le dtachement destin  passer le Saint-Gothard. Lui-mme,
travaillant jour et nuit, correspondant avec Berthier, qui organisait
les divisions d'infanterie et de cavalerie, avec Gassendi et Marmont,
qui organisaient l'artillerie, avec Marescot, qui faisait des
reconnaissances sur toute la ligne des Alpes, il pressait tout le
monde avec cette ardeur entranante, qui lui a servi  porter les
Franais des rives du P aux rives du Jourdain, des rives du Jourdain
 celles du Danube et du Borysthne. Il ne devait quitter Paris, de sa
personne, qu'au dernier moment, ne voulant abandonner le gouvernement
politique de la France, et laisser la place libre aux intrigants et
aux auteurs de complots, que le moins de temps possible. Cependant les
divisions parties de la Vende, de la Bretagne, de Paris, des bords du
Rhne, traversaient la vaste tendue du territoire de la Rpublique,
et leurs ttes de colonnes se montraient dj en Suisse. Il y avait
toujours  Dijon les dpts des corps, plus quelques conscrits et
quelques volontaires, envoys dans cette ville pour accrditer en
Europe l'opinion que l'arme de Dijon tait une pure fable, destine
uniquement  effrayer M. de Mlas. Jusqu' ce moment tout allait 
souhait; l'illusion des Autrichiens tait complte. Les mouvements de
troupes qui se faisaient vers la Suisse, peu aperus grce  la
dispersion des corps, passaient pour des renforts envoys  l'arme
d'Allemagne.

Enfin, tout tant prt, le Premier Consul fit ses dernires
dispositions. Il reut un message du Snat, du Tribunat et du Corps
Lgislatif, lui apportant les voeux de la nation pour qu'il revnt
bientt _vainqueur et pacificateur_. Il rpondit avec une solennit
calcule. Sa rponse devait concourir, avec les articles du
_Moniteur_,  prouver que son voyage, annonc avec tant d'apparat,
tait, comme l'arme de rserve, une feinte, et pas davantage. Il
chargea le consul Cambacrs de prsider  sa place le Conseil d'tat,
qui alors tait en quelque sorte le gouvernement tout entier. Le
consul Lebrun eut mission de veiller  l'administration des finances.
Il leur dit  chacun: Tenez-vous bien; si un vnement survient, ne
vous troublez pas. Je reviendrais comme la foudre accabler les
audacieux qui oseraient porter la main sur le gouvernement.--Il
chargea particulirement ses frres, qui lui taient attachs par un
intrt plus personnel, de le tenir averti de toutes choses, et de lui
donner le signal du retour, si sa prsence devenait ncessaire. Tandis
qu'il publiait son dpart avec ostentation, les Consuls et les
ministres devaient, au contraire, dire en confidence aux propagateurs
de nouvelles, que le Premier Consul quittait Paris pour quelques
jours, et uniquement pour aller passer la revue des troupes prtes 
entrer en campagne.

Au surplus, il partait plein d'esprance et de satisfaction. Son
arme contenait beaucoup de conscrits, mais elle contenait aussi, et
en bien plus grand nombre, des soldats aguerris, habitus  vaincre,
commands par des officiers forms  son cole; il avait en outre dans
la profonde conception de son plan une confiance absolue. D'aprs les
informations les plus rcentes, M. de Mlas s'obstinait  s'enfoncer
dans la Ligurie, moiti de ses forces contre Gnes, moiti contre le
Var. Le Premier Consul, ne doutant plus  ces nouvelles de la russite
de son entreprise, voyait dj, dans son ardente imagination, le point
mme o il rencontrerait et accablerait l'arme autrichienne. Un jour,
avant de partir, couch sur ses cartes, y posant des signes de
diffrentes couleurs, pour figurer la position des corps franais et
autrichiens, il disait devant son secrtaire qui l'coutait avec
surprise et curiosit: Ce pauvre M. de Mlas passera par Turin, se
repliera vers Alexandrie... Je passerai le P, je le joindrai sur la
route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia, et je le battrai
l, l... et, en disant ces mots, il posait un de ses signes 
San-Giuliano. On apprciera tout  l'heure combien tait
extraordinaire cette espce de vision de l'avenir.

[En marge: Dpart du Premier Consul le 6 mai.]

[En marge: Le Premier Consul se rend  Genve puis  Lausanne.]

Il quitta Paris le 6 mai au matin, avant le jour, emmenant avec lui
son aide-de-camp Duroc, et son secrtaire M. de Bourrienne. Arriv 
Dijon, il passa en revue les dpts, les conscrits, qu'on y avait
runis, mais sans matriel, sans tous les accessoires obligs d'une
arme prte  entrer en campagne. Aprs cette revue, qui dut persuader
davantage encore aux espions que l'arme de Dijon n'tait qu'une pure
invention, il se rendit  Genve, et de Genve  Lausanne, o tout
tait srieux, o tout ce qui se faisait devait commencer  dtromper
les incrdules, mais devait les dtromper trop tard pour qu'ils
pussent donner  Vienne des avis encore utiles.

[En marge: Entretien du Premier Consul avec le gnral Marescot.]

Le 13 mai le gnral Bonaparte passa la revue d'une partie de ses
troupes, et entra en confrence avec les officiers qui avaient reu
des rendez-vous, pour lui rendre compte de ce qu'ils avaient fait, et
pour recevoir ses derniers ordres. Le gnral Marescot, charg de la
reconnaissance des Alpes, tait celui qu'il tait le plus impatient
d'entendre. Tous les passages compars, c'tait pour le Saint-Bernard
que se prononait cet officier du gnie, mais il regardait l'opration
comme trs-difficile.--Difficile, soit, rpondit le Premier Consul;
mais est-elle possible?--Je le crois, rpliqua le gnral Marescot,
mais avec des efforts extraordinaires.--Eh bien, partons, fut la seule
rponse du Premier Consul.

[En marge: Raisons de prfrer le Saint-Bernard pour passer les
Alpes.]

C'est le moment de faire connatre les motifs qui le dcidrent 
choisir le Saint-Bernard. Le Saint-Gothard tait rserv aux troupes
venant d'Allemagne et conduites par le gnral Moncey. Ce passage
tait situ sur leur route, et pouvait tout au plus nourrir 45 mille
hommes, car les valles de la haute Suisse taient entirement ruines
par la prsence des armes belligrantes. Restaient les passages du
Simplon, du grand Saint-Bernard, du mont Cenis. Ils n'taient pas
comme aujourd'hui traverss par de grandes routes. Il fallait
dmonter les voitures au pied du col, les transporter sur des
traneaux, pour les remonter de l'autre ct des monts. Ces passages
offraient tous les trois  peu prs les mmes difficults. Cependant
le mont Cenis, frquent plus souvent, tait plus fray que les
autres, et prsentait peut-tre  cause de cela moins d'obstacles
matriels; mais il dbouchait sur Turin, c'est--dire au milieu des
Autrichiens, trop prs d'eux, et ne se prtait pas assez au projet de
les envelopper. Le Simplon, au contraire, le plus loign des trois,
par rapport au point de dpart, offrait les inconvnients opposs. Il
dbouchait, il est vrai, aux environs de Milan, dans un beau pays,
assez loin des Autrichiens, tout  fait sur leurs derrires; mais il
prsentait une difficult fort grande, c'tait celle des distances. Il
fallait, en effet, pour y parvenir, remonter avec le matriel de
l'arme toute la longueur du Valais, ce qui et exig des moyens de
transports que nous n'avions pas  notre disposition. (Voir la carte
n 8.) Au milieu des valles arides et couvertes de glace qu'on allait
traverser, on tait rduit  tout porter avec soi, et ce n'tait pas
une chose indiffrente que d'avoir une vingtaine de lieues de plus 
parcourir. Dans le cas, au contraire, du passage par le Saint-Bernard,
on n'avait  faire que le chemin de Villeneuve  Martigny,
c'est--dire, de l'extrmit du lac de Genve, point o cessait le
moyen de la navigation, jusqu'au pied du col. C'tait une trs-petite
distance  franchir. Le Saint-Bernard dbouchait ensuite dans la
valle d'Aoste, sur Ivre, entre les deux routes de Turin et de
Milan, dans une trs-bonne direction pour envelopper les Autrichiens.
Bien que plus difficile, peut-tre plus prilleux, il mritait la
prfrence,  cause de la brivet du trajet.

[En marge: Dmonstrations accessoires vers plusieurs dbouchs des
Alpes.]

Le Premier Consul se dcida donc  conduire la masse principale de ses
forces par le Saint-Bernard mme. Il emmenait avec lui ce qu'il y
avait de meilleur dans l'arme de rserve, environ 40 mille hommes, 35
mille d'infanterie et d'artillerie, 5 mille de cavalerie. Cependant,
voulant diviser l'attention des Autrichiens, il imagina de faire
descendre par d'autres passages quelques dtachements qu'on n'avait
pas pu runir au gros de l'arme. Non loin du grand Saint-Bernard se
trouve le petit Saint-Bernard, qui, des hauteurs de la Savoie,
dbouche aussi dans la valle d'Aoste. Le Premier Consul dirigea sur
ce passage le gnral Chabran avec la 70e demi-brigade, et quelques
bataillons d'Orient remplis de conscrits. C'tait une division de 5 
6 mille hommes, qui devait rejoindre sur Ivre la colonne principale.
Enfin le gnral Thurreau, qui avec 4 mille hommes de troupes de
Ligurie dfendait le mont Cenis, avait ordre de se prsenter  ce
passage, et d'essayer de pntrer sur Turin. Ainsi l'arme franaise
devait descendre les Alpes par quatre passages  la fois, le
Saint-Gothard, le grand et le petit Saint-Bernard, le mont Cenis. La
masse principale, forte de 40 mille hommes, agissant au centre de ce
demi-cercle, avait la certitude de rallier les 15 mille hommes venus
d'Allemagne, ainsi que les troupes du gnral Chabran, peut-tre
celles du gnral Thurreau, ce qui devait composer une force totale
d'environ 65 mille soldats, et troubler l'esprit de l'ennemi, ne
sachant,  l'aspect de tous ces corps, vers quel point diriger sa
rsistance.

[En marge: Nature de la route  parcourir.]

Le choix des points de passage arrt, il fallait s'occuper de
l'opration elle-mme, consistant  jeter 60 mille hommes avec leur
matriel, de l'autre ct des Alpes, sans routes frayes,  travers
des rochers, des glaciers, et  l'poque la plus redoutable de
l'anne, celle de la fonte des neiges. C'est une chose dj fort
malaise que de traner avec soi un parc d'artillerie, car chaque
pice de canon exige aprs elle plusieurs voitures, et, pour 60
bouches  feu, il fallait en amener environ trois cents; mais, dans
ces hautes valles, les unes frappes de strilit par un hiver
ternel, les autres  peine assez larges pour nourrir leurs rares
habitants, on ne pouvait trouver aucun moyen de vivre. Il fallait
porter le pain pour les hommes, et jusqu'au fourrage pour les chevaux.
La difficult tait donc immense. De Genve jusqu' Villeneuve tout
tait facile, grce au lac Leman et  une navigation de dix-huit
lieues, aussi commode que rapide. (Voir la carte n 8.) Mais de
Villeneuve, point extrme du lac, jusqu' Ivre, dbouch par lequel
on entre dans la riche plaine du Pimont, on avait quarante-cinq
lieues  parcourir, dont dix sur les rochers et les glaciers de la
grande chane. La route de Villeneuve  Martigny, et de Martigny 
Saint-Pierre, tait bonne pour les voitures. L, on commenait 
gravir des sentiers couverts de neiges, bords de prcipices, larges
 peine de deux ou trois pieds, exposs, quand la chaleur du jour se
faisait sentir, au choc d'affreuses avalanches. On avait  peu prs
dix lieues  faire dans ces sentiers, pour arriver de l'autre ct du
Saint-Bernard, au village de Saint-Remy, dans la valle d'Aoste. L,
on retrouvait une route praticable pour les voitures, qui conduisait
par Aoste, Chtillon, Bard, Ivre,  la plaine du Pimont. De tous ces
points on en signalait un seul comme pouvant offrir quelque
difficult: c'tait celui de Bard, o existait, disait-on, un fort,
dont quelques officiers italiens avaient ou parler, mais qui ne
semblait pas devoir prsenter un obstacle srieux. C'taient donc,
comme nous venons de le dire, quarante-cinq lieues  franchir, en
portant tout avec soi, du lac de Genve aux plaines du Pimont, et,
dans ces quarante-cinq lieues, dix sans routes praticables aux
voitures.

[En marge: Moyens employs pour le transport du matriel.]

Voici les dispositions imagines par le Premier Consul pour le
transport du matriel, et excutes sous la direction des gnraux
Marescot, Marmont et Gassendi. D'immenses approvisionnements en grain,
biscuit, avoine, avaient t faits par le lac de Genve  Villeneuve.
Le gnral Bonaparte, sachant qu'avec de l'argent on se procurerait
facilement le concours des robustes montagnards des Alpes, avait
envoy sur les lieux des fonds considrables, sous forme de numraire.
On avait donc, mais dans les derniers jours seulement, attir,  grand
prix, sur ce point, tous les chars--bancs du pays, tous les mulets,
tous les paysans. On avait fait transporter, par ce moyen, de
Villeneuve  Martigny et de Martigny jusqu' Saint-Pierre, au pied du
col, du pain, du biscuit, des fourrages, du vin, de l'eau-de-vie. On y
avait conduit une suffisante quantit de bestiaux vivants.
L'artillerie avec ses caissons y avait t amene. Une compagnie
d'ouvriers, tablie au pied du col,  Saint-Pierre, tait charge de
dmonter les pices, de diviser les affts en fragments numrots,
afin de pouvoir les transporter  dos de mulets. Les canons eux-mmes,
spars des affts, devaient tre disposs sur des traneaux 
roulettes, prpars  Auxonne. Quant aux munitions de l'infanterie et
de l'artillerie, on avait prpar une multitude de petites caisses,
faciles  placer sur des mulets, pour les transporter, comme tout le
reste, au moyen des btes de somme du pays. Une seconde compagnie
d'ouvriers, pourvue de forges de campagne, devait passer la montagne
avec la premire division, s'tablir au village de Saint-Remy, o la
route fraye recommenait, pour y remonter les voitures de
l'artillerie, et remettre les pices sur leurs affts. Telle tait
l'norme tche qu'on s'tait impose. On avait joint  l'arme une
compagnie de pontonniers, dpourvue du matriel propre  jeter des
ponts, mais destine  employer celui qu'on ne manquerait pas de
conqurir en Italie.

Le Premier Consul avait song en outre  s'aider du secours des
religieux tablis  l'hospice du grand Saint-Bernard. Le monde entier
sait que de pieux cnobites, tablis l depuis des sicles, vivent
dans ces affreuses solitudes, au-dessus des rgions habites, pour y
secourir les voyageurs que le mauvais temps a surpris, et quelquefois
ensevelis sous les neiges. Le Premier Consul leur avait envoy au
dernier moment une somme d'argent, afin qu'ils pussent runir une
grande quantit de pain, de fromage et de vin. Un hpital tait
prpar  Saint-Pierre, au pied du col; un autre au revers des monts,
 Saint-Remy. Ces deux hpitaux devaient vacuer les blesss et les
malades, s'il y en avait, sur des hpitaux plus vastes tablis 
Martigny et  Villeneuve.

[En marge: Revue de l'arme au pied des monts.]

Toutes ces dispositions taient acheves; les troupes commenaient 
paratre; le gnral Bonaparte, tabli  Lausanne, les inspectait
toutes, leur parlait, les animait du feu dont il tait plein, et les
prparait  l'immortelle entreprise, qui devait prendre place dans
l'histoire  ct de la grande expdition d'Annibal. Il avait eu soin
d'ordonner deux inspections, une premire  Lausanne, une seconde 
Villeneuve. L, on passait en revue chaque fantassin, chaque cavalier;
et, au moyen de magasins improviss dans chacun de ces lieux, on
fournissait aux hommes les souliers, les vtements, les armes qui leur
manquaient. La prcaution tait bonne, car, malgr toutes les peines
qu'il s'tait donnes, le Premier Consul voyait souvent arriver de
vieux soldats, dont les vtements taient uss, dont les armes taient
hors de service. Il s'en plaignait vivement, et faisait rparer les
omissions dont la prcipitation ou la ngligence des agents, toujours
invitable  un certain degr, tait la cause. Il avait pouss la
prvoyance jusqu' faire placer au pied du col des ateliers de
bourreliers pour rparer les harnais de l'artillerie. Il avait crit
lui-mme plusieurs lettres sur ce sujet, en apparence si vulgaire; et
nous citons cette circonstance pour l'instruction des gnraux et des
gouvernements,  qui la vie des hommes est confie, et qui ont souvent
la paresse ou la vanit de ngliger de tels dtails. Rien, en effet,
de ce qui peut contribuer au succs des oprations,  la sret des
soldats, n'est au-dessous du gnie ou du rang des chefs qui
commandent.

[En marge: Ordre de commencer le passage.]

Les divisions taient chelonnes depuis le Jura jusqu'au pied du
Saint-Bernard, pour viter l'encombrement. Le Premier Consul tait 
Martigny, dans un couvent de Bernardins. De l il ordonnait tout, et
ne cessait de correspondre avec Paris et avec les autres armes de la
Rpublique. Il avait des nouvelles de la Ligurie, qui lui apprenaient
que M. de Mlas, toujours sous l'empire des plus grandes illusions,
mettait tout son zle  prendre Gnes et  forcer le pont du Var.
Rassur sur cet objet important, il fit donner enfin l'ordre du
passage. Quant  lui, il resta de ce ct-ci du Saint-Bernard, pour
correspondre le plus long-temps possible avec le gouvernement, et pour
tout expdier lui-mme au del des monts. Berthier, au contraire,
devait se transporter de l'autre ct du Saint-Bernard pour recevoir
les divisions et le matriel que le Premier Consul allait lui envoyer.

[En marge: Le gnral Lannes ouvre la marche  la tte de
l'avant-garde.]

[En marge: Lannes arriv sans accident de l'autre ct des monts.]

Lannes passa le premier,  la tte de l'avant-garde, dans la nuit du
14 au 15 mai (24-25 floral). Il commandait six rgiments de troupes
d'lite, parfaitement arms, et qui, sous ce chef bouillant,
quelquefois insubordonn, mais toujours si habile et si vaillant,
allaient tenter gaiement cette marche aventureuse. On se mit en route,
entre minuit et deux heures du matin, pour devancer l'instant o la
chaleur du soleil, faisant fondre les neiges, prcipitait des
montagnes de glace sur la tte des voyageurs tmraires qui
s'engageaient dans ces gorges affreuses. Il fallait huit heures pour
parvenir au sommet du col,  l'hospice mme du Saint-Bernard, et deux
heures seulement pour redescendre  Saint-Remy. On avait donc le temps
de passer avant le moment du plus grand danger. Les soldats
surmontrent avec ardeur les difficults de cette route. Ils taient
fort chargs, car on les avait obligs  prendre du biscuit pour
plusieurs jours, et avec du biscuit une grande quantit de cartouches.
Ils gravissaient ces sentiers escarps, chantant au milieu des
prcipices, rvant la conqute de cette Italie, o ils avaient got
tant de fois les jouissances de la victoire, et ayant le noble
pressentiment de la gloire immortelle qu'ils allaient acqurir. Pour
les fantassins la peine tait moins grande que pour les cavaliers.
Ceux-ci faisaient la route  pied, conduisant leur monture par la
bride. C'tait sans danger  la monte, mais  la descente, le sentier
fort troit les obligeant  marcher devant le cheval, ils taient
exposs, si l'animal faisait un faux pas,  tre entrans avec lui
dans les prcipices. Il arriva, en effet, quelques accidents de ce
genre, mais en petit nombre, et il prit quelques chevaux, mais
presque point de cavaliers. Vers le matin, on parvint  l'hospice, et
l, une surprise mnage par le Premier Consul ranima les forces et la
bonne humeur de ces braves troupes. Les religieux, munis d'avance des
provisions ncessaires, avaient prpar des tables, et servirent 
chaque soldat une ration de pain, de vin et de fromage. Aprs un
moment de repos on se remit en route, et on descendit  Saint-Remy
sans vnement fcheux. Lannes s'tablit immdiatement sur le revers
de la montagne, et fit toutes les dispositions ncessaires pour
recevoir les autres divisions, et particulirement le matriel.

[En marge: Passage des autres divisions et du matriel.]

Chaque jour il devait passer l'une des divisions de l'arme.
L'opration devait donc durer plusieurs jours, surtout  cause du
matriel qu'il fallait faire passer avec les divisions. On se mit 
l'oeuvre pendant que les troupes se succdaient. On fit d'abord
voyager les vivres et les munitions. Pour cette partie du matriel,
qu'on pouvait diviser, placer sur le dos des mulets, dans de petites
caisses, la difficult ne fut pas aussi grande que pour le reste. Elle
ne consista que dans l'insuffisance des moyens de transport; car,
malgr l'argent prodigu  pleines mains, on n'avait pas autant de
mulets qu'il en aurait fallu pour l'norme poids qu'on avait 
transporter de l'autre ct du Saint-Bernard. Cependant les vivres et
les munitions ayant pass  la suite des divisions de l'arme, et avec
le secours des soldats, on s'occupa enfin de l'artillerie. Les affts
et les caissons avaient t dmonts, comme nous l'avons dit, et
placs sur des mulets. Restaient les pices de canon elles-mmes, dont
on ne pouvait pas rduire le poids par la division du fardeau. Pour
les pices de douze surtout, et pour les obusiers, la difficult fut
plus grande qu'on ne l'avait d'abord imagin. Les traneaux 
roulettes construits dans les arsenaux ne purent servir. On imagina un
moyen qui fut essay sur-le-champ, et qui russit: ce fut de partager
par le milieu des troncs de sapin, de les creuser, d'envelopper avec
deux de ces demi-troncs une pice d'artillerie, et de la traner ainsi
enveloppe le long des ravins. Grce  ces prcautions, aucun choc ne
pouvait l'endommager. Des mulets furent attels  ce singulier
fardeau, et servirent  lever quelques pices jusqu'au sommet du col.
Mais la descente tait plus difficile: on ne pouvait l'oprer qu'
force de bras, et en courant des dangers infinis, parce qu'il fallait
retenir la pice, et l'empcher en la retenant de rouler dans les
prcipices. Malheureusement les mulets commenaient  manquer. Les
muletiers surtout, dont il fallait un grand nombre, taient puiss.
On songea ds lors  recourir  d'autres moyens. On offrit aux paysans
des environs jusqu' mille francs par pice de canon qu'ils
consentiraient  traner de Saint-Pierre  Saint-Remy. Il fallait cent
hommes pour en traner une seule, un jour pour la monter, un jour pour
la descendre. Quelques centaines de paysans se prsentrent, et
transportrent en effet quelques pices de canon, conduits par les
artilleurs qui les dirigeaient. Mais l'appt mme du gain ne put pas
les dcider  renouveler cet effort. Ils disparurent tous, et malgr
les officiers envoys a leur recherche, et prodiguant l'argent pour
les ramener, il fallut y renoncer, et demander aux soldats des
divisions de traner eux-mmes leur artillerie. On pouvait tout
obtenir de ces soldats dvous. Pour les encourager, on leur promit
l'argent que les paysans puiss ne voulaient plus gagner, mais ils le
refusrent, disant que c'tait un devoir d'honneur pour une troupe de
sauver ses canons; et ils se saisirent des pices abandonnes. Des
troupes de cent hommes, sorties successivement des rangs, les
tranaient chacune  son tour. La musique jouait des airs anims dans
les passages difficiles, et les encourageait  surmonter ces obstacles
d'une nature si nouvelle. Arriv au fate des monts, on trouvait les
rafrachissements prpars par les religieux du Saint-Bernard, on
prenait quelque repos, pour recommencer  la descente de plus grands
et de plus prilleux efforts. On vit ainsi les divisions Chambarlhac
et Monnier traner elles-mmes leur artillerie; et, l'heure avance ne
permettant pas de descendre dans la mme journe, elles aimrent mieux
bivouaquer dans la neige que de se sparer de leurs canons.
Heureusement le ciel tait serein, et on n'eut pas  braver, outre les
difficults des lieux, les rigueurs du temps.

[En marge: Lannes, dirig sur Ivre, rencontre un obstacle imprvu.]

[En marge: Le fort Bard arrte l'arme.]

Pendant les journes des 16, 17, 18, 19, 20 mai, les divisions
continurent  passer avec les vivres, les munitions et l'artillerie.
Le Premier Consul, toujours plac  Martigny, pressait l'expdition
du matriel; Berthier, de l'autre ct du Saint-Bernard, le recevait,
et le faisait rparer par les ouvriers. Le Premier Consul, dont la
prvoyance ne s'arrtait jamais, songea tout de suite  pousser sur le
dbouch des montagnes pour s'en emparer, Lannes, qui avait dj sa
division runie, et quelques pices de quatre prtes  rouler. Il lui
ordonna de s'avancer jusqu' Ivre, et d'enlever cette ville, afin de
s'assurer ainsi l'entre de la plaine du Pimont. Lannes marcha le 16
et le 17 mai sur Aoste, o se trouvaient quelques Croates qui furent
jets dans le bas de la valle; puis il s'achemina vers le bourg de
Chtillon, o il arriva le 18. Un bataillon ennemi qui se trouvait l
fut culbut, et perdit bon nombre de prisonniers. Lannes s'engagea
ensuite dans la valle, qui,  mesure qu'on descendait, s'largissait
sensiblement, et montrait aux yeux charms de nos soldats des
habitations, des arbres, des champs cultivs, tous les avant-coureurs,
en un mot, de la fertilit italienne. Ces braves gens marchaient tout
joyeux, lorsque la valle, se resserrant de nouveau, leur prsenta une
gorge troite, ferme par un fort hriss de canons. C'tait le fort
de Bard, dj dsign comme un obstacle par plusieurs officiers
italiens, mais comme un obstacle qu'on pouvait vaincre. Les officiers
du gnie attachs  l'avant-garde s'avancrent, et, aprs une prompte
reconnaissance, dclarrent que le fort obstruait compltement le
chemin de la valle, et qu'on ne pouvait passer sans forcer cette
barrire, qui, au premier aspect, semblait  peu prs insurmontable.
Cette nouvelle, rpandue dans la division, y causa la plus pnible
surprise. Voici quelle tait la nature de cet obstacle imprvu. (Voir
la carte n 8.)

[En marge: Description de la valle et du fort de Bard.]

La valle d'Aoste est parcourue par une rivire qui reoit toutes les
eaux du Saint-Bernard, et qui, sous le nom de Dora-Baltea, va les
jeter dans le P. En approchant de Bard, la valle se resserre; la
route, courant entre le pied des montagnes et le lit de la rivire,
devient successivement plus troite; et enfin un rocher qui semble
tomb des hauteurs voisines, au milieu de la valle, la ferme presque
entirement. La rivire coule alors d'un ct du rocher, la route
passe de l'autre. Cette route, borde de maisons, compose toute la
ville de Bard. Sur le sommet du rocher, un fort, imprenable par sa
position, quoique mal construit, embrasse de ses feux,  droite le
cours de la Dora-Baltea,  gauche la rue allonge, qui forme la
trs-petite ville de Bard. Des ponts-levis fermaient l'entre et la
sortie de cette unique rue. Une garnison peu nombreuse, mais bien
commande, occupait le fort.

Lannes, qui n'tait pas homme  s'arrter, lana sur-le-champ quelques
compagnies de grenadiers qui abattirent les ponts-levis, et entrrent
dans Bard, malgr un feu trs-vif. Le commandant du fort fit vomir une
multitude de boulets, et surtout d'obus, sur ce malheureux bourg; mais
enfin il s'arrta, par gard pour les habitants. La division Lannes
stationna en dehors. Il tait vident qu'on ne pouvait pas, sous le
feu du fort, qui atteignait la route dans tous les sens, faire passer
le matriel d'une arme. Lannes fit sur-le-champ son rapport 
Berthier, qui se hta d'arriver, et reconnut avec effroi combien tait
difficile  vaincre l'obstacle qui venait de se rvler tout  coup.
Le gnral Marescot fut mand. Il examina le fort et le dclara
presque imprenable, non  cause de sa construction qui tait mdiocre,
mais de sa position qui tait entirement isole. L'escarpement du
rocher ne permettait gure l'escalade; quant aux murs, bien qu'ils ne
fussent pas couverts par un terrassement, ils ne pouvaient tre battus
en brche, parce qu'il n'y avait pas moyen d'tablir une batterie
convenablement place pour les atteindre. Cependant il tait possible,
 force de bras, de hisser sur les hauteurs voisines quelques pices
de faible calibre. Berthier donna des ordres en consquence. Les
soldats, qui taient faits aux entreprises les plus difficiles,
travaillrent  monter deux pices de quatre, et mme deux pices de
huit. Ils russirent en effet  les hisser sur la montagne d'Albaredo,
qui domine le rocher et le fort de Bard, et un feu plongeant, ouvert
tout  coup, causa quelque surprise  la garnison. Nanmoins elle ne
se dcouragea pas elle riposta, et dmonta une de nos pices qui tait
d'un calibre trop faible.

Marescot dclara qu'il n'y avait pas d'espoir de prendre le fort, et
qu'il fallait songer  un autre moyen de franchir l'obstacle. On fit
des reconnaissances sur la gauche, le long des sinuosits de la
montagne d'Albaredo, et on trouva enfin un sentier qui,  travers
beaucoup de dangers, beaucoup plus que n'en avait prsent le
Saint-Bernard lui-mme, venait rejoindre la grande route de la valle
au-dessous du fort,  Saint-Donaz. Ce sentier, quoique traversant une
montagne du second ordre, tait au moins aussi difficile  franchir
que le Saint-Bernard, parce qu'il n'tait frquent que par des ptres
et des troupeaux. S'il fallait tenter une seconde opration comme
celle qu'on venait d'excuter, passer ce nouveau col en dmontant et
remontant encore une fois l'artillerie, et en la tranant avec des
efforts semblables, les bras de l'arme pouvaient bien n'y pas
suffire, et ce matriel, tant de fois remani, pouvait bien aussi
n'tre plus en tat de servir. Berthier, effray, donna contre-ordre
sur-le-champ aux colonnes qui arrivaient successivement, fit suspendre
partout la marche des hommes et du matriel, pour ne pas laisser
engager l'arme davantage, si elle devait finir par rtrograder. En un
instant l'alarme se rpandit sur les derrires, et on se crut arrt
dans cette glorieuse entreprise. Berthier envoya plusieurs courriers
au Premier Consul, afin de l'avertir de ce contre-temps inattendu.

[En marge: Avis donn au Premier Consul de l'existence du fort de
Bard.]

Celui-ci tait encore  Martigny, ne voulant pas traverser le
Saint-Bernard, qu'il n'et assist de ses propres yeux  l'expdition
des dernires parties du matriel. Cette annonce d'un obstacle jug
insurmontable, lui causa d'abord une espce de saisissement; mais il
se remit bientt, et se refusa obstinment  la supposition d'un
mouvement rtrograde. Rien au monde ne pouvait lui faire subir une
telle extrmit. Il pensait que, si l'une des plus hautes montagnes du
globe ne l'avait pas arrt, un rocher secondaire ne serait pas
capable de vaincre son courage et son gnie. On prendrait, se
disait-il, le fort avec de l'audace; si on ne le prenait pas, on le
tournerait. D'ailleurs, pourvu que l'infanterie et la cavalerie
pussent passer avec quelques pices de quatre, elles se porteraient 
Ivre,  l'entre de la plaine, et attendraient l que la grosse
artillerie pt les suivre. Si cette grosse artillerie ne pouvait
franchir l'obstacle qui venait de se prsenter, et si pour en avoir il
fallait prendre celle de l'ennemi, l'infanterie franaise tait assez
nombreuse et assez brave pour se jeter sur les Autrichiens et leur
enlever leurs canons. Au surplus, il tudia de nouveau ses cartes,
interrogea une multitude d'officiers italiens, et, apprenant par eux
que d'autres routes aboutissaient d'Aoste aux valles environnantes,
il crivit lettres sur lettres  Berthier, lui dfendit d'interrompre
le mouvement de l'arme, et lui indiqua, avec une tonnante prcision,
les reconnaissances  faire autour du fort de Bard. Ne voulant voir de
danger grave que dans l'arrive d'un corps ennemi qui viendrait fermer
le dbouch d'Ivre, il enjoignit  Berthier de porter Lannes  Ivre,
par le sentier d'Albaredo, et de lui faire prendre l une forte
position qui ft  l'abri de l'artillerie et de la cavalerie
autrichiennes.--Quand Lannes, ajoutait le Premier Consul, gardera la
porte de la valle, peu importe ce qui pourra survenir; ce ne sera
qu'une perte de temps. Nous avons des vivres en suffisante quantit
pour attendre, et nous viendrons toujours  bout, ou de tourner ou de
vaincre l'obstacle qui nous arrte en ce moment.--

[Illustration: Bonaparte traverse le Saint-bernard.]

[En marge: Le Premier Consul se dcide  passer le Saint-Bernard de sa
personne.]

Ces instructions donnes  Berthier, il adressa ses derniers ordres au
gnral Moncey, qui devait dboucher du Saint-Gothard, au gnral
Chabran, qui devait, par le petit Saint-Bernard, aboutir tout se
dcide juste devant le fort de Bard, et il se dcida enfin  passer
les monts de sa personne. Avant de partir, il reut des nouvelles du
Var, qui lui apprenaient que le 14 mai (24 floral) le baron de Mlas
tait encore  Nice. Comme on tait en ce moment au 20 mai, on ne
pouvait pas supposer que le gnral autrichien ft accouru, dans
l'espace de six jours, de Nice  Ivre. Il se mit donc en marche pour
traverser le col le 20, avant le jour. L'aide-de-camp Duroc, et son
secrtaire de Bourrienne raccompagnaient. Les arts l'ont dpeint
franchissant les neiges des Alpes sur un cheval fougueux; voici la
simple vrit. Il gravit le Saint-Bernard, mont sur un mulet, revtu
de cette enveloppe grise qu'il a toujours porte, conduit par un guide
du pays, montrant dans les passages difficiles la distraction d'un
esprit occup ailleurs, entretenant les officiers rpandus sur la
route, et puis, par intervalles, interrogeant le conducteur qui
l'accompagnait, se faisant conter sa vie, ses plaisirs, ses peines,
comme un voyageur oisif qui n'a pas mieux  faire. Ce conducteur, qui
tait tout jeune, lui exposa navement les particularits de son
obscure existence, et surtout le chagrin qu'il prouvait de ne
pouvoir, faute d'un peu d'aisance, pouser l'une des filles de cette
valle. Le Premier Consul, tantt l'coutant, tantt questionnant les
passants dont la montagne tait remplie, parvint  l'hospice, o les
bons religieux le reurent avec empressement.  peine descendu de sa
monture, il crivit un billet qu'il confia  son guide, en lui
recommandant de le remettre exactement  l'administrateur de l'arme,
rest de l'autre ct du Saint-Bernard. Le soir, le jeune homme,
retourn  Saint-Pierre, apprit avec surprise quel puissant voyageur
il avait conduit le matin, et sut que le gnral Bonaparte lui faisait
donner un champ, une maison, les moyens de se marier enfin, et de
raliser tous les rves de sa modeste ambition. Ce montagnard vient de
mourir de nos jours, dans son pays, propritaire du champ que le
dominateur du monde lui avait donn. Cet acte singulier de
bienfaisance, dans un moment de si grande proccupation, est digne
d'attention. Si ce n'est l qu'un pur caprice de conqurant, jetant au
hasard le bien ou le mal, tour  tour renversant des empires ou
difiant une chaumire, de tels caprices sont bons  citer, ne
serait-ce que pour tenter les matres de la terre; mais un pareil acte
rvle autre chose. L'me humaine, dans ces moments o elle prouve
des dsirs ardents, est porte  la bont: elle fait le bien comme une
manire de mriter celui qu'elle sollicite de la Providence.

Le Premier Consul s'arrta quelques instants avec les religieux, les
remercia de leurs soins envers l'arme, et leur fit un don magnifique
pour le soulagement des pauvres et des voyageurs.

[En marge: Le Premier Consul arrive  Bard, et donne des nouveaux
ordres.]

[En marge: L'arme moins l'artillerie, tourne le fort de Bard par le
sentier d'Albaredo.]

Il descendit rapidement, suivant la coutume du pays, en se laissant
glisser sur la neige, et arriva le soir mme  troubles. Le
lendemain, aprs quelques soins donns au parc d'artillerie et aux
vivres, il partit pour Aoste et pour Bard. Reconnaissant que ce qu'on
lui avait dit tait vrai, il rsolut de faire passer son infanterie,
sa cavalerie et les pices de quatre par le sentier d'Albaredo, ce qui
tait possible en rparant ce sentier. Toutes les troupes devaient
aller prendre possession du dbouch des montagnes en avant d'Ivre,
et le Premier Consul, en attendant, devait essayer quelque tentative
sur le fort, ou bien trouver des moyens de tourner l'obstacle, en
faisant passer son artillerie par un des cols voisins. Il chargea le
gnral Lecchi,  la tte des Italiens, de s'lever sur la gauche, de
pntrer par la route de Grassoney dans la valle de la Sesia,
laquelle aboutit prs du Simplon et du lac Majeur. Ce mouvement avait
pour but de dgager le chemin du Simplon, de donner la main  un
dtachement qui en descendait, et de reconnatre enfin toutes les
voies praticables aux voitures. Le Premier Consul s'occupa en mme
temps du fort de Bard. On tait en possession de la seule rue
composant le bourg, mais  la condition de la traverser sous une telle
pluie de feux, qu'il n'y avait gure moyen de passer avec un matriel
d'artillerie, le trajet ne ft-il que de deux ou trois cents toises.
On somma le commandant; mais celui-ci rpondit avec fermet, en homme
qui apprciait l'importance du poste confi  son courage. La force
donc pouvait seule nous rendre matres du passage. L'artillerie qu'on
avait braque sur la montagne d'Albaredo ne produisait pas grand
effet, on tenta une escalade sur la premire enceinte du fort; mais
quelques braves grenadiers et un excellent officier, Dufour, y furent
inutilement blesss ou tus. Dans ce moment, les troupes cheminaient
par le sentier d'Albaredo. Quinze cents travailleurs avaient fait  ce
sentier les ouvrages les plus urgents. On avait largi les endroits
trop resserrs au moyen de quelques leves de terre, diminu les
pentes trop rapides en creusant des marches pour retenir les pieds,
jet ailleurs des troncs d'arbres pour former des ponts sur quelques
ravins trop difficiles  franchir. L'arme s'avanait successivement
homme  homme, les cavaliers menant leurs chevaux par la bride.
L'officier autrichien qui commandait le fort de Bard, voyait ainsi
dfiler nos colonnes dsespr de ne pouvoir arrter leur marche; et
il mandait  M. de Mlas qu'il tait tmoin du passage de toute une
arme, infanterie et cavalerie, sans avoir le moyen d'y mettre
obstacle, mais il rpondait sur sa tte qu'elle arriverait sans une
seule pice de canon.

[En marge: Dvouement de l'artillerie franaise. Elle passe ses canons
sous le feu du fort de Bard.]

Pendant ce temps notre artillerie faisait une tentative des plus
hardies: c'tait de faire passer une pice sous le feu mme du fort, 
la faveur de la nuit. Malheureusement l'ennemi, averti par le bruit,
jeta des pots  feu qui clairrent la route comme en plein jour, et
lui permirent de la couvrir d'une grle de projectiles. Sur treize
canonniers qui s'taient aventurs  traner cette pice de canon,
sept furent ou tus ou blesss. Il y avait l de quoi dcourager les
plus braves gens, lorsqu'on s'avisa d'un moyen ingnieux, mais fort
prilleux encore. On couvrit la rue de paille et de fumier; on
disposa des toupes autour des pices, de manire  empcher le
moindre retentissement de ces masses de mtal sur leurs affts; on les
dtela, et de courageux artilleurs, les tranant  bras, se
hasardrent  les passer sous les batteries du fort, le long de la rue
de Bard. Ce moyen leur russit parfaitement. L'ennemi, qui de temps en
temps tirait par prcaution, atteignit un certain nombre de nos
canonniers; mais bientt, malgr ce feu, toute la grosse artillerie se
trouva transporte au del du dfil, et ce redoutable obstacle, qui
avait donn au Premier Consul plus de soucis que le Saint-Bernard
lui-mme, se trouva vaincu. Les chevaux de l'artillerie avaient pris
le sentier d'Albaredo.

[En marge: Prise d'Ivre  l'escalade.]

Tandis que s'excutait cette opration si hardie, Lannes, marchant en
avant  la tte de son infanterie, enleva, le 22 mai, la ville
d'Ivre, qui n'avait pas t rpare depuis les guerres de Louis XIV,
et que, par un pressentiment singulier, mais tardif, l'tat-major
autrichien faisait armer dans le moment. Les dfenses d'Ivre
consistaient dans une citadelle dtache du corps de la place, et dans
une enceinte bastionne. Le brave gnral Watrin,  la tte de sa
division, assaillit la citadelle, Lannes se porta lui-mme sur le
corps de la place, et les soldats les enlevrent l'une et l'autre 
l'escalade. Il y avait l cinq  six mille Autrichiens, dont moiti de
cavalerie, qui se retirrent en toute hte. Lannes leur fit des
prisonniers, les poussa hors de la valle, et vint prendre position 
l'entre de la plaine du Pimont, aux points dsigns par le Premier
Consul. Quelques jours plus tard, la ville d'Ivre, dfendue par les
Autrichiens, devenait, non pas un obstacle insurmontable, mais un
grave embarras. On y trouva du canon et des vivres; on acheva de
l'armer, de l'approvisionner, de manire  en faire, en cas d'chec,
l'un des appuis de notre ligne de retraite.

[En marge: Mouvements de tous les corps d'arme.]

Sur ces entrefaites, le gnral Chabran descendait avec sa division
par le petit Saint-Bernard, et, comme cette division comptait beaucoup
de conscrits rcemment incorpors, on lui confia le blocus du fort de
Bard, qui ne devait pas tarder  se rendre quand il se verrait sans
ressource, et dpass d'ailleurs par l'artillerie dont il ne pouvait
plus arrter la marche. Le gnral Thurreau,  la tte d'un corps de 4
mille hommes, emportait le dbouch de Suze, faisait 1,500
prisonniers, prenait du canon. Il tait oblig de s'arrter  l'entre
de la valle, entre Suze et Bussolino. Le gnral Lecchi, avec les
Italiens, tournait la valle de la Sesia, repoussait la division de
Rohan, lui enlevait quelques centaines d'hommes, venait dgager le
dbouch du Simplon, et donner la main  un dtachement de la division
laisse en Suisse au dbut de la campagne. Enfin le corps du gnral
Moncey, longuement chelonn dans la valle du Saint-Gothard, en
gravissait les hauteurs.

[En marge: Combat de la Chiusella, livr le 26 mai.]

Ainsi le mouvement gnral de l'arme s'oprait sur tous les points
avec un succs complet. Il fallait enfin sortir de la valle d'Aoste.
Lannes, toujours  l'avant-garde, quitta cette valle le 26 mai (6
prairial), et n'hsita plus  se montrer en plaine. Le gnral
autrichien Haddick tait charg de fermer, avec quelques mille hommes
d'infanterie et sa nombreuse cavalerie, ce dbouch des Alpes. Il
tait couvert par une petite rivire, la Chiusella, qui se jette dans
la Dora-Baltea. Un pont servait  traverser cette rivire. Lannes y
marcha vivement avec son infanterie. Un feu d'artillerie, soudain et
bien dirig, accueillit nos bataillons, mais ne les empcha pas
d'avancer. Le brave colonel Macon entra dans le lit de la rivire avec
sa demi-brigade, le franchit au-dessus et au dessous du pont, et
s'leva sur la rive oppose. La cavalerie autrichienne, commande par
le gnral Palfy, voulut alors charger cette demi-brigade. Ce gnral
tomba mort, et ses cavaliers furent disperss. Les Franais, rejoints
par le reste de la division Lannes, s'avancrent en poursuivant
l'ennemi avec leur vivacit accoutume. Le gnral Haddick, profitant
du dsordre de cette poursuite, lana ses escadrons avec beaucoup
d'-propos. La 6e lgre fut oblige de s'arrter; mais la 22e forme
en colonne serre, repoussa, uniquement par son feu, cette nouvelle
charge de la cavalerie autrichienne. Quelques mille chevaux
s'branlrent alors  la fois pour tenter un dernier effort sur notre
infanterie. Les 40e et 22e demi-brigades, formes en carr, soutinrent
avec une rare fermet ce redoutable choc. Trois fois elles furent
charges, et trois fois les escadrons ennemis vinrent chouer devant
leurs baonnettes. Le gnral Haddick, se voyant hors d'tat de
rsister  l'avant-garde de l'arme franaise, donna l'ordre de la
retraite, et, aprs avoir perdu beaucoup d'hommes, morts ou blesss,
et quelques prisonniers, cda la plaine du Pimont  Lannes, et se
retira derrire l'Orco. Lannes continua sa marche, et le 28 mai (8
prairial) se porta sur Chivasso, au bord du P. (Voir la carte n 3.)
Les Autrichiens, frapps de cette invasion subite, se htaient de
faire vacuer Turin. Des barques descendaient le P, charges de bl,
de riz, de munitions et de blesss. Lannes s'empara de tous ces
convois. L'abondance prpare par les Autrichiens pour leur arme
allait faire les dlices de la ntre.

Treize jours s'taient couls, et la prodigieuse entreprise du
Premier Consul avait compltement russi. Une arme de 40 mille
hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, avait pass, sans routes
frayes, les plus grandes montagnes de l'Europe, tranant  force de
bras son matriel sur la neige, ou le poussant sous le feu meurtrier
d'un fort qui tirait  bout portant. Une division de 5 mille hommes
avait descendu le petit Saint-Bernard; une autre de 4 mille avait
dbouch par le mont Cenis; un dtachement occupait le Simplon; enfin,
un corps de 15 mille Franais, sous le gnral Moncey, tait au sommet
du Saint-Gothard. C'taient 60 et quelques mille soldats qui allaient
entrer en Italie, spars encore, il est vrai, les uns des autres, par
d'assez grandes distances, mais certains de se rallier bientt autour
d'une masse principale de 40 mille hommes, qui dbouchait par Ivre,
au centre du demi-cercle des Alpes. Et cette marche extraordinaire
n'tait pas une folie d'un gnral qui, pour tourner son adversaire,
s'exposait  tre tourn lui-mme! Matre de la valle d'Aoste, du
Simplon et du Saint-Gothard, le gnral Bonaparte avait la certitude,
s'il perdait une bataille, de pouvoir retourner au point d'o il tait
venu: tout au plus sacrifierait-il quelque artillerie, s'il tait
press dans sa marche. N'ayant dsormais plus rien  cacher, il vint 
Chivasso de sa personne, harangua les troupes, les flicita de leur
fermet devant la cavalerie autrichienne, leur annona les grands
rsultats qu'il prvoyait, se montra, non-seulement  ses soldats,
mais aux Italiens, aux Autrichiens, pour effrayer maintenant, par sa
redoutable prsence, l'ennemi que nagure il voulait laisser endormir
dans une profonde scurit.

[En marge: Longue illusion du baron de Mlas, dtruite par un premier
avis.]

[En marge: Le baron de Mlas repasse le col de Tende avec un
dtachement de 10 mille hommes.]

[En marge: Cruelles angoisses du baron de Mlas quand il apprend la
vrit tout entire.]

Que faisait pendant ce temps le baron de Mlas? Toujours rassur par
le cabinet de Vienne, et par ses propres agents, au sujet de cette
fabuleuse arme de rserve, ce gnral continuait le sige de Gnes et
l'attaque du pont du Var. Il avait essuy des pertes considrables sur
ces deux points, mais du reste il persistait  croire que les runions
faites  Dijon n'taient qu'un ramassis de conscrits, destins 
remplir des vides dans les cadres des deux armes du Rhin et de
Ligurie. Un avis, qui lui arriva vers le milieu de mai, lui inspira
quelques inquitudes pour ses derrires; nanmoins il se rassura
bientt, et revint  croire que ce qui tait runi  Dijon devait
directement descendre la Sane et le Rhne, pour joindre le corps du
gnral Suchet sur le Var. Au lieu de renvoyer des troupes par le col
de Tende en Pimont, il garda toutes ses forces, sous le gnral
Elsnitz, devant le pont du Var. Cependant, les colonnes franaises
qui dbouchaient  la fois par toutes les valles des Alpes, vues et
signales avec la plus complte certitude par le gnral Wukassowich,
l'arrachrent enfin  ses illusions, sans toutefois le dtromper
entirement. Il laissa le gnral Ott avec 30 mille hommes devant
Gnes, le gnral Elsnitz avec 20 mille devant le pont du Var, ces
dernires devant tre renforces par les troupes du gnral
Saint-Julien, devenues disponibles depuis la prise de Savone, et il
rebroussa chemin avec un dtachement de 10 mille hommes  travers le
col de Tende, pour se rendre  Coni. Le 22 mai il tait rendu dans
cette dernire place. Jusque-l, le gnral autrichien croyait que les
troupes franaises qui s'taient montres, n'taient que des
rassemblements de conscrits, employs  faire une dmonstration sur
ses derrires, pour le dtourner du sige de Gnes; et il ne pensait
pas encore que ce pt tre le gnral Bonaparte lui-mme  la tte
d'une grande arme. Mais bientt cette dernire illusion s'vanouit.
Un de ses officiers, qui connaissait parfaitement le gnral
Bonaparte, fut envoy  Chivasso, sur le bord du P. Cet officier vit
de ses propres yeux le vainqueur de Castiglione et de Rivoli, et en
instruisit son gnral en chef, qui alors seulement put mesurer toute
l'tendue de ses dangers, car ce n'tait pas un rassemblement de
conscrits dont le Premier Consul aurait daign prendre le
commandement. Ce n'est pas tout: on avait dout que les Franais
eussent du canon, mais on venait d'entendre  la Chiusella le bruit de
leur artillerie. Ce vieillard respectable, qui avait dploy
d'incontestables qualits dans la campagne prcdente, fut livr alors
 de cruelles angoisses. Chaque jour vint ajouter  son trouble, car
bientt il apprit que les ttes de colonnes du gnral Moncey
descendaient du Saint-Gothard.

[En marge: tat de dispersion de l'arme autrichienne.]

[En marge: Hsitations du baron de Mlas.]

Il tait en effet dans une situation extraordinairement grave. Sur 120
mille hommes, il en avait perdu au moins 25 mille devant Gnes et le
Var. Ceux qui lui restaient se trouvaient disperss: le gnral Ott
avec 30 mille hommes tait devant Gnes; le gnral Elsnitz, avec 25
mille, devant le pont du Var; le gnral Kaim, charg de garder les
dbouchs de Suze et Pignerol, avec une douzaine de mille hommes,
avait perdu Suze, et se retirait sur Turin. Le gnral Haddick, qui,
avec 9 mille hommes  peu prs, devait garder les valles d'Aoste et
de la Sesia, venait de se retirer devant Lannes; le gnral
Wukassowich, qui, avec 10 mille hommes, observait les valles du
Simplon et du Saint-Gothard, qu'allait-il devenir devant Moncey? Le
baron de Mlas lui-mme tait  Turin avec un corps de 10 mille
hommes, ramen de Nice. Le gnral Bonaparte n'allait-il pas fondre au
milieu de tous ces corps disperss, les battre les uns aprs les
autres, et les dtruire? Peut-tre il tait temps encore de prendre
des dterminations salutaires,  condition qu'elles fussent conues et
excutes sur-le-champ; mais le gnral autrichien perdit quelques
jours  se remettre,  se fixer sur les projets de son adversaire, 
former les siens propres,  se rsigner enfin aux sacrifices que
devait entraner une concentration de forces, car il fallait
abandonner  la fois le Var, peut-tre Gnes, et certainement une
grande partie du Pimont.

[En marge: Gravit des dterminations que le gnral Bonaparte avait 
prendre.]

Pendant qu'il dlibrait, le gnral Bonaparte arrtait, lui, ses
dterminations avec sa promptitude et sa rsolution accoutumes. Les
dterminations qu'il avait  prendre n'taient pas moins graves que
celles de son adversaire. Si les Autrichiens taient disperss, les
Franais l'taient aussi, car ils descendaient du mont Cenis, du grand
et du petit Saint-Bernard, du Simplon, du Saint-Gothard. Il fallait
les runir, fermer ensuite toute retraite au baron de Mlas, et enfin
dbloquer Massna, qui, dans le moment, devait tre rduit  la
dernire extrmit.

[En marge: Le gnral Bonaparte se dcide  marcher sur Milan.]

Descendu du Saint-Bernard, le gnral Bonaparte avait  sa droite le
mont Cenis et Turin,  sa gauche le Saint-Gothard et Milan, et 
cinquante lieues devant lui Gnes et Massna. (Voir la carte n 3.)
Quel parti prendre? appuyer  droite, au mont Cenis, pour rallier les
4 mille hommes du gnral Thurreau, tait un bien faible rsultat. On
s'exposait ainsi  rencontrer tout de suite M. de Mlas, ce qui
n'tait pas fort dangereux sans doute dans l'tat de dispersion de ses
forces; mais, en appuyant  droite, on lui livrait  gauche les routes
de Milan ou de Plaisance pour se retirer. Ce n'tait pas la peine, en
vrit, d'avoir fait de si grands efforts, pour se porter  travers
les Alpes sur les communications de l'ennemi, si aprs les avoir
occupes on les laissait libres. Aller droit devant soi, passer le P,
voler  Gnes  travers les corps disperss de l'arme autrichienne,
en ngligeant le gnral Thurreau  droite, le gnral Moncey 
gauche, et compromettant toutes ses communications, n'tait pas sage,
pas digne de la prudence profonde qui avait combin toutes les parties
de ce plan, avec autant de rflexion que d'audace. On ignorait quelle
runion de forces pouvait se rencontrer sur cette route; on sacrifiait
sa ligne de retraite vers les Alpes, on abandonnait  eux-mmes les
gnraux Thurreau et Moncey, rduits probablement  se replier vers le
mont Cenis et le Saint-Gothard, Dieu sait aprs quelles aventures.
Mieux et valu secourir Massna directement, par Toulon, Nice et
Gnes. D'aprs toutes ces considrations, il ne restait videmment
qu'un parti  prendre, c'tait d'appuyer  gauche, vers le
Saint-Gothard et Milan, et de donner la main aux 15 mille hommes du
gnral Moncey. De la sorte on ralliait  soi le principal dtachement
de l'arme, ce qui la portait au chiffre de 60 mille combattants; on
occupait la capitale de la haute Italie; on soulevait les peuples sur
les derrires des Autrichiens; on prenait tous leurs magasins; on
s'emparait de la ligne du P, et de tous les ponts sur ce grand
fleuve; enfin, en se mettant en mesure d'agir sur l'une et l'autre
rive, on arrtait M. de Mlas, quelque route qu'il voult tenir pour
s'chapper. Il est vrai que dans ce plan les secours  porter 
Massna taient diffrs de huit ou dix jours, ce qui tait fcheux.
Mais le gnral Bonaparte pensait que sa prsence en Italie suffirait
pour dgager l'arme de Ligurie; car il croyait que M. de Mlas se
hterait d'attirer  lui les corps qui attaquaient Gnes et le pont
du Var. En tout cas, les gnraux Massna et Suchet avaient rempli
l'objet qui leur tait assign, en retenant M. de Mlas sur l'Apennin,
en le fatiguant, en l'puisant, surtout en l'empchant de fermer les
dbouchs des Alpes. Le dfenseur de Gnes, dt-il succomber, ne
faisait que consommer la longue suite de sacrifices imposs  la noble
et malheureuse arme de Ligurie, pour le succs d'une vaste
combinaison.

[En marge: Dernires illusions de M. de Mlas.]

Son parti arrt, le gnral Bonaparte fit ses dispositions avec la
plus grande promptitude, et dirigea toute son arme sur la rive gauche
du P. Il rallia son parc d'artillerie, qui venait d'tre remis en
tat; il enjoignit  Lannes de runir tous les bateaux pris 
Chivasso, de les disposer comme si on allait jeter un pont, et passer
en Pimont. Son intention tait de tromper une seconde fois M. de
Mlas sur ses projets, et il y russit aussi bien que la premire
fois.  la vue des mouvements ordonns par le gnral Bonaparte, M. de
Mlas, cherchant  se flatter jusqu'au dernier moment, se plut 
esprer que les Franais n'avaient pu descendre des Alpes qu'en
trs-petit nombre. Il crut que si le gnral Bonaparte, comme tout
portait  le penser, voulait seulement traverser le P pour entrer
dans Turin, et donner la main, vers le mont Cenis, au gnral
Thurreau, il crut qu'on pourrait lui tenir tte, en coupant tous les
ponts, et en disputant le passage du P avec une trentaine de mille
hommes. Il conut donc l'esprance de pouvoir se dfendre sur cette
ligne, sans faire le double sacrifice des positions occupes sur le
Var, et des progrs faits devant Gnes. En consquence, M. de Mlas
runit le gnral Haddick, revenu de la valle d'Aoste, le gnral
Kaim, plac au dbouch de Suze, les 10 mille hommes amens avec lui
de Nice, plus un nouveau dtachement tir du Var: formant ainsi un
rassemblement de 30 mille hommes, et ne nous en supposant pas
davantage, il espra disputer, avec ces forces, le fleuve qui sparait
les deux armes.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Passage du Tessin.]

Le Premier Consul ne chercha pas  dtruire cette nouvelle illusion de
son adversaire, et, le laissant occup vers Turin  cette
demi-concentration de forces, se replia tout  coup vers Milan.
Lannes, qui avait sembl devoir remonter le P pour marcher de
Chivasso sur Turin, le descendit subitement au contraire: il s'avana
par Crescentino et Trino sur Pavie, o se trouvaient les immenses
magasins des Impriaux, en vivres, munitions, artillerie, et la plus
importante des communications, puisqu'elle commande  la fois le
passage du P et du Tessin. Murat marcha par Verceil sur le point de
Buffalora. L'arme suivit tout entire ce mouvement gnral sur Milan.
On arriva le 31 mai devant le Tessin. Ce fleuve est large et profond.
On n'avait point de barques pour le passer, et au del se montrait une
nombreuse cavalerie appartenant au corps de Wukassowich, lequel
gardait le Simplon et cette partie des dbouchs des Alpes. Derrire
le Tessin coule le Naviglio-Grande, large canal qui traverse la
contre jusqu' Milan. Ce canal est, pendant une certaine distance,
parallle au cours du fleuve dont il forme une drivation; il en est
de plus trs-rapproch. La cavalerie ennemie, presse sur une langue
de terre fort troite, entre le Tessin et le canal, tait extrmement
gne dans ses mouvements, et ne pouvait gure user de ses forces.
L'adjudant-gnral Girard prit quelques embarcations que les paysans
des environs avaient caches prs de Galiate, et qu'ils s'empressrent
de fournir  l'arme. Il passa suivi d'une petite troupe de soldats,
et se jeta sur l'avant-garde autrichienne. Successivement renforc par
les alles et venues de ces barques, et appuy par le feu de
l'artillerie, il repoussa la cavalerie, qui n'osait trop s'engager sur
ce terrain fort ingrat pour elle, et l'obligea de repasser le
Naviglio-Grande, sur un point qu'on appelle le pont de Turbigo. Du
mme coup il franchit ainsi le Naviglio et le Tessin. Mais le gnral
Wukassowich survint avec la brigade d'infanterie Laudon, et tcha de
pntrer dans le village de Turbigo. L'adjudant-gnral Girard eut
alors sur les bras quatre ou cinq mille hommes d'infanterie, et ne put
leur opposer que quelques centaines de soldats. Il se dfendit
plusieurs heures de suite avec beaucoup de prsence d'esprit et de
courage, et parvint  sauver le pont de Turbigo, dont la perte et
rejet les Franais en de du Naviglio-Grande, et peut-tre du Tessin
mme. Pendant qu'il se dfendait aussi bravement, le gnral Monnier,
qui tait parvenu  passer un peu au-dessous, vint  son secours,
fondit sur les troupes de Laudon, et les chassa de Turbigo. Cette
ligne, qui devait arrter l'arme franaise, fut donc franchie au
moyen d'un simple combat d'avant-garde. Le lendemain, 1er juin (12
prairial), la division Boudet passa vers Buffalora, et l'arme
entire s'avana sur Milan. Wukassowich, craignant d'tre pris entre
la grande arme qui s'avanait en Lombardie, et le corps de Moncey qui
descendait du Saint-Gothard, se retira en toute hte, et ordonna  la
brigade Dedovich, qui tait au pied des montagnes, de se replier
derrire l'Adda, par Cassano. Lui-mme alla chercher un refuge
derrire l'Adda, par Milan et Lodi, aprs avoir laiss une garnison de
2,800 hommes dans le chteau de Milan.

Aucun obstacle n'arrtait dsormais l'arme franaise. Elle pouvait
entrer dans la capitale de la Lombardie, qui gmissait depuis plus
d'une anne sous le joug des Autrichiens. Jusqu'alors on n'avait
entretenu ces malheureux Italiens que des succs de M. de Mlas et de
la dtresse des Franais. Les caricatures sur l'arme de rserve
avaient circul  Milan aussi bien qu' Vienne et  Londres. On la
reprsentait comme un ramassis de vieillards et d'enfants, arms de
btons, monts sur des nes, et ayant deux espingoles pour artillerie.
Tandis qu'on dversait la drision sur la Rpublique franaise, ce qui
n'tait pas bien fcheux, on faisait peser la plus dure oppression sur
les malheureux Italiens. Tout ce que la Lombardie offrait d'hommes
distingus par la fortune et les lumires, taient en prison ou dans
l'exil, surtout s'ils avaient pris part aux affaires de la Rpublique
Cisalpine. La perscution, chose remarquable, s'tait moins appesantie
sur les patriotes exagrs, sur ceux qui correspondaient aux jacobins
franais, que sur les hommes modrs, dont l'exemple pouvait tre
plus contagieux pour les peuples. Except quelques cratures fort
rares du gouvernement autrichien, et quelques nobles attachs au parti
oligarchique, tout le monde soupirait aprs le retour des Franais.
Mais on n'osait gure esprer ce retour, surtout en voyant le baron de
Mlas si avanc en Ligurie, si prs de prendre Gnes, de passer le
Var, et le Premier Consul si occup, en apparence du moins, des
dangers d'invasion qui menaaient la France du ct du Rhin. On
rpandait mme, dans le peuple, que ce gnral Bonaparte, si connu en
Italie, tait mort en gypte; que, nouveau Pharaon, il s'tait noy
dans la mer Rouge, et que celui dont le nom figurait actuellement 
Paris tait l'un de ses frres.

[En marge: Surprise et joie des Milanais en apprenant l'arrive d'une
arme franaise.]

[En marge: Entre du gnral Bonaparte dans Milan.]

On devine aisment la surprise des Italiens quand tout  coup on leur
annona qu'une arme franaise se montrait  Ivre, qu'elle dbouchait
mme au del, qu'elle marchait sur le Tessin, enfin qu'elle avait
pass ce fleuve. On se figure l'agitation qui rgna dans Milan, les
affirmations, les dngations qui se croisrent pendant quarante-huit
heures, la joie enfin qui clata quand la nouvelle fut confirme par
la vue du gnral Bonaparte lui-mme, marchant avec son tat-major 
la tte de l'avant-garde. Le 2 juin (13 prairial), le peuple entier,
accouru au-devant de l'arme franaise, reconnut l'illustre gnral,
qu'il avait vu tant de fois dans ses murs, l'accueillit avec des
transports d'enthousiasme, et le reut comme un sauveur descendu du
ciel. Les sentiments des Italiens, toujours si vifs, si dmonstratifs,
n'avaient jamais clat avec tant de force, parce que jamais autant
de circonstances ne s'taient runies pour rendre la joie d'un peuple
soudaine et profonde. Le gnral franais, entr dans Milan, se hta
d'ouvrir les prisons, et de rendre le gouvernement du pays aux amis de
la France. Il donna une administration provisoire  la Rpublique
Cisalpine, et composa cette administration des hommes les plus
respectables. Cependant, fidle en Italie au systme qu'il suivait en
France, il ne permit ni violence ni raction; et, en restituant le
pouvoir aux Italiens de son parti, il ne leur permit pas de l'exercer
contre les Italiens du parti contraire.

Aprs ces premiers soins donns aux affaires du Milanais, il se hta
de pousser ses colonnes dans toutes les directions, jusqu'aux lacs,
jusqu' l'Adda, jusqu'au P, de manire  propager l'insurrection au
profit des Franais,  saisir les magasins de l'ennemi,  s'emparer de
ses communications, et  lui fermer toute retraite. Jusqu'ici les
choses allaient au mieux, car Lannes, dirig sur Pavie, venait d'y
entrer le 1er juin, et d'enlever des magasins immenses. Ce gnral
avait trouv  Pavie les hpitaux autrichiens, des amas considrables
de grains, fourrages, munitions, armes, notamment trois cents bouches
 feu, dont moiti de campagne. Il s'tait procur l plusieurs
quipages de ponts, que les compagnies de pontonniers franais,
amenes sans matriel, allaient employer sur le P. La division
Chabran, qu'on avait laisse devant le fort de Bard, s'en tait
empare le 1er juin, et y avait trouv 18 pices de canon. Le gnral
Chabran, aprs y avoir mis garnison, ainsi qu' Ivre, vint occuper
le cours du P, depuis la Dora-Baltea jusqu' la Sesia. Lannes
l'occupait depuis ce point jusqu' Pavie. Le corps du gnral de
Bthencourt, venu du Simplon, fut plac devant Arona, vers la pointe
du lac Majeur. La lgion italienne fut par Brescia porte  la suite
des Autrichiens qui se retiraient en toute hte. En mme temps les
divisions Duhesme et Loison passaient l'Adda, et se rendaient  Lodi,
 Creme,  Pizzighittone. Le gnral Wukassowich, n'ayant plus mme la
prtention de garder l'Adda, se retirait derrire le Mincio, sous le
canon de Mantoue.

Rien n'arrtait maintenant la marche du gnral Moncey, sauf toutefois
la difficult de vivre dans les arides valles de la haute Suisse. Ses
premires colonnes venaient de paratre; mais il fallait, attendre les
autres encore quelques jours, et c'tait l le plus grand inconvnient
de la situation, car il importait de se presser, si on ne voulait pas
voir Gnes tomber dans les mains des Autrichiens. Le gnral Bonaparte
tait certain aujourd'hui de runir toutes ses colonnes, except une
seule, celle du gnral Thurreau, qui tait retranche au dbouch du
mont Cenis, sans pouvoir le franchir. Notre arme tait du reste
fortement assise au milieu du Milanais, ayant sa retraite assure par
le mont Cenis, le Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, tenant
l'Adda, le Tessin, le P, vivant des magasins des Autrichiens, leur
coupant toutes les routes, et en mesure de leur livrer une bataille
dcisive, aprs laquelle ils n'avaient plus d'autre ressource, s'ils
taient vaincus, que de mettre bas les armes. La reddition de Gnes,
si elle avait lieu, tait une circonstance fcheuse; fcheuse d'abord
pour la brave arme qui la dfendait, fcheuse aussi parce que le
corps autrichien de sige ne manquerait pas de renforcer le gnral
Mlas, et rendrait ainsi plus difficile la grande bataille qui devait
terminer la campagne. Mais si le gnral Bonaparte remportait la
victoire, Gnes et l'Italie taient reconquises du mme coup.
Nanmoins il mettait un grand prix  sauver Gnes; mais on ne devait
gure esprer la runion du corps de Moncey avant le 5 ou 6 juin, et
on ne pouvait pas se flatter que Gnes tnt jusqu' cette poque.

[En marge: M. de Mlas tout  fait dtromp renonce aux demi-mesures.]

[En marge: Ordres de concentration envoys  l'arme autrichienne.]

Le baron de Mlas, que les dernires nouvelles avaient clair tout 
fait, et qui voyait son adversaire, entr  Milan, donner la main 
toutes les colonnes successivement descendues des Alpes, comprenait
maintenant le vaste plan ourdi contre lui. Pour surcrot de malheur,
il venait d'apprendre les infortunes de M. de Kray, et la retraite de
ce dernier sur Ulm. Il sortit enfin du systme des demi-mesures, et
donna l'ordre impratif au gnral Elsnitz d'abandonner le pont du
Var, et au gnral Ott de renoncer au sige de Gnes, pour se runir
tous les deux  Alexandrie. C'tait l ce que le gnral Bonaparte
avait espr pour le salut de Gnes. Mais il tait dcid que la noble
et malheureuse arme de Ligurie payerait jusqu au bout, de son sang,
de ses souffrances, et enfin d'une reddition douloureuse, les
triomphes de l'arme de rserve.

[En marge: Dernires extrmits de Massna dans Gnes.]

Le grand caractre de Massna s'tait soutenu jusqu' la fin. _Avant
de se rendre_, disaient les soldats, _il nous fera manger jusqu' ses
bottes_. La viande de btail tant consomme, on mangeait celle de
cheval; n'ayant mme plus de celle-ci, on se nourrissait des animaux
les plus immondes. Le triste pain fait avec de l'avoine et des fves
avait t dvor aussi. Depuis le 23 mai (3 prairial), Massna
recueillant l'amidon, la graine de lin, le cacao existant dans les
magasins de Gnes, en avait fait composer un pain, que les soldats
pouvaient  peine avaler, et que bien peu d'entre eux parvenaient 
digrer. Presque tous allaient encombrer les hpitaux. Le peuple,
rduit  une soupe d'herbe pour unique aliment, prouvait toutes les
angoisses de la faim. Les rues taient jonches de malheureux expirant
d'inanition, de femmes extnues qui exposaient  la charit publique
les enfants qu'elles ne pouvaient plus nourrir. Un autre spectacle
pouvantait la ville et l'arme: c'tait celui des nombreux
prisonniers que Massna avait faits, et auxquels il n'avait aucune
nourriture  donner. Il ne voulait plus les rendre sur parole, depuis
qu'on avait vu ceux qui avaient t rendus de la sorte, reparatre
dans les rangs ennemis. Il avait donc propos au gnral Ott, puis 
l'amiral Keith, de fournir les vivres ncessaires  leur consommation
journalire, en donnant sa parole d'honneur qu'il n'en serait rien
distrait pour la garnison. La parole d'un tel homme valait bien qu'on
la tnt pour sre. Mais l'acharnement tait si grand, qu'on rsolut
d'imposer  Massna la charge d'alimenter les prisonniers,
dussent-ils souffrir de cruelles privations. Les gnraux ennemis
eurent donc la barbarie de condamner leurs soldats aux horribles
souffrances de la faim, pour augmenter la disette de Gnes, en y
laissant quelques mille bouches de plus  nourrir. Massna fournit 
ces prisonniers la soupe d'herbe qu'il donnait aux habitants. Ce
n'tait pas assez pour des hommes robustes, habitus  l'abondance
dans les riches campagnes d'Italie: ils taient toujours  la veille
de se rvolter; et, pour leur en ter la pense, Massna les fit
enfermer dans de vieilles carcasses de vaisseaux, qu'on plaa au
milieu du port, et sur lesquelles une forte artillerie constamment
braque tait prte  vomir la mort. Ces malheureux poussaient des
hurlements affreux, qui remuaient profondment cette population
elle-mme, dj si affecte de ses propres souffrances.

Chaque jour le nombre de nos soldats diminuait; on les voyait expirer
dans les rues, et on avait t oblig de leur permettre, tant ils
taient affaiblis, de s'asseoir en montant la garde. Les Gnois
dcourags ne faisaient plus le service de la garde nationale,
craignant d'tre compromis lorsque bientt les Autrichiens
ramneraient le parti oligarchique. De temps en temps de sourdes
rumeurs annonaient que le dsespoir des habitants allait clater, et,
pour en prvenir l'explosion, des bataillons avec des canons chargs
occupaient les principales places.

Massna imposait au peuple et  l'arme par son attitude impassible.
Le respect qu'inspirait ce hros, mangeant le pain affreux des
soldats, vivant avec eux sous le feu de l'ennemi, et supportant, outre
leurs souffrances physiques, les soucis du commandement avec une
inbranlable fermet, le respect qu'il inspirait contenait tout le
monde: il exerait au milieu de Gnes dsole l'ascendant d'une grande
me.

Cependant un sentiment d'esprance soutenait encore les assigs.
Plusieurs aides-de-camp du gnral, aprs de courageux efforts,
avaient travers le blocus, et apport quelques nouvelles. Le chef
d'tat-major gnral Oudinot, qui pendant le sige avait donn les
plus grandes preuves de dvouement; les colonels Reille, Franceschi,
Ortigoni avaient pass, et avaient appris, tantt que le Premier
Consul se mettait en route, tantt qu'il passait les Alpes. L'un
d'eux, Franceschi, l'avait laiss descendant le Saint-Bernard. Mais
depuis le 20 mai on n'avait plus de ses nouvelles. Dix et douze jours
couls dans cette situation paraissaient des sicles, et on se
demandait avec dsespoir comment il se pouvait qu'en dix jours le
gnral Bonaparte n'et pas franchi l'espace qui spare les Alpes de
l'Apennin. Tel qu'on le connat, disait-on, il est dj vainqueur ou
vaincu; s'il n'arrive pas, c'est qu'il a succomb dans cette
entreprise tmraire. S'il avait pu dboucher en Italie, il aurait
dj saisi le gnral autrichien, et l'aurait arrach des murs de
Gnes. D'autres prtendaient que le gnral Bonaparte avait considr
l'arme de Ligurie comme un corps sacrifi  une grande opration;
qu'il avait voulu une seule chose, c'tait de retenir le baron de
Mlas sur l'Apennin; mais que, ce but atteint, il ne songeait plus 
la dbloquer, et marchait  un but plus vaste.--Eh bien! ajoutaient
les Gnois et nos soldats eux-mmes, on nous a sacrifis  la gloire
de la France: soit; mais aujourd'hui le but est atteint; veut-on que
nous expirions jusqu'au dernier? Si c'tait au feu, les armes  la
main,  la bonne heure; mais de faim, de maladie, c'est impossible! Le
temps est venu de se rendre.--Plusieurs soldats dsesprs allrent
jusqu' briser leurs armes. On annona en mme temps un complot de
quelques hommes gars par la souffrance. Massna leur adressa une
belle proclamation, dans laquelle il leur rappelait les devoirs du
soldat, qui consistent autant  supporter les privations et les
souffrances qu' braver les dangers; leur montra l'exemple de leurs
officiers, mangeant les mmes aliments, et se faisant chaque jour tuer
ou blesser  leur tte. Il leur disait que le Premier Consul
s'avanait avec une arme pour les dlivrer; que capitulant
aujourd'hui c'tait perdre en un instant le rsultat de deux mois
d'efforts et de dvouement. Encore quelques jours, quelques heures
peut-tre, disait-il, et vous serez dlivrs, aprs avoir rendu
d'minents services  la patrie!--

Aussi  chaque bruit,  chaque retentissement vers l'horizon, on
croyait entendre le canon du gnral Bonaparte, et on accourait avec
empressement. Un jour on se persuada que le canon retentissait  la
Bocchetta; une joie folle clata de toutes parts: Massna lui-mme se
transporta sur les remparts. Vaine illusion! c'tait le bruit d'un
orage dans les gorges de l'Apennin. On retomba dans le plus morne
abattement.

[En marge: Ncessit pour Massna de se rendre.]

Enfin, le 4 juin, il ne devait plus rester que deux onces par homme de
ce pain affreux, compos avec de l'amidon et du cacao. Il fallait bien
livrer la place, car on ne pouvait pas rduire nos malheureux soldats
 se dvorer entre eux, et il y avait un terme invitable  la
rsistance, dans l'impossibilit matrielle d'exister. D'ailleurs
l'arme avait le sentiment d'avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre
de son courage. Dans son intime conviction, elle ne couvrait plus les
Thermopyles de la France, mais elle servait  favoriser une manoeuvre,
qui dans le moment devait avoir russi ou chou. Elle commenait 
croire surtout que le Premier Consul songeait plutt  tendre ses
combinaisons qu' la secourir. Massna partageait ce sentiment sans
l'avouer; mais il ne regardait ses devoirs comme entirement
accomplis, que lorsqu'il aurait atteint le dernier terme possible de
la rsistance. Ces deux misrables onces de pain qui restaient 
donner  chaque homme, tant consommes, force tait de se rendre. Il
s'y rsigna enfin avec une amre douleur.

Le gnral Ott lui avait envoy un parlementaire, car les Autrichiens
n'taient pas moins presss d'en finir que les Franais. Ce gnral
avait, en effet, les ordres les plus positifs de lever le sige de
Gnes, pour se replier sur Alexandrie. Ces offres de l'ennemi, ont dit
quelques historiens, devaient clairer Massna. Sans doute, il savait
qu'en attendant un jour ou deux de plus, il serait peut-tre secouru;
mais ces deux jours il ne les avait pas.--Donnez-moi, disait-il aux
Gnois, deux jours de vivres, un seulement, et je vous sauve du joug
autrichien; je sauve mon arme de la douleur de se rendre.--

[En marge: Pourparlers relatifs  la reddition de Gnes.]

[En marge: Belles paroles de Massna.]

Le 3 juin enfin, Massna fut oblig de ngocier. On parlait de
capitulation, il en rejeta l'ide de manire  ne pas permettre d'y
revenir. Il voulait que l'arme pt se retirer librement, avec armes et
bagages, enseignes dployes, ayant la facult de servir et de combattre,
lorsqu'elle aurait dpass les lignes des assigeants.--Sinon, disait-il
aux parlementaires autrichiens, je sortirai de Gnes les armes  la main.
Avec huit mille hommes affams, je me prsenterai  votre camp, et je
combattrai jusqu' ce que je me sois fait jour.--On consentait  laisser
partir la garnison, mais on voulait qu'il restt prisonnier de sa
personne, parce qu'on craignait qu'avec un chef tel que lui, cette
garnison s'en allant de Gnes  Savone, se runissant aux troupes de
Suchet, ne tentt encore quelque entreprise redoutable sur les derrires
du baron de Mlas. Pour calmer l'indignation de Massna, on lui avoua le
motif, si honorable pour lui, de cette condition. Il n'en voulut pas
entendre parler. Alors on demanda que la garnison se retirt par mer, afin
qu'elle n'et pas le temps de se joindre au corps de Suchet.  toutes ces
propositions il opposa sa rponse accoutume, c'est qu'il se ferait jour.
Enfin, on consentit  laisser passer 8 mille hommes par terre,
c'est--dire tous ceux qui pouvaient encore soutenir le poids de leurs
armes. Les convalescents devaient tre successivement embarqus, et
transports au quartier-gnral de Suchet. Il restait 4 mille malades que
les Autrichiens prenaient l'engagement de nourrir, de soigner, et de
rendre ensuite  l'arme franaise. Le gnral Miollis leur tait laiss
pour les commander. Massna stipula les intrts des Gnois, et exigea,
comme condition expresse, qu'aucun d'eux ne ft recherch pour les
opinions mises pendant notre occupation; que les biens et les personnes
fussent fidlement respects. M. de Corvetto, clbre Gnois, depuis
ministre en France, avait t admis  ces confrences, et put tre tmoin
des efforts faits en faveur des Gnois. Massna voulut de plus qu'on leur
laisst leur gouvernement actuel, celui qu'ils devaient  la Rvolution
franaise. Sur ce point, les gnraux autrichiens refusrent de
s'engager.--Eh bien! leur dit Massna, faites ce que vous voudrez; mais
avant quinze jours je vous dclare que je serai de retour dans
Gnes!--Parole prophtique,  laquelle un officier autrichien, M. de
Saint-Julien, fit cette rponse noble et dlicate: Vous trouverez dans
cette place, monsieur le gnral, des hommes  qui vous avez appris  la
dfendre.--

La confrence dfinitive eut lieu le 4 juin au matin, dans une
chapelle, au pont de Cornigliano. L'article qui avait pour but de
conduire par terre une partie de l'arme, donna lieu  une dernire
difficult. Mais Massna laissant l'alternative ou de consentir  ce
qu'il dsirait, ou de soutenir le lendemain un combat dsespr, les
gnraux autrichiens se rendirent. Il fut stipul que cette
convention, d'vacuation, de laquelle le mot de capitulation avait t
soigneusement cart, serait conclue le soir mme. Du reste, les
officiers ennemis, saisis d'admiration pour le gnral franais, le
comblrent d'gards et de marques de respect.

[En marge: Reddition de Gnes.]

Le soir venu, il hsitait encore  signer, esprant toujours qu'il
pourrait tre dlivr. Enfin, quand on ne put plus diffrer sans
manquer  la parole donne, il accorda sa signature. Le lendemain, nos
troupes sortirent avec le gnral Gazan  leur tte, et trouvrent des
rations aux avant-postes. Massna s'embarqua de sa personne, pour tre
plus promptement rendu au quartier-gnral de Suchet. Il sortit du
port dans une embarcation portant le drapeau tricolore, et sous les
boulets de l'escadre anglaise.

[En marge:  quel prix l'arme de Ligurie avait retenu les Autrichiens
devant Gnes.]

Ainsi finit ce sige mmorable, pendant lequel une arme franaise
venait de se signaler par de si grandes vertus et de si grands
services. Elle avait fait plus de prisonniers, et tu plus d'ennemis
qu'elle ne comptait de soldats. Avec 15 mille hommes, elle avait pris
ou mis hors de combat plus de 18 mille Autrichiens. Elle avait surtout
ruin le moral de l'arme impriale, en la contraignant  des efforts
continuels et extraordinaires. Mais veut-on savoir  quel prix cette
brave garnison de Gnes avait fait de telles choses? Sur 15 mille
combattants, elle en avait perdu 3 mille par le feu; 4 mille autres
taient frapps plus ou moins grivement; 8 mille seulement allaient
rejoindre l'arme active. Le gnral en second, Soult, tait rest aux
mains de l'ennemi, aprs avoir eu la jambe fracasse. Sur trois
gnraux de division, un mourut d'pidmie, Marbot; un autre fut
gravement bless, Gazan. Sur six gnraux de brigade, quatre furent
blesss, Gardanne, Petitot, Fressinet, d'Arnaud. Sur douze
adjudants-gnraux, six furent blesss, un pris, un autre tu. Deux
officiers d'tat-major furent tus, sept pris, quatorze blesss. Onze
colonels sur dix-sept furent mis hors de combat, ou faits prisonniers.
Les trois quarts des officiers eurent le mme sort. On voit que c'est
en donnant l'exemple du dvouement, que les chefs de cette brave arme
la soutinrent au milieu de si cruelles preuves. Du reste, elle se
montra digne de ceux qui la conduisaient, et jamais le soldat franais
ne dploya plus de constance et d'hrosme. Honneur donc  la bravoure
malheureuse, qui, par son dvouement sans bornes, avait contribu aux
triomphes de la bravoure heureuse, dont nous allons maintenant
raconter les exploits!

[En marge: Retraite des Autrichiens sur le Var.]

[En marge: Brillante poursuite des Autrichiens par le gnral Suchet.]

Tandis que, press de lever le sige de Gnes, le gnral Ott
accordait  Massna les belles conditions que nous venons de
rapporter, le gnral Elsnitz, rappel par les ordres du baron de
Mlas, abandonnait le pont du Var. Les attaques des Autrichiens sur ce
point avaient t tardives, parce que leur grosse artillerie,
transporte par mer, s'tait fait long-temps attendre. Diverses
tentatives eurent lieu successivement le 22 et le 27 mai; la dernire
surtout fut un vrai coup de dsespoir du gnral Elsnitz, qui voulait,
avant de se retirer, n'avoir nglig aucun effort. Ces attaques furent
vaillamment repousses. Le gnral Elsnitz, reconnaissant qu'il n'y
avait aucune chance de succs, songea donc  repasser les monts.
Suchet, jugeant avec un coup d'oeil prompt et juste les intentions du
gnral autrichien, fit ses dispositions pour ne pas lui laisser
oprer sa retraite en scurit. Il vit trs-bien qu'en manoeuvrant
toujours par sa gauche, le long des montagnes, il placerait les
Autrichiens dans une situation prilleuse, et parviendrait
probablement  leur enlever quelque corps dtach. En effet, en dehors
de la ligne du Var, qui avait arrt l'invasion, s'tend paralllement
la ligne de la Roya, dont la source est place au col de Tende mme.
Si les Franais, se portant au del du Var, prvenaient les
Autrichiens sur les sources de la Roya, ils s'emparaient du col de
Tende, et rduisaient leurs adversaires  courir le long des crtes de
l'Apennin pour y trouver un passage. (Voir la carte n 4.) Cette ide
juste, excute avec vigueur, procura au gnral Suchet les plus
heureux rsultats. Il commena par dposter de Ronciglione le gnral
Gorupp, continua de marcher vivement, par sa gauche, sur la droite
branle des Autrichiens, enleva successivement le col de Rauss, qui
donne passage de la valle du Var dans celle de la Roya, prit le
fameux camp des Mille-Fourches, et, matre du col de Tende, se trouva,
le 1er juin, plac sur la ligne de retraite du gnral Elsnitz. Le
gnral Gorupp, rejet en dsordre sur la haute Roya, eut encore le
temps de gagner le col de Tende, mais en laissant sur la route
beaucoup de morts et de prisonniers. Le gnral Elsnitz, avec le reste
de son arme, n'eut d'autre ressource que de suivre le versant
maritime de l'Apennin jusqu' Oneille, et de revenir par Pieve et
Saint-Jacques dans la valle du Tanaro. Il avait  traverser des
montagnes affreuses, avec des soldats dj dmoraliss par cette
espce de fuite, et ayant  ses trousses un ennemi qui passait avec
joie de la dfensive  l'offensive. Pendant cinq jours entiers les
Autrichiens furent poursuivis sans relche, prouvant des checs
continuels; et le 6 juin, enfin, le gnral Elsnitz, arriv  Orma,
n'y comptait pas 10 mille hommes. Il tait le 7  Ceva. Le gnral
Gorupp s'tait retir sur Coni avec une faible division. On value 
10 mille la perte en hommes qu'avait faite le corps autrichien du Var.

[En marge: Runion de Suchet et de Massna.]

[En marge: Position prise par l'arme de Ligurie sur les derrires de
l'arme autrichienne.]

Le gnral Suchet, si long-temps spar de Massna, le retrouva le
long du rivage, aux environs de Savone. Les 12 mille Franais qui
venaient du Var, se rejoignirent aux 8 mille qui sortaient de Gnes,
et formrent ainsi un corps de 20 mille hommes, trs-bien plac pour
tomber sur les derrires de M. de Mlas. Mais Massna s'tait fait une
blessure assez grave en dbarquant, il ne pouvait monter  cheval; les
8 mille hommes qu'il amenait taient extnus de fatigue, et, il faut
le dire, il y avait dans le coeur de tous les dfenseurs de Gnes une
secrte irritation contre le Premier Consul, qu'on savait triomphant 
Milan, tandis que l'arme de Ligurie se trouvait rduite  capituler.
Massna ne voulut pas que le gnral Suchet court les chances d'une
descente en Italie, dans l'ignorance des mouvements qu'allaient faire
au del des Alpes les deux gnraux opposs l'un  l'autre. Le baron
de Mlas, ayant runi tous ses lieutenants, Haddick, Kaim, Elsnitz,
Ott, pouvait se trouver  la tte de forces redoutables, se jeter sur
le gnral Suchet, et l'craser avant de se porter  la rencontre du
gnral Bonaparte. Massna permit  son lieutenant Suchet de passer
l'Apennin, de se placer en avant d'Acqui, et lui ordonna de rester
dans cette position, observant, inquitant l'arme autrichienne,
demeurant suspendu sur sa tte, comme l'pe de Damocls. On verra
tout  l'heure quels services rendit encore l'arme de Ligurie, par sa
seule prsence sur le sommet de l'Apennin.

[En marge: tat dans lequel Massna livre les Autrichiens au gnral
Bonaparte.]

Massna pensait que cette brave arme, en terminant par un mouvement
menaant la mmorable dfense de Gnes, en avait fait assez pour le
triomphe du Premier Consul, et qu'elle n'en pouvait faire davantage
sans imprudence: ce grand homme de guerre avait raison! Il livrait les
Autrichiens puises, rduits de plus d'un tiers, au gnral Bonaparte.
Des 70 mille hommes qui avaient pass l'Apennin, il n'en revenait pas
plus de 40 mille, en comptant le dtachement ramen par M. de Mlas 
Turin. Les 50 mille demeurs en Lombardie taient aussi fort rduits,
et surtout trs-disperss. Les gnraux Haddick et Kaim, qui
gardaient, l'un la valle d'Aoste, l'autre la valle de Suze, avaient
fait des pertes assez notables. Le gnral Wukassowich, rejet au del
du Mincio, et spar de son gnral en chef par l'arme franaise
descendue du Saint-Bernard, tait paralys pour le reste de la
campagne. Un corps de quelques mille hommes tait aventur en
Toscane. En runissant sur-le-champ les gnraux Elsnitz et Ott, qui
revenaient des bords du Var et de Gnes, aux gnraux Haddick et Kaim,
qui revenaient des valles d'Aoste et de Suze, M. de Mlas pouvait
former encore une masse de 75 mille hommes environ. Mais il lui
fallait laisser des garnisons dans les places du Pimont et de la
Ligurie, telles que Gnes, Savone, Gavi, Acqui, Coni, Turin,
Alexandrie, Tortone; et il ne devait pas lui rester plus de 50 et
quelques mille soldats  mettre en ligne un jour de bataille, en
supposant qu'il ne sacrifit pas trop de monde  la garde des places,
et que la runion de ses gnraux s'excutt sans accident.

[En marge: Grave situation de M. de Mlas.]

La situation du gnralissime autrichien tait donc fort critique,
mme aprs la prise de Gnes. Elle l'tait non-seulement sous le
rapport de la dispersion et de la diminution de ses forces, mais sous
le rapport encore de la marche  suivre, pour sortir de l'troite
enceinte du Pimont, dans laquelle le gnral Bonaparte venait de
l'enfermer. Il fallait en effet repasser le P devant les Franais, et
regagner,  travers la Lombardie qu'ils occupaient, la grande route du
Tyrol ou du Frioul. La difficult tait immense devant un adversaire
qui excellait surtout  la guerre, dans l'art des grands mouvements.

[En marge: Diverses issues pour s'enfuir.]

[En marge: Plaisance est le point capital pour les deux armes.]

M. de Mlas avait conserv le cours suprieur du P, depuis sa source
jusqu' Valence. (Voir la carte n 3.) Il lui tait facile de passer
ce fleuve  Turin, Chivasso, Casale ou Valence, n'importe; mais, en le
passant sur l'un de ces points, il allait tomber sur le Tessin, que
le gnral Bonaparte occupait, et sur Milan, centre de toutes les
forces franaises. Il y avait donc peu de chance de s'enfuir de ce
ct. Restait le parti d'appuyer  droite, de se diriger vers le cours
infrieur du P, c'est--dire de se porter  Plaisance ou Crmone,
afin de gagner la grande route de Mantoue. Plaisance, d'aprs cela,
devenait pour les deux adversaires le point capital  occuper. Pour M.
de Mlas, c'tait le moyen  peu prs unique d'chapper aux fourches
caudines; pour le gnral Bonaparte, c'tait le moyen de recueillir le
prix de sa marche audacieuse  travers les Alpes. Si ce dernier, en
effet, laissait chapper les Autrichiens, bien qu'il et dlivr le
Pimont, c'tait peu qu'un tel rsultat, en comparaison des prils
qu'il avait bravs; il encourait mme quelque ridicule aux yeux de
l'Europe attentive  cette campagne, car sa manoeuvre, dont
l'intention tait aujourd'hui manifeste, se trouvait djoue.
Plaisance tait par consquent la clef du Pimont: il la fallait, et 
celui qui voulait en sortir, et  celui qui voulait y enfermer son
adversaire.

[En marge: Ordres de concentration aux gnraux autrichiens.]

Par ces motifs, M. de Mlas fixa deux points de concentration  ses
troupes: Alexandrie, aux troupes qui taient dans le haut Pimont;
Plaisance,  celles qui taient autour de Gnes. Il ordonna aux
gnraux Kaim et Haddick de marcher de Turin, par Asti, sur
Alexandrie; au gnral Elsnitz, revenu des bords du Var, de s'y rendre
par Ceva et Cherasco. Ces trois corps, une fois runis, devaient se
transporter d'Alexandrie  Plaisance. Il enjoignit au gnral Ott,
revenant de Gnes, de descendre directement, par la Bocchetta et
Tortone, sur Plaisance. Un corps d'infanterie, dbarrass de tous les
empchements d'une arme, eut ordre de s'y porter plus directement
encore par la route de Bobbio, qui longe la valle de la Trebbia.
Enfin le gnral Oreilly, qui tait dj autour d'Alexandrie avec un
fort dtachement de cavalerie, reut l'instruction de ne pas attendre
la concentration des troupes du haut Pimont, et de se porter 
Plaisance de toute la vitesse de ses chevaux. Le petit corps aventur
en Toscane reut aussi l'instruction de s'y rendre par le duch de
Parme et la route de Fiorenzuola. Ainsi, tandis que la principale
partie de l'arme autrichienne se concentrait sur Alexandrie pour
marcher de l sur Plaisance, les corps les plus rapprochs de
Plaisance mme avaient ordre d'y marcher en droite ligne, et
sur-le-champ.

[En marge: Le gnral Bonaparte aspire, comme le gnral autrichien, 
s'emparer de Plaisance.]

[En marge: Le gnral Bonaparte intercepte tous les courrier
autrichiens.]

Mais il tait douteux qu'on pt prvenir le gnral Bonaparte dans un
objet aussi important. Il avait perdu dans Milan cinq ou six jours 
rallier le corps venu par le Saint-Gothard; temps prcieux, puisque
Gnes avait succomb dans cet intervalle. Mais maintenant que le
gnral Moncey, avec les troupes tires d'Allemagne, avait franchi le
Saint-Gothard, il n'allait plus perdre une minute. Plac sur la route
des courriers qui de Vienne taient adresss  Turin  M. de Mlas, et
de Turin taient renvoys par M. de Mlas  Vienne, il tait
aujourd'hui initi  toutes les penses du gouvernement imprial. Il
avait lu, par exemple, les singulires dpches dans lesquelles M. de
Thugut, rassurant le gnral autrichien, lui recommandait d'tre
tranquille, de ne pas se laisser dtourner de son objet par la fable
de l'arme de rserve; d'emporter bien vite Gnes et la ligne du Var,
afin de pouvoir faire un dtachement au profit de l'arme du marchal
de Kray, accul sur Ulm. Il avait lu aussi les dpches de M. de
Mlas, pleines d'abord de confiance, et bientt de trouble et
d'inquitude. Ces jouissances furent cependant troubles le 8 juin,
car il apprit, par cette mme correspondance, que Massna venait
d'tre oblig de rendre Gnes le 4. Cette nouvelle, au reste, ne
changeait en rien son plan de campagne; car ayant voulu se porter sur
les derrires de l'ennemi pour l'envelopper et lui faire mettre bas
les armes, l'Italie et la ville de Gnes, s'il russissait, taient
reconquises du mme coup. L'inconvnient vritablement grave rsultant
de la prise de Gnes, c'tait d'avoir sur les bras les troupes
disponibles du gnral Ott. Mais la dpche intercepte portait sa
consolation avec elle, car cette dpche disait que l'arme de Massna
n'tait point prisonnire de guerre. Ds lors, si, d'une part, des
troupes autrichiennes plus considrables allaient descendre de
l'Apennin, d'autre part, des troupes franaises, sur lesquelles on ne
comptait pas d'abord, devaient descendre de l'Apennin  la suite des
troupes autrichiennes.

Le Premier Consul, maintenant que Gnes avait ouvert ses portes, tait
moins press de rencontrer M. de Mlas. Mais il tait extraordinairement
press d'occuper la ligne du P, depuis Pavie jusqu' Plaisance et
Crmone; et il faisait, pour s'emparer de ces points importants, celui
de Plaisance surtout, des dispositions tout aussi actives que celles de
M. de Mlas lui-mme. Tandis qu'il s'occupait  Milan de rallier les
troupes venues des divers points des Alpes, il poussait sur le P les
troupes venues avec lui par le Saint-Bernard. Lannes avait dj pris
possession de Pavie avec la division Watrin. Ce gnral fut charg de
passer le P, un peu au-dessous de sa runion avec le Tessin,
c'est--dire  Belgiojoso. Murat, avec les divisions Boudet et Monnier,
eut ordre de le passer  Plaisance; Duhesme, avec la division Loison, de
le passer  Crmone.

[En marge: Lannes passe le P  Belgiojoso.]

Le 6 juin, Lannes ayant runi  Pavie, dans le Tessin, toutes les
barques disponibles, les amena dans le P, et, arriv entre Belgiojoso
et San-Cipriano, fit commencer le passage. Le gnral Watrin, qui
tait plac sous ses ordres, franchit le fleuve avec un dtachement. 
peine transport sur la rive droite, ce dtachement eut affaire aux
troupes qui taient sorties de Valence et d'Alexandrie, pour voler 
Plaisance. Il courut le danger d'tre jet dans le fleuve; mais le
gnral Watrin tint ferme jusqu' ce que les alles et venues des
barques lui eussent amen du renfort, et il finit par demeurer matre
du terrain. Le reste de la division Watrin, conduit par Lannes, passa
ensuite le P, et vint prendre position un peu au del, menaant la
grande route d'Alexandrie  Plaisance.

[En marge: Murat s'empare de Plaisance.]

Le mme jour Murat abordait Plaisance. Il y avait dans cette ville
toutes les administrations autrichiennes, et quelques centaines
d'hommes pour les garder.  l'approche du danger, l'officier
autrichien fit armer de canons la tte du pont de Plaisance, place
sur la rive gauche du P, et tcha de s'y dfendre, eu attendant que
les corps, qui s'avanaient de tout ct, fussent arrivs  son
secours. L'avant-garde de la division Monnier, qui croyait se
prsenter devant une position non dfendue, fut accueillie par un
horrible feu de mitraille, et ne put venir  bout de cette position en
l'abordant de front. On remit au lendemain pour excuter une attaque
en rgle.

[En marge: Tous les corps autrichiens repousss de Plaisance.]

[En marge: Les Franais matres de tous les passages du P.]

Le lendemain 7, le gnral Oreilly, qui avait reu de M. de Mlas
l'ordre de courir d'Alexandrie  Plaisance, y parvint avec sa
cavalerie. Les autres corps autrichiens, celui qui remontait de Parme
par Fiorenzuola, celui qui descendait avec le gnral Gottesheim par
Bobbio, celui qui venait avec le gnral Ott par Tortone, n'taient
pas arrivs. Le gnral Oreilly seul n'tait gure en mesure, avec ses
escadrons, de dfendre Plaisance. Les quelques centaines d'hommes qui
avaient voulu rsister dans la tte du pont, avaient perdu un quart de
leur monde. Dans cette situation, le commandant autrichien fit vacuer
l'artillerie et couper le pont de Plaisance, qui tait tabli sur des
bateaux; et, tandis que le gnral Boudet accourait pour rparer
l'chec de la veille, il trouva la tte de pont vacue, et le pont
lui-mme dtruit. Mais il restait une partie des barques qui avaient
servi  le construire; Murat s'en empara, et fit passer un peu
au-dessous,  Nocetto, par des dbarquements successifs, la brigade
Musnier sur l'autre rive du P. Cette brigade se jeta sur Plaisance,
et y pntra  la suite d'un combat assez vif. Le gnral Oreilly se
hta de rtrograder pour tre  temps de sauver le parc d'artillerie
qu'on envoyait d'Alexandrie, et qui tait expos  tomber dans les
mains des Franais, en se prsentant devant Plaisance. Il revint en
effet assez vite pour empcher que ce parc ne tombt ni dans les mains
de Murat, ni dans celles de Lannes. Il eut plus d'une charge de
cavalerie  fournir contre les troupes avances de Lannes, qui avaient
pass le P  Belgiojoso, mais il se dgagea, et vint donner
contre-ordre au parc, qui s'enferma dans Tortone. Tandis que le
gnral Oreilly rebroussait chemin vers Alexandrie, passant
heureusement  travers nos avant-postes, l'avant-garde de l'infanterie
du gnral Gottesheim, descendue le long de la Trebbia par Bobbio, se
prsentait devant Plaisance. C'tait le rgiment de Klbeck qui venait
ainsi donner sur la division Boudet tout entire, et se faire craser.
Ce malheureux rgiment, assailli par des forces suprieures, perdit un
grand nombre de prisonniers, et se replia en dsordre sur le corps
principal de Gottesheim qu'il prcdait. Le gnral Gottesheim,
effray de cette chauffoure, remonta en toute hte les pentes de
l'Apennin, pour aller rejoindre,  travers les montagnes, Tortone et
Alexandrie, ce qui l'exposa  errer plusieurs jours de suite. Enfin le
rgiment revenant de Toscane, par la route de Parme et de Fiorenzuola,
arrivait le mme jour sur les faubourgs de Plaisance. Ce fut une
nouvelle droute pour ce corps dtach, qui, tombant  l'improviste au
milieu d'une arme ennemie, fut rejet en dsordre sur la route de
Parme. Ainsi, des quatre corps qui marchaient sur Plaisance, trois,
les moins importants il est vrai, avaient t culbuts, et
s'enfuyaient en laissant des prisonniers. Le quatrime, et le plus
considrable, celui du gnral Ott, ayant un plus long dtour 
parcourir, tait encore en arrire, et allait rencontrer Lannes en
avant de Belgiojoso. Ds ce moment, les Franais taient matres du
P, et avaient en leur possession les deux principaux passages, celui
de Belgiojoso, prs Pavie, et celui de Plaisance mme. Bientt ils en
occuprent un troisime, car le lendemain le gnral Duhesme,  la
tte de la division Loison, enleva Crmone  un dtachement que le
gnral Wukassowich y avait laiss en se retirant. Il y recueillit
beaucoup de matriel, et fit deux mille prisonniers.

Le gnral Bonaparte dirigeait de Milan toutes ces oprations. Il
avait envoy Berthier sur le bord du P, et, jour par jour, souvent
heure par heure, lui prescrivait, dans une correspondance incessante,
les mouvements  excuter.

Bien qu'en s'emparant du P, de Pavie  Plaisance, il ft matre de la
ligne de retraite que M. de Mlas devait tre tent de suivre, tout
n'tait pas dit cependant; car, ce qui faisait de cette route de
Plaisance la vritable ligne de retraite pour les Autrichiens, c'tait
la prsence des Franais derrire le Tessin et autour de Milan. (Voir
la carte n 3.) Les Franais, en effet, dans cette position, fermaient
le passage que les Autrichiens auraient pu s'ouvrir en traversant le
P entre Turin et Valence; mais si maintenant, pour se porter  la
rencontre de M. de Mlas, les Franais venaient passer le P entre
Pavie et Plaisance, abandonnaient ainsi Milan, et affaiblissaient le
Tessin, ils pouvaient faire renatre chez M. de Mlas la tentation de
passer ou par Turin, ou par Casale, ou par Valence, de traverser nos
derrires abandonns, la ville de Milan elle-mme, et de nous rendre 
peu prs ce que nous leur avions fait en descendant des Alpes.

Il n'tait pas impossible aussi que M. de Mlas, se dcidant au
sacrifice d'une partie de ses bagages et de sa grosse artillerie,
qu'il pouvait d'ailleurs laisser dans les places du Pimont, ne
rebrousst chemin vers Gnes, et, remontant par Tortone, Novi, jusqu'
la Bocchetta, de l se jetant dans la valle de la Trebbia, ne vnt
tomber sur le P, au-dessous de Plaisance, aux environs de Crmone ou
de Parme, et ne russt  gagner, par cette voie dtourne, Mantoue et
les tats autrichiens. Cette marche  travers la Ligurie et les
contreforts de l'Apennin, la mme qu'on venait de prescrire au gnral
Gottesheim, tait la moins probable, car elle prsentait de grandes
difficults, et entranait le sacrifice d'une partie du matriel; mais
elle tait possible  la rigueur, et il fallait la prvoir comme les
autres. C'est  se prmunir contre ces chances diverses que le gnral
Bonaparte employa tous ses soins; et il n'y a peut-tre pas un
exemple, dans l'histoire, de dispositions aussi habiles, aussi
profondment conues, que celles qu'il imagina dans cette occasion
dcisive.

[En marge: Dernires dispositions du gnral Bonaparte pour envelopper
les Autrichiens.]

Il fallait rsoudre ce triple problme, de fermer par une barrire de
fer la route principale, celle qui va directement d'Alexandrie 
Plaisance; d'occuper, de manire  pouvoir y courir au besoin, celle
qui par le P suprieur tombait sur le Tessin; enfin, de se tenir en
mesure de descendre  temps sur le P infrieur, si les Autrichiens,
cherchant  s'enfuir par le revers de l'Apennin, voulaient passer le
fleuve au-dessous de Plaisance, vers Crmone ou Parme. Le gnral
Bonaparte, mditant sans cesse sur la carte d'Italie, pour y trouver
un poste qui remplt ces trois conditions, fit un choix digne d'tre
ternellement admir.

[En marge: Position de la Stradella occupe par le gnral Bonaparte.]

Si on examine le mouvement de la chane de l'Apennin, on verra que,
par suite du contour qu'elle forme pour embrasser le golfe de Gnes,
elle remonte au nord, et projette des contreforts qui viennent serrer
le P de trs-prs, depuis la position de la Stradella jusqu'aux
environs de Plaisance. (Voir la carte n 3.) Dans toute cette partie
du Pimont et du duch de Parme, le pied des hauteurs se rapproche du
fleuve, au point de ne laisser qu'une place trs-troite  la grande
route de Plaisance. Une arme, place en avant de la Stradella, 
l'entre d'une espce de dfil long de plusieurs lieues, la gauche
sur les hauteurs, le centre sur la route, la droite le long du P, et
des terrains marcageux qui le bordent, est difficile  dloger. Il
faut ajouter que la route est seme de bourgs et de villages, btis en
grosse maonnerie, et trs-capables de rsister au canon. Contre
l'arme impriale qui avait beaucoup de cavalerie et d'artillerie, la
position prsentait donc, indpendamment de ses avantages naturels, la
proprit d'annuler ces deux armes.

Elle avait encore d'autres avantages tout particuliers. C'est fort
prs de cette position que les affluents de l'autre rive du P, les
plus importants  occuper, tels que le Tessin et l'Adda, viennent
faire leur jonction. Ainsi le Tessin se runit au P, un peu
au-dessous de Pavie, et au-dessus de Belgiojoso, presque vis--vis la
Stradella,  deux lieues au plus. L'Adda, coulant au del et plus
long-temps, avant de se runir au P, vient s'y jeter entre Plaisance
et Crmone. On comprend tout de suite que, plac  la Stradella, et
matre des ponts de Belgiojoso, de Plaisance, de Crmone, le gnral
Bonaparte tait en possession des points les plus dcisifs, car il
barrait la route principale, celle d'Alexandrie  Plaisance, et il
pouvait en mme temps, par une forte marche, ou courir sur le Tessin,
ou redescendre le P jusqu' Crmone, et voler vers l'Adda, qui
couvrait ses derrires contre le corps de Wukassowich.

C'est dans cette espce de rseau, form par l'Apennin, le P, le
Tessin, l'Adda, qu'il distribua ses forces. Il rsolut d'abord de se
porter  la Stradella mme, avec les 30 mille meilleurs soldats de son
arme, les divisions Watrin, Chambarlhac, Gardanne, Boudet, Monnier,
places sous Murat, Victor et Lannes, dans la position que nous avons
dcrite, la gauche aux montagnes, le centre sur la grande route, la
droite le long du P. La division Chabran, venue par le petit
Saint-Bernard, et charge d'abord d'occuper Ivre, fut ensuite porte
 Verceil, avec ordre de se replier sur le Tessin, en cas d'approche
de l'ennemi. La division Lapoype, descendue du Saint-Gothard, fut
poste sur le Tessin mme, aux environs de Pavie. C'taient 9  10
mille hommes qui devaient se replier les uns sur les autres, disputer
le passage du Tessin  outrance, et donner le temps au gnral
Bonaparte d'accourir en une journe  leur secours. Le dtachement du
Simplon gardait, sous le gnral Bthencourt, vers Arona, la route du
Saint-Gothard, retraite de l'arme franaise en cas de malheur. La
division Gilly devait garder Milan; ce que rendait ncessaire la
prsence d'une garnison autrichienne dans le chteau de cette ville.
C'taient encore trois ou quatre mille hommes consacrs  ce double
objet. Enfin la division Lorges, venue d'Allemagne, avait ordre de
s'tablir  Lodi sur l'Adda. La division Loison, qui faisait partie de
l'arme de rserve, avait mission, sous les ordres du gnrai Duhesme,
de dfendre Plaisance et Crmone. C'tait une autre force de 10  11
mille hommes, employe sur ces deux derniers points.

Telle tait la distribution des cinquante et quelques mille soldats,
dont le gnral Bonaparte pouvait disposer dans le moment: 32 mille
taient au point central de la Stradella, 9  10 mille sur le Tessin,
3 ou 4 mille  Milan et Arona, enfin 10  11 mille sur le cours
infrieur du P et de l'Adda, tous placs de manire  se soutenir
rciproquement avec une extrme promptitude. En effet, sur un avis
venu du Tessin, le gnral Bonaparte pouvait en un jour voler au
secours des 10 mille Franais qui le gardaient. Sur un avis du bas P,
il pouvait, dans le mme espace de temps, descendre sur Plaisance et
Crmone, pendant que le gnral Loison, dfendant le passage du
fleuve, lui donnerait le temps d'accourir. Les uns et les autres, de
leur ct, pouvaient se rabattre sur la Stradella, et renforcer le
gnral Bonaparte en aussi peu de temps qu'il en mettrait  venir 
eux.

Le gnral Bonaparte semblait abandonner ici son principe ordinaire,
celui de concentrer ses forces, la veille d'une grande bataille. Si
une telle concentration passe pour un chef-d'oeuvre de l'art, quand
elle s'opre  propos, au moment d'une action dcisive, et dans le cas
de deux adversaires qui marchent l'un vers l'autre, il en est tout
autrement lorsque l'un des deux veut fuir, et que l'art consiste  le
saisir avant de le combattre. C'tait le cas ici. Il fallait, en
effet, que le gnral Bonaparte tendt autour de l'arme autrichienne
un rseau, et que ce rseau ft assez fort pour la retenir, car s'il
n'y avait eu sur le Tessin ou sur le P infrieur que des
avant-gardes, propres tout au plus  donner un avis, mais non  barrer
le chemin  l'ennemi, le but tait manqu totalement. Il fallait sur
tous les points, des postes capables  la fois de signaler et
d'arrter les Autrichiens, en conservant au centre une masse
principale, prte  courir partout avec des moyens dcisifs. On ne
pouvait donc combiner avec un art plus profond l'emploi de ses forces,
et modifier plus habilement l'application de ses propres principes,
que ne le fit le gnral Bonaparte en cette occasion. C'est  leur
manire d'appliquer, suivant les circonstances, un principe vrai, mais
gnral, qu'on reconnat les hommes d'action suprieurs.

[En marge: Prvoyance du gnral Bonaparte.]

Ce plan arrt, le gnral Bonaparte donna ses ordres en consquence.
Lannes, avec la division Watrin, avait t transport  la Stradella
par Pavie et Belgiojoso. Il importait que les divisions Chambarlhac,
Gardanne, Monnier et Boudet, rendues  Plaisance, lui apportassent le
secours de leurs forces, avant que les corps autrichiens qui,
repousss de Plaisance, allaient se rallier au gnral Ott vers
Tortone, eussent le temps de l'accabler. C'est ce que le gnral
Bonaparte avait prvu, avec sa prodigieuse sagacit. Ne pouvant
quitter Milan que le 8, pour se transporter le 9  la Stradella, il
fit parvenir  Berthier, Lannes, Murat les instructions qui
suivent.--Concentrez-vous, leur disait-il,  la Stradella. Le 8, le 9,
au plus tard, vous aurez sur les bras 15 ou 18 mille Autrichiens
venant de Gnes. Portez-vous  leur rencontre, crasez-les. Ce sera
autant d'ennemis de moins  combattre le jour de la bataille dcisive,
qui nous attend avec l'arme entire de M. de Mlas.--Ces ordres
donns, il partit le 8 de Milan pour passer le P de sa personne, et
tre le lendemain  la Stradella.

[En marge: Bataille de Montebello livre le 9 juin.]

[En marge: Position de Lannes  Montebello.]

Il tait impossible de deviner avec plus de justesse les mouvements
de l'ennemi. Nous avons dit tout  l'heure que trois dtachements
autrichiens s'taient inutilement prsents devant Plaisance; que le
dtachement arriv de Toscane par Fiorenzuola, y avait t rejet; que
celui du gnral Gottesheim, descendu avec de l'infanterie par la
valle de la Trebbia, venait d'tre refoul dans cette valle; enfin,
que le gnral Oreilly, accouru d'Alexandrie avec de la cavalerie,
s'tait vu contraint de retourner vers Tortone. Mais le gnral Ott,
de son ct, marchant avec le corps principal par la route de Gnes 
Tortone, arrivait  la Stradella le 9 juin, au matin, ainsi que
l'avait prvu le gnral Bonaparte. Il ramenait en avant les gnraux
Gottesheim et Oreilly, qu'il avait rencontrs en retraite, et voulait
faire un effort vigoureux sur Plaisance, n'imaginant pas que l'arme
franaise pt tre chelonne presque tout entire dans le dfil de
la Stradella. Il avait, en comptant les troupes qui venaient de le
rejoindre, 17 ou 18 mille hommes. Lannes n'en pouvait runir, dans la
matine du 9, que 7 ou 8 mille; mais, grce aux avis ritrs du
gnral en chef, 5  6 mille allaient le rejoindre dans la journe. Le
champ de bataille tait celui que nous avons dcrit. Lannes se
prsentait, la gauche sur les hauteurs de l'Apennin, le centre sur la
chausse, vers le bourg de Casteggio, la droite dans la plaine du P.
Il avait eu le tort de se porter un peu trop en avant de la Stradella,
vers Casteggio et Montebello, l o la route cesse de former un
dfil, grce  l'tendue de la plaine. Mais les Franais, pleins de
confiance, quoique infrieurs en nombre, taient capables des plus
grands efforts de dvouement, surtout sous un chef comme Lannes, qui
possdait au plus haut point l'art de les entraner.

Lannes, portant avec vigueur la division Watrin sur Casteggio, replia
les avant-postes d'Oreilly. Son plan consistait  s'emparer du bourg
de Casteggio, situ devant lui sur la route, soit en l'attaquant de
front, soit en le tournant par la plaine du P d'un ct, par les
escarpements de l'Apennin de l'autre. La nombreuse artillerie des
Autrichiens, tablie sur la route, battait le terrain en tous sens.
Deux bataillons de la 6e lgre s'efforcrent d'enlever en la tournant
par la droite cette artillerie meurtrire, tandis que le troisime
bataillon de la 6e, et la 40e tout entire, s'efforaient de gagner
les monticules voisins, placs  gauche, et que le reste de la
division Watrin marchait sur Casteggio mme, o se trouvait le centre
de l'ennemi. Un combat acharn s'engagea sur tous les points. Les
Franais taient prs d'emporter les positions attaques, mais le
gnral Gottesheim, accouru avec son infanterie pour appuyer Oreilly,
culbuta les bataillons qui avaient gravi les hauteurs. Lannes, sous un
feu pouvantable, soutint ses troupes, et les empcha de cder au
nombre. Cependant elles allaient succomber, lorsqu'arriva la division
Chambarlhac, faisant partie du corps du gnral Victor. Le gnral
Rivaud,  la tte de la 43e, gravit de nouveau les hauteurs, rallia
les bataillons franais qui venaient d'en tre repousss, et russit 
s'y maintenir aprs des efforts inous. Au centre, c'est--dire sur la
grande route, la 96e vint aider le gnral Watrin dans son attaque
contre le bourg de Casteggio; et la 24e, s'tendant  droite dans la
plaine, essaya de tourner la gauche de l'ennemi, afin de faire tomber
le feu de son artillerie. Pendant cet effort combin sur les ailes, le
brave Watrin eut  soutenir un combat acharn dans Casteggio; il
perdit et reprit ce bourg plusieurs fois. Mais Lannes, prsent
partout, donna l'impulsion dcisive. Par ses ordres, le gnral Rivaud
 gauche, rest matre des hauteurs, et les ayant franchies, descendit
sur les derrires de Casteggio; les troupes portes dans la plaine 
droite, parvinrent  tourner le bourg tant disput; les uns et les
autres marchrent sur Montebello, tandis que le gnral Watrin,
faisant sur le centre ennemi un dernier effort, l'enfonait, et
dpassait enfin Casteggio. Les Autrichiens, se trouvant dans ce moment
repousss de toutes parts, s'enfuirent  Montebello, laissant dans nos
mains une masse considrable de prisonniers.

L'action avait dur depuis onze heures du matin jusqu' huit heures du
soir. C'taient les Autrichiens du blocus de Gnes, forms par Massna
aux combats les plus rudes, qui taient ici dans les plaines du
Pimont, luttant avec dsespoir pour se faire jour. Ils taient
seconds par une nombreuse artillerie, et ils avaient dploy une
bravoure plus qu'ordinaire. Le Premier Consul arriva dans le moment
mme o finissait cette bataille, dont il avait si bien prvu le lieu
et le jour. Il trouva Lannes couvert de sang, mais ivre de joie, et
les troupes enchantes de leur succs. Elles avaient, comme il l'a dit
depuis, le sentiment de s'tre bien comportes. Les conscrits
s'taient montres dignes de rivaliser avec les vieux soldats; nous
avions fait 4 mille prisonniers, bless ou tu prs de 3 mille hommes.
La victoire avait t pour nous difficile  remporter, puisque 12
mille combattants au plus en avaient rencontr 18 mille.

Telle est cette bataille de Montebello, qui a donn  Lannes et  sa
famille le titre qui la distingue parmi les familles franaises de ce
temps: titre glorieux, que des fils doivent tre fiers de porter!

C'tait un beau dbut que cette premire rencontre, et qui annonait 
M. de Mlas que la route ne se rouvrirait pas facilement devant lui.
Le gnral Ott, affaibli de 7 mille hommes, se retira constern sur
Alexandrie. Le moral de l'arme franaise fut port au plus haut degr
d'exaltation.

Le Premier Consul se hta de runir ses divisions, et d'occuper
fortement cette route d'Alexandrie  Plaisance, que M. de Mlas devait
suivre, d'aprs toutes les probabilits. Lannes s'tant trop avanc,
le Premier Consul rtrograda un peu, jusqu'au point mme qui s'appelle
la Stradella, parce que le dfil, plus resserr en cet endroit, par
le rapprochement des hauteurs et du fleuve, rend la position plus
sre.

[En marge: Le Premier Consul attend  la Stradella les mouvements des
Autrichiens.]

Le 10 et le 11 juin se passrent  observer les mouvements des
Autrichiens,  concentrer l'arme,  la faire reposer un peu de ses
marches rapides,  organiser le mieux possible l'artillerie; car
jusqu'ici on n'avait pas pu runir sur ce point plus de 40 pices de
campagne.

[En marge: Arrive de Desaix au quartier-gnral.]

Le 11, on vit arriver, au quartier-gnral, l'un des gnraux les
plus distingus de cette poque, Desaix, qui galait peut-tre Moreau,
Massna, Klber, Lannes, en talents militaires, mais qui, par les
rares perfections de son caractre, les effaait tous. Il quittait
l'gypte, o Klber venait de commettre des fautes politiques, que
nous aurons bientt le chagrin de raconter, que Desaix avait voulu en
vain prvenir, et dont il avait fui en Europe le pnible spectacle.
Ces fautes, au surplus, avaient t glorieusement rpares depuis.
Desaix, arrt prs des ctes de France, s'tait vu trait par les
Anglais d'une manire odieuse. Il arrivait indign, et demandait  se
venger les armes  la main. Il aimait le Premier Consul avec une sorte
de passion; et le Premier Consul, touch de l'affection d'un si noble
coeur, lui rendait la plus vive amiti qu'il ait ressentie de sa vie.
Ils passrent toute une nuit ensemble,  se raconter les vnements
d'gypte et de France, et le Premier Consul lui donna sur-le-champ le
commandement des divisions Monnier et Boudet runies.

[En marge: Le Premier Consul quitte la Stradella pour aller au-devant
de l'ennemi.]

[En marge: Plaine de Marengo.]

[En marge: On ne rencontre pas un seul ennemi dans la plaine.]

Le lendemain, 12 juin, le gnral Bonaparte, surpris de ne pas voir
paratre les Autrichiens, ne put s'empcher de concevoir quelques
craintes. tonn que, dans une situation pareille, M. de Mlas
hsitt, perdt du temps, et laisst toutes les issues se fermer
autour de lui, jugeant un peu trop son adversaire d'aprs lui-mme, il
se dit que M. de Mlas n'avait pas pu perdre des heures si prcieuses,
et qu'il avait d s'chapper, soit en remontant vers Gnes, soit en
passant le P suprieur pour forcer le Tessin. Fatigu d'attendre, il
quitta, le 12 dans l'aprs-midi, sa position de la Stradella, et
s'avana, suivi de toute l'arme, jusqu' la hauteur de Tortone. Il
ordonna le blocus de cette place, et tablit son quartier-gnral 
Voghera. Le 13 au matin, il passa la Scrivia, et dboucha dans
l'immense plaine qui s'tend entre la Scrivia et la Bormida, laquelle
ne s'appelle plus aujourd'hui que la plaine de Marengo. C'est la mme
dans laquelle, plusieurs mois auparavant, sa prvoyante imagination
lui reprsentait une grande bataille avec M. de Mlas. En cet endroit,
le P s'est loign de l'Apennin, et a laiss de vastes espaces, 
travers lesquels la Bormida et le Tanaro roulent leurs eaux devenues
moins rapides, les confondent prs d'Alexandrie, et vont les jeter
ensuite dans le lit du P. La route, longeant le pied de l'Apennin
jusqu' Tortone, s'en spare  la hauteur de cette place, se dtourne
 droite, passe la Scrivia, et dbouche dans une vaste plaine. (Voir
la carte n 9.) Elle la traverse  un premier village, appel
San-Giuliano, passe  un second, appel Marengo; enfin elle franchit
la Bormida, et aboutit  la clbre forteresse d'Alexandrie. Si
l'ennemi voulait suivre la grande route de Plaisance  Mantoue, c'est
ici qu'il m'attendrait, se dit le gnral Bonaparte; ici sa nombreuse
artillerie, sa belle cavalerie, auraient de grands avantages, et il
combattrait avec tous ses moyens runis.--Cette rflexion faite, le
gnral Bonaparte, pour se confirmer davantage dans ses conjectures,
fit battre la campagne par la cavalerie lgre, qui ne trouva pas un
seul parti autrichien. Vers la chute du jour, il porta le corps du
gnral Victor, compos des divisions Gardanne et Chambarlhac, en
avant, jusqu' Marengo. On trouva sur ce point un dtachement, c'tait
celui d'Oreilly, qui dfendit un instant le village de Marengo,
l'abandonna ensuite, et repassa la Bormida. Une reconnaissance mal
faite donna mme lieu de croire que l'ennemi n'avait pas de pont sur
la Bormida.

[En marge: Le Premier Consul croit les Autrichiens chapps.]

 tous ces signes, le gnral Bonaparte n'eut plus de doute. M. de
Mlas, suivant lui, s'tait chapp. Il n'aurait pas abandonn la
plaine, et surtout le village de Marengo, qui enferme l'entre, s'il
avait voulu la traverser pour livrer bataille, et conqurir la route
d'Alexandrie  Plaisance. Tromp par cette rflexion si juste, le
gnral Bonaparte laissa le gnral Victor avec ses deux divisions 
Marengo; il plaa Lannes en chelon dans la plaine avec la division
Watrin, et il courut  son quartier-gnral de Voghera, pour avoir des
nouvelles du gnral Moncey tabli sur le Tessin, du gnral Duhesme
tabli sur le P infrieur, et savoir ainsi ce que devenait M. de
Mlas. Des officiers d'tat-major, partis de tous ces points, avaient
rendez-vous auprs de lui,  son quartier-gnral. Mais la Scrivia
tait dborde, et, trs-heureusement, il fut forc de s'arrter 
Torre-di-Garofolo. Les nouvelles du Tessin et du P, nouvelles de la
journe mme, annonaient un parfait repos. M. de Mlas n'avait rien
tent de ce ct. Qu'avait-il pu devenir?... Le gnral Bonaparte
pensa qu'il tait remont sur Gnes par Novi, afin de passer dans la
valle de la Trebbia, et de retomber sur Crmone. Il semblait, en
effet, que, n'tant pas  Alexandrie, n'tant pas en marche sur le
Tessin, il n'avait pas pu prendre un autre parti. On pouvait supposer
aussi que, suivant l'exemple de Wurmser  Mantoue, il irait s'enfermer
dans Gnes, o, nourri par les Anglais, ayant une garnison de 50 mille
hommes, il aurait le moyen de traner la guerre en longueur. Ces ides
s'tant empares vivement de l'esprit du Premier Consul, il enjoignit
 Desaix de marcher sur Rivalta et Novi, avec la seule division
Boudet. C'tait, effectivement, par Novi que M. de Mlas devait passer
pour se rendre d'Alexandrie  Gnes.

Toutefois, par un heureux pressentiment, il garda la division Monnier,
la seconde de Desaix, en rserve au quartier-gnral, et il pourvut 
tout, autant que possible, en laissant Victor  Marengo avec deux
divisions, Lannes avec une dans la plaine, Murat  ses cts avec
toute la cavalerie. Si on songe  la distribution gnrale des forces
franaises dans ce moment, rpandues, partie sur le Tessin, partie sur
le P infrieur et l'Adda, partie sur la route de Gnes, on sera
frapp de leur dispersion. C'tait la consquence force de la
situation gnrale, et des circonstances du jour.

Le 13 au soir, veille de l'une des grandes journes de l'histoire, le
gnral Bonaparte coucha au village de Torre-di-Garofolo, et il
s'endormit, attendant les nouvelles du lendemain.

[En marge: Dlibrations dans le quartier-gnral autrichien.]

Pendant ce temps la confusion rgnait dans Alexandrie. L'arme
autrichienne tait au dsespoir. Un conseil de guerre venait d'tre
assembl, et aucune des rsolutions que redoutait le gnral franais
n'avait t adopte. On avait bien pens  se retirer par le P
suprieur et le Tessin, ou  s'enfermer dans Gnes; mais les gnraux
autrichiens, en braves gens qu'ils taient, avaient prfr suivre les
conseils de l'honneur. Aprs tout, avaient-ils dit, nous combattions
depuis dix-huit mois comme de bons soldats; nous avions reconquis
l'Italie, nous marchions sur les frontires de la France; notre
gouvernement nous y poussait; hier encore il nous en donnait l'ordre:
c'tait  lui  nous avertir du danger qui menaait nos derrires.
S'il y a un tort dans notre situation, c'est  lui que ce tort
appartient. Tous les moyens proposs pour viter la rencontre de
l'arme franaise, sont compliqus, difficiles, chanceux; il n'y a
qu'un parti simple et honorable, c'est celui de nous faire jour.
Demain, il faut nous ouvrir la route au prix de notre sang. Si nous
russissons, nous regagnerons, aprs une victoire, le chemin de
Plaisance et de Mantoue; sinon, aprs avoir fait notre devoir, la
responsabilit de notre dsastre psera sur d'autres que sur nous.--

Le Premier Consul n'avait pas imagin qu'on pt perdre autant de temps
 dlibrer dans de pareilles conjonctures. Mais personne n'galait la
promptitude de ses dterminations, et M. de Mlas tait dans une
position assez malheureuse pour lui pardonner les cruelles perplexits
qui retardaient sa rsolution dfinitive. En prenant le parti de
livrer bataille, le gnral autrichien se conduisit en soldat plein
d'honneur; mais on pouvait lui reprocher d'avoir laiss 25 mille
hommes dans les places de Coni, Turin, Tortone, Gnes, Acqui, Gavi,
Alexandrie, surtout aprs les pertes que venait de faire le gnral
Ott  Montebello. Avec 25 mille hommes dans les places, 3 mille en
Toscane, 12 mille entre Mantoue et Venise, il lui restait 40 mille
hommes au plus  prsenter sur le champ de bataille, o allait se
dcider le sort de la guerre. Voil ce qu'tait devenue cette belle
arme de 120 mille hommes, qui devait, au dbut de la campagne, forcer
les frontires mridionales de la France! quarante mille avaient pri,
quarante mille taient dissmins, quarante mille allaient combattre
pour chapper aux fourches caudines; mais, parmi ces derniers, se
trouvaient une puissante cavalerie, et 200 bouches  feu.

[En marge: M. de Mlas se dcide  livrer bataille.]

Il fut arrt que le lendemain l'arme tout entire dboucherait par
les ponts de la Bormida, car il y en avait deux couverts par une mme
tte de pont, malgr les faux avis donns au gnral Bonaparte; que le
gnral Ott,  la tte de 10 mille hommes, moiti cavalerie, moiti
infanterie, dboucherait de la Bormida, et, prenant sur la gauche, se
dirigerait vers un village appel Castel-Ceriolo; que les gnraux
Haddick et Kaim,  la tte du gros de l'arme, 20 mille hommes
environ, emporteraient le village de Marengo, qui donne entre dans la
plaine, et que le gnral Oreilly, avec 5 ou 6 mille soldats,
prendrait  droite, en remontant la Bormida. Une puissante artillerie
devait soutenir ce mouvement. Un dtachement assez considrable,
surtout en cavalerie, fut laiss en arrire d'Alexandrie, sur la
route d'Acqui, pour observer les troupes de Suchet, de l'arrive
desquelles on avait de vagues nouvelles.

[En marge: Bataille de Marengo livre le 14 juin 1800.]

Nous avons dcrit cette vaste plaine de Marengo, que la grande route
d'Alexandrie  Plaisance traverse dans toute son tendue, et qui se
trouve enferme entre la Scrivia et la Bormida. (Voir la carte n 9.)
Les Franais, venant de Plaisance et de la Scrivia, rencontraient
d'abord San-Giuliano, puis,  trois quarts de lieue plus loin,
Marengo, qui touchait presque  la Bormida, et formait le principal
dbouch que l'arme autrichienne avait  conqurir pour sortir
d'Alexandrie. Entre San-Giuliano et Marengo s'allongeait en ligne
droite la route qu'on allait se disputer, et des deux cts s'tendait
une plaine couverte de champs de bl et de vignes. Au-dessous de
Marengo, et  droite pour les Franais,  gauche pour les Autrichiens,
se trouvait Castel-Ceriolo, gros bourg, par lequel le gnral Ott
devait passer, afin de tourner le corps du gnral Victor tabli dans
Marengo. C'est donc sur Marengo qu'allait se diriger la principale
attaque des Autrichiens, puisque ce village donnait entre dans la
plaine.

[En marge: Les Autrichiens passent la Bormida.]

 la pointe du jour, l'arme autrichienne franchit les deux ponts de
la Bormida. Mais son mouvement fut lent, parce qu'elle n'avait qu'une
seule tte de pont pour dboucher. Oreilly passa le premier, et
rencontra la division Gardanne, que le gnral Victor, aprs avoir
occup Marengo, avait porte en avant. Cette division n'tait forme
que de la 101e et de la 44e demi-brigade. Oreilly, appuy par une
nombreuse artillerie, et ayant une force double, la contraignit  se
replier et  se renfermer dans Marengo. Heureusement, il ne s'y jeta
pas  sa suite, et attendit que le centre, sous le gnral Haddick,
pt le soutenir. La lenteur de la marche  travers le dfil form par
les ponts, fit perdre deux ou trois heures aux Autrichiens. Enfin les
gnraux Haddick et Kaim se dployrent derrire Oreilly, et le
gnral Ott passa ces mmes ponts pour se rendre  Castel-Ceriolo.

Sur-le-champ le gnral Victor runit ses deux divisions pour dfendre
Marengo, et envoya dire au Premier Consul que l'arme autrichienne
s'avanait tout entire, avec l'intention vidente de livrer bataille.

Un obstacle de terrain vint seconder trs--propos la bravoure de nos
soldats. En avant de Marengo, entre les Autrichiens et les Franais,
se trouvait un ruisseau profond et fangeux, appel le Fontanone. Il
coulait entre Marengo et la Bormida, pour aller, un peu au-dessous, se
jeter dans le Tanaro. Victor plaa vers sa droite, c'est--dire dans
le village de Marengo, les 101e et 44e demi-brigades, sous le gnral
Gardanne;  gauche du village, la 24e, la 43e, la 96e sous le gnral
Chambarlhac; un peu en arrire, le gnral Kellermann avec les 20e,
26e, 8e de cavalerie, et un escadron du 12e. Le reste du 12e fut
envoy sur la haute Bormida pour observer les mouvements loigns de
l'ennemi.

[En marge: Les deux armes se disputent le village de Marengo.]

Le gnral Haddick s'avana sur le ruisseau, protg par 25 pices
d'artillerie qui foudroyaient les Franais. Il se jeta bravement dans
le lit du Fontanone,  la tte de la division Bellegarde. Le gnral
Rivaud, sortant aussitt de l'abri du village avec la 44e et la 101e,
se mit  fusiller  bout portant les Autrichiens qui essayaient de
dboucher. Un combat des plus violents s'engagea le long du Fontanone.
Haddick y revint  plusieurs fois; mais Rivaud[9], tenant ferme sous
les batteries des Autrichiens, arrta, par un feu de mousqueterie
excut de trs-prs, le corps de Haddick, et le rejeta en dsordre de
l'autre ct du ruisseau. L'infortun gnral Haddick reut une
blessure mortelle, et ses soldats se retirrent. M. de Mlas fit
avancer alors les troupes du gnral Kaim, et prescrivit  Oreilly de
longer la Bormida, de la remonter jusqu' un lieu nomm la
Stortigliona, pour faire excuter sur notre gauche une charge par la
cavalerie de Pilati. Mais, en cet instant, le gnral Kellermann tait
 cheval,  la tte de sa division de cavalerie, observant le
mouvement des escadrons ennemis, et Lannes, qui avait couch  droite
de Victor, dans la plaine, venait se mettre en ligne entre Marengo et
Castel-Ceriolo. Les Autrichiens firent donc un second effort. Les
divisions Gardanne et Chambarlhac, ranges en demi-cercle, autour du
lit demi-circulaire du Fontanone, taient places de manire  faire
un feu convergent sur le point d'attaque. Elles crasrent de leur
mousqueterie les troupes du gnral Kaim. Pendant ce temps, le gnral
Pilati, remontant au-dessus, tait parvenu  passer le Fontanone  la
tte de 2 mille chevaux. Le brave Kellermann, qui dans cette journe
ajouta beaucoup  la gloire de Valmy, attache  son nom, fondit sur
les escadrons de Pilati ds qu'ils essayrent de dboucher, les sabra,
les prcipita dans le lit fangeux de ce petit cours d'eau, que l'art
n'et pas mieux trac pour couvrir la position des Franais.

[Note 9: Olivier Rivaud.]

Dans ce moment, bien que notre arme surprise n'et en ligne que les
deux corps de Victor et Lannes, c'est--dire 15 ou 16 mille hommes,
pour rsister  36 mille environ, cependant, grce  la faute commise
la veille par les Autrichiens de n'avoir pas occup Marengo, faute qui
d'ailleurs avait eu pour eux ses avantages, puisqu'elle avait induit
le gnral Bonaparte en erreur, notre arme avait le temps d'attendre
son chef, et les rserves restes en arrire, ou envoyes sur la route
de Novi.

[En marge: L'arme franaise perd le village de Marengo.]

Les choses en taient l, lorsque M. de Mlas, dcid  tenter les
derniers efforts pour sauver l'honneur et la libert de son arme, et
parfaitement second par ses soldats, tous vtrans dont les victoires
de la prcdente campagne avaient lev le coeur, M. de Mlas fit
aborder encore une fois la ligne franaise. Le gnral Ott, qui avait
mis beaucoup de temps  dfiler, commenait  pouvoir agir vers la
gauche des Autrichiens. Il manoeuvra pour nous tourner, traversa
Castel-Ceriolo, et dborda Lannes qui, plac  ct de Victor entre
Marengo et Castel-Ceriolo, formait la droite de notre ligne. Pendant
que la colonne du gnral Ott occupait l'attention de Lannes, les
corps d'Oreilly, Haddick et Kaim rallis, furent dirigs de nouveau
sur le Fontanone, en face de Marengo. Une artillerie formidable
appuyait tous leurs mouvements. Les grenadiers de Lattermann entrrent
dans le ruisseau, le franchirent, et gravirent l'autre bord. La
division Chambarlhac, place sur la gauche de Marengo, et sur les
flancs des grenadiers autrichiens, fit sur eux un feu meurtrier.
Cependant un bataillon de ces grenadiers parvint  se maintenir au
del du Fontanone. M. de Mlas redoubla la canonnade sur la division
Chambarlhac, qui n'tait pas couverte par les maisons du village,
comme celle qui dfendait Marengo mme. Pendant ce temps, des
pionniers autrichiens construisirent  la hte un pont de chevalets.
Alors le brave Rivaud,  la tte de la 44e, sortit du village de
Marengo, et marchant sur les assaillants, malgr la mitraille, allait
les prcipiter dans le Fontanone; mais d'affreuses dcharges
d'artillerie arrtrent la 44e, puise par cette lutte obstine, et
Rivaud lui-mme fut bless. Saisissant le moment, les grenadiers de
Lattermann s'avancrent en masse, et pntrrent dans Marengo. Rivaud,
tout couvert de sang, se remit encore une fois  la tte de la 44e,
fit une charge vigoureuse sur ces grenadiers, les rejeta hors de
Marengo; mais, accueilli ds qu'il sortait de l'abri des maisons par
un feu pouvantable d'artillerie, il ne put leur faire repasser le
ruisseau qui avait jusqu'ici protg si bien notre arme. Affaibli par
le sang qu'il perdait, se soutenant  peine, ce vaillant officier fut
oblig de se laisser emporter loin du champ de bataille. Les
grenadiers autrichiens se maintinrent donc dans la position qu'ils
venaient de conqurir. Au mme instant, la division Chambarlhac, qui
n'tait, comme nous venons de le dire, protge par aucun abri, et
recevait la mitraille  dcouvert, fut presque crase. Le gnral
Oreilly repoussa la 96e, place  notre extrme gauche, et commena
ds lors  la dborder. Vers la droite, Lannes, qui, n'ayant d'abord
affaire qu'au seul corps du gnral Kaim, allait le culbuter dans le
lit du Fontanone, se vit tourn tout  coup par le gnral Ott,
dbouchant de Castel-Ceriolo avec une nombreuse cavalerie. La brigade
de cavalerie Champeaux, range en arrire du corps de Lannes, comme
Kellermann en arrire du corps de Victor, excuta vainement des
charges brillantes. L'infortun Champeaux reut une blessure mortelle.
Notre arme, dborde sur les deux ailes, dtache de ce point de
Marengo auquel elle s'tait si fortement attache d'abord, notre arme
n'avait plus rien pour la soutenir. Elle courait le danger d'tre
jete dans la plaine en arrire, o aucun appui ne pouvait la protger
contre 200 bouches  feu et une immense cavalerie.

Il tait dix heures du matin. Le carnage avait t horrible. Une masse
considrable de blesss encombrait la route, entre Marengo et
San-Giuliano. Dj une partie des troupes de Victor, accables par le
nombre, se retiraient en dsordre, criant que tout tait perdu. Tout
tait perdu en effet sans un renfort de troupes nouvelles, qui ne
fussent point puises, et surtout sans un grand capitaine, capable de
ressaisir la victoire.

[En marge: Le gnral Bonaparte arrive sur le champ de bataille.]

Le gnral Bonaparte, averti que l'arme autrichienne, qu'il craignait
de voir chapper, le surprenait, au contraire, dans cette plaine de
Marengo, si dserte la veille, accourut de Torre-di-Garofolo, bnissant
l'heureux dbordement de la Scrivia, qui l'avait empch d'aller coucher
 Voghera. Il amenait avec lui la garde consulaire, troupe peu
nombreuse, mais d'une valeur incomparable, et qui devint plus tard la
garde impriale; il amenait la division Monnier, compose de trois
demi-brigades excellentes; il se faisait suivre  peu de distance par
une rserve de deux rgiments de cavalerie; il envoyait enfin  Desaix
l'ordre de marcher en toute hte sur San-Giuliano.

Le Premier Consul,  la tte de ces rserves, se transporte au galop
sur le champ de bataille. Il trouve Lannes dbord  droite par
l'infanterie et la cavalerie du gnral Ott, essayant nanmoins 
gauche de se soutenir autour de Marengo, Gardanne se dfendant encore
dans les haies de ce village, objet d'une lutte si acharne, et de
l'autre ct la division Chambarlhac, foudroye, se dispersant sous le
feu des Autrichiens.

 cette vue, il juge avec son coup d'oeil suprieur ce qu'il convient
de faire pour rtablir les affaires. Sa gauche mutile est dans une
vraie droute; mais sa droite n'est que menace, elle se maintient
encore; c'est  celle-l qu'il faut porter secours. En la fixant
solidement  Castel-Ceriolo, il aura un point d'appui au milieu de
cette vaste plaine; il pourra pivoter autour de son aile raffermie,
ramener son aile battue en arrire, pour la drober aux coups de
l'ennemi. Perdrait-il, par ce mouvement, la grande route de Marengo 
San-Giuliano, le mal serait fort rparable; car derrire sa nouvelle
position passe un autre chemin qui conduit  Sal, et de Sal aux
rives du P. Sa ligne de retraite vers Pavie reste donc assure. Plac
d'ailleurs  la droite de la plaine, il est dans le flanc des
Autrichiens, qui vont s'engager sur la grande route de Marengo 
San-Giuliano, s'ils veulent mettre la victoire  profit.

Ces rflexions faites avec la rapidit de l'clair, le gnral
Bonaparte excute aussitt la rsolution qu'il vient de concevoir. Il
porte en avant dans la plaine,  la droite de Lannes, les 800
grenadiers de la garde consulaire, et leur ordonne d'arrter la
cavalerie autrichienne, en attendant l'arrive des trois demi-brigades
de Monnier. Ces braves gens, forms en carr, reoivent avec un
admirable sang-froid les charges des dragons de Lobkowitz, et restent
inbranlables sous les assauts rpts d'une multitude de cavaliers.
Un peu  leur droite, le gnral Bonaparte ordonne  deux
demi-brigades de Monnier, arrives dans le moment, de se diriger sur
Castel-Ceriolo. Ces deux demi-brigades, la 70e et la 19e conduites par
le gnral Carra-Saint-Cyr, marchent en avant, et, tantt disposes en
carr pour arrter la cavalerie, tantt en colonnes d'attaque pour
aborder l'infanterie, parviennent  regagner le terrain perdu, et  se
loger dans les haies et les jardins de Castel-Ceriolo. Au mme
instant, le gnral Bonaparte,  la tte de la 72e vient soutenir la
gauche de Lannes, pendant que Dupont, le chef d'tat-major, va
rallier en arrire les dbris du corps de Victor, poursuivis par les
chevaux d'Oreilly, mais protgs par Murat avec la rserve de
cavalerie. La prsence du Premier Consul, la vue des bonnets  poil de
sa garde  cheval, ont ranim les troupes. Le combat recommence avec
une nouvelle fureur. Le brave Watrin, du corps de Lannes, avec la 6e
de ligne et la 22e, rejette  la baonnette les soldats de Kaim dans
le Fontanone. Lannes, remplissant la 40e et la 28e du feu de son me
hroque, les pousse l'une et l'autre sur les Autrichiens. Partout on
combat avec acharnement dans cette immense plaine. Gardanne essaie de
reconqurir Marengo; Lannes tche de s'emparer du ruisseau qui a
d'abord si utilement couvert nos troupes; les grenadiers de la garde
consulaire, toujours en carr comme une citadelle vivante au milieu de
ce champ de bataille, remplissent le vide entre Lannes et les colonnes
de Carra-Saint-Cyr, entres dans les premires maisons de
Castel-Ceriolo. Mais le baron de Mlas, avec le courage du dsespoir,
ramenant ses masses runies sur Marengo, dbouche enfin du village,
repousse les soldats extnus de Gardanne, qui s'attachent en vain 
tous les obstacles. Oreilly achve d'accabler de mitraille la division
Chambarlhac, toujours reste  dcouvert sous les coups d'une immense
artillerie.

Il n'y a plus moyen de tenir; il faut cder le terrain. Le gnral
Bonaparte ordonne de le cder peu  peu, en faisant une ferme
contenance. Mais tandis que sa gauche, prive de Marengo et dsormais
sans appui, recule rapidement jusqu' San-Giuliano, o elle va
chercher un abri, lui continue  tenir la droite de la plaine, et s'y
dfend lentement, grce au point de Castel-Ceriolo, grce  l'nergie
de la garde consulaire, grce  Lannes surtout, qui fait des efforts
inous. Tant qu'il se maintient  droite, le Premier Consul conserve
une ligne de retraite assure par Sal vers les bords du P; et si
mme Desaix, dirig la veille sur Novi, en revient  temps, il peut
reconqurir le champ de bataille, et ramener la victoire de son ct.

[En marge: Rsistance hroques de Lannes.]

C'est dans ce moment que Lannes et ses quatre demi-brigades font des
efforts dignes des hommages de la postrit. L'ennemi, qui a dbouch
en masse de Marengo dans la plaine, vomit, par quatre-vingts bouches 
feu, une grle de boulets et de mitraille. Lannes,  la tte de ces
quatre demi-brigades, met deux heures  parcourir trois quarts de
lieue. Lorsque l'ennemi s'approche et devient trop pressant, il
s'arrte, et le charge  la baonnette. Quoique son artillerie soit
dmonte, quelques pices lgres, atteles des meilleurs chevaux et
manoeuvres avec autant d'habilet que d'audace, viennent aider de
leur feu les demi-brigades qui sont serres de trop prs, et osent se
mettre en batterie en face de la formidable artillerie autrichienne.
La garde consulaire, qu'on n'a pu branler  force de charges de
cavalerie, est maintenant attaque  coups de canon. On cherche  la
battre en brche comme une muraille, puis on lance sur elle les
chevaux Frimont. Elle fait des pertes sensibles, et recule, mais sans
se rompre. Carra-Saint-Cyr se replie aussi, et abandonne
Castel-Ceriolo, en conservant toutefois un dernier appui dans les
vignes en arrire de ce village. Nous restons cependant en possession
de la route de Castel-Ceriolo  Sal. Partout la plaine prsente un
vaste champ de carnage, o le feu des explosions s'ajoute  celui de
l'artillerie, car Lannes fait sauter les caissons qu'il ne peut plus
ramener.

La moiti du jour est coule. M. de Mlas croit enfin tenir la
victoire qu'il a si chrement achete. Ce vieillard, qui, par le
courage au moins, se montre digne de son adversaire dans cette journe
mmorable, rentre dans Alexandrie extnu de fatigue. Il laisse le
commandement  son chef d'tat-major, M. de Zach, et expdie  toute
l'Europe des courriers pour annoncer sa victoire et la dfaite du
gnral Bonaparte  Marengo. Ce chef d'tat-major, charg du
commandement, forme alors le gros de l'arme autrichienne en colonne
de marche, sur la grande route de Marengo  San-Giuliano. Il place en
tte deux rgiments d'infanterie, la colonne des grenadiers de
Lattermann ensuite, et aprs les bagages. Il range  gauche le corps
du gnral Oreilly,  droite les corps des gnraux Kaim et Haddick,
et il s'efforce de gagner, dans cet ordre, cette grande route de
Plaisance, objet de tant d'efforts, et salut de l'arme autrichienne.

Il est trois heures: si aucune circonstance nouvelle ne survient, la
bataille peut tre considre comme perdue pour les Franais, sauf 
rparer le lendemain, avec les troupes qui se rabattront du Tessin et
de l'Adda sur le P, le malheur de la journe. Desaix cependant reste
encore avec la division Boudet tout entire: arrivera-t-il 
temps?... Telle est la circonstance de laquelle dpend le sort de la
bataille. Les aides-de-camp du Premier Consul avaient couru aprs lui
ds le matin. Mais, long-temps avant d'tre rejoint par eux, Desaix,
au premier coup de canon tir dans la plaine de Marengo, s'tait
arrt sur place. Entendant ce canon lointain, il en avait conclu que
l'ennemi, qu'on l'envoyait chercher  Novi sur la route de Gnes,
tait  Marengo mme. Il avait aussitt dpch Savary avec quelques
centaines de chevaux sur Novi, pour voir ce qui s'y passait, et avec
sa division s'tait mis  attendre, coutant toujours le canon des
Autrichiens et des Franais, qui ne cessait de retentir dans la
direction de la Bormida. Savary n'ayant rencontr personne dans les
environs de Novi, Desaix s'tait confirm dans son heureuse
conjecture, et, sans plus diffrer, avait march sur Marengo, se
faisant prcder par plusieurs aides-de-camp pour annoncer son arrive
au Premier Consul. Il avait chemin toute la journe, et,  trois
heures, en effet, ses ttes de colonne commenaient  se montrer 
l'entre de la plaine, aux environs de San-Giuliano. Lui-mme, les
devanant au galop, accourait auprs de la personne du Premier Consul.
Heureuse inspiration d'un lieutenant, aussi intelligent que dvou!
Heureuse fortune de la jeunesse! Si, quinze ans plus tard, le Premier
Consul, aujourd'hui si bien second par ses gnraux, avait trouv un
Desaix sur le champ de bataille de Waterloo, il et conserv l'empire,
et la France sa position dominatrice parmi les puissances de l'Europe!

[En marge: Avis de Desaix sur l'tat de la bataille.]

[En marge: Nouvelles dispositions pour regagner la bataille.]

La prsence de Desaix va changer la face des choses. On l'entoure, on
lui raconte la journe. Les gnraux se forment en cercle autour de
lui et du Premier Consul, et discutent vivement sur cette grave
situation. La plupart sont d'avis de la retraite. Le Premier Consul
n'est pas de cette opinion, et il press vivement Desaix de dire la
sienne. Desaix, promenant ses regards sur ce champ de bataille
dvast, puis tirant sa montre et regardant l'heure, rpond au gnral
Bonaparte ces simples et nobles paroles: Oui, la bataille est perdue;
mais il n'est que trois heures, il reste encore le temps d'en gagner
une.--Le gnral Bonaparte, charm de l'avis de Desaix, se dispose 
profiter des ressources que ce gnral lui amne, et des avantages que
lui assure la situation prise ds le matin. Il est, en effet, dans la
plaine  droite, tandis que l'ennemi est  gauche, en colonne de
marche, sur la grande route, s'avanant sur San-Giuliano. Desaix
arrivant par San-Giuliano avec 6 mille hommes de troupes fraches, et
donnant de front sur les Autrichiens, peut les arrter court, pendant
que le gros de l'arme rallie se jettera dans leur flanc. Les
dispositions sont faites en consquence, et sur-le-champ.

[Illustration: Desaix. ( Marengo.)]

Les trois demi-brigades de Desaix sont formes en avant de
San-Giuliano, un peu  droite de la grande route: la 30e dploye en
ligne, la 9e et la 59e en colonnes serres sur les ailes de la
premire. Une lgre ondulation du terrain les cache  l'ennemi. 
leur gauche se trouvent les dbris rallis et un peu remis de
Chambarlhac et Gardanne, sous le gnral Victor,  leur droite dans
la plaine, Lannes, dont le mouvement de retraite s'est arrt; puis la
garde consulaire, puis Carra-Saint-Cyr, qui s'est maintenu le plus
prs possible de Castel-Ceriolo. L'arme forme ainsi une longue ligne
oblique de San-Giuliano  Castel-Ceriolo. Entre Desaix et Lannes, et
un peu en arrire, on a plac la cavalerie de Kellermann dans un
intervalle. Une batterie de 12 pices, seul reste de toute
l'artillerie de l'arme, est rpandue sur le front du corps de Desaix.

Ces dispositions faites, le Premier Consul parcourt  cheval les rangs
de ses soldats, et parle aux divers corps. Mes amis, leur dit-il,
c'est assez reculer; souvenez-vous que j'ai l'habitude de coucher sur
le champ de bataille.--Aprs avoir ranim ses troupes, qui, rassures
par l'arrive des rserves, brlent de vaincre, il donne le signal. La
charge est battue sur toute la ligne.

Les Autrichiens, en ordre de marche plutt qu'en ordre de bataille,
cheminaient sur la grande route. La colonne dirige par M. de Zach
s'avanait la premire. Un peu en arrire, venait le centre  demi
dploy dans la plaine, et faisant face  Lannes.

[En marge: La bataille recommence une troisime fois.]

[En marge: Vigoureuse attaque de Desaix.--Sa mort.]

[En marge: Lannes presse vivement les Autrichiens.]

Le gnral Marmont dmasque  l'improviste douze pices de canon. Une
paisse mitraille tombe sur la tte de la colonne autrichienne surprise,
et ne s'attendant pas  une nouvelle rsistance, car on croyait les
Franais dcidment en retraite. Elle avait peine  se remettre de cette
subite motion, quand Desaix branle la 9e lgre. Allez avertir le
Premier Consul, dit-il  son aide-de-camp Savary, que je charge, et que
j'ai besoin d'tre appuy par la cavalerie.--Desaix,  cheval, marche
lui-mme en tte de cette demi-brigade. Il franchit avec elle le lger
pli de terrain qui la drobait  la vue des Autrichiens, et se rvle
brusquement  eux par une dcharge de mousqueterie excute  bout
portant. Les Autrichiens rpondent, et Desaix tombe aussitt perc d'une
balle dans la poitrine.--Cachez ma mort, dit-il au gnral Boudet qui
tait son chef de division, car cela pourrait branler les
troupes.--Inutile prcaution de ce hros! On l'a vu tomber, et ses
soldats, comme ceux de Turenne, demandent  grands cris  venger leur
chef. La 9e lgre qui, ce jour-l, mrita le titre d'_incomparable_,
qu'elle a port jusqu' la fin de nos guerres, la 9e lgre, aprs avoir
vomi ses feux, se range en colonne, et tombe sur la masse profonde des
Autrichiens.  sa vue les deux premiers rgiments qui ouvraient la
marche, surpris, se rejettent en dsordre sur la seconde ligne, et
disparaissent dans ses rangs. La colonne des grenadiers de Lattermann se
trouve alors seule en tte, et reoit ce choc en troupe d'lite. Elle
tient ferme. La lutte s'tend sur les deux cts de la grande route. La
9e lgre est appuye,  droite, par les troupes de Victor rallies, 
gauche, par les 30e et 59e demi-brigades de la division Boudet, qui ont
suivi le mouvement. Les grenadiers de Lattermann se dfendent avec
peine, quand tout  coup un orage imprvu vient fondre sur leur tte. Le
gnral Kellermann, qui,  la demande de Desaix, avait reu l'ordre de
charger, part au galop, et passant entre Lannes et Desaix, place une
partie de ses escadrons en potence pour faire face a la cavalerie
autrichienne qu'il voyait devant lui, puis, avec le reste, se jette dans
le flanc de la colonne des grenadiers, assaillis dj de front par
l'infanterie de Boudet. Cette charge, excute avec une vigueur
extraordinaire, coupe la colonne en deux. Les dragons de Kellermann
sabrent  droite et  gauche, jusqu' ce que, presss de tous cts, les
malheureux grenadiers dposent les armes. Deux mille d'entre eux se
rendent prisonniers.  leur tte, le gnral Zach lui-mme est oblig de
remettre son pe. Les Autrichiens sont ainsi privs de direction pour
la fin de la bataille; car M. de Mlas, comme on l'a vu, croyant la
victoire assure, tait rentr dans Alexandrie. Kellermann ne s'en tient
pas l; il s'lance sur les dragons de Lichtenstein et les met en fuite.
Ceux-ci se replient sur le centre des Autrichiens, qui se dployait dans
la plaine, en face de Lannes, et y causent quelque dsordre. Lannes
avance alors, pousse avec vigueur ce centre branl des Autrichiens,
tandis que les grenadiers de la garde consulaire et Carra-Saint-Cyr se
portent de nouveau sur Castel-Ceriolo, dont ils n'taient pas fort
loigns. Sur toute la ligne de San-Giuliano  Castel-Ceriolo, les
Franais ont repris l'offensive; ils marchent en avant, ivres de joie et
d'enthousiasme, en voyant la victoire revenir  eux. La surprise, le
dcouragement ont pass du ct des Autrichiens.

[En marge: Panique de la cavalerie autrichienne.]

Admirable puissance de la volont qui s'obstine, et parvient en
s'obstinant  ramener la fortune! De San-Giuliano  Castel-Ceriolo,
cette ligne oblique des Franais avance au pas de charge, refoulant
les Autrichiens, tout tonns d'avoir une nouvelle bataille  livrer.
Carra-Saint-Cyr a bientt reconquis le village de Castel-Ceriolo, et
le gnral Ott, qui s'tait d'abord avanc au del de ce village,
craignant d'tre dbord, songe  rtrograder avant d'avoir perdu ses
communications. Un mouvement de panique se communique  sa cavalerie;
elle s'enfuit au galop, en criant: Aux ponts. Alors c'est  qui
arrivera le premier  ces ponts de la Bormida. Le gnral Ott
repassant par Castel-Ceriolo, avec les troupes de Vogelsang, est
oblig de se faire jour  travers les Franais. Il y russit, et
regagne en hte les bords de la Bormida, o tout se prcipite avec
furie.

[En marge: L'arme autrichienne est jete en dsordre dans la
Bormida.]

Les corps des gnraux Kaim, Haddick veulent en vain tenir au centre;
Lannes ne leur en laisse pas le moyen, les jette dans Marengo, et va
les pousser dans le Fontanone, et du Fontanone dans la Bormida. Mais
les grenadiers de Weidenfeld tiennent tte un instant, pour donner 
Oreilly, qui s'tait avanc jusqu' Cassina-Grossa, le temps de
rebrousser chemin. De son ct, la cavalerie autrichienne essaie
quelques charges, pour arrter la marche des Franais. Mais elle est
ramene par les grenadiers  cheval de la garde consulaire, que
conduisent Bessires et le jeune Beauharnais. Lannes et Victor, avec
leurs corps runis, se jettent enfin sur Marengo, et culbutent
Oreilly, ainsi que les grenadiers de Weidenfeld. La confusion, sur les
ponts de la Bormida, s'accrot  chaque instant. Fantassins,
cavaliers, artilleurs s'y pressent en dsordre. Les ponts ne pouvant
pas contenir tout le monde, on se jette dans la Bormida pour passer 
gu. Un conducteur d'artillerie essaie de la traverser avec la pice
de canon qu'il conduisait; il y russit. L'artillerie tout entire
veut alors suivre son exemple, mais une partie des voitures reste
engage dans le lit de la rivire. Les Franais, ardents  la
poursuite, prennent hommes, chevaux, canons, bagages. L'infortun
baron de Mlas, qui, deux heures auparavant, avait laiss son arme
victorieuse, tait accouru au bruit de ce dsastre, et n'en pouvait
croire ses yeux. Il tait au dsespoir.

[En marge: Immenses rsultats de la bataille de Marengo.]

[En marge: L'aide-de-camp Savary recueille le corps de Desaix.]

Telle fut cette sanglante bataille de Marengo, qui exera, comme on le
verra bientt, une immense influence sur les destines de la France et
du monde; elle donna en effet dans le moment la paix  la Rpublique,
et, un peu plus tard, l'Empire au Premier Consul. Elle fut cruellement
dispute, et elle en valait la peine; car jamais rsultat ne fut plus
grave pour l'un et pour l'autre des deux adversaires. M. de Mlas se
battait afin d'viter une affreuse capitulation; le gnral Bonaparte
jouait en ce jour toute sa fortune. Les pertes, vu le nombre des
combattants, furent immenses, et hors de toutes les proportions
habituelles. Les Autrichiens perdirent environ 8 mille hommes en morts
ou blesss, et plus de 4 mille prisonniers. Leur tat-major fut
cruellement dcim; le gnral Haddick fut tu; les gnraux
Vogelsang, Lattermann, Bellegarde, Lamarsaille, Gottesheim furent
blesss; et, avec eux, un grand nombre d'officiers. Ils perdirent
donc, en hommes hors de combat ou pris, le tiers de leur arme, si
elle tait de 33  40 mille hommes, comme on l'a dit gnralement.
Quant aux Franais, ils eurent 6 mille tus ou blesss; on leur enleva
un millier de prisonniers, ce qui prsente encore une perte du quart,
sur 28 mille soldats prsents  la bataille. Leur tat-major tait
aussi maltrait que l'tat-major autrichien. Les gnraux Mainony,
Rivaud, Malher, Champeaux, taient blesss, le dernier mortellement.
La plus grande perte tait celle de Desaix. La France n'en avait pas
fait une plus regrettable, depuis dix ans de guerre. Aux yeux du
Premier Consul, cette perte fut assez grande pour diminuer chez lui la
joie de la victoire. Son secrtaire, M. de Bourrienne, accourant pour
le fliciter de ce miraculeux triomphe, lui dit: Quelle belle
journe!--Oui, bien belle, rpondit le Premier Consul, si ce soir
j'avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille. J'allais le
faire, ajouta-t-il, ministre de la guerre; je l'aurais fait prince, si
j'avais pu.--Le vainqueur de Marengo ne se doutait pas encore qu'il
pourrait bientt donner des couronnes  ceux qui le servaient.
L'infortun Desaix tait gisant auprs de San-Giuliano, au milieu de
ce vaste champ de carnage. Son aide-de-camp Savary, qui lui tait
depuis long-temps attach, le cherchant au milieu des morts; le
reconnut  son abondante chevelure, le recueillit avec un soin pieux,
l'enveloppa dans le manteau d'un hussard, et, le plaant sur son
cheval, le transporta au quartier-gnral de Torre-di-Garofolo.

[En marge: Dsespoir de l'arme autrichienne.]

[En marge: Envoi d'un parlementaire autrichien au Premier Consul.]

Bien que la plaine de Marengo ft inonde de sang franais, la joie
rgnait dans l'arme. Soldats et gnraux sentaient le mrite de leur
conduite, et apprciaient l'immense importance d'une victoire
remporte sur les derrires de l'ennemi. Les Autrichiens, au
contraire, taient consterns; ils se savaient envelopps et rduits 
subir la loi du vainqueur. Le baron de Mlas qui, dans cette journe,
avait eu deux chevaux tus sous lui, et s'tait conduit, malgr son
grand ge, comme aurait pu le faire le plus jeune, le plus vaillant
soldat de son arme, le baron de Mlas tait plong dans la plus
profonde douleur. Il tait rentr dans Alexandrie, pour prendre un peu
de repos, et en se croyant vainqueur. Maintenant il voyait son arme 
moiti dtruite, fuyant par toutes les issues, abandonnant son
artillerie aux Franais, ou la laissant noye dans les marcages de la
Bormida. Pour comble de malheur, son chef d'tat-major Zach, qui
jouissait de toute sa confiance, tait en ce moment prisonnier des
Franais. Il promenait en vain ses regards sur ses gnraux; aucun ne
voulait donner un conseil; tous maudissaient le cabinet de Vienne, qui
les avait entretenus dans de si funestes illusions, et les avait ainsi
prcipits dans un abme. Cependant il fallait prendre un parti; mais
lequel?... Se battre pour se faire jour? On venait de le tenter, et on
n'y avait pas russi. Se retirer sur Gnes, ou bien passer le P
suprieur pour forcer le Tessin? Mais ces partis, difficiles avant la
bataille, taient impossibles depuis qu'elle avait t livre et
perdue. Le gnral Suchet tait  quelques lieues en arrire, avec
l'arme de Ligurie, vers Acqui; le gnral Bonaparte tait en avant
d'Alexandrie, avec l'arme de rserve victorieuse. L'un et l'autre
allaient faire leur jonction, et couper la route de Gnes. Le gnral
Moncey, qui, avec les dtachements venus d'Allemagne, gardait le
Tessin, pouvait tre secouru par le gnral Bonaparte, en aussi peu de
temps qu'on en mettrait  marcher vers lui. Il n'y avait donc chance
de salut d'aucun ct, et il fallait s'arrter  la cruelle ide de
capituler; bienheureux si, en abandonnant l'Italie, on sauvait la
libert de l'arme autrichienne, et si on obtenait de la gnrosit du
vainqueur que cette malheureuse arme ne ft pas prisonnire de
guerre! En consquence, il fut rsolu qu'on enverrait un parlementaire
au gnral Bonaparte, pour entrer en ngociation. Le prince de
Lichtenstein fut choisi pour se rendre le lendemain matin, 15 juin (26
prairial), au quartier-gnral franais.

[En marge: Dispositions de Premier Consul  traiter.]

[En marge: Berthier envoy au quartier-gnral autrichien.]

De son ct, le Premier Consul avait beaucoup de raisons de traiter.
Son but principal tait atteint, car l'Italie se trouvait dlivre en
une seule bataille. Aprs la victoire qu'il venait de remporter, et
qui achevait l'investissement complet des Autrichiens, il tait
certain d'obtenir l'vacuation de l'Italie; il aurait mme pu,  la
rigueur, exiger que les vaincus dposassent les armes, et se
constituassent prisonniers. Mais, en humiliant l'honneur de ces braves
gens, on allait peut-tre les pousser  un acte de dsespoir. C'tait
verser un sang inutile, c'tait surtout perdre du temps. Absent de
Paris depuis plus d'un mois, il lui importait d'y retourner au plus
tt. Nous avions un prisonnier qui pouvait tre un intermdiaire
prcieux, c'tait M. de Zach. Le Premier Consul s'ouvrit  lui,
exprima en sa prsence son sincre dsir de faire la paix, sa
disposition  mnager l'arme impriale, et  lui accorder les plus
honorables conditions. Le parlementaire autrichien tant arriv sur
ces entrefaites, il manifesta devant cet envoy les mmes dispositions
qu' M. de Zach, et les chargea tous deux de se rendre avec Berthier
auprs de M. de Mlas, pour arrter les bases d'une capitulation.
Suivant sa coutume dans toutes les circonstances de ce genre, il
dclara irrvocablement les conditions arrtes dj dans sa pense,
annonant qu'aucun pourparler ne les lui ferait modifier. Ainsi, il
consentait  ne point exiger que l'arme autrichienne ft dclare
prisonnire; il voulait bien la laisser passer avec les honneurs de la
guerre; mais il exigeait qu'on rendt immdiatement  la France toutes
les places de la Ligurie, du Pimont, de la Lombardie, des Lgations,
et que les Autrichiens vacuassent toute l'Italie jusqu'au Mincio. Les
ngociateurs partirent aussitt pour le quartier-gnral autrichien.

Quoique rigoureuses, les conditions qu'ils apportaient taient
naturelles, on doit mme dire gnreuses. Une seule tait pnible,
presque humiliante, c'tait la remise de Gnes, aprs tant de sang
rpandu, et aprs quelques jours seulement d'occupation; mais
videmment le vainqueur ne pouvait pas s'en dpartir. M. de Mlas,
cependant, envoya son principal ngociateur auprs du Premier Consul,
pour lever quelques contestations sur l'armistice propos.--Monsieur,
lui dit avec vivacit le Premier Consul, mes conditions sont
irrvocables. Ce n'est pas d'hier que je fais la guerre; votre
position m'est aussi connue qu' vous-mmes. Vous tes dans
Alexandrie, encombrs de morts, de blesss, de malades, dpourvus de
vivres, privs de l'lite de votre arme, envelopps de toutes parts.
Je pourrais tout exiger, mais je respecte les cheveux blancs de votre
gnral, la vaillance de vos soldats, et je ne demande que ce qu'exige
imprieusement la situation prsente des affaires. Retournez 
Alexandrie; quoi que vous fassiez, vous n'aurez pas d'autres
conditions.--

[En marge: Clbre convention d'Alexandrie signe le 15.]

[En marge: Conditions de cette convention.]

La convention fut signe  Alexandrie dans la journe mme du 15,
d'aprs les bases proposes par le gnral Bonaparte. Il fut convenu
d'abord qu'il y aurait suspension d'armes en Italie, jusqu'aprs la
rception d'une rponse de Vienne. Si la convention tait accepte,
les Autrichiens avaient la facult de se retirer, avec les honneurs de
la guerre, derrire la ligne du Mincio. Ils s'engageaient, en se
retirant,  remettre aux Franais toutes les places fortes qu'ils
occupaient. Les chteaux de Tortone, d'Alexandrie, de Milan, d'Arona,
de Plaisance, devaient tre remis du 16 au 20 juin (27 prairial-1er
messidor); les chteaux de Ceva, de Savone, les places de Coni et de
Gnes, du 16 au 24 juin; le fort d'Urbin, le 26. L'arme autrichienne
devait tre divise en trois colonnes, qui se retireraient l'une
aprs l'autre, au fur et  mesure de la livraison des places. Les
immenses approvisionnements accumuls par M. de Mlas en Italie
taient partags par moiti: l'artillerie des fonderies italiennes
tait concde  l'arme franaise, l'artillerie des fonderies
autrichiennes  l'arme impriale. Les Impriaux, aprs avoir vacu
la Lombardie jusqu'au Mincio, devaient se renfermer derrire la ligne
suivante: le Mincio, la Fossa-Maestra, la rive gauche du P, depuis
Borgo-Forte jusqu' l'embouchure de ce fleuve dans l'Adriatique.
Peschiera et Mantoue restaient  l'arme autrichienne. Il tait dit,
sans explication, que le dtachement de cette arme actuellement en
Toscane continuerait  occuper cette province. Il ne pouvait tre
parl des tats du pape, et du roi de Naples, dans cette capitulation,
puisque ces princes taient trangers aux vnements de la haute
Italie. Si cette convention n'tait pas ratifie par l'empereur, on
avait dix jours pour s'avertir de la reprise des hostilits. En
attendant, on ne pouvait faire de part ni d'autre de dtachement sur
l'Allemagne.

Ce fut l le sens de cette clbre convention d'Alexandrie, qui, en
une journe, valut  la France la restitution de la haute Italie,
laquelle entranait la restitution de l'Italie entire. On a beaucoup
reproch depuis, et trop svrement,  M. de Mlas, cette campagne et
cette convention. Il faut tre juste pour le malheur, quand il est
rachet surtout par une conduite pleine d'honneur. M. de Mlas fut
tromp sur l'existence de l'arme de rserve par le cabinet de
Vienne, qui ne cessa de l'entretenir dans les plus funestes
illusions. Une fois dtromp, on put lui reprocher de n'avoir runi
ses troupes, ni assez tt, ni assez compltement, et d'avoir laiss
trop de monde dans les places. Ce n'tait pas, en effet, derrire les
murs de ces places, mais sur le champ de bataille de Marengo, qu'il
fallait les dfendre. Cette faute admise, il faut reconnatre que M.
de Mlas tint la conduite des gens de coeur lorsqu'ils sont
envelopps, c'est de se faire jour l'pe  la main. Il l'essaya
bravement, et fut vaincu. Ds lors il n'y avait plus pour lui qu'une
chose possible, c'tait de sauver la libert de son arme, car
l'Italie tait irrvocablement perdue pour lui. Il ne pouvait obtenir
plus qu'il n'obtint; il aurait mme pu, si le vainqueur et voulu,
subir plus d'humiliations encore. Et le vainqueur lui-mme fit bien de
ne pas exiger davantage, puisqu'en voulant humilier ces braves gens,
il se serait expos  les pousser  de sanglantes extrmits, et 
perdre un temps prcieux, sa prsence  Paris tant dans le moment
indispensable. Plaignons donc M. de Mlas, et admirons sans rserve la
conduite du vainqueur, qui dut les prodigieux rsultats de cette
campagne, non pas au hasard, mais aux combinaisons les plus profondes,
les plus merveilleusement excutes.

[En marge: Quel est le vritable vainqueur de Marengo?]

Quelques dtracteurs ont prtendu attribuer au gnral Kellermann le
gain de la bataille de Marengo, et tous les rsultats que cette
bataille mmorable entrana dans la suite. Pourquoi donc, s'il faut
dpouiller de cette gloire le gnral Bonaparte, ne pas l'attribuer 
cette noble victime de la plus heureuse inspiration,  ce Desaix qui,
devinant, avant de les avoir reus, les ordres de son chef, vint lui
apporter la victoire, et sa vie? Pourquoi ne pas l'attribuer aussi 
cet intrpide dfenseur de Gnes, qui, en retenant les Autrichiens sur
l'Apennin, donna au gnral Bonaparte le temps de descendre les Alpes,
et les lui livra presque  moiti dtruits?  ce dire, les gnraux
Kellermann, Desaix, Massna, seraient tous les vritables vainqueurs
de Marengo, tous, except le gnral Bonaparte! Mais en ce monde le
cri des peuples a toujours dcern la gloire, et le cri des peuples a
proclam vainqueur de Marengo, celui qui, dcouvrant avec le coup
d'oeil du gnie le parti qu'on pouvait tirer des Hautes-Alpes pour
dboucher sur les derrires des Autrichiens, avait tromp, trois mois
de suite, leur vigilance; avait cr une arme qui n'existait pas,
rendu cette cration incroyable pour toute l'Europe, travers le
Saint-Bernard sans route fraye, paru  l'improviste au milieu de
l'Italie confondue d'tonnement, envelopp avec un art merveilleux son
adversaire infortun, et lui avait livr une bataille dcisive, perdue
le matin, regagne le soir, et certainement regagne le lendemain, si
elle ne l'avait t le jour mme: car, outre les six mille hommes de
Desaix, dix mille hommes accourus du Tessin, dix mille posts sur le
bas P, prsentaient le moyen infaillible de dtruire l'arme ennemie.
Qu'on suppose, en effet, les Autrichiens, vainqueurs le 14 juin,
s'engageant dans le dfil de la Stradella, trouvant  Plaisance les
gnraux Duhesme et Loison avec 10 mille hommes pour leur disputer le
passage du P, et ayant en queue le gnral Bonaparte, renforc des
gnraux Desaix et Moncey: qu'auraient fait les Autrichiens dans ce
coupe-gorge, arrts par un fleuve bien dfendu, et poursuivis par une
arme suprieure en nombre? Ils auraient succomb plus dsastreusement
encore que dans les champs de la Bormida. Le vrai vainqueur de Marengo
est donc celui qui matrisa la fortune par ces combinaisons,
profondes, admirables, sans gales dans l'histoire des grands
capitaines.

Du reste, il fut bien servi par ses lieutenants, et il n'est besoin de
sacrifier aucune gloire pour difier la sienne. Massna, par une
dfense de Gnes hroque, Desaix, par la plus heureuse dtermination,
Lannes, par une incomparable fermet dans la plaine de Marengo,
Kellermann, par une belle charge de cavalerie, concoururent  son
triomphe. Il les rcompensa tous de la manire la plus clatante; et,
quant  Desaix, il paya sa mort des plus nobles regrets. Le Premier
Consul ordonna des honneurs magnifiques pour l'homme qui venait de
rendre  la France un si grand service; il eut mme le soin de
recueillir sa famille militaire, et prit auprs de lui ses deux
aides-de-camp, rests sans emploi par la mort de leur gnral:
c'taient les colonels Rapp et Savary.

[En marge: Lettre du Premier Consul  l'empereur d'Allemagne.]

Avant de quitter le champ de bataille de Marengo, le Premier Consul
voulut crire une nouvelle lettre  l'empereur d'Allemagne. Bien que
la premire ne lui et valu qu'une rponse indirecte, adresse par M.
de Thugut  M. de Talleyrand, il croyait que la victoire lui
permettait de renouveler des instances repousses. Dans ce moment, il
dsirait la paix avec une ardeur extrme; il sentait que pacifier la
France au dehors, aprs l'avoir pacifie au dedans, tait son
vritable rle, et que cette tche accomplie lgitimerait son autorit
naissante beaucoup plus que ne pourraient le faire de nouvelles
victoires. Susceptible d'ailleurs des impressions les plus vives, il
avait t singulirement touch de la vue de cette plaine de Marengo,
sur laquelle gisait le quart des deux armes. Sous l'influence de ces
sentiments il crivit  l'empereur une lettre assez trange. C'est sur
le champ de bataille, lui disait-il, au milieu des souffrances d'une
multitude de blesss, et environn de quinze mille cadavres, que je
conjure Votre Majest d'couter la voix de l'humanit, et de ne pas
permettre que deux braves nations s'entr'gorgent pour des intrts
qui leur sont trangers. C'est  moi de presser Votre Majest, puisque
je suis plus prs qu'elle du thtre de la guerre. Son coeur ne peut
pas tre si vivement frapp que le mien...--

La lettre tait longue. Le Premier Consul y discutait avec l'loquence
qui lui tait propre, et un langage qui n'tait pas celui de la
diplomatie, les motifs que la France et l'Autriche pouvaient encore
avoir de rester armes l'une contre l'autre. Est-ce pour la religion que
vous combattez? lui disait-il. Mais faites alors la guerre aux Russes et
aux Anglais, qui sont les ennemis de votre foi, et ne soyez pas leur
alli! Est-ce pour vous garder des principes rvolutionnaires? Mais la
guerre les a propags dans une moiti du continent, en tendant les
conqutes de la France, et ne pourra que les propager davantage. Est-ce
pour l'quilibre de l'Europe? Mais les Anglais menacent plus que nous
cet quilibre; car ils sont devenus les matres et les tyrans du
commerce, et personne ne peut plus lutter contre eux, tandis que
l'Europe pourra toujours contenir la France, si elle voulait
srieusement menacer l'indpendance des nations. (Raisonnement
malheureusement bien juste, et que quinze ans de guerre n'ont que trop
justifi.) Est-ce, ajoutait le diplomate guerrier, est-ce pour
l'intgrit de l'Empire germanique? Mais Votre Majest nous a livr
elle-mme Mayence et les tats allemands de la rive gauche du Rhin.
D'ailleurs l'Empire vous demande avec instance de lui donner la paix.
Est-ce enfin pour les intrts de la maison d'Autriche? Rien n'est plus
naturel; mais excutons le trait de Campo-Formio, qui attribue  Votre
Majest de larges indemnits en compensation des provinces perdues dans
les Pays-Bas, et les lui assure l o elle prfre les obtenir,
c'est--dire en Italie. Que Votre Majest envoie des ngociateurs o
elle voudra, et nous ajouterons au trait de Campo-Formio des
stipulations capables de la rassurer sur l'existence des tats
secondaires, qu'on reproche  la Rpublique franaise d'avoir tous
branls.--Le Premier Consul faisait ici allusion  la Hollande,  la
Suisse, au Pimont,  l'tat Romain,  la Toscane,  Naples, que le
Directoire avait mis en rvolution.  ces conditions, ajoutait-il, la
paix est faite: rendons l'armistice commun a toutes les armes, et
entrons en ngociation immdiate.

M. de Saint-Julien, l'un des gnraux qui avaient la confiance de
l'empereur, dut porter  Vienne, et cette lettre, et la convention
d'Alexandrie.

Quelques jours aprs, un peu revenu de ses premires impressions, le
Premier Consul prouvait un de ces regrets, qu'il a prouvs souvent,
quand il lui arrivait d'crire une pice importante de premier
mouvement, et sans avoir consult des esprits plus froids que le sien.
Rendant compte de sa dmarche aux Consuls, il leur disait: J'ai
expdi un courrier  l'empereur avec une lettre que le ministre des
relations extrieures vous communiquera. _Vous la trouverez un peu
originale_; mais elle est crite sur un champ de bataille. (22 juin.)

[En marge: Dpart du Premier Consul pour Milan.]

Aprs avoir dit adieu  son arme, il partit pour Milan le 17 juin (28
prairial) au matin, trois jours aprs la victoire de Marengo. On l'y
attendait avec une vive impatience. Il y arriva le soir,  la nuit. La
population, avertie, tait accourue dans les rues pour le voir passer.
Elle poussait des cris de joie, et jetait des fleurs dans sa voiture.
La ville tait illumine avec cet clat que les Italiens savent seuls
dployer dans leurs ftes. Les Lombards, qui venaient de supporter
pendant dix ou douze mois le joug des Autrichiens, rendu plus dur par
la guerre et la violence des circonstances, tremblaient d'tre
replacs, sous leur insupportable autorit. Ils avaient, pendant les
chances diverses de cette courte campagne, recueilli les bruits les
plus contraires, prouv les plus cruelles anxits, et ils taient
ravis de voir enfin leur dlivrance assure. Le gnral Bonaparte fit
proclamer sur-le-champ le rtablissement de la Rpublique Cisalpine,
et se hta de mettre quelque ordre aux affaires d'Italie, que sa
dernire victoire changeait compltement de face.

[En marge: tat des affaires d'Italie par suite de la victoire de
Marengo.]

Nous avons dj dit que la guerre entreprise par la formidable
coalition des Russes, des Anglais, des Autrichiens, pour rtablir dans
leurs tats les princes renverss par les prtendus envahissements du
Directoire, n'avait remis personne  sa place. Le roi de Pimont tait
 Rome; le grand-duc de Toscane en Autriche; le pape tait mort 
Valence, et ses provinces taient envahies par les Napolitains. La
famille royale de Naples, livre entirement aux Anglais, se trouvait
seule dans ses tats, o elle souffrait la plus sanguinaire des
ractions. La reine de Naples, le chevalier Acton, lord Nelson,
permettaient, s'ils ne les ordonnaient pas, des cruauts abominables.
La victoire de la Rpublique franaise devait changer tout cela:
l'humanit y tait aussi intresse que la politique.

[En marge: Dispositions  l'gard du Pimont, de la Toscane, des tats
Romains.]

Le Premier Consul institua un gouvernement provisoire  Milan, en
attendant qu'on pt rorganiser la Cisalpine, et lui donner des
frontires dfinitives, ce qui n'tait possible qu' la paix. Il ne se
crut pas oblig envers le roi de Pimont  plus d'gards que n'en
avait montr l'Autriche, et en consquence il ne se hta pas de le
rtablir dans ses tats. Il lui substitua un gouvernement provisoire,
et nomma le gnral Jourdan commissaire auprs de ce Gouvernement,
avec mission de le diriger. Depuis long-temps le Premier Consul
voulait employer, et enlever  ses ennemis cet homme honnte et sage,
peu fait pour tre le chef des anarchistes en France. Le Pimont tait
ainsi gard en rserve, avec l'intention d'en disposer  la paix, soit
au profit de la Rpublique franaise, soit comme gage de
rconciliation avec l'Europe, en reconstituant les tats secondaires,
dtruits sous le Directoire. La Toscane devait rester occupe par un
corps autrichien. Le Premier Consul la fit observer, prt  y porter
la main, si les Anglais y descendaient, ou si on continuait  y faire
des leves d'hommes contre la France. Quant  Naples, il ne dit rien,
ne fit rien, attendant les consquences de sa victoire sur l'esprit de
cette cour. Dj la reine de Naples, pouvante, se disposait  se
rendre  Vienne, pour invoquer l'appui de l'Autriche, et surtout celui
de la Russie.

[En marge: Conclave  Venise pour donner un successeur  Pie VI.]

[En marge: Le cardinal Consalvi.]

Restait la cour de Rome: c'est l que les intrts temporels se
compliquaient des intrts spirituels les plus graves. Pie VI, comme
on l'a vu, venait de mourir en France, prisonnier du Directoire. Le
Premier Consul, fidle  sa politique, lui avait fait rendre des
honneurs funbres. Un conclave s'tait runi  Venise, et avait obtenu
avec beaucoup de peine, du cabinet autrichien, la permission de donner
un successeur au pape dfunt. Trente-cinq cardinaux assistaient  ce
conclave. Un prlat en tait secrtaire: c'tait monsignor Consalvi,
prtre romain, jeune, ambitieux, remarquable par la souplesse, la
pntration, l'agrment de son esprit, et ml depuis aux plus
grandes choses du sicle. Le conclave, suivant l'usage dans toute
lection politique ou religieuse, s'tait divis. Vingt-deux de ses
membres taient rangs derrire le cardinal Braschi, neveu du dernier
pape, et portaient au pontificat le cardinal Bellisomi, vque de
Csne. Ceux qui ne voulaient pas perptuer  Rome la domination de la
famille Braschi, rangs derrire le cardinal Antonelli, portaient le
cardinal Mattei, signataire du trait de Tolentino. Mais ils ne lui
donnaient que treize voix. Plusieurs mois avaient t employs 
soutenir de part et d'autre cette lutte silencieuse, mais obstine.
Aucun des deux concurrents n'avait jusqu'ici gagn de voix sur
l'autre. Alors on songea au savant cardinal Gerdil, qui avait figur
dans les controverses du dernier sicle. Ce nouveau candidat tait
Savoyard, et devenu, depuis les victoires de la Rpublique, sujet de
la France. L'Autriche exera contre lui son droit d'exclusion. Pour en
finir, deux voix se dtachrent du cardinal Mattei, et promirent de se
runir au cardinal Bellisomi, ce qui lui assurait vingt-quatre voix,
c'est--dire les deux tiers des suffrages, nombre rigoureusement exig
par les lois de l'glise pour qu'une lection ft valable. Mais, comme
on se trouvait dans les tats de l'Autriche, on avait cru convenable
de lui soumettre auparavant cette nomination, afin d'obtenir son
agrment tacite. La cour de Vienne eut le tort de laisser couler plus
d'un mois sans donner de rponse. La susceptibilit des princes de
l'glise en fut blesse; en mme temps tous les partis se
disloqurent, et l'lection du cardinal Bellisomi devint impossible.
C'tait ce moment de dsordre et de fatigue qu'attendait l'habile
secrtaire du conclave, le prlat Consalvi, pour faire surgir une
nouvelle candidature, objet de ses longues et secrtes mditations.
Parlant  tous les partis le langage qui pouvait les toucher, il
dmontra aux uns les inconvnients de la domination des Braschi, aux
autres le peu de fondement qu'on pouvait faire sur l'Autriche et sur
les diverses cours chrtiennes; puis, s'adressant au vieil intrt
romain, si profond, si sagace, il dcouvrit  leurs yeux surpris une
perspective tout  fait nouvelle pour eux.--C'est de la France, leur
dit-il, que nous sont venues les perscutions depuis dix annes. Eh
bien, c'est de la France que nous viendront peut-tre  l'avenir les
secours et les consolations. La France, depuis Charlemagne, fut
toujours pour l'glise le plus utile, le moins gnant des protecteurs.
Un jeune homme, bien extraordinaire, bien difficile  juger encore, y
domine aujourd'hui. Il aura prochainement, n'en doutez pas, reconquis
l'Italie. (La bataille de Marengo n'tait pas encore livre.)
Souvenez-vous qu'il a protg les prtres en 1797, et qu'il a rendu
tout rcemment des honneurs funbres  Pie VI. Des paroles singulires
qu'on lui a entendu dire sur la religion, sur la cour de Rome, nous
ont t rptes par des tmoins dignes de foi. Ne ngligeons pas les
ressources qui s'offriraient de ce ct. Arrtons-nous  un choix qui
ne puisse pas tre considr comme une hostilit pour la France, qui
puisse mme lui convenir jusqu' un certain point; et nous ferons
peut-tre une chose plus utile pour l'glise, qu'en demandant des
candidats  toutes les cours catholiques de l'Europe.--

[En marge: Le cardinal Chiaramonti, depuis Pie VII.]

[En marge: L'lection de Pie VII dcide par l'adhsion du cardinal
Maury.]

C'tait l certainement un clair de ce gnie de la cour romaine, qui
allait jeter encore quelques grandes lueurs au commencement de ce
sicle. Monsignor Consalvi mit alors en avant le nom du cardinal
Chiaramonti, vque d'Imola. On ne pouvait pas mieux choisir pour le
but qu'il se proposait. Le cardinal Chiaramonti, natif de Csne, g
de 58 ans, parent de Pie VI, lev par lui  la pourpre romaine,
jouissait par son esprit, son savoir, et ses douces vertus, de
l'estime universelle.  ses qualits attachantes, il joignait une
grande fermet; et on l'avait vu lutter,  une poque antrieure,
contre les tracasseries de son ordre, celui de Saint-Benot, et contre
les perscutions du Saint-Office, avec une constance victorieuse. Son
acte le plus rcent et le plus clbre tait une homlie faite en
qualit d'vque d'Imola, quand son diocse avait t runi  la
Rpublique Cisalpine. Il avait parl alors de la Rvolution franaise
avec une modration qui avait charm le vainqueur d'Italie, et
scandalis les fanatiques de l'ancien rgime. Respect nanmoins de
tout le monde, il plaisait au parti Braschi, ne rpugnait pas au parti
contraire, convenait  tous les cardinaux fatigus de la longueur du
conclave, et semblait heureusement choisi  ceux qui espraient
beaucoup du bon vouloir de la France dans l'avenir. L'adhsion
inattendue d'un illustre personnage dcida son lection, qui ne
rencontra du reste de vritable difficult que dans sa rsistance
personnelle  un tel honneur. Cette adhsion fut celle du cardinal
Maury. Ce clbre champion de la vieille monarchie franaise tait
retir auprs de la cour romaine, o il vivait, rcompens par le
chapeau de cardinal de ses luttes avec Barnave et Mirabeau. C'tait un
migr, mais un migr dou d'un esprit remarquable, d'un grand sens,
et accueillant avec une satisfaction secrte l'ide de se rattacher au
gouvernement de la France, depuis que la gloire rachetait la nouveaut
de ce gouvernement. Il disposait de six voix, et les donna au cardinal
Chiaramonti, qui fut lu pape,  peu prs au moment de l'arrive du
gnral Bonaparte  Milan, par la route du Saint-Bernard.

Le nouveau pontife tait  Venise, n'ayant pu obtenir de la cour de
Vienne qu'on le couronnt  Saint-Marc, ni de la cour de Naples qu'on
lui rendt Rome. Cependant, parti presque  l'improviste pour se
transporter  Ancne, il ngociait en cette ville l'vacuation des
tats de l'glise, et son propre retour dans la capitale du monde
chrtien. Dans cette situation prcaire, la France, devenue
bienveillante pour le Saint-Sige, pouvait lui prter un appui fort
utile, et la singulire prvision de monsignor Consalvi recevoir son
accomplissement d'une manire bien soudaine. Cette rencontre du
cardinal Chiaramonti et du Premier Consul, l'un lev au trne
pontifical, l'autre  la dictature rpublicaine, presque en mme
temps, ne devait pas tre l'un des vnements les moins tonnants et
les moins fconds de ce sicle.

[En marge: Ouvertures du Premier Consul au nouveau pape.]

Le jeune Bonaparte, en 1796, gnral soumis au Directoire, ne pouvant
pas tout oser, n'ayant pas encore la prtention de donner des leons 
la Rvolution franaise, avait maintenu le Pape par le trait de
Tolentino, et ne lui avait retir que les Lgations, pour les
transmettre  la Rpublique Cisalpine. Devenu aujourd'hui Premier
Consul, matre de faire ce qu'il jugerait convenable, dcid  revenir
sur une grande partie des choses accomplies par la Rvolution
franaise, il ne pouvait pas hsiter dans sa conduite envers le Pape
rcemment lu.  peine retourn  Milan, il vit le cardinal
Martiniana, vque de Verceil, ami de Pie VII, lui dclara qu'il tait
rsolu  bien vivre avec le Saint-Sige,  rconcilier la Rvolution
franaise avec l'glise,  soutenir mme celle-ci contre ses ennemis,
si le nouveau Pape se montrait raisonnable, et comprenait bien la
situation actuelle de la France et du monde. Cette parole, jete dans
l'oreille du vieux cardinal, ne devait pas tre perdue, et allait
bientt porter des fruits abondants. L'vque de Verceil fit partir
pour Rome son propre neveu, le comte Alciati, afin de nouer une
ngociation.

 cette ouverture, le gnral Bonaparte joignit un acte encore plus
hardi, et qu'il n'aurait pas os se permettre  Paris, mais qu'il
tait charm de faire arriver de loin en France, comme un signe de ses
intentions futures. Les Italiens avaient prpar un _Te Deum_ solennel
dans la vieille cathdrale de Milan. Il voulut y assister, et, le 18
juin (29 prairial), il crivit ces paroles aux Consuls: Aujourd'hui,
malgr ce qu'en pourront dire nos athes de Paris, je vais, en grande
crmonie, au _Te Deum_ qu'on chante  la mtropole de Milan. (Dpt
de la _Secrtairerie d'tat_.)

[En marge: Dispositions militaires du Premier Consul avant de quitter
l'Italie.]

[En marge: Massna nomm gnral en chef.]

Aprs avoir donn ces soins aux affaires gnrales d'Italie, il fit
quelques dispositions indispensables pour distribuer l'arme dans le
pays conquis, la nourrir, la rorganiser. Massna venait de le
rejoindre. L'humeur du dfenseur de Gnes s'effaa devant l'accueil
flatteur que lui fit le Premier Consul, et il reut le commandement de
l'arme d'Italie, qu'il mritait  tant de titres. Cette arme se
composa du corps qui avait dfendu Gnes, de celui qui avait dfendu
le Var, des troupes descendues par le Saint-Bernard, de celles qui,
sous le gnral Moncey, taient venues d'Allemagne. Tout cela formait
la masse imposante de 80 mille soldats prouvs. Le Premier Consul les
tablit dans les riches plaines du P, afin de les faire reposer de
leurs fatigues, et de les ddommager de leurs privations par
l'abondance dont ils allaient jouir.

Avec sa prvoyance accoutume, le Premier Consul donna l'ordre de
faire sauter les forts et citadelles qui fermaient les issues entre la
France et l'Italie. En consquence, la dmolition des forts d'Arona,
de Bard, de Seravalle, des citadelles d'Ivre et de Ceva, fut
prescrite et excute. Il fixa le mode et l'tendue des contributions
qui devaient servir  sustenter l'arme; fit partir lui-mme la garde
consulaire, en calculant les tapes de manire qu'elle pt arriver 
Paris pour la fte du 14 juillet, laquelle, d'aprs ses intentions,
devait tre clbre avec une grande pompe. Il prit soin,  Milan
mme, de rgler les dtails de cette fte. Il est ncessaire,
crivait-il, de s'tudier  rendre brillante la solennit du 14
juillet, et d'avoir soin qu'elle ne _singe_ pas les rjouissances qui
ont eu lieu jusqu' ce jour. Les courses de chars pouvaient tre
trs-bonnes en Grce, o l'on se battait sur des chars. Cela ne
signifie pas grand'chose chez nous. (Milan, 22 juin.--_Dpt de la
Secrtairerie d'tat._) Il dfendit qu'on lui levt des arcs de
triomphe, en disant qu'il ne voulait _d'autre arc de triomphe que la
satisfaction publique_.

[En marge: Les Franais rentrent dans Gnes.]

Si le Premier Consul, malgr tout ce qui le rappelait  Paris, avait
sjourn une dizaine de jours  Milan, c'tait pour se bien assurer de
la fidle excution de la convention d'Alexandrie. Il se dfiait de la
bonne foi autrichienne, et crut mme s'apercevoir de quelques retards
dans la remise de certaines places. Il gourmanda aussitt la faiblesse
de Berthier, et ordonna de retenir les seconde et troisime colonnes
de l'arme de M. de Mlas. La premire tait dj partie. On pouvait
avoir des craintes surtout pour Gnes, que les Autrichiens devaient
tre tents de livrer aux Anglais, avant que les Franais y fussent
entrs. Le prince de Hohenzollern, en effet, ou spontanment, ou
suscit par les Anglais, refusait en ce moment de rendre aux troupes
de Massna une place qu'on avait eu tant de peine  conqurir. M. de
Mlas, apprenant ces difficults, insista de la manire la plus loyale
auprs de son lieutenant, pour qu'il excutt la convention
d'Alexandrie, le menaant, s'il rsistait, de le livrer aux
consquences que pourrait entraner pour lui un acte de dloyaut. Les
paroles de M. de Mlas furent entendues, et Gnes fut remise aux
Franais le 24 juin, au milieu de l'allgresse des patriotes
liguriens, dlivrs en si peu de jours de la prsence des Autrichiens,
et de la domination des oligarques. Ainsi s'tait vrifie la belle
parole de Massna: Je vous jure que je serai rentr dans Gnes avant
quinze jours!--

[En marge: Accueil que reoit le Premier Consul sur les routes.]

Tout cela fait, le Premier Consul partit de Milan, le 24 juin, avec
Duroc, son aide-de-camp de prdilection, Bessires, commandant de la
garde consulaire, M. de Bourrienne, son secrtaire, et Savary, l'un
des deux officiers qu'il avait attachs  sa personne, en mmoire de
Desaix. Il s'arrta quelques heures  Turin, pour ordonner des travaux
 la citadelle, traversa le mont Cenis, et entra dans Lyon sous des
arcs de triomphe, au milieu de la population merveille des prodiges
qui venaient de s'accomplir. Les Lyonnais, qui taient pris au mme
degr de sa gloire et de sa politique, envahirent l'htel des
Clestins, o il tait descendu, et voulurent absolument le voir. Il
fut oblig de se prsenter  eux. Des acclamations unanimes clatrent
 son aspect. On lui demanda si instamment de poser la premire pierre
de la place Bellecour, dont la reconstruction allait tre commence,
qu'il fut oblig d'y consentir. Il passa un jour  Lyon, au milieu du
concours de tout le peuple des environs. Aprs avoir adress aux
Lyonnais des paroles qui les charmrent, relativement au
rtablissement prochain de la paix, de l'ordre et du commerce, il
repartit pour Paris. Les habitants des provinces accouraient de toute
part sur son passage. Cet homme si bien trait alors par la fortune,
jouissait vivement de sa gloire; et cependant, s'entretenant sans
cesse pendant la route avec ses compagnons de voyage, il leur adressa
cette grande parole, qui peint si bien son insatiable amour de la
renomme. Oui, leur dit-il, j'ai conquis en moins de deux ans le
Kaire, Milan, Paris; eh bien, si je mourais demain, je n'aurais pas
une demi-page dans une histoire universelle.--Il arriva dans la nuit
du 2 au 3 juillet  Paris.

[En marge: Attitude des principaux personnages de la Rpublique
pendant l'absence du gnral Bonaparte.]

Son retour tait ncessaire, car, loign de la capitale depuis prs
de deux mois, son absence, surtout au moment des fausses nouvelles de
Marengo, avait fait renatre quelques intrigues. On l'avait mme cru
pendant un instant, ou mort ou vaincu, et les ambitieux s'taient mis
 l'oeuvre. Les uns songeaient  Carnot, les autres  M. de La
Fayette, sorti d'Olmutz, et rentr en France, par un bienfait du
Premier Consul. Ils voulaient faire de Carnot ou de M. de La Fayette,
un prsident de la Rpublique. M. de La Fayette n'avait eu aucune part
 ces intrigues; Carnot, pas davantage. Mais Joseph et Lucien
Bonaparte conurent contre ce dernier, et fort injustement, des
dfiances qu'ils firent partager  leur frre. De l vint la fcheuse
rsolution, que le Premier Consul excuta plus tard, de retirer 
Carnot le portefeuille de la guerre. On avait mme cru voir que MM. de
Talleyrand et Fouch, qui se hassaient l'un l'autre, avaient
cependant tendu  se rapprocher, sans doute pour se concerter, et
profiter ensemble des vnements. On ne put rien apercevoir en ce
moment, chez l'homme le plus appel  figurer dans le cas o le
gnral Bonaparte aurait disparu de la scne, chez M. Sieys. Mais il
fut le seul qui montra autant de rserve. Tout cela du reste eut 
peine le temps de poindre, tant les mauvaises nouvelles furent bientt
effaces par les bonnes. Mais on exagra beaucoup ce qui s'tait pass
en le rapportant, et le Premier Consul en prouva contre quelques
personnages des ressentiments, qu'il eut le bon esprit de dissimuler,
et mme d'oublier entirement  l'gard de tous ceux qu'on lui avait
signals, un seul except, l'illustre Carnot. Le Premier Consul
d'ailleurs, tout entier  la joie de ses succs, ne voulut pas que,
dans ce moment, le plus lger nuage vnt troubler la flicit
publique. Il accueillit tout le monde parfaitement, et fut accueilli
avec transport, surtout par ceux qui avaient des reproches  se faire.
Le peuple de Paris, apprenant son retour, accourut sous les fentres
des Tuileries, et remplit, pendant la journe entire, les cours et le
jardin du palais. Le Premier Consul fut plusieurs fois oblig de se
montrer  la foule. Le soir, la ville de Paris fut spontanment
illumine. On ftait avec empressement une victoire miraculeuse,
prsage certain d'une paix ardemment dsire. Cette journe toucha si
profondment celui qui tait l'objet de ces hommages, que, vingt ans
plus tard, seul, exil, prisonnier au milieu de la solitude de l'Ocan
Atlantique, il la comptait, en recueillant ses souvenirs, parmi les
plus belles de sa vie.

[En marge: Les corps de l'tat se rendent auprs du premier Consul
pour le fliciter.]

Le lendemain les corps de l'tat se rendirent auprs de lui, et
donnrent le premier exemple de ces flicitations, dont on a vu depuis
se renouveler tant de fois, et sous tous les rgnes, le fastidieux
spectacle. Ce spectacle tait nouveau alors, et parfaitement motiv.
On vit donc paratre aux Tuileries le Snat, le Corps Lgislatif, le
Tribunat, les grands tribunaux, la prfecture de la Seine, les
autorits civiles et militaires, les directeurs de la Banque de
France, enfin l'Institut et les socits savantes. Ces grands corps
accouraient pour complimenter le vainqueur de Marengo, et lui
parlaient comme on parlait jadis, comme on a parl depuis aux rois.
Mais il faut dire que le langage, quoique uniformment louangeur,
tait dict par un sincre enthousiasme. En effet, la face des choses
change en quelques mois, l scurit succdant  un trouble profond,
une victoire inoue replaant la France  la tte des puissances de
l'Europe, la certitude d'une paix prochaine faisant cesser les
anxits d'une guerre gnrale, la prosprit enfin s'annonant dj
de toutes parts, comment de si grands rsultats, sitt raliss,
n'auraient-ils pas transport les esprits! Le prsident du Snat
terminait comme il suit son allocution, qui peut donner une ide de
toutes les autres:

Nous nous plaisons  reconnatre que la patrie vous doit son salut,
que la Rpublique vous devra son affermissement, et le peuple une
prosprit, que vous aurez fait succder en un jour  dix annes de
la plus orageuse des rvolutions.

[En marge: Oprations de Moreau sur le Danube.]

[En marge: Moreau adopte l'ide de passer le Danube au-dessous d'Ulm.]

Pendant que ces choses se passaient en Italie et en France, Moreau,
sur les bords du Danube, continuait sa belle campagne contre M. de
Kray. Nous l'avons laiss manoeuvrant autour d'Ulm, pour obliger les
Autrichiens  quitter cette forte position. Il s'tait plac entre
l'Iller et le Lech, appuyant sa gauche et sa droite  ces deux
rivires, tournant la face au Danube, le dos  la ville d'Augsbourg,
prt  recevoir M. de Kray s'il voulait combattre, et en attendant lui
barrant le chemin des Alpes, ce qui tait la condition essentielle du
plan gnral. Si les succs de Moreau n'avaient t ni prompts ni
dcisifs, ils avaient t soutenus, et suffisants pour permettre au
Premier Consul d'accomplir en Italie ce qu'il s'tait propos d'y
faire. Mais le moment tait venu o le gnral de l'arme du Rhin,
enhardi par le temps, et par les succs de l'arme de rserve, allait
tenter une manoeuvre srieuse, pour dloger M. de Kray de la position
d'Ulm. Maintenant que, sans connatre la bataille de Marengo, il
savait cependant l'heureux succs du passage des Alpes, Moreau ne
craignant plus autant de dcouvrir les montagnes, avait toute libert
dans ses mouvements. Des diverses manoeuvres possibles pour faire
tomber l position d'Ulm, il prfra celle qui consistait  passer le
Danube au-dessous de cette position, et  forcer M. de Kray de
dcamper, en menaant de couper sa ligne de retraite. Cette manoeuvre
tait en effet la meilleure; car celle qui aurait consist  percer
droit sur Vienne, par Munich; tait trop hardie pour le caractre de
Moreau, et peut-tre prmature dans l'tat gnral des affaires.
Celle qui aurait consist  passer au-dessus et tout prs d'Ulm, pour
emporter de vive force le camp des Autrichiens, tait hasarde, comme
toute attaque de vive force. Mais, passer au-dessous d'Ulm, et, en
menaant M. de Kray de lui enlever sa ligne de retraite, l'obliger 
la regagner, tait  la fois la manoeuvre la plus sage et la plus
sre.

Du 15 au 18 juin, Moreau se mit en mouvement pour excuter sa nouvelle
rsolution. L'organisation de son arme, comme on l'a dit, avait reu
quelques changements par suite du dpart des gnraux Saint-Cyr et
Sainte-Suzanne. Lecourbe formait toujours la droite, et Moreau le
centre,  la tte du corps de rserve. Le corps de Saint-Cyr, pass
aux ordres du gnral Grenier, formait la gauche. Le corps de
Sainte-Suzanne, rduit aux proportions d'une forte division, et confi
 l'audacieux Richepanse, allait faire l'office d'un corps de
flanqueurs, qui dans le moment eut la mission d'observer Ulm, pendant
qu'on manoeuvrerait au-dessous.

[En marge: Passage du Danube, et bataille d'Hochsttt, le 19 juin.]

Il y avait eu quelques combats sous Ulm, un notamment le 5 juin, o
deux divisions franaises avaient tenu tte  40 mille Autrichiens.
C'tait de la part de M. de Kray une manire de nous fixer devant Ulm,
en nous y occupant fortement. Le 18 juin, Richepanse tait en vue
d'Ulm, Grenier avec la gauche  Guntzbourg, le centre, compos du
corps de rserve,  Burgau; Lecourbe avec la droite s'tendait jusqu'
Dillingen. (Voir la carte n 10.) L'ennemi avait coup tous les ponts
depuis Ulm jusqu' Donauwerth. Mais une reconnaissance faite par
Lecourbe avait dcid Moreau  choisir les points de Blindheim et de
Gremheim, pour y passer le Danube, parce que sur ces deux points les
ponts imparfaitement coups taient plus aiss  rparer. Lecourbe fut
charg de cette opration prilleuse. Pour la lui faciliter, on le
renfora du gnral Boyer avec cinq bataillons, et de toute la rserve
de cavalerie sous les ordres du gnral d'Hautpoul. Le centre, sous le
gnral en chef, se porta mme de Burgau  Aislingen, pour tre en
mesure de seconder le passage. Grenier avec la gauche eut ordre de
faire une tentative de son ct, afin d'attirer  lui l'attention de
l'ennemi. Le 19 juin, au matin, Lecourbe avait dispos ses troupes
entre le village de Blindheim et de Gremheim, dont les ponts n'taient
qu' moiti dtruits, et il eut soin de s'abriter derrire quelques
bouquets de bois. Il n'avait point d'quipage de ponts, et possdait
seulement une certaine quantit de madriers. Il suppla par de
l'audace  tout ce qui lui manquait. Le gnral Gudin dirigeait sous
Lecourbe cette tentative de passage. Quelques pices d'artillerie
furent places sur la rive du Danube pour en loigner l'ennemi; en
mme temps l'adjudant Quenot se jeta bravement  la nage, pour aller
s'emparer de deux grosses nacelles qu'on apercevait  l'autre bord. Ce
courageux officier les ramena sous une pluie de balles, et revint
n'ayant qu'une lgre blessure au pied. On avait choisi les meilleurs
nageurs des divisions, ils dposrent leurs vtements et leurs armes
dans les deux nacelles, et se jetrent au milieu des eaux du Danube
sous le feu de l'ennemi. Arrivs sur l'autre rive, et sans mme
prendre le temps de se vtir, ils se saisirent de leurs armes,
fondirent sur quelques compagnies d'Autrichiens qui gardaient cette
partie du fleuve, les dispersrent, et leur enlevrent deux pices de
canon avec les caissons. Cela fait, on courut aux ponts dont les
appuis, subsistaient encore; on travailla des deux bords  y placer
des chelles et des madriers, et  rtablir un commencement de
communication. Quelques canonniers franais en profitrent pour passer
de l'autre ct du Danube, et allrent employer contre l'ennemi les
deux pices de canon qu'on lui avait prises. Bientt on fut matre des
deux rives, et on rtablit suffisamment les ponts pour donner passage
 la plus grande partie des troupes. L'infanterie et la cavalerie
commencrent  dboucher. Il fallait bien s'attendre que de nombreux
renforts autrichiens remonteraient promptement de Donauwerth, et
descendraient de toutes les positions suprieures, Gundelfingen,
Guntzbourg et Ulm. Lecourbe, qui s'tait rendu de sa personne sur les
lieux, fit placer l'infanterie dont il pouvait disposer, avec quelques
pelotons de cavalerie, dans le village de Schwenningen, qui tait
situ sur la route de Donauwerth. Ce point tait important, car c'est
par l que les Autrichiens, remontant le Danube, devaient se
prsenter. Bientt, en effet, 4 mille hommes d'infanterie, 500
chevaux, 6 pices de canon, se montrrent, et attaqurent le village
qui, en moins de deux heures, fut perdu et reconquis plusieurs fois.
Cependant la supriorit numrique des Autrichiens, et leur
acharnement  reprendre une position dcisive, allaient triompher de
nos troupes, et leur faire abandonner le village, lorsque Lecourbe
reut  propos un renfort de deux escadrons de carabiniers. Il les
runit  quelques pelotons du 8e de hussards, qu'il avait sous la
main, et les lana sur l'infanterie ennemie, qui s'tendait dans la
vaste plaine aux bords du Danube. Cette charge fut excute avec tant
de vigueur et de promptitude, que les Autrichiens culbuts nous
laissrent leur artillerie, 2 mille prisonniers et 300 chevaux. Deux
bataillons de Wurtembergeois, voulant tenir en se formant en carrs,
furent enfoncs comme les autres. Aprs ce brillant combat, soutenu
par la brigade Puthod, Lecourbe n'avait plus rien  craindre du ct
du bas Danube. Mais ce n'tait pas de l que pouvaient venir les plus
grands dangers. Le gros des Autrichiens tant plac au-dessus,
c'est--dire  Dillingen, Gundelfingen et Ulm, il fallait se retourner
de ce ct, pour faire face  l'ennemi qui allait en descendre.
Heureusement les divisions Montrichard, Gudin, la rserve d'Hautpoul,
avaient pass sur les ponts de Gremheim et de Blindheim rtablis, et
elles bordaient la clbre plaine d'Hochsttt, rendue tristement
fameuse pour nous du temps de Louis XIV (13 aot 1704). L'ennemi qui,
des points les plus rapprochs, tait accouru sur Dillingen,  quelque
distance d'Hochsttt, tait rang prs du Danube, l'infanterie  notre
gauche le long des marcages du fleuve, et derrire quelques bouquets
de bois, la cavalerie  notre droite, runie en trs-grand nombre. Il
se prsentait ainsi en bon ordre, attendant les renforts qui lui
arrivaient, et se retirant lentement pour se rapprocher de ces
renforts. La 37e demi-brigade et un escadron du 9e de hussards
suivaient pas  pas le mouvement rtrograde des Autrichiens. Lecourbe,
dbarrass par le combat de Schwenningen de l'ennemi qui pouvait venir
par le bas Danube, tait arriv au galop  la tte du 2e rgiment de
carabiniers, des cuirassiers, des 6e et 9e de cavalerie, et enfin du
9e de hussards. C'tait presque toute la rserve de cavalerie du
gnral d'Hautpoul. On tait en plaine, et spar de l'ennemi par un
petit cours d'eau, l'Egge, sur lequel tait un village, celui de
Schrezheim. Lecourbe,  la tte des cuirassiers, traverse le village
au galop, les forme en dbouchant, et les lance sur la cavalerie
autrichienne, qui, surprise par cette charge vive et brusque, se
replie en dsordre, et laisse  dcouvert les 9 mille hommes
d'infanterie qu'elle tait charge de protger. Ces fantassins, ainsi
abandonns, veulent se jeter dans les fosss qui sillonnent les bords
du Danube autour de Dillingen; mais les cuirassiers, bien dirigs,
coupent la colonne, et en sparent 1,800 hommes, qui deviennent nos
prisonniers.

C'taient dj deux combats heureux dans la journe, dus en partie 
la cavalerie, et ce n'tait pas le dernier. Lecourbe se place sur
l'Egge, attendant le reste de ses rserves, qui arrivaient par le pont
de Dillingen, tomb dans nos mains. Mais la cavalerie de M. de Kray
accourait en toute hte, devanant l'infanterie, et se formait sur
deux grandes lignes, dans la plaine en arrire de Lauingen. C'tait
le cas pour notre cavalerie de profiter de l'lan qu'elle devait aux
succs du matin, et de se mesurer en plaine avec les nombreux et
brillants escadrons de l'arme autrichienne. Lecourbe, aprs avoir
fait occuper Lauingen par son infanterie, runit toutes les troupes 
cheval de ses divisions  celles de d'Hautpoul, et les dploie dans la
plaine, offrant aux ennemis un genre de combat qui devait les tenter,
 cause du nombre et de la qualit de leurs cavaliers. La premire
ligne autrichienne s'branle au galop, avec l'ensemble et l'aplomb
naturels  une cavalerie trs-manoeuvrire. Elle ramne en effet le 2e
rgiment de carabiniers, qui s'tait si vaillamment conduit le matin,
et quelques escadrons de hussards qui avaient charg avec lui. Alors
nos cuirassiers s'avancent, rallient les carabiniers et les hussards,
qui font volte-face en se voyant appuys, et tous ensemble fondent
avec vigueur sur les escadrons autrichiens, qu'ils ramnent  leur
tour.  cette vue, la seconde ligne de la cavalerie ennemie s'lance,
et, ayant l'avantage de l'impulsion sur nos cavaliers, qui s'taient
dsunis dans la charge, les oblige  revenir en toute hte. Mais le 9e
tait en rserve. Manoeuvrant avec habilet et hardiesse, il aborde
par le flanc la cavalerie autrichienne, la surprend, la renverse, et
assure  nos escadrons victorieux la plaine d'Hochsttt.

[En marge: Rsultats de la bataille d'Hochsttt.]

Les rsultats en morts, blesss ou prisonniers ne pouvaient pas tre
fort considrables; car il n'y a de bien srieux que les rencontres de
la cavalerie avec l'infanterie. Mais la plaine nous restait, et notre
cavalerie venait de prendre une vritable supriorit sur celle des
Autrichiens, ce qui ne lui tait pas encore arriv. Toutes nos armes
avaient ds ce moment un ascendant dcid sur celles de l'ennemi. Il
tait huit heures, et dans les longs jours de juin, il restait encore
du temps aux Impriaux pour nous disputer la rive gauche du Danube, si
glorieusement conquise le matin. Huit mille hommes d'infanterie
arrivaient, en effet, au secours des corps dj battus, et ils taient
suivis par une nombreuse artillerie. Moreau tait survenu  la tte de
toutes ses rserves. Une nouvelle bataille plus acharne s'engage
alors. L'infanterie franaise aborde  son tour, sous les boulets et
la mitraille, l'infanterie autrichienne. Les soldats de M. de Kray,
qui combattent pour un grand intrt, celui de se maintenir dans la
position d'Ulm, dploient une extrme vigueur. Moreau se trouve engag
plusieurs fois de sa personne au milieu de la mle: mais son
infanterie, appuye par la cavalerie qui tait revenue  la charge,
reste enfin victorieuse vers onze heures du soir. Au mme instant, la
37e demi-brigade entrait dans Gundelfingen, et ds lors toutes les
positions de la plaine taient en notre pouvoir. Nous avions franchi
le Danube, fait 5 mille prisonniers, enlev 20 pices de canon, 1,200
chevaux, 300 voitures, et les magasins considrables de Donauwerth. On
s'tait battu dix-huit heures de suite. Cette opration, qui changeait
les malheureux souvenirs d'Hochsttt en souvenirs de gloire, tait,
aprs Marengo, la plus belle opration de la campagne. Elle honorait
galement Lecourbe et Moreau. Celui-ci s'tait enhardi lentement; mais
enfin, stimul par les exemples donns en Italie, il tait entr dans
des voies plus grandes, et il venait de cueillir un laurier sur cet
arbre auquel le Premier Consul en avait drob de si beaux. Heureuse
et noble rivalit, si elle ne s'tait jamais tendue au del!

[En marge: M. de Kray dcampe, et quitte la position d'Ulm.]

Aprs une manoeuvre si hardie et si dcisive de la part de son
adversaire, M. de Kray ne pouvait tenir plus long-temps  Ulm, sans se
voir coup de ses communications avec Vienne. Aller droit aux Franais
pour leur livrer bataille tait trop hasardeux, avec des soldats dont
le dernier vnement venait encore d'branler le moral. Il se hta
donc de dcamper le soir mme. Il fit passer devant lui le parc form
de prs de mille voitures, et suivit le lendemain, avec le gros de
l'arme, sur la route de Nordlingen. Il marchait, par un temps
affreux, et sur des routes que la pluie avait entirement dgrades.
Cependant la rapidit de sa retraite fut telle, qu'il parvint en
vingt-quatre heures  Neresheim. Pour soutenir ses troupes
dfaillantes, il fit rpandre le bruit qu'une suspension d'armes
venait d'tre signe en Italie, qu'elle allait tre tendue 
l'Allemagne, et que la paix ne pouvait manquer de s'ensuivre. Cette
nouvelle rpandt la joie parmi ses soldats, et leur rendit quelque
force. Ils arrivrent  Nordlingen.

[En marge: Juillet 1800.]

Moreau avait appris trop tard le dpart de l'ennemi, Richepanse
n'avait pu s'apercevoir de l'vacuation d'Ulm, que lorsque dj les
derniers dtachements se retiraient, et il en avait aussitt fait part
 son gnral en chef. Mais, dans cet intervalle, les Autrichiens
avaient gagn de l'avance, et le mauvais temps qu'il faisait depuis
deux jours ne permettait pas de les rejoindre par une marche force.
Moreau arriva nanmoins  Nordlingen le 23 juin au soir, serrant de
prs l'arrire-garde de M. de Kray, qui continuait  se retirer.
Voyant que, par de mauvais chemins, il ne gagnerait pas assez d'avance
pour atteindre l'arme autrichienne, et qu'il serait entran dans une
poursuite infructueuse  des distances inconnues, Moreau prit le parti
de s'arrter, et de choisir une position, calcule sur l'tat prsent
des choses. M. de Kray, sans vouloir lui donner la bonne nouvelle de
la victoire de Marengo, qui n'tait pas encore connue dans le camp des
Franais, lui fit annoncer cependant la suspension d'armes conclue en
Italie, et lui proposa d'en stipuler une pareille en Allemagne.
Moreau, souponnant ds lors que de grands vnements s'taient passs
au del des Alpes, ne doutant pas qu'ils ne fussent heureux, et
s'attendant  recevoir  chaque instant un courrier qui les lui
apprendrait, ne voulut rien conclure avant de les connatre, et
surtout avant d'avoir conquis de meilleurs cantonnements pour ses
soldats. Il prit la rsolution de repasser le Danube, de confier 
Richepanse l'investissement des deux principales places situes sur ce
fleuve, Ulm et Ingolstadt, de se porter avec le gros de son arme au
del du Lech, d'occuper Augsbourg et Munich, de s'assurer ainsi une
partie de la Bavire pour vivre, de conqurir enfin les ponts de
l'Isar, et toutes les routes qui aboutissent  l'Inn.

[En marge: Mort du grenadier Latour-d'Auvergne.]

Moreau repassa donc le Danube et le Lech par Donauwerth et Rhain,
porta ses divers corps par Pottmess et Pfaffenhofen, jusqu'aux bords
de l'Isar. Il occupa sur ce fleuve les points de Landshut, Moosburg,
Freisingen, et dtacha Decaen sur Munich, lequel y entra comme en
triomphe le 28 juin. Pendant qu'il excutait ce mouvement, les deux
armes se rencontrrent une dernire fois, et se heurtrent 
l'improviste dans un combat sans but. Ce fut  Neubourg, sur la rive
droite du Danube, pendant que les uns et les autres marchaient sur
l'Isar. Une division franaise, engage trop loin du reste de l'arme,
eut  soutenir un combat long et acharn, dans lequel elle finit par
triompher, aprs avoir fait la perte la plus sensible, celle du brave
Latour-d'Auvergne. Cet illustre soldat, honor par le gnral
Bonaparte du titre de Premier grenadier de France, fut tu d'un coup
de lance au coeur. L'arme versa des larmes sur sa tombe, et ne quitta
le champ de bataille qu'aprs lui avoir lev un monument.

Le 3 juillet (14 messidor), Moreau tait au milieu de la Bavire,
bloquant Ulm et Ingolstadt, sur le Danube, et occupant sur l'Isar
Landshut, Moosburg, Freisingen et Munich. C'tait le moment de songer
enfin au Tyrol, et d'enlever au prince de Reuss les fortes positions
dont il tait matre le long des montagnes, aux sources de l'Iller, du
Lech, de l'Isar, positions au moyen desquelles il pouvait toujours
inquiter les Franais. Sans doute il n'tait pas trs-dangereux,
mais sa prsence nous obligeait  faire des dtachements
considrables, et il devenait un sujet de proccupation continuelle
pour notre aile droite. Dans ce but, le gnral Molitor fut renforc,
et reut les moyens d'attaquer les Grisons et le Tyrol. Les positions
de Fussen, Reitti, Immenstadt, Feldkirch, furent successivement
enleves d'une manire prompte et brillante, et notre tablissement
sur l'Isar se trouva ainsi parfaitement consolid.

[En marge: Suspension d'armes en Allemagne.]

M. de Kray avait repass l'Isar, et s'tait port derrire l'Inn,
occupant en avant de ce fleuve le camp d'Ampfing, les ttes de pont de
Wasserbourg et de Muhldorf. On tait  la mi-juillet (fin de
messidor). Le gouvernement franais avait laiss au gnral Moreau la
libert d'agir  son gr, et de poser les armes quand il le jugerait
convenable. Il crut avec raison qu'il ne convenait pas d'tre seul 
se battre. Le repos dont jouissaient les soldats d'Italie, faisait
envie aux soldais d'Allemagne; de plus, l'arme du Rhin, porte entre
l'Isar et l'Inn, avait une position beaucoup plus avance que l'arme
d'Italie, et avait ainsi un de ses flancs dcouvert. Bien qu'une
stipulation de la convention d'Alexandrie interdt aux Franais comme
aux Autrichiens de porter des dtachements en Allemagne, il pouvait se
faire qu'une telle stipulation ne ft pas exactement observe, et que
l'arme du Rhin et bientt sur les bras une augmentation imprvue
d'ennemis. Moreau, qui avait reu plusieurs propositions de M. de
Kray, se dcida enfin  les couter, et, le 15 juillet (26 messidor),
consentit  signer  Parsdorf, lieu plac en avant de Munich, une
suspension d'armes conforme  peu prs  celle d'Italie.

Les deux armes devaient se retirer chacune derrire une ligne de
dmarcation, qui, partant de Balzers dans les Grisons, longeait le
Tyrol, courait entre l'Isar et l'Inn,  gale distance de ces deux
rivires, venait tomber  Wilshofen sur le Danube, remontait ce fleuve
jusqu' l'embouchure de l'Alt-Mhl, suivait l'Alt-Mhl, la Rednitz, le
Main jusqu' Mayence. Les places de Philipsbourg, Ulm, Ingolstadt,
restaient bloques; mais elles devaient tous les quinze jours recevoir
une quantit de vivres, proportionne  la force de leurs garnisons.
Les deux armes avaient douze jours pour se prvenir, en cas de
reprise des hostilits. L'arme franaise avait ainsi pour se nourrir
la Franconie, la Souabe et une grande partie de la Bavire. Nos
soldats, placs sur le Mincio d'un ct des Alpes, sur l'Isar de
l'autre ct, allaient se ddommager dans les riches plaines de
l'Italie et de l'Allemagne de leurs privations et de leurs travaux.
Ces braves soldats l'avaient mrit par les plus nobles exploits qui
eussent encore signal les armes franaises. L'arme du Rhin, bien
qu'elle n'et pas jet un aussi grand clat que l'arme d'Italie,
s'tait signale nanmoins par une campagne conduite avec autant de
sagesse que de vigueur. Le dernier grand vnement de cette campagne,
le passage du Danube  Hochsttt, pouvait prendre place  ct des
beaux faits d'armes de notre histoire militaire. L'opinion qui, en
1799, n'avait pas t favorable  Moreau, tait devenue en 1800
presque partiale en sa faveur. Aprs le nom du gnral Bonaparte, et
bien loin, il est vrai, mais  une distance  laquelle les places
taient belles encore, on plaait sans cesse le nom du gnral Moreau;
et comme l'opinion est mobile, ce dernier effaait cette anne le
vainqueur de Zurich, par lequel il avait t effac l'anne
prcdente.

La nouvelle des heureux succs de l'arme du Rhin complta la
satisfaction produite par les succs extraordinaires de l'arme
d'Italie, et changea en certitude les esprances de paix qui
remplissaient les esprits. La joie tait gnrale. Les fonds publics,
qualifis cinq pour cent, qui se vendaient  13 francs avant le 18
brumaire, taient monts  40. Un arrt des Consuls annona aux
rentiers que le premier semestre de l'an IX, celui qui devait choir
le 22 septembre 1800, leur serait pay intgralement en argent:
heureuse nouvelle, qui depuis long-temps n'avait pas t donne aux
infortuns cranciers de l'tat! On attribuait tous ces biens aux
armes, aux gnraux qui les avaient conduites, mais principalement au
jeune Bonaparte, qui venait  la fois de gouverner et de combattre
d'une manire galement suprieure. Aussi la fte du 14 juillet, l'une
des deux solennits rpublicaines conserves par la Constitution,
fut-elle clbre avec un grand clat. Une crmonie magnifique tait
prpare aux Invalides. Le musicien Mhul avait compos de beaux
chants, et on avait fait venir pour les excuter les premiers
chanteurs de l'Italie,  laquelle on commenait alors  prendre ses
chefs-d'oeuvre et ses artistes. Aprs avoir entendu ces chants sous le
dme des Invalides, le Premier Consul, accompagn d'un nombreux
tat-major, se rendit au milieu du Champ-de-Mars pour recevoir la
garde consulaire. Elle arrivait le matin mme, couverte de poussire,
ses vtements en lambeaux, n'ayant cess de marcher depuis le
lendemain de la bataille de Marengo, pour tre exacte au rendez-vous
que le Premier Consul lui avait donn pour le 14 juillet. Elle
apportait aux Invalides les drapeaux pris dans la dernire campagne,
afin de les joindre au dpt commun de nos trophes. La foule, qui
bordait les deux cts du Champ-de-Mars, se prcipita pour voir de
plus prs les hros de Marengo. L'ivresse pousse au comble faillit
amener des accidents. Le Premier Consul fut long-temps press dans
cette mle populaire. Il rentra aux Tuileries entour de la multitude
attache  ses pas. La journe fut consacre tout entire  des
rjouissances publiques.

Quelques jours aprs, le 21 juillet (2 thermidor), on annona
l'arrive du comte de Saint-Julien, officier de confiance de
l'empereur d'Allemagne, charg de porter  Paris la ratification de la
convention d'Alexandrie, et de confrer avec le Premier Consul sur les
conditions de la prochaine paix. On ne douta plus alors de la
conclusion de cette paix si dsire, qui devait mettre fin  la
seconde coalition. La France, on peut le dire, n'avait jamais vu
d'aussi beaux jours.

FIN DU QUATRIME LIVRE ET DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME PREMIER.


     LIVRE PREMIER.

     CONSTITUTION DE L'AN VIII.

     Entre en fonctions des Consuls provisoires.--Partage
     d'attributions entre M. Sieys et le gnral Bonaparte.--Le
     gnral s'empare de l'administration des affaires, et laisse  M.
     Sieys le soin de rdiger la nouvelle Constitution.--tat de la
     France en brumaire an VIII.--Dsordre de l'administration et des
     finances.--Profonde misre des armes.--Troubles en
     Vende.--Agitation du parti rvolutionnaire dans quelques villes
     du midi.--Premiers efforts des Consuls provisoires pour remettre
     l'ordre dans les diverses parties du gouvernement.--Nomination de
     MM. Cambacrs au ministre de la justice, Laplace, au ministre
     de l'intrieur, Fouch, au ministre de la police, de Talleyrand,
     au ministre des affaires trangres, Berthier, au ministre de
     la guerre, Forfait, au ministre de la marine, Gaudin, au
     ministre des finances.--Premires mesures
     financires.--Suppression de l'emprunt forc
     progressif.--Cration de l'agence des contributions directes, et
     confection immdiate des rles arrirs depuis plusieurs
     annes.--Cration des obligations des receveurs gnraux.--La
     confiance commence  se rtablir, les banquiers de Paris prtent
     au gouvernement les premiers fonds dont il a besoin.--Envoi d'un
     secours aux armes.--Actes politiques des Consuls
     provisoires.--Rvocation de la loi des otages, largissement des
     prtres dtenus, et des naufrags de Calais.--Pourparlers avec
     les chefs du parti royaliste--Suspension d'armes en Vende,
     conclue avec MM. de Bourmont, d'Autichamp et de
     Chtillon.--Commencement de relations avec les cabinets
     trangers.--tat de l'Europe.--L'Angleterre et l'Autriche
     rsolues  continuer la guerre.--Paul Ier, irrit contre ses
     allis, est dispos  se retirer de la coalition, et  se
     rattacher au systme de neutralit, adopt par la
     Prusse.--Importance de la Prusse en ce moment.--Le gnral
     Bonaparte envoie  Berlin son aide-de-camp Duroc.--Bruits de
     paix.--Sensible amlioration dans l'tat matriel et moral de la
     France, par suite des premiers actes des Consuls provisoires.--On
     commence  s'occuper de la Constitution.--Projet de M. Sieys
     conu et mdit depuis long-temps.--Les listes de notabilit, le
     Snat conservateur, le Corps Lgislatif, le Tribunat, le grand
     lecteur.--Dsaccord entre M. Sieys et le gnral Bonaparte,
     relativement  l'organisation du pouvoir excutif.--Danger d'une
     rupture entre ces deux personnages.--Des intermdiaires les
     rapprochent.--Le grand lecteur est remplac par trois
     consuls.--Adoption de la Constitution de l'an VIII, et sa mise en
     vigueur fixe au 4 nivse an VII......................... 1  111


     LIVRE DEUXIME.

     ADMINISTRATION INTRIEURE.

     Constitution dfinitive du gouvernement consulaire.--Composition
     du Snat, du Corps Lgislatif, du Tribunat et du Conseil
     d'tat.--Dclaration du Premier Consul aux puissances de
     l'Europe.--Offres publiques de paix  l'Angleterre et 
     l'Autriche.--Proclamation adresse  la Vende.--Ouverture de la
     premire session.--Opposition naissante dans le
     Tribunat.--Discours des tribuns Duveyrier et Benjamin
     Constant.--Une majorit considrable accueille les projets des
     Consuls.--Nombreuses lois d'organisation.--Institution des
     prfectures et des sous-prfectures.--Cration des tribunaux de
     premire instance et d'appel.--Clture de la liste des
     migrs.--Rtablissement du droit de tester.--Loi sur les
     recettes et les dpenses.--Banque de France.--Suite des
     ngociations avec l'Europe.--Refus par l'Angleterre d'couter les
     propositions de paix.--Vive discussion  ce sujet dans le
     Parlement britannique.--L'Autriche fait un refus plus doux, mais
     aussi positif que celui de l'Angleterre.--Ncessit de
     recommencer les hostilits.--Ne pouvant ramener les puissances
     belligrantes, le Premier Consul tche de s'attacher la Prusse,
     et s'explique franchement avec elle.--Il s'applique  terminer la
     guerre de la Vende avant d'ouvrir la campagne de
     1800.--Situation des partis en Vende.--Conduite de l'abb
     Bernier.--Paix, de Montfaucon.--MM. d'Autichamp, de Chtillon, de
     Bourmont, Georges Cadoudal se rendent  Paris et voient le
     Premier Consul.--M. de Frott est fusill.--Soumission dfinitive
     de la Vende.--Les troupes sont achemines vers la
     frontire.--Fin paisible de la session de l'an VIII.--Rglement
     de police relatif  la presse.--Crmonie funbre  l'occasion de
     la mort de Washington.--Le Premier Consul va s'tablir au palais
     des Tuileries.......................................... 112  226


     LIVRE TROISIME.

     ULM ET GNES.

     Prparatifs de guerre.--Forces de la coalition en 1800.--Arme du
     baron de Mlas en Ligurie, du marchal de Kray en Souabe.--Plan
     de campagne des Autrichiens.--Importance de la Suisse dans cette
     guerre.--Plan du gnral Bonaparte.--Il forme la rsolution de se
     servir de la Suisse pour dboucher dans le flanc de M. de Kray,
     et sur les derrires de M. de Mlas.--Rle qu'il destine 
     Moreau, et qu'il se destine  lui-mme.--Cration de l'arme de
     rserve.--Instructions  Massna.--Commencement des
     hostilits.--Le baron de Mlas attaque l'arme de Ligurie sur
     l'Apennin, et la spare en deux moitis, dont l'une est rejete
     sur le Var, l'autre sur Gnes.--Massna, renferm dans Gnes, s'y
     prpare  une rsistance opinitre.--Description de
     Gnes.--Combats hroques de Massna.--Instances du Premier
     Consul auprs de Moreau, pour l'engager  commencer les
     oprations en Allemagne, afin de pouvoir secourir Massna plus
     tt.--Passage du Rhin sur quatre points.--Moreau russit  runir
     trois corps d'arme sur quatre, et tombe  Engen et Stokach sur
     les Autrichiens.--Batailles d'Engen et de Moesskirch.--Retraite
     des Autrichiens sur le Danube.--Affaire de Saint-Cyr 
     Biberach.--M. de Kray s'tablit dans le camp retranch
     d'Ulm.--Moreau manoeuvre pour l'en dloger.--Plusieurs faux,
     mouvements de Moreau, qui ne sont heureusement suivis d'aucun
     rsultat fcheux.--Moreau enferme dfinitivement M. de Kray dans
     Ulm, et prend une forte position en avant d'Augsbourg, afin
     d'attendre le rsultat des vnements d'Italie.--Rsum des
     oprations de Moreau.--Caractre de ce gnral......... 227  349


     LIVRE QUATRIME.

     MARENGO.

     Le Premier Consul attend avec impatience les nouvelles
     d'Allemagne.--Ces nouvelles arrives et annonant des succs, il
     se dcide  partir pour l'Italie.--Dtresse de la garnison de
     Gnes porte au comble.--Constance de Massna.--Le Premier Consul
     se hte de venir  son secours, en excutant le projet de passer
     les grandes Alpes.--Dpart du Premier Consul, sa feinte
     apparition  Dijon, son arrive  Martigny, dans le
     Valais.--Choix du Saint-Bernard pour franchir la grande
     chane.--Moyens imagins pour transporter l'artillerie, les
     munitions, les vivres et tout le matriel.--Commencement du
     passage.--Difficults inoues surmontes par le dvouement des
     troupes.--Obstacle imprvu du fort de Bard.--Surprise et douleur
     de l'arme  la vue de ce fort, jug d'abord
     imprenable.--L'infanterie et la cavalerie font un dtour, et
     vitent l'obstacle.--L'artillerie, trane  bras, passe sous le
     feu du fort.--Prise d'Ivre, et dploiement de l'arme dans les
     plaines du Pimont avant que les Autrichiens se soient douts de
     son existence et de sa marche.--Passage simultan du
     Saint-Gothard par le dtachement form des troupes
     d'Allemagne.--Plan du gnral Bonaparte une fois descendu en
     Lombardie.--Il se dcide  se rendre  Milan pour rallier les
     troupes venues d'Allemagne, et envelopper ensuite M. de
     Mlas.--Longues illusions de M. de Mlas dtruites tout 
     coup.--Douleur de ce vieux gnral.--Ses ordres incertains
     d'abord, puis positifs, d'vacuer les bords du Var et les
     environs de Gnes.--Dernires extrmits de
     Massna.--L'impuissance absolue de nourrir les soldats et le
     peuple de Gnes l'ont rduit  se rendre.--Belle
     capitulation.--Gnes prise, les Autrichiens se concentrent en
     Pimont.--Importance de la route d'Alexandrie 
     Plaisance.--Empressement des deux armes  occuper
     Plaisance.--Les Franais y arrivent les premiers.--Position de la
     Stradella, choisie par le Premier Consul pour envelopper M. de
     Mlas.--Attente de quelques jours dans cette position.--Croyant
     que les Autrichiens lui ont chapp, le Premier Consul va les
     chercher, et les rencontre  l'improviste dans la plaine de
     Marengo.--Bataille de Marengo, perdue et regagne.--Heureuse
     inspiration de Desaix et sa mort.--Regrets du Premier
     Consul.--Dsespoir des Autrichiens, et convention d'Alexandrie,
     par laquelle ils livrent l'Italie et toutes ses places  l'arme
     franaise.--Quelques jours employs  Milan, par le Premier
     Consul,  rgler les affaires d'Italie.--Conclave  Venise, et
     promotion de Pie VII  la papaut.--Retour du Premier Consul 
     Paris.--Enthousiasme excit par sa prsence.--Suite des
     oprations sur le Danube.--Passage de ce fleuve au-dessous
     d'Ulm.--Victoire d'Hochsttt.--Moreau conquiert toute la Bavire
     jusqu' l'Inn.--Armistice en Allemagne comme en
     Italie.--Commencement des ngociations de paix.--Arrive  Paris
     de M. de Saint-Julien, envoy par l'empereur d'Allemagne.--Fte
     du 14 juillet aux Invalides............................ 350  489


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 1 / 20), by Adolphe Thiers

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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