Project Gutenberg's Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman, by Jules Tellier

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Title: Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman

Author: Jules Tellier

Release Date: January 18, 2009 [EBook #27831]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DEUX PARADIS D'ABD-ER-RHAMAN ***




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          LES

      DEUX PARADIS

           D'

      ABD-ER-RHAMAN

      JULES TELLIER


          PARIS

 Chez MILE PAUL frres, diteur,
rue du faubourg Saint-Honor, 100

          MCMXXI

           LES

       DEUX PARADIS

            D'

       ABD-ER-RHAMAN




I


Rien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne
algrienne.  Constantine, il est des moments o l'on pourrait se croire
dans les pays du Nord. Les rues sont noires et l'atmosphre ple; on a
autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue; on patauge et on
grelotte. Mille choses pourtant vous rappellent que vous tes en
Afrique: des burnous blancs circulent, accompagns parfois d'un
parapluie vert; des indignes, plus soucieux de leur chaussure que de
leur personne, marchent pieds nus, avec leurs sandales  la main; des
Kabyles, juchs sur leurs mulets, vous crient Blek! d'une voix
ennuye; a et l, un troupeau de chvres, guid par un vieillard
biblique, dfile avec lenteur devant les cafs o les Roumis
s'absinthent, protgs par les portes bien closes; et l-haut, sur le
minaret dont la partie suprieure se perd dans la brume blanche, un
muezzin qu'on ne voit pas hurle mlancoliquement aux quatre coins de
l'horizon...




II


C'tait le soir d'un de ces jours-l. On tait en dcembre; la nuit
tait tombe, et le temps tait brumeux et froid. Pourtant le vieux
tleb Abd-er-Rhaman-Ben-Lounis se promenait seul, par les ruelles
tortueuses du quartier arabe; et il ne semblait pas qu'il se soucit du
froid ni de la brume. Il allait lentement, le vieux tleb, appuy sur
son bton, son visage disparaissant  demi sous le capuchon du burnous,
sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine, pareil ainsi aux
derviches qu'on voit dans les images. Les ruelles o il passait taient
troites, raboteuses, mal ou point claires, avec des pentes subites et
des angles brusques, tantt couvertes et tantt non.  et l on
distinguait de vagues formes blanches, accroupies dans l'enfoncement des
portes ou couches sur le rebord des hnoutts. Le vieux tleb, marchant
toujours, arriva  cette rue, parallle au ravin, qui traverse le
quartier dans toute sa longueur, et il la suivit; mais aprs avoir fait
quelques pas dans la direction de l'antique porte Bb-el-Gebi, il
s'arrta devant une maison basse blanchie  la chaux, ressemblante 
toutes les autres.

"C'est bien l", murmura-t-il; et, tandis que de trs vieux souvenirs
lui revenaient  l'esprit, il demeura longtemps immobile, les yeux fixs
sur cette maison dans ces tnbres.




III


C'tait bien dans cette maison, en effet, que soixante ans plus tt le
viel Abd-er-Rhaman avait t  l'cole pour la premire fois, avec une
foule d'autres enfants  la tte rase, gravement vtus dj du burnous
blanc  capuchon, pareils  de petites caricatures gracieuses et
solennelles.

Abd-er-Rhaman tait un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, un
de ces Berbres dont le type tmoigne clairement d'anciennes
immigrations celtiques dans l'Afrique du Nord. De tous les coliers qui
venaient l il tait le plus curieux de savoir. Aussi, plus tard, il
tudia sous bien d'autres matres, et il apprit bien d'autres choses. Et
comme il tait riche, parvenu  l'ge d'homme, il ne fut point forc de
pratiquer un mtier pour vivre, et pendant de longues annes il continua
paisiblement ses lectures et ses tudes.

Mais les Franais entrrent un jour  Constantine, et ces nouveaux venus
firent perdre  Abd-er-Rhaman toute la paix de son esprit. Son ducation
les lui faisait har, et cependant on ne sait quelle sympathie
l'attirait vers eux. Il apprit leur langue et lut leurs livres.
Jusque-l, il avait cru au Koran d'une foi absolue; mme il avait 
peine imagin qu'on pt n'y point croire. Sans doute, il avait de tout
temps connu des juifs; mais les juifs n'taient pas pour lui des hommes.
Les chrtiens le troublrent profondment. Leurs opinions s'emparrent
de sa pense, et n'en sortirent plus. Chaque jour il conut quelque
doute nouveau; et  la fin il ne resta presque plus rien en lui de la
foi du temps jadis.




IV


Ce soir-l le vieux tleb tait plus que jamais tourment par ses
doutes; et c'est pourquoi le dsir lui tait venu de revoir la maison
o, tout enfant, il avait commenc  apprendre la parole du prophte.
Mais cette vue ne fit que l'attrister davantage, et, en reprenant sa
marche, il ne put s'empcher de retomber dans ses rflexions.

Avant de sortir, il avait relu la belle et trange page du Koran sur
Marie, mre de Jsus: "Fais mention de Myriam quand elle s'loigna de sa
famille, et qu'elle se dirigea du ct oriental..." Malgr lui, il
songeait  cet Assa que les juifs avaient crucifi et qu'adoraient les
chrtiens. Ne pouvait-il tre vraiment le fils de Dieu? D'aprs le Koran
mme, un ange annona sa naissance  Myriam, et elle le conut par une
opration surnaturelle. Allah avait-il jamais autant fait pour un autre
prophte? Et une telle faveur ne rvlait-elle pas un tre unique,
suprieur  tout le reste des hommes?

La mission de Mohammed, aprs tout, n'tait pas si bien prouve.
Lui-mme dans le Koran dclarait  vingt reprises qu'il n'avait pas reu
d'Allah le don des miracles. Assa le possdait, lui. Il gurissait les
lpreux et les aveugles de naissance; et mme, avec un peu de boue, il
faonna un oiseau qui se mit  voler.

Passe encore qu'Allah et refus le don des miracles  Mohammed; mais
lui avait-il vraiment accord celui de connatre l'avenir? Les
prdictions du prophte ne se vrifiaient plus. "Si les infidles vous
combattent, avait-il dit, ils ne tarderont pas  prendre la fuite; ils
ne trouveront ni secours ni protecteur." Or, les chrtiens avaient
vaincu les croyants dans presque toutes les batailles; ils taient en
Afrique depuis cinquante ans, et on n'esprait point les en chasser de
sitt. La parole de Mohammed tait donc convaincue de fausset,-- moins
pourtant qu'Allah ne voult, en donnant la victoire aux chrtiens, punir
son peuple de ses fautes, ou peut-tre prouver sa fermet dans la foi.

Comment sortir de tous ces doutes? Plus Abd-er-Rhaman mditait, plus il
lui semblait difficile de dcider entre les deux religions. La question
tait grave, pourtant. L'vangile le menaait de l'enfer s'il doutait de
la divinit de Jsus; le Koran le menaait du Gehennam s'il ne croyait
point  la mission de Mahomet.

En songeant  tout cela, le vieux tleb continuait sa promenade. Rien ne
le rappelait au logis, car jamais il n'avait pris de femme, et il
n'tait attendu que de ses serviteurs. Aussi, du quartier Arabe, il
monta jusqu' la rue Nationale, et de la rue Nationale jusqu' la rue de
France. C'tait, en un quart d'heure, passer, pour ainsi dire, d'un
monde  un autre. Tout  l'heure, dans les ruelles barbares, voisines du
ravin, il et pu se croire encore aux temps de son enfance, ou mme,
s'il et voulu, au sicle du Sultan Haroun-er-Raschid. Maintenant, il
tait, dans une ville tout europenne. Les Franais, toujours presss
d'aller on ne sait o, le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir,
clair par des rverbres disposs  distances gales. Au milieu du
brouillard, brillaient les talages des "magasins de nouveauts" et les
bocaux rouges et verts des pharmacies  l'instar de Paris. Il arriva sur
la place Nemours. Des nacres stationnaient devant le thtre. Comme
c'tait l'entr'acte, il y avait foule sur les marches de l'difice,
inaugur depuis peu. Une grande affiche rouge lui apprit qu'on
reprsentait _Madame Favard_.

Il sentait obscurment une corrlation entre sa destine et celle de
cette Constantine o il avait toujours vcu. Depuis l'arrive des
Roumis, elle avait autant chang que lui et il avait autant chang
qu'elle. Comme son esprit, aprs avoir t jadis simple et harmonieuse,
elle tait aujourd'hui trouble et composite; et les choses nouvelles,
en se substituant  et l, aux choses anciennes avaient produit dans
les rues de la ville le mme mlange incohrent et disparate que dans le
cerveau du tleb.

Il se promena longtemps dans la rue de France, bien que le brouillard et
le froid eussent encore augment. Quand il reprit enfin le chemin de sa
maison, la nuit tait dj avance. Le silence tait absolu. Seulement,
dans les sombres ruelles, on entendait de loin en loin le ahan rythm
d'un boulanger arabe, qu'on pouvait voir travailler, demi-nu, en
regardant  travers les planches mal jointes du hnoutt.




V


Le lendemain, le vieil Abd-er-Rhaman ne put se lever. Il avait trop
prolong sa promenade nocturne. Une pleursie se dclara, et s'aggrava
jusqu' ne plus laisser d'espoir.

Abd-er-Rhaman, tendu sur son lit, trs sombre, ne rpondait pas mme
aux paroles d'encouragement de ses serviteurs, et des quelques amis qui
venaient le voir. Maintenant qu'il se sentait mourir, ses incertitudes
lui revenaient plus poignantes. Il tait moins tourment par la douleur
que par le doute; il avait moins peur de la mort que de la vie future.

Enfin, un soir, comme il tait au plus mal, le domestique multre qui le
veillait le vit sourire tout  coup. Le vieillard avait trouv un moyen
d'assurer son salut, en dpit de ses doutes, un expdient  la fois
subtil et naf, comme ceux des enfants ou des sauvages.

--Frach, dit-il, envoie quelqu'un me chercher le premier prtre de la
grande mosque des chrtiens; et surtout, qu'on veille bien  ce que
personne ne le voie entrer.

Lorsqu'il fut seul avec le prtre, Abd-er-Rhaman lui dclara qu' son
lit de mort, il entendait embrasser la foi chrtienne. Aprs quelques
interrogations, le prtre le jugea digne de recevoir les sacrements; il
le baptisa et le fit communier.

--Mon fils, lui dit-il ensuite, ayez confiance en Christ, car c'est lui
le matre qui paie l'ouvrier de la dernire heure  l'gal de ceux de la
premire, et c'est lui le berger qui se sent plus de tendresse pour la
brebis retrouve que pour celles qui sont toujours restes au bercail.

--Frach, dit Abd-er-Rhaman, ds que le prtre l'eut quitt, commande
qu'on m'aille chercher l'iman de la mosque de Sidil-Akdar.

Lorsque l'iman fut prs de lui, Abd-er-Rhaman lui dclara qu'il mourait
en fidle croyant, et lui demanda la bndiction mahomtane.

--Mon fils, lui dit l'iman, je te connais. Tu n'es pas un de ces
musulmans livrs aux vices qui subiront pendant sept mille ans les
tourments du Gehennam, avant de pntrer dans le jardin des bienheureux.
Tu ne t'es pas adorn au vin ni aux boissons fermentes; tu as observ
les jenes, les prires et les ablutions; tu as fait l'aumne aux
prtres et aux pauvres: tu jouiras de la rcompense que tes oeuvres t'ont
mrite. Je te bnis au nom du Clment et du Misricordieux, et de
Mohammed qui est son prophte!

Et, avant de sortir, il tendit solennellement ses deux mains au-dessus
de la face ple et dcharne du mourant.

Pendant les heures qui suivirent, le vieux tleb, qui s'affaiblissait de
plus en plus, adressa tour  tour des prires ferventes  Assa et 
Mohammed. Cette nuit-l, par un prodige unique, il eut vraiment deux
croyances, absolues toutes les deux: car il ne les comparait plus et ne
s'arrtait plus  leurs contradictions: il se contentait de songer
sparment  chacune d'elles, et d'y adhrer de toutes les forces de son
me.

Un grand frisson le traversa, et il connut qu'il allait mourir. Il se
souleva  demi sur sa couche, et il eut encore la force de se
recommander  voix haute  ses deux matres, en un double lan de foi et
d'amour:

--Sidi Assa, prends piti de moi au moment o je vais paratre devant
Dieu dont tu es vraiment le fils!--Sidi Mohammed, ne m'abandonne pas au
moment o je vais tre jug par Allah, dont tu es vraiment le prophte!

Ce dernier effort l'puisa. Il retomba inerte. Il tait mort.

Au mme moment, l'me d'Abd-er-Rhaman s'leva dans l'air suprieur,
laissant les prtres des deux religions se disputer ici-bas son
enveloppe mortelle.




VI


L'me d'Abd-er-Rhaman tait une vapeur subtile, transparente, figurant
exactement le corps qu'elle avait habit. Le vieux tleb avait toujours
sa longue barbe grise et son front chauve. Seulement, il tait nu, et
deux ailes lui taient venues sur le dos.

En se balanant dans l'air, il regarda d'abord avec complaisance les
maisons de Constantine, qui se massaient confusment au-dessous de lui.
Quand il leva les yeux, il aperut deux anges qui venaient de deux
points opposs de l'horizon. En un clin d'oeil, l'un fut  sa droite et
l'autre  sa gauche. Le premier tait un ange blanc, d'une beaut si
douce qu'on ne peut l'exprimer. Le second tait beau aussi, mais d'une
beaut sombre; et tout son corps tait noir comme l'bne. Le premier
tenait une palme, et c'tait Raphal, qui est l'Ange-de-la-Gurison pour
les chrtiens. Le second tenait une couronne, et c'tait Azral, qui est
l'Ange-de-la-Mort pour les Musulmans.

--Abd-er-Rhaman, dit Raphal, prends cette palme, et suis-moi dans le
paradis de Jsus.

--Abd-er-Rhaman, dit Azral, prends cette couronne, et suis-moi dans le
paradis de Mahommed.

--Esprits, leur rpondit Abd-er-Rhaman, pourquoi me tromper ainsi et
vous jouer de moi? Pendant mon existence terrestre, je n'ai pas su
dcouvrir quelle religion tait la vraie; mais jamais je n'aurais
imagin qu'un tel doute pt me suivre au milieu des habitants du ciel.

Raphal sourit en entendant ces paroles.

--Abd-er-Rhaman, dit-il, sache enfin qu'aucune religion n'est plus vraie
que les autres, parce que toutes sont galement, vraies  la fois.
Toutes les croyances de l'homme enfantent leurs objets. Le paradis et
l'enfer de Jsus existent vraiment pour les chrtiens, et vraiment aussi
le Jardin et la Ghenne de Mahomet pour les musulmans. La ralit dans
l'au-del se modle pour chacun de vous sur le songe qu'il a fait sur
terre; et c'est de ce que vous avez rv pendant la vie que se compose
votre destin aprs la mort. L'homme qui a cru  une religion l'a rendue
vraie pour lui en y croyant; et il est jug par elle. S'il est digne de
rcompense d'aprs son systme, il jouit prcisment du bonheur qu'il a
espr; s'il est digne de punition d'aprs sa doctrine, il subit
prcisment les tortures dont il a eu peur. Or tu as vcu d'une vie
innocente et candide entre toutes, et jusque dans la vieillesse ton me
est reste blanche comme celle d'un petit enfant. En mme temps, plus
avis que tous les autres hommes, tu as fait deux rves, tu as accompli
d'un coeur soumis les prescriptions matrielles de deux religions, et au
dernier moment au moins tu as eu un lan de foi sincre vers chacune
d'elles. Aprs une vie comme la tienne, celui-l est en rgle avec
Christ qui rclame les sacrements chrtiens, et qui invoque avec foi le
nom du Sauveur; celui-l est en rgle avec Mahomet qui reoit la
bndiction musulmane, et qui invoque avec foi le nom du Prophte. Tu es
galement pur,  Abd-er-Rhaman, soit qu'on te juge par l'une ou par
l'autre de tes deux croyances; et c'est pourquoi tu peux maintenant
choisir entre deux faons d'tre heureux  jamais.

Abd-er-Rhaman, immobile dans les airs entre ses deux compagnons,
regardait la terre tout en coutant Raphal, et se taisait. Quand il
releva la tte pour parler, sa dcision tait prise; il allait choisir
d'entrer dans le paradis de Mohammed. Mais il regarda Raphal avant de
rpondre, et soudain il changea de pense. Raphal tait trs beau et le
regardait trs doucement. Abd-er-Rhaman demanda au bel ange de le
conduire dans le paradis de Jsus.

--Soit, dit Azral souriant  son tour. Mais si jamais tu te fatigues du
bonheur qu'il va t'offrir, viens seulement  la porte de son paradis et
appelle-moi. Je te conduirai dans le jardin du prophte.




VII


C'tait un lieu sduisant au premier abord que celui o Raphal
conduisit Abd-er-Rhaman. Des trnes y taient disposs en nombre infini;
chaque lu en avait un qui lui tait assign, et Abd-er-Rhaman eut le
sien comme les autres.

D'abord, il resta longtemps  sa place, immobile et comme en extase. Des
milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au Trs-Haut,
en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth. Leurs instruments
rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments
terrestres de mme nature, et leur chant tait plus doux mille fois que
n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol. Si Abd-er-Rhaman et
connu l'Empyrologie et le trait des Occupations des Saints, il et
srement avou sans difficult que la musique cleste mritait le bien
qu'en dit Henao, et que les voix des lus n'taient point indignes des
loges qu'en fait Henriquez.

Cependant, peu  peu, le ravissement se dissipa, et Abd-er-Rhaman
n'prouva plus qu'un plaisir assez calme. Il en vint mme  se sentir
un peu lass par tant de musique; il lui semblait que si on et
interrompu le concert un moment, il en et joui davantage ensuite. Mais
le concert du paradis ne s'interrompt jamais: de loin en loin, un choeur
de chrubins se substitue  un choeur de sraphins; des bienheureux
viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigus; et c'est tout.
Le nombre des excutants reste toujours le mme, et le bruit qu'ils font
n'augmente ni ne dcrot, car il serait peu sant de chanter tantt plus
haut et tantt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir,
et d'adresser un hommage changeant  Celui qui ne change jamais. C'est
le Zabour du saint roi David que les phalanges clestes chantent ainsi
en choeur; quand on est arriv  la fin du vieux recueil, on revient tout
de suite au commencement; et il n'y a point de raison pour que cela
finisse.

Le lieu, d'ailleurs, offrait d'autres ressources. Abd-er-Rhaman se mit 
errer  travers le paradis, suivant des yeux les anges qui glissaient de
tous cts, lgrement vtus de longues robes blanches, avec des
ceintures d'or et des toiles vertes.

Les anges sont fort beaux, et le jsuite Crasset ne s'est point avanc
trop en crivant qu'il y a grand plaisir  les voir, et que rien parmi
nous n'approche de leur beaut. Malheureusement, comme un ange n'est
point agit d'motions diverses, on ne voit point non plus d'expressions
diffrentes se succder sur son visage; et sa beaut immobile est plus
semblable  celle d'une figure peinte qu' celle d'un tre vivant. En
outre, comme dans l'me de tous les anges habitent des vertus
identiques, un charme identique aussi est rpandu sur leurs traits, et
il arrive qu'ils se ressemblent tous, et qu'aprs en avoir vu un on peut
se dispenser de regarder tous les autres. Ils sont diviss en neuf
choeurs, il est vrai; mais rien n'est semblable  une Puissance comme une
Principaut, et, quelque attention qu'on y mette, on n'arrive pas
toujours  distinguer clairement une Domination d'une Vertu-des-Cieux.

Abd-er-Rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres. Il alla
contempler Dieu, et s'en fatigua de mme. Cela aussi tait toujours la
mme chose; et d'ailleurs, on ne voyait que trs vaguement.

Ses frres les bienheureux l'occuprent plus longtemps. Leur foule tait
curieuse, en effet, parce qu'elle tait trangement mle. S'il y en
avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable, il y en
avait d'autres, en grand nombre, dont l'aspect tait rbarbatif et le
regard patibulaire. Abd-er-Rhaman apprit que c'taient des voleurs et
des faussaires, des chourineurs et des assassins, des tueurs de femmes
et de petits enfants,  qui la peur avait donn au dernier moment le
repentir et la foi, et qui avaient reu les sacrements avant de marcher
au supplice. La calme existence du paradis n'avait pu modifier leur
traits; la frocit y subsistait, quelque peu attnue peut-tre et plus
vague, comme sur le visage d'un monstre endormi. Abd-er-Rhaman n'aimait
point se trouver face  face avec un de ces lus; il sentait bien,  la
faon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles, qu'ils n'avaient au
fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois; et il ne pouvait
s'empcher de songer que si les Esprits eussent t assez matriels pour
donner et recevoir des coups, le paradis du doux matre Galilen et eu
besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout  fait
inhabitable aux gens pacifiques.

Cependant, Abd-er-Rhaman, maintenant que ses oreilles s'habituaient au
retentissement de la musique cleste, commenait  percevoir des bruits
lointains qui ne l'avaient point frapp jusque-l. Il entendait comme
une grande rumeur, interminable et gmissante, et plus triste que la
voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les chemines, ou que celle de
la mer quand elle se brise sur les grves. Il demanda ce que c'tait; on
le lui dit. Cette rumeur lointaine tait compose de millions de
sanglots et de cris de rage; et c'tait la plainte des chrtiens morts
coupables suivant leur doctrine, et que faisait hurler les tortures de
l'enfer. Ces damns n'taient point tous de grands criminels. Un des
lus avaient parmi eux ses deux frres, et il conta leur histoire 
Abd-er-Rhaman. C'taient deux catholiques fervents. Le premier avait
toujours vcu en honnte homme, mais il tait mort subitement au milieu
d'une nuit d'amour illgitime; le second avait toujours vcu en homme de
bien, mais il avait pri de mort violente le lendemain du premier
vendredi o il avait nglig l'abstinence prescrite; et, tous les deux
subissaient maintenant les tourments que, pendant leur vie, ils avaient
cru rservs  l'homme en de tels cas.

Ces rcits, et cette rumeur lamentable entendue au loin, mirent au coeur
d Abd-er-Rhaman une grande tristesse et une grande piti; mais cette
piti et cette tristesse elles-mmes ne suffirent bientt plus 
l'occuper; et il sentit s'alourdir peu  peu sur sa pense le poids d'un
immense ennui.

Alors il interrogea les autres bienheureux, et il s'aperut qu'ils
taient tous possds d'un ennui gal, que tous taient accabls de la
monotonie de leur bonheur, et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux
qui ne ft rassasi de contempler toujours le mme ange, indfiniment
multipli, et d'entendre chanter toujours les mmes vers, aux sons
ternels de la harpe et du psaltrion.

--Mon fils, lui disait un jour un vieillard  longue barbe blanche, on
me nommait autrefois Raban-Maur, et j'tais clbre pour ma tristesse
autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de Fulda.
Mais, si triste que j'ai t sur terre, je le suis devenu bien davantage
encore depuis mille ans que j'habite au ciel. Ma fatigue a t en
grandissant de sicle en sicle, et elle est aujourd'hui sans bornes.
Depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un
 l'autre, comme tu fais dans l'inquitude de ton inaction. Je ne
m'loigne plus de ce sige o tu me vois; j'y passe des jours sans faire
un mouvement et des mois sans me lever. Ma seule consolation est de
songer que ces choses ne doivent pas durer toujours, et mon seul souci
de mesurer le temps qu'elles peuvent mettre encore  finir.

--H quoi! dit Abd-er-Rhaman, n'es-tu point immortel, et le paradis
doit-il finir un jour?

Le vieillard leva la tte et le regarda, puis il reprit, laissant tomber
de ses lvres les paroles abondantes, monotones et froides, comme le
ciel laisse tomber les neiges, sans les hter ni les ralentir, avec un
air d'inconsience et d'ennui:

--Chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rve
humain sur le mur de l'abme; mais pour enfanter un enfer et un paradis,
il ne suffit point d'un lan parti d'une me et d'un rayon sorti d'un
oeil; une croyance qui n'a qu'un fidle ne produit qu'un fantme
inconsistant et qu'une insaisissable bauche; et tout rve solitaire est
un rve perdu. Lorsqu'une doctrine n'est partage que par un trs petit
nombre d'hommes, ses adhrents se trouvent  leur mort dans le vide et
dans le noir, au milieu de vagues linaments sans matire et sans forme;
et comme c'est une loi de la nature que tout tre s'identifie avec le
milieu o il est jet, eux-mmes s'vanouissent aussitt et rentrent au
Nant. Mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixs  la fois sur le
mme rve, tous les rayons sortis de ces yeux se runissent et se
fcondent mutuellement; le rve se condense et devient ralit; et ceux
qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement ds qu'ils
sont morts. C'est ce qui nous est arriv,  nous tous qui sommes ici.
Prends-y bien garde, pourtant: ni ces choses, ni ces tres, ni ces
harpes, ni ces anges, rien de ce que tu vois n'a un principe propre
d'existence, et ne saurait durer par soi-mme; rien de tout cela ne peut
subsister si le rve qui l'a cr ne continue  l'entretenir. Or, ni toi
ni moi nous ne rvons plus, ni personne d'entre nos compagnons: car la
possession tue le dsir; et commencer  jouir, c'est finir de rver. Il
faut donc que ce soit le rve des hommes terrestres qui, en se
continuant sans trve, alimente la ralit de ce qui nous entoure, et
cela est ainsi en effet. Vois ce trne o je suis assis; considre ces
anges qui passent devant nous: ces objets, qui te semblent exister par
eux-mmes, reoivent  tout moment leur existence de l'extrieur. Ainsi,
lorsque tu tais sur la terre, tu regardais le disque de la lune, et tu
ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue
de rayons qui lui venaient du soleil. Que le soleil plisse, et la lune
deviendra moins brillante; que le soleil s'teigne, et la lune
disparatra  son tour. De mme, les paradis et les enfers perdent de
leur consistance  mesure que la croyance dont ils procdent s'affaiblit
parmi les hommes, et quand une religion meurt, le mme jour qui la voit
s'teindre sur terre voit aussi disparatre dans l'au-del les derniers
vestiges de ce qu'elle y avait cr. Et c'est la destine des damns
comme des lus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes,
et de l'accompagner dans sa disparition.

Voil comment beaucoup de paradis et d'enfers ont pri tour  tour, et
comment il ne reste plus rien du Valhalla des Scandinaves, ni de
l'Amenths des gyptiens. Les Champs-Elyses aussi et le Tartare des
vieux paens se sont vanouis ds qu'ils n'ont plus eu de croyants sur
la terre, et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrs dans le
nant. Et vraiment les innocents n'en ont pas t moins joyeux que les
coupables, ni les bienheureux moins satisfaits que les condamns.

Songes-y, en effet: le bonheur qu'ils avaient rv ne consistait que
dans le calme et dans la mmoire de leur existence terrestre. Que
dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un
tonneau, puis dans le Tibre, et qui croirait que le tonneau d'abord, et
le fleuve ensuite, en vont prendre la couleur et le got? Ils taient
pareils  cet insens, eux qui jetaient, pour l'occuper, dans l'ternit
vide, compose de myriades et de myriades d'annes, leur misrable, vie
d'un jour, avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir. Aussi,
quelle grandissante dception dans le coeur de ces lus! Il leur fallait
nourrir de longs sicles de rve avec le souvenir de quelques courtes
annes d'action; leur pense leur apparaissait plus mesquine,  mesure
que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long; le
contenu semblait de plus en plus disproportionn, en gard au contenant;
l'existence lysenne n'tait qu'une rallonge toujours plus inutile et
plus insipide  l'existence terrestre; et ceux-mmes qui avaient trouv
le plus intressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir
vcu. Achille aprs dix sicles de conversations avec Patrocle sur leurs
dix annes de combat devant Troie, n'tait pas moins exaspr par
l'ennui que Tantale par la soif; Didon, depuis mille ans qu'elle ne
faisait autre chose que de songer  la trahison d'Ene, tait aussi
lasse de rouler ses souvenirs en son coeur qu'Ixion de tourner sa roue
devant ses pas; et les potes eux-mmes, les potes divins dont a parl
Virgile, couchs sur les gazons ternels, se laissaient aller  une
oisivet morne, et prenaient en dgot leur lyre et leur art, lasss
qu'ils taient de se rciter leurs anciennes chansons, et ne trouvant
point de matire  en composer de nouvelles, parce que les choses autour
d'eux restaient toujours les mmes.

Nous aussi, nous sommes destins  disparatre avec tout ce qui nous
entoure; et cette disparition, qui sera complte le jour o il n'y aura
plus une me chrtienne chez les vivants d'en bas, nous y marchons
graduellement  mesure que la foi diminue parmi eux. Jadis, aux temps o
j'arrivai ici, nous avions tous des corps matriels et tangibles, et
c'tait avec de lourdes cls, en fer vritable, que Pierre faisait
tourner sur ses gonds la porte norme du paradis. Mais maintenant, nous
sommes, comme tu le vois, trs semblables  des ombres;  travers la
porte, devenue transparente, on aperoit distinctement le vide
extrieur; deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conserv leurs
auroles; et les feux mmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus
supportables qu'ils n'taient il y a cinq cents ans.

C'est ainsi,  Abd-er-Rhaman, que nous, qui sommes ici depuis longtemps,
de sicle en sicle nous nous sentons dcrotre et mourir, tels que des
restes de feu qui s'teignent dans la cendre, ou que des flocons de
neige qui se fondent sur les eaux. De corps que nous tions, nous sommes
devenus fantmes; ces fantmes deviendront fume, et cette fume
deviendra nant. Et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en
avoir dispos ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions chtis
ternellement de la niaiserie de notre rve mystique, et de nous avoir
rserv pour l'avenir le repos que nous aurions d lui demander ds
l'abord...

De tels discours n'taient point pour remettre la joie au coeur
d'Abd-er-Rhaman; et la tristesse du tleb ne fit en effet que grandir.

Du reste, il n'avait qu' vouloir pour changer de sjour; et ce
privilge tait fort envi des autres lus, de ceux-l surtout que le
scrupule avait fait vivre dans la continence. Comme,  sa place, ils se
seraient hts d'changer les mornes plaisirs de ce paradis de fantmes
contre les solides jouissances du jardin de Mahomet! Ils le lui
disaient, et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux, car
aucun regret n'gale en amertume celui des lus qui n'ont pas aim.
Abd-er-Rhaman, lui aussi, avait ide que la socit des houris lui
serait de plus de ressources que celle de ces ombres dsoles. Il se
dcida  partir. Une grande foule l'accompagna par curiosit jusqu' la
porte. Il cria: Azral!

Azral est un ange fort occup; mais il se dplace si rapidement qu'il
semble participer  l'ubiquit divine. En une seconde, il fut prs d
Abd-er-Rhaman; une seconde plus tard tous les deux avaient disparu. Ce
passage de l'ange noir donna  toutes les mes qui taient l un peu de
divertissement et d'oubli. On s'amusa un instant dans le paradis
chrtien: et cela fit que l'on s'y ennuya beaucoup plus aprs.




VIII


Abd-er-Rhaman avait t tourdi par la rapidit du vol d'Azral. Quand
il reprit connaissance, il n'avait plus prs de lui l'ange noir.

Il n'tait plus au pays des fantmes, et il n'tait plus un fantme
lui-mme. Son corps tait redevenu matriel, et ses pieds reposaient sur
un terrain solide. Du reste, la nuit tait profonde autour de lui. Un
vent chaud lui frappait la face, et il le sentait venir de l'ouverture
d'un gouffre trs proche. Il sentait aussi qu'il n'tait point seul en
ces tnbres silencieuses, mais entour de beaucoup d'tres qui comme
lui se taisaient et attendaient comme lui: et cette pense lui fit peur.

Brusquement, un jet de flamme s'lana du gouffre, pareil  un grand
oiseau rouge.  cette lueur subite, Abd-er-Rhaman vit une lame mince et
tranchante comme celle d'un rasoir, qui partait du sol mystrieux o il
se trouvait, et qui s'allongeait sur le gouffre  perte de vue. Malgr
lui, il songea au nouveau pont El-Kantara que les Roumis ont jet sur le
Rummel: ce support sommaire lui en fit apprcier l'asphalte, et cet
clairage initial lui en fit regretter les rverbres. C'tait l'endroit
terrible, tel que l'ont dcrit Yahia-ben-Salem et Mohammed-ben-Abdallah.
Ce pont tait le pont Sirath, et ce gouffre le Gehennam.

On lui prit la main, et il suivit l'ange qui l'avait prise. L'ange
l'amena au bord du pont de Sirath et l'y fit marcher, tandis que
lui-mme se tenait  sa droite, suspendu dans le vide. Abd-er-Rhaman
avana: le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds, et il ne
trbucha point dans l'abme. Trois grandes flammes rouges, semblables 
la premire, lui montrrent tour  tour, en des visions soudaines, les
trois pavillons redoutables. Il les dpassa tous trois sans tomber, le
premier parce qu'il n'avait blasphm ni Allah ni le Prophte, le second
parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes, et le troisime parce
qu'il n'avait point nglig les ablutions ni le jene.

Quand Abd-er-Rhaman fut au bout du pont, l'ange le laissa seul, et il se
trouva devant une porte immense, qui s'ouvrit d'elle-mme  deux
battants. Il tait dans le premier ciel, dont les murailles sont
d'argent fin et qu'habitent les Anges-Animaux. Chacun de ces anges a la
forme d'une espce de btes terrestres, et prside  ses destines;
l'ange des rats a la taille de nos lphants, et celui des lphants la
hauteur de nos palais. Les uns hurlent et les autres sifflent; beaucoup
s'entre-poursuivent et s'entre-fuient; et, toujours traqu par
l'Ange-des-Loups, l'Ange-des-Moutons ble et court lamentablement, et
depuis des sicles n'a point cess de bler ni de courir. Abd-er-Rhaman
ne fit que passer dans cette mnagerie; et il traversa cinq autres cieux
sans s'y arrter davantage. Il y vit des pierres prcieuses et de
l'or,--trop d'or et de pierres prcieuses,--des pavs de rubis, des
colonnes d'meraude et des boiseries de santal, et beaucoup d'autres
choses resplendissantes, monotones et inutiles. Et la route commenait 
lui sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septime ciel.

Au moment o il entrait dans le jardin, son corps, qui tait nu, se
trouva tout  coup vtu d'une longue robe de soie verte, et ds ses
premiers pas, il sentit que l'atmosphre seule pntrait tout son tre
d'une batitude divine.

Ce qu'est ce lieu, aucune langue humaine ne saurait le dire. C'est le
jardin des dlices, le grand jardin ternellement vert, que des rivires
blanches arrosent de lait, et que des fleuves rouges arrosent de vin;
c'est la retraite apaise et radieuse o le ciel n'est qu'un sourire, o
le vent n'est qu'un parfum et o la terre n'est qu'une fleur; c'est
l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient forms tous les
dsirs des yeux et tous les rves de l'me; c'est la demeure bnie,
ineffable et suprme, o celui qui s'est pench pour ramasser un caillou
tient dans sa main une perle, o celui qui s'est arrt pour couter le
gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un gnie, o celui qui a
lev le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se
transformer en femme. Et ce paradis est l'oeuvre d'un rve oppos en tout
 celui des Chrtiens: l'homme en le crant a bien vu qu'entre Dieu et
lui, c'est lui qui est le faible, et que le faible a droit  l'gosme;
et sans chercher  faire quelque chose pour l'ternel, avec une
hardiesse d'enfant, il a signifi  l'ternel de tout faire pour lui.
L, le but poursuivi n'est pas la gloire du Crateur, mais le bonheur de
la crature; les choses ne sont point tournes vers le Tout-Puissant
pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire, mais vers les
atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin; et loin que
l'homme doive se dtacher de sa personne pour se donner  Dieu, il
semble que ce soit Dieu lui-mme qui se multiplie sous toutes les formes
sensibles afin de se donner  l'homme.

a et l, des bienheureux taient couchs nonchalamment au pied des
arbres, les uns seuls, et les autres avec des femmes sans voile, aux
yeux noirs, qu'Abd-er-Rhaman comprit tre des houris. Deux anges vinrent
au-devant du tleb, et le conduisirent sous l'immense arbre El-Mentaha.
L tait dresse une longue table faite d'un seul diamant; et, autour de
cette table, des milliers de bienheureux, tous vtus de longues robes
vertes qui les rendaient pareils vaguement  de grands perroquets,
adosss tous sur de larges siges de repos prs de houris aux yeux
noirs, mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur
terre, et buvaient l'eau de Selsibil dans des coupes d'or. Abd-er-Rhaman
ne trouva point  ces lus un air aussi allgre qu'il s'y attendait, et
il pensa qu'ils taient bien difficiles. Puis l'eau de Selsibil l'emplit
d'une grande joie, et il ne s'inquita plus de ce que ressentaient les
autres.

Les serviteurs taient des gnies adolescents, dont les regards se
voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de
les baiser tous. Abd-er-Rhaman prit une orange dans un bassin d'argent
que lui prsenta un de ces gnies; et en ouvrant le fruit, il en vit
sortir une manire de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu'
devenir une femme plus belle que tous les dsirs. Quand la nuit
descendit, tendre et divine, il se retira avec sa compagne dans un
pavillon fait d'une perle creuse; et, comme il en passait le seuil, il
entendit retentir  travers le jardin une grande voix qui lui sembla
comme l'cho de l'allgresse qui chantait dans son coeur. C'tait la voix
mystrieuse qui chaque soir fait entendre aux lus ces paroles:

--Voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres!

Pendant beaucoup de jours, la promenade dans le jardin l'emplit du mme
bien-tre, l'eau de Selsibil lui donna le mme enivrement, et les
vierges clestes lui inspirrent la mme ardeur. Bien des soirs encore
il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre
espces qui sont au ciel. Puis arriva le dnoment fatal: un jour, il
eut moins de got pour les ombrages, et moins d'empressement  boire
l'eau merveilleuse; et le soir, il dut s'avouer qu'il tait las des
vierges rouges autant que des blanches, et des vierges jaunes autant que
des vertes.

Abd-er-Rhaman, ce soir-l, se promena seul,  travers les alles
sombres, et il chercha  s'expliquer l'inquitude qui l'oppressait. En y
songeant, il lui sembla que c'tait de la plnitude mme de sa
satisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manqut
au moins une chose, pour la dsirer ou pour la chercher, pour connatre
encore la volupt de rver ou la ressource d'agir. Mais la jouissance
tait toujours l, implacable, et elle supprimait tout  elle seule.
Elle rendait le rve impossible et l'action inutile. Elle tuait l'un et
faisait avorter l'autre. Aussi, l'me d'Abd-er-Rhaman se vidait peu 
peu de toute pense, et en mme temps il sentait s'amasser et s'agiter
en lui une force toujours inemploye, parce qu'il ne trouvait jamais de
rsistance au dehors; et il rsultait de l un double tourment. Mme sur
terre, on se ft lass d'une telle vie; on devait s'en lasser plus
srement et plus vite encore au ciel. Sur terre, on change sans cesse,
et on voit tout changer autour de soi; on a envie de se retenir  tout,
parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi; et on s'attache
d'autant plus aux choses qu'on peut craindre  chaque instant de se les
voir arracher violemment, et qu'en tout cas on les sent vous chapper un
peu chaque jour. Mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes
d'un monde fixe; et leur vie est pareille  une horloge arrte. Ils
savent que pendant des sicles ils doivent conserver le mme ge et
possder les mmes bonheurs; et ils se dsintressent vite d'une aussi
monotone flicit. L'homme se dit qu'il voudrait possder  jamais ce
plaisir qu'il saisit un instant, qui se drobe aussitt et qu'il
s'puise  poursuivre ici et l; et le petit chat songe aussi qu'il
voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de ct et
d'autre devant lui, et qui le fait tant courir. Mais qu'on donne au chat
le ruban immobile entre ses pattes, et  l'homme le bonheur immobile au
paradis, et tous les deux auront tt fait de s'en lasser. Abd-er-Rhaman
en tait l. Sa facult de jouissance avait eu beau s'agrandir  son
entre au ciel, elle n'tait pourtant pas devenue infinie, car aucune
des facults d'un tre limit ne peut tre sans limites; et la
continuit du plaisir avait assez vite rassasi ses sens et refroidi son
me.

Le charme tait rompu. Abd-er-Rhaman fut plus dsenchant encore le
lendemain et les jours suivants. Il rechercha la socit de ses
compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur. Beaucoup
d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse. Le
Prophte lui-mme, trs sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidles 
combattre, vivait dans une rclusion absolue; et il y avait des sicles
qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille
pavillons.

Mais, si tristes que fussent les hommes, les femmes l'taient bien plus
encore; et elles l'taient presque ds leur arrive; car leur part tait
beaucoup moins grande aux jouissances divines. Les houris ne leur
taient d'aucun usage; elles ne trouvaient en entrant au paradis
personne  aimer et personne qui les aimt; et elles n'avaient gure
d'autre occupation que de gmir sur la destine qui voulait qu'elles
fussent dlaisses dans le monde d'en haut par les mmes maris qui les
avaient emprisonnes dans celui d'en bas.

Et, si sombres que fussent les femmes, les btes admises dans le jardin
l'taient bien davantage. La chamelle du prophte Saleh, toujours
accroupie  terre, levait  peine sur les passants sa tte ddaigneuse
et bizarre; et le chien Ar-Rakim semblait se divertir moins encore que
pendant les trois cent neuf annes qu'il resta couch, les pattes
tendues,  l'entre de la caverne des Sept-Dormants. La Fourmi
elle-mme, la bonne et sage fourmi qui fit compliment  Solman, et lui
offrit une cuisse de sauterelle, avait fini par se lasser d'emplir
toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point. Elle avait
pris en dgot ce monde o l'on n'avait rien  faire, et ces lus
toujours inoccups; et quand Abd-er-Rhaman voulut lier conversation avec
elle, elle secoua sa petite tte, et s'loigna sans rpondre.

Ainsi tout tait morne au septime ciel, les hommes, les femmes et les
btes; et tous les soirs la voix, qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant
lugubrement ironique, faisait retentir dans l'immensit du jardin ces
paroles invariables:

Voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres!




IX


Cependant Abd-er-Rhaman avait retrouv au paradis son plus cher ami
d'enfance, Salah-ben-Hassein; et il s'entretenait souvent avec lui.
Salah tait  la fois l'tre le meilleur et le plus savant qu'il et
connu sur terre. Un soir, ils se promenaient de long en large sous les
arbres ternels, le long des ternels pavillons de perle creuse; et pour
la centime fois ils parlaient de leur ennui.

--Est-ce donc l tout? dit Abd-er-Rhaman; et l'homme ne peut-il esprer
aprs sa mort, que ce paradis ou celui de Jsus?

--Non, ce n'est point tout, rpondit Salah, et il t'aurait suffit de te
convertir  d'autres religions pour tre conduit  d'autres cieux. Comme
tu as pass le pont Sirath pour venir ici, tu aurais pu passer le pont
Tchinevad pour aller au Behescht des Parsis, et le Pont-de-Bambou pour
aller au paradis des Formosans. Si tu avais partag le rve de
Kalmoucks, tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu Altangatufun, qui
a le corps et la tte d'un serpent et les quatre pattes d'un lzard; et
si tu t'tais imagin un jour que le vrai pt tre dans les cultes
informes de peuplades plus sauvages encore, il te serait loisible
maintenant de visiter les lieux vagues et terribles o vivent et rgnent
les tres monstrueux rvs par les ngres du Darfour et par les hommes 
demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forts
d'Australie.

Abd-er-Rhaman, navement, regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages.

--Et quand tu les aurais faits? reprit Salah en secouant la tte. Tu as
joui du moins sot des rves mystiques et du plus complet des rves
sensuels; et ni ton extase ni ton ivresse n'ont t de longue dure.
Quand mme, aprs cela, tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des
bouddhistes et les vingt-sept paradis des Cafres, tes voyages auraient
pourtant pris fin, et tu aurais trouv l'ennui suprme au bout. Tt ou
tard, tu aurais vu qu'en dpit de tous les rves d'avenir qu'il a
chafauds, l'homme aprs sa vie terrestre n'est bon vraiment qu'
mourir, et que ce n'est qu'un tre infini et parfait qui serait capable
d'tre immortel; tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'tre
en route, il est bien vite ennuyeux d'tre au but, et que ce qu'il est
prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n'est pas la
fixit de la jouissance, mais l'immobilit du sommeil; et tu aurais fini
par t'avouer que si la vrit tait connue des hommes, les plus sages
seraient ceux qui ne feraient aucun rve, afin de n'en voir aucun se
raliser, et qui ne penseraient qu'au Nant sur la terre, afin d'tre
bien srs d'en jouir aussitt aprs l'avoir quitte.




JUSTIFICATION DU TIRAGE


Limit  9 exemplaires sur papier de Chine, numrots de 1  9; 27
exemplaires sur papier Japon Tokio, numrots de 10  36; 80 exemplaires
sur papier vlin  la forme d'Arches, numrots de 37  116; 1600
exemplaires sur vlin  la forme de Voiron, numrots de 117  1716. Cet
ouvrage a t achev d'imprimer le 28 Fvrier 1921 sur les presses de E.
Keller,  Paris.









End of Project Gutenberg's Les deux paradis d'Abd-Er-Rhaman, by Jules Tellier

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1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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