The Project Gutenberg EBook of Adle de Snange, by Mme de Souza

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Title: Adle de Snange

Author: Mme de Souza

Release Date: January 19, 2009 [EBook #27837]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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[Transcriber's note: Mme de Souza (Adlade-Marie-Emilie Filleul,
comtesse de Flahaut, puis marquise de Souza-Botelho) (1761-1836),
_Adle de Snange_ (1794)]





Mme de Souza est l'auteur des romans _Adle de Snanges_ , 1794,
_Emilie et Alphonse ou Le Danger de se livrer  ses premires
impressions_, 1799, _Charles et Marie_, 1802, _Eugne de Rothelin_,
1808, _Eugnie et Mathilde ou Mmoires de la famille du comte de
Revel_, 1811, etc.


"Avec Mme de Souza, comtesse de Flahaut, nous revenons au roman de
salon, blanc, bleu ou rose, comme la ceinture d'une jeune ingnue de
l'Empire. _Adle de Snanges_ (1794), _Charles et Marie_ (1801) nous
ramnent aux bergeries de la fin du XVIIIme sicle." (L. Petit de
Julleville, Histoire de la littrature franaise, Colin, 1899 p. 140)


"... je me suis remis l'autre matine  relire ... _Adle de Snange_
... Une jeune fille qui sort pour la premire fois du couvent o elle a
pass toute son enfance, un beau lord lgant et sentimental, comme il
s'en trouvait vers 1780  Paris, qui la rencontre dans un lger
embarras et lui apparat d'abord comme un sauveur, un trs-vieux mari,
bon, sensible, paternel, jamais ridicule, qui n'pouse la jeune fille
que pour l'affranchir d'une mre goste et lui assurer fortune et
avenir: tous les vnemens les plus simples de chaque jour entre ces
trois tres qui, par un concours naturel de circonstances, ne vont plus
se sparer jusqu' la mort du vieillard; des scnes de parc, de jardin,
des promenades sur l'eau, des causeries autour d'un fauteuil; des
retours au couvent et des visites aux anciennes compagnes; un babil
innocent, vari, railleur ou tendre, travers d'clairs passionns; la
bienfaisance se mlant, comme pour le bnir, aux progrs de l'amour;
puis, de peur de trop d'uniformes douceurs, le monde au fond, saisi de
profil, les ridicules ou les noirceurs indiqus, plus d'un original ou
d'un sot marqu d'un trait divertissant au passage; la vie relle en un
mot, embrasse dans un cercle de choix; une passion croissante, qui se
drobe, comme ces eaux de Neuilly, sous des rideaux de verdure et se
replie en dlicieuses lenteurs; des orages passagers, sans ravages,
semblables  des pluies d'avril; la plus difficile des situations
honntes mene  fin jusque dans ses moindres alternatives, avec une
aisance qui ne penche jamais vers l'abandon, avec une noblesse de ton
qui ne fore jamais la nature, avec une mesure indulgente pour tout ce
qui n'est pas indlicat; tels sont les mrites principaux d'un livre o
pas un mot ne rompt l'harmonie. Ce qui y circule et l'anime, c'est le
gnie d'Adle, gnie aimable, gai, mobile, ail comme l'oiseau,
capricieux et naturel, timide et sensible, vermeil de pudeur, fidle,
passant du rire aux larmes, plein de chaleur et d'enfance. On tait 
la veille de la rvolution, quand ce charmant volume fut compos; en
93,  Londres, au milieu des calamits et des gnes, l'auteur le
publia. Cette Adle de Snange parut dans ses habits de fte, comme une
vierge de Verdun chappe au massacre, et ignorant le sort de ses
compagnes. ..." (notice de Sainte-Beuve pour l'dition de 1840 des
Oeuvres de Mme de Souza)




OEUVRES

COMPLETES

DE

MADAME DE SOUZA


Revues, corriges, augmentes, imprimes sous les yeux

de l'auteur, et ornes de gravures.


TOME PREMIER.


ADELE DE SENANGE.

CHARLES ET MARIE.


PARIS.

ALEXIS EYMERY, LIBRAIRE-EDITEUR,

RUE MAZARINE, N 30.

1821.






AVANT-PROPOS


Cet ouvrage n'a point pour objet de peindre des caractres qui sortent
des routes communes: mon ambition ne s'est pas leve jusqu' prtendre
tonner par ses situations nouvelles. J'ai voulu seulement montrer,
dans la vie, ce qu'on n'y regarde pas, et dcrire ces mouvemens
ordinaires du coeur qui composent l'histoire de chaque jour. Si je
russis  faire arrter un instant mes lecteurs sur eux-mmes, et si,
aprs avoir lu cet ouvrage, ils se disent: _Il n'y a l rien de
nouveau;_ ils en sauraient me flatter davantage.

J'ai pens que l'on pouvait se rapprocher assez de la nature, et
inspirer encore de l'intrt, en se bornant  tracer ces dtails
fugitifs qui occupent l'espace entre les vnemens de la vie. Des
jours, des annes, dont le souvenir est effac, ont t remplis
d'motions, de sentimens, de petits intrts, de nuances fines et
dlicates. Chaque moment a son occupation, et chaque occupation a son
ressort moral. Il est mme bon de rapprocher sans cesse la vertu de ces
circonstances obscures et inaperues, parce que c'est la suite de ces
sentimens journaliers qui forme essentiellement le fond de la vie. Ce
sont ces ressorts que j'ai tch de dmler.

Cet essai a t commenc dans un temps qui semblait imposer  une
femme,  une mre, le besoin de s'loigner de tout ce qui tait rel,
de ne gure rflchir, et mme d'carter la prvoyance; et il a t
achev dans les intervalles d'une longue maladie: mais, tel qu'il est,
je le prsente  l'indulgence de mes amis.


  .... A faint shadow of uncertain light,
  Such as a lamp whose life doth fade away,
  Doth lend to her who walks in fear and sad affright.


Seule dans une terre trangre, avec un enfant qui a atteint l'ge o
il n'est plus permis de retarder l'ducation, j'ai prouv une sorte de
douceur  penser que ses premires tudes seraient le fruit de mon
travail.

Mon cher enfant! si je succombe  la maladie qui me poursuit, qu'au
moins mes amis excitent votre application, en vous rappelant qu'elle
et fait mon bonheur! et ils peuvent vous l'attester, eux qui savent
avec quelle tendresse je vous ai aim; eux qui si souvent ont dtourn
mes douleurs en me parlant de vous. Avec quelle ingnieuse bont ils me
faisaient raconter les petites joies de votre enfance, vos petits
bons-mots, les premiers mouvemens de votre bon coeur! Combien je leur
rptais la mme histoire, et avec quelle patience ils se prtaient 
m'couter! Souvent  la fin d'un de mes contes, je m'apercevais que je
l'avais dit bien des fois: alors, ils se moquaient doucement de moi, de
ma crdule confiance, de ma tendre affection, et me parlaient encore de
vous!... Je les remercie... Je leur ai d le plus grand plaisir qu'une
mre puisse avoir.



de F......


Londres, 1793.






ADELE

DE SENANGE,

OU

LETTRES

DE LORD SYDENHAM.






LETTRE PREMIERE


Paris, ce 10 mai 17.


Je ne suis arriv ici qu'avant-hier, mon cher Henri; et dj notre
ambassadeur veut me mener passer quelques jours  la campagne, dans une
maison o il prtend qu'on ne pense qu' s'amuser. J'y suis moins
dispos que jamais: cependant, ne trouvant point d'objection
raisonnable  lui faire, je n'ai pu refuser de le suivre; mais j'y ai
d'autant plus de regret, qu'indpendamment de cette mlancolie qui me
poursuit et me rend importuns les plaisirs de la socit, j'ai
rencontr hier matin une jeune personne qui m'occupe beaucoup. Elle m'a
inspir un intrt que je n'avais pas encore ressenti; je voudrais la
revoir, la connatre.... Mais je vais livrer  votre esprit moqueur
tous les dtails de cette aventure.

Je m'tais promen  cheval dans la campagne, et je revenais doucement
par les Champs-Elyses, lorsque je vis sortir de Chaillot une norme
berline qui prenait le mme chemin que moi. J'admirais presque
galement l'extrme antiquit de sa forme, et l'clat, la fracheur de
l'or et des paysages qui la couvraient. De grands chevaux bien
engraisss, bien lourds, d'anciens valets, dont les habits, d'une
couleur sombre, taient chargs de larges galons: tout tait antique,
rien n'tait vieux; et j'aimais assez qu'il y et des gens qui
conservassent avec soin des modes qui, peut-tre, avaient fait le
brillant et le succs de leur jeunesse. Nous allions entrer dans la
place, lorsqu'un charretier, conduisant des pierres hors de Paris,
appliqua un grand coup de fouet  ses pauvres chevaux qui, voulant se
hter, accrochrent la voiture, et la renversrent. Je courus offrir
mes services aux femmes qui taient dans ce carrosse, et dont une
jetait des cris effroyables. Elle saisit mon bras la premire: l'ayant
retire de l avec peine, je vis une grande et grosse crature, espce
de femme de chambre renforce, qui, ds qu'elle fut  terre, ne pensa
qu' crier aprs le charretier, protester que madame la Comtesse le
ferait mettre en prison, et ordonner aux gens de le battre, quoique
jusque-l ils se fussent contents de jurer sans trop s'chauffer. Je
laissai cette furie pour secourir les dames  qui je jugeai qu'elle
appartenait, et dont, injustes que nous sommes, elle me donnait assez
mauvaise opinion.

La premire qui s'offrit  moi tait ge, faible, tremblante, mais ne
s'occupant que d'une jeune personne  laquelle j'allais donner mes
soins, lorsque je la vis s'lancer de la voiture, se jeter dans les
bras de son amie, l'embrasser, lui demander si elle n'tait pas
blesse, s'en assurer encore en rptant la mme question, la pressant,
l'embrassant plus tendrement  chaque rponse. Elle me parut avoir
seize ou dix-sept ans, et je crois n'avoir jamais rien vu d'aussi beau.

Lorsqu'elles furent un peu calmes, je leur proposai d'aller dans une
maison voisine pour viter la foule et se reposer. Elles prirent mon
bras. Je fus tonn de voir que la jeune personne pleurait. Attribuant
ses larmes  la peur, j'allais me moquer de sa faiblesse, quand ses
sanglots, ses yeux rouges, fatigus, me prouvrent qu'une peine
ancienne et profonde la suffoquait. J'en fus si attendri, que je
m'oubliai jusqu' lui demander bien bas, et en tremblant: "Si jeune!
connaissez-vous dj le malheur? Auriez-vous dj besoin de
consolation?" Ses larmes redoublrent sans me rpondre: j'aurais d m'y
attendre; mais avec un intrt vif et des intentions pures, pense-t-on
aux convenances? Ah! n'y a-t-il pas des momens dans la vie o l'on se
sent ami de tout ce qui souffre?

En entrant dans cette maison, nous demandmes une chambre pour nous
retirer. L'extrme douleur de cette jeune personne me touchait et
m'tonnait galement. Je la regardais pour tcher d'en pntrer la
cause, lorsque la dame plus ge, qui sentait peut-tre que les pleurs
de la jeunesse demandent encore plus d'explications que ses
tourderies, me dit: "Vous serez sans doute surpris d'apprendre que la
douleur de ma petite amie vient des regrets qu'elle donne  son
couvent: mais elle y fut mise ds l'ge de deux ans: long-temps
auparavant, je m'y tait retire prs de l'abbesse avec laquelle
j'avais t leve dans la mme maison. Nous fmes sduites par les
grces et la faiblesse de cette petite enfant: l'abbesse s'en chargea
particulirement ; et depuis, son ducation et ses plaisirs furent
l'objet de tous nos soins. Sa mre l'avait laisse jusqu' ce jour,
sans jamais la faire sortir de l'intrieur du monastre; et nous
pensions, qu'ayant deux garons, elle dsirait peut-tre que sa fille
se ft religieuse: mais tout--coup, avant-hier, elle a fait dire
qu'elle la reprendrait aujourd'hui. Adle se dsolait en pensant qu'il
fallait quitter ses amies, et j'ose dire sa patrie; car, sentimens,
habitudes, devoirs, rien ne lui est connu au-del de l'enceinte de
cette maison. Aussi, lorsque la voiture de sa mre est arrive, et que
cette femme que vous avez vue s'est prsente, comme la personne de
confiance  qui nous devions remettre notre chre enfant, nous avons
craint qu'il ne fallt employer la force pour la faire sortir, et
l'arracher des bras de l'abbesse. J'ai voulu adoucir sa douleur en la
suivant, et la prsentant moi-mme  une mre qui dsire sans doute de
la rendre heureuse, puisqu'elle la rappelle auprs d'elle."

A ces mots, les pleurs de la petite redoublrent, et sa vieille amie la
supplia de se calmer. "Par piti pour moi, lui disait-elle, ne me
montrez pas une douleur si vive; pensez  celle que je ressens! Au nom
de votre bonheur, ma chre Adle, faites un effort sur vous-mme; si
cette femme revenait, que ne dirait-elle pas  votre mre? dj elle a
os blmer vos regrets." -- La pauvre petite sentait srement qu'elle
ne pouvait pas lui obir; car elle se prcipita aux pieds de son amie,
et cacha sa tte sur ses genoux; nous n'entendmes plus que ses
sanglots.

Presque aussi mu qu'elles-mmes, je m'en tais rapproch; j'avais
repris leurs mains, je les plaignais, j'essayais de leur donner du
courage, lorsque cette espce de gouvernante, qui, je crois, nous avait
couts, rentra et dit en me voyant si attendri, si prs d'elles:
"Comment donc, Monsieur! Mademoiselle doit tre fort sensible  votre
intrt! Je doute cependant que madame la Comtesse ft satisfaite de
voir Mademoiselle faire si facilement de nouvelles connaissances." --
Je me rappelai que sa mre l'avait toujours tenue loin d'elle, qu'elles
taient parfaitement trangres l'une  l'autre; et je repartis avec
mpris: "C'est une facilit dont madame sa mre jouira bientt; elle
sera, je crois, fort utile  toutes deux. -- Je n'entends pas ce que
Monsieur veut dire. -- Eh bien! lui rpondis-je, vous pourrez en
demander l'explication  madame la Comtesse. -- Je n'y manquerai pas,"
dit-elle en ricanant; et, charme de montrer son autorit, elle ajouta
avec aigreur: "Mademoiselle, la voiture est prte; je vous conseille
d'essuyer vos yeux, afin que madame votre mre ne voie pas la peine
avec laquelle vous retournez vers elle." Nous nous levmes sans lui
rpondre, et nous la suivmes dans un silence que personne n'avait
envie de rompre.

Avant de monter en voiture, Adle me salua avec un air de
reconnaissance et de sensibilit que rien ne peut exprimer. Sa vieille
amie me remercia de mes soins, de l'intrt que je leur avais tmoign.
Je lui demandai la permission d'aller savoir de leurs nouvelles: elle
me l'accorda, en disant: "Je pensais avec peine que peut-tre nous ne
nous reverrions plus." -- Concevez-vous, Henri, que cette petite
aventure si simple, qui vous paratra si insignifiante, m'ait laiss un
sentiment de tristesse qui me domine encore?

Que pensez-vous d'une mre qui peut ainsi ngliger son enfant? oublier
le plus sacr des devoirs, le premier de tous les plaisirs? -- Ah!
pauvre Adle, pauvre Adle!.... En la voyant quitter sa retraite pour
entrer dans un monde qu'elle ne connat pas; en voyant sa douleur, je
sentais cette sorte de piti que nous inspire le premier cri d'une
enfant. Hlas! le premier son de sa voix est une plainte; sa premire
impression est de la souffrance! Que trouvera-t-il dans la vie?

Je faisais des voeux pour le bonheur d'Adle, et je me disais avec
mlancolie combien il tait incertain qu'elle en connt jamais. Malgr
moi, je regardais ses larmes comme de tristes pressentimens; et je me
reproche de l'avoir laisse sans lui dire, au moins, que je ne
l'oublierais pas, et qu'elle comptt sur moi, si jamais elle avait
besoin d'un ami zl ou compatissant. Mais, adieu, mon cher Henri, je
pars, et je pense avec plaisir que j'ai beaucoup de chemin  faire,
bien du temps  tre seul. Il est pourtant assez ridicule de faire
courir des gens, des chevaux, pour arriver dans une maison dont je
voudrais dj tre parti.


LETTRE II.


Au chteau de Verneuil, ce 16 mai.


Me voil arriv, mon cher Henri, l'esprit toujours occup de cette
sensible Adle; j'y ai beaucoup rflchi. Certes, si j'eusse pu deviner
qu'il existait parmi nous une jeune fille soustraite au monde depuis sa
naissance, unissant  l'ducation la plus soigne, l'ignorance et la
franchise d'une sauvage, avec quel empressement je l'eusse recherche!
que de soins pour lui plaire! quel bonheur d'en tre aim! Je ne lui
aurais demand que d'tre heureuse et de me le dire. Quel plaisir de la
guider, de lui montrer le monde peu  peu et comme par tableaux, de lui
donner ses ides, ses gots, de la former pour soi! Avec quelle
satisfaction je l'eusse fait sortir de sa retraite, pour lui offrir 
la fois toutes les jouissances, tous les plaisirs, tous les intrts!
Dans sa simplicit, peut-tre aurait-elle cru que mes dfauts
appartenaient  tous les hommes; tandis que son jeune coeur n'aurait
attribu qu' moi seul les biens dont elle jouissait.... Mais il est
trop tard, beaucoup trop tard; ces huit jours passs dans le monde, ces
huit jours la rendront semblable  toutes les femmes: n'y pensons plus;
n'en parlons jamais.

Avec le got que je vous connais pour les portraits et pour le bruit,
vous seriez fort content ici. Quand j'y suis arriv, madame de Verneuil
et sa socit avaient l'air de m'attendre, de me dsirer; et quoique
j'entendisse plusieurs personnes demander mon nom, toutes avaient un
air de connaissance et mme d'amiti qui vous aurait charm. Lord D....
a parl de ma fortune, dont je ne savais pas jouir; de ma jeunesse,
dont je n'usais pas; de ma raison, qui ne m'a jamais fait faire que des
folies: enfin, il a fait de moi un portrait tout nouveau et si
ridicule, qu'il paraissait divertir beaucoup madame de Verneuil. Cette
jeune femme riait, questionnait, plaisantait, comme si je n'eusse pas
t dans la chambre. Je dsirais tant d'tre distrait, que pour la
premire fois j'enviai cette disposition  s'amuser; et souhaitant
qu'elle me communiqut sa gaiet, je ne m'occupai que d'elle.
Vritablement, pendant une heure, je n'eus d'ides que celles qu'elle
me donnait. Lui demandais-je un nom? elle me peignait la personne. Elle
a un tel besoin de rire et de se moquer, qu'elle n'aime et ne remarque
que les choses ridicules; c'est un jeune chat qui gratigne, mais qui
joue toujours. Comme elle n'a jamais la prtention d'occuper tout un
cercle, qu'elle ne cherche mme pas  attirer l'attention, elle parle
toujours bas  la personne qui est prs d'elle; ce qui donne  sa
malignit un air de confiance qui fait qu'on la lui pardonne.

Elle m'a fait connatre cette socit, comme si j'y eusse pass ma vie.
"Voyez, me disait-elle, ces deux personnes qui disputent avec tant
d'aigreur: ce sont deux hommes de lettres. Leur prsence constitue
beaux esprits les matres d'une maison. L'un, plein d'orgueil, entendra
volontiers du bien des autres, parce que l'opinion qu'il a de sa
supriorit empche qu'il ne soit bless par les loges qu'on donne 
ses rivaux. L'autre, pensant et disant du mal de tout le monde, permet
aussi qu'on se moque de lui quelquefois. Tous deux pleins d'esprit,
tous deux mchans; avec cette nuance que, pour faire une pigramme,
l'un a besoin d'un ressentiment; et qu'il ne faut  l'autre qu'une
ide. -- Pour cet homme avec des cheveux blancs et un visage encore
jeune," me dit-elle, en me dsignant un homme entour de jeunes gens
qui l'coutaient comme un oracle, "il a prouv des malheurs sans tre
malheureux. Tour  tour riche et pauvre, personne ne se passe mieux de
fortune. Les femmes ont occup une grande partie de sa vie; parfait
pour celle qui lui plat, jusqu'au jour o il l'oublie pour une qui lui
plat davantage: alors son oubli est entier; son temps, son coeur, son
esprit sont remplis lorsqu'il est amus. A peine sait-il qu'il a donn
des soins  d'autres objets; et si jamais on veut le rappeler 
d'anciennes liaisons, on pourra les lui prsenter comme de nouvelles
connaissances. Il sera toujours aimable parce qu'il est insouciant.
Vous semblez tonn, ajouta-t-elle; c'est peut-tre que vous n'avez pas
assez dml l'insouciance de la personnalit." -- Je la priai de
vouloir bien m'expliquer la distinction qu'elle en faisait. -- "L'homme
insouciant ne s'attache ni aux choses, ni aux personnes," me
rpondit-elle; "mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est 
sa porte, sans envier un tat plus lev, ni se tourmenter de
positions plus fcheuses. Lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens
de plaire; et n'tant pas assez fort ni pour l'amiti ni pour la haine,
vous ne sauriez lui tre qu'agrable ou indiffrent. L'homme personnel,
au contraire, tient vivement aux choses et aux personnes; toutes lui
sont prcieuses; car dans le soin qu'il prend de lui, il prvoit la
maladie, la vieillesse, l'utile, l'agrable, le ncessaire: tout peut
lui servir pour le moment ou pour l'avenir. N'aimant rien, il n'est
aucun sentiment, aucun sacrifice, qu'il n'attende et n'exige de ce qui
a le malheur de lui appartenir. -- Mais vous ne me parlez point des
femmes? -- C'est, me rpondit-elle en riant, que j'y pense le moins
possible; cependant j'ai fait un conte tout entier pour elles. Je ne me
suis occupe que des vieilles: je ne regarde point les jeunes; j'ai
toujours peur de les trouver trop bien ou trop mal." -- Je dois
entendre demain ce petit ouvrage (1) [(1) Ce conte est plac  la fin
de ces lettres.]; s'il en vaut la peine, je vous l'enverrai. -- Adieu,
donnez-moi donc de vos nouvelles.


LETTRE III.


Paris, ce 24 mai.


Je me plaisais assez chez madame de Verneuil, mon cher Henri; son
esprit me paraissait toujours nouveau, suffisamment juste, un peu
railleur par le besoin de s'amuser, mais sa gaiet si vraie, que je la
partageais sans le vouloir, quelquefois mme sans l'approuver. Enfin,
prs d'elle, j'tais occup sans tre amoureux, et je l'amusais,
disait-elle, sans l'intresser. Un sage de vingt-trois ans la faisait
rire; et ma raison lui paraissait plus ridicule que la folie des
autres. Elle se serait moque bien davantage, si elle avait su que cet
Anglais si svre restait occup malgr lui d'une jeune personne qu'il
n'avait vue qu'un instant. -- Adle avait fait sur moi une impression
qui m'tonnait, et que vainement je voulais dtruire. Son souvenir
venait se mler  toutes mes penses, soit que je voulusse l'loigner,
en me reprsentant combien l'amour serait dangereux pour une ame
ardente comme la mienne; ou qu'entran, sans m'en apercevoir, j'osasse
penser au bonheur d'un mariage form par une mutuelle affection. Adle
ne cessait de m'occuper. -- J'avais beau le dire qu'elle n'tait plus 
son couvent; que peut-tre je ne la retrouverais jamais, qu'il fallait
l'oublier;


En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,

On s'en souvient (1) [(1) Voici le couplet de l'ancienne chanson que
cite lord Sydenham:


  Pour chasser de sa souvenance
  L'ami secret,
  On se donne tant de souffrance
  Pour peu d'effet!
  Une si douce fantaisie
  Toujours revient;
  En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,
  On s'en souvient .].


et la raison mme me parlait d'elle. Madame de Verneuil seule avait le
pouvoir de me distraire: je la cherchais avec soin; je me plaais  ses
cts comme un homme qui craint ou fuit un danger. Je commenais 
esprer que si le hasard ne me faisait pas rencontrer Adle, je
finirais srement par n'y plus penser; lorsqu'hier, peut-tre pour mon
malheur, il s'leva une dispute chez madame de Verneuil, pour savoir
s'il tait plus heureux d'tre aim d'une trs-jeune personne, que de
l'tre par une femme qui et dj connu l'amour. Les vieillards
prfraient l'innocence; la jeunesse voulait des sacrifices, de grandes
passions: on dissertait lourdement, lorsque madame de Verneuil fit ces
vers:


  Amans, amans, si vous voulez m'en croire,
  A des coeurs innocens consacrez vos dsirs;
  Supplanter un amant peut donner plus de gloire ,
  Soumettre un coeur tout neuf donne plus de plaisir.


Personne ne les sentit plus que moi, et seul je ne les louai point.
J'osai mme contredire madame de Verneuil, plaisanter sur l'amour,
douter de l'innocence: je disputais pour le plaisir d'entendre des
raisons que j'avais repousses mille fois. Ma tte tait remplie
d'Adle, et je passai le reste du jour, la nuit entire,  y penser. --
Je me disais que la voir n'tait pas m'engager.... que peut-tre je
ngligeais un bien que je ne retrouverais pas.... D'autres fois,
redoutant l'amour, je me promettais de la fuir. Mais bientt, me
moquant de moi-mme, je m'admirais de me crer ainsi des dangers et une
perfection imaginaire. Je pensai qu'elle avait srement des dfauts que
l'habitude de la voir me ferait dcouvrir; et que pour cesser de la
craindre, il ne fallait que la braver. La piti vint encore se mler 
toutes mes rflexions. Je me la reprsentai malheureuse; car je ne
doute point que sa mre, aprs l'avoir abandonne si long-temps, ne
l'ait rapproche d'elle pour la tourmenter. Une voix secrte me
reprochait le temps que j'avais perdu. Dans cette agitation je me
dterminai  partir, sachant bien que, mme si je devenais amoureux, il
serait impossible que je fusse assez insens pour offrir mon coeur et
ma main  celle que je ne connaissais pas....

Que de temps je vais passer  l'tudier,  l'prouver! Mais si un jour
je puis acqurir la certitude qu'elle possde toutes les qualits qu'il
faut pour me rendre heureux; si je peux lui plaire, qui pourra
s'opposer  mon bonheur? N'ai-je pas tout ce qu'il faut en France pour
dcider un mariage? Un grand nom, une fortune immense; srement sa mre
n'en demandera pas davantage. Elle verra un tablissement convenable
pour sa fille, et ne s'informera mme pas si elle pourra tre heureuse;
mais mon coeur le lui promet; et si jamais elle m'appartient, puisse sa
vie entire n'tre trouble par aucun nuage!

Ds que je fus arriv ici, j'allai au couvent d'Adle; on me dit qu'il
tait trop tard, que, pass huit heures, personne ne pouvait tre admis
 la grille. Ce ne sera donc que demain que je saurai  qui m'adresser
pour avoir de ses nouvelles; mais demain j'en aurai certainement, et je
vous crirai. Adieu, mon cher Henri.


LETTRE IV.


Paris, ce 26 mai.


Vous devez tre content: n'avez-vous pas quelque secret pressentiment
qui vous annonce une aventure ridicule? -- J'allai hier au couvent
d'Adle, et je m'abandonnais aux plus flatteuses esprances. En entrant
dans la cour, je vis beaucoup de voitures, de valets, de curieux qui
attendaient; enfin l'appareil d'une crmonie, quoiqu'il y et sur tous
les visages une sorte de tristesse qui ne me donnait point l'ide d'une
fte.

Je demandai l'Abbesse: on me rpondit qu'elle tait  l'glise; qu'on y
clbrait dans ce moment le mariage d'une jeune personne qui avait t
leve dans cette maison, mais que dans quelques instans je serais
admis  la grille. A peine ce peu de mots avaient-ils t prononcs que
je vis tous les cochers courir  leurs chevaux, les valets entourer la
porte de l'glise, et le peuple se presser au bas des degrs qui y
conduisent. Bientt les portes s'ouvrirent, et jugez de mon trouble en
voyant paratre Adle, pare avec clat, mais bien moins jolie que le
jour o je la rencontrai pour la premire fois. Elle tait couverte
d'argent et de diamans. Cette magnificence contrastait si fort avec son
extrme pleur, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Elle descendit
l'escalier sans lever les yeux, donnant la main  un jeune homme que je
crois tre le mari, car il tait par aussi comme on l'est un jour de
noces. Sa figure est belle, son maintien modeste et doux. Il la
regardait avec des yeux qui semblaient chercher  la rassurer;
cependant je ne lui trouvai point cet air heureux que l'on a lorsque le
coeur est assur du coeur.... Adle, oserait-il vous pouser sans amour?

Immdiatement aprs venait un vieillard goutteux, qui est sans doute le
pre du jeune homme. Il se tranait, appuy sur deux personnes qui
avaient peine  le soutenir; et s'il n'avait pas eu l'air
trs-souffrant, son extrme parure l'aurait rendu bien ridicule. La
mre d'Adle le suivait; je l'aurais devine partout o je l'aurais
rencontre. Ses traits ressemblent  ceux de sa fille; mais qu'ils ont
une expression diffrente! Adle a l'air noble et sensible; sa mre
parat fire et svre. Dans quelqu'tat qu'elles fussent nes, la
beaut de leur taille, la rgularit de leurs traits les feraient
distinguer parmi toutes les femmes: mais Adle a un charme
irrsistible; son ame semble attirer toutes les autres; elle vous plat
sans avoir envie de vous plaire, et vous laisse persuad que si elle
et parl, si elle ft reste, elle vous aurait attach encore
davantage.

Ils montrent tous les quatre dans la mme voiture; et, sans m'amuser 
regarder le reste de la noce, je sortis  pied du couvent, prenant le
chemin que je leur avais vu prendre. Je les regardai tant que je pus
les voir, mais sans me hter de les suivre. Je marchais lentement,
livr  mes rflexions: ma tristesse augmentait, en me retrouvant sur
cette mme route o la premire fois j'avais rencontr Adle. Aussi
lorsque je fus arriv  l'endroit o sa voiture s'tait casse, je fus
effray de ce danger comme s'il et t prsent. Je n'avais pas encore
pens qu'elle aurait pu tre blesse, et cette ide me fit frmir. Il
me fut impossible d'avancer davantage; j'allais, je revenais sous ces
mmes arbres, parcourant le mme espace o nous avions t ensemble.
Enfin j'entrai dans la maison o je l'avais conduite; je demandai cette
chambre o ses larmes m'avaient si vivement attendri; et l
j'interrogeai mon coeur, j'y trouvai ce regret qu'on prouve lorsqu'on
perd un bonheur dont on s'tait fait une vive ide.... Peut-tre ne
m'aurait-elle jamais aim; srement je ne l'aimais pas encore non plus;
mais elle avait rveill en moi toutes ces esprances d'amour, de
bonheur intrieur: biens suprmes!... Que de rflexions ne fis-je pas
sur ces mariages d'intrt, o une malheureuse enfant est livre par la
vanit ou la cupidit de ses parens  un homme dont elle ne connat ni
les qualits, ni les dfauts. Alors il n'y a point l'aveuglement de
l'amour; il n'y a pas non plus l'indulgence d'un ge avanc: la vie est
un jugement continuel. Eh! quelles sont les unions qui peuvent rsister
 une svrit de tous les momens? Les enfans mme n'empchent pas ces
sortes de liens de se rompre. Ah! pourquoi toutes ces ides? pourquoi
m'occuper encore d'Adle? Peut-tre ne la reverrai-je jamais....
Cependant je ne puis cesser d'y penser. Les larmes qu'elle rpandait en
quittant son couvent taient trop amres pour tre toutes de regret; je
crains bien que le peur de ce mariage ne les ft aussi couler.


LETTRE V.


Paris, ce 16 juin.


Il y a dj plus de quinze jours que je ne vous ai donn de mes
nouvelles, mon cher Henri. Pendant ce temps ma vie a t si insipide,
si monotone, que j'aurais craint de vous communiquer mon ennui en vous
crivant; je garderais encore le mme silence, si, hier, je n'avais pas
t tout--coup rveill de cette lthargie par la vue d'Adle,
aujourd'hui madame la marquise de Snange.

J'avais tran mon oisivet au spectacle. Le premier acte tait dj
assez avanc, sans que je susse quel opra on reprsentait: et j'tais
bien dtermin  ne pas le demander; car tant venu pour me distraire,
je prtendais qu'on m'amust, sans mme tre dispos  m'y prter.
J'tais assis au balcon,  moiti couch sur deux banquettes, billant
 me dmettre la mchoire, lorsqu'on monsieur trs-officieux et
trs-parlant me dit: "Voil une actrice qui chante avec bien de
l'expression. -- Elle me parat crier beaucoup, lui rpondis-je; mais
je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. -- Ah! c'est que monsieur ne
sait peut-tre pas qu'on vend ici des livres o sont les paroles de
l'opra; si monsieur veut, je vais lui en faire avoir un. -- Non, je ne
suis pas venu ici pour lire: on m'a dit que ce spectacle m'amuserait;
c'est l'affaire de ces messieurs qui chantent l-bas; je ne dois pas me
mler de cela." Alors il me quitta pour aller dranger quelqu'un de
plus sociable que moi.

Continuant  ne rien comprendre  la joie ou aux chagrins des acteurs,
je tournai le dos au thtre, et me mis  examiner la salle, lorsqu'
quelque distance de moi on ouvrit avec bruit une loge dans laquelle je
vis paratre Adle, pare avec excs. Je n'ai jamais vu tant de
diamans, de fleurs, de plumes, entasss sur la mme personne:
cependant, comme elle tait encore belle! Je sentais qu'elle pouvait
tre mieux, mais aucune femme n'tait aussi bien. Sa mre et ce beau
jeune homme taient avec elle. Je jugeai  son tonnement, aux
questions qu'elle parut leur faire, que c'tait la premire fois
qu'elle venait  ce spectacle; et je ne sais pourquoi je fus bien aise
que le hasard m'y et conduit aussi pour la premire fois.

Adle eut l'air de s'amuser beaucoup. Pendant l'entr'acte, elle promena
ses regards sur toute la salle; mais  peine m'eut-elle aperu, que je
la vis parler  sa mre avec vivacit, me dsigner, reparler encore, et
toutes deux me salurent, en me faisant signe de venir dans leur loge.
J'y allai; Adle me reut avec un sourire et des yeux qui m'assurrent
qu'elle tait bien aise de me revoir. Sa mre m'accabla de remercmens
pour les soins que j'avais donns  sa fille. Ne sachant que rpondre 
tant d'exagrations, je m'adressai au jeune homme, et lui fis une
espce de compliment sur mon bonheur d'avoir t utile  sa femme. "--
Ma femme! reprit-il d'un air surpris; je n'ai jamais t mari. --
Comment, lui dis-je en montrant Adle, vous n'tes pas le mari de cette
belle personne? -- Non, rpondit-il, c'est ma soeur. -- Votre soeur!
Mais vous lui donniez la main  l'glise le jour son mariage?" Adle se
retourna avec vivacit et me dit: "Est-ce que vous y tiez?..." -- Un
air d'innocence et de joie brillait dans ses yeux et l'embellissait
encore; il me semblait qu'un sentiment secret nous clairait, au mme
instant, sur l'intrt qui m'avait port  la chercher.... Combien
j'tais mu! Insens que je suis.... Hlas! le jeune homme dtruisit
bientt une si douce illusion en me disant: "Qu'il avait donn le bras
 sa soeur parce que le mari, ayant t pris le matin d'une attaque de
goutte, avait besoin d'tre soutenu. -- Quoi! m'criai-je avec une
vivacit, une indignation dont je ne fus pas le matre, est-ce que ce
serait ce vieillard qui marchait aprs vous? -- Oui," rpondit-il d'un
air si embarrass, que bientt aprs il nous quitta. Un regard svre
de sa mre m'apprit combien mon exclamation lui avait dplu; et voulant
peut-tre viter que je ne fisse encore quelques rflexions aussi
dplaces, elle m'accabla de questions sur ma famille, sur mon pays,
sur mon got pour les voyages, sur les lieux que j'avais parcourus, sur
ceux o je comptais aller; enfin elle m'excda.

Mais combien j'tais plus tourment de voir cette Adle, il n'y a pas
encore un mois, si ingnue, si timide, maintenant occupe du spectacle
comme si elle y et pass sa vie; riant, se moquant; enchante de voir
et d'tre vue! Tout en elle me blessa; paraissait-elle attentive?
j'tais choqu qu'elle pt se distraire de sa nouvelle situation. Sa
lgret me rvoltait plus encore. Peut-elle, me disais-je, aprs avoir
consenti  donner sa main  un homme que srement elle dteste,
peut-elle goter aucun plaisir?... Je cherchais en vain quelques traces
de larmes sur ce visage dont la gaiet m'indignait. Si elle et eu
seulement l'apparence de la tristesse, du regret, je me dvouais  elle
pour la vie: la piti aurait achev de dcider un sentiment qu'une
sorte d'attrait avait fait natre; mais sa gaiet m'a rendu  moi-mme.
-- Quelle honte que ces mariages! Il y a mille femmes qu'on ne voudrait
pas revoir, qu'on n'estimerait plus, si elles se donnaient
volontairement  l'homme qu'elles se rsignent  pouser.

Toute la magnificence qui entourait Adle me semblait le prix de son
consentement. Je me rapprochai d'elle; et sans fixer un instant mes
yeux sur les siens, j'examinais sa parure avec une attention si
extraordinaire, qu'elle en eut l'air embarrasse. Mon visage exprimait
le plus froid ddain, et je ne profrais que des loges stupides.
Voil, disais-je, de bien belles plumes! -- Vos diamans sont d'une bien
belle eau! -- Votre collier est d'un got parfait -- Elle ne rpondait
que par monosyllabes, et cherchait toujours  tourner la conversation
sur d'autres objets; mais je la ramenais avec soin  l'admiration que
semblait me causer sa parure. Ne paraissant frapp que de l'odieux
clat qui l'environnait, ne louant que ce qui n'tait pas  elle, je ne
doutais pas qu'elle ne devint les sentimens que j'prouvais. Je lui
parlai de sa robe, de ses rubans! Mes regards tombrent par hasard sur
ses mains; elle craignit sans doute que je ne louasse encore de fort
beaux bracelets qu'elle portait, et remit ses gants avec tant d'humeur,
qu'un des fils s'tant cass, tout un rang de perles s'chappa. Sa mre
se rcria sur la maladresse de sa fille, sur la valeur de ces perles
qui taient uniques par leur grosseur et leur galit. -- Elles ont
cot bien cher, dis-je en regardant Adle, qui me rpondit en prenant
 son tour l'air du ddain: _elles sont sans prix_..... Je la
considrai avec tonnement: elle baissa les yeux et ne me parla plus.

Que veut-elle dire avec ces mots _sans prix?_... Sa mre faisait un tel
bruit, se donnait tant de mouvement, que nous nous mmes aussi 
chercher. Ces perles taient toutes tombes dans la loge; j'en
retrouvai la plus grande partie, et les rendis  Adle, qui me dit avec
assez d'aigreur, qu'elle regrettait la peine que j'avais prise pour
elle. -- Sa mre s'merveilla sur le bonheur de m'avoir toujours de
nouvelles obligations, et me pria d'aller leur demander  dner un des
jours suivans. Je refusai; elle insista: mais sa fille eut tellement
l'air de le redouter, qu'aussitt j'acceptai. Cependant ces mots _sans
prix_ me reviennent sans cesse.... Ah! si elle avait t sacrifie!...
Que je la plaindrais!... Mais sa gaiet! cette gaiet vient tout
dtruire. Que ne puis-je l'oublier!


LETTRE VI.


Paris, ce 20 juin.


J'ai t dner chez Adle aujourd'hui, mon cher Henri; et comme vous
aimez les portraits, les dtails, je vais essayer de vous faire
partager tout ce que j'ai ressenti. -- Je suis arriv chez elle un peu
avant l'heure o l'on se met  table. Jugez si j'ai t tonn de la
trouver habille avec la plus grande simplicit: une robe de mousseline
plus blanche que la neige, un grand chapeau de paille sous lequel les
plus beaux cheveux blonds retombaient en grosses boucles; point de
rouge, point de poudre; enfin, si jolie et si simple, que j'aurais
oubli son mariage, sa magnificence, sa gaiet, si son vieux mari ne me
les avait rappels plus vivement que jamais. Cependant il m'a reu avec
assez de bonhomie, m'a fait mettre  table prs de lui, m'a appris
qu'il avait t en Angleterre, il y avait plus de cinquante ans; qu'il
en avait alors vingt, et qu'il y avait t bien heureux. Pendant tout
le dner, il n'a parl des Anglaises qu'il avait connues. Aucune
d'elles ne vivait plus; et j'tais si pein de rpondre  chaque
personne qu'il me nommait, _elle est morte..... elle n'existe plus; --
dj!..... encore!_ disait-il tristement. Les compagnons de sa
jeunesse, qu'il avait vu mourir successivement, l'avaient moins frapp.
Ce n'avait jamais t que la maladie d'un seul, la perte d'un seul qui
l'avait afflig; mais l, il se rappelait  la fois un grand nombre de
gens qu'il n'avait pas vu vieillir, quoiqu'il se souvnt qu'ils fussent
tous de son ge. J'tais si fch des retours qu'il devait faire sur
lui-mme, que, lorsqu'il m'a nomm une de mes tantes, que nous avons
perdue  vingt ans, j'ai senti une sorte de douceur  lui apprendre
qu'elle tait morte si jeune: et lui-mme, probablement sans s'en
rendre raison, s'est arrt avec elle, ne m'a plus parl que d'elle, et
s'est beaucoup tendu sur le danger des maladies vives dans la
jeunesse. Je suis entr dans ses ides; je ne m'occupais plus que de
lui; et rellement j'tais si malheureux de l'avoir attrist, que
j'aurais consenti volontiers  passer le reste du jour  l'couter ou 
le distraire.

Aprs dner, nous sommes retourns dans le salon. Monsieur de Snange
s'est endormi dans son immense fauteuil; Adle s'est mise  un grand
mtier de tapisserie; et moi je me suis rapproch d'elle. Je la
regardais travailler avec plaisir. J'tais bien aise que le sommeil de
son mari, la forant  parler bas, nous donnt un air de confiance et
d'intimit, auquel je n'aurais pas os prtendre. Le respect qu'elle
paraissait avoir pour son repos, sa douceur, tout faisait renatre en
moi le premier intrt qu'elle m'avait inspir.

En observant la simplicit de sa parure, j'ai os lui dire que je la
trouvais presque aussi belle que le jour o elle tait sortie du
couvent; elle m'a rpondu assez schement, qu'elle ne faisait jamais sa
toilette que le soir. J'ai vu qu'elle aurait t bien fche que je
crusse que c'tait pour moi qu'elle avait renonc  tout son clat;
mais le craindre autant, n'tait-ce pas me prouver un peu qu'elle y
avait pens? Elle m'a fait beaucoup d'excuses de m'avoir reu en tiers
avec eux, a dit que, sa mre tant malade, elle n'avait pas os inviter
du monde sans elle...; que si elle avait su o je demeurais, elle
m'aurait fait prier de prendre un autre jour.... et, sans attendre ma
rponse, elle s'est leve, en me demandant la permission d'aller
rejoindre sa mre. Elle a fait venir quelqu'un pour rester auprs de
son mari, et, marchant sur la pointe des pieds, elle est sortie pour
aller remplir d'autres devoirs. Je l'ai conduite jusqu' l'appartement
de sa mre. Avant de me quitter, elle m'a renouvel encore toutes ses
excuses... Dites-moi, Henri, pourquoi cet excs de politesse
m'affligeait? Pouvais-je attendre d'elle plus de bont, plus de
confiance? -- Lorsqu' l'Opra elle me reconnut, m'appela, me reut
avec l'air si content de me revoir, n'ai-je pas cherch  lui dplaire,
 l'offenser? Sans la connatre, n'ai-je pas os la juger, lui montrer
que je la blmais, et de quoi? D'avoir,  seize ans, paru s'amuser d'un
spectacle vraiment magique, et qu'elle voyait pour la premire fois. Si
je la croyais malheureuse, n'tait-il pas affreux de lui faire un crime
d'un moment de distraction, de chercher  lui rappeler ses peines,  en
augmenter le sentiment?... Ah! j'ai t insens et cruel: est-il donc
crit que je serai toujours mcontent de moi ou des autres?


LETTRE VII.


Paris, ce 29 juin.


Je suis retourn chez Adle; on m'a dit que sa mre tant trs-mal,
elle ne recevait personne. Voil donc encore un malheur qui la menace,
et elle n'aura pas prs d'elle un ami qui la console, un coeur qui
l'entende. Sans ma ridicule svrit, peut-tre ses yeux m'auraient-ils
cherch: j'avais vu couler ses larmes, elle m'avaient attendri;
n'tait-ce pas assez pour qu'elle crt  mon intrt? A son ge, l'ame
s'ouvre si facilement  la confiance! la moindre marque de compassion
parat de l'amiti; la plus lgre promesse semble un engagement sacr;
le premier bonheur de la jeunesse est de tout embellir. Avant de me
revoir, je suis sr que, dans ses peines, la pense d'Adle s'est
toujours reporte vers moi. Lorsque je l'ai retrouve, ses brillaient
de joie; son coeur venait au-devant du mien; pourquoi l'ai-je repouss!
-- Je crois bien qu'il n'entrait dans ses sentimens, que le souvenir de
ses religieuses, de son couvent, du premier moment o elle en est
sortie. Elle me voyait encore le tmoin, le consolateur de son premier
chagrin. Enfin elle me recevait comme un ami; et j'ai glac, jusqu'au
fond de son coeur, ces douces motions qu'elle ressentait avec tant
d'innocence et de plaisir! -- Cette ide me fait mal. -- Si je pouvais
la voir, lui dire combien elle m'avait occup; lui apprendre les
projets que j'avais forms, tout le bonheur qu'ils m'avaient fait
entrevoir, je crois que la paix renatrait dans mon ame, que le calme
me reviendrait  mesure que je lui parlerais. Il ne m'est plus permis
de paratre indiffrent: l'intrt vif qu'elle m'avait inspir peut
seul m'excuser et faire natre son indulgence.

Lorsqu'elle m'aura pardonn, qu'elle ne me croira plus ni injuste, ni
trop svre, je serai tranquille; et alors je verrai si je dois
continuer mes voyages, ou cder au dsir que j'ai d'aller vous
retrouver.


LETTRE VIII.


Paris, ce 4 juillet.


Adle ne reoit encore personne, mais sa mre est mieux; ainsi je suis
un peu moins tourment. -- Que je voudrais qu'elle ft heureuse! son
bonheur m'est devenu absolument ncessaire; ses peines ont le droit de
m'affliger, et je sens cependant que sa joie et ses plaisirs ne
sauraient suspendre mes ennuis. -- Mais enfin, sa mre est mieux;
jouissons au moins de ce moment de tranquillit.

Cette nouvelle ayant un peu dissip ma sombre humeur, je me crus plus
sociable, et j'allai hier  une grande assemble chez la duchesse de
***. Il y avait beaucoup de monde, et surtout beaucoup de femmes. Ne
connaissant presque personne, je me mis dans un coin  examiner ce
grand cercle. Vous croyez bien que je n'ai pas perdu cette occasion
d'essayer le beau systme que vous avez dcouvert. Je m'amusai donc 
chercher, d'aprs l'extrieur et la manire d'tre de chacune de ces
femmes, les dfauts ou les qualits des gens qu'elles ont l'habitude de
voir; ce qui,  une premire vue, est, comme vous le prtendez,
beaucoup plus ais  deviner qu'il n'est facile de les juger
elles-mmes. Il y en avait une d'environ trente ans, qui n'a pas dit un
mot, et qui tait toujours dans l'attitude d'une personne qui coute,
approuvant seulement par des signes de tte. Voil qui est clair, me
suis-je dit; c'est une pauvre femme dont le mari est si bavard qu'il
l'a rendue muette: je suis sr que depuis des annes il lui a t
impossible de placer un mot dans leur conversation. Quoique je n'en
doutasse pas, je voulus m'en assurer; et me rapprochant d'un homme vtu
de noir, d'une figure assez grave, et qui se tenait, comme moi, dans un
coin,  observer tout le monde sans parler  personne: "Oserais-je vous
demander, lui dis-je, si cette dame, qui est l-bas en brun? -- O? --
Celle qui est si bien mise,  laquelle il ne manque pas une pingle? --
H bien? -- Si cette dame n'a pas un mari fort bavard? -- Je ne le
connais pas: ils sont spars depuis long-temps. -- Spars!... mais au
moins, ajoutai-je, son meilleur ami ne parle-t-il pas beaucoup? --
Affreusement: avec de l'esprit; il en est insupportable. -- J'en suis
charm, m'criai-je. -- Et pourquoi donc cela vous fait-il tant de
plaisir?" Alors je lui expliquai votre systme, qu'il saisit avidement;
et toujours jugeant, sur les personnes que nous voyions, le caractre
de celles qui taient absentes, nous fmes des dcouvertes qui auraient
fort tonn ces dames. Je me suis trs-amus: mais apparemment que je
n'en avais pas l'air, car nous entendmes une jeune femme qui disait en
me regardant: _Comme les Anglais sont tristes!_ Je devinai que cela
pouvait bien signifier, _comme lord Sydenham est ennuyeux!_ et mon
compagnon l'ayant pens comme moi, je m'en allai trs-satisfait de mes
observations, et regrettant seulement de ne vous avoir pas eu avec
nous, pour vous voir jouir de ce nouveau succs.


LETTRE IX.


Paris, ce 12 juillet.


Je passai hier  la porte d'Adle; on me dit encore qu'elle ne recevait
personne. J'allais partir, lorsque mon bon gnie m'inspira de demander
des nouvelles de monsieur de Snange; On me rpondit qu'il tait chez
lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la
cour; je descendis, tout tourdi de cette prcipitation, et ne sachant
pas trop si j'tais bien aise ou fch de faire cette visite. -- Un
valet de chambre me conduisit dans le jardin o il tait. Je l'aperus
de loin qui se promenait appuy sur le bras d'Adle. En la voyant je
m'arrtai, indcis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle
m'avait fait dfendre sa porte, il m'tait dmontr qu'elle ne dsirait
pas de me voir: mais le valet de chambre avanait toujours, et il
fallut bien le suivre.

Lorsqu'il m'eut annonc, le marquis et sa femme se retournrent pour
venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne
saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'tais
dsagrable  Adle; que peut-tre son vieux mari ne me reconnatrait
plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conois pas
encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les
saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent srement
pas, car je ne savais pas ce que je disais.

Monsieur de Snange me reprocha d'avoir t si long-temps sans les
voir. -- Je lui dis que j'tais venu bien des fois, et n'avais pas t
assez heureux pour les trouver. -- Adle, alors, crut devoir
m'apprendre la maladie de sa mre, qui, pendant long-temps, l'avait
empche de recevoir du monde; et son dpart pour les eaux, qui, la
laissant prive de toute surveillance maternelle, l'obligeait  garder
encore la mme retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous
viendrez voir monsieur de Snange, je serai trs-aise si je me trouve
chez lui." Sa voix tait si douce, que j'osai lever les yeux et la
regarder: la srnit de son visage, son sourire, me rendirent le calme
et l'assurance. Je marchai auprs d'eux, mesurant mes pas sur la
faiblesse de monsieur de Snange. J'prouvais une sorte de satisfaction
 imiter ainsi la bonne, la complaisante Adle.

Aprs quelques minutes de conversation, je me sentis si  mon aise;
monsieur de Snange tait de si bonne humeur, que je me crus presque de
la famille: et sa canne tant tombe, au lieu de la lui rendre, je pris
doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de
s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchmes
ainsi tous trois ensemble. Hlas! il fut bien long-temps pour traverser
une trs-petite distance, un chemin qu'Adle aurait fait en un instant
si elle et t seule. Je l'admirais de ne pas tmoigner la moindre
impatience, le plus lger mouvement de vivacit. Enfin nous arrivmes
auprs d'une volire, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui.
Pour Adle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils
avaient  manger; et continuellement, allant  eux, revenant  nous, ne
se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et
mme de moi. Nous restmes l jusqu'au coucher du soleil. L'air tait
pur, le temps magnifique; Adle tait aimable et gaie; les regards de
monsieur de Snange m'exprimaient une affection qui m'tonnait. Dans un
moment o elle tait auprs de ses oiseaux, il me dit avec
attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu
votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait t indignement
prononc. Lorsque j'ai t en Angleterre, j'ai contract envers votre
famille les plus grandes obligations. J'ai aim votre mre comme ma
fille; je veux vous chrir comme mon enfant. Un jour je vous conterai
des dtails qui vous feront bnir ceux  qui vous devez la vie." Adle
revint, et il changea aussitt de conversation. Je ne pus ni le
remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui
l'aime, il peut compter sur mon attachement.

Sans pouvoir dfinir cette sorte d'attrait, je me sentais content prs
d'eux. Adle voulut savoir si je trouvais sa volire jolie. Je lui
rpondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'tait pas en
faire un grand loge, car il est affreux: c'est l'ancien genre franais
dans toute son aridit; du bois, du sable et des arbres taills. La
maison est superbe; mais on la voit tout entire. Elle ressemble  un
grand chteau renferm entre quatre petites murailles; et ce jardin,
qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la
maison. Cette volire toute dore tait du plus mauvais got. Adle me
demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? --
Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux
s'ils n'taient pas en libert. J'essayai de lui peindre ce parc si
sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait  parler
de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de
tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il
s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes
habitudes; mais ds que je lui eus rappel les campagnes qu'il avait
vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne
l'eurent pas plutt frapp, qu'il me parla de situations, de lieux
qu'il n'avait jamais oublis; et bientt il finit par dsirer aussi,
que toutes ces alles sables fussent changes en gazons. Ils exigrent
donc que je vinsse aujourd'hui, ds le matin, avec des dessins, avec un
plan qui pt tre excut trs-promptement: ainsi me voil cr
jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de
mes talens ni de mes succs. -- Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que
je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux matres.


LETTRE X.


Paris, ce 15 juillet.


J'arrivai chez monsieur de Snange avec mon porte-feuille et mes
crayons; il n'tait que midi juste, et cependant Adle avait l'air de
m'attendre depuis long-temps. _Voyons, voyons_, me cria-t-elle du plus
loin qu'elle m'aperut. J'osai lui reprsenter en souriant, que les
ayant quitts la vielle  la fin du jour, et revenant d'aussi bonne
heure le lendemain, il tait impossible que j'eusse eu le temps de
travailler. Que ferons-nous donc? dit-elle d'un air un peu boudeur. --
Je lui proposai de dessiner. -- Aussitt elle donna pour avoir une
grande table, auprs de laquelle je m'tablis. Monsieur de Snange fit
apporter les plans de sa maison, et ceux du jardin. Je mesurai le
terrain, calculai les effets  mnager, les dfauts  cacher, les
diffrens arbres qu'on emploierait, ceux qu'il fallait arracher, les
sentiers, les gazons, les touffes de fleurs, la volire surtout; je
n'oubliai rien. Cependant Adle voulait une rivire, et comme il n'y
avait pas une goutte d'eau dans la maison, il s'leva entr'eux un
diffrend dont j'aurais bien voulu que vous fussiez tmoin. Elle mit
tout son esprit  prouver la facilit d'en tablir une. Son mari
l'coutait avec bont; s'en moquait doucement, louait avec admiration
l'adresse qu'elle employait  rendre vraisemblable une chose
impossible: elle riait, s'obstinait, mais ne montrait de volont que ce
qu'il en faut pour tre plus aimable en se soumettant. Enfin ils
finirent par dcider que ma peine serait perdue, et qu'on ne changerait
rien au jardin; mais que monsieur de Snange ayant une fort belle
maison  Neuilly, au bord de la Seine, ils iraient s'y tablir; "et l,
dit-il  Adle, il y a une le de quarante arpens; je vous la donne.
Vous y changerez, btirez, abattrez tant qu'il vous plaira; tandis que
moi je garderai cette maison-ci telle qu'elle est. Ces arbres, plus
vieux que moi encore, et qu'intrieurement je vous sacrifiais avec un
peu de peine, l't, me garantiront du soleil, l'hiver, me prserveront
du froid; car  mon ge tout fait mal. Peut-tre aussi la nature
veut-elle que nos besoins et nos gots nous rapprochent toujours des
objets avec lesquels nous avons vieilli. Ces arbres, mes anciens amis,
vous les couperiez! ils me sont ncessaires...." Adle, ajouta-t-il
avec attendrissement, "puissiez-vous dans votre le, planter des arbres
qui vous protgent aussi dans un ge bien avanc!..." Elle prit sa
main, la pressa contre son coeur, et il ne plus question de rien
changer. Elle dchira mes plans, mes dessins, sans penser seulement 
m'en demander la permission, ou  m'en faire des excuses. Son coeur
l'avertissait, j'espre, qu'elle pouvait disposer de moi.

Le reste de la journe se passa en projets, en arrangemens pour ce
petit voyage. Adle sautait de joie en pensant  son le. Il y aura,
disait-elle, des jardins superbes, des grottes fraches, des arbres
pais: rien n'tait commenc, et dj elle voyait tout  son point de
perfection!.... Heureux ge!... je vous remerciais pour elle, avenir
brillant, mais trompeur! ah! lorsque le temps lui apportera des
chagrins, au moins ne la laissez jamais sans beaucoup d'esprances!....

Je ne pouvais m'empcher de sourire, en l'entendant parler de la
campagne, comme si j'avais toujours d la suivre. Tous les momens du
jour taient dj destins: "_Nous_ djenerons  dix heures, me
disait-elle; ensuite, _nous_ irons dans l'le;  trois heures _nous_
dnerons;" et toujours _nous_. Je n'osais ni l'approuver, ni
l'interrompre, lorsque monsieur de Snange, averti peut-tre par ces
_nous_ continuels, pensa  me proposer d'aller avec eux. La pauvre
petite n'avait srement pas imagin que cela pt tre autrement, car
elle l'couta avec un tonnement marqu, et attendit ma rponse dans
une inquitude visible. Je l'avoue, Henri, je restai quelques momens
indcis, comme cherchant dans ma tte si je n'avais pas d'autres
engagemens; mais c'tait pour jouir de l'intrt qu'elle paraissait y
attacher: et lorsque j'acceptai, tous ses projets et sa gaiet
revinrent. Elle continua jusqu'au soir, que je les quittai, promettant
de venir aujourd'hui pour les accompagner  Neuilly; cependant
j'attendrai que j'y sois arriv pour croire  ce voyage. Il y a dj
trois jours de passs, et peut-tre a-t-elle quitt, repris et chang
vingt fois de dtermination. Elle a si vite renonc  mon jardin
anglais, que cela m'inspire un peu de dfiance.


LETTRE XI.


Neuilly, ce 16 juillet.


C'est de Neuilly que je vous cris, mon cher Henri; nous y sommes
depuis hier, et j'ai dj trouv le moyen d'tre mcontent d'Adle et
de lui dplaire. Lorsque j'arrivai chez monsieur de Snange, elle tait
si presse d'aller voir son le, qu' peine me donna-t-elle le temps de
le saluer; il fallut partir tout de suite. "Allons, venez," lui
dit-elle en prenant son bras pour l'emmener. -- Il se leva; mais au
lieu d'aider sa marche affaiblie, elle l'entranait plutt qu'elle ne
le soutenait. Dans une grande maison, le moindre dplacement est une
vritable affaire. Tous les domestiques attendaient dans l'antichambre
le passage de leurs matres; les uns pour demander des ordres, les
autres pour rendre compte de ceux qu'ils avaient excuts. Chacun d'eux
avait quelque chose  dire, et Adle rpondait  tous: _oui, oui, oui_,
sans mme les avoir entendus. Son mari voulait-il leur parler? elle ne
lui en laissait pas le temps, et l'entranait toujours vers la voiture.
Cette impatience me dplut; je pris l'autre bras de monsieur de
Snange, et lui servant de contrepoids, je m'arrtais avec gard ds
qu'il paraissait vouloir couter ou rpondre. J'esprais que cette
attention rappellerait le respect d'Adle; mais l'tourdie ne s'en
aperut mme pas. -- Elle rptait sans cesse: _dpchons-nous donc;
venez donc; allons-nous-en vite_: enfin son mari la suivit et nous
montmes en voiture. Ah! un vieillard qui pouse une jeune personne,
doit se rsigner  finir sa vie avec un enfant ou avec un matre; trop
heureux encore quand elle n'est pas l'un et l'autre! Cependant Adle
fut plus aimable pendant le chemin. Il est vrai qu'elle ne cessa de
parler des plaisirs dont elle allait jouir: mais au moins y
joignait-elle un sentiment de reconnaissance, et elle lui disait _je
serai heureuse_, comme on dit _je vous remercie_. Je commenais  lui
pardonner, peut-tre mme  la trouver trop tendre, lorsque nous
arrivmes  Neuilly. Imaginez, Henri, le plus beau lieu du monde,
qu'elle ne regarda mme pas; une avenue magnifique, une maison qui
partout serait un chteau superbe; rien de tout cela ne la frappa. Elle
traversa les cours, les appartemens sans s'arrter, et comme elle
aurait fait un grand chemin. Ce qui tait  eux deux ne lui paraissait
plus suffisamment  elle. C'tait  son le qu'elle allait; c'tait l
seulement qu'elle se croirait arrive; mais comme il tait trois
heures, monsieur de Snange voulut dner avant d'entreprendre cette
promenade. Adle fut trs-contrarie, et le montra beaucoup trop; car
elle alla mme jusqu' dire que n'ayant pas faim, elle ne se mettrait
pas  table, et qu'ainsi, elle pourrait se promener toute seule, et
tout de suite. -- Monsieur de Snange prit un peu d'humeur. "Et vous,
mylord, me dit-il, voudrez-vous bien me tenir compagnie? -- Oui,
assurment, lui rpondis-je, et j'espre que madame de Snange nous
attendra, pour que nous soyons tmoins de sa joie,  la vue d'une
premire proprit. -- Ah! reprit son mari, j'en aurais joui plus
qu'elle!" -- Adle sentit son tort, baissa les yeux, et alla se mettre
 une fentre; elle y resta jusqu'au moment o l'on vint avertir qu'on
avait servi. J'offris mon bras  monsieur de Snange, car sa goutte
l'oblige toujours  en prendre un. -- Elle nous suivit en silence, et
notre dner sa passa assez tristement. Adle ne me regarda, ni ne me
parla. En sortant de table, monsieur de Snange nous dit qu'il tait
fatigu, et voulait se reposer; il nous pria d'aller sans lui  cette
fameuse le. "Adle, ajouta-t-il avec bont, nous avons eu un peu
d'humeur; mais vous tes un enfant, et je dois encore vous remercier de
me le faire oublier quelquefois." -- Elle avoua qu'elle avait t trop
vive, lui en fit les plus touchantes excuses, et parut dsirer de bonne
foi d'attendre son rveil pour se promener. Il ne le voulut pas
souffrir. Elle insista; mais il nous renvoya tous deux, et nous
partmes ensemble.

Nous marchmes long-temps, l'un auprs de l'autre, sans nous parler.
Elle gagna le bord de la rivire, et s'asseyant sur l'herbe, en face de
son le, elle me dit: "J'ai t bien maussade aujourd'hui; et vous
m'avez paru un peu austre. Au surplus, continua-t-elle en riant, je
dois vous en remercier: il est bien satisfaisant de trouver de la
svrit, lorsqu'on n'attendait que de la politesse et de la
complaisance." Cette plaisanterie me dconcerta, et je pensai
qu'effectivement elle avait d me trouver un censeur fort ridicule.
Elle ajouta: "Je me punirai, car j'attendrai que monsieur de Snange
puisse venir avec nous pour jouir de ses bienfaits. Je suis trop
heureuse d'avoir un sacrifice  lui faire." Cette dernire phrase fut
dite de si bonne grce, que je me reprochai plus encore ma pdanterie.
"Si vous saviez, lui dis-je, combien vous me paraissez prs de la
perfection, vous excuseriez ma surprise, lorsque je vous ai vu un
mouvement d'impatience que, dans une autre, je n'eusse pas mme
remarqu. -- N'en parlons plus," me rpondit-elle en se levant; elle
regarda l'autre cte du rivage, comme elle aurait fait un objet chri,
et le salua de la tte, en disant: "A demain, aujourd'hui j'ai besoin
d'une privation pour me raccommoder avec moi-mme." -- Elle s'en revint
gaiement: monsieur de Snange venait de s'veiller lorsque nous
rentrmes. Adle fit charmante le reste de la journe, et lui montra
une si grande envie de rparer son tourderie, que srement il l'aime
encore mieux qu'il ne l'aimait la veille. -- Quant  moi, Henri, je
resterai ici, au moins jusqu' ce que monsieur de Snange m'ait appris
les raisons qui le portent  me tmoigner un si touchant intrt, et 
me traiter avec tant de bont.


LETTRE XII.


Neuilly, ce 18 juillet.


Enfin, _elle_ a pris possession de son le. Hier matin nous nous
runmes,  neuf heures, pour djeuner. Monsieur de Snange avait l'air
plus satisfait qu'il ne me l'avait encore paru. La joie brillait dans
les yeux d'Adle; mais elle tchait de ne montrer aucun empressement;
seulement elle ne mangea presque point. Pour moi, je pris une tasse de
th; et comme il faut, je crois, que je sois toujours inconsquent, du
moment qu'Adle montra une dfrence respectueuse pour son mari, je
commenai  le trouver d'une lenteur insupportable. Sa main soulevait
sa tasse avec tant de peine; il regardait si attentivement chaque
bouche, la retournait de tant de manires avant de la manger, faisait
de si longues pauses entre un morceau et l'autre, que j'prouvais
encore plus d'impatience qu'elle n'en avait eu la veille. Si elle avait
pu lire dans mon coeur, elle aurait t bien venge de ma svrit.
Aprs une mortelle heure, son djeuner finit. Il s'assit dans un grand
fauteuil roulant, et ses gens le tranrent jusqu'au bord de la
rivire. Pour Adle, elle y alla toujours sautant, courant, car sa
jeunesse et sa joie ne lui permettaient pas de marcher. -- Arrivs
auprs du bateau, nous emes bien de la peine  y faire entrer monsieur
de Snange; et c'est l que la vivacit d'Adle disparut tout--coup.
Avec quelle attention elle le regarda monter! Que de prvoyance pour
loigner tout ce qui pouvait le blesser! Quelles craintes que le bateau
ne ft pas assez bien attach! Et moi, qui suis tous ses mouvemens, qui
voudrais deviner toutes ses penses, quel plaisir je ressentis lorsque
approchs de l'autre bord, le pied dans son le, je lui vis la mme
occupation, les mmes soins, les mmes inquitudes, jusqu' ce que
monsieur de Snange ft replac dans son fauteuil, et pt recommencer
sa promenade. Alors elle nous quitta, et se mit  courir, sans que ni
la voix de son mari, ni la mienne, pussent la faire revenir. Je la
voyais  travers les arbres, tantt se rapprochant du rivage, tantt
rentrant dans les jardins; mais en quelque lieu qu'elle s'arrtt,
c'tait toujours pour en chercher un plus loign. Quoique j'eusse bien
envie de la suivre, je ne quittai point monsieur de Snange. Il fit
avancer son fauteuil sous de trs-beaux peupliers qui bordent la
rivire, et renvoyant ses gens, il me dit qu'il tait temps que je
susse les raisons qui lui donnaient de l'intrt pour moi. -- "Mon
jeune ami, il faut que vous me pardonniez de vous parler de mon
enfance, me dit-il; mais elle a tant influ sur le reste de ma vie, que
je ne puis m'empcher de vous en dire quelques mots. Ne vous effrayez
pas, si je commence mon histoire de si loin; je tcherai de vous
ennuyer le moins possible.

"Mon pre n'estimait que la noblesse et l'argent; et peut-tre ne me
pardonnait-il d'tre l'hritier de sa fortune, que parce que j'tais en
mme temps le reprsentant de ses titres. J'avais perdu ma mre en
naissant; et toute ma premire enfance se passa avec des gouvernantes,
sans jamais voir mon pre. A sept ans il me mit au collge, dont je ne
sortais que la veille de sa fte et le premier jour de l'an, pour lui
offrir mon respect. Les parens ne savent pas ce qu'ils perdent de
droits sur leurs enfans, en ne les levant pas eux-mmes. L'habitude de
leur devoir tous ses plaisirs, d'obir aveuglment  toutes leurs
volonts, laisse un sentiment de dfrence qui ne s'efface jamais, et
que j'tais bien loign d'prouver. Je ne voyais dans mon pre, qu'un
homme que le hasard avait rendu matre de ma destine, et dont aucune
des actions ne pouvait me rpondre que ce ft pour mon bonheur. Le jour
mme que je sortis du collge, il me fit entrer au service, en me
recommandant d'tre sage, avec une scheresse qui approchait de la
duret; et sans y joindre le moindre encouragement, sans me promettre
la plus lgre marque de tendresse, si je russissais  lui plaire.
Aussi,  peine fus-je  mon rgiment, que j'y fis des dettes, des
sottises, et que je me battis. Mon pre me rappela prs de lui; il me
reut avec une humeur, une colre pouvantable. Loin de me corriger, il
m'apprit seulement qu'il avait aussi des dfauts. Je me mis  les
examiner avec soin; et chaque jour, au lieu de l'couter, je le jugeais
avec une svrit impardonnable. Il voulut me marier, et, disait-il,
m'apprendre l'conomie: j'tais n le plus prodigue et le plus
indpendant des hommes. Mon pre, qui ne s'tait jamais occup de mon
ducation, fut tout tonn de me trouver des gots diffrens des siens,
et une rsistance  ses ordres que rien ne put vaincre. Il se fcha; je
persistai dans mes refus: ils le rendirent furieux; je me rvoltai; et
moi, que plus de bont aurait rendu son esclave, rien ne pouvait plus
ni me toucher ni me contenir. J'tais devenu inquiet, ombrageux.
Revenait-il  la douceur? je craignais que ce ne ft un moyen de me
dominer. Sa svrit me blessait plus encore. Toujours en garde contre
lui, contre moi, je le rendais fort malheureux, et je passais pour un
trs-mauvais sujet. Je le serais devenu, si un de ses amis ne lui et
conseill d'loigner ce monstre qui faisait le tourment de sa vie. On
me proposa de sa part, de voyager: j'acceptai avec joie, et je choisis
l'Angleterre, parce que le mer qu'il fallait traverser, semblait nous
sparer davantage. La veille de mon dpart, je demandai la permission
de lui dire adieu; il refusa de me voir, et je m'en allai charm de ce
dernier procd, car mes torts me faisaient dsirer d'avoir le droit de
me plaindre.

"J'arrivai  Calais, irrit contre mon pre et toute ma famille. On me
dit qu'un paquebot, lou par mylord B... votre grand-pre, allait
partir dans l'instant. Je lui fis demander la permission de passer avec
lui; il y consentit. En entrant sur le pont, je vis une femme de
vingt-cinq ans, assise sur des matelas dont on lui avait fait une
espce de lit. Elle nourrissait un enfant de sept  huit mois, qu'elle
caressait avec tant de plaisir, que je m'attendris sur moi-mme, et sur
le malheureux sort qui m'avait empch de recevoir jamais d'aussi
tendres soins. Quatre autres enfans l'entouraient: son mari la
regardait avec affection; ses gens s'empressaient de la servir; mais
aucun ne parla franais. Je tenais, dans ma main, une montre  laquelle
tait attache une fort belle chane d'or avec beaucoup de cachets;
elle frappa un de ces enfans qu'on promenait encore  la lisire: il se
trana vers moi; et me tendant ses petites mains, il semblait vouloir
attraper ce qui lui paraissait si brillant. Je descendis la chane  sa
porte, et la faisant sauter devant lui, je l'levais ds qu'il tait
prs de la saisir. Sa mre nous regardait avec un sourire inquiet; je
voyais bien qu'elle craignait que je ne prolongeasse ce jeu jusqu' la
contrarit. Touch d'une si tendre sollicitude, je pris cet enfant
dans mes bras, je lui donnai ma montre pour jouer; et croyant que,
puisqu'on n'avait pas parl franais, on ne devait pas l'entendre, je
lui dis tout haut, en l'embrassant: _Ah! que tu es heureux d'avoir
encore une mre!_ La sienne me regarda, et je vis qu'elle m'avait
compris. Son pre, qui jusque-l ne m'avait pas remarqu, se rapprocha
de moi; ne me parla point du sentiment de tristesse qui m'tait
chapp, mais me fit de ces questions qui ne signifient que le dsir de
commencer  se connatre. -- Je lui rpondis avec politesse et rserve.
Pendant ce peu de mots, l'enfant que je tenais encore, jeta ma montre
par terre de toute sa force, et se pencha aussitt, pour la reprendre.
Elle n'tait pas casse; je la lui rendis avant que sa mre et eu le
temps de me faire aucune excuse. Je vis que cette complaisance m'avait
attir toute son affection; et srement, nous tions amis avant de nous
tre parl. Elle me pria de lui rapporter son enfant. -- Hlas! cette
petite enfant s'est marie depuis  votre pre, et est morte en vous
donnant le jour; je ne pensais pas alors que je lui survivrais si
long-temps. -- J'entendis, au son de voix de lady B... qu'elle la
grondait en anglais, en lui tant ma montre. La petite fille se mit 
pleurer; mais, sans lui cder, sa mre essaya de la distraire; elle lui
montra d'autres objets qui fixrent son attention, et l'enfant riait
dj, que ses yeux taient encore pleins de larmes. -- Lady B... me
pria de lui cacher ma montre; car, me dit-elle, il est encore plus
dangereux de leur donner des peines inutiles, que de les gter par trop
d'indulgence.

"Je le remis  causer avec le mari. Cependant le vent devint si fort,
que nous fmes obligs de descendre dans la chambre: il augmenta
toujours, et bientt nous fmes en danger.... Mais je finirai le reste
une autre fois, car voici madame de Snange: elle va jeudi passer la
journe  son couvent; si cela ne vous ennuyait pas trop, nous
dnerions ensemble." -- Je n'eus que le temps de l'assurer que je
serais trs-aise de rester avec lui.

Adle nous rejoignit extrmement fatigue de sa promenade; elle tait
enchante de ce qu'elle avait vu, et cependant ne parlait que de tout
changer. Monsieur de Snange avait du monde  dner; nous rentrmes
bien vite pour nous habiller.

Je restai fort occup de tout ce qu'il venait de me raconter. Je me
demandais comment tous les pres voulant conduire leurs enfans, il y en
a si peu qui imaginent d'tre pour eux ce qu'on est pour ses amis, pour
toutes les liaisons auxquelles on attache du prix? L'enfance compare de
si bonne heure, qu'il est ncessaire d'tre aimable pour elle. Il faut
lui paratre le meilleur des pres, pour pouvoir se faire craindre,
sans risquer un moment d'tre moins aim. Alors on n'a pas besoin de
prsenter toujours la reconnaissance comme un devoir; elle devient un
sentiment, et les obligations en sont mieux remplies. Adieu, mon cher
Henri; je vous crirai aussitt que monsieur de Snange aura fini de
m'apprendre ce qui le concerne.


LETTRE XIII.


Neuilly, ce 21 juillet.


Adle est partie ce matin, de fort bonne heure, pour son couvent; je
suis rest seul avec monsieur de Snange. Je sentais une sorte de
plaisir  la remplacer dans les soins qu'elle lui rend. Aussitt aprs
dner, je l'ai conduit sur une terrasse qui est au bord de la Seine;
ses gens nous ont apport des fauteuils, et il a continu son histoire.

"Je ne vous ferai point, m'a-t-il dit, le dtail des dangers que nous
courmes. J'en fus peu effray; non qu'un excs de courage m'aveuglt
sur notre situation, ou m'y rendt insensible: mais j'tais si occup
de la terreur dont cette jeune femme tait saisie! Elle regardait ses
enfans avec tant d'amour! elle les prenait dans ses bras, et les
pressait contre son coeur, comme si elle et pu les sauver ou les
dfendre. Je ne tremblais que pour elle, et je suis sr qu'un grand
intrt, non-seulement empche la crainte, mais distrait de la douleur
mme; car aprs que le premier danger fut pass, je m'aperus que je
m'tais fait une forte contusion  la tte, sans que j'aie pu alors me
rappeler ni o ni comment.

"Quand nous fmes un peu plus tranquilles, mylord B... vint  moi, et
me jura une amiti que rien, disait-il, de pouvait plus dtruire.
Effectivement, dans ces momens de trouble, on se montre tel que l'on
est; et peut-tre me savait-il gr de n'avoir pas un instant pens 
moi-mme. Pour lui, toujours froid, toujours raisonnable, il s'occupait
de sa femme avec le regret de la voir souffrir, mais sans rien prvoir
de ce qui pouvait la soulager, ou tromper son inquitude. Nous
arrivmes  Douvres le lendemain au soir. Lady B... avait  peine la
force de marcher: on la porta jusqu' l'auberge, o elle se coucha; et
je ne la revis plus du reste de la journe. Son mari vint me retrouver;
nous soupmes ensemble. Pendant le repas, m'ayant entendu dire
qu'aucune affaire ne m'appelait directement  Londres, et que la
curiosit ne m'y attirait mme pas, il me proposa d'aller passer
quelques semaines dans leur terre qui n'tait qu' une petite distance
de cette ville. J'y consentis avec un sentiment de rpugnance que je ne
pouvais m'expliquer, et qui me tourmentait malgr moi; je crois que le
coeur pressent toujours les peines qu'il doit prouver. Cependant
aucune bonne raison ne se prsentant pour justifier mon refus,
j'acceptai, par cette sorte d'embarras, qui est une suite naturelle de
la manire dont on m'avait lev. Il fut dcid que nous partirions le
lendemain de bonne heure. Je me retirai dans ma chambre, contrari; je
fus long-temps sans pouvoir m'endormir: je m'veillai de mauvaise
humeur; j'tais fch de les suivre, je l'aurais t encore plus de
rester. Lady B... m'attendait; elle me fit les plus touchans
remercmens pour les soins que je lui avais rendus; et me prsentant
ses enfans, elle leur dit de m'aimer, parce que je serais toujours
l'ami de leur pre et le sien. Je les embrassai tous, et aprs le
djeuner nous partmes. Je montai dans sa voiture; les enfans allrent
dans la mienne. Je ne vous ferai point la description de la terre de
lord B...; vous devez la connatre aussi bien que moi, mais pas mieux,
ajouta-t-il, car c'est le temps de ma vie, peut-tre le seul, dont
j'aie parfaitement conserv le souvenir. Depuis le premier moment o
j'aperus lady B... jusqu'au jour o je m'loignai d'elle, il n'est pas
un instant dont je ne me souvienne. Il semble que ce soit un temps
spar du reste de ma vie; avant, aprs, j'ai beaucoup oubli; mais
tout ce qui la regarde m'est prsent et cher. Ce que je ne saurais vous
rendre, c'est l'espce de charme qui rgnait autour d'elle, et qui
faisait que tout ce qui l'approchait paraissait heureux: une runion de
qualits telles que j'ai mille fois entendu faire son loge, et presque
toujours d'une manire diffrente; mais tous la louaient, car il
semblait qu'elle et particulirement ce qui plaisait  chacun.

"Cependant j'tais dans une si triste disposition d'esprit, que les
premiers jours je fus peu frapp de tout le mrite de lady B....
Insensiblement je me sentis attir prs d'elle; et je l'aimais dj
beaucoup, sans avoir pens  l'admirer. Les premiers jours que je fus
chez elle je me promenais seul; et lorsque le hasard me faisait trouver
avec du monde, je restais dans le silence, sans chercher  plaire, ni
souhaiter d'tre remarqu. Le mari, les entours de Lady.... devaient
dire de moi, que j'tais ennuyeux et sauvage; elle seule devina que
j'avais des chagrins et une timidit excessive. Elle essaya de me
rapprocher d'elle, et de me faire parler, en me questionnant sur des
objets qu'elle connaissait srement; aussi ne lui rpondis-je que des
demi-mots, qui ne faisaient que m'embarrasser davantage. Sa bont lui
fit sentir qu'il fallait d'abord m'accoutumer  elle, avant d'obtenir
ma confiance. Elle me proposa de l'accompagner dans ses promenades: ds
le lendemain je commenai  la suivre. Elle me fit faire le tour de son
parc; et passant devant un temple qu'elle avait fait btir, elle en
prit occasion de me parler de la complaisance de son mari pour ses
gots, et de sa reconnaissance. De ce jour, sans me rien dire que ce
qu'elle aurait permis que tout le monde st, elle me traita avec un air
de confiance et d'estime qui m'entranait et me flattait. C'est
toujours en me parlant d'elle-mme que, peu  peu, elle m'amena  oser
lui confier mes peines. Alors elle me donna toute son attention: elle
m'coutait avec intrt, me questionnait sans curiosit, et finit par
m'inspirer le besoin d'tre toujours avec elle, et de lui tout dire. Je
trouvai en elle les avis et les consolations d'une amie claire; une
politesse dans le langage, qui aurait rappel le respect du plus
audacieux, et une bienveillance dans les manires qui attirait toutes
les affections. Je lui parlai de mon pre avec amertume; elle me
plaignit d'abord: mais bientt, reprenant sur moi l'ascendant qu'elle
devait avoir; sans se donner la peine d'examiner si mon pre avait us
de trop de rigueur, peu  peu elle me conduisit  penser que les torts
des autres deviennent un titre  l'estime, lorsqu'ils n'influent point
sur notre conduite, mais ne sont jamais une excuse lorsqu'ils nous
irritent au point de nous rendre rprhensibles. Enfin elle sut prendre
tant d'empire sur mon esprit, que je n'avais plus une seule ide
qu'elle ne devint. Elle lisait sur ma figure, rectifiait toutes mes
opinions, et fit de moi, l'homme bon et honnte qui n'a jamais pens 
elle sans devenir meilleur; et qui, depuis qu'il l'a connue, peut se
dire qu'il n'existe pas une seule personne  qui il ait fait un moment
de peine.

"Je commenais  me trouver parfaitement heureux; j'adorais lady B....
comme les sauvages adorent le soleil; je la cherchais sans cesse. Mon
pre ne m'avait point appris  cacher mes sentimens sous ces formes qui
donnent, aux hommes et aux choses, un poli qui les rend tous
semblables: je ne vivais que pour elle, je n'aimais qu'elle, et il
n'tait que trop facile de s'en apercevoir. Mylord B... ne paraissait
plus chez sa femme qu'aux heures des repas; il parlait fort peu, et
moins  moi qu' personne. Je le remarquai sans m'en embarrasser; mais
je la voyais souvent pensive, et cela m'inquitait vivement.

"Un jour, aprs dner, au lieu de rester dans le salon avec ses enfans,
elle suivit son mari et ne reparut plus du reste de la journe. Le
soir,  l'heure du souper, ils vinrent tous deux se mettre  table. Je
la trouvai fort ple, et je vis qu'elle avait beaucoup pleur: j'en fus
si boulevers, que je ne cessai de la regarder, sans m'apercevoir
combien cette attention tait inconvenante. Je ne pensai plus au
souper, j'oubliai de dployer ma serviette: elle ne mangea pas non
plus. Lord B... ne soupait jamais; et au bout de dix minutes, je
l'entendis qui poussait sa chaise avec humeur, en disant, que puisque
personne n'avait apptit, il tait inutile de rester  table plus
long-temps. -- Lady B... toujours douce, toujours occupe des autres,
vint me dire qu'une forte migraine la forait  se retirer de bonne
heure; mais qu'elle me priait de la suivre le lendemain  sa promenade
du matin. Je la regardai sans lui rpondre, car je ne pensais qu'
deviner ce qui pouvait l'avoir afflige. Elle me quitta, et ils s'en
allrent ensemble. Je regagnai ma chambre, o, pour la premire fois,
je connus  quel point je l'aimais. Je passai toute la nuit sans me
coucher. J'avais beau chercher, me creuser la tte, je ne concevais
rien  sa douleur: et me perdant en conjectures, je ne sentais, bien
clairement, que le chagrin de lui savoir des peines, et le dsir de
donner ma vie pour la voir heureuse.

"Ds que le jour parut, j'allai me promener, jusqu' l'heure o elle
descendait ordinairement: alors, ne la trouvant point dans le salon, je
montai la chercher chez ses enfans. Leur chambre tait ouverte; je
m'arrtai en voyant lady B... assise, le dos tourn  la porte, ayant
ses quatre enfans  genoux devant elle; le cinquime, qu'elle
nourrissait encore, tait sur ses genoux. Ces enfans faisaient leur
prire du matin: lorsqu'ils eurent pri pour la sant de leur pre et
de leur mre, elle leur dit: _Demandez aussi  Dieu que monsieur de
Snange, qui a eu tant de soin de vous pendant la tempte, n'prouve
aucun accident pour son retour_. -- Elle prit les deux petites mains de
ce dernier enfant, les joignit dans les siennes, en levant les yeux au
ciel, et sembla s'unir  leur prire. Je n'avais pas encore pens  mon
dpart; jugez de ce que devins, lorsque je l'entendis parler de voyage.
Elle me trouva encore appuy sur la porte; je ne pouvais revenir de mon
saisissement; elle devina que je l'avais entendue, et m'emmena dans les
jardins. Je la suivis sans lui parler; elle garda aussi quelque temps
le mme silence: puis, le rompit tout--coup, et me pria de l'couter
avec attention et sans l'interrompre." _Lorsque je vous rencontrai_, me
dit-elle, _je fus sensible  l'intrt que je vous vis tmoigner  mes
enfans; et ds-lors vous m'en inspirtes un rel. Le danger que nous
courmes ensemble, et votre sensibilit l'augmentrent encore, mais la
mlancolie qui vous dominait, lorsque vous vntes ici, me toucha
davantage. La premire peine, le premier revers influe si
essentiellement sur le reste de la vie! Je craignais que livr 
vous-mme, seul, dans une terre trangre, vous ne pussiez rsister 
cette grande preuve; et je vous voyais prs de vous laisser abattre
par le malheur, au lieu de chercher  le surmonter. Je ne connaissais
pas la cause de vos chagrins; j'essayai de pntrer dans votre coeur,
et vous me devntes vraiment cher. Vous savez si je ne vous ai pas
toujours donn les conseils que je voudrais que mes fils reussent de
vous. Quel plaisir je ressentais lorsque j'avais adouci votre
caractre, rendu vos ides plus justes, vos dispositions plus
heureuses! Mais ce bonheur si innocent a t mal interprt; on
m'accuse d'avoir pour vous des sentimens trop tendres..._ "Ah! que je
serais heureux, m'criai-je! _Ne m'interrompez pas_, me dit-elle,
svrement; et reprenant bientt sa bont, sa bienveillance ordinaire,
elle ajouta: _Mon mari en a pris de l'ombrage, sans que je m'en sois
doute: hier il m'a avou le tourment qu'il prouve, et je lui ai
promis que vous partiriez aujourd'hui_.... "Non, par piti, non, lui
dis-je, en prenant ses mains dans les miennes; que deviendrais-je! je
suis tout seul au monde!" --  _Si mme je m'oubliais jusqu' permettre
que vous restassiez prs de moi, vous ne pouvez y demeurer toujours:
rendons notre sparation utile  tous deux; car vous ne voudriez pas
faire le malheur de ma vie en troublant le repos de lord B.... Allons,
mon jeune ami, du courage, vos chevaux vous attendent_.... "Comment,
mes chevaux! et qui les a demands?..." -- _Moi; ma tendre amiti a
voulu vous viter les prparatifs d'une sparation trop affligeante
pour nous_......." et dtournant ses yeux pleins de larmes, elle se
leva. J'tais si frapp, je m'attendais si peu  ce prompt loignement,
qu'il ne me vint aucune objection; d'ailleurs, je ne savais que lui
obir.

"Elle regagna le chteau le plus vite qu'il lui tait possible; et
montant aussitt avec moi dans la chambre de ses enfans, elle sembla
devenir plus calme dans cet asile de paix et d'innocence. Cependant
elle paraissait respirer avec peine; mais bientt reprenant son empire
sur elle-mme, elle me dit: _Je ne sais quel pressentiment m'a toujours
persuad que je mourrais jeune. Assurez-moi que si mes fils se
trouvaient jamais dans votre pays, comme je vous ai rencontr dans le
mien, seuls, sans conseil, sans parens, dans la jeunesse ou le malheur,
jurez-moi que, vous souvenant de leur mre, vous seriez leur ami et
leur guide_.... "Ah! je jure qu'ils seront toujours ce que j'aurai de
plus cher. -- Je les embrassai tous en leur donnant les noms les plus
tendres, et promettant solennellement de ne jamais les oublier. -- _Ce
n'est pas tout encore_, ajouta-t-elle; _s'il est vrai que j'aie adouci
vos chagrins, que vous partagiez l'amiti que vous l'avez inspire;
rcompensez mes soins, en allant, tout de suite, retrouver votre pre;
promettez-moi de le rendre heureux, et de vous y dvouer tout
entier!... C'est encore m'occuper de vous_, continua-t-elle en
soupirant, _et vous prouver que je crois  vos regrets; car il n'est de
consolation, pour les coeurs vraiment affligs, que de s'occuper du
bonheur des autres_..... "Je tombai  ses pieds, je baisai ses mains
avec respect, avec amour; je pris tous les engagemens qu'elle me dicta,
et je courus  ma voiture, sans regarder derrire moi, ni penser 
faire mes adieux  lord B...

"Je me htai de retourner  Paris; j'arrivai chez mon pre, justement
trois mois aprs l'avoir quitt. Il ne m'attendait pas. Je me prsentai
devant lui, sans permettre qu'on m'annont, et sans lui donner le
temps de me tmoigner son tonnement ou sa colre. -- _Mon pre_, lui
dis-je, _j'ai t bien coupable envers vous; mais je reviens pour vous
consacrer ma vie. S'il est possible, oubliez le pass: daignez
m'prouver; je dfie votre rigueur de surpasser mon respect et ma
soumission_.

"Mon pre, encore plus tonn de ce langage que de mon arrive, me
demanda  qui il devait un changement si inattendu. Je lui racontai
tout ce que je viens de vous dire; il s'attendrit avec moi, et, pour la
premire fois, m'appela son cher fils. -- Je cherchai  lui plaire:
souvent je trouvais qu'il me jugeait avec d'anciennes et d'injustes
prventions; car les torts de la jeunesse laissent des impressions
qu'on retrouve long-temps aprs tre corrig. Mais j'tais dtermin 
le rendre heureux, et je parvins  m'en faire aimer. Je m'apercevais du
succs de mes soins,  la tendre reconnaissance qu'il avait prise pour
lady B... Je lui crivis plusieurs fois; elle me rpondait toujours
avec la mme amiti, la mme raison, mais elle se plaignait souvent de
sa sant. Ses lettres devinrent plus rares: enfin je reus de Londres
un paquet d'une criture que je ne connaissais pas, et cachet de noir.
Ces marques de deuil me firent frmir; je n'osais ni l'ouvrir, ni m'en
loigner. Il fallut bien cependant connatre mon malheur; et j'appris
que lady B... sentant sa fin approcher, avait charg une femme de
confiance d'une bote qu'elle m'envoyait. J'y trouvai un petite
tableau, sur lequel elle tait peinte avec ses enfans: il tait
accompagn d'une dernire lettre d'elle, plus touchante que toutes les
autres, o, me rappelant mes promesses, elle me bnissait avec sa
famille. Je fus long-temps trs-afflig; et jamais je n'ai t consol.
Mon pre me proposa diffrens mariages; toutes les femmes me
paraissaient si diffrentes de lady B... que cette proposition me
rendait malheureux. Il cessa de m'en parler, et vcut encore quelques
annes. J'eus la consolation de l'entendre me remercier en mourant, et
mler le nom de lady B... aux bndictions qu'il me donnait. Je le
regrettai du fond de mon ame. Sa mort me rappela vivement les torts de
ma jeunesse, et tout ce que je devais  cette femme excellente. Je vous
remettrai ces lettres et les portraits de votre famille. J'avais quitt
votre grand-pre avec si peu d'gards, que je n'osai jamais me rappeler
 son souvenir; mais je ne perdis point de vue ses enfans. J'appris
avec intrt leur mariage, celui de votre mre; et je vous assure que
vous rendrez mes derniers jours heureux, si votre affection me permet
de remplir mes engagemens, et si vous comptez sur moi comme sur un
second pre." -- Je l'assurai de tout mon attachement. -- Adieu. J'ai
la main fatigue d'avoir crit si long-temps: en vrit, je commence 
croire au bonheur, puisque le hasard m'a fait rencontrer ce digne homme.


LETTRE XIV.


Neuilly, ce 25 juillet.


Montesquieu dit que, "comme notre esprit est une suite d'ides, notre
coeur est une suite de dsirs." Je l'prouve, Henri; car, depuis que je
sais les liaisons que monsieur de Snange a eues avec ma famille, ma
curiosit n'est pas satisfaite; et  prsent, je voudrais apprendre ce
qui a pu dterminer un homme si raisonnable  se marier,  son ge,
avec un enfant de seize ans! car Adle n'est qu'une enfant dont les
inconsquences m'impatientent souvent, moi qui, plus rapproch d'elle,
n'ai pas encore atteint ma vingt-troisime anne.

Elle est revenue de son couvent, les yeux rouges, a t silencieuse et
triste le reste de la soire: le lendemain elle a paru, au djeuner,
gaie, frache, brillante de sant et de bonne humeur. Ce changement m'a
tout drang: j'avais pass la nuit  rver aux chagrins qu'elle
pouvait avoir; et je suis sr que, non-seulement elle a dormi
tranquille, mais qu'oubliant sa peine, elle aurait t fort tonne que
j'y pensasse encore. Cependant, Henri, elle est fort aimable, oui,
trs-aimable: ses dfauts mme vous plairaient,  vous qui ne cherchez
dans la vie que des scnes nouvelles.

Adle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne
dispute ni ne cde jamais. Son humeur est gale, habituellement gaie;
ses affections sont si vives, son caractre est si mobile, que je l'ai
vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au
point de ne garder aucune mesure dans sa gnrosit ou dans ses
promesses; mais, oubliant bientt qu'il est des infortuns, mettre le
mme excs  satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la
sensibilit  la joie, vous surprendre et vous entraner toujours. Elle
est d'un naturel et d'une sincrit qui enchantent. Ne connaissant ni
la vanit ni le mystre, elle fait simplement le bien, franchement le
mal, et ne s'tonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a
bless, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fch; mais elle
l'oublie aussitt que vous tes adouci, et il est presque certain que,
l'instant d'aprs, elle vous offensera de mme, s'en dsolera de
nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intrt ne la porterait 
dire une chose qu'elle ne pense pas, ni  supporter un moment d'ennui
sans le tmoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir,
est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reoit avec plaisir; et
si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui
rsister. Ajoutez  cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne
s'occupe presque pas; une grce enchanteresse qui accompagne tous ses
mouvemens; un besoin de plaire et d'tre aimable dont je n'ai jamais vu
d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour
en tre amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de
connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les
femmes ensemble le seraient par calcul. Adle est aimable, toujours,
avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle  un pauvre? Ce
n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de
l'avoir soulag: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le
regret ou l'impossibilit actuelle de le secourir. Attentive dans la
socit, se rappelant quelquefois vos gots, une phrase, un mot qui
vous est chapp, vous tes tonn de lui trouver des soins, des
souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois,
manquant sans scrupule aux choses que vous dsirez le plus,  celles
mme qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraner par le
premier objet qui se prsente. Enfin, runissant tous les contrastes,
ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grces, ses
heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous
chappera bientt. Aussi, prterai-je un beau champ  vos
plaisanteries, lorsque, entre un septuagnaire et une femme charmante,
le vieillard obtiendra toutes mes prfrences et ma plus tendre amiti.
Je vous laisse sur cette pense, mon cher Henri; car je suis sr
qu'elle vous paratra si ridicule, qu'il vous serait impossible de
m'accorder un instant d'intrt aprs un pareil aveu.


LETTRE XV.


Neuilly, ce 4 aot.


Je suis toujours  Neuilly, mon cher Henri; je comptais n'y passer que
peu de jours, et les semaines se succdent, sans que monsieur de
Snange me permette de penser encore  mon dpart. Adle me tmoigne
aussi beaucoup d'amiti; cependant je voudrais vous revoir. Je ne sais
s'il tient  mon caractre inquiet de ne jamais se trouver bien nulle
part, mais je dsire de m'loigner.

La vie qu'on mne ici est douce, agrable, et me plairait assez si je
pouvais m'y livrer sans inquitude. On se runit,  dix heures du
matin, chez monsieur de Snange. Aprs le djeuner on fait une
promenade, que chacun quitte ou prolonge suivant ses affaires ou sa
fantaisie; on dne  trois heures: deux fois par semaine il y a
beaucoup de monde; les autres jours nous sommes absolument seuls, et ce
sont les momens qu'Adle semble prfrer. Aprs le dner, monsieur de
Snange dort environ une demi-heure: ensuite la promenade recommence ;
ou s'il y a quelque bon spectacle  Paris, Neuilly en est si prs,
qu'Adle nous y entrane souvent. La journe se passe ainsi, sans
projets, sans prvoyance, et surtout sans ennui.

Adle a commenc ses travaux dans l'le; je les dirige, et cette
occupation suffit  mon esprit. Monsieur de Snange suit avec nous le
travail des ouvriers: il est toujours le juge et l'arbitre de nos
diffrens. Il a l'air heureux: mais c'est lorsqu'il parat l'tre
davantage, qu'il lui chappe des mots d'une tristesse profonde.

Hier nous avons t  la pointe de l'le; elle est termine par une
centaine de peupliers, trs-rapprochs les uns des autres, et si
levs, qu'ils semblent toucher au ciel. Le jour y pntre  peine; le
gazon est d'un vert sombre; la rivire ne s'aperoit qu' travers les
arbres. Dans cet endroit sauvage on se croit au bout du monde, et il
inspire, malgr soi, une tristesse dont monsieur de Snange ne ressenti
que trop l'effet, car il dit  Adle: _Vous devriez riger ici un
tombeau; bientt il vous ferait souvenir de moi_. La pauvre petite fut
effraye de ces paroles comme si elle n'et jamais pens  la mort.
Elle rougit, plit, et nous quitta aussitt. Il m'envoya la chercher:
je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien de la peine  la ramener; car
elle craignait que la vue de ses larmes n'augmentt encore l'espce de
pressentiment qui avait frapp monsieur de Snange. Elle revint
cependant; et sans chercher  le rassurer, sa dlicatesse s'empressa de
l'occuper, pour ne pas laisser  de pareilles rflexions le temps de
renatre. A peine fmes-nous dans le salon, qu'elle se mit au piano,
rpta les airs qu'il prfre, chanta les chansons qu'il aime, voulut
qu'il jout aux checs avec moi. Il cda  tous ses dsirs, couta la
musique, joua aux checs, mais fut pensif le reste de la soire; et,
pour la premire fois, il se retira immdiatement aprs le souper.

Je restai seul avec Adle; ses pleurs recommencrent  couler. "Si vous
saviez, me disait-elle, combien il est bon; tout ce que je lui dois! et
quel tourment j'prouve quand je considre son grand ge! Il est
heureux: je donnerais de ma vie pour le conserver; et dans quelque
temps nous aurons peut-tre  le pleurer...." Que je lui sus gr de
m'unir ainsi aux sentimens les plus chers, les plus purs de son coeur!
La pauvre petite tait toute saisie: je voulus qu'elle descendt dans
les jardins, esprant qu'une lgre promenade et la fracheur de la
nuit dissiperaient ces noires ides. Je lui donnai le bras; je la
sentais soupirer. Elle marchait doucement, appuye sur moi: pour la
premire fois, elle avait besoin d'un soutien. Combien sa peine me
touchait! Cependant, ne pouvant point arrter ses larmes, j'essayai de
traiter sa tristesse de vapeurs, sans vouloir l'couter ni lui rpondre
plus long-temps; et doublant le pas, je la tranai malgr elle, jusqu'
la faire courir. Ce moyen me russit mieux que tous mes discours; car
moiti riant, moiti se fchant, je lui fis faire le tour de la
terrasse. Ds qu'elle fut distraite, sa gaiet revint. Aprs j'appelai
la raison  mon secours; et quoique la nuit ft superbe, que j'eusse
bien envie de continuer cette promenade, de lui demander de qui avait
pu occasionner un mariage qui me paraissait heureux, mais bien
disproportionn; je me htai de la ramener, de crainte que ses gens ne
trouvassent extraordinaire de nous voir rentrer plus tard. -- Pour
regagner mon appartement, il faut passer devant celui de monsieur de
Snange; je m'y arrtai, en demandant au ciel que le sommeil de cet
excellent homme ft calm par quelques songes heureux, et lui rendt
assez de force pour esprer un long avenir.


_P.S_. Ce matin monsieur de Snange m'a fait dire qu'il avait pass une
mauvaise nuit, et qu'il avait la goutte trs-fort. Sans doute, hier il
souffrait dj: car je suis persuad, Henri, que dans la vieillesse les
inquitudes de l'esprit ne sont jamais qu'une suite des maux du corps,
comme, dans la jeunesse, les maladies sont presque toujours le rsultat
des peines de l'ame; et celui qui, vraiment compatissant, voudrait
soulager ses semblables, risquerait peu de se tromper en disant au
jeune homme qui souffre: _Contez-moi vos chagrins?_... Et au vieillard
qui s'afflige: _Quel mal ressentez-vous?_...


LETTRE XVI.


Neuilly, ce 20 aot.


Monsieur de Snange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri;
et, pendant que je passais tout mon temps  le soigner, vous me
grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosit sur
Adle me plat encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en
mme temps vous me demandez si je l'aime moi-mme? Oui, assurment je
l'aime, mais comme un frre, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas
sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable,
bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle
attention elle soigne monsieur de Snange! comme elle devine toujours
ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette
sensible Adle, qui m'avait inspir un intrt si tendre. Ce n'est plus
madame de Snange vive, tourdi, magnifique; c'est Adle, jeune sans
tre enfant, nave sans lgret, gnreuse sans ostentation: il ne lui
a fallu qu'un moment d'inquitude pour faire ressortir toutes ces
qualits.

Depuis que monsieur de Snange est malade, il ne reoit personne;
aussi, la prfrence qu'il m'accorde m'te-t-elle le dsir de
m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutt avec
rsignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperoit ses
craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. -- Ces
derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le
regardait plus. Il est vrai que la goutte s'tait montre d'abord d'une
manire effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixe au
pied. -- C'est depuis sa maladie, que j'ai vritablement commenc 
connatre Adle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer
plus tt?... Vous savez que l'amiti de la jeunesse n'a jamais de
rticence: Adle me laisse lire dans son coeur; ses penses me sont
toutes connues. Quelle simplicit! quelle innocence! Elle fait
disparatre toutes les prventions que l'gosme des hommes et la
perfidie des femmes m'avaient inspires. Prs d'elle, je cesse d'tre
svre; je crois au bonheur,  la vrit,  la tendresse; je crois 
toutes les vertus. Ce visage calme, o le chagrin n'a pas encore laiss
de traces, o le repentir n'en gravera jamais, rpand de la douceur sur
tout ce qui l'environne. -- Cependant, n'allez pas imaginer que je sois
amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais  l'instant. La bont,
la confiance de monsieur de Snange ne seront point trahies. Je ne
troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: _Il
n'y a personne  qui j'aie fait un moment de peine_. Je ne me
permettrais pas mme les plus insignifiantes attentions, si elle
pouvaient lui donner de l'inquitude. Je suis effray quand je vois,
dans le monde, avec quelle lgret on risque d'affliger un vieillard
ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?... Ah! ce
ne sera pas moi qui l'empcherai de bnir quelques annes que le ciel
semble lui avoir accordes par prdilection. -- Ainsi, mon cher Henri,
aimez Adle; mais aussi, comme moi, chrissez-les, respectez-les tous
deux.


LETTRE XVII.


Neuilly, ce 26 aot.


Il n'y a pas un petit dtail que ne me fasse aimer, chaque jour
davantage, l'intrieur de monsieur de Snange. Tous les premiers
mouvemens d'Adle, tous les sentimens plus rflchis de ce vieillard,
sont galement bons. Hier, pendant le djener, le garde-chasse apporta
un hron  Adle. Cet homme, en le prsentant, nous dit que ces oiseaux
taient fort attachs les uns aux autres: "_Ce matin_, ajouta-t-il,
_ils taient deux; lorsque celui-ci est tomb, son compagnon a jet
plusieurs cris, et est revenu, jusqu' trois fois, planer au-dessus de
lui, en criant toujours_. -- Vous ne l'avez pas tu? dit vivement
Adle. -- _Non, Madame_, rpondit-il, prenant son effroi pour un
reproche; _il est toujours rest trop haut pour que je pusse
l'atteindre_." A ces derniers mots, elle fut si indigne, qu'elle le
renvoya trs-schement, en lui dfendant d'en tuer jamais. -- Monsieur
de Snange sourit; et, sans paratre avoir remarqu l'air mcontent
d'Adle, il parla de la voracit des hrons!.... "Ces oiseaux, dit-il,
mangent les poissons.... les plus petits surtout.... Ds qu'il fait
soleil, et qu'ils viennent, pour se rjouir, sur la surface de l'eau,
le hron les guette.... les saisit.... les porte  son nid.... mais
c'est pour nourrir sa famille.... et lui-mme ne prend de nourriture
que lorsque ses petits sont rassasis...." Je voyais qu'il s'amusait 
varier toutes les impressions d'Adle; et je me plaisais aussi  la
voir exprimer successivement ses regrets pour le hron, sa piti pour
les petits poissons, et de l'intrt pour ce nid, qu'il fallait bien
nourrir.... La pauvre enfant ne savait o reposer sa compassion....
Monsieur de Snange l'appela prs de lui; il lui expliqua, sans
chercher  trop approfondir ce sujet, tous les maux que, dans l'ordre
de la nature, le besoin rendait ncessaires; mais ne voulant point la
fixer long-temps sur des ides qui l'attristaient, il dit qu'il se
sentait mieux, et qu'une promenade lui ferait plaisir. Adle demanda
une calche, et nous partmes par le plus beau temps du monde. Le grand
air ranimait monsieur de Snange, et nous pmes aller trs-loin dans la
campagne. Dans un chemin de traverse, bord de fortes haies, nous
trouvmes une charrette qui portait la rcolte  une ferme voisine: en
passant, la haie accrochait les pis, et en gardait toujours
quelques-uns; Adle le remarqua, et s'tonnait qu'on et nglig de
l'laguer. "On ne la coupera que trop tt, reprit monsieur de Snange;
ce que cette haie drobe au riche, elle le rendra aux pauvres: les
haies sont les amies des malheureux." Effectivement,  notre retour
nous trouvmes dans ce mme chemin des femmes, des enfans, qui
recueillaient tous ces pis avec soin, pour les porter dans leur
mnage. -- Monsieur de Snange les appela; sa bienfaisance les secourut
tous; et je vis qu'aprs avoir os faire entrevoir  Adle qu'il y a
des maux invitables, il prenait plaisir  la faire arrter sur des
ides douces, que les moindres circonstances de la vie peuvent fournir
 une ame sensible. -- La rflexion d'Adle fut "qu'elle ne laisserait
jamais couper de haies;" et monsieur de Snange sourit encore, en
voyant comme elle avait profit de la leon du matin.


LETTRE XVIII.


Neuilly, ce 26 aot.


Notre promenade n'a pas russi  monsieur de Snange: sa goutte est
fort augmente, il souffre beaucoup: mais au milieu de ses douleurs, il
s'est plu  m'apprendre les raisons qui l'avaient dtermin  se marier.

Sa famille est allie  celle de madame de Joyeuse, mre d'Adle, chez
laquelle il allait fort rarement. Son caractre le lui convenant pas,
il ne la voyait qu' un ou deux grands dners de famille qu'il donnait
tous les ans. Un jour qu'il lui faisait une visite d'gard, pour la
prier de venir chez lui avec d'autres parens, il lui demanda des
nouvelles de sa fille. Madame de Joyeuse, d'un air bien froid, bien
indiffrent, lui rpondit, qu'tant peu riche, elle la destinait au
clotre, et ne prit mme pas la peine d'employer la petite fausset
ordinaire en pareille circonstance: _ma fille veut absolument se faire
religieuse_. "J'ai  la remercier, me dit-il, des expressions qu'elle
employa. Je leur dois, peut-tre, mon bonheur; car je fus rvolt de
voir une mre disposer aussi durement de sa fille, et la livrer au
malheur pour sa vie, uniquement parce qu'elle tait peu riche. Cette
jeune victime, sacrifie ainsi par ses parens, ne me sortait pas de
l'esprit. Aprs notre grand dner, je proposai  madame de Joyeuse de
la conduire au couvent o tait Adle. J'tais bien sr qu'elle ne me
refuserait pas; car c'est la premire femme du monde pour tirer parti
de tout: et la seule pense que mes chevaux feraient cette course, au
lieu ses siens, devait la dterminer bien plus que le plaisir de voir
sa fille. Nous arrivmes au parloir  sept heures. C'tait le moment de
la rcration: on nous dit que les pensionnaires taient au jardin;
cependant nous attendmes peu. Adle arriva bientt, rouge, anime,
tout essouffle, tant elle avait couru. Sa mre, loin de lui savoir gr
de cet empressement, ne le remarqua mme pas, la reut d'un air froid,
et parla long-temps bas  la religieuse qui l'avait accompagne. Pour
moi, continua monsieur de Snange, qui ai toujours aim la jeunesse, je
me plus  lui demander quels jeux l'amusaient avec ses compagnes, et de
quelles occupations ils taient suivis? -- Elle me peignit le
colin-maillard, les quatre coins, avec un plaisir qui me rappela mon
enfance; mais passant  ses devoirs, aux heures du travail, elle m'en
parla avec une gale satisfaction. Cet heureux caractre m'intressa;
je demandai  sa mre la permission de venir la revoir. Elle n'osa pas
la refuser  mon ge, quoiqu'elle n'et encore permis  sa fille de
recevoir personne. La semaine suivante je retournai  ce couvent. Adle
me reut avec plaisir: je l'interrogeai sur la vie qu'elle avait mene
jusqu'alors; elle m'en parut fort contente: mais, lui demandai-je, si
votre mre voulait vous faire religieuse? -- _J'en serais charme_, me
dit-elle gaiement, _car alors je ne quitterais pas mes amies_. -- Et si
elle vous mariait? -- _Il faudrait aussi lui obir; mais je serais bien
afflige, si elle me donnait un mari qui, m'emmenant en province,
m'loignt de mes compagnes et de mes religieuses_. -- Je ne pus
m'empcher de prendre en piti cette ame innocente, toujours prte  se
soumettre  sa mre, sans mme considrer quels devoirs elle lui
imposerait. Si elle se ft plainte, si elle et senti sa situation,
j'aurais peut-tre t moins touch: mais la trouver douce, rsigne,
m'intressa bine davantage. Je ne pouvais me rsoudre  lui laisser
consommer ce sacrifice, sans l'avertir, au moins, des regrets dont il
serai suivi. Je revins tourment de son souvenir et de son malheur; je
voyais toujours cette pauvre enfant prononant ces voeux terribles.
Cependant il m'tait bien difficile de la secourir ; car, dans le temps
que mon pre tait irrit contre moi, il avait fait un testament
qu'aprs il a oubli de dtruire. Par cet acte, _je ne jouissais que du
revenu de sa fortune, et il ne m'tait permis de disposer du fonds,
qu'au seul cas o je marierais; alors j'en deviendrais le matre, la
moiti seulement restant substitue  mes enfans_. -- Peut-tre mon
pre, qui dsirait passionnment que sa famille se perptut, avait-il
pens, qu'en me gnant ainsi jusqu' l'poque de mon mariage, je me
rsoudrais plus aisment  former ces liens qui m'avaient toujours
effray. Sa prvoyance n'a pas t vaine; car sans cette clause, je
n'eusse jamais imagin d'pouser,  mon ge, une si jeune personne. Je
l'aurais dote, marie, en respectant son choix; mais je n'en avais pas
la possibilit. Je revis Adle souvent, et chaque fois, elle
m'intressa davantage. M'tant bien assur que son coeur n'avait point
d'inclination, qu'elle m'aimait comme un pre, je me dterminai  la
demander en mariage. Je m'y dcidai avec d'autant moins de scrupule,
que je n'avais que des parens loigns, qui jouissaient tous de
fortunes considrables, et que j'tais rsolu  la traiter comme ma
fille. D'ailleurs ma vieillesse, ma faible sant, me faisaient croire
que je la laisserais libre, avant que l'ge et dvelopp en elle
aucune passion. J'esprai qu'alors se trouvant riche, elle serait plus
heureuse; car on dit toujours, lorsqu'on est jeune, que la fortune ne
fait pas les bonheur; mais  mesure que l'on avance dans la vie, on
apprend qu'elle y ajoute beaucoup. Madame de Joyeuse fut charme de me
donner sa fille; je crois bien qu'on rit un peu du vieillard qui
pousait, avec tant de confiance une enfant de seize ans; mais le bon
caractre d'Adle m'a justifi. Quant  moi, j'espre ne lui avoir
caus aucune peine. Cependant, si un jour je la voyais moins gaie,
moins heureuse, je me persuaderais encore qu'un lien qui,
naturellement, ne doit pas tre long, vaut toujours mieux que le voile
et les voeux ternels qui taient son partage."

Je remerciai monsieur de Snange de sa confiance, en admirant sa bont
et sa gnrosit. "Mon jeune ami, me dit-il, ne me louez pas tant, je
suis assez rcompens; n'ai-je pas obtenu l'amiti d'Adle? Si j'avais
prtendu  un sentiment plus vif, tout le monde se serait moqu de moi,
et vous tout le premier; au lieu que je puis me dire: Il n'est pas une
de ses penses, un de ses sentimens qui ne doive l'attacher  moi. Cela
vaut mieux que les plaisirs de la vanit; l'exprience m'a appris qu'on
a beau la flatter, elle n'est jamais compltement dupe; il y a toujours
des momens o la vrit se fait sentir." H bien, Henri, aimez-vous
monsieur de Snange? Exista-t-il jamais un meilleur homme? et
croyez-vous qu'Adle eut raison de paratre satisfaite de se voir unie
 lui? Comme ma svrit tait injuste et ridicule! Ah! Adle,
n'tait-ce pas assez de vous connatre pour vous aimer; fallait-il
encore avoir  l'accuser auprs de vous?


LETTRE XIX.


Neuilly, ce 26 aot.


Monsieur de Snange est assez bien pour son tat, mon cher Henri; mais
quel tat, ou plutt quel ge que celui o l'on compte  peine la
souffrance, o l'on vous trouve heureux, parce que vous ne mourez pas!
Il est vrai qu'aucun danger prsent ne le menace; mais il a la goutte
aux deux pieds, il ne saurait marcher, il ne peut mme se mouvoir sans
prouver des douleurs cruelles; et on lui dit qu'il est bien,
trs-bien. Il ne parat mme pas trop loin de le penser; du moins,
reoit-il ces consolations avec une douceur qui m'tonne. -- Serait-il
possible qu'un jour j'aimasse assez la vie pour supporter une pareille
situation?... peut-tre... si j'ai fait quelques bonnes actions, et si,
comme lui, j'ai mrit d'tre chri de tout ce qui m'entoure.

Depuis qu'il est mieux, il ne veut plus que les promenades d'Adle
soient interrompues, et il nous renvoie avec autorit, aux heures o
nous sortions tous trois avant sa maladie. Le croiriez-vous, Henri?
elles me sont moins agrables que lorsqu'il nous accompagnait. Je les
commence en tremblant; et lorsqu'elles sont finies, je reste mcontent
de moi, de mon esprit, de mes manires. Je suis continuellement
tourment par la crainte d'ennuyer, ou, ce que j'ose  peine m'avouer,
par celle de plaire. Monsieur de Snange, avec toute sa bont, est
aussi par trop confiant. Croit-il que j'aie un coeur inaccessible 
l'amour? Non: mais l'ge a tellement refroidi ses sentimens, qu'il est
incapable d'inquitude; peut-tre aussi, et je le redoute plus encore,
son estime pour moi est-elle plus forte que ses craintes? Les maris
sont tous jaloux, ou imprudens  l'excs. Cependant je suis encore
libre, puisque je prvois le danger, et que je pense  le fuir; mais le
plaisir d'tre auprs d'Adle me retient, lors mme que je me crois
matre de moi.

Avant-hier, aprs le dner, monsieur de Snange voulut se reposer:
Adle mit un chapeau de paille, ses gants, et me fit signe de la
suivre. En sortant de la maison, elle prit mon bras: je ne le lui avais
pas offert; je n'osai le lui refuser, mais je frmis en la sentant si
prs de moi. Elle n'avait jamais t  pied hors de l'enceinte des
jardins ou de l'le, la faiblesse de monsieur de Snange l'obligeant 
aller toujours en voiture: seule avec moi, elle voulut entreprendre une
longue course. Les champs lui paraissaient superbes. Elle ne connat
rien encore; car  peine eut-elle quitt son couvent, que la maladie de
sa mre la retint prs d'elle. Tout la frappait agrablement; les
bleuets, les plus simples fleurs attiraient son attention. Cette
ignorance ajoutait encore  ses charmes; l'ingnuit de l'esprit est
une preuve si touchante de l'innocence du coeur! J'aurais t
trs-content de cette journe, si, me redoutant moi-mme, je n'avais
pas craint de l'aimer plus que je ne le devais.

Le lendemain elle me proposa d'aller encore dans la campagne; je la
refusai sous le prtexte d'affaire, de lettres indispensables. Son
visage m'exprima un vif regret, mais sa bouche ne pronona aucun
reproche; elle me dit avec un triste sourire: "_J'irai donc seule_." --
Sa douceur faillit dtruire toutes mes rsolutions. Heureusement
qu'elle partit sans insister davantage: si elle et ajout un mot, si
elle m'et regard, je la suivais.... Je suis rest, Henri! mais je ne
fus pas long-temps sans me le reprocher. A peine fus-je remont dans ma
chambre, que je me la reprsentai se promenant, sans avoir personne
avec elle; un passant, le moindre bruit pouvait lui faire peur. Je
trouvai qu'il y avait de l'imprudence  la laisser ainsi: enfin, aprs
y avoir bien pens, je pris mon chapeau, et, descendant bien vite par
le petit escalier de mon appartement, je courus la rejoindre. -- Je la
cherchai dans les jardins; elle n'y tait pas: le batelier me dit
qu'elle n'avait point t dans l'le. C'est alors que je m'inquitai
vritablement; je tremblai que seule, ne connaissant pas le danger,
elle n'et eu la fantaisie de revoir ces champs qui lui avaient paru si
beaux la veille. Je n'en doutais plus, lorsque je trouvai la porte du
parc ouverte. Je sortis aussitt, et parcourant  perte d'haleine tous
les endroits o nous avions t, je fis un chemin norme; car je sais
trop qu' son ge, lorsqu'une promenade plat, on va sans penser qu'il
faut revenir. Mais comme le jour tombait tout--fait, et que je voyais
 peine  me conduire, il fallut bien regagner la maison. --
Quelquefois je m'arrtais, prtant l'oreille au moindre bruit:
peut-tre, me disais-je, revient-elle aussi, bien loin derrire moi.
Souvent je retournais sur mes pas, coutant sans rien entendre. Je fus
horriblement tourment, et je me promis bien,  l'avenir, de ne plus
consulter ma raison, et de tout abandonner au hasard. -- En rentrant,
je la trouvai tranquillement assise, qui travaillait auprs de son
mari. Je fus au moment de la quereller, et lui demandai, avec humeur,
o elle avait pu aller tout le jour? Elle rpondit doucement, qu'aprs
avoir fait quelques pas sur la terrasse, elle s'tait ennuye; et vous,
me dit-elle, vos lettres sont-elles crites? -- Je ne fis pas semblant
de l'entendre, pour ne pas lui rpondre. -- Henri, je l'aime!... mais
ne puis-je l'aimer sans le lui dire? Je puis tre son ami; et si jamais
elle tait libre!... Ah! je m'arrte: l'amour n'est pas encore mon
matre, et dj je pense sans regret au moment o ce bon, ce vertueux
monsieur de Snange ne sera plus! encore un jour, et peut-tre
dsirerais-je sa mort!... Non, je fuirai Adle, j'y suis rsolu. Ces
six semaines passes ainsi, presque seul avec elle; ces six semaines
m'ont rendu trop diffrent de moi-mme. Je n'prouve plus ces mouvemens
d'indignation que les plus lgres fautes m'inspiraient: la vertu
m'attire encore, mais je la trouve quelquefois d'un accs bien
difficile. Cependant, je m'en irai; oui je m'en irai: il m'en cotera,
peut-tre, hlas! bien plus que je ne crois.... Adieu; puisse l'amiti
consoler la vie et remplir mon coeur!


LETTRE XX.


Neuilly, ce 27 aot.


Je me suis lev ce matin dcid  partir,  quitter Adle. En
descendant chez monsieur de Snange pour le djener, je l'ai trouv
mieux qu'il n'avait t depuis sa maladie. Adle avait un air satisfait
o je remarquais quelque chose de particulier. Vingt fois j'ai t au
moment de parler de mon prochain voyage, de leur faire mes adieux, et
vingt fois je me suis arrt. Non que je me flattasse qu'elle me
regrettt long-temps: mais ils paraissaient heureux; et il faut si peu
de chose pour troubler le bonheur, que j'ai respect leur tranquillit.
Si monsieur de Snange et souffert, s'il et t triste, mon dpart
et sans doute ajout bien peu  leur peine, et j'aurais os
l'annoncer. Tantt, ce soir, me disais-je,  leur premier chagrin, je
m'loignerai sans qu'ils s'en aperoivent. Combien je cherche 
m'aveugler! Ah! s'ils taient souffrans ou malheureux, pourrais-je les
abandonner? Enfin je n'ai pas eu le courage d'annoncer cette rsolution
qui m'avait cot tant d'efforts.

Aprs le djeuner, la pluie empchant Adle de se promener, elle est
remonte dans sa chambre; et, rest seul avec monsieur de Snange, je
lui ai propos de faire une lecture. Mais  peine l'avais-je commence,
qu'un de ses gens est venu m'avertir tout bas qu'on me demandait. Je
suis sorti, et j'ai t trs-tonn de voir une des femmes d'Adle, qui
m'a dit que sa matresse m'attendait dans son appartement. Je n'y tais
jamais entr; comme elle se rend chaque jour  dix heures du matin chez
son mari, et qu'elle ne le quitte qu'aux heures de la promenade, c'est
chez lui qu'elle passe sa vie, qu'elle lit, dessine, fait de la
musique. L'impossibilit o il est de s'occuper, le besoin qu'il a
d'elle, lui font un devoir de ne jamais le laisser seul; et pour moi,
conservant nos usages, mme chez les trangers, j'aurais craint d'tre
indiscret si je lui avais demand de voir sa chambre.

J'ai t surpris de l'air mystrieux de la femme qui me conduisait;
cependant je l'ai suivie.

Ds qu'Adle m'a aperu, elle s'est avance vers moi avec joie, et sans
me donner le temps de lui parler, elle m'a dit: "Monsieur de Snange
tant mieux, je veux clbrer sa convalescence; il faut que vous
m'aidiez  le surprendre. Dans quelques jours je donnerai une fte, un
bal  toutes les pensionnaires de mon couvent. Nous chanterons des
chansons faites pour lui; il y aura un feu d'artifice, des
illuminations. Ses anciens amis, mes compagnes, les malheureux dont il
prend soin, tout ce qui l'intresse sera invit; heureuse de lui
tmoigner ainsi mon bonheur et ma reconnaissance! J'irai demain  mon
couvent pour arranger tout cela; voudrez-vous bien rester avec lui?" --
Pouvais-je la refuser? Ce n'est qu'un jour de plus, et un jour sans
elle, c'est dj commencer l'absence. -- Je le lui ai promis; alors
elle s'est laisse aller  tout le plaisir qu'elle attend de cette
fte. Elle me racontait son plan, le rptait de toutes manires; et,
pendant qu'elle jouissait d'avance de la surprise qu'elle voulait
procurer  cet homme si digne d'tre aim, je pensais tristement que je
n'en serais pas tmoin, que bientt je ne la verrais plus. Malgr ces
ides pnibles, je me suis trouv heureux que le hasard m'ait fait
connatre son appartement. C'est ajouter au souvenir de la personne,
que de se rappeler aussi les lieux o elle se trouve. J'ai examin sa
chambre avec soin; ses meubles, les plus petits dtails, rien ne m'a
chapp, je m'en souviendrai toujours. -- Je lui ai demand l'heure 
laquelle elle se levait? -- A huit heures, m'a-t-elle rpondu. -- Tous
les matins  huit heures, me suis-je dit intrieurement, je ferai des
voeux pour que rien ne trouble le bonheur de sa journe. J'ai voulu
voir sa bibliothque; elle a rsist long-temps: mes instances en ont
t plus vives: enfin elle a cd  ce dsir; et jugez de mon
tonnement, lorsqu'en y entrant, le premier objet qui s'est offert  ma
vue, a t un tableau fort peu avanc, mais o la tte de monsieur de
Snange et la mienne taient dj parfaitement ressemblantes? "J'aurai
voulu, m'a-t-elle dit en riant, que vous ne le vissiez que lorsqu'il
aurait t fini; je copie un des portraits de monsieur de Snange, j'y
ai moins de mrite; mais le vtre, c'est de souvenir." -- A ces mots,
la surprise, la joie ont troubl toute mon ame; "de souvenir," lui
ai-je dit en tremblant; car je rappelais ses paroles pour qu'elle les
entendt elle-mme, et qu'elle les pronont encore. -- "Oui," a-t-elle
repris avec une douce confiance. -- Ah! me suis-je cri, vous ne
m'oublierez donc point! -- "Jamais," a-t-elle rpondu. -- J'tais
saisi, et sans oser la regarder, je lui ai dit: "Croyez aussi que ma
pense vous suivra toujours!"

Je n'osai plus lever les yeux, ni dire un mot; je regardais
alternativement mon portrait, celui de monsieur de Snange surtout....
Il m'a rappel  moi-mme, et a empch mon secret de m'chapper. Elle
est si vive, qu'elle ne s'est pas aperue de mon motion, et m'a
propos gaiement de voir ses autres ouvrages, ses cartons, ses dessins.
Elle m'a montr un petit portrait d'elle,  peine trac, et qui la
reprsente dans son enfance: je le lui ai demand vivement; elle me l'a
accord sans difficult, et mme reconnaissante de mon intrt.
J'aurais voulu qu'elle crt me faire un sacrifice; mais son innocence
ne lui laissait pas deviner le prix que j'y attachais. Je l'ai prie du
moins de ne dire  personne que je l'eusse obtenu. Pourquoi? m'a-t-elle
demand avec tonnement; n'tes-vous pas notre meilleur ami? -- Ah!
dites notre seul ami. -- Non; monsieur de Snange en a beaucoup. -- Et
vous? -- Pour moi, c'est bien vrai! -- Eh bien, dites donc, _mon seul
ami!_ -- _Mon seul ami_, a-t-elle rpt en souriant! -- Promettez-moi,
ai-je ajout, que lorsque je serai absent, vous me manderez tout ce qui
pourra vous intresser... Vous me direz s'il est quelqu'un que vous me
prfriez? -- Ne parlez pas d'absence, m'a-t-elle dit doucement; vous
gtez toute ma joie. -- J'ai cess d'en parler; mais la douleur et les
regrets taient dans mon coeur: elle m'a regard avec inquitude, et a
perdu cet air satisfait qui l'animait. Nous sommes descendus chez
monsieur de Snange, presque aussi mus l'un que l'autre.

Souvent, dans le courant du jour, elle m'a considr attentivement,
comme si elle et cherch dans mes yeux, la cause ou la fin de sa
peine. Aprs dner, au lieu de se promener elle s'est mise  son piano,
mais n'a plus jou ni chant les airs brillans qui l'amusaient la
veille. La journe a fini sans qu'elle ait retrouv sa gaiet; et le
soir, en me quittant, la pauvre petite m'a dit, les larmes aux yeux:
_Mon seul ami, est-ce que vous pensez  partir?_ Ah! je crains bien de
n'tre pas seul malheureux! -- Que n'tes-vous avec moi, Henri!
peut-tre que l'amiti, en partageant mon coeur, rendrait moins vif le
sentiment qu'Adle m'inspire; mes peines en seraient moins amres. Mais
ces dsirs sont vains! vous ne viendrez pas, et il faut que je
m'loigne; il le faut absolument.


LETTRE XXI.


Neuilly, ce 28 aot.


Adle tait alle dner  son couvent. Quelle diffrence du jour o,
pour la premire fois, je restai seul avec monsieur de Snange! Je ne
pensais qu' l'amuser; aujourd'hui, je me suis ennuy  mourir. Je
m'efforais en vain de l'occuper, de le distraire; le moindre soin me
fatiguait; jamais le temps ne m'a paru si long. Aussi, pour faire
quelque chose, lui ai-je propos de lire les lettres de lady B....,
trop heureux de trouver un objet qui pt l'intresser! Il a saisi cette
ide avec joie, m'a donn la clef d'un secrtaire qui est dans son
cabinet, et m'a pri d'aller les chercher. -- En ouvrant le premier
tiroir, j'y ai trouv un portrait d'Adle en miniature, fait par le
meilleur peintre, et enrichi de diamans, comme s'il avait besoin de cet
entourage pour paratre prcieux! Je l'ai regard avec transport: sa
beaut, sa douceur, la srnit de son regard y sont peintes d'une
manire ravissante. Il m'a t impossible de m'en dtacher, et, par un
mouvement involontaire, je l'ai plac contre mon coeur. Insens! il me
semblait qu'en le possdant ainsi, ne ft-ce qu'un moment, j'en
conserverais long-temps l'impression. Mais je me promettais bien de le
remettre lorsque je rapporterais ces lettres. Je suis rentr dans le
salon, avec le carton o elles taient renfermes. Monsieur de Snange
les a prises, et a voulu les lire lui-mme. -- Tranquille en le voyant
satisfait, je me laissais aller  mes propres penses; je l'entendais
sans l'couter. Le son monotone de sa voix ne pouvant fixer mon
attention, ajoutait encore  ma rverie. Il tait heureux, le temps se
passait, et c'est tout ce qu'il me fallait. A cinq heures, nous avons
entendu le bruit d'une voiture; c'tait Adle. Mon coeur a battu avec
violence, comme si elle n'avait pas d venir, ou que je ne l'attendisse
pas.... Elle nous a racont qu'elle avait trouv ses religieuses encore
fort affliges, parce qu'il y a environ huit ou dix jours un pan de mur
de leur jardin est tomb. "Pour moi, m'a-t-elle dit, j'en ai t ravie;
car lorsque la clture est interrompue comme cela, par une sorte de
fatalit, il est permis aux hommes d'entrer dans l'intrieur des
couvens; et j'ai pens que, ne connaissant pas ces sortes
d'tablissemens, vous auriez peut-tre la curiosit d'en voir un. La
suprieure m'a permis de vous y conduire aprs-demain, si cela peut
vous tre agrable." Je lui ai rpondu courageusement que je craignais
bien de ne pouvoir pas profiter de cette permission; mais aprs ce
grand effort, je n'ai plus senti que le dsir de voir cet asile de son
enfance. Elle a paru le souhaiter vivement, a insist; et tout ce que
ma raison a pu conserver d'empire, s'est born  lui rpondre que je
tcherais de la suivre. Mais j'y tais rsolu; ne vous moquez pas de ma
faiblesse, Henri; je partirai, soyez-en sr: un jour de plus n'est pas
bien dangereux. Peut-tre aussi, ces voiles, ces grilles, ces
mortifications de tout genre, que des femmes embrassent avec ardeur et
supportent sans se plaindre, ces exemples de courage feront rougir
celui qui n'est pas assez fort, ni pour rsister au danger, ni mme
pour le fuir. -- D'ailleurs, quelque envie que j'eusse de m'loigner,
il faut bien que je reste, je ne sais combien d'heures, de jours, de
temps encore; car imaginez que lorsque Adle est arrive, monsieur de
Snange a resserr ces malheureuses lettres de lady B..., et a remis le
carton sur une table prs de lui. Je lui ai offert de le reporter dans
son secrtaire; mais je ne sais quelle fantaisie lui a fait prfrer de
le garder. Avant le souper, je lui ai propos de nouveau d'aller le
serrer; il s'y est encore refus: et, au moment de nous retirer, lui
ayant fait entendre qu'il ne fallait pas le laisser traner sur sa
table, il s'est impatient tout--fait, a hauss les paules, et a dit
 Adle de mettre ce carton dans une bibliothque qui est dans le
salon; ce qu'elle a fait avec cet empressement distrait qui la porte
toujours  lui obir, sans mme prendre intrt aux choses qu'il lui
demande.

Me voil donc avec un portrait enrichi de diamans, ne prvoyant pas
quand il me sera possible de le replacer sans qu'on s'en aperoive;
n'osant ni le garder, ni le rendre, de peur de la compromettre;
risquant de faire souponner la probit d'anciens serviteurs, et
probablement oblig  la fin de dclarer, devant toute une maison, que
c'est moi qui l'ai drob, parce que j'aime madame de Snange! Belle
raison  donner  un mari,  des valets,  Adle elle-mme, qui me
traite assez bien pour qu'alors on pt la souponner de partager mes
sentimens!.... En vrit, Henri, je crois qu'il y a quelque dmon qui
s'amuse  me tourmenter.


LETTRE XXII.


Neuilly, ce 29 aot.


Je ne vous crirai que deux mots aujourd'hui, mon cher Henri, car
l'heure de la poste me presse. Il est certain qu'un mauvais gnie se
mle de toutes mes actions; je me croirais ensorcel, si nous tions
encore  ce bienheureux temps, o l'on accusait quelque tre imaginaire
de ses chagrins et de ses fautes; o il suffisait d'un moment de
bonheur pour se flatter qu'une divinit bienfaisante vous conduisait,
et se plairait  vous protger toujours.

En m'veillant ce matin, je me suis empress de regarder le portrait
d'Adle. Aprs m'tre dit, rpt, combien j'aime celle qu'il
reprsente, je l'ai serr dans mon critoire, afin qu'aucun accident,
aucun hasard ne ft qu'on le dcouvrt si je le portais sur moi; et,
satisfait de cette sage prcaution, de cette heureuse prvoyance, je
suis descendu chez monsieur de Snange pour le djeuner: il tait
encore seul. "Venez, m'a-t-il dit vivement; hier vous m'avez
impatient, en me demandant ces lettres devant Adle; allez les serrer
bien vite o elles taient, et revenez aussitt." Henri, me voyez-vous,
enrageant de tenir la clef du secrtaire, lorsque je n'avais plus le
portrait, et sans qu'il me ft possible d'aller le chercher? car ce
cabinet n'a d'issue que par la porte qui donne dans le salon o tait
monsieur de Snange. J'ai donc remis ce maudit carton; mais j'ai eu
soin de ne faire que pousser le secrtaire au lieu de le fermer,
demeurant ainsi le matre de rendre ce trsor sans qu'on s'en
aperoive. En rentrant dans le salon, monsieur de Snange m'a redemand
sa clef: "Quoique lady B.... m'a-t-il dit, ft la vertu mme, je n'ai
jamais voulu parler d'elle devant Adle; j'tais si jeune alors, si
amoureux; je me trouve si diffrent aujourd'hui! A mon ge, a-t-il
ajout en riant, les comparaisons sont dangereuses! D'ailleurs, elle a
t leve dans un couvent, o, selon l'usage, les romans sont
svrement dfendus, et o les chansons mme qui renferment le mot
d'amour ne se font jamais entendre: aussi, son esprit est-il simple et
pur comme son coeur." Il aurait pu continuer long-temps son loge, sans
que je trouvasse qu'il en dt assez; mais Adle elle-mme est venue
l'interrompre. Son regard timide me disait qu'elle ne se fiait plus 
l'avenir: la tristesse de la veille lui avait laiss une sorte
d'abattement qui donnait  sa voix,  ses mouvemens, une mollesse, une
douceur inexprimable. Il m'a t impossible d'y rsister; je me suis
approch d'elle, et lui ai demand  quelle heure il fallait tre prt
le lendemain pour la suivre au couvent. -- Ce seul mot l'a ranime, lui
a rendu sa vivacit, son sourire, et je n'ai jamais t si heureux!....
Je sens prs d'elle un charme qui m'tait inconnu. Ah! jouissons au
moins de cette journe; oublions mes rsolutions, et puiss-je ne
penser  mon dpart qu'au moment o il faudra la quitter!


LETTRE XXIII.


Neuilly, 31 aot, 2 heures du matin.


Immdiatement aprs le dner, mon cher Henri, Adle demanda ses chevaux
pour se rendre au couvent. Monsieur de Snange lui dit d'emmener une de
ses femmes, tant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence
n'en avait pas senti la ncessit, et ne s'en trouva pas gne; tandis
que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine.
Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuy d'avoir cette femme
avec nous. Lorsque nous arrivmes au couvent, Adle monta au parloir,
et me prsenta  la suprieure, qui me reut avec une bont extrme.
Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du
jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adle me joindre par
l'intrieur. -- "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitt
que vous dans le monastre, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre
tout simplement madame de Snange, sans m'ordonner de faire seul un
chemin si inutile? -- Non, me rpondit-elle en souriant; la mme loi
qui suppose que vous tes les matres d'entrer dans nos maisons,
lorsque la clture en est interrompue par le hasard, nous dfend de
vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par
leur jugement; mais nous, qui sommes des tres imparfaits, nous suivons
la rgle exacte sans oser en interprter l'esprit, ni permettre 
l'obissance d'tablir des bornes que, tour  tour, la faiblesse ou
l'exagration voudrait changer."

Je conduisis donc Adle  la porte de clture. Ds qu'elle fut entre,
on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de
verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas d la revoir
dans l'instant mme. Je me htai de faire le tour de la maison, et
j'arrivai  cette brche presqu'aussitt qu'elle. La suprieure me
reut accompagne de deux religieuses qui la suivirent le reste du
jour. Peut-tre m'accuserez-vous de folie; mais vritablement je sentis
une motion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre
consacre. Ds qu'Adle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas
si je serais bien contrari qu'elle me laisst seul avec ces dames;
l'amie qui tait avec elle le jour o je la rencontrai pour la premire
fois tant malade, elle dsirait d'aller la voir. -- Il fallut bien y
consentir. -- Elle se rapprocha de la suprieure, me recommanda  ses
soins,  ses bonts, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chrie
embrasse sa mre, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien
me conduire dans l'intrieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est,  elle seule, un petit monde spar du
grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune
religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est
gal, tout est en commun; ce qui nous est ncessaire se fait dans la
maison. Les emplois sont distribus suivant les talens de chacune.
Souvent nous cdons  leur got; quelquefois nous le contrarions; car
si les ames tendres ont besoin d'tre conduites avec douceur, mme pour
aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut
une vie pleine d'austrits. Je cherche  connatre leur caractre sans
paratre le deviner. Oblige de maintenir l'obissance  la rgle de ce
monastre, je dsire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles
soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la
seule habitude de les tenir continuellement occupes du bonheur des
autres. Les anciennes sont  la tte de chaque diffrent exercice: ne
pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mmes, elles ont au moins
la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes  faire mieux;
et ces dernires trouvent une sorte de plaisir dans la dfrence
qu'elles ont pour celles d'un ge avanc. L'amour de la vertu a besoin
d'aliment; et je regarderais comme bien  plaindre celles qui
n'auraient aucun devoir  remplir."

Je voulus tout voir: elle me mena  la roberie (1) [(1) Nom de la salle
o l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses
taient charges de faire les vtemens de toute la maison. C'tait
l'heur du silence: elles se levrent sans nous regarder, et se remirent
 leurs ouvrages sans nous parler. -- De l nous allmes  la lingerie:
toujours d'aussi grands dtails et aussi peu de monde pour y suffire.
La suprieure m'en voyant tonn, me demanda s'il ne fallait pas bien
leur mnager de l'occupation pour toute l'anne? Nous parcourmes ainsi
toute la maison. Les religieuses me reurent toujours avec la mme
politesse et le mme recueillement. Nous arrivmes jusqu'
l'infirmerie; l, le silence tait interrompu; on ne parlait pas assez
haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les
distraire, et mme de les amuser. C'tait la chambre des
convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais
lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait
dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et,
sur les fentres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et
des simples. La suprieure m'apprit que leur ordre leur dfendait ces
amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention
soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus
tre occup long-temps, il a besoin d'tre distrait." Il y avait dans
cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui
prsidait au service, et des jeunes qui lui obissaient.

Nous arrivmes aux classes; c'est l que le souvenir d'Adle l'offrit 
moi comme si elle et t prsente; j'aurais voulu voir la place
qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son sjour dans cette
maison. Avec quel intrt je regardais ces jeunes filles que
l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une mme famille!
Je les considrais comme autant de soeurs d'Adle, et je me sentais
pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle tait sa
meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes  la fois. --
"Et quelle est celle que madame de Snange prfrait?" -- Toutes
regardrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en
rougissant; elle paraissait plus confuse d'tre distingue, qu'elle
n'et t sensible  l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et
pour qu'elle conservt toujours cette heureuse simplicit.

Quel tonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires leves, avec
les talens qui donnent des succs dans le monde, et les vertus qui
peuvent les rendre chres  leurs maris, par des femmes qui ont renonc
pour elles-mmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient
rien de ce qui peut les rendre plus aimables! -- On leur montre la
musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur
maintien sont soigns sans recherche, mais avec l'attention que
pourrait y donner la mre la plus vaine de la beaut de ses filles. Une
de ces petites se tenait mal; la matresse n'eut qu' la nommer, pour
qu'elle se redresst bien vite; et il me parut que si c'tait un dfaut
dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la mme
habitude de la reprendre, sans humeur et sans ngligence; ce qui doit
finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dvidait un
cheveau de soie trs-fine, et si mle, qu'elle ne pouvait pas en
venir  bout; enfin, aprs avoir essay de toutes les manires, elle y
renona, prit sa soie et la jeta dans la chemine. La suprieure fut la
ramasser, ouvrit doucement la fentre, et la jeta dans la rue:
"Peut-tre, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus
pauvre que vous la ramassera..." La jeune fille rougit; et la
suprieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha  m'loigner,
en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette
institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espre, que rien n'chappe 
une charit bien entendue. Il y a plus d'un sicle qu'un vieillard a
attach  notre maison un btiment et des fonds, pour recevoir, tous
les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient 
passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposs 
mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un
certificat de leurs curs pour tre admis; mais ils ne peuvent rester
que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les
retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refuses
 accorder un plus grand dlai  ceux qui annonaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette
jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? -- "Il y a
peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin
d'une leon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant
personne, d'une faute relle. Le mystre avec lequel les instituteurs
cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des lves;
mais pour les tourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les
distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long
souvenir doit tre employ. Je ne l'ai pas gronde, parce qu'elle
n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la svrit pour
des choses vraiment reprhensibles. Les enfans ont toutes les passions
en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partage
entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles
qui annoncent des dispositions fcheuses; nous montrons, nous
conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obissance, mais le got
qui doit y porter; et nous louons, nous chrissons celles qui, plus
avances, croyent  la perfection, et la cherchent."

Nous arrivmes  l'hpital: reprsentez-vous, Henri, une vote immense,
claire par trois lampes places  une si juste distance les unes des
autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumire y ft sans clat. Une
table fort troite, et occupant toute la longueur de la salle, tait
couverte de nappes trs-blanches. Une centaine de pauvres y taient
assis, tous rangs sur la mme ligne. On avait crit sur les murs des
sentences des livres saints, qui invitaient  la charit, et  ne
jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette
salle tait un prie-dieu; aprs, un socle sur lequel on avait pos un
grand bassin rempli d'une soupe assez paisse pour les nourrir, et
cependant fort apptissante. La suprieure la servit; quatre jeunes
religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites
cuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient  chaque
pauvre; ensuite on leur donna  chacun un petit plat, dans lequel tait
un ragot ml de viande et de lgumes, avec deux livres de pain
bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une
lecture pieuse. Le grand silence qui rgnait dans cette salle, prouvait
galement la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses
pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dpenses de
cet tablissement. Vous seriez tonn de peu qu'il en cote pour faire
autant de bien. A ma prire, la suprieure entra dans les plus grands
dtails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait
lui donner une surveillance si tendue! C'tait toujours _des usages
qu'elle avait trouvs; des exemples qu'elle avait reus; des secours et
des consolations que ses religieuses lui donnaient_. "Une des premires
rgles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de
croire que tout peut servir. Par exemple, aprs le dner de nos
pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette
tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la
gourmandise trouve  se placer, mme en ne mangeant que du pain sec; et
je suis toujours tonne du choix et des diffrences qu'elles y
trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une
pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire:
_regardez_, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles?
Le plus petit chiffon, un bout de fil est serr, et finit toujours par
tre employ. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charit qui
ne refuse aucun malheureux, et l'conomie qui seule nous met en tat de
les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre,
la fortune la plus borne peut encore faire du bien; et qu'avec de
l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"

Aprs le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent 
genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi  genoux
devant un prie-dieu, fit tout haut la prire,  laquelle ils
rpondirent avec une dvotion que leur gratitude augmentait srement.
Je fus frapp de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pleur
de la mort tait sur son visage; elle me parut si faible, que je
craignais qu'elle n'levt la voix. Aprs la prire je lui demandai
s'il y avait long-temps qu'elle avait prononc ses voeux. _Il y a six
mois_, me rpondit-elle.... aprs un long soupir, elle ajouta: _j'tais
bien jeune alors!_... et elle s'loigna. -- "Ah! m'criai-je, en me
rapprochant de la suprieure, y en aurait-il parmi vous qui
regrettassent leur libert? -- Ne m'interrogez pas sur ma plus grande
peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce
ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les
consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur
rsignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne
sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple
religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles
qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dvotion les dtermine,
elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices
qu'un excs de ferveur trompe elles-mmes; et d'autres qui, se fiant 
leur courage, renoncent au monde pour des intrts de famille, et nous
le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est
d'autant plus  plaindre, que notre tat est le seul dans la vie o il
n'y ait jamais de changement, ni aucune esprance."

Comme elle disait ces mots, Adle revint avec deux ou trois de ses
jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaiet ne purent dissiper la
tristesse que m'avaient inspire les dernires paroles de la
suprieure. J'en tais encore affect, lorsqu'elle nous avertit que, le
souper des pauvres tant fini, il fallait leur laisser prendre un repos
dont ils avaient besoin; et aprs nous avoir dit adieu, avoir encore
embrass Adle, qu'elle appelait _sa chre fille_, elle regagna une
grande porte de fer qui spare l'hpital de l'intrieur du couvent.
Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce mme bruit de
verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'ide d'une prison. Je
pensai  la douleur que devait prouver cette jeune religieuse quand,
chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.

Lorsque nous arrivmes  Neuilly, monsieur de Snange se fit traner
au-devant de nous, et reut Adle avec un plaisir qui prouvait bien
l'ennui que lui avait caus son absence: "Bonjour, mes enfans," nous
dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous runir
ainsi, quoique ce ft srement sans y avoir pens. Je lui rendis compte
de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais
quand j'en vins  cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir
sauv Adle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans
vous, dans six mois, elle aurait t bien malheureuse! -- Et
malheureuse pour toujours!" me rpondit-il. -- Il la regarda avec
attendrissement; son visage tait serein, mais des larmes tombaient de
ses yeux. Adle, entrane par tant de bont, se jeta  genoux devant
lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chre enfant,
lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne
regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez,
demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" -- Tant d'motions firent
mal  ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler
davantage. Je fis loigner Adle, et je donnai  monsieur de Snange
tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son
lit. Lorsqu'il fut un peu clam, il s'endormit. Je revins dans ma
chambre, o il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me
suis promen; je vous cris depuis trois heures, il en est cinq, et le
sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait,
sans remords. Je ne me crois plus oblig de fuir; j'avais trop peu de
confiance en moi-mme. Serait-il possible que mon coeur prouvt jamais
un sentiment dont cet excellent homme et  se plaindre?



LETTRE XXIV.


Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures aprs-midi.


Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent  supporter ma dtestable
humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve.
Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce
qui m'environne; je reois des preuves continuelles que j'ai inspir
les mmes sentimens. Que faut-il de plus pour tre heureux?

Ce matin, l'esprit encore fortement occup de tout ce que j'avais vu
dans le couvent d'Adle, j'ai crit  la suprieure, pour lui demander
la permission d'augmenter la fondation de l'hpital. On y garde, comme
je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrime,
ils sont obligs de quitter cette maison: c'est de ce quatrime jour
que je me suis occup. J'ai offert une somme assez considrable pour
que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A
l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a t accord,
ils ajouteront une reconnaissance, peut-tre plus vive encore, pour le
secours qu'ils recevront au moment de leur dpart. Quand un homme se
trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et
dont il jouit, que lorsqu'il partage le mme bienfait avec beaucoup
d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a t
rempli.

J'ai pri l'abbesse de donner cette aumne au nom d'_Adle de Joyeuse_,
pour qu'on la bnt, et qu'on prit pour son bonheur. Quoique j'aime
monsieur de Snange, j'ai eu plus de plaisir  employer le nom de
famille d'Adle. -- Adle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur,
d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot
pas exempt; et je voudrais qu'il me ft possible de supporter toutes
celles qui lui sont rserves. -- S'attendrit-on sur la maladie, sur la
mort d'une jeune personne enleve au monde avant le temps? je frmis
pour Adle: sa fracheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si
le mot de _bonheur_ est prononc devant moi, mon coeur s'meut; je
forme le voeu sincre qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destin!
-- Enfin, je l'aime jusqu' sentir que je ne puis plus souffrir que de
ses peines, ni tre heureux que par elle.

Aprs avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu
chez monsieur de Snange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit
toujours les bonnes actions; car il a t le premier  le remarquer, et
 m'en faire compliment. Pour Adle, elle m'en a tout simplement
demand la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en
avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est puise en recherches, en
conjectures. Sa curiosit amusait fort le bon vieillard; mais elle est
reste confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me
fliciter, et l'assurer en mme temps que non-seulement je n'avais vu
personne, mais que je n'avais reu aucune lettre. -- Alors feignant
d'tre effraye, elle m'a dit que mes accs de tristesse et de gaiet
avaient des symptmes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle
se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait
encore  la mienne.

Comme le djeuner a dur trois fois plus qu' l'ordinaire, mon valet de
chambre a eu le temps de revenir avec la rponse de la suprieure,
qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. -- C'est pour le coup que
la curiosit d'Adle a t  son comble: mais voulant continuer ce
badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. -- Adle
me regardait avec inquitude, me traitant toujours comme un homme en
dmence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolonge sans perdre de sa
grce. Mais, mon cher Henri, malgr votre got pour les dtails, je
m'arrte. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez
point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaiet ne provoquera pas
votre sourire ddaigneux? -- Du reste, j'tais si dispos  m'amuser,
que monsieur de Snange a t oblig de nous avertir plusieurs fois,
qu'ayant du monde  dner, Adle aurait  peine le temps de faire sa
toilette.


LETTRE XXV.


Neuilly, ce 2 septembre.


Notre journe, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement
qu'elle avait commenc. Lorsque j'entrai dans le salon, Adle courut
au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir couter la personne du
monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans
placer trois mots presque synonymes l'un aprs l'autre; toujours trois,
me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme
jeune encore, qui avait l'air froid, mme un peu sauvage, et dont tous
les mouvemens taient lents et toutes les expressions exagres, elle
me le prsenta comme un parent de monsieur de Snange. -- "Monsieur, me
dit-il, vous pouvez compter sur ma considration, ma dfrence et mes
gards." -- Je m'assis prs de lui: Adle me demanda si enfin j'avais
lu cette lettre que j'avais reue avec tant de mystre? Ce monsieur
s'empressa d'assurer que j'tais certainement trop poli, gracieux et
civil, pour ne pas prvenir ses dsirs. -- Je lui rpondis que les
Anglais n'taient pas si galans. -- Ils ont raison, dit-il, car
peut-tre plaisent-ils davantage par leur ingnuit, leur sincrit,
leur rudesse. -- Pourquoi _rudesse_, lui demandai-je avec tonnement?
-- Monsieur, me rpondit-il, nous appelons souvent rudesse, et srement
mal--propos, leur vrit, leur franchise et leur loyaut.

Adle riait aux clats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu
lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaiet,
son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait
servi; Adle le fit asseoir  table prs d'elle, et s'en occupa tout le
dner. Elle avait pourtant assez de peine  le faire causer, car il est
extrmement srieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on
l'interroge, et rpond toujours avec la mme loquence. Pendant le
repas, il ne mangea ni ne refusa rien indiffremment: ce qu'il
prfrait tait toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui
faisait mal tait positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de
son dpart, Adle l'engagea  revenir souvent; il l'assura que la
gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que
sa soumission, son respect et son dvouement. Aprs m'avoir demand la
permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se
retourna vers monsieur de Snange, et lui dit que le mariage, qui, chez
les autres, lui avait toujours paru mriter la raillerie, la
plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le dsir, l'envie et la
jalousie; puis, mettant ses pieds  la troisime position, une main
dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air
gracieux, il s'en alla.

Adle le reconduisit, et l'invita encore  revenir bientt. Je voulus
lui parler un peu de cette disposition  la moquerie, de cette manire
de s'en prparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle
prit alors le mme ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire,
s'amuser, se divertir; et de n'tre pas plus pdant, prchant,
grondant, qu'il ne l'tait lui-mme. Elle faisait des rires si
extravagans, que sa gaiet me gagna: en dpit de ma raison je lui
abandonnai ce parent qui, malgr ses ridicules, a l'air d'un fort bon
homme. -- Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage
m'aurait t insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti
malgr moi, mais je l'ai mme imit un instant.

Lorsque tout le monde fut parti, Adle voulut profiter du peu de jour
qui restait pour aller se promener. A peine fmes-nous seuls, qu'elle
me reparla de cette lettre. Aprs m'tre amus quelques momens 
l'impatienter encore, je la lui prsentai telle qu'on me l'avait remise
le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empch de
l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assmes au bord de la
rivire, et nous la lmes tous deux ensemble. La suprieure me mandait
qu'elle avait fait assembler la communaut; que ses religieuses
acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom
d'Adle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et
d'affectueux, qui n'tait point ml de cette exagration dont les gens
du monde accompagnent si souvent les loges qu'ils croyent vous devoir.
Je prsentai aussi  Adle une copie de la lettre que j'avais crite 
la suprieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi
d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre et t
plus parfaite, si vous l'eussiez dirige; mais je n'ai pas eu le temps
de vous consulter. Entran par mon coeur, j'ai dsir, et aussitt
j'ai voulu que votre nom ft connu et invoqu par les malheureux... Que
le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigu regarde s'il ne
dcouvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte
avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir
encore, et vous combler de bndictions!" -- Adle m'coutait comme
ravie; loin de penser  me faire de froids remerciemens, elle me
demanda avec motion de lui apprendre  faire le bien,  mieux user de
sa fortune. Nous prommes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de
secourir le malheur, et nous regagnmes doucement la maison, o nous
passmes le reste de la soire, contens l'un de l'autre, occups de
monsieur de Snange, et dsirant galement le rendre heureux.


LETTRE XXVI.


Neuilly, ce 3 septembre.


Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y
promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adle ouvrir sa
fentre. Je me suis avanc: elle m'a fait signe de ne point parler, de
crainte d'veiller monsieur de Snange, dont l'appartement est
au-dessous du sien..... Henri, que j'aime ce langage par signes! Les
mouvemens d'une jeune personne ont tant de grces; elle fait tant de
gestes de trop, de peur de n'tre pas entendue! Adle avanait un de
ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la
bouche; et elle plaait en mme temps un de ses doigts sur ses
lvres.... Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air
de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amiti... Je lui
montrais le ciel qui tait azur; pas un seul nuage: je regardais sa
fentre; je faisais quelques pas du ct de l'le, lorsque me
retournant encore vers sa fentre, je n'y ai plus vu Adle. Alors,
quoiqu'elle ne m'et pas dit un mot, j'ai t l'attendre au bas de son
escalier; elle est arrive bientt aprs, n'ayant qu'un simple
dshabill de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand
fichu la couvrait: il n'tait que pos sans tre attach. Qu'elle tait
jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engage  descendre.

Arrivs au bord de la rivire, elle a bien voulu se confier  mes
soins. Nos sommes d'tranges cratures! A peine Adle a-t-elle t dans
cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai
prouv une motion inexprimable; elle-mme s'abandonnait  une douce
rverie. Comment rendre ces impressions vagues et dlicieuses, o l'on
est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors
un mot, le son mme de la voix viendrait vous troubler.... Nous ne nous
parlions pas; mais je la regardais et j'tais satisfait! Il n'y avait
plus dans l'univers que le ciel, Adle et moi! Et j'avais oubli l'une
et l'autre rive... Ah! que nous devenons enfans ds que nous aimons!
Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus
petits vnemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur
cette eau paisible; mais il fallut arriver: ds qu'elle fut descendue
dans son le, sa gaiet revint, et son sourire me rendit ma raison. Je
rattachai le bateau et nous entrmes dans les jardins. Les ouvriers n'y
taient pas encore; il n'y avait pas le plus lger bruit. Aprs
quelques momens de silence, nous avons parl pour la premire fois du
jour o je l'avais rencontre aux Champs-Elyses: c'est en mme temps
que nous avons os tous deux nous le rappeler. Je l'ai prie de
m'apprendre tout ce qui l'avait intresse avant que je la connusse.
Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprs d'elle,
et m'a racont les dtails de son enfance, le moment o elle est entre
au couvent, l'oubli, l'indiffrence de sa mre, qu'elle tchait
d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa premire
entrevue avec monsieur de Snange, et les visites qu'il lui faisait
ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son rcit tait court, elle
ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque
chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularit.
Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites
circonstances intressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scne d'un parloir de
couvent. -- "A la seconde visite de monsieur de Snange, j'tais, m'a
dit Adle,  la fentre de la suprieure, lorsque nous le vmes entrer
dans la cour. On retira de son carrosse une quantit norme de paniers
remplis de fruits, de gteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des
cris de joie,  la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de
la suprieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il et pu monter
l'escalier: je le reus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une
table prs de la grille; et je demandai  monsieur de Snange la
permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, tant  goter,
prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La suprieure le
permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et aprs avoir
fait une rvrence bien profonde, bien srieuse, un peu gauche, elles
s'approchrent de lui; mais la vue des paniers fit bientt disparatre
cet air crmonieux. Comme il tait impossible de les faire entrer par
la grille, chacune d'elles passait sa main  travers les barreaux, et
prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous
mangemes notre goter avec une gaiet qui amusa beaucoup monsieur de
Snange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla,
nous le primes toutes de revenir le plutt possible. Il nous demanda,
en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vnt sans le goter,
ou le goter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour
l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. -- Et vous, Adle? me
dit-il. Moi, rpondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent,
quel qu'il ft. -- Ma franchise le fit rire; il promit de revenir
bientt, et de ne rien sparer.

"Pendant huit jours nous ne parlmes que de lui. Toutes les
pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur pre, leur oncle, leur
cousin, mais, s'il faut tre vraie, aucune ne pensait qu'on pt
l'pouser. Nous nous tions accoutumes bien vite  le regarder comme
un ancien ami. Srement il me prfrait  toutes; car un jour il me
demanda si je serais bien aise d'tre sa femme? Je l'assurai que oui,
mais sans y faire grande attention. Peu de jours aprs, ma mre crivit
 la suprieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous tions  la
rcration, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut
vritablement un malheur gnral: mes compagnes quittrent leurs jeux,
m'entourrent, et nous pleurmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mre vint me chercher.
Mes regrets taient si vifs que, quoique ce ft la premire fois que je
sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'tais touffe par mes
sanglots, le visage cach dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel
accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du
moment o vous vntes nous secourir. Je n'ai pas oubli l'intrt que
vous le tmoigntes; et le jour o je vous aperus  l'opra,
j'prouvai un plaisir sensible. Quelque chose et manqu au reste de ma
vie, si je ne vous avais jamais retrouv.

"A peine tais-je dans la chambre de ma mre, qu'elle me dit schement
de m'asseoir prs d'elle et de l'couter. Je lui trouvai un air svre
qui me fit trembler; il tait impossible que la chose qu'elle avait 
m'annoncer ne me part pas douce en comparaison de mes craintes: aussi,
lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'pouser monsieur de
Snange, y consentis-je avec joie. Aprs avoir obtenu cet aveu, elle
voulut bien me renvoyer au couvent, o je devais rester jusqu'au jour
de la clbration.


"En rentrant dans la maison, je fis part  la suprieure de mon
prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux o la piti tait
peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je
m'affligeai ds qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire  mes
compagnes que je devais pouser monsieur de Snange: elles l'apprirent
avec une surprise mle de tristesse. Bientt je partageai cette
impression que je leur voyais; j'tais inquite, incertaine: et, dans
ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'et assure que
j'tais fort heureuse, ou trs  plaindre. Cependant, peu  peu,
rflchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies
cessrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'crivit une lettre si touchante, dans laquelle
il paraissait dsirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je
sentis renatre toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec
plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles
taient runies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette
lecture, qui tait une affaire si importante, vous serez peut-tre
tonn d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer  la
suprieure et  mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas
en parler  ma mre, je le demandai tout bas  monsieur de Snange; et
il le proposa, le voulut, comme si c'tait lui qui en et eu la pense.
La suprieure vint donc avec les pensionnaires; elles signrent toutes,
en faisant des voeux sincres qui ont t exaucs.

"Lorsque les notaires eurent emport cet acte, qui m'tait devenu
prcieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis
entrer quatre valets de chambre de monsieur de Snange, portant des
corbeilles magnifiques, remplies de prsens de noces. Les fleurs, les
parures, enchantrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'taient
offerts: ma mre m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes
remercmens. La troisime corbeille renfermait les diamans, qu'on
admira beaucoup, et dont la mre me para aussitt: mais ce qui tonna
davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande
beaut; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le
jour o je vous vis  l'Opra. Mes compagnes furent charmes de me voir
si brillante. La quatrime corbeille tait pleine de jolies bagatelles;
c'taient des prsens pour chacune d'elles, car monsieur de Snange
n'oubliait rien.

"Mon frre proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette ide
fut adopte avec joie, et nous nous sparmes fort contens les uns des
autres. La loterie fut tire, et le hasard, que je dirigeai, donna 
chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la
permission d'tre marie dans l'glise de mon couvent. A trs-peu de
diffrence prs, toutes mes journes se passrent ensuite comme celles
dont vous avez t tmoin. Depuis votre arrive, il y a un intrt de
plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort tonne si,
aprs moi, vous n'tiez pas ce que monsieur de Snange aime le mieux."

Elle a termin son rcit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu
changer quelque chose. -- Un jardinier nous a appris qu'il tait onze
heures. Nous avons couru au bateau: Adle tait inquite de s'tre
oublie si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une
pareille tourderie, car monsieur de Snange djeune toujours  dix
heures prcises.

Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui
s'entend de si loin. Adle a ouvert la porte du salon avec vivacit;
mais elle s'est arrte saisie, en y trouvant monsieur de Snange
tabli dans son fauteuil; il paraissait lire. Ds qu'il nous a vus, il
a sonn pour que l'on servt le djeuner. Il a pris son chocolat sans
dire un mot; Adle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous
rests dans le plus grand silence. Le djeuner fini, il a repris son
livre; Adle a apport son ouvrage prs de lui, et je suis remont dans
ma chambre.

Que je suis embarrass de ma contenance! L'air froid et svre de
monsieur de Snange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle
pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette
matine si douce devait-elle finir par un orage!


LETTRE XXVII.


Ce 3 septembre au soir.


Au lieu de descendre  trois heures, comme  mon ordinaire, j'ai
patiemment attendu qu'on vnt me chercher pour dner; car j'aurais t
trop confus de me retrouver, peut-tre seul, avec monsieur de Snange,
craignant qu'il ne ft encore fch ; mais dans la salle  manger, tout
fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on
est heureux, quelquefois, d'avoir  dire qu'une soupe est trop chaude,
un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de
conversation; et je ne pouvais gure compter sur mon esprit, pour me
fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive
jamais, ainsi que je le prvois, ou que je le dsire, en descendant,
les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre  table: j'ai
donc t oblig d'entrer dans le salon. Aussitt qu'Adle m'a vu, elle
s'est leve et a donn le bras  monsieur de Snange: je me suis rang
sur leur passage; et lorsqu'ils ont t devant moi, je leur ai fait une
profonde rvrence.... Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais
supprim depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de
Snange s'est arrt avec tonnement, m'a regard depuis la tte
jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manire si affecte,
qu'Adle a fait un grand clat de rire. Il a souri aussi: "Venez,
m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne
sait pas encore combien le monde est mchant; et vous seriez
inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." -- J'ai voulu
rpondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes alls nous mettre 
table. Pendant le repas, il m'a parl avec encore plus d'amiti qu'
l'ordinaire, a trait Adle avec plus de considration; lui a demand
souvent son avis, mme sur des choses indiffrentes; et regardant ses
gens avec un srieux presque svre, que je ne lui avais jamais vu, il
m'a prouv qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait
prvenir leurs malignes observations.

Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde aprs dner, Adle a trouv moyen
de m'apprendre que, le matin, monsieur de Snange tant rest encore
long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle
s'tait mise  pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait
demand ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait rpondu qu'elle
craignait de l'avoir fch. -- Non, a-t-il repris, mais j'ai t
malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. -- Elle l'a assur que
jamais elle n'avait t plus occupe de lui, et lui a racont tout ce
qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des
pensionnaires, des goters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle
dit, la srnit revenait sur son visage." _Je vous crois_, a-t-il
rpondu; _mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interprter
bien mal une promenade si longue, et  une heure si extraordinaire_.
"J'ai promis d'tre plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en ft
question." -- Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue  sa
place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un
jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous clbrons la
convalescence de monsieur de Snange: combien il va jouir de la fte
qu'Adle lui prpare!


LETTRE XXVIII.


Ce 4 septembre.


Ah! jamais, jamais je ne me promettrai aucun plaisir; et mme
j'attendrai mes chagrins des choses qui plaisent ou qui russissent aux
autres hommes. -- Lgre Adle, comme je vous aimais! -- Au surplus,
j'ai moins perdu qu'elle; c'est sa vie entire que j'esprais rendre
heureuse; et sa coquetterie ne me causera que la peine d'un moment.
Mais je suis trop agit pour crire  prsent: demain je vous
raconterai tous les dtails de cette fte que, pour l'amour d'elle,
j'avais si vivement dsire...


LETTRE XXIX.


Ce 5 septembre.


Hier matin, en descendant, je trouvai Adle dans une galerie que
monsieur de Snange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle
l'avait destine  tre la salle du bal: une place particulire,
entoure de tous les attributs de la reconnaissance, tait rserve
pour monsieur de Snange. Adle vint au-devant de moi, et, sans me
laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie,
et surtout d'empcher qu'il ne la ft demander. Je voulus lui dire
combien j'tais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne
m'couta point. Je commenai deux ou trois phrases qu'elle interrompait
toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacit m'impatientait un
peu; cependant, je lui obis, et j'entrai chez monsieur de Snange. Il
posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre
l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'tonnement de son
mieux, afin de ne rien dranger  la fte. -- Nous entendions un bruit
horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il
s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adle croyait qu'il ne
s'apercevait point de tout ce tracas. -- A dix heures prcises, il me
dit d'aller la chercher pour djeuner; car il faudra tre prt de bonne
heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se
dpcher, et bientt il nous quitta, en disant, assez naturellement,
qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adle le fit orner de fleurs, de
guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, 
prs de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de
Snange. Ds que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes
l'attendaient. Il se leva en me regardant mystrieusement, prit mon
bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'taient runis
pour l'embrasser et le fliciter sur sa convalescence. Tout le village
vint aussitt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait
pour tous. -- Adle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivire:
elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces
bonnes gens se rangrent; mais avant de s'asseoir pour dner, chacun
d'eux prit un verre, et but  la sant de leur bon seigneur: _ sa
longue sant!_ s'cria Adle; _ sa longue sant!_ reprirent-ils tous 
la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revnmes dans la salle  manger; monsieur
de Snange fut fort gai pendant le repas. Nous tions encore au
dessert, quand nous entendmes le bruit d'une voiture, et vmes
paratre madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles.
Je reconnus l'ane; c'tait cette jeune pensionnaire, belle et
modeste, qu'Adle prfrait  toutes, et dont j'avais t frapp dans
les classes du couvent. Elle prsenta son frre  son amie, qui le
prsenta,  son tour,  monsieur de Snange, en lui disant qu'elle
avait pri ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que
son bal ne manqut pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succdrent; et avant six heures, quarante jeunes
personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la sant
de ce bon vieillard: elles chantrent une ronde faite pour lui; Adle
commenait, et elles rptaient ensuite chaque couplet, toutes
ensemble. Ce moment fut fort agrable, mais passa bien vite. Aprs
qu'il les eut remercies, le bal commena. Elles furent toutes
trs-gaies: Adle dit qu'elle dsirait ne pas danser, pour s'occuper
davantage des autres.

Je n'avais pas l'ide d'un besoin de plaire semblable  celui qu'elle a
montr. Jamais on ne la trouvait  la mme place: elle parlait  tout
le monde; aux mres, pour louer leurs enfans.... aux filles, pour
demander ce qui pouvait leur plaire.... aux jeunes gens, pour les
remercier d'tre venus.... Rellement, j'tais confondu; elle me
paraissait une personne nouvelle. -- Elle ne me regarda, ni ne me parla
de la journe. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me
plaant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se
dtourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse
brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adle le
plaisanter sur ses succs. -- Il la pria de danser avec lui: et elle
qui, ds le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux
faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refus tous les autres
hommes, aprs s'tre trs-peu fait prier, l'accepta pour une
contre-danse! -- Il faut tre vrai, Henri, ils avaient l'air bien
suprieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et
les applaudir. Adle, enivre d'hommages, voulut danser encore, et
toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il
s'asseyait prs de sa chaise. -- Dsirait-elle quelques
rafrachissemens? il courait les lui chercher. -- Parlait-on d'une
danse nouvelle? il tait trop heureux de la suivre ou de la conduire.
-- Enfin, ils ne se quittrent plus.... Il jouait avec son ventail,
tenait un de ses gants qu'elle avait ts, et elle riait de ses folies.
-- Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le
lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fentres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperut une
trs-belle illumination. Partout taient les chiffres de monsieur de
Snange, partout des allgories  la reconnaissance; et Adle ne pensa
seulement pas  les lui faire remarquer.... Entrane par
mesdemoiselles de Mortagne et leur frre, elle courait dans les
jardins. Je ne la suivis point; car je puis tre tourment, mais je ne
m'abaisserai jamais jusqu' tre importun.

Monsieur de Snange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et
resta avec moi. Bientt nous entendmes sur la rivire une musique
charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous
firent juger combien Adle tait contente d'elle-mme. Vers minuit on
commena  rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de
Snange de faire rappeler ses enfans: aprs bien des cris et des
courses inutiles, ils arrivrent avec Adle. Monsieur de Mortagne, en
la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour....
Elle lui rpondit qu'elle serait trs-aise de le voir, sans se rappeler
qu'elle m'avait fait dfendre sa porte long-temps, sous le prtexte que
sa mre lui avait recommand de ne recevoir personne pendant son
absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle
n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Snange remercia sa
femme avec une bont que je trouvai presque ridicule: car si elle avait
imagin cette fte pour lui, au moins l'avait-elle bientt oubli pour
en jouir elle-mme. -- Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna
s'apercevoir que j'tais dj au haut de l'escalier, et elle me dit
assez lgrement: _Bonsoir, Mylord! -- Vous auriez pu me dire bonjour_,
lui rpondis-je froidement. -- _Pourquoi donc? -- Parce que vous ne
m'avez pas vu de la journe. -- Vous voulez dire parce que je ne vous
ai pas remarqu_, reprit-elle avec ironie. -- Je ne lui laissai pas le
plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui
conduit  mon appartement. Au dtour de l'escalier, je vis qu'elle
tait reste sur la mme marche o elle m'avait parl, et me suivait
des yeux; elle croyait peut-tre que je m'arrterais un instant; mais
je rentrai tout de suite dans ma chambre. -- Je vous avais bien dit,
Henri, qu'elle tait coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais
jamais cru qu'il ft possible de l'tre  cet excs. Certes je ne suis
point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais mme me
persuader qu'un sentiment de prfrence l'entranait vers ce jeune
homme; alors du moins elle pourrait m'intresser encore!..... Mais elle
le voyait pour la premire fois!... Que dis-je, pour la premire fois?
Peut-tre l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses
soeurs. Elle ne l'a jamais nomm, de crainte de se laisser pntrer.
Qui sait si cette fte n'a pas t imagine pour l'introduire dans la
maison? Et voil cette sincrit que j'adorais, et qui n'tait qu'un
raffinement de coquetterie! -- Ah! sans les gards que je dois 
monsieur de Snange, je serais parti cette nuit mme, et elle ne
m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous
assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de
garder jusqu' prsent.


LETTRE XXX.


Mme jour.


Je n'ai  me plaindre de personne; Adle mme n'a point de tort avec
moi. Ce n'est pas elle qui a cherch  m'aveugler; c'est moi, insens!
qui prenais plaisir  l'embellir,  la parer de toutes les qualits que
je lui dsirais,  me persuader que les dfauts que je lui connaissais
n'existaient plus, parce qu'ils n'avaient plus l'occasion de se
montrer... Elle ne se donnait pas la peine de paratre bien; elle ne
faisait que suivre ses premiers mouvemens, et il y avait plus de
bonheur que de rflexion dans sa conduite. -- Il m'aurait t trop
pnible de la revoir ce matin; j'ai fait dire qu'ayant t incommod,
je ne descendrais pas pour le djeuner: mais j'entends du bruit dans le
corridor: .... c'est la marche de monsieur de Snange... la voix
d'Adle.... On frappe  ma porte.... ah! vient-elle jouir de ma
peine?...............

Ce sont eux, Henri, qui, inquiets de ce que je ne descendais point,
sont venus voir si je n'tais pas plus malade qu'on ne le leur avait
dit. Monsieur de Snange, appuy sur le bras d'Adle, est entr en me
disant qu'en bons matres de maison, ils dsiraient savoir si je
n'avais besoin de rien?... Il s'est assis prs de moi, et m'a
questionn avec beaucoup d'intrt sur ma sant. Pendant ce temps,
Adle est reste debout, sans parler, prcisment comme si elle ne ft
venue que pour le conduire. Elle tait ple; elle n'a pas lev les
yeux.... j'tais assez faible pour souffrir de son embarras. Je sais
qu'en France les femmes se permettent d'entrer dans la chambre d'un
homme qui se trouve malade chez elles  la campagne; mais le souvenir
de nos usages donnait  la visite d'Adle un charme qui me troublait
malgr moi. Que je voudrais que cette maudite fte n'et jamais eu
lieu!.... Elle ne m'a rien dit; seulement, en s'en allant, elle m'a
demand si je descendrais dner? -- Je lui ai rpondu que je serais
dans le salon  trois heures.

Depuis que je l'ai revue, Henri, je me sens plus calme; j'avais tort de
craindre sa prsence, je ne l'aime plus.... mais je sens un vide que
rien ne peut remplir. Adle occupait toute ma pense, tait l'unique
objet de tous mes voeux;.... ce qui m'entoure, m'est devenu
tranger.... Adle n'est plus Adle.... Il me semble aussi que monsieur
de Snange n'est plus le mme.... et moi!.... moi!.... que ferai-je de
moi?...


LETTRE XXXI.


Mme jour.


Comment oser l'avouer? j'ai trouv qu'elle avait raison, que j'tais
trop heureux: je vous assure que j'ai t injuste; coutez-moi. -- A
trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais
promis. Adle travaillait; elle ne m'a pas regard; j'ai cru apercevoir
qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun
reproche, je me suis loign, et j'ai t prendre, le plus
indiffremment que j'ai pu, un livre  l'autre bout de la chambre. Elle
continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientt j'ai vu de grosses
larmes tomber sur son mtier: toutes mes rsolutions m'ont abandonn;
je me suis rapproch, et, eutran [sic] malgr moi, "Adle, lui ai-je
dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si
tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" -- Elle a lev
les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Snange;
j'ai t reprendre mon livre.

Peu de temps aprs nous avons pass dans la salle  manger: j'ai essay
d'amuser monsieur de Snange, mais il y avait trop d'efforts dans ma
gaiet pour pouvoir y russir. Adle n'a pas dit un mot. En sortant de
table je l'ai prie tout bas de m'couter un instant avant la fin du
jour: elle l'a promis par un signe de tte. Selon notre usage, j'ai
jou aux checs avec monsieur de Snange; il m'a gagn, ce qui lui
arrive rarement.

A six heures, il est venu du monde: Adle a propos une promenade
gnrale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu  peu elle a ralenti
sa marche, et nous nous sommes trouvs seuls, assez loin de la socit.
J'avais mille questions  lui faire, et cependant j'tais si troubl,
qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demand si elle
connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assur que non.
"Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent trs-loign de ma
mre, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherch
avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que
j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vcu. J'aime
beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas."
-- Pourquoi donc avez-vous t si coquette avec lui? -- Qu'appelez-vous
coquette, m'a-t-elle demand avec son ingnuit ordinaire? Comment! me
suis-je cri, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous
l'avez si bien trait! -- Elle m'a rpondu qu'elle ne savait ni la
faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fch. "Dans le
commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison,
j'ai cru qu'il tait mieux de s'occuper des autres:  la fin, la gaiet
de mes compagnes m'a gagne; tout le monde me priait de danser; j'en
avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je
l'ai prfr." -- Mais il tenait vos gants; il a gard votre bouquet!
-- "J'ai trouv trs-singulier, trs-ridicule, qu'il y attacht du
prix; et je les lui ai laisss, parce que je n'y en mettais aucun." --
Vous ne savez donc pas, Adle, que ce sont des faveurs que je n'aurais
jamais pris la libert de vous demander; et si quelquefois j'ai gard
les fleurs que vous aviez portes, au moins n'ai-je pas os vous le
dire. -- ["]Pourquoi?" m'a-t-elle rpondu avec tristesse, "cela
m'aurait appris  n'en laisser jamais  d'autres." -- A ces mots,
Henri, j'ai tout oubli: je lui ai jur de lui consacrer ma vie. -- La
plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me
remerciait d'un air tonn, et comme si j'eusse t trop bon de l'aimer
autant. -- Quelle ravissante simplicit! Bientt toute la compagnie
nous a rejoints; il a fallu la suivre.

Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, dlicates, dont
Adle s'tait servie, sont revenues  mon esprit, quelquefois encore
avec un sentiment d'inquitude que je me reprochais. Je suis heureux:
je me le dis, je me le rpte; maintenant, je suis oblig de me le
rpter, pour en tre sr. Combien on devrait craindre de blesser une
ame tendre! elle peut gurir; mais qu'un rien vienne la toucher, si
elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis
heureux; et pourtant une voix secrte me dit que je ne pourrais pas
voir une fte, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me
ferait mal. Ah! mon bonheur ne dpend plus de moi.

Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir
t apporte avec mystre, et qui m'oblige d'aller  Paris dans
l'instant. Une femme trs-malheureuse, dont je vous ai dj parl,
implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de
piti. Je ne puis trouver le moment d'apprendre  Adle la raison qui
me force  m'loigner. Je n'ose pas lui crire non plus; car cela
pourrait paratre extraordinaire.... mais je ne serai qu'un jour loin
d'elle.... cependant, si cette courte absence, surtout au moment de
notre explication, allait lui dplaire!... Oh! non.... elle ne saurait
souponner un coeur comme le mien.


LETTRE XXXII.


Paris, ce 6 septembre.


Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je
pouvais m'en dispenser.


_Copie de la lettre de la soeur Eugnie, religieuse au couvent o Adle
a t leve_.


"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser  vous; c'est cette jeune
religieuse qui faisait la prire le jour que vous vntes voir le
service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors
que vous deviniez la douleur dont j'tais accable. J'aperus dans vos
regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds
chagrins; je bnis votre bont; je vous dus un bien incalculable pour
les malheureux, celui de cesser un moment de penser  moi! celui plus
grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-tre,
n'avez aucun dsir  former. Hlas! depuis long-temps, j'ai cess
d'invoquer Dieu pour moi-mme; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui,
tour  tour, gmissant sur mon tat, ou succombant sous le poids des
remords, vis dans le dsespoir du sacrifice que j'ai fait  la vanit.
Mais, permettez-moi de chercher  m'excuser  vos yeux; pardonnez, si
j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui
m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.

"J'avais huit ans, lorsque ma mre mourut; je la pleurai alors avec
toute la douleur qu'un enfant peut prouver; mais je ne sentis
vritablement l'tendue de la perte que j'avais faite, qu'aprs que
l'ge m'eut appris  comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut
en quelque sorte donn la mesure de ma propre infortune. Alors il me
sembla que ma mre m'tait enleve une seconde fois: je lui donnai de
nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.

"Depuis, toutes les annes de ma jeunesse ont t marques par
l'adversit. Mon pre mourut de chagrin,  la suite d'une banqueroute
qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de
l'intrt; je le perdis avant qu'il et pu assurer mon sort. Il ne me
restait plus que quelques parens loigns; les religieuses leur
crivirent. Les uns refusrent de se charger de moi; d'autres ne
rpondirent mme pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis 
dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs,  la veille
d'prouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvret.

"On avait cru soigner beaucoup mon ducation, en m'apprenant  chanter,
 danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs
j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'tais
encore plus humilie qu'afflige de ma misre. Les religieuses seules
m'avaient tmoign quelque piti: leur retraite me parut une ressource
contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagrent  me recevoir
sans dot, si je pouvais supporter les austrits de la maison. L'effroi
de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une
exactitude  suivre la rgle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout
entire  cette crainte, je passai l'anne d'preuve, sans considrer
une seule fois l'tendue de l'engagement que j'allais contracter. Je
n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation o je serais
plonge, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui
tombe et meurt en arrivant au but, je jour mme que je prononai mes
voeux, fut le premier instant o les plus tristes rflexions vinrent me
saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur
que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la premire
fois. Imaginez, Mylord, un petit rduit de huit pieds carrs, une seule
chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un
prie-dieu, au-dessus duquel tait une image reprsentant la mort et
tous ses attributs. Voil ce qui m'tait donn pour le reste de ma
vie!.... Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et,
involontairement, j'en fis le tour  petits pas, me pressant contre le
mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dt flchir
sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientt devant cette image,
qui m'annonait ma propre destruction. En l'examinant plus
attentivement, j'aperus qu'on y avait crit une sentence de Massillon:
je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la
vie, est aussi _le premier qui l'approche du tombeau_. Ces ides
m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques
forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le dtachai pour le
considrer de plus prs. Mais comme il suffit, je crois, d'tre
malheureux, pour que rien de ce qui doit dchirer l'ame n'chappe 
l'attention; aprs avoir lu, regard, relu, je le retournai
machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, crites d'une
main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi
que tout ce qui lui a appartenu, passe  la nouvelle postulante; ces
paroles avaient t probablement crites par la dernire qui avait
occup cette chambre.]: _ Si l'ternit existe, c'est bien peu que le
sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas,
quelques annes de douleur ne sont rien_.... Ce doute sur l'ternit,
ma seule esprance; ce doute qui ne s'tait jamais offert  moi,
m'pouvanta; je me jetai  genoux. Je ne regrettais pas ce monde que
j'avais quitt, et qui m'effrayait encore; mais les voeux ternels que
je venais de prononcer me firent frmir. Je versais des larmes, sans
pouvoir dire ce que j'avais; je me dsolais, sans former aucun souhait;
je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des
sanglots prts  m'touffer. Enfin, je fus rendue  moi-mme par le son
de la cloche qui nous appelait  l'glise; je m'y tranai. Ma voix qui,
jusque-l, s'tait fait entendre par dessus celle de toutes mes
compagnes, ma voix tait teinte: j'tais debout, assise comme elles,
suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Aprs
l'office, les religieuses se mirent  genoux, pour faire chacune tout
bas une prire particulire  sa dvotion. Je me prosternai aussi. A
cette mme place, o, la veille encore, j'avais invoqu le ciel avec
tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baigne de
larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de
dtruire en moi le sentiment et la rflexion. Je sortis de l'glise
avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus
tranquille: mais je n'tais plus la mme; tout m'tait devenu
insupportable.

"La suprieure, dont la bont est celle d'un ange, lisait dans mon ame.
J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un
reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu
entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis  fondre
en larmes, les siennes coulrent aussi: _Pleurez, mon enfant_, me
dit-elle, _pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la
compassion des autres, on s'attendrit soi-mme: on passe en revue tous
ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait chapp, on la
retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous
rvolteriez si, dsirant vous donner du courage, je m'efforais de vous
persuader que vous tes moins  plaindre. Votre faiblesse
s'autoriserait de ma piti, pour se laisser aller au dsespoir; et vous
imagineriez peut-tre, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur
semblable au vtre.... Combien vous vous tromperiez!....
Interdisez-vous donc la plainte, ma chre enfant: mais soyez avec moi
sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vtre!_

"Depuis cet instant, je ne la quittai plus. Souvent je me dsolais; et
elle ne paraissait y faire attention que pour essayer de me distraire.
Quelquefois, je riais jusqu' la folie; alors elle me regardait avec
compassion, mais sans me montrer jamais ni impatience ni humeur. -- Le
croiriez-vous, Mylord! son inaltrable douceur me fatigua; combien il
fallait que le malheur m'et aigrie! Bientt, loin de la chercher, je
l'vitai; je m'enfonai dans ma cellule, pour tre seule: et l, je
pensais sans cesse  cet tat, o l'on ne conserve de la vie que les
tourmens; o, tous les jours, toutes les heures de chaque jour se
ressemblent;  cet tat, qui serait la mort, si l'on pouvait y trouver
le calme. Ma sant dprissait; j'allais succomber, lorsqu'un jour, que
la suprieure tait venue me retrouver dans ma chambre, on accourut
l'avertir que tout un pan de mur du jardin tait tomb. Elle y alla; je
la suivis: la brche tait considrable; et je ne saurais vous rendre
le sentiment de joie que j'prouvai, en revoyant le monde une seconde
fois. A cet instant, je ne me sentis plus; je riais, je pleurais tout
ensemble. Les religieuses arrivrent successivement; la suprieure,
pour leur cacher mon trouble, me renvoya. Le lendemain, ds cinq heures
du matin, j'tais dans le jardin; cette brche donnait dans les champs,
et me laissait apercevoir un vaste horizon. Je contemplai le lever du
soleil avec ravissement. La petitesse de notre jardin, la hauteur de
ses murs, nous empchent de jouir de ce beau spectacle. Je me mis 
genoux; mon coeur m'chappa, comme malgr moi; et, dans ce moment
d'motion, je fis une courte prire avec ma premire ferveur. Ce jour,
je retournai  l'glise, je chantai l'office, et j'y trouvai mme une
sorte de plaisir.

"La faiblesse de ma sant me laissait une libert dont les religieuses
ne jouissent que lorsqu'elles sont malades. J'en profitais, pour ne
plus quitter le jardin; mais sans oser franchir la ligne o le mur
avait marqu la clture: car, ds que la possibilit de sortir se fut
offerte, les malheurs qui m'attendaient dans le monde se prsentrent 
mon esprit plus fortement que jamais. -- Je restais des jours entiers
sur un banc, qui est en face de cette brche; souvent sans me rappeler
le soir une seule des rflexions qui m'avaient fait tant souffrir. --
La suprieure fit venir les ouvriers; l'architecte dcida qu'il fallait
abattre encore une portion de ce mur avant de le rparer. Chaque coup
de marteau, chaque pierre qu'on emportait, me donnait un mouvement de
joie; il semblait que la paix rentrt dans mon ame  mesure que
l'espace s'tendait. Mais bientt ils atteignirent l'endroit o ils
devaient s'arrter. Rien ne pourrait vous peindre le saisissement que
j'prouvai, lorsqu'un matin, venant, comme  l'ordinaire, pour
m'tablir sur ce banc, j'aperus qu'il y avait une pierre de plus que
la veille: on commenait  rebtir!... Je jetai un cri d'effroi, et
cachant ma tte dans mes mains, je courus vers ma cellule, comme si la
mort m'et poursuivie: j'y restai jusqu'au soir, anantie par la
douleur. Ce mme jour vous entrtes dans le monastre avec madame de
Snange; je ne le sus qu' l'heure du service des pauvres, seul devoir
auquel je n'avais jamais manqu. Votre regard, votre piti, seront
toujours prsens  mon coeur. Le lendemain, la suprieure m'apprit par
quel hasard vous aviez eu la curiosit de voir notre maison. Elle me
parla avec attendrissement de votre extrme bont, de cette bont qui
va au-devant de tous les infortuns, et qui les secourt d'abord, sans
s'informer s'ils ont raison de se plaindre. Avec quelle reconnaissance
elle me parla aussi de la donation que vous veniez de faire  notre
hpital! Vous avez vu ces malheureux un moment; et vos bienfaits les
suivront par del votre existence.... Ah! j'ose vous en remercier, moi,
que le malheur unit, attache,  tout ce qui souffre!

"Les jour suivans, je retournai au jardin; je m'y tranais lentement,
comme on marche au supplice; je crois qu'une force surnaturelle m'y
conduisait... Ce mur s'levait avec une rapidit qui me dsesprait.
Quelquefois, ne pouvant plus supporter l'activit des ouvriers, je
fermais les yeux, et restais l, absorbe dans mes vagues et sombres
rveries. En me rveillant de cette espce de sommeil, leur travail me
paraissait doubl; je m'loignais, mais sans tre plus tranquille.
Absente, prsente, jour et nuit,  toute heure, je voyais ce mur,
ternellement ce mur, qui s'avanait pour refermer mon tombeau. Je ne
priais plus, car je n'osais rien demander. Alors Dieu, oui, Dieu, sans
doute, rejetant un sacrifice profan par les motifs humains qui
m'avaient dcide, Dieu m'inspira de m'adresser  vous. J'esprai dans
votre bont si compatissante. Cependant, la premire fois que la pense
de manquer  mes voeux se prsenta, je la repoussai avec horreur; mais
hier, le mur tait presque achev!.... encore un instant, et votre
piti mme ne pourrait plus me secourir.... Arrachez-moi d'ici, mylord,
arrachez-moi d'ici. Demain,  la pointe du jour, je me trouverai sur ce
mur; les dcombres m'aideront  monter: si vous daignez vous y rendre,
je vous devrai plus que la vie. Mylord, ne rejetez pas ma prire: au
nom de tout le bonheur que vous devez attendre, des peines que vous
pouvez craindre, ayez piti de moi.


Soeur EUGENIE."


_P.S_. "Mylord, je n'abuserai point de votre bienfaisance; je
refuserais la fortune, s'il fallait avec elle vivre dans l'oisivet.
Placez-moi dans une ferme; donnez-moi des travaux pnibles, un dsert
o je puisse au moins fatiguer mon inquitude. Mylord, songez que vous
pouvez prononcer mon malheur ternel."


Il tait prs de onze heures lorsque je reus cette lettre; n'ayant pas
le temps d'envoyer chercher des chevaux  Paris, je me fis mener par un
des cochers de monsieur de Snange: un peu d'argent me rpondit de son
zle et de sa discrtion. Je montai en voiture avec mon fidle John;
nous fmes bientt arrivs. Je reconnus facilement la portion de mur
qui venait d'tre btie; cette pauvre religieuse n'y tait pas encore.
Nous emes le temps de rassembler des pierres pour nous approcher de la
hauteur de cette brche. Je commenais  craindre qu'elle n'et
rencontr quelqu'obstacle, lorsque je la vis paratre; elle se laissa
glisser doucement, et nous la remes sans qu'elle se ft fait aucun
mal. Epuise par la violence de tous les sentimens qu'elle venait
d'prouver, elle s'vanouit. Nous la portmes dans la voiture, que je
fis partir bien vite. L'agitation et le bruit la rappelrent  la vie;
et ce fut par une abondance de larmes qu'elle manifesta sa joie,
lorsque je lui dis "qu'elle tait libre, et que l'honneur et le respect
veilleraient sur son asile."

Nous arrivmes  l'htel garni o j'ai conserv mon appartement. Elle
s'tait enveloppe avec tant de soin, qu'on ne pouvait deviner son tat
de religieuse. Je lui parlais avec les gards les plus respectueux,
pour prvenir la premire pense qui aurait pu natre dans l'esprit des
gens de la maison. Son visage tait ple; ses grands yeux noirs,
presqu'teints, suivaient sans intrt les personnes qui marchaient
dans la chambre. Je m'aperus bientt que son abattement, cet air
rsign de la vertu souffrante, intressaient l'htesse: j'en profitai
pour lui recommander de ne pas la quitter un instant: et, me
rapprochant d'Eugnie, je lui fis sentir combien il serait dangereux
que cette femme pntrt son secret. Je pensais bien qu'elle ne le
dirait pas, car je la savais sensible et bonne; mais je croyais qu'en
forant ainsi Eugnie  dissimuler sa peine, elle la sentirait moins
vivement.... Mon cher Henri, on fait bien des dcouvertes dans le coeur
humain, lorsqu'on a un vritable dsir de porter du soulagement aux
ames malheureuses. Combien une sensibilit dlicate aperoit de moyens
au-del de cette piti ordinaire, qui ne sait plaindre que les maux du
corps et les revers de la fortune! -- La crainte de parler, l'envie de
laisser dormir sa garde, la fatigue, auront contribu  faire assoupir
quelques momens ma pauvre religieuse.

Ce matin, elle s'est rendue dans le salon ds qu'elle a su que je l'y
attendais. J'ai cherch les choses les plus rassurantes et les plus
douces  lui dire: je lui ai prsent les soins que je lui rendais
comme un devoir; c'tait son frre, un ancien ami, qui tait auprs
d'elle. Je suis parvenu  loigner ainsi toutes les expressions de la
reconnaissance; et nous n'avons parl que de son dpart pour
l'Angleterre, de son tablissement, quand elle y serait, que comme
d'affaires qui nous taient communes. Nous avons t d'avis qu'il
fallait partir sur-le-champ, pour tre certain d'chapper  toutes les
poursuites; quoique j'espre que l'esprit et la bont de la suprieure
l'engageront  ne commencer les dmarches auxquelles sa place l'oblige,
que lorsqu'elle sera bien sre de leur inutilit. John,  qui je puis
me fier, la conduira chez le docteur Morris, chapelain de ma terre.
Elle trouvera dans sa respectable famille, sinon de grands plaisirs, au
moins la tranquillit; et elle a tellement souffert, que la
tranquillit sera pour elle le bonheur.

Adieu, je vais retrouver Adle; j'y vais plus satisfait encore qu' mon
ordinaire; car, j'ai  moi une bonne action de plus.


LETTRE XXXIII.


Neuilly, ce 7 septembre.


Adle est malade; elle a refus de me voir. Cependant, monsieur de
Snange est calme: il m'a dit, d'un air assez indiffrent, qu'on ne
savait pas encore ce qu'elle avait, mais que ce ne serait
vraisemblablement rien. -- Rien! et elle ne veut pas me recevoir... Les
gens vont dans la maison comme  l'ordinaire.... Je ne vois point
entrer de mdecin. Il me semble qu'il y a l une ngligence qui ne
s'accorde point avec l'intrt que monsieur de Snange a pour elle.
Est-ce ainsi que l'on aime, lorsqu'on est vieux? Ah! j'espre que je
mourrai jeune.... J'prouve une agitation que personne ne partage, dont
personne n'a piti. Il ne m'est pas permis de savoir comment elle est;
j'tonne, quand je demande trop souvent de ses nouvelles: ils la
laisseront mourir!.... Je viens de passer devant sa chambre; je suis
rest long-temps contre sa porte; je n'ai entendu aucun mouvement:
peut-tre qu'elle se trouvait mal!.... mais non, il y aurait eu de
l'agitation autour d'elle; je n'ai vu aucune de ses femmes; tout tait
ferm.... Que devenir? mon ami, je croyais que j'avais t malheureux!
Oh non; je ne l'avais jamais t.... Monsieur de Snange me fait dire
de descendre pour dner: il sort de chez elle, je cours le joindre....


7 septembre soir.


C'tait tout simplement pour dner avec du monde qu'il me faisait
avertir. J'ai trouv, comme dans un autre temps, quelques personnes qui
taient venues de Paris. Adle est malade! et rien ne paraissait chang
dans la manire de vivre : seulement monsieur de Snange tait froid
avec moi. D'abord, j'ai aim cette distinction; c'tait me dire que
nous prouvions la mme peine. Mais ensuite, je n'ai plus compris ce
qu'il avait, lorsque aprs le dner au lieu de prendre mon bras, selon
son usage, il a sonn un de ses gens, et m'a dit avec une politesse
embarrasse, qu'il allait voir sa femme... Sa femme! jamais il ne la
nomme ainsi. -- Rest seul dans ce grand salon, tout rempli d'Adle,
mille penses  la fois me sont venues  l'esprit. Il n'y a point
d'motion que je n'aie prouve, point de petites habitudes que je ne
me sois rappeles.... Ah! ds qu'un sentiment vif nous occupe, faut-il
que notre raison nous chappe? Je m'tais assis dans le fauteuil
d'Adle; j'y trouvais mme un peu de tranquillit, et me rappelais avec
douceur les momens que nous avions passs ensemble; lorsque tout--coup
une voix secrte a sembl me reprocher d'avoir pris sa place, me
presser de la quitter, me faire craindre qu'elle ne l'occupt plus....
Cette pense m'a caus une terreur si vivre, que je me suis prcipit 
l'autre bout de la chambre. En me retournant, j'ai vu encore ce
fauteuil, sa petite table, son ouvrage, des dessins commencs, et tout
ce dsordre d'une personne qui tait l il y a peu d'instans, et qui
peut-tre n'y reviendra plus....J'ai ferm les yeux et me suis enfui,
sans oser jeter un regard derrire moi.

Revenu dans ma chambre, je me suis empress de prendre le portrait
d'Adle que je possde encore. Vous serez peut-tre surpris que j'aie
os le garder jusqu' prsent; il est vrai que, dans le premier moment,
je ne voyais que le danger de le conserver; mais bientt, peu  peu, de
jour en jour, je me suis accoutum  cette crainte: je me suis fait
aussi un bonheur ncessaire de regarder ce portrait. D'ailleurs,
enhardi par la certitude que monsieur de Snange ne va jamais dans le
cabinet o il tait serr, je remettais toujours au lendemain  m'en
sparer.

Combien, dans les angoisses que j'prouvais, ce portrait me devenait
cher! Avec quelle motion je contemplais les traits d'Adle, son regard
serein, ce doux sourire, sa jeunesse qui devait me promettre pour elle
de nombreuses annes! Je me sentais plus tranquille; et, quoiqu'encore
effray, j'osais esprer de l'avenir.


LATTRE XXXIV.


Ce 8 septembre.


Ne soyez pas trop svre; ayez piti de votre pauvre ami. Je ne suis
plus le mme: ou j'prouve le bonheur le plus vif, ou je suis abm de
douleur; tout est passion pour moi. -- Adle gardait la chambre;
j'tais dvor d'inquitude; je craignais qu'elle ne ft menace de
quelque maladie violente. Je ne la voyais pas; je croyais que je ne
devais plus la revoir; son tombeau tait devant mes yeux; je voulais
mourir. H bien! elle n'tait seulement pas malade; c'tait un caprice,
ou l'envie de me tourmenter, et d'essayer son empire. Mon ami! est-ce
que je serai comme cela long-temps?

Ce matin, ne m'tant pas couch, ayant pass la nuit  couter, 
expliquer le moindre bruit,  huit heures j'ai entendu ouvrir son
appartement. J'y ai couru aussitt pour demander de ses nouvelles. Sa
femme de chambre n'avait point referm la porte; jugez de mon
tonnement! Adle tait leve; elle paraissait triste, mais tout aussi
bien qu' l'ordinaire. Ds qu'elle m'a aperu, son visage s'est
anim.... _Que voulez-vous, monsieur? laissez-moi_, m'a-t-elle dit;
_laissez-moi, je ne veux voir personne_. -- Ses femmes taient
prsentes; tremblant, je me suis retir. Elle a fait signe  une
d'elles de fermer la porte sur moi; j'ai regagn ma chambre, et me suis
perdu en conjectures. Qu'est-il arriv? Qu'ai-je fait? Que peut-on lui
avoir dit de moi? Serait-ce de la jalousie?  Dieu! de la jalousie! Que
je serais heureux! Ce qui est sr, c'est qu'elle n'est point malade.


LETTRE XXXV.


Ce 8 septembre, le soir.


A deux heures j'ai fait demander  Adle la permission de lui parler:
elle m'a refus, en disant qu'elle tait souffrante.... Est-ce qu'il
serait vrai? on peut tre malade sans tre chang.... Mais, non;
monsieur de Snange, ses femmes, celle surtout qui ne la quitte jamais,
qui l'aime comme son enfant, m'ont assur qu'elle tait beaucoup mieux.
Je n'y puis rien comprendre. Elle m'a fait dire qu'elle ne descendrait
pas pour dner. Il m'tait impossible de me trouver tte  tte avec
monsieur de Snange; j'avais besoin de distraction; et je sentais que
ce n'tait qu'en me plaant au milieu d'objets indiffrens pour moi,
que je pourrais me retrouver.

Avec ce projet, j'ai t dans la campagne sans savoir o j'allais: je
marchais comme quelqu'un qu'on poursuit. Je ne sais combien de temps
j'avais couru, lorsqu' la porte d'un petit jardin une jeune fille m'a
cri: _Monsieur, voulez-vous des bouquets?_ -- Et  qui les
donnerais-je? lui ai-je rpondu. Les larmes me sont venues aux yeux;
Adle aime tant les fleurs!.... Apparemment que j'tais ple et dfait;
car cette jeune fille me regardait avec compassion. "Vous avez l'air
tout malade, m'a-t-elle dit; entrez chez nous pour vous reposer." -- Je
l'ai suivie machinalement; elle m'a fait asseoir sur un mauvais banc,
prs de leur maison, et se tenant debout devant moi, elle m'a regard
quelque temps avec un air d'inquitude et de curiosit. Enfin, elle m'a
dit: "Voulez-vous prendre un bouillon? Nous avons mis le pt au feu
aujourd'hui, car c'est dimanche." -- Je lui ai demand seulement un
morceau de pain et un verre d'eau: elle m'a apport du pain noir, et,
dans un pt de grs, de l'eau assez claire. Aprs avoir t assis un
moment, je commenais  sentir toute ma lassitude, et je restais sur ce
banc sans pouvoir m'en aller. Alors, cette jeune fille m'a appris que
son pre tait jardinier fleuriste; qu'il tait  l'glise avec toute
sa famille; qu'elle tait reste parce que c'tait  son tour de garder
la maison; mais qu'ils allaient bientt rentrer, et que sa mre, qui
s'entendait trs-bien aux maladies, me dirait ce que j'avais.

Je l'ai remercie avec un signe de tte; et, fermant les yeux, je me
suis mis  rver  la bizarrerie de ma situation, et au caractre
d'Adle. J'ai t bientt arrach  mes rflexions par la jeune fille,
qui m'a cri avec effroi: "Monsieur, ouvrez donc les yeux, vous me
faites peur comme cela!" -- J'ai souri de sa frayeur: pour la dissiper,
et pour rpondre  l'intrt qu'elle m'avait tmoign, je m'efforais
de lui parler; je lui ai demand si elle avait des frres et des
soeurs? -- "Onze, m'a-t-elle rpondu, en faisant une petite rvrence,
et je suis l'ane." -- Quel ge avez-vous? -- "Quatorze ans, et je me
nomme Franoise." -- A chaque rponse elle faisait sa petite rvrence.
Votre pre gagne-t-il bien sa vie? -- "Oui; si ma mre n'avait pas
toujours peur de manquer, nous ne serions pas mal. Notre malheur, c'est
que dans l't les bouquets ne se vendent rien, et que l'hiver toutes
les dames en veulent, qu'il y en ait, ou qu'il n'y en ait pas." --
Alors nous avons entendu le chien aboyer, et la famille est rentre.
Ds que le pre et la mre ont pu m'apercevoir, ils ont appel
Franoise, lui ont parl long-temps bas, puis, s'approchant, ils m'ont
salu tous les deux. Je leur ai dit combien Franoise avait eu soin de
moi. -- "Ah! c'est une bonne fille, a dit le pre en lui frappant
doucement sur l'paule. -- Bah! a repris la mre, pourvu qu'elle perde
son temps, c'est tout ce qu'il lui faut." -- La petite mine de
Franoise, qui s'tait panouie d'abord, s'est rembrunie bien vite. --
Combien les parens devraient craindre de troubler la joie de leurs
enfans! Il me semble que je remercierais les miens, si je les entendais
rire, si je les voyais contens; mais je me promettais bien de
ddommager Franoise. Sa mre s'est assise prs de moi; elle m'a offert
une soupe; je l'ai refuse. Le bon pre m'a propos une salade du
jardin: "Oh! une salade, m'a-t-il dit en riant, comme vous n'en avez
jamais mang." -- Ce visage brl par le soleil, ce corps que la
fatigue avait courb, sa bonne humeur, m'inspiraient une sorte
d'affection mle de respect; j'ai accept sa salade pour ne pas le
chagriner en le refusant. Franoise a couru vite la cueillir; sa mre
(madame Antoine) m'a prsent ses autres enfans, quatre garons et six
filles. A chaque enfant elle criait d'une voix aigre: _Otez votre
chapeau, monsieur; faites la rvrence, mamselle;_ et les petits de me
saluer et de s'enfuir aussitt. Le pre a dit  sa femme d'aller
accommoder ma salade; il est rest avec moi. Je lui ai demand avec
quoi il pouvait entretenir cette nombreuse famille? -- "Avec mes
fleurs, m'a-t-il dit; quand elles russissent, nous sommes bien. Ma
femme, comme vous avez vu, gronde un peu, mais c'est sa faon; et puis
nous y sommes faits; Franoise chante, et cela m'amuse. -- Combien
gagnez-vous par an? -- Ah! je vis sans compter; tous les soirs j'ajoute
 mes prires: _Mon Dieu, voil onze enfans; je n'ai que mon jardin,
ayez piti de nous;_ et nous n'avons pas encore manqu de pain. -- Vous
devez beaucoup travailler? -- Dame, il faut bien un peu de peine; dans
ma jeunesse, il n'y en avait pas trop;  prsent la journe commence 
tre lourde. Mais Franoise m'aide; elle porte les bouquets  la ville:
Jacques, le plus grand de nos garons, entend dj fort bien notre
mtier; les petits arrachent les mauvaises herbes:  mesure que je
m'affaiblis, leurs forces augmentent; et bientt ils se mettront
tout--fait  ma place. Je ne suis pas  plaindre." -- Quoi! lui ai-je
dit, avec une chaleur qui aurait t cruelle si elle avait t
rflchie, quoi! vous ne vous plaignez pas! Onze enfans... un
jardin..... et vous dites que vous tes content! -- "Oui, m'a-t-il
rpondu, fort content! Il ne nous est mort aucun enfant; nous n'avons
encore rien demand  personne: pourquoi nous plaignez-vous? Vous
autres grands, on voit bien que vous ne connaissez pas les gens de
travail. On a raison de dire que la moiti du monde ne sait pas comment
l'autre vit."

Que de rflexions fit natre en moi cet exemple de vertu et de
modration, moi, qui ne me suis jamais trouv heureux dans une position
qu'on appelle brillante!.... J'ai serr la main de ce bon vieillard. Il
n'avait pas prtendu m'instruire; et c'est peut-tre pour cela que sa
sagesse a si vivement frapp mon coeur...

Madame Antoine et Franoise ont apport une petite table avec ma
salade: le bon pre avait raison; jamais je n'en avais trouv d'aussi
bonne. Pendant ce lger repas, il le regardait avec l'air satisfait de
lui-mme. Madame Antoine et Franoise restaient debout devant moi; et
quoique je fusse sr qu'elles n'avaient rien de plus  me donner, elles
semblaient attendre que je leur demandasse quelque chose, et se
tenaient prtes  me servir. Les enfans aussi se sont rapprochs peu 
peu; je ne les effrayais plus. Le pre m'a pri de venir voir son
jardin: le terrain tait si peu tendu, si prcieux, qu'on n'y avait
laiss que de petits sentiers o nos pieds pouvaient  peine se placer.
Nous marchions l'un aprs l'autre; et la famille, jusqu'au dernier
petit enfant, nous suivait, comme s'ils entraient dans ce jardin pour
la premire fois. Au milieu de ce tableau si touchant, je trouvais
quelque chose de triste  ne voir que des arbustes dpouills, des
tiges dont on avait coup les fleurs, ou quelques boutons prts 
clore, et impatiemment attendus pour les vendre. Cela me prsentait
l'image d'une existence prcaire, dpendante des caprices de la
coquetterie et de toutes les variations de l'atmosphre. Je pensais,
pour la premire fois, que les inquitudes du besoin pouvaient tre
attaches  la croissance d'une fleur!... J'ai abrg cette promenade
qui me devenait pnible. Revenu prs de la maison, j'ai appel
Franoise, et lui ai donn quelques louis pour s'acheter un habit: sa
mre les lui a arrachs des mains, en disant qu'il fallait garder cela
pour les provisions de l'hiver. -- J'y aurais song, lui ai-je dit avec
humeur; et j'ai encore donn  ma petite Franoise; puis j'ai offert au
bon pre de quoi habiller tous ses enfans, et j'ai demand que cette
somme ne ft employe qu' cet usage . Je m'en allais, lorsque j'ai
rflchi que j'avais pu affliger madame Antoine, en m'occupant plutt
du plaisir des enfans que des besoins du mnage; je sentais que les
sollicitudes d'une mre sont encore de l'amour, et que son avarice
n'est souvent qu'une sage prcaution. Je suis alors retourn vers elle,
et lui ai serr la main: Je reviendrai, lui ai-je dit, pour les
provisions de l'hiver. -- Ah! vous reviendrez, s'est crie Franoise!
Il reviendra, disaient les petits! Vous le promettez, dit le pre? Ne
nous oubliez pas, dit la mre! Franoise tenait mon habit, le pre une
de mes mains, la mre s'tait saisie de l'autre, les enfans se
pressaient contre mes jambes. En me voyant ainsi entour de ces bonnes
gens, en pensant au bonheur que je leur avais procur, j'oubliais mes
propres peines; et quoique tous mes chagrins vinssent du coeur, je
remerciais le ciel d'tre n sensible.

Aprs les avoir quitts, je suis revenu tranquille par ce mme chemin
que j'avais travers avec tant d'agitation. Le jour tait sur son
dclin; j'admirais les derniers rayons du soleil: la paix de cette
bonne famille avait pass dans mon ame. Pour un moment, je me suis
senti plus fort que l'amour; car j'ai pens que, si je ne pouvais pas
tre heureux sans Adle, au moins il pouvait y avoir sans elle des
momens de satisfaction. Plus calme, j'ai cru que sa colre tait trop
injuste pour durer; et, en repassant devant son appartement, je me suis
dit avec une tristesse moins douloureuse: Si elle a eu pour moi une
affection vritable, nous nous raccommoderons bientt;... et si elle ne
m'aimait pas!... si Adle ne m'aimait pas! ah! qu'au moins je ne
prvoie pas mon malheur!


_P.S_. Il est dix heures; on vient de me dire que monsieur de Snange
est avec elle; je vais m'y prsenter encore. Il est bien difficile que,
chez eux, ils continuent long-temps  ne pas me recevoir.


LETTRE XXXVI.


Une heure du matin.


Je la quitte, Henri: c'est cet infernal cocher qui a tout dit; et c'est
sa maladroite indiscrtion qui m'a jet dans toutes les folies que je
crois vous avoir crites. J'ai trouv Adle couche sur un canap;
monsieur de Snange tait prs d'elle. Ma prsence, quoiqu'ils
m'eussent permis de venir les joindre, a eu l'air de les tonner l'un
et l'autre: je me suis assez lgrement excus de n'tre point revenu
pour dner. Monsieur de Snange m'a demand d'un air froid o j'avais
t; je lui ai rpondu que, sans m'en apercevoir, je m'tais trouv 
une trop grande distance pour esprer d'tre rentr  temps. Je me suis
mis  leur parler de Franoise, de son pre, du jardin.... Pas la plus
petite interruption de monsieur de Snange, ni d'Adle. Cependant,
lorsque j'en suis venu aux adieux de cette bonne famille, j'ai vu que
je faisais quelque impression sur monsieur de Snange. Il m'a demand
si j'avais foi aux compensations? -- Je ne l'ai pas compris, et l'ai
avou franchement. -- "Croyez-vous donc, m'a-t-il dit, qu'on puisse
enlever une femme aujourd'hui, et rparer ce scandale le lendemain, en
secourant une famille?" -- Ce mot _enlever_ m'a clair aussitt: j'ai
regard Adle qui baissait les yeux. Je vois, leur ai-je dit, qu'on
vous a parl d'une aventure  laquelle, peut-tre, je me suis livr
sans rflchir; mais vous me pardonnerez, j'espre, de n'avoir pas
hsit lorsqu'il s'agissait d'arracher quelqu'un au dernier dsespoir.
Et, sans attendre leur rponse, j'ai tir de ma poche la lettre
d'Eugnie que j'ai lue tout haut. A mesure que j'avanais,
l'attendrissement de monsieur de Snange augmentait; Adle mme a
laiss tomber quelques larmes. Lorsque j'ai eu fini, il s'est approch
de moi en m'embrassant: "C'est  vous  nous excuser, m'a-t-il dit, de
vous avoir souponn, au moment o tant de gnrosit vous conduisait.
Pardonnez-moi, mon jeune ami, je vous aime comme un pre, et les
meilleurs pres grondent quelquefois mal  propos." -- Pour Adle, elle
n'allait pas si vite: et elle m'a demand o j'avais plac cette
religieuse. Ds que j'ai dit qu'elle tait partie le matin mme pour
l'Angleterre, elle a paru soulage, et a respir comme si je l'eusse
dlivre d'un grand poids. Il fallait, a-t-elle repris, nous mettre
dans votre secret; nous aurions partag votre bonne action. -- Ne me
reprochez pas mon silence, lui ai-je rpondu, il y a une sorte
d'embarras  parler du peu de bien qu'on peut faire. -- Pourquoi?
a-t-elle reparti vivement, moi, j'en ferais exprs pour vous le dire.
-- A ces mots, soit que monsieur de Snange ait apperu pour la
premire fois les sentimens d'Adle, soit qu'en effet quelque douleur
soudaine l'ai saisi, il s'est lev en disant qu'il souffrait. -- Je lui
ai offert mon bras pour descendre chez lui: il l'a pris sans me
rpondre. Elle nous a suivis. A peine avons-nous t arrivs dans son
appartement, qu'il a demand  se reposer et a renvoy Adle. En
sortant, elle m'a salu de la main en signe de paix, et avec un sourire
d'une douceur ravissante. Je me suis avanc vers elle: _Pardonnez-moi_,
avons-nous dit tous deux en mme temps.

J'ai t oblig de la quitter aussitt, car j'ai entendu monsieur de
Snange qui m'appelait. Cependant, lorsque je me suis approch de son
lit, il ne m'a point parl; il se retournait, s'agitait, et gardait le
silence. De peur de le gner, je suis all m'asseoir un peu loin de
lui; j'attendais toujours ce qu'il pouvait avoir  me dire; mais j'ai
attendu vainement. Au bout d'une heure, il m'a pri de me retirer, en
ajoutant, qu'il ne voulait pas me dranger, et que le lendemain il me
parlerait. -- Que veut-il me dire?.... S'il allait croire mon absence
ncessaire!.... Ce n'est plus mon bonheur seul que je sacrifierais,
c'est Adle mme qu'il faudrait affliger, et jamais je n'en aurai le
courage. -- Que ma situation est horrible! Chacune des peines de
l'amour parat la plus forte que l'on puisse supporter. A ce bal,
lorsque j'ai pens qu'elle ne m'aimait pas, j'ai cru que c'tait le
plus grand des malheurs!.... Hier, quand on parlait de sa maladie, ses
souffrances m'accablaient, j'tais prt  sacrifier et son affection et
moi-mme; il ne me fallait plus rien que de ne pas trembler pour sa
vie. Aujourd'hui que je serai peut-tre condamn  m'loigner d'elle,
si monsieur de Snange l'exige; que peut-tre il portera la prudence
jusqu' vouloir qu'elle ignore que c'est lui qui a ordonn mon dpart!
que deviendrai-je, lorsqu'en prenant cong d'elle, ses regards me
reprocheront de m'en aller volontairement?... jamais je ne pourrai le
supporter.... jamais....


LETTRE XXXVII.


Ce 9 septembre, 6 heures du matin.


Il n'y avait pas deux heures que j'tais couch, lorsque j'ai entendu
frapper  ma porte, et quelqu'un m'appeler vivement. J'ai ouvert
aussitt; et l'on m'a dit de descendre bien vite, que monsieur de
Snange venait d'tre frapp d'une attaque d'apoplexie. Je l'ai trouv
sans aucune connaissance. Le mdecin tait prs de lui: lorsqu'il a
rouvert les yeux, je le tenais dans mes bras; il m'a regard
long-temps. Ses yeux se fixaient de mme sur tout ce qui l'entourait,
sans reconnatre personne. -- Le mdecin m'a dit qu'il le trouvait fort
mal, que son pouls tait trs-mauvais, et qu'il fallait promptement
instruire sa famille de son tat. J'ai charg une des femmes d'Adle de
l'avertir, n'osant pas y aller moi-mme: je sentais que ce n'tait pas
 moi de lui apprendre le genre de malheur qui la menaait.

Quel spectacle pour elle, que d'assister  l'effrayante dcomposition
d'un tre qu'elle aime comme son pre! Monsieur de Snange est
dfigur, sans mouvement, sans parole: la douleur de cette malheureuse
enfant dchire mon ame; mais au moins Adle n'a point de remords, et
j'en suis accabl. Elle ne s'est pas aperue de la peine qu'elle lui a
cause; et moi, j'tais sr qu'il se couchait mcontent. Il a vu ses
larmes; il a entendu ces mots si touchans: _Moi, je ferais du bien
exprs pour vous le dire!_ Il en aura senti une douleur vive, qui
peut-tre aura caus son accident. Quelle rcompense!.... il m'a reu
comme un fils; et non-seulement j'aime Adle, mais je n'ai pas mme eu
la force de cacher mes sentimens! J'ai bien besoin qu'il revienne
tout--fait  lui, et que je puisse lui dire que nous l'avons toujours
chri, respect; que jamais nous n'avons t ingrats ni coupables
envers lui; et s'il doit mourir de cette maladie, au moins que son
dernier regard nous bnisse!.... S'il doit mourir, que deviendra Adle?
Me sera-t-il permis de m'affliger avec elle, de chercher  la consoler?
Son ge.... le mien.... j'ignore les usages de ce pays.... Combien
j'aurais besoin de votre amiti et de vos conseils!


LETTRE XXXVIII.


Ce 10 septembre, 5 heures du matin.


On croit que monsieur de Snange est un peu mieux; ce qu'il y a de sr,
c'est qu'il a reconnu Adle, et lui a serr la main. Il a plusieurs
fois jet les yeux sur moi, mais sans le plus lger signe d'affection.
Srement il m'accuse: puisse-t-il avoir le temps d'apprendre combien
mes sentimens ont t purs! J'ai dit, il est vrai,  Adle que je
l'aimais; mais ce mot si tendre, ce mot je vous aime n'appartient-il
pas autant  l'amiti qu' l'amour?

Monsieur de Snange parat avoir repris toute sa connaissance; et cette
nuit il a eu des momens de sommeil. Adle ne l'a pas quitt. Dans les
intervalles, elle lui parlait, le rassurait, cherchait  le distraire;
tandis que j'tais dans un coin de la chambre, osant  peine me
mouvoir, dans la crainte qu'il ne m'entendt, et que ma prsence ne le
troublt... Qu'il est affreux d'tre oblig de cacher ses attentions,
sa douleur,  l'homme qu'on respecte le plus!

Adle attend aujourd'hui les parens de monsieur de Snange; son
intendant leur a fait part de l'tat de son matre. Elle redoute fort
ce moment; car elle sait qu'ils n'ont cess de le voir qu' l'poque de
son mariage: mais l'espoir de quelques petits legs les ramnera. On a
aussi envoy un courrier  madame de Joyeuse. Adle ne doute pas non
plus qu'elle ne revienne aussitt. Comme elle va nous tourmenter!...
Ah! mes beaux jours sont passs! Que je m'en veux de n'en avoir pas
mieux senti le prix!... Heureux temps o, seule entre Adle et cet
excellent homme, jamais ils ne me regardaient sans me sourire! o,
lorsque je paraissais, ils semblaient me recevoir toujours avec un
plaisir nouveau!... et je n'tais pas satisfait!...


LETTRE XXXIX.


Ce 10 septembre, 9 heures du soir.


Il y a bien eu de changement dans la situation de monsieur de Snange.
A nos inquitudes, hlas! trop fondes, se sont joints les tourmens
d'une famille qui, fort indiffrente sur les souffrances de cet homme
si digne de regret, importune tout ce qui l'entoure, pour avoir l'air
de s'y intresser.

Aujourd'hui, comme il paraissait tre un peu moins mal, j'avais engag
Adle  dner dans la chambre qui prcde celle o il est. J'obtenais
de sa complaisance qu'elle prt quelque nourriture, lorsque nous avons
t interrompus par un domestique qui a ouvert avec fracas les portes
de la chambre o nous dnions, pour annoncer la vieille marchale de
Dreux, parente fort loigne de monsieur de Snange, et qu'Adle
n'avais jamais vue. -- "Votre occupation me fait prsumer, nous
a-t-elle dit, que mon cousin est mieux." Adle, intimide, a essay de
lui rendre compte de l'tat du malade. La marchale, que j'ai
rencontre plusieurs fois dans le monde, a fait semblant de ne pas me
reconnatre, et a dit  Adle: "C'est sans doute l monsieur votre
frre? il vous soigne de manire  tromper vos inquitudes." Adle
embarrasse de ce nom de frre, ne rpondait point; mais aprs quelques
minutes, elle m'a adress la parole en me nommant _Mylord_. -- La
marchale feignait de ne pas entendre ce titre tranger, et continuait
 parler de moi comme du frre d'Adle. Alors, il m'a paru convenable
de lui dire que monsieur de Snange tant venu en Angleterre dans sa
jeunesse, il croyait avoir eu des obligations essentielles  ma
famille. "J'ignorais ces dtails, m'a-t-elle rpondu avec aigreur; car
assurment je n'tais pas ne lorsque monsieur de Snange tait jeune."
-- "Il m'a attir chez lui, ai-je repris, et m'y a trait avec trop de
bont, pour que j'aie song  le quitter depuis qu'il est malade." --
"Je ne blme rien, a-t-elle rpliqu d'un ton sec; mais vous trouverez
bon que, ne sachant pas vos droits ici, et monsieur de Snange tant 
la mort, j'aie cru que sa femme ne voyait que ses proches parens." --
Adle, avec plus de prsence d'esprit que je ne lui en aurais souponn
(l'orgueil bless est un si grand matre!), Adle lui a rpondu, que
tant que monsieur de Snange vivait, il pouvait seul donner des ordres
chez lui: "Si j'ai le malheur de le perdre, a-t-elle ajout, alors,
comme vous le dites, Madame, je ne verrai plus que mes proches parens."
-- La marchale l'est  un degr si loign, qu'il aurait autant valu
lui dire: _Je ne me soucie pas de vous, et je ne vous verrai pas non
plus_. Cependant, elle n'avait rien  rpondre, car Adle s'tait
servie de ses propres expressions. Aussi est-elle reste dans le
silence, et de si mauvaise humeur, que je crois bien qu'Adle s'en est
fait une ennemie pour la vie.

Il est venu encore un grand nombre de parens qui arrivaient tous avec
un visage de circonstance. A peine avaient-ils salu Adle, qu'ils
allaient dans un autre coin de la chambre chuchoter et ricaner entre
eux. La marchale les appelait l'un aprs l'autre, parlait bas 
chacun, riait et grondait derrire son ventail, et leur apprenait, je
crois, par quelle jolie plaisanterie elle avait fait sentir  Adle
l'inconvenance de mon sjour dans sa maison. Je n'en ai pas dout,
lorsqu'une de ces femmes, jeune cependant ( cet ge n'avoir pas
d'indulgence!) est venue  moi avec minauderie, et m'a parl d'Adle en
la nommant aussi ma soeur. Je n'ai pas daign lui rpondre, et elle a
couru bien vite chercher les applaudissemens de ce grouppe infernal.

La pauvre Adle tait si embarrasse, que des larmes tombaient de ses
yeux. J'tais indign, lorsqu' mon grand tonnement on a annonc
madame de Verneuil qui, en me voyant, a souri et m'a appel. "Je vous
en supplie, lui ai-je dit tout bas, venez avec moi un instant; je vous
crois bonne, et voici l'occasion d'tre gnreuse." Elle m'a suivi sur
la terrasse, o je lui ai racont,  la hte, les motifs de mon sjour
chez monsieur de Snange, et de son amiti pour moi, et les
impertinences de la marchale. "Venez au secours de madame de Snange,
ai-je ajout; ayez compassion de sa jeunesse.["] -- "Convenez,
m'a-t-elle dit, que vous tes parti de chez moi avec une lgret qui
me donne assez envie de vous tourmenter." -- "J'ai tort, mille fois
tort; mais de grce ne faites pas une rflexion, j'ai trop sujet de les
craindre: allons, venez, soyez bonne," lui ai-je dit en l'entranant
dans le salon, o je l'ai place prs d'Adle.

Je tremblais pour sa premire parole; car si malheureusement une ide
ridicule l'avait frappe, nous tions perdus.... Par bonheur la
marchale l'a appele; et, attirer son attention, c'est presque
toujours exciter sa moquerie. Elle lui a parl long-temps bas; srement
elle lui racontait ses gentillesses: lorsqu' ma grande stupfaction,
j'ai vu madame de Verneuil rpondre d'un air si imposant, que bientt
chacun est all se rasseoir, et a repris le srieux que le moment
exigeait. Madame de Verneuil est revenue prs d'Adle, et lui a dit,
devant toute cette famille: "Vous trouverez simple, ma cousine, que
nous ayons t fchs du mariage de monsieur de Snange: l'humeur nous
a loigns de lui, mais vous ne devez pas en souffrir; et, a-t-elle
continu en levant la voix, puisque cette triste circonstance nous
rapproche, j'espre que nous ne nous loignerons plus." -- Adle l'a
embrasse, et ds-lors la marchale et le reste de la famille l'ont
traite avec plus d'gards. Mais madame de Verneuil m'a bien fait payer
cette obligation; car aussitt que le calme et la biensance ont t
rtablis dans le salon, elle m'a ordonn de la suivre sur la terrasse.
Aprs m'avoir encore plaisant sur la manire dont je l'avais quitte,
elle m'a demand si j'tais amoureux d'Adle. -- "Non, lui ai-je
rpondu gravement.["] -- "Vous ne l'aimez donc pas?" a-t-elle dit en
riant. "Puisque vous ne l'aimez pas, je vais la livrer  la marchale.
-- Oui, je l'aime, me suis-je cri, mais je n'en suis pas amoureux. --
Ah! vous n'en tes pas amoureux! et se retournant, elle me dit: Je
vais..... -- Eh bien, oui! si vous le voulez j'en suis amoureux," lui
ai-je rpondu, et je me suis saisi de ses mains pour la retenir malgr
elle: "Mais ayez piti de son embarras et de sa jeunesse. -- Et vous
aime-t-elle? -- Non certainement. -- Elle ne vous aime pas !..... Fi
donc! c'est une ingrate, et je l'abandonnerai." -- ["]Au nom du ciel,
ai-je repris, n'abusez pas de ma situation; je dirai tout ce qu'il vous
plaira, pourvu que vous la sauviez de la marchale." -- Alors
s'asseyant elle m'a dit avec une majestueuse ironie: "Voyons si vous
tes digne de ma protection." -- Mais comme je ne voulais pas
compromettre Adle, et que je craignais de piquer l'esprit railleur de
madame de Verneuil, je me suis jet dans des dfinitions, divisions,
subdivisions, sur le degr d'amour que je ressentais, sur celui qui
tait permis, sur l'espce d'amiti que j'inspirais... Plus je parlais,
plus elle s'tonnait, se moquait, et faisait des questions si
positives, avec un regard si malin, et en me menaant toujours de cette
maudite marchale, que je m'embrouillais comme un sot, et me fchais
comme un enfant.

Enfin, la douce et triste Adle est venue nous avertir que tout le
monde tait parti; "mais ils reviendront demain," a-t-elle dit, en
s'adressant  madame de Verneuil avec timidit, et comme pour la prier
d'tre encore son appui. Aussi, malgr le besoin qu'elle a de s'amuser,
y a-t-elle paru sensible, et a-t-elle promis de revenir le lendemain.
Quel horrible usage, que celui qui force  recevoir les personnes qu'on
aime le moins, dans les momens o la vue des indiffrens est un
supplice, et  se priver de ses amis, quand la solitude et les
consolations de l'amiti seraient si ncessaires!


LETTRE XL.


Ce 11 septembre.


Monsieur de Snange tant moins mal hier au soir, Adle consentit 
prendre un peu de repos. Je remontai aussi dans ma chambre, aprs avoir
bien recommand que s'il arrivait la moindre chose, s'il me nommait, on
vnt aussitt m'avertir; car j'esprais toujours qu'il se souviendrait
de moi, de mon attachement, de mon respect.

Heureusement pour la tranquillit de mon avenir, ce matin  cinq heures
on est venu me dire qu'il m'appelait. J'ai couru chez lui: ds qu'il
m'a vu, il m'a demand o j'avais pass tout ce temps? -- J'ai serr sa
main et lui ai dit que j'tais toujours rest prs de lui. -- "J'ai
donc t bien mal, car je ne me rappelle pas...." Et rvant ensuite
comme s'il cherchait  rassembler ses ides... "Mon jeune ami, a-t-il
ajout, il se mle  votre souvenir des sentimens pnibles..... mais je
veux les loigner dans ces derniers instans. Dites-moi, je vous prie,
assurez-moi qu'Adle m'aime encore." -- Je l'ai interrompu pour
l'assurer qu'elle n'avait pas un reproche  se faire. -- "Et vous?"
m'a-t-il dit. -- Et moi! ai-je repris, en tombant  genoux prs de son
lit, et moi!..... Je lui ai avou mon amour, mes combats, ma rsolution
de fuir; mais je lui ai protest que, ni pour elle, ni pour moi, cet
loignement n'avait t ncessaire; et je vous jure, lui ai-je dit, que
vous tes toujours ce qu'elle aime le mieux. -- "Puis-je vous croire,"
m'a-t-il demand, en m'examinant avec une grande attention. Je lui
affirm que j'tais vrai avec lui, comme si je parlais  Dieu mme. --
"Je vous remercie, a-t-il rpondu avec attendrissement; Adle pourra
donc me dire adieu sans rougir, et un jour s'unir  vous sans remords,
et sre de votre estime! Je vous remercie, je vous remercie," a-t-il
rpt plusieurs fois trs-vivement.

Cette bont cleste, cette abngation de lui-mme m'ont rappel tous
mes torts, et me les rendaient insupportables. Je me suis souvenu de ce
portrait d'Adle que j'avais drob avec tant d'imprudence, et dont je
n'avais pas eu la force de me dtacher. Dans ce moment solennel, dans
ce moment d'ternelle sparation, il m'a t impossible de rien
dissimuler. "Ah! lui ai-je dit, un profond repentir pse sur mon
coeur." -- Il m'a regard d'un air inquiet. "Parlez-moi, m'a-t-il
rpondu, pendant que je puis encore vous entendre et vous absoudre."

J'ai os lui avouer l'abus que j'avais fait de sa confiance. Il a lev
les yeux au ciel: "Adle en a-t-elle t instruite, a-t-il repris d'un
ton svre? -- Jamais, me suis-je cri; je l'aurais redoute plus
encore que vous-mme." -- Il est rest comme absorb dans ses
rflexions; puis se ranimant tout--coup, il m'a dit: "Prenez ma clef;
allez chercher ce portrait, replacez-le dans mon secrtaire;
dpchez-vous, la mort me poursuit, le temps presse."

Je me suis lev aussitt; j'ai couru dans ma chambre, et pris le
portrait sur lequel j'ai jet un triste et dernier regard; mais dans
cet instant j'avais hte de m'en sparer. Ds que je l'ai eu remis dans
le secrtaire, je suis revenu tomber  genoux prs du lit de monsieur
de Snange. Il tait plus calme. "Pendant votre absence, m'a-t-il dit,
j'ai fait un retour sur votre jeunesse, et je vous ai excus." -- Aprs
un assez long silence, il a ajout: "Je vous pardonne; mais
souvenez-vous que le portrait d'Adle ne doit tre accord que par
elle. Si jamais elle consent  vous le rendre, c'est qu'elle croira
pouvoir s'unir  vous. Alors vous lui direz que je vous au bnis tous
deux."

J'ai voulu loigner ces ides de mort, le rassurer sur son tat; il ne
l'a pas permis. "Je sais que je n'en reviendrai point, m'a-t-il dit;
cependant, malgr moi, je crains de mourir....... Mon jeune ami,
promettez-moi que, lorsque cet instant viendra, vous ne m'abandonnerez
pas!" Je le lui ai promis, en essayant encore de calmer ses esprits:
mais lorsque je lui disais qu'il tait mieux, il souriait, et pourtant
se rptait  lui-mme qu'il mourrait, comme s'il et craint de se
livrer  de fausses esprances, ou qu'il et eu besoin de se rappeler
son tat pour conserver son courage.

Il m'a parl d'Adle avec une tendresse extrme. "Je ne la recommande
pas  votre amour, m'a-t-il dit; mais j'implore votre indulgence....
Craignez votre svrit.... elle est jeune, vive, tourdie 
l'excs.... Promettez-moi de ne jamais vous fcher sans le lui dire....
la condamner sans l'entendre.... N'oubliez pas que, dans ce moment
cruel o non-seulement il faut quitter tout cc qu'on aime... tout ce
qu'on a connu.... mais o il faut encore se sparer de soi-mme....
dans ce moment je vous crois, vous la confie, et vous souhaite d'tre
heureux.... Au moins, que son bonheur soit ma rcompense!"

Il tremblait, soupirait, essayait de retenir des larmes qui
s'chappaient malgr lui, et tenait ma main si fortement serre, qu'il
m'tait impossible de m'loigner. Pour lui cacher la douleur que
j'prouvais, j'appuyais ma tte sur son lit sans pouvoir lui rpondre,
lorsqu'on est venu lui dire que son notaire tait arriv. "Allez, mon
ami, m'a-t-il dit, j'ai quelques dispositions  faire; vous verrez que
je meurs en vous aimant et en vous estimant toujours."

Je l'ai quitt l'ame brise; au bout d'une heure, j'ai entendu
plusieurs voix m'appeler.... Monsieur de Snange venait d'tre frapp
d'une nouvelle attaque; elle a t moins longue, moins fcheuse que la
premire; mais il est rest si faible, que le moindre accident peut
nous l'enlever d'un moment  l'autre.


Huit heures du soir.


Depuis cette seconde attaque, monsieur de Snange s'affaisse  vue
d'oeil; mais il ne parat pas beaucoup souffrir; il a des absences
frquentes, pendant lesquelles il ne lui reste que le souvenir d'Adle,
mon nom qu'il rpte souvent, et le regret de la vie qu'il sent encore,
lors mme qu'il ne peut plus connatre le danger de son tat. La pauvre
Adle ne se fait point d'ide de la mort. Quand monsieur de Snange
parle, se meut, elle se rassure, et croit que les mdecins se trompent;
mais s'il reste dans le silence, elle se dsole, l'appelle,
l'interroge, voudrait mme l'veiller lorsqu'il s'assoupit; et l'image
de la mort peut seule lui faire croire  la mort... La pauvre
enfant!... dans quelques heures... -- La pauvre enfant!....


Minuit.


C'est dans la chambre de monsieur de Snange que je vous cris; il
repose assez tranquillement, mais il est sans aucune esprance. Adle
me fait une piti extrme; elle a pass la journe  genoux dans les
prires, et toujours je l'ai vue se relever un peu console.... Ah!
c'est au moment o l'on va perdre ce qu'on aime, o tout ce qui
l'entoure marque,  quelques minutes prs, la fin de sa vie; c'est
alors que l'athe, si l'athe peut aimer, c'est alors qu'il doit sentir
le besoin d'un Dieu! -- Mais j'entends la voix de monsieur de Snange.
-- Il me demandait pour me recommander encore Adle:  mesure que la
vie le quitte, il semble s'attacher plus fortement  tout ce qu'il a
aim. Il l'a appele; il a pris sa main, la mienne, et a parl
long-temps bas sans que je pusse l'entendre: seulement j'ai distingu
plusieurs fois le nom de lady B.... Il est tomb sans connaissance en
nous parlant; Adle a fait des cris si affreux, qu'il a fallu
l'emporter de cette chambre, o elle ne le verra plus!.... Je n'ai pu
la suivre, car il a exig que je restasse prs de lui jusqu' son
dernier soupir, et je ne le quitterai pas......


12 septembre, 7 heures du matin.


Il n'est plus! Henri; le meilleur des hommes a cess de vivre, celui
qui pouvait se dire: _Il n'existe personne  qui j'aie fait un moment
de peine_. -- Ah; excellent homme!... excellent homme!....


LETTRE XLI.


Paris, mme jour.


Je ne suis plus  Neuilly, mon cher Henri; c'est dans mon htel garni,
c'est tout seul que j'ai  supporter mes regrets et mon extrme
inquitude. Ce matin, aprs vous avoir crit deux mots, je me suis
prsent chez Adle qui, en me voyant, a bien devin la perte qu'elle
avait faite, et s'est trouve fort mal. J'tais  genoux prs d'elle;
ses femmes l'entouraient, lorsque tout--coup madame de Joyeuse est
entre, et, sans remarquer l'tat de sa fille, m'a demand pourquoi
j'tais dans cette maison en une pareille circonstance? -- Je n'ai pas
daign lui rpondre, et je soutenais toujours la tte d'Adle, qui
n'apercevait rien de ce qui se passait autour d'elle. Sa mre m'a
repouss, et m'a dit de lui laisser prendre des soins qu'il tait trop
dplac que je lui rendisse. Je n'ai point souffert qu'on m'arracht
Adle dans cet tat, et madame de Joyeuse a bien vu qu'il serait
inutile de le tenter. Elle s'est promene brusquement dans la chambre,
attendant avec impatience qu'Adle reprt ses esprits. Ds qu'elle a pu
ouvrir les yeux, sa mre lui a reproch l'indiscrtion de sa conduite.
-- Adle la regardait d'un air gar; mais aussitt qu'elle l'a
reconnue, elle a cach sa tte sur moi, et a fondu en larmes.
"Finirez-vous bientt cette scne ridicule? lui a dit sa mre; votre
mari est mort; et la dcence exige au moins que vous paraissiez le
regretter." -- _Paratre!_ a dit Adle en levant les yeux au ciel. --
"Oui, lui a rpondu sa mre, et il faut que lord Sydenham sorte 
l'instant de chez vous." -- Furieux, j'allais lui rpondre; mais Adle
a joint ses mains, et je me suis arrt. -- Cependant, je sentais que
je devais m'en aller; Adle mme m'en a pri, en me disant tout bas
qu'elle m'crirait. Je l'ai donc laisse seule avec cette mre qui ne
l'a jamais vue que pour la tourmenter. Quel supplice!... Je suis revenu
dans un accs de rage qui dure encore; puisse-t-il continuer
long-temps! car je redoute bien plus le calme qui lui succdera.


P.S. Un des gens d'Adle arrive en ce moment, pour me prier de me
rendre tout de suite  Neuilly... Cet homme en ignore la raison; mais
il ajoute que toute la famille m'attend: _toute la famille!_ Que
puis-je avoir de commun avec elle? Ah! c'est Adle seule que je vais
chercher.


LETTRE XLII.


Paris, minuit.


Lorsque je suis arriv  Neuilly, j'ai vu en effet toute la famille de
monsieur et de madame de Snange runie dans cette galerie o Adle
avait donn une si belle fte. J'y avais tant souffert qu'il m'a pris
une saisissement dont je n'ai pas t matre. Que nous sommes bizarres,
Henri! Je regrettais monsieur de Snange; je le regrettais du fond de
mon coeur, et j'ai cess tout--fait d'y penser. Bientt un froid
mortel m'a saisi, lorsque j'ai aperu monsieur de Mortagne prs
d'Adle. Il semblait qu'il ne ft jamais sorti de cette chambre; qu'il
m'y attendait pour me braver, et me tourmenter encore. Je sais que le
titre de parent lui donne le droit d'tre chez elle dans cette
circonstance. Mais le retrouver l, prs d'elle, en noir comme elle,
pouvant la voir chaque jour,  toute heure, tandis que le devoir, les
convenances, sa mre, m'loigneront!.. le retrouver ainsi, a fait
renatre tous mes sentimens jaloux; je ne pouvais ni respirer, ni
parler.

Un notaire m'a dit que monsieur de Snange avait ordonn que son
testament ne ft ouvert que devant moi. On l'a lu tout haut; pendant
cette lecture j'essayais de me calmer, ou au moins de cacher mon
agitation. -- Aprs avoir laiss toute sa fortune  Adle, monsieur de
Snange fait quelques legs  des malheureux dont il prend soin depuis
long-temps, et me nomme son excuteur testamentaire; _esprant_,
ajoute-t-il, _que les personnes qu'il avait le mieux aimes,
s'uniraient d'intrt et d'affection aprs lui_. -- A ces mots, j'ai vu
monsieur de Mortagne s'embarrasser et regarder madame de Joyeuse, qui
paraissait irrite: il m'a regard aussi; et mes yeux ont d lui
apprendre qu'Adle tait  moi, et qu'on ne me l'arracherait qu'avec la
vie. Nous ne nous sommes point parl; toutefois je suis certain que nos
sentimens nous sont bien connus.

Par un codicille, monsieur de Snange conseille  Adle d'aller passer
au couvent le premier temps de son deuil, et demande d'tre enterr 
la point de l'le, dans cet endroit solitaire dont il avait t frapp
un jour; _dans cet endroit_, dit-il, _o le hasard ne pouvait conduire
personne, le regret seul viendra me chercher, ou l'oubli m'y laisser
inconnu_. -- Comme l'usage permet d'offrir un prsent  son excuteur
testamentaire, il me donne sa maison de Neuilly, et me prie de ne
jamais venir en France sans y passer quelques jours. -- Je le remercie
de ce bienfait, car cette maison me sera toujours chre.

Les parens de monsieur de Snange, aprs avoir vu qu'ils n'avaient plus
rien  esprer, sont partis en montrant plus ou moins leur humeur.
Adle a dsir d'aller  l'instant au couvent: sa mre a refus d'y
consentir; mais la volont de monsieur de Snange lui a inspir une
rsolution que, sans cela, elle n'et jamais os manifester. Je l'ai
prie de me donner ses ordres, ou de permettre que j'allasse les
recevoir. Madame de Joyeuse a prtendu s'y opposer encore; mais Adle a
t encore courageuse, et a dit qu'elle me verrait avec plaisir. --
Elle est partie avec ses femmes; et sa mre s'en est alle avec
monsieur de Mortagne.... Quelle union!.... Je suis sr que, pendant
tout le chemin, ils n'ont pens qu'aux moyens de m'loigner, et de me
perscuter. Madame de Joyeuse me hait, et la haine des mchans n'est
jamais strile. Ah! faudra-t-il lutter long-temps avant d'tre heureux?
J'ai quitt sur-le-champ cette maison de deuil; mais j'y retournerai
pour la triste crmonie. Adieu.


LETTRE XLIII.


Paris, ce 14 septembre.


Je viens de rendre  cet excellent homme les derniers devoirs: j'ai
rpandu sur sa tombe des larmes bien sincres. Ah! si aprs la mort on
peut sentir les regrets de l'amiti, les miens doivent arriver jusqu'
lui. Mon ame s'attache  cette esprance; car, Henri, je rejette avec
effroi tous ces systmes d'anantissement total. Dtruire les ides de
l'immortalit de l'ame, c'est ajouter la mort  la mort. J'ai besoin
d'y croire; c'est la foi que veut la nature, et que toutes les
religions adoptent pour se faire aimer. Oh non! je ne quitterai point
Adle sans esprer de la revoir....

Je reviens encore  ces paroles que monsieur de Snange prononait avec
tant de simplicit: _pas une personne  qui j'aie fait un moment de
peine!_.... Combien ces mots renferment de bonnes actions, d'heureux
sentimens!.... Chaque jour de ses nombreuses annes a t occup,
embelli par le bonheur de tout ce qui l'approchait.... Ces momens qui
chappent  l'attention des hommes, et dont le souvenir compose
l'estime de soi-mme, ces momens runis sont tous venus s'offrir  sa
pense, pour adoucir les maux attachs  la vieillesse. -- Oh!
heureuse, mille fois heureuse la famille de celui qui n'aurait eu
d'autre ambition que de parvenir  pouvoir se dire  sa dernire heure:
_Il n'y a personne  qui j'aie fait un moment de peine!_.... Paroles
touchantes que j'aime  rpter, et qui ne sortiront jamais ni de mon
esprit, ni de mon coeur!


LETTRE XLIV.


Paris, ce 1er octobre.


Je n'ai point encore t chez Adle: je crois devoir laisser passer ces
premiers jours sans chercher  la voir. Si je n'tais que son ami, je
ne l'aurais pas quitte; mais j'avoue qu'aujourd'hui, ma fiert ne peut
consentir  prendre un titre si diffrent de mes sentimens. D'ailleurs,
qu'ai-je  faire d'aller tromper ou flatter madame de Joyeuse? Adle
est libre; les petits mystres, les faux prtextes, le nom d'ami pour
cacher celui d'amant, tous ces dtours doivent tre bannis entre nous.
Adle seule dans l'Univers a des droits sur moi. Mes volonts, mes
dfauts, mes qualits lui appartiennent, et seront  elle jusqu' mon
dernier soupir. Adle est libre!.. Tous mes voeux seront remplis.

Elle m'crira sans doute, pour m'avertir de l'instant o je pourrai la
voir. Mais que le temps me semble long! Je ne sais ni le perdre ni
l'employer. J'ai voulu revoir les chefs-d'oeuvres des arts que Paris
renferme; cependant, soit que cela tienne  ma situation, soit qu'ils
n'eussent plus l'attrait de la nouveaut, ils ne m'ont point intress.
J'ai bien reconnu l'inconvnient d'avoir voyag trop jeune. Je n'avais
que quinze ans lorsque mon pre me fit parcourir cette grande ville.
Nous passions la journe  voir tout  la hte, spectacles, difices,
monumens, tableaux: il a teint en moi la curiosit sans m'instruire,
et m'a fait traverser ainsi toutes les cours de l'Europe. Je pourrais
dire qu'aujourd'hui rien ne me serait nouveau, et que cependant que
tour m'est inconnu.

Pour achever de me mettre mal avec moi-mme, le docteur Morris m'crit
que cette jeune religieuse se dsole, passe ses jours dans les larmes,
fuit le monde et repousse les consolations. Sa sant s'affaiblit d'une
manire effrayante; et la mort qui, dans son couvent, lui paraissait
tre la fin de ses peines, ne lui semble plus, aujourd'hui, que le
commencement de ses maux. Il ajoute, "que celui qui n'a pas l'me assez
forte pour se soumettre  son tat, quel qu'il soit, ne sera jamais
heureux dans quelque situation qu'on le place." -- Si cela tait vrai,
la plus douce rcompense d'un bienfait serait perdue. -- Que je hais
ces tristes vrits! On cherche  les apprendre, et on dsire encore
plus de les oublier. -- Adieu.


LETTRE XLV.


Paris, ce 10 octobre.


Que d'obligations j'ai  monsieur de Snange! Sans lui, je ne sais
combien j'aurais encore pass de temps sans revoir Adle: mais, grce 
l'affection qui l'a port  me nommer son excuteur testamentaire, les
affaires nous rapprocheront malgr les usages, le deuil, les parens, et
mme en dpit de madame de Joyeuse.

Hier un notaire me remit des papiers qu'il fallait qu'Adle signt avec
moi. Je lui crivis pour demander la permission d'aller les lui porter;
elle me fit dire qu'elle m'attendait, et je partis dans une joie
inexprimable de la revoir.

En arrivant au couvent, l'on me fit monter dans le parloir de son
appartement. Elle courut  la grille, et me donna sa main  travers les
barreaux; il semblait qu'elle retrouvt le seul ami qui lui ft rest,
l'ami qui avait t le tmoin des jours de son bonheur. Cependant les
crpes dont elle tait vtue, cette tenture noire qui couvrait toute la
chambre, me rappelrent  moi-mme, et dans ce premier moment nous ne
parlmes que de monsieur de Snange. Elle me racontait mille traits de
sa bont, de sa bienfaisance; et ses pleurs coulaient avec une douleur
si sincre, un respect si tendre, qu'elle m'en devenait plus chre.

Elle voulut que je lui rendisse compte de l'entretien qu'il avait eu
avec moi la veille de sa mort. -- Une rserve craintive m'empchait de
dire un mot des esprances qu'il m'avait fait entrevoir, de la flicit
qu'il m'avait promise. Je ne sais quel sentiment secret me faisait
prfrer de m'accuser moi-mme. Je lui confiai les aveux que j'avais
os lui faire; je parlai de ce portrait qui, pendant si long-temps,
avait t ma seule consolation. -- "Vous l'a-t-il laiss?" me dit-elle,
en baissant les yeux. -- Il m'tait facile de voir qu'elle en aurait
t satisfaite, mais je fus encore sincre. "Non, lui rpondis-je en
tremblant, il m'a dit que vous seule pouviez le donner." -- Elle leva
ses yeux au ciel, se dtourna, comme si elle et craint de rencontrer
les miens, et garda le silence.

Ce don d'amour, je ne l'attendais pas; je n'aurais mme pas voulu
qu'elle me l'et accord, la perte qu'elle avait faite tant encore si
rcente: mais j'aurais dsir qu'un mot d'avenir m'et permis de
l'esprer pour un temps plus loign.

"Ah! lui dis-je, dans ses derniers instans, monsieur de Snange
prononait votre nom, le mien; il nous unissait dans ses penses et
dans ses voeux; il nous appelait ses _enfans!_" -- Elle se leva, comme
si elle n'avait eu la force ni de rsister, ni de cder  l'motion que
j'prouvais; elle s'en allait.... Cependant, elle s'arrta au milieu de
cette chambre, et me dit adieu avec un faible sourire. Il y avait
quelque chose de si tendre dans ce mot _adieu_, que le regret de se
quitter, le dsir de se revoir se faisaient galement sentir! -- "Un
mot encore, m'criai-je; un seul mot!" -- Elle posa sa main sur son
coeur, et me dit: "Les intentions de monsieur de Snange me seront
sacres." -- Elle jeta sur moi un dernier regard, et sortit. Que le
dernier regard est doux! et qu'il avoue plus qu'on n'aurait os dire!
Je m'en allai aussi; mais, j'emportais avec moi cette promesse timide;
je l'entendais toujours: et quoiqu'Adle et prononc seulement le nom
de monsieur de Snange sans oser y joindre le mien, j'tais bien sr de
toute son affection.


LETTRE XLVI.


Paris, 20 octobre.


Je l'ai revue encore; nous tions si mus que nous avons t quelque
temps sans pouvoir nous parler. Aux premiers mots, sa voix m'a caus un
trouble inexprimable. Je m'arrtais pour l'entendre; et quand je lui
rpondais, je voyais aussi qu'elle m'coutait, mme lorsque je ne
parlais plus.

J'ai os lui avouer mes sentimens; mais j'avais soin de soumettre mes
esprances  sa volont. Cette rserve la rassurait, et lui donnait de
la confiance. Je lui ai rappel qu'elle tait libre. -- Elle a souri;
ses yeux se sont baisss, et elle m'a dit bien bas, et en rougissant:
"Est-ce que vous me rendez ma libert?" -- Quel mot! et combien il m'a
rendu heureux? [sic] Je suis tomb  genoux prs de cette grille. Je
lui faisais entendre tous ces sermens d'amour, renferms dans mon coeur
pendant si long-temps. -- Alors nous avons parl sans contrainte de ce
penchant qui nous avait entrans l'un vers l'autre, et de notre
avenir. C'tait obir encore  monsieur de Snange, que de nous occuper
de notre commun bonheur.

Elle m'a pri d'tre plus respectueux pour sa mre, de la soigner
davantage: "Tout ce que vous lui direz d'aimable, pensez que vous me
l'adressez, m'a-t-elle dit, et que je vous en remercie: car, je ne puis
tre tranquille que lorsque vous lui aurez plu; et jusque-l, je crains
toujours qu'elle ne se laisse aller  quelques-unes de ces prventions
dont ensuite il est impossible de la faire revenir."

J'ai promis tout ce qu'elle m'a demand; et lorsque je cdais  un de
ses dsirs, c'tait en souhaitant qu'elle en exprimt de nouveaux, pour
m'y soumettre encore. Nous avons ainsi pass trois heures qui se sont
coules bien vite. J'ai voulu savoir  quoi elle s'occupait dans sa
retraite. Elle m'a rpondu qu'elle s'tait arrange pour que sa vie ft
 peu prs distribue comme elle l'tait  Neuilly. "Je dessine, joue
du piano, travaille aux mmes heures, m'a-t-elle dit; le temps si
heureux de nos longues promenades, je le passe  continuer les leons
d'anglais que vous aviez commenc  me donner. Quoique seule, je fais
mes lectures tout haut; je rpte le mme mot, jusqu' ce que je l'aie
dit prcisment comme vous. L'anglais a pour moi un charme d'imitation
et de souvenir que le franais ne saurait avoir. Je ne l'ai jamais
entendu parler qu' vous, et quand je le prononce il me semble vous
entendre encore. Chaque mot me rappelle votre voix, vos manires: loin
de vous c'est ma distraction la plus douce. Si jamais vous me menez en
Angleterre, je serai fche d'y trouver que tout le monde parle comme
vous."

Nous avons t interrompus par mesdemoiselles de Mortagne. En entrant,
l'ane a appel Adle _ma soeur;_ ce nom m'a fait tressaillir. Adle a
remarqu mon motion, et s'est empresse de me dire, que l'usage dans
les couvens tait que les religieuses, entre elles, se nommassent
toujours ma soeur, pour exprimer leur union et leur galit. -- "A leur
exemple, a-t-elle ajout, les pensionnaires qui s'aiment d'une
affection de prfrence, se donnent quelquefois ce nom, qui les
distingue parmi leurs compagnes; et depuis l'enfance, mademoiselle de
Mortagne et moi nous nous nommons ainsi par amiti."

L'explication d'Adle ne m'a point satisfait: ce nom de soeur m'avait
caus une impression extraordinaire. Je crois que l'amour m'a rendu
superstitieux; car je suis tourment par une sorte de pressentiment qui
me trouble. Mademoiselle de Mortagne, soeur d'Adle!.. j'en frmis
encore.


LETTRE XLVII.


Paris, ce 2 novembre.


L'tiquette du deuil, les obsessions de madame de Joyeuse, empchent
souvent Adle de me recevoir. Elle craint si fort l'aigreur continuelle
de sa mre, qu'elle aime mieux me tenir loign, que d'oser avouer les
sentimens qui nous unissent. Cependant,  l'entendre, ma dlicatesse
devrait toujours tre satisfaite; car elle appelle _devoirs_ les choses
qui me dplaisent le plus. -- Si je lui reproche l'loignement qu'elle
me prescrit, elle dit qu'elle se _sacrifie_ elle-mme. -- La peur
qu'elle a de sa mre lui parat du _respect_. -- Elle nomme _dcence_
la soumission qu'elle a pour les plus sots usages; et dans nos
continuelles disputes, Adle n'a jamais tort, et je ne suis jamais
content.

La dernire fois que je la vis, sa mre tait chez elle. J'essayai
vainement de lui plaire; elle me rpondit avec une scheresse presque
offensante. Je ne disais pas un mot qu'elle ne ft prte  soutenir le
contraire: aussi retombions-nous souvent dans des silences vraiment
ridicules; et notre conversation ressemblait tout--fait  la musique
chinoise, o de longues pauses finissent par des sons discordans. Mais
Adle me regardait, me souriait, et c'tait assez pour me ddommager.

Au bout d'une heure, madame de Joyeuse prit son ventail, mit son
mantelet, et dit, en me regardant, qu'elle tait oblige de sortir...
Je vis clairement que cela voulait dire qu'elle dsirait ne pas me
laisser seul avec sa fille.... Mais j'tais rsolu  ne pas la
comprendre, et je ne me drangeai point..... Elle espra srement
qu'Adle aurait plus d'intelligence, et elle lui demanda si ce n'tait
pas l'heure de ses tudes? -- Adle baissa les yeux, et rpondit que
non. Madame de Joyeuse ne se contenta pas de cette rponse; elle tira
encore ses gants l'un aprs l'autre, rpta plusieurs fois qu'elle
avait affaire..... rellement affaire.... sans qu'aucun de nous ft un
mouvement pour se lever. -- Enfin, elle me demanda si je n'avais pas
l'intention d'aller  quelque spectacle? Je lui rpondis  mon tour par
un non fort respectueux..... Aussi, aprs avoir balanc encore
long-temps, fallut-il bien qu'elle se dtermint  partir.

Nous restmes dans le silence tant que nous la crmes sur l'escalier;
mais ds que nous la jugemes un peu loin, je me livrai  toute la joie
que me causait son dpart. Adle avait l'air d'un enfant chapp  son
matre. Cependant la peur fut plus forte que tous ses sentimens. Son
amour, sa gaiet mme ne purent lui donner le courage de m'accorder une
minute. Elle me dit de m'en aller bien vite; et me recommanda surtout
de tcher de rejoindre sa mre et de la saluer en passant, afin de lui
faire voir que je n'tais pas rest long-temps aprs elle. Je fus donc
forc de la quitter aussitt, et de faire courir mes cheveux pour
rattraper la lourde et brillante voiture de madame de Joyeuse. En me
voyant, elle sortit presque sa tte hors de la portire, pour s'assurer
apparemment si c'tait bien moi. Je lui fis une rvrence qu'elle ne me
rendit pas....

Ds que je fus seul, je me mis  rver  la crainte affreuse qu'elle
inspire  sa fille. J'tais afflig qu'Adle m'et renvoy si
promptement, qu'elle et song  me dire de saluer sa mre; cette
petite fausset me dplaisait.... Prs d'elle, sa gaiet m'amuse; je
pense comme elle, j'agis comme il lui plat: mais la rflexion change
toutes mes ides; je me fche contre elle, contre moi; je suis
mcontent de tout le monde.


LETTRE XLVIII.


Paris, ce 6 novembre.


J'avais bien pressenti, Henri, que la mort de monsieur de Snange
serait le commencement de mes vritables peines; cependant, je devais
croire qu'Adle tant libre, rien ne pouvait plus troubler mon bonheur.

Hier matin elle me fit dire de passer chez elle tout de suite: j'y
courus aussitt; je lui trouvai un air embarrass qui me surprit et
m'inquita. Elle m'avait envoy chercher pour me parler, disait-elle,
et elle n'osait me rien dire. -- Elle me regardait attentivement,
ouvrait la bouche.... se taisait... me tendait ses mains  travers la
grille..... hsitait.... allait enfin parler, et s'arrtait encore.

Je ne savais que penser de tant d'motion. Plus elle paraissait agite,
plus je dsirais d'en connatre le motif; mais, ou elle se taisait, ou
elle ne retrouvait d'expressions que pour dire qu'elle m'aimait, et
m'aimerait toujours!.... Elle le rptait avec une ardeur qui
m'effrayait: _toujours! toujours!_..... disait-elle vivement. -- Je
n'en doute pas, lui rpondis-je. -- Ces seuls mots lui rendirent son
embarras, son silence: ses yeux mme se remplirent de larmes....... Je
ne pouvais plus supporter cette incertitude; mais je la suppliais
vainement de s'expliquer. Ses promesses d'amour avaient un ton si
solennel, que je la regardais quelquefois pour m'assurer si elle tait
bien devant mes yeux, car ses protestations si rptes annonaient
quelque chose de sinistre: elles avaient l'accent d'un adieu..... Son
trouble m'avait gagn au point que, ne sachant qu'imaginer, je lui
demandai, avec effroi, si elle se portait bien? Elle rpondit qu'oui,
et je respirai un moment, comme si je n'eusse plus de chagrins 
redouter..... Malheureux que je suis!.....

Cependant, mon inquitude devenait un supplice. Adle fit un effort sur
elle-mme pour m'apprendre que sa mre tait venue la veille, et
l'avait traite avec une bont mle de confiance et de plaisanterie,
qui lui avait presque fait oublier cette distance respectueuse dans
laquelle elle l'avait toujours tenue. -- H bien! m'criai-je, fatigu
de toutes ces distinctions? "H bien! reprit-elle, ma mre voulut
savoir si vous resteriez long-temps ici. Comme je ne rpondais pas,
elle a demand en riant si j'avais la folle ide de vous pouser? Je
n'ai encore rien dit, et elle a ajout que ce ne serait jamais de son
consentement; que votre caractre ferait le tourment de ma vie. Elle a
peint avec vivacit le malheur de se trouver en pays tranger sans
amis, sans parens, et n'ayant ni consolation ni soutien." -- Tout ce
que j'avais de force en moi tait employ  me contraindre; car, ds
que je laissais chapper ma colre, Adle retombait dans le silence, et
j'tais oblig de solliciter long-temps les explications qui allaient
me dsoler. Enfin elle m'apprit, "que sa mre lui avait avou que
depuis long-temps elle la destinait  un jeune homme qui runissait
tous les avantages de la naissance, de la fortune et des talens..." --
"Quel est son nom?" lui dis-je avec un emportement dont je n'tais plus
matre. Elle me rpondit qu'elle l'avait demand. -- Demand! comment
trouvez-vous cette prvoyance? Sans doute pour se dcider ensuite....
Et qui croyez-vous que ce soit? -- Monsieur de Mortagne? -- Oui, c'est
lui. -- Elle le nomma; je l'avais trop devin! -- Monsieur de Mortagne,
repris-je transport d'indignation. "Mon seul ami, calmez-vous, me
dit-elle; sans cela, il me serait impossible de vous parler." -- Elle
me rptait qu'elle m'aimait, avec une affection que je ne lui avais
jamais vue; mais toutes ses assurances n'arrivaient plus  mon coeur.
J'tais appuy sur la grille sans pouvoir dire un mot, ni mme la
regarder: un poids insupportable m'accablait; elle parlait et je ne
l'entendais pas. -- Effraye elle se leva, et m'appela comme si j'eusse
t loin d'elle. Le son de sa voix me cause une douleur aigu que je
ressens encore. Parlez tout bas, lui dis-je, parlez tout doucement. --
Alors, il faut lui rendre justice...... alors elle fit tout au monde
pour m'adoucir. Se rapprochant de moi, comme si elle et t prs d'un
malade affaibli par de longues souffrances, elle m'appelait  voix
basse, me donnait les noms les plus tendres, les titres les plus
chers.. Mon coeur l'entendait; et peu  peu ce grand orage s'apaisait,
lorsque, malheureusement, elle pronona le mot de _mari:_  ce mot je
ne me possdai plus. Le mariage pour monsieur de Mortagne n'est qu'une
affaire. Il ne se donne pas la peine d'aimer; c'est sa fortune qu'il
pouse, son rang qu'il lui offre.

Au lieu d'couter les douces plaintes d'Adle, je me laissai aller 
toute ma fureur; je l'accusai de perfidie, de vanit. Ses larmes firent
cesser tout--coup mon emportement; elle tombaient en abondance, et
semblaient adoucir ma blessure.... Ds que je parus plus tranquille,
elle pressa mes mains de nouveau, et les porta  ses yeux, comme si
elle et voulu me cacher ses pleurs: mais elle s'arrta; et je vis bien
qu'elle avait encore quelque chose  m'apprendre...... Alors, je
l'avoue, Henri, surpris qu'il lui restt une nouvelle peine  me faire,
je me mis  marcher dans la chambre en lui criant de se hter, et de
tout dire. -- "Ma mre, reprit-elle, me vanta long-temps les avantages
de ce mariage, mais je l'ai refus." Ah! ce mot me rendit mon amour et
ma soumission; je revins prs d'elle, je promis de ne plus l'affliger,
de modrer la violence de mon caractre.... La cruelle, abusant bientt
de mes remords, de ma douceur, s'empressa d'ajouter que sa mre n'avait
paru ni tonne, ni fche de son refus, et lui avait seulement demand
de voir monsieur de Mortagne comme un parent  qui elle devait des
gards.... "Ma mre, continua-t-elle, m'a dit que je croyais vous
aimer, et qu'elle ne le pensait pas; que je croyais ne jamais aimer
monsieur de Mortagne, et qu'elle tait persuade du contraire. _Ne
disputons pas sur ce point_, m'a-t-elle dit en riant: _voyez-les
galement tous deux; passez l'anne de votre deuil  comparer, 
rflchir; et au bout de ce temps, celui que vous prfrerez aura mon
consentement_. Ce projet m'tait odieux; mais tremblant de la fcher,
craignant de vous dplaire, j'ai seulement os lui demander un jour
pour me dcider: voyez, dictez ma rponse."

Que pouvais-je dire? C'tait moi alors qui gardais le silence: il
m'tait impossible de donner ou de refuser mon aveu  un pareil
arrangement.... Cependant, la terreur que sa mre lui inspire est si
vive, elle me rpta tant de fois qu'elle m'aimait, que moi, faible
crature, je fermai les yeux, et m'en rapportai  elle.... Le
croirez-vous? Au lieu de s'effrayer des chagrins qu'elle allait me
causer, de se trouver plus  plaindre que moi, elle a paru bien aise;
et saisissant aussitt une permission que je n'avais pas mme
prononce, elle m'a remerci.... ou, remerci!.... l'ingrate!....
J'avais t si cruellement agit, que le son de sa voix, son silence,
ses paroles, tout me blessait; et cependant je ne pouvais m'loigner
d'elle. J'tais l, sans dire un mot; mes penses, mes souffrances mme
avaient encore une sorte de vague que je craignais de fixer. Il me
semblait que, tant que je me tiendrais prs d'elle, on ne pourrait pas
me l'enlever; mais que si une fois je m'en allais, tout serait fini
pour moi.... Pourtant, il fallut bien la quitter; et je partis, dj
tourment de toutes les horreurs de la jalousie.


LETTRE XLIX.


Paris, ce 25 novembre.


Je ne vous ai pas crit depuis quelques jours, mon cher Henri, parce
que je suis trop mcontent de moi-mme. Mes rsolutions varient presque
aussi rapidement que mes penses se succdent; je ne me reconnais plus.

Aprs avoir eu la faiblesse de consentir qu'Adle revt monsieur de
Mortagne, je passai tout le jour  rver  sa situation,  la mienne:
je ne savais encore  quoi m'arrter, lorsque le lendemain je retournai
 son couvent. J'y allai lentement; c'tait la premire fois que je ne
me htais pas d'y arriver.

En entrant dans la cour, je vis un cabriolet auquel tait attel un
superbe cheval qui frappait la terre, rongeait son mors, et semblait
brler de partir. Son matre est ici depuis long-temps, me dis-je
intrieurement; car un instinct secret m'avertissait que cette voiture
appartenait  monsieur de Mortagne.

Je montai l'escalier avec une rpugnance extrme, et cependant
j'avanais toujours. J'allais entrer dans le parloir, lorsque
j'entendis des clats de rire  travers lesquels je reconnus la voix
d'Adle. Sa gaiet me fit redescendre quelques marches, qu'il fallut
remonter pour suivre le laquais qui m'avait annonc.

Je trouvai monsieur de Mortagne avec un grand chien qui tait la cause
de tout ce bruit. Ses soeurs taient avec Adle dans l'intrieur du
parloir. Aprs les complimens d'usage, la plus jeune d'elles pria son
frre de faire recommencer au chien les tours qu'il avait dj faits;
le voil donc faisant sentinelle, et toutes ces btises qui ne
devraient amuser que des enfans. Mesdemoiselles de Mortagne s'en
divertissaient beaucoup, mais Adle ne riait plus. -- Elle me regardait
avec inquitude: la joie de ses amies, les soins que se donnait leur
frre, n'attiraient plus son attention; c'tait mme avec effort que sa
politesse la forait quelquefois  sourire... Dj, me disais-je, elle
se contraint pour moi..... Encore un jour, et elle s'en cachera
peut-tre: de la crainte  la dissimulation il n'y a qu'un instant.

Le srieux avec lequel je regardais le matre et le chien fit bientt
cesser ce badinage; d'ailleurs, l'impatient cheval se faisait toujours
entendre; et les cris continuels du palefrenier avertissaient assez de
la peine qu'il avait  le contenir. Adle en fit la remarque, sans y
attacher d'importance. Mais monsieur de Mortagne se leva aussitt, et
sortit avec empressement, en lui jetant un regard qui disait: _Je ne
gne personne, moi! Je ne suis point jaloux_.... Si jeune, point
jaloux!... Il a donc dj renonc  l'amour! Adle, vous suffirait-il
d'tre aime ainsi?

Ses soeurs coururent  la fentre pour le voir partir. -- Je l'entendis
qui fouettait, arrtait, excitait son cheval; elles dtournaient la
vue, lui disaient de prendre garde; mais ni leur peur, ni leurs cris ne
purent engager Adle  se dplacer; elle resta assise prs de moi. --
"Si je n'avais pas t ici, lui demandai-je tout bas, seriez-vous
reste? -- Non, me rpondit-elle; je crois que par curiosit j'aurais
t  la fentre. -- Oui, lui dis-je, par curiosit; mais monsieur de
Mortagne aurait cru que c'tait lui qui vous y attirait."

Quelques minutes aprs, ses soeurs nous ont laissrent seuls. -- Comme
Adle tait embarrasse!.... Je pris sa main et la baisai en
soupirant.... "Je n'ai rien  me reprocher, me dit-elle; et cependant
je ne suis plus contente....." -- Sa douceur me toucha; je ne pensai
plus qu' la crainte que sa mre lui inspire; je la plaignis, la
plaignis sincrement. Avec quelle tendresse je cherchais  la rassurer,
 la consoler! -- "Si vous saviez, me dit-elle, comme vous tes
diffrent de vous-mme! Lorsque vous tes entr, votre visage tait si
svre! -- Avant que j'arrivasse, lui rpondis-je en souriant, vous
tiez si gaie!"

Elle sourit  son tour; mais ce sourire avait une expression de
tristesse et de douceur qui me pntra. "J'avoue, reprit-elle, que je
ne suis assez forte, ni pour dplaire  ma mre, ni pour vous fcher."
-- Elle rva long-temps, et finit par me proposer de ne jamais voir
monsieur de Mortagne qu'en ma prsence. Cette ide, qui lui paraissait
devoir tout concilier, avait quelque chose qui me blessait. Cependant
elle en tait si satisfaite que nous nous sparmes contens l'un de
l'autre, et nous aimant, je crois, plus que jamais.

Deux jours aprs, Adle m'crivit que monsieur de Mortagne lui avait
fait demander si elle serait chez elle aprs dner, et qu'elle me
priait de m'y rendre de bonne heure. Je fus exact; mais il arriva
presque en mme temps que moi, et parut tonn de me rencontrer.
Cependant, il se remit aussitt, comme un homme matre de ses passions,
ou plutt n'ayant dj plus de passions; il fit plusieurs complimens 
Adle, qui lui rpondit avec une scheresse que je n'approuvai
point.... Ne pourra-t-elle donc jamais le traiter comme un homme
ordinaire? et aura-t-il toujours  se plaindre ou  se louer d'elle? Je
comptais lui en faire quelques reproches ds que nous serions seuls;
mais soit qu'il esprt demeurer aprs moi, ou qu'il s'amust  me
tourmenter, il ne s'en alla qu'au moment o l'on vint avertir Adle que
la suprieure la demandait.... Alors il fallut bien que nous
sortissions en mme temps; il sauta plutt qu'il ne descendit
l'escalier, se jeta dans sa voiture, et partit comme un clair. Ds
qu'il fut hors de la cour, Adle parut  sa fentre, et me salua comme
si elle m'et dit: _J'ai attendu qu'il n'y ft plus pour me montrer_...
Combien je lui sus gr de cette petite attention!... Que la plus lgre
prfrence laisse de douceur aprs elle! En quittant Adle, ma raison
avait beau me dire que cette froideur tait trop loin de son caractre
pour durer.... qu'elle passerait bientt, et que si monsieur de
Mortagne s'obstinait  la voir, il finirait par en tre support....
Adle  la fentre, et n'y venant que pour moi, dtruisait toutes ces
rflexions.

Mais hier, elle m'crivit qu'il allait encore venir. -- Je ne reus sa
lettre qu' l'heure mme o il devait tre dj chez elle; je m'y
rendis, dtestant le rle auquel ma complaisance m'avait soumis. -- En
effet, quelle lchet de lui permettre de le recevoir si j'tais
inquiet! et si je n'tais point jaloux, pourquoi ne pas oser les
laisser ensemble?... Vingt fois j'eus envie de retourner sur mes pas,
et cependant j'avanais toujours: mes sentimens changeaient, se
heurtaient, et n'en devenaient que plus douloureux.

Lorsque j'entrai chez elle, je remarquai que monsieur de Mortagne
regarda plusieurs fois ses soeurs, d'un air d'intelligence. Mon humeur
augmenta, mes soupons se renouvelrent. Adle aussi me demanda de mes
nouvelles, d'une voix qui me semblait plus assure qu' l'ordinaire; et
lui-mme s'avisa de m'adresser plusieurs fois la parole. Je crus voir
rgner entre eux une aisance, une facilit de conversation qui me
confondaient... Elle se fit apporter un dessin qu'elle venait de finir;
il le loua avec tant d'exagration, qu'elle rejeta ses loges, mais si
faiblement, qu'on sentait bien que la flatterie ne lui dplaisait
pas.... D'ailleurs pourquoi lui faire connatre ses talens, si elle ne
dsire pas lui plaire?... Non, Henri, non, je ne souffrirai pas qu'elle
le revoie... Cette affectation de ne le recevoir que devant moi, n'est
qu'une ruse de femme; j'entends ce qu'elle dit, mais sais-je ce qu'elle
pense?....

Pour achever de me tourmenter, sa mre arriva peu de temps aprs moi,
et dit  sa fille qu'elle avait  lui parler: je me levai pour les
laisser libres. Monsieur de Mortagne fit aussi un mouvement pour s'en
aller, mais madame de Joyeuse lui dit de s'arrter.... Indign,
j'allais me rasseoir, peut-tre mme faire une scne ridicule,
lorsqu'Adle, plus ple que la mort, me dit adieu, et me pria de
revenir aujourd'hui.... Sa terreur me fit piti; je reviendrai, oui je
reviendrai, et certes je ne me laisserai pas jouer plus long-temps....
Elle ne le reverra jamais!.... Que peut lui faire la colre de sa mre?
elle n'en dpend plus.... Si je dois l'pouser un jour, mon opinion,
mon estime seules doivent la diriger. Je lui proposerai d'aller 
Neuilly; d'y passer tout le temps de son deuil; si elle me refuse,
c'est qu'elle ne m'aura jamais aim.... Mais aussi si elle y
consent!.... Insens!.... si elle y consent! souffriras-tu qu'elle
manque  des convenances que les femmes doivent toujours respecter? Ah!
je ne serai jamais heureux, ni avec elle, ni sans elle!...


LETTRE L.


Neuilly, ce 22 janvier.


Je la revis hier, et, comme  l'ordinaire, elle voulut essayer de me
toucher par sa douceur, de me sduire par ses larmes; mais je m'tais
arm de courage, et je sus leur rsister. J'exigeai qu'elle ne revt
jamais monsieur de Mortagne. "Adle, lui dis-je, ma chre Adle,
n'coutez plus de vaines frayeurs, une fausse timidit. Consentez 
dclarer  votre mre les sentimens qui nous unissent. -- _Je n'oserai
jamais_. -- Adle, je vous aime de toutes les forces de mon ame; je
vous aime plus que moi-mme, plus que la vie; mais je ne puis souffrir
ce partage d'intrt. Ma jalousie vous offense, me dgrade, et
cependant je ne saurais m'empcher d'tre inquiet." -- Alors nous
entendmes le bruit d'une voiture; car depuis que madame de Joyeuse
veut sacrifier sa fille une seconde fois, elle l'obsde sans cesse; et
le matin, l'aprs dne, le soir, quelle que soit l'heure o j'arrive,
elle accourt toujours sur mes pas. "Voil votre mre, m'criai-je; ce
moment est peut-tre le dernier. Prononcez que vous ne reverrez jamais
monsieur de Mortagne, ou dites-moi de vous fuir sans retour." -- "_Ma
mre me fait trembler_." Je n'en entendis pas davantage, et la quittai
sans savoir ce que je faisais.

Dcid  me gurir d'un amour si faiblement partag, je courus  mon
htel garni demander des chevaux pour retourner en Angleterre. John
voulut vainement reprsenter, demander quelques heures: "Pas une
minute, lui dis-je; laissez tout ce que je ne puis emporter, et
marchons." -- Cependant je n'avais pas fait deux lieues, que l'envie de
savoir ce que deviendrait Adle me tourmenta. D'ailleurs, je voulais
bien l'abandonner; mais, certes je ne consentais pas  la cder 
monsieur de Mortagne, et j'tais dtermin  lui arracher la vie plutt
que de la lui voir pouser. Dans cette agitation je revins  Neuilly.
Cette maison m'appartient; ainsi j'en puis disposer.

Lorsque je fus arriv, je fis venir les gens de monsieur de Snange que
j'ai tous gards. "Des raisons particulires, leur dis-je, font que je
ne veux point qu'on sache mon sjour ici; s'il vient  tre connu, je
ne pourrai en accuser que vous, et je vous chasserai tous." -- Alors
ils se regardrent les uns les autres, comme suspectant chacun leur
fidlit. -- "Mais si je parviens  tre ignor, je vous rcompenserai
tous." Ils se regardrent de nouveau, en se faisant par signes de
mutuelles recommandations, et quand ils sortirent, j'entendis qu'ils se
promettaient d'tre discrets; ainsi j'espre qu'ils le seront.

J'ai senti une sorte d'effroi, en revoyant ce lieu o j'ai prouv des
motions si vives, des peines si cruelles!

Je ne suis encore entr que dans l'appartement que j'occupais. Je
redoute de voir celui de monsieur de Snange, la chambre d'Adle; je le
crains d'autant plus, que j'avais ordonn qu'on ne dplat aucun
meuble, que chaque chose restt comme elle tait lorsqu'ils occupaient
cette maison. Les habitudes de monsieur de Snange seront conserves,
ses gots respects. Il faut garder bien peu de mmoire des morts pour
dranger sans scrupule les objets auxquels ils tenaient. On ne sait pas
soi-mme ce qu'on perd de petits souvenirs, d'impressions douces,
combien on affaiblit ses regrets, en faisant le moindre changement dans
les lieux qu'ils ont habits!

Adieu, je ne fermerai point cette lettre, et je vous crirai sans
ordre, sans suite, un journal de mes projets, de mes inquitudes, ce
que j'apprendrai d'Adle, enfin ma vie: trop heureux si je puis un jour
retrouver mon indiffrence!


Ce 23 janvier, six heures du soir.


J'ai revu ces jardins. Il n'y a pas un arbre qui ne m'ait rappel
Adle, et ses petites joies, lorsque, plus diligente que moi, elle
arrivait de meilleure heure, et passait dans l'le pour voir le travail
des ouvriers; elle gardait le bateau, attendant sur le rivage que je
parusse  l'autre bord... alors elle se moquait de ma paresse, de mon
embarras, et me faisait des signes pressans de venir la trouver. Quand
je lui montrais le bateau qui tait attach prs de l'le, j'entendais
les clats de ce rire frais et gai qui passe avec la premire jeunesse.
Elle me disait un lger adieu; partait comme pour ne plus revenir, mais
s'arrtait de manire  ne pas me perdre de vue; se cachait derrire
les arbres, croyant que je n'apercevrais pas le transparent de sa
mousseline blanche, de sa robe de neige; puis elle venait me saluer,
feignait de me voir pour la premire fois; puis enfin, elle m'envoyait
ce bateau; j'allais la joindre... Joies innocentes! plaisirs simples
qui me rendiez si heureux! plaisirs que je me rappelle tous!


For oh! how vast a memory has love!


suis-je donc condamn  vous perdre sans retour?


Ce 24 janvier,  midi.


Quelle dmence a pu me porter  venir dans cette maison? Etait-ce pour
oublier Adle? est-ce ici que je me permettais de la har? ici, o j'ai
jur d'tre  elle et de lui consacrer ma vie.

Ce matin je suis entr dans la chambre o monsieur de Snange est mort.
Les fentres en taient fermes. Une obscurit religieuse couvrait ce
lit o il a rendu les derniers soupirs. Je m'en suis approch; et l,
une voix secrte, ma conscience peut-tre, m'a rpt les paroles qu'il
m'a dites avant de mourir... le pardon qu'il m'avait accord, sous la
condition de me dvouer au bonheur d'Adle, et d'tre plus indulgent.
Ai-je rempli ma promesse? Cet excellent homme m'approuverait-il?... Je
suis sorti lentement de cette chambre. Ma colre tait passe; je
n'tais plus que le dfenseur d'Adle, et le juge svre de moi-mme.

J'ai t dans l'le voir le monument qu'elle a fait lever  la mmoire
de monsieur de Snange. Un oblisque trs-simple couvre sa tombe, sur
laquelle elle a fait graver ces mots:


Il ne me rpond pas, mais peut-tre il m'entend.


Et moi, que lui dirais-je?


A deux heures.


Je viens d'ordonner  John de prendre un cheval  la poste, et d'aller
descendre  Paris, dans l'htel garni que j'occupais, comme s'il
revenait pour chercher quelque chose qu'il avait oubli; mais mon
dessein tait qu'il s'informt adroitement si Adle avait envoy chez
moi, et qu'il st de ses nouvelles. En attendant le retour de John, je
vais promener ma tristesse dans la campagne. Le temps est beau,
quoiqu'au milieu des rigueurs de l'hiver. Une visite  la famille de
Franoise sera srement bien reue; et peut-tre leurs visages
satisfaits me rendront-ils plus tranquille.


Paris, 10 heures du soir.


En revenant de chez Franoise, je suis entr dans la cour, et j'ai vu
sur le sable les traces d'un carrosse. Les sillons me prouvaient qu'on
n'tait pas entr dans la maison, mais que la voiture s'tait arrte 
la grille du jardin, et de l avait gagn la cour des curies....
Henri! moquez-vous encore de l'amour! Malgr l'invraisemblance d'une
pareille visite, mon coeur, mes yeux mme, me disaient que cette
voiture appartenait  Adle. Je suis entr avec prcipitation dans le
jardin, et je l'ai aperue suivie de deux de ses femmes, qui prenaient
le chemin de l'le. J'ai couru la joindre. Elle ne m'attendait pas. En
me voyant, elle a jet un cri; une pleur mortelle a couvert son
visage; et cependant avec quelle joie elle m'a dit: "Je craignais que
vous ne fussiez parti pour l'Angleterre." J'ai pris ses mains, et les
pressant contre mon coeur: "Adle, lui ai-je rpondu, qu'avez-vous
dcid?["] -- "Rien: je me dsesprais de votre dpart; je vous croyais
absent, et je venais ici pleurer monsieur de Snange, pleurer sur vous,
sur moi-mme." -- "Aurez-vous du courage." -- "Je n'en trouve pas
contre ma mre! Ne me rendez pas malheureuse; ayez piti de ma
faiblesse." Elle paraissait si accable, que je l'ai prise vivement
dans mes bras pour la soutenir. A l'instant je me suis senti arrter
par une main trangre; et, me retournant, j'ai vu madame de Joyeuse,
transporte de fureur. Elle avait t au couvent, y avait appris
qu'Adle venait de partir pour Neuilly, et l'avait immdiatement
suivie. -- "Vous! implorant lord Sydenham!" s'est-elle crie. -- Adle
est tombe  genoux devant sa mre; et, avec une voix qu'on entendait 
peine: -- "Ma mre, lui a-t-elle dit, je l'aime. Il vous respectera
aussi, n'en doutez pas. Je vous ai obi une fois sans rsistance;
rcompensez-moi aujourd'hui en faisant mon bonheur."

Madame de Joyeuse a dclar qu'elle ne consentirait jamais  ce
mariage, a rprimand durement sa fille, et a cherch  m'insulter, en
disant que je n'ambitionnais que l'immense fortune d'Adle. -- Sa
fortune! lui ai-je dit avec mpris, je la refuse; gardez-la pour ses
frres. Je ne veux de votre fille qu'elle-mme. A ces mots, j'ai vu sur
son visage un mlange d'tonnement et de doute. "Vous l'entendez, a dit
Adle; que n'y avons-nous pens plutt! Oui, ma mre, mon jeune frre
n'est pas riche; donnez-lui tout mon bien, et rendez heureux vos
enfans." -- "Oui, ai-je rpt, tous vos enfans;" car, soit par cette
confiance que donne la gnrosit, soit par un effet de l'amour, je ne
me trouvais point humili de descendre envers elle jusqu' la prire;
je suis aussi tomb  ses pieds. Elle a cess de rsister, de traiter
de folie le dsintressement de sa fille. Elle a mme prtendu tre
oblige de la dfendre contre une passion insense: mais j'ai su
dtruire des scrupules qui ne demandaient peut-tre qu' tre vaincus;
et j'ai promis d'assurer  Adle au-del du sacrifice qu'elle me
faisait. Enfin mes instances, mon dvouement, les caresses de sa fille
ont achev de l'entraner, et elle m'a appel son fils, en embrassant
Adle.

Ce n'est pas tout, Henri: madame de Joyeuse, peut-tre pour se sauver
un peu de mauvaise honte; car elle a dit bien du mal de moi, a bien
souvent protest que je ne serais jamais son gendre; madame de Joyeuse
a dcid que notre mariage aurait lieu aussitt aprs l'arrive de ses
fils, qu'elle fait voyager dans les diffrentes cours de l'Europe. Elle
va leur crire pour presser leur retour.


_P.S_. Je joins ici la copie d'une lettre qu'Adle avait envoye chez
moi, et que John m'a rapporte. Que j'tais injuste! et combien d'amers
repentirs eussent t la suite de mon caractre jaloux et emport! Oh!
je ne mrite pas mon bonheur; mais puiss-je le justifier par la
conduite du reste de ma vie!


"Mon ami, mon seul ami, vous avez pu me fuir, ne pas me rpondre
lorsque je vous appelais. Je me suis prcipite  la fentre du
parloir; mais vous n'avez pas tourn la tte. C'est la premire fois
que vous partez, sans m'y chercher encore pour me dire un dernier
adieu. Si vous m'aviez regarde, vous m'auriez vue au dsespoir. Mon
seul ami! srement vous ne doutez pas de votre Adle. Je vous
appartiens par le voeu de mon coeur, par l'ordre de monsieur de
Snange. Pourquoi n'avoir pas piti de ma faiblesse? Ne suffit-il pas
que la prsence de monsieur de Mortagne vous inquite, pour qu'elle me
soit odieuse? Cependant j'avoue, que pour satisfaire ma mre, j'aurais
voulu le recevoir jusqu' l'poque qu'elle a fixe. Mais si ce
sacrifice vous est trop pnible, dictez ma conduite. Je n'ai pas besoin
d'tre  vous pour respecter votre inquitude; songez seulement, avant
de rien exiger, que mon attachement pour vous ne saurait tre douteux,
et que ma timidit est extrme."


A cette lettre tait joint le portrait d'Adle, et sur le papier qui le
renfermait elle avait crit: "Puisse-t-il vous ramener!"


LETTRE LI.


Paris.


Aprs avoir toujours partag mes peines, avoir si souvent cout mes
plaintes, je vous dois bien, mon cher Henri, de vous apprendre
aujourd'hui que je suis le plus heureux des hommes.

Je viens de l'autel. Adle est  moi; je lui appartiens. Elle a donn
toute sa fortune  son jeune frre. Madame de Joyeuse est contente,
chrit sa fille; elle m'aimera. Monsieur de Mortagne est oubli de
tous. Jouissez du bonheur de votre ami.




FIN D'ADELE DE SENANGE.









End of the Project Gutenberg EBook of Adle de Snange, by Mme de Souza

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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