The Project Gutenberg EBook of La chasse aux lions, by Alfred Assollant

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Title: La chasse aux lions

Author: Alfred Assollant

Illustrator: Jules Girardet
             Louis Bombled

Release Date: January 19, 2009 [EBook #27844]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHASSE AUX LIONS ***




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[Illustration]

                                LA

                         CHASSE AUX LIONS

               ____________________________________

      SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
                     Jules BARDOUX, Directeur.
               ____________________________________




                                LA

                         CHASSE AUX LIONS

                               PAR

                         ALFRED ASSOLANT

                             ______

         Illustrations par JULES GIRARDET et BOMBLED

                             ______

                        TROISIME DITION


[Illustration]


                               PARIS
                    LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
                     15, RUE SOUFFLOT, 15
                               ____

                               1892




                                LA
                         CHASSE AUX LIONS
______________________________________________________________________




I

A LA CANTINE


Lui, c'tait Pitou; moi, c'tait Dumanet. Lui ne reculait jamais; moi
j'avanais toujours. A nous deux nous faisions la paire, comme disait le
capitaine Chambard, de Montpellier, qui s'y connaissait.

Un jour donc, que nous tions assis tous les deux, Pitou et moi, dans la
cantine de la veuve Mouilletrou, du 7e de ligne, pour lors en garnison
 Bakhara--pas loin d'Alger, deux cents kilomtres--voil que je me mets
 biller comme une hutre au fond de la mer.

Pitou, qui roulait sa cigarette entre ses doigts, la pose sur la table
et me regarde d'un air tonn.

Vous n'avez jamais vu Pitou tonn? C'est a qui vous tonnerait!

D'abord, a ne lui arrive presque jamais... oui; mais quand a lui
arrive, il carte ses dix doigts, qui sont faits comme dix boudins; il
ouvre sa bouche en forme de four de boulanger et ses yeux presque ronds
comme la lune dans son plein.

C'est sa manire de laisser entrer les ides.

Il me dit:

Dumanet!

Moi je lui rpliquai:

Pitou!

--Tu t'ennuies?

--Oui. Pitou.

--Ah!

Il rflchit pendant cinq minutes--le temps de fumer sa cigarette--et
reprit:

Dumanet!

--Pitou!

--Tu t'ennuies donc?...

--Ah! pour sr!... Et toi?

--Pas moi.

--Pitou, tu es bien heureux. C'est que tu es philosophe.

Il me dit encore:

Dumanet, qu'est-ce que c'est que a, un philosophe?

--Parbleu! tu le vois bien. C'en est un qui s'amuse quand les autres
s'ennuient.

Il secoua la tte:

Dumanet, je ne m'amuse pas.

--Alors tu t'ennuies?

--Non.

--Qu'est-ce que tu fais donc?

--Je vis... Et toi?

--Moi aussi, Pitou. Mais je voudrais quelque chose de mieux.

--Quoi donc?

--Je voudrais faire parler de moi dans les gazettes.

--Comme Napolon  Sainte-Hlne?

--Tout juste, Pitou... comme Napolon  Sainte-Hlne, et aussi 
Austerlitz.

--Tu veux tre empereur, alors?

--Non, non, Pitou. Mais je voudrais qu'on parlt de moi comme d'un
empereur. a ferait plaisir au pre Dumanet, qui mettrait ses lunettes,
l-bas, au coin du feu, pour lire dans les papiers publics que je suis
un homme fameux.

[Illustration: L-bas, il y a un pays superbe qui n'a pas de
propritaire.]

--Dumanet, Dumanet, l'ambition te perdra.

Je dis encore:

Pitou!

--Mon ami!

--Ce n'est pas tout a.

--Ah! dit Pitou, je m'en doutais bien... Qu'est-ce qu'il y a encore,
Dumanet?

--Il y a, mon vieux Pitou, que je veux me signaler!

--Eh bien, signale-toi. a te fera honneur et a me fera plaisir.

--Oui, mais je ne veux pas me signaler tout seul. Je veux que tu te
signales aussi, morbleu!

--a, dit Pitou en appuyant son menton sur sa main, c'est  voir.
Qu'est-ce que tu feras pour nous signaler?

Ce pauvre Pitou, c'tait un ami,--et un bon, un vrai, un solide, un
sr,--mais qui n'avait pas pour cinq centimes de devinette. Il fallait
tout lui expliquer depuis A jusqu' Z.

Je lui dis:

Pitou, regarde devant toi. L, tu vois bien  droite des orangers et
dos citronniers,  gauche des champs de tabac et des vignes, et au
milieu la ville, et plus loin encore la plaine jusqu'aux montagnes
bleues. Est-ce assez beau, a!

--Oui, dit Pitou, c'est magnifique tout a; mais a n'est ni  toi ni 
moi! C'est  des bourgeois qui n'ont pas envie de nous en faire cadeau.

Alors je rpliquai, voyant qu'il venait de lui-mme o j'avais voulu
l'amener:

Pitou, la terre est grande, et les bourgeois ne l'ont pas prise tout
entire. De l'autre ct des montagnes, l-bas, au sud, il y a un pays
superbe qui n'a pas de propritaire.

--Oh! dit Pitou tonn, pas de propritaire! Est-ce Dieu possible?... Et
nous pourrions l'avoir pour rien, Dumanet?

--Presque rien. La peine de le prendre.

--C'est le dsert alors, Dumanet?... Et tu dis que c'est grand?...

--Douze cents lieues de long et trois cent cinquante lieues de large.
Quinze fois la France! C'est le capitaine Chambard qui me l'a dit.

Pitou rflchit et dit:

Le capitaine Chambard, a n'est pas tout  fait l'vangile, mais c'est
tout comme... Pour lors qu'est-ce qu'il y a dans ce pays qui est quinze
fois grand comme la France?

--Il y a de tout... et encore autre chose.

--Par exemple?...

--Des livres...

--Connu, a!

--Des perdrix...

--Connu, connu!

--Des sangliers...

--Oh! oh!

--Des outardes...

--Ah! ah! qu'est-ce que c'est que a?

--a, c'est des oies trs grosses.

--Bon! a va bien. Et encore?... Mais, s'il y a tant de bonnes choses
dans le pays, pourquoi donc est-ce qu'on ne nous y mne pas tout de
suite, Dumanet?

Je rpondis:

Pitou, je ne sais pas. Je le demanderai au capitaine Chambard.

Il reprit:

Mais tout a, c'est trs bon. Le bon Dieu a mieux trait les moricauds
que nous. C'est pas possible. Le bon Dieu est juste. S'il a mis l-bas
tant de livres, de perdrix, de lapins, d'outardes et de sangliers,
c'est qu'il y a mis autre chose... comme la fivre, la gale et la peste.

--Ni la fivre, ni la gale, ni la peste, mon vieux Pitou. Tout au plus
quelques chacals.

Pitou rpliqua:

Oh! les chacals, a ne vaut pas la peine d'en parler. Je les renverrai
 coups de pied... Il n'y a pas d'autres vilaines btes?

--Une hyne par-ci par-l...

--Bon! l'affaire d'un coup de fusil. Il n'y aurait pas aussi quelques
panthres?

--Il y en a, mais si petites que je ne sais pas si a peut compter.

Pitou prit un air grave:

Les panthres, Dumanet, a compte toujours. Te souviens-tu du sergent
Broutavoine?

--Le sergent Broutavoine?... Connais pas.

--Comment! tu n'as pas connu le sergent Broutavoine, qui t'a fich
quatre jours de salle de police pour avoir manqu  l'appel, trois
semaines avant d'aller  Zaattcha?... Broutavoine, un petit, maigre,
roux, large des paules, qui grognait matin et soir et qui est mort
lieutenant, avec la croix, l'anne dernire,  l'assaut de Malakoff, en
Crime.

--Ah! Broutavoine! le rousseau Broutavoine! un qui disait toujours 
l'exercice: Qui est-ce qui m'a fichu des conscrits pareils? a tient
son fusil comme un bton de sucre d'orge!... Eh bien, qu'est-ce qui lui
arriva au sergent Broutavoine?

Alors Pitou rpondit:

Il lui arriva, Dumanet, qu'un soir d't, tiens, un soir comme
celui-ci, le ciel tait bleu, il alla tout seul derrire une haie pour
comme qui dirait rflchir, vu que son notaire l'en avait pri par le
moyen de ce que sa tante tait morte et lui avait laiss un pr, l-bas,
dans l'Aveyron, loin, bien loin de Paris, pas loin de Rodez. Fallait-il
vendre? fallait-il pas?--Pendant qu'il rflchissait, le nez sur sa
lettre, couch sur le ventre et dans l'herbe, voil qu'il sent tout 
coup quelque chose comme une fourche  sept ou huit dents qui se serait
plante dans le ct oppos  la figure (mais plus bas), et qu'il est
enlev en l'air  une hauteur de trente-quatre  trente-cinq
centimtres... Tu vois a d'ici. Lui, pas content du tout, se retourne
pour regarder celui qui lui faisait cette mauvaise farce: car enfin ce
n'est pas honnte de prendre ainsi un sergent par le fond de la
culotte... pas du tout. Ce n'tait pas un farceur, c'tait une belle
panthre de deux pieds et demi de haut, grosse comme un veau de six
semaines...

[Illustration: Le lion! voici le lion.]

--Ah! fichtre!

--... L-dessus mon sergent Broutavoine tait mal  l'aise, comme tu
peux croire. Il cherche de la main droite son briquet, de la gauche il
attrape la panthre par les cheveux... ou, si tu prfres, par une
oreille et par les poils tout autour... Il tire de son ct, elle tire
du sien. Finalement elle emporte le morceau, qui n'tait pas bien gros
(par bonheur!) et pousse un cri fait comme le miaulement de trois cents
chats en colre... Le sergent saute debout sur ses pieds, lire son
briquet et le lui met dans la gorge en criant:  moi: les amis! On
court, on arrive, on le trouve couch sous elle et couvert de sang...
elle l'avait jet par terre et voulait le dvorer. Lui, pas bte, lui
tenait la gueule en l'air en serrant de toutes ses forces.

--Et aprs?

--Aprs?... Eh bien, pendant que la panthre le griffait et le mordait,
Pouscaillou est venu par derrire et lui a brl la cervelle d'un coup
de fusil...

--Au sergent?

--Mais non. Dumanet. Tu ne comprends donc rien? Pas au sergent,  la
panthre.

Je rpliquai:

Pitou, tu vois bien que le sergent Broutavoine s'en est tir, puisqu'il
est devenu lieutenant et qu'il a fallu un coup de mitraille pour le tuer
en Crime.

Pitou secoua la tte.

Il s'en est tir, dit-il... oui, si l'on veut; mais, pendant plus de
six semaines, il ne pouvait pas s'asseoir ni se coucher, except sur le
ct gauche, et encore!...

--Pour lors, Pitou, tu as peur de rencontrer des panthres? Il hsita.

Mon Dieu! J'ai peur... et je n'ai pas peur; a dpend...  dix pas,
avec mon fusil bien paul, le doigt sur la dtente, en plein jour...

--Qu'est-ce que tu ferais?

--Est-ce que je sais, moi? Je ferais de mon mieux. Et si c'tait le
soir, couch dans l'herbe comme le sergent Broutavoine, alors, oh!
alors, je rentrerais avec plaisir dans la caserne pour me coucher.

Je levai les paules et je dis:

Pitou! tu es mon ami, mais tu me fais de la peine!

--Pourquoi, Dumanet?

--Parce que, mon vieux Pitou, si tu as peur des panthres, qu'est-ce que
tu feras donc quand tu te trouveras nez  mufle avec les lions?

Il me dit bonnement

Je ferai avec les lions ce que je ferais avec les panthres. Je
rentrerai dans la caserne.

--Oh! Pitou!

--De quoi, Dumanet?... Quand on rencontre un mauvais gueux sur sa route
qui a quatre pistolets  cinq coups chacun et quarante fusils chargs 
balle, est-ce qu'on va lui chercher querelle? Est-ce qu'on va se faire
tuer ou estropier?

--Oui, mais le lion...

--Le lion, dit Pitou avec force, a quatre pattes, et cinq griffes 
chaque patte, et quarante dents au fond de la gueule... C'est comme s'il
tait toujours prt  faire feu de soixante cartouches  bout
touchant... Tu aimerais a, Dumanet?

--Moi! oui, assez.

--Eh bien, pas moi, Dumanet! Et tu dis qu'il y a des lions dans ton
dsert?

--Ce n'est pas moi qui dis a, c'est le capitaine Chambard; et encore il
dit approximativement, tu sais. Hier, par exemple, en prenant son
absinthe, il racontait au capitaine Caron que les lions gardent les
portes du dsert.

--Oh! s'cria Pitou, est-ce que le dsert a des portes?

Je rpondis:

Faut croire, puisque les lions les gardent. Est-ce que tu as jamais vu
une porte sans portier?

--a, jamais! dit Pitou; j'aurais plutt vu un portier sans porte. Comme
a, Dumanet, c'est donc les lions qui ferment la porte du dsert?

--Comme tu dis.

--Mais alors, Dumanet, c'est donc pas des lions, ceux de ce pays, c'est
donc des cloportes?

Il se mit  rire et moi aussi, et aussi la mre Mouilletrou, qui nous
coutait.

Je lui dis:

Pitou, je ne t'avais jamais vu faire de calembours. O as-tu pris
celui-l?

--C'est vrai, dit modestement Pitou. Le calembour n'est pas de moi. Il
est du capitaine Chambard.

Je dis encore:

a ne fait rien, Pitou. Il est trs bon, le calembour. C'est le
capitaine Chambard qui l'a fait, mais le gnral voudrait bien en faire
autant... Pour conclure, veux-tu venir avec moi prendre le dsert?

--Malgr les panthres et les lions? dit Pitou... a demande rflexion!

Mais, comme il rflchissait, nous entendmes tout  coup des cris
pouvantables et nous vmes plus de trois cents Arabes ou moricauds de
toute espce, hommes, femmes et enfants, qui venaient en courant de
toutes leurs forces dans la rue et criant:

Le lion! voici le lion!




II

IBRAHIM


De tous cts on se sauvait.--le cad en tte et le chaouch en queue. On
fermait les portes des boutiques, on invoquait Allah, on se cachait
comme on pouvait. Les hommes hurlaient, les femmes pleuraient, les
chiens aboyaient, tout le monde avait l'air sens dessus dessous.

[Illustration: Tout le monde avait l'air sens dessus dessous.]

La veuve Mouilletrou elle-mme prit la parole et dit:

Mes enfants, c'est pas tout a. Le lion va venir. Vous ne comptez pas
sans doute que je vais laisser ma boutique ouverte pour lui offrir un
ml-cass?... Allez-vous-en tout  fait ou rentrez! Je vais fermer la
porte.

Pitou rpondit:

Madame Mouilletrou, c'est bien parl. Je rentre, et nous allons
fermer.

Mais moi, a m'humilia. Je dis  mon tour:

Pitou, tu peux rester. Moi, je vais voir comme c'est fait, un lion.

--Pas possible! cria Pitou tonn.

Je rpliquai:

Si possible, Pitou, que c'est vrai.

Il me dit encore:

Tu me lches donc?

--Ce n'est pas moi qui te lche, Pitou, c'est toi qui me lches; et l'on
dira dans tout l'univers, quand on saura ce qui s'est pass: Ce n'est
pas Dumanet qui a lch Pitou, en face du lion, c'est Pitou qui a lch
Dumanet.

Pitou serra les poings.

Alors, a serait donc pour dire que je suis un lche, Dumanet! Ah!
vrai! je n'aurais jamais cru a de toi.

--Mais non, Pitou, tu ne seras pas un lche, mais un lcheur; c'est bien
diffrent.

Il se jeta dans mes bras.

Ah! tiens, Dumanet, c'est toi qui n'as pas de coeur, de dire de
pareilles choses  un ami!

--Alors tu viens avec moi?

--Pardi!

A ce moment, un bruit qui ressemblait  celui du tonnerre se fit
entendre dans la valle, du ct de la montagne. La veuve Mouilletrou,
toujours presse de fermer sa porte, nous dit:

Ah , voyons, entrez-vous ou sortez-vous, paire de blancs-becs? Vous
n'entendez donc pas le rugissement du lion?

En effet, c'tait bien a.

Pour lors, dit Pitou, rentrons.

Mais il tait trop tard. La mre Mouilletrou avait ferm sa cambuse et
ne l'aurait pas rouverte pour trente sacs de pommes de terre.

Alors je dis:

Pitou, le gueux va descendre. Allons chercher nos fusils  la caserne.

Il me suivit. Nous chargemes nos fusils et nous remontmes jusqu'au
bout du village. On n'entendait plus rien, rien de rien, oh! mais! ce
qui s'appelle rien. Le gueux, qui avait fait peur  tout le monde, ne
disait plus rien. Quant aux hommes, aux femmes et aux autres btes, ils
ne remuaient pas plus que des marmottes en hiver.

Alors Pitou me dit:

La nuit va venir, Dumanet... Rentrons!

Je rpondis:

Pitou, le sergent nous a vus charger nos fusils pour tuer le lion. Si
nous rentrons sans l'avoir tu, on dira: Ce Pitou, ce Dumanet, a fait
de l'embarras; a veut tuer les lions comme des lapins, et a revient au
bout d'un quart d'heure; a se donne pour des guerriers de fort calibre,
et c'est tout bonnement des farceurs, des propres  rien, des rien du
tout, des rossards, quoi! Et nous serons dshonors.

Pitou soufflait comme un phoque, mais il ne disait rien.

Je l'entrepris encore:

Pitou, a ne te ferait donc rien d'tre dshonor?

--Ah! tiens, ne me parle pas de a, Dumanet! a me fait monter le sang
aux yeux. Dshonors, moi Pitou et toi Dumanet! Et la mre Pitou, tu ne
la connais pas, mais je la connais, moi! Et c'est une brave femme, va!
La mre Pitou, qui m'a nourri de son lait quand je ne lui tais de
rien.--car ma mre est morte le jour de ma naissance, et mon pre, qui
s'appelait Pitou, n'tait qu'un cousin germain, et il est mort trois
mois auparavant en coupant un arbre qui lui tomba sur la tte et le tua
raide,--la mre Pitou dirait: Il s'est dshonor, mon Pitou, mon petit
Pitou que j'aimais tant, que j'avais lev avec les miens, que je
voulais donner en mariage  ma petite Jeanne, quand il serait revenu
d'Alger et qu'il aurait pris Abd-el-Kader! Ah! tiens, Dumanet, ce n'est
pas beau ce que tu dis l, et si ce n'tait pas toi, oh! si ce n'tait
pas toi!...

Il serrait les poings et il avait envie de pleurer.

Je lui dis:

Tu vois bien, Pitou, tu ne pourrais pas vivre si tu tais dshonor!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il faut faire pour ne pas tre... ce que tu
dis!

Je rpliquai:

Pitou, le lion nous attend, c'est certain. La preuve, c'est qu'il ne
dit plus rien.

--Eh bien, dit Pitou, s'il veut nous attendre, qu'il attende! Est-ce que
nous sommes  ses ordres?

--Pitou, mon petit Pitou, encore cinq cents pas hors du village!

--Cinq cents? Pas un de plus?

--Je t'en donne ma parole, foi de Dumanet!

--Puisque c'est comme a, marchons!

Et, de fait, nous marchmes comme des braves que nous tions: car il ne
faut pas croire que Pitou, parce qu'il s'arrtait de temps en temps pour
rflchir, ne ft pas aussi brave qu'un autre. Ah non! au contraire!...
Seulement, comme disait le capitaine Chambard, il n'tait pas tmraire.
Que voulez-vous? tout le monde ne peut pas tre tmraire; et si tout le
monde tait tmraire, la terre ne serait plus habitable, et la lune non
plus, parce que les tmraires qu'il y aurait de trop sur la terre
voudraient monter dans la lune.

Pour lors, Pitou et moi, nous prmes le chemin de la valle et de la
montagne. Moi, j'allais en avant comme un guerrier: Pitou, lui, comptait
les pas comme un conducteur des ponts et chausses.

On n'entendait rien. Toutes les btes de la nature dormaient ou
faisaient semblant de dormir. La lune se levait dans le ciel, derrire
la montagne. Pitou, qui avait compt ses cinq cents pas, s'arrta sous
un vieux chne et me dit tout bas, comme s'il avait eu peur d'veiller
quelqu'un:

Dumanet, c'est fini. Allons-nous-en. Il n'y a personne.

Je rpondis bien haut:

Pitou, encore un kilomtre!

--Non.

--Un petit kilomtre! le plus petit de tous les kilomtres!

Il rpliqua d'une voix ferme:

Pas mme un dcamtre. Dumanet! Pitou n'a qu'une parole! et Pitou
Jacques a donn sa parole  Jacques Pitou de ne pas le mener plus loin
que cinq cents pas.

Tout  coup, dans le haut du chne, une voix cria:

Allah! Allah! Allah!

--Allons, bon! dit Pitou, encore une autre affaire. Voil quelque
moricaud en dtresse.

Au mme instant, nous entendmes un bruit de feuilles froisses et de
branches casses. Un Arabe vint tomber  nos pieds.

Il tomba, je veux dire qu'il descendit de branche en branche, mais si
vite que Pitou eut  peine le temps de s'carter: autrement il lui
aurait cogn la tte.

L'Arabe se releva et dit en montrant la fort:

Il est parti!

--Qui? demanda Pitou.

--Celui que vous cherchez, le brigand qui a mang ma femme et mes deux
vaches, le sidi lion enfin.

Je demandai:

Comment, sais-tu qu'il est parti?

L'Arabe se roula la face contre terre en s'arrachant la barbe.

Ah! dit-il, je l'ai vu et je l'ai suivi pendant qu'il tenait ma pauvre
femme Fatma dans ses dents. Allah! Allah! Comme elle criait!

Et il nous raconta son malheur.

Je revenais avec Fatma et le bourricot qui portaient chacun sa charge
de bois...

Pitou prit la parole:

Et toi, qu'est-ce que tu portais?

L'Arabe le regarda trs tonn et rpondit:

Moi?... je ne portais rien.

--Alors tu tais comme l'autre dans la chanson de Malbrouck?

--Malbrouck?... connais pas... Un Roumi peut-tre?

--Oui, un seigneur Roumi que ses amis enterrrent dans le temps. L'un
portait son grand casque, l'autre portait son grand sabre; l'autre
portait sa cuirasse et l'autre ne portait rien... Va, va toujours...
Alors tu suivais Fatma et le bourricot?

--Je ne les suivais pas, dit l'Arabe; je les faisais marcher devant moi.

--a, dit Pitou, c'est bien diffrent... Alors le lion est venu, et il a
emport ta femme et ton bourricot?

--Oh! ma femme seulement, parce que le bourricot a jet sa charge de
bois et s'est sauv dans la fort; mais le brigand saura bien l'y
retrouver demain. Pauvre bourricot! pauvre bon bourricot! je l'aimais
tant!... Je l'avais appel Ali, du nom du gendre du Prophte!... Ali,
mon pauvre Ali, je l'avais achet cinq douros, et il m'en rapportait
deux par semaine!

L'Arabe pleurait et criait.

Alors je demandai:

Mais toi, qu'est-ce que tu as dit, quand tu as vu qu'il emportait ta
femme?

--Moi!... ce que j'ai dit?... Je suis mont sur le chne et je lui ai
cri  travers tes branches: Coquin! sclrat! assassin! Et pendant
que j'entendais craquer sous ses dents les os de ma pauvre Fatma, j'ai
pri Allah d'accorder  son fidle serviteur que le brigand ft trangl
par un de ces os bien-aims... Qu'est-ce que je pouvais lui faire avec
mon bton?

--a, dit Pitou, c'est vrai. On fait ce qu'on peut, on ne fait pas ce
qu'on veut... Allons, Dumanet, allons-nous-en.

Mais moi, je n'tais pas press. Pendant que l'Arabe parlait, j'avais
senti, comme dit l'autre, pousser une ide sous mon kpi... Les ides,
vous savez, a ne pousse pas tous les jours; c'est comme le bl, il y a
des saisons pour a. Mais quand elles sont mres, il faut les cueillir
tout de suite. Au bout d'un mois, elles ne valent plus rien.

Je dis donc  l'Arabe:

[Illustration: Le lion et la lionne  l'afft.]

Comment t'appelles-tu?

--Ibrahim, de la tribu des Ouled-Ismal.

--Eh bien, Ibrahim, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant que tu as
perdu ta femme et ton bourricot?

L'Arabe leva les mains au ciel.

Est-ce que je sais, moi?... Ce qu'Allah voudra... Pauvre Fatma! Pauvre
Ali! Elle m'avait cot vingt-cinq douros, et lui cinq seulement; mais
il faisait autant d'ouvrage qu'elle; seulement, elle valait mieux pour
le couscoussou.

Je dis encore:

Pitou, qu'est-ce que tu as d'argent dans ton sac?

--Sept francs, Dumanet.

--Les mmes sept francs que la mre Pitou et sa fille t'envoyrent le
mois dernier?

--Les mmes, Dumanet, avec deux portraits.

--Le sien et celui de sa fille?

--Mais non, Dumanet, mais non! que tu es bte... Le portrait de
Louis-Philippe sur la pice de cinq francs et le portrait de Charles X
sur la pice de quarante sous.

--Tu regardes donc le portrait de tes rois?

--Parbleu! quand j'ai fini d'astiquer, qu'est-ce que tu veux que je
fasse?... J'observe.

--Ah! tu observes! Ah! bigre! tu ne m'avais jamais dit a, Pitou!

--Parce que tu ne me l'avais jamais demand.

--- Alors, Pitou, puisque tu es un observateur, tu dois avoir observ
que j'ai quelque chose  te proposer.

Il secoua la tte.

Dumanet, Dumanet, je me mfie. Toutes les fois que tu m'as propos
quelque chose, c'tait un nouveau moyen de nous casser le cou. Te
rappelles-tu le jour o tu voulais faire avec moi le tour du Panthon, 
Paris, debout sur la balustrade, qui est  six cent cinquante pieds du
pav?

--Six cent cinquante pieds, Pitou?

--Ou trois cent cinquante; est-ce que je sais, moi? Enfin on mettrait
cent cinquante Pitou bout  bout, chacun le pied droit sur la tte d'un
autre Pitou et les bras tendus comme le gnie de la Bastille, avant que
le dernier Pitou pt poser sa main sur la balustrade: a suffit,
n'est-ce pas?... Enfin, tu dis qu'il fallait monter, que les autres n'y
montaient pas; que le sergent Merluchon du 6e lger n'avait jamais os,
qu'il fallait oser ce que n'osait pas Merluchon; qu'il fallait montrer
au 6e lger ce que le 7e de ligne savait faire... est-ce que je sais,
moi? Quand il s'agit de faire une btise, tu parles comme un livre.
Alors moi, qui suis bon enfant, je voulus faire comme toi et pas comme
le sergent Merluchon; nous montmes tous deux sur la balustrade et nous
commenmes la tourne... Jolie tourne, ma foi! Mon Dumanet, ds le
premier pas, faisait le seigneur et l'homme d'importance; on aurait dit
un colonel de carabiniers; il chantait de toutes ses forces la jolie
chanson:

     Y avait un conscrit de Corbeil
     Qui n'eut jamais son pareil.

Moi, pendant ce temps, je regardais la place du Panthon, o les hommes
me faisaient l'effet d'tre gros comme des rats et les chevaux comme des
chats, et je pensais entre moi: Tonnerre de mille bombardes! que c'est
haut! Les trois cent cinquante pieds que tu dis me faisaient l'effet
d'avoir soixante pouces de hauteur. Tout  coup, je vois mon Dumanet,
qui chantait toujours en regardant de quel ct la lune se lverait le
soir, et qui va poser son pied dans le vide... Ah! tiens, Dumanet, a me
fait frmir quand j'y pense!...

Je rpliquai:

Oh! toi, Pitou, quand tu frmis, a ne compte pas; tu es par nature
aussi frmissant qu'une langouste... et mme j'ai connu des langoustes
qui ne te valaient pas pour la frmissure... Et puis, veux-tu que je te
dise la fin de ton histoire? Eh bien, voil, tu n'as fait ni une ni
deux, et comme j'allais tomber en dehors sur la place et m'craser comme
un fromage mou, tu m'as pouss si fort en dedans contre la muraille, que
je me suis cogn le nez, qui en a saign pendant cinq minutes, et que ma
tunique s'est dchire au coude, ce qui m'a fait donner quatre jours de
salle de police en rentrant... moyennant quoi tu as sauv la vie d'un
chrtien et d'un ami, mon vieux Pitou. Eh bien! est-ce que tu en as des
regrets?

Pitou rpondit:

Je ne regrette rien, Dumanet: tu es un mauvais coeur de me dire que je
regrette d'avoir fait saigner le nez d'un ami et dchir sa tunique...
Ce n'est pas moi qui t'aurais jamais dit a. Dumanet!... D'ailleurs, ce
n'est pas pour toi que j'ai fait a...

--Et pour qui donc, Pitou?

Il se gratta la tte d'un air embarrass.

Pour moi, Dumanet! pour le fils de la mre Pitou! Est-ce que tu crois
que a aurait t une chose  dire en rentrant  la caserne: J'ai perdu
Dumanet.--Qu'est-ce que tu en as fait?--Je l'ai laiss tomber du haut du
Panthon sur la place.--Tu ne pouvais donc pas le retenir? Tu es donc
une moule?...--Tu comprends, a m'aurait embt. Toute ma vie, j'aurais
pens: C'est vrai, je suis une moule, et Dumanet, qui est l-haut en
purgatoire, o certainement il doit s'ennuyer sans moi, doit se dire:
C'est la faute de Pitou: si Pitou n'tait pas une moule, je ne serais
pas l tout seul  tourner mes pouces en l'attendant! Tu comprends,
Dumanet, savoir qu'un ami va tourner ses pouces vingt-quatre heures par
jour en vous attendant pendant trente ans et peut-tre davantage, ce
n'est pas rgalant, pas vrai?

Je dis encore:

Mon vieux Pitou (je l'appelais vieux, quoiqu'il et vingt-cinq ans
comme moi), mon vieux Pitou, tu es une vieille bte!

Il rpondit tranquillement:

Je le sais bien, Dumanet.

--Oui, une vieille bte, mais la meilleure des plus vieilles btes de
tout le 7e de ligne.

--Je le sais bien. Tu me l'as dit assez souvent! Mais ce n'est pas tout
a, Dumanet; il est tard, il faut rentrer.

Alors moi:

Oui, mon vieux Pitou, il faut rentrer; mais, comme tu dis, ce n'est pas
tout a. Nous sommes sortis pour nous couvrir de gloire, Pitou, et nous
allons rentrer...

--Couverts de pluie, ajouta Pitou.

En effet, il pleuvait dj un peu, et le tonnerre commenait  rouler
dans les montagnes.

Et a te suffit?

--Mais, Dumanet, qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? Est-ce que je peux
parer la pluie en faisant le moulinet avec mon briquet?

--a, non: je t'obtempre.

--Je ne peux qu'aller me scher  la caserne.

--Je t'obtempre encore plus.

--Eh bien, dit Pitou, puisque c'est ainsi et que tu m'obtempres deux
fois, j'y vas.

Il y allait, le bon garon, en prenant son chemin par pointe et marchant
d'un pas relev. Mais je le retins et lui dis:

coute-moi, Pitou.

Et comme il continuait de marcher:

Aprs, tu feras ce que tu voudras.

--Oui, oui, tu dis a, et aprs tu me fais faire tout ce que tu veux.

Cependant il ralentit le pas.

Tu vois, mon vieux Pitou, nous avons promis de tuer le lion et nous ne
l'avons pas tu.

--Pour a, rpliqua Pitou, il aurait fallu d'abord le voir.

--Tu as raison. Pitou, toujours raison. J'ai toujours pens que tu tais
un observateur... Eh bien, Pitou, si nous ne voyons pas le lion, c'est
parce qu'il se cache.

--Crois-tu?

--J'en suis sr. Et s'il se cache, c'est parce qu'il a peur.

--Oh! peur!...

--Oui, peur. Il a entendu dire dans son quartier que Pitou et Dumanet
allaient se mettre  sa poursuite: il s'est sauv.

--Laisse-le faire. Nous n'avons pas besoin de courir aprs la mauvaise
socit.

--Enfin, voil! Mais si l'on raconte chez la mre Mouilletrou que la
mauvaise socit, comme qui dirait le lion, a couru sur nous et que nous
sommes revenus au galop, nous devant et lui derrire, sais-tu que a ne
nous ferait pas honneur?

Pitou rflchit et rpliqua:

Mon Dieu! Dumanet, tu m'impatientes. Courir, courir devant, courir
derrire, courir dessus, courir dessous, courir  droite, courir 
gauche, c'est toujours courir. Manger  midi, manger  trois heures,
c'est toujours manger.

--Comme a, tu veux qu'on se moque du fils de la mre Pitou?

Il se redressa.

Qu'il vienne donc un peu, celui qui voudra se moquer du fils Pitou!
Qu'il vienne! Et je lui envoie sur le nez la plus belle gifle de tout le
7e de ligne!

Il tait tout  fait en colre.

O est-il donc? Fais-le-moi voir un peu, ce malin! Je vais te lui
aplatir le nez sur les joues de faon qu'il ne pourra plus prendre une
prise de toute sa vie, quand mme il vivrait sept cent cinquante ans et
vingt-sept jours, comme le vieux Mathusalem, qui la connaissait dans les
coins.

Je dis encore:

Eh bien, Pitou, en cherchant bien, je ne vois plus qu'un moyen de
couper la langue aux bavards. C'est de retourner demain  la recherche
du lion.

--Mais puisqu'il s'est sauv, Dumanet!

--Il s'est sauv sans se sauver, mon vieux Pitou, comme faisait
Abd-el-Kader. Il faisait semblant de se sauver, mais il ne se sauvait
pas du tout, le gueux! Il allait et venait d'Oran  Constantine, en
passant tout le long d'Alger, voil tout.

--Et tu dis qu' moins de a nous n'en serons pas quittes et que les
camarades croiront que nous sommes des...

--Justement, mon vieux Pitou. Est-ce que tu serais homme  souffrir a?

--Moi, Dumanet? Ah! tonnerre et tremblement! tu ne me connais pas!

Au contraire, je le connaissais bien. Il ajouta:

Mais si le lion va et vient, comment le trouverons-nous? Est-ce que
nous allons passer toutes les nuits  l'attendre? En hiver, les nuits
sont froides.

Je rpondis (et c'tait l'ide qui avait pouss un quart d'heure
auparavant sous mon kpi):

Ibrahim nous montrera le chemin.

L'Arabe, qui n'avait rien dit depuis longtemps, rpliqua:

Non!

--Comment, non! tu ne veux pas venir tuer le gueux qui t'a mang ta
Fatma?

Il poussa un soupir et dit:

Pauvre Fatma! Elle avait des yeux de gazelle et elle faisait si bien le
couscoussou!

Puis, aprs rflexion:

Mais c'est justement parce qu'il a mang Fatma que j'ai peur qu'il ne
me mange, moi aussi,  mon tour.

Pitou me dit tout bas:

Ibrahim a peur qu'il n'ait pris got  la famille.

a, c'tait bien possible.

Je tournai, je retournai l'Arabe de tous les cts, je ne pus jamais le
dcider. A la fin je lui dis:

Ibrahim! Et ton bourricot? est-ce que tu vas le laisser l dans la
fort?

Alors il se roula par terre, arracha son turban, couvrit sa tte de boue
et s'cria:

Ali! Ali! mon pauvre Ali! je ne te reverrai plus! Ali de mes yeux! Ali
de mon coeur! Ali misricordieux! Ali, fils des toiles! pauvre Ali qui
chantait le matin comme le rossignol chante le soir, et dont la voix
retentissait dans les montagnes comme celle du muezzin sur le haut de la
mosque quand il invite les fidles  la prire!

Tout  coup, il s'interrompit. Nous entendmes braire au loin. On aurait
dit un appel du pauvre ne  son matre. Ibrahim cria:

Le voil! le voil! Je l'entends galoper de ce ct. Venez avec moi!

J'allais courir avec lui, mais Pitou me retint par la manche.

Attends un peu, dit-il. Je suis sr que le bourricot n'est pas seul...

Il posa l'oreille  terre, se releva doucement, fit signe  l'Arabe, qui
s'tait arrt pour le regarder, et nous dit  tous deux dans l'oreille:

Il y a quelqu'un derrire le bourricot!

Je rpondis:

Ah! Il y a quelqu'un?...

Et je m'arrtai net comme si j'avais vu un mur de trois cents pieds de
hauteur sur quarante kilomtres de largeur.

Vous savez... quand on se promne  une demi-lieue de Clermont, qui est
une jolie ville (on voit le Puy de Dme d'en bas), quand il fait nuit et
qu'on entend braire et galoper un ne, vous dites: Voil qui est bon,
l'ne a cass sa corde et s'est sauv, et le propritaire court aprs...
il n'en est que a... Vous attendez l'ne au passage pour le ramener au
propritaire, si vous tes bon enfant, ou pour rire de bon coeur en les
entendant galoper l'un derrire l'autre... a va bien, vous pouvez rire
pendant un heureux quart sans vous faire de mal... Mais si vous tes en
Afrique, dans la fort,  cinquante lieues d'Alger, si vous savez qu'
l'endroit o vous allumez votre cigarette le lion a pass il n'y a pas
une heure, si l'Arabe vous dit qu'il a mang sa femme, si l'ami Pitou,
qui ne s'effraye pas facilement quoiqu'il prenne toujours ses
prcautions, met l'oreille  terre et vous dit: J'entends bien braire
l'ne, mais j'entends quelqu'un derrire lui. alors, oh! alors... on a
beau tre le fusilier Dumanet de la 2e du 3e du fameux 7e de ligne,
surnomm par son colonel _le rgiment de bronze_, on est taquin dans
le fond des entrailles.

Pendant que je pensais  a et que j'coutais braire le bourricot, voil
que tout  coup la pauvre bte ne dit plus rien et continue  courir.

Alors j'entendis les pas lourds de celui qui trottait derrire. Il ne
pleuvait plus. Le nuage qui couvrait la lune s'carta, et Pitou, me
serrant fortement le bras, me dit  voix basse en armant son fusil:
Tiens, Dumanet, tu as voulu le voir: le voil!

C'tait bien lui. Il descendait la cte,  trente pas, mais spar de
nous par un prcipice de plus de six cents pieds coup aussi droit qu'un
I dans la montagne. Pour descendre au bas de la cte et remonter jusqu'
nous de l'autre ct, il avait plus d'un quart de lieue  faire, presque
une demi-lieue.

a, c'tait rassurant pour nous, mais pas pour le bourricot, qui ne
braillait plus, oh! non, mais qui galopait, galopait, galopait! Je
n'aurais jamais cru, foi de Dumanet, qu'un bourricot fut si galopeur que
a!

Quant  l'autre, celui qui courait derrire, il ne galopait pas, lui! Il
trottait seulement,  la faon des gros chevaux boulonnais qui tranent
les camions hors des gares, et qui ressemblent  des locomotives 
quatre pattes. Personne ne voudrait se mettre en travers, de peur d'tre
bris d'un coup de poitrail. On entendait ses lourdes pattes tomber deux
par deux sur les feuilles sches. Au clair de lune, on le voyait faire
des pas normes, de six pieds chacun pour le moins.

Je me retournai pendant une seconde et je demandai:

Ibrahim, est-ce bien ton lion?

Mais l'Arabe ne rpondit pas. Il grimpait dans le chne, le bon
moricaud, et il allait tre aux premires loges pour voir comment nous
nous tirerions d'affaire, Pitou et moi.

[Illustration: Tiens, Dumanet, tu as voulu le voir: le voil!]

Voyant a, je fus indign et je lui criai:

Hol! h! Ibrahim! Est-ce qu'ils sont tous faits comme toi dans le pays
des Ouled-Ismal?

Pitou me dit tranquillement:

Tais-toi donc, Dumanet? Veux-tu avertir l'autre que nous sommes l?

Quant  l'Arabe, il cria du haut de son arbre:

Visez bien le gueux! et surtout lchez de ne pas le manquer et de ne
pas attraper mon pauvre bourricot! il m'a cot cinq douros, le cher
ami! cinq douros! cinq douros! cinq douros!

Je crois qu'il pleurait dans le haut du chne, mais je n'eus pas le
temps d'aller voir.

Je dis  Pitou:

Du train dont ils vont, le lion et le bourricot, nous allons les voir
paratre dans trois minutes.

--A peu prs, rtorqua Pitou. Si j'avais ma montre, je te le dirais,
mais elle est en rparation chez l'horloger de la rue aux Ours, 
Paris.

Je rpondis:

a ne fait rien, Pitou... suffit de savoir que ta montre est en
rparation: moi, la mienne est au clou, chez un juif d'Alger...

--Au clou?

--Ou en pension chez le juif, si tu prfres. Absolument comme une jeune
personne. Il faudra payer dix francs pour la retirer.

--Dix francs, Dumanet!

--Dix francs, mon vieux Pitou, et il m'a prt trois francs pour trois
mois!

--Oh! dit Pitou indign.

--Et quand je pense que le grand-pre de ce vieux juif a crucifi
Notre-Seigneur Jsus-Christ  Jrusalem, ah! tiens, a me fait encore
plus de peine de donner mes dix francs... Mais ne parlons plus de a. Le
camarade va venir. Il devrait dj tre l... A propos, je n'entends
plus rien. Est-ce qu'il serait dj occup  manger le bourricot, l-bas
dans le fond?

--Probable, rpondit Pitou.

Je rpliquai:

Oui, probable, mais pas sr. Allons voir.

--a, dit Pitou, c'est interdit par les rglements. Nous sommes bien sur
le plateau: nous voyons clair, nous pouvons viser, restons-y.

Je commenai:

Pitou, il n'y a pas d'heure ni de rglement pour les braves. Si le
capitaine Chambard tait l...

Mais, avant que je pusse dire ce qu'aurait fait le capitaine Chambard,
un rugissement terrible remplit toute la valle, comme sur la montagne,
et me glaa dans la moelle des os...

Oh! mon Dieu, oui, me glaa... ne riez pas, vous autres! L o le
fusilier Dumanet de la 2e du 3e du 7e lger avait froid, mille millions
de tonnerres et cent trente-cinq milles bombardes! vous n'auriez pas eu
chaud, c'est moi qui vous le dis!

Pitou fit simplement:

Attention, Dumanet! change ta capsule! mets un genou en terre,
appuie-toi bien contre le chne: dans une minute a sera fini.

On aurait cru, sur ma parole, que nous allions nous faire arracher
chacun une dent.

Pitou me dit encore:

Veux-tu tirer le premier?

Je rtorquai:

a, mon vieux Pitou, je n'osais pas te le demander. Je suis si sr de
mon coup, qu' trente pas, ai je voyais clair, je parierais de
l'attraper dans l'oeil droit.

--Ah! dit Pitou, c'est tonnant.

Je rpliquai:

Nous sommes tous comme a dans la famille des Dumanet, du village de
Dardenac, tout prs de Libourne.

--Eh bien, dans la famille des Pitou, prs d'Issoire, on n'est pas comme
a; on n'est sr de son coup qu' trois pas.

[Illustration: Le roi du dsert et son pouse.]

--C'est un don de nature, a, mon vieux Pitou.

--Faut croire.

Tout  coup, un second rugissement se fit entendre prs de nous. Au mme
instant, la lune carta les nuages, et nous vmes sur la cte en face le
bourricot qui remontait au petit pas, d'un air fatigu, comme un lve
de l'cole primaire qu'on ramne malgr lui en classe.

Ibrahim, qui le voyait comme nous du haut de son arbre, lui cria:

Ali! Ali!

Le pauvre bourricot essaya de braire; mais il n'eut pas plutt cri
Hi-han! Hi-han! que sa voix s'arrta dans son gosier, comme si on lui
avait tir les oreilles pour l'avertir de se taire.

Pas naturel, a, dit Pitou. Pas naturel du tout! Quand on a une si
belle voix, on aime  se faire entendre.

Je rpondis:

Faut croire qu'il est modeste... Avec tout a, je ne vois pas le lion.

Alors Ibrahim cria du haut de son arbre:

Je le vois, moi, ce coquin, ce brigand, ce sclrat, ce caffir! Je le
vois. Il marche  ct de mon pauvre bourricot, et il l'emmne chez lui
pour le manger demain.

C'tait vrai. Le lion marchait  ct du bourricot comme l'nier  ct
de l'ne. On aurait cru qu'il lui parlait  l'oreille et qu'il lui
donnait des conseils. La pauvre bte faisait semblant d'couter et s'en
allait doucement au petit trot, remontant la cte.

Je mis le lion en joue et j'allais tirer. Tout  coup Ibrahim cria:

Ne tire pas; tu vas tuer mon pauvre Ali!

Et Pitou ajouta:

Tiens, voil que l'obscurit revient. Vas-tu tirer au hasard?

Les nuages recouvraient la lune. Je dis:

Pitou, j'allais me signaler. Tu m'en empches; ce n'est pas bien.

Il me rtorqua:

Dumanet, tu te signaleras un autre jour. Suffit que nous savons o est
le lion et que nous viendrons le chercher demain ou aprs-demain.
N'est-ce pas, Ibrahim?

Alors l'Arabe,  qui la vue de son bourricot avait rendu l'envie de tuer
le lion, descendit de son arbre et nous dit:

C'est moi qui vous conduirai.

--Quand a? demanda Pilou.

--Demain, rpondit l'Arabe. Demain nous viendrons ensemble dans la
fort. J'appellerai mon pauvre Ali. Il connat ma voix comme je connais
la sienne. S'il est vivant, il me rpondra.

Je demandai en riant:

Que vas-tu lui dire?

Il me rpliqua:

Je lui dirai: Ali, o es-tu? Qui est-ce qui t'a emmen comme un
esclave? O est-il, le brigand?

--Et il te rpondra?

--Oui, par Allah! s'il n'est pas mort.

--Et tu le comprendras?

Ibrahim me regarda d'un air fier.

Il n'y a donc pas de bourricots chez vous autres Roumis, puisque vous
ne savez pas les comprendre!

Pitou rpondit bonnement:

Nous en avons, et beaucoup. Justement nous appelons nes et bourricots,
chez nous, ceux qui ne comprennent rien.

Ibrahim fut si tonn que ses bras en tombaient, comme dit la mre
Mouilletrou quand elle voit que sa lessive a mal tourn.

Ah! cria-t-il en colre, vous n'tes que des chiens de Roumis, puisque
vous insultez les meilleures btes de la nature.

Il tait dj tard, peut-tre trois heures du matin, et Pitou commenait
 s'ennuyer.

Il me dit tout  coup:

Partons, Dumanet.

Moi, pour ne pas le contrarier, je lui rtorquai:

Partons.

Et je fis signe  Ibrahim de nous suivre. Comme le pauvre Arabe avait
perdu sa femme et son ne et ne possdait plus rien, il ne se fit pas
prier. Je lui promis de lui trouver une petite place dans la caserne
jusqu'au lendemain.

Quand nous fmes  cinquante pas de la ville, Pitou s'arrta tout  coup
et me demanda:

Dis donc, Dumanet, pourquoi donc voulais-tu savoir tout  l'heure si
j'avais de l'argent?

--Parce que je n'en avais pas, mon vieux Pitou, et parce que je voulais
t'en emprunter si tu en avais.

--a, dit Pitou, c'est une raison. Eh bien, j'ai sept francs. Les voici.

--Merci.

[Illustration: L'Arabe se coucha sur une botte de paille.]

Il ajouta d'un air embarrass, parce qu'il tait toujours embarrass,
mon vieux Pitou, quand il avait rendu service  un ami:

Qu'est-ce que tu veux faire de tout cet argent?

Je rpondis:

Pitou, je n'ai pas de secret pour toi. Je veux acheter un pistolet, le
charger avec soin, venir avec toi chasser le lion, lui tirer un coup de
fusil, lui casser quelque chose et, quand il viendra sur moi, lui brler
la cervelle  bout portant avec mon pistolet. Comprends-tu a, mon vieux
Pitou?

Il m'embrassa et dit:

Je ne te comprends pas, Dumanet!... tiens, je t'admire! Il n'y a que
toi pour avoir des ides comme a... toi et le capitaine Chambard...

Puis, se grattant le front:

A propos, il faudra bien aller voir le capitaine et lui demander une
permission de deux jours pour chasser le lion.

--Oh! il ne peut pas nous refuser a.

--Certainement, dit Pitou. D'ailleurs, il aura peut-tre un bon conseil
 nous donner... C'est qu'il a vu bien des choses, le capitaine
Chambard! Il la connat dans les coins, le gaillard!... A quelle heure
le trouverons-nous?

Je rpondis simplement:

A l'heure de l'absinthe du matin.

Et nous allmes nous coucher: Pitou et moi dans la caserne, et l'Arabe
sur une botte de paille que Pitou alla chercher.




III

LE CAPITAINE CHAMBARD


Avez-vous connu le capitaine Chambard de la 6e du 5e du 7e lger, le
plus beau rgiment de France,--celui que le vieux Bugeaud, qui s'y
connaissait, appela Fer et Bronze le soir de la bataille d'Isly?

Vous savez pourquoi?

Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, comme le fusilier
Brossapoil, le plus ancien de la compagnie, me l'a racont lui-mme
trois jours aprs mon arrive au corps. a me cota deux litres de la
mre Mouilletrou, la cantinire, femme cupide, qui vendait neuf sous son
vin qu'elle achetait quatre sous; mais je ne regrette pas mes deux
litres, dont Brossapoil avala les trois quarts, ni mes dix-huit sous,
qu'il me laissa payer tout seul.

La science, voyez-vous, la science, a ne peut jamais se payer trop
cher.

Donc, ce jour-l (celui de la bataille d'Isly), plus de trente mille
Marocains  cheval vinrent se jeter au galop sur le 7e de ligne. Une
vraie fantasia, quoi! Chacun tirait son coup de fusil ou de pistolet sur
notre carr sans viser, faisait demi-tour et se sauvait  un quart de
lieue, de peur d'tre embroch par nos baonnettes. Nous, sur trois
rangs, sans nous inquiter de rien, le premier faisant feu  trente pas,
 coup sr, le second tenant la baonnette au nez des chevaux, le
troisime chargeant les fusils et les passant aux camarades du premier
rang, nous en abattmes plusieurs centaines.

Quand cet exercice eut dur une heure ou deux, nos cavaliers  nous,
s'ennuyant de ne rien faire, prirent le galop  leur tour... Enfin, vous
savez le reste. Les Marocains s'en allrent plus vite qu'ils n'taient
venus. On prit leurs tentes, leurs bagages et le parapluie du fils de
l'empereur du Maroc. On l'a montr aux Parisiens, et on l'appelait
parasol, pour leur faire croire qu'il ne pleut jamais dans ce pays de
moricauds; mais tu vois bien toi-mme qu'il y pleut tout comme ailleurs
et mme davantage, quand il plat  Dieu.

Le soir, le vieux Bugeaud (un que je regretterai toujours) passa dans
les tentes et nous dit: Mes enfants, vos camarades ont fait leur
devoir, et trs bien, comme c'est leur habitude: mais vous... ah!
vous... nous attendions, inquiets de ce qu'il allait dire, ... je suis
tout  fait content de vous. Je vous ai regards oprer, pas un n'a
bronch. C'est plaisir de conduire des gaillards de cette espce. Vos
anciens de l'arme d'gypte n'ont pas fait mieux, eux qui faisaient si
bien. Tous fer et bronze! Je vais l'crire en France. Vos pres seront
contents, et vos mres aussi. Le maire le fera afficher  la porte de la
mairie, et le cur en parlera au prne.

Il se fit donner un verre de vin, l'leva en l'air et le vida en disant:

Je bois  votre sant, camarades,  la sant du brave 7e lger, du
rgiment de _Fer et Bronze_!

Et depuis ce temps-l le nom nous en est rest. Tchez de le garder,
tas de blancs-becs!

--Mais le capitaine Chambard, est-ce qu'il en tait?

--S'il en tait? le gaillard! mais c'est l qu'il fit ses premires
armes! Il sortait de Saint-Cyr et venait d'arriver depuis six semaines
au rgiment. Grand, mince, maigre, avec un petit air riant qui faisait
plaisir  voir; bon enfant tout  fait, pas punisseur du tout, pas assez
mme au commencement, parce qu'il faut se faire craindre des mauvais
sujets et des coureurs de bordes, qui sans a vous mangeraient dans la
main et finiraient par taper sur le ventre au colonel. Mais le premier
qui voulut s'manciper n'y est jamais revenu; son affaire fut faite en
dix secondes.

Un fameux homme, le capitaine Chambard, en ce temps-l sous-lieutenant,
et qui sera gnral quand il voudra, ou quand les ronds-de-cuir de Paris
auront du bon sens.

On l'avait mis ce jour-l--le jour d'Isly--tout  fait au coin, 
droite et en tte du rgiment.

C'est lui qui devait recevoir le premier choc des moricauds. Comme il
n'avait qu'un soupon de barbe au coin de la lvre, les voisins le
regardaient en riant un peu. Ils avaient l'air de penser: Comment ce
blanc-bec va-t-il se tirer de l? Lui riait aussi de cet air bon enfant
qui donne confiance  tout le monde. Pourtant il ne parlait pas et
faisait sa cigarette en regardant la plaine.

Tout  coup en entend galoper une dizaine d'officiers. C'tait le vieux
et son tat-major.

Tout le monde crie: Vive le marchal Bugeaud! Il salue et nous dit en
riant: Eh bien, les enfants, c'est pour ce matin! tes-vous bien
disposs?--Oh! pour a, oui, lui rpond le sergent.--Avez-vous bien
djeun?--a, dit le sergent, a dpend des gots. Pour du chevreau et
du mouton, nous en avions notre suffisance. Pour le caf, le vin et
l'eau-de-vie, ces coquins de mercantis nous les font payer six fois plus
cher que a ne vaut.--Ah! dit le vieux, tu sais bien qu'il n'y a que
l'eau du ciel ou de la rivire qui ne cote rien... Mais n'importe, je
vais vous envoyer de quoi boire un bon coup  la sant de la France. Ce
qu'il fit tout de suite. Comme il avait t simple soldat, il savait
mieux que personne de quoi les soldats ont besoin en campagne. Il nous
dit mme en se moquant de nous: De mon temps, on n'tait pas si
difficile. En Espagne, j'ai pass trois semaines sans goter ni pain ni
viande et, malgr tout, il fallait poursuivre dans les montagnes tantt
Mina, tantt l'Empecinado,--des gaillards qui vivaient d'une once de riz
par jour, d'un oignon, d'une gousse d'ail et d'une demi-douzaine de
cigarettes... Mais vous autres,  prsent, il vous faudrait du pain, de
la viande, du caf, du vin, de l'eau-de-vie, comme  des milords anglais
ou  des seigneurs de trente mille livres de rente! Eh bien, soyez
contents, vous en aurez aujourd'hui parce que c'est jour de fte...

Tout le monde cria: Bravo! Bravo! Vive Bugeaud!

Il fit signe de se taire, regarda le sous-lieutenant qui se tenait
debout d'un air respectueux et lui demanda:

O donc est le capitaine Bouteiller?

--A l'ambulance. Il a eu la jambe casse d'une balle avant-hier.
rpondit l'autre.

--Et le lieutenant?

--Pris de la fivre typhode il y a cinq jours. On l'a laiss 
Mostaganem.

--Tant pis! ce sont deux braves officiers, dit le marchal... Alors,
c'est vous qui commandez la compagnie?

--Comme vous voyez, mon marchal.

--Et vous vous appelez?

--Chambard.

--Vous tes bien jeune!

--Monsieur le marchal, je ferai de mon mieux, dit Chambard.
D'ailleurs, mes hommes ont vu le feu presque tous...

--Bien, bien, mon garon, reprit l'autre. Je vous regarderai. On fait
bien  tout ge quand on a bonne volont.

Chambard ne s'tait pas vant. Nous fmes, ma foi, si bien, et lui
aussi, surtout quand, la cavalerie marocaine se sauvant, on se forma en
colonne pour s'emparer de leur camp, que le colonel nous en flicita le
soir.

Le vieux Bugeaud serra la main au blanc-bec et le fit lieutenant
d'emble, en attendant le brevet du ministre de la guerre. Enfin nous
fmes tous trs contents, except, bien entendu, trois ou quatre, qui
avaient des balles en divers endroits.

Et depuis ce temps Chambard a bien fait son chemin. On l'a ramen de
Sbastopol capitaine avec la croix,  vingt-neuf ans, et voil.

Avec a, savant comme tout: qui connat la terre et la mer, les arbres
et les poissons, qui parle arabe comme un Arbi et qui monte  cheval
comme s'il tait viss sur sa bte.

Si tu en connais un plus fort que a, Pitou, tu me feras plaisir de me
l'indiquer.

--Je n'en connais pas. rpliqua Pitou.




IV

LA PERMISSION


Comme a, vers l'heure de l'absinthe du matin, qui est le meilleur
moment de la journe pour causer l-bas, voil que le capitaine
Chambard, homme d'lite  pied et  cheval, tait en train de siroter
avec le capitaine Bonnivet, de la 5e du 7e lger: le lieutenant Caron,
de la 6e du 7e; le sous-lieutenant Bardet, de la 3e du 5e, et
quelques autres que je ne me rappelle pas. Suffit de savoir qu'ils
taient plusieurs et qu'ils parlaient du capitaine Corbeville, qui
venait de permuter pour rentrer en France, vu qu'il avait attrap la
fivre et la colique au Sngal, et qu'il ne les avait pas perdues en
Algrie, o rien ne se perd, tant la police est bien faite,--de ce
ct-l du moins.

Les uns disaient qu'il aurait mieux fait de ne pas permuter et que
pierre qui roule n'amasse pas mousse; d'autres, qu'il avait besoin
d'aller  Vichy et de l voir son pre, qui tait trs vieux et qu'il
n'avait pas vu depuis sept ans...

Pendant qu'on causait, voil que nous arrivons, Pitou et moi, pour
raconter notre histoire et demander un cong de deux jours.

Naturellement, c'est moi qui fus charg de porter la parole, qui est une
chose si lourde, au dire de Pitou, qu'il n'y a pas plus lourd que a
dans la nature. D'ailleurs, comme il dit: Tu es orateur, Dumanet, tu
parlerais cinq heures de suite sans dbrider. Va donc de l'avant; ce que
tu feras sera bien fait; ce que tu diras sera bien dit.

Voyant a et que je ne risque pas d'tre blm par mon Pitou, je dis 
M. Chambard:

Mon capitaine!

Lui se retourne:

C'est toi, Dumanet?

--Oui, mon capitaine, c'est moi et Pitou.

--Eh bien, qu'est-ce que vous me voulez?

--Un cong de deux jours, mon capitaine, si c'tait un effet de votre
bont.

--Pour quoi faire?

Ah! voil! Je me grattais la tte, et Pitou aussi; c'est--dire, il
grattait la sienne et moi la mienne. Si nous disions notre ide au
capitaine Chambard, il tait capable de nous la prendre. Dans un pays
comme celui-l, o les lions ne sont pas aussi communs que les perdreaux
en France, a pouvait le tenter, lui et ses amis, une chasse au lion.

Il demanda encore:

Dis tes raisons, Dumanet.

--Mon capitaine, voil. Pitou et moi, nous avons une fameuse ide, mais
nous avons peur, si quelque camarade venait  le savoir, qu'il voult
nous la voler. a fait que nous avons de la peine  nous confesser.

--Eh bien, confessez-vous, ne vous confessez pas, a m'est gal. Mais,
si vous ne dites pas pourquoi, vous n'aurez pas de cong.

Voyant a, je dis tout bonnement notre affaire, que nous avions vu et
entendu le lion, qu'il tait dans la montagne, enfin tout ce que j'ai
dj racont.

[Illustration: Oui, mon capitaine, c'est moi et Pitou.]

Les officiers m'coutaient comme si j'avais dbit l'histoire la plus
intressante, et le capitaine Chambard les regardait du coin de l'oeil,
pour les avertir qu'il lui poussait une ide,  lui aussi.
Malheureusement, c'tait justement celle que je craignais.

Quand j'eus fini, il demanda aux autres en riant:

Eh bien, qu'en pensez-vous? Voulez-vous en tre?

Tous firent signe que a leur faisait plaisir.

Alors, se tournant vers moi, il dit:

Eh bien, Dumanet, c'est convenu. Tu auras tes deux jours de cong, mme
quatre, si c'est ncessaire. Vous nous attendrez, toi et Pitou, et nous
partirons ce matin  dix heures tous ensemble. Vous deux et l'Arabe
Ibrahim vous nous servirez de guides.




V

HARDI PROJET


Quand nous fmes seuls,  trois cents pas de l sur la promenade, je dis
 Pitou:

Eh bien, c'est une fameuse ide que tu as eue l, de consulter le
capitaine Chambard!

Pitou me regarda tranquillement et rpondit:

Aprs?

Vous savez, je ne pouvais pas rsister au regard de Pitou. Il avait
l'air si doux, si bon, si sr de lui et de moi, que je ne pouvais pas me
fcher avec lui ni lui donner jamais tort. Qu'est-ce que vous voulez? Il
n'y a jamais eu deux Pitou, comme il n'y aura jamais qu'un Dumanet,--du
moins je m'en flatte.

Cette fois, cependant, je lui dis:

Pitou, je ne veux pas aller  la chasse au lion avec le capitaine
Chambard.

--Ni moi, rpondit Pitou.

--Il amnerait trois ou quatre officiers avec de belles carabines, et
beaucoup d'Arabes pour rabattre le gibier. Le lion, qui est plus malin
qu'on ne le croit, irait  cinquante lieues d'ici, et nous ne le
reverrions plus jamais.

--Possible! dit Pitou en roulant sa cigarette.

--Et si, par hasard, il nous attendait et qu'on le tut, comme on aurait
tir tous ensemble, on dirait que le capitaine Chambard, qui est un
malin et qui a une belle carabine  deux coups, et ses amis, qui sont
bien arms comme lui, ont abattu le lion, et nous, je veux dire toi
Pitou et moi Dumanet, nous passerions pour rien.

--Probable, Dumanet!

--Est-ce que a peut convenir au fils de la mre Pitou?

--Jamais de la vie, Dumanet!

--Est-ce que a ferait plaisir au pre Dumanet qu'on vint lui dire que
son fils s'est mis en troupe avec cinquante mille autres pour attaquer
un brave dans les bois, et qu'il ne l'a mme pas tu, mais regard tuer
par le capitaine Chambard?

Pitou rpliqua:

Non, a ne lui ferait pas plaisir, au pre Dumanet, pas plus de plaisir
que s'il tait assis toute la journe sur un cent d'pingles, la pointe
en l'air.

--Tu vois donc bien, Pitou, qu'il faut partir sans attendre les
officiers!

--Pour sr!

--Eh bien, partons.

Et alors nous allmes chercher Ibrahim.

L'Arabe n'tait pas loin. Il finissait de djeuner d'une soupe que les
soldats du 7e lger lui avaient donne cinq minutes auparavant et
s'essuyait la bouche avec la manche de son burnous graisseux et trou.

Quand il nous vit, il se prosterna le visage contre terre en invoquant
Allah et criant de toutes ses forces:

Louange  Dieu, matre de l'univers! Les infidles Roumis font de bonne
soupe!

--Et, ajouta Pitou, ils n'ont pas peur de la partager avec les fidles
de la tribu des Ouled-Ismal, qui sont d'abominables gredins de pre en
fils. Es-tu prt  partir, Ibrahim?

Il tait prt. Quant  nous, nos fusils taient nettoys et chargs avec
soin, et Pitou, qui pensait  tout, acheta six livres de pain qu'il
partagea comme un frre en trois portions gales, et dont il offrit la
seconde  Ibrahim. La premire, a va sans dire, tait pour moi.

Alors je dis:

Partons, maintenant. Mais toi, Ibrahim, connais-tu bien la route?

--Si je la connais! rpondit l'Arabe. J'y suis retourn ce matin, et
j'ai retrouv les traces de mon pauvre Ali et celles du lion.

--Ah! ah! dit Pitou. Tu me feras voir a.

Mais nous n'allmes pas bien loin. A une demi-lieue, dans la valle,
presque au mme endroit o nous nous tions rencontrs la veille,
Ibrahim s'arrta tout  coup et s'cria:

Le voil! le voil!

A ce cri, Pitou arma son fusil. J'armai pareillement le mien, et nous
regardmes devant nous.

Pitou tait calme comme  la parade. Moi, j'tais... comment faut-il
dire? j'tais content, si vous voulez, puisque j'tais venu l pour
rencontrer le lion et que j'allais le rencontrer. Cependant je pensais
aussi qu'il y a des moments dans la vie qui sont plus agrables les uns
que les autres; et si le capitaine Chambard avait t l avec tous ses
amis, eh bien, j'aurais partag volontiers avec lui le plaisir de tuer
le lion.




VI

PITOU ET DUMANET DLIBRENT


Quant  l'Arabe, il avait l'air content, il avait l'air effray, il
avait l'air transport de quelque chose que je ne pouvais pas deviner,
comme qui dirait d'une envie de pleurer et d'une envie de rire, d'une
envie de chanter et de danser, et aussi d'une autre envie d'arracher son
burnous et de le dchirer en charpie.

O est-il?

L'Arabe montra du doigt quelque chose  terre et rpondit:

L!

Pitou se baissa pour mieux voir et rpliqua:

Pas possible!

--J'en suis sr, dit l'Arabe.

Pitou reprit:

Regarde donc, Dumanet.

Moi, pendant ce temps, je regardais la montagne pour voir venir le lion
de plus loin.

Quand Pitou m'appela, je baissai la tte  mon tour et je regardai.

Qu'est-ce que a, Dumanet?

--Parbleu! qu'est-ce que tu veux que ce soit, si ce n'est pas du crottin
d'ne?

Alors Ibrahim leva les mains au ciel et dit:

Vous voyez bien: il a pass par l!

--Qui? demanda Pitou.

--Ali, mon pauvre Ali!

--Ali ou un autre, reprit Pitou, qui avait espr trouver la trace du
lion et qui ne voyait que du crottin d'ne. Il y a plus d'un ne  la
foire qui s'appelle Martin: il y a plus d'un ne aussi qui s'arrte sur
le chemin en revenant de la foire et qui laisse sa carte de visite aux
voyageurs.

--Oh! dit Ibrahim, je ne m'y trompe pas, moi. Ali est un friand qui ne
mange que des chardons: il n'a jamais voulu goter l'herbe des champs ni
l'orge... Tenez, voyez plutt...

Pitou l'interrompit:

Comment a? nous voyons bien Ali, puisque tu dis qu'il n'y en a pas
d'autre dans la nature pour s'arrter comme lui sur le grand chemin;
mais l'autre, le lion, o est-il?

Alors le pauvre Ibrahim, qui riait tant en reconnaissant le crottin de
son ne que sa figure s'en largissait comme une pleine lune, devint
tout  coup sombre comme un jour d'orage et s'cria:

Le gueux! le voil! Le brigand! le voil! Tenez, voyez-vous ses pattes,
dont la plus petite est large comme le fond d'une assiette? Voyez-vous
comme elles sont cartes? celles de derrire surtout?

--C'est vrai, dit Pitou: on croirait voir un seigneur  la promenade,
aprs dner, cartant les jambes et marchant le ventre en avant pour
digrer mieux.

Je pensai (entre moi) que c'tait la pauvre Fatma, la femme d'Ibrahim,
que le lion avait d digrer, et je fis signe  Pitou de ne pas parler
davantage, de peur de chagriner notre ami.

Pitou, qui est dlicat de coeur mais non de structure (comme disait un
Parisien, ouvrier sculpteur et notre camarade de chambre), et qui
ressemble plutt  un bloc de pierre de taille qu' celui que les
bourgeois de Paris appellent un Apollon du Belvdre, je veux dire un
joli garon mont sur deux fltes, Pitou donc se retourna brusquement et
dit pour changer la conversation:

[Illustration: Vous voyez bien: il a pass par l!]

Puisque c'est comme a, nous le tenons: il n'y a qu' suivre les
pattes.

En effet, il n'y avait qu' suivre: Pitou avait trouv a du premier
coup. Je vous l'ai dit, il n'y a pas, il n'y a pas, il n'y a pas pareil
 Pitou dans toute l'Europe! ni mme dans les deux Amriques et dans
l'Ocanie!

Alors Ibrahim s'arrta et dit:

Il est l!

Et il montra du doigt le haut de la valle.

Oui, il est l, le seigneur! Mais s'il ne dormait pas?...

Je rpliquai:

Ibrahim, si le lion ne dormait pas, c'est moi qui le ferais dormir pour
toujours!

Alors Pitou, tonn que je n'eusse rien dit de lui, fit: Oh! comme
s'il avait eu un touffement.

Mais je me repris et je dis:

Moi et Pitou. Est-ce que Pitou va d'un ct pendant que Dumanet va de
l'autre? est-ce que Pitou lave la vaisselle  la cuisine pendant que
Dumanet fait le beau avec les dames au salon?... Allons donc, allons
donc, a ne serait pas  faire!

L'ami Pitou vit bien que j'avais compris qu'il n'tait pas content; il
me serra la main et dit:

Tout a, c'est des paroles. Ibrahim, va toujours. Tu disais donc que le
seigneur ne dort pas? Quel seigneur?

--Le lion, rpondit l'Arabe.

--Et alors, s'il ne dort pas, qu'est-ce qu'il fait?

Ibrahim rpliqua:

Il dne.

--Et quand il a dn?

--Il va boire  la rivire, et il revient par l chez lui.

--Eh bien, dit tranquillement Pitou, allons l'attendre sur la route.

Ibrahim secoua la tte.

Tu ne veux pas? continua Pitou.

--Non.

--Eh bien, nous irons tous les deux, Dumanet et moi.

L'Arabe reprit:

Vous irez, mais vous ne reviendrez pas!

--Pourquoi?

--C'est, dit Ibrahim, que le seigneur lion n'est pas seul.

A ce mot, Pitou fit:

Pas seul?

Et il souffla pour mieux rflchir.

Alors je pris la parole:

Combien sont-ils?

--Quatre: le pre lion, la mre lionne et deux petits lionceaux.

--Pfff! pfff! souffla Pitou: si nous attendions le capitaine Chambard et
ses amis. Qu'en penses-tu, Dumanet?

C'est vrai que le lion, la lionne et les petits, c'tait beaucoup pour
une fois. Mais, comme dit le pre Dumanet, quand le vin est tir, il
faut le boire.

Je rpondis:

Pitou, si le seigneur lion, au lieu de ses petits et de leur mre,
avait  ct de lui ses trois frres, ses deux beaux-frres, ses quatre
tantes, ses cinq cousines et trente cousins, et s'ils venaient tous en
procession sur cette route, Dumanet fils les attendrait baonnette en
main et leur ferait voir ce que c'est qu'un fusilier du 7e lger. On
est de Dardenac, canton de Libourne, mille millions de marmites! ou l'on
n'en est pas; et quand on est du canton de Libourne, on n'a pas le coeur
d'une moule! Qu'en penses-tu, Pitou?

L'ami Pitou rpondit:

Je pense ce que tu penses, Dumanet! Pourquoi donc est-ce que je
voudrais penser subsquemment quand tu as pens prcdentement? J'aime
bien mieux obtemprer tout de suite.

C'est comme a qu'il tait toujours, l'ami Pitou. Quand j'avais parl le
premier, il obtemprait subsquemment; si j'avais parl le second, il
obtemprait encore; mais alors c'tait  mon tour de le dsobtemprer.

Je lui dis encore:

Tiens, Pitou, tu n'as pas d'esprit...

Il rpliqua bonnement:

a, c'est vrai. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

Alors, pour le consoler, parce que je croyais que a le rendait
malheureux de n'avoir pas d'esprit, je repris:

Mais a ne fait rien, je t'aime bien tout de mme!

Alors Pitou me dit:

Je l'espre bien, mon vieux Dumanet!... D'ailleurs  quoi a sert-il
d'avoir de l'esprit? Est-ce que a tient chaud quand on a froid? est-ce
que a donne  manger quand on a faim? est-ce que a donne  boire quand
on a soif?

--Non, Pitou; non!

--Est-ce que a me consolerait si la mre Pitou venait  mourir, ou la
petite Jeanne, qui m'a promis de venir avec moi devant le maire et le
cur, et de s'appeler madame Pitou aussitt que mon temps sera fini?

--Non, Pitou, non!

--Eh bien, alors, pourquoi donc est-ce que a me gnerait de n'avoir pas
d'esprit comme le sergent Lenglum, qui pourrait gagner sa vie  vendre
des calembours dans les foires (_trois mille pour un sou  cause de la
beaut du papier_)! Est-ce que a lui rapporte quelque chose?

Je rpondis:

Tu te trompes, Pitou! Il a eu l'autre jour une bonne gifle et un coup
de sabre pour avoir dit du sergent Frott: C'est le plus _frott_ de
tous les sergents du 7e lger! L'autre, qui n'est pas commode, lui a
envoy une gifle de premire grandeur, et le lendemain lui a fait un
trou de deux pouces de profondeur dans la cuisse droite. Il en a eu pour
six semaines  ne pas faire le malin sur un lit d'hpital... Et voil ce
que c'est, mon ami Pitou, que d'avoir de l'esprit et pourquoi je suis
content que tu n'en aies pas... Mais tu as un coeur d'or.

--a, dit Pitou, c'est possible. Je ne sais pas ce que c'est qu'un coeur
d'or; je n'en ai jamais vu... Mais ce n'est pas la peine de me passer la
main dans les cheveux et de me chatouiller l'amour-propre. Tu veux aller
 la chasse au lion, j'y vas; la lionne y sera, moi aussi, les petits
aussi. a ne fait rien, Dumanet; si tu en es, j'en suis. Seulement,
prenons nos prcautions: ne va pas te faire dvorer aujourd'hui; le pre
Dumanet ne serait pas content...

Aprs un moment de rflexion, il ajouta:

Ni moi non plus.

A quoi je rpondis bien sincrement, je vous assure:

Ni moi, Pitou.

Ce qui le fit rire et moi aussi.

Nous tions alors  l'ombre d'un grand et beau chne, le mme sous
lequel nous nous tions arrts la veille. On voyait de l une grande
partie du pays. Nous nous arrtmes pour faire chacun une cigarette.

Tout  coup, Pitou me dit:

O donc a pass Ibrahim? je ne le vois plus.

En effet, l'Arabe avait disparu.

Au mme instant, nous entendmes une puissante voix d'ne qui criait de
toutes ses forces:

Hi han! hi han! hi han!

Pitou, entendant cette belle musique, me dit:

Dumanet, l'ne d'Ibrahim n'est donc pas mort?

--Probable, mon vieux, tout  fait probable et mme consquent! sans
quoi il n'ouvrirait pas une si forte gueule.

Alors Pitou ajouta:

S'il chante, c'est que le lion s'est sauv.

--Pourquoi sauv?

--Parce qu'il aura entendu parler de toi et de ton fusil, qui ne manque
jamais son coup  la cible. Sidi Lion est brave, mais il est prudent
aussi.

[Illustration: En effet, c'tait bien eux.]

Nous entendmes encore une fois:

Hi han! hi han! hi han!

Mais c'tait une autre voix et un autre bourricot. Celui-ci avait l'air
de pleurer et aussi d'appeler au secours. Presque en mme temps suivit
le rugissement du lion. Alors les deux bourricots ne dirent plus rien:
muets comme des carpes au fond de l'eau. Je vis revenir Ibrahim, qui,
sans avertir, tait all  la dcouverte et qui dgrafait son burnous
pour courir plus vite. Il arriva en criant:

Les voil! les voil!

--Qui? demanda Pitou.

Mais l'Arabe, essouffl et plus press de se mettre en sret que de
rpondre, nous fit signe de la main qu'on le suivait et se hta de
grimper d'abord dans les plus hautes branches du chne. De l il nous
cria:

C'est mon pauvre Ali, le lion, la lionne et les petits!

En effet, c'tait bien eux. Ils taient  cent pas de nous, au dtour du
chemin: le lion en avant qui courait au grand trot; Ali, le bourricot,
derrire lui, qui portait les deux lionceaux dans deux paniers placs
des deux cts du bt, et la lionne en arrire-garde, qui veillait sur
ses petits et qui empchait Ali de se sauver  droite ou  gauche. Elle
en avait fait son domestique, la vieille coquine; et elle le menait au
march, comme une bonne fermire, pour faire ses provisions.

Alors Ibrahim (car c'tait lui qui avait pouss le premier hi han!
pour appeler son ne) recommena  braire d'un ton lamentable, comme
s'il avait voulu dire: Pauvre ami, tu es bien avant dans la peine et
moi aussi, mais prends patience; voici deux Roumis que j'ai amens pour
tuer ton perscuteur.

Le bourricot se mit  braire  son tour pour rpondre: Je les connais
bien, c'est Pitou et Dumanet, deux bons garons; mais s'ils ne le tuent
pas..., c'est moi qui serai mang vivant. O quel triste avenir!

Moi, je dis  Pitou:

Cette fois, c'est certain, voil le gibier. Qui est-ce qui va tirer le
premier?

Lui me rtorqua:

Tire quand tu voudras, moi, je ne tire qu' six pas: quand on n'a pas
le temps de recharger, il ne faut pas manquer son coup.

a, c'tait bien pens d'un ct; mais de l'autre c'tait mal raisonn:
car en tirant d'un peu loin j'avais la chance de crever un oeil au lion
ou de lui casser une patte et de le mettre pour quelque temps sur la
paille, en supposant que l'affaire n'allt pas plus loin.

Tout  coup, le lion s'arrta et poussa un rugissement. a, c'tait pour
nous effrayer. Pitou me regarda. Je regardai Pitou. Il me dit:

Alors, c'est convenu, tu commences?

--Je commence.

Et je mis en joue le lion. Dire que j'tais tout  fait tranquille et
content comme  la noce, ce serait trop; mais enfin j'tais bien
dispos, a devait suffire. D'ailleurs, Pitou tait l en rserve; et
quand j'ai Pitou  ct de moi, je ne vous dis que a, mes amis...
Pitou, c'est ma cuirasse et mon bouclier.

Cependant le lion ne bougeait pas. Il avait l'air de se consulter avec
son pouse. Enfin il se dcida et poussa un second rugissement plus fort
que le premier. Puis il s'avana lentement sur nous. La lionne, le
bourricot et les lionceaux le suivaient  quelque distance. Quand il fut
 vingt pas, il s'arrta encore, nous regarda tous les deux en se
battant les flancs avec la queue et rugit pour la troisime fois.

Brrr! c'tait dur  entendre, ce grondement. J'en ai encore mal aux
oreilles. Cependant, pour en finir, plutt que parce que j'tais sr de
mon coup, je lchai la dtente...

Vrai! il n'tait que temps. Le gredin faisait un bond qui aurait d
l'amener sur moi du premier coup. Il s'enleva dans l'air  plus de six
pieds de haut et retomba  terre, tout prs de moi, sur trois pattes. La
quatrime de derrire tait casse. Voici comment:

J'avais bien vis la tte; mais, comme il s'enlevait au mme moment pour
bondir, la tte se trouva trop haute pour la balle, qui n'attrapa que le
pied. Ah! mille millions de mitrailles! quel cri! on aurait dit trois
cents douzaines de chats en fureur qui miaulaient en mme temps. Mon
fusil tait dcharg; si Pitou n'tait pas prt, je n'avais qu' faire
mon testament.

Mais Pitou tait prt. Il s'tait  moiti cach derrire un chne nain
et abaissait son fusil dans la direction du lion, qui n'tait qu' trois
pas et ne pouvait pas le voir. Il me fit signe de la main de monter sur
le rocher en face de lui.

J'y pensais. Je remis mon fusil en bandoulire et je commenai 
grimper. Ah! comme on grimpe dans des moments pareils! les cureuils,
voyez-vous, ne vont pas plus vite: mes ongles s'accrochaient au rocher
comme des griffes. Je pensais entre moi:

Pourvu que Pitou ne perde pas la tte!

Tout  coup, comme j'arrivais sur le haut du rocher et je m'accrochais
au chne pour ne pas retomber, voil que je me sens tir fortement en
bas par le bas de ma capote. C'est ce gueux de lion qui, malgr sa patte
casse, avait eu la force de sauter sur moi et qui m'avait attrap avec
les dents. Par bonheur, il croyait tenir ma chair et ne tenait que ma
capote. Par l'me de mon saint patron l'archange Michel, j'eus une belle
peur  ce moment-l! Je criai  Pitou: Tire donc! mais tire donc!

Il n'tait que temps, car le lion tirait de son ct, mais avec ses
dents, et si fort que ma capote allait le suivre et m'entraner avec
elle. Vous voyez comme nous tions tous les quatre: j'tais accroch au
chne sur le haut du rocher, le lion tait accroch  ma capote, et
Pitou nous regardait et visait de l'autre ct du chemin.

A la fin, quand il se crut sr de son coup, il fit feu. Au mme instant
le lion me lche--ce qui me fit bien plaisir, comme vous pouvez
croire--et tombe raide mort sur le chemin, les quatre pattes en l'air.
Comme il prtait le flanc  Pitou, la balle l'avait frapp au coeur. a,
c'est une chance, comme disait plus tard le capitaine Chambard en
regardant le trou de la peau: a n'arrive pas une fois sur trois cent
cinquante.

Alors je pus me retourner et regarder, et je criai dans un transport de
joie:

Toi, Pitou, tu n'as jamais eu et tu n'auras jamais ton pareil!

[Illustration: Par bonheur, il croyait tenir ma chair et ne tenait que
ma capote.]

Mais lui me rpliqua:

Dumanet, il n'y a pas pareil  moi, je te l'accorde consquemment, mais
il y en a de meilleurs: c'est le tout de les connatre.

J'allais descendre pour l'embrasser, quand il me cria tout  coup:

Attention! prends garde! voici l'autre qui arrive au trot avec les
petits. Arme ton pistolet et donne-moi la main pour m'aider  grimper.

Alors je vis la lionne qui venait sur nous  son tour.




VII

LA LIONNE


Avez-vous vu la lionne qui tait au jardin des Plantes en l'an 1859?
Celle-l, je l'ai vue, moi, Dumanet, qui vous parle, ou si je ne l'ai
pas vue, c'tait sa cousine germaine, sa fille, ou sa nice, enfin une
de la famille. Elle tait grande, mince, allonge,  peu prs comme la
fille ane de M. le marquis d'corcheville, qui regarde les hommes de
haut,  ce qu'on dit, parce qu'elle a un demi-pied de plus que les plus
belles femmes de l'arrondissement de Libourne.

Eh bien, notre lionne, celle que Pitou venait de faire veuve, tait 
peu prs comme a, dans son genre. Quant  sa figure, il y en a
peut-tre de plus jolies... Vous savez, a dpend des gots... Elle
avait un nez carr par le bout comme tous ceux de la famille, des yeux
mchants comme ceux de la mre Cascarou, de Bziers, l'aubergiste, qui
donne quatre-vingt-quinze soufflets par an  ses servantes et qui en
reoit trente ou quarante  son tour. Comme lui dit un jour le juge de
paix: Ma chre, on ne peut pas toujours donner; il faut recevoir
quelquefois. Sans a, on se ruinerait.

Au-dessus des yeux, au milieu du front, il y avait une fente terrible,
la mme qu'on voit chez toutes les mchantes btes de la cration: c'est
la rue de la colre. Quand une dame vous regarde et que vous voyez cette
rue trace entre ses deux yeux, dfiez-vous: elle va vous mordre.

Bien entendu, c'est encore pire pour les lionnes.

Celle-l donc, attire par les deux coups de fusil, le mien et celui de
Pitou, prit le grand trot pour voir ce que c'tait, et si son mari avait
fait bonne chasse. Car, il ne faut pas s'y tromper, le lion nous
chassait comme nous chassions le lion. La diffrence, c'est qu'il avait
des dents et des griffes toujours prtes  travailler, et que nous
n'avions, nous, que des fusils qu'il fallait recharger, ce qui demande
du temps; sans compter qu'on pouvait manquer son coup, comme je l'avais
manqu, moi, attrapant une patte de derrire au lieu du front que je
visais.

En arrivant, elle fut bien tonne de voir son lion tendu sur le dos,
les quatre pattes en l'air et ne bougeant pas plus que s'il avait t de
plomb. Le sang coulait sur le chemin.

Elle le regarda, le flaira, lui donna un lger coup de patte sur le
mufle, comme pour savoir s'il tait mort ou faisait semblant, vit qu'il
ne disait rien, poussa un grognement terrible, le lcha doucement comme
pour lui dire adieu, et enfin leva les yeux pour voir qui l'avait tu.

C'est alors qu'elle nous aperut. Nous la regardions faire, Pitou et
moi, tout tonns.

Je dis  Pitou:

Recharge vite ton fusil, elle va sauter sur nous.

--Recharger! avec quoi?

--Avec une cartouche, parbleu!

Pitou me rpondit:

J'ai laiss ma cartouchire dans le buisson pour l'avoir  porte de la
main. Donne-moi la tienne.

Ah! tonnerre et quatorze millions de bombardes! ma cartouchire tait
tombe dans le foss, pendant que je grimpais sur le rocher et que le
lion tenait ma capote avec les dents. Je le dis  Pitou.

Il se gratta la tte, qui pourtant n'avait pas de dmangeaison.

Non, quand Pitou se gratte, c'est qu'il cherche une ide dans son crne.
Il y en a l autant que de charanons dans un grenier  bl; mais elles
dorment la plupart du temps, et il faut les rveiller.

Il se grattait donc. C'est sa faon de leur demander: tes-vous l? A
la fin, il en trouva une et me dit:

Dumanet?

--Mon ami?

[Illustration: Elle le regarda, le flaira.]

--Ni poudre, ni balles. Nos fusils, c'est des btons. Je vais mettre ma
baonnette au bout du mien. Toi, monte dans l'arbre, fais-en autant pour
le tien quand tu seras mont, et alors tu m'aideras  monter aussi, ou
plutt, avec ta baonnette, tu garderas mes derrires pendant que je
grimperai.

--Mais si elle t'attaque pendant que je vais grimper?

Il me rpondit:

Monte donc, bavard!

En mme temps, ayant emmanch sa baonnette, il se mit en garde pendant
que je grimpais: le pied droit en arrire, le pied gauche en avant, le
fusil fortement appuy sur la cuisse,--en garde contre la cavalerie!

Juste au mme moment, la lionne fit un bond et sauta sur lui. J'tais 
peine debout sur une des grosses branches du chne quand, me retournant,
je vis le choc.

Ah! la mauvaise bte! Elle bondit de faon que sa gueule allait arriver
 la hauteur de mon pauvre Pitou. Si elle lui avait attrap le nez,
c'tait fait de lui. Jamais plus il n'aurait pu se moucher sur la terre!
 peine un jour, plus tard, dans le ciel o nous ressusciterons avec nos
enveloppes corporelles, comme dit M. le cur.

Mais Pitou, c'tait Pitou! un bleu et lui, a n'a jamais fait la paire!

Comme elle avanait sa gueule et ses quarante dents, il avana, lui, sa
baonnette, en appuyant son pied droit et la crosse de son fusil contre
le tronc du chne, de sorte qu'il ne risquait pas de tomber. De la
pointe de son outil il lui piqua le mufle, et si fortement qu'il lui
cassa deux dents de devant. Elle se rejeta en arrire et retomba sur le
chemin en poussant un rugissement affreux.

Aprs tout, c'tait sa faute  elle: pourquoi l'avait-elle attaqu? car
c'est la lionne qui attaquait Pitou, ce n'est pas Pitou qui attaquait la
lionne. Pitou est un bon enfant qui ne veut pas de mal  personne et qui
rirait volontiers un brin avec les amis; mais l il ne s'agissait pas de
rire. Elle grognait, elle grinait des dents, elle rugissait, elle
mordait, celle-l! Elle aurait pu faire un malheur si Pitou n'avait pris
garde.

Mais il prenait garde! Oh! il n'y a pas comme Pitou pour se mettre en
garde contre l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, les lions, les
sangliers, les tigres, les hippopotames et les bombes! Avec sa
baonnette, il fait tout ce qu'il veut; s'il voulait, par saint Mdard!
il empcherait la pluie de tomber sur son shako. Il ne me l'a jamais
dit, mais j'en suis sr.




VIII

ALI RAVISSEUR D'ENFANTS


Vous voyez o nous en tions.

Ali, le pauvre bourricot, sur le chemin, broutant ou faisant semblant de
brouter l'herbe et les chardons. La lionne  ct, se lchant le mufle
d'o le sang coulait; c'est sa manire de se moucher. Sur le rocher, le
chne. Sur le chne, moi, dans le bas, debout sur la plus forte branche,
emmanchant ma baonnette au bout de mon fusil, et tout prt  piquer la
lionne si par hasard elle venait  rebondir pendant que Pitou allait
grimper. Pitou enfin, rejetant son fusil sur son paule en grimpant de
toutes ses forces, comme on fait quand on a dans le dos une lionne
dmusele. Dans l'effort, sa culotte se dchira, et par la dchirure
s'ouvrit une porte si grande que le sirocco, qui est le plus chaud vent
d'Afrique, pouvait y souffler  droite et  gauche, dans le corridor,
comme le vent du nord souffle dans la caverne de Rochenoire entre les
deux pics auvergnats du Ferrand et du Sancy, qui sont les plus beaux de
France. C'est Pitou lui-mme qui me l'a racont, et pourtant il n'est
pas vantard.

Voil!

D'autres pourraient vous faire des discours, parce que c'est leur
mtier; mais moi, je vous dis les choses comme elles sont. C'est a qui
fait que je suis Dumanet et non un autre, et que la postrit la plus
recule, comme disait M. le prfet en parlant de Napolon Ier, en fera
des histoires.

Enfin Pitou arriva sur la grosse branche du chne o j'tais dj et se
mit en garde  son tour. Alors, comme nous avions le temps de respirer,
nous commenmes  tenir un conseil de guerre.

Je dis:

Pitou, as-tu des vivres?

Il chercha, ne trouva rien et demanda:

--Non; pour quoi faire?

--Ah! c'est que nous allons soutenir un sige. Tiens, vois la lionne:
elle va nous bloquer.

En effet, elle faisait le tour du rocher en cherchant le moyen d'entrer
dans la place. Elle regardait de tous cts, et enfin elle vit un petit
sentier troit, mais assez large pour elle, qui tait haute, longue et
maigre. Elle allait y monter quand tout  coup Ali, qui, d'un air fin,
la regardait faire, se mit  prendre le galop du ct de la ville en
emportant les petits lionceaux. Elle les avait dposs dans les deux
paniers qu'il portait sur le dos.

Ah! comme il courait, le pauvre bourricot! Vingt kilomtres  l'heure
pour le moins, si la gueuse ne s'en tait pas aperue tout de suite.
Mais au premier bruit de ses sabots dans le chemin elle se retourna, le
rattrapa en sept ou huit bonds et, d'un coup de griffe, le ramena
dare-dare, juste au moment o je descendais moi-mme de mon arbre pour
aller chercher ma cartouchire sur la route. Pitou n'eut que le temps de
me crier:

Remonte vite! la voil!

C'est qu'elle arrivait, la vilaine bte! et plus vite qu'une locomotive!
si vite mme, qu'en une minute elle tait partie et revenue. Sans l'avis
de Pitou, j'tais frit comme un goujon dans la pole.

Alors elle recommena le blocus. Elle fit monter le bourricot sur le
rocher par le petit chemin creux qui allait jusqu'au pied du chne, et,
de la patte, elle fit un geste comme pour lui dire:

Toi! reste ici,  moins que tu ne veuilles servir  mon souper!

Ali comprit bien. Pauvre animal! il n'tait pas bte. Il savait ce qu'on
doit  ses suprieurs (quand on ne peut pas faire autrement),
c'est--dire le respect, la discipline, l'obissance, le dvouement et
le reste. Il poussa un grand cri: Hi han! c'tait sa manire de
soupirer. Et quand il eut cri, ne sachant plus que faire pour se
distraire, il se mit  brouter deux ou trois chardons sur le rocher.

[Illustration: Ali se mit  prendre le galop.]

Quant  la lionne, elle regardait.

De quels yeux! vous pouvez deviner: tout ce qu'il y a de plus froce
dans la nature. Un crocodile  qui vous marchez sur la patte n'en a pas
de pareils. Ses dents grinaient en s'aiguisant l'une sur l'autre. Son
poil se hrissait. Elle fouillait la terre avec ses griffes. De temps en
temps elle regardait le lion mort, couch dans le chemin, et ensuite
Pitou et moi, comme si elle avait voulu nous dvorer tous deux en mme
temps. Elle regardait aussi ses lionceaux. Elle avait l'air d'une pauvre
veuve dont le mari vient d'tre assassin par des brigands et qui crie
vengeance  Dieu pour elle et pour les pauvres petits orphelins.

Et nous! Ni poudre, ni balles, ni cartouches, ni rien, except nos
baonnettes. Tout ce que nous pouvions faire, c'tait d'attendre sur
notre arbre en la surveillant toujours, et de la recevoir  la pointe de
la fourchette si elle voulait sauter sur nous.

[Illustration]




IX

UN COUP D'PERVIER


La lionne faisait donc le tour de l'arbre, et, en faisant le tour, elle
regardait tantt Pitou, tantt moi, et surtout nos deux baonnettes,
dont elle connaissait la pointe pour avoir essay celle de Pitou, et
qu'elle voyait toujours tournes du ct de son mufle roux. De temps en
temps elle rognonnait comme un tonnerre qui gronderait sous terre.
C'tait sa manire de rflexionner.

Je dis  Pitou:

Est-ce que a va durer longtemps?

Il rpondit:

Tout le temps qu'elle voudra.

--Mais j'ai faim, moi!

--Oh! moi, c'est bien diffrent. J'ai faim et soif.

--Alors, qu'est-ce que nous allons faire?

--Attendons. Elle a peut-tre envie de dner, elle aussi.

--Oui, mais elle a le bourricot; a lui fait du pain pour trois jours.

--Pauvre bourricot!

--Pauvres nous!

Tout  coup, Ibrahim, que nous avions oubli et qui s'tait sauv au
plus haut du chne, descendit en entendant que nous parlions du
bourricot et nous dit tout bas, comme s'il avait eu peur d'tre entendu
de la vieille coquine:

Avez-vous un couteau?

--Pour quoi faire?

--Vous allez voir.

Pitou, qui est Auvergnat, a toujours son couteau dans sa poche. Il le
donna  l'Arabe, qui, tout de suite, se mit  tailler une branche en
forme de crochet et me souffla dans l'oreille:

Attention! Je vois dans le panier mon pervier  pche, nous allons
rire.

Et, pour commencer, il riait lui-mme.

Surtout, tchez d'occuper la lionne en criant et en l'appelant de tous
les noms. Si j'attrape mon pervier, nous sommes sauvs, et mon pauvre
Ali aussi.

En mme temps il nous expliqua son plan, qui valait mieux que celui de
Trochu, je vous en rponds. Au reste, vous allez voir.

Pitou se mit  crier:

Oh! la gueuse! oh! la coquine! Est-ce que tu ne vas pas t'en aller,
vilaine bte?

[Illustration: La lionne connaissait la pointe de nos baonnettes.]

Et il cracha sur elle pour lui montrer son mpris. Moi, de mon ct, je
lui criai encore plus fort un tas de choses que je ne voudrais pas
rpter devant les dames, et je lui jetai des glands, dont un l'attrapa
sur le nez,  l'endroit mme o elle avait reu le coup de baonnette.
a la mit dans une telle rage, qu'elle essaya de grimper; mais elle ne
russit pas. Elle bondissait, elle rugissait, elle mordait le tronc du
chne. Vrai! c'tait  faire trembler.

Pendant ce temps, l'Arabe se mit  siffler doucement:

Ali! Ali!

Le bourricot s'approcha.

Alors l'Arabe, avec son crochet, attrapa un noeud de l'pervier qui tait
sur son dos, entre les deux paniers, le souleva lentement, le saisit
avec la main droite en se retenant de la gauche au tronc du chne, et
l'enleva jusqu' lui, ce qui fit tomber  terre les deux petits
lionceaux, qui taient couchs dessus. Il cria de joie: Allah! Allah!
Allah Ahkar! comme qui dirait dans la langue de ce sauvage: Dieu est
vainqueur!

Si Dieu tait vainqueur, mes moyens ne me permettent pas de le savoir,
mais Ibrahim tait content, et nous aussi, je vous en rponds!

Son cri fit retourner la lionne, qui vit l'pervier s'enlever dans l'air
comme un oiseau, et les lionceaux tomber  terre comme deux fromages
mous.

Tonnerre! qu'elle dit; mille millions de tonnerres de bombardes et
d'obusiers runis!

Du moins, c'est ce que je compris quand elle poussa un rugissement si
fort, que Pitou lui-mme fut branl (lui qui ne s'branle jamais), que
l'Arabe Ibrahim se colla des deux bras au chne comme un livre, et
qu'Ali, le pauvre bourricot, tomba vanoui sur le rocher.

Elle devint si furieuse qu'elle bondit sur nous, malgr nos baonnettes,
et manqua de s'embrocher toute vive. Malheureusement, c'est ma broche
qu'elle rencontra, qui glissa le long de son flanc et s'enfona dans sa
cuisse, mais sans entrer profondment, parce que la lionne recula
vivement, comme vous pouvez croire, quand elle en sentit la pointe.

Elle retomba donc sur le rocher, et, ne sachant sur qui se venger, elle
regarda le pauvre bourricot qui tait couch  terre et qui fermait les
yeux de frayeur en attendant la mort. Il soufflait (pauvre bte!) d'une
faon terrible, n'osant pas bouger ni se dfendre, pareil  un agneau
qu'on vient de pendre par les pieds  un crochet de l'abattoir, et qui
voit le boucher s'avancer avec son couteau.

Cette fois, il se croyait  son dernier jour, et mme  sa dernire
minute.

Mais alors l'Arabe lana l'pervier sur la lionne, qui allait dvorer le
pauvre bourricot, et fut si adroit que du coup il la couvrit et la mit
en prison tout entire. Elle, de son ct, fut si tonne, qu'elle
voulut bondir, s'embarrassa les pattes dans le filet et tomba.

Alors l'Arabe nous cria:

Sautez vite et tenez-la bien avec vos fusils. Je vais chercher les
cartouchires.

En effet, nous sautmes  terre tous les trois. Pitou se tint debout
avec son fusil sur un bout de l'pervier, moi sur l'autre bout, et nous
pesions de toutes nos forces avec nos crosses pour empcher la vilaine
bte de se relever et de sauter sur nous.

Pendant ce temps, l'Arabe glissa dans le chemin, comme un clair, et
siffla le bourricot.

Le pauvre Ali, qui n'attendait plus que la mort, comprit qu'il tait
sauv. Il descendit le sentier et alla rejoindre son matre, qui nous
cria, en riant comme un gueux d'Arbi qu'il tait:

Merci, Roumis. Portez-vous bien! Bonsoir! Qu'Allah vous assiste!

Il sauta sur l'ne, et tous les deux, l'un sur l'autre, descendirent au
galop vers la ville. a, c'tait un tour de coquin. Il nous laissait la
lionne par les pattes. Vous pensez comme c'est commode  tenir, un
animal de cette force, et qui se dmenait d'une faon si terrible, qu'
chaque mouvement elle nous faisait faire des sauts de trois pas et
rugissait  faire frmir. Nous ne pouvions mme pas nous servir de nos
baonnettes, parce que nous changions de place trente fois par minute et
que nos fusils ne servaient qu' nous tenir debout. Parole d'honneur!
j'avais vu le feu douze ou quinze fois, et Pitou pareillement; nous
avions mont ensemble  l'assaut des villages kabyles, o ces enrags se
battaient  coups de fusil,  coups de sabre,  coups de couteau, 
coups de pierres, et,  moiti morts, se relevaient encore pour nous
mordre aux jambes comme des chiens enrags, mais nous n'avions jamais
rien vu de si pouvantable.

[Illustration: La lionne finit par passer sa tte  travers le grand
trou.]

Je dis  Pitou:

Tiens-toi bien, mon vieux, tiens-toi bien! Si tu lches l'pervier,
nous sommes fichus!

--On se tiendra! rpliqua Pitou, on se tiendra! Me prends-tu pour une
moule?

Et il se tenait ferme, le gaillard! Depuis que le monde est monde, il
n'y a jamais eu personne pour piger avec Pitou. Je ne vous le cache pas,
a fait plaisir d'avoir un ami comme lui, a vaut mieux que trois
millions placs  la Banque de France. Un fameux tablissement,
pourtant, et solide,  ce que je me suis laiss dire! Eh bien, Pitou
tait plus solide encore. Quand je l'ai  ct de moi, coude  coude, je
suis sr de tout.

Pourtant,  force de sauter et de faire des cabrioles pour ne pas lcher
l'pervier ni la lionne qui tait dessous, je sentais qu'elle finirait
par jeter l'un de nous deux par terre et qu'alors elle serait libre de
nous trangler, chose dsagrable! Elle dchirait et rompait les noeuds
de l'pervier avec les dents. A la fin, elle finit par passer sa tte 
travers un grand trou et se trouva habille de l'pervier comme une dame
qui a mis son chle pour aller  la messe.

Elle tait alors debout sur ses quatre pattes et rugissait de plus en
plus fort en regardant du ct des montagnes de la Kabylie. Elle avait
l'air d'appeler sa famille au secours.

Ah! Dieu du ciel! Il n'aurait plus manqu que cela! voir venir  son
secours son beau-pre et ses beaux-frres, sans compter ses soeurs et ses
cousines! Nous aurions t dans de jolis draps!

Et justement, l-bas, l-bas, dans la montagne, de l'autre ct de la
valle, nous entendions rugir  plus d'un quart de lieue, et, de minute
en minute, les rugissements se rapprochaient, renvoys par l'cho des
rochers. Au bout d'un long moment (oh! oui, qu'il tait long! on n'en
fait plus comme celui-l), voil que je vois venir,  trois cents pas de
nous, deux lionnes et trois lions, tous grands et forts comme pre et
mre. Le plus grand et le plus fort des cinq, un mle celui-l, tait en
avant et regardait de tous cts comme pour chercher d'o venaient les
cris de la lionne.

Enfin il nous vit.

Franchement,  ce moment-l, j'aurais mieux aim que nous fussions,
Pitou et moi, occups  manger le rata dans la caserne avec les
camarades. Oui, c'est plus sr et moins trompeur.




X

IL N'TAIT QUE TEMPS


Vous voyez notre situation! Pas bonne, n'est-ce pas? La lionne sous nos
pieds mais rageuse comme tout, et d'ailleurs ayant enfin retir sa tte
de l'pervier en y faisant un large trou avec les dents. De ce trou,
elle allongeait le cou pour saisir tantt mes mollets, tantt ceux de
Pitou, qui se dfendait comme moi  coups de crosse, ne pouvant pas lui
prsenter la baonnette, parce qu'avant tout il fallait s'appuyer
fortement et se tenir debout. Si l'un de nous deux tait tomb, elle
aurait t libre et l'aurait trangl dans le temps que le sergent
Bridoux met  siffler un petit verre de tord-boyaux.

D'un autre ct, en face de nous,  trois cents pas, le beau-pre de la
lionne, sa belle-mre, ses beaux-frres, ses tantes, ses cousins, ses
cousines, que sais-je encore? Je ne voulais pas leur demander leurs
actes de naissance.

S'ils avaient le temps de nous rejoindre, notre affaire tait faite, je
vous en rponds. Deux fusils dchargs contre cinq lions et une lionne
en fureur, ce n'tait pas de quoi faire avec plaisir l'escrime  la
baonnette, o pourtant je ne suis pas manchot, je m'en vante. Mais,
vous savez, ces vilaines btes ont une escrime  elles qu'on ne connat
pas et qu'on ne sait comment parer. Elles sautent en l'air comme des
chats et cinq fois plus haut, elles vous tombent sur la tte, sur les
paules, elles vous enlvent d'un coup de dent une livre ou deux de
chair frache. C'est tout  fait insens.

Par bonheur, quoique les lions ne fussent qu' trois cents pas de nous
en ligne droite et  vol d'oiseau, ils taient forcs de faire un dtour
d'une demi-lieue pour nous rejoindre, et voici pourquoi.

La valle, comme je vous l'ai dit, tait profonde; mieux que profonde:
on aurait cru voir un corridor entre deux murs de rochers de cinq cents
pieds de haut. Pour passer d'un ct, ou, si vous voulez, d'un mur 
l'autre de la valle, il fallait remonter beaucoup plus haut. Pendant ce
temps nous avions le moyen de rflchir, Pitou et moi.

Je lui dis:

Tu entends les lions?

--Oui.

--Veux-tu les attendre?

--a dpend.

--Si nous les attendons, ils seront l dans cinq minutes.

--Qu'est-ce que lu veux que j'y fasse? rpliqua Pitou. Le vin est tir,
il faut le boire.

Il appelait a du vin, le bon enfant! Moi, que ce ft du vin ou du
vinaigre, j'en avais assez, avant mme d'en avoir got. D'autant mieux
que je voyais le vieux lion, le plus gros de tous, le chef de la tribu,
prendre son parti, faire signe aux autres de le suivre et partir en
avant au grand trot, comme un colonel en tte de sa troupe.

Et quels pas il faisait! Des pas de six pieds au moins.

Cette fois, nous tions perdus. Je pensais en moi-mme: Mon ami, tu ne
reverras jamais papa Dumanet. Ah! s'il savait que dans dix minutes nous
allons avoir cinq lions sur le dos et une lionne dans les jambes,
qu'est-ce qu'il dirait, Seigneur Dieu de la terre et des toiles!...
Mille millions de tonnerres et d'clairs! il faut sortir de l et
retourner  Dardenac pour embrasser le vieux!

[Illustration: La lionne fait un bond qui nous jette tous deux par
terre.]

Voil comment je rflexionnais en dedans. Pitou, lui, ne rflexionnait
pas; du moins, il ne m'en a jamais rien dit; mais quand la lionne
essayait de mordre ses mollets ou les miens, il lui donnait sur la tte
un tel coup de crosse qu'il l'aurait brise en mille morceaux si elle
avait t faite de porcelaine ou de faence. Malheureusement, le crne
tait plus dur que du fer. a, comme disent les savants, c'est une
proprit du climat d'Afrique, et a fait qu'on ne trouve presque
partout dans ce pays-l que des ngres, des Arbis et des juifs
mercantis, qui ne sont pas les fleurs de la nature.

Tout  coup... faites bien attention!... du fond de la valle en bas,
tout en bas, voil que j'entends: Tra, tra, tra..., le son du clairon
qui s'approche. Ah! ah! je fais signe  Pitou en tendant le bras gauche
de ce ct-l et je lui dis:

Nous sommes sauvs; voil les camarades!

--Quels camarades?

--Eh parbleu! ceux de la 3e du 4e du 8e de _Fer et Bronze_. Et,
tiens, je reconnais le coup de langue du clairon Paindavoine.

--a, c'est vrai, reprit Pitou, il a un fameux coup de langue, ce
Paindavoine; mais voil! arrivera-t-il assez tt?... Nous saurons a
dans un quart d'heure si nous sommes encore en vie et si tous ces
gredins  quatre pattes n'arrivent pas avant lui.

Ce qu'il y avait de pire dans notre affaire, c'est que nous voyions bien
les lions faire au grand trot un dtour pour nous rejoindre, mais nous
ne voyions pas les camarades qui venaient du fond de la valle par le
chemin oppos, et surtout nous avions peur de n'en tre pas vus. Aller 
eux, pas possible! La lionne une fois lche nous aurait saut dans le
dos.

Heureusement, pendant qu'elle rugissait de colre, de fureur et aussi
parce qu'elle n'tait pas  son aise, la pauvre bte! voil Paindavoine
qui souffle de plus en plus fort, comme pour aller au pas de course, et
les camarades qui le suivent en criant:

Pitou! Pitou! Dumanet! Dumanet!

Ma foi, il n'tait que temps, car la lionne,  force de se dmener,
allait nous jeter par terre, et toute sa famille se prcipitait pour
l'aider  nous ramasser.

 la fin, je veux dire au bout de trois minutes qui nous parurent plus
longues que des heures, Pitou, qui se penchait en arrire pour voir plus
tt les kpis du 7e me crie:

Les voil! les voil! vive la ligne!  nous Paindavoine!  nous!

Et, en mme temps, la lionne, qui entendait le clairon comme nous et qui
savait ce que a voulait dire, pousse un rugissement pouvantable, fait
un bond de trois pieds de haut, qui nous jette tous les deux par terre
les quatre fers en l'air, saute  bas du rocher dans le chemin et part
au triple galop, pour rejoindre son beau-pre, ses beaux-frres, sa soeur
et toute sa famille, qui venaient au-devant d'elle.

En deux secondes elle avait disparu, en emportant notre pervier dont
elle n'avait pas pu se dbarrasser.




XI

UN MOUVEMENT TOURNANT


Cette fois, nous tions plus  l'aise; je dis  Pitou:

Mon vieux, prte-moi ton mouchoir pour m'essayer le front: je suis tout
en nage.

Lui, c'tait tout le contraire. Il tait couvert de poussire, tant
tomb tout  plat sur le rocher, qu'on n'avait pas balay depuis l'an
Ier de la cration du monde. Adam l'avait laiss tel qu'il l'avait
trouv, et ses petits-fils aussi.

Pitou me dit  son tour:

Eh bien, est-ce que tu regrettes toujours que nous ayons averti le
capitaine Chambard?... C'est pourtant lui qui vient de nous tirer
d'affaire, rien qu'en faisant sonner la charge  Paindavoine.

Je rpliquai, car je n'aime pas avoir tort:

Es-tu bien sr que c'est le capitaine Chambard qui vient nous aider si
 propos?

Comme il allait rpondre, voil que le capitaine parut lui-mme au
dtour du chemin,  trente pas de nous, et qu'il nous dit de son air bon
enfant:

Ah! ah! mes gaillards, vous avez voulu nous jouer un tour; mais qui
est-ce qui a manqu de s'y faire prendre et de servir au djeuner des
lions?... C'est bon, c'est bon; ne vous excusez pas; nous nous
expliquerons plus tard. O est le gibier?

Je lui montrai les lions, qui venaient  nous au grand trot, par la
route trace en forme de V, le long du prcipice. En tte courait la
lionne toujours vtue de l'pervier d'Ibrahim, dont elle n'avait pu se
dptrer malgr tous ses efforts.

Ils taient encore  trois cents pas de nous. Mais cette fois nous
tions en nombre pour les recevoir, car le capitaine Chambard avait, eu
soin d'amener toute la compagnie, avec une provision de cartouches, et
voici comment, ainsi que je l'ai appris plus tard.

Ibrahim, le tratre Arbi qui nous avait amens l pour rattraper son ne
et qui ensuite nous avait si vilainement lchs quand il se vit hors de
danger, tait de la tribu des Ouled-ben-Ismal, qui sont si connus dans
tout l'univers, que les Parisiens ne le sont pas davantage. Avec a,
mauvais voisins, toujours en querelle avec quiconque, pour des
enlvements de chevaux, de moutons, de boeufs, de filles, de bestiaux de
toute espce, et pas du tout payeurs d'impts, except le pistolet sur
la gorge ou le sabre lev sur la tte.

Justement, une dizaine de jours auparavant, ils avaient prpar un bon
coup contre les Beni-Okbah, leurs voisins et nos amis, et ils taient
venus camper  cinq lieues de l pour les surprendre. Ibrahim tait un
de leurs espions, chargs de savoir si nous tions sur nos gardes et les
Beni-Okbah aussi. C'est en faisant cet honnte mtier qu'il tait venu
sans le savoir, avec sa femme, la pauvre Fatma, dans le campement des
lions. La femme y resta et fut dvore; Ali, le bourricot, eut bien
peur, mais enfin nous lui sauvmes la vie, Pitou et moi, comme on l'a
vu; et le coquin d'Ibrahim se sauva aussi en emmenant le bourricot et se
moquant de nous!

Mais voyez comme le bon Dieu arrange toutes les choses!

Au moment o les Ouled-ben-Ismal se prparaient  faire leur coup sur
les Beni-Okbah, voil qu'un matin ils s'aperurent que six vaches leur
manquaient. Ils crurent tout d'abord que les Beni-Okbah avertis avaient
pris l'avance et venaient voler leurs troupeaux; mais, en suivant la
trace des pauvres btes et celle du sang vers, ils finirent par
reconnatre que les lions n'taient pas loin et qu'ils taient au moins
une demi-douzaine.

Que faire? se sauver? Pas facile, quand on trane derrire soi des
femmes, des enfants, des vieillards et des troupeaux de moutons. C'est
pour le coup qu'ils regrettrent bien d'avoir eu l'ide de faire une
razzia chez les Beni-Okbah. Enfin l'un d'eux, qui tait jeune mais qui
n'tait pas bte, proposa de s'adresser aux Roumis et surtout au
capitaine Chambard, homme fameux et bon enfant, celui-l, qui ferait une
battue avec ses hommes et mettrait tous les lions du pays en chair 
pt. On l'couta et l'on envoya deux dputs au capitaine Chambard.

Lui, voyant leur bonne volont, les renvoya sur-le-champ, en leur disant
que le lieutenant Caron, avec une moiti de la compagnie, allait les
suivre par un sentier dtourn, celui qu'ils avaient pris pour venir, et
que lui, Chambard, avec l'autre moiti, nous rejoindrait, Pitou et moi,
en suivant la grande route et allant au-devant des lions. Nous les
prendrions par devant, et Caron par derrire. C'est ce qu'on appelle un
mouvement tournant; c'est connu des plus fameux guerriers.




XII

AU DOIGT MOUILL

Et maintenant voulez-vous savoir comment finit la bataille entre les
lions et la 3e du 4e du 7e lger?

Comme si le grand Napolon lui-mme avait rgl tous les dtails. Nous
voyant avancer  rangs serrs, avec le clairon Paindavoine, qui chantait
dans son instrument:

     As-tu vu
     La casquette,
     La casquette,
     As-tu vu
     La casquette au pr' Bugeaud?

Les lions s'arrtrent pour causer entre eux, et mme ils eurent envie
de se sauver; mais, comme ils nous tournaient le dos, ils virent de
l'autre ct le lieutenant Caron, qui s'avanait avec les camarades. 
gauche, ils avaient un prcipice de quatre cents pieds de profondeur; 
droite, un mur de cent pieds de haut, taill  pic dans la montagne.
Alors, comme des braves, ne pouvant pas s'chapper, ne voulant pas se
rendre, ils se jetrent sur nous. On les reut avec des balles d'abord
et ensuite  la pointe des baonnettes.

Ils furent tous tus, par l'industrie du capitaine Chambard, qui avait
su les envelopper dans son mouvement tournant.

Il en devint chef de bataillon et commandant du bureau arabe de B... a
lui tait bien d, car, outre qu'il avait dbarrass le pays d'un vilain
gibier, il avait fait, par la mme occasion, amiti avec les
Ouled-ben-Ismal, qui se rconcilirent avec les Beni-Okbah et avec
nous, aimant mieux, comme ils disaient, payer l'impt aux Roumis qu'aux
btes froces.

Quant  Pitou, qui avait tu le lion, il lui fit donner un bon fusil 
deux coups, que les Ouled-ben-Ismal payrent de leur poche, a va sans
dire, et encore trop heureux d'tre dbarrasss  ce prix de leur
ennemi.

Pitou ne voulait pas. Il disait:

C'est Dumanet qui a tir le premier; c'est lui qui l'a bless.

Je rpondis:

Oui, mais c'est toi qui l'as tu.

Le capitaine Chambard cria:

Est-ce que a va durer longtemps, mille bombardes? Tirez au doigt
mouill  qui l'aura.

Le sort tomba sur Pitou.

Six semaines aprs, nous remes tous deux notre cong et nous revnmes
en France.


FIN

TABLE DES MATIRES



I.-- la cantine.
II.--Ibrahim.
III.--Le capitaine Chambard.
IV.--La permission.
V.--Hardi projet.
VI.--Pitou et Dumanet dlibrent.
VII.--La lionne.
VIII.--Ali, ravisseur d'enfants.
IX.--Un coup d'pervier.
X.--Il n'tait que temps!
XI.--Un mouvement tournant.
XII.--Au doigt mouill.


SOCIT ANONYME D'IMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-ROUERGUE
Jules BARDOUX. Directeur.






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